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-Project Gutenberg's Un Misanthrope à la Cour de Louis XIV, by Amédée Roux
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-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
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-
-Title: Un Misanthrope à la Cour de Louis XIV
- Montausier, sa vie et son temps
-
-Author: Amédée Roux
-
-Release Date: September 30, 2013 [EBook #43848]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN MISANTHROPE ***
-
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-
-Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
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-Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
-typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et
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-Les mots et phrases imprimés en gras dans le texte d'origine
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-Cette version intègre les corrections de l'errata.
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- UN MISANTHROPE A LA COUR DE LOUIS XIV
- MONTAUSIER
- SA VIE ET SON TEMPS
-
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-Paris.--Imprimé par E. THUXOT et Co, 26, rue Hacine.
-
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-
- UN MISANTHROPE A LA COUR DE LOUIS XIV
-
- MONTAUSIER
- SA VIE ET SON TEMPS
-
- PAR
- AMÉDÉE ROUX
-
- PARIS
-
- DIDIER ET CIE, LIBRAIRES AUG. DURAND, LIBRAIRE
- 35, quai des Augustins. 7, rue des Grès-Sorbonne.
-
- 1860
-
-
-
-
-AVANT-PROPOS.
-
-
-Au moment de présenter au public une nouvelle étude sur le XVIIe
-siècle, j'éprouve le besoin d'expliquer mon dessein, et de justifier
-ce qui dans le titre même de cet ouvrage pourrait paraître ambitieux
-ou inexact. Il semble exorbitant sans doute, de faire d'un personnage
-qui ne s'appelait ni Richelieu ni Louis XIV le point central où
-viennent converger les événements d'une époque immortelle, et
-cependant, plus j'ai étudié la vie du duc de Montausier, plus elle
-m'est apparue comme une magnifique synthèse du grand siècle pris dans
-son ensemble, et considéré sous ses aspects les plus saillants: _la
-guerre de Trente ans, la Fronde, l'épanouissement littéraire et la
-persécution religieuse_.
-
-Soldat à dix-huit ans, maréchal de camp dix ans plus tard, Montausier
-prit part à tous les combats qui ont signalé cette époque agitée de
-notre histoire depuis le siége de Casal jusqu'à la conquête de la
-Franche-Comté et, mérite plus rare, resta toujours fidèle à son prince
-au sein des tempêtes civiles, alors peut-être qu'il eût dépendu de lui
-seul de transformer la vieille monarchie française en république
-aristocratique[1].
-
- [1] En 1652, avant la bataille de Montançais.
-
-Si maintenant, quittant le champ de bataille, bruyant théâtre où par
-sa valeur indomptable il étonnait des juges tels que Rantzau, Weymar,
-Bussy, Turenne et Condé, nous suivons le duc dans sa studieuse
-retraite de l'Angoumois ou dans le salon bleu de l'hôtel de
-Rambouillet, le spectacle change sans devenir moins curieux ou moins
-intéressant. Montausier se présente aux regards de la postérité
-escorté de ces écrivains célèbres qui furent ses protégés ou ses amis:
-Balzac, Chapelain, Conrart, Gombauld, Ménage, Godeau, au milieu
-desquels ressort la physionomie sympathique de Madelaine de Scudéry.
-Poëte lui-même à ses heures, et trop modeste pour livrer à la
-publicité des oeuvres indignes de voir le jour, il n'use de sa
-qualité d'homme de lettres que pour traiter ses confrères sur le pied
-de l'égalité, sauf à leur prouver en secret par une assistance
-délicate et généreuse, la distance immense qu'établissait entre eux
-l'inégalité de la fortune plus encore que celle du rang.
-
-Lorsqu'on arrive enfin à ces jours néfastes où l'on vit le souverain
-refuser à une partie de son peuple la liberté de la pensée et celle de
-la prière, c'est encore chez le vieux Montausier, converti pourtant
-depuis près d'un demi-siècle, qu'il faut aller chercher un reste de
-tolérance pour ces huguenots persécutés[2], que la force contraignait
-d'aller apporter à l'étranger un riche contingent de coeurs intrépides
-et d'intelligences supérieures, dont le noble héritage s'est perpétué
-sans interruption parmi les descendants des bannis de 1685.
-
- [2] Voir à l'Appendice, no VIII, un extrait des Mémoires de Jean
- Rou.
-
-En la considérant à ces divers points de vue, il était possible de
-trouver dans la vie de Montausier un sujet d'études intéressantes et
-neuves, car le seul côté de ce caractère qui ait été convenablement
-apprécié, c'est celui que rappelle un type bien connu du théâtre de
-Goldoni: _le Bourru bienfaisant_. Cet homme dont les moeurs austères
-et la rude franchise contrastaient vivement avec la duplicité et les
-basses inclinations des courtisans du grand roi; cet homme que Molière
-dans _le Misanthrope_ a peint au naturel et qui se reconnaissait avec
-plaisir sous le masque d'Alceste, cet homme, dis-je, sut en effet se
-faire une place à part au sein d'un monde corrompu, et digne gendre
-d'Arthénice, parvint à élever entre lui et ses contemporains comme une
-barrière toute hérissée de vertu, et qui, après deux cents ans, semble
-encore tenir en respect les innombrables érudits qu'on a vus de nos
-jours tirer de l'oubli les personnages les plus effacés, pour ne pas
-dire les moins estimables du siècle de Louis XIV.
-
-Montausier jusqu'ici n'a donc été l'objet que d'éloges déclamatoires
-tels que ceux de Lacretelle et de Garat, que l'Académie française
-couronnait vers la fin du règne de Louis XVI, et le sujet de deux
-biographies fort courtes: celle du Père Petit, qui est assez répandue,
-et celle de Puget de Saint-Pierre, laquelle imprimée à Genève en 1784,
-est devenue presque introuvable[3]. C'est en conséquence l'oeuvre du
-Père Nicolas Petit qui seule est en possession d'être citée et
-consultée, et c'est sur elle uniquement que porteront les quelques
-observations que j'ai à présenter sur les travaux de mes devanciers.
-
- [3] Je puis assurer du moins que dans aucune des bibliothèques de
- Paris il ne m'a été possible d'obtenir communication de cet
- ouvrage, qui, du reste, paraît n'être qu'un insignifiant abrégé.
-
-Cette biographie ou plutôt ce panégyrique, qui ne fut publié qu'en
-1729, paraît avoir été composé de 1690 à 1695[4], c'est-à-dire peu de
-temps après la mort du duc de Montausier et sur les mémoires que la
-duchesse d'Uzès, sa fille, avait confiés à l'estimable jésuite. C'est
-à cette circonstance que l'oeuvre du Père Petit doit une partie de son
-mérite, mais aussi la plus grande partie de ses défauts, vu l'intérêt
-immense que la famille d'Uzès avait à altérer ou du moins à dissimuler
-la vérité au sujet de certains faits fâcheux, tels que les
-brouilleries de Montausier et de son gendre et l'imprudente conduite
-de Julie d'Angennes lorsqu'elle eut accepté la délicate succession de
-Mme de Navailles. Les mémoires que la duchesse d'Uzès avait fournis
-au panégyriste de sa famille étaient d'ailleurs, ainsi qu'il l'avoue
-lui-même, «peu exacts pour les circonstances et les dates,» et si,
-comme il l'assure, il a cherché à y mettre de l'ordre en les
-confrontant avec d'autres témoignages dignes de foi, il faut convenir
-qu'il n'a pas été heureux dans cette tentative, bien différent en cela
-d'un autre membre de la compagnie de Jésus, le Père Griffet, dont les
-ouvrages sont enfin sortis de l'oubli où durant un demi-siècle ils
-avaient été injustement ensevelis. Il est pourtant une circonstance
-qui doit, aux yeux de la postérité, atténuer les torts du Père Petit,
-c'est la difficulté pour ne pas dire l'impossibilité absolue qu'il y
-avait pour lui de recourir à des documents fidèles en dehors de ceux
-qui lui étaient offerts. En 1692, il ne pouvait évidemment puiser à
-aucune de ces sources abondantes qui aujourd'hui sont à la disposition
-de tous: les Mémoires de Mademoiselle, ceux de Saint-Simon et les
-précieuses _Historiettes_ de Tallemant des Réaux ne furent publiés que
-beaucoup plus tard, et le cadre de son récit lui eût sans doute
-interdit de les mettre à contribution s'il avait pu les connaître. Il
-faut prendre son livre pour ce qu'il est en réalité. En dépit de
-dénégations qui en 1729 pouvaient encore paraître spécieuses, mais
-qui en 1860 ne sauraient faire illusion à personne, _la vie du
-duc de Montausier_ n'est qu'un long éloge entremêlé çà et là
-d'indispensables aveux, guère moins inexact que les mémoires de Mme
-d'Uzès pour tout ce qui concerne l'histoire générale et la vie
-publique de l'illustre _Misanthrope_, mais qui sur sa vie privée, son
-éducation et ses derniers moments, abonde en détails intéressants que
-l'on chercherait vainement ailleurs. Ainsi qu'on pourra s'en
-apercevoir en lisant cette biographie, j'ai puisé largement dans
-l'ouvrage de mon prédécesseur de sainte mémoire, et chaque fois que
-j'ai pu le faire sans m'écarter de l'exactitude historique, je me suis
-fait un vrai plaisir de reproduire des fragments restés agréables
-malgré leur longueur, et dont la forme naïve ne rappelle en rien _le
-style jésuite_ si antipathique à Mme de Sévigné. En plus d'un point
-malheureusement, j'ai dû m'éloigner d'un guide infidèle par trop de
-charité, et tenter seul la solution de certaines questions graves, que
-le Père Petit écarte souvent au moyen de longues réticences ou dont il
-atténue l'importance par d'adroits artifices de langage. Il m'a fallu
-en outre rassembler des faits en assez grand nombre pour tenir lieu
-des considérations édifiantes, mais un peu banales qui occupent la
-moitié de l'ancienne _Vie de Montausier_, et devant lesquelles
-reculeraient certainement les sceptiques lecteurs du XIXe siècle.
-
- [4] C'est ce que donne à entendre une note marginale du Père
- Petit, qui, racontant les derniers moments du duc de Montausier,
- auxquels assistait son petit-fils, le comte de Crussol, dit de ce
- dernier: _qu'il est le duc d'Uzès d'à présent_. Or ce jeune homme
- fut tué à Nerwinde, ce qui permet de conjecturer, avec assez de
- vraisemblance, que la _Vie de Montausier_ fut composée entre les
- années 1690 et 1693. Je dois ajouter pourtant que cette
- supposition est en contradiction flagrante avec la dédicace du
- Père Petit, où il parle de la duchesse d'Uzès comme d'une
- personne morte depuis longtemps, bien qu'elle eût vécu jusqu'en
- 1695.
-
-Recherches et rectifications m'ont été facilitées par le concours de
-personnes distinguées, que je prie d'en recevoir ici mes remercîments.
-Leurs conseils et leurs encouragements m'ont guidé et soutenu dans
-l'accomplissement d'une tâche peut-être au-dessus de mes forces, mais
-où à défaut de talent, j'ai apporté la consciencieuse ardeur que
-réclamait une noble cause, celle d'un homme illustre dont la mémoire a
-été en butte à des calomnies séculaires, et attend encore cet arrêt
-équitable que la postérité ne refuse jamais à ceux qui ont honoré leur
-temps et leur pays.
-
- AMÉDÉE ROUX.
-
-
-
-
-MONTAUSIER.
-
-SA VIE ET SON TEMPS.
-
-
-
-
-LIVRE PREMIER.
-
-1607-1635.
-
- La maison de Sainte-Maure.--Premières années du marquis de
- Montausier et du marquis de Salles.--L'école de
- Sedan.--Montausier part pour l'Italie.--Son frère le rejoint à
- Casal.--Campagne de 1631.--Relations littéraires du marquis de
- Salles.--L'hôtel de Rambouillet.--Le marquis de Salles en
- Lorraine.--Montausier et Mme Aubry.--Le marquis de Salles part
- pour l'Allemagne.--Guerre de la Valteline.--Mort du marquis de
- Montausier.
-
-
-La maison de Sainte-Maure, ainsi appelée de la ville de Sainte-Maure
-en Touraine, et qui s'est conservée jusqu'à la fin du dernier siècle,
-était, sans contredit, l'une des plus illustres et des plus anciennes
-du royaume; car sa noblesse remontait, par titres authentiques, aux
-temps des premiers Capétiens, et l'on avait vu l'éclat de ce nom
-s'augmenter encore par de brillantes alliances avec les familles de
-Luxembourg, de Polignac, de Rochechouart et d'Humières. Le marquisat
-de Montausier échut aux Sainte-Maure en 1325, par suite du mariage de
-l'héritière de ce fief avec Guy de Sainte-Maure, chef de la branche
-qui s'éteignit dans la personne de Charles de Sainte-Maure, duc de
-Montausier, dont je vais retracer l'histoire. Il naquit le 6 octobre
-1610, et fut le second fils de Léon de Sainte-Maure, dont la femme,
-Marguerite de Chateaubriand, était issue de l'une des meilleures
-familles de Bretagne. Le marquis de Montausier mourut dans la force de
-l'âge, laissant, outre ses deux fils, une fille nommée Catherine, qui,
-mariée d'abord au marquis de Lénoncourt, épousa en secondes noces le
-marquis de Laurières, de la maison de Pompadour, dont son fils devint
-plus tard le chef.
-
-Restée veuve à vingt-cinq ans et dans tout l'éclat de sa beauté, la
-marquise de Montausier repoussa les honorables alliances qui
-s'offraient à elle de tous côtés, et se consacra tout entière à
-l'éducation de ses enfants, mêlant à ses soins l'austérité un peu
-excessive d'une sectaire. Femme d'un calviniste, Marguérite de
-Chateaubriand avait pourtant été élevée dans la religion catholique,
-et ce ne fut que postérieurement à son mariage qu'elle changea de
-religion sous l'influence de son beau-frère, le comte de Brassac[5],
-qui s'était constitué le despote de sa maison et de toute la
-Saintonge. Lorsque plus tard ce personnage embrassa le catholicisme
-ainsi que la comtesse sa femme, il ne put réussir à défaire son propre
-ouvrage, et Mme de Montausier resta opiniâtrément attachée à sa
-nouvelle foi. La noble veuve avait d'ailleurs toutes les qualités qui
-constituent la femme forte: une âme élevée, une fermeté, un courage
-au-dessus de son sexe, et une vertu solide et constante qui ne se
-démentit jamais au milieu des séductions et des périls auxquels
-l'exposait le contact d'une société frivole et corrompue. Généreux,
-prodigue et mauvais administrateur, son mari lui avait laissé des
-affaires assez embarrassées qu'elle entreprit de rétablir au prix de
-mille sacrifices. Écartant avec un soin jaloux toutes les distractions
-qui eussent pu la détourner de ses devoirs de veuve et de mère, elle
-aborda avec une sublime abnégation la double et écrasante tâche
-qu'elle s'était imposée: l'éducation de ses enfants et la
-reconstitution d'une fortune en désordre. On la vit s'ensevelir
-vivante au fond d'une de ses terres, congédier la plupart de ses
-domestiques, vendre ses pierreries et jusqu'à ses vêtements de luxe,
-et pour payer plus promptement les dettes de son mari se réduire à ne
-plus faire servir sur sa table que les mets les plus communs; elle
-alla même plus loin, et, mettant de côté tout instinct de vanité, elle
-se contentait d'habitude d'une robe de laine ouvrage de ses propres
-mains.
-
- [5] C'est du moins ce qu'assure Tallemant, que ses relations
- personnelles avec la famille de Montausier mettaient à même
- d'être bien informé.
-
-A peine installée dans sa nouvelle résidence, elle s'occupa
-sérieusement de ses fils, qui l'un et l'autre, devaient être l'honneur
-de leur temps et de leur pays. Ces deux frères furent unis dès le
-berceau par une amitié si tendre et si profonde, que leurs existences
-semblent inséparables et confondues jusqu'au moment où un événement
-cruel vint rompre ces liens si doux et si touchants. Ils avaient
-pourtant les caractères les plus différents, pour ne pas dire les plus
-opposés: l'aîné, Hector de Montausier[6], était aimable, bienveillant,
-affable pour tous avec une légère tendance à la paresse, lorsqu'il
-n'était pas stimulé par quelque grande passion. Le cadet, dont je
-retrace ici la vie et qui porta d'abord le titre de marquis de Salles,
-avait reçu en naissant un caractère entier, rude, sauvage; c'était en
-un mot un de ces êtres qui sont le désespoir de leur famille s'ils
-n'en deviennent l'illustration et l'orgueil. Les soins assidus, les
-innocents artifices mis en oeuvre par Mme de Montausier, eurent
-quelque peine à entamer cette nature rebelle et ombrageuse qui,
-incapable de s'assujettir à une discipline exacte et abusant de
-l'indulgence maternelle, fit bien vite oublier à la marquise un
-système qui n'était pas dans ses habitudes un peu sèches et roides.
-Mais les mesures de rigueur auxquelles elle dut recourir ne firent
-qu'aigrir un caractère mal disposé. Peut-être aussi et à son insu, la
-marquise laissait-elle percer une prédilection, trop bien justifiée du
-reste, pour son fils aîné, qui, grâce à sa vive intelligence,
-répondait à ses leçons par de prompts et faciles succès. Déjà rebutée
-par des efforts infructueux, elle céda bientôt aux instances de la
-comtesse de Brassac, qui n'ayant point d'enfants avait concentré toute
-son affection sur le jeune marquis de Salles, qu'elle fut tout
-heureuse d'emmener chez elle pour l'élever à sa guise. A la faiblesse
-près, celui des défauts dont on se corrige le plus difficilement,
-nulle femme n'eût été plus que la comtesse en état de diriger
-l'éducation d'un enfant que sa naissance prédestinait au service du
-roi. Douce et modeste, elle possédait une instruction un peu confuse
-mais fort étendue; car dès son extrême jeunesse elle avait appris le
-latin comme en se jouant, assidue qu'elle était aux leçons qu'on
-donnait à ses frères, et n'était étrangère ni aux mathématiques, ni
-même à la théologie[7]. C'était plus qu'il n'en fallait pour diriger
-les études d'un futur courtisan, surtout à une époque où les hommes
-d'épée ne se piquaient pas d'une vaste érudition. La comtesse était
-par malheur trop dépourvue de cette fermeté calme mais opiniâtre qui
-est indispensable aux instituteurs de la jeunesse, et quoiqu'on
-exigeât infiniment peu du marquis de Salles, on n'en pouvait
-absolument rien tirer. La marquise se lassa bien vite d'une expérience
-dont les résultats semblaient devoir être de plus en plus fâcheux, et
-ramena son fils chez elle, espérant que l'excellente conduite du jeune
-Montausier ne serait pas sans influence sur celle de son frère. Soit
-en effet que la marquise s'y prît plus habilement que par le passé,
-soit que l'intelligence du marquis de Salles fût devenue plus
-accessible au raisonnement, les enseignements maternels ne laissèrent
-pas de produire d'heureux fruits. En même temps que l'esprit de
-l'enfant se polissait par l'étude, son corps s'assouplissait et se
-fortifiait par les rudes et salutaires exercices de l'escrime et de
-l'équitation. Sa mère prenait à tâche de développer en lui ces mâles
-instincts des huguenots français, dont le type le plus illustre
-subsistait encore en Poitou dans le vieil Agrippa d'Aubigné; elle
-voulut qu'il se rompît de bonne heure à la fatigue, qu'il apprît à
-braver le froid, le chaud, à courir à pied et à cheval, qu'il se
-contentât d'une nourriture grossière et devînt insensible à la
-souffrance, intrépide en face du péril, tel enfin qu'apparurent ces
-hommes de fer que devait illustrer à quelque temps de là l'héroïque
-défense de la Rochelle. Le jeune marquis de Salles sut profiter de ces
-austères leçons, et dès l'âge de dix ans on reconnaissait déjà en lui
-cet amour du vrai, cette horreur profonde pour la dissimulation et les
-frivoles déguisements de la société, qui devaient le désigner plus
-tard comme un phénomène unique à l'admiration de ses contemporains. De
-bonne heure il donna des marques des vertus qu'il devait porter dans
-son âge mûr à un degré si éminent: la bravoure en face de l'ennemi, la
-fidélité au prince et le culte du devoir. Les leçons de Mme de
-Montausier réussirent en tout hors en un point unique: elle ne put
-alors lui communiquer le goût de l'étude, des lettres et des arts; ce
-penchant ne devait se développer que fort tardivement dans le marquis
-de Salles, et l'on doit chercher ailleurs le côté brillant de sa
-carrière quoi qu'aient pu dire des panégyristes maladroits: il avait
-rebuté successivement tous ses maîtres, et sa mère put seule le
-dompter et lui enseigner les premiers éléments de la lecture.
-
- [6] Né en 1607.
-
- [7] «Mme de Brassac étoit une personne fort douce, modeste, et
- qui sembloit aller son grand chemin; cependant elle savoit le
- latin, qu'elle avoit appris en le voyant apprendre à ses frères:
- il est vrai qu'à l'exemple de son mari, elle n'avoit rien lu de
- ce qu'il y a de beau en cette langue, mais s'étoit amusée à la
- théologie et un peu aux mathématiques. On dit qu'elle entendoit
- assez bien Euclide. Elle ne songeoit guère qu'à rêver et à
- méditer...» (Tallemant.)
-
-On était arrivé à l'année 1621, et l'aîné des enfants de Mme de
-Montausier avait atteint l'âge auquel les jeunes gens de son rang
-allaient d'ordinaire terminer leur éducation sur un plus vaste
-théâtre, dans les universités et les académies célèbres de la France
-et de l'étranger. L'école protestante de Sedan jouissait alors d'une
-immense réputation, et la marquise résolut d'y envoyer ses deux fils.
-Le marquis de Salles était, il est vrai, à peine sorti de l'enfance;
-mais sa mère jugea avec raison que ce caractère altier ne pouvait que
-gagner à l'éducation publique, et que le contact de condisciples
-espiègles et turbulents saurait, mieux que le plus excellent des
-instituteurs, lui inculquer la véritable théorie des droits et des
-devoirs.
-
-C'était, au XVIIe siècle, un long et fatigant voyage que celui
-d'Angoulême à Sedan. La marquise n'en envisagea pas moins avec une
-décision toute virile les ennuis d'une pénible séparation qui allait
-la priver brusquement de tout ce qu'elle s'était réservé de bonheur
-sur la terre. Oublieuse d'elle-même, elle était presque tentée de se
-réjouir en songeant à cette rude course à travers la France, épreuve
-sans péril qui allait pour ainsi dire initier ses deux fils à
-l'existence laborieuse des gens de guerre. Les jeunes gentilshommes
-firent en effet ce trajet à cheval, suivis de leur précepteur et de
-deux domestiques, en selle dès l'aurore, et reposant la nuit pour
-l'ordinaire sous le toit délabré de pauvres paysans. Les routes,
-heureusement, étaient sûres, et la petite caravane put atteindre sans
-encombre la microscopique principauté de la maison de Bouillon.
-
-L'école de Sedan comptait alors dans son sein plusieurs hommes
-distingués, entre autres le fameux ministre du Moulin, connu par son
-zèle ardent pour le culte réformé. Ce fut lui précisément qui se
-chargea d'enseigner la théologie aux disciples imberbes que lui
-envoyait l'Angoumois, lesquels étaient munis sans doute d'une lettre
-de recommandation de son ami Balzac, avec qui il devait rester
-perpétuellement uni en dépit de quelques froissements dus à la
-différence de religion et aux excès de la controverse[8]. Les deux
-frères, que leur naissance classait au rang des personnages marquants
-du parti huguenot, furent accueillis par leurs nouveaux maîtres avec
-une extrême bienveillance, et grâce à la franchise et à la simplicité
-de leurs manières, ils ne tardèrent pas à se concilier l'amitié de
-leurs condisciples. Quant aux études, le marquis de Montausier,
-quoique né paresseux et indolent, dut à sa prodigieuse facilité de
-brillants et rapides succès. Il n'en fut pas de même du marquis de
-Salles, qui, à Sedan, se montra d'abord tel à peu près qu'on l'avait
-connu à Angoulême, et qui dut le peu de progrès qu'il fit alors, moins
-à son ardeur naturelle qu'à la discipline sévère à laquelle le
-plièrent des maîtres dont la froide austérité lui imposait tout en le
-rebutant. Cette torpeur intellectuelle continua jusqu'au jour marqué
-par la grâce, où un événement insignifiant en apparence vint
-transformer cette nature antipathique aux choses de l'esprit: les
-écrits d'un vieux poëte français lui étant par hasard tombés entre les
-mains, il les lut une première fois par désoeuvrement et sans y
-prendre beaucoup d'intérêt; une seconde lecture le ravit, son
-imagination s'échauffa au contact de cette poésie sauvage mais
-énergique des chantres de la pléiade, et, par un changement aussi
-subit qu'inattendu, il se prit du goût le plus vif pour les vers et
-par contre-coup pour l'étude, qui seule pouvait lui ouvrir les sources
-fécondes de l'antiquité. Il cherchait par tous les moyens possibles à
-se procurer des livres qu'il dévorait ensuite avidement. Bientôt il ne
-se contenta plus d'admirer les ouvrages des autres: il voulut
-versifier à son tour, et se livra tout entier pendant quelque temps à
-une inquiétante métromanie, qui le faisait dès lors ressembler
-beaucoup plus à Oronte, l'homme au sonnet, qu'au judicieux misanthrope
-dont il devait plus tard fournir à Molière le type inimitable. Sa
-fureur poétique sembla redoubler aux premières atteintes d'une passion
-plus grave et qui devait tenir une grande place dans sa vie. Par son
-organisation, par la liberté qu'elle laissait à ceux de ses élèves qui
-étaient parvenus à l'adolescence, l'académie de Sedan ressemblait
-beaucoup aux universités actuelles de Cambridge et d'Oxford; les
-étudiants, sévèrement astreints aux exercices de la maison,
-disposaient à leur gré du temps qui n'était pas absorbé par leurs
-études, et plusieurs en profitaient pour se mêler à la société
-sedanaise. Dans l'une des nombreuses maisons qui s'ouvraient aux deux
-frères, le marquis de Salles fit la connaissance d'une charmante
-personne qui lui inspira des sentiments fort vifs, quoique
-très-innocents et tout platoniques, ainsi qu'il convenait à un
-amoureux de quatorze ans, mais qui, dans tous les cas, furent le
-prétexte d'une innombrable série d'exécrables sonnets et de fades
-madrigaux où, suivant la coutume du temps, la belle sedanaise est
-désignée sous le nom mythologique d'Iris.
-
- [8] Voyez l'article que Bayle, dans son Dictionnaire, a consacré
- à Pierre du Moulin; voyez aussi une lettre inédite de Balzac
- insérée dans l'appendice de mon édition des _Lettres du comte
- d'Avaux_. Paris, A. Durand, 1858.
-
-La société des dames, en polissant les moeurs du jeune gentilhomme, ne
-le détourna pas de ses travaux, et dès lors on le vit se livrer à
-cette recherche active de la vérité qui fut toujours une de ses plus
-vives préoccupations. Élevé par une calviniste ardente, son zèle pour
-sa secte ne pouvait que s'accroître sous l'influence des leçons de
-Pierre du Moulin, qui prit un soin tout particulier de son éducation
-théologique, et c'était avec une joie bien sensible que cet
-infatigable propagateur du protestantisme français voyait son disciple
-non-seulement docile à ses enseignements, mais animé de la passion du
-prosélytisme, argumenter avec vigueur et prendre à parti les
-catholiques chaque fois qu'il les trouvait disposés à rompre une lance
-avec un théologien à ses débuts, fanatique au point de fondre en
-larmes si la discussion lui était peu favorable, ou si on
-l'instruisait de quelque bruit fâcheux qui courait au déshonneur de sa
-religion[9]. Ces principes austères et la gravité précoce qui en était
-la conséquence, lui faisaient rechercher la société des personnes
-sérieuses et âgées, au contact desquelles il devint de plus en plus
-accessible à ces notions de respect et de soumission que sa nature
-violente et rebelle lui avait rendues jusque-là si complétement
-étrangères; il avait d'ailleurs une qualité précieuse et bien propre à
-lui faire pardonner ses défauts: il était incapable de ces sentiments
-de basse jalousie qui ne sont que trop souvent le fléau des familles,
-mais qui, dans les circonstances particulières où se trouvait le
-marquis de Salles, eussent malheureusement paru assez justifiables. La
-prédilection que sa mère avait de tout temps témoignée à son frère
-aîné prit alors, en effet, un caractère encore plus marqué. Le jeune
-Montausier était à dix-huit ans un charmant cavalier, plein de grâce,
-d'amabilité et d'enjouement; il était naturel qu'il fît l'orgueil
-d'une femme dont toutes les autres enviaient le bonheur maternel. Il
-avait atteint l'âge où la jeune noblesse terminait ses études
-littéraires, et lorsqu'il dut s'éloigner de Sedan pour entrer dans une
-académie militaire, le marquis de Salles ne songea qu'au chagrin
-qu'allait lui causer leur future séparation, et il versa des larmes
-abondantes en quittant celui qu'il considérait moins comme un frère
-que comme le meilleur et le plus dévoué des amis. Tout occupé de ses
-travaux, il le vit d'ailleurs sans envie partir pour Paris, où sa
-naissance lui ménageait un brillant accueil, et où la prodigalité
-d'une mère allait lui permettre de se livrer sans contrainte à ces
-plaisirs après lesquels on soupire si ardemment au printemps de la
-vie.
-
- [9] «Sensible à tous les malheurs du parti, attentif à tout ce
- qui flattoit ses prétentions, se mêlant, tout enfant qu'il étoit,
- dans les conversations et les disputes, il suppléoit par son
- ardeur à ce qui manquoit à sa connoissance; et, dans un âge où
- l'on ne sait pas encore sa religion, il défendoit déjà la
- sienne.»--Fléchier, _Oraison funèbre de Montausier_.
-
-Le marquis de Montausier était éminemment pourvu de toutes les
-qualités qui peuvent faire réussir dans le monde, et sa bonne mine, sa
-gaieté, son esprit naturel l'y firent extrêmement goûter. Il avait une
-grande aptitude aux choses de la guerre comme il devait le prouver
-plus tard d'une manière éclatante, et ses maîtres de l'académie ne
-furent pas moins satisfaits que ne l'avaient été ses austères
-instituteurs de Sedan; il se familiarisa promptement avec les
-exercices militaires, apprit dans la perfection les manoeuvres de
-l'infanterie et de la cavalerie, moins compliquées il est vrai à cette
-époque qu'elles ne le sont aujourd'hui, et se prit à soupirer
-ardemment après le moment où il lui serait donné de consacrer ses
-naissantes facultés au service du prince et du pays. L'occasion qu'il
-attendait avec tant d'impatience ne tarda pas à se présenter. La
-guerre venait d'éclater en Italie à propos de l'investiture du duché
-de Mantoue que l'empereur refusait de donner au prince de Gonzague,
-allié et protégé de la France: la politique de l'Espagne était
-étroitement unie avec celle de l'empire, et Gonzalve de Cordoue, à la
-tête des troupes espagnoles, mit immédiatement le siége devant Casal
-que les Français occupaient conjointement avec les troupes du duc de
-Mantoue. Le territoire de l'Italie, qui est encore aujourd'hui divisé
-en plusieurs États, en renfermait alors un bien plus grand nombre qui
-souvent étaient découpés de la façon la plus irrégulière. C'est ainsi
-que la principauté de la maison de Gonzague se composait de deux
-tronçons d'inégale grandeur et séparés entre eux par toute l'épaisseur
-du duché de Milan qui appartenait à l'Espagne; aussi le souverain de
-Mantoue, incapable de défendre seul contre de puissants voisins ses
-possessions du Montferrat, flottait-il sans cesse de l'alliance
-française à l'alliance espagnole, et ce fut par suite des démêlés de
-ce prince avec le Saint-Empire que Casal se vit occupé vingt-quatre
-ans par les troupes françaises. A peine le marquis de Montausier
-eut-il appris que la place était bloquée par les Espagnols que,
-brûlant du désir de partager les dangers et la gloire de ses
-compatriotes, il prit la résolution de les rejoindre pour aller
-combattre avec eux en qualité de volontaire. Une fois décidé, il
-rompit courageusement avec les délices de Paris et partit en toute
-hâte pour le théâtre de la guerre; mais en traversant la Suisse il fut
-atteint d'une petite vérole extrêmement maligne qui, à son grand
-regret, le força de séjourner dans ce pays pendant plusieurs semaines.
-
-A peine l'intrépide jeune homme fut-il remis de cette affreuse maladie
-dont les traces récentes rendaient son visage presque méconnaissable,
-qu'il reprit avec plus d'ardeur l'accomplissement de son généreux
-dessein. Les circonstances n'étaient malheureusement pas favorables à
-l'exécution de cette aventureuse tentative, et il dut provisoirement
-se réfugier à Mantoue où un grand nombre d'officiers français
-s'étaient retirés, désespérant comme lui d'arriver à Casal[10]. Il ne
-resta pas inactif pour cela: les troupes impériales serraient de près
-l'opulente capitale des Gonzague, et Montausier eut l'occasion de
-s'aguerrir dans de fréquentes escarmouches. Sur ces entrefaites le roi
-Louis XIII avait forcé le pas de Suse, délivré et ravitaillé Casal, où
-il laissa une nombreuse garnison sous le commandement supérieur de
-Toiras, qui devait conquérir là son brevet de maréchal de France. Les
-voies étaient désormais ouvertes à demi, et le marquis de Montausier,
-qui brûlait de rejoindre ses compagnons d'armes, profita de l'occasion
-pour quitter Mantoue. Guidé par un cordelier du pays, caché lui-même,
-tout protestant qu'il était, sous une robe semblable à celle de son
-compagnon, d'autres disent sous celle d'un jésuite, il mit en défaut
-la vigilance des troupes espagnoles et gagna heureusement les
-avant-postes français, où l'avait précédé la belle réputation qu'il
-s'était acquise dans le Mantouan[11].
-
- [10] Ici se présente une divergence grave entre mon récit et
- celui du P. Petit; voici comment il expose les faits: «Le
- marquis, que ni les difficultez ni les dangers ne rebutèrent
- jamais, prit pour guide un cordelier du païs, et déguisé lui-même
- sous un habit pareil à celui de son compagnon, malgré les
- chaleurs de l'esté qui sont excessives dans ces climats, et sans
- égard à la foiblesse que lui avoit laissée sa maladie, il
- traversa à pied tout le païs ennemi, et se jeta heureusement dans
- Cazal. Il y fut reçû avec la joye et l'applaudissement qui
- étoient dûs à une si belle action. Le marquis de Beuvron, qui
- commandoit la place, ne douta point qu'une valeur pareille ne lui
- fût d'un grand secours par l'émulation qu'elle alloit inspirer,
- et ne contribuât à faire échoüer l'entreprise des Espagnols.
- L'estime et l'amitié qu'il avoit pour Montausier l'engagea à s'en
- faire accompagner dans toutes les occasions où il y avoit du
- péril à essuyer et de l'honneur à acquérir. Le marquis répondit
- toujours parfaitement à la haute idée qu'on avoit conçue de lui;
- partout il montra une sagesse, une vigilance et une intrépidité
- qui le faisoient déjà regarder comme un général accompli. De
- sorte qu'à la mort de Beuvron, qui fut malheureusement tué dans
- une sortie, les bourgeois, les soldats et les officiers de la
- garnison, d'un commun accord, élûrent le jeune Montausier pour
- leur chef, en attendant que la cour de France en eût autrement
- ordonné. Un choix si extraordinaire ne fit point de jaloux, et ne
- servit qu'à augmenter l'estime qu'on avoit déjà pour le nouveau
- commandant. Pendant qu'il remplit un emploi si honorable, chaque
- journée fut signalée par de nouvelles marques de sa capacité et
- de son courage. Toujours alerte et infatigable, il ne cessa
- d'inquiéter les assiégeants par des sorties fréquentes et par des
- combats presque continuels; il sçut faciliter l'entrée des vivres
- dans la place, que le général espagnol désespéroit déjà de
- prendre autrement que par famine; enfin par la défense la plus
- vigoureuse et la plus opiniâtre qu'on vit jamais, il donna le
- temps au roy, qui assiégeoit pour lors la Rochelle, de soumettre
- cette ville révoltée, de venir à la tête de ses armées
- triomphantes forcer le pas de Suze, et faire ensuite lever aux
- ennemis le siége de Cazal, après un an entier perdu devant cette
- place.»--Ce passage me semble au moins fort inexact; en examinant
- de près les diverses circonstances, il est difficile d'admettre
- que le marquis de Montausier ait pu pénétrer dans la place de
- Casal avant la fin de 1629, et mon opinion s'appuie sur celle du
- P. Griffet, si bien renseigné d'ordinaire. On ne saurait admettre
- non plus qu'il ait pu servir sous Beuvron, qui fut tué d'un coup
- de carabine le 1er novembre de cette même année. Beuvron,
- d'ailleurs, ne put prendre part à la défense qu'en qualité de
- volontaire, car il était sous le coup d'un mandat d'arrêt et
- n'osait rentrer en France depuis son duel avec le comte de
- Bouteville. Il est en outre peu vraisemblable que le duc de
- Mantoue dont les troupes, aux ordres du marquis de Rivara,
- formaient presque exclusivement la garnison de Casal, eût donné
- un commandement important à un homme aussi mal vu du roi Louis
- XIII, tandis que dès avant la prise de la Rochelle, le cardinal
- de Richelieu avait envoyé à Casal un de ses affidés, Guron, qui
- dut prendre le commandement au commencement de l'automne,
- commandement qu'il exerça jusqu'à l'arrivée de Toiras. En
- présence de faits aussi clairement établis, on ne sait vraiment
- où placer cette autorité suprême décernée par les citoyens et les
- troupes, à un jeune homme qui était venu en Italie sous la
- conduite de son gouverneur.
-
- [11] Au dire de Tallemant, Montausier eût été guidé dans son
- aventureuse expédition par une autre passion encore que celle de
- la gloire: «Étant amoureux d'une dame en Piémont, et la ville où
- elle étoit ayant été assiégée, il se déguisa en capucin pour y
- entrer, y entra, et la défendit.»--On peut lire à ce sujet, dans
- _les Historiettes_, une anecdote trop peu édifiante pour que je
- puisse la rapporter ici.
-
-Pendant que son frère se battait en Italie, le marquis de Salles
-achevait son éducation à l'académie de Sedan qu'il ne tarda pas à
-quitter pour aller à Paris. Là il se prépara à son tour à la carrière
-militaire, qui dans les familles protestantes était celle des cadets
-aussi bien que des aînés, les premiers n'ayant pas, comme les jeunes
-gentilshommes catholiques, le privilége d'accaparer les meilleurs
-évêchés et les plus grasses abbayes du royaume. Le marquis de Salles
-s'était beaucoup formé depuis sa sortie de la maison paternelle; à
-cette époque de sa vie: «il avait, dit le Père Petit, la taille bien
-prise, la tête belle, les yeux vifs et pleins de feu, l'air grand et
-noble, les manières polies, et l'esprit infiniment plus cultivé que la
-plupart des jeunes gens de son âge.» A cet extérieur agréable venaient
-se joindre des qualités plus solides: cette sincérité _indéfectible_
-qui semblait comme innée chez lui, cette attention scrupuleuse à
-remplir les devoirs les plus indifférents de son état qui, dans les
-fonctions importantes qui lui furent confiées plus tard, firent
-l'admiration et l'étonnement de ses contemporains. Sa mère, heureuse
-et émue de le trouver si changé, lui rendit dans toute sa plénitude
-cette affection dévouée que les ennuis d'une éducation pénible avaient
-pu affaiblir sans l'éteindre jamais; et puis d'ailleurs le marquis de
-Montausier était absent, en danger peut-être, et à la vue de son fils
-cadet qu'elle avait peine à reconnaître tant il était transformé à son
-avantage, Mme de Montausier sentait son chagrin s'adoucir et ses
-appréhensions se calmer. Ce n'est pas que le jeune gentilhomme fût
-sans défaut: l'excès de la vertu ressemble beaucoup au vice, et la
-susceptibilité du marquis de Salles à l'endroit de ce qu'on appelle
-encore le _point d'honneur_ devait donner à sa mère d'affreuses
-inquiétudes. On sait quels ravages fit dans les rangs de la noblesse,
-au temps de Henri IV, la sauvage passion du duel, cette maladie
-sociale qui n'avait paru céder à la rigueur des édits de ce prince que
-pour redoubler d'intensité, lorsqu'à sa mort le royaume fut livré aux
-incertitudes d'une régence continuée trop longtemps sous le nom des
-favoris de Louis XIII. Les mesures vigoureuses de Richelieu purent
-seules atténuer les effets d'une coutume déplorable et d'autant plus
-meurtrière que tout duel était double à cette époque; chaque champion
-amenait avec lui sur le terrain un second qui se battait aussi, en
-sorte que dans une seule rencontre, il y avait parfois deux tués et
-deux blessés. Sans être jamais le provocateur, le marquis de Salles
-avait souvent à rendre raison de reparties trop franches qui
-échappaient, quoi qu'il pût faire, à sa nature impétueuse. Il se
-battit fréquemment, mais on doit constater à sa louange qu'il ne
-voulut jamais prendre de second, faisant ainsi preuve de bons sens et
-d'honnêteté jusque dans la pratique du plus monstrueux abus. Le temps
-qu'il ne consacrait point au monde était partagé entre les exercices
-de l'académie militaire et des études auxquelles il apportait plus
-d'ardeur que de bon goût. C'est ainsi qu'il dévorait ces oeuvres aussi
-volumineuses que frivoles qui, telles que le _Roman de l'Astrée_ et
-l'_Histoire d'Amadis_ avec ses innombrables suites, offraient une
-interminable pâture aux esprits légers des courtisans. Il ne laissait
-pourtant pas de lire et de relire les grands écrivains de l'antiquité,
-surtout les historiens et les moralistes, dont il goûtait plus
-particulièrement les enseignements: il avait appris à leur école à
-être avare de son temps, et tous les moments de sa vie étaient
-rigoureusement réglés. Il se lia dès cette époque avec les gens de
-lettres, mais ses relations étaient mêlées comme ses lectures: les
-contemporains ne nous disent pas qu'il ait fréquenté jamais ni
-Corneille ni Rotrou, mais ils insistent sur son intimité avec le
-romancier Scudéry, avec Conrart et surtout avec Chapelain, l'auteur
-infortuné de _la Pucelle_. Ces trois hommes, qui devaient composer le
-noyau de l'Académie française, admettaient volontiers à leurs doctes
-réunions, ce gentilhomme imberbe qui, eu égard à l'admiration qu'il
-professait pour leurs écrits, devait leur paraître doué d'un esprit
-aussi fin que précoce, et dans lequel ils espéraient d'ailleurs
-rencontrer plus tard un protecteur et un appui.
-
-Pendant son séjour à Paris, le marquis de Salles suivait avec un
-intérêt palpitant les péripéties de la guerre d'Italie; il
-tressaillait au récit des premiers exploits de son aîné, et lorsqu'il
-eut appris sa sortie audacieuse de Mantoue et son arrivée au sein de
-l'armée française, qui était sur le point de se mesurer de nouveau
-avec les Espagnols, il n'y put plus tenir et voulut partir à son tour.
-Son voyage s'effectua sans obstacle, et bientôt après il pénétrait
-dans Casal et serrait dans ses bras son héroïque frère.
-
-La guerre qui, suivant l'usage de l'époque, avait été suspendue de
-fait pendant l'hiver, reprit avec acharnement au printemps de 1630, et
-l'armée de Spinola, qui depuis un an avait succédé à Gonzalve de
-Cordoue, envahit encore une fois le territoire du Montferrat. Toiras,
-après avoir débloqué Casal à la tête de quatre mille hommes[12], y
-était resté comme commandant en chef, et c'était là que par une
-défense aussi intelligente qu'intrépide, il devait mériter les éloges
-de Richelieu et la faveur du roi. Cet habile général résolut de tenir
-la campagne aussi longtemps que possible, afin de ménager la capitale
-et ses habitants, qui n'avaient que trop souffert pendant le blocus de
-1629. Quoique ses troupes fussent de beaucoup inférieures en nombre à
-celles de l'ennemi, il ne les en posta pas moins hardiment dans la
-plaine, dans le but de fatiguer l'armée espagnole par des escarmouches
-continuelles. Mais la situation était difficile, et en dépit de
-quelques engagements heureux, Toiras voyait se resserrer peu à peu le
-cercle de fer qui l'entourait. Forcé de se replier devant des forces
-dont la supériorité numérique était écrasante, et voulant retarder
-pourtant le plus possible le moment où Casal se verrait bloqué de
-nouveau, il sema autour de la ville une chaîne de postes fortifiés à
-la hâte, avec ordre aux détachements qui les occupaient de résister à
-tout prix. Entre tous ses officiers, le général avait tout d'abord
-distingué le marquis de Montausier, que sa rare intelligence avait
-déjà tiré de la foule; il lui confia la défense de Rossignano, petite
-place délabrée qui couvrait la capitale, et dont Toiras connaissait si
-bien le misérable état, qu'il crut devoir lui dire que d'un autre il
-n'attendrait que trois jours de défense, mais que de lui il en
-attendait le double, surtout en le voyant secondé par un frère qui
-montrait tant d'envie de lui ressembler. Les deux intrépides enfants
-ne trompèrent pas l'attente de leur chef: entourés immédiatement par
-la puissante armée du marquis de Spinola, mal abrités par des remparts
-à demi croulants, qu'il fallait réparer sous le feu de l'ennemi, ils
-résistèrent victorieusement d'abord à de furieuses attaques, et ce ne
-fut qu'au bout de quatorze jours, après que les Espagnols eurent tiré
-quinze cents coups de canon et perdu cinq cents hommes[13], que le
-marquis de Montausier consentit enfin à parlementer. L'ennemi, frappé
-de sa bravoure et pressé d'emporter ce dernier obstacle, accorda aux
-assiégés une capitulation des plus honorables[14]. Les Français
-quittèrent Rossignano avec armes et bagages, et les deux frères se
-replièrent sur Casal, où ils reçurent de leur général et de leurs
-compagnons d'armes un triomphant accueil. L'intrépidité dont ils
-venaient de donner un si brillant témoignage ne se démentit pas
-pendant toute la durée d'une campagne qui fut longue et meurtrière.
-L'acharnement des Espagnols était extrême: le marquis de Spinola
-disait tout haut qu'il fallait _nettoyer l'Italie des Français_, et
-ses soldats n'accordaient point de quartier. Cette conduite barbare ne
-faisait qu'animer davantage l'ardeur des assiégés, qui, dans des
-sorties impétueuses renouvelées presque chaque jour, s'efforçaient
-d'entraver et de détruire les travaux d'investissement. Dans un de ces
-combats où le marquis de Montausier chargeait vaillamment à la tête
-des siens, il fut grièvement blessé; et peu de jours après, son jeune
-frère, brisé par des fatigues au-dessus de ses forces, fut saisi par
-une fièvre maligne du caractère le plus alarmant, et qui le mit aux
-portes du tombeau. Sa vigoureuse constitution l'emporta pourtant, et
-il surmonta son mal en dépit des nombreuses imprudences que lui
-faisait commettre sans cesse une ardeur de vingt ans. A peine, en
-effet, était-il hors du lit, que, tout faible encore, il voulut
-reprendre un service qui, par suite des progrès de l'ennemi, devenait
-chaque jour plus écrasant. La nombreuse artillerie espagnole faisait
-d'effroyables ravages dans les vieilles fortifications de Casal, et
-Toiras, qui connaissait leur peu de solidité, sentit promptement la
-nécessité d'élever de nouveaux ouvrages.--Tout le monde mit la main à
-l'oeuvre: officiers et soldats maniaient également la truelle, et le
-troisième fils du duc de Mantoue, le duc de Mayenne, prit lui-même une
-part active à ces travaux pénibles, mais indispensables. Le marquis de
-Salles, dont la convalescence était fort lente, grâce aux aliments
-détestables dont il était obligé de se contenter dans une ville à demi
-affamée, parut pourtant au premier rang de ces maçons improvisés,
-montrant, comme disait Bossuet à soixante ans de là, «qu'une âme
-guerrière est toujours maîtresse du corps qu'elle anime.» Sa robuste
-constitution suffit à tout, et ces rudes épreuves ne firent que
-l'endurcir, au point que dans les campagnes suivantes, toute
-incommodité semblait lui être devenue indifférente; il bravait
-également le froid, la chaleur, la faim, la soif, la fatigue, et s'il
-ne devint jamais un grand capitaine, on peut dire du moins que pendant
-toute sa jeunesse il fut le modèle accompli du soldat. Tant de
-bravoure, de constance et de sublime résignation reçurent enfin leur
-récompense, et la paix préparée par l'habile Mazarin, qui fit là ses
-glorieux débuts diplomatiques, vint mettre un terme à cette guerre
-odieuse et sanglante, si tristement signalée par la prise de Mantoue,
-qui depuis le sac barbare qu'en firent les hordes sauvages de
-l'empire, ne retrouva plus son ancienne prospérité[15]. La ville de
-Casal étant déjà aux mains des Espagnols, la citadelle fut évacuée par
-les Français au mois de juin 1631; Toiras en sortit maréchal,
-Montausier colonel, et le marquis de Salles qui, par suite de son
-extrême jeunesse restait encore dans un grade subalterne, emportait du
-moins, en quittant l'Italie, la réputation d'intrépide soldat, qu'il
-devait soutenir et accroître par de nouveaux exploits. Rentrés en
-France, les deux frères se rendirent directement au château de
-Montausier, où la marquise pressa avec orgueil sur son sein maternel
-ces nobles enfants qu'elle avait failli perdre tant de fois, et qui
-lui revenaient couverts d'une gloire dont l'éclat semblait rejaillir
-sur elle. La fin de la belle saison s'écoula au sein des calmes
-douceurs de la vie de province, dans la société de quelques personnes
-distinguées, parmi lesquelles brillait le jeune Balzac, dont le renom
-littéraire était déjà bien établi, et qui cette année même avait
-publié le livre _du Prince_. Parfois même on rencontrait à Montausier
-l'ancien favori de Henri III, le vieux duc d'Épernon, gouverneur de
-Guyenne, qui d'ordinaire se faisait accompagner de son secrétaire,
-l'abbé Girard, lequel plus tard devint son biographe.
-
- [12] 4 avril.
-
- [13] Suivant le P. Griffet, les Espagnols n'auraient perdu que 50
- hommes.
-
- [14] Le 23 mai.
-
- [15] Voir dans Botta les pages éloquentes que cet historien a
- consacrées au récit du sac de Mantoue; consulter aussi les deux
- curieuses chroniques de Scipione Capilupi et de Giovanni
- Mambrino.
-
-Aux approches de l'hiver, MM. de Montausier se rendirent à Paris. Le
-marquis de Salles allait à la cour avec répugnance; comme bien
-d'autres protestants, il se sentait gêné, sinon humilié, en présence
-du grand ministre qui venait de dompter la Rochelle, et qui, s'il
-respectait en apparence la religion réformée, n'était plus du moins
-dans la nécessité de caresser ou de ménager un parti politique abattu
-à ses pieds, et trop affaibli désormais pour aspirer à former comme
-autrefois un État dans l'État. Quant au roi, son aversion pour tout ce
-qui n'était pas orthodoxe était bien connue, et ce n'était pas notre
-jeune puritain qui, pour des avantages temporels, eût jamais consenti
-à une capitulation de conscience. Il se sentait mal à l'aise
-d'ailleurs au sein de l'atmosphère empestée d'une cour où il voyait le
-mensonge et la bassesse servir de marchepied à tant de personnages
-méprisables ou médiocres; et ce n'était que le plus rarement possible,
-et dans des circonstances où son absence eût pu être remarquée, qu'il
-se rendait au Louvre ou plutôt au Palais-Cardinal, où affluait alors
-la foule empressée des ambitieux et des intrigants. Ce fut avec bien
-du plaisir, en revanche, qu'il retrouva à Paris les relations
-littéraires qu'à son grand chagrin il avait dû interrompre pendant la
-campagne de Montferrat; son frère aimait aussi les gens de lettres,
-mais là comme partout se trahissait la différence des caractères:
-tandis que l'aimable marquis de Montausier fréquentait surtout Voiture
-et son brillant entourage, le marquis de Salles, qui ne goûta jamais
-beaucoup l'agréable épistolier, vivait dans l'intimité de Chapelain et
-de l'honnête Conrart, que sa simplicité, sa bonhomie et son
-attachement au calvinisme lui rendaient également cher. C'est à
-l'hiver de 1631 à 1632[16] que se rapportent les premières relations
-des deux Montausier avec l'hôtel de Rambouillet, qui était alors le
-point de mire de tout ce que Paris comptait de personnes spirituelles
-et de littérateurs en renom, qu'on voyait s'empresser autour de la
-célèbre Julie, l'astre de sa famille. Médiocrement belle, mais pleine
-d'esprit et de distinction, cette noble fille venait encore de relever
-l'éclat de toutes ces qualités par un trait de dévouement
-héroïque[17]. C'était une personne que l'admiration un peu excessive
-de ses contemporains avait élevée à une place hors ligne, à un degré
-intermédiaire entre l'humanité et la divinité: le brillant officier de
-Casal ne put la voir sans être ému, et l'accueil distingué qu'il
-recevait à l'hôtel de Rambouillet lui donna à penser qu'il pourrait
-peut-être un jour obtenir la main de celle qui en était le plus bel
-ornement. A la première visite qu'il lui fit se rattache une curieuse
-anecdote de Tallemant. Montausier avait une grande réputation de
-magnificence, et l'on vantait surtout un habit de velours rouge qui
-lui allait à ravir; lors de sa présentation, M. de Rambouillet, que ce
-détail avait frappé, ne manqua pas de le féliciter de son élégance en
-ajoutant sur un ton admiratif: «Ah! monsieur, la belle écarlate!»--Ce
-jour-là, par malheur, Montausier était vêtu de noir, et le marquis de
-Rambouillet, qui était presque aveugle, avait négligé, par un
-amour-propre de vieillard, d'aller aux informations. Montausier, qui
-aimait à la fureur le monde et ses plaisirs, et qui était un des plus
-agréables correspondants de Voiture, se trouvait comme dans son centre
-au milieu du cercle spirituel d'Arthénice; son frère y paraissait
-rarement au contraire, et la sympathie qui devait l'enchaîner un jour
-au char de Julie était encore chez lui à l'état latent.
-
- [16] Je dois relever encore ici, dans l'ouvrage du jésuite Petit,
- une erreur des plus graves. Cet auteur renvoie à l'hiver de 1633
- à 1634 la présentation du marquis de Salles qui, après la mort
- affreuse du jeune Rambouillet, «fut plus touché que personne du
- bon coeur et de l'affliction de la mère et de la fille. Il voulut
- être des premiers à les complimenter, dans une circonstance où la
- louange ne pouvoit être qu'au-dessous du mérite, et comme il
- n'étoit connu ni de l'une ni de l'autre, il se fit introduire
- auprès d'elles par un ami commun.» Il n'y a à cela qu'une
- difficulté, c'est que le jeune Rambouillet mourut de la peste au
- commencement de l'année 1631, pendant que le marquis de Salles se
- battait à Casal pensant à toute autre chose qu'à des visites de
- cérémonie. Si, du reste, il en faut croire Tallemant, il eût été
- question dès 1627 du mariage du marquis de Montausier et de Mlle
- de Rambouillet: «Ce fut Mme Aubry qui en parla, mais après elle
- s'avisa de le garder pour elle. En arrivant à la cour, la
- première connoissance qu'il fit fut celle de cette dame. Un jour
- qu'elle lui parloit de Mme et de Mlle de Rambouillet: «Hé,
- madame, lui dit-il, menez-m'y!--_Menez-m'y!_ répondit-elle,
- allez, Xaintongeois, apprenez à parler, et puis je vous mènerai.»
- En effet, elle ne l'y voulut mener de trois mois. La guerre
- appela bientôt après le marquis en Italie.....» (_Historiettes_,
- t. III, p. 237.)
-
- [17] Mme de Rambouillet «avoit un garçon bien fait qui mourut de
- la peste à huit ans. Sa gouvernante alla voir un pestiféré, et au
- sortir de là fut assez sotte pour baiser cet enfant; elle et lui
- en moururent. Mme de Rambouillet, Mme de Montausier [Julie] et
- Mlle Paulet l'assistèrent jusques au dernier soupir.»
- (_Historiettes_, t. III, p. 220.)
-
-Le retour du printemps ne tarda pas à le rappeler à une existence plus
-active, et tandis que Montausier restait à Paris, il se rendit en
-Lorraine, où son oncle de Brassac gouvernait les provinces que les
-Français occupaient en vertu du traité de Vic, auquel le duc avait dû
-se résigner en expiation de son imprudente alliance avec le turbulent
-Gaston. Fort bien en cour depuis sa conversion, qui lui avait valu
-l'ambassade de Rome et son nouveau commandement, le comte de Brassac
-était propriétaire d'une compagnie de chevau-légers où il fit entrer
-son neveu en qualité de cornette.
-
-La politique hésitante de la cour de Nancy donnait sans cesse à la
-France de nouveaux motifs d'intervention, et la guerre ne retint pas
-moins de deux ans dans ce beau duché notre jeune officier, qui, grâce
-à sa belle conduite, arriva promptement au grade de capitaine, bien
-que les combats auxquels il prit part lui semblassent de misérables
-escarmouches au prix des glorieuses luttes auxquelles il avait
-participé sous les murs de Casal, lorsqu'il affrontait les vieilles
-bandes de Spinola. Au grand plaisir du marquis, les hostilités
-étaient du reste régulièrement suspendues à la fin de l'automne, et
-ses résidences d'hiver chez le comte de Brassac donnèrent lieu à de
-tendres liaisons qui lui firent paraître bien court le temps qu'il dut
-passer loin de Paris. La galanterie était un des caractères saillants
-du XVIIe siècle, surtout pendant sa première moitié, et _ce signe du
-temps_ se retrouve partout, non-seulement dans les immenses pastorales
-qui étaient alors si en vogue, et où l'amour platonique lui-même
-laissait place involontairement à bien des aspirations grossières,
-mais même dans les oeuvres des écrivains austères qui, tels que
-l'évêque de Genève, par exemple, nous laissent entrevoir à combien de
-tentations charnelles on était alors exposé, et de quelle indulgence
-ils se croyaient obligés de couvrir les erreurs de cette nature. Comme
-je l'ai dit plus haut, le marquis de Salles était doué d'une nature
-ardente, bien fait et vigoureux, et l'on ne doit pas s'étonner s'il
-accueillit sans trop de répugnance les avances de ces belles
-pécheresses qui poursuivaient François de Sales jusque dans son
-confessionnal[18].
-
- [18] Voyez la très-curieuse et très-intéressante _Vie de saint
- François de Sales_, par M. Hamon, curé de Saint-Sulpice.
-
-Les intrigues amoureuses ne sont pas toujours sans danger, surtout en
-temps de guerre et en pays ennemi: le marquis de Salles l'éprouva
-bientôt. Parmi les dames de Lorraine à qui le jeune capitaine avait
-plu, il en avait distingué une qui, par sa jeunesse, sa beauté, le
-rang honorable qu'elle tenait à la cour, attirait tous les yeux[19].
-Le marquis eut occasion de la connaître durant ces pacifiques
-entr'actes qui venaient souvent interrompre une guerre d'escarmouches;
-ses hommages furent accueillis sans trop de difficulté, et ses
-affaires étaient en bonne voie lorsqu'un incident fâcheux vint
-troubler un bonheur qui durait depuis un an sans être encore arrivé à
-la conclusion après laquelle soupirait le jeune homme, c'est-à-dire le
-mariage, le rang de celle qu'il aimait étant trop élevé pour qu'il pût
-songer à autre chose. Après la reprise des hostilités, celle-ci fut
-enlevée par un parti français qui la surprit à la promenade et la
-déposa comme prisonnière dans une forteresse. Les efforts du marquis
-pour la faire élargir n'obtinrent aucun succès; il avait sans doute
-entre les mains des moyens presque certains de favoriser l'évasion
-d'une personne qui lui était si chère, mais ce fut en vain qu'elle
-employa pour l'y résoudre les séductions les plus irrésistibles, les
-avances les plus déterminantes, qu'elle lui promit sa main et sa
-fortune; le marquis fut inébranlable, et cette tentation violente se
-trouva faible en présence de son culte pour la discipline et de sa
-fidélité à ses serments. Il fit tout tout ce qui était en son pouvoir
-pour adoucir les ennuis de la belle captive, dont il sut conquérir
-l'estime «au prix d'un établissement magnifique[20].»
-
- [19] Cette dame était déjà veuve à ce qu'il paraît, puisque, au
- dire du P. Petit, elle offrit à son amant sa fortune et sa
- main.--Cette anecdote, que j'emprunte à la biographie du jésuite,
- est bien singulière et les détails en sont assez
- invraisemblables.
-
- [20] Petit.
-
-Aussi modeste que vertueux, il ne confia à personne le secret de
-son héroïque abnégation, qui serait restée ensevelie dans un
-éternel silence si la personne qui en avait, elle aussi, été la
-victime, n'eût tenu à rendre public un trait aussi honorable que
-surprenant à l'époque où il se produisit, au temps où les Chevreuse
-et les Montbazon, mettant leurs charmes au service de leurs
-intrigues, ne réussissaient que trop facilement à troubler le
-royaume et à séduire les plus fermes courages.
-
-A la fin de l'année 1633, la mauvaise saison ayant suspendu comme
-d'habitude la petite guerre qui se faisait en Lorraine, le marquis de
-Salles put, à sa grande satisfaction, reprendre la route de Paris, où
-il retrouva son frère qu'il n'avait pas vu depuis dix-huit mois. Après
-sa belle campagne d'Italie, le marquis de Montausier s'était rejeté
-avec délices dans cette vie paresseuse et molle qui avait pour lui
-tant d'attraits, et sous les vêtements parfumés du courtisan, on avait
-peine à reconnaître l'intrépide colonel de Rossignano et de Casal: sa
-vertu et son amour de la gloire, qui sommeillaient alors pour jeter
-bientôt un splendide et suprême éclat, paraissaient éteints pour
-jamais aux yeux de son entourage, et Voiture n'était que l'écho du
-sentiment public dans ces fragments d'une lettre qu'il lui écrivait de
-Lisbonne:
-
- «Monsievr,
-
- «I'ay leû vostre lettre, auec tout le contentement et la
- satisfaction que l'on doit receuoir cèt honneur, d'vn des plus
- paresseux et des plus honnestes hommes du monde. Il me semble,
- qu'il n'y a plus rien que ie ne doiue attendre de vostre amitié,
- puisque pour l'amour de moy vous auez pû prendre vn peu de peine:
- et vous ne me sçauriez faire voir de meilleure preuue des paroles
- que vous me donnez que de les auoir escrites...»
-
-Après lui avoir proposé la conquête de l'île de Madère il ajoutait:
-
- «... Imaginez-vous, ie vous supplie, le plaisir d'auoir vn
- royaume de sucre, et si nous ne pourrions pas viure là auec toute
- sorte de douceur. Quelques grands que puissent estre les charmes
- et les engagements de Paris, selon que ie vous connois, ie scay
- qu'ils ne vous arresteront pas en vne occasion comme celle-là. Et
- si quelque chose vous peut retenir, ce sera seulement
- l'incommodité du chemin, et la peine de vous leuer matin. Mais,
- Monsieur, les conquerans ne peuuent pas tousiours dormir iusques
- à onze heures. Les couronnes ne s'acquierent pas sans travail,
- mesme celles qui ne sont que de lauriers ou de myrtes, s'achetent
- bien cherement, et la gloire veut que ses amans souffrent pour
- elle. Ie vous auouë que ie me suis estonné que la renommée ne
- m'ait point appris de vos nouuelles, deuant que vous me fissiez
- l'honneur de m'en mander, et il me semble que ie suis plus loin
- que ie n'auois iamais creu pouuoir aller quand ie songe que ie
- suis en vn pays où l'on ne vous connoist point. Ne souffrez pas
- qu'vne reputation si iuste que la vostre, soit si limitée, ni
- qu'elle demeure aux pieds des Pirenées, par dessus lesquels tant
- d'autres ont passé. Venez vous-même luy ouurir passage: et si la
- gazette ne dit rien de vous, faites que l'histoire en parle...»
-
-Indifférent aux fréquentes querelles de Gaston et du cardinal de
-Richelieu, Montausier était alors retenu à Paris par une double
-chaîne: son amour passionné pour Julie d'Angennes et ses liaisons
-moins platoniques avec Mme Aubry[21], femme de Jean Aubry ou Auberi,
-conseiller d'État. Toute remplie de ce sentiment de jalousie furieuse
-qui semble être l'apanage des femmes galantes sur le retour, cette
-altière maîtresse en était maintenant à se repentir d'avoir introduit
-son amant à l'hôtel de Rambouillet, et abusant de l'empire qu'elle
-avait su prendre sur une nature trop facile, elle lui avait
-formellement interdit d'y remettre les pieds. Montausier, qui n'était
-brave qu'en face de l'ennemi, n'osait plus en conséquence se rendre
-chez Arthénice qu'en cachette, et lorsqu'il avait pris toutes ses
-mesures pour tromper son infatigable argus, au risque de s'exposer par
-cette conduite timide aux railleries de la société du fameux hôtel,
-auprès de laquelle le marquis de Salles se montrait de plus en plus
-assidu, attiré qu'il était lui-même par les charmes vainqueurs de Mlle
-de Rambouillet. Brûlant d'une flamme discrète qui n'apparut au grand
-jour que plusieurs années après la mort de son frère, il s'occupait
-déjà de la composition de cette couronne poétique connue sous le nom
-de _Guirlande de Julie_.
-
- [21] «Au retour (de Casal), Mme Aubry, pour avoir un prétexte,
- fit courir le bruit qu'elle le vouloit marier avec sa fille,
- aujourd'hui Mme de Noirmoutier, qui, étant encore trop jeune,
- leur servit de couverture près de quatre ans. Or cette Mme Aubry
- étoit fort agréable, avoit le teint brun, la taille jolie, et
- étoit fort propre, mais elle ne pouvoit pas passer pour belle; en
- récompense, elle ne manquoit point d'esprit, et chantoit si bien,
- qu'elle ne cédoit qu'à Mlle Paulet. Au reste, inquiète,
- soupçonneuse, et toute propre à faire enrager un galant comme le
- marquis, qui étoit naturellement coquet, elle lui donnoit tant de
- peine, que c'est sur cela que Mme de Rambouillet, comme on le
- voit dans les lettres de Voiture, nomme son tourment _l'enfer
- d'Anastarax_, car elle eut une bizarrerie qui pensa faire perdre
- patience à son pauvre galant. Un jour qu'elle n'étoit pas comme
- les autres à l'hôtel de Rambouillet, on fit en badinant certains
- vers qu'on lui envoya, où il y avoit en un endroit:
-
- Chacun n'a pas le nez si beau,
- Voyez celui de Bineau.
-
- Elle alla prendre cela de travers, dit que tout le monde ne
- pouvoit pas être beau, et défendit au marquis, sur peine de la
- vie, de mettre le pied à l'hôtel de Rambouillet. Il n'y alloit
- effectivement qu'en cachette. Ce fut durant cette querelle que _le
- nain de la princesse Julie_ (on appeloit alors ainsi M. Godeau)
- lui ôta son épée comme il n'y songeoit pas, et la lui portant à la
- gorge, lui cria qu'il falloit abandonner le parti de Mme Aubry.
- Enfin elle en fit tant, que le cavalier la planta là. Le déplaisir
- qu'elle en eut fut si grand, qu'après avoir fait une confession
- générale, elle se mit au lit et mourut.» (Tallemant, t. III,
- 235-8.)
-
-Le retour du printemps vint le rappeler à la vie des camps pour
-laquelle il se sentait une vocation toute particulière. Dès le mois de
-janvier de cette année, le comte de Brassac, qui, par suite des
-derniers événements de Lorraine, avait été définitivement investi du
-gouvernement de toute la province, voulut attirer son neveu près de
-lui; mais la vie de garnison n'était pas le fait du jeune capitaine,
-qui courait volontiers là où il y avait le plus de dangers à affronter
-et le plus d'honneur à recueillir; il refusa donc les offres de son
-oncle et partit pour l'Allemagne, jaloux qu'il était de combattre sous
-les ordres du duc de Weymar. C'était au lendemain de l'assassinat de
-Waldstein; l'armée impériale étant alors commandée par d'habiles
-généraux tels que Jean de Wert et Piccolomini, le marquis de Salles
-prit, dès l'abord, sa part de la sanglante défaite de Nordlingue, qui
-ruina complétement les affaires des Suédois triomphants jusqu'à ce
-jour, et força les débris de leurs troupes joints à l'armée de Weymar,
-à se replier sur le Rhin, où ils furent soutenus par les corps de la
-Force et de Brezé. En dépit de ce renfort, la fortune continua de
-favoriser les Impériaux qui s'emparèrent de Philipsbourg, où Arnaud
-surpris fut obligé de capituler après une vigoureuse défense. Mais
-avant de poursuivre le récit des campagnes du marquis de Salles, il me
-reste à raconter en peu de mots les derniers événements de la vie de
-son frère.
-
-Montausier se trouvait toujours dans une fausse situation dont la mort
-de son tyran, Mme Aubry, ne suffit pas à le tirer[22]. C'était
-vainement, en effet, qu'il se voyait libre désormais d'aller à l'hôtel
-de Rambouillet autant de fois qu'il lui plaisait: en vieillissant,
-Julie d'Angennes sentait croître son aversion pour le mariage et
-répétait souvent, «qu'elle ne comprenait pas comment on pouvait de
-sang-froid se donner un maître; que les hommes le sont toujours, quoi
-qu'ils puissent dire, et que pour elle, elle renoncerait le plus tard
-qu'elle pourrait à sa liberté.» Ces paroles étaient peu
-encourageantes; aussi Montausier saisit-il la première occasion qui
-s'offrit à lui de rentrer dans l'armée active. Le roi de France étant
-alors en guerre avec les deux branches de la maison d'Autriche,
-l'occupation de la Valteline par une armée française devenait
-indispensable, ce groupe de vallées italiennes étant le seul point de
-communication entre les troupes allemandes et espagnoles, dont il
-fallait à tout prix isoler les opérations. Le duc de Rohan, qui, en
-dépit de ses récents services en Alsace et en Lorraine, était encore
-dans une demi-grâce, fut chargé de cette aventureuse expédition, dont
-il assuma hardiment la responsabilité. Montausier, protestant comme
-lui, accepta volontiers le commandement que lui offrit le duc, et dès
-les premiers jours d'avril il courut le rejoindre à son quartier
-général de Mulhausen. Pour aller en Valteline il fallait traverser la
-Suisse, et le passage s'opéra sans encombre grâce aux bonnes relations
-que Rohan avait nouées de longue date avec les cantons. Il franchit
-la rivière d'Aar en bateaux avec toute son armée composée d'environ
-six mille hommes d'infanterie et quatre cents chevaux, et après avoir
-traversé quelques terres du canton de Zurich, il arriva sur celles de
-la ville de Saint-Gall, dont l'abbé le reçut avec beaucoup de
-magnificence; son armée demeura deux jours campée autour de cette
-place. Le 12 il passa le pont du Rhin à trois lieues de Coire, et le
-17 il entra dans le comté de Chiavenna d'où il se rendit par le
-passage de la Riva dans la Valteline. Les habitants lui envoyèrent une
-députation pour le prier de les maintenir sous la protection du roi;
-ce qu'il n'eut pas de peine à leur promettre. Après avoir joint à ses
-troupes celles des ligues grises il s'établit à Morbegno, et il
-résolut de fortifier les passages pour fermer aux Espagnols et aux
-Allemands l'entrée de la Valteline. Il n'en eut pas le temps, et
-presque dès son arrivée il apprit que deux armées allaient fondre sur
-lui, l'une par le Tyrol et l'autre par le fort de Fonti.
-
- [22] Voyez sur cette mort la lettre 71e de Voiture.
-
-Le dessein des ennemis était de l'attaquer en tête et en queue, de
-manière à lui couper toute retraite. Ce projet, bien conçu en
-lui-même, exigeait malheureusement plus de précision dans les
-manoeuvres et d'ensemble dans les opérations qu'on n'en pouvait
-attendre des soldats et des généraux du temps. L'armée impériale, qui
-venait par le Tyrol, força d'abord le passage de Bormio. Le duc de
-Rohan était alors à Travonna, où il n'avait que quinze cents hommes;
-il avait envoyé du Landé dans l'Engaddine et le marquis de Montausier
-au val de Luvino avec le reste de ses troupes. Il craignit en effet de
-se voir enfermé entre l'armée impériale, qui venait de prendre Bormio,
-et celle des Espagnols, qui était sur le lac de Como; il prit le parti
-de se retirer à la Riva et à Chiavenna pour conserver ces deux postes,
-et il manda à Montausier et à du Landé de venir le joindre le plus
-promptement qu'il serait possible. Lorsqu'ils eurent rejoint, le duc
-de Rohan trouva que son armée n'était plus que de trois mille hommes
-d'infanterie française, douze cents grisons et quelques cavaliers. On
-prétend qu'après avoir fait la revue de ses troupes, il fut si
-vivement frappé du danger où il se trouvait d'être accablé par les
-deux armées ennemies, qu'il résolut de se retirer et de leur
-abandonner la Valteline[23]. Montausier entreprit de le faire changer
-de sentiment: il s'adressa d'abord à Priolo, secrétaire du duc, homme
-très-intelligent, auquel il persuada que son maître perdrait toute sa
-réputation s'il reculait devant l'ennemi. Priolo parla au duc de
-Rohan, qui voulut avoir un entretien particulier avec Montausier.
-Celui-ci lui fit sentir que la retraite qu'il méditait serait regardée
-comme une véritable fuite, et que le seul parti qu'il eût à prendre
-pour soutenir l'honneur de la nation et le sien, c'était de marcher à
-l'ennemi. Le duc de Rohan, qui n'avait pas moins de sagesse que de
-courage, lui représenta que tous les officiers lui conseillaient de se
-retirer, et qu'il ne risquerait pas un combat dont le succès était si
-douteux, à moins qu'il n'y fût autorisé par leur avis signé de leur
-main. Le marquis le pria d'assembler le conseil de guerre, et il
-représenta si fortement la honte qui retomberait sur toute la nation
-si l'on reculait devant une poignée d'Allemands qui n'étaient pas
-capables de résister à la valeur des troupes françaises, que tous les
-officiers revinrent à son sentiment. Il le mit par écrit et le signa;
-tous les autres l'ayant signé après lui, il fut résolu que l'on irait
-attaquer les ennemis. Quelques-uns proposèrent de différer le combat
-jusqu'à l'arrivée des régiments suisses que l'on attendait; mais cet
-avis fut rejeté, parce que l'on craignait que ce délai ne fût trop
-long, et qu'il ne donnât aux ennemis le temps de réunir toutes leurs
-forces.
-
- [23] S'il en fallait croire le P. Petit, les Français auraient
- même commencé leur mouvement de retraite et seraient ensuite
- revenus sur leurs pas. J'ai adopté la version d'un autre jésuite,
- le P. Griffet, comme la plus vraisemblable.
-
-Ce détail ne se trouve point dans la relation écrite par le duc de
-Rohan, et que le roi reçut à Fontainebleau le 10 juillet; on y voit
-seulement un trait qui semble le confirmer: le duc de Rohan, par une
-grandeur d'âme que l'on ne peut trop admirer, y avoue ingénument qu'il
-n'avait formé le projet d'attaquer l'armée impériale que sur la
-proposition du marquis de Montausier.
-
-L'attaque fut si vive de la part des Français que les Allemands, qui
-étaient au nombre de six mille hommes de pied et dix-huit cornettes de
-cavalerie, furent mis en déroute à la première charge. Ils s'enfuirent
-à Bormio avec tant de vitesse que les Français qui les poursuivirent
-ne purent jamais les atteindre. Cette action, qui eut lieu le 27 juin,
-fut nommée le combat de Luvino, parce que les Français trouvèrent les
-Impériaux rangés en bataille dans cette vallée. La Fréselière vint
-attaquer l'armée impériale par le haut de la montagne, tandis que
-Montausier et Canisi chargeaient par le bas. Les ennemis abandonnèrent
-leurs bagages, et tout ce qui leur restait de vivres et de munitions;
-ils ne songèrent pas même à sauver une compagnie de cavalerie qui
-était de garde à une des extrémités du val Luvino: elle fut rencontrée
-par Saint-André, qui fit immédiatement charger par sa troupe ces
-malheureux cavaliers. Il ne s'en sauva que deux.
-
-Le duc de Rohan remporta, le 3 juillet, une seconde victoire beaucoup
-plus considérable que la première. Les ennemis, honteux de s'être si
-mal défendus au combat de Luvino, étaient venus camper à deux lieues
-de ses avant-postes, et il apprit en même temps que le comte de
-Serbelloni s'était avancé du côté du fort de Fonti, à l'entrée de la
-Valteline. Il craignit encore de se trouver entre deux armées, et
-suivant le même projet qui lui avait déjà si bien réussi, il aima
-mieux hasarder le combat contre une seule que de les attendre toutes
-les deux à la fois. Il fit attaquer l'armée impériale qui fut encore
-battue. Les Allemands s'enfuirent en désordre, et ils furent
-poursuivis par les Français jusqu'au pont de Mazzo, sur la rivière
-d'Adda, qu'ils abandonnèrent. De six mille hommes qu'ils étaient, il
-n'y en eut tout au plus que six cents qui retournèrent à Bormio; tout
-le reste fut tué ou noyé au passage de la rivière, ou obligé de gagner
-le haut des montagnes. On fit environ mille prisonniers, et entre
-autres un colonel anglais, qui offrit de se mettre au service du roi.
-Dans une si grande déroute, les Allemands ne perdirent qu'un seul
-drapeau, qui fut trouvé dans la poche d'un enseigne mort. Ils avaient
-eu soin de cacher ou d'emporter tous les autres.
-
-La prise de Bormio suivit de près cette seconde victoire: la place,
-défendue par une garnison de quatre cents hommes, fut emportée
-d'assaut; Montausier y fut malheureusement atteint d'un coup de pierre
-à la tête, et succomba[24] après quinze jours de souffrances
-héroïquement supportées. On proposait de le trépaner, mais il s'y
-refusa en ajoutant plaisamment qu'il y avait assez de fous au monde
-sans lui. Il semblait qu'en quittant Paris il présageât sa triste fin,
-et devant plusieurs personnes il avait dit à Mlle de Rambouillet
-«qu'il seroit tué cette campagne-là, et que son frère, plus heureux
-que lui, l'épouseroit[25].» Ainsi finit ce brillant capitaine, dont
-le trépas fut déploré de tous, et qui eût été un homme accompli si à
-tant d'intelligence et de valeur il eût joint une plus grande fermeté
-de caractère.
-
- [24] 20 juillet.
-
- [25] Tallemant.--Au XVIIe siècle beaucoup de personnes étaient
- portées à la superstition, et Mme de Rambouillet elle-même
- regardant un jour dans la main de Montausier, lui dit avec le
- plus grand sérieux du monde: «Mon Dieu, je ne sais d'où cela me
- vient, mais le coeur me dit que vous tuerez une femme.» Peut-être
- en parlant ainsi faisait-elle allusion aux tourments que la
- jalousie causait à Mme Aubry, et qui, selon Tallemant, ne furent
- pas étrangers à la mort de cette malheureuse femme.
-
-
-
-
-LIVRE II.
-
-1635-1649.
-
- Continuation de la guerre d'Allemagne.--Exploits de
- Montausier.--Il est nommé maréchal de camp et gouverneur de la
- haute Alsace.--La guirlande de Julie.--Montausier prisonnier en
- Allemagne.--Il embrasse la religion catholique.--Son
- mariage.--Montausier à Dunkerque.--Il part pour
- l'Angoumois.--Sa belle conduite pendant la Fronde.
-
-
-Par suite de la mort de son frère, le marquis de Salles, devenu le
-chef d'une illustre maison, héritait à la fois d'une grande fortune,
-d'un régiment de cavalerie et du titre de marquis de Montausier, sous
-lequel il figurera désormais dans le cours de cette histoire. Loin de
-se laisser éblouir par l'éclat d'une position élevée, qui n'était à
-ses yeux qu'une bien faible compensation pour la perte cruelle qu'il
-venait d'éprouver, le nouveau marquis de Montausier s'étudia surtout à
-maintenir le lustre du nom que lui laissait son frère, vrai héros de
-roman, qu'il n'égalait pas sans doute sous le rapport de la capacité
-militaire, mais qu'il surpassait de beaucoup du côté de l'esprit de
-conduite et de l'exactitude à remplir ses devoirs dans les situations
-les plus délicates et les plus difficiles.
-
-Lorsqu'il apprit les événements de la Valteline, Montausier se
-trouvait, comme je l'ai dit, à l'armée d'Allemagne. Il prit part en
-qualité de colonel aux campagnes de 1635 et 1636, pendant lesquelles
-il eut peu d'occasions de se distinguer, le poids de la guerre étant
-presque entièrement retombé sur l'armée suédoise, qui justifia par de
-brillants succès la confiance de Richelieu, tandis que les troupes de
-Brezé, de la Valette et de Weymar, satisfaites d'avoir repris Spire et
-emporté Saverne, restaient dans une inaction presque complète.
-
-Ce que Montausier regardait comme le plus digne d'être recueilli dans
-la succession de son frère, c'étaient ses prétentions à la main de
-Mlle de Rambouillet, prétentions qu'il put faire valoir pour son
-compte dans l'hiver de 1636 à 1637, qu'il passa à Paris ainsi que ses
-chefs, le cardinal de la Valette et le duc de Weymar. Ses soins
-assidus obtinrent peu de succès, et il repartit pour l'Allemagne
-n'emportant d'autre fruit de son voyage qu'un redoublement d'amour;
-mais cette fois, du moins, il devait trouver sur le champ de bataille
-d'ardentes et nobles distractions. Le duc de Weymar, qui dirigeait
-seul les troupes alliées, poussa vigoureusement les opérations: après
-avoir presque entièrement détruit l'armée du duc de Lorraine, il
-abordait et taillait en pièces les Allemands de Mercy, et marchait sur
-le Rhin en emportant toutes les places qu'il rencontrait sur son
-passage. Montausier rendit de bons services pendant cette campagne,
-mais l'année suivante fut la plus brillante de sa carrière militaire.
-Contre l'usage du temps, la guerre avait repris en Allemagne au coeur
-même de l'hiver, et dès le 28 janvier 1638, le duc de Weymar s'était
-mis en marche par le froid le plus rigoureux. Après s'être emparé,
-presque sans coup férir, de quelques places de peu d'importance, il
-entreprit[26] le siége de Rheinfeld, qu'il allait emporter si
-l'arrivée de Jean de Wert n'eût prévenu la reddition de la ville.
-L'audacieux général n'hésita pas à attaquer Weymar, qui, battu dans un
-premier engagement, prit une éclatante revanche deux jours après.
-Cette seconde bataille de Rheinfeld[27], où Jean de Wert fut fait
-prisonnier, augmenta considérablement la réputation du duc et le
-rendit maître de la campagne. Rheinfeld capitulait peu de jours
-après[28]; Neubourg se rendait le 30 mars, et Fribourg en Brisgaw
-ouvrait ses portes le 12 avril. Après avoir fait, au commencement de
-mai, sa jonction avec Guébriant, Weymar résolut d'enlever la place de
-Brisach, forte par elle-même et défendue par une garnison
-très-nombreuse, cette ville étant la seule que les Impériaux eussent
-conservée en Alsace. Le siége fut long et meurtrier; les Allemands,
-commandés par Goeutz et Savelli, vinrent attaquer jusqu'à six fois les
-retranchements des assiégeants, et il fallut les vaincre dans six
-combats. Un des plus considérables fut celui qui se donna entre Senn
-et Thann le 15 octobre: la cavalerie joua un grand rôle dans cette
-rencontre, et le marquis de Montausier put y déployer à l'aise sa
-bouillante valeur; trois fois on le vit pénétrer dans les rangs
-ennemis, et trois fois enlever un étendard après avoir abattu à ses
-pieds celui qui le portait. Il ne se signala pas moins dans un autre
-engagement qui eut lieu à quelques jours de là: l'armée ennemie,
-commandée par Lamboy, avait tenté d'enlever les travaux de défense que
-le duc de Weymar avait établis sur le Rhin; déjà plusieurs colonnes
-avaient traversé le fleuve, lorsqu'on vit arriver Montausier, qui,
-suivi de deux faibles escadrons, s'élança sur les Allemands et les
-enfonça; deux mille hommes furent tués, pris ou noyés dans le
-Rhin[29]. Ce dernier combat décida du sort de la campagne, et les
-assiégés capitulèrent le 17 décembre. La prise de Brisach eut un
-immense retentissement; le cardinal de Richelieu y ajoutait une
-extrême importance, et, penché sur la couche funèbre où le Père Joseph
-gisait expirant, on le vit tenter de ranimer le moribond en lui
-criant: _Courage, mon Père, Brisach est à nous!_ Le duc de Weymar
-avouait franchement que les exploits de Montausier avaient contribué
-beaucoup à l'heureuse issue de ce siége mémorable; aussi, sur la
-demande de ce chef illustre, le jeune colonel fut-il largement
-récompensé: on le nommait, à vingt-huit ans, maréchal de camp et
-gouverneur de la haute Alsace[30]. Ces dernières fonctions étaient
-assez pénibles, mais les difficultés de ce nouveau poste attiraient
-Montausier plus qu'elles ne le rebutaient; sa tâche était ardue
-pourtant, car il avait à se maintenir dans un pays soumis récemment,
-et dont les habitants, étrangers à la France par leur langue et leurs
-moeurs, ne subissaient qu'en frémissant le joug du vainqueur. Si,
-malgré ses efforts, le jeune gouverneur ne réussit pas à triompher des
-répulsions trop légitimes d'une nationalité vaincue plutôt que
-domptée, il parvint du moins à faire régner dans sa province un calme
-relatif, ce qui était le grand point au début de l'occupation. Ce dont
-il eut le plus à souffrir pendant son séjour en Alsace, ce fut le
-manque de société, auquel ne l'avaient point habitué ses campagnes de
-Lorraine et même celles d'Allemagne où, distrait d'ailleurs par ses
-travaux guerriers, il se voyait en contact perpétuel avec des hommes
-d'une haute distinction, tels que le duc de Weymar, le cardinal de la
-Valette, et surtout le vicomte de Turenne, qui était à peu près de son
-âge. Pendant cette retraite forcée, il eut tout le loisir de cultiver
-son goût pour la poésie, et c'est de sa résidence alsacienne que sont
-datées de nombreuses épîtres en vers qui, peu remarquables sous le
-rapport poétique, nous font connaître du moins tous ses ennuis et la
-vivacité des regrets que lui causait son éloignement de l'hôtel de
-Rambouillet. Il allait jusqu'à envier le sort de Jean de Wert, qui,
-prisonnier à Paris, était, il est vrai, traité avec une courtoisie
-extrême, et devenu tout à fait à la mode[31].
-
- [26] Le 2 février.
-
- [27] Elle eut lieu le 3 mars.
-
- [28] Le 20 mars.
-
- [29] Voir la correspondance d'Arnaud d'Andilly, lettre CXXVII.
-
- [30] D'après le P. Petit, cette double et insigne récompense
- aurait été décernée au marquis de Montausier dès le commencement
- de l'année 1638, alors qu'il n'avait encore rien fait qui
- justifiât une distinction si marquée. Voici ses paroles que je
- cite, parce qu'elles sont très-affirmatives et que l'opinion du
- confident de la famille d'Uzès mérite quelques égards: «...Après
- que le marquis de Montausier _eut fait deux campagnes_ à la tête
- de son régiment, le roy, informé de ses services, de son courage
- et de son habileté, lui en voulut donner une récompense
- glorieuse. Quoiqu'il eût à peine vingt-huit ans, Sa Majesté le
- fit maréchal de camp, et bientôt après elle jeta les yeux sur lui
- pour le gouvernement de la haute Alsace, poste important et
- difficile en ce temps-là, et qui demandoit une valeur à l'épreuve
- des plus grands dangers. _Les ennemis y tenoient les meilleures
- places....._» Un peu plus loin, il dit formellement que le siége
- de Brisach eut lieu dans la première année du gouvernement de
- Montausier, ce qui semble une contradiction avec ce qu'il a
- avancé plus haut au sujet des campagnes de 1635 et de 1636, qui
- auraient valu dès 1637 au marquis le grade de maréchal de camp et
- de gouverneur d'Alsace.
-
- [31] Voir l'Appendice, no II.
-
-La mort imprévue du duc de Weymar, qui suspendit les opérations
-militaires pendant l'année 1639, permit à Montausier de se rendre à
-Paris, et ce fut alors qu'il fit hommage à Mlle de Rambouillet de sa
-fameuse _Guirlande_[32]: «C'est, dit Tallemant, une des plus illustres
-galanteries qui aient jamais été faites. Toutes les fleurs en étoient
-enluminées sur du vélin, et les vers écrits aussi sur du vélin en
-suite de chaque fleur, et le tout de cette belle écriture dont j'ai
-parlé[33]. Le frontispice du livre est une guirlande au milieu de
-laquelle est le titre:
-
- _La Guirlande de Julie, pour Mlle de Rambouillet,
- Julie-Lucine d'Angennes._
-
-«A la feuille suivante, il y a un Zéphyr qui épand des fleurs. Le
-livre est tout couvert des chiffres de Mlle de Rambouillet. Il est
-relié de maroquin du Levant des deux côtés, au lieu qu'aux autres
-livres il y a du papier marbré seulement. Il y a une fausse couverture
-de frangipane. Elle reçut ce présent, et même remercia tous ceux qui
-avaient fait des vers pour elle. Il n'y eut pas jusqu'à M. le marquis
-de Rambouillet qui n'en fît. On y voit un madrigal de sa façon. Le
-seul Voiture, qui n'aimoit pas la foule, ou qui peut-être ne vouloit
-point être comparé, ne fit pas un pauvre madrigal; il est vrai que les
-chiens de M. de Montausier et les siens n'ont jamais trop chassé
-ensemble. Mais cela ne vient pas de là seulement, car à la mort du
-marquis de Pisani, son grand ami, il ne fit rien non plus, quoique
-tant de gens eussent fait des vers.»
-
- [32] Voir l'excellente édition qu'en a donnée M. Ch. Livet à la
- suite de l'ouvrage intitulé: _Précieux et Précieuses_.
-
- [33] De l'écriture de Jarry.--Ce chef-d'oeuvre de Jarry fut
- adjugé en 1784, à la vente la Vallière, à M. Payne, libraire
- anglais, au prix énorme de 14,510 fr. M. de Bure, chargé de la
- vente, ne voulut pas porter lui-même les enchères; de sa part
- c'eût été _retirer_ le livre. L'admirable volume fut remis
- immédiatement à Mme de Châtillon, fille unique de M. le duc de la
- Vallière, et il était précieusement conservé par Mme la duchesse
- d'Uzès, sa fille. Quant au manuscrit de la _Guirlande_, format
- in-8º, aussi de la main de Jarry, nous l'avons vu et admiré dans
- le cabinet de M. de Bure l'aîné; M. de Bure le père s'en était
- rendu adjudicataire au prix de 406 fr. C'est d'après ce manuscrit
- qu'a été faite l'édition de la _Guirlande de Julie_, imprimée par
- Didot en 1784. Ce charmant volume, relié en maroquin rouge, est
- couvert sur les plats des chiffres de Julie d'Angennes, comme le
- manuscrit principal. (_Note de M. Monmerqué._)
-
-Malgré l'acceptation de la _Guirlande_, les affaires de Montausier
-paraissaient toujours être au même point lorsqu'il repartit pour
-l'Allemagne, au printemps de 1640, et plus tard il dut sourire en
-écoutant les vers du fameux sonnet d'Oronte:
-
- L'espoir, il est vrai, nous soulage.......
-
-La guerre vint lui offrir une diversion dont il avait besoin, et une
-circonstance heureuse lui fournit l'occasion de rendre à son pays des
-services moins brillants peut-être, mais plus considérables que tous
-les précédents. L'empereur avait rassemblé une armée formidable,
-commandée par le comte Piccolomini et par le général Hatzfeld.
-Bannier, qui n'avait pas assez de troupes pour lui résister, fut
-obligé d'appeler à son secours l'armée du duc de Longueville, qui
-joignit la sienne le 16 mai près du château d'Herfort; alors il
-s'approcha du camp des Impériaux, dans le dessein de forcer leurs
-retranchements; mais quand il les eut considérés de près, il ne jugea
-pas à propos de les attaquer, et la mort de sa femme, qu'il perdit au
-commencement du mois de juin, le mit hors d'état de rien entreprendre.
-Il conçut une telle douleur de cet accident, que l'on crut qu'il en
-perdrait l'esprit. Il dit à Beauregard, envoyé du roi, que le ciel
-lui avait ravi tous ses talents en lui ôtant cette femme, et qu'il
-était inutile de s'adresser à lui pour la conduite de l'armée, parce
-qu'il n'était plus capable de rien. Il fit garder dans son camp le
-corps de cette épouse chérie jusqu'au 13 juin; et quand il fut
-transporté à Herfort, où il devait être inhumé, il voulut être présent
-lui-même à ses obsèques. Mais tandis qu'il assistait à cette cérémonie
-funèbre avec toutes les marques de la plus profonde affliction, il
-aperçut une jeune princesse de la maison de Bade que la comtesse de
-Waldeck avait amenée à Herfort, et il fut tellement épris de sa beauté
-qu'il oublia en un instant celle qu'il avait tant pleurée. Il ne
-songea plus qu'à s'engager dans de nouveaux liens, et il attendit avec
-impatience que les trois mois de son deuil fussent expirés, pour
-épouser la princesse de Bade. Ces divers mouvements dont son esprit
-fut successivement agité lui firent négliger absolument les affaires
-de la guerre, dont le poids retomba sur les Français, commandés, en
-l'absence du duc de Longueville, par le comte de Guébriant. Ce général
-avait une vive affection pour Montausier, dont il avait admiré la
-valeur pendant la rude campagne de Brisach; aussi le vit-il avec une
-vive satisfaction répondre à son appel dans ces circonstances
-difficiles; il lui confia tous ses plans, et n'entreprit jamais rien
-sans avoir pris l'avis d'un lieutenant qui n'usait, du reste, de son
-influence qu'avec la plus grande circonspection. Aucun événement
-remarquable ne signala la fin de la campagne de 1640; mais au milieu
-de l'hiver, le maréchal Bannier, sortant enfin de sa léthargie, dont
-les Impériaux n'avaient heureusement pas su profiter, joignit ses
-troupes à celles de Guébriant, et les deux armées s'avancèrent sur
-Ratisbonne. On touchait à la fin de janvier; le temps était
-extrêmement froid et le Danube gelé: les Allemands étaient loin de
-s'attendre à une marche si audacieuse, et l'empereur, un jour qu'il
-chassait tranquillement, faillit être enlevé par Bannier, qui s'empara
-de sa litière et de ses faucons. Les alliés, après avoir passé et
-repassé le Danube sur la glace sans être inquiétés, mirent le siége
-devant Ratisbonne; mais ils furent bientôt obligés de se retirer par
-suite des divisions qui ne tardèrent pas à éclater entre Bannier et
-Guébriant. Le premier s'achemina seul du côté de la Bohême[34], tandis
-que Guébriant établissait prudemment son quartier général à Bamberg à
-portée des secours de la France. Peu de jours s'étaient écoulés, et
-déjà le maréchal suédois en était à se repentir de sa pointe
-aventureuse; il craignit d'être cerné par les armées de Piccolomini,
-de Gleen et de Merci, et bien que cette résolution coûtât beaucoup à
-son amour-propre, il se décida à se replier et à réclamer l'appui de
-son collègue. Celui-ci se conduisit noblement en cette circonstance,
-et vint à sa rencontre jusqu'à Zuickaw, où il le rejoignit le 29 mars.
-A peine arrivé dans cette ville, le maréchal Bannier tomba malade, et
-il mourut le 20 mai à Halberstadt, où il s'était fait transporter. Il
-avait, avant d'expirer, divisé le commandement de ses troupes entre
-les trois généraux Pfuld, Wirtemberg et Wrangel; ce partage, qui fut
-une source de querelles et de récriminations entre ces officiers, créa
-de grandes difficultés au comte de Guébriant, lequel avait déjà bien
-de la peine à s'entendre avec les chefs de l'armée weymarienne. Sans
-argent et sans appui du côté de la France, il suppléa à tout, grâce à
-son habileté et au zèle de Montausier. L'ennemi ne tarda pas à
-paraître pour dégager Wolfembutel, que les princes de Brunswick
-bloquaient depuis le commencement de l'hiver. Le 28, l'armée française
-parut devant la place, et Guébriant fit immédiatement attaquer
-l'avant-garde des Impériaux. Il obtint ce jour-là un premier succès,
-et le lendemain il remporta une victoire complète sur les forces
-ennemies commandées par Piccolomini en personne. Ce triomphe demeura
-malheureusement stérile par la mauvaise volonté des officiers suédois,
-lesquels, objectant la fatigue de leurs troupes, refusèrent de
-poursuivre les Allemands, et ceux-ci, qui d'abord fuyaient en
-désordre, ne tardèrent pas à se rallier et à reprendre l'avantage,
-renforcés qu'ils furent par les soldats de l'électeur de Saxe. Simple
-maréchal de camp comme Montausier, Guébriant avait peu d'autorité sur
-une armée formée d'éléments si divers, et là où le commandement le
-plus ferme eût été indispensable, il se voyait contraint de recourir
-aux ressources souvent insuffisantes de la persuasion, ce qui
-n'aboutissait, en définitive, qu'à le rendre méprisable aux yeux de
-vieux guerriers habitués à la vigoureuse direction de la Valette et
-de Weymar. Le cardinal de Richelieu comprit enfin ce que cette
-situation avait d'anormal; il expédia au comte le brevet de lieutenant
-général, et il enjoignit aux troupes du duc de Weymar de lui obéir en
-tout. Les affaires parurent s'améliorer grâce à ces mesures, et par
-suite aussi de l'arrivée[35] du successeur de Bannier, le maréchal
-Torstenson, qui amenait avec lui cinq mille fantassins et trois mille
-cavaliers. Mais les deux armées se séparèrent bientôt, et le comte de
-Guébriant s'établit à Juliers, où il s'occupa immédiatement de la
-fusion définitive de ses troupes avec les débris de celles de Weymar.
-
- [34] Le 16 février.
-
- [35] 27 novembre.
-
-La campagne de 1642 s'ouvrit par une grande victoire. Lamboy, posté
-près de Kempen, attendait Hatzfeld, qui devait arriver incessamment
-suivi de vieilles bandes aussi nombreuses qu'aguerries. Dans le but de
-prévenir cette jonction, qui eût pu avoir pour lui des conséquences
-désastreuses, Guébriant résolut d'attaquer le premier de ces généraux
-avant que les renforts annoncés ne l'eussent rendu maître de la
-campagne. Parti le 16 janvier d'Ordinghen, dont il s'était rendu
-maître, il y laissa ses gros bagages avec une garnison de deux cents
-hommes, et il vint camper à une demi-lieue des ennemis. Il alla
-lui-même reconnaître leurs retranchements, et après avoir tenu conseil
-de guerre, il les fit attaquer par trois endroits; ses troupes
-percèrent de tous côtés avec une valeur étonnante; les soldats
-arrachèrent les palissades, et ils emportèrent l'épée à la main un
-retranchement de douze pieds de hauteur. Près de deux mille Impériaux
-demeurèrent sur le champ de bataille: le général Lamboy, le général
-Merci, qui commandait la cavalerie des Impériaux, et le comte de
-Laudron furent pris avec tous les colonels et presque tous les autres
-officiers. Trente chariots de munitions de guerre, toute l'artillerie,
-tout le bagage de l'armée et cent soixante drapeaux ou cornettes
-demeurèrent aux vainqueurs. L'armée ennemie fut entièrement détruite;
-il n'y eut qu'un petit nombre de cavaliers qui s'échappèrent, et il y
-a peu d'exemples d'une victoire si complète. Quoique le combat eût
-duré depuis dix heures du matin jusqu'à trois heures après midi, les
-confédérés n'y perdirent que cinq ou six officiers et environ cent
-soixante soldats, sans compter les blessés.
-
-Certaines coutumes barbares du moyen âge étaient encore en vigueur au
-XVIIe siècle, notamment celle de mettre à prix les prisonniers de
-guerre lorsqu'ils en valaient la peine. Le roi fit cadeau à Guébriant
-de Lamboy, Merci et Laudron: il tira 20,000 écus du premier et 3,000
-de chacun des deux autres.
-
-La bataille de Kempen fut suivie de plusieurs autres petits avantages
-partiels qui rétablirent en Allemagne la situation si compromise des
-confédérés, et permirent au comte de Guébriant de s'installer
-tranquillement à Cologne, où il prit ses quartiers d'hiver le 24
-février. Ces succès causèrent à Paris une vive joie, et le cardinal de
-Richelieu chargea l'officier qui lui remettait les étendards conquis
-à Kempen de rapporter à son chef le bâton de maréchal de France[36].
-L'armée de Guébriant resta immobile pendant la plus grande partie de
-l'année 1642, les exploits de Torstenson donnant assez d'occupation
-aux Impériaux pour qu'ils n'eussent pas le temps d'inquiéter les
-Français, lesquels ne reprirent les opérations actives que vers le
-milieu de l'année 1643. Attaqué par les Bavarois qui, unis aux débris
-de l'armée du duc de Lorraine, présentaient un effectif formidable,
-Guébriant fut d'abord obligé de se replier sur l'Alsace, où les
-renforts affluèrent heureusement de divers côtés. Le duc d'Enghien
-tint à honneur de lui conduire en personne un corps de six mille
-hommes choisis parmi les vainqueurs de Rocroy[37]. L'armée du maréchal
-étant redevenue à peu près aussi forte que celle de l'ennemi, il
-reprit immédiatement l'offensive, rentra en Souabe à la fin d'octobre,
-et mit le siége devant Rothweil; il trouva là le terme de sa carrière.
-Le 17 novembre, comme il organisait les batteries de siége, il fut
-blessé grièvement d'un coup de fauconneau, et mourut le 24 novembre
-dans la ville que ses soldats avaient emportée quatre jours
-auparavant. La France perdait en lui un capitaine habile et Montausier
-le meilleur des amis. C'était un de ces hommes rares qui, pleins de
-talent, se défient de leur propre mérite, quoique toujours disposés à
-croire au mérite d'autrui, et qui, dans le commandement, savent
-joindre la douceur à la décision. Par suite de sa mort, l'armée se
-trouva immédiatement plongée dans une anarchie complète; Mantausier,
-qui avait eu connaissance du plan de Guébriant, tenta vainement de le
-faire prévaloir dans le conseil: il était le plus jeune des maréchaux
-de camp, et son autorité dut céder à celle du comte de Rantzau, soldat
-intrépide, mais général des plus médiocres, comme on le vit à quelques
-heures de là. Dès la nuit du 24 novembre, alors que Guébriant n'était
-pas encore enseveli, son successeur se laissa surprendre à Tuttlingen
-par les troupes combinées du duc de Lorraine et des généraux Merci,
-Hatzfeld et Jean de Wert; la déroute fut complète, et Rantzau lui-même
-tomba au pouvoir de l'ennemi, avec son artillerie et ses meilleurs
-officiers, parmi lesquels se trouvait Montausier. Entouré et saisi par
-quelques soldats, qui sans doute ignoraient l'importance de leur
-capture, ce dernier fut livré par eux à un certain comte allemand qui,
-par sa grossièreté «et sa mauvaise humeur, lui fit ressentir tout ce
-que la prison a de plus fâcheux pour un galant homme. Cet officier,
-dont M. de Montausier a voulu laisser ignorer le nom, avoit été depuis
-peu prisonnier en France, et y avoit été fort bien traité; mais la
-politesse françoise ne l'avoit pas rendu plus humain, et pour
-reconnoître tout le bien qu'il avoit reçu en France, il fit tout le
-mal qu'il put à son prisonnier; il le resserra avec la plus grande
-rigueur, le fit garder à vuë, et prétendit lui accorder une grande
-grâce en permettant que les gardes fussent dans l'antichambre du
-marquis, dont il ordonna que la porte fût toujours ouverte[38].» Au
-XVIIe siècle, les divers gouvernements prenaient peu de souci
-d'adoucir le sort de ceux de leurs sujets qui tombaient au pouvoir de
-l'ennemi; aussi la captivité de Montausier fut-elle assez longue, sans
-lui paraître pourtant beaucoup plus désagréable que le temps de son
-gouvernement d'Alsace, car à Brisach comme à Schweinfurt, il était
-isolé et n'avait d'autre ressource que l'étude; il fit provision de
-livres et de patience, et attendit avec assez de calme l'instant de sa
-délivrance. Ce fut alors qu'il composa la plupart de ces poésies que
-le Père Petit a le tort de trouver admirables, et dont les meilleures
-sont tout au plus médiocres; il entretenait aussi une correspondance
-fort active avec ses amis de France, même avec des indifférents, tels
-que Voiture, lequel lui adressait vers ce temps une agréable lettre où
-il se faisait gracieusement l'interprète de la société de l'hôtel de
-Rambouillet.
-
- [36] Il arriva le 22 mars.
-
- [37] S'il faut s'en rapporter au témoignage de Voiture, cette
- marche de Flandre en Alsace n'eût pas été exempte de péril.
- Voici, du reste, le texte de l'aimable épistolier: «Eh! bon iour,
- mon compère le brochet[37a]!...... Ie m'estois tousiours bien
- doutée que les eaux du Rhin ne vous arresteroient pas: et
- connoissant vostre force, et combien vous aymez à nager en grande
- eau, i'auois bien creu que celles-là ne vous feroient point peur,
- et que vous les passeriez aussi glorieusement que vous auez
- acheué tant d'autres auentures. Ie me resioüis pourtant de ce que
- cela s'est fait plus heureusement encore que nous ne l'auions
- espéré, et que sans que vous ni les vostres y ayent perdu vne
- seule écaille, le seul bruit de vostre nom ait dissipé tout ce
- qui se deuoit opposer à vous. Quoyque vous ayez esté excellent
- iusques icy à toutes les sausses où l'on vous a mis, il faut
- auoüer que la sausse d'Allemagne vous donne vn grand goust, et
- que les lauriers qui y entrent vous releuent merueilleusement.
- Les gens de l'empereur qui vous pensoient frire et vous manger
- auec vn grain de sel, en sont venus à bout comme i'ay le dos: et
- il y a du plaisir à voir que ceux qui se vantoient de défendre
- les bords du Rhin, ne sont pas à cette heure asseurez de ceux du
- Danube. Teste d'vn poisson, comme vous y allez!...» (Lettre
- CLXIII.)
-
- [37a] C'était le nom du prince au jeu dit _des poissons_,
- qui était fort à la mode à l'hôtel de Rambouillet; Voiture
- s'appelait _la Carpe_.
-
- [38] Petit, _Vie de Montausier_.
-
-Au bout de dix mois la résignation du marquis finit par se lasser, et
-voyant qu'il n'y avait plus rien a espérer du cardinal Mazarin, qui
-n'aimait à obliger les gens qu'autant qu'il pouvait le faire sans
-bourse délier, il s'adressa à sa mère, qui lui fit passer sans retard
-une somme plus forte encore qu'il n'était nécessaire, si bien qu'après
-avoir payé sa rançon, fixée au chiffre exorbitant de 10,000 écus, il
-lui restait encore quelques fonds dont il fit le plus généreux emploi:
-plusieurs officiers subalternes avaient été faits prisonniers en même
-temps que lui, et la plupart appartenaient à cette classe héroïque de
-gentilshommes de province qui n'avaient que la cape et l'épée; il
-racheta immédiatement les uns, s'engagea pour les autres, et fit sa
-rentée en France au milieu de cet état-major improvisé. De pareils
-actes vont au coeur de toutes les femmes, celui de Julie d'Angennes
-fut touché, et à dater de ce jour elle n'opposa plus qu'une faible
-résistance aux prières des amis de Montausier. La cour qui, après le
-retour du marquis, n'avait plus aucun prétexte pour oublier ses
-services, l'accueillit avec distinction, et peu de temps après son
-arrivée récompensait ses exploits sous Guébriant par le titre de
-lieutenant général. Satisfait du côté de l'ambition, Montausier revint
-tout entier à sa grande affaire: la conclusion de son mariage avec
-Mlle de Rambouillet. La différence de religion élevait encore entre
-eux une barrière difficile à franchir, et la comtesse de Brassac, qui
-était de moitié dans toutes les espérances de son neveu, voyait
-clairement qu'à défaut d'abjuration toute transaction devenait
-impossible; aussi le pressa-t-elle vivement de suivre l'exemple
-qu'elle lui avait donné à quelque vingt ans de là. Quoi qu'en dise
-Tallemant[39], et bien qu'il semble naturel d'admettre qu'en cette
-circonstance l'amour ait un peu aidé à la grâce, tout concourt à
-prouver que Montausier tenait à sa religion et qu'il n'en changea qu'à
-la suite des méditations les plus sérieuses. A aucune époque de sa vie
-il n'avait été indifférent en ces graves matières, et jusqu'au milieu
-des camps, surtout pendant son gouvernement d'Alsace et sa captivité
-d'Allemagne, il avait poursuivi ces fortes études théologiques
-auxquelles Pierre du Moulin l'avait autrefois initié. Il n'avait pas
-négligé non plus la lecture des apologistes catholiques, et de
-l'examen approfondi et contradictoire de deux cultes différents il
-n'avait retiré qu'une poignante incertitude. Ce qui le rattachait
-surtout au protestantisme, c'était son éducation, c'était le souvenir
-austère et doux qu'il avait conservé de l'école de Sedan, et plus que
-tout le reste, c'était la crainte de briser le coeur de sa mère,
-calviniste ardente et qui n'eût pas accepté sans émoi une conversion
-qu'elle eût traitée d'impardonnable apostasie. Mais l'entourage de
-Montausier revenait sans cesse à la charge, et cette pression de tous
-les instants finit par l'emporter. La comtesse de Brassac, qui ne se
-croyait pas de force à lutter contre un disciple de du Moulin, appela
-à son aide un des plus célèbres théologiens du temps, le cordelier
-Faure, alors prédicateur de la reine, et que son mérite éleva depuis à
-l'épiscopat. Montausier ne se rendit pas sans avoir combattu; mais
-outre qu'il avait affaire à un adversaire redoutable, il était sous le
-charme de Julie, «et le coeur, dit Pascal, a ses raisons que la raison
-ne connaît pas.» Il devint catholique, et voulut consigner les motifs
-de sa conversion dans un petit écrit qui fut trouvé parmi ses papiers
-et qui, s'il n'offre rien de bien saillant, paraît du moins empreint
-d'une grande sincérité[40].
-
- [39] «(Montausier) dit qu'on peut se sauver dans l'une et l'autre
- (religion); mais il le fit d'une façon qui sentoit bien
- l'intérêt.» (Tallem., t. III, p. 245.)
-
- [40] Voir l'Appendice, no III.
-
-L'acte important qu'il venait d'accomplir produisit toutes les
-conséquences qu'on en pouvait attendre. Mme de Montausier fut sans
-doute vivement froissée d'un changement auquel pourtant elle était
-préparée, mais elle ne put se résoudre à vivre séparée d'un fils sur
-lequel elle avait reporté toutes ses affections; aussi consentit-elle
-bientôt à le recevoir après lui avoir fait promettre qu'il ne lui
-parlerait jamais de religion. Il se soumit à cette condition, quelque
-pénible qu'elle dût paraître à un homme devenu aussi zélé catholique
-qu'on l'avait vu zélé protestant, et grâce à cette condescendance il
-vécut avec sa mère et jusqu'à la fin dans une parfaite intelligence.
-
-La comtesse de Brassac, toute fière du succès de ses démarches, tint à
-donner à son neveu des preuves palpables de sa reconnaissance: le
-comte son mari était mort le 14 mars en laissant plusieurs
-gouvernements vacants; elle fit si bien auprès du cardinal Mazarin et
-fut si bien appuyée par Mme d'Aiguillon, que Montausier les obtint
-immédiatement sans être obligé de débourser plus des deux tiers de
-leur valeur. Les bons offices de la duchesse, qui avait à coeur le
-mariage de Julie, n'en demeurèrent pas là. Elle connaissait le faible
-de son amie, et fit luire à ses yeux la séduisante perspective d'une
-place de dame d'honneur. Les instances de Mlle Paulet et de Mme de
-Sablé portèrent le dernier coup aux scrupules de Julie, et après avoir
-pris pour la forme les ordres de son père et de sa mère, elle
-consentit enfin à mettre un terme au long martyre de Montausier. «Ce
-fut à Ruel, dit Tallemant, que les noces se firent[41]; et par une
-rencontre plaisante, celui qu'on appelait autrefois _le nain de la
-princesse Julie_, fut celui-là même qui les épousa. Les
-vingt-quatre violons ayant su que Mlle de Rambouillet se marioit,
-vinrent d'eux-mêmes lui donner une sérénade, et lui dire qu'elle avoit
-fait tant d'honneur à la danse, qu'ils seroient bien ingrats s'ils ne
-lui en témoignoient quelque reconnoissance. Elle eut une querelle pour
-cette noce avec la marquise de Sablé, qui se plaignit qu'elle ne
-l'avoit pas conviée. L'autre juroit qu'elle lui avoit dit que ce
-seroit une incivilité de lui donner la peine de faire six lieues, à
-elle qui étoit quasi toujours sur son lit et qui n'étoit pas autrement
-_portative_; ce fut le terme qui la choqua le plus. La marquise
-irritée, quoiqu'on l'eût reconviée après, n'en voulut point ouïr
-parler; et pour montrer qu'elle étoit aussi _portative_ qu'une autre,
-elle monte en carrosse, en dessein d'aller _voltiger_ et de se faire
-voir autour de Ruel. Pour cela une demoiselle à elle, appelée la
-Morinière, à qui elle avoit fait apprendre à connoître les vents,
-regarda bien la girouette, et après l'avoir assurée qu'il n'y avoit
-point d'orage à craindre, on part; mais elle ne fut pas plus tôt au
-delà du pont de Nully que voilà tout le ciel brillant d'éclairs. La
-frayeur la prend; elle fait toucher à Paris; et le tonnerre étant
-assez fort, quoiqu'elle eût une grosse bourse de reliques, elle se
-cache dans les carrières de Chaillot, avec protestation de ne songer
-plus à se venger. A quelques jours de là la paix se fit.»
-
- [41] Le 13 juillet.
-
-Le bonheur du marquis faillit être brusquement interrompu; on l'avait
-en effet désigné pour commander en Allemagne un corps de six mille
-hommes, qui devait agir séparément. C'était un honneur auquel il
-tenait peu en ce moment; aussi ne garda-t-il pas rancune au vicomte
-de Turenne qui, mû par un sentiment de jalousie, réussit à changer la
-détermination du ministre au sujet du plan de campagne, et lui fit
-retirer les offres faites au marquis. Pisani, son futur beau-frère et
-l'inséparable compagnon du duc d'Enghien, avait quitté Paris à la
-suite de ce prince dès la veille de la cérémonie nuptiale; il disait
-en partant: «Montausier est si heureux que je ne manquerai pas de me
-faire tuer puisqu'il va épouser ma soeur.» A quelques semaines de là
-cette plaisanterie devenait une lugubre réalité: enveloppé dans la
-déroute de la cavalerie française à Nordlingen, Pisani, presque seul,
-voulut se retourner pour faire face à l'ennemi, et fut victime de sa
-vaillance[42].
-
- [42] «Il était à l'aile du maréchal de Gramont, qui fut rompue.
- Le chevalier de Gramont lui cria: «Viens par ici, Pisani; c'est
- le plus sûr.» Il ne voulut pas apparemment se sauver en si
- mauvaise compagnie, car le chevalier était fort décrié pour la
- bravoure; il alla par ailleurs, et rencontra des Cravates qui le
- massacrèrent.» (Tallemant.)
-
-Outre Mme de Montausier, le marquis de Pisani laissait trois soeurs,
-deux desquelles étaient religieuses à l'abbaye d'Yères, à quatre
-lieues de Paris; la troisième était Angélique Claire d'Angennes, qui
-depuis épousa le comte de Grignan, et qui devait partager avec Julie
-de Montausier l'immense fortune des Savelli et des Rambouillet.
-Très-jeune encore à cette époque, elle vivait avec ses parents, et son
-caractère fantasque et bizarre mettait souvent à l'épreuve la
-patience de son beau-frère, qui, dans les charmes de son intérieur,
-trouvait, du reste, un ample dédommagement à tous ces petits ennuis.
-Julie, en effet, quelque réservée qu'elle fût en apparence, n'en
-professait pas moins pour son mari un véritable culte, et l'estime
-qu'autrefois elle accordait seule au plus constant des amants était
-devenue l'amour le plus tendre et le plus profond. S'il en fallait
-croire Tallemant, elle eût pourtant subi dès lors une transformation
-peu à son avantage. «Depuis son mariage, dit-il, Mme de Montausier est
-devenue un peu cabaleuse. Elle veut avoir cour; elle a des secrets
-avec tout le monde; elle est de tout, et ne fait pas toute la
-distinction nécessaire. Je tiens que Mlle de Rambouillet valoit mieux
-que Mme de Montausier. Elle est pourtant bonne et civile; mais il s'en
-faut bien que ce soit sa mère, car sa mère n'a pas les vices de la
-cour comme elle. Elle dit une plaisante chose à quelqu'un qui lui
-demandait pourquoi elle ne laissait pas M. de Montausier solliciter
-ses pensions. «Hé, dit-elle, s'il alloit battre M. d'Émery, ce seroit
-bien le moyen d'être payé.»
-
-L'auteur des historiettes est ici moins malicieux qu'il ne voudrait le
-paraître, et il serait facile de tirer de ses paroles une
-interprétation favorable, surtout lorsqu'on le voit quelques lignes
-plus loin parler ainsi de Montausier: «C'est un homme tout d'une
-pièce: Mme de Rambouillet dit qu'il est fou à force d'être sage.
-Jamais il n'y en eut un qui eût plus de besoin de sacrifier aux
-grâces. Il crie, il est rude, il rompt en visière, et s'il gronde
-quelqu'un, il lui remet devant les yeux toutes les iniquités passées.
-Jamais homme n'a tant servi à me guérir de l'humeur de disputer. Il
-vouloit qu'on fît deux citadelles à Paris, une au haut et une au bas
-de la rivière, et dit qu'un roi, pourvu qu'il en use bien, ne sauroit
-être trop absolu, comme si ce _pourvu_ étoit une chose infaillible. A
-moins qu'il soit persuadé qu'il y va de la vie des gens, il ne leur
-gardera pas le secret. _Sa femme lui sert furieusement dans la
-province. Sans elle, la noblesse ne le visiteroit guère_: il se lève
-là à onze heures comme ici, et s'enferme quelquefois pour lire, n'aime
-point la chasse, et n'a rien de populaire.» Cela veut dire, ce me
-semble, que Mme de Montausier, unie à un homme incapable de se
-modérer, était parfois obligée de faire de la diplomatie pour elle et
-pour lui: de là à être cabaleuse et entachée des vices de la cour, il
-y a évidemment fort loin. Les manières conciliantes de la marquise
-furent d'autant plus utiles à Montausier que les circonstances lui
-étaient plus défavorables. Comme on l'a vu plus haut, le ministère
-l'avait privé d'un commandement important, après l'avoir obligé à des
-frais d'équipement considérables et pour lesquels il n'obtint aucune
-compensation; le cardinal de Mazarin, qui n'avait d'égards que pour
-ceux qu'il craignait, trouva bientôt une nouvelle occasion de
-desservir Montausier, et il ne manqua pas de la saisir. L'Alsace
-venait d'être démembrée par le traité de Munster, qui ôtait à la
-France les villes de Schelestadt et de Colmar, tout en lui laissant la
-plus grande et la plus riche partie de la province. Les portions
-cédées à l'empire ayant été précisément détachées de la haute Alsace,
-dont Montausier était gouverneur, il semblait qu'il eût un droit
-naturel au commandement de la basse, dont il souhaitait vivement être
-investi. Sans prendre ses droits en considération, le cardinal donna
-au comte d'Harcourt le gouvernement de la province entière, et tout ce
-qu'il accorda aux instantes réclamations du marquis, ce fut le titre
-honorifique de lieutenant de roi, avec des appointements assez
-considérables, il est vrai, mais dont le recouvrement était des plus
-hypothétiques, à cette époque si désastreuse pour les finances de la
-France. Il prit néanmoins philosophiquement son parti de toutes ces
-injustices, et son zèle pour le service de l'État n'en fut pas
-refroidi. L'hiver suivant, le duc d'Enghien, de retour d'Allemagne,
-vint lui rendre visite et lui témoigna tout son regret de n'avoir pas
-été secondé par lui dans la dernière campagne. Ces paroles ne firent
-qu'enflammer l'ardeur du marquis, qui brûlait de se venger de
-l'ingratitude du ministère par de nouveaux exploits; et lorsqu'au mois
-d'avril le duc d'Orléans partit pour l'armée de Flandre, il n'hésita
-pas à l'accompagner comme volontaire, ainsi que firent, du reste,
-plusieurs personnages de la plus haute distinction, parmi lesquels on
-comptait les ducs de Nemours, d'Elboeuf, de Brissac, de Retz et le
-prince de Marsillac. La marquise était enceinte, mais ce fut vainement
-qu'elle chercha à retenir son mari; il sut faire violence à ses
-sentiments les plus chers, et partit pour une campagne qui devait être
-longue et rude. L'armée du duc d'Orléans était commandée, sous ses
-ordres, par les maréchaux de Gassion et de Rantzau; les marquis de la
-Ferté-Imbaut et de Villequier servaient en qualité de lieutenants
-généraux; les marquis de Palluau, de Miossens, de Noirmoutier, de
-Clanleu, de Quincé, de Gassion de Bergeré, frère du maréchal, du
-Terrail, de Roanette, de Lermont, de Drouet et de la Feuillade, de
-maréchaux de camp. Le duc d'Enghien avait sous lui le maréchal de
-Gramont; le duc de Châtillon, le comte de Marsin, le marquis de la
-Moussaie, le comte de Chabot, d'Arnauld, le marquis de Laval et le
-marquis de Castelnau-Mauvissière remplissaient, dans son armée, les
-fonctions de maréchaux de camp. Montausier se trouvait précisément
-dans l'état-major du prince, qu'il ne quittait presque plus: il était
-à ses côtés dans cette journée du 13 août devant Mardick, où la
-bouillante valeur de Condé jeta un si vif éclat[43]; et de concert
-avec Bussy, il exécutait cette fameuse charge de cavalerie où tant de
-grands seigneurs trouvèrent la mort: sur quarante-cinq cavaliers,
-vingt seulement rentrèrent au camp avec leur chevaux. Mardick se
-rendit le 25 août après une magnifique résistance, qui coûta aux
-assiégeants des pertes énormes; et le duc d'Orléans, satisfait de cet
-exploit, revint à la cour, laissant à Enghien le commandement en chef.
-Montausier croyant les opérations suspendues jusqu'à l'année suivante,
-s'empressa d'aller rejoindre la marquise, qui, dès la fin du mois de
-juin, l'avait rendu père[44]; mais son séjour à Paris ne fut pas de
-longue durée. Débarrassé des entraves qu'apportaient à l'exécution de
-ses plans le duc d'Orléans et son directeur, l'abbé de la Rivière,
-Enghien résolut de profiter de sa liberté pour tenter quelque coup
-d'éclat. Après avoir isolé Dunkerque en emportant la place de Furnes
-qui la couvrait, il ouvrit la tranchée le 25 septembre. A la nouvelle
-de cette expédition, qui surprit tout le monde à la cour, où l'on
-savait que le duc d'Enghien n'avait pas plus de neuf ou dix mille
-hommes de troupes fatiguées, le marquis de Montausier et les ducs
-d'Amville et de Retz partirent en poste, jaloux de partager, avec les
-périls du prince, la gloire dont il allait se couvrir. Ce siége, si
-vigoureusement et si habilement conduit, fut peut-être, en effet, le
-plus bel exploit d'un héros qui ne comptait encore que des succès, et
-dont le seul tort fut d'affronter le danger avec une bravoure qu'on
-pouvait à bon droit taxer de témérité. Un jour que, selon sa coutume,
-il était allé visiter les nouveaux ouvrages, comme il donnait ses
-ordres au capitaine Richard, qui lui servait d'ingénieur, celui-ci
-tombe à ses pieds frappé d'une balle, qui le fit expirer sur-le-champ;
-quelques minutes après le prince repassant dans la tranchée, suivi
-d'un seul valet de pied, un boulet de canon emporte la tête de ce
-domestique, les morceaux épars du crâne blessent Enghien au cou et au
-visage; il est inondé de sang, ainsi que d'Amville et Montausier, qui
-se trouvaient près de lui et qui le crurent frappé à mort. Mais la
-contenance riante et tranquille du prince les rassura bientôt; et
-comme ils le pressaient de prodiguer moins une vie si précieuse, il
-répondit: _qu'un prince du sang, plus intéressé par sa naissance à la
-gloire de la nation, doit, dans le besoin, s'exposer plus que personne
-pour en soutenir l'éclat_[45].
-
- [43] «Non jamais l'imagination d'un peintre ne sauroit
- représenter Mars dans la chaleur du combat avec autant de force
- et d'énergie. Le duc étoit couvert de sueur, de poussière et de
- fumée; le bras dont il tenoit son épée étoit ensanglanté jusqu'au
- coude, le feu lui sortoit des yeux, la mort voloit devant lui.
- Ému du sang dont je le voyois inondé, je lui demandai s'il étoit
- blessé: _Non, non_, dit-il, _c'est le sang de ces coquins_....»
- (_Mémoires de Bussy._)
-
- [44] «Je me souviens que Mme de Montausier, qui n'étoit pas
- jeunette, fut fort malade en accouchant. On envoya Chavaroche,
- qui étoit un peu amoureux d'elle il y avoit longtemps, quérir la
- ceinture Sainte-Marguerite à l'abbaye Saint-Germain. C'étoit en
- été, à la pointe du jour. De chagrin qu'il avoit, on dit qu'il
- gronda les moines qu'il trouva encore au lit. «Il vous fait beau
- voir, disoit-il entre ses dents, d'être encore au lit, et Mme de
- Montausier est en danger!» Elle eut deux fils tout de suite.
- L'aîné[44a] mourut à trois ans d'une chute, et l'autre, pour
- n'avoir jamais voulu prendre une autre nourrice que la sienne,
- qui perdit son lait. Celui-là eût été le digne fils de son père;
- car il falloit qu'il fût bien têtu.» (Tallemant, t.
- III.)--Tallemant se trompe, car le second fils de Mme de
- Montausier ne vint au monde qu'en 1650. Voir à ce sujet
- l'Appendice, no IV.
-
- [44a] Voir, à l'appendice no IV, les vers de Condé sur la
- naissance de cet enfant.
-
- [45] Voir la _Vie de Condé_, par Désormeaux, t. I, p. 383-4 et
- l'oraison funèbre de Condé, par Bossuet.
-
-Après treize jours de tranchée ouverte, le commandant espagnol se
-voyant sans espérance d'être secouru et de pouvoir résister plus
-longtemps à un héros pour qui il n'y avait rien d'invincible,
-capitula, obtint des conditions honorables, et rendit la place le 11
-octobre, après l'avoir défendue avec un courage et une habileté qui
-lui méritèrent les éloges mêmes de son vainqueur.
-
-Immédiatement après la prise de Dunkerque, Montausier se hâta de
-regagner Paris, où la marquise, qui connaissait trop bien son
-imprudente valeur, éprouvait en son absence de continuelles alarmes,
-augmentées encore par les premières épreuves du mariage. A de
-très-courts intervalles elle donna le jour à deux enfants: un fils,
-qui mourut au berceau, et une fille[46], qui devait s'unir avec
-l'héritier de cette ancienne maison d'Uzès que nous voyons subsister
-encore avec éclat.
-
- [46] Née en 1647.
-
-A la suite des longues guerres qui venaient de porter si haut la
-fortune de la France, et en attendant les prochaines barricades, Paris
-jouissait d'un calme profond, et Montausier, qui ne s'en absenta guère
-jusqu'au printemps de 1648, s'abandonna tout entier à son goût pour
-les lettres, goût que partageait pleinement sa nouvelle famille. On
-aimait passionnément la discussion à l'hôtel de Rambouillet, la
-discussion à armes courtoises, bien entendu; et dans les thèses
-brillantes qu'on y soutenait et auxquelles il prenait part, le marquis
-ne parvenait pas sans peine à se plier au ton de la maison. C'était un
-âpre argumentateur, ennemi des circonlocutions et des jeux d'esprit,
-et qui prenait facilement en aversion ceux dont le genre tranchait
-par trop avec le sien. Voiture entre tous lui était souverainement
-antipathique: il s'était fait le censeur à outrance de cet élégant
-discoureur, qui ne pouvait ouvrir la bouche sans que le marquis
-s'écriât, en haussant les épaules: «Mais cela est-il plaisant? mais
-trouve-t-on cela divertissant[47]?» Peut-être y avait-il dans le fait
-de Montausier un peu de jalousie rétrospective, car Voiture s'était
-posé toute sa vie en amant, amant malheureux, il est vrai, de Mlle de
-Rambouillet. C'était être jaloux d'une ombre, et si quelqu'un eût eu
-le droit de se formaliser pour si peu, ce n'était pas le marquis[48],
-qu'on voyait, malgré son amour conjugal, entretenir un commerce
-illicite avec les femmes de chambre de sa femme, laquelle, presque dès
-le début, dut s'habituer à une tolérance qu'on lui reprocha plus tard,
-alors qu'elle défendait si mollement les filles d'honneur de la reine
-contre les entreprises de Louis XIV. Malgré sa brusquerie et d'autres
-défauts que les femmes pardonnent plus difficilement, Montausier n'en
-était pas moins, de la part de son entourage, l'objet de mille
-attentions et de mille petits soins. Il n'était jamais allé à
-Rambouillet, et sa belle-mère voulut lui faire elle-même les honneurs
-de ce magnifique domaine. Tallemant nous a laissé le récit de ce
-voyage: «[Mme de Rambouillet] fit dans le parc une belle chose, mais
-elle se garda bien de le dire à ceux qui la furent voir. J'y fus
-attrapé comme les autres. Chavaroche, intendant de la maison,
-autrefois gouverneur du marquis de Pisani, eut charge de me faire tout
-voir. Il me fit faire mille tours; enfin il me mena en un endroit où
-j'entendis un grand bruit, comme d'une grande chute d'eau. Moi qui
-avois toujours ouï dire qu'il n'y avoit que des eaux basses à
-Rambouillet, imaginez-vous à quel point je fus surpris quand je vis
-une cascade, un jet et une nappe d'eau dans le bassin où la cascade
-tomboit; un autre bassin ensuite avec un gros bouillon d'eau, et au
-bout de tout cela un grand carré, où il y a un jet d'eau d'une hauteur
-et d'une grosseur extraordinaires, avec une nappe d'eau encore, qui
-conduit toute cette eau dans la prairie, où elle se perd. Ajoutez que
-tout ce que je viens de vous représenter est ombragé des plus beaux
-arbres du monde. Toute cette eau venoit d'un grand étang qui est dans
-le parc en un endroit plus élevé que le reste. Elle l'avoit fait
-conduire par un tuyau hors de terre, si à propos, que la cascade
-sortoit d'entre les branches d'un grand chêne, et on avoit si bien
-entrelacé les arbres qui étoient derrière celui-là, qu'il étoit
-impossible de découvrir ce tuyau. La marquise, pour surprendre M. de
-Montausier, qui y devoit aller, fit travailler avec toute la diligence
-imaginable. La veille de son arrivée, on fut obligé, la nuit étant
-survenue, de mettre plusieurs lanternes sur les arbres et d'éclairer
-aux ouvriers avec des flambeaux; mais sans compter pour rien le
-plaisir que lui donna le bel effet que faisoient toutes ces lumières
-entre les feuilles des arbres et dans l'eau des bassins et du grand
-carré, elle eut une joie étrange de l'étonnement où se trouva le
-lendemain le marquis, quand on lui montra tant de belles choses.»
-
- [47] Tallemant.
-
- [48] La fougue de son tempérament l'entraînait à des écarts si
- publics, que le P. Petit lui-même en fait l'aveu d'une manière
- très-explicite.
-
-Peu après son retour de Rambouillet, Montausier résolut de visiter son
-gouvernement d'Angoumois, et il partit accompagné de la marquise et de
-sa soeur, la future comtesse de Grignan; le voyage fut fort gai: «M.
-de la Rochefoucauld lui donna une chasse magnifique; à tous les relais
-il y avoit collation et musique. A Xaintes, elles[49] faisoient le
-cours à cheval dans la prairie, le long de la Charente, et il s'y
-trouvoit assez grand nombre de carrosses, car toutes les dames des
-environs s'y rendoient. Elles allèrent voir l'armée navale, et au
-retour elles reçurent le maréchal de Gramont avec le canon, et le
-firent complimenter par le présidial en corps. Pour lui, il leur
-disoit plaisamment: «Venez jusqu'à Bayonne et m'avertissez, afin que
-je fasse tenir des baleines toutes prêtes.» Cette réception fit une
-querelle. Le maréchal d'Albret passa aussi par Angoulême; on ne lui
-fit point de fanfares. Il y fut quatre jours, et après cela il s'avisa
-de se fâcher de ce qu'on ne l'avoit pas traité comme le maréchal de
-Gramont. On répondit que ce n'étoit pas comme maréchal de France, mais
-comme un ancien ami qu'on l'avoit traité ainsi. «Ah! ne suis-je pas
-aussi votre ami?» Le président de Guénégaud se plaignit aussi de ce
-qu'étant président aux enquêtes du parlement de Paris, le présidial
-n'étoit pas allé en corps. Je crois que cela ne se doit point. Mlle de
-Rambouillet entendant cela, dit brusquement: «Hé! de quoi s'avise ce
-président de Guénégaud de nous venir aussi chicaner.» Ils se
-plaignirent encore de cela; enfin la cour en eut vent, car, à cause de
-certaines gens de guerre qu'il falloit faire vivre sur le pays, le
-maréchal prétendoit avoir sujet de n'être pas content de M. de
-Montausier. Enfin cela s'apaisa[50].»
-
- [49] La marquise et sa soeur.
-
- [50] Tallemant, t. III, p. 252.
-
-En 1648, la Saintonge, comme toutes les provinces centrales de la
-France était encore à demi-sauvage, et l'on n'y voyait croître nulle
-part ces fleurs délicates de la civilisation qui, à Paris même, ne
-s'épanouissaient guère hors de cette serre chaude qu'on nommait
-l'hôtel de Rambouillet. Claire d'Angennes, qui dirigeait alors la
-coterie des précieuses, souffrait vivement du contact de tant de gens
-grossiers, et ne prenait pas la peine de dissimuler le dégoût qu'ils
-lui inspiraient; c'est ce que Tallemant constate en ces termes: «Il y
-eut bien des gentilshommes mal satisfaits de Mlle de Rambouillet. Une
-fois elle dit tout haut à quelqu'un qui venoit de la cour: «Je vous
-assure qu'on a grand besoin de quelque rafraîchissement, car sans cela
-on mourroit bientôt ici.» Il y eut un gentilhomme qui dit hautement
-qu'il n'iroit point voir M. de Montausier tandis que Mlle de
-Rambouillet y seroit, et qu'elle s'évanouissoit quand elle entendoit
-un méchant mot. Un autre, en parlant à elle, hésita longtemps sur le
-mot d'avoine, _avoine_, _avene_, _aveine_. «Avoine, avoine, dit-il, de
-par tous les diables! On ne sait comment parler céans.» Mlle de
-Rambouillet trouva cette boutade si plaisante, qu'elle l'en aima
-toujours depuis.»
-
-Les emportements de Montausier formaient un singulier contraste avec
-les délicatesses de sa belle-soeur. Peu exigeant sous le rapport du
-langage, il avait en revanche à l'excès l'amour des convenances et des
-bonnes manières, toutes choses à peu près inconnues aux rudes
-huguenots de la Saintonge, qui, malpropres à table, poussaient parfois
-le franc parler jusqu'à l'impertinence. Des scènes regrettables eurent
-lieu et se fussent renouvelées bien plus fréquemment sans la gracieuse
-intervention de la marquise, qui s'efforçait de se faire toute à tous,
-et «dès qu'elle voyoit un gentilhomme, s'informoit de son nom et de
-tout le reste, et à table, ou en causant, le nommoit par son nom, lui
-demandoit des nouvelles de sa famille; cela les charmoit[51].»
-
- [51] Tallemant.
-
-Tandis que le marquis tenait cour plénière en son château de
-Montausier, les événements se pressaient à Paris, où il avait laissé
-ses enfants. C'était vainement, en effet, que les armes de la France
-triomphaient au dehors; cette gloire, si chèrement achetée, ne faisait
-qu'augmenter les embarras à l'intérieur en élargissant chaque jour
-davantage le gouffre du déficit. Depuis 1645, le cardinal s'était
-préoccupé de ces difficultés, et par ses mesures financières il avait
-rendu intolérable la situation du peuple, déjà si fort à plaindre. Dès
-le mois de janvier 1648, quelques émeutes éclatèrent, et le parlement,
-mal disposé, n'enregistra qu'avec répugnance des édits qui portaient
-d'ailleurs atteinte à ses droits. Vers la fin de mai, l'évasion du duc
-de Beaufort, enfermé depuis cinq ans au château de Vincennes, donna le
-signal de nouveaux troubles. Au commencement de juillet, le désordre
-était effrayant: le peuple profitait de la discorde qui divisait les
-grands pouvoirs de l'État pour ne reconnaître aucune autorité, et
-l'impôt ne rentrant plus, la puissance administrative semblait sur le
-point de tomber en dissolution; les parlements de province imitaient
-celui de Paris, et des émeutes éclataient sur divers points. Ce fut
-alors qu'après d'infructueuses tentatives de conciliation, la reine
-revint à des mesures de rigueur: l'arrestation de Broussel mit le
-comble à l'exaspération populaire, et la Fronde se constitua
-définitivement sous la direction de Gondi.
-
-Informé de ces graves événements, sachant d'autre part que plusieurs
-de ses amis avaient pris parti contre la cour, le marquis de
-Montausier se trouva dans une position des plus embarrassantes; car
-bien qu'il eût fort à se plaindre du cardinal Mazarin, il était trop
-délicat pour chercher à obtenir par l'intimidation ce que l'on
-refusait d'accorder à ses services. Mais décidé, pour son compte, à
-rester fidèle au ministre, il craignait cependant d'affronter les
-obsessions qui n'eussent pas manqué d'assaillir un homme de son
-importance s'il fût retourné à Paris; ses devoirs de gouverneur le
-retenaient d'ailleurs dans sa province, dont la population remuante et
-calviniste, en grande partie, n'avait que trop de penchant à la
-révolte; il résolut, en conséquence, de rester à Angoulême et d'y
-attendre, s'il était possible, la fin de ces orages.
-
-A l'expiration de la courte trêve conclue au mois d'octobre entre le
-parlement et le cardinal, les désordres avaient recommencé plus que
-fort jamais, et la Fronde s'était fortifiée par l'accession imprévue
-du prince de Conti et des duchesses de Longueville et de Bouillon. La
-province s'agitait de nouveau à son tour; le duc de Longueville
-marchait sur Paris à la tête de six mille Normands; et ce qui
-redoublait l'inquiétude de Montausier, le duc de la Trémouille se
-prononçait dans le même sens, entraînant dans sa rébellion les
-populations de la Bretagne, de l'Anjou et du Poitou, toutes provinces
-voisines de la Saintonge. La fermeté du marquis imposa pourtant aux
-peuples de son gouvernement, et l'Angoumois resta paisible jusqu'au
-dénoûment du premier acte de la Fronde, dénoûment que les concessions
-de Mazarin amenèrent plus tôt qu'on ne l'espérait.
-
-Au mois d'avril, le marquis et la marquise partirent pour la cour, où
-ils ne reçurent pas l'accueil qu'ils étaient en droit d'attendre. Le
-cardinal en était dès lors réduit aux expédients; car dans ces temps
-difficiles, une victoire était presque aussi désastreuse qu'une
-défaite, et dès le lendemain du triomphe le ministre se trouvait en
-face de prétentions excessives et d'appétits insatiables. Vivant au
-jour le jour, Mazarin s'était habitué à ne plus compter qu'avec les
-gens qui savaient se faire craindre; quant aux serviteurs fidèles et
-dévoués, qui tels que Montausier subordonnaient tout au devoir, il se
-contentait de les estimer, sauf à les sacrifier au besoin. C'est ainsi
-que le marquis, trompé récemment dans ses espérances du côté de
-l'Alsace, apprit indirectement que le cardinal songeait encore à le
-dépouiller de l'Angoumois pour satisfaire sans doute un de ces chefs
-de parti qui, sous le prétexte du bien public, dissimulaient assez mal
-des prétentions purement personnelles. L'inique projet du cardinal ne
-reçut heureusement point d'exécution; mais Montausier dut la
-conservation de sa province moins aux scrupules du ministre qu'aux
-nécessités de la situation, qui devenait chaque jour plus tendue et
-faisait présager une nouvelle explosion.
-
-Peu de temps après son retour, le marquis eut le chagrin de perdre la
-personne du monde qui peut-être l'avait le plus aimé: Mme de Brassac.
-Elle l'avait institué en mourant son légataire universel; mais cette
-succession était loin de présenter un bénéfice net, et la liquidation
-des biens de la comtesse eût été pour tout autre que Montausier une
-affaire des plus compliquées: «Jamais homme, dit le Père Petit, n'a si
-peu entendu le procès que M. de Montausier: il ne vouloit pas même
-l'entendre; son esprit vif et pénétrant pour tout autre chose
-sembloit s'émousser sur cette matière; incapable de tromperie et
-d'artifice, il se laissoit aisément tromper, parce qu'il ne se pouvoit
-persuader qu'on pût être moins droit et moins sincère que lui; en un
-mot, l'esprit de chicane étoit si éloigné de son génie que, dans cette
-occasion il sacrifia ses intérêts à son aversion pour le procès. Il
-engagea ses parties à prendre des arbitres; il adopta ceux qu'ils
-choisirent, quoiqu'il ne les connût pas, et termina en un mois, par un
-accommodement à sa perte, une affaire qui aurait pu durer trente ans
-entre les mains d'un chicaneur habile.» Ces ennuyeux arrangements
-terminés, Montausier partit sans plus attendre, pour son gouvernement,
-où tout semblait annoncer que sa présence allait devenir
-indispensable.
-
-
-
-
-LIVRE III.
-
-1649-1660.
-
- Montausier et Balzac.--Séjour de la cour à Angoulême.--Seconde
- période de la Fronde.--Campagne de Saintonge et premiers succès
- de Montausier.--Prise de Saintes et de Taillebourg.--Bataille
- de Montançais.--Retour de Mazarin.--Montausier s'établit à
- l'hôtel de Rambouillet.--Sa munificence envers les littérateurs
- pauvres.--Il apaise les troubles du couvent d'Yères.--Louis XIV
- en Saintonge.--Traité des Pyrénées.--Maladie de Mlle de
- Montausier.--Retour de Montausier à Paris.
-
-
-Les sinistres prévisions de Montausier ne se réalisèrent pas d'abord;
-la trêve conclue entre le cardinal et les frondeurs parut plus solide
-qu'on ne l'avait espéré, et la guerre étrangère, toujours populaire en
-France, vint faire diversion à la guerre civile à peine assoupie.
-Montausier ne prit point de part à cette nouvelle campagne, et
-s'abandonnant tout entier aux douceurs du calme passager que lui
-ménageait la Providence, il fit de son château de l'Angoumois une
-succursale de l'hôtel de Rambouillet. Balzac était le secrétaire né de
-cette académie improvisée, et grâce à l'active correspondance qu'il
-entretenait avec Conrart, il ne s'élevait pas à Paris de tempête
-littéraire qui n'eût son contre-coup à Angoulême, où l'on discutait
-avec ardeur les mérites respectifs des deux sonnets de _Job_ et
-d'_Uranie_, où l'on prenait une part active à la petite guerre qui
-éclatait cette année même sur la tombe de Voiture, et dont Balzac
-avait été l'instigateur perfide. Il y avait deux hommes bien distincts
-dans ce littérateur: celui que le cardinal de Richelieu nommait
-_l'élogiste général_, lequel louait les grands au point de leur donner
-des nausées, et le pédant enflé de son mérite, impatient de toute
-censure, qu'on vit donner des coups de houssine à un avocat de
-province qui avait renfermé dans des bornes trop étroites son
-admiration pour l'illustre académicien. Montausier, par sa naissance,
-appartenait à cette caste dont Balzac était le très-humble courtisan,
-aussi celui-ci professait-il le plus pur dévouement pour le marquis,
-quoique ce dernier n'eût pas craint de dire de son protégé qu'il était
-issu d'un valet de M. d'Épernon. _L'élogiste_ se vengeait sur les
-petites gens des mépris du grand seigneur, et n'en révérait pas moins
-un homme dont le crédit lui était utile, et qu'il invoquait volontiers
-pour arbitre dans les fréquentes querelles que lui attirait son
-insupportable orgueil. On voit par sa correspondance qu'il était
-singulièrement assidu au château de Montausier, et l'on y peut relever
-l'expression naïve de la satisfaction que lui causaient les moindres
-éloges du marquis et de la marquise.
-
-Ce fut dans ces calmes occupations littéraires que s'acheva l'année
-1649, si agitée à ses débuts et qu'attrista vers sa fin la perte du
-fils dont Montausier avait si vivement désiré la naissance, et qui
-succombait âgé de trois ans à peine.
-
-La situation de Mazarin semblait alors se raffermir par suite même des
-efforts que faisaient ses adversaires pour le renverser. Le cardinal
-avait su d'ailleurs semer adroitement la discorde entre les Frondeurs
-et Condé, et ce fut aux applaudissements de la capitale tout entière
-que le prince, pris au piége, se vit emprisonner, ainsi que ses
-principaux partisans, tandis que Gondi et Beaufort, idoles de la
-foule, se réconciliaient avec la cour. Il suffit de la présence de la
-reine pour apaiser les troubles naissants de la Normandie; une
-excursion en Bourgogne n'eut pas de moins bons résultats, et la reine,
-encouragée par ces premiers succès, résolut de montrer au jeune
-monarque le midi de son royaume, en commençant par la Guyenne, où la
-déplorable administration du duc d'Épernon faisait la partie belle aux
-mécontents ralliés autour de la princesse de Condé. La cour partit le
-4 juillet, et la marquise de Montausier, qui vers le commencement de
-mai avait mis au monde un second fils, dut se préparer aux fatigues
-d'un voyage dans sa province, où elle devait recevoir la régente. Nous
-devons au colossal amour-propre de Balzac la relation du passage
-d'Anne d'Autriche à Angoulême, relation qu'il rédigea lui-même
-et que, par un reste de pudeur, il adressait à Conrart sous le
-nom de l'ancien secrétaire du duc d'Épernon: «.... Vous savez,
-monsieur, que nous avons eu la cour depuis peu de jours en cette
-ville. Lorsque la reine[52] en approcha de deux journées, elle
-commanda expressément qu'on ne donnât aucun logement aux troupes
-qui accompagnoient Leurs Majestés dans les terres de M. de Balzac[53].
-Sa faveur ne fut point bornée à ces petits soins. Elle ordonna[54] à
-M. de Saintot, maître des cérémonies (il faisoit aussi la charge de
-grand-maréchal-des-logis), de la loger dans la maison de M. de
-Balzac[55]. Ce commandement fut si exprès qu'il ne se put exécuter
-sans quelque désordre: les logis étoient déjà faits à l'arrivée de M.
-de Saintot. L'évêché étoit marqué pour la reine; le roi étoit dans une
-maison contiguë; les autres logements étoient marqués et déjà occupés;
-mais il fallut tout changer pour céder aux désirs de la reine et pour
-honorer M. de Balzac absent.
-
- [52] Elle qui ne sait pas lire et ne le connoît point.
- (Tallemant.)
-
- [53] Ne diriez-vous point qu'il en a autant en ce pays-là que M.
- de la Rochefoucauld? Cependant Balzac, qui n'est point paroisse,
- est à Roussines, son frère aîné; et dans la paroisse d'Asnières,
- Forgues, son parent, a un fief, et Balzac loge dans un autre, qui
- est, je pense, à sa soeur. La seigneurie est au chapitre
- d'Angoulême. Ce fut M. de Montausier qui, avec bien de la peine,
- en fit déloger les gens de guerre. (Tallemant.)
-
- [54] Cela est faux. (Tallemant.)
-
- [55] La maison étoit alors à son père, et est présentement à
- l'aîné; c'est la plus commode de la ville. D'abord on alla à
- l'évêché; mais le logement n'étoit pas si aisé. Ce n'est pas la
- première fois que la cour a occupé cette maison. (Tallemant.)
-
-«A l'arrivée de Sa Majesté, il fut demandé avec instance. Sa Majesté
-ne vouloit recevoir aucune des excuses qu'on donnoit à sa
-retraite[56]. Enfin, comme il n'y eut pas d'espérance de le voir,
-elle n'eut plus d'entretien qu'avec ses proches qui furent jugés
-très-dignes de son alliance[57]. M. le cardinal ne s'en arrêta pas là;
-après s'être longtemps informé s'il ne pourroit point satisfaire au
-désir qu'il avoit de long-temps de connoître le visage d'une personne
-si généralement estimée, il se résolut enfin de l'envoyer visiter par
-un gentilhomme des siens, nommé le chevalier de Terlon[58]. Ce
-gentilhomme alla à la maison de M. de Balzac, à trois lieues de la
-ville, et lui dit que M. le cardinal, son maître, lui avoit commandé
-de le venir assurer de son service très-humble; qu'il avoit une forte
-passion de le voir et de l'entretenir à Angoulême, où il avoit appris
-son indisposition; qu'il seroit venu lui-même l'en assurer en sa
-maison, s'il n'eût appréhendé de l'incommoder; mais qu'il seroit fâché
-qu'on lui reprochât d'avoir passé si près du plus grand homme de notre
-siècle sans avoir eu dessein de lui rendre cette petite civilité[59].
-
- [56] Elle ne songea pas à lui. (Tallemant.)
-
- [57] A la vérité elle leur parla comme à des gens qui sont des
- principaux de la ville. (Tallemant.)
-
- [58] Hugues de Terlon, fils d'un conseiller au parlement de
- Toulouse, a été ambassadeur en Suède.
-
- [59] M. de Montausier, qui étoit alors à Angoulême, dit que la
- vérité est que Lyonne pour faire plaisir à Chapelain, son ami,
- fit faire ce voyage au chevalier de Terlon, et que toute la
- civilité vint de lui et de M. Servien. Le cardinal n'usa jamais
- de termes si obligeants pour les princes du sang même. «Si le
- cardinal avoit fait cela, disoit le marquis, il seroit digne de
- tout ce que Balzac a écrit depuis contre lui.» Il est bien vrai
- que le cardinal dit quelque chose d'obligeant, mais tout cela
- venoit de Lyonne. (Tallemant.)
-
-«M. de Balzac, dont la discrétion ne vous est pas moins connue que le
-mérite, ne pouvoit attribuer un si grand excès de civilité qu'à la
-courtoisie de l'ambassadeur, et, sans doute, ces faveurs lui eussent
-été suspectes, si M. le cardinal n'en eût dit autant, et aux mêmes
-termes, à M. de Roussines, frère de M. de Balzac. J'étois présent, et
-plusieurs personnes de la cour furent témoins lorsque Son Éminence lui
-redit les mêmes paroles que M. de Terlon avoit avancées, faisant ainsi
-de sa bouche à une personne non suspecte des compliments qui ne
-pouvoient plus être suspects.
-
-«M. Servien (en parlant à Roussines) enchérit beaucoup au delà chez M.
-le marquis de Montausier; mais M. de Lyonne ne fut pas sitôt arrivé
-qu'il envoya son premier commis vers M. de Balzac, pour lui témoigner
-le désir impatient qu'il avoit de le voir; qu'il y avoit vingt ans que
-ce désir faisoit une de ses plus violentes passions; qu'il avoit fait
-le voyage de Guyenne avec plaisir, quelque juste indignation qu'il eût
-d'ailleurs contre ce voyage, pour voir le plus grand homme du monde,
-etc.; qu'il le prioit de lui mander positivement (ce furent les termes
-de son envoyé) s'il lui feroit déplaisir de l'aller visiter en sa
-maison, pour ce qu'il n'y avoit que sa défense absolue qui l'en pût
-empêcher. M. de Balzac, usant de la liberté qu'il lui donnoit, le
-supplia de n'en prendre point la peine; et cette excuse, qui eût
-peut-être déplu à un moins honnête homme que n'est pas M. de Lyonne,
-lui donna matière d'une lettre, en laquelle, parmi quelques douces
-plaintes du rigoureux traitement qui lui est fait, il l'assuroit de
-tous les respects, de toute la vénération et de tout ce qui est
-au-dessous du culte et de l'adoration: ce sont les termes obligeants
-d'une fort longue et fort belle lettre[60].
-
- [60] Véritablement, voilà bien répondre. M. de Montausier dit que
- M. de Lyonne n'a jamais écrit en ces termes-là à personne.
- (Tallemant.)
-
-«Je ne vous parle point des compliments de M. l'évêque de Rodez, de
-ceux de M. de la Motte le Vayer, ni de toutes les autres personnes de
-mérite qui sont auprès de Leurs Majestés. Ma gazette seroit trop
-longue: ce que j'y ajoute du mien, monsieur, c'est la joie que j'ai
-ressentie de voir toute la cour faire la cour à notre ermite, et de
-voir ce généreux ermite au-dessus de toutes les faveurs et de toutes
-les recherches de la cour. Il n'en a pas pour cela quitté une seule de
-ses calottes; il n'en a pas eu plus de complaisance pour lui-même.
-J'ai passé depuis ce temps-là plusieurs jours en sa compagnie, mais je
-ne me suis pas aperçu que c'étoit à lui que tous ces honneurs avoient
-été rendus; et si je n'en eusse été le témoin, je serois en danger
-d'ignorer longtemps une chose si glorieuse à mon ami et si avantageuse
-à tous ceux qu'il aime. Il ne sait pas même que je vous écris toutes
-ces circonstances; et quoique je lui aie dit que je voulois vous
-mander cette partie de son histoire, je n'oserois lui faire voir ma
-relation, tant il a de peine à souffrir les choses qui le favorisent.
-Il ne veut pas même que j'attribue à la modestie l'indifférence qu'il
-a eue pour les caresses du grand monde; son chagrin et son dégoût ne
-méritent point, à ce qu'il dit, un si beau nom, et il aime mieux que
-nous l'appelions _insensible_, que de consentir aux témoignages que
-nous devons à sa vertu. Ajouterai-je encore à ceci les compliments
-extraordinaires qu'il reçut, il n'y a pas longtemps, du comte de
-Peñaranda? Cet ambassadeur, fameux par la rupture de la paix de
-l'Europe, ayant passé à Angoulême, s'enquéroit, à l'ordinaire des
-étrangers, de ce qu'il y avoit de plus remarquable dans le pays. On
-lui proposa incontinent M. de Balzac, comme la chose la plus rare: il
-repartit qu'il avoit appris ce nom là en Espagne, longtemps avant d'en
-partir; qu'il ne l'avoit pas trouvé moins célèbre en Allemagne, d'où
-il venoit, et lui envoya incontinent un minime wallon, homme de
-lettres, qui lui servoit d'aumônier, pour lui dire qu'il souffroit,
-avec plus de peine qu'il n'en avoit eu en tout son voyage, la défense
-de faire des visites; que s'il lui eût été libre d'en faire, il fût
-venu de bon coeur en sa chambre, pour voir une personne si célèbre
-dans tous les lieux où les grandes vertus sont en estime. Ce
-compliment ne fut pas borné à ce peu de paroles. Mais qu'ai-je affaire
-d'emprunter de la bouche de nos ennemis des louanges pour un homme qui
-a peine d'en souffrir des personnes qui lui sont les plus chères? Il
-se contente de leur amitié comme de la vôtre, monsieur, de celle de M.
-Chapelain et de peu d'autres.
-
-«Oserois-je vous supplier de faire part de ma relation à M. Chapelain?
-Je sais qu'il aime ce que nous aimons, comme il en est aimé aussi; je
-sais qu'il me fait l'honneur de me vouloir du bien. Permettez-moi, je
-vous supplie, de l'assurer de mon très-humble service, et croyez, s'il
-vous plaît, que je serai toute ma vie, etc.[61]»
-
- [61] Balzac a envoyé jusqu'à cinq copies de cette lettre, et
- toutes de la main de Toulet, son copiste, de peur qu'elle ne fût
- perdue. Son libraire eut le soin de les faire rendre à M.
- Conrart. Après ces cinq lettres, il en envoya encore une, disant
- que M. Girard y avoit fait quelques changements. Il n'y avoit que
- deux syllabes de changées. (Tallemant.)
-
-En écrivant cette relation, monument de la plus ridicule vanité,
-Balzac, retenu à la campagne par ses infirmités, tâchait de faire
-diversion aux ennuis que lui causait l'absence de Montausier, ennuis
-dont on retrouve l'impression dans les lignes suivantes, qu'il
-adressait également à Conrart: «...Je n'ay point encore veû M. le
-marquis de Montausier. Vous pouvez penser l'impatience que j'ay de
-passer avecque luy de ces bonnes après-dînées dont il y a toujours
-diverses heures employées sur vostre sujet. En vérité, mon cher
-monsieur, il faut que je vous ayme bien tendrement, puisque rien au
-monde ne me donne tant de satisfaction que de parler, et d'ouïr parler
-de vous! Il n'y a ni Muses, ni Parnasse, ni latin, ni grec, ni
-science, ni éloquence qui ne me touche moins l'esprit que ce que
-j'entens dire de vostre vertu, et de l'amitié dont vous m'honnorez! Je
-viens d'aprendre que le roy arrive ce soir à Angoulesme. Cela
-retardera le double contentement que j'auray de voir nostre cher
-marquis, et de savoir par luy de vos nouvelles particulières.....»
-Ces beaux jours après lesquels soupirait Balzac ne devaient plus
-revenir: le voyage de la cour fut troublé par les sinistres nouvelles
-qui arrivaient de toutes parts au cardinal, et les amis du roi durent
-s'apprêter à reprendre les armes. Les deux Frondes, que Mazarin
-n'avait pu contenir momentanément qu'en divisant leurs chefs, ne
-tardèrent pas à sentir le besoin de s'unir, et le refus qu'éprouva
-Gondi lorsqu'il réclama le chapeau rouge que la cour lui avait promis,
-servit de prétexte à la rupture que méditait le remuant coadjuteur. La
-défection du duc d'Orléans et les démonstrations audacieuses du
-parlement intimidèrent la reine, tandis que la mise en liberté des
-princes rendait la guerre presque inévitable: l'exil de Mazarin et la
-faiblesse d'Anne d'Autriche, qui accordait à Condé le gouvernement de
-la Guyenne, ne firent qu'augmenter la confiance des Frondeurs: après
-quelques hésitations, les princes se décidaient à traiter avec
-l'Espagne, et le 22 septembre Condé faisait son entrée dans Bordeaux,
-où il arborait l'étendard de la rébellion. La guerre aux consciences
-précéda toutefois de quelque temps la lutte à main armée, et la
-résistance loyale de Montausier fut d'autant plus magnanime que tout à
-fait désintéressé dans le triomphe de la cour, il se voyait en butte
-du côté des princes à d'effroyables menaces, qui alternaient, du
-reste, avec de magnifiques promesses. Vainement les émissaires de la
-Fronde le pressaient-ils de prendre parti pour l'insurrection,
-vainement ses amis s'efforçaient-ils de lui inspirer des craintes pour
-la sûreté de sa fille, qui, restée à Paris, pouvait être retenue
-comme otage entre les mains des ennemis de Mazarin: l'enlèvement de
-cette enfant eût été un coup terrible pour Montausier, qui venait de
-perdre son second fils[62]; l'amour paternel ne put vaincre pourtant
-son opiniâtre attachement à ses devoirs, et il répondit qu'il était
-prêt à sacrifier sa famille tout entière pour le service de l'État.
-
- [62] Il mourut à la fin de mars ou au commencement d'avril 1651.
-
-Le contre-coup de l'insurrection de Bordeaux n'avait pas tardé à se
-faire sentir en Angoumois et surtout dans la Saintonge, où la plupart
-des seigneurs s'étaient empressés de se rallier sous les drapeaux de
-Condé, à qui ils avaient livré un grand nombre de places. Quoique
-réduit à ses seules ressources que de fréquentes défections venaient
-chaque jour amoindrir, Montausier ne perdit pas courage et sut tenir
-tête aux insurgés dans les deux provinces que le roi lui avait
-confiées. Le cardinal de Mazarin songea alors à lui envoyer des
-renforts; mais il eut soin de les faire partir sous la conduite d'un
-homme à qui Montausier devait obéir et dont la présence ne pouvait que
-lui être souverainement désagréable, car c'était ce même comte
-d'Harcourt qu'il s'était vu préférer lorsqu'il s'était agi de nommer
-un gouverneur d'Alsace. D'Harcourt, après avoir fait sa jonction avec
-le marquis, se hâta de marcher contre les rebelles, qui, maîtres de
-Saintes et de Taillebourg, venaient d'investir Cognac. D'Harcourt et
-Montausier arrivèrent heureusement à temps, enlevèrent sous les yeux
-de Condé un des quartiers des assiégeants, et dégagèrent la place[63].
-La prise de la Rochelle fut moins glorieuse, car la trahison s'en
-mêla, et la garnison livra son commandant, qui fut mis à mort par
-ordre du comte d'Harcourt. Les succès des armes royales ne
-s'arrêtèrent pas là: l'île de Ré fut soumise, et le prince de Condé,
-réduit à se replier devant des forces supérieures, fut harcelé dans sa
-retraite et éprouva plusieurs échecs. L'année suivante ne fut pas plus
-heureuse pour les factieux. Pendant que d'Harcourt envahissait la
-Guyenne[64], surprenait Condé et le rejetait sur Agen, Montausier,
-renforcé par les troupes de du Plessis-Bellièvre, forma le dessein de
-reprendre Saintes et Taillebourg, encore occupées par les rebelles, et
-de chasser de Talmont les Espagnols, à qui on avait livré cette place.
-La faiblesse relative de son armée rendait cette entreprise
-très-hasardeuse; mais grâce à sa constance, à sa vigilance et à sa
-valeur, il en vint glorieusement à bout. La garnison de Saintes était
-considérable, et la défense fut des plus vigoureuse: une fois entre
-autres les troupes des princes tentèrent une sortie générale et mirent
-les assiégeants dans le plus grand désordre. C'était une de ces
-circonstances où l'intrépidité calme de Montausier brillait de tout
-son éclat: accouru des premiers dans la tranchée, il réunit quelques
-officiers dispersés, rallia ses soldats en retraite, et chargeant
-l'ennemi avec vigueur le ramena jusque dans la contrescarpe, non sans
-lui avoir fait subir des pertes sensibles. Le mauvais succès de cet
-effort suprême jeta le découragement dans les rangs des assiégés, et
-dès le onzième jour de l'investissement, Saintes se rendit à
-Montausier à d'honorables conditions, qu'il fut plus facile d'accorder
-que de maintenir. Les soldats victorieux s'étaient en effet jetés dans
-la ville; le pillage commençait déjà et tous les efforts du marquis
-n'eussent pas suffi à la préserver du sort qui la menaçait, si pour
-calmer une soldatesque effrénée et cupide il ne se fût décidé à
-d'énormes sacrifices pécuniaires, donnant ainsi un exemple magnanime
-qui ne fut imité de personne dans cette triste guerre. La prise de
-Saintes fut décisive pour le rétablissement de l'autorité royale dans
-la province: bientôt après Taillebourg fut rasé, et les Espagnols,
-réduits à l'impuissance, furent contraints d'abandonner Talmont.
-Autant Montausier avait déployé d'énergie contre les rebelles, autant
-il montra de modération à l'égard des vaincus. C'était vainement que
-la cour lui expédiait des ordres impitoyables, il trouvait moyen de
-les annuler dans l'exécution, et lorsqu'on lui enjoignit de couper les
-forêts et d'abattre les châteaux des familles de Tarente et de la
-Rochefoucauld, il se contenta d'une démonstration symbolique et se
-borna à faire briser quelques tuiles et couper au pied une trentaine
-d'arbres.
-
- [63] 17 novembre.
-
- [64] Février et mars.
-
-Pendant que son mari se couvrait de gloire sur le champ de bataille,
-la marquise apprenait la mort de M. de Rambouillet, son père, qui
-s'était éteint le 25 février, âgé de soixante-quinze ans. Ses facultés
-avaient baissé depuis quelque temps déjà, et sa mort fit assez peu de
-sensation; Mme de Rambouillet seule sentit vivement cette perte, et
-dut regretter de n'avoir pas auprès d'elle en ces douloureux instants
-celle de ses filles qu'elle chérissait le plus; mais dans les
-circonstances critiques où se trouvait la France, Mme de Montausier ne
-pouvait songer à s'éloigner de son mari, qui allait affronter de
-nouveaux dangers.
-
-Las d'une guerre d'escarmouches et peu satisfait des troupes dont il
-pouvait disposer dans le Midi, Condé résolut de regagner le Nord, et
-il parvint en effet à rejoindre les troupes de Nemours et de Beaufort;
-les forces du roi refluèrent immédiatement vers la partie menacée, et
-Montausier se trouva de nouveau réduit à ses seules ressources. Il ne
-lui restait plus que six à sept cents hommes de cavalerie régulière,
-environ autant de gentilshommes du pays et trois à quatre mille
-fantassins, lorsqu'un gentilhomme du Périgord, le marquis d'Argens,
-lui fit savoir qu'il était bloqué dans son château de Montançais par
-les troupes du prince de Conti, et que s'il n'était promptement
-secouru, il se verrait dans peu contraint de se rendre. Quoiqu'il
-attendît un renfort de cinq cents chevaux et deux régiments
-d'infanterie que devait lui amener le comte de Brassac, Montausier
-n'hésita pas à se mettre en marche. A peine était-il arrivé sur les
-bords de l'Isle, rivière qui coulait entre lui et Montançais, qu'il
-apprit que d'Argens ne pouvait plus tenir. Sa résolution fut prise
-sur-le-champ, et il ordonna à une partie de sa cavalerie de traverser
-la rivière par un gué inconnu à l'ennemi: chaque cavalier portant en
-croupe un fantassin et plusieurs jours de vivres. Le secours entra
-heureusement dans la place, et l'ennemi, découragé, se retira après
-avoir brûlé le village.
-
-La petite armée du marquis était campée sur l'autre bord de l'Isle:
-dès le lendemain[65] il songea à se retirer afin d'aller à la
-rencontre des renforts que conduisait Brassac, et il se mit en marche
-après avoir fait prendre les devants à ses bagages. Mais les ennemis
-ayant trouvé un gué commode et croyant les forces du marquis fort
-inférieures aux leurs, résolurent de franchir la rivière et de se
-mettre à sa poursuite. Montausier ne se troubla point, continua sa
-marche comme si de rien n'était, et lorsqu'il sut que l'armée ennemie
-était à demi-passée, il fit volte-face, tomba sur l'avant-garde, la
-défit, et renouvelant ses exploits de Brisach, il l'eût jetée à l'eau
-s'il eût été soutenu par des troupes plus solides; mais la fin de
-l'action ne répondit malheureusement pas à ce brillant début.
-Montausier avait affaire à un vigoureux adversaire, le colonel
-Balthazar, qui, dans ses mémoires, nous a donné un récit détaillé de
-sa victoire de Montançais[66]. Les troupes de ce dernier étaient fort
-aguerries et ne se laissèrent pas abattre par le premier succès de
-l'ennemi. Malgré les efforts de Montausier, elles réussirent à prendre
-pied sur l'autre rive, et ses propres soldats commencèrent à faiblir.
-Apercevant quelque hésitation dans l'escadron des gendarmes
-d'Harcourt, il se mit à sa tête et voulut le conduire au feu: ces
-cavaliers le suivirent jusqu'à portée de pistolet, puis à la vue des
-soldats de Balthazar ils tournèrent bride honteusement, laissant leur
-général exposé aux coups des ennemis. Il fut bientôt enveloppé, et
-malgré des prodiges de valeur il n'aurait pu éviter d'être pris, sans
-une espèce de miracle qui le préserva de cette humiliation. La chaleur
-l'avait obligé de quitter sa casaque en broderie, et de prendre celle
-d'un de ses gens, dont l'étoffe simple, en sauvegardant sa liberté,
-pensa lui coûter la vie. Les soldats de Balthazar, qui le voyaient mal
-vêtu et sans suite, le prirent pour un officier subalterne, et sans
-s'amuser à le faire prisonnier ne songèrent qu'à le tuer. On tirait
-sur lui de toutes parts et de si près que ses habits étaient percés,
-déchirés et brûlés en plus de vingt endroits. Chacun cherchait à le
-frapper, et dix épées étaient levées sur sa tête en même temps: son
-cheval fut tué, un page qui l'accompagnait tomba mort à ses côtés, et
-il allait succomber lui-même lorsqu'il fut dégagé par quelques
-gentilshommes accourus à son aide. Ses blessures étaient graves: il
-avait eu le bras gauche traversé de deux balles, et le bras droit
-labouré profondément par le tranchant d'une épée; il ne perdit
-pourtant pas connaissance, et il ne voulut pas quitter le champ de
-bataille avant d'avoir rallié les fuyards, qu'il laissa sous le
-commandement du maréchal de camp de Folleville[67]. Montausier,
-quoique fort souffrant de ses blessures, partit à cheval et ne
-s'arrêta que sur les limites de son gouvernement. Après s'être reposé
-la nuit chez un gentilhomme de sa connaissance, il se fit transporter
-le lendemain à Angoulême, et ce fut là qu'il apprit la dispersion de
-son armée, qui, saisie d'une terreur panique, laissait par sa fuite le
-Périgord ouvert à l'invasion des princes, et rendait à leurs armes un
-prestige quelles n'espéraient plus retrouver.
-
- [65] 17 juin.
-
- [66] Il y a ici une assez grande divergence entre le récit de
- Balthazar et celui du P. Petit, lequel tirant un voile discret
- sur les fautes de son héros, met à le disculper une déplorable
- maladresse. C'est ainsi qu'il ne craint pas d'affirmer contre
- toute vérité que les troupes de Montausier étaient fort
- inférieures en nombre à celles de son adversaire, et que voulant
- faire un mérite au marquis d'une attaque des plus imprudentes,
- entreprise contre l'avis formel du comte d'Harcourt, il se voit
- réduit à transformer en victoire une sanglante défaite. Il
- suffit, d'ailleurs, de jeter un coup d'oeil sur sa confuse
- narration pour en reconnaître toute l'invraisemblance.
-
- [67] «..... Avant que de partir, il eut soin qu'on songeât aussi
- à transporter les autres blessez, et commanda à M. de Folleville,
- maréchal de camp, de tenir ferme dans le poste où il étoit avec
- ce qu'il y avoit de noblesse et de troupes réglées, bien assuré
- qu'une pareille contenance ôteroit aux révoltez l'envie de
- revenir une seconde fois à la charge. A peine eut-il fait un
- quart de lieuë, qu'épuisé de sang et de fatigues, et se sentant
- défaillir, on fut contraint de le mettre à terre au pied d'un
- arbre sur une hauteur d'où il pouvoit découvrir les deux armées.
- De là, il vit avec étonnement que ses gens n'étoient plus où il
- les avoit laissés, et que quelques cavaliers des ennemis
- repassoient la rivière; il envoya sçavoir la raison de ce
- changement, pendant qu'un chirurgien de campagne lui mettoit un
- méchant appareil, qui ne put pas même arrêter le sang qui couloit
- de ses blessures. Bientôt on vint lui apprendre que son absence
- avoit changé toute la face des affaires, que ses troupes malgré
- leur victoire, appréhendant d'être accablées par le nombre
- avoient voulu se retirer, mais qu'elles avoient commencé leur
- retraite en si mauvais ordre que les ennemis qui s'en étoient
- apperçus, avoient détaché quelques coureurs pour les
- reconnoistre; qu'à la vuë de ces coureurs, la retraite étoit
- devenuë une véritable fuite, que les Frondeurs enhardis avoient
- fait passer la rivière à quelques escadrons pour soutenir leurs
- coureurs, et qu'enfin le petit nombre avoit défait sans
- résistance ceux qui les avoient battus peu de temps auparavant. A
- ces nouvelles qui l'aflligeoient plus que ses propres maux, on
- jugea à propos de le remettre à cheval, de peur qu'il ne tombât
- entre les mains des ennemis. Il fit sept lieuës du pays pendant
- la plus grande chaleur du jour, et arriva sur le soir chez un
- gentilhomme d'Angoumois où en levant le premier appareil, il
- connut que la blessure de son bras étoit mortelle. Cela ne
- l'empêcha pourtant pas d'écrire de sa main à Mme de Montausier,
- qu'elle ne s'effrayât point de ce qui s'étoit passé, que son mal
- ne seroit rien, et qu'il se rendroit le lendemain à Angoulême.
- Sur ces entrefaites, Folleville entra dans sa chambre, et fondant
- en larmes, il le conjura de lui obtenir le pardon d'une faute
- dont l'indocilité des troupes avoit été la seule cause. Le
- marquis étoit outré de douleur; il se vainquit, et épargnant à
- cet officier infortuné des reproches qui l'auroient réduit au
- désespoir, il lui répondit simplement qu'en rendant compte à la
- cour de cette action, il se contenteroit d'exposer le fait sans
- le charger; qu'il eût cependant à se retirer. Le lendemain il fut
- mis dans un brancard qu'on lui avoit préparé; et il arriva dans
- la capitale de son gouvernement, où sa présence rétablit la
- tranquillité que l'affaire du jour précédent avoit fort
- troublée.» (Petit, t. Ier, p. 116.)
-
-A aucune époque de sa vie, Montausier n'avait été gâté par la fortune,
-et il accepta ce nouveau malheur avec le plus grand calme. Étendu sur
-un lit de douleur, languissant et sans force, il accueillit d'un front
-serein les députations du clergé et de la noblesse qui venaient lui
-offrir leurs compliments de condoléance; puis, croyant son état plus
-grave qu'il ne l'était réellement, il reçut les sacrements de l'Église
-et prit des dispositions pour qu'aucun de ses créanciers n'eût à
-souffrir de sa mort. Il poussa même les égards dus à l'amitié au point
-d'écrire à M. de Saint-Maigrin afin qu'il sût la situation fâcheuse où
-il se trouvait, et pût, en prévenant les démarches de ses concurrents,
-s'assurer le gouvernement de l'Angoumois. «Après que M. de Montausier
-eut rempli de la sorte tous les devoirs de fervent chrétien, de
-fidelle sujet et de bon ami; il fit venir ses chirurgiens, et leur
-dit, que comme il étoit persuadé qu'on ne pouvoit lui sauver la vie,
-il les prioit de le laisser mourir en repos, et de ne lui point couper
-le bras; que cependant, si cette opération leur paroissoit salutaire,
-il s'abandonnoit à eux de bon coeur. Son bras étoit extraordinairement
-enflé, une fièvre ardente le consumoit; tous les matins et tous les
-soirs on employoit deux heures à panser ses playes; on y appliqua plus
-de vingt fois tantôt le fer et tantôt le feu; le malade fut deux mois
-entiers couché sur le dos sans pouvoir changer de situation; jamais
-souffrance ne fut ni plus cruelle ni plus longue. Mais la patience et
-la fermeté du marquis fut plus grande que son mal; et l'on a sçu de M.
-l'évêque d'Angoulême, qui ne le quitta point pendant tout le cours de
-sa maladie, que jamais il ne l'avoit entendu pousser la moindre
-plainte; seulement que quand on lui devoit faire quelque incision, il
-souhaitoit qu'on l'en avertît ainsi que du nombre des coups de
-ciseaux, afin qu'il pût d'avance se préparer à les souffrir. Au reste,
-s'il souffroit en héros, c'étoit en héros chrétien, il regardoit ses
-maux comme des châtiments du ciel qui vouloit lui faire expier ses
-péchez dès cette vie, et dans cette pensée, il remercioit le Dieu des
-vengeances qui le punissoit dans ses miséricordes, et baisoit
-humblement la main qui le frappoit pour le sauver. Ces dispositions
-édifiantes soutenoient Mme de Montausier dans la douleur qui
-l'accabloit, et les personnes qui l'assistoient pour le spirituel, en
-étoient si touchées qu'en pleurant sa perte prochaine par un sentiment
-d'amitié, elles souhaitoient presque par christianisme, de le voir
-mourir de la mort des saints. Mais enfin Dieu le réservant pour le
-bonheur des provinces et pour le service du roy à qui il vouloit
-prodiguer ses faveurs, M. de Montausier après avoir été pendant deux
-mois aux portes de la mort, se vit rappeler à la vie par la voix de
-ses chirurgiens qui lui répondirent de sa guérison[68].»
-
- [68] Ces détails donnés par le P. Petit sur la maladie de
- Montausier paraissent empreints de la plus grande exagération.
- Voici, en effet, ce qu'écrivait là-dessus Balzac, à la date du 21
- juin, c'est-à-dire quatre jours après le combat de Montançais:
-
- «Monsieur,
-
- Avant que de respondre à vostre lettre, il faut que je commence la
- mienne par une nouvelle que, sans doute, vous avez déjà suë. Je
- parle du combat de Montansais, où nostre cher marquis a fait des
- miracles de bravoure, et fait voir qu'il a véritablement
-
- Pronta man, pensier fermo, animo audace.
-
- Il a esté très-mal secondé, et ses blessures l'ayant empesché
- d'achever et d'assurer sa victoire, il se mit un tel désordre et
- une telle espouvante dans ses troupes qu'elles fuiroient encore,
- si elles n'eussent trouvé Angoulesme pour s'arrester. M. nostre
- marquis y est à présent, qui n'a point de part à ce déshonneur; et
- je puis vous dire historiquement, qu'il a fait tout ce qu'eût fait
- Alexandre en une pareille occasion. Nous espérons bien de ses
- blessures, et je vous en manderay des nouvelles plus assurées par
- le premier ordinaire...»
-
- Un mois plus tard il disait encore:
-
- «Monsieur,
-
- Pour respondre d'abord au dernier et plus important article de
- vostre dernière lettre, je vous apprens que comme nostre marquis
- n'a nul dessein de devenir hydropique, il n'a nulle disposition à
- l'hydropisie. La nouvelle de l'enflure est fausse; il dort
- parfaitement; il a de l'appétit. Il ne lui reste pas la moindre
- image de sa première émotion; car pour moy, je ne l'ay jamais
- appellée fièvre. En un mot, on peut dire qu'il est guéry et qu'il
- n'y a plus que son bras qui soit encore malade: on parle mesme
- affirmativement de la guérison de ce bras, et non-seulement comme
- d'une chose certaine, mais comme d'une chose peu éloignée.
- J'oubliois que nous avons ensemble des conversations de cinq à six
- heures; que nous lisons des vers latins et françois; que nous
- mangeons des prunes, des poires et des pesches cruës; que je soupe
- de ces fruits qu'on luy apporte (moy qui marche et qui n'ay pas le
- bras cassé) et que luy n'en fait que sa collation, et ne prétend
- pas pour cela, de renoncer au soupé.»--Ces détails donnés par un
- témoin oculaire, sont, comme on le voit, aussi précis que
- possible; il n'est donc pas vrai que Montausier soit resté pendant
- deux mois entre la vie et la mort et _couché sur le dos_.
-
-De toutes ces effrayantes blessures, Montausier garda seulement
-quelques incommodités, dont une entre autres, eût paru fort légère
-partout ailleurs que chez Julie d'Angennes. Mais la marquise détestait
-les bonnets de coton, et l'une des conséquences du combat de
-Montançais fut de rendre au héros vaincu l'usage de cet ornement
-nocturne, auquel il s'était cru obligé de renoncer à l'époque de son
-mariage.
-
-Pendant les quelques mois que se prolongea la convalescence du
-marquis, la Fronde achevait de mourir dans le Nord où Paris ouvrait
-ses portes à la reine et à son fils. En Guienne, les affaires des
-rebelles allaient de mal en pis, depuis le jour où quittant la
-province, Condé avait remis son autorité aux mains impuissantes d'un
-frère, qui bientôt devait le trahir et s'accommoder avec la cour. Dans
-le Périgord, Balthazar, malgré son triomphe de Montançais, avait
-prudemment renoncé à pousser son succès plus avant, le petit nombre de
-ses soldats ne lui permettant pas d'envahir l'Angoumois que
-défendaient les troupes royales ralliées sous Folleville, tandis que
-par sa prudence et son énergie la marquise de Montausier déjouait les
-tentatives des factieux découragés déjà par le retour de la reine à
-Paris. Ce dernier événement présageait la rentrée de Mazarin, qui dès
-le 3 février 1653, reprenait le pouvoir après deux ans d'exil. Le
-cardinal paya sa bienvenue en rétablissant un certain nombre de
-pensions et en faisant solder aux rentiers une partie des sommes qui
-leur étaient dues. Quant à la province, elle fut oubliée, suivant la
-coutume, dans la répartition des largesses, et Montausier, à qui dès
-l'abord Mazarin fit parvenir le témoignage de sa satisfaction, dut
-s'estimer heureux d'arracher aux mains du fisc une faible portion des
-arrérages auxquels il avoit droit sur des pensions que jamais, à vrai
-dire, il n'avait touchées avec beaucoup de régularité. Fort coulant
-dans les affaires d'argent, le marquis prit facilement son parti de
-ces injustices, et continua de servir avec autant de fidélité que s'il
-eût eu à se louer du gouvernement[69]. Plus opiniâtre lorsqu'il
-s'agissait de soutenir les intérêts de sa famille, Mme de Montausier
-résolut d'aller trouver le cardinal, aux yeux duquel les absents
-avaient généralement tort et qui faisait peu de cas des demandes
-indirectes[70].
-
- [69] «..... C'est un bon serviteur du roi. Il le fit bien voir en
- 1652. Pour peu qu'il eût voulu donner de soupçons au cardinal
- quand M. le prince étoit en Xaintonge, le cardinal l'eût fait
- tout ce qu'il eût voulu être; mais il ne voulut point escroquer
- le bâton de maréchal de France, aussi ne l'a-t-il pu avoir quand
- il l'a demandé. On disoit qu'il avoit dit: «Je ne pense point au
- brevet; ma femme a de bonnes jambes, elle se tiendra bien
- debout.» (Tallemant.)--Tallemant écrivait avant 1664.
-
- [70] De cette démarche de Mme de Montausier il serait injuste de
- conclure qu'elle fût moins désintéressée que son mari; l'anecdote
- suivante de Tallemant suffirait à prouver le contraire:
-
- «J'ai déjà dit l'amitié qui étoit entre Mme d'Aiguillon et elle;
- or, quand Mme d'Aiguillon eut le don des coches, elle lui en donna
- pour cinq ou six mille livres de rente; l'autre ne les vouloit
- point prendre. «Je n'ai besoin de rien, disoit-elle; si j'étois en
- nécessité cela seroit bon. Mme d'Aiguillon répondoit:--Ce n'est
- point un don que je vous fais; c'est simplement vous faire part
- d'une gratification du roi.» Enfin Mlle de Rambouillet fut
- condamnée.»
-
-«Mazarin la reçut avec tous les dehors d'une estime particulière; mais
-il évitoit autant qu'il pouvoit les occasions de se trouver seul avec
-elle. La marquise, de son côté, ne cherchoit que le moment de lui
-parler sans témoins, et elle le trouva. Elle se plaignit au ministre
-de l'oubli où il sembloit mettre un des plus fidelles serviteurs du
-roy, et lui ajouta avec une noble liberté, que M. de Montausier
-trouvoit le prix de sa fidélité dans sa fidélité même, mais que tout
-le monde n'étant pas de ce caractère, il étoit étonnant qu'un ministre
-dont la politique passoit pour être si rafinée, donnât dans le marquis
-un exemple qui paroissoit autoriser la révolte, et pouvoit ébranler
-ceux qui avoient été soumis jusqu'alors; que la vertu de M. de
-Montausier ne devoit point empêcher qu'on ne lui rendît justice, et
-que moins il paroissoit avide des honneurs qu'on lui refusoit, plus il
-s'en montroit digne. Le cardinal sentit toute la force de cette
-remontrance, mais elle n'attira de lui que des excuses et des
-compliments, qui étoit tout ce que la marquise en avoit attendu. M. de
-Montausier apprit ces nouvelles peu agréables sans en être étonné, et
-continua avec sa tranquillité ordinaire à remplir son devoir, jusqu'à
-ce que voyant le feu de la guerre civile heureusement éteint par le
-traité de paix que signa M. le prince de Conty le 30 juillet 1653, il
-quitta l'Angoumois où tout étoit tranquille, et vint joindre la
-marquise, son épouse, à Paris[71].»
-
- [71] Petit, t. I, p. 125.
-
-Après avoir payé largement sa dette à la monarchie dans la lutte
-désastreuse que le traité de Bordeaux avait à la fin terminée,
-Montausier, dont les blessures étaient à peine fermées, se crut
-dispensé de prendre part à la guerre étrangère qui ne devait se clore
-qu'à la paix des Pyrénées. Intime ami du prince de Condé, c'était avec
-douleur qu'il s'était vu forcé d'embrasser un parti opposé au sien
-dans la campagne de Guienne, et maintenant que le héros exilé
-combattait sous les drapeaux espagnols, il en eût trop coûté au
-marquis d'avoir à se mesurer avec lui dans ces mêmes lieux où, à ses
-côtés, il s'était illustré, lors de ces premiers combats qui
-entourèrent d'un glorieux prestige les débuts du règne de Louis XIV et
-de la régence de Mazarin. Ses affaires domestiques négligées depuis si
-longtemps, réclamaient d'ailleurs sa présence, et tout d'abord, il eut
-à s'occuper du règlement de la succession de son beau-père ouverte
-depuis un an. Dès la mort de M. de Rambouillet, Chaveroche, intendant
-de la marquise, avait écrit à Angoulême pour connaître les intentions
-de M. et de Mme de Montausier, lesquels avaient immédiatement répondu
-que leur mère pouvait disposer de tout, et que durant sa vie, ils
-n'élèveraient aucune prétention sur la fortune du marquis; en sorte
-qu'il n'y eut point de scellés et que les choses restèrent dans le
-même état jusqu'à l'arrivée de Montausier à Paris. Mme de Rambouillet
-voulut alors profiter de la présence de son gendre pour régulariser sa
-position, mais tout ce qu'elle put arracher au désintéressement de ses
-enfants, fut qu'ils vivraient en commun avec elle dans son hôtel de la
-rue Saint-Thomas du Louvre. Cette splendide demeure avait été bien
-négligée pendant les dernières années de la vie de M. de Rambouillet.
-En y entrant, Julie pourvut à tout, lui rendit son ancienne
-magnificence[72], et dans ce palais transformé, on vit de nouveau
-affluer les personnes de distinction que l'orage de la Fronde avait
-momentanément dispersées.
-
- [72] «Depuis la mort de M. de Rambouillet, Mme de Montausier a
- fait de l'appartement de M. son père un appartement magnifique et
- commode tout ensemble. Quand il fut achevé, elle voulut le
- dédier, et pour cela, elle y donna à souper à Mme sa mère. Elle,
- sa soeur de Rambouillet et Mme de Saint-Étienne, qui étoit alors
- ici religieuse, la servirent à table sans que pas un homme, pas
- même M. de Montausier, eût le crédit d'y entrer. Mme de
- Rambouillet fit aussi quelque chose à son appartement, qui n'est
- pas moins beau ni moins bien pratiqué...» (Tallemant.)
-
-Toujours assidu chez le calviniste Conrart, qu'il eût bien voulu
-convertir; grand ami de Chapelain, dont la _Pucelle_ était alors dans
-toute sa vogue[73], Montausier était ingénieux à découvrir et à
-soulager la misère des gens de lettres, et ce fut à sa requête que le
-poëte Gombaud obtint une ordonnance de 400 écus, dont il fut payé,
-plus heureux en cela que beaucoup de ses confrères qui touchaient avec
-difficulté les quartiers de leurs pensions. Si Montausier eût été
-libre, l'hôtel de Rambouillet fût devenu l'hôpital de la littérature
-après en avoir été le sanctuaire; mais tous les protégés du marquis
-n'avaient pas la patience de Ménage[74], et l'impertinence de Mlle de
-Rambouillet était la terreur des faméliques écrivains qu'on voyait
-vainement aspirer à la place que Voiture avait laissée libre à la
-table d'Arthénice. Aussi Montausier avait-il fini par leur donner des
-subventions secrètes, qui leur étaient beaucoup plus profitables que
-l'aumône déguisée et tant soit peu dégradante qu'ils recevaient à
-l'hôtel de Rambouillet. Non content d'assister les poëtes, il
-travaillait lui-même à différents ouvrages, qui ne virent heureusement
-pas le jour, et dont il est assez fréquemment question dans la
-_Correspondance de Balzac_[75]. Montausier mettait tant de zèle à
-polir ses écrits et à revoir ceux des autres, que la nuit s'écoulait
-parfois tout entière dans cette occupation, et cet excès des plus
-nuisibles à une santé déjà affaiblie, lui attirait de bienveillants
-reproches de la part de sa femme et de sa belle-mère, reproches qu'il
-n'acceptait qu'en grondant, car il avait lui-même ses petits griefs
-qu'il opposait avec plus d'aigreur que de justice aux deux charmantes
-personnes avec lesquelles il lui était donné de vivre. C'est ainsi que
-le jeu, si à la mode à cette époque, lui était antipathique au dernier
-point, et il le voyait non sans colère prendre pied à l'hôtel de
-Rambouillet où les deux marquises l'accueillaient quoiqu'à regret,
-sentant le besoin de faire des concessions pour ne pas réduire leurs
-habitués à chercher ailleurs des plaisirs défendus. Mais Montausier,
-peu accessible à ce genre de considérations, était prompt comme
-toujours à blâmer dans autrui des défauts qui souvent étaient moins
-condamnables et surtout moins invétérés que les siens; car ni l'âge,
-ni les suites de ses blessures, n'avaient pu le guérir de son penchant
-pour les femmes, et c'est à cette époque de sa vie que se rapportent
-ses amours avec Pelloquin, jeune et jolie camériste de la marquise,
-qui, tout en la surveillant de près, n'osait, par égard pour son mari,
-la chasser de chez elle. Lorsque Montausier fut las de ses relations
-avec cette fille, il lui fit épouser un lieutenant du roi de la ville
-de Saintes; elle restait toujours ainsi à sa disposition. Par une
-contradiction singulière, et dont il y a de nombreux exemples au XVIIe
-siècle, le marquis conservait au milieu de ses écarts un grand fonds
-de religion, et il observait scrupuleusement les moindres
-prescriptions du dogme catholique. Son zèle sur cet article était tel,
-que trouvant le salut de sa fille compromis entre les mains de Mme de
-Montausier la mère et de Mme de Rambouillet, il voulut se charger
-exclusivement du soin de lui donner une éducation moins mondaine et
-rigoureusement orthodoxe: ce à quoi il était plus propre que personne,
-si l'on fait abstraction de son extrême vivacité de caractère. Mais sa
-fille joignait au naturel le plus aimable, l'intelligence la plus
-prompte[76], aussi se plia-t-elle sans effort à toutes les exigences
-de son père, qui ne tarda pas à voir ses efforts couronnés des plus
-heureux succès: «A l'âge de dix ans, dit le P. Petit, elle avait lu
-l'Ancien et le Nouveau Testament, et répondoit à tout ce qu'on
-pouvoit lui proposer de plus difficile sur cette matière.» C'étaient
-là des études bien délicates, et ce choix de lecture semble déceler
-dans le précepteur un vieux reste de levain calviniste.
-
- [73] «Assidu au samedi chez Mlle de Scudéry, [Chapelain] néglige
- tous ceux qui ne cabalent point ou qu'il ne craint pas. Mme de
- Rambouillet ne le voit guère souvent, non plus que M. Conrart, si
- M. de Montausier n'est pas à Paris. Ils rendent ce pauvre marquis
- tout _Parnassien_; en récompense, Mlle de Rambouillet ne les aime
- guère, et Mme sa mère les prend bien pour ce qu'ils sont.»
- (Tallemant.)--Montausier poussait si loin le fanatisme en faveur
- de _la Pucelle_, qu'il dit à la Mesnardière, auteur d'une
- critique assez mordante de ce poëme: «_qu'il méritoit la
- bastonnade_.» Ces menaces adressées à son confrère en satire, ne
- furent pas pour Linière un épouvantail suffisant, et l'on a
- retenu de lui cette jolie épigramme:
-
- La France attend de Chapelain,
- Ce rare et fameux écrivain,
- Une merveilleuse _Pucelle_:
- La cabale en dit force bien:
- Depuis vingt ans on parle d'elle,
- Dans six mois on n'en dira rien.
-
- [74] «... Mlle de Rambouillet lui fit un étrange compliment:
- «Monsieur, lui dit-elle, j'ai ouï dire que vous me mêliez dans
- vos contes; je ne le trouve nullement bon, et vous prie de ne
- parler de moi ni en bien ni en mal.» Pour moi, si elle m'en avoit
- dit autant, je n'aurois pas mis le pied à l'hôtel de Rambouillet
- qu'elle n'eût été mariée..... Il ne laissa pas d'y aller et de
- manger même avec elle à la table de M. de Montausier.»
- (Tallemant.)
-
- [75] «... Il fait trop le métier de bel-esprit pour un homme de
- qualité, ou du moins, il le fait trop sérieusement. Il va au
- samedi[75a] fort souvent. Il a fait des traductions; regardez le
- bel auteur qu'il a choisi: il a mis Perse en vers françois. Il ne
- parle quasi que de livres..... Il s'entête et d'assez méchant
- goût; il aime mieux Claudian que Virgile. Il lui faut du poivre
- et de l'épice. Cependant... il goûte un poëme qui n'a ni sel ni
- sauge: c'est _la Pucelle_, par cela seul qu'elle est de
- Chapelain. Il a une belle bibliothèque à Angoulême.» (Tallemant.)
-
- [75a] Chez Mlle de Scudéry.
-
- [76] «Cette enfant... a dit de jolies choses dès qu'elle a été
- sevrée. On amena un renard chez son papa; ce renard étoit à M. de
- Grasse[76a]. Dès qu'elle l'aperçut, elle mit les mains à son
- collier; on lui demanda pourquoi: «C'est de peur, dit-elle, que
- le renard ne me le vole: ils sont si fins dans les fables
- d'Ésope.»
-
- «Quelque temps après, on lui disoit: «Tenez, voilà le maître du
- renard; que vous en semble?--Il me semble, dit-elle, encore plus
- fin que son renard.» Elle pouvoit avoir six ans quand M. de Grasse
- lui demanda combien il y avoit que sa grande poupée avoit été
- sevrée: «Et vous, combien y a-t-il? lui dit-elle, car vous n'êtes
- guère plus grand.»
-
- «A cause de la petite vérole de sa tante de Rambouillet, on la mit
- dans une maison là auprès. Une dame l'y fut voir: «Et vos poupées,
- mademoiselle, lui dit-elle, les avez-vous laissées dans le mauvais
- air?--Pour les grandes, répondit-elle, madame, je ne les ai pas
- ôtées, mais pour les petites, je les ai amenées avec moi.» Et à
- propos de poupées, elle avoit peut-être sept ans quand la petite
- des Réaux fut la voir. Cette autre est plus jeune de deux ans.
- Mlle de Montausier la vouloit traiter d'enfant, et lui disoit en
- lui montrant ses poupées: «Mettons dormir celle-là.--J'entends
- bien, disoit l'autre, ce que vous voulez dire.--Non, tout de bon,
- reprenoit-elle, elles dorment effectivement.--Voire! je sais bien
- que les poupées ne dorment point, répliquoit l'autre.--Je vous
- assure que si qu'elles dorment, croyez-moi; il n'y a rien de plus
- vrai.--Elles dorment donc puisque vous le voulez,» dit la petite
- des Réaux avec un air dépité; et en sortant, elle dit: «Je n'y
- veux plus retourner, elle me prend pour un enfant.»
-
- «On lui demandoit laquelle étoit la plus belle, de Mme de
- Longueville ou de Mme de Châtillon, qu'elle appeloit sa belle
- _mère_. «Pour la vraie beauté, dit-elle, ma belle mère est la plus
- belle.»
-
- «Elle disoit à un gentilhomme de son papa: «Je ne veux pas
- seulement que vous me baisiez en imagination.»
-
- «Elle faisoit souvent un même conte. Mme de Montausier dit: «Fi!
- fi! où avez-vous appris cela? De qui le tient-elle?--Attendez, dit
- cet enfant, ne seroit-ce point de ma grand'maman de Montausier?»
- Cela se trouva vrai.
-
- «Elle disoit qu'elle vouloit faire une comédie: «Mais, ma
- grand'maman, ajoutoit-elle, il faudra que Corneille y jette un peu
- les yeux avant que nous la jouions.»
-
- «Un page de son père, qui étoit fort sujet à boire, s'étant
- enivré, le lendemain elle lui voulut faire des réprimandes:
- «Voyez-vous, lui disoit-elle, pour ces choses-là, je suis comme
- mon papa, vous n'y trouverez pas de différence.»
-
- «Ce _Mégabaze_ (_c'est M. de Montausier dans Cyrus_), quel homme
- est-ce à votre avis? lui demanda Mme de Rambouillet.--C'est un
- homme prompt, répondit-elle, mais il n'est rien meilleur au fond;
- il est comme cela pour faire que les gens soient comme il faut.»
-
- «On lui dit: «Prenez ce bouillon pour l'amour de moi.--Je le
- prendrai, dit-elle, pour l'amour de moi, et non pour l'amour de
- vous.»
-
- «Un jour, elle prit un petit siége et se mit auprès du lit de Mme
- de Rambouillet. «Or çà, ma grand'maman, lui dit-elle, parlons
- d'affaires d'État à cette heure que j'ai cinq ans.» Il est vrai
- qu'en ce temps-là on ne parloit que de _fronderie_.
-
- «M. de Nemours, alors archevêque de Reims, lui disoit qu'il la
- vouloit épouser. «Monsieur, lui dit-elle, gardez votre archevêché:
- il vaut mieux que moi.»
-
- «Elle n'avoit pas cinq ans quand on lui voulut faire tenir un
- enfant. Le curé de Saint-Germain la refusa, disant: «Elle n'a pas
- sept ans.--Interrogez-la,» lui dit-on. Il l'interrogea devant cent
- personnes; elle répondit assurément, il la reçut et lui donna bien
- des louanges.
-
- «Un jour qu'elle étoit couchée avec Mme de Rambouillet, M. de
- Montausier la voulut tâter: «Arrêtez-vous, mon papa, les hommes ne
- mettent point la main dans le lit de grand'maman.»
-
- «C'est la consolation de cette grand'maman quand elle demeure
- toute seule à Paris. A la mort de M. de Rambouillet, elle étoit
- fort touchée de la voir triste: «Consolez-vous, lui dit-elle, ma
- grand'maman, Dieu le veut; ne voulez-vous pas ce que Dieu veut.»
- D'elle-même, elle s'avisa de faire dire des messes pour lui. «Ah!
- dit sa gouvernante, si votre grand-papa qui vous aimoit tant,
- savoit cela!--Eh! ne le sait-il pas, dit-elle, lui qui est devant
- Dieu?»
-
- «..... C'est dommage qu'elle ait les yeux de travers, car elle a
- la raison bien droite; pour le reste, elle est grande et bien
- faite. Elle s'est gâtée depuis, et pour l'esprit et pour le
- corps.» (Tallemant.)
-
- [76a] Godeau.
-
-Montausier, qui par la force des choses était devenu le chef de la
-maison de Rambouillet, put se convaincre en diverses circonstances que
-la mission qu'il tenait de la Providence, n'était rien moins qu'une
-sinécure. Comme on l'a vu plus haut, deux de ses belles-soeurs, Mme de
-Saint-Étienne et Mme de Pisani, étaient religieuses, et déjà, pendant
-les derniers troubles, elles avaient dû à plusieurs reprises quitter
-leur couvent d'Yères pour se réfugier à l'hôtel de Rambouillet. Le
-retour de la paix publique ne fit point sentir son influence dans
-l'humble monastère, et cette année même, il se vit agité de nouvelles
-tempêtes. Fatiguée des désordres qui depuis longtemps régnaient dans
-la maison, l'abbesse avait obtenu, par l'intermédiaire de la princesse
-palatine, Anne de Gonzague, qu'il lui fût donné une coadjutrice, et le
-choix de la reine était tombé sur Mme de Saint-Étienne. Cette
-nomination fut le signal d'une nouvelle révolte: les religieuses
-enfermèrent leur abbesse, lui envoyèrent des poupées comme si elle fût
-tombée en enfance, et se pourvurent contre la nomination du roi.
-L'affaire fut solennellement jugée au grand conseil et le débat
-s'étant terminé au gré de la coadjutrice, la reine mère vint
-l'installer elle-même le 7 juin, le lendemain du sacre de Louis XIV.
-Mme de Saint-Étienne se trouva dès l'abord en présence de difficultés
-nombreuses: beaucoup de ses subordonnées se retirèrent chez leurs
-parents et la plupart des autres lui firent une sourde opposition. Il
-appartenait au marquis et à la marquise de Montausier de terminer
-cette désagréable affaire, et dans une visite qu'ils firent à Yères
-l'année suivante, ils réussirent au delà de toute espérance dans leur
-conciliante tentative. Montausier était dans un de ses jours de bonne
-humeur, et les habitantes du couvent, charmées de la rondeur et de la
-franchise de ses manières, consentirent pour l'amour de lui à obéir à
-sa belle-soeur. Il eut, du reste, à déplorer plus tard ce petit succès
-d'amour-propre, car les rebelles de la veille le considérant désormais
-comme l'arbitre obligé de toutes leurs querelles, lui exposaient
-leurs plus petits griefs dans le plus grand détail, et l'eussent
-certainement réduit au désespoir, s'il n'eût pris le parti héroïque de
-couper court à cette correspondance monacale.
-
-Quoique toujours en froid avec le cardinal qui, disait-il, _ne vouloit
-pas des amis, mais des esclaves_, Montausier n'en était pas moins
-assidu au Louvre, où il était bien vu de la reine mère et où
-l'appelaient d'ailleurs fréquemment les affaires de l'État, les
-ministres faisant grand cas de son expérience et réclamant volontiers
-ses conseils dans les circonstances difficiles. Respecté de tous, il
-imposait à ses ennemis mêmes, et ce fut alors que le jeune roi conçut
-pour lui ces sentiments de sympathie et d'estime dont il ne lui donna
-toutefois des preuves qu'après la mort de Mazarin, qui seul disposait
-encore des faveurs et des emplois.
-
-Les trois années qui suivirent s'écoulèrent dans un tranquille
-bonheur, et ne furent signalées par aucun autre événement que le
-mariage de Mlle de Rambouillet, qui le 27 avril 1658, épousait le
-comte de Grignan. Cette alliance était convenable sous tous les
-rapports, et grâce au caractère facile de son mari, Claire d'Angennes
-put se livrer sans contrainte à ses excentriques allures, et se faire
-déclarer présidente en titre de cette coterie de précieuses que
-Molière allait bientôt couvrir d'un ridicule immortel. Ce n'était plus
-le temps de Voiture, où la société en grande partie féminine de
-l'hôtel de Rambouillet polissait une langue encore grossière, et
-faisait accepter ses arrêts par les esprits les plus distingués du
-XVIIe siècle[77]. La seconde génération était complétement dégénérée
-et ses écarts firent malheureusement retomber un peu du discrédit que
-méritaient à juste titre les fausses précieuses, sur les précieuses
-illustres que Malherbe et Corneille écoutaient avec respect et
-consultaient avec fruit.
-
- [77] Montausier était alors fort assidu à ces séances où il
- figurait sous le nom de Menalidus. Voici le portrait que Saumaise
- fait de lui dans son _Dictionnaire des précieuses_: «Menalidus
- joint les choses qui semblent les plus éloignées, car il est
- vaillant et docte, galant et brave, fier et civil; en un mot,
- c'est un homme accompli.» (_Grand dictionn. historique des
- précieuses_, deuxième partie, p. 121.)
-
-Quoi qu'il en soit, ce mariage était un événement heureux pour
-Montausier, qui se voyait délivré des incartades de sa belle-soeur et
-déchargé de l'administration de biens considérables dont il eut hâte
-de rendre compte à M. de Grignan.
-
-Quelques mois plus tard eurent lieu les premiers pourparlers de la
-paix avec l'Espagne, qui accablée de revers songeait à terminer une
-lutte inégale. Les bruits d'accommodement prirent plus de consistance
-au printemps de 1659, et bientôt les deux puissances fixèrent l'époque
-des négociations qui devaient aboutir au traité de la Bidassoa.
-Informé des projets de la cour, Montausier partit pour Angoulême où il
-comptait recevoir à leur passage le cardinal, le roi et la reine: ces
-deux derniers devant séjourner dans le Midi pendant toute la durée des
-conférences qui allaient commencer sur la frontière espagnole.
-
-Le retour du marquis et de la marquise[78] fut une fête pour la
-noblesse de l'Angoumois, province reculée où leur présence apportait
-comme un reflet de la cour, et tous les membres de l'aristocratie
-s'empressèrent à l'envi aux réceptions de leur gouverneur. Les grands
-seigneurs que n'avait point encore aplatis le brillant despotisme de
-Louis XIV, comprenaient largement leurs obligations envers le pays, et
-les emplois qu'on leur voyait briguer étaient souvent pour eux une
-cause d'appauvrissement et de ruine. Aussi dans cette circonstance
-exceptionnelle du mariage de son souverain, Montausier voulut-il se
-surpasser.
-
- [78] Mai 1659.
-
-Après avoir rompu sans pitié les tendres liens qui unissaient Marie
-Mancini au jeune roi et relégué sa nièce à la Rochelle, Mazarin partit
-le premier vers la fin de juin. Lorsqu'il fut arrivé à cinq lieues
-d'Angoulême, il trouva le gouverneur qui l'attendait à la tête de deux
-mille gentilshommes et qui le traita magnifiquement, lui et les gens
-de l'ambassade, dans un site rustique, le cardinal s'étant refusé à
-visiter la capitale de l'Angoumois, pressé qu'il était d'arriver à sa
-destination[79]. Cette réception préliminaire une fois terminée, le
-marquis et la marquise partirent pour Saintes, où le roi et sa mère
-devaient passer bientôt. Ils arrivèrent en effet vers le milieu du
-mois d'août, et s'y arrêtèrent trois jours. Montausier n'oublia rien
-de ce qui pouvait contribuer au bien-être de tels hôtes, et le goût
-que la marquise sut mêler à cet excessif déploiement de luxe dut
-plaire au jeune Louis XIV, tout préoccupé qu'il était en ce moment de
-ses amours avec Marie Mancini, avec laquelle il venait d'avoir à
-Saint-Jean-d'Angely une courte et dernière entrevue. La reine témoigna
-au gouverneur la satisfaction qu'elle éprouvait de cette brillante
-réception que la pauvreté de la Saintonge faisait ressortir par
-contraste, et le roi prit le plus grand intérêt au récit du siége de
-Saintes, qu'il voulut recueillir de la bouche du vainqueur, tandis que
-celui-ci lui faisait visiter les fortifications, où les ruines
-amoncelées par la dernière guerre n'avaient pas encore été réparées.
-La reine, avant de poursuivre sa route, combla d'éloges et de
-remerciements le marquis et la marquise, prodigua les caresses à leur
-fille, et les engagea tous à suivre la cour pour assister au mariage
-du roi, qu'on supposait devoir se faire incessamment; Louis joignit
-ses invitations à celles de sa mère, et le marquis, passant par-dessus
-quelques difficultés qu'il avait d'abord alléguées avec respect, hâta
-ses préparatifs de voyage et se mit bientôt en route pour Bordeaux,
-suivi de sa famille.
-
- [79] Dans une lettre de Mme de Montausier, tirée des manuscrits
- de Conrart et publiée récemment, on trouve quelques détails sur
- le passage de Mazarin dans l'Angoumois: «... Six jours après
- estre arrivée icy, où nous avons eû toute la province à recevoir,
- nous sommes retournez voir M. le cardinal, qui a passé à cinq
- lieuës d'icy, il a fallu assembler toute la noblesse pour sa
- réception, et se tourmenter furieusement par le plus grand chaud
- du monde; de sorte que je croy, aussi bien que Mlle de Vandy, que
- je suis bien plus forte que je ne pense; car je me porte fort
- bien de tout ce tracas. Je ne vous pourray apprendre apparemment
- que les nouvelles que vous savez déjà, que dom Louis sera le 25 à
- Irun; que M. le cardinal et luy se verront dans un couvent de
- minimes, qui est entre ce lieu-là et Saint-Jean-de-Lus, mais
- pourtant sur les terres de France; que ses nièces demeureront à
- la Rochelle; et que Mlle Marie est aussi triste pour le moins que
- le roy.....» (Voir mon édition des _Lettres du comte d'Avaux_, p.
- 78.)
-
-Alors que la superbe capitale de la Guyenne gémissait sous la tyrannie
-sanglante de _l'ormée_, le gouvernement de Montausier avait été comme
-un asile naturel ouvert aux proscrits de la cause royale; on comptait
-parmi eux un grand nombre de Bordelais de distinction, qui, heureux de
-rendre au marquis l'hospitalité généreuse qu'ils avaient reçue dans la
-ville d'Angoulême, lui firent à son entrée une véritable ovation.
-Pendant les premiers jours qui suivirent son arrivée, la splendide
-habitation qu'on l'avait forcé d'accepter ne désemplissait pas plus
-que s'il eût été l'arbitre et le dispensateur de toutes les grâces, au
-lieu d'être un simple lieutenant général payé jusque-là d'ingratitude
-par ceux pour lesquels il s'était dévoué. Sa mauvaise fortune
-commençait pourtant à se lasser, et à défaut de démonstrations plus
-positives, il devait au moins recueillir dans ce voyage quelques
-indices d'une faveur prochaine. Il fut extrêmement fêté par le roi,
-qui semblait aussi prendre le plus vif plaisir aux entretiens de la
-marquise de Montausier, et Julie, toujours éprise de l'idéal, fut
-elle-même séduite par les nobles et gracieuses manières de son jeune
-souverain.
-
-Le séjour des deux époux à Bordeaux se fût prolongé indéfiniment,
-s'ils eussent voulu y attendre la signature du contrat de mariage, qui
-n'eut lieu que le 7 novembre, en même temps que celle du traité des
-Pyrénées; mais la reine voyant que les négociations traînaient en
-longueur, résolut de quitter cette ville pour aller passer l'hiver
-dans le Languedoc, où l'on espérait, la présence du roi aidant,
-obtenir des états de la province un don gratuit plus fort que
-d'habitude[80]. M. et Mme de Montausier ne pouvant songer à
-accompagner Leurs Majestés dans cette longue excursion, revinrent à
-Angoulême, où ils retrouvèrent avec bonheur un peu de calme après tant
-d'agitations.
-
- [80] Ils accordèrent, en effet, trois millions et demi.
-
-Alléchée par les premiers succès qu'elle avait obtenus en Languedoc,
-la cour visita successivement toutes les provinces méridionales de la
-France, la Provence en particulier, où l'autorité royale n'était
-reconnue qu'à demi. L'hiver et le printemps s'écoulèrent ainsi, et ce
-ne fut qu'au mois de juin 1660, que le mariage espagnol fut célébré et
-consommé à Saint-Jean-de-Luz. Le marquis et la marquise ne purent
-assister à cette intéressante cérémonie, Mlle de Montausier, leur
-fille, ayant été atteinte de la petite vérole, cette cruelle maladie
-qui fit tant de ravages au XVIIe siècle, et quoiqu'elle commençât déjà
-à se rétablir, ses parents ne purent se résoudre à la faire paraître
-encore souffrante et défigurée au sein de cette cour brillante dont
-plus tard elle devint l'ornement. Ils prolongèrent en conséquence
-leur séjour à Angoulême, et ne partirent pour Paris qu'à la fin du
-mois d'août, pour assister à l'entrée triomphale de la nouvelle reine
-dans sa splendide capitale[81].
-
- [81] Le 26 août.
-
-
-
-
-LIVRE IV.
-
-1660-1668.
-
- Mme de Montausier est nommée gouvernante des enfants de
- France.--Mort de la comtesse de Maure.--Montausier obtient le
- gouvernement de Normandie.--Mlle de Montausier épouse le comte
- de Crussol.--Louis XIV accorde à Montausier des lettres de duc
- et pair.--La duchesse de Montausier succède à Mme de Navailles
- comme dame d'honneur.--Mort de Mme de Rambouillet.--Campagne de
- Franche-Comté.--La peste à Rouen.
-
-
-Avec le mariage de Louis XIV s'ouvre une ère nouvelle dans l'histoire
-de France, et une phase intéressante, mais difficile à étudier, dans
-la vie du marquis et de la marquise de Montausier. La France,
-victorieuse au dehors, tranquille à l'intérieur, se sentait renaître
-dans son jeune souverain, et les partis vaincus contemplaient, dans le
-saisissement, les premiers rayons de cet astre radieux qui, pendant
-quarante ans, devait éblouir l'Europe de son incomparable éclat.
-L'aristocratie, si remuante encore la veille, semblait vouloir faire
-oublier par l'étendue de son abaissement le scandale de sa dernière
-levée de boucliers, et les regards mourants de Mazarin n'apercevaient
-plus que des fronts humiliés et des courtisans obséquieux. Les
-caractères les plus superbes durent alors fléchir, et ceux qui ne
-purent se plier assez vite aux habitudes du nouveau régime: les la
-Rochefoucauld, les Bussy, les Saint-Évremont durent chercher dans la
-retraite, ou même demander à l'exil, un asile où pussent se manifester
-à l'aise des aspirations qu'à tout prix il fallait refouler. La faveur
-du prince, surtout aux débuts de son règne, n'était pas incompatible
-sans doute avec le principe d'honneur qu'on ne doit jamais abdiquer;
-mais tout, jusqu'aux élans de la conscience, dut subir dans
-l'apparence une transformation radicale, et c'est un fait dont les
-historiens du XVIIe siècle n'ont pas, pour la plupart, tenu un compte
-suffisant. Je crois quant à moi avoir fait une part assez équitable au
-blâme comme à la louange dans mes appréciations sur la conduite et le
-caractère du marquis et de la marquise de Montausier; après comme
-avant 1660, j'aurai à mentionner il est vrai des faiblesses et des
-imperfections morales, mais rien pourtant qui ressemble à cette
-surprenante et tardive apostasie dont, au dire de l'indulgent
-biographe des belles pécheresses de la Fronde, l'illustre Julie
-d'Angennes se serait rendue coupable.
-
-Ainsi qu'on l'a vu dans le dernier livre, le voyage de la cour à
-Bordeaux avait été l'occasion de relations des plus sympathiques entre
-le roi et le gouverneur de Saintonge. De retour à Paris, le marquis et
-la marquise ne voulurent pas laisser à ces favorables dispositions du
-jeune monarque le temps de se refroidir, et ils se montrèrent fort
-assidus aux brillantes fêtes qui eurent lieu à la cour pendant tout
-l'hiver, et où pour la première fois ils produisirent leur gracieuse
-héritière. Triomphant de vieilles antipathies, ils ne manquaient pas
-non plus de visiter le cardinal, et allaient plus fréquemment encore
-chez sa charmante nièce à l'hôtel de Soissons. «Au printemps la cour
-alla à Fontainebleau, et M. de Montausier l'y suivit avec la marquise,
-son épouse, et mademoiselle sa fille, qui n'en était pas un des
-moindres ornements; mais au bout de quelque temps les plaisirs qu'ils
-y goûtoient furent troublez par la maladie dont la marquise fut
-attaquée alors, et qui la mit dans une extrême danger. On ne sçauroit
-exprimer la douleur que cet accident causa au marquis, dont la
-tendresse fut mise à la plus cruelle épreuve. On commençoit à employer
-l'émétique; mais suivant le sort ordinaire des nouveaux remèdes,
-celui-ci avoit plus d'ennemis que de partisans; bien des gens le
-redoutoient comme un poison, et Mme de Montausier, qui étoit dans
-cette opinion, avoit conjuré son mari, dès qu'elle tomba malade, de ne
-pas permettre que les médecins en fissent usage pour elle. Le marquis,
-sans prévoir les conséquences, le lui promit, d'autant plus qu'il
-regardoit cette répugnance comme un instinct de la nature, qui se
-déclaroit contre une chose qui lui pourroit être nuisible. Cependant
-les médecins ayant épuisé tous les secrets de leur art, ne trouvèrent
-plus de ressource pour tirer la malade du péril où elle étoit, que
-dans le remède fatal dont l'usage leur étoit interdit; ils s'en
-expliquèrent avec M. de Montausier, qui, ne pouvant se résoudre ni à
-manquer de parole à la marquise ni à la priver du secours dont elle
-avoit besoin, prit enfin le parti de leur dire qu'ils n'avoient qu'à
-faire ce qu'il convenoit sans lui en parler. Du reste, comptant plus
-sur l'assistance du ciel que sur la force des remèdes, il se mit en
-prières et demeura près de vingt-quatre heures dans un état capable de
-toucher les plus insensibles.
-
-«Ses voeux furent exaucez, la malade prit de l'émétique, et il fit si
-bien qu'on commença à espérer une prompte guérison. Elle se rétablit
-en effet peu à peu; mais le chagrin et les fatigues que sa maladie
-avoit causées au marquis le firent tomber malade à son tour, quoique
-moins dangereusement; le roy, qui ne les perdoit pas de vue, s'informa
-souvent de leur santé, et paroissoit affligé lorsqu'il en apprenoit de
-mauvaises nouvelles. Une faveur signalée qu'il leur accorda en ce
-temps-là même, ne contribua pas peu à les consoler des afflictions que
-Dieu leur envoyoit. Toute la cour étoit en mouvement sur le choix qui
-se devoit faire bientôt d'une gouvernante des enfants de France. La
-mort du cardinal Mazarin avoit fait changer la face des affaires; mais
-quoique le roy montrât déjà cette supériorité de lumières qui l'a
-rendu depuis l'admiration de l'Europe, on ne pouvoit croire que dans
-ces premiers commencements les charges se pussent obtenir sans
-intrigues, et fussent données au seul mérite. Cependant Mme de
-Montausier, presque mourante encore et n'ayant vu que ses médecins
-durant le cours de sa maladie, fut nommée gouvernante des enfants de
-France; elle avoit actuellement la fièvre[82] lorsque M. le Tellier
-vint de la part du roy lui apprendre cette agréable nouvelle. Le
-marquis, tout languissant lui-même, se traîna au pied de Sa Majesté
-pour lui témoigner les vifs sentiments de reconnoissance dont lui et
-son épouse étoient pénétrez. Le roy reçut leurs remercîments avec cet
-air aimable qui donnoit un nouveau prix à ses bienfaits, et qui
-faisoit moins estimer ses grâces que la manière avec laquelle il les
-accordoit[83].»
-
- [82] Ce fait se trouve confirmé par le billet suivant adressé par
- Mme de Montausier elle-même au comte et à la comtesse de Maure:
- «Vrayment je m'en fie bien à vous et en M. le comte de Maure,
- pour faire valoir vos amis en de telles occasions; et je vous
- asseure, ma chère soeur, que s'il estoit vray que mon mérite
- m'eust attiré quelque bonne fortune, j'en aurois vne double joye
- pour vostre interest à tous deux; car on pourroit espérer de vous
- voir vn jour les plus grands seigneurs du monde. Je ne saurois
- dire tout ce que je sens pour les bontez que vous me faites
- l'honneur de me témoigner l'vn et l'autre, et quoyque j'attende
- le frisson, car ma fièvre s'est avisée de se mettre en tierce
- depuis huit jours, je ne puis m'empescher de vous donner cette
- petite marque de ma reconnoissance en commun. M. de Montausier
- vous auroit remerciée en son particulier, et M. vostre mary, s'il
- n'estoit pour le moins aussi languissant que moy. Nous vous
- asseurons de nos obéissances.
-
- «IULIE DANGENNES.»
-
- [83] Petit, I, p. 147.
-
-Mme de Montausier n'était pas encore parfaitement rétablie qu'il lui
-fallut prendre possession de sa charge, la jeune reine ayant mis au
-monde, le 1er novembre, ce triste personnage destiné à végéter à
-l'ombre sous le titre de grand dauphin. Quoi qu'aient pu dire des
-contemporains envieux, Mme de Montausier s'acquitta, à la satisfaction
-générale, des importantes fonctions que le roi lui avait spontanément
-confiées, et si elle usa d'un crédit qui était déjà fort grand, ce fut
-de la façon la plus généreuse et en faveur de personnes dignes à tous
-égards de l'intérêt de la cour, telles entre autres que Mlle de
-Vertus, dont elle fit rétablir la pension[84]. Quant à Montausier, on
-le vit au Louvre austère et simple comme au fond de sa province; et
-son libre langage, dont il lui était impossible de réprimer les
-saillies, éclatant comme une dissonance au milieu des fades adulations
-des courtisans, semblait être un attrait de plus pour un souverain
-plein de tact et dont les bonnes qualités naturelles n'avaient point
-encore été gâtées par une longue prospérité.
-
- [84] Ce fait, et bien d'autres que je pourrais citer, suffisent
- amplement à réfuter des accusations aussi vagues que celle-ci,
- par exemple, que je trouve dans les _Mémoires-anecdotes_ de
- Segrais: «Mme de Montausier n'avoit point d'amitié, et elle n'a
- pas plutôt été à la cour qu'elle ne s'est plus souvenue de
- personne.» C'est à propos d'elle aussi que la Rochefoucauld
- écrivait: «Il y a des gens qui paroissent mériter de certains
- emplois, dont ils font voir eux-mêmes qu'ils sont indignes
- d'abord qu'ils y sont parvenus.»--La Rochefoucauld avait ses
- raisons pour ne point aimer les gens irréprochables.
-
-Débarrassé de la gênante tutelle de Mazarin, mort au mois de mars,
-Louis pouvait disposer librement de ses grâces, aussi ne manqua-t-il
-pas de comprendre le marquis dans la promotion de soixante-trois
-chevaliers de l'ordre du Saint-Esprit, qui eut lieu le 1er décembre
-1661.
-
-Moins occupé que la marquise, Montausier, qui jusque-là n'avait reçu
-que des distinctions honorifiques, trouvait le temps de visiter ses
-amis et paraissait fréquemment à l'hôtel de Rambouillet, qui dans
-cette période prospère, au lendemain de la paix des Pyrénées, avait
-retrouvé lui aussi quelque animation. On touchait alors au point
-culminant du grand siècle, et il semblait que chacun se hâtât de
-mettre à profit ces beaux jours qui devaient trop peu durer, jours de
-concorde universelle où l'on voyait l'évêque de Vence, Godeau, inviter
-à sa table les protestants Pellisson et Conrart, et vivre dans
-l'intimité du vieux Gombauld, fils de calviniste et lui-même à
-demi-huguenot[85], sans qu'une arrière-pensée de prosélytisme vînt
-jeter ses ombres sur ces cordiales relations. Les débris de la vieille
-cour d'Arthénice se pressaient fidèlement autour d'elle comme au temps
-de Richelieu, et le matamore Scudéry accourait lui-même de Marseille
-pour lui rendre hommage à la suite de sa soeur Madelaine. Cette
-vieille demoiselle, établie depuis peu d'années à Paris, et qui malgré
-ses succès littéraires vivait dans un état voisin de la gêne, était
-une des protégées de Mme de Rambouillet, et Montausier voulut être au
-nombre de ses bienfaiteurs[86]; il fût même rentré dans la littérature
-active si un événement inattendu ne l'eût arraché à ses occupations
-favorites. Dans le courant de cette année «le prince fut malade de la
-rougeole jusqu'à faire trembler pour une vie si précieuse. Le marquis
-en fut plus allarmé que personne, et le roy instruit de la crainte et
-de l'affliction de ce fidèle serviteur, l'ayant fait appeler: _vous
-avez eu raison_, lui dit-il avec bonté, _de craindre de me perdre;
-vous auriez perdu votre meilleur ami; je connois votre mérite mieux
-qu'aucun autre, et je veux le mettre en sa place_[87].»
-
- [85] «... Il m'a dit, car il est huguenot à brûler, que
- naturellement il avoit de l'aversion pour la religion catholique,
- et que dès seize ans, il cessa de lui même d'aller à la messe et
- revint à nous, sans pourtant faire d'abjuration ni de
- reconnoissance, car il ne prétendoit pas nous avoir quittés, et
- choisissoit plutôt une religion qu'il n'en changeoit.»
- (Tallemant.)--Godeau avoit néanmoins songé à lui céder l'évêché
- de Grasse.
-
- [86] «Mlle de Scudéry est plus considérée que jamais; on lui a
- envoyé quelques présents sans dire de la part de qui ils
- venoient. On l'a pourtant découvert. Mme de Caen, fille de feue
- Mme de Montbazon, lui envoya une montre, M. de Montausier de quoi
- faire une robe, et Mme du Plessis-Guénégaud, le meuble d'une
- petite salle. On laissoit tout cela de grand matin à la
- servante.»--Tallemant dit pourtant ailleurs: «Les livres de cette
- fille se vendent fort bien: elle en tiroit beaucoup.»
-
- [87] Il est surprenant que les historiens insistent aussi peu sur
- une maladie que le P. Petit prétend avoir été si grave, et qu'il
- n'en soit fait aucune mention, notamment dans les intéressants
- volumes que M. H. Martin a consacrés au récit du grand règne.
-
-En prononçant ces paroles, le roi avait en vue le gouvernement de
-Normandie que la santé chancelante du duc de Longueville semblait devoir
-rendre bientôt vacant. Ce prince succombait en effet le 11 mai 1663[88].
-Quoique son fils aîné eût la survivance de sa charge, il n'était pas
-encore en âge d'en remplir les fonctions, et Louis, élevé au milieu des
-orages de la Fronde et qui n'avait pas oublié la récente rébellion du
-feu duc, était bien aise de déposer provisoirement entre des mains
-fidèles le commandement de l'une de nos plus importantes provinces
-maritimes. Parmi les hommes dont il eût pu faire choix, le marquis de
-Montausier était incontestablement celui qui avait donné à la monarchie
-les gages les plus éclatants de dévouement et de loyauté; d'autre part,
-son intimité avec le prince de Condé, frère de Mme de Longueville,
-laquelle ne voyait que par ses yeux, faisait supposer que ce choix plus
-qu'un autre pourrait la satisfaire, et il en fut ainsi dans les
-premiers temps[89]. Montausier à peine nommé, s'empressa de lui rendre
-visite, et l'accueil qu'il reçut d'elle et de son frère fut si
-favorable, qu'il put espérer un instant l'aplanissement de toutes les
-difficultés que semblait devoir soulever d'abord sa prise de possession.
-Après avoir accompli ces premières et indispensables démarches, il fit
-ses préparatifs de départ et s'apprêta à paraître aux yeux des Normands
-avec l'éclat et la pompe qui convenait au successeur intérimaire du
-plus grand seigneur du royaume. En arrivant à Rouen, Montausier trouva
-les esprits fort partagés à son sujet. Pendant sa longue administration,
-le duc de Longueville avait laissé s'enraciner un grand nombre d'abus,
-et le caractère bien connu du marquis faisait appréhender des réformes,
-qui pour être indispensables, n'en devaient pas moins blesser une
-multitude d'intérêts. Quelles que fussent pourtant les résistances et le
-mauvais vouloir auxquels il se trouva en butte dès le commencement, il
-est probable que son invincible opiniâtreté eût suffi pour en triompher,
-si l'opposition du parlement de Normandie ne fût venue se joindre à
-celle de la plupart de ses subordonnés. La situation de Montausier comme
-gouverneur provisoire était naturellement assez difficile: si aux yeux
-du roi il était le véritable chef de la province; le parlement de Rouen
-poussé sous main par les émissaires de la maison de Longueville[90]
-s'obstinait à ne voir en lui que le représentant d'un prince mineur, et
-lui refusait comme tel, le rang et les honneurs dont avait joui le feu
-duc de Longueville, et qui au dire du parlement n'étaient dus qu'à un
-prince du sang royal. La querelle s'envenimait sans résultat, et
-semblait devoir être interminable; Montausier n'hésita pas alors à
-faire appel à la seule autorité temporelle qu'il reconnût, et
-l'intervention royale, à Rouen comme à Paris, se manifesta d'une façon
-tant soit peu despotique, mais qui coupait court à toute chicane. Le roi
-irrité ordonna que non-seulement le marquis de Montausier fût traité
-comme l'avait été son prédécesseur, mais qu'en outre on lui accordât
-certaines prérogatives dont le duc de Longueville n'avait jamais joui.
-Cette décision était peu faite pour plaire en Normandie, mais elle était
-sanctionnée par la force, et tout dut plier devant la fermeté du
-gouverneur, qui, satisfait d'ailleurs de la haute approbation de son
-souverain, usa de son pouvoir avec beaucoup de discrétion. Cette
-modération lui ramena beaucoup d'adhérents jaloux de se concilier la
-faveur d'un homme aussi bien en cour, tandis que d'autres se laissaient
-prendre à de plus vulgaires amorces: «Sa table toujours magnifiquement
-servie, et où tous les honnestes gens étoient bien reçus; son
-désintéressement qu'il avoit fait passer jusques dans ses domestiques,
-en leur défendant de rien prendre de ceux qui croiroient pouvoir se
-frayer par l'argent un accès plus facile auprès du maître; la
-familiarité avec laquelle il alloit manger chez les particuliers qui
-l'invitoient, l'affection et la cordialité qu'il témoignoit à quiconque
-avoit recours à lui, en partageant leurs peines, épousant leurs
-intérests, écoutant leurs raisons, pacifiant leurs différens, se
-consacrant tout entier à leur utilité, et s'employant avec autant de
-succès que de zèle, pour servir les personnes mêmes qui lui étoient le
-plus opposées; tout cela fit dans la province un changement prodigieux
-à son égard; ce n'étoit plus un homme fier, dur, impitoyable; c'étoit un
-père bon et tendre; en un mot, il vint à bout de se faire aimer à un
-point qu'il ne l'étoit pas davantage, je ne dis pas dans sa propre
-patrie, mais dans sa famille même. Cet amour, fondé sur la vertu
-constante du marquis, ne fit que croître avec le temps; parce que le
-marquis s'en montroit plus digne de jour en jour[91].» Au mois d'avril
-1663, avant le départ de son mari, Mme de Montausier avait eu la douleur
-de perdre une de ses amies les plus chères, la comtesse de Maure[92].
-Douce et obligeante, cette aimable personne faisait oublier à ceux qui
-la voyaient le caractère fâcheux de son mari, honnête homme, mais
-déplaisant et tracassier, qui avait tous les défauts de Montausier sans
-avoir ses grandes qualités, et que l'abbé de la Victoire appelait _le
-bon_ par antiphrase. Mme de Maure n'était pas non plus sans quelques
-petits travers, et le peu de soins qu'elle prenait de ses affaires
-l'avait fait surnommer _la folle_ par son entourage. Mais ces torts ne
-nuisaient qu'à elle-même et sa mort laissa dans son cercle habituel un
-vide réel, qui fut surtout sensible à Mmes de Montausier et de Sablé à
-l'égard desquelles elle faisait profession d'un dévouement à toute
-épreuve[93]. Les nombreuses occupations de la marquise firent diversion
-à son chagrin; à la fin du mois de janvier de l'année suivante
-Montausier revint à Paris, après un séjour de huit mois dans son
-gouvernement, et dès son arrivée, il lui fallut s'occuper de
-l'établissement de sa fille dont les plus brillants partis se
-disputaient la main. Après avoir refusé plusieurs propositions fort
-séduisantes, le marquis crut avoir enfin trouvé dans le comte de Crussol
-un gendre tel qu'il le souhaitait. La famille d'Uzès était sans
-contredit une des plus considérables du royaume, et la nullité profonde
-de ses derniers représentants, les doutes même qu'on élevait
-généralement sur leur bravoure, n'avaient pu effacer le prestige dont
-cette illustre maison était entourée[94]. Il faut dire à la louange du
-comte de Crussol, qu'il ne ressemblait en rien à son père et à son
-grand-père: spirituel et bien tourné, plein de vaillance[95] et de
-mérite, il avait un seul défaut dont les parties intéressées ne
-s'aperçoivent jamais à temps, et qui consistait dans une roideur de
-caractère, laquelle mise en contact avec la violence du marquis devait
-causer plus tard d'inévitables et fâcheux froissements. Mais alors tout
-semblait sourire à Montausier, qui n'apercevait dans ce mariage que
-l'éclat nouveau qu'allait répandre sur sa famille une alliance avec un
-duc et pair. La cérémonie nuptiale eut lieu le 6 mars[96] avec une
-magnificence digne de la qualité des deux époux, et que relevait encore
-la présence de tout ce que la cour comptait de personnes illustres à
-commencer par les princes du sang.
-
- [88] Dans une lettre de Mlle de Vertus à Mme de Montausier, on
- trouve les renseignements suivants sur la dernière maladie du duc
- de Longueville: «Je reçus hier au soir une lettre de Mme de
- Longueville, qui m'apprend que M. de Longueville est très-mal;
- son accès a été accompagné d'un très-long et très-profond
- assoupissement, de perte de connoissance, de resveries, inégalité
- et intermission de poulx, mouvements convulsifs; enfin rien ne
- peut estre plus dangereux. M. Brayer craint beaucoup, et l'alloit
- faire confesser et communier devant que l'autre accès revienne.
- M. de Longueville ne sçait point ce qui s'est passé en luy. J'ai
- cru que je vous devois rendre ce compte et que c'est l'intention
- de Mme de Longueville..... Je n'ai point eu de lettres de Rouen.
- M*** m'a seulement mandé que M. de Longueville se porte mieux;
- mais cela m'est suspect, car ce mieux est qu'il a bien reposé, et
- vous entendez bien que ce n'est pas le sommeil qui lui
- manque.....
-
- «Ce samedi après midi.
-
- «Comment vous portez-vous, ma pauvre madame? Vous sçavez sans
- doute que M. de Longueville reçut hier au matin
- l'extrême-onction.....»
-
- [89] Les deux fragments suivants, que j'emprunte à la
- correspondance de Mlle de Vertus, ne laissent aucun doute sur les
- bonnes dispositions de Mme de Longueville à l'égard de
- Montausier: «[Mme de Longueville] est si abattue et si
- horriblement accablée qu'elle n'a pas un instant à elle. Ainsi
- elle ne doute pas que vous ne l'excusiez bien si elle ne vous
- escrit, et elle vous prie de faire toujours bien cognoistre à Mme
- et M. de Montausier la satisfaction qu'elle a du choix que le roi
- a fait de lui pour commander la Normandie. Pour moi, ma bonne
- madame, je me suis tellement attendue que vous leur ferez savoir
- mes sentiments là-dessus, parce que vous n'oubliez jamais rien de
- ce qui peut obliger vos amis et vos servantes, que je n'ai pas
- pensé à leur rien faire dire. Il me sembloit que c'estoit assez
- que vous sçussiez ce que j'en pensois; ayez la bonté de leur en
- escrire un mot, je vous en conjure...»
-
- «Vous demandez comment je suis sur cette affaire de M. de
- Montausier. Je vous assure qu'elle me paroist à souhait; et quand
- Mme de Longueville auroit choisi, elle n'auroit pas, selon mon
- avis, pris autre chose. Pour moi, je regarde la perte de ce
- gouvernement comme un grand fardeau hors de dessus ses espaules.
- Tout cela ne vaut rien pour les gens qui ne songent qu'à se
- sauver, et je pense qu'elle sera bien dans cette pensée, quoique,
- pour ne pas manquer à MM. ses enfants, elle ait demandé autre
- chose. Hélas! de la manière dont est M. de Montausier, il ne lui
- donnera toujours que trop de part au soin de ce gouvernement.»
-
- [90] Mme de Longueville avait été extrêmement froissée de la
- roideur de Montausier dans diverses circonstances auxquelles elle
- fait allusion dans les passages suivants de sa correspondance qui
- se rapportent à différentes époques: «Voilà donc de nouvelles
- plaintes de M. de Montausier pour la lettre de Montreuil-Bellay.
- Il peut en dire tout ce qu'il voudra sans courre fortune d'estre
- dédit; car vraiment, je ne me souviens plus de tout cela; mais
- apparemment, il l'avoit oublié aussi, puisque nous estions
- raccommodés. Mais pour la visite, s'il dit en quoi consista le
- prétendu mauvais traitement, je tascherai de le satisfaire. En
- vérité, ils mettent les gens au désespoir; car ils relèvent tout
- ce qu'on fait, et ne content rien de ce qu'ils font. Je ne sçai
- plus où j'en suis, c'est-à-dire je ne sçai plus ce que je leur
- dois en conscience. Si vous voulez l'examiner et me le dire, je
- ferai tout ce que vous voudrez...»
-
- «Pour M. de Montausier, il n'a guères d'invention s'il ne trouve
- pas celle de ne pas amener son cortège: il n'a qu'à le laisser à
- une lieue de moi, s'il passe où je suis. Mais il n'y passera pas
- apparemment. Et de plus, je ne me soucie point de cela, et il n'y
- a que lui qui s'en doive soucier, parce que cela ne seroit pas
- bien pour lui, comme cent petites choses qu'il fait, demandant à
- tous les instants si on faisoit ainsi à M. de Longueville, et
- croyant que cela est tout égal. Vous jugez bien qu'à moi cela ne
- me fait rien: ce sont de petites gloires qui ne font tort qu'à
- lui...»
-
- «Rien n'est pareil à M. de Montausier. Après que non-seulement
- moi, mais mon fils, lui avons écrit pour qu'il détruisît ses
- sollicitations sur l'affaire de Fontenai, et qu'il voit clair que
- cela désoblige au lieu d'obliger, il pousse sa pointe, et ne veut
- pas faire ce dont on le prie. Jamais il n'y eut un tel travers
- d'esprit...»
-
- «... L'affaire de Fontenai est finie le plus honnestement du monde
- de son costé. Après que je lui en eus fait scrupule, il s'est
- désisté; mais ç'a esté un peu tard, car M. de Montausier a
- sollicité, puis il a désollicité. Je l'avois prié de ne le point
- faire; mais, par un travers d'esprit qui ne se peut comprendre, il
- a poussé sa pointe, et en grondant de toute sa force, il a
- pourtant fini comme on l'en a prié...»--Les petites querelles qui
- s'élevaient parfois entre le marquis de Montausier et Mme de
- Longueville étaient dues le plus ordinairement aux intrigues de
- leur entourage, et finissaient toujours par des raccommodements
- fort sincères de part et d'autre.
-
- [91] Petit, I, p. 158.
-
- [92] Tallemant rapporte à propos de cette mort une curieuse
- anecdote: «En 1663, le jour que la comtesse de Maure mourut, la
- marquise de Sablé, sa voisine et sa bonne amie, mais non pas au
- point de l'assister à la mort, car il n'y a personne au monde à
- qui elle pût rendre ce devoir, envoya Chalais pour en savoir des
- nouvelles: «Mais, lui dit-elle, gardez-vous bien de me dire
- qu'elle est passée.» Chalais y va comme elle expirait. Au retour:
- «Eh bien! Chalais, est-elle aussi mal qu'on peut être? Ne
- mange-t-elle plus? (La marquise était fort friande.)--Non,
- répondit Chalais.--Ne parle-t-elle plus?--Encore
- moins.--N'entend-elle plus?--Point du tout.--Elle est donc
- morte?--Madame, répondit Chalais, au moins, c'est vous qui l'avez
- dit, ce n'est pas moi.»
-
- [93] Voir dans Tallemant les curieux détails qu'il donne sur les
- bizarres habitudes du comte et de la comtesse de Maure. Mlle de
- Vertus nous a laissé l'oraison funèbre de son amie dans ces
- quelques lignes d'une lettre adressée à Mme de Sablé: «Cette
- pauvre comtesse de Maure me fait une grande pitié. Je prie Nostre
- Seigneur de lui faire miséricorde. Hélas, madame, l'inutilité de
- la vie met bien souvent en péril autant que de plus grands
- péchés; car s'il est vrai qu'on est jugé selon ses oeuvres, on
- trouvera quelquefois que de cinquante ans qu'on a vescu, il n'y
- aura pas une heure qui puisse estre comptée. Je ne parle pas pour
- elle, quoiqu'il soit vrai que depuis sa mort cela m'ait bien
- passé par la teste. En vérité, quand on passe sa vie à rien, il
- est bien ordinaire qu'on ne puisse pas faire quelque chose de
- bien solide à la mort. La grande innocence console et fait bien
- espérer.....»
-
- [94] Voici d'après Tallemant, une lettre ironique adressée au duc
- d'Uzès, beau-père de Julie de Montausier, et où l'on trouve
- résumés les griefs de l'opinion publique contre ce misérable
- personnage:
-
- «Monseigneur,
-
- «Le rang que vous tenez parmi les grands de l'État ne me permet
- pas de donner leurs portraits au public sans les accompagner du
- vôtre. Je ne prétends pas toucher à la généalogie de la maison de
- Crussol, dont vous tirez votre origine; il faudroit faire un
- volume et non pas une lettre: je dirai seulement que vous êtes
- entre la noblesse le premier duc et pair de France, reconnu le
- plus paisible et le plus modéré de tous les seigneurs. Vous n'avez
- jamais rien entrepris par-dessus vos forces; votre ambition a
- toujours eu des bornes légitimes; ce que beaucoup poursuivent avec
- passion, vous l'obtenez avec patience; vous êtes demeuré calme
- dans la tempête, et ne vous êtes jamais oublié dans la bonace. Si
- vous n'avez pas toujours eu des emplois de guerre, c'est que Leurs
- Majestés vous ont reconnu trop nécessaire auprès d'elles. Enfin,
- l'histoire de votre vie est telle, qu'il ne s'en vit jamais de
- semblable. Celui-là n'est pas ami de son repos qui ne met toute
- son étude à vous imiter. Pour moi, monseigneur, qui prétends faire
- un abrégé des actions illustres, pour les laisser à la postérité,
- j'ai voulu parler des vôtres dans les termes de la vérité avec
- laquelle je finirai.
-
- «Votre, etc.
-
- RANGOUZE.»
-
- --Tallemant nous parle ailleurs de l'ineptie des ducs d'Uzès et de
- Montbazon.
-
- [95] «... On fut surpris de le voir raisonner si sérieusement,
- lui qui étoit d'une maison qui avoit toujours été plutôt capable
- de dire une folie qu'une bonne chose, mais la nature lui avoit
- accordé quelques bonnes saillies de fois à autre, à quoi elle
- avoit joint un autre miracle en sa faveur, qui étoit d'être le
- premier de son nom qui eût passé pour brave. En effet, il n'y
- avoit rien de si rare dans la maison d'Uzès que de voir des gens
- qui allassent à la guerre, ce qui a fait dire à la chronique
- scandaleuse «qu'il falloit qu'il ne fût pas fils de son père.»
- (_Mém. du comte de Rochefort._)
-
- [96] M. Monmerqué donne la date du 16 août qui est évidemment
- inexacte, puisque le comte de Crussol assistait à la bataille de
- Raab, qui eut lieu le 1er du même mois, ainsi que le savait fort
- bien le savant éditeur des _Mémoires de Coligni_.
-
-Peu de mois après, le comte de Crussol, se dérobant aux charmes d'une
-si douce union, demandait à partir pour la Hongrie, où l'invasion
-turque menaçait les possessions de l'empereur d'Allemagne, auquel le
-roi de France envoyait un corps de six mille auxiliaires, sous le
-commandement de Coligni. Montausier, qui se reconnaissait à ces nobles
-transports, leur accorda toutes les louanges qu'ils méritaient, fit
-trouver au jeune comte l'argent nécessaire à sa lointaine expédition,
-et lui donna pour l'accompagner dans ce voyage le lieutenant de ses
-gardes, officier dont il n'estimait pas moins la probité que la
-capacité militaire.
-
-Aussitôt qu'il eut pourvu à l'établissement de sa fille, Montausier,
-fidèle à des habitudes d'activité qu'il suspendait à regret, songea à
-quitter la cour et s'empressa de demander son congé au roi pour
-retourner dans la province confiée à ses soins. Mais ce prince lui
-destinait provisoirement une autre mission. Le gouvernement français
-était depuis quelques années en mauvaise intelligence avec la cour de
-Rome, par suite de l'élection au souverain pontificat de Fabio Chigi,
-qu'on avait vu autrefois à Münster soutenir contre la France les
-intérêts de la maison d'Autriche. Les relations avec Rome, fort
-tendues à la fin du ministère de Mazarin, devinrent plus difficiles
-encore par suite des insultes faites au duc de Créqui, et dont le
-cardinal Imperiali refusait de donner satisfaction. La colère de Louis
-XIV éclata par une lettre foudroyante[97] adressée au pontife et que
-suivit de près l'occupation d'Avignon, à la grande joie des habitants
-de cette ville, qui, dès avant l'arrivée des troupes royales, avaient
-brisé les armoiries du pape pour les remplacer par les armes de
-France. Menacé d'une invasion en Italie, Alexandre VII se plia enfin à
-des concessions qui, pour être tardives, n'en furent que plus
-humiliantes. Il consentit, en effet, à des réparations fort pénibles à
-son orgueil, celle surtout aux termes de laquelle son neveu, le
-cardinal Chigi, accompagné du cardinal Imperiali, devait aller porter
-en personne au roi ses très-humbles justifications. «Ce fut, dit
-Voltaire, le premier légat de la cour de Rome qui fût jamais envoyé
-pour demander pardon.» Dès la fin de mai, Chigi était en route pour
-Marseille, et Montausier[98] fut chargé d'aller à sa rencontre et de
-le ramener ensuite à Paris. Il partit à la tête d'un détachement de la
-maison du roi, et rencontra les deux cardinaux à Lyon, d'où il les
-amena par la Loire à Fontainebleau où se trouvait la cour. En
-arrivant, le légat eut une audience secrète du roi, après laquelle il
-trouva dans la galerie des Cerfs un repas superbe préparé aux frais de
-Montausier, qui, l'ayant accompagné aux audiences publiques, et à son
-entrée dans la capitale du royaume, le reconduisit jusqu'au lieu d'où
-il l'avait amené. Catholique fervent, il avait traité avec des égards
-infinis les envoyés du saint-père, qui ne le quittèrent pas sans lui
-donner des témoignages de la reconnaissante satisfaction que leur
-avaient inspirée des procédés aussi délicats que généreux. A son
-retour à Paris, il reçut des preuves significatives de la
-bienveillance du roi à son égard: Louis XIV lui accorda des lettres de
-duc et pair, et quelques jours après, le 1er août, la nouvelle
-duchesse de Montausier remplaçait comme dame d'honneur une de ses
-proches parentes, Mme de Navailles. La duchesse eût peut-être bien
-fait de refuser des fonctions que les circonstances rendaient
-extrêmement délicates, et sur lesquelles la retraite pleine de dignité
-de Mme de Navailles jetait un immense discrédit. Quelque graves
-qu'aient pu être les motifs qui poussèrent Mme de Montausier à
-franchir ce pas difficile, il est certain qu'ils furent
-défavorablement appréciés par les contemporains, ainsi qu'en
-témoignent les extraits suivants des mémoires de la bonne Mme de
-Motteville: «Cette dame ne haïssoit pas la cour. Elle désiroit
-l'approbation générale, et plus ardemment encore de ceux qui avoient
-du crédit, car naturellement elle avoit de l'âpreté pour tout ce qui
-s'appelle la faveur...... Il est aisé de juger qu'elle devoit estre
-agréable au roy, non-seulement parce qu'elle avoit de belles qualités,
-mais à cause que le mérite qui estoit en elle estoit entièrement
-tourné à la mode du monde, et que son esprit estoit plus occupé du
-désir de plaire et de jouir ici-bas de la faveur que des austères
-douceurs qui, par des maximes chrétiennes, nous promettent des
-félicités éternelles[99].»
-
- [97] On y lisait ces paroles significatives: «Nous ne demandons
- rien à Votre Sainteté en cette rencontre; elle a témoigné
- jusqu'ici tant d'aversion à notre personne et à notre couronne,
- que nous croyons qu'il vaut mieux remettre à sa prudence propre
- les résolutions _sur lesquelles les nôtres se régleront_.» (V.
- Desmarets, _Hist. des démêlés avec la cour de Rome_.)
-
- [98] «Le marquis représenta au roy avec sa sincérité ordinaire,
- qu'il ne se croyoit guères propre à la commission, dont il
- plaisoit à Sa Majesté de le charger, que les Italiens étoient
- trop fins pour lui, et lui trop simple pour eux, et que ce
- contraste auroit peut-être des suites désagréables pour les
- étrangers ou pour lui-même. Le roy ne reçut pas ses excuses et
- lui dit en plaisantant, _qu'à ce compte il n'auroit pas été bon
- pour les Normans, que cependant il avoit sçû s'accommoder à leur
- génie, et que l'événement avoit fait voir qu'il étoit propre à
- tout_.» (Petit, p. 162.)
-
- [99] Mme de Motteville cite ensuite à l'appui de ses jugements
- des faits dont on aimerait à pouvoir contester l'authenticité:
- «Je ne puis en cet endroit m'empescher de dire vne chose qui peut
- faire voir combien les gens de la cour, pour l'ordinaire, ont le
- coeur et l'esprit gastés. Dans ce même moment que la reine
- m'avoit commandé d'aller parler à la reine sa mère, je rencontrai
- Mme de Montausier qui estoit ravie de ce dont la reine estoit au
- désespoir. Elle me dit avec une exclamation de joie: Voyez-vous,
- madame, la reine mère a fait une action admirable d'avoir voulu
- voir La Vallière. Voilà le tour d'une très-habile femme et d'une
- bonne politique. Mais, ajouta cette dame, elle est si faible, que
- nous ne pouvons pas espérer qu'elle soutienne cette action comme
- elle le devroit. Véritablement, je fus estonnée de voir dans la
- comédie de ce monde combien la différence des sentiments fait
- jouer de différents personnages, et ne voulant pas luy répondre,
- je la quittay... Le duc de Montausier qui étoit en réputation
- d'homme d'honneur, me donna quasi en mesme temps vne pareille
- peine, car en parlant du chagrin que la reine mère avoit eu
- contre la comtesse de Brancas, il me dit ces mots: Ah! vraiment
- la reine est bien plaisante d'avoir trouvé mauvais que Mme de
- Brancas ait eu de la complaisance pour le roy en tenant compagnie
- à Mlle de La Vallière. Si elle estoit habile et sage, elle
- devroit estre bien aise que le roy fût amoureux de Mlle de
- Brancas, car estant fille d'vn homme qui est à elle et son
- premier domestique, luy, sa femme et sa fille, lui rendroient de
- bons offices auprès du roy.»
-
-On ne peut nier la gravité de ces allégations[100], et tout en faisant
-une large part à la prévention ou à l'exagération dans le récit de Mme
-de Motteville, on n'en est pas moins obligé d'admettre que la duchesse
-de Montausier montra beaucoup de faiblesse dans l'accomplissement de
-ses fonctions, et qu'à dater de la retraite de Mme de Navailles, les
-relations du roi et de Mlle de La Vallière furent singulièrement
-facilitées. Quant aux cyniques propos que Mme de Motteville attribue à
-Montausier, il n'est guère possible d'y ajouter foi si l'on songe aux
-principes religieux du duc et à la régularité de sa vie, qui, depuis
-quelque temps déjà, avait cessé de donner prise à la critique, alors
-que le débordement général eût été une excuse plus que suffisante aux
-yeux d'un jeune prince, qui voyait dans les faiblesses d'autrui la
-justification des siennes. Sa piété était restée entière au milieu du
-relâchement de la cour; il assistait tous les jours à la messe, priait
-à certaines heures marquées, observait rigoureusement les jeûnes
-prescrits par l'Église, et prenait soin de nourrir sa dévotion par de
-pieuses lectures. On le vit même lorsqu'il reçut l'ordre du
-Saint-Esprit, s'acquitter avec une scrupuleuse exactitude de certains
-exercices religieux auxquels les statuts de l'ordre assujettissaient
-les chevaliers, «et pour justifier une conduite qui, quoique
-édifiante, ne laissoit pas d'être quelquefois censurée, il disoit que
-peut-être il n'auroit pas choisi ces sortes d'exercices, si la chose
-eût dépendu de lui; mais qu'il s'étoit engagé solennellement à les
-pratiquer, et qu'il falloit tenir ce qu'on promettoit, encore plus à
-Dieu qu'aux hommes[101].»
-
- [100] Le P. Petit ne s'en préoccupe pas le moins du monde; voici
- tout ce qu'il dit au sujet de la nomination de Mme de Montausier:
- «... Cette place étoit occupée auparavant par la duchesse de
- Navailles, proche parente de Mme de Montausier; et celle-ci ne se
- vit qu'avec peine revêtuë des dépouilles d'une personne qui ne
- lui étoit pas moins attachée par les noeuds de l'amitié que par
- les liens du sang. Elle n'avoit pas ignoré la disgrâce dont sa
- parente étoit menacée, et bien loin de songer à profiter de son
- malheur, elle n'oublia rien pour arrêter le coup, et pour la
- faire rentrer dans les bonnes grâces du prince. D'ailleurs, elle
- s'étoit si fort attachée à monseigneur le dauphin, qu'elle ne
- pouvoit se résoudre à le quitter, préférant au droit de préséance
- annexé à la charge qu'on lui offroit, la touchante satisfaction
- de servir pour ainsi dire de mère à un prince destiné à être un
- jour son roy. Mais ses soins pour réconcilier Mme de Navailles,
- et ses raisons pour s'exempter de prendre sa place furent
- inutiles. Le roy vouloit être obéi aussi bien quand il faisoit
- des grâces que quand il donnoit des ordres...»
-
- [101] Petit.
-
-En acceptant la charge de dame d'honneur, la duchesse de Montausier
-avait voulu renoncer à celle qu'elle exerçait auprès du dauphin; mais
-elle dut se plier d'abord à la volonté du roi, qui désira lui voir
-cumuler ces fonctions si différentes. Il fallut pourtant revenir sur
-cette détermination; car l'obligation où était la duchesse de se
-trouver souvent dans la chambre de la reine, l'empêchait de veiller
-aussi assidûment que par le passé sur le dauphin, dont le service
-était en conséquence fort négligé: un jour, pendant l'absence de la
-gouvernante, le petit prince tomba de son berceau par suite du défaut
-de vigilance des femmes auxquelles on l'avait confié, et quoiqu'il
-n'eût pas été blessé, Mme de Montausier profita de cette circonstance
-pour renouveler l'offre de sa démission, qui cette fois fut acceptée,
-et la maréchale de La Mothe fut nommée gouvernante des enfants de
-France.
-
-La fin de cette année fut attristée par la mort d'Angélique
-d'Angennes, qui laissait deux filles de son mariage avec le comte de
-Grignan[102]. Mme de Rambouillet survécut peu à sa fille, et
-s'éteignit le 27 décembre 1665, à l'âge de soixante-dix-huit ans.
-Cette femme illustre avait conservé jusqu'à la fin l'usage de ses
-facultés, et son salon, quoique bien moins fréquenté qu'autrefois,
-était resté un point de ralliement pour des personnes qui ne se
-voyaient point ailleurs, pour ceux-là mêmes qui s'étaient vu froisser
-par la subite élévation du duc et de la duchesse de Montausier[103].
-Mais cette mort fut surtout sensible aux derniers survivants d'un
-autre âge littéraire, que l'éclat radieux d'une nouvelle et glorieuse
-pléiade allait rejeter dans l'ombre. Montausier avait une espèce de
-culte pour sa belle-mère, et la douleur que la duchesse et lui
-ressentirent de sa perte fut d'autant plus amère, que leur résidence
-forcée à la cour les obligeait d'en contenir l'expression.
-
- [102] Mme de Sévigné enregistre cet événement de la manière la
- plus laconique: «Madame de Grignan est morte.»--_La bellissima
- madre_ ne se doutait point alors, que _la plus jolie fille de
- France_ épouserait à quatre années de là le comte de Grignan.
-
- [103] Toute trace de froideur semblait à cette époque avoir
- disparu entre mesdames de Montausier et de Longueville, ainsi que
- le prouve ce passage d'une lettre que la princesse écrivait dans
- les premiers jours de janvier 1666: «... Voilà nostre disné de
- Mme de Montausier et de moi chez vous un peu retardé par la mort
- de cette pauvre Mme de Rambouillet. Quoiqu'elle ne fût point au
- monde pour vous, je ne doute pas que vous ne soyez fâchée qu'elle
- n'y soit pour les autres. Premièrement pour la famille que vous
- aimez; mais je dis mesme parce qu'on est bien aise de sentir des
- gens de ce mérite-là et fâché quand Dieu les retire, quoiqu'on ne
- profitât point de leur vie ni de leur présence.»
-
-Les deux années suivantes ne furent signalées par aucun événement
-digne d'être rapporté: la duchesse continuait de subir les
-inconvénients de la situation fausse dans laquelle elle avait eu le
-tort de s'engager; quant à Montausier, il était du moins libre de ses
-mouvements, et faisait de fréquentes excursions à Rambouillet et en
-Normandie, où le mauvais vouloir du parlement de Rouen ne se
-trahissait plus au dehors, contenu qu'il était par la crainte du jeune
-souverain qui avait su réduire au silence la première cour judiciaire
-du royaume. Montausier rendit d'ailleurs à la province des services
-réels, et ses habitants lui durent la création d'un grand nombre
-d'établissements utiles, celle notamment de plusieurs hôpitaux, qui
-furent en partie élevés à ses frais. La guerre de 1668 le surprit au
-milieu de ces bienfaisantes occupations: au premier bruit qui en
-courut, il sentit se ranimer ses vieux instincts, et quoiqu'une
-campagne entreprise au coeur de l'hiver fût peu faite pour tenter un
-homme de son âge, il sollicita et obtint la permission de faire partie
-de cette expédition improvisée, qui, en quelques semaines, allait
-donner à la France une riche province. Le duc partit pour Dijon au
-commencement de février: il devait y attendre le roi, qui s'y rendit
-peu de jours après. Condé avait déjà commencé les opérations de la
-manière la plus brillante; entré le 4 dans la province ennemie, suivi
-de Luxembourg et de Chamilli, il se saisissait tout d'abord des portes
-de Rochefort, de Pesmes-sur-Oignon et du château de Marnai, coupant
-ainsi les communications entre Besançon, Dôle, Salins et Grai, qu'il
-tenait investis; puis détachant Luxembourg sur la route de Salins, il
-courait à Besançon sans bagages et sans artillerie, vu le mauvais état
-des chemins qu'il lui fallait suivre. Besançon parut d'abord disposé à
-vendre cher sa vieille indépendance: on vit l'archevêque lui-même, la
-pique à la main, monter la garde à la tête de son clergé. Mais les
-bourgeois, cédant à la frayeur qu'inspiraient le nom et la présence de
-Condé, consentirent à perdre la liberté pourvu qu'on leur laissât le
-saint-suaire. Condé entrait dans cette place le 7 février, et le même
-jour Luxembourg enlevait Salins. Encouragé par ces premiers succès, le
-roi, qui avait d'abord songé à renvoyer au printemps le reste de la
-campagne, résolut de tout terminer d'un seul coup, et, joignant ses
-forces à celles de Condé, il s'avança sur Dôle. Les habitants de cette
-capitale se rappelaient avoir bravé pendant trois mois tous les
-efforts des Français, et ils répondirent fièrement qu'ils étaient
-disposés à s'ensevelir sous les ruines de leur ville. Le parlement,
-qui allait perdre l'empire en changeant de maître, et les agents
-espagnols, Saint-Martin et Messimieu, les entretenaient dans ces
-dispositions magnanimes. D'accord en cela avec le roi et Montausier,
-Condé voulait avant tout préserver ses troupes des fatigues d'un siége
-qui, dans cette saison rigoureuse, aurait pu les détruire: il résolut
-donc de brusquer ses attaques. Tous les officiers rivalisèrent
-d'ardeur en cette circonstance, et le roi, voulant reconnaître la
-place, s'exposa tellement lui-même, qu'un boulet ennemi, labourant le
-sol à ses côtés, vint le couvrir de poussière ainsi que Montausier,
-qui ne le quittait pas. Au bout de vingt-quatre heures les dehors
-étaient emportés l'épée à la main; le marquis de Villeroi pénétrait à
-la tête du régiment du Lyonnais jusque dans la demi-lune, où il
-enlevait un drapeau, tandis que Condé, dirigeant et modérant la valeur
-de ses troupes, tenait son fils par la main et lui donnait des leçons
-au milieu du feu le plus terrible. Les défenseurs de la ville ne
-tardèrent pas à s'apercevoir de l'inutilité d'une plus longue
-résistance: ils se rendirent le 13, après deux jours d'investissement,
-et en dépit des protestations de Saint-Martin et de Messimieu. Quant
-au parlement, il s'humilia bassement devant son vainqueur, et
-s'empressa de lancer un arrêt contre les _rebelles_ qui refuseraient
-de se soumettre au roi très-chrétien. Presque en même temps le fort de
-Joux était emporté, Grai se rendait le 19, et la province était
-conquise tout entière au bout d'une campagne de quinze jours.
-
-Dans cette courte et foudroyante expédition, Montausier n'avait eu
-qu'un rôle assez effacé; il allait maintenant affronter un péril d'un
-nouveau genre, devant lequel reculent souvent les hommes les plus
-braves. Dès son retour à Paris, il apprit en effet que la peste
-faisait à Rouen des ravages affreux, et que tous les quartiers de
-cette grande ville en étaient infectés. Plus attentif que personne aux
-intérêts d'une province qui lui était confiée, il n'hésita pas un
-moment à voler à son secours. «L'honneur que lui avoit fait sa
-dernière campagne, la faveur du prince, l'attachement que cette faveur
-même sembloit lui attirer de la part des courtisans, rien ne put
-l'arrêter. On lui représentoit qu'il étoit contre la sagesse de
-s'exposer de sang-froid à un péril certain; mais il répondoit à ces
-conseils timides, _que pour lui il croyoit les gouverneurs obligez à
-la résidence comme les évêques, et que si l'obligation n'en étoit pas
-si étroite en toutes circonstances, elle étoit du moins égale dans les
-calamitez publiques_. La duchesse, son épouse, fut effrayée de sa
-résolution, et sans oser l'attaquer ouvertement, elle ne lui fit
-connoître que ce que son coeur ne pouvoit cacher, les cruelles alarmes
-où elle alloit être réduite pendant son absence. Mais le duc surmonta
-généreusement cet obstacle, et plus touché de l'exemple héroïque de la
-duchesse dans une pareille rencontre, que des larmes qu'il lui voyoit
-répandre, il aima mieux l'imiter que de céder à sa tendresse. Il
-partit pour Roüen, et s'étant enfermé dans cette ville infortunée, il
-s'appliqua tout entier au soulagement de ceux que la peste avoit déjà
-attaquez, et à préserver ceux qu'elle avoit épargnez jusqu'alors. Le
-bon ordre qu'il établit pour cela, les soins continuels qu'il prit,
-les visites journalières qu'il faisoit dans les lieux destinez à
-retirer les malades, les aumônes qu'il faisoit distribuer de tous
-côtez, les exemples de courage et de charité qu'il donnoit aux
-ministres spirituels et aux magistrats, produisirent les plus
-salutaires effets. La fureur du mal se ralentit peu à peu, plusieurs
-malades furent sauvez, le cours de la contagion fut arrêté; dans
-l'espace de deux mois, l'air fut parfaitement purifié, et tout un
-grand peuple reconnut devoir principalement son salut au zèle et à
-l'intrépidité de son gouverneur. Quand il seroit encore resté dans les
-esprits quelques traces des anciennes préventions, ce seul trait
-auroit pu les effacer. Aussi depuis ces temps malheureux, M. de
-Montausier fut regardé par les habitants comme le père de la patrie,
-et le souvenir de ses bienfaits vivra aussi long-temps à Roüen qu'on y
-conservera la mémoire du terrible fléau, qui en fut l'occasion. Les
-éloges dont il fut comblé dans la capitale de son gouvernement
-retentirent jusques dans la capitale du royaume, et parvinrent
-bientôt jusqu'aux oreilles du roy. Ce grand prince joignit ses
-applaudissements à ceux du public, et impatient de marquer sa
-satisfaction à un homme aussi utile à son État, il le fit revenir à la
-cour, et l'admit en sa présence sans avoir pris aucune des précautions
-qui sont en usage contre la malignité d'un mal qui se communique même
-souvent, malgré les plus sages préservatifs. Le roy ne crut pas que
-les louanges sincères qu'il donnoit au duc de Montausier fussent
-suffisantes pour un mérite si rare; il lui avoit déjà donné, il est
-vrai, des preuves plus solides de l'estime qu'il en faisoit; mais il
-vouloit lui marquer d'une manière encore plus éclatante la confiance
-que lui inspiroit sa vertu, en remettant dans des mains si fidelles ce
-qu'il avoit de plus cher au monde[104].» Le dauphin, âgé de huit ans,
-ne pouvait en effet rester plus longtemps entre les mains des femmes.
-Il était urgent de l'initier à des études sérieuses auxquelles son
-père attachait d'autant plus de prix que sa propre éducation avait été
-complétement négligée: circonstance fâcheuse et qui, dans un rang
-moins élevé, l'eût exposé à de fréquentes et légitimes railleries. Le
-roi n'était plus arrêté que par une seule considération, celle du
-choix d'un gouverneur qui convînt de tous points, et les courtisans
-étaient dans l'attente de la décision. Mme de Montausier ayant été
-pendant quelque temps gouvernante du petit prince, le duc se trouvait
-tout naturellement classé parmi ceux que leurs antécédents désignaient
-à l'attention du souverain, et nul parmi eux ne jouissait d'un renom
-plus mérité; mais les efforts de la cabale n'en furent que plus actifs
-à écarter une candidature trop en vue pour ne pas inquiéter toutes les
-autres. On profitait de toutes les occasions pour affaiblir les bonnes
-dispositions du roi envers ce vieux serviteur de sa famille: la noble
-franchise de Montausier était taxée d'impudence et de rudesse, on
-allait même jusqu'à lui reprocher d'anciennes croyances religieuses
-qu'il avait pourtant abjurées depuis si longtemps et de si bonne foi,
-et l'on représentait hypocritement l'orthodoxie comme une qualité qui
-devait primer toutes les autres dans le gouverneur de l'héritier du
-trône. Ces menées effrayèrent les amis de Montausier, et ils le
-pressèrent vivement de parler au roi sinon pour se justifier, du moins
-pour contre-miner les attaques de ses concurrents. Le duc se refusa
-obstinément à faire la moindre démarche dans ce sens: sa position
-était assez belle pour qu'il n'eût rien à envier, et d'ailleurs la
-charge de gouverneur lui semblait être d'une nature tellement
-délicate, elle engageait si étroitement à ses yeux la responsabilité
-de celui qui en était revêtu, qu'on ne pouvait, selon lui, la
-solliciter sans déshonneur, ni l'accepter sans une extrême
-appréhension. Cette manière de voir était parfaitement juste, et ses
-craintes ne furent que trop justifiées par l'événement.
-
- [104] Petit.
-
-
-
-
-LIVRE V.
-
-1668-1674.
-
- Montausier est nommé gouverneur du dauphin.--Le marquis de
- Montespan insulte la duchesse de Montausier.--Maladie et mort
- de la duchesse.--Fléchier.--Travaux de Montausier, de Bossuet
- et de Huet.--Campagne de Hollande.--Montausier présente au
- Dauphin ses maximes chrétiennes et politiques.
-
-
-«Le roy après avoir mûrement réfléchi sur le choix important qu'il
-avait à faire d'un gouverneur pour monseigneur le dauphin, après avoir
-balancé le mérite et les talents des différentes personnes qui se
-présentoient à son esprit ou qui lui étoient recommandées, se fixa
-enfin sur le duc de Montausier. Il n'ignoroit pas ce qu'en pensoient
-la plûpart des courtisans; mais leurs discours malins ne purent
-offusquer les lumières ni diminuer en rien l'estime qu'il avoit conçuë
-d'un homme que l'expérience lui avoit fait connoître pour un des plus
-fidelles, des plus zélez et des plus vertueux serviteurs de sa cour.»
-Outre ces motifs allégués par le P. Petit, il en était un autre plus
-déterminant, quoique infiniment moins honorable pour la mémoire du
-roi Louis XIV. Déjà las de ses amours avec Mlle de La Vallière, ce
-prince qui une première fois avait exploité la faiblesse de la
-duchesse de Montausier, ne l'avait pas trouvé moins complaisante
-lorsqu'il s'était agi de favoriser ses relations adultères avec Mme de
-Montespan[105], et cette funeste condescendance avait valu à
-l'infortunée duchesse un outrage scandaleux de la part du mari de la
-favorite. Le roi devait une réparation solennelle à une personne qui
-s'était compromise à ce point à son service, et pour imposer silence
-aux propos insolents des courtisans, il n'hésita pas à accorder au duc
-une marque éclatante de son estime en lui donnant un poste de
-confiance[106]. «Il l'envoya donc chercher[107], et l'ayant fait
-entrer secrètement dans son cabinet, il lui dit qu'il le faisoit
-gouverneur de son fils, parce qu'il croyoit ne le pouvoir mettre en de
-meilleures mains. Le duc se jetta dans le moment aux pieds du roy, le
-remercia avec un profond respect, et dit en lui embrassant les genoux:
-«Qu'il ne s'arrêteroit pas à représenter à Sa Majesté son peu de
-capacité pour remplir dignement l'emploi dont elle l'honoroit,
-puisqu'en le choisissant, elle avoit eu sans doute des raisons qu'il
-ne lui appartenoit pas de combattre, mais qu'il l'assuroit au moins
-qu'il étoit disposé à se rendre moins indigne de ses bontez, par un
-zèle et une fidélité inébranlable, qu'au reste, il supplioit Sa
-Majesté de songer que la bonne éducation de monseigneur le dauphin ne
-dépendoit pas uniquement des soins d'un gouverneur, que les attentions
-de Sa Majesté seroient infiniment plus efficaces, et qu'il la
-conjuroit de ne les lui pas refuser.--Soyez tranquille, reprit le
-prince, je vous seconderai sur cela de façon que vous n'aurez rien à
-désirer.» Ensuite il fit relever le duc, et après s'être entretenu
-quelque temps avec lui des différents moyens dont il faudroit faire
-usage pour former la jeunesse du dauphin, il le renvoya en lui
-défendant de découvrir à d'autres qu'à Mme de Montausier et à la
-comtesse de Crussol, ce qui venoit de se passer. Le roy pour quelques
-raisons, vouloit différer de quelques jours à déclarer son choix, mais
-le secret qu'il en fit ayant renouvellé les sollicitations et les
-intrigues des prétendants, il s'en trouva tellement importuné que pour
-s'en délivrer, il déclara plutôt qu'il n'avoit résolu, que vainement
-on briguoit une place qui n'étoit plus à donner, et que celui en
-faveur de qui il en avoit disposé, étoit le duc de Montausier. Il ne
-restoit plus qu'à installer le nouveau gouverneur; le roy le fit de la
-manière la plus obligeante. Le duc étant venu par son ordre, Sa
-Majesté le présenta à la reine et à monseigneur, à qui il adressa ces
-paroles bien dignes de cet incomparable monarque, et bien glorieuses
-pour le duc de Montausier: «Voilà, mon fils, un homme que j'ai choisi
-pour avoir soin de votre éducation. Je n'ai pas cru pouvoir rien faire
-de meilleur pour vous et pour mon royaume. Si vous suivez ses
-instructions et ses exemples, vous serez tel que je vous désire; si
-vous n'en profitez pas, vous serez moins excusable que la plûpart des
-princes dont on néglige ordinairement les premières années; et moi, je
-serai quitte envers tout le monde, le choix que j'ai fait me mettant
-à couvert de tout reproche.» M. de Montausier également touché des
-bontez de son roy et de la présence du jeune prince qu'il lui confioit
-d'une manière si honorable, mit un genou en terre, et dit au dauphin
-en lui baisant tendrement la main: «Recevez, Monseigneur, cette marque
-de soumission et de respect d'un homme qui pendant plusieurs années ne
-vous en donnera pas de pareilles, mais qui en devenant en quelque
-sorte votre maître, n'oubliera jamais que vous devez être un jour le
-sien, et qui sera toujours prêt à sacrifier son repos, ses intérêts et
-sa vie pour votre utilité[108].»
-
- [105] «Mme de Montespan s'en alloit demeurer dans la chambre qui
- estoit l'appartement de Mme de Montausier, proche de celle du
- roi; et l'on avoit remarqué que l'on avoit ôté une sentinelle que
- l'on avoit mise jusque-là dans un degré qui avoit communication
- du logement du roi et de celui de Mme de Montespan... «On me
- mande, dit la reine, que c'est Mme de Montausier qui conduit
- cette intrigue, qu'elle me trompe, que le roi ne bougeoit d'avec
- Mme de Montespan chez elle.» Mme de Montausier dit à la reine:
- «Puisqu'on a voulu faire savoir à Vostre Majesté que je donne des
- maîtresses au roi, que ne peut-on faire contre tout le monde?» La
- reine lui répondit en termes équivoques: «J'en sais plus qu'on
- ne croit, je ne suis la dupe de personne...» (_Mém. de
- Mademoiselle._) Un peu plus loin Mademoiselle ajoute à propos de
- l'insulte faite à la duchesse: «Cette affaire fit un grand bruit
- dans le monde, parce que l'outrage estoit extraordinaire à
- supporter pour une femme qui jusque-là avoit une bonne
- réputation. M. de Montausier estoit à Rambouillet; il n'apprit
- pas cette affaire, on disoit même qu'on la lui avoit cachée;
- d'autres imaginoient qu'il la savoit, qu'habilement il lui estoit
- avantageux de l'ignorer. Peu de temps après il fut fait
- gouverneur de M. le dauphin. Ses envieux et ses ennemis voulurent
- gloser sur ce choix et en établissoient les raisons. Ceux qui
- savoient le bon goût du roi, et connoissoient le mérite de M. de
- Montausier, étoient persuadés que personne de tout le royaume ne
- s'en acquitteroit si bien que lui.» (_Ibid._)--Saint-Simon
- confirme en ces termes le récit de Mademoiselle: «Ce qui
- surprit... ce fut la protection que Mme de Montespan trouva
- auprès de Mme de Montausier au commencement de son éclat avec son
- mari pour les amours du roi, et de l'asile que le roi lui-même
- lui donna, en choisissant M. et Mme de Montausier pour retirer
- Mme de Montespan chez eux au milieu de la cour, et pour l'y
- garder contre son mari. Il y pénétra pourtant un jour, et voulant
- arracher sa femme d'entre les bras de Mme de Montausier, qui cria
- au secours de ses domestiques, il lui dit des choses horribles,
- et mêla ses reproches des injures les plus atroces.»--Il faut
- noter comme un fait curieux que tous ceux qui nous rapportent
- cette anecdote, semblent mettre Montausier hors de cause et
- protestent du respect que leur inspirent ses vertus et son
- austérité.
-
- [106] S'il en faut croire pourtant Mme de Longueville, la
- nomination de Montausier eût été antérieure à l'insulte reçue par
- sa femme. Voici les paroles de la princesse: «... Que dites-vous
- du gouvernement de M. le dauphin, et que dites-vous de la
- mortification qui est venue troubler cette joie, j'entends
- l'affaire de M. de Montespan? Avez-vous fait des compliments
- là-dessus à Mme de Montausier? Pour moi, ma pente alloit à ne lui
- en pas faire, car, à mon sens, il ne faut pas la faire souvenir
- jamais d'un tel désagrément. Mais pourtant on m'a dit qu'elle
- prendroit peut-estre mal mon silence: ainsi je lui ai escrit
- trois lignes de galimatias. Quelqu'un a dit là-dessus une chose
- que je trouve bien, que c'estoit lui avoir mis de la cendre sur
- la teste. En effet, c'est les faire souvenir bien durement qu'ils
- sont hommes, cette nouvelle élévation pouvant fort bien leur en
- avoir osté la mémoire. Elle a dit que cela faisoit souvenir de
- ces gens qui triomphoient jadis, qui avoient après leur char des
- esclaves qui leur disoient des injures. Quelque pompeuse que soit
- cette comparaison, j'avoue que la première partie ne me
- consoleroit pas de la dernière, et que de toutes les aventures
- qui peuvent arriver à une vieille dame d'honneur, voilà la plus
- humiliante de toutes.»--Ce témoignage impartial, en atténuant les
- torts de Mme de Montausier, charge singulièrement le roi Louis
- XIV, qui en nommant Montausier gouverneur, n'eût pas cherché à
- réhabiliter l'honneur de la duchesse, mais tenté la délicatesse
- de cette dernière en l'exposant dans toute hypothèse au reproche
- de faiblesse ou à celui d'ingratitude.
-
- [107] La date de cette entrevue fixée par le P. Petit au 18
- septembre est évidemment inexacte, puisque dès le 4 du même mois,
- Mme de Sévigné annonçait à Bussy la nomination de Montausier.
-
- [108] Petit.
-
-Le choix du roi obtint l'approbation générale[109], et si Montausier
-eut quelques envieux, les difficultés qu'il rencontra dans l'exercice
-de ses fonctions ne tardèrent pas à diminuer les regrets
-qu'éprouvèrent d'abord ses concurrents évincés. Le début s'annonça
-pourtant de la façon la plus favorable. Le roi «déclara au duc que son
-intention étoit que le dauphin fût accoutumé de bonne heure au travail
-et non à l'oisiveté et à la mollesse; que la peine qu'il ressentoit
-d'avoir été trop ménagé dans son enfance, le rendroit moins indulgent
-pour celle de son fils; qu'il souhaitoit qu'on le fît non-seulement
-honnête homme, mais encore sçavant s'il étoit possible, et que pour y
-réussir, il permettoit qu'on employât les réprimandes, les reproches,
-les punitions même au besoin; qu'au reste, il entendoit que le
-gouverneur eût une pleine autorité sur les études, les exercices, les
-divertissements, les compagnies et le choix des personnes qui
-approcheroient du prince; que tous les autres officiers de sa maison
-fussent subordonnez au gouverneur, et que rien ne se fît en ce qui
-concerneroit l'éducation de monseigneur le dauphin, que par ses ordres
-ou de concert avec lui.»
-
- [109] Bussy y donne la plus franche adhésion. Il écrivait le 7
- septembre à Mme de Sévigné: «Je suis fort aise que M. de
- Montausier soit gouverneur de M. le dauphin; il n'y a que moi en
- France que j'aimasse mieux en cette place que lui. Il est vrai
- que le roi s'excite tous les jours à faire des grâces à cette
- maison.»
-
-Revêtu de tous ces pouvoirs, le duc de Montausier prêta serment pour
-les charges de gouverneur de monseigneur le dauphin, de premier
-gentilhomme de la chambre et de grand maître de la garde-robe, et se
-décida à commencer les fonctions de son principal emploi. Le président
-de Périgny était précepteur du jeune prince depuis un an; M. Millet
-fut nommé sous-gouverneur, et Joyeux premier valet de chambre. On
-nomma aussi trois jeunes enfants d'une naissance distinguée pour être
-habituellement auprès de monseigneur, étudier avec lui, et exciter
-dans son coeur cette émulation sans laquelle il est rare qu'on fasse
-de grands efforts[110].
-
- [110] Petit.
-
-Ces dispositions arrêtées, Montausier se trouva face à face avec un
-élève qui devait faire peu d'honneur à son instituteur, mais
-l'incapacité et l'entêtement du dauphin paraissaient beaucoup moins
-choquants au début de son éducation, et son gouverneur attribua
-d'abord ces défauts à la mauvaise direction qu'il avait reçue jusqu'à
-ce jour. Les succès apparents qu'obtinrent les premières mesures
-prises par le duc contribuèrent à l'entretenir dans cette agréable
-illusion, et pendant un séjour de six semaines que la cour fit au
-château de Chambord, la discipline rigoureuse à laquelle l'enfant fut
-assujetti opéra sur lui une influence des plus heureuses. Le roi,
-charmé de ce changement, trop prompt pour être sérieux, prodigua à
-Montausier les plus vives félicitations, et celui-ci songea à s'en
-rendre digne par un redoublement de zèle: «Le plan qu'il se traça
-rouloit sur deux principes, qui, malgré leur simplicité, contiennent
-tout ce que demande l'éducation des enfants, surtout ceux que leur
-naissance met au-dessus des autres hommes. Il faut éclairer leur
-esprit par des connoissances utiles et agréables; il faut encore plus
-former leur coeur, soit en y faisant naître, soit en y entretenant des
-sentiments de religion, d'honneur et de probité. M. de Montausier ne
-perdit jamais ces deux points de vuë; et l'on ne sçauroit dire à quels
-assujettissements il se captiva pour arriver au but qu'il s'étoit
-proposé. Toujours occupé du désir d'y atteindre, c'étoit là l'unique
-objet de ses réflexions, persuadé que les maximes générales sont d'un
-faible secours pour se préserver des vices, si on ne prend soin de les
-appliquer dans les occasions, à mesure qu'elles se présentent. Il fut
-inséparable de monseigneur le dauphin, et le suivoit en tous ses
-mouvements pour étudier son caractère et connoître ses inclinations;
-il couchoit dans la chambre du prince, et c'est un devoir dont il ne
-se dispensa jamais que pour les raisons les plus fortes; il assistoit
-à son lever et à ses prières, il le suivoit à la messe; pendant
-l'étude, il redevenoit écolier avec son disciple; il ne le quittoit
-pas plus dans les temps destinez au divertissement et au jeu, parce
-qu'il n'ignoroit pas que c'est alors que les enfants moins retenus
-montrent ordinairement ce qu'ils sont. La manière dont ils prennent le
-plaisir, les sentiment qu'excite en eux le gain ou la perte, les
-réflexions et les discours que l'un ou l'autre fait naître, décèlent
-leur âme sans qu'ils y pensent, et instruisent parfaitement un homme
-attentif de ce qu'il doit cultiver ou retrancher dans son élève[111].»
-
- [111] Petit.
-
-Au milieu des occupations assujettissantes que lui imposait la charge
-de gouverneur, Montausier n'avait pu s'empêcher d'observer le
-douloureux changement qui s'était opéré dans la santé de la duchesse.
-Pleine d'amour-propre, Julie avait été cruellement humiliée des
-insultes de Montespan: à partir de cette époque sa constitution, déjà
-affaiblie, avait paru complétement ébranlée; et en même temps que ses
-forces physiques allaient diminuant chaque jour, son intelligence,
-autrefois si ferme, était obscurcie par des visions funestes.
-S'inspirant de son énergie habituelle, elle avait réussi d'abord à
-dissimuler ses maux; mais bientôt son état de prostration devint tel,
-qu'elle se vit contrainte de chercher la solitude et de se confiner
-dans ses appartements. C'est vers le début de cette crise, au
-printemps de 1670, que le duc fut obligé de quitter sa femme, pour
-accompagner le dauphin, que le roi avait désiré amener en Flandre avec
-lui. «Après le voyage, la comtesse de Crussol, qui étoit demeurée
-auprès de sa mère, ne la crut pas en état de paroître davantage à la
-cour. Le duc, surpris de ne les y pas trouver à son retour de Flandre,
-vint promptement à Paris pour en sçavoir la cause. Alors on fut obligé
-de lui parler sans réserve, et de lever le voile qui lui cachoit toute
-la grandeur du péril où se trouvoit son épouse. Il en fut consterné,
-et dans l'affliction extrême qu'il en conçut, il n'auroit pas balancé
-à rompre les liens qui l'attachoient à monseigneur le dauphin, pour
-demeurer incessamment attaché au lit de la malade; mais il crut que
-Dieu demandoit de lui qu'il sacrifiât tout aux devoirs d'une charge à
-laquelle il avoit été appellé, plus pour le bonheur des autres que
-pour lui-même. D'ailleurs la comtesse de Crussol lui promit de ne
-point quitter sa mère, et il connoissoit trop le bon coeur de sa fille
-pour ne pas se reposer sur ses soins; il retourna donc à la cour, et
-seulement une fois par semaine il venoit voir par lui-même l'état de
-la malade, dont la comtesse de Crussol lui mandoit exactement des
-nouvelles tous les autres jours. La maladie se tourna en langueur, et
-dans le cours de près de deux années, elle causa à la duchesse de
-fréquentes défaillances, qui faisoient chaque fois trembler pour sa
-vie. M. de Montausier, toujours instruit ou témoin de ces espèces
-d'agonies et de ces vicissitudes de mieux ou de pire, étoit sans cesse
-entre l'espérance et la crainte. Il est plus facile de sentir que
-d'exprimer combien cette situation est douloureuse; il y auroit sans
-doute succombé, si sa foi et sa religion ne l'eussent soutenu; mais il
-trouva toujours dans ces sources les forces nécessaires pour supporter
-en héros chrétien le poids de son affliction. Elle ne put ralentir le
-zèle dont il étoit en quelque sorte dévoré pour l'avancement de son
-auguste élève, et il en donna vers ce temps-là une preuve bien
-signalée[112].»
-
- [112] Petit, I, p. 147.
-
-Le président de Périgny, précepteur du dauphin, était mort le 1er
-septembre. Dès 1668, avant que le roi ne l'eût désigné pour cette
-charge[113], la voix publique y avait appelé Bossuet, et des amis
-puissants avaient agi à l'insu de ce dernier pour fixer le choix de
-Louis XIV sur un homme dont la vertu égalait le génie, et qu'une
-existence sage, tranquille et retirée défendait suffisamment contre
-tout soupçon d'ambition. Péréfixe, archevêque de Paris, qui avait
-élevé le roi, désirait ardemment voir le dauphin confié aux soins
-d'un instituteur qui serait probablement plus libre qu'il ne l'avait
-été lui-même, de donner à l'héritier du trône l'instruction et les
-connaissances convenables à son rang; le ministre le Tellier
-favorisait aussi de tout son pouvoir cette candidature, mais elle
-échoua, Montausier ayant préféré à Bossuet le président de Périgny, et
-le roi ayant donné son adhésion à ce choix, au moins singulier. Mais
-dans l'intervalle de deux ans qui s'était écoulé entre la nomination
-et la mort de Périgny, la renommée de Bossuet avait beaucoup grandi:
-on l'avait vu déployer dans l'oraison funèbre de la reine d'Angleterre
-ces vastes conceptions, ce génie profond et observateur, qui découvre
-dans le caractère des rois et des peuples les causes de la grandeur et
-de la décadence des empires et de la chute des trônes. Plus récemment
-il venait de faire couler les larmes de toute la France, en déplorant
-la mort d'Henriette d'Angleterre; tous les coeurs étaient pleins
-encore de la douleur qu'il avait répandue sur cette pompe funèbre, et
-Bossuet était peut-être en ce moment l'homme qui occupait le plus
-l'attention publique. Louis XIV jugea qu'un tel homme était seul digne
-d'élever son fils. Aussi dès le jour même où le président de Périgny
-mourut, le choix de son successeur fut arrêté dans sa pensée; et si ce
-prince mit un intervalle de quelques jours à rendre son choix public,
-ce ne fut que par ce sentiment des égards et des convenances dont il
-ne s'écartait jamais. Il pouvait craindre que le choix d'un évêque ne
-donnât quelque ombrage au duc de Montausier, accoutumé depuis deux
-ans à exercer une influence exclusive sur toutes les parties de
-l'éducation du dauphin. Il savait, par l'expérience qu'il avait des
-hommes et du gouvernement, combien ces petites jalousies de place et
-d'amour-propre nuisent au succès des affaires. Cet inconvénient était
-surtout à redouter dans le système d'une éducation aussi importante,
-et qui demandait le concours de tous les coeurs, de tous les esprits
-et de toutes les volontés appelées à remplir les voeux et les
-espérances de sa tendresse paternelle. Un exemple récent venait de
-l'avertir encore combien ces petites susceptibilités de l'amour-propre
-sont communes dans les cours, et c'était parmi les personnes mêmes
-attachées à l'éducation de son fils qu'il avait rencontré cette
-opposition de caractères, et cette jalousie du pouvoir.
-
- [113] Il est aujourd'hui prouvé que Périgny fut sinon l'unique,
- du moins le principal rédacteur des _Mémoires de Louis XIV_, et
- cette circonstance suffit pour expliquer la faveur dont cet homme
- obscur jouissait à la cour.
-
-Louis XIV, en associant à l'éducation du dauphin tous les hommes de
-mérite que la voix publique lui avait indiqués, avait voulu
-l'accoutumer de bonne heure à ne voir autour de lui que des exemples
-de vertu, et à n'entendre que des leçons présentées par une raison
-éclairée, inspirées par un goût pur et délicat. La réputation du
-célèbre Huet, depuis évêque d'Avranches, était venue jusqu'à ce
-prince, et il avait annoncé au duc de Montausier l'intention de
-l'attacher à l'éducation de son fils. Montausier avait applaudi à la
-pensée du roi, et il prenait les mesures nécessaires pour s'y
-conformer, lorsque Périgny, qui avait appris cette nouvelle
-indirectement, vint en porter ses plaintes au duc lui-même; il
-prétendit qu'on allait le dégrader en quelque sorte de ses fonctions,
-et que c'était moins lui donner un coopérateur qu'un surveillant
-inquiet et dangereux. Montausier crut devoir instruire le roi de la
-répugnance, et même de l'opposition si animée qu'il avait trouvée dans
-le président de Périgny, et il ne lui dissimula pas qu'il valait
-encore mieux se priver des avantages que les talents et les
-connaissances de Huet pouvaient apporter dans l'éducation du dauphin,
-que d'y introduire ce sujet ou ce prétexte de division.
-
-La mort de Périgny suivit de près ce bizarre incident; et cette
-expérience si récente encore, dut être un motif de plus pour Louis XIV
-de ne nommer Bossuet précepteur qu'après avoir connu les dispositions
-de Montausier, et s'être assuré de sa volonté sincère d'agir toujours
-dans un parfait concert avec ce prélat. Montausier, qui avait autant
-d'élévation dans l'âme que d'austérité dans les principes, voulait
-préférablement à tout que le dauphin fût élevé par tout ce que la
-France avait de plus vertueux et de plus éclairé; et aussitôt que le
-roi lui eut témoigné, avec une délicatesse obligeante, qu'il craignait
-que le choix d'un évêque pour la place de précepteur ne pût le
-contrarier ou le blesser, il répondit avec autant de candeur que de
-dignité: «Sire, ce n'est ni de moi ni des honneurs ou des prérogatives
-de ma place que Votre Majesté doit s'occuper; c'est uniquement du
-succès de l'éducation de monseigneur le dauphin. Dès que Votre Majesté
-est dans l'intention de nommer précepteur un évêque, elle ne peut
-faire un choix plus honorable pour elle et plus utile pour monseigneur
-le dauphin que M. l'évêque de Condom. J'ose répondre au roi du
-parfait accord de nos vues et de nos sentiments pour justifier la
-confiance dont Votre Majesté daigne nous honorer[114].»
-
- [114] Si l'on en croit Huet, il paraît que le premier voeu de
- Montausier n'avait pas été pour Bossuet. Il rapporte dans ses
- mémoires latins comme le tenant de Montausier lui-même, _qui le
- lui avait souvent raconté_, «qu'à la mort du président de
- Périgny, le roi le chargea de lui proposer le sujet qu'il
- jugerait le plus digne de la place de précepteur de monseigneur
- le dauphin; que M. de Montausier dans la vue de faire tomber le
- choix du roi sur M. Huet, imagina de lui présenter une liste
- composée de tous ceux qui la lui avaient demandée et lui avaient
- exprimé le désir de voir leur nom placé sous les yeux de Sa
- Majesté. Le nombre des prétendants montait à _près de cent_, et
- M. de Montausier les comprit tous sur la liste, sans aucune
- exception et sans aucune distinction. A la suite de cette
- première liste, il en avait ajouté une seconde, où il n'avait
- compris que ceux qui ne lui avaient manifesté ni désir ni
- prétention, et qu'il jugeait cependant les plus dignes et les
- plus capables de remplir cette place selon les vues de Sa
- Majesté. Il faisait valoir leurs titres, leurs vertus et leurs
- talents, et il finissait son mémoire par ces mots: _Si Votre
- Majesté me demande actuellement mon opinion sur ceux que je crois
- le plus dignes de fixer son attention, je prendrai la liberté de
- lui dire avec confiance que parmi ceux qui n'ont formé aucune
- demande, M. Ménage, M. de Condom et M. Huet, me paraissent
- mériter la préférence. Je laisse à la sagesse de Votre Majesté le
- choix de celui des trois qui pourra lui être le plus agréable._
- Le roi prit la liste de M. de Montausier sans s'expliquer, pour
- se donner le temps de réfléchir mûrement sur un choix si
- important. M. de Montausier ajoutait que, d'après cet exposé, il
- ne devait pas douter que le roi ne se portât de lui-même à nommer
- M. Huet précepteur de monseigneur le dauphin. Le nom de Ménage
- était presque inconnu à ce prince. L'évêque de Condom, qui avait
- consumé jusqu'alors toute sa vie dans des controverses de
- théologie ou dans l'exercice du ministère évangélique, ne devait
- point paraître assez familiarisé avec les belles-lettres, dont
- l'étude allait occuper les premières années de l'éducation de
- monseigneur le dauphin; et d'après toutes ces considérations, il
- était d'autant plus vraisemblable que le roi laisserait tomber
- son choix sur M. Huet, que Sa Majesté avait paru désirer
- elle-même peu de mois auparavant de le voir associé à l'éducation
- de monseigneur le dauphin. Mais les choses tournèrent tout
- autrement; le roi était accoutumé à entendre prêcher M. l'évêque
- de Condom, il lui était agréable, il était frappé de son mérite,
- _les murs mêmes de son palais retentissaient encore de son
- éloquence_, et il nomma M. de Condom précepteur, mais il nomma en
- même temps M. Huet sous-précepteur.» (Huetii, _Commentarius de
- rebus ad eum pertinentibus_.)
-
-Louis XIV déclara Bossuet précepteur le 13 septembre 1670, et ce fut
-Péréfixe, archevêque de Paris, qui vint lui en apporter la nouvelle au
-doyenné de Saint-Thomas-du-Louvre, où il logeait constamment depuis
-tant d'années.
-
-Touché de l'abnégation qu'avait montrée Montausier en cette
-circonstance, le roi lui laissa toute latitude pour le choix du
-sous-précepteur et le duc proposa Huet, qu'il avait vu souvent
-autrefois chez Mme de Rambouillet, qu'il avait retrouvé plus tard en
-Normandie et dont il admirait l'étonnante érudition non moins que la
-délicatesse avec laquelle il maniait les idiomes de Rome et de la
-Grèce, dont il avait fait une étude particulière et approfondie.
-Bossuet lié depuis longues années avec le futur évêque d'Avranches ne
-se montra pas hostile à sa nomination, et le prince après avoir
-sanctionné ce dernier choix, put se flatter d'avoir mis son fils en
-des mains excellentes. Chacun de ces trois hommes remarquables, était
-en effet employé de la façon qui convenait le mieux à sa spécialité.
-Montausier, austère et même un peu rude, offrait des garanties
-surabondantes pour le maintien de la discipline; l'esprit élevé de
-Bossuet était merveilleusement approprié à la direction morale de
-celui qui devait occuper le premier trône de l'univers, tandis que
-l'érudition patiente et minutieuse de Huet devenait d'un prix
-inestimable pour le détail des études, alors qu'un génie supérieur en
-surveillait l'ensemble. Mais les efforts de ces trois hommes
-incomparables devaient échouer devant l'apathie profonde d'un enfant
-peu intelligent et que l'ennui de deux années de travail avait déjà
-complétement rebuté[115]. Ses précepteurs, surtout Bossuet et
-Montausier, lui inspiraient une sorte d'horreur, et les châtiments
-fréquents que lui attirait son incurable paresse, ne faisaient que
-l'aigrir sans le corriger[116]. Ces deux personnages illustres
-apportaient pourtant à leur tâche un zèle surhumain: le duc et
-l'évêque s'étaient remis l'un et l'autre à leurs études classiques,
-et ce dernier avec tant de goût, qu'il lui arrivait de réciter en
-dormant des vers d'Homère[117], qu'il préférait à tous les autres
-écrivains de l'antiquité. Du reste, la poésie ne l'absorbait pas
-tellement qu'il dédaignât les travaux même les plus arides lorsqu'il
-s'agissait de l'intérêt de son élève, et l'abbé Ledieu affirme qu'il
-avait composé une grammaire latine à l'usage du dauphin. Bien
-qu'occupé spécialement de l'éducation religieuse du jeune prince pour
-lequel il avait rédigé un catéchisme particulier et le recueil connu
-sous le titre de: _Prières ecclésiastiques du diocèse de Meaux_, il
-n'en surveillait pas moins les autres travaux du dauphin sur la
-géographie, l'histoire et la littérature latine, travaux confiés à la
-direction spéciale de Huet et de M. de Cordemoy, lecteur du prince.
-Rien ne se faisait toutefois sans l'aveu de Montausier, qui, libre de
-s'en rapporter aux lumières de ses coopérateurs, ne s'occupait pas
-moins activement de l'éducation de son élève que si le roi n'en eût
-chargé que lui. Huet nous apprend que le duc eut le premier l'idée
-des célèbres éditions _Ad usum Delphini_. Comme on l'a vu, Montausier
-avait été passionné dès sa jeunesse pour les grands écrivains des
-beaux siècles de la littérature latine. Mais souvent il s'était vu
-arrêté dans leur explication par l'obscurité de quelques mots, et par
-le défaut d'une connaissance suffisante des moeurs, des usages et des
-détails de la vie habituelle des anciens. Les devoirs du service
-militaire l'appelant souvent aux armées, il lui était impossible
-d'avoir toujours à sa disposition tous les ouvrages des commentateurs
-qui s'étaient livrés à ces utiles recherches d'érudition et de
-critique. A peine fut-il nommé gouverneur du dauphin, qu'il conçut le
-projet d'un monument utile et honorable à la gloire de l'éducation qui
-lui était confiée. Il crut devoir inviter les hommes de son temps les
-plus familiarisés avec les beautés et les difficultés de la langue
-latine, à donner des éditions des principaux auteurs classiques, qui
-pussent réunir le mérite d'offrir l'explication littérale du texte
-original, d'éclaircir les difficultés qu'il peut souvent présenter, et
-de faire connaître, dans des notes critiques et historiques, les
-usages et les détails domestiques auxquels les anciens font souvent
-allusion dans leurs écrits. Montausier fit part de cette idée à Huet.
-Il était peu d'hommes qui possédassent au même degré toutes les
-connaissances nécessaires pour diriger avec succès une pareille
-entreprise. Ce fut Huet qui en choisit tous les collaborateurs, et qui
-distribua à chacun d'eux les auteurs latins qui devaient être l'objet
-de leur travail particulier. Huet venait tous les quinze jours de
-Saint-Germain à Paris pour examiner leur travail, en accélérer les
-progrès et leur communiquer ses observations. Mais ce fut Huet seul
-qui eut l'heureuse pensée de placer à la fin des ouvrages de chaque
-auteur, le vocabulaire de tous les mots employés dans chaque ouvrage.
-A la faveur de ce vocabulaire, il suffit au lecteur de se rappeler un
-seul mot d'un vers ou d'une phrase, pour retrouver par une simple
-indication toutes les parties du texte original où l'auteur l'a
-employé. Un travail du même genre avait déjà été entrepris et exécuté
-avec succès par des savants étrangers sur les principaux écrivains de
-l'antiquité grecque et latine. L'expérience de tous les avantages que
-l'on recueillait des célèbres _Concordances de la Vulgate_ et des
-bibles grecque et hébraïque, justifiait suffisamment l'utilité du plan
-de Huet; et tous les amateurs de la latinité lui doivent de la
-reconnaissance pour le service qu'il a rendu à la république des
-lettres, en faisant participer la France à la gloire d'un genre
-d'érudition dont les écrivains étrangers paraissaient s'être emparés
-exclusivement. Huet avait même voulu donner à sa première pensée une
-exécution bien plus vaste, et dont les avantages auraient été
-incalculables. Il s'était proposé de composer de tous les vocabulaires
-particuliers un vocabulaire général, où l'on aurait trouvé, pour ainsi
-dire, l'histoire de la naissance, de la faveur et de la _disgrâce_ de
-chaque mot latin, depuis l'époque où la langue latine avait commencé à
-se former, jusqu'à celle où elle avait atteint toute sa perfection. Ce
-vocabulaire aurait pu servir à préserver la langue latine d'une
-nouvelle décadence, semblable à celle qu'elle éprouva successivement
-dans les siècles qui suivirent celui d'Auguste. Mais les
-collaborateurs de Huet furent effrayés de la grandeur de l'entreprise
-et des dépenses qu'elle exigeait. Cependant, il est à croire qu'une
-pareille difficulté n'aurait pas arrêté Louis XIV, toujours porté à
-favoriser avec sa magnificence accoutumée tout ce qui pouvait
-accroître la prospérité des sciences et des lettres. Huet nous
-apprend, en effet, que les éditions _ad usum delphini_ avec de simples
-vocabulaires particuliers, coûtèrent à ce prince plus de _deux cent
-mille francs_. Ces éditions parurent successivement pendant toute la
-durée de l'éducation du dauphin, et dès l'année 1671, peu après que
-Bossuet eut été nommé précepteur du jeune prince. On en a publié
-plusieurs sous le même titre longtemps après que le dauphin fut sorti
-des mains de ses instituteurs. Huet ne dissimule pas que, malgré toute
-l'attention qu'il apporta dans le choix des gens de lettres qui
-concoururent à ce travail, tous ne répondirent pas aux intentions
-qu'on s'était proposées; quelques-uns par lassitude, d'autres par
-légèreté, plusieurs même par le défaut d'une connaissance assez
-approfondie des beautés et des difficultés de la langue latine. Ce fut
-peut-être aussi par une négligence inexcusable qu'ils ne remplirent
-point ce que l'on attendait de cette noble association. Il ne craint
-pas en effet d'avouer que quelques jeunes présomptueux, trop confiants
-en leurs lumières et leurs talents, ne firent que montrer d'une
-manière affligeante qu'ils s'étaient trop pressés de vouloir apprendre
-aux autres ce qu'ils ne savaient pas eux-mêmes. Le jugement de la
-postérité a été plus sévère encore que celui de Huet sur le résultat
-défectueux de cette intéressante tentative, mais si l'exécution fut
-mauvaise, le plan du moins était excellent, et l'honneur de l'idée
-première en revient à Montausier seul.
-
- [115] «Si on considère le mérite et la vertu de M. de Montausier,
- l'esprit et le savoir de M. de Meaux, quelle idée n'aura-t-on
- pas, et du roi, qui fit élever si dignement son fils, et du
- dauphin, qu'on croira savant et habile, parce qu'il le devoit
- être! On ignorera les détails qui nous ont fait connoître
- l'humeur de M. de Montausier et qui l'ont fait voir plus propre à
- rebuter un enfant tel que Monseigneur, né doux, paresseux et
- opiniâtre, qu'à lui inspirer les sentiments qu'il devoit avoir.
- La manière rude avec laquelle on le forçoit d'étudier, lui donna
- un si grand dégoût pour les livres, qu'il prit la résolution de
- n'en jamais ouvrir quand il seroit son maître, et il a tenu
- parole.» (_Souvenirs de Mme de Caylus._)
-
- [116] La vérité de cette assertion est plus que confirmée par les
- mémoires du valet de chambre Dubois, et les extraits suivants
- suffiront à donner une idée de ces luttes de chaque jour entre le
- prince et ses précepteurs: «... En priant Dieu il lui prit une
- faiblesse; au lieu de le remettre dans son lit, on le pressa de
- s'habiller. Il eut besoin d'aller à la chaise percée où il lui
- prit une faiblesse..... il tomba entre mes bras. Nous luy fismes
- prendre du vin, il revint. Le voyant dans cet estat, je dis à M.
- de Montausier et à ceux qui estoyent là, que j'allois raccommoder
- son lit et qu'il falloit l'y remettre. Le lit raccommodé, ils se
- mocquèrent de moy, et me dirent que je ne cognoissois pas M. le
- dauphin, et que tout ce que je voyois n'estoit que pour éviter
- les estudes, et l'y poussèrent et ne luy firent non plus de
- quartier que les autres jours..... Le 29 (juillet) toute la cour
- partit pour Versailles, où j'arrivai fort à propos pour les
- estudes de monseigneur le dauphin. Le 30, estant allé manger, à
- mon retour, Monseigneur fut à la chaise percée et là me fit
- l'honneur de me dire: Dubois, pendant vostre absence, M. de
- Montausier m'a donné un si grand coup de férulle par le bras que
- je l'ay encore tout engourdy. Il me maltraite si fort qu'il n'y a
- plus moyen de durer..... Le mardy 4, au matin, à l'estude, M. de
- Montausier le battit de quatre ou cinq coups de férulles
- cruelles, au point qu'il estropioit ce cher enfant. L'après-dînée
- fut encore pire. Point de collation, point de promenade; et le
- soir, comme la planète cruelle dominoit toujours l'esprit de M.
- de Montausier, au prier Dieu, où estoit tout le monde à
- l'ordinaire, ce précieux enfant disoit l'oraison dominicale en
- françois, il manqua un mot, M. de Montausier se jetta dessus luy
- à coups de poing de toute sa force, je croyois qu'il
- l'assommeroit. M. de Joyeuse dit seulement: Eh! monsieur de
- Montausier? Cela fait, il le fit recommencer, et ce cher enfant
- fit encore la mesme faute, qui n'estoit rien. M. de Montausier se
- leva, luy prit les deux mains dans sa droite, le traîna dans le
- grand cabinet où il faisoit ses estudes, et là luy donna cinq
- férulles de toute sa force dans chacune de ses belles mains.....
- M. de Montausier l'avoit tiré de force, au travers de la presse
- qui estoit dans la chambre, au point que mon camarade de la
- Chesnardière m'a dit qu'en passant, il l'avoit heurté et qu'il
- luy avoit fait grand mal..... M. de Crussol, gendre de M. de
- Montausier, qui avoit esté témoin de ce cruel emportement, et
- d'autres dirent leur sentiment à M. de Montausier, qui ne dormit
- point... et le lendemain, ne vit personne, au matin; ayant connu
- qu'il avoit fait une très-grande faute, il employa tous ceux qui
- le pouvoient servir, comme MM. de Condom, Millet, Huet,
- particulièrement M. de Joyeuse, qui persuadèrent sy bien ce
- précieux enfant, qu'il résolut de n'en rien dire..... Ce quy
- sauva la vie à ce cher enfant, ce fut un corps piqué de
- balleines, pour luy tenir la taille ferme, qui para les coups de
- poing de la force et de la colère de M. de Montausier..... Le 6,
- monseigneur le dauphin, à la fin de la messe se trouva tout en
- sueur et se plaignit d'un grand mal de reins et par bonheur il
- luy prit un dévoiement. Nonobstant, il fallut estudier, quoiqu'on
- vît qu'il se trouvoit mal.... Le 23, il y eut différent entre
- Monseigneur et Monsieur de Condom qui me dit par deux fois
- d'aller chercher M. de Montausier, ce que je n'ay jamais voulu
- faire. Il rompit un feuillet du thême; Monseigneur le pria de luy
- montrer, ce qu'il ne voulut pas faire: à peu de temps M. de
- Montausier arriva: M. de Condom luy ayant dit ce qui s'estoit
- passé, M. de Montausier luy dit: «Monsieur, vous pouvez tout;
- pour moy, je ne suis que l'exécuteur des hautes-oeuvres.....»
-
- «... Monsieur avoit eu le pain bénit, il en envoya à Monseigneur.
- Comme il estoit interdit des menaces qu'on venoit de luy faire, il
- ne répondit pas au gentilhomme et reçut une ou deux férulles... il
- estoit toujours gourmandé et traité de fripon et de gallopin... Ce
- dernier jour, M. de Montausier estant party pour Paris, ce cher
- enfant montra quelque joye. Ils rappelèrent M. de Montausier, qui
- revint et luy donna trois férulles... Le 17... il y eut un peu
- d'offense à la dernière leçon... au soir, M. de Montausier luy
- donna dans son lit deux férulles... Le 29, entrant à l'estude du
- matin, Monseigneur estant très gay pour l'absence de M. de
- Montausier, tenoit sa petite chienne, qu'il fit baiser à M. de
- Condom. Son chapeau tomba dans cette carresse innocente, ce que M.
- de Condom ne trouva pas bon et luy en garda une dent de lait.»
- (_Mémoires de Dubois_, année 1671)
-
- [117] Son biographe, le cardinal de Bausset, assure même qu'à
- demi éveillé il avait composé ce beau vers grec:
-
- [Grec: Tois dystychousin achthos panta kai goos.]
-
-L'entreprise était encore à ses débuts lorsque le gouverneur «eut à
-essuyer les plus rudes coups dont un coeur comme le sien pût être
-frappé. La maladie de Mme de Montausier, après plus de deux années de
-langueur et de défaillances presque continuelles, l'avoit enfin
-tellement épuisée de forces, que l'on vit approcher de bien près le
-moment qui termineroit sa belle vie. Le danger prochain de perdre ce
-qu'il avoit de plus cher au monde, fit frémir le duc de Montausier; il
-quitta la cour pour quelque temps, et accourut auprès de la malade,
-résolu de ne s'en plus éloigner qu'il n'eût recueilli ses derniers
-soupirs. En effet, il se tint constamment attaché auprès de son lit,
-moins encore pour lui procurer tous les soulagements dont il étoit
-capable, que pour nourrir sa piété et entretenir sa foi par des
-discours ou des lectures édifiantes. La duchesse dont la patience ne
-se démentit jamais au milieu de ses souffrances, n'écoutoit personne
-plus volontiers que son époux lui parler de Dieu et de l'éternité,
-parce que personne ne lui en parloit mieux que lui; mais ces
-entretiens qui consoloient la malade, renouvelloient les alarmes du
-duc et le mettoient souvent dans un état qui le rendoit aussi digne de
-compassion que la malade même. Il faisoit réflexion qu'il préparoit à
-la mort une personne dont il eût de bon coeur racheté la vie au prix
-de la sienne; cette pensée l'attendrissoit de telle sorte qu'il étoit
-obligé de se faire violence pour retenir ses larmes, et cette
-contrainte lui ôtoit quelquefois la respiration et le sentiment. Si
-cependant quelque chose est capable d'adoucir l'amertume qu'il est si
-naturel de ressentir, quand on voit une personne chérie prête à nous
-quitter pour jamais, c'est une assurance bien fondée qu'en nous
-quittant, elle va entrer en possession d'une éternelle félicité. Une
-assurance si consolante pour un chrétien ne manquoit pas à M. de
-Montausier; son illustre épouse n'étoit pas moins distinguée par ses
-vertus que par les agréments du corps et les talents de l'esprit; sa
-piété, toujours égale, fut pour elle un antidote invincible contre le
-poison flatteur des passions, et l'air contagieux de la cour et du
-grand monde; dans la rude épreuve où le Seigneur la voulut mettre, sa
-vertu devint encore plus pure et la rendit enfin mûre pour le ciel.
-Dieu content de sa patience inaltérable, l'appella pour lui en donner
-la récompense et pour lui mettre sur la tête une couronne bien plus
-précieuse que la fameuse guirlande dont elle avoit été couronnée
-pendant sa vie. Elle mourut le quinzième de novembre 1671, âgée de
-soixante-quatre ans, quittant le monde sans regret, et laissant sa
-famille dans la plus accablante affliction. En effet, le duc fut
-frappé de cette mort comme s'il ne s'y fut pas attendu. Dès que la
-duchesse eut expiré, il fut presque impossible de le détacher de ce
-douloureux objet pour lui faire prendre un peu de repos. Bientôt, il
-se déroba à la vigilance de ceux qui l'avoient pour ainsi dire forcé
-de s'en séparer pour quelque temps; il alla malgré eux jetter de l'eau
-bénite sur le corps de la défunte, et cette cérémonie ayant renouvellé
-sa douleur, il se jetta à genoux, les bras et la tête appuyés contre
-le cercueil, et resta plus de deux heures dans cette touchante
-situation. Le triste appareil des obsèques fit encore plus éclater les
-sentiments de son coeur; plus d'une fois il mêla des sanglots aux
-chants funèbres des prêtres, et lorsqu'on déposa le corps de la
-duchesse dans le lieu destiné à sa sépulture[118], il eut besoin que
-sa raison, ou plutôt celle des personnes qui l'accompagnoient,
-l'arrêtât et l'empêchât de suivre jusques dans le tombeau cette chère
-partie de lui-même. A ces premiers transports succéda une tristesse
-plus modérée en apparence; son courage et sa résignation aux volontez
-du ciel le calmèrent un peu; mais son silence, ses soupirs et les
-larmes qui lui échappoient, cette soumission même aux ordres divins
-dont il s'armoit sans cesse pour se consoler, ne laissoient pas
-ignorer combien sa blessure étoit profonde. Il porta tout le reste de
-sa vie le trait dont il fut percé en ce funeste jour; la duchesse fut
-toujours présente à son esprit, et pour s'en retracer incessamment la
-mémoire, ses domestiques ne parurent plus qu'avec une livrée triste et
-lugubre, faible indice de la douleur toujours récente dont leur
-maître étoit pénétré.
-
- [118] Aux Carmélites du faubourg Saint-Jacques.
-
-«Deux soeurs de la duchesse de Montausier, dont l'une étoit abbesse de
-Saint-Estienne de Reims, et l'autre abbesse d'Hière, lui rendirent des
-honneurs funèbres conformes à la dignité de la personne qu'elles
-pleuroient, et à la vive douleur que leur causoit cette perte.
-L'église d'Hière fut choisie pour cette triste cérémonie[119], et au
-milieu des saints mystères l'éloge de l'illustre morte fut prononcé
-par cet orateur fameux[120], que sa douce éloquence rendit un des plus
-beaux ornements de son siècle, que son rare mérite éleva au rang sacré
-des premiers pasteurs, et que le ciel avoit favorisé d'un talent
-admirable pour louer les grands du monde dans la chaire de vérité,
-sans rien devoir à la flatterie, et sans intéresser la sainteté de son
-ministère. Au moins dans cette rencontre il eut la consolation d'être
-à couvert des plus légers soupçons, et il n'eut pas de peine à donner
-des preuves de la sagesse, de la modération et de la patience
-chrétienne que la duchesse avoit fait constamment paroître dans les
-différents états de sa vie. On prévenoit l'orateur, et en suivant
-l'ordre de son discours, _on admiroit_, sans surprise, _cette femme
-forte, qui, toujours fidèle à sa religion, avoit résisté aux
-foiblesses de son sexe dès son enfance, à l'orgueil, dans sa plus
-grande élévation, et au milieu des applaudissements les plus
-flatteurs, enfin à la douleur dans le temps de son abattement et de sa
-mort même_[121]. Le roi, les princes, les seigneurs, toute la cour
-prit part à l'affliction de la famille désolée[122]; et la célèbre
-Julie fut regrettée aussi universellement après sa mort, qu'elle avoit
-été généralement estimée pendant sa vie. Ces regrets publics ne
-servoient qu'à perpétuer ceux de M. de Montausier, et à entretenir sa
-douleur; mais il la surmonta en héros, et après avoir rendu à son
-épouse les derniers devoirs, il reprit l'exercice de son emploi et
-travailla à l'éducation de Monseigneur le Dauphin, avec cette sérénité
-et cette tranquillité d'esprit que rien ne fut jamais capable
-d'altérer[123].»
-
- [119] Elle eut lieu le 2 janvier.
-
- [120] Fléchier.
-
- [121] Montausier ne fut pas ingrat envers le panégyriste de sa
- femme. On lit dans le _Journal de Dangeau_ à la date du 1er
- novembre 1684: «M. de Montausier obtint pour l'abbé Fléchier
- l'abbaye et le prieuré qu'avoit le P. de Sainte-Maure, son cousin
- germain. L'abbaye et le prieuré sont l'un et l'autre dans la
- terre de Montausier; cela peut valoir 6,000 livres de rente...»
-
- [122] Voir, dans l'excellente édition que M. Ludovic Lalanne
- vient de donner de la correspondance de Bussy, la lettre que le
- comte écrit à Montausier sur la mort de sa femme et la réponse du
- duc.
-
- [123] Petit.
-
-Tandis que Bossuet, Huet et Cordemoi enseignaient au dauphin la
-théorie de la morale, Montausier se chargeait de son éducation
-pratique: une parole bien ou mal dite, une action louable ou
-irrégulière, un emportement, un caprice, une saillie d'humeur, la
-prière, l'étude, les repas: rien n'échappait à ce maître habile, qui
-savait alterner à propos le blâme et la louange, et ne laissait passer
-aucune occasion qui pût tourner au perfectionnement moral de son
-élève. Malheureusement l'entourage du prince contrariait souvent les
-efforts du gouverneur. «L'autre jour, dit Mme de Sévigné, M. le
-dauphin tiroit au blanc; il tira fort loin du but: M. de Montausier se
-moqua de lui, et dit tout de suite au marquis de Créqui, qui est fort
-adroit, de tirer, et à M. le dauphin: «Voyez comme celui-ci tire
-droit; le petit pendard tire un pied plus loin que M. le dauphin. Ah!
-petit corrompu, s'écria M. de Montausier, il faudroit vous étrangler.»
-
-«La première fois que M. le dauphin monta à cheval, étant sorti du
-parc de Versailles, il demanda ce que c'étoit que des chaumines qui se
-présentoient à ses yeux; on lui répondit que c'étoient des maisons de
-païsans, et comme il témoignoit avoir peine à le croire, M. de
-Montausier le fit descendre de cheval, et l'ayant fait entrer dans la
-première cabane qui se rencontra: «Voyez, dit-il, monseigneur, c'est
-sous ce chaume et dans cette misérable retraite que logent le père, la
-mère et les enfans, qui travaillent sans cesse pour payer l'or dont
-vos palais sont ornez, et qui meurent de faim pour subvenir aux frais
-de votre table.»
-
-«La piété étant la première règle de conduite du gouverneur, il
-vouloit aussi qu'elle fût la base de toutes les vertus qu'il inspiroit
-au dauphin, et il eut toujours le courage de lui en faire pratiquer
-les devoirs avec toute l'exactitude que pouvoit comporter son âge et
-son tempérament. Les médecins du prince, plus attachez aux maximes de
-leur art qu'aux loix de la religion et de l'Église, décidèrent qu'il
-devoit être dispensé du carême pendant sa jeunesse; mais le gouverneur
-s'opposa à l'ordonnance, et dit que le dauphin étoit d'un âge assez
-avancé et d'une santé assez forte pour observer l'abstinence
-prescrite. En vain, pour le gagner, on allégua la qualité d'héritier
-présomptif de la couronne; le duc, inébranlable sur son principe,
-répliqua que les enfants des rois et les rois eux-mêmes étoient
-assujettis aux loix de l'Église, et qu'ils devoient y être encore plus
-soumis que les autres par l'obligation que leur impose leur rang, de
-donner l'exemple aux peuples. Pour terminer le différend, on proposa
-de s'en rapporter au jugement d'un prélat. Je le veux bien, répondit
-le gouverneur, mais s'il décide contre moi, on ne trouvera pas mauvais
-que je m'en tienne à la parole de Jésus-Christ qui dit que si un
-aveugle mène un autre aveugle, ils tomberont tous deux dans le
-précipice. On crut l'ébranler en lui remontrant que si le prince
-tomboit malade on ne manqueroit pas de s'en prendre à lui; mais il
-représenta à son tour qu'on auroit tort de le faire responsable des
-accidents qu'il ne lui étoit pas possible de prévoir, et qu'une
-crainte fondée sur un avenir incertain, ne l'engageroit jamais à
-parler contre la justice et contre sa conscience; il fallut plier
-enfin et abandonner l'affaire à la discrétion du zélé gouverneur, et
-l'on n'eut pas sujet de s'en repentir. Le dauphin, sous sa conduite,
-fut élevé sans délicatesse; il alloit souvent à la chasse, sans avoir
-trop égard ni au froid ni au chaud; il étoit occupé les journées
-presqu'entières à des exercices qui se succédoient les uns aux autres;
-ses repas étoient sobres, les divertissemens ordinaires étoient
-courts, et ne tardoient pas à être remplacez par le travail; il
-observoit toutes les abstinences de l'Église, et tout cela ne servit
-qu'à confirmer sa santé, et à le rendre plus robuste à quinze ans
-qu'on ne l'est communément à vingt-cinq. Il ne tomba que deux fois
-malade pendant tout le temps qu'il fut entre les mains de M. de
-Montausier, et le duc lui-même, que le zèle pour le bien de son
-disciple avoit rendu plus éclairé que personne sur le tempérament du
-dauphin, contribua aussi plus que les médecins de profession au prompt
-rétablissement d'une santé si précieuse. Quelques gens trompez ou mal
-intentionnez voulurent profiter de ces petites maladies pour décrier
-le gouverneur dans l'esprit du roy; la reine prévenuë par la tendresse
-maternelle, se laissa aisément persuader, et prêta l'oreille aux
-discours de ceux qui pour la flatter attribuoient les incommoditez du
-jeune prince, tantôt à une étude outrée, tantôt à des exercices trop
-violents, toujours à la sévérité excessive dont ils prétendoient que
-le duc de Montausier usoit envers son élève. Le roy étoit père, mais
-l'amour paternel ne l'aveugla jamais; il méprisa ces plaintes
-frivoles, et pour en arrêter le cours il dit une parole bien digne de
-sa grandeur d'âme et de sa piété: Je n'ai qu'un fils, mais j'aimerois
-mieux qu'il mourût, que s'il n'étoit pas honnête homme, et qu'il
-devînt par là nuisible à ses peuples[124].»
-
- [124] Petit.
-
-Montausier ne faisait pourtant rien pour se concilier la faveur d'un
-monarque habitué à la flatterie, et l'anecdote suivante, que rapporte
-Mme de Sévigné, atteste qu'après douze ans de résidence à la cour le
-duc n'avait rien perdu de sa roideur de caractère: «Dès que le vieux
-Bourdeille fut mort, M. de Montausier écrivit au roi pour lui demander
-la charge de sénéchal du Poitou pour M. de Laurière son beau-frère. Le
-roi la lui accorda. Un peu après le jeune Matha la demanda, et dit au
-roi qu'il y avoit très-long-temps que cette charge étoit dans leur
-maison. Le roi écrivit à M. de Montausier, et le pria de la lui
-rendre, en l'assurant qu'il donneroit autre chose à M. de Laurière. M.
-de Montausier répondit que pour lui il seroit ravi de le pouvoir
-faire; mais que son beau-frère en ayant reçu les compliments dans la
-province, il étoit impossible, et que Sa Majesté pouvoit faire
-d'autres biens au petit Matha. Le roi en parut piqué, et, se mordant
-les lèvres: Hé bien! dit-il, je lui laisse la charge pour trois ans;
-mais je la donne ensuite pour toujours au petit Matha. Ce contre-temps
-a été fâcheux pour M. de Montausier.» Ceci se passait dans le courant
-de mai; à la fin du même mois, le roi partant pour la guerre de
-Hollande, Montausier alla en Normandie pour garantir cette province
-d'une attaque, sinon probable, du moins possible, des forces
-maritimes hollandaises qui sous Ruyter et malgré le développement de
-notre flotte étaient encore en état de tenir la mer. Il inspecta
-soigneusement les côtes et fit exécuter des travaux de défense, qui ne
-furent pas même insultés; les armements formidables de Louis XIV ayant
-déjoué toute tentative de diversion de la part de l'ennemi, qui
-pendant cette campagne et celle de 1673, se vit obligé de consacrer
-toutes ses ressources à la défense de sa frontière maritime attaquée
-par les forces combinées de France et d'Angleterre.
-
-Au retour du roi, qui, secondé par Vauban, avait tenu à diriger
-lui-même les opérations de la seconde campagne de Hollande, les
-ennemis de Montausier recommencèrent leurs intrigues pour ébranler
-l'immense crédit dont jouissait le duc, et pour en arriver à leurs
-fins ils saisirent avec empressement le prétexte qu'il leur offrit, en
-présentant au dauphin la première partie d'un recueil de sa
-composition, qui sous forme de maximes morales et politiques,
-contenait comme un résumé des instructions que le prince avait reçues
-jusque-là de la bouche de son gouverneur. Ce livre irréprochable dans
-le fond, portait partout l'empreinte de cette sincérité intrépide, qui
-après avoir fait la fortune de l'auteur fut souvent sur le point de la
-compromettre: «Cette instruction est divisée en trois parties. La
-première traite des devoirs d'un prince à l'égard de Dieu, la seconde
-comprend ses obligations à l'égard de ses sujets, et la troisième
-prescrit les règles de sa conduite à l'égard des princes et des États
-voisins. Les réflexions qui font tout le corps de l'ouvrage sont
-simples, courtes et naturelles; un grand sens, un fonds de raison
-admirable, une longue expérience dont on voit qu'elles sont le fruit,
-un désir sincère d'être utile aux peuples en instruisant celui qui
-doit les gouverner, en font tout l'éloge et tout le prix. Sans faire
-le prédicateur ou le prophète, le duc ne touche ce qui regarde la
-religion et la conscience que par rapport à la politique: «Un prince
-qui a des chrétiens pour sujets, doit, dit-il, par cette seule raison
-vivre chrétiennement. Quand la piété ne devroit pas par elle-même
-tenir le premier rang, il ne seroit pas moins obligé par intérêt d'en
-faire profession; tant il est impossible de gouverner sagement et
-heureusement sans elle.» De ce principe une fois établi, suivent
-naturellement tous les devoirs d'un souverain à l'égard de Dieu. «Ce
-Maître suprême exige les hommages et la soumission des rois de la
-terre, comme ils ont droit eux-mêmes d'exiger des peuples l'obéissance
-et le respect. Comment un prince trouve-t-il mauvais qu'on ose violer
-ses ordres, tandis qu'il ose lui-même violer les loix de son Dieu?
-Qu'il sçache que s'il est au-dessus des loix par l'élévation de son
-rang, il doit y être soumis par piété et par raison; que les loix
-divines assujettissent également le berger dans sa cabane, et le
-monarque sur le trône; que quant aux loix humaines, si elles sont
-mauvaises, il ne doit pas forcer ses sujets à les observer, et que si
-elles sont bonnes, il doit s'y conformer le premier; qu'il doit
-employer l'autorité qu'il a sur elles à les corriger et à les
-redresser, mais non pas à les enfreindre. Qu'il n'oublie jamais que
-son indépendance ne l'exempte pas de rendre compte un jour de son
-administration au Roy des rois, et que ce compte sera d'autant plus
-rigoureux, que pendant sa vie il n'aura rendu compte à personne.
-Quelqu'absolu que soit le pouvoir des souverains, ils sont pourtant
-forcés de subir le jugement de deux tribunaux incorruptibles qui ne
-leur passeront rien, celui de Dieu, et celui de la renommée. Dieu
-punira leurs mauvaises actions avec la dernière rigueur dans l'autre
-monde, et la renommée qui en publiera la honte dans celui-ci,
-imprimera sur leur mémoire une tache que la suite des siècles ne
-pourra jamais effacer. Pour éviter ce malheur, les rois doivent
-étudier leur religion, s'instruire de ce qui est proposé à leur foy,
-acquérir quelqu'intelligence des divines écritures et une connoissance
-raisonnable de l'histoire ecclésiastique: par là, ils seront en état
-de juger de la capacité de ceux qu'ils consultent; ils sçauront
-consulter comme il faut, et discerner les jugements et les juges. Il
-doivent se persuader que ce n'est point le sceptre et la couronne,
-mais la vigilance, l'activité, la justice, l'amour des peuples qui
-font les rois; que comme Dieu a produit les campagnes, les arbres, et
-les plantes pour fournir aux hommes par leur fertilité, de quoi
-subvenir à leurs différens besoins, il a de même établi les rois pour
-le bien des peuples, pour maintenir la vigueur des loix, châtier les
-méchans, récompenser les bons, protéger les innocens et soulager les
-malheureux; que semblables à l'astre du jour qui ne refuse à personne
-sa chaleur et sa lumière bienfaisante, ils doivent aussi répandre
-partout leurs grâces et leurs bienfaits, plus sensibles au nom aimable
-de _pères du peuple_ et de _bien-aimé_, qu'aux titres pompeux
-_d'invincible_ et de _conquérant_. Images vivantes de la Divinité sur
-la terre, c'est par une application constante à procurer le repos, la
-tranquilité, l'abondance et la régularité des moeurs dans leurs États,
-que les princes peuvent approcher de leur adorable modèle. Un roy est
-mis sur le trône de la main de Dieu, pour être le premier chef de la
-justice, le premier directeur des finances, le premier général des
-armées, le gouverneur de toutes les provinces, le tuteur de tous les
-pupilles, le protecteur de toutes les veuves, le père de toutes les
-familles, le défenseur de tous les opprimez, le refuge de tous les
-misérables, le vengeur de tous les crimes. Sous le fardeau de tant
-d'affaires dont il est incontestablement responsable, pourroit-il,
-sans offenser le Seigneur dont il est le ministre, se laisser endormir
-dans le sein de la mollesse et d'une honteuse oisiveté?»
-
-Après ces réflexions, M. de Montausier examine en quoi précisément
-doit consister la piété d'un prince sur le trône: «Ce n'est point,
-dit-il excellemment, par une scrupuleuse observance de certaines
-pratiques de dévotion usitées dans les cloîtres, qu'un roy doit
-montrer sa religion et sa foy. Assister chaque jour avec respect à la
-célébration des divins mystères, se jetter de tems en tems aux pieds
-du Roy des rois, et implorer son secours par des prières courtes, mais
-ferventes; maintenir l'honneur des autels, contribuer par ses
-libéralitez à la décoration des temples, et à faire subsister
-honorablement les ministres du Dieu vivant; ne donner les bénéfices
-ecclésiastiques qu'à des sujets d'une vertu et d'une capacité
-éprouvée; avoir soin que ceux qu'il en aura pourvûs s'acquittent
-exactement des devoirs qui y sont attachez, et qu'ils ne deshonorent
-pas leur ministère par une vie scandaleuse ou par un usage prophane du
-patrimoine des pauvres; respecter cependant leur caractère, et par son
-exemple inspirer aux peuples la vénération qui leur est dûë; se servir
-de tout son pouvoir pour réprimer les novateurs en matière de
-religion; les regarder comme des ennemis dangereux qui, animez par
-l'esprit de cabale, sont toujours prêts à secoüer aussi-bien le joug
-de l'autorité royale, que celui des pasteurs du troupeau de
-Jésus-Christ; se souvenir pourtant que ce n'est point par le glaive,
-mais par la persuasion, et si cette voye ne réüssit point, par la
-privation de toutes charges[125], distinctions, graces et
-prérogatives, qu'il doit ramener à la vérité ceux qui l'on abandonnée,
-et punir ceux qui demeurent opiniâtrément attachez à l'erreur; vaincre
-ses passions; se défendre contre les amorces de la volupté, et, pour
-exciter son courage dans ce genre de combat, se remettre sans cesse
-devant les yeux le funeste exemple d'un David, d'un Salomon et de
-tant d'autres princes, qui distinguez par une sagesse et une valeur
-extraordinaire, sont tombez, faute de constance, dans les plus honteux
-excès; se déclarer hautement contre les impies et les libertins; faire
-une guerre ouverte aux hypocrites et aux flatteurs; bannir de la cour
-la corruption et les scandales; servir Dieu dans la sincérité de son
-coeur, et ne rien omettre pour le faire servir de même par tous ses
-sujets; voilà ce qui fait un roy vrayement chrétien, et c'est ainsi
-qu'un saint Louis, sans rien perdre de sa grandeur et de son courage
-héroïque, a sçu se rendre sur le trône aussi respectable par sa piété,
-que terrible par ses armes.»
-
- [125] C'était le système provisoirement adopté par Louis XIV, en
- attendant la révocation de l'Édit de Nantes.
-
-«Telle est l'idée des maximes contenuës dans le recüeil dont nous
-venons de parler; ce n'est que la première partie du dessein que le
-duc de Montausier s'étoit proposé d'exécuter pour l'instruction de son
-auguste élève; mais le temps et sa santé ne lui permirent pas de
-mettre la main aux deux dernières parties d'un ouvrage dont il ne
-s'est trouvé dans ses papiers que des lambeaux détachez et mal
-assortis[126].»
-
- [126] Montausier travaillait encore à ces notes en 1679; ce que
- le P. Petit nous dit de la confusion où il les a trouvées, donne
- à penser que le texte définitif de Montausier avait été égaré et
- que son biographe ne put en prendre connaissance.
-
-Comme tous les ouvrages écrits au milieu d'une cour envieuse[127], le
-livre de Montausier pouvait prêter matière à de fâcheuses
-interprétations, et il fournit un prétexte spécieux à de nouvelles
-cabales qui faillirent ruiner le duc dans l'esprit du roi, ainsi qu'on
-le verra dans le livre suivant.
-
- [127] On sait combien alors était générale la manie de ces
- prétendues _clefs_, qu'on regardait comme l'indispensable
- complément des ouvrages même où l'esprit d'allusion satirique
- était le moins à présumer.
-
-
-
-
-LIVRE VI.
-
-1674-1690.
-
- Montausier accusé présente au roi son apologie.--Conduite du duc
- à l'égard de Mme de Montespan.--Mort de Conrart.--Mlles de
- Grignan.--Travaux pour l'éducation du dauphin.--Mariage du
- prince et retraite de Montausier.--Prise de
- Strasbourg.--Montausier rompt avec son gendre.--Le prince de
- Condé les réconcilie.--Prise de Philisbourg.--Mariage de Mlle
- d'Alerac.--Seconde rupture avec le duc d'Uzès.--Mort de
- Montausier.
-
-
-Ainsi que nous l'avons dit, le dauphin avait peu de goût pour ceux que
-le roi avait chargés de son éducation; mais son antipathie contre
-Montausier était d'autant plus forte[128], que c'était en vertu des
-ordres du duc seul que les châtiments manuels lui étaient infligés.
-Il est donc peu probable qu'il ait été fort reconnaissant de
-l'hommage que lui faisait son gouverneur d'une collection de _maximes
-morales_; mais quelles qu'aient pu être ses impressions particulières,
-celles des jeunes gens qui composaient son entourage étaient
-résolûment hostiles au livre et à l'auteur. Ces courtisans précoces
-n'oubliaient rien pour inspirer au dauphin le mépris qu'ils
-affectaient eux-mêmes pour ce petit ouvrage. «C'étoit se moquer, selon
-eux, que de prétendre former un roy sur ces règles et sur ces
-principes; ils disoient que les princes ne se doivent pas conduire de
-la sorte, que s'ils étoient si fidelles observateurs du droit et de la
-justice, et si rigoureux à punir la licence et le vice, ils seroient
-plus propres à conduire un monastère qu'à gouverner un royaume; et
-qu'enfin on ne pouvoit bien réussir dans le gouvernement des peuples,
-lorsqu'on s'attachoit trop aux maximes de la religion. Ils ajoûtaient
-encore que le gouverneur donnoit trop à son zèle, en voulant porter
-son élève à une perfection où nul homme ne peut atteindre, et en
-prétendant réunir en sa personne des qualitez que l'on a jamais veues
-ensemble; qu'il proposoit au jeune prince les chimères d'un esprit
-malade pour règles de sagesse; qu'il tomboit visiblement dans cet
-excès de la justice que l'Écriture condamne; et que s'il étoit louable
-d'écouter ses instructions, il étoit impossible de les suivre[129].»
-Le duc avait prévu ces attaques, et dans la préface de son livre, le
-dauphin eût pu trouver des armes pour les repousser, si elles lui
-eussent été désagréables. Dans ce discours préliminaire, Montausier
-«insiste particulièrement à prémunir le prince contre les suggestions
-pernicieuses du libertinage et de la flatterie; il lui fait une vive
-peinture de ces lâches adulateurs, de ces politiques impies ou de ces
-ministres intéressés qui, pour faire leur cour, et pour couvrir leurs
-vexations et leurs désordres, mettent en mouvement tous les ressorts
-imaginables pour fasciner les yeux du prince, et écarter de lui
-jusqu'à l'ombre de la vérité. «Je prévois, dit le zélé gouverneur à
-son auguste élève, je prévois que ce recueil, que je vous présente,
-m'attirera la haine d'un nombre infini de gens, parce qu'il choque les
-intérêts et les desseins de ceux qui n'ont ni la crainte de Dieu, ni
-le bien public, ni le service du roy devant les yeux, mais seulement
-leur ambition, leur crédit, leur intérêt. Tous les ennemis de l'ordre
-et de la solide piété se déclareront contre moi, parce qu'ils
-trouveront leur condamnation dans ces maximes; ils s'efforceront de
-décrier les préceptes que je vous donne; ils en feront des railleries;
-ils les traiteront de ridicules, de chimériques et d'impossibles; mais
-j'aurai pour moi toutes les personnes qui font profession d'honneur et
-de vertu, qui seront charmées de voir inspirer aux souverains des
-sentimens capables de les faire régner avec gloire, et de procurer la
-félicité publique. Vous-même, Monseigneur, par votre sage conduite,
-vous ferez le principal éloge de ces instructions, et vous justifierez
-leur auteur. Tout vous invite à les pratiquer: votre naissance vous y
-porte; les heureuses semences de vertu que la main de Dieu a répandues
-dans votre âme vous y préparent dès votre enfance; le roy vous y
-excite par les grands exemples qu'il vous donne de toutes les vertus
-royales, par la peine qu'il prend de vous dresser lui-même des
-mémoires et des instructions pour vous faire marcher un jour sur ses
-traces glorieuses, et par ses exhortations touchantes et solides,
-qu'il veut bien vous faire de tems en tems. Il n'est pas jusqu'à sa
-devise, qui ne nous apprenne les devoirs d'un grand roy; il a choisi
-le soleil pour lui servir de corps, parce que cet astre est le modèle
-de la conduite de tous les souverains. Ils doivent, comme lui, estre
-actifs, vigilans, infatigables, libéraux et bienfaisans; comme lui
-produire partout l'abondance, distribuer les richesses, faire naître
-les fruits, disperser la lumière, apporter la sérénité, dissiper les
-nuages, appaiser les tempêtes, et répandre partout leurs clartés et
-leurs influences favorables[130].»
-
- [128] Ce n'est point là pourtant l'avis du P. Petit: «... Les
- mauvais conseils avoient peu de pouvoir sur l'esprit de
- Monseigneur. Naturellement ennemi du vice, ce jeune prince
- n'avoit nulle peine à s'en défendre, et si quelquefois la
- légèreté de l'âge lui donnoit moins de goût pour les vérités
- solides ou les exercices sérieux, il sçavoit déjà par raison
- vaincre ses répugnances, et s'acquittoit sans effort de tout ce
- qu'on exigeoit de lui. L'estime dont le roy honoroit le duc de
- Montausier, le lui rendoit respectable; à mesure qu'il avançoit
- en âge il l'estimoit lui même de plus en plus, il écoutoit ses
- avis et les suivoit avec une docilité qui avoit quelque chose de
- bien consolant pour le gouverneur. Il ne faisoit rien sans le
- consulter, et il ne craignoit rien tant que de s'attirer des
- reproches de sa part, parce qu'il sçavoit qu'il ne blâmoit jamais
- que ce qui méritoit d'être blâmé. Par le même principe, il étoit
- extrêmement sensible à ses loüanges, et le moindre signe de son
- approbation le flattoit plus que les applaudissements peu
- sincères des personnes qui formoient sa cour.»--Cette déposition
- optimiste de l'honnête jésuite est, on le voit, en désaccord
- flagrant avec le témoignage unanime des contemporains. Dans le
- passage suivant de ses mémoires, Saint-Simon parle seulement du
- _respect_ et non de la _sympathie_ que Montausier avait su
- inspirer à son élève: «Quelque dure qu'ait été son éducation, il
- avoit conservé de l'amitié et de la considération pour le célèbre
- évêque de Meaux, et un vrai respect pour la mémoire du duc de
- Montausier, tant il est vrai que la vertu se fait honorer des
- hommes malgré leur goût et leur amour de l'indépendance et de la
- liberté. Monseigneur n'étoit pas même insensible au plaisir de la
- marquer à tout ce qui étoit de sa famille, et jusqu'aux anciens
- domestiques qu'il lui avoit connus. C'est peut-être une des
- choses qui a le plus soutenu d'Antin auprès de lui dans les
- diverses aventures de sa vie, dont la femme étoit fille de la
- duchesse d'Uzès, fille unique du duc de Montausier, et qu'il
- aimoit passionnément. Il le marqua encore à Sainte-Maure, qui,
- embarrassé dans ses affaires sur le point de se marier, reçut une
- pension de Monseigneur sans l'avoir demandée, avec ces
- obligeantes paroles, mais qui faisoient tant d'honneur au prince:
- «qu'il ne manqueroit jamais au nom et au neveu de M. de
- Montausier.» Sainte-Maure se montra digne de cette grâce. Son
- mariage se rompit, et il ne s'est jamais marié. Il remit la
- pension qui n'étoit donnée qu'en faveur du mariage. Monseigneur
- la reprit; je ne dirai pas qu'il eût mieux fait de la lui
- laisser.»
-
- [129] Petit.
-
- [130] Petit.
-
-Les précautions que le duc avait prises pour mettre le dauphin à
-l'épreuve de la séduction, au lieu d'arrêter les séducteurs, ne
-servirent qu'à les aigrir davantage contre un homme qui savait si bien
-les démasquer et les faire connaître; ils n'avaient pas seulement à
-décrier la vertu pour justifier leurs vices, mais ils avaient encore à
-se venger d'un ennemi redoutable, qui s'efforçait de les perdre sans
-ressource dans l'esprit de son élève. Animés de cet intérêt personnel,
-ils couvrirent leur vengeance sous le voile spécieux du zèle et de
-l'attachement pour le bien solide du prince; ils renouvelèrent les
-anciennes plaintes, et crièrent plus haut que jamais: que le
-gouverneur était un homme dur et un maître impitoyable, qui, sans
-égard pour la dignité et la délicatesse du dauphin, l'élevait comme un
-enfant destiné à gagner son pain à la sueur de son front: qu'il
-l'accablait sous le poids du travail; qu'il lui refusait la plupart
-des divertissements convenables à son âge et à son rang; qu'il
-semblait prendre à tâche d'en faire un pédant hérissé de grec et de
-latin, et que si l'on n'y prenait garde, il rendrait l'héritier
-présomptif de la couronne bien plus propre à régenter une classe qu'à
-gouverner un grand royaume. Ces discours furent écoutés et applaudis
-par tout ce qu'il y avait de gens intéressés à flatter le jeune
-prince, dont on briguait déjà la faveur. Une troupe de jeunes gens de
-la première distinction, formait la cour ordinaire du dauphin; et
-comme le duc le quittait encore moins aux heures qu'il passait à se
-divertir avec les jeunes courtisans qu'aux heures consacrées à
-l'étude, il eut plus d'une fois occasion de mettre un frein à la
-licence de ces flatteurs en herbe qui cherchaient à se rendre
-agréables par toutes sortes de moyens. Quoique le gouverneur eût pour
-eux tous les égards qui étaient dus à leur naissance, et qu'il leur
-ménageât auprès du dauphin toute la considération qu'ils méritaient à
-ce titre, il ne laissa pas de faire d'innombrables mécontents par la
-franchise un peu rude avec laquelle il les reprenait, lorsqu'en dépit
-de la retenue qu'ils s'imposaient en sa présence, il lui arrivait de
-les trouver en défaut. De ces jeunes gens les uns étaient encore à
-l'âge où l'on est impatient de toute direction, et haïssaient le
-gouverneur précisément parce qu'il était gouverneur; les autres plus
-âgés et de moeurs moins innocentes, craignaient que le châtiment ne
-suivît de près les menaces d'un homme dont ils connaissaient
-l'incorruptible fermeté, et qu'ils ne reçussent enfin l'affront de se
-voir bannis de la cour. Les parents, bien loin d'être charmés de la
-discipline exacte que l'on prétendait imposer à leurs enfants, se
-firent les défenseurs d'une folle jeunesse, et se plaignirent avec
-hauteur de ce qu'on semblait vouloir les éloigner du prince, et
-établir la fortune des uns sur la ruine des autres; que ces
-distinctions étaient odieuses, et qu'il n'appartenait point au duc de
-Montausier de les établir. Des courtisans corrompus et des femmes
-coquettes, qui n'aspiraient qu'au moment de donner au dauphin le goût
-de la volupté, ne pouvaient sans murmurer se voir fermer tout accès
-auprès de sa personne, et joignirent leurs plaintes à celles des
-autres. La puissance de la cabale augmentait chaque jour, sans que
-Montausier consentît à se relâcher en rien d'une sévérité peut-être
-excessive; les choses en étaient à ce point que le gouverneur,
-abandonné de tout le monde, allait ne plus pouvoir compter que sur la
-volonté du roi, et ce dernier appui faillit même lui manquer par suite
-de l'entrée en scène d'un nouvel et redoutable adversaire, qui
-n'était autre que la reine. Blessée depuis longtemps de la façon trop
-rude dont son fils était élevé, elle recueillait avidement les
-rapports fâcheux qui lui arrivaient de toutes parts sur la _brutalité_
-du gouverneur; alarmée par ces récits exagérés, elle en vint à
-trembler pour la santé du dauphin, et parvint un instant à ébranler la
-volonté de Louis XIV, qui, peu soucieux d'ailleurs du bonheur de cette
-princesse, que par ses nombreuses infidélités il avait réduite au
-désespoir, n'osait pas du moins lui résister en face dans une question
-qui ne le touchait pas personnellement. Sans adopter un parti décisif,
-il montra cependant au gouverneur plus de froideur qu'à l'ordinaire,
-et Montausier sentant alors le besoin de se disculper sans toutefois
-rien sacrifier de ses principes, composa une apologie qu'il présenta
-au roi, prêt à se retirer s'il refusait d'agréer sa justification.
-Dans ce document, il avait pris à tâche de réfuter par ordre toutes
-les calomnies auxquelles il était en butte depuis des années. Cette
-défense était à la fois habile et vigoureuse: tandis qu'il arrachait à
-ses détracteurs le voile hypocrite sous lequel ils abritaient leurs
-prétentions intéressées, il faisait adroitement sentir au monarque les
-défauts et le peu d'aptitude de son héritier, et la nécessité
-d'intervenir lui-même pour appuyer de son autorité royale le crédit
-menacé du gouverneur. Louis XIV lut le mémoire à loisir et s'en montra
-satisfait; la reine même se rassura, et l'envie se vit réduite encore
-une fois au silence. Montausier, qui avait déployé tant de fermeté
-dans cette conjoncture, ne montra pas moins d'indépendance à quelque
-temps de là dans une question non moins grave. Le jeudi saint de
-l'année 1675, Mme de Montespan se présenta à un prêtre de la paroisse
-de Versailles[131]. Ce prêtre lui refusa l'absolution, et l'on devine
-facilement les motifs d'un pareil refus. Elle s'en plaignit au roi,
-qui fit venir M. Thibaut, curé de la paroisse. Le curé déclara que le
-prêtre n'avait fait que son devoir. Mme de Maintenon, alors à
-Versailles, vivant dans la société habituelle de Mme de Montespan, et
-très à portée d'être instruite de tous les détails d'un événement
-auquel ses principes de religion et de vertu lui faisaient prendre un
-si grand intérêt, écrivait à la comtesse de Saint-Géran, «que le roi
-ne vouloit condamner ni le prêtre ni le curé sans savoir ce que le duc
-de Montausier, dont il respecte la probité, et M. de Condom, dont il
-estime la doctrine, en pensoient.» Bossuet ne balança pas à répondre
-comme le curé, «que le prêtre n'avoit fait que son devoir.»
-
- [131] M. Lécuyer.
-
-«M. de Montausier, ajoute Mme de Maintenon, a parlé plus fortement. M.
-de Condom reprit la parole et parla avec tant de force; il fit venir
-si à propos la gloire et la religion, que le roi, à qui il ne faut que
-dire la vérité, se leva fort ému, et dit à M. de Montausier, en lui
-serrant la main: _Je ne la verrai plus_.»
-
-On sait où aboutit ce bon propos illusoire de Louis XIV, qui bientôt
-fut suivi du retour de la favorite et d'une réconciliation scellée par
-la naissance de Mlle de Blois, et par celle du comte de Toulouse. La
-noble conduite de Montausier ne resta pourtant pas sans récompense,
-car elle lui valut l'estime de Mme de Maintenon, qui n'oublia jamais
-le service que le duc s'était efforcé de rendre à la morale[132].
-
- [132] Voici les réflexions que suggère au cardinal de Bausset, la
- double intervention de Montausier et de Bossuet dans cette
- circonstance: «On a pu remarquer que dans sa lettre à Mme de
- Saint-Géran, Mme de Maintenon semble placer le duc de Montausier
- au premier rang pour la fermeté de sa déclaration à Louis XIV, et
- qu'elle ne nous montre, pour ainsi dire, Bossuet que sur le
- second plan de ce tableau si intéressant. Son humeur perce d'une
- manière encore plus sensible dans une autre de ses lettres à Mme
- de Saint-Géran. «Je vous l'avois bien dit, madame, que M. de
- Condom joueroit dans toute cette affaire un rôle de dupe. Il a
- beaucoup d'esprit; mais il n'a pas celui de la cour.» Comment
- avec autant d'esprit qu'elle en avait elle-même, Mme de Maintenon
- ne s'est-elle pas aperçue qu'en voulant faire la censure de
- Bossuet, elle en fait le plus bel éloge? Accuser un évêque tel
- que lui, _de n'avoir pas l'esprit de la cour_, c'était lui
- accorder un titre de plus à l'estime. La fermeté tranchante du
- duc de Montausier pouvait n'être pas déplacée dans un homme de sa
- profession, et surtout de son caractère, qui lui avait acquis le
- droit d'exagérer l'austérité de la vertu; mais la longue
- expérience de Bossuet, et sa profonde connaissance du coeur
- humain, lui avaient appris que la douceur, la patience et les
- exhortations évangéliques sont les véritables armes d'un évêque
- pour combattre les passions, et qu'elles servent plus souvent à
- en triompher, que ces décisions brusques et absolues qui
- obtiennent rarement un si heureux succès. L'événement justifia la
- sagesse de Bossuet. L'intrépide fermeté du duc de Montausier et
- la parole que lui avait donnée Louis XIV, n'empêchèrent pas ce
- prince de reprendre bientôt après les chaînes qui le livrèrent
- encore à la domination de Mme de Montespan. Bossuet, au
- contraire, par la rectitude de sa conduite, par ses utiles
- instructions, et surtout par ce caractère de vertu et de sagesse
- qui ne l'abandonnait jamais dans les circonstances les plus
- difficiles et les plus délicates, vit enfin ses voeux
- couronnés.»--Ils ne le furent, dans tous les cas, que bien
- tardivement, et c'est à Mme de Maintenon bien plutôt qu'à
- l'évêque de Meaux que revient l'honneur de la conversion
- définitive du grand roi.
-
-Cependant le vide se faisait de plus eu plus autour de Montausier
-vieillissant. Déjà en 1672 il avait perdu Godeau, l'aimable évêque de
-Vence[133], et Chapelain en 1674; le 23 septembre 1675, la mort de
-Conrart lui causa un chagrin non moins vif, car il professait pour son
-ancien coreligionnaire une singulière estime, comme le prouvent ces
-paroles qu'il adressait au calviniste Jean Rou, chargé par les
-héritiers du défunt de consulter le duc sur l'emploi qu'on devait
-faire des volumineux manuscrits recueillis dans la succession, et que
-certaines personnes songeaient à donner au public: «Qu'ils s'en
-donnent bien de garde, répondait Montausier, ce seroit tout perdre.
-Vous savez, et ils le savent aussi bien que vous, combien j'aimois et
-considérois celui dont nous parlons. La plupart de nos amis communs
-rendront témoignage du cas que j'ai toujours fait de tout ce qui
-sortoit de sa plume, parce qu'en effet il y avoit en tout cela bien du
-prix; mais la réputation que cet illustre s'étoit acquise est allée si
-loin, que, quand tout ce qu'on pourroit publier de lui auroit été
-dicté par un ange, cela ne seroit pas capable de soutenir la dignité
-d'un bruit aussi extraordinaire, et il s'en faut tenir là; des oracles
-même ne paroîtroient que des rogatons. Il y a de certaines
-conjonctures qui sont si fatales à la réputation des plus grands
-hommes, qu'on les peut comparer à ces constellations bénignes qui font
-toute la félicité des naissances les plus heureuses; ç'a été sous une
-constellation de cette nature que la réputation de notre ami est née,
-il faut se contenter d'en garder la coiffe; dites-leur que c'est le
-meilleur conseil que je leur puisse donner.»
-
- [133] Montausier était resté dépositaire d'un grand nombre de ses
- poésies inédites, qui se trouvent probablement aujourd'hui dans
- les archives du la maison d'Uzès.
-
-Le vieux Conrart s'éteignait à propos, alors que les persécutions
-contre le protestantisme se préparaient dans l'ombre. Cette mort
-rompit le faible lien qui rattachait encore Montausier aux souvenirs
-de sa jeunesse, et ses relations de plus en plus étroites avec Bossuet
-et Fléchier ne contribuèrent pas peu à atténuer le fâcheux effet que
-dut produire sur lui la grande et désastreuse mesure que prit Louis
-XIV pour l'anéantissement du calvinisme. Mais en 1675 on n'usait
-encore de la persécution que comme d'un expédient financier propre à
-exciter la générosité du clergé de France, et dans le coeur du roi le
-penchant à la volupté étouffait les symptômes du fanatisme naissant.
-
-Vingt années de prospérité inouïe avaient contribué à aveugler la cour
-et à ébranler dans l'âme du monarque les notions du juste et de
-l'injuste; si la fortune infligeait quelques revers aux armes de la
-France, il semblait qu'elle voulût par là relever comme par contraste
-l'éclat merveilleux de triomphes si longtemps soutenus; et c'est à un
-échec de ce genre que se rapporte l'anecdote suivante de Mme de
-Sévigné: «Voici une petite histoire que vous pouvez croire comme si
-vous l'aviez entendue. Le roi disoit un de ces matins: «En vérité, je
-crois que nous ne pourrons pas secourir Philisbourg; mais enfin je
-n'en serai pas moins roi de France.» M. de Montausier,
-
- Qui pour le pape ne diroit
- Une chose qu'il ne croiroit,
-
-lui dit: «Il est vrai, sire, que vous seriez encore fort bien roi de
-France, quand on vous auroit repris Metz, Toul et Verdun, et la Comté,
-et plusieurs autres provinces dont vos prédécesseurs se sont bien
-passés.» Chacun se mit à serrer les lèvres; et le roi dit de
-très-bonne grâce: «Je vous entends bien, M. de Montausier,
-c'est-à-dire que vous croyez que mes affaires vont mal: mais je trouve
-très-bon ce que vous dites, car je sais quel coeur vous avez pour
-moi.» Cela est très-vrai, et je trouve que tous les deux firent
-parfaitement leur personnage.»
-
-Cette roideur, qui ne fléchissait pas même en présence du monarque le
-plus absolu de l'univers, rendait parfois difficiles les relations de
-Montausier avec sa famille, et causa quelque tension dans ses
-rapports, tout bienveillants jusque-là, avec son allié le comte de
-Grignan. Ainsi qu'on l'a vu plus haut, ce dernier avait eu deux filles
-de son mariage avec Angélique d'Angennes. L'une de ces demoiselles
-avait manifesté de bonne heure une vive inclination à la vie
-religieuse, et les exhortations de sa jeune belle-mère devaient la
-confirmer plus tard dans ses pieuses résolutions. Sa soeur, au
-contraire, avait un penchant décidé pour le monde, et l'on n'eût pu,
-sans une véritable contrainte morale, la pousser dans le cloître. Il
-paraît pourtant que son père se proposait d'aider à la grâce, pressé
-qu'il était de combler le gouffre de ses dettes en y jetant la fortune
-des enfants de sa première femme; mais ces demoiselles trouvèrent un
-actif protecteur dans le duc de Montausier, qui les prit sous sa garde
-et ne consentit à les rendre à leur père qu'après avoir reçu des
-explications positives, et s'être assuré que la volonté de ses nièces
-ne serait en rien violentée[134]. Ce fut aussi vers la fin de l'année
-1677, qu'eurent lieu les premières relations amicales de Montausier et
-de Boileau[135]. Le duc, peu favorable à la nouvelle génération
-littéraire et ennemi par principes du genre satirique, n'avait jamais
-pardonné à Despréaux ses attaques contre Chapelain, et il s'était même
-exprimé assez durement sur le compte du poëte lorsqu'il avait appris
-que le roi lui faisait une pension. Boileau, qui n'ignorait pas le
-sentiment du duc à son égard, en était désolé, aussi s'efforça-t-il de
-le désarmer par ce passage adroitement flatteur de son épître VII:
-
- Et qu'importe à nos vers que Perrin les admire,
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Pourvu qu'ils puissent plaire au plus puissant des rois;
- Qu'à Chantilly Condé les souffre quelquefois,
- Qu'Enghien en soit touché...
- Et plût au ciel encor pour couronner l'ouvrage
- Que Montausier voulût leur donner son suffrage!
-
- [134] «J'avois ouï parler confusément de cette lettre de M. de
- Montausier; je trouve, comme vous, son procédé digne de lui; vous
- savez à quel point il me paroît orné de toutes sortes de vertus.
- On avoit cherché à le tromper; on avoit corrompu son langage; on
- s'est enfin redressé, et lui aussi; il l'avoue: c'est une
- sincérité et une honnêteté de l'ancienne chevalerie. Voilà qui
- est donc fait, ma fille, vous êtes assurée d'avoir ces jeunes
- demoiselles.» (Mme de Sévigné, lettre du 4 août 1677.)
-
- [135] C'est à tort que le P. Petit renvoie ce fait à l'année
- 1680.
-
-«Un trait si obligeant fit sur le coeur de M. de Montausier tout
-l'effet que M. Despréaux s'en étoit promis; le duc commença dès lors à
-revenir de ses anciennes préventions, et peu de temps après le sieur
-de Puimorin, frère de l'auteur des satires, homme fort connu et fort
-aimé à la cour, étant venu à mourir, le duc rencontra M. Despréaux
-dans la gallerie de Versailles, et lui marqua en passant le regret
-qu'il avoit de la mort de son frère. «Je sçais, lui répondit M.
-Despréaux, que mon frère faisoit grand cas de l'amitié dont vous
-l'avez honoré; mais il en faisoit encore plus de votre vertu; et il
-m'a toujours dit que les grâces dont le roy m'a comblé, et les bons
-traitements que je reçois ici, ne peuvent réparer le malheur que
-j'ai eu de ne pouvoir mériter jusqu'à présent les bonnes grâces
-du plus vertueux et du plus respectable seigneur qui soit à la
-cour.»--«Oublions le passé, lui repartit M. de Montausier en
-l'embrassant, je veux être de vos amis comme je l'étois de votre
-frère, et pour commencer connoissance, venez, je vous en prie, dîner
-aujourd'hui avec moi.» M. Despréaux, depuis ce moment, trouva
-toujours dans le duc un ami généreux, qui lui demeura fidellement
-attaché jusqu'au dernier jour de sa vie, et qui fut constamment
-l'admirateur sincère, ainsi que le censeur sévère des nouveaux
-ouvrages que cet illustre poëte donna depuis au public[136].»
-
- [136] Petit.
-
-Tout affligé qu'il était du peu d'aptitude et de zèle de son royal
-élève, Montausier n'en continuait pas moins de lui accorder ses soins
-avec son ardeur et son dévouement habituels, tandis que Bossuet, vers
-ce temps-là même, écrivait au maréchal de Bellefonds ces lignes
-attristées: «Me voici quasi à la fin de mon travail. Monseigneur le
-dauphin est si grand, qu'il ne peut pas être longtemps sous notre
-conduite. Il y a bien à souffrir avec un esprit si inappliqué. On n'a
-nulle consolation sensible, et on marche, comme dit saint Paul, en
-espérance contre l'espérance. Car encore qu'il se commence d'assez
-bonnes choses, tout est encore si peu affermi, que le moindre effort
-du monde peut tout renverser; je voudrois bien voir quelque chose de
-plus fondé; mais Dieu le fera peut-être sans nous. Priez Dieu que sur
-la fin de la course où il semble qu'il doive arriver quelque
-changement dans mon état, je sois en effet aussi indifférent que je
-m'imagine l'être.»
-
-Ce fut alors que l'évêque de Condom mit la main à son _Histoire
-universelle_. Lorsqu'il avait conçu la première idée de cet ouvrage,
-il ne s'était proposé d'abord que de donner un abrégé de l'histoire
-ancienne, pour que le dauphin pût conserver plus facilement le
-souvenir de ce qu'il en avait appris. Les réflexions qui devaient en
-être le résultat étaient réservées pour servir de préface à ce tableau
-historique. Mais Bossuet ayant fait lire cette _préface_ à Montausier
-et à d'autres amis éclairés qu'il était dans l'usage de consulter, ils
-l'engagèrent à donner plus d'étendue à ses réflexions. C'est ainsi que
-ce qui n'était dans le premier plan qu'un accessoire, devint dans
-l'exécution l'objet principal et important. La partie historique n'en
-est plus que l'introduction. Ce sont en effet ces réflexions qui ont
-donné un si grand caractère au _Discours sur l'histoire universelle_.
-Près de deux siècles se sont écoulés depuis qu'il a paru, et
-l'admiration, loin de s'être épuisée, s'accroît chaque jour encore à
-la lecture de ce magnifique ouvrage. Lorsqu'il fut achevé, dans les
-derniers mois de 1679, l'éducation du dauphin tirait à sa fin. Dès
-cette époque, on songeait à son mariage avec la princesse de Bavière,
-et lorsqu'il fut arrêté, Bossuet et Montausier durent considérer leur
-mission comme terminée. «Tous les deux concoururent avec un accord
-invariable au travail de l'éducation qui leur était confiée. Tous les
-deux étaient animés de la noble passion de former un grand prince et
-un fils digne de son père. Le duc de Montausier aurait voulu montrer à
-une nation guerrière et valeureuse un chef propre à commander les
-armées, et un prince d'une probité assez austère pour aimer à déplaire
-aux courtisans. Bossuet voulait graver profondément dans l'âme de son
-élève ces principes religieux qui peuvent seuls rassurer les peuples
-contre les abus de la puissance. Il voulait un prince assez instruit
-et assez éclairé pour sentir, penser et agir par lui-même, et qui fût
-capable de conserver à la France la prééminence de gloire où elle se
-trouvait élevée. On sent que ces deux méthodes, quoique différentes,
-n'étaient que l'expression de la même pensée, celle que l'on cherche
-et que l'on trouve dans l'idée d'un grand roi et d'un bon roi[137].»
-
- [137] Bausset, _Histoire de Bossuet_.
-
-A partir du 30 décembre, jour où furent arrêtés les articles du
-mariage entre le dauphin et Marie-Anne-Christine, soeur de l'électeur
-de Bavière, Montausier cessa de diriger l'éducation du prince, et ce
-fut en rendant la liberté à son royal élève qu'il prononça ces paroles
-fameuses: «Monseigneur, si vous êtes honnête homme, vous m'aimerez; si
-vous ne l'êtes pas, vous me haïrez, et je m'en consolerai.» Quoiqu'il
-n'eut plus le titre de gouverneur, le duc resta pourtant, par ordre du
-roi, attaché à la personne du dauphin, et ce fut lui qui présida à la
-formation de sa maison[138], qu'il s'efforça de composer de personnes
-sûres et d'hommes distingués, au nombre desquels était son gendre de
-Crussol: ce fut là son plus mauvais choix.
-
- [138] «On a nommé huit ou dix hommes de la cour, avec six mille
- francs de pension, pour être assidus auprès de M. le dauphin: il
- y en aura tous les jours deux qui le suivront. Le chevalier vous
- mandera leurs noms: il me semble que j'ai entendu parler de MM.
- de Chiverni, de Dangeau, de Clermont et de Crussol; je ne sais
- point encore les autres, ni même si ceux-là sont bien vrais.»
- (Mme de Sévigné.)
-
-Les dix dernières années de Montausier s'écoulèrent à la cour comme
-les précédentes, et il y vécut entouré d'honneurs et de considération.
-Le roi l'admettait à ses plus secrets conseils et se servit encore une
-fois de sa vieille expérience lorsqu'il songea à se rendre maître de
-Strasbourg.
-
-En signant le traité de Nimègue, Louis XIV avait étonné le monde par
-une modération qui, à vrai dire, était plus apparente que réelle. Ce
-prince avait, en effet, signé des conventions secrètes avec plusieurs
-souverains dans l'intention d'éluder un pacte solennel, et si
-lorsqu'il s'était agi d'établir le dauphin il avait fait tomber son
-choix sur une princesse de Bavière, c'était surtout dans le but de
-raffermir son alliance avec une puissante maison qu'il avait su
-engager dans ses intérêts. Depuis deux ans déjà on avait créé des
-chambres dites _de réunion_, dans le but de trancher au profit de la
-France toutes les questions litigieuses en matière de fiefs, dans les
-provinces frontières de l'Alsace et des trois évêchés; en 1681, le roi
-résolut de tenter un coup plus hardi et de s'emparer en pleine paix de
-la grande ville impériale de Strasbourg. Un fort parti français
-s'était formé au sein de cette république allemande, et rien ne fut
-oublié pour le grossir. Tous les catholiques et beaucoup de notables
-protestants étaient favorables à l'invasion: l'or et les promesses
-aidant, les cinq conseillers, le prêteur, le secrétaire et le
-trésorier qui formaient la régence de la ville furent gagnés les uns
-après les autres par les agents de Louvois. Les troupes impériales
-ayant évacué la place par suite du traité de Nimègue, les magistrats
-congédièrent douze cents Suisses que la république avait à sa solde;
-puis, sur les instances menaçantes du gouverneur français, ils
-démolirent le fort de Kehl reconstruit récemment. Rien ne faisait plus
-obstacle à la tentative du roi de France, et le 28 septembre
-trente-cinq mille hommes se trouvaient réunis devant la place qui leur
-ouvrait ses portes le surlendemain. Ce jour-là même, «Sa Majesté
-partit subitement pour l'Alsace, au lieu d'aller de Fontainebleau à
-Chambord, où sur les bruits publics, on ne doutoit point que la cour
-n'allât passer l'automne. Le roy voulut que la reine fût du voyage
-avec Monseigneur le dauphin et Mme la dauphine, Monsieur et Madame, le
-prince et la princesse de Conti, le prince de la Roche-sur-Yon, et un
-grand nombre de seigneurs des plus distinguez. M. de Montausier y fut
-invité avec une distinction particulière; le roy le présenta à
-Monseigneur, et lui dit en termes très-honorables pour le duc, qu'il
-souhaitoit qu'il prît M. de Montausier dans sa calèche, persuadé qu'il
-ne lui seroit pas moins utile en cette occasion, qu'il l'avoit été par
-le passé. Monseigneur, autant par inclination que par déférence aux
-désirs du roy son père, consentit de bon coeur à ce qu'on demandoit de
-lui, et fit le voyage tête-à-tête avec son ancien gouverneur. Le duc
-mit à profit une occasion si favorable, et se servit de tout le loisir
-et de toutes les occasions que lui procura ce voyage, qui fut environ
-de deux mois, pour renouveller les sages instructions qu'il avoit
-autrefois données au jeune prince. Monseigneur les goûta d'autant
-mieux alors, que ce n'étoient pas les préceptes d'un maître; mais les
-conseils d'un ami et d'un sujet fidèle. Le roy, suivi de son auguste
-famille, visita toutes les places de l'Alsace, et se rendit enfin dans
-la capitale[139].» Il y fit son entrée le 23 octobre, et le vieux
-Montausier qui était à ses côtés éprouva une émotion singulière en
-voyant aux pieds de son souverain cette superbe cité, riche fleuron
-d'une province qu'il se rappelait avoir administrée lui-même dans des
-temps difficiles, et au sein de laquelle il avait passé plusieurs des
-plus belles années de sa vie. Le roi et la cour étaient de retour à
-Saint-Germain le 16 novembre.
-
- [139] Petit.
-
-Les loisirs dont jouissait Montausier rendirent alors plus étroites
-ses relations avec sa fille et son gendre, et quoique ce dernier fut
-depuis 1680 devenu chef de la maison d'Uzès, ils n'en continuèrent pas
-moins de vivre ensemble, le duc affaibli par l'âge voyant avec plaisir
-ses petits-enfants peupler la solitude du vaste hôtel de Rambouillet.
-Montausier, qui au dire de Saint-Simon vivait dans une grande
-splendeur, avait d'ailleurs des revenus énormes: le roi lui avait
-conservé ses appointements de gouverneur, qui étaient de 48,000
-livres; le gouvernement de Saintonge et d'Angoumois lui en rapportait
-30,000; il en tirait 25,000 de son gouvernement de Normandie et 8,000
-de sa lieutenance de roi d'Alsace qu'il avait depuis plus de quarante
-ans. Tout cela, joint à sa fortune personnelle et à celle de sa femme,
-lui permettait de paraître avec éclat et sans s'incommoder dans la
-cour la plus luxueuse du monde; il était du reste fort généreux à
-l'égard de ses enfants, et prenait à sa charge leur entretien et celui
-de leurs domestiques.
-
-Son crédit était grand, et il en usait largement dans l'intérêt de sa
-famille et de ses amis[140], lesquels étaient fort nombreux: les plus
-grands seigneurs briguant son amitié et cherchant à s'étayer de son
-influence bien connue et toute bienveillante. Cette intervention
-officieuse était désormais sa seule manière de participer à la vie
-publique, et son existence se renfermait de plus en plus dans le
-cercle des affections intimes.
-
- [140] «... Le roy accorda à M. de Montausier, le 27e régiment
- pour M. de Laurière, son neveu, qui étoit capitaine dans le
- Dauphin.....
-
- «... Il y a une pension de 500 écus pour l'abbé Veillet,
- précepteur du petit comte de Crussol. M. de Montausier l'avoit
- ainsi souhaité du roy.» (Extrait du _Journal de Dangeau_.)--Les
- faveurs accordées par le roi à Montausier sont de la part du
- courtisan chroniqueur l'objet de longues énumérations qu'il est
- inutile de reproduire.
-
-Au commencement de l'année 1684, il fut question d'un brillant
-établissement pour la plus jeune de ses nièces, Mlle d'Alerac[141], et
-Mme de Sévigné écrivait à ce propos à sa fille: «La destinée de Mlle
-d'Alerac paroît encore incertaine, nous croyons pourtant que le nom de
-Polignac est écrit au ciel avec le sien. Si Mlle de Grignan vouloit,
-elle nous en diroit bien la vérité; car elle a dans ce pays céleste un
-commerce continuel.» A quelques mois de là elle revenait encore sur le
-même sujet: «Je crains bien que notre mariage ne se rompe par les
-raisons d'intérêt que vous me dites; ce ne sera jamais de mon
-consentement; et si l'on veut donner à ronger l'espérance d'un duc qui
-ne viendra point, Mlle d'Alerac a bien l'air d'en être la victime et
-la dupe: je souhaite la santé du coadjuteur par plusieurs raisons;
-celle-là est la seconde. Où sont ces petits oiseaux qui s'en étoient
-envolés au Puy?» Ces allusions aux difficultés soulevées par
-Montausier se trouvent nettement expliquées dans la lettre du 1er
-décembre: «Il me paroît que M. de Montausier ne ménagera guère la
-maison de Polignac, de faire rompre par son opiniâtreté un mariage si
-engagé et si assorti. M. de la Garde m'en écrivit l'autre jour, dans
-votre sentiment, trouvant fort mal de traiter ainsi des gens de cette
-qualité, et d'un si grand mérite à l'égard de Mlle d'Alerac et de M.
-de Grignan: je suis assurée que bien des gens seront de cet avis. Si
-vous trouvez Mme de Lavardin, vous ferez bien de continuer à lui
-parler confidemment de cette affaire. Quant à moi je ne vois dans
-l'avenir aucun duc pour consoler Mlle d'Alerac de ce qu'elle perd, je
-pense que son bien ne tentera personne, et que l'espérance de celui de
-sa soeur n'est qu'une vision et une chimère, qu'on fera servir à la
-détourner d'une alliance si convenable et si belle. Vous croyez bien,
-après cela, que les grands partis ne voudront pas risquer la même
-destinée: le refus sera sûr, et le sujet du refus extrêmement
-incertain, et tout-à-fait dans les idées de Platon. On se persuade
-aisément que la crainte de ne point voir cette jolie fille établie, ne
-touche guère M. de Montausier, et qu'il envisage sans horreur tout ce
-qui en peut arriver: mais je vous avoue que j'en serois affligée et
-que je prends un véritable intérêt à cette dernière scène.» Dans les
-premiers mois de l'année 1685, les pourparlers duraient encore: «Le
-bon abbé.... trouve que M. de Montausier est gouverné par des gens
-bien rigoureux et bien mal intentionnés.» Montausier, qui moins que
-Mme de Sévigné se laissait prendre à de belles mais trompeuses
-apparences, avait approuvé à ce qu'il paraît les prétentions d'un
-sieur Hurault de Belesbat qui avait demandé la main de sa nièce; de là
-grand émoi dans les deux familles de Grignan et de Sévigné: «... Ils
-crurent[142], comme moi, que c'étoit pour rire que vous nommez
-Belesbat pour la _princesse_; il fallut repasser sur ces endroits, et,
-quand nous vîmes que M. Chupin le proposoit sérieusement, et que les
-Montausier et Mme de Béthune l'approuvoient, je ne puis vous
-représenter notre surprise; elle ne cessa que pour faire place à
-l'étonnement que nous causa la tolérance de cette proposition par Mlle
-d'Alerac. Nous convenons de la douceur de la vie et du voisinage de
-Paris; mais a-t-elle un nom et une éducation à se contenter de cette
-médiocrité? Est-elle bien assurée que sa bonne maison suffise pour lui
-faire avoir tous les honneurs qui ne seront pas contestés à Mme de
-Polignac? Où a-t-elle pris une si grande modération? c'est renoncer de
-bonne heure à toutes les grandeurs. Je ne dis rien contre le nom, il
-est bon, _mais il y a fagots et fagots_; et je croyois la figure et le
-bon sens de Belesbat plus propre à être choisi pour arbitre que pour
-mari, par préférence à ceux qu'elle néglige. Il ne faudroit point se
-réveiller la nuit, comme dit Coulanges, pour se réjouir comme sa
-belle-mère Flexelles[143] d'être à côté d'un Hurault; enfin, ma bonne,
-je ne puis vous dire comme cela nous parut et combien notre sang en
-fut échauffé, à l'exemple du vôtre, ma bonne. Il faut voir ce que Dieu
-voudra, car s'il avoit bien résolu que les articles de l'autre[144]
-fussent inaccommodables, je défierois tous les avocats de Paris d'y
-trouver des expédients.»
-
- [141] Quant à Mlle de Grignan, sa soeur aînée, elle s'était
- retirée à Gif dans une abbaye de bénédictines, sans avoir
- communiqué son dessein à personne.
-
- [142] Coulanges et d'autres personnes de l'entourage de la
- marquise.
-
- [143] Mère du prétendant Belesbat.
-
- [144] Du mariage Polignac.
-
-La vicomtesse de Polignac avait été compromise dans l'affaire des
-poisons, et c'est dans cette circonstance fort grave et présente
-encore à tous les esprits, qu'il faut chercher la cause de
-l'obstination de Montausier, que Mme de Sévigné trouve si blâmable. Le
-mariage que souhaitait la marquise n'eut vraisemblablement pas eu
-d'ailleurs l'agrément du roi, qui plus tard fit beaucoup de
-difficultés avant d'accorder à Mlle de Rambures l'autorisation qu'elle
-sollicitait d'épouser Polignac.
-
-Outre l'embarras que lui donnait l'établissement projeté de sa nièce,
-Montausier éprouvait à cette époque des ennuis plus sérieux et qui le
-touchaient de plus près. Le lundi 14 mai 1685, on apprit que le duc
-d'Uzès s'était brouillé avec son beau-père, qu'il était sorti de chez
-lui à dessein de n'y plus rentrer, et s'était retiré dans un de ses
-domaines à quatre heures de Versailles. Cette brusque séparation n'eut
-rien de surprenant pour ceux qui connaissaient le caractère difficile
-de ces deux hommes, mais la conduite du duc d'Uzès était injustifiable
-après tout ce que Montausier avait fait pour lui, et l'indulgence
-qu'il avait mise à dissimuler de légitimes sujets de mécontentement.
-Le jeune duc était, en effet, un des familiers de Monseigneur, que
-tout récemment encore il avait reçu à son château de Lévis, et cette
-intimité avec le dauphin qu'il avait soutenu jadis dans ses luttes
-contre son gouverneur, contribuèrent sans doute à aigrir des rapports
-déjà si tendus entre deux personnages trop ardents l'un et l'autre
-pour se faire à temps des concessions indispensables. Cette rupture
-causa à Montausier un chagrin que de nouvelles faveurs du roi ne
-purent adoucir[145], aussi accepta-t-il avec joie la médiation que
-son vieux compagnon d'armes, le prince de Condé, lui offrit
-spontanément, et la réconciliation eut lieu le 21 novembre. «Ce
-jour-là, dit Dangeau, chez M. le prince, se fit l'accommodement de M.
-le duc de Montausier et de M. le duc d'Uzès, qui avoient choisi pour
-arbitres M. de la Rochefoucauld, M. le duc de Beauvilliers et moi. M.
-le prince les fit embrasser, et la réconciliation parut fort sincère;
-M. de Montausier fit à merveille, et M. le duc d'Uzès fut touché et
-promit de fort bon coeur tout ce que M. le prince lui demanda.»
-
- [145] «Lundi 27 août 1685. Le soir le roi nous dit à son coucher
- qu'il avoit permis à M. de Montausier de vendre le gouvernement
- de Dieppe quoiqu'il ne fut que triennal..... M. de Manneville
- l'achète 25,000 écus. M. de Montausier a aussi la permission de
- vendre la lieutenance de roi d'Alsace qu'il a depuis longtemps.»
- (_Journal de Dangeau._)
-
-Quelques semaines auparavant, le roi avait pris une détermination
-sinistre, qui, inaugurant une nouvelle ère de persécutions, allait
-déchirer le sein de la patrie et envenimer sa lutte avec l'étranger.
-_L'édit de révocation_ dut affliger l'âme droite de Montausier, qui,
-peu sensible à l'accusation d'intolérance, ne put s'empêcher de voir
-dans cette grave mesure une atteinte portée aux principes éternels de
-justice, principes que Louis XIV méconnaissait d'une manière
-flagrante, en annulant de son autorité privée les garanties données
-par Henri IV à ceux qui l'avaient mis sur le trône. Partagé entre sa
-loyauté naturelle et un zèle médiocrement éclairé pour la foi
-catholique romaine qu'il eût voulu voir régner sans partage,
-Montausier n'en montra pas moins la plus vive sympathie pour ses
-anciens coreligionnaires, ainsi qu'on peut le voir dans l'affaire du
-calviniste Jean Rou, que déjà en 1676 il avait tiré de la Bastille, et
-dont à dix années de là il s'efforça de préserver la fortune, tâche
-malaisée à une époque où les biens des hérétiques étaient généralement
-de bonne prise. Tout en cherchant à sauvegarder les intérêts de son
-protégé il veillait au salut de son âme, et dans une lettre
-bienveillante il l'invitait doucement à se réfugier au sein de la
-véritable église. Rou qui n'entendait pas raillerie en pareille
-matière, répliqua d'une façon un peu vive, et comme le ministre Jurieu
-le blâmait de son imprudence, il lui fit une réponse qui prouve toute
-la vénération que le caractère du duc inspirait aux hommes modérés de
-tous les partis[146].
-
- [146] «Huit ou quinze jours après que cette lettre fut partie, M.
- Jurieu, qui étoit venu faire un tour à la Haye pour quelques
- affaires qu'il avoit auprès du prince, s'enquérant de l'état des
- miennes, me donna occasion de lui montrer cette lettre, laquelle
- ayant lue: «Elle est très-belle et très-bonne, me dit-il, mais je
- voudrois que vous ne l'eussiez pas envoyée.--Par quelle raison?
- lui dis-je.--C'est que vous risquez de perdre cet illustre
- patron-là.--Oh! repris-je, vous ne le connoissez pas si bien que
- je fais; je suis sûr qu'il ne m'en aimera que mieux, et j'espère
- dans quelque temps vous en donner des marques. Je dis dans
- quelque temps, parce que je crois bien qu'il ne m'écrira pas
- sitôt, et principalement ne répondra jamais à ceci; mais quand
- les idées de tout cela seront comme perdues, souvenez-vous qu'il
- m'écrira tout comme auparavant.» Cela ne manqua pas d'arriver, et
- l'on en aura bientôt des preuves en son lieu.--Rou fait ici
- allusion à la lettre que le duc lui adressait de Versailles le 31
- mars 1689:
-
- «J'ai reçu, monsieur, la lettre que vous avez pris la peine de
- m'écrire le 24 de ce mois. Elle me fait voir que vous continuez
- toujours à avoir de l'amitié pour moi; je vous en suis tout à fait
- obligé, vous assurant qu'on ne peut en avoir pour vous plus que
- j'en ai, ni souhaiter davantage que je fais de vous en donner des
- marques. Je ne saurois assez me réjouir avec vous de la charge que
- MM. les États généraux vous ont donnée[146a]. Ils ont reconnu
- votre mérite, et ils ne pouvoient faire choix de personne qui fût
- plus capable de s'en acquitter mieux que vous. Il ne vous arrivera
- jamais tant de bonne fortune que je vous en souhaite. C'est de
- quoi je vous prie, monsieur, d'être bien persuadé, et de l'estime
- et de la considération particulière que j'ai pour vous.
-
- «MONTAUSIER.»
-
- [146a] Rou venait d'être nommé _translateur_, c'est-à-dire
- secrétaire des États généraux. Voir là-dessus, dans les _Mémoires
- de Jean Rou_, t. I, p. 270, l'intéressante note de M.
- Waddington.
-
-Le 15 mars 1686, Montausier vendit sa charge de lieutenant de roi du
-Poitou à M. de Verde, nouveau converti, qui la lui paya 80,000 livres.
-Le duc trouva bientôt l'emploi de cette somme: quelques mois plus tard
-sa petite-fille, Mlle d'Uzès, épousait le marquis d'Antin; Montausier
-donna à ce dernier sa lieutenance d'Alsace, produisant 8,000 livres,
-revenu considérable pour le temps, et 25,000 écus à la mariée, qui en
-recevait le double de son père et de sa mère. La noce se fit à l'hôtel
-de Rambouillet, mais en famille, car Montausier, toujours chagrin
-depuis la mort de sa femme, ne pouvait souffrir les réunions
-bruyantes, ailleurs qu'à la cour, où le désir de paraître avec honneur
-faisait taire toutes ses répugnances[147]. Il était un autre mariage
-que le duc aurait bien désiré voir aboutir, et que retardait, comme
-on l'a vu, le manque d'accord entre les deux familles de Grignan et de
-Montausier. Le besoin d'une solution devenait pourtant de plus en plus
-pressant: Mlle d'Alerac se jetait dans le monde à corps perdu, et on
-l'avait vue faire de folles dépenses au brillant carrousel qui eut
-lieu les 28 et 29 mai 1686[148]. Cette conduite si différente de celle
-de sa soeur contrariait vivement le comte de Grignan, et la sourde
-opposition que la comtesse faisait à sa belle-fille poussa sans doute
-cette dernière au coup de tête auquel elle se décida l'année suivante,
-en quittant la maison de son père pour chercher un refuge dans celle
-de son oncle[149]. Montausier qui n'ignorait aucun de ses défauts,
-chérissait en elle le noble sang de Rambouillet, duquel elle sortait.
-Il l'accueillit avec bonté et la traita comme sa fille, mais il ne put
-malheureusement obtenir de la duchesse d'Uzès la même déférence, et
-Mlle d'Alerac eut, semble-t-il, à se plaindre de la froideur de sa
-cousine.
-
- [147] La cour avait pour lui des égards infinis, et Dangeau ne
- manque pas de rapporter, comme un fait honorable pour sa famille,
- que Mme de Dangeau occupait, à Marly, le troisième pavillon de
- moitié avec Montausier.
-
- [148] «Mlle d'Alerac se fatigue et se ruine pour le carrousel;
- admirez les différentes occupations des deux soeurs.» (Mme de
- Sévigné.)--Quelques semaines auparavant, le vendredi 3 mai, Mlle
- de Grignan avait pris l'habit des grandes carmélites.
-
- [149] Cette fuite causa un vif déplaisir à Mme de Grignan, ainsi
- que le prouve le passage suivant de Mme de Sévigné: «Vous m'avez
- dit un mot dans votre autre lettre qui m'a fait sentir ce que
- fait Mlle d'Alerac; j'en ai compris l'horreur... Mais, en
- attendant, il me semble que c'est Mlle de Grignan qui doit guérir
- cet endroit.»
-
-C'est à cette époque, à la fin de novembre 1687, que se rapporte une
-curieuse anecdote, bien faite pour intéresser notre génération
-mercantile: «Le roi, dit Dangeau, a trouvé fort mauvais que Mme la
-duchesse d'Uzès ait fait peindre des raies sur un justaucorps couleur
-de feu que Monseigneur avoit; il veut condamner à l'amende le marchand
-qui a vendu le drap et le peintre qui l'a peint. Mme la duchesse
-d'Uzès les justifie en s'accusant elle seule; le roi veut que le
-justaucorps de Monseigneur soit brûlé, et qu'on ne porte plus d'autres
-draps que ceux de la manufacture nouvelle de France[150].»
-
- [150] «On avoit résolu de se passer des draps étrangers, et les
- manufactures de France en avoient fabriqué de rayés. Cela étoit
- fort vilain, et aussi ne dura pas. Le roi avoit défendu qu'on en
- portât d'autres, et y étoit fort sévère; d'où vint cette
- réprimande pour l'habit de Monseigneur, qui n'étoit pas de nos
- draps; et M. de Montausier, comme ayant été gouverneur de
- Monseigneur, étoit demeuré premier gentilhomme de sa chambre et
- maître de la garde-robe, de laquelle il laissoit le soin à sa
- fille la duchesse d'Uzès.» (_Note de Saint-Simon._)
-
-Pendant l'année 1688, aucun incident fâcheux ne se produisit au sein
-de la famille de Montausier. Le duc éprouva même un instant de joie
-vive et sincère lorsqu'il apprit que son ancien élève était entré dans
-Philisbourg, cette place dont la perte lui avait arraché naguère un
-mot piquant à l'adresse du roi. L'honneur de ce succès appartenait
-réellement au maréchal de Duras et à Vauban, qui tous deux
-dirigeaient les opérations du siége, aussi y a-t-il quelque chose
-d'épigrammatique dans le compliment que Montausier crut devoir faire
-au jeune prince. Je laisse la parole à Mme de Sévigné: «Briole nous a
-dit une lettre que M. de Montausier écrivit à Monseigneur après la
-prise de Philisbourg, qui me plaît tout à fait: «Monseigneur, je ne
-vous fais point de compliment sur la prise de Philisbourg; vous aviez
-une bonne armée, des bombes, du canon, et Vauban. Je ne vous en fais
-point aussi sur ce que vous êtes brave, c'est une vertu héréditaire
-dans votre maison: mais je me réjouis avec vous de ce que vous êtes
-libéral, généreux, humain, et faisant valoir les services de ceux qui
-font bien: voilà sur quoi je vous fais mon compliment.» Tout le monde
-aime ce style, digne de M. de Montausier et d'un gouverneur.»
-
-L'année 1689 fut sans contredit la plus triste de celles qu'eut à
-traverser Montausier, dans une existence longue et agitée. Déjà
-souffrant d'un asthme dont les ennuyeuses douleurs s'augmentaient
-chaque jour, il fut en outre abreuvé d'amertumes qui contribuèrent à
-hâter sa fin. Les relations de Mme d'Uzès et de Mlle d'Alerac
-devenaient de plus en plus difficiles[151], et cette dernière, qui
-s'était éprise du marquis de Vibraye, voyait cette fois sa famille
-entière s'opposer à ses projets de mariage. Pressée de sortir d'une
-situation intolérable, et prompte à adopter comme toujours le parti le
-plus violent, elle quitta, le 13 avril 1689, le logis de son oncle, en
-déclarant que, libre de disposer de sa personne[152], elle entendait
-épouser M. de Vibraye. Son opiniâtreté réussit à l'emporter sur la
-résistance passive de ses parents des deux branches, et la cérémonie
-nuptiale ayant eu lieu le 7 mai, elle s'établit au Luxembourg chez Mme
-de Guise. Montausier, qui connaissait l'étourderie et l'entêtement de
-sa nièce, fut plus affligé qu'étonné de sa conduite, et son irritation
-céda au bout de peu de temps; mais il reçut à la même époque un coup
-plus cruel et qui le frappait dans ce qu'il avait de plus sensible:
-son gendre rompit de nouveau avec lui, et cette fois se sépara de sa
-femme, qui peut-être avait eu le tort de prendre trop vivement le
-parti de Montausier, auquel, du reste, elle était devenue
-indispensable. L'état du duc empirait en effet sensiblement, et dès
-les premiers mois de l'année 1690 ne laissait aucun espoir[153]. Au
-commencement du printemps, la maladie fit des progrès effrayants, le
-danger prochain où se trouvait le duc alarmait tout le monde, lui
-seul l'envisagea d'un oeil intrépide. «Il trouvoit d'ailleurs un grand
-adoucissement à ses souffrances dans les tendres entretiens qu'il
-avoit avec sa fille, qui fut constamment auprès de lui, comme elle
-avoit été auprès de la duchesse, sa mère, pendant le cours de sa
-maladie. Cette pieuse dame faisoit approcher souvent du lit du malade
-le jeune comte de Crussol, son fils, pour recevoir les instructions
-salutaires, et la bénédiction de cet Isaac mourant; et l'on ne
-sçauroit dire avec quelle tendresse et en même temps avec quelle force
-le duc faisoit passer dans le coeur de son petit-fils les grands
-sentiments de piété, d'honneur et de probité dont il étoit rempli
-lui-même. Le jeune comte les recevoit avec une docilité pleine de
-respect, et les conservoit profondément gravez dans son âme, résolu
-d'en faire l'unique règle de sa conduite.
-
- [151] «Mlle d'Alerac est aux feuillantines depuis quelques jours:
- il y a souvent de la froideur entre Mme d'Uzez et elle; je crois
- pourtant qu'elle retournera à Versailles avec cette duchesse. La
- pauvre petite n'est pas heureuse.» (Mme de Sévigné.)
-
- [152] Elle venait d'entrer dans sa vingt-sixième année.
-
- [153] Le 15 février 1690, Mme de Sévigné écrivait à sa fille:
- «Vous avez vu, par cette lettre de Mme de la Fayette, comme le
- pauvre M. de Montausier, après avoir été _esprit et corps_,
- penche présentement à n'être plus que _corps_. Cela me paraît
- fort bien dit.»
-
-«La Providence avoit conduit à Paris le célèbre M. Fléchier, évêque de
-Nîmes; ce prélat, qui étoit attaché au duc par la plus solide amitié,
-et qui ne songeoit alors qu'à en resserrer les noeuds, fut
-sensiblement touché de les voir prêts à se rompre pour toujours: il
-demeura auprès de son ami, et lui rendit tous les devoirs que pouvoit
-demander une amitié vraiment chrétienne, jusqu'au moment qu'il eut la
-triste consolation de recevoir ses derniers soupirs[154].» Le 10 mai
-Montausier se trouva beaucoup plus mal, et l'évêque de Nîmes l'engagea
-à voir son gendre: le malade s'y prêta sans difficulté, désireux qu'il
-était de voir ses enfants réconciliés avant de les quitter pour
-jamais. L'entrevue fut fixée au lendemain. Le duc d'Uzès fut exact au
-rendez-vous; mais quelque supplication que lui fît son beau-père, il
-rejeta opiniâtrement toute proposition d'accommodement avec la
-duchesse. Rebuté dans cette tentative suprême, Montausier ne s'occupa
-plus des choses de la terre, et n'eut plus de pensées que pour Dieu.
-«Si ses amis et ses parents avoient lieu de s'affliger de le voir
-mourir, il étoit bien consolant pour eux de le voir mourir en chrétien
-et en prédestiné. Sa piété et sa foi se renouvellèrent aux approches
-de la mort; il n'eut pas besoin qu'on l'avertît de se préparer à ce
-terrible passage; sa religion l'en avertissoit assez: il fit une
-humble confession de ses fautes, et reçut le saint viatique et
-l'extrême-onction avec les sentimens les plus vifs de douleur, d'amour
-et de reconnoissance...... Ce fut dans ces pieuses ardeurs d'une foi
-comparable à celle des patriarches, que ce nouveau David, après avoir
-marché devant le Seigneur dans la vérité, dans la justice et dans la
-droiture du coeur, éprouva les plus salutaires effets de la divine
-miséricorde, et mourut en saint le dix-septième jour de mai de l'année
-1690, âgé de quatre-vingts ans moins cinq mois, étant né le sixième
-d'octobre 1610. Il fut enterré auprès de son illustre épouse, dans une
-chapelle des carmélites du faubourg Saint-Jacques à Paris. Jamais
-homme ne fut honoré de regrets plus sincères et plus glorieux que M.
-le duc de Montausier..... On rappelloit avec admiration ces rares
-qualitez qui l'avoient rendu respectable pendant sa vie, et qui
-assuroient son bonheur après sa mort; cet amour pour la vérité qu'il
-avoit toujours défenduë aux risques mêmes de ses plus chers intérêts;
-cette droiture et cette probité inflexible qui avoit toujours fait
-l'unique règle de ses démarches; cette piété solide, et digne des
-premiers temps, qui avoit fait de lui un chrétien de bonne foi, sans
-superstition et sans hypocrisie; cette charité généreuse qui l'avoit
-fait regarder comme l'azile des malheureux et le père des pauvres, ces
-lumières, cette capacité et ce goût pour les sciences qui avoient tant
-contribué à faire fleurir les beaux-arts, et à faire donner au mérite
-l'estime et les récompenses qui lui étoient dûës; cette fidélité pour
-le prince à l'épreuve des plus délicates tentations, et qu'il avoit
-tant de fois scellée de son sang; enfin cette valeur vraiment
-héroïque, signalée par tant d'actions éclatantes, si hautement
-reconnuë, et si glorieusement récompensée par un roy qui étoit
-lui-même le héros de son siècle. Telle fut la justice que toute la
-France, et j'ose le dire, que toute l'Europe rendit à M. de
-Montausier, dès que la mort lui eut fermé les yeux[155]. Partout on
-regretta sans feinte et sans flatterie un seigneur _vaillant dans la
-guerre, sçavant dans la paix, respecté parce qu'il étoit juste, aimé
-parce qu'il étoit bienfaisant, et quelquefois craint parce qu'il
-étoit sincère et irréprochable_[156].»
-
- [154] Bossuet assista également le duc à ses derniers moments.
-
- [155] Petit.
-
- [156] Fléchier, _Oraison funèbre de Montausier_.
-
-Il n'y a qu'une ombre à ce tableau, une ombre légère et qui a suffi
-pourtant à voiler aux yeux des contemporains et de la postérité
-elle-même l'éclat de tant de vertus brillantes et solides. Un seul
-défaut de caractère, une rudesse excessive et voisine de la brutalité,
-rendit le duc de Montausier odieux à bien des gens qui ne surent pas,
-comme Molière, découvrir sous le masque du _Misanthrope_ le visage de
-l'homme de bien, et empoisonna les dernières années de sa vieillesse
-en le faisant assister à des dissensions de famille qu'un peu de tact
-et de prudence vulgaire eussent pu conjurer[157].
-
- [157] La duchesse d'Uzès mourut peu de temps après son père, en
- 1695, après avoir perdu son mari et son fils aîné, tué à Nerwinde
- le 29 juillet 1693.
-
-FIN.
-
-
-
-
-APPENDICE.
-
-
-
-
-I.
-
-_Anecdotes sur le duc de Montausier._
-
-
-M. de Montausier, qui avoit été gouverneur du dauphin, et qui, tant
-qu'il a vécu, le servit assidûment de premier gentilhomme de sa
-chambre, ne lui dit jamais que Monsieur, parlant à lui, et ne se
-contraignit pas de déclamer contre l'usage qui s'étoit introduit de
-lui dire Monseigneur. Il demandoit plaisamment si ce prince étoit
-devenu évêque. C'est que peu auparavant, dans une assemblée du clergé,
-les évêques, pour tâcher à se faire dire et écrire monseigneur,
-prirent délibération de se le dire et se l'écrire réciproquement les
-uns les autres. Ils ne réussirent à cela qu'avec le clergé et le
-séculier subalterne. Tout le monde se moqua fort d'eux, et on rioit de
-ce qu'ils s'étoient monseigneurisés. (Saint-Simon.)
-
-Louis XIV disoit à M. de Montausier qu'il venoit enfin d'abandonner à
-la justice un assassin auquel il avoit fait grâce après son premier
-crime, et qui avoit tué vingt hommes: «Non, sire, répondit M. de
-Montausier, il n'en a tué qu'un et Votre Majesté en a tué
-dix-neuf[158].»
-
- [158] Cette anecdote est extraite d'un réquisitoire de l'avocat
- général Séguier en réponse à un mémoire de Dupaty, dans le procès
- de trois hommes, condamnés à la roue par arrêt du parlement du 20
- octobre 1785. Celles qui suivent sont, pour la plupart, tirées de
- l'histoire du père Petit.
-
-M. de Montausier disoit à Corneille, après le mauvais succès de sa
-tragédie de _Bérénice_: «Monsieur, j'ai vu le temps que je faisois
-d'assez bons vers; depuis que je suis vieux je ne fais rien qui
-vaille. Il faut laisser cela aux jeunes gens.»
-
-Un jour que le curé de Rambouillet, homme simple et sans façon, lui
-disoit en dînant avec lui des vérités assez désagréables, un de ses
-valets de chambre lui témoigna qu'il s'étonnoit de ce qu'on lui parlât
-avec tant de hardiesse: _Pourquoi ne le trouverois-je pas bon?_
-répondit le duc, _on a droit d'être hardi quand on dit la vérité_.
-
-Il dit à peu près la même chose lorsqu'on lui fit entendre que Molière
-l'avoit pris pour modèle en faisant la fameuse comédie du
-_Misanthrope_. On cherchoit à l'irriter contre l'auteur de cette
-pièce, mais il répondit toujours: _Je n'ai garde de vouloir du mal à
-Molière, il faut que l'original soit bon, puisque la copie est si
-belle_.
-
-_Le seul reproche que j'aye à lui faire, c'est qu'il na pas imité
-parfaitement son modèle, je voudrois bien être comme son misanthrope,
-c'est un honnête homme._
-
-Il disoit en parlant des ambitieux: _Ce sont ou des glorieux qui se
-démentent en faisant des bassesses, ou des mercenaires qui veulent
-être payés_.
-
-A la guerre, il réprima toujours avec sévérité l'ardeur du soldat pour
-le pillage; il avoit des égards pour les ennemis, et disoit
-ordinairement en ces sortes d'occasion: _Faisons-leur craindre notre
-valeur, et non pas notre cupidité_.
-
-Il avoit le coeur si bon et si tendre, malgré tout ce qu'on pouvoit
-dire de sa dureté, que jamais il n'a pu se trouver à un conseil de
-guerre, ni donner sa voix pour condamner à mort.
-
-Il aimoit extrêmement les livres: c'étoit sa plus forte passion; mais
-il semble qu'il n'en a jamais aimé aucun plus que celui des Évangiles:
-il l'avoit lu cent treize fois.
-
-
-
-
-II.
-
-_Épître de M. le marquis de Montausier, gouverneur de l'Alsace, à
-Mlles de Rambouillet, de Clermont, de Mézières et Paulet._
-
-
-INSCRIPTION.
-
- Aux quatre filles dont les yeux,
- Plus clairs que les flambeaux des cieux,
- Dans mes pleurs et sur mon visage
- Virent lorsque je les quitté
- La foiblesse de mon courage
- Et la force de leur beauté.
-
- * * * * *
-
- Divines et chastes beautez,
- De qui les seules volontez
- Sont mes lois et mes destinées;
- Nymphes aymables et bien nées,
- Qui pouvez blesser et guérir,
- Qui faites et vivre et mourir,
- Admirables comme admirées;
- Qui méritez d'estre adorées,
- Et de qui les rares vertus
- Tiennent les vices abbatus;
- Oyez mes lamentables plaintes,
- Que vos âmes en soyent atteintes
- Et de mes maux ayez pitié,
- Par amour ou par amitié.
- Puis-qu'en cette triste demeure
- Pour vous incessament je pleure,
- Lisez au moins avec des pleurs
- Cette histoire de mes malheurs.
- Si la douleur qui me possède
- Pouvoit recevoir du remède,
- Ce témoignage de bonté
- Me redonneroit la santé;
- Mais je ne puis avoir de joye
- Jusqu'à tant que je vous revoye.
- Maintenant sur les bords du Rhin,
- Où la rigueur de mon destin
- Veut que loin de vous je languisse,
- J'endure un éternel supplice,
- Et loin de vos divins appas,
- Je souffre en un jour cent trépas,
- Songeant aux plaisirs dont ma vie
- Auprès de vous estoit suivie;
- Je passe les jours et les nuits
- A me ronger de mille ennuis,
- Et le tourment de ma pensée
- C'est ma félicité passée.
- Le soleil à faire son tour
- Employe un siècle au lieu d'un jour;
- Jadis sa flame vagabonde
- Voloit tout à l'entour du monde;
- Mais elle marche pas à pas
- Depuis que je ne vous voy pas,
- Et même, contre l'ordinaire,
- Me brûle sans qu'elle m'éclaire.
- Je ne vis plus dans ce séjour
- Que par l'espoir de mon retour,
- Mais je pers souvent patience,
- Et je me treuve sans constance,
- Estant par le ciel envieux
- Privé trop long-tems de vos yeux,
- Uniques soleils de mon âme
- Dont la pure et céleste flame,
- Dans la plus ténébreuse nuit,
- Et même en l'absence me luit;
- Qui sont les seuls dieux que j'adore,
- A qui, dès l'heure que l'aurore,
- Avec un visage riant
- Ouvre les portes d'Orient,
- Jusques à ce que la lumière
- Ayt achevé sa course entière,
- Et depuis que l'astre d'argent
- Commence son cours diligent,
- Jusques à ce qu'il le finisse,
- Je fais un dévot sacrifice.
- Le ciel n'en eut jamais un tel,
- J'en suis et le prestre et l'autel,
- Et mon coeur en est la victime,
- Nette, pure, sainte et sans crime.
- Le feu qui la daigne allumer
- La brûle sans la consumer,
- Et de toutes pars enflamée,
- Elle ne fait point de fumée.
- Mais j'ay beau me brûler pour eux,
- J'ay beau leur présenter mes voeux,
- Jamais leur rigueur coûtumière,
- N'exauce la juste prière
- Que je leur fays à deux genoux
- De vouloir devenir plus doux,
- Et de permettre que ma peine
- A la fin soit moins inhumaine;
- Je ne sçaurois les appaiser,
- Ils m'empêchent de reposer;
- Loin d'eux ainsi qu'en leur présence,
- Veillant, toujours en eux je pense,
- Et quand je succombe au sommeil,
- J'y songe jusqu'à mon réveil;
- Je souffre des maux si sensibles
- Pour ces divinitez visibles,
- Depuis qu'il m'a fallu partir,
- Qu'on me peut nommer leur martyr.
- Mais dans cette triste aventure
- Je chéris le mal que j'endure,
- Espérant qu'un sujet si beau
- M'ouvrira bien-tost le tombeau.
- C'est le seul bon-heur où j'aspire,
- Et que l'excès de mon martyre
- Me fera bien-tost obtenir
- Si l'on ne me fait revenir.
- Au lieu de commander en prince
- Dans toute une grande province,
- Comme je fays dans celle-cy
- Avecque beaucoup de soucy;
- Je me meurs d'une extrême envie
- De voir ma liberté ravie,
- Pourveû qu'on me mette à couvert
- Sous même toit que Jean de Wert.
- Dieux! que je trouverois heureuse
- La prison qu'il trouve ennuyeuse!
- J'aurois souvent l'honneur de voir,
- Quand le jour auroit un beau soir,
- Venir dans le bois de Vincennes
- L'illustre famille d'Angennes,
- Avecque celle de Clermon,
- Personnes de qui le seul nom
- A pour moy de si puissans charmes,
- Qu'il arrête aussi-tost mes larmes,
- Quand au plus fort de mon tourment
- On le prononce seulement.
- Je verrois la grande Arténice,
- Que respecte si fort le vice
- Qu'il se bannit de tous les lieux
- Où daignent luire ses beaux yeux.
- La vertu, l'honneur, le mérite,
- Se font toujours voir à sa suite;
- La pompe de la majesté,
- Jointe à l'éclat d'une beauté
- Qui n'aura jamais de semblable,
- La rend même aux dieux adorable,
- Qui luy consacrent les autels
- Que leur consacrent les mortels.
- Je verrois cette sage mère
- Que toute la France révère,
- Et de qui l'extrême bonté
- Se peut appeller sainteté;
- Dans sa vie on a des exemples
- Que ceux à qui l'on fait des temples,
- S'ils venoyent à ressusciter,
- Ne sçauroyent jamais imiter.
- Je verrois la belle Julie
- Que le ciel fit naytre accomplie;
- Dessus ni dessous le soleil
- On ne peut rien voir de pareil
- Aux beautez qui brillent en elle,
- Et qui la font croire immortelle.
- Ses vifs et modestes regars
- Lancent d'ynévitables dars;
- Sa taille, sa mine et sa grâce
- Montrent la grandeur de sa race;
- Son sein, sa bouche et ses cheveux
- Dans les coeurs allument des feux
- Que les pleurs ne peuvent éteindre,
- Et brûlent sans qu'on s'ose pleindre.
- Cédez-luy, glorieuses mains
- De ces Invincibles Romains
- Dont elle tire sa naissance[159],
- Sans luy faire de résistance
- L'honneur de sçavoir conquérir;
- Car ses yeux en font plus mourir
- Que n'ont jamais fait les épées
- Ni des Césars, ni des Pompées.
- Mais ces beautez que nous voyons
- Ne sont que de foibles rayons
- De son autre beauté divine
- Qui tient du ciel son origine;
- Son esprit qu'il faut avoüer
- Seul capable de se loüer,
- Paroît au travers de son voile,
- De même qu'une claire étoile
- Perce les ombres de la nuit,
- Et dans les ténèbres reluit;
- Son âme, grande et généreuse,
- Des passions victorieuse.......
- Mais je m'élève un peu trop haut,
- Je sens l'haleine qui me faut,
- Pour moy ce vol est téméraire;
- Reprenons le style ordinaire.
- Je verrois deux aymables soeurs,
- A qui les plus barbares coeurs
- Font gloire de se venir rendre,
- N'ayant pas de quoy s'en défendre;
- L'air s'embellit par leurs appas,
- Les fleurs naissent dessous leurs pas,
- Ainsi que des regars de Flore,
- Ou bien des larmes de l'Aurore.
- Les Jeux, les Grâces et l'Amour
- Les servent et leur font la cour.
- Leur esprit plus meur que leur âge,
- Semble démentir leur visage;
- Mais, hélas! leur jeune beauté
- Est jointe à tant de cruauté,
- Que quand nos coeurs ont du martyre
- Nos bouches n'oseroyent le dire,
- Et que, pour cacher nos douleurs,
- Il faut aussi cacher nos pleurs.
- Je verrois la chaste Angélique[160]
- Dont le courage est héroïque,
- Et plus généreux mille fois
- Que celuy de ces braves roys
- Qui dans de fameuses conquêtes
- De lauriers ont chargé leurs têtes;
- Sa beauté la fait admirer,
- Sa vertu la fait révérer,
- Et son esprit fait qu'on l'adore;
- Sa belle voix se joint encore
- A tant de rares qualitez,
- Et rend tous nos sens enchantez;
- Car ses différentes merveilles
- Charment nos yeux et nos oreilles.
- Pour joüir de tant de plaisirs.
- L'unique objet de mes désirs,
- C'est que d'icy l'on me retire,
- Et que le souverain empire
- Dont j'use avec authorité
- Se transforme en captivité.
- Jugez doncques si je vous ayme,
- Et si ma passion extrême
- Peut souffrir de comparaison,
- Puis-que j'ayme mieux en prison
- Passer le plus beau de ma vie,
- Afin de contenter l'envie
- Que j'ay de vous voir seulement,
- Que vivre avec commandement,
- Et que d'acquérir de la gloire
- Qui feroit durer ma mémoire
- Avec ces hommes glorieux
- Dont le nom vole jusqu'aux cieux.
- Si vous me le vouliez permettre
- Je ne finirois point ma lettre;
- Car vostre entretien est si doux,
- Que je m'oublie avecque vous.
- Mais puisqu'au milieu des délices
- Vous avez d'autres exercices,
- Je ne veux pas vous empêcher
- Davantage de les chercher.
- Je finis donc avec envie
- De vous servir toute ma vie,
- Et je vous jure sur ma foy
- Que je suis plus à vous qu'à moy.
-
- [159] Julie d'Angennes appartenait par sa mère à la famille
- romaine des Savelli.
-
- [160] Angélique Paulet. Voir le chapitre que je lui ai consacré
- dans ma _Vie de Voiture_. Firmin-Didot. 1858.
-
-
-
-
-III.
-
-_Déclaration du marquis de Montausier au sujet de sa conversion._
-
-
-«Il doit y avoir un juge toujours subsistant, visible et infaillible
-pour décider des disputes, éclaircir les doutes, fixer les
-incertitudes en matière de foy; ce juge ne peut être que l'Église,
-c'est-à-dire que le concours des premiers pasteurs de l'église de
-Jésus-Christ unis à leur chef. La nécessité de ce chef est si
-constante, que dans la nouvelle réforme même, où l'on enseigne
-que l'esprit particulier est la règle de la foy, on a agi
-contradictoirement à ce dogme absurde, en établissant des synodes et
-des consistoires pour décider des controverses en matière de foy.
-C'est sans raison, et contre leur propre conscience, que les
-protestants soutiennent que l'Église catholique et romaine
-d'aujourd'hui n'est pas, du moins quant à l'essentiel, cette même
-Église que Jésus-Christ établit sur des fondements inébranlables à
-tous les efforts de l'enfer; cette même Église à laquelle il donna
-pour chef Pierre, dont les successeurs devoient comme lui confirmer
-leurs frères dans la foy; cette même Église enfin aux premiers
-pasteurs de laquelle il promit d'être avec eux jusqu'à la consommation
-des siècles. Un simple raisonnement tranche toutes les difficultés sur
-cet article. Si l'Église catholique et romaine est corrompue, comme le
-disent les novateurs pour justifier leur séparation, il faut convenir
-qu'elle l'est depuis le IVe siècle; mais quel étrange paradoxe n'est
-ce pas de dire qu'une religion sainte, établie par un Dieu, et à
-laquelle Dieu a promis une assistance éternelle, en ait été
-abandonnée, malgré ses promesses, et se soit corrompuë si près de sa
-source! Il aura donc fallu quatorze siècles au Tout-Puissant pour
-produire des réformateurs tels que Luther et Calvin, et, en attendant
-la perfection d'un si excellent ouvrage, il aura laissé les hommes
-dans les abominations de Babylone! Il y a plus, ces trois siècles de
-l'Église tant vantés par les nouveaux réformateurs sont entièrement
-contre eux. Malgré l'obscurité répandue dans les écrits des Pères qui
-nous ont transmis la foy qu'ils tenoient eux-mêmes des apôtres, on y
-voit clairement établis les dogmes qu'enseigne encore aujourd'hui
-l'Église catholique et romaine. D'où il faut conclure que les
-réformateurs et leurs partisans sont dans le plus épouvantable
-aveuglement, ou que la religion de Jésus-Christ a été corrompue dès
-son origine, et qu'un million de martyrs dont on admire le courage ont
-versé leur sang pour la défense d'une doctrine erronée.»
-
-
-
-
-IV.
-
-_Épître de M. le Prince à Mme de Montausier._
-
-
- Bien soit venu l'enfant nouveau,
- Si frais, si gaillard et si beau!
- Bien soit à sa mèr', délivrée
- Après tant de peine endurée!
- Et bien soit à son père aussi,
- Car sans père il ne fut ici.
- Telle est du ciel la loi sévère,
- Qu'il faut qu'un enfant ait un père;
- On dit même que quelquefois
- Tel enfant en a jusqu'à trois;
- Et, qui n'en voudroit rien rabattre,
- En pourroit compter jusqu'à quatre.
- Mais venons à l'enfant nouveau,
- Si frais, si gaillard et si beau.
- En est-il un dessus la terre
- Qui fût né si près d'Angleterre,
- Si Paris étoit à Calais,
- Ou qu'il en fût encor plus près?
- Je connois dans ses destinées
- Qu'il vivra plus de cent années,
- Et qu'il aimera le bon vin,
- Les jeux, la danse et Peloquin[161]!
- De ses ayeux, dans notre histoire,
- Il ternira toute la gloire;
- Il sera l'appui de nos rois,
- Et le protecteur de nos loix.
- Tel enfant ne se pouvoit faire
- Que par son père et par sa mère,
- Si ce n'étoit que par hazard
- La grand'mère[162] y pût avoir part,
- Car elle est du sang des Vivonne,
- Et de plus très-belle et très-bonne,
- Et, du temps qu'elle s'en mêloit,
- Très-beaux et très-bons les faisoit,
- Car elle est du sang de Savelle,
- Et de plus très-bonne et très-belle.
- Pour sa mère, l'on n'en dit rien;
- Son entretien fait notre bien;
- Mais ce qui fait qu'il faut s'en taire,
- C'est que l'on ne l'entretient guère,
- Car qui pourroit l'entretenir
- Jamais il ne voudroit finir:
- On diroit qu'elle vaut sa mère,
- Même presque autant que son père,
- Et que son esprit et ses yeux
- Sont un vrai chef-d'oeuvre des cieux.
- C'est ce qui fait que La Moussaye,
- Jour et nuit en son coeur essaye
- De trouver la raison pourquoi
- Elle a contre lui tant d'esmoi[163];
- Car il est serviteur fidèle
- De son fils, de sa fille et d'elle,
- Et pour le papa Montausier
- Il iroit jusqu'à Saint-Dizier.
- Pour Arnauld[164], qui sent que l'on l'aime,
- Au diable s'il feroit de même;
- Il n'iroit pas jusqu'à Conflans,
- Ni pour papa ni pour maman;
- Mais pour eux Monseigneur le Prince
- Quitteroit bien cette province,
- Et quoique son pauvre _dada_
- Demeure court à Lérida[165],
- Après avoir repris haleine,
- Avec un picotin d'aveine,
- Il iroit jusqu'à Carthagène
- Pour servir la maison d'Angenne.
-
- [161] Femme de la chambre de la marquise.
-
- [162] Mme de Rambouillet.
-
- [163] Tallemant en fait connaître le motif. (Voyez t. III, p.
- 248, de l'édition Monmerqué).
-
- [164] Arnauld de Corbeville, l'un des auteurs de la _Guirlande de
- Julie_.
-
- [165] Le duc d'Enghien fut obligé de lever le siége de Lérida le
- 17 juin 1646.
-
-
-
-
-V.
-
-_Note de Saint-Simon sur le duc et la duchesse de Montausier._
-
-
-M. de Montausier estoit Sainte-Maure et de fort bonne maison. Beaucoup
-de courage, d'esprit et de lettres, une vertu hérissée et des moeurs
-antiques firent de lui un homme extraordinaire; toutes choses qui
-devoient faire obstacle à sa fortune et qui la lui firent. On a peine
-toutefois à concilier de telles moeurs, et encore plus celles de sa
-femme, avec leur complaisance pour les amours du roy. Elle estoit
-Angennes, fille de Charles, marquis de Rambouillet, chevalier du
-Saint-Esprit en 1619, ambassadeur en Espagne en 1627, et mort à Paris
-le 26 janvier 1652, à soixante-quinze ans. Il estoit fils de Nicolas,
-sieur de Rambouillet, chevalier du Saint-Esprit en 1580, capitaine des
-gardes d'Henri III et gouverneur de Metz, ambassadeur à Rome et en
-Allemagne, et il estoit neveu du cardinal d'Angennes, de Louis, sieur
-de Maintenon, chevalier du Saint-Esprit en 1581, ambassadeur en
-Espagne et grand maréchal-des-logis de la maison du roy, et de Jean
-Ier de Poigny, chevalier du Saint-Esprit en 1585, et ambassadeur en
-Savoie et à Vienne.
-
-Le marquis de Rambouillet avoit épousé l'héritière de Vivonne, dont il
-ne laissa que deux filles, l'aînée, héritière, qui épousa M. de
-Montausier le 13 juillet 1645, et la cadette fut la première femme du
-dernier comte de Grignan, chevalier du Saint-Esprit, dont une fille
-unique, qui épousa Vibrais Hurault, malgré M. de Grignan et toute sa
-famille de père et de mère qui furent plusieurs années sans les voir.
-L'hostel de Rambouillet estoit dans Paris une espèce d'académie des
-beaux esprits, de galanterie, de vertu et de science, car toutes ces
-choses-là s'accommodoient alors merveilleusement ensemble, et le
-rendez-vous de tout ce qui estoit le plus distingué en condition et en
-mérite, un tribunal avec qui il falloit compter, et dont la décision
-avoit grand poids dans le monde sur la conduite et sur la réputation
-des personnes de la cour et du grand monde, autant pour le moins que
-sur les ouvrages qui s'y portoient à l'examen. Ce furent toutes ces
-choses, bien plus que la beauté de Mlle de Rambouillet, qui n'en avoit
-aucune, mais à qui l'esprit et le goût du tems, donnoient force
-adorateurs, qui piqua M. de Montausier d'estre le plus heureux, et
-dont la constance fut couronnée; mais on eut lieu d'estre surpris de
-ce qu'une élève de l'hostel de Rambouillet, et, pour ainsi dire,
-l'hostel de Rambouillet en personne, et la femme de l'austère
-Montausier, succédât à la place de dame d'honneur de la reine, à Mme
-de Navailles, si glorieusement chassée pour n'avoir pu tolérer les
-entrées nocturnes du roy dans la chambre des filles, et en avoir muré
-la porte par où il venoit, et y trouva visage de pierre. On peut juger
-que ce choix n'estoit pas à dessein de prouver la même conduite; mais
-ce qui surprit encore davantage, ce fut la protection que Mme de
-Montespan trouva auprès de Mme de Montausier au commencement de son
-éclat avec son mari pour les amours du roy, et de l'asile que le roy
-lui-même lui donna en choisissant M. et Mme de Montausier pour retirer
-Mme de Montespan chez eux au milieu de la cour, et pour l'y garder
-contre son mari. Il y pénétra pourtant un jour, et voulant arracher sa
-femme d'entre les bras de Mme de Montausier, qui cria au secours de
-ses domestiques, il lui dit des choses horribles, et mêla ses
-reproches des injures les plus atroces. Elle en fut encore plus
-troublée qu'irritée, et quelque tems après, descendant avec son écuyer
-et ses gens un petit degré pour aller de chez elle chez la reine, elle
-trouva au tournant du degré une femme assez mal mise qui l'arrêta, lui
-fit des reproches sanglans sur Mme de Montespan, et lui parla même à
-l'oreille. Les gens de la dame d'honneur voulurent maltraiter cette
-femme, mais elle les en empêcha, et tout éperdue voulut entrer chez
-la reine, puis remonta chez elle, s'y trouva mal, et tomba incontinent
-dans une maladie de langueur qui dura plus d'un an, qui bientôt après
-son commencement lui fit fermer sa porte à tout le monde. On prétendit
-que sa tête se troubloit souvent, et l'on ne sut si cette femme qui
-lui avoit parlé en estoit une ou un fantôme. Enfin, Mme de Montausier
-qui ne parut jamais depuis cette aventure, en mourut à soixante-quatre
-ans, avril 1671, et ne laissa qu'une fille unique qui épousa le duc
-d'Uzès, et qui tint la maison de son père. L'éducation qu'il fit de
-Monseigneur ne répondit pas à l'attente. Le célèbre Bossuet, évêque de
-Meaux, qui la partagea avec lui comme précepteur, n'y fut pas plus
-heureux. Ce ne fut donc pas leur faute.
-
-Mais je ne puis quitter M. de Montausier, sans en rapporter une
-aventure qui le caractérise mieux que tout ce qu'on en pourroit dire.
-Molière fit le _Misanthrope_. Cette pièce fit grand bruit, et eut
-grand succès à Paris avant que d'estre jouée à la cour. Chacun y
-reconnut M. de Montausier, et prétendit que c'estoit lui que Molière
-avoit en vue. M. de Montausier le sut, et s'emporta jusqu'à faire
-menacer Molière de le faire mourir sous le bâton. Le pauvre Molière ne
-savoit où se fourrer; il fit parler à M. de Montausier par quelques
-personnes, car peu osèrent s'y hasarder; et ces personnes furent fort
-mal reçues. Enfin, le roy voulut voir le _Misanthrope_, et les
-frayeurs de Molière redoublèrent étrangement; car Monseigneur alloit
-aux comédies suivi de son gouverneur. Le dénouement fut rare: M. de
-Montausier, charmé du _Misanthrope_, se sentit si obligé qu'on l'en
-eût cru l'objet, qu'au sortir de la comédie il envoya chercher Molière
-pour le remercier. Molière pensa mourir du message, et ne put se
-résoudre qu'après bien des assurances réitérées. Enfin il arriva tout
-tremblant chez M. de Montausier, qui l'embrassa à plusieurs reprises,
-le loua, le remercia, et lui dit qu'il avoit pensé à lui en faisant le
-_Misanthrope_ qui estoit le caractère du plus parfaitement honneste
-homme qui pût estre, et qu'il lui avoit fait trop d'honneur, et un
-honneur qu'il n'oublieroit jamais, tellement qu'ils se séparèrent les
-meilleurs amis du monde, et que ce fut une nouvelle scène pour la
-cour, meilleure encore que celle qui y avoit donné lieu.
-
-M. de Montausier, parmi toutes ses façons dures et austères estoit
-infiniment respecté, considéré et craint, et avoit beaucoup d'amis:
-c'estoit un homme avec qui il falloit compter, pour qui le roy eut
-toujours des égards infinis et beaucoup de confiance, et Monseigneur
-une déférence totale tant qu'il a vécu, et qui, bien que peu affligé
-de sa mort, a conservé toujours pour tout ce qui lui a appartenu, et
-jusqu'à ses domestiques, toutes sortes d'égards et d'attentions. La
-propreté de M. de Montausier, qui vivoit avec une grande splendeur,
-estoit redoutable à sa table, où il a esté l'inventeur des grandes
-cuillères et des grandes fourchettes qu'il mit en usage et à la mode.
-Il avoit quatre-vingts ans.
-
-Il n'y a pas moyen de quitter M. de Montausier sans faire mention
-d'une rare anecdote sur Monseigneur qui avoit esté élevé dans une
-singulière innocence de moeurs. Lorsqu'il fut sur le point de quitter
-Châlons, où il se maria, le roy, qui craignoit qu'il ne fût bien neuf,
-dit à M. de Montausier de l'instruire, qui n'en goûta point du tout la
-proposition. Peut-estre s'acquitta-t-il trop légèrement de cette
-commission; mais comme il estoit la vérité même, lorsque le roy lui en
-demanda des nouvelles, il lui avoua qu'il avoit mal réussi, et qu'il
-n'espéroit pas de réussir mieux, et le roy à rire de sa modeste
-franchise. Il crut donc devoir suppléer au gouverneur, et prit
-Monseigneur en particulier dans son cabinet; mais ce qu'il y eut de
-plaisant, c'est qu'il n'eut pas mieux le don de s'en faire entendre,
-et qu'il en fut si étonné, pour ne pas dire piqué, que trouvant M. de
-Montausier au sortir de cette belle conversation: «Monsieur, lui
-dit-il, je viens de parler à mon fils, et vous voyez que j'en sue;
-j'ai tourné tant que j'ai pu, et à la fin je lui ai dit pendant une
-grosse demi-heure ce qu'on auroit honte de dire dans les mauvais
-lieux, sans avoir pu venir à bout de lui faire rien entendre. Au bout
-du compte, il ne faut pas avoir un affront: mettez-le entre les mains
-de M. d'Uzès, et qu'il lui en dise tant, qu'il se fasse comprendre. Je
-vous dis très-sérieusement de le faire; au moins faut-il espérer que
-celui-là réussira.» M. de Montausier répondit d'une révérence, point
-trop fâché que le roy, qui s'estoit un peu mocqué de lui et de sa
-retenue, n'y eût fait que blanchir lui-même. Il parla à son gendre et
-lui livra Monseigneur tête-à-tête, qui crut l'avoir bien instruit.
-Mais on prétendit qu'à Châlons il avoit tout oublié, et qu'on fut fort
-en peine, tellement que la maréchale de Rochefort, qui, à trente-cinq
-ans, estoit encore fraîche et piquante, lui donna enfin une leçon
-entre deux portes qui réussit parfaitement et dont personne ne lui sut
-mauvais gré.
-
-
-
-
-VI.
-
-_Apologie du duc de Montausier._
-
-
-AU ROY.
-
-«Dans toute la France, et particulièrement à la cour, hommes et
-femmes, sçavans et ignorans, sages et insensez, parlent de l'éducation
-de Monseigneur le dauphin. Je ne m'en étonne pas, Sire, puisqu'on
-n'est que trop porté à raisonner bien ou mal des choses dont on n'a
-pas à rendre compte, il n'est pas surprenant que tout le monde
-s'entretienne d'une chose qui intéresse tout le monde. Mais ce que
-j'admire, c'est que les personnes, même les plus sages, parlent sur
-cette matière sans connoissance de cause, et condamnent les parties
-sans les entendre. On ne voudroit pas régler la plus petite affaire,
-sans en avoir pris auparavant une exacte connoissance, et sans aucun
-examen, on s'érige en juge, et on décide souverainement de la conduite
-qu'on doit tenir dans l'affaire la plus importante du royaume.
-
-«Mes censeurs condamnent presque toutes les manières dont on s'y prend
-pour élever M. le dauphin, et disent avec confiance, comme s'ils y
-avoient bien pensé, ce qu'il faudroit faire au lieu de ce qu'on fait.
-Peuvent-ils donc croire ces gens si capables, que des personnes
-choisies par le prince du monde le plus éclairé, et qui d'ailleurs ne
-sont pas dépourvues tout à fait de lumières et d'intelligence, ne
-voyent pas avec toute leur application, ce que voyent avec tant de
-facilité, des gens qui ne sont aucunement engagez dans l'affaire dont
-il s'agit, et qui n'y pensent que par hazard? Qu'ils ayent tant de
-bonne opinion qu'il leur plaira de leur suffisance, mais qu'ils ne
-croyent pas si légèrement, que les autres soient aveugles. Ils
-devroient au moins suspendre leur jugement, et consulter sur une
-matière de cette nature, ceux qui voyent les choses de plus près. Si
-l'on observoit cette règle de la justice, on trouveroit que
-non-seulement je vois ce que voyent les autres, mais que je vois
-encore beaucoup au-delà. Ce qui ne vient point en moi d'une capacité
-supérieure, mais seulement de ce que je pense sans cesse aux devoirs
-de ma charge, et que les autres n'y réfléchissent pas même quand ils
-en parlent. Le reproche le plus universel, est que l'on fait trop
-étudier le dauphin; que son occupation ordinaire est une occupation
-inutile; qu'il vaudroit mieux lui apprendre à vivre; que la science du
-monde est la véritable science de ceux qui sont nez pour commander;
-qu'enfin il est nécessaire qu'un prince soit honnête homme, mais qu'il
-ne lui convient pas même d'être sçavant. Ces raisonnemens seroient
-justes, si nous négligions ce qui doit être notre but principal, et ce
-qui l'est, en effet, pour songer uniquement à ce qu'il y a de moins
-essentiel.
-
-«Mais si l'on étoit plus équitable et moins prévenu, on verroit que
-les enfants, de quelque condition qu'ils soient, doivent être occupez,
-et qu'ils ne le sçauroient être plus utilement qu'à l'étude; que le
-sort des princes seroit bien malheureux, s'il falloit qu'ils se
-distinguassent des particuliers par l'oisiveté et par l'ignorance; que
-M. le dauphin donnant quelques heures à ses livres et le reste à la
-cour, il apprend également les sciences par l'étude, et le monde par
-l'usage, et qu'enfin rien ne peut tant l'aider à être honnête homme,
-que le soin que l'on prend pour l'empêcher d'être ignorant.
-
-«Le peu de temps même que M. le dauphin donne à l'étude, n'est pas
-tout employé, comme on se l'imagine, à lui faire apprendre le latin et
-à lui faire expliquer les anciens auteurs: on cherche et l'on trouve
-dans ces momens consacrez à l'étude, l'occasion de l'instruire de
-toutes les choses qui conviennent à sa naissance et à son âge, de ce
-qu'il doit à Votre Majesté et à l'État, aux particuliers, à soi-même,
-et surtout à Dieu. On essaye de lui inspirer à tout propos
-l'honnêteté, la probité, la piété, l'amour des peuples, l'honneur, le
-désir de la vraye gloire, et toutes les autres vertus nécessaires à un
-grand prince, et dignes d'un fils de Votre Majesté. Quel autre moyen
-pourroit être plus propre pour lui former ainsi l'esprit et le coeur?
-Le divertissement est fait pour délasser l'esprit, et non pour le
-perfectionner. Les dames, en l'entretenant, ne songeroient qu'à lui
-plaire; les courtisans n'essayeroient qu'à le corrompre, en conversant
-avec lui, par des basses complaisances, et par des flatteries
-dangereuses. A quoi voudroit-on que M. le dauphin employât le temps
-que nous lui faisons donner à l'étude? Seroit-ce aux affaires de
-l'État? il n'est pas encore en âge de s'y appliquer beaucoup.
-Seroit-ce à la lecture? N'est-ce pas étudier que de lire? Seroit-ce
-aux exercices du corps? N'en fait-il pas autant qu'il est nécessaire?
-Seroit-ce au jeu? Oseroit-on dire que ce fût là la meilleure
-occupation? Le dessein de Votre Majesté est sans doute d'élever M. le
-dauphin, de sorte qu'il soit capable de régner; qu'il connoisse
-l'obligation où est un prince de s'appliquer au grand art de gouverner
-les peuples, et qu'il apprenne qu'il est né pour l'action et pour le
-travail, et non pour le plaisir, l'oisiveté et la mollesse. Pour
-parvenir à ce but, il faut l'accoutumer de bonne heure aux exercices
-de l'esprit et du corps, l'attacher fortement et assidûment à l'étude,
-qui est la seule affaire proportionnée à son âge, et ne lui donner du
-tems pour se divertir qu'après qu'il s'est exactement acquitté de ses
-devoirs, et qu'autant qu'il est nécessaire pour délasser l'esprit,
-fortifier le corps et entretenir la santé.
-
-«On ne sauroit trop se représenter combien les divertissements
-dissipent l'esprit des hommes les plus raisonnables et les plus
-appliquez, à plus forte raison celui des enfans que l'âge, le peu
-d'expérience, et souvent leur propre naturel rendent ennemis de toute
-sorte d'application. Ils se font une manière de vie voluptueuse,
-qu'ils veulent après continuer. A peine commencent-ils une partie de
-plaisir qu'ils en proposent une autre, leur imagination est toujours
-remplie de la vaine idée de quelque divertissement, ou présent ou à
-venir. C'est là leur unique occupation, dont ils se font une telle
-habitude, que tout ce qui n'a pas ce goût leur devient amer et
-insupportable. Tous les momens qu'ils passent sans quelque amusement
-frivole, leur paraissent longs et ennuyeux. Rappellez-les à des choses
-sérieuses, ils ne peuvent se résoudre à y penser, ils tombent dans
-l'abattement et dans la langueur; leur esprit s'égare de lui-même, et
-se détourne tout d'un coup de ce qui est utile, vers ce qui est
-agréable.
-
-«Rien ne renverse tant l'ordre de la société que lorsqu'un prince, qui
-en est le chef, ne s'occupe que du jeu et du divertissement. Il
-néglige ceux qui peuvent lui inspirer la vertu, et n'aime que ceux qui
-peuvent lui procurer des plaisirs; il se met au-dessus des règles et
-des bienséances, il ne peut souffrir les compagnies et les
-conversations les plus polies, et renonce à tous les devoirs publics
-de civilité et d'honnêteté, qui obligent également tous les hommes, de
-quelque qualité qu'ils puissent être.
-
-«Mais ce qu'il y a de plus considérable, c'est que lorsqu'on élève les
-princes avec trop d'indulgence, et dans des divertissemens continuels,
-la coutume forme en eux une dangereuse habitude, qui devient ensuite
-une espèce de nécessité. Quand les devoirs importans arrivent avec
-l'âge; quand ils sont pressés par les affaires et les besoins de
-l'État, ils n'ont plus la force de résister au penchant qu'ils ont
-pour le repos; ils avoient cru qu'ils n'étoient nez que pour le
-plaisir, et ils ont peine à se détromper; de sorte que souvent rebutez
-du travail, auquel ils n'ont jamais été accoutumez, ils sacrifient à
-leur nonchalance leurs intérêts même, et leur gloire. Contens dans
-leur honteuse oisiveté, pourvû qu'on ne les fatigue point du récit
-importun de ce qui se passe dans l'État.
-
-«Je ne prétens pas cependant exclure de l'éducation d'un enfant tous
-les divertissemens. Il est juste qu'on ménage un peu ces jeunes
-esprits; il leur faut de l'occupation, mais ils ont aussi besoin de
-relâche. Comme il y auroit aussi de la mollesse à les laisser endormir
-dans l'oisiveté, de même il y auroit de la barbarie à les laisser
-accabler par le poids d'un travail trop rude, ou trop assidu.
-
-«On se trompe si l'on croit qu'il faille élever les enfans qui doivent
-être un jour dans le grand monde, comme s'ils étoient déjà propres à y
-jouer leur rôle. C'est un abus de s'imaginer qu'il faille leur donner
-la liberté de tout dire et de tout faire comme à des personnes plus
-mûres; et les mettre de toutes les parties; comme si ce qui fait
-naître le goût du plaisir et du libertinage avoit besoin de
-s'apprendre.
-
-«Quand leur humeur et leur complexion les portent à la volupté, comme
-d'ordinaire elles ne les y portent que trop, ils n'ont besoin ni
-d'enseignemens ni de maîtres. Ainsi il est nécessaire de les occuper
-dans leur première jeunesse à des choses, auxquelles ils ne
-s'occuperoient pas dans un âge plus avancé.
-
-«La principale est de leur apprendre avec soin tout ce qui peut les
-rendre capables de s'instruire et de se servir de maître à eux-mêmes,
-lorsqu'il ne leur conviendra plus d'en avoir; c'est de leur faire
-aimer les livres, et de les accoutumer à l'entretien de ces docteurs
-muets, dont les préceptes et les conseils ne sont suspects ni de
-complaisance ni d'intérêt, qui blâment sans déguisement tout ce qui
-est blâmable, et qui loüent sans flaterie tout ce qui est digne de
-loüange; chose infiniment avantageuse, sur tout aux princes, à qui
-l'on n'ose jamais dire la vérité.
-
-«Pour détruire tout ce que je viens d'avancer, on dira peut-être,
-Sire, qu'il ne faut que comparer la manière dont vous avez été élevé,
-avec celle dont vous regnez. Mais que Votre Majesté ne prenne pas
-exemple sur elle-même. Si après avoir été conduit avec trop
-d'indulgence et nourri au milieu des plaisirs et des jeux, vous vous
-êtes néanmoins trouvé le plus grand, le plus habile et le plus
-vigilant roy du monde, le ciel ne fait pas tous les jours des
-miracles.
-
-«C'en est un, Sire, que le monde voit avec étonnement, que vous vous
-soyez vous-même rendu capable de gouverner un grand État, de commander
-de puissantes armées, de faire la félicité de vos peuples, et
-d'abattre la fierté de vos ennemis, avec le seul secours de vos
-réflexions, et par la force de votre excellent génie. Il est vrai que
-Votre Majesté n'a eu besoin ni de maîtres ni de directeurs,
-d'instructions ni de préceptes, et que Dieu lui a inspiré la science
-des rois, comme il inspira aux premiers hommes les arts et les
-connoissances nécessaires au genre humain. Mais, Sire, la capacité
-parfaite ne descend pas toujours du père au fils, elle se donne aux
-uns et se fait acheter aux autres; et les choses extraordinaires
-n'arrivent pas ainsi coup sur coup.
-
-«La destinée de monseigneur le dauphin n'est peut-être pas si heureuse
-que la vôtre; il doit peut-être passer par le chemin des autres
-hommes, acquérir par l'étude ce que vous ne devez qu'à vos propres
-lumières, et se rendre grand par le travail, au lieu que vous l'êtes
-devenu sans peine par la seule force de votre esprit.
-
-«Qu'on ne dise pas non plus que monseigneur le dauphin n'est plus en
-âge d'être contraint, et qu'il est temps de le laisser maître de ses
-actions. C'est précisément à cet âge où les passions sont fortes, et
-la raison foible, où l'on veut ardemment ce que l'on veut, et où l'on
-ne veut ordinairement rien de bon; c'est alors qu'on a plus que jamais
-besoin d'être gouverné, parce qu'on se laisse indiscrètement emporter
-au mal, si l'on n'en est empêché par quelque obstacle plus puissant
-que la raison.
-
-«Cet obstacle est la seule autorité des personnes vigilantes, fermes,
-résolues et inflexibles, comme sont les pères sages et éclairés, ou
-ceux à qui ils ont remis le soin de l'éducation de leurs enfans. Plus
-ils ont d'élévation au-dessus du commun par la fortune ou par la
-naissance, et plus long-tems il est d'usage de les retenir sous la
-dépendance de leurs gouverneurs; tout au plus on en change le nom,
-mais sans rien diminuer de l'autorité, afin qu'ils puissent toujours
-modérer avec discrétion la jeunesse de leurs élèves, et les garantir
-par leurs soins de tomber dans les précipices, où la légèreté,
-l'inexpérience et la présomption, qui n'accompagnent que trop
-ordinairement cet âge, pourroient les entraîner.
-
-«Monseigneur le dauphin a beaucoup d'esprit; M. de Condom, qui s'y
-connoît mieux que moi, en assurera Votre Majesté. Il dit souvent des
-choses de bon sens, et raille quelquefois agréablement; il n'a ni
-malignité, ni haine, ni désir de vengeance. S'il donne quelque marque
-de promptitude et de colère, c'est sans emportement et sans suite.
-Quand il veut il entend, il comprend, il retient avec une merveilleuse
-facilité, et c'est ce qui nous console; mais il ne le veut pas
-toujours, et c'est ce qui nous afflige. Nous employons pour lui
-inspirer l'amour des choses utiles, tous les ressorts que nous jugeons
-propres à produire un effet si désirable; mais les distractions et les
-langueurs d'esprit rendent quelquefois nos efforts inutiles, et les
-empêchent de faire sur lui toute l'impression que nous souhaiterions.
-
-«L'inapplication aux choses sérieuses, et l'attachement aux amusemens
-frivoles, sont donc les seuls ennemis qui s'opposent à notre zèle;
-mais si ces ennemis sont redoutables, je ne les tiens pas invincibles,
-pourvû qu'on les attaque comme il faut. Pour avancer le progrès qu'on
-désire en monseigneur le dauphin, rien ne lui seroit plus utile que
-l'entretien de personnes agréables, gayes et de bonne humeur, et en
-même temps sensées, raisonnables et vertueuses. Ce seroit à mon gré le
-plus sûr moyen de lui former l'esprit et le jugement, de lui donner la
-connoissance nécessaire des choses de ce monde, de lui inspirer des
-sentimens dignes de sa naissance, et du rang qu'il doit tenir.
-
-«Par cette conduite on l'accoutumeroit insensiblement à se plaire dans
-la société des honnêtes gens, et l'on ne sçauroit dire combien dans
-une pareille école, on peut s'instruire en peu de tems. Ce qui me
-paroît de difficile, c'est de trouver des gens propres à ces
-entretiens; mais enfin la chose n'est pas impossible, et les personnes
-mêmes qui composent la maison de monseigneur le dauphin, se ralliant
-auprès de lui dans ses heures de relâche, pourroient suffire à ce
-dessein.
-
-«Mais un moyen plus efficace encore, ce seroit, Sire, que Votre
-Majesté voulût bien se résoudre à dérober de tems en tems une
-demi-heure à ses autres affaires, faire venir M. le dauphin dans son
-cabinet, avec M. de Condom, ou avec moi, et se rabaisser un peu à la
-capacité des enfans pour l'entretenir. Vous lui feriez comprendre,
-Sire, l'amitié et la tendresse dont votre coeur est rempli pour lui;
-l'intention que vous avez de le rendre digne, par une bonne éducation,
-de l'honneur qu'il a d'être votre fils: que s'il ne répondoit pas aux
-soins de Votre Majesté et aux voeux de toute la France, il
-s'exposeroit à perdre vos bonnes grâces, et à devenir le prince le
-plus malheureux du monde, au lieu qu'il sera infailliblement le plus
-heureux, s'il prend avec ardeur le dessein de remplir les vûes de
-Votre Majesté.
-
-«Vos remontrances et vos exhortations, Sire, seront sans doute d'un
-grand poids, et nous serviront pour lui mettre incessamment et avec
-succès ses devoirs devant les yeux. C'est un secret dont nous nous
-sommes heureusement servis, toutes les fois qu'il a plû à Votre
-Majesté de nous en fournir l'occasion; mais comme ç'a été rarement,
-les suites n'en ont pas été longues.
-
-«Si Dieu bénit ce moyen, et que monseigneur le dauphin en profite,
-comme j'ai tout lieu de l'espérer, Votre Majesté pourroit lui
-communiquer quelque affaire de moindre importance, lui faire connoître
-au commencement ce qu'il y a faire ou à dire là-dessus, lui demander
-même son avis, le corriger doucement s'il n'étoit pas bon, et le louer
-s'il étoit raisonnable. De mon côté, j'essairois en particulier de lui
-développer plus en détail les raisons de Votre Majesté. Si cela vous
-donne d'abord quelque peine, Sire, j'ose vous promettre que vous en
-recevrez à la fin une joie inconcevable, et que vous en recueillerez
-des fruits si doux et si abondans, qu'ils seront infiniment au-dessus
-du travail que Votre Majesté y aura employé.
-
-«Pour mettre la dernière main à cet important ouvrage, je vous conjure
-au nom de Dieu, Sire, et vous demande avec respect, de la part de
-monseigneur le dauphin, que vous ayez la bonté de continuer les
-excellens mémoires que la passion ardente que vous avez de le rendre
-digne de Votre Majesté vous a fait commencer pour son instruction. Si
-durant cette guerre, que vous seul soutenez contre tant de nations
-réunies, vos occupations, aussi continuelles que glorieuses, ne vous
-le permettent pas; nous espérons que la paix, quand vous l'aurez
-rendue à l'Europe par l'humiliation de ceux qui l'ont troublée, vous
-en donnera le loisir.
-
-«Souffrez, Sire, qu'emporté par l'ardeur de mon zèle pour le service
-de Monseigneur, et pour celui de Votre Majesté, j'ose vous remettre
-ses intérêts et ceux de la France entière devant les yeux, pour vous
-engager à achever un travail, qui, sans doute, n'aura rien de pareil
-pour la beauté et la solidité, et à communiquer dès à présent ce qui
-en est déjà fait à celui pour qui seul votre tendresse vous a porté à
-le faire. Je puis vous assurer que rien n'est si capable de profiter à
-Monseigneur, il puisera dans cette excellente source tous les
-principes d'un sage et glorieux gouvernement, et il se sentira pressé
-du noble désir de marcher sur les traces d'un héros, dans qui le ciel
-a pris plaisir de rassembler toutes les vertus royales, pour en faire
-l'objet de l'admiration de tout l'univers.
-
-«J'ai reconnu, Sire, que rien ne fait tant d'impression sur
-Monseigneur le dauphin que ce qui vient de vous, soit vos paroles,
-soit vos lettres, soit vos exemples. La lecture souvent réitérée de
-vos instructions, les graveroit bien avant dans son âme, et me
-donneroit lieu de lui remontrer avec plus d'espérance, de le rendre
-attentif et docile, tout ce que Votre Majesté veut qu'il fasse, et
-tout ce qu'elle veut qu'il évite.
-
-«Voilà, Sire, les réflexions que mon application à remplir exactement
-les devoirs du plus important emploi de l'État, dont vous avez bien
-voulu m'honorer, m'a fait faire sur l'éducation et sur la personne de
-Monseigneur le dauphin. Mon zèle pour votre service, et la crainte que
-la calomnie n'eût surpris l'équité de Votre Majesté et ne fût venue à
-bout de lui rendre ma conduite suspecte, m'a porté à les lui
-communiquer, persuadé qu'auprès d'un prince si éclairé, elles
-serviroient également à me justifier sur le passé, et à m'assurer
-l'approbation de Votre Majesté pour l'avenir. Si j'ai été par malheur
-téméraire ou indiscret en quelque chose, mon ardente passion pour
-votre gloire et pour l'utilité de Monseigneur le dauphin, me fera
-pardonner ma faute par un aussi bon maître que vous; et si la longueur
-de mon discours vous a ennuyé, j'espère que l'importance de la matière
-me servira d'excuse. Je me flatte même que Votre Majesté ne trouvera
-pas mauvais que je rapproche ici, en peu de mots, ce que j'ai eu
-l'honneur de lui représenter plus au long.
-
-«Il y a quatre choses à faire pour produire dans Monseigneur le
-dauphin tout l'effet que Votre Majesté doit attendre de son éducation.
-La première est de ne le point abandonner à l'oisiveté et aux
-plaisirs, qui ne manqueroient pas d'amollir son coeur et d'énerver son
-courage. La seconde est de lui faire continuer ses études, qui sont si
-avancées, et qui ne lui serviront de rien s'il ne les achève. La
-troisième est de l'obliger à s'entretenir ordinairement avec des gens
-d'esprit et de vertu, qui puissent, par des conversations agréables et
-utiles, l'instruire en le divertissant, et presque sans qu'il s'en
-apperçoive. Et la quatrième, qui seroit sans doute plus efficace que
-les trois autres ensemble, est que Votre Majesté lui fasse l'honneur
-de l'entretenir elle-même avec familiarité, et de lui remontrer avec
-douceur ses devoirs et ses défauts.
-
-«Rien n'a tant de pouvoir sur l'esprit d'un fils bien né, que les avis
-d'un père sage, habile et vertueux. La première de ces conditions se
-trouvant en Monseigneur le dauphin, et toutes les autres en vous,
-Sire, la peine que vous auriez prise seroit suivie de l'heureux succès
-que toute la France souhaite avec Votre Majesté.»
-
-
-
-
-VII.
-
-_Fragment du Livre des Maximes chrétiennes et politiques._
-
-
-«Ce n'est pas assez pour un roy d'être pieux et fidelle aux exercices
-de sa religion, il ne rend point à Dieu ce qu'il lui est dû, tandis
-qu'il ne remplit pas avec la même fidélité tout ce qu'il doit à ses
-sujets.
-
-«Les différens rapports du prince avec ceux qui sont soumis à son
-empire, et les conditions diverses des personnes dont il est le
-maître, sont la juste mesure de ses devoirs à l'égard de ses peuples.
-
-«Égal par la nature aux autres hommes, il doit être sensible à toutes
-les misères de l'humanité, et rejetter avec horreur tout ce qui peut
-rendre son gouvernement onéreux.
-
-«Le malheur des princes, même les plus humains, est souvent de n'avoir
-rien souffert, et faute d'une expérience personnelle, de n'avoir pas
-l'idée de ce que l'on peut souffrir. Pour suppléer à ce défaut, qui
-met obstacle aux effets de leur générosité naturelle, qu'il seroit à
-désirer que toujours ils se fissent instruire par des ministres
-fidelles, et que de tems en tems ils s'instruisissent par leurs
-propres yeux, de tant de misères qu'on a soin de leur cacher!
-
-«Seroit-ce avilir la majesté royale que d'imiter avec précaution les
-déguisemens usitez par plusieurs princes orientaux, et de se mettre à
-portée par cet innocent artifice d'entendre les plaintes ou les
-bénédictions des peuples, sans avoir à craindre que la vérité n'en
-soit altérée par la timidité ou par l'envie de plaire?
-
-«On a vu des rois pendant un voyage, ou dans des parties de chasse,
-entrer sans se faire connoître dans des chaumines de laboureurs et
-dans des boutiques d'artisans, examiner curieusement, et jusqu'au plus
-grand détail, les peines attachées à leur condition, se mettre au fait
-de leurs chagrins, et apprendre par leur bouche ce qu'ils auroient
-peut-être toujours ignoré. Que de millions d'hommes gémissent dans la
-plus triste indigence, tandis que des princes nagent au milieu des
-délices, et qu'il dépend presque toujours d'eux seuls de faire cesser
-les misères, et de sécher les larmes de tant de malheureux.
-
-«Un roy est le père du peuple: quelles attentions, quelle bonté,
-quelle affabilité, cette qualité aimable ne fait-elle pas attendre de
-lui? Et quel retour d'attachement et de reconnoissance ne doit-il pas
-lui-même espérer de son peuple, s'il le traite véritablement en père,
-et s'il regarde tous ses sujets comme ses enfans?
-
-«Les François, plus qu'aucune autre nation du monde, ont pour leurs
-rois un respect mêlé d'amour et de tendresse, qui, depuis les plus
-grands jusqu'aux plus petits, les rend extraordinairement sensibles au
-bien et au mal de leur monarque; ses prospéritez les font éclater en
-transports d'allégresse; ses malheurs, quelque légers qu'ils soient,
-les jettent dans la consternation; l'intérêt et la gloire du prince,
-fussent-ils séparez de l'utilité publique, trouvent également dans
-tous les membres de l'État des défenseurs toujours prêts à lui
-sacrifier et leurs biens et leurs vies. Heureux prince de trouver dans
-ses sujets autant, je ne dis pas de serviteurs, mais d'enfans
-affectionnez! Peuple heureux de trouver dans les princes qui le
-gouvernent de quoi justifier le tendre amour qu'il a pour eux!
-
-«La qualité de maître n'est pas moins essentielle dans un roy que
-celle de père, et lui prescrit des devoirs essentiellement
-indispensables. Comme père, il doit se faire aimer; comme maître, il
-doit se faire craindre et respecter: un père cesse d'être bon quand,
-par une molle indulgence, il souffre que ses enfans mêmes méprisent
-ses ordres, et résistent à son autorité. Un roy ne travaille pas
-efficacement à rendre ses peuples heureux, lorsqu'il ne réprime pas
-avec vigueur la violence, l'indocilité et la rébellion. La dureté est
-un vice toujours odieux, mais la fermeté est une vertu toujours
-nécessaire.
-
-«Dispensateur toujours absolu des grâces et des châtimens, un roy doit
-les distribuer avec la plus juste équité. Il tient d'une main la
-balance, de l'autre le glaive de la justice; la faveur et la brigue ne
-doivent jamais faire pencher l'une, l'autre doit effrayer et punir le
-seul coupable.
-
-«Quoiqu'un roy soit chargé du gouvernement, ce seroit une erreur de
-croire qu'il est obligé à tout faire par luy-même. Qui veut tout
-faire, ne fait rien, et souvent ces vastes génies qui embrassent tout,
-s'arrêtent à des minuties, tandis qu'ils négligent des affaires
-essentielles.
-
-«Le grand art pour régner avec gloire est de sçavoir choisir des
-ministres éclairez, vertueux et véritablement zélez pour le bien
-public. Ce choix fait, il faut laisser à chacun dans son district, le
-détail des affaires, et se réserver le soin d'examiner si leur
-conduite répond à l'idée qu'on a eüe de leur capacité et de leur
-désintéressement en les employant.
-
-«Un roy est comme un pilote dans un vaisseau, et comme le premier
-mobile dans le ciel. Que diroit-on d'un pilote qui laisseroit le timon
-pour faire lui-même les manoeuvres nécessaires? Et tous ces corps
-célestes qui roulent avec tant d'ordre et de majesté sur nos têtes,
-d'où tiennent-ils leur mouvement sinon du premier mobile, qui, situé
-dans la région la plus élevée, fait tout mouvoir au-dessous de lui,
-par une communication générale qui lui est propre? C'est ainsi que du
-haut de son trône, et sans s'abbaisser à des détails inutiles, un
-prince habile, vigilant et judicieux, décide de tout, règle tout,
-anime tout dans l'État, par le ministère de ceux auxquels il
-communique son autorité et sa puissance.
-
-«Une probité exacte et fondée sur la religion; un zèle sincère du bien
-public; un détachement parfait de son intérêt particulier; une science
-consommée des affaires acquises par un long usage; un esprit éclairé,
-vif sans précipitation, solide sans lenteur; une âme élevée, bonne et
-constante, pour former de grands desseins et les exécuter avec succès;
-un coeur bon et compatissant, qui veuille du bien à tout le monde, et
-qui ne témoigne d'aversion, de haine ni de dureté pour personne; une
-réputation illustre, méritée par des services déjà rendus; un âge mûr,
-un grand amour pour le travail: un courage que les difficultez, les
-menaces, les promesses, la peine et le plaisir ne puissent ébranler;
-un abord aisé, des manières affables, une disposition généreuse à
-sacrifier son tems, sa santé, ses biens pour le service du prince et
-l'utilité des peuples. Telles sont les qualitez nécessaires pour
-former un grand ministre. Tel est le précieux trésor qu'un roy sage
-doit chercher, et qu'il ne déterrera pas sans peine. Le vrai mérite
-est modeste, et surtout il n'aime pas à se produire à la cour. Souvent
-c'est dans le fond d'une province éloignée que se rencontrera, sous le
-boisseau, cette vive lumière, qui éclaireroit un grand royaume si elle
-étoit mise sur un chandelier, par un roy assez zélé pour la chercher,
-et assez heureux pour la trouver.
-
-«Une autre extrémité condamnable, ce seroit d'être tellement préoccupé
-de ses propres lumières, qu'on regardât comme au-dessous de soi
-de se servir des lumières des autres. Lorsqu'une fois un prince a
-eu le bonheur de trouver un ministre dans qui la piété et le
-désintéressement sont joints à l'habileté et au génie pour les
-affaires, il en tire un double avantage, parce que non-seulement
-l'État en est mieux gouverné, mais encore en ce que si les choses ne
-réussissent pas, on ne sçauroit s'en prendre qu'à la fortune, et que
-si elles réussissent, c'est toujours sur le prince qu'en rejaillit
-tout l'honneur.
-
-«Le présent le plus précieux qu'un roy puisse recevoir du ciel, est un
-coeur docile à la vérité et aux bons conseils, lors même qu'ils ne
-sont pas agréables. Mais comment la vérité lui fera-t-elle entendre sa
-voix, s'il ne lui permet de parler librement, et s'il ne reçoit pas
-ses oracles, soit qu'ils soient favorables ou fâcheux, avec la même
-tranquillité.
-
-«Le plus sûr moyen de connoître les vrais sentimens des personnes que
-l'on consulte, est de cacher soigneusement les siens, et c'est un
-talent qu'un roy doit acquérir, quand il ne l'a pas reçu de la nature.
-La finesse, la fourberie, l'artifice déshonorent la majesté du trône;
-mais un secret impénétrable sur les affaires importantes, une
-discrétion prudente et une sage dissimulation en sont les plus fermes
-appuis. La franchise et la candeur sont le caractère commun de nos
-rois, et l'histoire leur rend sur ce point un glorieux témoignage;
-mais quand ces aimables vertus n'ont pas eu pour compagnes la prudence
-et la discrétion, combien de victimes n'ont-elles pas laissé immoler
-par la perfidie cachée d'un ennemi artificieux. Un seul de nos
-monarques, en prenant une route opposée, n'éprouva pas un meilleur
-sort; toujours trompé par ceux qu'il prétendoit tromper lui-même, il
-se vit plus d'une fois sur le penchant de sa ruine; tout occupé de ses
-intrigues, il vécut sans grandeur, et mourut peu estimé de ses
-ennemis, plus rusez encore que lui, et peu regretté de ses peuples, à
-qui ses finesses avoient été aussi nuisibles qu'elles lui avoient fait
-peu d'honneur.
-
-«Loin donc d'un prince généreux et surtout d'un prince chrétien, cette
-maxime damnable dictée par l'esprit des ténèbres, que qui ne sçait pas
-dissimuler ne sçait pas régner, et qu'entre les potentats, le plus
-sage et le plus habile est celui qui sçait le mieux tromper. Un sage
-tempérament de franchise et de réserve est le grand secret pour régner
-avec gloire. Ici comme ailleurs les deux extrémitez sont dangereuses,
-l'histoire en représente deux exemples signalez; mais pour comprendre
-la différence qu'il faut mettre entre ces deux excès, il suffit de
-songer que l'on révère moins la mémoire de Louis XI que celle de
-François I.
-
-«Trois sortes de situations où les rois peuvent se trouver, demandent
-d'eux une égale sagesse: les troubles intestins, les guerres
-étrangères, et une longue paix.
-
-«Les troubles de l'État ont pour cause, ou l'ambition des grands, ou
-le mécontentement des peuples. Les premiers doivent être toujours
-réprimez avec fermeté, parce que la passion qui les anime ne sçauroit
-jamais se justifier; mais les seconds doivent être ménagez, parce que
-d'ordinaire ils ne se plaignent pas sans quelque raison. Des
-impositions exorbitantes mises sans égard aux facultez de ceux qu'on
-en accable, et exigées avec inhumanité par des financiers avides,
-excitent pendant quelque tems des gémissemens, des plaintes et des
-murmures; bientôt, si l'on n'apporte point de remède au mal, la
-douleur se change en fureur; les peuples épuisez cherchent à se
-dédommager, en dépouillant et même en immolant ceux qu'ils regardent
-comme les auteurs de leur misère. Funeste extrémité qui fait souvent
-retomber sur le monarque la haine qu'on a conçue contre ses ministres,
-et qui d'une plainte peut-être bien fondée conduit à ces révoltes
-ouvertes que nul prétexte et nulle raison ne peuvent autoriser! C'est
-alors qu'un prince habile et sage fait éclater les plus sublimes
-vertus, la justice et la bonté; par l'une il punit les premiers
-auteurs de la rébellion, et châtie sévèrement ceux qui l'ont
-occasionnée; par l'autre il établit de sages règlemens, qui puissent
-contenir les exacteurs des tributs dans les bornes de l'humanité, et
-les peuples dans une juste obéissance.
-
-«Quoique la paix soit le plus grand de tous les trésors, et que
-l'olive pacifique orne aussi bien le front d'un grand roy que les
-lauriers militaires, il faut cependant quelquefois tirer l'épée et
-s'engager dans des guerres indispensables. La nécessité seule doit les
-faire entreprendre; plus de prudence encore que de valeur est
-nécessaire pour en assurer le succès; une défiance légitime de
-l'inconstance de la fortune en doit faire souhaiter la fin.
-
-«Qu'il est beau pour un prince généreux et bouillant de courage, de
-s'arrêter dans le cours de ses victoires, de se contenter d'avoir
-humilié ses ennemis et de renoncer au vain titre de conquérant, pour
-rendre le calme aux peuples, que le bruit de ses armes avait jettez
-dans la consternation! Mais la paix, qui fait la gloire du prince,
-dont elle est l'ouvrage, doit faire le bonheur de ses sujets, c'est un
-tems de repos et non d'oisiveté. Faire fleurir le commerce; procurer
-le retour de l'abondance; construire des édifices qui servent à orner
-les villes, ou à entretenir le respect dû à la majesté royale; animer
-par les récompenses et par des distinctions honorables ceux qui
-cultivent avec soin les sciences et les arts utiles; se disposer de
-loin à la guerre, et préparer les troupes à des batailles sérieuses
-par des combats innocens, ce sont là les occupations qui peuvent faire
-d'un roy pacifique un roy mille fois plus aimable et plus glorieux,
-que ces princes inquiets qui ne se plaisent que dans le tumulte des
-armes, et mettent tout leur plaisir en ce qui fait la désolation des
-autres.
-
-«Dans l'état où se trouve aujourd'hui le monde, il n'est point de roy,
-quelque puissant qu'il soit, qui puisse avec prudence et sûreté, ou
-mépriser ou négliger ses voisins: l'ambition, l'intérêt, la haine ou
-la jalousie peuvent les armer et les unir contre lui; il faut
-déconcerter leurs projets, rompre leurs intrigues, dissiper leurs
-ligues, gagner les uns, ménager les autres, ne se faire haïr d'aucun,
-mais se faire craindre, ou du moins respecter de tous....»
-
-
-
-
-VIII.
-
-_Extrait des Mémoires de Jean Rou._
-
-
-«. . . . . . . . . . Le 15e février (1679), je repris le chemin de
-Saint-Germain, où m'étant rendu auprès de mon illustre patron pour
-recevoir plus précisément ses ordres, il me dit que l'affaire pour
-laquelle il m'avoit demandé étoit pour mettre en ordre tout les
-papiers que, depuis dix à onze ans qu'il étoit honoré de la conduite
-de Monseigneur le dauphin, il avoit recueillis de ses diverses
-méditations, pour mieux remplir tous les devoirs d'un si glorieux
-poste. Que tout ce qu'il avoit pu apporter d'ordre à toutes les
-pensées qui lui étoient venues sur ce sujet ne consistoit qu'en la
-précaution qu'il avoit eue de mettre chacun de tous ses préceptes dans
-un quart de papier séparément de tous les autres, afin de les pouvoir
-transposer, comme on feroit des cartes à jouer, pour les arranger
-selon qu'il seroit le plus à propos, et d'éviter ainsi la confusion.
-Qu'il avoit tout une grande cassette remplie de ces papiers-là,
-auxquels il ne connoissoit plus rien lui-même, et que c'étoit afin que
-je les examinasse qu'il me souhaitoit auprès de lui. Qu'il s'agissoit
-de donner une forme raisonnable à tout ce chaos, et que par
-l'arrangement si bien entendu qu'il avoit remarqué dans toutes les
-diverses matières dont mes tables étoient remplies, il avoit jugé que
-j'étois tout propre au débrouillement qui lui étoit nécessaire pour
-faire un plan uniforme qui pût porter le glorieux titre d'_Éducation
-d'un grand prince_.
-
-«J'avoue que je fus un peu surpris de cette proposition. Le coeur ne
-me manquoit pas, mais je doutois de mes forces, et je le voulus
-témoigner à M. de Montausier; mais il ne voulut regarder ce que je lui
-disois que comme un effet de cette modestie dont M. Conrart m'avoit
-loué dans sa deuxième lettre. Sans s'arrêter davantage à mes
-scrupules, il donna ordre sur l'heure à deux de ses valets de pied
-d'aller quérir sa cassette qu'il ouvrit aussitôt, et où il me parut
-plus de six à sept mille papiers d'un quart de feuille chaque, comme
-il m'avoit dit, puis fit aussitôt transporter le tout dans la chambre
-qu'il m'avoit destinée, et où en même temps l'on me mena.
-
-«Comme peut-être on ne se fera pas trop de chagrin à voir de quelle
-manière je me pris à ce débrouillement du chaos dont j'ai parlé,
-j'hésite d'autant moins à le mettre ici que j'espère de le dépêcher en
-peu de mois.
-
-«La première chose que je fis fut de me donner la patience de lire
-tous ces morceaux l'un après l'autre, et de mettre un titre à la tête
-de chaque, lequel titre n'étant que d'un mot ou deux tout au plus,
-donnoit l'idée de ce que contenoit en substance tout ce feuillet. Cela
-m'épargnoit déjà une répétition de lecture, qui, sans cette
-précaution, n'auroit jamais eu de fin; et d'ailleurs cela me mettoit
-en état de ranger sous de certaines classes distinctes tous ces
-différents matériaux, et ensuite de rapporter le tout au but
-principal, savoir, à ce glorieux titre d'_Éducation d'un grand
-prince_. Par exemple (et ce sera là, sans aller plus loin, tout mon
-débrouillement de chaos), par exemple, dis-je, tout ce grand nombre de
-méditations ramassées de M. le duc de Montausier se trouvoit ne rouler
-que sur quatre grands articles: la _religion_, la _morale_, la
-_politique_ et la _guerre_. Ces quatre grandes parties faisoient ma
-première et plus simple division.
-
-«La seconde résultoit d'une subdivision de chacune de ces quatre
-grandes parties en un certain nombre d'autres; par exemple, la
-religion étoit considérée par moi à quatre égards, _Dieu_, l'_Église_,
-la _conscience du prince_, et les _devoirs du même_ à tous ces trois
-premiers égards.
-
-«Dans la morale, je faisois considérer six choses: les _habitudes_, le
-_tempérament_, les _moeurs_, les _passions_, les _vertus_ et les
-_vices_.
-
-«Dans la politique, je faisois entrer la _science de régner_, le
-_gouvernement_ tant en général qu'en particulier, la _conduite du
-prince_ aux mêmes égards, et les _préceptes généraux_.
-
-«Dans la guerre, je proposois ce qui regarde le _dedans_ de l'État, ce
-qui ne le touche qu'au _dehors_, et les _maximes_ tant générales que
-particulières.
-
-«Ma troisième subdivision étoit tirée: 1º (et en ce qui est de la
-religion) de l'article qui regarde _Dieu_, c'est que le prince le
-serve lui-même; 2º qu'il le fasse servir par les autres; et 3º qu'il
-observe tout de même, et qu'il fasse observer ses ordonnances et ses
-lois.
-
-«J'observois la même distribution en ce qui regarde, l'article de la
-_conscience_, celui de l'_Église_, et enfin celui des _devoirs_.
-
-«Je m'abstiens de parcourir les trois autres parties de ma première et
-plus simple division, de peur d'être trop ennuyeux; on les jugera
-assez de soi-même, en supposant que j'y avois gardé la même économie.
-
-«En un mot, tout cela faisoit cinq colonnes tant de divisions que de
-subdivisions, chacune desquelles se multipliant à mesure qu'on passoit
-de la première colonne à la seconde, de la seconde à la troisième, et
-ainsi jusqu'à la dernière et cinquième, il se trouvoit que tous mes
-six ou sept mille papiers de méditations se trouvoient appliqués à
-chacun de mes articles de subdivisions, au bout de chacune desquelles
-je marquois l'endroit où il le falloit chercher. Pour comprendre cela,
-il faut savoir: 1º que j'avois fait partager ma cassette en quatre
-carrés, qui faisoient, comme autant de boîtes, dont la première étoit
-pour les choses de la _religion_, la seconde pour celles de la
-_morale_, et ainsi des deux autres pour la _politique_ et pour la
-_guerre_; 2º que chacun de ces carrés ou boîtes renfermoit un gros
-_portefeuille_; chaque portefeuille un certain nombre de _cahiers_;
-chaque cahier un plus grand nombre de _sous-cahiers_; et chaque
-sous-cahier les papiers simples qui étoient tous distinctement
-numérotés par =1=, =2=, =3=, etc. jusqu'à quelquefois 100, 200,
-etc., selon que les matières étoient plus ou moins abondantes et
-étoffées.
-
-«Avant que d'aller plus loin, et afin d'aller au-devant du désir que
-pourra témoigner le lecteur de voir quelque échantillon de tous ces
-divers préceptes qui occupoient un si prodigieux nombre de papiers,
-j'estime être assez à propos d'en mettre ici sept ou huit qui me sont
-demeurés dans la mémoire, et par lesquels on pourra juger de tous en
-général.
-
-«Ces préceptes ou méditations (car les papiers dont je parle ne
-contenoient pas autre chose), étoient conçus en forme de questions ou
-d'examen de soi-même, qu'on fait faire au jeune prince, de l'éducation
-duquel il s'agit. Par exemple:
-
- SUR CE QUE LES ROIS ET PRINCES SOUVERAINS NE DOIVENT POINT
- ATTENDRE D'ÊTRE SOLLICITÉS POUR FAIRE DU BIEN A TOUT LE MONDE.
-
-1re QUESTION, ou _Examen de soi-même_.
-
-«S'il ignore que Dieu a mis les rois dans les États pour y faire du
-bien et y répandre des grâces sur tous ceux qui en ont besoin, comme
-il a mis le soleil dans le monde pour éclairer, et afin de répandre
-des biens sur toutes les créatures; et que, comme le soleil n'attend
-pas d'être prié et sollicité par les voeux des hommes pour se lever et
-leur fournir sa lumière pour les conduire, les rois ne doivent point
-attendre non plus d'être priés, sollicités ni pressés, pour aider,
-soulager et gratifier leurs sujets; mais il suffit qu'ils en
-connaissent les besoins, pour leur être utiles et pourvoir à leurs
-nécessités?»
-
-2e QUESTION, etc... _Sur ce que le prince ne doit pas discontinuer
-l'exercice des bienfaits._
-
-«S'il ne comprend pas que les bienfaits d'un prince font sur ceux qui
-les reçoivent le même effet que la pluie sur la terre, lorsque y
-tombant doucement et souvent, elle la rend fertile; mais avec quelque
-abondance qu'elle tombe, encore que les champs soient entièrement
-abreuvés, si elle ne recommence fréquemment, et qu'elle les laisse
-longtemps exposés au hâle du soleil et du vent, la sécheresse y cause
-la stérilité, les collines et les campagnes ne produisent ni fruits ni
-fleurs, et ne se souviennent plus de la pluie ni du ciel même qui les
-avoient si abondamment arrosées. De même un prince a beau donner avec
-excès, s'il ne renouvelle souvent ses grâces, le coeur humain, porté à
-l'ingratitude, oublie les grands biens passés, et ne produit pas la
-moindre marque de reconnoissance?»
-
-3e QUESTION, etc... _Sur ce qu'il doit, comme Dieu, faire du bien à
-tous ses sujets._
-
-«Si dans l'épanchement des grâces et des biens dont se doivent
-ressentir ses sujets, il n'a point quelque réserve, et n'est point
-avare envers ceux dont il ne peut recevoir aucune reconnaissance, et
-qui sont inutiles à son service, et s'il ne fait pas réflexion,
-au contraire, qu'étant le lieutenant de Dieu dans son royaume, et l'y
-devant représenter, il est obligé de faire du bien à tous, de donner
-sa protection généralement à tout le monde, de faire tomber ses grâces
-et les influences de sa bonté de tous côtés et sur tous; d'en faire
-part aux petits comme aux grands, aux pauvres comme aux riches, aux
-foibles comme aux puissants, aux éloignés comme aux plus proches;
-ainsi que Dieu départ son soleil, ses pluies et ses rosées aux
-montagnes comme aux vallées, aux bois comme aux prairies; procure
-l'abondance et la fertilité aux blés, aux vignes, aux fruitiers des
-méchants comme à ceux des bons; donne la naissance, la vie et la
-subsistance aux uns comme aux autres, etc., mais toujours avec
-prudence, égard, justice, poids et mesure, et selon qu'il est à propos
-pour sa gloire et pour le bien du monde?»
-
-4e QUESTION, etc... _Sur ce que les auteurs des révoltes sont seuls
-punissables, et non pas tous les complices._
-
-«S'il se met bien dans l'esprit que les auteurs des soulèvements et
-des rébellions, et les personnes puissantes qui y sont entrées sont
-principalement et même uniquement ceux qu'il faut châtier, mais non
-pas tous les complices, et cela pour l'exemple seulement, parce que ce
-sont toujours les premiers qui sont cause du mal, les peuples étant
-comme la mer, et eux comme les vents, celle-ci demeurant toujours
-tranquille si ceux-là ne remuent?»
-
-5e QUESTION, etc... _Sur ce qu'il doit répandre en bienfaits sur ses
-sujets tout ce qu'il tire d'eux par les subsides._
-
-«S'il ne prend pas plus de plaisir à faire du bien qu'à en recevoir;
-et s'il ne trouve pas que c'est une marque de la foiblesse et de
-l'impuissance des rois que d'avoir besoin du secours de leurs sujets
-pour pouvoir faire du bien aux autres, et pour pouvoir subsister
-eux-mêmes; mais puisqu'une nécessité indispensable et attachée au
-salut de l'État les oblige à se servir de ce secours, s'il ne croit
-pas du moins être obligé d'en user comme la mer, qui rend à la terre,
-par des conduits souterrains, toute l'eau qu'elle reçoit d'elle par
-les ruisseaux et par les rivières; et faire de son épargne comme le
-soleil fait des nues, lorsque après les avoir formées des vapeurs
-qu'il attire de la terre, il les lui rend toutes avec un avantage pour
-elles par des pluies douces et fécondes qui la rendent fertile?»
-
-6e QUESTION, etc... _Sur les devoirs à quoi l'obligent les qualités
-d'homme, de roi et de chrétien._
-
-«S'il ne se ressouvient pas incessamment qu'il est homme, roi et
-chrétien, et s'il ne se représente pas en toutes occasions à quoi ces
-trois qualités l'obligent; savoir celle d'homme à être humain, bon,
-doux, compatissant à tous les hommes, à regarder leurs infirmités
-comme y étant sujet, et que par sa nature il n'est point au-dessus
-d'eux, etc. Que la qualité de roi l'oblige à considérer qu'il est
-établi pour régir et gouverner les autres, pour les protéger, les
-défendre, leur faire justice, les rendre heureux, etc. Et la qualité
-de chrétien l'oblige à connoître, à aimer et à servir Dieu, à le faire
-honorer par les autres, à venger ses injures, à prendre sa cause en
-main, à bannir l'impiété, à faire fleurir la religion, à reconnoître
-les grâces qu'il a reçues de lui, à en bien user, etc.?»
-
-7e QUESTION, etc... _Sur ce qu'il doit imiter Dieu, dont il est le
-lieutenant dans son État._
-
-«S'il ne tient pas pour la plus grande prérogative que lui donne la
-royauté, de ce qu'elle le fait lieutenant de Dieu dans son État, et
-une de ses images en terre; et si pour mériter cet honneur, il
-n'essaye pas d'imiter le vrai Dieu, tout bon, tout sage, tout
-libéral, tout bienfaisant, gouvernant le monde par ses soins et par sa
-providence, toujours veillant pour la conservation des siens; ou bien
-s'il veut prendre pour modèle le Dieu des épicuriens, toujours oisif
-et endormi, sans soin et sans action; ou les dieux des poëtes,
-adultères, incestueux, ivrognes, voleurs, trompeurs, fourbes,
-violents, ravisseurs, jaloux, envieux, malfaisants et adonnés à toutes
-sortes de vilenies, de vices et de crimes?»
-
-8e QUESTION, etc... _Sur ce qu'il doit, comme Dieu, recevoir les
-prières des misérables._
-
-«S'il n'est point persuadé que, comme il est le lieutenant de Dieu
-dans son État, et qu'il l'y représente, son palais doit être, comme
-les temples, toujours ouvert aux prières et aux voeux des misérables,
-qui viennent se prosterner aux pieds des autels; et qu'il doit
-défendre que ses gardes et ses huissiers n'en empêchent l'entrée aux
-gens qui viennent réclamer sa justice, implorer sa protection,
-demander ses grâces, et chercher les remèdes nécessaires à leurs
-misères?»
-
-9e QUESTION, etc... _Sur ses égards pour la cour de Rome._
-
-«Si quand le pape et les évêques demeurent dans les bornes
-ecclésiastiques, et ne se mêlent que des choses qui regardent la foi
-et la religion, il n'a pas pour eux un très-profond respect et une
-obéissance filiale; mais si dans les affaires de religion ils veulent
-mêler de la politique humaine, et se conduire par ses règles,
-changeant leur crosse en sceptre et leur tiare en casque, il ne les
-considère pas comme des personnes séculières, et le pape comme un
-prince temporel, et s'il n'agit pas contre eux comme avec tous les
-autres hommes?»
-
- * * * * *
-
-«Dès le samedi matin, quatrième jour de mon commencement de travail,
-c'est-à-dire le 18e février, ayant résolu de partir immédiatement
-après dîner pour retourner à Paris, et assister le lendemain aux
-exercices ordinaires de Charenton, je me rendis dans la chambre de M.
-le duc de Montausier, à qui je fis voir les titres que j'avois mis à
-la tête de tous ses papiers, et lui dis l'usage que j'en prétendois
-faire, et quel étoit, en un mot, le plan que je m'étois formé dans
-l'esprit. Il entra d'abord dans toutes mes vues, et je vis bien
-que ce projet ne lui déplaisoit pas. «Voilà encore plus que je
-n'espérois, me dit-il, et j'ai grande impatience de voir tout cela
-exécuté.--Désormais, Monseigneur, lui dis-je, je crois vous le pouvoir
-promettre; car de la manière que je l'ai déjà dans la tête, je vois
-bien que s'il plaît à Dieu j'en viendrai à bout. Je pars après dîner,
-si vous m'en donnez la permission, et lundi je mettrai les fers au feu
-pour ne discontinuer plus, les dimanches exceptés, car j'espère d'être
-ici dès dix heures du matin.» M. de Montausier parut surpris et me
-demanda si, ne pouvant lui donner que les cinq ou six semaines dont
-nous étions convenus, je ne voulois pas, au moins, les lui donner
-entières, et si je me faisois un si grand scrupule de manquer ce peu
-de dimanches? «Monseigneur, lui dis-je, vous savez que Dieu a bien
-voulu nous abandonner six jours des sept que chaque semaine contient,
-mais qu'il s'est réservé le septième, afin que nous le lui
-consacrions. Vous y obéissez tout le premier, Monseigneur, avec
-beaucoup d'exactitude; trouvez bon que j'en use de même.» Il ne
-résista pas, et me recommanda seulement de ne pas manquer du moins à
-revenir. Je le fis, et un exprès m'ayant été dépêché sept semaines
-après, savoir le mercredi 11e avril, par M. le marquis de Ruvigny,
-pour me rendre auprès de lui et de monsieur l'envoyé extraordinaire
-Savile[166] (dont le dernier avoit reçu du roi son maître l'ordre de
-mon installation), je fis voir ma dépêche à M. de Montausier, mais en
-lui déclarant que j'avois résolu de prier M. de Ruvigny de m'obtenir
-un délai de quinze jours, jusqu'à ce que j'eusse achevé ce qui me
-restoit à faire à Saint-Germain. «Ne faites point cela, me dit
-obligeamment M. de Montausier; jusqu'ici je n'avois point laissé
-sortir ma cassette d'auprès de moi, et c'est pour cela que je vous
-avois demandé de venir demeurer ici. Mais je me fie entièrement en
-vous; emportez-la, mais gardez-la, je vous en prie, le moins que vous
-pourrez.» . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- [166] Il eut peu de mois après le brevet d'ambassadeur, et était
- frère du marquis d'Halifax (_George Savile_). Il mourut à Paris
- en octobre ou novembre 1687, universellement regretté. (_Note de
- l'auteur._)
-
-«Je reviens à M. le duc de Montausier, pour dire comment je sortis
-d'affaires avec lui. Dès que je fus de retour à Paris (ce qui fut le
-11e avril), je repris l'ouvrage auquel je n'avois pas encore mis la
-dernière main, et dressai une grande table de trois pieds de haut sur
-deux de large, où je rangeai les cinq colonnes mentionnées ci-dessus.
-Au bout de chacune desquelles se voyoit le renvoi à tous mes six ou
-sept mille petits papiers numérotés comme j'ai dit, ce qui fut fait en
-deux ou trois jours, au bout desquels, savoir, le samedi 15e avril,
-j'entrai à l'Académie, de quoi j'avertis aussitôt M. de Montausier
-(savoir, le mercredi 19), lui témoignant que j'avois encore pour trois
-ou quatre jours besoin de sa cassette avant que de la lui renvoyer,
-sur quoi il me répondit ceci:
-
- Ce 21 avril 1679, à Saint-Germain.
-
-«Puisque vous avez encore besoin du reste de cette semaine pour revoir
-mes petits papiers que vous avez, employez-y ce temps-là, et après
-que vous aurez fait, rapportez-les-moi vous-même; car par d'autres
-voies, quand même ce seroit par l'hôtel de Rambouillet, ils pourroient
-s'égarer, et vous comprendrez que je veux éviter bien cela. Je vous
-prie donc d'y mettre la dernière main, et de me les apporter dès que
-vous pourrez. Vous me ferez plaisir, et de croire que j'ai beaucoup de
-considération pour vous.
-
- «MONTAUSIER.»
-
-«Tout mon ouvrage étant prêt, et moi disposé à le rapporter à
-Saint-Germain, selon le désir de M. de Montausier, je fus bien aise
-d'aller la veille tout au soir.... rendre une visite à M. Claude,
-faisant porter chez lui ma table pour lui en demander son avis. J'y
-trouvai ma femme avec M. Tessereau, selon l'ordinaire de nos veillées,
-car nous étions tous fort voisins. Je lus à M. Claude, après lui en
-avoir fait un grand éloge, les neuf morceaux de M. de Montausier qu'on
-a vu ci-dessus, et lui montrai ensuite ma table avec l'entière
-distribution de tous mes petits papiers numérotés comme j'ai dit. Il
-goûta fort le tout, et dit quelque chose en particulier à ma femme,
-pendant que je continuois quelque discours à M. Tessereau sur un
-éclaircissement qu'il m'avoit demandé; je ne sus donc rien, pour
-l'heure, de ce que M. Claude et ma femme s'étoient dit; mais au sortir
-de notre veillée, comme je reconduisois ma femme jusque chez nous,
-accompagné de M. Tessereau: «Savez-vous bien, nous dit-elle, quel
-jugement M. Claude m'a témoigné faire de ce que vous lui avez montré?»
-Cela me fit un peu de peur, et sur ce qui lui en parut:
-«Rassurez-vous, me dit-elle en continuant, voici ce qu'il m'en a dit:
-Je trouve très-beau, aussi bien que fait votre mari, les préceptes de
-M. de Montausier, mais j'aimerois cent fois mieux être auteur de la
-table qui nous a été montrée. On trouvera fort aisément cent beaux
-esprits capables de dresser des préceptes aussi judicieux et aussi
-délicatement tournés que ceux qui sont dans les petits papiers que
-nous avons vus, mais entre ces cent beaux esprits à peine en
-trouvera-t-on deux capables de faire la table où ils sont si
-artistement rangés. Votre mari montre par là qu'il a un esprit de
-plan, et il n'y a rien de plus difficile à trouver qu'un esprit
-capable de bien faire un plan.»
-
-«Le lundi, 24 avril, j'allai trouver à Saint-Germain M. le duc de
-Montausier, à qui je fis rapporter sa cassette, et lui montrai ma
-table. Il m'en parut agréablement surpris et étant en peine si mon
-dessein étoit de lui laisser cette pièce si enjolivée de divers traits
-faits à plaisir, et dont l'écriture étoit fort peinte: «Mais, me
-dit-il, est-ce pour moi cela?--Si vous ne le trouvez pas indigne de
-vous, Monseigneur, lui dis-je; vous pouvez bien juger que je ne puis
-pas avoir d'autre dessein que de vous le laisser; aussi bien
-
- _Tua sunt hæc opera tanta_;
-
-et sans les excellentes matières que vous m'avez fournies, je n'aurois
-pas pu faire la pièce que vous voyez et qui a le bonheur de ne vous
-pas déplaire.--Vous faites bien de l'honneur, reprit M. de Montausier,
-à ce que vous appelez mes matières, et je ne fais que rendre justice à
-la forme que vous leur avez donnée.» Il me mena dîner avec lui, et
-s'étant un peu arrêté dans son cabinet avec son secrétaire, il rentra
-bientôt dans sa chambre où je l'attendois pour prendre congé de lui.
-Il me renouvela encore ses remercîmens, qu'il accompagna d'une tendre
-embrassade, et me reconduisant jusqu'à son anti-chambre: «Mon
-secrétaire, me dit-il en me quittant, vous dira encore deux mots de ma
-part dans ce passage.» Effectivement le sieur.... comme voulant aussi
-me dire adieu, me mit en main un morceau de papier assez gros, qu'il
-me dit avoir ordre de me donner, et j'y trouvai 39 louis d'or, sur
-l'imparité desquels je ne pus m'empêcher de faire quelque réflexion
-suspecte. Je ne m'explique point autrement ici sur la matière; mais on
-ne me mettra jamais dans l'esprit qu'une personne comme M. le duc de
-Montausier, voulant faire une reconnoissance dans toutes les formes,
-se soit fixé à 39 louis d'or; le droit du jeu, tout au moins, seroit
-de dire qu'il y avoit eu ordre pour 40. Mais je suis persuadé que
-comme du vu et du su de M. de Montausier, j'avois employé cinquante
-jours entiers à mon ouvrage, son dessein n'avoit pas été autre que de
-me compter mes journées sur le pied d'un louis d'or chacune.»
-
-
-
-
-IX.
-
-_Lettres inédites du duc de Montausier._
-
-
-I.
-
- De Rouen, ce 26e aoust[167].
-
- «Monsieur,
-
-«Nous auons porté ce matin, M. de la Galissonnière et moy, le code au
-parlement de Normandie. Tout s'y est si bien passé qu'on n'a pas eu
-besoing de la prolongation du parlement; mais comme M. de la
-Galissonnière vous en rend compte particulièrement, je ne vous
-importuneray pas d'auantage, et n'aiouteray qu'une chose qu'il oublîra
-peut estre à vous dire, qui est qu'il a fait un discours merueilleux
-où les louanges du roy et les vostres ont esté publiées de bonne
-grâce. Je suis,
-
- Monsieur,
-
- vostre tres-humble et tres-affectionné
- seruiteur,
-
- «MONTAUSIER.»
-
- [167] Cette lettre est tirée de la correspondance du chancelier
- Séguier (Bibliothèque impér.), auquel elle est adressée.
-
-
-II.
-
-«Je vous rends très-humbles grâces, madame, de la bonté que vous auez
-de vouloir aller loger à l'hôtel de Rambouillet, car en cela vous me
-faites une faueur particulière, que je reçois comme une des plus
-grandes marques que vous puissiez me donner de l'honneur de vostre
-amitié, et vous sauez que c'est la chose du monde à laquelle je suis
-le plus sensible. Non-seulement vous vous seruirez s'il vous plaît de
-tout le grand appartement, mais de toute la maison et pour toute
-l'année, si vous estes bien aise de m'obliger, comme je l'ay toujours
-si bien connu en autre chose. Vous trouverez tout prest, madame, quand
-vous voudrez y aller, la chambre bleuë sera meublée, les cabinets et
-tout le reste, et vous n'aurez besoin d'y faire porter aucuns meubles,
-car il y en a de reste à l'hôtel de Rambouillet, si ce n'est que vous
-crussiez ne vous trouver pas si bien dans un autre lit que dans le
-vôtre. Mais si vous n'auez nul scrupule là-dessus, songez, madame,
-qu'en vous seruant de tout ce qui est à moy, vous augmenterez de
-beaucoup la grâce que vous me voulez faire. Je vous supplie
-très-humblement d'en estre bien persuadée, et de ne vous mettre point
-en peine de savoir si Mme de Montespan a envie d'y aller, car elle n'y
-songe pas. J'ay déia de l'impatience d'auoir l'honneur d'estre vôtre
-hoste, et je vous conjure de faire en sorte que vous ne m'ayez pas
-donné une espérance vaine, puisque vous ne pouvez pas douter, madame,
-que ce ne fut une mortification pour moy, qui vous honore, qui vous
-respecte, et si vous me permettez de vous le dire, qui vous aime avec
-plus de tendresse que personne du monde.
-
- «Ce 22 juin 1675, à Saint Germain en Laye[168].
-
- «MONTAUSIER.»
-
-
-FIN DE L'APPENDICE.
-
- [168] Cette lettre s'adresse probablement à Mme de Sablé. Le
- portefeuille de Vallant (Biblioth. impér.), d'où je l'ai tirée,
- en contient deux autres que je supprime à cause de leur peu
- d'intérêt.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES.
-
-
- Pages.
-
- AVANT-PROPOS V
-
- LIVRE I.
-
- 1607-1635.
-
- La maison de Sainte-Maure.--Premières années du marquis
- de Montausier et du marquis de Salles.--L'école de
- Sedan.--Montausier part pour l'Italie.--Son frère le rejoint
- à Casal.--Campagne de 1631.--Relations littéraires du
- marquis de Salles.--L'hôtel de Rambouillet.--Le marquis
- de Salles en Lorraine.--Montausier et Mme Aubry.--Le
- marquis de Salles part pour l'Allemagne.--Guerre de la
- Valteline.--Mort du marquis de Montausier. 1
-
- LIVRE II.
-
- 1635-1649.
-
- Continuation de la guerre d'Allemagne.--Exploits de
- Montausier.--Il est nommé maréchal de camp et gouverneur de
- la haute Alsace.--La guirlande de Julie.--Montausier
- prisonnier en Allemagne.--Il embrasse la religion
- catholique.--Son mariage.--Montausier à Dunkerque.--Il part
- pour l'Angoumois.--Sa belle conduite pendant la Fronde. 42
-
- LIVRE III.
-
- 1649-1660.
-
- Montausier et Balzac.--Séjour de la cour à Angoulême.--Seconde
- période de la Fronde.--Campagne de Saintonge et premiers succès
- de Montausier.--Prise de Saintes et de Taillebourg.--Bataille
- de Montançais.--Retour de Mazarin.--Montausier s'établit à
- l'hôtel de Rambouillet.--Sa munificence envers les littérateurs
- pauvres.--Il apaise les troubles du couvent d'Yères.--Louis XIV
- en Saintonge.--Traité des Pyrénées.--Maladie de Mlle de
- Montausier.--Retour de Montausier à Paris. 80
-
- LIVRE IV.
-
- 1660-1668.
-
- Mme de Montausier est nommée gouvernante des enfants de
- France.--Mort de la comtesse de Maure.--Montausier obtient
- le gouvernement de Normandie.--Mlle de Montausier
- épouse le comte de Crussol.--Louis XIV accorde à Montausier
- des lettres de duc et pair.--La duchesse de Montausier
- succède à Mme de Navailles comme dame d'honneur.--Mort
- de Mme de Rambouillet.--Campagne de Franche-Comté.--La
- peste à Rouen. 120
-
- LIVRE V.
-
- 1668-1674.
-
- Montausier est nommé gouverneur du dauphin.--Le marquis
- de Montespan insulte la duchesse de Montausier.--Maladie
- et mort de la duchesse.--Fléchier.--Travaux de Montausier,
- de Bossuet et de Huet.--Campagne de Hollande. Montausier
- présente au Dauphin ses maximes chrétiennes et politiques. 151
-
- LIVRE VI.
-
- 1674-1690.
-
- Montausier accusé présente au roi son apologie.--Conduite du
- duc à l'égard de Mme de Montespan.--Mort de Conrart.--Mlles
- de Grignan.--Travaux pour l'éducation du dauphin.--Mariage
- du prince et retraite de Montausier.--Prise de
- Strasbourg.--Montausier rompt avec son gendre.--Le prince
- de Condé les réconcilie.--Prise de Philisbourg.--Mariage
- de Mlle d'Alerac.--Seconde rupture avec le duc d'Uzès.--Mort
- de Montausier. 190
-
- APPENDICE.
-
- I. Anecdotes sur le duc de Montausier. 229
-
- II. Épître de M. le duc de Montausier, gouverneur de l'Alsace,
- à Mlles de Rambouillet, de Clermont, de Mézières et
- Paulet. 231
-
- III. Déclaration du marquis de Montausier au sujet de sa
- conversion. 239
-
- IV. Épître de M. le Prince à Mme de Montausier. 241
-
- V. Note de Saint-Simon sur le duc et la duchesse de
- Montausier. 244
-
- VI. Apologie du duc de Montausier. 249
-
- VII. Fragments du livre des Maximes chrétiennes et politiques. 259
-
- VIII. Extrait des Mémoires de Jean Rou. 266
-
- IX. Lettres inédites du duc de Montausier. 279
-
-
-FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.
-
-
-Paris.--Imprimé par E. THUNOT et Ce, rue Racine, 26.
-
-
-
-
-ERRATA.
-
-
- Pages. Lignes. _Au lieu de_: _Lisez_:
-
- 2, 18, la marquise, Marguerite.
- 36, 15, lignes grises, ligues grises.
- 68, 2 et 9, Condé, Enghien.
- 84, 14, s'en assurer, l'en assurer.
- 157, 15, du gouverneur, de gouverneur.
- 208, 13, parti, pacte.
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Un Misanthrope à la Cour de Louis XIV, by
-Amédée Roux
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN MISANTHROPE ***
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