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@@ -0,0 +1,4271 @@
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43789 ***
+
+Note de transcription:
+
+À l'exception des corrections mentionnées dans la note plus détaillée à
+la fin de ce livre, l'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas
+été harmonisée.
+
+Les mots en gras sont indiqués par =...=, et la translittération de
+texte en grec par +...+.
+
+Le glyphe [=e] représente la lettre e surmontée d'un macron.
+
+Une traduction en français de la Germanie est aussi disponible auprès
+du Project Gutenberg, sous le numéro 19662.
+
+
+
+
+ TACITE
+
+ LA GERMANIE
+
+
+
+
+ PROPRIÉTÉ DE
+
+ _J. de Gigord._
+
+
+ _À LA MÊME LIBRAIRIE_
+
+ OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
+
+ _Nouveau cours de latin:_
+
+ =Grammaire latine= (1re année). In-18, raisin 0 fr. 90
+
+ =Grammaire latine= (2e année). 1 fr. 25
+
+ =Grammaire latine= (complète). In-18, raisin. 1 fr. 40
+
+ =Exercices latins illustrés= (1re série). In-18, raisin. 1 fr. 75
+
+ -- _Livre du maître_ (1re série), en préparation.
+
+ =Exercices latins illustrés= (2e série)
+
+ -- _Livre du maître_ (2e série).
+
+ =Exercices latins= (3e série)
+
+ -- _Livre du maître_ (3e série), en préparation.
+
+
+ =Tacite.= _Germanie_. In-18 raisin. 0 fr. 75
+
+ -- _Agricolae_. In-18 raisin. 0 fr. 60
+
+ -- _Extraits des Annales_. In-18 raisin. 1 fr. 75
+
+ =Plutarque.= _Vie de Cicéron_. In-18 raisin. 1 fr. »
+
+ -- _Extraits des vies parallèles_. In-18. 1 fr. 50
+
+ =Xénophon.= _Économique_. In-18 raisin. 1 fr. 50
+
+
+
+
+ TACITE
+
+ LA GERMANIE
+
+
+ TEXTE LATIN
+ AVEC INTRODUCTION, NOTES ET LEXIQUE DES NOMS PROPRES
+
+ PAR
+ M. L'ABBÉ PETITMANGIN
+ AGRÉGÉ DES LETTRES
+ PROFESSEUR AU COLLÈGE STANISLAS
+
+ TROISIÈME ÉDITION
+
+ [Décoration]
+
+ PARIS
+
+ ANCIENNE LIBRAIRIE POUSSIELGUE
+ J. DE GIGORD, ÉDITEUR
+ RUE CASSETTE, 15
+
+ 1913
+
+
+
+
+INTRODUCTION
+
+I.--LA VIE ET LES OUVRAGES DE TACITE.
+
+
+Nous avons bien peu de détails certains sur la vie de Tacite. Son
+prénom était-il _Publius_ comme le témoigne un manuscrit des _Annales_
+ou _Caius_ comme l'écrit Sidoine Apollinaire? Appartenait-il à la
+_gens Cornelia_? Son père était-il ce chevalier romain, procurateur
+de la Gaule Belgique, nommé dans une inscription et dont parle Pline
+l'Ancien? Autant de questions toujours renouvelées, jamais épuisées,
+auxquelles on ne pourra fournir aucune réponse certaine tant que de
+nouvelles découvertes n'apporteront pas des preuves indiscutables[1].
+On admet cependant que Tacite est né en 54 ap. J.-C. ou 55 au plus
+tard. Mais on retombe dans l'incertitude, dès qu'on veut déterminer le
+lieu de sa naissance. Les habitants de Terni, l'ancienne Interamna,
+à peu de distance de Florence, le réclament pour compatriote; mais
+ce n'est pas fournir des arguments que de dresser des statues et l'on
+sait trop bien que cette tradition remonte à l'empereur Tacite (275-276
+ap. J.-C.) qui naquit à Interamna et se fit passer pour le descendant
+de l'illustre historien. Cette parenté, même démontrée, ne pourrait
+être un argument incontestable en faveur des habitants de Terni, et
+il faut renoncer à disserter sur cette heureuse coïncidence qui aurait
+rapproché les berceaux de Tacite, de Michel-Ange et de Machiavel.
+
+ [1] La récente découverte d'une inscription paraît avoir levé
+ tous les doutes en faveur du prénom de _Publius_.
+
+Que l'éducation de Tacite se soit faite à Rome, au milieu des vices
+raffinés qui minaient la société, ou dans quelque province où les
+antiques traditions, mieux conservées, trempaient plus fortement
+les âmes, il est probable qu'en aucun cas il ne se laissa entamer
+par la corruption de son siècle. Il s'adonna d'abord à l'éloquence,
+qui, malgré l'établissement de l'Empire et la suppression des grands
+débats politiques, restait la base et presque l'unique objet des
+études pour les jeunes romains de bonne famille. La philosophie semble
+l'avoir moins attiré. Pline le Jeune, qui fut très lié avec lui, nous
+atteste ses succès oratoires et caractérise son éloquence d'un mot qui
+résume tout un côté du génie de Tacite: «_Respondit Cornelius Tacitus
+eloquentissime et, quod eximium orationi ejus inest_, +semnôs+.» Nous
+connaissons d'ailleurs les idées de Tacite sur l'art oratoire par son
+premier ouvrage, le _Dialogue des orateurs_, dont l'authenticité a été
+contestée, mais à tort, semble-t-il. Ses préférences vont à Cicéron,
+qu'il se propose d'imiter, mais le style de ce dialogue, quoique
+différent, à la vérité, de la vraie manière de Tacite telle que nous la
+révèlent les _Annales_ et les _Histoires_, nous fait sentir déjà que le
+temps des larges et symétriques périodes est passé.
+
+Cependant Tacite ne se confinait pas dans les déclamations d'école et
+les débats judiciaires. Successivement questeur sous Vespasien, édile
+ou tribun du peuple sous Titus, préteur sous Domitien, il parvint au
+consulat sous le règne de Nerva en 97. Il eut alors à prononcer l'éloge
+de Verginius Rufus, mort simple citoyen après avoir refusé l'empire.
+Ce fut probablement dans l'année qui suivit son consulat qu'il écrivit
+l'_Agricola_. Il retraçait, en phrases émues, éloquentes, et semées
+de mots profonds, la vie de son beau-père, qu'il représentait comme le
+type du fonctionnaire intègre et digne sous un gouvernement corrompu.
+Vers le même temps, entre 98 et 100, il publiait _la Germanie_.
+
+Ces courts écrits, dans lesquels on sent le style si original de
+Tacite tendre de plus en plus à la brièveté et à la profondeur tout
+en s'animant d'une couleur poétique assez prononcée, conduisent
+insensiblement aux grands ouvrages de l'écrivain: les _Annales_ et
+les _Histoires_. On ne saurait assez regretter que le temps ait creusé
+dans ces deux chefs-d'oeuvre d'irréparables lacunes. Les _Histoires_
+publiées entre 104 et 109 contenaient les règnes de Galba, Othon,
+Vitellius, Vespasien, Titus et Domitien, c'est-à-dire les faits
+contemporains de Tacite. Les _Annales_, qui durent paraître vers l'an
+116, renfermaient la période de l'histoire romaine comprise entre la
+mort de l'empereur Auguste et le règne de Galba par lequel commencent
+les _Histoires_.
+
+À partir de l'an 100, époque à laquelle il soutint, de concert avec
+son ami Pline le Jeune, le procès des Africains contre Marius Priscus,
+Tacite semble s'être retiré des affaires publiques pour s'adonner
+tout entier à la composition de ses grands ouvrages. Il vivait
+vraisemblablement encore à l'avènement d'Hadrien (117) et mourut
+probablement entre 117 et 120.
+
+
+II.--_LA GERMANIE._
+
+L'érudition allemande, qui s'est beaucoup occupée du court écrit de
+Tacite sur la Germanie, a soulevé une foule de questions sur le but,
+les sources, la date et le titre même de cet ouvrage. On a supposé que
+le titre authentique s'était perdu, avec une préface où Tacite rendait
+peut-être compte de l'idée qui avait inspiré son livre. Les différents
+titres que l'on propose sont fort incertains. On a à choisir entre:
+_De origine et situ Germanorum_ (ou _Germaniæ_), _De situ Germaniæ_,
+_De situ ac populis Germaniæ_, _De origine, situ, moribus ac populis
+Germanorum_. Comme il n'y a presque pas de motif de préférence entre
+ces divers titres, on peut se contenter, comme Halm, d'écrire en tête
+du livre de Tacite: _C. Taciti de Germania liber_. On ne peut, en
+effet, sur ce point, accorder grande confiance aux manuscrits; ceux
+qui existent actuellement et dont les principaux sont le _Vaticanus_
+1862 et 1518, le _Leidensis_, le _Neapolitanus_, ont été copiés par
+des humanistes de la Renaissance et reproduisent un manuscrit unique
+apporté d'Allemagne en Italie et aujourd'hui perdu.
+
+La date de la composition de _la Germanie_ est assez facile à
+déterminer. Tacite nous dit (§ 37) que, depuis la première invasion des
+Cimbres (an de Rome 641) jusqu'au second consulat de Trajan (851), il
+s'est écoulé 210 ans. On peut en conclure que si Tacite prend le second
+consulat de Trajan pour point de départ de son calcul, c'est parce
+que cet ouvrage fut composé à cette époque même ou du moins avant le
+troisième consulat, un peu avant ou un peu après l'arrivée de Trajan à
+Rome.
+
+On s'est souvent demandé quel but s'est proposé Tacite en écrivant _la
+Germanie_. Comme on peut s'y attendre, toutes les solutions possibles
+ont été proposées. On a été jusqu'à soutenir que _la Germanie_ était
+une sorte de dialogue, dans lequel Tacite avait voulu réunir les
+opinions des écrivains antérieurs sur la Germanie, en interrompant
+sans cesse cette relation pour compléter, confirmer et, plus souvent,
+infirmer leur témoignage. Sa méthode la plus ordinaire de contredire
+ses adversaires serait l'ironie. Méthode bien dangereuse, en vérité,
+puisqu'on a si souvent pris pour la pensée de Tacite ce qui en était
+exactement le contraire[2]. Le tort de la plupart des commentateurs
+qui ont voulu trancher nettement la question, a été, semble-t-il, de
+se montrer trop exclusifs et de ne pas assez distinguer, autour du
+but principal, quel qu'il soit d'ailleurs, l'existence incontestable
+d'intentions secondaires. Il est évident, par exemple, qu'on aurait
+tort de ne voir dans _la Germanie_ qu'une sorte de roman où serait
+dépeint un certain idéal de bonheur, de vie simple et vertueuse. Cet
+ouvrage serait ainsi une réplique de la fiction de l'âge d'or, la scène
+étant transportée dans le lointain de l'espace au lieu d'être reculée
+dans le temps. Le romanesque que l'on croit découvrir dans certains
+passages ne doit pas faire illusion. Tacite, il est vrai, fait une
+description fantastique du culte mystérieux de la déesse _Nerthus_ et
+nous montre une armée entière couverte de boucliers noirs; cela vient
+de ce que, trop grave pour inventer des fables, il est aussi trop
+consciencieux pour omettre les informations qu'il a recueillies. Dans
+le second livre des _Histoires_ nous trouvons sa profession de foi:
+«Je crois, dit-il, qu'il est contraire à la gravité de l'histoire de
+vouloir intéresser les lecteurs avec des fictions et des fables, mais
+je ne voudrais pas non plus enlever toute créance à des traditions
+généralement reçues.» D'ailleurs, comment expliquer, dans cette
+hypothèse, la présence de tant de détails géographiques? Pourquoi tant
+de précision dans la notation du caractère spécial de chaque peuplade?
+Et si Tacite a voulu vanter la vie simple et frugale, pourquoi
+insiste-t-il sur l'ivrognerie et l'entêtement de ces robustes Germains?
+Cependant on ne saurait nier que Tacite ait souvent embelli la vie
+de ces peuplades à demi sauvages et fait de leur ignorance des vertus
+réfléchies de philosophe.
+
+ [2] Voici, par exemple, comment M. Holub entend le ch. XVII:
+ Tacite rapporte l'opinion d'un de ses prédécesseurs: _Tegumen
+ omnibus sagum fibula aut, si desit, spina consertum._--Et Tacite
+ reprend aussitôt ironiquement: _Ceterum intecti: totos dies juxta
+ focum atque ignem agunt!_ C'est-à-dire: «Eh quoi! pas d'autre
+ vêtement? Mais alors le climat les obligerait à rester des
+ journées entières près du feu! Ne faut-il pas qu'ils aillent à la
+ chasse, aux assemblées, à la guerre? Ce simple manteau peut-il
+ suffire?» On devine ce qu'une semblable interprétation peut
+ réserver de surprises à qui voudra s'y livrer.
+
+La rhétorique, dont on sent parfois l'influence sur la composition
+de l'ouvrage, n'a pas peu contribué à lui donner ce faux air de roman
+utopique; mais plus sensible encore est l'influence des préoccupations
+du moment et ce n'est pas sans quelque apparence de raison qu'on a
+soutenu que Tacite avait voulu avant tout faire la satire des moeurs
+de son temps. On sait que Tacite n'est pas l'historien selon l'idée de
+Fénelon. Il est bien de son temps et de son pays, et dans le coeur de
+ce penseur profond bouillonne un ardent patriotisme. Tacite a étudié
+les vices de son siècle; il y a reconnu le signe d'une civilisation
+trop avancée qui court fatalement à la décadence. Pour lui, comme
+pour tous les Romains qui ont gardé l'amour et l'admiration du peuple
+roi, l'idéal est vers le passé; c'est le _mos majorum_ qui a fait la
+grandeur de la République, c'est lui qui peut seul la sauver de la
+ruine. Aussi, sans être pour cela un révolutionnaire, il saisit avec
+empressement l'occasion qui lui est offerte d'opposer à la civilisation
+corrompue qui règne à Rome les rudes vertus des Barbares. À chaque
+instant la pensée de Tacite est reportée de l'objet de son étude vers
+l'état actuel de sa patrie. Si cette préoccupation l'a amené à forcer
+quelques traits, elle lui a fourni l'occasion de belles antithèses,
+dans lesquelles un peu d'affectation ne nuit pas à la profondeur de la
+pensée. Il serait exagéré cependant de considérer _la Germanie_ comme
+une satire analogue aux ouvrages de nos philosophes du XVIIIe siècle
+qui prétendaient opposer aux vices et aux mensonges conventionnels
+de la société le bon sens et les vertus spontanées de la nature
+inculte. Tacite s'est contenté de rappeler aux Romains que, chez ces
+prétendus barbares, les lois du mariage étaient sévèrement gardées,
+la corruption ne prêtait pas à rire, les testaments et les abus qu'ils
+provoquent étaient inconnus, les enfants n'étaient point abandonnés à
+des mercenaires, la douceur envers les esclaves était habituelle. Avant
+Tacite, Horace avait déjà usé de ce procédé en opposant aux moeurs des
+Romains les vertus des Gètes et des Scythes (_Odes_, III, 24), et l'on
+a pu relever des tendances analogues chez Valérius Flaccus qui publia
+son ouvrage environ trente ans avant l'apparition de _la Germanie_.
+
+_La Germanie_ serait-elle donc plutôt une brochure politique analogue
+aux monographies qui paraissent aujourd'hui à propos des questions
+brûlantes de la politique extérieure? Les partisans de cette opinion
+avouent toutefois que _la Germanie_ n'a pas été improvisée comme le
+sont la plupart des écrits de ce genre, mais composée d'après des notes
+dès longtemps recueillies. Cette intention politique est loin d'être
+aussi évidente qu'on l'a prétendu, puisque les défenseurs de cette
+opinion soutiennent, les uns, que Tacite a voulu détourner Trajan de
+faire la guerre à des gens si vertueux et si forts, les autres qu'il
+a simplement voulu soutenir sa politique. L'empereur en effet, appelé
+au trône pendant qu'il se trouvait en Germanie, y resta longtemps
+pour consolider la frontière. On désirait le revoir à Rome; de là,
+chez Tacite, le désir d'expliquer l'absence de Trajan en montrant la
+nécessité de tenir en respect les Barbares. Si telle était l'idée de
+Tacite, non seulement elle devrait s'exprimer nettement dans quelque
+endroit de l'ouvrage, mais on devrait la deviner présente partout;
+or rien ne serait plus difficile à prouver. En effet, quiconque lira
+_la Germanie_ sans idée préconçue aura l'impression d'un ouvrage
+scientifique. C'est l'avis de Mommsen: «Tout cet écrit, dit-il, fait
+l'effet d'être simplement géographique.»
+
+On s'est appuyé sur cette constatation pour soutenir que _la Germanie_
+était un livre détaché des grands ouvrages. Il aurait survécu à la
+perte d'une partie considérable des _Annales_ et des _Histoires_, parce
+qu'il aurait été de bonne heure remarqué et copié à part par des moines
+allemands du moyen âge. On a été jusqu'à lui fixer sa place dans les
+_Histoires_ à l'endroit où Tacite devait parler de la grande coalition
+des Sarmates et des Suèves. Selon d'autres, _la Germanie_ aurait été
+en effet, d'abord, destinée à prendre place dans les _Annales_ ou les
+_Histoires_, mais elle en aurait été séparée par Tacite lui-même et
+publiée à part.
+
+Cette opinion, quelque vraisemblable qu'elle puisse paraître, n'est
+pas concluante. Si l'on se rappelle que le _Dialogue des orateurs_ est
+un ouvrage de rhétorique où les souvenirs d'école et le désir d'imiter
+les périodes cicéroniennes sont si apparents, que l'_Agricola_ garde
+une parenté évidente avec les panégyriques depuis si longtemps à la
+mode, que _la Germanie_ elle-même fourmille de pointes, de réticences
+calculées et d'effets de style, on est tenté de regarder cet ouvrage
+comme un essai, où Tacite a voulu former son style et se faire la
+main pour aborder les grands ouvrages qu'il méditait. Ceci n'est pas
+pour en diminuer la valeur: au contraire. Tacite a dû y apporter tous
+ses soins; il a dû à cette occasion consulter de nombreux ouvrages,
+non seulement pour assembler des matériaux, mais pour s'inspirer des
+meilleurs modèles. Nous le voyons commencer à la manière de César et
+terminer par une imitation de Salluste. Sans doute, le procédé est
+encore sensible dans _la Germanie_, mais, en somme, c'est l'oeuvre
+soignée d'un homme déjà maître de son talent, qui, en exerçant sa
+sagacité d'historien et son originalité de styliste, se prépare à la
+composition de chefs-d'oeuvre immortels.
+
+On s'explique pourquoi _la Germanie_ lui a paru le sujet le plus
+intéressant. La question germanique était à l'ordre du jour. Depuis que
+César avait franchi le Rhin, les Germains n'avaient pas cessé d'être
+mêlés aux affaires de Rome, comme ennemis ou comme alliés. À César même
+ils avaient fourni, dans sa guerre contre les Gaulois, d'excellents
+cavaliers. Ils avaient tenu en échec la puissance d'Auguste. Sous
+ses successeurs, ils avaient continué à inquiéter la frontière et on
+n'avait jamais pu les considérer comme définitivement soumis de la
+même façon que les Gaulois. Tacite avoue qu'ils avaient fourni aux
+généraux plutôt des occasions de triomphe que de véritables victoires.
+Tout le monde sentait vaguement, et Tacite sans doute mieux que
+personne, que le danger viendrait du Nord et que, si une invasion des
+Cimbres et des Teutons se renouvelait, on trouverait difficilement un
+nouveau Marius et des légions semblables aux vainqueurs de Verceil.
+Ajoutez à cela la curiosité qui porte les civilisations raffinées vers
+l'étude des populations encore voisines de la barbarie. Le succès de
+la littérature exotique de nos jours ne s'explique pas autrement. Or,
+à l'époque de Tacite, l'Orient, souvent décrit, était trop connu; la
+Germanie et les pays du Nord, du côté des mers mystérieuses et des
+nuits de plusieurs mois, devaient intéresser davantage. Ces récits
+sur des peuples lointains remplaçaient dans la curiosité des lecteurs
+les légendes mythologiques auxquelles on ne croyait plus. Le livre
+de Tacite répondait à ce besoin; il avait l'exactitude d'une sérieuse
+étude géographique et l'intérêt d'un roman. Tacite reconnaît dans ses
+_Annales_ que les récits de ce genre sont les plus propres à piquer la
+curiosité du lecteur.
+
+Au reste, quoi qu'il en soit du but de Tacite dans la composition
+de _la Germanie_, on s'accorde à reconnaître que ce livre renferme
+un grand nombre de faits exacts, intéressants, puisés aux meilleures
+sources. Ici une question se pose: Tacite parle-t-il de choses qu'il a
+vues lui-même? A-t-il visité la Germanie? On sait, par le témoignage
+de l'écrivain lui-même dans l'_Agricola_, qu'il fut absent de Rome
+à partir de 89 pendant quatre ou peut-être sept ans. Quel fut le
+motif de cette absence? On a prétendu que ce ne pouvait être l'exil
+ni une retraite volontaire, qu'il s'agissait donc d'une mission
+assez lointaine, peut-être du commandement d'une légion sur le Rhin.
+Malheureusement on ne peut fournir aucune preuve à l'appui de cette
+assertion. Il est vrai que Tacite, par la vivacité de son style, semble
+peindre des choses qu'il a vues lui-même, mais on ne peut rien conclure
+de cette observation puisqu'il parle de la même manière de certaines
+contrées qu'il n'a certainement jamais visitées.
+
+Si Tacite n'est pas un témoin oculaire, on peut être du moins certain
+qu'il n'a négligé aucun moyen d'information. Il a naturellement
+consulté les écrivains qui s'étaient occupés avant lui de la Germanie.
+Beaucoup de ces ouvrages étant perdus pour nous, nous ne pouvons savoir
+au juste dans quelle mesure Tacite s'est inspiré de ses devanciers.
+Ses principales sources paraissent avoir été César, Mela, Pline et
+peut-être Salluste. Le rapprochement n'est possible qu'avec César dont
+nous possédons les oeuvres. César avait souvent eu l'occasion, dans sa
+guerre des Gaules, de connaître les Germains, mais il s'était contenté
+de leur consacrer quelques chapitres de ses _Commentaires_. Tacite est
+donc plus explicite, mais il n'est jamais en contradiction avec celui
+qu'il appelle _summus auctorum_.
+
+Bien qu'il soit impossible de déterminer exactement ce que Tacite a
+ajouté aux connaissances déjà consignées par les écrivains antérieurs,
+on ne peut douter qu'il ait contrôlé avec soin leurs affirmations et
+recueilli tous les renseignements oraux de nature à rendre son étude
+plus neuve, plus complète et plus intéressante. Or il était facile
+de recueillir sur la Germanie une foule de détails offrant toutes
+les garanties de certitude désirables. Si Tacite n'a pas été chargé
+personnellement de quelque mission sur les bords du Rhin, il a eu
+souvent l'occasion d'interroger les soldats qui avaient pris part aux
+guerres de Germanie. En outre, le commerce amenait des Germains à Rome,
+et les marchands italiens parcouraient des pays du nord où les aigles
+romaines ne s'étaient pas encore montrées. Il est probable que le
+commerce du succin attira des commerçants jusqu'en Suède. Si toutefois
+les indications géographiques de Tacite restent bien inférieures
+à ses descriptions ethnographiques, on ne peut s'en étonner; les
+anciens n'ont jamais pu arriver, en géographie, qu'à des connaissances
+approximatives, faute des instruments nécessaires à cette science.
+Au reste, peu nous importent aujourd'hui les erreurs de ce genre; ce
+sont les détails de moeurs qui offrent, pour les modernes, le plus
+haut intérêt. Les grandes invasions qui ont bouleversé la meilleure
+partie de l'Europe quelques siècles après l'ère chrétienne, ont établi
+dans les moeurs et dans les institutions des territoires envahis un
+grand nombre de coutumes d'abord propres aux peuplades de la Germanie.
+Montesquieu a dit: «Il est impossible d'entrer un peu avant dans
+notre droit politique si l'on ne connaît parfaitement les lois et les
+moeurs des peuples germains.» On peut voir, dans le premier livre de
+l'_Histoire de la littérature anglaise_, quel usage Taine a su faire de
+l'ouvrage de Tacite pour marquer les traits caractéristiques de la race
+anglo-saxonne.
+
+Il est à regretter cependant que Tacite n'ait pas assez compris
+l'importance des langues pour le classement des peuples, que le peu
+de détails qu'il donne sur la religion des Germains soit gâté par
+l'habitude d'identifier les dieux de tous les peuples aux habitants de
+l'Olympe gréco-romain, mais on ne peut raisonnablement exiger de Tacite
+des méthodes et des connaissances qui furent complètement étrangères
+à son époque. Tel qu'il est, ce livre de _la Germanie_ si court et si
+substantiel mérite l'éloge qu'en fait Montesquieu dans l'_Esprit des
+lois_: «Tacite a fait un ouvrage exprès sur les moeurs des Germains;
+il est court, mais c'est l'ouvrage de Tacite qui abrégeait tout parce
+qu'il voyait tout.»
+
+
+III.--SOMMAIRE DE _LA GERMANIE_.
+
+_La Germanie_ a été composée avec beaucoup de soin; la facilité avec
+laquelle Tacite passe d'un sujet à l'autre en suivant l'enchaînement
+naturel des idées, masque habilement un plan très bien agencé. Le livre
+se divise naturellement en deux parties: une partie générale consacrée
+aux renseignements géographiques, aux moeurs et institutions communes
+à tous les Germains, et une partie spéciale dans laquelle sont décrites
+à part toutes les peuplades de la Germanie, chacune avec les traits qui
+la distinguent des tribus voisines.
+
+
+I. PARTIE GÉNÉRALE.
+
+
+A. _Le sol et les habitants._
+
+1. Position et géographie physique de la Germanie. 2. Origine des
+anciens peuples de la Germanie et légendes qui s'y rapportent. 3. Suite
+des traditions antiques, le Bardit. 4. Pureté de la race; le physique
+des Germains. 5. Productions du sol; mépris de l'or et de l'argent.
+
+
+B. _Institutions publiques._
+
+6. Armement des Germains. Cavalerie et infanterie. Punition des lâches.
+7. Autorité des rois et des chefs. Rôle des prêtres. Courage des femmes
+germaines. 8. Vénération pour les femmes. Veleda. Albruna. 9. Religion
+des Germains. Leurs divinités. 10. Différentes manières de tirer
+des augures. 11. Assemblées publiques. Délibérations. 12. La justice
+rendue dans les assemblées. Tribunaux organisés pour les cantons. 13.
+Émancipation du jeune homme, organisation militaire. 14. Obligations
+des chefs de guerre et de leurs compagnons. 15. Manière de vivre
+pendant la paix. Cadeaux faits aux chefs.
+
+
+C. _Vie privée._
+
+16. Les habitations. 17. Les vêtements. 18. Respect du mariage.
+Les présents, symboles des devoirs des époux. 19. Châtiment de
+l'inconduite. Pureté des moeurs. 20. Éducation des enfants. Parentés.
+Successions. 21. Haines héréditaires. Compensation de l'homicide.
+Hospitalité. 22. Défauts des Germains. Ivresse. Brutalité. Affaires
+traitées pendant et après les festins. 23. Boisson fermentée.
+Nourriture simple et frugale. 24. Amusements. Danse des armes. Passion
+du jeu. 25. Rôle et condition des esclaves et des affranchis. 26.
+Ignorance de l'usure. Partage des terres. 27. Funérailles.
+
+
+II. PARTIE SPÉCIALE.
+
+28. Les Gaulois qui se sont établis en Germanie: Helvètes, Boïens,
+Aravisques, Oses. Germains établis sur la rive gauche du Rhin:
+Trévires, Nerviens, Vangions, Triboques, Ubiens. 29. Bataves.
+Mattiaques. Champs décumates. 30. Les Chattes, peuple guerrier et
+discipliné. 31. Coutumes guerrières, aspect effrayant des Chattes.
+32. Les Usipiens; les Tenctères, excellents cavaliers. 33. Les
+Bructères; ils sont chassés par les Chamaves et les Angrivariens.
+Pressentiments de Tacite. 34. Les Dulgubniens, les Chasuares, les
+Frisons. 35. Les Chauques, le plus noble peuple de Germanie. 36. Les
+Chérusques, vaincus par les Chattes. Leur défaite entraîne celle des
+Foses. 37. Les Cimbres; rapide esquisse des guerres de Germanie. 38.
+Les Suèves: usages spéciaux. 39. Les Semnons; leur bois sacré. 40.
+Les Langobards, les Reudignes, etc. Culte de la déesse Nerthus. 41.
+Les Hermondures. Relations commerciales avec les Romains. 42. Les
+Naristes, les Marcomans, les Quades. 43. Les Marsignes, les Cotins, les
+Oses, les Bures. La Suévie traversée par une chaîne de montagne. Les
+Tugiens. Aspect terrifiant des Hariens. 44. Les Suiones, navigateurs.
+Gouvernement royal. Les Sitones gouvernés par une femme. 45. La
+mer dormante. Les Æstiens. Commerce du succin. 46. Les Peucins, les
+Venèdes, les Fennes. Légendes sur des peuples fabuleux.
+
+
+
+
+CORNELII TACITI
+
+DE GERMANIA
+
+LIBER
+
+
+=1.= Germania omnis[1] a Gallis Rætisque et Pannoniis[2] Rheno et
+Danuvio fluminibus, a Sarmatis Dacisque mutuo metu aut montibus[3]
+separatur: cetera Oceanus[4] ambit, latos sinus et insularum immensa[5]
+spatia complectens, nuper cognitis[6] quibusdam gentibus ac regibus,
+quos bellum aperuit. Rhenus, Ræticarum Alpium inaccesso ac præcipiti
+vertice[7] ortus, modico flexu[8] in occidentem versus septentrionali
+Oceano miscetur. Danuvius, molli et clementer edito[9] montis Abnobæ
+jugo effusus, plures populos adit, donec[10] in Ponticum mare sex
+meatibus[11] erumpat: septimum[12] os paludibus hauritur.
+
+ [1] =Germania omnis=, la Germanie prise dans son ensemble. Il
+ s'agit de la grande Germanie, par opposition aux deux provinces
+ romaines de Germanie, situées sur la rive gauche du Rhin. Ce
+ début paraît imité de César, _B. G._, I, 1.
+
+ [2] =A Gallis Rætisque et Pannoniis=. Le changement de particule
+ indique que ces trois termes sont répartis en deux groupes, d'un
+ côté _Gallis_, de l'autre _Rætis et Pannoniis_, correspondant
+ l'un à _Rheno_, l'autre à _Danuvio_. Cf. Ragon, _Gr. lat._, §
+ 534.
+
+ [3] =Mutuo metu aut montibus=. Remarquez la vivacité de cette
+ expression, produite par le rapprochement de deux idées de nature
+ différente. Ces montagnes sont les Karpathes. Cf. 7, note 13.
+
+ [4] =Oceanus=. Sous cette dénomination il faut entendre la Mer
+ du Nord et la Baltique. Ces _latos sinus_ sont des presqu'îles,
+ et non pas des golfes, le Jutland probablement. Cf. 29,
+ _sinus imperii_, et la note. À travers l'incertitude de ces
+ renseignements géographiques, certains commentateurs ont voulu
+ voir l'intention de grandir, dans un but politique, l'importance
+ de la Germanie.
+
+ [5] =Immensa=: ce mot a un sens plus faible qu'à l'époque
+ classique. Tacite remploie communément dans le sens de _très
+ grand_. Traduisez: de vastes étendues d'îles.
+
+ [6] =Nuper cognitis=. Cette proposition à l'ablatif absolu, où
+ le participe a la valeur de l'aoriste et non pas du parfait,
+ exprime avec beaucoup de concision la source des renseignements
+ donnés dans le membre de phrase précédent. _Nuper_ a une valeur
+ relative, car les expéditions dont il s'agit ici ont eu lieu 10
+ ans avant J.-C.
+
+ [7] =Vertice=: l'Adula (en latin _Adulas_) ou Rheinwaldhorn qui
+ se trouve à l'est du Saint-Gothard.
+
+ [8] =Modico flexu=. Il ne s'agit pas, comme on le croit
+ quelquefois, d'un coude du fleuve ou d'un «léger détour», mais
+ d'une direction générale. Le Rhin, au lieu de se diriger vers le
+ Nord, s'incline légèrement vers l'Occident.--_Versus_. Bien qu'on
+ trouve parfois _versus_, adverbe, joint à _in_ par pléonasme,
+ ce mot est plutôt ici un participe, malgré le manque de liaison
+ entre _ortus_ et _versus_.
+
+ [9] =Molli et clementer edito=. Ces deux expressions sont fort
+ voisines de sens, mais la première se trouve déjà à l'époque
+ classique, tandis que la seconde n'apparaît dans ce sens que plus
+ tard. Les expressions presque synonymiques sont nombreuses dans
+ les premiers ouvrages de Tacite, où la couleur oratoire est plus
+ prononcée.--_Abnoba_. L'orthographe de ce mot a été longtemps
+ incertaine, mais des inscriptions ont levé tous les doutes.
+
+ [10] =Donec... erumpat=. Ce subjonctif est contraire à l'usage
+ classique. Tacite emploie ainsi le subjonctif présent avec
+ _donec_ sans distinguer s'il y a ou non une intention à exprimer.
+ Cf. 31, _donec absolvat_, _donec faciat_; 35, _donec sinuetur_,
+ et 20, note 5.
+
+ [11] =Meatus=, litt., «marche» (de _meare_), puis, «passage,
+ voie, canal», enfin comme ici, «embouchure». Ce mot, à l'époque
+ classique, est poétique.
+
+ [12] =Septimum=. Ovide dit du Danube (_Tristes_, II, 2, 189):
+ _Septemplicis Histri_. Hister (+Istros+) est le nom grec, Danuvius
+ le nom celtique latinisé.
+
+
+=2.= Ipsos[1] Germanos indigenas crediderim[2] minimeque aliarum
+gentium adventibus[3] et hospitiis mixtos, quia nec terra olim, sed
+classibus advehebantur qui mutare sedes quærebant[4], et immensus
+ultra[5] utque sic dixerim adversus[6] Oceanus raris ab orbe nostro
+navibus aditur. Quis porro[7], præter periculum horridi et ignoti
+maris, Asia aut Africa aut Italia relicta, Germaniam peteret[8],
+informem terris, asperam cælo, tristem cultu aspectuque[9], nisi si
+patria sit? Celebrant carminibus antiquis, quod[10] unum apud illos
+memoriæ et annalium genus est, Tuistonem[11] deum terra editum et
+filium Mannum originem gentis conditoresque[12]. Manno tres filios
+assignant, e quorum nominibus proximi Oceano Ingævones, medii
+Herminones, ceteri Istævones vocentur[13]. Quidam[14], ut[15] in
+licentia vetustatis, plures deo ortos pluresque gentis appellationes,
+Marsos, Gambrivios, Suevos, Vandilios affirmant, eaque vera et antiqua
+nomina. Ceterum Germaniæ vocabulum recens et nuper additum[16], quoniam
+qui primi Rhenum transgressi Gallos expulerint ac nunc Tungri[17], tunc
+Germani vocati sint: ita, nationis nomen, non gentis[18], evaluisse
+paulatim, ut omnes primum a victore ob metum, mox[19] etiam a se ipsis
+invento nomine Germani vocarentur[20].
+
+ [1] =Ipsos= marque ici la transition. Tacite passe du pays aux
+ habitants eux-mêmes. Cf. _Agricola_, 13, une transition analogue.
+
+ [2] =Crediderim=. Le subjonctif affaiblit encore l'affirmation
+ déjà adoucie par l'emploi de ce verbe. (_Gr. lat._, 423.)
+
+ [3] =Adventibus= peut s'appliquer à des immigrations (_adventus
+ gallicus_ dans Cicéron signifie l'invasion des Gaulois),
+ _hospitiis_, seulement à des relations pacifiques. Cette opinion
+ de Tacite et, par conséquent, les raisons sur lesquelles il
+ l'appuie sont inexactes. De grandes migrations venues d'Asie
+ ont peuplé l'Europe, et elles se sont effectuées par terre;
+ mais Tacite songe à combattre l'opinion d'après laquelle des
+ immigrations auraient eu lieu des bords de la Méditerranée, et en
+ ce sens il a raison.
+
+ [4] =Quærebant=. Ce verbe ne se construit pas d'ordinaire avec
+ l'infinitif, sauf chez les poètes, et postérieurement à l'époque
+ classique.
+
+ [5] =(Oceanus) ultra=. L'océan qui s'étend vers le nord de
+ l'autre côté de la Germanie. _Ultra_ joue ici le rôle d'adjectif.
+ Cette façon de parler, que l'existence d'un article en grec rend
+ très fréquente dans cette langue, est rare en latin, du moins
+ chez Cicéron et César, mais Tite-Live et Tacite en usent assez
+ souvent. Cf. Riemann, _Synt. lat._, § 5.
+
+ [6] =Adversus=. Ce mot signifie ici opposé (au monde romain dont
+ la Méditerranée occupait le centre). On le traduit quelquefois
+ par hostile (cf. 34, note 6) et, comme on dit souvent _adverso
+ flumine navigare_, on a pensé aussi que Tacite voulait marquer
+ par ce mot qu'en allant vers le Nord on est en quelque façon
+ obligé de remonter l'Océan, que les anciens se représentaient
+ comme un fleuve entourant la terre.
+
+ [7] =Porro= introduit une confirmation du raisonnement commencé.
+ _Præter_ = _ut prætermittam_, sans parler de.
+
+ [8] =Quis... peteret?= Qui aurait gagné la Germanie? Sur la
+ signification de cet imparfait du subjonctif (potentiel du
+ passé), cf. Ragon, _Gr. lat._, 423, rem. 3.
+
+ [9] =Tristem cultu aspectuque=. D'après Tacite, le sol de la
+ Germanie n'est pas favorable à la culture et ne rachète même pas
+ ce défaut par le pittoresque de son aspect. Il manque à la fois
+ de fertilité et de beauté.--_Nisi si_ est un pléonasme de la
+ langue familière.
+
+ [10] =Quod= s'accorde avec l'attribut au lieu de s'accorder avec
+ son antécédent. (_Gr. lat._, 360.)--_Memoriæ et annalium genus_:
+ pléonasme, cf. 1, note 9. _Memoria_, terme plus général, désigne
+ tout moyen de conserver le souvenir des événements, _annales_
+ désigne plus spécialement l'histoire écrite.
+
+ [11] =Tuistonem=, =Mannum=. On croit reconnaître dans ces deux
+ mots l'allemand _deutsch_ (Allemand) et _Mann_ (homme).
+
+ [12] =Originem gentis conditoresque=: pléonasme. Cf. note 10. Ce
+ sens du mot _conditor_ est fréquent chez Virgile.
+
+ [13] =Vocentur=: subjonctif du discours indirect. _Assignant_
+ équivaut en effet à _fuisse dicunt_. (_Gr. lat._, 452 et rem.)
+
+ [14] =Quidam=: il s'agit, non des Germains, mais des Romains qui
+ se sont occupés des antiquités germaniques.
+
+ [15] =Ut= s'emploie souvent pour introduire une explication
+ fondée sur l'expérience, sur un fait habituel. Il équivaut alors
+ à _ut fieri solet_.--_Licentia vetustatis_. Les temps reculés
+ fournissent plus ample matière à la légende et plus de liberté
+ aux discussions historiques.
+
+ [16] =Recens et nuper additum=: pléonasme. Cf. 1, note
+ 9. VIRGILE, _Énéide_, I, 267: _Cui nunc cognomen Julo
+ Additur_.--Cette phrase continue le discours indirect introduit
+ par _affirmant_; de là l'emploi des subjonctifs _expulerint_,
+ _vocati sint_.
+
+ [17] Après =Tungri=, suppléez _vocentur_ au lieu de _vocati
+ sint_; c'est la figure appelée zeugma.
+
+ [18] =Gentis=, la race entière. _Natio_, une peuplade.
+
+ [19] =Mox=: cf. 10, note 4.
+
+ [20] =Vocarentur=. À propos de cette phrase un savant
+ commentateur dit: _Interpretes hic fluctuant et fluctuabunt
+ æternum._ On peut l'expliquer ainsi: tous ces barbares
+ d'abord appelés du nom de Germains par les vainqueurs des
+ Gaulois (c.-à-d. les Tungres) dans le dessein d'effrayer leurs
+ adversaires, se désignèrent ensuite eux-mêmes de ce nom une
+ fois inventé. Ces explications de Tacite sont naturellement fort
+ sujettes à caution. Cf. lexique des noms propres, _Germani_.
+
+
+=3.= Fuisse apud eos et Herculem memorant[1], primumque omnium virorum
+fortium ituri in proelia canunt. Sunt illis hæc[2] quoque carmina,
+quorum relatu[3], quem barditum[4] vocant, accendunt animos futuræque
+pugnæ fortunam ipso cantu augurantur: terrent enim trepidantve, prout
+sonuit[5] acies, nec tam vocis ille quam virtutis concentus videtur.
+Affectatur præcipue asperitas soni et fractum murmur[6], objectis
+ad os scutis, quo[7] plenior et gravior vox repercussu intumescat.
+Ceterum[8] et Ulixen[9] quidam opinantur longo illo[10] et fabuloso
+errore in hunc Oceanum delatum adisse Germaniæ terras, Asciburgiumque,
+quod in ripa Rheni situm hodieque[11] incolitur, ab illo constitutum
+nominatumque[12]; aram quin etiam[13] Ulixi[14] consecratam, adjecto
+Laertæ patris nomine, eodem loco olim repertam, monumentaque et
+tumulos[15] quosdam Græcis litteris inscriptos in confinio Germaniæ
+Rætiæque adhuc exstare. Quæ neque confirmare argumentis neque refellere
+in animo est[16]: ex ingenio suo quisque demat vel addat fidem[17].
+
+ [1] =Memorant= (_quidam_). Cf. 2, note 14.--_Herculem_, «un
+ Hercule», et non pas l'Hercule grec.--_Primum_, «comme le
+ premier».
+
+ [2] =Hæc=: certains commentateurs trouvent ce mot embarrassant,
+ et proposent de le changer en _alia_. Il indique que l'existence
+ de ces chants était bien connue des Romains.
+
+ [3] =Relatu=: Tacite paraît être le premier, et peut-être le seul
+ qui ait employé ce mot dans le sens de «exécution d'un chant».
+
+ [4] =Barditum= ou =baritum=: l'un, dit-on, viendrait de _Bardhi_
+ (bouclier), l'autre de _Baren_ (crier).
+
+ [5] =Sonuit=, s.-e. _cantu_.
+
+ [6] =Fractum murmur=, sons saccadés. VIRG., _Georg._, 4, 72:
+ _Vox..... fractos sonitus imitata tubarum_.
+
+ [7] =Quo=: cf. _Gr. lat._, 472.
+
+ [8] =Ceterum= indique que le développement reprend son cours
+ normal après les détails donnés sur le chant des barbares.
+
+ [9] =Ulixen=. Le manque d'un sens critique assez développé a
+ souvent conduit les anciens à identifier des légendes sur de
+ simples ressemblances de noms. Les auteurs latins et grecs
+ paraissent avoir été trompés par le nom celtique _Ulohoxis_.
+
+ [10] =Ille= est souvent emphatique: «ce voyage si fameux». Mais
+ dans _hunc oceanum_, le pronom _hic_ (_ille_ chez les classiques)
+ rappelle seulement qu'on a déjà parlé de cette mer.
+
+ [11] =Hodieque= a le sens non classique de _hodie quoque, etiam
+ hodie_. Cf. Riemann, _Synt. lat._, p. 504, note. On sous-entend
+ quelquefois _est_ après _situm_, _que_ conservant son sens
+ ordinaire.
+
+ [12] =Nominatumque=. On suppose une lacune après ces mots. Tacite
+ aurait écrit sans doute le nom grec qu'on supposait remonter à
+ Ulysse, peut-être +astypyrgion askipyrgion+. Très probablement les
+ anciens ont été trompés ici encore par une fausse analogie. Il y a
+ aujourd'hui près du Rhin une localité nommée _Asburg_.
+
+ [13] =Quin etiam=. Tacite aime à placer cette locution après un
+ mot. Cf. 8, _Inesse quin etiam..._; 34, _Ipsum quin etiam_.
+
+ [14] =Ulixi= (= _ab Ulixe_): datif avec le passif. Certains
+ commentateurs s'opposent à ce que ce datif soit regardé comme
+ désignant l'agent, à cause de _adjecto patris nomine_, et
+ traduisent: «autel consacré à Ulysse».
+
+ [15] =Monumenta et tumulos=. Comme au ch. 2: _memoriæ et annalium
+ genus_, le mot général précède le mot spécial. Cf. 1, note 9.
+
+ [16] =In animo est=: cette expression paraît avoir appartenu
+ surtout au langage familier. Cf. Riemann, _Synt. lat._, § 183,
+ 2º.
+
+ [17] =Ex ingenio=, d'après sa tournure d'esprit. Cf. 7, note
+ 1.--_Demere_ et _addere fidem_ sont des expressions poétiques;
+ elles ne signifient pas seulement «croire» ou «ne pas croire»,
+ mais «accréditer» ou «discréditer». Cf. _Annales_, IV, 9: _Ad
+ vana revolutus vero quoque fidem dempsit_. _Histoires_, III, 39:
+ _Addidit facinori fidem_. Mais, dans Ovide, _Remed. am._, 290,
+ _Deme veneficiis carminibusque fidem_ signifie simplement «ôte ta
+ confiance, cesse de croire à...».
+
+
+=4.= Ipse eorum opinionibus[1] accedo, qui Germaniæ populos nullis[2]
+aliarum nationum conubiis infectos[3] propriam et sinceram et tantum
+sui similem gentem exstitisse arbitrantur. Unde habitus[4] quoque
+corporum, quanquam in tanto hominum numero, idem omnibus: truces et
+cærulei oculi, rutilæ comæ, magna corpora et tantum ad impetum[5]
+valida; laboris atque operum[6] non eadem[7] patientia, minimeque sitim
+æstumque tolerare, frigora atque inediam cælo solove[8] assueverunt.
+
+ [1] =Opinionibus=. Tacite met le pluriel, bien qu'il ne s'agisse
+ que d'une seule opinion, parce qu'il pense à chaque érudit en
+ particulier. On écrit d'ailleurs aussi _opinioni_.
+
+ [2] =Aliis= est employé à la façon des Grecs, pour renforcer
+ _aliarum_. Cf. _Dial. des orateurs_, 10: _Ceteris aliarum artium
+ studiis_. On prend aussi quelquefois _aliis_ dans le sens fort
+ d'«étrangers». D'autres le suppriment simplement.
+
+ [3] Parfois _inficere_ signifie seulement «imprégner, mélanger».
+ Sénèque: _Sapientia nisi infecit animum..._ mais l'idée
+ d'altération, de corruption s'y ajoute souvent. Cf. 46: _Conubiis
+ mixtis nonnihil in Sarmatarum habitum foedantur._
+
+ [4] =Habitus=. Il ne s'agit pas de la constitution intérieure,
+ mais de la conformation, de l'aspect extérieur. Cf. 17, note 9.
+
+ [5] =Impetum=, l'élan, c.-à-d. les actions qui demandent une
+ certaine impétuosité.
+
+ [6] =Laboris= (travail en général) _et operum_ (travaux
+ militaires): cf. 1, note 9.
+
+ [7] =Non eadem= indique une comparaison et suppose deux termes;
+ mais si le second ressort du contexte, Tacite l'omet souvent. Cf.
+ 23 et 35.
+
+ [8] =Cælo solove=: ablatifs de cause; l'inclémence du ciel les
+ habitue au froid, la stérilité du sol, à la faim. Remarquez
+ la construction de la phrase: d'un côté _sitim æstumque_,
+ de l'autre _frigora et inediam_, opposés par asyndète, avec
+ entre-croisement. Mais il est inutile de supposer que Tacite,
+ pour plus de variété encore, fait dépendre le premier membre de
+ _tolerare_, le second directement de _assueverunt_: _tolerare_
+ gouverne les deux membres.
+
+
+=5.= Terra etsi aliquanto[1] specie differt, in universum[2] tamen aut
+silvis horrida aut paludibus foeda, humidior, qua Gallias, ventosior
+qua Noricum ac Pannoniam aspicit; satis[3] ferax, frugiferarum
+arborum impatiens, pecorum[4] fecunda, sed plerumque improcera[5].
+Ne armentis quidem suus[6] honor aut gloria frontis: numero gaudent,
+eæque solæ et gratissimæ opes sunt. Argentum et aurum propitiine
+an irati dii negaverint dubito[7]; nec tamen affirmaverim[8] nullam
+Germaniæ venam argentum aurumve gignere: quis enim scrutatus est[9]?
+Possessione et usu haud perinde[10] afficiuntur. Est videre[11] apud
+illos argentea vasa, legatis et principibus eorum muneri data, non in
+alia[12] vilitate quam quæ humo finguntur; quanquam[13] proximi ob usum
+commerciorum aurum et argentum in pretio habent[14] formasque quasdam
+nostræ pecuniæ[15] agnoscunt atque eligunt; interiores simplicius et
+antiquius permutatione mercium utuntur. Pecuniam probant veterem et
+diu notam[16], serratos bigatosque; argentum quoque magis quam aurum
+sequuntur, nulla affectione animi[17], sed quia numerus argenteorum
+facilior usui est promiscua ac vilia mercantibus.
+
+ [1] =Aliquanto=, jusqu'à un certain point. Trad.: «Bien que le
+ pays offre des aspects assez divers».
+
+ [2] =In universum=, en général, en faisant abstraction des
+ différences partielles. Cf. 6: _In universum æstimanti_, et la
+ note. Les expressions de ce genre sont fréquentes chez Tacite.
+ Cf. 27 et 38, _in commune_; 21, _in publicum_.--_Horrida_, s.-e.
+ _est_.
+
+ [3] =Satis= (ablatif pluriel) désigne tout ce qui se sème,
+ spécialement les céréales, mais aussi d'autres graines. Il
+ s'oppose à _frugiferarum arborum_, qui signifie les arbres
+ fruitiers proprement dits, c.-à-d. cultivés, comme en Italie;
+ autrement il y aurait contradiction avec le chap. 23, où Tacite
+ dit que les Germains vivaient de fruits sauvages.
+
+ [4] =Pecus= désigne le bétail en général, comme chevaux, boeufs,
+ brebis, et sans doute aussi, en cet endroit, porcs. Il signifie
+ spécialement le menu bétail quand il est opposé à _armenta_, qui
+ désigne les gros animaux employés au labour.
+
+ [5] =Improcera= (_hæc pecora sunt_). La substitution subite d'un
+ nouveau sujet, d'ailleurs sous-entendu, rend cette construction
+ fort dure.
+
+ [6] =Suus=, qui leur convient. Tacite en juge d'après les boeufs
+ d'Italie qui avaient et ont encore de fort longues cornes. Pour
+ cet emploi de _suus_ avec un nominatif, cf. Ragon, _Gr. lat._,
+ 346, 1º, et Riemann, _Synt. lat._, § 9, rem. IV.--_Honor_ et
+ _gloria_ sont pris métaphoriquement pour ce qui les produit.
+ _Aut_ distingue nettement les deux qualités: _honor_, c'est la
+ grandeur de la taille (_proceritas_); _gloria frontis_, c'est la
+ longueur des cornes.
+
+ [7] =Dubito=. Une de ces pointes fréquentes chez Tacite et fort
+ recherchées des écrivains de son temps.
+
+ [8] =Affirmaverim=: cf. 2, note 2.
+
+ [9] =Scrutatus est=. Tacite raconte dans les _Annales_ (XI, 20)
+ qu'un certains Rufus exploitait une mine d'argent en Germanie.
+ Mais il ignorait encore ce fait quand il composa ce livre, ou
+ peut-être n'a-t-il pas cru devoir en tenir compte, car cette
+ entreprise rapporta peu de chose et ne dura pas: _Unde tenuis
+ fructus nec in longum fuit_.
+
+ [10] =Haud perinde=. Les uns expliquent: «ils sont inégalement
+ touchés, les uns plus, les autres moins». D'autres, suppléant
+ le second terme de la comparaison, traduisent: «Ils ne sont pas
+ touchés de la même manière que nous», ou entendent: _Possessione
+ haud perinde quam (atque) usu afficiuntur._ Il est plus simple de
+ traduire _haud perinde_ par «non pas tellement, pas beaucoup, pas
+ comme on pourrait le croire», en grec, +ouch homoiôs+. On en a des
+ exemples dans Suétone (_Tiber._, 52): _Tiberius ne mortuo quidem
+ Druso perinde affectus est_; et dans Tacite même: _Arminius Romanis
+ haud perinde celebris_.
+
+ [11] =Est videre=, en grec +estin (= exestin) idein+; cette
+ construction est peut-être d'origine vulgaire. Cf. Riemann, page
+ 299, note, où ce passage est cité.
+
+ [12] =Non in alia= = _in eadem, in pari vilitate_.
+
+ [13] =Quanquam=, cependant (_Gr. lat._, 499, rem.).--_Proximi_
+ (s.-e. _nobis_) est opposé à _interiores_, trois lignes plus
+ loin.--_Usus commerciorum_ dit plus que _commercium_ seul; c'est
+ la pratique habituelle des relations commerciales.
+
+ [14] =In pretio habere=, «attacher du prix à». OVIDE: _In pretio
+ pretium nunc est_, on attache aujourd'hui du prix à l'argent
+ seul.
+
+ [15] =Pecunia=, ici «argent monnayé, monnaie».
+
+ [16] =Veterem et diu notam=. Ce n'était pas sans raison, car les
+ anciennes pièces contenaient plus de métal précieux. _Serratos
+ bigatosque (denarios)_. Les _serrati_ (_serra_, scie) avaient
+ le bord dentelé; les _bigati_ portaient l'effigie d'une Victoire
+ conduisant un char à deux chevaux (_bigæ_).
+
+ [17] =Nulla affectione animi=: ce n'est pas chez eux une
+ affaire de sentiment, de goût, mais une préférence fondée sur la
+ commodité.--_Promiscua_, à la portée de tous, vulgaire, commun.
+
+
+=6.= Ne ferrum quidem superest[1], sicut ex genere telorum colligitur.
+Rari[2] gladiis aut majoribus lanceis utuntur: hastas vel ipsorum
+vocabulo _frameas_ gerunt, angusto et brevi ferro[3], sed ita acri
+et ad usum habili, ut eodem telo, prout ratio poscit, vel cominus vel
+eminus pugnent. Et eques quidem scuto frameaque contentus est; pedites
+et missilia[4] spargunt, plura singuli, atque in immensum[5] vibrant,
+nudi aut sagulo leves[6]. Nulla cultus[7] jactatio; scuta tantum
+lætissimis coloribus[8] distinguunt. Paucis loricæ, vix uni alterive
+cassis aut galea[9]. Equi non forma, non velocitate conspicui; sed
+nec variare gyros[10] in morem nostrum docentur: in rectum aut uno
+flexu dextros agunt, ita conjuncto orbe[11] ut nemo posterior sit. In
+universum æstimanti[12] plus penes peditem roboris; eoque[13] mixti
+proeliantur, apta et congruente ad equestrem pugnam velocitate[14]
+peditum, quos ex omni juventute delectos ante aciem locant. Definitur
+et numerus: centeni ex singulis pagis sunt, idque ipsum inter suos
+vocantur[15], et quod primo numerus fuit, jam nomen et honor est. Acies
+per cuneos[16] componitur. Cedere loco, dummodo rursus instes, consilii
+quam[17] formidinis arbitrantur. Corpora suorum etiam in dubiis
+proeliis referunt. Scutum reliquisse præcipuum[18] flagitium, nec aut
+sacris adesse aut concilium inire ignominioso fas; multique superstites
+bellorum infamiam laqueo finierunt[19].
+
+ [1] =Superest=, litt., est surabondant. TÉRENCE: _Cui tanta erat
+ res et supererat_. Traduisez: le fer lui-même n'est pas fort
+ abondant.
+
+ [2] =Rari=, c'est le petit nombre qui se sert de.
+
+ [3] =Angusto et brevi ferro=. Cependant Tacite désigne ainsi
+ les armes des Germains, _Annales_, I, 64: _Hastæ ingentes_; II,
+ 14: _enormes hastas_; II, 21: _prælongas hastas_. On n'est pas
+ d'accord sur la forme de la framée. Les uns en font une épée,
+ les autres une hache. Si certaines armes, découvertes dans les
+ tombeaux mérovingiens, sont bien les antiques framées, elles
+ avaient la forme d'une pique. C'est aussi ce que ferait croire
+ la ressemblance du mot _framea_ avec l'allemand _Pfriem_, qui
+ désigne un corps long et pointu, comme une broche; Mullenhof le
+ rapproche de l'ancien allemand _fram_, en avant.
+
+ [4] =Missilia= (de _missus_), tout ce qui peut être lancé,
+ projectiles de toute espèce, spécialement javelots et pierres.
+
+ [5] =In immensum=. Cf. 1, note 5.
+
+ [6] =Leves=, «vêtus légèrement», c.-à-d. portant le léger
+ vêtement appelé _sagulum_, plus court que le _sagum_. Cf. 17,
+ note 1.
+
+ [7] =Cultus=, l'habillement, l'équipement considéré au point
+ de vue de l'ornementation. Trad., «ils n'ont pas la vanité du
+ costume».
+
+ [8] =Lætissimis coloribus=, couleurs très voyantes, opposées aux
+ couleurs sombres des boucliers des Hariens au ch. 43. On écrit
+ aussi _lectissimis_ qui paraît moins satisfaisant. STACE, _Ach._,
+ I, 323: _lætum rubere_.
+
+ [9] =Vix uni alterive=, à peine un ou deux.--_Cassis_, casque en
+ métal; _galea_, casque en cuir.
+
+ [10] =Variare gyros= = _in varios gyros ire_.
+
+ [11] =Orbe=. Certains commentateurs pensent que les Germains
+ font manoeuvrer leurs chevaux droit devant eux (_in rectum_) ou
+ en cercle fermé (_conjuncto orbe_) dans lequel personne ne se
+ trouve le dernier. Mais ce mouvement paraît bien élémentaire, et
+ d'ailleurs _dextros_ et _posterior_ s'expliquent mal. Il s'agit
+ plutôt d'un mouvement de conversion à droite, exécuté autour d'un
+ centre fixe. Les cavaliers décrivent le cercle, alignés les uns
+ près des autres (_conjuncto orbe_) de telle façon qu'aucun d'eux
+ ne reste trop en arrière.
+
+ [12] =Æstimanti=. Ce datif de relation désigne la personne par
+ rapport à laquelle l'affirmation est vraie: «Pour quelqu'un
+ qui...» Cet emploi du datif, inconnu à Cicéron et à Salluste,
+ paraît imité du grec. On trouve déjà dans César, _B. G._ III, 80,
+ 1: _Venientibus ab Epiro_. (_Gr. lat._, 280, rem. 2.)
+
+ [13] =Eo= = _ideo_.
+
+ [14] =Velocitate=. César, _B. G._, I, 48, décrit avec beaucoup
+ de précision, en général qui l'a vu exécuter, cette manoeuvre qui
+ n'est qu'indiquée ici.
+
+ [15] =Id ipsum vocantur=. Ils sont désignés sous ce nom même: les
+ _cent_.
+
+ [16] =Per cuneos=: leur front de bataille est formé par des
+ groupes ayant la forme de coins et rangés en ligne.
+
+ [17] =Quam=, s.-e. _potius esse_. Cette sorte d'ellipse dans
+ les comparaisons est fréquente chez Tacite. Il emploie même
+ ainsi deux adjectifs au positif, _Ann._, IV, 61: _Agrippa claris
+ majoribus quam vetustis_.
+
+ [18] =Præcipuum=, le principal, le plus grand opprobre. Cet
+ adjectif est fréquemment employé par les auteurs de la décadence
+ pour marquer une idée superlative en général. Il en est de même
+ de _egregius_, _eximius_.--_Reliquisse_: cet infinitif parfait
+ marque que l'on considère l'action dans son achèvement et dans
+ ses conséquences.
+
+ [19] =Finierunt=. D'après Gantrelle, _Gram. de Tacite_, § 7,
+ Tacite emploie, au parfait, la 3e personne du pluriel en _[=e]re_
+ dans le sens de notre passé défini, et en _[=e]runt_ dans le sens
+ du passé indéfini. Ici: ont mis fin à leur honte.
+
+
+=7.= Reges ex[1] nobilitate, duces ex virtute sumunt. Nec regibus
+infinita aut libera[2] potestas, et duces exemplo potius quam imperio,
+si prompti, si conspicui, si ante aciem agant, admiratione præsunt[3].
+Ceterum neque animadvertere[4] neque vincire, ne verberare quidem nisi
+sacerdotibus permissum, non quasi[5] in poenam nec ducis jussu, sed
+velut deo imperante, quem adesse bellantibus credunt. Effigiesque et
+signa[6] quædam detracta lucis in proelium ferunt. Quodque[7] præcipuum
+fortitudinis incitamentum est, non casus nec fortuita conglobatio[8]
+turmam aut cuneum[9] facit, sed familiæ et propinquitates; et in
+proximo pignora[10], unde feminarum ululatus audiri[11], unde vagitus
+infantium. Hi cuique sanctissimi testes, hi maximi laudatores: ad
+matres, ad conjuges vulnera ferunt[12]; nec illæ numerare aut exigere
+plagas pavent, cibosque et hortamina[13] pugnantibus gestant.
+
+ [1] =Ex=, suivant, d'après: cf. 3, _ex ingenio suo_.
+
+ [2] =Infinita aut libera=. Bien que cette expression ait l'air
+ d'un pléonasme, on peut trouver entre ces deux adjectifs une
+ différence de sens accentuée par l'emploi de _aut_ au lieu
+ de _et_. Trad.: «Le pouvoir des rois n'est pas illimité ou
+ même simplement sans contrôle.»--Tandis que les Romains de la
+ république méprisaient les barbares en les regardant comme les
+ esclaves de leurs rois, les Romains de l'empire, opprimés par
+ les tyrans, en étaient venus à envier la liberté de ces mêmes
+ barbares; Lucain (_Phars._, VII) appelle la liberté _Germanum
+ Scythicumque bonum_.
+
+ [3] Cette phrase est remarquable par l'emploi répété (anaphore)
+ de _si_, qui, entraînant la suppression de la liaison, ajoute
+ beaucoup de vivacité. De plus l'asyndète entre _exemplo
+ potiusquam imperio_ et _admiratione_ indique une forte gradation.
+ Pour le subjonctif après _si_, cf. 14, note 4.
+
+ [4] =Animadvertere=, non pas simplement punir, mais punir de
+ mort. La gradation dans _animadvertere_, _vincire_, _verberare_,
+ est descendante. Pour les Romains _vincire_ est plus fort que
+ _verberare_. Cependant Cicéron (_in Verr._, II, 5, 170), à propos
+ du supplice de Gavius, observe un ordre différent: _Facinus
+ est vinciri civem romanum, scelus verberari, prope parricidium
+ necari._
+
+ [5] =Quasi= tombe également sur _ducis jussu_. On peut
+ reconnaître ici une sorte d'hendiadyn: _in poenam nec ducis
+ jussu_ équivaut à: _in poenam ducis jussu ab aliquo petendam_.
+ Cf. 25, note 7.--_Deo_, la divinité en général parce qu'elle
+ changeait de nom suivant les peuplades.--Ici, comme en beaucoup
+ d'autres endroits, Tacite prête aux coutumes des Germains
+ des raisons d'être que ceux-ci ne soupçonnaient pas. Il use
+ habilement de ce procédé pour faire la leçon à ses compatriotes.
+
+ [6] =Effigies et signa=, des images et des symboles. Ces images
+ n'étaient pas des statues de forme humaine, mais représentaient
+ des animaux tels que loups, ours. Cf. _Hist._, IV, 22. Ces
+ symboles étaient des étendards ou des armes: ainsi la lance était
+ l'attribut de Wôdan, le marteau celui de Thunar.
+
+ [7] =Quod=. Cette proposition relative forme une apposition à
+ toute la proposition qui suit.--_Præcipuum_: cf. 6, note 18.
+
+ [8] =Non casus nec fortuita conglobatio=, comme s'il y avait:
+ _non casus fortuitæ conglobationis_; expression qui tient à la
+ fois de l'hendiadyn et du pléonasme.
+
+ [9] =Turma= se dit des cavaliers, _cuneus_, des fantassins. Cf.
+ 6.
+
+ [10] =Pignora=, litt., «gages, objets d'affection». Suivi ou non
+ de _conjugum liberorumque_, ce mot se dit souvent des membres de
+ la famille.
+
+ [11] =Audiri=. Cet emploi de l'infinitif est remarquable. On
+ attendrait _audire est_, ou _audiri possunt_ ou _audias_. C'est
+ peut-être une imitation de cet infinitif descriptif chez Virgile,
+ _Énéide_, VII, 15: _Hinc exaudiri gemitus_.
+
+ [12] Il y a dans cette phrase un emploi répété de l'anaphore:
+ _unde, unde_; _hi, hi_; _ad, ad_; la couleur poétique est très
+ marquée dans ce passage.
+
+ [13] =Cibos et hortamina=. Tacite réunit ici encore l'abstrait
+ et le concret comme au ch. 1: _Metu aut montibus_. Cf. Hugo
+ (_Burgraves_, I, VII): «Debout sur sa montagne et dans sa
+ volonté.»--_Hortamen_, au lieu de _Hortamentum_, est poétique;
+ on trouve chez Ovide une foule de mots de ce genre, qui ont
+ l'avantage d'entrer facilement dans la mesure du vers.
+
+
+=8.= Memoriæ proditur quasdam acies inclinatas jam et labantes[1]
+a feminis restitutas constantia precum et objectu pectorum[2] et
+monstrata cominus[3] captivitate, quam longe impatientius feminarum
+suarum nomine[4] timent, adeo ut[5] efficacius obligentur animi
+civitatum quibus inter obsides puellæ quoque nobiles imperantur[6].
+Inesse quin etiam sanctum aliquid et providum[7] putant, nec aut
+consilia earum aspernantur aut responsa negligunt. Vidimus[8] sub divo
+Vespasiano Veledam diu apud plerosque[9] numinis loco habitam; sed
+et olim Albrunam et complures alias venerati sunt, non adulatione nec
+tanquam[10] facerent deas.
+
+ [1] =Inclinatas et labantes=, qui commençaient à plier et à
+ lâcher pied.--_Restituere_, de même que nous disons en français
+ «rétablir» la bataille en ramenant les soldats au combat.
+
+ [2] =Objectu pectorum=, au lieu de _objectis pectoribus_.
+ L'ablatif du nom abstrait, chez les auteurs de l'époque
+ impériale, remplace souvent le participe passif. Tacite
+ cherche ici la variété, puisque _monstrata captivitate_ suit
+ immédiatement.--Les Romains avaient observé cet usage des femmes
+ germaines lors de l'invasion des Cimbres. D'après Plutarque
+ (_Marius_, 19), les femmes des barbares tuaient les fuyards,
+ écrasaient leurs enfants sous les chars, puis s'égorgeaient
+ elles-mêmes.
+
+ [3] =Cominus= a ici la valeur d'un adjectif, comme s'il y avait:
+ _dum captivitatem proximam (in proximo) esse monstrant_. Cf.
+ _Ann._, II, 20: _Imparem cominus pugnam_.
+
+ [4] =Nomine=, «pour le compte de» ou simplement «pour». CICÉRON:
+ _meo nomine_, par égard pour moi, à ma considération.
+
+ [5] =Adeo ut= marque une gradation, sur laquelle _quin etiam_,
+ deux lignes plus loin, renchérira encore.
+
+ [6] Cet usage n'était pas inconnu en Italie, puisque les Romains
+ eux-mêmes avaient donné comme otages à Porséna des jeunes filles,
+ et parmi elles Clélie.
+
+ [7] =Providum=. Il ne s'agit pas seulement de prudence ou de
+ prévoyance, mais de caractère prophétique.
+
+ [8] Bien que _Vidimus_ ne signifie pas nécessairement que Tacite
+ ait vu lui-même Véléda, on peut cependant le supposer, car elle
+ fut amenée à Rome. STACE, _Sylv._, I, 4, 90: _Captivæque preces
+ Veledæ_.
+
+ [9] =Plerique= se prend souvent chez Tacite dans le sens de
+ _multi_.
+
+ [10] =Tanquam=: cf. 20, note 11. Ici encore Tacite interprète
+ les actes des Germains pour faire la leçon aux Romains. Selon
+ lui, les barbares agissaient ainsi par une superstition de bonne
+ foi moins honteuse que la servilité qui poussait les Romains à
+ déclarer déesses et à adorer, sans conviction, les soeurs et les
+ épouses de leurs tyrans.
+
+
+=9.= Deorum maxime Mercurium[1] colunt, cui certis diebus humanis
+quoque hostiis[2] litare fas habent. Herculem ac Martem[3] concessis
+animalibus[4] placant. Pars Sueborum et Isidi[5] sacrificat: unde causa
+et origo peregrino sacro[6], parum comperi, nisi quod signum ipsum
+in modum liburnæ figuratum docet advectam religionem[7]. Ceterum nec
+cohibere parietibus deos neque in ullam humani oris speciem assimulare
+ex[8] magnitudine cælestium arbitrantur: lucos ac nemora[9] consecrant
+deorumque nominibus appellant secretum illud[10], quod sola reverentia
+vident.
+
+ [1] =Mercurium=. Cet exposé de la religion des Germains,
+ plein de détails intéressants, est malheureusement gâté par
+ l'habitude d'interpréter à la romaine les croyances étrangères.
+ L'assimilation de Wôdan à Mercure repose sur une ressemblance
+ d'attributs. Cf. _Mercurii dies_, mercredi, et Wednesday en
+ anglais.
+
+ [2] =Hostiis=. C'étaient généralement des prisonniers de guerre.
+ C'est ainsi que furent sacrifiés les officiers des légions de
+ Varus. Selon Strabon, les prêtresses égorgeaient ces victimes et
+ tiraient des présages de leur sang.
+
+ [3] =Herculem et Martem=: Thunar et Tiu. Comparez l'anglais
+ _Tuesday_ et le français _mardi_.
+
+ [4] =Concessis animalibus=, les animaux qu'il est permis de
+ sacrifier, soit parce que les Germains distinguaient entre les
+ animaux ceux qui étaient propres aux sacrifices, soit plus
+ probablement par opposition aux sacrifices humains que la
+ conscience réprouve.
+
+ [5] Cette prétendue Isis est probablement l'épouse de Wôdan.
+ Isis, épouse d'Osiris, était une divinité égyptienne acceptée par
+ les Romains.
+
+ [6] =Peregrino sacro=: datif de possession ou de destination.
+ Cet emploi est fréquent chez Tacite. Cf. _Ann._, II, 64: _Causas
+ bello_.--_Nisi quod_: cf. 29, note 11.
+
+ [7] =Religionem= signifie ici non pas doctrine religieuse, mais
+ culte extérieur. Les savants modernes ne sont pas plus renseignés
+ sur ce point que Tacite. On ne sait trop ce que lui-même veut
+ prouver dans ces quelques mots: comme Isis chez les Romains
+ avait pour attribut un navire, a-t-il voulu dire que ce navire
+ est une preuve que cette déesse est bien l'Isis des Romains et
+ des Égyptiens? Le texte paraît signifier que le navire symbolise
+ l'importation de ce culte.--_Liburna_, navire léger, d'abord
+ propre aux Liburnes d'Illyrie.
+
+ [8] =Ex=, en rapport avec. Cf. 7, note 5. Encore une
+ interprétation des usages des Germains. Il est fort possible que
+ ce peuple n'eût ni temples ni statues, tout simplement parce
+ qu'il ignorait l'architecture et la sculpture. Les Germains
+ représentèrent d'abord leurs dieux par des symboles ou des
+ attributs, mais plus tard par de vraies statues.
+
+ [9] =Lucos ac nemora=. Pléonasme. _Lucus_ signifie plus
+ spécialement bois sacré, mais aussi forêt en général; _Nemus_,
+ habituellement bois en général, surtout entouré de pâturages,
+ s'emploie aussi pour bois sacré. Ces deux mots sont souvent
+ réunis en poésie. VIRGILE, _Buc._, VIII, 86: _Per nemora atque
+ altos quærendo bucula lucos_.
+
+ [10] =Secretum illud=, ils se servent du nom des dieux pour
+ désigner cette présence mystérieuse que la vénération seule
+ leur rend sensible et pour ainsi dire visible. Au contraire
+ les Romains désignaient du nom des dieux, non pas une présence
+ spirituelle, mais la statue elle-même qui habitait le bois sacré
+ et qu'ils voyaient de leurs yeux.
+
+
+=10.= Auspicia sortesque[1] ut qui maxime[2] observant. Sortium
+consuetudo simplex: virgam frugiferæ[3] arbori decisam in surculos
+amputant eosque notis quibusdam discretos super candidam vestem
+temere ac fortuito spargunt. Mox[4], si publice consultetur, sacerdos
+civitatis, sin privatim, ipse pater familiæ, precatus deos cælumque
+suspiciens ter singulos[5] tollit, sublatos secundum impressam ante
+notam interpretatur. Si prohibuerunt[6], nulla de eadem re in eumdem
+diem[7] consultatio; sin permissum, auspiciorum adhuc[8] fides
+exigitur. Et illud quidem etiam hic notum, avium voces volatusque
+interrogare: proprium gentis[9] equorum quoque præsagia ac monitus
+experiri. Publice aluntur iisdem nemoribus[10] ac lucis, candidi et
+nullo[11] mortali opere contacti; quos pressos sacro curru[12] sacerdos
+ac rex vel princeps[13] civitatis comitantur hinnitusque ac fremitus
+observant. Nec ulli auspicio major fides, non solum apud plebem, sed
+apud proceres; sacerdotes enim ministros deorum, illos[14] conscios
+putant. Est et[15] alia observatio auspiciorum, qua gravium bellorum
+eventus explorant. Ejus gentis, cum qua bellum est, captivum quoquo
+modo[16] interceptum cum electo popularium suorum, patriis quemque
+armis, committunt: victoria hujus vel illius pro præjudicio[17]
+accipitur.
+
+ [1] =Auspicia= et =sortes=. Comme on le voit par le reste
+ du chapitre, ces mots ne sont nullement synonymes. _Sortes_,
+ divination par le sort. Cette coutume fut sévèrement réprimée par
+ les lois après la conversion des Germains au Christianisme, mais
+ elle survécut au paganisme sous la forme des jugements de Dieu.
+
+ [2] =Ut qui maxime=, autant que personne. (_Gr. lat._, 371.)
+
+ [3] =Frugiferæ= est pris ici dans un sens plus général qu'au
+ ch. 5. Il désigne tout arbre qui porte des fruits, comme le
+ poirier, le hêtre, etc.--_Notis_. C'étaient, soit les caractères
+ spéciaux appelés _runes_, en usage chez les anciens Germains,
+ soit des signes quelconques auxquels on attribuait d'avance une
+ signification conventionnelle.--_Vestis_, étoffe en général. Cf.
+ 40, note 10.
+
+ [4] =Mox= signifie «ensuite» chez Tacite. Il est souvent employé
+ pour marquer le progrès de la narration. Cf. 2, où il est précédé
+ de _primum_.--_Publice_. Cf. 15, note 7.
+
+ [5] =Ter singulos=. On emploie les adjectifs distributifs lorsque
+ le nombre doit être répété plusieurs fois. C'est ainsi que l'on
+ dit _bis bini_, deux fois deux; donc ici: il lève trois fois un
+ morceau, c.-à-d. trois morceaux l'un après l'autre; et non pas:
+ il lève trois fois chaque morceau.
+
+ [6] =Si prohibuerunt= (_surculi_), si les pronostics qu'on en a
+ tirés sont défavorables.
+
+ [7] =In eumdem diem=, pour le même jour, c.-à-d. dans la même
+ journée. Tite-Live, 29, 23: _Ex Hispania forte in idem tempus
+ Scipio atque Asdrubal convenerunt._
+
+ [8] =Adhuc=, en outre.--_Et etiam_ au lieu de _etiam_ seul.
+ Cf. _Agricola_, 10: _et jugis etiam_. Tacite emploie aussi _et
+ quoque_.
+
+ [9] =Proprium gentis=. Tacite compare toujours les coutumes
+ des Germains à celles des Romains. En Italie on ne tirait
+ pas de présages des chevaux, mais les Perses le faisaient,
+ au dire d'Hérodote. Cet usage, à en juger par l'épisode du
+ cheval d'Achille dans Homère, n'était peut-être pas inconnu
+ aux Grecs.--_Præsagia et monitus_: ces deux mots ne sont pas
+ entièrement synonymes, car le premier désigne le pronostic en
+ lui-même, le second, par rapport aux conséquences qu'on en tire.
+ Néanmoins l'expression est pléonastique.
+
+ [10] =Iisdem nemoribus=. Ce sont les bois sacrés dont il a
+ été question au ch. précédent. L'ablatif sans préposition
+ pour marquer le lieu (question _ubi_) s'emploie chez Tacite
+ avec toutes sortes de noms lorsqu'ils sont accompagnés d'un
+ déterminatif. On trouve même (_Hist._, II, 16) l'ablatif du
+ substantif seul: _balineis interficitur_.
+
+ [11] =Et nullo= au lieu de _neque ullo_. Cf. 28, note
+ 5.--_Contacti_, touchés, c.-à-d. souillés par aucun travail
+ profane. Cf. 4, note 3, sur _infectus_. Le contraire, très
+ employé, est _intactus_; Virgile dit du bétail qui n'a pas porté
+ le joug: _grex intactus_.
+
+ [12] =Pressos sacro curru=: expression poétique qu'Ovide emploie
+ plusieurs fois.
+
+ [13] =Sacerdos ac rex vel princeps=, le prêtre, auquel se joint
+ le roi ou, s'il n'y a pas de roi, le chef de la cité.
+
+ [14] =Illos=, les chevaux; _conscios_ (s.-e. _deorum_), ils
+ s'imaginent que ces animaux connaissent les secrets des dieux.
+ TIBULLE, 1, 9: _conscia fibra deorum_.
+
+ [15] =Et=, aussi. Cf. 34, note 5.
+
+ [16] =Quoquo modo=: ellipse très correcte (_Gr. lat._, 370,
+ rem.). Cf. Riemann, _Synt. lat._, 14, rem. 1.--_Committunt_:
+ terme technique des écrivains de l'empire en parlant des combats
+ de l'arène.
+
+ [17] =Pro præjudicio=, comme une décision marquant d'avance
+ quelle sera l'issue de la guerre.
+
+
+=11.= De minoribus[1] rebus principes consultant, de majoribus omnes,
+ita tamen, ut ea quoque, quorum penes plebem arbitrium est, apud
+principes pertractentur[2]. Coeunt, nisi quid fortuitum et subitum
+incidit, certis diebus[3], cum aut inchoatur luna aut impletur[4];
+nam agendis rebus hoc auspicatissimum initium credunt. Nec dierum
+numerum, ut nos, sed noctium[5] computant. Sic constituunt, sic
+condicunt[6]; nox ducere[7] diem videtur. Illud[8] ex libertate
+vitium, quod non simul nec ut jussi conveniunt, sed et alter[9] et
+tertius dies cunctatione coeuntium absumitur. Ut turbæ placuit[10],
+considunt armati. Silentium per sacerdotes, quibus tum et coercendi
+jus est, imperatur. Mox rex vel princeps, prout[11] ætas cuique,
+prout nobilitas, prout decus bellorum, prout facundia est, audiuntur,
+auctoritate suadendi magis quam jubendi potestate. Si displicuit
+sententia, fremitu[12] aspernantur; sin placuit, frameas concutiunt:
+honoratissimum assensus genus est armis laudare.
+
+ [1] =Minoribus=, les choses de moindre importance, comme
+ les difficultés entre particuliers; _majoribus_, surtout les
+ questions de paix et de guerre, les traités.
+
+ [2] =Pertractentur=. Les questions importantes sont d'abord
+ examinées à fond par les chefs, ensuite présentées au peuple qui
+ décide souverainement.
+
+ [3] =Certis diebus=: à des jours déterminés et périodiquement.
+ Ces assemblées, d'après ce passage de Tacite, paraissent avoir
+ été tenues assez fréquemment, peut-être tous les quinze jours.
+ Mais chez les peuples qui couvraient une grande étendue de pays,
+ ces assemblées étaient plus rares. Les Francs ne se réunissaient
+ régulièrement qu'une fois l'an.
+
+ [4] =Aut impletur=: c'est le temps de la nouvelle ou de la pleine
+ lune.
+
+ [5] =Noctium=. César rapporte la même chose des Gaulois. On
+ trouve des traces de cet usage dans certaines expressions
+ allemandes et anglaises, par exemple: fortnight.
+
+ [6] =Sic constituunt, sic condicunt=: termes du droit romain,
+ qu'il faut prendre dans un sens plus large. C'est en comptant
+ ainsi qu'ils fixent un terme, qu'ils datent leurs conventions.
+
+ [7] =Ducere=. La nuit semble marcher la première et ramener
+ le jour. Tacite veut dire que la nuit, d'après les idées des
+ Germains et à cause du climat, semble commander le jour. C'est
+ ainsi que l'hiver semble commencer l'année et qu'on ne compte que
+ trois saisons: _hiems et ver et æstas_ (ch. 29).
+
+ [8] =Illud= annonce la proposition qui commence par _quod_, comme
+ au chapitre précédent _illud_ annonçait un infinitif: _illud
+ etiam notum ..... interrogare_.--_Ut jussi_, comme pour obéir à
+ un ordre.
+
+ [9] =Alter=, un second jour. Cf. 6, note 9.
+
+ [10] =Ut turbæ placuit=, dès que l'assemblée le juge à propos.
+ Cette indépendance est en outre marquée par ce fait que les
+ prêtres seuls ont alors le droit de punir (_coercendi_).--_Mox_:
+ cf. 10, n. 4.
+
+ [11] =Prout=. Le roi ou le chef est alors écouté en raison de
+ son âge, de son renom, de son éloquence, et non pas en vertu
+ de son titre même, comme l'explique ce qui suit.--_Auctoritate
+ suadendi_: l'ablatif de manière est employé chez Tacite plus
+ librement que chez les auteurs classiques. Trad.: «Ils se font
+ écouter plutôt par le pouvoir de la persuasion que par celui du
+ commandement.»
+
+ [12] =Fremitus=, murmures défavorables. Ce mot se prend aussi en
+ bonne part. VIRG., _Én._, V, 148: _Tum plausu fremituque virum...
+ Consonat omne nemus_, VIII, 717.--_Sin_: _Gr. lat._, § 491,
+ rem.--_Concutiunt_, heurtent de manière à faire du bruit. César
+ raconte la même chose des Gaulois.
+
+
+=12.= Licet apud concilium[1] accusare quoque et discrimen capitis
+intendere. Distinctio poenarum ex[2] delicto: proditores et
+transfugas[3] arboribus suspendunt, ignavos et imbelles et corpore
+infames[4] cæno ac palude, injecta insuper crate, mergunt. Diversitas
+supplicii illuc respicit[5], tanquam scelera ostendi opporteat, dum
+puniuntur, flagitia abscondi. Sed et levioribus delictis pro modo[6]
+poena: equorum pecorumque numero convicti multantur. Pars multæ
+regi vel civitati[7], pars ipsi, qui vindicatur, vel propinquis ejus
+exsolvitur.
+
+Eliguntur in iisdem conciliis et principes, qui jura per pagos
+vicosque[8] reddunt. Centeni singulis ex plebe comites[9] consilium
+simul et auctoritas adsunt.
+
+ [1] =Concilium=, l'assemblée dont Tacite vient de décrire la
+ formation et dont il va indiquer les attributions.--_Discrimen
+ capitis intendere_, intenter un procès pour crime capital.
+ CICÉRON, _de Orat._; 1, 10: _Singulæ familiæ litem tibi
+ intenderent_.
+
+ [2] =Ex=: cf. 7, note 1.
+
+ [3] =Proditores et transfugas=, ceux qui trahissent leur patrie
+ et marchent avec l'ennemi.--_Ignavos et imbelles_, non pas
+ simplement les poltrons, mais ceux qui ont commis à la guerre
+ quelque lâcheté insigne.
+
+ [4] =Corpore infames=, ceux qui se sont déshonorés. _Cæno ac
+ palude_: hendiadyn pour _cæno paludis_.
+
+ [5] =Illuc respicit tanquam=, a pour raison d'être cette idée
+ que... _Tanquam_ a souvent chez Tacite le sens de +hôs+ en grec:
+ dans la pensée que. Tite-Live l'emploie aussi dans ce sens avec
+ un participe au lieu de _ut_. Riemann, _Synt. lat._, § 262,
+ rem. 1. Cf. 20, note 11.
+
+ [6] =Pro modo=, s.-e. _delicti_.
+
+ [7] =Regi vel civitati=: datifs d'intérêt. L'amende est payée en
+ partie au profit du roi, et là où il n'y a pas de roi, au profit
+ de la cité.--_Vel propinquis_, aux parents lorsqu'il y a eu
+ mort. Cf. 21: _luitur etiam homicidium_, etc. Cette coutume des
+ compensations exista longtemps chez les Francs. La loi salique
+ fixait fort minutieusement la somme à payer pour chaque espèce de
+ délit.
+
+ [8] =Pagus=, canton; _vicus_ groupe d'habitations, village.
+
+ [9] =Ex plebe comites=, des assesseurs choisis parmi les hommes
+ libres. _Ex plebe_ remplit la fonction d'adjectif.--_Consilium
+ simul et auctoritas_ sert d'attribut: comme conseil et comme
+ autorité, c.-à-d. pour former leur conseil et ajouter à leur
+ autorité.
+
+
+=13.= Nihil autem neque publicæ neque privatæ rei[1] nisi armati agunt.
+Sed arma sumere non ante cuiquam moris,[2] quam civitas suffecturum[3]
+probaverit. Tum in ipso concilio vel principum aliquis vel pater vel
+propinqui scuto frameaque juvenem ornant. Hæc[4] apud illos toga, hic
+primus juventæ honos; ante hoc domus pars videntur, mox reipublicæ.
+Insignis nobilitas aut magna patrum merita principis dignationem[5]
+etiam adolescentulis assignant; ceteris robustioribus ac jam pridem
+probatis aggregantur, nec rubor[6] inter comites[7] adspici. Gradus
+quin etiam ipse comitatus habet, judicio ejus quem sectantur; magnaque
+et comitum æmulatio[8], quibus primus apud principem suum locus, et
+principum, cui plurimi et acerrimi comites. Hæc[9] dignitas, hæ vires,
+magno semper electorum juvenum globo circumdari; in pace decus, in
+bello præsidium. Nec solum in sua gente cuique, sed apud finitimas
+quoque civitates id nomen, ea gloria[10] est, si numero ac virtute
+comitatus[11] emineat: expetuntur enim legationibus et muneribus
+ornantur, et ipsa[12] plerumque fama bella profligant.
+
+ [1] =Nihil rei= = _nullam rem_ (Ragon, _Gr. lat._, § 255, rem.
+ 2, et Riemann, _Synt. lat._, § 51, rem. 1).--_Nisi armati_. La
+ loi salique ordonnait à plusieurs reprises d'apporter ces armes
+ dans les réunions publiques.--Tite-Live (21, 20) rapporte la même
+ chose des Gaulois: _In his nova terribilisque species visa est
+ quod armati (ita mos gentis) in concilium venerunt._
+
+ [2] =Moris= (s.-e. _est_) équivaut à _mos est_, qui est plus
+ ordinaire. Cf. 15: _mos est civitatibus_. On trouve aussi _mos
+ est_ ou _moris est_ avec _ut_ au lieu de l'infinitif.
+
+ [3] =Suffecturum=, suppléez _armis gerendis_: avant que la cité
+ ait reconnu qu'il sera capable de les porter.--_Probaverit_.
+ Tacite emploie le subjonctif avec _antequam_ pour marquer une
+ action qui se répète. Cf. _Ann._, XV, 74: _Deum honor principi
+ non ante habetur quam agere inter homines desierit._
+
+ [4] =Hæc=, =hic=, les pronoms neutres _id_, _hoc_, _illud_,
+ _quod_, s'accordent souvent avec le substantif attribut (Ragon,
+ _Gr. lat._, 358).--_Toga_, c'est chez eux la robe virile, c.-à-d.
+ cette cérémonie place le jeune homme au nombre des citoyens comme
+ à Rome la robe virile. D'après les lois de certaines nations
+ germaniques cette remise des armes devait se faire lorsque le
+ jeune homme avait atteint quinze ans. C'est de là que semble
+ venir l'usage si répandu plus tard d'armer chevalier.--_Mox_,
+ ensuite. Cf. 10, note 4.
+
+ [5] =Dignationem principis= peut signifier: la dignité de chef
+ ou la faveur, la considération du chef de la cité. Mais le
+ second sens paraît mieux expliquer ce qui suit: ces jeunes gens
+ sont rangés, par préférence, dans la suite du prince parmi les
+ guerriers plus âgés et déjà éprouvés.
+
+ [6] =Rubor= au lieu de _rubori_: le nominatif au lieu du datif
+ de destination ou d'effet. Cf. _Agricola_, 6: _idque matrimonium
+ ad majora nitenti decus ac robur fuit_. VIRG., _Égl._ III,
+ 101: _Amor exitium est_, pour _exitio est_ (_Gr. lat._, § 283,
+ rem. 3). On trouve même (_Germanie_, 44) le double datif de
+ destination remplacé d'une façon tout à fait insolite par un
+ nominatif accompagné d'un adjectif: _regia utilitas est_ pour
+ _regibus utilitati est_.
+
+ [7] =Comites=, compagnons, gens de la suite du prince. On voit
+ dans cet usage l'origine des leudes ou vassaux et l'explication
+ des liens de fidélité qui les rattachaient à leur seigneur.
+
+ [8] =Æmulatio quibus=, il y a entre les compagnons une grande
+ émulation pour avoir la première place.--_Locus_, s.-e. _sit_, et
+ _sint_ après _comites_. Le verbe _esse_ se sous-entend en latin,
+ mais rarement au subjonctif, au moins chez Cicéron. Tacite l'omet
+ souvent à ce mode, surtout lorsque suit un autre subjonctif. Cf.
+ 19: _Ne ulla cogitatio ultra (sit), ne ament_.
+
+ [9] =Hæc=, =hæ=. Cf. 19, note 4. Un peu plus bas, dans _id nomen,
+ ea gloria_, _id_ et _ea_, qui s'accordent aussi par attraction,
+ annoncent la proposition commençant par _si_.
+
+ [10] =Nomen=, =gloria=. Pléonasme. Le plus souvent en pareil cas
+ le second mot est plus spécial ou plus expressif, de manière à
+ renchérir sur l'autre. Cf. 2, note 10.
+
+ [11] =Comitatus=: génitif; _emineat_ a pour sujet _quisque_
+ sous-entendu.
+
+ [12] =Ipse= précise et par conséquent restreint: par lui-même,
+ sans secours étranger, seul. En grec +autos+ a le même sens:
+ _Iliade_, VIII, 99: +autos per eôn+, quoique n'étant que lui,
+ c.-à-d. quoique seul. Cf. 43, _ipsa formidine_.--_Plerumque_ a
+ souvent chez Tacite le sens de _sæpe_. Cf. 8, note 9. Plus bas,
+ _plerique_ équivaut à _multi_.
+
+
+=14.= Cum ventum in aciem, turpe principi virtute vinci, turpe
+comitatui virtutem principis non adæquare. Jam vero[1] infame in omnem
+vitam ac probrosum superstitem[2] principi suo ex acie recessisse:
+illum defendere, tueri[3], sua quoque fortia facta gloriæ ejus
+assignare præcipuum sacramentum est; principes pro victoria pugnant,
+comites pro principe. Si civitas in qua orti sunt longa pace et
+otio torpeat[4], plerique nobilium adolescentium petunt ultro[5] eas
+nationes, quæ tum bellum aliquod gerunt, quia et ingrata[6] genti quies
+et facilius inter ancipitia[7] clarescunt magnumque comitatum non nisi
+vi belloque tueare[8]. Exigunt[9] enim principis sui liberalitate
+illum[10] bellatorem equum, illam cruentam victricemque frameam;
+nam[11] epulæ et quanquam incompti, largi tamen apparatus pro stipendio
+cedunt. Materia munificentiæ per bella et raptus. Nec arare terram, aut
+exspectare annum[12] tam facile persuaseris[13] quam vocare hostem et
+vulnera mereri. Pigrum quin imo et iners videtur sudore acquirere quod
+possis sanguine[14] parare.
+
+ [1] =Jam vero= indique une gradation énergique: en français,
+ _mais_.
+
+ [2] =Superstitem=. César, _B. G._, III, 22: _Neque adhuc hominum
+ memoria repertus est quisquam, qui, eo interfecto cujus se
+ amicitiæ devovisset, recusaret mori._ Ce dévouement héroïque
+ était donc commun aux Germains et aux Gaulois.
+
+ [3] =Defendere, tueri=: l'asyndète marque la gradation;
+ _defendere_, le défendre lorsqu'il est attaqué; _tueri_,
+ avoir l'oeil fixé, veiller sur lui pour écarter les dangers
+ possibles.--_Præcipuum_. Cf. 6, note 18 et 7, note 7.
+
+ [4] =Torpeat=: le subjonctif pour marquer le fait qui se répète,
+ comme au chap. 10, _si publice consultetur_.--_Plerique_. Cf. 13,
+ note 12.
+
+ [5] =Ultro=, d'eux-mêmes, de leur propre mouvement.
+
+ [6] =Ingrata=, s.-e. _est_. Cf. 13, note 8.
+
+ [7] =Ancipitia=, les choses dont l'issue est double, c.-à-d.
+ incertaine, les hasards de la guerre.
+
+ [8] =Tueare=, comme _instes_, ch. 6. (Ragon, _Gr. lat._, 373.)
+
+ [9] =Exigunt= a pour sujet _comites_ contenu dans le collectif
+ _comitatus_.
+
+ [10] =Illum=, =illam=: sens emphatique (_Gr. lat._, 352, rem.
+ 2).--_Bellatorem_: les substantifs en _tor_, employés comme
+ adjectifs, marquent la destination, l'habitude.
+
+ [11] =Nam=, car les repas ne sont pas des présents gratuits, mais
+ sont dus à titre de solde.--_Pro stipendio cedere_, tenir lieu de
+ solde.
+
+ [12] =Annum=, ce que produit une année, la récolte. Ce mot est
+ poétique en ce sens. STACE, _Sylv._, IV, 2: _Nilus magnum inducit
+ annum_. Cf. _Agricola_, 31.
+
+ [13] =Persuaseris=, et plus bas _possis_: cf. note 8.--_Vocare_
+ au lieu de _provocare_; Tacite aime à employer le simple pour le
+ composé: il met ainsi en relief la valeur étymologique du mot et
+ ajoute de l'énergie au style. Cf. _Annales_, XIII, 55, _vocare_
+ pour _invocare_: _sidera vocans_.--_Mereri_. L'emploi de ce verbe
+ est justifié, car les blessures sont un titre d'honneur: «gagner
+ de glorieuses blessures».
+
+ [14] =Sudore=, =sanguine=. Allitération qui accentue le trait
+ final. Tacite, en habile styliste, aime à achever son paragraphe
+ par un trait qui le résume et le grave dans l'esprit du lecteur.
+
+
+=15.= Quoties bella non ineunt, non multum venatibus[1], plus per
+otium transigunt, dediti somno ciboque, fortissimus[2] quisque ac
+bellicosissimus nihil agens, delegata domus et penatium[3] et agrorum
+cura feminis senibusque et infirmissimo cuique ex familia: ipsi hebent,
+mira diversitate[4] naturæ, cum iidem homines sic ament inertiam et
+oderint quietem. Mos est[5] civitatibus ultro ac viritim conferre
+principibus vel armentorum[6] vel frugum, quod pro honore acceptum
+etiam necessitatibus subvenit. Gaudent præcipue finitimarum gentium
+donis, quæ non modo a singulis, sed et[7] publice mittuntur, electi
+equi, magna arma, phaleræ torquesque[8]. Jam et pecuniam accipere
+docuimus.
+
+ [1] =Venatibus=: l'ablatif de manière s'emploie rarement sans
+ qualificatif, sauf dans un nombre déterminé d'expressions toutes
+ faites.--César semble contredire ce que dit ici Tacite: _Bell.
+ Gall._, VI, 21: _Vita omnis in venationibus consistit_; mais
+ chez Tacite il ne s'agit peut-être que des _comites_, gens d'un
+ certain rang.--_Per otium_. Remarquez la variété d'expression:
+ Cicéron recherche la symétrie, Tacite la fuit le plus
+ souvent.--_Plus transigunt_, s.-e. _ætatis_.
+
+ [2] =Fortissimus quisque=, et plus bas _infirmissimo cuique_. Cf.
+ Ragon, _Gr. lat._, 369.
+
+ [3] =Penates=, l'intérieur, le ménage.
+
+ [4] =Mira diversitate=. Tacite semble oublier que, selon une
+ idée chère à l'antiquité, une certaine paresse pour ce qui
+ concerne les occupations matérielles est soeur de la liberté
+ et du courage. C'était l'avis de Socrate lui-même, qui donnait
+ pour exemple les Indiens, paresseux mais libres, et les Lydiens,
+ travailleurs mais esclaves.
+
+ [5] =Mos est=: cf. 13, note 2.--_Ultro ac viritim_: chacun offre
+ sa contribution volontairement et pour son propre compte, sans
+ qu'il soit besoin de collecteur. Cf. 29, _nec publicanus (eos)
+ atterit_.
+
+ [6] =Armentorum vel frugum=: il faut suppléer _aliquid_ avec ce
+ génitif, à moins qu'on ne le fasse dépendre de _quod_. Cf. 18:
+ _Armorum aliquid_.
+
+ [7] =Sed et=: cf. 35, note 5.--_Publice_, au nom de la cité,
+ comme au chapitre 10, _si publice consultetur_.
+
+ [8] =Phaleræ torquesque=. Les phalères étaient des ornements en
+ métal en forme de médaillon, que les soldats portaient sur la
+ poitrine, les chevaux sur le poitrail; les _torques_ étaient des
+ ornements en forme d'anneau ou de chaîne, qu'on portait au cou ou
+ au bras.
+
+
+=16.= Nullas Germanorum populis[1] urbes habitari satis notum
+est, ne pati quidem inter se junctas sedes. Colunt discreti ac
+diversi[2], ut fons, ut campus, ut nemus placuit. Vicos locant non
+in[3] nostrum morem connexis et cohærentibus ædificiis: suam quisque
+domum spatio circumdat, sive adversus casus ignis remedium[4], sive
+inscitia ædificandi. Ne cæmentorum quidem apud illos aut tegularum
+usus: materia[5] ad omnia utuntur informi et citra[6] speciem aut
+delectationem. Quædam loca[7] diligentius illinunt terra ita pura
+ac splendente, ut picturam[8] ac lineamenta colorum imitetur. Solent
+et[9] subterraneos specus aperire eosque multo insuper fimo onerant,
+suffugium[10] hiemis et receptaculum frugibus, quia rigorem frigorum
+ejusmodi loci molliunt, et si quando hostis advenit[11], aperta
+populatur, abdita autem et defossa aut ignorantur aut eo ipso fallunt,
+quod quærenda sunt[12].
+
+ [1] =Populis=: datif. Dans la prose classique le datif ne
+ s'emploie ainsi avec le passif qu'aux formes composées du
+ participe, mais les poètes et les prosateurs de la décadence
+ l'emploient avec une forme quelconque du passif. Il y a
+ d'ailleurs entre le sens de ce datif et celui de l'ablatif avec
+ _ab_ une différence assez sensible. Cf. Ragon, _Gr. lat._, 293,
+ rem., et Riemann, _Synt. lat._, § 46 (c).--_Urbes_. Il s'agit
+ de villes véritables comme il y en avait en Italie. Car César et
+ Tacite lui-même parlent d'agglomérations assez considérables qui
+ pouvaient passer pour des villes au sens large du mot.
+
+ [2] =Discreti ac diversi=, leurs maisons sont isolées et éparses
+ au hasard sans souci de la symétrie, comme aujourd'hui dans les
+ pays de montagnes.
+
+ [3] =In=, dans le sens de c.-à-d., conformément à, selon.
+
+ [4] =Sive remedium, sive inscitia=, le premier à l'accusatif
+ comme apposition à toute la phrase (Gantrelle, _Gramm. de
+ Tacite_, § 75), le second à l'ablatif de cause.
+
+ [5] =Materia=, le bois.--_Informi_, non pas simplement informe,
+ brut, mais disgracieux, employé sans souci de la beauté.
+
+ [6] =Citra=, en deçà de; par conséquent, sans aller jusqu'à
+ (Ovide, _Trist._, 5, 8, 23: _Citra scelus_), puis par extension
+ comme ici: sans.
+
+ [7] =Quædam loca=, certaines parties des parois à l'intérieur ou
+ à l'extérieur.
+
+ [8] =Picturam et lineamenta colorum=. On change quelquefois
+ _colorum_ en _corporum_ et on explique _imitari_ par refléter
+ comme un miroir; mais cette explication peu naturelle est
+ difficile à admettre. Tacite veut dire que cet enduit de terre
+ remplaçait et imitait, de loin sans doute, la peinture et les
+ dessins au trait qui ornaient les maisons romaines. La chaux
+ surtout devait être employée ainsi que des terres colorées de
+ diverses nuances.
+
+ [9] =Et= a assez souvent chez Tacite le sens de _etiam_ (_et
+ jam_), aussi. Il se rattache ici à _subterraneos specus_. Il est
+ souvent précédé de _jam_. Cf. _Agricola_, 30: _Postquam defuere
+ terræ, jam et mare scrutantur._
+
+ [10] =Suffugium= avec le génitif _hiemis_, comme 46, _imbrium
+ suffugium_. Tacite emploie très hardiment le génitif objectif.
+ Ainsi _Ann._, I, 46: _Vulgi largitione_, pour _in vulgus_.
+
+ [11] =Advenit= au parfait marque la répétition.
+
+ [12] =Eo ipso fallunt quod quærenda sunt=. Une de ces pointes qui
+ flattaient le goût de l'époque.
+
+
+=17.= Tegumen omnibus sagum[1] fibula aut, si desit, spina consertum:
+cetera intecti[2] totos dies juxta focum atque ignem agunt.
+Locupletissimi veste distinguuntur non fluitante[3], sicut Sarmatæ ac
+Parthi, sed stricta et singulos artus exprimente. Gerunt et ferarum
+pelles, proximi ripæ[4] negligenter, ulteriores exquisitius, ut
+quibus[5] nullus per commercia cultus. Eligunt[6] feras et detracta
+velamina spargunt maculis pellibusque[7] belluarum, quas exterior
+Oceanus[8] atque ignotum mare gignit. Nec alius feminis quam viris
+habitus[9], nisi quod feminæ sæpius lineis amictibus velantur eosque
+purpura[10] variant, partemque vestitus superioris in manicas[11]
+non extendunt, nudæ brachia ac lacertos[12]; sed et[13] proxima pars
+pectoris patet.
+
+ [1] =Sagum=. Cette sorte de manteau consistait en un simple carré
+ d'étoffe suspendu à l'épaule par les deux extrémités supérieures;
+ il ne couvrait donc que le dos et une partie de la poitrine. Ce
+ vêtement est ici assimilé au _sagum_ des soldats romains, moins à
+ cause de sa forme qu'à cause de la matière dont il était fait et
+ de sa couleur.--_Si desit_: cf. 14, note 4.
+
+ [2] =Cetera=: acc. de relation qui dépend de _intecti_: pour
+ le reste, c.-à-d. à cela près. Cf. Salluste: _Cetera ignarus_,
+ et Tite-Live: _cetera egregius_. Traduisez: «sans autre
+ vêtement».--_Totos dies_: acc. de durée; _agunt_ seul signifie
+ passer le temps, vivre.
+
+ [3] =Fluitante=. Nous disons de même un vêtement
+ _flottant_.--_Stricta_: serré, collant, de manière à mouler tous
+ les membres.
+
+ [4] =Proximi ripæ=: les plus voisins des rives du Danube et du
+ Rhin, c.-à-d. les plus rapprochés des Romains. Ces Germains,
+ connaissant et appréciant les étoffes importées chez eux,
+ portaient avec indifférence les peaux de bêtes lorsqu'ils étaient
+ réduits à s'en servir, tandis que les plus éloignés, ne pouvant
+ se procurer des vêtements plus élégants, y mettaient plus de
+ recherche.
+
+ [5] =Ut quibus=: cf. 2, note 15, et 22, note 4.--_Cultus_: cf. 6,
+ note 7.
+
+ [6] =Eligunt=: ils ne prennent pas au hasard, ils choisissent les
+ animaux qui ont la plus belle fourrure.
+
+ [7] =Maculis pellibusque=: hendiadyn. Cf. 7, note 5, et 25, note
+ 7. Ils les parsèment de taches, c.-à-d. de touffes de poils de
+ couleur différente confectionnées avec les dépouilles d'autres
+ animaux.
+
+ [8] =Exterior Oceanus atque ignotum mare= désignent la même
+ chose. Il s'agit des mers qui s'étendent au nord de la Germanie
+ et que l'insuffisance des renseignements géographiques ne
+ permettait pas à Tacite de désigner autrement. Voyez au lexique
+ _Oceanus_.
+
+ [9] =Habitus= ne désigne pas seulement le vêtement, mais d'une
+ façon générale tout ce qui contribue à modifier l'aspect,
+ l'extérieur, ou cet extérieur même.--_Nisi quod_: cf. 29, note
+ 11.
+
+ [10] =Purpura=: ce n'est sans doute pas la pourpre proprement
+ dite, connue des Romains, mais une teinture rouge quelconque.
+
+ [11] =In manicas=, en forme de manches. Notez l'acc. avec
+ _extendere_. Cf. 20: _in hos artus excrescunt_.
+
+ [12] =Brachia et lacertos=: accusatifs de relation marquant
+ une idée d'extension.--_Brachium_ ordinairement désigne tout le
+ bras; ici seulement l'avant-bras. _Lacertus_, le bras du coude à
+ l'épaule.
+
+ [13] =Sed et=: cf. 35, note 5.--_Patet_. La partie de la poitrine
+ la plus rapprochée de la tête et des épaules, c.-à-d. la partie
+ supérieure, est à découvert.
+
+
+=18.= Quanquam[1] severa illic matrimonia, nec ullam morum partem magis
+laudaveris. Nam prope soli barbarorum singulis[2] uxoribus contenti
+sunt, exceptis admodum paucis, qui non libidine[3], sed ob nobilitatem
+plurimis nuptiis ambiuntur. Dotem non uxor marito, sed uxori maritus[4]
+offert. Intersunt parentes et propinqui ac munera probant, non ad
+delicias muliebres[5] quæsita nec quibus nova nupta comatur, sed
+boves et frenatum equum et scutum cum framea gladioque. In[6] hæc
+munera uxor accipitur, atque invicem ipsa armorum aliquid[7] viro
+affert. Hoc maximum vinculum, hæc arcana sacra, hos conjugales deos
+arbitrantur. Ne se mulier extra virtutum cogitationes extraque bellorum
+casus putet, ipsis incipientis matrimonii auspiciis admonetur venire
+se laborum periculorumque sociam, idem[8] in pace, idem in proelio
+passuram ausuramque: hoc juncti boves, hoc paratus equus, hoc data arma
+denuntiant; sic vivendum[9], sic pereundum; accipere se quæ[10] liberis
+inviolata ac digna reddat, quæ nurus accipiant rursusque ad nepotes
+referantur.
+
+ [1] =Quanquam=, cependant (_Gr. lat._, 499, rem.). Ce sens
+ est rare chez Tacite (_Dialog._, 28-33). Sur l'autre emploi de
+ _quanquam_, cf. 28, note 16.
+
+ [2] =Singulis=, une pour chacun. Cet usage n'était pas sans
+ exception, comme l'avoue Tacite lui-même. Les premiers rois
+ francs eurent souvent plusieurs épouses et il fallut leur
+ conversion au christianisme pour extirper la polygamie.
+
+ [3] =Non libidine=, non par libertinage. Le sens s'oppose à ce
+ que cet ablatif soit rattaché à _ambiuntur_; il faut suppléer
+ un autre verbe. C'est la figure de style, assez fréquente chez
+ Tacite, qu'on appelle zeugma.--_Nuptiis_: datif d'intérêt (_Gr.
+ lat._, § 280).--_Plurimis_ a un sens affaibli: plusieurs. Cf. 13,
+ note 12, et 14, note 4.
+
+ [4] =Non uxor marito, sed uxori maritus=. Remarquez la
+ disposition des mots: c'est la figure appelée _entrecroisement_,
+ fréquente chez Tacite.--Tout ce chapitre, comme le suivant, est
+ une satire à peine dissimulée des moeurs romaines.
+
+ [5] =Delicias muliebres=, la vaine parure des femmes. La
+ proposition qui suit exprime la même idée.
+
+ [6] =In hæc munera=, contre, c.-à-d. à la condition de, en
+ échange de, comme en grec +epi toutois+.
+
+ [7] =Armorum aliquid=, une arme quelconque, spécialement une
+ épée. Cf. 15, note 6.--_Hoc_, _hæc_, _hos_: cf. 13, note 4.
+
+ [8] Remarquez les anaphores fréquentes à la fin de ce chapitre:
+ _idem_, _hoc_, _sic_, _quæ_ sont répétés. Visiblement Tacite est
+ entraîné par le tableau de ces moeurs viriles.
+
+ [9] =Vivendum (esse)= dépend de _denuntiant_;--_accipere_ est
+ suivi du réfléchi se parce que l'idée contenue dans _admonetur_
+ se poursuit jusqu'à la fin de la phrase.
+
+ [10] =Quæ=: il s'agit moins des objets eux-mêmes que des
+ sentiments qu'ils symbolisent. Le second _quæ_ ne dépend pas de
+ _digna_; un troisième _quæ_ est à sous-entendre comme sujet de
+ _referantur_ et se tire du second qui est complément.
+
+
+=19.= Ergo sæpta pudicitia[1] agunt, nullis spectaculorum illecebris,
+nullis conviviorum irritationibus corruptæ. Litterarum secreta[2] viri
+pariter ac feminæ ignorant. Paucissima in tam numerosa gente adulteria,
+quorum poena præsens[3] et maritis permissa: accisis crinibus, nudatam
+coram propinquis expellit domo maritus ac per omnem vicum verbere agit.
+Publicatæ enim pudicitiæ[4] nulla venia: non forma, non ætate, non
+opibus maritum invenerit. Nemo enim illic vitia ridet, nec corrumpere
+et corrumpi sæculum[5] vocatur. Melius[6] quidem adhuc eæ civitates
+in quibus tantum virgines nubunt et cum spe votoque uxoris semel
+transigitur[7]. Sic unum accipiunt maritum quomodo unum corpus unamque
+vitam, ne ulla cogitatio ultra[8], ne longior cupiditas, ne tanquam
+maritum, sed tanquam matrimonium ament. Numerum liberorum finire[9] aut
+quemquam ex agnatis[10] necare flagitium[11] habetur, plusque ibi boni
+mores valent quam alibi[12] bonæ leges.
+
+ [1] =Sæpta pudicitia=, leur vertu est comme entourée, c.-à-d.
+ défendue, protégée par les moeurs et les institutions.--_Agunt_:
+ cf. 17, note 2.
+
+ [2] =Litterarum secreta=, non pas en général l'art de se
+ faire comprendre au moyen de signes appelés lettres, c.-à-d.
+ l'écriture, mais les correspondances secrètes: _litteræ_ équivaut
+ à _epistolæ_. Ici la satire des moeurs romaines devient presque
+ directe.
+
+ [3] =Præsens=, immédiate, qui n'attend pas les délais de la
+ procédure.
+
+ [4] =Publicatæ pudicitiæ nulla venia=, point de pardon pour celle
+ qui prostitue son honneur.
+
+ [5] =Sæculum=, les moeurs du siècle. Traduisez: «ne s'appelle pas
+ vivre selon le siècle, ou être de son temps».
+
+ [6] =Melius=, s.-e. _agunt_. Cf. _Ann._, I, 43: _Melius et
+ amantius ille qui gladium offerebat._
+
+ [7] =Semel transigitur=: on en finit une fois pour toutes avec...
+ Ainsi la mort même d'un époux ne rendait pas au survivant sa
+ liberté et n'autorisait pas les secondes noces. Tacite songe aux
+ Romains, pour qui le divorce, introduit dans les lois et dans les
+ moeurs, réduisait le mariage à n'être qu'une formalité, révocable
+ presque sans motif.
+
+ [8] =Ultra=, s.-e. _sit_. Cf. 13, note 8.
+
+ [9] =Finire numerum=, limiter le nombre.
+
+ [10] =Agnatis=, litt., qui naît en sus, c.-à-d. nouveau-né qui
+ vient grossir le nombre des enfants déjà existants.
+
+ [11] =Flagitium habetur=: en réalité le père avait droit de vie
+ et de mort sur ses enfants, mais sans doute on considérait comme
+ un crime honteux d'en user contre les nouveau-nés.
+
+ [12] =Alibi=: à Rome sans doute, où on avait dû, pour arrêter la
+ dissolution croissante de la famille, attribuer par des lois des
+ récompenses aux citoyens pères de plusieurs enfants.
+
+
+=20.= In omni[1] domo nudi ac sordidi in hos artus[2], in hæc corpora,
+quæ miramur, excrescunt. Sua quemque mater uberibus alit, nec ancillis
+aut nutricibus[3] delegantur. Dominum ac servum nullis educationis
+deliciis[4] dignoscas; inter eadem pecora, in eadem humo degunt, donec
+ætas separet[5] ingenuos, virtus agnoscat. Sera juvenum venus, eoque
+inexhausta pubertas[6]. Nec virgines festinantur[7]; eadem juventa,
+similis proceritas: pares validæque[8] miscentur, ac robora parentum
+liberi referunt. Sororum filiis idem apud avunculum qui[9] ad patrem
+honor. Quidam sanctiorem arctioremque hunc nexum sanguinis arbitrantur
+et in accipiendis obsidibus magis exigunt[10], tanquam[11] et animum
+firmius et domum latius teneant. Heredes tamen successoresque sui
+cuique liberi, et nullum testamentum[12]. Si liberi non sunt, proximus
+gradus in possessione[13] fratres, patrui, avunculi. Quanto plus
+propinquorum[14], quanto major affinium numerus, tanto gratiosior
+senectus; nec ulla orbitatis pretia.
+
+ [1] =Omni=: chez les pauvres comme chez les riches. Cf. plus
+ loin: _donec ætas separet ingenuos_.--_Nudi ac sordidi_: il
+ s'agit des jeunes enfants, à peine vêtus; ils étaient facilement
+ malpropres.
+
+ [2] =In hos artus=: cf. 17, note 11.--_Miramur_. Les Romains
+ avaient souvent l'occasion de voir des Germains à Rome même, en
+ qualité de soldats ou d'esclaves.
+
+ [3] =Nutricibus=: le contraire se faisait à Rome, et Tacite
+ (_Dial. Or._, 29) déplore explicitement les funestes effets de
+ cette coutume sur l'éducation: _At nunc infans delegatur græculæ
+ alicui ancillæ_, etc.
+
+ [4] =Deliciis=, délicatesse, raffinements.
+
+ [5] =Donec separet=. Tacite emploie volontiers le subjonctif
+ présent après _donec_ pour marquer la répétition de l'action. Cf.
+ 1, note 10.--_Separet_, _agnoscat_. L'âge met à part les jeunes
+ gens libres, mais c'est le courage seul qui les désigne comme
+ vraiment tels. Ici la vertu est personnifiée. Cf. 34, note 6.
+
+ [6] =Sera... pubertas=, «une longue ignorance de la volupté
+ assure aux garçons une jeunesse pleine de vigueur».
+
+ [7] =Festinantur=. On ne hâte pas leur mariage.
+
+ [8] =Pares validæque= insiste sur l'idée précédente. Elles
+ s'unissent lorsque l'âge les a faites également vigoureuses,
+ comme s'il y avait: _pares ætate pariterque validæ_.
+
+ [9] =Idem qui=: cf. Ragon, _Gr. lat._, 337, rem.--_Ad patrem_
+ équivaut à _apud patrem_.
+
+ [10] =Magis exigunt=, c.-à-d. _hujusmodi obsides, sororum
+ filios_.
+
+ [11] =Tanquam=, chez Tacite, indique souvent la cause telle
+ qu'elle est envisagée par les gens dont il s'agit: «dans la
+ pensée que», en grec +hôs+ avec le participe.--_Latius_: les
+ engagements s'étendent ainsi à plus de personnes.--_Domum_: cf.
+ 21, note 3.
+
+ [12] =Et nullum testamentum=. Il y avait des coutumes et plus
+ tard des lois qui réglaient la transmission des biens, mais
+ ces lois ne faisaient que consacrer les droits naturels des
+ parents.--Sur _et_ suivi de la négation, cf. 28, note 5.
+
+ [13] =Possessione=, prise de possession. Ce mot se rattache
+ non seulement à _possideo_, être en possession, mais aussi à
+ _possido_, se rendre maître de.
+
+ [14] =Propinqui=, parents par le sang; _affines_, parents par
+ alliance.--_Orbitatis pretia_: il n'y a aucun avantage à n'avoir
+ pas d'héritier direct, tandis qu'à Rome les vieillards riches
+ et sans enfants étaient entourés des soins et des respects
+ d'une foule de gens attentifs à capter leur héritage. Beaucoup
+ d'auteurs latins ou grecs nous dépeignent le cynisme avec lequel
+ se pratiquait cette chasse aux testaments.
+
+
+=21.= Suscipere tam inimicitias seu patris seu propinqui quam
+amicitias necesse est[1]. Nec[2] implacabiles durant: luitur enim
+etiam homicidium certo armentorum ac pecorum numero[3] recipitque
+satisfactionem universa domus, utiliter in publicum[4], quia
+periculosiores sunt inimicitiæ juxta libertatem[5]. Convictibus et
+hospitiis[6] non alia gens effusius indulget. Quemcumque mortalium
+arcere tecto nefas habetur; pro fortuna[7] quisque apparatis epulis
+excipit. Cum defecere[8], qui modo hospes fuerat, monstrator hospitii
+et comes; proximam domum non invitati adeunt. Nec interest: pari
+humanitate accipiuntur. Notum ignotumque quantum ad[9] jus hospitis
+nemo discernit. Abeunti, si quid poposcerit, concedere moris[10];
+et poscendi invicem eadem facilitas. Gaudent muneribus, sed nec data
+imputant[11] nec acceptis obligantur: vinculum inter hospites comitas.
+
+ [1] =Necesse est=: ils regardent cette coutume comme fondée sur
+ le droit naturel au même titre que les successions.
+
+ [2] =Nec=, de même que _et_, a souvent le sens adversatif; ici il
+ équivaut à _neque tamen_.
+
+ [3] =Certo numero=: cf. 12, note 7.--_Domus_, dans le sens de
+ «famille» comme au ch. 20.
+
+ [4] =In publicum=: cf. 5, note 2.
+
+ [5] =Juxta libertatem= = _apud liberos homines_. En prose
+ classique, _juxta_ ne s'emploie guère que pour signifier «près
+ de», et au propre. Cf. ch. 30, encore un autre sens non classique
+ et un emploi spécial à Tacite _juxta formidinem_.
+
+ [6] =Convictibus et hospitiis=. Le premier mot s'applique
+ aux rapports avec voisins et amis, le second, aux relations
+ d'hospitalité avec les étrangers. On remarque les mêmes coutumes
+ à l'origine de toutes les civilisations; la Bible, Homère nous
+ montrent déjà la même hospitalité cordiale: bienveillance dans
+ l'accueil, présents au départ, respect de l'hôte comme d'un être
+ sacré.
+
+ [7] =Pro fortuna=, selon sa fortune. _Apparatus_ seul signifie
+ bien apprêté. Tite-Live, XXIII, 4: _apparatis accipere epulis_.
+
+ [8] =Cum defecere=, s.-e. _epulæ_.--_Monstrator_, s.-e. _fit_.
+
+ [9] =Quantum ad=, pour ce qui est de, quant à, au lieu du
+ classique _quod attinet ad_. Cette expression, qui se retrouve,
+ _Histoires_, V, 10 et _Agricola_, 44, est déjà dans Ovide.
+
+ [10] =Moris=, s.-e. _est_. Cf. 14, note 2.
+
+ [11] =Imputant=, litt., porter quelque chose en ligne de compte;
+ ici, se faire un titre à la reconnaissance.
+
+
+=22.= Statim e[1] somno, quem plerumque in diem[2] extrahunt,
+lavantur[3], sæpius calida, ut apud quos[4] plurimum hiems occupat.
+Lauti cibum capiunt; separatæ singulis sedes[5] et sua cuique mensa.
+Tum ad negotia nec minus sæpe ad convivia procedunt armati. Diem
+noctemque[6] continuare potando nulli probrum. Crebræ, ut inter
+vinolentos[7], rixæ raro conviciis[8], sæpius cæde et vulneribus
+transiguntur. Sed et de reconciliandis invicem[9] inimicis et jungendis
+affinitatibus et adsciscendis principibus, de pace denique ac bello
+plerumque in conviviis consultant, tanquam[10] nullo magis tempore aut
+ad simplices[11] cogitationes pateat animus aut ad magnas incalescat.
+Gens non astuta nec callida aperit adhuc[12] secreta pectoris licentia
+joci. Ergo detecta et nuda[13] omnium mens postera die retractatur[14],
+et salva utriusque temporis ratio est[15]: deliberant dum fingere
+nesciunt, constituunt dum errare non possunt.
+
+ [1] =Ex= signifie souvent au sortir de, immédiatement après.
+ César, _Bell. Civ._, I, 22, 4, _ex prætura_. Ce sens peut être
+ précisé comme ici par _statim_. Cf. _Ann._, XV, 69, _ex mensa_.
+
+ [2] =Plerumque=: cf. 13, note 12.--_In diem_, jusque dans le
+ jour, et non pas jusqu'au jour, sens que _in_ a quelquefois à
+ l'époque impériale. Quintilien, 8, 3, 68: _usque in illum diem_.
+ Cf. 45, _in ortum_, et la note.
+
+ [3] =Lavantur=: forme passive qu'on peut rattacher à une voix
+ moyenne (Ragon, _Gr. lat._, 409, et Riemann, _Synt. lat._, § 133,
+ a 1º). _Calida_, s.-e. _aqua_.
+
+ [4] =Ut apud quos=: cf. 2, note 15. Cette proposition relative
+ marquant la cause devrait être construite avec le subjonctif
+ (Ragon, _Gr. lat._, 503, 3º). L'exception, qu'on rencontre
+ quelquefois, est une construction incorrecte (Riemann, _Synt.
+ lat._, § 221, rem. II et note 3). On propose d'ailleurs
+ _occupet_ au lieu de _occupat_, mais déjà au ch. XVIII, dans
+ _ut quibus nullus per commercia cultus_, il semble bien qu'on
+ doive sous-entendre _est_, et non pas _sit_.--_Plurimum_, s.-e.
+ _temporis_ ou _anni_.
+
+ [5] =Separatæ sedes=. Tacite, comme on peut s'y attendre chez
+ un écrivain qui peint un peuple étranger, signale surtout
+ les détails de moeurs qui s'écartent le plus des habitudes de
+ son pays. Chez les Romains la salle à manger contenait trois
+ lits, sur chacun desquels trois et quelquefois quatre convives
+ prenaient place. Horace, _Sat._, I, IV, 86: _Sæpe tribus lectis
+ videas cenare quaternos_.--_Sua cuique mensa_. C'était sans doute
+ moins une table qu'un simple plateau sur lequel chacun mettait
+ sa part du repas. Cf. l'allemand _Tisch_, qui vient du latin
+ _discus_.
+
+ [6] =Diem noctemque=, un jour entier et la nuit suivante, comme
+ l'indique le verbe _continuare_.
+
+ [7] =Ut inter vinolentos=: cf. 2, note 15.--_Vinolentus_ désigne
+ l'état d'ivresse en général, car nous voyons au commencement du
+ chapitre suivant que les Germains s'enivraient avec autre chose
+ que du vin.
+
+ [8] =Raro conviciis=: les injures sont le fait d'un homme qui
+ n'ose en venir aux mains, d'un poltron. Dans les _Niebelungen_ on
+ lit: «Il ne convient pas à des guerriers de se blesser avec des
+ paroles à la manière des vieilles femmes.»--_Transigitur_: cf.
+ 19, note 7.
+
+ [9] Proprement, _invicem_ ne signifie que _tour à tour_; mais
+ à l'époque impériale on l'emploie fréquemment pour marquer la
+ réciprocité au lieu de _inter se_. Cf. 37, _multa invicem damna_.
+
+ [10] =Tanquam=, dans la conviction que. Cf. 20, note 11.
+
+ [11] =Simplices= (de _sim_, «un», comme dans _semel_, _singuli_,
+ et _plico_), litt., qui n'a qu'un pli, sans détour, franc,
+ ouvert.
+
+ [12] =Adhuc=, si on le rapporte à _aperit_, signifie «jusqu'ici»,
+ Tacite voulant dire qu'à l'époque où il écrit, ce peuple n'a
+ pas encore appris l'art de dissimuler; mais il vaut mieux le
+ rattacher à _secreta_: des choses restées cachées jusqu'alors.
+ Un commentateur allemand, qui voit partout de l'ironie, prend le
+ contrepied de cette pensée (cf. Introduction), et cite non sans
+ quelque apparence de raison Velleius Paterculus, 118, qui appelle
+ les Germains _natum mendacio genus_.
+
+ [13] =Detecta et nuda omnium mens=. CORNEILLE, _Théodore_,
+ II, ii: «Voilà pour vous montrer mon âme toute nue.» RACINE,
+ _Britannicus_, II, ii: «Mais je t'expose ici mon âme toute nue.»
+
+ [14] =Retractatur=. Les idées exprimées en toute franchise durant
+ le festin sont de nouveau discutées.
+
+ [15] =Salva utriusque temporis ratio est=. Ce qui convient
+ dans les deux cas (la délibération et la décision) est ainsi
+ sauvegardé.
+
+
+=23.= Potui humor ex[1] hordeo aut frumento in quamdam similitudinem
+vini corruptus[2]; proximi ripæ[3] et vinum mercantur. Cibi
+simplices: agrestia poma[4], recens fera[5], aut lac concretum: sine
+apparatu, sine blandimentis[6] expellunt famem. Adversus sitim non
+eadem[7] temperantia: si indulseris[8] ebrietati suggerendo quantum
+concupiscunt, haud minus facile[9] vitiis quam armis vincentur.
+
+ [1] =Ex= marque la matière dont une chose est faite (_Gr. lat._,
+ 250).
+
+ [2] =Corruptus= n'a pas ici un sens défavorable: altéré, c.-à-d.
+ fermenté. On voit assez qu'il s'agit d'une sorte de bière.--_In
+ similitudinem vini_, non pas à la manière du vin, mais de
+ façon à ressembler à du vin. Sur _in_ marquant le résultat ou
+ l'intention, voir des exemples dans Draeger, § 80. Cf. 38: _in
+ altitudinem quamdam et terrorem... ornantur_; et 17, note 11; 24,
+ note 3.
+
+ [3] =Proximi ripæ=. Il s'agit des rives du Rhin et du Danube. Cf.
+ 5, note 13.
+
+ [4] =Agrestia poma=. De même que _frugifera arbor_ (10, note 3)
+ signifie toute espèce d'arbre qui porte des fruits, ici _poma_
+ désigne des fruits ou productions sauvages de toute espèce, des
+ noix ou des baies, peut-être même certains légumes sauvages.
+
+ [5] =Recens fera=, venaison fraîche.--_Lac concretum_, lait
+ caillé ou peut-être le lait à tous les états où il peut être
+ rangé parmi les _cibi_ que Tacite énumère ici par opposition à la
+ boisson.
+
+ [6] =Sine blandimentis=, sans tous les raffinements inventés
+ pour réveiller l'appétit paresseux, ce que Salluste appelle
+ _irritamenta gulæ_.
+
+ [7] =Eadem=: formule de transition que nous avons déjà vue au ch.
+ 4: _non eadem patientia_. Pour la pensée, voir aussi ce chapitre:
+ _minime sitim tolerare, etc._
+
+ [8] =Si indulseris=, si on se prête à.
+
+ [9] =Haud minus facile= est une litote, au lieu de _facilius_.
+ Cependant l'affirmation de Tacite est relative: il ne veut pas
+ dire qu'en fait les Germains sont faciles à vaincre (cf. 37),
+ mais il compare seulement les deux moyens qu'on a de les dompter.
+
+
+=24.= Genus spectaculorum unum atque in omni coetu idem: nudi
+juvenes, quibus id ludicrum[1] est, inter gladios se atque infestas[2]
+frameas saltu jaciunt. Exercitatio artem paravit, ars decorem, non in
+quæstum[3] tamen aut mercedem: quamvis[4] audacis lasciviæ pretium
+est voluptas spectantium. Aleam, quod mirere, sobrii inter seria[5]
+exercent, tanta lucrandi perdendive temeritate[6], ut, cum omnia
+defecerunt, extremo ac novissimo[7] jactu de libertate ac de corpore
+contendant. Victus voluntariam servitutem adit: quamvis juvenior,
+quamvis robustior, alligari se ac venire[8] patitur. Ea est[9] in
+re prava pervicacia; ipsi fidem vocant. Servos conditionis hujus per
+commercia[10] tradunt, ut se quoque[11] pudore victoriæ exsolvant.
+
+ [1] =Ludicrum= est attribut de _id_: pour qui c'est un jeu. À
+ Rome on voyait dans les arènes des exercices plus dangereux,
+ mais ils étaient exécutés par de misérables condamnés pour qui ce
+ n'était point un passe-temps.
+
+ [2] =Infestas= se rapporte également à _gladios_ (_Gr. lat._,
+ 228): menaçantes, dangereuses par la manière dont elles sont
+ placées. Sidoine Apollinaire, 5, 246: _Intortas præcedere
+ saltibus hastas_.--_Saltu se jacere_: expression plus pittoresque
+ que _saltare_.
+
+ [3] =In quæstum=, «en vue d'un gain». Cf. 23, note 2.
+
+ [4] =Quamvis= ne signifie pas _quoique_ et ne tombe pas sur le
+ verbe à l'indicatif, ce qui serait doublement contraire au bon
+ usage classique (Ragon, _Gr. lat._, 501, et rem.; Riemann, § 201,
+ 2). Il tombe ici exclusivement sur _audacis_: quelque audacieux
+ que soit. Tacite emploie d'ailleurs _quamvis_ dans le sens de
+ quoique avec le subjonctif: cf. _Histoires_, II, 79 et 85.
+
+ [5] =Sobrii inter seria=. Cette habitude pouvait étonner les
+ Romains, pour qui ce jeu faisait partie des divertissements d'un
+ festin, quand le vin avait déjà échauffé les têtes.
+
+ [6] =Temeritate=, s'exposant avec tant d'audace aux chances de
+ gain ou de perte.
+
+ [7] =Extremo ac novissimo=: pléonasme oratoire. Cf. 1, note
+ 9. Mais il n'en est pas de même de _libertate et corpore_: le
+ second mot marque la conséquence du premier, la perte de la
+ liberté entraînait le risque de perdre la vie même dans un pays
+ où le maître pouvait punir l'esclave de mort. Cf. 25: _occidere
+ solent_.--_Jactu_, coup de dés.
+
+ [8] =Venire=: inf. de _veneo_, qui sert de passif à _vendo_ (_Gr.
+ lat._, 411).
+
+ [9] =Ea est=, telle est.
+
+ [10] =Per commercia=. Cf. 17: _nullus per commercia cultus_.
+
+ [11] =Quoque=. Les vainqueurs veulent échapper _eux aussi_ à
+ la honte de leur victoire, comme le vaincu a voulu échapper en
+ risquant sa liberté à la honte d'une défaite où il avait tout
+ perdu.
+
+
+=25.= Ceteris[1] servis non in nostrum morem[2] descriptis per
+familiam ministeriis utuntur: suam quisque sedem, suos penates regit.
+Frumenti modum[3] dominus aut pecoris aut vestis ut colono injungit,
+et servus hactenus[4] paret. Cetera[5] domus officia uxor ac liberi
+exsequuntur. Verberare servum ac vinculis et opere[6] coercere rarum:
+occidere solent, non disciplina et severitate[7], sed impetu et ira,
+ut inimicum, nisi quod[8] impune est. Liberti non multum supra servos
+sunt, raro aliquod momentum[9] in domo, nunquam in civitate[10],
+exceptis dumtaxat iis gentibus quæ regnantur[11]. Ibi enim et super
+ingenuos et super nobiles ascendunt: apud ceteros impares libertini[12]
+libertatis argumentum sunt.
+
+ [1] =Ceteris= sert de transition; il s'agit maintenant des
+ esclaves autres que ceux dont il vient d'être parlé. C'étaient
+ des prisonniers de guerre ou des fils d'esclaves.
+
+ [2] =In nostrum morem=, à notre manière. Cf. 16, note 3. En
+ effet, les Romains pouvaient distribuer à tout un personnel
+ composé parfois de plusieurs centaines d'esclaves (_familia_)
+ une foule de rôles distincts qui répondaient à autant de besoins
+ créés par le luxe. Les Germains qui n'avaient point de palais et
+ dont la vie était fort simple auraient été plutôt embarrassés
+ de tenir chez eux leurs esclaves. Ces derniers avaient donc
+ leurs habitations sans doute groupées autour de celle du maître
+ et se livraient aux travaux des champs. Ces moeurs, avec les
+ modifications amenées par le christianisme, sont reconnaissables
+ durant tout le moyen âge.
+
+ [3] =Modum=, une quantité déterminée.--_Colono_: le colon romain
+ était un homme libre, mais la terre qu'il cultivait ne lui
+ appartenait pas.
+
+ [4] =Hactenus= s'emploie tantôt en parlant du lieu (_Agricola_,
+ 16), tantôt en parlant du temps (Virg., _Énéide_, XI, 823), ou
+ comme ici au figuré: à cela se borne son esclavage. Il s'agit,
+ bien entendu, de ce qui se passait habituellement, car l'esclave
+ pouvait en certains cas être mis à mort par son maître.
+
+ [5] =Cetera domus officia= ne peut signifier les autres emplois
+ de la maison, puisque Tacite n'en a encore cité aucun; il
+ faut traduire: les autres services, ceux qui se font dans la
+ maison, par opposition à la culture des champs. +Allos+ a très
+ fréquemment cet emploi, _Odyssée_, I, 132: +ektosthen allôn
+ mnêstêrôn+, loin des autres, à savoir des prétendants (Ragon,
+ _Gr. gr._, 187 _bis_, rem.).--_Uxor et liberi_, s.-e. _domini_.
+
+ [6] =Vinculis et opere=, les fers et les travaux forcés. Tacite
+ songe peut-être aux malheureux condamnés à Rome à tourner la
+ meule.--_Coercere_: cf. 11.
+
+ [7] =Disciplina et severitate= = _disciplinæ severitate,
+ disciplina severa_. _Impetu et ira_ = _impetu iræ_. C'est la
+ figure appelée hendiadyn (+hen dia dyoin+) qui consiste à réunir
+ par _et_ deux substantifs dont l'un précise l'autre et remplace
+ soit un génitif, soit un adjectif.
+
+ [8] =Nisi quod= après une proposition affirmative et _nisi_ seul
+ après une négation, s'emploient avec l'indicatif pour signifier:
+ si ce n'est que, avec cette restriction que (_Gr. lat._, 494).
+
+ [9] =Momentum=. Les affranchis ont rarement quelque influence. On
+ dit plutôt _momenti esse_; Cicéron dit: _esse maximi ponderis et
+ momenti_. Mais Tacite aime à employer le nominatif attribut au
+ lieu d'un génitif ou d'un datif avec _esse_; il semble qu'ainsi
+ la relation avec le sujet devienne plus directe. Cf. 13, note 6,
+ et plus bas _argumentum sunt_.
+
+ [10] =In civitate=. À Rome, au contraire, des affranchis,
+ tout-puissants auprès des empereurs, tenaient souvent les rênes
+ du gouvernement.
+
+ [11] Le passif _regnari_ n'appartient pas à la prose classique
+ (Riemann, _Synt. lat._, § 31, _d_, et la note). Cf. 37,
+ _triumphati_.
+
+ [12] =Impares libertini=. Le fait que les affranchis sont
+ au-dessous des citoyens libres est une preuve de liberté
+ chez un peuple. _Impares_ joue ici le rôle d'une proposition
+ circonstancielle.--_Libertus_, l'affranchi par rapport à son
+ maître; _libertinus_, l'affranchi considéré dans ses rapports
+ avec l'État, _libertini_, la classe des affranchis.
+
+
+=26.= Fenus agitare[1] et in usuras extendere ignotum; ideoque
+magis servatur[2] quam si vetitum esset. Agri pro numero cultorum
+ab universis vicis[3] occupantur, quos mox inter se secundum
+dignationem[4] partiuntur. Facilitatem partiendi camporum spatia
+præbent. Arva[5] per annos mutant[6], et superest ager. Nec enim cum
+ubertate et amplitudine soli labore contendunt[7], ut[8] pomaria
+conserant et prata separent et hortos rigent: sola terræ seges[9]
+imperatur. Unde annum quoque ipsum non in totidem[10] digerunt species:
+hiems et ver et æstas intellectum[11] ac vocabula habent, autumni
+perinde nomen ac bona ignorantur.
+
+ [1] =Fenus agitare=. On n'est pas d'accord sur le sens de ce
+ passage. On entend communément: faire valoir un capital et
+ étendre cette opération aux intérêts eux-mêmes, c'est-à-dire
+ prendre l'intérêt de l'intérêt. Après ce qui a été dit au ch.
+ 5 de la rareté de la monnaie en Germanie, cette phrase peut
+ paraître superflue; mais Tacite songe toujours à Rome, où l'usure
+ et les dettes qui en naissaient avaient causé tant de troubles:
+ _Sane vetus urbi malum_, dit-il, _Ann._, VI, 16.
+
+ [2] =Servatur= a pour sujet _non agitare fenus_, l'idée négative
+ étant suggérée par _ignotum_; _vetitum esset_ a le même sujet,
+ mais sans négation. On reconnaît encore ici une de ces _pointes_
+ qu'on aimait au temps de Tacite; mais la concision est obtenue
+ aux dépens de la clarté.
+
+ [3] =Ab universis vicis=, des communautés entières se déplacent
+ et occupent un espace de terrain plus ou moins grand, soit sans
+ possesseurs, soit nouvellement conquis.--_Mox_: cf. 10, note 4.
+
+ [4] =Dignationem=, rang, considération.
+
+ [5] =Arva=, la terre cultivée par chacun, s'oppose à _ager_, le
+ territoire entier assigné à la communauté.
+
+ [6] =Mutant=: afin de laisser reposer alternativement la terre
+ épuisée par une récolte.
+
+ [7] =Contendunt=: ils n'essaient pas, à force de travail, de
+ faire valoir chaque parcelle de terrain et d'en tirer tout ce
+ qu'elle peut produire, comme cela se pratiquait en Italie, où,
+ dès l'époque de Caton, on s'était préoccupé d'obtenir du sol le
+ maximum de rendement.
+
+ [8] =Ut= a le sens consécutif: en sorte que, de façon à, au point
+ de.
+
+ [9] =Seges=, les céréales.
+
+ [10] =Totidem=. Le second membre de la comparaison est
+ sous-entendu. Il s'agit des Romains.--_Species_, formes sous
+ lesquelles l'année se montre à nous, saisons.
+
+ [11] =Intellectum=, sens, signification. Ce mot est pris
+ passivement. De même, dans Quintilien, _intellectu carere_ = _non
+ intelligi_, être inintelligible.
+
+
+=27.= Funerum nulla ambitio[1]: id solum observatur, ut corpora
+clarorum virorum certis lignis crementur[2]. Struem rogi nec vestibus
+nec odoribus cumulant: sua cuique arma, quorumdam igni et equus
+adjicitur. Sepulcrum cæspes erigit[3]: monumentorum arduum et operosum
+honorem ut[4] gravem defunctis aspernantur. Lamenta ac lacrimas[5]
+cito, dolorem et tristitiam tarde ponunt[6]. Feminis lugere honestum
+est, viris meminisse.
+
+Hæc in commune[7] de omnium Germanorum origine ac moribus accepimus.
+Nunc singularum gentium instituta ritusque, quatenus differant, quæ
+nationes e Germania in Gallias commigraverint, expediam.
+
+ [1] =Ambitio=, faste, désir de briller. À Rome, au contraire, les
+ funérailles se faisaient en grande pompe; on célébrait à cette
+ occasion des jeux funèbres fort somptueux.
+
+ [2] =Crementur=. Cet usage de brûler les cadavres paraît
+ relativement récent chez les Germains; plus anciennement ils
+ enterraient leurs morts; ils revinrent à cette coutume en se
+ convertissant au christianisme.
+
+ [3] =Cæspes erigit= au lieu de _cæspite erigitur_: tour poétique
+ qui se trouve dans Sénèque, _Ep._ 8: _Hanc domum utrum cæspes
+ erexerit an varius lapis gentis alienæ nihil interest._
+
+ [4] =Ut=, dans la pensée que, le regardant comme. Cf. 8, note 10,
+ et 20, note 11.
+
+ [5] =Lamenta et lacrimas=: allitération. Cf. 40: _præliis ac
+ periclitando_.
+
+ [6] =Ponunt= pour _deponunt_. Cf. 14, note 13. Cicéron avait déjà
+ dit _ponere dolorem_. Tacite emploie ailleurs _ponere_ au lieu de
+ _proponere_ et cet emploi lui est particulier.
+
+ [7] =In commune=: cf. 5, note 2.
+
+
+=28.= Validiores[1] olim Gallorum res fuisse summus auctorum[2]
+divus Julius tradit; eoque credibile est etiam Gallos in Germaniam
+transgressos[3]. Quantulum enim amnis obstabat quominus, ut quæque[4]
+gens evaluerat, occuparet permutaretque sedes promiscuas adhuc et
+nulla[5] regnorum potentia divisas? Igitur[6] inter Hercyniam[7] silvam
+Rhenumque et Moenum amnes Helvetii, ulteriora Boii, Gallica utraque
+gens, tenuere. Manet adhuc Boihæmi[8] nomen significatque loci veterem
+memoriam, quamvis mutatis[9] cultoribus. Sed utrum Aravisci[10] in
+Pannoniam ab Osis, Germanorum natione; an Osi ab Araviscis in Germaniam
+commigraverint, cum eodem adhuc sermone, institutis, moribus utantur,
+incertum est, quia pari olim inopia ac libertate eadem utriusque ripæ
+bona malaque[11] erant. Treveri et Nervii circa[12] affectationem
+Germanicæ originis ultro ambitiosi sunt, tanquam[13] per hanc gloriam
+sanguinis a similitudine et inertia[14] Gallorum separentur. Ipsam
+Rheni ripam haud dubie[15] Germanorum populi colunt, Vangiones,
+Triboci, Nemetes. Ne Ubii quidem, quanquam[16] Romana colonia esse
+meruerint ac libentius Agrippinenses conditoris sui[17] nomine
+vocentur, origine erubescunt, transgressi olim et experimento[18] fidei
+super ipsam Rheni ripam collocati, ut arcerent, non ut custodirentur.
+
+ [1] =Validiores=, plus puissants que les Germains, et non pas
+ qu'aujourd'hui, comme le témoigne le passage de César, _Bell.
+ Gall._, VI, 24: _Ac fuit antea tempus cum Germanos Galli virtute
+ superarent._
+
+ [2] =Auctor=, garant, autorité, et non pas écrivain.
+
+ [3] =Transgressos=. Il est plus probable que ces Gaulois qui
+ habitaient en Germanie n'y avaient pas passé, mais s'y étaient
+ maintenus, tandis que les autres avaient été refoulés de l'autre
+ côté du Rhin.
+
+ [4] =Ut=, dans _ut quisque_, signifie tantôt «à mesure que»,
+ tantôt «dans la mesure où».
+
+ [5] =Et nulla=, au lieu de _neque ulla_, qui est plus ordinaire
+ (Ragon, _Gr. lat._, 531; Riemann, _Synt. lat._, § 268 et rem.).
+ Tacite emploie volontiers (cf. 10 et 20, et vingt fois dans les
+ autres ouvrages) cette tournure qui semble accentuer davantage la
+ négation. Après lui cet usage se répand de plus en plus.
+
+ [6] =Igitur= indique que l'auteur, après une courte digression ou
+ explication préliminaire, revient à son sujet.
+
+ [7] =Hercynia silva=: la Forêt Noire, avec laquelle on
+ l'identifie, ne devait en être qu'une faible partie. Cf.
+ _Hercynia_, au lexique.
+
+ [8] =Boihæmi=. Le mot germanique _heim_ signifie domicile, pays,
+ et forme beaucoup de noms de lieu. Cf. lexique des noms propres.
+
+ [9] =Mutatis=. Les Marcomans avaient remplacé les Boïens dans la
+ Bohême.
+
+ [10] =Aravisci=. Pour tous les noms propres, consulter le
+ lexique.
+
+ [11] =Bona malaque=. Par conséquent on ne peut alléguer aucune
+ raison qui ait pu pousser les uns plutôt que les autres à
+ franchir le fleuve.
+
+ [12] =Circa=, dans l'usage classique, signifie autour de,
+ environ. Son emploi dans le sens de «au sujet de» appartient
+ à l'époque impériale.--_Affectationem_, désir d'atteindre,
+ d'obtenir, prétention à.
+
+ [13] =Tanquam=: cf. 20, note 11.
+
+ [14] =A similitudine et inertia=. Il y a vraisemblablement
+ hendiadyn. Il ne s'agit point d'une ressemblance extérieure:
+ _inertia_ explique en quoi consisterait la ressemblance qu'ils
+ répudient (_similitudine inertiæ_). Cf. 25, note 7, et 29, note
+ 8.
+
+ [15] =Haud dubie= tombe sur _Germanorum_: des peuplades
+ incontestablement de race germanique. Tacite semble douter de
+ l'origine germanique des Trévires et des Nerviens.
+
+ [16] =Quanquam... meruerint=. C'est ainsi que Tacite construit
+ d'ordinaire _quanquam_ contrairement à l'usage classique (_Gr.
+ lat._, 499).--_Mereri_ se construit avec _ut_, mais l'infinitif
+ se trouve aussi chez Ovide, Tacite, Valère Maxime, Florus.
+
+ [17] =Conditoris sui=. On attendrait plutôt le féminin, Agrippine
+ étant la véritable fondatrice de la Colonie. S'agit-il d'Agrippa
+ qui les établit sur les bords du Rhin? On peut, à la rigueur,
+ considérer _sui_ comme le génitif du pronom personnel, car cet
+ emploi peu correct, mais non sans exemple dans l'usage classique,
+ n'est pas rare chez Tacite. Cf. Riemann, _Synt. lat._, § 53,
+ rem. 1, et Draeger, § 63. L'emploi de _conditor_ pour désigner
+ une femme est poétique. De même, _auctor_ s'emploie parfois au
+ féminin.
+
+ [18] =Experimento=, sur la preuve acquise: abl. de cause.
+
+
+=29.= Omnium harum gentium virtute præcipui Batavi non multum ex
+ripa[1], sed insulam[2] Rheni amnis colunt, Chattorum quondam populus
+et seditione domestica in eas sedes transgressus, in quibus pars Romani
+imperii fierent[3]. Manet honos et antiquæ societatis insigne[4]:
+nam nec tributis contemnuntur[5] nec publicanus atterit; exempti
+oneribus et collationibus et tantum in usum[6] proeliorum sepositi,
+velut tela atque arma[7] bellis reservantur. Est in eodem obsequio
+et Mattiacorum gens. Protulit enim magnitudo populi Romani ultra
+Rhenum ultraque veteres terminos[8] imperii reverentiam. Ita sede
+finibusque[9] in sua ripa, mente animoque nobiscum agunt; cetera[10]
+similes Batavis, nisi quod[11] ipso adhuc terræ suæ solo et cælo acrius
+animantur. Non numeraverim[12] inter Germaniæ populos, quanquam trans
+Rhenum Danuviumque consederint, eos qui decumates agros[13] exercent.
+Levissimus quisque[14] Gallorum et inopia audax dubiæ possessionis
+solum occupavere. Mox[15] limite acto promotisque præsidiis sinus
+imperii et pars provinciæ[16] habentur.
+
+ [1] =Non multum ex ripa=, une petite partie de la rive. _Ex_
+ comme _de_ a souvent le sens partitif. Il s'agit de la rive
+ gauche du Wahal et de la Meuse.
+
+ [2] =Insulam=. L'île des Bataves est bornée au nord par une
+ branche du Rhin et au sud par le Wahal et la Meuse, mais Tacite
+ ne se trompe pas en l'appelant _insulam Rheni_, car les eaux
+ de ce fleuve l'entourent réellement. Cf. _Histoires_, IV, 12:
+ _Insulam... quam mare oceanus a fronte, Rhenus amnis tergum ac
+ latera circumluit_.
+
+ [3] =Fierent=. Ce subjonctif de la proposition relative (_Gr.
+ lat._, 503) marque la conséquence et non le but: «où ils étaient
+ destinés à devenir».
+
+ [4] =Honos et insigne=: cf. 25, note 7.--_Insigne_ ne fait
+ qu'expliquer _honos_ en indiquant qu'il constitue un trait
+ distinctif. Cf. 38, note 3. Traduisez: «Il leur reste un
+ privilège, marque certaine d'une antique alliance, c'est que...»
+
+ [5] =Contemnuntur=, =atterit= (_eos_). Remarquez l'énergie de
+ l'expression et le changement subit du sujet. Cf. note 13.
+
+ [6] =In usum=, pour servir. Tacite donne volontiers à _in_ deux
+ emplois rares à l'époque classique: 1º pour marquer le résultat
+ (Cf. 23, note 2); 2º pour marquer le but, au lieu de _ad_.
+
+ [7] =Tela atque arma=, armes offensives et défensives.
+
+ [8] =Ultra Rhenum ultraque veteres terminos=. Dans Tacite,
+ _et_, _que_, _neque_ sont souvent explicatifs, au lieu d'une
+ apposition. Cf. _Agricola_, 4: _De limine imperii et ripa_, au
+ delà du Rhin qui était l'ancienne frontière.
+
+ [9] =Sede finibusque= et _mente animoque_: ablatifs de relation
+ (_Gr. lat._, 303).--_Agunt_, ils vivent. Cf. 17, note 2.
+
+ [10] =Cetera=. Cf. 17, note 2.
+
+ [11] =Nisi quod=: cf. 25, note 8.--_Solo et cælo_. Tacite
+ reconnaît, en dehors de l'influence de la race, l'influence du
+ milieu.
+
+ [12] =Non numeraverim=: cf. 2, note 2.--_Quanquam_: cf. 28, note
+ 16.
+
+ [13] =Decumates agros=, terres qui paient la dîme. Cf. lexique
+ des noms propres.--_Exercent_ indique un travail pénible. Tacite
+ aime à employer un mot caractéristique au lieu du terme général
+ qui serait ici _colunt_. Cf. note 5.
+
+ [14] =Levissimus quisque=: cf. 15, note 2. _Audax_ devrait être
+ également au superlatif.
+
+ [15] =Mox=: cf. 10, note 4.--_Limite acto_. Il ne s'agit pas
+ d'une simple frontière mais d'un rempart véritable qui, commencé
+ sous Domitien et continué sous Trajan, ne fut achevé que par
+ Hadrien; de là son nom de _vallum hadrianum_. Il s'étendit
+ alors depuis le Danube près de Ratisbonne jusqu'au Rhin près de
+ Cologne.--Sur l'expression _limitem agere_, cf. Virg., _Énéide_,
+ X, 514, _limitem agit ferro_.--_Sinus_, enclave.
+
+ [16] =Provinciæ=. Une partie des champs décumates était rattachée
+ à la Germanie supérieure, l'autre à la Rhétie.--_Habentur_:
+ grammaticalement le sujet de ce verbe doit être le même que celui
+ de _occupavere_ ou plutôt de _exercent_; mais logiquement, dans
+ la pensée de l'auteur, il s'agit des champs décumates eux-mêmes.
+ _Habentur_ paraît être ici le simple équivalent de _sunt_.
+
+
+=30.= Ultra hos Chatti[1] initium sedis ab Hercynio saltu[2]
+inchoant[3], non ita effusis[4] ac palustribus locis, ut ceteræ
+civitates, in quas Germania patescit: durant siquidem colles, paulatim
+rarescunt, et Chattos suos[5] saltus Hercynius prosequitur simul
+atque deponit. Duriora genti corpora, stricti[6] artus, minax vultus
+et[7] major animi vigor. Multum, ut inter Germanos[8], rationis[9] ac
+sollertiæ: præponere[10] electos, audire præpositos, nosse ordines[11],
+intelligere occasiones, differre impetus, disponere diem, vallare
+noctem, fortunam inter[12] dubia, virtutem inter certa numerare,
+quodque rarissimum nec nisi Romanæ disciplinæ concessum, plus reponere
+in duce quam in exercitu. Omne robur in pedite, quem super[13] arma
+ferramentis[14] quoque et copiis onerant: alios ad proelium ire videas,
+Chattos ad bellum. Rari excursus[15] et fortuita pugna. Equestrium sane
+virium id proprium, cito parare victoriam, cito cedere: velocitas juxta
+formidinem[16], cunctatio propior constantiæ est.
+
+ [1] =Chatti=: auj. les Hessois. Cf. lexique.
+
+ [2] =Hercynio saltu=: cf. 28, note 7, et le lexique.
+
+ [3] =Initium inchoare=. Cette expression, qui nous semble
+ pléonastique, est tout à fait dans le génie de la langue latine,
+ qui aime à rapprocher deux mots de sens analogue. Cf. Cicéron:
+ _Eligendi optio_, et au chap. 31, _visu mitiore mansuescunt_.
+
+ [4] =Effusis locis=, pays de plaines.
+
+ [5] =Suos=. Ce fait que le pays des Chattes s'étend tout entier
+ dans la Forêt Noire, crée une sorte de lien entre cette contrée
+ et ses habitants.--_Prosequitur simul atque deponit_, les
+ accompagne et les dépose. Les terrains montagneux sur lesquels
+ vivent les Chattes s'abaissent au niveau de la plaine à leur
+ frontière même et semblent les déposer, c'est-à-dire finissent
+ avec eux. La couleur poétique est ici sensible. Cf. 34, note 6.
+
+ [6] =Stricti=, durs, nerveux. Cf. 17, note 3.
+
+ [7] =Et= doit être répété entre tous les termes d'une énumération
+ (_Gr. lat._, 534), mais cette règle est souvent violée par Tacite
+ dans les _Histoires_ et les _Annales_. Ici il n'y a véritablement
+ que trois termes sans liaison: le troisième se subdivise en deux
+ plus étroitement unis.
+
+ [8] =Ut inter Germanos= restreint la portée du jugement (_Gr.
+ lat._, 534, _pour_).
+
+ [9] =Rationis=, non pas intelligence en général, mais réflexion,
+ calcul, opposé à l'irréflexion qui obéit au premier mouvement.
+
+ [10] =Præponere=: cet infinitif et ceux qui suivent développent
+ les mots précédents en expliquant en quoi consiste l'habileté des
+ Chattes.
+
+ [11] =Nosse ordines=, garder les rangs dans le combat.--_Vallare
+ noctem_, fortifier la nuit, c.-à-d. la rendre sûre en s'abritant
+ derrière des retranchements.
+
+ [12] =Inter=, «au nombre de», comme faisant partie de. Cf. 32,
+ note 6.--_Rarissimum (est)_.
+
+ [13] =Super= = _præter_, outre. On rencontre dans _la Germanie_
+ deux emplois de _super_ qui ne se trouvent ni dans Cicéron ni
+ dans César: 1º _super_ pour _præter_. Cf. 43, _super vires_; 2º
+ au delà de, plus de. Cf. 33, _super sexaginta millia ceciderunt_.
+
+ [14] =Ferramentis=, outils de fer.--_Copiis_, vivres.
+
+ [15] =Excursus=, excursion, sortie, c.-à-d. attaque soudaine qui
+ a pour résultat une bataille imprévue: _fortuita pugna_.
+
+ [16] =Juxta formidinem=, est voisine, touche de près à la peur.
+ Cf. 21, note 5.
+
+
+=31.= Et aliis Germanorum populis usurpatum[1] raro et privata cujusque
+audentia apud Chattos in consensum[2] vertit, ut primum adoleverunt,
+crinem barbamque submittere, nec nisi hoste cæso exuere votivum
+obligatumque[3] virtuti oris habitum. Super[4] sanguinem et spolia
+revelant frontem, seque tum demum pretia nascendi retulisse dignosque
+patria ac parentibus ferunt. Ignavis et imbellibus manet squalor[5].
+Fortissimus quisque[6] ferreum insuper anulum (ignominiosum id genti)
+velut vinculum gestat, donec se cæde hostis absolvat[7]. Plurimis[8]
+Chattorum hic placet habitus, jamque canent insignes[9] et hostibus
+simul suisque monstrati. Omnium penes hos initia pugnarum, hæc[10]
+prima semper acies, visu nova: nam ne in pace quidem vultu mitiore[11]
+mansuescunt. Nulli domus aut ager aut aliqua cura: prout ad quemque[12]
+venere, aluntur, prodigi alieni, contemptores[13] sui, donec exsanguis
+senectus tam duræ virtuti impares[14] faciat.
+
+ [1] =Usurpatum= est employé substantivement et équivaut à une
+ proposition relative: _quod usurpatur raro et privata cujusque
+ audentia_. Il est expliqué appositionnellement par les infinitifs
+ _submittere_, _exuere_.
+
+ [2] =Consensum=, coutume acceptée par tous.
+
+ [3] =Votivum obligatumque=, voué et consacré au courage,
+ c.-à-dire par lequel ils s'obligent à se conduire
+ vaillamment.--_Habitum_. Cf. 17, note 9.
+
+ [4] =Super=: parce que la victime est considérée comme gisant
+ à leurs pieds.--_Revelant_, ils découvrent (en coupant leurs
+ cheveux).--_Pretia nascendi retulisse_, avoir payé la dette de
+ leur naissance, le prix de leur existence, mérité la vie qu'ils
+ ont reçue.
+
+ [5] =Squalor=, l'aspect hideux que leur donne une chevelure
+ longue et inculte.
+
+ [6] =Fortissimus quisque=: cf. 15, note 2.
+
+ [7] =Donec absolvat=: cf. 2, note 11.
+
+ [8] =Plurimis=, un grand nombre. Cf. 13, note 12.
+
+ [9] =Jamque canent insignes= = _jam canentes insignes sunt_.
+ _Insignis_ se dit proprement de celui qui porte un signe spécial
+ auquel on le reconnaît. Cf. Virg., _Én._, VI, 167: _Et lituo
+ pugnas insignis obibat et hasta_.--_Monstrati_. C'est une
+ marque de célébrité bien connue. Cf. Horace, _Od._, IV, 2. _Quod
+ monstror digito prætereuntium_. Perse, I, 28: _At pulchrum est
+ digito monstrari et dicier: hic est._
+
+ [10] =Hæc=. C'est d'eux qu'est formé le premier rang.--_Nova_,
+ nouveau, par conséquent inaccoutumé, surprenant, étrange. Cf. 43:
+ _novum ac velut infernum aspectum_.
+
+ [11] =Mitiore=: prolepse. L'adjectif marque d'avance le résultat.
+ Cf. 30, note 3.
+
+ [12] =Prout ad quemque=: cf. 28, note 4.
+
+ [13] =Contemptores=, sans souci de.--_Sui_: génitif de _suum_.
+
+ [14] =Impares=, inégaux, qui ne sont pas à la hauteur de; c.-à-d.
+ incapables de soutenir cette sauvage bravoure.
+
+
+=32.= Proximi Chattis certum jam alveo[1] Rhenum quique terminus
+esse sufficiat[2] Usipi ac Tencteri colunt. Tencteri super[3] solitum
+bellorum decus, equestris disciplinæ arte præcellunt; nec major apud
+Chattos[4] peditum laus quam Tencteris equitum. Sic instituere majores,
+posteri imitantur. Hi lusus infantium, hæc[5] juvenum æmulatio;
+perseverant senes. Inter[6] familiam et penates et jura successionum
+equi traduntur; excipit[7] filius, non, ut cetera, maximus natu, sed
+prout ferox bello et melior[8].
+
+ [1] =Certum jam alveo=: par opposition au cours supérieur du
+ Rhin.
+
+ [2] =Quique (talis qui)... sufficiat=. Proposition relative
+ marquant la conséquence (_Gr. lat._, 502).--_Sufficere_ avec
+ l'infinitif n'est pas classique.
+
+ [3] =Super=, outre. Cf. 30, note 13.
+
+ [4] =Apud Chattos=, =Tencteris=. Tacite aime à varier les
+ constructions.
+
+ [5] =Hi=, =hæc=, ce sont là les jeux, etc. Cf. 13, note 4.
+
+ [6] =Inter=, comme faisant partie de, c.-à-d. sur le même pied.
+ Cf. 30, note 12. _Familia_ désigne ici spécialement les esclaves
+ qu'on se partageait dans la succession.--_Jura successionum_.
+ L'abstrait pour le concret: tout ce qui tombe sous la
+ réglementation des droits de succession.
+
+ [7] =Excipit= (et non pas _accipit_) marque mieux la continuité
+ d'une même tradition dans la famille.
+
+ [8] =Bello= se rattache aussi à _melior_, plus brave. Cf. en grec
+ +ameinôn+. _Iliade_, VI, 479: +kai pote tis eipêsi: patros g'
+ hode pollon ameinôn+.
+
+
+=33.= Juxta Tencteros Bructeri olim occurrebant[1]: nunc Chamavos
+et Angrivarios immigrasse narratur[2], pulsis Bructeris ac penitus
+excisis[3] vicinarum consensu[4] nationum, seu superbiæ odio,
+seu prædæ dulcedine, seu favore quodam erga nos deorum; nam ne
+spectaculo[5] quidem proelii invidere. Super[6] sexaginta millia non
+armis telisque[7] Romanis, sed, quod magnificentius est, oblectationi
+oculisque[8] ceciderunt. Maneat, quæso, duretque gentibus, si non
+amor nostri, at certe[9] odium sui: quando[10], urgentibus[11] imperii
+fatis, nihil jam præstare fortuna majus potest quam hostium discordiam.
+
+ [1] =Occurrebant=, se présentaient, c.-à-d. se trouvaient.
+
+ [2] =Narratur= ne s'emploie impersonnellement qu'après l'époque
+ classique (_Gr. lat._, 448 et 449).
+
+ [3] =Penitus excisis=. C'est exagéré sans doute, car les
+ Bructères apparaissent encore à diverses reprises dans
+ l'histoire.
+
+ [4] =Consensu=, ici, «coalition».
+
+ [5] =Spectaculo=: datif.--_Invidere_ signifie littéralement
+ regarder d'un oeil malveillant, puis envier, enfin, comme ici,
+ refuser par sentiment de jalousie.
+
+ [6] =Super=, au delà de. Cf. 30, note 13.
+
+ [7] =Armis telisque=: cf. 29, note 7.
+
+ [8] =Oblectationi oculisque=: datifs d'intérêt et hendiadyn,
+ au lieu de _oblectationi oculorum_. Tacite se montre ici bien
+ Romain: Rome a assisté tranquille aux luttes sanglantes de ses
+ ennemis et goûté le plaisir qu'éprouvaient les spectateurs en
+ regardant les gladiateurs s'égorger dans l'arène.
+
+ [9] =Si non=, =at certe=: _Gr. lat._, 543.--_Amor nostri_,
+ l'affection envers nous: génitif objectif (_Gr. lat._, 249).
+
+ [10] =Quando= = _quandoquidem_, du moment que.
+
+ [11] =Urgentibus=. Nous n'avons pu nous décider à supprimer
+ ce mot malgré les difficultés qu'il soulève et les spécieuses
+ raisons données par M. Brunot (Étude sur le _De moribus
+ Germanorum_). Tite-Live avait déjà dit, V, 36: _Jam urgentibus
+ Romanam urbem fatis..._ Ce mot résume toutes les inquiétudes de
+ Tacite sur l'avenir de son pays. Cf. Introduction.
+
+
+=34.= Angrivarios et Chamavos a tergo[1] Dulgubnii et Chasuarii
+claudunt aliæque gentes haud perinde memoratæ[2], a fronte Frisii
+excipiunt. Majoribus minoribusque Frisiis vocabulum[3] est ex modo
+virium. Utræque nationes[4] usque ad Oceanum Rheno prætexuntur,
+ambiuntque[5] immensos insuper lacus et Romanis classibus navigatos.
+Ipsum quin etiam Oceanum illa[6] tentavimus, et superesse adhuc
+Herculis columnas[7] fama vulgavit, sive[8] adiit Hercules, seu
+quicquid ubique magnificum est in claritatem ejus referre consensimus.
+Nec defuit audentia Druso Germanico[9], sed obstitit Oceanus in se
+simul atque in Herculem inquiri[10]. Mox[11] nemo tentavit, sanctiusque
+ac reverentius visum de actis deorum credere quam scire.
+
+ [1] =A tergo=, =a fronte=. Tacite indique la position relative de
+ ces peuples par rapport à un spectateur placé sur le Rhin. C'est
+ de là surtout que Rome surveillait la Germanie. Cf. 42, note
+ 3.--_Claudunt_, _excipiunt_ expriment d'une façon pittoresque
+ l'idée qui correspond aux expressions _a tergo_, _a fronte_.
+
+ [2] =Haud perinde memoratæ=, dont on ne parle pas autant, c.-à-d.
+ moins connues, ou plutôt de moindre importance.
+
+ [3] =Vocabulum= équivaut à _nomen_ et se construit comme lui
+ (_Gr. lat._, 282).--_Ex_, d'après. Cf. 7, note 1.
+
+ [4] Le pluriel de _uterque_ pour désigner deux nations est
+ peu correct. On trouve aussi, _Ann._, XVI, 11: _illa utrosque
+ intuens_, où il s'agit de deux personnes.
+
+ [5] =Ambiunt=, embrassent.--_Immensos lacus_. Ce qu'on
+ appelle le Zuiderzée n'avait pas à l'époque de Tacite toute
+ l'étendue actuelle, mais il devait exister de vastes lacs dans
+ ces contrées.--_Et_ signifie «aussi» et tombe sur _Romanis
+ classibus_. Cf. 10, note 15. Tacite fait allusion aux expéditions
+ de Drusus et de Germanicus.
+
+ [6] =Illa=, s.-e. _parte_, de ce côté.--_Tentavimus_ et plus
+ bas _obstitit in se inquiri_: on voit que l'océan est en quelque
+ sorte personnifié. Ces sortes de personnifications sont un des
+ caractères du style de Tacite.
+
+ [7] =Herculis columnas=. Les anciens plaçaient aussi des colonnes
+ d'Hercule au détroit de Gibraltar.
+
+ [8] =Sive=, =seu=. Le changement de forme de la conjonction
+ accentue l'absence de symétrie des deux propositions.
+
+ [9] =Germanico=. Ce surnom est aussi donné à Drusus, _Hist._, V,
+ 19.
+
+ [10] =Obstitit inquiri=. Cette construction ne se rencontre
+ qu'ici. _Obstare_ est construit avec l'infinitif, comme
+ _prohibere_ dont il a le sens.
+
+ [11] =Mox=: cf. 10, note 4.
+
+
+=35.= Hactenus[1] in occidentem Germaniam novimus. In septentrionem
+ingenti flexu redit[2]. Ac primo statim Chaucorum gens, quanquam[3]
+incipiat a Frisiis ac partem littoris occupet, omnium quas exposui
+gentium lateribus obtenditur, donec[4] in Chattos usque sinuetur.
+Tam immensum terrarum spatium non tenent tantum Chauci, sed et[5]
+implent, populus inter Germanos nobilissimus, quique magnitudinem suam
+malit[6] justitia tueri. Sine cupiditate, sine impotentia[7], quieti
+secretique[8] nulla provocant bella, nullis raptibus aut latrociniis
+populantur. Id præcipuum[9] virtutis ac virium argumentum est, quod,
+ut superiores[10] agant, non per injurias assequuntur. Prompta tamen
+omnibus arma ac, si res poscat, exercitus, plurimum virorum equorumque;
+et quiescentibus[11] eadem fama.
+
+ [1] =Hactenus=: sens local. C'était la Germanie occidentale
+ que les Romains connaissaient le mieux. Aussi les indications
+ géographiques de Tacite, qui étaient jusqu'ici assez peu
+ précises, vont devenir de plus en plus vagues. La description des
+ moeurs se mêlera également de détails fabuleux.
+
+ [2] =Ingenti flexu redit=: elle forme un vaste détour en
+ remontant vers le nord. Les côtes de la Germanie ont en effet
+ cette forme, mais il ne s'agit peut-être que de la presqu'île
+ Cimbrique.
+
+ [3] =Quanquam=: cf. 28, note 16.
+
+ [4] =Donec... sinuetur=, «forme une enclave qui se prolonge
+ jusqu'aux Chattes». Cf. _sinus_, 29, note 15.
+
+ [5] =Sed et= = _sed etiam_.--_Implent_, ils le remplissent (par
+ la densité de leur population).
+
+ [6] =Malit=. Le subjonctif indique que cette proposition relative
+ marque la conséquence. Ce peuple est, entre tous les peuples
+ germaniques, le plus noble et tel qu'il préfère, c.-à-d. le seul
+ qui préfère.
+
+ [7] =Impotentia=, passion violente. _Impotens_ se dit de celui
+ qui n'est pas maître de lui-même; le contraire est _sui compos_.
+ Cf. +akratês+ et +enkratês+.
+
+ [8] =Secreti=, vivant retirés, isolés, c.-à-d. ne sortant pas de
+ leurs frontières pour inquiéter leurs voisins.
+
+ [9] =Præcipuum=: cf. 6, note 18.
+
+ [10] =Superiores= est au nominatif et se rapporte à
+ _Chauci_.--_Agant_: cf. 17, note 2.
+
+ [11] =Quiescentibus=: en temps de paix.
+
+
+=36.= In latere Chaucorum Chattorumque Cherusci nimiam ac marcentem[1]
+diu pacem illacessiti nutrierunt: idque jucundius quam tutius fuit,
+quia inter impotentes[2] et validos falso quiescas; ubi manu agitur,
+modestia ac probitas nomina superioris sunt[3]. Ita qui olim[4] boni
+æquique Cherusci, nunc inertes ac stulti vocantur; Chattis victoribus,
+fortuna in sapientiam cessit[5]. Tracti ruina[6] Cheruscorum et
+Fosi, contermina gens; adversarum rerum ex æquo[7] socii sunt, cum in
+secundis minores fuissent.
+
+ [1] =Marcentem=, énervante.--_Illacessiti_, sans agresseurs. Les
+ Chérusques que Tacite peint ici comme amollis avaient autrefois
+ lutté courageusement contre les Romains sous la conduite
+ d'Arminius.
+
+ [2] =Impotentes=, turbulents. Cf. 35, note 7.--_Falso quiescas_,
+ «le repos est illusoire». Cf. 14, note 8.
+
+ [3] =Nomina superioris sunt=: ces vertus sont attribuées à celui
+ qui l'emporte, au plus fort.
+
+ [4] =Qui olim=, s.-e. _vocabantur_: zeugma. Cf. 2, note 17.
+
+ [5] =In sapientiam cessit=, litt., tourna en sagesse, c.-à-d.
+ leur succès leur tint lieu de sagesse, leur fit une réputation de
+ sagesse.
+
+ [6] =Tracti ruina=, qui forme ici image, est employé au sens
+ propre. _Histoires,_ III, 29: _Quæ (balista) summa valli ruina
+ sua traxit_.
+
+ [7] =Ex æquo=. Tacite emploie l'ablatif neutre d'un adjectif avec
+ _ex_ dans le sens d'un adverbe. Cf. _Agricola_, 15: _ex facili_.
+ Le même tour existe en grec: +ek tou eutheos+, +ex isou+.
+
+
+=37.= Eumdem Germaniæ sinum[1] proximi Oceano Cimbri tenent, parva
+nunc civitas, sed gloria[2] ingens. Veterisque famæ lata vestigia
+manent, utraque ripa[3] castra ac spatia[4], quorum ambitu nunc quoque
+metiaris[5] molem manusque gentis et tam magni exitus fidem[6].
+Sexcentesimum et quadragesimum annum[7] Urbs nostra agebat, cum
+primum Cimbrorum audita sunt arma, Cæcilio Metello ac Papirio Carbone
+consulibus. Ex quo si ad alterum[8] imperatoris Trajani consulatum
+computemus, ducenti ferme et decem anni colliguntur. Tam diu Germania
+vincitur[9]. Medio tam longi ævi spatio multa invicem[10] damna. Non
+Samnis, non Poeni, non Hispaniæ Galliæve, ne Parthi quidem sæpius
+admonuere[11]: quippe regno Arsacis[12] acrior est Germanorum libertas.
+Quid enim aliud nobis quam cædem Crassi, amisso et ipse Pacoro[13],
+infra Ventidium[14] dejectus Oriens objecerit? At[15] Germani, Carbone
+et Cassio et Scauro Aurelio et Servilio Cæpione Cn. quoque Manlio fusis
+vel captis, quinque simul[16] consulares exercitus populo Romano[17],
+Varum tresque cum eo legiones etiam Cæsari abstulerunt. Nec impune[18]
+C. Marius in Italia, divus Julius in Gallia, Drusus ac Nero et
+Germanicus in suis eos sedibus[19] perculerunt. Mox[20] ingentes Gai
+Cæsaris minæ in ludibrium versæ. Inde otium, donec occasione discordiæ
+nostræ et civilium armorum[21] expugnatis legionum hibernis, etiam
+Gallias affectavere[22], ac rursus inde pulsi proximis temporibus
+triumphati[23] magis quam victi sunt.
+
+ [1] =Sinum=. Il s'agit de la presqu'île Cimbrique dont Tacite
+ parle plus haut. Cf. 35: _Germania in septentrionem ingenti flexu
+ redit_, et la note 2.
+
+ [2] =Gloria=: ablatif de relation.
+
+ [3] =Utraque ripa=: ablatif de lieu sans _in_. Cf. 10, note 10.
+
+ [4] =Castra ac spatia= = _castrorum spatia_; _spatia_ renferme
+ l'idée de vaste étendue.
+
+ [5] =Metiaris=: cf. 14, note 8.--_Molem manusque_, la masse et
+ la force de ce peuple. Cf. _Ann._, I, 61: _Prima Vari castra lato
+ ambitu et dimensis principiis trium legionum manus ostentabant._
+
+ [6] =Fidem=, la foi qu'il faut ajouter à, c.-à-d. une si vaste
+ enceinte rend croyable ce qu'on raconte de leur émigration
+ (_exitus_).
+
+ [7] Les historiens anciens, qui ne visent pas à une précision
+ scientifique, se contentent souvent du nombre rond: ici 640 est
+ pour 641 ou 113 av. J.-C. et plus loin 210 est pour 211.
+
+ [8] =Ad alterum=. Trajan fut consul pour la seconde fois aussitôt
+ après la mort de Nerva en 98 après J.-C. Ce passage nous donne la
+ date de la composition de _la Germanie_.
+
+ [9] =Vincitur=. Le présent, comme l'imparfait, marque une action
+ qu'on est en train de faire, qui, par conséquent, n'est point
+ encore achevée: on est occupé à vaincre la Germanie, sans qu'on
+ puisse dire une fois pour toutes qu'elle est soumise. Cf. plus
+ loin la même idée: _Triumphati magis quam victi_.
+
+ [10] =Invicem=: cf. 22, note 9. Ce mot joue le rôle d'adjectif
+ auprès de _damna_: des dommages réciproques. Cf. 2, note 5.
+
+ [11] =Sæpius admonuere=, ne nous donnèrent de plus fréquents
+ avertissements. Sur le parfait en _[=e]re_, cf. 6, note 19.
+
+ [12] =Regno Arsacis=, la monarchie des Parthes dont Arsace fut le
+ fondateur.--_Regnum_ forme antithèse avec _libertas_.--_Acrior_,
+ plus vigoureuse, résistante, opiniâtre dans la défense.
+
+ [13] =Amisso et ipse Pacoro=. Construction hardie, assez
+ fréquente chez Tite-Live, qui consiste à conserver au nominatif,
+ dans une proposition au participe absolu passif, _ipse_ (ou
+ _quisque_) représentant la personne qui jouerait le rôle de sujet
+ dans la tournure active. C'est comme s'il y avait: _cum et ipse
+ (oriens) Pacorum amisisset_. Il faut d'ailleurs que ce nominatif
+ ainsi conservé représente la même personne que le sujet du verbe
+ principal.--_Pacorus_: cf. lexique.
+
+ [14] =Infra Ventidium=, sous un homme comme Ventidius. Ce
+ Ventidius avait été muletier et s'était élevé, grâce à la
+ protection de César, jusqu'aux plus hautes charges. Cf. lexique.
+
+ [15] =At= marque une forte opposition (_Gr. lat._, 542).
+
+ [16] =Simul=: toutes les défaites dont parle ici Tacite avaient
+ été subies en quelques années et durant la même guerre. Pour la
+ date de ces luttes, voir le lexique.
+
+ [17] =Populo Romano=, au peuple Romain, c.-à-d. au temps de la
+ République par opposition au gouvernement des Césars. _Cæsari_
+ désigne ici Auguste. Jules César est nommé dans ce chapitre et au
+ chap. XXVIII: _divus Julius_.
+
+ [18] =Nec impune=, et ce ne fut pas impunément, c.-à-d. sans
+ éprouver de grandes pertes.
+
+ [19] =In suis eos sedibus=. _Suus_ s'emploie régulièrement
+ pour renvoyer à un mot autre que le sujet de la proposition,
+ lorsque le contact est immédiat. _Suus_ a d'ailleurs ici le sens
+ emphatique de «leur propre» (_Gr. lat._, 446, 1º).
+
+ [20] =Mox=, puis. Cf. 10, note 4.--_Ingentes_: il y a de
+ l'ironie dans ce mot. Cf. _Agricola_, 13: _Ingentes adversus
+ Germaniam conatus_. Caligula termina la guerre par une ridicule
+ supercherie. Cf. _Gaius_, au lexique.
+
+ [21] =Civilium armorum=. Il s'agit des guerres civiles entre les
+ empereurs Othon, Vitellius et Vespasien.
+
+ [22] =Gallias affectavere=. Civilis et les Bataves voulaient
+ enlever la Gaule à l'empire romain.
+
+ [23] =Triumphati=. Le passif de _triumphare_ se trouve déjà dans
+ Virgile, _Én._, VI, 836: _triumphata Corintho_. En prose, il
+ est postérieur à l'âge classique. Cf. 25, note 11. Tacite fait
+ peut-être allusion à Domitien et à son ridicule triomphe.
+
+
+=38.= Nunc de Suebis dicendum est, quorum non una ut Chattorum
+Tencterorumve gens; majorem enim Germaniæ partem[1] obtinent, propriis
+adhuc[2] nationibus nominibusque discreti, quanquam in commune Suebi
+vocentur. Insigne[3] gentis obliquare crinem nodoque substringere. Sic
+Suebi a ceteris Germanis, sic Sueborum ingenui a servis separantur. In
+aliis gentibus, seu cognatione aliqua Sueborum seu, quod sæpe accidit,
+imitatione, rarum[4] et intra juventæ spatium: apud Suebos usque ad
+canitiem horrentem capillum retorquent[5], ac sæpe in ipso vertice
+religant. Principes[6] et ornatiorem habent. Ea cura formæ[7], sed
+innoxia: neque enim ut ament amenturve, in altitudinem[8] quamdam et
+terrorem adituri bella comptius[9] hostium oculis ornantur.
+
+ [1] =Majorem partem=, la majeure partie (_Gr. lat._, 340).
+
+ [2] =Adhuc=, jusqu'à présent.--_Quanquam_: Cf. 28, note 16.--_In
+ commune_: cf. 5, note 2.
+
+ [3] =Insigne=, «trait distinctif». Cf. 31, note 9, et 29,
+ note 4.--_Obliquare_, détourner quelque chose de sa direction
+ naturelle; ici, retrousser les cheveux pour les nouer.
+
+ [4] =Rarum=. Pour expliquer _seu cognatione aliqua seu
+ imitatione_, il faut traduire: cet usage se rencontre, mais
+ rarement.
+
+ [5] =Retorquent=, ils retroussent leurs cheveux en les tordant
+ pour les nouer soit sur la nuque, soit souvent sur le sommet même
+ de la tête (_in ipso vertice_). Cf. Martial (_De spect._, 3):_
+ Crinibus in nodum tortis venere Sicambri_.
+
+ [6] =Principes=, non seulement les rois ou chefs de cité, mais
+ les nobles en général.
+
+ [7] =Ea cura formæ=, c'est là le souci qu'ils prennent de leur
+ beauté.
+
+ [8] =In altitudinem=: acc. avec _in_ pour marquer le but.
+ L'omission de la particule _sed_ qu'on attendrait devant ces
+ mots (_asyndeton_), jointe au changement de tournure, marque
+ énergiquement l'opposition des deux membres de phrase.
+
+ [9] =Comptius= (_solito_): cf. Ragon, _Gr. lat._, 334.--_Oculis_:
+ datif d'intérêt.
+
+
+=39.= Vetustissimos se nobilissimosque Sueborum Semnones memorant.
+Fides[1] antiquitatis religione firmatur. Stato[2] tempore in silvam
+auguriis[3] patrum et prisca formidine sacram omnes ejusdem sanguinis
+populi legationibus[4] coeunt, cæsoque publice homine, celebrant
+barbari ritus horrenda primordia. Est et alia luco reverentia[5]: nemo
+nisi vinculo ligatus ingreditur, ut[6] minor et potestatem numinis
+præ se ferens. Si forte prolapsus est, attolli et insurgere[7] haud
+licitum; per humum evolvuntur. Eoque omnis superstitio[8] respicit,
+tanquam inde[9] initia gentis, ibi regnator omnium deus, cetera
+subjecta atque parentia. Adjicit auctoritatem[10] fortuna Semnonum:
+centum pagi iis habitantur, magnoque corpore[11] efficitur ut se
+Sueborum caput credant.
+
+ [1] =Fides= avec le génitif de l'objet, comme 37, note
+ 6.--_Religione_, pratique religieuse.
+
+ [2] =Stato= dit plus que _constituto_: à une date fixe et
+ périodiquement.
+
+ [3] =Auguriis= paraît avoir un sens plus général qu'à
+ l'ordinaire: des cérémonies religieuses. Ce mot commence un
+ hexamètre. Il s'en trouve plusieurs dans les écrits de Tacite;
+ bien que ce puisse être l'effet du hasard, celui qui commence les
+ _Annales_ n'a pas dû échapper à l'attention de l'écrivain.
+
+ [4] =Legationibus=, en se faisant représenter par des
+ députés.--_Cæso homine_, en immolant un homme. Ici le participe
+ passé passif équivaut à un présent (Ragon, _Gr. lat._, 400, rem.,
+ et Riemann, _Synt. lat._, § 156, rem. 1). Cf. 40, note 12.
+
+ [5] =Reverentia=, marque de vénération.
+
+ [6] =Ut= introduit l'explication de cette coutume.--_Minor_,
+ inférieur (à la divinité), c.-à-d. comme symbole de sa
+ faiblesse.--_Aliquid præ se ferre_, afficher, faire voir
+ ostensiblement.
+
+ [7] =Attolli et insurgere=, se soulever et se mettre
+ debout; _attolli_ est un passif à sens moyen, comme plus bas
+ _evolvuntur_. Cf. 22, note 3.
+
+ [8] =Omnis superstitio=, toutes les pratiques superstitieuses
+ dont ce bois est l'objet.--_Eo respicit tanquam_: cf. 12, note 5.
+
+ [9] =Inde= (_sint_): cf. 13, note 8.
+
+ [10] =Auctoritatem=. Il ne s'agit plus de l'autorité de cette
+ tradition, mais de celle des Semnons eux-mêmes; Tacite, après
+ avoir prouvé l'antiquité des Semnons par leur religion, prouve
+ maintenant leur noblesse par leur puissance.
+
+ [11] =Corpore=, le corps même de la nation.
+
+
+=40.= Contra Langobardos paucitas[1] nobilitat. Plurimis ac
+valentissimis nationibus cincti non per obsequium, sed proeliis et
+periclitando[2] tuti sunt[3]. Reudigni deinde et Aviones et Anglii
+et Varini et Eudoses et Suardones et Nuithones[4] fluminibus aut
+silvis muniuntur. Nec quicquam notabile in singulis, nisi quod[5] in
+commune Nerthum[6], id est Terram matrem, colunt eamque intervenire
+rebus hominum, invehi populis[7] arbitrantur. Est in insula[8]
+Oceani castum[9] nemus, dicatumque in eo vehiculum veste[10]
+contectum; attingere uni sacerdoti concessum. Is adesse penetrali[11]
+deam intelligit vectamque bubus feminis multa cum veneratione
+prosequitur[12]. Læti tunc dies, festa loca quæcumque adventu
+hospitioque[13] dignatur. Non bella ineunt, non arma sumunt; clausum
+omne ferrum; pax et quies tunc tantum nota, tunc tantum amata, donec
+idem sacerdos satiatam conversatione mortalium deam templo reddat.
+Mox[14] vehiculum et vestes et, si credere velis, numen ipsum secreto
+lacu abluitur. Servi ministrant, quos statim idem lacus haurit[15].
+Arcanus hinc terror sanctaque ignorantia, quid sit illud quod tantum
+perituri vident.
+
+ [1] =Paucitas= sert de transition en s'opposant au _magnum
+ corpus_ des Semnons.
+
+ [2] =Proeliis ac periclitando=: allitération. Cf. 27, note 5.
+
+ [3] =Tuti sunt=, ils pourvoient à leur sûreté. Pour plus de
+ variété les trois compléments marquant le moyen sont exprimés
+ par trois tournures différentes: _per obsequium_, _proeliis_,
+ _periclitando_.
+
+ [4] Il est difficile de déterminer exactement le lieu
+ qu'habitaient ces peuples, dont la plupart ne sont connus que de
+ nom. Cf. lexique.
+
+ [5] =Nisi quod=: cf. 29, note 11.--_In commune_: cf. 5, note 2.
+
+ [6] =Nerthum=: nom fém. de la 4e déclinaison; on l'écrit
+ quelquefois _Herthum_ ou _Hertham_ pour le rattacher à l'allemand
+ _Erde_ (anglais _Earth_).--Tacite identifie _Nerthus_ avec la
+ déesse Cybèle, _Terram matrem_. Cf. 9, note 1.
+
+ [7] =Invehi populis=, parcourir les peuples montée sur un char.
+
+ [8] =Insula=: probablement l'île de Rügen dans la Baltique.
+
+ [9] =Castum=, pur, parce que les hommes n'y pénètrent pas,
+ c.-à-d. sacré.
+
+ [10] =Veste=, et plus loin au pluriel _vestes_, voile. Cf. 10,
+ note 3 à la fin.
+
+ [11] =Penetrali=: c'est sans doute l'intérieur du char qui sert
+ de sanctuaire. _Templo_, quelques lignes plus loin, ne désigne
+ probablement que la partie de la forêt où réside la déesse.
+
+ [12] =Vectam= équivaut à un participe présent: tandis qu'elle est
+ portée sur le char. Cf. 39, note 4.
+
+ [13] =Adventu hospitioque= ne font pas double emploi: l'un marque
+ le simple passage, l'autre le séjour.
+
+ [14] =Mox=: cf. 10, note 4.--_Numen ipsum_, l'image de la déesse,
+ non pas une statue, mais plutôt une représentation grossière ou
+ un symbole. Cf. 7, note 6.
+
+ [15] =Haurit=, engloutit. Expression énergique qui s'harmonise
+ bien avec ces sombres et mystérieuses pratiques.
+
+
+=41.= Et hæc quidem pars Sueborum in secretiora Germaniæ[1] porrigitur.
+Propior, ut quomodo paulo ante Rhenum[2], sic nunc Danuvium sequar,
+Hermundurorum civitas, fida Romanis; eoque solis Germanorum non[3] in
+ripa commercium, sed penitus atque in splendidissima Rætiæ provinciæ
+colonia[4]. Passim sine custode[5] transeunt; et cum ceteris gentibus
+arma modo castraque nostra ostendamus, his domos villasque patefecimus
+non concupiscentibus[6]. In Hermunduris Albis[7] oritur, flumen
+inclitum et notum olim; nunc tantum auditur.
+
+ [1] =Secretiora Germaniæ=. La construction d'un adjectif neutre
+ au positif ou au comparatif avec le génitif partitif est rare
+ chez Cicéron et César, mais très fréquente chez les poètes et
+ certains prosateurs.
+
+ [2] =Rhenum=, s.-e. _secutus sum_: zeugma. Cf. 2, note 17.
+
+ [3] =Non... sed=, au lieu de _non solum... sed
+ etiam_.--_Commercium_, le droit de faire le commerce.--_Penitus_,
+ à l'intérieur de l'empire.
+
+ [4] =Colonia=: Augsbourg (_Augusta Vindelicorum_).
+
+ [5] =Passim et sine custode=, partout et sans garde. Sur
+ certaines frontières, par exemple sur celle des Tenctères, près
+ de Cologne, les Romains interdisaient le passage aux étrangers
+ ou les faisaient accompagner d'un Romain qui les surveillait. Cf.
+ _Histoires_, IV, 64.
+
+ [6] =Non concupiscentibus=, sans qu'ils songent à les convoiter.
+
+ [7] =Albis=: on suppose généralement que Tacite confond ici
+ l'Elbe avec son affluent l'Éger.--_Notum olim_. Les légions
+ romaines, dans plusieurs expéditions, avaient campé sur les bords
+ de l'Elbe; à l'époque de Tacite, on ne connaissait plus ce fleuve
+ que pour en avoir entendu parler.
+
+
+=42.= Juxta Hermunduros Naristi ac deinde Marcomani[1] et Quadi agunt.
+Præcipua Marcomanorum gloria viresque, atque ipsa etiam sedes, pulsis
+olim Boiis, virtute parta. Nec Naristi Quadive degenerant[2]. Eaque[3]
+Germaniæ velut frons est, quatenus Danuvio præcingitur. Marcomanis
+Quadisque usque ad nostram memoriam reges manserunt ex gente ipsorum,
+nobile Marobodui et Tudri genus[4]; jam et externos patiuntur. Sed vis
+et potentia regibus ex auctoritate Romana. Raro armis nostris, sæpius
+pecunia juvantur[5], nec minus valent.
+
+ [1] =Marcomani=: cf. 28, note 9.
+
+ [2] =Nec degenerant=, ne sont pas non plus indignes d'eux.
+
+ [3] =Ea= s'accorde avec l'attribut par attraction. Cf. 13, notes
+ 4 et 9.--_Velut frons_, en quelque sorte le front de la Germanie,
+ c'est-à-dire la partie antérieure, la plus rapprochée des Romains
+ du côté du Danube, qu'atteignait la province de Rhétie. Cf. 34,
+ note 1.
+
+ [4] =Nobile genus=. On ne connaît pas autrement cette dynastie.
+ On n'a aucun détail sur Tuder lui-même; quant à Maroboduus, cf.
+ _Ann._, II, 63. On ne sait rien non plus sur leurs successeurs,
+ sinon qu'ils étaient imposés par Rome, comme le dit Tacite.
+
+ [5] =Juvantur= (_reges_). Les Romains fournissaient à ces rois
+ étrangers, dévoués aux intérêts de l'empire, des subsides qui
+ suffisaient à maintenir leur autorité.
+
+
+=43.= Retro[1], Marsigni, Cotini, Osi, Buri terga Marcomanorum
+Quadorumque claudunt. E quibus Marsigni et Buri sermone cultuque
+Suebos referunt[2]; Cotinos Gallica, Osos Pannonica lingua coarguit
+non esse Germanos, et quod tributa patiuntur[3]. Partem tributorum
+Sarmatæ, partem Quadi, ut[4] alienigenis imponunt. Cotini, quo
+magis pudeat[5], et ferrum effodiunt. Omnesque hi populi pauca[6]
+campestrium, ceterum saltus et vertices montium insederunt. Dirimit
+enim scinditque Suebiam continuum montium jugum[7], ultra quod
+plurimæ gentes agunt[8], ex quibus latissime patet Lugiorum nomen in
+plures civitates diffusum. Valentissimas nominasse sufficiet, Harios,
+Helveconas, Manimos, Helysios, Nahanarvalos. Apud Nahanarvalos antiquæ
+religionis lucus ostenditur. Præsidet sacerdos muliebri ornatu[9],
+sed deos interpretatione Romana[10] Castorem Pollucemque memorant:
+ea vis numini[11], nomen Alcis. Nulla simulacra, nullum peregrinæ
+superstitionis vestigium; ut fratres tamen, ut juvenes venerantur.
+Ceterum Harii, super[12] vires quibus enumeratos paulo ante populos
+antecedunt, truces insitæ feritati arte ac tempore lenocinantur:
+nigra scuta, tincta corpora; atras ad proelia noctes legunt; ipsaque
+formidine[13] atque umbra feralis exercitus terrorem inferunt, nullo
+hostium[14] sustinente novum ac velut infernum aspectum: nam primi in
+omnibus proeliis oculi vincuntur. Trans Lugios Gotones regnantur[15],
+paulo jam adductius[16] quam ceteræ Germanorum gentes, nondum tamen
+supra libertatem. Protinus deinde ab[17] Oceano Rugii et Lemovii.
+Omniumque harum gentium insigne[18] rotunda scuta, breves gladii et
+erga reges obsequium.
+
+ [1] =Retro=, par opposition à _frons_ (42, note 3), c.-à-d. vers
+ le nord-est.
+
+ [2] =Referre Suebos sermone= équivaut à _sermonem Sueborum
+ referre_, qui se dit également. VIRGILE, _Én._, IV, 329: _Qui te
+ tamen ore referret_.
+
+ [3] =Quod tributa patiuntur= est relié par _et_ à _lingua_, comme
+ étant au même titre sujet de _coarguit_. Sur les propositions
+ complétives avec _quod_, cf. _Gr. lat._, 470.
+
+ [4] =Ut=: cf. 39, note 6.
+
+ [5] =Quo magis pudeat=, pour surcroît de honte; non pas qu'il
+ y ait honte pour eux à s'employer aux mines, comme on traduit
+ quelquefois, mais ce fer qu'ils savent extraire devrait servir à
+ sauver leur liberté.
+
+ [6] =Pauca= avec le génitif partitif. Cf. 41, note 1.--_Ceterum_,
+ pour le reste, par opposition à _pauca_.
+
+ [7] =Continuum montium jugum=, une chaîne de montagnes. Il s'agit
+ ici du Riesengebirge.
+
+ [8] =Agunt=: cf. 17, note 2.
+
+ [9] =Muliebri ornatu=. On traduit, généralement: en habit de
+ femme; selon Müllenhof, il ne s'agit que de l'arrangement des
+ cheveux.
+
+ [10] =Interpretatione romana=. Tacite avoue ici ce qu'on a déjà
+ observé ch. 9, note 1, et 40, note 6.--_Memorant_, comme 3, note
+ 1. Cf. 2, note 14.
+
+ [11] =Numini=. Ces deux dieux dont le culte est uni sont
+ considérés comme formant une seule divinité.--_Alcis_: datif
+ pluriel. Pour la construction, cf. 34, note 3.
+
+ [12] =Super=, outre. Cf. 30, note 13.--_Lenocinantur_, viennent
+ en aide à, enchérissent encore sur.--_Arte et tempore_ sont
+ expliqués par ce qui suit: _nigra scuta_, _atras noctes_.
+
+ [13] =Ipsa formidine=, par la crainte seule. Cf. 13, note
+ 12.--_Feralis_, lugubre.
+
+ [14] =Hostium nullo= = _nullo hoste_.--_Novum_, étrange. Cf. 31,
+ note 10.
+
+ [15] =Regnantur=: cf. 25, note 11.--On peut remarquer ici la
+ concision de Tacite: les Gotons habitent au delà des Lugiens et
+ sont gouvernés par des rois.
+
+ [16] =Adductius=. On dit _adducere habenas_, amener à soi les
+ rênes, serrer le frein; de là le sens de _adductius_, plus
+ étroitement, plus sévèrement.--_Supra_, au-dessus de, c.-à-d.
+ sans que la liberté succombe complètement sous l'autorité des
+ rois.
+
+ [17] =Protinus ab=, immédiatement à partir de, c.-à-d. sur le
+ bord même de.
+
+ [18] =Insigne=: cf. 38, note 3.--_Et_: emploi non classique. Cf.
+ 30, note 7.
+
+
+=44.= Suionum hinc civitates, ipso in Oceano[1], præter viros armaque
+classibus valent. Forma navium eo differt, quod utrinque prora[2]
+paratam semper appulsui frontem agit. Nec velis ministrant[3] nec remos
+in ordinem lateribus adjungunt: solutum, ut in quibusdam fluminum[4],
+et mutabile, ut res poscit, hinc vel illinc remigium. Est apud illos
+et opibus honos, eoque[5] unus imperitat, nullis jam exceptionibus[6],
+non precario jure parendi[7]. Nec arma, ut apud ceteros Germanos, in
+promiscuo[8], sed clausa sub custode, et quidem servo, quia subitos
+hostium incursus prohibet Oceanus, otiosæ porro[9] armatorum manus
+facile lasciviunt. Enimvero neque nobilem neque ingenuum, ne libertinum
+quidem armis præponere regia utilitas est[10].
+
+Suionibus Sitonum gentes continuantur. Cetera[11] similes uno
+differunt, quod femina dominatur: in tantum non modo a libertate, sed
+etiam a servitute degenerant.
+
+ [1] =Ipso in Oceano=. Il s'agit de la Scandinavie, que Tacite et
+ ses contemporains prenaient pour une île.
+
+ [2] =Utrinque prora=, la proue qui se trouve des deux
+ côtés. L'arrière du navire était, comme l'avant, en forme de
+ proue.--_Utrinque_ joue le rôle d'adjectif. Cf. 37, note 10.
+
+ [3] =Velis= est au datif, comme s'il y avait: _velis ministerium
+ præstant_. On explique aussi: _velis_ (ablatif) _naves
+ ministrant_. Cf. Virg., _Én._, VI, 302, où _velis ministrat_
+ reçoit aussi cette double interprétation.
+
+ [4] =Quibusdam fluminum=: cf. 43, note 14.
+
+ [5] =Eoque=, et à cause de cela, aussi. Tacite passe bien
+ rapidement sur cette affirmation qui est contestable.
+
+ [6] =Nullis jam exceptionibus=, sans restrictions. _Jam_ indique
+ l'opposition avec ce qui se passe chez les autres peuples dont il
+ a été parlé jusqu'ici.
+
+ [7] =Jure parendi=, le droit à l'obéissance. C'est inutilement
+ qu'on a voulu substituer _imperandi_ à _parendi_. Le gérondif
+ latin se traduit d'ordinaire par un infinitif actif précédé
+ d'une préposition; mais dans certains cas il semble avoir un sens
+ passif qu'il n'a pas en réalité: il est alors l'équivalent d'un
+ substantif verbal. Ainsi C. Nepos, _Att._, 9: _spes restituendi
+ nulla erat_, comme s'il y avait _restitutionis_. Salluste,
+ _Jug._, 62: _cum Jugurtha ad imperandum vocaretur_, pour recevoir
+ des ordres, litt., pour le commandement. En français nous avons
+ des constructions analogues: La fortune vient en dormant, on paie
+ en servant.
+
+ [8] =In promiscuo=, dans toutes les mains. Chez Tacite l'adjectif
+ neutre précédé de _in_ remplit souvent les fonctions d'attribut
+ ou d'adverbe. Cf. _Hist._, III, 2: _Fortuna in integro est_.
+ L'expression _in promiscuo_ se trouve d'ailleurs aussi chez
+ Tite-Live, Sénèque, etc. Cf. 36, note 7.
+
+ [9] =Porro=, et en outre, d'autre part.
+
+ [10] =Regia utilitas est= = _regibus utilitati est_. Cf. 13, note
+ 6.
+
+ [11] =Cetera=: cf. 17, note 2.--La proposition complétive
+ commençant par _quod_ sert d'apposition à _uno_.--_In tantum_,
+ litt., «à un tel degré».
+
+
+=45.= Trans Suionas aliud[1] mare, pigrum ac prope immotum, quo cingi
+claudique terrarum orbem hinc[2] fides, quod extremus cadentis jam
+solis fulgor in ortum[3] edurat adeo clarus, ut sidera hebetet. Sonum
+insuper emergentis audiri[4] formasque equorum et radios capitis[5]
+adspici persuasio adjicit. Illuc usque, et fama vera[6], tantum natura.
+
+Ergo jam[7] dextro Suebici maris littore Æstiorum gentes alluuntur,
+quibus ritus[8] habitusque Sueborum, lingua Britannicæ propior. Matrem
+deum venerantur. Insigne[9] superstitionis formas aprorum gestant:
+id pro armis omnique tutela securum deæ cultorem etiam inter hostes
+præstat. Rarus ferri, frequens fustium usus. Frumenta ceterosque
+fructus patientius quam pro solita Germanorum inertia laborant[10]. Sed
+et mare scrutantur ac soli omnium sucinum[11], quod ipsi glæsum vocant,
+inter vada atque in ipso littore legunt. Nec quæ natura quæve ratio
+gignat[12], ut[13] barbaris, quæsitum compertumve. Diu quin etiam inter
+cetera ejectamenta maris jacebat, donec luxuria nostra dedit nomen[14].
+Ipsis in nullo usu: rude[15] legitur, informe perfertur, pretiumque
+mirantes accipiunt. Sucum tamen[16] arborum esse intellegas, quia
+terrena quædam atque etiam volucria animalia plerumque interlucent,
+quæ implicata humore mox durescente materia clauduntur. Fecundiora
+igitur nemora lucosque sicut Orientis secretis[17], ubi tura balsamaque
+sudantur, ita Occidentis insulis terrisque inesse crediderim, quæ
+vicini solis radiis expressa atque liquentia in proximum mare labuntur
+ac vi tempestatum in adversa littora exundant. Si naturam[18] sucini
+admoto igne tentes, in modum tædæ accenditur alitque flammam pinguem et
+olentem; mox ut in picem resinamve lentescit.
+
+ [1] =Aliud=, par opposition à l'Océan dont Tacite a parlé plus
+ haut.--_Pigrum_. On ne sait pas au juste quelle mer est désignée
+ ici. Les uns veulent reconnaître l'Océan glacial, dont des
+ géographes grecs plus anciens que Tacite parlent déjà; d'autres,
+ seulement le golfe qui sépare au sud la Suède de la Norvège; mais
+ il est plus probable qu'il s'agit de la mer déjà décrite dans
+ l'_Agricola_, 10: _mare pigrum et grave remigantibus_, c.-à-d.
+ l'espace compris entre les Orcades et l'antique Thulé (les îles
+ Shetland).
+
+ [2] =Hinc= annonce la prop. complétive commençant par _quod_,
+ et _hinc fides (est)_ = _hoc probatur_. À l'époque classique
+ le nombre des locutions formées d'un substantif et de _esse_
+ (_fas est_, _tempus est_, _mos est_) qui se construisent avec
+ l'infinitif est assez restreint, mais à l'époque impériale ces
+ constructions se multiplient; on a: _finis est_, _pudor est_,
+ _amor est_, _fides est_, etc.
+
+ [3] =In ortum=, jusqu'au lever du soleil. Cf. 22, note 2.
+
+ [4] =Sonum audiri=. Les anciens croyaient que le soleil, plongé
+ dans les eaux comme une masse de fer rouge, surtout à son
+ coucher, faisait entendre des sifflements. JUVÉNAL, _Sat._ 14,
+ 280: _Audiet Herculeo stridentem gurgite solem_.
+
+ [5] =Capitis=. Pour les anciens le soleil est un dieu monté sur
+ un char et dont le front rayonne.--_Persuasio_, la croyance, par
+ opp. à ce qui est prouvé par des faits (_fides_).
+
+ [6] =Et fama vera=, et ce qu'on raconte est vrai. Ici Tacite
+ accepte la responsabilité de l'assertion, parce que son beau-père
+ Agricola lui a fourni à ce sujet des renseignements précis. On
+ sait d'ailleurs que Tacite confond le nord de la Scandinavie avec
+ celui de la Grande-Bretagne. Cf. note 1.--_Natura tantum_, le
+ monde ne s'étend pas plus loin.
+
+ [7] =Ergo jam=. Comme le monde finit en cet endroit, Tacite
+ revient _donc maintenant_ en arrière.--_Mare Suebicum_: cf.
+ lexique.
+
+ [8] =Ritus habitusque=, la manière de vivre et l'extérieur.
+
+ [9] =Insigne=: cf. 38, note 3.--_Formas aprorum_: sans doute des
+ statuettes de bois que l'on portait sur soi comme des amulettes.
+
+ [10] =Frumenta laborant=. L'accusatif avec _laborare_ est
+ poétique. Cf. _vallare noctem_, au ch. 30.--_Patientius quam
+ pro_. Le comparatif ainsi construit indique la disproportion
+ entre deux termes (_Gr. lat._, 335). Traduisez: avec plus de
+ patience qu'on n'en attendrait de la paresse habituelle des
+ Germains.
+
+ [11] =Sucinum=, le succin ou ambre jaune, que les Grecs appelaient
+ +êlektron+.--_Glæsum_: on peut rapprocher ce mot de l'allemand
+ _Glas_, corps transparent, verre.
+
+ [12] =Quæ natura= _(sit) quæve ratio gignat_, quelle est sa
+ nature et quel est son mode de production. Cf. note 18.
+
+ [13] =Ut=: cf. 2, note 15.--_Barbaris_: datif complément d'un
+ verbe passif (cf. 16, note 1) en apposition à _iis_ sous-entendu.
+
+ [14] =Dedit nomen=, lui fit une réputation, le mit à la mode.
+
+ [15] =Rude=, brut, _informe_, sans être travaillé.--_Pretium
+ mirantes accipiunt_. C'est dans les traits de ce genre que se
+ révèle le grand peintre que nous admirons en Tacite: un seul mot
+ nous montre ici l'étonnement qui saisit le Barbare à son premier
+ contact avec une civilisation qu'il ne comprend pas.
+
+ [16] =Tamen=, cependant, c.-à-d. quoique ceux qui le recueillent
+ ne puissent fournir aucun renseignement sur sa nature.--_Volucria
+ animalia_. André Chénier dit en parlant de l'ambre (_Poème
+ sur l'invention_, v. 248): «Tombe odorante où vit l'insecte
+ volatile.»--_Plerumque_, souvent. Cf. 13, note 12.
+
+ [17] =Orientis secretis= (s.-e. _inesse credo_), dans les pays
+ les plus reculés de l'Orient.--_Crediderim_, je serais porté à
+ croire. Cf. 2, note 2.--_Quæ_, des matières qui.
+
+ [18] =Naturam=: cf. note 12.--_Mox_, puis. Cf. 10, note 4.--_Ut
+ in picem resinamve_, en formant une sorte de poix ou de résine.
+ _In_ marque le résultat. Cf. 23, note 2.
+
+
+=46.= Hic Suebiæ finis. Peucinorum Venedorumque et Fennorum nationes
+Germanis an Sarmatis adscribam dubito, quanquam Peucini, quos quidam
+Bastarnas vocant, sermone, cultu, sede ac domiciliis[1] ut Germani
+agunt: sordes omnium[2] ac torpor. Conubiis mixtis[3] nonnihil in
+Sarmatarum habitum foedantur. Venedi multum ex moribus[4] traxerunt;
+nam quicquid inter Peucinos Fennosque silvarum ac montium erigitur
+latrociniis pererrant. Hi tamen inter Germanos potius referuntur,
+quia et domos figunt[5] et scuta gestant et pedum usu ac pernicitate
+gaudent: quæ omnia diversa Sarmatis sunt in plaustro equoque
+viventibus. Fennis mira feritas, foeda paupertas: non arma, non equi,
+non penates[6]; victui herba, vestitui pelles, cubile humus. Solæ in
+sagittis spes, quas inopia ferri ossibus asperant[7]. Idemque venatus
+viros pariter ac feminas alit: passim[8] enim comitantur partemque
+prædæ petunt. Nec aliud infantibus ferarum imbriumque suffugium[9]
+quam ut in aliquo ramorum nexu contegantur. Huc redeunt juvenes, hoc
+senum receptaculum. Sed beatius arbitrantur quam ingemere agris[10],
+illaborare domibus, suas alienasque fortunas spe metuque versare:
+securi adversus homines, securi adversus deos, rem difficillimam
+assecuti sunt, ut illis ne voto quidem opus esset[11].
+
+Cetera jam fabulosa: Hellusios et Oxionas ora hominum vultusque,
+corpora atque artus ferarum[12] gerere. Quod ego ut incompertum in
+medio relinquam.
+
+ [1] =Sede ac domiciliis=, par la manière dont ils forment leurs
+ agglomérations et disposent leurs demeures.--_Agunt_, vivent. Cf.
+ 17, note 2.
+
+ [2] =Omnium= (_est_), se rencontre chez tous.
+
+ [3] =Conubiis mixtis=, par les mariages qu'ils contractent avec
+ les Sarmates.--_In_ ici encore marque le résultat. Cf. 45, note
+ 18.
+
+ [4] =Ex moribus= (_Sarmatarum_) s'oppose à _habitum_,
+ l'extérieur, et _multum_ à _nonnihil_.
+
+ [5] =Domos figunt=, ils ont des demeures fixes.--_Pedum usu_, la
+ marche. Les Sarmates au contraire étaient nomades et passaient
+ leur vie à cheval ou dans des chariots.
+
+ [6] =Non penates=, pas d'intérieur, pas de maisons, soit fixes
+ comme celles des Vénèdes, soit roulantes comme celles des
+ Sarmates. Cf. 15, note 3.
+
+ [7] =Ossibus asperare=, litt., rendre pointu avec des os, c.-à-d.
+ armer d'os pointus.
+
+ [8] =Passim=, partout. Cf. 41, note 5.
+
+ [9] =Imbrium suffugium=, refuge contre la pluie. Cf. 16, note 10.
+
+ [10] =Agris=: datif.--_Illaborare domibus_, peiner en
+ construisant des maisons.
+
+ [11] L'influence de la rhétorique et la recherche de l'effet sont
+ visibles dans tout ce passage.
+
+ [12] =Artus ferarum=. Il est probable que ceux dont Tacite tient
+ directement ou indirectement ces renseignements ont été trompés
+ par l'extérieur de ces hommes du Nord qui se vêtaient entièrement
+ des peaux de divers animaux.
+
+
+
+
+LEXIQUE DES NOMS PROPRES
+
+
+A
+
+=Abnoba mons=, 1, le mont Abnoba, dans la Forêt Noire. Il s'appelle
+encore aujourd'hui _Abenauer Gebirge_.
+
+=Æstii=, 45, les Æstiens, sur la côte orientale de la Baltique. Ce sont
+les ancêtres des Lithuaniens et des Prussiens.
+
+=Africa=, 2.
+
+=Agrippinenses=, 28, les habitants de Cologne (_Colonia
+agrippinensis_). C'est le nom que prirent les Ubiens après
+qu'Agrippine, fille de Germanicus et femme de Claude, eut établi chez
+eux une colonie.
+
+=Albis=, 41, l'Elbe, fleuve de Germanie qui se jette dans la mer du
+Nord.
+
+=Albruna=, 8, Albruna, prophétesse des Germains.
+
+=Alci=, 43, les _Alci_, nom de deux dieux honorés par les Naharvales;
+Tacite les assimile à Castor et Pollux.
+
+=Alpes Ræticæ=, 1, les Alpes Rhétiques, ainsi nommées à cause de la
+province romaine de Rhétie; elles commencent au Saint-Gothard.
+
+=Anglii=, 40, les Angles ou Angliens, peuplade germanique qui occupait
+probablement une partie du Sleswig-Holstein.
+
+=Angrivarii=, 33, 34, les Angrivariens, qui habitaient sur les bords du
+Weser, au nord des Chamaves et des Chérusques.
+
+=Aravisci=, 28, les Aravisques, peuplade de Pannonie, sur la rive
+droite du Danube.
+
+=Arsaces=, 37, Arsace, fondateur du royaume des Parthes (256).
+
+=Asciburgium=, 3, Asburg ou Asberg, près du confluent de la Ruhr avec
+le Rhin.
+
+=Asia=, 2.
+
+=Aviones=, 40, les Aviones, qui habitaient probablement les îles qui se
+trouvent à l'ouest du Sleswig-Holstein.
+
+
+B
+
+=Bastarnæ=, 46, les Bastarnes, peuplade germanique. Les auteurs anciens
+donnent ce nom, les uns à des Gaulois du Danube, d'autres à des Gètes,
+d'autres enfin à des Scythes; voyez au mot _Peucini_.
+
+=Batavi=, 29, les Bataves; ils appartenaient d'abord à la nation des
+Chattes. Ils occupèrent plus tard l'île formée par le Rhin et le Wahal.
+
+=Boihæmum=, 28, la Bohême, du nom de ses premiers habitants les Boïens.
+
+=Boii=, 28, 42, les Boïens, qui appartenaient à la race celtique. Ils
+occupaient la Bohême et une partie de la Bavière.
+
+=Britannica lingua=, 45, la langue celtique parlée dans la
+Grande-Bretagne.
+
+=Bructeri=, 33, les Bructères, qui habitaient le bassin de la Lippe
+jusqu'à l'Ems; ils se divisaient en _Bructeri majores_ et _minores_.
+
+=Buri=, 43, les Bures, peuplade de la nation des Suèves, qui habitait
+vers les sources de l'Oder et du Waag.
+
+
+C
+
+=Cæcilius Metellus=, 37, collègue de Papirius Carbon, fut consul avec
+lui en 113 avant J.-C.
+
+=Cæsar=, 37, l'empereur Auguste.
+
+=Carbo=, 37, le consul Cneius Papirius Carbon qui fut battu par les
+Cimbres en 113 avant J.-C., non loin de Noreia en Carinthie, vers les
+sources de la Drave.
+
+=Cassius=, 37, le consul L. Cassius Longinus, battu en 107 avant J.-C.
+dans le pays des Allobroges.
+
+=Castor Polluxque=, 43, Castor et Pollux, les deux fils de Léda, que
+Tacite identifie avec les dieux _Alci_ des Naharvales.
+
+=Chamavi=, 33, 34, les Chamaves. Ils habitaient près de l'Yssel et du
+Zuiderzée.
+
+=Chasuarii=, 34, les Chasuares, qui habitaient entre le Weser et la
+Haase.
+
+=Chatti=, 29, 30, 31, 35, 36, 38, les Chattes, peuplade germanique. Ils
+habitaient dans le pays des Hessois d'aujourd'hui.
+
+=Chauci=, 35, 36, les Chauques. Ils habitaient le bassin du bas Weser
+jusqu'à l'Ems d'un côté et de l'autre jusqu'à l'Elbe.
+
+=Cherusci=, 36, les Chérusques. Ils habitaient entre le cours supérieur
+du Weser et l'Elbe au nord-est des Chattes.
+
+=Cimbri=, 37, les Cimbres, peuplade probablement germanique qui
+occupait à l'époque de Tacite une partie de la presqu'île danoise:
++Kimbrikê chersonêsos+.
+
+=Cotini=, 43, les Cotins, peuplade de race celtique qui habitait au
+nord de la Hongrie, entre les sources de l'Oder et de la Vistule.
+
+=Crassus=, 37. Crassus fit partie du triumvirat avec César et Pompée.
+Il fut vaincu et tué en 53 avant J.-C. dans une bataille contre les
+Parthes.
+
+
+D
+
+=Daci=, 1. Les Daces, peuplade des Thraces, habitaient les contrées
+appelées aujourd'hui Moldavie, Roumanie, Valachie, et le sud-est de la
+Hongrie.
+
+=Danuvius=, 1, 29, 41, 42, le Danube, fleuve. Dans son cours inférieur
+il s'appelle aussi Ister (+Istros+).
+
+=Decumates agri=, 29, les champs Décumates, territoire qui se trouvait
+dans l'angle formé par les cours supérieurs du Danube et du Rhin.
+
+=Drusus=, 34, 37, Drusus Néron Germanicus, frère de Tibère, fit une
+expédition contre les Germains 12-9 avant J.-C.; de là son surnom de
+Germanicus.
+
+=Dulgubnii=, 34, les Dulgubniens, peuplade de race germanique qui
+habitait entre les Langobards et les Chérusques, sur les bords de
+l'Aller (_Alara_).
+
+
+E
+
+=Eudoses=, 40, les Eudoses, qui appartenaient à la nation des Suèves.
+Ils habitaient le Jutland.
+
+
+F
+
+=Fenni=, 46, les Finnois d'aujourd'hui. Ils habitaient le nord de la
+Scandinavie.
+
+=Fosi=, 36, les Foses. Ils habitaient au sud de l'Aller (_Alara_).
+C'est peut-être leur nom qu'on retrouve dans _Fosa_, petite rivière
+affluent de l'Aller.
+
+=Frisii=, 34, 35, les Frisons. Ils habitaient autour du lac Flevo,
+depuis l'embouchure du Rhin jusqu'à l'Ems.
+
+
+G
+
+=Gaius Cæsar=, 37, l'empereur Caligula (37 à 41 après J.-C.). Après
+un semblant d'expédition en Germanie, il fit déguiser des Gaulois en
+Germains pour les faire servir à son triomphe.
+
+=Gallia=, 5, 27, 37, la Gaule. Elle est nommée aussi _Galliæ_ parce
+qu'elle se divisait en trois parties.
+
+=Gambrivii=, 2, les Gambriviens, nation germanique, d'ailleurs
+inconnue. Ils habitaient probablement les bords de la Ruhr.
+
+=Germani=, 2, 16, 27, 30, 31, 35, 37, 41, 43, 44, 45, 46, les Germains.
+Le sens étymologique de ce mot est contesté. On le fait signifier
+tantôt homme de guerre (_War_, guerre; _Mann_, homme), tantôt
+_voisins_. On prétend aussi y voir l'équivalent de +boên agathoi+
+(celtique _garm_, cri).
+
+=Germania=, 1, 2, 5, 27, 28, 29, 30, 37, 38, 42, la Germanie.
+
+=Germanicus=, 34, 37. Germanicus, fils de Drusus, combattit les
+Germains de 14 à 16 après J.-C. et vengea le massacre des légions de
+Varus.
+
+=Gotones=, 43, peuple de race germanique qui habitait les bords de la
+Vistule inférieure jusqu'au Pregel.
+
+
+H
+
+=Harii=, 43, les Hariens, qui habitaient entre les cours supérieurs de
+l'Oder et de la Vistule.
+
+=Hellusii=, 46, les Hellusiens, peuple fabuleux qui selon Tacite
+habitait le nord-est de l'Europe.
+
+=Helvecones=, 43, les Helvecones, dont le nom s'écrit aussi
+_Helvæones_, peuplade des Suèves qui habitait à l'ouest du cours
+inférieur de la Vistule.
+
+=Helvetii=, 28, les Helvètes. Selon Tacite ils étaient d'origine
+celtique et avaient été chassés de leur pays par les Hermondures. César
+les trouva établis en Suisse.
+
+=Helysii=, 43, les Helysiens, peuplade des Suèves qui habitaient entre
+les cours supérieurs de l'Oder et de la Vistule.
+
+=Hercules=, 3, 9, 34, Hercule. Il semble que cette appellation
+gréco-romaine désigne le dieu _Thor_, qui portait lui aussi une massue.
+
+=Hercynia silva=, 28, la forêt Hercynienne, appelée aussi _Hercynius
+saltus_, ch. 30, et par Aristote +Arkynia orê+, chaîne de montagnes
+boisées qui comprenait la Forêt Noire, le Thuringer Wald, le
+Fichtelgebirge, les monts de Bohême et les autres chaînes qui
+traversent le sud de l'Allemagne.
+
+=Herminones=, 2, les Herminones, nom commun à toutes les peuplades du
+centre de la Germanie.
+
+=Hermunduri=, 41, 42, les Hermondures, peuplade germanique qui occupait
+la région du Jura Franconien, entre le Danube, le Mein et les sources
+de la Saale.
+
+=Hispanæ=, 37, les Espagnes, ainsi nommées parce que l'Espagne se
+divisait en _citerior_ (au nord) et _ulterior_ (au sud).
+
+
+I
+
+=Ingævones=, 2, les Ingévones, nom commun aux peuplades germaniques qui
+habitaient les côtes de l'Océan.
+
+=Isis=, 9, Isis, déesse égyptienne, dont Tacite prétend retrouver
+le culte parmi les Germains; c'est peut-être la divinité germanique
+_Nehalennia_.
+
+=Istævones=, 2, les Istévons, nom commun aux peuplades germaniques de
+la rive droite du Rhin.
+
+=Italia=, 2, l'Italie.
+
+
+J
+
+=Julius=, 28, 37, Jules César, le vainqueur des Gaules, qui avait
+décrit la Germanie avant Tacite.
+
+
+L
+
+=Laertes=, 3, Laerte, père d'Ulysse.
+
+=Langobardi=, 40, les Langobards, peuplade de la nation des Suèves qui
+habitait entre l'Elbe et l'Oder.
+
+=Lemovii=, 43, les Lémoviens, peuplade germanique, d'ailleurs inconnue,
+qui habitait probablement dans la Poméranie.
+
+=Lugii=, 43, les Lugiens, nom commun à plusieurs peuplades qui
+habitaient entre l'Oder et la Vistule dans les pays qui forment
+aujourd'hui la Pologne, la Silésie et la Gallicie.
+
+
+M
+
+=Manimi=, 43, les Manimes, peuplade de la nation des Suèves, qui
+habitait entre le cours inférieur de la Vistule et de l'Oder.
+
+=Manlius=, 37, Cn. Manlius ou Mallius, consul en 105 avant J.-C., fut
+battu par les Cimbres sur les rives du Rhône.
+
+=Mannus=, 2, Mannus, fils du dieu Tuiston.
+
+=Marcomani=, 42, 43, les Marcomans (c'est-à-dire habitants des
+frontières), peuplade germanique qui habita d'abord au sud du Mein et
+qui chassa ensuite les Boïens de la Bohême.
+
+=Marius=, 37, Marius, fameux général romain (153-86): il vainquit les
+Cimbres et les Teutons à _Aquæ Sextiæ_ (Aix) en 102 et à Verceil en
+101.
+
+=Marobuduus=, 42, Marobuduus ou Marbod, roi des Marcomans; il fut battu
+par les Chérusques commandés par Arminius et dut se réfugier chez les
+Romains.
+
+=Mars=, 9, Mars, dieu de la guerre chez les Romains; la divinité
+germanique que Tacite lui assimile est sans doute _Tiu_ ou _Ziu_.
+
+=Marsi=, 2, les Marses, peuple de race germanique qui habitait
+probablement dans le bassin du Weser.
+
+=Marsigni=, 43, les Marsignes, peuple de la nation des Suèves qui
+habitait entre les monts des Géants et l'Oder.
+
+=Mattiaci=, 29, les Mattiaques. Ils habitaient dans le bassin du Mein,
+aux environs du Taunus. Les sources qui se trouvent à Wiesbaden au pied
+du Taunus portaient le nom de _aquæ Mattiacæ_ ou _fontes Mattiaci_.
+
+=Mercurius=, 9, dieu gréco-romain. La divinité germanique que Tacite
+désigne du nom de Mercure est Wodan ou Odin.
+
+=Moenus=, 28, le Mein, affluent du Rhin.
+
+
+N
+
+=Naharvali=, 43, les Naharvales, peuplade de la nation des Suèves qui
+habitait entre l'Oder et la Vistule.
+
+=Naristi=, 42, les Naristes, peuplade germanique qui habitait entre le
+Fichtelgebirge et le Danube.
+
+=Nemetes=, 28, les Nemètes, peuplade germanique qui habitait sur la
+rive gauche du Rhin, aux environs de Spire.
+
+=Nero=, 37, Tiberius Claudius Néron, qui fut depuis l'empereur Tibère.
+Il fit contre les Germains plusieurs expéditions dont la dernière eut
+lieu en 11 après J.-C.
+
+=Nerthus=, 40, la déesse Nerthus que Tacite assimile à la _Terra Mater_.
+
+=Nervii=, 28, les Nerviens, peuplade d'origine probablement gauloise,
+mais qui se disait de race germanique. Ils habitaient entre l'Escaut et
+la Meuse.
+
+=Noricum=, 5, province du Norique, entre le Danube et les Alpes
+Carniques.
+
+=Nuithones=, 40, les Nuithons, peuplade de la nation des Suèves qui
+habitait probablement à l'est de l'Elbe, au sud de la presqu'île
+Cimbrique.
+
+
+O
+
+=Oceanus=, 1, 2, 3, 17, 34, 37, 40, 43, 44, l'océan. Dans la
+_Germanie_, _oceanus septentrionalis_ désigne tantôt la mer du Nord,
+tantôt la Baltique. _Oceanus exterior_, la partie orientale de la
+Baltique que Tacite suppose prolongée au delà de la Scandinavie que les
+anciens prenaient pour une île.
+
+=Osi=, 28, 43, les Oses, peuplade que Tacite semble rattacher aux
+Pannoniens. Ils habitaient au sud-est des sources de la Vistule.
+
+=Oxiones=, 46, les Oxions, peuple fabuleux du nord-est de l'Europe.
+
+
+P
+
+=Pacorus=, 37, Pacorus, fils d'Orodès, roi des Perses. Ayant pris parti
+pour les meurtriers de César, il battit le lieutenant d'Antoine en 40
+avant J.-C., mais il fut vaincu et tué l'année suivante par Ventidius.
+
+=Pannonia=, 5, 28, la Pannonie, qui s'étendait entre la province de
+Norique à l'ouest, la Save au sud, le Danube au nord et à l'est.
+
+=Pannonii=, 1, les Pannoniens, habitants de la Pannonie; ceux du nord
+paraissent avoir été de race celtique; ceux des bords de la Save qui
+étaient les vrais Pannoniens appartenaient à la race illyrienne.
+
+=Parthi=, 17, 37, les Parthes, peuple d'origine indo-européenne;
+leur empire, fondé par Arsace au IIIe siècle avant J.-C., s'étendit
+à l'ouest jusqu'à l'Euphrate; ils furent souvent en lutte avec les
+Romains.
+
+=Peucini=, 46, les Peucins. On désignait sous ce nom une peuplade
+de Bastarnes qui habitait à l'embouchure du Danube une île appelée
++Peukê+.
+
+=Poeni=, 37, les Carthaginois.
+
+=Pollux=, 43, voyez au mot _Castor_.
+
+=Ponticum mare=, 4, le Pont-Euxin ou mer Noire, dans laquelle se jette
+le Danube.
+
+
+Q
+
+=Quadi=, 42, 43, les Quades, peuplade germanique qui habitait dans la
+Moravie en s'étendant vers le sud jusqu'au Danube.
+
+
+R
+
+=Ræti=, 1, les Rhètes, habitants de la Rhétie, spécialement sur les
+deux versants des Alpes dites Rhétiques.
+
+=Rætia=, 3, 41, la Rhétie, réduite en province romaine sous Auguste (15
+avant J.-C.); elle comprenait le Tyrol, la Bavière au sud du Danube et
+à l'est du Leck.
+
+=Reudigni=, 40, les Reudignes, peuplade germanique qui habitait à l'est
+de l'embouchure de l'Elbe.
+
+=Rhenus=, 1, 2, 3, 28, 29, 34, 41, le Rhin, qui bornait la Germanie à
+l'ouest.
+
+=Rugii=, 43, les Rugiens, peuplade germanique qui occupait la Poméranie
+à l'est de l'embouchure de l'Oder.
+
+
+S
+
+=Samnis=, 37, le Samnite, c'est-à-dire les Samnites qui luttèrent
+contre les Romains de 343 à 290 et leur infligèrent l'humiliation des
+Fourches Caudines.
+
+=Sarmatæ=, 1, 17, 43, 46, les Sarmates, nation slave qui habitait à
+l'est de la Vistule, peut-être jusqu'au Volga. Ils étaient encore moins
+connus des Romains que les Germains.
+
+=Scaurus Aurelius=, 37, général romain qui, envoyé comme lieutenant
+consulaire contre les Cimbres, fut battu et tué par eux sur les rives
+du Rhône.
+
+=Semnones=, 39, les Semnons, peuplade germanique qui habitait entre
+l'Elbe et l'Oder dans le bassin de la Sprée.
+
+=Servilius Cæpio=, 37, proconsul romain qui fut battu par les Cimbres
+près d'Orange en 105 avant J.-C.
+
+=Sitones=, 44, 45, les Sitones qui habitaient en Suède sur les côtes du
+golfe de Botnie.
+
+=Suardones=, 40, les Suardons, peuplade de la nation des Suèves qui
+habitait entre l'Elbe et l'Oder, dans le Mecklembourg.
+
+=Suebi=, 2, 9, 38, 45, les Suèves, peuple de race germanique. Ils
+habitaient un vaste territoire dont les limites sont mal connues,
+probablement entre le Danube, l'Elbe, l'Oder et la Baltique (_mare
+suebicum_).
+
+=Suebia=, 43, 46, la Suévie, pays des Suèves; voir au mot précédent.
+
+=Suebicum mare=, 45, la mer des Suèves, c'est-à-dire la Baltique.
+
+=Suiones=, 44, 45, les Suiones, peuplade germanique qui habitait le sud
+de la Scandinavie et peut-être les îles de l'embouchure de l'Oder. Ce
+sont probablement les ancêtres des Suédois.
+
+
+T
+
+=Tencteri=, 32, 38, le Tenctères, peuplade germanique qui habitait sur
+la rive droite du Rhin, entre la Ruhr et la Lahn.
+
+=Trajanus=, 37, Trajan, empereur romain contemporain de Tacite, qui
+régna de 98 à 117 ap. J.-C.
+
+=Treveri=, 28, les Trévires, qui habitaient sur les deux rives
+de la Moselle; leur nom est resté à la ville de Trèves (_Augusta
+Treverorum_). Le fond de la population était probablement celtique,
+mais absorbé par des conquérants germains.
+
+=Triboci=, 28, les Triboques, peuplade germanique qui habitait sur la
+rive gauche du Rhin, dans les Vosges, jusqu'à Strasbourg.
+
+=Tuder=, 42, Tuder, roi des Quades ou des Marcomans, d'ailleurs inconnu.
+
+=Tuiston=, 2, divinité germanique que les Germains reconnaissaient pour
+leur ancêtre (cf. _Tuisto_ et _Deutsch_).
+
+=Tungri=, 2, les Tongres, peuplade germanique qui habitait sur la rive
+gauche de la Meuse autour de la ville de Tongres.
+
+
+U
+
+=Ubii=, 28, les Ubiens, peuplade germanique. Ils habitèrent d'abord sur
+la rive droite du Rhin, Agrippa les fit passer sur la rive gauche. Leur
+ville (_oppidum Ubiorum_) fut appelée _Colonia Agrippinensis_ (Cologne)
+lorsque Agrippine, femme de l'empereur Claude, y eut fondé une colonie
+romaine.
+
+=Ulysses=, 3, Ulysse, qui, après la guerre de Troie, avait, selon la
+légende, abordé dans bien des pays et peut-être en Germanie.
+
+=Usipi=, 32, les Usipes, peuplade germanique qui occupait la rive
+droite du Rhin, au nord de la Ruhr.
+
+
+V
+
+=Vandilii= ou =Vandalii=, 2, les Vandales, peuplade germanique qui
+habitait au nord-est de la Germanie entre l'Oder et la Vistule. Ils
+changèrent d'ailleurs plusieurs fois de séjour.
+
+=Vangiones=, 28, les Vangions, peuplade germanique qui occupait la
+vallée du Rhin autour de Worms.
+
+=Varini=, 40, les Varins, peuplade germanique de la famille des Suèves
+qui occupait le nord du Sleswig et le sud du Jutland.
+
+=Varus=, 37, Quintilius Varus, général romain, lieutenant de l'empereur
+Auguste, qui fut battu par Arminius et massacré avec ses légions dans
+la forêt de Teutberg (Teutoburgerwald) en l'an 9 après J.-C.
+
+=Veleda=, 8, fameuse prophétesse de la nation des Bructères. Elle prit
+part à la révolte de Civilis et des Bataves; plus tard elle fut amenée
+à Rome pour orner un triomphe.
+
+=Venedi=, 46, les Venèdes, peuple slave qui habitait à l'est du cours
+inférieur de la Vistule.
+
+=Ventidius=, 37, P. Ventidius Bassus, lieutenant d'Antoine qui vainquit
+et tua Pacorus, roi des Parthes. Voyez le Commentaire.
+
+=Vespasianus=, 8, Vespasien, empereur romain de 69 à 79, le premier des
+Flaviens.
+
+
+
+
+ TYPOGRAPHIE FIRMIN-DIDOT ET Cie.--MESNIL (EURE).
+
+
+
+
+Note de transcription détaillée:
+
+Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
+silencieusement corrigées.
+
+Cette version électronique comporte les corrections suivantes:
+
+ p. 30, chap. 9: «placant,» corrigé en «placant.»
+ («animalibus[4] placant.»),
+ p. 39, note 7: la référence au chapitre 55 est incorrecte
+ et a été changée en 35,
+ p. 54: l'appel de note manquant pour la note 6 a été ajouté,
+ p. 60: «comtemptores» corrigé en «contemptores»
+ («aluntur, prodigi alieni, contemptores sui»),
+ p. 79, «Angrivarii»: «Wéser» harmonisé en «Weser»
+ («les bords du Weser»),
+ p. 81, «Germanicus»: la référence au chapitre 47 est incorrecte
+ et a été changée en 37.
+
+En page 83, l'ortographe «Marobuduus» semble être une erreur pour
+«Maroboduus»; la seconde forme apparaît une fois en page 71, note 4.
+L'ortographe du livre a toutefois été conservée.
+
+Quand ils manquaient, les accents ont été ajoutés aux lettres capitales.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La Germanie, by
+Cornelius Tacitus and Henri Petitmangin
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43789 ***