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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org - - -Title: Un Misanthrope à la Cour de Louis XIV - Montausier, sa vie et son temps - -Author: Amédée Roux - -Release Date: September 30, 2013 [EBook #43848] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN MISANTHROPE *** - - - - -Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - -Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le -typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et -n'a pas été harmonisée. - -Les mots et phrases imprimés en gras dans le texte d'origine -sont marqués =ainsi=. - -Cette version intègre les corrections de l'errata. - - - - - UN MISANTHROPE A LA COUR DE LOUIS XIV - MONTAUSIER - SA VIE ET SON TEMPS - - -Paris.--Imprimé par E. THUXOT et Co, 26, rue Hacine. - - - - - UN MISANTHROPE A LA COUR DE LOUIS XIV - - MONTAUSIER - SA VIE ET SON TEMPS - - PAR - AMÉDÉE ROUX - - PARIS - - DIDIER ET CIE, LIBRAIRES AUG. DURAND, LIBRAIRE - 35, quai des Augustins. 7, rue des Grès-Sorbonne. - - 1860 - - - - -AVANT-PROPOS. - - -Au moment de présenter au public une nouvelle étude sur le XVIIe -siècle, j'éprouve le besoin d'expliquer mon dessein, et de justifier -ce qui dans le titre même de cet ouvrage pourrait paraître ambitieux -ou inexact. Il semble exorbitant sans doute, de faire d'un personnage -qui ne s'appelait ni Richelieu ni Louis XIV le point central où -viennent converger les événements d'une époque immortelle, et -cependant, plus j'ai étudié la vie du duc de Montausier, plus elle -m'est apparue comme une magnifique synthèse du grand siècle pris dans -son ensemble, et considéré sous ses aspects les plus saillants: _la -guerre de Trente ans, la Fronde, l'épanouissement littéraire et la -persécution religieuse_. - -Soldat à dix-huit ans, maréchal de camp dix ans plus tard, Montausier -prit part à tous les combats qui ont signalé cette époque agitée de -notre histoire depuis le siége de Casal jusqu'à la conquête de la -Franche-Comté et, mérite plus rare, resta toujours fidèle à son prince -au sein des tempêtes civiles, alors peut-être qu'il eût dépendu de lui -seul de transformer la vieille monarchie française en république -aristocratique[1]. - - [1] En 1652, avant la bataille de Montançais. - -Si maintenant, quittant le champ de bataille, bruyant théâtre où par -sa valeur indomptable il étonnait des juges tels que Rantzau, Weymar, -Bussy, Turenne et Condé, nous suivons le duc dans sa studieuse -retraite de l'Angoumois ou dans le salon bleu de l'hôtel de -Rambouillet, le spectacle change sans devenir moins curieux ou moins -intéressant. Montausier se présente aux regards de la postérité -escorté de ces écrivains célèbres qui furent ses protégés ou ses amis: -Balzac, Chapelain, Conrart, Gombauld, Ménage, Godeau, au milieu -desquels ressort la physionomie sympathique de Madelaine de Scudéry. -Poëte lui-même à ses heures, et trop modeste pour livrer à la -publicité des oeuvres indignes de voir le jour, il n'use de sa -qualité d'homme de lettres que pour traiter ses confrères sur le pied -de l'égalité, sauf à leur prouver en secret par une assistance -délicate et généreuse, la distance immense qu'établissait entre eux -l'inégalité de la fortune plus encore que celle du rang. - -Lorsqu'on arrive enfin à ces jours néfastes où l'on vit le souverain -refuser à une partie de son peuple la liberté de la pensée et celle de -la prière, c'est encore chez le vieux Montausier, converti pourtant -depuis près d'un demi-siècle, qu'il faut aller chercher un reste de -tolérance pour ces huguenots persécutés[2], que la force contraignait -d'aller apporter à l'étranger un riche contingent de coeurs intrépides -et d'intelligences supérieures, dont le noble héritage s'est perpétué -sans interruption parmi les descendants des bannis de 1685. - - [2] Voir à l'Appendice, no VIII, un extrait des Mémoires de Jean - Rou. - -En la considérant à ces divers points de vue, il était possible de -trouver dans la vie de Montausier un sujet d'études intéressantes et -neuves, car le seul côté de ce caractère qui ait été convenablement -apprécié, c'est celui que rappelle un type bien connu du théâtre de -Goldoni: _le Bourru bienfaisant_. Cet homme dont les moeurs austères -et la rude franchise contrastaient vivement avec la duplicité et les -basses inclinations des courtisans du grand roi; cet homme que Molière -dans _le Misanthrope_ a peint au naturel et qui se reconnaissait avec -plaisir sous le masque d'Alceste, cet homme, dis-je, sut en effet se -faire une place à part au sein d'un monde corrompu, et digne gendre -d'Arthénice, parvint à élever entre lui et ses contemporains comme une -barrière toute hérissée de vertu, et qui, après deux cents ans, semble -encore tenir en respect les innombrables érudits qu'on a vus de nos -jours tirer de l'oubli les personnages les plus effacés, pour ne pas -dire les moins estimables du siècle de Louis XIV. - -Montausier jusqu'ici n'a donc été l'objet que d'éloges déclamatoires -tels que ceux de Lacretelle et de Garat, que l'Académie française -couronnait vers la fin du règne de Louis XVI, et le sujet de deux -biographies fort courtes: celle du Père Petit, qui est assez répandue, -et celle de Puget de Saint-Pierre, laquelle imprimée à Genève en 1784, -est devenue presque introuvable[3]. C'est en conséquence l'oeuvre du -Père Nicolas Petit qui seule est en possession d'être citée et -consultée, et c'est sur elle uniquement que porteront les quelques -observations que j'ai à présenter sur les travaux de mes devanciers. - - [3] Je puis assurer du moins que dans aucune des bibliothèques de - Paris il ne m'a été possible d'obtenir communication de cet - ouvrage, qui, du reste, paraît n'être qu'un insignifiant abrégé. - -Cette biographie ou plutôt ce panégyrique, qui ne fut publié qu'en -1729, paraît avoir été composé de 1690 à 1695[4], c'est-à-dire peu de -temps après la mort du duc de Montausier et sur les mémoires que la -duchesse d'Uzès, sa fille, avait confiés à l'estimable jésuite. C'est -à cette circonstance que l'oeuvre du Père Petit doit une partie de son -mérite, mais aussi la plus grande partie de ses défauts, vu l'intérêt -immense que la famille d'Uzès avait à altérer ou du moins à dissimuler -la vérité au sujet de certains faits fâcheux, tels que les -brouilleries de Montausier et de son gendre et l'imprudente conduite -de Julie d'Angennes lorsqu'elle eut accepté la délicate succession de -Mme de Navailles. Les mémoires que la duchesse d'Uzès avait fournis -au panégyriste de sa famille étaient d'ailleurs, ainsi qu'il l'avoue -lui-même, «peu exacts pour les circonstances et les dates,» et si, -comme il l'assure, il a cherché à y mettre de l'ordre en les -confrontant avec d'autres témoignages dignes de foi, il faut convenir -qu'il n'a pas été heureux dans cette tentative, bien différent en cela -d'un autre membre de la compagnie de Jésus, le Père Griffet, dont les -ouvrages sont enfin sortis de l'oubli où durant un demi-siècle ils -avaient été injustement ensevelis. Il est pourtant une circonstance -qui doit, aux yeux de la postérité, atténuer les torts du Père Petit, -c'est la difficulté pour ne pas dire l'impossibilité absolue qu'il y -avait pour lui de recourir à des documents fidèles en dehors de ceux -qui lui étaient offerts. En 1692, il ne pouvait évidemment puiser à -aucune de ces sources abondantes qui aujourd'hui sont à la disposition -de tous: les Mémoires de Mademoiselle, ceux de Saint-Simon et les -précieuses _Historiettes_ de Tallemant des Réaux ne furent publiés que -beaucoup plus tard, et le cadre de son récit lui eût sans doute -interdit de les mettre à contribution s'il avait pu les connaître. Il -faut prendre son livre pour ce qu'il est en réalité. En dépit de -dénégations qui en 1729 pouvaient encore paraître spécieuses, mais -qui en 1860 ne sauraient faire illusion à personne, _la vie du -duc de Montausier_ n'est qu'un long éloge entremêlé çà et là -d'indispensables aveux, guère moins inexact que les mémoires de Mme -d'Uzès pour tout ce qui concerne l'histoire générale et la vie -publique de l'illustre _Misanthrope_, mais qui sur sa vie privée, son -éducation et ses derniers moments, abonde en détails intéressants que -l'on chercherait vainement ailleurs. Ainsi qu'on pourra s'en -apercevoir en lisant cette biographie, j'ai puisé largement dans -l'ouvrage de mon prédécesseur de sainte mémoire, et chaque fois que -j'ai pu le faire sans m'écarter de l'exactitude historique, je me suis -fait un vrai plaisir de reproduire des fragments restés agréables -malgré leur longueur, et dont la forme naïve ne rappelle en rien _le -style jésuite_ si antipathique à Mme de Sévigné. En plus d'un point -malheureusement, j'ai dû m'éloigner d'un guide infidèle par trop de -charité, et tenter seul la solution de certaines questions graves, que -le Père Petit écarte souvent au moyen de longues réticences ou dont il -atténue l'importance par d'adroits artifices de langage. Il m'a fallu -en outre rassembler des faits en assez grand nombre pour tenir lieu -des considérations édifiantes, mais un peu banales qui occupent la -moitié de l'ancienne _Vie de Montausier_, et devant lesquelles -reculeraient certainement les sceptiques lecteurs du XIXe siècle. - - [4] C'est ce que donne à entendre une note marginale du Père - Petit, qui, racontant les derniers moments du duc de Montausier, - auxquels assistait son petit-fils, le comte de Crussol, dit de ce - dernier: _qu'il est le duc d'Uzès d'à présent_. Or ce jeune homme - fut tué à Nerwinde, ce qui permet de conjecturer, avec assez de - vraisemblance, que la _Vie de Montausier_ fut composée entre les - années 1690 et 1693. Je dois ajouter pourtant que cette - supposition est en contradiction flagrante avec la dédicace du - Père Petit, où il parle de la duchesse d'Uzès comme d'une - personne morte depuis longtemps, bien qu'elle eût vécu jusqu'en - 1695. - -Recherches et rectifications m'ont été facilitées par le concours de -personnes distinguées, que je prie d'en recevoir ici mes remercîments. -Leurs conseils et leurs encouragements m'ont guidé et soutenu dans -l'accomplissement d'une tâche peut-être au-dessus de mes forces, mais -où à défaut de talent, j'ai apporté la consciencieuse ardeur que -réclamait une noble cause, celle d'un homme illustre dont la mémoire a -été en butte à des calomnies séculaires, et attend encore cet arrêt -équitable que la postérité ne refuse jamais à ceux qui ont honoré leur -temps et leur pays. - - AMÉDÉE ROUX. - - - - -MONTAUSIER. - -SA VIE ET SON TEMPS. - - - - -LIVRE PREMIER. - -1607-1635. - - La maison de Sainte-Maure.--Premières années du marquis de - Montausier et du marquis de Salles.--L'école de - Sedan.--Montausier part pour l'Italie.--Son frère le rejoint à - Casal.--Campagne de 1631.--Relations littéraires du marquis de - Salles.--L'hôtel de Rambouillet.--Le marquis de Salles en - Lorraine.--Montausier et Mme Aubry.--Le marquis de Salles part - pour l'Allemagne.--Guerre de la Valteline.--Mort du marquis de - Montausier. - - -La maison de Sainte-Maure, ainsi appelée de la ville de Sainte-Maure -en Touraine, et qui s'est conservée jusqu'à la fin du dernier siècle, -était, sans contredit, l'une des plus illustres et des plus anciennes -du royaume; car sa noblesse remontait, par titres authentiques, aux -temps des premiers Capétiens, et l'on avait vu l'éclat de ce nom -s'augmenter encore par de brillantes alliances avec les familles de -Luxembourg, de Polignac, de Rochechouart et d'Humières. Le marquisat -de Montausier échut aux Sainte-Maure en 1325, par suite du mariage de -l'héritière de ce fief avec Guy de Sainte-Maure, chef de la branche -qui s'éteignit dans la personne de Charles de Sainte-Maure, duc de -Montausier, dont je vais retracer l'histoire. Il naquit le 6 octobre -1610, et fut le second fils de Léon de Sainte-Maure, dont la femme, -Marguerite de Chateaubriand, était issue de l'une des meilleures -familles de Bretagne. Le marquis de Montausier mourut dans la force de -l'âge, laissant, outre ses deux fils, une fille nommée Catherine, qui, -mariée d'abord au marquis de Lénoncourt, épousa en secondes noces le -marquis de Laurières, de la maison de Pompadour, dont son fils devint -plus tard le chef. - -Restée veuve à vingt-cinq ans et dans tout l'éclat de sa beauté, la -marquise de Montausier repoussa les honorables alliances qui -s'offraient à elle de tous côtés, et se consacra tout entière à -l'éducation de ses enfants, mêlant à ses soins l'austérité un peu -excessive d'une sectaire. Femme d'un calviniste, Marguérite de -Chateaubriand avait pourtant été élevée dans la religion catholique, -et ce ne fut que postérieurement à son mariage qu'elle changea de -religion sous l'influence de son beau-frère, le comte de Brassac[5], -qui s'était constitué le despote de sa maison et de toute la -Saintonge. Lorsque plus tard ce personnage embrassa le catholicisme -ainsi que la comtesse sa femme, il ne put réussir à défaire son propre -ouvrage, et Mme de Montausier resta opiniâtrément attachée à sa -nouvelle foi. La noble veuve avait d'ailleurs toutes les qualités qui -constituent la femme forte: une âme élevée, une fermeté, un courage -au-dessus de son sexe, et une vertu solide et constante qui ne se -démentit jamais au milieu des séductions et des périls auxquels -l'exposait le contact d'une société frivole et corrompue. Généreux, -prodigue et mauvais administrateur, son mari lui avait laissé des -affaires assez embarrassées qu'elle entreprit de rétablir au prix de -mille sacrifices. Écartant avec un soin jaloux toutes les distractions -qui eussent pu la détourner de ses devoirs de veuve et de mère, elle -aborda avec une sublime abnégation la double et écrasante tâche -qu'elle s'était imposée: l'éducation de ses enfants et la -reconstitution d'une fortune en désordre. On la vit s'ensevelir -vivante au fond d'une de ses terres, congédier la plupart de ses -domestiques, vendre ses pierreries et jusqu'à ses vêtements de luxe, -et pour payer plus promptement les dettes de son mari se réduire à ne -plus faire servir sur sa table que les mets les plus communs; elle -alla même plus loin, et, mettant de côté tout instinct de vanité, elle -se contentait d'habitude d'une robe de laine ouvrage de ses propres -mains. - - [5] C'est du moins ce qu'assure Tallemant, que ses relations - personnelles avec la famille de Montausier mettaient à même - d'être bien informé. - -A peine installée dans sa nouvelle résidence, elle s'occupa -sérieusement de ses fils, qui l'un et l'autre, devaient être l'honneur -de leur temps et de leur pays. Ces deux frères furent unis dès le -berceau par une amitié si tendre et si profonde, que leurs existences -semblent inséparables et confondues jusqu'au moment où un événement -cruel vint rompre ces liens si doux et si touchants. Ils avaient -pourtant les caractères les plus différents, pour ne pas dire les plus -opposés: l'aîné, Hector de Montausier[6], était aimable, bienveillant, -affable pour tous avec une légère tendance à la paresse, lorsqu'il -n'était pas stimulé par quelque grande passion. Le cadet, dont je -retrace ici la vie et qui porta d'abord le titre de marquis de Salles, -avait reçu en naissant un caractère entier, rude, sauvage; c'était en -un mot un de ces êtres qui sont le désespoir de leur famille s'ils -n'en deviennent l'illustration et l'orgueil. Les soins assidus, les -innocents artifices mis en oeuvre par Mme de Montausier, eurent -quelque peine à entamer cette nature rebelle et ombrageuse qui, -incapable de s'assujettir à une discipline exacte et abusant de -l'indulgence maternelle, fit bien vite oublier à la marquise un -système qui n'était pas dans ses habitudes un peu sèches et roides. -Mais les mesures de rigueur auxquelles elle dut recourir ne firent -qu'aigrir un caractère mal disposé. Peut-être aussi et à son insu, la -marquise laissait-elle percer une prédilection, trop bien justifiée du -reste, pour son fils aîné, qui, grâce à sa vive intelligence, -répondait à ses leçons par de prompts et faciles succès. Déjà rebutée -par des efforts infructueux, elle céda bientôt aux instances de la -comtesse de Brassac, qui n'ayant point d'enfants avait concentré toute -son affection sur le jeune marquis de Salles, qu'elle fut tout -heureuse d'emmener chez elle pour l'élever à sa guise. A la faiblesse -près, celui des défauts dont on se corrige le plus difficilement, -nulle femme n'eût été plus que la comtesse en état de diriger -l'éducation d'un enfant que sa naissance prédestinait au service du -roi. Douce et modeste, elle possédait une instruction un peu confuse -mais fort étendue; car dès son extrême jeunesse elle avait appris le -latin comme en se jouant, assidue qu'elle était aux leçons qu'on -donnait à ses frères, et n'était étrangère ni aux mathématiques, ni -même à la théologie[7]. C'était plus qu'il n'en fallait pour diriger -les études d'un futur courtisan, surtout à une époque où les hommes -d'épée ne se piquaient pas d'une vaste érudition. La comtesse était -par malheur trop dépourvue de cette fermeté calme mais opiniâtre qui -est indispensable aux instituteurs de la jeunesse, et quoiqu'on -exigeât infiniment peu du marquis de Salles, on n'en pouvait -absolument rien tirer. La marquise se lassa bien vite d'une expérience -dont les résultats semblaient devoir être de plus en plus fâcheux, et -ramena son fils chez elle, espérant que l'excellente conduite du jeune -Montausier ne serait pas sans influence sur celle de son frère. Soit -en effet que la marquise s'y prît plus habilement que par le passé, -soit que l'intelligence du marquis de Salles fût devenue plus -accessible au raisonnement, les enseignements maternels ne laissèrent -pas de produire d'heureux fruits. En même temps que l'esprit de -l'enfant se polissait par l'étude, son corps s'assouplissait et se -fortifiait par les rudes et salutaires exercices de l'escrime et de -l'équitation. Sa mère prenait à tâche de développer en lui ces mâles -instincts des huguenots français, dont le type le plus illustre -subsistait encore en Poitou dans le vieil Agrippa d'Aubigné; elle -voulut qu'il se rompît de bonne heure à la fatigue, qu'il apprît à -braver le froid, le chaud, à courir à pied et à cheval, qu'il se -contentât d'une nourriture grossière et devînt insensible à la -souffrance, intrépide en face du péril, tel enfin qu'apparurent ces -hommes de fer que devait illustrer à quelque temps de là l'héroïque -défense de la Rochelle. Le jeune marquis de Salles sut profiter de ces -austères leçons, et dès l'âge de dix ans on reconnaissait déjà en lui -cet amour du vrai, cette horreur profonde pour la dissimulation et les -frivoles déguisements de la société, qui devaient le désigner plus -tard comme un phénomène unique à l'admiration de ses contemporains. De -bonne heure il donna des marques des vertus qu'il devait porter dans -son âge mûr à un degré si éminent: la bravoure en face de l'ennemi, la -fidélité au prince et le culte du devoir. Les leçons de Mme de -Montausier réussirent en tout hors en un point unique: elle ne put -alors lui communiquer le goût de l'étude, des lettres et des arts; ce -penchant ne devait se développer que fort tardivement dans le marquis -de Salles, et l'on doit chercher ailleurs le côté brillant de sa -carrière quoi qu'aient pu dire des panégyristes maladroits: il avait -rebuté successivement tous ses maîtres, et sa mère put seule le -dompter et lui enseigner les premiers éléments de la lecture. - - [6] Né en 1607. - - [7] «Mme de Brassac étoit une personne fort douce, modeste, et - qui sembloit aller son grand chemin; cependant elle savoit le - latin, qu'elle avoit appris en le voyant apprendre à ses frères: - il est vrai qu'à l'exemple de son mari, elle n'avoit rien lu de - ce qu'il y a de beau en cette langue, mais s'étoit amusée à la - théologie et un peu aux mathématiques. On dit qu'elle entendoit - assez bien Euclide. Elle ne songeoit guère qu'à rêver et à - méditer...» (Tallemant.) - -On était arrivé à l'année 1621, et l'aîné des enfants de Mme de -Montausier avait atteint l'âge auquel les jeunes gens de son rang -allaient d'ordinaire terminer leur éducation sur un plus vaste -théâtre, dans les universités et les académies célèbres de la France -et de l'étranger. L'école protestante de Sedan jouissait alors d'une -immense réputation, et la marquise résolut d'y envoyer ses deux fils. -Le marquis de Salles était, il est vrai, à peine sorti de l'enfance; -mais sa mère jugea avec raison que ce caractère altier ne pouvait que -gagner à l'éducation publique, et que le contact de condisciples -espiègles et turbulents saurait, mieux que le plus excellent des -instituteurs, lui inculquer la véritable théorie des droits et des -devoirs. - -C'était, au XVIIe siècle, un long et fatigant voyage que celui -d'Angoulême à Sedan. La marquise n'en envisagea pas moins avec une -décision toute virile les ennuis d'une pénible séparation qui allait -la priver brusquement de tout ce qu'elle s'était réservé de bonheur -sur la terre. Oublieuse d'elle-même, elle était presque tentée de se -réjouir en songeant à cette rude course à travers la France, épreuve -sans péril qui allait pour ainsi dire initier ses deux fils à -l'existence laborieuse des gens de guerre. Les jeunes gentilshommes -firent en effet ce trajet à cheval, suivis de leur précepteur et de -deux domestiques, en selle dès l'aurore, et reposant la nuit pour -l'ordinaire sous le toit délabré de pauvres paysans. Les routes, -heureusement, étaient sûres, et la petite caravane put atteindre sans -encombre la microscopique principauté de la maison de Bouillon. - -L'école de Sedan comptait alors dans son sein plusieurs hommes -distingués, entre autres le fameux ministre du Moulin, connu par son -zèle ardent pour le culte réformé. Ce fut lui précisément qui se -chargea d'enseigner la théologie aux disciples imberbes que lui -envoyait l'Angoumois, lesquels étaient munis sans doute d'une lettre -de recommandation de son ami Balzac, avec qui il devait rester -perpétuellement uni en dépit de quelques froissements dus à la -différence de religion et aux excès de la controverse[8]. Les deux -frères, que leur naissance classait au rang des personnages marquants -du parti huguenot, furent accueillis par leurs nouveaux maîtres avec -une extrême bienveillance, et grâce à la franchise et à la simplicité -de leurs manières, ils ne tardèrent pas à se concilier l'amitié de -leurs condisciples. Quant aux études, le marquis de Montausier, -quoique né paresseux et indolent, dut à sa prodigieuse facilité de -brillants et rapides succès. Il n'en fut pas de même du marquis de -Salles, qui, à Sedan, se montra d'abord tel à peu près qu'on l'avait -connu à Angoulême, et qui dut le peu de progrès qu'il fit alors, moins -à son ardeur naturelle qu'à la discipline sévère à laquelle le -plièrent des maîtres dont la froide austérité lui imposait tout en le -rebutant. Cette torpeur intellectuelle continua jusqu'au jour marqué -par la grâce, où un événement insignifiant en apparence vint -transformer cette nature antipathique aux choses de l'esprit: les -écrits d'un vieux poëte français lui étant par hasard tombés entre les -mains, il les lut une première fois par désoeuvrement et sans y -prendre beaucoup d'intérêt; une seconde lecture le ravit, son -imagination s'échauffa au contact de cette poésie sauvage mais -énergique des chantres de la pléiade, et, par un changement aussi -subit qu'inattendu, il se prit du goût le plus vif pour les vers et -par contre-coup pour l'étude, qui seule pouvait lui ouvrir les sources -fécondes de l'antiquité. Il cherchait par tous les moyens possibles à -se procurer des livres qu'il dévorait ensuite avidement. Bientôt il ne -se contenta plus d'admirer les ouvrages des autres: il voulut -versifier à son tour, et se livra tout entier pendant quelque temps à -une inquiétante métromanie, qui le faisait dès lors ressembler -beaucoup plus à Oronte, l'homme au sonnet, qu'au judicieux misanthrope -dont il devait plus tard fournir à Molière le type inimitable. Sa -fureur poétique sembla redoubler aux premières atteintes d'une passion -plus grave et qui devait tenir une grande place dans sa vie. Par son -organisation, par la liberté qu'elle laissait à ceux de ses élèves qui -étaient parvenus à l'adolescence, l'académie de Sedan ressemblait -beaucoup aux universités actuelles de Cambridge et d'Oxford; les -étudiants, sévèrement astreints aux exercices de la maison, -disposaient à leur gré du temps qui n'était pas absorbé par leurs -études, et plusieurs en profitaient pour se mêler à la société -sedanaise. Dans l'une des nombreuses maisons qui s'ouvraient aux deux -frères, le marquis de Salles fit la connaissance d'une charmante -personne qui lui inspira des sentiments fort vifs, quoique -très-innocents et tout platoniques, ainsi qu'il convenait à un -amoureux de quatorze ans, mais qui, dans tous les cas, furent le -prétexte d'une innombrable série d'exécrables sonnets et de fades -madrigaux où, suivant la coutume du temps, la belle sedanaise est -désignée sous le nom mythologique d'Iris. - - [8] Voyez l'article que Bayle, dans son Dictionnaire, a consacré - à Pierre du Moulin; voyez aussi une lettre inédite de Balzac - insérée dans l'appendice de mon édition des _Lettres du comte - d'Avaux_. Paris, A. Durand, 1858. - -La société des dames, en polissant les moeurs du jeune gentilhomme, ne -le détourna pas de ses travaux, et dès lors on le vit se livrer à -cette recherche active de la vérité qui fut toujours une de ses plus -vives préoccupations. Élevé par une calviniste ardente, son zèle pour -sa secte ne pouvait que s'accroître sous l'influence des leçons de -Pierre du Moulin, qui prit un soin tout particulier de son éducation -théologique, et c'était avec une joie bien sensible que cet -infatigable propagateur du protestantisme français voyait son disciple -non-seulement docile à ses enseignements, mais animé de la passion du -prosélytisme, argumenter avec vigueur et prendre à parti les -catholiques chaque fois qu'il les trouvait disposés à rompre une lance -avec un théologien à ses débuts, fanatique au point de fondre en -larmes si la discussion lui était peu favorable, ou si on -l'instruisait de quelque bruit fâcheux qui courait au déshonneur de sa -religion[9]. Ces principes austères et la gravité précoce qui en était -la conséquence, lui faisaient rechercher la société des personnes -sérieuses et âgées, au contact desquelles il devint de plus en plus -accessible à ces notions de respect et de soumission que sa nature -violente et rebelle lui avait rendues jusque-là si complétement -étrangères; il avait d'ailleurs une qualité précieuse et bien propre à -lui faire pardonner ses défauts: il était incapable de ces sentiments -de basse jalousie qui ne sont que trop souvent le fléau des familles, -mais qui, dans les circonstances particulières où se trouvait le -marquis de Salles, eussent malheureusement paru assez justifiables. La -prédilection que sa mère avait de tout temps témoignée à son frère -aîné prit alors, en effet, un caractère encore plus marqué. Le jeune -Montausier était à dix-huit ans un charmant cavalier, plein de grâce, -d'amabilité et d'enjouement; il était naturel qu'il fît l'orgueil -d'une femme dont toutes les autres enviaient le bonheur maternel. Il -avait atteint l'âge où la jeune noblesse terminait ses études -littéraires, et lorsqu'il dut s'éloigner de Sedan pour entrer dans une -académie militaire, le marquis de Salles ne songea qu'au chagrin -qu'allait lui causer leur future séparation, et il versa des larmes -abondantes en quittant celui qu'il considérait moins comme un frère -que comme le meilleur et le plus dévoué des amis. Tout occupé de ses -travaux, il le vit d'ailleurs sans envie partir pour Paris, où sa -naissance lui ménageait un brillant accueil, et où la prodigalité -d'une mère allait lui permettre de se livrer sans contrainte à ces -plaisirs après lesquels on soupire si ardemment au printemps de la -vie. - - [9] «Sensible à tous les malheurs du parti, attentif à tout ce - qui flattoit ses prétentions, se mêlant, tout enfant qu'il étoit, - dans les conversations et les disputes, il suppléoit par son - ardeur à ce qui manquoit à sa connoissance; et, dans un âge où - l'on ne sait pas encore sa religion, il défendoit déjà la - sienne.»--Fléchier, _Oraison funèbre de Montausier_. - -Le marquis de Montausier était éminemment pourvu de toutes les -qualités qui peuvent faire réussir dans le monde, et sa bonne mine, sa -gaieté, son esprit naturel l'y firent extrêmement goûter. Il avait une -grande aptitude aux choses de la guerre comme il devait le prouver -plus tard d'une manière éclatante, et ses maîtres de l'académie ne -furent pas moins satisfaits que ne l'avaient été ses austères -instituteurs de Sedan; il se familiarisa promptement avec les -exercices militaires, apprit dans la perfection les manoeuvres de -l'infanterie et de la cavalerie, moins compliquées il est vrai à cette -époque qu'elles ne le sont aujourd'hui, et se prit à soupirer -ardemment après le moment où il lui serait donné de consacrer ses -naissantes facultés au service du prince et du pays. L'occasion qu'il -attendait avec tant d'impatience ne tarda pas à se présenter. La -guerre venait d'éclater en Italie à propos de l'investiture du duché -de Mantoue que l'empereur refusait de donner au prince de Gonzague, -allié et protégé de la France: la politique de l'Espagne était -étroitement unie avec celle de l'empire, et Gonzalve de Cordoue, à la -tête des troupes espagnoles, mit immédiatement le siége devant Casal -que les Français occupaient conjointement avec les troupes du duc de -Mantoue. Le territoire de l'Italie, qui est encore aujourd'hui divisé -en plusieurs États, en renfermait alors un bien plus grand nombre qui -souvent étaient découpés de la façon la plus irrégulière. C'est ainsi -que la principauté de la maison de Gonzague se composait de deux -tronçons d'inégale grandeur et séparés entre eux par toute l'épaisseur -du duché de Milan qui appartenait à l'Espagne; aussi le souverain de -Mantoue, incapable de défendre seul contre de puissants voisins ses -possessions du Montferrat, flottait-il sans cesse de l'alliance -française à l'alliance espagnole, et ce fut par suite des démêlés de -ce prince avec le Saint-Empire que Casal se vit occupé vingt-quatre -ans par les troupes françaises. A peine le marquis de Montausier -eut-il appris que la place était bloquée par les Espagnols que, -brûlant du désir de partager les dangers et la gloire de ses -compatriotes, il prit la résolution de les rejoindre pour aller -combattre avec eux en qualité de volontaire. Une fois décidé, il -rompit courageusement avec les délices de Paris et partit en toute -hâte pour le théâtre de la guerre; mais en traversant la Suisse il fut -atteint d'une petite vérole extrêmement maligne qui, à son grand -regret, le força de séjourner dans ce pays pendant plusieurs semaines. - -A peine l'intrépide jeune homme fut-il remis de cette affreuse maladie -dont les traces récentes rendaient son visage presque méconnaissable, -qu'il reprit avec plus d'ardeur l'accomplissement de son généreux -dessein. Les circonstances n'étaient malheureusement pas favorables à -l'exécution de cette aventureuse tentative, et il dut provisoirement -se réfugier à Mantoue où un grand nombre d'officiers français -s'étaient retirés, désespérant comme lui d'arriver à Casal[10]. Il ne -resta pas inactif pour cela: les troupes impériales serraient de près -l'opulente capitale des Gonzague, et Montausier eut l'occasion de -s'aguerrir dans de fréquentes escarmouches. Sur ces entrefaites le roi -Louis XIII avait forcé le pas de Suse, délivré et ravitaillé Casal, où -il laissa une nombreuse garnison sous le commandement supérieur de -Toiras, qui devait conquérir là son brevet de maréchal de France. Les -voies étaient désormais ouvertes à demi, et le marquis de Montausier, -qui brûlait de rejoindre ses compagnons d'armes, profita de l'occasion -pour quitter Mantoue. Guidé par un cordelier du pays, caché lui-même, -tout protestant qu'il était, sous une robe semblable à celle de son -compagnon, d'autres disent sous celle d'un jésuite, il mit en défaut -la vigilance des troupes espagnoles et gagna heureusement les -avant-postes français, où l'avait précédé la belle réputation qu'il -s'était acquise dans le Mantouan[11]. - - [10] Ici se présente une divergence grave entre mon récit et - celui du P. Petit; voici comment il expose les faits: «Le - marquis, que ni les difficultez ni les dangers ne rebutèrent - jamais, prit pour guide un cordelier du païs, et déguisé lui-même - sous un habit pareil à celui de son compagnon, malgré les - chaleurs de l'esté qui sont excessives dans ces climats, et sans - égard à la foiblesse que lui avoit laissée sa maladie, il - traversa à pied tout le païs ennemi, et se jeta heureusement dans - Cazal. Il y fut reçû avec la joye et l'applaudissement qui - étoient dûs à une si belle action. Le marquis de Beuvron, qui - commandoit la place, ne douta point qu'une valeur pareille ne lui - fût d'un grand secours par l'émulation qu'elle alloit inspirer, - et ne contribuât à faire échoüer l'entreprise des Espagnols. - L'estime et l'amitié qu'il avoit pour Montausier l'engagea à s'en - faire accompagner dans toutes les occasions où il y avoit du - péril à essuyer et de l'honneur à acquérir. Le marquis répondit - toujours parfaitement à la haute idée qu'on avoit conçue de lui; - partout il montra une sagesse, une vigilance et une intrépidité - qui le faisoient déjà regarder comme un général accompli. De - sorte qu'à la mort de Beuvron, qui fut malheureusement tué dans - une sortie, les bourgeois, les soldats et les officiers de la - garnison, d'un commun accord, élûrent le jeune Montausier pour - leur chef, en attendant que la cour de France en eût autrement - ordonné. Un choix si extraordinaire ne fit point de jaloux, et ne - servit qu'à augmenter l'estime qu'on avoit déjà pour le nouveau - commandant. Pendant qu'il remplit un emploi si honorable, chaque - journée fut signalée par de nouvelles marques de sa capacité et - de son courage. Toujours alerte et infatigable, il ne cessa - d'inquiéter les assiégeants par des sorties fréquentes et par des - combats presque continuels; il sçut faciliter l'entrée des vivres - dans la place, que le général espagnol désespéroit déjà de - prendre autrement que par famine; enfin par la défense la plus - vigoureuse et la plus opiniâtre qu'on vit jamais, il donna le - temps au roy, qui assiégeoit pour lors la Rochelle, de soumettre - cette ville révoltée, de venir à la tête de ses armées - triomphantes forcer le pas de Suze, et faire ensuite lever aux - ennemis le siége de Cazal, après un an entier perdu devant cette - place.»--Ce passage me semble au moins fort inexact; en examinant - de près les diverses circonstances, il est difficile d'admettre - que le marquis de Montausier ait pu pénétrer dans la place de - Casal avant la fin de 1629, et mon opinion s'appuie sur celle du - P. Griffet, si bien renseigné d'ordinaire. On ne saurait admettre - non plus qu'il ait pu servir sous Beuvron, qui fut tué d'un coup - de carabine le 1er novembre de cette même année. Beuvron, - d'ailleurs, ne put prendre part à la défense qu'en qualité de - volontaire, car il était sous le coup d'un mandat d'arrêt et - n'osait rentrer en France depuis son duel avec le comte de - Bouteville. Il est en outre peu vraisemblable que le duc de - Mantoue dont les troupes, aux ordres du marquis de Rivara, - formaient presque exclusivement la garnison de Casal, eût donné - un commandement important à un homme aussi mal vu du roi Louis - XIII, tandis que dès avant la prise de la Rochelle, le cardinal - de Richelieu avait envoyé à Casal un de ses affidés, Guron, qui - dut prendre le commandement au commencement de l'automne, - commandement qu'il exerça jusqu'à l'arrivée de Toiras. En - présence de faits aussi clairement établis, on ne sait vraiment - où placer cette autorité suprême décernée par les citoyens et les - troupes, à un jeune homme qui était venu en Italie sous la - conduite de son gouverneur. - - [11] Au dire de Tallemant, Montausier eût été guidé dans son - aventureuse expédition par une autre passion encore que celle de - la gloire: «Étant amoureux d'une dame en Piémont, et la ville où - elle étoit ayant été assiégée, il se déguisa en capucin pour y - entrer, y entra, et la défendit.»--On peut lire à ce sujet, dans - _les Historiettes_, une anecdote trop peu édifiante pour que je - puisse la rapporter ici. - -Pendant que son frère se battait en Italie, le marquis de Salles -achevait son éducation à l'académie de Sedan qu'il ne tarda pas à -quitter pour aller à Paris. Là il se prépara à son tour à la carrière -militaire, qui dans les familles protestantes était celle des cadets -aussi bien que des aînés, les premiers n'ayant pas, comme les jeunes -gentilshommes catholiques, le privilége d'accaparer les meilleurs -évêchés et les plus grasses abbayes du royaume. Le marquis de Salles -s'était beaucoup formé depuis sa sortie de la maison paternelle; à -cette époque de sa vie: «il avait, dit le Père Petit, la taille bien -prise, la tête belle, les yeux vifs et pleins de feu, l'air grand et -noble, les manières polies, et l'esprit infiniment plus cultivé que la -plupart des jeunes gens de son âge.» A cet extérieur agréable venaient -se joindre des qualités plus solides: cette sincérité _indéfectible_ -qui semblait comme innée chez lui, cette attention scrupuleuse à -remplir les devoirs les plus indifférents de son état qui, dans les -fonctions importantes qui lui furent confiées plus tard, firent -l'admiration et l'étonnement de ses contemporains. Sa mère, heureuse -et émue de le trouver si changé, lui rendit dans toute sa plénitude -cette affection dévouée que les ennuis d'une éducation pénible avaient -pu affaiblir sans l'éteindre jamais; et puis d'ailleurs le marquis de -Montausier était absent, en danger peut-être, et à la vue de son fils -cadet qu'elle avait peine à reconnaître tant il était transformé à son -avantage, Mme de Montausier sentait son chagrin s'adoucir et ses -appréhensions se calmer. Ce n'est pas que le jeune gentilhomme fût -sans défaut: l'excès de la vertu ressemble beaucoup au vice, et la -susceptibilité du marquis de Salles à l'endroit de ce qu'on appelle -encore le _point d'honneur_ devait donner à sa mère d'affreuses -inquiétudes. On sait quels ravages fit dans les rangs de la noblesse, -au temps de Henri IV, la sauvage passion du duel, cette maladie -sociale qui n'avait paru céder à la rigueur des édits de ce prince que -pour redoubler d'intensité, lorsqu'à sa mort le royaume fut livré aux -incertitudes d'une régence continuée trop longtemps sous le nom des -favoris de Louis XIII. Les mesures vigoureuses de Richelieu purent -seules atténuer les effets d'une coutume déplorable et d'autant plus -meurtrière que tout duel était double à cette époque; chaque champion -amenait avec lui sur le terrain un second qui se battait aussi, en -sorte que dans une seule rencontre, il y avait parfois deux tués et -deux blessés. Sans être jamais le provocateur, le marquis de Salles -avait souvent à rendre raison de reparties trop franches qui -échappaient, quoi qu'il pût faire, à sa nature impétueuse. Il se -battit fréquemment, mais on doit constater à sa louange qu'il ne -voulut jamais prendre de second, faisant ainsi preuve de bons sens et -d'honnêteté jusque dans la pratique du plus monstrueux abus. Le temps -qu'il ne consacrait point au monde était partagé entre les exercices -de l'académie militaire et des études auxquelles il apportait plus -d'ardeur que de bon goût. C'est ainsi qu'il dévorait ces oeuvres aussi -volumineuses que frivoles qui, telles que le _Roman de l'Astrée_ et -l'_Histoire d'Amadis_ avec ses innombrables suites, offraient une -interminable pâture aux esprits légers des courtisans. Il ne laissait -pourtant pas de lire et de relire les grands écrivains de l'antiquité, -surtout les historiens et les moralistes, dont il goûtait plus -particulièrement les enseignements: il avait appris à leur école à -être avare de son temps, et tous les moments de sa vie étaient -rigoureusement réglés. Il se lia dès cette époque avec les gens de -lettres, mais ses relations étaient mêlées comme ses lectures: les -contemporains ne nous disent pas qu'il ait fréquenté jamais ni -Corneille ni Rotrou, mais ils insistent sur son intimité avec le -romancier Scudéry, avec Conrart et surtout avec Chapelain, l'auteur -infortuné de _la Pucelle_. Ces trois hommes, qui devaient composer le -noyau de l'Académie française, admettaient volontiers à leurs doctes -réunions, ce gentilhomme imberbe qui, eu égard à l'admiration qu'il -professait pour leurs écrits, devait leur paraître doué d'un esprit -aussi fin que précoce, et dans lequel ils espéraient d'ailleurs -rencontrer plus tard un protecteur et un appui. - -Pendant son séjour à Paris, le marquis de Salles suivait avec un -intérêt palpitant les péripéties de la guerre d'Italie; il -tressaillait au récit des premiers exploits de son aîné, et lorsqu'il -eut appris sa sortie audacieuse de Mantoue et son arrivée au sein de -l'armée française, qui était sur le point de se mesurer de nouveau -avec les Espagnols, il n'y put plus tenir et voulut partir à son tour. -Son voyage s'effectua sans obstacle, et bientôt après il pénétrait -dans Casal et serrait dans ses bras son héroïque frère. - -La guerre qui, suivant l'usage de l'époque, avait été suspendue de -fait pendant l'hiver, reprit avec acharnement au printemps de 1630, et -l'armée de Spinola, qui depuis un an avait succédé à Gonzalve de -Cordoue, envahit encore une fois le territoire du Montferrat. Toiras, -après avoir débloqué Casal à la tête de quatre mille hommes[12], y -était resté comme commandant en chef, et c'était là que par une -défense aussi intelligente qu'intrépide, il devait mériter les éloges -de Richelieu et la faveur du roi. Cet habile général résolut de tenir -la campagne aussi longtemps que possible, afin de ménager la capitale -et ses habitants, qui n'avaient que trop souffert pendant le blocus de -1629. Quoique ses troupes fussent de beaucoup inférieures en nombre à -celles de l'ennemi, il ne les en posta pas moins hardiment dans la -plaine, dans le but de fatiguer l'armée espagnole par des escarmouches -continuelles. Mais la situation était difficile, et en dépit de -quelques engagements heureux, Toiras voyait se resserrer peu à peu le -cercle de fer qui l'entourait. Forcé de se replier devant des forces -dont la supériorité numérique était écrasante, et voulant retarder -pourtant le plus possible le moment où Casal se verrait bloqué de -nouveau, il sema autour de la ville une chaîne de postes fortifiés à -la hâte, avec ordre aux détachements qui les occupaient de résister à -tout prix. Entre tous ses officiers, le général avait tout d'abord -distingué le marquis de Montausier, que sa rare intelligence avait -déjà tiré de la foule; il lui confia la défense de Rossignano, petite -place délabrée qui couvrait la capitale, et dont Toiras connaissait si -bien le misérable état, qu'il crut devoir lui dire que d'un autre il -n'attendrait que trois jours de défense, mais que de lui il en -attendait le double, surtout en le voyant secondé par un frère qui -montrait tant d'envie de lui ressembler. Les deux intrépides enfants -ne trompèrent pas l'attente de leur chef: entourés immédiatement par -la puissante armée du marquis de Spinola, mal abrités par des remparts -à demi croulants, qu'il fallait réparer sous le feu de l'ennemi, ils -résistèrent victorieusement d'abord à de furieuses attaques, et ce ne -fut qu'au bout de quatorze jours, après que les Espagnols eurent tiré -quinze cents coups de canon et perdu cinq cents hommes[13], que le -marquis de Montausier consentit enfin à parlementer. L'ennemi, frappé -de sa bravoure et pressé d'emporter ce dernier obstacle, accorda aux -assiégés une capitulation des plus honorables[14]. Les Français -quittèrent Rossignano avec armes et bagages, et les deux frères se -replièrent sur Casal, où ils reçurent de leur général et de leurs -compagnons d'armes un triomphant accueil. L'intrépidité dont ils -venaient de donner un si brillant témoignage ne se démentit pas -pendant toute la durée d'une campagne qui fut longue et meurtrière. -L'acharnement des Espagnols était extrême: le marquis de Spinola -disait tout haut qu'il fallait _nettoyer l'Italie des Français_, et -ses soldats n'accordaient point de quartier. Cette conduite barbare ne -faisait qu'animer davantage l'ardeur des assiégés, qui, dans des -sorties impétueuses renouvelées presque chaque jour, s'efforçaient -d'entraver et de détruire les travaux d'investissement. Dans un de ces -combats où le marquis de Montausier chargeait vaillamment à la tête -des siens, il fut grièvement blessé; et peu de jours après, son jeune -frère, brisé par des fatigues au-dessus de ses forces, fut saisi par -une fièvre maligne du caractère le plus alarmant, et qui le mit aux -portes du tombeau. Sa vigoureuse constitution l'emporta pourtant, et -il surmonta son mal en dépit des nombreuses imprudences que lui -faisait commettre sans cesse une ardeur de vingt ans. A peine, en -effet, était-il hors du lit, que, tout faible encore, il voulut -reprendre un service qui, par suite des progrès de l'ennemi, devenait -chaque jour plus écrasant. La nombreuse artillerie espagnole faisait -d'effroyables ravages dans les vieilles fortifications de Casal, et -Toiras, qui connaissait leur peu de solidité, sentit promptement la -nécessité d'élever de nouveaux ouvrages.--Tout le monde mit la main à -l'oeuvre: officiers et soldats maniaient également la truelle, et le -troisième fils du duc de Mantoue, le duc de Mayenne, prit lui-même une -part active à ces travaux pénibles, mais indispensables. Le marquis de -Salles, dont la convalescence était fort lente, grâce aux aliments -détestables dont il était obligé de se contenter dans une ville à demi -affamée, parut pourtant au premier rang de ces maçons improvisés, -montrant, comme disait Bossuet à soixante ans de là, «qu'une âme -guerrière est toujours maîtresse du corps qu'elle anime.» Sa robuste -constitution suffit à tout, et ces rudes épreuves ne firent que -l'endurcir, au point que dans les campagnes suivantes, toute -incommodité semblait lui être devenue indifférente; il bravait -également le froid, la chaleur, la faim, la soif, la fatigue, et s'il -ne devint jamais un grand capitaine, on peut dire du moins que pendant -toute sa jeunesse il fut le modèle accompli du soldat. Tant de -bravoure, de constance et de sublime résignation reçurent enfin leur -récompense, et la paix préparée par l'habile Mazarin, qui fit là ses -glorieux débuts diplomatiques, vint mettre un terme à cette guerre -odieuse et sanglante, si tristement signalée par la prise de Mantoue, -qui depuis le sac barbare qu'en firent les hordes sauvages de -l'empire, ne retrouva plus son ancienne prospérité[15]. La ville de -Casal étant déjà aux mains des Espagnols, la citadelle fut évacuée par -les Français au mois de juin 1631; Toiras en sortit maréchal, -Montausier colonel, et le marquis de Salles qui, par suite de son -extrême jeunesse restait encore dans un grade subalterne, emportait du -moins, en quittant l'Italie, la réputation d'intrépide soldat, qu'il -devait soutenir et accroître par de nouveaux exploits. Rentrés en -France, les deux frères se rendirent directement au château de -Montausier, où la marquise pressa avec orgueil sur son sein maternel -ces nobles enfants qu'elle avait failli perdre tant de fois, et qui -lui revenaient couverts d'une gloire dont l'éclat semblait rejaillir -sur elle. La fin de la belle saison s'écoula au sein des calmes -douceurs de la vie de province, dans la société de quelques personnes -distinguées, parmi lesquelles brillait le jeune Balzac, dont le renom -littéraire était déjà bien établi, et qui cette année même avait -publié le livre _du Prince_. Parfois même on rencontrait à Montausier -l'ancien favori de Henri III, le vieux duc d'Épernon, gouverneur de -Guyenne, qui d'ordinaire se faisait accompagner de son secrétaire, -l'abbé Girard, lequel plus tard devint son biographe. - - [12] 4 avril. - - [13] Suivant le P. Griffet, les Espagnols n'auraient perdu que 50 - hommes. - - [14] Le 23 mai. - - [15] Voir dans Botta les pages éloquentes que cet historien a - consacrées au récit du sac de Mantoue; consulter aussi les deux - curieuses chroniques de Scipione Capilupi et de Giovanni - Mambrino. - -Aux approches de l'hiver, MM. de Montausier se rendirent à Paris. Le -marquis de Salles allait à la cour avec répugnance; comme bien -d'autres protestants, il se sentait gêné, sinon humilié, en présence -du grand ministre qui venait de dompter la Rochelle, et qui, s'il -respectait en apparence la religion réformée, n'était plus du moins -dans la nécessité de caresser ou de ménager un parti politique abattu -à ses pieds, et trop affaibli désormais pour aspirer à former comme -autrefois un État dans l'État. Quant au roi, son aversion pour tout ce -qui n'était pas orthodoxe était bien connue, et ce n'était pas notre -jeune puritain qui, pour des avantages temporels, eût jamais consenti -à une capitulation de conscience. Il se sentait mal à l'aise -d'ailleurs au sein de l'atmosphère empestée d'une cour où il voyait le -mensonge et la bassesse servir de marchepied à tant de personnages -méprisables ou médiocres; et ce n'était que le plus rarement possible, -et dans des circonstances où son absence eût pu être remarquée, qu'il -se rendait au Louvre ou plutôt au Palais-Cardinal, où affluait alors -la foule empressée des ambitieux et des intrigants. Ce fut avec bien -du plaisir, en revanche, qu'il retrouva à Paris les relations -littéraires qu'à son grand chagrin il avait dû interrompre pendant la -campagne de Montferrat; son frère aimait aussi les gens de lettres, -mais là comme partout se trahissait la différence des caractères: -tandis que l'aimable marquis de Montausier fréquentait surtout Voiture -et son brillant entourage, le marquis de Salles, qui ne goûta jamais -beaucoup l'agréable épistolier, vivait dans l'intimité de Chapelain et -de l'honnête Conrart, que sa simplicité, sa bonhomie et son -attachement au calvinisme lui rendaient également cher. C'est à -l'hiver de 1631 à 1632[16] que se rapportent les premières relations -des deux Montausier avec l'hôtel de Rambouillet, qui était alors le -point de mire de tout ce que Paris comptait de personnes spirituelles -et de littérateurs en renom, qu'on voyait s'empresser autour de la -célèbre Julie, l'astre de sa famille. Médiocrement belle, mais pleine -d'esprit et de distinction, cette noble fille venait encore de relever -l'éclat de toutes ces qualités par un trait de dévouement -héroïque[17]. C'était une personne que l'admiration un peu excessive -de ses contemporains avait élevée à une place hors ligne, à un degré -intermédiaire entre l'humanité et la divinité: le brillant officier de -Casal ne put la voir sans être ému, et l'accueil distingué qu'il -recevait à l'hôtel de Rambouillet lui donna à penser qu'il pourrait -peut-être un jour obtenir la main de celle qui en était le plus bel -ornement. A la première visite qu'il lui fit se rattache une curieuse -anecdote de Tallemant. Montausier avait une grande réputation de -magnificence, et l'on vantait surtout un habit de velours rouge qui -lui allait à ravir; lors de sa présentation, M. de Rambouillet, que ce -détail avait frappé, ne manqua pas de le féliciter de son élégance en -ajoutant sur un ton admiratif: «Ah! monsieur, la belle écarlate!»--Ce -jour-là, par malheur, Montausier était vêtu de noir, et le marquis de -Rambouillet, qui était presque aveugle, avait négligé, par un -amour-propre de vieillard, d'aller aux informations. Montausier, qui -aimait à la fureur le monde et ses plaisirs, et qui était un des plus -agréables correspondants de Voiture, se trouvait comme dans son centre -au milieu du cercle spirituel d'Arthénice; son frère y paraissait -rarement au contraire, et la sympathie qui devait l'enchaîner un jour -au char de Julie était encore chez lui à l'état latent. - - [16] Je dois relever encore ici, dans l'ouvrage du jésuite Petit, - une erreur des plus graves. Cet auteur renvoie à l'hiver de 1633 - à 1634 la présentation du marquis de Salles qui, après la mort - affreuse du jeune Rambouillet, «fut plus touché que personne du - bon coeur et de l'affliction de la mère et de la fille. Il voulut - être des premiers à les complimenter, dans une circonstance où la - louange ne pouvoit être qu'au-dessous du mérite, et comme il - n'étoit connu ni de l'une ni de l'autre, il se fit introduire - auprès d'elles par un ami commun.» Il n'y a à cela qu'une - difficulté, c'est que le jeune Rambouillet mourut de la peste au - commencement de l'année 1631, pendant que le marquis de Salles se - battait à Casal pensant à toute autre chose qu'à des visites de - cérémonie. Si, du reste, il en faut croire Tallemant, il eût été - question dès 1627 du mariage du marquis de Montausier et de Mlle - de Rambouillet: «Ce fut Mme Aubry qui en parla, mais après elle - s'avisa de le garder pour elle. En arrivant à la cour, la - première connoissance qu'il fit fut celle de cette dame. Un jour - qu'elle lui parloit de Mme et de Mlle de Rambouillet: «Hé, - madame, lui dit-il, menez-m'y!--_Menez-m'y!_ répondit-elle, - allez, Xaintongeois, apprenez à parler, et puis je vous mènerai.» - En effet, elle ne l'y voulut mener de trois mois. La guerre - appela bientôt après le marquis en Italie.....» (_Historiettes_, - t. III, p. 237.) - - [17] Mme de Rambouillet «avoit un garçon bien fait qui mourut de - la peste à huit ans. Sa gouvernante alla voir un pestiféré, et au - sortir de là fut assez sotte pour baiser cet enfant; elle et lui - en moururent. Mme de Rambouillet, Mme de Montausier [Julie] et - Mlle Paulet l'assistèrent jusques au dernier soupir.» - (_Historiettes_, t. III, p. 220.) - -Le retour du printemps ne tarda pas à le rappeler à une existence plus -active, et tandis que Montausier restait à Paris, il se rendit en -Lorraine, où son oncle de Brassac gouvernait les provinces que les -Français occupaient en vertu du traité de Vic, auquel le duc avait dû -se résigner en expiation de son imprudente alliance avec le turbulent -Gaston. Fort bien en cour depuis sa conversion, qui lui avait valu -l'ambassade de Rome et son nouveau commandement, le comte de Brassac -était propriétaire d'une compagnie de chevau-légers où il fit entrer -son neveu en qualité de cornette. - -La politique hésitante de la cour de Nancy donnait sans cesse à la -France de nouveaux motifs d'intervention, et la guerre ne retint pas -moins de deux ans dans ce beau duché notre jeune officier, qui, grâce -à sa belle conduite, arriva promptement au grade de capitaine, bien -que les combats auxquels il prit part lui semblassent de misérables -escarmouches au prix des glorieuses luttes auxquelles il avait -participé sous les murs de Casal, lorsqu'il affrontait les vieilles -bandes de Spinola. Au grand plaisir du marquis, les hostilités -étaient du reste régulièrement suspendues à la fin de l'automne, et -ses résidences d'hiver chez le comte de Brassac donnèrent lieu à de -tendres liaisons qui lui firent paraître bien court le temps qu'il dut -passer loin de Paris. La galanterie était un des caractères saillants -du XVIIe siècle, surtout pendant sa première moitié, et _ce signe du -temps_ se retrouve partout, non-seulement dans les immenses pastorales -qui étaient alors si en vogue, et où l'amour platonique lui-même -laissait place involontairement à bien des aspirations grossières, -mais même dans les oeuvres des écrivains austères qui, tels que -l'évêque de Genève, par exemple, nous laissent entrevoir à combien de -tentations charnelles on était alors exposé, et de quelle indulgence -ils se croyaient obligés de couvrir les erreurs de cette nature. Comme -je l'ai dit plus haut, le marquis de Salles était doué d'une nature -ardente, bien fait et vigoureux, et l'on ne doit pas s'étonner s'il -accueillit sans trop de répugnance les avances de ces belles -pécheresses qui poursuivaient François de Sales jusque dans son -confessionnal[18]. - - [18] Voyez la très-curieuse et très-intéressante _Vie de saint - François de Sales_, par M. Hamon, curé de Saint-Sulpice. - -Les intrigues amoureuses ne sont pas toujours sans danger, surtout en -temps de guerre et en pays ennemi: le marquis de Salles l'éprouva -bientôt. Parmi les dames de Lorraine à qui le jeune capitaine avait -plu, il en avait distingué une qui, par sa jeunesse, sa beauté, le -rang honorable qu'elle tenait à la cour, attirait tous les yeux[19]. -Le marquis eut occasion de la connaître durant ces pacifiques -entr'actes qui venaient souvent interrompre une guerre d'escarmouches; -ses hommages furent accueillis sans trop de difficulté, et ses -affaires étaient en bonne voie lorsqu'un incident fâcheux vint -troubler un bonheur qui durait depuis un an sans être encore arrivé à -la conclusion après laquelle soupirait le jeune homme, c'est-à-dire le -mariage, le rang de celle qu'il aimait étant trop élevé pour qu'il pût -songer à autre chose. Après la reprise des hostilités, celle-ci fut -enlevée par un parti français qui la surprit à la promenade et la -déposa comme prisonnière dans une forteresse. Les efforts du marquis -pour la faire élargir n'obtinrent aucun succès; il avait sans doute -entre les mains des moyens presque certains de favoriser l'évasion -d'une personne qui lui était si chère, mais ce fut en vain qu'elle -employa pour l'y résoudre les séductions les plus irrésistibles, les -avances les plus déterminantes, qu'elle lui promit sa main et sa -fortune; le marquis fut inébranlable, et cette tentation violente se -trouva faible en présence de son culte pour la discipline et de sa -fidélité à ses serments. Il fit tout tout ce qui était en son pouvoir -pour adoucir les ennuis de la belle captive, dont il sut conquérir -l'estime «au prix d'un établissement magnifique[20].» - - [19] Cette dame était déjà veuve à ce qu'il paraît, puisque, au - dire du P. Petit, elle offrit à son amant sa fortune et sa - main.--Cette anecdote, que j'emprunte à la biographie du jésuite, - est bien singulière et les détails en sont assez - invraisemblables. - - [20] Petit. - -Aussi modeste que vertueux, il ne confia à personne le secret de -son héroïque abnégation, qui serait restée ensevelie dans un -éternel silence si la personne qui en avait, elle aussi, été la -victime, n'eût tenu à rendre public un trait aussi honorable que -surprenant à l'époque où il se produisit, au temps où les Chevreuse -et les Montbazon, mettant leurs charmes au service de leurs -intrigues, ne réussissaient que trop facilement à troubler le -royaume et à séduire les plus fermes courages. - -A la fin de l'année 1633, la mauvaise saison ayant suspendu comme -d'habitude la petite guerre qui se faisait en Lorraine, le marquis de -Salles put, à sa grande satisfaction, reprendre la route de Paris, où -il retrouva son frère qu'il n'avait pas vu depuis dix-huit mois. Après -sa belle campagne d'Italie, le marquis de Montausier s'était rejeté -avec délices dans cette vie paresseuse et molle qui avait pour lui -tant d'attraits, et sous les vêtements parfumés du courtisan, on avait -peine à reconnaître l'intrépide colonel de Rossignano et de Casal: sa -vertu et son amour de la gloire, qui sommeillaient alors pour jeter -bientôt un splendide et suprême éclat, paraissaient éteints pour -jamais aux yeux de son entourage, et Voiture n'était que l'écho du -sentiment public dans ces fragments d'une lettre qu'il lui écrivait de -Lisbonne: - - «Monsievr, - - «I'ay leû vostre lettre, auec tout le contentement et la - satisfaction que l'on doit receuoir cèt honneur, d'vn des plus - paresseux et des plus honnestes hommes du monde. Il me semble, - qu'il n'y a plus rien que ie ne doiue attendre de vostre amitié, - puisque pour l'amour de moy vous auez pû prendre vn peu de peine: - et vous ne me sçauriez faire voir de meilleure preuue des paroles - que vous me donnez que de les auoir escrites...» - -Après lui avoir proposé la conquête de l'île de Madère il ajoutait: - - «... Imaginez-vous, ie vous supplie, le plaisir d'auoir vn - royaume de sucre, et si nous ne pourrions pas viure là auec toute - sorte de douceur. Quelques grands que puissent estre les charmes - et les engagements de Paris, selon que ie vous connois, ie scay - qu'ils ne vous arresteront pas en vne occasion comme celle-là. Et - si quelque chose vous peut retenir, ce sera seulement - l'incommodité du chemin, et la peine de vous leuer matin. Mais, - Monsieur, les conquerans ne peuuent pas tousiours dormir iusques - à onze heures. Les couronnes ne s'acquierent pas sans travail, - mesme celles qui ne sont que de lauriers ou de myrtes, s'achetent - bien cherement, et la gloire veut que ses amans souffrent pour - elle. Ie vous auouë que ie me suis estonné que la renommée ne - m'ait point appris de vos nouuelles, deuant que vous me fissiez - l'honneur de m'en mander, et il me semble que ie suis plus loin - que ie n'auois iamais creu pouuoir aller quand ie songe que ie - suis en vn pays où l'on ne vous connoist point. Ne souffrez pas - qu'vne reputation si iuste que la vostre, soit si limitée, ni - qu'elle demeure aux pieds des Pirenées, par dessus lesquels tant - d'autres ont passé. Venez vous-même luy ouurir passage: et si la - gazette ne dit rien de vous, faites que l'histoire en parle...» - -Indifférent aux fréquentes querelles de Gaston et du cardinal de -Richelieu, Montausier était alors retenu à Paris par une double -chaîne: son amour passionné pour Julie d'Angennes et ses liaisons -moins platoniques avec Mme Aubry[21], femme de Jean Aubry ou Auberi, -conseiller d'État. Toute remplie de ce sentiment de jalousie furieuse -qui semble être l'apanage des femmes galantes sur le retour, cette -altière maîtresse en était maintenant à se repentir d'avoir introduit -son amant à l'hôtel de Rambouillet, et abusant de l'empire qu'elle -avait su prendre sur une nature trop facile, elle lui avait -formellement interdit d'y remettre les pieds. Montausier, qui n'était -brave qu'en face de l'ennemi, n'osait plus en conséquence se rendre -chez Arthénice qu'en cachette, et lorsqu'il avait pris toutes ses -mesures pour tromper son infatigable argus, au risque de s'exposer par -cette conduite timide aux railleries de la société du fameux hôtel, -auprès de laquelle le marquis de Salles se montrait de plus en plus -assidu, attiré qu'il était lui-même par les charmes vainqueurs de Mlle -de Rambouillet. Brûlant d'une flamme discrète qui n'apparut au grand -jour que plusieurs années après la mort de son frère, il s'occupait -déjà de la composition de cette couronne poétique connue sous le nom -de _Guirlande de Julie_. - - [21] «Au retour (de Casal), Mme Aubry, pour avoir un prétexte, - fit courir le bruit qu'elle le vouloit marier avec sa fille, - aujourd'hui Mme de Noirmoutier, qui, étant encore trop jeune, - leur servit de couverture près de quatre ans. Or cette Mme Aubry - étoit fort agréable, avoit le teint brun, la taille jolie, et - étoit fort propre, mais elle ne pouvoit pas passer pour belle; en - récompense, elle ne manquoit point d'esprit, et chantoit si bien, - qu'elle ne cédoit qu'à Mlle Paulet. Au reste, inquiète, - soupçonneuse, et toute propre à faire enrager un galant comme le - marquis, qui étoit naturellement coquet, elle lui donnoit tant de - peine, que c'est sur cela que Mme de Rambouillet, comme on le - voit dans les lettres de Voiture, nomme son tourment _l'enfer - d'Anastarax_, car elle eut une bizarrerie qui pensa faire perdre - patience à son pauvre galant. Un jour qu'elle n'étoit pas comme - les autres à l'hôtel de Rambouillet, on fit en badinant certains - vers qu'on lui envoya, où il y avoit en un endroit: - - Chacun n'a pas le nez si beau, - Voyez celui de Bineau. - - Elle alla prendre cela de travers, dit que tout le monde ne - pouvoit pas être beau, et défendit au marquis, sur peine de la - vie, de mettre le pied à l'hôtel de Rambouillet. Il n'y alloit - effectivement qu'en cachette. Ce fut durant cette querelle que _le - nain de la princesse Julie_ (on appeloit alors ainsi M. Godeau) - lui ôta son épée comme il n'y songeoit pas, et la lui portant à la - gorge, lui cria qu'il falloit abandonner le parti de Mme Aubry. - Enfin elle en fit tant, que le cavalier la planta là. Le déplaisir - qu'elle en eut fut si grand, qu'après avoir fait une confession - générale, elle se mit au lit et mourut.» (Tallemant, t. III, - 235-8.) - -Le retour du printemps vint le rappeler à la vie des camps pour -laquelle il se sentait une vocation toute particulière. Dès le mois de -janvier de cette année, le comte de Brassac, qui, par suite des -derniers événements de Lorraine, avait été définitivement investi du -gouvernement de toute la province, voulut attirer son neveu près de -lui; mais la vie de garnison n'était pas le fait du jeune capitaine, -qui courait volontiers là où il y avait le plus de dangers à affronter -et le plus d'honneur à recueillir; il refusa donc les offres de son -oncle et partit pour l'Allemagne, jaloux qu'il était de combattre sous -les ordres du duc de Weymar. C'était au lendemain de l'assassinat de -Waldstein; l'armée impériale étant alors commandée par d'habiles -généraux tels que Jean de Wert et Piccolomini, le marquis de Salles -prit, dès l'abord, sa part de la sanglante défaite de Nordlingue, qui -ruina complétement les affaires des Suédois triomphants jusqu'à ce -jour, et força les débris de leurs troupes joints à l'armée de Weymar, -à se replier sur le Rhin, où ils furent soutenus par les corps de la -Force et de Brezé. En dépit de ce renfort, la fortune continua de -favoriser les Impériaux qui s'emparèrent de Philipsbourg, où Arnaud -surpris fut obligé de capituler après une vigoureuse défense. Mais -avant de poursuivre le récit des campagnes du marquis de Salles, il me -reste à raconter en peu de mots les derniers événements de la vie de -son frère. - -Montausier se trouvait toujours dans une fausse situation dont la mort -de son tyran, Mme Aubry, ne suffit pas à le tirer[22]. C'était -vainement, en effet, qu'il se voyait libre désormais d'aller à l'hôtel -de Rambouillet autant de fois qu'il lui plaisait: en vieillissant, -Julie d'Angennes sentait croître son aversion pour le mariage et -répétait souvent, «qu'elle ne comprenait pas comment on pouvait de -sang-froid se donner un maître; que les hommes le sont toujours, quoi -qu'ils puissent dire, et que pour elle, elle renoncerait le plus tard -qu'elle pourrait à sa liberté.» Ces paroles étaient peu -encourageantes; aussi Montausier saisit-il la première occasion qui -s'offrit à lui de rentrer dans l'armée active. Le roi de France étant -alors en guerre avec les deux branches de la maison d'Autriche, -l'occupation de la Valteline par une armée française devenait -indispensable, ce groupe de vallées italiennes étant le seul point de -communication entre les troupes allemandes et espagnoles, dont il -fallait à tout prix isoler les opérations. Le duc de Rohan, qui, en -dépit de ses récents services en Alsace et en Lorraine, était encore -dans une demi-grâce, fut chargé de cette aventureuse expédition, dont -il assuma hardiment la responsabilité. Montausier, protestant comme -lui, accepta volontiers le commandement que lui offrit le duc, et dès -les premiers jours d'avril il courut le rejoindre à son quartier -général de Mulhausen. Pour aller en Valteline il fallait traverser la -Suisse, et le passage s'opéra sans encombre grâce aux bonnes relations -que Rohan avait nouées de longue date avec les cantons. Il franchit -la rivière d'Aar en bateaux avec toute son armée composée d'environ -six mille hommes d'infanterie et quatre cents chevaux, et après avoir -traversé quelques terres du canton de Zurich, il arriva sur celles de -la ville de Saint-Gall, dont l'abbé le reçut avec beaucoup de -magnificence; son armée demeura deux jours campée autour de cette -place. Le 12 il passa le pont du Rhin à trois lieues de Coire, et le -17 il entra dans le comté de Chiavenna d'où il se rendit par le -passage de la Riva dans la Valteline. Les habitants lui envoyèrent une -députation pour le prier de les maintenir sous la protection du roi; -ce qu'il n'eut pas de peine à leur promettre. Après avoir joint à ses -troupes celles des ligues grises il s'établit à Morbegno, et il -résolut de fortifier les passages pour fermer aux Espagnols et aux -Allemands l'entrée de la Valteline. Il n'en eut pas le temps, et -presque dès son arrivée il apprit que deux armées allaient fondre sur -lui, l'une par le Tyrol et l'autre par le fort de Fonti. - - [22] Voyez sur cette mort la lettre 71e de Voiture. - -Le dessein des ennemis était de l'attaquer en tête et en queue, de -manière à lui couper toute retraite. Ce projet, bien conçu en -lui-même, exigeait malheureusement plus de précision dans les -manoeuvres et d'ensemble dans les opérations qu'on n'en pouvait -attendre des soldats et des généraux du temps. L'armée impériale, qui -venait par le Tyrol, força d'abord le passage de Bormio. Le duc de -Rohan était alors à Travonna, où il n'avait que quinze cents hommes; -il avait envoyé du Landé dans l'Engaddine et le marquis de Montausier -au val de Luvino avec le reste de ses troupes. Il craignit en effet de -se voir enfermé entre l'armée impériale, qui venait de prendre Bormio, -et celle des Espagnols, qui était sur le lac de Como; il prit le parti -de se retirer à la Riva et à Chiavenna pour conserver ces deux postes, -et il manda à Montausier et à du Landé de venir le joindre le plus -promptement qu'il serait possible. Lorsqu'ils eurent rejoint, le duc -de Rohan trouva que son armée n'était plus que de trois mille hommes -d'infanterie française, douze cents grisons et quelques cavaliers. On -prétend qu'après avoir fait la revue de ses troupes, il fut si -vivement frappé du danger où il se trouvait d'être accablé par les -deux armées ennemies, qu'il résolut de se retirer et de leur -abandonner la Valteline[23]. Montausier entreprit de le faire changer -de sentiment: il s'adressa d'abord à Priolo, secrétaire du duc, homme -très-intelligent, auquel il persuada que son maître perdrait toute sa -réputation s'il reculait devant l'ennemi. Priolo parla au duc de -Rohan, qui voulut avoir un entretien particulier avec Montausier. -Celui-ci lui fit sentir que la retraite qu'il méditait serait regardée -comme une véritable fuite, et que le seul parti qu'il eût à prendre -pour soutenir l'honneur de la nation et le sien, c'était de marcher à -l'ennemi. Le duc de Rohan, qui n'avait pas moins de sagesse que de -courage, lui représenta que tous les officiers lui conseillaient de se -retirer, et qu'il ne risquerait pas un combat dont le succès était si -douteux, à moins qu'il n'y fût autorisé par leur avis signé de leur -main. Le marquis le pria d'assembler le conseil de guerre, et il -représenta si fortement la honte qui retomberait sur toute la nation -si l'on reculait devant une poignée d'Allemands qui n'étaient pas -capables de résister à la valeur des troupes françaises, que tous les -officiers revinrent à son sentiment. Il le mit par écrit et le signa; -tous les autres l'ayant signé après lui, il fut résolu que l'on irait -attaquer les ennemis. Quelques-uns proposèrent de différer le combat -jusqu'à l'arrivée des régiments suisses que l'on attendait; mais cet -avis fut rejeté, parce que l'on craignait que ce délai ne fût trop -long, et qu'il ne donnât aux ennemis le temps de réunir toutes leurs -forces. - - [23] S'il en fallait croire le P. Petit, les Français auraient - même commencé leur mouvement de retraite et seraient ensuite - revenus sur leurs pas. J'ai adopté la version d'un autre jésuite, - le P. Griffet, comme la plus vraisemblable. - -Ce détail ne se trouve point dans la relation écrite par le duc de -Rohan, et que le roi reçut à Fontainebleau le 10 juillet; on y voit -seulement un trait qui semble le confirmer: le duc de Rohan, par une -grandeur d'âme que l'on ne peut trop admirer, y avoue ingénument qu'il -n'avait formé le projet d'attaquer l'armée impériale que sur la -proposition du marquis de Montausier. - -L'attaque fut si vive de la part des Français que les Allemands, qui -étaient au nombre de six mille hommes de pied et dix-huit cornettes de -cavalerie, furent mis en déroute à la première charge. Ils s'enfuirent -à Bormio avec tant de vitesse que les Français qui les poursuivirent -ne purent jamais les atteindre. Cette action, qui eut lieu le 27 juin, -fut nommée le combat de Luvino, parce que les Français trouvèrent les -Impériaux rangés en bataille dans cette vallée. La Fréselière vint -attaquer l'armée impériale par le haut de la montagne, tandis que -Montausier et Canisi chargeaient par le bas. Les ennemis abandonnèrent -leurs bagages, et tout ce qui leur restait de vivres et de munitions; -ils ne songèrent pas même à sauver une compagnie de cavalerie qui -était de garde à une des extrémités du val Luvino: elle fut rencontrée -par Saint-André, qui fit immédiatement charger par sa troupe ces -malheureux cavaliers. Il ne s'en sauva que deux. - -Le duc de Rohan remporta, le 3 juillet, une seconde victoire beaucoup -plus considérable que la première. Les ennemis, honteux de s'être si -mal défendus au combat de Luvino, étaient venus camper à deux lieues -de ses avant-postes, et il apprit en même temps que le comte de -Serbelloni s'était avancé du côté du fort de Fonti, à l'entrée de la -Valteline. Il craignit encore de se trouver entre deux armées, et -suivant le même projet qui lui avait déjà si bien réussi, il aima -mieux hasarder le combat contre une seule que de les attendre toutes -les deux à la fois. Il fit attaquer l'armée impériale qui fut encore -battue. Les Allemands s'enfuirent en désordre, et ils furent -poursuivis par les Français jusqu'au pont de Mazzo, sur la rivière -d'Adda, qu'ils abandonnèrent. De six mille hommes qu'ils étaient, il -n'y en eut tout au plus que six cents qui retournèrent à Bormio; tout -le reste fut tué ou noyé au passage de la rivière, ou obligé de gagner -le haut des montagnes. On fit environ mille prisonniers, et entre -autres un colonel anglais, qui offrit de se mettre au service du roi. -Dans une si grande déroute, les Allemands ne perdirent qu'un seul -drapeau, qui fut trouvé dans la poche d'un enseigne mort. Ils avaient -eu soin de cacher ou d'emporter tous les autres. - -La prise de Bormio suivit de près cette seconde victoire: la place, -défendue par une garnison de quatre cents hommes, fut emportée -d'assaut; Montausier y fut malheureusement atteint d'un coup de pierre -à la tête, et succomba[24] après quinze jours de souffrances -héroïquement supportées. On proposait de le trépaner, mais il s'y -refusa en ajoutant plaisamment qu'il y avait assez de fous au monde -sans lui. Il semblait qu'en quittant Paris il présageât sa triste fin, -et devant plusieurs personnes il avait dit à Mlle de Rambouillet -«qu'il seroit tué cette campagne-là, et que son frère, plus heureux -que lui, l'épouseroit[25].» Ainsi finit ce brillant capitaine, dont -le trépas fut déploré de tous, et qui eût été un homme accompli si à -tant d'intelligence et de valeur il eût joint une plus grande fermeté -de caractère. - - [24] 20 juillet. - - [25] Tallemant.--Au XVIIe siècle beaucoup de personnes étaient - portées à la superstition, et Mme de Rambouillet elle-même - regardant un jour dans la main de Montausier, lui dit avec le - plus grand sérieux du monde: «Mon Dieu, je ne sais d'où cela me - vient, mais le coeur me dit que vous tuerez une femme.» Peut-être - en parlant ainsi faisait-elle allusion aux tourments que la - jalousie causait à Mme Aubry, et qui, selon Tallemant, ne furent - pas étrangers à la mort de cette malheureuse femme. - - - - -LIVRE II. - -1635-1649. - - Continuation de la guerre d'Allemagne.--Exploits de - Montausier.--Il est nommé maréchal de camp et gouverneur de la - haute Alsace.--La guirlande de Julie.--Montausier prisonnier en - Allemagne.--Il embrasse la religion catholique.--Son - mariage.--Montausier à Dunkerque.--Il part pour - l'Angoumois.--Sa belle conduite pendant la Fronde. - - -Par suite de la mort de son frère, le marquis de Salles, devenu le -chef d'une illustre maison, héritait à la fois d'une grande fortune, -d'un régiment de cavalerie et du titre de marquis de Montausier, sous -lequel il figurera désormais dans le cours de cette histoire. Loin de -se laisser éblouir par l'éclat d'une position élevée, qui n'était à -ses yeux qu'une bien faible compensation pour la perte cruelle qu'il -venait d'éprouver, le nouveau marquis de Montausier s'étudia surtout à -maintenir le lustre du nom que lui laissait son frère, vrai héros de -roman, qu'il n'égalait pas sans doute sous le rapport de la capacité -militaire, mais qu'il surpassait de beaucoup du côté de l'esprit de -conduite et de l'exactitude à remplir ses devoirs dans les situations -les plus délicates et les plus difficiles. - -Lorsqu'il apprit les événements de la Valteline, Montausier se -trouvait, comme je l'ai dit, à l'armée d'Allemagne. Il prit part en -qualité de colonel aux campagnes de 1635 et 1636, pendant lesquelles -il eut peu d'occasions de se distinguer, le poids de la guerre étant -presque entièrement retombé sur l'armée suédoise, qui justifia par de -brillants succès la confiance de Richelieu, tandis que les troupes de -Brezé, de la Valette et de Weymar, satisfaites d'avoir repris Spire et -emporté Saverne, restaient dans une inaction presque complète. - -Ce que Montausier regardait comme le plus digne d'être recueilli dans -la succession de son frère, c'étaient ses prétentions à la main de -Mlle de Rambouillet, prétentions qu'il put faire valoir pour son -compte dans l'hiver de 1636 à 1637, qu'il passa à Paris ainsi que ses -chefs, le cardinal de la Valette et le duc de Weymar. Ses soins -assidus obtinrent peu de succès, et il repartit pour l'Allemagne -n'emportant d'autre fruit de son voyage qu'un redoublement d'amour; -mais cette fois, du moins, il devait trouver sur le champ de bataille -d'ardentes et nobles distractions. Le duc de Weymar, qui dirigeait -seul les troupes alliées, poussa vigoureusement les opérations: après -avoir presque entièrement détruit l'armée du duc de Lorraine, il -abordait et taillait en pièces les Allemands de Mercy, et marchait sur -le Rhin en emportant toutes les places qu'il rencontrait sur son -passage. Montausier rendit de bons services pendant cette campagne, -mais l'année suivante fut la plus brillante de sa carrière militaire. -Contre l'usage du temps, la guerre avait repris en Allemagne au coeur -même de l'hiver, et dès le 28 janvier 1638, le duc de Weymar s'était -mis en marche par le froid le plus rigoureux. Après s'être emparé, -presque sans coup férir, de quelques places de peu d'importance, il -entreprit[26] le siége de Rheinfeld, qu'il allait emporter si -l'arrivée de Jean de Wert n'eût prévenu la reddition de la ville. -L'audacieux général n'hésita pas à attaquer Weymar, qui, battu dans un -premier engagement, prit une éclatante revanche deux jours après. -Cette seconde bataille de Rheinfeld[27], où Jean de Wert fut fait -prisonnier, augmenta considérablement la réputation du duc et le -rendit maître de la campagne. Rheinfeld capitulait peu de jours -après[28]; Neubourg se rendait le 30 mars, et Fribourg en Brisgaw -ouvrait ses portes le 12 avril. Après avoir fait, au commencement de -mai, sa jonction avec Guébriant, Weymar résolut d'enlever la place de -Brisach, forte par elle-même et défendue par une garnison -très-nombreuse, cette ville étant la seule que les Impériaux eussent -conservée en Alsace. Le siége fut long et meurtrier; les Allemands, -commandés par Goeutz et Savelli, vinrent attaquer jusqu'à six fois les -retranchements des assiégeants, et il fallut les vaincre dans six -combats. Un des plus considérables fut celui qui se donna entre Senn -et Thann le 15 octobre: la cavalerie joua un grand rôle dans cette -rencontre, et le marquis de Montausier put y déployer à l'aise sa -bouillante valeur; trois fois on le vit pénétrer dans les rangs -ennemis, et trois fois enlever un étendard après avoir abattu à ses -pieds celui qui le portait. Il ne se signala pas moins dans un autre -engagement qui eut lieu à quelques jours de là: l'armée ennemie, -commandée par Lamboy, avait tenté d'enlever les travaux de défense que -le duc de Weymar avait établis sur le Rhin; déjà plusieurs colonnes -avaient traversé le fleuve, lorsqu'on vit arriver Montausier, qui, -suivi de deux faibles escadrons, s'élança sur les Allemands et les -enfonça; deux mille hommes furent tués, pris ou noyés dans le -Rhin[29]. Ce dernier combat décida du sort de la campagne, et les -assiégés capitulèrent le 17 décembre. La prise de Brisach eut un -immense retentissement; le cardinal de Richelieu y ajoutait une -extrême importance, et, penché sur la couche funèbre où le Père Joseph -gisait expirant, on le vit tenter de ranimer le moribond en lui -criant: _Courage, mon Père, Brisach est à nous!_ Le duc de Weymar -avouait franchement que les exploits de Montausier avaient contribué -beaucoup à l'heureuse issue de ce siége mémorable; aussi, sur la -demande de ce chef illustre, le jeune colonel fut-il largement -récompensé: on le nommait, à vingt-huit ans, maréchal de camp et -gouverneur de la haute Alsace[30]. Ces dernières fonctions étaient -assez pénibles, mais les difficultés de ce nouveau poste attiraient -Montausier plus qu'elles ne le rebutaient; sa tâche était ardue -pourtant, car il avait à se maintenir dans un pays soumis récemment, -et dont les habitants, étrangers à la France par leur langue et leurs -moeurs, ne subissaient qu'en frémissant le joug du vainqueur. Si, -malgré ses efforts, le jeune gouverneur ne réussit pas à triompher des -répulsions trop légitimes d'une nationalité vaincue plutôt que -domptée, il parvint du moins à faire régner dans sa province un calme -relatif, ce qui était le grand point au début de l'occupation. Ce dont -il eut le plus à souffrir pendant son séjour en Alsace, ce fut le -manque de société, auquel ne l'avaient point habitué ses campagnes de -Lorraine et même celles d'Allemagne où, distrait d'ailleurs par ses -travaux guerriers, il se voyait en contact perpétuel avec des hommes -d'une haute distinction, tels que le duc de Weymar, le cardinal de la -Valette, et surtout le vicomte de Turenne, qui était à peu près de son -âge. Pendant cette retraite forcée, il eut tout le loisir de cultiver -son goût pour la poésie, et c'est de sa résidence alsacienne que sont -datées de nombreuses épîtres en vers qui, peu remarquables sous le -rapport poétique, nous font connaître du moins tous ses ennuis et la -vivacité des regrets que lui causait son éloignement de l'hôtel de -Rambouillet. Il allait jusqu'à envier le sort de Jean de Wert, qui, -prisonnier à Paris, était, il est vrai, traité avec une courtoisie -extrême, et devenu tout à fait à la mode[31]. - - [26] Le 2 février. - - [27] Elle eut lieu le 3 mars. - - [28] Le 20 mars. - - [29] Voir la correspondance d'Arnaud d'Andilly, lettre CXXVII. - - [30] D'après le P. Petit, cette double et insigne récompense - aurait été décernée au marquis de Montausier dès le commencement - de l'année 1638, alors qu'il n'avait encore rien fait qui - justifiât une distinction si marquée. Voici ses paroles que je - cite, parce qu'elles sont très-affirmatives et que l'opinion du - confident de la famille d'Uzès mérite quelques égards: «...Après - que le marquis de Montausier _eut fait deux campagnes_ à la tête - de son régiment, le roy, informé de ses services, de son courage - et de son habileté, lui en voulut donner une récompense - glorieuse. Quoiqu'il eût à peine vingt-huit ans, Sa Majesté le - fit maréchal de camp, et bientôt après elle jeta les yeux sur lui - pour le gouvernement de la haute Alsace, poste important et - difficile en ce temps-là, et qui demandoit une valeur à l'épreuve - des plus grands dangers. _Les ennemis y tenoient les meilleures - places....._» Un peu plus loin, il dit formellement que le siége - de Brisach eut lieu dans la première année du gouvernement de - Montausier, ce qui semble une contradiction avec ce qu'il a - avancé plus haut au sujet des campagnes de 1635 et de 1636, qui - auraient valu dès 1637 au marquis le grade de maréchal de camp et - de gouverneur d'Alsace. - - [31] Voir l'Appendice, no II. - -La mort imprévue du duc de Weymar, qui suspendit les opérations -militaires pendant l'année 1639, permit à Montausier de se rendre à -Paris, et ce fut alors qu'il fit hommage à Mlle de Rambouillet de sa -fameuse _Guirlande_[32]: «C'est, dit Tallemant, une des plus illustres -galanteries qui aient jamais été faites. Toutes les fleurs en étoient -enluminées sur du vélin, et les vers écrits aussi sur du vélin en -suite de chaque fleur, et le tout de cette belle écriture dont j'ai -parlé[33]. Le frontispice du livre est une guirlande au milieu de -laquelle est le titre: - - _La Guirlande de Julie, pour Mlle de Rambouillet, - Julie-Lucine d'Angennes._ - -«A la feuille suivante, il y a un Zéphyr qui épand des fleurs. Le -livre est tout couvert des chiffres de Mlle de Rambouillet. Il est -relié de maroquin du Levant des deux côtés, au lieu qu'aux autres -livres il y a du papier marbré seulement. Il y a une fausse couverture -de frangipane. Elle reçut ce présent, et même remercia tous ceux qui -avaient fait des vers pour elle. Il n'y eut pas jusqu'à M. le marquis -de Rambouillet qui n'en fît. On y voit un madrigal de sa façon. Le -seul Voiture, qui n'aimoit pas la foule, ou qui peut-être ne vouloit -point être comparé, ne fit pas un pauvre madrigal; il est vrai que les -chiens de M. de Montausier et les siens n'ont jamais trop chassé -ensemble. Mais cela ne vient pas de là seulement, car à la mort du -marquis de Pisani, son grand ami, il ne fit rien non plus, quoique -tant de gens eussent fait des vers.» - - [32] Voir l'excellente édition qu'en a donnée M. Ch. Livet à la - suite de l'ouvrage intitulé: _Précieux et Précieuses_. - - [33] De l'écriture de Jarry.--Ce chef-d'oeuvre de Jarry fut - adjugé en 1784, à la vente la Vallière, à M. Payne, libraire - anglais, au prix énorme de 14,510 fr. M. de Bure, chargé de la - vente, ne voulut pas porter lui-même les enchères; de sa part - c'eût été _retirer_ le livre. L'admirable volume fut remis - immédiatement à Mme de Châtillon, fille unique de M. le duc de la - Vallière, et il était précieusement conservé par Mme la duchesse - d'Uzès, sa fille. Quant au manuscrit de la _Guirlande_, format - in-8º, aussi de la main de Jarry, nous l'avons vu et admiré dans - le cabinet de M. de Bure l'aîné; M. de Bure le père s'en était - rendu adjudicataire au prix de 406 fr. C'est d'après ce manuscrit - qu'a été faite l'édition de la _Guirlande de Julie_, imprimée par - Didot en 1784. Ce charmant volume, relié en maroquin rouge, est - couvert sur les plats des chiffres de Julie d'Angennes, comme le - manuscrit principal. (_Note de M. Monmerqué._) - -Malgré l'acceptation de la _Guirlande_, les affaires de Montausier -paraissaient toujours être au même point lorsqu'il repartit pour -l'Allemagne, au printemps de 1640, et plus tard il dut sourire en -écoutant les vers du fameux sonnet d'Oronte: - - L'espoir, il est vrai, nous soulage....... - -La guerre vint lui offrir une diversion dont il avait besoin, et une -circonstance heureuse lui fournit l'occasion de rendre à son pays des -services moins brillants peut-être, mais plus considérables que tous -les précédents. L'empereur avait rassemblé une armée formidable, -commandée par le comte Piccolomini et par le général Hatzfeld. -Bannier, qui n'avait pas assez de troupes pour lui résister, fut -obligé d'appeler à son secours l'armée du duc de Longueville, qui -joignit la sienne le 16 mai près du château d'Herfort; alors il -s'approcha du camp des Impériaux, dans le dessein de forcer leurs -retranchements; mais quand il les eut considérés de près, il ne jugea -pas à propos de les attaquer, et la mort de sa femme, qu'il perdit au -commencement du mois de juin, le mit hors d'état de rien entreprendre. -Il conçut une telle douleur de cet accident, que l'on crut qu'il en -perdrait l'esprit. Il dit à Beauregard, envoyé du roi, que le ciel -lui avait ravi tous ses talents en lui ôtant cette femme, et qu'il -était inutile de s'adresser à lui pour la conduite de l'armée, parce -qu'il n'était plus capable de rien. Il fit garder dans son camp le -corps de cette épouse chérie jusqu'au 13 juin; et quand il fut -transporté à Herfort, où il devait être inhumé, il voulut être présent -lui-même à ses obsèques. Mais tandis qu'il assistait à cette cérémonie -funèbre avec toutes les marques de la plus profonde affliction, il -aperçut une jeune princesse de la maison de Bade que la comtesse de -Waldeck avait amenée à Herfort, et il fut tellement épris de sa beauté -qu'il oublia en un instant celle qu'il avait tant pleurée. Il ne -songea plus qu'à s'engager dans de nouveaux liens, et il attendit avec -impatience que les trois mois de son deuil fussent expirés, pour -épouser la princesse de Bade. Ces divers mouvements dont son esprit -fut successivement agité lui firent négliger absolument les affaires -de la guerre, dont le poids retomba sur les Français, commandés, en -l'absence du duc de Longueville, par le comte de Guébriant. Ce général -avait une vive affection pour Montausier, dont il avait admiré la -valeur pendant la rude campagne de Brisach; aussi le vit-il avec une -vive satisfaction répondre à son appel dans ces circonstances -difficiles; il lui confia tous ses plans, et n'entreprit jamais rien -sans avoir pris l'avis d'un lieutenant qui n'usait, du reste, de son -influence qu'avec la plus grande circonspection. Aucun événement -remarquable ne signala la fin de la campagne de 1640; mais au milieu -de l'hiver, le maréchal Bannier, sortant enfin de sa léthargie, dont -les Impériaux n'avaient heureusement pas su profiter, joignit ses -troupes à celles de Guébriant, et les deux armées s'avancèrent sur -Ratisbonne. On touchait à la fin de janvier; le temps était -extrêmement froid et le Danube gelé: les Allemands étaient loin de -s'attendre à une marche si audacieuse, et l'empereur, un jour qu'il -chassait tranquillement, faillit être enlevé par Bannier, qui s'empara -de sa litière et de ses faucons. Les alliés, après avoir passé et -repassé le Danube sur la glace sans être inquiétés, mirent le siége -devant Ratisbonne; mais ils furent bientôt obligés de se retirer par -suite des divisions qui ne tardèrent pas à éclater entre Bannier et -Guébriant. Le premier s'achemina seul du côté de la Bohême[34], tandis -que Guébriant établissait prudemment son quartier général à Bamberg à -portée des secours de la France. Peu de jours s'étaient écoulés, et -déjà le maréchal suédois en était à se repentir de sa pointe -aventureuse; il craignit d'être cerné par les armées de Piccolomini, -de Gleen et de Merci, et bien que cette résolution coûtât beaucoup à -son amour-propre, il se décida à se replier et à réclamer l'appui de -son collègue. Celui-ci se conduisit noblement en cette circonstance, -et vint à sa rencontre jusqu'à Zuickaw, où il le rejoignit le 29 mars. -A peine arrivé dans cette ville, le maréchal Bannier tomba malade, et -il mourut le 20 mai à Halberstadt, où il s'était fait transporter. Il -avait, avant d'expirer, divisé le commandement de ses troupes entre -les trois généraux Pfuld, Wirtemberg et Wrangel; ce partage, qui fut -une source de querelles et de récriminations entre ces officiers, créa -de grandes difficultés au comte de Guébriant, lequel avait déjà bien -de la peine à s'entendre avec les chefs de l'armée weymarienne. Sans -argent et sans appui du côté de la France, il suppléa à tout, grâce à -son habileté et au zèle de Montausier. L'ennemi ne tarda pas à -paraître pour dégager Wolfembutel, que les princes de Brunswick -bloquaient depuis le commencement de l'hiver. Le 28, l'armée française -parut devant la place, et Guébriant fit immédiatement attaquer -l'avant-garde des Impériaux. Il obtint ce jour-là un premier succès, -et le lendemain il remporta une victoire complète sur les forces -ennemies commandées par Piccolomini en personne. Ce triomphe demeura -malheureusement stérile par la mauvaise volonté des officiers suédois, -lesquels, objectant la fatigue de leurs troupes, refusèrent de -poursuivre les Allemands, et ceux-ci, qui d'abord fuyaient en -désordre, ne tardèrent pas à se rallier et à reprendre l'avantage, -renforcés qu'ils furent par les soldats de l'électeur de Saxe. Simple -maréchal de camp comme Montausier, Guébriant avait peu d'autorité sur -une armée formée d'éléments si divers, et là où le commandement le -plus ferme eût été indispensable, il se voyait contraint de recourir -aux ressources souvent insuffisantes de la persuasion, ce qui -n'aboutissait, en définitive, qu'à le rendre méprisable aux yeux de -vieux guerriers habitués à la vigoureuse direction de la Valette et -de Weymar. Le cardinal de Richelieu comprit enfin ce que cette -situation avait d'anormal; il expédia au comte le brevet de lieutenant -général, et il enjoignit aux troupes du duc de Weymar de lui obéir en -tout. Les affaires parurent s'améliorer grâce à ces mesures, et par -suite aussi de l'arrivée[35] du successeur de Bannier, le maréchal -Torstenson, qui amenait avec lui cinq mille fantassins et trois mille -cavaliers. Mais les deux armées se séparèrent bientôt, et le comte de -Guébriant s'établit à Juliers, où il s'occupa immédiatement de la -fusion définitive de ses troupes avec les débris de celles de Weymar. - - [34] Le 16 février. - - [35] 27 novembre. - -La campagne de 1642 s'ouvrit par une grande victoire. Lamboy, posté -près de Kempen, attendait Hatzfeld, qui devait arriver incessamment -suivi de vieilles bandes aussi nombreuses qu'aguerries. Dans le but de -prévenir cette jonction, qui eût pu avoir pour lui des conséquences -désastreuses, Guébriant résolut d'attaquer le premier de ces généraux -avant que les renforts annoncés ne l'eussent rendu maître de la -campagne. Parti le 16 janvier d'Ordinghen, dont il s'était rendu -maître, il y laissa ses gros bagages avec une garnison de deux cents -hommes, et il vint camper à une demi-lieue des ennemis. Il alla -lui-même reconnaître leurs retranchements, et après avoir tenu conseil -de guerre, il les fit attaquer par trois endroits; ses troupes -percèrent de tous côtés avec une valeur étonnante; les soldats -arrachèrent les palissades, et ils emportèrent l'épée à la main un -retranchement de douze pieds de hauteur. Près de deux mille Impériaux -demeurèrent sur le champ de bataille: le général Lamboy, le général -Merci, qui commandait la cavalerie des Impériaux, et le comte de -Laudron furent pris avec tous les colonels et presque tous les autres -officiers. Trente chariots de munitions de guerre, toute l'artillerie, -tout le bagage de l'armée et cent soixante drapeaux ou cornettes -demeurèrent aux vainqueurs. L'armée ennemie fut entièrement détruite; -il n'y eut qu'un petit nombre de cavaliers qui s'échappèrent, et il y -a peu d'exemples d'une victoire si complète. Quoique le combat eût -duré depuis dix heures du matin jusqu'à trois heures après midi, les -confédérés n'y perdirent que cinq ou six officiers et environ cent -soixante soldats, sans compter les blessés. - -Certaines coutumes barbares du moyen âge étaient encore en vigueur au -XVIIe siècle, notamment celle de mettre à prix les prisonniers de -guerre lorsqu'ils en valaient la peine. Le roi fit cadeau à Guébriant -de Lamboy, Merci et Laudron: il tira 20,000 écus du premier et 3,000 -de chacun des deux autres. - -La bataille de Kempen fut suivie de plusieurs autres petits avantages -partiels qui rétablirent en Allemagne la situation si compromise des -confédérés, et permirent au comte de Guébriant de s'installer -tranquillement à Cologne, où il prit ses quartiers d'hiver le 24 -février. Ces succès causèrent à Paris une vive joie, et le cardinal de -Richelieu chargea l'officier qui lui remettait les étendards conquis -à Kempen de rapporter à son chef le bâton de maréchal de France[36]. -L'armée de Guébriant resta immobile pendant la plus grande partie de -l'année 1642, les exploits de Torstenson donnant assez d'occupation -aux Impériaux pour qu'ils n'eussent pas le temps d'inquiéter les -Français, lesquels ne reprirent les opérations actives que vers le -milieu de l'année 1643. Attaqué par les Bavarois qui, unis aux débris -de l'armée du duc de Lorraine, présentaient un effectif formidable, -Guébriant fut d'abord obligé de se replier sur l'Alsace, où les -renforts affluèrent heureusement de divers côtés. Le duc d'Enghien -tint à honneur de lui conduire en personne un corps de six mille -hommes choisis parmi les vainqueurs de Rocroy[37]. L'armée du maréchal -étant redevenue à peu près aussi forte que celle de l'ennemi, il -reprit immédiatement l'offensive, rentra en Souabe à la fin d'octobre, -et mit le siége devant Rothweil; il trouva là le terme de sa carrière. -Le 17 novembre, comme il organisait les batteries de siége, il fut -blessé grièvement d'un coup de fauconneau, et mourut le 24 novembre -dans la ville que ses soldats avaient emportée quatre jours -auparavant. La France perdait en lui un capitaine habile et Montausier -le meilleur des amis. C'était un de ces hommes rares qui, pleins de -talent, se défient de leur propre mérite, quoique toujours disposés à -croire au mérite d'autrui, et qui, dans le commandement, savent -joindre la douceur à la décision. Par suite de sa mort, l'armée se -trouva immédiatement plongée dans une anarchie complète; Mantausier, -qui avait eu connaissance du plan de Guébriant, tenta vainement de le -faire prévaloir dans le conseil: il était le plus jeune des maréchaux -de camp, et son autorité dut céder à celle du comte de Rantzau, soldat -intrépide, mais général des plus médiocres, comme on le vit à quelques -heures de là. Dès la nuit du 24 novembre, alors que Guébriant n'était -pas encore enseveli, son successeur se laissa surprendre à Tuttlingen -par les troupes combinées du duc de Lorraine et des généraux Merci, -Hatzfeld et Jean de Wert; la déroute fut complète, et Rantzau lui-même -tomba au pouvoir de l'ennemi, avec son artillerie et ses meilleurs -officiers, parmi lesquels se trouvait Montausier. Entouré et saisi par -quelques soldats, qui sans doute ignoraient l'importance de leur -capture, ce dernier fut livré par eux à un certain comte allemand qui, -par sa grossièreté «et sa mauvaise humeur, lui fit ressentir tout ce -que la prison a de plus fâcheux pour un galant homme. Cet officier, -dont M. de Montausier a voulu laisser ignorer le nom, avoit été depuis -peu prisonnier en France, et y avoit été fort bien traité; mais la -politesse françoise ne l'avoit pas rendu plus humain, et pour -reconnoître tout le bien qu'il avoit reçu en France, il fit tout le -mal qu'il put à son prisonnier; il le resserra avec la plus grande -rigueur, le fit garder à vuë, et prétendit lui accorder une grande -grâce en permettant que les gardes fussent dans l'antichambre du -marquis, dont il ordonna que la porte fût toujours ouverte[38].» Au -XVIIe siècle, les divers gouvernements prenaient peu de souci -d'adoucir le sort de ceux de leurs sujets qui tombaient au pouvoir de -l'ennemi; aussi la captivité de Montausier fut-elle assez longue, sans -lui paraître pourtant beaucoup plus désagréable que le temps de son -gouvernement d'Alsace, car à Brisach comme à Schweinfurt, il était -isolé et n'avait d'autre ressource que l'étude; il fit provision de -livres et de patience, et attendit avec assez de calme l'instant de sa -délivrance. Ce fut alors qu'il composa la plupart de ces poésies que -le Père Petit a le tort de trouver admirables, et dont les meilleures -sont tout au plus médiocres; il entretenait aussi une correspondance -fort active avec ses amis de France, même avec des indifférents, tels -que Voiture, lequel lui adressait vers ce temps une agréable lettre où -il se faisait gracieusement l'interprète de la société de l'hôtel de -Rambouillet. - - [36] Il arriva le 22 mars. - - [37] S'il faut s'en rapporter au témoignage de Voiture, cette - marche de Flandre en Alsace n'eût pas été exempte de péril. - Voici, du reste, le texte de l'aimable épistolier: «Eh! bon iour, - mon compère le brochet[37a]!...... Ie m'estois tousiours bien - doutée que les eaux du Rhin ne vous arresteroient pas: et - connoissant vostre force, et combien vous aymez à nager en grande - eau, i'auois bien creu que celles-là ne vous feroient point peur, - et que vous les passeriez aussi glorieusement que vous auez - acheué tant d'autres auentures. Ie me resioüis pourtant de ce que - cela s'est fait plus heureusement encore que nous ne l'auions - espéré, et que sans que vous ni les vostres y ayent perdu vne - seule écaille, le seul bruit de vostre nom ait dissipé tout ce - qui se deuoit opposer à vous. Quoyque vous ayez esté excellent - iusques icy à toutes les sausses où l'on vous a mis, il faut - auoüer que la sausse d'Allemagne vous donne vn grand goust, et - que les lauriers qui y entrent vous releuent merueilleusement. - Les gens de l'empereur qui vous pensoient frire et vous manger - auec vn grain de sel, en sont venus à bout comme i'ay le dos: et - il y a du plaisir à voir que ceux qui se vantoient de défendre - les bords du Rhin, ne sont pas à cette heure asseurez de ceux du - Danube. Teste d'vn poisson, comme vous y allez!...» (Lettre - CLXIII.) - - [37a] C'était le nom du prince au jeu dit _des poissons_, - qui était fort à la mode à l'hôtel de Rambouillet; Voiture - s'appelait _la Carpe_. - - [38] Petit, _Vie de Montausier_. - -Au bout de dix mois la résignation du marquis finit par se lasser, et -voyant qu'il n'y avait plus rien a espérer du cardinal Mazarin, qui -n'aimait à obliger les gens qu'autant qu'il pouvait le faire sans -bourse délier, il s'adressa à sa mère, qui lui fit passer sans retard -une somme plus forte encore qu'il n'était nécessaire, si bien qu'après -avoir payé sa rançon, fixée au chiffre exorbitant de 10,000 écus, il -lui restait encore quelques fonds dont il fit le plus généreux emploi: -plusieurs officiers subalternes avaient été faits prisonniers en même -temps que lui, et la plupart appartenaient à cette classe héroïque de -gentilshommes de province qui n'avaient que la cape et l'épée; il -racheta immédiatement les uns, s'engagea pour les autres, et fit sa -rentée en France au milieu de cet état-major improvisé. De pareils -actes vont au coeur de toutes les femmes, celui de Julie d'Angennes -fut touché, et à dater de ce jour elle n'opposa plus qu'une faible -résistance aux prières des amis de Montausier. La cour qui, après le -retour du marquis, n'avait plus aucun prétexte pour oublier ses -services, l'accueillit avec distinction, et peu de temps après son -arrivée récompensait ses exploits sous Guébriant par le titre de -lieutenant général. Satisfait du côté de l'ambition, Montausier revint -tout entier à sa grande affaire: la conclusion de son mariage avec -Mlle de Rambouillet. La différence de religion élevait encore entre -eux une barrière difficile à franchir, et la comtesse de Brassac, qui -était de moitié dans toutes les espérances de son neveu, voyait -clairement qu'à défaut d'abjuration toute transaction devenait -impossible; aussi le pressa-t-elle vivement de suivre l'exemple -qu'elle lui avait donné à quelque vingt ans de là. Quoi qu'en dise -Tallemant[39], et bien qu'il semble naturel d'admettre qu'en cette -circonstance l'amour ait un peu aidé à la grâce, tout concourt à -prouver que Montausier tenait à sa religion et qu'il n'en changea qu'à -la suite des méditations les plus sérieuses. A aucune époque de sa vie -il n'avait été indifférent en ces graves matières, et jusqu'au milieu -des camps, surtout pendant son gouvernement d'Alsace et sa captivité -d'Allemagne, il avait poursuivi ces fortes études théologiques -auxquelles Pierre du Moulin l'avait autrefois initié. Il n'avait pas -négligé non plus la lecture des apologistes catholiques, et de -l'examen approfondi et contradictoire de deux cultes différents il -n'avait retiré qu'une poignante incertitude. Ce qui le rattachait -surtout au protestantisme, c'était son éducation, c'était le souvenir -austère et doux qu'il avait conservé de l'école de Sedan, et plus que -tout le reste, c'était la crainte de briser le coeur de sa mère, -calviniste ardente et qui n'eût pas accepté sans émoi une conversion -qu'elle eût traitée d'impardonnable apostasie. Mais l'entourage de -Montausier revenait sans cesse à la charge, et cette pression de tous -les instants finit par l'emporter. La comtesse de Brassac, qui ne se -croyait pas de force à lutter contre un disciple de du Moulin, appela -à son aide un des plus célèbres théologiens du temps, le cordelier -Faure, alors prédicateur de la reine, et que son mérite éleva depuis à -l'épiscopat. Montausier ne se rendit pas sans avoir combattu; mais -outre qu'il avait affaire à un adversaire redoutable, il était sous le -charme de Julie, «et le coeur, dit Pascal, a ses raisons que la raison -ne connaît pas.» Il devint catholique, et voulut consigner les motifs -de sa conversion dans un petit écrit qui fut trouvé parmi ses papiers -et qui, s'il n'offre rien de bien saillant, paraît du moins empreint -d'une grande sincérité[40]. - - [39] «(Montausier) dit qu'on peut se sauver dans l'une et l'autre - (religion); mais il le fit d'une façon qui sentoit bien - l'intérêt.» (Tallem., t. III, p. 245.) - - [40] Voir l'Appendice, no III. - -L'acte important qu'il venait d'accomplir produisit toutes les -conséquences qu'on en pouvait attendre. Mme de Montausier fut sans -doute vivement froissée d'un changement auquel pourtant elle était -préparée, mais elle ne put se résoudre à vivre séparée d'un fils sur -lequel elle avait reporté toutes ses affections; aussi consentit-elle -bientôt à le recevoir après lui avoir fait promettre qu'il ne lui -parlerait jamais de religion. Il se soumit à cette condition, quelque -pénible qu'elle dût paraître à un homme devenu aussi zélé catholique -qu'on l'avait vu zélé protestant, et grâce à cette condescendance il -vécut avec sa mère et jusqu'à la fin dans une parfaite intelligence. - -La comtesse de Brassac, toute fière du succès de ses démarches, tint à -donner à son neveu des preuves palpables de sa reconnaissance: le -comte son mari était mort le 14 mars en laissant plusieurs -gouvernements vacants; elle fit si bien auprès du cardinal Mazarin et -fut si bien appuyée par Mme d'Aiguillon, que Montausier les obtint -immédiatement sans être obligé de débourser plus des deux tiers de -leur valeur. Les bons offices de la duchesse, qui avait à coeur le -mariage de Julie, n'en demeurèrent pas là. Elle connaissait le faible -de son amie, et fit luire à ses yeux la séduisante perspective d'une -place de dame d'honneur. Les instances de Mlle Paulet et de Mme de -Sablé portèrent le dernier coup aux scrupules de Julie, et après avoir -pris pour la forme les ordres de son père et de sa mère, elle -consentit enfin à mettre un terme au long martyre de Montausier. «Ce -fut à Ruel, dit Tallemant, que les noces se firent[41]; et par une -rencontre plaisante, celui qu'on appelait autrefois _le nain de la -princesse Julie_, fut celui-là même qui les épousa. Les -vingt-quatre violons ayant su que Mlle de Rambouillet se marioit, -vinrent d'eux-mêmes lui donner une sérénade, et lui dire qu'elle avoit -fait tant d'honneur à la danse, qu'ils seroient bien ingrats s'ils ne -lui en témoignoient quelque reconnoissance. Elle eut une querelle pour -cette noce avec la marquise de Sablé, qui se plaignit qu'elle ne -l'avoit pas conviée. L'autre juroit qu'elle lui avoit dit que ce -seroit une incivilité de lui donner la peine de faire six lieues, à -elle qui étoit quasi toujours sur son lit et qui n'étoit pas autrement -_portative_; ce fut le terme qui la choqua le plus. La marquise -irritée, quoiqu'on l'eût reconviée après, n'en voulut point ouïr -parler; et pour montrer qu'elle étoit aussi _portative_ qu'une autre, -elle monte en carrosse, en dessein d'aller _voltiger_ et de se faire -voir autour de Ruel. Pour cela une demoiselle à elle, appelée la -Morinière, à qui elle avoit fait apprendre à connoître les vents, -regarda bien la girouette, et après l'avoir assurée qu'il n'y avoit -point d'orage à craindre, on part; mais elle ne fut pas plus tôt au -delà du pont de Nully que voilà tout le ciel brillant d'éclairs. La -frayeur la prend; elle fait toucher à Paris; et le tonnerre étant -assez fort, quoiqu'elle eût une grosse bourse de reliques, elle se -cache dans les carrières de Chaillot, avec protestation de ne songer -plus à se venger. A quelques jours de là la paix se fit.» - - [41] Le 13 juillet. - -Le bonheur du marquis faillit être brusquement interrompu; on l'avait -en effet désigné pour commander en Allemagne un corps de six mille -hommes, qui devait agir séparément. C'était un honneur auquel il -tenait peu en ce moment; aussi ne garda-t-il pas rancune au vicomte -de Turenne qui, mû par un sentiment de jalousie, réussit à changer la -détermination du ministre au sujet du plan de campagne, et lui fit -retirer les offres faites au marquis. Pisani, son futur beau-frère et -l'inséparable compagnon du duc d'Enghien, avait quitté Paris à la -suite de ce prince dès la veille de la cérémonie nuptiale; il disait -en partant: «Montausier est si heureux que je ne manquerai pas de me -faire tuer puisqu'il va épouser ma soeur.» A quelques semaines de là -cette plaisanterie devenait une lugubre réalité: enveloppé dans la -déroute de la cavalerie française à Nordlingen, Pisani, presque seul, -voulut se retourner pour faire face à l'ennemi, et fut victime de sa -vaillance[42]. - - [42] «Il était à l'aile du maréchal de Gramont, qui fut rompue. - Le chevalier de Gramont lui cria: «Viens par ici, Pisani; c'est - le plus sûr.» Il ne voulut pas apparemment se sauver en si - mauvaise compagnie, car le chevalier était fort décrié pour la - bravoure; il alla par ailleurs, et rencontra des Cravates qui le - massacrèrent.» (Tallemant.) - -Outre Mme de Montausier, le marquis de Pisani laissait trois soeurs, -deux desquelles étaient religieuses à l'abbaye d'Yères, à quatre -lieues de Paris; la troisième était Angélique Claire d'Angennes, qui -depuis épousa le comte de Grignan, et qui devait partager avec Julie -de Montausier l'immense fortune des Savelli et des Rambouillet. -Très-jeune encore à cette époque, elle vivait avec ses parents, et son -caractère fantasque et bizarre mettait souvent à l'épreuve la -patience de son beau-frère, qui, dans les charmes de son intérieur, -trouvait, du reste, un ample dédommagement à tous ces petits ennuis. -Julie, en effet, quelque réservée qu'elle fût en apparence, n'en -professait pas moins pour son mari un véritable culte, et l'estime -qu'autrefois elle accordait seule au plus constant des amants était -devenue l'amour le plus tendre et le plus profond. S'il en fallait -croire Tallemant, elle eût pourtant subi dès lors une transformation -peu à son avantage. «Depuis son mariage, dit-il, Mme de Montausier est -devenue un peu cabaleuse. Elle veut avoir cour; elle a des secrets -avec tout le monde; elle est de tout, et ne fait pas toute la -distinction nécessaire. Je tiens que Mlle de Rambouillet valoit mieux -que Mme de Montausier. Elle est pourtant bonne et civile; mais il s'en -faut bien que ce soit sa mère, car sa mère n'a pas les vices de la -cour comme elle. Elle dit une plaisante chose à quelqu'un qui lui -demandait pourquoi elle ne laissait pas M. de Montausier solliciter -ses pensions. «Hé, dit-elle, s'il alloit battre M. d'Émery, ce seroit -bien le moyen d'être payé.» - -L'auteur des historiettes est ici moins malicieux qu'il ne voudrait le -paraître, et il serait facile de tirer de ses paroles une -interprétation favorable, surtout lorsqu'on le voit quelques lignes -plus loin parler ainsi de Montausier: «C'est un homme tout d'une -pièce: Mme de Rambouillet dit qu'il est fou à force d'être sage. -Jamais il n'y en eut un qui eût plus de besoin de sacrifier aux -grâces. Il crie, il est rude, il rompt en visière, et s'il gronde -quelqu'un, il lui remet devant les yeux toutes les iniquités passées. -Jamais homme n'a tant servi à me guérir de l'humeur de disputer. Il -vouloit qu'on fît deux citadelles à Paris, une au haut et une au bas -de la rivière, et dit qu'un roi, pourvu qu'il en use bien, ne sauroit -être trop absolu, comme si ce _pourvu_ étoit une chose infaillible. A -moins qu'il soit persuadé qu'il y va de la vie des gens, il ne leur -gardera pas le secret. _Sa femme lui sert furieusement dans la -province. Sans elle, la noblesse ne le visiteroit guère_: il se lève -là à onze heures comme ici, et s'enferme quelquefois pour lire, n'aime -point la chasse, et n'a rien de populaire.» Cela veut dire, ce me -semble, que Mme de Montausier, unie à un homme incapable de se -modérer, était parfois obligée de faire de la diplomatie pour elle et -pour lui: de là à être cabaleuse et entachée des vices de la cour, il -y a évidemment fort loin. Les manières conciliantes de la marquise -furent d'autant plus utiles à Montausier que les circonstances lui -étaient plus défavorables. Comme on l'a vu plus haut, le ministère -l'avait privé d'un commandement important, après l'avoir obligé à des -frais d'équipement considérables et pour lesquels il n'obtint aucune -compensation; le cardinal de Mazarin, qui n'avait d'égards que pour -ceux qu'il craignait, trouva bientôt une nouvelle occasion de -desservir Montausier, et il ne manqua pas de la saisir. L'Alsace -venait d'être démembrée par le traité de Munster, qui ôtait à la -France les villes de Schelestadt et de Colmar, tout en lui laissant la -plus grande et la plus riche partie de la province. Les portions -cédées à l'empire ayant été précisément détachées de la haute Alsace, -dont Montausier était gouverneur, il semblait qu'il eût un droit -naturel au commandement de la basse, dont il souhaitait vivement être -investi. Sans prendre ses droits en considération, le cardinal donna -au comte d'Harcourt le gouvernement de la province entière, et tout ce -qu'il accorda aux instantes réclamations du marquis, ce fut le titre -honorifique de lieutenant de roi, avec des appointements assez -considérables, il est vrai, mais dont le recouvrement était des plus -hypothétiques, à cette époque si désastreuse pour les finances de la -France. Il prit néanmoins philosophiquement son parti de toutes ces -injustices, et son zèle pour le service de l'État n'en fut pas -refroidi. L'hiver suivant, le duc d'Enghien, de retour d'Allemagne, -vint lui rendre visite et lui témoigna tout son regret de n'avoir pas -été secondé par lui dans la dernière campagne. Ces paroles ne firent -qu'enflammer l'ardeur du marquis, qui brûlait de se venger de -l'ingratitude du ministère par de nouveaux exploits; et lorsqu'au mois -d'avril le duc d'Orléans partit pour l'armée de Flandre, il n'hésita -pas à l'accompagner comme volontaire, ainsi que firent, du reste, -plusieurs personnages de la plus haute distinction, parmi lesquels on -comptait les ducs de Nemours, d'Elboeuf, de Brissac, de Retz et le -prince de Marsillac. La marquise était enceinte, mais ce fut vainement -qu'elle chercha à retenir son mari; il sut faire violence à ses -sentiments les plus chers, et partit pour une campagne qui devait être -longue et rude. L'armée du duc d'Orléans était commandée, sous ses -ordres, par les maréchaux de Gassion et de Rantzau; les marquis de la -Ferté-Imbaut et de Villequier servaient en qualité de lieutenants -généraux; les marquis de Palluau, de Miossens, de Noirmoutier, de -Clanleu, de Quincé, de Gassion de Bergeré, frère du maréchal, du -Terrail, de Roanette, de Lermont, de Drouet et de la Feuillade, de -maréchaux de camp. Le duc d'Enghien avait sous lui le maréchal de -Gramont; le duc de Châtillon, le comte de Marsin, le marquis de la -Moussaie, le comte de Chabot, d'Arnauld, le marquis de Laval et le -marquis de Castelnau-Mauvissière remplissaient, dans son armée, les -fonctions de maréchaux de camp. Montausier se trouvait précisément -dans l'état-major du prince, qu'il ne quittait presque plus: il était -à ses côtés dans cette journée du 13 août devant Mardick, où la -bouillante valeur de Condé jeta un si vif éclat[43]; et de concert -avec Bussy, il exécutait cette fameuse charge de cavalerie où tant de -grands seigneurs trouvèrent la mort: sur quarante-cinq cavaliers, -vingt seulement rentrèrent au camp avec leur chevaux. Mardick se -rendit le 25 août après une magnifique résistance, qui coûta aux -assiégeants des pertes énormes; et le duc d'Orléans, satisfait de cet -exploit, revint à la cour, laissant à Enghien le commandement en chef. -Montausier croyant les opérations suspendues jusqu'à l'année suivante, -s'empressa d'aller rejoindre la marquise, qui, dès la fin du mois de -juin, l'avait rendu père[44]; mais son séjour à Paris ne fut pas de -longue durée. Débarrassé des entraves qu'apportaient à l'exécution de -ses plans le duc d'Orléans et son directeur, l'abbé de la Rivière, -Enghien résolut de profiter de sa liberté pour tenter quelque coup -d'éclat. Après avoir isolé Dunkerque en emportant la place de Furnes -qui la couvrait, il ouvrit la tranchée le 25 septembre. A la nouvelle -de cette expédition, qui surprit tout le monde à la cour, où l'on -savait que le duc d'Enghien n'avait pas plus de neuf ou dix mille -hommes de troupes fatiguées, le marquis de Montausier et les ducs -d'Amville et de Retz partirent en poste, jaloux de partager, avec les -périls du prince, la gloire dont il allait se couvrir. Ce siége, si -vigoureusement et si habilement conduit, fut peut-être, en effet, le -plus bel exploit d'un héros qui ne comptait encore que des succès, et -dont le seul tort fut d'affronter le danger avec une bravoure qu'on -pouvait à bon droit taxer de témérité. Un jour que, selon sa coutume, -il était allé visiter les nouveaux ouvrages, comme il donnait ses -ordres au capitaine Richard, qui lui servait d'ingénieur, celui-ci -tombe à ses pieds frappé d'une balle, qui le fit expirer sur-le-champ; -quelques minutes après le prince repassant dans la tranchée, suivi -d'un seul valet de pied, un boulet de canon emporte la tête de ce -domestique, les morceaux épars du crâne blessent Enghien au cou et au -visage; il est inondé de sang, ainsi que d'Amville et Montausier, qui -se trouvaient près de lui et qui le crurent frappé à mort. Mais la -contenance riante et tranquille du prince les rassura bientôt; et -comme ils le pressaient de prodiguer moins une vie si précieuse, il -répondit: _qu'un prince du sang, plus intéressé par sa naissance à la -gloire de la nation, doit, dans le besoin, s'exposer plus que personne -pour en soutenir l'éclat_[45]. - - [43] «Non jamais l'imagination d'un peintre ne sauroit - représenter Mars dans la chaleur du combat avec autant de force - et d'énergie. Le duc étoit couvert de sueur, de poussière et de - fumée; le bras dont il tenoit son épée étoit ensanglanté jusqu'au - coude, le feu lui sortoit des yeux, la mort voloit devant lui. - Ému du sang dont je le voyois inondé, je lui demandai s'il étoit - blessé: _Non, non_, dit-il, _c'est le sang de ces coquins_....» - (_Mémoires de Bussy._) - - [44] «Je me souviens que Mme de Montausier, qui n'étoit pas - jeunette, fut fort malade en accouchant. On envoya Chavaroche, - qui étoit un peu amoureux d'elle il y avoit longtemps, quérir la - ceinture Sainte-Marguerite à l'abbaye Saint-Germain. C'étoit en - été, à la pointe du jour. De chagrin qu'il avoit, on dit qu'il - gronda les moines qu'il trouva encore au lit. «Il vous fait beau - voir, disoit-il entre ses dents, d'être encore au lit, et Mme de - Montausier est en danger!» Elle eut deux fils tout de suite. - L'aîné[44a] mourut à trois ans d'une chute, et l'autre, pour - n'avoir jamais voulu prendre une autre nourrice que la sienne, - qui perdit son lait. Celui-là eût été le digne fils de son père; - car il falloit qu'il fût bien têtu.» (Tallemant, t. - III.)--Tallemant se trompe, car le second fils de Mme de - Montausier ne vint au monde qu'en 1650. Voir à ce sujet - l'Appendice, no IV. - - [44a] Voir, à l'appendice no IV, les vers de Condé sur la - naissance de cet enfant. - - [45] Voir la _Vie de Condé_, par Désormeaux, t. I, p. 383-4 et - l'oraison funèbre de Condé, par Bossuet. - -Après treize jours de tranchée ouverte, le commandant espagnol se -voyant sans espérance d'être secouru et de pouvoir résister plus -longtemps à un héros pour qui il n'y avait rien d'invincible, -capitula, obtint des conditions honorables, et rendit la place le 11 -octobre, après l'avoir défendue avec un courage et une habileté qui -lui méritèrent les éloges mêmes de son vainqueur. - -Immédiatement après la prise de Dunkerque, Montausier se hâta de -regagner Paris, où la marquise, qui connaissait trop bien son -imprudente valeur, éprouvait en son absence de continuelles alarmes, -augmentées encore par les premières épreuves du mariage. A de -très-courts intervalles elle donna le jour à deux enfants: un fils, -qui mourut au berceau, et une fille[46], qui devait s'unir avec -l'héritier de cette ancienne maison d'Uzès que nous voyons subsister -encore avec éclat. - - [46] Née en 1647. - -A la suite des longues guerres qui venaient de porter si haut la -fortune de la France, et en attendant les prochaines barricades, Paris -jouissait d'un calme profond, et Montausier, qui ne s'en absenta guère -jusqu'au printemps de 1648, s'abandonna tout entier à son goût pour -les lettres, goût que partageait pleinement sa nouvelle famille. On -aimait passionnément la discussion à l'hôtel de Rambouillet, la -discussion à armes courtoises, bien entendu; et dans les thèses -brillantes qu'on y soutenait et auxquelles il prenait part, le marquis -ne parvenait pas sans peine à se plier au ton de la maison. C'était un -âpre argumentateur, ennemi des circonlocutions et des jeux d'esprit, -et qui prenait facilement en aversion ceux dont le genre tranchait -par trop avec le sien. Voiture entre tous lui était souverainement -antipathique: il s'était fait le censeur à outrance de cet élégant -discoureur, qui ne pouvait ouvrir la bouche sans que le marquis -s'écriât, en haussant les épaules: «Mais cela est-il plaisant? mais -trouve-t-on cela divertissant[47]?» Peut-être y avait-il dans le fait -de Montausier un peu de jalousie rétrospective, car Voiture s'était -posé toute sa vie en amant, amant malheureux, il est vrai, de Mlle de -Rambouillet. C'était être jaloux d'une ombre, et si quelqu'un eût eu -le droit de se formaliser pour si peu, ce n'était pas le marquis[48], -qu'on voyait, malgré son amour conjugal, entretenir un commerce -illicite avec les femmes de chambre de sa femme, laquelle, presque dès -le début, dut s'habituer à une tolérance qu'on lui reprocha plus tard, -alors qu'elle défendait si mollement les filles d'honneur de la reine -contre les entreprises de Louis XIV. Malgré sa brusquerie et d'autres -défauts que les femmes pardonnent plus difficilement, Montausier n'en -était pas moins, de la part de son entourage, l'objet de mille -attentions et de mille petits soins. Il n'était jamais allé à -Rambouillet, et sa belle-mère voulut lui faire elle-même les honneurs -de ce magnifique domaine. Tallemant nous a laissé le récit de ce -voyage: «[Mme de Rambouillet] fit dans le parc une belle chose, mais -elle se garda bien de le dire à ceux qui la furent voir. J'y fus -attrapé comme les autres. Chavaroche, intendant de la maison, -autrefois gouverneur du marquis de Pisani, eut charge de me faire tout -voir. Il me fit faire mille tours; enfin il me mena en un endroit où -j'entendis un grand bruit, comme d'une grande chute d'eau. Moi qui -avois toujours ouï dire qu'il n'y avoit que des eaux basses à -Rambouillet, imaginez-vous à quel point je fus surpris quand je vis -une cascade, un jet et une nappe d'eau dans le bassin où la cascade -tomboit; un autre bassin ensuite avec un gros bouillon d'eau, et au -bout de tout cela un grand carré, où il y a un jet d'eau d'une hauteur -et d'une grosseur extraordinaires, avec une nappe d'eau encore, qui -conduit toute cette eau dans la prairie, où elle se perd. Ajoutez que -tout ce que je viens de vous représenter est ombragé des plus beaux -arbres du monde. Toute cette eau venoit d'un grand étang qui est dans -le parc en un endroit plus élevé que le reste. Elle l'avoit fait -conduire par un tuyau hors de terre, si à propos, que la cascade -sortoit d'entre les branches d'un grand chêne, et on avoit si bien -entrelacé les arbres qui étoient derrière celui-là, qu'il étoit -impossible de découvrir ce tuyau. La marquise, pour surprendre M. de -Montausier, qui y devoit aller, fit travailler avec toute la diligence -imaginable. La veille de son arrivée, on fut obligé, la nuit étant -survenue, de mettre plusieurs lanternes sur les arbres et d'éclairer -aux ouvriers avec des flambeaux; mais sans compter pour rien le -plaisir que lui donna le bel effet que faisoient toutes ces lumières -entre les feuilles des arbres et dans l'eau des bassins et du grand -carré, elle eut une joie étrange de l'étonnement où se trouva le -lendemain le marquis, quand on lui montra tant de belles choses.» - - [47] Tallemant. - - [48] La fougue de son tempérament l'entraînait à des écarts si - publics, que le P. Petit lui-même en fait l'aveu d'une manière - très-explicite. - -Peu après son retour de Rambouillet, Montausier résolut de visiter son -gouvernement d'Angoumois, et il partit accompagné de la marquise et de -sa soeur, la future comtesse de Grignan; le voyage fut fort gai: «M. -de la Rochefoucauld lui donna une chasse magnifique; à tous les relais -il y avoit collation et musique. A Xaintes, elles[49] faisoient le -cours à cheval dans la prairie, le long de la Charente, et il s'y -trouvoit assez grand nombre de carrosses, car toutes les dames des -environs s'y rendoient. Elles allèrent voir l'armée navale, et au -retour elles reçurent le maréchal de Gramont avec le canon, et le -firent complimenter par le présidial en corps. Pour lui, il leur -disoit plaisamment: «Venez jusqu'à Bayonne et m'avertissez, afin que -je fasse tenir des baleines toutes prêtes.» Cette réception fit une -querelle. Le maréchal d'Albret passa aussi par Angoulême; on ne lui -fit point de fanfares. Il y fut quatre jours, et après cela il s'avisa -de se fâcher de ce qu'on ne l'avoit pas traité comme le maréchal de -Gramont. On répondit que ce n'étoit pas comme maréchal de France, mais -comme un ancien ami qu'on l'avoit traité ainsi. «Ah! ne suis-je pas -aussi votre ami?» Le président de Guénégaud se plaignit aussi de ce -qu'étant président aux enquêtes du parlement de Paris, le présidial -n'étoit pas allé en corps. Je crois que cela ne se doit point. Mlle de -Rambouillet entendant cela, dit brusquement: «Hé! de quoi s'avise ce -président de Guénégaud de nous venir aussi chicaner.» Ils se -plaignirent encore de cela; enfin la cour en eut vent, car, à cause de -certaines gens de guerre qu'il falloit faire vivre sur le pays, le -maréchal prétendoit avoir sujet de n'être pas content de M. de -Montausier. Enfin cela s'apaisa[50].» - - [49] La marquise et sa soeur. - - [50] Tallemant, t. III, p. 252. - -En 1648, la Saintonge, comme toutes les provinces centrales de la -France était encore à demi-sauvage, et l'on n'y voyait croître nulle -part ces fleurs délicates de la civilisation qui, à Paris même, ne -s'épanouissaient guère hors de cette serre chaude qu'on nommait -l'hôtel de Rambouillet. Claire d'Angennes, qui dirigeait alors la -coterie des précieuses, souffrait vivement du contact de tant de gens -grossiers, et ne prenait pas la peine de dissimuler le dégoût qu'ils -lui inspiraient; c'est ce que Tallemant constate en ces termes: «Il y -eut bien des gentilshommes mal satisfaits de Mlle de Rambouillet. Une -fois elle dit tout haut à quelqu'un qui venoit de la cour: «Je vous -assure qu'on a grand besoin de quelque rafraîchissement, car sans cela -on mourroit bientôt ici.» Il y eut un gentilhomme qui dit hautement -qu'il n'iroit point voir M. de Montausier tandis que Mlle de -Rambouillet y seroit, et qu'elle s'évanouissoit quand elle entendoit -un méchant mot. Un autre, en parlant à elle, hésita longtemps sur le -mot d'avoine, _avoine_, _avene_, _aveine_. «Avoine, avoine, dit-il, de -par tous les diables! On ne sait comment parler céans.» Mlle de -Rambouillet trouva cette boutade si plaisante, qu'elle l'en aima -toujours depuis.» - -Les emportements de Montausier formaient un singulier contraste avec -les délicatesses de sa belle-soeur. Peu exigeant sous le rapport du -langage, il avait en revanche à l'excès l'amour des convenances et des -bonnes manières, toutes choses à peu près inconnues aux rudes -huguenots de la Saintonge, qui, malpropres à table, poussaient parfois -le franc parler jusqu'à l'impertinence. Des scènes regrettables eurent -lieu et se fussent renouvelées bien plus fréquemment sans la gracieuse -intervention de la marquise, qui s'efforçait de se faire toute à tous, -et «dès qu'elle voyoit un gentilhomme, s'informoit de son nom et de -tout le reste, et à table, ou en causant, le nommoit par son nom, lui -demandoit des nouvelles de sa famille; cela les charmoit[51].» - - [51] Tallemant. - -Tandis que le marquis tenait cour plénière en son château de -Montausier, les événements se pressaient à Paris, où il avait laissé -ses enfants. C'était vainement, en effet, que les armes de la France -triomphaient au dehors; cette gloire, si chèrement achetée, ne faisait -qu'augmenter les embarras à l'intérieur en élargissant chaque jour -davantage le gouffre du déficit. Depuis 1645, le cardinal s'était -préoccupé de ces difficultés, et par ses mesures financières il avait -rendu intolérable la situation du peuple, déjà si fort à plaindre. Dès -le mois de janvier 1648, quelques émeutes éclatèrent, et le parlement, -mal disposé, n'enregistra qu'avec répugnance des édits qui portaient -d'ailleurs atteinte à ses droits. Vers la fin de mai, l'évasion du duc -de Beaufort, enfermé depuis cinq ans au château de Vincennes, donna le -signal de nouveaux troubles. Au commencement de juillet, le désordre -était effrayant: le peuple profitait de la discorde qui divisait les -grands pouvoirs de l'État pour ne reconnaître aucune autorité, et -l'impôt ne rentrant plus, la puissance administrative semblait sur le -point de tomber en dissolution; les parlements de province imitaient -celui de Paris, et des émeutes éclataient sur divers points. Ce fut -alors qu'après d'infructueuses tentatives de conciliation, la reine -revint à des mesures de rigueur: l'arrestation de Broussel mit le -comble à l'exaspération populaire, et la Fronde se constitua -définitivement sous la direction de Gondi. - -Informé de ces graves événements, sachant d'autre part que plusieurs -de ses amis avaient pris parti contre la cour, le marquis de -Montausier se trouva dans une position des plus embarrassantes; car -bien qu'il eût fort à se plaindre du cardinal Mazarin, il était trop -délicat pour chercher à obtenir par l'intimidation ce que l'on -refusait d'accorder à ses services. Mais décidé, pour son compte, à -rester fidèle au ministre, il craignait cependant d'affronter les -obsessions qui n'eussent pas manqué d'assaillir un homme de son -importance s'il fût retourné à Paris; ses devoirs de gouverneur le -retenaient d'ailleurs dans sa province, dont la population remuante et -calviniste, en grande partie, n'avait que trop de penchant à la -révolte; il résolut, en conséquence, de rester à Angoulême et d'y -attendre, s'il était possible, la fin de ces orages. - -A l'expiration de la courte trêve conclue au mois d'octobre entre le -parlement et le cardinal, les désordres avaient recommencé plus que -fort jamais, et la Fronde s'était fortifiée par l'accession imprévue -du prince de Conti et des duchesses de Longueville et de Bouillon. La -province s'agitait de nouveau à son tour; le duc de Longueville -marchait sur Paris à la tête de six mille Normands; et ce qui -redoublait l'inquiétude de Montausier, le duc de la Trémouille se -prononçait dans le même sens, entraînant dans sa rébellion les -populations de la Bretagne, de l'Anjou et du Poitou, toutes provinces -voisines de la Saintonge. La fermeté du marquis imposa pourtant aux -peuples de son gouvernement, et l'Angoumois resta paisible jusqu'au -dénoûment du premier acte de la Fronde, dénoûment que les concessions -de Mazarin amenèrent plus tôt qu'on ne l'espérait. - -Au mois d'avril, le marquis et la marquise partirent pour la cour, où -ils ne reçurent pas l'accueil qu'ils étaient en droit d'attendre. Le -cardinal en était dès lors réduit aux expédients; car dans ces temps -difficiles, une victoire était presque aussi désastreuse qu'une -défaite, et dès le lendemain du triomphe le ministre se trouvait en -face de prétentions excessives et d'appétits insatiables. Vivant au -jour le jour, Mazarin s'était habitué à ne plus compter qu'avec les -gens qui savaient se faire craindre; quant aux serviteurs fidèles et -dévoués, qui tels que Montausier subordonnaient tout au devoir, il se -contentait de les estimer, sauf à les sacrifier au besoin. C'est ainsi -que le marquis, trompé récemment dans ses espérances du côté de -l'Alsace, apprit indirectement que le cardinal songeait encore à le -dépouiller de l'Angoumois pour satisfaire sans doute un de ces chefs -de parti qui, sous le prétexte du bien public, dissimulaient assez mal -des prétentions purement personnelles. L'inique projet du cardinal ne -reçut heureusement point d'exécution; mais Montausier dut la -conservation de sa province moins aux scrupules du ministre qu'aux -nécessités de la situation, qui devenait chaque jour plus tendue et -faisait présager une nouvelle explosion. - -Peu de temps après son retour, le marquis eut le chagrin de perdre la -personne du monde qui peut-être l'avait le plus aimé: Mme de Brassac. -Elle l'avait institué en mourant son légataire universel; mais cette -succession était loin de présenter un bénéfice net, et la liquidation -des biens de la comtesse eût été pour tout autre que Montausier une -affaire des plus compliquées: «Jamais homme, dit le Père Petit, n'a si -peu entendu le procès que M. de Montausier: il ne vouloit pas même -l'entendre; son esprit vif et pénétrant pour tout autre chose -sembloit s'émousser sur cette matière; incapable de tromperie et -d'artifice, il se laissoit aisément tromper, parce qu'il ne se pouvoit -persuader qu'on pût être moins droit et moins sincère que lui; en un -mot, l'esprit de chicane étoit si éloigné de son génie que, dans cette -occasion il sacrifia ses intérêts à son aversion pour le procès. Il -engagea ses parties à prendre des arbitres; il adopta ceux qu'ils -choisirent, quoiqu'il ne les connût pas, et termina en un mois, par un -accommodement à sa perte, une affaire qui aurait pu durer trente ans -entre les mains d'un chicaneur habile.» Ces ennuyeux arrangements -terminés, Montausier partit sans plus attendre, pour son gouvernement, -où tout semblait annoncer que sa présence allait devenir -indispensable. - - - - -LIVRE III. - -1649-1660. - - Montausier et Balzac.--Séjour de la cour à Angoulême.--Seconde - période de la Fronde.--Campagne de Saintonge et premiers succès - de Montausier.--Prise de Saintes et de Taillebourg.--Bataille - de Montançais.--Retour de Mazarin.--Montausier s'établit à - l'hôtel de Rambouillet.--Sa munificence envers les littérateurs - pauvres.--Il apaise les troubles du couvent d'Yères.--Louis XIV - en Saintonge.--Traité des Pyrénées.--Maladie de Mlle de - Montausier.--Retour de Montausier à Paris. - - -Les sinistres prévisions de Montausier ne se réalisèrent pas d'abord; -la trêve conclue entre le cardinal et les frondeurs parut plus solide -qu'on ne l'avait espéré, et la guerre étrangère, toujours populaire en -France, vint faire diversion à la guerre civile à peine assoupie. -Montausier ne prit point de part à cette nouvelle campagne, et -s'abandonnant tout entier aux douceurs du calme passager que lui -ménageait la Providence, il fit de son château de l'Angoumois une -succursale de l'hôtel de Rambouillet. Balzac était le secrétaire né de -cette académie improvisée, et grâce à l'active correspondance qu'il -entretenait avec Conrart, il ne s'élevait pas à Paris de tempête -littéraire qui n'eût son contre-coup à Angoulême, où l'on discutait -avec ardeur les mérites respectifs des deux sonnets de _Job_ et -d'_Uranie_, où l'on prenait une part active à la petite guerre qui -éclatait cette année même sur la tombe de Voiture, et dont Balzac -avait été l'instigateur perfide. Il y avait deux hommes bien distincts -dans ce littérateur: celui que le cardinal de Richelieu nommait -_l'élogiste général_, lequel louait les grands au point de leur donner -des nausées, et le pédant enflé de son mérite, impatient de toute -censure, qu'on vit donner des coups de houssine à un avocat de -province qui avait renfermé dans des bornes trop étroites son -admiration pour l'illustre académicien. Montausier, par sa naissance, -appartenait à cette caste dont Balzac était le très-humble courtisan, -aussi celui-ci professait-il le plus pur dévouement pour le marquis, -quoique ce dernier n'eût pas craint de dire de son protégé qu'il était -issu d'un valet de M. d'Épernon. _L'élogiste_ se vengeait sur les -petites gens des mépris du grand seigneur, et n'en révérait pas moins -un homme dont le crédit lui était utile, et qu'il invoquait volontiers -pour arbitre dans les fréquentes querelles que lui attirait son -insupportable orgueil. On voit par sa correspondance qu'il était -singulièrement assidu au château de Montausier, et l'on y peut relever -l'expression naïve de la satisfaction que lui causaient les moindres -éloges du marquis et de la marquise. - -Ce fut dans ces calmes occupations littéraires que s'acheva l'année -1649, si agitée à ses débuts et qu'attrista vers sa fin la perte du -fils dont Montausier avait si vivement désiré la naissance, et qui -succombait âgé de trois ans à peine. - -La situation de Mazarin semblait alors se raffermir par suite même des -efforts que faisaient ses adversaires pour le renverser. Le cardinal -avait su d'ailleurs semer adroitement la discorde entre les Frondeurs -et Condé, et ce fut aux applaudissements de la capitale tout entière -que le prince, pris au piége, se vit emprisonner, ainsi que ses -principaux partisans, tandis que Gondi et Beaufort, idoles de la -foule, se réconciliaient avec la cour. Il suffit de la présence de la -reine pour apaiser les troubles naissants de la Normandie; une -excursion en Bourgogne n'eut pas de moins bons résultats, et la reine, -encouragée par ces premiers succès, résolut de montrer au jeune -monarque le midi de son royaume, en commençant par la Guyenne, où la -déplorable administration du duc d'Épernon faisait la partie belle aux -mécontents ralliés autour de la princesse de Condé. La cour partit le -4 juillet, et la marquise de Montausier, qui vers le commencement de -mai avait mis au monde un second fils, dut se préparer aux fatigues -d'un voyage dans sa province, où elle devait recevoir la régente. Nous -devons au colossal amour-propre de Balzac la relation du passage -d'Anne d'Autriche à Angoulême, relation qu'il rédigea lui-même -et que, par un reste de pudeur, il adressait à Conrart sous le -nom de l'ancien secrétaire du duc d'Épernon: «.... Vous savez, -monsieur, que nous avons eu la cour depuis peu de jours en cette -ville. Lorsque la reine[52] en approcha de deux journées, elle -commanda expressément qu'on ne donnât aucun logement aux troupes -qui accompagnoient Leurs Majestés dans les terres de M. de Balzac[53]. -Sa faveur ne fut point bornée à ces petits soins. Elle ordonna[54] à -M. de Saintot, maître des cérémonies (il faisoit aussi la charge de -grand-maréchal-des-logis), de la loger dans la maison de M. de -Balzac[55]. Ce commandement fut si exprès qu'il ne se put exécuter -sans quelque désordre: les logis étoient déjà faits à l'arrivée de M. -de Saintot. L'évêché étoit marqué pour la reine; le roi étoit dans une -maison contiguë; les autres logements étoient marqués et déjà occupés; -mais il fallut tout changer pour céder aux désirs de la reine et pour -honorer M. de Balzac absent. - - [52] Elle qui ne sait pas lire et ne le connoît point. - (Tallemant.) - - [53] Ne diriez-vous point qu'il en a autant en ce pays-là que M. - de la Rochefoucauld? Cependant Balzac, qui n'est point paroisse, - est à Roussines, son frère aîné; et dans la paroisse d'Asnières, - Forgues, son parent, a un fief, et Balzac loge dans un autre, qui - est, je pense, à sa soeur. La seigneurie est au chapitre - d'Angoulême. Ce fut M. de Montausier qui, avec bien de la peine, - en fit déloger les gens de guerre. (Tallemant.) - - [54] Cela est faux. (Tallemant.) - - [55] La maison étoit alors à son père, et est présentement à - l'aîné; c'est la plus commode de la ville. D'abord on alla à - l'évêché; mais le logement n'étoit pas si aisé. Ce n'est pas la - première fois que la cour a occupé cette maison. (Tallemant.) - -«A l'arrivée de Sa Majesté, il fut demandé avec instance. Sa Majesté -ne vouloit recevoir aucune des excuses qu'on donnoit à sa -retraite[56]. Enfin, comme il n'y eut pas d'espérance de le voir, -elle n'eut plus d'entretien qu'avec ses proches qui furent jugés -très-dignes de son alliance[57]. M. le cardinal ne s'en arrêta pas là; -après s'être longtemps informé s'il ne pourroit point satisfaire au -désir qu'il avoit de long-temps de connoître le visage d'une personne -si généralement estimée, il se résolut enfin de l'envoyer visiter par -un gentilhomme des siens, nommé le chevalier de Terlon[58]. Ce -gentilhomme alla à la maison de M. de Balzac, à trois lieues de la -ville, et lui dit que M. le cardinal, son maître, lui avoit commandé -de le venir assurer de son service très-humble; qu'il avoit une forte -passion de le voir et de l'entretenir à Angoulême, où il avoit appris -son indisposition; qu'il seroit venu lui-même l'en assurer en sa -maison, s'il n'eût appréhendé de l'incommoder; mais qu'il seroit fâché -qu'on lui reprochât d'avoir passé si près du plus grand homme de notre -siècle sans avoir eu dessein de lui rendre cette petite civilité[59]. - - [56] Elle ne songea pas à lui. (Tallemant.) - - [57] A la vérité elle leur parla comme à des gens qui sont des - principaux de la ville. (Tallemant.) - - [58] Hugues de Terlon, fils d'un conseiller au parlement de - Toulouse, a été ambassadeur en Suède. - - [59] M. de Montausier, qui étoit alors à Angoulême, dit que la - vérité est que Lyonne pour faire plaisir à Chapelain, son ami, - fit faire ce voyage au chevalier de Terlon, et que toute la - civilité vint de lui et de M. Servien. Le cardinal n'usa jamais - de termes si obligeants pour les princes du sang même. «Si le - cardinal avoit fait cela, disoit le marquis, il seroit digne de - tout ce que Balzac a écrit depuis contre lui.» Il est bien vrai - que le cardinal dit quelque chose d'obligeant, mais tout cela - venoit de Lyonne. (Tallemant.) - -«M. de Balzac, dont la discrétion ne vous est pas moins connue que le -mérite, ne pouvoit attribuer un si grand excès de civilité qu'à la -courtoisie de l'ambassadeur, et, sans doute, ces faveurs lui eussent -été suspectes, si M. le cardinal n'en eût dit autant, et aux mêmes -termes, à M. de Roussines, frère de M. de Balzac. J'étois présent, et -plusieurs personnes de la cour furent témoins lorsque Son Éminence lui -redit les mêmes paroles que M. de Terlon avoit avancées, faisant ainsi -de sa bouche à une personne non suspecte des compliments qui ne -pouvoient plus être suspects. - -«M. Servien (en parlant à Roussines) enchérit beaucoup au delà chez M. -le marquis de Montausier; mais M. de Lyonne ne fut pas sitôt arrivé -qu'il envoya son premier commis vers M. de Balzac, pour lui témoigner -le désir impatient qu'il avoit de le voir; qu'il y avoit vingt ans que -ce désir faisoit une de ses plus violentes passions; qu'il avoit fait -le voyage de Guyenne avec plaisir, quelque juste indignation qu'il eût -d'ailleurs contre ce voyage, pour voir le plus grand homme du monde, -etc.; qu'il le prioit de lui mander positivement (ce furent les termes -de son envoyé) s'il lui feroit déplaisir de l'aller visiter en sa -maison, pour ce qu'il n'y avoit que sa défense absolue qui l'en pût -empêcher. M. de Balzac, usant de la liberté qu'il lui donnoit, le -supplia de n'en prendre point la peine; et cette excuse, qui eût -peut-être déplu à un moins honnête homme que n'est pas M. de Lyonne, -lui donna matière d'une lettre, en laquelle, parmi quelques douces -plaintes du rigoureux traitement qui lui est fait, il l'assuroit de -tous les respects, de toute la vénération et de tout ce qui est -au-dessous du culte et de l'adoration: ce sont les termes obligeants -d'une fort longue et fort belle lettre[60]. - - [60] Véritablement, voilà bien répondre. M. de Montausier dit que - M. de Lyonne n'a jamais écrit en ces termes-là à personne. - (Tallemant.) - -«Je ne vous parle point des compliments de M. l'évêque de Rodez, de -ceux de M. de la Motte le Vayer, ni de toutes les autres personnes de -mérite qui sont auprès de Leurs Majestés. Ma gazette seroit trop -longue: ce que j'y ajoute du mien, monsieur, c'est la joie que j'ai -ressentie de voir toute la cour faire la cour à notre ermite, et de -voir ce généreux ermite au-dessus de toutes les faveurs et de toutes -les recherches de la cour. Il n'en a pas pour cela quitté une seule de -ses calottes; il n'en a pas eu plus de complaisance pour lui-même. -J'ai passé depuis ce temps-là plusieurs jours en sa compagnie, mais je -ne me suis pas aperçu que c'étoit à lui que tous ces honneurs avoient -été rendus; et si je n'en eusse été le témoin, je serois en danger -d'ignorer longtemps une chose si glorieuse à mon ami et si avantageuse -à tous ceux qu'il aime. Il ne sait pas même que je vous écris toutes -ces circonstances; et quoique je lui aie dit que je voulois vous -mander cette partie de son histoire, je n'oserois lui faire voir ma -relation, tant il a de peine à souffrir les choses qui le favorisent. -Il ne veut pas même que j'attribue à la modestie l'indifférence qu'il -a eue pour les caresses du grand monde; son chagrin et son dégoût ne -méritent point, à ce qu'il dit, un si beau nom, et il aime mieux que -nous l'appelions _insensible_, que de consentir aux témoignages que -nous devons à sa vertu. Ajouterai-je encore à ceci les compliments -extraordinaires qu'il reçut, il n'y a pas longtemps, du comte de -Peñaranda? Cet ambassadeur, fameux par la rupture de la paix de -l'Europe, ayant passé à Angoulême, s'enquéroit, à l'ordinaire des -étrangers, de ce qu'il y avoit de plus remarquable dans le pays. On -lui proposa incontinent M. de Balzac, comme la chose la plus rare: il -repartit qu'il avoit appris ce nom là en Espagne, longtemps avant d'en -partir; qu'il ne l'avoit pas trouvé moins célèbre en Allemagne, d'où -il venoit, et lui envoya incontinent un minime wallon, homme de -lettres, qui lui servoit d'aumônier, pour lui dire qu'il souffroit, -avec plus de peine qu'il n'en avoit eu en tout son voyage, la défense -de faire des visites; que s'il lui eût été libre d'en faire, il fût -venu de bon coeur en sa chambre, pour voir une personne si célèbre -dans tous les lieux où les grandes vertus sont en estime. Ce -compliment ne fut pas borné à ce peu de paroles. Mais qu'ai-je affaire -d'emprunter de la bouche de nos ennemis des louanges pour un homme qui -a peine d'en souffrir des personnes qui lui sont les plus chères? Il -se contente de leur amitié comme de la vôtre, monsieur, de celle de M. -Chapelain et de peu d'autres. - -«Oserois-je vous supplier de faire part de ma relation à M. Chapelain? -Je sais qu'il aime ce que nous aimons, comme il en est aimé aussi; je -sais qu'il me fait l'honneur de me vouloir du bien. Permettez-moi, je -vous supplie, de l'assurer de mon très-humble service, et croyez, s'il -vous plaît, que je serai toute ma vie, etc.[61]» - - [61] Balzac a envoyé jusqu'à cinq copies de cette lettre, et - toutes de la main de Toulet, son copiste, de peur qu'elle ne fût - perdue. Son libraire eut le soin de les faire rendre à M. - Conrart. Après ces cinq lettres, il en envoya encore une, disant - que M. Girard y avoit fait quelques changements. Il n'y avoit que - deux syllabes de changées. (Tallemant.) - -En écrivant cette relation, monument de la plus ridicule vanité, -Balzac, retenu à la campagne par ses infirmités, tâchait de faire -diversion aux ennuis que lui causait l'absence de Montausier, ennuis -dont on retrouve l'impression dans les lignes suivantes, qu'il -adressait également à Conrart: «...Je n'ay point encore veû M. le -marquis de Montausier. Vous pouvez penser l'impatience que j'ay de -passer avecque luy de ces bonnes après-dînées dont il y a toujours -diverses heures employées sur vostre sujet. En vérité, mon cher -monsieur, il faut que je vous ayme bien tendrement, puisque rien au -monde ne me donne tant de satisfaction que de parler, et d'ouïr parler -de vous! Il n'y a ni Muses, ni Parnasse, ni latin, ni grec, ni -science, ni éloquence qui ne me touche moins l'esprit que ce que -j'entens dire de vostre vertu, et de l'amitié dont vous m'honnorez! Je -viens d'aprendre que le roy arrive ce soir à Angoulesme. Cela -retardera le double contentement que j'auray de voir nostre cher -marquis, et de savoir par luy de vos nouvelles particulières.....» -Ces beaux jours après lesquels soupirait Balzac ne devaient plus -revenir: le voyage de la cour fut troublé par les sinistres nouvelles -qui arrivaient de toutes parts au cardinal, et les amis du roi durent -s'apprêter à reprendre les armes. Les deux Frondes, que Mazarin -n'avait pu contenir momentanément qu'en divisant leurs chefs, ne -tardèrent pas à sentir le besoin de s'unir, et le refus qu'éprouva -Gondi lorsqu'il réclama le chapeau rouge que la cour lui avait promis, -servit de prétexte à la rupture que méditait le remuant coadjuteur. La -défection du duc d'Orléans et les démonstrations audacieuses du -parlement intimidèrent la reine, tandis que la mise en liberté des -princes rendait la guerre presque inévitable: l'exil de Mazarin et la -faiblesse d'Anne d'Autriche, qui accordait à Condé le gouvernement de -la Guyenne, ne firent qu'augmenter la confiance des Frondeurs: après -quelques hésitations, les princes se décidaient à traiter avec -l'Espagne, et le 22 septembre Condé faisait son entrée dans Bordeaux, -où il arborait l'étendard de la rébellion. La guerre aux consciences -précéda toutefois de quelque temps la lutte à main armée, et la -résistance loyale de Montausier fut d'autant plus magnanime que tout à -fait désintéressé dans le triomphe de la cour, il se voyait en butte -du côté des princes à d'effroyables menaces, qui alternaient, du -reste, avec de magnifiques promesses. Vainement les émissaires de la -Fronde le pressaient-ils de prendre parti pour l'insurrection, -vainement ses amis s'efforçaient-ils de lui inspirer des craintes pour -la sûreté de sa fille, qui, restée à Paris, pouvait être retenue -comme otage entre les mains des ennemis de Mazarin: l'enlèvement de -cette enfant eût été un coup terrible pour Montausier, qui venait de -perdre son second fils[62]; l'amour paternel ne put vaincre pourtant -son opiniâtre attachement à ses devoirs, et il répondit qu'il était -prêt à sacrifier sa famille tout entière pour le service de l'État. - - [62] Il mourut à la fin de mars ou au commencement d'avril 1651. - -Le contre-coup de l'insurrection de Bordeaux n'avait pas tardé à se -faire sentir en Angoumois et surtout dans la Saintonge, où la plupart -des seigneurs s'étaient empressés de se rallier sous les drapeaux de -Condé, à qui ils avaient livré un grand nombre de places. Quoique -réduit à ses seules ressources que de fréquentes défections venaient -chaque jour amoindrir, Montausier ne perdit pas courage et sut tenir -tête aux insurgés dans les deux provinces que le roi lui avait -confiées. Le cardinal de Mazarin songea alors à lui envoyer des -renforts; mais il eut soin de les faire partir sous la conduite d'un -homme à qui Montausier devait obéir et dont la présence ne pouvait que -lui être souverainement désagréable, car c'était ce même comte -d'Harcourt qu'il s'était vu préférer lorsqu'il s'était agi de nommer -un gouverneur d'Alsace. D'Harcourt, après avoir fait sa jonction avec -le marquis, se hâta de marcher contre les rebelles, qui, maîtres de -Saintes et de Taillebourg, venaient d'investir Cognac. D'Harcourt et -Montausier arrivèrent heureusement à temps, enlevèrent sous les yeux -de Condé un des quartiers des assiégeants, et dégagèrent la place[63]. -La prise de la Rochelle fut moins glorieuse, car la trahison s'en -mêla, et la garnison livra son commandant, qui fut mis à mort par -ordre du comte d'Harcourt. Les succès des armes royales ne -s'arrêtèrent pas là: l'île de Ré fut soumise, et le prince de Condé, -réduit à se replier devant des forces supérieures, fut harcelé dans sa -retraite et éprouva plusieurs échecs. L'année suivante ne fut pas plus -heureuse pour les factieux. Pendant que d'Harcourt envahissait la -Guyenne[64], surprenait Condé et le rejetait sur Agen, Montausier, -renforcé par les troupes de du Plessis-Bellièvre, forma le dessein de -reprendre Saintes et Taillebourg, encore occupées par les rebelles, et -de chasser de Talmont les Espagnols, à qui on avait livré cette place. -La faiblesse relative de son armée rendait cette entreprise -très-hasardeuse; mais grâce à sa constance, à sa vigilance et à sa -valeur, il en vint glorieusement à bout. La garnison de Saintes était -considérable, et la défense fut des plus vigoureuse: une fois entre -autres les troupes des princes tentèrent une sortie générale et mirent -les assiégeants dans le plus grand désordre. C'était une de ces -circonstances où l'intrépidité calme de Montausier brillait de tout -son éclat: accouru des premiers dans la tranchée, il réunit quelques -officiers dispersés, rallia ses soldats en retraite, et chargeant -l'ennemi avec vigueur le ramena jusque dans la contrescarpe, non sans -lui avoir fait subir des pertes sensibles. Le mauvais succès de cet -effort suprême jeta le découragement dans les rangs des assiégés, et -dès le onzième jour de l'investissement, Saintes se rendit à -Montausier à d'honorables conditions, qu'il fut plus facile d'accorder -que de maintenir. Les soldats victorieux s'étaient en effet jetés dans -la ville; le pillage commençait déjà et tous les efforts du marquis -n'eussent pas suffi à la préserver du sort qui la menaçait, si pour -calmer une soldatesque effrénée et cupide il ne se fût décidé à -d'énormes sacrifices pécuniaires, donnant ainsi un exemple magnanime -qui ne fut imité de personne dans cette triste guerre. La prise de -Saintes fut décisive pour le rétablissement de l'autorité royale dans -la province: bientôt après Taillebourg fut rasé, et les Espagnols, -réduits à l'impuissance, furent contraints d'abandonner Talmont. -Autant Montausier avait déployé d'énergie contre les rebelles, autant -il montra de modération à l'égard des vaincus. C'était vainement que -la cour lui expédiait des ordres impitoyables, il trouvait moyen de -les annuler dans l'exécution, et lorsqu'on lui enjoignit de couper les -forêts et d'abattre les châteaux des familles de Tarente et de la -Rochefoucauld, il se contenta d'une démonstration symbolique et se -borna à faire briser quelques tuiles et couper au pied une trentaine -d'arbres. - - [63] 17 novembre. - - [64] Février et mars. - -Pendant que son mari se couvrait de gloire sur le champ de bataille, -la marquise apprenait la mort de M. de Rambouillet, son père, qui -s'était éteint le 25 février, âgé de soixante-quinze ans. Ses facultés -avaient baissé depuis quelque temps déjà, et sa mort fit assez peu de -sensation; Mme de Rambouillet seule sentit vivement cette perte, et -dut regretter de n'avoir pas auprès d'elle en ces douloureux instants -celle de ses filles qu'elle chérissait le plus; mais dans les -circonstances critiques où se trouvait la France, Mme de Montausier ne -pouvait songer à s'éloigner de son mari, qui allait affronter de -nouveaux dangers. - -Las d'une guerre d'escarmouches et peu satisfait des troupes dont il -pouvait disposer dans le Midi, Condé résolut de regagner le Nord, et -il parvint en effet à rejoindre les troupes de Nemours et de Beaufort; -les forces du roi refluèrent immédiatement vers la partie menacée, et -Montausier se trouva de nouveau réduit à ses seules ressources. Il ne -lui restait plus que six à sept cents hommes de cavalerie régulière, -environ autant de gentilshommes du pays et trois à quatre mille -fantassins, lorsqu'un gentilhomme du Périgord, le marquis d'Argens, -lui fit savoir qu'il était bloqué dans son château de Montançais par -les troupes du prince de Conti, et que s'il n'était promptement -secouru, il se verrait dans peu contraint de se rendre. Quoiqu'il -attendît un renfort de cinq cents chevaux et deux régiments -d'infanterie que devait lui amener le comte de Brassac, Montausier -n'hésita pas à se mettre en marche. A peine était-il arrivé sur les -bords de l'Isle, rivière qui coulait entre lui et Montançais, qu'il -apprit que d'Argens ne pouvait plus tenir. Sa résolution fut prise -sur-le-champ, et il ordonna à une partie de sa cavalerie de traverser -la rivière par un gué inconnu à l'ennemi: chaque cavalier portant en -croupe un fantassin et plusieurs jours de vivres. Le secours entra -heureusement dans la place, et l'ennemi, découragé, se retira après -avoir brûlé le village. - -La petite armée du marquis était campée sur l'autre bord de l'Isle: -dès le lendemain[65] il songea à se retirer afin d'aller à la -rencontre des renforts que conduisait Brassac, et il se mit en marche -après avoir fait prendre les devants à ses bagages. Mais les ennemis -ayant trouvé un gué commode et croyant les forces du marquis fort -inférieures aux leurs, résolurent de franchir la rivière et de se -mettre à sa poursuite. Montausier ne se troubla point, continua sa -marche comme si de rien n'était, et lorsqu'il sut que l'armée ennemie -était à demi-passée, il fit volte-face, tomba sur l'avant-garde, la -défit, et renouvelant ses exploits de Brisach, il l'eût jetée à l'eau -s'il eût été soutenu par des troupes plus solides; mais la fin de -l'action ne répondit malheureusement pas à ce brillant début. -Montausier avait affaire à un vigoureux adversaire, le colonel -Balthazar, qui, dans ses mémoires, nous a donné un récit détaillé de -sa victoire de Montançais[66]. Les troupes de ce dernier étaient fort -aguerries et ne se laissèrent pas abattre par le premier succès de -l'ennemi. Malgré les efforts de Montausier, elles réussirent à prendre -pied sur l'autre rive, et ses propres soldats commencèrent à faiblir. -Apercevant quelque hésitation dans l'escadron des gendarmes -d'Harcourt, il se mit à sa tête et voulut le conduire au feu: ces -cavaliers le suivirent jusqu'à portée de pistolet, puis à la vue des -soldats de Balthazar ils tournèrent bride honteusement, laissant leur -général exposé aux coups des ennemis. Il fut bientôt enveloppé, et -malgré des prodiges de valeur il n'aurait pu éviter d'être pris, sans -une espèce de miracle qui le préserva de cette humiliation. La chaleur -l'avait obligé de quitter sa casaque en broderie, et de prendre celle -d'un de ses gens, dont l'étoffe simple, en sauvegardant sa liberté, -pensa lui coûter la vie. Les soldats de Balthazar, qui le voyaient mal -vêtu et sans suite, le prirent pour un officier subalterne, et sans -s'amuser à le faire prisonnier ne songèrent qu'à le tuer. On tirait -sur lui de toutes parts et de si près que ses habits étaient percés, -déchirés et brûlés en plus de vingt endroits. Chacun cherchait à le -frapper, et dix épées étaient levées sur sa tête en même temps: son -cheval fut tué, un page qui l'accompagnait tomba mort à ses côtés, et -il allait succomber lui-même lorsqu'il fut dégagé par quelques -gentilshommes accourus à son aide. Ses blessures étaient graves: il -avait eu le bras gauche traversé de deux balles, et le bras droit -labouré profondément par le tranchant d'une épée; il ne perdit -pourtant pas connaissance, et il ne voulut pas quitter le champ de -bataille avant d'avoir rallié les fuyards, qu'il laissa sous le -commandement du maréchal de camp de Folleville[67]. Montausier, -quoique fort souffrant de ses blessures, partit à cheval et ne -s'arrêta que sur les limites de son gouvernement. Après s'être reposé -la nuit chez un gentilhomme de sa connaissance, il se fit transporter -le lendemain à Angoulême, et ce fut là qu'il apprit la dispersion de -son armée, qui, saisie d'une terreur panique, laissait par sa fuite le -Périgord ouvert à l'invasion des princes, et rendait à leurs armes un -prestige quelles n'espéraient plus retrouver. - - [65] 17 juin. - - [66] Il y a ici une assez grande divergence entre le récit de - Balthazar et celui du P. Petit, lequel tirant un voile discret - sur les fautes de son héros, met à le disculper une déplorable - maladresse. C'est ainsi qu'il ne craint pas d'affirmer contre - toute vérité que les troupes de Montausier étaient fort - inférieures en nombre à celles de son adversaire, et que voulant - faire un mérite au marquis d'une attaque des plus imprudentes, - entreprise contre l'avis formel du comte d'Harcourt, il se voit - réduit à transformer en victoire une sanglante défaite. Il - suffit, d'ailleurs, de jeter un coup d'oeil sur sa confuse - narration pour en reconnaître toute l'invraisemblance. - - [67] «..... Avant que de partir, il eut soin qu'on songeât aussi - à transporter les autres blessez, et commanda à M. de Folleville, - maréchal de camp, de tenir ferme dans le poste où il étoit avec - ce qu'il y avoit de noblesse et de troupes réglées, bien assuré - qu'une pareille contenance ôteroit aux révoltez l'envie de - revenir une seconde fois à la charge. A peine eut-il fait un - quart de lieuë, qu'épuisé de sang et de fatigues, et se sentant - défaillir, on fut contraint de le mettre à terre au pied d'un - arbre sur une hauteur d'où il pouvoit découvrir les deux armées. - De là, il vit avec étonnement que ses gens n'étoient plus où il - les avoit laissés, et que quelques cavaliers des ennemis - repassoient la rivière; il envoya sçavoir la raison de ce - changement, pendant qu'un chirurgien de campagne lui mettoit un - méchant appareil, qui ne put pas même arrêter le sang qui couloit - de ses blessures. Bientôt on vint lui apprendre que son absence - avoit changé toute la face des affaires, que ses troupes malgré - leur victoire, appréhendant d'être accablées par le nombre - avoient voulu se retirer, mais qu'elles avoient commencé leur - retraite en si mauvais ordre que les ennemis qui s'en étoient - apperçus, avoient détaché quelques coureurs pour les - reconnoistre; qu'à la vuë de ces coureurs, la retraite étoit - devenuë une véritable fuite, que les Frondeurs enhardis avoient - fait passer la rivière à quelques escadrons pour soutenir leurs - coureurs, et qu'enfin le petit nombre avoit défait sans - résistance ceux qui les avoient battus peu de temps auparavant. A - ces nouvelles qui l'aflligeoient plus que ses propres maux, on - jugea à propos de le remettre à cheval, de peur qu'il ne tombât - entre les mains des ennemis. Il fit sept lieuës du pays pendant - la plus grande chaleur du jour, et arriva sur le soir chez un - gentilhomme d'Angoumois où en levant le premier appareil, il - connut que la blessure de son bras étoit mortelle. Cela ne - l'empêcha pourtant pas d'écrire de sa main à Mme de Montausier, - qu'elle ne s'effrayât point de ce qui s'étoit passé, que son mal - ne seroit rien, et qu'il se rendroit le lendemain à Angoulême. - Sur ces entrefaites, Folleville entra dans sa chambre, et fondant - en larmes, il le conjura de lui obtenir le pardon d'une faute - dont l'indocilité des troupes avoit été la seule cause. Le - marquis étoit outré de douleur; il se vainquit, et épargnant à - cet officier infortuné des reproches qui l'auroient réduit au - désespoir, il lui répondit simplement qu'en rendant compte à la - cour de cette action, il se contenteroit d'exposer le fait sans - le charger; qu'il eût cependant à se retirer. Le lendemain il fut - mis dans un brancard qu'on lui avoit préparé; et il arriva dans - la capitale de son gouvernement, où sa présence rétablit la - tranquillité que l'affaire du jour précédent avoit fort - troublée.» (Petit, t. Ier, p. 116.) - -A aucune époque de sa vie, Montausier n'avait été gâté par la fortune, -et il accepta ce nouveau malheur avec le plus grand calme. Étendu sur -un lit de douleur, languissant et sans force, il accueillit d'un front -serein les députations du clergé et de la noblesse qui venaient lui -offrir leurs compliments de condoléance; puis, croyant son état plus -grave qu'il ne l'était réellement, il reçut les sacrements de l'Église -et prit des dispositions pour qu'aucun de ses créanciers n'eût à -souffrir de sa mort. Il poussa même les égards dus à l'amitié au point -d'écrire à M. de Saint-Maigrin afin qu'il sût la situation fâcheuse où -il se trouvait, et pût, en prévenant les démarches de ses concurrents, -s'assurer le gouvernement de l'Angoumois. «Après que M. de Montausier -eut rempli de la sorte tous les devoirs de fervent chrétien, de -fidelle sujet et de bon ami; il fit venir ses chirurgiens, et leur -dit, que comme il étoit persuadé qu'on ne pouvoit lui sauver la vie, -il les prioit de le laisser mourir en repos, et de ne lui point couper -le bras; que cependant, si cette opération leur paroissoit salutaire, -il s'abandonnoit à eux de bon coeur. Son bras étoit extraordinairement -enflé, une fièvre ardente le consumoit; tous les matins et tous les -soirs on employoit deux heures à panser ses playes; on y appliqua plus -de vingt fois tantôt le fer et tantôt le feu; le malade fut deux mois -entiers couché sur le dos sans pouvoir changer de situation; jamais -souffrance ne fut ni plus cruelle ni plus longue. Mais la patience et -la fermeté du marquis fut plus grande que son mal; et l'on a sçu de M. -l'évêque d'Angoulême, qui ne le quitta point pendant tout le cours de -sa maladie, que jamais il ne l'avoit entendu pousser la moindre -plainte; seulement que quand on lui devoit faire quelque incision, il -souhaitoit qu'on l'en avertît ainsi que du nombre des coups de -ciseaux, afin qu'il pût d'avance se préparer à les souffrir. Au reste, -s'il souffroit en héros, c'étoit en héros chrétien, il regardoit ses -maux comme des châtiments du ciel qui vouloit lui faire expier ses -péchez dès cette vie, et dans cette pensée, il remercioit le Dieu des -vengeances qui le punissoit dans ses miséricordes, et baisoit -humblement la main qui le frappoit pour le sauver. Ces dispositions -édifiantes soutenoient Mme de Montausier dans la douleur qui -l'accabloit, et les personnes qui l'assistoient pour le spirituel, en -étoient si touchées qu'en pleurant sa perte prochaine par un sentiment -d'amitié, elles souhaitoient presque par christianisme, de le voir -mourir de la mort des saints. Mais enfin Dieu le réservant pour le -bonheur des provinces et pour le service du roy à qui il vouloit -prodiguer ses faveurs, M. de Montausier après avoir été pendant deux -mois aux portes de la mort, se vit rappeler à la vie par la voix de -ses chirurgiens qui lui répondirent de sa guérison[68].» - - [68] Ces détails donnés par le P. Petit sur la maladie de - Montausier paraissent empreints de la plus grande exagération. - Voici, en effet, ce qu'écrivait là-dessus Balzac, à la date du 21 - juin, c'est-à-dire quatre jours après le combat de Montançais: - - «Monsieur, - - Avant que de respondre à vostre lettre, il faut que je commence la - mienne par une nouvelle que, sans doute, vous avez déjà suë. Je - parle du combat de Montansais, où nostre cher marquis a fait des - miracles de bravoure, et fait voir qu'il a véritablement - - Pronta man, pensier fermo, animo audace. - - Il a esté très-mal secondé, et ses blessures l'ayant empesché - d'achever et d'assurer sa victoire, il se mit un tel désordre et - une telle espouvante dans ses troupes qu'elles fuiroient encore, - si elles n'eussent trouvé Angoulesme pour s'arrester. M. nostre - marquis y est à présent, qui n'a point de part à ce déshonneur; et - je puis vous dire historiquement, qu'il a fait tout ce qu'eût fait - Alexandre en une pareille occasion. Nous espérons bien de ses - blessures, et je vous en manderay des nouvelles plus assurées par - le premier ordinaire...» - - Un mois plus tard il disait encore: - - «Monsieur, - - Pour respondre d'abord au dernier et plus important article de - vostre dernière lettre, je vous apprens que comme nostre marquis - n'a nul dessein de devenir hydropique, il n'a nulle disposition à - l'hydropisie. La nouvelle de l'enflure est fausse; il dort - parfaitement; il a de l'appétit. Il ne lui reste pas la moindre - image de sa première émotion; car pour moy, je ne l'ay jamais - appellée fièvre. En un mot, on peut dire qu'il est guéry et qu'il - n'y a plus que son bras qui soit encore malade: on parle mesme - affirmativement de la guérison de ce bras, et non-seulement comme - d'une chose certaine, mais comme d'une chose peu éloignée. - J'oubliois que nous avons ensemble des conversations de cinq à six - heures; que nous lisons des vers latins et françois; que nous - mangeons des prunes, des poires et des pesches cruës; que je soupe - de ces fruits qu'on luy apporte (moy qui marche et qui n'ay pas le - bras cassé) et que luy n'en fait que sa collation, et ne prétend - pas pour cela, de renoncer au soupé.»--Ces détails donnés par un - témoin oculaire, sont, comme on le voit, aussi précis que - possible; il n'est donc pas vrai que Montausier soit resté pendant - deux mois entre la vie et la mort et _couché sur le dos_. - -De toutes ces effrayantes blessures, Montausier garda seulement -quelques incommodités, dont une entre autres, eût paru fort légère -partout ailleurs que chez Julie d'Angennes. Mais la marquise détestait -les bonnets de coton, et l'une des conséquences du combat de -Montançais fut de rendre au héros vaincu l'usage de cet ornement -nocturne, auquel il s'était cru obligé de renoncer à l'époque de son -mariage. - -Pendant les quelques mois que se prolongea la convalescence du -marquis, la Fronde achevait de mourir dans le Nord où Paris ouvrait -ses portes à la reine et à son fils. En Guienne, les affaires des -rebelles allaient de mal en pis, depuis le jour où quittant la -province, Condé avait remis son autorité aux mains impuissantes d'un -frère, qui bientôt devait le trahir et s'accommoder avec la cour. Dans -le Périgord, Balthazar, malgré son triomphe de Montançais, avait -prudemment renoncé à pousser son succès plus avant, le petit nombre de -ses soldats ne lui permettant pas d'envahir l'Angoumois que -défendaient les troupes royales ralliées sous Folleville, tandis que -par sa prudence et son énergie la marquise de Montausier déjouait les -tentatives des factieux découragés déjà par le retour de la reine à -Paris. Ce dernier événement présageait la rentrée de Mazarin, qui dès -le 3 février 1653, reprenait le pouvoir après deux ans d'exil. Le -cardinal paya sa bienvenue en rétablissant un certain nombre de -pensions et en faisant solder aux rentiers une partie des sommes qui -leur étaient dues. Quant à la province, elle fut oubliée, suivant la -coutume, dans la répartition des largesses, et Montausier, à qui dès -l'abord Mazarin fit parvenir le témoignage de sa satisfaction, dut -s'estimer heureux d'arracher aux mains du fisc une faible portion des -arrérages auxquels il avoit droit sur des pensions que jamais, à vrai -dire, il n'avait touchées avec beaucoup de régularité. Fort coulant -dans les affaires d'argent, le marquis prit facilement son parti de -ces injustices, et continua de servir avec autant de fidélité que s'il -eût eu à se louer du gouvernement[69]. Plus opiniâtre lorsqu'il -s'agissait de soutenir les intérêts de sa famille, Mme de Montausier -résolut d'aller trouver le cardinal, aux yeux duquel les absents -avaient généralement tort et qui faisait peu de cas des demandes -indirectes[70]. - - [69] «..... C'est un bon serviteur du roi. Il le fit bien voir en - 1652. Pour peu qu'il eût voulu donner de soupçons au cardinal - quand M. le prince étoit en Xaintonge, le cardinal l'eût fait - tout ce qu'il eût voulu être; mais il ne voulut point escroquer - le bâton de maréchal de France, aussi ne l'a-t-il pu avoir quand - il l'a demandé. On disoit qu'il avoit dit: «Je ne pense point au - brevet; ma femme a de bonnes jambes, elle se tiendra bien - debout.» (Tallemant.)--Tallemant écrivait avant 1664. - - [70] De cette démarche de Mme de Montausier il serait injuste de - conclure qu'elle fût moins désintéressée que son mari; l'anecdote - suivante de Tallemant suffirait à prouver le contraire: - - «J'ai déjà dit l'amitié qui étoit entre Mme d'Aiguillon et elle; - or, quand Mme d'Aiguillon eut le don des coches, elle lui en donna - pour cinq ou six mille livres de rente; l'autre ne les vouloit - point prendre. «Je n'ai besoin de rien, disoit-elle; si j'étois en - nécessité cela seroit bon. Mme d'Aiguillon répondoit:--Ce n'est - point un don que je vous fais; c'est simplement vous faire part - d'une gratification du roi.» Enfin Mlle de Rambouillet fut - condamnée.» - -«Mazarin la reçut avec tous les dehors d'une estime particulière; mais -il évitoit autant qu'il pouvoit les occasions de se trouver seul avec -elle. La marquise, de son côté, ne cherchoit que le moment de lui -parler sans témoins, et elle le trouva. Elle se plaignit au ministre -de l'oubli où il sembloit mettre un des plus fidelles serviteurs du -roy, et lui ajouta avec une noble liberté, que M. de Montausier -trouvoit le prix de sa fidélité dans sa fidélité même, mais que tout -le monde n'étant pas de ce caractère, il étoit étonnant qu'un ministre -dont la politique passoit pour être si rafinée, donnât dans le marquis -un exemple qui paroissoit autoriser la révolte, et pouvoit ébranler -ceux qui avoient été soumis jusqu'alors; que la vertu de M. de -Montausier ne devoit point empêcher qu'on ne lui rendît justice, et -que moins il paroissoit avide des honneurs qu'on lui refusoit, plus il -s'en montroit digne. Le cardinal sentit toute la force de cette -remontrance, mais elle n'attira de lui que des excuses et des -compliments, qui étoit tout ce que la marquise en avoit attendu. M. de -Montausier apprit ces nouvelles peu agréables sans en être étonné, et -continua avec sa tranquillité ordinaire à remplir son devoir, jusqu'à -ce que voyant le feu de la guerre civile heureusement éteint par le -traité de paix que signa M. le prince de Conty le 30 juillet 1653, il -quitta l'Angoumois où tout étoit tranquille, et vint joindre la -marquise, son épouse, à Paris[71].» - - [71] Petit, t. I, p. 125. - -Après avoir payé largement sa dette à la monarchie dans la lutte -désastreuse que le traité de Bordeaux avait à la fin terminée, -Montausier, dont les blessures étaient à peine fermées, se crut -dispensé de prendre part à la guerre étrangère qui ne devait se clore -qu'à la paix des Pyrénées. Intime ami du prince de Condé, c'était avec -douleur qu'il s'était vu forcé d'embrasser un parti opposé au sien -dans la campagne de Guienne, et maintenant que le héros exilé -combattait sous les drapeaux espagnols, il en eût trop coûté au -marquis d'avoir à se mesurer avec lui dans ces mêmes lieux où, à ses -côtés, il s'était illustré, lors de ces premiers combats qui -entourèrent d'un glorieux prestige les débuts du règne de Louis XIV et -de la régence de Mazarin. Ses affaires domestiques négligées depuis si -longtemps, réclamaient d'ailleurs sa présence, et tout d'abord, il eut -à s'occuper du règlement de la succession de son beau-père ouverte -depuis un an. Dès la mort de M. de Rambouillet, Chaveroche, intendant -de la marquise, avait écrit à Angoulême pour connaître les intentions -de M. et de Mme de Montausier, lesquels avaient immédiatement répondu -que leur mère pouvait disposer de tout, et que durant sa vie, ils -n'élèveraient aucune prétention sur la fortune du marquis; en sorte -qu'il n'y eut point de scellés et que les choses restèrent dans le -même état jusqu'à l'arrivée de Montausier à Paris. Mme de Rambouillet -voulut alors profiter de la présence de son gendre pour régulariser sa -position, mais tout ce qu'elle put arracher au désintéressement de ses -enfants, fut qu'ils vivraient en commun avec elle dans son hôtel de la -rue Saint-Thomas du Louvre. Cette splendide demeure avait été bien -négligée pendant les dernières années de la vie de M. de Rambouillet. -En y entrant, Julie pourvut à tout, lui rendit son ancienne -magnificence[72], et dans ce palais transformé, on vit de nouveau -affluer les personnes de distinction que l'orage de la Fronde avait -momentanément dispersées. - - [72] «Depuis la mort de M. de Rambouillet, Mme de Montausier a - fait de l'appartement de M. son père un appartement magnifique et - commode tout ensemble. Quand il fut achevé, elle voulut le - dédier, et pour cela, elle y donna à souper à Mme sa mère. Elle, - sa soeur de Rambouillet et Mme de Saint-Étienne, qui étoit alors - ici religieuse, la servirent à table sans que pas un homme, pas - même M. de Montausier, eût le crédit d'y entrer. Mme de - Rambouillet fit aussi quelque chose à son appartement, qui n'est - pas moins beau ni moins bien pratiqué...» (Tallemant.) - -Toujours assidu chez le calviniste Conrart, qu'il eût bien voulu -convertir; grand ami de Chapelain, dont la _Pucelle_ était alors dans -toute sa vogue[73], Montausier était ingénieux à découvrir et à -soulager la misère des gens de lettres, et ce fut à sa requête que le -poëte Gombaud obtint une ordonnance de 400 écus, dont il fut payé, -plus heureux en cela que beaucoup de ses confrères qui touchaient avec -difficulté les quartiers de leurs pensions. Si Montausier eût été -libre, l'hôtel de Rambouillet fût devenu l'hôpital de la littérature -après en avoir été le sanctuaire; mais tous les protégés du marquis -n'avaient pas la patience de Ménage[74], et l'impertinence de Mlle de -Rambouillet était la terreur des faméliques écrivains qu'on voyait -vainement aspirer à la place que Voiture avait laissée libre à la -table d'Arthénice. Aussi Montausier avait-il fini par leur donner des -subventions secrètes, qui leur étaient beaucoup plus profitables que -l'aumône déguisée et tant soit peu dégradante qu'ils recevaient à -l'hôtel de Rambouillet. Non content d'assister les poëtes, il -travaillait lui-même à différents ouvrages, qui ne virent heureusement -pas le jour, et dont il est assez fréquemment question dans la -_Correspondance de Balzac_[75]. Montausier mettait tant de zèle à -polir ses écrits et à revoir ceux des autres, que la nuit s'écoulait -parfois tout entière dans cette occupation, et cet excès des plus -nuisibles à une santé déjà affaiblie, lui attirait de bienveillants -reproches de la part de sa femme et de sa belle-mère, reproches qu'il -n'acceptait qu'en grondant, car il avait lui-même ses petits griefs -qu'il opposait avec plus d'aigreur que de justice aux deux charmantes -personnes avec lesquelles il lui était donné de vivre. C'est ainsi que -le jeu, si à la mode à cette époque, lui était antipathique au dernier -point, et il le voyait non sans colère prendre pied à l'hôtel de -Rambouillet où les deux marquises l'accueillaient quoiqu'à regret, -sentant le besoin de faire des concessions pour ne pas réduire leurs -habitués à chercher ailleurs des plaisirs défendus. Mais Montausier, -peu accessible à ce genre de considérations, était prompt comme -toujours à blâmer dans autrui des défauts qui souvent étaient moins -condamnables et surtout moins invétérés que les siens; car ni l'âge, -ni les suites de ses blessures, n'avaient pu le guérir de son penchant -pour les femmes, et c'est à cette époque de sa vie que se rapportent -ses amours avec Pelloquin, jeune et jolie camériste de la marquise, -qui, tout en la surveillant de près, n'osait, par égard pour son mari, -la chasser de chez elle. Lorsque Montausier fut las de ses relations -avec cette fille, il lui fit épouser un lieutenant du roi de la ville -de Saintes; elle restait toujours ainsi à sa disposition. Par une -contradiction singulière, et dont il y a de nombreux exemples au XVIIe -siècle, le marquis conservait au milieu de ses écarts un grand fonds -de religion, et il observait scrupuleusement les moindres -prescriptions du dogme catholique. Son zèle sur cet article était tel, -que trouvant le salut de sa fille compromis entre les mains de Mme de -Montausier la mère et de Mme de Rambouillet, il voulut se charger -exclusivement du soin de lui donner une éducation moins mondaine et -rigoureusement orthodoxe: ce à quoi il était plus propre que personne, -si l'on fait abstraction de son extrême vivacité de caractère. Mais sa -fille joignait au naturel le plus aimable, l'intelligence la plus -prompte[76], aussi se plia-t-elle sans effort à toutes les exigences -de son père, qui ne tarda pas à voir ses efforts couronnés des plus -heureux succès: «A l'âge de dix ans, dit le P. Petit, elle avait lu -l'Ancien et le Nouveau Testament, et répondoit à tout ce qu'on -pouvoit lui proposer de plus difficile sur cette matière.» C'étaient -là des études bien délicates, et ce choix de lecture semble déceler -dans le précepteur un vieux reste de levain calviniste. - - [73] «Assidu au samedi chez Mlle de Scudéry, [Chapelain] néglige - tous ceux qui ne cabalent point ou qu'il ne craint pas. Mme de - Rambouillet ne le voit guère souvent, non plus que M. Conrart, si - M. de Montausier n'est pas à Paris. Ils rendent ce pauvre marquis - tout _Parnassien_; en récompense, Mlle de Rambouillet ne les aime - guère, et Mme sa mère les prend bien pour ce qu'ils sont.» - (Tallemant.)--Montausier poussait si loin le fanatisme en faveur - de _la Pucelle_, qu'il dit à la Mesnardière, auteur d'une - critique assez mordante de ce poëme: «_qu'il méritoit la - bastonnade_.» Ces menaces adressées à son confrère en satire, ne - furent pas pour Linière un épouvantail suffisant, et l'on a - retenu de lui cette jolie épigramme: - - La France attend de Chapelain, - Ce rare et fameux écrivain, - Une merveilleuse _Pucelle_: - La cabale en dit force bien: - Depuis vingt ans on parle d'elle, - Dans six mois on n'en dira rien. - - [74] «... Mlle de Rambouillet lui fit un étrange compliment: - «Monsieur, lui dit-elle, j'ai ouï dire que vous me mêliez dans - vos contes; je ne le trouve nullement bon, et vous prie de ne - parler de moi ni en bien ni en mal.» Pour moi, si elle m'en avoit - dit autant, je n'aurois pas mis le pied à l'hôtel de Rambouillet - qu'elle n'eût été mariée..... Il ne laissa pas d'y aller et de - manger même avec elle à la table de M. de Montausier.» - (Tallemant.) - - [75] «... Il fait trop le métier de bel-esprit pour un homme de - qualité, ou du moins, il le fait trop sérieusement. Il va au - samedi[75a] fort souvent. Il a fait des traductions; regardez le - bel auteur qu'il a choisi: il a mis Perse en vers françois. Il ne - parle quasi que de livres..... Il s'entête et d'assez méchant - goût; il aime mieux Claudian que Virgile. Il lui faut du poivre - et de l'épice. Cependant... il goûte un poëme qui n'a ni sel ni - sauge: c'est _la Pucelle_, par cela seul qu'elle est de - Chapelain. Il a une belle bibliothèque à Angoulême.» (Tallemant.) - - [75a] Chez Mlle de Scudéry. - - [76] «Cette enfant... a dit de jolies choses dès qu'elle a été - sevrée. On amena un renard chez son papa; ce renard étoit à M. de - Grasse[76a]. Dès qu'elle l'aperçut, elle mit les mains à son - collier; on lui demanda pourquoi: «C'est de peur, dit-elle, que - le renard ne me le vole: ils sont si fins dans les fables - d'Ésope.» - - «Quelque temps après, on lui disoit: «Tenez, voilà le maître du - renard; que vous en semble?--Il me semble, dit-elle, encore plus - fin que son renard.» Elle pouvoit avoir six ans quand M. de Grasse - lui demanda combien il y avoit que sa grande poupée avoit été - sevrée: «Et vous, combien y a-t-il? lui dit-elle, car vous n'êtes - guère plus grand.» - - «A cause de la petite vérole de sa tante de Rambouillet, on la mit - dans une maison là auprès. Une dame l'y fut voir: «Et vos poupées, - mademoiselle, lui dit-elle, les avez-vous laissées dans le mauvais - air?--Pour les grandes, répondit-elle, madame, je ne les ai pas - ôtées, mais pour les petites, je les ai amenées avec moi.» Et à - propos de poupées, elle avoit peut-être sept ans quand la petite - des Réaux fut la voir. Cette autre est plus jeune de deux ans. - Mlle de Montausier la vouloit traiter d'enfant, et lui disoit en - lui montrant ses poupées: «Mettons dormir celle-là.--J'entends - bien, disoit l'autre, ce que vous voulez dire.--Non, tout de bon, - reprenoit-elle, elles dorment effectivement.--Voire! je sais bien - que les poupées ne dorment point, répliquoit l'autre.--Je vous - assure que si qu'elles dorment, croyez-moi; il n'y a rien de plus - vrai.--Elles dorment donc puisque vous le voulez,» dit la petite - des Réaux avec un air dépité; et en sortant, elle dit: «Je n'y - veux plus retourner, elle me prend pour un enfant.» - - «On lui demandoit laquelle étoit la plus belle, de Mme de - Longueville ou de Mme de Châtillon, qu'elle appeloit sa belle - _mère_. «Pour la vraie beauté, dit-elle, ma belle mère est la plus - belle.» - - «Elle disoit à un gentilhomme de son papa: «Je ne veux pas - seulement que vous me baisiez en imagination.» - - «Elle faisoit souvent un même conte. Mme de Montausier dit: «Fi! - fi! où avez-vous appris cela? De qui le tient-elle?--Attendez, dit - cet enfant, ne seroit-ce point de ma grand'maman de Montausier?» - Cela se trouva vrai. - - «Elle disoit qu'elle vouloit faire une comédie: «Mais, ma - grand'maman, ajoutoit-elle, il faudra que Corneille y jette un peu - les yeux avant que nous la jouions.» - - «Un page de son père, qui étoit fort sujet à boire, s'étant - enivré, le lendemain elle lui voulut faire des réprimandes: - «Voyez-vous, lui disoit-elle, pour ces choses-là, je suis comme - mon papa, vous n'y trouverez pas de différence.» - - «Ce _Mégabaze_ (_c'est M. de Montausier dans Cyrus_), quel homme - est-ce à votre avis? lui demanda Mme de Rambouillet.--C'est un - homme prompt, répondit-elle, mais il n'est rien meilleur au fond; - il est comme cela pour faire que les gens soient comme il faut.» - - «On lui dit: «Prenez ce bouillon pour l'amour de moi.--Je le - prendrai, dit-elle, pour l'amour de moi, et non pour l'amour de - vous.» - - «Un jour, elle prit un petit siége et se mit auprès du lit de Mme - de Rambouillet. «Or çà, ma grand'maman, lui dit-elle, parlons - d'affaires d'État à cette heure que j'ai cinq ans.» Il est vrai - qu'en ce temps-là on ne parloit que de _fronderie_. - - «M. de Nemours, alors archevêque de Reims, lui disoit qu'il la - vouloit épouser. «Monsieur, lui dit-elle, gardez votre archevêché: - il vaut mieux que moi.» - - «Elle n'avoit pas cinq ans quand on lui voulut faire tenir un - enfant. Le curé de Saint-Germain la refusa, disant: «Elle n'a pas - sept ans.--Interrogez-la,» lui dit-on. Il l'interrogea devant cent - personnes; elle répondit assurément, il la reçut et lui donna bien - des louanges. - - «Un jour qu'elle étoit couchée avec Mme de Rambouillet, M. de - Montausier la voulut tâter: «Arrêtez-vous, mon papa, les hommes ne - mettent point la main dans le lit de grand'maman.» - - «C'est la consolation de cette grand'maman quand elle demeure - toute seule à Paris. A la mort de M. de Rambouillet, elle étoit - fort touchée de la voir triste: «Consolez-vous, lui dit-elle, ma - grand'maman, Dieu le veut; ne voulez-vous pas ce que Dieu veut.» - D'elle-même, elle s'avisa de faire dire des messes pour lui. «Ah! - dit sa gouvernante, si votre grand-papa qui vous aimoit tant, - savoit cela!--Eh! ne le sait-il pas, dit-elle, lui qui est devant - Dieu?» - - «..... C'est dommage qu'elle ait les yeux de travers, car elle a - la raison bien droite; pour le reste, elle est grande et bien - faite. Elle s'est gâtée depuis, et pour l'esprit et pour le - corps.» (Tallemant.) - - [76a] Godeau. - -Montausier, qui par la force des choses était devenu le chef de la -maison de Rambouillet, put se convaincre en diverses circonstances que -la mission qu'il tenait de la Providence, n'était rien moins qu'une -sinécure. Comme on l'a vu plus haut, deux de ses belles-soeurs, Mme de -Saint-Étienne et Mme de Pisani, étaient religieuses, et déjà, pendant -les derniers troubles, elles avaient dû à plusieurs reprises quitter -leur couvent d'Yères pour se réfugier à l'hôtel de Rambouillet. Le -retour de la paix publique ne fit point sentir son influence dans -l'humble monastère, et cette année même, il se vit agité de nouvelles -tempêtes. Fatiguée des désordres qui depuis longtemps régnaient dans -la maison, l'abbesse avait obtenu, par l'intermédiaire de la princesse -palatine, Anne de Gonzague, qu'il lui fût donné une coadjutrice, et le -choix de la reine était tombé sur Mme de Saint-Étienne. Cette -nomination fut le signal d'une nouvelle révolte: les religieuses -enfermèrent leur abbesse, lui envoyèrent des poupées comme si elle fût -tombée en enfance, et se pourvurent contre la nomination du roi. -L'affaire fut solennellement jugée au grand conseil et le débat -s'étant terminé au gré de la coadjutrice, la reine mère vint -l'installer elle-même le 7 juin, le lendemain du sacre de Louis XIV. -Mme de Saint-Étienne se trouva dès l'abord en présence de difficultés -nombreuses: beaucoup de ses subordonnées se retirèrent chez leurs -parents et la plupart des autres lui firent une sourde opposition. Il -appartenait au marquis et à la marquise de Montausier de terminer -cette désagréable affaire, et dans une visite qu'ils firent à Yères -l'année suivante, ils réussirent au delà de toute espérance dans leur -conciliante tentative. Montausier était dans un de ses jours de bonne -humeur, et les habitantes du couvent, charmées de la rondeur et de la -franchise de ses manières, consentirent pour l'amour de lui à obéir à -sa belle-soeur. Il eut, du reste, à déplorer plus tard ce petit succès -d'amour-propre, car les rebelles de la veille le considérant désormais -comme l'arbitre obligé de toutes leurs querelles, lui exposaient -leurs plus petits griefs dans le plus grand détail, et l'eussent -certainement réduit au désespoir, s'il n'eût pris le parti héroïque de -couper court à cette correspondance monacale. - -Quoique toujours en froid avec le cardinal qui, disait-il, _ne vouloit -pas des amis, mais des esclaves_, Montausier n'en était pas moins -assidu au Louvre, où il était bien vu de la reine mère et où -l'appelaient d'ailleurs fréquemment les affaires de l'État, les -ministres faisant grand cas de son expérience et réclamant volontiers -ses conseils dans les circonstances difficiles. Respecté de tous, il -imposait à ses ennemis mêmes, et ce fut alors que le jeune roi conçut -pour lui ces sentiments de sympathie et d'estime dont il ne lui donna -toutefois des preuves qu'après la mort de Mazarin, qui seul disposait -encore des faveurs et des emplois. - -Les trois années qui suivirent s'écoulèrent dans un tranquille -bonheur, et ne furent signalées par aucun autre événement que le -mariage de Mlle de Rambouillet, qui le 27 avril 1658, épousait le -comte de Grignan. Cette alliance était convenable sous tous les -rapports, et grâce au caractère facile de son mari, Claire d'Angennes -put se livrer sans contrainte à ses excentriques allures, et se faire -déclarer présidente en titre de cette coterie de précieuses que -Molière allait bientôt couvrir d'un ridicule immortel. Ce n'était plus -le temps de Voiture, où la société en grande partie féminine de -l'hôtel de Rambouillet polissait une langue encore grossière, et -faisait accepter ses arrêts par les esprits les plus distingués du -XVIIe siècle[77]. La seconde génération était complétement dégénérée -et ses écarts firent malheureusement retomber un peu du discrédit que -méritaient à juste titre les fausses précieuses, sur les précieuses -illustres que Malherbe et Corneille écoutaient avec respect et -consultaient avec fruit. - - [77] Montausier était alors fort assidu à ces séances où il - figurait sous le nom de Menalidus. Voici le portrait que Saumaise - fait de lui dans son _Dictionnaire des précieuses_: «Menalidus - joint les choses qui semblent les plus éloignées, car il est - vaillant et docte, galant et brave, fier et civil; en un mot, - c'est un homme accompli.» (_Grand dictionn. historique des - précieuses_, deuxième partie, p. 121.) - -Quoi qu'il en soit, ce mariage était un événement heureux pour -Montausier, qui se voyait délivré des incartades de sa belle-soeur et -déchargé de l'administration de biens considérables dont il eut hâte -de rendre compte à M. de Grignan. - -Quelques mois plus tard eurent lieu les premiers pourparlers de la -paix avec l'Espagne, qui accablée de revers songeait à terminer une -lutte inégale. Les bruits d'accommodement prirent plus de consistance -au printemps de 1659, et bientôt les deux puissances fixèrent l'époque -des négociations qui devaient aboutir au traité de la Bidassoa. -Informé des projets de la cour, Montausier partit pour Angoulême où il -comptait recevoir à leur passage le cardinal, le roi et la reine: ces -deux derniers devant séjourner dans le Midi pendant toute la durée des -conférences qui allaient commencer sur la frontière espagnole. - -Le retour du marquis et de la marquise[78] fut une fête pour la -noblesse de l'Angoumois, province reculée où leur présence apportait -comme un reflet de la cour, et tous les membres de l'aristocratie -s'empressèrent à l'envi aux réceptions de leur gouverneur. Les grands -seigneurs que n'avait point encore aplatis le brillant despotisme de -Louis XIV, comprenaient largement leurs obligations envers le pays, et -les emplois qu'on leur voyait briguer étaient souvent pour eux une -cause d'appauvrissement et de ruine. Aussi dans cette circonstance -exceptionnelle du mariage de son souverain, Montausier voulut-il se -surpasser. - - [78] Mai 1659. - -Après avoir rompu sans pitié les tendres liens qui unissaient Marie -Mancini au jeune roi et relégué sa nièce à la Rochelle, Mazarin partit -le premier vers la fin de juin. Lorsqu'il fut arrivé à cinq lieues -d'Angoulême, il trouva le gouverneur qui l'attendait à la tête de deux -mille gentilshommes et qui le traita magnifiquement, lui et les gens -de l'ambassade, dans un site rustique, le cardinal s'étant refusé à -visiter la capitale de l'Angoumois, pressé qu'il était d'arriver à sa -destination[79]. Cette réception préliminaire une fois terminée, le -marquis et la marquise partirent pour Saintes, où le roi et sa mère -devaient passer bientôt. Ils arrivèrent en effet vers le milieu du -mois d'août, et s'y arrêtèrent trois jours. Montausier n'oublia rien -de ce qui pouvait contribuer au bien-être de tels hôtes, et le goût -que la marquise sut mêler à cet excessif déploiement de luxe dut -plaire au jeune Louis XIV, tout préoccupé qu'il était en ce moment de -ses amours avec Marie Mancini, avec laquelle il venait d'avoir à -Saint-Jean-d'Angely une courte et dernière entrevue. La reine témoigna -au gouverneur la satisfaction qu'elle éprouvait de cette brillante -réception que la pauvreté de la Saintonge faisait ressortir par -contraste, et le roi prit le plus grand intérêt au récit du siége de -Saintes, qu'il voulut recueillir de la bouche du vainqueur, tandis que -celui-ci lui faisait visiter les fortifications, où les ruines -amoncelées par la dernière guerre n'avaient pas encore été réparées. -La reine, avant de poursuivre sa route, combla d'éloges et de -remerciements le marquis et la marquise, prodigua les caresses à leur -fille, et les engagea tous à suivre la cour pour assister au mariage -du roi, qu'on supposait devoir se faire incessamment; Louis joignit -ses invitations à celles de sa mère, et le marquis, passant par-dessus -quelques difficultés qu'il avait d'abord alléguées avec respect, hâta -ses préparatifs de voyage et se mit bientôt en route pour Bordeaux, -suivi de sa famille. - - [79] Dans une lettre de Mme de Montausier, tirée des manuscrits - de Conrart et publiée récemment, on trouve quelques détails sur - le passage de Mazarin dans l'Angoumois: «... Six jours après - estre arrivée icy, où nous avons eû toute la province à recevoir, - nous sommes retournez voir M. le cardinal, qui a passé à cinq - lieuës d'icy, il a fallu assembler toute la noblesse pour sa - réception, et se tourmenter furieusement par le plus grand chaud - du monde; de sorte que je croy, aussi bien que Mlle de Vandy, que - je suis bien plus forte que je ne pense; car je me porte fort - bien de tout ce tracas. Je ne vous pourray apprendre apparemment - que les nouvelles que vous savez déjà, que dom Louis sera le 25 à - Irun; que M. le cardinal et luy se verront dans un couvent de - minimes, qui est entre ce lieu-là et Saint-Jean-de-Lus, mais - pourtant sur les terres de France; que ses nièces demeureront à - la Rochelle; et que Mlle Marie est aussi triste pour le moins que - le roy.....» (Voir mon édition des _Lettres du comte d'Avaux_, p. - 78.) - -Alors que la superbe capitale de la Guyenne gémissait sous la tyrannie -sanglante de _l'ormée_, le gouvernement de Montausier avait été comme -un asile naturel ouvert aux proscrits de la cause royale; on comptait -parmi eux un grand nombre de Bordelais de distinction, qui, heureux de -rendre au marquis l'hospitalité généreuse qu'ils avaient reçue dans la -ville d'Angoulême, lui firent à son entrée une véritable ovation. -Pendant les premiers jours qui suivirent son arrivée, la splendide -habitation qu'on l'avait forcé d'accepter ne désemplissait pas plus -que s'il eût été l'arbitre et le dispensateur de toutes les grâces, au -lieu d'être un simple lieutenant général payé jusque-là d'ingratitude -par ceux pour lesquels il s'était dévoué. Sa mauvaise fortune -commençait pourtant à se lasser, et à défaut de démonstrations plus -positives, il devait au moins recueillir dans ce voyage quelques -indices d'une faveur prochaine. Il fut extrêmement fêté par le roi, -qui semblait aussi prendre le plus vif plaisir aux entretiens de la -marquise de Montausier, et Julie, toujours éprise de l'idéal, fut -elle-même séduite par les nobles et gracieuses manières de son jeune -souverain. - -Le séjour des deux époux à Bordeaux se fût prolongé indéfiniment, -s'ils eussent voulu y attendre la signature du contrat de mariage, qui -n'eut lieu que le 7 novembre, en même temps que celle du traité des -Pyrénées; mais la reine voyant que les négociations traînaient en -longueur, résolut de quitter cette ville pour aller passer l'hiver -dans le Languedoc, où l'on espérait, la présence du roi aidant, -obtenir des états de la province un don gratuit plus fort que -d'habitude[80]. M. et Mme de Montausier ne pouvant songer à -accompagner Leurs Majestés dans cette longue excursion, revinrent à -Angoulême, où ils retrouvèrent avec bonheur un peu de calme après tant -d'agitations. - - [80] Ils accordèrent, en effet, trois millions et demi. - -Alléchée par les premiers succès qu'elle avait obtenus en Languedoc, -la cour visita successivement toutes les provinces méridionales de la -France, la Provence en particulier, où l'autorité royale n'était -reconnue qu'à demi. L'hiver et le printemps s'écoulèrent ainsi, et ce -ne fut qu'au mois de juin 1660, que le mariage espagnol fut célébré et -consommé à Saint-Jean-de-Luz. Le marquis et la marquise ne purent -assister à cette intéressante cérémonie, Mlle de Montausier, leur -fille, ayant été atteinte de la petite vérole, cette cruelle maladie -qui fit tant de ravages au XVIIe siècle, et quoiqu'elle commençât déjà -à se rétablir, ses parents ne purent se résoudre à la faire paraître -encore souffrante et défigurée au sein de cette cour brillante dont -plus tard elle devint l'ornement. Ils prolongèrent en conséquence -leur séjour à Angoulême, et ne partirent pour Paris qu'à la fin du -mois d'août, pour assister à l'entrée triomphale de la nouvelle reine -dans sa splendide capitale[81]. - - [81] Le 26 août. - - - - -LIVRE IV. - -1660-1668. - - Mme de Montausier est nommée gouvernante des enfants de - France.--Mort de la comtesse de Maure.--Montausier obtient le - gouvernement de Normandie.--Mlle de Montausier épouse le comte - de Crussol.--Louis XIV accorde à Montausier des lettres de duc - et pair.--La duchesse de Montausier succède à Mme de Navailles - comme dame d'honneur.--Mort de Mme de Rambouillet.--Campagne de - Franche-Comté.--La peste à Rouen. - - -Avec le mariage de Louis XIV s'ouvre une ère nouvelle dans l'histoire -de France, et une phase intéressante, mais difficile à étudier, dans -la vie du marquis et de la marquise de Montausier. La France, -victorieuse au dehors, tranquille à l'intérieur, se sentait renaître -dans son jeune souverain, et les partis vaincus contemplaient, dans le -saisissement, les premiers rayons de cet astre radieux qui, pendant -quarante ans, devait éblouir l'Europe de son incomparable éclat. -L'aristocratie, si remuante encore la veille, semblait vouloir faire -oublier par l'étendue de son abaissement le scandale de sa dernière -levée de boucliers, et les regards mourants de Mazarin n'apercevaient -plus que des fronts humiliés et des courtisans obséquieux. Les -caractères les plus superbes durent alors fléchir, et ceux qui ne -purent se plier assez vite aux habitudes du nouveau régime: les la -Rochefoucauld, les Bussy, les Saint-Évremont durent chercher dans la -retraite, ou même demander à l'exil, un asile où pussent se manifester -à l'aise des aspirations qu'à tout prix il fallait refouler. La faveur -du prince, surtout aux débuts de son règne, n'était pas incompatible -sans doute avec le principe d'honneur qu'on ne doit jamais abdiquer; -mais tout, jusqu'aux élans de la conscience, dut subir dans -l'apparence une transformation radicale, et c'est un fait dont les -historiens du XVIIe siècle n'ont pas, pour la plupart, tenu un compte -suffisant. Je crois quant à moi avoir fait une part assez équitable au -blâme comme à la louange dans mes appréciations sur la conduite et le -caractère du marquis et de la marquise de Montausier; après comme -avant 1660, j'aurai à mentionner il est vrai des faiblesses et des -imperfections morales, mais rien pourtant qui ressemble à cette -surprenante et tardive apostasie dont, au dire de l'indulgent -biographe des belles pécheresses de la Fronde, l'illustre Julie -d'Angennes se serait rendue coupable. - -Ainsi qu'on l'a vu dans le dernier livre, le voyage de la cour à -Bordeaux avait été l'occasion de relations des plus sympathiques entre -le roi et le gouverneur de Saintonge. De retour à Paris, le marquis et -la marquise ne voulurent pas laisser à ces favorables dispositions du -jeune monarque le temps de se refroidir, et ils se montrèrent fort -assidus aux brillantes fêtes qui eurent lieu à la cour pendant tout -l'hiver, et où pour la première fois ils produisirent leur gracieuse -héritière. Triomphant de vieilles antipathies, ils ne manquaient pas -non plus de visiter le cardinal, et allaient plus fréquemment encore -chez sa charmante nièce à l'hôtel de Soissons. «Au printemps la cour -alla à Fontainebleau, et M. de Montausier l'y suivit avec la marquise, -son épouse, et mademoiselle sa fille, qui n'en était pas un des -moindres ornements; mais au bout de quelque temps les plaisirs qu'ils -y goûtoient furent troublez par la maladie dont la marquise fut -attaquée alors, et qui la mit dans une extrême danger. On ne sçauroit -exprimer la douleur que cet accident causa au marquis, dont la -tendresse fut mise à la plus cruelle épreuve. On commençoit à employer -l'émétique; mais suivant le sort ordinaire des nouveaux remèdes, -celui-ci avoit plus d'ennemis que de partisans; bien des gens le -redoutoient comme un poison, et Mme de Montausier, qui étoit dans -cette opinion, avoit conjuré son mari, dès qu'elle tomba malade, de ne -pas permettre que les médecins en fissent usage pour elle. Le marquis, -sans prévoir les conséquences, le lui promit, d'autant plus qu'il -regardoit cette répugnance comme un instinct de la nature, qui se -déclaroit contre une chose qui lui pourroit être nuisible. Cependant -les médecins ayant épuisé tous les secrets de leur art, ne trouvèrent -plus de ressource pour tirer la malade du péril où elle étoit, que -dans le remède fatal dont l'usage leur étoit interdit; ils s'en -expliquèrent avec M. de Montausier, qui, ne pouvant se résoudre ni à -manquer de parole à la marquise ni à la priver du secours dont elle -avoit besoin, prit enfin le parti de leur dire qu'ils n'avoient qu'à -faire ce qu'il convenoit sans lui en parler. Du reste, comptant plus -sur l'assistance du ciel que sur la force des remèdes, il se mit en -prières et demeura près de vingt-quatre heures dans un état capable de -toucher les plus insensibles. - -«Ses voeux furent exaucez, la malade prit de l'émétique, et il fit si -bien qu'on commença à espérer une prompte guérison. Elle se rétablit -en effet peu à peu; mais le chagrin et les fatigues que sa maladie -avoit causées au marquis le firent tomber malade à son tour, quoique -moins dangereusement; le roy, qui ne les perdoit pas de vue, s'informa -souvent de leur santé, et paroissoit affligé lorsqu'il en apprenoit de -mauvaises nouvelles. Une faveur signalée qu'il leur accorda en ce -temps-là même, ne contribua pas peu à les consoler des afflictions que -Dieu leur envoyoit. Toute la cour étoit en mouvement sur le choix qui -se devoit faire bientôt d'une gouvernante des enfants de France. La -mort du cardinal Mazarin avoit fait changer la face des affaires; mais -quoique le roy montrât déjà cette supériorité de lumières qui l'a -rendu depuis l'admiration de l'Europe, on ne pouvoit croire que dans -ces premiers commencements les charges se pussent obtenir sans -intrigues, et fussent données au seul mérite. Cependant Mme de -Montausier, presque mourante encore et n'ayant vu que ses médecins -durant le cours de sa maladie, fut nommée gouvernante des enfants de -France; elle avoit actuellement la fièvre[82] lorsque M. le Tellier -vint de la part du roy lui apprendre cette agréable nouvelle. Le -marquis, tout languissant lui-même, se traîna au pied de Sa Majesté -pour lui témoigner les vifs sentiments de reconnoissance dont lui et -son épouse étoient pénétrez. Le roy reçut leurs remercîments avec cet -air aimable qui donnoit un nouveau prix à ses bienfaits, et qui -faisoit moins estimer ses grâces que la manière avec laquelle il les -accordoit[83].» - - [82] Ce fait se trouve confirmé par le billet suivant adressé par - Mme de Montausier elle-même au comte et à la comtesse de Maure: - «Vrayment je m'en fie bien à vous et en M. le comte de Maure, - pour faire valoir vos amis en de telles occasions; et je vous - asseure, ma chère soeur, que s'il estoit vray que mon mérite - m'eust attiré quelque bonne fortune, j'en aurois vne double joye - pour vostre interest à tous deux; car on pourroit espérer de vous - voir vn jour les plus grands seigneurs du monde. Je ne saurois - dire tout ce que je sens pour les bontez que vous me faites - l'honneur de me témoigner l'vn et l'autre, et quoyque j'attende - le frisson, car ma fièvre s'est avisée de se mettre en tierce - depuis huit jours, je ne puis m'empescher de vous donner cette - petite marque de ma reconnoissance en commun. M. de Montausier - vous auroit remerciée en son particulier, et M. vostre mary, s'il - n'estoit pour le moins aussi languissant que moy. Nous vous - asseurons de nos obéissances. - - «IULIE DANGENNES.» - - [83] Petit, I, p. 147. - -Mme de Montausier n'était pas encore parfaitement rétablie qu'il lui -fallut prendre possession de sa charge, la jeune reine ayant mis au -monde, le 1er novembre, ce triste personnage destiné à végéter à -l'ombre sous le titre de grand dauphin. Quoi qu'aient pu dire des -contemporains envieux, Mme de Montausier s'acquitta, à la satisfaction -générale, des importantes fonctions que le roi lui avait spontanément -confiées, et si elle usa d'un crédit qui était déjà fort grand, ce fut -de la façon la plus généreuse et en faveur de personnes dignes à tous -égards de l'intérêt de la cour, telles entre autres que Mlle de -Vertus, dont elle fit rétablir la pension[84]. Quant à Montausier, on -le vit au Louvre austère et simple comme au fond de sa province; et -son libre langage, dont il lui était impossible de réprimer les -saillies, éclatant comme une dissonance au milieu des fades adulations -des courtisans, semblait être un attrait de plus pour un souverain -plein de tact et dont les bonnes qualités naturelles n'avaient point -encore été gâtées par une longue prospérité. - - [84] Ce fait, et bien d'autres que je pourrais citer, suffisent - amplement à réfuter des accusations aussi vagues que celle-ci, - par exemple, que je trouve dans les _Mémoires-anecdotes_ de - Segrais: «Mme de Montausier n'avoit point d'amitié, et elle n'a - pas plutôt été à la cour qu'elle ne s'est plus souvenue de - personne.» C'est à propos d'elle aussi que la Rochefoucauld - écrivait: «Il y a des gens qui paroissent mériter de certains - emplois, dont ils font voir eux-mêmes qu'ils sont indignes - d'abord qu'ils y sont parvenus.»--La Rochefoucauld avait ses - raisons pour ne point aimer les gens irréprochables. - -Débarrassé de la gênante tutelle de Mazarin, mort au mois de mars, -Louis pouvait disposer librement de ses grâces, aussi ne manqua-t-il -pas de comprendre le marquis dans la promotion de soixante-trois -chevaliers de l'ordre du Saint-Esprit, qui eut lieu le 1er décembre -1661. - -Moins occupé que la marquise, Montausier, qui jusque-là n'avait reçu -que des distinctions honorifiques, trouvait le temps de visiter ses -amis et paraissait fréquemment à l'hôtel de Rambouillet, qui dans -cette période prospère, au lendemain de la paix des Pyrénées, avait -retrouvé lui aussi quelque animation. On touchait alors au point -culminant du grand siècle, et il semblait que chacun se hâtât de -mettre à profit ces beaux jours qui devaient trop peu durer, jours de -concorde universelle où l'on voyait l'évêque de Vence, Godeau, inviter -à sa table les protestants Pellisson et Conrart, et vivre dans -l'intimité du vieux Gombauld, fils de calviniste et lui-même à -demi-huguenot[85], sans qu'une arrière-pensée de prosélytisme vînt -jeter ses ombres sur ces cordiales relations. Les débris de la vieille -cour d'Arthénice se pressaient fidèlement autour d'elle comme au temps -de Richelieu, et le matamore Scudéry accourait lui-même de Marseille -pour lui rendre hommage à la suite de sa soeur Madelaine. Cette -vieille demoiselle, établie depuis peu d'années à Paris, et qui malgré -ses succès littéraires vivait dans un état voisin de la gêne, était -une des protégées de Mme de Rambouillet, et Montausier voulut être au -nombre de ses bienfaiteurs[86]; il fût même rentré dans la littérature -active si un événement inattendu ne l'eût arraché à ses occupations -favorites. Dans le courant de cette année «le prince fut malade de la -rougeole jusqu'à faire trembler pour une vie si précieuse. Le marquis -en fut plus allarmé que personne, et le roy instruit de la crainte et -de l'affliction de ce fidèle serviteur, l'ayant fait appeler: _vous -avez eu raison_, lui dit-il avec bonté, _de craindre de me perdre; -vous auriez perdu votre meilleur ami; je connois votre mérite mieux -qu'aucun autre, et je veux le mettre en sa place_[87].» - - [85] «... Il m'a dit, car il est huguenot à brûler, que - naturellement il avoit de l'aversion pour la religion catholique, - et que dès seize ans, il cessa de lui même d'aller à la messe et - revint à nous, sans pourtant faire d'abjuration ni de - reconnoissance, car il ne prétendoit pas nous avoir quittés, et - choisissoit plutôt une religion qu'il n'en changeoit.» - (Tallemant.)--Godeau avoit néanmoins songé à lui céder l'évêché - de Grasse. - - [86] «Mlle de Scudéry est plus considérée que jamais; on lui a - envoyé quelques présents sans dire de la part de qui ils - venoient. On l'a pourtant découvert. Mme de Caen, fille de feue - Mme de Montbazon, lui envoya une montre, M. de Montausier de quoi - faire une robe, et Mme du Plessis-Guénégaud, le meuble d'une - petite salle. On laissoit tout cela de grand matin à la - servante.»--Tallemant dit pourtant ailleurs: «Les livres de cette - fille se vendent fort bien: elle en tiroit beaucoup.» - - [87] Il est surprenant que les historiens insistent aussi peu sur - une maladie que le P. Petit prétend avoir été si grave, et qu'il - n'en soit fait aucune mention, notamment dans les intéressants - volumes que M. H. Martin a consacrés au récit du grand règne. - -En prononçant ces paroles, le roi avait en vue le gouvernement de -Normandie que la santé chancelante du duc de Longueville semblait devoir -rendre bientôt vacant. Ce prince succombait en effet le 11 mai 1663[88]. -Quoique son fils aîné eût la survivance de sa charge, il n'était pas -encore en âge d'en remplir les fonctions, et Louis, élevé au milieu des -orages de la Fronde et qui n'avait pas oublié la récente rébellion du -feu duc, était bien aise de déposer provisoirement entre des mains -fidèles le commandement de l'une de nos plus importantes provinces -maritimes. Parmi les hommes dont il eût pu faire choix, le marquis de -Montausier était incontestablement celui qui avait donné à la monarchie -les gages les plus éclatants de dévouement et de loyauté; d'autre part, -son intimité avec le prince de Condé, frère de Mme de Longueville, -laquelle ne voyait que par ses yeux, faisait supposer que ce choix plus -qu'un autre pourrait la satisfaire, et il en fut ainsi dans les -premiers temps[89]. Montausier à peine nommé, s'empressa de lui rendre -visite, et l'accueil qu'il reçut d'elle et de son frère fut si -favorable, qu'il put espérer un instant l'aplanissement de toutes les -difficultés que semblait devoir soulever d'abord sa prise de possession. -Après avoir accompli ces premières et indispensables démarches, il fit -ses préparatifs de départ et s'apprêta à paraître aux yeux des Normands -avec l'éclat et la pompe qui convenait au successeur intérimaire du -plus grand seigneur du royaume. En arrivant à Rouen, Montausier trouva -les esprits fort partagés à son sujet. Pendant sa longue administration, -le duc de Longueville avait laissé s'enraciner un grand nombre d'abus, -et le caractère bien connu du marquis faisait appréhender des réformes, -qui pour être indispensables, n'en devaient pas moins blesser une -multitude d'intérêts. Quelles que fussent pourtant les résistances et le -mauvais vouloir auxquels il se trouva en butte dès le commencement, il -est probable que son invincible opiniâtreté eût suffi pour en triompher, -si l'opposition du parlement de Normandie ne fût venue se joindre à -celle de la plupart de ses subordonnés. La situation de Montausier comme -gouverneur provisoire était naturellement assez difficile: si aux yeux -du roi il était le véritable chef de la province; le parlement de Rouen -poussé sous main par les émissaires de la maison de Longueville[90] -s'obstinait à ne voir en lui que le représentant d'un prince mineur, et -lui refusait comme tel, le rang et les honneurs dont avait joui le feu -duc de Longueville, et qui au dire du parlement n'étaient dus qu'à un -prince du sang royal. La querelle s'envenimait sans résultat, et -semblait devoir être interminable; Montausier n'hésita pas alors à -faire appel à la seule autorité temporelle qu'il reconnût, et -l'intervention royale, à Rouen comme à Paris, se manifesta d'une façon -tant soit peu despotique, mais qui coupait court à toute chicane. Le roi -irrité ordonna que non-seulement le marquis de Montausier fût traité -comme l'avait été son prédécesseur, mais qu'en outre on lui accordât -certaines prérogatives dont le duc de Longueville n'avait jamais joui. -Cette décision était peu faite pour plaire en Normandie, mais elle était -sanctionnée par la force, et tout dut plier devant la fermeté du -gouverneur, qui, satisfait d'ailleurs de la haute approbation de son -souverain, usa de son pouvoir avec beaucoup de discrétion. Cette -modération lui ramena beaucoup d'adhérents jaloux de se concilier la -faveur d'un homme aussi bien en cour, tandis que d'autres se laissaient -prendre à de plus vulgaires amorces: «Sa table toujours magnifiquement -servie, et où tous les honnestes gens étoient bien reçus; son -désintéressement qu'il avoit fait passer jusques dans ses domestiques, -en leur défendant de rien prendre de ceux qui croiroient pouvoir se -frayer par l'argent un accès plus facile auprès du maître; la -familiarité avec laquelle il alloit manger chez les particuliers qui -l'invitoient, l'affection et la cordialité qu'il témoignoit à quiconque -avoit recours à lui, en partageant leurs peines, épousant leurs -intérests, écoutant leurs raisons, pacifiant leurs différens, se -consacrant tout entier à leur utilité, et s'employant avec autant de -succès que de zèle, pour servir les personnes mêmes qui lui étoient le -plus opposées; tout cela fit dans la province un changement prodigieux -à son égard; ce n'étoit plus un homme fier, dur, impitoyable; c'étoit un -père bon et tendre; en un mot, il vint à bout de se faire aimer à un -point qu'il ne l'étoit pas davantage, je ne dis pas dans sa propre -patrie, mais dans sa famille même. Cet amour, fondé sur la vertu -constante du marquis, ne fit que croître avec le temps; parce que le -marquis s'en montroit plus digne de jour en jour[91].» Au mois d'avril -1663, avant le départ de son mari, Mme de Montausier avait eu la douleur -de perdre une de ses amies les plus chères, la comtesse de Maure[92]. -Douce et obligeante, cette aimable personne faisait oublier à ceux qui -la voyaient le caractère fâcheux de son mari, honnête homme, mais -déplaisant et tracassier, qui avait tous les défauts de Montausier sans -avoir ses grandes qualités, et que l'abbé de la Victoire appelait _le -bon_ par antiphrase. Mme de Maure n'était pas non plus sans quelques -petits travers, et le peu de soins qu'elle prenait de ses affaires -l'avait fait surnommer _la folle_ par son entourage. Mais ces torts ne -nuisaient qu'à elle-même et sa mort laissa dans son cercle habituel un -vide réel, qui fut surtout sensible à Mmes de Montausier et de Sablé à -l'égard desquelles elle faisait profession d'un dévouement à toute -épreuve[93]. Les nombreuses occupations de la marquise firent diversion -à son chagrin; à la fin du mois de janvier de l'année suivante -Montausier revint à Paris, après un séjour de huit mois dans son -gouvernement, et dès son arrivée, il lui fallut s'occuper de -l'établissement de sa fille dont les plus brillants partis se -disputaient la main. Après avoir refusé plusieurs propositions fort -séduisantes, le marquis crut avoir enfin trouvé dans le comte de Crussol -un gendre tel qu'il le souhaitait. La famille d'Uzès était sans -contredit une des plus considérables du royaume, et la nullité profonde -de ses derniers représentants, les doutes même qu'on élevait -généralement sur leur bravoure, n'avaient pu effacer le prestige dont -cette illustre maison était entourée[94]. Il faut dire à la louange du -comte de Crussol, qu'il ne ressemblait en rien à son père et à son -grand-père: spirituel et bien tourné, plein de vaillance[95] et de -mérite, il avait un seul défaut dont les parties intéressées ne -s'aperçoivent jamais à temps, et qui consistait dans une roideur de -caractère, laquelle mise en contact avec la violence du marquis devait -causer plus tard d'inévitables et fâcheux froissements. Mais alors tout -semblait sourire à Montausier, qui n'apercevait dans ce mariage que -l'éclat nouveau qu'allait répandre sur sa famille une alliance avec un -duc et pair. La cérémonie nuptiale eut lieu le 6 mars[96] avec une -magnificence digne de la qualité des deux époux, et que relevait encore -la présence de tout ce que la cour comptait de personnes illustres à -commencer par les princes du sang. - - [88] Dans une lettre de Mlle de Vertus à Mme de Montausier, on - trouve les renseignements suivants sur la dernière maladie du duc - de Longueville: «Je reçus hier au soir une lettre de Mme de - Longueville, qui m'apprend que M. de Longueville est très-mal; - son accès a été accompagné d'un très-long et très-profond - assoupissement, de perte de connoissance, de resveries, inégalité - et intermission de poulx, mouvements convulsifs; enfin rien ne - peut estre plus dangereux. M. Brayer craint beaucoup, et l'alloit - faire confesser et communier devant que l'autre accès revienne. - M. de Longueville ne sçait point ce qui s'est passé en luy. J'ai - cru que je vous devois rendre ce compte et que c'est l'intention - de Mme de Longueville..... Je n'ai point eu de lettres de Rouen. - M*** m'a seulement mandé que M. de Longueville se porte mieux; - mais cela m'est suspect, car ce mieux est qu'il a bien reposé, et - vous entendez bien que ce n'est pas le sommeil qui lui - manque..... - - «Ce samedi après midi. - - «Comment vous portez-vous, ma pauvre madame? Vous sçavez sans - doute que M. de Longueville reçut hier au matin - l'extrême-onction.....» - - [89] Les deux fragments suivants, que j'emprunte à la - correspondance de Mlle de Vertus, ne laissent aucun doute sur les - bonnes dispositions de Mme de Longueville à l'égard de - Montausier: «[Mme de Longueville] est si abattue et si - horriblement accablée qu'elle n'a pas un instant à elle. Ainsi - elle ne doute pas que vous ne l'excusiez bien si elle ne vous - escrit, et elle vous prie de faire toujours bien cognoistre à Mme - et M. de Montausier la satisfaction qu'elle a du choix que le roi - a fait de lui pour commander la Normandie. Pour moi, ma bonne - madame, je me suis tellement attendue que vous leur ferez savoir - mes sentiments là-dessus, parce que vous n'oubliez jamais rien de - ce qui peut obliger vos amis et vos servantes, que je n'ai pas - pensé à leur rien faire dire. Il me sembloit que c'estoit assez - que vous sçussiez ce que j'en pensois; ayez la bonté de leur en - escrire un mot, je vous en conjure...» - - «Vous demandez comment je suis sur cette affaire de M. de - Montausier. Je vous assure qu'elle me paroist à souhait; et quand - Mme de Longueville auroit choisi, elle n'auroit pas, selon mon - avis, pris autre chose. Pour moi, je regarde la perte de ce - gouvernement comme un grand fardeau hors de dessus ses espaules. - Tout cela ne vaut rien pour les gens qui ne songent qu'à se - sauver, et je pense qu'elle sera bien dans cette pensée, quoique, - pour ne pas manquer à MM. ses enfants, elle ait demandé autre - chose. Hélas! de la manière dont est M. de Montausier, il ne lui - donnera toujours que trop de part au soin de ce gouvernement.» - - [90] Mme de Longueville avait été extrêmement froissée de la - roideur de Montausier dans diverses circonstances auxquelles elle - fait allusion dans les passages suivants de sa correspondance qui - se rapportent à différentes époques: «Voilà donc de nouvelles - plaintes de M. de Montausier pour la lettre de Montreuil-Bellay. - Il peut en dire tout ce qu'il voudra sans courre fortune d'estre - dédit; car vraiment, je ne me souviens plus de tout cela; mais - apparemment, il l'avoit oublié aussi, puisque nous estions - raccommodés. Mais pour la visite, s'il dit en quoi consista le - prétendu mauvais traitement, je tascherai de le satisfaire. En - vérité, ils mettent les gens au désespoir; car ils relèvent tout - ce qu'on fait, et ne content rien de ce qu'ils font. Je ne sçai - plus où j'en suis, c'est-à-dire je ne sçai plus ce que je leur - dois en conscience. Si vous voulez l'examiner et me le dire, je - ferai tout ce que vous voudrez...» - - «Pour M. de Montausier, il n'a guères d'invention s'il ne trouve - pas celle de ne pas amener son cortège: il n'a qu'à le laisser à - une lieue de moi, s'il passe où je suis. Mais il n'y passera pas - apparemment. Et de plus, je ne me soucie point de cela, et il n'y - a que lui qui s'en doive soucier, parce que cela ne seroit pas - bien pour lui, comme cent petites choses qu'il fait, demandant à - tous les instants si on faisoit ainsi à M. de Longueville, et - croyant que cela est tout égal. Vous jugez bien qu'à moi cela ne - me fait rien: ce sont de petites gloires qui ne font tort qu'à - lui...» - - «Rien n'est pareil à M. de Montausier. Après que non-seulement - moi, mais mon fils, lui avons écrit pour qu'il détruisît ses - sollicitations sur l'affaire de Fontenai, et qu'il voit clair que - cela désoblige au lieu d'obliger, il pousse sa pointe, et ne veut - pas faire ce dont on le prie. Jamais il n'y eut un tel travers - d'esprit...» - - «... L'affaire de Fontenai est finie le plus honnestement du monde - de son costé. Après que je lui en eus fait scrupule, il s'est - désisté; mais ç'a esté un peu tard, car M. de Montausier a - sollicité, puis il a désollicité. Je l'avois prié de ne le point - faire; mais, par un travers d'esprit qui ne se peut comprendre, il - a poussé sa pointe, et en grondant de toute sa force, il a - pourtant fini comme on l'en a prié...»--Les petites querelles qui - s'élevaient parfois entre le marquis de Montausier et Mme de - Longueville étaient dues le plus ordinairement aux intrigues de - leur entourage, et finissaient toujours par des raccommodements - fort sincères de part et d'autre. - - [91] Petit, I, p. 158. - - [92] Tallemant rapporte à propos de cette mort une curieuse - anecdote: «En 1663, le jour que la comtesse de Maure mourut, la - marquise de Sablé, sa voisine et sa bonne amie, mais non pas au - point de l'assister à la mort, car il n'y a personne au monde à - qui elle pût rendre ce devoir, envoya Chalais pour en savoir des - nouvelles: «Mais, lui dit-elle, gardez-vous bien de me dire - qu'elle est passée.» Chalais y va comme elle expirait. Au retour: - «Eh bien! Chalais, est-elle aussi mal qu'on peut être? Ne - mange-t-elle plus? (La marquise était fort friande.)--Non, - répondit Chalais.--Ne parle-t-elle plus?--Encore - moins.--N'entend-elle plus?--Point du tout.--Elle est donc - morte?--Madame, répondit Chalais, au moins, c'est vous qui l'avez - dit, ce n'est pas moi.» - - [93] Voir dans Tallemant les curieux détails qu'il donne sur les - bizarres habitudes du comte et de la comtesse de Maure. Mlle de - Vertus nous a laissé l'oraison funèbre de son amie dans ces - quelques lignes d'une lettre adressée à Mme de Sablé: «Cette - pauvre comtesse de Maure me fait une grande pitié. Je prie Nostre - Seigneur de lui faire miséricorde. Hélas, madame, l'inutilité de - la vie met bien souvent en péril autant que de plus grands - péchés; car s'il est vrai qu'on est jugé selon ses oeuvres, on - trouvera quelquefois que de cinquante ans qu'on a vescu, il n'y - aura pas une heure qui puisse estre comptée. Je ne parle pas pour - elle, quoiqu'il soit vrai que depuis sa mort cela m'ait bien - passé par la teste. En vérité, quand on passe sa vie à rien, il - est bien ordinaire qu'on ne puisse pas faire quelque chose de - bien solide à la mort. La grande innocence console et fait bien - espérer.....» - - [94] Voici d'après Tallemant, une lettre ironique adressée au duc - d'Uzès, beau-père de Julie de Montausier, et où l'on trouve - résumés les griefs de l'opinion publique contre ce misérable - personnage: - - «Monseigneur, - - «Le rang que vous tenez parmi les grands de l'État ne me permet - pas de donner leurs portraits au public sans les accompagner du - vôtre. Je ne prétends pas toucher à la généalogie de la maison de - Crussol, dont vous tirez votre origine; il faudroit faire un - volume et non pas une lettre: je dirai seulement que vous êtes - entre la noblesse le premier duc et pair de France, reconnu le - plus paisible et le plus modéré de tous les seigneurs. Vous n'avez - jamais rien entrepris par-dessus vos forces; votre ambition a - toujours eu des bornes légitimes; ce que beaucoup poursuivent avec - passion, vous l'obtenez avec patience; vous êtes demeuré calme - dans la tempête, et ne vous êtes jamais oublié dans la bonace. Si - vous n'avez pas toujours eu des emplois de guerre, c'est que Leurs - Majestés vous ont reconnu trop nécessaire auprès d'elles. Enfin, - l'histoire de votre vie est telle, qu'il ne s'en vit jamais de - semblable. Celui-là n'est pas ami de son repos qui ne met toute - son étude à vous imiter. Pour moi, monseigneur, qui prétends faire - un abrégé des actions illustres, pour les laisser à la postérité, - j'ai voulu parler des vôtres dans les termes de la vérité avec - laquelle je finirai. - - «Votre, etc. - - RANGOUZE.» - - --Tallemant nous parle ailleurs de l'ineptie des ducs d'Uzès et de - Montbazon. - - [95] «... On fut surpris de le voir raisonner si sérieusement, - lui qui étoit d'une maison qui avoit toujours été plutôt capable - de dire une folie qu'une bonne chose, mais la nature lui avoit - accordé quelques bonnes saillies de fois à autre, à quoi elle - avoit joint un autre miracle en sa faveur, qui étoit d'être le - premier de son nom qui eût passé pour brave. En effet, il n'y - avoit rien de si rare dans la maison d'Uzès que de voir des gens - qui allassent à la guerre, ce qui a fait dire à la chronique - scandaleuse «qu'il falloit qu'il ne fût pas fils de son père.» - (_Mém. du comte de Rochefort._) - - [96] M. Monmerqué donne la date du 16 août qui est évidemment - inexacte, puisque le comte de Crussol assistait à la bataille de - Raab, qui eut lieu le 1er du même mois, ainsi que le savait fort - bien le savant éditeur des _Mémoires de Coligni_. - -Peu de mois après, le comte de Crussol, se dérobant aux charmes d'une -si douce union, demandait à partir pour la Hongrie, où l'invasion -turque menaçait les possessions de l'empereur d'Allemagne, auquel le -roi de France envoyait un corps de six mille auxiliaires, sous le -commandement de Coligni. Montausier, qui se reconnaissait à ces nobles -transports, leur accorda toutes les louanges qu'ils méritaient, fit -trouver au jeune comte l'argent nécessaire à sa lointaine expédition, -et lui donna pour l'accompagner dans ce voyage le lieutenant de ses -gardes, officier dont il n'estimait pas moins la probité que la -capacité militaire. - -Aussitôt qu'il eut pourvu à l'établissement de sa fille, Montausier, -fidèle à des habitudes d'activité qu'il suspendait à regret, songea à -quitter la cour et s'empressa de demander son congé au roi pour -retourner dans la province confiée à ses soins. Mais ce prince lui -destinait provisoirement une autre mission. Le gouvernement français -était depuis quelques années en mauvaise intelligence avec la cour de -Rome, par suite de l'élection au souverain pontificat de Fabio Chigi, -qu'on avait vu autrefois à Münster soutenir contre la France les -intérêts de la maison d'Autriche. Les relations avec Rome, fort -tendues à la fin du ministère de Mazarin, devinrent plus difficiles -encore par suite des insultes faites au duc de Créqui, et dont le -cardinal Imperiali refusait de donner satisfaction. La colère de Louis -XIV éclata par une lettre foudroyante[97] adressée au pontife et que -suivit de près l'occupation d'Avignon, à la grande joie des habitants -de cette ville, qui, dès avant l'arrivée des troupes royales, avaient -brisé les armoiries du pape pour les remplacer par les armes de -France. Menacé d'une invasion en Italie, Alexandre VII se plia enfin à -des concessions qui, pour être tardives, n'en furent que plus -humiliantes. Il consentit, en effet, à des réparations fort pénibles à -son orgueil, celle surtout aux termes de laquelle son neveu, le -cardinal Chigi, accompagné du cardinal Imperiali, devait aller porter -en personne au roi ses très-humbles justifications. «Ce fut, dit -Voltaire, le premier légat de la cour de Rome qui fût jamais envoyé -pour demander pardon.» Dès la fin de mai, Chigi était en route pour -Marseille, et Montausier[98] fut chargé d'aller à sa rencontre et de -le ramener ensuite à Paris. Il partit à la tête d'un détachement de la -maison du roi, et rencontra les deux cardinaux à Lyon, d'où il les -amena par la Loire à Fontainebleau où se trouvait la cour. En -arrivant, le légat eut une audience secrète du roi, après laquelle il -trouva dans la galerie des Cerfs un repas superbe préparé aux frais de -Montausier, qui, l'ayant accompagné aux audiences publiques, et à son -entrée dans la capitale du royaume, le reconduisit jusqu'au lieu d'où -il l'avait amené. Catholique fervent, il avait traité avec des égards -infinis les envoyés du saint-père, qui ne le quittèrent pas sans lui -donner des témoignages de la reconnaissante satisfaction que leur -avaient inspirée des procédés aussi délicats que généreux. A son -retour à Paris, il reçut des preuves significatives de la -bienveillance du roi à son égard: Louis XIV lui accorda des lettres de -duc et pair, et quelques jours après, le 1er août, la nouvelle -duchesse de Montausier remplaçait comme dame d'honneur une de ses -proches parentes, Mme de Navailles. La duchesse eût peut-être bien -fait de refuser des fonctions que les circonstances rendaient -extrêmement délicates, et sur lesquelles la retraite pleine de dignité -de Mme de Navailles jetait un immense discrédit. Quelque graves -qu'aient pu être les motifs qui poussèrent Mme de Montausier à -franchir ce pas difficile, il est certain qu'ils furent -défavorablement appréciés par les contemporains, ainsi qu'en -témoignent les extraits suivants des mémoires de la bonne Mme de -Motteville: «Cette dame ne haïssoit pas la cour. Elle désiroit -l'approbation générale, et plus ardemment encore de ceux qui avoient -du crédit, car naturellement elle avoit de l'âpreté pour tout ce qui -s'appelle la faveur...... Il est aisé de juger qu'elle devoit estre -agréable au roy, non-seulement parce qu'elle avoit de belles qualités, -mais à cause que le mérite qui estoit en elle estoit entièrement -tourné à la mode du monde, et que son esprit estoit plus occupé du -désir de plaire et de jouir ici-bas de la faveur que des austères -douceurs qui, par des maximes chrétiennes, nous promettent des -félicités éternelles[99].» - - [97] On y lisait ces paroles significatives: «Nous ne demandons - rien à Votre Sainteté en cette rencontre; elle a témoigné - jusqu'ici tant d'aversion à notre personne et à notre couronne, - que nous croyons qu'il vaut mieux remettre à sa prudence propre - les résolutions _sur lesquelles les nôtres se régleront_.» (V. - Desmarets, _Hist. des démêlés avec la cour de Rome_.) - - [98] «Le marquis représenta au roy avec sa sincérité ordinaire, - qu'il ne se croyoit guères propre à la commission, dont il - plaisoit à Sa Majesté de le charger, que les Italiens étoient - trop fins pour lui, et lui trop simple pour eux, et que ce - contraste auroit peut-être des suites désagréables pour les - étrangers ou pour lui-même. Le roy ne reçut pas ses excuses et - lui dit en plaisantant, _qu'à ce compte il n'auroit pas été bon - pour les Normans, que cependant il avoit sçû s'accommoder à leur - génie, et que l'événement avoit fait voir qu'il étoit propre à - tout_.» (Petit, p. 162.) - - [99] Mme de Motteville cite ensuite à l'appui de ses jugements - des faits dont on aimerait à pouvoir contester l'authenticité: - «Je ne puis en cet endroit m'empescher de dire vne chose qui peut - faire voir combien les gens de la cour, pour l'ordinaire, ont le - coeur et l'esprit gastés. Dans ce même moment que la reine - m'avoit commandé d'aller parler à la reine sa mère, je rencontrai - Mme de Montausier qui estoit ravie de ce dont la reine estoit au - désespoir. Elle me dit avec une exclamation de joie: Voyez-vous, - madame, la reine mère a fait une action admirable d'avoir voulu - voir La Vallière. Voilà le tour d'une très-habile femme et d'une - bonne politique. Mais, ajouta cette dame, elle est si faible, que - nous ne pouvons pas espérer qu'elle soutienne cette action comme - elle le devroit. Véritablement, je fus estonnée de voir dans la - comédie de ce monde combien la différence des sentiments fait - jouer de différents personnages, et ne voulant pas luy répondre, - je la quittay... Le duc de Montausier qui étoit en réputation - d'homme d'honneur, me donna quasi en mesme temps vne pareille - peine, car en parlant du chagrin que la reine mère avoit eu - contre la comtesse de Brancas, il me dit ces mots: Ah! vraiment - la reine est bien plaisante d'avoir trouvé mauvais que Mme de - Brancas ait eu de la complaisance pour le roy en tenant compagnie - à Mlle de La Vallière. Si elle estoit habile et sage, elle - devroit estre bien aise que le roy fût amoureux de Mlle de - Brancas, car estant fille d'vn homme qui est à elle et son - premier domestique, luy, sa femme et sa fille, lui rendroient de - bons offices auprès du roy.» - -On ne peut nier la gravité de ces allégations[100], et tout en faisant -une large part à la prévention ou à l'exagération dans le récit de Mme -de Motteville, on n'en est pas moins obligé d'admettre que la duchesse -de Montausier montra beaucoup de faiblesse dans l'accomplissement de -ses fonctions, et qu'à dater de la retraite de Mme de Navailles, les -relations du roi et de Mlle de La Vallière furent singulièrement -facilitées. Quant aux cyniques propos que Mme de Motteville attribue à -Montausier, il n'est guère possible d'y ajouter foi si l'on songe aux -principes religieux du duc et à la régularité de sa vie, qui, depuis -quelque temps déjà, avait cessé de donner prise à la critique, alors -que le débordement général eût été une excuse plus que suffisante aux -yeux d'un jeune prince, qui voyait dans les faiblesses d'autrui la -justification des siennes. Sa piété était restée entière au milieu du -relâchement de la cour; il assistait tous les jours à la messe, priait -à certaines heures marquées, observait rigoureusement les jeûnes -prescrits par l'Église, et prenait soin de nourrir sa dévotion par de -pieuses lectures. On le vit même lorsqu'il reçut l'ordre du -Saint-Esprit, s'acquitter avec une scrupuleuse exactitude de certains -exercices religieux auxquels les statuts de l'ordre assujettissaient -les chevaliers, «et pour justifier une conduite qui, quoique -édifiante, ne laissoit pas d'être quelquefois censurée, il disoit que -peut-être il n'auroit pas choisi ces sortes d'exercices, si la chose -eût dépendu de lui; mais qu'il s'étoit engagé solennellement à les -pratiquer, et qu'il falloit tenir ce qu'on promettoit, encore plus à -Dieu qu'aux hommes[101].» - - [100] Le P. Petit ne s'en préoccupe pas le moins du monde; voici - tout ce qu'il dit au sujet de la nomination de Mme de Montausier: - «... Cette place étoit occupée auparavant par la duchesse de - Navailles, proche parente de Mme de Montausier; et celle-ci ne se - vit qu'avec peine revêtuë des dépouilles d'une personne qui ne - lui étoit pas moins attachée par les noeuds de l'amitié que par - les liens du sang. Elle n'avoit pas ignoré la disgrâce dont sa - parente étoit menacée, et bien loin de songer à profiter de son - malheur, elle n'oublia rien pour arrêter le coup, et pour la - faire rentrer dans les bonnes grâces du prince. D'ailleurs, elle - s'étoit si fort attachée à monseigneur le dauphin, qu'elle ne - pouvoit se résoudre à le quitter, préférant au droit de préséance - annexé à la charge qu'on lui offroit, la touchante satisfaction - de servir pour ainsi dire de mère à un prince destiné à être un - jour son roy. Mais ses soins pour réconcilier Mme de Navailles, - et ses raisons pour s'exempter de prendre sa place furent - inutiles. Le roy vouloit être obéi aussi bien quand il faisoit - des grâces que quand il donnoit des ordres...» - - [101] Petit. - -En acceptant la charge de dame d'honneur, la duchesse de Montausier -avait voulu renoncer à celle qu'elle exerçait auprès du dauphin; mais -elle dut se plier d'abord à la volonté du roi, qui désira lui voir -cumuler ces fonctions si différentes. Il fallut pourtant revenir sur -cette détermination; car l'obligation où était la duchesse de se -trouver souvent dans la chambre de la reine, l'empêchait de veiller -aussi assidûment que par le passé sur le dauphin, dont le service -était en conséquence fort négligé: un jour, pendant l'absence de la -gouvernante, le petit prince tomba de son berceau par suite du défaut -de vigilance des femmes auxquelles on l'avait confié, et quoiqu'il -n'eût pas été blessé, Mme de Montausier profita de cette circonstance -pour renouveler l'offre de sa démission, qui cette fois fut acceptée, -et la maréchale de La Mothe fut nommée gouvernante des enfants de -France. - -La fin de cette année fut attristée par la mort d'Angélique -d'Angennes, qui laissait deux filles de son mariage avec le comte de -Grignan[102]. Mme de Rambouillet survécut peu à sa fille, et -s'éteignit le 27 décembre 1665, à l'âge de soixante-dix-huit ans. -Cette femme illustre avait conservé jusqu'à la fin l'usage de ses -facultés, et son salon, quoique bien moins fréquenté qu'autrefois, -était resté un point de ralliement pour des personnes qui ne se -voyaient point ailleurs, pour ceux-là mêmes qui s'étaient vu froisser -par la subite élévation du duc et de la duchesse de Montausier[103]. -Mais cette mort fut surtout sensible aux derniers survivants d'un -autre âge littéraire, que l'éclat radieux d'une nouvelle et glorieuse -pléiade allait rejeter dans l'ombre. Montausier avait une espèce de -culte pour sa belle-mère, et la douleur que la duchesse et lui -ressentirent de sa perte fut d'autant plus amère, que leur résidence -forcée à la cour les obligeait d'en contenir l'expression. - - [102] Mme de Sévigné enregistre cet événement de la manière la - plus laconique: «Madame de Grignan est morte.»--_La bellissima - madre_ ne se doutait point alors, que _la plus jolie fille de - France_ épouserait à quatre années de là le comte de Grignan. - - [103] Toute trace de froideur semblait à cette époque avoir - disparu entre mesdames de Montausier et de Longueville, ainsi que - le prouve ce passage d'une lettre que la princesse écrivait dans - les premiers jours de janvier 1666: «... Voilà nostre disné de - Mme de Montausier et de moi chez vous un peu retardé par la mort - de cette pauvre Mme de Rambouillet. Quoiqu'elle ne fût point au - monde pour vous, je ne doute pas que vous ne soyez fâchée qu'elle - n'y soit pour les autres. Premièrement pour la famille que vous - aimez; mais je dis mesme parce qu'on est bien aise de sentir des - gens de ce mérite-là et fâché quand Dieu les retire, quoiqu'on ne - profitât point de leur vie ni de leur présence.» - -Les deux années suivantes ne furent signalées par aucun événement -digne d'être rapporté: la duchesse continuait de subir les -inconvénients de la situation fausse dans laquelle elle avait eu le -tort de s'engager; quant à Montausier, il était du moins libre de ses -mouvements, et faisait de fréquentes excursions à Rambouillet et en -Normandie, où le mauvais vouloir du parlement de Rouen ne se -trahissait plus au dehors, contenu qu'il était par la crainte du jeune -souverain qui avait su réduire au silence la première cour judiciaire -du royaume. Montausier rendit d'ailleurs à la province des services -réels, et ses habitants lui durent la création d'un grand nombre -d'établissements utiles, celle notamment de plusieurs hôpitaux, qui -furent en partie élevés à ses frais. La guerre de 1668 le surprit au -milieu de ces bienfaisantes occupations: au premier bruit qui en -courut, il sentit se ranimer ses vieux instincts, et quoiqu'une -campagne entreprise au coeur de l'hiver fût peu faite pour tenter un -homme de son âge, il sollicita et obtint la permission de faire partie -de cette expédition improvisée, qui, en quelques semaines, allait -donner à la France une riche province. Le duc partit pour Dijon au -commencement de février: il devait y attendre le roi, qui s'y rendit -peu de jours après. Condé avait déjà commencé les opérations de la -manière la plus brillante; entré le 4 dans la province ennemie, suivi -de Luxembourg et de Chamilli, il se saisissait tout d'abord des portes -de Rochefort, de Pesmes-sur-Oignon et du château de Marnai, coupant -ainsi les communications entre Besançon, Dôle, Salins et Grai, qu'il -tenait investis; puis détachant Luxembourg sur la route de Salins, il -courait à Besançon sans bagages et sans artillerie, vu le mauvais état -des chemins qu'il lui fallait suivre. Besançon parut d'abord disposé à -vendre cher sa vieille indépendance: on vit l'archevêque lui-même, la -pique à la main, monter la garde à la tête de son clergé. Mais les -bourgeois, cédant à la frayeur qu'inspiraient le nom et la présence de -Condé, consentirent à perdre la liberté pourvu qu'on leur laissât le -saint-suaire. Condé entrait dans cette place le 7 février, et le même -jour Luxembourg enlevait Salins. Encouragé par ces premiers succès, le -roi, qui avait d'abord songé à renvoyer au printemps le reste de la -campagne, résolut de tout terminer d'un seul coup, et, joignant ses -forces à celles de Condé, il s'avança sur Dôle. Les habitants de cette -capitale se rappelaient avoir bravé pendant trois mois tous les -efforts des Français, et ils répondirent fièrement qu'ils étaient -disposés à s'ensevelir sous les ruines de leur ville. Le parlement, -qui allait perdre l'empire en changeant de maître, et les agents -espagnols, Saint-Martin et Messimieu, les entretenaient dans ces -dispositions magnanimes. D'accord en cela avec le roi et Montausier, -Condé voulait avant tout préserver ses troupes des fatigues d'un siége -qui, dans cette saison rigoureuse, aurait pu les détruire: il résolut -donc de brusquer ses attaques. Tous les officiers rivalisèrent -d'ardeur en cette circonstance, et le roi, voulant reconnaître la -place, s'exposa tellement lui-même, qu'un boulet ennemi, labourant le -sol à ses côtés, vint le couvrir de poussière ainsi que Montausier, -qui ne le quittait pas. Au bout de vingt-quatre heures les dehors -étaient emportés l'épée à la main; le marquis de Villeroi pénétrait à -la tête du régiment du Lyonnais jusque dans la demi-lune, où il -enlevait un drapeau, tandis que Condé, dirigeant et modérant la valeur -de ses troupes, tenait son fils par la main et lui donnait des leçons -au milieu du feu le plus terrible. Les défenseurs de la ville ne -tardèrent pas à s'apercevoir de l'inutilité d'une plus longue -résistance: ils se rendirent le 13, après deux jours d'investissement, -et en dépit des protestations de Saint-Martin et de Messimieu. Quant -au parlement, il s'humilia bassement devant son vainqueur, et -s'empressa de lancer un arrêt contre les _rebelles_ qui refuseraient -de se soumettre au roi très-chrétien. Presque en même temps le fort de -Joux était emporté, Grai se rendait le 19, et la province était -conquise tout entière au bout d'une campagne de quinze jours. - -Dans cette courte et foudroyante expédition, Montausier n'avait eu -qu'un rôle assez effacé; il allait maintenant affronter un péril d'un -nouveau genre, devant lequel reculent souvent les hommes les plus -braves. Dès son retour à Paris, il apprit en effet que la peste -faisait à Rouen des ravages affreux, et que tous les quartiers de -cette grande ville en étaient infectés. Plus attentif que personne aux -intérêts d'une province qui lui était confiée, il n'hésita pas un -moment à voler à son secours. «L'honneur que lui avoit fait sa -dernière campagne, la faveur du prince, l'attachement que cette faveur -même sembloit lui attirer de la part des courtisans, rien ne put -l'arrêter. On lui représentoit qu'il étoit contre la sagesse de -s'exposer de sang-froid à un péril certain; mais il répondoit à ces -conseils timides, _que pour lui il croyoit les gouverneurs obligez à -la résidence comme les évêques, et que si l'obligation n'en étoit pas -si étroite en toutes circonstances, elle étoit du moins égale dans les -calamitez publiques_. La duchesse, son épouse, fut effrayée de sa -résolution, et sans oser l'attaquer ouvertement, elle ne lui fit -connoître que ce que son coeur ne pouvoit cacher, les cruelles alarmes -où elle alloit être réduite pendant son absence. Mais le duc surmonta -généreusement cet obstacle, et plus touché de l'exemple héroïque de la -duchesse dans une pareille rencontre, que des larmes qu'il lui voyoit -répandre, il aima mieux l'imiter que de céder à sa tendresse. Il -partit pour Roüen, et s'étant enfermé dans cette ville infortunée, il -s'appliqua tout entier au soulagement de ceux que la peste avoit déjà -attaquez, et à préserver ceux qu'elle avoit épargnez jusqu'alors. Le -bon ordre qu'il établit pour cela, les soins continuels qu'il prit, -les visites journalières qu'il faisoit dans les lieux destinez à -retirer les malades, les aumônes qu'il faisoit distribuer de tous -côtez, les exemples de courage et de charité qu'il donnoit aux -ministres spirituels et aux magistrats, produisirent les plus -salutaires effets. La fureur du mal se ralentit peu à peu, plusieurs -malades furent sauvez, le cours de la contagion fut arrêté; dans -l'espace de deux mois, l'air fut parfaitement purifié, et tout un -grand peuple reconnut devoir principalement son salut au zèle et à -l'intrépidité de son gouverneur. Quand il seroit encore resté dans les -esprits quelques traces des anciennes préventions, ce seul trait -auroit pu les effacer. Aussi depuis ces temps malheureux, M. de -Montausier fut regardé par les habitants comme le père de la patrie, -et le souvenir de ses bienfaits vivra aussi long-temps à Roüen qu'on y -conservera la mémoire du terrible fléau, qui en fut l'occasion. Les -éloges dont il fut comblé dans la capitale de son gouvernement -retentirent jusques dans la capitale du royaume, et parvinrent -bientôt jusqu'aux oreilles du roy. Ce grand prince joignit ses -applaudissements à ceux du public, et impatient de marquer sa -satisfaction à un homme aussi utile à son État, il le fit revenir à la -cour, et l'admit en sa présence sans avoir pris aucune des précautions -qui sont en usage contre la malignité d'un mal qui se communique même -souvent, malgré les plus sages préservatifs. Le roy ne crut pas que -les louanges sincères qu'il donnoit au duc de Montausier fussent -suffisantes pour un mérite si rare; il lui avoit déjà donné, il est -vrai, des preuves plus solides de l'estime qu'il en faisoit; mais il -vouloit lui marquer d'une manière encore plus éclatante la confiance -que lui inspiroit sa vertu, en remettant dans des mains si fidelles ce -qu'il avoit de plus cher au monde[104].» Le dauphin, âgé de huit ans, -ne pouvait en effet rester plus longtemps entre les mains des femmes. -Il était urgent de l'initier à des études sérieuses auxquelles son -père attachait d'autant plus de prix que sa propre éducation avait été -complétement négligée: circonstance fâcheuse et qui, dans un rang -moins élevé, l'eût exposé à de fréquentes et légitimes railleries. Le -roi n'était plus arrêté que par une seule considération, celle du -choix d'un gouverneur qui convînt de tous points, et les courtisans -étaient dans l'attente de la décision. Mme de Montausier ayant été -pendant quelque temps gouvernante du petit prince, le duc se trouvait -tout naturellement classé parmi ceux que leurs antécédents désignaient -à l'attention du souverain, et nul parmi eux ne jouissait d'un renom -plus mérité; mais les efforts de la cabale n'en furent que plus actifs -à écarter une candidature trop en vue pour ne pas inquiéter toutes les -autres. On profitait de toutes les occasions pour affaiblir les bonnes -dispositions du roi envers ce vieux serviteur de sa famille: la noble -franchise de Montausier était taxée d'impudence et de rudesse, on -allait même jusqu'à lui reprocher d'anciennes croyances religieuses -qu'il avait pourtant abjurées depuis si longtemps et de si bonne foi, -et l'on représentait hypocritement l'orthodoxie comme une qualité qui -devait primer toutes les autres dans le gouverneur de l'héritier du -trône. Ces menées effrayèrent les amis de Montausier, et ils le -pressèrent vivement de parler au roi sinon pour se justifier, du moins -pour contre-miner les attaques de ses concurrents. Le duc se refusa -obstinément à faire la moindre démarche dans ce sens: sa position -était assez belle pour qu'il n'eût rien à envier, et d'ailleurs la -charge de gouverneur lui semblait être d'une nature tellement -délicate, elle engageait si étroitement à ses yeux la responsabilité -de celui qui en était revêtu, qu'on ne pouvait, selon lui, la -solliciter sans déshonneur, ni l'accepter sans une extrême -appréhension. Cette manière de voir était parfaitement juste, et ses -craintes ne furent que trop justifiées par l'événement. - - [104] Petit. - - - - -LIVRE V. - -1668-1674. - - Montausier est nommé gouverneur du dauphin.--Le marquis de - Montespan insulte la duchesse de Montausier.--Maladie et mort - de la duchesse.--Fléchier.--Travaux de Montausier, de Bossuet - et de Huet.--Campagne de Hollande.--Montausier présente au - Dauphin ses maximes chrétiennes et politiques. - - -«Le roy après avoir mûrement réfléchi sur le choix important qu'il -avait à faire d'un gouverneur pour monseigneur le dauphin, après avoir -balancé le mérite et les talents des différentes personnes qui se -présentoient à son esprit ou qui lui étoient recommandées, se fixa -enfin sur le duc de Montausier. Il n'ignoroit pas ce qu'en pensoient -la plûpart des courtisans; mais leurs discours malins ne purent -offusquer les lumières ni diminuer en rien l'estime qu'il avoit conçuë -d'un homme que l'expérience lui avoit fait connoître pour un des plus -fidelles, des plus zélez et des plus vertueux serviteurs de sa cour.» -Outre ces motifs allégués par le P. Petit, il en était un autre plus -déterminant, quoique infiniment moins honorable pour la mémoire du -roi Louis XIV. Déjà las de ses amours avec Mlle de La Vallière, ce -prince qui une première fois avait exploité la faiblesse de la -duchesse de Montausier, ne l'avait pas trouvé moins complaisante -lorsqu'il s'était agi de favoriser ses relations adultères avec Mme de -Montespan[105], et cette funeste condescendance avait valu à -l'infortunée duchesse un outrage scandaleux de la part du mari de la -favorite. Le roi devait une réparation solennelle à une personne qui -s'était compromise à ce point à son service, et pour imposer silence -aux propos insolents des courtisans, il n'hésita pas à accorder au duc -une marque éclatante de son estime en lui donnant un poste de -confiance[106]. «Il l'envoya donc chercher[107], et l'ayant fait -entrer secrètement dans son cabinet, il lui dit qu'il le faisoit -gouverneur de son fils, parce qu'il croyoit ne le pouvoir mettre en de -meilleures mains. Le duc se jetta dans le moment aux pieds du roy, le -remercia avec un profond respect, et dit en lui embrassant les genoux: -«Qu'il ne s'arrêteroit pas à représenter à Sa Majesté son peu de -capacité pour remplir dignement l'emploi dont elle l'honoroit, -puisqu'en le choisissant, elle avoit eu sans doute des raisons qu'il -ne lui appartenoit pas de combattre, mais qu'il l'assuroit au moins -qu'il étoit disposé à se rendre moins indigne de ses bontez, par un -zèle et une fidélité inébranlable, qu'au reste, il supplioit Sa -Majesté de songer que la bonne éducation de monseigneur le dauphin ne -dépendoit pas uniquement des soins d'un gouverneur, que les attentions -de Sa Majesté seroient infiniment plus efficaces, et qu'il la -conjuroit de ne les lui pas refuser.--Soyez tranquille, reprit le -prince, je vous seconderai sur cela de façon que vous n'aurez rien à -désirer.» Ensuite il fit relever le duc, et après s'être entretenu -quelque temps avec lui des différents moyens dont il faudroit faire -usage pour former la jeunesse du dauphin, il le renvoya en lui -défendant de découvrir à d'autres qu'à Mme de Montausier et à la -comtesse de Crussol, ce qui venoit de se passer. Le roy pour quelques -raisons, vouloit différer de quelques jours à déclarer son choix, mais -le secret qu'il en fit ayant renouvellé les sollicitations et les -intrigues des prétendants, il s'en trouva tellement importuné que pour -s'en délivrer, il déclara plutôt qu'il n'avoit résolu, que vainement -on briguoit une place qui n'étoit plus à donner, et que celui en -faveur de qui il en avoit disposé, étoit le duc de Montausier. Il ne -restoit plus qu'à installer le nouveau gouverneur; le roy le fit de la -manière la plus obligeante. Le duc étant venu par son ordre, Sa -Majesté le présenta à la reine et à monseigneur, à qui il adressa ces -paroles bien dignes de cet incomparable monarque, et bien glorieuses -pour le duc de Montausier: «Voilà, mon fils, un homme que j'ai choisi -pour avoir soin de votre éducation. Je n'ai pas cru pouvoir rien faire -de meilleur pour vous et pour mon royaume. Si vous suivez ses -instructions et ses exemples, vous serez tel que je vous désire; si -vous n'en profitez pas, vous serez moins excusable que la plûpart des -princes dont on néglige ordinairement les premières années; et moi, je -serai quitte envers tout le monde, le choix que j'ai fait me mettant -à couvert de tout reproche.» M. de Montausier également touché des -bontez de son roy et de la présence du jeune prince qu'il lui confioit -d'une manière si honorable, mit un genou en terre, et dit au dauphin -en lui baisant tendrement la main: «Recevez, Monseigneur, cette marque -de soumission et de respect d'un homme qui pendant plusieurs années ne -vous en donnera pas de pareilles, mais qui en devenant en quelque -sorte votre maître, n'oubliera jamais que vous devez être un jour le -sien, et qui sera toujours prêt à sacrifier son repos, ses intérêts et -sa vie pour votre utilité[108].» - - [105] «Mme de Montespan s'en alloit demeurer dans la chambre qui - estoit l'appartement de Mme de Montausier, proche de celle du - roi; et l'on avoit remarqué que l'on avoit ôté une sentinelle que - l'on avoit mise jusque-là dans un degré qui avoit communication - du logement du roi et de celui de Mme de Montespan... «On me - mande, dit la reine, que c'est Mme de Montausier qui conduit - cette intrigue, qu'elle me trompe, que le roi ne bougeoit d'avec - Mme de Montespan chez elle.» Mme de Montausier dit à la reine: - «Puisqu'on a voulu faire savoir à Vostre Majesté que je donne des - maîtresses au roi, que ne peut-on faire contre tout le monde?» La - reine lui répondit en termes équivoques: «J'en sais plus qu'on - ne croit, je ne suis la dupe de personne...» (_Mém. de - Mademoiselle._) Un peu plus loin Mademoiselle ajoute à propos de - l'insulte faite à la duchesse: «Cette affaire fit un grand bruit - dans le monde, parce que l'outrage estoit extraordinaire à - supporter pour une femme qui jusque-là avoit une bonne - réputation. M. de Montausier estoit à Rambouillet; il n'apprit - pas cette affaire, on disoit même qu'on la lui avoit cachée; - d'autres imaginoient qu'il la savoit, qu'habilement il lui estoit - avantageux de l'ignorer. Peu de temps après il fut fait - gouverneur de M. le dauphin. Ses envieux et ses ennemis voulurent - gloser sur ce choix et en établissoient les raisons. Ceux qui - savoient le bon goût du roi, et connoissoient le mérite de M. de - Montausier, étoient persuadés que personne de tout le royaume ne - s'en acquitteroit si bien que lui.» (_Ibid._)--Saint-Simon - confirme en ces termes le récit de Mademoiselle: «Ce qui - surprit... ce fut la protection que Mme de Montespan trouva - auprès de Mme de Montausier au commencement de son éclat avec son - mari pour les amours du roi, et de l'asile que le roi lui-même - lui donna, en choisissant M. et Mme de Montausier pour retirer - Mme de Montespan chez eux au milieu de la cour, et pour l'y - garder contre son mari. Il y pénétra pourtant un jour, et voulant - arracher sa femme d'entre les bras de Mme de Montausier, qui cria - au secours de ses domestiques, il lui dit des choses horribles, - et mêla ses reproches des injures les plus atroces.»--Il faut - noter comme un fait curieux que tous ceux qui nous rapportent - cette anecdote, semblent mettre Montausier hors de cause et - protestent du respect que leur inspirent ses vertus et son - austérité. - - [106] S'il en faut croire pourtant Mme de Longueville, la - nomination de Montausier eût été antérieure à l'insulte reçue par - sa femme. Voici les paroles de la princesse: «... Que dites-vous - du gouvernement de M. le dauphin, et que dites-vous de la - mortification qui est venue troubler cette joie, j'entends - l'affaire de M. de Montespan? Avez-vous fait des compliments - là-dessus à Mme de Montausier? Pour moi, ma pente alloit à ne lui - en pas faire, car, à mon sens, il ne faut pas la faire souvenir - jamais d'un tel désagrément. Mais pourtant on m'a dit qu'elle - prendroit peut-estre mal mon silence: ainsi je lui ai escrit - trois lignes de galimatias. Quelqu'un a dit là-dessus une chose - que je trouve bien, que c'estoit lui avoir mis de la cendre sur - la teste. En effet, c'est les faire souvenir bien durement qu'ils - sont hommes, cette nouvelle élévation pouvant fort bien leur en - avoir osté la mémoire. Elle a dit que cela faisoit souvenir de - ces gens qui triomphoient jadis, qui avoient après leur char des - esclaves qui leur disoient des injures. Quelque pompeuse que soit - cette comparaison, j'avoue que la première partie ne me - consoleroit pas de la dernière, et que de toutes les aventures - qui peuvent arriver à une vieille dame d'honneur, voilà la plus - humiliante de toutes.»--Ce témoignage impartial, en atténuant les - torts de Mme de Montausier, charge singulièrement le roi Louis - XIV, qui en nommant Montausier gouverneur, n'eût pas cherché à - réhabiliter l'honneur de la duchesse, mais tenté la délicatesse - de cette dernière en l'exposant dans toute hypothèse au reproche - de faiblesse ou à celui d'ingratitude. - - [107] La date de cette entrevue fixée par le P. Petit au 18 - septembre est évidemment inexacte, puisque dès le 4 du même mois, - Mme de Sévigné annonçait à Bussy la nomination de Montausier. - - [108] Petit. - -Le choix du roi obtint l'approbation générale[109], et si Montausier -eut quelques envieux, les difficultés qu'il rencontra dans l'exercice -de ses fonctions ne tardèrent pas à diminuer les regrets -qu'éprouvèrent d'abord ses concurrents évincés. Le début s'annonça -pourtant de la façon la plus favorable. Le roi «déclara au duc que son -intention étoit que le dauphin fût accoutumé de bonne heure au travail -et non à l'oisiveté et à la mollesse; que la peine qu'il ressentoit -d'avoir été trop ménagé dans son enfance, le rendroit moins indulgent -pour celle de son fils; qu'il souhaitoit qu'on le fît non-seulement -honnête homme, mais encore sçavant s'il étoit possible, et que pour y -réussir, il permettoit qu'on employât les réprimandes, les reproches, -les punitions même au besoin; qu'au reste, il entendoit que le -gouverneur eût une pleine autorité sur les études, les exercices, les -divertissements, les compagnies et le choix des personnes qui -approcheroient du prince; que tous les autres officiers de sa maison -fussent subordonnez au gouverneur, et que rien ne se fît en ce qui -concerneroit l'éducation de monseigneur le dauphin, que par ses ordres -ou de concert avec lui.» - - [109] Bussy y donne la plus franche adhésion. Il écrivait le 7 - septembre à Mme de Sévigné: «Je suis fort aise que M. de - Montausier soit gouverneur de M. le dauphin; il n'y a que moi en - France que j'aimasse mieux en cette place que lui. Il est vrai - que le roi s'excite tous les jours à faire des grâces à cette - maison.» - -Revêtu de tous ces pouvoirs, le duc de Montausier prêta serment pour -les charges de gouverneur de monseigneur le dauphin, de premier -gentilhomme de la chambre et de grand maître de la garde-robe, et se -décida à commencer les fonctions de son principal emploi. Le président -de Périgny était précepteur du jeune prince depuis un an; M. Millet -fut nommé sous-gouverneur, et Joyeux premier valet de chambre. On -nomma aussi trois jeunes enfants d'une naissance distinguée pour être -habituellement auprès de monseigneur, étudier avec lui, et exciter -dans son coeur cette émulation sans laquelle il est rare qu'on fasse -de grands efforts[110]. - - [110] Petit. - -Ces dispositions arrêtées, Montausier se trouva face à face avec un -élève qui devait faire peu d'honneur à son instituteur, mais -l'incapacité et l'entêtement du dauphin paraissaient beaucoup moins -choquants au début de son éducation, et son gouverneur attribua -d'abord ces défauts à la mauvaise direction qu'il avait reçue jusqu'à -ce jour. Les succès apparents qu'obtinrent les premières mesures -prises par le duc contribuèrent à l'entretenir dans cette agréable -illusion, et pendant un séjour de six semaines que la cour fit au -château de Chambord, la discipline rigoureuse à laquelle l'enfant fut -assujetti opéra sur lui une influence des plus heureuses. Le roi, -charmé de ce changement, trop prompt pour être sérieux, prodigua à -Montausier les plus vives félicitations, et celui-ci songea à s'en -rendre digne par un redoublement de zèle: «Le plan qu'il se traça -rouloit sur deux principes, qui, malgré leur simplicité, contiennent -tout ce que demande l'éducation des enfants, surtout ceux que leur -naissance met au-dessus des autres hommes. Il faut éclairer leur -esprit par des connoissances utiles et agréables; il faut encore plus -former leur coeur, soit en y faisant naître, soit en y entretenant des -sentiments de religion, d'honneur et de probité. M. de Montausier ne -perdit jamais ces deux points de vuë; et l'on ne sçauroit dire à quels -assujettissements il se captiva pour arriver au but qu'il s'étoit -proposé. Toujours occupé du désir d'y atteindre, c'étoit là l'unique -objet de ses réflexions, persuadé que les maximes générales sont d'un -faible secours pour se préserver des vices, si on ne prend soin de les -appliquer dans les occasions, à mesure qu'elles se présentent. Il fut -inséparable de monseigneur le dauphin, et le suivoit en tous ses -mouvements pour étudier son caractère et connoître ses inclinations; -il couchoit dans la chambre du prince, et c'est un devoir dont il ne -se dispensa jamais que pour les raisons les plus fortes; il assistoit -à son lever et à ses prières, il le suivoit à la messe; pendant -l'étude, il redevenoit écolier avec son disciple; il ne le quittoit -pas plus dans les temps destinez au divertissement et au jeu, parce -qu'il n'ignoroit pas que c'est alors que les enfants moins retenus -montrent ordinairement ce qu'ils sont. La manière dont ils prennent le -plaisir, les sentiment qu'excite en eux le gain ou la perte, les -réflexions et les discours que l'un ou l'autre fait naître, décèlent -leur âme sans qu'ils y pensent, et instruisent parfaitement un homme -attentif de ce qu'il doit cultiver ou retrancher dans son élève[111].» - - [111] Petit. - -Au milieu des occupations assujettissantes que lui imposait la charge -de gouverneur, Montausier n'avait pu s'empêcher d'observer le -douloureux changement qui s'était opéré dans la santé de la duchesse. -Pleine d'amour-propre, Julie avait été cruellement humiliée des -insultes de Montespan: à partir de cette époque sa constitution, déjà -affaiblie, avait paru complétement ébranlée; et en même temps que ses -forces physiques allaient diminuant chaque jour, son intelligence, -autrefois si ferme, était obscurcie par des visions funestes. -S'inspirant de son énergie habituelle, elle avait réussi d'abord à -dissimuler ses maux; mais bientôt son état de prostration devint tel, -qu'elle se vit contrainte de chercher la solitude et de se confiner -dans ses appartements. C'est vers le début de cette crise, au -printemps de 1670, que le duc fut obligé de quitter sa femme, pour -accompagner le dauphin, que le roi avait désiré amener en Flandre avec -lui. «Après le voyage, la comtesse de Crussol, qui étoit demeurée -auprès de sa mère, ne la crut pas en état de paroître davantage à la -cour. Le duc, surpris de ne les y pas trouver à son retour de Flandre, -vint promptement à Paris pour en sçavoir la cause. Alors on fut obligé -de lui parler sans réserve, et de lever le voile qui lui cachoit toute -la grandeur du péril où se trouvoit son épouse. Il en fut consterné, -et dans l'affliction extrême qu'il en conçut, il n'auroit pas balancé -à rompre les liens qui l'attachoient à monseigneur le dauphin, pour -demeurer incessamment attaché au lit de la malade; mais il crut que -Dieu demandoit de lui qu'il sacrifiât tout aux devoirs d'une charge à -laquelle il avoit été appellé, plus pour le bonheur des autres que -pour lui-même. D'ailleurs la comtesse de Crussol lui promit de ne -point quitter sa mère, et il connoissoit trop le bon coeur de sa fille -pour ne pas se reposer sur ses soins; il retourna donc à la cour, et -seulement une fois par semaine il venoit voir par lui-même l'état de -la malade, dont la comtesse de Crussol lui mandoit exactement des -nouvelles tous les autres jours. La maladie se tourna en langueur, et -dans le cours de près de deux années, elle causa à la duchesse de -fréquentes défaillances, qui faisoient chaque fois trembler pour sa -vie. M. de Montausier, toujours instruit ou témoin de ces espèces -d'agonies et de ces vicissitudes de mieux ou de pire, étoit sans cesse -entre l'espérance et la crainte. Il est plus facile de sentir que -d'exprimer combien cette situation est douloureuse; il y auroit sans -doute succombé, si sa foi et sa religion ne l'eussent soutenu; mais il -trouva toujours dans ces sources les forces nécessaires pour supporter -en héros chrétien le poids de son affliction. Elle ne put ralentir le -zèle dont il étoit en quelque sorte dévoré pour l'avancement de son -auguste élève, et il en donna vers ce temps-là une preuve bien -signalée[112].» - - [112] Petit, I, p. 147. - -Le président de Périgny, précepteur du dauphin, était mort le 1er -septembre. Dès 1668, avant que le roi ne l'eût désigné pour cette -charge[113], la voix publique y avait appelé Bossuet, et des amis -puissants avaient agi à l'insu de ce dernier pour fixer le choix de -Louis XIV sur un homme dont la vertu égalait le génie, et qu'une -existence sage, tranquille et retirée défendait suffisamment contre -tout soupçon d'ambition. Péréfixe, archevêque de Paris, qui avait -élevé le roi, désirait ardemment voir le dauphin confié aux soins -d'un instituteur qui serait probablement plus libre qu'il ne l'avait -été lui-même, de donner à l'héritier du trône l'instruction et les -connaissances convenables à son rang; le ministre le Tellier -favorisait aussi de tout son pouvoir cette candidature, mais elle -échoua, Montausier ayant préféré à Bossuet le président de Périgny, et -le roi ayant donné son adhésion à ce choix, au moins singulier. Mais -dans l'intervalle de deux ans qui s'était écoulé entre la nomination -et la mort de Périgny, la renommée de Bossuet avait beaucoup grandi: -on l'avait vu déployer dans l'oraison funèbre de la reine d'Angleterre -ces vastes conceptions, ce génie profond et observateur, qui découvre -dans le caractère des rois et des peuples les causes de la grandeur et -de la décadence des empires et de la chute des trônes. Plus récemment -il venait de faire couler les larmes de toute la France, en déplorant -la mort d'Henriette d'Angleterre; tous les coeurs étaient pleins -encore de la douleur qu'il avait répandue sur cette pompe funèbre, et -Bossuet était peut-être en ce moment l'homme qui occupait le plus -l'attention publique. Louis XIV jugea qu'un tel homme était seul digne -d'élever son fils. Aussi dès le jour même où le président de Périgny -mourut, le choix de son successeur fut arrêté dans sa pensée; et si ce -prince mit un intervalle de quelques jours à rendre son choix public, -ce ne fut que par ce sentiment des égards et des convenances dont il -ne s'écartait jamais. Il pouvait craindre que le choix d'un évêque ne -donnât quelque ombrage au duc de Montausier, accoutumé depuis deux -ans à exercer une influence exclusive sur toutes les parties de -l'éducation du dauphin. Il savait, par l'expérience qu'il avait des -hommes et du gouvernement, combien ces petites jalousies de place et -d'amour-propre nuisent au succès des affaires. Cet inconvénient était -surtout à redouter dans le système d'une éducation aussi importante, -et qui demandait le concours de tous les coeurs, de tous les esprits -et de toutes les volontés appelées à remplir les voeux et les -espérances de sa tendresse paternelle. Un exemple récent venait de -l'avertir encore combien ces petites susceptibilités de l'amour-propre -sont communes dans les cours, et c'était parmi les personnes mêmes -attachées à l'éducation de son fils qu'il avait rencontré cette -opposition de caractères, et cette jalousie du pouvoir. - - [113] Il est aujourd'hui prouvé que Périgny fut sinon l'unique, - du moins le principal rédacteur des _Mémoires de Louis XIV_, et - cette circonstance suffit pour expliquer la faveur dont cet homme - obscur jouissait à la cour. - -Louis XIV, en associant à l'éducation du dauphin tous les hommes de -mérite que la voix publique lui avait indiqués, avait voulu -l'accoutumer de bonne heure à ne voir autour de lui que des exemples -de vertu, et à n'entendre que des leçons présentées par une raison -éclairée, inspirées par un goût pur et délicat. La réputation du -célèbre Huet, depuis évêque d'Avranches, était venue jusqu'à ce -prince, et il avait annoncé au duc de Montausier l'intention de -l'attacher à l'éducation de son fils. Montausier avait applaudi à la -pensée du roi, et il prenait les mesures nécessaires pour s'y -conformer, lorsque Périgny, qui avait appris cette nouvelle -indirectement, vint en porter ses plaintes au duc lui-même; il -prétendit qu'on allait le dégrader en quelque sorte de ses fonctions, -et que c'était moins lui donner un coopérateur qu'un surveillant -inquiet et dangereux. Montausier crut devoir instruire le roi de la -répugnance, et même de l'opposition si animée qu'il avait trouvée dans -le président de Périgny, et il ne lui dissimula pas qu'il valait -encore mieux se priver des avantages que les talents et les -connaissances de Huet pouvaient apporter dans l'éducation du dauphin, -que d'y introduire ce sujet ou ce prétexte de division. - -La mort de Périgny suivit de près ce bizarre incident; et cette -expérience si récente encore, dut être un motif de plus pour Louis XIV -de ne nommer Bossuet précepteur qu'après avoir connu les dispositions -de Montausier, et s'être assuré de sa volonté sincère d'agir toujours -dans un parfait concert avec ce prélat. Montausier, qui avait autant -d'élévation dans l'âme que d'austérité dans les principes, voulait -préférablement à tout que le dauphin fût élevé par tout ce que la -France avait de plus vertueux et de plus éclairé; et aussitôt que le -roi lui eut témoigné, avec une délicatesse obligeante, qu'il craignait -que le choix d'un évêque pour la place de précepteur ne pût le -contrarier ou le blesser, il répondit avec autant de candeur que de -dignité: «Sire, ce n'est ni de moi ni des honneurs ou des prérogatives -de ma place que Votre Majesté doit s'occuper; c'est uniquement du -succès de l'éducation de monseigneur le dauphin. Dès que Votre Majesté -est dans l'intention de nommer précepteur un évêque, elle ne peut -faire un choix plus honorable pour elle et plus utile pour monseigneur -le dauphin que M. l'évêque de Condom. J'ose répondre au roi du -parfait accord de nos vues et de nos sentiments pour justifier la -confiance dont Votre Majesté daigne nous honorer[114].» - - [114] Si l'on en croit Huet, il paraît que le premier voeu de - Montausier n'avait pas été pour Bossuet. Il rapporte dans ses - mémoires latins comme le tenant de Montausier lui-même, _qui le - lui avait souvent raconté_, «qu'à la mort du président de - Périgny, le roi le chargea de lui proposer le sujet qu'il - jugerait le plus digne de la place de précepteur de monseigneur - le dauphin; que M. de Montausier dans la vue de faire tomber le - choix du roi sur M. Huet, imagina de lui présenter une liste - composée de tous ceux qui la lui avaient demandée et lui avaient - exprimé le désir de voir leur nom placé sous les yeux de Sa - Majesté. Le nombre des prétendants montait à _près de cent_, et - M. de Montausier les comprit tous sur la liste, sans aucune - exception et sans aucune distinction. A la suite de cette - première liste, il en avait ajouté une seconde, où il n'avait - compris que ceux qui ne lui avaient manifesté ni désir ni - prétention, et qu'il jugeait cependant les plus dignes et les - plus capables de remplir cette place selon les vues de Sa - Majesté. Il faisait valoir leurs titres, leurs vertus et leurs - talents, et il finissait son mémoire par ces mots: _Si Votre - Majesté me demande actuellement mon opinion sur ceux que je crois - le plus dignes de fixer son attention, je prendrai la liberté de - lui dire avec confiance que parmi ceux qui n'ont formé aucune - demande, M. Ménage, M. de Condom et M. Huet, me paraissent - mériter la préférence. Je laisse à la sagesse de Votre Majesté le - choix de celui des trois qui pourra lui être le plus agréable._ - Le roi prit la liste de M. de Montausier sans s'expliquer, pour - se donner le temps de réfléchir mûrement sur un choix si - important. M. de Montausier ajoutait que, d'après cet exposé, il - ne devait pas douter que le roi ne se portât de lui-même à nommer - M. Huet précepteur de monseigneur le dauphin. Le nom de Ménage - était presque inconnu à ce prince. L'évêque de Condom, qui avait - consumé jusqu'alors toute sa vie dans des controverses de - théologie ou dans l'exercice du ministère évangélique, ne devait - point paraître assez familiarisé avec les belles-lettres, dont - l'étude allait occuper les premières années de l'éducation de - monseigneur le dauphin; et d'après toutes ces considérations, il - était d'autant plus vraisemblable que le roi laisserait tomber - son choix sur M. Huet, que Sa Majesté avait paru désirer - elle-même peu de mois auparavant de le voir associé à l'éducation - de monseigneur le dauphin. Mais les choses tournèrent tout - autrement; le roi était accoutumé à entendre prêcher M. l'évêque - de Condom, il lui était agréable, il était frappé de son mérite, - _les murs mêmes de son palais retentissaient encore de son - éloquence_, et il nomma M. de Condom précepteur, mais il nomma en - même temps M. Huet sous-précepteur.» (Huetii, _Commentarius de - rebus ad eum pertinentibus_.) - -Louis XIV déclara Bossuet précepteur le 13 septembre 1670, et ce fut -Péréfixe, archevêque de Paris, qui vint lui en apporter la nouvelle au -doyenné de Saint-Thomas-du-Louvre, où il logeait constamment depuis -tant d'années. - -Touché de l'abnégation qu'avait montrée Montausier en cette -circonstance, le roi lui laissa toute latitude pour le choix du -sous-précepteur et le duc proposa Huet, qu'il avait vu souvent -autrefois chez Mme de Rambouillet, qu'il avait retrouvé plus tard en -Normandie et dont il admirait l'étonnante érudition non moins que la -délicatesse avec laquelle il maniait les idiomes de Rome et de la -Grèce, dont il avait fait une étude particulière et approfondie. -Bossuet lié depuis longues années avec le futur évêque d'Avranches ne -se montra pas hostile à sa nomination, et le prince après avoir -sanctionné ce dernier choix, put se flatter d'avoir mis son fils en -des mains excellentes. Chacun de ces trois hommes remarquables, était -en effet employé de la façon qui convenait le mieux à sa spécialité. -Montausier, austère et même un peu rude, offrait des garanties -surabondantes pour le maintien de la discipline; l'esprit élevé de -Bossuet était merveilleusement approprié à la direction morale de -celui qui devait occuper le premier trône de l'univers, tandis que -l'érudition patiente et minutieuse de Huet devenait d'un prix -inestimable pour le détail des études, alors qu'un génie supérieur en -surveillait l'ensemble. Mais les efforts de ces trois hommes -incomparables devaient échouer devant l'apathie profonde d'un enfant -peu intelligent et que l'ennui de deux années de travail avait déjà -complétement rebuté[115]. Ses précepteurs, surtout Bossuet et -Montausier, lui inspiraient une sorte d'horreur, et les châtiments -fréquents que lui attirait son incurable paresse, ne faisaient que -l'aigrir sans le corriger[116]. Ces deux personnages illustres -apportaient pourtant à leur tâche un zèle surhumain: le duc et -l'évêque s'étaient remis l'un et l'autre à leurs études classiques, -et ce dernier avec tant de goût, qu'il lui arrivait de réciter en -dormant des vers d'Homère[117], qu'il préférait à tous les autres -écrivains de l'antiquité. Du reste, la poésie ne l'absorbait pas -tellement qu'il dédaignât les travaux même les plus arides lorsqu'il -s'agissait de l'intérêt de son élève, et l'abbé Ledieu affirme qu'il -avait composé une grammaire latine à l'usage du dauphin. Bien -qu'occupé spécialement de l'éducation religieuse du jeune prince pour -lequel il avait rédigé un catéchisme particulier et le recueil connu -sous le titre de: _Prières ecclésiastiques du diocèse de Meaux_, il -n'en surveillait pas moins les autres travaux du dauphin sur la -géographie, l'histoire et la littérature latine, travaux confiés à la -direction spéciale de Huet et de M. de Cordemoy, lecteur du prince. -Rien ne se faisait toutefois sans l'aveu de Montausier, qui, libre de -s'en rapporter aux lumières de ses coopérateurs, ne s'occupait pas -moins activement de l'éducation de son élève que si le roi n'en eût -chargé que lui. Huet nous apprend que le duc eut le premier l'idée -des célèbres éditions _Ad usum Delphini_. Comme on l'a vu, Montausier -avait été passionné dès sa jeunesse pour les grands écrivains des -beaux siècles de la littérature latine. Mais souvent il s'était vu -arrêté dans leur explication par l'obscurité de quelques mots, et par -le défaut d'une connaissance suffisante des moeurs, des usages et des -détails de la vie habituelle des anciens. Les devoirs du service -militaire l'appelant souvent aux armées, il lui était impossible -d'avoir toujours à sa disposition tous les ouvrages des commentateurs -qui s'étaient livrés à ces utiles recherches d'érudition et de -critique. A peine fut-il nommé gouverneur du dauphin, qu'il conçut le -projet d'un monument utile et honorable à la gloire de l'éducation qui -lui était confiée. Il crut devoir inviter les hommes de son temps les -plus familiarisés avec les beautés et les difficultés de la langue -latine, à donner des éditions des principaux auteurs classiques, qui -pussent réunir le mérite d'offrir l'explication littérale du texte -original, d'éclaircir les difficultés qu'il peut souvent présenter, et -de faire connaître, dans des notes critiques et historiques, les -usages et les détails domestiques auxquels les anciens font souvent -allusion dans leurs écrits. Montausier fit part de cette idée à Huet. -Il était peu d'hommes qui possédassent au même degré toutes les -connaissances nécessaires pour diriger avec succès une pareille -entreprise. Ce fut Huet qui en choisit tous les collaborateurs, et qui -distribua à chacun d'eux les auteurs latins qui devaient être l'objet -de leur travail particulier. Huet venait tous les quinze jours de -Saint-Germain à Paris pour examiner leur travail, en accélérer les -progrès et leur communiquer ses observations. Mais ce fut Huet seul -qui eut l'heureuse pensée de placer à la fin des ouvrages de chaque -auteur, le vocabulaire de tous les mots employés dans chaque ouvrage. -A la faveur de ce vocabulaire, il suffit au lecteur de se rappeler un -seul mot d'un vers ou d'une phrase, pour retrouver par une simple -indication toutes les parties du texte original où l'auteur l'a -employé. Un travail du même genre avait déjà été entrepris et exécuté -avec succès par des savants étrangers sur les principaux écrivains de -l'antiquité grecque et latine. L'expérience de tous les avantages que -l'on recueillait des célèbres _Concordances de la Vulgate_ et des -bibles grecque et hébraïque, justifiait suffisamment l'utilité du plan -de Huet; et tous les amateurs de la latinité lui doivent de la -reconnaissance pour le service qu'il a rendu à la république des -lettres, en faisant participer la France à la gloire d'un genre -d'érudition dont les écrivains étrangers paraissaient s'être emparés -exclusivement. Huet avait même voulu donner à sa première pensée une -exécution bien plus vaste, et dont les avantages auraient été -incalculables. Il s'était proposé de composer de tous les vocabulaires -particuliers un vocabulaire général, où l'on aurait trouvé, pour ainsi -dire, l'histoire de la naissance, de la faveur et de la _disgrâce_ de -chaque mot latin, depuis l'époque où la langue latine avait commencé à -se former, jusqu'à celle où elle avait atteint toute sa perfection. Ce -vocabulaire aurait pu servir à préserver la langue latine d'une -nouvelle décadence, semblable à celle qu'elle éprouva successivement -dans les siècles qui suivirent celui d'Auguste. Mais les -collaborateurs de Huet furent effrayés de la grandeur de l'entreprise -et des dépenses qu'elle exigeait. Cependant, il est à croire qu'une -pareille difficulté n'aurait pas arrêté Louis XIV, toujours porté à -favoriser avec sa magnificence accoutumée tout ce qui pouvait -accroître la prospérité des sciences et des lettres. Huet nous -apprend, en effet, que les éditions _ad usum delphini_ avec de simples -vocabulaires particuliers, coûtèrent à ce prince plus de _deux cent -mille francs_. Ces éditions parurent successivement pendant toute la -durée de l'éducation du dauphin, et dès l'année 1671, peu après que -Bossuet eut été nommé précepteur du jeune prince. On en a publié -plusieurs sous le même titre longtemps après que le dauphin fut sorti -des mains de ses instituteurs. Huet ne dissimule pas que, malgré toute -l'attention qu'il apporta dans le choix des gens de lettres qui -concoururent à ce travail, tous ne répondirent pas aux intentions -qu'on s'était proposées; quelques-uns par lassitude, d'autres par -légèreté, plusieurs même par le défaut d'une connaissance assez -approfondie des beautés et des difficultés de la langue latine. Ce fut -peut-être aussi par une négligence inexcusable qu'ils ne remplirent -point ce que l'on attendait de cette noble association. Il ne craint -pas en effet d'avouer que quelques jeunes présomptueux, trop confiants -en leurs lumières et leurs talents, ne firent que montrer d'une -manière affligeante qu'ils s'étaient trop pressés de vouloir apprendre -aux autres ce qu'ils ne savaient pas eux-mêmes. Le jugement de la -postérité a été plus sévère encore que celui de Huet sur le résultat -défectueux de cette intéressante tentative, mais si l'exécution fut -mauvaise, le plan du moins était excellent, et l'honneur de l'idée -première en revient à Montausier seul. - - [115] «Si on considère le mérite et la vertu de M. de Montausier, - l'esprit et le savoir de M. de Meaux, quelle idée n'aura-t-on - pas, et du roi, qui fit élever si dignement son fils, et du - dauphin, qu'on croira savant et habile, parce qu'il le devoit - être! On ignorera les détails qui nous ont fait connoître - l'humeur de M. de Montausier et qui l'ont fait voir plus propre à - rebuter un enfant tel que Monseigneur, né doux, paresseux et - opiniâtre, qu'à lui inspirer les sentiments qu'il devoit avoir. - La manière rude avec laquelle on le forçoit d'étudier, lui donna - un si grand dégoût pour les livres, qu'il prit la résolution de - n'en jamais ouvrir quand il seroit son maître, et il a tenu - parole.» (_Souvenirs de Mme de Caylus._) - - [116] La vérité de cette assertion est plus que confirmée par les - mémoires du valet de chambre Dubois, et les extraits suivants - suffiront à donner une idée de ces luttes de chaque jour entre le - prince et ses précepteurs: «... En priant Dieu il lui prit une - faiblesse; au lieu de le remettre dans son lit, on le pressa de - s'habiller. Il eut besoin d'aller à la chaise percée où il lui - prit une faiblesse..... il tomba entre mes bras. Nous luy fismes - prendre du vin, il revint. Le voyant dans cet estat, je dis à M. - de Montausier et à ceux qui estoyent là, que j'allois raccommoder - son lit et qu'il falloit l'y remettre. Le lit raccommodé, ils se - mocquèrent de moy, et me dirent que je ne cognoissois pas M. le - dauphin, et que tout ce que je voyois n'estoit que pour éviter - les estudes, et l'y poussèrent et ne luy firent non plus de - quartier que les autres jours..... Le 29 (juillet) toute la cour - partit pour Versailles, où j'arrivai fort à propos pour les - estudes de monseigneur le dauphin. Le 30, estant allé manger, à - mon retour, Monseigneur fut à la chaise percée et là me fit - l'honneur de me dire: Dubois, pendant vostre absence, M. de - Montausier m'a donné un si grand coup de férulle par le bras que - je l'ay encore tout engourdy. Il me maltraite si fort qu'il n'y a - plus moyen de durer..... Le mardy 4, au matin, à l'estude, M. de - Montausier le battit de quatre ou cinq coups de férulles - cruelles, au point qu'il estropioit ce cher enfant. L'après-dînée - fut encore pire. Point de collation, point de promenade; et le - soir, comme la planète cruelle dominoit toujours l'esprit de M. - de Montausier, au prier Dieu, où estoit tout le monde à - l'ordinaire, ce précieux enfant disoit l'oraison dominicale en - françois, il manqua un mot, M. de Montausier se jetta dessus luy - à coups de poing de toute sa force, je croyois qu'il - l'assommeroit. M. de Joyeuse dit seulement: Eh! monsieur de - Montausier? Cela fait, il le fit recommencer, et ce cher enfant - fit encore la mesme faute, qui n'estoit rien. M. de Montausier se - leva, luy prit les deux mains dans sa droite, le traîna dans le - grand cabinet où il faisoit ses estudes, et là luy donna cinq - férulles de toute sa force dans chacune de ses belles mains..... - M. de Montausier l'avoit tiré de force, au travers de la presse - qui estoit dans la chambre, au point que mon camarade de la - Chesnardière m'a dit qu'en passant, il l'avoit heurté et qu'il - luy avoit fait grand mal..... M. de Crussol, gendre de M. de - Montausier, qui avoit esté témoin de ce cruel emportement, et - d'autres dirent leur sentiment à M. de Montausier, qui ne dormit - point... et le lendemain, ne vit personne, au matin; ayant connu - qu'il avoit fait une très-grande faute, il employa tous ceux qui - le pouvoient servir, comme MM. de Condom, Millet, Huet, - particulièrement M. de Joyeuse, qui persuadèrent sy bien ce - précieux enfant, qu'il résolut de n'en rien dire..... Ce quy - sauva la vie à ce cher enfant, ce fut un corps piqué de - balleines, pour luy tenir la taille ferme, qui para les coups de - poing de la force et de la colère de M. de Montausier..... Le 6, - monseigneur le dauphin, à la fin de la messe se trouva tout en - sueur et se plaignit d'un grand mal de reins et par bonheur il - luy prit un dévoiement. Nonobstant, il fallut estudier, quoiqu'on - vît qu'il se trouvoit mal.... Le 23, il y eut différent entre - Monseigneur et Monsieur de Condom qui me dit par deux fois - d'aller chercher M. de Montausier, ce que je n'ay jamais voulu - faire. Il rompit un feuillet du thême; Monseigneur le pria de luy - montrer, ce qu'il ne voulut pas faire: à peu de temps M. de - Montausier arriva: M. de Condom luy ayant dit ce qui s'estoit - passé, M. de Montausier luy dit: «Monsieur, vous pouvez tout; - pour moy, je ne suis que l'exécuteur des hautes-oeuvres.....» - - «... Monsieur avoit eu le pain bénit, il en envoya à Monseigneur. - Comme il estoit interdit des menaces qu'on venoit de luy faire, il - ne répondit pas au gentilhomme et reçut une ou deux férulles... il - estoit toujours gourmandé et traité de fripon et de gallopin... Ce - dernier jour, M. de Montausier estant party pour Paris, ce cher - enfant montra quelque joye. Ils rappelèrent M. de Montausier, qui - revint et luy donna trois férulles... Le 17... il y eut un peu - d'offense à la dernière leçon... au soir, M. de Montausier luy - donna dans son lit deux férulles... Le 29, entrant à l'estude du - matin, Monseigneur estant très gay pour l'absence de M. de - Montausier, tenoit sa petite chienne, qu'il fit baiser à M. de - Condom. Son chapeau tomba dans cette carresse innocente, ce que M. - de Condom ne trouva pas bon et luy en garda une dent de lait.» - (_Mémoires de Dubois_, année 1671) - - [117] Son biographe, le cardinal de Bausset, assure même qu'à - demi éveillé il avait composé ce beau vers grec: - - [Grec: Tois dystychousin achthos panta kai goos.] - -L'entreprise était encore à ses débuts lorsque le gouverneur «eut à -essuyer les plus rudes coups dont un coeur comme le sien pût être -frappé. La maladie de Mme de Montausier, après plus de deux années de -langueur et de défaillances presque continuelles, l'avoit enfin -tellement épuisée de forces, que l'on vit approcher de bien près le -moment qui termineroit sa belle vie. Le danger prochain de perdre ce -qu'il avoit de plus cher au monde, fit frémir le duc de Montausier; il -quitta la cour pour quelque temps, et accourut auprès de la malade, -résolu de ne s'en plus éloigner qu'il n'eût recueilli ses derniers -soupirs. En effet, il se tint constamment attaché auprès de son lit, -moins encore pour lui procurer tous les soulagements dont il étoit -capable, que pour nourrir sa piété et entretenir sa foi par des -discours ou des lectures édifiantes. La duchesse dont la patience ne -se démentit jamais au milieu de ses souffrances, n'écoutoit personne -plus volontiers que son époux lui parler de Dieu et de l'éternité, -parce que personne ne lui en parloit mieux que lui; mais ces -entretiens qui consoloient la malade, renouvelloient les alarmes du -duc et le mettoient souvent dans un état qui le rendoit aussi digne de -compassion que la malade même. Il faisoit réflexion qu'il préparoit à -la mort une personne dont il eût de bon coeur racheté la vie au prix -de la sienne; cette pensée l'attendrissoit de telle sorte qu'il étoit -obligé de se faire violence pour retenir ses larmes, et cette -contrainte lui ôtoit quelquefois la respiration et le sentiment. Si -cependant quelque chose est capable d'adoucir l'amertume qu'il est si -naturel de ressentir, quand on voit une personne chérie prête à nous -quitter pour jamais, c'est une assurance bien fondée qu'en nous -quittant, elle va entrer en possession d'une éternelle félicité. Une -assurance si consolante pour un chrétien ne manquoit pas à M. de -Montausier; son illustre épouse n'étoit pas moins distinguée par ses -vertus que par les agréments du corps et les talents de l'esprit; sa -piété, toujours égale, fut pour elle un antidote invincible contre le -poison flatteur des passions, et l'air contagieux de la cour et du -grand monde; dans la rude épreuve où le Seigneur la voulut mettre, sa -vertu devint encore plus pure et la rendit enfin mûre pour le ciel. -Dieu content de sa patience inaltérable, l'appella pour lui en donner -la récompense et pour lui mettre sur la tête une couronne bien plus -précieuse que la fameuse guirlande dont elle avoit été couronnée -pendant sa vie. Elle mourut le quinzième de novembre 1671, âgée de -soixante-quatre ans, quittant le monde sans regret, et laissant sa -famille dans la plus accablante affliction. En effet, le duc fut -frappé de cette mort comme s'il ne s'y fut pas attendu. Dès que la -duchesse eut expiré, il fut presque impossible de le détacher de ce -douloureux objet pour lui faire prendre un peu de repos. Bientôt, il -se déroba à la vigilance de ceux qui l'avoient pour ainsi dire forcé -de s'en séparer pour quelque temps; il alla malgré eux jetter de l'eau -bénite sur le corps de la défunte, et cette cérémonie ayant renouvellé -sa douleur, il se jetta à genoux, les bras et la tête appuyés contre -le cercueil, et resta plus de deux heures dans cette touchante -situation. Le triste appareil des obsèques fit encore plus éclater les -sentiments de son coeur; plus d'une fois il mêla des sanglots aux -chants funèbres des prêtres, et lorsqu'on déposa le corps de la -duchesse dans le lieu destiné à sa sépulture[118], il eut besoin que -sa raison, ou plutôt celle des personnes qui l'accompagnoient, -l'arrêtât et l'empêchât de suivre jusques dans le tombeau cette chère -partie de lui-même. A ces premiers transports succéda une tristesse -plus modérée en apparence; son courage et sa résignation aux volontez -du ciel le calmèrent un peu; mais son silence, ses soupirs et les -larmes qui lui échappoient, cette soumission même aux ordres divins -dont il s'armoit sans cesse pour se consoler, ne laissoient pas -ignorer combien sa blessure étoit profonde. Il porta tout le reste de -sa vie le trait dont il fut percé en ce funeste jour; la duchesse fut -toujours présente à son esprit, et pour s'en retracer incessamment la -mémoire, ses domestiques ne parurent plus qu'avec une livrée triste et -lugubre, faible indice de la douleur toujours récente dont leur -maître étoit pénétré. - - [118] Aux Carmélites du faubourg Saint-Jacques. - -«Deux soeurs de la duchesse de Montausier, dont l'une étoit abbesse de -Saint-Estienne de Reims, et l'autre abbesse d'Hière, lui rendirent des -honneurs funèbres conformes à la dignité de la personne qu'elles -pleuroient, et à la vive douleur que leur causoit cette perte. -L'église d'Hière fut choisie pour cette triste cérémonie[119], et au -milieu des saints mystères l'éloge de l'illustre morte fut prononcé -par cet orateur fameux[120], que sa douce éloquence rendit un des plus -beaux ornements de son siècle, que son rare mérite éleva au rang sacré -des premiers pasteurs, et que le ciel avoit favorisé d'un talent -admirable pour louer les grands du monde dans la chaire de vérité, -sans rien devoir à la flatterie, et sans intéresser la sainteté de son -ministère. Au moins dans cette rencontre il eut la consolation d'être -à couvert des plus légers soupçons, et il n'eut pas de peine à donner -des preuves de la sagesse, de la modération et de la patience -chrétienne que la duchesse avoit fait constamment paroître dans les -différents états de sa vie. On prévenoit l'orateur, et en suivant -l'ordre de son discours, _on admiroit_, sans surprise, _cette femme -forte, qui, toujours fidèle à sa religion, avoit résisté aux -foiblesses de son sexe dès son enfance, à l'orgueil, dans sa plus -grande élévation, et au milieu des applaudissements les plus -flatteurs, enfin à la douleur dans le temps de son abattement et de sa -mort même_[121]. Le roi, les princes, les seigneurs, toute la cour -prit part à l'affliction de la famille désolée[122]; et la célèbre -Julie fut regrettée aussi universellement après sa mort, qu'elle avoit -été généralement estimée pendant sa vie. Ces regrets publics ne -servoient qu'à perpétuer ceux de M. de Montausier, et à entretenir sa -douleur; mais il la surmonta en héros, et après avoir rendu à son -épouse les derniers devoirs, il reprit l'exercice de son emploi et -travailla à l'éducation de Monseigneur le Dauphin, avec cette sérénité -et cette tranquillité d'esprit que rien ne fut jamais capable -d'altérer[123].» - - [119] Elle eut lieu le 2 janvier. - - [120] Fléchier. - - [121] Montausier ne fut pas ingrat envers le panégyriste de sa - femme. On lit dans le _Journal de Dangeau_ à la date du 1er - novembre 1684: «M. de Montausier obtint pour l'abbé Fléchier - l'abbaye et le prieuré qu'avoit le P. de Sainte-Maure, son cousin - germain. L'abbaye et le prieuré sont l'un et l'autre dans la - terre de Montausier; cela peut valoir 6,000 livres de rente...» - - [122] Voir, dans l'excellente édition que M. Ludovic Lalanne - vient de donner de la correspondance de Bussy, la lettre que le - comte écrit à Montausier sur la mort de sa femme et la réponse du - duc. - - [123] Petit. - -Tandis que Bossuet, Huet et Cordemoi enseignaient au dauphin la -théorie de la morale, Montausier se chargeait de son éducation -pratique: une parole bien ou mal dite, une action louable ou -irrégulière, un emportement, un caprice, une saillie d'humeur, la -prière, l'étude, les repas: rien n'échappait à ce maître habile, qui -savait alterner à propos le blâme et la louange, et ne laissait passer -aucune occasion qui pût tourner au perfectionnement moral de son -élève. Malheureusement l'entourage du prince contrariait souvent les -efforts du gouverneur. «L'autre jour, dit Mme de Sévigné, M. le -dauphin tiroit au blanc; il tira fort loin du but: M. de Montausier se -moqua de lui, et dit tout de suite au marquis de Créqui, qui est fort -adroit, de tirer, et à M. le dauphin: «Voyez comme celui-ci tire -droit; le petit pendard tire un pied plus loin que M. le dauphin. Ah! -petit corrompu, s'écria M. de Montausier, il faudroit vous étrangler.» - -«La première fois que M. le dauphin monta à cheval, étant sorti du -parc de Versailles, il demanda ce que c'étoit que des chaumines qui se -présentoient à ses yeux; on lui répondit que c'étoient des maisons de -païsans, et comme il témoignoit avoir peine à le croire, M. de -Montausier le fit descendre de cheval, et l'ayant fait entrer dans la -première cabane qui se rencontra: «Voyez, dit-il, monseigneur, c'est -sous ce chaume et dans cette misérable retraite que logent le père, la -mère et les enfans, qui travaillent sans cesse pour payer l'or dont -vos palais sont ornez, et qui meurent de faim pour subvenir aux frais -de votre table.» - -«La piété étant la première règle de conduite du gouverneur, il -vouloit aussi qu'elle fût la base de toutes les vertus qu'il inspiroit -au dauphin, et il eut toujours le courage de lui en faire pratiquer -les devoirs avec toute l'exactitude que pouvoit comporter son âge et -son tempérament. Les médecins du prince, plus attachez aux maximes de -leur art qu'aux loix de la religion et de l'Église, décidèrent qu'il -devoit être dispensé du carême pendant sa jeunesse; mais le gouverneur -s'opposa à l'ordonnance, et dit que le dauphin étoit d'un âge assez -avancé et d'une santé assez forte pour observer l'abstinence -prescrite. En vain, pour le gagner, on allégua la qualité d'héritier -présomptif de la couronne; le duc, inébranlable sur son principe, -répliqua que les enfants des rois et les rois eux-mêmes étoient -assujettis aux loix de l'Église, et qu'ils devoient y être encore plus -soumis que les autres par l'obligation que leur impose leur rang, de -donner l'exemple aux peuples. Pour terminer le différend, on proposa -de s'en rapporter au jugement d'un prélat. Je le veux bien, répondit -le gouverneur, mais s'il décide contre moi, on ne trouvera pas mauvais -que je m'en tienne à la parole de Jésus-Christ qui dit que si un -aveugle mène un autre aveugle, ils tomberont tous deux dans le -précipice. On crut l'ébranler en lui remontrant que si le prince -tomboit malade on ne manqueroit pas de s'en prendre à lui; mais il -représenta à son tour qu'on auroit tort de le faire responsable des -accidents qu'il ne lui étoit pas possible de prévoir, et qu'une -crainte fondée sur un avenir incertain, ne l'engageroit jamais à -parler contre la justice et contre sa conscience; il fallut plier -enfin et abandonner l'affaire à la discrétion du zélé gouverneur, et -l'on n'eut pas sujet de s'en repentir. Le dauphin, sous sa conduite, -fut élevé sans délicatesse; il alloit souvent à la chasse, sans avoir -trop égard ni au froid ni au chaud; il étoit occupé les journées -presqu'entières à des exercices qui se succédoient les uns aux autres; -ses repas étoient sobres, les divertissemens ordinaires étoient -courts, et ne tardoient pas à être remplacez par le travail; il -observoit toutes les abstinences de l'Église, et tout cela ne servit -qu'à confirmer sa santé, et à le rendre plus robuste à quinze ans -qu'on ne l'est communément à vingt-cinq. Il ne tomba que deux fois -malade pendant tout le temps qu'il fut entre les mains de M. de -Montausier, et le duc lui-même, que le zèle pour le bien de son -disciple avoit rendu plus éclairé que personne sur le tempérament du -dauphin, contribua aussi plus que les médecins de profession au prompt -rétablissement d'une santé si précieuse. Quelques gens trompez ou mal -intentionnez voulurent profiter de ces petites maladies pour décrier -le gouverneur dans l'esprit du roy; la reine prévenuë par la tendresse -maternelle, se laissa aisément persuader, et prêta l'oreille aux -discours de ceux qui pour la flatter attribuoient les incommoditez du -jeune prince, tantôt à une étude outrée, tantôt à des exercices trop -violents, toujours à la sévérité excessive dont ils prétendoient que -le duc de Montausier usoit envers son élève. Le roy étoit père, mais -l'amour paternel ne l'aveugla jamais; il méprisa ces plaintes -frivoles, et pour en arrêter le cours il dit une parole bien digne de -sa grandeur d'âme et de sa piété: Je n'ai qu'un fils, mais j'aimerois -mieux qu'il mourût, que s'il n'étoit pas honnête homme, et qu'il -devînt par là nuisible à ses peuples[124].» - - [124] Petit. - -Montausier ne faisait pourtant rien pour se concilier la faveur d'un -monarque habitué à la flatterie, et l'anecdote suivante, que rapporte -Mme de Sévigné, atteste qu'après douze ans de résidence à la cour le -duc n'avait rien perdu de sa roideur de caractère: «Dès que le vieux -Bourdeille fut mort, M. de Montausier écrivit au roi pour lui demander -la charge de sénéchal du Poitou pour M. de Laurière son beau-frère. Le -roi la lui accorda. Un peu après le jeune Matha la demanda, et dit au -roi qu'il y avoit très-long-temps que cette charge étoit dans leur -maison. Le roi écrivit à M. de Montausier, et le pria de la lui -rendre, en l'assurant qu'il donneroit autre chose à M. de Laurière. M. -de Montausier répondit que pour lui il seroit ravi de le pouvoir -faire; mais que son beau-frère en ayant reçu les compliments dans la -province, il étoit impossible, et que Sa Majesté pouvoit faire -d'autres biens au petit Matha. Le roi en parut piqué, et, se mordant -les lèvres: Hé bien! dit-il, je lui laisse la charge pour trois ans; -mais je la donne ensuite pour toujours au petit Matha. Ce contre-temps -a été fâcheux pour M. de Montausier.» Ceci se passait dans le courant -de mai; à la fin du même mois, le roi partant pour la guerre de -Hollande, Montausier alla en Normandie pour garantir cette province -d'une attaque, sinon probable, du moins possible, des forces -maritimes hollandaises qui sous Ruyter et malgré le développement de -notre flotte étaient encore en état de tenir la mer. Il inspecta -soigneusement les côtes et fit exécuter des travaux de défense, qui ne -furent pas même insultés; les armements formidables de Louis XIV ayant -déjoué toute tentative de diversion de la part de l'ennemi, qui -pendant cette campagne et celle de 1673, se vit obligé de consacrer -toutes ses ressources à la défense de sa frontière maritime attaquée -par les forces combinées de France et d'Angleterre. - -Au retour du roi, qui, secondé par Vauban, avait tenu à diriger -lui-même les opérations de la seconde campagne de Hollande, les -ennemis de Montausier recommencèrent leurs intrigues pour ébranler -l'immense crédit dont jouissait le duc, et pour en arriver à leurs -fins ils saisirent avec empressement le prétexte qu'il leur offrit, en -présentant au dauphin la première partie d'un recueil de sa -composition, qui sous forme de maximes morales et politiques, -contenait comme un résumé des instructions que le prince avait reçues -jusque-là de la bouche de son gouverneur. Ce livre irréprochable dans -le fond, portait partout l'empreinte de cette sincérité intrépide, qui -après avoir fait la fortune de l'auteur fut souvent sur le point de la -compromettre: «Cette instruction est divisée en trois parties. La -première traite des devoirs d'un prince à l'égard de Dieu, la seconde -comprend ses obligations à l'égard de ses sujets, et la troisième -prescrit les règles de sa conduite à l'égard des princes et des États -voisins. Les réflexions qui font tout le corps de l'ouvrage sont -simples, courtes et naturelles; un grand sens, un fonds de raison -admirable, une longue expérience dont on voit qu'elles sont le fruit, -un désir sincère d'être utile aux peuples en instruisant celui qui -doit les gouverner, en font tout l'éloge et tout le prix. Sans faire -le prédicateur ou le prophète, le duc ne touche ce qui regarde la -religion et la conscience que par rapport à la politique: «Un prince -qui a des chrétiens pour sujets, doit, dit-il, par cette seule raison -vivre chrétiennement. Quand la piété ne devroit pas par elle-même -tenir le premier rang, il ne seroit pas moins obligé par intérêt d'en -faire profession; tant il est impossible de gouverner sagement et -heureusement sans elle.» De ce principe une fois établi, suivent -naturellement tous les devoirs d'un souverain à l'égard de Dieu. «Ce -Maître suprême exige les hommages et la soumission des rois de la -terre, comme ils ont droit eux-mêmes d'exiger des peuples l'obéissance -et le respect. Comment un prince trouve-t-il mauvais qu'on ose violer -ses ordres, tandis qu'il ose lui-même violer les loix de son Dieu? -Qu'il sçache que s'il est au-dessus des loix par l'élévation de son -rang, il doit y être soumis par piété et par raison; que les loix -divines assujettissent également le berger dans sa cabane, et le -monarque sur le trône; que quant aux loix humaines, si elles sont -mauvaises, il ne doit pas forcer ses sujets à les observer, et que si -elles sont bonnes, il doit s'y conformer le premier; qu'il doit -employer l'autorité qu'il a sur elles à les corriger et à les -redresser, mais non pas à les enfreindre. Qu'il n'oublie jamais que -son indépendance ne l'exempte pas de rendre compte un jour de son -administration au Roy des rois, et que ce compte sera d'autant plus -rigoureux, que pendant sa vie il n'aura rendu compte à personne. -Quelqu'absolu que soit le pouvoir des souverains, ils sont pourtant -forcés de subir le jugement de deux tribunaux incorruptibles qui ne -leur passeront rien, celui de Dieu, et celui de la renommée. Dieu -punira leurs mauvaises actions avec la dernière rigueur dans l'autre -monde, et la renommée qui en publiera la honte dans celui-ci, -imprimera sur leur mémoire une tache que la suite des siècles ne -pourra jamais effacer. Pour éviter ce malheur, les rois doivent -étudier leur religion, s'instruire de ce qui est proposé à leur foy, -acquérir quelqu'intelligence des divines écritures et une connoissance -raisonnable de l'histoire ecclésiastique: par là, ils seront en état -de juger de la capacité de ceux qu'ils consultent; ils sçauront -consulter comme il faut, et discerner les jugements et les juges. Il -doivent se persuader que ce n'est point le sceptre et la couronne, -mais la vigilance, l'activité, la justice, l'amour des peuples qui -font les rois; que comme Dieu a produit les campagnes, les arbres, et -les plantes pour fournir aux hommes par leur fertilité, de quoi -subvenir à leurs différens besoins, il a de même établi les rois pour -le bien des peuples, pour maintenir la vigueur des loix, châtier les -méchans, récompenser les bons, protéger les innocens et soulager les -malheureux; que semblables à l'astre du jour qui ne refuse à personne -sa chaleur et sa lumière bienfaisante, ils doivent aussi répandre -partout leurs grâces et leurs bienfaits, plus sensibles au nom aimable -de _pères du peuple_ et de _bien-aimé_, qu'aux titres pompeux -_d'invincible_ et de _conquérant_. Images vivantes de la Divinité sur -la terre, c'est par une application constante à procurer le repos, la -tranquilité, l'abondance et la régularité des moeurs dans leurs États, -que les princes peuvent approcher de leur adorable modèle. Un roy est -mis sur le trône de la main de Dieu, pour être le premier chef de la -justice, le premier directeur des finances, le premier général des -armées, le gouverneur de toutes les provinces, le tuteur de tous les -pupilles, le protecteur de toutes les veuves, le père de toutes les -familles, le défenseur de tous les opprimez, le refuge de tous les -misérables, le vengeur de tous les crimes. Sous le fardeau de tant -d'affaires dont il est incontestablement responsable, pourroit-il, -sans offenser le Seigneur dont il est le ministre, se laisser endormir -dans le sein de la mollesse et d'une honteuse oisiveté?» - -Après ces réflexions, M. de Montausier examine en quoi précisément -doit consister la piété d'un prince sur le trône: «Ce n'est point, -dit-il excellemment, par une scrupuleuse observance de certaines -pratiques de dévotion usitées dans les cloîtres, qu'un roy doit -montrer sa religion et sa foy. Assister chaque jour avec respect à la -célébration des divins mystères, se jetter de tems en tems aux pieds -du Roy des rois, et implorer son secours par des prières courtes, mais -ferventes; maintenir l'honneur des autels, contribuer par ses -libéralitez à la décoration des temples, et à faire subsister -honorablement les ministres du Dieu vivant; ne donner les bénéfices -ecclésiastiques qu'à des sujets d'une vertu et d'une capacité -éprouvée; avoir soin que ceux qu'il en aura pourvûs s'acquittent -exactement des devoirs qui y sont attachez, et qu'ils ne deshonorent -pas leur ministère par une vie scandaleuse ou par un usage prophane du -patrimoine des pauvres; respecter cependant leur caractère, et par son -exemple inspirer aux peuples la vénération qui leur est dûë; se servir -de tout son pouvoir pour réprimer les novateurs en matière de -religion; les regarder comme des ennemis dangereux qui, animez par -l'esprit de cabale, sont toujours prêts à secoüer aussi-bien le joug -de l'autorité royale, que celui des pasteurs du troupeau de -Jésus-Christ; se souvenir pourtant que ce n'est point par le glaive, -mais par la persuasion, et si cette voye ne réüssit point, par la -privation de toutes charges[125], distinctions, graces et -prérogatives, qu'il doit ramener à la vérité ceux qui l'on abandonnée, -et punir ceux qui demeurent opiniâtrément attachez à l'erreur; vaincre -ses passions; se défendre contre les amorces de la volupté, et, pour -exciter son courage dans ce genre de combat, se remettre sans cesse -devant les yeux le funeste exemple d'un David, d'un Salomon et de -tant d'autres princes, qui distinguez par une sagesse et une valeur -extraordinaire, sont tombez, faute de constance, dans les plus honteux -excès; se déclarer hautement contre les impies et les libertins; faire -une guerre ouverte aux hypocrites et aux flatteurs; bannir de la cour -la corruption et les scandales; servir Dieu dans la sincérité de son -coeur, et ne rien omettre pour le faire servir de même par tous ses -sujets; voilà ce qui fait un roy vrayement chrétien, et c'est ainsi -qu'un saint Louis, sans rien perdre de sa grandeur et de son courage -héroïque, a sçu se rendre sur le trône aussi respectable par sa piété, -que terrible par ses armes.» - - [125] C'était le système provisoirement adopté par Louis XIV, en - attendant la révocation de l'Édit de Nantes. - -«Telle est l'idée des maximes contenuës dans le recüeil dont nous -venons de parler; ce n'est que la première partie du dessein que le -duc de Montausier s'étoit proposé d'exécuter pour l'instruction de son -auguste élève; mais le temps et sa santé ne lui permirent pas de -mettre la main aux deux dernières parties d'un ouvrage dont il ne -s'est trouvé dans ses papiers que des lambeaux détachez et mal -assortis[126].» - - [126] Montausier travaillait encore à ces notes en 1679; ce que - le P. Petit nous dit de la confusion où il les a trouvées, donne - à penser que le texte définitif de Montausier avait été égaré et - que son biographe ne put en prendre connaissance. - -Comme tous les ouvrages écrits au milieu d'une cour envieuse[127], le -livre de Montausier pouvait prêter matière à de fâcheuses -interprétations, et il fournit un prétexte spécieux à de nouvelles -cabales qui faillirent ruiner le duc dans l'esprit du roi, ainsi qu'on -le verra dans le livre suivant. - - [127] On sait combien alors était générale la manie de ces - prétendues _clefs_, qu'on regardait comme l'indispensable - complément des ouvrages même où l'esprit d'allusion satirique - était le moins à présumer. - - - - -LIVRE VI. - -1674-1690. - - Montausier accusé présente au roi son apologie.--Conduite du duc - à l'égard de Mme de Montespan.--Mort de Conrart.--Mlles de - Grignan.--Travaux pour l'éducation du dauphin.--Mariage du - prince et retraite de Montausier.--Prise de - Strasbourg.--Montausier rompt avec son gendre.--Le prince de - Condé les réconcilie.--Prise de Philisbourg.--Mariage de Mlle - d'Alerac.--Seconde rupture avec le duc d'Uzès.--Mort de - Montausier. - - -Ainsi que nous l'avons dit, le dauphin avait peu de goût pour ceux que -le roi avait chargés de son éducation; mais son antipathie contre -Montausier était d'autant plus forte[128], que c'était en vertu des -ordres du duc seul que les châtiments manuels lui étaient infligés. -Il est donc peu probable qu'il ait été fort reconnaissant de -l'hommage que lui faisait son gouverneur d'une collection de _maximes -morales_; mais quelles qu'aient pu être ses impressions particulières, -celles des jeunes gens qui composaient son entourage étaient -résolûment hostiles au livre et à l'auteur. Ces courtisans précoces -n'oubliaient rien pour inspirer au dauphin le mépris qu'ils -affectaient eux-mêmes pour ce petit ouvrage. «C'étoit se moquer, selon -eux, que de prétendre former un roy sur ces règles et sur ces -principes; ils disoient que les princes ne se doivent pas conduire de -la sorte, que s'ils étoient si fidelles observateurs du droit et de la -justice, et si rigoureux à punir la licence et le vice, ils seroient -plus propres à conduire un monastère qu'à gouverner un royaume; et -qu'enfin on ne pouvoit bien réussir dans le gouvernement des peuples, -lorsqu'on s'attachoit trop aux maximes de la religion. Ils ajoûtaient -encore que le gouverneur donnoit trop à son zèle, en voulant porter -son élève à une perfection où nul homme ne peut atteindre, et en -prétendant réunir en sa personne des qualitez que l'on a jamais veues -ensemble; qu'il proposoit au jeune prince les chimères d'un esprit -malade pour règles de sagesse; qu'il tomboit visiblement dans cet -excès de la justice que l'Écriture condamne; et que s'il étoit louable -d'écouter ses instructions, il étoit impossible de les suivre[129].» -Le duc avait prévu ces attaques, et dans la préface de son livre, le -dauphin eût pu trouver des armes pour les repousser, si elles lui -eussent été désagréables. Dans ce discours préliminaire, Montausier -«insiste particulièrement à prémunir le prince contre les suggestions -pernicieuses du libertinage et de la flatterie; il lui fait une vive -peinture de ces lâches adulateurs, de ces politiques impies ou de ces -ministres intéressés qui, pour faire leur cour, et pour couvrir leurs -vexations et leurs désordres, mettent en mouvement tous les ressorts -imaginables pour fasciner les yeux du prince, et écarter de lui -jusqu'à l'ombre de la vérité. «Je prévois, dit le zélé gouverneur à -son auguste élève, je prévois que ce recueil, que je vous présente, -m'attirera la haine d'un nombre infini de gens, parce qu'il choque les -intérêts et les desseins de ceux qui n'ont ni la crainte de Dieu, ni -le bien public, ni le service du roy devant les yeux, mais seulement -leur ambition, leur crédit, leur intérêt. Tous les ennemis de l'ordre -et de la solide piété se déclareront contre moi, parce qu'ils -trouveront leur condamnation dans ces maximes; ils s'efforceront de -décrier les préceptes que je vous donne; ils en feront des railleries; -ils les traiteront de ridicules, de chimériques et d'impossibles; mais -j'aurai pour moi toutes les personnes qui font profession d'honneur et -de vertu, qui seront charmées de voir inspirer aux souverains des -sentimens capables de les faire régner avec gloire, et de procurer la -félicité publique. Vous-même, Monseigneur, par votre sage conduite, -vous ferez le principal éloge de ces instructions, et vous justifierez -leur auteur. Tout vous invite à les pratiquer: votre naissance vous y -porte; les heureuses semences de vertu que la main de Dieu a répandues -dans votre âme vous y préparent dès votre enfance; le roy vous y -excite par les grands exemples qu'il vous donne de toutes les vertus -royales, par la peine qu'il prend de vous dresser lui-même des -mémoires et des instructions pour vous faire marcher un jour sur ses -traces glorieuses, et par ses exhortations touchantes et solides, -qu'il veut bien vous faire de tems en tems. Il n'est pas jusqu'à sa -devise, qui ne nous apprenne les devoirs d'un grand roy; il a choisi -le soleil pour lui servir de corps, parce que cet astre est le modèle -de la conduite de tous les souverains. Ils doivent, comme lui, estre -actifs, vigilans, infatigables, libéraux et bienfaisans; comme lui -produire partout l'abondance, distribuer les richesses, faire naître -les fruits, disperser la lumière, apporter la sérénité, dissiper les -nuages, appaiser les tempêtes, et répandre partout leurs clartés et -leurs influences favorables[130].» - - [128] Ce n'est point là pourtant l'avis du P. Petit: «... Les - mauvais conseils avoient peu de pouvoir sur l'esprit de - Monseigneur. Naturellement ennemi du vice, ce jeune prince - n'avoit nulle peine à s'en défendre, et si quelquefois la - légèreté de l'âge lui donnoit moins de goût pour les vérités - solides ou les exercices sérieux, il sçavoit déjà par raison - vaincre ses répugnances, et s'acquittoit sans effort de tout ce - qu'on exigeoit de lui. L'estime dont le roy honoroit le duc de - Montausier, le lui rendoit respectable; à mesure qu'il avançoit - en âge il l'estimoit lui même de plus en plus, il écoutoit ses - avis et les suivoit avec une docilité qui avoit quelque chose de - bien consolant pour le gouverneur. Il ne faisoit rien sans le - consulter, et il ne craignoit rien tant que de s'attirer des - reproches de sa part, parce qu'il sçavoit qu'il ne blâmoit jamais - que ce qui méritoit d'être blâmé. Par le même principe, il étoit - extrêmement sensible à ses loüanges, et le moindre signe de son - approbation le flattoit plus que les applaudissements peu - sincères des personnes qui formoient sa cour.»--Cette déposition - optimiste de l'honnête jésuite est, on le voit, en désaccord - flagrant avec le témoignage unanime des contemporains. Dans le - passage suivant de ses mémoires, Saint-Simon parle seulement du - _respect_ et non de la _sympathie_ que Montausier avait su - inspirer à son élève: «Quelque dure qu'ait été son éducation, il - avoit conservé de l'amitié et de la considération pour le célèbre - évêque de Meaux, et un vrai respect pour la mémoire du duc de - Montausier, tant il est vrai que la vertu se fait honorer des - hommes malgré leur goût et leur amour de l'indépendance et de la - liberté. Monseigneur n'étoit pas même insensible au plaisir de la - marquer à tout ce qui étoit de sa famille, et jusqu'aux anciens - domestiques qu'il lui avoit connus. C'est peut-être une des - choses qui a le plus soutenu d'Antin auprès de lui dans les - diverses aventures de sa vie, dont la femme étoit fille de la - duchesse d'Uzès, fille unique du duc de Montausier, et qu'il - aimoit passionnément. Il le marqua encore à Sainte-Maure, qui, - embarrassé dans ses affaires sur le point de se marier, reçut une - pension de Monseigneur sans l'avoir demandée, avec ces - obligeantes paroles, mais qui faisoient tant d'honneur au prince: - «qu'il ne manqueroit jamais au nom et au neveu de M. de - Montausier.» Sainte-Maure se montra digne de cette grâce. Son - mariage se rompit, et il ne s'est jamais marié. Il remit la - pension qui n'étoit donnée qu'en faveur du mariage. Monseigneur - la reprit; je ne dirai pas qu'il eût mieux fait de la lui - laisser.» - - [129] Petit. - - [130] Petit. - -Les précautions que le duc avait prises pour mettre le dauphin à -l'épreuve de la séduction, au lieu d'arrêter les séducteurs, ne -servirent qu'à les aigrir davantage contre un homme qui savait si bien -les démasquer et les faire connaître; ils n'avaient pas seulement à -décrier la vertu pour justifier leurs vices, mais ils avaient encore à -se venger d'un ennemi redoutable, qui s'efforçait de les perdre sans -ressource dans l'esprit de son élève. Animés de cet intérêt personnel, -ils couvrirent leur vengeance sous le voile spécieux du zèle et de -l'attachement pour le bien solide du prince; ils renouvelèrent les -anciennes plaintes, et crièrent plus haut que jamais: que le -gouverneur était un homme dur et un maître impitoyable, qui, sans -égard pour la dignité et la délicatesse du dauphin, l'élevait comme un -enfant destiné à gagner son pain à la sueur de son front: qu'il -l'accablait sous le poids du travail; qu'il lui refusait la plupart -des divertissements convenables à son âge et à son rang; qu'il -semblait prendre à tâche d'en faire un pédant hérissé de grec et de -latin, et que si l'on n'y prenait garde, il rendrait l'héritier -présomptif de la couronne bien plus propre à régenter une classe qu'à -gouverner un grand royaume. Ces discours furent écoutés et applaudis -par tout ce qu'il y avait de gens intéressés à flatter le jeune -prince, dont on briguait déjà la faveur. Une troupe de jeunes gens de -la première distinction, formait la cour ordinaire du dauphin; et -comme le duc le quittait encore moins aux heures qu'il passait à se -divertir avec les jeunes courtisans qu'aux heures consacrées à -l'étude, il eut plus d'une fois occasion de mettre un frein à la -licence de ces flatteurs en herbe qui cherchaient à se rendre -agréables par toutes sortes de moyens. Quoique le gouverneur eût pour -eux tous les égards qui étaient dus à leur naissance, et qu'il leur -ménageât auprès du dauphin toute la considération qu'ils méritaient à -ce titre, il ne laissa pas de faire d'innombrables mécontents par la -franchise un peu rude avec laquelle il les reprenait, lorsqu'en dépit -de la retenue qu'ils s'imposaient en sa présence, il lui arrivait de -les trouver en défaut. De ces jeunes gens les uns étaient encore à -l'âge où l'on est impatient de toute direction, et haïssaient le -gouverneur précisément parce qu'il était gouverneur; les autres plus -âgés et de moeurs moins innocentes, craignaient que le châtiment ne -suivît de près les menaces d'un homme dont ils connaissaient -l'incorruptible fermeté, et qu'ils ne reçussent enfin l'affront de se -voir bannis de la cour. Les parents, bien loin d'être charmés de la -discipline exacte que l'on prétendait imposer à leurs enfants, se -firent les défenseurs d'une folle jeunesse, et se plaignirent avec -hauteur de ce qu'on semblait vouloir les éloigner du prince, et -établir la fortune des uns sur la ruine des autres; que ces -distinctions étaient odieuses, et qu'il n'appartenait point au duc de -Montausier de les établir. Des courtisans corrompus et des femmes -coquettes, qui n'aspiraient qu'au moment de donner au dauphin le goût -de la volupté, ne pouvaient sans murmurer se voir fermer tout accès -auprès de sa personne, et joignirent leurs plaintes à celles des -autres. La puissance de la cabale augmentait chaque jour, sans que -Montausier consentît à se relâcher en rien d'une sévérité peut-être -excessive; les choses en étaient à ce point que le gouverneur, -abandonné de tout le monde, allait ne plus pouvoir compter que sur la -volonté du roi, et ce dernier appui faillit même lui manquer par suite -de l'entrée en scène d'un nouvel et redoutable adversaire, qui -n'était autre que la reine. Blessée depuis longtemps de la façon trop -rude dont son fils était élevé, elle recueillait avidement les -rapports fâcheux qui lui arrivaient de toutes parts sur la _brutalité_ -du gouverneur; alarmée par ces récits exagérés, elle en vint à -trembler pour la santé du dauphin, et parvint un instant à ébranler la -volonté de Louis XIV, qui, peu soucieux d'ailleurs du bonheur de cette -princesse, que par ses nombreuses infidélités il avait réduite au -désespoir, n'osait pas du moins lui résister en face dans une question -qui ne le touchait pas personnellement. Sans adopter un parti décisif, -il montra cependant au gouverneur plus de froideur qu'à l'ordinaire, -et Montausier sentant alors le besoin de se disculper sans toutefois -rien sacrifier de ses principes, composa une apologie qu'il présenta -au roi, prêt à se retirer s'il refusait d'agréer sa justification. -Dans ce document, il avait pris à tâche de réfuter par ordre toutes -les calomnies auxquelles il était en butte depuis des années. Cette -défense était à la fois habile et vigoureuse: tandis qu'il arrachait à -ses détracteurs le voile hypocrite sous lequel ils abritaient leurs -prétentions intéressées, il faisait adroitement sentir au monarque les -défauts et le peu d'aptitude de son héritier, et la nécessité -d'intervenir lui-même pour appuyer de son autorité royale le crédit -menacé du gouverneur. Louis XIV lut le mémoire à loisir et s'en montra -satisfait; la reine même se rassura, et l'envie se vit réduite encore -une fois au silence. Montausier, qui avait déployé tant de fermeté -dans cette conjoncture, ne montra pas moins d'indépendance à quelque -temps de là dans une question non moins grave. Le jeudi saint de -l'année 1675, Mme de Montespan se présenta à un prêtre de la paroisse -de Versailles[131]. Ce prêtre lui refusa l'absolution, et l'on devine -facilement les motifs d'un pareil refus. Elle s'en plaignit au roi, -qui fit venir M. Thibaut, curé de la paroisse. Le curé déclara que le -prêtre n'avait fait que son devoir. Mme de Maintenon, alors à -Versailles, vivant dans la société habituelle de Mme de Montespan, et -très à portée d'être instruite de tous les détails d'un événement -auquel ses principes de religion et de vertu lui faisaient prendre un -si grand intérêt, écrivait à la comtesse de Saint-Géran, «que le roi -ne vouloit condamner ni le prêtre ni le curé sans savoir ce que le duc -de Montausier, dont il respecte la probité, et M. de Condom, dont il -estime la doctrine, en pensoient.» Bossuet ne balança pas à répondre -comme le curé, «que le prêtre n'avoit fait que son devoir.» - - [131] M. Lécuyer. - -«M. de Montausier, ajoute Mme de Maintenon, a parlé plus fortement. M. -de Condom reprit la parole et parla avec tant de force; il fit venir -si à propos la gloire et la religion, que le roi, à qui il ne faut que -dire la vérité, se leva fort ému, et dit à M. de Montausier, en lui -serrant la main: _Je ne la verrai plus_.» - -On sait où aboutit ce bon propos illusoire de Louis XIV, qui bientôt -fut suivi du retour de la favorite et d'une réconciliation scellée par -la naissance de Mlle de Blois, et par celle du comte de Toulouse. La -noble conduite de Montausier ne resta pourtant pas sans récompense, -car elle lui valut l'estime de Mme de Maintenon, qui n'oublia jamais -le service que le duc s'était efforcé de rendre à la morale[132]. - - [132] Voici les réflexions que suggère au cardinal de Bausset, la - double intervention de Montausier et de Bossuet dans cette - circonstance: «On a pu remarquer que dans sa lettre à Mme de - Saint-Géran, Mme de Maintenon semble placer le duc de Montausier - au premier rang pour la fermeté de sa déclaration à Louis XIV, et - qu'elle ne nous montre, pour ainsi dire, Bossuet que sur le - second plan de ce tableau si intéressant. Son humeur perce d'une - manière encore plus sensible dans une autre de ses lettres à Mme - de Saint-Géran. «Je vous l'avois bien dit, madame, que M. de - Condom joueroit dans toute cette affaire un rôle de dupe. Il a - beaucoup d'esprit; mais il n'a pas celui de la cour.» Comment - avec autant d'esprit qu'elle en avait elle-même, Mme de Maintenon - ne s'est-elle pas aperçue qu'en voulant faire la censure de - Bossuet, elle en fait le plus bel éloge? Accuser un évêque tel - que lui, _de n'avoir pas l'esprit de la cour_, c'était lui - accorder un titre de plus à l'estime. La fermeté tranchante du - duc de Montausier pouvait n'être pas déplacée dans un homme de sa - profession, et surtout de son caractère, qui lui avait acquis le - droit d'exagérer l'austérité de la vertu; mais la longue - expérience de Bossuet, et sa profonde connaissance du coeur - humain, lui avaient appris que la douceur, la patience et les - exhortations évangéliques sont les véritables armes d'un évêque - pour combattre les passions, et qu'elles servent plus souvent à - en triompher, que ces décisions brusques et absolues qui - obtiennent rarement un si heureux succès. L'événement justifia la - sagesse de Bossuet. L'intrépide fermeté du duc de Montausier et - la parole que lui avait donnée Louis XIV, n'empêchèrent pas ce - prince de reprendre bientôt après les chaînes qui le livrèrent - encore à la domination de Mme de Montespan. Bossuet, au - contraire, par la rectitude de sa conduite, par ses utiles - instructions, et surtout par ce caractère de vertu et de sagesse - qui ne l'abandonnait jamais dans les circonstances les plus - difficiles et les plus délicates, vit enfin ses voeux - couronnés.»--Ils ne le furent, dans tous les cas, que bien - tardivement, et c'est à Mme de Maintenon bien plutôt qu'à - l'évêque de Meaux que revient l'honneur de la conversion - définitive du grand roi. - -Cependant le vide se faisait de plus eu plus autour de Montausier -vieillissant. Déjà en 1672 il avait perdu Godeau, l'aimable évêque de -Vence[133], et Chapelain en 1674; le 23 septembre 1675, la mort de -Conrart lui causa un chagrin non moins vif, car il professait pour son -ancien coreligionnaire une singulière estime, comme le prouvent ces -paroles qu'il adressait au calviniste Jean Rou, chargé par les -héritiers du défunt de consulter le duc sur l'emploi qu'on devait -faire des volumineux manuscrits recueillis dans la succession, et que -certaines personnes songeaient à donner au public: «Qu'ils s'en -donnent bien de garde, répondait Montausier, ce seroit tout perdre. -Vous savez, et ils le savent aussi bien que vous, combien j'aimois et -considérois celui dont nous parlons. La plupart de nos amis communs -rendront témoignage du cas que j'ai toujours fait de tout ce qui -sortoit de sa plume, parce qu'en effet il y avoit en tout cela bien du -prix; mais la réputation que cet illustre s'étoit acquise est allée si -loin, que, quand tout ce qu'on pourroit publier de lui auroit été -dicté par un ange, cela ne seroit pas capable de soutenir la dignité -d'un bruit aussi extraordinaire, et il s'en faut tenir là; des oracles -même ne paroîtroient que des rogatons. Il y a de certaines -conjonctures qui sont si fatales à la réputation des plus grands -hommes, qu'on les peut comparer à ces constellations bénignes qui font -toute la félicité des naissances les plus heureuses; ç'a été sous une -constellation de cette nature que la réputation de notre ami est née, -il faut se contenter d'en garder la coiffe; dites-leur que c'est le -meilleur conseil que je leur puisse donner.» - - [133] Montausier était resté dépositaire d'un grand nombre de ses - poésies inédites, qui se trouvent probablement aujourd'hui dans - les archives du la maison d'Uzès. - -Le vieux Conrart s'éteignait à propos, alors que les persécutions -contre le protestantisme se préparaient dans l'ombre. Cette mort -rompit le faible lien qui rattachait encore Montausier aux souvenirs -de sa jeunesse, et ses relations de plus en plus étroites avec Bossuet -et Fléchier ne contribuèrent pas peu à atténuer le fâcheux effet que -dut produire sur lui la grande et désastreuse mesure que prit Louis -XIV pour l'anéantissement du calvinisme. Mais en 1675 on n'usait -encore de la persécution que comme d'un expédient financier propre à -exciter la générosité du clergé de France, et dans le coeur du roi le -penchant à la volupté étouffait les symptômes du fanatisme naissant. - -Vingt années de prospérité inouïe avaient contribué à aveugler la cour -et à ébranler dans l'âme du monarque les notions du juste et de -l'injuste; si la fortune infligeait quelques revers aux armes de la -France, il semblait qu'elle voulût par là relever comme par contraste -l'éclat merveilleux de triomphes si longtemps soutenus; et c'est à un -échec de ce genre que se rapporte l'anecdote suivante de Mme de -Sévigné: «Voici une petite histoire que vous pouvez croire comme si -vous l'aviez entendue. Le roi disoit un de ces matins: «En vérité, je -crois que nous ne pourrons pas secourir Philisbourg; mais enfin je -n'en serai pas moins roi de France.» M. de Montausier, - - Qui pour le pape ne diroit - Une chose qu'il ne croiroit, - -lui dit: «Il est vrai, sire, que vous seriez encore fort bien roi de -France, quand on vous auroit repris Metz, Toul et Verdun, et la Comté, -et plusieurs autres provinces dont vos prédécesseurs se sont bien -passés.» Chacun se mit à serrer les lèvres; et le roi dit de -très-bonne grâce: «Je vous entends bien, M. de Montausier, -c'est-à-dire que vous croyez que mes affaires vont mal: mais je trouve -très-bon ce que vous dites, car je sais quel coeur vous avez pour -moi.» Cela est très-vrai, et je trouve que tous les deux firent -parfaitement leur personnage.» - -Cette roideur, qui ne fléchissait pas même en présence du monarque le -plus absolu de l'univers, rendait parfois difficiles les relations de -Montausier avec sa famille, et causa quelque tension dans ses -rapports, tout bienveillants jusque-là, avec son allié le comte de -Grignan. Ainsi qu'on l'a vu plus haut, ce dernier avait eu deux filles -de son mariage avec Angélique d'Angennes. L'une de ces demoiselles -avait manifesté de bonne heure une vive inclination à la vie -religieuse, et les exhortations de sa jeune belle-mère devaient la -confirmer plus tard dans ses pieuses résolutions. Sa soeur, au -contraire, avait un penchant décidé pour le monde, et l'on n'eût pu, -sans une véritable contrainte morale, la pousser dans le cloître. Il -paraît pourtant que son père se proposait d'aider à la grâce, pressé -qu'il était de combler le gouffre de ses dettes en y jetant la fortune -des enfants de sa première femme; mais ces demoiselles trouvèrent un -actif protecteur dans le duc de Montausier, qui les prit sous sa garde -et ne consentit à les rendre à leur père qu'après avoir reçu des -explications positives, et s'être assuré que la volonté de ses nièces -ne serait en rien violentée[134]. Ce fut aussi vers la fin de l'année -1677, qu'eurent lieu les premières relations amicales de Montausier et -de Boileau[135]. Le duc, peu favorable à la nouvelle génération -littéraire et ennemi par principes du genre satirique, n'avait jamais -pardonné à Despréaux ses attaques contre Chapelain, et il s'était même -exprimé assez durement sur le compte du poëte lorsqu'il avait appris -que le roi lui faisait une pension. Boileau, qui n'ignorait pas le -sentiment du duc à son égard, en était désolé, aussi s'efforça-t-il de -le désarmer par ce passage adroitement flatteur de son épître VII: - - Et qu'importe à nos vers que Perrin les admire, - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Pourvu qu'ils puissent plaire au plus puissant des rois; - Qu'à Chantilly Condé les souffre quelquefois, - Qu'Enghien en soit touché... - Et plût au ciel encor pour couronner l'ouvrage - Que Montausier voulût leur donner son suffrage! - - [134] «J'avois ouï parler confusément de cette lettre de M. de - Montausier; je trouve, comme vous, son procédé digne de lui; vous - savez à quel point il me paroît orné de toutes sortes de vertus. - On avoit cherché à le tromper; on avoit corrompu son langage; on - s'est enfin redressé, et lui aussi; il l'avoue: c'est une - sincérité et une honnêteté de l'ancienne chevalerie. Voilà qui - est donc fait, ma fille, vous êtes assurée d'avoir ces jeunes - demoiselles.» (Mme de Sévigné, lettre du 4 août 1677.) - - [135] C'est à tort que le P. Petit renvoie ce fait à l'année - 1680. - -«Un trait si obligeant fit sur le coeur de M. de Montausier tout -l'effet que M. Despréaux s'en étoit promis; le duc commença dès lors à -revenir de ses anciennes préventions, et peu de temps après le sieur -de Puimorin, frère de l'auteur des satires, homme fort connu et fort -aimé à la cour, étant venu à mourir, le duc rencontra M. Despréaux -dans la gallerie de Versailles, et lui marqua en passant le regret -qu'il avoit de la mort de son frère. «Je sçais, lui répondit M. -Despréaux, que mon frère faisoit grand cas de l'amitié dont vous -l'avez honoré; mais il en faisoit encore plus de votre vertu; et il -m'a toujours dit que les grâces dont le roy m'a comblé, et les bons -traitements que je reçois ici, ne peuvent réparer le malheur que -j'ai eu de ne pouvoir mériter jusqu'à présent les bonnes grâces -du plus vertueux et du plus respectable seigneur qui soit à la -cour.»--«Oublions le passé, lui repartit M. de Montausier en -l'embrassant, je veux être de vos amis comme je l'étois de votre -frère, et pour commencer connoissance, venez, je vous en prie, dîner -aujourd'hui avec moi.» M. Despréaux, depuis ce moment, trouva -toujours dans le duc un ami généreux, qui lui demeura fidellement -attaché jusqu'au dernier jour de sa vie, et qui fut constamment -l'admirateur sincère, ainsi que le censeur sévère des nouveaux -ouvrages que cet illustre poëte donna depuis au public[136].» - - [136] Petit. - -Tout affligé qu'il était du peu d'aptitude et de zèle de son royal -élève, Montausier n'en continuait pas moins de lui accorder ses soins -avec son ardeur et son dévouement habituels, tandis que Bossuet, vers -ce temps-là même, écrivait au maréchal de Bellefonds ces lignes -attristées: «Me voici quasi à la fin de mon travail. Monseigneur le -dauphin est si grand, qu'il ne peut pas être longtemps sous notre -conduite. Il y a bien à souffrir avec un esprit si inappliqué. On n'a -nulle consolation sensible, et on marche, comme dit saint Paul, en -espérance contre l'espérance. Car encore qu'il se commence d'assez -bonnes choses, tout est encore si peu affermi, que le moindre effort -du monde peut tout renverser; je voudrois bien voir quelque chose de -plus fondé; mais Dieu le fera peut-être sans nous. Priez Dieu que sur -la fin de la course où il semble qu'il doive arriver quelque -changement dans mon état, je sois en effet aussi indifférent que je -m'imagine l'être.» - -Ce fut alors que l'évêque de Condom mit la main à son _Histoire -universelle_. Lorsqu'il avait conçu la première idée de cet ouvrage, -il ne s'était proposé d'abord que de donner un abrégé de l'histoire -ancienne, pour que le dauphin pût conserver plus facilement le -souvenir de ce qu'il en avait appris. Les réflexions qui devaient en -être le résultat étaient réservées pour servir de préface à ce tableau -historique. Mais Bossuet ayant fait lire cette _préface_ à Montausier -et à d'autres amis éclairés qu'il était dans l'usage de consulter, ils -l'engagèrent à donner plus d'étendue à ses réflexions. C'est ainsi que -ce qui n'était dans le premier plan qu'un accessoire, devint dans -l'exécution l'objet principal et important. La partie historique n'en -est plus que l'introduction. Ce sont en effet ces réflexions qui ont -donné un si grand caractère au _Discours sur l'histoire universelle_. -Près de deux siècles se sont écoulés depuis qu'il a paru, et -l'admiration, loin de s'être épuisée, s'accroît chaque jour encore à -la lecture de ce magnifique ouvrage. Lorsqu'il fut achevé, dans les -derniers mois de 1679, l'éducation du dauphin tirait à sa fin. Dès -cette époque, on songeait à son mariage avec la princesse de Bavière, -et lorsqu'il fut arrêté, Bossuet et Montausier durent considérer leur -mission comme terminée. «Tous les deux concoururent avec un accord -invariable au travail de l'éducation qui leur était confiée. Tous les -deux étaient animés de la noble passion de former un grand prince et -un fils digne de son père. Le duc de Montausier aurait voulu montrer à -une nation guerrière et valeureuse un chef propre à commander les -armées, et un prince d'une probité assez austère pour aimer à déplaire -aux courtisans. Bossuet voulait graver profondément dans l'âme de son -élève ces principes religieux qui peuvent seuls rassurer les peuples -contre les abus de la puissance. Il voulait un prince assez instruit -et assez éclairé pour sentir, penser et agir par lui-même, et qui fût -capable de conserver à la France la prééminence de gloire où elle se -trouvait élevée. On sent que ces deux méthodes, quoique différentes, -n'étaient que l'expression de la même pensée, celle que l'on cherche -et que l'on trouve dans l'idée d'un grand roi et d'un bon roi[137].» - - [137] Bausset, _Histoire de Bossuet_. - -A partir du 30 décembre, jour où furent arrêtés les articles du -mariage entre le dauphin et Marie-Anne-Christine, soeur de l'électeur -de Bavière, Montausier cessa de diriger l'éducation du prince, et ce -fut en rendant la liberté à son royal élève qu'il prononça ces paroles -fameuses: «Monseigneur, si vous êtes honnête homme, vous m'aimerez; si -vous ne l'êtes pas, vous me haïrez, et je m'en consolerai.» Quoiqu'il -n'eut plus le titre de gouverneur, le duc resta pourtant, par ordre du -roi, attaché à la personne du dauphin, et ce fut lui qui présida à la -formation de sa maison[138], qu'il s'efforça de composer de personnes -sûres et d'hommes distingués, au nombre desquels était son gendre de -Crussol: ce fut là son plus mauvais choix. - - [138] «On a nommé huit ou dix hommes de la cour, avec six mille - francs de pension, pour être assidus auprès de M. le dauphin: il - y en aura tous les jours deux qui le suivront. Le chevalier vous - mandera leurs noms: il me semble que j'ai entendu parler de MM. - de Chiverni, de Dangeau, de Clermont et de Crussol; je ne sais - point encore les autres, ni même si ceux-là sont bien vrais.» - (Mme de Sévigné.) - -Les dix dernières années de Montausier s'écoulèrent à la cour comme -les précédentes, et il y vécut entouré d'honneurs et de considération. -Le roi l'admettait à ses plus secrets conseils et se servit encore une -fois de sa vieille expérience lorsqu'il songea à se rendre maître de -Strasbourg. - -En signant le traité de Nimègue, Louis XIV avait étonné le monde par -une modération qui, à vrai dire, était plus apparente que réelle. Ce -prince avait, en effet, signé des conventions secrètes avec plusieurs -souverains dans l'intention d'éluder un pacte solennel, et si -lorsqu'il s'était agi d'établir le dauphin il avait fait tomber son -choix sur une princesse de Bavière, c'était surtout dans le but de -raffermir son alliance avec une puissante maison qu'il avait su -engager dans ses intérêts. Depuis deux ans déjà on avait créé des -chambres dites _de réunion_, dans le but de trancher au profit de la -France toutes les questions litigieuses en matière de fiefs, dans les -provinces frontières de l'Alsace et des trois évêchés; en 1681, le roi -résolut de tenter un coup plus hardi et de s'emparer en pleine paix de -la grande ville impériale de Strasbourg. Un fort parti français -s'était formé au sein de cette république allemande, et rien ne fut -oublié pour le grossir. Tous les catholiques et beaucoup de notables -protestants étaient favorables à l'invasion: l'or et les promesses -aidant, les cinq conseillers, le prêteur, le secrétaire et le -trésorier qui formaient la régence de la ville furent gagnés les uns -après les autres par les agents de Louvois. Les troupes impériales -ayant évacué la place par suite du traité de Nimègue, les magistrats -congédièrent douze cents Suisses que la république avait à sa solde; -puis, sur les instances menaçantes du gouverneur français, ils -démolirent le fort de Kehl reconstruit récemment. Rien ne faisait plus -obstacle à la tentative du roi de France, et le 28 septembre -trente-cinq mille hommes se trouvaient réunis devant la place qui leur -ouvrait ses portes le surlendemain. Ce jour-là même, «Sa Majesté -partit subitement pour l'Alsace, au lieu d'aller de Fontainebleau à -Chambord, où sur les bruits publics, on ne doutoit point que la cour -n'allât passer l'automne. Le roy voulut que la reine fût du voyage -avec Monseigneur le dauphin et Mme la dauphine, Monsieur et Madame, le -prince et la princesse de Conti, le prince de la Roche-sur-Yon, et un -grand nombre de seigneurs des plus distinguez. M. de Montausier y fut -invité avec une distinction particulière; le roy le présenta à -Monseigneur, et lui dit en termes très-honorables pour le duc, qu'il -souhaitoit qu'il prît M. de Montausier dans sa calèche, persuadé qu'il -ne lui seroit pas moins utile en cette occasion, qu'il l'avoit été par -le passé. Monseigneur, autant par inclination que par déférence aux -désirs du roy son père, consentit de bon coeur à ce qu'on demandoit de -lui, et fit le voyage tête-à-tête avec son ancien gouverneur. Le duc -mit à profit une occasion si favorable, et se servit de tout le loisir -et de toutes les occasions que lui procura ce voyage, qui fut environ -de deux mois, pour renouveller les sages instructions qu'il avoit -autrefois données au jeune prince. Monseigneur les goûta d'autant -mieux alors, que ce n'étoient pas les préceptes d'un maître; mais les -conseils d'un ami et d'un sujet fidèle. Le roy, suivi de son auguste -famille, visita toutes les places de l'Alsace, et se rendit enfin dans -la capitale[139].» Il y fit son entrée le 23 octobre, et le vieux -Montausier qui était à ses côtés éprouva une émotion singulière en -voyant aux pieds de son souverain cette superbe cité, riche fleuron -d'une province qu'il se rappelait avoir administrée lui-même dans des -temps difficiles, et au sein de laquelle il avait passé plusieurs des -plus belles années de sa vie. Le roi et la cour étaient de retour à -Saint-Germain le 16 novembre. - - [139] Petit. - -Les loisirs dont jouissait Montausier rendirent alors plus étroites -ses relations avec sa fille et son gendre, et quoique ce dernier fut -depuis 1680 devenu chef de la maison d'Uzès, ils n'en continuèrent pas -moins de vivre ensemble, le duc affaibli par l'âge voyant avec plaisir -ses petits-enfants peupler la solitude du vaste hôtel de Rambouillet. -Montausier, qui au dire de Saint-Simon vivait dans une grande -splendeur, avait d'ailleurs des revenus énormes: le roi lui avait -conservé ses appointements de gouverneur, qui étaient de 48,000 -livres; le gouvernement de Saintonge et d'Angoumois lui en rapportait -30,000; il en tirait 25,000 de son gouvernement de Normandie et 8,000 -de sa lieutenance de roi d'Alsace qu'il avait depuis plus de quarante -ans. Tout cela, joint à sa fortune personnelle et à celle de sa femme, -lui permettait de paraître avec éclat et sans s'incommoder dans la -cour la plus luxueuse du monde; il était du reste fort généreux à -l'égard de ses enfants, et prenait à sa charge leur entretien et celui -de leurs domestiques. - -Son crédit était grand, et il en usait largement dans l'intérêt de sa -famille et de ses amis[140], lesquels étaient fort nombreux: les plus -grands seigneurs briguant son amitié et cherchant à s'étayer de son -influence bien connue et toute bienveillante. Cette intervention -officieuse était désormais sa seule manière de participer à la vie -publique, et son existence se renfermait de plus en plus dans le -cercle des affections intimes. - - [140] «... Le roy accorda à M. de Montausier, le 27e régiment - pour M. de Laurière, son neveu, qui étoit capitaine dans le - Dauphin..... - - «... Il y a une pension de 500 écus pour l'abbé Veillet, - précepteur du petit comte de Crussol. M. de Montausier l'avoit - ainsi souhaité du roy.» (Extrait du _Journal de Dangeau_.)--Les - faveurs accordées par le roi à Montausier sont de la part du - courtisan chroniqueur l'objet de longues énumérations qu'il est - inutile de reproduire. - -Au commencement de l'année 1684, il fut question d'un brillant -établissement pour la plus jeune de ses nièces, Mlle d'Alerac[141], et -Mme de Sévigné écrivait à ce propos à sa fille: «La destinée de Mlle -d'Alerac paroît encore incertaine, nous croyons pourtant que le nom de -Polignac est écrit au ciel avec le sien. Si Mlle de Grignan vouloit, -elle nous en diroit bien la vérité; car elle a dans ce pays céleste un -commerce continuel.» A quelques mois de là elle revenait encore sur le -même sujet: «Je crains bien que notre mariage ne se rompe par les -raisons d'intérêt que vous me dites; ce ne sera jamais de mon -consentement; et si l'on veut donner à ronger l'espérance d'un duc qui -ne viendra point, Mlle d'Alerac a bien l'air d'en être la victime et -la dupe: je souhaite la santé du coadjuteur par plusieurs raisons; -celle-là est la seconde. Où sont ces petits oiseaux qui s'en étoient -envolés au Puy?» Ces allusions aux difficultés soulevées par -Montausier se trouvent nettement expliquées dans la lettre du 1er -décembre: «Il me paroît que M. de Montausier ne ménagera guère la -maison de Polignac, de faire rompre par son opiniâtreté un mariage si -engagé et si assorti. M. de la Garde m'en écrivit l'autre jour, dans -votre sentiment, trouvant fort mal de traiter ainsi des gens de cette -qualité, et d'un si grand mérite à l'égard de Mlle d'Alerac et de M. -de Grignan: je suis assurée que bien des gens seront de cet avis. Si -vous trouvez Mme de Lavardin, vous ferez bien de continuer à lui -parler confidemment de cette affaire. Quant à moi je ne vois dans -l'avenir aucun duc pour consoler Mlle d'Alerac de ce qu'elle perd, je -pense que son bien ne tentera personne, et que l'espérance de celui de -sa soeur n'est qu'une vision et une chimère, qu'on fera servir à la -détourner d'une alliance si convenable et si belle. Vous croyez bien, -après cela, que les grands partis ne voudront pas risquer la même -destinée: le refus sera sûr, et le sujet du refus extrêmement -incertain, et tout-à-fait dans les idées de Platon. On se persuade -aisément que la crainte de ne point voir cette jolie fille établie, ne -touche guère M. de Montausier, et qu'il envisage sans horreur tout ce -qui en peut arriver: mais je vous avoue que j'en serois affligée et -que je prends un véritable intérêt à cette dernière scène.» Dans les -premiers mois de l'année 1685, les pourparlers duraient encore: «Le -bon abbé.... trouve que M. de Montausier est gouverné par des gens -bien rigoureux et bien mal intentionnés.» Montausier, qui moins que -Mme de Sévigné se laissait prendre à de belles mais trompeuses -apparences, avait approuvé à ce qu'il paraît les prétentions d'un -sieur Hurault de Belesbat qui avait demandé la main de sa nièce; de là -grand émoi dans les deux familles de Grignan et de Sévigné: «... Ils -crurent[142], comme moi, que c'étoit pour rire que vous nommez -Belesbat pour la _princesse_; il fallut repasser sur ces endroits, et, -quand nous vîmes que M. Chupin le proposoit sérieusement, et que les -Montausier et Mme de Béthune l'approuvoient, je ne puis vous -représenter notre surprise; elle ne cessa que pour faire place à -l'étonnement que nous causa la tolérance de cette proposition par Mlle -d'Alerac. Nous convenons de la douceur de la vie et du voisinage de -Paris; mais a-t-elle un nom et une éducation à se contenter de cette -médiocrité? Est-elle bien assurée que sa bonne maison suffise pour lui -faire avoir tous les honneurs qui ne seront pas contestés à Mme de -Polignac? Où a-t-elle pris une si grande modération? c'est renoncer de -bonne heure à toutes les grandeurs. Je ne dis rien contre le nom, il -est bon, _mais il y a fagots et fagots_; et je croyois la figure et le -bon sens de Belesbat plus propre à être choisi pour arbitre que pour -mari, par préférence à ceux qu'elle néglige. Il ne faudroit point se -réveiller la nuit, comme dit Coulanges, pour se réjouir comme sa -belle-mère Flexelles[143] d'être à côté d'un Hurault; enfin, ma bonne, -je ne puis vous dire comme cela nous parut et combien notre sang en -fut échauffé, à l'exemple du vôtre, ma bonne. Il faut voir ce que Dieu -voudra, car s'il avoit bien résolu que les articles de l'autre[144] -fussent inaccommodables, je défierois tous les avocats de Paris d'y -trouver des expédients.» - - [141] Quant à Mlle de Grignan, sa soeur aînée, elle s'était - retirée à Gif dans une abbaye de bénédictines, sans avoir - communiqué son dessein à personne. - - [142] Coulanges et d'autres personnes de l'entourage de la - marquise. - - [143] Mère du prétendant Belesbat. - - [144] Du mariage Polignac. - -La vicomtesse de Polignac avait été compromise dans l'affaire des -poisons, et c'est dans cette circonstance fort grave et présente -encore à tous les esprits, qu'il faut chercher la cause de -l'obstination de Montausier, que Mme de Sévigné trouve si blâmable. Le -mariage que souhaitait la marquise n'eut vraisemblablement pas eu -d'ailleurs l'agrément du roi, qui plus tard fit beaucoup de -difficultés avant d'accorder à Mlle de Rambures l'autorisation qu'elle -sollicitait d'épouser Polignac. - -Outre l'embarras que lui donnait l'établissement projeté de sa nièce, -Montausier éprouvait à cette époque des ennuis plus sérieux et qui le -touchaient de plus près. Le lundi 14 mai 1685, on apprit que le duc -d'Uzès s'était brouillé avec son beau-père, qu'il était sorti de chez -lui à dessein de n'y plus rentrer, et s'était retiré dans un de ses -domaines à quatre heures de Versailles. Cette brusque séparation n'eut -rien de surprenant pour ceux qui connaissaient le caractère difficile -de ces deux hommes, mais la conduite du duc d'Uzès était injustifiable -après tout ce que Montausier avait fait pour lui, et l'indulgence -qu'il avait mise à dissimuler de légitimes sujets de mécontentement. -Le jeune duc était, en effet, un des familiers de Monseigneur, que -tout récemment encore il avait reçu à son château de Lévis, et cette -intimité avec le dauphin qu'il avait soutenu jadis dans ses luttes -contre son gouverneur, contribuèrent sans doute à aigrir des rapports -déjà si tendus entre deux personnages trop ardents l'un et l'autre -pour se faire à temps des concessions indispensables. Cette rupture -causa à Montausier un chagrin que de nouvelles faveurs du roi ne -purent adoucir[145], aussi accepta-t-il avec joie la médiation que -son vieux compagnon d'armes, le prince de Condé, lui offrit -spontanément, et la réconciliation eut lieu le 21 novembre. «Ce -jour-là, dit Dangeau, chez M. le prince, se fit l'accommodement de M. -le duc de Montausier et de M. le duc d'Uzès, qui avoient choisi pour -arbitres M. de la Rochefoucauld, M. le duc de Beauvilliers et moi. M. -le prince les fit embrasser, et la réconciliation parut fort sincère; -M. de Montausier fit à merveille, et M. le duc d'Uzès fut touché et -promit de fort bon coeur tout ce que M. le prince lui demanda.» - - [145] «Lundi 27 août 1685. Le soir le roi nous dit à son coucher - qu'il avoit permis à M. de Montausier de vendre le gouvernement - de Dieppe quoiqu'il ne fut que triennal..... M. de Manneville - l'achète 25,000 écus. M. de Montausier a aussi la permission de - vendre la lieutenance de roi d'Alsace qu'il a depuis longtemps.» - (_Journal de Dangeau._) - -Quelques semaines auparavant, le roi avait pris une détermination -sinistre, qui, inaugurant une nouvelle ère de persécutions, allait -déchirer le sein de la patrie et envenimer sa lutte avec l'étranger. -_L'édit de révocation_ dut affliger l'âme droite de Montausier, qui, -peu sensible à l'accusation d'intolérance, ne put s'empêcher de voir -dans cette grave mesure une atteinte portée aux principes éternels de -justice, principes que Louis XIV méconnaissait d'une manière -flagrante, en annulant de son autorité privée les garanties données -par Henri IV à ceux qui l'avaient mis sur le trône. Partagé entre sa -loyauté naturelle et un zèle médiocrement éclairé pour la foi -catholique romaine qu'il eût voulu voir régner sans partage, -Montausier n'en montra pas moins la plus vive sympathie pour ses -anciens coreligionnaires, ainsi qu'on peut le voir dans l'affaire du -calviniste Jean Rou, que déjà en 1676 il avait tiré de la Bastille, et -dont à dix années de là il s'efforça de préserver la fortune, tâche -malaisée à une époque où les biens des hérétiques étaient généralement -de bonne prise. Tout en cherchant à sauvegarder les intérêts de son -protégé il veillait au salut de son âme, et dans une lettre -bienveillante il l'invitait doucement à se réfugier au sein de la -véritable église. Rou qui n'entendait pas raillerie en pareille -matière, répliqua d'une façon un peu vive, et comme le ministre Jurieu -le blâmait de son imprudence, il lui fit une réponse qui prouve toute -la vénération que le caractère du duc inspirait aux hommes modérés de -tous les partis[146]. - - [146] «Huit ou quinze jours après que cette lettre fut partie, M. - Jurieu, qui étoit venu faire un tour à la Haye pour quelques - affaires qu'il avoit auprès du prince, s'enquérant de l'état des - miennes, me donna occasion de lui montrer cette lettre, laquelle - ayant lue: «Elle est très-belle et très-bonne, me dit-il, mais je - voudrois que vous ne l'eussiez pas envoyée.--Par quelle raison? - lui dis-je.--C'est que vous risquez de perdre cet illustre - patron-là.--Oh! repris-je, vous ne le connoissez pas si bien que - je fais; je suis sûr qu'il ne m'en aimera que mieux, et j'espère - dans quelque temps vous en donner des marques. Je dis dans - quelque temps, parce que je crois bien qu'il ne m'écrira pas - sitôt, et principalement ne répondra jamais à ceci; mais quand - les idées de tout cela seront comme perdues, souvenez-vous qu'il - m'écrira tout comme auparavant.» Cela ne manqua pas d'arriver, et - l'on en aura bientôt des preuves en son lieu.--Rou fait ici - allusion à la lettre que le duc lui adressait de Versailles le 31 - mars 1689: - - «J'ai reçu, monsieur, la lettre que vous avez pris la peine de - m'écrire le 24 de ce mois. Elle me fait voir que vous continuez - toujours à avoir de l'amitié pour moi; je vous en suis tout à fait - obligé, vous assurant qu'on ne peut en avoir pour vous plus que - j'en ai, ni souhaiter davantage que je fais de vous en donner des - marques. Je ne saurois assez me réjouir avec vous de la charge que - MM. les États généraux vous ont donnée[146a]. Ils ont reconnu - votre mérite, et ils ne pouvoient faire choix de personne qui fût - plus capable de s'en acquitter mieux que vous. Il ne vous arrivera - jamais tant de bonne fortune que je vous en souhaite. C'est de - quoi je vous prie, monsieur, d'être bien persuadé, et de l'estime - et de la considération particulière que j'ai pour vous. - - «MONTAUSIER.» - - [146a] Rou venait d'être nommé _translateur_, c'est-à-dire - secrétaire des États généraux. Voir là-dessus, dans les _Mémoires - de Jean Rou_, t. I, p. 270, l'intéressante note de M. - Waddington. - -Le 15 mars 1686, Montausier vendit sa charge de lieutenant de roi du -Poitou à M. de Verde, nouveau converti, qui la lui paya 80,000 livres. -Le duc trouva bientôt l'emploi de cette somme: quelques mois plus tard -sa petite-fille, Mlle d'Uzès, épousait le marquis d'Antin; Montausier -donna à ce dernier sa lieutenance d'Alsace, produisant 8,000 livres, -revenu considérable pour le temps, et 25,000 écus à la mariée, qui en -recevait le double de son père et de sa mère. La noce se fit à l'hôtel -de Rambouillet, mais en famille, car Montausier, toujours chagrin -depuis la mort de sa femme, ne pouvait souffrir les réunions -bruyantes, ailleurs qu'à la cour, où le désir de paraître avec honneur -faisait taire toutes ses répugnances[147]. Il était un autre mariage -que le duc aurait bien désiré voir aboutir, et que retardait, comme -on l'a vu, le manque d'accord entre les deux familles de Grignan et de -Montausier. Le besoin d'une solution devenait pourtant de plus en plus -pressant: Mlle d'Alerac se jetait dans le monde à corps perdu, et on -l'avait vue faire de folles dépenses au brillant carrousel qui eut -lieu les 28 et 29 mai 1686[148]. Cette conduite si différente de celle -de sa soeur contrariait vivement le comte de Grignan, et la sourde -opposition que la comtesse faisait à sa belle-fille poussa sans doute -cette dernière au coup de tête auquel elle se décida l'année suivante, -en quittant la maison de son père pour chercher un refuge dans celle -de son oncle[149]. Montausier qui n'ignorait aucun de ses défauts, -chérissait en elle le noble sang de Rambouillet, duquel elle sortait. -Il l'accueillit avec bonté et la traita comme sa fille, mais il ne put -malheureusement obtenir de la duchesse d'Uzès la même déférence, et -Mlle d'Alerac eut, semble-t-il, à se plaindre de la froideur de sa -cousine. - - [147] La cour avait pour lui des égards infinis, et Dangeau ne - manque pas de rapporter, comme un fait honorable pour sa famille, - que Mme de Dangeau occupait, à Marly, le troisième pavillon de - moitié avec Montausier. - - [148] «Mlle d'Alerac se fatigue et se ruine pour le carrousel; - admirez les différentes occupations des deux soeurs.» (Mme de - Sévigné.)--Quelques semaines auparavant, le vendredi 3 mai, Mlle - de Grignan avait pris l'habit des grandes carmélites. - - [149] Cette fuite causa un vif déplaisir à Mme de Grignan, ainsi - que le prouve le passage suivant de Mme de Sévigné: «Vous m'avez - dit un mot dans votre autre lettre qui m'a fait sentir ce que - fait Mlle d'Alerac; j'en ai compris l'horreur... Mais, en - attendant, il me semble que c'est Mlle de Grignan qui doit guérir - cet endroit.» - -C'est à cette époque, à la fin de novembre 1687, que se rapporte une -curieuse anecdote, bien faite pour intéresser notre génération -mercantile: «Le roi, dit Dangeau, a trouvé fort mauvais que Mme la -duchesse d'Uzès ait fait peindre des raies sur un justaucorps couleur -de feu que Monseigneur avoit; il veut condamner à l'amende le marchand -qui a vendu le drap et le peintre qui l'a peint. Mme la duchesse -d'Uzès les justifie en s'accusant elle seule; le roi veut que le -justaucorps de Monseigneur soit brûlé, et qu'on ne porte plus d'autres -draps que ceux de la manufacture nouvelle de France[150].» - - [150] «On avoit résolu de se passer des draps étrangers, et les - manufactures de France en avoient fabriqué de rayés. Cela étoit - fort vilain, et aussi ne dura pas. Le roi avoit défendu qu'on en - portât d'autres, et y étoit fort sévère; d'où vint cette - réprimande pour l'habit de Monseigneur, qui n'étoit pas de nos - draps; et M. de Montausier, comme ayant été gouverneur de - Monseigneur, étoit demeuré premier gentilhomme de sa chambre et - maître de la garde-robe, de laquelle il laissoit le soin à sa - fille la duchesse d'Uzès.» (_Note de Saint-Simon._) - -Pendant l'année 1688, aucun incident fâcheux ne se produisit au sein -de la famille de Montausier. Le duc éprouva même un instant de joie -vive et sincère lorsqu'il apprit que son ancien élève était entré dans -Philisbourg, cette place dont la perte lui avait arraché naguère un -mot piquant à l'adresse du roi. L'honneur de ce succès appartenait -réellement au maréchal de Duras et à Vauban, qui tous deux -dirigeaient les opérations du siége, aussi y a-t-il quelque chose -d'épigrammatique dans le compliment que Montausier crut devoir faire -au jeune prince. Je laisse la parole à Mme de Sévigné: «Briole nous a -dit une lettre que M. de Montausier écrivit à Monseigneur après la -prise de Philisbourg, qui me plaît tout à fait: «Monseigneur, je ne -vous fais point de compliment sur la prise de Philisbourg; vous aviez -une bonne armée, des bombes, du canon, et Vauban. Je ne vous en fais -point aussi sur ce que vous êtes brave, c'est une vertu héréditaire -dans votre maison: mais je me réjouis avec vous de ce que vous êtes -libéral, généreux, humain, et faisant valoir les services de ceux qui -font bien: voilà sur quoi je vous fais mon compliment.» Tout le monde -aime ce style, digne de M. de Montausier et d'un gouverneur.» - -L'année 1689 fut sans contredit la plus triste de celles qu'eut à -traverser Montausier, dans une existence longue et agitée. Déjà -souffrant d'un asthme dont les ennuyeuses douleurs s'augmentaient -chaque jour, il fut en outre abreuvé d'amertumes qui contribuèrent à -hâter sa fin. Les relations de Mme d'Uzès et de Mlle d'Alerac -devenaient de plus en plus difficiles[151], et cette dernière, qui -s'était éprise du marquis de Vibraye, voyait cette fois sa famille -entière s'opposer à ses projets de mariage. Pressée de sortir d'une -situation intolérable, et prompte à adopter comme toujours le parti le -plus violent, elle quitta, le 13 avril 1689, le logis de son oncle, en -déclarant que, libre de disposer de sa personne[152], elle entendait -épouser M. de Vibraye. Son opiniâtreté réussit à l'emporter sur la -résistance passive de ses parents des deux branches, et la cérémonie -nuptiale ayant eu lieu le 7 mai, elle s'établit au Luxembourg chez Mme -de Guise. Montausier, qui connaissait l'étourderie et l'entêtement de -sa nièce, fut plus affligé qu'étonné de sa conduite, et son irritation -céda au bout de peu de temps; mais il reçut à la même époque un coup -plus cruel et qui le frappait dans ce qu'il avait de plus sensible: -son gendre rompit de nouveau avec lui, et cette fois se sépara de sa -femme, qui peut-être avait eu le tort de prendre trop vivement le -parti de Montausier, auquel, du reste, elle était devenue -indispensable. L'état du duc empirait en effet sensiblement, et dès -les premiers mois de l'année 1690 ne laissait aucun espoir[153]. Au -commencement du printemps, la maladie fit des progrès effrayants, le -danger prochain où se trouvait le duc alarmait tout le monde, lui -seul l'envisagea d'un oeil intrépide. «Il trouvoit d'ailleurs un grand -adoucissement à ses souffrances dans les tendres entretiens qu'il -avoit avec sa fille, qui fut constamment auprès de lui, comme elle -avoit été auprès de la duchesse, sa mère, pendant le cours de sa -maladie. Cette pieuse dame faisoit approcher souvent du lit du malade -le jeune comte de Crussol, son fils, pour recevoir les instructions -salutaires, et la bénédiction de cet Isaac mourant; et l'on ne -sçauroit dire avec quelle tendresse et en même temps avec quelle force -le duc faisoit passer dans le coeur de son petit-fils les grands -sentiments de piété, d'honneur et de probité dont il étoit rempli -lui-même. Le jeune comte les recevoit avec une docilité pleine de -respect, et les conservoit profondément gravez dans son âme, résolu -d'en faire l'unique règle de sa conduite. - - [151] «Mlle d'Alerac est aux feuillantines depuis quelques jours: - il y a souvent de la froideur entre Mme d'Uzez et elle; je crois - pourtant qu'elle retournera à Versailles avec cette duchesse. La - pauvre petite n'est pas heureuse.» (Mme de Sévigné.) - - [152] Elle venait d'entrer dans sa vingt-sixième année. - - [153] Le 15 février 1690, Mme de Sévigné écrivait à sa fille: - «Vous avez vu, par cette lettre de Mme de la Fayette, comme le - pauvre M. de Montausier, après avoir été _esprit et corps_, - penche présentement à n'être plus que _corps_. Cela me paraît - fort bien dit.» - -«La Providence avoit conduit à Paris le célèbre M. Fléchier, évêque de -Nîmes; ce prélat, qui étoit attaché au duc par la plus solide amitié, -et qui ne songeoit alors qu'à en resserrer les noeuds, fut -sensiblement touché de les voir prêts à se rompre pour toujours: il -demeura auprès de son ami, et lui rendit tous les devoirs que pouvoit -demander une amitié vraiment chrétienne, jusqu'au moment qu'il eut la -triste consolation de recevoir ses derniers soupirs[154].» Le 10 mai -Montausier se trouva beaucoup plus mal, et l'évêque de Nîmes l'engagea -à voir son gendre: le malade s'y prêta sans difficulté, désireux qu'il -était de voir ses enfants réconciliés avant de les quitter pour -jamais. L'entrevue fut fixée au lendemain. Le duc d'Uzès fut exact au -rendez-vous; mais quelque supplication que lui fît son beau-père, il -rejeta opiniâtrement toute proposition d'accommodement avec la -duchesse. Rebuté dans cette tentative suprême, Montausier ne s'occupa -plus des choses de la terre, et n'eut plus de pensées que pour Dieu. -«Si ses amis et ses parents avoient lieu de s'affliger de le voir -mourir, il étoit bien consolant pour eux de le voir mourir en chrétien -et en prédestiné. Sa piété et sa foi se renouvellèrent aux approches -de la mort; il n'eut pas besoin qu'on l'avertît de se préparer à ce -terrible passage; sa religion l'en avertissoit assez: il fit une -humble confession de ses fautes, et reçut le saint viatique et -l'extrême-onction avec les sentimens les plus vifs de douleur, d'amour -et de reconnoissance...... Ce fut dans ces pieuses ardeurs d'une foi -comparable à celle des patriarches, que ce nouveau David, après avoir -marché devant le Seigneur dans la vérité, dans la justice et dans la -droiture du coeur, éprouva les plus salutaires effets de la divine -miséricorde, et mourut en saint le dix-septième jour de mai de l'année -1690, âgé de quatre-vingts ans moins cinq mois, étant né le sixième -d'octobre 1610. Il fut enterré auprès de son illustre épouse, dans une -chapelle des carmélites du faubourg Saint-Jacques à Paris. Jamais -homme ne fut honoré de regrets plus sincères et plus glorieux que M. -le duc de Montausier..... On rappelloit avec admiration ces rares -qualitez qui l'avoient rendu respectable pendant sa vie, et qui -assuroient son bonheur après sa mort; cet amour pour la vérité qu'il -avoit toujours défenduë aux risques mêmes de ses plus chers intérêts; -cette droiture et cette probité inflexible qui avoit toujours fait -l'unique règle de ses démarches; cette piété solide, et digne des -premiers temps, qui avoit fait de lui un chrétien de bonne foi, sans -superstition et sans hypocrisie; cette charité généreuse qui l'avoit -fait regarder comme l'azile des malheureux et le père des pauvres, ces -lumières, cette capacité et ce goût pour les sciences qui avoient tant -contribué à faire fleurir les beaux-arts, et à faire donner au mérite -l'estime et les récompenses qui lui étoient dûës; cette fidélité pour -le prince à l'épreuve des plus délicates tentations, et qu'il avoit -tant de fois scellée de son sang; enfin cette valeur vraiment -héroïque, signalée par tant d'actions éclatantes, si hautement -reconnuë, et si glorieusement récompensée par un roy qui étoit -lui-même le héros de son siècle. Telle fut la justice que toute la -France, et j'ose le dire, que toute l'Europe rendit à M. de -Montausier, dès que la mort lui eut fermé les yeux[155]. Partout on -regretta sans feinte et sans flatterie un seigneur _vaillant dans la -guerre, sçavant dans la paix, respecté parce qu'il étoit juste, aimé -parce qu'il étoit bienfaisant, et quelquefois craint parce qu'il -étoit sincère et irréprochable_[156].» - - [154] Bossuet assista également le duc à ses derniers moments. - - [155] Petit. - - [156] Fléchier, _Oraison funèbre de Montausier_. - -Il n'y a qu'une ombre à ce tableau, une ombre légère et qui a suffi -pourtant à voiler aux yeux des contemporains et de la postérité -elle-même l'éclat de tant de vertus brillantes et solides. Un seul -défaut de caractère, une rudesse excessive et voisine de la brutalité, -rendit le duc de Montausier odieux à bien des gens qui ne surent pas, -comme Molière, découvrir sous le masque du _Misanthrope_ le visage de -l'homme de bien, et empoisonna les dernières années de sa vieillesse -en le faisant assister à des dissensions de famille qu'un peu de tact -et de prudence vulgaire eussent pu conjurer[157]. - - [157] La duchesse d'Uzès mourut peu de temps après son père, en - 1695, après avoir perdu son mari et son fils aîné, tué à Nerwinde - le 29 juillet 1693. - -FIN. - - - - -APPENDICE. - - - - -I. - -_Anecdotes sur le duc de Montausier._ - - -M. de Montausier, qui avoit été gouverneur du dauphin, et qui, tant -qu'il a vécu, le servit assidûment de premier gentilhomme de sa -chambre, ne lui dit jamais que Monsieur, parlant à lui, et ne se -contraignit pas de déclamer contre l'usage qui s'étoit introduit de -lui dire Monseigneur. Il demandoit plaisamment si ce prince étoit -devenu évêque. C'est que peu auparavant, dans une assemblée du clergé, -les évêques, pour tâcher à se faire dire et écrire monseigneur, -prirent délibération de se le dire et se l'écrire réciproquement les -uns les autres. Ils ne réussirent à cela qu'avec le clergé et le -séculier subalterne. Tout le monde se moqua fort d'eux, et on rioit de -ce qu'ils s'étoient monseigneurisés. (Saint-Simon.) - -Louis XIV disoit à M. de Montausier qu'il venoit enfin d'abandonner à -la justice un assassin auquel il avoit fait grâce après son premier -crime, et qui avoit tué vingt hommes: «Non, sire, répondit M. de -Montausier, il n'en a tué qu'un et Votre Majesté en a tué -dix-neuf[158].» - - [158] Cette anecdote est extraite d'un réquisitoire de l'avocat - général Séguier en réponse à un mémoire de Dupaty, dans le procès - de trois hommes, condamnés à la roue par arrêt du parlement du 20 - octobre 1785. Celles qui suivent sont, pour la plupart, tirées de - l'histoire du père Petit. - -M. de Montausier disoit à Corneille, après le mauvais succès de sa -tragédie de _Bérénice_: «Monsieur, j'ai vu le temps que je faisois -d'assez bons vers; depuis que je suis vieux je ne fais rien qui -vaille. Il faut laisser cela aux jeunes gens.» - -Un jour que le curé de Rambouillet, homme simple et sans façon, lui -disoit en dînant avec lui des vérités assez désagréables, un de ses -valets de chambre lui témoigna qu'il s'étonnoit de ce qu'on lui parlât -avec tant de hardiesse: _Pourquoi ne le trouverois-je pas bon?_ -répondit le duc, _on a droit d'être hardi quand on dit la vérité_. - -Il dit à peu près la même chose lorsqu'on lui fit entendre que Molière -l'avoit pris pour modèle en faisant la fameuse comédie du -_Misanthrope_. On cherchoit à l'irriter contre l'auteur de cette -pièce, mais il répondit toujours: _Je n'ai garde de vouloir du mal à -Molière, il faut que l'original soit bon, puisque la copie est si -belle_. - -_Le seul reproche que j'aye à lui faire, c'est qu'il na pas imité -parfaitement son modèle, je voudrois bien être comme son misanthrope, -c'est un honnête homme._ - -Il disoit en parlant des ambitieux: _Ce sont ou des glorieux qui se -démentent en faisant des bassesses, ou des mercenaires qui veulent -être payés_. - -A la guerre, il réprima toujours avec sévérité l'ardeur du soldat pour -le pillage; il avoit des égards pour les ennemis, et disoit -ordinairement en ces sortes d'occasion: _Faisons-leur craindre notre -valeur, et non pas notre cupidité_. - -Il avoit le coeur si bon et si tendre, malgré tout ce qu'on pouvoit -dire de sa dureté, que jamais il n'a pu se trouver à un conseil de -guerre, ni donner sa voix pour condamner à mort. - -Il aimoit extrêmement les livres: c'étoit sa plus forte passion; mais -il semble qu'il n'en a jamais aimé aucun plus que celui des Évangiles: -il l'avoit lu cent treize fois. - - - - -II. - -_Épître de M. le marquis de Montausier, gouverneur de l'Alsace, à -Mlles de Rambouillet, de Clermont, de Mézières et Paulet._ - - -INSCRIPTION. - - Aux quatre filles dont les yeux, - Plus clairs que les flambeaux des cieux, - Dans mes pleurs et sur mon visage - Virent lorsque je les quitté - La foiblesse de mon courage - Et la force de leur beauté. - - * * * * * - - Divines et chastes beautez, - De qui les seules volontez - Sont mes lois et mes destinées; - Nymphes aymables et bien nées, - Qui pouvez blesser et guérir, - Qui faites et vivre et mourir, - Admirables comme admirées; - Qui méritez d'estre adorées, - Et de qui les rares vertus - Tiennent les vices abbatus; - Oyez mes lamentables plaintes, - Que vos âmes en soyent atteintes - Et de mes maux ayez pitié, - Par amour ou par amitié. - Puis-qu'en cette triste demeure - Pour vous incessament je pleure, - Lisez au moins avec des pleurs - Cette histoire de mes malheurs. - Si la douleur qui me possède - Pouvoit recevoir du remède, - Ce témoignage de bonté - Me redonneroit la santé; - Mais je ne puis avoir de joye - Jusqu'à tant que je vous revoye. - Maintenant sur les bords du Rhin, - Où la rigueur de mon destin - Veut que loin de vous je languisse, - J'endure un éternel supplice, - Et loin de vos divins appas, - Je souffre en un jour cent trépas, - Songeant aux plaisirs dont ma vie - Auprès de vous estoit suivie; - Je passe les jours et les nuits - A me ronger de mille ennuis, - Et le tourment de ma pensée - C'est ma félicité passée. - Le soleil à faire son tour - Employe un siècle au lieu d'un jour; - Jadis sa flame vagabonde - Voloit tout à l'entour du monde; - Mais elle marche pas à pas - Depuis que je ne vous voy pas, - Et même, contre l'ordinaire, - Me brûle sans qu'elle m'éclaire. - Je ne vis plus dans ce séjour - Que par l'espoir de mon retour, - Mais je pers souvent patience, - Et je me treuve sans constance, - Estant par le ciel envieux - Privé trop long-tems de vos yeux, - Uniques soleils de mon âme - Dont la pure et céleste flame, - Dans la plus ténébreuse nuit, - Et même en l'absence me luit; - Qui sont les seuls dieux que j'adore, - A qui, dès l'heure que l'aurore, - Avec un visage riant - Ouvre les portes d'Orient, - Jusques à ce que la lumière - Ayt achevé sa course entière, - Et depuis que l'astre d'argent - Commence son cours diligent, - Jusques à ce qu'il le finisse, - Je fais un dévot sacrifice. - Le ciel n'en eut jamais un tel, - J'en suis et le prestre et l'autel, - Et mon coeur en est la victime, - Nette, pure, sainte et sans crime. - Le feu qui la daigne allumer - La brûle sans la consumer, - Et de toutes pars enflamée, - Elle ne fait point de fumée. - Mais j'ay beau me brûler pour eux, - J'ay beau leur présenter mes voeux, - Jamais leur rigueur coûtumière, - N'exauce la juste prière - Que je leur fays à deux genoux - De vouloir devenir plus doux, - Et de permettre que ma peine - A la fin soit moins inhumaine; - Je ne sçaurois les appaiser, - Ils m'empêchent de reposer; - Loin d'eux ainsi qu'en leur présence, - Veillant, toujours en eux je pense, - Et quand je succombe au sommeil, - J'y songe jusqu'à mon réveil; - Je souffre des maux si sensibles - Pour ces divinitez visibles, - Depuis qu'il m'a fallu partir, - Qu'on me peut nommer leur martyr. - Mais dans cette triste aventure - Je chéris le mal que j'endure, - Espérant qu'un sujet si beau - M'ouvrira bien-tost le tombeau. - C'est le seul bon-heur où j'aspire, - Et que l'excès de mon martyre - Me fera bien-tost obtenir - Si l'on ne me fait revenir. - Au lieu de commander en prince - Dans toute une grande province, - Comme je fays dans celle-cy - Avecque beaucoup de soucy; - Je me meurs d'une extrême envie - De voir ma liberté ravie, - Pourveû qu'on me mette à couvert - Sous même toit que Jean de Wert. - Dieux! que je trouverois heureuse - La prison qu'il trouve ennuyeuse! - J'aurois souvent l'honneur de voir, - Quand le jour auroit un beau soir, - Venir dans le bois de Vincennes - L'illustre famille d'Angennes, - Avecque celle de Clermon, - Personnes de qui le seul nom - A pour moy de si puissans charmes, - Qu'il arrête aussi-tost mes larmes, - Quand au plus fort de mon tourment - On le prononce seulement. - Je verrois la grande Arténice, - Que respecte si fort le vice - Qu'il se bannit de tous les lieux - Où daignent luire ses beaux yeux. - La vertu, l'honneur, le mérite, - Se font toujours voir à sa suite; - La pompe de la majesté, - Jointe à l'éclat d'une beauté - Qui n'aura jamais de semblable, - La rend même aux dieux adorable, - Qui luy consacrent les autels - Que leur consacrent les mortels. - Je verrois cette sage mère - Que toute la France révère, - Et de qui l'extrême bonté - Se peut appeller sainteté; - Dans sa vie on a des exemples - Que ceux à qui l'on fait des temples, - S'ils venoyent à ressusciter, - Ne sçauroyent jamais imiter. - Je verrois la belle Julie - Que le ciel fit naytre accomplie; - Dessus ni dessous le soleil - On ne peut rien voir de pareil - Aux beautez qui brillent en elle, - Et qui la font croire immortelle. - Ses vifs et modestes regars - Lancent d'ynévitables dars; - Sa taille, sa mine et sa grâce - Montrent la grandeur de sa race; - Son sein, sa bouche et ses cheveux - Dans les coeurs allument des feux - Que les pleurs ne peuvent éteindre, - Et brûlent sans qu'on s'ose pleindre. - Cédez-luy, glorieuses mains - De ces Invincibles Romains - Dont elle tire sa naissance[159], - Sans luy faire de résistance - L'honneur de sçavoir conquérir; - Car ses yeux en font plus mourir - Que n'ont jamais fait les épées - Ni des Césars, ni des Pompées. - Mais ces beautez que nous voyons - Ne sont que de foibles rayons - De son autre beauté divine - Qui tient du ciel son origine; - Son esprit qu'il faut avoüer - Seul capable de se loüer, - Paroît au travers de son voile, - De même qu'une claire étoile - Perce les ombres de la nuit, - Et dans les ténèbres reluit; - Son âme, grande et généreuse, - Des passions victorieuse....... - Mais je m'élève un peu trop haut, - Je sens l'haleine qui me faut, - Pour moy ce vol est téméraire; - Reprenons le style ordinaire. - Je verrois deux aymables soeurs, - A qui les plus barbares coeurs - Font gloire de se venir rendre, - N'ayant pas de quoy s'en défendre; - L'air s'embellit par leurs appas, - Les fleurs naissent dessous leurs pas, - Ainsi que des regars de Flore, - Ou bien des larmes de l'Aurore. - Les Jeux, les Grâces et l'Amour - Les servent et leur font la cour. - Leur esprit plus meur que leur âge, - Semble démentir leur visage; - Mais, hélas! leur jeune beauté - Est jointe à tant de cruauté, - Que quand nos coeurs ont du martyre - Nos bouches n'oseroyent le dire, - Et que, pour cacher nos douleurs, - Il faut aussi cacher nos pleurs. - Je verrois la chaste Angélique[160] - Dont le courage est héroïque, - Et plus généreux mille fois - Que celuy de ces braves roys - Qui dans de fameuses conquêtes - De lauriers ont chargé leurs têtes; - Sa beauté la fait admirer, - Sa vertu la fait révérer, - Et son esprit fait qu'on l'adore; - Sa belle voix se joint encore - A tant de rares qualitez, - Et rend tous nos sens enchantez; - Car ses différentes merveilles - Charment nos yeux et nos oreilles. - Pour joüir de tant de plaisirs. - L'unique objet de mes désirs, - C'est que d'icy l'on me retire, - Et que le souverain empire - Dont j'use avec authorité - Se transforme en captivité. - Jugez doncques si je vous ayme, - Et si ma passion extrême - Peut souffrir de comparaison, - Puis-que j'ayme mieux en prison - Passer le plus beau de ma vie, - Afin de contenter l'envie - Que j'ay de vous voir seulement, - Que vivre avec commandement, - Et que d'acquérir de la gloire - Qui feroit durer ma mémoire - Avec ces hommes glorieux - Dont le nom vole jusqu'aux cieux. - Si vous me le vouliez permettre - Je ne finirois point ma lettre; - Car vostre entretien est si doux, - Que je m'oublie avecque vous. - Mais puisqu'au milieu des délices - Vous avez d'autres exercices, - Je ne veux pas vous empêcher - Davantage de les chercher. - Je finis donc avec envie - De vous servir toute ma vie, - Et je vous jure sur ma foy - Que je suis plus à vous qu'à moy. - - [159] Julie d'Angennes appartenait par sa mère à la famille - romaine des Savelli. - - [160] Angélique Paulet. Voir le chapitre que je lui ai consacré - dans ma _Vie de Voiture_. Firmin-Didot. 1858. - - - - -III. - -_Déclaration du marquis de Montausier au sujet de sa conversion._ - - -«Il doit y avoir un juge toujours subsistant, visible et infaillible -pour décider des disputes, éclaircir les doutes, fixer les -incertitudes en matière de foy; ce juge ne peut être que l'Église, -c'est-à-dire que le concours des premiers pasteurs de l'église de -Jésus-Christ unis à leur chef. La nécessité de ce chef est si -constante, que dans la nouvelle réforme même, où l'on enseigne -que l'esprit particulier est la règle de la foy, on a agi -contradictoirement à ce dogme absurde, en établissant des synodes et -des consistoires pour décider des controverses en matière de foy. -C'est sans raison, et contre leur propre conscience, que les -protestants soutiennent que l'Église catholique et romaine -d'aujourd'hui n'est pas, du moins quant à l'essentiel, cette même -Église que Jésus-Christ établit sur des fondements inébranlables à -tous les efforts de l'enfer; cette même Église à laquelle il donna -pour chef Pierre, dont les successeurs devoient comme lui confirmer -leurs frères dans la foy; cette même Église enfin aux premiers -pasteurs de laquelle il promit d'être avec eux jusqu'à la consommation -des siècles. Un simple raisonnement tranche toutes les difficultés sur -cet article. Si l'Église catholique et romaine est corrompue, comme le -disent les novateurs pour justifier leur séparation, il faut convenir -qu'elle l'est depuis le IVe siècle; mais quel étrange paradoxe n'est -ce pas de dire qu'une religion sainte, établie par un Dieu, et à -laquelle Dieu a promis une assistance éternelle, en ait été -abandonnée, malgré ses promesses, et se soit corrompuë si près de sa -source! Il aura donc fallu quatorze siècles au Tout-Puissant pour -produire des réformateurs tels que Luther et Calvin, et, en attendant -la perfection d'un si excellent ouvrage, il aura laissé les hommes -dans les abominations de Babylone! Il y a plus, ces trois siècles de -l'Église tant vantés par les nouveaux réformateurs sont entièrement -contre eux. Malgré l'obscurité répandue dans les écrits des Pères qui -nous ont transmis la foy qu'ils tenoient eux-mêmes des apôtres, on y -voit clairement établis les dogmes qu'enseigne encore aujourd'hui -l'Église catholique et romaine. D'où il faut conclure que les -réformateurs et leurs partisans sont dans le plus épouvantable -aveuglement, ou que la religion de Jésus-Christ a été corrompue dès -son origine, et qu'un million de martyrs dont on admire le courage ont -versé leur sang pour la défense d'une doctrine erronée.» - - - - -IV. - -_Épître de M. le Prince à Mme de Montausier._ - - - Bien soit venu l'enfant nouveau, - Si frais, si gaillard et si beau! - Bien soit à sa mèr', délivrée - Après tant de peine endurée! - Et bien soit à son père aussi, - Car sans père il ne fut ici. - Telle est du ciel la loi sévère, - Qu'il faut qu'un enfant ait un père; - On dit même que quelquefois - Tel enfant en a jusqu'à trois; - Et, qui n'en voudroit rien rabattre, - En pourroit compter jusqu'à quatre. - Mais venons à l'enfant nouveau, - Si frais, si gaillard et si beau. - En est-il un dessus la terre - Qui fût né si près d'Angleterre, - Si Paris étoit à Calais, - Ou qu'il en fût encor plus près? - Je connois dans ses destinées - Qu'il vivra plus de cent années, - Et qu'il aimera le bon vin, - Les jeux, la danse et Peloquin[161]! - De ses ayeux, dans notre histoire, - Il ternira toute la gloire; - Il sera l'appui de nos rois, - Et le protecteur de nos loix. - Tel enfant ne se pouvoit faire - Que par son père et par sa mère, - Si ce n'étoit que par hazard - La grand'mère[162] y pût avoir part, - Car elle est du sang des Vivonne, - Et de plus très-belle et très-bonne, - Et, du temps qu'elle s'en mêloit, - Très-beaux et très-bons les faisoit, - Car elle est du sang de Savelle, - Et de plus très-bonne et très-belle. - Pour sa mère, l'on n'en dit rien; - Son entretien fait notre bien; - Mais ce qui fait qu'il faut s'en taire, - C'est que l'on ne l'entretient guère, - Car qui pourroit l'entretenir - Jamais il ne voudroit finir: - On diroit qu'elle vaut sa mère, - Même presque autant que son père, - Et que son esprit et ses yeux - Sont un vrai chef-d'oeuvre des cieux. - C'est ce qui fait que La Moussaye, - Jour et nuit en son coeur essaye - De trouver la raison pourquoi - Elle a contre lui tant d'esmoi[163]; - Car il est serviteur fidèle - De son fils, de sa fille et d'elle, - Et pour le papa Montausier - Il iroit jusqu'à Saint-Dizier. - Pour Arnauld[164], qui sent que l'on l'aime, - Au diable s'il feroit de même; - Il n'iroit pas jusqu'à Conflans, - Ni pour papa ni pour maman; - Mais pour eux Monseigneur le Prince - Quitteroit bien cette province, - Et quoique son pauvre _dada_ - Demeure court à Lérida[165], - Après avoir repris haleine, - Avec un picotin d'aveine, - Il iroit jusqu'à Carthagène - Pour servir la maison d'Angenne. - - [161] Femme de la chambre de la marquise. - - [162] Mme de Rambouillet. - - [163] Tallemant en fait connaître le motif. (Voyez t. III, p. - 248, de l'édition Monmerqué). - - [164] Arnauld de Corbeville, l'un des auteurs de la _Guirlande de - Julie_. - - [165] Le duc d'Enghien fut obligé de lever le siége de Lérida le - 17 juin 1646. - - - - -V. - -_Note de Saint-Simon sur le duc et la duchesse de Montausier._ - - -M. de Montausier estoit Sainte-Maure et de fort bonne maison. Beaucoup -de courage, d'esprit et de lettres, une vertu hérissée et des moeurs -antiques firent de lui un homme extraordinaire; toutes choses qui -devoient faire obstacle à sa fortune et qui la lui firent. On a peine -toutefois à concilier de telles moeurs, et encore plus celles de sa -femme, avec leur complaisance pour les amours du roy. Elle estoit -Angennes, fille de Charles, marquis de Rambouillet, chevalier du -Saint-Esprit en 1619, ambassadeur en Espagne en 1627, et mort à Paris -le 26 janvier 1652, à soixante-quinze ans. Il estoit fils de Nicolas, -sieur de Rambouillet, chevalier du Saint-Esprit en 1580, capitaine des -gardes d'Henri III et gouverneur de Metz, ambassadeur à Rome et en -Allemagne, et il estoit neveu du cardinal d'Angennes, de Louis, sieur -de Maintenon, chevalier du Saint-Esprit en 1581, ambassadeur en -Espagne et grand maréchal-des-logis de la maison du roy, et de Jean -Ier de Poigny, chevalier du Saint-Esprit en 1585, et ambassadeur en -Savoie et à Vienne. - -Le marquis de Rambouillet avoit épousé l'héritière de Vivonne, dont il -ne laissa que deux filles, l'aînée, héritière, qui épousa M. de -Montausier le 13 juillet 1645, et la cadette fut la première femme du -dernier comte de Grignan, chevalier du Saint-Esprit, dont une fille -unique, qui épousa Vibrais Hurault, malgré M. de Grignan et toute sa -famille de père et de mère qui furent plusieurs années sans les voir. -L'hostel de Rambouillet estoit dans Paris une espèce d'académie des -beaux esprits, de galanterie, de vertu et de science, car toutes ces -choses-là s'accommodoient alors merveilleusement ensemble, et le -rendez-vous de tout ce qui estoit le plus distingué en condition et en -mérite, un tribunal avec qui il falloit compter, et dont la décision -avoit grand poids dans le monde sur la conduite et sur la réputation -des personnes de la cour et du grand monde, autant pour le moins que -sur les ouvrages qui s'y portoient à l'examen. Ce furent toutes ces -choses, bien plus que la beauté de Mlle de Rambouillet, qui n'en avoit -aucune, mais à qui l'esprit et le goût du tems, donnoient force -adorateurs, qui piqua M. de Montausier d'estre le plus heureux, et -dont la constance fut couronnée; mais on eut lieu d'estre surpris de -ce qu'une élève de l'hostel de Rambouillet, et, pour ainsi dire, -l'hostel de Rambouillet en personne, et la femme de l'austère -Montausier, succédât à la place de dame d'honneur de la reine, à Mme -de Navailles, si glorieusement chassée pour n'avoir pu tolérer les -entrées nocturnes du roy dans la chambre des filles, et en avoir muré -la porte par où il venoit, et y trouva visage de pierre. On peut juger -que ce choix n'estoit pas à dessein de prouver la même conduite; mais -ce qui surprit encore davantage, ce fut la protection que Mme de -Montespan trouva auprès de Mme de Montausier au commencement de son -éclat avec son mari pour les amours du roy, et de l'asile que le roy -lui-même lui donna en choisissant M. et Mme de Montausier pour retirer -Mme de Montespan chez eux au milieu de la cour, et pour l'y garder -contre son mari. Il y pénétra pourtant un jour, et voulant arracher sa -femme d'entre les bras de Mme de Montausier, qui cria au secours de -ses domestiques, il lui dit des choses horribles, et mêla ses -reproches des injures les plus atroces. Elle en fut encore plus -troublée qu'irritée, et quelque tems après, descendant avec son écuyer -et ses gens un petit degré pour aller de chez elle chez la reine, elle -trouva au tournant du degré une femme assez mal mise qui l'arrêta, lui -fit des reproches sanglans sur Mme de Montespan, et lui parla même à -l'oreille. Les gens de la dame d'honneur voulurent maltraiter cette -femme, mais elle les en empêcha, et tout éperdue voulut entrer chez -la reine, puis remonta chez elle, s'y trouva mal, et tomba incontinent -dans une maladie de langueur qui dura plus d'un an, qui bientôt après -son commencement lui fit fermer sa porte à tout le monde. On prétendit -que sa tête se troubloit souvent, et l'on ne sut si cette femme qui -lui avoit parlé en estoit une ou un fantôme. Enfin, Mme de Montausier -qui ne parut jamais depuis cette aventure, en mourut à soixante-quatre -ans, avril 1671, et ne laissa qu'une fille unique qui épousa le duc -d'Uzès, et qui tint la maison de son père. L'éducation qu'il fit de -Monseigneur ne répondit pas à l'attente. Le célèbre Bossuet, évêque de -Meaux, qui la partagea avec lui comme précepteur, n'y fut pas plus -heureux. Ce ne fut donc pas leur faute. - -Mais je ne puis quitter M. de Montausier, sans en rapporter une -aventure qui le caractérise mieux que tout ce qu'on en pourroit dire. -Molière fit le _Misanthrope_. Cette pièce fit grand bruit, et eut -grand succès à Paris avant que d'estre jouée à la cour. Chacun y -reconnut M. de Montausier, et prétendit que c'estoit lui que Molière -avoit en vue. M. de Montausier le sut, et s'emporta jusqu'à faire -menacer Molière de le faire mourir sous le bâton. Le pauvre Molière ne -savoit où se fourrer; il fit parler à M. de Montausier par quelques -personnes, car peu osèrent s'y hasarder; et ces personnes furent fort -mal reçues. Enfin, le roy voulut voir le _Misanthrope_, et les -frayeurs de Molière redoublèrent étrangement; car Monseigneur alloit -aux comédies suivi de son gouverneur. Le dénouement fut rare: M. de -Montausier, charmé du _Misanthrope_, se sentit si obligé qu'on l'en -eût cru l'objet, qu'au sortir de la comédie il envoya chercher Molière -pour le remercier. Molière pensa mourir du message, et ne put se -résoudre qu'après bien des assurances réitérées. Enfin il arriva tout -tremblant chez M. de Montausier, qui l'embrassa à plusieurs reprises, -le loua, le remercia, et lui dit qu'il avoit pensé à lui en faisant le -_Misanthrope_ qui estoit le caractère du plus parfaitement honneste -homme qui pût estre, et qu'il lui avoit fait trop d'honneur, et un -honneur qu'il n'oublieroit jamais, tellement qu'ils se séparèrent les -meilleurs amis du monde, et que ce fut une nouvelle scène pour la -cour, meilleure encore que celle qui y avoit donné lieu. - -M. de Montausier, parmi toutes ses façons dures et austères estoit -infiniment respecté, considéré et craint, et avoit beaucoup d'amis: -c'estoit un homme avec qui il falloit compter, pour qui le roy eut -toujours des égards infinis et beaucoup de confiance, et Monseigneur -une déférence totale tant qu'il a vécu, et qui, bien que peu affligé -de sa mort, a conservé toujours pour tout ce qui lui a appartenu, et -jusqu'à ses domestiques, toutes sortes d'égards et d'attentions. La -propreté de M. de Montausier, qui vivoit avec une grande splendeur, -estoit redoutable à sa table, où il a esté l'inventeur des grandes -cuillères et des grandes fourchettes qu'il mit en usage et à la mode. -Il avoit quatre-vingts ans. - -Il n'y a pas moyen de quitter M. de Montausier sans faire mention -d'une rare anecdote sur Monseigneur qui avoit esté élevé dans une -singulière innocence de moeurs. Lorsqu'il fut sur le point de quitter -Châlons, où il se maria, le roy, qui craignoit qu'il ne fût bien neuf, -dit à M. de Montausier de l'instruire, qui n'en goûta point du tout la -proposition. Peut-estre s'acquitta-t-il trop légèrement de cette -commission; mais comme il estoit la vérité même, lorsque le roy lui en -demanda des nouvelles, il lui avoua qu'il avoit mal réussi, et qu'il -n'espéroit pas de réussir mieux, et le roy à rire de sa modeste -franchise. Il crut donc devoir suppléer au gouverneur, et prit -Monseigneur en particulier dans son cabinet; mais ce qu'il y eut de -plaisant, c'est qu'il n'eut pas mieux le don de s'en faire entendre, -et qu'il en fut si étonné, pour ne pas dire piqué, que trouvant M. de -Montausier au sortir de cette belle conversation: «Monsieur, lui -dit-il, je viens de parler à mon fils, et vous voyez que j'en sue; -j'ai tourné tant que j'ai pu, et à la fin je lui ai dit pendant une -grosse demi-heure ce qu'on auroit honte de dire dans les mauvais -lieux, sans avoir pu venir à bout de lui faire rien entendre. Au bout -du compte, il ne faut pas avoir un affront: mettez-le entre les mains -de M. d'Uzès, et qu'il lui en dise tant, qu'il se fasse comprendre. Je -vous dis très-sérieusement de le faire; au moins faut-il espérer que -celui-là réussira.» M. de Montausier répondit d'une révérence, point -trop fâché que le roy, qui s'estoit un peu mocqué de lui et de sa -retenue, n'y eût fait que blanchir lui-même. Il parla à son gendre et -lui livra Monseigneur tête-à-tête, qui crut l'avoir bien instruit. -Mais on prétendit qu'à Châlons il avoit tout oublié, et qu'on fut fort -en peine, tellement que la maréchale de Rochefort, qui, à trente-cinq -ans, estoit encore fraîche et piquante, lui donna enfin une leçon -entre deux portes qui réussit parfaitement et dont personne ne lui sut -mauvais gré. - - - - -VI. - -_Apologie du duc de Montausier._ - - -AU ROY. - -«Dans toute la France, et particulièrement à la cour, hommes et -femmes, sçavans et ignorans, sages et insensez, parlent de l'éducation -de Monseigneur le dauphin. Je ne m'en étonne pas, Sire, puisqu'on -n'est que trop porté à raisonner bien ou mal des choses dont on n'a -pas à rendre compte, il n'est pas surprenant que tout le monde -s'entretienne d'une chose qui intéresse tout le monde. Mais ce que -j'admire, c'est que les personnes, même les plus sages, parlent sur -cette matière sans connoissance de cause, et condamnent les parties -sans les entendre. On ne voudroit pas régler la plus petite affaire, -sans en avoir pris auparavant une exacte connoissance, et sans aucun -examen, on s'érige en juge, et on décide souverainement de la conduite -qu'on doit tenir dans l'affaire la plus importante du royaume. - -«Mes censeurs condamnent presque toutes les manières dont on s'y prend -pour élever M. le dauphin, et disent avec confiance, comme s'ils y -avoient bien pensé, ce qu'il faudroit faire au lieu de ce qu'on fait. -Peuvent-ils donc croire ces gens si capables, que des personnes -choisies par le prince du monde le plus éclairé, et qui d'ailleurs ne -sont pas dépourvues tout à fait de lumières et d'intelligence, ne -voyent pas avec toute leur application, ce que voyent avec tant de -facilité, des gens qui ne sont aucunement engagez dans l'affaire dont -il s'agit, et qui n'y pensent que par hazard? Qu'ils ayent tant de -bonne opinion qu'il leur plaira de leur suffisance, mais qu'ils ne -croyent pas si légèrement, que les autres soient aveugles. Ils -devroient au moins suspendre leur jugement, et consulter sur une -matière de cette nature, ceux qui voyent les choses de plus près. Si -l'on observoit cette règle de la justice, on trouveroit que -non-seulement je vois ce que voyent les autres, mais que je vois -encore beaucoup au-delà. Ce qui ne vient point en moi d'une capacité -supérieure, mais seulement de ce que je pense sans cesse aux devoirs -de ma charge, et que les autres n'y réfléchissent pas même quand ils -en parlent. Le reproche le plus universel, est que l'on fait trop -étudier le dauphin; que son occupation ordinaire est une occupation -inutile; qu'il vaudroit mieux lui apprendre à vivre; que la science du -monde est la véritable science de ceux qui sont nez pour commander; -qu'enfin il est nécessaire qu'un prince soit honnête homme, mais qu'il -ne lui convient pas même d'être sçavant. Ces raisonnemens seroient -justes, si nous négligions ce qui doit être notre but principal, et ce -qui l'est, en effet, pour songer uniquement à ce qu'il y a de moins -essentiel. - -«Mais si l'on étoit plus équitable et moins prévenu, on verroit que -les enfants, de quelque condition qu'ils soient, doivent être occupez, -et qu'ils ne le sçauroient être plus utilement qu'à l'étude; que le -sort des princes seroit bien malheureux, s'il falloit qu'ils se -distinguassent des particuliers par l'oisiveté et par l'ignorance; que -M. le dauphin donnant quelques heures à ses livres et le reste à la -cour, il apprend également les sciences par l'étude, et le monde par -l'usage, et qu'enfin rien ne peut tant l'aider à être honnête homme, -que le soin que l'on prend pour l'empêcher d'être ignorant. - -«Le peu de temps même que M. le dauphin donne à l'étude, n'est pas -tout employé, comme on se l'imagine, à lui faire apprendre le latin et -à lui faire expliquer les anciens auteurs: on cherche et l'on trouve -dans ces momens consacrez à l'étude, l'occasion de l'instruire de -toutes les choses qui conviennent à sa naissance et à son âge, de ce -qu'il doit à Votre Majesté et à l'État, aux particuliers, à soi-même, -et surtout à Dieu. On essaye de lui inspirer à tout propos -l'honnêteté, la probité, la piété, l'amour des peuples, l'honneur, le -désir de la vraye gloire, et toutes les autres vertus nécessaires à un -grand prince, et dignes d'un fils de Votre Majesté. Quel autre moyen -pourroit être plus propre pour lui former ainsi l'esprit et le coeur? -Le divertissement est fait pour délasser l'esprit, et non pour le -perfectionner. Les dames, en l'entretenant, ne songeroient qu'à lui -plaire; les courtisans n'essayeroient qu'à le corrompre, en conversant -avec lui, par des basses complaisances, et par des flatteries -dangereuses. A quoi voudroit-on que M. le dauphin employât le temps -que nous lui faisons donner à l'étude? Seroit-ce aux affaires de -l'État? il n'est pas encore en âge de s'y appliquer beaucoup. -Seroit-ce à la lecture? N'est-ce pas étudier que de lire? Seroit-ce -aux exercices du corps? N'en fait-il pas autant qu'il est nécessaire? -Seroit-ce au jeu? Oseroit-on dire que ce fût là la meilleure -occupation? Le dessein de Votre Majesté est sans doute d'élever M. le -dauphin, de sorte qu'il soit capable de régner; qu'il connoisse -l'obligation où est un prince de s'appliquer au grand art de gouverner -les peuples, et qu'il apprenne qu'il est né pour l'action et pour le -travail, et non pour le plaisir, l'oisiveté et la mollesse. Pour -parvenir à ce but, il faut l'accoutumer de bonne heure aux exercices -de l'esprit et du corps, l'attacher fortement et assidûment à l'étude, -qui est la seule affaire proportionnée à son âge, et ne lui donner du -tems pour se divertir qu'après qu'il s'est exactement acquitté de ses -devoirs, et qu'autant qu'il est nécessaire pour délasser l'esprit, -fortifier le corps et entretenir la santé. - -«On ne sauroit trop se représenter combien les divertissements -dissipent l'esprit des hommes les plus raisonnables et les plus -appliquez, à plus forte raison celui des enfans que l'âge, le peu -d'expérience, et souvent leur propre naturel rendent ennemis de toute -sorte d'application. Ils se font une manière de vie voluptueuse, -qu'ils veulent après continuer. A peine commencent-ils une partie de -plaisir qu'ils en proposent une autre, leur imagination est toujours -remplie de la vaine idée de quelque divertissement, ou présent ou à -venir. C'est là leur unique occupation, dont ils se font une telle -habitude, que tout ce qui n'a pas ce goût leur devient amer et -insupportable. Tous les momens qu'ils passent sans quelque amusement -frivole, leur paraissent longs et ennuyeux. Rappellez-les à des choses -sérieuses, ils ne peuvent se résoudre à y penser, ils tombent dans -l'abattement et dans la langueur; leur esprit s'égare de lui-même, et -se détourne tout d'un coup de ce qui est utile, vers ce qui est -agréable. - -«Rien ne renverse tant l'ordre de la société que lorsqu'un prince, qui -en est le chef, ne s'occupe que du jeu et du divertissement. Il -néglige ceux qui peuvent lui inspirer la vertu, et n'aime que ceux qui -peuvent lui procurer des plaisirs; il se met au-dessus des règles et -des bienséances, il ne peut souffrir les compagnies et les -conversations les plus polies, et renonce à tous les devoirs publics -de civilité et d'honnêteté, qui obligent également tous les hommes, de -quelque qualité qu'ils puissent être. - -«Mais ce qu'il y a de plus considérable, c'est que lorsqu'on élève les -princes avec trop d'indulgence, et dans des divertissemens continuels, -la coutume forme en eux une dangereuse habitude, qui devient ensuite -une espèce de nécessité. Quand les devoirs importans arrivent avec -l'âge; quand ils sont pressés par les affaires et les besoins de -l'État, ils n'ont plus la force de résister au penchant qu'ils ont -pour le repos; ils avoient cru qu'ils n'étoient nez que pour le -plaisir, et ils ont peine à se détromper; de sorte que souvent rebutez -du travail, auquel ils n'ont jamais été accoutumez, ils sacrifient à -leur nonchalance leurs intérêts même, et leur gloire. Contens dans -leur honteuse oisiveté, pourvû qu'on ne les fatigue point du récit -importun de ce qui se passe dans l'État. - -«Je ne prétens pas cependant exclure de l'éducation d'un enfant tous -les divertissemens. Il est juste qu'on ménage un peu ces jeunes -esprits; il leur faut de l'occupation, mais ils ont aussi besoin de -relâche. Comme il y auroit aussi de la mollesse à les laisser endormir -dans l'oisiveté, de même il y auroit de la barbarie à les laisser -accabler par le poids d'un travail trop rude, ou trop assidu. - -«On se trompe si l'on croit qu'il faille élever les enfans qui doivent -être un jour dans le grand monde, comme s'ils étoient déjà propres à y -jouer leur rôle. C'est un abus de s'imaginer qu'il faille leur donner -la liberté de tout dire et de tout faire comme à des personnes plus -mûres; et les mettre de toutes les parties; comme si ce qui fait -naître le goût du plaisir et du libertinage avoit besoin de -s'apprendre. - -«Quand leur humeur et leur complexion les portent à la volupté, comme -d'ordinaire elles ne les y portent que trop, ils n'ont besoin ni -d'enseignemens ni de maîtres. Ainsi il est nécessaire de les occuper -dans leur première jeunesse à des choses, auxquelles ils ne -s'occuperoient pas dans un âge plus avancé. - -«La principale est de leur apprendre avec soin tout ce qui peut les -rendre capables de s'instruire et de se servir de maître à eux-mêmes, -lorsqu'il ne leur conviendra plus d'en avoir; c'est de leur faire -aimer les livres, et de les accoutumer à l'entretien de ces docteurs -muets, dont les préceptes et les conseils ne sont suspects ni de -complaisance ni d'intérêt, qui blâment sans déguisement tout ce qui -est blâmable, et qui loüent sans flaterie tout ce qui est digne de -loüange; chose infiniment avantageuse, sur tout aux princes, à qui -l'on n'ose jamais dire la vérité. - -«Pour détruire tout ce que je viens d'avancer, on dira peut-être, -Sire, qu'il ne faut que comparer la manière dont vous avez été élevé, -avec celle dont vous regnez. Mais que Votre Majesté ne prenne pas -exemple sur elle-même. Si après avoir été conduit avec trop -d'indulgence et nourri au milieu des plaisirs et des jeux, vous vous -êtes néanmoins trouvé le plus grand, le plus habile et le plus -vigilant roy du monde, le ciel ne fait pas tous les jours des -miracles. - -«C'en est un, Sire, que le monde voit avec étonnement, que vous vous -soyez vous-même rendu capable de gouverner un grand État, de commander -de puissantes armées, de faire la félicité de vos peuples, et -d'abattre la fierté de vos ennemis, avec le seul secours de vos -réflexions, et par la force de votre excellent génie. Il est vrai que -Votre Majesté n'a eu besoin ni de maîtres ni de directeurs, -d'instructions ni de préceptes, et que Dieu lui a inspiré la science -des rois, comme il inspira aux premiers hommes les arts et les -connoissances nécessaires au genre humain. Mais, Sire, la capacité -parfaite ne descend pas toujours du père au fils, elle se donne aux -uns et se fait acheter aux autres; et les choses extraordinaires -n'arrivent pas ainsi coup sur coup. - -«La destinée de monseigneur le dauphin n'est peut-être pas si heureuse -que la vôtre; il doit peut-être passer par le chemin des autres -hommes, acquérir par l'étude ce que vous ne devez qu'à vos propres -lumières, et se rendre grand par le travail, au lieu que vous l'êtes -devenu sans peine par la seule force de votre esprit. - -«Qu'on ne dise pas non plus que monseigneur le dauphin n'est plus en -âge d'être contraint, et qu'il est temps de le laisser maître de ses -actions. C'est précisément à cet âge où les passions sont fortes, et -la raison foible, où l'on veut ardemment ce que l'on veut, et où l'on -ne veut ordinairement rien de bon; c'est alors qu'on a plus que jamais -besoin d'être gouverné, parce qu'on se laisse indiscrètement emporter -au mal, si l'on n'en est empêché par quelque obstacle plus puissant -que la raison. - -«Cet obstacle est la seule autorité des personnes vigilantes, fermes, -résolues et inflexibles, comme sont les pères sages et éclairés, ou -ceux à qui ils ont remis le soin de l'éducation de leurs enfans. Plus -ils ont d'élévation au-dessus du commun par la fortune ou par la -naissance, et plus long-tems il est d'usage de les retenir sous la -dépendance de leurs gouverneurs; tout au plus on en change le nom, -mais sans rien diminuer de l'autorité, afin qu'ils puissent toujours -modérer avec discrétion la jeunesse de leurs élèves, et les garantir -par leurs soins de tomber dans les précipices, où la légèreté, -l'inexpérience et la présomption, qui n'accompagnent que trop -ordinairement cet âge, pourroient les entraîner. - -«Monseigneur le dauphin a beaucoup d'esprit; M. de Condom, qui s'y -connoît mieux que moi, en assurera Votre Majesté. Il dit souvent des -choses de bon sens, et raille quelquefois agréablement; il n'a ni -malignité, ni haine, ni désir de vengeance. S'il donne quelque marque -de promptitude et de colère, c'est sans emportement et sans suite. -Quand il veut il entend, il comprend, il retient avec une merveilleuse -facilité, et c'est ce qui nous console; mais il ne le veut pas -toujours, et c'est ce qui nous afflige. Nous employons pour lui -inspirer l'amour des choses utiles, tous les ressorts que nous jugeons -propres à produire un effet si désirable; mais les distractions et les -langueurs d'esprit rendent quelquefois nos efforts inutiles, et les -empêchent de faire sur lui toute l'impression que nous souhaiterions. - -«L'inapplication aux choses sérieuses, et l'attachement aux amusemens -frivoles, sont donc les seuls ennemis qui s'opposent à notre zèle; -mais si ces ennemis sont redoutables, je ne les tiens pas invincibles, -pourvû qu'on les attaque comme il faut. Pour avancer le progrès qu'on -désire en monseigneur le dauphin, rien ne lui seroit plus utile que -l'entretien de personnes agréables, gayes et de bonne humeur, et en -même temps sensées, raisonnables et vertueuses. Ce seroit à mon gré le -plus sûr moyen de lui former l'esprit et le jugement, de lui donner la -connoissance nécessaire des choses de ce monde, de lui inspirer des -sentimens dignes de sa naissance, et du rang qu'il doit tenir. - -«Par cette conduite on l'accoutumeroit insensiblement à se plaire dans -la société des honnêtes gens, et l'on ne sçauroit dire combien dans -une pareille école, on peut s'instruire en peu de tems. Ce qui me -paroît de difficile, c'est de trouver des gens propres à ces -entretiens; mais enfin la chose n'est pas impossible, et les personnes -mêmes qui composent la maison de monseigneur le dauphin, se ralliant -auprès de lui dans ses heures de relâche, pourroient suffire à ce -dessein. - -«Mais un moyen plus efficace encore, ce seroit, Sire, que Votre -Majesté voulût bien se résoudre à dérober de tems en tems une -demi-heure à ses autres affaires, faire venir M. le dauphin dans son -cabinet, avec M. de Condom, ou avec moi, et se rabaisser un peu à la -capacité des enfans pour l'entretenir. Vous lui feriez comprendre, -Sire, l'amitié et la tendresse dont votre coeur est rempli pour lui; -l'intention que vous avez de le rendre digne, par une bonne éducation, -de l'honneur qu'il a d'être votre fils: que s'il ne répondoit pas aux -soins de Votre Majesté et aux voeux de toute la France, il -s'exposeroit à perdre vos bonnes grâces, et à devenir le prince le -plus malheureux du monde, au lieu qu'il sera infailliblement le plus -heureux, s'il prend avec ardeur le dessein de remplir les vûes de -Votre Majesté. - -«Vos remontrances et vos exhortations, Sire, seront sans doute d'un -grand poids, et nous serviront pour lui mettre incessamment et avec -succès ses devoirs devant les yeux. C'est un secret dont nous nous -sommes heureusement servis, toutes les fois qu'il a plû à Votre -Majesté de nous en fournir l'occasion; mais comme ç'a été rarement, -les suites n'en ont pas été longues. - -«Si Dieu bénit ce moyen, et que monseigneur le dauphin en profite, -comme j'ai tout lieu de l'espérer, Votre Majesté pourroit lui -communiquer quelque affaire de moindre importance, lui faire connoître -au commencement ce qu'il y a faire ou à dire là-dessus, lui demander -même son avis, le corriger doucement s'il n'étoit pas bon, et le louer -s'il étoit raisonnable. De mon côté, j'essairois en particulier de lui -développer plus en détail les raisons de Votre Majesté. Si cela vous -donne d'abord quelque peine, Sire, j'ose vous promettre que vous en -recevrez à la fin une joie inconcevable, et que vous en recueillerez -des fruits si doux et si abondans, qu'ils seront infiniment au-dessus -du travail que Votre Majesté y aura employé. - -«Pour mettre la dernière main à cet important ouvrage, je vous conjure -au nom de Dieu, Sire, et vous demande avec respect, de la part de -monseigneur le dauphin, que vous ayez la bonté de continuer les -excellens mémoires que la passion ardente que vous avez de le rendre -digne de Votre Majesté vous a fait commencer pour son instruction. Si -durant cette guerre, que vous seul soutenez contre tant de nations -réunies, vos occupations, aussi continuelles que glorieuses, ne vous -le permettent pas; nous espérons que la paix, quand vous l'aurez -rendue à l'Europe par l'humiliation de ceux qui l'ont troublée, vous -en donnera le loisir. - -«Souffrez, Sire, qu'emporté par l'ardeur de mon zèle pour le service -de Monseigneur, et pour celui de Votre Majesté, j'ose vous remettre -ses intérêts et ceux de la France entière devant les yeux, pour vous -engager à achever un travail, qui, sans doute, n'aura rien de pareil -pour la beauté et la solidité, et à communiquer dès à présent ce qui -en est déjà fait à celui pour qui seul votre tendresse vous a porté à -le faire. Je puis vous assurer que rien n'est si capable de profiter à -Monseigneur, il puisera dans cette excellente source tous les -principes d'un sage et glorieux gouvernement, et il se sentira pressé -du noble désir de marcher sur les traces d'un héros, dans qui le ciel -a pris plaisir de rassembler toutes les vertus royales, pour en faire -l'objet de l'admiration de tout l'univers. - -«J'ai reconnu, Sire, que rien ne fait tant d'impression sur -Monseigneur le dauphin que ce qui vient de vous, soit vos paroles, -soit vos lettres, soit vos exemples. La lecture souvent réitérée de -vos instructions, les graveroit bien avant dans son âme, et me -donneroit lieu de lui remontrer avec plus d'espérance, de le rendre -attentif et docile, tout ce que Votre Majesté veut qu'il fasse, et -tout ce qu'elle veut qu'il évite. - -«Voilà, Sire, les réflexions que mon application à remplir exactement -les devoirs du plus important emploi de l'État, dont vous avez bien -voulu m'honorer, m'a fait faire sur l'éducation et sur la personne de -Monseigneur le dauphin. Mon zèle pour votre service, et la crainte que -la calomnie n'eût surpris l'équité de Votre Majesté et ne fût venue à -bout de lui rendre ma conduite suspecte, m'a porté à les lui -communiquer, persuadé qu'auprès d'un prince si éclairé, elles -serviroient également à me justifier sur le passé, et à m'assurer -l'approbation de Votre Majesté pour l'avenir. Si j'ai été par malheur -téméraire ou indiscret en quelque chose, mon ardente passion pour -votre gloire et pour l'utilité de Monseigneur le dauphin, me fera -pardonner ma faute par un aussi bon maître que vous; et si la longueur -de mon discours vous a ennuyé, j'espère que l'importance de la matière -me servira d'excuse. Je me flatte même que Votre Majesté ne trouvera -pas mauvais que je rapproche ici, en peu de mots, ce que j'ai eu -l'honneur de lui représenter plus au long. - -«Il y a quatre choses à faire pour produire dans Monseigneur le -dauphin tout l'effet que Votre Majesté doit attendre de son éducation. -La première est de ne le point abandonner à l'oisiveté et aux -plaisirs, qui ne manqueroient pas d'amollir son coeur et d'énerver son -courage. La seconde est de lui faire continuer ses études, qui sont si -avancées, et qui ne lui serviront de rien s'il ne les achève. La -troisième est de l'obliger à s'entretenir ordinairement avec des gens -d'esprit et de vertu, qui puissent, par des conversations agréables et -utiles, l'instruire en le divertissant, et presque sans qu'il s'en -apperçoive. Et la quatrième, qui seroit sans doute plus efficace que -les trois autres ensemble, est que Votre Majesté lui fasse l'honneur -de l'entretenir elle-même avec familiarité, et de lui remontrer avec -douceur ses devoirs et ses défauts. - -«Rien n'a tant de pouvoir sur l'esprit d'un fils bien né, que les avis -d'un père sage, habile et vertueux. La première de ces conditions se -trouvant en Monseigneur le dauphin, et toutes les autres en vous, -Sire, la peine que vous auriez prise seroit suivie de l'heureux succès -que toute la France souhaite avec Votre Majesté.» - - - - -VII. - -_Fragment du Livre des Maximes chrétiennes et politiques._ - - -«Ce n'est pas assez pour un roy d'être pieux et fidelle aux exercices -de sa religion, il ne rend point à Dieu ce qu'il lui est dû, tandis -qu'il ne remplit pas avec la même fidélité tout ce qu'il doit à ses -sujets. - -«Les différens rapports du prince avec ceux qui sont soumis à son -empire, et les conditions diverses des personnes dont il est le -maître, sont la juste mesure de ses devoirs à l'égard de ses peuples. - -«Égal par la nature aux autres hommes, il doit être sensible à toutes -les misères de l'humanité, et rejetter avec horreur tout ce qui peut -rendre son gouvernement onéreux. - -«Le malheur des princes, même les plus humains, est souvent de n'avoir -rien souffert, et faute d'une expérience personnelle, de n'avoir pas -l'idée de ce que l'on peut souffrir. Pour suppléer à ce défaut, qui -met obstacle aux effets de leur générosité naturelle, qu'il seroit à -désirer que toujours ils se fissent instruire par des ministres -fidelles, et que de tems en tems ils s'instruisissent par leurs -propres yeux, de tant de misères qu'on a soin de leur cacher! - -«Seroit-ce avilir la majesté royale que d'imiter avec précaution les -déguisemens usitez par plusieurs princes orientaux, et de se mettre à -portée par cet innocent artifice d'entendre les plaintes ou les -bénédictions des peuples, sans avoir à craindre que la vérité n'en -soit altérée par la timidité ou par l'envie de plaire? - -«On a vu des rois pendant un voyage, ou dans des parties de chasse, -entrer sans se faire connoître dans des chaumines de laboureurs et -dans des boutiques d'artisans, examiner curieusement, et jusqu'au plus -grand détail, les peines attachées à leur condition, se mettre au fait -de leurs chagrins, et apprendre par leur bouche ce qu'ils auroient -peut-être toujours ignoré. Que de millions d'hommes gémissent dans la -plus triste indigence, tandis que des princes nagent au milieu des -délices, et qu'il dépend presque toujours d'eux seuls de faire cesser -les misères, et de sécher les larmes de tant de malheureux. - -«Un roy est le père du peuple: quelles attentions, quelle bonté, -quelle affabilité, cette qualité aimable ne fait-elle pas attendre de -lui? Et quel retour d'attachement et de reconnoissance ne doit-il pas -lui-même espérer de son peuple, s'il le traite véritablement en père, -et s'il regarde tous ses sujets comme ses enfans? - -«Les François, plus qu'aucune autre nation du monde, ont pour leurs -rois un respect mêlé d'amour et de tendresse, qui, depuis les plus -grands jusqu'aux plus petits, les rend extraordinairement sensibles au -bien et au mal de leur monarque; ses prospéritez les font éclater en -transports d'allégresse; ses malheurs, quelque légers qu'ils soient, -les jettent dans la consternation; l'intérêt et la gloire du prince, -fussent-ils séparez de l'utilité publique, trouvent également dans -tous les membres de l'État des défenseurs toujours prêts à lui -sacrifier et leurs biens et leurs vies. Heureux prince de trouver dans -ses sujets autant, je ne dis pas de serviteurs, mais d'enfans -affectionnez! Peuple heureux de trouver dans les princes qui le -gouvernent de quoi justifier le tendre amour qu'il a pour eux! - -«La qualité de maître n'est pas moins essentielle dans un roy que -celle de père, et lui prescrit des devoirs essentiellement -indispensables. Comme père, il doit se faire aimer; comme maître, il -doit se faire craindre et respecter: un père cesse d'être bon quand, -par une molle indulgence, il souffre que ses enfans mêmes méprisent -ses ordres, et résistent à son autorité. Un roy ne travaille pas -efficacement à rendre ses peuples heureux, lorsqu'il ne réprime pas -avec vigueur la violence, l'indocilité et la rébellion. La dureté est -un vice toujours odieux, mais la fermeté est une vertu toujours -nécessaire. - -«Dispensateur toujours absolu des grâces et des châtimens, un roy doit -les distribuer avec la plus juste équité. Il tient d'une main la -balance, de l'autre le glaive de la justice; la faveur et la brigue ne -doivent jamais faire pencher l'une, l'autre doit effrayer et punir le -seul coupable. - -«Quoiqu'un roy soit chargé du gouvernement, ce seroit une erreur de -croire qu'il est obligé à tout faire par luy-même. Qui veut tout -faire, ne fait rien, et souvent ces vastes génies qui embrassent tout, -s'arrêtent à des minuties, tandis qu'ils négligent des affaires -essentielles. - -«Le grand art pour régner avec gloire est de sçavoir choisir des -ministres éclairez, vertueux et véritablement zélez pour le bien -public. Ce choix fait, il faut laisser à chacun dans son district, le -détail des affaires, et se réserver le soin d'examiner si leur -conduite répond à l'idée qu'on a eüe de leur capacité et de leur -désintéressement en les employant. - -«Un roy est comme un pilote dans un vaisseau, et comme le premier -mobile dans le ciel. Que diroit-on d'un pilote qui laisseroit le timon -pour faire lui-même les manoeuvres nécessaires? Et tous ces corps -célestes qui roulent avec tant d'ordre et de majesté sur nos têtes, -d'où tiennent-ils leur mouvement sinon du premier mobile, qui, situé -dans la région la plus élevée, fait tout mouvoir au-dessous de lui, -par une communication générale qui lui est propre? C'est ainsi que du -haut de son trône, et sans s'abbaisser à des détails inutiles, un -prince habile, vigilant et judicieux, décide de tout, règle tout, -anime tout dans l'État, par le ministère de ceux auxquels il -communique son autorité et sa puissance. - -«Une probité exacte et fondée sur la religion; un zèle sincère du bien -public; un détachement parfait de son intérêt particulier; une science -consommée des affaires acquises par un long usage; un esprit éclairé, -vif sans précipitation, solide sans lenteur; une âme élevée, bonne et -constante, pour former de grands desseins et les exécuter avec succès; -un coeur bon et compatissant, qui veuille du bien à tout le monde, et -qui ne témoigne d'aversion, de haine ni de dureté pour personne; une -réputation illustre, méritée par des services déjà rendus; un âge mûr, -un grand amour pour le travail: un courage que les difficultez, les -menaces, les promesses, la peine et le plaisir ne puissent ébranler; -un abord aisé, des manières affables, une disposition généreuse à -sacrifier son tems, sa santé, ses biens pour le service du prince et -l'utilité des peuples. Telles sont les qualitez nécessaires pour -former un grand ministre. Tel est le précieux trésor qu'un roy sage -doit chercher, et qu'il ne déterrera pas sans peine. Le vrai mérite -est modeste, et surtout il n'aime pas à se produire à la cour. Souvent -c'est dans le fond d'une province éloignée que se rencontrera, sous le -boisseau, cette vive lumière, qui éclaireroit un grand royaume si elle -étoit mise sur un chandelier, par un roy assez zélé pour la chercher, -et assez heureux pour la trouver. - -«Une autre extrémité condamnable, ce seroit d'être tellement préoccupé -de ses propres lumières, qu'on regardât comme au-dessous de soi -de se servir des lumières des autres. Lorsqu'une fois un prince a -eu le bonheur de trouver un ministre dans qui la piété et le -désintéressement sont joints à l'habileté et au génie pour les -affaires, il en tire un double avantage, parce que non-seulement -l'État en est mieux gouverné, mais encore en ce que si les choses ne -réussissent pas, on ne sçauroit s'en prendre qu'à la fortune, et que -si elles réussissent, c'est toujours sur le prince qu'en rejaillit -tout l'honneur. - -«Le présent le plus précieux qu'un roy puisse recevoir du ciel, est un -coeur docile à la vérité et aux bons conseils, lors même qu'ils ne -sont pas agréables. Mais comment la vérité lui fera-t-elle entendre sa -voix, s'il ne lui permet de parler librement, et s'il ne reçoit pas -ses oracles, soit qu'ils soient favorables ou fâcheux, avec la même -tranquillité. - -«Le plus sûr moyen de connoître les vrais sentimens des personnes que -l'on consulte, est de cacher soigneusement les siens, et c'est un -talent qu'un roy doit acquérir, quand il ne l'a pas reçu de la nature. -La finesse, la fourberie, l'artifice déshonorent la majesté du trône; -mais un secret impénétrable sur les affaires importantes, une -discrétion prudente et une sage dissimulation en sont les plus fermes -appuis. La franchise et la candeur sont le caractère commun de nos -rois, et l'histoire leur rend sur ce point un glorieux témoignage; -mais quand ces aimables vertus n'ont pas eu pour compagnes la prudence -et la discrétion, combien de victimes n'ont-elles pas laissé immoler -par la perfidie cachée d'un ennemi artificieux. Un seul de nos -monarques, en prenant une route opposée, n'éprouva pas un meilleur -sort; toujours trompé par ceux qu'il prétendoit tromper lui-même, il -se vit plus d'une fois sur le penchant de sa ruine; tout occupé de ses -intrigues, il vécut sans grandeur, et mourut peu estimé de ses -ennemis, plus rusez encore que lui, et peu regretté de ses peuples, à -qui ses finesses avoient été aussi nuisibles qu'elles lui avoient fait -peu d'honneur. - -«Loin donc d'un prince généreux et surtout d'un prince chrétien, cette -maxime damnable dictée par l'esprit des ténèbres, que qui ne sçait pas -dissimuler ne sçait pas régner, et qu'entre les potentats, le plus -sage et le plus habile est celui qui sçait le mieux tromper. Un sage -tempérament de franchise et de réserve est le grand secret pour régner -avec gloire. Ici comme ailleurs les deux extrémitez sont dangereuses, -l'histoire en représente deux exemples signalez; mais pour comprendre -la différence qu'il faut mettre entre ces deux excès, il suffit de -songer que l'on révère moins la mémoire de Louis XI que celle de -François I. - -«Trois sortes de situations où les rois peuvent se trouver, demandent -d'eux une égale sagesse: les troubles intestins, les guerres -étrangères, et une longue paix. - -«Les troubles de l'État ont pour cause, ou l'ambition des grands, ou -le mécontentement des peuples. Les premiers doivent être toujours -réprimez avec fermeté, parce que la passion qui les anime ne sçauroit -jamais se justifier; mais les seconds doivent être ménagez, parce que -d'ordinaire ils ne se plaignent pas sans quelque raison. Des -impositions exorbitantes mises sans égard aux facultez de ceux qu'on -en accable, et exigées avec inhumanité par des financiers avides, -excitent pendant quelque tems des gémissemens, des plaintes et des -murmures; bientôt, si l'on n'apporte point de remède au mal, la -douleur se change en fureur; les peuples épuisez cherchent à se -dédommager, en dépouillant et même en immolant ceux qu'ils regardent -comme les auteurs de leur misère. Funeste extrémité qui fait souvent -retomber sur le monarque la haine qu'on a conçue contre ses ministres, -et qui d'une plainte peut-être bien fondée conduit à ces révoltes -ouvertes que nul prétexte et nulle raison ne peuvent autoriser! C'est -alors qu'un prince habile et sage fait éclater les plus sublimes -vertus, la justice et la bonté; par l'une il punit les premiers -auteurs de la rébellion, et châtie sévèrement ceux qui l'ont -occasionnée; par l'autre il établit de sages règlemens, qui puissent -contenir les exacteurs des tributs dans les bornes de l'humanité, et -les peuples dans une juste obéissance. - -«Quoique la paix soit le plus grand de tous les trésors, et que -l'olive pacifique orne aussi bien le front d'un grand roy que les -lauriers militaires, il faut cependant quelquefois tirer l'épée et -s'engager dans des guerres indispensables. La nécessité seule doit les -faire entreprendre; plus de prudence encore que de valeur est -nécessaire pour en assurer le succès; une défiance légitime de -l'inconstance de la fortune en doit faire souhaiter la fin. - -«Qu'il est beau pour un prince généreux et bouillant de courage, de -s'arrêter dans le cours de ses victoires, de se contenter d'avoir -humilié ses ennemis et de renoncer au vain titre de conquérant, pour -rendre le calme aux peuples, que le bruit de ses armes avait jettez -dans la consternation! Mais la paix, qui fait la gloire du prince, -dont elle est l'ouvrage, doit faire le bonheur de ses sujets, c'est un -tems de repos et non d'oisiveté. Faire fleurir le commerce; procurer -le retour de l'abondance; construire des édifices qui servent à orner -les villes, ou à entretenir le respect dû à la majesté royale; animer -par les récompenses et par des distinctions honorables ceux qui -cultivent avec soin les sciences et les arts utiles; se disposer de -loin à la guerre, et préparer les troupes à des batailles sérieuses -par des combats innocens, ce sont là les occupations qui peuvent faire -d'un roy pacifique un roy mille fois plus aimable et plus glorieux, -que ces princes inquiets qui ne se plaisent que dans le tumulte des -armes, et mettent tout leur plaisir en ce qui fait la désolation des -autres. - -«Dans l'état où se trouve aujourd'hui le monde, il n'est point de roy, -quelque puissant qu'il soit, qui puisse avec prudence et sûreté, ou -mépriser ou négliger ses voisins: l'ambition, l'intérêt, la haine ou -la jalousie peuvent les armer et les unir contre lui; il faut -déconcerter leurs projets, rompre leurs intrigues, dissiper leurs -ligues, gagner les uns, ménager les autres, ne se faire haïr d'aucun, -mais se faire craindre, ou du moins respecter de tous....» - - - - -VIII. - -_Extrait des Mémoires de Jean Rou._ - - -«. . . . . . . . . . Le 15e février (1679), je repris le chemin de -Saint-Germain, où m'étant rendu auprès de mon illustre patron pour -recevoir plus précisément ses ordres, il me dit que l'affaire pour -laquelle il m'avoit demandé étoit pour mettre en ordre tout les -papiers que, depuis dix à onze ans qu'il étoit honoré de la conduite -de Monseigneur le dauphin, il avoit recueillis de ses diverses -méditations, pour mieux remplir tous les devoirs d'un si glorieux -poste. Que tout ce qu'il avoit pu apporter d'ordre à toutes les -pensées qui lui étoient venues sur ce sujet ne consistoit qu'en la -précaution qu'il avoit eue de mettre chacun de tous ses préceptes dans -un quart de papier séparément de tous les autres, afin de les pouvoir -transposer, comme on feroit des cartes à jouer, pour les arranger -selon qu'il seroit le plus à propos, et d'éviter ainsi la confusion. -Qu'il avoit tout une grande cassette remplie de ces papiers-là, -auxquels il ne connoissoit plus rien lui-même, et que c'étoit afin que -je les examinasse qu'il me souhaitoit auprès de lui. Qu'il s'agissoit -de donner une forme raisonnable à tout ce chaos, et que par -l'arrangement si bien entendu qu'il avoit remarqué dans toutes les -diverses matières dont mes tables étoient remplies, il avoit jugé que -j'étois tout propre au débrouillement qui lui étoit nécessaire pour -faire un plan uniforme qui pût porter le glorieux titre d'_Éducation -d'un grand prince_. - -«J'avoue que je fus un peu surpris de cette proposition. Le coeur ne -me manquoit pas, mais je doutois de mes forces, et je le voulus -témoigner à M. de Montausier; mais il ne voulut regarder ce que je lui -disois que comme un effet de cette modestie dont M. Conrart m'avoit -loué dans sa deuxième lettre. Sans s'arrêter davantage à mes -scrupules, il donna ordre sur l'heure à deux de ses valets de pied -d'aller quérir sa cassette qu'il ouvrit aussitôt, et où il me parut -plus de six à sept mille papiers d'un quart de feuille chaque, comme -il m'avoit dit, puis fit aussitôt transporter le tout dans la chambre -qu'il m'avoit destinée, et où en même temps l'on me mena. - -«Comme peut-être on ne se fera pas trop de chagrin à voir de quelle -manière je me pris à ce débrouillement du chaos dont j'ai parlé, -j'hésite d'autant moins à le mettre ici que j'espère de le dépêcher en -peu de mois. - -«La première chose que je fis fut de me donner la patience de lire -tous ces morceaux l'un après l'autre, et de mettre un titre à la tête -de chaque, lequel titre n'étant que d'un mot ou deux tout au plus, -donnoit l'idée de ce que contenoit en substance tout ce feuillet. Cela -m'épargnoit déjà une répétition de lecture, qui, sans cette -précaution, n'auroit jamais eu de fin; et d'ailleurs cela me mettoit -en état de ranger sous de certaines classes distinctes tous ces -différents matériaux, et ensuite de rapporter le tout au but -principal, savoir, à ce glorieux titre d'_Éducation d'un grand -prince_. Par exemple (et ce sera là, sans aller plus loin, tout mon -débrouillement de chaos), par exemple, dis-je, tout ce grand nombre de -méditations ramassées de M. le duc de Montausier se trouvoit ne rouler -que sur quatre grands articles: la _religion_, la _morale_, la -_politique_ et la _guerre_. Ces quatre grandes parties faisoient ma -première et plus simple division. - -«La seconde résultoit d'une subdivision de chacune de ces quatre -grandes parties en un certain nombre d'autres; par exemple, la -religion étoit considérée par moi à quatre égards, _Dieu_, l'_Église_, -la _conscience du prince_, et les _devoirs du même_ à tous ces trois -premiers égards. - -«Dans la morale, je faisois considérer six choses: les _habitudes_, le -_tempérament_, les _moeurs_, les _passions_, les _vertus_ et les -_vices_. - -«Dans la politique, je faisois entrer la _science de régner_, le -_gouvernement_ tant en général qu'en particulier, la _conduite du -prince_ aux mêmes égards, et les _préceptes généraux_. - -«Dans la guerre, je proposois ce qui regarde le _dedans_ de l'État, ce -qui ne le touche qu'au _dehors_, et les _maximes_ tant générales que -particulières. - -«Ma troisième subdivision étoit tirée: 1º (et en ce qui est de la -religion) de l'article qui regarde _Dieu_, c'est que le prince le -serve lui-même; 2º qu'il le fasse servir par les autres; et 3º qu'il -observe tout de même, et qu'il fasse observer ses ordonnances et ses -lois. - -«J'observois la même distribution en ce qui regarde, l'article de la -_conscience_, celui de l'_Église_, et enfin celui des _devoirs_. - -«Je m'abstiens de parcourir les trois autres parties de ma première et -plus simple division, de peur d'être trop ennuyeux; on les jugera -assez de soi-même, en supposant que j'y avois gardé la même économie. - -«En un mot, tout cela faisoit cinq colonnes tant de divisions que de -subdivisions, chacune desquelles se multipliant à mesure qu'on passoit -de la première colonne à la seconde, de la seconde à la troisième, et -ainsi jusqu'à la dernière et cinquième, il se trouvoit que tous mes -six ou sept mille papiers de méditations se trouvoient appliqués à -chacun de mes articles de subdivisions, au bout de chacune desquelles -je marquois l'endroit où il le falloit chercher. Pour comprendre cela, -il faut savoir: 1º que j'avois fait partager ma cassette en quatre -carrés, qui faisoient, comme autant de boîtes, dont la première étoit -pour les choses de la _religion_, la seconde pour celles de la -_morale_, et ainsi des deux autres pour la _politique_ et pour la -_guerre_; 2º que chacun de ces carrés ou boîtes renfermoit un gros -_portefeuille_; chaque portefeuille un certain nombre de _cahiers_; -chaque cahier un plus grand nombre de _sous-cahiers_; et chaque -sous-cahier les papiers simples qui étoient tous distinctement -numérotés par =1=, =2=, =3=, etc. jusqu'à quelquefois 100, 200, -etc., selon que les matières étoient plus ou moins abondantes et -étoffées. - -«Avant que d'aller plus loin, et afin d'aller au-devant du désir que -pourra témoigner le lecteur de voir quelque échantillon de tous ces -divers préceptes qui occupoient un si prodigieux nombre de papiers, -j'estime être assez à propos d'en mettre ici sept ou huit qui me sont -demeurés dans la mémoire, et par lesquels on pourra juger de tous en -général. - -«Ces préceptes ou méditations (car les papiers dont je parle ne -contenoient pas autre chose), étoient conçus en forme de questions ou -d'examen de soi-même, qu'on fait faire au jeune prince, de l'éducation -duquel il s'agit. Par exemple: - - SUR CE QUE LES ROIS ET PRINCES SOUVERAINS NE DOIVENT POINT - ATTENDRE D'ÊTRE SOLLICITÉS POUR FAIRE DU BIEN A TOUT LE MONDE. - -1re QUESTION, ou _Examen de soi-même_. - -«S'il ignore que Dieu a mis les rois dans les États pour y faire du -bien et y répandre des grâces sur tous ceux qui en ont besoin, comme -il a mis le soleil dans le monde pour éclairer, et afin de répandre -des biens sur toutes les créatures; et que, comme le soleil n'attend -pas d'être prié et sollicité par les voeux des hommes pour se lever et -leur fournir sa lumière pour les conduire, les rois ne doivent point -attendre non plus d'être priés, sollicités ni pressés, pour aider, -soulager et gratifier leurs sujets; mais il suffit qu'ils en -connaissent les besoins, pour leur être utiles et pourvoir à leurs -nécessités?» - -2e QUESTION, etc... _Sur ce que le prince ne doit pas discontinuer -l'exercice des bienfaits._ - -«S'il ne comprend pas que les bienfaits d'un prince font sur ceux qui -les reçoivent le même effet que la pluie sur la terre, lorsque y -tombant doucement et souvent, elle la rend fertile; mais avec quelque -abondance qu'elle tombe, encore que les champs soient entièrement -abreuvés, si elle ne recommence fréquemment, et qu'elle les laisse -longtemps exposés au hâle du soleil et du vent, la sécheresse y cause -la stérilité, les collines et les campagnes ne produisent ni fruits ni -fleurs, et ne se souviennent plus de la pluie ni du ciel même qui les -avoient si abondamment arrosées. De même un prince a beau donner avec -excès, s'il ne renouvelle souvent ses grâces, le coeur humain, porté à -l'ingratitude, oublie les grands biens passés, et ne produit pas la -moindre marque de reconnoissance?» - -3e QUESTION, etc... _Sur ce qu'il doit, comme Dieu, faire du bien à -tous ses sujets._ - -«Si dans l'épanchement des grâces et des biens dont se doivent -ressentir ses sujets, il n'a point quelque réserve, et n'est point -avare envers ceux dont il ne peut recevoir aucune reconnaissance, et -qui sont inutiles à son service, et s'il ne fait pas réflexion, -au contraire, qu'étant le lieutenant de Dieu dans son royaume, et l'y -devant représenter, il est obligé de faire du bien à tous, de donner -sa protection généralement à tout le monde, de faire tomber ses grâces -et les influences de sa bonté de tous côtés et sur tous; d'en faire -part aux petits comme aux grands, aux pauvres comme aux riches, aux -foibles comme aux puissants, aux éloignés comme aux plus proches; -ainsi que Dieu départ son soleil, ses pluies et ses rosées aux -montagnes comme aux vallées, aux bois comme aux prairies; procure -l'abondance et la fertilité aux blés, aux vignes, aux fruitiers des -méchants comme à ceux des bons; donne la naissance, la vie et la -subsistance aux uns comme aux autres, etc., mais toujours avec -prudence, égard, justice, poids et mesure, et selon qu'il est à propos -pour sa gloire et pour le bien du monde?» - -4e QUESTION, etc... _Sur ce que les auteurs des révoltes sont seuls -punissables, et non pas tous les complices._ - -«S'il se met bien dans l'esprit que les auteurs des soulèvements et -des rébellions, et les personnes puissantes qui y sont entrées sont -principalement et même uniquement ceux qu'il faut châtier, mais non -pas tous les complices, et cela pour l'exemple seulement, parce que ce -sont toujours les premiers qui sont cause du mal, les peuples étant -comme la mer, et eux comme les vents, celle-ci demeurant toujours -tranquille si ceux-là ne remuent?» - -5e QUESTION, etc... _Sur ce qu'il doit répandre en bienfaits sur ses -sujets tout ce qu'il tire d'eux par les subsides._ - -«S'il ne prend pas plus de plaisir à faire du bien qu'à en recevoir; -et s'il ne trouve pas que c'est une marque de la foiblesse et de -l'impuissance des rois que d'avoir besoin du secours de leurs sujets -pour pouvoir faire du bien aux autres, et pour pouvoir subsister -eux-mêmes; mais puisqu'une nécessité indispensable et attachée au -salut de l'État les oblige à se servir de ce secours, s'il ne croit -pas du moins être obligé d'en user comme la mer, qui rend à la terre, -par des conduits souterrains, toute l'eau qu'elle reçoit d'elle par -les ruisseaux et par les rivières; et faire de son épargne comme le -soleil fait des nues, lorsque après les avoir formées des vapeurs -qu'il attire de la terre, il les lui rend toutes avec un avantage pour -elles par des pluies douces et fécondes qui la rendent fertile?» - -6e QUESTION, etc... _Sur les devoirs à quoi l'obligent les qualités -d'homme, de roi et de chrétien._ - -«S'il ne se ressouvient pas incessamment qu'il est homme, roi et -chrétien, et s'il ne se représente pas en toutes occasions à quoi ces -trois qualités l'obligent; savoir celle d'homme à être humain, bon, -doux, compatissant à tous les hommes, à regarder leurs infirmités -comme y étant sujet, et que par sa nature il n'est point au-dessus -d'eux, etc. Que la qualité de roi l'oblige à considérer qu'il est -établi pour régir et gouverner les autres, pour les protéger, les -défendre, leur faire justice, les rendre heureux, etc. Et la qualité -de chrétien l'oblige à connoître, à aimer et à servir Dieu, à le faire -honorer par les autres, à venger ses injures, à prendre sa cause en -main, à bannir l'impiété, à faire fleurir la religion, à reconnoître -les grâces qu'il a reçues de lui, à en bien user, etc.?» - -7e QUESTION, etc... _Sur ce qu'il doit imiter Dieu, dont il est le -lieutenant dans son État._ - -«S'il ne tient pas pour la plus grande prérogative que lui donne la -royauté, de ce qu'elle le fait lieutenant de Dieu dans son État, et -une de ses images en terre; et si pour mériter cet honneur, il -n'essaye pas d'imiter le vrai Dieu, tout bon, tout sage, tout -libéral, tout bienfaisant, gouvernant le monde par ses soins et par sa -providence, toujours veillant pour la conservation des siens; ou bien -s'il veut prendre pour modèle le Dieu des épicuriens, toujours oisif -et endormi, sans soin et sans action; ou les dieux des poëtes, -adultères, incestueux, ivrognes, voleurs, trompeurs, fourbes, -violents, ravisseurs, jaloux, envieux, malfaisants et adonnés à toutes -sortes de vilenies, de vices et de crimes?» - -8e QUESTION, etc... _Sur ce qu'il doit, comme Dieu, recevoir les -prières des misérables._ - -«S'il n'est point persuadé que, comme il est le lieutenant de Dieu -dans son État, et qu'il l'y représente, son palais doit être, comme -les temples, toujours ouvert aux prières et aux voeux des misérables, -qui viennent se prosterner aux pieds des autels; et qu'il doit -défendre que ses gardes et ses huissiers n'en empêchent l'entrée aux -gens qui viennent réclamer sa justice, implorer sa protection, -demander ses grâces, et chercher les remèdes nécessaires à leurs -misères?» - -9e QUESTION, etc... _Sur ses égards pour la cour de Rome._ - -«Si quand le pape et les évêques demeurent dans les bornes -ecclésiastiques, et ne se mêlent que des choses qui regardent la foi -et la religion, il n'a pas pour eux un très-profond respect et une -obéissance filiale; mais si dans les affaires de religion ils veulent -mêler de la politique humaine, et se conduire par ses règles, -changeant leur crosse en sceptre et leur tiare en casque, il ne les -considère pas comme des personnes séculières, et le pape comme un -prince temporel, et s'il n'agit pas contre eux comme avec tous les -autres hommes?» - - * * * * * - -«Dès le samedi matin, quatrième jour de mon commencement de travail, -c'est-à-dire le 18e février, ayant résolu de partir immédiatement -après dîner pour retourner à Paris, et assister le lendemain aux -exercices ordinaires de Charenton, je me rendis dans la chambre de M. -le duc de Montausier, à qui je fis voir les titres que j'avois mis à -la tête de tous ses papiers, et lui dis l'usage que j'en prétendois -faire, et quel étoit, en un mot, le plan que je m'étois formé dans -l'esprit. Il entra d'abord dans toutes mes vues, et je vis bien -que ce projet ne lui déplaisoit pas. «Voilà encore plus que je -n'espérois, me dit-il, et j'ai grande impatience de voir tout cela -exécuté.--Désormais, Monseigneur, lui dis-je, je crois vous le pouvoir -promettre; car de la manière que je l'ai déjà dans la tête, je vois -bien que s'il plaît à Dieu j'en viendrai à bout. Je pars après dîner, -si vous m'en donnez la permission, et lundi je mettrai les fers au feu -pour ne discontinuer plus, les dimanches exceptés, car j'espère d'être -ici dès dix heures du matin.» M. de Montausier parut surpris et me -demanda si, ne pouvant lui donner que les cinq ou six semaines dont -nous étions convenus, je ne voulois pas, au moins, les lui donner -entières, et si je me faisois un si grand scrupule de manquer ce peu -de dimanches? «Monseigneur, lui dis-je, vous savez que Dieu a bien -voulu nous abandonner six jours des sept que chaque semaine contient, -mais qu'il s'est réservé le septième, afin que nous le lui -consacrions. Vous y obéissez tout le premier, Monseigneur, avec -beaucoup d'exactitude; trouvez bon que j'en use de même.» Il ne -résista pas, et me recommanda seulement de ne pas manquer du moins à -revenir. Je le fis, et un exprès m'ayant été dépêché sept semaines -après, savoir le mercredi 11e avril, par M. le marquis de Ruvigny, -pour me rendre auprès de lui et de monsieur l'envoyé extraordinaire -Savile[166] (dont le dernier avoit reçu du roi son maître l'ordre de -mon installation), je fis voir ma dépêche à M. de Montausier, mais en -lui déclarant que j'avois résolu de prier M. de Ruvigny de m'obtenir -un délai de quinze jours, jusqu'à ce que j'eusse achevé ce qui me -restoit à faire à Saint-Germain. «Ne faites point cela, me dit -obligeamment M. de Montausier; jusqu'ici je n'avois point laissé -sortir ma cassette d'auprès de moi, et c'est pour cela que je vous -avois demandé de venir demeurer ici. Mais je me fie entièrement en -vous; emportez-la, mais gardez-la, je vous en prie, le moins que vous -pourrez.» . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - [166] Il eut peu de mois après le brevet d'ambassadeur, et était - frère du marquis d'Halifax (_George Savile_). Il mourut à Paris - en octobre ou novembre 1687, universellement regretté. (_Note de - l'auteur._) - -«Je reviens à M. le duc de Montausier, pour dire comment je sortis -d'affaires avec lui. Dès que je fus de retour à Paris (ce qui fut le -11e avril), je repris l'ouvrage auquel je n'avois pas encore mis la -dernière main, et dressai une grande table de trois pieds de haut sur -deux de large, où je rangeai les cinq colonnes mentionnées ci-dessus. -Au bout de chacune desquelles se voyoit le renvoi à tous mes six ou -sept mille petits papiers numérotés comme j'ai dit, ce qui fut fait en -deux ou trois jours, au bout desquels, savoir, le samedi 15e avril, -j'entrai à l'Académie, de quoi j'avertis aussitôt M. de Montausier -(savoir, le mercredi 19), lui témoignant que j'avois encore pour trois -ou quatre jours besoin de sa cassette avant que de la lui renvoyer, -sur quoi il me répondit ceci: - - Ce 21 avril 1679, à Saint-Germain. - -«Puisque vous avez encore besoin du reste de cette semaine pour revoir -mes petits papiers que vous avez, employez-y ce temps-là, et après -que vous aurez fait, rapportez-les-moi vous-même; car par d'autres -voies, quand même ce seroit par l'hôtel de Rambouillet, ils pourroient -s'égarer, et vous comprendrez que je veux éviter bien cela. Je vous -prie donc d'y mettre la dernière main, et de me les apporter dès que -vous pourrez. Vous me ferez plaisir, et de croire que j'ai beaucoup de -considération pour vous. - - «MONTAUSIER.» - -«Tout mon ouvrage étant prêt, et moi disposé à le rapporter à -Saint-Germain, selon le désir de M. de Montausier, je fus bien aise -d'aller la veille tout au soir.... rendre une visite à M. Claude, -faisant porter chez lui ma table pour lui en demander son avis. J'y -trouvai ma femme avec M. Tessereau, selon l'ordinaire de nos veillées, -car nous étions tous fort voisins. Je lus à M. Claude, après lui en -avoir fait un grand éloge, les neuf morceaux de M. de Montausier qu'on -a vu ci-dessus, et lui montrai ensuite ma table avec l'entière -distribution de tous mes petits papiers numérotés comme j'ai dit. Il -goûta fort le tout, et dit quelque chose en particulier à ma femme, -pendant que je continuois quelque discours à M. Tessereau sur un -éclaircissement qu'il m'avoit demandé; je ne sus donc rien, pour -l'heure, de ce que M. Claude et ma femme s'étoient dit; mais au sortir -de notre veillée, comme je reconduisois ma femme jusque chez nous, -accompagné de M. Tessereau: «Savez-vous bien, nous dit-elle, quel -jugement M. Claude m'a témoigné faire de ce que vous lui avez montré?» -Cela me fit un peu de peur, et sur ce qui lui en parut: -«Rassurez-vous, me dit-elle en continuant, voici ce qu'il m'en a dit: -Je trouve très-beau, aussi bien que fait votre mari, les préceptes de -M. de Montausier, mais j'aimerois cent fois mieux être auteur de la -table qui nous a été montrée. On trouvera fort aisément cent beaux -esprits capables de dresser des préceptes aussi judicieux et aussi -délicatement tournés que ceux qui sont dans les petits papiers que -nous avons vus, mais entre ces cent beaux esprits à peine en -trouvera-t-on deux capables de faire la table où ils sont si -artistement rangés. Votre mari montre par là qu'il a un esprit de -plan, et il n'y a rien de plus difficile à trouver qu'un esprit -capable de bien faire un plan.» - -«Le lundi, 24 avril, j'allai trouver à Saint-Germain M. le duc de -Montausier, à qui je fis rapporter sa cassette, et lui montrai ma -table. Il m'en parut agréablement surpris et étant en peine si mon -dessein étoit de lui laisser cette pièce si enjolivée de divers traits -faits à plaisir, et dont l'écriture étoit fort peinte: «Mais, me -dit-il, est-ce pour moi cela?--Si vous ne le trouvez pas indigne de -vous, Monseigneur, lui dis-je; vous pouvez bien juger que je ne puis -pas avoir d'autre dessein que de vous le laisser; aussi bien - - _Tua sunt hæc opera tanta_; - -et sans les excellentes matières que vous m'avez fournies, je n'aurois -pas pu faire la pièce que vous voyez et qui a le bonheur de ne vous -pas déplaire.--Vous faites bien de l'honneur, reprit M. de Montausier, -à ce que vous appelez mes matières, et je ne fais que rendre justice à -la forme que vous leur avez donnée.» Il me mena dîner avec lui, et -s'étant un peu arrêté dans son cabinet avec son secrétaire, il rentra -bientôt dans sa chambre où je l'attendois pour prendre congé de lui. -Il me renouvela encore ses remercîmens, qu'il accompagna d'une tendre -embrassade, et me reconduisant jusqu'à son anti-chambre: «Mon -secrétaire, me dit-il en me quittant, vous dira encore deux mots de ma -part dans ce passage.» Effectivement le sieur.... comme voulant aussi -me dire adieu, me mit en main un morceau de papier assez gros, qu'il -me dit avoir ordre de me donner, et j'y trouvai 39 louis d'or, sur -l'imparité desquels je ne pus m'empêcher de faire quelque réflexion -suspecte. Je ne m'explique point autrement ici sur la matière; mais on -ne me mettra jamais dans l'esprit qu'une personne comme M. le duc de -Montausier, voulant faire une reconnoissance dans toutes les formes, -se soit fixé à 39 louis d'or; le droit du jeu, tout au moins, seroit -de dire qu'il y avoit eu ordre pour 40. Mais je suis persuadé que -comme du vu et du su de M. de Montausier, j'avois employé cinquante -jours entiers à mon ouvrage, son dessein n'avoit pas été autre que de -me compter mes journées sur le pied d'un louis d'or chacune.» - - - - -IX. - -_Lettres inédites du duc de Montausier._ - - -I. - - De Rouen, ce 26e aoust[167]. - - «Monsieur, - -«Nous auons porté ce matin, M. de la Galissonnière et moy, le code au -parlement de Normandie. Tout s'y est si bien passé qu'on n'a pas eu -besoing de la prolongation du parlement; mais comme M. de la -Galissonnière vous en rend compte particulièrement, je ne vous -importuneray pas d'auantage, et n'aiouteray qu'une chose qu'il oublîra -peut estre à vous dire, qui est qu'il a fait un discours merueilleux -où les louanges du roy et les vostres ont esté publiées de bonne -grâce. Je suis, - - Monsieur, - - vostre tres-humble et tres-affectionné - seruiteur, - - «MONTAUSIER.» - - [167] Cette lettre est tirée de la correspondance du chancelier - Séguier (Bibliothèque impér.), auquel elle est adressée. - - -II. - -«Je vous rends très-humbles grâces, madame, de la bonté que vous auez -de vouloir aller loger à l'hôtel de Rambouillet, car en cela vous me -faites une faueur particulière, que je reçois comme une des plus -grandes marques que vous puissiez me donner de l'honneur de vostre -amitié, et vous sauez que c'est la chose du monde à laquelle je suis -le plus sensible. Non-seulement vous vous seruirez s'il vous plaît de -tout le grand appartement, mais de toute la maison et pour toute -l'année, si vous estes bien aise de m'obliger, comme je l'ay toujours -si bien connu en autre chose. Vous trouverez tout prest, madame, quand -vous voudrez y aller, la chambre bleuë sera meublée, les cabinets et -tout le reste, et vous n'aurez besoin d'y faire porter aucuns meubles, -car il y en a de reste à l'hôtel de Rambouillet, si ce n'est que vous -crussiez ne vous trouver pas si bien dans un autre lit que dans le -vôtre. Mais si vous n'auez nul scrupule là-dessus, songez, madame, -qu'en vous seruant de tout ce qui est à moy, vous augmenterez de -beaucoup la grâce que vous me voulez faire. Je vous supplie -très-humblement d'en estre bien persuadée, et de ne vous mettre point -en peine de savoir si Mme de Montespan a envie d'y aller, car elle n'y -songe pas. J'ay déia de l'impatience d'auoir l'honneur d'estre vôtre -hoste, et je vous conjure de faire en sorte que vous ne m'ayez pas -donné une espérance vaine, puisque vous ne pouvez pas douter, madame, -que ce ne fut une mortification pour moy, qui vous honore, qui vous -respecte, et si vous me permettez de vous le dire, qui vous aime avec -plus de tendresse que personne du monde. - - «Ce 22 juin 1675, à Saint Germain en Laye[168]. - - «MONTAUSIER.» - - -FIN DE L'APPENDICE. - - [168] Cette lettre s'adresse probablement à Mme de Sablé. Le - portefeuille de Vallant (Biblioth. impér.), d'où je l'ai tirée, - en contient deux autres que je supprime à cause de leur peu - d'intérêt. - - - - -TABLE DES MATIÈRES. - - - Pages. - - AVANT-PROPOS V - - LIVRE I. - - 1607-1635. - - La maison de Sainte-Maure.--Premières années du marquis - de Montausier et du marquis de Salles.--L'école de - Sedan.--Montausier part pour l'Italie.--Son frère le rejoint - à Casal.--Campagne de 1631.--Relations littéraires du - marquis de Salles.--L'hôtel de Rambouillet.--Le marquis - de Salles en Lorraine.--Montausier et Mme Aubry.--Le - marquis de Salles part pour l'Allemagne.--Guerre de la - Valteline.--Mort du marquis de Montausier. 1 - - LIVRE II. - - 1635-1649. - - Continuation de la guerre d'Allemagne.--Exploits de - Montausier.--Il est nommé maréchal de camp et gouverneur de - la haute Alsace.--La guirlande de Julie.--Montausier - prisonnier en Allemagne.--Il embrasse la religion - catholique.--Son mariage.--Montausier à Dunkerque.--Il part - pour l'Angoumois.--Sa belle conduite pendant la Fronde. 42 - - LIVRE III. - - 1649-1660. - - Montausier et Balzac.--Séjour de la cour à Angoulême.--Seconde - période de la Fronde.--Campagne de Saintonge et premiers succès - de Montausier.--Prise de Saintes et de Taillebourg.--Bataille - de Montançais.--Retour de Mazarin.--Montausier s'établit à - l'hôtel de Rambouillet.--Sa munificence envers les littérateurs - pauvres.--Il apaise les troubles du couvent d'Yères.--Louis XIV - en Saintonge.--Traité des Pyrénées.--Maladie de Mlle de - Montausier.--Retour de Montausier à Paris. 80 - - LIVRE IV. - - 1660-1668. - - Mme de Montausier est nommée gouvernante des enfants de - France.--Mort de la comtesse de Maure.--Montausier obtient - le gouvernement de Normandie.--Mlle de Montausier - épouse le comte de Crussol.--Louis XIV accorde à Montausier - des lettres de duc et pair.--La duchesse de Montausier - succède à Mme de Navailles comme dame d'honneur.--Mort - de Mme de Rambouillet.--Campagne de Franche-Comté.--La - peste à Rouen. 120 - - LIVRE V. - - 1668-1674. - - Montausier est nommé gouverneur du dauphin.--Le marquis - de Montespan insulte la duchesse de Montausier.--Maladie - et mort de la duchesse.--Fléchier.--Travaux de Montausier, - de Bossuet et de Huet.--Campagne de Hollande. Montausier - présente au Dauphin ses maximes chrétiennes et politiques. 151 - - LIVRE VI. - - 1674-1690. - - Montausier accusé présente au roi son apologie.--Conduite du - duc à l'égard de Mme de Montespan.--Mort de Conrart.--Mlles - de Grignan.--Travaux pour l'éducation du dauphin.--Mariage - du prince et retraite de Montausier.--Prise de - Strasbourg.--Montausier rompt avec son gendre.--Le prince - de Condé les réconcilie.--Prise de Philisbourg.--Mariage - de Mlle d'Alerac.--Seconde rupture avec le duc d'Uzès.--Mort - de Montausier. 190 - - APPENDICE. - - I. Anecdotes sur le duc de Montausier. 229 - - II. Épître de M. le duc de Montausier, gouverneur de l'Alsace, - à Mlles de Rambouillet, de Clermont, de Mézières et - Paulet. 231 - - III. Déclaration du marquis de Montausier au sujet de sa - conversion. 239 - - IV. Épître de M. le Prince à Mme de Montausier. 241 - - V. Note de Saint-Simon sur le duc et la duchesse de - Montausier. 244 - - VI. Apologie du duc de Montausier. 249 - - VII. Fragments du livre des Maximes chrétiennes et politiques. 259 - - VIII. Extrait des Mémoires de Jean Rou. 266 - - IX. Lettres inédites du duc de Montausier. 279 - - -FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES. - - -Paris.--Imprimé par E. THUNOT et Ce, rue Racine, 26. - - - - -ERRATA. - - - Pages. Lignes. _Au lieu de_: _Lisez_: - - 2, 18, la marquise, Marguerite. - 36, 15, lignes grises, ligues grises. - 68, 2 et 9, Condé, Enghien. - 84, 14, s'en assurer, l'en assurer. - 157, 15, du gouverneur, de gouverneur. - 208, 13, parti, pacte. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Un Misanthrope à la Cour de Louis XIV, by -Amédée Roux - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN MISANTHROPE *** - -***** This file should be named 43848-8.txt or 43848-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/3/8/4/43848/ - -Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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