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Prix de -chaque No. 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75. - -Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr. pour -l'Étranger. -- 10 -- 20 -- 40 - -Nº 54. Vol. III.--SAMEDI 9 MARS 1844. Bureaux, rue de Seine, 33. - - - -Sommaire. - -Courrier de Paris. Vue du Pont de Beaucaire, emporté par un coup de -vent; Perte du navire l'Elberfeldt.--Fragments d'un Voyage en Afrique. -(Suite et fin.)--Paris souterrain. (2e art.) Plan indicatif de l'Entrée -des Catacombes et des Carrières de Paris; Éboulement de la galerie du -Port-Mahon; Coupe géologique du sol sous Paris; Trois vues intérieures -des Catacombes.--Histoire de la Semaine.--Intérieur de la Chambre des -Députés. Tribunes des deux Chambres; Tribune des Orateurs de la Chambre -des Pairs; Tribune des Journalistes à la Chambre des députés; Sonnette -du Président; La Tribune des Orateurs et le banc des Ministres à la -Chambre des Députés; Pupitre du banc des Ministres.--Académie des -Sciences. (Suite.)--Don Graviel l'Alferez. Fantaisie maritime par M. G. -de la Landelle. (Suite et fin.) Une Gravure. Théâtres. Une Scène de -Carla et Carlin.--Chinoiseries. Deux Gravures.--Bulletin -bibliographique.--Bronze. Une Gravure.--Amusements des Sciences. Deux -Gravures.--Rébus. - - - -Courrier de Paris. - -Mais où sommes-nous, bon Dieu? tout est sombre et sinistre: les bruits -de la ville, les nouvelles du dehors n'apportent à la curiosité publique -que des faits déplorables ou sanglants!--Vous sortez de votre lit le -matin, enveloppé de votre robe de chambre ouatée, les pieds dans vos -pantoufles, le teint frais, la bouche souriante, l'oeil calme et doux, -comme un honnête homme qui a dormi la grasse matinée, avec un coeur -léger et une conscience en repos; vous voici dans votre fauteuil à bras, -au coin d'un feu joyeux, remuant dans votre cerveau les idées les plus -aimables et les plus sereines, et aimant toute la nature, comme dit la -chanson de Lantara.--Cependant vous prenez votre journal du matin, vous -en brisez l'enveloppe légère, et d'un oeil curieux vous y cherchez les -nouvelles récentes de ce monde charmant, de ce délicieux univers dont -vous êtes amoureux; tout à coup votre regard s'attriste, votre visage -s'assombrit, vous pâlissez, vous rougissez tout à la fois; une -invincible tristesse s'empare de toute votre personne, et au lieu d'un -air de fête, comme tout à l'heure, vous avez un air d'enterrement. - -[Illustration: Vue du Pont de Beaucaire, emporté par un coup de vent.] - -[Illustration: Perte du navire l'Elberfeldt.] - -C'est qu'en effet, depuis quelque temps, tout journal est une véritable -nécropole, un champ de meurtres et de ruines, une forêt de Bondi, où il -n'est pas sain de passer seul et sans armes. Le lecteur qui s'aventure -imprudemment dans la contrée des Nouvelles diverses, tressaille à -chaque pas et court risque de la vie; ici un bandit s'introduit dans la -maison d'un millionnaire, et laisse après lui un coffre-fort brisé et un -cadavre étendu sur les dalles; là deux pauvres vieilles femmes tombent -sous les coups d'un assassin; tous les jours du sang, tous les jours des -crimes hideux, tous les jours des crânes fendus, et le vol se glissant -dans les demeures et y introduisant le meurtre à l'oeil hagard.--Hier -c'était la veuve Sénepart, aujourd'hui le banquier Donon-Cadet, demain -l'Anglais Ward; chaque semaine a son forfait, son bourreau, sa victime; -et les journaux ne manquent pas de vous donner, avec une exactitude qui -fait dresser les cheveux sur la tête, les plus minutieux et les plus -horribles détails de ces effroyables aventures.--En vérité, en lisant -les feuilles du matin, on se tâte pour s'assurer si on n'a pas reçu -quelque coup de couteau ou de poignard, et peu s'en faut qu'on ne crie: -«A la garde!» La main de la justice saisissant le crime, la loi le -frappant de son glaive, ne semblent plus même inquiéter le criminel. -L'infortuné sculpteur P... a été frappé de dix coups de stylet par son -apprenti, qui venait d'assister au supplice de Poulmann: et peut-être -quelque assassin en expectative se prépare à suivre assidûment les -débats de l'affaire Ducros, le meurtrier de madame Sénepart, qui -commenceront la semaine prochaine. Ne sont-ce pas là des faits -épouvantables et qui attestent malheureusement qu'il y a, à côté de -notre monde de moeurs si faciles et si douces, je ne sais quelle race -féroce de damnés toujours armée et toujours menaçante? Quel est le moyen -d'apporter la lumière à ces âmes ténébreuses et perdues? N'y en a-t-il -aucun, et la société aura-t-elle toujours ses tigres, ses hyènes et ses -chacals? - -C'est peu des hommes; les choses se mettent de la partie et jouent, à -leur tour, des jeux effrayants et terribles; tantôt--et nous en avons eu -tout récemment de douloureux exemples--c'est l'incendie qui allume ses -flammes dévorantes et détruit de riches manufactures; le pâle ouvrier, -sans travail et sans pain, erre sur les décombres fumants; tantôt c'est -l'inondation,--les récits publics l'attestent,--qui promène sur les -campagnes et sur les villes ses irrésistibles fureurs; les hameaux -disparaissent, la campagne est dévastée; des cadavres d'hommes et de -maisons flottent à la surface des vagues déchaînées; l'inondation, fléau -cent fois plus avide et plus insatiable que le dévorant incendie! En -vain la prévoyance humaine s'efforce d'opposer un obstacle à cet ennemi -sans frein; il rugit, il s'agite avec rage, et brisant, comme une paille -fragile, la digue la plus solide, répand la peur, la mort, le désastre -de tous côtés.--Plus loin, c'est l'ouragan qui gronde; l'ouragan, à qui -rien ne résiste; l'ouragan, monstre aux effroyables tourbillons, qui -déracine les arbres dans sa course haletante, abat les hautes tours et -les hauts clochers, emporte les toits et les murailles, fait crouler les -arches des ponts et les engloutit, dans les fleuves.--Qui n'a tressailli -d'épouvante en entendant la récente nouvelle de la ruine du pont de -Beaucaire, qu'une trombe furieuse a fait voler dans les airs et dispersé -par débris, laissant des cadavres sur la rive. - -Voilà les faits sinistres qui occupent la ville depuis quinze jours, et -se mêlent au bruit de ses fêtes; l'élégant Paris ne s'en amuse pas moins -et continue de courir le bal.--Des pauvres gens inondés, noyés, ruinés, -assassinés, incendiés, mais savez-vous une c'est affreux, ma chère!--A -propos, dansez-vous la polka? - -Rien n'est plus intéressant, en effet, que la polka; rien ne cause en ce -moment des émotions plus profondes, rien, pas même l'aventure du navire -hollandais l'Elberfeldt.--Le navire était en route pour l'Angleterre, -sous le commandement du capitaine Stranach; il avait à son bord M. -Busch. En approchant des côtes, M. Busch fit observer au capitaine -Stranach que, depuis quelques instants, le navire tressaillait en -marchant. Pour M. Busch, navigateur habile, ce tressaillement était le -signal d'une prochaine catastrophe; M. Burch prévoyait que le bâtiment, -construit en fer, ne tarderait pas à s'entr'ouvrir: «Alerte! capitaine; -faites préparer les embarcations! alerte! alerte!» - -A peine l'alarme était-elle donnée qu'on entendit un craquement -épouvantable; M. Busch avait dit vrai: l'Elberfeldt venait de se -rompre par le milieu, en deux parts égales. «Nous sommes perdus! s'écria -l'équipage.--Arrêtez les machines! hors les embarcations!» répliqua M. -Busch; et en même temps il se jeta dans le canot avec deux hommes et le -fit amener. Le vent soufflait avec violence; cependant M. Busch, avec un -rare sang-froid et une grande habileté, maintint le canot le plus près -possible de l'arrière du navire; en même temps il criait au capitaine -Stranach de se jeter à la mer avec un aviron, afin d'éviter d'être écrasé -entre l'arrière et l'avant, qui se rejoignaient en s'abîmant. - -Ce fut alors un moment suprême et terrible; le navire sombra; les -chaudières, écrasées par le choc des deux parties du bâtiment, -lancèrent, dans les airs d'immenses nuages de vapeur et des jets d'eau -bouillante; enfin, au milieu de ce vaste tourbillon de flamme et de -fumée, l'Elberfeldt disparut dans l'abîme béant, après une horrible -explosion; spectacle effrayant et grandiose! - -Aussitôt M. Busch s'avança sur le champ du désastre, pour sauver les -victimes; la première qu'il recueillit fut le capitaine Stranach, qui se -tenait sur l'eau, soutenu sur un débris flottant de l'Elberfeldt; -après le capitaine, M. Busch sauva les matelots: l'équipage se -composait, de treize hommes, trois seulement périrent dans cette fatale -journée. Pendant quatre heures, le canot portant M. Busch, le capitaine -Stranach et leurs compagnons, flotta au caprice des vents sur une mer -agitée et sombre; la Providence envoya enfin à leur rencontre le navire, -la Charlotte, qui les prit à son bord et les mit à l'abri de tout -danger. - -J'ai entendu raconter cette catastrophe de l'Elberfeldt, beaucoup -mieux que je ne le fais, dans un bal charmant, par une femme fine et -blanche, au doux regard, aux lèvres roses, aux dents d'ivoire, à la -taille de guêpe, à la jambe de biche, au petit pied de fée, qui se leva -en souriant, après le récit terrible qu'elle venait de faire, pour se -livrer aux bras d'un valseur acharné; je pensais, en la voyant si -ardente au plaisir, que toutes ces frêles et intrépides petites -Parisiennes valseraient encore, valseraient toujours, alors même qu'une -voix leur crierait, comme M. Busch au capitaine Stranach: «Prenez garde, -la mort est sous vos pieds; le sol tressaille, et la salle de bal va -s'entr'ouvrir, s'écrouler et vous engloutir!» - -Il y a aujourd'hui à Paris un homme dont on parle certainement beaucoup -plus que de tous les hommes de génie ou de talent de notre époque; cet -homme a un crédit immense, une réputation prodigieuse; son nom est dans -toutes les bouches; il n'est question que de lui du matin au soir: «Eh -bien! l'avez-vous vu? Vous êtes-vous entendu avec ce personnage -merveilleux? Veut-il, ou ne veut-il? irez-vous le trouver, ou -daignera-t-il venir chez vous?» Telles sont les questions qu'on échange -de tous côtés; ni Mirabeau ni Napoléon n'ont excité une pareille rumeur -et obtenu un tel crédit.--Le nom de ce prodige, s'il vous plaît?--Ce -prodige se nomme Cellarius. Vous me regardez d'un air ébahi; quoi! vous -ne connaissez pas Cellarius? Mais qui êtes-vous? mais que faites vous? -mais d'où sortez-vous? Quand on vous parle de Cellarius, faire cette -mine d'ignorant et de débarqué de Pontoise! en vérité, c'est à ne plus -oser dire qu'on est de vos amis! c'est à vous tourner le dos! c'est à -vous mettre à la porte! c'est à vous fuir d'une lieue à la ronde! - -Apprenez donc, et ne l'oubliez pas, que Cellarius est un homme... ah!... -un homme dont... un homme que... un homme... c'est un homme enfin... qui -donne des leçons de polka! Il n'y a guère qu'un mois que la polka fait -tourner la tête ou plutôt la jambe à nos lionnes, depuis la jeune lionne -aux crins noirs et blonds, aux reins souples et cambrés, jusqu'à la -lionne émérite pourvue d'une fausse crinière, jusqu'à la lionne -efflanquée et édentée. Ce mois a suffi pour élever Cellarius au-dessus -de la colonne; Musard n'est plus qu'un drôle; Cellarius va mettre -l'empereur Musard à bas de son piédestal! Cellarius n'était rien hier, -il est tout aujourd'hui. - -Vous jugez de l'air de Cellarius et des allures qu'il se donne; mais, -après tout, comme le grand Cellarius n'a pas le don d'ubiquité, et qu'il -ne saurait être en même temps partout où on le demande, il se partage le -plus qu'il peut, et se loue, au quart d'heure, à la demi-heure, à -l'heure, je ne dirai pas à la course, un personnage de l'importance de -Cellarius ne prend pas la peine de se déranger; on vient chez le grand -homme. Baronnes, duchesses, comtesses, marquises, femmes de banquier, -femmes de notaire, femmes d'agents de change y abondent, et heureuses -celles qu'il veut bien recevoir! Cellarius a répondu hier au valet de -chambre d'une comtesse! «Dites-lui que je n'ai pas le temps, et qu'elle -me laisse tranquille!» au groom d'une marquise: «Peut-être;» au chasseur -d'une princesse: «J'y songerai;» au premier gentilhomme d'une -impératrice: «Qu'elle attende.» - -Quant au prix de ses leçons, le grand homme est modeste; il y a six -semaines, il demandait vingt francs par heure; c'était le commencement -de sa célébrité, le tarif s'est accru depuis, en proportion de sa -renommée; et avant un mois, si la mode du Cellarius ne se ralentit pas, -nous vous apprendrons probablement qu'un quart d'heure de polka du -danseur Cellarius est une denrée hors de prix que l'on n'obtient plus -qu'en déposant un cautionnement de 100,000 francs chez le concierge. - -Je demande pardon à Jeanne d'Arc de la faire intervenir dans ces -passe-temps mondains; la chaste, simple et pieuse Jeanne va se trouver -bien déplacée au milieu de ces têtes légères et folles de polka; mais -elle m'absoudra en faveur de ma bonne intention, qui est de rendre -justice au talent d'un poète et à une oeuvre distinguée: le poète -s'appelle Porchat, et il est de Lausanne; l'oeuvre, qui a pour titre: -la Mission de Jeanne d'Arc, vient de paraître à la librairie Dubochet, -rue de Seine. Sous ce litre, la Mission de Jeanne d'Arc, on pourrait -soupçonner quelque épopée en vingt-quatre chants; il n'en est rien, et -nous ne prenons pas notre lecteur en traître; c'est d'une tragédie qu'il -s'agit, d'une tragédie en cinq actes, tragédie accueillie avec honneur -au comité du Second-Théâtre-Français, et qui devait tenter les chances -de la représentation publique. M. Porchat a préféré céder à des -considérations qui font l'éloge de sa modestie et de sa délicatesse, et -retirer sa tragédie pour ne pas faire concurrence à des oeuvres -présentées sous le même nom et le même sujet, et ne pas nuire à des -droits antérieurs. Après quoi, M. Porchat s'est heureusement décidé à -livrer sa Jeanne d'Arc à l'impression. - -Nous venons de lire cet ouvrage intéressant et consciencieux, et c'est -en toute sincérité que nous regrettons que la Jeanne de M. Porchat n'ait -pas jusqu'au bout poussé l'aventure et récité sa poésie en face de la -rampe, au lieu de la faire brocher ou relier pour toute fortune; sans -nul doute, Jeanne aurait réussi. Des caractères bien étudiés, un style -clair et élégant, de nobles idées, des sentiments vraiment français, un -drame émouvant et varié, n'est-ce donc rien? Nos auteurs, même ceux en -crédit, nous font-ils souvent de tels présents? et sommes-nous si fort -gâtés par eux qu'il faille ne pas tenir compte à M. Porchat des -honorables qualités de sa tragédie? Eh bien! si on ne peut pas entendre -cette Jeanne au théâtre, du moins peut-on la lire au coin de son feu. -Qu'on lise donc la Jeanne de M. Porchat, on verra que certains de nos -poètes, qui donnent aussi dans le tragique, feraient sagement -d'entreprendre un petit voyage à Lausanne. - -Nous avons entre les mains une lettre de madame Cinti-Damoreau datée de -La Havane; elle annonce son retour à Paris pour les premiers temps de -1845. Pour revenir, il faudra que madame Damoreau s'arrache aux ovations -que l'Amérique multiplie sous ses pas. Il ne s'est rien vu de tel depuis -le passage de Fanny Ellsler. La voie de madame Damoreau produit là-bas -le même enthousiasme que le pied de l'adorable Fanny avait partout -soulevé. De Philadelphie à Baltimore, de Washington à Richmond, de -Richmond à Charlestown, la voix mélodieuse a séduit les plus rebelles. -Artot, comme on sait, accompagne madame Damoreau et partage sa course -triomphale. Les villes envoient des députations; les sociétés offrent -des fêtes. A Charlestown, après le concert, la foule, s'échappant -bruyamment par toutes les issues du théâtre, reconduisit les artistes -jusqu'à leur hôtel, au milieu des vivat, et à la lueur de mille -flambeaux.--A La Havane, où ils arrivèrent le 13 janvier, après une -traversée périlleuse, ils étaient attendus avec une telle impatience, -que le port se trouva tout à coup couvert d'une immense multitude pour -les recevoir. Le 17 janvier eut lieu leur premier concert. On se battait -aux portes; on se ruait dans la salle par flots précipités. Le journal -havanais, voulant peindre le succès obtenu par la cantatrice à cette -première soirée, dit: «Ce n'était pas un torrent, mais un Niagara -d'applaudissements.» Un feuilleton de Paris transporté à la Havane -n'aurait pas trouvé mieux. - ---Du reste, après les bruits d'inondations, d'incendies, de meurtres et -de polka, il n'a été question ici, depuis huit jours, que de -fortifications, de patentes et de Pomaré. Décidément la semaine a été -mauvaise. - ---Le Théâtre-Italien de Saint-Pétersbourg a fait sa clôture le dimanche -(6) 18 février dernier, le dernier jour du carnaval des Russes. Jamais -plus magnifique représentation n'avait eu lieu à Paris ou à Londres -durant les plus belles années des directions Severini ou Laporte. On -jouait quelques scènes des Puritani pour Tamburini, et la Sonnanbula -pour Rubini et madame Viardot-Garcia... «La salle était plus que pleine, -nous écrit notre correspondant, on s'y était amoncelé; quant à vous -raconter tout ce qui s'est fait à cette représentation vraiment -étonnante, et mémorable, je ne sais comment m'y prendre. Il y avait, -entre le public et les artistes, cet échange du besoin d'être regretté -qui fait que chacun se surpasse; jamais madame Viardot et Rubini -n'avaient chanté et joué avec autant de verve et de pathétique; on -pleurait dans la salle et sur le théâtre. Pour vous donner une idée de -l'enthousiasme général, et de la manière dont on cherchait à le -témoigner, il me suffira de vous dire qu'ici, et dans cette saison, la -scène a été littéralement couverte, à plusieurs reprises, de bouquets et -de couronnes. Un seul fleuriste en a vendu pour 1,400 roubles. Il y a eu -au moins 50 rappels. A la fin du spectacle toute la salle se tenait -debout, les femmes agitant leurs mouchoirs, les hommes leurs chapeaux, -c'étaient non des bravi et des battements de mains, mais des hurras -et des trépignements universels. Cette scène étrange n'a fini que -lorsqu'on a pris le parti de relever le lustre et d'éteindre la rampe; -il n'y a que l'obscurité qui a fait partir enfin le public. Une -demi-heure après, quand les artistes sont sortis, ils ont trouvé une -foule immense qui les attendait à la porte pour les applaudir une -dernière fois... et cependant il faisait un froid dont on n'avait pas eu -d'exemple depuis dix ans (30 degrés Réaumur). Pendant cette nuit même, -vingt-deux personnes sont mortes gelées dans les rues, n'ayant pas été -relevées à temps par les rondes de police, qui en ont sauvé bien -d'autres.» La saison prochaine promet d'être encore plus brillante que -celle de cette année. Rubini. Tamburini et madame Viardot ont renouvelé -leurs engagement. Madame Viardot, qui a obtenu de si éclatants succès, -et qui a joué quarante fois en trois mois et demi, aura, nous -assure-t-on, près de 30,000 fr. par mois.--On espère que Lablache se -décidera A signer à Londres le brillant engagement qui lui a été -proposé. - - - -Fragments d'un Voyage en Afrique (l). - -(Suite et fin.--Voir t. II, p. 358, 374, 390 et 410; t. III, p. 6.) - -Note 1: La reproduction de ces fragments est interdite. - -Nous ne suivrons pas l'auteur de ces fragments dans le récit des causes -qui avaient amené la sanglante catastrophe de son malheureux ami. Le -lecteur est pressé sans doute de savoir de quelle manière l'auteur a pu -lui-même échapper aux périls que sa téméraire entreprise attirait sur sa -tête au moment où les hostilités venaient de recommencer contre l'émir. -......................................................................................................... - -A tout prix je voulus quitter Tazza, où je me sentais mourir peu à peu. -Tandis que je rêvais aux moyens de m'éloigner, le ciel, touché de mes -peines, fit passer dans la ville une caravane qui s'en retournait au -Maroc. Ni les dangers que j'allais courir en m'enfuyant du pays sans y -être autorisé par l'émir, ni les fatigues du voyage ne purent m'arrêter! -Pour moi il n'y avait que deux partis à prendre: mourir ou reconquérir -ma liberté. Le moment propice, le camp en désordre, la population -effrayée, secondèrent mon dessein. Je me procurai deux chameaux, et je -me fis associer, avec Ben-Oulil, à la caravane. - -Je ne puis dire ici ce que je ressentis dès que nous eûmes dépassé les -portes de Tazza; il est des impressions qu'aucune langue ne rend bien. -La souffrance et la sombre atonie de mon âme s'effacèrent peu à peu pour -la laisser s'ouvrir à l'espérance. J'étais presque heureux, et je ne -songeais plus guère au meurtre commis sous mes yeux (tant l'homme est -égoïste!), lorsqu'un nouvel accident faillit me replonger dans toutes -mes terreurs. On sait qu'il faut traverser sept fois la Mina (la Blonde) -avant d'atteindre Mascara. Les eaux de cette rivière sont très-basses en -été, mais l'hiver les rend dangereuses; son sein, gonflé de tous les -torrents qui se précipitent des montagnes, s'élève et franchit souvent -les limites que lui imposa la nature. La Mina rappelle assez exactement -notre Rhône, dont les flots couvrirent tant de fois les belles plaines -du Midi. Quoique nous fussions alors au mois de juin, le passage de la -rivière présentait de graves difficultés; il avait plu beaucoup les -jours précédents, et la Mina mêlait ses eaux débordées aux mille petits -ruisseaux qui sillonnent le bassin du Chélif. Au troisième bras la -caravane s'élancait au galop des chameaux, lorsque Ben-Oulil perdit -l'équilibre et disparut dans le gouffre. Nous ne nous aperçûmes de -l'accident qu'en voyant son chameau débarquer seul sur le bord opposé. - -J'appris en passant à quelques lieues de Tekedempt, qu'une cinquantaine -de prisonniers français étaient détenus dans la forteresse; on les -employait, dit-on, aux travaux les plus rudes et les plus abjects; aucun -outrage ne leur était épargné. Quelques-uns travaillaient à la -manufacture d'armes. Il y avait, en outre, en ville deux femmes et -quatre enfants qui partageaient le logement de la famille -d'Abd-el-Kader, ainsi que deux Alsaciennes qui avaient été laissées par -un Européen en garantie de quelques fonds qu'il devait à l'émir. Ces -otages n'ont pas été réclamés depuis. - -Sur la ligne qui conduit à Mascara, on trouve plusieurs villes, entre -autres Mysouna, Tyliouan et Callah. La première est perchée sur la crête -d'une montagne; elle compte un millier d'habitants, presque tous hommes -lettrés, c'est-à-dire lecteurs du Koran (on est lettré chez les Arabes -lorsqu'on explique le livre du Prophète). Les Mysouniens ne s'inquiètent -point de ce qui se passe autour d'eux. Tyliouan, petite cité en ruines, -occupe le fond d'un vallon. Des monts élevés la couronnent; elle a de -six à sept cents habitants lettrés et fanatiques qui abhorrent, -non-seulement les Français, mais tous les Européens en général. Callah -n'est qu'un petit douair auquel on a généreusement donné le nom de -ville; quelques cabanes couvertes de chaume éparpillées sans ordre dans -une plaine resserrée entre deux chaînes de montagne, quelques jardins, -une forteresse ou, pour être plus exact, une tour délabrée, tel est -Callah. Il est à remarquer cependant que les quatre cents Arabes qui -l'habitent sont assez industrieux. Il s'y fabrique de beaux tapis de -pied, dont les Marocains et les citoyens de Fez font le principal objet -de leurs spéculations. On obtient ces objets à vil prix sur les lieux, -tant la misère y est grande! Les populations de Mysouna. Tyliouan et -Callah sont administrées par Hadji-Mustapha. Elles ne fournissent que -des cavaliers à la guerre sainte. On peut recruter dans ces villes -environ huit mille combattants qui suivent la bannière de -Mouloud-ben-Aratch. On conçoit aisément les motifs de la haine qu'elles -nous portent, car elles appartiennent à la tribu d'Abd-el-Kader. -L'égoïsme, l'amour-propre et l'intérêt lui ont fait parmi elles des -serviteurs dévoués. - -Juillet dardait sur nous ses rayons dévorants lorsque nous traversâmes -Mascara. Cette ville n'avait alors que fort peu d'habitants; on -désertait ses marchés; c'est à peine si on y rencontrait quelques -citoyens venus de Fez pour vendre des objets dont le pays était privé -depuis que l'émir avait, par un édit, prononcé la peine capitale contre -quiconque achèterait ces objets dans nos ports. Les habitants de -Mascara, réduits à la misère, s'étaient jetés dans les montagnes ou -retirés à Tekedempt. Ceux qui étaient restés les derniers expédiaient -déjà leur bagage et n'attendaient qu'un ordre du sultan pour abandonner -leurs foyers: on s'attendait à voir paraître d'un instant à l'autre les -colonnes françaises. Le kalifat était sorti de la ville il avait posé -son camp sur la rive droite de la Mina, à une journée de marche vers -l'est. Tout ce qui, dans la ville, appartenait au gouvernement venait -d'être dirigé sur Tekedempt. La contrée était en un mot sur un qui vive -continuel; de toutes parts on voyait surgir des cohortes arabes. D'après -nos calculs, nous avons vu défiler devant nous plus de quatre mille -cavaliers marchant au secours de l'émir. La canonnade retentissait du -côté de Milianah, et les vieux échos de l'Atlas apportaient jusqu'à nous -ces bruits formidables. Nous marchions épouvantés par des détonations -pareilles au bruit du tonnerre. Nous apprîmes ensuite que les Français -s'étaient emparés de Milianah sans avoir été inquiétés par les Arabes. -Ceux-ci perdirent encore beaucoup de monde dans l'affaire de la vallée -du Chélif, qui eut lieu immédiatement après. - -De Mascara à Tlemcen, la route est pittoresque et très-accidentée; on -parcourt de longues chaussées formées par les pentes des chaînes, puis -on traverse l'Hamman et le Sigg, fleuves qui se jettent dans la mer, au -golfe d'Arzew, après avoir réuni leurs eaux à celles de l'Habra. Le Sigg -coule aux pieds des Dj. Karkar, monts boisés que le voyageur traverse et -d'où il découvre Tlemcen et toute la province. A notre droite, dans la -direction du désert d'Angad, est Saïda, fort bâti par Bou-Hamidy, -d'après l'ordre d'Abd-el-Kader. On met deux jours pour se rendre du -Tlemcen à Saïda. Ce dernier point est, au dire des indigènes, l'un des -plus importants et des plus inaccessibles de l'armée arabe; il sert de -dépôt à Tlemcen; on y compte de deux à trois cents cabanes. Les -prisonniers indigènes y sont en grand nombre, et Bou-Hamidy ne les rend -à la liberté que sur rançon. Les déserteurs français qui, fatigués du -service de l'émir, essaient de pénétrer dans le Maroc, sont arrêtés -souvent à la frontière et conduits à Saïda. Là, on les asservit aux -travaux les plus rebutants, et on commence par les gratifier de trois -cents coups de bâton; ils en reçoivent mille après une seconde tentative -d'évasion; à la troisième, ils sont décapités. - -Tlemcen offrait alors le même vide que Mascara; des spéculateurs de Fez -y tenaient la bourse et le marché. La ville était triste; un morne -silence pesait sur ses murs abandonnés; les denrées et le pain surtout, -qui s'y vendait autrefois à vil prix, étaient cotés à un taux -exorbitant; tout y était, du reste, de mauvaise qualité. Abd-el-Kader -avait chassé les juifs de la ville sous prétexte qu'ils entretenaient -des relations avec les Français, et qu'ils les appelaient à eux. C'est -dans la province de Beni-Smie, à trois journées de marche au sud de -Tlemcen, qu'ont été envoyés ces malheureux parias. La plupart auront -succombé dans l'exil, les riches par le poignard, les pauvres par la -faim. - -Après deux mois d'une marche pénible, et qu'une énergie surhumaine a pu -seule me faire supporter, j'arrivai à Fez. J'avais traversé tour à tour -Tetouan, Ouched et Tezas. Je passai dix-huit jours dans la capitale du -royaume de Fez. C'est à juste titre qu'on l'a surnommée le Paris de -l'Afrique septentrionale; elle renferme environ cent mille, habitants -dans ses larges murailles. Les maisons sont assez bien bâties et le -commerce y a pris, depuis quelques années, un grand développement. Le -panorama que présente la ville, sa vaste étendue et son aspect -éminemment militaire, tout concourt à en faire une cité magnifique si on -la compare aux autres villes africaines. Dès que je fus remis de mes -fatigues, je me remis en route pour Tanger, où j'entrai après six jours -de marche, en passant par Alcassar. Alors seulement je pus me dire tout -à fait sauvé, car, de là, je défiais les cavaliers d'Abd-el-Kader et la -haine de ses tourmenteurs. Je faillis m'évanouir en voyant le pavillon -national qui étendait ses couleurs protectrices sur une des maisons de -Tanger. Le drapeau, c'est la patrie! le nôtre flottait sur la demeure du -consul. Je reçus de ce fonctionnaire l'accueil le plus distingué, et, -vers le milieu de septembre, je pris passage sur un navire qui faisait -voile pour Marseille. Quelques jours plus tard, je mis le pied sur une -terre que je ne comptais plus revoir, et, cédant aux transports de mon -âme, je me jetai à genoux et je remerciai le ciel de ma délivrance. - - - -Paris Souterrain. - -(Suite et fin.--Voir tome II, page 405.) - - -II. - -En pénétrant de plus en plus profondément dans les entrailles de la -terre, nous devons nous attendre, dans le cours de notre voyage -sous-parisien, à rencontrer bien des objets étranges et nouveaux pour -nous. Au reste, il n'est pas de Colomb aventureux, à la recherche de -terres inconnues, qui ait été plus surpris de ses propres découvertes, -que ne le fut mon jardinier quand il eut pour la première fois -connaissance de ces régions ignorées. Mon jardin était situé près du -Luxembourg, et il s'y trouvait un puits excessivement profond. Je ne -sais par quel hasard l'un des seaux s'accrocha si bien à un crampon de -fer qui se trouvait fiché dans le revêtement, à une trentaine de pieds -de profondeur, que toute la journée se consuma en vains efforts pour -l'arracher de cette position périlleuse. Désespéré, le brave jardinier, -à demi penché dans le puits, s'écria, à bout de patience: «C'est le -diable qui l'a mis là! Pardieu, que le diable l'en ôte! - ---Voilà! voilà! brave homme!» répondit une voix caverneuse résonnant -dans le puits. Et en même temps une main sortant du mur décrocha le -seau, tandis qu'une tête à forme humaine regardait l'imprudent jardinier -en tirant la langue avec un ricanement effroyable. Le pauvre homme, -stupéfait, pensa perdre connaissance. Heureusement que la terreur le fit -tomber à la renverse; sans cela il eût été rejoindre le seau au fond du -puits.--Et il resta persuadé fort longtemps qu'il avait vu le diable en -personne. - -Son aventure n'avait pourtant rien de diabolique; c'était un charitable -gnome, ou habitant de la deuxième ville souterraine, qui lui avait rendu -en passant ce petit service.--Et, en parcourant à notre tour ces -nouvelles régions, nous allons voir que rien n'était plus -facile.--Auparavant, pour bien comprendre notre itinéraire, il faut -jeter un coup d'oeil sur la composition géologique du monde que nous -allons visiter. - -Le sol sur lequel Paris est bâti se compose de couches superposées de -nature et d'épaisseur différentes. Bien qu'elles varient un peu de -distance en distance; que les brouillages, forages, ciblages, selon le -langage de carriers, et autres accidents causés par l'action des eaux en -interrompent partiellement les lignes, cependant l'ordre général est le -même, et les grandes masses subsistent toujours dans la même -distribution. Aussi ce sont elles que nous allons indiquer, telles -qu'elles se trouvent sous Paris et vers la plaine de Montrouge. - -A la surface existe une couche de terre végétale, de sable -d'atterrissement et de terres de transport dont l'épaisseur varie de 2 à -5 mètres; au-dessous, et sur une épaisseur un peu plus faible, des -marnes coquillières très-fréquemment gypseuses; plus bas, des marnes, -calcaires, spathiques, quartzeuses, gypseuses, qui ont plus de 8 mètres -de profondeur, et qui reposent sur du calcaire marin (pierre à bâtir) -dont l'épaisseur, beaucoup plus considérable, dépasse souvent 16 mètres. -Le calcaire est divisé lui-même en près de 45 couches de diverses -natures dénommées différemment par les carriers, et dont les unes sont -exploitées de préférence aux autres. Au-dessous de ces couches de -calcaire se trouvent onze à douze couches d'argile plastique, séparées -par de petits lits de sable, dans chacun desquels existe un niveau d'eau -plus ou moins abondant. Les argiles atteignent la masse de craie dont -l'épaisseur a été longtemps inconnue, et qui n'a été percée que par le -forage du fameux puits artésien de Grenelle. Or, sous la presque -totalité des quartiers situés sous la rive gauche de la Seine, la masse -de pierre à bâtir n'existe plus. Elle a été exploitée et enlevée; en -sorte qu'il ne reste plus à la place qu'une immense excavation. Nos -ancêtres, ayant besoin de pierre, ont tant et si bien creusé sous leurs -pieds, que ce qui était dessous est monté dessus peu à peu, au risque -d'y descendre pêle-mêle en un seul jour. - -Il faut cependant être de bonne foi. Lorsque Paris était renfermé dans -la moitié de l'île de la Cité, ou même plus tard, lorsque ses maigres -faubourgs atteignaient à peine la forteresse du Louvre, ses habitants -pouvaient aller en toute sécurité chercher des pierres au milieu des -bois et des marais, sans présumer que la bonne ville, après avoir brisé -quatre enceintes crénelées, bâtirait sur le sol d'où ses matériaux -étaient sortis. Mais nous, témoins de cet agrandissement continuel, nous -continuons avec insouciance à creuser à nos portes. Nous exploitons les -carrières d'Issy, de Passy, de Clarenton, etc., etc.--Et puis nous -viendrions blâmer nos ancêtres!--Il est vrai, pour rendre à chacun la -justice qui lui est due, que les carrières exploitées aujourd'hui le -sont avec plus d'art et de prudence, et ne doivent plus faire craindre -les accidents que représentent souvent celles qui remontent aux premiers -temps de la ville de Paris. - -En effet elles existaient déjà certainement lors de l'occupation -romaine. Sur le clos Saint-Victor se trouvait l'emplacement des arènes, -de l'ancien amphithéâtre, et il avait été probablement établi dans une -grande carrière exploitée primitivement à ciel ouvert, dont les -excavations avaient préparé favorablement le sol. On a reconnu en outre -d'une manière positive que les pierres du palais des Thermes, habité par -l'empereur Julien, sont en cliquart, selon le terme employé par les -carriers pour désigner une sorte de liais dur qui se trouve dans les -carrières du faubourg Saint-Marceau. - -Les premières carrières avaient été exploitées à ciel ouvert; et c'est -ainsi qu'a été formée l'excavation qui porte le nom de Fosse-aux-lions, -près de la barrière Saint-Jacques. Du moment que ce système devint trop -pénible par l'épaisseur croissante de la couche supérieure, les travaux -furent continués à l'aide de galeries souterraines conduisant à de -grandes excavations, le plus souvent irrégulières, et soutenues par des -piliers réservés dans la masse. Les excavations varient nécessairement -de hauteur, suivant l'épaisseur des bancs. Habituellement elles ont de 5 -à 6 mètres; quelquefois, cependant, elles s'élèvent fort au-dessus. - -Ces travaux se continuèrent ainsi pendant plusieurs siècles sans -surveillance, sans méthode, au gré du caprice des travailleurs. Souvent -même les carriers, dans leur insouciance, creusèrent au-dessous des -premières excavations, formant ainsi plusieurs étages de carrières -suspendues les unes au-dessus des autres. Le danger devenait d'autant -plus grand, que ces travaux étant successivement abandonnés, la mémoire -s'en perdait, les galeries s'obstruaient; et le sol, ainsi miné de -toutes parts, se couvrait de lourdes constructions. Cependant l'état de -ces carrières oubliées depuis des siècles, s'aggravait de jour en jour: -la faiblesse des piliers établis provisoirement pour la sécurité des -ouvriers pendant la durée des exploitations, leur écrasement, -l'affaissement du ciel des carrières dans beaucoup d'endroits, et, plus -que cela encore, l'enlacement funeste des galeries chevauchant les unes -sur les autres; de sorte que les piliers des étages supérieurs portant -souvent à faux dans les vides des étages inférieurs, tout devait amener -de grandes et inévitables catastrophes. Les nombreux accidents qui se -succédaient à des intervalles de plus en plus rapproches, n'éveillaient -toutefois l'attention de l'autorité que vers la fin de l'année 1776. -Alors on ordonna la visite générale et la levée des plans de toutes les -carrières. - -On reconnut alors toute l'étendue du péril; et aussitôt que ce travail -fut terminé (1777), on créa une compagnie d'ingénieurs spécialement -chargée de la consolidation des voûtes. Les mesures étaient devenues -tellement urgentes, que le jour même de l'installation du premier -inspecteur général, une maison de la rue d'Enfer fut engloutie à 90 -pieds au-dessous du sol. - -Les ingénieurs entreprirent leurs travaux avec promptitude, et les -continuèrent avec persévérance et habileté. La plus grande partie des -carrières fut consolidée, et ce résultat fut dû au zèle et à l'habileté -déployés par M. Héricart de Thury, chargé de la direction de ce travail. -Chaque galerie souterraine correspond à une rue de la surface du sol, -formant ainsi, dans ces profondeurs, une représentation déserte et -silencieuse de la ville peuplée et bruyante qui s'élève au-dessus. Rien -ne manque à cette représentation, à cette contre-épreuve de la capitale, -pas même les murs d'enceinte et le service de l'octroi. Des murs -d'enceinte ont été élevés à l'aplomb de ceux qui existent à la -superficie; car de hardis fraudeurs s'étaient fait dans les carrières -des passages à couvert de l'inquisition municipale. Il a fallu y -remédier; et une ligne de murs, baptisés murs de la fraude, sépare les -carrières intra-muros de celles de la banlieue. - -Les carrières présentent en effet une étendue considérable. Tous les -coteaux, depuis les hauteurs de Châtillon et de Gentilly, sont excavés; -et elles s'avancent sous Montrouge, Vaugirard et Paris, à l'est et à -l'ouest, presque jusqu'à la rive méridionale de la Seine. Celles du nord -sont plus circonscrites, et ne minent guère que les hauteurs de Passy et -de Chaillot dans Paris, au moins on ne connaît positivement que -celles-ci; mais on doit présumer qu'il en existe sous les plateaux de -Clichy, de la Nouvelle-Athènes et du quartier Notre-Dame-de-Lorette, se -reliant à celles de Montmartre, de même que sous les hauteurs de -Ménilmontant et de Belleville. - -Au reste, malgré les soins et la vigilance de l'administration, on est -encore loin de connaître limites ces anciennes excavations. Dernièrement -encore, les constructions d'une maison, rue Mézières, défoncèrent, en -creusant les caves, le ciel d'une exploitation ignorée, et cet accident -risqua d'entraîner la ruine des maisons riveraines; quelque temps -auparavant, lors de la construction de l'église du Luxembourg, un fontis -avait menacé la solidité d'une maison rue Madame.--Toutefois on peut -être assuré que la plus grande partie est reconnue et consolidée. On a -pratiqué, de distance en distance, des puits de descente, qui permettent -de les visiter à chaque instant et de les parcourir dans tous les -sens.--Le plan indicatif ci-joint donne la situation de tous ces puits. - -Outre ces escaliers et ces cheminées de descente, il existe encore -d'autres moyens de communication entre les carrières et la surface du -sol. Comme nous l'avons dit un peu plus haut, les premiers niveaux d'eau -constants sur la rive gauche de la Seine sont dans les couches d'argile -plastique au delà de la masse de pierre à bâtir. Aussi, partout où cette -masse a été exploitée anciennement, des puits traversent les carrières -pour chercher plus bas les sources qui les alimentent. Leur enveloppe de -maçonnerie forme donc, dans les souterrains, autant de tours isolées -dans lesquelles on a pratiqué des ouvertures, espèces de fenêtres qui -servent à renouveler l'air des carrières et à faciliter les travaux. -Idée fort ingénieuse, et qui est due, je crois, à M. le vicomte Héricart -de Thury, auquel les carrières sont redevables de presque toutes les -améliorations. C'est par une de ces ouvertures qu'un surveillant en -tournée avait passé le bras secourable qui causa tant de frayeur à mon -jardinier. - -Au reste, cette sorte de frayeur surnaturelle et peu raisonnée est -partagée avec moins de motifs encore par une foule de personnes. C'est -dans les carrières que sont établies les Catacombes, et, à ce nom de -Catacombes, une foule d'idées lugubres, un sentiment vague d'effroi ne -se réveillent-ils pas dans l'esprit? - -Beaucoup de personnes parlent des Catacombes sans les connaître, -absolument comme les enfants parlent de Croque-mitaine et s'en effraient -sans l'avoir jamais vu. Il y a dans leur nom une agglomération de -syllabes si sombres, si retentissantes; leur son sourd et prolongé peint -d'une manière si pittoresque ce qu'il veut exprimer, qu'en l'entendant -seulement prononcer, l'imagination se forme l'idée de quelque chose de -triste et de grand. Pour nous en assurer, nous allons y -descendre.--N'oubliez pas la petite bougie de sûreté, les allumettes -chimiques, ou le prudent briquet phosphorique: double précaution fort -innocente, mais dont le principal défaut est d'être parfaitement -inutile... et partons! - -Nous suivons la longue rue d'Enfer: nous arrivons à la barrière -d'Enfer. Touchante perspective pour des gens qui vont descendre aux -Catacombes, et allusion pleine de délicatesse et de charité chrétienne -pour les milliers d'individus que y sont ensevelis. Passons la barrière, -et prenons à gauche. Nous sommes dans la voie creuse. En effet, nous -marchons sur des abîmes. Cette petite maison, plus loin, s'appelle la -Tombe-Isoire ou d'Isoard. Arrêtons-nous: c'est là l'entrée des -Catacombes.--En vérité, dans tous ces noms, il y a un parfum de -souterrains et de sépulcres qui surprend agréablement. C'est un à-propos -charmant: et le hasard a bien heureusement ménagé cette accumulation de -mots d'enfer et de tombeau. On ne saurait douter de l'endroit où l'on -va. - -Il existe une autre entrée dans le pavillon même de la barrière d'Enfer: -mais elle est plus rapprochée et moins pittoresque. Entrons donc à la -tombe d'Isoard.--Mais, d'abord, il serait peut-être curieux d'apprendre -ce que pouvait être cette Tombe-Isoire ou d'Isoard. La tradition en est -assez confuse. Selon les uns, cet Isoard était un fameux brigand qui -désolait la campagne, et qui finit par être tué dans son repaire; mais -cette légende semble passablement fabuleuse. - - PLAN - INDIQUANT - LES ENTRÉES DES CATACOMBES - ET DES CARRIÈRES DE PARIS. - [Illustration.] - -Il paraîtrait, toutefois, qu'il y a eu en cet endroit un ancien -cimetière. Il est certain que ce domaine appartenait autrefois aux -Templiers, et dépendait de la commanderie de Saint-Jean-de-Latran. Cette -propriété fut acquise par l'État en 1760. On y découvrit, lors des -premiers travaux des Catacombes, un escalier communiquant à des cryptes -et souterrains qui avaient servi autrefois de sépultures, et peut-être -de cachots, aux chevaliers de Saint-Jean et du Temple. On y voyait -encore la trace des gonds et des ferrures de portes.--Vendue comme -domaine national pendant la révolution, on en avait fait une guinguette -avec bal champêtre. Aujourd'hui, elle est redevenue l'entrée d'une -tombe.--Entrons-y. - -Une petite cour sablée, une porte cintrée, large et basse comme -l'orifice d'une caverne... c'est là. Rassemblez vos esprits; écoutez -l'allocution du gardien qui vous exhorte à descendre jusqu'en bas sans -vous écarter, ni à droite ni à gauche, et de l'attendre sans faire un -pas au bas de l'escalier, dans le salon. Plaisanterie inoffensive, -qu'il accompagne d'un sourire aimable. Maintenant, comptons-nous bien -avant de franchir le redoutable portique, et recevons, de trois en -trois, une petite bougie allumée des mains du conducteur.--Nous -commençons à descendre. - -L'escalier est étroit et tournant. On ne peut y passer qu'un seul à la -fois; et fussiez-vous quarante à descendre, vous pourriez toujours vous -croire seul. Votre regard ne saurait atteindre ni celui qui vous précède -ni celui qui vous suit. L'escalier achève en trois marches sa révolution -sur lui-même. Ajoutez à cela l'air humide et froid du souterrain, -l'obscurité profonde, le retentissement étouffé de la moindre parole -entre ces deux murs de pierre, qui vous enferment et vous touchent, ce -vertige de tourner sans cesse en descendant sans fin dans l'obscurité -sur des marches rapides, et vous aurez une idée du passage le plus -pénible et le plus curieux à la fois des Catacombes. Il y a là quelque -chose de grand, d'effrayant, qui ne se retrouve plus. L'imagination est -frappée de cette ombre, de cette profondeur qui semble immense, de ce -peu d'espace que vous remplissez tout entier. De temps en temps s'ouvre -à votre droite un arceau sombre et haut, qui semble se perdre dans les -entrailles de la terre.--On descend ainsi à une profondeur de près de -cent pieds. - -[Illustration: Vue de l'Éboulement de la Galerie du Port-Mahon.] - -Nous sommes arrivés dans le salon, assez vaste caveau irrégulier, dont -la voûte écrasée est sillonnée de larges et profondes cicatrices. L'eau -suinte de toutes ces pierres raboteuses, et le clapotement uniforme des -gouttes qui tombent retentit dans les mares formées çà et là sur le sol. -Ici, la caravane fait halte, et rassemble les traînards qui achèvent de -descendre l'escalier. Le guide, qui fermait la marche, passe en tête de -la colonne, et l'on s'enfonce à sa suite dans la galerie de face. - -La galerie est assez large pour que l'on puisse marcher deux ou trois de -front. Elle tourne et se prolonge dans la plaine de Montrouge, recevant -à droite et à gauche d'autres galeries, qui s'étendent au loin sous la -plaine, ou sous les faubourgs Saint-Jacques et Saint-Marceau.--Au milieu -de ce dédale, une main prévoyante a tracé le fil d'Ariane. Une large -ligne noire, peinte sur la voûte, désigne au voyageur la véritable -route, conduisant des Catacombes à la porte de sortie. Ainsi, -fussiez-vous séparé du conducteur, vous n'avez rien à craindre; l'oeil -et la lumière fixés sur ce guide infaillible, vous n'avez qu'à le -suivre, il vous conduira au port. De plus, de larges inscriptions -gravées dans la pierre vous apprennent, à chaque détour de la galerie, -sous quel point de la surface habitée votre curiosité vous a -conduit.--Au reste, prenez patience; nous avons pour une demi-heure de -route. - -Il est certain que si vous avez pénétré dans les cavernes majestueuses -des Cévennes, dont la voûte enveloppée de son obscurité séculaire se -dérobe à tout oeil humain, dont les parois, revêtues d'énormes -stalactites, descendent comme de gigantesques draperies de pierre; si -vous vous êtes arrêté sous ces arches colossales qui contiendraient la -plus haute cathédrale de France, et dont l'éternel et majestueux aspect -n'est interrompu que par le mugissement uniforme du torrent, qui sort un -instant du gouffre obscur pour y rentrer brillant de blanche écume et -d'étincelles phosphoriques; si vous avez passé sous les effrayants -piliers de ces immenses galeries--oh! alors vous rirez en entrant dans -ces carrières de Paris, vous rirez de leurs voûtes basses et plates que -vous pensez toucher avec la main; vous rirez de leurs piliers faits de -plâtre et de moellon, de leur sol battu de main d'homme, de leurs -éboulements de quelques pieds de largeur. Mais pour les vrais Parisiens, -qui depuis leur enfance ont toujours respiré l'air de la ville ou de la -fraîche campagne qui l'entoure, qui n'ont vu d'autres montagnes que -Montmartre, ni d'autres souterrains que ceux de leur cave, il leur est -permis de passer, non sans terreur, dans les galeries écrasées des -carrières, marchant dans cette obscurité que dissipe à peine autour de -lui la lumière scintillante de son petit flambeau, respirant pour la -première fois l'air épais du souterrain, et sentant tomber sur sa tête -l'eau froide qui suinte de la pierre. - -[Illustration.] - -Certes, dans l'état où elles se trouvent aujourd'hui, il n'y a rien de -majestueux ni de grand dans les carrières sous Paris, rien qui frappe -les yeux ou l'imagination. Tout est bas et petit. On s'avance enfermé -entre deux murs de moellons crépis, comme dans un corridor. On y trouve, -il est vrai, de bons et beaux travaux de consolidation qu'entreprend -chaque jour la prévoyance de l'administration municipale, et cela est -fort rassurant, sans doute, mais fort peu curieux, et on suit rapidement -le guide, sans avoir l'envie de s'arrêter ou de tourner la tête. - -Il n'y a qu'aux endroits plus négligés, lorsque la prudence -administrative, faute de temps ou d'argent, n'a pas encore masqué de ses -travaux récents les anciennes excavations, lorsque les tas de pierres -qui encaissent la voûte viennent à s'abaisser, alors s'offre à vous un -coup d'oeil imposant et pittoresque; votre regard se prolonge au loin -dans l'obscurité de la carrière, dont les piliers inégaux se détachent -çà et là, à la lueur des flambeaux, comme des fantômes blancs sur un -fond noir. - -L'ombre et l'étendue qui se développent autour de vous, et dont vous ne -pouvez distinguer les limites, donnent à la scène ce caractère de -grandeur qui lui manquait jusque-là. Le peu d'élévation de la voûte -semble accroître encore l'espace. Cette masse effraie, et fait baisser -involontairement la tête. On dirait que le peu d'intervalle rend la -chute plus à craindre, et on comprend mieux le danger parce qu'on le -voit de plus près. - -[Illustration: Les Catacombes.--Vue de l'entrée.] - -[Les Catacombes.--Place des Blancs-Manteaux et de -Saint-Nicolas-des-Champs.] - -En effet, bientôt après, se présente, dans la galerie dite du -Port-Mahon, un spectacle qui le révèle tout entier. Là se trouvaient -deux étages de carrières superposées. Le ciel de la carrière inférieure, -trop faible, s'est écroulé tout à coup et l'a comblée de ses ruines. - -Ce fontis a été causé par le poids d'un gros pilier isolé dans la -carrière de Mont-Souris, au-dessus d'une très-grande excavation -jusqu'alors ignorée, et qui reposait sur le banc de faux liais, ou banc -de verre, selon le terme des carriers. Cette pierre n'a aucune -solidité; elle a cédé sous le poids, et a entraîné toute la masse du -pilier dans son éboulement. Cet amas confus de rochers brisés présente -un aspect pittoresque. - -[Illustration: Les Catacombes.--Place du Mémento.] - -La galerie du Port-Mahon, à laquelle nous sommes parvenus, doit son nom -à un singulier ouvrage de patience. Un ouvrier nommé Décure, qui avait -découvert cette carrière, y a sculpté dans la pierre un relief du -Port-Mahon, où il avait été prisonnier de guerre. Ce relief, quoique -défiguré, présente encore de l'intérêt, d'autant plus que l'on raconte -que le laborieux ouvrier qui l'avait exécuté dans ses heures de loisir -périt accablé sous un éboulement, au moment où il venait de le terminer. - -Après le Port-Mahon et l'escalier que Décure avait taillé lui-même pour -arriver à la carrière souterraine qui renferme son ouvrage, le guide -montre encore, comme objet de curiosité, un puits géologique qui descend -jusqu'aux bancs d'argile et de craie; l'emplacement de ancien aqueduc -d'Arcueil, qui, ébranlé par les éboulements, fut reporté dans une autre -direction; ensuite un pilier de pierre, qui, tout rongé par les eaux, -offre un exemple de l'action des courants souterrains; un autre pilier -entièrement revêtu de stalactites d'albâtre calcaire; et enfin, après -ces objets plus ou moins curieux, nous arrivons au vestibule des -Catacombes, vestibule étroit, d'un dessin assez mesquin, et sur lequel -sont gravées deux inscriptions, l'une en latin, pour les érudits, sans -doute, l'autre en français, pour les ignorants. - -HAS ULTRA METAS REQUIESCUNT, BEATAM SPEM EXPECTANTES. - -ARRÊTE! C'EST ICI L'EMPIRE DE LA MORT. - -J'en suis fâché pour les ignorants, mais l'alexandrin français, qui est -de Delille, je crois, me parait bien vide et bien emphatique, et son -expression demi-païenne bien creuse et passablement déplacée auprès de -la simplicité majestueuse, de la naïveté poétique, de la pensée sublime -et chrétienne de l'inscription latine. Elle rappelle celle du grand -réformateur, de Luther, s'écriant, non sans quelque amertume peut-être: -Beati, quia quiescunt!--Heureux les morts, car ils reposent!--Les orages -de la vie ne lui laissaient entrevoir de paix que dans la -tombe.--L'inscription des Catacombes est empruntée, je crois, à la porte -de l'ancien cimetière Saint-Sulpice. Son auteur est inconnu, et j'en -suis fâché.--Si j'osais en hasarder une pâle traduction pour les dames -qui m'accompagnent dans notre voyage, je dirais: - -«Au delà de ces bornes funèbres, ils reposent, dans l'espoir et -l'attente de la béatitude éternelle.» - -Mais je suis bien loin d'avoir rendu dans toute leur élégante et simple -précision, d'abord, le sens mystique de melas, qui rappelle à la fois -les bornes du chemin et celles de la vie, ni surtout ce mot poétique de -beatam spem, qui montre que le doute du chrétien mourant est encore -une espérance, ni cette magnifique onomatopée expectantes, ce mot long -et sonore rejeté à la fin, peignant si bien la longueur, et cependant la -confiance calme de cette attente si désirée J'avoue que je trouve cette -inscription sublime, et, dût-on m'accuser de pédantisme classique, je -crois qu'il serait difficile de la refaire en français. Je crois aussi, -sans amour-propre national, qu'il serait facile de mettre en regard -quelque chose qui valut mieux que le vers de cet estimable Delille. - -Avant d'aller plus loin, et de décrire la plus importante partie du -séjour où nous entrons, nous commencerons par dire qu'on y trouve, dans -une salle séparée, une collection minéralogique assez curieuse, -comprenant tous les échantillons des bancs de pierre qui composent le -sol souterrain depuis la superficie de la Tombe-Isoire jusqu'à la -formation crayeuse; de plus, des coquilles fossiles, des bois, des -végétaux transformés, etc.; ensuite une collection pathologique -renfermant, dans une autre salle, les os difformes ou singuliers qu'on a -trouvés dans les exhumations des cimetières. On y voit des tibias géants -de trois pieds de haut, des mains colossales, des os déviés, contournés, -tortus, criblés de toutes les façons, des ruptures, des fractures, des -soudures, des ankyloses, des nécroses, des exostoses, etc. Étude -curieuse, mais qui, sauf meilleur avis, ne me paraîtrait pas tout à fait -conforme à la belle inscription du frontispice. - -Après avoir terminé cette courte excursion scientifique, il est -nécessaire de faire une courte digression historique sur l'origine et la -fondation des Catacombes. - -Le premier cimetière de Paris avait été placé hors de l'enceinte de la -ville, entre le bourg de Saint-Germain-le-Neuf, le Beau-Bourg et le -bourg l'Abbé, au carrefour des voies de Saint-Dénis et de Montmartre. Ce -carrefour devint plus tard le marché des halles, et le cimetière enclos -de murs par Philippe-Auguste devint le charnier des Innocents. Ce -charnier, justement, célèbre, avait reçu dans son étroite enceinte -environ 2,000,000 de cadavres qui, entassés et putréfiés les uns sur les -autres avaient exhaussé le sol du cimetière de huit pieds au-dessus du -sol des rues voisines, lorsque le cri de l'opinion publique, venant en -aide aux représentations longtemps impuissantes de la philosophie et de -la science, en fit ordonner la suppression par un arrêt du conseil -d'État, en date du 9 mars 1785. L'archevêque de Paris n'y donna son -consentement que l'année suivante, par mandement qui permit le transport -des ossements dans les carrières de Montrouge. On se mit alors à -l'oeuvre pour détruite ce foyer pestilentiel, et le dépôt des ossements -aux Catacombes fut terminé en janvier 1788. - -L'administration, encouragée par ce premier succès, résolut de -poursuivre son oeuvre, en supprimant successivement tous les cimetières -et charniers qui infectaient Paris. Ainsi les ossements du cimetière -Saint-Eustache et ceux de Saint-Etienne-des-Grès furent transportés dans -les carrières en mai 1787; ceux de Saint-Landry et de Saint-Julien en -juin 1792; ceux de Sainte-Croix-de-la-Betonnerie et des Bernardins en -1793; ceux de Saint-André-des-Arts en 1794; de Saint-Jean-en-Grève, des -Capucins-Saint-Honoré, des Blancs-Manteaux, du Petit-Saint-Antoine, de -Saint-Nicolas-des-Champs, du Saint-Esprit-en-Grève et de Saint-Laurent -en 1804; de l'île Saint-Louis en 1814, de Saint-Benoit en 1813, etc. Des -inscriptions placées sur les parois des ossuaires aux Catacombes -rappellent toutes ces dates. - -C'est à ces transport! et à ces inhumations successives que l'ossuaire -des Catacombes a dû sa formation. Les ossements y furent d'abord jetés -en tas avec précipitation, et ils restèrent en cet état pendant la -révolution. Ce fut sous le régime impérial qu'eurent lieu les -dispositions et l'arrangement définitif. Ce travail fut commencé en 1810 -et continué les années suivantes. Il était déjà presque achevé en 1812, -et dans l'état où nous le voyons aujourd'hui. - -Nous devons dès l'abord faire notre profession de foi. Sous le rapport -du l'utilité, de la salubrité, de la convenance, il n'y a que des éloges -à donner à ceux qui ont conçu le projet, et à ceux qui l'ont exécuté. Il -y avait de grandes difficultés à vaincre, elles ont été surmontées. -L'ordre le plus parfait, le plus convenable a été établi; on ne saurait -trouver rien de mieux rangé, de plus salubre, de mieux entretenu. Mais -si l'on oublie un moment ce point de vue de l'utilité pratique, si l'on -espère y rencontrer des émotions profondes, dramatiques... je crois -qu'on y trouvera une grande déception. - -C'est là précisément ce qui nous est arrivé. Plein de nos souvenirs et -de nos lectures, nous nous attendions à frémir à ressentir ce -saisissement, involontaire d'un grand et sombre spectacle dont notre -imagination avait fait à l'avance tous les apprêts... hélas! - -Figurez-vous des galeries bien propres, bien alignées, bien blanches, -qu'interrompent à des intervalles réguliers de petits piliers grecs ou -romains d'une architecture régulière et froide. Entre ces piliers... que -dirai-je? des ossements ou des bûchettes? Ce sont des ossements rangés -comme des bûchettes dans un chantier, et à leur forme on s'y tromperait, -car on ne voit que les extrémités uniformes des tibias ou des fémurs, -droits, longs, minces et noircis, soigneusement superposés; en sorte -qu'il faut, le savoir, ou bien qu'on vous le dise, pour deviner ce que -c'est. Tout cela est aligné de manière qu'il n'y en a pas un seul qui -dépasse l'autre. Au sommet règne un cordon bien rangé de crânes à peu -près entiers, seule partie du corps humain que l'oeil puisse reconnaître -dans ce chantier, et qui puisse par conséquent faire quelque impression. -Mais encore cette impression est-elle bientôt affaiblie, écrasée, -anéantie par cet apprêt, cette symétrie terrible qui vous poursuit -partout dans ces malheureuses catacombes, qui semble prendre à tâche de -tout affaiblir, de tout déguiser sous prétexte de décor. Il y a même -deux ou trois endroits, entre autres la crypte dite de Saint-Laurent -parce qu'on y a déposé les os tirés de ce cimetière, et la galerie dite -des Obélisques, où les constructeurs ont cru bien faire sans doute en -arrangeant ces ossements en forme de piédestaux d'une architecture -grecque quelconque, dorique, je crois. Les moulures, exactement copiées -sur l'antique, sont exécutées en tibias de belle dimension et bien -conservés. Vous pouvez juger de l'effet d'une semblable architecture, -parfaitement identique à celle des chantiers où les débardeurs facétieux -figurent des étoiles et des soleils en bois flotté.--Cherchez donc -ensuite, après avoir considéré de pareils amusements architectoniques, -les sentiments religieux et la salutaire horreur qu'on attendait à -l'aspect de cet immense ossuaire! - -Ce qui frappe, ce qui impressionne dans la mort, c'est le squelette. Eh -bien! vous en chercheriez vainement un seul aux Catacombes; rien n'est -reconnaissable; et vous n'avez plus rien à voir dès que vous avez fait -dix pas dans les galeries. C'est partout le même arrangement de -fragments d'os alignés contre les parois, partout le même et monotone -chantier. Quant aux décorations en pierre, elles n'ont pas une grande -apparence. Le défaut de hauteur de la voûte devait nécessairement en -réduire les proportions à une échelle insignifiante, et la bonne volonté -des architectes est venue échouer contre cette malheureuse disposition -du terrain. Le pilier du mémento, le sarcophage du lacrymatoire, l'autel -des obélisques, la lampe sépulcrale, le tombeau de Gilbert, etc., -présentent tous le même incurable défaut. Nous citerons encore la -fontaine de la Samaritaine, espèce de puits alimenté par une source -souterraine, et l'escalier de communication entre les hautes et basses -catacombes, ainsi nommées parce quelles sont divisées entre deux étages -différents de carrières. - -En terminant ainsi l'itinéraire des Catacombes, nous devons dire un mot -des inscriptions gravées sur les piliers. C'était, je le crois, une -bonne idée; mais on pourrait peut-être en blâmer la profusion. Quant aux -inscriptions en elles-mêmes, il y en a pour tous les goûts; elles sont -prises partout: les unes dans les livres sacrés, les autres dans les -profanes; les unes dans les anciens, les autres dans les modernes; les -unes en latin, les autres en français, en italien, en grec, etc. -Malheureusement la comparaison n'est avantageuse ni pour les modernes ni -pour le français. - -Nous ne citerons pas ici toutes ces inscriptions dont la seule -reproduction ferait un volume plus considérable que cet article. Nous -ferons seulement une observation générale qui frappe les moins prévenus: -c'est l'immense supériorité des livres chrétiens et de la Bible, comme -pensée et comme poésie, quand il s'agit de l'âme, de l'homme, de la mort -et de la vie. L'antiquité peut à peine leur opposer quelques auteurs -d'élite, Virgile, Caton, Lucrèce, Marc Aurèle et Cicéron. Quant aux -modernes, c'est pitié; pitié surtout pour le français, presque -uniquement représenté par le vers académiquement pâteux de l'abbé -Delille. Nous en excepterions peut-être Malherbe et Gilbert, mais c'est -petite chose auprès des pensées évangéliques ou des magnificences de la -Bible. Le Dante seul et son terrible vers de l'espérance peut lutter -contre l'énergie des prophètes. Mais, je le demande, fallait-il mettre -sur la porte des Catacombes l'infernale inscription qu'il a gravée sur -le portique de son Enfer? - -C'est ici que se terminera notre voyage sous Paris. Peut-être un jour, -en nous glissant dans quelque forage artésien miraculeux, pourrons-nous -trouver à 1,500 pieds sons ferre, comme le Gulliver suédois, des mondes -nouveaux et pittoresques. Mais, jusqu'à ce jour, le tube du puits de -Grenelle est, trop étroit pour que nous puissions nous y glisser. - -Un mot encore cependant, pour réparer un oubli incroyable. Dans un -voyage aussi consciencieux, nous avons donné la géographie scientifique, -historique et pittoresque du Paris souterrain, nous avons parlé de ses -habitants, vivants et morts, et nous n'avons décrit ni le commerce ni la -Flore des carrières! Grand Dieu! que diraient les économistes et les -botanistes?--Eh bien! la Flore des carrières se compose... de -champignons! C'est dans les excavations de Montrouge que de soigneux -jardiniers cultivent en grand, et font éclore à l'aise ce précieux -comestible.--Et c'est le seul produit commercial indigène que les -habitants des Catacombes exportent sur les marchés de Paris. - - - -Histoire de la Semaine. - -La chambre des députés prouve bien, dans les lois qu'elle discute, -qu'elle est fatiguée, mais néanmoins elle ne se repose pas. Nous -suspendions, il y a huit jours, la mise sous presse de notre bulletin -pour annoncer le résultat de la séance du vendredi, où elle avait fini -par se prononcer, après deux journées orageuses, sur la proposition -d'ordre du jour motivé de M. Ducos, à l'occasion des affaires d'O'Taïti. -Le lendemain s'ouvrait la discussion sur les conclusions du rapport de -M. Allard, relatif aux pétitions sur les fortifications de Paris. La -commission, on le sait, proposait, par l'organe de son rapporteur, de -passer à l'ordre du jour. Si les orateurs qui ont combattu ces -conclusions se fussent placés sur le même terrain que la plupart des -pétitionnaires, et fussent venus demander la destruction de tous les -ouvrages de fortifications élevés autour de Paris, le débat n'eût pas -été long et son issue un instant incertaine; mais aucun d'eux n'a voulu -accepter la responsabilité d'un pareil système, et MM. Lherbette, de -Tocqueville et de Lamartine se sont bornés à demander le renvoi à M. le -ministre de la guerre des pétitions qui protestent contre les travaux -entrepris et exécutés en dehors des prescriptions de la loi de 1841, et -contre l'armement des forts et de l'enceinte. Dans ces termes, la -réclamation devenait sérieuse, et la chambre, qui n'avait entendu que -MM. Chabaud-Latour. Paixhaus et le ministre de la guerre, dont les -discours répondaient plutôt aux pétitions les moins raisonnables qu'aux -arguments des précédents orateurs, n'a pas voulu clore la discussion. -Elle l'a ajournée à la séance du 9, à l'ordre du jour de laquelle se -trouvait déjà la discussion sur la prise en considération de la -proposition de M. Lombard de Leyval, sur le vote par division. C'est ce -même samedi encore que viendra probablement aussi la vérification des -pouvoirs de M. Charles Laffitte nommé à Louviers. Voilà bien des -questions excitantes accumulées. Évidemment cet ordre du jour ne pourra -être épuisé dans cette même séance. - -La discussion de la loi des patentes a été reprise, et elle se poursuit -dans un esprit de fiscalité que nous avons déjà signalé et qui, nous le -croyons, n'assurera pas au trésor un surcroît de produits en rapport -avec les justes plaintes auxquelles il donnera lieu, et que le mode de -répartition, si on l'eût adopté, lui aurait épargnées. Du reste, les -articles les plus importants, les dispositions les plus graves, passent -presque inaperçus et comme si nos représentants qui les votent en -ignoraient complètement la portée. Un député, cependant, se fait -remarquer par ses efforts persévérants et par l'étude qu'il a faite du -projet de loi et de ses inconvénients; mais M. Taillandier, seul sur la -brèche, n'a pu, malgré les excellente considérations qu'il a fait -valoir, empêcher l'introduction dans la loi du premier paragraphe de -l'article 9, qui stipule que le droit proportionnel est établi sur la -valeur locative, tant de la maison d'habitation que des magasins, -boutiques, usines, etc., servant à l'exercice des professions imposées. -La législation était demeurée fort obscure quant à la question de savoir -si le droit proportionnel devait atteindre la maison d'habitation, -jusqu'à la fin du 21 mars 1831, qui avait tranché cette question dans -l'intérêt du fisc. D'excellentes raisons ont été données contre le -maintien de cette disposition; on a fort bien fait observer qu'établir, -dans tous les cas, le droit proportionnel sur la maison d'habitation, -qui paie déjà l'impôt mobilier, c'est, contrairement au principe, -imposer deux fois le même objet. Les patentés de Paris, dans une -pétition que nous avons déjà mentionné, disaient fort judicieusement; -«Soyez capitaliste oisif, habitez un palais, et vous n'aurez à payer que -l'impôt mobilier; mais gardez-vous d'appliquer vos capitaux à un travail -productif, car des lors il vous faudra payer, d'abord l'impôt mobilier -comme citoyen, et ensuite le droit proportionnel comme commerçant.» Les -objections, fort justes à nos yeux, n'ont pas prévalu, et le premier -paragraphe de l'article 11 a été adopté par la majorité du très-petit -nombre de députés, qui assistent à cette discussion. - -Le projet de loi pour le complément de fonds secrets à accorder à M. le -ministre de l'intérieur a été prescrit par lui, et renvoyé à l'examen -préalable des bureaux. Sur neuf commissaires, l'opposition n'a pu faire -passer qu'un seul de ses membres. M. Duchatel a annoncé que c'était à la -fois un voie de nécessité et de confiance qu'il venait demander à la -Chambre. Les questions de cabinet ne sont donc pas encore épuisées. - -Les cinq députés légitimistes qui avaient donné leur démission par suite -de la flétrissure prononcée dans l'adresse, ont tous été réélus par -leurs commettants, au jugement desquels ils avaient appelé de la -décision de la majorité de la Chambre.--On a dit que M. de Villele avait -de grandes chances d'y être également envoyé par le collège de -Villefranche (Haute-Garonne), qui a à pourvoir au remplacement de son -député décédé; mais il parait qu'une grande partie des électeurs des -oppositions ont adopté une autre candidature; c'est celle de M. le -contre-amiral Dupetit-Thouars. - -Les gouvernements des Deux-Siciles et de Belgique se mettent en mesure -d'opérer une réduction dans l'intérêt de leur dette. Le roi de Naples a -décrété le remboursement des obligations 5 pour cent. Ce remboursement -sera effectué par tirage au sort deux fois l'an. Ceux qui, après le -tirage, voudraient se soumettre à une réduction d'intérêt de 1 pour 100, -sont garantis contre tout remboursement pendant dix ans. A Bruxelles, le -ministre des finances a proposé une loi pour convertir en 4 1/2 -l'emprunt 5 pour 100 de 1831. Ces modifications, dans le taux de -l'intérêt de l'argent à l'extérieur ont paru à nos capitalistes et à nos -joueurs pouvoir déterminer chez nous la réalisation d'une mesure -analogue. On a colporté une pétition adressée au ministère pour -l'engager à intervenir auprès du gouvernement belge afin d'empêcher -qu'une mesure qu'on présente comme contraire aux intérêts français ne -soit prise trop brusquement. D'un autre côté, on a annoncé le prochain -dépôt sur le bureau de la Chambre des Députés, par un ancien ministre -des finances, M. Gouin, d'une proposition tendant de nouveau à faire -réduire ou rembourser la rente 5 pour 100 au choix des porteurs. Le -cours de cette valeur s'en est vivement ressenti. - -M. le ministre des travaux publics a présenté à la Chambre des Députés -un projet de loi relatif aux chemins de fer de Paris à la frontière du -nord, et d'Orléans à Vierzon. Les lignes de Paris à Lyon et d'Orléans à -Tours étant aujourd'hui demandées, en concurrence avec les compagnies -qui s'étaient déjà présentées, par d'autres compagnies qui proposent de -les pousser plus loin, seront postérieurement l'objet de deux autres -projets. Pour le tracé du chemin du Nord, le ministre adopte -simultanément les trois ponts de Boulogne, Calais et Dunkerque, comme -points extrêmes de la ligne de Paris au littoral de la Manche. Quant au -mode d'exécution, le projet modifie essentiellement les dispositions de -la loi de juin 1842. Il dispose que la voie de fer posée par la -compagnie concessionnaire du chemin du Nord sera acquise gratuitement à -l'État à la fin du bail, et qu'après un prélèvement de 8 pour 100 au -profit des actionnaires, l'excédant des bénéfices sera partagé entre -l'État et la compagnie. La durée du bail ne pourra être de plus de -vingt-huit ans. On stipule une diminution de deux centimes sur les -droits à payer par les trois classes de marchandises. Il y aura trois -classes de voitures à dix, sept et demi, et cinq et demi centimes par -kilomètre. C'est une augmentation d'un demi-centime pour la troisième -classe; mais les wagons devront être couverts, et fermés au moyen de -rideaux. Enfin, l'État conserve la faculté de racheter le chemin au bout -de douze ans, aux conditions fixées précédemment pour le chemin de Paris -à Orléans, mais avec réduction de moitié sur la prime à ajouter au -dividende net. Les conditions du bail sont analogues pour le chemin de -Vierzon, si ce n'est que la durée de la concession est portée à -trente-cinq ans, et que le partage des bénéfices ne doit commencer qu'à -la sixième année de l'exploitation. Un des derniers articles de la loi -renferme une disposition qui confie l'exécution complète des deux -chemins à l'État, au cas où, dans les deux mois de la promulgation de la -loi, il ne se serait pas présenté de compagnie pour en accepter les -charges. L'exploitation serait alors confiée, pour une durée de douze -ans, à des compagnies fermières qui se borneraient à fournir le -matériel. - -Un acte de violence commis dans le port de Marseille par des marins -anglais contre l'équipage d'un navire français, est venu y causer une -émotion que n'aideraient malheureusement point à calmer, chez notre -population des ports et à bord de nos vaisseaux, certaines paroles -prononcées à la tribune anglaise, le ton de quelques feuilles de Londres -et la situation faite à un de nos amiraux. Nous devons toutefois -reconnaître que, dans la chambre des communes, le 1er mars, précisément -au moment même où la cause de cet officier général se débattait dans -notre parlement, l'amiral Napier et le capitaine Hous ont parlé de notre -personnel maritime comme des hommes qui, se respectant eux-mêmes, savent -respecter leurs rivaux. - -Les nouvelles d'Espagne se suivent et se ressemblent. On est toujours au -moment de s'emparer d'Alicante et de soumettre Carthagène, mais -néanmoins les deux villes rebelles tiennent toujours. A Bilbao il y a -eu, a-t-on dit, conspiration découverte, et par suite arrestations -nombreuses. Des ecclésiastiques ont été incarcérés; on parle de -tentatives, sur plusieurs points, d'anciens partisans de don Carlos qui -voudraient aujourd'hui unir et proclamer Charles VI et Isabelle. La -reine Christine poursuit en Espagne la série d'entrées royales, de -réceptions, de revues et de défilés auxquels elle s'était déjà livrée en -France. On songe à expédier dans le Maroc, sous le commandement du -général Prim, toutes les troupes peu sûres, et à demander compte à -l'empereur de quelques griefs plus ou moins sérieux. - ---En Portugal, on ne se dit pas moins près d'en finir avec -l'insurrection; mais jusqu'ici néanmoins on n'est pas parvenu à -soumettra le comte de Boudin, et la seule vengeance qu'on ait pu tirer -de lui a été de le destituer de son grade de maréchal de camp. On a de -nouveau prorogé les cortès, dans l'espoir qu'à la fin de mars on -pourrait se présenter devant elles avec quelques résultats obtenus, et -être par conséquent en meilleure position pour se faire pardonner les -moyens employés à les obtenir. - -Les événements qui se passent à Montevideo deviennent de plus en plus -graves. Les vexations et la cruauté de Rosas ont forcé presque tous les -Français résidant à Buénos-Ayres de transporter leur domicile et leur -industrie sur l'autre rive de la Plata. Montevideo en compte donc -aujourd'hui 18,000 réunis. Presque tous ces Français sont Basques; ils -sont catholiques, et par conséquent en position de se bien entendre avec -une population d'origine espagnole. Montevideo semblait donc devoir -devenir, dans un avenir très-prochain, une ville toute française. Pour -protéger leurs propriétés et leur vie menacées par les attaques des -troupes de Rosas contre la ville où ils s'étaient réfugiés, nos -nationaux ont dû songer à s'armer. Un ordre du jour publié au nom du roi -des Français par le vice-amiral Massieu, qui commande nos forces navales -dans ces eaux, à la date du 17 décembre dernier, leur enjoint à quitter -les armes immédiatement en raison de garanties qu'il vient d'obtenir de -Rosas pour leur inviolabilité. Nos nationaux ne paraissent croire ni à -l'inviolabilité qu'on leur fait espérer, ni à l'efficacité des garanties -qu'on leur en donne, ni enfin à la parole et à la signature de Rosas, -qui s'est montré ouvertement infidèle au traité qu'il avait signé avec -l'amiral de Machan. Ils se montrent, et on le comprend, peu disposés à -se laisser aller à la confiance qu'il leur est ordonné d'avoir. Cette -situation commande toute l'attention et tout l'intérêt de notre -gouvernement et des chambres. - -On ne dit point encore quand pourra venir à la chambre des pairs la -discussion de la loi sur l'instruction secondaire. En attendant, les -prélats font des publications, et la cour d'assises vient de rendre un -arrêt qui pourra servir à l'appréciation que la chambre du Luxembourg -aura à faire du projet de M. Villemain.--L'Univers vient de nous faire -connaître une adresse au roi signée de monseigneur l'archevêque de -Paris, et de plusieurs évêques de la Province de Paris qui ne -s'étaient pas encore engagés ostensiblement dans la lutte contre -l'Université. Quant au jury de la Seine, il vient de déclarer coupable -un écrit sur le même sujet de M. l'abbé Combalot. L'auteur a été -condamné à quinze jours de prison et à 4,000 fr. d'amende. - -On continue les travaux d'embellissement de Paris et de ses abords; mais -le conseil municipal a été divisé par une proposition qui a paru étrange -à un certain nombre de ses membres. On a demandé que la principale voie -de la commune de Neuilly, celle qui va de l'arc de triomphe de l'Étoile -au pont de Neuilly fût éclairée au gaz comme l'avenue des Champs-Elysées -à laquelle elle fait suite, et cela aux frais du budget de la ville de -Paris. Plusieurs conseillers municipaux ont cru ne pas bien entendre et -ont demandé comment on comprenait que Paris dût s'imposer pour éclairer -ses voisins. Malgré cette question, l'éclairage de l'avenue de Neuilly, -aux frais de la ville de Paris, a été voté à une majorité de deux voix. -M. le maire de cette commune, que ce premier vote a alléché, demande -aujourd'hui que Paris lui éclaire également le chemin de la révolte. Au -fait, M. le maire de Neuilly est logique.--M. le préfet de police, de -son côté, poursuit les améliorations qui relèvent de la petite voirie. -Il fait disparaître de nos boulevards intérieurs les rares perrons qui -s'élevaient encore comme des monticules à la porte de quelques magasins -et de quelque» cafés. Il fait combler le fossé qui se trouvait devant le -café Anglais. Tout cela est fort bien: ces trottoirs déjà si larges -deviendront ainsi plus vastes encore. Mais il serait plus pressant de -prendre des mesures analogues pour faire disparaître les marches de -magasins qui avaient sur des trottoirs très-étroits et occasionnent, le -soir, de fréquents accidents. Pour notre part nous en avons vu arriver -un rue de Choiseul, par suite de cette tolérance; et tout récemment un -hussard s'est grièvement blessé à une porte de la rue Caumartin. Il est -fort bon de travailler à rendre nos spacieux boulevards d'un aspect -symétrique et irréprochable; mais rendre nos rues viables et sûres est -certainement plus urgent encore. - -Le cardinal de Richelieu avait donné à l'Académie française un règlement -dont l'article premier portait: «Nul ne sera reçu à l'Académie qui ne -soit agréable à Monseigneur.» Mais aujourd'hui il n'y a plus d'autre -seigneurie que l'opinion publique; l'Institut ne peut le méconnaître. -Nous aurions donc de la peine à croire au bruit répandu que, depuis le -dernier scrutin, M. Sainte-Beuve aurait vu diminuer ses chances au -profit d'une candidature qui n'a rien de littéraire. L'auteur des -Messéniennes n'était entre à l'Académie que par l'ascendant de son -talent et l'éclat de ses succès: c'est donc un littérateur qui doit lui -succéder. Quant à la succession de Charles Nodier, M. Mérimée paraît -appelé à la recueillir, et un semblable choix sera sanctionné par tout -le monde. - -L'Illustration a dit au commencement de ce numéro quels malheurs avait -causés le débordement de la plupart de nos fleuves et de nos rivières. -Cite avalanche de terre et de glace vient d'amener un désastre également -épouvantable à Ferdrupt, près de Sainte-Marie-aux-Mines (Haut-Rhin). Une -maison a été engloutie par une masse qui s'est détachée de la montagne -contre laquelle elle était adossée. Huit personnes qui se trouvaient -réunies à table, le père, ses six enfants, et un domestique, et la mère, -qui se trouvait dans la cuisine, ont été étouffées. La grand'mère, -couchée à un étage supérieur, a été blessée et a succombé. Un septième -enfant, qui venait de sortir, a seul échappé à la mort. Malgré les -secours que les voisins ont immédiatement portés, personne n'a pu être -sauvé; l'aînée des filles seule respirait encore et a pu proférer -quelques paroles, puis elle a expiré. - -M. Saubat, député de la Haute-Garonne, vient de mourir très-subitement à -Paris, dans un âge peu avancé.--A Carolles (Saône-et-Loire) un homme -instruit et estimé a fait attendre la mort plus longtemps pour lui payer -sa dette. M. V. M. Ducercle, membre correspondant de plusieurs sociétés -savantes, a été frappé d'une attaque d'apoplexie foudroyante à l'àge de -cent quatorze ans. Il laisse plusieurs enfants, dont l'aîné, âgé de -quatre-vingt-sept ans, n'a pas, disent les journaux du département, un -seul cheveu blanc. - - - -Intérieur de la Chambre des Députés. - -TRIBUNES DES DEUX CHAMBRES. - -Depuis quelque temps les séances de la chambre des députés ont surexcité -la curiosité publique, et les billets d'entrée au palais Bourbon sont -plus vivement recherchés encore que ceux des concerts du Conservatoire. -C'est en effet une tout autre harmonie. Les questeurs, les députés, sont -accablés de demandes de leurs amis parisiens et de leurs commettants -provinciaux, et parmi tant de solliciteurs il y a peu d'élus, car les -tribunes réservées aux billet» sont en petit nombre et assez resserrées. -Les artistes de l'Illustration ont pensé que te serait rendre service -aux curieux qui n'ont pu satisfaire leur curiosité et dépasser la salle -d'attente, que de leur montrer en gravure ce qu'ils n'ont pu voir en -réalité. - -Ils ont cru superflu de reproduire la salle des Pas-Perdus, que tout le -monde connaît, cette salle que traverse, entre deux haies de gardes -nationaux et tambours battants, M. le président Sauzel, précédé des -huissiers et suivi du bureau de la chambre, pour se rendre de l'hôtel de -la présidence à ce fauteuil, qu'il remplit, mais qu'il n'occupe pas, -disent les mauvais plaisants. La salle des Pas-Perdus est l'unique -théâtre où brillent bon nombre de députés. Il y en a plus d'un qui est à -peine arrivé à se faire connaître de ses collègues, et qui, pour -acquérir au moins au-dehors la notoriété qu'il n'a pas pu obtenir, nous -ne dirons pas à la tribune, mais même dans les bureaux, dans les -couloirs de la Chambre, se donne le plaisir, chaque jour, de venir -plusieurs fois dans cette salle extérieure faire crier à haute voix par -un garçon de service: Qui a demandé M. ***? - -Les artistes, un autre jour, vous montreront le salon du Roi, qu'Eugène -Delacroix a illustré de si admirables peintures; vaste et beau travail, -le plus beau peut-être de ce maître et le moins connu, précisément à -cause de la place qu'il occupe. - -Ils ont ajourné aussi la reproduction de la salle des Conférences, que -M. Heim vient d'orner de compositions remarquables, bien conçues dans -leur ensemble, bien exécutées dans leurs détails, pour laquelle -également M. Moine a sculpté deux statues accroupies, d'un fini -irréprochable sans doute, mais dont les formes prononcées, nues et -éclatantes de blancheur, produisent un singulier effet et forment une -bizarre saillie sur la vaste cheminée vert de mer, où elles sont -assises. - -Un autre jour peut-être, et quand Delacroix en aura terminé le plafond, -ils vous montreront l'élégante bibliothèque de la chambre. Ils pourront -vous faire voir aussi la Buvette, qui n'a ni la recherche ni les -déjeuners à la fourchette de la Buvette de la chambre des pairs, mais -qui est un local convenable, offrant aux ambitieux, aux incorruptibles, -aux mécontents, aux optimistes, aux orateurs et aux muets des -consommations, des petits pains, des sirops et de la limonade gazeuse. -Le rhum y a pénétré et y a amené à sa suite un diplomate, un inspecteur -des haras et un magistrat, pour lesquels les produits de Taurade -paraissent avoir peu de charmes. Potier disait, dans le Bénéficiaire, -que le vin de Bordeaux convient parfaitement aux chanteurs et même aux -personnes qui ne chantent pas. Le rhum peut avoir la même vertu pour les -orateurs; jusqu'ici l'expérience n'a été faite que sur ceux qui ne le -sont pas. - -Nos dessinateurs pourront aussi, avec le crayon, promener nos lecteurs -dans ce long vestiaire où chaque armoire porte le nom de deux députés -auxquels elle est consacrée. Bien peu d'entre nos représentants font -servir ces armoires à leur véritable destination. Presque tous y -amoncellent ces distributions quotidiennes d'imprimés que font les -ministères aux membres des deux chambres, et qui passent intacts, non -coupés, de l'armoire du vestiaire à la boutique de l'épicier. - -Aujourd'hui l'Illustration se borne à faire voir la salle des séances. -Mais, pour suivre l'ordre constitutionnel, nous commençons par -reproduire la tribune du Luxembourg et l'aspect de son bureau, où -préside M. le chancelier Pasquier. - -[Illustration: Tribune des Orateurs, à la Chambre des Pairs.] - -Au palais Bourbon, où la foule est grande, où il faut arriver de bonne -heure pour trouver place, en attendant que la séance s'ouvre, on cherche -des distractions. La tribune des journalistes, non pas des sténographes -qui viennent écrire les discours à la dictée, mais des rédacteurs en -chef qui viennent pour apprécier l'effet de la séance, est un des -spectacles qui attirent le plus l'attention avant le lever du rideau -parlementaire. Le provincial demande qu'on lui montre dans cette -tribune, qui est placée au second rang et à l'angle extrême de la -gauche, le rédacteur en chef de la Gazette de France, et de la -Nation, M. l'abbé de Genoude, assis, au grand étonnement du curieux, -auprès des rédacteurs en chef des journaux ministériels. - -[Illustration: Tribune des Journalistes, à la Chambre des Députés.] - -Mais bientôt la séance est ouverte et la tribune est occupée, -quelquefois par un orateur, le plus souvent par un député. Il tourne le -dos au président, qui le domine pour le rappeler à l'ordre ou le -protéger contre les interruptions, aux secrétaires de la chambre et aux -secrétaires rédacteurs, qui sont placés ainsi au milieu et en face de -l'assemblée pour prononcer sur les votes par assis et levé, et faire -l'analyse des discours, qui doit entrer dans leur rédaction du -procès-verbal de chaque jour. - -[Illustration: Sonnette du président de la Chambre des Députés.] - -[Illustration: Tribune des Orateurs, à la Chambre des Députés.] - -La banquette inférieure de chacune des trois sections du centre, placées -vis-à-vis de la tribune et du bureau, porte écrit en lettres de drap -blanc, appliquées sur le casimir rouge qui recouvre tous les dossiers -des banquettes: Banc des ministres. L'attention se porte -particulièrement sur celui qu'occupent M. le maréchal Soult et M. -Guizot, à côté desquels M. Villemain prend place. Une cause nouvelle -d'étonnement pour le provincial, qui doit, en entrant à la chambre, se -préparer à marcher de surprise en surprise, c'est de voir un des -orateurs les plus redoutables pour les ministres, M. Berryer, occuper la -place la plus rapprochée de leur banc, et donner quelquefois asile, à -l'extrémité du sien, à son voisin M. le ministre de l'instruction -publique. Toutefois, comme il arrive apparemment que l'illustre orateur -ne se trouve pas toujours inspiré par le voisinage, et qu'il sent -intérieurement que, pour ne pas vivre en trop mauvaise intelligence, il -fera mieux de se livrer au culte des beaux arts qu'à la conversation, M. -Berryer sculpte avec un canif le pupitre en bois qui est placé devant -lui. Nous sommes assez heureux pour avoir été mis à même de reproduire -ce travail auquel l'élu de Marseille va pouvoir venir mettre la dernière -main. - -[Illustration: Pupitre de M. Berryer, à la Chambre des Députés.] - -Nous ne pouvions oublier un instrument qui joue un grand rôle dans les -séances de la chambre. On a bien pour réclamer de l'assemblée du calme -et de l'attention la voix des huissiers, assis et adossés à la base de -la tribune, et criant: Silence, messieurs. Mais leur recommandation -est parfois vaine et leur prière méconnue. C'est pour ces trop -fréquentes occasions qu'a été inventée la sonnette du président. C'est -un instrument assez lourd et fort assourdissant. M. Sauzel croit à coup -sûr en bien jouer, car il en joue souvent, et au grand détriment du -tympan de l'orateur qui est à la tribune et sous le coup par conséquent -de cette détonation. Aussi, dans la séance si agitée de la discussion de -l'adresse, où M. Guizot eut à faire tête à un si grand orage, se -retournant vers le président qui sonnait comme un sourd, il lui dit: -«Vous m'achevez, monsieur.» On peut dire que M. Sauzel s'écoute sonner, -car il se livre parfois à cet exercice au milieu d'un calme parfait, -comme cet huissier somnolent qui, se réveillant pendant que M. -Royer-Colard prononçait à la tribune un discours religieusement écouté, -s'écria, par habitude en entendant cette voix unique qui retentissait: -Silence, messieurs. - -[Illustration: Banc des Ministres, à la Chambre des Députés.] - - - -Académie des Sciences. - -COMPTE RENDU DES SECOND ET TROISIÈME TRIMESTRES DE 1843. - -(Voir t. I, p. 217, 234, 258; t. II, p. 182, 198, 346 et 391.) - - -V.--Technologie, mécanique appliquée et arts économiques. - -Machines à vapeur.--M. Combes, ingénieur en chef des mines, auquel on -doit la première publication des dessins des célèbres machines à détente -de Cornouailles, en 1834, a discuté de nouveau des observations -relatives au mode suivant lequel la vapeur y agit, et il a déduit des -faits observés par lui les conséquences suivantes: 1° dans la plupart -des machines à vapeur, et probablement dans toutes, une partie de la -vapeur admise dans le cylindre se liquéfie immédiatement par l'action -refroidissante des parois du cylindre; il y a en outre de l'eau qui est -entraînée à l'état liquide; 2º l'eau liquéfiée se vaporise de nouveau -pendant, la détente de la vapeur, et cet effet se produit le mieux -possible, quand les cylindres sont baignés par la vapeur de la -chaudière, circulant dans une enveloppe, et que l'espace occupé par la -vapeur, après la détente, est deux ou trois fois égal à son volume -primitif; 3º dans les machines d'épuisement à simple effet de -Cornouailles, convenablement disposées et chargées, le travail utile -réalisé par kilogr. d'eau vaporisé dans les chaudières, est de 32 tonnes -(poids de 1 000 kilogr.), élevées à 1 mètre de hauteur. Dans les -machines de Boulton et Watt, le travail utile n'est guère que de 13 à 14 -tonnes élevées à 1 mètre par la même quantité d'eau vaporisée; 4° aucune -des formules proposées jusqu'ici pour le calcul de l'effet d'une machine -à vapeur ne tient compte de la liquéfaction et de la vaporisation -successives dans le cylindre. - -Les causes des explosions des chaudières à vapeur sont encore -enveloppées d'une obscurité qui ne sera probablement pas complètement -dissipée de longtemps. Cependant la plus active dans ce genre -d'explosion subite, que l'on appelle fulminante, paraît être le -phénomène désigné aujourd'hui sons le nom de caléfaction, et qui -consiste en ce que la vaporisation de l'eau sur une surface métallique -chauffée au delà d'un certain degré, décroît rapidement au lieu -d'augmenter. Tout le monde peut répéter une expérience curieuse à ce -sujet. Ou prend une cuiller à café, on la chauffe fortement à la flamme -d'une lampe ou d'une bougie, et on y projette quelques gouttes d'eau -avec le doigt. Cette eau formera une grosse goutte arrondie qui ne se -vaporisera que très-lentement. Si on retire la cuiller du feu, et qu'on -la laisse un peu se refroidir, il arrivera un moment où l'eau se -vaporisera tout à coup en faisant une petite explosion, quoique non -renfermée. - -M. Sorel, dans un mémoire où il a rappelé ce phénomène déjà connu, a -indiqué comme les meilleurs moyens pour éviter la caléfaction, et par -conséquent, les explosions fulminantes, l'emploi: 1° d'un métal fusible -appliqué au fond du générateur; 2º de l'argile, ou mieux encore de -l'alun, ou du borax dans la chaudière; 3° de bons appareils alimentaires -pour que l'eau ne manque pas dans la chaudière, et d'appareils -d'avertissement pour donner l'éveil lorsque le niveau y descend trop -bas. - -Travaux de sondage.--Pour donner une idée de l'importance de cette -industrie, il suffira de rapporter les résultats que M. Degousée a -communiqués à l'Académie. Du 1er octobre 1828 au 1er juillet 1843, cet -ingénieur a exécuté 208 sondages formant un total de 17 266 mètres, -ayant coûté la somme tolale de 1 123 745 fr., ce qui établit un moyen de -65 fr. 09 c. par mètre, dans lequel la fourniture des tuyaux de retenue -et d'ascension entre pour 25 fr., ce qui réduit le prix moyen de forage -à 40 fr. 9 c. - -Les résultats suivants ont été obtenus dans les vingt-sept départements -où les travaux ont été exécutés. 68 forages donnant des eaux -jaillissantes au-dessus du sol, 66 forages donnant des eaux ascendantes, -3 forages donnant de l'huile de pétrole jaillissante au-dessus du sol, 1 -forage donnant de l'eau salée jaillissante au-dessus du sol, 13 forages -ayant amené la découverte de houille ou d'anthracite, 9 forages ayant -amené la découverte d'asphalte ou de sables bitumineux, 12 forages ayant -amené la découverte de kaolin ou de gisements de plâtre, 20 forages -exécutés pour puits d'amarres de ponts suspendus, 12 forages exécutés -pour absorption d'eau, 16 forages pour exploration de terrains propres à -la construction; 220 soudages ont donné les résultats cherchés, 48 -sondages n'ont rien produit. Sur ce nombre, 8 sont encore en cours -d'exécution. Le nombre moyen des forages exécutes par aimée est de 18. -La profondeur; moyenne par année, de 1 151 mètres; la profondeur moyenne -des forages, de 64 mètres 42 centimètres; la dépense moyenne de chaque -forage, de 4,193 fr. 07 c. L'eau coulant au-dessus du sol par les 68 -puits jaillissants, donne un produit de 27 971 litres par minute, ou -40,278 mètres cubes par jour. Celle qu'on extrait au moyen des pompes et -des machines à vapeur alimentées par les 66 puits à eaux ascendantes, -donne au moins un produit égal, ce qui fait par jour un volume total de -80 556 mètres cubes. Cette eau est utilisée soit comme force motrice, -soit pour l'irrigation de prairies, de jardins, pour l'alimentation de -villes, d'usines, pour l'approvisionnement de bains, l'entretien -d'étangs, l'embellissement de propriétés particulières, les usages -variés d'établissements publics et les nombreux besoins de l'agriculture -et de l'industrie. - -Appareils de sûreté contre les explosions du gaz.--L'Académie, (sur le -rapport de M. Régnault), a donné son approbation à un appareil -extrêmement ingénieux, imaginé par M. Chuard, pour indiquer, soit dans -les mines de houille, soit dans les appartements éclairés par le gaz, la -présence, dans l'air, d'une certaine quantité de ce gaz, avant qu'elle -soit devenue assez considérable pour donner des craintes d'explosion. -Malheureusement, cet appareil est fragile et d'une construction -délicate; et il est à craindre que la routine aussi bien que cette cause -ne soient des obstacles très-grands à son adoption dans la pratique. - -Métallurgie.--L'attention depuis quelques années, s'est portée sur les -produits gazeux qui se dégagent dans diverses grandes opérations -relatives à la métallurgie, à la carbonisation, etc. On doit citer au -premier rang, parmi les travaux faits à ce sujet, ceux de M. Ebelmen, -ingénieur des mines, qui, non content d'étudier la question au point de -vue théorique, en a tiré des applications utiles, des perfectionnements -réalisables dans le domaine de la pratique. Son idée fondamentale -consiste à opérer sur les gaz extraits de divers combustibles par voie -de distillation, au lieu de brûler immédiatement ces combustibles -eux-mêmes. Il obtient ainsi, dans beaucoup de cas, une chaleur beaucoup -plus intense que celle qui résulte de l'ancien mode de combustion. MM. -Laurens et Thomas, ingénieurs civils, ont aussi communiqué à l'Académie -quelques faits intéressants relatifs à l'usage des gaz sur une grande -échelle. Le plus important peut-être consiste en ce que la vapeur -agissant seule, à une température qui ne surpasse pas 300 degrés, suffit -pour carboniser complètement la houille, le bois et la tourbe; il se -dégage des gaz combustibles applicables à divers usages après leur -passage dans un conducteur. Le résidu en charbon est considérable, et ce -charbon présente une assez grande dureté, lors même qu'il provient de la -tourbe. - -Emploi des mortiers hydrauliques.--On sait que, grâce aux travaux de -M. Vical, il est possible aujourd'hui de bâtir partout, sous l'eau comme -en plein air, avec des mortiers hydrauliques, c'est-à-dire jouissant de -la propriété de durcir dans un temps plus ou moins rapide. Les -convenances réciproques des chaux et des ciments, et les proportions -suivant lesquelles les mélanges doivent être opérés, ont été déterminées -d'avance pour tous les cas possibles par cet illustre ingénieur, de -manière à ne rien laisser à désirer. Seulement, lorsque la chaux -hydraulique naturelle vient à manquer, on y supplée de plusieurs -manières; soit par la confection de toutes pièces d'une chaux -hydraulique artificielle, comme celle que l'on fabrique à Meudon, près -Paris, et dans une foule d'autres localités; suit par le mélange d'une -chaux grasse avec une pouzzolane. Les substances de ce genre sont fort -nombreuses; tantôt on les trouve dans la nature, notamment à Puzzuolo, -en Italie, d'où vient leur nom; tantôt on les forme artificiellement par -la cuisson de certains argiles. - -On employait depuis quelques années la pouzzolane naturelle d'Italie aux -travaux du port d'Alger, lorsque l'extension considérable projetée pour -ces travaux fit émettre l'idée de la remplacer par une pouzzolane -artificielle beaucoup moins coûteuse. Des expériences récemment faites à -Toulon par M. Noël, ingénieur en chef des ponts et chaussées, ont prouvé -qu'il était fort heureux qu'aucune suite n'eût été donnée à cette idée. -Des briques fabriquées dans ce port avec une pouzzolane artificielle, -tombaient en miettes après quelques jours d'immersion dans l'eau de mer, -en se brisant des surfaces au centre graduellement. Placées dans l'eau -douce, elles s'y maintenaient très-bien. Apprenant que dans la Manche, -et notamment à Cherbourg, où l'on fait une assez grande consommation de -pouzzolanes artificielles, rien de pareil ne s'était jamais manifesté, -M. Vicat a été conduit à comparer la composition chimique des eaux de -L'Océan avec celles de la Méditerranée, et il a vu que sur 1 000 parties -celles-ci contiennent 7.02 de sulfate de magnésie, tandis que les eaux -de la Manche n'en contiennent que 2,29. C'est en se substituant à la -chaux dans les bétons immergés, que la magnésie joue un rôle si fâcheux. - -Nouvel éclairage.--Les essences de schiste, de houille, de -térébenthine, renferment une proportion de carbone telle que jusqu'à -présent on n'avait pu en brûler la fumée avec les cheminées de tirage -les plus énergiques, à moins d'y ajouter une certaine quantité d'alcool -qui constitue, avec l'essence de térébenthine, le mélange employé depuis -quelques années dans certaines lampes sous le nom impropre d'hydrogène -liquide. MM. Busson-Dumourier et Rouen annoncent qu'ils sont parvenus à -obtenir une combustion parfaite de ces essences, en projetant dans -l'atmosphère un jet de vapeur d'une d'entre elles, sous une pression de -4 à 5 centimètres de mercure; l'inflammation n'a lieu qu'à quelques -centimètres de l'orifice d'émission. Suivant les inventeurs, le prix de -leur éclairage serait, pour la même quantité de lumière, quatre fois -moindre que celui du gaz, et six fois moindre que celui de l'huile. - -Désinfection des latrines.--Une commission dont M. Boussingault était -le rapporteur, a rendu le compte le plus satisfaisant des effets d'une -poudre désinfectante proposée par M. Siret, pharmacien à Meaux. Après de -longues et laborieuses recherches, puisqu'elles ont été commencées en -1834, M. Siret a reconnu qu'un mélange de charbon et de sulfate -métalliques, dans lesquels domine le sulfate de fer, agit dans toutes -les circonstances comme un désinfectant des plus efficaces. 15 grammes -de la poudre Siret délayée dans 5 ou 6 décilitres d'eau, ont -complètement et subitement fait disparaître l'odeur de la matière fécule -rendue par un individu. Cette expérience a été répétée à plusieurs -reprises; elle a été faite en grand sur une fosse servant à trente-cinq -locataires, et elle a complètement réussi. Aussi les conclusions du -rapport de M. Boussingault ont-elles été très-favorables à M. Siret. Il -est vivement à désirer, dans l'intérêt de la salubrité publique, que -cette heureuse découverte soit connue et propagée surtout dans les -grandes villes. M. Siret estime la dépense de désinfection par son -procédé à deux centimes par ménage composé de trois à quatre personnes. - -Communications diverses.--M. Reech, ingénieur des constructions -navales, a adressé à l'Académie, sur les principes de la mécanique -industrielle, un travail remarquable à tous égards, mais dont il ne nous -sera possible de rendre compte que lorsque l'auteur abordera les -applications qu'il a annoncées. M. Sarrut a annoncé qu'il était parvenu, -de son côté, à plusieurs des résultats obtenus par RI. Reech, et à -quelques autres qui lui sont propres. - - -VI.--Géologie et Minéralogie. - -Dépôts métallifères de la Suède et de la Norvège.--Tel est le titre -d'un mémoire de M. Daubrée, ingénieur des mines, professeur à la faculté -des sciences de Strasbourg, auquel on doit déjà plusieurs autres études -importantes sur la Scandinavie, bien que l'excellent ouvrage de M. -Hausman et la géographie minéralogique de M. Hisinger renferment de -précieux documents sur beaucoup de districts de mines, M. Daubrée a eu -occasion d'y faire un assez grand nombre d'observations nouvelles. - -Gîtes métallifères de l'Italie.--M. Amédée Burat, professeur à l'École -Centrale, a fait connaître les résultats de ses nombreuses explorations -du sol de l'Italie. Il a reconnu les restes des exploitations de -l'antiquité et du moyen âge, et il signale les gisements nouveaux qui -offrent aujourd'hui plus d'avantages à l'industrie, bien que les anciens -gisements n'aient pas été épuisés en beaucoup de points. - -Géologie de l'Amérique méridionale.--Deux longs et intéressants -rapports nous ont donné les détails les plus circonstanciés et les plus -curieux sur la constitution géologique de cette moitié du continent -américain. Le premier, relatif à un mémoire de M. Pissis sur la position -géologique des terrains de la partie australe du Brésil et les -soulèvements qui, à diverses époques, ont changé le relief de cette -contrée, est du à M. Dufrenoy. M. Élie de Beaumont est l'auteur du -second, qui se rapporte à un mémoire de M. Alcide d'Orbigny, intitulé; -Considérations générales sur la géologie de l'Amérique méridionale. Il -nous est malheureusement impossible de donner une analyse de ces travaux -consciencieux, sans suivre les savants rapporteurs dans une véritable -description géologique de l'Amérique méridionale entière, et par -conséquent sans sortir des bornes que nous devons nous imposer. Disons -seulement que les conclusions des deux rapports ont été extrêmement -favorables à MM. Pissis et Alcide d'Orbigny. Le mémoire de ce dernier -est destiné à paraître prochainement dans le grand ouvrage qu'il publie -sur les contrées visitées par lui. - -Changements du niveau dans les rivages des anciennes mers.--Il y a -déjà dix-huit mois environ que M. Élie de Beaumont avait lu à l' -Académie un rapport très-approbatif sur un mémoire extrêmement -remarquable où M. Bravais, membre de la commission scientifique du Nord, -et professeur d'astronomie à la faculté de Lyon, avait mis en évidence, -avec une précision que l'on n'avait pas encore introduite dans les -mesures géologiques, la mobilité des niveaux relatifs des continents et -de la mer sur les rivages de la Scandinavie. Ces changements remontent à -une période déjà reculée, et continuent encore de nos jours. La -péninsule Scandinave n'est pas la seule confiée où l'on remarque -d'anciens niveaux de la mer; divers savants en ont signalé en Morée et -en Sicile. - -Ces faits intéressants, qui se sont accomplis depuis les dernières -révolutions du globe, ont-ils eu lieu dans les temps géologiques -anciens'? Telle est la question que la publicité donnée au travail de M. -Bravais a suggérée à M. Coquand, professeur de géologie à Aix, question -à laquelle il a trouvé une solution affirmative dans les études -géologiques auxquelles il s'est livré en Provence. Plusieurs faits -très-curieux signalés par ce professeur sont de nature à prouver que les -terrains secondaires du midi de la France fournissent un exemple -d'émersion analogue à cette qui a lieu encore actuellement sur les -rivages de la Scandinavie. - -Géologie du département de la Somme.--M. Buteux est l'auteur d'un -mémoire accompagné d'un essai de carte géologique sur ce sujet. Nous -enregistrons ici les conclusions favorables du rapport lu par M. Élie de -Beaumont: «Le mémoire de M. Buteux présente une statistique fort étendue -des faits géologiques et minéralogiques que le sol du département de la -Somme offre à l'observation. On sera surpris, en le lisant, de voir le -grand nombre de remarques intéressantes que peut fournir un pays presque -plat et d'une apparence monotone. Nous pensons que la recherche de cette -multitude de faits locaux dont le sol de la France fourmille est d'une -grande utilité pour la géologie, lorsqu'elle est faite avec conscience -et résumée avec méthode. Le travail de M. Buteux, nous ayant présenté ce -double caractère, nous paraît digne des encouragements de l'Académie.» - -Formation crétacée des versants sud-ouest et nord-ouest du plateau -central de la France. «Le travail dont nous rendons compte à l'Académie, -a dit M. Dufrenoy dans un rapport approbatif, est le fruit de longues et -consciencieuses explorations. M. le vicomte d'Archiac s'est, depuis plus -de huit ans, livré à l'étude des formations crétacées, l'un des groupes -les plus importants des terrains secondaires, par l'étendue qu'il -recouvre, par la diversité des caractères qu'il présente, et par la -variété des corps organiques qu'il renferme. Ce travail est l'histoire -complète d'une des formations les plus importantes du midi de la France. -En effet, il comprend à la fois la position des différentes couches qui -composent les formations crétacées de cette contrée, la manière dont ces -couches se groupent ensemble pour former des étages, enfin la -distribution et la nature des fossiles qui caractérisent chacun d'eux. -Il sera un guide précieux pour les personnes qui désireront étudier le -terrain de craie du midi de la France; il le sera également pour ceux -qui voudront en faire la géologie détaillée en leur indiquant la marche -à suivre dans une pareille étude.» - -Mercure natif en France.--Une des plus curieuses communications que -nous ayons à mentionner est celle qui a été faite par M. Leymerie sur un -gisement de mercure natif qui existerait dans le département de -l'Aveyron, vers l'escarpement occidental du plateau de Larzac. On -appelle ainsi le plateau jurassique étendu qui termine les Cévennes du -côté de l'occident. Il résulte d'une espèce d'enquête faite par M. -Leymerie et M. Boulomié, ancien substitut à Rodez, et le premier qui ait -été mis sur la voie de ces recherches, qu'à diverses époques des -traînées, des amas ou des globules de mercure coulant ont été observés -par les habitants de Saint-Paul. Le petit ruisseau qui traverse cette -commune paraît être le réceptacle général de tous les suintements -mercuriels qui proviennent de bancs maffieux appartenant à l'étage -inférieur du système éolithique. - -Plusieurs autres faits relatés par M. Leymerie viennent ajouter un -nouveau degré de probabilité à celui qu'il signale. Ainsi à Montpellier, -de l'autre côté du Larzac, le mercure et le calomel natifs ont été -trouvés dans les marnes subapennines. La présence de ces minerais dans -les terrains tertiaires les plus modernes, signalée en 1760 par l'abbé -de Sauvages, et constatée en 1830 et en 1834, a paru -très-extraordinaire; pendant longtemps on n'a pas voulu y croire. -Cependant ce fait n'est pas unique; car, d'après M. Daniel Sharpe, on a -exploité dans le siècle dernier, au milieu des sables tertiaires -supérieurs de Lisbonne, une mine de mercure qui s'est trouvée épuisée -seulement en 1801. - -Si de plus on compare le gisement du Larzac à ceux de Montpellier, de -Peyrot (Haute-Vienne) et de Métaldot près Saint-Lô (Manche), on remarque -que ces quatre gisements, les seuls qui jusqu'à ce jour aient été -signalés dans le sol français, se trouvent exactement distribués sur une -même ligne droite qui traverse toute la France diagonalement et dans la -direction nord 32 degrés ouest, qui est très-voisine de celle que M. -Élie de Beaumont a assignée au soulèvement principal du Mont-Viso (Alpes -françaises). M. Leymerie pense que cette relation si frappante n'est pas -due au hasard; qu'à l'époque du soulèvement du Viso un fendillement -s'est opéré dans la direction signalée, et que les vapeurs mercurielles -ont, plus tard, probablement à l'époque du dernier soulèvement des -Alpes, profité de cette zone de facile pénétration pour venir se -répandre et ensuite se condenser en différents points assignés suivant -sa direction. - - - -Don Graviel l'Alferez. - -NOUVELLE MARITIME - -(Suite et fin.--Voir t. II, p. 393 et 406, t. III, p. 9.) - - -IV. - -La mer était dure et plus, contraire à la marche du léger brick qu'à -celle de la vaillante frégate qui le poursuivait; mais don Graviel ne -parut pas inquiet un seul instant. Il changea la route pour se -rapprocher des brisants qui bordent au nord de l'île de Cuba entre la -Havane et le cap San-Antonio. Les bas-fonds sur lesquels il naviguait -avec une incroyable confiance lui servaient de rempart contre la -frégate, dont l'équipage avait été remis au complet. Nous n'ajouterons -pas que le capitaine Bertuzzi et ses négriers avaient obtenu du -gouverneur l'ordre de monter à son bord. - -Le lendemain au point du jour, le cap San-Antonio était doublé; la -Santa-Fé apparaissait encore à l'horizon. Don Graviel essaya de -plusieurs allures et vit qu'en serrant le vent, il avait un avantage -marqué sur son chasseur; mais au moment où il prenait cette direction, -qui le menait à l'île des Pins, un grand navire se dressa sur l'avant -tout à coup. - -Les corsaires l'examinaient attentivement. - -«Frégate anglaise!, dit en toussant le lieutenant Fernando. - ---Que diable! répondit don Graviel, nous sommes en force. - ---En force? murmura le garde-marine. - ---Oui, tu vas voir. Hissez le pavillon anglais! et gouvernons droit.» - -Sans dévier de sa route, et seulement en ralentissant sa course, le -brick-goélette naviguait entre les lieux frégates, et ménageait son élan -de manière à les mettre en vue l'une de l'autre, ce qui ne tarda point. -Les Anglais furent persuades que le brick chassé par un navire espagnol -était un compatriote; don Graviel compléta cette erreur en virant de -bord, comme s'il eût voulu les seconder au feu; il fit voiles aussi vers -la Santa-Fé. Celle-ci prit la fuite mais trop tard; à la hauteur du -cap San-Antonio, l'Anglais engagea l'action. - -Dona Juana, respectée à bord comme si elle eût été la femme du -capitaine, se tenait à côté de don Graviel. - -«Pour l'amour de Dieu! capitaine, dit maître Brimbollio en s'avançant, -pourriez-vous m'apprendre ce que nous fabriquons ici; laissons les se -hacher à leur aise, et gagnons le large. - ---Qui t'a demandé ton avis, maître hâbleur? répondit sèchement Graviel. -Tu prophétise le malheur depuis le commencement; je suis las de tes -observations.» - -Prenant alors sa voix de commandement: - -«Branle-bas général de combat!» ajouta-t-il. - -Fernando, sans demander d'explications, se rendit à la pièce à pivot; -force fut au contre-maître de distribuer des armes et de la poudre à -tous les corsaires. - -«Vous voyez, tendre idole de mon coeur, que je n'hésite point, dit alors -don Graviel. Quand le combat sera bien en train, je vais amener le yacht -britannique et arborer la noble bannière de Castille. Aussitôt après -vous descendrez, je vous prie. - ---Oh! non, répliqua la jeune fille d'une voix émue; permettez-moi de -rester auprès de vous.» - -Après un moment de réflexion, don Gravie! y consentit d'un signe de -tête. - -«Eh bien! mon ange, dit-il, pardonnez-vous enfin au pauvre alferez de -vous avoir enlevé à l'abordage, ou bien auriez-vous oublié ce -peut-être du bal?» - -Dona Joana, devenue écarlate, ne put s'empêcher de sourire. - -Les deux frégates étaient maintenant bord à bord et le brick-goélette -derrière elles à petite portée de fusil. - -«Canonniers, commanda le capitaine, ne nous trompons pas! c'est sur -l'anglaise qu'il faut pointer. Fernando, je te recommande son -gouvernail. Vive l'Espagne! Amenez le pavillon anglais; hissez nos -couleurs! Feu!» - -La bordée à boulets et à mitraille du Caprichoso balaya de long en -long les gaillards et la batterie de la frégate anglaise, dont le -gouvernail volait en éclats par l'effet de la pièce à pivot. Quand la -fumée se dissipa, don Graviel vit son ancien commandant de la Santa-Fé -lui faire de la main un geste de remercîment; mais à coté du vieil -officier se tenait le capitaine Bertuzzi, furieux d'être si près de son -cher brick sans pouvoir s'en emparer. Le forban grinçait des dents, il -était violet de colère; enfin, transporté, hors de lui, sans attendre -davantage, il mit don Graviel en joue avec un monstrueux tromblon -mauresque. Dona Juana s'en aperçut, poussa un cri déchirant et -s'évanouit. - -Que Zampa le pirate a bien raison de chanter: - -Son coeur est sourd Le premier jour, Mais, dès le second, la pauvrette -Ne pleure plus autant... - -Une digression serait intolérable dans une situation si tragique. Le -jeune capitaine vole d'un bond au secours de sa bien-aimée Juanita; ce -mouvement l'a sauvé, car au même instant, la charge entière du tromblon -se plante dans la muraille du brick à la place qu'il vient de quitter. -La jeune fille est transportée dans la cabine. Alors, pour éviter un -salut du même genre, don Graviel fait le tour de la frégate anglaise en -continuant un feu nourri, va se poster dans sa joue du côté opposé à la -frégate espagnole et canonne si bien que les ennemis, exaspérés, -braquent enfin sur lui une partie de leurs pièces. - -Le Caprichoso était trop faible d'échantillon pour supporter la -riposte; il prit la fuite en se faisant un abri de la Santa-Fé, mais -auparavant la pièce à pivot accomplit un dernier exploit: elle acheva de -couper le beaupré déjà mutilé de l'ennemi. La chute de cette clef de la -mature entraîna celle des autres mâts; l'incendie se déclara presque -aussitôt dans les voiles déchirées; la Santa-Fé poussa au large; le -brick-goélette prit chasse devant elle. - -«Eh bien! demanda Fernando, à quoi servent, s'il te plaît, tous ces -beaux faits d'armes que je donnerais volontiers pour un goujon? Selon -moi, nous venons de brûler notre poudre aux goélands. - ---Comment! s'écria Graviel, enthousiasmé, regarde donc cette frégate -embrasée; sans nous, peut-être la Santa-Fé succombait! - ---Possible! mais elle ne nous chasserait plus;» murmura le garde-marine. - -Don Graviel haussa les épaules et se contenta de dire: - -«Tu vois bien qu'elle ne saurait nous rejoindre.» - -En effet, la Santa-Fé avait perdu une partie de sa mâture; bientôt -elle mit en panne pour se réparer plus à son aise et pour envoyer sauver -le petit nombre d'Anglais qui s'étaient jetés à la mer afin d'échapper à -l'incendie. - -Au coucher du soleil, aucune voile n'était en vue et le Caprichoso -voguait sans craintes dans le canal rocailleux qui sépare Cuba de l'île -des Pins. Maître Brimbollio était de quart; Fernando fumait un cigare en -pêchant à la ligne; don Graviel, assis à côté de Juana sur la riche -ottomane, lui parlait avec feu, non plus de ce ton moqueur que l'on -connaît, mais d'un style plus discret et plus relevé. Depuis -l'évanouissement de la jeune fille, il n'affectait plus des airs de -capitan, il s'exprimait en amant soumis et tournait au langoureux;--à -d'autres d'expliquer ce phénomène. - -«Juanita, de grâce, disait-il, avouez que ce n'était pas seulement un -vulgaire mouvement de crainte. Vous n'étiez pas effrayée par le combat, -vous étiez calme et sereine au milieu du tonnerre de l'artillerie des -trois navires, vous ne faiblissiez pas, je vous contemplais avec -admiration. Dites, ma Juana, ma divine, dites que vous avez tremblé pour -les jours de celui qui n'implore de vous qu'un mot d'espoir, un seul, ô -mon ange aux longs cheveux noirs.» - -Longtemps le jeune capitaine supplia, longtemps la Castillane se -défendit avec fermeté; puis elle fut moins sévère, puis elle ne répliqua -que d'un ton timide; enfin, enfin elle consentit au plus doux des aveux. - -«Tu m'aimes! s'écria don Graviel triomphant. Tu m'aimes, fleur de mon -âme; je l'ai donc obtenue, cette parole qui fera le bonheur de ma vie!» - -L'alferez avait pris avec transport la main de la jeune fille; attiré -par un charme invincible, il tenta de lui donner un premier baiser -d'amour. - -«Non! non! reprit vivement dona Juana en le repoussant; vous manquez à -votre promesse! arrêtez! J'ai permis à mon trop hardi protecteur de -prendre cette main que je lui retire; c'en était trop peut-être! - ---Grâce, senorita, dit Graviel, confus et tremblant à son tour; j'ai -péché contre vous, mais pardonnez, pardonnez à nom humble repentir, la -clémence sied bien aux âmes candides. Ne me bannissez pas hors de votre -présence. Soyez toujours mon amie, soyez ma fiancée devant Dieu.» - -Juana garda le silence, son coeur bondissait, son extrême émotion se -trahissait par tous ses mouvements. Elle s'était réfugiée auprès de la -barre du gouvernail, à l'arrière de la chambre, et là, pale, défaite, -doutant d'elle-même, elle finit par rester immobile, les yeux fixes, les -cheveux épars, les mains croisées sur sa poitrine. - -Graviel n'osait plus dire une seule parole; sa vie semblait suspendue -aux lèvres de dona Juana, qui, la première, reprit ses sens et sa -dignité, lui tendit la main et dit solennellement: - -«Eh bien! oui! j'y consens, je le veux, je serai votre fiancée, votre -fiancée, entendez-vous?» - -Don Graviel incliné devant la jeune fille, fondit en larmes; elle les -essuyait avec délices confiante désormais et tranquille sur le sort qui -lui était réservé. Cependant la hardiesse et la timidité successives de -l'alferez avaient fait place à une impatience croissante. - -«Sur mon âme! Juanita, dit-il, je hâterai cette union, qui seule est -l'objet de tous mes voeux.» - -Juana rougit encore, mais elle accéda du regard au brûlant désir de son -fiancé; don Graviel se précipita sur le pont. - -«Droit à terre, Brimbollio gouverne sur la première crique habitée de -l'île des Pins.» - -Cet ordre fut exécuté. Avant le jour le Caprichoso était à l'ancre -devant une bourgade populeuse bien connue des caboteurs du pays. -Fernando fut envoyé en corvée avec mission de ramener un prêtre à bord; -si bien que le soleil levant éclaira la cérémonie du mariage de don -Graviel Badajoz et de Juana de las Ermaduras. Un révérend père -franciscain, encore tout effrayé d'avoir été emporté de vive force à -bord du Caprichoso, leur donna bénédiction nuptiale, sans penser -seulement à faire la moindre difficulté. Le coffre-fort du capitaine -Bertuzzi servit fort heureusement à couvrir les frais de tous genres, à -monter la garde-robe de dona Juana et à se procurer des vivres de -campagne. - -Vers midi, le brick-goélette appareilla. - -«Jusqu'à présent, capitaine, nous n'avons sué que pour vous, disait en -jurant maître Brimbollio, l'équipage commence à murmurer; il est temps, -voyez-vous, de leur donner de la pâture à ces agneaux, et à moi aussi! -voilà! - ---Vous en aurez! repartit don Graviel, trop heureux pour rappeler à -l'ordre le farouche contre-maître.» - -Fernando s'accoutumait à la présence de dona Juana; il avait des cigares -à discrétion, faisait bonne chère à la table du capitaine, et commençait -à croire que tout irait bien. - - -V. - -Deux mois plus tard, un convoi de douze bâtiments marchands de diverses -grandeurs, sous l'escorte d'un brick-goélette fut signalé dans les -passes de la Havane. Bientôt on reconnut le Caprichoso; la nouvelle en -fut portée au gouverneur-général, qui bondit dans son hamac, et revêtit -aussitôt son grand uniforme. - -Le convoi restait sagement hors de portée de canon; le brick faisait le -signal qui appelle un canot à bord. - -«Par la potence que je te destine, maître bandit, s'écria don Antonio -Barzon, il faut avouer que c'est être par trop insolent que de venir me -braver jusqu'ici!...» - -Il est bon de dire qu'on avait envoyé chasser le Caprichoso dans -toutes les directions, qu'il avait été rencontré plusieurs fois, mais -que tantôt par une ruse, tantôt par une autre, il avait toujours mis les -chasseurs en défaut.--Le capitaine Bertuzzi était mort à la peine d'un -accès de rage aigüe. - -Après avoir fait une étrange consommation de jurons gutturaux, don -Antonio Barzon dut se résigner à expédier à bord du brick-goélette un -canot qui rapport la lettre suivante; - -«Illustrissime seigneur, don Antonio Barzon, marquis de Las Ermaduras y -Famaroles, grand d'Espagne, brigadier des armées de sa majesté, -commandeur de ses ordres, gouverneur-général de l'île de Cuba et -dépendances, etc.... etc.... - -Le très-humble serviteur de votre excellence, don Graviel Badajoz y -Serrano y Lopez, enseigne de frégate commandant le Caprichoso, a -l'insigne honneur de la prévenir qu'il n'attend que son bon plaisir pour -entrer dans le port de la Havane avec douze prises faites sur les -ennemis de sa majesté catholique.» - -«Mon bon plaisir! le maraud!» interrompit le gouverneur. - -«Ces douze prises valent ensemble 3 millions de piastres, sur -lesquelles, en sa qualité de gouverneur, votre grandesse aura droit à un -quart, et en sa qualité d'armateur à un autre quart, ce qui fait juste -la moitié.» - -«Peste!» murmura don Antonio Barzon. - -«Votre excellence est prévenue, du reste, que trois jours après la -sainte fête de Noël, son très-humble serviteur a légitimement épousé, en -rade de l'île des Pins, sa fille bien-aimée dona Juana de Las Ermaduras, -laquelle joint avec empressement et soumission ses prières aux miennes -pour entrer en grâce auprès de votre grandesse.» - -On ne sait ce que pensa don Antonio Barzon en lisant ce paragraphe, mais -à diverses reprises les mots de corde, potence et bourreau passèrent -entre ses dents. - -«Toutefois, si votre excellence ne voulait pas accorder à tout -l'équipage du Caprichoso la vie sauve, les parts de prise et les -positions et grades suivants, savoir:--1º A don Graviel Badajoz, etc.... -le grade de lieutenant de vaisseau (ce qui lui fera franchir d'un bond -ceux d'enseigne de vaisseau, de lieutenant de corvette et de lieutenant -de frégate) et le commandement du Caprichoso, que la couronne -achèterait avec son droit sur la vente des prises;--2º à don Fernando, -le grade d'enseigne de vaisseau (ce qui lui fera franchir d'un bond ceux -d'enseigne de corvette et d'enseigne de frégate) et l'embarquement comme -second sur ledit brick-goélette;--3º à maître Brimbollio, le grade -effectif de maître d'équipage; - -«En ce cas, son très-humble serviteur se verrait dans la nécessité de -profiter du vent de travers qui souffle bon frais, et d'aller chercher -ailleurs ce qu'il réclame de la magnificence de votre grandesse. - -«A bord du Caprichoso, ce 1er mars 17... - -«P.-S. Il n'est peut-être pas hors de propos d'informer votre excellence -des principaux faits et gestes du Caprichoso durant sa dernière -croisière. Indépendamment des douze marchands qu'il ramène, il a coulé -ou brûlé trois bricks de guerre anglais, et causé la perte totale d'une -frégate qui le chassait le long de la Mona; il a coopéré antérieurement -à la victoire de la Santa-Fé, il a pénétré dans la baie de Kingston -(Jamaïque) et mis le feu à bord de tous les bâtiments qui s'y -trouvaient; ensuite de quoi il a relâché à San-Juan de Porto-Rico, dont -le gouverneur l'a fort bien accueilli, et a fait connaître les résultats -de la campagne à sa majesté catholique le roi de toutes les Espagnes.» - -«Que le Vomito-Negro étouffe mon diable de gendre! s'écria enfin don -Antonio Barzon, marquis de Las Ermaduras y Famarotes; mais il faut -parbleu bien que j'encoffre mon million et demi de piastres et que je -lui laisse ma fille!» - -[Illustration.] - -Or, comme personne ne fut pendu, et que la présence de dona Juana sur le -brick avait singulièrement contribué, d'abord à en rendre le séjour -agréable, et puis à faciliter la rentrée en grâce de chacun avec son -excellence le gouverneur, il s'ensuivit que maître Brimbollio fit une -exception en faveur de la femme de son capitaine, et dit qu'entre toutes -les créatures de son sexe, celle-là était bonne à quelque chose. - -Quant à Fernando, touché du bonheur de son ami, il en vint une fois -jusqu'à songer à se marier, projet qu'il ne réalisa jamais, considérant -que les émotions et tracas du ménage ne peuvent s'allier avec la -tranquillité d'esprit qu'exige la passion de la pêche à la ligne, et -attendu que nul ne peut servir deux maîtres. - - G. de LA LANDELLE. - - - -Théâtres. - - -Carlo et Carlin, vaudeville de MM. Mélesville et Dumanoir -(Palais-Royal).--Pierre le Millionnaire, vaudeville en trois actes, de -madame Ancelot (Vaudeville). - -En vérité, nous aurions droit de chercher querelle aux théâtres de la -bonne ville de Paris: depuis longtemps ils traitent le public avec un -sans-façon par trop cavalier; il semble que cet honnête public soit un -niais, un pauvre hère sans intelligence et sans goût, pour qui toutes -les sottises imaginables sont encore trop bonnes, et les oeuvres -insipides suffisamment assaisonnées. Il y a eu, en effet, depuis deux ou -trois mois, une inondation de pièces tellement incolores et -nauséabondes, qu'à peine avons-nous pu y toucher du bout de la plume -pour en constater seulement la naissance et le décès; après tout, si le -public est mystifié à ce point, si les auteurs et les directions -théâtrales lui servent quotidiennement de si méchantes denrées, à qui -doit-il s'en prendre? A lui-même. Pour être respectable, il faut savoir -se faire respecter; or, le public est d'une bonhomie sans exemple; il -accepte tout ce qu'on lui donne, avec une patience et une résignation -héroïques; qu'il se mette un beau jour à châtier un peu sévèrement tous -ces fabricants de drames absurdes et de plats vaudevilles, qui abusent -impudemment de sa magnanimité, et il finira par les faire rentrer dans -l'ordre. - -Carlo et Carlin ne méritent cependant pas tout ce grand courroux de -notre exorde; et c'est à d'autres que s'adresse l'anathème. Carlo, en -effet, est un garçon assez fin, assez gai, assez aimable; et qui dit -Carlo dit Carlin, car Carlin et Carlo sont, à eux deux, une seule et -même personne. - -Ce petit Carlo était page de son altesse sérénissime le duc de Parme; -une amourette lui vint en tête: Carlo se prit de belle passion pour une -danseuse; le duc de Parme se fâcha; et, pour éviter le courroux de son -altesse, Carlo s'enfuit à Venise avec son ami Camerani. - -[Illustration: Théâtre du Palais-Royal: Carlo et Carlin. IIe -acte.--Camerani, Alcide Tousez; Armantine, mademoiselle Scrivaneck; -Carlo, mademoiselle Déjazet; le duc de Friola, Sainville.] - -A Venise, il retrouve sa danseuse adorée; che gusto! Vous croyez que -mon Carlo n'a plus qu'à s'abandonner doucement au flot de ses amours; -point du tout: il faut qu'il dispute la belle aux prétentions d'un vieil -ambassadeur ridicule. Aussi Carlo se met-il en garde; d'une part, il -défend sa maîtresse contre les tentatives du diplomate en perruque; de -l'autre, il se venge de lui, en attirant l'attention et la bienveillance -de madame l'ambassadrice, jeune personne un peu vive et sentimentale, -qui soupire à droite et à gauche, sans trop de diplomatie. - -Il arrive cependant un moment où l'ambassadeur monte sur ses ergots et -prend un parti décisif: pour terminer la guerre par un coup d'autorité, -il fait enlever Carlo avec Camerani, son Pylade, et, par ses ordres, -tous deux enfermés dans une chaise de poste, courent bride abattue vers -une prison quelconque. Mais Carlo n'est-il pas un rosé matois? Il -s'échappe donc, et tandis que le sot ambassadeur le croit bien loin, mon -gaillard est de retour et renoue ses trames, C'est sous l'habit -d'arlequin que Carlo se cache, et ici Carlo devient Carlin; il s'agit de -la représentation d'une arlequinade italienne que M. l'ambassadeur doit -honorer de sa stupide présence. Personne ne soupçonne Carlo sous cette -veste bariolée d'arlequin et avec cette batte; personne, excepté sa -chère danseuse, pour laquelle il vient de soulever son masque. Arlequin -danse, arlequin saute, arlequin mystifie de plus belle M. l'ambassadeur, -tout en continuant de se faire adorer de madame l'ambassadrice; si bien -que de mystification en mystification, d'adoration en adoration, de -danse en coups de batte, Carlo-Carlin reste définitivement maître du -champ de bataille; l'ambassadeur s'avoue vaincu, l'ambassadrice bat en -retraite, et la danseuse reste à Carlin-Carlo pour trophée de victoire. -Camerani, le loustic de l'aventure, se réjouit fort du bonheur de son -ami Carlo. - -Camerani, c'est Alcide Tousez, le lazzi, la bouffonnerie et le gros -rire.--Carlo est représenté par mademoiselle Déjazet, la vive saillie, -l'oeil émerillonné, le pied, la jambe et le propos lestes; l'un et -l'autre ont réussi. - -Le vaudeville de madame Ancelot est du genre honnête; de méchantes -langues disent que ce genre-là est proche parent du genre ennuyeux. Or, -tout est radicalement honnête dans Pierre le millionnaire, la prose, -les couplets, les personnages et l'ouvrage. - -Ce Pierre partit un beau matin pour les Indes, emportant avec lui une -bourse très-légère et une grosse passion pour la fille de M. le comte de -Jonville, dont Pierre était le secrétaire. Au bout de vingt ans, Pierre -revint avec la même grosse passion et une énorme quantité de millions -dans sa bourse. Cela vous indique suffisamment que cette bourse, légère -au départ, a un certain poids au retour. Devenir millionnaire en vingt -ans, cela se voit; mais rester amoureux, la chose est plus rare. - -Quoiqu'il en soit, Pierre met ses millions et son amour aux pieds de -mademoiselle de Jonville, qui est maintenant madame veuve de Valcour, -mère d'une charmante fille de dix-huit ans. Madame de Valcour refuse -l'amour et les millions; elle est entichée de noblesse, pour sa fille du -moins, et craint, en lui donnant un roturier pour beau-père, d'éloigner -un certain prétendant gentilhomme qui se présente et en veut à -mademoiselle de Valcour. - -Pierre est furieux de ce refus, et, pour se venger, il entreprend une -lutte d'argent contre cette vanité nobiliaire. Ses écus lui servent de -boulets et d'obus. Avec cette artillerie dorée, il mitraille les -Valcour, et attire dans son camp le gentilhomme prétendant; Pierre lui -offre sa propre fille à lui, Pierre le millionnaire; peut s'en faut que -le transfuge n'aille jusqu'au bout et n'épouse mademoiselle Pierre tout -court. Mais on pleure et l'on se repent si fort chez les Valcour, que -Pierre le millionnaire, bonhomme au fond de l'âme, n'a pas le coeur de -pousser plus loin son ressentiment. Il rend donc le gentilhomme à -mademoiselle de Valcour, et lui donne deux cent mille francs par-dessus -le marché pour l'aider à payer ses dettes. A la bonne heure! ceci est -une belle vengeance. - -Tout cela est d'une fadeur, d'une langueur, d'une candeur et d'une -lenteur qui m'a passablement agacé les nerfs pendant plus de deux heures -qu'a duré la représentation de cette oeuvre mêlée d'une décoction de -pavots; cependant on a applaudi, je dois le dire; on a pleuré, je -l'avoue; on s'est mouché, je le confesse. Il y a évidemment des -amateurs, et plus d'un, qui se divertissent et s'attendrissent de ces -sortes de choses; pour moi, ce n'est pas mon goût; j'en demande à Pierre -le millionnaire un million de pardons. - - - -Chinoiseries. - -[Illustration: Cloche chinoise exposée à Londres, dans la bibliothèque -du palais de Buckingham.] - -Parmi les chinoiseries que les Anglais ont volées aux habitants du -Céleste Empire pendant la dernière guerre, ou qu'ils en ont reçues à -titre de présent, après la conclusion du traité de paix, les plus -belles, offertes à sa Majesté la reine Victoria, ont été exposées la -semaine dernière à la curiosité publique dans la bibliothèque du palais -Buckingham. Nous nous empressons d'en donner deux dessins: ce sont une -grosse cloche et deux vases qui ornaient autrefois le temple de Ning-po. - -[Illustration: Vases chinois.] - -La cloche a environ 1 mètre 70 centimètres de hauteur et 3 mètres de -diamètre. Sa forme élégante rappelle celle de la campanula tremuloïde, -le pied de lièvre de Shakspere. Le métal dont elle se compose est un -mélange d'étain, de cuivre et d'argent, mais l'argent domine dans une -très-grande proportion. Ses sons sont éclatants et doux et se font -entendre à de très-grandes distances. La surface extérieure est -entièrement couverte d'inscriptions, de bas-reliefs et de figures dont -l'exécution ne laisse rien à désirer. Les figures représentent des -personnages distingués de la secte de Boudha; les inscriptions sont en -diverses langues; les chinoises consistent pour la plupart en listes de -fidèles des deux sexes; les sanscrites, que M. Samuel Birch s'occupe de -traduire en ce moment, jetteront, à ce qu'on assure, un jour nouveau sur -l'histoire ancienne de la péninsule de l'Indoustan. D'après une -inscription chinoise, cette cloche a été fondue au temple de -Peen-ling-pe-sze (près de la ville de Shaou-ching), la huitième lune de -la dix-neuvième année du règne de Taou-Kwang, l'empereur actuel de la -Chine, c'est-à-dire en 1839. - -Les vases sont, comme la cloche, composés d'un alliage fondu et comme -elle ils se font remarquer par la beauté de leur forme et de leurs -ornements. - - - -Bulletin bibliographique. - - -Théorie, des Lois politiques de la Monarchie française; par -mademoiselle de Lezardière. Nouvelle édition considérablement augmentée -et publiée sous les auspices de MM. les ministres des affaires -étrangères et de l'instruction publique par le vicomte de Lezardière. 4 -gros vol. in-8.--Paris, 1844. Imprimeurs-Unis. 30 fr. - -L'auteur de cet ouvrage, mademoiselle de Lezardière, naquit en 1754, -dans un château du fond du Poitou. A peine eut-elle atteint l'âge de -raison, elle étudia l'histoire de son pays. «Témoin des malheurs de la -France à cette honteuse époque (la fin du règne de Louis XV), dit M. le -vicomte de Lezardière, elle en attribua une grande partie à l'ignorance -générale de ses institutions et de son droit public; elle entreprit de -découvrir et de démontrer quelles furent ces institutions à l'origine de -la monarchie, et les variations qu'elles subirent d'âge en âge. Mais ce -ne fut pas sans contradiction que l'auteur de la Théorie des Lois -Politiques poursuivit son travail. L'esprit positif du baron de -Lezardière, son père, s'effraya de colle vocation; il chercha longtemps -à détourner sa fille de la voie extraordinaire dans laquelle elle -s'engageait. Frappé à la lin de sa persistance et du caractère de son -travail, il communiqua ses premiers essais à M de Malesherbes, son plus -intime ami. Celui-ci les fit connaître à M. de Brecquigny, à M. le duc -de Nivernais, à dom Poirier, nommé plus tard censeur de l'ouvrage, et à -d'autres hommes éclairés. Tous attachèrent à ce travail une grande -importance, encouragèrent l'auteur à le poursuivre, et mirent à sa -disposition tous les monuments historiques dont ils étaient -possesseurs.» - -La Théorie des Lois politiques parut pour la première fois, sans nom -d'auteur, en 1792. Mais, à cette époque, on n'avait guère le temps de -lire ou de discuter des théories. Si avancées, si hardies qu'elles -parussent à M. de Malesherbes, les idées de mademoiselle de Lezardière -étaient beaucoup trop arriérées et beaucoup trop timides pour les -députés de la convention.--Son livre ne se vendit pas. A peine eut-il -été publié, les magasins du libraire furent pillés dans une émeute; on -n'en sauva qu'un très-petit nombre d'exemplaires qui n'ont jamais été -dans le commerce, et qui, conservés avec soin dans quelques -bibliothèques d'élite, rendirent plus d'un service ignoré aux historiens -du dix-neuvième siècle. - -Noble et Vendéenne, mademoiselle de Lezardière avait été obligée de -quitter la France pendant la république; elle ne rentra dans sa patrie -qu'en 1801, sous le consulat. Mais malheureusement, durant cet exil, la -belle bibliothèque de son père avait été brûlée avec le château qu'il -habitait. Ses manuscrits étaient perdus ou dispersés; les immenses -matériaux qu'elle avait amassés pour la suite de son ouvrage, elle ne -les retrouvait plus. Comment réparer tant de pertes? La fortune de sa -famille, était détruite. «Elle dut donc, dit M. le vicomte de -Lezardière, dans toute la force de l'âge et de l'intelligence, -abandonner les travaux auxquels elle avait consacré sa vie. La -résignation avec laquelle elle accepta ce sacrifice donna la mesure de -son caractère. Sa tendresse pour sa famille, les soins qu'elle lui -prodigua, son active charité envers les pauvres, remplirent son -existence. Personne ne surprit jamais chez, elle un murmure, un retour -amer vers le passé; la vie commune sembla lui suffire. Sa mémoire est -honorée par tous ceux qui l'ont connue; elle est restée bien chère à -ceux des siens qui lui ont survécu.» - -Mademoiselle de Lezardière est morte en Vendée en 1835, à l'âge de -quatre-vingts ans. Elle était si peu connue, que M. Barbier, dans son -Dictionnaire des auteurs anonymes, l'avait fait mourir en 1814. Elle ne -réclama pas contre cette erreur; elle ne se plaignit jamais de l'oubli -auquel le monde condamnait si injustement ses remarquables travaux; et -cependant les principaux historiens de la France et de l'Allemagne -continuaient de faire de nombreux emprunts à la Théorie des Lois -politiques. Comme l'ouvrage n'était pas dans le commerce, ils se -croyaient dispensés d'avouer les larcins dont le public ne pouvait pas -s'apercevoir. M. Guizot, qui lui devait beaucoup, oublia de nommer -mademoiselle de Lezardière, si ce n'est dans des notes. M. Augustin -Thierry se montra plus juste: «La renommée de Mably, dit-il, héritage de -ce siècle, continua de dominer toutes les autres; seulement l'ouvrage de -mademoiselle de Lezardière, peu répandu dans le public, mais recherché -des personnes studieuses, se plaçait dans leur opinion à côté et même -au-dessus du sien. La forme sévère de cet ouvrage, qui, sous un de ses -aspects, n'est qu'un seaton de fragments orignaux, ramena, en -histoire, à la religion des textes, quelques penseurs que le règne -absolu de la philosophie avait habitués à n'avoir de foi que dans les -idées.» - -La nouvelle édition de la Théorie des Lois politiques forme quatre -volumes. Un tiers de l'ouvrage ne faisait point partie de la première -édition, et n'avait jamais été publié. M. Guizot et M. Villemain, -ministres des affaires étrangères et de l'instruction publique, ont -souscrit, sur les fonds de leurs ministères, à un nombre d'exemplaires -suffisant pour décider cette publication. Qu'ils en reçoivent ici nos -remerciements sincères; ils ne pouvaient pas encourager un ouvrage plus -digne de leur protection. - -Mademoiselle de Lezardière a divisé son travail en trois époques. - -La première époque a pour titre: Lois politiques des Gaulois avant -l'établissement de la monarchie. - -La seconde époque renferme les siècles qui s'écoulèrent, depuis -l'élévation de Clovis sur le trône, jusqu'à la fin du règne de Charles -le Chauve. Elle se divise en quatre parties principales, Intitulées: - -1º De l'étendue du domaine de la monarchie, de l'état civil des sujets, -du l'institution de la royauté, des armées et des assemblées générales, -de la puissance législative sous les deux premières races; - -2º De l'état politique et civil de l'Église dans la monarchie franque, -fixé par les dispositions du droit canonique et des lois constitutives -de l'État; - -3º De l'état des propriétés et des personnes, de la puissance militaire, -des lois civiles et criminelles, de l'origine, de la composition, des -fonctions et des pouvoirs des tribunaux dans la monarchie française; - -4º Des charges onéreuses des citoyens et des revenus du prince, de la -succession à la couronne; observations sur les différentes infractions -faites aux lois constitutives, soit de la part du prince, soit de la -part du peuple. - -La troisième époque, publiée pour la première fois, s'étend depuis la -fin du règne de Charles le Chauve jusqu'au quatorzième siècle. Elle est -presque entièrement consacrée au régime féodal.--Une table analytique -des matières termine le quatrième et dernier volume. - -L'auteur de la Théorie des Lois politiques, attaquant des erreurs -accréditées, crut devoir donner à ses assertions l'appui d'autorités -irrécusables. Le texte, ou discours, est suivi d'un sommaire analytique -des preuves, et enfin ces preuves elles-mêmes sont rapportées avec -étendue.--Cette masse de preuves peut sembler superflue aujourd'hui; -mais les éditeurs ont cru devoir respecter le travail primitif de -mademoiselle de Lezardière; et les deux premières époques sont, dans -cette seconde édition, ce qu'elles furent dans celle de 1792, sauf -quelques changements de distribution, et la suppression de la traduction -des textes latins. Quant à la troisième époque, il n'a été possible de -publier que le discours et les sommaires des preuves; les cahiers -contenant les preuves ont été perdus en 1793. A. D. J. - - -Fables; par M. Léon Halévy.--Un volume grand in-18, papier -jesus-vélin; prix 3 fr. 50 cent. Chez Gide, rue des Petits-Augustins, -n° 5. - -Il a des esprits exclusifs et dédaigneux qui condamnent d'avance toutes -les fables nouvelles comme des témérités coupables et inutiles, comme un -véritable sacrilège envers le grand maître de l'art, envers La Fontaine. -Quoi! il ne sera plus permis de toucher à ce poème aimable, instructif, -si naturel au génie de l'homme, que les moeurs, les travers de chaque -siècle peuvent modifier et rajeunir? On ne pourra le tenter sans manquer -de respect à la gloire du grand fabuliste! Le riant et vaste domaine -sera à jamais interdit à l'imagination des poètes! En vérité, c'est -pousser l'admiration jusqu'à la tyrannie. Molière règne et régnera -toujours sans rival dans la comédie, comme La Fontaine dans l'apologue. -Dépendant depuis Molière on a osé faire des comédies, et on a même -réussi à en faire d'ingénieuses, de plaisantes, de bien écrites, -quoiqu'elles n'égalent pas le Tartufe ni le Misanthrope. Sans parler -de Fénelon, qui a laissé des fables pleines de charme et de philosophie. -Lamothe, dans le dernier siècle, a composé un recueil d'apologues dont -l'invention spirituelle, la moralité fine et juste méritent l'estime des -connaisseurs. Plus récemment encore, Florian, bien supérieur par le -choix des sujets et l'agrément du style, n'a-t-il pas conquis une place -dans toutes les bibliothèques, non pas à côte de La Fontaine, mais après -lui? Quel admirateur fanatique de l'inimitable fablier voudrait -supprimer le Singe qui montre la lanterne magique, l'Aveugle et le -Paralytique, et tant d'autres charmantes compositions? - -De nos jours Arnault, M. Viennet et quelques autres ont imprimé à la -fable un caractère nouveau. Ils lui ont donné la couleur de la satire, -une portée politique que les moeurs et les événements autorisaient. -Cette innovation a été souvent heureuse. Tout le monde sait par coeur -la Feuille morte d'Arnault, un des plus délicieux morceaux de la -poésie, moderne. - -A l'exemple de ces honorables écrivains, M. Léon Halévy n'a pas cru -devoir résister aux charmes de ce poème ingénieux et philosophique. On -l'absoudra comme eux en lisant ce recueil. Tous les amis de la bonne -littérature, de la poésie appliquée à la morale le remercieront. Il a -victorieusement prouvé que le secret de l'apologue gracieux, vif, -parlant en vers piquants et naturels, et s'élevant parfois jusqu'aux -inspirations les plus touchantes, n'était pas perdu dans la patrie de La -Fontaine. - -Les sujets que M. Halévy a traités se distinguent par la variété. -C'était la devise de La Fontaine. M. Halévy ne l'oublie point: c'est -toujours une pensée philosophique qu'il met en action, et que le -dénouement fait éclater aux yeux du lecteur. Il prend tous les tons; -mais, fidèle à la loi, au genie de la fable, il sait toujours faire -tourner au profit de la morale le plaisir ou l'émotion qu'il excite. Son -recueil ne s'adresse pas seulement à l'imagination, aux loisirs de la -jeunesse; mais les salutaires enseignements, les observations vraies -qu'il renferme, s'appliquent à toutes les époques, à toutes les -conditions de la vie. Tous les lecteurs y trouveront du charme, tous les -âges des leçons. - -Dans les Deux Chevaux, le travers que le poète veut corriger est celui -du siècle; aussi dit-il avec une haute raison: - - Aller vite est notre devise; - De dévorer l'espace on se fait une loi. - Au profit du devoir l'heure est conquise?... - Le temps dont on fait son emploi, - Est le seul qu'on économise. - -La couleur mélancolique et vive répandue dans le petit drame intitule -le Tableau, frappera tous les yeux. Le récit a une forme saisissante -et animée, qui donne un nouveau relief à une idée vraie en tout temps, -et si bien exprimée par ces beaux vers; - - Au talent qui languit dans l'ombre et le sommeil, - Et que poursuit du sort l'injustice commune, - Que manque-t-il souvent, pour trouver le réveil? - Un sourire de la fortune, - Un simple rayon du soleil! - -Nos moeurs politiques ont sans doute inspiré le Babillard. Nos hommes -d'État, nos grands orateurs pourraient y trouver une leçon. - -Après avoir frondé la faconde, l'abus des mots, l'auteur joint l'exemple -au précepte dans la fable suivante, qui est elle-même un modèle de -concision: - - La Canne à Épée. - - Une lame vaillante, autrefois glorieuse. - Sous un bambou flexible (instrument déloyal), - Devint une arme dangereuse. - Qui souvent change en meurtre un combat inégal. - «Hélas! de quel malheur le destin m'a frappée! - Dit-elle; on me déguise, et je fuis le regard! - Autrefois j'étais une épée, - Et je ne suis plus qu'un poignard!» - Tout dépend ici-bas de la place où nous sommes! - Sous l'or est le fumier; sous la fange, un joyau! - Et Bien souvent parmi les hommes - Qui marque les rangs!... - Le fourreau. - -Nous regrettons que l'espace ne nous permette pas de transcrire le Pain -du Moineau, touchante leçon à l'adresse des ingrats; les Deux Fumées, -celle du riche hôtel de la Monnaie et celle de la pauvre échoppe du -forgeron; fumées qui vont se confondre et se perdre dans l'air, comme -les destinées humaines dans la tombe. Nous recommandons surtout les -Cuisines, charmante instruction donnée à ceux qui envient l'éclat, la -réputation, parce qu'ils ne sont pas entrés dans les officines où -l'intrigue et le charlatanisme préparent les grandeurs du jour et les -succès du moment. - -Quant au livre de M. Léon Halévy, il a déjà réussi sans le secours de -ces moyens artificiels et faux, souvent nécessaires au mérite même. Un -pareil succès est rare aujourd'hui. Nous devons un dernier éloge à -l'ouvrage: le style répond au charme, à la variété du sujet; il est tour -à tour grave et enjoué, simple et noble. L'auteur sait faire parler tous -les êtres qui sont du domaine de la fable, suivant leur nature et leur -situation: l'ouvrier, le bourgeois, l'homme d'État, les bêtes et les -choses même, qu'il personnifie et qu'il anime avec un rare bonheur. Ses -vers sont faits comme on n'en fait plus: ils respectent les règles de -langue et du goût; ils sont pleins d'élégance et surtout d'harmonie; -mais c'est un don de famille qu'on ne s'étonnera pas de trouver dans un -ouvrage de M. Léon Halévy. Le succès de cette oeuvre, les suffrages -éclairés qu'elle a reçus, prouvent que le sentiment de la vraie poésie -française n'a pas encore été étouffé sons le fatras des productions -extravagantes et des vers barbares qui nous inondent. - - A. F. - - -Monachologia, figuris ligno incisis illustrata (avec la traduction en -français).--Chez tous les libraires. 1 volume in-24. 1 fr. - -Pourquoi a-t-on réimprimé ce petit volume? On comprend, sans la louer ni -la blâmer, sa première publication vers la fin du siècle dernier. -C'était en Italie, dans les États de la domination autrichienne, et le -souverain régnant était Joseph II. Le comte de Born, naturaliste -distingué, ami de l'empereur, s'amusa à faire l'histoire naturelle du -genre monachus, suivant la méthode de Linné. Ses descriptions étaient -accompagnées de figures, comme on en voit dans tous les livres -d'histoire naturelle; c'était avec les termes les plus savants et les -plus choisis de la science, qui parlait latin dans ce temps-là, un -pamphlet contre les moines, contre une puissance que les princes -catholiques eux-mêmes ne protégeaient plus. Mais, aujourd'hui, à qui -s'attaque la Monachologia? La puissance, qu'est-elle devenue? A quoi -répond ce joli petit livre avec sa traduction française, avec ses -figuris ligno incisis? L'éditeur aurait dû garder son papier pour un -autre usage, et son bois pour se chauffer.--Il nous dira peut-être que -c'est une curiosité bibliographique. Mais les curiosités qui coûtent 1 -franc ne sont plus des curiosités. Les bibliophiles veulent payer cher, -parce que le prix est le signe de la rareté de l'objet. - - -Annuaire des Voyages et de la Géographie pour l'année 1844; par une -réunion de géographes et de voyageurs, sous la direction de M. Frédéric -Lacroix. Première année.--Paris, 1844. Guillaumin. 1 fr. 50. - -Présenter tous les ans au public un résumé des voyages et des travaux -géographiques accomplis dans le courant de l'année, telle est l'heureuse -idée que M. Frédéric Lacroix vient de réaliser. Cet utile et intéressant -petit volume s'ouvre par une introduction dans laquelle M. Frédéric -Lacroix passe successivement en revue les explorations entreprises ou -terminées en 1843, et celles qui sont encore en voie d'exécution. -Viennent ensuite divers articles inédits, rédigés tout exprès pour -l'Annuaire, ou communiqués par Dumont d'Urville, M. et madame Hommaire -du Bell, le vicomte de Santarem, MM. Alcide d'Orbigny, Marinier, -Vincendon-Dumoulin, V. Schoelcher, Desgraz, Ferdinand Denis, Sebastien -Albin, le major G. Poussin, etc. A une analyse consciencieuse des -principaux livres de géographie ou de voyages publiés en 1843, succèdent -enfin les résumés des communications relatives à la géographie faites à -l'Académie des sciences, plusieurs tables de hauteur, le tableau -chronologique des principales découvertes géographiques, et la liste des -principales cartes publiées par le ministère de la marine. Malgré -quelques lacunes faciles à combler, l'Annuaire des Voyages et de la -Géographie de 1845 est digne du succès qu'il a obtenu. M. Frédéric -Lacroix possède toutes les qualités nécessaires, pour que la critique la -plus sévère n'ait rien à reprocher à l'Annuaire de 1844. - - -Chefs-d'Oeuvre du Théâtre espagnol. Traduction nouvelle, avec une -Introduction et des Notes; par M. Damas-Hinard. Calderon, troisième -série. 1 vol. in-18.--Paris, 1844. Gosselin. 3 fr. 50. - -M. Damas-Hinard continue, avec le même bonheur et le même succès, -l'élégante et fidèle traduction qu'il a entreprise des chefs-d'oeuvre du -théâtre espagnol. Le troisième volume de Calderon, qui vient de paraître -(le cinquième volume de cette importante publication), renferme, six -drames ou comédies: Louis Perez de Galice, le Secret à haute voie, -l'Esprit follet, les Trois Châtiments en un seul, le Prince constant et -le Schisme d'Angleterre. Chacune de ces pièces est précédée d'une -Introduction historique et critique, et des notes intéressantes -expliquent aux lecteurs français tous les passages obscurs.--La -traduction de M. Damas-Hinard est une de ces oeuvres consciencieuses, si -rares de nos jours, qui assurent à leur auteur une place distinguée -parmi les écrivains de leur époque. - - -Visnelda, ou la Druidesse des Gaules, tragédie en trois actes et en -vers; par mademoiselle S. B., auteur de la Fille de Jephté, in-8. 1 -fr. 50.--La Rochelle, Frédéric Boulet,--Paris, Paulin. - -Un de nos abonnés nous adresse des exemplaires de cette tragédie, avec -cette note que nous copions: «Ce phénomène littéraire est dû à une jeune -personne qui, sans avoir jamais étudié les premières règles de la -grammaire et de la prosodie, a trouvé dans un admirable instinct -poétique et dans les seules forces d'un génie nourri par d'abondantes -lectures, les moyens de faire presque simultanément deux tragédies: la -Fille de Jephté et Visnelda, où tout respire la plus tendre piété et -les plus beaux sentiments.» - -Les exemples de cette faculté, qui révèle à quelques natures -privilégiées les formes de la poésie, ne sont pas rares de nos jours. La -tragédie de mademoiselle S. B. remplit toutes les conditions d'un -ouvrage dramatique intéressant, quoique l'expression n'y soutienne pas -toujours la dignité de la pensée. Le sujet de la pièce est la lutte des -vieilles croyances gauloises contre le christianisme naissant. La -druidesse Visnelda est la personnification de cette lutte, et sa -conversion, une image du triomphe de la loi chrétienne. - - - -[Illustration.] - -Le Minotaure, - -BRONZE, PAR BARYE. - -Ce dessin représente un nouveau bronze, Thésée domptant le Minotaure, -que notre célèbre et fécond sculpteur, M. Barye, vient d'ajouter à son -riche musée de la rue de Choiseul. On sait que M. Barye, indigné de voir -ses plus charmants chefs-d'oeuvre grossièrement mutilés ou défigurés par -des ouvriers ignorants et maladroits, s'est décidé à se faire fabricant -dans le double intérêt du public et de sa réputation. Le bel -établissement récemment fondé au centre même de la capitale, offrira à -tous les véritables amateurs une magnifique collection d'objets d'arts -en bronze, exécutés sous les ordres et sous la surveillance de M. Barye, -d'après des modèles de M. Barye et de nos principaux sculpteurs.--Tous -les bronzes du Musée-Choiseul peuvent être mis en vente tels qu'ils -sortent du moule où ils ont été fondus. Aucun ouvrier n'en a altéré, par -des retouches inhabiles, la forme primitive. Les résultats qu'il a -obtenus assurent à M. Barye la reconnaissance des artistes et des -amateurs. - - - -Amusements des Sciences. - -SOLUTION DES QUESTIONS PROPOSÉES DANS LE CINQUANTE-DEUXIÈME NUMERO. - -I. Pour résoudre ce problème, il sera commode de prendre différentes -cartes d'un jeu entier, en commençant par l'as et en choisissant à la -suite. Supposons qu'il y ait dix nombres parmi lesquels s'en trouve un à -deviner. On disposera en rond dix cartes dont les nombres de points, -depuis l'as, qui correspond à 1, jusqu'au dix, seront ceux parmi -lesquels on doit deviner le nombre que quelqu'un aura pensé. - -[Illustration.] - -Supposons maintenant que votre partner ait pensé le nombre 3; faites-lui -toucher une carte quelconque, celle dont les points sont au nombre de 7, -par exemple; ajoutez mentalement à 7 le nombre total des cartes 10, puis -invitez votre partner à compter tout bas jusqu'à ce nombre 17, à partir -du nombre 3 qu'il a pensé et qu'il ne vous fait pas connaître, en -commençant par la carte 7 qu'il a touchée, et en suivant un ordre -rétrograde; seulement qu'il vous montre la carte où il s'arrête, -lorsqu'il est arrivé à 17. Cette carte sera précisément le 3 qu'il a -pensé. - -On pourrait prendre un nombre de cartes plus grand ou plus petit que 10; -s'il y en avait 15 ou 8 au lieu de 10, on ajouterait 15 ou 8 au nombre -de la carte touchée, pour savoir jusqu'où l'on doit faire compter. - -Pour mieux dissimuler l'artifice, on pourra retourner les cartes de -manière à cacher les points, en ayant soin, toutefois, de bien remarquer -où est l'as, afin de savoir à vue le nombre de la carte touchée, pour -déterminer celui jusqu'auquel on devra compter. - -II. Les deux principes suivants sont employés pour résoudre la question -proposée, et toutes celles du même genre qui se présentent dans le jeu -de billard: - -1° L'angle que fait la direction de la bille avec la bande, lorsqu'elle -vient frapper celle-ci, est égal à l'angle que fait la direction de -cette même bille avec la bande après le choc. - -2° Lorsqu'une bille en rencontre une autre, si on tire entre leurs -centres une ligne droite qui passera nécessairement par le point de -contact, cette ligne sera la direction de la bille frappée après le -coup. - -Cela posé, voici comment on résoudra la question: par le centre de la -blouse donnée B et par celui de la bille M de l'adversaire, concevez une -ligne droite, prolongée en dehors de la bille M, d'une quantité égale au -rayon de cette bille jusqu'en O, puis frappez votre bille N suivant la -direction NO. Lorsque son centre F arrivera en O, elle devra pousser -l'autre bille M suivant la direction MB. - -[Illustration.] - -Nous devons ajouter que cette solution est purement géométrique, et que, -dans la pratique, elle est modifiée par l'influence du roulement et du -frottement des billes sur le tapis. - - -NOUVELLES QUESTIONS A RÉSOUDRE. - -I. Deux personnes conviennent de prendre alternativement des nombres -moindres qu'un nombre donné, et de les ajouter ensemble jusqu'à ce que -l'un des deux puisse atteindre un autre nombre donné. Comment doit-on -faire pour arriver infailliblement le premier. - -II. Faire bouillir de l'eau froide sans feu, mais avec de la glace. - - - -Rébus. - -EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS: -L'habit ne fait pas le moine. - - -[Illustration: nouveau rébus.] - - - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0054, 9 Mars 1844, by -L'Illustration- Various - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0054, 9 MARS 1844 *** - -***** This file should be named 43839-8.txt or 43839-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/3/8/3/43839/ - -Produced by Rénald Lévesque - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance -with this agreement, and any volunteers associated with the production, -promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, -harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, -that arise directly or indirectly from any of the following which you do -or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm -work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any -Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. - - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of computers -including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists -because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from -people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. -To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 -and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at -http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at -809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email -business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact -information can be found at the Foundation's web site and official -page at http://pglaf.org - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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