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-The Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0054, 9 Mars 1844, by
-L'Illustration- Various
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: L'Illustration, No. 0054, 9 Mars 1844
-
-Author: L'Illustration- Various
-
-Release Date: September 28, 2013 [EBook #43839]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0054, 9 MARS 1844 ***
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-
-Produced by Rénald Lévesque
-
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-L'ILLUSTRATION,
-JOURNAL UNIVERSEL.
-
-Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr. Prix de
-chaque No. 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.
-
-Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr. pour
-l'Étranger. -- 10 -- 20 -- 40
-
-Nº 54. Vol. III.--SAMEDI 9 MARS 1844. Bureaux, rue de Seine, 33.
-
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-
-Sommaire.
-
-Courrier de Paris. Vue du Pont de Beaucaire, emporté par un coup de
-vent; Perte du navire l'Elberfeldt.--Fragments d'un Voyage en Afrique.
-(Suite et fin.)--Paris souterrain. (2e art.) Plan indicatif de l'Entrée
-des Catacombes et des Carrières de Paris; Éboulement de la galerie du
-Port-Mahon; Coupe géologique du sol sous Paris; Trois vues intérieures
-des Catacombes.--Histoire de la Semaine.--Intérieur de la Chambre des
-Députés. Tribunes des deux Chambres; Tribune des Orateurs de la Chambre
-des Pairs; Tribune des Journalistes à la Chambre des députés; Sonnette
-du Président; La Tribune des Orateurs et le banc des Ministres à la
-Chambre des Députés; Pupitre du banc des Ministres.--Académie des
-Sciences. (Suite.)--Don Graviel l'Alferez. Fantaisie maritime par M. G.
-de la Landelle. (Suite et fin.) Une Gravure. Théâtres. Une Scène de
-Carla et Carlin.--Chinoiseries. Deux Gravures.--Bulletin
-bibliographique.--Bronze. Une Gravure.--Amusements des Sciences. Deux
-Gravures.--Rébus.
-
-
-
-Courrier de Paris.
-
-Mais où sommes-nous, bon Dieu? tout est sombre et sinistre: les bruits
-de la ville, les nouvelles du dehors n'apportent à la curiosité publique
-que des faits déplorables ou sanglants!--Vous sortez de votre lit le
-matin, enveloppé de votre robe de chambre ouatée, les pieds dans vos
-pantoufles, le teint frais, la bouche souriante, l'oeil calme et doux,
-comme un honnête homme qui a dormi la grasse matinée, avec un coeur
-léger et une conscience en repos; vous voici dans votre fauteuil à bras,
-au coin d'un feu joyeux, remuant dans votre cerveau les idées les plus
-aimables et les plus sereines, et aimant toute la nature, comme dit la
-chanson de Lantara.--Cependant vous prenez votre journal du matin, vous
-en brisez l'enveloppe légère, et d'un oeil curieux vous y cherchez les
-nouvelles récentes de ce monde charmant, de ce délicieux univers dont
-vous êtes amoureux; tout à coup votre regard s'attriste, votre visage
-s'assombrit, vous pâlissez, vous rougissez tout à la fois; une
-invincible tristesse s'empare de toute votre personne, et au lieu d'un
-air de fête, comme tout à l'heure, vous avez un air d'enterrement.
-
-[Illustration: Vue du Pont de Beaucaire, emporté par un coup de vent.]
-
-[Illustration: Perte du navire l'Elberfeldt.]
-
-C'est qu'en effet, depuis quelque temps, tout journal est une véritable
-nécropole, un champ de meurtres et de ruines, une forêt de Bondi, où il
-n'est pas sain de passer seul et sans armes. Le lecteur qui s'aventure
-imprudemment dans la contrée des Nouvelles diverses, tressaille à
-chaque pas et court risque de la vie; ici un bandit s'introduit dans la
-maison d'un millionnaire, et laisse après lui un coffre-fort brisé et un
-cadavre étendu sur les dalles; là deux pauvres vieilles femmes tombent
-sous les coups d'un assassin; tous les jours du sang, tous les jours des
-crimes hideux, tous les jours des crânes fendus, et le vol se glissant
-dans les demeures et y introduisant le meurtre à l'oeil hagard.--Hier
-c'était la veuve Sénepart, aujourd'hui le banquier Donon-Cadet, demain
-l'Anglais Ward; chaque semaine a son forfait, son bourreau, sa victime;
-et les journaux ne manquent pas de vous donner, avec une exactitude qui
-fait dresser les cheveux sur la tête, les plus minutieux et les plus
-horribles détails de ces effroyables aventures.--En vérité, en lisant
-les feuilles du matin, on se tâte pour s'assurer si on n'a pas reçu
-quelque coup de couteau ou de poignard, et peu s'en faut qu'on ne crie:
-«A la garde!» La main de la justice saisissant le crime, la loi le
-frappant de son glaive, ne semblent plus même inquiéter le criminel.
-L'infortuné sculpteur P... a été frappé de dix coups de stylet par son
-apprenti, qui venait d'assister au supplice de Poulmann: et peut-être
-quelque assassin en expectative se prépare à suivre assidûment les
-débats de l'affaire Ducros, le meurtrier de madame Sénepart, qui
-commenceront la semaine prochaine. Ne sont-ce pas là des faits
-épouvantables et qui attestent malheureusement qu'il y a, à côté de
-notre monde de moeurs si faciles et si douces, je ne sais quelle race
-féroce de damnés toujours armée et toujours menaçante? Quel est le moyen
-d'apporter la lumière à ces âmes ténébreuses et perdues? N'y en a-t-il
-aucun, et la société aura-t-elle toujours ses tigres, ses hyènes et ses
-chacals?
-
-C'est peu des hommes; les choses se mettent de la partie et jouent, à
-leur tour, des jeux effrayants et terribles; tantôt--et nous en avons eu
-tout récemment de douloureux exemples--c'est l'incendie qui allume ses
-flammes dévorantes et détruit de riches manufactures; le pâle ouvrier,
-sans travail et sans pain, erre sur les décombres fumants; tantôt c'est
-l'inondation,--les récits publics l'attestent,--qui promène sur les
-campagnes et sur les villes ses irrésistibles fureurs; les hameaux
-disparaissent, la campagne est dévastée; des cadavres d'hommes et de
-maisons flottent à la surface des vagues déchaînées; l'inondation, fléau
-cent fois plus avide et plus insatiable que le dévorant incendie! En
-vain la prévoyance humaine s'efforce d'opposer un obstacle à cet ennemi
-sans frein; il rugit, il s'agite avec rage, et brisant, comme une paille
-fragile, la digue la plus solide, répand la peur, la mort, le désastre
-de tous côtés.--Plus loin, c'est l'ouragan qui gronde; l'ouragan, à qui
-rien ne résiste; l'ouragan, monstre aux effroyables tourbillons, qui
-déracine les arbres dans sa course haletante, abat les hautes tours et
-les hauts clochers, emporte les toits et les murailles, fait crouler les
-arches des ponts et les engloutit, dans les fleuves.--Qui n'a tressailli
-d'épouvante en entendant la récente nouvelle de la ruine du pont de
-Beaucaire, qu'une trombe furieuse a fait voler dans les airs et dispersé
-par débris, laissant des cadavres sur la rive.
-
-Voilà les faits sinistres qui occupent la ville depuis quinze jours, et
-se mêlent au bruit de ses fêtes; l'élégant Paris ne s'en amuse pas moins
-et continue de courir le bal.--Des pauvres gens inondés, noyés, ruinés,
-assassinés, incendiés, mais savez-vous une c'est affreux, ma chère!--A
-propos, dansez-vous la polka?
-
-Rien n'est plus intéressant, en effet, que la polka; rien ne cause en ce
-moment des émotions plus profondes, rien, pas même l'aventure du navire
-hollandais l'Elberfeldt.--Le navire était en route pour l'Angleterre,
-sous le commandement du capitaine Stranach; il avait à son bord M.
-Busch. En approchant des côtes, M. Busch fit observer au capitaine
-Stranach que, depuis quelques instants, le navire tressaillait en
-marchant. Pour M. Busch, navigateur habile, ce tressaillement était le
-signal d'une prochaine catastrophe; M. Burch prévoyait que le bâtiment,
-construit en fer, ne tarderait pas à s'entr'ouvrir: «Alerte! capitaine;
-faites préparer les embarcations! alerte! alerte!»
-
-A peine l'alarme était-elle donnée qu'on entendit un craquement
-épouvantable; M. Busch avait dit vrai: l'Elberfeldt venait de se
-rompre par le milieu, en deux parts égales. «Nous sommes perdus! s'écria
-l'équipage.--Arrêtez les machines! hors les embarcations!» répliqua M.
-Busch; et en même temps il se jeta dans le canot avec deux hommes et le
-fit amener. Le vent soufflait avec violence; cependant M. Busch, avec un
-rare sang-froid et une grande habileté, maintint le canot le plus près
-possible de l'arrière du navire; en même temps il criait au capitaine
-Stranach de se jeter à la mer avec un aviron, afin d'éviter d'être écrasé
-entre l'arrière et l'avant, qui se rejoignaient en s'abîmant.
-
-Ce fut alors un moment suprême et terrible; le navire sombra; les
-chaudières, écrasées par le choc des deux parties du bâtiment,
-lancèrent, dans les airs d'immenses nuages de vapeur et des jets d'eau
-bouillante; enfin, au milieu de ce vaste tourbillon de flamme et de
-fumée, l'Elberfeldt disparut dans l'abîme béant, après une horrible
-explosion; spectacle effrayant et grandiose!
-
-Aussitôt M. Busch s'avança sur le champ du désastre, pour sauver les
-victimes; la première qu'il recueillit fut le capitaine Stranach, qui se
-tenait sur l'eau, soutenu sur un débris flottant de l'Elberfeldt;
-après le capitaine, M. Busch sauva les matelots: l'équipage se
-composait, de treize hommes, trois seulement périrent dans cette fatale
-journée. Pendant quatre heures, le canot portant M. Busch, le capitaine
-Stranach et leurs compagnons, flotta au caprice des vents sur une mer
-agitée et sombre; la Providence envoya enfin à leur rencontre le navire,
-la Charlotte, qui les prit à son bord et les mit à l'abri de tout
-danger.
-
-J'ai entendu raconter cette catastrophe de l'Elberfeldt, beaucoup
-mieux que je ne le fais, dans un bal charmant, par une femme fine et
-blanche, au doux regard, aux lèvres roses, aux dents d'ivoire, à la
-taille de guêpe, à la jambe de biche, au petit pied de fée, qui se leva
-en souriant, après le récit terrible qu'elle venait de faire, pour se
-livrer aux bras d'un valseur acharné; je pensais, en la voyant si
-ardente au plaisir, que toutes ces frêles et intrépides petites
-Parisiennes valseraient encore, valseraient toujours, alors même qu'une
-voix leur crierait, comme M. Busch au capitaine Stranach: «Prenez garde,
-la mort est sous vos pieds; le sol tressaille, et la salle de bal va
-s'entr'ouvrir, s'écrouler et vous engloutir!»
-
-Il y a aujourd'hui à Paris un homme dont on parle certainement beaucoup
-plus que de tous les hommes de génie ou de talent de notre époque; cet
-homme a un crédit immense, une réputation prodigieuse; son nom est dans
-toutes les bouches; il n'est question que de lui du matin au soir: «Eh
-bien! l'avez-vous vu? Vous êtes-vous entendu avec ce personnage
-merveilleux? Veut-il, ou ne veut-il? irez-vous le trouver, ou
-daignera-t-il venir chez vous?» Telles sont les questions qu'on échange
-de tous côtés; ni Mirabeau ni Napoléon n'ont excité une pareille rumeur
-et obtenu un tel crédit.--Le nom de ce prodige, s'il vous plaît?--Ce
-prodige se nomme Cellarius. Vous me regardez d'un air ébahi; quoi! vous
-ne connaissez pas Cellarius? Mais qui êtes-vous? mais que faites vous?
-mais d'où sortez-vous? Quand on vous parle de Cellarius, faire cette
-mine d'ignorant et de débarqué de Pontoise! en vérité, c'est à ne plus
-oser dire qu'on est de vos amis! c'est à vous tourner le dos! c'est à
-vous mettre à la porte! c'est à vous fuir d'une lieue à la ronde!
-
-Apprenez donc, et ne l'oubliez pas, que Cellarius est un homme... ah!...
-un homme dont... un homme que... un homme... c'est un homme enfin... qui
-donne des leçons de polka! Il n'y a guère qu'un mois que la polka fait
-tourner la tête ou plutôt la jambe à nos lionnes, depuis la jeune lionne
-aux crins noirs et blonds, aux reins souples et cambrés, jusqu'à la
-lionne émérite pourvue d'une fausse crinière, jusqu'à la lionne
-efflanquée et édentée. Ce mois a suffi pour élever Cellarius au-dessus
-de la colonne; Musard n'est plus qu'un drôle; Cellarius va mettre
-l'empereur Musard à bas de son piédestal! Cellarius n'était rien hier,
-il est tout aujourd'hui.
-
-Vous jugez de l'air de Cellarius et des allures qu'il se donne; mais,
-après tout, comme le grand Cellarius n'a pas le don d'ubiquité, et qu'il
-ne saurait être en même temps partout où on le demande, il se partage le
-plus qu'il peut, et se loue, au quart d'heure, à la demi-heure, à
-l'heure, je ne dirai pas à la course, un personnage de l'importance de
-Cellarius ne prend pas la peine de se déranger; on vient chez le grand
-homme. Baronnes, duchesses, comtesses, marquises, femmes de banquier,
-femmes de notaire, femmes d'agents de change y abondent, et heureuses
-celles qu'il veut bien recevoir! Cellarius a répondu hier au valet de
-chambre d'une comtesse! «Dites-lui que je n'ai pas le temps, et qu'elle
-me laisse tranquille!» au groom d'une marquise: «Peut-être;» au chasseur
-d'une princesse: «J'y songerai;» au premier gentilhomme d'une
-impératrice: «Qu'elle attende.»
-
-Quant au prix de ses leçons, le grand homme est modeste; il y a six
-semaines, il demandait vingt francs par heure; c'était le commencement
-de sa célébrité, le tarif s'est accru depuis, en proportion de sa
-renommée; et avant un mois, si la mode du Cellarius ne se ralentit pas,
-nous vous apprendrons probablement qu'un quart d'heure de polka du
-danseur Cellarius est une denrée hors de prix que l'on n'obtient plus
-qu'en déposant un cautionnement de 100,000 francs chez le concierge.
-
-Je demande pardon à Jeanne d'Arc de la faire intervenir dans ces
-passe-temps mondains; la chaste, simple et pieuse Jeanne va se trouver
-bien déplacée au milieu de ces têtes légères et folles de polka; mais
-elle m'absoudra en faveur de ma bonne intention, qui est de rendre
-justice au talent d'un poète et à une oeuvre distinguée: le poète
-s'appelle Porchat, et il est de Lausanne; l'oeuvre, qui a pour titre:
-la Mission de Jeanne d'Arc, vient de paraître à la librairie Dubochet,
-rue de Seine. Sous ce litre, la Mission de Jeanne d'Arc, on pourrait
-soupçonner quelque épopée en vingt-quatre chants; il n'en est rien, et
-nous ne prenons pas notre lecteur en traître; c'est d'une tragédie qu'il
-s'agit, d'une tragédie en cinq actes, tragédie accueillie avec honneur
-au comité du Second-Théâtre-Français, et qui devait tenter les chances
-de la représentation publique. M. Porchat a préféré céder à des
-considérations qui font l'éloge de sa modestie et de sa délicatesse, et
-retirer sa tragédie pour ne pas faire concurrence à des oeuvres
-présentées sous le même nom et le même sujet, et ne pas nuire à des
-droits antérieurs. Après quoi, M. Porchat s'est heureusement décidé à
-livrer sa Jeanne d'Arc à l'impression.
-
-Nous venons de lire cet ouvrage intéressant et consciencieux, et c'est
-en toute sincérité que nous regrettons que la Jeanne de M. Porchat n'ait
-pas jusqu'au bout poussé l'aventure et récité sa poésie en face de la
-rampe, au lieu de la faire brocher ou relier pour toute fortune; sans
-nul doute, Jeanne aurait réussi. Des caractères bien étudiés, un style
-clair et élégant, de nobles idées, des sentiments vraiment français, un
-drame émouvant et varié, n'est-ce donc rien? Nos auteurs, même ceux en
-crédit, nous font-ils souvent de tels présents? et sommes-nous si fort
-gâtés par eux qu'il faille ne pas tenir compte à M. Porchat des
-honorables qualités de sa tragédie? Eh bien! si on ne peut pas entendre
-cette Jeanne au théâtre, du moins peut-on la lire au coin de son feu.
-Qu'on lise donc la Jeanne de M. Porchat, on verra que certains de nos
-poètes, qui donnent aussi dans le tragique, feraient sagement
-d'entreprendre un petit voyage à Lausanne.
-
-Nous avons entre les mains une lettre de madame Cinti-Damoreau datée de
-La Havane; elle annonce son retour à Paris pour les premiers temps de
-1845. Pour revenir, il faudra que madame Damoreau s'arrache aux ovations
-que l'Amérique multiplie sous ses pas. Il ne s'est rien vu de tel depuis
-le passage de Fanny Ellsler. La voie de madame Damoreau produit là-bas
-le même enthousiasme que le pied de l'adorable Fanny avait partout
-soulevé. De Philadelphie à Baltimore, de Washington à Richmond, de
-Richmond à Charlestown, la voix mélodieuse a séduit les plus rebelles.
-Artot, comme on sait, accompagne madame Damoreau et partage sa course
-triomphale. Les villes envoient des députations; les sociétés offrent
-des fêtes. A Charlestown, après le concert, la foule, s'échappant
-bruyamment par toutes les issues du théâtre, reconduisit les artistes
-jusqu'à leur hôtel, au milieu des vivat, et à la lueur de mille
-flambeaux.--A La Havane, où ils arrivèrent le 13 janvier, après une
-traversée périlleuse, ils étaient attendus avec une telle impatience,
-que le port se trouva tout à coup couvert d'une immense multitude pour
-les recevoir. Le 17 janvier eut lieu leur premier concert. On se battait
-aux portes; on se ruait dans la salle par flots précipités. Le journal
-havanais, voulant peindre le succès obtenu par la cantatrice à cette
-première soirée, dit: «Ce n'était pas un torrent, mais un Niagara
-d'applaudissements.» Un feuilleton de Paris transporté à la Havane
-n'aurait pas trouvé mieux.
-
---Du reste, après les bruits d'inondations, d'incendies, de meurtres et
-de polka, il n'a été question ici, depuis huit jours, que de
-fortifications, de patentes et de Pomaré. Décidément la semaine a été
-mauvaise.
-
---Le Théâtre-Italien de Saint-Pétersbourg a fait sa clôture le dimanche
-(6) 18 février dernier, le dernier jour du carnaval des Russes. Jamais
-plus magnifique représentation n'avait eu lieu à Paris ou à Londres
-durant les plus belles années des directions Severini ou Laporte. On
-jouait quelques scènes des Puritani pour Tamburini, et la Sonnanbula
-pour Rubini et madame Viardot-Garcia... «La salle était plus que pleine,
-nous écrit notre correspondant, on s'y était amoncelé; quant à vous
-raconter tout ce qui s'est fait à cette représentation vraiment
-étonnante, et mémorable, je ne sais comment m'y prendre. Il y avait,
-entre le public et les artistes, cet échange du besoin d'être regretté
-qui fait que chacun se surpasse; jamais madame Viardot et Rubini
-n'avaient chanté et joué avec autant de verve et de pathétique; on
-pleurait dans la salle et sur le théâtre. Pour vous donner une idée de
-l'enthousiasme général, et de la manière dont on cherchait à le
-témoigner, il me suffira de vous dire qu'ici, et dans cette saison, la
-scène a été littéralement couverte, à plusieurs reprises, de bouquets et
-de couronnes. Un seul fleuriste en a vendu pour 1,400 roubles. Il y a eu
-au moins 50 rappels. A la fin du spectacle toute la salle se tenait
-debout, les femmes agitant leurs mouchoirs, les hommes leurs chapeaux,
-c'étaient non des bravi et des battements de mains, mais des hurras
-et des trépignements universels. Cette scène étrange n'a fini que
-lorsqu'on a pris le parti de relever le lustre et d'éteindre la rampe;
-il n'y a que l'obscurité qui a fait partir enfin le public. Une
-demi-heure après, quand les artistes sont sortis, ils ont trouvé une
-foule immense qui les attendait à la porte pour les applaudir une
-dernière fois... et cependant il faisait un froid dont on n'avait pas eu
-d'exemple depuis dix ans (30 degrés Réaumur). Pendant cette nuit même,
-vingt-deux personnes sont mortes gelées dans les rues, n'ayant pas été
-relevées à temps par les rondes de police, qui en ont sauvé bien
-d'autres.» La saison prochaine promet d'être encore plus brillante que
-celle de cette année. Rubini. Tamburini et madame Viardot ont renouvelé
-leurs engagement. Madame Viardot, qui a obtenu de si éclatants succès,
-et qui a joué quarante fois en trois mois et demi, aura, nous
-assure-t-on, près de 30,000 fr. par mois.--On espère que Lablache se
-décidera A signer à Londres le brillant engagement qui lui a été
-proposé.
-
-
-
-Fragments d'un Voyage en Afrique (l).
-
-(Suite et fin.--Voir t. II, p. 358, 374, 390 et 410; t. III, p. 6.)
-
-Note 1: La reproduction de ces fragments est interdite.
-
-Nous ne suivrons pas l'auteur de ces fragments dans le récit des causes
-qui avaient amené la sanglante catastrophe de son malheureux ami. Le
-lecteur est pressé sans doute de savoir de quelle manière l'auteur a pu
-lui-même échapper aux périls que sa téméraire entreprise attirait sur sa
-tête au moment où les hostilités venaient de recommencer contre l'émir.
-.........................................................................................................
-
-A tout prix je voulus quitter Tazza, où je me sentais mourir peu à peu.
-Tandis que je rêvais aux moyens de m'éloigner, le ciel, touché de mes
-peines, fit passer dans la ville une caravane qui s'en retournait au
-Maroc. Ni les dangers que j'allais courir en m'enfuyant du pays sans y
-être autorisé par l'émir, ni les fatigues du voyage ne purent m'arrêter!
-Pour moi il n'y avait que deux partis à prendre: mourir ou reconquérir
-ma liberté. Le moment propice, le camp en désordre, la population
-effrayée, secondèrent mon dessein. Je me procurai deux chameaux, et je
-me fis associer, avec Ben-Oulil, à la caravane.
-
-Je ne puis dire ici ce que je ressentis dès que nous eûmes dépassé les
-portes de Tazza; il est des impressions qu'aucune langue ne rend bien.
-La souffrance et la sombre atonie de mon âme s'effacèrent peu à peu pour
-la laisser s'ouvrir à l'espérance. J'étais presque heureux, et je ne
-songeais plus guère au meurtre commis sous mes yeux (tant l'homme est
-égoïste!), lorsqu'un nouvel accident faillit me replonger dans toutes
-mes terreurs. On sait qu'il faut traverser sept fois la Mina (la Blonde)
-avant d'atteindre Mascara. Les eaux de cette rivière sont très-basses en
-été, mais l'hiver les rend dangereuses; son sein, gonflé de tous les
-torrents qui se précipitent des montagnes, s'élève et franchit souvent
-les limites que lui imposa la nature. La Mina rappelle assez exactement
-notre Rhône, dont les flots couvrirent tant de fois les belles plaines
-du Midi. Quoique nous fussions alors au mois de juin, le passage de la
-rivière présentait de graves difficultés; il avait plu beaucoup les
-jours précédents, et la Mina mêlait ses eaux débordées aux mille petits
-ruisseaux qui sillonnent le bassin du Chélif. Au troisième bras la
-caravane s'élancait au galop des chameaux, lorsque Ben-Oulil perdit
-l'équilibre et disparut dans le gouffre. Nous ne nous aperçûmes de
-l'accident qu'en voyant son chameau débarquer seul sur le bord opposé.
-
-J'appris en passant à quelques lieues de Tekedempt, qu'une cinquantaine
-de prisonniers français étaient détenus dans la forteresse; on les
-employait, dit-on, aux travaux les plus rudes et les plus abjects; aucun
-outrage ne leur était épargné. Quelques-uns travaillaient à la
-manufacture d'armes. Il y avait, en outre, en ville deux femmes et
-quatre enfants qui partageaient le logement de la famille
-d'Abd-el-Kader, ainsi que deux Alsaciennes qui avaient été laissées par
-un Européen en garantie de quelques fonds qu'il devait à l'émir. Ces
-otages n'ont pas été réclamés depuis.
-
-Sur la ligne qui conduit à Mascara, on trouve plusieurs villes, entre
-autres Mysouna, Tyliouan et Callah. La première est perchée sur la crête
-d'une montagne; elle compte un millier d'habitants, presque tous hommes
-lettrés, c'est-à-dire lecteurs du Koran (on est lettré chez les Arabes
-lorsqu'on explique le livre du Prophète). Les Mysouniens ne s'inquiètent
-point de ce qui se passe autour d'eux. Tyliouan, petite cité en ruines,
-occupe le fond d'un vallon. Des monts élevés la couronnent; elle a de
-six à sept cents habitants lettrés et fanatiques qui abhorrent,
-non-seulement les Français, mais tous les Européens en général. Callah
-n'est qu'un petit douair auquel on a généreusement donné le nom de
-ville; quelques cabanes couvertes de chaume éparpillées sans ordre dans
-une plaine resserrée entre deux chaînes de montagne, quelques jardins,
-une forteresse ou, pour être plus exact, une tour délabrée, tel est
-Callah. Il est à remarquer cependant que les quatre cents Arabes qui
-l'habitent sont assez industrieux. Il s'y fabrique de beaux tapis de
-pied, dont les Marocains et les citoyens de Fez font le principal objet
-de leurs spéculations. On obtient ces objets à vil prix sur les lieux,
-tant la misère y est grande! Les populations de Mysouna. Tyliouan et
-Callah sont administrées par Hadji-Mustapha. Elles ne fournissent que
-des cavaliers à la guerre sainte. On peut recruter dans ces villes
-environ huit mille combattants qui suivent la bannière de
-Mouloud-ben-Aratch. On conçoit aisément les motifs de la haine qu'elles
-nous portent, car elles appartiennent à la tribu d'Abd-el-Kader.
-L'égoïsme, l'amour-propre et l'intérêt lui ont fait parmi elles des
-serviteurs dévoués.
-
-Juillet dardait sur nous ses rayons dévorants lorsque nous traversâmes
-Mascara. Cette ville n'avait alors que fort peu d'habitants; on
-désertait ses marchés; c'est à peine si on y rencontrait quelques
-citoyens venus de Fez pour vendre des objets dont le pays était privé
-depuis que l'émir avait, par un édit, prononcé la peine capitale contre
-quiconque achèterait ces objets dans nos ports. Les habitants de
-Mascara, réduits à la misère, s'étaient jetés dans les montagnes ou
-retirés à Tekedempt. Ceux qui étaient restés les derniers expédiaient
-déjà leur bagage et n'attendaient qu'un ordre du sultan pour abandonner
-leurs foyers: on s'attendait à voir paraître d'un instant à l'autre les
-colonnes françaises. Le kalifat était sorti de la ville il avait posé
-son camp sur la rive droite de la Mina, à une journée de marche vers
-l'est. Tout ce qui, dans la ville, appartenait au gouvernement venait
-d'être dirigé sur Tekedempt. La contrée était en un mot sur un qui vive
-continuel; de toutes parts on voyait surgir des cohortes arabes. D'après
-nos calculs, nous avons vu défiler devant nous plus de quatre mille
-cavaliers marchant au secours de l'émir. La canonnade retentissait du
-côté de Milianah, et les vieux échos de l'Atlas apportaient jusqu'à nous
-ces bruits formidables. Nous marchions épouvantés par des détonations
-pareilles au bruit du tonnerre. Nous apprîmes ensuite que les Français
-s'étaient emparés de Milianah sans avoir été inquiétés par les Arabes.
-Ceux-ci perdirent encore beaucoup de monde dans l'affaire de la vallée
-du Chélif, qui eut lieu immédiatement après.
-
-De Mascara à Tlemcen, la route est pittoresque et très-accidentée; on
-parcourt de longues chaussées formées par les pentes des chaînes, puis
-on traverse l'Hamman et le Sigg, fleuves qui se jettent dans la mer, au
-golfe d'Arzew, après avoir réuni leurs eaux à celles de l'Habra. Le Sigg
-coule aux pieds des Dj. Karkar, monts boisés que le voyageur traverse et
-d'où il découvre Tlemcen et toute la province. A notre droite, dans la
-direction du désert d'Angad, est Saïda, fort bâti par Bou-Hamidy,
-d'après l'ordre d'Abd-el-Kader. On met deux jours pour se rendre du
-Tlemcen à Saïda. Ce dernier point est, au dire des indigènes, l'un des
-plus importants et des plus inaccessibles de l'armée arabe; il sert de
-dépôt à Tlemcen; on y compte de deux à trois cents cabanes. Les
-prisonniers indigènes y sont en grand nombre, et Bou-Hamidy ne les rend
-à la liberté que sur rançon. Les déserteurs français qui, fatigués du
-service de l'émir, essaient de pénétrer dans le Maroc, sont arrêtés
-souvent à la frontière et conduits à Saïda. Là, on les asservit aux
-travaux les plus rebutants, et on commence par les gratifier de trois
-cents coups de bâton; ils en reçoivent mille après une seconde tentative
-d'évasion; à la troisième, ils sont décapités.
-
-Tlemcen offrait alors le même vide que Mascara; des spéculateurs de Fez
-y tenaient la bourse et le marché. La ville était triste; un morne
-silence pesait sur ses murs abandonnés; les denrées et le pain surtout,
-qui s'y vendait autrefois à vil prix, étaient cotés à un taux
-exorbitant; tout y était, du reste, de mauvaise qualité. Abd-el-Kader
-avait chassé les juifs de la ville sous prétexte qu'ils entretenaient
-des relations avec les Français, et qu'ils les appelaient à eux. C'est
-dans la province de Beni-Smie, à trois journées de marche au sud de
-Tlemcen, qu'ont été envoyés ces malheureux parias. La plupart auront
-succombé dans l'exil, les riches par le poignard, les pauvres par la
-faim.
-
-Après deux mois d'une marche pénible, et qu'une énergie surhumaine a pu
-seule me faire supporter, j'arrivai à Fez. J'avais traversé tour à tour
-Tetouan, Ouched et Tezas. Je passai dix-huit jours dans la capitale du
-royaume de Fez. C'est à juste titre qu'on l'a surnommée le Paris de
-l'Afrique septentrionale; elle renferme environ cent mille, habitants
-dans ses larges murailles. Les maisons sont assez bien bâties et le
-commerce y a pris, depuis quelques années, un grand développement. Le
-panorama que présente la ville, sa vaste étendue et son aspect
-éminemment militaire, tout concourt à en faire une cité magnifique si on
-la compare aux autres villes africaines. Dès que je fus remis de mes
-fatigues, je me remis en route pour Tanger, où j'entrai après six jours
-de marche, en passant par Alcassar. Alors seulement je pus me dire tout
-à fait sauvé, car, de là, je défiais les cavaliers d'Abd-el-Kader et la
-haine de ses tourmenteurs. Je faillis m'évanouir en voyant le pavillon
-national qui étendait ses couleurs protectrices sur une des maisons de
-Tanger. Le drapeau, c'est la patrie! le nôtre flottait sur la demeure du
-consul. Je reçus de ce fonctionnaire l'accueil le plus distingué, et,
-vers le milieu de septembre, je pris passage sur un navire qui faisait
-voile pour Marseille. Quelques jours plus tard, je mis le pied sur une
-terre que je ne comptais plus revoir, et, cédant aux transports de mon
-âme, je me jetai à genoux et je remerciai le ciel de ma délivrance.
-
-
-
-Paris Souterrain.
-
-(Suite et fin.--Voir tome II, page 405.)
-
-
-II.
-
-En pénétrant de plus en plus profondément dans les entrailles de la
-terre, nous devons nous attendre, dans le cours de notre voyage
-sous-parisien, à rencontrer bien des objets étranges et nouveaux pour
-nous. Au reste, il n'est pas de Colomb aventureux, à la recherche de
-terres inconnues, qui ait été plus surpris de ses propres découvertes,
-que ne le fut mon jardinier quand il eut pour la première fois
-connaissance de ces régions ignorées. Mon jardin était situé près du
-Luxembourg, et il s'y trouvait un puits excessivement profond. Je ne
-sais par quel hasard l'un des seaux s'accrocha si bien à un crampon de
-fer qui se trouvait fiché dans le revêtement, à une trentaine de pieds
-de profondeur, que toute la journée se consuma en vains efforts pour
-l'arracher de cette position périlleuse. Désespéré, le brave jardinier,
-à demi penché dans le puits, s'écria, à bout de patience: «C'est le
-diable qui l'a mis là! Pardieu, que le diable l'en ôte!
-
---Voilà! voilà! brave homme!» répondit une voix caverneuse résonnant
-dans le puits. Et en même temps une main sortant du mur décrocha le
-seau, tandis qu'une tête à forme humaine regardait l'imprudent jardinier
-en tirant la langue avec un ricanement effroyable. Le pauvre homme,
-stupéfait, pensa perdre connaissance. Heureusement que la terreur le fit
-tomber à la renverse; sans cela il eût été rejoindre le seau au fond du
-puits.--Et il resta persuadé fort longtemps qu'il avait vu le diable en
-personne.
-
-Son aventure n'avait pourtant rien de diabolique; c'était un charitable
-gnome, ou habitant de la deuxième ville souterraine, qui lui avait rendu
-en passant ce petit service.--Et, en parcourant à notre tour ces
-nouvelles régions, nous allons voir que rien n'était plus
-facile.--Auparavant, pour bien comprendre notre itinéraire, il faut
-jeter un coup d'oeil sur la composition géologique du monde que nous
-allons visiter.
-
-Le sol sur lequel Paris est bâti se compose de couches superposées de
-nature et d'épaisseur différentes. Bien qu'elles varient un peu de
-distance en distance; que les brouillages, forages, ciblages, selon le
-langage de carriers, et autres accidents causés par l'action des eaux en
-interrompent partiellement les lignes, cependant l'ordre général est le
-même, et les grandes masses subsistent toujours dans la même
-distribution. Aussi ce sont elles que nous allons indiquer, telles
-qu'elles se trouvent sous Paris et vers la plaine de Montrouge.
-
-A la surface existe une couche de terre végétale, de sable
-d'atterrissement et de terres de transport dont l'épaisseur varie de 2 à
-5 mètres; au-dessous, et sur une épaisseur un peu plus faible, des
-marnes coquillières très-fréquemment gypseuses; plus bas, des marnes,
-calcaires, spathiques, quartzeuses, gypseuses, qui ont plus de 8 mètres
-de profondeur, et qui reposent sur du calcaire marin (pierre à bâtir)
-dont l'épaisseur, beaucoup plus considérable, dépasse souvent 16 mètres.
-Le calcaire est divisé lui-même en près de 45 couches de diverses
-natures dénommées différemment par les carriers, et dont les unes sont
-exploitées de préférence aux autres. Au-dessous de ces couches de
-calcaire se trouvent onze à douze couches d'argile plastique, séparées
-par de petits lits de sable, dans chacun desquels existe un niveau d'eau
-plus ou moins abondant. Les argiles atteignent la masse de craie dont
-l'épaisseur a été longtemps inconnue, et qui n'a été percée que par le
-forage du fameux puits artésien de Grenelle. Or, sous la presque
-totalité des quartiers situés sous la rive gauche de la Seine, la masse
-de pierre à bâtir n'existe plus. Elle a été exploitée et enlevée; en
-sorte qu'il ne reste plus à la place qu'une immense excavation. Nos
-ancêtres, ayant besoin de pierre, ont tant et si bien creusé sous leurs
-pieds, que ce qui était dessous est monté dessus peu à peu, au risque
-d'y descendre pêle-mêle en un seul jour.
-
-Il faut cependant être de bonne foi. Lorsque Paris était renfermé dans
-la moitié de l'île de la Cité, ou même plus tard, lorsque ses maigres
-faubourgs atteignaient à peine la forteresse du Louvre, ses habitants
-pouvaient aller en toute sécurité chercher des pierres au milieu des
-bois et des marais, sans présumer que la bonne ville, après avoir brisé
-quatre enceintes crénelées, bâtirait sur le sol d'où ses matériaux
-étaient sortis. Mais nous, témoins de cet agrandissement continuel, nous
-continuons avec insouciance à creuser à nos portes. Nous exploitons les
-carrières d'Issy, de Passy, de Clarenton, etc., etc.--Et puis nous
-viendrions blâmer nos ancêtres!--Il est vrai, pour rendre à chacun la
-justice qui lui est due, que les carrières exploitées aujourd'hui le
-sont avec plus d'art et de prudence, et ne doivent plus faire craindre
-les accidents que représentent souvent celles qui remontent aux premiers
-temps de la ville de Paris.
-
-En effet elles existaient déjà certainement lors de l'occupation
-romaine. Sur le clos Saint-Victor se trouvait l'emplacement des arènes,
-de l'ancien amphithéâtre, et il avait été probablement établi dans une
-grande carrière exploitée primitivement à ciel ouvert, dont les
-excavations avaient préparé favorablement le sol. On a reconnu en outre
-d'une manière positive que les pierres du palais des Thermes, habité par
-l'empereur Julien, sont en cliquart, selon le terme employé par les
-carriers pour désigner une sorte de liais dur qui se trouve dans les
-carrières du faubourg Saint-Marceau.
-
-Les premières carrières avaient été exploitées à ciel ouvert; et c'est
-ainsi qu'a été formée l'excavation qui porte le nom de Fosse-aux-lions,
-près de la barrière Saint-Jacques. Du moment que ce système devint trop
-pénible par l'épaisseur croissante de la couche supérieure, les travaux
-furent continués à l'aide de galeries souterraines conduisant à de
-grandes excavations, le plus souvent irrégulières, et soutenues par des
-piliers réservés dans la masse. Les excavations varient nécessairement
-de hauteur, suivant l'épaisseur des bancs. Habituellement elles ont de 5
-à 6 mètres; quelquefois, cependant, elles s'élèvent fort au-dessus.
-
-Ces travaux se continuèrent ainsi pendant plusieurs siècles sans
-surveillance, sans méthode, au gré du caprice des travailleurs. Souvent
-même les carriers, dans leur insouciance, creusèrent au-dessous des
-premières excavations, formant ainsi plusieurs étages de carrières
-suspendues les unes au-dessus des autres. Le danger devenait d'autant
-plus grand, que ces travaux étant successivement abandonnés, la mémoire
-s'en perdait, les galeries s'obstruaient; et le sol, ainsi miné de
-toutes parts, se couvrait de lourdes constructions. Cependant l'état de
-ces carrières oubliées depuis des siècles, s'aggravait de jour en jour:
-la faiblesse des piliers établis provisoirement pour la sécurité des
-ouvriers pendant la durée des exploitations, leur écrasement,
-l'affaissement du ciel des carrières dans beaucoup d'endroits, et, plus
-que cela encore, l'enlacement funeste des galeries chevauchant les unes
-sur les autres; de sorte que les piliers des étages supérieurs portant
-souvent à faux dans les vides des étages inférieurs, tout devait amener
-de grandes et inévitables catastrophes. Les nombreux accidents qui se
-succédaient à des intervalles de plus en plus rapproches, n'éveillaient
-toutefois l'attention de l'autorité que vers la fin de l'année 1776.
-Alors on ordonna la visite générale et la levée des plans de toutes les
-carrières.
-
-On reconnut alors toute l'étendue du péril; et aussitôt que ce travail
-fut terminé (1777), on créa une compagnie d'ingénieurs spécialement
-chargée de la consolidation des voûtes. Les mesures étaient devenues
-tellement urgentes, que le jour même de l'installation du premier
-inspecteur général, une maison de la rue d'Enfer fut engloutie à 90
-pieds au-dessous du sol.
-
-Les ingénieurs entreprirent leurs travaux avec promptitude, et les
-continuèrent avec persévérance et habileté. La plus grande partie des
-carrières fut consolidée, et ce résultat fut dû au zèle et à l'habileté
-déployés par M. Héricart de Thury, chargé de la direction de ce travail.
-Chaque galerie souterraine correspond à une rue de la surface du sol,
-formant ainsi, dans ces profondeurs, une représentation déserte et
-silencieuse de la ville peuplée et bruyante qui s'élève au-dessus. Rien
-ne manque à cette représentation, à cette contre-épreuve de la capitale,
-pas même les murs d'enceinte et le service de l'octroi. Des murs
-d'enceinte ont été élevés à l'aplomb de ceux qui existent à la
-superficie; car de hardis fraudeurs s'étaient fait dans les carrières
-des passages à couvert de l'inquisition municipale. Il a fallu y
-remédier; et une ligne de murs, baptisés murs de la fraude, sépare les
-carrières intra-muros de celles de la banlieue.
-
-Les carrières présentent en effet une étendue considérable. Tous les
-coteaux, depuis les hauteurs de Châtillon et de Gentilly, sont excavés;
-et elles s'avancent sous Montrouge, Vaugirard et Paris, à l'est et à
-l'ouest, presque jusqu'à la rive méridionale de la Seine. Celles du nord
-sont plus circonscrites, et ne minent guère que les hauteurs de Passy et
-de Chaillot dans Paris, au moins on ne connaît positivement que
-celles-ci; mais on doit présumer qu'il en existe sous les plateaux de
-Clichy, de la Nouvelle-Athènes et du quartier Notre-Dame-de-Lorette, se
-reliant à celles de Montmartre, de même que sous les hauteurs de
-Ménilmontant et de Belleville.
-
-Au reste, malgré les soins et la vigilance de l'administration, on est
-encore loin de connaître limites ces anciennes excavations. Dernièrement
-encore, les constructions d'une maison, rue Mézières, défoncèrent, en
-creusant les caves, le ciel d'une exploitation ignorée, et cet accident
-risqua d'entraîner la ruine des maisons riveraines; quelque temps
-auparavant, lors de la construction de l'église du Luxembourg, un fontis
-avait menacé la solidité d'une maison rue Madame.--Toutefois on peut
-être assuré que la plus grande partie est reconnue et consolidée. On a
-pratiqué, de distance en distance, des puits de descente, qui permettent
-de les visiter à chaque instant et de les parcourir dans tous les
-sens.--Le plan indicatif ci-joint donne la situation de tous ces puits.
-
-Outre ces escaliers et ces cheminées de descente, il existe encore
-d'autres moyens de communication entre les carrières et la surface du
-sol. Comme nous l'avons dit un peu plus haut, les premiers niveaux d'eau
-constants sur la rive gauche de la Seine sont dans les couches d'argile
-plastique au delà de la masse de pierre à bâtir. Aussi, partout où cette
-masse a été exploitée anciennement, des puits traversent les carrières
-pour chercher plus bas les sources qui les alimentent. Leur enveloppe de
-maçonnerie forme donc, dans les souterrains, autant de tours isolées
-dans lesquelles on a pratiqué des ouvertures, espèces de fenêtres qui
-servent à renouveler l'air des carrières et à faciliter les travaux.
-Idée fort ingénieuse, et qui est due, je crois, à M. le vicomte Héricart
-de Thury, auquel les carrières sont redevables de presque toutes les
-améliorations. C'est par une de ces ouvertures qu'un surveillant en
-tournée avait passé le bras secourable qui causa tant de frayeur à mon
-jardinier.
-
-Au reste, cette sorte de frayeur surnaturelle et peu raisonnée est
-partagée avec moins de motifs encore par une foule de personnes. C'est
-dans les carrières que sont établies les Catacombes, et, à ce nom de
-Catacombes, une foule d'idées lugubres, un sentiment vague d'effroi ne
-se réveillent-ils pas dans l'esprit?
-
-Beaucoup de personnes parlent des Catacombes sans les connaître,
-absolument comme les enfants parlent de Croque-mitaine et s'en effraient
-sans l'avoir jamais vu. Il y a dans leur nom une agglomération de
-syllabes si sombres, si retentissantes; leur son sourd et prolongé peint
-d'une manière si pittoresque ce qu'il veut exprimer, qu'en l'entendant
-seulement prononcer, l'imagination se forme l'idée de quelque chose de
-triste et de grand. Pour nous en assurer, nous allons y
-descendre.--N'oubliez pas la petite bougie de sûreté, les allumettes
-chimiques, ou le prudent briquet phosphorique: double précaution fort
-innocente, mais dont le principal défaut est d'être parfaitement
-inutile... et partons!
-
-Nous suivons la longue rue d'Enfer: nous arrivons à la barrière
-d'Enfer. Touchante perspective pour des gens qui vont descendre aux
-Catacombes, et allusion pleine de délicatesse et de charité chrétienne
-pour les milliers d'individus que y sont ensevelis. Passons la barrière,
-et prenons à gauche. Nous sommes dans la voie creuse. En effet, nous
-marchons sur des abîmes. Cette petite maison, plus loin, s'appelle la
-Tombe-Isoire ou d'Isoard. Arrêtons-nous: c'est là l'entrée des
-Catacombes.--En vérité, dans tous ces noms, il y a un parfum de
-souterrains et de sépulcres qui surprend agréablement. C'est un à-propos
-charmant: et le hasard a bien heureusement ménagé cette accumulation de
-mots d'enfer et de tombeau. On ne saurait douter de l'endroit où l'on
-va.
-
-Il existe une autre entrée dans le pavillon même de la barrière d'Enfer:
-mais elle est plus rapprochée et moins pittoresque. Entrons donc à la
-tombe d'Isoard.--Mais, d'abord, il serait peut-être curieux d'apprendre
-ce que pouvait être cette Tombe-Isoire ou d'Isoard. La tradition en est
-assez confuse. Selon les uns, cet Isoard était un fameux brigand qui
-désolait la campagne, et qui finit par être tué dans son repaire; mais
-cette légende semble passablement fabuleuse.
-
- PLAN
- INDIQUANT
- LES ENTRÉES DES CATACOMBES
- ET DES CARRIÈRES DE PARIS.
- [Illustration.]
-
-Il paraîtrait, toutefois, qu'il y a eu en cet endroit un ancien
-cimetière. Il est certain que ce domaine appartenait autrefois aux
-Templiers, et dépendait de la commanderie de Saint-Jean-de-Latran. Cette
-propriété fut acquise par l'État en 1760. On y découvrit, lors des
-premiers travaux des Catacombes, un escalier communiquant à des cryptes
-et souterrains qui avaient servi autrefois de sépultures, et peut-être
-de cachots, aux chevaliers de Saint-Jean et du Temple. On y voyait
-encore la trace des gonds et des ferrures de portes.--Vendue comme
-domaine national pendant la révolution, on en avait fait une guinguette
-avec bal champêtre. Aujourd'hui, elle est redevenue l'entrée d'une
-tombe.--Entrons-y.
-
-Une petite cour sablée, une porte cintrée, large et basse comme
-l'orifice d'une caverne... c'est là. Rassemblez vos esprits; écoutez
-l'allocution du gardien qui vous exhorte à descendre jusqu'en bas sans
-vous écarter, ni à droite ni à gauche, et de l'attendre sans faire un
-pas au bas de l'escalier, dans le salon. Plaisanterie inoffensive,
-qu'il accompagne d'un sourire aimable. Maintenant, comptons-nous bien
-avant de franchir le redoutable portique, et recevons, de trois en
-trois, une petite bougie allumée des mains du conducteur.--Nous
-commençons à descendre.
-
-L'escalier est étroit et tournant. On ne peut y passer qu'un seul à la
-fois; et fussiez-vous quarante à descendre, vous pourriez toujours vous
-croire seul. Votre regard ne saurait atteindre ni celui qui vous précède
-ni celui qui vous suit. L'escalier achève en trois marches sa révolution
-sur lui-même. Ajoutez à cela l'air humide et froid du souterrain,
-l'obscurité profonde, le retentissement étouffé de la moindre parole
-entre ces deux murs de pierre, qui vous enferment et vous touchent, ce
-vertige de tourner sans cesse en descendant sans fin dans l'obscurité
-sur des marches rapides, et vous aurez une idée du passage le plus
-pénible et le plus curieux à la fois des Catacombes. Il y a là quelque
-chose de grand, d'effrayant, qui ne se retrouve plus. L'imagination est
-frappée de cette ombre, de cette profondeur qui semble immense, de ce
-peu d'espace que vous remplissez tout entier. De temps en temps s'ouvre
-à votre droite un arceau sombre et haut, qui semble se perdre dans les
-entrailles de la terre.--On descend ainsi à une profondeur de près de
-cent pieds.
-
-[Illustration: Vue de l'Éboulement de la Galerie du Port-Mahon.]
-
-Nous sommes arrivés dans le salon, assez vaste caveau irrégulier, dont
-la voûte écrasée est sillonnée de larges et profondes cicatrices. L'eau
-suinte de toutes ces pierres raboteuses, et le clapotement uniforme des
-gouttes qui tombent retentit dans les mares formées çà et là sur le sol.
-Ici, la caravane fait halte, et rassemble les traînards qui achèvent de
-descendre l'escalier. Le guide, qui fermait la marche, passe en tête de
-la colonne, et l'on s'enfonce à sa suite dans la galerie de face.
-
-La galerie est assez large pour que l'on puisse marcher deux ou trois de
-front. Elle tourne et se prolonge dans la plaine de Montrouge, recevant
-à droite et à gauche d'autres galeries, qui s'étendent au loin sous la
-plaine, ou sous les faubourgs Saint-Jacques et Saint-Marceau.--Au milieu
-de ce dédale, une main prévoyante a tracé le fil d'Ariane. Une large
-ligne noire, peinte sur la voûte, désigne au voyageur la véritable
-route, conduisant des Catacombes à la porte de sortie. Ainsi,
-fussiez-vous séparé du conducteur, vous n'avez rien à craindre; l'oeil
-et la lumière fixés sur ce guide infaillible, vous n'avez qu'à le
-suivre, il vous conduira au port. De plus, de larges inscriptions
-gravées dans la pierre vous apprennent, à chaque détour de la galerie,
-sous quel point de la surface habitée votre curiosité vous a
-conduit.--Au reste, prenez patience; nous avons pour une demi-heure de
-route.
-
-Il est certain que si vous avez pénétré dans les cavernes majestueuses
-des Cévennes, dont la voûte enveloppée de son obscurité séculaire se
-dérobe à tout oeil humain, dont les parois, revêtues d'énormes
-stalactites, descendent comme de gigantesques draperies de pierre; si
-vous vous êtes arrêté sous ces arches colossales qui contiendraient la
-plus haute cathédrale de France, et dont l'éternel et majestueux aspect
-n'est interrompu que par le mugissement uniforme du torrent, qui sort un
-instant du gouffre obscur pour y rentrer brillant de blanche écume et
-d'étincelles phosphoriques; si vous avez passé sous les effrayants
-piliers de ces immenses galeries--oh! alors vous rirez en entrant dans
-ces carrières de Paris, vous rirez de leurs voûtes basses et plates que
-vous pensez toucher avec la main; vous rirez de leurs piliers faits de
-plâtre et de moellon, de leur sol battu de main d'homme, de leurs
-éboulements de quelques pieds de largeur. Mais pour les vrais Parisiens,
-qui depuis leur enfance ont toujours respiré l'air de la ville ou de la
-fraîche campagne qui l'entoure, qui n'ont vu d'autres montagnes que
-Montmartre, ni d'autres souterrains que ceux de leur cave, il leur est
-permis de passer, non sans terreur, dans les galeries écrasées des
-carrières, marchant dans cette obscurité que dissipe à peine autour de
-lui la lumière scintillante de son petit flambeau, respirant pour la
-première fois l'air épais du souterrain, et sentant tomber sur sa tête
-l'eau froide qui suinte de la pierre.
-
-[Illustration.]
-
-Certes, dans l'état où elles se trouvent aujourd'hui, il n'y a rien de
-majestueux ni de grand dans les carrières sous Paris, rien qui frappe
-les yeux ou l'imagination. Tout est bas et petit. On s'avance enfermé
-entre deux murs de moellons crépis, comme dans un corridor. On y trouve,
-il est vrai, de bons et beaux travaux de consolidation qu'entreprend
-chaque jour la prévoyance de l'administration municipale, et cela est
-fort rassurant, sans doute, mais fort peu curieux, et on suit rapidement
-le guide, sans avoir l'envie de s'arrêter ou de tourner la tête.
-
-Il n'y a qu'aux endroits plus négligés, lorsque la prudence
-administrative, faute de temps ou d'argent, n'a pas encore masqué de ses
-travaux récents les anciennes excavations, lorsque les tas de pierres
-qui encaissent la voûte viennent à s'abaisser, alors s'offre à vous un
-coup d'oeil imposant et pittoresque; votre regard se prolonge au loin
-dans l'obscurité de la carrière, dont les piliers inégaux se détachent
-çà et là, à la lueur des flambeaux, comme des fantômes blancs sur un
-fond noir.
-
-L'ombre et l'étendue qui se développent autour de vous, et dont vous ne
-pouvez distinguer les limites, donnent à la scène ce caractère de
-grandeur qui lui manquait jusque-là. Le peu d'élévation de la voûte
-semble accroître encore l'espace. Cette masse effraie, et fait baisser
-involontairement la tête. On dirait que le peu d'intervalle rend la
-chute plus à craindre, et on comprend mieux le danger parce qu'on le
-voit de plus près.
-
-[Illustration: Les Catacombes.--Vue de l'entrée.]
-
-[Les Catacombes.--Place des Blancs-Manteaux et de
-Saint-Nicolas-des-Champs.]
-
-En effet, bientôt après, se présente, dans la galerie dite du
-Port-Mahon, un spectacle qui le révèle tout entier. Là se trouvaient
-deux étages de carrières superposées. Le ciel de la carrière inférieure,
-trop faible, s'est écroulé tout à coup et l'a comblée de ses ruines.
-
-Ce fontis a été causé par le poids d'un gros pilier isolé dans la
-carrière de Mont-Souris, au-dessus d'une très-grande excavation
-jusqu'alors ignorée, et qui reposait sur le banc de faux liais, ou banc
-de verre, selon le terme des carriers. Cette pierre n'a aucune
-solidité; elle a cédé sous le poids, et a entraîné toute la masse du
-pilier dans son éboulement. Cet amas confus de rochers brisés présente
-un aspect pittoresque.
-
-[Illustration: Les Catacombes.--Place du Mémento.]
-
-La galerie du Port-Mahon, à laquelle nous sommes parvenus, doit son nom
-à un singulier ouvrage de patience. Un ouvrier nommé Décure, qui avait
-découvert cette carrière, y a sculpté dans la pierre un relief du
-Port-Mahon, où il avait été prisonnier de guerre. Ce relief, quoique
-défiguré, présente encore de l'intérêt, d'autant plus que l'on raconte
-que le laborieux ouvrier qui l'avait exécuté dans ses heures de loisir
-périt accablé sous un éboulement, au moment où il venait de le terminer.
-
-Après le Port-Mahon et l'escalier que Décure avait taillé lui-même pour
-arriver à la carrière souterraine qui renferme son ouvrage, le guide
-montre encore, comme objet de curiosité, un puits géologique qui descend
-jusqu'aux bancs d'argile et de craie; l'emplacement de ancien aqueduc
-d'Arcueil, qui, ébranlé par les éboulements, fut reporté dans une autre
-direction; ensuite un pilier de pierre, qui, tout rongé par les eaux,
-offre un exemple de l'action des courants souterrains; un autre pilier
-entièrement revêtu de stalactites d'albâtre calcaire; et enfin, après
-ces objets plus ou moins curieux, nous arrivons au vestibule des
-Catacombes, vestibule étroit, d'un dessin assez mesquin, et sur lequel
-sont gravées deux inscriptions, l'une en latin, pour les érudits, sans
-doute, l'autre en français, pour les ignorants.
-
-HAS ULTRA METAS REQUIESCUNT, BEATAM SPEM EXPECTANTES.
-
-ARRÊTE! C'EST ICI L'EMPIRE DE LA MORT.
-
-J'en suis fâché pour les ignorants, mais l'alexandrin français, qui est
-de Delille, je crois, me parait bien vide et bien emphatique, et son
-expression demi-païenne bien creuse et passablement déplacée auprès de
-la simplicité majestueuse, de la naïveté poétique, de la pensée sublime
-et chrétienne de l'inscription latine. Elle rappelle celle du grand
-réformateur, de Luther, s'écriant, non sans quelque amertume peut-être:
-Beati, quia quiescunt!--Heureux les morts, car ils reposent!--Les orages
-de la vie ne lui laissaient entrevoir de paix que dans la
-tombe.--L'inscription des Catacombes est empruntée, je crois, à la porte
-de l'ancien cimetière Saint-Sulpice. Son auteur est inconnu, et j'en
-suis fâché.--Si j'osais en hasarder une pâle traduction pour les dames
-qui m'accompagnent dans notre voyage, je dirais:
-
-«Au delà de ces bornes funèbres, ils reposent, dans l'espoir et
-l'attente de la béatitude éternelle.»
-
-Mais je suis bien loin d'avoir rendu dans toute leur élégante et simple
-précision, d'abord, le sens mystique de melas, qui rappelle à la fois
-les bornes du chemin et celles de la vie, ni surtout ce mot poétique de
-beatam spem, qui montre que le doute du chrétien mourant est encore
-une espérance, ni cette magnifique onomatopée expectantes, ce mot long
-et sonore rejeté à la fin, peignant si bien la longueur, et cependant la
-confiance calme de cette attente si désirée J'avoue que je trouve cette
-inscription sublime, et, dût-on m'accuser de pédantisme classique, je
-crois qu'il serait difficile de la refaire en français. Je crois aussi,
-sans amour-propre national, qu'il serait facile de mettre en regard
-quelque chose qui valut mieux que le vers de cet estimable Delille.
-
-Avant d'aller plus loin, et de décrire la plus importante partie du
-séjour où nous entrons, nous commencerons par dire qu'on y trouve, dans
-une salle séparée, une collection minéralogique assez curieuse,
-comprenant tous les échantillons des bancs de pierre qui composent le
-sol souterrain depuis la superficie de la Tombe-Isoire jusqu'à la
-formation crayeuse; de plus, des coquilles fossiles, des bois, des
-végétaux transformés, etc.; ensuite une collection pathologique
-renfermant, dans une autre salle, les os difformes ou singuliers qu'on a
-trouvés dans les exhumations des cimetières. On y voit des tibias géants
-de trois pieds de haut, des mains colossales, des os déviés, contournés,
-tortus, criblés de toutes les façons, des ruptures, des fractures, des
-soudures, des ankyloses, des nécroses, des exostoses, etc. Étude
-curieuse, mais qui, sauf meilleur avis, ne me paraîtrait pas tout à fait
-conforme à la belle inscription du frontispice.
-
-Après avoir terminé cette courte excursion scientifique, il est
-nécessaire de faire une courte digression historique sur l'origine et la
-fondation des Catacombes.
-
-Le premier cimetière de Paris avait été placé hors de l'enceinte de la
-ville, entre le bourg de Saint-Germain-le-Neuf, le Beau-Bourg et le
-bourg l'Abbé, au carrefour des voies de Saint-Dénis et de Montmartre. Ce
-carrefour devint plus tard le marché des halles, et le cimetière enclos
-de murs par Philippe-Auguste devint le charnier des Innocents. Ce
-charnier, justement, célèbre, avait reçu dans son étroite enceinte
-environ 2,000,000 de cadavres qui, entassés et putréfiés les uns sur les
-autres avaient exhaussé le sol du cimetière de huit pieds au-dessus du
-sol des rues voisines, lorsque le cri de l'opinion publique, venant en
-aide aux représentations longtemps impuissantes de la philosophie et de
-la science, en fit ordonner la suppression par un arrêt du conseil
-d'État, en date du 9 mars 1785. L'archevêque de Paris n'y donna son
-consentement que l'année suivante, par mandement qui permit le transport
-des ossements dans les carrières de Montrouge. On se mit alors à
-l'oeuvre pour détruite ce foyer pestilentiel, et le dépôt des ossements
-aux Catacombes fut terminé en janvier 1788.
-
-L'administration, encouragée par ce premier succès, résolut de
-poursuivre son oeuvre, en supprimant successivement tous les cimetières
-et charniers qui infectaient Paris. Ainsi les ossements du cimetière
-Saint-Eustache et ceux de Saint-Etienne-des-Grès furent transportés dans
-les carrières en mai 1787; ceux de Saint-Landry et de Saint-Julien en
-juin 1792; ceux de Sainte-Croix-de-la-Betonnerie et des Bernardins en
-1793; ceux de Saint-André-des-Arts en 1794; de Saint-Jean-en-Grève, des
-Capucins-Saint-Honoré, des Blancs-Manteaux, du Petit-Saint-Antoine, de
-Saint-Nicolas-des-Champs, du Saint-Esprit-en-Grève et de Saint-Laurent
-en 1804; de l'île Saint-Louis en 1814, de Saint-Benoit en 1813, etc. Des
-inscriptions placées sur les parois des ossuaires aux Catacombes
-rappellent toutes ces dates.
-
-C'est à ces transport! et à ces inhumations successives que l'ossuaire
-des Catacombes a dû sa formation. Les ossements y furent d'abord jetés
-en tas avec précipitation, et ils restèrent en cet état pendant la
-révolution. Ce fut sous le régime impérial qu'eurent lieu les
-dispositions et l'arrangement définitif. Ce travail fut commencé en 1810
-et continué les années suivantes. Il était déjà presque achevé en 1812,
-et dans l'état où nous le voyons aujourd'hui.
-
-Nous devons dès l'abord faire notre profession de foi. Sous le rapport
-du l'utilité, de la salubrité, de la convenance, il n'y a que des éloges
-à donner à ceux qui ont conçu le projet, et à ceux qui l'ont exécuté. Il
-y avait de grandes difficultés à vaincre, elles ont été surmontées.
-L'ordre le plus parfait, le plus convenable a été établi; on ne saurait
-trouver rien de mieux rangé, de plus salubre, de mieux entretenu. Mais
-si l'on oublie un moment ce point de vue de l'utilité pratique, si l'on
-espère y rencontrer des émotions profondes, dramatiques... je crois
-qu'on y trouvera une grande déception.
-
-C'est là précisément ce qui nous est arrivé. Plein de nos souvenirs et
-de nos lectures, nous nous attendions à frémir à ressentir ce
-saisissement, involontaire d'un grand et sombre spectacle dont notre
-imagination avait fait à l'avance tous les apprêts... hélas!
-
-Figurez-vous des galeries bien propres, bien alignées, bien blanches,
-qu'interrompent à des intervalles réguliers de petits piliers grecs ou
-romains d'une architecture régulière et froide. Entre ces piliers... que
-dirai-je? des ossements ou des bûchettes? Ce sont des ossements rangés
-comme des bûchettes dans un chantier, et à leur forme on s'y tromperait,
-car on ne voit que les extrémités uniformes des tibias ou des fémurs,
-droits, longs, minces et noircis, soigneusement superposés; en sorte
-qu'il faut, le savoir, ou bien qu'on vous le dise, pour deviner ce que
-c'est. Tout cela est aligné de manière qu'il n'y en a pas un seul qui
-dépasse l'autre. Au sommet règne un cordon bien rangé de crânes à peu
-près entiers, seule partie du corps humain que l'oeil puisse reconnaître
-dans ce chantier, et qui puisse par conséquent faire quelque impression.
-Mais encore cette impression est-elle bientôt affaiblie, écrasée,
-anéantie par cet apprêt, cette symétrie terrible qui vous poursuit
-partout dans ces malheureuses catacombes, qui semble prendre à tâche de
-tout affaiblir, de tout déguiser sous prétexte de décor. Il y a même
-deux ou trois endroits, entre autres la crypte dite de Saint-Laurent
-parce qu'on y a déposé les os tirés de ce cimetière, et la galerie dite
-des Obélisques, où les constructeurs ont cru bien faire sans doute en
-arrangeant ces ossements en forme de piédestaux d'une architecture
-grecque quelconque, dorique, je crois. Les moulures, exactement copiées
-sur l'antique, sont exécutées en tibias de belle dimension et bien
-conservés. Vous pouvez juger de l'effet d'une semblable architecture,
-parfaitement identique à celle des chantiers où les débardeurs facétieux
-figurent des étoiles et des soleils en bois flotté.--Cherchez donc
-ensuite, après avoir considéré de pareils amusements architectoniques,
-les sentiments religieux et la salutaire horreur qu'on attendait à
-l'aspect de cet immense ossuaire!
-
-Ce qui frappe, ce qui impressionne dans la mort, c'est le squelette. Eh
-bien! vous en chercheriez vainement un seul aux Catacombes; rien n'est
-reconnaissable; et vous n'avez plus rien à voir dès que vous avez fait
-dix pas dans les galeries. C'est partout le même arrangement de
-fragments d'os alignés contre les parois, partout le même et monotone
-chantier. Quant aux décorations en pierre, elles n'ont pas une grande
-apparence. Le défaut de hauteur de la voûte devait nécessairement en
-réduire les proportions à une échelle insignifiante, et la bonne volonté
-des architectes est venue échouer contre cette malheureuse disposition
-du terrain. Le pilier du mémento, le sarcophage du lacrymatoire, l'autel
-des obélisques, la lampe sépulcrale, le tombeau de Gilbert, etc.,
-présentent tous le même incurable défaut. Nous citerons encore la
-fontaine de la Samaritaine, espèce de puits alimenté par une source
-souterraine, et l'escalier de communication entre les hautes et basses
-catacombes, ainsi nommées parce quelles sont divisées entre deux étages
-différents de carrières.
-
-En terminant ainsi l'itinéraire des Catacombes, nous devons dire un mot
-des inscriptions gravées sur les piliers. C'était, je le crois, une
-bonne idée; mais on pourrait peut-être en blâmer la profusion. Quant aux
-inscriptions en elles-mêmes, il y en a pour tous les goûts; elles sont
-prises partout: les unes dans les livres sacrés, les autres dans les
-profanes; les unes dans les anciens, les autres dans les modernes; les
-unes en latin, les autres en français, en italien, en grec, etc.
-Malheureusement la comparaison n'est avantageuse ni pour les modernes ni
-pour le français.
-
-Nous ne citerons pas ici toutes ces inscriptions dont la seule
-reproduction ferait un volume plus considérable que cet article. Nous
-ferons seulement une observation générale qui frappe les moins prévenus:
-c'est l'immense supériorité des livres chrétiens et de la Bible, comme
-pensée et comme poésie, quand il s'agit de l'âme, de l'homme, de la mort
-et de la vie. L'antiquité peut à peine leur opposer quelques auteurs
-d'élite, Virgile, Caton, Lucrèce, Marc Aurèle et Cicéron. Quant aux
-modernes, c'est pitié; pitié surtout pour le français, presque
-uniquement représenté par le vers académiquement pâteux de l'abbé
-Delille. Nous en excepterions peut-être Malherbe et Gilbert, mais c'est
-petite chose auprès des pensées évangéliques ou des magnificences de la
-Bible. Le Dante seul et son terrible vers de l'espérance peut lutter
-contre l'énergie des prophètes. Mais, je le demande, fallait-il mettre
-sur la porte des Catacombes l'infernale inscription qu'il a gravée sur
-le portique de son Enfer?
-
-C'est ici que se terminera notre voyage sous Paris. Peut-être un jour,
-en nous glissant dans quelque forage artésien miraculeux, pourrons-nous
-trouver à 1,500 pieds sons ferre, comme le Gulliver suédois, des mondes
-nouveaux et pittoresques. Mais, jusqu'à ce jour, le tube du puits de
-Grenelle est, trop étroit pour que nous puissions nous y glisser.
-
-Un mot encore cependant, pour réparer un oubli incroyable. Dans un
-voyage aussi consciencieux, nous avons donné la géographie scientifique,
-historique et pittoresque du Paris souterrain, nous avons parlé de ses
-habitants, vivants et morts, et nous n'avons décrit ni le commerce ni la
-Flore des carrières! Grand Dieu! que diraient les économistes et les
-botanistes?--Eh bien! la Flore des carrières se compose... de
-champignons! C'est dans les excavations de Montrouge que de soigneux
-jardiniers cultivent en grand, et font éclore à l'aise ce précieux
-comestible.--Et c'est le seul produit commercial indigène que les
-habitants des Catacombes exportent sur les marchés de Paris.
-
-
-
-Histoire de la Semaine.
-
-La chambre des députés prouve bien, dans les lois qu'elle discute,
-qu'elle est fatiguée, mais néanmoins elle ne se repose pas. Nous
-suspendions, il y a huit jours, la mise sous presse de notre bulletin
-pour annoncer le résultat de la séance du vendredi, où elle avait fini
-par se prononcer, après deux journées orageuses, sur la proposition
-d'ordre du jour motivé de M. Ducos, à l'occasion des affaires d'O'Taïti.
-Le lendemain s'ouvrait la discussion sur les conclusions du rapport de
-M. Allard, relatif aux pétitions sur les fortifications de Paris. La
-commission, on le sait, proposait, par l'organe de son rapporteur, de
-passer à l'ordre du jour. Si les orateurs qui ont combattu ces
-conclusions se fussent placés sur le même terrain que la plupart des
-pétitionnaires, et fussent venus demander la destruction de tous les
-ouvrages de fortifications élevés autour de Paris, le débat n'eût pas
-été long et son issue un instant incertaine; mais aucun d'eux n'a voulu
-accepter la responsabilité d'un pareil système, et MM. Lherbette, de
-Tocqueville et de Lamartine se sont bornés à demander le renvoi à M. le
-ministre de la guerre des pétitions qui protestent contre les travaux
-entrepris et exécutés en dehors des prescriptions de la loi de 1841, et
-contre l'armement des forts et de l'enceinte. Dans ces termes, la
-réclamation devenait sérieuse, et la chambre, qui n'avait entendu que
-MM. Chabaud-Latour. Paixhaus et le ministre de la guerre, dont les
-discours répondaient plutôt aux pétitions les moins raisonnables qu'aux
-arguments des précédents orateurs, n'a pas voulu clore la discussion.
-Elle l'a ajournée à la séance du 9, à l'ordre du jour de laquelle se
-trouvait déjà la discussion sur la prise en considération de la
-proposition de M. Lombard de Leyval, sur le vote par division. C'est ce
-même samedi encore que viendra probablement aussi la vérification des
-pouvoirs de M. Charles Laffitte nommé à Louviers. Voilà bien des
-questions excitantes accumulées. Évidemment cet ordre du jour ne pourra
-être épuisé dans cette même séance.
-
-La discussion de la loi des patentes a été reprise, et elle se poursuit
-dans un esprit de fiscalité que nous avons déjà signalé et qui, nous le
-croyons, n'assurera pas au trésor un surcroît de produits en rapport
-avec les justes plaintes auxquelles il donnera lieu, et que le mode de
-répartition, si on l'eût adopté, lui aurait épargnées. Du reste, les
-articles les plus importants, les dispositions les plus graves, passent
-presque inaperçus et comme si nos représentants qui les votent en
-ignoraient complètement la portée. Un député, cependant, se fait
-remarquer par ses efforts persévérants et par l'étude qu'il a faite du
-projet de loi et de ses inconvénients; mais M. Taillandier, seul sur la
-brèche, n'a pu, malgré les excellente considérations qu'il a fait
-valoir, empêcher l'introduction dans la loi du premier paragraphe de
-l'article 9, qui stipule que le droit proportionnel est établi sur la
-valeur locative, tant de la maison d'habitation que des magasins,
-boutiques, usines, etc., servant à l'exercice des professions imposées.
-La législation était demeurée fort obscure quant à la question de savoir
-si le droit proportionnel devait atteindre la maison d'habitation,
-jusqu'à la fin du 21 mars 1831, qui avait tranché cette question dans
-l'intérêt du fisc. D'excellentes raisons ont été données contre le
-maintien de cette disposition; on a fort bien fait observer qu'établir,
-dans tous les cas, le droit proportionnel sur la maison d'habitation,
-qui paie déjà l'impôt mobilier, c'est, contrairement au principe,
-imposer deux fois le même objet. Les patentés de Paris, dans une
-pétition que nous avons déjà mentionné, disaient fort judicieusement;
-«Soyez capitaliste oisif, habitez un palais, et vous n'aurez à payer que
-l'impôt mobilier; mais gardez-vous d'appliquer vos capitaux à un travail
-productif, car des lors il vous faudra payer, d'abord l'impôt mobilier
-comme citoyen, et ensuite le droit proportionnel comme commerçant.» Les
-objections, fort justes à nos yeux, n'ont pas prévalu, et le premier
-paragraphe de l'article 11 a été adopté par la majorité du très-petit
-nombre de députés, qui assistent à cette discussion.
-
-Le projet de loi pour le complément de fonds secrets à accorder à M. le
-ministre de l'intérieur a été prescrit par lui, et renvoyé à l'examen
-préalable des bureaux. Sur neuf commissaires, l'opposition n'a pu faire
-passer qu'un seul de ses membres. M. Duchatel a annoncé que c'était à la
-fois un voie de nécessité et de confiance qu'il venait demander à la
-Chambre. Les questions de cabinet ne sont donc pas encore épuisées.
-
-Les cinq députés légitimistes qui avaient donné leur démission par suite
-de la flétrissure prononcée dans l'adresse, ont tous été réélus par
-leurs commettants, au jugement desquels ils avaient appelé de la
-décision de la majorité de la Chambre.--On a dit que M. de Villele avait
-de grandes chances d'y être également envoyé par le collège de
-Villefranche (Haute-Garonne), qui a à pourvoir au remplacement de son
-député décédé; mais il parait qu'une grande partie des électeurs des
-oppositions ont adopté une autre candidature; c'est celle de M. le
-contre-amiral Dupetit-Thouars.
-
-Les gouvernements des Deux-Siciles et de Belgique se mettent en mesure
-d'opérer une réduction dans l'intérêt de leur dette. Le roi de Naples a
-décrété le remboursement des obligations 5 pour cent. Ce remboursement
-sera effectué par tirage au sort deux fois l'an. Ceux qui, après le
-tirage, voudraient se soumettre à une réduction d'intérêt de 1 pour 100,
-sont garantis contre tout remboursement pendant dix ans. A Bruxelles, le
-ministre des finances a proposé une loi pour convertir en 4 1/2
-l'emprunt 5 pour 100 de 1831. Ces modifications, dans le taux de
-l'intérêt de l'argent à l'extérieur ont paru à nos capitalistes et à nos
-joueurs pouvoir déterminer chez nous la réalisation d'une mesure
-analogue. On a colporté une pétition adressée au ministère pour
-l'engager à intervenir auprès du gouvernement belge afin d'empêcher
-qu'une mesure qu'on présente comme contraire aux intérêts français ne
-soit prise trop brusquement. D'un autre côté, on a annoncé le prochain
-dépôt sur le bureau de la Chambre des Députés, par un ancien ministre
-des finances, M. Gouin, d'une proposition tendant de nouveau à faire
-réduire ou rembourser la rente 5 pour 100 au choix des porteurs. Le
-cours de cette valeur s'en est vivement ressenti.
-
-M. le ministre des travaux publics a présenté à la Chambre des Députés
-un projet de loi relatif aux chemins de fer de Paris à la frontière du
-nord, et d'Orléans à Vierzon. Les lignes de Paris à Lyon et d'Orléans à
-Tours étant aujourd'hui demandées, en concurrence avec les compagnies
-qui s'étaient déjà présentées, par d'autres compagnies qui proposent de
-les pousser plus loin, seront postérieurement l'objet de deux autres
-projets. Pour le tracé du chemin du Nord, le ministre adopte
-simultanément les trois ponts de Boulogne, Calais et Dunkerque, comme
-points extrêmes de la ligne de Paris au littoral de la Manche. Quant au
-mode d'exécution, le projet modifie essentiellement les dispositions de
-la loi de juin 1842. Il dispose que la voie de fer posée par la
-compagnie concessionnaire du chemin du Nord sera acquise gratuitement à
-l'État à la fin du bail, et qu'après un prélèvement de 8 pour 100 au
-profit des actionnaires, l'excédant des bénéfices sera partagé entre
-l'État et la compagnie. La durée du bail ne pourra être de plus de
-vingt-huit ans. On stipule une diminution de deux centimes sur les
-droits à payer par les trois classes de marchandises. Il y aura trois
-classes de voitures à dix, sept et demi, et cinq et demi centimes par
-kilomètre. C'est une augmentation d'un demi-centime pour la troisième
-classe; mais les wagons devront être couverts, et fermés au moyen de
-rideaux. Enfin, l'État conserve la faculté de racheter le chemin au bout
-de douze ans, aux conditions fixées précédemment pour le chemin de Paris
-à Orléans, mais avec réduction de moitié sur la prime à ajouter au
-dividende net. Les conditions du bail sont analogues pour le chemin de
-Vierzon, si ce n'est que la durée de la concession est portée à
-trente-cinq ans, et que le partage des bénéfices ne doit commencer qu'à
-la sixième année de l'exploitation. Un des derniers articles de la loi
-renferme une disposition qui confie l'exécution complète des deux
-chemins à l'État, au cas où, dans les deux mois de la promulgation de la
-loi, il ne se serait pas présenté de compagnie pour en accepter les
-charges. L'exploitation serait alors confiée, pour une durée de douze
-ans, à des compagnies fermières qui se borneraient à fournir le
-matériel.
-
-Un acte de violence commis dans le port de Marseille par des marins
-anglais contre l'équipage d'un navire français, est venu y causer une
-émotion que n'aideraient malheureusement point à calmer, chez notre
-population des ports et à bord de nos vaisseaux, certaines paroles
-prononcées à la tribune anglaise, le ton de quelques feuilles de Londres
-et la situation faite à un de nos amiraux. Nous devons toutefois
-reconnaître que, dans la chambre des communes, le 1er mars, précisément
-au moment même où la cause de cet officier général se débattait dans
-notre parlement, l'amiral Napier et le capitaine Hous ont parlé de notre
-personnel maritime comme des hommes qui, se respectant eux-mêmes, savent
-respecter leurs rivaux.
-
-Les nouvelles d'Espagne se suivent et se ressemblent. On est toujours au
-moment de s'emparer d'Alicante et de soumettre Carthagène, mais
-néanmoins les deux villes rebelles tiennent toujours. A Bilbao il y a
-eu, a-t-on dit, conspiration découverte, et par suite arrestations
-nombreuses. Des ecclésiastiques ont été incarcérés; on parle de
-tentatives, sur plusieurs points, d'anciens partisans de don Carlos qui
-voudraient aujourd'hui unir et proclamer Charles VI et Isabelle. La
-reine Christine poursuit en Espagne la série d'entrées royales, de
-réceptions, de revues et de défilés auxquels elle s'était déjà livrée en
-France. On songe à expédier dans le Maroc, sous le commandement du
-général Prim, toutes les troupes peu sûres, et à demander compte à
-l'empereur de quelques griefs plus ou moins sérieux.
-
---En Portugal, on ne se dit pas moins près d'en finir avec
-l'insurrection; mais jusqu'ici néanmoins on n'est pas parvenu à
-soumettra le comte de Boudin, et la seule vengeance qu'on ait pu tirer
-de lui a été de le destituer de son grade de maréchal de camp. On a de
-nouveau prorogé les cortès, dans l'espoir qu'à la fin de mars on
-pourrait se présenter devant elles avec quelques résultats obtenus, et
-être par conséquent en meilleure position pour se faire pardonner les
-moyens employés à les obtenir.
-
-Les événements qui se passent à Montevideo deviennent de plus en plus
-graves. Les vexations et la cruauté de Rosas ont forcé presque tous les
-Français résidant à Buénos-Ayres de transporter leur domicile et leur
-industrie sur l'autre rive de la Plata. Montevideo en compte donc
-aujourd'hui 18,000 réunis. Presque tous ces Français sont Basques; ils
-sont catholiques, et par conséquent en position de se bien entendre avec
-une population d'origine espagnole. Montevideo semblait donc devoir
-devenir, dans un avenir très-prochain, une ville toute française. Pour
-protéger leurs propriétés et leur vie menacées par les attaques des
-troupes de Rosas contre la ville où ils s'étaient réfugiés, nos
-nationaux ont dû songer à s'armer. Un ordre du jour publié au nom du roi
-des Français par le vice-amiral Massieu, qui commande nos forces navales
-dans ces eaux, à la date du 17 décembre dernier, leur enjoint à quitter
-les armes immédiatement en raison de garanties qu'il vient d'obtenir de
-Rosas pour leur inviolabilité. Nos nationaux ne paraissent croire ni à
-l'inviolabilité qu'on leur fait espérer, ni à l'efficacité des garanties
-qu'on leur en donne, ni enfin à la parole et à la signature de Rosas,
-qui s'est montré ouvertement infidèle au traité qu'il avait signé avec
-l'amiral de Machan. Ils se montrent, et on le comprend, peu disposés à
-se laisser aller à la confiance qu'il leur est ordonné d'avoir. Cette
-situation commande toute l'attention et tout l'intérêt de notre
-gouvernement et des chambres.
-
-On ne dit point encore quand pourra venir à la chambre des pairs la
-discussion de la loi sur l'instruction secondaire. En attendant, les
-prélats font des publications, et la cour d'assises vient de rendre un
-arrêt qui pourra servir à l'appréciation que la chambre du Luxembourg
-aura à faire du projet de M. Villemain.--L'Univers vient de nous faire
-connaître une adresse au roi signée de monseigneur l'archevêque de
-Paris, et de plusieurs évêques de la Province de Paris qui ne
-s'étaient pas encore engagés ostensiblement dans la lutte contre
-l'Université. Quant au jury de la Seine, il vient de déclarer coupable
-un écrit sur le même sujet de M. l'abbé Combalot. L'auteur a été
-condamné à quinze jours de prison et à 4,000 fr. d'amende.
-
-On continue les travaux d'embellissement de Paris et de ses abords; mais
-le conseil municipal a été divisé par une proposition qui a paru étrange
-à un certain nombre de ses membres. On a demandé que la principale voie
-de la commune de Neuilly, celle qui va de l'arc de triomphe de l'Étoile
-au pont de Neuilly fût éclairée au gaz comme l'avenue des Champs-Elysées
-à laquelle elle fait suite, et cela aux frais du budget de la ville de
-Paris. Plusieurs conseillers municipaux ont cru ne pas bien entendre et
-ont demandé comment on comprenait que Paris dût s'imposer pour éclairer
-ses voisins. Malgré cette question, l'éclairage de l'avenue de Neuilly,
-aux frais de la ville de Paris, a été voté à une majorité de deux voix.
-M. le maire de cette commune, que ce premier vote a alléché, demande
-aujourd'hui que Paris lui éclaire également le chemin de la révolte. Au
-fait, M. le maire de Neuilly est logique.--M. le préfet de police, de
-son côté, poursuit les améliorations qui relèvent de la petite voirie.
-Il fait disparaître de nos boulevards intérieurs les rares perrons qui
-s'élevaient encore comme des monticules à la porte de quelques magasins
-et de quelque» cafés. Il fait combler le fossé qui se trouvait devant le
-café Anglais. Tout cela est fort bien: ces trottoirs déjà si larges
-deviendront ainsi plus vastes encore. Mais il serait plus pressant de
-prendre des mesures analogues pour faire disparaître les marches de
-magasins qui avaient sur des trottoirs très-étroits et occasionnent, le
-soir, de fréquents accidents. Pour notre part nous en avons vu arriver
-un rue de Choiseul, par suite de cette tolérance; et tout récemment un
-hussard s'est grièvement blessé à une porte de la rue Caumartin. Il est
-fort bon de travailler à rendre nos spacieux boulevards d'un aspect
-symétrique et irréprochable; mais rendre nos rues viables et sûres est
-certainement plus urgent encore.
-
-Le cardinal de Richelieu avait donné à l'Académie française un règlement
-dont l'article premier portait: «Nul ne sera reçu à l'Académie qui ne
-soit agréable à Monseigneur.» Mais aujourd'hui il n'y a plus d'autre
-seigneurie que l'opinion publique; l'Institut ne peut le méconnaître.
-Nous aurions donc de la peine à croire au bruit répandu que, depuis le
-dernier scrutin, M. Sainte-Beuve aurait vu diminuer ses chances au
-profit d'une candidature qui n'a rien de littéraire. L'auteur des
-Messéniennes n'était entre à l'Académie que par l'ascendant de son
-talent et l'éclat de ses succès: c'est donc un littérateur qui doit lui
-succéder. Quant à la succession de Charles Nodier, M. Mérimée paraît
-appelé à la recueillir, et un semblable choix sera sanctionné par tout
-le monde.
-
-L'Illustration a dit au commencement de ce numéro quels malheurs avait
-causés le débordement de la plupart de nos fleuves et de nos rivières.
-Cite avalanche de terre et de glace vient d'amener un désastre également
-épouvantable à Ferdrupt, près de Sainte-Marie-aux-Mines (Haut-Rhin). Une
-maison a été engloutie par une masse qui s'est détachée de la montagne
-contre laquelle elle était adossée. Huit personnes qui se trouvaient
-réunies à table, le père, ses six enfants, et un domestique, et la mère,
-qui se trouvait dans la cuisine, ont été étouffées. La grand'mère,
-couchée à un étage supérieur, a été blessée et a succombé. Un septième
-enfant, qui venait de sortir, a seul échappé à la mort. Malgré les
-secours que les voisins ont immédiatement portés, personne n'a pu être
-sauvé; l'aînée des filles seule respirait encore et a pu proférer
-quelques paroles, puis elle a expiré.
-
-M. Saubat, député de la Haute-Garonne, vient de mourir très-subitement à
-Paris, dans un âge peu avancé.--A Carolles (Saône-et-Loire) un homme
-instruit et estimé a fait attendre la mort plus longtemps pour lui payer
-sa dette. M. V. M. Ducercle, membre correspondant de plusieurs sociétés
-savantes, a été frappé d'une attaque d'apoplexie foudroyante à l'àge de
-cent quatorze ans. Il laisse plusieurs enfants, dont l'aîné, âgé de
-quatre-vingt-sept ans, n'a pas, disent les journaux du département, un
-seul cheveu blanc.
-
-
-
-Intérieur de la Chambre des Députés.
-
-TRIBUNES DES DEUX CHAMBRES.
-
-Depuis quelque temps les séances de la chambre des députés ont surexcité
-la curiosité publique, et les billets d'entrée au palais Bourbon sont
-plus vivement recherchés encore que ceux des concerts du Conservatoire.
-C'est en effet une tout autre harmonie. Les questeurs, les députés, sont
-accablés de demandes de leurs amis parisiens et de leurs commettants
-provinciaux, et parmi tant de solliciteurs il y a peu d'élus, car les
-tribunes réservées aux billet» sont en petit nombre et assez resserrées.
-Les artistes de l'Illustration ont pensé que te serait rendre service
-aux curieux qui n'ont pu satisfaire leur curiosité et dépasser la salle
-d'attente, que de leur montrer en gravure ce qu'ils n'ont pu voir en
-réalité.
-
-Ils ont cru superflu de reproduire la salle des Pas-Perdus, que tout le
-monde connaît, cette salle que traverse, entre deux haies de gardes
-nationaux et tambours battants, M. le président Sauzel, précédé des
-huissiers et suivi du bureau de la chambre, pour se rendre de l'hôtel de
-la présidence à ce fauteuil, qu'il remplit, mais qu'il n'occupe pas,
-disent les mauvais plaisants. La salle des Pas-Perdus est l'unique
-théâtre où brillent bon nombre de députés. Il y en a plus d'un qui est à
-peine arrivé à se faire connaître de ses collègues, et qui, pour
-acquérir au moins au-dehors la notoriété qu'il n'a pas pu obtenir, nous
-ne dirons pas à la tribune, mais même dans les bureaux, dans les
-couloirs de la Chambre, se donne le plaisir, chaque jour, de venir
-plusieurs fois dans cette salle extérieure faire crier à haute voix par
-un garçon de service: Qui a demandé M. ***?
-
-Les artistes, un autre jour, vous montreront le salon du Roi, qu'Eugène
-Delacroix a illustré de si admirables peintures; vaste et beau travail,
-le plus beau peut-être de ce maître et le moins connu, précisément à
-cause de la place qu'il occupe.
-
-Ils ont ajourné aussi la reproduction de la salle des Conférences, que
-M. Heim vient d'orner de compositions remarquables, bien conçues dans
-leur ensemble, bien exécutées dans leurs détails, pour laquelle
-également M. Moine a sculpté deux statues accroupies, d'un fini
-irréprochable sans doute, mais dont les formes prononcées, nues et
-éclatantes de blancheur, produisent un singulier effet et forment une
-bizarre saillie sur la vaste cheminée vert de mer, où elles sont
-assises.
-
-Un autre jour peut-être, et quand Delacroix en aura terminé le plafond,
-ils vous montreront l'élégante bibliothèque de la chambre. Ils pourront
-vous faire voir aussi la Buvette, qui n'a ni la recherche ni les
-déjeuners à la fourchette de la Buvette de la chambre des pairs, mais
-qui est un local convenable, offrant aux ambitieux, aux incorruptibles,
-aux mécontents, aux optimistes, aux orateurs et aux muets des
-consommations, des petits pains, des sirops et de la limonade gazeuse.
-Le rhum y a pénétré et y a amené à sa suite un diplomate, un inspecteur
-des haras et un magistrat, pour lesquels les produits de Taurade
-paraissent avoir peu de charmes. Potier disait, dans le Bénéficiaire,
-que le vin de Bordeaux convient parfaitement aux chanteurs et même aux
-personnes qui ne chantent pas. Le rhum peut avoir la même vertu pour les
-orateurs; jusqu'ici l'expérience n'a été faite que sur ceux qui ne le
-sont pas.
-
-Nos dessinateurs pourront aussi, avec le crayon, promener nos lecteurs
-dans ce long vestiaire où chaque armoire porte le nom de deux députés
-auxquels elle est consacrée. Bien peu d'entre nos représentants font
-servir ces armoires à leur véritable destination. Presque tous y
-amoncellent ces distributions quotidiennes d'imprimés que font les
-ministères aux membres des deux chambres, et qui passent intacts, non
-coupés, de l'armoire du vestiaire à la boutique de l'épicier.
-
-Aujourd'hui l'Illustration se borne à faire voir la salle des séances.
-Mais, pour suivre l'ordre constitutionnel, nous commençons par
-reproduire la tribune du Luxembourg et l'aspect de son bureau, où
-préside M. le chancelier Pasquier.
-
-[Illustration: Tribune des Orateurs, à la Chambre des Pairs.]
-
-Au palais Bourbon, où la foule est grande, où il faut arriver de bonne
-heure pour trouver place, en attendant que la séance s'ouvre, on cherche
-des distractions. La tribune des journalistes, non pas des sténographes
-qui viennent écrire les discours à la dictée, mais des rédacteurs en
-chef qui viennent pour apprécier l'effet de la séance, est un des
-spectacles qui attirent le plus l'attention avant le lever du rideau
-parlementaire. Le provincial demande qu'on lui montre dans cette
-tribune, qui est placée au second rang et à l'angle extrême de la
-gauche, le rédacteur en chef de la Gazette de France, et de la
-Nation, M. l'abbé de Genoude, assis, au grand étonnement du curieux,
-auprès des rédacteurs en chef des journaux ministériels.
-
-[Illustration: Tribune des Journalistes, à la Chambre des Députés.]
-
-Mais bientôt la séance est ouverte et la tribune est occupée,
-quelquefois par un orateur, le plus souvent par un député. Il tourne le
-dos au président, qui le domine pour le rappeler à l'ordre ou le
-protéger contre les interruptions, aux secrétaires de la chambre et aux
-secrétaires rédacteurs, qui sont placés ainsi au milieu et en face de
-l'assemblée pour prononcer sur les votes par assis et levé, et faire
-l'analyse des discours, qui doit entrer dans leur rédaction du
-procès-verbal de chaque jour.
-
-[Illustration: Sonnette du président de la Chambre des Députés.]
-
-[Illustration: Tribune des Orateurs, à la Chambre des Députés.]
-
-La banquette inférieure de chacune des trois sections du centre, placées
-vis-à-vis de la tribune et du bureau, porte écrit en lettres de drap
-blanc, appliquées sur le casimir rouge qui recouvre tous les dossiers
-des banquettes: Banc des ministres. L'attention se porte
-particulièrement sur celui qu'occupent M. le maréchal Soult et M.
-Guizot, à côté desquels M. Villemain prend place. Une cause nouvelle
-d'étonnement pour le provincial, qui doit, en entrant à la chambre, se
-préparer à marcher de surprise en surprise, c'est de voir un des
-orateurs les plus redoutables pour les ministres, M. Berryer, occuper la
-place la plus rapprochée de leur banc, et donner quelquefois asile, à
-l'extrémité du sien, à son voisin M. le ministre de l'instruction
-publique. Toutefois, comme il arrive apparemment que l'illustre orateur
-ne se trouve pas toujours inspiré par le voisinage, et qu'il sent
-intérieurement que, pour ne pas vivre en trop mauvaise intelligence, il
-fera mieux de se livrer au culte des beaux arts qu'à la conversation, M.
-Berryer sculpte avec un canif le pupitre en bois qui est placé devant
-lui. Nous sommes assez heureux pour avoir été mis à même de reproduire
-ce travail auquel l'élu de Marseille va pouvoir venir mettre la dernière
-main.
-
-[Illustration: Pupitre de M. Berryer, à la Chambre des Députés.]
-
-Nous ne pouvions oublier un instrument qui joue un grand rôle dans les
-séances de la chambre. On a bien pour réclamer de l'assemblée du calme
-et de l'attention la voix des huissiers, assis et adossés à la base de
-la tribune, et criant: Silence, messieurs. Mais leur recommandation
-est parfois vaine et leur prière méconnue. C'est pour ces trop
-fréquentes occasions qu'a été inventée la sonnette du président. C'est
-un instrument assez lourd et fort assourdissant. M. Sauzel croit à coup
-sûr en bien jouer, car il en joue souvent, et au grand détriment du
-tympan de l'orateur qui est à la tribune et sous le coup par conséquent
-de cette détonation. Aussi, dans la séance si agitée de la discussion de
-l'adresse, où M. Guizot eut à faire tête à un si grand orage, se
-retournant vers le président qui sonnait comme un sourd, il lui dit:
-«Vous m'achevez, monsieur.» On peut dire que M. Sauzel s'écoute sonner,
-car il se livre parfois à cet exercice au milieu d'un calme parfait,
-comme cet huissier somnolent qui, se réveillant pendant que M.
-Royer-Colard prononçait à la tribune un discours religieusement écouté,
-s'écria, par habitude en entendant cette voix unique qui retentissait:
-Silence, messieurs.
-
-[Illustration: Banc des Ministres, à la Chambre des Députés.]
-
-
-
-Académie des Sciences.
-
-COMPTE RENDU DES SECOND ET TROISIÈME TRIMESTRES DE 1843.
-
-(Voir t. I, p. 217, 234, 258; t. II, p. 182, 198, 346 et 391.)
-
-
-V.--Technologie, mécanique appliquée et arts économiques.
-
-Machines à vapeur.--M. Combes, ingénieur en chef des mines, auquel on
-doit la première publication des dessins des célèbres machines à détente
-de Cornouailles, en 1834, a discuté de nouveau des observations
-relatives au mode suivant lequel la vapeur y agit, et il a déduit des
-faits observés par lui les conséquences suivantes: 1° dans la plupart
-des machines à vapeur, et probablement dans toutes, une partie de la
-vapeur admise dans le cylindre se liquéfie immédiatement par l'action
-refroidissante des parois du cylindre; il y a en outre de l'eau qui est
-entraînée à l'état liquide; 2º l'eau liquéfiée se vaporise de nouveau
-pendant, la détente de la vapeur, et cet effet se produit le mieux
-possible, quand les cylindres sont baignés par la vapeur de la
-chaudière, circulant dans une enveloppe, et que l'espace occupé par la
-vapeur, après la détente, est deux ou trois fois égal à son volume
-primitif; 3º dans les machines d'épuisement à simple effet de
-Cornouailles, convenablement disposées et chargées, le travail utile
-réalisé par kilogr. d'eau vaporisé dans les chaudières, est de 32 tonnes
-(poids de 1 000 kilogr.), élevées à 1 mètre de hauteur. Dans les
-machines de Boulton et Watt, le travail utile n'est guère que de 13 à 14
-tonnes élevées à 1 mètre par la même quantité d'eau vaporisée; 4° aucune
-des formules proposées jusqu'ici pour le calcul de l'effet d'une machine
-à vapeur ne tient compte de la liquéfaction et de la vaporisation
-successives dans le cylindre.
-
-Les causes des explosions des chaudières à vapeur sont encore
-enveloppées d'une obscurité qui ne sera probablement pas complètement
-dissipée de longtemps. Cependant la plus active dans ce genre
-d'explosion subite, que l'on appelle fulminante, paraît être le
-phénomène désigné aujourd'hui sons le nom de caléfaction, et qui
-consiste en ce que la vaporisation de l'eau sur une surface métallique
-chauffée au delà d'un certain degré, décroît rapidement au lieu
-d'augmenter. Tout le monde peut répéter une expérience curieuse à ce
-sujet. Ou prend une cuiller à café, on la chauffe fortement à la flamme
-d'une lampe ou d'une bougie, et on y projette quelques gouttes d'eau
-avec le doigt. Cette eau formera une grosse goutte arrondie qui ne se
-vaporisera que très-lentement. Si on retire la cuiller du feu, et qu'on
-la laisse un peu se refroidir, il arrivera un moment où l'eau se
-vaporisera tout à coup en faisant une petite explosion, quoique non
-renfermée.
-
-M. Sorel, dans un mémoire où il a rappelé ce phénomène déjà connu, a
-indiqué comme les meilleurs moyens pour éviter la caléfaction, et par
-conséquent, les explosions fulminantes, l'emploi: 1° d'un métal fusible
-appliqué au fond du générateur; 2º de l'argile, ou mieux encore de
-l'alun, ou du borax dans la chaudière; 3° de bons appareils alimentaires
-pour que l'eau ne manque pas dans la chaudière, et d'appareils
-d'avertissement pour donner l'éveil lorsque le niveau y descend trop
-bas.
-
-Travaux de sondage.--Pour donner une idée de l'importance de cette
-industrie, il suffira de rapporter les résultats que M. Degousée a
-communiqués à l'Académie. Du 1er octobre 1828 au 1er juillet 1843, cet
-ingénieur a exécuté 208 sondages formant un total de 17 266 mètres,
-ayant coûté la somme tolale de 1 123 745 fr., ce qui établit un moyen de
-65 fr. 09 c. par mètre, dans lequel la fourniture des tuyaux de retenue
-et d'ascension entre pour 25 fr., ce qui réduit le prix moyen de forage
-à 40 fr. 9 c.
-
-Les résultats suivants ont été obtenus dans les vingt-sept départements
-où les travaux ont été exécutés. 68 forages donnant des eaux
-jaillissantes au-dessus du sol, 66 forages donnant des eaux ascendantes,
-3 forages donnant de l'huile de pétrole jaillissante au-dessus du sol, 1
-forage donnant de l'eau salée jaillissante au-dessus du sol, 13 forages
-ayant amené la découverte de houille ou d'anthracite, 9 forages ayant
-amené la découverte d'asphalte ou de sables bitumineux, 12 forages ayant
-amené la découverte de kaolin ou de gisements de plâtre, 20 forages
-exécutés pour puits d'amarres de ponts suspendus, 12 forages exécutés
-pour absorption d'eau, 16 forages pour exploration de terrains propres à
-la construction; 220 soudages ont donné les résultats cherchés, 48
-sondages n'ont rien produit. Sur ce nombre, 8 sont encore en cours
-d'exécution. Le nombre moyen des forages exécutes par aimée est de 18.
-La profondeur; moyenne par année, de 1 151 mètres; la profondeur moyenne
-des forages, de 64 mètres 42 centimètres; la dépense moyenne de chaque
-forage, de 4,193 fr. 07 c. L'eau coulant au-dessus du sol par les 68
-puits jaillissants, donne un produit de 27 971 litres par minute, ou
-40,278 mètres cubes par jour. Celle qu'on extrait au moyen des pompes et
-des machines à vapeur alimentées par les 66 puits à eaux ascendantes,
-donne au moins un produit égal, ce qui fait par jour un volume total de
-80 556 mètres cubes. Cette eau est utilisée soit comme force motrice,
-soit pour l'irrigation de prairies, de jardins, pour l'alimentation de
-villes, d'usines, pour l'approvisionnement de bains, l'entretien
-d'étangs, l'embellissement de propriétés particulières, les usages
-variés d'établissements publics et les nombreux besoins de l'agriculture
-et de l'industrie.
-
-Appareils de sûreté contre les explosions du gaz.--L'Académie, (sur le
-rapport de M. Régnault), a donné son approbation à un appareil
-extrêmement ingénieux, imaginé par M. Chuard, pour indiquer, soit dans
-les mines de houille, soit dans les appartements éclairés par le gaz, la
-présence, dans l'air, d'une certaine quantité de ce gaz, avant qu'elle
-soit devenue assez considérable pour donner des craintes d'explosion.
-Malheureusement, cet appareil est fragile et d'une construction
-délicate; et il est à craindre que la routine aussi bien que cette cause
-ne soient des obstacles très-grands à son adoption dans la pratique.
-
-Métallurgie.--L'attention depuis quelques années, s'est portée sur les
-produits gazeux qui se dégagent dans diverses grandes opérations
-relatives à la métallurgie, à la carbonisation, etc. On doit citer au
-premier rang, parmi les travaux faits à ce sujet, ceux de M. Ebelmen,
-ingénieur des mines, qui, non content d'étudier la question au point de
-vue théorique, en a tiré des applications utiles, des perfectionnements
-réalisables dans le domaine de la pratique. Son idée fondamentale
-consiste à opérer sur les gaz extraits de divers combustibles par voie
-de distillation, au lieu de brûler immédiatement ces combustibles
-eux-mêmes. Il obtient ainsi, dans beaucoup de cas, une chaleur beaucoup
-plus intense que celle qui résulte de l'ancien mode de combustion. MM.
-Laurens et Thomas, ingénieurs civils, ont aussi communiqué à l'Académie
-quelques faits intéressants relatifs à l'usage des gaz sur une grande
-échelle. Le plus important peut-être consiste en ce que la vapeur
-agissant seule, à une température qui ne surpasse pas 300 degrés, suffit
-pour carboniser complètement la houille, le bois et la tourbe; il se
-dégage des gaz combustibles applicables à divers usages après leur
-passage dans un conducteur. Le résidu en charbon est considérable, et ce
-charbon présente une assez grande dureté, lors même qu'il provient de la
-tourbe.
-
-Emploi des mortiers hydrauliques.--On sait que, grâce aux travaux de
-M. Vical, il est possible aujourd'hui de bâtir partout, sous l'eau comme
-en plein air, avec des mortiers hydrauliques, c'est-à-dire jouissant de
-la propriété de durcir dans un temps plus ou moins rapide. Les
-convenances réciproques des chaux et des ciments, et les proportions
-suivant lesquelles les mélanges doivent être opérés, ont été déterminées
-d'avance pour tous les cas possibles par cet illustre ingénieur, de
-manière à ne rien laisser à désirer. Seulement, lorsque la chaux
-hydraulique naturelle vient à manquer, on y supplée de plusieurs
-manières; soit par la confection de toutes pièces d'une chaux
-hydraulique artificielle, comme celle que l'on fabrique à Meudon, près
-Paris, et dans une foule d'autres localités; suit par le mélange d'une
-chaux grasse avec une pouzzolane. Les substances de ce genre sont fort
-nombreuses; tantôt on les trouve dans la nature, notamment à Puzzuolo,
-en Italie, d'où vient leur nom; tantôt on les forme artificiellement par
-la cuisson de certains argiles.
-
-On employait depuis quelques années la pouzzolane naturelle d'Italie aux
-travaux du port d'Alger, lorsque l'extension considérable projetée pour
-ces travaux fit émettre l'idée de la remplacer par une pouzzolane
-artificielle beaucoup moins coûteuse. Des expériences récemment faites à
-Toulon par M. Noël, ingénieur en chef des ponts et chaussées, ont prouvé
-qu'il était fort heureux qu'aucune suite n'eût été donnée à cette idée.
-Des briques fabriquées dans ce port avec une pouzzolane artificielle,
-tombaient en miettes après quelques jours d'immersion dans l'eau de mer,
-en se brisant des surfaces au centre graduellement. Placées dans l'eau
-douce, elles s'y maintenaient très-bien. Apprenant que dans la Manche,
-et notamment à Cherbourg, où l'on fait une assez grande consommation de
-pouzzolanes artificielles, rien de pareil ne s'était jamais manifesté,
-M. Vicat a été conduit à comparer la composition chimique des eaux de
-L'Océan avec celles de la Méditerranée, et il a vu que sur 1 000 parties
-celles-ci contiennent 7.02 de sulfate de magnésie, tandis que les eaux
-de la Manche n'en contiennent que 2,29. C'est en se substituant à la
-chaux dans les bétons immergés, que la magnésie joue un rôle si fâcheux.
-
-Nouvel éclairage.--Les essences de schiste, de houille, de
-térébenthine, renferment une proportion de carbone telle que jusqu'à
-présent on n'avait pu en brûler la fumée avec les cheminées de tirage
-les plus énergiques, à moins d'y ajouter une certaine quantité d'alcool
-qui constitue, avec l'essence de térébenthine, le mélange employé depuis
-quelques années dans certaines lampes sous le nom impropre d'hydrogène
-liquide. MM. Busson-Dumourier et Rouen annoncent qu'ils sont parvenus à
-obtenir une combustion parfaite de ces essences, en projetant dans
-l'atmosphère un jet de vapeur d'une d'entre elles, sous une pression de
-4 à 5 centimètres de mercure; l'inflammation n'a lieu qu'à quelques
-centimètres de l'orifice d'émission. Suivant les inventeurs, le prix de
-leur éclairage serait, pour la même quantité de lumière, quatre fois
-moindre que celui du gaz, et six fois moindre que celui de l'huile.
-
-Désinfection des latrines.--Une commission dont M. Boussingault était
-le rapporteur, a rendu le compte le plus satisfaisant des effets d'une
-poudre désinfectante proposée par M. Siret, pharmacien à Meaux. Après de
-longues et laborieuses recherches, puisqu'elles ont été commencées en
-1834, M. Siret a reconnu qu'un mélange de charbon et de sulfate
-métalliques, dans lesquels domine le sulfate de fer, agit dans toutes
-les circonstances comme un désinfectant des plus efficaces. 15 grammes
-de la poudre Siret délayée dans 5 ou 6 décilitres d'eau, ont
-complètement et subitement fait disparaître l'odeur de la matière fécule
-rendue par un individu. Cette expérience a été répétée à plusieurs
-reprises; elle a été faite en grand sur une fosse servant à trente-cinq
-locataires, et elle a complètement réussi. Aussi les conclusions du
-rapport de M. Boussingault ont-elles été très-favorables à M. Siret. Il
-est vivement à désirer, dans l'intérêt de la salubrité publique, que
-cette heureuse découverte soit connue et propagée surtout dans les
-grandes villes. M. Siret estime la dépense de désinfection par son
-procédé à deux centimes par ménage composé de trois à quatre personnes.
-
-Communications diverses.--M. Reech, ingénieur des constructions
-navales, a adressé à l'Académie, sur les principes de la mécanique
-industrielle, un travail remarquable à tous égards, mais dont il ne nous
-sera possible de rendre compte que lorsque l'auteur abordera les
-applications qu'il a annoncées. M. Sarrut a annoncé qu'il était parvenu,
-de son côté, à plusieurs des résultats obtenus par RI. Reech, et à
-quelques autres qui lui sont propres.
-
-
-VI.--Géologie et Minéralogie.
-
-Dépôts métallifères de la Suède et de la Norvège.--Tel est le titre
-d'un mémoire de M. Daubrée, ingénieur des mines, professeur à la faculté
-des sciences de Strasbourg, auquel on doit déjà plusieurs autres études
-importantes sur la Scandinavie, bien que l'excellent ouvrage de M.
-Hausman et la géographie minéralogique de M. Hisinger renferment de
-précieux documents sur beaucoup de districts de mines, M. Daubrée a eu
-occasion d'y faire un assez grand nombre d'observations nouvelles.
-
-Gîtes métallifères de l'Italie.--M. Amédée Burat, professeur à l'École
-Centrale, a fait connaître les résultats de ses nombreuses explorations
-du sol de l'Italie. Il a reconnu les restes des exploitations de
-l'antiquité et du moyen âge, et il signale les gisements nouveaux qui
-offrent aujourd'hui plus d'avantages à l'industrie, bien que les anciens
-gisements n'aient pas été épuisés en beaucoup de points.
-
-Géologie de l'Amérique méridionale.--Deux longs et intéressants
-rapports nous ont donné les détails les plus circonstanciés et les plus
-curieux sur la constitution géologique de cette moitié du continent
-américain. Le premier, relatif à un mémoire de M. Pissis sur la position
-géologique des terrains de la partie australe du Brésil et les
-soulèvements qui, à diverses époques, ont changé le relief de cette
-contrée, est du à M. Dufrenoy. M. Élie de Beaumont est l'auteur du
-second, qui se rapporte à un mémoire de M. Alcide d'Orbigny, intitulé;
-Considérations générales sur la géologie de l'Amérique méridionale. Il
-nous est malheureusement impossible de donner une analyse de ces travaux
-consciencieux, sans suivre les savants rapporteurs dans une véritable
-description géologique de l'Amérique méridionale entière, et par
-conséquent sans sortir des bornes que nous devons nous imposer. Disons
-seulement que les conclusions des deux rapports ont été extrêmement
-favorables à MM. Pissis et Alcide d'Orbigny. Le mémoire de ce dernier
-est destiné à paraître prochainement dans le grand ouvrage qu'il publie
-sur les contrées visitées par lui.
-
-Changements du niveau dans les rivages des anciennes mers.--Il y a
-déjà dix-huit mois environ que M. Élie de Beaumont avait lu à l'
-Académie un rapport très-approbatif sur un mémoire extrêmement
-remarquable où M. Bravais, membre de la commission scientifique du Nord,
-et professeur d'astronomie à la faculté de Lyon, avait mis en évidence,
-avec une précision que l'on n'avait pas encore introduite dans les
-mesures géologiques, la mobilité des niveaux relatifs des continents et
-de la mer sur les rivages de la Scandinavie. Ces changements remontent à
-une période déjà reculée, et continuent encore de nos jours. La
-péninsule Scandinave n'est pas la seule confiée où l'on remarque
-d'anciens niveaux de la mer; divers savants en ont signalé en Morée et
-en Sicile.
-
-Ces faits intéressants, qui se sont accomplis depuis les dernières
-révolutions du globe, ont-ils eu lieu dans les temps géologiques
-anciens'? Telle est la question que la publicité donnée au travail de M.
-Bravais a suggérée à M. Coquand, professeur de géologie à Aix, question
-à laquelle il a trouvé une solution affirmative dans les études
-géologiques auxquelles il s'est livré en Provence. Plusieurs faits
-très-curieux signalés par ce professeur sont de nature à prouver que les
-terrains secondaires du midi de la France fournissent un exemple
-d'émersion analogue à cette qui a lieu encore actuellement sur les
-rivages de la Scandinavie.
-
-Géologie du département de la Somme.--M. Buteux est l'auteur d'un
-mémoire accompagné d'un essai de carte géologique sur ce sujet. Nous
-enregistrons ici les conclusions favorables du rapport lu par M. Élie de
-Beaumont: «Le mémoire de M. Buteux présente une statistique fort étendue
-des faits géologiques et minéralogiques que le sol du département de la
-Somme offre à l'observation. On sera surpris, en le lisant, de voir le
-grand nombre de remarques intéressantes que peut fournir un pays presque
-plat et d'une apparence monotone. Nous pensons que la recherche de cette
-multitude de faits locaux dont le sol de la France fourmille est d'une
-grande utilité pour la géologie, lorsqu'elle est faite avec conscience
-et résumée avec méthode. Le travail de M. Buteux, nous ayant présenté ce
-double caractère, nous paraît digne des encouragements de l'Académie.»
-
-Formation crétacée des versants sud-ouest et nord-ouest du plateau
-central de la France. «Le travail dont nous rendons compte à l'Académie,
-a dit M. Dufrenoy dans un rapport approbatif, est le fruit de longues et
-consciencieuses explorations. M. le vicomte d'Archiac s'est, depuis plus
-de huit ans, livré à l'étude des formations crétacées, l'un des groupes
-les plus importants des terrains secondaires, par l'étendue qu'il
-recouvre, par la diversité des caractères qu'il présente, et par la
-variété des corps organiques qu'il renferme. Ce travail est l'histoire
-complète d'une des formations les plus importantes du midi de la France.
-En effet, il comprend à la fois la position des différentes couches qui
-composent les formations crétacées de cette contrée, la manière dont ces
-couches se groupent ensemble pour former des étages, enfin la
-distribution et la nature des fossiles qui caractérisent chacun d'eux.
-Il sera un guide précieux pour les personnes qui désireront étudier le
-terrain de craie du midi de la France; il le sera également pour ceux
-qui voudront en faire la géologie détaillée en leur indiquant la marche
-à suivre dans une pareille étude.»
-
-Mercure natif en France.--Une des plus curieuses communications que
-nous ayons à mentionner est celle qui a été faite par M. Leymerie sur un
-gisement de mercure natif qui existerait dans le département de
-l'Aveyron, vers l'escarpement occidental du plateau de Larzac. On
-appelle ainsi le plateau jurassique étendu qui termine les Cévennes du
-côté de l'occident. Il résulte d'une espèce d'enquête faite par M.
-Leymerie et M. Boulomié, ancien substitut à Rodez, et le premier qui ait
-été mis sur la voie de ces recherches, qu'à diverses époques des
-traînées, des amas ou des globules de mercure coulant ont été observés
-par les habitants de Saint-Paul. Le petit ruisseau qui traverse cette
-commune paraît être le réceptacle général de tous les suintements
-mercuriels qui proviennent de bancs maffieux appartenant à l'étage
-inférieur du système éolithique.
-
-Plusieurs autres faits relatés par M. Leymerie viennent ajouter un
-nouveau degré de probabilité à celui qu'il signale. Ainsi à Montpellier,
-de l'autre côté du Larzac, le mercure et le calomel natifs ont été
-trouvés dans les marnes subapennines. La présence de ces minerais dans
-les terrains tertiaires les plus modernes, signalée en 1760 par l'abbé
-de Sauvages, et constatée en 1830 et en 1834, a paru
-très-extraordinaire; pendant longtemps on n'a pas voulu y croire.
-Cependant ce fait n'est pas unique; car, d'après M. Daniel Sharpe, on a
-exploité dans le siècle dernier, au milieu des sables tertiaires
-supérieurs de Lisbonne, une mine de mercure qui s'est trouvée épuisée
-seulement en 1801.
-
-Si de plus on compare le gisement du Larzac à ceux de Montpellier, de
-Peyrot (Haute-Vienne) et de Métaldot près Saint-Lô (Manche), on remarque
-que ces quatre gisements, les seuls qui jusqu'à ce jour aient été
-signalés dans le sol français, se trouvent exactement distribués sur une
-même ligne droite qui traverse toute la France diagonalement et dans la
-direction nord 32 degrés ouest, qui est très-voisine de celle que M.
-Élie de Beaumont a assignée au soulèvement principal du Mont-Viso (Alpes
-françaises). M. Leymerie pense que cette relation si frappante n'est pas
-due au hasard; qu'à l'époque du soulèvement du Viso un fendillement
-s'est opéré dans la direction signalée, et que les vapeurs mercurielles
-ont, plus tard, probablement à l'époque du dernier soulèvement des
-Alpes, profité de cette zone de facile pénétration pour venir se
-répandre et ensuite se condenser en différents points assignés suivant
-sa direction.
-
-
-
-Don Graviel l'Alferez.
-
-NOUVELLE MARITIME
-
-(Suite et fin.--Voir t. II, p. 393 et 406, t. III, p. 9.)
-
-
-IV.
-
-La mer était dure et plus, contraire à la marche du léger brick qu'à
-celle de la vaillante frégate qui le poursuivait; mais don Graviel ne
-parut pas inquiet un seul instant. Il changea la route pour se
-rapprocher des brisants qui bordent au nord de l'île de Cuba entre la
-Havane et le cap San-Antonio. Les bas-fonds sur lesquels il naviguait
-avec une incroyable confiance lui servaient de rempart contre la
-frégate, dont l'équipage avait été remis au complet. Nous n'ajouterons
-pas que le capitaine Bertuzzi et ses négriers avaient obtenu du
-gouverneur l'ordre de monter à son bord.
-
-Le lendemain au point du jour, le cap San-Antonio était doublé; la
-Santa-Fé apparaissait encore à l'horizon. Don Graviel essaya de
-plusieurs allures et vit qu'en serrant le vent, il avait un avantage
-marqué sur son chasseur; mais au moment où il prenait cette direction,
-qui le menait à l'île des Pins, un grand navire se dressa sur l'avant
-tout à coup.
-
-Les corsaires l'examinaient attentivement.
-
-«Frégate anglaise!, dit en toussant le lieutenant Fernando.
-
---Que diable! répondit don Graviel, nous sommes en force.
-
---En force? murmura le garde-marine.
-
---Oui, tu vas voir. Hissez le pavillon anglais! et gouvernons droit.»
-
-Sans dévier de sa route, et seulement en ralentissant sa course, le
-brick-goélette naviguait entre les lieux frégates, et ménageait son élan
-de manière à les mettre en vue l'une de l'autre, ce qui ne tarda point.
-Les Anglais furent persuades que le brick chassé par un navire espagnol
-était un compatriote; don Graviel compléta cette erreur en virant de
-bord, comme s'il eût voulu les seconder au feu; il fit voiles aussi vers
-la Santa-Fé. Celle-ci prit la fuite mais trop tard; à la hauteur du
-cap San-Antonio, l'Anglais engagea l'action.
-
-Dona Juana, respectée à bord comme si elle eût été la femme du
-capitaine, se tenait à côté de don Graviel.
-
-«Pour l'amour de Dieu! capitaine, dit maître Brimbollio en s'avançant,
-pourriez-vous m'apprendre ce que nous fabriquons ici; laissons les se
-hacher à leur aise, et gagnons le large.
-
---Qui t'a demandé ton avis, maître hâbleur? répondit sèchement Graviel.
-Tu prophétise le malheur depuis le commencement; je suis las de tes
-observations.»
-
-Prenant alors sa voix de commandement:
-
-«Branle-bas général de combat!» ajouta-t-il.
-
-Fernando, sans demander d'explications, se rendit à la pièce à pivot;
-force fut au contre-maître de distribuer des armes et de la poudre à
-tous les corsaires.
-
-«Vous voyez, tendre idole de mon coeur, que je n'hésite point, dit alors
-don Graviel. Quand le combat sera bien en train, je vais amener le yacht
-britannique et arborer la noble bannière de Castille. Aussitôt après
-vous descendrez, je vous prie.
-
---Oh! non, répliqua la jeune fille d'une voix émue; permettez-moi de
-rester auprès de vous.»
-
-Après un moment de réflexion, don Gravie! y consentit d'un signe de
-tête.
-
-«Eh bien! mon ange, dit-il, pardonnez-vous enfin au pauvre alferez de
-vous avoir enlevé à l'abordage, ou bien auriez-vous oublié ce
-peut-être du bal?»
-
-Dona Joana, devenue écarlate, ne put s'empêcher de sourire.
-
-Les deux frégates étaient maintenant bord à bord et le brick-goélette
-derrière elles à petite portée de fusil.
-
-«Canonniers, commanda le capitaine, ne nous trompons pas! c'est sur
-l'anglaise qu'il faut pointer. Fernando, je te recommande son
-gouvernail. Vive l'Espagne! Amenez le pavillon anglais; hissez nos
-couleurs! Feu!»
-
-La bordée à boulets et à mitraille du Caprichoso balaya de long en
-long les gaillards et la batterie de la frégate anglaise, dont le
-gouvernail volait en éclats par l'effet de la pièce à pivot. Quand la
-fumée se dissipa, don Graviel vit son ancien commandant de la Santa-Fé
-lui faire de la main un geste de remercîment; mais à coté du vieil
-officier se tenait le capitaine Bertuzzi, furieux d'être si près de son
-cher brick sans pouvoir s'en emparer. Le forban grinçait des dents, il
-était violet de colère; enfin, transporté, hors de lui, sans attendre
-davantage, il mit don Graviel en joue avec un monstrueux tromblon
-mauresque. Dona Juana s'en aperçut, poussa un cri déchirant et
-s'évanouit.
-
-Que Zampa le pirate a bien raison de chanter:
-
-Son coeur est sourd Le premier jour, Mais, dès le second, la pauvrette
-Ne pleure plus autant...
-
-Une digression serait intolérable dans une situation si tragique. Le
-jeune capitaine vole d'un bond au secours de sa bien-aimée Juanita; ce
-mouvement l'a sauvé, car au même instant, la charge entière du tromblon
-se plante dans la muraille du brick à la place qu'il vient de quitter.
-La jeune fille est transportée dans la cabine. Alors, pour éviter un
-salut du même genre, don Graviel fait le tour de la frégate anglaise en
-continuant un feu nourri, va se poster dans sa joue du côté opposé à la
-frégate espagnole et canonne si bien que les ennemis, exaspérés,
-braquent enfin sur lui une partie de leurs pièces.
-
-Le Caprichoso était trop faible d'échantillon pour supporter la
-riposte; il prit la fuite en se faisant un abri de la Santa-Fé, mais
-auparavant la pièce à pivot accomplit un dernier exploit: elle acheva de
-couper le beaupré déjà mutilé de l'ennemi. La chute de cette clef de la
-mature entraîna celle des autres mâts; l'incendie se déclara presque
-aussitôt dans les voiles déchirées; la Santa-Fé poussa au large; le
-brick-goélette prit chasse devant elle.
-
-«Eh bien! demanda Fernando, à quoi servent, s'il te plaît, tous ces
-beaux faits d'armes que je donnerais volontiers pour un goujon? Selon
-moi, nous venons de brûler notre poudre aux goélands.
-
---Comment! s'écria Graviel, enthousiasmé, regarde donc cette frégate
-embrasée; sans nous, peut-être la Santa-Fé succombait!
-
---Possible! mais elle ne nous chasserait plus;» murmura le garde-marine.
-
-Don Graviel haussa les épaules et se contenta de dire:
-
-«Tu vois bien qu'elle ne saurait nous rejoindre.»
-
-En effet, la Santa-Fé avait perdu une partie de sa mâture; bientôt
-elle mit en panne pour se réparer plus à son aise et pour envoyer sauver
-le petit nombre d'Anglais qui s'étaient jetés à la mer afin d'échapper à
-l'incendie.
-
-Au coucher du soleil, aucune voile n'était en vue et le Caprichoso
-voguait sans craintes dans le canal rocailleux qui sépare Cuba de l'île
-des Pins. Maître Brimbollio était de quart; Fernando fumait un cigare en
-pêchant à la ligne; don Graviel, assis à côté de Juana sur la riche
-ottomane, lui parlait avec feu, non plus de ce ton moqueur que l'on
-connaît, mais d'un style plus discret et plus relevé. Depuis
-l'évanouissement de la jeune fille, il n'affectait plus des airs de
-capitan, il s'exprimait en amant soumis et tournait au langoureux;--à
-d'autres d'expliquer ce phénomène.
-
-«Juanita, de grâce, disait-il, avouez que ce n'était pas seulement un
-vulgaire mouvement de crainte. Vous n'étiez pas effrayée par le combat,
-vous étiez calme et sereine au milieu du tonnerre de l'artillerie des
-trois navires, vous ne faiblissiez pas, je vous contemplais avec
-admiration. Dites, ma Juana, ma divine, dites que vous avez tremblé pour
-les jours de celui qui n'implore de vous qu'un mot d'espoir, un seul, ô
-mon ange aux longs cheveux noirs.»
-
-Longtemps le jeune capitaine supplia, longtemps la Castillane se
-défendit avec fermeté; puis elle fut moins sévère, puis elle ne répliqua
-que d'un ton timide; enfin, enfin elle consentit au plus doux des aveux.
-
-«Tu m'aimes! s'écria don Graviel triomphant. Tu m'aimes, fleur de mon
-âme; je l'ai donc obtenue, cette parole qui fera le bonheur de ma vie!»
-
-L'alferez avait pris avec transport la main de la jeune fille; attiré
-par un charme invincible, il tenta de lui donner un premier baiser
-d'amour.
-
-«Non! non! reprit vivement dona Juana en le repoussant; vous manquez à
-votre promesse! arrêtez! J'ai permis à mon trop hardi protecteur de
-prendre cette main que je lui retire; c'en était trop peut-être!
-
---Grâce, senorita, dit Graviel, confus et tremblant à son tour; j'ai
-péché contre vous, mais pardonnez, pardonnez à nom humble repentir, la
-clémence sied bien aux âmes candides. Ne me bannissez pas hors de votre
-présence. Soyez toujours mon amie, soyez ma fiancée devant Dieu.»
-
-Juana garda le silence, son coeur bondissait, son extrême émotion se
-trahissait par tous ses mouvements. Elle s'était réfugiée auprès de la
-barre du gouvernail, à l'arrière de la chambre, et là, pale, défaite,
-doutant d'elle-même, elle finit par rester immobile, les yeux fixes, les
-cheveux épars, les mains croisées sur sa poitrine.
-
-Graviel n'osait plus dire une seule parole; sa vie semblait suspendue
-aux lèvres de dona Juana, qui, la première, reprit ses sens et sa
-dignité, lui tendit la main et dit solennellement:
-
-«Eh bien! oui! j'y consens, je le veux, je serai votre fiancée, votre
-fiancée, entendez-vous?»
-
-Don Graviel incliné devant la jeune fille, fondit en larmes; elle les
-essuyait avec délices confiante désormais et tranquille sur le sort qui
-lui était réservé. Cependant la hardiesse et la timidité successives de
-l'alferez avaient fait place à une impatience croissante.
-
-«Sur mon âme! Juanita, dit-il, je hâterai cette union, qui seule est
-l'objet de tous mes voeux.»
-
-Juana rougit encore, mais elle accéda du regard au brûlant désir de son
-fiancé; don Graviel se précipita sur le pont.
-
-«Droit à terre, Brimbollio gouverne sur la première crique habitée de
-l'île des Pins.»
-
-Cet ordre fut exécuté. Avant le jour le Caprichoso était à l'ancre
-devant une bourgade populeuse bien connue des caboteurs du pays.
-Fernando fut envoyé en corvée avec mission de ramener un prêtre à bord;
-si bien que le soleil levant éclaira la cérémonie du mariage de don
-Graviel Badajoz et de Juana de las Ermaduras. Un révérend père
-franciscain, encore tout effrayé d'avoir été emporté de vive force à
-bord du Caprichoso, leur donna bénédiction nuptiale, sans penser
-seulement à faire la moindre difficulté. Le coffre-fort du capitaine
-Bertuzzi servit fort heureusement à couvrir les frais de tous genres, à
-monter la garde-robe de dona Juana et à se procurer des vivres de
-campagne.
-
-Vers midi, le brick-goélette appareilla.
-
-«Jusqu'à présent, capitaine, nous n'avons sué que pour vous, disait en
-jurant maître Brimbollio, l'équipage commence à murmurer; il est temps,
-voyez-vous, de leur donner de la pâture à ces agneaux, et à moi aussi!
-voilà!
-
---Vous en aurez! repartit don Graviel, trop heureux pour rappeler à
-l'ordre le farouche contre-maître.»
-
-Fernando s'accoutumait à la présence de dona Juana; il avait des cigares
-à discrétion, faisait bonne chère à la table du capitaine, et commençait
-à croire que tout irait bien.
-
-
-V.
-
-Deux mois plus tard, un convoi de douze bâtiments marchands de diverses
-grandeurs, sous l'escorte d'un brick-goélette fut signalé dans les
-passes de la Havane. Bientôt on reconnut le Caprichoso; la nouvelle en
-fut portée au gouverneur-général, qui bondit dans son hamac, et revêtit
-aussitôt son grand uniforme.
-
-Le convoi restait sagement hors de portée de canon; le brick faisait le
-signal qui appelle un canot à bord.
-
-«Par la potence que je te destine, maître bandit, s'écria don Antonio
-Barzon, il faut avouer que c'est être par trop insolent que de venir me
-braver jusqu'ici!...»
-
-Il est bon de dire qu'on avait envoyé chasser le Caprichoso dans
-toutes les directions, qu'il avait été rencontré plusieurs fois, mais
-que tantôt par une ruse, tantôt par une autre, il avait toujours mis les
-chasseurs en défaut.--Le capitaine Bertuzzi était mort à la peine d'un
-accès de rage aigüe.
-
-Après avoir fait une étrange consommation de jurons gutturaux, don
-Antonio Barzon dut se résigner à expédier à bord du brick-goélette un
-canot qui rapport la lettre suivante;
-
-«Illustrissime seigneur, don Antonio Barzon, marquis de Las Ermaduras y
-Famaroles, grand d'Espagne, brigadier des armées de sa majesté,
-commandeur de ses ordres, gouverneur-général de l'île de Cuba et
-dépendances, etc.... etc....
-
-Le très-humble serviteur de votre excellence, don Graviel Badajoz y
-Serrano y Lopez, enseigne de frégate commandant le Caprichoso, a
-l'insigne honneur de la prévenir qu'il n'attend que son bon plaisir pour
-entrer dans le port de la Havane avec douze prises faites sur les
-ennemis de sa majesté catholique.»
-
-«Mon bon plaisir! le maraud!» interrompit le gouverneur.
-
-«Ces douze prises valent ensemble 3 millions de piastres, sur
-lesquelles, en sa qualité de gouverneur, votre grandesse aura droit à un
-quart, et en sa qualité d'armateur à un autre quart, ce qui fait juste
-la moitié.»
-
-«Peste!» murmura don Antonio Barzon.
-
-«Votre excellence est prévenue, du reste, que trois jours après la
-sainte fête de Noël, son très-humble serviteur a légitimement épousé, en
-rade de l'île des Pins, sa fille bien-aimée dona Juana de Las Ermaduras,
-laquelle joint avec empressement et soumission ses prières aux miennes
-pour entrer en grâce auprès de votre grandesse.»
-
-On ne sait ce que pensa don Antonio Barzon en lisant ce paragraphe, mais
-à diverses reprises les mots de corde, potence et bourreau passèrent
-entre ses dents.
-
-«Toutefois, si votre excellence ne voulait pas accorder à tout
-l'équipage du Caprichoso la vie sauve, les parts de prise et les
-positions et grades suivants, savoir:--1º A don Graviel Badajoz, etc....
-le grade de lieutenant de vaisseau (ce qui lui fera franchir d'un bond
-ceux d'enseigne de vaisseau, de lieutenant de corvette et de lieutenant
-de frégate) et le commandement du Caprichoso, que la couronne
-achèterait avec son droit sur la vente des prises;--2º à don Fernando,
-le grade d'enseigne de vaisseau (ce qui lui fera franchir d'un bond ceux
-d'enseigne de corvette et d'enseigne de frégate) et l'embarquement comme
-second sur ledit brick-goélette;--3º à maître Brimbollio, le grade
-effectif de maître d'équipage;
-
-«En ce cas, son très-humble serviteur se verrait dans la nécessité de
-profiter du vent de travers qui souffle bon frais, et d'aller chercher
-ailleurs ce qu'il réclame de la magnificence de votre grandesse.
-
-«A bord du Caprichoso, ce 1er mars 17...
-
-«P.-S. Il n'est peut-être pas hors de propos d'informer votre excellence
-des principaux faits et gestes du Caprichoso durant sa dernière
-croisière. Indépendamment des douze marchands qu'il ramène, il a coulé
-ou brûlé trois bricks de guerre anglais, et causé la perte totale d'une
-frégate qui le chassait le long de la Mona; il a coopéré antérieurement
-à la victoire de la Santa-Fé, il a pénétré dans la baie de Kingston
-(Jamaïque) et mis le feu à bord de tous les bâtiments qui s'y
-trouvaient; ensuite de quoi il a relâché à San-Juan de Porto-Rico, dont
-le gouverneur l'a fort bien accueilli, et a fait connaître les résultats
-de la campagne à sa majesté catholique le roi de toutes les Espagnes.»
-
-«Que le Vomito-Negro étouffe mon diable de gendre! s'écria enfin don
-Antonio Barzon, marquis de Las Ermaduras y Famarotes; mais il faut
-parbleu bien que j'encoffre mon million et demi de piastres et que je
-lui laisse ma fille!»
-
-[Illustration.]
-
-Or, comme personne ne fut pendu, et que la présence de dona Juana sur le
-brick avait singulièrement contribué, d'abord à en rendre le séjour
-agréable, et puis à faciliter la rentrée en grâce de chacun avec son
-excellence le gouverneur, il s'ensuivit que maître Brimbollio fit une
-exception en faveur de la femme de son capitaine, et dit qu'entre toutes
-les créatures de son sexe, celle-là était bonne à quelque chose.
-
-Quant à Fernando, touché du bonheur de son ami, il en vint une fois
-jusqu'à songer à se marier, projet qu'il ne réalisa jamais, considérant
-que les émotions et tracas du ménage ne peuvent s'allier avec la
-tranquillité d'esprit qu'exige la passion de la pêche à la ligne, et
-attendu que nul ne peut servir deux maîtres.
-
- G. de LA LANDELLE.
-
-
-
-Théâtres.
-
-
-Carlo et Carlin, vaudeville de MM. Mélesville et Dumanoir
-(Palais-Royal).--Pierre le Millionnaire, vaudeville en trois actes, de
-madame Ancelot (Vaudeville).
-
-En vérité, nous aurions droit de chercher querelle aux théâtres de la
-bonne ville de Paris: depuis longtemps ils traitent le public avec un
-sans-façon par trop cavalier; il semble que cet honnête public soit un
-niais, un pauvre hère sans intelligence et sans goût, pour qui toutes
-les sottises imaginables sont encore trop bonnes, et les oeuvres
-insipides suffisamment assaisonnées. Il y a eu, en effet, depuis deux ou
-trois mois, une inondation de pièces tellement incolores et
-nauséabondes, qu'à peine avons-nous pu y toucher du bout de la plume
-pour en constater seulement la naissance et le décès; après tout, si le
-public est mystifié à ce point, si les auteurs et les directions
-théâtrales lui servent quotidiennement de si méchantes denrées, à qui
-doit-il s'en prendre? A lui-même. Pour être respectable, il faut savoir
-se faire respecter; or, le public est d'une bonhomie sans exemple; il
-accepte tout ce qu'on lui donne, avec une patience et une résignation
-héroïques; qu'il se mette un beau jour à châtier un peu sévèrement tous
-ces fabricants de drames absurdes et de plats vaudevilles, qui abusent
-impudemment de sa magnanimité, et il finira par les faire rentrer dans
-l'ordre.
-
-Carlo et Carlin ne méritent cependant pas tout ce grand courroux de
-notre exorde; et c'est à d'autres que s'adresse l'anathème. Carlo, en
-effet, est un garçon assez fin, assez gai, assez aimable; et qui dit
-Carlo dit Carlin, car Carlin et Carlo sont, à eux deux, une seule et
-même personne.
-
-Ce petit Carlo était page de son altesse sérénissime le duc de Parme;
-une amourette lui vint en tête: Carlo se prit de belle passion pour une
-danseuse; le duc de Parme se fâcha; et, pour éviter le courroux de son
-altesse, Carlo s'enfuit à Venise avec son ami Camerani.
-
-[Illustration: Théâtre du Palais-Royal: Carlo et Carlin. IIe
-acte.--Camerani, Alcide Tousez; Armantine, mademoiselle Scrivaneck;
-Carlo, mademoiselle Déjazet; le duc de Friola, Sainville.]
-
-A Venise, il retrouve sa danseuse adorée; che gusto! Vous croyez que
-mon Carlo n'a plus qu'à s'abandonner doucement au flot de ses amours;
-point du tout: il faut qu'il dispute la belle aux prétentions d'un vieil
-ambassadeur ridicule. Aussi Carlo se met-il en garde; d'une part, il
-défend sa maîtresse contre les tentatives du diplomate en perruque; de
-l'autre, il se venge de lui, en attirant l'attention et la bienveillance
-de madame l'ambassadrice, jeune personne un peu vive et sentimentale,
-qui soupire à droite et à gauche, sans trop de diplomatie.
-
-Il arrive cependant un moment où l'ambassadeur monte sur ses ergots et
-prend un parti décisif: pour terminer la guerre par un coup d'autorité,
-il fait enlever Carlo avec Camerani, son Pylade, et, par ses ordres,
-tous deux enfermés dans une chaise de poste, courent bride abattue vers
-une prison quelconque. Mais Carlo n'est-il pas un rosé matois? Il
-s'échappe donc, et tandis que le sot ambassadeur le croit bien loin, mon
-gaillard est de retour et renoue ses trames, C'est sous l'habit
-d'arlequin que Carlo se cache, et ici Carlo devient Carlin; il s'agit de
-la représentation d'une arlequinade italienne que M. l'ambassadeur doit
-honorer de sa stupide présence. Personne ne soupçonne Carlo sous cette
-veste bariolée d'arlequin et avec cette batte; personne, excepté sa
-chère danseuse, pour laquelle il vient de soulever son masque. Arlequin
-danse, arlequin saute, arlequin mystifie de plus belle M. l'ambassadeur,
-tout en continuant de se faire adorer de madame l'ambassadrice; si bien
-que de mystification en mystification, d'adoration en adoration, de
-danse en coups de batte, Carlo-Carlin reste définitivement maître du
-champ de bataille; l'ambassadeur s'avoue vaincu, l'ambassadrice bat en
-retraite, et la danseuse reste à Carlin-Carlo pour trophée de victoire.
-Camerani, le loustic de l'aventure, se réjouit fort du bonheur de son
-ami Carlo.
-
-Camerani, c'est Alcide Tousez, le lazzi, la bouffonnerie et le gros
-rire.--Carlo est représenté par mademoiselle Déjazet, la vive saillie,
-l'oeil émerillonné, le pied, la jambe et le propos lestes; l'un et
-l'autre ont réussi.
-
-Le vaudeville de madame Ancelot est du genre honnête; de méchantes
-langues disent que ce genre-là est proche parent du genre ennuyeux. Or,
-tout est radicalement honnête dans Pierre le millionnaire, la prose,
-les couplets, les personnages et l'ouvrage.
-
-Ce Pierre partit un beau matin pour les Indes, emportant avec lui une
-bourse très-légère et une grosse passion pour la fille de M. le comte de
-Jonville, dont Pierre était le secrétaire. Au bout de vingt ans, Pierre
-revint avec la même grosse passion et une énorme quantité de millions
-dans sa bourse. Cela vous indique suffisamment que cette bourse, légère
-au départ, a un certain poids au retour. Devenir millionnaire en vingt
-ans, cela se voit; mais rester amoureux, la chose est plus rare.
-
-Quoiqu'il en soit, Pierre met ses millions et son amour aux pieds de
-mademoiselle de Jonville, qui est maintenant madame veuve de Valcour,
-mère d'une charmante fille de dix-huit ans. Madame de Valcour refuse
-l'amour et les millions; elle est entichée de noblesse, pour sa fille du
-moins, et craint, en lui donnant un roturier pour beau-père, d'éloigner
-un certain prétendant gentilhomme qui se présente et en veut à
-mademoiselle de Valcour.
-
-Pierre est furieux de ce refus, et, pour se venger, il entreprend une
-lutte d'argent contre cette vanité nobiliaire. Ses écus lui servent de
-boulets et d'obus. Avec cette artillerie dorée, il mitraille les
-Valcour, et attire dans son camp le gentilhomme prétendant; Pierre lui
-offre sa propre fille à lui, Pierre le millionnaire; peut s'en faut que
-le transfuge n'aille jusqu'au bout et n'épouse mademoiselle Pierre tout
-court. Mais on pleure et l'on se repent si fort chez les Valcour, que
-Pierre le millionnaire, bonhomme au fond de l'âme, n'a pas le coeur de
-pousser plus loin son ressentiment. Il rend donc le gentilhomme à
-mademoiselle de Valcour, et lui donne deux cent mille francs par-dessus
-le marché pour l'aider à payer ses dettes. A la bonne heure! ceci est
-une belle vengeance.
-
-Tout cela est d'une fadeur, d'une langueur, d'une candeur et d'une
-lenteur qui m'a passablement agacé les nerfs pendant plus de deux heures
-qu'a duré la représentation de cette oeuvre mêlée d'une décoction de
-pavots; cependant on a applaudi, je dois le dire; on a pleuré, je
-l'avoue; on s'est mouché, je le confesse. Il y a évidemment des
-amateurs, et plus d'un, qui se divertissent et s'attendrissent de ces
-sortes de choses; pour moi, ce n'est pas mon goût; j'en demande à Pierre
-le millionnaire un million de pardons.
-
-
-
-Chinoiseries.
-
-[Illustration: Cloche chinoise exposée à Londres, dans la bibliothèque
-du palais de Buckingham.]
-
-Parmi les chinoiseries que les Anglais ont volées aux habitants du
-Céleste Empire pendant la dernière guerre, ou qu'ils en ont reçues à
-titre de présent, après la conclusion du traité de paix, les plus
-belles, offertes à sa Majesté la reine Victoria, ont été exposées la
-semaine dernière à la curiosité publique dans la bibliothèque du palais
-Buckingham. Nous nous empressons d'en donner deux dessins: ce sont une
-grosse cloche et deux vases qui ornaient autrefois le temple de Ning-po.
-
-[Illustration: Vases chinois.]
-
-La cloche a environ 1 mètre 70 centimètres de hauteur et 3 mètres de
-diamètre. Sa forme élégante rappelle celle de la campanula tremuloïde,
-le pied de lièvre de Shakspere. Le métal dont elle se compose est un
-mélange d'étain, de cuivre et d'argent, mais l'argent domine dans une
-très-grande proportion. Ses sons sont éclatants et doux et se font
-entendre à de très-grandes distances. La surface extérieure est
-entièrement couverte d'inscriptions, de bas-reliefs et de figures dont
-l'exécution ne laisse rien à désirer. Les figures représentent des
-personnages distingués de la secte de Boudha; les inscriptions sont en
-diverses langues; les chinoises consistent pour la plupart en listes de
-fidèles des deux sexes; les sanscrites, que M. Samuel Birch s'occupe de
-traduire en ce moment, jetteront, à ce qu'on assure, un jour nouveau sur
-l'histoire ancienne de la péninsule de l'Indoustan. D'après une
-inscription chinoise, cette cloche a été fondue au temple de
-Peen-ling-pe-sze (près de la ville de Shaou-ching), la huitième lune de
-la dix-neuvième année du règne de Taou-Kwang, l'empereur actuel de la
-Chine, c'est-à-dire en 1839.
-
-Les vases sont, comme la cloche, composés d'un alliage fondu et comme
-elle ils se font remarquer par la beauté de leur forme et de leurs
-ornements.
-
-
-
-Bulletin bibliographique.
-
-
-Théorie, des Lois politiques de la Monarchie française; par
-mademoiselle de Lezardière. Nouvelle édition considérablement augmentée
-et publiée sous les auspices de MM. les ministres des affaires
-étrangères et de l'instruction publique par le vicomte de Lezardière. 4
-gros vol. in-8.--Paris, 1844. Imprimeurs-Unis. 30 fr.
-
-L'auteur de cet ouvrage, mademoiselle de Lezardière, naquit en 1754,
-dans un château du fond du Poitou. A peine eut-elle atteint l'âge de
-raison, elle étudia l'histoire de son pays. «Témoin des malheurs de la
-France à cette honteuse époque (la fin du règne de Louis XV), dit M. le
-vicomte de Lezardière, elle en attribua une grande partie à l'ignorance
-générale de ses institutions et de son droit public; elle entreprit de
-découvrir et de démontrer quelles furent ces institutions à l'origine de
-la monarchie, et les variations qu'elles subirent d'âge en âge. Mais ce
-ne fut pas sans contradiction que l'auteur de la Théorie des Lois
-Politiques poursuivit son travail. L'esprit positif du baron de
-Lezardière, son père, s'effraya de colle vocation; il chercha longtemps
-à détourner sa fille de la voie extraordinaire dans laquelle elle
-s'engageait. Frappé à la lin de sa persistance et du caractère de son
-travail, il communiqua ses premiers essais à M de Malesherbes, son plus
-intime ami. Celui-ci les fit connaître à M. de Brecquigny, à M. le duc
-de Nivernais, à dom Poirier, nommé plus tard censeur de l'ouvrage, et à
-d'autres hommes éclairés. Tous attachèrent à ce travail une grande
-importance, encouragèrent l'auteur à le poursuivre, et mirent à sa
-disposition tous les monuments historiques dont ils étaient
-possesseurs.»
-
-La Théorie des Lois politiques parut pour la première fois, sans nom
-d'auteur, en 1792. Mais, à cette époque, on n'avait guère le temps de
-lire ou de discuter des théories. Si avancées, si hardies qu'elles
-parussent à M. de Malesherbes, les idées de mademoiselle de Lezardière
-étaient beaucoup trop arriérées et beaucoup trop timides pour les
-députés de la convention.--Son livre ne se vendit pas. A peine eut-il
-été publié, les magasins du libraire furent pillés dans une émeute; on
-n'en sauva qu'un très-petit nombre d'exemplaires qui n'ont jamais été
-dans le commerce, et qui, conservés avec soin dans quelques
-bibliothèques d'élite, rendirent plus d'un service ignoré aux historiens
-du dix-neuvième siècle.
-
-Noble et Vendéenne, mademoiselle de Lezardière avait été obligée de
-quitter la France pendant la république; elle ne rentra dans sa patrie
-qu'en 1801, sous le consulat. Mais malheureusement, durant cet exil, la
-belle bibliothèque de son père avait été brûlée avec le château qu'il
-habitait. Ses manuscrits étaient perdus ou dispersés; les immenses
-matériaux qu'elle avait amassés pour la suite de son ouvrage, elle ne
-les retrouvait plus. Comment réparer tant de pertes? La fortune de sa
-famille, était détruite. «Elle dut donc, dit M. le vicomte de
-Lezardière, dans toute la force de l'âge et de l'intelligence,
-abandonner les travaux auxquels elle avait consacré sa vie. La
-résignation avec laquelle elle accepta ce sacrifice donna la mesure de
-son caractère. Sa tendresse pour sa famille, les soins qu'elle lui
-prodigua, son active charité envers les pauvres, remplirent son
-existence. Personne ne surprit jamais chez, elle un murmure, un retour
-amer vers le passé; la vie commune sembla lui suffire. Sa mémoire est
-honorée par tous ceux qui l'ont connue; elle est restée bien chère à
-ceux des siens qui lui ont survécu.»
-
-Mademoiselle de Lezardière est morte en Vendée en 1835, à l'âge de
-quatre-vingts ans. Elle était si peu connue, que M. Barbier, dans son
-Dictionnaire des auteurs anonymes, l'avait fait mourir en 1814. Elle ne
-réclama pas contre cette erreur; elle ne se plaignit jamais de l'oubli
-auquel le monde condamnait si injustement ses remarquables travaux; et
-cependant les principaux historiens de la France et de l'Allemagne
-continuaient de faire de nombreux emprunts à la Théorie des Lois
-politiques. Comme l'ouvrage n'était pas dans le commerce, ils se
-croyaient dispensés d'avouer les larcins dont le public ne pouvait pas
-s'apercevoir. M. Guizot, qui lui devait beaucoup, oublia de nommer
-mademoiselle de Lezardière, si ce n'est dans des notes. M. Augustin
-Thierry se montra plus juste: «La renommée de Mably, dit-il, héritage de
-ce siècle, continua de dominer toutes les autres; seulement l'ouvrage de
-mademoiselle de Lezardière, peu répandu dans le public, mais recherché
-des personnes studieuses, se plaçait dans leur opinion à côté et même
-au-dessus du sien. La forme sévère de cet ouvrage, qui, sous un de ses
-aspects, n'est qu'un seaton de fragments orignaux, ramena, en
-histoire, à la religion des textes, quelques penseurs que le règne
-absolu de la philosophie avait habitués à n'avoir de foi que dans les
-idées.»
-
-La nouvelle édition de la Théorie des Lois politiques forme quatre
-volumes. Un tiers de l'ouvrage ne faisait point partie de la première
-édition, et n'avait jamais été publié. M. Guizot et M. Villemain,
-ministres des affaires étrangères et de l'instruction publique, ont
-souscrit, sur les fonds de leurs ministères, à un nombre d'exemplaires
-suffisant pour décider cette publication. Qu'ils en reçoivent ici nos
-remerciements sincères; ils ne pouvaient pas encourager un ouvrage plus
-digne de leur protection.
-
-Mademoiselle de Lezardière a divisé son travail en trois époques.
-
-La première époque a pour titre: Lois politiques des Gaulois avant
-l'établissement de la monarchie.
-
-La seconde époque renferme les siècles qui s'écoulèrent, depuis
-l'élévation de Clovis sur le trône, jusqu'à la fin du règne de Charles
-le Chauve. Elle se divise en quatre parties principales, Intitulées:
-
-1º De l'étendue du domaine de la monarchie, de l'état civil des sujets,
-du l'institution de la royauté, des armées et des assemblées générales,
-de la puissance législative sous les deux premières races;
-
-2º De l'état politique et civil de l'Église dans la monarchie franque,
-fixé par les dispositions du droit canonique et des lois constitutives
-de l'État;
-
-3º De l'état des propriétés et des personnes, de la puissance militaire,
-des lois civiles et criminelles, de l'origine, de la composition, des
-fonctions et des pouvoirs des tribunaux dans la monarchie française;
-
-4º Des charges onéreuses des citoyens et des revenus du prince, de la
-succession à la couronne; observations sur les différentes infractions
-faites aux lois constitutives, soit de la part du prince, soit de la
-part du peuple.
-
-La troisième époque, publiée pour la première fois, s'étend depuis la
-fin du règne de Charles le Chauve jusqu'au quatorzième siècle. Elle est
-presque entièrement consacrée au régime féodal.--Une table analytique
-des matières termine le quatrième et dernier volume.
-
-L'auteur de la Théorie des Lois politiques, attaquant des erreurs
-accréditées, crut devoir donner à ses assertions l'appui d'autorités
-irrécusables. Le texte, ou discours, est suivi d'un sommaire analytique
-des preuves, et enfin ces preuves elles-mêmes sont rapportées avec
-étendue.--Cette masse de preuves peut sembler superflue aujourd'hui;
-mais les éditeurs ont cru devoir respecter le travail primitif de
-mademoiselle de Lezardière; et les deux premières époques sont, dans
-cette seconde édition, ce qu'elles furent dans celle de 1792, sauf
-quelques changements de distribution, et la suppression de la traduction
-des textes latins. Quant à la troisième époque, il n'a été possible de
-publier que le discours et les sommaires des preuves; les cahiers
-contenant les preuves ont été perdus en 1793. A. D. J.
-
-
-Fables; par M. Léon Halévy.--Un volume grand in-18, papier
-jesus-vélin; prix 3 fr. 50 cent. Chez Gide, rue des Petits-Augustins,
-n° 5.
-
-Il a des esprits exclusifs et dédaigneux qui condamnent d'avance toutes
-les fables nouvelles comme des témérités coupables et inutiles, comme un
-véritable sacrilège envers le grand maître de l'art, envers La Fontaine.
-Quoi! il ne sera plus permis de toucher à ce poème aimable, instructif,
-si naturel au génie de l'homme, que les moeurs, les travers de chaque
-siècle peuvent modifier et rajeunir? On ne pourra le tenter sans manquer
-de respect à la gloire du grand fabuliste! Le riant et vaste domaine
-sera à jamais interdit à l'imagination des poètes! En vérité, c'est
-pousser l'admiration jusqu'à la tyrannie. Molière règne et régnera
-toujours sans rival dans la comédie, comme La Fontaine dans l'apologue.
-Dépendant depuis Molière on a osé faire des comédies, et on a même
-réussi à en faire d'ingénieuses, de plaisantes, de bien écrites,
-quoiqu'elles n'égalent pas le Tartufe ni le Misanthrope. Sans parler
-de Fénelon, qui a laissé des fables pleines de charme et de philosophie.
-Lamothe, dans le dernier siècle, a composé un recueil d'apologues dont
-l'invention spirituelle, la moralité fine et juste méritent l'estime des
-connaisseurs. Plus récemment encore, Florian, bien supérieur par le
-choix des sujets et l'agrément du style, n'a-t-il pas conquis une place
-dans toutes les bibliothèques, non pas à côte de La Fontaine, mais après
-lui? Quel admirateur fanatique de l'inimitable fablier voudrait
-supprimer le Singe qui montre la lanterne magique, l'Aveugle et le
-Paralytique, et tant d'autres charmantes compositions?
-
-De nos jours Arnault, M. Viennet et quelques autres ont imprimé à la
-fable un caractère nouveau. Ils lui ont donné la couleur de la satire,
-une portée politique que les moeurs et les événements autorisaient.
-Cette innovation a été souvent heureuse. Tout le monde sait par coeur
-la Feuille morte d'Arnault, un des plus délicieux morceaux de la
-poésie, moderne.
-
-A l'exemple de ces honorables écrivains, M. Léon Halévy n'a pas cru
-devoir résister aux charmes de ce poème ingénieux et philosophique. On
-l'absoudra comme eux en lisant ce recueil. Tous les amis de la bonne
-littérature, de la poésie appliquée à la morale le remercieront. Il a
-victorieusement prouvé que le secret de l'apologue gracieux, vif,
-parlant en vers piquants et naturels, et s'élevant parfois jusqu'aux
-inspirations les plus touchantes, n'était pas perdu dans la patrie de La
-Fontaine.
-
-Les sujets que M. Halévy a traités se distinguent par la variété.
-C'était la devise de La Fontaine. M. Halévy ne l'oublie point: c'est
-toujours une pensée philosophique qu'il met en action, et que le
-dénouement fait éclater aux yeux du lecteur. Il prend tous les tons;
-mais, fidèle à la loi, au genie de la fable, il sait toujours faire
-tourner au profit de la morale le plaisir ou l'émotion qu'il excite. Son
-recueil ne s'adresse pas seulement à l'imagination, aux loisirs de la
-jeunesse; mais les salutaires enseignements, les observations vraies
-qu'il renferme, s'appliquent à toutes les époques, à toutes les
-conditions de la vie. Tous les lecteurs y trouveront du charme, tous les
-âges des leçons.
-
-Dans les Deux Chevaux, le travers que le poète veut corriger est celui
-du siècle; aussi dit-il avec une haute raison:
-
- Aller vite est notre devise;
- De dévorer l'espace on se fait une loi.
- Au profit du devoir l'heure est conquise?...
- Le temps dont on fait son emploi,
- Est le seul qu'on économise.
-
-La couleur mélancolique et vive répandue dans le petit drame intitule
-le Tableau, frappera tous les yeux. Le récit a une forme saisissante
-et animée, qui donne un nouveau relief à une idée vraie en tout temps,
-et si bien exprimée par ces beaux vers;
-
- Au talent qui languit dans l'ombre et le sommeil,
- Et que poursuit du sort l'injustice commune,
- Que manque-t-il souvent, pour trouver le réveil?
- Un sourire de la fortune,
- Un simple rayon du soleil!
-
-Nos moeurs politiques ont sans doute inspiré le Babillard. Nos hommes
-d'État, nos grands orateurs pourraient y trouver une leçon.
-
-Après avoir frondé la faconde, l'abus des mots, l'auteur joint l'exemple
-au précepte dans la fable suivante, qui est elle-même un modèle de
-concision:
-
- La Canne à Épée.
-
- Une lame vaillante, autrefois glorieuse.
- Sous un bambou flexible (instrument déloyal),
- Devint une arme dangereuse.
- Qui souvent change en meurtre un combat inégal.
- «Hélas! de quel malheur le destin m'a frappée!
- Dit-elle; on me déguise, et je fuis le regard!
- Autrefois j'étais une épée,
- Et je ne suis plus qu'un poignard!»
- Tout dépend ici-bas de la place où nous sommes!
- Sous l'or est le fumier; sous la fange, un joyau!
- Et Bien souvent parmi les hommes
- Qui marque les rangs!...
- Le fourreau.
-
-Nous regrettons que l'espace ne nous permette pas de transcrire le Pain
-du Moineau, touchante leçon à l'adresse des ingrats; les Deux Fumées,
-celle du riche hôtel de la Monnaie et celle de la pauvre échoppe du
-forgeron; fumées qui vont se confondre et se perdre dans l'air, comme
-les destinées humaines dans la tombe. Nous recommandons surtout les
-Cuisines, charmante instruction donnée à ceux qui envient l'éclat, la
-réputation, parce qu'ils ne sont pas entrés dans les officines où
-l'intrigue et le charlatanisme préparent les grandeurs du jour et les
-succès du moment.
-
-Quant au livre de M. Léon Halévy, il a déjà réussi sans le secours de
-ces moyens artificiels et faux, souvent nécessaires au mérite même. Un
-pareil succès est rare aujourd'hui. Nous devons un dernier éloge à
-l'ouvrage: le style répond au charme, à la variété du sujet; il est tour
-à tour grave et enjoué, simple et noble. L'auteur sait faire parler tous
-les êtres qui sont du domaine de la fable, suivant leur nature et leur
-situation: l'ouvrier, le bourgeois, l'homme d'État, les bêtes et les
-choses même, qu'il personnifie et qu'il anime avec un rare bonheur. Ses
-vers sont faits comme on n'en fait plus: ils respectent les règles de
-langue et du goût; ils sont pleins d'élégance et surtout d'harmonie;
-mais c'est un don de famille qu'on ne s'étonnera pas de trouver dans un
-ouvrage de M. Léon Halévy. Le succès de cette oeuvre, les suffrages
-éclairés qu'elle a reçus, prouvent que le sentiment de la vraie poésie
-française n'a pas encore été étouffé sons le fatras des productions
-extravagantes et des vers barbares qui nous inondent.
-
- A. F.
-
-
-Monachologia, figuris ligno incisis illustrata (avec la traduction en
-français).--Chez tous les libraires. 1 volume in-24. 1 fr.
-
-Pourquoi a-t-on réimprimé ce petit volume? On comprend, sans la louer ni
-la blâmer, sa première publication vers la fin du siècle dernier.
-C'était en Italie, dans les États de la domination autrichienne, et le
-souverain régnant était Joseph II. Le comte de Born, naturaliste
-distingué, ami de l'empereur, s'amusa à faire l'histoire naturelle du
-genre monachus, suivant la méthode de Linné. Ses descriptions étaient
-accompagnées de figures, comme on en voit dans tous les livres
-d'histoire naturelle; c'était avec les termes les plus savants et les
-plus choisis de la science, qui parlait latin dans ce temps-là, un
-pamphlet contre les moines, contre une puissance que les princes
-catholiques eux-mêmes ne protégeaient plus. Mais, aujourd'hui, à qui
-s'attaque la Monachologia? La puissance, qu'est-elle devenue? A quoi
-répond ce joli petit livre avec sa traduction française, avec ses
-figuris ligno incisis? L'éditeur aurait dû garder son papier pour un
-autre usage, et son bois pour se chauffer.--Il nous dira peut-être que
-c'est une curiosité bibliographique. Mais les curiosités qui coûtent 1
-franc ne sont plus des curiosités. Les bibliophiles veulent payer cher,
-parce que le prix est le signe de la rareté de l'objet.
-
-
-Annuaire des Voyages et de la Géographie pour l'année 1844; par une
-réunion de géographes et de voyageurs, sous la direction de M. Frédéric
-Lacroix. Première année.--Paris, 1844. Guillaumin. 1 fr. 50.
-
-Présenter tous les ans au public un résumé des voyages et des travaux
-géographiques accomplis dans le courant de l'année, telle est l'heureuse
-idée que M. Frédéric Lacroix vient de réaliser. Cet utile et intéressant
-petit volume s'ouvre par une introduction dans laquelle M. Frédéric
-Lacroix passe successivement en revue les explorations entreprises ou
-terminées en 1843, et celles qui sont encore en voie d'exécution.
-Viennent ensuite divers articles inédits, rédigés tout exprès pour
-l'Annuaire, ou communiqués par Dumont d'Urville, M. et madame Hommaire
-du Bell, le vicomte de Santarem, MM. Alcide d'Orbigny, Marinier,
-Vincendon-Dumoulin, V. Schoelcher, Desgraz, Ferdinand Denis, Sebastien
-Albin, le major G. Poussin, etc. A une analyse consciencieuse des
-principaux livres de géographie ou de voyages publiés en 1843, succèdent
-enfin les résumés des communications relatives à la géographie faites à
-l'Académie des sciences, plusieurs tables de hauteur, le tableau
-chronologique des principales découvertes géographiques, et la liste des
-principales cartes publiées par le ministère de la marine. Malgré
-quelques lacunes faciles à combler, l'Annuaire des Voyages et de la
-Géographie de 1845 est digne du succès qu'il a obtenu. M. Frédéric
-Lacroix possède toutes les qualités nécessaires, pour que la critique la
-plus sévère n'ait rien à reprocher à l'Annuaire de 1844.
-
-
-Chefs-d'Oeuvre du Théâtre espagnol. Traduction nouvelle, avec une
-Introduction et des Notes; par M. Damas-Hinard. Calderon, troisième
-série. 1 vol. in-18.--Paris, 1844. Gosselin. 3 fr. 50.
-
-M. Damas-Hinard continue, avec le même bonheur et le même succès,
-l'élégante et fidèle traduction qu'il a entreprise des chefs-d'oeuvre du
-théâtre espagnol. Le troisième volume de Calderon, qui vient de paraître
-(le cinquième volume de cette importante publication), renferme, six
-drames ou comédies: Louis Perez de Galice, le Secret à haute voie,
-l'Esprit follet, les Trois Châtiments en un seul, le Prince constant et
-le Schisme d'Angleterre. Chacune de ces pièces est précédée d'une
-Introduction historique et critique, et des notes intéressantes
-expliquent aux lecteurs français tous les passages obscurs.--La
-traduction de M. Damas-Hinard est une de ces oeuvres consciencieuses, si
-rares de nos jours, qui assurent à leur auteur une place distinguée
-parmi les écrivains de leur époque.
-
-
-Visnelda, ou la Druidesse des Gaules, tragédie en trois actes et en
-vers; par mademoiselle S. B., auteur de la Fille de Jephté, in-8. 1
-fr. 50.--La Rochelle, Frédéric Boulet,--Paris, Paulin.
-
-Un de nos abonnés nous adresse des exemplaires de cette tragédie, avec
-cette note que nous copions: «Ce phénomène littéraire est dû à une jeune
-personne qui, sans avoir jamais étudié les premières règles de la
-grammaire et de la prosodie, a trouvé dans un admirable instinct
-poétique et dans les seules forces d'un génie nourri par d'abondantes
-lectures, les moyens de faire presque simultanément deux tragédies: la
-Fille de Jephté et Visnelda, où tout respire la plus tendre piété et
-les plus beaux sentiments.»
-
-Les exemples de cette faculté, qui révèle à quelques natures
-privilégiées les formes de la poésie, ne sont pas rares de nos jours. La
-tragédie de mademoiselle S. B. remplit toutes les conditions d'un
-ouvrage dramatique intéressant, quoique l'expression n'y soutienne pas
-toujours la dignité de la pensée. Le sujet de la pièce est la lutte des
-vieilles croyances gauloises contre le christianisme naissant. La
-druidesse Visnelda est la personnification de cette lutte, et sa
-conversion, une image du triomphe de la loi chrétienne.
-
-
-
-[Illustration.]
-
-Le Minotaure,
-
-BRONZE, PAR BARYE.
-
-Ce dessin représente un nouveau bronze, Thésée domptant le Minotaure,
-que notre célèbre et fécond sculpteur, M. Barye, vient d'ajouter à son
-riche musée de la rue de Choiseul. On sait que M. Barye, indigné de voir
-ses plus charmants chefs-d'oeuvre grossièrement mutilés ou défigurés par
-des ouvriers ignorants et maladroits, s'est décidé à se faire fabricant
-dans le double intérêt du public et de sa réputation. Le bel
-établissement récemment fondé au centre même de la capitale, offrira à
-tous les véritables amateurs une magnifique collection d'objets d'arts
-en bronze, exécutés sous les ordres et sous la surveillance de M. Barye,
-d'après des modèles de M. Barye et de nos principaux sculpteurs.--Tous
-les bronzes du Musée-Choiseul peuvent être mis en vente tels qu'ils
-sortent du moule où ils ont été fondus. Aucun ouvrier n'en a altéré, par
-des retouches inhabiles, la forme primitive. Les résultats qu'il a
-obtenus assurent à M. Barye la reconnaissance des artistes et des
-amateurs.
-
-
-
-Amusements des Sciences.
-
-SOLUTION DES QUESTIONS PROPOSÉES DANS LE CINQUANTE-DEUXIÈME NUMERO.
-
-I. Pour résoudre ce problème, il sera commode de prendre différentes
-cartes d'un jeu entier, en commençant par l'as et en choisissant à la
-suite. Supposons qu'il y ait dix nombres parmi lesquels s'en trouve un à
-deviner. On disposera en rond dix cartes dont les nombres de points,
-depuis l'as, qui correspond à 1, jusqu'au dix, seront ceux parmi
-lesquels on doit deviner le nombre que quelqu'un aura pensé.
-
-[Illustration.]
-
-Supposons maintenant que votre partner ait pensé le nombre 3; faites-lui
-toucher une carte quelconque, celle dont les points sont au nombre de 7,
-par exemple; ajoutez mentalement à 7 le nombre total des cartes 10, puis
-invitez votre partner à compter tout bas jusqu'à ce nombre 17, à partir
-du nombre 3 qu'il a pensé et qu'il ne vous fait pas connaître, en
-commençant par la carte 7 qu'il a touchée, et en suivant un ordre
-rétrograde; seulement qu'il vous montre la carte où il s'arrête,
-lorsqu'il est arrivé à 17. Cette carte sera précisément le 3 qu'il a
-pensé.
-
-On pourrait prendre un nombre de cartes plus grand ou plus petit que 10;
-s'il y en avait 15 ou 8 au lieu de 10, on ajouterait 15 ou 8 au nombre
-de la carte touchée, pour savoir jusqu'où l'on doit faire compter.
-
-Pour mieux dissimuler l'artifice, on pourra retourner les cartes de
-manière à cacher les points, en ayant soin, toutefois, de bien remarquer
-où est l'as, afin de savoir à vue le nombre de la carte touchée, pour
-déterminer celui jusqu'auquel on devra compter.
-
-II. Les deux principes suivants sont employés pour résoudre la question
-proposée, et toutes celles du même genre qui se présentent dans le jeu
-de billard:
-
-1° L'angle que fait la direction de la bille avec la bande, lorsqu'elle
-vient frapper celle-ci, est égal à l'angle que fait la direction de
-cette même bille avec la bande après le choc.
-
-2° Lorsqu'une bille en rencontre une autre, si on tire entre leurs
-centres une ligne droite qui passera nécessairement par le point de
-contact, cette ligne sera la direction de la bille frappée après le
-coup.
-
-Cela posé, voici comment on résoudra la question: par le centre de la
-blouse donnée B et par celui de la bille M de l'adversaire, concevez une
-ligne droite, prolongée en dehors de la bille M, d'une quantité égale au
-rayon de cette bille jusqu'en O, puis frappez votre bille N suivant la
-direction NO. Lorsque son centre F arrivera en O, elle devra pousser
-l'autre bille M suivant la direction MB.
-
-[Illustration.]
-
-Nous devons ajouter que cette solution est purement géométrique, et que,
-dans la pratique, elle est modifiée par l'influence du roulement et du
-frottement des billes sur le tapis.
-
-
-NOUVELLES QUESTIONS A RÉSOUDRE.
-
-I. Deux personnes conviennent de prendre alternativement des nombres
-moindres qu'un nombre donné, et de les ajouter ensemble jusqu'à ce que
-l'un des deux puisse atteindre un autre nombre donné. Comment doit-on
-faire pour arriver infailliblement le premier.
-
-II. Faire bouillir de l'eau froide sans feu, mais avec de la glace.
-
-
-
-Rébus.
-
-EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS:
-L'habit ne fait pas le moine.
-
-
-[Illustration: nouveau rébus.]
-
-
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0054, 9 Mars 1844, by
-L'Illustration- Various
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0054, 9 MARS 1844 ***
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-
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-
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-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
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-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
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-
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