diff options
Diffstat (limited to '43787-h')
| -rw-r--r-- | 43787-h/43787-h.htm | 10294 |
1 files changed, 4939 insertions, 5355 deletions
diff --git a/43787-h/43787-h.htm b/43787-h/43787-h.htm index 0f88de8..a8559c3 100644 --- a/43787-h/43787-h.htm +++ b/43787-h/43787-h.htm @@ -3,10 +3,10 @@ <html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> <head> <meta http-equiv="Content-Type" - content="text/html;charset=iso-8859-1" /> + content="text/html;charset=UTF-8" /> <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> <title> - The Project Gutenberg's eBook of Madame Corentine, by René Bazin</title> + The Project Gutenberg's eBook of Madame Corentine, by René Bazin</title> <link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> <style type="text/css"> @@ -179,52 +179,12 @@ </style> </head> <body> - - -<pre> - -The Project Gutenberg EBook of Madame Corentine, by René Bazin - -This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with -almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org - - -Title: Madame Corentine - -Author: René Bazin - -Illustrator: Charles Edmund Brock - -Release Date: September 21, 2013 [EBook #43787] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADAME CORENTINE *** - - - - -Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - -</pre> - +<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43787 ***</div> <div class="tnote"> -<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. -L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée. -Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.</p></div> +<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. +L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée. +Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.</p></div> <p><span class="pagenumh"><a id="Page_I"> I</a></span></p> @@ -243,22 +203,22 @@ Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.</p></div> <i>Corentine</i></p> <p><span class="small"><i>Par</i></span><br /> -<span class="large"><i>René Bazin</i></span><br /> -<span class="small"><i>de l'Académie française</i></span></p> +<span class="large"><i>René Bazin</i></span><br /> +<span class="small"><i>de l'Académie française</i></span></p> <div class="figcenter"> <img src="images/logo.jpg" width="120" height="107" alt="" /> </div> <div class="box"> -<table id="pagetitre" summary="éditeurs"> +<table id="pagetitre" summary="éditeurs"> <tr> <td class="tdc"><i>Nelson</i></td> -<td class="tdc"><i>Calmann-Lévy</i></td> +<td class="tdc"><i>Calmann-Lévy</i></td> </tr> <tr> -<td class="tdc"><i>Éditeurs</i></td> -<td class="tdc"><i>Éditeurs</i></td> +<td class="tdc"><i>Éditeurs</i></td> +<td class="tdc"><i>Éditeurs</i></td> </tr> <tr> <td class="tdc"><i>189, rue Saint-Jacques</i></td> @@ -276,11 +236,11 @@ Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.</p></div> <p><span class="pagenumh"><a id="Page_4"> 4</a></span></p> <div class="frontmatter"> -<p><i>RENÉ BAZIN</i><br /> -<span class="small"><i>né en 1853</i></span></p> +<p><i>RENÉ BAZIN</i><br /> +<span class="small"><i>né en 1853</i></span></p> <hr class="deco" /> -<p><span class="small"><i>Première édition de «Madame</i></span><br /> -<span class="small"><i>Corentine»: 1893</i></span></p> +<p><span class="small"><i>Première édition de «Madame</i></span><br /> +<span class="small"><i>Corentine»: 1893</i></span></p> </div> <p><span class="pagenumh"><a id="Page_5"> 5</a></span></p> @@ -292,118 +252,118 @@ Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.</p></div> <p>Chaque dimanche, elles prenaient le petit chemin de fer de Saint-Aubin ou celui de Gorey, -descendaient à une station au hasard, le long -de la mer, et s'enfonçaient dans la fraîche campagne +descendaient à une station au hasard, le long +de la mer, et s'enfonçaient dans la fraîche campagne de Jersey. Elles faisaient un peu de toilette -ce jour-là, par coquetterie d'abord, et aussi par +ce jour-là , par coquetterie d'abord, et aussi par une sorte d'amour-propre national, pour ne pas -être confondues avec ces troupes de jeunes Anglaises, -vêtues d'une taille ronde et d'une robe +être confondues avec ces troupes de jeunes Anglaises, +vêtues d'une taille ronde et d'une robe de satinette. On les voyait toujours seules. Elles -passaient la journée dehors, doucement, à causer, -à se sentir occupées l'une de l'autre. Madame -L'Héréec admirait l'éclosion rapide de cette +passaient la journée dehors, doucement, à causer, +à se sentir occupées l'une de l'autre. Madame +L'Héréec admirait l'éclosion rapide de cette grande Simone, presque une femme, quinze ans -bientôt, et dont elle avait toute la tendresse, tous -les sourires, toute la grâce naissante. Elle se disait +bientôt, et dont elle avait toute la tendresse, tous +les sourires, toute la grâce naissante. Elle se disait <span class="pagenum"><a id="Page_6"> 6</a></span> que rien ne lui manquait, puisqu'elle avait cela. Elle croyait se confier, parce qu'elle lui parlait -sérieusement, par moments, de choses peu sérieuses. -Simone, de son côté, éprouvait la fierté -intime des êtres qui sont la joie, et qui la donnent +sérieusement, par moments, de choses peu sérieuses. +Simone, de son côté, éprouvait la fierté +intime des êtres qui sont la joie, et qui la donnent aux autres. Elle se sentait grandir, au ton que -sa mère prenait avec elle, à la surveillance plus -étroite sous l'apparence de la même liberté; elle +sa mère prenait avec elle, à la surveillance plus +étroite sous l'apparence de la même liberté; elle devinait quelque chose, pas tout, heureusement, -du bien qu'elle faisait à ce cœur blessé. Et quand -le soir venait, et qu'elles s'étaient vues ainsi, l'après-midi -entière, sans témoins, elle avait conscience -que sa mère, lasse et silencieuse, avait -l'âme plus calme, plus oublieuse, une sorte d'âme +du bien qu'elle faisait à ce cœur blessé. Et quand +le soir venait, et qu'elles s'étaient vues ainsi, l'après-midi +entière, sans témoins, elle avait conscience +que sa mère, lasse et silencieuse, avait +l'âme plus calme, plus oublieuse, une sorte d'âme d'enfant comme elle.</p> -<p>Un dimanche de la fin de juillet, elles étaient -parties, comme d'habitude, s'étaient arrêtées pour -déjeuner dans une auberge de Saint-Aubin, et, -tantôt par la falaise, tantôt par la route, sous le -soleil chaud, avaient gagné la baie de Sainte-Brelade, +<p>Un dimanche de la fin de juillet, elles étaient +parties, comme d'habitude, s'étaient arrêtées pour +déjeuner dans une auberge de Saint-Aubin, et, +tantôt par la falaise, tantôt par la route, sous le +soleil chaud, avaient gagné la baie de Sainte-Brelade, la plus merveilleusement faite et lumineuse de Jersey. Depuis plus d'une heure, madame -L'Héréec se reposait, assise en haut de la plage, +L'Héréec se reposait, assise en haut de la plage, sur la dune couverte d'herbes. Elle portait un -deuil élégant. Des fleurs mauves, très fines, formaient +deuil élégant. Des fleurs mauves, très fines, formaient bandeau entre les bords de son chapeau de paille et les frisons de ses cheveux blonds. L'enfant -d'un voisin lui avait dit: «Oh! madame, on +d'un voisin lui avait dit: «Oh! madame, on <span class="pagenum"><a id="Page_7"> 7</a></span> -dirait que tes cheveux poussent en fleurs!» Depuis -lors, elle mettait plus volontiers ce chapeau-là. +dirait que tes cheveux poussent en fleurs!» Depuis +lors, elle mettait plus volontiers ce chapeau-là . En ce moment, elle regardait, immobile, sous -l'abri de son ombrelle à long manche, que le soleil -éclaboussait de rayons.</p> +l'abri de son ombrelle à long manche, que le soleil +éclaboussait de rayons.</p> <p>Que regardait-elle? Une nature plus artiste que -la sienne eût été séduite par le paysage: ces deux -falaises, roses de bruyères, enfermant une baie -d'un bleu tendre, la plage d'une courbe si aisée, -le village, dans un coin, avec son église gothique -en granit rouge et ses chênes dont les grandes -marées mouillent les branches, et en arrière, dans -la verdure des collines, des villas qui s'étagent. -Mais elle ne s'intéressait pas longtemps à la beauté +la sienne eût été séduite par le paysage: ces deux +falaises, roses de bruyères, enfermant une baie +d'un bleu tendre, la plage d'une courbe si aisée, +le village, dans un coin, avec son église gothique +en granit rouge et ses chênes dont les grandes +marées mouillent les branches, et en arrière, dans +la verdure des collines, des villas qui s'étagent. +Mais elle ne s'intéressait pas longtemps à la beauté d'un site. Dans ce cadre d'une splendeur molle, -comme une grève de Sicile embrumée, elle ne +comme une grève de Sicile embrumée, elle ne voyait qu'un fourreau gris, un col marin, une aile -blanche au-dessus: sa fille, très loin d'elle, marchant +blanche au-dessus: sa fille, très loin d'elle, marchant au bord de la mer et buvant la brise qui venait de l'est. Elle la contemplait, les yeux mi-clos, -dans une attitude de bien-être et d'orgueil -satisfait, se contentant de penser: «Elle se baisse. -Elle se relève. A-t-elle des mouvements jeunes! -Est-elle grande, ma fille, ma Simone!» Ce flux de -tendresse, régulier et monotone comme celui de la -vague, suffisait à l'occuper.</p> - -<p>Mais les mères qui sont loin ne voient pas tout +dans une attitude de bien-être et d'orgueil +satisfait, se contentant de penser: «Elle se baisse. +Elle se relève. A-t-elle des mouvements jeunes! +Est-elle grande, ma fille, ma Simone!» Ce flux de +tendresse, régulier et monotone comme celui de la +vague, suffisait à l'occuper.</p> + +<p>Mais les mères qui sont loin ne voient pas tout ce qui se passe.</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_8"> 8</a></span> Simone, partie du milieu de la plage, avait, -en suivant le bord, atteint l'extrémité gauche de -la baie, où le sable s'amincit et se perd, près des +en suivant le bord, atteint l'extrémité gauche de +la baie, où le sable s'amincit et se perd, près des assises rousses des falaises que la mer ne quitte -pas. C'était une belle enfant, en effet, qui deviendrait -peut-être une jolie femme: la taille un peu -forte, les épaules un peu épaisses, les joues d'un -ovale trop plein, encore dans cette période où -la poussée de sève et de couleur cache des lignes -inconnues. Mais la bouche était large et sérieuse, -le nez mince, légèrement courbé, les yeux très -francs, très droits, d'un brun qui devenait doré -quand elle souriait. A sa robe courte, à la tresse -châtain nouée par une agrafe d'écaille, on reconnaissait -que sa mère ne tenait pas à la vieillir. +pas. C'était une belle enfant, en effet, qui deviendrait +peut-être une jolie femme: la taille un peu +forte, les épaules un peu épaisses, les joues d'un +ovale trop plein, encore dans cette période où +la poussée de sève et de couleur cache des lignes +inconnues. Mais la bouche était large et sérieuse, +le nez mince, légèrement courbé, les yeux très +francs, très droits, d'un brun qui devenait doré +quand elle souriait. A sa robe courte, à la tresse +châtain nouée par une agrafe d'écaille, on reconnaissait +que sa mère ne tenait pas à la vieillir. L'expression habituellement grave du visage, -quelque chose de résolu dans toute sa personne, -démentait cette robe courte. Simone allait, grisée -d'air salin et de soleil, prise à tout ce qu'elle voyait, -la tête levée, ne songeant guère.</p> - -<p>A vingt mètres du rocher, elle s'arrêta. Il y -avait là, échoué sur le sable, la coque inclinée, un -sloop dont la mer commençait à soulever la proue. +quelque chose de résolu dans toute sa personne, +démentait cette robe courte. Simone allait, grisée +d'air salin et de soleil, prise à tout ce qu'elle voyait, +la tête levée, ne songeant guère.</p> + +<p>A vingt mètres du rocher, elle s'arrêta. Il y +avait là , échoué sur le sable, la coque inclinée, un +sloop dont la mer commençait à soulever la proue. La jeune fille se pencha, et lut: <cite>Edith</cite>. Un souvenir -classique, implacable, murmura en elle: «au cou -de cygne». Et elle trouva tout naturel que le -bateau fût peint en blanc, avec un filet d'or, +classique, implacable, murmura en elle: «au cou +de cygne». Et elle trouva tout naturel que le +bateau fût peint en blanc, avec un filet d'or, comme un collier.</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_9"> 9</a></span> -Au même moment, un marin du bord arrivait -du bout de la plage, jeune, le béret sur la tête, le +Au même moment, un marin du bord arrivait +du bout de la plage, jeune, le béret sur la tête, le gilet de tricot bleu portant le nom du sloop. En -passant près de Simone, qui ne l'entendait pas +passant près de Simone, qui ne l'entendait pas venir, il salua militairement, et dit, en montrant toutes ses dents:</p> @@ -413,35 +373,35 @@ toutes ses dents:</p> <p>Simone ne s'effaroucha pas, et demanda:</p> -<p>—Vous êtes du port de Saint-Malo, peut-être?</p> +<p>—Vous êtes du port de Saint-Malo, peut-être?</p> -<p>Le marin, qui dénouait la corde enroulée autour -de la voile, s'arrêta un moment:</p> +<p>Le marin, qui dénouait la corde enroulée autour +de la voile, s'arrêta un moment:</p> <p>—Pardon, mademoiselle, nous sommes Lannionnais.</p> -<p>Avec la soudaineté d'impression de son âge, -Simone devint sérieuse. Ses yeux s'ouvrirent davantage. +<p>Avec la soudaineté d'impression de son âge, +Simone devint sérieuse. Ses yeux s'ouvrirent davantage. Elle enveloppa le bateau, l'homme, le -mât, la flamme bleue de là-haut, de ce regard -d'attention passionnée que nous donnons indistinctement +mât, la flamme bleue de là -haut, de ce regard +d'attention passionnée que nous donnons indistinctement aux gens et aux choses qui viennent -d'un pays lointain et aimé.</p> +d'un pays lointain et aimé.</p> <p>—Lannion? dit-elle. Vous y retournez?</p> -<p>—Tout à l'heure, mademoiselle. Ces vents-là, +<p>—Tout à l'heure, mademoiselle. Ces vents-là , voyez-vous, c'est ce qu'il y a de meilleur pour -nous. Quand nous avons doublé la pointe, nous -cherchons la Corbière, au plus près, et alors, par +nous. Quand nous avons doublé la pointe, nous +cherchons la Corbière, au plus près, et alors, par grand largue, en cinq heures, cinq heures et demie, -nous sommes derrière les Sept-Iles.</p> +nous sommes derrière les Sept-Iles.</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_10"> 10</a></span> —Oh! les Sept-Iles! fit Simone.</p> -<p>Sa voix, qui était son âme de quinze ans parlante, -avait pris le ton du rêve. Elle répéta:</p> +<p>Sa voix, qui était son âme de quinze ans parlante, +avait pris le ton du rêve. Elle répéta:</p> <p>—Les Sept-Iles!</p> @@ -449,58 +409,58 @@ avait pris le ton du rêve. Elle répéta:</p> <p>—Oui.</p> -<p>Voyant que cela l'intéressait, le marin continua:</p> +<p>Voyant que cela l'intéressait, le marin continua:</p> -<p>—Alors, vous pouvez calculer vous-même. Le +<p>—Alors, vous pouvez calculer vous-même. Le temps d'arriver devant la passe du Guer, avec -toutes les pierres qu'il y a par là, il est nuit. Nous +toutes les pierres qu'il y a par là , il est nuit. Nous avons le jusant contre nous. Faut attendre. Nous -ne serons pas à Lannion avant le petit jour. Voilà!</p> +ne serons pas à Lannion avant le petit jour. Voilà !</p> <p>L'homme se remit au travail.</p> -<p>Simone hésitait, toute troublée. Elle se recula, -car une petite vague frémissante venait de dépasser -la poupe du yacht, tourna la tête pour voir -où se trouvait sa mère. Bien qu'elle eût aperçu -madame L'Héréec très loin, immobile sur la dune, -elle lutta encore, une minute, contre cette idée +<p>Simone hésitait, toute troublée. Elle se recula, +car une petite vague frémissante venait de dépasser +la poupe du yacht, tourna la tête pour voir +où se trouvait sa mère. Bien qu'elle eût aperçu +madame L'Héréec très loin, immobile sur la dune, +elle lutta encore, une minute, contre cette idée qui l'envahissait. Puis, presque tout bas, comme -si elle avait peur d'être entendue:</p> +si elle avait peur d'être entendue:</p> <p>—Dites-moi? fit-elle.</p> -<p>L'homme se redressa, et parut à mi-corps au-dessus -du trou de l'écoutille où il travaillait.</p> +<p>L'homme se redressa, et parut à mi-corps au-dessus +du trou de l'écoutille où il travaillait.</p> -<p>—Connaissez-vous, à Lannion, M. L'Héréec?</p> +<p>—Connaissez-vous, à Lannion, M. L'Héréec?</p> -<p>—Parbleu! M. Guillaume, de la rue du Pavé-Neuf?</p> +<p>—Parbleu! M. Guillaume, de la rue du Pavé-Neuf?</p> <p>—Oui.</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_11"> 11</a></span> —Si je le connais! Je le vois, plus de trois fois la semaine, qui rentre de l'usine. Un bon homme, -sûr! qui n'a pas eu de chance!</p> +sûr! qui n'a pas eu de chance!</p> <p>Il avait dit les derniers mots en sourdine, comme -une réflexion intime. Simone rougit jusqu'aux +une réflexion intime. Simone rougit jusqu'aux frisons de son cou.</p> <p>—Voulez-vous lui faire une commission? demanda-t-elle.</p> -<p>Sans attendre la réponse, elle tira de sa poche -un carnet long d'un doigt, écrivit au crayon: -«Simone, 20 juillet 1891», déchira la page, et la -tendit pliée vers le bateau.</p> +<p>Sans attendre la réponse, elle tira de sa poche +un carnet long d'un doigt, écrivit au crayon: +«Simone, 20 juillet 1891», déchira la page, et la +tendit pliée vers le bateau.</p> <p>—Ceci, voulez-vous?</p> -<p>Déjà la marée avait gagné plus d'un mètre. La +<p>Déjà la marée avait gagné plus d'un mètre. La jeune fille fit un pas en avant, mouilla sa bottine -jusqu'à la cheville, pour remettre le billet au -marin, puis se rejeta en arrière.</p> +jusqu'à la cheville, pour remettre le billet au +marin, puis se rejeta en arrière.</p> <p>—Merci..., dit-elle. Puisque vous le voyez, vous, je voudrais savoir... A-t-il beaucoup vieilli?</p> @@ -508,118 +468,118 @@ je voudrais savoir... A-t-il beaucoup vieilli?</p> <p>Elle le regardait maintenant avec des yeux pleins de larmes.</p> -<p>Il comprit vaguement, et leva son béret.</p> +<p>Il comprit vaguement, et leva son béret.</p> <p>—Un peu, mademoiselle, le chagrin, vous savez...</p> -<p>—Tout blanc, peut-être?</p> +<p>—Tout blanc, peut-être?</p> -<p>—Oh! pas encore! un peu gris, là, aux tempes. +<p>—Oh! pas encore! un peu gris, là , aux tempes. Un bien bon homme, M. Guillaume.</p> -<p>—Et sa mère?</p> +<p>—Et sa mère?</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_12"> 12</a></span> -—Blanche comme une neige, celle-là.</p> +—Blanche comme une neige, celle-là .</p> <p>—A-t-elle encore les deux domestiques?</p> <p>—Oui, mademoiselle; Gote et Fantic, toujours -les mêmes.</p> +les mêmes.</p> -<p>—Alors, presque rien n'a changé, là-bas? +<p>—Alors, presque rien n'a changé, là -bas? J'avais peur...</p> <p>Elle se tut un peu, et ajouta:</p> -<p>—Ma grand'mère n'a pas fait couper les grands +<p>—Ma grand'mère n'a pas fait couper les grands lilas, le long de la rue?</p> -<p>L'homme se gratta la tête, tâchant de se souvenir, -puis il dit, avec une espèce de joie:</p> +<p>L'homme se gratta la tête, tâchant de se souvenir, +puis il dit, avec une espèce de joie:</p> <p>—Non, mademoiselle, non. Je me rappelle -maintenant que je suis passé là, en mai. Ils étaient +maintenant que je suis passé là , en mai. Ils étaient fleuris.</p> <p>Simone aurait voulu demander autre chose. Les questions se pressaient dans son esprit. Mais -tout cela l'avait trop émue. Elle se détourna, et -s'éloigna, suffoquée de sanglots, tâchant de se -maîtriser, tandis que l'homme la suivait du regard, -et remettait son béret en disant:</p> +tout cela l'avait trop émue. Elle se détourna, et +s'éloigna, suffoquée de sanglots, tâchant de se +maîtriser, tandis que l'homme la suivait du regard, +et remettait son béret en disant:</p> -<p>—Pauvre petit cœur! Ça doit être la fille de +<p>—Pauvre petit cœur! Ça doit être la fille de M. Guillaume.</p> -<p>Simone marcha doucement, la tête basse, jusqu'à -la moitié de la plage. Arrivée là, elle s'était -déjà ressaisie. Elle ne pleurait plus. Même, elle -éprouvait un contentement et comme un orgueil -de ce qu'elle avait fait. Cela dépassait les initiatives +<p>Simone marcha doucement, la tête basse, jusqu'à +la moitié de la plage. Arrivée là , elle s'était +déjà ressaisie. Elle ne pleurait plus. Même, elle +éprouvait un contentement et comme un orgueil +de ce qu'elle avait fait. Cela dépassait les initiatives ordinaires d'une enfant. Elle le sentait, et, <span class="pagenum"><a id="Page_13"> 13</a></span> -ce qui lui était plus doux encore, c'était de songer -à la joie qu'il aurait, lui, son père, en recevant -cette ligne écrite par elle, cette ligne qui disait: -«Je pense à vous. Je ne vous connais plus guère. -Il y a si longtemps que je vous ai quitté! Mais je -vous aime. Vous tenez une place très grande dans -mes rêves de toute jeune fille. Je voudrais vous -revoir. Je voudrais...» Oh! ils en disaient long, les -quatre mots au crayon! Et le père comprendrait +ce qui lui était plus doux encore, c'était de songer +à la joie qu'il aurait, lui, son père, en recevant +cette ligne écrite par elle, cette ligne qui disait: +«Je pense à vous. Je ne vous connais plus guère. +Il y a si longtemps que je vous ai quitté! Mais je +vous aime. Vous tenez une place très grande dans +mes rêves de toute jeune fille. Je voudrais vous +revoir. Je voudrais...» Oh! ils en disaient long, les +quatre mots au crayon! Et le père comprendrait tout, n'est-ce pas, tout ce qu'elle avait voulu y mettre...</p> -<p>Elle éprouva un peu de gêne pourtant, quand -elle vit, sous l'ombrelle à raies noires, sa mère, +<p>Elle éprouva un peu de gêne pourtant, quand +elle vit, sous l'ombrelle à raies noires, sa mère, blonde et fine, qui lui souriait comme d'habitude.</p> <p>—Eh bien, mignonne?</p> <p>—Eh bien, maman?</p> -<p>—Plus d'une heure toute seule! A quoi rêvais-tu?</p> +<p>—Plus d'une heure toute seule! A quoi rêvais-tu?</p> -<p>—Vous savez bien que je ne rêve pas.</p> +<p>—Vous savez bien que je ne rêve pas.</p> <p>—Et ce bateau, qu'est-ce que c'est?</p> -<p>—L'<cite>Edith</cite>. Très joli, n'est-ce pas?</p> +<p>—L'<cite>Edith</cite>. Très joli, n'est-ce pas?</p> -<p>Elle avait rougi en parlant. Madame L'Héréec -l'avait remarqué.</p> +<p>Elle avait rougi en parlant. Madame L'Héréec +l'avait remarqué.</p> <p>—Un anglais? demanda-t-elle.</p> <p>—Non, maman.</p> -<p>Et, détournée à demi vers la baie, pour avoir -plus de courage, décidée, d'ailleurs, à tout dire, -Simone reprit, très vite:</p> +<p>Et, détournée à demi vers la baie, pour avoir +plus de courage, décidée, d'ailleurs, à tout dire, +Simone reprit, très vite:</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_14"> 14</a></span> -—Il va partir. Tenez, vous voyez, là-bas, près +—Il va partir. Tenez, vous voyez, là -bas, près de Sainte-Brelade, un canot avec trois hommes, -deux rameurs, un qui gouverne. C'est le propriétaire +deux rameurs, un qui gouverne. C'est le propriétaire qui rejoint le bord. La brise est bonne, -paraît-il. Quand ils auront doublé la pointe, ils +paraît-il. Quand ils auront doublé la pointe, ils iront grand largue aux Sept-Iles.</p> <p>—Ah!</p> <p>—C'est le marin qui me l'a dit. Et demain, au -petit jour, ils seront à Lannion.</p> +petit jour, ils seront à Lannion.</p> <p>—Lannion?</p> -<p>—Mais oui, maman, Lannion, répondit Simone +<p>—Mais oui, maman, Lannion, répondit Simone en se retournant.</p> -<p>La petite madame L'Héréec ne riait plus. Surprise, -inquiète, elle cherchait à lire sur le visage -de Simone, qui paraissait très calme, et qui la +<p>La petite madame L'Héréec ne riait plus. Surprise, +inquiète, elle cherchait à lire sur le visage +de Simone, qui paraissait très calme, et qui la regardait. Elle n'eut pas besoin d'un long interrogatoire.</p> <p>—Je t'ai vue causer, en effet. Tu connaissais @@ -627,35 +587,35 @@ l'homme?</p> <p>—Non.</p> -<p>—Et il t'a raconté?...</p> +<p>—Et il t'a raconté?...</p> <p>—Rien, dit Simone. C'est moi qui lui demandais -de remettre un billet à mon père.</p> +de remettre un billet à mon père.</p> -<p>Madame L'Héréec eut un mouvement de recul.</p> +<p>Madame L'Héréec eut un mouvement de recul.</p> -<p>—Un billet à ton père? Mais, c'est une...</p> +<p>—Un billet à ton père? Mais, c'est une...</p> <p>Elle n'acheva pas. Son instinct de femme malheureuse -l'avertit à temps. Elle savait le danger +l'avertit à temps. Elle savait le danger des violences qui poussent l'enfant vers l'autre <span class="pagenum"><a id="Page_15"> 15</a></span> -époux. Que pourrait-elle dire d'ailleurs? Avait-elle -le droit strict d'empêcher Simone d'écrire à son -père? Elle se contint. Mais ses mains tremblaient +époux. Que pourrait-elle dire d'ailleurs? Avait-elle +le droit strict d'empêcher Simone d'écrire à son +père? Elle se contint. Mais ses mains tremblaient en fermant l'ombrelle. Elle se leva, frappa de petits coups sur les plis de sa robe, pour faire tomber -le sable et pour se donner le temps de réfléchir, -puis elle dit, avec une résignation affectée, en -traçant un cercle, du bout du manche d'ébène, +le sable et pour se donner le temps de réfléchir, +puis elle dit, avec une résignation affectée, en +traçant un cercle, du bout du manche d'ébène, parmi les herbes:</p> <p>—Je n'aurais pas cru cela de toi, Simone. Tu -avais donc quelque chose à lui apprendre?</p> +avais donc quelque chose à lui apprendre?</p> <p>—Non, maman.</p> -<p>—Alors, qu'as-tu écrit, mon enfant?</p> +<p>—Alors, qu'as-tu écrit, mon enfant?</p> <p>—Mon nom.</p> @@ -664,274 +624,274 @@ avais donc quelque chose à lui apprendre?</p> <p>—Avec la date.</p> <p>Un imperceptible sourire brida les yeux de -madame L'Héréec.</p> +madame L'Héréec.</p> -<p>—Et tu crois qu'on sera heureux, là-bas?</p> +<p>—Et tu crois qu'on sera heureux, là -bas?</p> -<p>Elle releva la tête, et s'aperçut qu'elle avait -encore dépassé la mesure. Simone s'était détournée. -Le regard fixe et dur, les lèvres serrées, elle +<p>Elle releva la tête, et s'aperçut qu'elle avait +encore dépassé la mesure. Simone s'était détournée. +Le regard fixe et dur, les lèvres serrées, elle suivait la manœuvre du sloop qui levait l'ancre. Elle aussi se retenait de parler. Mais elle pensait, -dans un frisson de révolte: «Pas heureux! Mon -père pourrait ne pas être heureux de savoir que +dans un frisson de révolte: «Pas heureux! Mon +père pourrait ne pas être heureux de savoir que je l'aime? Vous vous trompez! Vous le calomniez! -Vous n'avez pas le droit de me dire cela!»</p> +Vous n'avez pas le droit de me dire cela!»</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_16"> 16</a></span> -La pauvre enfant comprit peut-être que sa -mère regrettait déjà la question. Après un silence, -elle dit avec effort, la voix toute mouillée:</p> +La pauvre enfant comprit peut-être que sa +mère regrettait déjà la question. Après un silence, +elle dit avec effort, la voix toute mouillée:</p> <p>—Comme il va vite, n'est-ce pas, ce petit sloop?</p> -<p>—Oui, très vite.</p> +<p>—Oui, très vite.</p> -<p>Toutes deux debout, l'une près de l'autre, elles -regardèrent un peu de temps l'ouverture lumineuse -de la baie, par où glissait la haute fléchure +<p>Toutes deux debout, l'une près de l'autre, elles +regardèrent un peu de temps l'ouverture lumineuse +de la baie, par où glissait la haute fléchure de l'<cite>Edith</cite>, au-dessus de la coque presque invisible. -Puis elles traversèrent la dune, pour rejoindre la -route de Saint-Aubin. Elles marchaient côte à -côte, mais séparées d'âmes. Chacune devinait de -la pensée de l'autre juste ce qu'il en fallait pour -se trouver gênée. Elles ne se laissaient pas aller -tout bonnement aux premières idées venues, -comme d'habitude. Ce qu'elles se disaient était -apprêté. La ligne d'écriture se dressait entre elles -comme une barrière. Elles essayaient de bonne foi -de se retrouver, d'être ordinaires, et n'y réussissaient +Puis elles traversèrent la dune, pour rejoindre la +route de Saint-Aubin. Elles marchaient côte à +côte, mais séparées d'âmes. Chacune devinait de +la pensée de l'autre juste ce qu'il en fallait pour +se trouver gênée. Elles ne se laissaient pas aller +tout bonnement aux premières idées venues, +comme d'habitude. Ce qu'elles se disaient était +apprêté. La ligne d'écriture se dressait entre elles +comme une barrière. Elles essayaient de bonne foi +de se retrouver, d'être ordinaires, et n'y réussissaient pas.</p> <p>La dune franchie, les deux femmes suivirent -la route qui monte à droite. Des groupes d'Anglais -et d'Anglaises s'échelonnaient sur la pente, -les uns échappés des <i lang="en" xml:lang="en">mail-coaches</i> Fauvel ou Royal-Blue, -et dépensant en conscience la dernière halte, -les autres gagnant à pied la gare de Saint-Aubin +la route qui monte à droite. Des groupes d'Anglais +et d'Anglaises s'échelonnaient sur la pente, +les uns échappés des <i lang="en" xml:lang="en">mail-coaches</i> Fauvel ou Royal-Blue, +et dépensant en conscience la dernière halte, +les autres gagnant à pied la gare de Saint-Aubin ou celle de Don-Bridge. Parmi eux, Simone et sa -mère étaient bien d'une espèce à part. Les <i lang="en" xml:lang="en">misses</i> +mère étaient bien d'une espèce à part. Les <i lang="en" xml:lang="en">misses</i> <span class="pagenum"><a id="Page_17"> 17</a></span> leur jetaient, au passage, des regards d'envie mal -déguisée, jalousant en secret ces tailles souples et -cette allure élégante, un peu ailée. Madame -L'Héréec et sa fille ne s'en émouvaient guère. Il -leur arrivait même, dans leurs promenades du +déguisée, jalousant en secret ces tailles souples et +cette allure élégante, un peu ailée. Madame +L'Héréec et sa fille ne s'en émouvaient guère. Il +leur arrivait même, dans leurs promenades du dimanche, de ralentir le pas, pour surprendre ce qu'on disait d'elles. On les prenait souvent pour -deux sœurs, tant elles avaient la même cadence -de marche et le même air de jeunesse. Cela les -faisait rire. Aujourd'hui elles se hâtaient. La route -leur était indifférente. Elles n'éprouvaient pas -même ce besoin de se retourner et de regarder en -arrière, comme lorsqu'elles emportaient le regret -d'une journée heureuse.</p> - -<p>Une fois pourtant, au moment où la baie de -Sainte-Brelade allait disparaître, la jeune fille -s'arrêta, et chercha, près de la ligne d'horizon, -un point blanc, déjà estompé par la brume. Sentant -qu'on l'épiait, et qu'une âme inquiète suivait +deux sœurs, tant elles avaient la même cadence +de marche et le même air de jeunesse. Cela les +faisait rire. Aujourd'hui elles se hâtaient. La route +leur était indifférente. Elles n'éprouvaient pas +même ce besoin de se retourner et de regarder en +arrière, comme lorsqu'elles emportaient le regret +d'une journée heureuse.</p> + +<p>Une fois pourtant, au moment où la baie de +Sainte-Brelade allait disparaître, la jeune fille +s'arrêta, et chercha, près de la ligne d'horizon, +un point blanc, déjà estompé par la brume. Sentant +qu'on l'épiait, et qu'une âme inquiète suivait la direction de son regard, elle le ramena vers les -villas espacées, au fond de la grève, et dont les -façades peintes en gris clair, en bleu, en rose, en -jaune pâle, luisaient si doucement parmi les +villas espacées, au fond de la grève, et dont les +façades peintes en gris clair, en bleu, en rose, en +jaune pâle, luisaient si doucement parmi les arbres.</p> <p>—Vous rappelez-vous, dit-elle, que nous avions -songé à louer ici, l'an dernier?</p> +songé à louer ici, l'an dernier?</p> -<p>Madame L'Héréec laissa tomber la question, +<p>Madame L'Héréec laissa tomber la question, et dit:</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_18"> 18</a></span> -—Je ne t'ai cependant jamais empêchée d'écrire, +—Je ne t'ai cependant jamais empêchée d'écrire, Simone?</p> -<p>La jeune fille répondit, de cet air distrait qui +<p>La jeune fille répondit, de cet air distrait qui ponctue la conversation comme une ligne de points:</p> <p>—Non, maman.</p> <p>—Jamais, tu le sais bien. Alors pourquoi, sans -me prévenir, tout à coup?</p> +me prévenir, tout à coup?</p> -<p>Elles se remirent à marcher, sans plus rien se -dire, peinées de ne plus s'entendre, et poussant -chacune ses réflexions dans un sens différent, avec +<p>Elles se remirent à marcher, sans plus rien se +dire, peinées de ne plus s'entendre, et poussant +chacune ses réflexions dans un sens différent, avec la conviction grandissante d'avoir raison.</p> <p>Aux approches de Saint-Aubin, le premier -mouvement des promeneurs débouchant de tous +mouvement des promeneurs débouchant de tous les vallons voisins, la corne d'un mail sonnant sous les branches, je ne sais quoi de frais qui se -lève le soir et porte à l'action, ranimèrent la causerie +lève le soir et porte à l'action, ranimèrent la causerie interrompue. Simone redevint gaie, confiante, -volontiers rieuse. Madame L'Héréec elle-même -semblait avoir oublié l'incident de l'après-midi, -et se plaignait seulement d'être lasse.</p> +volontiers rieuse. Madame L'Héréec elle-même +semblait avoir oublié l'incident de l'après-midi, +et se plaignait seulement d'être lasse.</p> <p>Quand les deux femmes descendirent du train, -à Saint-Hélier, le soleil était déjà couché. Elles -tournèrent à gauche, par Conway Street, embrumée, -morne, marquée de la désolation des -dimanches anglais, s'engagèrent dans King Street, -et s'arrêtèrent devant une maison assez jolie, plus -blanche que les voisines, ornée de fenêtres géminées. +à Saint-Hélier, le soleil était déjà couché. Elles +tournèrent à gauche, par Conway Street, embrumée, +morne, marquée de la désolation des +dimanches anglais, s'engagèrent dans King Street, +et s'arrêtèrent devant une maison assez jolie, plus +blanche que les voisines, ornée de fenêtres géminées. <span class="pagenum"><a id="Page_19"> 19</a></span> -Un magasin, fermé comme les autres, barrait -de noir le rez-de-chaussée. Au-dessus, on lisait: -«<cite>A la Lande fleurie</cite>», et, en lettres plus petites, -de chaque côté: «Bijoux et émaux, souvenirs et -articles de Jersey.» Elles entrèrent. Une servante -jersiaise, toute jeune, coiffée d'un bonnet qui -faisait pyramide sur sa face rose, vint à leur rencontre, -un bougeoir à la main.</p> +Un magasin, fermé comme les autres, barrait +de noir le rez-de-chaussée. Au-dessus, on lisait: +«<cite>A la Lande fleurie</cite>», et, en lettres plus petites, +de chaque côté: «Bijoux et émaux, souvenirs et +articles de Jersey.» Elles entrèrent. Une servante +jersiaise, toute jeune, coiffée d'un bonnet qui +faisait pyramide sur sa face rose, vint à leur rencontre, +un bougeoir à la main.</p> <p>—Personne n'est venu me demander, Anie?</p> <p>—Non, madame. Une lettre seulement, ce -matin, après le départ du train.</p> - -<p>Madame L'Héréec examina rapidement l'enveloppe, -timbrée de Perros-Guirec, reconnut -l'écriture, et mit la lettre dans sa poche, avec un -mouvement de tête qui signifiait: «Oui, je vois ce -que c'est. J'ai le temps de la lire.» Elle monta au -premier, suivie de Simone, soupa légèrement de -thé et de gâteaux, et s'installa aussitôt dans sa -chambre, devant son métier à tapisserie, tandis +matin, après le départ du train.</p> + +<p>Madame L'Héréec examina rapidement l'enveloppe, +timbrée de Perros-Guirec, reconnut +l'écriture, et mit la lettre dans sa poche, avec un +mouvement de tête qui signifiait: «Oui, je vois ce +que c'est. J'ai le temps de la lire.» Elle monta au +premier, suivie de Simone, soupa légèrement de +thé et de gâteaux, et s'installa aussitôt dans sa +chambre, devant son métier à tapisserie, tandis que la jeune fille s'asseyait en face, et posait un -livre sur ses genoux. Leurs places étaient celles de -tous les soirs, devant la fenêtre; leurs deux visages, -inclinés sous le grand abat-jour crème de la lampe, -avaient cette fixité sérieuse que donnent les veillées, +livre sur ses genoux. Leurs places étaient celles de +tous les soirs, devant la fenêtre; leurs deux visages, +inclinés sous le grand abat-jour crème de la lampe, +avaient cette fixité sérieuse que donnent les veillées, quand personne n'est attendu. Madame -L'Héréec, ne voulant pas travailler ce soir-là, -avait pris une plume, et s'était mise à repasser à -l'encre de Chine des parties à demi effacées du +L'Héréec, ne voulant pas travailler ce soir-là , +avait pris une plume, et s'était mise à repasser à +l'encre de Chine des parties à demi effacées du <span class="pagenum"><a id="Page_20"> 20</a></span> -dessin, pour occuper l'activité de ses mains +dessin, pour occuper l'activité de ses mains adroites et fines.</p> -<p>Elle faisait deux ou trois traits, à petits coups, -et se renversait en arrière, pour juger de l'effet. -Simone lisait, les paupières baissées, sans hâte, -marquant d'un sourire aussitôt effacé des passages +<p>Elle faisait deux ou trois traits, à petits coups, +et se renversait en arrière, pour juger de l'effet. +Simone lisait, les paupières baissées, sans hâte, +marquant d'un sourire aussitôt effacé des passages qui lui plaisaient.</p> -<p>Pauvre madame Corentine L'Héréec! ceux qui +<p>Pauvre madame Corentine L'Héréec! ceux qui l'avaient vue autrefois l'auraient facilement reconnue. -Elle avait à peine vieilli: toujours le -même teint de blonde, la même mine chiffonnée, -dont l'expression naturelle était le rire, les lèvres +Elle avait à peine vieilli: toujours le +même teint de blonde, la même mine chiffonnée, +dont l'expression naturelle était le rire, les lèvres minces, mobiles sur de petites dents blanches, le nez court, et ces jolis yeux bleus, peu profonds, -mais si vivants! C'étaient les mêmes cheveux -ondés, de couleur cendrée, presque trop abondants, -qu'elle tordait et attachait très bas sur la nuque. +mais si vivants! C'étaient les mêmes cheveux +ondés, de couleur cendrée, presque trop abondants, +qu'elle tordait et attachait très bas sur la nuque. La finesse du cou ne s'en voyait que mieux, un -cou d'enfant, d'une pâleur bleuissante par endroits, -et qui sortait élégamment de la robe noire -échancrée, comme jadis du col blanc de la Perrosienne.</p> +cou d'enfant, d'une pâleur bleuissante par endroits, +et qui sortait élégamment de la robe noire +échancrée, comme jadis du col blanc de la Perrosienne.</p> <p>Oui, ceux de Perros-Guirec et de Lannion, les -gens de son enfance et de sa première jeunesse -l'auraient retrouvée: mais ils auraient perdu sans -doute quelques-unes de leurs préventions, en -voyant cette chambre de King Street. La propriétaire -de la <cite>Lande fleurie</cite>, arrivée dans l'île avec +gens de son enfance et de sa première jeunesse +l'auraient retrouvée: mais ils auraient perdu sans +doute quelques-unes de leurs préventions, en +voyant cette chambre de King Street. La propriétaire +de la <cite>Lande fleurie</cite>, arrivée dans l'île avec <span class="pagenum"><a id="Page_21"> 21</a></span> -le mince capital de sa dot restituée, avait su, -grâce à une entente parfaite du goût moyen, du -caprice banal et limité du touriste, monter une -sorte de bazar qui avait réussi, chose étonnante, -près du double public anglais et français. On ne -venait pas à Jersey, de Southampton ou de +le mince capital de sa dot restituée, avait su, +grâce à une entente parfaite du goût moyen, du +caprice banal et limité du touriste, monter une +sorte de bazar qui avait réussi, chose étonnante, +près du double public anglais et français. On ne +venait pas à Jersey, de Southampton ou de Saint-Malo, sans acheter un bijou en granit de -l'île ou une canne de chou à la <cite>Lande fleurie</cite>. Elle -passait pour riche. On l'avait connue dépensière. +l'île ou une canne de chou à la <cite>Lande fleurie</cite>. Elle +passait pour riche. On l'avait connue dépensière. Et cependant, autour d'elle, aucune recherche -d'ameublement. Les chaises, l'armoire à glace, la -table à ouvrage en tuya qui portait la lampe, -étaient celles mêmes qui ornaient sa chambre de -jeune fille, et que le notaire avait inventoriées, -après la séparation de corps, parmi les «reprises» +d'ameublement. Les chaises, l'armoire à glace, la +table à ouvrage en tuya qui portait la lampe, +étaient celles mêmes qui ornaient sa chambre de +jeune fille, et que le notaire avait inventoriées, +après la séparation de corps, parmi les «reprises» de la femme. Le tapis qui couvrait la table du -milieu, un cachemire démodé, avait fait partie -de sa corbeille de noces. Il était là, intact et -comme neuf, rappelant une période dont les -séparés, d'ordinaire, ne collectionnent pas les -reliques. Elle ne l'avait pas remplacé, par économie. -Aurait-on cru cela de cette petite évaporée, -qui avait fait pousser des cris de paon à toutes les +milieu, un cachemire démodé, avait fait partie +de sa corbeille de noces. Il était là , intact et +comme neuf, rappelant une période dont les +séparés, d'ordinaire, ne collectionnent pas les +reliques. Elle ne l'avait pas remplacé, par économie. +Aurait-on cru cela de cette petite évaporée, +qui avait fait pousser des cris de paon à toutes les respectables bourgeoises de Lannion? Aucun luxe -pour elle-même. La chambre de Simone, qui -ouvrait sur celle où veillaient les deux femmes, +pour elle-même. La chambre de Simone, qui +ouvrait sur celle où veillaient les deux femmes, avait tout pris, parce qu'elle enfermait tout -l'amour et toute la joie de la maison. Par l'entre-bâillement +l'amour et toute la joie de la maison. Par l'entre-bâillement <span class="pagenum"><a id="Page_22"> 22</a></span> -de la porte, on apercevait un lit à -rideaux de satin bleu, traversés de bandes de -guipure, et une glace biseautée où se reflétaient un -monde de bibelots, à peine distincts dans la demi-obscurité, -mais qu'on devinait jolis et bien rangés.</p> - -<p>C'était l'exil, en somme, et presque le désert, -cette vie à Saint-Hélier. Il était facile de voir que +de la porte, on apercevait un lit à +rideaux de satin bleu, traversés de bandes de +guipure, et une glace biseautée où se reflétaient un +monde de bibelots, à peine distincts dans la demi-obscurité, +mais qu'on devinait jolis et bien rangés.</p> + +<p>C'était l'exil, en somme, et presque le désert, +cette vie à Saint-Hélier. Il était facile de voir que l'appartement ne recevait pas de visites, qu'il abritait deux existences et non une famille. Quelque -chose y manquait: la présence d'un homme, +chose y manquait: la présence d'un homme, ou du moins ces portraits, ces photographies souvent communes, jaunes, presque ridicules, -mais qui disent le passé honorable, et reconstituent +mais qui disent le passé honorable, et reconstituent l'ensemble providentiel autour de la veuve et des orphelins.</p> <p>Les deux femmes se taisaient. Dehors il faisait -triste. Sur les vitres, car les contrevents n'étaient -pas fermés, la brume pesait. Elle glissait, en masses -lentes et lourdes, chassées dans le sens de la rue, -et les lumières des maisons en face semblaient -entourées de ouate. Pas une rumeur ne montait +triste. Sur les vitres, car les contrevents n'étaient +pas fermés, la brume pesait. Elle glissait, en masses +lentes et lourdes, chassées dans le sens de la rue, +et les lumières des maisons en face semblaient +entourées de ouate. Pas une rumeur ne montait de la ville. Jusque dans la chambre close une -sorte d'humidité énervante et malsaine se glissait. -Oh! cette brume jersiaise, comme elles étaient -lasses de la respirer! Et voilà que, dans l'universelle +sorte d'humidité énervante et malsaine se glissait. +Oh! cette brume jersiaise, comme elles étaient +lasses de la respirer! Et voilà que, dans l'universelle torpeur du soir, les cloches d'un temple voisin -se mirent à carillonner. Elles chantaient bien, alternant -ou fondant leurs sons qui s'atténuaient +se mirent à carillonner. Elles chantaient bien, alternant +ou fondant leurs sons qui s'atténuaient <span class="pagenum"><a id="Page_23"> 23</a></span> dans l'air humide, et arrivaient comme une musique, -comme un de ces appels imprévus de la vie -extérieure qui rompent le rêve.</p> +comme un de ces appels imprévus de la vie +extérieure qui rompent le rêve.</p> -<p>Madame L'Héréec posa un coude sur le bois du -métier, et regarda sa fille qui lisait. Ses pensées +<p>Madame L'Héréec posa un coude sur le bois du +métier, et regarda sa fille qui lisait. Ses pensées l'avaient sans doute conduite vers des lointains -douloureux de passé ou d'avenir.</p> +douloureux de passé ou d'avenir.</p> <p>—Ma Simone! dit-elle tendrement.</p> -<p>La jeune fille leva les yeux, et sourit. C'était -sa réponse accoutumée aux avances maternelles. +<p>La jeune fille leva les yeux, et sourit. C'était +sa réponse accoutumée aux avances maternelles. Elle souriait, et toutes deux reprenaient leur -travail, s'étant dit, une fois de plus, qu'elles +travail, s'étant dit, une fois de plus, qu'elles s'aimaient.</p> -<p>Seulement il y a des jours où cela ne suffit pas.</p> +<p>Seulement il y a des jours où cela ne suffit pas.</p> -<p>—Ma Simone, répéta madame L'Héréec, viens -m'embrasser, j'en ai besoin, ce soir... là, tout -près...</p> +<p>—Ma Simone, répéta madame L'Héréec, viens +m'embrasser, j'en ai besoin, ce soir... là , tout +près...</p> <p>Simone se redressa, d'un mouvement souple, posa le livre sur la table, et vint s'asseoir tout -près de madame L'Héréec, sur une chaise basse. -Et la mère attira cette belle tête brune, l'enveloppa +près de madame L'Héréec, sur une chaise basse. +Et la mère attira cette belle tête brune, l'enveloppa de ses bras, l'appuya contre sa poitrine -que soulevait une émotion longtemps contenue, +que soulevait une émotion longtemps contenue, se pencha toute blonde au-dessus, et la baisa, la caressa, s'interrompant pour dire:</p> @@ -948,205 +908,205 @@ caressa, s'interrompant pour dire:</p> <p>—Mais non!</p> -<p>—Répète-le-moi. Dis-moi que tu te trouves -bien ici, dans notre maison, avec ta mère.</p> +<p>—Répète-le-moi. Dis-moi que tu te trouves +bien ici, dans notre maison, avec ta mère.</p> -<p>—Sans doute, maman, je suis très heureuse. -D'où vous viennent des idées pareilles?</p> +<p>—Sans doute, maman, je suis très heureuse. +D'où vous viennent des idées pareilles?</p> -<p>Elle aurait voulu se dégager, mais sa mère la -retenait, s'attendrissant sur elle-même et pleurant +<p>Elle aurait voulu se dégager, mais sa mère la +retenait, s'attendrissant sur elle-même et pleurant de grosses larmes.</p> <p>—Non, reste! Si tu savais! si tu savais! Ma -Simone, tu m'as fait de la peine tantôt... Tu -n'aurais pas dû écrire en cachette.</p> +Simone, tu m'as fait de la peine tantôt... Tu +n'aurais pas dû écrire en cachette.</p> <p>—En cachette! Je vous l'ai dit tout de suite!</p> -<p>—Sans me prévenir, si tu veux... C'est cela qui +<p>—Sans me prévenir, si tu veux... C'est cela qui m'a fait de la peine.</p> -<p>Simone, sentant l'étreinte se relâcher, passa la -main sur ses cheveux que les caresses de sa mère -avaient mis en désordre, et, redressée, tournée -vers madame L'Héréec:</p> +<p>Simone, sentant l'étreinte se relâcher, passa la +main sur ses cheveux que les caresses de sa mère +avaient mis en désordre, et, redressée, tournée +vers madame L'Héréec:</p> -<p>—Voyons, maman, si j'avais demandé la permission -d'écrire, surtout d'écrire mon nom, vous -me l'auriez donnée? Il est bien naturel que je -songe quelquefois à mon père.</p> +<p>—Voyons, maman, si j'avais demandé la permission +d'écrire, surtout d'écrire mon nom, vous +me l'auriez donnée? Il est bien naturel que je +songe quelquefois à mon père.</p> <p>—Mais certainement, naturel...</p> <p>—Alors, je ne comprends pas.</p> <p>Pouvait-elle comprendre le tourment de jalousie -qui agitait le cœur de sa mère? Et la mère +qui agitait le cœur de sa mère? Et la mère <span class="pagenum"><a id="Page_25"> 25</a></span> pouvait-elle expliquer pourquoi cet acte innocent, -en effet, un mot de souvenir adressé au père -à demi inconnu, la blessait, elle, et l'inquiétait -comme une atteinte portée à ses droits, une -menace, un commencement d'abandon? C'était -cela justement qui la faisait trembler, à chaque -heure, depuis la séparation: la crainte de voir la -pensée du mari s'insinuer, grandir dans l'âme de -la petite, prévaloir peut-être, et briser pour la -dernière fois une existence désespérément liée à +en effet, un mot de souvenir adressé au père +à demi inconnu, la blessait, elle, et l'inquiétait +comme une atteinte portée à ses droits, une +menace, un commencement d'abandon? C'était +cela justement qui la faisait trembler, à chaque +heure, depuis la séparation: la crainte de voir la +pensée du mari s'insinuer, grandir dans l'âme de +la petite, prévaloir peut-être, et briser pour la +dernière fois une existence désespérément liée à la possession de l'enfant. Elle avait peur de ce -plaidoyer pour l'absent, tout d'amour et de pitié, -qui se bâtit au fond de ces êtres sans soupçon, qui -met à profit mille circonstances insaisissables, -interprète le silence comme un regret, s'exalte +plaidoyer pour l'absent, tout d'amour et de pitié, +qui se bâtit au fond de ces êtres sans soupçon, qui +met à profit mille circonstances insaisissables, +interprète le silence comme un regret, s'exalte dans la contradiction, et qu'on ne peut pas combattre, -parce qu'il faudrait le réfuter. Madame -L'Héréec laissa tomber ses mains blanches sur ses -genoux, comme découragée.</p> +parce qu'il faudrait le réfuter. Madame +L'Héréec laissa tomber ses mains blanches sur ses +genoux, comme découragée.</p> <p>—Oh! ma Simone! que je suis malheureuse, ce soir!</p> -<p>L'accent de cette voix, pénétrée d'une souffrance -vraie, émut tout de suite Simone. Elle tendit ses -deux mains vers celles de madame L'Héréec, elle -lui répondit d'un de ces regards que les enfants -seuls peuvent lever sur une mère ou sur une +<p>L'accent de cette voix, pénétrée d'une souffrance +vraie, émut tout de suite Simone. Elle tendit ses +deux mains vers celles de madame L'Héréec, elle +lui répondit d'un de ces regards que les enfants +seuls peuvent lever sur une mère ou sur une madone.</p> -<p>—Sais-tu bien, continua madame L'Héréec, +<p>—Sais-tu bien, continua madame L'Héréec, <span class="pagenum"><a id="Page_26"> 26</a></span> que sans toi je n'aurais pas eu le courage de supporter -la vie? Tu ne te rappelles pas, toi. Tu étais -trop petite. Ç'a été si dur les débuts de notre -existence à Jersey! Je pleurais, le soir, quand tu -étais endormie. Je pensais que je devais être tout +la vie? Tu ne te rappelles pas, toi. Tu étais +trop petite. Ç'a été si dur les débuts de notre +existence à Jersey! Je pleurais, le soir, quand tu +étais endormie. Je pensais que je devais être tout pour toi, que tu me rendrais un jour en tendresse tout ce que je faisais, et cela me redonnait de la -force pour supporter les refus, les démarches -inutiles, les désillusions, quand je croyais avoir -trouvé une idée heureuse et que je la sentais impossible... -jusqu'au jour où j'ai eu l'inspiration +force pour supporter les refus, les démarches +inutiles, les désillusions, quand je croyais avoir +trouvé une idée heureuse et que je la sentais impossible... +jusqu'au jour où j'ai eu l'inspiration de monter la maison de la <cite>Lande fleurie</cite>. Oh! -chère! chère! depuis lors, j'ai travaillé comme une -ouvrière,—et je n'en suis pas encore déshabituée, +chère! chère! depuis lors, j'ai travaillé comme une +ouvrière,—et je n'en suis pas encore déshabituée, tu le sais bien,—pour te faire plus belle, t'acheter de jolies choses, te donner une chambre de jeune fille, te rendre tout ce que tu aurais eu, et plus encore!</p> -<p>Simone souriait. Madame L'Héréec la sentait -bien à elle, et cependant, en ce moment même, -la tentation lui revint, irrésistible, affolante, de -savoir jusqu'à quel point l'enfant était aussi à -«l'autre».</p> +<p>Simone souriait. Madame L'Héréec la sentait +bien à elle, et cependant, en ce moment même, +la tentation lui revint, irrésistible, affolante, de +savoir jusqu'à quel point l'enfant était aussi à +«l'autre».</p> <p>—Nous avons eu raison de nous suffire et -d'être heureuses l'une par l'autre, dit-elle en +d'être heureuses l'une par l'autre, dit-elle en touchant le canevas distraitement, du bout de sa plume, oui, nous avons eu raison, car personne ne se souciait plus de nous...</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_27"> 27</a></span> Elle attendit une seconde, et, n'ayant pas de -réponse:</p> +réponse:</p> <p>—Personne. Nous aurions pu tomber dans la -misère, mourir même... qui s'en serait préoccupé?</p> +misère, mourir même... qui s'en serait préoccupé?</p> -<p>Elle écouta de nouveau, en tenant sa plume -levée. Et Simone répondit:</p> +<p>Elle écouta de nouveau, en tenant sa plume +levée. Et Simone répondit:</p> -<p>—Mais, d'abord, maman, mon grand-père +<p>—Mais, d'abord, maman, mon grand-père Guen.</p> -<p>—Oui, pauvre père, il nous écrit assez régulièrement... +<p>—Oui, pauvre père, il nous écrit assez régulièrement... Il nous donne des nouvelles de -Perros... Je suis persuadée qu'il referait, au besoin, +Perros... Je suis persuadée qu'il referait, au besoin, le voyage qu'il a fait une fois pour nous voir, il y a cinq ans... Mais je ne pouvais pas lui demander -davantage, surtout de nous prendre à +davantage, surtout de nous prendre à sa charge... Crois-moi, va, on s'est absolument -désintéressé de nous. Tout ce qu'on désire, c'est +désintéressé de nous. Tout ce qu'on désire, c'est de ne plus entendre parler de moi, ni de toi.</p> -<p>Encore ces attaques, encore cet «on» qui désignait -une seule et même personne, et qui revenait +<p>Encore ces attaques, encore cet «on» qui désignait +une seule et même personne, et qui revenait sans cesse dans les conversations de madame -L'Héréec! Simone le redoutait, ce pronom méchant. -Elle souffrait d'être invoquée comme juge, -sans cesse, contre son père.</p> +L'Héréec! Simone le redoutait, ce pronom méchant. +Elle souffrait d'être invoquée comme juge, +sans cesse, contre son père.</p> <p>—Comment pouvez-vous supposer cela? dit-elle douloureusement.</p> -<p>—Mais je ne le suppose pas: je l'ai éprouvé. +<p>—Mais je ne le suppose pas: je l'ai éprouvé. Ce sont des faits. En as-tu de contraires?</p> -<p>Sa voix était devenue provocante, comme elle +<p>Sa voix était devenue provocante, comme elle <span class="pagenum"><a id="Page_28"> 28</a></span> -devait l'être dans les discussions d'autrefois, comme -si, derrière Simone, il y avait eu le mari.</p> +devait l'être dans les discussions d'autrefois, comme +si, derrière Simone, il y avait eu le mari.</p> <p>—Mon Dieu! maman, dit Simone, vous n'avez -eu besoin de personne, grâce à votre activité, -grâce à votre adresse. Il n'est pas étonnant que -personne ne soit venu à votre aide. Mais des -preuves d'intérêt, j'en ai eu.</p> +eu besoin de personne, grâce à votre activité, +grâce à votre adresse. Il n'est pas étonnant que +personne ne soit venu à votre aide. Mais des +preuves d'intérêt, j'en ai eu.</p> <p>—Toi? Lesquelles? Je serais curieuse...</p> <p>—L'accueil que je recevais, quand j'allais -passer les vacances à Lannion.</p> +passer les vacances à Lannion.</p> -<p>—Et il y a de cela combien d'années?</p> +<p>—Et il y a de cela combien d'années?</p> <p>—Cinq ans, dit plus bas Simone.</p> -<p>—Bientôt six, ma chère. C'est-à-dire que ton -père, après avoir usé de son droit au début,—il +<p>—Bientôt six, ma chère. C'est-à -dire que ton +père, après avoir usé de son droit au début,—il le faisait sonner assez haut, son droit de t'avoir au -mois de septembre!—s'est lassé de toi. Ton dernier -séjour à Lannion date de ta neuvième année. +mois de septembre!—s'est lassé de toi. Ton dernier +séjour à Lannion date de ta neuvième année. Tu as quinze ans. Je ne trouve pas, pour ma part, -que l'intérêt soit vif.</p> +que l'intérêt soit vif.</p> -<p>—Il y a peut-être des raisons que je ne sais pas.</p> +<p>—Il y a peut-être des raisons que je ne sais pas.</p> <p>—Des raisons? Des raisons de ne plus recevoir sa fille? Laisse donc! Ce qu'il y a, c'est, chez toi, un parti pris de tout excuser.</p> -<p>Madame L'Héréec avait tourné la tête en parlant, -irritée de cette contradiction très nette sous +<p>Madame L'Héréec avait tourné la tête en parlant, +irritée de cette contradiction très nette sous sa forme respectueuse, et qu'elle rencontrait pour -la deuxième fois de la journée. Ses yeux fixèrent -ceux de Simone, qui était un peu pâle, mais dont +la deuxième fois de la journée. Ses yeux fixèrent +ceux de Simone, qui était un peu pâle, mais dont <span class="pagenum"><a id="Page_29"> 29</a></span> -la physionomie ne portait aucune trace d'irrésolution +la physionomie ne portait aucune trace d'irrésolution ou d'intimidation, et elle dit, accentuant et -séparant les mots:</p> +séparant les mots:</p> -<p>—De sorte que, Simone, tu serais toute prête -à te rendre à Lannion, si on t'invitait?</p> +<p>—De sorte que, Simone, tu serais toute prête +à te rendre à Lannion, si on t'invitait?</p> <p>—Oui.</p> <p>—Ce serait une joie pour toi? une grande joie?</p> <p>La pauvre enfant, ne voulant ni mentir, ni -blesser, répondit:</p> +blesser, répondit:</p> <p>—Je le crois, mais si on m'invitait.</p> <p>—Eh bien! Tu peux attendre l'invitation! -répliqua madame L'Héréec avec un rire forcé; -elle mettra du temps à venir! Pour le moment, +répliqua madame L'Héréec avec un rire forcé; +elle mettra du temps à venir! Pour le moment, tu feras bien de te mettre au lit. Tu es lasse, et -tu déraisonnes...</p> +tu déraisonnes...</p> -<p>Simone se leva aussitôt, se pencha au-dessus de -sa mère, l'embrassa en appuyant les lèvres, comme +<p>Simone se leva aussitôt, se pencha au-dessus de +sa mère, l'embrassa en appuyant les lèvres, comme pour demander pardon de sa hardiesse.</p> <p>—Bonsoir, dit-elle. Et vous?</p> @@ -1154,731 +1114,731 @@ pour demander pardon de sa hardiesse.</p> <p>—Oh! moi, je n'ai pas sommeil.</p> <p>Elle la suivit du regard, qui s'en allait, dans le -jour décroissant de la lampe. Une traînée fauve -courut jusqu'à la pointe de la tresse brune, quand -la jeune fille passa la porte. Madame L'Héréec -continua de regarder. Simone invisible était encore -présente. Elle fit plusieurs tours dans sa -chambre, déplaça deux ou trois objets menus, on -ne sait quoi, sur la cheminée, peut-être par plaisir +jour décroissant de la lampe. Une traînée fauve +courut jusqu'à la pointe de la tresse brune, quand +la jeune fille passa la porte. Madame L'Héréec +continua de regarder. Simone invisible était encore +présente. Elle fit plusieurs tours dans sa +chambre, déplaça deux ou trois objets menus, on +ne sait quoi, sur la cheminée, peut-être par plaisir <span class="pagenum"><a id="Page_30"> 30</a></span> -de toucher à des choses taillées et froides. La mère -entendit le bruit d'un ruban dénoué, des genoux -ployés et touchant le tapis de fourrure, un murmure -de prière rapide, et la chute soyeuse des -vêtements posés sur une chaise, un à un. Puis elle +de toucher à des choses taillées et froides. La mère +entendit le bruit d'un ruban dénoué, des genoux +ployés et touchant le tapis de fourrure, un murmure +de prière rapide, et la chute soyeuse des +vêtements posés sur une chaise, un à un. Puis elle entrevit une forme de femme, vague et toute mousseuse de dentelles, qui se glissait dans le lit. -Un profil de vierge se posa, l'œil clos déjà, sur -le nimbe indécis de l'oreiller. Et, dans la pénombre +Un profil de vierge se posa, l'œil clos déjà , sur +le nimbe indécis de l'oreiller. Et, dans la pénombre de la chambre, il n'y eut plus qu'un mouvement -régulier, qui soulevait le drap et l'abaissait, +régulier, qui soulevait le drap et l'abaissait, et une seule lueur, d'or adouci, que faisait le rayon -de la lampe sur une torsade de cheveux échappée -de la résille de Simone.</p> +de la lampe sur une torsade de cheveux échappée +de la résille de Simone.</p> -<p>Madame L'Héréec la contempla un peu de -temps. Elle eut un sourire de fierté. Chez elle, les +<p>Madame L'Héréec la contempla un peu de +temps. Elle eut un sourire de fierté. Chez elle, les moindres circonstances avaient un pouvoir incroyable -de diversion. Elles ne détruisaient pas, -mais elles écartaient pour un temps les préoccupations -même les plus vives. Toutes les douleurs, +de diversion. Elles ne détruisaient pas, +mais elles écartaient pour un temps les préoccupations +même les plus vives. Toutes les douleurs, sur cette nature nerveuse et mobile, n'agissaient -que par accès. La pensée lui vint, en regardant +que par accès. La pensée lui vint, en regardant Simone, de sa propre jeunesse.</p> -<p>«Elle ne me ressemble pas du tout, songea-t-elle. -Nos caractères sont si différents! Elle a un +<p>«Elle ne me ressemble pas du tout, songea-t-elle. +Nos caractères sont si différents! Elle a un air de madone, comme cela, dormant. Moi, je -riais toujours.»</p> +riais toujours.»</p> -<p>Elle se pencha sur le métier, tâchant de reprendre +<p>Elle se pencha sur le métier, tâchant de reprendre <span class="pagenum"><a id="Page_31"> 31</a></span> le dessin interrompu. Mais la comparaison -de leurs deux jeunesses l'avait emportée -au loin, et, à la place des mailles du canevas, -elle revoyait la maison de son père le capitaine, +de leurs deux jeunesses l'avait emportée +au loin, et, à la place des mailles du canevas, +elle revoyait la maison de son père le capitaine, une vieille maison en retraite dans un enfoncement -du quai de Perros-Guirec. Qu'on était -bien là, garanti du vent et de la curiosité des -voisins! Et cela n'empêchait pas d'apercevoir la -rade entre ses deux rives de collines élargies. -On les suivait, les vertes collines, jusqu'à la -pointe rocheuse du château, jusqu'à l'île Thomé, -ronde comme une tortue et, de l'autre côté, -jusqu'à ces longs écueils pâles qui s'émiettent -à l'infini dans la mer, et qu'on prendrait, aux -beaux jours, pour des monceaux de roses thé -flottant là sur l'eau bleue. Tout ce large pays, -aux vallées pleines d'arbres et de fermes, aux -falaises à moitié couvertes de fougères et rousses -de goëmons à leur base, comme si elles portaient +du quai de Perros-Guirec. Qu'on était +bien là , garanti du vent et de la curiosité des +voisins! Et cela n'empêchait pas d'apercevoir la +rade entre ses deux rives de collines élargies. +On les suivait, les vertes collines, jusqu'à la +pointe rocheuse du château, jusqu'à l'île Thomé, +ronde comme une tortue et, de l'autre côté, +jusqu'à ces longs écueils pâles qui s'émiettent +à l'infini dans la mer, et qu'on prendrait, aux +beaux jours, pour des monceaux de roses thé +flottant là sur l'eau bleue. Tout ce large pays, +aux vallées pleines d'arbres et de fermes, aux +falaises à moitié couvertes de fougères et rousses +de goëmons à leur base, comme si elles portaient une double moisson, les gens du bourg, ceux des roches roses de Ploumanac'h, les jeux -auxquels on jouait sur le port, entre deux passées -de voitures, les retours du père qui apportait -toujours des cadeaux, après chaque voyage, des -objets de toilette pour Corentine, des médailles -bénites ou des albums pour Marie-Anne, tout +auxquels on jouait sur le port, entre deux passées +de voitures, les retours du père qui apportait +toujours des cadeaux, après chaque voyage, des +objets de toilette pour Corentine, des médailles +bénites ou des albums pour Marie-Anne, tout revivait, reconnaissable, dans la brume fine des -étés bretons. Le rire des petites filles qui se tiennent +étés bretons. Le rire des petites filles qui se tiennent <span class="pagenum"><a id="Page_32"> 32</a></span> par le bras et vont en bandes, barrant la -jetée, montait encore si clair! Les vieux cherchaient -à deviner de quoi riait cette jeunesse. Ils s'épanouissaient -un peu, sans comprendre. Hélas! on +jetée, montait encore si clair! Les vieux cherchaient +à deviner de quoi riait cette jeunesse. Ils s'épanouissaient +un peu, sans comprendre. Hélas! on riait de vivre et de se sentir jolies jusque dans -leurs yeux morts. Corentine Guen était plus rieuse +leurs yeux morts. Corentine Guen était plus rieuse que les autres.</p> -<p>Un second regard vers Simone, presque aussitôt -détourné, levé dans le vague.</p> +<p>Un second regard vers Simone, presque aussitôt +détourné, levé dans le vague.</p> -<p>«Blonde, murmura-t-elle, blonde comme on -ne l'est guère en Bretagne. Avec cela, j'avais -des cheveux ondés qu'on aurait dit frisés au -petit fer. Simone est bien, très bien, d'une autre -manière, en brun. Et pas coquette! Moi je l'étais. -On me disait trop que j'étais jolie... Le père me -gâtait. Des soirs, je croyais que les vagues du port -chantaient pour moi: «Jolie, la Corentine, jolie, -jolie.»</p> +<p>«Blonde, murmura-t-elle, blonde comme on +ne l'est guère en Bretagne. Avec cela, j'avais +des cheveux ondés qu'on aurait dit frisés au +petit fer. Simone est bien, très bien, d'une autre +manière, en brun. Et pas coquette! Moi je l'étais. +On me disait trop que j'étais jolie... Le père me +gâtait. Des soirs, je croyais que les vagues du port +chantaient pour moi: «Jolie, la Corentine, jolie, +jolie.»</p> -<p>Oui, le père la gâtait. Il était fier de la montrer, +<p>Oui, le père la gâtait. Il était fier de la montrer, car nulle fille de Perros ou de Lannion n'avait la peau si blanche, le cou si fin, les yeux plus malicieux ou plus doux, selon qu'elle le voulait. Elle n'aimait pas les gros travaux, qu'elle laissait -à Marie-Anne, la cadette. Elle préférait coudre, -repasser, broder, ou s'en aller rendre visite à des -amies moins jolies qu'elle. Son sang léger de +à Marie-Anne, la cadette. Elle préférait coudre, +repasser, broder, ou s'en aller rendre visite à des +amies moins jolies qu'elle. Son sang léger de Lannionnaise la poussait au plaisir. Elle adorait -danser. Et quand approchait l'époque des pardons, +danser. Et quand approchait l'époque des pardons, <span class="pagenum"><a id="Page_33"> 33</a></span> -de celui de la Clarté, ou même de ceux de Pleumeur, -de Trébeurden, de Locquivy, elle y songeait -des semaines d'avance, et demandait: «Si nous -allions?» Et ils allaient, tous deux, elle et le père, -lui, serré dans sa veste bleue de marin, qui avait -des boutons marqués d'une ancre, et elle, en robe -claire, avec son châle long, gris pâle, à frange -de soie, sa coiffe de fête qu'elle portait si bien, -sa chevelure d'or nattée sous les deux bandeaux +de celui de la Clarté, ou même de ceux de Pleumeur, +de Trébeurden, de Locquivy, elle y songeait +des semaines d'avance, et demandait: «Si nous +allions?» Et ils allaient, tous deux, elle et le père, +lui, serré dans sa veste bleue de marin, qui avait +des boutons marqués d'une ancre, et elle, en robe +claire, avec son châle long, gris pâle, à frange +de soie, sa coiffe de fête qu'elle portait si bien, +sa chevelure d'or nattée sous les deux bandeaux de mousseline qui encadrent le visage des Perrosiennes -et se redressent en touchant l'épaule, +et se redressent en touchant l'épaule, comme un bord de coquille. Ils allaient pour -ne rentrer qu'à la nuit, presque les derniers. -Le père grondait un peu. Corentine suppliait -pour rester. Elle sortait du bal très lasse, enivrée +ne rentrer qu'à la nuit, presque les derniers. +Le père grondait un peu. Corentine suppliait +pour rester. Elle sortait du bal très lasse, enivrée des compliments, des regards, des mouvements -de jalousie qu'elle avait provoqués. Elle -revenait, dans un abattement délicieux, bercée -par le roulis de la voiture, derrière le capitaine +de jalousie qu'elle avait provoqués. Elle +revenait, dans un abattement délicieux, bercée +par le roulis de la voiture, derrière le capitaine qui conduisait le cheval, bien droit au vent de -la nuit, comme à la manœuvre. Et à la maison, -au premier coup frappé, Marie-Anne, qui n'accompagnait +la nuit, comme à la manœuvre. Et à la maison, +au premier coup frappé, Marie-Anne, qui n'accompagnait jamais sa sœur aux pardons, accourait -en jupon, épeurée, les yeux battants de -sommeil. Une bouffée d'air entrait par la porte, +en jupon, épeurée, les yeux battants de +sommeil. Une bouffée d'air entrait par la porte, et faisait voler les cendres du foyer.</p> -<p>C'était une de ces nuits-là qui avait décidé +<p>C'était une de ces nuits-là qui avait décidé de sa vie. Corentine Guen ne pouvait manquer <span class="pagenum"><a id="Page_34"> 34</a></span> -aux fêtes de Lannion, qui durent deux jours -chaque année, le dernier dimanche d'août et le +aux fêtes de Lannion, qui durent deux jours +chaque année, le dernier dimanche d'août et le lendemain. Le dimanche soir surtout, il y a un vrai bal, sous les ormeaux du Guer, avec -des bancs en gradins enveloppant une allée, -des cordons de lanternes vénitiennes et de verres +des bancs en gradins enveloppant une allée, +des cordons de lanternes vénitiennes et de verres de couleurs pendus aux arbres, un orchestre, un peuple de curieux autour des palissades qui -défendent l'entrée. Le dessous des branches est -tout blond de lumière. Les bateaux ont mis leurs -pavillons dehors. Tout le pays est là: les châtelaines -avec leurs maris, accourus des vieux châteaux -perdus dans les blés noirs, les officiers de marine -en uniforme, beaucoup de maîtres de la flotte -aux manches galonnées, car la maistrance se marie +défendent l'entrée. Le dessous des branches est +tout blond de lumière. Les bateaux ont mis leurs +pavillons dehors. Tout le pays est là : les châtelaines +avec leurs maris, accourus des vieux châteaux +perdus dans les blés noirs, les officiers de marine +en uniforme, beaucoup de maîtres de la flotte +aux manches galonnées, car la maistrance se marie volontiers en Lannion, et les bourgeois et bourgeoises, et les jeunes filles de la ville ou des landes voisines, folles de danse et de toilette, qui viennent -chercher un fiancé ou montrer leurs bijoux d'accordailles. -C'est là qu'il faut voir, sous la coiffe -d'apparat, deux rouleaux de mousseline allongés +chercher un fiancé ou montrer leurs bijoux d'accordailles. +C'est là qu'il faut voir, sous la coiffe +d'apparat, deux rouleaux de mousseline allongés en cornets, les jolis cous bretons, minces comme des tiges de fleurs, et les grandes boucles d'oreilles -d'or, et les tabliers de soie, et cette manière de +d'or, et les tabliers de soie, et cette manière de marcher qu'ont les belles Lannionnaises, en -balançant les franges de leurs châles et la tête en -arrière.</p> +balançant les franges de leurs châles et la tête en +arrière.</p> <p>Corentine Guen se trouvait parmi elles, au <span class="pagenum"><a id="Page_35"> 35</a></span> -premier rang, la plus jolie, la plus regardée de -toutes. Elle avait seize ans. Jamais elle ne s'était +premier rang, la plus jolie, la plus regardée de +toutes. Elle avait seize ans. Jamais elle ne s'était sentie si heureuse ni si bonne.</p> -<p>Et voilà qu'au moment où plus de cent jeunes +<p>Et voilà qu'au moment où plus de cent jeunes hommes vont inviter autant de jeunes femmes -et ouvrir le bal, un homme s'était avancé pour +et ouvrir le bal, un homme s'était avancé pour l'inviter, non pas quelqu'un de la maistrance, mais un monsieur, grand, jeune, avec toute sa -barbe noire en carré et l'air grave. Au premier -coup d'œil, elle avait deviné qu'il était venu pour -elle, pour elle seule. Il la considérait, en approchant, +barbe noire en carré et l'air grave. Au premier +coup d'œil, elle avait deviné qu'il était venu pour +elle, pour elle seule. Il la considérait, en approchant, avec une sorte d'admiration pieuse, comme une -petite statuette de sainte. Elle en était troublée -avant même qu'il lui parlât.</p> +petite statuette de sainte. Elle en était troublée +avant même qu'il lui parlât.</p> <p>—Mademoiselle Corentine Guen, je crois?</p> <p>—Oui, monsieur.</p> -<p>—Je n'ai personne pour me présenter. Mais -ma famille connaît la vôtre. Je suis Guillaume -L'Héréec, de Tréguier.</p> +<p>—Je n'ai personne pour me présenter. Mais +ma famille connaît la vôtre. Je suis Guillaume +L'Héréec, de Tréguier.</p> <p>Sans rien dire de plus, il avait offert son bras. -Elle l'avait pris, sans rien trouver à répondre, -intimidée, presque effrayée, sans savoir pourquoi. -Il avait bien un peu causé en dansant, mais de +Elle l'avait pris, sans rien trouver à répondre, +intimidée, presque effrayée, sans savoir pourquoi. +Il avait bien un peu causé en dansant, mais de choses banales, comme avec les autres. Il prenait -un soin extrême de ne pas froisser la robe grise -ou la coiffe brodée. Il touchait à peine sa danseuse, -comme une chose trop frêle. Mais elle lisait dans -son âme, étant comme lui Bretonne et connaissant +un soin extrême de ne pas froisser la robe grise +ou la coiffe brodée. Il touchait à peine sa danseuse, +comme une chose trop frêle. Mais elle lisait dans +son âme, étant comme lui Bretonne et connaissant <span class="pagenum"><a id="Page_36"> 36</a></span> -les songes que font les âmes silencieuses de ce -pays-là.</p> +les songes que font les âmes silencieuses de ce +pays-là .</p> -<p>Quand il l'eut reconduite à son banc, elle eût -voulu ne plus danser de toute la soirée. Il revint +<p>Quand il l'eut reconduite à son banc, elle eût +voulu ne plus danser de toute la soirée. Il revint l'inviter encore. Elle ne savait plus rire. La seule -phrase hardie qu'il risqua, ce fut: «Je vous ai vue -au dernier pardon de Pleumeur, et je n'ai pas osé -vous inviter.» Qu'y avait-il là qu'elle n'eût dix -fois entendu? Elle se sentait troublée au son de -cette parole froide en apparence et au fond passionnée...</p> - -<p>Madame L'Héréec se laissait rarement emporter, -dans ses souvenirs, au delà de cette période -de sa vie. La vanité heureuse et flattée avait fait -autrefois sa gaieté exubérante. Sa vanité blessée -la protégeait maintenant contre les retours -offensifs des années pénibles. Elle s'interdisait -d'y penser. Elle aimait mieux ne songer qu'à -l'enfance, à la mignonne Corentine, à qui la +phrase hardie qu'il risqua, ce fut: «Je vous ai vue +au dernier pardon de Pleumeur, et je n'ai pas osé +vous inviter.» Qu'y avait-il là qu'elle n'eût dix +fois entendu? Elle se sentait troublée au son de +cette parole froide en apparence et au fond passionnée...</p> + +<p>Madame L'Héréec se laissait rarement emporter, +dans ses souvenirs, au delà de cette période +de sa vie. La vanité heureuse et flattée avait fait +autrefois sa gaieté exubérante. Sa vanité blessée +la protégeait maintenant contre les retours +offensifs des années pénibles. Elle s'interdisait +d'y penser. Elle aimait mieux ne songer qu'à +l'enfance, à la mignonne Corentine, à qui la vie et les passants souriaient dans les rues de Perros et de Lannion. Ce soir, la lassitude avait-elle -affaibli sa volonté, ou bien l'occasion de ce -retour en arrière avait-elle plus puissamment agi +affaibli sa volonté, ou bien l'occasion de ce +retour en arrière avait-elle plus puissamment agi sur cette imagination toujours jeune? Madame -L'Héréec abandonna sa pensée au cours qu'elle -avait pris. Elle revit cet au delà des fêtes de -Lannion, l'amour déclaré de Guillaume L'Héréec, -l'opposition immédiate, violente, persévérante de +L'Héréec abandonna sa pensée au cours qu'elle +avait pris. Elle revit cet au delà des fêtes de +Lannion, l'amour déclaré de Guillaume L'Héréec, +l'opposition immédiate, violente, persévérante de <span class="pagenum"><a id="Page_37"> 37</a></span> -madame Jeanne, la mère de Guillaume, une -Bretonne de Tréguier, froide et tenace.</p> +madame Jeanne, la mère de Guillaume, une +Bretonne de Tréguier, froide et tenace.</p> -<p>Oh! certes, si le mariage avait eu lieu, c'était -bien malgré madame Jeanne. Elle avait lutté jusqu'au +<p>Oh! certes, si le mariage avait eu lieu, c'était +bien malgré madame Jeanne. Elle avait lutté jusqu'au bout contre son fils, et dit tout ce qu'on -pouvait dire: l'inégalité des fortunes, car les -L'Héréec étaient riches et de vieille souche bourgeoise, +pouvait dire: l'inégalité des fortunes, car les +L'Héréec étaient riches et de vieille souche bourgeoise, la coquetterie de la jeune fille, l'humeur -légère de toutes ces femmes de Lannion. Elle -détestait Lannion d'une haine de clocher, méprisante -et aveugle. Tous ses ancêtres étaient nés, -s'étaient mariés, avaient dormi leur dernier sommeil -à l'ombre de la cathédrale noire de Tréguier. -L'honneur de leur vieux nom, leur réputation -d'aisance et de probité commerciale avaient +légère de toutes ces femmes de Lannion. Elle +détestait Lannion d'une haine de clocher, méprisante +et aveugle. Tous ses ancêtres étaient nés, +s'étaient mariés, avaient dormi leur dernier sommeil +à l'ombre de la cathédrale noire de Tréguier. +L'honneur de leur vieux nom, leur réputation +d'aisance et de probité commerciale avaient grandi lentement, sur ce sol rocheux, le long des rives profondes du Jaudy. Et il allait falloir quitter la patrie familiale, ne plus voir la tour -d'Hastings, d'où tombait le soir le couvre-feu sur -la ville endormie déjà, se transplanter, à plus de +d'Hastings, d'où tombait le soir le couvre-feu sur +la ville endormie déjà , se transplanter, à plus de cinquante ans, pour suivre le caprice d'une enfant qui tenait le cœur, le cœur faible de Guillaume.</p> -<p>Ç'avait été la grande faute de Corentine, d'exiger -que son mari vînt habiter Lannion. Elle avait -déclaré qu'elle mourrait d'ennui dans cette ville -sombre de Tréguier, plaisanté les gens de là-bas, -leur vie contrainte et morne à son gré. Guillaume -avait cédé, malgré tous, parce que les deux yeux +<p>Ç'avait été la grande faute de Corentine, d'exiger +que son mari vînt habiter Lannion. Elle avait +déclaré qu'elle mourrait d'ennui dans cette ville +sombre de Tréguier, plaisanté les gens de là -bas, +leur vie contrainte et morne à son gré. Guillaume +avait cédé, malgré tous, parce que les deux yeux <span class="pagenum"><a id="Page_38"> 38</a></span> -bleus de sa fiancée le demandaient. Il avait vendu -le moulin à huile, où s'était faite la fortune des -aïeux, pour en acheter un autre, plus vieux et -moins près de la mer, tout à côté de Lannion. Lui, -très soumis à sa mère, Breton songeur et timide, -il s'était trouvé intransigeant, presque dur, quand -il s'était agi de ce départ qui coûtait tant à madame +bleus de sa fiancée le demandaient. Il avait vendu +le moulin à huile, où s'était faite la fortune des +aïeux, pour en acheter un autre, plus vieux et +moins près de la mer, tout à côté de Lannion. Lui, +très soumis à sa mère, Breton songeur et timide, +il s'était trouvé intransigeant, presque dur, quand +il s'était agi de ce départ qui coûtait tant à madame Jeanne.</p> <p>Rapidement madame Jeanne avait eu sa revanche. -Elle s'était vite révélée dépensière et +Elle s'était vite révélée dépensière et frivole, la petite Corentine. Jolie comme elle -était, pouvait-on lui refuser de la présenter dans +était, pouvait-on lui refuser de la présenter dans le monde breton, qui s'ouvrait volontiers devant -le nom des L'Héréec? Les invitations n'avaient -pas tardé à venir, ni les succès pour la jeune -femme, ni les médisances d'une petite bourgeoisie +le nom des L'Héréec? Les invitations n'avaient +pas tardé à venir, ni les succès pour la jeune +femme, ni les médisances d'une petite bourgeoisie jalouse et caquetant autour d'elle. Elle avait trop d'esprit, elle riait trop, elle ne savait pas, -pauvre fille de seize ans, ce que lui coûteraient -son amour du bal et ses dîners chez les bourgeois -riches de la contrée, dans les petits manoirs où +pauvre fille de seize ans, ce que lui coûteraient +son amour du bal et ses dîners chez les bourgeois +riches de la contrée, dans les petits manoirs où elle se rendait avec Guillaume, dans le cabriolet -remis à neuf du grand-père Jobic.</p> +remis à neuf du grand-père Jobic.</p> <p>Pendant leurs absences qui duraient parfois -plusieurs jours, madame Jeanne, qui s'était -occupée de commerce depuis son enfance, gouvernait +plusieurs jours, madame Jeanne, qui s'était +occupée de commerce depuis son enfance, gouvernait l'usine, et prenait, par devoir autant que par besoin de domination, la place de son <span class="pagenum"><a id="Page_39"> 39</a></span> -fils. Dans l'hôtel de la rue du Pavé-Neuf, elle -était maîtresse aussi, l'ayant acheté de ses deniers. -Guillaume, au retour, la trouvait mécontente. -Elle lui montrait que ce train de vie était trop +fils. Dans l'hôtel de la rue du Pavé-Neuf, elle +était maîtresse aussi, l'ayant acheté de ses deniers. +Guillaume, au retour, la trouvait mécontente. +Elle lui montrait que ce train de vie était trop lourd, que ces relations trop hautes absorberaient -et au delà les revenus du ménage, que les affaires -se ressentaient de la négligence de l'homme. Elle -répétait les médisances qu'on racontait, dans le -cercle étroit de vieilles gens qu'elle s'était créé; -elle se préoccupait, sincèrement, mue par la +et au delà les revenus du ménage, que les affaires +se ressentaient de la négligence de l'homme. Elle +répétait les médisances qu'on racontait, dans le +cercle étroit de vieilles gens qu'elle s'était créé; +elle se préoccupait, sincèrement, mue par la passion maternelle qui emplissait tout son cœur depuis la mort de M. Jobic, de savoir si les mots -risqués, les inconséquences de langage ou de -conduite qu'on prêtait à sa bru, pouvaient être -démentis. Guillaume, très amoureux, excusait -Corentine, assurait qu'on la calomniait, et malgré +risqués, les inconséquences de langage ou de +conduite qu'on prêtait à sa bru, pouvaient être +démentis. Guillaume, très amoureux, excusait +Corentine, assurait qu'on la calomniait, et malgré lui, pourtant, il retenait quelque chose des propos -auxquels il ne croyait pas. Il continuait à mener -sans goût, pour plaire à Corentine, la même vie +auxquels il ne croyait pas. Il continuait à mener +sans goût, pour plaire à Corentine, la même vie que madame Jeanne appelait une vie de dissipation, -et qui était simplement coûteuse et vaine: -mais sa jalousie soupçonneuse de Breton, lente à -éclater, avait reçu l'éveil.</p> +et qui était simplement coûteuse et vaine: +mais sa jalousie soupçonneuse de Breton, lente à +éclater, avait reçu l'éveil.</p> <p>La naissance de l'enfant aurait pu tout changer. -Et Guillaume espéra un moment qu'il en +Et Guillaume espéra un moment qu'il en serait ainsi. Mais quand sa femme, heureuse -d'être mère, voulut prendre dans la maison la -place qui lui revenait, elle se heurta à madame +d'être mère, voulut prendre dans la maison la +place qui lui revenait, elle se heurta à madame <span class="pagenum"><a id="Page_40"> 40</a></span> -Jeanne. Entre elles deux l'opposition des caractères -et des éducations était complète. Elles ne -s'entendaient sur rien. Les plus petites décisions -prises par madame Corentine étaient blâmées -par madame Jeanne, ses ordres désavoués, ses -désirs prévenus en sens contraire. A propos de -ce nom de Simone, inusité au pays breton, à +Jeanne. Entre elles deux l'opposition des caractères +et des éducations était complète. Elles ne +s'entendaient sur rien. Les plus petites décisions +prises par madame Corentine étaient blâmées +par madame Jeanne, ses ordres désavoués, ses +désirs prévenus en sens contraire. A propos de +ce nom de Simone, inusité au pays breton, à propos du choix d'une nourrice, que l'une voulait -Lannionnaise et que l'autre s'entêtait à faire -venir de Tréguier, et quand madame Corentine -déclara qu'elle tutoierait sa fille, ce qui ne s'était -jamais fait dans la famille L'Héréec, où les -enfants étaient tenus à distance par le «vous» -moins tendre, il y eut des scènes violentes, des +Lannionnaise et que l'autre s'entêtait à faire +venir de Tréguier, et quand madame Corentine +déclara qu'elle tutoierait sa fille, ce qui ne s'était +jamais fait dans la famille L'Héréec, où les +enfants étaient tenus à distance par le «vous» +moins tendre, il y eut des scènes violentes, des reproches, des rappels blessants de l'humble condition des Guen.</p> -<p>Alors la jeune femme, se sentant à l'étroit -dans l'hôtel de Lannion, surveillée, blâmée dans -les choses les plus innocentes, annihilée par madame +<p>Alors la jeune femme, se sentant à l'étroit +dans l'hôtel de Lannion, surveillée, blâmée dans +les choses les plus innocentes, annihilée par madame Jeanne, n'eut plus de repos que son mari -n'eût consenti à reprendre l'existence mondaine -de la première année.</p> - -<p>Et les germes de désaccord, semés entre les -époux, avaient levé et grandi. Prévenu par sa -mère contre la Lannionnaise, fatigué de ces -luttes dont il n'était guère que le témoin attristé -et trop faible, Guillaume avait mieux aperçu les -défauts de sa femme, sa vanité d'enfant gâtée, son +n'eût consenti à reprendre l'existence mondaine +de la première année.</p> + +<p>Et les germes de désaccord, semés entre les +époux, avaient levé et grandi. Prévenu par sa +mère contre la Lannionnaise, fatigué de ces +luttes dont il n'était guère que le témoin attristé +et trop faible, Guillaume avait mieux aperçu les +défauts de sa femme, sa vanité d'enfant gâtée, son <span class="pagenum"><a id="Page_41"> 41</a></span> -désir excessif de plaire, le vide de cette petite tête -uniquement occupée des regards qui se tournaient -vers elle. Il avait souffert de la voir mal jugée +désir excessif de plaire, le vide de cette petite tête +uniquement occupée des regards qui se tournaient +vers elle. Il avait souffert de la voir mal jugée par les vieux bourgeois de Lannion. Ses affaires -avaient pris une tournure inquiétante. Les dettes -affluaient, entamant la fortune des L'Héréec, -modeste en somme et considérable seulement -pour le petit pays pauvre de là-bas. Et il s'était -plaint, à son tour, amèrement, cruellement, comme -s'il se repentait d'une patience trop longue, entêté -désormais et partial comme sa mère.</p> +avaient pris une tournure inquiétante. Les dettes +affluaient, entamant la fortune des L'Héréec, +modeste en somme et considérable seulement +pour le petit pays pauvre de là -bas. Et il s'était +plaint, à son tour, amèrement, cruellement, comme +s'il se repentait d'une patience trop longue, entêté +désormais et partial comme sa mère.</p> <p>Madame Corentine revoyait, dans la chambre -silencieuse de King Street, ces scènes d'autrefois, -la lente désaffection, les discussions toujours +silencieuse de King Street, ces scènes d'autrefois, +la lente désaffection, les discussions toujours renaissantes, les emportements de son -mari, les hontes qu'elle avait reçues, devant -les domestiques, devant l'enfant, jusqu'à cette -dernière, jusqu'à ce soir où elle avait été injuriée, -jetée violemment et à demi renversée sur l'angle -d'un meuble, au retour d'un dîner chez les de -Couëdan, où elle s'était montrée trop libre, au -dire de cet homme de Tréguier, mal marié à +mari, les hontes qu'elle avait reçues, devant +les domestiques, devant l'enfant, jusqu'à cette +dernière, jusqu'à ce soir où elle avait été injuriée, +jetée violemment et à demi renversée sur l'angle +d'un meuble, au retour d'un dîner chez les de +Couëdan, où elle s'était montrée trop libre, au +dire de cet homme de Tréguier, mal marié à une fille de Lannion.</p> -<p>Oh! cette brutalité! la fin de tout, la fuite, -le pays à demi soulevé, la retraite chez le père, -l'enfant disputée en justice, Perros même devenu -inhabitable, le refuge à Jersey pour vivre +<p>Oh! cette brutalité! la fin de tout, la fuite, +le pays à demi soulevé, la retraite chez le père, +l'enfant disputée en justice, Perros même devenu +inhabitable, le refuge à Jersey pour vivre et pour cacher Simone! Tout ce drame rapide, <span class="pagenum"><a id="Page_42"> 42</a></span> -elle le revécut, et sa figure s'empourpra, et tout -son cœur se souleva de colère, et ses petites mains -se mirent à trembler sur le bois du métier qu'elle +elle le revécut, et sa figure s'empourpra, et tout +son cœur se souleva de colère, et ses petites mains +se mirent à trembler sur le bois du métier qu'elle serrait.</p> <p>Il y avait bien longtemps que madame Corentine -ne s'était animée ainsi. Toute l'ancienne -colère, comme elle était vive encore! Comme +ne s'était animée ainsi. Toute l'ancienne +colère, comme elle était vive encore! Comme elle se retrouvait! Comme les mots accouraient, -véhéments, contre cet homme brutal avec sa -femme et faible devant sa mère!</p> +véhéments, contre cet homme brutal avec sa +femme et faible devant sa mère!</p> -<p>L'excès même de son trouble avertit madame -Corentine que cette pente d'esprit était mauvaise. -Elle se renversa en arrière, passa les mains sur ses -yeux, soupira, et, cherchant à quoi penser pour -se tirer de là, se souvint tout à coup de la lettre -qu'elle avait reçue en rentrant. Elle prit l'enveloppe -froissée, la déchira lentement, voulant faire durer -la distraction et s'y complaisant. C'était bien une -lettre de son père.</p> +<p>L'excès même de son trouble avertit madame +Corentine que cette pente d'esprit était mauvaise. +Elle se renversa en arrière, passa les mains sur ses +yeux, soupira, et, cherchant à quoi penser pour +se tirer de là , se souvint tout à coup de la lettre +qu'elle avait reçue en rentrant. Elle prit l'enveloppe +froissée, la déchira lentement, voulant faire durer +la distraction et s'y complaisant. C'était bien une +lettre de son père.</p> -<p class="date">«Perros, le 24 juillet.</p> +<p class="date">«Perros, le 24 juillet.</p> -<p class="start">«Ma chère fille,</p> +<p class="start">«Ma chère fille,</p> -<p>«Tout va bien en Perros. Sauf que la vieille -mère Gode Tiec, qui mendiait son pain, n'en a +<p>«Tout va bien en Perros. Sauf que la vieille +mère Gode Tiec, qui mendiait son pain, n'en a plus besoin parce qu'elle est morte, il n'y a pas eu de malheur. Les terriens sont contents de leur -froment, et on dit que les blés noirs sont jolis. -Le fait est qu'en passant près du Hédrou, j'ai vu -un morceau de lande où il pousse bien des douzaines +froment, et on dit que les blés noirs sont jolis. +Le fait est qu'en passant près du Hédrou, j'ai vu +un morceau de lande où il pousse bien des douzaines <span class="pagenum"><a id="Page_43"> 43</a></span> -de galettes pour la saison. Tu sais que ça ne -m'intéresse qu'un peu, ces choses-là, et seulement -à cause des voisins qui ont du bien au grand +de galettes pour la saison. Tu sais que ça ne +m'intéresse qu'un peu, ces choses-là , et seulement +à cause des voisins qui ont du bien au grand air.</p> -<p>«Moi je n'ai pas fait belle pêche, ces jours. -Je crois que le bar se fatigue de nos côtes. Il -faut aller jusqu'aux îles pour le trouver, et encore! -Ça m'oblige à mettre un peu plus de toile sur mon +<p>«Moi je n'ai pas fait belle pêche, ces jours. +Je crois que le bar se fatigue de nos côtes. Il +faut aller jusqu'aux îles pour le trouver, et encore! +Ça m'oblige à mettre un peu plus de toile sur mon canot, qui est vieux comme moi.</p> -<p>«Je te dirai, ma chère fille, que j'ai chaviré -une fois, depuis ton honorée du 30 juin, par le -travers de l'île Rougie. Le bateau n'a pas eu de -mal, ni ton père non plus. Ceux de Ploumanac'h -nous ont relevés tous deux, en moins d'une -demi-heure. Ne t'inquiète pas, ça n'est pas encore +<p>«Je te dirai, ma chère fille, que j'ai chaviré +une fois, depuis ton honorée du 30 juin, par le +travers de l'île Rougie. Le bateau n'a pas eu de +mal, ni ton père non plus. Ceux de Ploumanac'h +nous ont relevés tous deux, en moins d'une +demi-heure. Ne t'inquiète pas, ça n'est pas encore mon tour, comme tu vois.</p> -<p>«Je te dirai de plus que Marie-Anne va avoir +<p>«Je te dirai de plus que Marie-Anne va avoir son enfant dans bien peu de jours. Elle ne marche -guère. Son mari est en mer, et elle voudrait bien -t'avoir pour ce moment-là. Même elle aurait l'idée -de te demander d'être marraine. Je sais que cela -va te faire réfléchir. Elle n'osait pas t'écrire là-dessus. -Moi, je m'en suis chargé, parce que la petite +guère. Son mari est en mer, et elle voudrait bien +t'avoir pour ce moment-là . Même elle aurait l'idée +de te demander d'être marraine. Je sais que cela +va te faire réfléchir. Elle n'osait pas t'écrire là -dessus. +Moi, je m'en suis chargé, parce que la petite avait de la peine, depuis dix ans qu'elle ne t'a pas vue.</p> -<p>«Embrasse ta demoiselle, qui est ma petite-fille -tout de même, et crois-moi ton père dévoué.</p> +<p>«Embrasse ta demoiselle, qui est ma petite-fille +tout de même, et crois-moi ton père dévoué.</p> -<p class="signature"><span class="smcap">«Capitaine Guen.»</span></p> +<p class="signature"><span class="smcap">«Capitaine Guen.»</span></p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_44"> 44</a></span> Madame Corentine relut la fin de la lettre. -«Marraine, dit-elle à demi-voix, marraine!» -Elle ne s'attendait pas à cette proposition, qui -ajoutait à son trouble. Sous la phrase droite et -sèche du vieux Guen, elle devinait l'émotion -qu'il avait dû éprouver en écrivant cette lettre, +«Marraine, dit-elle à demi-voix, marraine!» +Elle ne s'attendait pas à cette proposition, qui +ajoutait à son trouble. Sous la phrase droite et +sèche du vieux Guen, elle devinait l'émotion +qu'il avait dû éprouver en écrivant cette lettre, elle entendait la conversation qu'il avait eue -avec Marie-Anne, timide, épeurée par l'approche -de cette maternité, désireuse d'avoir près d'elle -sa sœur, «depuis dix ans qu'elle ne l'a pas vue». +avec Marie-Anne, timide, épeurée par l'approche +de cette maternité, désireuse d'avoir près d'elle +sa sœur, «depuis dix ans qu'elle ne l'a pas vue». Et lui! il ne disait rien de lui, mais son sentiment -n'était que trop clair. Pauvre père! lui non plus, +n'était que trop clair. Pauvre père! lui non plus, depuis dix ans, n'avait pas vu sa fille, sauf une -fois, à Jersey, en passant, mais sur la terre de +fois, à Jersey, en passant, mais sur la terre de Bretagne, chez lui, non, jamais, jamais elle n'avait voulu retourner...</p> -<p>«Marraine, songea la jeune femme en froissant -la lettre dépliée, non, cela ne se peut pas. -Remettre le pied à Perros, moi!»</p> +<p>«Marraine, songea la jeune femme en froissant +la lettre dépliée, non, cela ne se peut pas. +Remettre le pied à Perros, moi!»</p> -<p>L'intense irritation de tout à l'heure lui remontait -par bouffées, et lui faisait dire «non!» -Non, elle n'irait pas dans ce pays où elle avait -trop souffert, d'où la méchanceté et la basse envie -ameutées l'avaient fait partir...</p> +<p>L'intense irritation de tout à l'heure lui remontait +par bouffées, et lui faisait dire «non!» +Non, elle n'irait pas dans ce pays où elle avait +trop souffert, d'où la méchanceté et la basse envie +ameutées l'avaient fait partir...</p> -<p>Pourtant, la lettre du père, qu'elle tenait serrée +<p>Pourtant, la lettre du père, qu'elle tenait serrée entre ses doigts, lui chantait comme un refrain: -«Marie-Anne va avoir son enfant... Son mari est -en mer... Elle voudrait...» Et cela s'insinuait, elle +«Marie-Anne va avoir son enfant... Son mari est +en mer... Elle voudrait...» Et cela s'insinuait, elle <span class="pagenum"><a id="Page_45"> 45</a></span> -le sentait bien, dans son cœur de femme, malgré -les révoltes de l'amour-propre et les dénégations -des lèvres.</p> +le sentait bien, dans son cœur de femme, malgré +les révoltes de l'amour-propre et les dénégations +des lèvres.</p> -<p>Mauvaise soirée! Elle se leva, pour mettre un -terme à ce combat intérieur. Il était l'heure de se +<p>Mauvaise soirée! Elle se leva, pour mettre un +terme à ce combat intérieur. Il était l'heure de se coucher. Dans la chambre en face, Simone dormait; elle avait joint les mains qui s'allongeaient -droites et blanches vers le mur. En écoutant, car -le silence de la nuit s'était fait dans la rue, la mère -entendait la respiration égale et pleine de l'enfant. +droites et blanches vers le mur. En écoutant, car +le silence de la nuit s'était fait dans la rue, la mère +entendait la respiration égale et pleine de l'enfant. Elle sentit un frisson rapide. Elle eut une sorte de -vue claire d'un problème redoutable. Cette jeune -fille qui dormait avait eu, l'après-midi, une initiative -inquiétante. Elle pensait à son père, peut-être -bien plus qu'elle ne l'avouait; elle désirait le -revoir. Oui, la trop longue séparation avait dû -faire éclore, dans cette âme de vierge, une sorte de -père idéal qu'elle adorait en le cachant, comme -d'autres le fiancé des premiers rêves. N'était-ce -pas effrayant de laisser se développer, dans la -contrainte où les sentiments s'exaltent, le souvenir -embelli du toit paternel et du père? Ne +vue claire d'un problème redoutable. Cette jeune +fille qui dormait avait eu, l'après-midi, une initiative +inquiétante. Elle pensait à son père, peut-être +bien plus qu'elle ne l'avouait; elle désirait le +revoir. Oui, la trop longue séparation avait dû +faire éclore, dans cette âme de vierge, une sorte de +père idéal qu'elle adorait en le cachant, comme +d'autres le fiancé des premiers rêves. N'était-ce +pas effrayant de laisser se développer, dans la +contrainte où les sentiments s'exaltent, le souvenir +embelli du toit paternel et du père? Ne valait-il pas mieux aller au-devant du danger, accepter bravement l'invitation de Guen?</p> -<p>Que répondrait-elle, madame Corentine, le jour -où Simone lui dirait: «Mon devoir est de ne pas -l'abandonner, je veux revoir mon père»? Que -répondrait-elle? Et la question se poserait sûrement. +<p>Que répondrait-elle, madame Corentine, le jour +où Simone lui dirait: «Mon devoir est de ne pas +l'abandonner, je veux revoir mon père»? Que +répondrait-elle? Et la question se poserait sûrement. <span class="pagenum"><a id="Page_46"> 46</a></span> A quoi servirait alors de dire oui? Quelle obligation Simone lui aurait-elle d'un consentement -qu'elle aurait arraché, qu'on ne pouvait refuser? -Et quelle autorité la mère aurait-elle pour -fixer la durée de ce séjour? Une autorité bien -diminuée, parce que l'enfant serait partie malgré -la mère, parce qu'entre elles deux il y aurait eu -une lutte sourde et longue avant d'en arriver là! -Et si le père accueillait bien sa fille,—comment -douter de l'accueil?—l'enfant très flattée, très -adulée là-bas, penserait certainement qu'on avait +qu'elle aurait arraché, qu'on ne pouvait refuser? +Et quelle autorité la mère aurait-elle pour +fixer la durée de ce séjour? Une autorité bien +diminuée, parce que l'enfant serait partie malgré +la mère, parce qu'entre elles deux il y aurait eu +une lutte sourde et longue avant d'en arriver là ! +Et si le père accueillait bien sa fille,—comment +douter de l'accueil?—l'enfant très flattée, très +adulée là -bas, penserait certainement qu'on avait eu tort de la retenir si longtemps, elle accuserait -sa mère, elle ne lui pardonnerait pas, au fond du -cœur, de lui avoir disputé cette joie naturelle, et, -revenue à Jersey, elle y rapporterait une âme -partagée, elle serait changée en une autre fille, +sa mère, elle ne lui pardonnerait pas, au fond du +cœur, de lui avoir disputé cette joie naturelle, et, +revenue à Jersey, elle y rapporterait une âme +partagée, elle serait changée en une autre fille, qui examinerait curieusement et jugerait la longue -jalousie de sa mère...</p> - -<p>Peut-être une diversion immédiate, un voyage -en Bretagne préviendrait cet avenir menaçant. -Oui, passer huit jours à Perros, envoyer Simone -à Lannion deux ou trois jours... Elle était maîtresse -de limiter la durée d'une faveur que personne -n'avait demandée. Elle ramenait sa fille à jour -fixe. Elle avait le beau rôle, et Simone serait engagée -à revenir, par le sentiment même de générosité -qui aurait poussé sa mère à lui dire: «Va!» -L'objection, le malaise né entre elles à l'occasion +jalousie de sa mère...</p> + +<p>Peut-être une diversion immédiate, un voyage +en Bretagne préviendrait cet avenir menaçant. +Oui, passer huit jours à Perros, envoyer Simone +à Lannion deux ou trois jours... Elle était maîtresse +de limiter la durée d'une faveur que personne +n'avait demandée. Elle ramenait sa fille à jour +fixe. Elle avait le beau rôle, et Simone serait engagée +à revenir, par le sentiment même de générosité +qui aurait poussé sa mère à lui dire: «Va!» +L'objection, le malaise né entre elles à l'occasion <span class="pagenum"><a id="Page_47"> 47</a></span> -du père disparaîtrait. Il serait évident que madame -L'Héréec n'avait pas peur, puisqu'elle envoyait +du père disparaîtrait. Il serait évident que madame +L'Héréec n'avait pas peur, puisqu'elle envoyait l'enfant vers lui, qu'elle n'avait pas de rancune sauvage...</p> -<p>Hélas! la peur, la rancune, c'était au contraire, -en ce moment, le plus vivant de cette âme bouleversée. -A peine l'idée se fut-elle formulée dans +<p>Hélas! la peur, la rancune, c'était au contraire, +en ce moment, le plus vivant de cette âme bouleversée. +A peine l'idée se fut-elle formulée dans l'esprit de madame Corentine, de risquer un voyage -en Bretagne, la jeune femme se sentit toute défaillante. +en Bretagne, la jeune femme se sentit toute défaillante. L'abandon qu'elle avait toujours craint, -elle s'y précipiterait donc! Elle irait confier sa -fille à ses ennemis! Encore s'il n'y avait eu que -le mari, mais la mère, madame Jeanne, qui la -détestait! Qui sait quand elle reverrait Simone, +elle s'y précipiterait donc! Elle irait confier sa +fille à ses ennemis! Encore s'il n'y avait eu que +le mari, mais la mère, madame Jeanne, qui la +détestait! Qui sait quand elle reverrait Simone, si elle la reverrait jamais? Sur un caprice d'enfant, sur une lettre du vieux Guen, elle serait folle, en effet, de risquer tout son bonheur, folle, folle...</p> -<p>Elle répétait le mot, dans la peur de ce silence -de tout, dans le vide de son âme, dans l'anxiété -de ses contradictions. Qui la délivrerait, qui -l'éclairerait, qui la sauverait?</p> - -<p>Un instant, elle, alla vers la fenêtre, et appuya -son front aux vitres moites, derrière lesquelles la -brume allait toujours, soufflée par le vent d'est. -Tristesse des rues désertes, morne accablement -des maisons où plus rien ne veille! Tout dort, il -n'y a même plus un mouvement de passant, pas +<p>Elle répétait le mot, dans la peur de ce silence +de tout, dans le vide de son âme, dans l'anxiété +de ses contradictions. Qui la délivrerait, qui +l'éclairerait, qui la sauverait?</p> + +<p>Un instant, elle, alla vers la fenêtre, et appuya +son front aux vitres moites, derrière lesquelles la +brume allait toujours, soufflée par le vent d'est. +Tristesse des rues désertes, morne accablement +des maisons où plus rien ne veille! Tout dort, il +n'y a même plus un mouvement de passant, pas <span class="pagenum"><a id="Page_48"> 48</a></span> -une étoile qui puisse tirer à soi l'abandonnée qui -se débat et voudrait échapper à elle-même.</p> - -<p>Alors madame Corentine a traversé la chambre, -elle s'est approchée du lit où dormait Simone, et, -la fièvre au cœur, elle a pris dans ses mains une -poignée des grands cheveux bruns épars sur -l'oreiller, elle s'est penchée, elle les a baisés avec -passion, puis elle est demeurée debout, immobile, -longtemps, à regarder dormir celle qui venait -d'écrire au père, là-bas, sur la côte de France.</p> +une étoile qui puisse tirer à soi l'abandonnée qui +se débat et voudrait échapper à elle-même.</p> + +<p>Alors madame Corentine a traversé la chambre, +elle s'est approchée du lit où dormait Simone, et, +la fièvre au cœur, elle a pris dans ses mains une +poignée des grands cheveux bruns épars sur +l'oreiller, elle s'est penchée, elle les a baisés avec +passion, puis elle est demeurée debout, immobile, +longtemps, à regarder dormir celle qui venait +d'écrire au père, là -bas, sur la côte de France.</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_49"> 49</a></span></p> <h2>II</h2> <p>Le lendemain matin, quand Simone entra dans -la chambre de sa mère, celle-ci dormait encore, -lasse d'avoir veillé et d'avoir pleuré. La jeune -fille s'avança sur la pointe des pieds, enveloppa -sa mère de ses bras, et l'éveilla en l'embrassant +la chambre de sa mère, celle-ci dormait encore, +lasse d'avoir veillé et d'avoir pleuré. La jeune +fille s'avança sur la pointe des pieds, enveloppa +sa mère de ses bras, et l'éveilla en l'embrassant longuement, sans rien dire, avec ce merveilleux tact des enfants qui grandissent, et qui savent -déjà que les tendresses blessées n'ont pas besoin -d'explication, mais de caresses pour guérir.</p> +déjà que les tendresses blessées n'ont pas besoin +d'explication, mais de caresses pour guérir.</p> <p>Elle retournait dans son appartement, heureuse -d'avoir fait plaisir et de se sentir tant aimée. En -passant à côté du métier, elle jeta un coup d'œil +d'avoir fait plaisir et de se sentir tant aimée. En +passant à côté du métier, elle jeta un coup d'œil sur le dessin du canevas. A peine si le mouvement -fut marqué: une inflexion légère de la taille, les -grands cils qui s'abaissent et se relèvent. Mais elle -avait vu que le trait à l'encre de Chine en était au -même point. Madame L'Héréec avait deviné la -pensée de sa fille.</p> +fut marqué: une inflexion légère de la taille, les +grands cils qui s'abaissent et se relèvent. Mais elle +avait vu que le trait à l'encre de Chine en était au +même point. Madame L'Héréec avait deviné la +pensée de sa fille.</p> -<p>—J'avais les yeux si fatigués hier soir, dit-elle, +<p>—J'avais les yeux si fatigués hier soir, dit-elle, que je n'ai pu continuer.</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_50"> 50</a></span> Une demi-heure plus tard, elles descendaient au magasin, que la servante venait d'ouvrir et de -balayer. Il faisait un soleil radieux. Et il était bien -joli, sous cette pluie de rayons, l'étalage de la -<cite>Lande fleurie</cite>. La lumière se brisait, en éclats de +balayer. Il faisait un soleil radieux. Et il était bien +joli, sous cette pluie de rayons, l'étalage de la +<cite>Lande fleurie</cite>. La lumière se brisait, en éclats de toutes les couleurs, sur mille objets aux surfaces polies, cailloux du Rhin, broches, bracelets, -épinglettes, émaux, éventails en ivoire ou en +épinglettes, émaux, éventails en ivoire ou en plumes. Elle mettait une aigrette au bord rose des gros coquillages de l'Inde, sur les ongles des -pattes de lagopèdes montées en porte-plumes et +pattes de lagopèdes montées en porte-plumes et en coupe-papier, glissait en lueurs fauves le long des cannes de choux vernies, des <i lang="en" xml:lang="en">cabbage sticks</i> -entassés dans un coin, cerclait d'une auréole les -assiettes du Japon et les coupes de cristal, d'où -s'élevaient, en pyramides crêpelées, tous les tabacs +entassés dans un coin, cerclait d'une auréole les +assiettes du Japon et les coupes de cristal, d'où +s'élevaient, en pyramides crêpelées, tous les tabacs de la libre Angleterre, Virginian, Old Judge, army and navy mixture, Richmond gem, Orient, qui -répandaient dans l'atmosphère un parfum de +répandaient dans l'atmosphère un parfum de bazar levantin.</p> <p>Simone aimait ces choses brillantes et bien -rangées. Elle aimait les clairs jours d'été. Elle -s'avança, ouvrant les yeux tout grands, comme -si elle fût entrée dans une salle de bal, devinant -que sa jeunesse et cette lumière étaient faites +rangées. Elle aimait les clairs jours d'été. Elle +s'avança, ouvrant les yeux tout grands, comme +si elle fût entrée dans une salle de bal, devinant +que sa jeunesse et cette lumière étaient faites l'une pour l'autre.</p> <p>Madame Corentine, qui la suivait, parut, au -contraire, gênée par ce miroitement universel. +contraire, gênée par ce miroitement universel. <span class="pagenum"><a id="Page_51"> 51</a></span> -Elle s'assit derrière un bureau qui occupait le -milieu de la pièce, et se courba sur un livre de -comptes, tandis que sa fille, debout, penchée au-dessus +Elle s'assit derrière un bureau qui occupait le +milieu de la pièce, et se courba sur un livre de +comptes, tandis que sa fille, debout, penchée au-dessus d'une vitrine, rangeait une collection de -bijoux en granit de Jersey et de sous de l'île -émaillés. Les doigts de Simone, à petits coups -légers, redressaient l'alignement compromis par +bijoux en granit de Jersey et de sous de l'île +émaillés. Les doigts de Simone, à petits coups +légers, redressaient l'alignement compromis par les acheteurs de l'avant-veille, donnaient une inclinaison -plus heureuse à un croissant de pierre -bleue ou rose, essuyaient un grain de poussière. -Elle avait l'habitude et le goût de ce joli ménage. -Son esprit ne s'y dépensait guère. Il lui en restait +plus heureuse à un croissant de pierre +bleue ou rose, essuyaient un grain de poussière. +Elle avait l'habitude et le goût de ce joli ménage. +Son esprit ne s'y dépensait guère. Il lui en restait assez pour songer, et son cœur faisait du chemin autant que sa main en faisait peu, son cœur si -jeune, grisé pour un rayon de jour. Elle pensait à -son père qui, en ce moment peut-être, lisait la -ligne tracée par elle sur la page blanche. Comment -l'avait-il reçue? Un petit frisson l'agitait à -cette idée. Elle se représentait bien la maison, -le jardin, le salon où se tenait sans doute M. -L'Héréec, avec sa mère, la sévère madame Jeanne, +jeune, grisé pour un rayon de jour. Elle pensait à +son père qui, en ce moment peut-être, lisait la +ligne tracée par elle sur la page blanche. Comment +l'avait-il reçue? Un petit frisson l'agitait à +cette idée. Elle se représentait bien la maison, +le jardin, le salon où se tenait sans doute M. +L'Héréec, avec sa mère, la sévère madame Jeanne, le coup de sonnette du marin, la porte ouverte par la vieille Gote; mais tout se brouillait ensuite, et elle cherchait, sans pouvoir la trouver, la figure -de son père. Cinq années sans le voir avaient -presque effacé l'image, altéré les contours, l'expression +de son père. Cinq années sans le voir avaient +presque effacé l'image, altéré les contours, l'expression des yeux, le souvenir du son de la voix. -Elle ne pouvait pas. C'était déjà comme si la mort +Elle ne pouvait pas. C'était déjà comme si la mort <span class="pagenum"><a id="Page_52"> 52</a></span> -avait passé, avec ses voiles qui s'ajoutent les uns -aux autres, d'année en année. Pas même un portrait -qui pût l'aider à ressaisir l'impression ancienne -et si chère. Dans la nouvelle maison, tout -ce qui rappelait le père était banni, excepté une -photographie déjà jaune, datant des premières -semaines après le mariage, et qu'elle avait aperçue -une fois, un jour que sa mère feuilletait des -liasses de lettres pliées en quatre.</p> +avait passé, avec ses voiles qui s'ajoutent les uns +aux autres, d'année en année. Pas même un portrait +qui pût l'aider à ressaisir l'impression ancienne +et si chère. Dans la nouvelle maison, tout +ce qui rappelait le père était banni, excepté une +photographie déjà jaune, datant des premières +semaines après le mariage, et qu'elle avait aperçue +une fois, un jour que sa mère feuilletait des +liasses de lettres pliées en quatre.</p> <p>Elle se ralentit un peu dans son travail, leva -la tête, et regarda sa mère.</p> +la tête, et regarda sa mère.</p> -<p>Madame Corentine avait appuyé son menton -sur une de ses mains, et, les yeux vagues fixés sur -la rue, elle réfléchissait. Elle avait l'air triste.</p> +<p>Madame Corentine avait appuyé son menton +sur une de ses mains, et, les yeux vagues fixés sur +la rue, elle réfléchissait. Elle avait l'air triste.</p> -<p>Comme tout avait changé, depuis la veille, pour -une ligne d'écriture!</p> +<p>Comme tout avait changé, depuis la veille, pour +une ligne d'écriture!</p> -<p>Simone se remit à ranger les bijoux de granit +<p>Simone se remit à ranger les bijoux de granit et les sous de Jersey. De temps en temps, elle -levait les yeux vers le bureau d'où ne venait aucun +levait les yeux vers le bureau d'où ne venait aucun bruit de plume rayant le papier, aucune ombre -rapide d'un bras levé brisant les lueurs du parquet. -Elle retrouvait toujours la même silhouette +rapide d'un bras levé brisant les lueurs du parquet. +Elle retrouvait toujours la même silhouette fine et songeuse.</p> <p>Il devait y avoir autre chose que le souci de -la veille, pour que madame Corentine fût à ce -point absorbée dans ses réflexions. Après le déjeuner, -elle annonça l'intention d'aller rendre -visite à miss Ellen Crawford, vieille demoiselle +la veille, pour que madame Corentine fût à ce +point absorbée dans ses réflexions. Après le déjeuner, +elle annonça l'intention d'aller rendre +visite à miss Ellen Crawford, vieille demoiselle <span class="pagenum"><a id="Page_53"> 53</a></span> pauvre, qui se disait toujours institutrice, bien -que, depuis longtemps, on ne lui eût connu aucune -élève, et pouvait sans déchoir, à l'abri de ce -pavillon, rendre mille petits offices rétribués qui -lui eussent fait sans cela un état inférieur: Miss +que, depuis longtemps, on ne lui eût connu aucune +élève, et pouvait sans déchoir, à l'abri de ce +pavillon, rendre mille petits offices rétribués qui +lui eussent fait sans cela un état inférieur: Miss Ellen gardait les cottages, les louait, gageait les -cuisinières, et prenait en pension, dans son petit -jardin de Springfield Road, les géraniums et les -fuchsias laissés par les baigneurs ou par les familles +cuisinières, et prenait en pension, dans son petit +jardin de Springfield Road, les géraniums et les +fuchsias laissés par les baigneurs ou par les familles en voyage.</p> -<p>Simone, restée seule, se demanda ce que sa -mère pouvait bien avoir à confier à miss Ellen +<p>Simone, restée seule, se demanda ce que sa +mère pouvait bien avoir à confier à miss Ellen Crawford. Il lui fallut attendre, pour le savoir, plus d'une grande heure, vendre une demi-douzaine de cabbage sticks, de broches en vieil -argent et de vues de Jersey. Enfin sa mère revint, -et, comme personne ne se trouvait arrêté à la +argent et de vues de Jersey. Enfin sa mère revint, +et, comme personne ne se trouvait arrêté à la devanture du magasin:</p> <p>—Simone, dit-elle, je viens de convenir avec @@ -1887,57 +1847,57 @@ absence que je compte faire.</p> <p>—Avec moi?</p> -<p>—Oui. Marie-Anne désire beaucoup que je -sois marraine de son enfant; j'ai réfléchi, et +<p>—Oui. Marie-Anne désire beaucoup que je +sois marraine de son enfant; j'ai réfléchi, et j'accepte.</p> <p>—Oh! maman!</p> <p>La jeune fille traversa l'appartement; elle -arriva, toute sa joie étonnée dans les yeux, jusqu'à +arriva, toute sa joie étonnée dans les yeux, jusqu'à <span class="pagenum"><a id="Page_54"> 54</a></span> -madame Corentine, qui se tenait au delà de la +madame Corentine, qui se tenait au delà de la porte, et enlevait son chapeau.</p> <p>—Alors, Perros? dit-elle.</p> <p>—Certainement.</p> -<p>—Et le grand-père Guen?</p> +<p>—Et le grand-père Guen?</p> -<p>—Et même Lannion, si tu veux.</p> +<p>—Et même Lannion, si tu veux.</p> <p>Simone voulut passer le bras autour du cou de -sa mère.</p> +sa mère.</p> <p>—Merci, dit-elle, vous me faites si grand plaisir!...</p> -<p>Elle s'arrêta, sentant que sa mère la repoussait +<p>Elle s'arrêta, sentant que sa mère la repoussait doucement.</p> <p>—Laisse-moi, petite, laisse-moi. Nous ne partons pas tout de suite, d'ailleurs. Dans quatre -jours: miss Ellen est occupée jusque-là.</p> +jours: miss Ellen est occupée jusque-là .</p> -<p>L'enfant s'écarta. Elle vit que sa mère pleurait. -Sa joie, brusquement refoulée, lui fit comme une -blessure à l'âme. De nouveau, elles souffraient de -tant s'aimer sans pouvoir se mettre à l'unisson.</p> +<p>L'enfant s'écarta. Elle vit que sa mère pleurait. +Sa joie, brusquement refoulée, lui fit comme une +blessure à l'âme. De nouveau, elles souffraient de +tant s'aimer sans pouvoir se mettre à l'unisson.</p> -<p>Mais, un moment après, comme elles rentraient +<p>Mais, un moment après, comme elles rentraient toutes deux dans le magasin, madame Corentine pria Simone d'aller chercher une liasse de papiers dans une des chambres du second. Simone partit. -Elle monta l'escalier en courant. Et à mesure -qu'elle montait, la joie recommençait à grandir -en elle. Il fallait passer par un couloir vitré d'où -l'on découvrait, par-dessus les toits voisins, le -bout des jetées de Saint-Hélier et une large bande +Elle monta l'escalier en courant. Et à mesure +qu'elle montait, la joie recommençait à grandir +en elle. Il fallait passer par un couloir vitré d'où +l'on découvrait, par-dessus les toits voisins, le +bout des jetées de Saint-Hélier et une large bande <span class="pagenum"><a id="Page_55"> 55</a></span> -de mer. Simone s'arrêta. Elle regarda, tout attendrie, +de mer. Simone s'arrêta. Elle regarda, tout attendrie, la limite bleue si loin, si loin. Et, comme -personne n'était là pour l'épier, elle envoya un +personne n'était là pour l'épier, elle envoya un baiser vers la terre invisible de France.</p> <p>Au retour, elle entra, sans raison, dans sa @@ -1945,164 +1905,164 @@ chambre de jeune fille, qu'elle trouva plus jolie que de coutume.</p> <p>Des mots traversaient son esprit, bondissant -l'un après l'autre, se rattrapant, se confondant, -pêle-mêle, sans repos, comme des papillons de +l'un après l'autre, se rattrapant, se confondant, +pêle-mêle, sans repos, comme des papillons de printemps: Perros, Trestrao, Marie-Anne, Lannion, -Guen, Sullian, le père.</p> +Guen, Sullian, le père.</p> -<p>Et elle souriait à tous.</p> +<p>Et elle souriait à tous.</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_56"> 56</a></span></p> <h2>III</h2> -<p>A peine le voyage de Lannion fut-il décidé, que -madame Corentine regretta la parole donnée.</p> +<p>A peine le voyage de Lannion fut-il décidé, que +madame Corentine regretta la parole donnée.</p> -<p>Elle était nerveuse, pâle, incapable de rien entendre -en dehors de ses propres pensées qui la -torturaient, quand elle monta, quatre jours après +<p>Elle était nerveuse, pâle, incapable de rien entendre +en dehors de ses propres pensées qui la +torturaient, quand elle monta, quatre jours après son entrevue avec miss Ellen Crawford, sur le pont de l'<cite>Alliance</cite>, le petit vapeur anglais qui fait -le service entre Saint-Hélier et Saint-Malo. Étendue -à l'arrière, sur une chaise longue, la tête -enveloppée dans un châle, elle prétexta le malaise -du roulis pour éloigner Simone: «Va, dit-elle, -laisse-moi, je ne rouvrirai les yeux qu'à Saint-Malo.» -Et elle se mit à penser, avec un trouble +le service entre Saint-Hélier et Saint-Malo. Étendue +à l'arrière, sur une chaise longue, la tête +enveloppée dans un châle, elle prétexta le malaise +du roulis pour éloigner Simone: «Va, dit-elle, +laisse-moi, je ne rouvrirai les yeux qu'à Saint-Malo.» +Et elle se mit à penser, avec un trouble affreux, qu'elle allait perdre son enfant, qu'on la -lui volerait, oui, sûrement, et à repasser toutes ces -circonstances qui l'avaient amenée là, tous les -mots échangés avec Simone depuis une semaine.</p> +lui volerait, oui, sûrement, et à repasser toutes ces +circonstances qui l'avaient amenée là , tous les +mots échangés avec Simone depuis une semaine.</p> <p>Des terreurs subites la prenaient. Et sa main, -conduite par une espèce d'instinct de défense, -touchait le sac aux armatures nickelées, posé près +conduite par une espèce d'instinct de défense, +touchait le sac aux armatures nickelées, posé près <span class="pagenum"><a id="Page_57"> 57</a></span> -d'elle, et où elle avait renfermé la charte de sa -liberté, la copie du jugement dont elle lisait de -mémoire les lignes régulières, nettes comme des -lames d'acier: «Au nom du peuple français, -attendu qu'il résulte de l'enquête des sévices -graves... Par ces motifs, prononce la séparation -de corps entre les époux L'Héréec, avec tous ses -effets de droit, déclare que la demanderesse aura +d'elle, et où elle avait renfermé la charte de sa +liberté, la copie du jugement dont elle lisait de +mémoire les lignes régulières, nettes comme des +lames d'acier: «Au nom du peuple français, +attendu qu'il résulte de l'enquête des sévices +graves... Par ces motifs, prononce la séparation +de corps entre les époux L'Héréec, avec tous ses +effets de droit, déclare que la demanderesse aura la garde exclusive de l'enfant, qu'elle sera tenue seulement de remettre au mari pendant le mois de -septembre...» Oserait-on, après cela, lui ravir sa -fille? Non, il était lié. Elle avait pour elle la force +septembre...» Oserait-on, après cela, lui ravir sa +fille? Non, il était lié. Elle avait pour elle la force des lois, les gens de justice. Elle en userait, au besoin. Elle se disait cela, et elle continuait quand -même à s'enfoncer dans ce dédale de souvenirs, -d'appréhensions, de raisonnements contradictoires, -qui brisent l'énergie, et ne réparent pas les fautes +même à s'enfoncer dans ce dédale de souvenirs, +d'appréhensions, de raisonnements contradictoires, +qui brisent l'énergie, et ne réparent pas les fautes commises.</p> -<p>Simone, après avoir refusé de quitter sa mère, +<p>Simone, après avoir refusé de quitter sa mère, la voyant immobile et la croyant assoupie, monta sur la passerelle. Il y avait peu de passagers. Elle s'accouda aux balustrades de fer, la figure dans le -vent qui soulevait ses cheveux, près du lieutenant, -un marin irlandais, que sa mère et elle avaient -connu à Saint-Hélier. Et, pendant plus de deux +vent qui soulevait ses cheveux, près du lieutenant, +un marin irlandais, que sa mère et elle avaient +connu à Saint-Hélier. Et, pendant plus de deux heures, tandis que le bateau courait, brisant les -lames courtes, elle prit un plaisir d'enfant à se +lames courtes, elle prit un plaisir d'enfant à se faire expliquer la route, les manœuvres, les courants <span class="pagenum"><a id="Page_58"> 58</a></span> qui portent sur les roches, les balises. Le lieutenant racontait des histoires de mer, souriant dans sa barbe blonde aux questions de la jeune -fille, et lui nommait les écueils, les uns trouant les +fille, et lui nommait les écueils, les uns trouant les vagues, les autres invisibles, reconnaissables seulement -au bouillonnement et à la nuance de l'eau.</p> +au bouillonnement et à la nuance de l'eau.</p> -<p>Bientôt Cézembre émergea, ronde comme un +<p>Bientôt Cézembre émergea, ronde comme un chaton de bague. La terre de France, simple ligne -d'abord, se dentela, prit couleur, s'éleva. Le +d'abord, se dentela, prit couleur, s'éleva. Le clocher de Saint-Malo pointa dans l'azur, et ce fut -l'entrée de la Rance, large et superbe, toute blonde +l'entrée de la Rance, large et superbe, toute blonde sur ses bords de roches et toute bleue au milieu, -avec des lointains de forêts comme les fjords de -Norvège.</p> +avec des lointains de forêts comme les fjords de +Norvège.</p> -<p>Alors Simone, enthousiaste, descendit par l'échelle +<p>Alors Simone, enthousiaste, descendit par l'échelle de la passerelle. Les mots d'admiration se -pressaient sur ses lèvres. Elle fut surprise de trouver -sa mère debout, qui la regardait venir, en -souriant un peu derrière son lorgnon d'écaille.</p> +pressaient sur ses lèvres. Elle fut surprise de trouver +sa mère debout, qui la regardait venir, en +souriant un peu derrière son lorgnon d'écaille.</p> <p>—Est-ce beau, cette Bretagne!</p> -<p>Madame L'Héréec répondit, avec moins d'accent, -mais avec un sérieux qui n'échappa point -à Simone:</p> +<p>Madame L'Héréec répondit, avec moins d'accent, +mais avec un sérieux qui n'échappa point +à Simone:</p> -<p>—Oui, très beau. Cela fait je ne sais quoi de +<p>—Oui, très beau. Cela fait je ne sais quoi de se retrouver en France, n'est-ce pas, Simonette?</p> <p>Et elle caressa la joue de Simone du bout de sa -main gantée.</p> +main gantée.</p> -<p>Dès leur arrivée, madame Corentine et sa fille +<p>Dès leur arrivée, madame Corentine et sa fille <span class="pagenum"><a id="Page_59"> 59</a></span> -prirent le train de Bretagne, mais elles s'arrêtèrent -à Plouaret. Le lendemain seulement, vers dix -heures, une calèche de louage vint les prendre, -pour les mener à Perros, en tournant Lannion. -Madame Corentine ne voulait pas s'exposer à -rencontrer son mari, elle voulait éviter jusqu'à la -vue de l'hôtel de la rue du Pavé-Neuf, massif +prirent le train de Bretagne, mais elles s'arrêtèrent +à Plouaret. Le lendemain seulement, vers dix +heures, une calèche de louage vint les prendre, +pour les mener à Perros, en tournant Lannion. +Madame Corentine ne voulait pas s'exposer à +rencontrer son mari, elle voulait éviter jusqu'à la +vue de l'hôtel de la rue du Pavé-Neuf, massif entre ses deux jardins, avec ses contrevents bruns, -son toit long coiffé d'un bourrelet de zinc, et qu'on -aperçoit des coteaux voisins, au-dessus des ormeaux +son toit long coiffé d'un bourrelet de zinc, et qu'on +aperçoit des coteaux voisins, au-dessus des ormeaux du Guer.</p> -<p>Il fallut couper à travers la campagne, par +<p>Il fallut couper à travers la campagne, par les chemins tordus autour des fermes. On allait -lentement. La matinée avait la douceur bretonne, -pénétrante et voilée. La brume, qui s'était -embaumée toute la nuit sur les landes et les -chaumes, comblait encore les vallées, et fumait +lentement. La matinée avait la douceur bretonne, +pénétrante et voilée. La brume, qui s'était +embaumée toute la nuit sur les landes et les +chaumes, comblait encore les vallées, et fumait sur les buissons bas, tandis que le soleil chauffait -les arêtes rocheuses couronnées de pins. Les -alouettes, qui sont nombreuses sur les côtes, se +les arêtes rocheuses couronnées de pins. Les +alouettes, qui sont nombreuses sur les côtes, se levaient et montaient pour voir la mer. On devinait que la splendeur de midi serait superbe et courte.</p> -<p>Madame Corentine, assise à droite, au fond -de la calèche, resta d'abord silencieuse et distraite. +<p>Madame Corentine, assise à droite, au fond +de la calèche, resta d'abord silencieuse et distraite. Souvent, elle jetait un regard rapide sur les hauteurs qui cachaient Lannion. Ses yeux s'animaient comme au voisinage du danger. Un -sentiment de révolte et de défi faisait redresser +sentiment de révolte et de défi faisait redresser <span class="pagenum"><a id="Page_60"> 60</a></span> -cette petite tête volontiers hautaine. Puis l'émotion -d'une minute s'effaçait. Les yeux bleus -se laissaient prendre aux détails familiers de la -route. Un apaisement, un demi-sourire détendaient +cette petite tête volontiers hautaine. Puis l'émotion +d'une minute s'effaçait. Les yeux bleus +se laissaient prendre aux détails familiers de la +route. Un apaisement, un demi-sourire détendaient la physionomie de la jeune femme. Madame -Corentine passait où elle avait passé petite -fille, jeune fille, jeune épousée.</p> +Corentine passait où elle avait passé petite +fille, jeune fille, jeune épousée.</p> -<p>Quand les collines de Lannion, évitées par un -long détour, bleuirent derrière la voiture, quand +<p>Quand les collines de Lannion, évitées par un +long détour, bleuirent derrière la voiture, quand les chevaux, rendus plus vites par les effluves -salins, commencèrent à trotter sur la route de +salins, commencèrent à trotter sur la route de Perros, cette impression devint dominante, et -se fixa. Madame Corentine répondit aux questions -de sa fille, s'intéressa à tous les clochers +se fixa. Madame Corentine répondit aux questions +de sa fille, s'intéressa à tous les clochers de l'horizon, se pencha quand Simone se penchait, -pour lire, sur les bornes, les kilomètres -franchis. Les inquiétudes avaient disparu. Le -charme du pays natal prévalait souverainement. -La mère et l'enfant se retrouvaient, unies dans -la même attente joyeuse. Au sommet des côtes, -les pinières dressaient leurs bouquets de poils -drus, qui chantaient. Par l'ouverture étroite -des vallées, chacune ayant son ruisseau plein -de menthes et sa ferme écrasée parmi les arbres, +pour lire, sur les bornes, les kilomètres +franchis. Les inquiétudes avaient disparu. Le +charme du pays natal prévalait souverainement. +La mère et l'enfant se retrouvaient, unies dans +la même attente joyeuse. Au sommet des côtes, +les pinières dressaient leurs bouquets de poils +drus, qui chantaient. Par l'ouverture étroite +des vallées, chacune ayant son ruisseau plein +de menthes et sa ferme écrasée parmi les arbres, la mer apparaissait, entre deux pointes de falaises, -d'où venait le souffle frais et l'étincelle +d'où venait le souffle frais et l'étincelle des vagues. On approchait de Perros.</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_61"> 61</a></span></p> @@ -2111,94 +2071,94 @@ des vagues. On approchait de Perros.</p> <p>—Petite, attrape l'amarre!</p> -<p>Le capitaine Guen, qui arrivait à la godille, -et doublait la pointe de la jetée de Perros, lança -un paquet de cordes qui se déroula, et vint tomber -sur la haute levée de granit, couverte de -goëmons comme un vieux mur où grimperaient +<p>Le capitaine Guen, qui arrivait à la godille, +et doublait la pointe de la jetée de Perros, lança +un paquet de cordes qui se déroula, et vint tomber +sur la haute levée de granit, couverte de +goëmons comme un vieux mur où grimperaient des lierres bruns. Marie-Anne se baissa avec effort, -et attacha la corde au dernier échelon d'une échelle +et attacha la corde au dernier échelon d'une échelle de fer. Le douanier de service regardait.</p> -<p>—Est-ce que la pêche est bonne, père?</p> +<p>—Est-ce que la pêche est bonne, père?</p> -<p>M. Guen, sans répondre, se mit à parer son +<p>M. Guen, sans répondre, se mit à parer son canot, en alignant, le long des bordages, les -deux avirons, la gaffe et le bâton de sapin qui -lui servait de beaupré. Le bruit des bois heurtés -s'en allait, porté au loin par l'eau, dans le -petit port en demi-cercle. Cette musique-là réjouissait +deux avirons, la gaffe et le bâton de sapin qui +lui servait de beaupré. Le bruit des bois heurtés +s'en allait, porté au loin par l'eau, dans le +petit port en demi-cercle. Cette musique-là réjouissait le capitaine, et donnait de l'importance -à son débarquement. Il ne se pressait pas. Des -baigneurs, qui l'avaient aperçu, hâtaient le pas +à son débarquement. Il ne se pressait pas. Des +baigneurs, qui l'avaient aperçu, hâtaient le pas dans l'espoir d'acheter du poisson.</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_62"> 62</a></span> -—La pêche doit être bonne, puisque vous ne -répondez pas! reprit la jeune femme, les mains -jointes sur le devant renflé de sa jupe grise.</p> +—La pêche doit être bonne, puisque vous ne +répondez pas! reprit la jeune femme, les mains +jointes sur le devant renflé de sa jupe grise.</p> -<p>Le capitaine enleva encore son ciré de toile, -l'enferma dans un placard, à l'arrière, revêtit -sa veste usée à deux rangs de boutons d'or qui +<p>Le capitaine enleva encore son ciré de toile, +l'enferma dans un placard, à l'arrière, revêtit +sa veste usée à deux rangs de boutons d'or qui lui donnait haute mine, puis, saisissant d'une -main les barreaux de l'échelle, il monta, tenant -de l'autre un panier d'où s'échappaient des gouttes -de saumure mêlées d'écailles, qui tombaient dans +main les barreaux de l'échelle, il monta, tenant +de l'autre un panier d'où s'échappaient des gouttes +de saumure mêlées d'écailles, qui tombaient dans la mer.</p> -<p>—Voilà! fit-il en apparaissant sur la jetée: +<p>—Voilà ! fit-il en apparaissant sur la jetée: dix dorades, deux vieilles et un congre, un petit, par exemple!</p> <p>—Combien vos dorades, mon ami? demanda une voix d'homme, dans un groupe de cinq ou six -curieux qui s'était formé autour de lui.</p> +curieux qui s'était formé autour de lui.</p> <p>—Je ne vends pas mon poisson! dit le capitaine.</p> -<p>Il se redressa, en se voyant entouré d'étrangers, -de ces «gallos» qu'il n'aimait guère, et, -par-dessus leurs têtes, comme il était très grand, +<p>Il se redressa, en se voyant entouré d'étrangers, +de ces «gallos» qu'il n'aimait guère, et, +par-dessus leurs têtes, comme il était très grand, il regarda quelque chose droit en face de lui, -sur le quai, là-bas. C'était son habitude, quand +sur le quai, là -bas. C'était son habitude, quand il prenait terre, de donner le premier coup d'œil -à sa maison. Il aimait la revoir, en retraite sur -l'alignement des autres, avec la porte abritée -d'un auvent, et ses deux fenêtres ouvertes sur la +à sa maison. Il aimait la revoir, en retraite sur +l'alignement des autres, avec la porte abritée +d'un auvent, et ses deux fenêtres ouvertes sur la <span class="pagenum"><a id="Page_63"> 63</a></span> -baie, par où la brise entrait jusqu'à la nuit. Et +baie, par où la brise entrait jusqu'à la nuit. Et ma foi, il n'avait point l'air ainsi d'un homme qui vend ses dorades, le capitaine Guen! Son cou, -maigre et tanné, portait une tête petite et aplatie, -une tête de goëland. Comme beaucoup de marins, +maigre et tanné, portait une tête petite et aplatie, +une tête de goëland. Comme beaucoup de marins, Guen avait des oiseaux du large l'œil bleu vert et -transparent. Quand il se fut assuré que tout était +transparent. Quand il se fut assuré que tout était bien en place, dans le bas Perros:</p> -<p>—Enlève, petite!</p> +<p>—Enlève, petite!</p> <p>Marie-Anne souleva le panier, le douanier -porta la main à son képi, et Guen se mit à marcher -rapidement vers le bourg. Arrivé à l'endroit où -la jetée se coude pour rejoindre le quai, il se -détourna pour voir l'étranger qui lui avait ainsi -fait perdre ses mots, leva les épaules, et dit, d'une +porta la main à son képi, et Guen se mit à marcher +rapidement vers le bourg. Arrivé à l'endroit où +la jetée se coude pour rejoindre le quai, il se +détourna pour voir l'étranger qui lui avait ainsi +fait perdre ses mots, leva les épaules, et dit, d'une voie radoucie, tandis qu'une sorte de contentement plissait ses joues raidies par le vent et par le sel:</p> -<p>—Eh! eh! Marie-Anne! jolie pêche, n'est-ce +<p>—Eh! eh! Marie-Anne! jolie pêche, n'est-ce pas?</p> -<p>—Oui, père!</p> +<p>—Oui, père!</p> -<p>—Et je n'ai été que jusqu'à la Noire de Thomé, -sais-tu? Je n'avais qu'à moitié le cœur à mes -lignes. Toujours je croyais qu'il nous était arrivé +<p>—Et je n'ai été que jusqu'à la Noire de Thomé, +sais-tu? Je n'avais qu'à moitié le cœur à mes +lignes. Toujours je croyais qu'il nous était arrivé quelqu'un. Personne n'est venu?</p> -<p>—Non, personne, répondit la jeune femme en +<p>—Non, personne, répondit la jeune femme en changeant de main le panier.</p> <p>—Et pas de lettres?</p> @@ -2206,461 +2166,461 @@ changeant de main le panier.</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_64"> 64</a></span> —Non plus.</p> -<p>—Ça sera pour demain. Dommage que ton -Sullian ne soit pas là, lui qui aime tant la soupe +<p>—Ça sera pour demain. Dommage que ton +Sullian ne soit pas là , lui qui aime tant la soupe de vieilles! Enfin tu les porteras aux Tudy, qui sont pauvres.</p> -<p>—Oui, père.</p> +<p>—Oui, père.</p> -<p>Ils longèrent le quai, où quelques notables, +<p>Ils longèrent le quai, où quelques notables, moins actifs que le vieux Guen, revenus de toute -navigation, même de la petite, bonnes gens à +navigation, même de la petite, bonnes gens à colliers de barbe rude, assis sur les bornes d'amarre -et les pieds sur les câbles, échangèrent avec le +et les pieds sur les câbles, échangèrent avec le capitaine le grognement bref des anciennes connaissances -du même port. Ils baissaient la tête, +du même port. Ils baissaient la tête, balbutiaient un bonjour, et laissaient passer avec -la belle indifférence d'un navire qui en croise un +la belle indifférence d'un navire qui en croise un autre.</p> -<p>Guen, au milieu du port, inclina à droite, +<p>Guen, au milieu du port, inclina à droite, entra dans le petit cul-de-sac qui formait une place minuscule au-devant de sa maison, passa -sous l'auvent couvert d'ardoises épaisses, d'un -bleu gris, qui tremblaient, les jours de tempête, +sous l'auvent couvert d'ardoises épaisses, d'un +bleu gris, qui tremblaient, les jours de tempête, comme un clavier de castagnettes, et ouvrit la porte.</p> <p>Pas de lettres! Cela le tourmentait un peu. -Pourquoi Corentine n'avait-elle pas écrit, ni +Pourquoi Corentine n'avait-elle pas écrit, ni Sullian?</p> <p>Selon son habitude, quand il rentrait de la -pêche, il s'assit à califourchon sur une chaise, et +pêche, il s'assit à califourchon sur une chaise, et <span class="pagenum"><a id="Page_65"> 65</a></span> -alluma sa pipe, tourné vers le maigre feu qui +alluma sa pipe, tourné vers le maigre feu qui faisait bouillir la marmite.</p> -<p>—Je sors, père, dit Marie-Anne; je vais chez +<p>—Je sors, père, dit Marie-Anne; je vais chez les Tudy.</p> -<p>Quand elle eut refermé la porte, la longue -salle enfumée redevint aux trois quarts obscure. -Une seule fenêtre l'éclairait, petite et grillagée, -à droite de l'entrée. Il faisait nuit de bonne heure -dans cette pièce basse, qui servait de cuisine et de -magasin de pêche au capitaine. Une table, des -chaises, des filets, des lignes roulées sur des lièges, +<p>Quand elle eut refermé la porte, la longue +salle enfumée redevint aux trois quarts obscure. +Une seule fenêtre l'éclairait, petite et grillagée, +à droite de l'entrée. Il faisait nuit de bonne heure +dans cette pièce basse, qui servait de cuisine et de +magasin de pêche au capitaine. Une table, des +chaises, des filets, des lignes roulées sur des lièges, une paire d'avirons pendus au mur, une voile -neuve dans un angle, c'était tout l'ameublement. -Par prévision, depuis quatre jours, on avait -dressé dans le fond un lit de bois pour le capitaine: +neuve dans un angle, c'était tout l'ameublement. +Par prévision, depuis quatre jours, on avait +dressé dans le fond un lit de bois pour le capitaine: si les Jersiaises allaient arriver! La chambre du -capitaine, là-haut, était prête à les recevoir. Mais +capitaine, là -haut, était prête à les recevoir. Mais non, rien, pas de nouvelles!</p> <p>Pourquoi se tourmenter, cependant? Corentine -était comme cela, capricieuse, irrégulière. -N'allait-elle pas se décider tout à coup et sans -prévenir? Il la connaissait bien, sa Corentine! -Si elle allait revenir au pays, là, chez lui! A cette -pensée, qu'il avait eue pourtant bien des fois, Guen +était comme cela, capricieuse, irrégulière. +N'allait-elle pas se décider tout à coup et sans +prévenir? Il la connaissait bien, sa Corentine! +Si elle allait revenir au pays, là , chez lui! A cette +pensée, qu'il avait eue pourtant bien des fois, Guen sentit son cœur se troubler.</p> <p>C'est qu'il l'aimait bien, Corentine! Il l'avait -aimée, même, d'un amour de prédilection, quand -elle était jeune fille, et qu'on le louait si souvent +aimée, même, d'un amour de prédilection, quand +elle était jeune fille, et qu'on le louait si souvent <span class="pagenum"><a id="Page_66"> 66</a></span> -à cause d'elle. Au retour de chaque voyage, il la +à cause d'elle. Au retour de chaque voyage, il la trouvait embellie. Il comptait avec orgueil qu'il pourrait lui donner une dot assez ronde, pour une fille de simple capitaine, vingt mille francs, -et qu'elle serait recherchée par quelque breveté, -commandant un beau navire à vapeur, un de ceux -qu'il aurait voulu être, lui.</p> - -<p>Hélas! ç'avait été son grand chagrin bientôt, -sa fille aînée. Il ne lui en avait pas gardé rancune. -Il l'avait excusée tant qu'il avait pu, disant: -«Attendez, laissez venir le temps», et, -plus tard, quand, répudiée, chassée de Lannion, -réfugiée à Perros pendant le procès qui se déroulait, -elle était en butte aux médisances de +et qu'elle serait recherchée par quelque breveté, +commandant un beau navire à vapeur, un de ceux +qu'il aurait voulu être, lui.</p> + +<p>Hélas! ç'avait été son grand chagrin bientôt, +sa fille aînée. Il ne lui en avait pas gardé rancune. +Il l'avait excusée tant qu'il avait pu, disant: +«Attendez, laissez venir le temps», et, +plus tard, quand, répudiée, chassée de Lannion, +réfugiée à Perros pendant le procès qui se déroulait, +elle était en butte aux médisances de tant de mauvais cœurs jaloux, ne cessant de -répéter: «On n'a pas su la prendre, on a été -trop dur avec Corentine, oui, trop dur!»</p> - -<p>Ses raisons n'étaient jamais bien abondantes -ni compliquées. Il n'avait point voulu entendre -ce qu'on lui contait des dépenses, de la coquetterie -et des impertinences de sa fille. Et il était -demeuré frappé dans sa joie de vieux brave +répéter: «On n'a pas su la prendre, on a été +trop dur avec Corentine, oui, trop dur!»</p> + +<p>Ses raisons n'étaient jamais bien abondantes +ni compliquées. Il n'avait point voulu entendre +ce qu'on lui contait des dépenses, de la coquetterie +et des impertinences de sa fille. Et il était +demeuré frappé dans sa joie de vieux brave homme, dans la paix de sa conscience droite, comme par un malheur injuste, quand madame -Corentine, séparée, trouvant la vie impossible -à Perros aussi bien qu'à Lannion, s'était enfuie -à Jersey.</p> +Corentine, séparée, trouvant la vie impossible +à Perros aussi bien qu'à Lannion, s'était enfuie +à Jersey.</p> -<p>Depuis ce moment-là, il s'était mis à pêcher +<p>Depuis ce moment-là , il s'était mis à pêcher <span class="pagenum"><a id="Page_67"> 67</a></span> avec passion. Il passait des jours, quelquefois -une partie de la nuit, dans son canot à une voile, -toujours seul et par tous les temps. Les retraités -de son âge, qui le voyaient tant naviguer et se +une partie de la nuit, dans son canot à une voile, +toujours seul et par tous les temps. Les retraités +de son âge, qui le voyaient tant naviguer et se lasser, lui, un riche, qui avait bien le moyen -d'acheter son poisson, disaient: «C'est Corentine -qui lui manque. Il a un chagrin, cet homme-là.» +d'acheter son poisson, disaient: «C'est Corentine +qui lui manque. Il a un chagrin, cet homme-là .» Et ils n'avaient pas tort.</p> <p>Mais la maison du port l'induisait aussi en tentation. Rien ne volait, rien ne flottait sur la -baie qu'il ne le vît, pas un coup de vent, pas -un yacht, l'aile tendue, gouvernant vers la jetée, -pas un vol de ces petites bécassines qui vont, comme -des balles d'écume fouettées du vent, d'une grève -à l'autre. Des fois, quand il souffrait d'un rhumatisme, -il regardait par la fenêtre de sa chambre, +baie qu'il ne le vît, pas un coup de vent, pas +un yacht, l'aile tendue, gouvernant vers la jetée, +pas un vol de ces petites bécassines qui vont, comme +des balles d'écume fouettées du vent, d'une grève +à l'autre. Des fois, quand il souffrait d'un rhumatisme, +il regardait par la fenêtre de sa chambre, pendant des heures, la ligne d'horizon, nette, -légèrement courbée, et il naviguait en pensée. Il +légèrement courbée, et il naviguait en pensée. Il s'en allait bien loin dans les grands espaces, dans -l'infini où il avait commandé ce petit point obéissant, -mobile, intrépide, qui s'appelait l'<cite>Armide</cite> ou -le <cite>Légué</cite>.</p> +l'infini où il avait commandé ce petit point obéissant, +mobile, intrépide, qui s'appelait l'<cite>Armide</cite> ou +le <cite>Légué</cite>.</p> -<p>Des ports lointains où il s'était arrêté, des -escales pour une avarie, pour un supplément -de charge à prendre, lui revenaient en mémoire, +<p>Des ports lointains où il s'était arrêté, des +escales pour une avarie, pour un supplément +de charge à prendre, lui revenaient en mémoire, et les navires qu'on croisait, et les jolis profits du commerce que lui permettait l'armateur, et les nuits sous les vergues tendues qui criaient, d'un <span class="pagenum"><a id="Page_68"> 68</a></span> -gémissement doux, à chaque houle, et le susurrement -continu de la brise dans les mâts de sapin, -si beaux chanteurs qu'on les eût dit accordés -ensemble pour se répondre et siffler en parties! +gémissement doux, à chaque houle, et le susurrement +continu de la brise dans les mâts de sapin, +si beaux chanteurs qu'on les eût dit accordés +ensemble pour se répondre et siffler en parties! Il y avait si longtemps que la mer lui avait pris le -cœur! Il se rappelait les fiançailles, quand, futur +cœur! Il se rappelait les fiançailles, quand, futur mousse aux pieds nus, il courait dans les vases -du Guer, pêchant des crabes et des anguilles -jusque sous la carène des goëlettes amarrées +du Guer, pêchant des crabes et des anguilles +jusque sous la carène des goëlettes amarrées au quai; il se rappelait le capricieux et fort amour -dont elle l'avait aimé, elle aussi, quarante-cinq -ans durant, ses caresses, ses colères, l'indicible -malaise qu'il éprouvait loin d'elle, les nuits toujours +dont elle l'avait aimé, elle aussi, quarante-cinq +ans durant, ses caresses, ses colères, l'indicible +malaise qu'il éprouvait loin d'elle, les nuits toujours parlantes, l'œil mobile des lames qui fuirent. -Oh! il était bien de la race aventureuse dont il -est dit, dès les siècles anciens, qu'elle aimait à se -lancer sur la mer pour y découvrir des îles, de -l'espèce des oiseaux qui ne trouvent pas seulement -leur nourriture au large, mais qui aiment à y +Oh! il était bien de la race aventureuse dont il +est dit, dès les siècles anciens, qu'elle aimait à se +lancer sur la mer pour y découvrir des îles, de +l'espèce des oiseaux qui ne trouvent pas seulement +leur nourriture au large, mais qui aiment à y planer pour le plaisir et pour le libre essor de leurs ailes.</p> <p>Cependant, toute cette douceur qui lui venait -du voisinage de la rade était empoisonnée par -la pensée de la séparation d'avec sa fille aînée. -Même en regardant la mer, même en se souvenant -de ses belles années, il se rappelait les +du voisinage de la rade était empoisonnée par +la pensée de la séparation d'avec sa fille aînée. +Même en regardant la mer, même en se souvenant +de ses belles années, il se rappelait les mauvaises. Il y avait des calomnies, des mots qu'il ne pouvait plus chasser. Par exemple, cette <span class="pagenum"><a id="Page_69"> 69</a></span> -phrase de madame L'Héréec la mère, de madame +phrase de madame L'Héréec la mère, de madame Jeanne, comme on la nommait, disant au tribunal: -«Je savais, dès le début, que mon fils se repentirait -de cette mésalliance, et je l'en avais -prévenu.»</p> +«Je savais, dès le début, que mon fils se repentirait +de cette mésalliance, et je l'en avais +prévenu.»</p> -<p>Mésalliance! Qui donc, en pays breton, avait +<p>Mésalliance! Qui donc, en pays breton, avait le droit de prononcer un mot pareil en visant la fille du capitaine Guen? Qui donc pouvait -accuser la famille d'avoir manqué d'honneur -ou de probité, et qui donc pouvait se vanter -d'être de meilleur sang, plus honnête, et peut-être, -après tout, plus illustre?</p> +accuser la famille d'avoir manqué d'honneur +ou de probité, et qui donc pouvait se vanter +d'être de meilleur sang, plus honnête, et peut-être, +après tout, plus illustre?</p> <p>Car il y avait, au sujet des Guen, de vieilles traditions. Le capitaine ne s'en vantait pas, mais il les connaissait. On disait que la race -était parente de l'apôtre armoricain, saint Guénolé. -Tout petit, il avait été bercé au récit que -les grand'mères, discrètement, racontaient, sous +était parente de l'apôtre armoricain, saint Guénolé. +Tout petit, il avait été bercé au récit que +les grand'mères, discrètement, racontaient, sous l'abri de leurs capes, les soirs d'hiver. Il savait l'histoire du saint, fils de comte, dont le nom -signifiait: «Il est tout blanc»; âme toute blanche, -en effet, réfugiée de bonne heure dans la discipline -monastique, à l'ombre errante du manteau de +signifiait: «Il est tout blanc»; âme toute blanche, +en effet, réfugiée de bonne heure dans la discipline +monastique, à l'ombre errante du manteau de saint Corentin, que les landes de Bretagne voyaient -passer tour à tour; âme égale et sévère pour elle -seule, qui fut prise de pitié aux chants de fête +passer tour à tour; âme égale et sévère pour elle +seule, qui fut prise de pitié aux chants de fête de la ville d'Ys, et pleura, devant le roi Grallon, -sur la ruine prochaine de la grande cité; âme +sur la ruine prochaine de la grande cité; âme <span class="pagenum"><a id="Page_70"> 70</a></span> -éprise de solitude aussi, vagabonde au service de -Dieu. Comme ils étaient nombreux, dans la -rudesse des temps païens, ces jeunes hommes, -fils de pères grossiers et de mères délicates, qui -conservaient de l'un le goût des longues courses -et des navigations à l'aventure, et développaient -l'instinctive pureté de l'autre jusqu'au renoncement -du cloître! On les voyait passer, amaigris -par le jeûne et rayonnants de visage, au lendemain +éprise de solitude aussi, vagabonde au service de +Dieu. Comme ils étaient nombreux, dans la +rudesse des temps païens, ces jeunes hommes, +fils de pères grossiers et de mères délicates, qui +conservaient de l'un le goût des longues courses +et des navigations à l'aventure, et développaient +l'instinctive pureté de l'autre jusqu'au renoncement +du cloître! On les voyait passer, amaigris +par le jeûne et rayonnants de visage, au lendemain des douleurs publiques, soit des rencontres d'hommes d'armes, soit des pestes, soit des pillages qui laissent les maisons vides et les champs sans moisson. Pour les deuils, pour les querelles -entre frères, pour les enfants premiers-nés emportés -dans leur fleur, on les appelait en hâte. +entre frères, pour les enfants premiers-nés emportés +dans leur fleur, on les appelait en hâte. Ils venaient, ils consolaient, et parfois rendaient toute la joie perdue en ranimant les morts. Puis -ils s'en allaient, ayant peur d'eux-mêmes et des -louanges du monde. Ils retournaient au monastère, +ils s'en allaient, ayant peur d'eux-mêmes et des +louanges du monde. Ils retournaient au monastère, dont la porte s'ouvrait sur plusieurs lieues de landes ou devant la mer infinie. Parfois, ils prenaient un pain d'orge, leur bourdon, un livre de -chant, et, montant sur une barque, ils allaient à -la recherche des îles, encore plus loin des hommes, -encore plus près de Dieu. Et leur cœur était ravi +chant, et, montant sur une barque, ils allaient à +la recherche des îles, encore plus loin des hommes, +encore plus près de Dieu. Et leur cœur était ravi dans le bruit des vagues. Et l'instinct profond -de leur race chantait en eux, parmi les écueils.</p> +de leur race chantait en eux, parmi les écueils.</p> -<p>Que de fois Guen, avec son équipage de bons +<p>Que de fois Guen, avec son équipage de bons <span class="pagenum"><a id="Page_71"> 71</a></span> matelots, choisis dans Perros et Lannion, avait -contourné la presqu'île bretonne et passé le +contourné la presqu'île bretonne et passé le raz de Sein! Il regardait alors, avec un sentiment -d'amour et de prière, l'île plate, rase sur -la mer toujours creusée de lames. Dans les -beaux jours, à l'époque où les pêcheurs mettent -le feu au goëmon dans leurs champs, il s'élevait -de là des fumées légères, droites dans le ciel pâle. -Guen songeait que l'aïeul avait fait ainsi. Le -disciple de saint Corentin avait semé l'orge sur ce -rocher. Ses cantiques s'étaient répandus parmi -les houles, mêlés aux voix d'oiseaux. C'est de là +d'amour et de prière, l'île plate, rase sur +la mer toujours creusée de lames. Dans les +beaux jours, à l'époque où les pêcheurs mettent +le feu au goëmon dans leurs champs, il s'élevait +de là des fumées légères, droites dans le ciel pâle. +Guen songeait que l'aïeul avait fait ainsi. Le +disciple de saint Corentin avait semé l'orge sur ce +rocher. Ses cantiques s'étaient répandus parmi +les houles, mêlés aux voix d'oiseaux. C'est de là que, voulant regagner le continent et n'ayant -plus de barque, il s'était mis à marcher sur le -détroit avec ses compagnons, et qu'on les avait -vus s'avancer en file, tout blancs, pareils à une +plus de barque, il s'était mis à marcher sur le +détroit avec ses compagnons, et qu'on les avait +vus s'avancer en file, tout blancs, pareils à une troupe d'alouettes de mer qui suit le creux des lames. Toujours Guen cherchait du regard l'endroit -le moins large du raz et la pointe probable où -ils avaient dû aborder.</p> +le moins large du raz et la pointe probable où +ils avaient dû aborder.</p> -<p>Se rattachait-il vraiment, par une suite d'ancêtres -inconnus, pêcheurs de homards et de congres, -à la race du comte Fragan, qui vit périr la +<p>Se rattachait-il vraiment, par une suite d'ancêtres +inconnus, pêcheurs de homards et de congres, +à la race du comte Fragan, qui vit périr la ville d'Ys? Un signe aurait pu donner, un seul, -quelque ombre de vraisemblance à la légende: la -seconde fille de Guen, Marie-Anne. Celle-là était -demeurée fille du peuple. Elle avait conservé le -costume, l'allure et les préoccupations ménagères +quelque ombre de vraisemblance à la légende: la +seconde fille de Guen, Marie-Anne. Celle-là était +demeurée fille du peuple. Elle avait conservé le +costume, l'allure et les préoccupations ménagères <span class="pagenum"><a id="Page_72"> 72</a></span> -de ses compagnes d'école. Au sortir des classes, -elle n'avait pas demandé des leçons particulières, -comme Corentine, ni couru les assemblées, ni rêvé +de ses compagnes d'école. Au sortir des classes, +elle n'avait pas demandé des leçons particulières, +comme Corentine, ni couru les assemblées, ni rêvé bien loin un mari. Tout son roman tenait entre -l'église de Perros et la maison du vieux Guen, où, -un jour, vers la vingtième année, un capitaine au -long cours était venu la demander en mariage, où, +l'église de Perros et la maison du vieux Guen, où, +un jour, vers la vingtième année, un capitaine au +long cours était venu la demander en mariage, où, depuis, elle attendait, pendant des mois, silencieuse -et l'esprit toujours en mer, des réunions qui -duraient à peine des semaines. Ce n'était qu'une -femme de marin, dans un bourg de la côte bretonne. -Mais l'étrange et charmante physionomie +et l'esprit toujours en mer, des réunions qui +duraient à peine des semaines. Ce n'était qu'une +femme de marin, dans un bourg de la côte bretonne. +Mais l'étrange et charmante physionomie qu'elle avait, et qui la distinguait de toutes les -autres: des yeux mauves très doux, des cils si fins -et si dorés qu'on n'en voyait que le rayon, point +autres: des yeux mauves très doux, des cils si fins +et si dorés qu'on n'en voyait que le rayon, point de sourcils, deux grands bandeaux de cheveux d'or sous la dentelle de la coiffe, la bouche longue, -les épaules tombantes et, surtout, une sorte de -transparence de visage à travers laquelle se lisait -une seule pensée, grave et pure, comme dans les +les épaules tombantes et, surtout, une sorte de +transparence de visage à travers laquelle se lisait +une seule pensée, grave et pure, comme dans les images de saintes! Ceux qui la voyaient prier dans -l'église de Perros songeaient à des figures de fresque. -Elle faisait une impression de passé noble et +l'église de Perros songeaient à des figures de fresque. +Elle faisait une impression de passé noble et lointain.</p> -<p>Ce qu'il y a de sûr, c'est que la légende, même +<p>Ce qu'il y a de sûr, c'est que la légende, même incertaine, et dont il ne se vantait jamais, avait -contribué à bien poser le capitaine dans le pays de -Perros-Guirec. Sans doute, il n'était que Lannionnais, +contribué à bien poser le capitaine dans le pays de +Perros-Guirec. Sans doute, il n'était que Lannionnais, <span class="pagenum"><a id="Page_73"> 73</a></span> -et il avait vécu à Lannion jusqu'à son mariage. -Mais, pour une distance de six kilomètres, -l'excommunication bretonne peut être levée: on -l'avait adopté à Perros. Il y jouissait de l'estime -et d'une autorité particulière dans les choses de la -mer. Quand on était longtemps sans nouvelles -d'un bateau, les femmes ou même le syndic -venaient le trouver: «Capitaine, il y a <cite>la Marie</cite> -qui devait arriver la semaine dernière de Christiana; -elle n'est pas encore signalée?» Il avait -toujours une explication rassurante: les relâches -dans les petits ports, les avaries qu'on répare dans -des îles, certains courants dont il se souvenait et +et il avait vécu à Lannion jusqu'à son mariage. +Mais, pour une distance de six kilomètres, +l'excommunication bretonne peut être levée: on +l'avait adopté à Perros. Il y jouissait de l'estime +et d'une autorité particulière dans les choses de la +mer. Quand on était longtemps sans nouvelles +d'un bateau, les femmes ou même le syndic +venaient le trouver: «Capitaine, il y a <cite>la Marie</cite> +qui devait arriver la semaine dernière de Christiana; +elle n'est pas encore signalée?» Il avait +toujours une explication rassurante: les relâches +dans les petits ports, les avaries qu'on répare dans +des îles, certains courants dont il se souvenait et qui mangeaient la marche des navires. Si Guen ne faisait pas partie du conseil, c'est parce qu'il ne l'avait pas voulu.</p> -<p>Il réfléchissait justement à ce défaut de nouvelles -où l'on était du beau dindy commandé par +<p>Il réfléchissait justement à ce défaut de nouvelles +où l'on était du beau dindy commandé par son gendre, <cite>la Jeanne</cite>, de Lannion, et il se donnait -des raisons qu'il approuvait de la tête.</p> +des raisons qu'il approuvait de la tête.</p> <p>Un bruit de pas qui claquaient sur la terre dure -de la place. Il écouta. C'était le pas alourdi de +de la place. Il écouta. C'était le pas alourdi de Marie-Anne. Il y avait aussi des voix, plusieurs, des voix douces. Qu'est-ce que cela? Serait-il -possible?... Guen se leva, déposa sa pipe dans un -trou de la cheminée, et ouvrit la porte.</p> +possible?... Guen se leva, déposa sa pipe dans un +trou de la cheminée, et ouvrit la porte.</p> -<p>—Père, c'est Corentine! dit une voix. Grand-père, +<p>—Père, c'est Corentine! dit une voix. Grand-père, c'est Simone! dit une autre.</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_74"> 74</a></span> -Avant qu'il eût pu se reconnaître, il se sentit -attiré par deux bras jetés sur ses épaules. Il se -pencha, et deux lèvres fraîches, un pli de voilette -relevée, un nœud de satin froissé se posèrent sur -sa joue hâlée.</p> +Avant qu'il eût pu se reconnaître, il se sentit +attiré par deux bras jetés sur ses épaules. Il se +pencha, et deux lèvres fraîches, un pli de voilette +relevée, un nœud de satin froissé se posèrent sur +sa joue hâlée.</p> -<p>—Bonjour, père!</p> +<p>—Bonjour, père!</p> <p>Il ne dit rien, mais il la serra si fort contre son cœur qu'il l'enleva de terre un moment. Puis, -détachant ses bras, et se reculant, et fermant à +détachant ses bras, et se reculant, et fermant à demi les yeux, comme s'il avait voulu juger la -voilure neuve d'une goëlette:</p> +voilure neuve d'une goëlette:</p> -<p>—Pas changée! dit-il, la même, bien la même! +<p>—Pas changée! dit-il, la même, bien la même! Et l'autre? Voyons?</p> -<p>Simone se tenait en arrière de sa mère, un peu -à gauche. La porte entre-bâillée laissait en pleine -lumière cette grande jeune fille, rose comme une -Anglaise, étonnée, souriante et grave. Le capitaine -la considéra de la tête aux pieds, examina -son chapeau de feutre noir, où s'enroulait un -voile blanc, son cache-poussière, qui était un vêtement +<p>Simone se tenait en arrière de sa mère, un peu +à gauche. La porte entre-bâillée laissait en pleine +lumière cette grande jeune fille, rose comme une +Anglaise, étonnée, souriante et grave. Le capitaine +la considéra de la tête aux pieds, examina +son chapeau de feutre noir, où s'enroulait un +voile blanc, son cache-poussière, qui était un vêtement nouveau pour lui, et, ne reconnaissant point -en elle le type des Guen, ni leur manière d'être, -en fut comme décontenancé.</p> +en elle le type des Guen, ni leur manière d'être, +en fut comme décontenancé.</p> -<p>—Ma foi, fit-il, je ne l'aurais point avouée pour -mienne dans la rue, cette enfant-là, Corentine. -Bonne mine, d'ailleurs... Comme la voilà grande!</p> +<p>—Ma foi, fit-il, je ne l'aurais point avouée pour +mienne dans la rue, cette enfant-là , Corentine. +Bonne mine, d'ailleurs... Comme la voilà grande!</p> <p>—Je le crois bien, depuis le temps que vous ne -m'avez vue! Vous ne m'embrassez pas, grand-père?</p> +m'avez vue! Vous ne m'embrassez pas, grand-père?</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_75"> 75</a></span> -Elle s'avança, droite, tendit une joue, puis +Elle s'avança, droite, tendit une joue, puis l'autre.</p> -<p>—Vous savez, grand-père, dit-elle posément, +<p>—Vous savez, grand-père, dit-elle posément, c'est moi qui ai voulu venir.</p> <p>—Qu'est-ce que tu dis, Simone?</p> -<p>—Maman, il ne faut pas me démentir. Je vous +<p>—Maman, il ne faut pas me démentir. Je vous suis si reconnaissante d'avoir consenti! Oui, -grand-père, je suis très heureuse d'être ici. Je m'y +grand-père, je suis très heureuse d'être ici. Je m'y reconnais!</p> -<p>—Oh! petite, ça n'est guère possible!</p> +<p>—Oh! petite, ça n'est guère possible!</p> <p>—Parfaitement, et je me souviens encore des -deux jolis bricks de la chambre, là-haut!... Je vois +deux jolis bricks de la chambre, là -haut!... Je vois bien que vous me prenez pour une demoiselle. Mais je n'en suis pas une, allez! Pour vous le prouver, si tante Marie-Anne veut me garder avec -elle, je l'aiderai à préparer le dîner.</p> +elle, je l'aiderai à préparer le dîner.</p> -<p>Elle avait déjà tiré l'épingle qui tenait son -chapeau, et accroché le feutre à la dent d'une +<p>Elle avait déjà tiré l'épingle qui tenait son +chapeau, et accroché le feutre à la dent d'une ancre pendue au mur.</p> <p>Le capitaine la suivit du regard, content, au -fond, de cette franchise et de cette décision, se -demandant: «Qu'est-ce que c'est que celle-là?»</p> +fond, de cette franchise et de cette décision, se +demandant: «Qu'est-ce que c'est que celle-là ?»</p> -<p>—Comme il te plaira, répondit-il. Marie-Anne +<p>—Comme il te plaira, répondit-il. Marie-Anne devient lourde, la pauvre, et un peu d'aide ne -lui fera pas de mal. Toi, Corentine, viens là-haut, +lui fera pas de mal. Toi, Corentine, viens là -haut, que je te montre ta chambre.</p> -<p>Ils s'engagèrent, le capitaine précédant sa fille, -dans l'escalier de bois à petits paliers, bordé de +<p>Ils s'engagèrent, le capitaine précédant sa fille, +dans l'escalier de bois à petits paliers, bordé de <span class="pagenum"><a id="Page_76"> 76</a></span> colonnes torses, vieille relique bretonne de cette vieille maison.</p> -<p>—Vous excuserez Simone, mon père, dit madame -Corentine à voix basse: c'est un peu une enfant -gâtée... toute seule avec moi... vous comprenez...</p> +<p>—Vous excuserez Simone, mon père, dit madame +Corentine à voix basse: c'est un peu une enfant +gâtée... toute seule avec moi... vous comprenez...</p> -<p>—Gâtée? Ma foi, je n'en sais rien encore, repartit -tout haut le marin, qui se sentait porté à -défendre sa petite-fille; non, ce qu'elle a dit n'est +<p>—Gâtée? Ma foi, je n'en sais rien encore, repartit +tout haut le marin, qui se sentait porté à +défendre sa petite-fille; non, ce qu'elle a dit n'est pas mal du tout. Seulement elle n'a pas pris de -ton côté, voilà!</p> +ton côté, voilà !</p> <p>—Je crois, en effet...</p> -<p>—Il n'y a pas de crime à cela, Corentine. Il -avait bien ses qualités, lui aussi! N'avait été la -mère, la dame Jeanne, les malheurs ne seraient -peut-être pas arrivés.</p> +<p>—Il n'y a pas de crime à cela, Corentine. Il +avait bien ses qualités, lui aussi! N'avait été la +mère, la dame Jeanne, les malheurs ne seraient +peut-être pas arrivés.</p> -<p>Le nom du mari ne fut pas prononcé. Mais -madame Corentine éprouva une sorte d'impatience -de le sentir si près. Deux portes ouvraient +<p>Le nom du mari ne fut pas prononcé. Mais +madame Corentine éprouva une sorte d'impatience +de le sentir si près. Deux portes ouvraient sur le dernier palier: en face, la chambre de -Marie-Anne; à droite, celle du capitaine. Madame -Corentine se hâta d'entrer dans la dernière.</p> +Marie-Anne; à droite, celle du capitaine. Madame +Corentine se hâta d'entrer dans la dernière.</p> -<p>—Que vous l'avez bien arrangée pour nous! +<p>—Que vous l'avez bien arrangée pour nous! dit-elle.</p> -<p>C'était vrai. Tout reluisait, tout avait été frotté, -lavé ou épousseté: les bois du lit, de vieux noyer, -sculptés de feuilles de trèfle et d'où débordaient -deux draps brodés, fleurant la verveine; les deux -coquillages de l'Inde, à valves roses, garnis d'épines +<p>C'était vrai. Tout reluisait, tout avait été frotté, +lavé ou épousseté: les bois du lit, de vieux noyer, +sculptés de feuilles de trèfle et d'où débordaient +deux draps brodés, fleurant la verveine; les deux +coquillages de l'Inde, à valves roses, garnis d'épines <span class="pagenum"><a id="Page_77"> 77</a></span> blanches comme des clochetons, qui flanquaient, -sur la cheminée, le rameau de corail -épanoui sous verre; la longue-vue suspendue à -deux clous; le brevet de capitaine encadré; deux -gravures coloriées représentant les anciens navires -commandés par le capitaine, un brick et une -goëlette d'une fidélité de lignes et de gréement -excessive, posés sur une mer très régulièrement -labourée avec du bleu et du vert: tout, jusqu'aux -vitres, un peu épaisses, mais nettes, de la fenêtre, -à travers lesquelles on apercevait un géranium en -pot, des tiges de volubilis grimpant à une ficelle -agitée, et la belle rade au delà, la royale avenue -que font les collines en s'écartant, pour le plus +sur la cheminée, le rameau de corail +épanoui sous verre; la longue-vue suspendue à +deux clous; le brevet de capitaine encadré; deux +gravures coloriées représentant les anciens navires +commandés par le capitaine, un brick et une +goëlette d'une fidélité de lignes et de gréement +excessive, posés sur une mer très régulièrement +labourée avec du bleu et du vert: tout, jusqu'aux +vitres, un peu épaisses, mais nettes, de la fenêtre, +à travers lesquelles on apercevait un géranium en +pot, des tiges de volubilis grimpant à une ficelle +agitée, et la belle rade au delà , la royale avenue +que font les collines en s'écartant, pour le plus grand bien des caboteurs de Perros, et pour le plaisir des vieux capitaines en retraite.</p> <p>—Cela vaut mieux que Jersey, hein? demanda Guen, qui voyait madame Corentine fixer le large -un peu rêveuse.</p> +un peu rêveuse.</p> <p>—Oui! fit-elle, sortant de cette distraction et secouant le piquet de plumes noires de son chapeau: bien mieux!</p> -<p>—Si seulement Sullian était avec nous!</p> +<p>—Si seulement Sullian était avec nous!</p> -<p>—Où se trouve-t-il?</p> +<p>—Où se trouve-t-il?</p> <p>—A Bilbao, chargeant pour le retour. Si tu nous restes un peu, tu auras la chance de le revoir. -Nous attendons de ses nouvelles. Il se hâtera de +Nous attendons de ses nouvelles. Il se hâtera de revenir, tu comprends!</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_78"> 78</a></span> @@ -2668,66 +2628,66 @@ revenir, tu comprends!</p> Elle est bien lourde, Marie-Anne!</p> <p>—N'est-ce pas? dit Guen avec un sourire. -Ce sera un garçon!... Dire que si mon gendre -Sullian était là, nous serions...</p> +Ce sera un garçon!... Dire que si mon gendre +Sullian était là , nous serions...</p> -<p>Il voulait dire «au complet». Mais il songea +<p>Il voulait dire «au complet». Mais il songea qu'un autre manquerait encore, le premier gendre. -Et il rougit, le vieux Guen, en s'arrêtant de parler, +Et il rougit, le vieux Guen, en s'arrêtant de parler, comme quelqu'un qui n'a pas l'habitude de rien taire, et qui se trouve pris.</p> <p>Corentine n'eut pas l'air de comprendre, et dit, en revenant sur ses pas:</p> -<p>—Nous allons être bien ici, père! Voyons la +<p>—Nous allons être bien ici, père! Voyons la chambre de Marie-Anne?</p> -<p>Quelques heures plus tard, ils dînaient tous +<p>Quelques heures plus tard, ils dînaient tous dans la salle basse, autour de la table ronde qui n'avait jamais eu de rallonge. Les quatre couverts -étaient mis sur une nappe fine, repassée par la -plus adroite lingère du bourg. Guen avait en face -de lui Corentine, à droite et à gauche sa petite-fille +étaient mis sur une nappe fine, repassée par la +plus adroite lingère du bourg. Guen avait en face +de lui Corentine, à droite et à gauche sa petite-fille et Marie-Anne.</p> -<p>Entre les convives c'étaient des regards heureux, -et cette conversation brisée de gens qui ne +<p>Entre les convives c'étaient des regards heureux, +et cette conversation brisée de gens qui ne se sont pas vus depuis longtemps, et qui effleurent -tous les sujets, dans la hâte de se remettre au point +tous les sujets, dans la hâte de se remettre au point les uns des autres, et de tout dire pour se mieux -faire agréer.</p> +faire agréer.</p> <p>Plus que les autres, le capitaine causait. Il <span class="pagenum"><a id="Page_79"> 79</a></span> -racontait des pêches, des histoires du haut et du +racontait des pêches, des histoires du haut et du bas Perros, il se souvenait, il rajeunissait, et retrouvait -ses formules et jusqu'à ses intonations -du vieux temps, pour dire, à propos de tout:</p> +ses formules et jusqu'à ses intonations +du vieux temps, pour dire, à propos de tout:</p> <p>—Eh bien, petite Corentine, le pays breton, est-ce assez bon?</p> -<p>Corentine subissait à sa manière le charme de -la réunion. Comme beaucoup de natures que la vie -a tendues, que l'effort à soutenir, le rôle à jouer -surexcitent, elle éprouvait une détente, elle jouissait +<p>Corentine subissait à sa manière le charme de +la réunion. Comme beaucoup de natures que la vie +a tendues, que l'effort à soutenir, le rôle à jouer +surexcitent, elle éprouvait une détente, elle jouissait de pouvoir s'abandonner librement en paroles, -sans être jalousement observée, comme à Jersey, -par des étrangers qui ne comprennent jamais tout -de nous-mêmes. Marie-Anne, au nom de Sullian, -souvent prononcé, souriait de ce sourire infiniment +sans être jalousement observée, comme à Jersey, +par des étrangers qui ne comprennent jamais tout +de nous-mêmes. Marie-Anne, au nom de Sullian, +souvent prononcé, souriait de ce sourire infiniment doux et grave qu'ont les statues de saints dans -les églises et les filles de pure race celte dans les -coins ignorés de Bretagne. Mais le dialogue était +les églises et les filles de pure race celte dans les +coins ignorés de Bretagne. Mais le dialogue était vif surtout entre le capitaine et Simone, Simone, -curieuse des moindres détails, nouvelle en ce pays -qu'elle avait à peine entrevu dans son enfance, et -qui s'apercevait de la conquête rapide qu'elle faisait -en la personne de son grand-père.</p> +curieuse des moindres détails, nouvelle en ce pays +qu'elle avait à peine entrevu dans son enfance, et +qui s'apercevait de la conquête rapide qu'elle faisait +en la personne de son grand-père.</p> -<p>—Nous irons voir l'église demain, n'est-ce pas, -grand-père?</p> +<p>—Nous irons voir l'église demain, n'est-ce pas, +grand-père?</p> <p>—Oui, ma mignonne.</p> @@ -2736,136 +2696,136 @@ grand-père?</p> <p>—Sans doute.</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_80"> 80</a></span> -—Et la pointe du château où vous avez chaviré?</p> +—Et la pointe du château où vous avez chaviré?</p> <p>—Je le crois!</p> -<p>—Et puis nous irons à Ploumanac'h, quand -la mer sautera autour du phare? à Trégastel aussi? -Grand-père, il faudra décider maman à venir avec -nous au pardon de la Clarté. C'est bientôt?</p> +<p>—Et puis nous irons à Ploumanac'h, quand +la mer sautera autour du phare? à Trégastel aussi? +Grand-père, il faudra décider maman à venir avec +nous au pardon de la Clarté. C'est bientôt?</p> -<p>—Le 15 août.</p> +<p>—Le 15 août.</p> <p>—Elle viendra! Voyez-vous comme elle a envie de dire oui! Elle viendra! Dans la carriole du boulanger! Je ne veux pas de voiture. Nous ferons -comme maman faisait, quand elle avait mon âge!</p> - -<p>Ce soir-là, la maison du capitaine, bien close -contre le vent, contre les regards, ressemblait à -une île où des gens heureux se seraient retirés à -l'abri, ignorés, sans témoins. Personne encore, ou -bien peu de gens savaient l'arrivée des deux Jersiaises. -L'émotion du retour était dans sa fraîcheur. +comme maman faisait, quand elle avait mon âge!</p> + +<p>Ce soir-là , la maison du capitaine, bien close +contre le vent, contre les regards, ressemblait à +une île où des gens heureux se seraient retirés à +l'abri, ignorés, sans témoins. Personne encore, ou +bien peu de gens savaient l'arrivée des deux Jersiaises. +L'émotion du retour était dans sa fraîcheur. Les souvenirs, qui remontent comme une plante vivace, n'avaient pas eu le temps de jeter leurs grandes rames tristes dans cette subite floraison de joie.</p> <p>Le vieux Guen rayonnait. Bien tard, quand -tout le monde fut couché, il ouvrit discrètement -la porte, il s'échappa pour se promener à grands -pas sur la jetée, où la mer montait caressante +tout le monde fut couché, il ouvrit discrètement +la porte, il s'échappa pour se promener à grands +pas sur la jetée, où la mer montait caressante et chantante. Il reconnut son canot, et, pour la -première fois depuis longtemps, ne songea pas +première fois depuis longtemps, ne songea pas <span class="pagenum"><a id="Page_81"> 81</a></span> -aux projets de pêche pour le lendemain. Il pensait: -«Que c'est bon de se retrouver!» Et cela -lui remplissait l'âme. Et les voyageuses, dans la -chambre qu'il apercevait de loin, à cause de la -veilleuse allumée, pensaient de même.</p> - -<p>Seule, Marie-Anne rêvait des villes lointaines, -des ports qui ne devaient pas ressembler à celui -de Perros, et qu'elle s'efforçait d'imaginer, parce -que son mari était en voyage. Sullian lui manquait. -Elle ne vivait qu'à demi en son absence. Mais elle +aux projets de pêche pour le lendemain. Il pensait: +«Que c'est bon de se retrouver!» Et cela +lui remplissait l'âme. Et les voyageuses, dans la +chambre qu'il apercevait de loin, à cause de la +veilleuse allumée, pensaient de même.</p> + +<p>Seule, Marie-Anne rêvait des villes lointaines, +des ports qui ne devaient pas ressembler à celui +de Perros, et qu'elle s'efforçait d'imaginer, parce +que son mari était en voyage. Sullian lui manquait. +Elle ne vivait qu'à demi en son absence. Mais elle se sentait raisonnable, ce soir, et confiante, comme -protégée par la joie des autres.</p> +protégée par la joie des autres.</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_82"> 82</a></span></p> <h2>V</h2> -<p>La veille au soir, 14 août, les cloches de la Clarté -avaient sonné pour annoncer le pardon du lendemain. -Elles avaient sonné longtemps, à toute -volée, dans le clocher de granit qui pointe, au bout -de la plage de Perros, sur l'arête rocheuse partie +<p>La veille au soir, 14 août, les cloches de la Clarté +avaient sonné pour annoncer le pardon du lendemain. +Elles avaient sonné longtemps, à toute +volée, dans le clocher de granit qui pointe, au bout +de la plage de Perros, sur l'arête rocheuse partie de la mer et montant vers les collines. Il y avait -déjà du monde autour du hameau sans verdure, +déjà du monde autour du hameau sans verdure, des jeunes surtout, venus pour le feu de l'Assomption. -Et, selon l'ancien usage, le vicaire était -descendu, en procession, bénir et allumer le -bûcher de fagots et de broussailles dressé un peu -plus bas, près d'un calvaire. On avait aperçu la +Et, selon l'ancien usage, le vicaire était +descendu, en procession, bénir et allumer le +bûcher de fagots et de broussailles dressé un peu +plus bas, près d'un calvaire. On avait aperçu la flamme de plusieurs lieues, les gens de mer qui passaient inconnus dans la nuit, les gens des terres -qui veillaient. Longtemps des traînées d'étincelles -avaient tournoyé en l'air, voyageant parmi les -étoiles, et madame Corentine, debout sur la falaise -de Perros, debout et muette derrière le groupe -des siens, s'était souvenue de la joute des jeunes +qui veillaient. Longtemps des traînées d'étincelles +avaient tournoyé en l'air, voyageant parmi les +étoiles, et madame Corentine, debout sur la falaise +de Perros, debout et muette derrière le groupe +des siens, s'était souvenue de la joute des jeunes gens bretons, sautant par-dessus les tisons ardents, <span class="pagenum"><a id="Page_83"> 83</a></span> emportant la braise rouge aux talons de leurs bottes, pour montrer leur courage aux belles qui sont venues, et puis de la promenade que font les -fiancés, la main dans la main, autour du bûcher, -pauvres gens naïfs dont l'amour longtemps caché, -secret des chemins bordés d'ajoncs ou des roches -de la côte, s'épanouit et se déclare devant la -Bretagne assemblée, en la nuit de vigile.</p> - -<p>Les cloches avaient sonné. Elles s'étaient tues. -La pleine nuit avait dispersé les amants, et, depuis +fiancés, la main dans la main, autour du bûcher, +pauvres gens naïfs dont l'amour longtemps caché, +secret des chemins bordés d'ajoncs ou des roches +de la côte, s'épanouit et se déclare devant la +Bretagne assemblée, en la nuit de vigile.</p> + +<p>Les cloches avaient sonné. Elles s'étaient tues. +La pleine nuit avait dispersé les amants, et, depuis des heures et des heures, il n'y avait plus, sur -l'immense dentelure des côtes, d'autre lueur que +l'immense dentelure des côtes, d'autre lueur que le feu du petit phare de Ploumanac'h; il n'y avait plus d'autre bruit que le roulement ininterrompu des vagues sur les plages et le sifflement du vent -qui fraîchissait aux pointes des falaises.</p> +qui fraîchissait aux pointes des falaises.</p> <p>Les hommes tiennent si peu de place dans la nuit!</p> -<p>Cependant beaucoup étaient en marche. Car -on vient de très loin au pardon de la Clarté, d'au +<p>Cependant beaucoup étaient en marche. Car +on vient de très loin au pardon de la Clarté, d'au moins cinq ou six lieues, de plus loin encore. Dans les ravins pleins d'herbe, au bord des ruisseaux -tout couverts de vapeur, dans la buée lourde -des iris et des menthes foulés aux pieds des bœufs, -des fermes s'éveillaient; des gars bretons allaient +tout couverts de vapeur, dans la buée lourde +des iris et des menthes foulés aux pieds des bœufs, +des fermes s'éveillaient; des gars bretons allaient donner l'avoine aux chevaux immobiles devant -le râtelier et qui penchaient la tête, endormis sur -trois pieds; dans les maisons de Trégastel, de +le râtelier et qui penchaient la tête, endormis sur +trois pieds; dans les maisons de Trégastel, de <span class="pagenum"><a id="Page_84"> 84</a></span> -l'Ile-Grande et de Pleumeur, dans le pays côtier -tout entier frémissant sous la même nappe régulière -du vent qui passe, les pêcheurs, plus tôt que -d'ordinaire, et comme aux jours où la marée le -commande, sortaient du lit, et allumaient la résine. -«Est-ce qu'il est temps de partir déjà, mon -homme?—Oui, deux heures avant le jour.» Et -l'homme allait ouvrir la porte, observait les nuées -glissant sur le ciel presque entièrement obscur, et -revenait dire, ayant vérifié l'heure à je ne sais -quel signe mystérieux: «Il est temps.»</p> - -<p>Chez les Guen aussi, on se préparait. Madame -Corentine l'avait voulu ainsi, malgré la petite -distance qui sépare Perros de la Clarté, pour -échapper aux commérages dont elle eût été l'objet, -en plein jour, tant qu'aurait duré le voyage, parmi -les groupes inoccupés des voisins et des voisines. -Déjà elle avait deviné derrière elle, plus d'une fois, -le murmure des anciennes médisances échangées -d'une porte à l'autre, et elle était résolue à ne se +l'Ile-Grande et de Pleumeur, dans le pays côtier +tout entier frémissant sous la même nappe régulière +du vent qui passe, les pêcheurs, plus tôt que +d'ordinaire, et comme aux jours où la marée le +commande, sortaient du lit, et allumaient la résine. +«Est-ce qu'il est temps de partir déjà , mon +homme?—Oui, deux heures avant le jour.» Et +l'homme allait ouvrir la porte, observait les nuées +glissant sur le ciel presque entièrement obscur, et +revenait dire, ayant vérifié l'heure à je ne sais +quel signe mystérieux: «Il est temps.»</p> + +<p>Chez les Guen aussi, on se préparait. Madame +Corentine l'avait voulu ainsi, malgré la petite +distance qui sépare Perros de la Clarté, pour +échapper aux commérages dont elle eût été l'objet, +en plein jour, tant qu'aurait duré le voyage, parmi +les groupes inoccupés des voisins et des voisines. +Déjà elle avait deviné derrière elle, plus d'une fois, +le murmure des anciennes médisances échangées +d'une porte à l'autre, et elle était résolue à ne se montrer que le moins possible en Perros. Elle -s'habillait donc, à la lueur de la minuscule lampe -à pétrole, l'unique lampe de la maison, que Guen -avait prêtée à sa fille. Dans la chambre voisine, elle +s'habillait donc, à la lueur de la minuscule lampe +à pétrole, l'unique lampe de la maison, que Guen +avait prêtée à sa fille. Dans la chambre voisine, elle entendait aller et venir Simone et, de temps en temps, la voix couverte et lente de sommeil de Marie-Anne, faisant des recommandations pieuses.</p> @@ -2881,440 +2841,440 @@ Marie-Anne, faisant des recommandations pieuses.</p> <p>—Pour le petit qui doit venir?</p> -<p>—Oh! bien sûr!</p> +<p>—Oh! bien sûr!</p> <p>Elle ajouta quelque chose bien bas, une demande -secrète à peine murmurée, qui ne parvint -pas jusqu'à la chambre voisine. Madame Corentine -se pencha dans l'entre-bâillement de la porte, -sans être vue, et elle aperçut, devant une glace, -Simone qui répondait de la tête un oui sérieux.</p> +secrète à peine murmurée, qui ne parvint +pas jusqu'à la chambre voisine. Madame Corentine +se pencha dans l'entre-bâillement de la porte, +sans être vue, et elle aperçut, devant une glace, +Simone qui répondait de la tête un oui sérieux.</p> <p>Quand ils furent tous partis, Marie-Anne descendit en chemise pour aller pousser le verrou de la porte, puis elle se recoucha, ayant froid, -ayant peur dans la maison déserte.</p> +ayant peur dans la maison déserte.</p> <p>Il faisait noir dans la chambre. Le vent secouait les ardoises de l'auvent et les volets fendus, -par où entraient les lueurs pâles du matin. -Elle se tourna du côté du mur, et ferma les yeux.</p> +par où entraient les lueurs pâles du matin. +Elle se tourna du côté du mur, et ferma les yeux.</p> <p>La mer montait.</p> -<p>Tout à l'heure le bruit des pas, la voix du -père, de Corentine, de Simone, les roulements -de la carriole s'éloignant, couvraient la plainte -de la marée. A présent elle emplissait tout le +<p>Tout à l'heure le bruit des pas, la voix du +père, de Corentine, de Simone, les roulements +de la carriole s'éloignant, couvraient la plainte +de la marée. A présent elle emplissait tout le grand silence du bourg endormi; elle arrivait, -apportée de toutes les plages voisines, de tous -les écueils semés au large, tantôt aiguë et sifflante, -tantôt sourde, toujours triste.</p> +apportée de toutes les plages voisines, de tous +les écueils semés au large, tantôt aiguë et sifflante, +tantôt sourde, toujours triste.</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_86"> 86</a></span> -Oh! quand elle était petite, Marie-Anne était -curieuse de la mer et attirée par elle. Dans les -jours d'été, elle restait des après-midi entières, -gamine aux cheveux emmêlés, couchée à plat -ventre sur les falaises, à voir galoper les vagues -et l'écume sauter, familière comme toutes -les petites de la côte avec celle qui les rendra +Oh! quand elle était petite, Marie-Anne était +curieuse de la mer et attirée par elle. Dans les +jours d'été, elle restait des après-midi entières, +gamine aux cheveux emmêlés, couchée à plat +ventre sur les falaises, à voir galoper les vagues +et l'écume sauter, familière comme toutes +les petites de la côte avec celle qui les rendra veuves.</p> -<p>Quand elle était petite, elle courait pieds nus -sur les grèves, pour chercher des coquillages -roulés par la tempête et des débris qu'elle jette -souvent, des boîtes de conserves, des bouteilles +<p>Quand elle était petite, elle courait pieds nus +sur les grèves, pour chercher des coquillages +roulés par la tempête et des débris qu'elle jette +souvent, des boîtes de conserves, des bouteilles et des bois flottants qui sont couverts d'animaux.</p> -<p>Quand elle était petite et qu'il faisait gros -temps, la nuit, elle se tenait éveillée dans son -lit, contente d'avoir peur, parce que le père était -là, au fond de la chambre, qui la rassurait, et -elle écoutait avec ravissement, le drap ramené sur +<p>Quand elle était petite et qu'il faisait gros +temps, la nuit, elle se tenait éveillée dans son +lit, contente d'avoir peur, parce que le père était +là , au fond de la chambre, qui la rassurait, et +elle écoutait avec ravissement, le drap ramené sur les yeux, la grande musique de Bretagne, l'hymne -sauvage qui s'élève de toutes les plages à la fois.</p> +sauvage qui s'élève de toutes les plages à la fois.</p> -<p>Mais à présent, elle avait horreur de l'entendre. +<p>Mais à présent, elle avait horreur de l'entendre. Elle ne se promenait jamais sur les falaises. Les -coups de vent l'épouvantaient. Elle savait que la -mer emporte au loin les hommes, qu'elle sépare -les époux, et brise les cœurs. Elle aurait voulu +coups de vent l'épouvantaient. Elle savait que la +mer emporte au loin les hommes, qu'elle sépare +les époux, et brise les cœurs. Elle aurait voulu ne point rencontrer toutes ces veuves dans le bourg, car cela fait penser. Elle connaissait les -attentes longues, l'inquiétude des retards quand +attentes longues, l'inquiétude des retards quand <span class="pagenum"><a id="Page_87"> 87</a></span> une lettre doit venir, et cette souffrance d'appliquer -son pauvre esprit, des heures entières, sans -même pouvoir imaginer où se trouve le navire du -bien-aimé, en route, au port, ou bien... La nuit -surtout, quand elle était seule et que la mer parlait -ainsi, il lui semblait qu'on criait au secours. C'était -lui, dans la brume, dans la houle, à des distances -infinies. Il appelait: «Marie-Anne! Marie-Anne!» -Elle s'éveillait en tendant les bras. Oh! la mer, elle -la détestait.</p> - -<p>Et voilà qu'au matin de ce pardon, et depuis -des heures déjà, la mer chantait sa chanson -mauvaise. Marie-Anne s'enfonça dans les draps -pour ne plus l'entendre. Elle tâcha de ne plus +son pauvre esprit, des heures entières, sans +même pouvoir imaginer où se trouve le navire du +bien-aimé, en route, au port, ou bien... La nuit +surtout, quand elle était seule et que la mer parlait +ainsi, il lui semblait qu'on criait au secours. C'était +lui, dans la brume, dans la houle, à des distances +infinies. Il appelait: «Marie-Anne! Marie-Anne!» +Elle s'éveillait en tendant les bras. Oh! la mer, elle +la détestait.</p> + +<p>Et voilà qu'au matin de ce pardon, et depuis +des heures déjà , la mer chantait sa chanson +mauvaise. Marie-Anne s'enfonça dans les draps +pour ne plus l'entendre. Elle tâcha de ne plus penser.</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_88"> 88</a></span></p> <h2>VI</h2> -<p>Les trois voyageurs avaient monté la rude côte -du bourg, passé devant l'église, laissé à droite la +<p>Les trois voyageurs avaient monté la rude côte +du bourg, passé devant l'église, laissé à droite la Croix-Erskine, et suivaient la route qui tourne -par la crête des collines, autour de la plage de +par la crête des collines, autour de la plage de Trestrao. Le cheval, un mauvais cheval blanc, -tout menu entre les brancards et qu'on s'étonnait -de ne pas voir enlevé en l'air quand il portait le -pain du boulanger, traînait assez résolument la +tout menu entre les brancards et qu'on s'étonnait +de ne pas voir enlevé en l'air quand il portait le +pain du boulanger, traînait assez résolument la carriole, au petit trot, le capitaine et Simone -par devant, madame Corentine à l'arrière, assise -sur un pliant. C'était l'heure grise, sans relief et -sans joie, qui précède l'aube. Mais déjà on pouvait -prédire que la journée ne serait pas belle. Le vent -avait ce souffle régulier qui dure. Il venait de +par devant, madame Corentine à l'arrière, assise +sur un pliant. C'était l'heure grise, sans relief et +sans joie, qui précède l'aube. Mais déjà on pouvait +prédire que la journée ne serait pas belle. Le vent +avait ce souffle régulier qui dure. Il venait de l'ouest, poussant la brume, non pas des nuages -amoncelés comme il en passe souvent au matin +amoncelés comme il en passe souvent au matin et que le soleil dissout, mais une masse lourde, -uniforme, couvrant des lieues de côte. Dans la +uniforme, couvrant des lieues de côte. Dans la campagne, appesantie d'eau et de sommeil, rien <span class="pagenum"><a id="Page_89"> 89</a></span> -ne luisait. L'horizon rétréci coupait en deux des -pointes toutes proches des falaises. La mer n'était -d'aucune couleur. Seule, la vague déferlait, très +ne luisait. L'horizon rétréci coupait en deux des +pointes toutes proches des falaises. La mer n'était +d'aucune couleur. Seule, la vague déferlait, très lente, en volutes d'un vert tendre sur le sable de Trestrao.</p> -<p>—Ça ressemble à la Norvège, ce temps-là, +<p>—Ça ressemble à la Norvège, ce temps-là , disait le capitaine.</p> <p>Les femmes se taisaient, saisies par le froid. Leurs yeux, las d'errer sur cette ombre morne, -revenaient sans cesse à ce point fixe devant -elles, le clocher de la chapelle de la Clarté, droit -et net au-dessus d'un plateau de roches dénudées. +revenaient sans cesse à ce point fixe devant +elles, le clocher de la chapelle de la Clarté, droit +et net au-dessus d'un plateau de roches dénudées. A mesure qu'elles approchaient, des bruits de voix -et de pas montaient plus fréquents des vallons noyés +et de pas montaient plus fréquents des vallons noyés dans la brume. Les bourrelets d'ajoncs qui bordent -les chemins s'écartaient au passage d'une carriole. -Des groupes de pèlerins débouchaient sur la route, +les chemins s'écartaient au passage d'une carriole. +Des groupes de pèlerins débouchaient sur la route, de tous les sentiers qui tordent autour des champs -leurs deux murs en pierres sèches, ou des adresses -invisibles tracées parmi les landes. Simone regardait +leurs deux murs en pierres sèches, ou des adresses +invisibles tracées parmi les landes. Simone regardait curieusement ces bandes de paysans -rapidement dépassés par la voiture, tandis que sa -mère, gênée, tournait presque aussitôt la tête, +rapidement dépassés par la voiture, tandis que sa +mère, gênée, tournait presque aussitôt la tête, avant d'avoir pu lire, sur la physionomie des gens, ce mouvement de surprise qu'elle connaissait -si bien: «Tiens, la fille de M. Guen, celle qui -a laissé son mari à Lannion! La voilà! C'est elle! -Voyez donc!»</p> +si bien: «Tiens, la fille de M. Guen, celle qui +a laissé son mari à Lannion! La voilà ! C'est elle! +Voyez donc!»</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_90"> 90</a></span> -Bientôt la rumeur grandit. Le cheval se mit -de lui-même au pas pour gravir le dos pierreux +Bientôt la rumeur grandit. Le cheval se mit +de lui-même au pas pour gravir le dos pierreux de la butte. Et Guen prit son air de pilote responsable, -les yeux bridés et fixes, tâchant de ne -heurter personne dans la foule serrée autour de la +les yeux bridés et fixes, tâchant de ne +heurter personne dans la foule serrée autour de la carriole. En haut, on voyait maintenant quelques -pauvres toits d'herbes sèches collés à l'abri de +pauvres toits d'herbes sèches collés à l'abri de gros rochers ronds, couverts de lichens, un village -misérable au-dessus duquel s'enlevaient la petite -nef de granit, les ogives, la balustrade à jour -et le clocher dentelé, comme un cierge avec sa +misérable au-dessus duquel s'enlevaient la petite +nef de granit, les ogives, la balustrade à jour +et le clocher dentelé, comme un cierge avec sa manchette de papier. La nuit se dissipait. Vers -Perros, en arrière, une bande rose affleura l'horizon, -et s'éteignit, couverte aussi par le brouillard. C'était +Perros, en arrière, une bande rose affleura l'horizon, +et s'éteignit, couverte aussi par le brouillard. C'était le jour. La plainte de la mer parut grandir -encore. Il y eut des mouettes qui passèrent dans -le vent. Les cloches sonnaient la première messe.</p> +encore. Il y eut des mouettes qui passèrent dans +le vent. Les cloches sonnaient la première messe.</p> <p>Guen fit le tour de l'enceinte de murs bas -qui enveloppe la chapelle, ayant peine à se faire -un chemin, à cause des hommes qui refusaient de -se ranger. Ils étaient si nombreux, que le peu de -bruit qui s'élevait de la place étonnait d'abord, pêcheurs +qui enveloppe la chapelle, ayant peine à se faire +un chemin, à cause des hommes qui refusaient de +se ranger. Ils étaient si nombreux, que le peu de +bruit qui s'élevait de la place étonnait d'abord, pêcheurs pour la plupart ou paysans des paroisses -voisines, vêtus de sombre, toutes les lignes anguleuses, -le visage creusé de rides, l'œil fixe et -froid, gardant, même aux jours de fête, la songerie -du large et l'inquiétude du danger. Aux +voisines, vêtus de sombre, toutes les lignes anguleuses, +le visage creusé de rides, l'œil fixe et +froid, gardant, même aux jours de fête, la songerie +du large et l'inquiétude du danger. Aux abords de la place, sur le seuil des portes, aux <span class="pagenum"><a id="Page_91"> 91</a></span> -angles des routes, des mendiants demandaient l'aumône, +angles des routes, des mendiants demandaient l'aumône, dans une langue rauque. Il y en avait des -grappes autour des brèches ouvertes dans l'enceinte -de la chapelle, des êtres affreux de misère, tendant -aux pèlerins, dans une sorte de concurrence sauvage, -leurs moignons, leur poitrine rongée de -lèpre, des plaies mal bandées et saignantes. Des -idiots, habillés de jupons, tournaient autour -de leur bâton. Des joueurs de vielle raclaient des +grappes autour des brèches ouvertes dans l'enceinte +de la chapelle, des êtres affreux de misère, tendant +aux pèlerins, dans une sorte de concurrence sauvage, +leurs moignons, leur poitrine rongée de +lèpre, des plaies mal bandées et saignantes. Des +idiots, habillés de jupons, tournaient autour +de leur bâton. Des joueurs de vielle raclaient des airs lugubres. Et tout au bout du tertre, le long de la pente qui descend vers Ploumanac'h, les -marchands ambulants dressaient sur leurs tréteaux -des piles de pains mous, de gâteaux mal -levés, ou des mannequins pleins de poires et de -prunes, cahotées, meurtries, mais jamais mûres.</p> +marchands ambulants dressaient sur leurs tréteaux +des piles de pains mous, de gâteaux mal +levés, ou des mannequins pleins de poires et de +prunes, cahotées, meurtries, mais jamais mûres.</p> <p>De rares coiffes blanches glissaient dans cette -cohue sans gaieté: les coiffes blanches emplissaient -l'église.</p> +cohue sans gaieté: les coiffes blanches emplissaient +l'église.</p> -<p>Guen détela le cheval dans un pré voisin, déjà -encombré de carrioles, les brancards en l'air, et de -chevaux attachés par des cordes aux ajoncs de +<p>Guen détela le cheval dans un pré voisin, déjà +encombré de carrioles, les brancards en l'air, et de +chevaux attachés par des cordes aux ajoncs de la haie. Puis il vint retrouver Corentine et Simone dans la chapelle.</p> -<p>La matinée ressembla aux matinées de tous +<p>La matinée ressembla aux matinées de tous les pardons, quand l'assistance est encore exclusivement -bretonne. Après avoir erré autour de +bretonne. Après avoir erré autour de la place et fait le tour de toutes les maisons, -examiné les costumes, les étalages forains, déjeûné +examiné les costumes, les étalages forains, déjeûné <span class="pagenum"><a id="Page_92"> 92</a></span> dans une chambre, dont une paroi de rocher -avançante formait le fond, les deux femmes abandonnèrent -le capitaine, qui rencontrait à chaque +avançante formait le fond, les deux femmes abandonnèrent +le capitaine, qui rencontrait à chaque pas d'anciennes connaissances des ports de la -côte, et s'assirent à l'écart, sur un petit mur de -champ, près de la pente par où devait descendre +côte, et s'assirent à l'écart, sur un petit mur de +champ, près de la pente par où devait descendre la procession.</p> <p>La brume accourait toujours du large. Elles -apercevaient la mer comme une lame de métal -poli, au delà des roches confondues et ternes. -Le nez rose de la pointe de Ploumanac'h lui-même -paraissait gris. A leurs pieds une vallée -désolée, coupée de ravins où la mer avait dû +apercevaient la mer comme une lame de métal +poli, au delà des roches confondues et ternes. +Le nez rose de la pointe de Ploumanac'h lui-même +paraissait gris. A leurs pieds une vallée +désolée, coupée de ravins où la mer avait dû venir autrefois, des landes, de pauvres coins de -chaume entourés de murs, la route qui montait, -et, juste au bas de la côte, le calvaire, encore +chaume entourés de murs, la route qui montait, +et, juste au bas de la côte, le calvaire, encore noirci tout autour par le feu de joie de la veille. Longtemps -elles restèrent là, causant un peu, envahies -par la mélancolie de ce jour brumeux et de cette +elles restèrent là , causant un peu, envahies +par la mélancolie de ce jour brumeux et de cette campagne morte. A leur droite pourtant, la place -se remplissait de plus en plus de pèlerins et de curieux. +se remplissait de plus en plus de pèlerins et de curieux. On ne voyait plus l'herbe, mais seulement un flot mouvant de chapeaux noirs et de coiffes -blanches. Des étrangers, perdus dans cette marée -humaine, l'ombrelle ouverte, tâchaient de gagner +blanches. Des étrangers, perdus dans cette marée +humaine, l'ombrelle ouverte, tâchaient de gagner le bord. Et de grands gars bretons levaient leurs -têtes de cavaliers par-dessus la foule, et bousculaient -leurs voisins avec le sourire bête de la force.</p> +têtes de cavaliers par-dessus la foule, et bousculaient +leurs voisins avec le sourire bête de la force.</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_93"> 93</a></span> -Enfin les cloches sonnèrent, mêlées au vacarme -de la fanfare du collège de Tréguier, pour -annoncer le départ de la procession.</p> +Enfin les cloches sonnèrent, mêlées au vacarme +de la fanfare du collège de Tréguier, pour +annoncer le départ de la procession.</p> -<p>Et voilà, sortant de la chapelle et refoulant +<p>Et voilà , sortant de la chapelle et refoulant la masse noire des curieux, la croix d'argent aux bras de laquelle pendent six clochettes en -carillon, puis les petits garçons et les petites +carillon, puis les petits garçons et les petites filles des villages avec des banderoles, les pupilles de la marine, en vareuse bleue, le col ouvert, qui portent trois vaisseaux, de ceux qui tournent -toute l'année, au bout d'une corde, devant l'autel. +toute l'année, au bout d'une corde, devant l'autel. Quand les jeunes filles passent, Simone, qui a eu -de la peine à obtenir la permission de madame +de la peine à obtenir la permission de madame Corentine, se met au milieu d'elles, dans le rang -le plus proche, et commence à descendre la pente. -La mère reste seule. Les jeunes femmes défilent -à leur tour, sur deux rangs, graves, ayant encore +le plus proche, et commence à descendre la pente. +La mère reste seule. Les jeunes femmes défilent +à leur tour, sur deux rangs, graves, ayant encore leur air de vierges. Elles tiennent d'une main leur cierge, de l'autre un petit paquet blanc ou gris, -l'enfant nouveau-né qu'elles consacrent ainsi à la -Mère d'espérance, dont la statue s'en va devant. +l'enfant nouveau-né qu'elles consacrent ainsi à la +Mère d'espérance, dont la statue s'en va devant. Celles qui suivent n'ont plus leur mari; elles -ont quitté les châles clairs, enlevé l'épingle qui -tenait assemblées les ailes de leur coiffe, et les +ont quitté les châles clairs, enlevé l'épingle qui +tenait assemblées les ailes de leur coiffe, et les deux bandeaux maintenant pendent sur leurs -épaules. Un seul jour a suffi. Le regard dur et -défiant de la race a reparu en elles. Plusieurs sont +épaules. Un seul jour a suffi. Le regard dur et +défiant de la race a reparu en elles. Plusieurs sont jeunes pourtant. Elles descendent lentement, <span class="pagenum"><a id="Page_94"> 94</a></span> -poussées par les files noires des hommes, les -bannières, la musique, les prêtres qui chantent. -La procession est tout allongée sur la pente. -Elle s'enfonce dans la buée. Et le vent qui secoue +poussées par les files noires des hommes, les +bannières, la musique, les prêtres qui chantent. +La procession est tout allongée sur la pente. +Elle s'enfonce dans la buée. Et le vent qui secoue les capes, les banderoles, les tabliers clairs, les mousselines des coiffes, fait de tout cela -comme de l'écume qui vole aux deux bords du +comme de l'écume qui vole aux deux bords du chemin.</p> -<p>Madame Corentine avait regardé la procession, +<p>Madame Corentine avait regardé la procession, tant qu'elle avait pu apercevoir le feutre noir et le bout flottant du voile de Simone. Quand elle ne vit plus rien qu'une masse indistincte ondulant autour du calvaire, son regard parcourut -les groupes de baigneurs échelonnés dans les -petits champs pierreux, de l'autre côté du chemin. -Ils dominaient de plusieurs mètres l'endroit où -elle se trouvait. Et à mesure que ses yeux remontaient -ainsi la pente, une inquiétude grandissait -en elle. Elle avait été saisie, à l'instant où sa fille +les groupes de baigneurs échelonnés dans les +petits champs pierreux, de l'autre côté du chemin. +Ils dominaient de plusieurs mètres l'endroit où +elle se trouvait. Et à mesure que ses yeux remontaient +ainsi la pente, une inquiétude grandissait +en elle. Elle avait été saisie, à l'instant où sa fille la quittait, du pressentiment qu'elle allait le revoir, lui, dans cette foule. Sans doute, il ne venait -que rarement aux fêtes, en dehors de Lannion, -mais il devait être à celle-là. Elle le devinait: -elle en était sûre.</p> +que rarement aux fêtes, en dehors de Lannion, +mais il devait être à celle-là . Elle le devinait: +elle en était sûre.</p> -<p>Et, en effet, presque en face, séparé d'elle -par vingt rangs de fidèles suivant, pêle-mêle, -le clergé, elle le reconnut, lui, son mari, Guillaume -L'Héréec.</p> +<p>Et, en effet, presque en face, séparé d'elle +par vingt rangs de fidèles suivant, pêle-mêle, +le clergé, elle le reconnut, lui, son mari, Guillaume +L'Héréec.</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_95"> 95</a></span> -Elle se baissa instinctivement, pour être mieux -cachée par le flot des passants.</p> +Elle se baissa instinctivement, pour être mieux +cachée par le flot des passants.</p> <p>Depuis dix ans, elle ne l'avait pas revu. Il -était là, le dos appuyé à une roche ronde, un -peu en arrière d'une jeune femme qu'elle ne -connaissait pas et d'un étranger en béret blanc, -qui prenait un croquis à main levée sur un album. +était là , le dos appuyé à une roche ronde, un +peu en arrière d'une jeune femme qu'elle ne +connaissait pas et d'un étranger en béret blanc, +qui prenait un croquis à main levée sur un album. Il semblait regarder vers Ploumanac'h. Combien -changé! Non pas qu'il eût beaucoup vieilli: sa -barbe en carré, un peu plus longue qu'autrefois, -demeurait presque entièrement noire. La taille -avait épaissi, mais la physionomie surtout n'était -plus la même: toute la jeunesse en avait disparu, -tout le feu du regard, et l'énergie était devenue -sombre, sur ce visage qui portait écrit qu'il y a -des douleurs sans trêve et que la vie est lourde.</p> - -<p>Corentine se sentit émue d'abord; elle ne -s'attendait pas à lui trouver cette figure-là. Elle -ne pouvait détacher les yeux de cet homme -qu'elle avait aimé, puis détesté, et qu'elle considérait -à présent avec une sorte de curiosité -apitoyée. La jeune femme qui, devant lui, montée +changé! Non pas qu'il eût beaucoup vieilli: sa +barbe en carré, un peu plus longue qu'autrefois, +demeurait presque entièrement noire. La taille +avait épaissi, mais la physionomie surtout n'était +plus la même: toute la jeunesse en avait disparu, +tout le feu du regard, et l'énergie était devenue +sombre, sur ce visage qui portait écrit qu'il y a +des douleurs sans trêve et que la vie est lourde.</p> + +<p>Corentine se sentit émue d'abord; elle ne +s'attendait pas à lui trouver cette figure-là . Elle +ne pouvait détacher les yeux de cet homme +qu'elle avait aimé, puis détesté, et qu'elle considérait +à présent avec une sorte de curiosité +apitoyée. La jeune femme qui, devant lui, montée sur une chaise, applaudissait du bout des doigts -la procession, comme un spectacle, se détourna, -et, par-dessus l'épaule, lui dit quelques mots. -M. L'Héréec sourit à peine, et s'absorba de nouveau +la procession, comme un spectacle, se détourna, +et, par-dessus l'épaule, lui dit quelques mots. +M. L'Héréec sourit à peine, et s'absorba de nouveau dans la contemplation d'un point, sur la pente, -là-bas.</p> +là -bas.</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_96"> 96</a></span> -Une pensée traversa l'esprit de madame Corentine. +Une pensée traversa l'esprit de madame Corentine. Son mari avait vu Simone. C'est elle -qu'il fixait. Il était venu pour elle. Il attendait -qu'elle passât pour se faire reconnaître, pour +qu'il fixait. Il était venu pour elle. Il attendait +qu'elle passât pour se faire reconnaître, pour lui parler, pour l'emmener!</p> -<p>L'ancienne jalousie se réveilla tout entière. -En un instant, cette pitié disparut qu'elle avait -éprouvée en apercevant M. L'Héréec. Il redevint -l'ennemi. Elle se sentit prisonnière de la -foule. Son imagination exaltée lui représenta -comme une trahison la présence de son mari à -la fête de la Clarté. Elle l'accusa de lâcheté, -elle ne se souvint plus qu'elle-même était venue -à Perros avec l'intention déclarée de lui laisser -quelques jours sa fille. Non, dès lors qu'elle n'était -maîtresse ni de l'heure ni du lieu, la conduite de +<p>L'ancienne jalousie se réveilla tout entière. +En un instant, cette pitié disparut qu'elle avait +éprouvée en apercevant M. L'Héréec. Il redevint +l'ennemi. Elle se sentit prisonnière de la +foule. Son imagination exaltée lui représenta +comme une trahison la présence de son mari à +la fête de la Clarté. Elle l'accusa de lâcheté, +elle ne se souvint plus qu'elle-même était venue +à Perros avec l'intention déclarée de lui laisser +quelques jours sa fille. Non, dès lors qu'elle n'était +maîtresse ni de l'heure ni du lieu, la conduite de son mari lui semblait odieuse. Elle s'y opposerait, -elle ferait un scandale plutôt que de céder. Et, -tremblante, prête à crier, elle regardait venir +elle ferait un scandale plutôt que de céder. Et, +tremblante, prête à crier, elle regardait venir Simone, parmi les jeunes filles qui remontaient vers la chapelle.</p> <p>Simone chantait un cantique breton, les yeux -levés, radieuse.</p> +levés, radieuse.</p> -<p>Elle approchait. M. L'Héréec la suivait du +<p>Elle approchait. M. L'Héréec la suivait du regard. Madame Corentine crut remarquer qu'il -devenait tout pâle, puis qu'il faisait un pas en +devenait tout pâle, puis qu'il faisait un pas en avant.</p> -<p>Une minute s'écoula, où la vie s'arrêta en elle.</p> +<p>Une minute s'écoula, où la vie s'arrêta en elle.</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_97"> 97</a></span> Simone arriva, ne se doutant de rien. Elle chercha -sa mère, voulant continuer, et dit:</p> +sa mère, voulant continuer, et dit:</p> -<p>—Avons-nous bien fait de venir, mère!</p> +<p>—Avons-nous bien fait de venir, mère!</p> -<p>Mais celle-ci étendit le bras impérieusement, +<p>Mais celle-ci étendit le bras impérieusement, et prit la main de Simone.</p> <p>—Viens, viens! dit-elle.</p> -<p>—Où donc?</p> +<p>—Où donc?</p> <p>—Viens vite!</p> -<p>Les spectateurs se rangèrent, pour laisser passer +<p>Les spectateurs se rangèrent, pour laisser passer la jeune fille.</p> <p>—Je suis souffrante, dit madame Corentine en -l'entraînant. Viens... je veux rentrer.</p> +l'entraînant. Viens... je veux rentrer.</p> -<p>Elle tournait les groupes inégaux massés sur +<p>Elle tournait les groupes inégaux massés sur la place, elle ne levait pas les yeux, sa main tremblait, -et ne lâchait pas celle de Simone. Une voix -d'homme, éclatant près d'elle, la secoua d'un -frisson. C'était un marchand dont la foule avait -renversé le tréteau.</p> +et ne lâchait pas celle de Simone. Une voix +d'homme, éclatant près d'elle, la secoua d'un +frisson. C'était un marchand dont la foule avait +renversé le tréteau.</p> <p>Au bout de la place, vers le nord, il y avait -l'auberge où l'on s'était donné rendez-vous.</p> +l'auberge où l'on s'était donné rendez-vous.</p> -<p>—Entre là, dit madame Corentine: de l'autre -côté, dans la petite salle, tu seras mieux... Mets +<p>—Entre là , dit madame Corentine: de l'autre +côté, dans la petite salle, tu seras mieux... Mets ton manteau... nous partons.</p> -<p>Elle-même, debout près de la porte, jeta un +<p>Elle-même, debout près de la porte, jeta un coup d'œil sur les hommes plus rares autour -d'elle. Celui qu'elle redoutait d'y voir n'était pas -là. Il n'y avait que Guen, causant paisible, comme -elle l'avait laissé, avec deux vieux de son âge.</p> +d'elle. Celui qu'elle redoutait d'y voir n'était pas +là . Il n'y avait que Guen, causant paisible, comme +elle l'avait laissé, avec deux vieux de son âge.</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_98"> 98</a></span> Il vint, elle lui dit quelques mots, et il partit -aussitôt vers le pré voisin en hochant la tête. -Que cela était triste, capitaine Guen, cette guerre -des époux que vous n'aviez pas connue, vous, -dans vos vingt ans de mariage! Que cela était +aussitôt vers le pré voisin en hochant la tête. +Que cela était triste, capitaine Guen, cette guerre +des époux que vous n'aviez pas connue, vous, +dans vos vingt ans de mariage! Que cela était dur de fuir, emmenant la fille de peur du mari, -et la petite-fille de peur du père! Oh! la maudite -fête de Lannion, qui troublait encore celle-ci, -quinze ans après!...</p> +et la petite-fille de peur du père! Oh! la maudite +fête de Lannion, qui troublait encore celle-ci, +quinze ans après!...</p> <p>Les cloches sonnaient joyeuses, sonnaient la -rentrée des clercs à la chapelle, quand la carriole -s'éloigna au trot, décrivant un cercle au -delà du village, loin dans la campagne. Les deux -femmes se taisaient. Simone avait deviné. Elle -ne demandait rien. Et, se sentant disputée, elle -souffrait comme elle avait déjà souffert tant de -fois à Jersey, mais plus vivement, avec un trouble +rentrée des clercs à la chapelle, quand la carriole +s'éloigna au trot, décrivant un cercle au +delà du village, loin dans la campagne. Les deux +femmes se taisaient. Simone avait deviné. Elle +ne demandait rien. Et, se sentant disputée, elle +souffrait comme elle avait déjà souffert tant de +fois à Jersey, mais plus vivement, avec un trouble de plus et le regret de ne point l'avoir vu, lui -qui était venu, lui qui avait dû la regarder passer +qui était venu, lui qui avait dû la regarder passer avec des larmes. Et elle avait souri! Et elle avait -chanté! Comme il l'avait trouvée, sans doute, -insouciante et légère! Comme elle avait eu tort -d'être gaie, involontairement, devant lui!</p> +chanté! Comme il l'avait trouvée, sans doute, +insouciante et légère! Comme elle avait eu tort +d'être gaie, involontairement, devant lui!</p> <p>Le capitaine essayait de faire diversion et d'amuser ses compagnes de route, en racontant -des histoires de Trébeurden et de Pleumeur +des histoires de Trébeurden et de Pleumeur qu'il venait d'apprendre. Mais cela ne rencontrait -point d'écho.</p> +point d'écho.</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_99"> 99</a></span> -Ils avaient tous hâte de rentrer. Les femmes, -enveloppées dans leur manteau long, penchées -en avant à cause du vent violent qui soufflait -d'en face, ne regardaient même plus la route, +Ils avaient tous hâte de rentrer. Les femmes, +enveloppées dans leur manteau long, penchées +en avant à cause du vent violent qui soufflait +d'en face, ne regardaient même plus la route, ni les passants, ni rien.</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_100"> 100</a></span></p> @@ -3322,238 +3282,238 @@ ni les passants, ni rien.</p> <h2>VII</h2> <p>Dans la maison du vieux Guen, Marie-Anne, -énervée et inquiète, surveillait la marmite pendue +énervée et inquiète, surveillait la marmite pendue au-dessus du feu, et deux pots de terre, contenant -le dîner, enfoncés jusqu'au haut de la -panse dans la braise rouge qui éclairait déjà la +le dîner, enfoncés jusqu'au haut de la +panse dans la braise rouge qui éclairait déjà la salle, car le jour se retirait. Au lieu de demeurer -assise, occupée d'un ouvrage de couture ou de -tricot, comme le lui avait recommandé sa sœur, -Marie-Anne s'était tenue debout, depuis le matin, -allant jusqu'à la porte ou montant dans les +assise, occupée d'un ouvrage de couture ou de +tricot, comme le lui avait recommandé sa sœur, +Marie-Anne s'était tenue debout, depuis le matin, +allant jusqu'à la porte ou montant dans les chambres, pour voir le temps.</p> -<p>Où était l'homme, par cette bourrasque? Il -avait dû partir de Bilbao voilà bien six jours. +<p>Où était l'homme, par cette bourrasque? Il +avait dû partir de Bilbao voilà bien six jours. Pourquoi pas de nouvelles encore? Il en aurait -envoyé, sûrement, s'il était arrivé au port de -Bordeaux. Il était donc en mer, fuyant au hasard +envoyé, sûrement, s'il était arrivé au port de +Bordeaux. Il était donc en mer, fuyant au hasard sur ce golfe mauvais, en danger de sombrer avec son bateau et ses quatre hommes de Lannion, et le petit mousse de Ploumanac'h, qui pleurait en -partant. Pour elle, le temps qu'il faisait, en rivière +partant. Pour elle, le temps qu'il faisait, en rivière <span class="pagenum"><a id="Page_101"> 101</a></span> -de Bordeaux, c'était le même qu'elle voyait à +de Bordeaux, c'était le même qu'elle voyait à Perros. Et, depuis une heure surtout, comme -c'était effrayant, la mer soulevée en vagues courtes, -au large de la baie d'où l'eau s'était retirée, les -feuilles toutes vertes emportées par le vent qui -soufflait en trombe! Elle était noire comme le -ciel, la mer, et aussi déserte. Tout à l'heure seulement, -une voile avait passé, toute petite, à l'horizon, +c'était effrayant, la mer soulevée en vagues courtes, +au large de la baie d'où l'eau s'était retirée, les +feuilles toutes vertes emportées par le vent qui +soufflait en trombe! Elle était noire comme le +ciel, la mer, et aussi déserte. Tout à l'heure seulement, +une voile avait passé, toute petite, à l'horizon, et de l'apercevoir ainsi, dans l'immense -abandon, Marie-Anne était revenue, pâle comme -sa guimpe, auprès du feu.</p> +abandon, Marie-Anne était revenue, pâle comme +sa guimpe, auprès du feu.</p> <p>La carriole roula sur la petite place.</p> -<p>—Eh bien, chérie, dit madame Corentine, tu as +<p>—Eh bien, chérie, dit madame Corentine, tu as une lettre?</p> <p>—Rien! Depuis quatre jours au moins qu'il -devrait être rendu. Pas une lettre!</p> +devrait être rendu. Pas une lettre!</p> <p>Madame Corentine lui trouva les mains moites -et les traits tirés.</p> +et les traits tirés.</p> -<p>—Tu t'es fatiguée, Marie-Anne. Ce n'est pas +<p>—Tu t'es fatiguée, Marie-Anne. Ce n'est pas bien. Sois donc sage! Sois donc calme un peu! La lettre viendra. Mon Dieu, ce n'est qu'un retard.</p> -<p>Calme! qui donc l'était dans la maison? Guen -lui-même, quand il apprit que son gendre n'avait -pas écrit, ne put s'empêcher de dire:</p> +<p>Calme! qui donc l'était dans la maison? Guen +lui-même, quand il apprit que son gendre n'avait +pas écrit, ne put s'empêcher de dire:</p> <p>—Je ne comprends pas cela. Il faut qu'il soit -resté en Espagne.</p> +resté en Espagne.</p> -<p>Lui aussi, il avait été rouvrir la porte, comme +<p>Lui aussi, il avait été rouvrir la porte, comme <span class="pagenum"><a id="Page_102"> 102</a></span> s'il ne savait pas bien quel temps il faisait, et il -était revenu en haussant les épaules, mécontent.</p> +était revenu en haussant les épaules, mécontent.</p> -<p>Sa fille aînée était remontée comme il entrait.</p> +<p>Sa fille aînée était remontée comme il entrait.</p> -<p>—Je vais quitter mon manteau, père, et écrire -à Saint-Hélier. Un mot pressé.</p> +<p>—Je vais quitter mon manteau, père, et écrire +à Saint-Hélier. Un mot pressé.</p> -<p>Elle n'avait rien écrit. Elle n'avait pas enlevé -son manteau. Elle se tenait derrière la fenêtre de -la chambre, écartant du doigt le rideau, le front -appuyé sur les vitres, et elle essayait de reconnaître +<p>Elle n'avait rien écrit. Elle n'avait pas enlevé +son manteau. Elle se tenait derrière la fenêtre de +la chambre, écartant du doigt le rideau, le front +appuyé sur les vitres, et elle essayait de reconnaître quelqu'un, parmi les gens qui arrivaient du pardon, et traversaient le quai.</p> -<p>Une sorte d'angoisse la tenait là, immobile.</p> +<p>Une sorte d'angoisse la tenait là , immobile.</p> <p>Passerait-il? Oh! maintenant elle savait bien -qu'il n'y aurait pas de scène, pas de tentative +qu'il n'y aurait pas de scène, pas de tentative pour emmener Simone. Il avait vu l'enfant. Et -il n'avait rien fait pour se montrer à elle, rien -qu'un pas, d'instinct. Puis il s'était arrêté. Malgré -elle, madame Corentine lui était reconnaissante. -Il avait agi en galant homme. Assurément la -tentation avait été forte... Quel visage triste!... -Quelle vie ce devait être à Lannion... la sienne, à +il n'avait rien fait pour se montrer à elle, rien +qu'un pas, d'instinct. Puis il s'était arrêté. Malgré +elle, madame Corentine lui était reconnaissante. +Il avait agi en galant homme. Assurément la +tentation avait été forte... Quel visage triste!... +Quelle vie ce devait être à Lannion... la sienne, à elle... et, plus vide encore, sans enfant, sans rien...</p> -<p>Chose étrange! En partant de Jersey, la seule -préoccupation qu'elle avait eue, c'était de garder -sa fille; elle n'avait songé qu'à Simone. Sa propre -situation lui était à peine apparue. Et si elle avait -un instant prévu la possibilité d'une rencontre -avec M. L'Héréec, c'était avec un sentiment si vif +<p>Chose étrange! En partant de Jersey, la seule +préoccupation qu'elle avait eue, c'était de garder +sa fille; elle n'avait songé qu'à Simone. Sa propre +situation lui était à peine apparue. Et si elle avait +un instant prévu la possibilité d'une rencontre +avec M. L'Héréec, c'était avec un sentiment si vif <span class="pagenum"><a id="Page_103"> 103</a></span> de ses rancunes et de ses droits qu'elle n'en avait -pas éprouvé la moindre émotion pour elle-même. -A présent, depuis une heure, elle se sentait envahie -par un trouble nouveau. Malgré son effort, -elle ne retrouvait plus cette belle indifférence, ou -ce mépris, faciles de loin...</p> +pas éprouvé la moindre émotion pour elle-même. +A présent, depuis une heure, elle se sentait envahie +par un trouble nouveau. Malgré son effort, +elle ne retrouvait plus cette belle indifférence, ou +ce mépris, faciles de loin...</p> -<p>Les pèlerins défilaient, et l'ombre tombait.</p> +<p>Les pèlerins défilaient, et l'ombre tombait.</p> <p>Allait-il, comme les autres, suivre le quai, sans -lever les yeux vers le logis enfoncé entre les -maisons neuves? Peut-être il était déjà passé, -dans quelqu'une des voitures d'étrangers, vite +lever les yeux vers le logis enfoncé entre les +maisons neuves? Peut-être il était déjà passé, +dans quelqu'une des voitures d'étrangers, vite disparues. Que lui importait donc?... Elle se le demandait. Elle se disait qu'elle serait plus tranquille -lorsqu'il aurait quitté Perros, et que c'était -son devoir de mère de veiller encore, à cause de +lorsqu'il aurait quitté Perros, et que c'était +son devoir de mère de veiller encore, à cause de Simone... Et elle avait la conscience intime qu'elle -se mentait à elle-même. Et elle restait, la tête +se mentait à elle-même. Et elle restait, la tête ardente sur la vitre que le vent secouait.</p> -<p>Dans cette inquiétude de tout son être, madame +<p>Dans cette inquiétude de tout son être, madame Corentine, l'oreille tendue aux bruits du -dehors, entendit le pas rapide d'un cheval lancé +dehors, entendit le pas rapide d'un cheval lancé sur la pente du haut Perros, et qui se ralentissait en place droite, sur le port. Elle eut la certitude -que cela devait être sa voiture, à lui. Elle ne laissa -plus qu'une mince bande de rideau soulevée. Elle -s'écarta un peu. Et un cabriolet tendu de bleu, -qu'elle connaissait bien, longea l'extrémité de la -petite place, lentement. Il s'arrêta une seconde. +que cela devait être sa voiture, à lui. Elle ne laissa +plus qu'une mince bande de rideau soulevée. Elle +s'écarta un peu. Et un cabriolet tendu de bleu, +qu'elle connaissait bien, longea l'extrémité de la +petite place, lentement. Il s'arrêta une seconde. <span class="pagenum"><a id="Page_104"> 104</a></span> -Une tête brune et forte se pencha en dehors, et -regarda les deux fenêtres l'une après l'autre. Puis, +Une tête brune et forte se pencha en dehors, et +regarda les deux fenêtres l'une après l'autre. Puis, un coup de fouet, le cheval s'emballa, et continua vers le tournant de Saint-Quay.</p> <p>Alors deux larmes jaillirent des yeux de madame Corentine. Devant cette douleur muette et -maîtresse d'elle-même, devant ce souvenir silencieux -accordé à Simone, à elle peut-être, son cœur -se fondit. Elle pleura. Elle s'enfonça dans le fauteuil, -tournant le dos à la fenêtre, et elle se sentit -misérable. Simone lui parut comme un jouet qui +maîtresse d'elle-même, devant ce souvenir silencieux +accordé à Simone, à elle peut-être, son cœur +se fondit. Elle pleura. Elle s'enfonça dans le fauteuil, +tournant le dos à la fenêtre, et elle se sentit +misérable. Simone lui parut comme un jouet qui occupait et qui ne remplissait pas sa vie. Tout le factice, tout le convenu de son existence, qu'elle -n'avait jamais voulu voir, éclatait à ses yeux, -malgré elle, avec une évidence affreuse, et ce -mensonge perpétuel qu'elle s'était fait à elle-même -pour se persuader qu'elle était heureuse, -qu'elle aurait la paix désormais. Comme tout cela -s'était écroulé en une minute, ou plutôt, comme +n'avait jamais voulu voir, éclatait à ses yeux, +malgré elle, avec une évidence affreuse, et ce +mensonge perpétuel qu'elle s'était fait à elle-même +pour se persuader qu'elle était heureuse, +qu'elle aurait la paix désormais. Comme tout cela +s'était écroulé en une minute, ou plutôt, comme elle voyait bien que tout cela n'avait jamais -existé, que son cœur était vide, qu'elle avait +existé, que son cœur était vide, qu'elle avait perdu quelque chose que rien ne remplacerait -jamais, jamais. Elle demeurait là, pleurant, sans -un effort de volonté, sans un remords et sans un +jamais, jamais. Elle demeurait là , pleurant, sans +un effort de volonté, sans un remords et sans un projet, dans la contemplation du sort digne de -pitié qui était le sien, et de l'ironie de ces séparations. +pitié qui était le sien, et de l'ironie de ces séparations. Entre elle et cet homme qui venait de -passer, il y avait un arrêt de justice, il y avait le +passer, il y avait un arrêt de justice, il y avait le <span class="pagenum"><a id="Page_105"> 105</a></span> temps, l'opinion, les ressentiments aigris par -l'éternelle méditation des torts de l'autre. Ils ne +l'éternelle méditation des torts de l'autre. Ils ne s'aimaient plus. Et cependant, pour l'avoir seulement -revu, elle éprouvait la même impression -d'abandon que dix ans plus tôt! Rien n'était -changé. «Comme j'ai eu tort de quitter Saint-Hélier!» +revu, elle éprouvait la même impression +d'abandon que dix ans plus tôt! Rien n'était +changé. «Comme j'ai eu tort de quitter Saint-Hélier!» pensait-elle.</p> -<p>—Maman, cria Simone, grand-père vous attend -pour dîner. Vous avez dû écrire une bien grande -lettre, là-haut!</p> +<p>—Maman, cria Simone, grand-père vous attend +pour dîner. Vous avez dû écrire une bien grande +lettre, là -haut!</p> -<p>Elle épongea rapidement ses yeux, et descendit.</p> +<p>Elle épongea rapidement ses yeux, et descendit.</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_106"> 106</a></span></p> <h2>VIII</h2> <p>En la voyant entrer, ils crurent tous qu'elle avait -pleuré à cause de Sullian, qui n'écrivait pas. Et le -père fut content de penser que les deux sœurs -étaient restées si unies. D'un coup d'œil, il fit -comprendre à Corentine qu'elle devait se contenir, -pour ne pas effrayer Marie-Anne, déjà si malheureuse, +pleuré à cause de Sullian, qui n'écrivait pas. Et le +père fut content de penser que les deux sœurs +étaient restées si unies. D'un coup d'œil, il fit +comprendre à Corentine qu'elle devait se contenir, +pour ne pas effrayer Marie-Anne, déjà si malheureuse, et, dans son regard, il y avait un remerciement aussi.</p> -<p>La bougie, posée sur la nappe, éclairait leurs +<p>La bougie, posée sur la nappe, éclairait leurs visages, tous quatre soucieux. Guen, qui avait -tant parlé le long de la route, ne répondait plus +tant parlé le long de la route, ne répondait plus que par monosyllabes aux questions de sa petite-fille, qui essayait du moins de secouer ses propres -songeries et d'égayer ce repas lugubre. Elle demandait: -«N'est-ce pas, grand-père, c'étaient bien +songeries et d'égayer ce repas lugubre. Elle demandait: +«N'est-ce pas, grand-père, c'étaient bien les pupilles de la marine, les petits avec de grands -cols?» Ou bien: «Dans votre jeunesse, grand-père, -le pardon de la Clarté était donc encore plus beau -qu'aujourd'hui?» Mais le grand-père et Marie-Anne -voyageaient en pensée bien loin du pardon +cols?» Ou bien: «Dans votre jeunesse, grand-père, +le pardon de la Clarté était donc encore plus beau +qu'aujourd'hui?» Mais le grand-père et Marie-Anne +voyageaient en pensée bien loin du pardon <span class="pagenum"><a id="Page_107"> 107</a></span> -de la Clarté. Madame Corentine revoyait ce cabriolet -arrêté devant la petite place et filant -ensuite, à toute vitesse, vers Lannion. Il n'y avait -qu'un seul moment, fugitif, où leurs âmes fussent -à l'unisson. C'était quand un tourbillon de vent, +de la Clarté. Madame Corentine revoyait ce cabriolet +arrêté devant la petite place et filant +ensuite, à toute vitesse, vers Lannion. Il n'y avait +qu'un seul moment, fugitif, où leurs âmes fussent +à l'unisson. C'était quand un tourbillon de vent, plus fort que les autres, s'engouffrait par la -cheminée, heurtait les volets contre les murs, et +cheminée, heurtait les volets contre les murs, et poussait, comme un homme qui veut entrer, la vieille porte massive, qui se levait sur ses gonds. -Alors, les quatre convives dressaient la tête, et -regardaient, avec un frisson, du côté où la mer -était si furieuse dans la nuit.</p> +Alors, les quatre convives dressaient la tête, et +regardaient, avec un frisson, du côté où la mer +était si furieuse dans la nuit.</p> <p>A chaque fois, le capitaine remuait son assiette -ou demandait du vin, pour détourner l'attention -de Marie-Anne. Sa petite lui faisait pitié.</p> +ou demandait du vin, pour détourner l'attention +de Marie-Anne. Sa petite lui faisait pitié.</p> -<p>Il alluma sa pipe, après le dîner, et, ne sachant -que faire pour chasser l'ennui, décrocha du mur +<p>Il alluma sa pipe, après le dîner, et, ne sachant +que faire pour chasser l'ennui, décrocha du mur un petit bateau qu'il avait construit autrefois sur -le modèle de son brick <cite>le Légué</cite>. Il s'assit devant le -feu, ses deux filles à sa droite, Simone debout, -appuyée sur le dos de la chaise, et entreprit de -démontrer la voilure et le gréement aux Jersiaises. -Marie-Anne savait tout cela, et n'écoutait guère.</p> +le modèle de son brick <cite>le Légué</cite>. Il s'assit devant le +feu, ses deux filles à sa droite, Simone debout, +appuyée sur le dos de la chaise, et entreprit de +démontrer la voilure et le gréement aux Jersiaises. +Marie-Anne savait tout cela, et n'écoutait guère.</p> -<p>Il n'en était qu'à la première vergue de misaine, -quand on frappa trois coups à la porte.</p> +<p>Il n'en était qu'à la première vergue de misaine, +quand on frappa trois coups à la porte.</p> -<p>Guen se demanda un instant si ce n'était pas -encore la tempête, et dit:</p> +<p>Guen se demanda un instant si ce n'était pas +encore la tempête, et dit:</p> <p>—Entrez!</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_108"> 108</a></span> -Toutes les voiles du petit bateau claquèrent, -affolées. Et un gros homme, qui venait d'ouvrir +Toutes les voiles du petit bateau claquèrent, +affolées. Et un gros homme, qui venait d'ouvrir la porte juste assez pour pouvoir se glisser dans l'appartement, la referma avec peine, en appuyant les deux mains.</p> @@ -3562,137 +3522,137 @@ les deux mains.</p> <p>Il avait la figure inerte et comme morte des hommes trop gras, les joues rases, pendantes, -cernées aux coins de la bouche de deux virgules +cernées aux coins de la bouche de deux virgules de poils noirs, les yeux tout petits, les cheveux gris en brosse. Son complet de molleton brun, -trempé de pluie, lui donnait un air de maître +trempé de pluie, lui donnait un air de maître nageur.</p> <p>En reconnaissant le syndic des gens de mer, -Guen et Marie-Anne avaient été tellement saisis, -que ni l'un ni l'autre n'avaient répondu à son +Guen et Marie-Anne avaient été tellement saisis, +que ni l'un ni l'autre n'avaient répondu à son salut.</p> -<p>—Il y a une dépêche de la marine pour vous, +<p>—Il y a une dépêche de la marine pour vous, capitaine.</p> -<p>En parlant, l'homme déboutonnait sa veste -avec peine, de la même main dont il tenait sa -casquette de soie mouillée. Il retira un papier +<p>En parlant, l'homme déboutonnait sa veste +avec peine, de la même main dont il tenait sa +casquette de soie mouillée. Il retira un papier qu'il tendit au capitaine.</p> -<p>Guen s'était levé si brusquement, que le petit -navire tomba par terre, les mâts rompus. Personne +<p>Guen s'était levé si brusquement, que le petit +navire tomba par terre, les mâts rompus. Personne n'y prit garde. Guen lisait. Il eut une commotion -qu'il réprima aussitôt, regarda Marie-Anne, et +qu'il réprima aussitôt, regarda Marie-Anne, et dit:</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_109"> 109</a></span> —Il y a une mauvaise nouvelle, mes enfants.</p> <p>Personne ne demanda laquelle. Tout le monde -savait, Marie-Anne surtout, qui semblait près de -défaillir, toute blanche, n'ayant de vivant que les -deux yeux qui regardaient la bouche du père.</p> +savait, Marie-Anne surtout, qui semblait près de +défaillir, toute blanche, n'ayant de vivant que les +deux yeux qui regardaient la bouche du père.</p> <p>Il reprit, lisant:</p> -<p>«—Misaine, canot, échelle de la <cite>Jeanne</cite> de -Lannion, venus cette nuit à la côte.» C'est le +<p>«—Misaine, canot, échelle de la <cite>Jeanne</cite> de +Lannion, venus cette nuit à la côte.» C'est le commissaire de marine de La Tremblade qui envoie cela.</p> -<p>Il n'y eut pas de cri. C'était le naufrage toujours -présent aux femmes de Bretagne, le malheur qui +<p>Il n'y eut pas de cri. C'était le naufrage toujours +présent aux femmes de Bretagne, le malheur qui frappe un jour l'une, un jour l'autre. Depuis vingt-quatre heures, Marie-Anne le sentait sur elle. Seulement elle ferma les yeux, se laissa tomber -sur les genoux de Corentine, assise près d'elle, -et se mit à sangloter.</p> +sur les genoux de Corentine, assise près d'elle, +et se mit à sangloter.</p> <p>Pendant une minute on n'entendit, dans la -grande salle, que le bruit étouffé de ses sanglots et +grande salle, que le bruit étouffé de ses sanglots et le piaulement du vent de mer.</p> -<p>Simone s'était agenouillée devant sa mère, et -caressait la joue pâle de Marie-Anne.</p> +<p>Simone s'était agenouillée devant sa mère, et +caressait la joue pâle de Marie-Anne.</p> <p>—Ne pleurez pas, tante Marie-Anne! Tout -n'est pas perdu, peut-être.</p> +n'est pas perdu, peut-être.</p> -<p>Toutes deux, la fille et la mère, tournées vers +<p>Toutes deux, la fille et la mère, tournées vers la porte, les yeux en larmes, regardaient alternativement Guen et le syndic, demandant aux hommes un peu d'espoir, une consolation qu'ils <span class="pagenum"><a id="Page_110"> 110</a></span> pouvaient avoir, eux. Et ils se taisaient. Guen -relisait pour la dixième fois la dépêche, toutes les -rides de son vieux visage creusées par la souffrance, +relisait pour la dixième fois la dépêche, toutes les +rides de son vieux visage creusées par la souffrance, incapable de parler.</p> <p>Pourtant il comprit la supplication muette des -femmes, fit un grand effort pour paraître calme, +femmes, fit un grand effort pour paraître calme, et dit:</p> -<p>—Ma petite fille, tu te rappelles, j'ai naufragé +<p>—Ma petite fille, tu te rappelles, j'ai naufragé bien des fois...</p> <p>—Je t'en prie, Marie-Anne, reprit madame -Corentine, écoute ce que dit le père, ne te désole +Corentine, écoute ce que dit le père, ne te désole pas comme cela!</p> -<p>—Tante Marie-Anne, ayez courage, écoutez ce -que dit grand-père!</p> +<p>—Tante Marie-Anne, ayez courage, écoutez ce +que dit grand-père!</p> -<p>Et elles demandaient, la tête levée vers le +<p>Et elles demandaient, la tête levée vers le vieux Guen, quelques paroles encore pour adoucir -cette douleur accablée qu'elles tenaient là, entre +cette douleur accablée qu'elles tenaient là , entre elles deux.</p> <p>—Tu vois qu'on en revient, continua le capitaine. D'ailleurs, il ne parle pas du bateau, le -commissaire. Un bateau neuf, et solide à la mer! -Il a pu se défiler sur la côte d'Espagne, sans essayer -de rentrer à Bordeaux, tu comprends?</p> +commissaire. Un bateau neuf, et solide à la mer! +Il a pu se défiler sur la côte d'Espagne, sans essayer +de rentrer à Bordeaux, tu comprends?</p> -<p>Rien ne répondait à ces phrases encourageantes, -qu'il avait tant de peine à trouver et à dire. +<p>Rien ne répondait à ces phrases encourageantes, +qu'il avait tant de peine à trouver et à dire. Marie-Anne pleurait sans avoir l'air d'entendre, -et demeurait obstinément couchée, le visage enfoui +et demeurait obstinément couchée, le visage enfoui dans les plis de la robe de sa sœur. Un bandeau <span class="pagenum"><a id="Page_111"> 111</a></span> -froissé de sa coiffe battait au ras de son cou, -comme une aile cassée.</p> +froissé de sa coiffe battait au ras de son cou, +comme une aile cassée.</p> -<p>Alors, Guen s'approcha. Lui qui n'était pas démonstratif, -il mit la main très doucement sur -l'épaule de sa fille, et, penché pour qu'elle entendît +<p>Alors, Guen s'approcha. Lui qui n'était pas démonstratif, +il mit la main très doucement sur +l'épaule de sa fille, et, penché pour qu'elle entendît mieux, il dit, d'une voix tout affectueuse:</p> <p>—Ma petite enfant, je t'assure que j'ai encore de l'espoir. Voyons, qu'est-ce qui te donne -tant de tourment? C'est l'échelle tombée à la mer, -n'est-ce pas? Mais l'échelle était mauvaise. Sullian +tant de tourment? C'est l'échelle tombée à la mer, +n'est-ce pas? Mais l'échelle était mauvaise. Sullian avait dit qu'il la jetterait un jour ou l'autre par-dessus bord. Tu te souviens?</p> <p>Le nom de Sullian fit se redresser Marie-Anne. -Encore appuyée des deux mains sur sa sœur, les -cheveux collés au front, elle regarda son père, les -yeux égarés, comme si on venait de l'appeler dans +Encore appuyée des deux mains sur sa sœur, les +cheveux collés au front, elle regarda son père, les +yeux égarés, comme si on venait de l'appeler dans le sommeil.</p> <p>—Oui, dit-elle, c'est vrai, il avait dit cela.</p> <p>—Pour le canot, reprit Guen, tu sais bien, ma -petite, tout ce que la mer en enlève. Il n'y a que -la misaine qui me chiffonne... Pourtant, ça se fait -quelquefois, pour alléger un bateau: on coupe la +petite, tout ce que la mer en enlève. Il n'y a que +la misaine qui me chiffonne... Pourtant, ça se fait +quelquefois, pour alléger un bateau: on coupe la misaine...</p> <p>Elle semblait se laisser convaincre et prendre -un peu de l'espérance qu'il émiettait devant elle. -Mais quand elle vit que c'était tout, elle s'abandonna +un peu de l'espérance qu'il émiettait devant elle. +Mais quand elle vit que c'était tout, elle s'abandonna de nouveau, les bras autour du cou de sa sœur:</p> @@ -3700,90 +3660,90 @@ sœur:</p> —Vous ne me tromperez pas, dit-elle, ils sont tous morts!</p> -<p>Et elle recommença à pleurer plus fort, voyant +<p>Et elle recommença à pleurer plus fort, voyant que personne n'osait dire non.</p> <p>—Capitaine, fit une grosse voix, si vous voulez -télégraphier ce soir, il n'est que temps.</p> +télégraphier ce soir, il n'est que temps.</p> -<p>Ils avaient tous oublié le syndic.</p> +<p>Ils avaient tous oublié le syndic.</p> -<p>—J'y vais..., répondit Guen. Huit heures et -demie... Nous pourrons avoir la réponse avant dix +<p>—J'y vais..., répondit Guen. Huit heures et +demie... Nous pourrons avoir la réponse avant dix heures...</p> -<p>Il jeta un regard désolé sur le groupe que formaient +<p>Il jeta un regard désolé sur le groupe que formaient ses enfants, et sortit avec l'homme.</p> -<p>—Que pensez-vous de la dépêche? demanda-t-il, -dès qu'il fut seul avec le syndic. Est-ce tout +<p>—Que pensez-vous de la dépêche? demanda-t-il, +dès qu'il fut seul avec le syndic. Est-ce tout mauvais?</p> <p>—Je le crois, capitaine.</p> <p>—Pourtant il n'est pas question du bateau?</p> -<p>—Il doit être coulé. C'est si mauvais, la rivière +<p>—Il doit être coulé. C'est si mauvais, la rivière de Bordeaux! Sur quatre malheurs, deux -arrivent là. Vous le savez bien, capitaine.</p> +arrivent là . Vous le savez bien, capitaine.</p> <p>—Oui, je le sais.</p> -<p>Ils causaient sans laisser paraître d'émotion, -comme s'il se fût agi du malheur d'un voisin. -La tempête emportait si violemment leurs mots -derrière eux, qu'ils s'entendaient à peine l'un +<p>Ils causaient sans laisser paraître d'émotion, +comme s'il se fût agi du malheur d'un voisin. +La tempête emportait si violemment leurs mots +derrière eux, qu'ils s'entendaient à peine l'un l'autre.</p> <p>Quand ils eurent fait cent pas sur le quai, ils -s'engagèrent entre les deux files de maisons toutes +s'engagèrent entre les deux files de maisons toutes <span class="pagenum"><a id="Page_113"> 113</a></span> -fermées, dormant au milieu de leurs jardins. +fermées, dormant au milieu de leurs jardins. Guen posa la main sur le bras du syndic. Sa main tremblait plus que sa voix.</p> -<p>—Tout de même, dit-il, un navire à son premier +<p>—Tout de même, dit-il, un navire à son premier voyage, un marin comme Sullian! Vous croyez?</p> -<p>L'homme leva les épaules en regardant les +<p>L'homme leva les épaules en regardant les touffes de plantes grimpantes, noires et tordues -comme une fumée, qui dansaient et s'échevelaient, -à demi arrachées, sur l'arête d'un mur.</p> +comme une fumée, qui dansaient et s'échevelaient, +à demi arrachées, sur l'arête d'un mur.</p> -<p>—Écoutez, monsieur Guen, dit-il, sans répondre -à la supplication déguisée du vieux, je +<p>—Écoutez, monsieur Guen, dit-il, sans répondre +à la supplication déguisée du vieux, je dois aller en Ploumanac'h, pour annoncer la -nouvelle à la mère Le Dû, dont le fils était mousse, -à bord de <cite>la Jeanne</cite>. La commission n'est pas -pressée, vous comprenez. Je peux faire les cent -pas devant le bureau de poste, jusqu'à dix heures. -S'il vient une réponse, vous l'aurez tout de suite. +nouvelle à la mère Le Dû, dont le fils était mousse, +à bord de <cite>la Jeanne</cite>. La commission n'est pas +pressée, vous comprenez. Je peux faire les cent +pas devant le bureau de poste, jusqu'à dix heures. +S'il vient une réponse, vous l'aurez tout de suite. Si vous ne me revoyez pas, c'est qu'il n'y aura rien.</p> -<p>Le capitaine accepta d'un signe de tête. Sans -qu'il y parût, il était reconnaissant, de même que -l'autre était ému. Mais ces choses-là restent sous-entendues -entre gens de la côte. Tous deux entrèrent -dans la maison basse, posée de biais sur -un côté de la route, et qui tendait aux passants, -par-dessus une touffe de fuchsias, le cou démesuré -d'une boîte aux lettres.</p> +<p>Le capitaine accepta d'un signe de tête. Sans +qu'il y parût, il était reconnaissant, de même que +l'autre était ému. Mais ces choses-là restent sous-entendues +entre gens de la côte. Tous deux entrèrent +dans la maison basse, posée de biais sur +un côté de la route, et qui tendait aux passants, +par-dessus une touffe de fuchsias, le cou démesuré +d'une boîte aux lettres.</p> -<p>Au même moment, Marie-Anne, qui s'était +<p>Au même moment, Marie-Anne, qui s'était <span class="pagenum"><a id="Page_114"> 114</a></span> -calmée peu à peu, et écoutait ce que sa sœur +calmée peu à peu, et écoutait ce que sa sœur pouvait inventer de rassurant en l'absence du -père, saisit la main de Corentine, et la serra si +père, saisit la main de Corentine, et la serra si fortement que celle-ci demanda:</p> -<p>—Qu'as-tu, ma chérie? Tu souffres?</p> +<p>—Qu'as-tu, ma chérie? Tu souffres?</p> -<p>—Rien, répondit Marie-Anne.</p> +<p>—Rien, répondit Marie-Anne.</p> -<p>Mais, après un peu de temps, la douleur revint. +<p>Mais, après un peu de temps, la douleur revint. Marie-Anne comprit. Elle se pencha vers -sa sœur, et, très bas, les yeux agrandis par la +sa sœur, et, très bas, les yeux agrandis par la peur, elle dit:</p> <p>—Corentine, je vais avoir mon enfant cette @@ -3797,326 +3757,326 @@ nuit!</p> dans la salle d'en bas.</p> <p>Dans la chambre, Marie-Anne se promenait, -pâle, les dents serrées. Elle ne regardait ni sa -sœur Corentine, qui avait porté le berceau dans -un angle et le garnissait à la hâte de son revêtement -de piqué, ni une vieille femme qui dormait -à moitié, les mains étendues sur les genoux -et le corps à demi ployé, une habituée de ces nuits -de veille auprès des malades. Quand une douleur -la prenait, elle s'arrêtait, les yeux à terre, son +pâle, les dents serrées. Elle ne regardait ni sa +sœur Corentine, qui avait porté le berceau dans +un angle et le garnissait à la hâte de son revêtement +de piqué, ni une vieille femme qui dormait +à moitié, les mains étendues sur les genoux +et le corps à demi ployé, une habituée de ces nuits +de veille auprès des malades. Quand une douleur +la prenait, elle s'arrêtait, les yeux à terre, son visage se contractait, une sueur moite lui perlait aux tempes: mais elle ne se plaignait pas, et, -sitôt la crise passée, elle reprenait sa marche en -travers de la pièce à peine éclairée, dont le plancher +sitôt la crise passée, elle reprenait sa marche en +travers de la pièce à peine éclairée, dont le plancher criait.</p> -<p>Guen s'assit près de la porte, en disant seulement:</p> +<p>Guen s'assit près de la porte, en disant seulement:</p> -<p>—J'ai envoyé la dépêche. Le syndic reviendra +<p>—J'ai envoyé la dépêche. Le syndic reviendra s'il y a quelque chose.</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_116"> 116</a></span> -Et le temps continua de se traîner, lentement. -Il était compté par le grincement d'un -réveil-matin, posé sur la cheminée. Souvent la -jeune femme, à la dérobée, regardait du côté +Et le temps continua de se traîner, lentement. +Il était compté par le grincement d'un +réveil-matin, posé sur la cheminée. Souvent la +jeune femme, à la dérobée, regardait du côté de ce cadran, gros comme le poing, sur lequel -se mesurait sa dernière espérance. Plus qu'une +se mesurait sa dernière espérance. Plus qu'une heure. Plus que trois quarts. Plus que vingt -minutes. Oh! après cela, après dix heures, plus -de nouvelles des mourants, plus de secours à -demander, plus rien: les télégraphes de la côte -sont fermés.</p> +minutes. Oh! après cela, après dix heures, plus +de nouvelles des mourants, plus de secours à +demander, plus rien: les télégraphes de la côte +sont fermés.</p> -<p>Elle n'avait pas d'autre pensée. La souffrance -même n'interrompait pas cette attente qui prenait +<p>Elle n'avait pas d'autre pensée. La souffrance +même n'interrompait pas cette attente qui prenait tout l'esprit, tout le cœur de la femme de -Sullian Lageat: «La dépêche viendra-t-elle? -Que sera-t-elle? Oui, l'échelle était vieille. Oui, -les canots tombent tout seuls à la mer. Oui, -les mâts de misaine sont quelquefois jetés par-dessus +Sullian Lageat: «La dépêche viendra-t-elle? +Que sera-t-elle? Oui, l'échelle était vieille. Oui, +les canots tombent tout seuls à la mer. Oui, +les mâts de misaine sont quelquefois jetés par-dessus bord. Cependant... que de signes! La -dépêche pourrait seule éclaircir le mystère. Viendra-t-elle? -Que sera-t-elle?»</p> - -<p>Et cela était indéfini, coupé seulement par -des élans convulsifs de tendresse. L'amour des -fiançailles et des noces nouvelles encore remontait -en sanglots à la gorge de Marie-Anne, et -l'étouffait. O jeune femme, le bien-aimé ne reviendrait-il -pas? Était-ce fini d'aimer? Fini la -joie? Fini le rire des bras qui s'ouvrent: «C'est +dépêche pourrait seule éclaircir le mystère. Viendra-t-elle? +Que sera-t-elle?»</p> + +<p>Et cela était indéfini, coupé seulement par +des élans convulsifs de tendresse. L'amour des +fiançailles et des noces nouvelles encore remontait +en sanglots à la gorge de Marie-Anne, et +l'étouffait. O jeune femme, le bien-aimé ne reviendrait-il +pas? Était-ce fini d'aimer? Fini la +joie? Fini le rire des bras qui s'ouvrent: «C'est <span class="pagenum"><a id="Page_117"> 117</a></span> -toi, c'est toi, Sullian! mon Sullian!» Alors elle -s'arrêtait, le temps de se recommander à Dieu. Et +toi, c'est toi, Sullian! mon Sullian!» Alors elle +s'arrêtait, le temps de se recommander à Dieu. Et Corentine demandait:</p> <p>—Tes douleurs augmentent?</p> <p>—Non.</p> -<p>Elle songeait aussi, Corentine. Elle était moins -contrainte, ayant envoyé Simone chez des voisins. -Tandis que le père refaisait pour la centième -fois dans sa tête la carte de l'entrée de +<p>Elle songeait aussi, Corentine. Elle était moins +contrainte, ayant envoyé Simone chez des voisins. +Tandis que le père refaisait pour la centième +fois dans sa tête la carte de l'entrée de la Gironde, elle songeait que cette Marie-Anne, -par une ironie nouvelle de la destinée, lui donnait -une étrange leçon. Elle l'enviait presque -de pleurer, d'être si malheureuse à cause de -son mari, tandis que d'autres avaient écarté le -leur, et le détestaient. Elle se demandait si, à -aucune époque, la disparition de son mari lui -eût fait une peine pareille. Et une voix intérieure, -qui la troublait, lui répondait: «Oui, -autant de peine, tu l'as aimé follement, tu as -été heureuse comme elle, comme elle!»</p> - -<p>La sage-femme dormait à demi, se raidissant -parfois et se redressant, lorsque, par degrés, -sa poitrine s'était courbée jusqu'à toucher ses +par une ironie nouvelle de la destinée, lui donnait +une étrange leçon. Elle l'enviait presque +de pleurer, d'être si malheureuse à cause de +son mari, tandis que d'autres avaient écarté le +leur, et le détestaient. Elle se demandait si, à +aucune époque, la disparition de son mari lui +eût fait une peine pareille. Et une voix intérieure, +qui la troublait, lui répondait: «Oui, +autant de peine, tu l'as aimé follement, tu as +été heureuse comme elle, comme elle!»</p> + +<p>La sage-femme dormait à demi, se raidissant +parfois et se redressant, lorsque, par degrés, +sa poitrine s'était courbée jusqu'à toucher ses genoux.</p> -<p>Les vitres tremblaient. C'étaient comme des +<p>Les vitres tremblaient. C'étaient comme des voix hurlantes qui enveloppaient la maison du capitaine. Pourtant, elles faisaient moins de -bruit que le balancier du petit réveil. L'attention +bruit que le balancier du petit réveil. L'attention <span class="pagenum"><a id="Page_118"> 118</a></span> -était concentrée sur ces dernières minutes +était concentrée sur ces dernières minutes qui pouvaient encore parler. Qu'importait la -tempête maintenant! Lui, il avait échappé ou -il était mort. Le vent pouvait souffler. Les âmes -ne l'écoutaient plus. Elles attendaient.</p> +tempête maintenant! Lui, il avait échappé ou +il était mort. Le vent pouvait souffler. Les âmes +ne l'écoutaient plus. Elles attendaient.</p> -<p>Quand l'aiguille passa sur dix heures, le réveil -ne sonna pas. Il ne sortit de la boîte de cuivre -qu'un son bref de ressort détendu. Et tout le +<p>Quand l'aiguille passa sur dix heures, le réveil +ne sonna pas. Il ne sortit de la boîte de cuivre +qu'un son bref de ressort détendu. Et tout le monde tressaillit. Corentine se dressa tout debout. -Le vieux Guen eut l'air plus effaré. Marie-Anne, -blanche, ferma les yeux, baissa la tête, et s'appuya -de ses deux mains à la cheminée. Puis elle se +Le vieux Guen eut l'air plus effaré. Marie-Anne, +blanche, ferma les yeux, baissa la tête, et s'appuya +de ses deux mains à la cheminée. Puis elle se laissa aller, sans un mot, sur les genoux. Sa sœur -et la vieille femme la relevèrent.</p> +et la vieille femme la relevèrent.</p> <p>—Viens, Marie-Anne, dit Corentine, il faut te mettre au lit. Tu n'en peux plus.</p> -<p>Elle se laissa déshabiller et coucher, inerte, -indifférente, tandis que le capitaine descendait, -comme ivre de chagrin, tâtant les murs, et ouvrait -toute grande la porte d'entrée, pour écouter s'il +<p>Elle se laissa déshabiller et coucher, inerte, +indifférente, tandis que le capitaine descendait, +comme ivre de chagrin, tâtant les murs, et ouvrait +toute grande la porte d'entrée, pour écouter s'il ne venait pas, lui, l'attendu.</p> <p>Et rien ne vint.</p> -<p>Il n'y avait toujours que la mer démontée et +<p>Il n'y avait toujours que la mer démontée et les nuages courant sur la lune.</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_119"> 119</a></span></p> <h2>X</h2> -<p>Le lendemain, à l'aube, l'enfant venait de naître. -Marie-Anne était accouchée presque sans se plaindre, -sans une larme. Étendue sur le lit au fond -de la chambre, les rideaux à demi tirés, elle avait +<p>Le lendemain, à l'aube, l'enfant venait de naître. +Marie-Anne était accouchée presque sans se plaindre, +sans une larme. Étendue sur le lit au fond +de la chambre, les rideaux à demi tirés, elle avait l'air d'une morte. Quand Corentine lui avait dit, -tout bas, presque joyeusement: «C'est un garçon!» -elle n'avait rien répondu. Le fils d'un père mort, +tout bas, presque joyeusement: «C'est un garçon!» +elle n'avait rien répondu. Le fils d'un père mort, un pauvre petit qui vient tandis que la vague roule encore le cadavre de l'homme, est-ce une -joie? Et vieillir auprès de ce témoin grandissant +joie? Et vieillir auprès de ce témoin grandissant de son malheur, est-ce un avenir? O enfants -de marins, combien d'entre vous sont nés ainsi de -mères désolées? Combien dont la venue en ce -monde n'a été saluée que par des larmes! Il a -dû vous rester quelque chose de cette tristesse -prise au sang de vos mères. Et l'on vous reconnaît -peut-être, parmi la race songeuse et déjà -sombre d'elle-même.</p> - -<p>Corentine habillait le petit, près de la fenêtre +de marins, combien d'entre vous sont nés ainsi de +mères désolées? Combien dont la venue en ce +monde n'a été saluée que par des larmes! Il a +dû vous rester quelque chose de cette tristesse +prise au sang de vos mères. Et l'on vous reconnaît +peut-être, parmi la race songeuse et déjà +sombre d'elle-même.</p> + +<p>Corentine habillait le petit, près de la fenêtre que rayait au milieu la bande rose de l'horizon. <span class="pagenum"><a id="Page_120"> 120</a></span> Quelque chose d'heureux souriait dans le ciel -lavé. Elle se hâtait. Dans le tas de brassières et -de langes, et de bavettes, disposées sur une chaise -à portée de la main, elle choisissait ce qu'il y +lavé. Elle se hâtait. Dans le tas de brassières et +de langes, et de bavettes, disposées sur une chaise +à portée de la main, elle choisissait ce qu'il y avait de plus joli. Elle essayait plusieurs bonnets, et, nouant la ruche de dentelle autour de la petite -tête endormie, elle baisait l'enfant avec une -douceur inattendue. Elle se sentait la vraie mère -de la frêle créature, en ce moment, chargée de lui -donner les premières caresses. Et son cœur, qui -était demeuré très maternel, s'ouvrait complaisamment -à d'anciennes tendresses. Et elle songeait, -le regardant étendu sur ses genoux, dans sa toilette -blanche de nouveau-né, qu'elle eût été infiniment +tête endormie, elle baisait l'enfant avec une +douceur inattendue. Elle se sentait la vraie mère +de la frêle créature, en ce moment, chargée de lui +donner les premières caresses. Et son cœur, qui +était demeuré très maternel, s'ouvrait complaisamment +à d'anciennes tendresses. Et elle songeait, +le regardant étendu sur ses genoux, dans sa toilette +blanche de nouveau-né, qu'elle eût été infiniment heureuse d'avoir un autre enfant, un fils comme lui.</p> -<p>Le jour grandissait. Sur le bourg, où la nouvelle -s'était répandue, une sorte de tristesse +<p>Le jour grandissait. Sur le bourg, où la nouvelle +s'était répandue, une sorte de tristesse pesait. Les gens s'abordaient avec des hochements -de tête. Les mères avaient des airs graves. -Du fond du passé, des histoires remontaient à la -mémoire de tous. Et c'était moins peut-être la +de tête. Les mères avaient des airs graves. +Du fond du passé, des histoires remontaient à la +mémoire de tous. Et c'était moins peut-être la sympathie pour Marie-Anne, qu'une sorte de -retour égoïste qui assombrissait ces âmes exposées -aux mêmes deuils, groupées sur le même coin de +retour égoïste qui assombrissait ces âmes exposées +aux mêmes deuils, groupées sur le même coin de falaise.</p> <p>Les passants, avertis en traversant la longue rue, soit dans le haut Perros, soit sur le chemin <span class="pagenum"><a id="Page_121"> 121</a></span> -du bourg bas, regardaient la maison endeuillée, -la fenêtre où l'on ne voyait personne.</p> +du bourg bas, regardaient la maison endeuillée, +la fenêtre où l'on ne voyait personne.</p> -<p>Dans la cour, sous l'auvent, des femmes s'étaient -assemblées, une douzaine peut-être, vêtues de noir, -émues. Les plus agitées étaient les jeunes, qui -n'étaient pas veuves encore, et dont plusieurs +<p>Dans la cour, sous l'auvent, des femmes s'étaient +assemblées, une douzaine peut-être, vêtues de noir, +émues. Les plus agitées étaient les jeunes, qui +n'étaient pas veuves encore, et dont plusieurs portaient un enfant sur le bras. Elles parlaient avec de grands gestes et peu de voix, se tournant -parfois vers la mer, qui était calme à perte de vue, -lasse de deux jours de tempête et à peine bruissante +parfois vers la mer, qui était calme à perte de vue, +lasse de deux jours de tempête et à peine bruissante sous le ciel clair.</p> <p>—Quand son homme est parti, disait l'une, -il avait du mal à la quitter. Il ne se sentait pas +il avait du mal à la quitter. Il ne se sentait pas brave. C'est souvent un signe.</p> -<p>—Oh! ça dépend bien, reprenait une vieille, -à qui son châle épinglé faisait comme une cuirasse +<p>—Oh! ça dépend bien, reprenait une vieille, +à qui son châle épinglé faisait comme une cuirasse plate. Il n'y a pas de signes. Quand on doit avoir un malheur, il arrive.</p> -<p>—Le commissaire va peut-être répondre ce +<p>—Le commissaire va peut-être répondre ce matin?</p> <p>—Pas avant huit heures. Ah! la pauvre Marie-Anne! -Et accouchée de la nuit!</p> +Et accouchée de la nuit!</p> -<p>—Ça l'a fait avancer, vous pensez. Des coups +<p>—Ça l'a fait avancer, vous pensez. Des coups pareils! La femme Yvon a eu son enfant de -même, l'an dernier, la nuit de son malheur.</p> +même, l'an dernier, la nuit de son malheur.</p> <p>—Eh bien! reprit une autre, une toute jeune et jolie, avec ses rubans encore tout frais de velours noir dessinant son corsage, moi, je crois <span class="pagenum"><a id="Page_122"> 122</a></span> -que ce n'est pas encore sûr. Le syndic n'a pas +que ce n'est pas encore sûr. Le syndic n'a pas confiance. Mais, tenez, en septembre, je ne valais -guère mieux que Marie-Anne Lageat à cette heure-ci. -Tous ceux d'Islande étaient arrivés, et pas +guère mieux que Marie-Anne Lageat à cette heure-ci. +Tous ceux d'Islande étaient arrivés, et pas Louis. On n'avait pas de nouvelles. Personne n'avait vu le bateau depuis deux mois. C'est -le père Le Floch qui est venu me crier, un matin, -à quatre heures: «Ton mari, la Lise, ton mari -qui est dans le port!» Dieu que ça été vite fait +le père Le Floch qui est venu me crier, un matin, +à quatre heures: «Ton mari, la Lise, ton mari +qui est dans le port!» Dieu que ça été vite fait de descendre!</p> -<p>Et elle retrouvait, en parlant, le même sourire -qu'elle avait dû avoir en ce moment-là.</p> +<p>Et elle retrouvait, en parlant, le même sourire +qu'elle avait dû avoir en ce moment-là .</p> -<p>Tout près d'elle, mais à l'écart, une grande -femme, les cheveux en désordre, gris et crépus -comme de la limaille de fer, était assise sur une -pierre, le long de la muraille. C'était la mère +<p>Tout près d'elle, mais à l'écart, une grande +femme, les cheveux en désordre, gris et crépus +comme de la limaille de fer, était assise sur une +pierre, le long de la muraille. C'était la mère du mousse, accourue de Ploumanac'h. Personne -n'avait fait attention à elle. Quand elle entendit +n'avait fait attention à elle. Quand elle entendit parler la jeune femme, elle dit, avec un regard de -colère:</p> +colère:</p> <p>—Tout le monde les plaint, les Guen, parce qu'ils sont riches. Il y en a d'autres qu'on ne plaint pas. Pourtant, c'est tout ce qui me restait, -à moi qui suis pauvre, mon enfant que la -mer m'a pris! Il me faisait vivre, et le voilà mort! +à moi qui suis pauvre, mon enfant que la +mer m'a pris! Il me faisait vivre, et le voilà mort! Un enfant qui ne m'avait jamais fait de peine!</p> -<p>Les femmes la regardèrent, en branlant la -tête, pour montrer qu'elles avaient pitié.</p> +<p>Les femmes la regardèrent, en branlant la +tête, pour montrer qu'elles avaient pitié.</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_123"> 123</a></span> -La porte s'ouvrit, et Guen parut. Il s'était -jeté tout habillé sur son lit. Et bientôt le sentiment -de l'heure qui approchait l'avait éveillé.</p> +La porte s'ouvrit, et Guen parut. Il s'était +jeté tout habillé sur son lit. Et bientôt le sentiment +de l'heure qui approchait l'avait éveillé.</p> <p>Il traversa le groupe des femmes, bien droit -dans sa vareuse à boutons d'or, et dit seulement:</p> +dans sa vareuse à boutons d'or, et dit seulement:</p> <p>—Je crois que Marie-Anne s'est endormie. Ne faites pas de bruit, les femmes.</p> -<p>Et il continua sa route. La mère du mousse -Guyon Le Dû le suivit à distance, comme si elle -demandait l'aumône. Elle voulait sa part de la +<p>Et il continua sa route. La mère du mousse +Guyon Le Dû le suivit à distance, comme si elle +demandait l'aumône. Elle voulait sa part de la nouvelle qu'il allait chercher, lui, le riche, la nouvelle de la vie ou de la mort de son petit. -Car tout cela s'achète.</p> +Car tout cela s'achète.</p> -<p>Que la rade était jolie, pauvre Guen! Comme -il filait le côtre anglais, au large de l'île Thomé, +<p>Que la rade était jolie, pauvre Guen! Comme +il filait le côtre anglais, au large de l'île Thomé, ouvrant toutes ses voiles que le matin emplissait de brise et de soleil!</p> <p>—Oh! la garce! murmura Guen. Jamais la -même!</p> +même!</p> <p>Il y avait longtemps qu'il n'avait dit une -semblable injure à la mer. Et il se détourna +semblable injure à la mer. Et il se détourna rapidement, sans plus la regarder. Les gens de -Perros, à présent, l'observaient, montant le -bourg. La même phrase montait avec lui, de +Perros, à présent, l'observaient, montant le +bourg. La même phrase montait avec lui, de porte en porte:</p> -<p>—Il va pour la dépêche. Ça l'a déjà vieilli, +<p>—Il va pour la dépêche. Ça l'a déjà vieilli, on dirait....</p> <p>Quand il fut devant la cabane du bureau de <span class="pagenum"><a id="Page_124"> 124</a></span> -poste, il eut peur. Et, ne voulant pas paraître -faible devant la directrice, qui relevait la tête -derrière la fenêtre entr'ouverte, il chercha une +poste, il eut peur. Et, ne voulant pas paraître +faible devant la directrice, qui relevait la tête +derrière la fenêtre entr'ouverte, il chercha une phrase de bienvenue, comme il faisait toujours, -quand il avait affaire à quelqu'un. Il vit le fuchsia -tout éclatant de pointes roses affleurant l'appui -de granit, et il essaya de dire: «Comme il est -fleuri, madame la receveuse, votre fuchsia!» Mais -il ne fit qu'un geste écourté. La voix lui manqua. +quand il avait affaire à quelqu'un. Il vit le fuchsia +tout éclatant de pointes roses affleurant l'appui +de granit, et il essaya de dire: «Comme il est +fleuri, madame la receveuse, votre fuchsia!» Mais +il ne fit qu'un geste écourté. La voix lui manqua. Et il entra.</p> -<p>La dépêche était arrivée. Elle portait: «Grand -mât du navire sombré apparaît à trois milles au -large. Aucune nouvelle équipage.»</p> +<p>La dépêche était arrivée. Elle portait: «Grand +mât du navire sombré apparaît à trois milles au +large. Aucune nouvelle équipage.»</p> -<p>C'était clair. <cite>La Jeanne</cite> était perdue corps et -bien, Marie-Anne veuve, le nouveau-né orphelin, +<p>C'était clair. <cite>La Jeanne</cite> était perdue corps et +bien, Marie-Anne veuve, le nouveau-né orphelin, et lui, Guen, n'avait plus de gendre.</p> <p>Debout dans le corridor, il demeura une minute -immobile. Il avait tant cherché des motifs -d'espérance pour consoler les autres, qu'il -avait fini par ne point désespérer. Il s'était pris -à ses propres mots. Et à présent il comprenait qu'il -avait raisonné comme un enfant, malgré son âge. -Dès la veille, le malheur était certain. Le syndic -n'avait pas caché son avis. Comment avait-on pu +immobile. Il avait tant cherché des motifs +d'espérance pour consoler les autres, qu'il +avait fini par ne point désespérer. Il s'était pris +à ses propres mots. Et à présent il comprenait qu'il +avait raisonné comme un enfant, malgré son âge. +Dès la veille, le malheur était certain. Le syndic +n'avait pas caché son avis. Comment avait-on pu conserver de l'espoir? Allons, bonhomme, il faut revenir avec la nouvelle! Il faut aller leur apprendre que tout est fini! Guen eut le courage de dire: -«Merci, madame» et il sortit. La mère qui l'avait +«Merci, madame» et il sortit. La mère qui l'avait <span class="pagenum"><a id="Page_125"> 125</a></span> suivi l'attendait au passage. Elle lui demanda, en breton, ce qu'il y avait sur le papier.</p> -<p>—Sombré, ma pauvre Le Dû, répondit le +<p>—Sombré, ma pauvre Le Dû, répondit le capitaine.</p> <p>Elle ne remercia pas, elle. Oh! non. Elle lui montra le poing, et elle l'injuria, accusant le -patron du dindy, qui lui avait noyé son fils, +patron du dindy, qui lui avait noyé son fils, et elle lui cria toute sa douleur sauvage, tout ce qu'elle savait d'offensant contre les riches et les mauvais capitaines, tandis qu'il descendait, @@ -4124,79 +4084,79 @@ butant aux cailloux, les yeux lourds de larmes, vite, vite, vers la maison.</p> <p>Quand il traversa de nouveau la cour, elle -était toute vide. Guen monta, décidé à ne point +était toute vide. Guen monta, décidé à ne point parler. A quoi bon? Mieux valait, un peu de temps encore, laisser Marie-Anne dans l'incertitude. -Il avait décidé cela en chemin.</p> +Il avait décidé cela en chemin.</p> <p>Et quand il parut, Marie-Anne se dressa, les -deux bras appuyés au lit. Ses yeux mauves si -doux, qu'elle avait tenus fermés obstinément, -s'ouvrirent. Ils étaient cerclés de noir, et si tristes, -si anxieux en même temps, que le père baissa les +deux bras appuyés au lit. Ses yeux mauves si +doux, qu'elle avait tenus fermés obstinément, +s'ouvrirent. Ils étaient cerclés de noir, et si tristes, +si anxieux en même temps, que le père baissa les siens.</p> <p>—Rien, dit-il, ils n'ont rien.</p> <p>Il pensait que le mensonge servirait. Mais Marie-Anne le fixa un instant encore, sans -répondre, puis elle dit, en se renversant sur +répondre, puis elle dit, en se renversant sur l'oreiller:</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_126"> 126</a></span> —Non, je ne vous crois pas. Ils sont tous -noyés!</p> +noyés!</p> <p>Madame Corentine l'avait compris aussi. Elle -se baissa bien bas vers le petit, pour qu'on ne vît +se baissa bien bas vers le petit, pour qu'on ne vît pas qu'elle pleurait en l'embrassant.</p> -<p>Les émotions de la veille et de la nuit, l'absence +<p>Les émotions de la veille et de la nuit, l'absence de sommeil, cet enfant qu'elle ne voulait -pas laisser à d'autres, pas même à Simone revenue -à la maison de Guen et assise près d'elle, -avaient singulièrement changé madame Corentine, +pas laisser à d'autres, pas même à Simone revenue +à la maison de Guen et assise près d'elle, +avaient singulièrement changé madame Corentine, physiquement et moralement. Les traits disaient assez la fatigue du corps. Son visage -avait pris une expression de bonté compatissante -et sérieuse qui ne lui était point habituelle. +avait pris une expression de bonté compatissante +et sérieuse qui ne lui était point habituelle. Elle se sentait surtout une disposition -d'âme bien nouvelle, un besoin de pleurer avec -d'autres, de se dévouer au service de son père -et de sa sœur éprouvés, et une sorte de contentement -de se trouver là, dans le malheur qui -frappait la famille, de n'être pas, comme d'ordinaire, -très loin et très inutile. Sous les coups -répétés de ces deux jours, elle revivait de la +d'âme bien nouvelle, un besoin de pleurer avec +d'autres, de se dévouer au service de son père +et de sa sœur éprouvés, et une sorte de contentement +de se trouver là , dans le malheur qui +frappait la famille, de n'être pas, comme d'ordinaire, +très loin et très inutile. Sous les coups +répétés de ces deux jours, elle revivait de la vie ancienne, et elle redevenait, pour un temps, -la fille et la sœur qu'elle aurait pu être toujours... -Cette impression, mélangée d'amertume, lui était -douce pourtant: elle la grandissait à ses propres +la fille et la sœur qu'elle aurait pu être toujours... +Cette impression, mélangée d'amertume, lui était +douce pourtant: elle la grandissait à ses propres yeux et aux yeux de Simone. Toutes deux, avec -ce petit enfant entre elles, et Marie-Anne abîmée +ce petit enfant entre elles, et Marie-Anne abîmée <span class="pagenum"><a id="Page_127"> 127</a></span> de douleur au fond de la chambre, elles se trouvaient -plus heureuses que dans leur bien-être -égoïste de Jersey, et elles ne se le disaient pas, -et chacune, cependant, était sûre de l'approbation +plus heureuses que dans leur bien-être +égoïste de Jersey, et elles ne se le disaient pas, +et chacune, cependant, était sûre de l'approbation muette de l'autre.</p> -<p>Guen, qui ne pouvait assister à ce deuil de -tous les siens, n'était pas demeuré longtemps. -Il était allé chez le syndic, sans trop savoir pourquoi. -Et peu après son départ, quelqu'un monta -l'escalier. C'était une vieille femme, la Olier, connue -et honorée dans le bourg. Elle avait perdu +<p>Guen, qui ne pouvait assister à ce deuil de +tous les siens, n'était pas demeuré longtemps. +Il était allé chez le syndic, sans trop savoir pourquoi. +Et peu après son départ, quelqu'un monta +l'escalier. C'était une vieille femme, la Olier, connue +et honorée dans le bourg. Elle avait perdu son mari en mer, il y avait longtemps, et cela lui -serrait le cœur de voir ces belles jeunesses sitôt -brisées et réduites à la longueur des jours qu'elle +serrait le cœur de voir ces belles jeunesses sitôt +brisées et réduites à la longueur des jours qu'elle connaissait trop bien. Elle monta donc, de son pas d'homme, et, entrant dans la chambre, sa -cape de deuil sur la tête, elle dit:</p> +cape de deuil sur la tête, elle dit:</p> <p>—Je vous salue.</p> -<p>Marie-Anne, au son d'une voix étrangère, tourna +<p>Marie-Anne, au son d'une voix étrangère, tourna vers la nouvelle venue son regard sans vie. Elle reconnut la veuve.</p> @@ -4207,54 +4167,54 @@ ne viens pas pour te parler, mais seulement pour te dire que nous allons faire une neuvaine. Veux-tu?</p> -<p>La malade fit un signe de tête qui disait oui, +<p>La malade fit un signe de tête qui disait oui, et qui remerciait.</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_128"> 128</a></span> -—J'ai engagé avec moi, reprit la femme, -des mères et des filles du bourg, qui sont toutes -de tes amies, Marie-Anne: la Guillo, la Betié +—J'ai engagé avec moi, reprit la femme, +des mères et des filles du bourg, qui sont toutes +de tes amies, Marie-Anne: la Guillo, la Betié Naget, la Caoullet, la Fanchen, la Maon, la Cario -Palanton, la Gégo et la petite Nehoueder, qui est -venue exprès de Louannec.</p> - -<p>Elle s'interrompit, en voyant fixé sur elle le -regard de madame Corentine et de sa fille. Évidemment, -elle n'avait pas osé inviter les deux -femmes qui étaient là, les plus proches parentes et -les mieux désignées, cependant, pour se joindre -à la neuvaine. Ni Corentine ni Simone n'étaient -plus de Perros. Leur place n'était plus au milieu -d'honnêtes femmes et d'honnêtes filles de pêcheurs, -qui allaient prier pour une affligée. Et le +Palanton, la Gégo et la petite Nehoueder, qui est +venue exprès de Louannec.</p> + +<p>Elle s'interrompit, en voyant fixé sur elle le +regard de madame Corentine et de sa fille. Évidemment, +elle n'avait pas osé inviter les deux +femmes qui étaient là , les plus proches parentes et +les mieux désignées, cependant, pour se joindre +à la neuvaine. Ni Corentine ni Simone n'étaient +plus de Perros. Leur place n'était plus au milieu +d'honnêtes femmes et d'honnêtes filles de pêcheurs, +qui allaient prier pour une affligée. Et le visage de la vieille exprimait bien cette sorte -d'éloignement que les gens tranquilles, attachés à -leurs devoirs, éprouvent d'instinct pour ceux qui -vivent en dehors de la règle commune.</p> +d'éloignement que les gens tranquilles, attachés à +leurs devoirs, éprouvent d'instinct pour ceux qui +vivent en dehors de la règle commune.</p> -<p>Ce ne fut qu'un éclair, ce regard échangé. La +<p>Ce ne fut qu'un éclair, ce regard échangé. La vieille se retourna vers le lit:</p> <p>—Au revoir, Marie-Anne, nous allons partir tout de suite. Il ne faut pas perdre courage.</p> <p>Elle serra, en croisant les mains sur sa taille, -les deux bords du capot qui encadrèrent plus -étroitement son visage, et elle s'en alla.</p> +les deux bords du capot qui encadrèrent plus +étroitement son visage, et elle s'en alla.</p> <p>Madame Corentine avait rougi. Autrefois, il y avait seulement deux ou trois jours, elle se serait <span class="pagenum"><a id="Page_129"> 129</a></span> -indignée, elle aurait protesté contre l'offense. -Mais, dans la disposition d'esprit où elle se trouvait +indignée, elle aurait protesté contre l'offense. +Mais, dans la disposition d'esprit où elle se trouvait maintenant, l'humiliation ne souleva en elle -aucune colère. Ce que pensait cette femme, madame -Corentine n'était pas loin de le penser aussi; -elle s'était plusieurs fois sentie mécontente d'elle-même. +aucune colère. Ce que pensait cette femme, madame +Corentine n'était pas loin de le penser aussi; +elle s'était plusieurs fois sentie mécontente d'elle-même. Le chagrin seul eut prise sur elle.</p> -<p>Marie-Anne avait-elle deviné? Était-ce une -invention heureuse d'une de ces âmes qui ont +<p>Marie-Anne avait-elle deviné? Était-ce une +invention heureuse d'une de ces âmes qui ont l'instinct de toutes les consolations, et savent qu'il y a des peines autour d'elles sans en savoir la cause?</p> @@ -4264,17 +4224,17 @@ l'enfant.</p> <p>—Aujourd'hui?</p> -<p>—Le plus tôt sera le mieux. Tu l'accompagneras.</p> +<p>—Le plus tôt sera le mieux. Tu l'accompagneras.</p> -<p>—Oui, ma chérie.</p> +<p>—Oui, ma chérie.</p> -<p>—Mon père est le parrain. Toi, tu es la marraine. -Nous en avions parlé avec...</p> +<p>—Mon père est le parrain. Toi, tu es la marraine. +Nous en avions parlé avec...</p> <p>Elle ne put prononcer ce nom de douleur.</p> <p>—Oui, dit Corentine, je veux bien, je suis -prête à aller. Merci, chérie. Je l'ai habillé, ton ange, +prête à aller. Merci, chérie. Je l'ai habillé, ton ange, veux-tu le voir?</p> <p>Marie-Anne dit, faiblement:</p> @@ -4284,269 +4244,269 @@ ne peux pas. Plus tard!</p> <p>Elle ne rouvrit les yeux que pour voir passer, <span class="pagenum"><a id="Page_130"> 130</a></span> -un peu après, la sage-femme qui portait un +un peu après, la sage-femme qui portait un gros paquet de mousseline blanche, Corentine et Guen alourdi par le chagrin. Simone gardait la malade.</p> -<p>Du port à l'église, tout en haut de Perros, la -route est assez longue et rude à monter. Sauf au -milieu, où, par-dessus les ormes et les pentes -précipitées de maigres champs, on aperçoit le -paysage de mer, elle est bordée de maisons. Et -les gens, déjà mis en éveil par le passage des -femmes qui s'en allaient prier pour les naufragés, -n'avaient pas fini de causer entre eux de l'événement +<p>Du port à l'église, tout en haut de Perros, la +route est assez longue et rude à monter. Sauf au +milieu, où, par-dessus les ormes et les pentes +précipitées de maigres champs, on aperçoit le +paysage de mer, elle est bordée de maisons. Et +les gens, déjà mis en éveil par le passage des +femmes qui s'en allaient prier pour les naufragés, +n'avaient pas fini de causer entre eux de l'événement qui frappait le bourg entier, quand le capitaine -et sa fille commencèrent à gravir la côte. -Corentine marchait à côté de la femme qui portait +et sa fille commencèrent à gravir la côte. +Corentine marchait à côté de la femme qui portait l'enfant, et l'abritait de son ombrelle. Le capitaine -allait derrière et un peu de côté.</p> +allait derrière et un peu de côté.</p> -<p>La pitié des hommes est bien courte. A peine -avaient-ils aperçu Guen et échangé entre eux +<p>La pitié des hommes est bien courte. A peine +avaient-ils aperçu Guen et échangé entre eux quelques mots de sympathie sur le malheur -arrivé en Gironde, qu'ils remarquaient madame +arrivé en Gironde, qu'ils remarquaient madame Corentine. Et plusieurs ne saluaient pas. Plusieurs disaient, sur son chemin, de ces mots qui -remuent tout un passé triste, et qui résument +remuent tout un passé triste, et qui résument douloureusement le jugement sommaire de la -foule. «Croyez-vous qu'il soit heureux, ce pauvre -vieux, avec une fille veuve et une séparée? Elle -l'a déjà laissé assez longtemps seul à Perros. +foule. «Croyez-vous qu'il soit heureux, ce pauvre +vieux, avec une fille veuve et une séparée? Elle +l'a déjà laissé assez longtemps seul à Perros. <span class="pagenum"><a id="Page_131"> 131</a></span> Qu'elle retourne donc! J'aimerais mieux une fille -morte, moi, qu'une fille comme celle-là, qui n'a -été qu'un tourment pour les autres. Ça ne fait pas -bénir les familles, vous savez!»</p> +morte, moi, qu'une fille comme celle-là , qui n'a +été qu'un tourment pour les autres. Ça ne fait pas +bénir les familles, vous savez!»</p> <p>Elle entendait une partie de ces propos, et -devinait le reste, et elle était trop fière pour -pleurer, mais les larmes l'étouffaient. Elle trouvait +devinait le reste, et elle était trop fière pour +pleurer, mais les larmes l'étouffaient. Elle trouvait la route interminable.</p> <p>Enfin, le petit groupe franchit l'enceinte du -cimetière. Au milieu des tombes de granit entourées -de fleurs, la vieille église ouvrait sa porte -en ogive, coupée d'une colonnette, sous le toit qui -pendait démesurément d'un côté et trop court de -l'autre. C'était la paix pour Corentine. Ils entrèrent. +cimetière. Au milieu des tombes de granit entourées +de fleurs, la vieille église ouvrait sa porte +en ogive, coupée d'une colonnette, sous le toit qui +pendait démesurément d'un côté et trop court de +l'autre. C'était la paix pour Corentine. Ils entrèrent. Devant eux, au premier tiers, sur les dalles -tout humides des végétations de l'ombre, les -femmes de la neuvaine étaient agenouillées en +tout humides des végétations de l'ombre, les +femmes de la neuvaine étaient agenouillées en demi-cercle autour d'un des premiers piliers, tout -noir de l'encens et de la rouille de dix siècles. Sur +noir de l'encens et de la rouille de dix siècles. Sur le fond sombre du granit, une statuette de la Vierge de Lourdes s'enlevait, toute blanche, ayant une ceinture bleue flottante et deux roses d'or -sous les pieds. Elle était posée sur l'épais rebord de -la corniche. Tous les visages des femmes étaient -levés vers elle. La vieille, en cape de deuil, récitait -le rosaire. Elle disait la première partie de +sous les pieds. Elle était posée sur l'épais rebord de +la corniche. Tous les visages des femmes étaient +levés vers elle. La vieille, en cape de deuil, récitait +le rosaire. Elle disait la première partie de l'<cite>Ave Maria</cite>, que toutes reprenaient et terminaient dans la langue rude du pays. Et, devant elles, <span class="pagenum"><a id="Page_132"> 132</a></span> minces comme des fils blancs, neuf petites bougies -brûlaient dans l'ombre, collées au dos des chaises.</p> +brûlaient dans l'ombre, collées au dos des chaises.</p> -<p>La première voix, ferme, sans inflexion, disait: -«Mé o salud Marie, leun o a graces, an otro Doué -so ganch beniguet...» Et elles reprenaient, les -autres, confusément: «Santes Marie, mam da -Doué, pédet évidon péliérien...»</p> +<p>La première voix, ferme, sans inflexion, disait: +«Mé o salud Marie, leun o a graces, an otro Doué +so ganch beniguet...» Et elles reprenaient, les +autres, confusément: «Santes Marie, mam da +Doué, pédet évidon péliérien...»</p> <p>Dans une chapelle toute noire, non loin de la -neuvaine, le recteur était venu baptiser le fils de +neuvaine, le recteur était venu baptiser le fils de Marie-Anne. Corentine et le capitaine touchaient d'une main le petit, que portait l'autre femme. -Ils répondaient à voix basse aux questions liturgiques, -détournés, malgré eux, vers les neuf petites -lumières et les neuf femmes prosternées.</p> +Ils répondaient à voix basse aux questions liturgiques, +détournés, malgré eux, vers les neuf petites +lumières et les neuf femmes prosternées.</p> -<p>Le prêtre demandait:</p> +<p>Le prêtre demandait:</p> -<p>—Croyez-vous en Dieu le Père tout-puissant, -créateur du ciel et de la terre?</p> +<p>—Croyez-vous en Dieu le Père tout-puissant, +créateur du ciel et de la terre?</p> -<p>—J'y crois, répondait Guen et Corentine.</p> +<p>—J'y crois, répondait Guen et Corentine.</p> -<p>—Santes Marie, mam da Doué, reprenaient +<p>—Santes Marie, mam da Doué, reprenaient les femmes.</p> -<p>—Croyez-vous en Jésus-Christ, son fils unique, +<p>—Croyez-vous en Jésus-Christ, son fils unique, notre Seigneur?</p> <p>—J'y crois.</p> -<p>—Santes Marie, mam da Doué...</p> +<p>—Santes Marie, mam da Doué...</p> -<p>—Croyez-vous au Saint-Esprit, la sainte Église -catholique, la communion des saints, la rémission -des péchés, la résurrection de la chair et la vie -éternelle?</p> +<p>—Croyez-vous au Saint-Esprit, la sainte Église +catholique, la communion des saints, la rémission +des péchés, la résurrection de la chair et la vie +éternelle?</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_133"> 133</a></span> —J'y crois.</p> -<p>—Santes Marie, mam da Doué, pédet évidon -péliérien...</p> +<p>—Santes Marie, mam da Doué, pédet évidon +péliérien...</p> -<p>Ils s'écoutaient réciproquement, tous émus, de -voir ces prières se rencontrer, les unes pour le petit -qui entrait dans la vie, les autres pour le père -naufragé, bien loin, à jamais séparés, à jamais +<p>Ils s'écoutaient réciproquement, tous émus, de +voir ces prières se rencontrer, les unes pour le petit +qui entrait dans la vie, les autres pour le père +naufragé, bien loin, à jamais séparés, à jamais inconnus. Le rosaire devenait une sorte de psalmodie grandissante, lourde de soupirs comme le -bruit des lames qui déferlent. Et la voix de Guen, -de Corentine, du recteur lui-même, baissait de +bruit des lames qui déferlent. Et la voix de Guen, +de Corentine, du recteur lui-même, baissait de plus en plus, au contraire, et se perdait sous la -voûte moisie aux jointures des pierres.</p> +voûte moisie aux jointures des pierres.</p> <p>Un rayon de soleil, comme une lame flamboyante, -entrait par une découpure de la porte.</p> +entrait par une découpure de la porte.</p> -<p>—Santes Marie, mam da Doué, pédet évidon -péliérien...</p> +<p>—Santes Marie, mam da Doué, pédet évidon +péliérien...</p> -<p>Et aucune cloche ne sonnait le baptême, le -baptême du fils de Sullian, le naufragé.</p> +<p>Et aucune cloche ne sonnait le baptême, le +baptême du fils de Sullian, le naufragé.</p> -<p>Le prêtre avait achevé les cérémonies avant -que les femmes se fussent levées.</p> +<p>Le prêtre avait achevé les cérémonies avant +que les femmes se fussent levées.</p> <p>—Allons! dit Guen, car personne ne bougeait dans la chapelle, ni Corentine, ni la femme, toutes -deux tournées vers ce groupe de désolation et de -larmes, enveloppant la statue à ceinture bleue.</p> +deux tournées vers ce groupe de désolation et de +larmes, enveloppant la statue à ceinture bleue.</p> <p>L'enfant dormait.</p> -<p>Sans répondre, mues par le commandement de -l'homme, elles sortirent, la tête basse, sans un +<p>Sans répondre, mues par le commandement de +l'homme, elles sortirent, la tête basse, sans un <span class="pagenum"><a id="Page_134"> 134</a></span> -geste, l'âme absente et demeurée sous les voûtes -où l'on priait, écoutant le murmure plus lointain: -«Santes Marie, mam da Doué...»</p> - -<p>Elles traversèrent ainsi le cimetière, sous le -ciel sans nuage, dans la pluie de lumière et de -chaleur qui dilatait, jusqu'à en remplir l'espace, -le parfum d'une touffe de réséda fleuri au bord +geste, l'âme absente et demeurée sous les voûtes +où l'on priait, écoutant le murmure plus lointain: +«Santes Marie, mam da Doué...»</p> + +<p>Elles traversèrent ainsi le cimetière, sous le +ciel sans nuage, dans la pluie de lumière et de +chaleur qui dilatait, jusqu'à en remplir l'espace, +le parfum d'une touffe de réséda fleuri au bord d'une tombe.</p> -<p>Au bout de l'allée, devant la pierre debout qu'il +<p>Au bout de l'allée, devant la pierre debout qu'il fallait franchir pour retrouver la route, les femmes -levèrent les yeux, et regardèrent de ce regard -vague et chargé de tristesse qui suit les réveils +levèrent les yeux, et regardèrent de ce regard +vague et chargé de tristesse qui suit les réveils brusques. En ce moment, le cœur de Corentine -était déchiré des douleurs de sa sœur, du désespoir -muet de ce vieux dont elle entendait le pas derrière +était déchiré des douleurs de sa sœur, du désespoir +muet de ce vieux dont elle entendait le pas derrière elle, du peu de joie qu'elle avait su lui donner, -de l'impuissance où elle se sentait de lui refaire une +de l'impuissance où elle se sentait de lui refaire une vieillesse, ayant perdu le droit d'habiter le pays, -de consoler, d'être la paix. Elle aurait voulu +de consoler, d'être la paix. Elle aurait voulu cependant. Une aspiration vers le bien, une soif -d'être bonne, de se sacrifier, montait du fond de -son âme, avec cette pitié pour ceux qui l'entouraient. +d'être bonne, de se sacrifier, montait du fond de +son âme, avec cette pitié pour ceux qui l'entouraient. Et deux filles, sur le seuil d'une boutique, -voyant sa mine défaite, se mirent à rire +voyant sa mine défaite, se mirent à rire d'elle, deux filles de pauvres qui tricotaient de la laine.</p> -<p>Alors, contre cette dernière injure, si peu méritée, -si blessante à cette heure, elle chercha d'instinct +<p>Alors, contre cette dernière injure, si peu méritée, +si blessante à cette heure, elle chercha d'instinct <span class="pagenum"><a id="Page_135"> 135</a></span> une protection. Et elle la trouva. Guen -venait de s'éloigner vers la plage de Trestrao, où +venait de s'éloigner vers la plage de Trestrao, où demeurait un ami. Il allait reparler du gendre et -de l'entrée de la Gironde, ne pouvant se taire de +de l'entrée de la Gironde, ne pouvant se taire de son malheur. Corentine se retourna vers la sage-femme:</p> <p>—Donnez-moi l'enfant, fit-elle, c'est moi qui l'emporte!</p> <p>Elle prit le petit Sullian. Un flot de mousseline -blanche lui couvrit l'épaule. Une tête rose et -dormante s'appuya, tout abandonnée, sur son -bras. Et, fière de son fardeau, défendue contre le +blanche lui couvrit l'épaule. Une tête rose et +dormante s'appuya, tout abandonnée, sur son +bras. Et, fière de son fardeau, défendue contre le sourire des gens par l'innocence qu'elle portait, elle descendit le bourg, parmi les femmes que la -vue d'un nouveau-né émeut, et qui disaient: -«Voyez, elle a le fils de Sullian Lageat sur les bras. +vue d'un nouveau-né émeut, et qui disaient: +«Voyez, elle a le fils de Sullian Lageat sur les bras. C'est Guen qui l'a voulu, pour lui faire honneur. -C'est tout de même une mère, cette femme-là.»</p> +C'est tout de même une mère, cette femme-là .»</p> -<p>Elle allait, sans entendre, saisie d'une extrême +<p>Elle allait, sans entendre, saisie d'une extrême douceur, qui lui faisait presser l'enfant sur son cœur de plus en plus, et s'absorber dans ce petit -être sans parole et sans regard. Elle lui souriait. -Elle lui parlait, non avec les lèvres, mais avec son -âme tout à coup agrandie et dilatée d'amour -maternel, qui disait: «J'aurais voulu d'autres -enfants comme toi... que je les aurais aimés!... +être sans parole et sans regard. Elle lui souriait. +Elle lui parlait, non avec les lèvres, mais avec son +âme tout à coup agrandie et dilatée d'amour +maternel, qui disait: «J'aurais voulu d'autres +enfants comme toi... que je les aurais aimés!... que je les aimerais!..... Avec quel bonheur ce sein -que tu touches se découvrirait pour eux, et les +que tu touches se découvrirait pour eux, et les <span class="pagenum"><a id="Page_136"> 136</a></span> allaiterait!... O joli, joli neveu que je voudrais -mon fils!» Elle avait des ailes. Soutenue par le +mon fils!» Elle avait des ailes. Soutenue par le petit qu'elle portait, le visage calme, les yeux en joie, elle monta l'escalier, elle entra dans la chambre.</p> <p>Heureusement Marie-Anne dormait. Elle ne vit pas sa sœur. Une heure passa, puis deux, puis -trois. Simone s'éloigna. Et entre le berceau où +trois. Simone s'éloigna. Et entre le berceau où l'enfant reposait maintenant, et Corentine, qui -veillait auprès, le dialogue continua, le conseil -doux et persuasif de ces yeux clos, de ces lèvres -tendues vers le sein rêvé, de ce visage derrière -lequel une âme transparaissait pour cette femme -malheureuse, en qui le regret de la maternité prenait -la forme d'un désir grandissant et d'une +veillait auprès, le dialogue continua, le conseil +doux et persuasif de ces yeux clos, de ces lèvres +tendues vers le sein rêvé, de ce visage derrière +lequel une âme transparaissait pour cette femme +malheureuse, en qui le regret de la maternité prenait +la forme d'un désir grandissant et d'une attente de vie nouvelle.</p> -<p>Il y avait des années qu'elle ne s'était sentie si -prompte à l'émotion, si disposée à pleurer.</p> +<p>Il y avait des années qu'elle ne s'était sentie si +prompte à l'émotion, si disposée à pleurer.</p> -<p>Dans la paix de cette chambre, près de ces deux -êtres plongés dans le sommeil, un mystère profond -sa passait. Une âme s'accusait, oubliait, apercevait +<p>Dans la paix de cette chambre, près de ces deux +êtres plongés dans le sommeil, un mystère profond +sa passait. Une âme s'accusait, oubliait, apercevait une voie de sacrifice et de salut, et, tremblante, heureuse, remontait vers l'amour.</p> <p>Le sommet des coteaux, vers Louannec, se -dorait au soleil déclinant. Nul bruit ne venait du -dehors, pas même celui de la mer. La respiration -de Marie-Anne et de son fils, régulières, se répondaient +dorait au soleil déclinant. Nul bruit ne venait du +dehors, pas même celui de la mer. La respiration +de Marie-Anne et de son fils, régulières, se répondaient comme un battement d'ailes.</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_137"> 137</a></span> -Tout à coup, un pas sonna dans la cour. Corentine -se pencha. Le père! c'était le père qui traversait +Tout à coup, un pas sonna dans la cour. Corentine +se pencha. Le père! c'était le père qui traversait la place! Il courait! Des gens couraient -derrière lui; ils disaient: «Mon Dieu! est-ce -possible! Est-ce possible!»</p> +derrière lui; ils disaient: «Mon Dieu! est-ce +possible! Est-ce possible!»</p> -<p>Toute pâle, au bout de la chambre, Corentine -l'écouta monter. Et Guen entra. Le pauvre vieux -tremblait de tous ses membres. Il était comme -égaré. Il approcha, sans bruit, du lit où Marie-Anne -dormait. Il se mit à genoux.</p> +<p>Toute pâle, au bout de la chambre, Corentine +l'écouta monter. Et Guen entra. Le pauvre vieux +tremblait de tous ses membres. Il était comme +égaré. Il approcha, sans bruit, du lit où Marie-Anne +dormait. Il se mit à genoux.</p> <p>—Marie-Anne? murmura-t-il, ma petite fille?</p> <p>Elle ne bougea pas.</p> -<p>Il prit la main allongée sur le drap, la main -rousselée de sa mignonne, et la caressa.</p> +<p>Il prit la main allongée sur le drap, la main +rousselée de sa mignonne, et la caressa.</p> <p>—Marie-Anne?</p> <p>Elle ouvrit les yeux, et fixa sur lui son regard -morne de désespérée.</p> +morne de désespérée.</p> -<p>Mais, presque aussitôt, ses paupières se soulevèrent -davantage. Elle voyait le père pleurer +<p>Mais, presque aussitôt, ses paupières se soulevèrent +davantage. Elle voyait le père pleurer et sourire. Elle le voyait incapable de parler. Une angoisse la prit. Elle ouvrit la bouche. Elle se redressa brusquement, ses bras raidis sur le drap, @@ -4556,59 +4516,59 @@ passa dans un cri:</p> <p>—Dites! dites!</p> <p>—Marie-Anne... ce sont des marins anglais... -à Bilbao... tout l'équipage... tout entier... quand -je te le disais... il est sauvé!</p> +à Bilbao... tout l'équipage... tout entier... quand +je te le disais... il est sauvé!</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_138"> 138</a></span> Il se releva d'un trait, enveloppa sa fille dans ses bras:</p> -<p>—Sauvé, ma petite, sauvé!</p> +<p>—Sauvé, ma petite, sauvé!</p> -<p>Il pleurait à chaudes larmes.</p> +<p>Il pleurait à chaudes larmes.</p> <p>Quand il se recula, suivant encore, de ses mains tendues, la jeune femme qui se renversait en -arrière, on put voir le visage de Marie-Anne.</p> +arrière, on put voir le visage de Marie-Anne.</p> -<p>Elle n'avait point douté de la mort, et elle ne -doutait plus de la vie. La jolie tête blonde était -retombée, bien pâle encore, sur l'oreiller, mais un -seul moment l'avait transfigurée. Toute la jeunesse, -toute la joie, tout l'amour y étaient rentrés. Ses +<p>Elle n'avait point douté de la mort, et elle ne +doutait plus de la vie. La jolie tête blonde était +retombée, bien pâle encore, sur l'oreiller, mais un +seul moment l'avait transfigurée. Toute la jeunesse, +toute la joie, tout l'amour y étaient rentrés. Ses doux yeux couleur de jacinthe disaient le ravissement; -les cils d'or, immobiles, étaient levés vers -le ciel; le front rayonnait; la bouche souriait à -des visions. C'était elle, la Marie-Anne d'autrefois, -l'épousée, l'heureuse, la sainte au regard de légende.</p> +les cils d'or, immobiles, étaient levés vers +le ciel; le front rayonnait; la bouche souriait à +des visions. C'était elle, la Marie-Anne d'autrefois, +l'épousée, l'heureuse, la sainte au regard de légende.</p> -<p>Le vieux père, tout épanoui, continuait:</p> +<p>Le vieux père, tout épanoui, continuait:</p> -<p>—La dépêche est venue d'Espagne... Ils ont -rencontré des Anglais... l'embouchure de la -Gironde, vois-tu, petite, c'est toujours ça, des +<p>—La dépêche est venue d'Espagne... Ils ont +rencontré des Anglais... l'embouchure de la +Gironde, vois-tu, petite, c'est toujours ça, des navires et encore des navires... Quand la demoiselle de la poste m'a remis le papier, j'ai tout -de suite deviné à son air... elle avait l'air presque +de suite deviné à son air... elle avait l'air presque aussi content... Ah! mes filles, quelle bonne nouvelle! Le dindy est perdu, mais les hommes sont -sauvés!... Écoute, Marie-Anne, je vais faire dire +sauvés!... Écoute, Marie-Anne, je vais faire dire <span class="pagenum"><a id="Page_139"> 139</a></span> -à la mère de Guyon Le Dû, le mousse, que son gars -est retrouvé... Veux-tu? Faut que tout le monde +à la mère de Guyon Le Dû, le mousse, que son gars +est retrouvé... Veux-tu? Faut que tout le monde soit heureux aujourd'hui!</p> -<p>Elle ne l'écoutait pas. Elle n'avait pas besoin -de preuve, ni de détails. Elle croyait. Sullian -vivait. Quelqu'un, dans l'angle de la pièce, la -regardait fixement: Corentine, la sœur aînée.</p> +<p>Elle ne l'écoutait pas. Elle n'avait pas besoin +de preuve, ni de détails. Elle croyait. Sullian +vivait. Quelqu'un, dans l'angle de la pièce, la +regardait fixement: Corentine, la sœur aînée.</p> -<p>Dans la crise d'âme qu'elle traversait, une seule -chose l'avait frappée: l'immense bonheur de -Marie-Anne. «Comme elle l'aime!» pensait-elle. -Et, troublée par tant d'amour, elle n'osait s'avancer, -de peur que le cri de tout son être ne lui -échappât: «Moi aussi! moi aussi!»</p> +<p>Dans la crise d'âme qu'elle traversait, une seule +chose l'avait frappée: l'immense bonheur de +Marie-Anne. «Comme elle l'aime!» pensait-elle. +Et, troublée par tant d'amour, elle n'osait s'avancer, +de peur que le cri de tout son être ne lui +échappât: «Moi aussi! moi aussi!»</p> <p>Marie-Anne se tourna vers elle. Son regard chercha le berceau.</p> @@ -4618,14 +4578,14 @@ chercha le berceau.</p> <p>Et quand elle l'eut dans les bras, pressant le petit sur sa joue:</p> -<p>—O le bien-aimé! s'écria-t-elle, ton père est +<p>—O le bien-aimé! s'écria-t-elle, ton père est vivant!</p> -<p>Elle découvrit son sein, et se pencha pour nourrir +<p>Elle découvrit son sein, et se pencha pour nourrir le nouveau Sullian.</p> -<p>Et comme Guen s'était retiré, comme elle demeurait -seule avec Corentine immobile près du lit, +<p>Et comme Guen s'était retiré, comme elle demeurait +seule avec Corentine immobile près du lit, elle entendit une voix toute basse qui disait:</p> <p>—Ma sœur, j'irai retrouver Guillaume. Prie @@ -4634,100 +4594,100 @@ pour moi!</p> <hr class="tb" /> <p><span class="pagenum"><a id="Page_140"> 140</a></span> -Dix minutes après, Marie-Anne, à demi redressée, +Dix minutes après, Marie-Anne, à demi redressée, contemplait son fils endormi sur le drap blanc.</p> -<p>Tout à côté, assise, brisée de fatigue et pourtant -résolue, la grande sœur l'écoutait docilement, elle, +<p>Tout à côté, assise, brisée de fatigue et pourtant +résolue, la grande sœur l'écoutait docilement, elle, la plus jeune et l'ignorante, qui disait:</p> <p>—Il vaut mieux aller tout de suite, ma Corentine... ne pas avertir Simone, que cela pourrait -inquiéter trop... et puis être humble, tu comprends, +inquiéter trop... et puis être humble, tu comprends, ne pas te rebuter... Ils ne savent pas tout ce que tu vaux... moi, je le sais... Va, sois courageuse, sois bonne, fais tous les sacrifices... C'est si bon -d'être aimée!</p> +d'être aimée!</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_141"> 141</a></span></p> <h2>XI</h2> -<p>Par un sentiment de fierté, et selon le conseil de -sa sœur, Corentine désirait que son départ pour -Lannion fût, autant que possible, ignoré de Simone. -Et le grand-père avait dit:</p> +<p>Par un sentiment de fierté, et selon le conseil de +sa sœur, Corentine désirait que son départ pour +Lannion fût, autant que possible, ignoré de Simone. +Et le grand-père avait dit:</p> -<p>—Simone? moi je l'emmène.</p> +<p>—Simone? moi je l'emmène.</p> <p>Il n'y pouvait plus tenir. La joie du sauvetage -de Sullian, celle qu'il commençait à entrevoir dans -la résolution de Corentine, lui donnaient des idées -de grand air. Seul, il aurait paré son canot et -poussé au large. La pensée que le canot n'était pas +de Sullian, celle qu'il commençait à entrevoir dans +la résolution de Corentine, lui donnaient des idées +de grand air. Seul, il aurait paré son canot et +poussé au large. La pensée que le canot n'était pas assez propre pour une jeune fille comme Simone, -le fit hésiter. Depuis huit jours, pas un coup de -balai aux bancs, pas un godet d'eau jeté hors de +le fit hésiter. Depuis huit jours, pas un coup de +balai aux bancs, pas un godet d'eau jeté hors de la cale. Il appela Simone.</p> <p>—Petite, dit-il, mets ta mante. Nous allons promener tous deux, veux-tu?</p> <p>Elle ne demandait pas mieux. Depuis son -arrivée, elle n'avait guère vu autour d'elle que -des visages anxieux ou désolés. Sa jeunesse appelait -une diversion. Elle saisit celle-là de toute -l'ardeur comprimée de ses quinze ans.</p> +arrivée, elle n'avait guère vu autour d'elle que +des visages anxieux ou désolés. Sa jeunesse appelait +une diversion. Elle saisit celle-là de toute +l'ardeur comprimée de ses quinze ans.</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_142"> 142</a></span> -—Grand-père, vous prenez le bateau?</p> +—Grand-père, vous prenez le bateau?</p> -<p>—Non, je pensais suivre la côte à pied, avec -toi, jusqu'à...</p> +<p>—Non, je pensais suivre la côte à pied, avec +toi, jusqu'à ...</p> <p>—Non, le bateau, je vous en prie!</p> <p>—C'est que...</p> <p>—Pourquoi pas? Il y a longtemps que vous -n'avez canoté, grand-père, je suis sûre que vous +n'avez canoté, grand-père, je suis sûre que vous en avez envie?</p> -<p>—C'est que, répondit le bonhomme, ravi au -fond, c'est que le canot n'est guère en état, je n'ai +<p>—C'est que, répondit le bonhomme, ravi au +fond, c'est que le canot n'est guère en état, je n'ai pas fait sa toilette...</p> <p>—Bah! nous nous passerons de toilette. En -mer! grand-père, en pleine mer!</p> +mer! grand-père, en pleine mer!</p> -<p>Il secoua la tête, d'un air content:</p> +<p>Il secoua la tête, d'un air content:</p> -<p>—Les jeunesses, fit-il, faut bien leur céder, +<p>—Les jeunesses, fit-il, faut bien leur céder, pour qu'elles vous aiment!</p> <p>Simone se coiffa d'une casquette de laine -blanche, d'où sortaient ses cheveux roulés. Il -fallait les voir tous deux, côte à côte, longer le -quai tournant qui mène à la jetée. Le soleil les +blanche, d'où sortaient ses cheveux roulés. Il +fallait les voir tous deux, côte à côte, longer le +quai tournant qui mène à la jetée. Le soleil les enveloppait. La joie commune rendait le capitaine alerte et droit comme un jeune homme. Il se sentait bonne mine, sous le regard des baigneurs -qui n'ont rien à faire, et suivent volontiers -des yeux tout passant qui se hâte. Intimement il -comparait ce départ avec ses départs habituels, +qui n'ont rien à faire, et suivent volontiers +des yeux tout passant qui se hâte. Intimement il +comparait ce départ avec ses départs habituels, quand Marie-Anne l'accompagnait, lourde et si -souvent accablée par l'ennui. Elle était légère, +souvent accablée par l'ennui. Elle était légère, <span class="pagenum"><a id="Page_143"> 143</a></span> cette petite Simone. Et comme elle marchait! -Comme un mousse, en vérité, oui, comme un +Comme un mousse, en vérité, oui, comme un mousse qui va aux crabes.</p> <p>—Je ne te savais pas si marine, dit Guen, en -pointant déjà son regard sur le canot immobile -dans le flamboiement de la mer, au pied du môle.</p> +pointant déjà son regard sur le canot immobile +dans le flamboiement de la mer, au pied du môle.</p> -<p>—Moi! j'adore l'eau. A Jersey, je suis allée +<p>—Moi! j'adore l'eau. A Jersey, je suis allée plusieurs fois en excursion. Je connais tous les noms de voiles: grande voile, misaine, foc, bonnettes, perroquets.</p> @@ -4741,343 +4701,343 @@ perroquets.</p> <p>—Regardez-moi!</p> <p>Et il vit la grande enfant qui souriait, de ses -deux yeux pleins de lumière et de ses lèvres qui +deux yeux pleins de lumière et de ses lèvres qui s'ouvraient sur de belles dents saines, humides comme des coquilles de rivage.</p> <p>—Ah! ma Simone! dit le capitaine, tu as joliment -gagné dans mon vieux cœur, depuis le -premier d'août!</p> +gagné dans mon vieux cœur, depuis le +premier d'août!</p> -<p>Oui, il était heureux comme il l'avait été rarement, +<p>Oui, il était heureux comme il l'avait été rarement, le capitaine. Son pas sonnait sur les dalles, sonnait comme une fanfare de vie.</p> <p>Il n'y avait point de bonnettes ni de perroquets au canot de Guen. Un foc seulement, de toile -usée, et une voile jaune sur un mât courbé.</p> +usée, et une voile jaune sur un mât courbé.</p> -<p>—Maman reste près de ma tante? demanda +<p>—Maman reste près de ma tante? demanda <span class="pagenum"><a id="Page_144"> 144</a></span> -Simone en s'asseyant à l'arrière, tournée vers la -façade grise, là-bas, si étroite entre les maisons -avançantes.</p> +Simone en s'asseyant à l'arrière, tournée vers la +façade grise, là -bas, si étroite entre les maisons +avançantes.</p> -<p>Guen fit semblant de ne pas entendre, très -occupé à tirer l'ancre.</p> +<p>Guen fit semblant de ne pas entendre, très +occupé à tirer l'ancre.</p> -<p>—Maman reste à la maison?</p> +<p>—Maman reste à la maison?</p> <p>Cette fois, Guen rougit, de l'effort qu'il venait -de faire, sans doute, en embarquant le gros hameçon -de fer qui aurait pu servir à prendre un fort -poisson autant qu'à tenir le bateau. Quand il l'eut -posé sur le cordage soigneusement roulé:</p> +de faire, sans doute, en embarquant le gros hameçon +de fer qui aurait pu servir à prendre un fort +poisson autant qu'à tenir le bateau. Quand il l'eut +posé sur le cordage soigneusement roulé:</p> -<p>—Non, dit-il négligemment, ta mère va à +<p>—Non, dit-il négligemment, ta mère va à Lannion.</p> <p>—Lannion! fit Simone en se retournant.</p> -<p>Il ne se retourna pas, devinant la vivacité du -geste qu'il n'avait pas vu, et ajouta, tâchant de -réparer l'effet:</p> +<p>Il ne se retourna pas, devinant la vivacité du +geste qu'il n'avait pas vu, et ajouta, tâchant de +réparer l'effet:</p> <p>—Oui, des commissions, je crois, pour Marie-Anne. Quand on a un enfant naissant, n'est-ce pas?...</p> -<p>Un instant après, quand il eut hissé la voile, -et sous prétexte de dire: «Largue un peu l'écoute, -petite», il la regarda. Elle était sérieuse, et elle +<p>Un instant après, quand il eut hissé la voile, +et sous prétexte de dire: «Largue un peu l'écoute, +petite», il la regarda. Elle était sérieuse, et elle fixait la maison du port avec des yeux si graves, -si près de pleurer!</p> +si près de pleurer!</p> -<p>«Ce n'est pas facile de cacher les choses aux +<p>«Ce n'est pas facile de cacher les choses aux enfants, pensa Guen. Elle se doute qu'il y a une -affaire.»</p> +affaire.»</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_145"> 145</a></span> -Mais il ne voulut pas être indiscret, et, amarrant -l'écoute:</p> +Mais il ne voulut pas être indiscret, et, amarrant +l'écoute:</p> <p>—Puisque tu connais la manœuvre, Simone, -prends la barre, et droit sur Thomé! La passe -est à gauche, pour les coques de noix.</p> +prends la barre, et droit sur Thomé! La passe +est à gauche, pour les coques de noix.</p> -<p>Le canot doubla la jetée, brûlante de soleil, et -d'où s'échappait une odeur de goëmon séché.</p> +<p>Le canot doubla la jetée, brûlante de soleil, et +d'où s'échappait une odeur de goëmon séché.</p> <p>—Le foin d'ici, mademoiselle Simone.</p> -<p>Simone était redevenue la jeune fille douce et -maîtresse de ses émotions qu'il aimait, avec un -étonnement d'inventeur, chaque jour davantage. +<p>Simone était redevenue la jeune fille douce et +maîtresse de ses émotions qu'il aimait, avec un +étonnement d'inventeur, chaque jour davantage. Elle avait le regard en avant, sur la grande nappe -élargie entre les rives montueuses. Elle semblait -tout entière au plaisir de la course, qui devenait +élargie entre les rives montueuses. Elle semblait +tout entière au plaisir de la course, qui devenait d'instant en instant plus rapide. Car la brise, par-dessus -les collines de Louannec, arrivait à présent, +les collines de Louannec, arrivait à présent, et claquait dans la toile.</p> <p>Quand Guen se vit en bonne route, il vint -s'asseoir près de Simone, et, tout épanoui:</p> +s'asseoir près de Simone, et, tout épanoui:</p> <p>—On m'a entendu dire du mal de la mer, ces jours, fit-il. Mais je ne pense pas tout ce que j'ai dit.</p> <p>Cela lui pesait, les injures que la douleur lui -avait arrachées.</p> +avait arrachées.</p> -<p>—Que veux-tu, petite, on se fâche quelquefois +<p>—Que veux-tu, petite, on se fâche quelquefois avec elle. C'est comme une femme, n'est-ce pas? On la trouve mauvaise, on s'emporte. Et -puis on revient à elle, parce qu'on l'aime.</p> +puis on revient à elle, parce qu'on l'aime.</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_146"> 146</a></span> -—Pas de séparation durable? dit Simone, qui +—Pas de séparation durable? dit Simone, qui regardait toujours le large.</p> -<p>—Non, dit Guen embarrassé, pas de durable. +<p>—Non, dit Guen embarrassé, pas de durable. Moi, je ne peux pas vivre huit jours sans elle. Et moi, mon Dieu, c'est comme tout le monde.</p> -<p>—Plus que tout le monde, grand-père!</p> +<p>—Plus que tout le monde, grand-père!</p> -<p>—Oui, reprit-il, heureux de l'éloge et d'avoir -évité l'allusion. Je ne m'en dédis pas. De tous ceux +<p>—Oui, reprit-il, heureux de l'éloge et d'avoir +évité l'allusion. Je ne m'en dédis pas. De tous ceux de Perros, je suis le plus naviguant, de tous les -vieux, s'entend... Un peu à bâbord, Simone... +vieux, s'entend... Un peu à bâbord, Simone... Laisse aller... Bien... Est-elle jolie aujourd'hui la mer!</p> <p>Ils couraient dans la passe, entre la pointe du -château et les rochers de Thomé, sur le chenal -vert comme une émeraude et glissant au-dessus -d'eux. Le courant les portait. La terre, à gauche, -découvrait une à une ses anses rocheuses et ses -deux plages. Sur la seconde, à Trestrao, des points -rouges, blancs, noirs, qui étaient des baigneurs, +château et les rochers de Thomé, sur le chenal +vert comme une émeraude et glissant au-dessus +d'eux. Le courant les portait. La terre, à gauche, +découvrait une à une ses anses rocheuses et ses +deux plages. Sur la seconde, à Trestrao, des points +rouges, blancs, noirs, qui étaient des baigneurs, mouchetaient le sable; une ombrelle roulait, prise par le vent, plus petite qu'une fleur de mouron.</p> <p>—Au large, Simone, par le travers de Rouzic!</p> -<p>Au large, c'était l'immense plaine que pas un +<p>Au large, c'était l'immense plaine que pas un frisson ne ternissait. La brise y coulait sans creuser. -Des veines d'azur s'emmêlaient à l'infini, comme +Des veines d'azur s'emmêlaient à l'infini, comme des sillages de navires disparus, sur la surface toute blanche, miroitant au soleil. Les Sept-Iles, au loin, laissaient pendre vers la Bretagne leurs <span class="pagenum"><a id="Page_147"> 147</a></span> falaises herbues, qui paraissaient de velours brun. A peine un ourlet blanc autour des pierres que la -marée engloutissait sans bruit.</p> +marée engloutissait sans bruit.</p> -<p>—Voilà ce que j'aime, dit Guen, remarquant +<p>—Voilà ce que j'aime, dit Guen, remarquant l'enthousiasme muet de sa petite-fille: s'en aller avec le vent, causer tout seul et tendre ses lignes. -Tiens, le fond est de roche, à présent, bon pour les -congres et les vieilles. Tout à l'heure, ce sera de la -coquille. Et puis la roche reprendra, à une demi-lieue +Tiens, le fond est de roche, à présent, bon pour les +congres et les vieilles. Tout à l'heure, ce sera de la +coquille. Et puis la roche reprendra, à une demi-lieue de Rouzic.</p> -<p>Il s'était rapproché encore de Simone. Ils -allaient, poussés par le grand souffle doux qu'exhalent -les terres chauffées, le soir, et ils voyaient +<p>Il s'était rapproché encore de Simone. Ils +allaient, poussés par le grand souffle doux qu'exhalent +les terres chauffées, le soir, et ils voyaient la courbe de l'horizon immense au bas du ciel.</p> <p>—Mon enfant! dit Guen attendri.</p> -<p>Elle ne bougea pas, car ils se sentaient profondément -unis de pensée.</p> +<p>Elle ne bougea pas, car ils se sentaient profondément +unis de pensée.</p> <p>—Mon enfant! je voudrais t'avoir toujours -près de moi!</p> +près de moi!</p> -<p>—Je voudrais bien, moi aussi, grand-père.</p> +<p>—Je voudrais bien, moi aussi, grand-père.</p> -<p>—Vois-tu, maintenant que j'ai goûté de vous, -je ne me réhabituerai plus à mon ancienne vie: -moi ici, vous là-bas.</p> +<p>—Vois-tu, maintenant que j'ai goûté de vous, +je ne me réhabituerai plus à mon ancienne vie: +moi ici, vous là -bas.</p> -<p>—Il n'y a qu'un seul moyen, grand-père, dit -posément Simone, et vous le connaissez.</p> +<p>—Il n'y a qu'un seul moyen, grand-père, dit +posément Simone, et vous le connaissez.</p> <p>—Oui, je le connais.</p> -<p>Il s'arrêta un peu, car il avait promis de se taire -devant l'enfant. Et puis, il céda, conseillé par +<p>Il s'arrêta un peu, car il avait promis de se taire +devant l'enfant. Et puis, il céda, conseillé par <span class="pagenum"><a id="Page_148"> 148</a></span> l'infini qui les enveloppait tous les deux, loin des -conventions étroites.</p> +conventions étroites.</p> -<p>—Simone, dit-il, ta mère est allée à Lannion, +<p>—Simone, dit-il, ta mère est allée à Lannion, pour essayer...</p> -<p>—Je l'ai deviné, répondit-elle. Je suis venue en -France parce que je pensais toujours à cela. Je ne +<p>—Je l'ai deviné, répondit-elle. Je suis venue en +France parce que je pensais toujours à cela. Je ne pouvais pas savoir comment cela se ferait, mais je comptais que Dieu le permettrait. C'est si triste!...</p> <p>Le vieux Guen sentit que la main de Simone -saisissait la sienne, que la tête de Simone se penchait, -touchait son épaule, s'y appuyait. Et il -resta droit, immobile, transporté d'émotion et de +saisissait la sienne, que la tête de Simone se penchait, +touchait son épaule, s'y appuyait. Et il +resta droit, immobile, transporté d'émotion et de tendresse, tandis que sa petite-fille pleurait -silencieusement du même rêve que lui, et qu'il -répétait, pour elle et pour lui-même:</p> +silencieusement du même rêve que lui, et qu'il +répétait, pour elle et pour lui-même:</p> -<p>—J'espère, ma petite amie, j'espère.</p> +<p>—J'espère, ma petite amie, j'espère.</p> -<p>Le vent demeurait léger, la mer ensoleillée. Les -îles grossissaient à peine. Et des bandes d'oiseaux +<p>Le vent demeurait léger, la mer ensoleillée. Les +îles grossissaient à peine. Et des bandes d'oiseaux se levaient en triangle, indiquant le large.</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_149"> 149</a></span></p> <h2>XII</h2> -<p>Seule dans le grand salon, la fenêtre ouverte, +<p>Seule dans le grand salon, la fenêtre ouverte, madame Jeanne additionnait des colonnes de -chiffres. D'ordinaire, c'était une joie pour elle de -régler ses comptes de ménage ou d'établir le bilan -d'une année commerciale. Elle aimait le calcul, -dont elle avait eu le goût très jeune. Elle s'était -réservé le contrôle de la comptabilité chez son fils. -Et, précisément, elle établissait, en ce moment, +chiffres. D'ordinaire, c'était une joie pour elle de +régler ses comptes de ménage ou d'établir le bilan +d'une année commerciale. Elle aimait le calcul, +dont elle avait eu le goût très jeune. Elle s'était +réservé le contrôle de la comptabilité chez son fils. +Et, précisément, elle établissait, en ce moment, l'inventaire annuel.</p> -<p>Mais elle le faisait avec inquiétude. Elle n'était -pas sûre: elle soupçonnait seulement un résultat -mauvais. Déjà, les deux dernières années s'étaient -soldées en perte. Elle avait espéré que les affaires -du moulin à huile se relèveraient. Guillaume +<p>Mais elle le faisait avec inquiétude. Elle n'était +pas sûre: elle soupçonnait seulement un résultat +mauvais. Déjà , les deux dernières années s'étaient +soldées en perte. Elle avait espéré que les affaires +du moulin à huile se relèveraient. Guillaume paraissait assez content. Les chiffres semblaient -indiquer cependant une mauvaise année. Les deux -rides, au coin des lèvres de madame Jeanne, se -creusaient. Elle relevait la tête, par moments, +indiquer cependant une mauvaise année. Les deux +rides, au coin des lèvres de madame Jeanne, se +creusaient. Elle relevait la tête, par moments, lasse, et, pour se reposer, regardait les ondes mouvantes des arbres, vaguement.</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_150"> 150</a></span> -«Encore une illusion de mon fils, pensait-elle. -L'année va être mauvaise, si elle n'est pas désastreuse. +«Encore une illusion de mon fils, pensait-elle. +L'année va être mauvaise, si elle n'est pas désastreuse. Ah! le pauvre enfant, qui ne se doute pas -où nous en sommes! S'il le savait! Mais j'ai mieux +où nous en sommes! S'il le savait! Mais j'ai mieux fait de le lui cacher. Il a assez de ses chagrins. Le -commerce, pour lui, est une manière d'oublier, -une occupation qui le force à ne plus songer. C'est -tout... Et ce n'est pas assez pour réussir. Il aurait -fallu mon mari.»</p> +commerce, pour lui, est une manière d'oublier, +une occupation qui le force à ne plus songer. C'est +tout... Et ce n'est pas assez pour réussir. Il aurait +fallu mon mari.»</p> -<p>La physionomie austère de M. Jobic L'Héréec -lui revenait en mémoire. Elle revoyait cet homme +<p>La physionomie austère de M. Jobic L'Héréec +lui revenait en mémoire. Elle revoyait cet homme dont elle n'avait pas seulement pris le nom, mais -les goûts, les habitudes, la manière de voir et +les goûts, les habitudes, la manière de voir et d'agir, qu'elle interrogeait encore de souvenir avec -vénération, dans les cas difficiles, contente au -fond et immuable en ses résolutions, dès qu'elle -était convaincue d'avoir fait ce qu'il eût fait lui-même. -Oui, il eût fallu la grande expérience, l'esprit -méthodique et réfléchi de M. Jobic, pour se -tirer d'une situation comme celle-là. Il aurait eu -la décision, l'énergie persévérante de l'effort, +vénération, dans les cas difficiles, contente au +fond et immuable en ses résolutions, dès qu'elle +était convaincue d'avoir fait ce qu'il eût fait lui-même. +Oui, il eût fallu la grande expérience, l'esprit +méthodique et réfléchi de M. Jobic, pour se +tirer d'une situation comme celle-là . Il aurait eu +la décision, l'énergie persévérante de l'effort, tandis que Guillaume...</p> -<p>Des mots de ce monologue intime étaient prononcés -à demi-voix, sans suite. Ils tombaient dans +<p>Des mots de ce monologue intime étaient prononcés +à demi-voix, sans suite. Ils tombaient dans le silence de la vaste salle blanche, dont un bourdon -égaré faisait le tour en ronflant.</p> +égaré faisait le tour en ronflant.</p> -<p>Puis elle se remettait à parcourir les colonnes -de chiffres. Sa plume, posée en travers, suivait, +<p>Puis elle se remettait à parcourir les colonnes +de chiffres. Sa plume, posée en travers, suivait, <span class="pagenum"><a id="Page_151"> 151</a></span> -d'un mouvement régulier, l'absorption des chiffres -dans la mémoire de la calculatrice. Mais c'était +d'un mouvement régulier, l'absorption des chiffres +dans la mémoire de la calculatrice. Mais c'était une sorte de travail machinal, qui n'interrompait -point, chez madame Jeanne, la rêverie commencée.</p> +point, chez madame Jeanne, la rêverie commencée.</p> -<p>«Je ne vois pas d'issue. Lui parler à lui? A quoi -bon? Il fait ce qu'il peut. Le commerce n'était +<p>«Je ne vois pas d'issue. Lui parler à lui? A quoi +bon? Il fait ce qu'il peut. Le commerce n'était pas son affaire. Et puis les chagrins... Oh! c'est -bien sa faute à elle, si nous allons à cette...»</p> +bien sa faute à elle, si nous allons à cette...»</p> -<p>Le mot s'arrêta aux lèvres. Et elle s'arrêta aussi -un moment, madame Jeanne. Bien qu'elle fût -seule, une rougeur légère, un peu de sang venu du -cœur troublé, mit une tache sur ses maigres joues. -Elle sentait la réprobation de la longue suite de -bourgeois patients, économes, qui avaient fait la -fortune, et qui la voyaient prête à sombrer, du -fond des tombes, au pays de Tréguier.</p> +<p>Le mot s'arrêta aux lèvres. Et elle s'arrêta aussi +un moment, madame Jeanne. Bien qu'elle fût +seule, une rougeur légère, un peu de sang venu du +cœur troublé, mit une tache sur ses maigres joues. +Elle sentait la réprobation de la longue suite de +bourgeois patients, économes, qui avaient fait la +fortune, et qui la voyaient prête à sombrer, du +fond des tombes, au pays de Tréguier.</p> <p>Dehors, le soleil chauffait les fleurs. Un parfum violent sortait des glycines, qui levaient leurs -secondes fleurs au ras de la fenêtre.</p> +secondes fleurs au ras de la fenêtre.</p> <p>Elle se pencha de nouveau.</p> -<p>Tréguier! Comment avait-elle fait pour quitter -Tréguier, elle, Trégoroise depuis des siècles, attachée +<p>Tréguier! Comment avait-elle fait pour quitter +Tréguier, elle, Trégoroise depuis des siècles, attachée par des habitudes de race et par tous les -liens de près de cinquante ans de vie à ce coin de +liens de près de cinquante ans de vie à ce coin de sol breton? Elle se demandait cela encore quelquefois. -Et la question se présenta de nouveau à -son esprit, avec le cortège des réponses tristes, -usées, que l'on revoit l'une après l'autre. Oui, le +Et la question se présenta de nouveau à +son esprit, avec le cortège des réponses tristes, +usées, que l'on revoit l'une après l'autre. Oui, le <span class="pagenum"><a id="Page_152"> 152</a></span> -malheur avait commencé là... Au dedans de son -cœur, le nom de Tréguier sonnait comme celui -d'une noblesse dont elle avait été et dont elle -n'était plus.</p> +malheur avait commencé là ... Au dedans de son +cœur, le nom de Tréguier sonnait comme celui +d'une noblesse dont elle avait été et dont elle +n'était plus.</p> -<p>Tomber de Tréguier à Lannion! Pour elle, la -chute avait été pressentie. Oui, elle savait d'avance +<p>Tomber de Tréguier à Lannion! Pour elle, la +chute avait été pressentie. Oui, elle savait d'avance qu'elle ne s'accoutumerait jamais dans la ville -folle, comme elle l'appelait, que le séjour des -Espagnols et des gouverneurs débauchés avait +folle, comme elle l'appelait, que le séjour des +Espagnols et des gouverneurs débauchés avait remplie d'une population avide de plaisir, et -légère, et folle de cœur. Entre elles deux, il y avait +légère, et folle de cœur. Entre elles deux, il y avait une de ces haines de canton que la Bretagne nourrit, sous des apparences rigides et froides. Quand -elle pensait à Tréguier, elle revoyait la splendeur -épiscopale de l'ancienne cité; son air de pudeur -farouche; la cathédrale, où un peuple aurait tenu, -haute de voûte, couverte de moisissures qui verdissaient +elle pensait à Tréguier, elle revoyait la splendeur +épiscopale de l'ancienne cité; son air de pudeur +farouche; la cathédrale, où un peuple aurait tenu, +haute de voûte, couverte de moisissures qui verdissaient glorieusement le granit, avec ses longues -files de chevaliers de pierre couchés dans les niches, -ses inscriptions, son cloître, ses tours, ses rosaces -découpées par le génie bizarre et poétique des -aïeux. Elle revoyait sa place à l'église, sous les -rayons atténués des vitraux, sa maison aux murs +files de chevaliers de pierre couchés dans les niches, +ses inscriptions, son cloître, ses tours, ses rosaces +découpées par le génie bizarre et poétique des +aïeux. Elle revoyait sa place à l'église, sous les +rayons atténués des vitraux, sa maison aux murs de forteresse, autour de laquelle une rue tournait. Elle nommait les bourgeois et les nobles qui la -saluaient, les visites qu'elle avait reçues lors de la -mort subite de M. Jobic L'Héréec. Vingt fois le +saluaient, les visites qu'elle avait reçues lors de la +mort subite de M. Jobic L'Héréec. Vingt fois le jour, encore maintenant, son esprit pleurait <span class="pagenum"><a id="Page_153"> 153</a></span> -l'homme énergique, entendu aux affaires, dominant -et digne, qui l'avait faite la première bourgeoise -de Tréguier, par l'immutabilité de sa fortune, -de son caractère et de ses habitudes.</p> - -<p>Quand il avait fallu quitter Tréguier, elle avait -eu le sentiment que sa vie à elle était finie. Elle -avait lutté. Pourquoi partir? Pourquoi abandonner -cette usine médiocre et sûre qui avait -un canal sur le port, où les goëlettes venaient -s'approvisionner d'huile? M. Tanguy Morel, l'associé, -suffisait à mener l'affaire. Guillaume, après -la mort de son père, pouvait vivre honorablement, -presque sans travail, assuré de l'avenir... Il avait -fallu l'amour insensé pour cette Lannionnaise... +l'homme énergique, entendu aux affaires, dominant +et digne, qui l'avait faite la première bourgeoise +de Tréguier, par l'immutabilité de sa fortune, +de son caractère et de ses habitudes.</p> + +<p>Quand il avait fallu quitter Tréguier, elle avait +eu le sentiment que sa vie à elle était finie. Elle +avait lutté. Pourquoi partir? Pourquoi abandonner +cette usine médiocre et sûre qui avait +un canal sur le port, où les goëlettes venaient +s'approvisionner d'huile? M. Tanguy Morel, l'associé, +suffisait à mener l'affaire. Guillaume, après +la mort de son père, pouvait vivre honorablement, +presque sans travail, assuré de l'avenir... Il avait +fallu l'amour insensé pour cette Lannionnaise... Et tout quitter, la ville, l'usine, les amis, la paix, -le paysage, si bien entré dans les yeux qu'il ne -s'efface plus, renoncer à mourir là... et venir tomber -à Lannion, parmi les filles aux cheveux +le paysage, si bien entré dans les yeux qu'il ne +s'efface plus, renoncer à mourir là ... et venir tomber +à Lannion, parmi les filles aux cheveux blonds, qui ont les joues roses et la rage de la danse au cœur!</p> @@ -5085,78 +5045,78 @@ danse au cœur!</p> chiffres, aussi net qu'au premier jour, aussi douloureux. Le reste, tout ce qui avait suivi cet arrachement au pays natal, ne lui revenait qu'en -bloc, comme une conséquence logique, fatale, -prévue: la brouille lente du ménage, les reproches, -les dépenses inconsidérées d'une tête folle de petite -ambitieuse, l'acquisition désavantageuse du moulin +bloc, comme une conséquence logique, fatale, +prévue: la brouille lente du ménage, les reproches, +les dépenses inconsidérées d'une tête folle de petite +ambitieuse, l'acquisition désavantageuse du moulin <span class="pagenum"><a id="Page_154"> 154</a></span> -sur le Guer, les froissements nouveaux engendrés -par la gêne, la séparation, la vie nouvelle, -alors, où son fils et elle s'étaient retrouvés seuls, -mais assombrie, préoccupée, atteinte par le souci -d'argent et rongée de souvenirs.</p> +sur le Guer, les froissements nouveaux engendrés +par la gêne, la séparation, la vie nouvelle, +alors, où son fils et elle s'étaient retrouvés seuls, +mais assombrie, préoccupée, atteinte par le souci +d'argent et rongée de souvenirs.</p> -<p>Dix ans de lutte contre soi-même.</p> +<p>Dix ans de lutte contre soi-même.</p> -<p>Elle était devenue blanche de cheveux, madame -Jeanne L'Héréec. Elle avait beaucoup travaillé, +<p>Elle était devenue blanche de cheveux, madame +Jeanne L'Héréec. Elle avait beaucoup travaillé, comme un homme, comme le vrai chef de la -maison «Veuve L'Héréec et fils». Le chagrin -d'avoir quitté Tréguier la tenait toujours. Devant -son fils, elle se contenait. C'était une sorte d'abîme -entre eux, cette question du passé. Ils le regardaient +maison «Veuve L'Héréec et fils». Le chagrin +d'avoir quitté Tréguier la tenait toujours. Devant +son fils, elle se contenait. C'était une sorte d'abîme +entre eux, cette question du passé. Ils le regardaient chacun de leur bord, et tristement tous -deux. Mais quand elle était seule à travailler, madame -Jeanne laissait parler les vieilles déceptions -de sa vie, amassées au fond de son cœur. Et elle -concluait souvent: «Si j'étais un homme, je retournerais -à Tréguier, et j'y referais ma fortune!»</p> +deux. Mais quand elle était seule à travailler, madame +Jeanne laissait parler les vieilles déceptions +de sa vie, amassées au fond de son cœur. Et elle +concluait souvent: «Si j'étais un homme, je retournerais +à Tréguier, et j'y referais ma fortune!»</p> -<p>Madame Jeanne, ce jour-là, n'eut pas le temps +<p>Madame Jeanne, ce jour-là , n'eut pas le temps de conclure.</p> -<p>La sonnette qui, mêlée aux feuilles de la glycine, -agitait en remuant tout un système de branches, -rendit un son étouffé. L'heure était morte.</p> +<p>La sonnette qui, mêlée aux feuilles de la glycine, +agitait en remuant tout un système de branches, +rendit un son étouffé. L'heure était morte.</p> <p>Madame Jeanne entendit une voix qui demandait -son fils. Elle crut, à travers dix années, la -reconnaître. Ses pommettes sèches pâlirent subitement. +son fils. Elle crut, à travers dix années, la +reconnaître. Ses pommettes sèches pâlirent subitement. Elle posa la plume, et tendit l'aile de son <span class="pagenum"><a id="Page_155"> 155</a></span> -bonnet. La domestique répondait que monsieur -était à l'usine. Il y eut un silence. Puis, deux ombres -coulèrent sur le bourrelet de verdure, au ras de la -fenêtre. Gote ouvrit la porte du salon, et une +bonnet. La domestique répondait que monsieur +était à l'usine. Il y eut un silence. Puis, deux ombres +coulèrent sur le bourrelet de verdure, au ras de la +fenêtre. Gote ouvrit la porte du salon, et une femme en deuil entra.</p> -<p>Avant même que madame Corentine eût relevé +<p>Avant même que madame Corentine eût relevé sa voilette, madame Jeanne la reconnut. Elle -demeura surprise, renversée par cette audace, -dans son fauteuil jaune, ses yeux gris fixés sur -Corentine et éclairés jusqu'au fond par la lumière -de la fenêtre. La jeune femme, debout à contre-jour, -ne trouvait pas une parole de son côté. Une -émotion trop forte l'avait saisie, en mettant le -pied dans cette maison qui était la sienne: le -sentiment de la fragilité de ses espérances, du -peu de chance qu'avait sa démarche d'être accueillie. -Après dix ans, elle retrouvait les yeux, +demeura surprise, renversée par cette audace, +dans son fauteuil jaune, ses yeux gris fixés sur +Corentine et éclairés jusqu'au fond par la lumière +de la fenêtre. La jeune femme, debout à contre-jour, +ne trouvait pas une parole de son côté. Une +émotion trop forte l'avait saisie, en mettant le +pied dans cette maison qui était la sienne: le +sentiment de la fragilité de ses espérances, du +peu de chance qu'avait sa démarche d'être accueillie. +Après dix ans, elle retrouvait les yeux, l'attitude, la raideur de cette femme, dans le -même décor immobile du salon jaune. Elle baissa +même décor immobile du salon jaune. Elle baissa les yeux, comme devant un juge. Madame Jeanne -se leva à son tour.</p> +se leva à son tour.</p> <p>—Que venez-vous faire ici?</p> <p>Madame Corentine reprit un peu de courage, -et dit très doucement:</p> +et dit très doucement:</p> <p>—Je venais voir mon mari.</p> <p>—Vous n'en avez plus le droit.</p> -<p>—Oh! madame, après si longtemps... et quand +<p>—Oh! madame, après si longtemps... et quand on souffre...</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_156"> 156</a></span> @@ -5165,7 +5125,7 @@ on souffre...</p> <p>—Oui... beaucoup...</p> <p>—Nous aussi, madame, nous avons souffert, -chacun a eu sa part... Et la nôtre a été large... +chacun a eu sa part... Et la nôtre a été large... Guillaume n'est pas ici...</p> <p>—Je le savais... Gote m'avait dit...</p> @@ -5173,47 +5133,47 @@ Guillaume n'est pas ici...</p> <p>—Il est inutile de le voir... Mon fils a pris son parti de notre solitude... Que lui vouliez-vous?</p> -<p>Corentine fut sur le point de répondre: «Lui -demander pardon.» Les mots lui vinrent à l'esprit. -Mais elle ne répondit pas. Madame Jeanne la -tenait sous ce regard de mépris et d'invincible +<p>Corentine fut sur le point de répondre: «Lui +demander pardon.» Les mots lui vinrent à l'esprit. +Mais elle ne répondit pas. Madame Jeanne la +tenait sous ce regard de mépris et d'invincible obstination qu'elle connaissait. Et ce fut la vieille femme qui reprit:</p> -<p>—Personne ne vous a demandée.</p> +<p>—Personne ne vous a demandée.</p> -<p>—Non. Je suis venue de moi-même, madame, +<p>—Non. Je suis venue de moi-même, madame, et, je vous assure, par un bon mouvement... parce -que j'étais à Perros... en passant... chez mon père... +que j'étais à Perros... en passant... chez mon père... et que je ne voulais pas m'en aller sans avoir -essayé... Ah! tenez, madame, ne me repoussez +essayé... Ah! tenez, madame, ne me repoussez pas...</p> -<p>Elle s'avança jusqu'au près de la table où travaillait +<p>Elle s'avança jusqu'au près de la table où travaillait madame Jeanne.</p> <p>—Je suis malheureuse... Je ne suis plus celle que vous avez connue... Il me semble que si vous -étiez bonne, si vous vouliez m'aider... Guillaume -peut-être me donnerait son pardon!</p> +étiez bonne, si vous vouliez m'aider... Guillaume +peut-être me donnerait son pardon!</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_157"> 157</a></span> Sa main se tendait un peu en avant, tremblante, -sur le bois de frêne noueux, prête à soutenir +sur le bois de frêne noueux, prête à soutenir un corps qui s'agenouillait.</p> -<p>—Vous oubliez que je suis difficile à tromper, +<p>—Vous oubliez que je suis difficile à tromper, dit madame Jeanne en se reculant. Vous avez -trop peu manifesté, pendant dix ans, le désir de -savoir même des nouvelles de votre mari, pour -que je croie aujourd'hui à ces attendrissements. -Je crois plutôt à d'autres motifs.</p> +trop peu manifesté, pendant dix ans, le désir de +savoir même des nouvelles de votre mari, pour +que je croie aujourd'hui à ces attendrissements. +Je crois plutôt à d'autres motifs.</p> <p>Elle toisait du regard, en disant cela, sa belle-fille, -et considérait la toilette modeste, presque +et considérait la toilette modeste, presque pauvre, que la jeune femme avait mise, afin de -mieux faire voir, justement, qu'elle n'était plus, -comme autrefois, toute folle d'élégance.</p> +mieux faire voir, justement, qu'elle n'était plus, +comme autrefois, toute folle d'élégance.</p> <p>—Vous venez mendier! continua madame Jeanne.</p> @@ -5221,228 +5181,228 @@ Jeanne.</p> <p>La petite main de madame Corentine se releva d'un geste brusque, comme pour repousser l'injure... Puis, rouge de honte, mais assez forte -pour ne rien répondre, la jeune femme se détourna, +pour ne rien répondre, la jeune femme se détourna, et quitta rapidement le salon, tandis que madame Jeanne, implacable, ses yeux clairs poussant -l'étrangère dehors, la suivant dans l'ouverture -de la porte, par la fenêtre dans l'allée du +l'étrangère dehors, la suivant dans l'ouverture +de la porte, par la fenêtre dans l'allée du jardin, disait:</p> -<p>—Vous autres séparées, on est sûr de vous -revoir, à un moment ou à un autre. Vous quêtez -quand la famine vous a réduites. Vous n'avez pas +<p>—Vous autres séparées, on est sûr de vous +revoir, à un moment ou à un autre. Vous quêtez +quand la famine vous a réduites. Vous n'avez pas <span class="pagenum"><a id="Page_158"> 158</a></span> honte. Allez, allez! Le moment est mal choisi: il n'y a pas de pain pour vous!</p> <p>Madame Corentine n'entendit pas ces derniers -mots. Elle avait déjà traversé le jardin, elle +mots. Elle avait déjà traversé le jardin, elle ouvrait la porte, d'un coup nerveux de la main -sur le loquet en forme de trèfle, qu'elle écoutait +sur le loquet en forme de trèfle, qu'elle écoutait sauter avec un battement de cœur, autrefois, quand Guillaume rentrait.</p> -<p>Elle fuyait suffoquée, indignée. Cependant, +<p>Elle fuyait suffoquée, indignée. Cependant, quelque chose de plus fort que sa honte, de plus -puissant que la colère qui l'avait une première -fois entraînée hors de cette maison, lui faisait, en -ce moment, accepter l'injustice. Était-ce le conseil -profond et muet de ces objets frôlés par sa vie -passée: elle sentit qu'elle ne pourrait quitter Lannion +puissant que la colère qui l'avait une première +fois entraînée hors de cette maison, lui faisait, en +ce moment, accepter l'injustice. Était-ce le conseil +profond et muet de ces objets frôlés par sa vie +passée: elle sentit qu'elle ne pourrait quitter Lannion sans avoir revu au moins celui pour qui elle -était venue.</p> - -<p>Hâtivement, la voilette baissée, elle suivit la -pente de la rue du Pavé-Neuf, laissa sur sa gauche -la promenade plantée d'ormeaux, tourna près du -café du pont de Viarmes, le long du quai au sable, -descendit encore jusqu'au coin d'un vieil hôtel -tout enveloppé de poiriers en pyramides, où elle -avait joué, enfant, quand son père était mandé par -l'armateur. Et elle se trouva sur l'allée de la Corderie, -qui borde le Guer jusque très au delà de +était venue.</p> + +<p>Hâtivement, la voilette baissée, elle suivit la +pente de la rue du Pavé-Neuf, laissa sur sa gauche +la promenade plantée d'ormeaux, tourna près du +café du pont de Viarmes, le long du quai au sable, +descendit encore jusqu'au coin d'un vieil hôtel +tout enveloppé de poiriers en pyramides, où elle +avait joué, enfant, quand son père était mandé par +l'armateur. Et elle se trouva sur l'allée de la Corderie, +qui borde le Guer jusque très au delà de Lannion.</p> <p>Toute jeune, les premiers soirs de son mariage, <span class="pagenum"><a id="Page_159"> 159</a></span> -elle s'était promenée là, les yeux perdus dans le -feuillage des ormes, et souriant aux choses passionnées +elle s'était promenée là , les yeux perdus dans le +feuillage des ormes, et souriant aux choses passionnées qu'il disait...</p> -<p>Elle ne pleurait pas, elle était seulement très -triste. Son espérance n'était plus de reprendre la -vie d'autrefois,—l'avait-elle même formée?—mais +<p>Elle ne pleurait pas, elle était seulement très +triste. Son espérance n'était plus de reprendre la +vie d'autrefois,—l'avait-elle même formée?—mais elle pouvait encore le voir, lui, se faire pardonner, -lui dire: «Je vous aime encore!» Après +lui dire: «Je vous aime encore!» Après cela, qu'adviendrait-il? Peu importait. Elle partirait -plus contente, plus forte, elle aurait obéi à -cette impulsion qui la poussait ainsi, humiliée, -troublée, vers celui qui était tout près, et qui ne se -doutait pas... Même, l'injure qu'elle avait reçue +plus contente, plus forte, elle aurait obéi à +cette impulsion qui la poussait ainsi, humiliée, +troublée, vers celui qui était tout près, et qui ne se +doutait pas... Même, l'injure qu'elle avait reçue la rejetait vers lui. Elle pensait, sans savoir pourquoi, -très sûre pourtant, que si Guillaume avait -été là, l'accueil eût été autre...</p> - -<p>Elle allait, sans plus se hâter, regardant, de -l'autre côté du chenal à peu près vide, la touffe -d'arbres d'où s'élevaient une cheminée, un toit -long couvert de tuiles: l'usine. Il était là. Elle -n'irait pas le trouver là-bas, à cause des ouvriers, -des anciens employés qui avaient tout su, hélas! -Elle attendrait l'heure où M. L'Héréec, chaque +très sûre pourtant, que si Guillaume avait +été là , l'accueil eût été autre...</p> + +<p>Elle allait, sans plus se hâter, regardant, de +l'autre côté du chenal à peu près vide, la touffe +d'arbres d'où s'élevaient une cheminée, un toit +long couvert de tuiles: l'usine. Il était là . Elle +n'irait pas le trouver là -bas, à cause des ouvriers, +des anciens employés qui avaient tout su, hélas! +Elle attendrait l'heure où M. L'Héréec, chaque soir, revenait en traversant le Guer... Dix coups -de rames... Le bateau était amarré, à demi hors -de l'eau, écrasant la boue molle de la rive opposée. -Sur l'arrière, plongé dans le courant, des lettres à -demi effacées disaient le nom du canot... <cite>Corent</cite>... +de rames... Le bateau était amarré, à demi hors +de l'eau, écrasant la boue molle de la rive opposée. +Sur l'arrière, plongé dans le courant, des lettres à +demi effacées disaient le nom du canot... <cite>Corent</cite>... <span class="pagenum"><a id="Page_160"> 160</a></span> -Les dernières avaient péri. La rivière se vidait -avec rapidité, bue par la mer lointaine. Et les -herbes du fond, ployées, ondulaient comme des +Les dernières avaient péri. La rivière se vidait +avec rapidité, bue par la mer lointaine. Et les +herbes du fond, ployées, ondulaient comme des cheveux de femme qu'on peigne, avec des reflets blonds.</p> -<p>Madame Corentine comparait son attente humiliée -d'à présent à ses promenades triomphantes -dans cette même allée, quand, toute jeune femme, +<p>Madame Corentine comparait son attente humiliée +d'à présent à ses promenades triomphantes +dans cette même allée, quand, toute jeune femme, au bras de son mari ou de quelque amie qu'elle allait prendre au passage, elle emmenait Simone, et que l'enfant courait devant, dans le clair soleil.</p> -<p>Elle était si lasse, qu'un peu au delà du point -où le bateau était attaché elle s'assit, et s'appuya +<p>Elle était si lasse, qu'un peu au delà du point +où le bateau était attaché elle s'assit, et s'appuya le long d'un arbre. Plusieurs fois, elle crut entendre -une voix qui donnait des ordres, et reconnaître la +une voix qui donnait des ordres, et reconnaître la voix de son mari. Illusion, mais qui lui faisait lever les yeux, et la secouait d'un frisson. Elle avait l'air d'une pauvre fille honteuse qui attend -son amant. S'il était passé quelqu'un, elle aurait +son amant. S'il était passé quelqu'un, elle aurait fui. Personne ne longeait la promenade qui ne -mène à rien. La fatigue l'endormit.</p> +mène à rien. La fatigue l'endormit.</p> -<p>Quand elle se réveilla, elle eut peur qu'il ne fût -trop tard. Mais non. La marée remontait, couvrant -les vases, soulevant le canot qui roulait, collé -à la rive. L'usine travaillait encore: une fumée de +<p>Quand elle se réveilla, elle eut peur qu'il ne fût +trop tard. Mais non. La marée remontait, couvrant +les vases, soulevant le canot qui roulait, collé +à la rive. L'usine travaillait encore: une fumée de vapeur jaillissait au-dessus d'elle, avec un bruit -régulier. Madame L'Héréec se leva. Elle se cacha -presque entièrement derrière l'arbre. Quelqu'un +régulier. Madame L'Héréec se leva. Elle se cacha +presque entièrement derrière l'arbre. Quelqu'un <span class="pagenum"><a id="Page_161"> 161</a></span> -était sorti par la porte du chantier, là-bas. Elle -n'eut pas de doute, malgré l'éloignement et l'ombre -déjà commencée. Elle reconnut le geste amical -qu'il avait, en prenant congé d'un de ses employés. -Bientôt, défaillante, elle le vit tout à fait, dans -l'espace découvert qui séparait l'usine de la -rivière. Il venait par le sentier du pré, la tête basse, -songeant à des affaires, sans doute. Elle aurait +était sorti par la porte du chantier, là -bas. Elle +n'eut pas de doute, malgré l'éloignement et l'ombre +déjà commencée. Elle reconnut le geste amical +qu'il avait, en prenant congé d'un de ses employés. +Bientôt, défaillante, elle le vit tout à fait, dans +l'espace découvert qui séparait l'usine de la +rivière. Il venait par le sentier du pré, la tête basse, +songeant à des affaires, sans doute. Elle aurait voulu l'appeler, et elle avait peur de lui, peur du premier regard. Il allait lentement, droit vers elle. -Dans une minute, il aurait détaché l'amarre, -poussé le canot, abordé là... Elle n'eut plus la +Dans une minute, il aurait détaché l'amarre, +poussé le canot, abordé là ... Elle n'eut plus la force de voir. Elle ferma les yeux... Puis, n'entendant plus rien, elle vit qu'il avait brusquement -tourné le long de la rive, et qu'il remontait par +tourné le long de la rive, et qu'il remontait par le sentier de halage, pour rejoindre le pont de Lannion.</p> -<p>Un moment, elle courut, et puis elle s'arrêta... -Ce n'était plus la même chose. Le rencontrer en -ville, dans une rue? Non. L'occasion était perdue. -Si l'entrevue pouvait amener un pardon, c'était à -la condition de n'avoir pas de témoins... Il fallait -même éviter de le rencontrer... Et elle demeura +<p>Un moment, elle courut, et puis elle s'arrêta... +Ce n'était plus la même chose. Le rencontrer en +ville, dans une rue? Non. L'occasion était perdue. +Si l'entrevue pouvait amener un pardon, c'était à +la condition de n'avoir pas de témoins... Il fallait +même éviter de le rencontrer... Et elle demeura immobile, regardant diminuer la forme de ce -passant, sur la levée, parmi les premières maisons.</p> +passant, sur la levée, parmi les premières maisons.</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_162"> 162</a></span></p> <h2>XIII</h2> -<p>Guillaume L'Héréec trouva sa mère au salon. +<p>Guillaume L'Héréec trouva sa mère au salon. En l'apercevant, elle l'enveloppa de ce regard -rapide et sûr de la mère habituée à lire la physionomie -de son enfant. Il avait son air de commerçant +rapide et sûr de la mère habituée à lire la physionomie +de son enfant. Il avait son air de commerçant content de rentrer et d'oublier le travail.</p> -<p>—Comment, mère, encore dans les livres?</p> +<p>—Comment, mère, encore dans les livres?</p> -<p>Il s'approcha, balançant ses épaules épaisses, -pour embrasser sa mère au front, selon sa coutume. +<p>Il s'approcha, balançant ses épaules épaisses, +pour embrasser sa mère au front, selon sa coutume. Elle continua de le regarder, prise d'un reste -de doute, jusqu'à ce qu'elle sentît la mousseline -de sa coiffe serrée contre sa joue par la barbe rude +de doute, jusqu'à ce qu'elle sentît la mousseline +de sa coiffe serrée contre sa joue par la barbe rude de Guillaume. Il se redressa. Elle prit sur la table -un grain de blé, dont elle marquait les pages de +un grain de blé, dont elle marquait les pages de ses livres, le glissa entre deux feuilles du registre, et dit, en se renversant un peu:</p> <p>—Mais oui, Guillaume, il le faut bien. J'ai -peur que, cette année encore...</p> +peur que, cette année encore...</p> <p>Il l'interrompit du geste de repousser une chose importune.</p> <p>—Non, je vous en prie, pas ce soir, pas avant -d'être sûre! J'en ai assez!</p> +d'être sûre! J'en ai assez!</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_163"> 163</a></span> -Il s'était détourné vers la fenêtre, les sourcils -rapprochés, son visage court et carré subitement -assombri. Lui qui arrivait, dégagé des préoccupations -du jour par la course du retour, il éprouvait -un ennui vif à se sentir ramené vers elles.</p> +Il s'était détourné vers la fenêtre, les sourcils +rapprochés, son visage court et carré subitement +assombri. Lui qui arrivait, dégagé des préoccupations +du jour par la course du retour, il éprouvait +un ennui vif à se sentir ramené vers elles.</p> -<p>—Est-ce que la journée a été mauvaise, Guillaume?</p> +<p>—Est-ce que la journée a été mauvaise, Guillaume?</p> <p>—Pas plus qu'une autre.</p> -<p>—Vous n'avez pas reçu la visite de M. Quimerc'h?</p> +<p>—Vous n'avez pas reçu la visite de M. Quimerc'h?</p> <p>—Mais non.</p> -<p>—Ni aucune autre qui vous ait chagriné?</p> +<p>—Ni aucune autre qui vous ait chagriné?</p> -<p>—Aucune. Je demande seulement à oublier les +<p>—Aucune. Je demande seulement à oublier les affaires, les ennuis, et le temps, si cela se peut.</p> -<p>Il répondait, le regard perdu dans l'ouverture +<p>Il répondait, le regard perdu dans l'ouverture de la baie.</p> -<p>—Non, reprit madame L'Héréec. Cela ne se -peut pas toujours. Allons dîner, vous êtes en -retard. Gote est venue deux fois prévenir.</p> +<p>—Non, reprit madame L'Héréec. Cela ne se +peut pas toujours. Allons dîner, vous êtes en +retard. Gote est venue deux fois prévenir.</p> -<p>Il offrit le bras à sa mère, et passa dans la salle -à manger.</p> +<p>Il offrit le bras à sa mère, et passa dans la salle +à manger.</p> <p>Depuis plusieurs jours, madame Jeanne avait -remarqué chez son fils cette sorte d'irritabilité, -résultat d'un trop long repliement sur soi-même. -Cela ressemblait aux mélancolies invincibles où -il tombait souvent, dans les premières années -après la séparation. Le dîner fut presque silencieux. +remarqué chez son fils cette sorte d'irritabilité, +résultat d'un trop long repliement sur soi-même. +Cela ressemblait aux mélancolies invincibles où +il tombait souvent, dans les premières années +après la séparation. Le dîner fut presque silencieux. Madame Jeanne mangea moins encore que <span class="pagenum"><a id="Page_164"> 164</a></span> -de coutume. Elle s'élevait et s'animait intérieurement, -elle, femme de résolution et de pratique, -contre ces accablements inutiles, nuisibles à la +de coutume. Elle s'élevait et s'animait intérieurement, +elle, femme de résolution et de pratique, +contre ces accablements inutiles, nuisibles à la gestion de leurs affaires compromises. A peine revenu dans le salon, comme il allumait sa pipe, -elle s'accouda près de lui, à la fenêtre ouverte, et -ils restèrent un peu sans rien se dire, devant cette -muraille déjà confuse d'arbustes, au-dessus desquels -le ciel était pâle. Des grincements de poulie +elle s'accouda près de lui, à la fenêtre ouverte, et +ils restèrent un peu sans rien se dire, devant cette +muraille déjà confuse d'arbustes, au-dessus desquels +le ciel était pâle. Des grincements de poulie arrivaient du Guer invisible.</p> <p>—Est-ce un bateau pour la maison, Guillaume?</p> -<p>Il répondit, d'une voix posée:</p> +<p>Il répondit, d'une voix posée:</p> <p>—Non, maman, je crois que c'est une barque de sable que j'ai vue arriver ce soir.</p> -<p>Elle avança, au delà du mur, sa main sèche de +<p>Elle avança, au delà du mur, sa main sèche de vieille femme, et, du bout des doigts, indiquant une direction, elle dit:</p> @@ -5451,34 +5411,34 @@ une direction, elle dit:</p> <p>—Quoi donc?</p> <p>—Relever notre situation, transformer l'outillage, -lutter avec des procédés nouveaux contre -les usines de la côte! Ce n'est pas impossible! A +lutter avec des procédés nouveaux contre +les usines de la côte! Ce n'est pas impossible! A nous deux...</p> -<p>Guillaume branla la tête.</p> +<p>Guillaume branla la tête.</p> <p>—Je dis, continua-t-elle, que ce n'est pas impossible. -M. Quimerc'h ne refuserait peut-être pas -le crédit. Je me chargerais de lui demander...</p> +M. Quimerc'h ne refuserait peut-être pas +le crédit. Je me chargerais de lui demander...</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_165"> 165</a></span> —A quoi bon?</p> -<p>—Mais à vivre, mon enfant!</p> +<p>—Mais à vivre, mon enfant!</p> -<p>—Pour qui? fit-il, en soufflant une bouffée de -fumée sur les plantes enlacées.</p> +<p>—Pour qui? fit-il, en soufflant une bouffée de +fumée sur les plantes enlacées.</p> <p>Au ton dont cela fut dit, elle sentit qu'elle avait -touché le fond du mal. C'était bien ce qu'elle supposait. +touché le fond du mal. C'était bien ce qu'elle supposait. Cependant il n'avait pas eu d'entrevue avec madame Corentine, non, rien de nouveau, elle en -était sûre. L'ancien souvenir seulement, contre -lequel elle avait tant lutté.</p> +était sûre. L'ancien souvenir seulement, contre +lequel elle avait tant lutté.</p> <p>—Mettons que ce soit pour moi, Guillaume.</p> -<p>Il la regarda, de son œil doux et voilé.</p> +<p>Il la regarda, de son œil doux et voilé.</p> <p>—Ma pauvre maman, il nous faut si peu! Puisque cela va encore!...</p> @@ -5486,136 +5446,136 @@ Puisque cela va encore!...</p> <p>Il ajouta, en reprenant sa contemplation vague en avant:</p> -<p>—Si j'avais eu près de moi mon enfant, oui, +<p>—Si j'avais eu près de moi mon enfant, oui, j'aurais voulu mieux faire, j'aurais eu de la force.</p> <p>—Voyons, Guillaume, dit la vieille femme en s'animant, vous ne comprenez donc pas que cela -vous serait utile à vous-même, un effort, utile pour -oublier? Vous ne réfléchissez pas! Car vous l'avez +vous serait utile à vous-même, un effort, utile pour +oublier? Vous ne réfléchissez pas! Car vous l'avez eue, votre fille, pendant quatre ans, un mois par an, selon les termes du jugement. Est-ce que, au lieu -d'être une joie, ce n'était pas une épreuve de plus?</p> +d'être une joie, ce n'était pas une épreuve de plus?</p> <p>—Oui.</p> <p>—Je me souviens de cela, vous pouvez me -croire. Je me souviens de ces arrivées au bateau +croire. Je me souviens de ces arrivées au bateau <span class="pagenum"><a id="Page_166"> 166</a></span> -de Jersey, quand vous alliez l'attendre à Saint-Malo, +de Jersey, quand vous alliez l'attendre à Saint-Malo, et qu'elle vous embrassait timidement, -comme un étranger, et même pis, car on l'avait +comme un étranger, et même pis, car on l'avait mise en garde contre vous pendant onze mois. -Elle avait déjà un air de réfléchir aux ordres que -vous lui donniez, pour voir s'ils n'étaient pas contraires -à ceux qu'elle avait reçus d'ailleurs.</p> +Elle avait déjà un air de réfléchir aux ordres que +vous lui donniez, pour voir s'ils n'étaient pas contraires +à ceux qu'elle avait reçus d'ailleurs.</p> -<p>—Grande coupable, en vérité!</p> +<p>—Grande coupable, en vérité!</p> <p>—Non, vous l'aimiez, et je l'aimais, moi aussi, -Guillaume. Mais elle était élevée en dehors de vous, +Guillaume. Mais elle était élevée en dehors de vous, contre vous, et vous en souffriez. Quand vous alliez avec elle acheter la moindre chose, vous lui -disiez: «Aimes-tu ceci? Aimes-tu cela? As-tu mes -goûts?» Souvent vous n'aviez pas les mêmes. +disiez: «Aimes-tu ceci? Aimes-tu cela? As-tu mes +goûts?» Souvent vous n'aviez pas les mêmes. Vous revoyiez une enfant, mon pauvre Guillaume, mais pas votre fille. Une autre que vous la formait, et vous aviez peur, je le devinais bien, allez! en rencontrant sans cesse en elle l'autre dont vous -étiez séparé... celle qui a été cause de tout. De sorte -que vous avez eu raison de renoncer à vos droits.</p> +étiez séparé... celle qui a été cause de tout. De sorte +que vous avez eu raison de renoncer à vos droits.</p> <p>—Je n'en sais rien! fit-il brutalement.</p> -<p>Il avait toujours le même regard vague, errant -au ras des ondes lourdes des feuilles. Une planète -s'y était levée, tremblante. Il la fixa un moment, +<p>Il avait toujours le même regard vague, errant +au ras des ondes lourdes des feuilles. Une planète +s'y était levée, tremblante. Il la fixa un moment, parut vouloir parler, puis il secoua sa pipe sur -l'appui de la fenêtre, et se mit à marcher à grands +l'appui de la fenêtre, et se mit à marcher à grands pas dans le salon.</p> -<p>Madame L'Héréec regrettait à présent de s'être +<p>Madame L'Héréec regrettait à présent de s'être <span class="pagenum"><a id="Page_167"> 167</a></span> -engagée sur cette voie dangereuse du passé. Elle +engagée sur cette voie dangereuse du passé. Elle devinait qu'elle avait fait fausse route. Son cœur -de mère souffrait de voir cet homme torturé, -écrasé par le passé, et, en même temps, elle s'en -trouvait humiliée, comme d'une faiblesse de son -fils. Elle vint à lui, au moment où il traversait le -salon, près d'elle, lui prit les deux mains, et les -serra dans les siennes, bien fort. On eût dit qu'elle +de mère souffrait de voir cet homme torturé, +écrasé par le passé, et, en même temps, elle s'en +trouvait humiliée, comme d'une faiblesse de son +fils. Elle vint à lui, au moment où il traversait le +salon, près d'elle, lui prit les deux mains, et les +serra dans les siennes, bien fort. On eût dit qu'elle voulait faire passer en lui quelque chose de sa -propre énergie.</p> +propre énergie.</p> <p>—Allons, mon Guillaume! dit-elle, j'ai eu tort -de reparler de cela. En effet, à quoi bon? Ce qu'il -faut, c'est oublier le passé et regarder en face +de reparler de cela. En effet, à quoi bon? Ce qu'il +faut, c'est oublier le passé et regarder en face l'avenir, tous les deux, voulez-vous?</p> <p>Il retira ses mains et, levant sur elle ses yeux -où toute flamme semblait éteinte:</p> +où toute flamme semblait éteinte:</p> -<p>—Je suis découragé. Tout est inutile.</p> +<p>—Je suis découragé. Tout est inutile.</p> <p>Elle voulut essayer de plaisanter, pour voir.</p> -<p>—Découragé, Guillaume! On croirait vraiment -que je ne suis pas votre aînée! Mais regardez-moi -donc? Suis-je découragée! Mon pauvre garçon, -vous n'avez jamais été jeune.</p> +<p>—Découragé, Guillaume! On croirait vraiment +que je ne suis pas votre aînée! Mais regardez-moi +donc? Suis-je découragée! Mon pauvre garçon, +vous n'avez jamais été jeune.</p> -<p>Que disait-elle là?</p> +<p>Que disait-elle là ?</p> -<p>A ce mot de jeunesse, à ce reproche inconsidéré, -Guillaume L'Héréec changea de physionomie. Sa +<p>A ce mot de jeunesse, à ce reproche inconsidéré, +Guillaume L'Héréec changea de physionomie. Sa figure placide s'anima d'une sorte d'indignation. -Son regard brilla. Le Breton passionné, colère, -excessif, s'éveilla.</p> +Son regard brilla. Le Breton passionné, colère, +excessif, s'éveilla.</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_168"> 168</a></span> —Jamais jeune! Ah! vous vous trompez, ma -mère, je vous en réponds! Je l'ai été! J'ai eu -l'éblouissement de l'avenir, j'ai senti le monde +mère, je vous en réponds! Je l'ai été! J'ai eu +l'éblouissement de l'avenir, j'ai senti le monde joyeux autour de moi. Je ne vous le disais pas. -Quand j'allais par les chemins, enfant, à Tréguier, +Quand j'allais par les chemins, enfant, à Tréguier, il y avait presque toujours un oiseau blanc qui partait -devant moi. C'était le même, je le reconnaissais -à son cri: c'était ma jeunesse qui chantait. A -présent, je ne vois plus rien dans les carrefours. -En ce temps-là aussi, lorsque je passais le long -des champs de blé, je me couchais sur la pointe -des épis, je ne sais si c'était en esprit ou en réalité, -et je nageais, porté sur les houles vertes, léger -comme les taons de printemps. Oh! si, j'ai été -jeune, j'ai cru à la vie, j'ai cru à l'amour. Et je l'ai -goûté si pur et si grand, qu'il m'en est resté des -larmes pour toujours. Même aujourd'hui, je le sens +devant moi. C'était le même, je le reconnaissais +à son cri: c'était ma jeunesse qui chantait. A +présent, je ne vois plus rien dans les carrefours. +En ce temps-là aussi, lorsque je passais le long +des champs de blé, je me couchais sur la pointe +des épis, je ne sais si c'était en esprit ou en réalité, +et je nageais, porté sur les houles vertes, léger +comme les taons de printemps. Oh! si, j'ai été +jeune, j'ai cru à la vie, j'ai cru à l'amour. Et je l'ai +goûté si pur et si grand, qu'il m'en est resté des +larmes pour toujours. Même aujourd'hui, je le sens bien, par moments, que tout n'est pas mort, et que ma jeunesse revivrait si elle avait une autre -jeunesse à côté d'elle. Vous avez tort de me parler +jeunesse à côté d'elle. Vous avez tort de me parler de cela. Vous me faites du mal...</p> -<p>Il parlait comme égaré. Des larmes tremblaient +<p>Il parlait comme égaré. Des larmes tremblaient dans ses yeux. Madame Jeanne vit qu'elle avait -été plus imprudente encore qu'elle ne le pensait.</p> +été plus imprudente encore qu'elle ne le pensait.</p> <p>—Allez vous reposer, Guillaume, dit-elle doucement. -Nous recauserons quand vous serez en état +Nous recauserons quand vous serez en état de comprendre... Dieu sait que je n'ai d'autre -volonté que de vous tirer de là... Allez, je vais me +volonté que de vous tirer de là ... Allez, je vais me <span class="pagenum"><a id="Page_169"> 169</a></span> -remettre aux comptes, puisqu'il faut être pratique +remettre aux comptes, puisqu'il faut être pratique et veiller pour deux ici.</p> <p>Elle le suivit du regard, qui sortait du salon, et tournait pour monter. Depuis longtemps, elle ne -l'avait plus trouvé ainsi. La quitter sans adieu! -Et cette colère sourde, cette exaltation du passé, -ce découragement absolu... Tristes signes qu'elle +l'avait plus trouvé ainsi. La quitter sans adieu! +Et cette colère sourde, cette exaltation du passé, +ce découragement absolu... Tristes signes qu'elle reconnaissait avec effroi, sans savoir exactement ce qui les ramenait.</p> -<p>Elle resta, la tête dans ses mains, devant le registre +<p>Elle resta, la tête dans ses mains, devant le registre ouvert, incapable de lire deux chiffres.</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_170"> 170</a></span></p> @@ -5623,756 +5583,756 @@ ouvert, incapable de lire deux chiffres.</p> <h2>XIV</h2> <p>La chambre de Guillaume occupait toute la -largeur de l'hôtel, à gauche. Ses trois fenêtres -ouvraient, l'une sur le bosquet du côté du Guer, -l'autre sur un étroit couloir que bordait le mur de -clôture, au delà duquel il y avait un chemin, et -l'autre sur la cour pavée que prolongeait, séparé +largeur de l'hôtel, à gauche. Ses trois fenêtres +ouvraient, l'une sur le bosquet du côté du Guer, +l'autre sur un étroit couloir que bordait le mur de +clôture, au delà duquel il y avait un chemin, et +l'autre sur la cour pavée que prolongeait, séparé par un escalier, un potager montant.</p> -<p>Même en hiver, la domestique avait l'ordre de -laisser les fenêtres ouvertes et de ne fermer que -les contrevents. Guillaume aimait à respirer très -tard l'air de la nuit, il jouissait d'écouter les bruits -rares du port et des rues. Presque tous étaient +<p>Même en hiver, la domestique avait l'ordre de +laisser les fenêtres ouvertes et de ne fermer que +les contrevents. Guillaume aimait à respirer très +tard l'air de la nuit, il jouissait d'écouter les bruits +rares du port et des rues. Presque tous étaient habituels et connus. Il s'y laissait bercer, assis dans -son fauteuil de paille, la bougie éteinte, la tête -renversée, les yeux clos.</p> +son fauteuil de paille, la bougie éteinte, la tête +renversée, les yeux clos.</p> -<p>Ce Breton épais, à la carrure de garde-chasse, -était doué, comme beaucoup de sa race, d'une -sensibilité féminine. Il se reposait dans des rêves +<p>Ce Breton épais, à la carrure de garde-chasse, +était doué, comme beaucoup de sa race, d'une +sensibilité féminine. Il se reposait dans des rêves vagues, qu'il n'aurait pu raconter, tellement ils -étaient inconsistants, fous quelquefois. Et puis, +étaient inconsistants, fous quelquefois. Et puis, <span class="pagenum"><a id="Page_171"> 171</a></span> -une rumeur inexpliquée s'élevait, un cri d'animal -que la distance rendait étrange: il se redressait +une rumeur inexpliquée s'élevait, un cri d'animal +que la distance rendait étrange: il se redressait en sursaut, pris de peur, les pommettes rouges. Toutes les superstitions du vieux pays vivaient -dans les dessous de son âme. Il allumait la bougie, -fermait les fenêtres, et se couchait.</p> +dans les dessous de son âme. Il allumait la bougie, +fermait les fenêtres, et se couchait.</p> -<p>Ce soir-là, il alla droit à la cheminée, alluma le -bougeoir, et le posa sur le bureau à étagère, en +<p>Ce soir-là , il alla droit à la cheminée, alluma le +bougeoir, et le posa sur le bureau à étagère, en vieil acajou, dont les plaques se soulevaient par -endroits. Au fond d'une case, derrière une boîte +endroits. Au fond d'une case, derrière une boîte de plumes, il saisit une clef, et la fit tourner dans la serrure d'un des gros tiroirs pendus au-dessous de la table du meuble.</p> -<p>Dehors, un bruit comme d'une infinité de -clochettes d'une sonorité adoucie. Guillaume -écouta. C'était la pluie sur les toits et sur les -feuilles. «Un grain amené par la marée, pensa-t-il. -Ça ne m'étonne pas. On étouffe.» Il se leva, poussa -les contrevents de la fenêtre ouverte sur la ruelle -sablée, et respira profondément. Il essaya de boire -lentement, à pleins poumons, l'air d'orage qui -soufflait, chaud et pourtant mélangé de courants -froids, imprégné d'odeurs de goëmon et de fruits -mûrs. Des sensations lointaines lui revinrent. Son -cœur battit plus vite sous la poussée de l'imagination -qu'il espérait calmer. Des gouttes d'eau, -lourdes comme la grêle, fouettèrent le mur, éclaboussant -la fenêtre. Guillaume se retira, et revint +<p>Dehors, un bruit comme d'une infinité de +clochettes d'une sonorité adoucie. Guillaume +écouta. C'était la pluie sur les toits et sur les +feuilles. «Un grain amené par la marée, pensa-t-il. +Ça ne m'étonne pas. On étouffe.» Il se leva, poussa +les contrevents de la fenêtre ouverte sur la ruelle +sablée, et respira profondément. Il essaya de boire +lentement, à pleins poumons, l'air d'orage qui +soufflait, chaud et pourtant mélangé de courants +froids, imprégné d'odeurs de goëmon et de fruits +mûrs. Des sensations lointaines lui revinrent. Son +cœur battit plus vite sous la poussée de l'imagination +qu'il espérait calmer. Des gouttes d'eau, +lourdes comme la grêle, fouettèrent le mur, éclaboussant +la fenêtre. Guillaume se retira, et revint <span class="pagenum"><a id="Page_172"> 172</a></span> s'asseoir devant le meuble. Sa main plongea dans le tiroir, et saisit une photographie et un papier -d'un doigt de long. La photographie, c'était celle -de Simone à cinq ans; le papier, c'était la ligne -écrite sur la plage de Sainte-Brelade.</p> - -<p>Il les posa devant lui, et appuya sa tête brûlante -dans ses mains. Il aurait voulu, à l'aide de ces deux -documents incomplets, se représenter Simone, telle -qu'il l'avait entrevue à la procession de la Clarté. -Et il arrivait bien à grandir cette petite fille en -robe courte, l'air espiègle, assise les jambes croisées -sur un banc, et tenant sa poupée sur le bras; +d'un doigt de long. La photographie, c'était celle +de Simone à cinq ans; le papier, c'était la ligne +écrite sur la plage de Sainte-Brelade.</p> + +<p>Il les posa devant lui, et appuya sa tête brûlante +dans ses mains. Il aurait voulu, à l'aide de ces deux +documents incomplets, se représenter Simone, telle +qu'il l'avait entrevue à la procession de la Clarté. +Et il arrivait bien à grandir cette petite fille en +robe courte, l'air espiègle, assise les jambes croisées +sur un banc, et tenant sa poupée sur le bras; il modelait cette taille, nouait les cheveux blonds, -devenus châtains, derrière la nuque, se souvenait -du chapeau de feutre à voile blanc. Mais la pensée -de ces yeux qu'il n'avait pas rencontrés? Mais -l'âme, les goûts, les rêves de la jeune fille? Le son +devenus châtains, derrière la nuque, se souvenait +du chapeau de feutre à voile blanc. Mais la pensée +de ces yeux qu'il n'avait pas rencontrés? Mais +l'âme, les goûts, les rêves de la jeune fille? Le son de cette voix qu'il n'avait plus entendue depuis -des années? Que savait-il de tout cela? La ligne -d'écriture était nette, ferme, révélatrice d'une -volonté déjà formée. Mais le reste, le sens vrai de -ces mots qui ne disaient rien par eux-mêmes, et -n'avaient que le sens mystérieux des reliques? +des années? Que savait-il de tout cela? La ligne +d'écriture était nette, ferme, révélatrice d'une +volonté déjà formée. Mais le reste, le sens vrai de +ces mots qui ne disaient rien par eux-mêmes, et +n'avaient que le sens mystérieux des reliques? Oh! qui le lui dirait?</p> -<p>Que cela était poignant, de constater une -séparation si complète! Comme il se sentait -étranger, lui, le père, à cette enfant qui était la +<p>Que cela était poignant, de constater une +séparation si complète! Comme il se sentait +étranger, lui, le père, à cette enfant qui était la sienne!</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_173"> 173</a></span> -Il se rappelait le jour où Simone avait été conduite -chez le photographe, à Tréguier, un mardi. +Il se rappelait le jour où Simone avait été conduite +chez le photographe, à Tréguier, un mardi. On avait fait, la veille au soir, trente papillotes avec les cheveux blonds, et la petite avait dormi -avec une résille blanche de la mère... Chez le +avec une résille blanche de la mère... Chez le photographe, en haut d'une rue, on voyait des -photographies de la cathédrale avec des légendes -en lettres rouges... Il s'était écrié: «La jolie enfant!» -C'était un Parisien, qui ne fit que passer +photographies de la cathédrale avec des légendes +en lettres rouges... Il s'était écrié: «La jolie enfant!» +C'était un Parisien, qui ne fit que passer en Bretagne. Madame Corentine souriait, et la -grand'mère pleurait presque d'orgueil. Celle-ci -avait dit, au moment grave de la pose: «Regardez -bien, mignonne, l'oiseau qui va sortir de la boîte.» -Et l'étonnement, l'attente ravie de cinq ans qui -vont voir voler un oiseau, s'était à jamais fixé sur +grand'mère pleurait presque d'orgueil. Celle-ci +avait dit, au moment grave de la pose: «Regardez +bien, mignonne, l'oiseau qui va sortir de la boîte.» +Et l'étonnement, l'attente ravie de cinq ans qui +vont voir voler un oiseau, s'était à jamais fixé sur le portrait...</p> -<p>Et voilà qu'elle avait quinze ans!</p> +<p>Et voilà qu'elle avait quinze ans!</p> -<p>N'avait-il donc pas autre chose encore qui parlât +<p>N'avait-il donc pas autre chose encore qui parlât d'elle?</p> -<p>Il hésitait. Il s'était si souvent défendu de -toucher à cette relique du passé, où le souvenir -de sa fille n'était ni le seul évoqué ni le plus poignant. +<p>Il hésitait. Il s'était si souvent défendu de +toucher à cette relique du passé, où le souvenir +de sa fille n'était ni le seul évoqué ni le plus poignant. Il se rendait compte, avec tant de certitude, que ce soir, comme bien des soirs, le regret de Simone, l'amour de Simone, enveloppait un autre regret et un autre amour.</p> -<p>La pluie avait pris une sorte d'allure régulière. -Elle tombait plus fine et plus serrée, avec un +<p>La pluie avait pris une sorte d'allure régulière. +Elle tombait plus fine et plus serrée, avec un <span class="pagenum"><a id="Page_174"> 174</a></span> -balancement de feuillages chancelants, ployés en -tous sens, ivres de bien-être sous l'ondée.</p> +balancement de feuillages chancelants, ployés en +tous sens, ivres de bien-être sous l'ondée.</p> -<p>Guillaume fouilla dans le tiroir, écarta une -liasse de titres et d'actes serrés par une sangle à -boucle, et, dessous, prit un album de dessin, relié +<p>Guillaume fouilla dans le tiroir, écarta une +liasse de titres et d'actes serrés par une sangle à +boucle, et, dessous, prit un album de dessin, relié en toile grise. Les bords du papier avaient jauni, -l'intérieur s'était piqué. Depuis dix ans, l'album -avait dormi là, point oublié, mais redouté, comme -un ami qui en sait trop long et qu'on évite.</p> +l'intérieur s'était piqué. Depuis dix ans, l'album +avait dormi là , point oublié, mais redouté, comme +un ami qui en sait trop long et qu'on évite.</p> <p>D'une main tremblante, Guillaume l'ouvrit. Il n'y avait pas de dessin, mais cinq ou six pages -couvertes d'une écriture rapide, capricieuse, avec +couvertes d'une écriture rapide, capricieuse, avec des enroulements majuscules suivis de petits -caractères à peine formés.</p> +caractères à peine formés.</p> -<p>Il s'en échappa un parfum très ancien, comme -une odeur décolorée, douce pourtant. Guillaume -fut tenté de baiser la page. Il passa la main sur +<p>Il s'en échappa un parfum très ancien, comme +une odeur décolorée, douce pourtant. Guillaume +fut tenté de baiser la page. Il passa la main sur son front, et lut:</p> -<p>«Mon mari m'a demandé de recueillir les mots -et hauts faits de Simone, notre fille, âgée de trois -ans et sept mois. Bien volontiers. J'en suis flattée, -étant la mère de cet amour. Les dames d'ici prétendent +<p>«Mon mari m'a demandé de recueillir les mots +et hauts faits de Simone, notre fille, âgée de trois +ans et sept mois. Bien volontiers. J'en suis flattée, +étant la mère de cet amour. Les dames d'ici prétendent qu'elle me ressemble. Moi, je lui trouve -les yeux de son père quand il est bon avec moi, -c'est-à-dire à l'ordinaire. Je trouve surtout qu'elle +les yeux de son père quand il est bon avec moi, +c'est-à -dire à l'ordinaire. Je trouve surtout qu'elle a plus d'esprit que tout Lannion ensemble. Nous l'adorons. Je puis le dire ici, puisque ce petit <span class="pagenum"><a id="Page_175"> 175</a></span> cahier est pour nous deux, tout au plus pour nous trois. Guillaume assure que j'y mettrai des folies. -Alors, ça sera pour nous deux.»</p> +Alors, ça sera pour nous deux.»</p> <p>Oui, il se souvenait! Il avait dit, un soir, dans -cette même chambre, comme ils revenaient d'endormir -ensemble Simone: «Vous devriez écrire ce -que dit de drôle cette petite. Quand nous serons +cette même chambre, comme ils revenaient d'endormir +ensemble Simone: «Vous devriez écrire ce +que dit de drôle cette petite. Quand nous serons vieux et qu'elle sera grande, cela nous rajeunira -tous de la retrouver ainsi.» Corentine n'avait pas -voulu écrire devant son mari. Mais le lendemain, -avant le déjeuner, l'album était acheté, la première -page écrite. Ils étaient restés à la lire. Ils -étaient descendus en retard, et madame Jeanne -les avait grondés.</p> - -<p>«Je commence aujourd'hui 3 juillet. Hier soir, +tous de la retrouver ainsi.» Corentine n'avait pas +voulu écrire devant son mari. Mais le lendemain, +avant le déjeuner, l'album était acheté, la première +page écrite. Ils étaient restés à la lire. Ils +étaient descendus en retard, et madame Jeanne +les avait grondés.</p> + +<p>«Je commence aujourd'hui 3 juillet. Hier soir, je couchais Simone. Elle avait le cœur gros, parce -que le chat était mort dans la journée. «Maman, -est-ce que je ne le verrai plus jamais?—Non.—Peut-être +que le chat était mort dans la journée. «Maman, +est-ce que je ne le verrai plus jamais?—Non.—Peut-être qu'il est dans le paradis?—Mais non, tu sais bien que le paradis est pour les hommes.—Alors, maman, les chats qui sont morts, ils n'ont donc pas, comme nous, une petite chose qui -monte?» Et puis, Simone, se trouvant en veine de -philosophie et de pensées sérieuses, a montré du -doigt de grosses immortelles, que ma belle-mère +monte?» Et puis, Simone, se trouvant en veine de +philosophie et de pensées sérieuses, a montré du +doigt de grosses immortelles, que ma belle-mère cultive et dont elle remplit ensuite les vases des <span class="pagenum"><a id="Page_176"> 176</a></span> -cheminées: «Maman, ces fleurs-là, c'est béni?—Pas -du tout. Quelle idée?—Pas même le cœur?» -Nous avons trouvé cela très remarquable, son +cheminées: «Maman, ces fleurs-là , c'est béni?—Pas +du tout. Quelle idée?—Pas même le cœur?» +Nous avons trouvé cela très remarquable, son papa et moi.</p> -<p>«<em>8 juillet.</em>—Sommes allés nous promener tous -trois, en cabriolet, sous prétexte de visiter une -vieille tante. Simone était en rose, ce qui lui va +<p>«<em>8 juillet.</em>—Sommes allés nous promener tous +trois, en cabriolet, sous prétexte de visiter une +vieille tante. Simone était en rose, ce qui lui va bien, et entre nous deux, ce qui nous ravit toujours. -Elle saluait de la tête, à droite et à gauche. -Personne ne passait dans la campagne. «Que fais-tu, -petite?—Je salue le blé, maman, il me dit -bonjour.» En effet, de tous côtés, les champs +Elle saluait de la tête, à droite et à gauche. +Personne ne passait dans la campagne. «Que fais-tu, +petite?—Je salue le blé, maman, il me dit +bonjour.» En effet, de tous côtés, les champs s'inclinaient sous le vent. Moi, je n'ai pu me retenir -d'embrasser Simone. Son père non plus, et à -la même place. Ce qui m'a touché le cœur. Il y a -des jours où il ne l'eût pas fait.»</p> +d'embrasser Simone. Son père non plus, et à +la même place. Ce qui m'a touché le cœur. Il y a +des jours où il ne l'eût pas fait.»</p> -<p>Mon Dieu! que ces choses, tracées d'une plume -légère, s'enfonçaient cruellement dans l'âme! +<p>Mon Dieu! que ces choses, tracées d'une plume +légère, s'enfonçaient cruellement dans l'âme! Comme il y retrouvait, avec un peu de l'enfant dont elles parlaient, tout le charme de la jeune -femme d'alors, son esprit vif, sa vie débordante, -et cette note d'amour, hélas!... Il ne croyait pas -que l'album fût si plein de son nom et de celui de +femme d'alors, son esprit vif, sa vie débordante, +et cette note d'amour, hélas!... Il ne croyait pas +que l'album fût si plein de son nom et de celui de Corentine. Elle avait cru aussi, la petite plume fine courant sur les feuillets blancs, y mettre surtout -des pensées de Simone. Et ces souvenirs de jeune -mère étaient surtout des mémoires de jeune femme. +des pensées de Simone. Et ces souvenirs de jeune +mère étaient surtout des mémoires de jeune femme. <span class="pagenum"><a id="Page_177"> 177</a></span> -Et c'était lui, à dix années de là, qui découvrait, -le cœur saignant de regrets, pourquoi l'idée leur +Et c'était lui, à dix années de là , qui découvrait, +le cœur saignant de regrets, pourquoi l'idée leur avait tant plu de conserver des mots de petite fille. -Leur amour les enchâssait, les soulevait, les emportait, +Leur amour les enchâssait, les soulevait, les emportait, comme le courant du Guer charrie des algues roses.</p> -<p>Cette femme, avait-il su la guider, s'était-il -appliqué à la former, à modérer ce qu'il y avait -d'excessif dans son désir de plaire et de puéril dans -sa vanité de jolie fille adulée? Non, il n'avait su +<p>Cette femme, avait-il su la guider, s'était-il +appliqué à la former, à modérer ce qu'il y avait +d'excessif dans son désir de plaire et de puéril dans +sa vanité de jolie fille adulée? Non, il n'avait su qu'adorer, excuser, approuver quelquefois les impertinences -qu'elle se croyait permises. Il s'était -mis à la servir, comme il servait sa mère, combattu +qu'elle se croyait permises. Il s'était +mis à la servir, comme il servait sa mère, combattu entre ces deux natures qui se repoussaient, faible -entre elles deux très fortes, jusqu'au jour où sa -trop longue faiblesse s'était changée en sévérité -outrée. Les premières années avaient été pleines -de ce bonheur lâche, presque coupable, les autres -d'accès de fermeté tardive et parfois excessive.</p> +entre elles deux très fortes, jusqu'au jour où sa +trop longue faiblesse s'était changée en sévérité +outrée. Les premières années avaient été pleines +de ce bonheur lâche, presque coupable, les autres +d'accès de fermeté tardive et parfois excessive.</p> -<p>Le sentiment de ce qui lui avait manqué l'étreignait +<p>Le sentiment de ce qui lui avait manqué l'étreignait en ce moment. Il voyait ce qu'il aurait -fallu être avec cette femme si heureusement douée, -mais à peine élevée: un maître indulgent, un -conseiller tendre qui, peu à peu, en aurait imposé, -par la douce raison persévérante, à cette nature -d'impulsion et de caprice. L'expérience était finie, -finie et manquée.</p> +fallu être avec cette femme si heureusement douée, +mais à peine élevée: un maître indulgent, un +conseiller tendre qui, peu à peu, en aurait imposé, +par la douce raison persévérante, à cette nature +d'impulsion et de caprice. L'expérience était finie, +finie et manquée.</p> <p>Il reprit la lecture:</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_178"> 178</a></span> -«Aujourd'hui 22 août, la petite pleurait sur la -plage de Trestrao. Nous étions allés voir mon père. -Moi, je n'ai pu la consoler. Guillaume l'a emmenée; -il a, du bout de sa canne, dessiné sur le sable un -oiseau, le bec ouvert, et il a dit: «Regarde le +«Aujourd'hui 22 août, la petite pleurait sur la +plage de Trestrao. Nous étions allés voir mon père. +Moi, je n'ai pu la consoler. Guillaume l'a emmenée; +il a, du bout de sa canne, dessiné sur le sable un +oiseau, le bec ouvert, et il a dit: «Regarde le rossignol, Simone, comme il est gai. Il chante toujours. -Fais comme lui.» Elle a promis. Le soir, nous -repassions au même endroit, et nous avions oublié -l'oiseau consolateur. Simone s'est approchée de -son père, lui a pris la main, comme elle sait faire, -avec ses yeux levés, câlins: «Allez, mon petit papa, -j'ai eu grande envie de pleurer tantôt, une autre -fois, mais j'ai pensé au rossignol. Et alors, au lieu -de pleurer, j'ai chanté.» Jamais je n'aurais inventé -ce moyen-là. Guillaume a une sorte d'intuition -naïve de ce qui convient aux enfants, de leurs goûts, -de leurs jeux. Il est plus près d'eux que moi.</p> - -<p>«... Oh! ce matin, ce matin! Dans notre chambre, -Simone jouait. Elle s'est interrompue, tout à -coup: «Maman, je voudrais bien une chose!—Quoi -donc?—Maman, je voudrais bien être -jumelle!» J'ai regardé Guillaume. C'est bon, la -vie, quand on s'aime encore.»</p> - -<p>Guillaume L'Héréec ferma l'album, lentement. -Deux larmes tombèrent sur la couverture grise. +Fais comme lui.» Elle a promis. Le soir, nous +repassions au même endroit, et nous avions oublié +l'oiseau consolateur. Simone s'est approchée de +son père, lui a pris la main, comme elle sait faire, +avec ses yeux levés, câlins: «Allez, mon petit papa, +j'ai eu grande envie de pleurer tantôt, une autre +fois, mais j'ai pensé au rossignol. Et alors, au lieu +de pleurer, j'ai chanté.» Jamais je n'aurais inventé +ce moyen-là . Guillaume a une sorte d'intuition +naïve de ce qui convient aux enfants, de leurs goûts, +de leurs jeux. Il est plus près d'eux que moi.</p> + +<p>«... Oh! ce matin, ce matin! Dans notre chambre, +Simone jouait. Elle s'est interrompue, tout à +coup: «Maman, je voudrais bien une chose!—Quoi +donc?—Maman, je voudrais bien être +jumelle!» J'ai regardé Guillaume. C'est bon, la +vie, quand on s'aime encore.»</p> + +<p>Guillaume L'Héréec ferma l'album, lentement. +Deux larmes tombèrent sur la couverture grise. Il ne voyait plus ni le bureau ni le tiroir ouvert. Il la voyait, elle, la reine blonde de Perros, avec ses <span class="pagenum"><a id="Page_179"> 179</a></span> -jolis yeux bleus et ce rire perpétuel qui leur avait -été fatal, mais qui avait mis tant de joie dans la +jolis yeux bleus et ce rire perpétuel qui leur avait +été fatal, mais qui avait mis tant de joie dans la maison. Il sanglotait d'amour et de regret. Dans -sa soif inapaisée de tendresse, il étendit les bras -de toute leur longueur, il les ramena frémissants, +sa soif inapaisée de tendresse, il étendit les bras +de toute leur longueur, il les ramena frémissants, tout doucement, sur sa poitrine, comme s'il allait -presser cette tête charmante. Puis, quand ils -touchèrent le corps, brusquement il fut secoué +presser cette tête charmante. Puis, quand ils +touchèrent le corps, brusquement il fut secoué d'un frisson.</p> <p>—Je suis fou! dit-il.</p> <p>Autour de la chambre, il regarda avec effarement -les chaises immobiles, alignées le long du -mur, l'armoire, le lit qui avait été le leur. Une +les chaises immobiles, alignées le long du +mur, l'armoire, le lit qui avait été le leur. Une souffrance nouvelle sortait de toutes ces choses. La pluie continuait de tomber avec un murmure -monotone, d'une tristesse immense, traversé par -la plainte aiguë des rafales qui se brisaient aux +monotone, d'une tristesse immense, traversé par +la plainte aiguë des rafales qui se brisaient aux angles.</p> -<p>Il écoutait, et il s'entendit appeler:</p> +<p>Il écoutait, et il s'entendit appeler:</p> <p>—Guillaume!</p> -<p>Il se leva, l'oreille tendue vers la fenêtre.</p> +<p>Il se leva, l'oreille tendue vers la fenêtre.</p> <p>Quelqu'un appela de nouveau dans la nuit:</p> <p>—Guillaume!</p> -<p>Cette fois, il courut à la fenêtre. La voix était +<p>Cette fois, il courut à la fenêtre. La voix était celle qui n'avait plus retenti dans la maison depuis dix ans. Il la reconnut au battement de son -cœur. D'où venait-elle? Que voulait-elle de lui? -Il se demanda s'il ne rêvait pas. Pour s'en assurer, +cœur. D'où venait-elle? Que voulait-elle de lui? +Il se demanda s'il ne rêvait pas. Pour s'en assurer, <span class="pagenum"><a id="Page_180"> 180</a></span> -il tâta de ses deux mains les bordures de granit de -la fenêtre. L'impression du froid et de l'humidité -le saisit. Non, ce n'était pas une création de son -esprit malade. Il se pencha. L'allée était déserte. -La pluie fouettait les arbres. De l'autre côté du -mur, dans le crépitement des gouttes d'eau, il ne +il tâta de ses deux mains les bordures de granit de +la fenêtre. L'impression du froid et de l'humidité +le saisit. Non, ce n'était pas une création de son +esprit malade. Il se pencha. L'allée était déserte. +La pluie fouettait les arbres. De l'autre côté du +mur, dans le crépitement des gouttes d'eau, il ne pouvait distinguer aucun bruit de pas. Il chercha du regard, dans le noir uniforme de la nuit, comme -si les yeux de femme avaient dû luire. Et il voulut +si les yeux de femme avaient dû luire. Et il voulut crier.</p> -<p>—Guillaume! répéta la voix, timide, implorante, -comme épuisée de souffrance.</p> +<p>—Guillaume! répéta la voix, timide, implorante, +comme épuisée de souffrance.</p> <p>Il voulut crier. Il essaya. Un son rauque sortit de sa gorge. Alors il ne comprit qu'une chose, c'est -qu'elle allait s'éloigner. Une pensée le traversa -jusqu'aux moelles: courir, puisque c'était elle, -courir et quoi qu'elle demandât, quoi qu'elle voulût, +qu'elle allait s'éloigner. Une pensée le traversa +jusqu'aux moelles: courir, puisque c'était elle, +courir et quoi qu'elle demandât, quoi qu'elle voulût, l'enlever grelottante de dessous l'averse, l'emporter dans ses bras, lui ouvrir la maison, la -réchauffer contre son cœur et la couvrir de baisers, -et puis revivre avec elle, revivre les années d'autrefois... -Toute sa jeunesse était retrouvée, puisque -Corentine l'appelait, et c'étaient ses vingt ans -qui se jetaient au-devant d'elle, éperdument.</p> - -<p>Et à tâtons, à travers le grand escalier qui craquait, -étonné d'être troublé à cette heure-là, il +réchauffer contre son cœur et la couvrir de baisers, +et puis revivre avec elle, revivre les années d'autrefois... +Toute sa jeunesse était retrouvée, puisque +Corentine l'appelait, et c'étaient ses vingt ans +qui se jetaient au-devant d'elle, éperdument.</p> + +<p>Et à tâtons, à travers le grand escalier qui craquait, +étonné d'être troublé à cette heure-là , il descendit. Il arriva devant la porte du jardin. -Elle était verrouillée. Il enleva les verrous. Elle +Elle était verrouillée. Il enleva les verrous. Elle <span class="pagenum"><a id="Page_181"> 181</a></span> -était encore fermée à clé, et la clé avait été -enlevée.</p> +était encore fermée à clé, et la clé avait été +enlevée.</p> <p>Il retourna sur ses pas, pour sortir par la cour, -à l'autre extrémité du vestibule.</p> +à l'autre extrémité du vestibule.</p> <p>La porte du salon s'ouvrit, et il se trouva face -à face avec sa mère.</p> +à face avec sa mère.</p> -<p>Madame Jeanne, un bougeoir à la main, pâle, les -traits accentués encore par la lumière rapprochée -de son visage, avait cet air de statue sévère qui -en imposait à Guillaume, dans sa petite enfance.</p> +<p>Madame Jeanne, un bougeoir à la main, pâle, les +traits accentués encore par la lumière rapprochée +de son visage, avait cet air de statue sévère qui +en imposait à Guillaume, dans sa petite enfance.</p> <p>—Qu'y a-t-il donc? fit-elle.</p> <p>—Vous n'avez pas entendu?</p> -<p>—Peut-être avant vous. Mais j'espère que vous +<p>—Peut-être avant vous. Mais j'espère que vous n'y allez pas?</p> -<p>Elle disait cela avec un tel accent de mépris -qu'il eut presque honte de répondre.</p> +<p>Elle disait cela avec un tel accent de mépris +qu'il eut presque honte de répondre.</p> <p>—Je ne puis pas ne pas y aller. Elle m'appelle. -J'ai trouvé la porte fermée, j'irai par l'autre!</p> +J'ai trouvé la porte fermée, j'irai par l'autre!</p> -<p>—Inutile, elles sont toutes fermées. J'avais -prévu...</p> +<p>—Inutile, elles sont toutes fermées. J'avais +prévu...</p> <p>—Vous aviez...</p> <p>—Non, vous n'irez pas!</p> -<p>Tout hors de lui, il s'avança dans le vestibule. -Mais elle se jeta au-devant, les deux mains étendues, +<p>Tout hors de lui, il s'avança dans le vestibule. +Mais elle se jeta au-devant, les deux mains étendues, barrant le couloir.</p> <p>—Non, vous n'irez pas! dit-elle, la voix sourde, -les yeux étincelants d'une volonté impérieuse -habituée à se faire obéir.</p> +les yeux étincelants d'une volonté impérieuse +habituée à se faire obéir.</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_182"> 182</a></span> -Guillaume pouvait, d'un mouvement, écarter +Guillaume pouvait, d'un mouvement, écarter l'obstacle.</p> -<p>Cependant il s'arrêta. Et sa mère reprit:</p> +<p>Cependant il s'arrêta. Et sa mère reprit:</p> <p>—Je ne veux pas! Dieu merci, je veille sur votre honneur et sur le mien. Je ne veux pas -qu'on vous voie courir après une femme que vous -avez chassée, qui a fait la ruine de votre maison, -que vous avez traînée devant les tribunaux. A +qu'on vous voie courir après une femme que vous +avez chassée, qui a fait la ruine de votre maison, +que vous avez traînée devant les tribunaux. A quoi pensez-vous donc?</p> -<p>Elle le prit par la main, et l'entraîna dans le salon.</p> +<p>Elle le prit par la main, et l'entraîna dans le salon.</p> <p>—Venez, Guillaume, dit-elle.</p> <p>Elle le conduisit au fond de l'appartement, le -fit asseoir à côté d'elle, sur le canapé dont le bois -contourné s'enlevait, comme une tache, sur la +fit asseoir à côté d'elle, sur le canapé dont le bois +contourné s'enlevait, comme une tache, sur la tapisserie.</p> -<p>Au moment où elle s'asseyait, ils crurent entendre +<p>Au moment où elle s'asseyait, ils crurent entendre la voix qui appelait encore, faible, de l'autre -côté, là-bas. La pauvre Corentine avait dû faire +côté, là -bas. La pauvre Corentine avait dû faire le tour, sous la pluie battante, de cette maison qui -avait été la sienne, et où elle demandait à rentrer. +avait été la sienne, et où elle demandait à rentrer. Elle suppliait encore. Madame Jeanne sentit dans -ses mains la main de Guillaume qui cherchait à se -dégager. Elle le retint. Tous deux tressaillirent. +ses mains la main de Guillaume qui cherchait à se +dégager. Elle le retint. Tous deux tressaillirent. Il y eut un silence. Si la voix jetait un nouveau cri dans la nuit, madame Jeanne devinait que Guillaume -allait lui échapper. Tout était retombé dans -le silence. Les gouttières seules chantaient par +allait lui échapper. Tout était retombé dans +le silence. Les gouttières seules chantaient par saccades.</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_183"> 183</a></span> -—Vous pouvez encore passer par la fenêtre, +—Vous pouvez encore passer par la fenêtre, et escalader le mur pour aller retrouver cette femme, dit-elle. C'est votre seule ressource. J'ai -tout fermé. Allez donc, Guillaume, je vous laisse +tout fermé. Allez donc, Guillaume, je vous laisse libre. On racontera cela demain, dans Lannion. -Seulement, moi, je ne serai plus là pour l'entendre. -Je serai retournée à Tréguier.</p> +Seulement, moi, je ne serai plus là pour l'entendre. +Je serai retournée à Tréguier.</p> -<p>En parlant, elle lui avait lâché la main.</p> +<p>En parlant, elle lui avait lâché la main.</p> -<p>Il ne bougea pas. La tête baissée, il pleurait. +<p>Il ne bougea pas. La tête baissée, il pleurait. De grosses larmes roulaient sur sa barbe.</p> -<p>Le voyant à demi vaincu, elle changea de ton -subitement. Sa tendresse maternelle, tout à -l'heure irritée et violente, se fit caressante. La -femme très bonne sous cette rude écorce reparut. +<p>Le voyant à demi vaincu, elle changea de ton +subitement. Sa tendresse maternelle, tout à +l'heure irritée et violente, se fit caressante. La +femme très bonne sous cette rude écorce reparut. Elle passa le bras autour du cou de son fils.</p> <p>—Mon Guillaume, dit-elle, je vous rends un -immense service. Restez près de moi. Écoutez-moi. -Tout ceci n'est qu'une comédie de plus. Je -l'ai vue, moi, tantôt, celle qui rôde ce soir autour +immense service. Restez près de moi. Écoutez-moi. +Tout ceci n'est qu'une comédie de plus. Je +l'ai vue, moi, tantôt, celle qui rôde ce soir autour de la maison.</p> <p>—Comment, vous l'avez...</p> <p>—Oui, elle est venue ici.</p> -<p>—Vous l'avez chassée?</p> +<p>—Vous l'avez chassée?</p> <p>—J'en avais le droit, je pense! Elle venait -mendier. Elle cherchait à me tromper, elle voulait...</p> +mendier. Elle cherchait à me tromper, elle voulait...</p> -<p>Il répéta, avec une pitié profonde:</p> +<p>Il répéta, avec une pitié profonde:</p> -<p>—Vous l'avez chassée! Pauvre femme!</p> +<p>—Vous l'avez chassée! Pauvre femme!</p> -<p>Et, suivant le même rêve inquiet, il demanda:</p> +<p>Et, suivant le même rêve inquiet, il demanda:</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_184"> 184</a></span> -—A-t-elle beaucoup changé?</p> +—A-t-elle beaucoup changé?</p> -<p>Madame L'Héréec répondit évasivement:</p> +<p>Madame L'Héréec répondit évasivement:</p> -<p>—Je ne sais pas. Je l'ai à peine regardée. Elle -était assez mal vêtue.</p> +<p>—Je ne sais pas. Je l'ai à peine regardée. Elle +était assez mal vêtue.</p> -<p>—Vous croyez que c'était cela! O mon Dieu! +<p>—Vous croyez que c'était cela! O mon Dieu! mon Dieu!</p> -<p>Il cacha sa tête dans ses mains, pleurant comme +<p>Il cacha sa tête dans ses mains, pleurant comme un enfant.</p> -<p>Madame Jeanne se fit extrêmement douce, et, -penchée au-dessus des grosses épaules de Guillaume, -l'aile de sa coiffe frôlant les cheveux de -l'homme accablé de douleur et pleurant d'amour, +<p>Madame Jeanne se fit extrêmement douce, et, +penchée au-dessus des grosses épaules de Guillaume, +l'aile de sa coiffe frôlant les cheveux de +l'homme accablé de douleur et pleurant d'amour, elle dit:</p> <p>—Vous auriez voulu lui donner, n'est-ce pas? -Je devine votre pensée. Je connais votre cœur. -Mais ce cœur, mon pauvre enfant, vous vous êtes -repenti déjà de l'avoir suivi. Est-ce que je ne -l'avais pas prévu, moi, ce qui est arrivé? Vous -étiez trop bon, trop faible. Vous avez laissé cette +Je devine votre pensée. Je connais votre cœur. +Mais ce cœur, mon pauvre enfant, vous vous êtes +repenti déjà de l'avoir suivi. Est-ce que je ne +l'avais pas prévu, moi, ce qui est arrivé? Vous +étiez trop bon, trop faible. Vous avez laissé cette femme prendre un empire si grand sur vous, qu'en -très peu d'années elle a tout compromis. Elle n'a -été ni sage ni sérieuse, pour ne pas dire plus. -Vous le savez bien. Elle nous a conduits à la gêne, +très peu d'années elle a tout compromis. Elle n'a +été ni sage ni sérieuse, pour ne pas dire plus. +Vous le savez bien. Elle nous a conduits à la gêne, elle qui n'avait que peu de chose, nous qui lui donnions tout. Il a fallu lui rendre encore sa dot -intacte, sa dot qu'elle avait dix fois dépensée. +intacte, sa dot qu'elle avait dix fois dépensée. Qu'est-ce que vous lui devez donc, je vous le demande? Et que voudriez-vous lui donner encore, <span class="pagenum"><a id="Page_185"> 185</a></span> -à elle qui nous a presque ruinés?... Allez, -il n'y avait pas autre chose à faire que ce que +à elle qui nous a presque ruinés?... Allez, +il n'y avait pas autre chose à faire que ce que j'ai fait. J'ai agi comme votre meilleure amie, en -nous défendant tous deux, en protégeant ce qui +nous défendant tous deux, en protégeant ce qui nous reste, mon enfant: notre honneur qui aurait -pu être compromis, et le peu de tranquillité que -nous avons acheté bien cher.</p> +pu être compromis, et le peu de tranquillité que +nous avons acheté bien cher.</p> -<p>Il se leva sans répondre. Elle le retint par le -bras, en faisant signe d'écouter. Des gouttes de -pluie espacées heurtaient encore les vitres. C'était, -avec le gloussement régulier des gouttières, +<p>Il se leva sans répondre. Elle le retint par le +bras, en faisant signe d'écouter. Des gouttes de +pluie espacées heurtaient encore les vitres. C'était, +avec le gloussement régulier des gouttières, tout ce qui emplissait le silence de la nuit. Madame Jeanne essaya de sourire.</p> <p>—Vous voyez, dit-elle, il n'y a plus rien!</p> <p>Elle attendait un de ces mots qui finissaient -toujours les explications entre eux: «Je vous -remercie, mère, vous avez eu raison», moins +toujours les explications entre eux: «Je vous +remercie, mère, vous avez eu raison», moins encore, une de ces plaintes qui annoncent l'acceptation, -déjà consentie au fond, des rigueurs -de la vie. Mais non. Elle avait bien pu empêcher -Guillaume d'ouvrir une fenêtre et de rejoindre -sa femme. Mais son action avait été -toute physique. Elle avait bénéficié d'une longue -déférence à ses volontés. Rien de plus. Entre +déjà consentie au fond, des rigueurs +de la vie. Mais non. Elle avait bien pu empêcher +Guillaume d'ouvrir une fenêtre et de rejoindre +sa femme. Mais son action avait été +toute physique. Elle avait bénéficié d'une longue +déférence à ses volontés. Rien de plus. Entre elle et son fils il n'y avait eu aucune rencontre -de pensée, même un moment. Il la regardait, -les yeux vides de toute émotion filiale et de toute -réponse, seulement pour voir si elle avait tout dit.</p> +de pensée, même un moment. Il la regardait, +les yeux vides de toute émotion filiale et de toute +réponse, seulement pour voir si elle avait tout dit.</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_186"> 186</a></span> -Alors elle se troubla. Elle se leva à son tour, -lui jeta les bras autour du cou, en répétant comme +Alors elle se troubla. Elle se leva à son tour, +lui jeta les bras autour du cou, en répétant comme une invocation:</p> <p>—Mon Guillaume! mon Guillaume!</p> <p>Il la laissa l'embrasser, et sortit sans rien dire.</p> -<p>Quand il eut disparu, elle alla jusqu'à la porte -du salon, à petits pas, anxieuse, un sentiment de -défaite dans l'âme. Elle écouta une minute, et -revint au canapé, honteuse de ce rôle d'espion. -Guillaume était remonté dans sa chambre.</p> +<p>Quand il eut disparu, elle alla jusqu'à la porte +du salon, à petits pas, anxieuse, un sentiment de +défaite dans l'âme. Elle écouta une minute, et +revint au canapé, honteuse de ce rôle d'espion. +Guillaume était remonté dans sa chambre.</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_187"> 187</a></span></p> <h2>XV</h2> <p>Sous l'averse moins violente, madame Corentine -suivait la route de Perros. Sa robe, détrempée de -pluie, lui collait aux jambes et gênait sa marche. +suivait la route de Perros. Sa robe, détrempée de +pluie, lui collait aux jambes et gênait sa marche. Le vent soufflait de terre, et la poussait le long -des talus qu'elle distinguait à peine. Elle ne -songeait guère à la fatigue. Que lui importait? -C'était l'âme qui souffrait le plus. Oh! cette après-midi, -cette soirée, comme elle les revivait douloureusement! -Rebutée, renvoyée, elle qui était -venue, dans un élan de tout son être, si vrai, -chercher le pardon du passé! Que fallait-il donc -pour les toucher? En quel mépris ils la tenaient, -après dix ans! Encore s'il n'y avait eu que les +des talus qu'elle distinguait à peine. Elle ne +songeait guère à la fatigue. Que lui importait? +C'était l'âme qui souffrait le plus. Oh! cette après-midi, +cette soirée, comme elle les revivait douloureusement! +Rebutée, renvoyée, elle qui était +venue, dans un élan de tout son être, si vrai, +chercher le pardon du passé! Que fallait-il donc +pour les toucher? En quel mépris ils la tenaient, +après dix ans! Encore s'il n'y avait eu que les paroles blessantes de madame Jeanne! Mais le -silence incompréhensible de Guillaume, voilà ce +silence incompréhensible de Guillaume, voilà ce qui la torturait.</p> -<p>«Que pouvais-je faire mieux? disait-elle tout +<p>«Que pouvais-je faire mieux? disait-elle tout haut. Quoi encore? J'ai tout fait, tout. Et ils -n'ont pas eu pitié!»</p> +n'ont pas eu pitié!»</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_188"> 188</a></span> -Elle avait attendu, en effet, rôdant autour de -la maison, que la nuit fût tombée. Aux approches -de l'heure où son mari se retirait dans sa -chambre, elle s'était cachée tout près, dans la -ruelle déserte qui borde le jardin et s'enfonce -à travers la campagne. Elle connaissait le bruit +Elle avait attendu, en effet, rôdant autour de +la maison, que la nuit fût tombée. Aux approches +de l'heure où son mari se retirait dans sa +chambre, elle s'était cachée tout près, dans la +ruelle déserte qui borde le jardin et s'enfonce +à travers la campagne. Elle connaissait le bruit doux que faisait le contrevent en tournant. Elle l'avait entendu, net dans la nuit pluvieuse, au -delà du mur. Elle avait aperçu la lueur d'une -lumière sur la corniche du toit. Guillaume était -donc là. Elle avait appelé. Et tout son cœur était -plein de la réponse désirée, du mot qui devait -la sauver: «Corentine!» Hélas! elle avait répété -l'appel, d'abord en face de la fenêtre, puis le long -du verger, puis dans la rue du Pavé-Neuf, près -du salon. Elle avait tourné autour de l'hôtel, implorant -une réponse, espérant toujours. Et l'humiliation -avait été vaine, la souffrance vaine, -l'espérance vaine.</p> - -<p>Toute seule, sur cette route bordée de talus -d'ajoncs, elle allait vers son père, qui ne pourrait +delà du mur. Elle avait aperçu la lueur d'une +lumière sur la corniche du toit. Guillaume était +donc là . Elle avait appelé. Et tout son cœur était +plein de la réponse désirée, du mot qui devait +la sauver: «Corentine!» Hélas! elle avait répété +l'appel, d'abord en face de la fenêtre, puis le long +du verger, puis dans la rue du Pavé-Neuf, près +du salon. Elle avait tourné autour de l'hôtel, implorant +une réponse, espérant toujours. Et l'humiliation +avait été vaine, la souffrance vaine, +l'espérance vaine.</p> + +<p>Toute seule, sur cette route bordée de talus +d'ajoncs, elle allait vers son père, qui ne pourrait la consoler, vers sa fille, qui ne devait rien -savoir. Et se voyant réduite là, par la dureté -de ceux qu'elle avait été chercher, elle sentait -passer en elle des réveils de l'ancienne colère. -Elle se repentait de sa bonté, elle jurait de ne plus -jamais se prêter à aucune réconciliation, se mît-on -à genoux devant elle pour l'implorer à son tour. +savoir. Et se voyant réduite là , par la dureté +de ceux qu'elle avait été chercher, elle sentait +passer en elle des réveils de l'ancienne colère. +Elle se repentait de sa bonté, elle jurait de ne plus +jamais se prêter à aucune réconciliation, se mît-on +à genoux devant elle pour l'implorer à son tour. <span class="pagenum"><a id="Page_189"> 189</a></span> -Mais cela ne durait qu'un instant. C'était plutôt +Mais cela ne durait qu'un instant. C'était plutôt en elle un grand chagrin, une impression -d'abandon et le martèlement douloureux de -cette question, toujours revenue: «Comment -ne l'ai-je pas touché, lui du moins, lui qui m'a -aimée?»</p> +d'abandon et le martèlement douloureux de +cette question, toujours revenue: «Comment +ne l'ai-je pas touché, lui du moins, lui qui m'a +aimée?»</p> -<p>Elle ne trouvait point de réponse, si ce n'est -qu'on la rejetait à jamais au delà de la mer, +<p>Elle ne trouvait point de réponse, si ce n'est +qu'on la rejetait à jamais au delà de la mer, dans l'exil. Et cela lui semblait horrible, maintenant, -cette vie à Saint-Hélier, qu'il allait falloir +cette vie à Saint-Hélier, qu'il allait falloir reprendre.</p> -<p>Parfois la pensée de la nuit et de l'heure la +<p>Parfois la pensée de la nuit et de l'heure la prenait, quand le vent secouait les buissons, quand les chiens, au loin, hurlaient. Alors elle -se hâtait, portée par la peur, par la fièvre qui -l'empêchaient de sentir le froid.</p> - -<p>Il était plus de minuit lorsque, exténuée, madame -Corentine s'engagea, au bas de la côte de Saint-Quay, -entre les premières maisons du port de -Perros. Elle fut ressaisie par de très anciennes -timidités de bourgeoise, et s'efforça de ne plus faire +se hâtait, portée par la peur, par la fièvre qui +l'empêchaient de sentir le froid.</p> + +<p>Il était plus de minuit lorsque, exténuée, madame +Corentine s'engagea, au bas de la côte de Saint-Quay, +entre les premières maisons du port de +Perros. Elle fut ressaisie par de très anciennes +timidités de bourgeoise, et s'efforça de ne plus faire de bruit en marchant, de crainte d'attirer l'attention. -Que dirait-on de l'apercevoir à cette heure, -trempée de pluie, seule sur les routes? Mais toutes -les fenêtres étaient closes. Un douanier faisait -le quart, enveloppé dans son manteau. Elle +Que dirait-on de l'apercevoir à cette heure, +trempée de pluie, seule sur les routes? Mais toutes +les fenêtres étaient closes. Un douanier faisait +le quart, enveloppé dans son manteau. Elle attendit, pour traverser la petite place, qu'il se -fût éloigné.</p> +fût éloigné.</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_190"> 190</a></span> Le vieux Guen veillait dans la salle basse. Il -devinait que les choses avaient mal tourné. -Jusque très tard dans la soirée, il était resté à -causer, près de la cheminée, avec Simone. Il +devinait que les choses avaient mal tourné. +Jusque très tard dans la soirée, il était resté à +causer, près de la cheminée, avec Simone. Il n'avait pu se retenir de lui parler de ce sujet qui l'occupait tout entier, et ce que lui avait -dit la petite lui semblait si bien pensé, si brave, +dit la petite lui semblait si bien pensé, si brave, si fort au-dessus, croyait-il, d'une fille de quinze -ans, que maintenant qu'elle était remontée là-haut, -il ne cessait de songer à elle.</p> +ans, que maintenant qu'elle était remontée là -haut, +il ne cessait de songer à elle.</p> -<p>Au coup frappé par Corentine, il se leva brusquement, +<p>Au coup frappé par Corentine, il se leva brusquement, et vint ouvrir.</p> -<p>Quand il l'aperçut, pâle, haletante, les vêtements -tachés de boue, il comprit, et dit, avec -une grande pitié dans la voix:</p> +<p>Quand il l'aperçut, pâle, haletante, les vêtements +tachés de boue, il comprit, et dit, avec +une grande pitié dans la voix:</p> <p>—Entre, ma Corentine, assieds-toi. Comme tu arrives tard!</p> <p>Il l'avait prise par la taille, et l'amenait vers -la chaise qu'avait laissée Simone. Puis il enlevait -le mantelet tout mouillé, et jetait sur le -feu une brassée de bois.</p> +la chaise qu'avait laissée Simone. Puis il enlevait +le mantelet tout mouillé, et jetait sur le +feu une brassée de bois.</p> <p>—Chauffe-toi, approche-toi. Tiens, comme ceci.</p> -<p>Mais son orgueil de petite tête folle avait ressaisi +<p>Mais son orgueil de petite tête folle avait ressaisi Corentine. Elle passa la main sur son visage, -pour écarter les cheveux collés à ses joues, et, -regardant le père, elle dit, avec un rire forcé, qui +pour écarter les cheveux collés à ses joues, et, +regardant le père, elle dit, avec un rire forcé, qui tremblait:</p> -<p>—Eh bien! je n'ai pas réussi!</p> +<p>—Eh bien! je n'ai pas réussi!</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_191"> 191</a></span> —L'as-tu vu?</p> <p>—J'ai vu madame Jeanne. Je vous assure -qu'elle n'a pas changé. C'est la même femme -qui nous déteste, moi, vous, nous tous. J'ai eu -grand tort d'écouter tout le monde et d'aller -vers ces gens-là!</p> +qu'elle n'a pas changé. C'est la même femme +qui nous déteste, moi, vous, nous tous. J'ai eu +grand tort d'écouter tout le monde et d'aller +vers ces gens-là !</p> -<p>Elle avait l'air de reprocher son insuccès au -vieux Guen, qui s'était assis près d'elle et, tantôt -la regardait, tantôt rassemblait, du bout d'une -pelle, les rames de bois brûlées en leur milieu. Il -resta très doux, et répondit:</p> +<p>Elle avait l'air de reprocher son insuccès au +vieux Guen, qui s'était assis près d'elle et, tantôt +la regardait, tantôt rassemblait, du bout d'une +pelle, les rames de bois brûlées en leur milieu. Il +resta très doux, et répondit:</p> -<p>—Ce que tu faisais était bien, pourtant.</p> +<p>—Ce que tu faisais était bien, pourtant.</p> -<p>—J'en suis récompensée, vous voyez! Des -injures, le mépris: voilà ce que j'en ai retiré.</p> +<p>—J'en suis récompensée, vous voyez! Des +injures, le mépris: voilà ce que j'en ai retiré.</p> -<p>—Cela ne m'étonne pas beaucoup d'elle, ma -petite. Madame Jeanne n'a jamais été bien disposée +<p>—Cela ne m'étonne pas beaucoup d'elle, ma +petite. Madame Jeanne n'a jamais été bien disposée pour toi. Mais lui, mon enfant?</p> <p>—Il n'a pas paru.</p> -<p>—Peut-être il n'était pas là?</p> +<p>—Peut-être il n'était pas là ?</p> -<p>—Si! si! il était là, je le sais, et il n'est pas +<p>—Si! si! il était là , je le sais, et il n'est pas venu!</p> <p>—Pauvre petite! dit Guen.</p> -<p>Il la considéra un moment, comme la chose -la plus triste, la plus faible, la plus à plaindre -qu'il eût vue. Puis il reprit:</p> +<p>Il la considéra un moment, comme la chose +la plus triste, la plus faible, la plus à plaindre +qu'il eût vue. Puis il reprit:</p> -<p>—Alors, pourquoi es-tu rentrée si tard? Tu -devais revenir avant le dîner, en voiture?</p> +<p>—Alors, pourquoi es-tu rentrée si tard? Tu +devais revenir avant le dîner, en voiture?</p> -<p>Elle rougit. Au coin de ses lèvres, deux plis +<p>Elle rougit. Au coin de ses lèvres, deux plis <span class="pagenum"><a id="Page_192"> 192</a></span> -se creusèrent. Elle renversa un peu la tête -en arrière, puis de côté, et, la laissant -retomber sur l'épaule de son père, elle dit, en +se creusèrent. Elle renversa un peu la tête +en arrière, puis de côté, et, la laissant +retomber sur l'épaule de son père, elle dit, en sanglotant:</p> <p>—Je ne puis pas vous dire... non, pas en ce moment... laissez-moi pleurer...</p> -<p>Et lui, qui n'avait guère l'habitude de ces +<p>Et lui, qui n'avait guère l'habitude de ces menues attentions, il s'arrangea pour qu'elle -pût mieux pleurer, sans honte, à moitié cachée +pût mieux pleurer, sans honte, à moitié cachée dans le pli de sa veste brune et soutenue d'un -bras, très doucement. Il la traita comme une -enfant, se bornant à répéter: «Pauvre! pauvre!» -Et cela voulait dire: «Pleure, va, tu es à +bras, très doucement. Il la traita comme une +enfant, se bornant à répéter: «Pauvre! pauvre!» +Et cela voulait dire: «Pleure, va, tu es à l'abri. Je t'aime bien. Je suis vieux, Corentine. -Mais tu ne pèses guère: appuie-toi.» Elle -s'abandonnait à cette tendresse; pour la première +Mais tu ne pèses guère: appuie-toi.» Elle +s'abandonnait à cette tendresse; pour la première fois depuis longtemps elle avait besoin de -lui. Il le sentait. Et cela lui était une douceur +lui. Il le sentait. Et cela lui était une douceur incroyable.</p> -<p>Quand il la vit apaisée et les nerfs détendus, +<p>Quand il la vit apaisée et les nerfs détendus, il la releva:</p> -<p>—A présent, dit-il, tu vas monter dans ta +<p>—A présent, dit-il, tu vas monter dans ta chambre. Fais attention: Simone dort.</p> <p>—Ah! oui, Simone, fit-elle, comme si elle -avait oublié la présence de sa fille.</p> +avait oublié la présence de sa fille.</p> <p>—Il faudra nous la laisser, fit gravement le capitaine.</p> -<p>—La laisser? Y pensez-vous? Après cela?</p> +<p>—La laisser? Y pensez-vous? Après cela?</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_193"> 193</a></span> -Elle se retrouvait tout entière, avec son -accent impérieux, son air de lutte et de -révolte.</p> +Elle se retrouvait tout entière, avec son +accent impérieux, son air de lutte et de +révolte.</p> <p>—Oui, dit Guen tranquillement. D'abord, tu l'as promis.</p> @@ -6381,9 +6341,9 @@ tu l'as promis.</p> <p>—A elle.</p> -<p>—Je voudrais voir qu'elle me le rappelât, -par exemple! Demander à revoir son père, ma -fille, après ce qui vient de m'être fait!</p> +<p>—Je voudrais voir qu'elle me le rappelât, +par exemple! Demander à revoir son père, ma +fille, après ce qui vient de m'être fait!</p> <p>—Mais elle ne sait rien, Corentine. Elle serait excusable.</p> @@ -6393,27 +6353,27 @@ excusable.</p> <p>—Et puis, ce n'est pas elle qui te le demande, mon enfant, c'est moi!</p> -<p>—Vous, père? Vous voulez?...</p> +<p>—Vous, père? Vous voulez?...</p> <p>—Oui, je veux.</p> -<p>Elle fixait, stupéfaite, les yeux ardents, ce -vieux père qui lui tenait tête sans se fâcher -ni s'émouvoir, avec une conviction grave. Elle -était si peu habituée à l'entendre parler de la +<p>Elle fixait, stupéfaite, les yeux ardents, ce +vieux père qui lui tenait tête sans se fâcher +ni s'émouvoir, avec une conviction grave. Elle +était si peu habituée à l'entendre parler de la sorte!</p> <p>—Vois-tu, continua-t-il, je la connais bien ta -Simone, à présent. Elle est capable de faire ce que +Simone, à présent. Elle est capable de faire ce que nous ne ferions pas, ni toi, ni moi.</p> <p>—Pauvre innocente!</p> -<p>—C'est peut-être à cause de cela, justement, -Corentine. Laisse-la aller. J'ai idée qu'elle trouvera +<p>—C'est peut-être à cause de cela, justement, +Corentine. Laisse-la aller. J'ai idée qu'elle trouvera <span class="pagenum"><a id="Page_194"> 194</a></span> des moyens. Quand ils la verront, si belle -comme elle est, et si facile à aimer...</p> +comme elle est, et si facile à aimer...</p> <p>Madame Corentine lui prit le bras, brusquement:</p> @@ -6425,8 +6385,8 @@ la garderont!</p> <p>—Eh! oui, la garder. Ils sont capables de tout!</p> -<p>Le vieux se leva tout d'une pièce, le visage -et la voix rudes pour la première fois.</p> +<p>Le vieux se leva tout d'une pièce, le visage +et la voix rudes pour la première fois.</p> <p>—Capables de tout, je veux bien, dit-il. Mais elle, ta fille, tu ne la connais pas!</p> @@ -6436,29 +6396,29 @@ elle, ta fille, tu ne la connais pas!</p> <p>—Non, tu ne la connais pas! Si elle te dit qu'elle reviendra, tu peux avoir confiance, elle reviendra, et elle t'en aimera mieux, de ne pas -l'avoir traitée comme une enfant qu'elle n'est +l'avoir traitée comme une enfant qu'elle n'est plus.</p> <p>—Et s'ils la chassent? dit-elle, mobile comme toujours, et sans voir la contradiction.</p> -<p>—Je serai là, moi, Corentine, pour te la ramener. +<p>—Je serai là , moi, Corentine, pour te la ramener. Et alors, jamais je ne demanderai plus rien. Je te le promets. Mais, essaye encore, dis, essaye par notre Simone, qui ne saura pas tout, -mais qui devinera, s'il le faut, et qui peut-être, -peut-être...</p> +mais qui devinera, s'il le faut, et qui peut-être, +peut-être...</p> <p>Sa voix se fit un peu tremblante:</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_195"> 195</a></span> —Tiens, Corentine, fais-le pour moi, qui ai -toujours regretté ton mari!</p> +toujours regretté ton mari!</p> -<p>Et telle était la fatigue morale et physique +<p>Et telle était la fatigue morale et physique de Corentine, telle aussi la supplication douloureuse -du père, que la jeune femme baissa la -tête, et dit:</p> +du père, que la jeune femme baissa la +tête, et dit:</p> <p>—Je ne sais plus ce que je veux. Faites ce que vous voudrez: je la laisserai.</p> @@ -6467,260 +6427,260 @@ que vous voudrez: je la laisserai.</p> <h2>XVI</h2> -<p>Quand Marie-Anne apprit que le projet était -accepté, le lendemain, au réveil, elle eut, regardant -le père qui lui parlait à voix basse, la -même expression de ravissement qu'elle avait +<p>Quand Marie-Anne apprit que le projet était +accepté, le lendemain, au réveil, elle eut, regardant +le père qui lui parlait à voix basse, la +même expression de ravissement qu'elle avait eue en apprenant la bonne nouvelle pour Sullian. -Son fils dormait près d'elle. Guen, assis -au pied du berceau, près du lit, avait l'air heureux, -comme si on lui eût annoncé qu'il allait rajeunir +Son fils dormait près d'elle. Guen, assis +au pied du berceau, près du lit, avait l'air heureux, +comme si on lui eût annoncé qu'il allait rajeunir de trente ans et reprendre le commandement de <cite>l'Armide</cite>.</p> -<p>Ce fut même une force pour madame Corentine, -ce contentement où elle laissait les siens. -Sa résolution prise, elle l'exécuta avec une hâte -et une rigueur que personne ne lui eût demandées. -Elle abandonna sa fille au grand-père. Elle -partit sans pouvoir ni préparer ni juger cette -tentative qu'allait faire son enfant. Dès le lendemain, +<p>Ce fut même une force pour madame Corentine, +ce contentement où elle laissait les siens. +Sa résolution prise, elle l'exécuta avec une hâte +et une rigueur que personne ne lui eût demandées. +Elle abandonna sa fille au grand-père. Elle +partit sans pouvoir ni préparer ni juger cette +tentative qu'allait faire son enfant. Dès le lendemain, elle louait une voiture qui la conduisait, -sans toucher Lannion, à Plouaret. De là, ne +sans toucher Lannion, à Plouaret. De là , ne voulant pas refaire seule toute la route qu'elle -avait parcourue avec Simone, elle se rendit à +avait parcourue avec Simone, elle se rendit à <span class="pagenum"><a id="Page_197"> 197</a></span> l'un des ports voisins, et le petit cutter anglais -qui, chaque semaine, vient chercher à Portrieux -des œufs et des fruits pour Jersey, la prit à bord, +qui, chaque semaine, vient chercher à Portrieux +des œufs et des fruits pour Jersey, la prit à bord, et l'emmena.</p> -<p>Simone resta plusieurs jours à Perros. Puis, -par une après-midi chaude de la fin d'août, un +<p>Simone resta plusieurs jours à Perros. Puis, +par une après-midi chaude de la fin d'août, un jour qu'elle se sentait plus de courage, ayant -songé, prié, longuement causé avec sa tante devenue +songé, prié, longuement causé avec sa tante devenue son intime amie, elle monta dans la carriole -qui l'avait déjà menée au Pardon de la Clarté. Sa -malle était ficelée à l'arrière. Le vieux Guen tenait -les rênes. Au moment où il allait donner le coup -de fouet du départ, Simone sauta à terre.</p> +qui l'avait déjà menée au Pardon de la Clarté. Sa +malle était ficelée à l'arrière. Le vieux Guen tenait +les rênes. Au moment où il allait donner le coup +de fouet du départ, Simone sauta à terre.</p> -<p>—Attendez! dit-elle, j'ai oublié!</p> +<p>—Attendez! dit-elle, j'ai oublié!</p> <p>Elle remonta en courant l'escalier.</p> -<p>—Tante Marie-Anne, j'ai oublié d'embrasser +<p>—Tante Marie-Anne, j'ai oublié d'embrasser Sullian!</p> <p>Elle se pencha, le cœur battant de sa course folle, au-dessus de l'enfant qui dormait, contempla -une minute, avec un air de jeune mère, ce -visage d'où rayonnait la paix inconsciente et +une minute, avec un air de jeune mère, ce +visage d'où rayonnait la paix inconsciente et profonde, le baisa au front, se releva:</p> -<p>—Ces petits-là, ça porte bonheur! dit-elle.</p> +<p>—Ces petits-là , ça porte bonheur! dit-elle.</p> <p>Et quand elle descendit, elle avait une assurance -tranquille, qui ressemblait à celle du petit +tranquille, qui ressemblait à celle du petit Sullian.</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_198"> 198</a></span></p> <h2>XVII</h2> -<p>Tous deux, secoués par la carriole, ils montaient -et dévalaient les coteaux familiers de la route. Le -soleil épuisait, au fond des grappes de bruyères -sèches et sur les dernières fleurs de ronces, un -reste de parfum d'été qui s'en allait vers les -terres, poussé par un vent doux. Les cimes des +<p>Tous deux, secoués par la carriole, ils montaient +et dévalaient les coteaux familiers de la route. Le +soleil épuisait, au fond des grappes de bruyères +sèches et sur les dernières fleurs de ronces, un +reste de parfum d'été qui s'en allait vers les +terres, poussé par un vent doux. Les cimes des bois de pins luisaient comme des aigrettes. Ils n'y prenaient garde ni l'un ni l'autre. Guen -conduisait distraitement. Il lui en coûtait de se -séparer de Simone. Il se demandait aussi quel -accueil serait fait à l'enfant, et l'envie lui prenait -de tourner bride. Tout au moins, il eût voulu -être là, quand elle entrerait, pour la protéger -de sa présence, en imposer,—il le croyait,—à +conduisait distraitement. Il lui en coûtait de se +séparer de Simone. Il se demandait aussi quel +accueil serait fait à l'enfant, et l'envie lui prenait +de tourner bride. Tout au moins, il eût voulu +être là , quand elle entrerait, pour la protéger +de sa présence, en imposer,—il le croyait,—à madame Jeanne, et, au moindre mot, ramener Simone dont la jeunesse ne serait pas, ne pourrait -jamais être aimée là comme au logis de +jamais être aimée là comme au logis de Perros. Mais la petite ne voulait pas. Elle avait -dit: «Je désire être seule, grand-père. Attendez-moi -deux heures près du marché au sable. Si je ne +dit: «Je désire être seule, grand-père. Attendez-moi +deux heures près du marché au sable. Si je ne <span class="pagenum"><a id="Page_199"> 199</a></span> -reviens pas, c'est qu'on m'aura bien reçue, et vous -aurez de mes nouvelles demain matin.»</p> +reviens pas, c'est qu'on m'aura bien reçue, et vous +aurez de mes nouvelles demain matin.»</p> -<p>Les pensées du capitaine ne sortaient point de -ce petit cercle d'amour. Il songeait à peine à -Corentine. En vérité, cette confiance de Simone, -calme et rose auprès de lui, l'étonnait. Il ne se -rappelait plus, étant trop vieux, quelle force c'est -d'ignorer, et d'être toute jeune, et de n'avoir en -soi rien de brisé.</p> +<p>Les pensées du capitaine ne sortaient point de +ce petit cercle d'amour. Il songeait à peine à +Corentine. En vérité, cette confiance de Simone, +calme et rose auprès de lui, l'étonnait. Il ne se +rappelait plus, étant trop vieux, quelle force c'est +d'ignorer, et d'être toute jeune, et de n'avoir en +soi rien de brisé.</p> <p>Pourtant, lorsqu'elle se trouva seule au bas de -la rue du Pavé-Neuf, et qu'elle aperçut les volets -bruns derrière lesquels son père et madame Jeanne -vivaient, Simone hésita. Elle monta lentement les -cinquante mètres qui la séparaient de la porte, -effrayée de n'avoir pas préparé ce qu'elle allait -dire. Et quand elle eut tiré la poignée de fer -forgé de la sonnette, il lui sembla que tout +la rue du Pavé-Neuf, et qu'elle aperçut les volets +bruns derrière lesquels son père et madame Jeanne +vivaient, Simone hésita. Elle monta lentement les +cinquante mètres qui la séparaient de la porte, +effrayée de n'avoir pas préparé ce qu'elle allait +dire. Et quand elle eut tiré la poignée de fer +forgé de la sonnette, il lui sembla que tout Lannion, averti, avait les yeux sur elle, et regardait.</p> <p>Ce fut Fantic, la noire, qui vint ouvrir.</p> -<p>—M. L'Héréec?</p> +<p>—M. L'Héréec?</p> -<p>Simone n'osa pas dire: «Mon père?»</p> +<p>Simone n'osa pas dire: «Mon père?»</p> -<p>Mais la fille, qui l'avait élevée, la reconnut. +<p>Mais la fille, qui l'avait élevée, la reconnut. Elle se recula, livide, comme si elle avait vu une -morte apparaître, et, perdant la tête, les mains -levées, elle s'enfuit en criant:</p> +morte apparaître, et, perdant la tête, les mains +levées, elle s'enfuit en criant:</p> -<p>—Ciel adorable! voilà notre demoiselle à -présent!</p> +<p>—Ciel adorable! voilà notre demoiselle à +présent!</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_200"> 200</a></span> -Simone avança, par l'allée sablée, jusqu'au -milieu de la façade. Là elle trouva Gote, la blanche, -la vieille Trégoroise inféodée à madame Jeanne. -Gote était accourue aux exclamations de sa compagne +Simone avança, par l'allée sablée, jusqu'au +milieu de la façade. Là elle trouva Gote, la blanche, +la vieille Trégoroise inféodée à madame Jeanne. +Gote était accourue aux exclamations de sa compagne et servante Fantic. Elle venait se rendre -compte et défendre sa maison, avec son air de -maîtresse, bourrue, et le ventre en avant, barrant +compte et défendre sa maison, avec son air de +maîtresse, bourrue, et le ventre en avant, barrant la porte.</p> -<p>—Mon père est-il ici? demanda Simone.</p> +<p>—Mon père est-il ici? demanda Simone.</p> <p>—Il n'y est pas.</p> -<p>—Doit-il rentrer bientôt?</p> +<p>—Doit-il rentrer bientôt?</p> <p>—Je ne sais pas.</p> -<p>—Et ma grand'mère?</p> +<p>—Et ma grand'mère?</p> <p>Pour le coup, le visage impassible et dur de Gote exprima la stupeur. Oser demander madame Jeanne?</p> -<p>—Elle n'y est pas non plus, répondit-elle.</p> +<p>—Elle n'y est pas non plus, répondit-elle.</p> <p>—C'est bien: j'entre et j'attendrai, fit Simone.</p> -<p>Intimidée par le ton résolu de Simone, Gote -s'effaça à moitié le long du mur, et demeura immobile, -tandis que la jeune fille ouvrait elle-même +<p>Intimidée par le ton résolu de Simone, Gote +s'effaça à moitié le long du mur, et demeura immobile, +tandis que la jeune fille ouvrait elle-même la porte du salon, et disparaissait.</p> -<p>Simone alla s'asseoir au fond, sur le canapé. -Émue de ce premier accueil hostile de la vieille +<p>Simone alla s'asseoir au fond, sur le canapé. +Émue de ce premier accueil hostile de la vieille bonne, plus qu'elle ne l'aurait voulu, les narines -serrées, comprimant de sa main les battements -trop vifs de son cœur, elle tâchait de se remettre, +serrées, comprimant de sa main les battements +trop vifs de son cœur, elle tâchait de se remettre, en parcourant du regard ce mobilier qu'elle retrouvait <span class="pagenum"><a id="Page_201"> 201</a></span> -dans le même ordre, aussi clairsemé le -long de la tapisserie, comme elle se l'était souvent -représenté, de souvenir. Mais, involontairement, -ses yeux se tournaient vers la fenêtre. Qui allait-elle -voir le premier? Son père ou madame Jeanne? -Elle voyait déjà celle-ci entrer, l'air impérieux, +dans le même ordre, aussi clairsemé le +long de la tapisserie, comme elle se l'était souvent +représenté, de souvenir. Mais, involontairement, +ses yeux se tournaient vers la fenêtre. Qui allait-elle +voir le premier? Son père ou madame Jeanne? +Elle voyait déjà celle-ci entrer, l'air impérieux, ses deux papillotes blanches toutes raides au bord -de sa coiffe. Et puis c'étaient les domestiques, -dont elle entendait le chuchotement à travers les -longs espaces endormis de cette maison. L'émotion +de sa coiffe. Et puis c'étaient les domestiques, +dont elle entendait le chuchotement à travers les +longs espaces endormis de cette maison. L'émotion ne faisait que grandir. Jamais Simone ne -s'était sentie si dépourvue de moyens.</p> +s'était sentie si dépourvue de moyens.</p> -<p>Elle attendait ainsi, inconsciente de la durée, -frémissante au moindre bruit, quand la porte -s'ouvrit brusquement. Son père entra. Elle s'était -levée. Il ne jeta qu'un regard sur elle. Puis, -comme s'il allait défaillir, il s'appuya, fermant -à demi les yeux, contre la porte dont il tenait la -poignée.</p> +<p>Elle attendait ainsi, inconsciente de la durée, +frémissante au moindre bruit, quand la porte +s'ouvrit brusquement. Son père entra. Elle s'était +levée. Il ne jeta qu'un regard sur elle. Puis, +comme s'il allait défaillir, il s'appuya, fermant +à demi les yeux, contre la porte dont il tenait la +poignée.</p> -<p>Alors Simone s'avança:</p> +<p>Alors Simone s'avança:</p> -<p>—Bonjour, mon père!</p> +<p>—Bonjour, mon père!</p> <p>Il ouvrit les bras, poussa un grand soupir, et la -tint embrassée.</p> +tint embrassée.</p> -<p>Et elle ne bougea plus, écoutant la réponse de +<p>Et elle ne bougea plus, écoutant la réponse de ce cœur d'homme qui battait puissamment contre le sien, comprenant que cet accueil muet valait -mieux que toutes les paroles, sûre d'avoir bien -fait, récompensée quoi qu'il advînt. Toute cachée +mieux que toutes les paroles, sûre d'avoir bien +fait, récompensée quoi qu'il advînt. Toute cachée <span class="pagenum"><a id="Page_202"> 202</a></span> -sur l'épaule de son père, elle ne le voyait pas. -Lui non plus ne songeait pas encore à la revoir. -Il la tenait là, sa fille, son sang, l'être cher -séparé de lui trop longtemps, la jeunesse qui +sur l'épaule de son père, elle ne le voyait pas. +Lui non plus ne songeait pas encore à la revoir. +Il la tenait là , sa fille, son sang, l'être cher +séparé de lui trop longtemps, la jeunesse qui rentrait.</p> -<p>Enfin ils s'écartèrent l'un de l'autre.</p> +<p>Enfin ils s'écartèrent l'un de l'autre.</p> -<p>—Ah! Simone, dit le père, que tu me fais de -bien! D'où viens-tu?</p> +<p>—Ah! Simone, dit le père, que tu me fais de +bien! D'où viens-tu?</p> -<p>—De Perros. Grand-père m'a amenée.</p> +<p>—De Perros. Grand-père m'a amenée.</p> -<p>—Quelle bonne idée tu as eue! Asseyons-nous -là, veux-tu, où tu étais?... Tu m'as attendu?</p> +<p>—Quelle bonne idée tu as eue! Asseyons-nous +là , veux-tu, où tu étais?... Tu m'as attendu?</p> <p>—Un peu, je crois, je ne sais pas.</p> -<p>—Moi qui ne me doutais pas! Tu aurais dû -écrire.</p> +<p>—Moi qui ne me doutais pas! Tu aurais dû +écrire.</p> <p>—A quoi bon?</p> -<p>—C'est vrai, à quoi bon?... Tu es grande à -présent! M. Guen va bien?</p> +<p>—C'est vrai, à quoi bon?... Tu es grande à +présent! M. Guen va bien?</p> -<p>—Très bien.</p> +<p>—Très bien.</p> -<p>Il la dévorait des yeux, maintenant, assis en -face d'elle sur une chaise, à contre-jour. Il s'était -mis là pour la mieux voir, un peu penché en avant, -les mains jointes sur les genoux, sa figure sérieuse -éclairée d'un sourire, et juste à la même hauteur -que celle de sa fille. On eût dit qu'il découvrait +<p>Il la dévorait des yeux, maintenant, assis en +face d'elle sur une chaise, à contre-jour. Il s'était +mis là pour la mieux voir, un peu penché en avant, +les mains jointes sur les genoux, sa figure sérieuse +éclairée d'un sourire, et juste à la même hauteur +que celle de sa fille. On eût dit qu'il découvrait son enfant, cette robe, ce cou, cette coiffure, ce bout de dentelle. Il parlait, mais ce qu'il disait -n'avait pour lui qu'une importance médiocre, et -les réponses traversaient comme une partie vague, +n'avait pour lui qu'une importance médiocre, et +les réponses traversaient comme une partie vague, <span class="pagenum"><a id="Page_203"> 203</a></span> non encore attentive de son esprit. Simone, au -contraire, tout heureuse qu'elle fût, et fière de ce -long éloge qu'elle lisait dans les yeux de son père, -ne pouvait s'empêcher de remarquer la navrante -banalité des mots qu'ils échangeaient. M. L'Héréec -n'avait pas demandé des nouvelles de sa femme. -Il évitait de la mêler à cette entrevue d'où elle -n'était pas absente, cependant. L'enfant devinait, -elle voyait que la pensée de la mère était là, +contraire, tout heureuse qu'elle fût, et fière de ce +long éloge qu'elle lisait dans les yeux de son père, +ne pouvait s'empêcher de remarquer la navrante +banalité des mots qu'ils échangeaient. M. L'Héréec +n'avait pas demandé des nouvelles de sa femme. +Il évitait de la mêler à cette entrevue d'où elle +n'était pas absente, cependant. L'enfant devinait, +elle voyait que la pensée de la mère était là , entre eux deux. Ils faisaient effort l'un et l'autre, lui par habitude, elle douloureusement et par -discrétion, pour ne pas la nommer. Et tout -de suite cela les réduisait à un bavardage -d'étrangers.</p> +discrétion, pour ne pas la nommer. Et tout +de suite cela les réduisait à un bavardage +d'étrangers.</p> <p>Simone ne pouvait comprendre, d'ailleurs, les -sentiments multiples qu'éprouvait son père en ce -moment, l'un surtout, la peur de la voir s'échapper, -de la perdre, de retomber dans la solitude, après +sentiments multiples qu'éprouvait son père en ce +moment, l'un surtout, la peur de la voir s'échapper, +de la perdre, de retomber dans la solitude, après cette apparition radieuse. Il ne savait pas pour -combien de temps elle était venue. La question -avait dix fois expiré sur ses lèvres, de crainte de -cette réponse: «Mais, je retourne. Adieu, grand-père -m'attend.»</p> +combien de temps elle était venue. La question +avait dix fois expiré sur ses lèvres, de crainte de +cette réponse: «Mais, je retourne. Adieu, grand-père +m'attend.»</p> <p>Enfin, il s'enhardit. Ils causaient depuis une demi-heure au moins.</p> @@ -6728,29 +6688,29 @@ demi-heure au moins.</p> <p>—Simone, est-ce que... est-ce que tu repars ce soir?</p> -<p>—Non, mon père, si vous voulez...</p> +<p>—Non, mon père, si vous voulez...</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_204"> 204</a></span> —Si je veux, Simone! Alors ce n'est pas une visite?</p> -<p>—Bien mieux qu'une visite. J'ai pensé, et ma -mère a pensé,—elle le regarda en disant ce mot, -et elle s'aperçut qu'il avait baissé les yeux comme +<p>—Bien mieux qu'une visite. J'ai pensé, et ma +mère a pensé,—elle le regarda en disant ce mot, +et elle s'aperçut qu'il avait baissé les yeux comme sous une douleur vive,—que je ne pouvais passer en Bretagne sans vous donner au moins plusieurs -jours. Je souffrais de ne plus vous connaître...</p> +jours. Je souffrais de ne plus vous connaître...</p> -<p>Il répondit, sans changer d'attitude, à demi-voix, +<p>Il répondit, sans changer d'attitude, à demi-voix, confus devant elle:</p> <p>—J'en ai souffert aussi, va, mon enfant. Mais -je me croyais oublié, tu comprends, je n'osais pas -t'imposer... La maison n'est pas très gaie... Enfin, +je me croyais oublié, tu comprends, je n'osais pas +t'imposer... La maison n'est pas très gaie... Enfin, puisque ton cœur t'a conduite, je te remercie.</p> -<p>Il leva sur elle ses yeux où brillait une joie encore -inquiète.</p> +<p>Il leva sur elle ses yeux où brillait une joie encore +inquiète.</p> <p>—Tu restes?</p> @@ -6758,100 +6718,100 @@ inquiète.</p> au pont de Viarmes.</p> <p>—En effet, il faudrait les envoyer prendre... tu -n'as pas vu ta grand'mère?</p> +n'as pas vu ta grand'mère?</p> <p>—Non, elle est sortie.</p> -<p>—En effet, à cette heure-ci...</p> +<p>—En effet, à cette heure-ci...</p> -<p>Et M. L'Héréec ajouta, avec un sourire triste:</p> +<p>Et M. L'Héréec ajouta, avec un sourire triste:</p> -<p>—C'est que, vois-tu, pour désigner ta chambre, -pour tous les détails de service, c'est elle qui +<p>—C'est que, vois-tu, pour désigner ta chambre, +pour tous les détails de service, c'est elle qui commande ici... Moi, je suis un peu son pensionnaire...</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_205"> 205</a></span> -Il y eut un silence, pendant lequel ils pensèrent -tous deux à madame Jeanne.</p> +Il y eut un silence, pendant lequel ils pensèrent +tous deux à madame Jeanne.</p> -<p>Un bruit de voix dans le jardin fit se détourner -M. L'Héréec. Et, derrière les vitres, dehors, il -aperçut sa mère qui le regardait.</p> +<p>Un bruit de voix dans le jardin fit se détourner +M. L'Héréec. Et, derrière les vitres, dehors, il +aperçut sa mère qui le regardait.</p> -<p>La coiffe de la vieille Gote, à côté, dépassait à +<p>La coiffe de la vieille Gote, à côté, dépassait à peine le bourrelet de glycine.</p> <p>—La voici, dit-il.</p> -<p>Ils étaient debout l'un près de l'autre, quand +<p>Ils étaient debout l'un près de l'autre, quand elle entra doucement, son mantelet de soie sur le bras, grande, les yeux dans l'ombre de sa coiffe -de Tréguier. Madame Jeanne ferma la porte, et -s'arrêta à quelques pas, comme si elle venait seulement -de découvrir la présence de Simone.</p> +de Tréguier. Madame Jeanne ferma la porte, et +s'arrêta à quelques pas, comme si elle venait seulement +de découvrir la présence de Simone.</p> -<p>Un peu pâle, interdite, Simone marcha en glissant. +<p>Un peu pâle, interdite, Simone marcha en glissant. Elle essaya de dire avec un sourire:</p> -<p>—C'est moi, grand'mère!</p> +<p>—C'est moi, grand'mère!</p> <p>Et elle se haussa sur les pieds, pour l'embrasser au front.</p> <p>Madame Jeanne ne lui rendit pas sa caresse. -Elle n'eut pas même l'air de l'avoir reçue. Elle ne -quittait pas des yeux Guillaume, son fils, resté -près du canapé, et c'était bien à lui, au fond, -qu'elle s'adressait, quand elle dit, de ce ton glacé -que les émotions vives lui donnaient:</p> +Elle n'eut pas même l'air de l'avoir reçue. Elle ne +quittait pas des yeux Guillaume, son fils, resté +près du canapé, et c'était bien à lui, au fond, +qu'elle s'adressait, quand elle dit, de ce ton glacé +que les émotions vives lui donnaient:</p> -<p>—Je suppose, Simone, que vous êtes seule ici?</p> +<p>—Je suppose, Simone, que vous êtes seule ici?</p> -<p>—Oui, dit Simone en s'écartant un peu, toute -seule. Ma mère est repartie.</p> +<p>—Oui, dit Simone en s'écartant un peu, toute +seule. Ma mère est repartie.</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_206"> 206</a></span> -Elle souffrait affreusement d'être obligée de -dire cela. Elle regarda son père qui n'avait plus la -même physionomie. Très froid d'apparence, comme -sa mère, et l'œil aussi ferme maintenant, il dit +Elle souffrait affreusement d'être obligée de +dire cela. Elle regarda son père qui n'avait plus la +même physionomie. Très froid d'apparence, comme +sa mère, et l'œil aussi ferme maintenant, il dit avec lenteur, en caressant sa barbe:</p> -<p>—Je suis content qu'elle soit venue, mère. Elle -a été conduite par son bon cœur. Elle vient passer +<p>—Je suis content qu'elle soit venue, mère. Elle +a été conduite par son bon cœur. Elle vient passer plusieurs jours avec nous, comme autrefois.</p> -<p>Madame Jeanne comprit, à l'expression qu'il +<p>Madame Jeanne comprit, à l'expression qu'il avait, que le Breton de race forte parlait en ce moment.</p> <p>—C'est bien, dit-elle simplement. Tu n'as pas -fait préparer une chambre?</p> +fait préparer une chambre?</p> <p>—Je vous ai attendue.</p> <p>—Alors, je vais m'en occuper. Nous nous retrouverons -tout à l'heure, à dîner.</p> +tout à l'heure, à dîner.</p> -<p>Quand elle fut sortie, M. L'Héréec et Simone -s'approchèrent ensemble de la fenêtre, gênés.</p> +<p>Quand elle fut sortie, M. L'Héréec et Simone +s'approchèrent ensemble de la fenêtre, gênés.</p> -<p>—Simone, dit le père en prenant la main de -l'enfant, il ne faut pas t'étonner ni te froisser... Ta -grand'mère est un peu rude... Elle a eu des chagrins -qui l'ont aigrie... Et puis elle ne te connaît guère... -Ne fais pas attention... Elle est très bonne, je -t'assure. Tu ne saurais croire le dévouement -qu'elle a montré pour moi.</p> +<p>—Simone, dit le père en prenant la main de +l'enfant, il ne faut pas t'étonner ni te froisser... Ta +grand'mère est un peu rude... Elle a eu des chagrins +qui l'ont aigrie... Et puis elle ne te connaît guère... +Ne fais pas attention... Elle est très bonne, je +t'assure. Tu ne saurais croire le dévouement +qu'elle a montré pour moi.</p> <p>Et il expliqua, tenant toujours la main de Simone, comment madame Jeanne et lui vivaient -dans l'hôtel de Lannion, quelles prévenances elle +dans l'hôtel de Lannion, quelles prévenances elle <span class="pagenum"><a id="Page_207"> 207</a></span> -avait, quelle entente des choses du ménage et du -commerce même, quelle situation honorable parmi +avait, quelle entente des choses du ménage et du +commerce même, quelle situation honorable parmi les gens de la ville. Et plus il montrait, voulant -défendre sa mère, la grande place qu'elle tenait +défendre sa mère, la grande place qu'elle tenait dans sa vie, plus la pauvre Simone se sentait envie de pleurer.</p> @@ -6859,149 +6819,149 @@ envie de pleurer.</p> <h2>XVIII</h2> -<p>Le dîner fut étrange, les trois convives étant -agités de pensées qu'ils ne se pouvaient communiquer.</p> +<p>Le dîner fut étrange, les trois convives étant +agités de pensées qu'ils ne se pouvaient communiquer.</p> <p>En disant le <i lang="la" xml:lang="la">benedicite</i>, tout haut, selon sa coutume, madame Jeanne regarda, pour voir ce que ferait Simone. Mais Simone fit son signe de croix -très simplement. Et l'on s'assit dans la salle à -manger, où les paroles sonnaient comme des coups -de trompe, et se prolongeaient en échos.</p> +très simplement. Et l'on s'assit dans la salle à +manger, où les paroles sonnaient comme des coups +de trompe, et se prolongeaient en échos.</p> -<p>Très raide, très droite, les lèvres agitées d'un -frisson, madame Jeanne découpait et servait +<p>Très raide, très droite, les lèvres agitées d'un +frisson, madame Jeanne découpait et servait chaque plat comme de coutume. Toute sa conversation -se bornait à des phrases banales et -sèchement dites: «Passez du sel, Guillaume... -Demandez donc une autre carafe de cidre.» Ou -bien, affectant de s'adresser toujours à son fils, -elle disait: «Je ne sais pas si votre fille aime -ceci? Nous n'avons que peu de chose à lui -offrir.»</p> +se bornait à des phrases banales et +sèchement dites: «Passez du sel, Guillaume... +Demandez donc une autre carafe de cidre.» Ou +bien, affectant de s'adresser toujours à son fils, +elle disait: «Je ne sais pas si votre fille aime +ceci? Nous n'avons que peu de chose à lui +offrir.»</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_209"> 209</a></span> Mais dans le regard dont elle accompagnait ces -phrases, il était facile de deviner l'irritation, -l'étonnement, le trouble où l'avait jetée, à quelques -jours de distance, l'apparition de la mère et +phrases, il était facile de deviner l'irritation, +l'étonnement, le trouble où l'avait jetée, à quelques +jours de distance, l'apparition de la mère et de la fille. Il fallait bien la supporter, celle-ci: Guillaume le voulait. Elle avait vu son fils lui -tenir tête, elle avait cédé, et cela l'humiliait. Elle -aurait désiré, tout au moins, que le retour de -Simone fût préparé, arrangé par elle, et limité à -un temps précis. Lannion aurait appris que mademoiselle -L'Héréec revenait passer chez sa grand'mère -les vacances réglées par le tribunal. Tandis -que ce coup de théâtre diminuait son autorité, et -changeait le titre auquel Simone était admise dans -la maison de la rue du Pavé-Neuf. A présent, pour -combien de temps était-elle là, entre le fils et la -mère, cette enfant toute façonnée aux idées et aux -manières de la Jersiaise? Il fallait se taire cependant, +tenir tête, elle avait cédé, et cela l'humiliait. Elle +aurait désiré, tout au moins, que le retour de +Simone fût préparé, arrangé par elle, et limité à +un temps précis. Lannion aurait appris que mademoiselle +L'Héréec revenait passer chez sa grand'mère +les vacances réglées par le tribunal. Tandis +que ce coup de théâtre diminuait son autorité, et +changeait le titre auquel Simone était admise dans +la maison de la rue du Pavé-Neuf. A présent, pour +combien de temps était-elle là , entre le fils et la +mère, cette enfant toute façonnée aux idées et aux +manières de la Jersiaise? Il fallait se taire cependant, et ne pas heurter l'homme, ce soir du moins. Et elle se taisait.</p> -<p>A peine si M. L'Héréec remarquait cette humeur -de sa mère. Il lui semblait presque qu'il était -à table avec sa fille toute seule. Ses yeux d'un vert -marin, transparents, semés de petits points d'or, +<p>A peine si M. L'Héréec remarquait cette humeur +de sa mère. Il lui semblait presque qu'il était +à table avec sa fille toute seule. Ses yeux d'un vert +marin, transparents, semés de petits points d'or, qui ne faisaient d'ordinaire qu'effleurer les choses -et les gens, attirés et ressaisis aussitôt par le songe -intérieur de l'âme, s'arrêtaient sur Simone avec +et les gens, attirés et ressaisis aussitôt par le songe +intérieur de l'âme, s'arrêtaient sur Simone avec une expression de ravissement. Il ne cessait de la <span class="pagenum"><a id="Page_210"> 210</a></span> regarder. Mais il ne parlait presque pas. Il se sentait timide devant sa propre fille. Les nouvelles -sur le capitaine et sur Marie-Anne étaient épuisées: -au delà il y avait le domaine interdit de la vie à -Jersey, des habitudes, des occupations, des goûts, -des derniers événements qui avaient amené Simone. +sur le capitaine et sur Marie-Anne étaient épuisées: +au delà il y avait le domaine interdit de la vie à +Jersey, des habitudes, des occupations, des goûts, +des derniers événements qui avaient amené Simone. Une imprudence aurait pu faire rougir ou froisser la jeune fille. Il la connaissait si peu, et il -ignorait si complètement la mesure d'amour et +ignorait si complètement la mesure d'amour et d'estime qu'elle pouvait garder pour lui! Alors, -pour ne pas rester tout à fait silencieux, il disait +pour ne pas rester tout à fait silencieux, il disait des choses de Lannion, qu'elle avait l'air de -comprendre, ou bien il s'excusait de la médiocrité -du repas: «Nous n'avons que cela, ma -Simone. C'est très simple, ici. Les habitudes -bretonnes.»</p> - -<p>La vieille servante effarée, considérait alternativement -ses maîtres, quand elle apportait un -plat, et se sauvait à la cuisine, sentant qu'il y avait -de l'orage et de la gêne dans cette réunion de +comprendre, ou bien il s'excusait de la médiocrité +du repas: «Nous n'avons que cela, ma +Simone. C'est très simple, ici. Les habitudes +bretonnes.»</p> + +<p>La vieille servante effarée, considérait alternativement +ses maîtres, quand elle apportait un +plat, et se sauvait à la cuisine, sentant qu'il y avait +de l'orage et de la gêne dans cette réunion de famille.</p> <p>Simone avait aussi perdu de son calme ordinaire. -Sa grand'mère l'intimidait, et elle devinait -que son père, le seul qui lui rendît possible le -séjour à l'hôtel de la rue du Pavé-Neuf, n'était -pas habitué à imposer sa volonté. Elle le voyait -presque effrayé de l'énergie qu'il avait montrée. -Mieux qu'avant, elle mesurait la difficulté de son +Sa grand'mère l'intimidait, et elle devinait +que son père, le seul qui lui rendît possible le +séjour à l'hôtel de la rue du Pavé-Neuf, n'était +pas habitué à imposer sa volonté. Elle le voyait +presque effrayé de l'énergie qu'il avait montrée. +Mieux qu'avant, elle mesurait la difficulté de son <span class="pagenum"><a id="Page_211"> 211</a></span> -projet de faire rentrer l'épouse là où, elle-même, -l'enfant très innocente et forte de sa jeunesse, -n'était entrée que par surprise, et pour combien +projet de faire rentrer l'épouse là où, elle-même, +l'enfant très innocente et forte de sa jeunesse, +n'était entrée que par surprise, et pour combien de temps?</p> -<p>Après le dîner, madame Jeanne sortit devant +<p>Après le dîner, madame Jeanne sortit devant son fils, et, l'attendant au milieu du vestibule qui divisait la maison:</p> <p>—Votre fille a fait apporter ses bagages, sans doute?</p> -<p>Simone rougit, derrière elle, et dit:</p> +<p>Simone rougit, derrière elle, et dit:</p> -<p>—Oui, grand'mère... J'avais cru... Ils sont à +<p>—Oui, grand'mère... J'avais cru... Ils sont à l'auberge...</p> <p>—Bien, je les enverrai prendre. La chambre -est prête. Simone peut monter avec moi.</p> - -<p>Par l'escalier de granit, bâti pour les siècles, -les deux femmes montèrent, en effet, madame -Jeanne toujours devant. Arrivée au premier -étage, elle parut hésiter un moment si elle -devait prendre à droite ou à gauche. Simone -eut un battement de cœur, car à droite, c'était -la chambre de réserve, rarement occupée par -les étrangers, et l'appartement de la vieille +est prête. Simone peut monter avec moi.</p> + +<p>Par l'escalier de granit, bâti pour les siècles, +les deux femmes montèrent, en effet, madame +Jeanne toujours devant. Arrivée au premier +étage, elle parut hésiter un moment si elle +devait prendre à droite ou à gauche. Simone +eut un battement de cœur, car à droite, c'était +la chambre de réserve, rarement occupée par +les étrangers, et l'appartement de la vieille dame. A gauche, au contraire, Simone se souvenait -de la petite chambre qu'elle avait habitée, -entre celle de son père et une autre, où sa mère -s'était réfugiée, dans les derniers temps du -séjour à Lannion. Ce côté-là était le sien. Madame -Jeanne, ayant réfléchi, se dirigea vers la +de la petite chambre qu'elle avait habitée, +entre celle de son père et une autre, où sa mère +s'était réfugiée, dans les derniers temps du +séjour à Lannion. Ce côté-là était le sien. Madame +Jeanne, ayant réfléchi, se dirigea vers la <span class="pagenum"><a id="Page_212"> 212</a></span> -gauche, dans le couloir vitré, et ouvrit la porte du +gauche, dans le couloir vitré, et ouvrit la porte du milieu.</p> -<p>Les rideaux bleu et blanc, à rayures, la glace -toute petite encadrée d'un ruban Louis XVI peint -des mêmes couleurs, les trois chaises de cretonne, -le fauteuil pour jouer à la poupée, les statuettes -même qui ornaient les murs, luisaient un peu dans -l'ombre. Rien n'avait été touché. L'immobile -tradition de la maison avait tenu fermée la -chambre inutile, et une odeur légère y flottait, -échappée sans doute du rameau de romarin oublié -depuis dix ans au-dessus du bénitier.</p> - -<p>—Voilà, dit madame Jeanne. Dans cinq minutes, +<p>Les rideaux bleu et blanc, à rayures, la glace +toute petite encadrée d'un ruban Louis XVI peint +des mêmes couleurs, les trois chaises de cretonne, +le fauteuil pour jouer à la poupée, les statuettes +même qui ornaient les murs, luisaient un peu dans +l'ombre. Rien n'avait été touché. L'immobile +tradition de la maison avait tenu fermée la +chambre inutile, et une odeur légère y flottait, +échappée sans doute du rameau de romarin oublié +depuis dix ans au-dessus du bénitier.</p> + +<p>—Voilà , dit madame Jeanne. Dans cinq minutes, Fantic apportera la malle.</p> -<p>Cela signifiait: «Il faut l'attendre.»</p> +<p>Cela signifiait: «Il faut l'attendre.»</p> -<p>Elle reprit, comme si elle se fût adressée à une -étrangère:</p> +<p>Elle reprit, comme si elle se fût adressée à une +étrangère:</p> <p>—Demain matin, que prendrez-vous?</p> -<p>—Mais, grand'mère, n'importe quoi, ce que +<p>—Mais, grand'mère, n'importe quoi, ce que vous prenez.</p> <p>—Moi, je ne prends rien. J'ignore vos habitudes.</p> @@ -7010,79 +6970,79 @@ vous prenez.</p> se retourna, et dit vivement:</p> <p>—J'avais l'habitude de descendre et de faire -moi-même un peu de thé, pendant que ma mère +moi-même un peu de thé, pendant que ma mère entrait au magasin.</p> <p>Madame Jeanne regarda avec une certaine <span class="pagenum"><a id="Page_213"> 213</a></span> surprise la jeune fille qui parlait de la sorte, et -répondit:</p> +répondit:</p> <p>—Il sera facile d'en faire faire ici. Bonsoir.</p> -<p>Elle se retira, laissant Simone en proie à cet -examen douloureux qui suit les premières tentatives +<p>Elle se retira, laissant Simone en proie à cet +examen douloureux qui suit les premières tentatives infructueuses, et montre tout entier -l'obstacle. M. L'Héréec fumait dans le jardin, -sur un banc, près de la bordure de lilas. Elle -le rejoignit, et, s'asseyant près de lui, dans -l'ombre du soir voilé où s'endormait la petite +l'obstacle. M. L'Héréec fumait dans le jardin, +sur un banc, près de la bordure de lilas. Elle +le rejoignit, et, s'asseyant près de lui, dans +l'ombre du soir voilé où s'endormait la petite ville:</p> <p>—Guillaume, dit-elle, passant le bras par-dessus -l'épaule de son fils, vous avez admis votre +l'épaule de son fils, vous avez admis votre fille chez moi, sans m'avertir...</p> -<p>—Est-ce que je le pouvais? répondit-il, en -écartant le bras de sa mère qui se posa, droit -et pâle, sur la robe noire. Je n'étais pas prévenu, +<p>—Est-ce que je le pouvais? répondit-il, en +écartant le bras de sa mère qui se posa, droit +et pâle, sur la robe noire. Je n'étais pas prévenu, moi non plus.</p> -<p>—Peut-être. Il faut cependant que vous sachiez +<p>—Peut-être. Il faut cependant que vous sachiez ce que vous faites.</p> <p>—Je le sais, je heurte vos... vos rancunes.</p> <p>—Vous vous trompez, mon enfant,—et la -voix de madame L'Héréec s'adoucit, comme -quand elle parlait aux enfants de l'école, dans +voix de madame L'Héréec s'adoucit, comme +quand elle parlait aux enfants de l'école, dans les rues de Lannion;—vous vous trompez. -J'ai trop de souvenirs de la mère, et trop peur +J'ai trop de souvenirs de la mère, et trop peur d'elle, si vous voulez mon sentiment, pour accueillir avec enthousiasme une enfant qu'elle a <span class="pagenum"><a id="Page_214"> 214</a></span> -élevée toute seule, et que je ne connais pas plus +élevée toute seule, et que je ne connais pas plus que vous, en somme. Il se peut qu'elle soit tout -autre. Et je comprends très bien, mon pauvre -ami, votre joie de la revoir. Moi-même j'ai dû faire +autre. Et je comprends très bien, mon pauvre +ami, votre joie de la revoir. Moi-même j'ai dû faire effort pour vous dire en ce moment...</p> <p>—Oh?</p> <p>—Oui, pour vous mettre en garde contre un -entraînement si naturel. J'ai achevé, cette après-midi, -les comptes que j'avais commencés.</p> +entraînement si naturel. J'ai achevé, cette après-midi, +les comptes que j'avais commencés.</p> <p>—Eh bien?</p> <p>—Eh bien, mon ami, nous perdons encore -vingt mille francs cette année!</p> +vingt mille francs cette année!</p> -<p>M. L'Héréec jeta son cigare dans les feuilles.</p> +<p>M. L'Héréec jeta son cigare dans les feuilles.</p> <p>—C'est grave, fit-il. Pourquoi ne l'avez-vous -pas dit plus tôt? Vous auriez pu dès avant le -dîner...</p> +pas dit plus tôt? Vous auriez pu dès avant le +dîner...</p> -<p>—Est-ce que j'ai eu le temps, avec ces émotions -que vous me donnez, ces scènes que vous -me faites? Et voilà le moment que vous choisissez +<p>—Est-ce que j'ai eu le temps, avec ces émotions +que vous me donnez, ces scènes que vous +me faites? Et voilà le moment que vous choisissez pour recueillir votre fille chez nous? Quand -nous sommes à la veille d'être obligés de réduire -encore nos dépenses? Elle est innocente de tout -cela, je le veux bien. Mais la mère ne l'est -pas, elle. Et elle a juré de rentrer aussi. Elle a -envoyé Simone pour préparer le terrain, pour +nous sommes à la veille d'être obligés de réduire +encore nos dépenses? Elle est innocente de tout +cela, je le veux bien. Mais la mère ne l'est +pas, elle. Et elle a juré de rentrer aussi. Elle a +envoyé Simone pour préparer le terrain, pour s'insinuer, pour exploiter votre faiblesse. Croyez-vous qu'on me trompe? Croyez-vous que je ne voie pas?</p> @@ -7091,7 +7051,7 @@ voie pas?</p> Elle sentit se poser sur sa main la main lourde et ferme de son fils.</p> -<p>—Ma mère, dit-il, nous reparlerons demain +<p>—Ma mère, dit-il, nous reparlerons demain de la question d'argent. Ma fille est chez vous ce soir. Je suppose que vous ne me demandez pas de la renvoyer?</p> @@ -7100,69 +7060,69 @@ pas de la renvoyer?</p> <p>—Alors, que me demandez-vous donc?</p> -<p>A son tour elle se détourna un peu, et le -regarda tout de près, de ses yeux agrandis qu'éclairait -une flamme de tendresse et d'énergie +<p>A son tour elle se détourna un peu, et le +regarda tout de près, de ses yeux agrandis qu'éclairait +une flamme de tendresse et d'énergie virile.</p> <p>—Je vous demande, mon Guillaume, de ne -pas garder longtemps l'enfant, pour ne pas être -repris au piège de la mère. Je vous supplie de -considérer que celle qui a commencé votre ruine +pas garder longtemps l'enfant, pour ne pas être +repris au piège de la mère. Je vous supplie de +considérer que celle qui a commencé votre ruine tourne autour de vous pour l'achever, et que -vous n'avez même plus le moyen de commettre -cette dernière folie où l'on vous pousse.</p> +vous n'avez même plus le moyen de commettre +cette dernière folie où l'on vous pousse.</p> -<p>Guillaume se leva, tandis que sa mère le suivait -des yeux, anxieuse, attendant la réponse, la baisa +<p>Guillaume se leva, tandis que sa mère le suivait +des yeux, anxieuse, attendant la réponse, la baisa au front, et dit:</p> -<p>—Soyez tranquille, ma mère.</p> +<p>—Soyez tranquille, ma mère.</p> -<p>Elle ne répliqua rien; elle l'écouta s'éloigner -sur le sable des allées tournantes, et, quand il -fut loin, se laissant pencher en avant, la tête +<p>Elle ne répliqua rien; elle l'écouta s'éloigner +sur le sable des allées tournantes, et, quand il +fut loin, se laissant pencher en avant, la tête dans ses deux mains, elle murmura, comme -anéantie:</p> +anéantie:</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_216"> 216</a></span> —Le malheureux enfant, il l'aime! il l'aime!</p> -<p>Lui, sombre d'abord, sentit à s'éloigner une -impression de décharge et de bien-être. Il avait -à peine fait vingt pas dans le jardin, qu'une -pensée effaça tout le reste. Lui-même s'étonna +<p>Lui, sombre d'abord, sentit à s'éloigner une +impression de décharge et de bien-être. Il avait +à peine fait vingt pas dans le jardin, qu'une +pensée effaça tout le reste. Lui-même s'étonna de se sentir si joyeux, d'avoir cette impression -de nuit très douce, d'air très pur. Il se hâta. -Car l'argent, c'était demain, l'ennui, c'était +de nuit très douce, d'air très pur. Il se hâta. +Car l'argent, c'était demain, l'ennui, c'était demain, et aujourd'hui il n'y avait de place -que pour elle, elle la retrouvée, elle, la chère -enfant qu'il avait encore à peine vue. Il allait +que pour elle, elle la retrouvée, elle, la chère +enfant qu'il avait encore à peine vue. Il allait la revoir.</p> -<p>Il eut peine à ne pas monter trois marches -à la fois. Devant la porte de la seconde chambre, -il s'arrêta, hésitant, heureux, oubliant tout le -passé, tout l'avenir, et il frappa.</p> +<p>Il eut peine à ne pas monter trois marches +à la fois. Devant la porte de la seconde chambre, +il s'arrêta, hésitant, heureux, oubliant tout le +passé, tout l'avenir, et il frappa.</p> <p>Elle l'attendait. Une forme blanche apparut -derrière la porte qui s'ouvrit doucement. Deux +derrière la porte qui s'ouvrit doucement. Deux bras frais de jeune fille, les bras de Simone -enlacèrent M. L'Héréec. Une tête caressante -se posa près de la sienne. Et lui la baisa +enlacèrent M. L'Héréec. Une tête caressante +se posa près de la sienne. Et lui la baisa longuement, sur les joues, sur le front, avec une joie indicible. Et il serra l'enfant sur son cœur, ne trouvant pas d'autres mots que le nom -même de sa fille: «Simone! Simone!» Elle se +même de sa fille: «Simone! Simone!» Elle se sentait la joie et la vie qui revenaient. Elle se taisait aussi.</p> -<p>—Bonne nuit, mon adorée! dit-il enfin.</p> +<p>—Bonne nuit, mon adorée! dit-il enfin.</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_217"> 217</a></span> -Il vit la forme blanche disparaître. En regagnant +Il vit la forme blanche disparaître. En regagnant sa chambre, le vent de la marche lui fit -sentir qu'il avait la joue toute mouillée de larmes. +sentir qu'il avait la joue toute mouillée de larmes. Et il s'enferma pour repasser son bonheur minute par minute, pendant des heures.</p> @@ -7170,383 +7130,383 @@ par minute, pendant des heures.</p> <h2>XIX</h2> -<p>Le jardin, devant la façade de l'hôtel, était bien -entretenu. Celui qui s'étendait par derrière, au -delà de la cour pavée des servitudes, et auquel -on accédait par quatre marches, bien plus grand -que le premier et planté en potager, n'avait guère -que de rares visites d'un homme de journée. +<p>Le jardin, devant la façade de l'hôtel, était bien +entretenu. Celui qui s'étendait par derrière, au +delà de la cour pavée des servitudes, et auquel +on accédait par quatre marches, bien plus grand +que le premier et planté en potager, n'avait guère +que de rares visites d'un homme de journée. L'homme venait, remuait la terre, semait, taillait -les arbres. Gote et Fantic faisaient la récolte, -au temps voulu. Quant à l'herbe folle, elle croissait -là en liberté, sans ennemis que les chardonnerets, -les linots, les mésanges, qui se pendaient aux plus +les arbres. Gote et Fantic faisaient la récolte, +au temps voulu. Quant à l'herbe folle, elle croissait +là en liberté, sans ennemis que les chardonnerets, +les linots, les mésanges, qui se pendaient aux plus hauts brins pour atteindre la graine, et les brisaient -parfois sous le poids léger de leur corps. De l'herbe, -il y en avait surtout dans les allées, car le fond -était de vieille date assoupli par la culture, et les -légumes venaient magnifiquement, étouffant le -reste: potirons étalés sur des nappes de fumier, -poireaux drus comme des épées, carottes en forêts -plus pressées que des maquis, et des haricots, -principalement, de vingt espèces différentes, hautes +parfois sous le poids léger de leur corps. De l'herbe, +il y en avait surtout dans les allées, car le fond +était de vieille date assoupli par la culture, et les +légumes venaient magnifiquement, étouffant le +reste: potirons étalés sur des nappes de fumier, +poireaux drus comme des épées, carottes en forêts +plus pressées que des maquis, et des haricots, +principalement, de vingt espèces différentes, hautes <span class="pagenum"><a id="Page_219"> 219</a></span> -ou naines, bien rangées en planches, et qui presque +ou naines, bien rangées en planches, et qui presque toutes fleurissaient blanc, avec deux ailes, comme des petites coiffes bretonnes.</p> -<p>Quand Simone s'éveilla, au lendemain de son -entrée dans la maison de madame Jeanne, sa -première idée fut de revoir le jardin. Sa grand'mère -devait être à la messe. Son père dormait, sans +<p>Quand Simone s'éveilla, au lendemain de son +entrée dans la maison de madame Jeanne, sa +première idée fut de revoir le jardin. Sa grand'mère +devait être à la messe. Son père dormait, sans doute, car elle n'entendait aucun bruit. Elle -descendit, coiffée à la diable, emportant une paire -de ciseaux. En passant près de la cuisine, elle dit:</p> +descendit, coiffée à la diable, emportant une paire +de ciseaux. En passant près de la cuisine, elle dit:</p> <p>—Bonjour, Gote! bonjour, Fantic!</p> -<p>Fantic répondit, Gote grogna quelque chose: -toutes deux la regardèrent traverser la cour et +<p>Fantic répondit, Gote grogna quelque chose: +toutes deux la regardèrent traverser la cour et monter le perron moussu, car madame Jeanne ni M. Guillaume n'allaient jamais dans le potager, -et c'était leur domaine, à elles.</p> +et c'était leur domaine, à elles.</p> -<p>Mais c'était le domaine aussi de l'enfant, qui -se souvenait. Et en pénétrant au milieu de ce +<p>Mais c'était le domaine aussi de l'enfant, qui +se souvenait. Et en pénétrant au milieu de ce fouillis de plantes et d'arbustes, en suivant les -allées en bosse, étroites et toutes mouillées qui -fumaient au premier soleil, elle retrouvait l'émotion +allées en bosse, étroites et toutes mouillées qui +fumaient au premier soleil, elle retrouvait l'émotion ancienne, le sentiment de solitude presque -effrayant qu'elle avait gardé de ce jardin. Elle -longeait le mur de droite, exposé au midi, couvert -de vignes, et elle se rappelait que sa mère -aimait à cueillir le raisin auquel elle laissait -une feuille verte, par une sorte de goût naturel -d'élégance et de couleur. Plus loin le bassin, +effrayant qu'elle avait gardé de ce jardin. Elle +longeait le mur de droite, exposé au midi, couvert +de vignes, et elle se rappelait que sa mère +aimait à cueillir le raisin auquel elle laissait +une feuille verte, par une sorte de goût naturel +d'élégance et de couleur. Plus loin le bassin, <span class="pagenum"><a id="Page_220"> 220</a></span> -dont il était défendu d'approcher: «Surtout, -Simone, ne va jamais de ce côté-là. C'est si dangereux!» -M. L'Héréec la rattrapait par sa jupe à -plus de vingt mètres de ce lieu redoutable, quand -elle courait, sans même penser à l'eau, devant -ses parents. Ils venaient souvent là, le soir, en -été, quand le ciel était tout d'or au-dessus de +dont il était défendu d'approcher: «Surtout, +Simone, ne va jamais de ce côté-là . C'est si dangereux!» +M. L'Héréec la rattrapait par sa jupe à +plus de vingt mètres de ce lieu redoutable, quand +elle courait, sans même penser à l'eau, devant +ses parents. Ils venaient souvent là , le soir, en +été, quand le ciel était tout d'or au-dessus de Lannion. Simone les revoyait, jeunes tous deux, -causant à voix basse derrière elle. Ils entraient +causant à voix basse derrière elle. Ils entraient parfois dans cette tonnelle de haut buis. Elle -voulut y pénétrer. Hélas! les touffes de buis -s'étaient croisées et enlacées, masquant l'ouverture -ancienne. Elle s'y enfonça, la tête baissée, +voulut y pénétrer. Hélas! les touffes de buis +s'étaient croisées et enlacées, masquant l'ouverture +ancienne. Elle s'y enfonça, la tête baissée, et se trouva au centre de la grosse motte verte. -La voûte était si épaisse maintenant qu'on ne +La voûte était si épaisse maintenant qu'on ne pouvait plus se tenir debout; une mousse rase, -étiolée, tapissait le sol: personne ne venait plus -demander son ombre à la tonnelle, que les araignées +étiolée, tapissait le sol: personne ne venait plus +demander son ombre à la tonnelle, que les araignées pour leurs toiles et les mulots pour leurs cachettes.</p> -<p>Simone en eut l'âme serrée, comme d'une +<p>Simone en eut l'âme serrée, comme d'une ingratitude. Elle sortit de la tonnelle, et se mit -à tailler, avec une sorte de colère, à grands coups -de ciseaux, les bottes de glaïeuls qui fleurissaient -près de l'entrée. M. L'Héréec avait aimé les -fleurs, autrefois: c'était le reste, abandonné, d'une -collection de glaïeuls, achetée et entretenue à +à tailler, avec une sorte de colère, à grands coups +de ciseaux, les bottes de glaïeuls qui fleurissaient +près de l'entrée. M. L'Héréec avait aimé les +fleurs, autrefois: c'était le reste, abandonné, d'une +collection de glaïeuls, achetée et entretenue à beaucoup de frais.</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_221"> 221</a></span> -Lorsqu'elle en eut ramassé toute une gerbe, -Simone se redressa, et revint par l'allée de gauche, -s'arrêtant, écoutant le bruit de poulies qui montait +Lorsqu'elle en eut ramassé toute une gerbe, +Simone se redressa, et revint par l'allée de gauche, +s'arrêtant, écoutant le bruit de poulies qui montait du Guer voisin et le caquet des marchandes de -volailles qu'on entendait passer, secouées dans -leurs carrioles, du côté de la rue. Le soleil l'éclairait +volailles qu'on entendait passer, secouées dans +leurs carrioles, du côté de la rue. Le soleil l'éclairait en face. Des spirales de calices roses et jaunes sortaient des plis de sa jupe, qu'elle tenait d'une -main. Son père la voyait. Il l'attendait dans la -cour pavée, l'ayant cherchée déjà.</p> +main. Son père la voyait. Il l'attendait dans la +cour pavée, l'ayant cherchée déjà .</p> -<p>—Ah! te voilà, chérie!</p> +<p>—Ah! te voilà , chérie!</p> <p>Elle descendait les marches, les deux bras -étendus, maintenant, et sa robe déployée pour -montrer la récolte.</p> +étendus, maintenant, et sa robe déployée pour +montrer la récolte.</p> -<p>M. L'Héréec l'embrassa.</p> +<p>M. L'Héréec l'embrassa.</p> <p>—Des fleurs! dit-il. Ma pauvre Simone, il y a -bien longtemps, qu'il n'en est entré à la maison!... +bien longtemps, qu'il n'en est entré à la maison!... Eh bien, qu'as-tu donc? Tu as l'air triste.</p> -<p>Elle fixait sur lui son regard tout droit, où -il était si facile de lire.</p> +<p>Elle fixait sur lui son regard tout droit, où +il était si facile de lire.</p> -<p>—C'est que j'ai trouvé le jardin si abandonné! -dit-elle. Cela m'a rappelé...</p> +<p>—C'est que j'ai trouvé le jardin si abandonné! +dit-elle. Cela m'a rappelé...</p> -<p>Le visage du père s'assombrit immédiatement.</p> +<p>Le visage du père s'assombrit immédiatement.</p> -<p>—Qu'est-ce que cela t'a rappelé, Simone?</p> +<p>—Qu'est-ce que cela t'a rappelé, Simone?</p> <p>Elle se tut. Il y eut un silence qui la fit rougir.</p> -<p>Et M. L'Héréec reprit, d'un ton de reproche:</p> +<p>Et M. L'Héréec reprit, d'un ton de reproche:</p> <p>—Non, ne remue pas tout cela. Tu n'es pas venue pour me faire de la peine, n'est-ce pas? <span class="pagenum"><a id="Page_222"> 222</a></span> Va mettre tes fleurs dans les vases du salon, mon -enfant, va. Moi, je pars à l'usine.</p> +enfant, va. Moi, je pars à l'usine.</p> <p>Simone rentra dans la grande maison, un peu -déconcertée que son père n'eût pas mieux répondu -à ce rappel de la vie passée. Pour elle, pardonner, -oublier, semblait si facile! Toutes les générosités -convenaient si bien à ce père idéal qu'elle s'était -représenté! Comment celui qu'elle venait de retrouver -n'avait-il encore rien dit qui pût faire -espérer? Pourquoi se taisait-il obstinément, dès -que la pensée de madame Corentine s'offrait à +déconcertée que son père n'eût pas mieux répondu +à ce rappel de la vie passée. Pour elle, pardonner, +oublier, semblait si facile! Toutes les générosités +convenaient si bien à ce père idéal qu'elle s'était +représenté! Comment celui qu'elle venait de retrouver +n'avait-il encore rien dit qui pût faire +espérer? Pourquoi se taisait-il obstinément, dès +que la pensée de madame Corentine s'offrait à lui? Encore, si elle avait pu lire sur ce visage -attristé autre chose qu'une sorte de reproche, -comme si elle réveillait des douleurs stériles! -C'était bien cela, oui, un reproche muet, un +attristé autre chose qu'une sorte de reproche, +comme si elle réveillait des douleurs stériles! +C'était bien cela, oui, un reproche muet, un effort pour ne pas se plaindre d'un jeu cruel.</p> -<p>Cette impression découragée ne dura pas. -Simone, en disposant ses gerbes de glaïeuls dans +<p>Cette impression découragée ne dura pas. +Simone, en disposant ses gerbes de glaïeuls dans les vases du salon, vit passer Fantic, et l'appela. -Elle lui remit une dépêche pour le grand-père -Guen, une ligne confiante, qui disait, à mots -couverts: «J'ai été bien accueillie, je reste.»</p> +Elle lui remit une dépêche pour le grand-père +Guen, une ligne confiante, qui disait, à mots +couverts: «J'ai été bien accueillie, je reste.»</p> -<p>Et elle se sentit plus fortement engagée à +<p>Et elle se sentit plus fortement engagée à suivre la mission de tendresse filiale qu'elle -s'était donnée. Comment s'y prendrait-elle? Réussirait-elle? +s'était donnée. Comment s'y prendrait-elle? Réussirait-elle? Elle ne le savait pas. Une seule -chose lui paraissait résulter clairement de sa -toute petite expérience de médiatrice: elle se +chose lui paraissait résulter clairement de sa +toute petite expérience de médiatrice: elle se <span class="pagenum"><a id="Page_223"> 223</a></span> promit de ne pas amener volontairement la -conversation sur ces années de deuil qui renfermaient -trop de mystères pénibles, d'attendre, -d'être prévenante et bonne, espérant que, derrière -elle, et sans qu'elle la montrât, les yeux -du père et de madame Jeanne finiraient par -voir celle qui l'avait formée.</p> - -<p>Alors une vie nouvelle commença, pour les -habitants du vieil hôtel de Lannion. Ce ne furent -pas seulement des gerbes de fleurs qui rentrèrent +conversation sur ces années de deuil qui renfermaient +trop de mystères pénibles, d'attendre, +d'être prévenante et bonne, espérant que, derrière +elle, et sans qu'elle la montrât, les yeux +du père et de madame Jeanne finiraient par +voir celle qui l'avait formée.</p> + +<p>Alors une vie nouvelle commença, pour les +habitants du vieil hôtel de Lannion. Ce ne furent +pas seulement des gerbes de fleurs qui rentrèrent dans les appartements vides, ce fut surtout une -gaieté insinuante, une lueur discrète répandue -sur toutes choses, une détente progressive des +gaieté insinuante, une lueur discrète répandue +sur toutes choses, une détente progressive des habitudes d'agir et de penser introduites par madame Jeanne.</p> <p>Les premiers jours, Simone ne sortit pas. -Elle attendait, travaillant à quelque ouvrage -de lingerie qu'elle avait demandé à madame -Jeanne, l'heure du déjeuner, puis celle du dîner -qui réunissait la grand'mère, le père et l'enfant. -Cette solitude ne lui déplaisait pas. Une -douceur très grande venait à la jeune fille de +Elle attendait, travaillant à quelque ouvrage +de lingerie qu'elle avait demandé à madame +Jeanne, l'heure du déjeuner, puis celle du dîner +qui réunissait la grand'mère, le père et l'enfant. +Cette solitude ne lui déplaisait pas. Une +douceur très grande venait à la jeune fille de cette reprise de possession paisible des lieux -qu'elle avait habités. Simone s'en trouvait plus +qu'elle avait habités. Simone s'en trouvait plus calme, plus forte, plus gaie aussi, lorsque M. -L'Héréec rentrait de l'usine, fatigué le plus souvent -et toujours un peu sombre. Il s'épanouissait +L'Héréec rentrait de l'usine, fatigué le plus souvent +et toujours un peu sombre. Il s'épanouissait en apercevant sa fille. Elle lui parlait de ce qu'elle <span class="pagenum"><a id="Page_224"> 224</a></span> -avait vu ou songé, des événements minuscules -de la matinée ou de l'après-midi, l'interrogeait -sur Lannion et même sur Tréguier, et le forçait -à oublier ses préoccupations d'affaires. Les repas, -pendant lesquels la mère et le fils échangeaient +avait vu ou songé, des événements minuscules +de la matinée ou de l'après-midi, l'interrogeait +sur Lannion et même sur Tréguier, et le forçait +à oublier ses préoccupations d'affaires. Les repas, +pendant lesquels la mère et le fils échangeaient autrefois de rares paroles, pour se communiquer des chiffres ou se raconter les histoires fastidieuses -de la petite ville, devinrent des heures de trêve -et de gaieté cordiale. Ils se prolongèrent. M. -L'Héréec reprit son ancienne coutume de revenir +de la petite ville, devinrent des heures de trêve +et de gaieté cordiale. Ils se prolongèrent. M. +L'Héréec reprit son ancienne coutume de revenir de l'usine par le plus court. Le petit canot traversa le Guer, soir et matin, comme au temps de madame -Corentine. Et les soirées parurent moins longues, -à trois, sous les berceaux de lilas que le soleil -encore tiède pénétrait de rayons penchés.</p> +Corentine. Et les soirées parurent moins longues, +à trois, sous les berceaux de lilas que le soleil +encore tiède pénétrait de rayons penchés.</p> -<p>Il arrivait à Simone, sans trop y prendre garde, +<p>Il arrivait à Simone, sans trop y prendre garde, et par une sorte d'habitude, de dire en parlant -d'elle-même: «Nous avions coutume, nous faisions, -nous aimions...» Elle n'appuyait pas. Mais la -pensée de l'absente s'insinuait entre eux subtilement, +d'elle-même: «Nous avions coutume, nous faisions, +nous aimions...» Elle n'appuyait pas. Mais la +pensée de l'absente s'insinuait entre eux subtilement, prenait, sous cette forme commune et vague, quelque chose du charme propre de Simone. L'approbation qu'obtenait la jeune fille remontait un -peu jusqu'à la mère. Et, si mince que fût l'occasion, -Simone éprouvait, à chaque fois, un contentement +peu jusqu'à la mère. Et, si mince que fût l'occasion, +Simone éprouvait, à chaque fois, un contentement intime et profond, comme si madame Corentine avait souri, de loin, pour elle seule.</p> -<p>Madame Jeanne elle-même, très défiante au +<p>Madame Jeanne elle-même, très défiante au <span class="pagenum"><a id="Page_225"> 225</a></span> -début, parce qu'elle redoutait un piège, une -complicité secrète entre Simone et son père, -perdait chaque jour de ses préventions. Elle -s'était imaginé qu'une petite fille élevée par sa -bru ne pouvait être que futile, intrigante, préoccupée +début, parce qu'elle redoutait un piège, une +complicité secrète entre Simone et son père, +perdait chaque jour de ses préventions. Elle +s'était imaginé qu'une petite fille élevée par sa +bru ne pouvait être que futile, intrigante, préoccupée de toilette et de plaisir. Au lieu de cela, -elle découvrait une enfant sérieuse, adroite dans -les travaux de femme qu'elle estimait très fort, -simple de goûts, prompte à s'effacer devant -l'autorité indiscutée de la maison. Ce dernier trait -surtout commença à la faire changer d'attitude. -Elle ne renonça pas à la visite quotidienne qu'elle -faisait, chaque matin, à l'usine. Mais, l'après-midi, -elle admit Simone à travailler près d'elle, dans le -salon ou dans la grande chambre brune où se +elle découvrait une enfant sérieuse, adroite dans +les travaux de femme qu'elle estimait très fort, +simple de goûts, prompte à s'effacer devant +l'autorité indiscutée de la maison. Ce dernier trait +surtout commença à la faire changer d'attitude. +Elle ne renonça pas à la visite quotidienne qu'elle +faisait, chaque matin, à l'usine. Mais, l'après-midi, +elle admit Simone à travailler près d'elle, dans le +salon ou dans la grande chambre brune où se trouvait le portrait de M. Jobic.</p> -<p>Puis, comme une jeune fille de l'âge de Simone -ne pouvait demeurer recluse à la maison, et qu'on -commençait à jaser déjà de ne point la voir sortir -avec sa grand'mère, madame Jeanne l'emmena. Ce -fut à contre-cœur. Les quelques vieilles personnes -qu'elle visitait chaque jour étaient, naturellement, -des plus prévenues contre madame Corentine. -Elle se trouvait assez embarrassée d'avoir à leur -présenter Simone, ne pouvant expliquer par quelle +<p>Puis, comme une jeune fille de l'âge de Simone +ne pouvait demeurer recluse à la maison, et qu'on +commençait à jaser déjà de ne point la voir sortir +avec sa grand'mère, madame Jeanne l'emmena. Ce +fut à contre-cœur. Les quelques vieilles personnes +qu'elle visitait chaque jour étaient, naturellement, +des plus prévenues contre madame Corentine. +Elle se trouvait assez embarrassée d'avoir à leur +présenter Simone, ne pouvant expliquer par quelle suite de circonstances la jeune fille habitait, en -ce moment, l'hôtel L'Héréec. Contre son attente, +ce moment, l'hôtel L'Héréec. Contre son attente, ni mesdemoiselles Le Gallic, ni la vieille madame <span class="pagenum"><a id="Page_226"> 226</a></span> de Pleumeur, ni M. Quimerc'h, le banquier, un des plus anciens amis de la famille, -ne parurent surpris de voir entrer Simone auprès -de madame Jeanne. Ils la savaient à Lannion. -Ils l'attendaient. Et, découvrant en elle -si peu de ressemblance physique avec la mère, -ils eurent vite fait d'oublier le passé déjà lointain, -pour ne retenir de la présence de l'enfant -que ce sentiment de curiosité, d'attendrissement -mêlé d'envie, que cause une entrée de jeunesse -épanouie dans un milieu fané. Ils exprimaient -leur émotion à voix basse, en reconduisant la -grand'mère:</p> - -<p>—Votre petite-fille vous fera honneur, chère -amie. Ce doit être une joie pour ce pauvre Guillaume? +ne parurent surpris de voir entrer Simone auprès +de madame Jeanne. Ils la savaient à Lannion. +Ils l'attendaient. Et, découvrant en elle +si peu de ressemblance physique avec la mère, +ils eurent vite fait d'oublier le passé déjà lointain, +pour ne retenir de la présence de l'enfant +que ce sentiment de curiosité, d'attendrissement +mêlé d'envie, que cause une entrée de jeunesse +épanouie dans un milieu fané. Ils exprimaient +leur émotion à voix basse, en reconduisant la +grand'mère:</p> + +<p>—Votre petite-fille vous fera honneur, chère +amie. Ce doit être une joie pour ce pauvre Guillaume? L'avez-vous pour longtemps? Ramenez-la, vous savez, quand vous voudrez.</p> -<p>Le soir, le père demandait:</p> +<p>Le soir, le père demandait:</p> <p>—Eh bien! que vous a dit aujourd'hui madame de Pleumeur?</p> <p>Madame Jeanne laissait deviner que l'accueil -avait été très bon. Elle parlait complaisamment -du temps qu'il avait fait, des gens rencontrés -et salués dans la rue, prenait sa petite-fille à -témoin, avec un air d'intérêt où l'aïeule déjà -transparaissait. Et Guillaume L'Héréec, fier, au +avait été très bon. Elle parlait complaisamment +du temps qu'il avait fait, des gens rencontrés +et salués dans la rue, prenait sa petite-fille à +témoin, avec un air d'intérêt où l'aïeule déjà +transparaissait. Et Guillaume L'Héréec, fier, au premier moment, de ce que cette petite attirait -toutes les âmes à elle, de ce qu'elle apaisait les +toutes les âmes à elle, de ce qu'elle apaisait les <span class="pagenum"><a id="Page_227"> 227</a></span> -rancunes et rendait la vie aux soirées mortes du -vieil hôtel, songeait presque aussitôt: «Ce n'est -qu'en passant, elle partira.»</p> - -<p>Cela suffisait pour empêcher le sourire de monter -à ses lèvres. Il était de ceux que le rêve ne -quitte jamais tout à fait, et auxquels il faut, pour -jouir du présent, l'illusion de la durée. Avec son -habitude de vivre, par la pensée, toujours un peu -en avant, sa disposition à souffrir des tristesses -prévues, ce qu'il apercevait, c'était le lendemain -de ce départ fatal, prochain peut-être, et l'isolement +rancunes et rendait la vie aux soirées mortes du +vieil hôtel, songeait presque aussitôt: «Ce n'est +qu'en passant, elle partira.»</p> + +<p>Cela suffisait pour empêcher le sourire de monter +à ses lèvres. Il était de ceux que le rêve ne +quitte jamais tout à fait, et auxquels il faut, pour +jouir du présent, l'illusion de la durée. Avec son +habitude de vivre, par la pensée, toujours un peu +en avant, sa disposition à souffrir des tristesses +prévues, ce qu'il apercevait, c'était le lendemain +de ce départ fatal, prochain peut-être, et l'isolement plus cruel qui suivrait. Avoir entrevu Simone, la perdre, ne pas savoir, en la perdant, -quand il la retrouverait, voilà l'épreuve qui hantait -déjà sa tête songeuse de Breton. Elle l'absorbait +quand il la retrouverait, voilà l'épreuve qui hantait +déjà sa tête songeuse de Breton. Elle l'absorbait au milieu de ses ouvriers, parfois dans le cours d'une conversation d'affaires; elle le ressaisissait -dès que Simone le quittait un instant, ou lorsqu'il +dès que Simone le quittait un instant, ou lorsqu'il entendait, le matin, le craquement des vieux planchers dans la chambre voisine, et une voix -qui disait, à travers la cloison:</p> +qui disait, à travers la cloison:</p> -<p>—Bonjour, père! avez-vous bien dormi?</p> +<p>—Bonjour, père! avez-vous bien dormi?</p> <p>Certes, la tentation lui venait souvent d'appeler -l'enfant, de la prendre à part, pendant une +l'enfant, de la prendre à part, pendant une absence de madame Jeanne, et de lui dire:</p> -<p>«Écoute, je ne puis vivre sans toi, je sens que -je ne pourrai pas. Dis-moi si ta mère consentirait -à rentrer, maintenant que, hélas! pour la deuxième +<p>«Écoute, je ne puis vivre sans toi, je sens que +je ne pourrai pas. Dis-moi si ta mère consentirait +à rentrer, maintenant que, hélas! pour la deuxième <span class="pagenum"><a id="Page_228"> 228</a></span> -fois, elle a été chassée? Je vois bien que tu cherches -à ramener ton père vers ta mère, mais n'est-ce -qu'une inspiration généreuse d'enfant qui souffre -d'être disputée entre nous? Ou bien sais-tu quelque -chose? Es-tu sûre qu'elle voudrait? Dis-moi +fois, elle a été chassée? Je vois bien que tu cherches +à ramener ton père vers ta mère, mais n'est-ce +qu'une inspiration généreuse d'enfant qui souffre +d'être disputée entre nous? Ou bien sais-tu quelque +chose? Es-tu sûre qu'elle voudrait? Dis-moi vite. Et finissons cette torture trop longue, pour -toi et pour moi.»</p> +toi et pour moi.»</p> -<p>Et, à chaque fois, il se répondait à lui-même:</p> +<p>Et, à chaque fois, il se répondait à lui-même:</p> -<p>«Non, non, elle ne voudrait pas! C'est fini. -L'occasion unique est passée. Ma femme était -venue à nous, peut-être forcée par le malheur, -comme le prétend ma mère, par des circonstances -que Simone ignore, évidemment, et qu'elle doit +<p>«Non, non, elle ne voudrait pas! C'est fini. +L'occasion unique est passée. Ma femme était +venue à nous, peut-être forcée par le malheur, +comme le prétend ma mère, par des circonstances +que Simone ignore, évidemment, et qu'elle doit ignorer. Mais enfin j'aurais pu, un instant, la reprendre -à mon foyer. J'ai manqué d'énergie. A -présent nous sommes plus loin l'un de l'autre que -jamais. Et puis, la rappeler, à quoi bon? Quand -même elle voudrait revenir, qui me garantit que +à mon foyer. J'ai manqué d'énergie. A +présent nous sommes plus loin l'un de l'autre que +jamais. Et puis, la rappeler, à quoi bon? Quand +même elle voudrait revenir, qui me garantit que la vie ancienne ne reviendrait pas aussi, avec ses luttes, ses querelles, ses blessures de cœur? Elle -a bien élevé notre enfant, c'est vrai... Mais est-ce -là un signe certain qu'elle s'est assagie? Qui peut +a bien élevé notre enfant, c'est vrai... Mais est-ce +là un signe certain qu'elle s'est assagie? Qui peut me dire si ma Simone ne doit pas ce charme, cette -gravité naïve, cette égalité d'humeur et de tendresse, -bien plus à la bonté de sa nature qu'à -l'éducation qu'elle a reçue? Et puis-je, en honneur, +gravité naïve, cette égalité d'humeur et de tendresse, +bien plus à la bonté de sa nature qu'à +l'éducation qu'elle a reçue? Et puis-je, en honneur, puis-je, de sang-froid, pour ma femme qui -ne rendra peut-être aucun bonheur à ma vie, sacrifier +ne rendra peut-être aucun bonheur à ma vie, sacrifier <span class="pagenum"><a id="Page_229"> 229</a></span> -ma mère qui ne voudra pas rester, elle, qui -s'en ira...»</p> +ma mère qui ne voudra pas rester, elle, qui +s'en ira...»</p> -<p>Il se rappelait alors le dévouement constant de +<p>Il se rappelait alors le dévouement constant de madame Jeanne, la tendresse dont elle l'avait -entouré, surtout dans ces dix années d'épreuve, -les dernières, et il concluait: «Il n'y a rien à faire, +entouré, surtout dans ces dix années d'épreuve, +les dernières, et il concluait: «Il n'y a rien à faire, je ne troublerai point Simone de pareilles questions. -Ce sont des douleurs stériles que je n'ai pas -le droit de lui imposer.»</p> +Ce sont des douleurs stériles que je n'ai pas +le droit de lui imposer.»</p> -<p>Et il ne se résolvait à rien. Après la crise où sa -volonté s'était un moment réveillée et fixée, il se +<p>Et il ne se résolvait à rien. Après la crise où sa +volonté s'était un moment réveillée et fixée, il se retrouvait l'homme faible, timide, combattu entre des raisons multiples. Il avait peur de ces trois -femmes qu'il aimait, et il se renfermait en lui-même, +femmes qu'il aimait, et il se renfermait en lui-même, usant sa force et sa vie en projets, en luttes -muettes, en rêves et en regrets.</p> +muettes, en rêves et en regrets.</p> <p>Un dimanche, il y avait trois semaines que -Simone vivait près de son père, madame Jeanne -et Simone achevaient de déjeuner. Elles étaient -seules. M. L'Héréec était parti le matin pour -passer la journée à Tréguier. Un coup de -sonnette étonnamment long et retentissant +Simone vivait près de son père, madame Jeanne +et Simone achevaient de déjeuner. Elles étaient +seules. M. L'Héréec était parti le matin pour +passer la journée à Tréguier. Un coup de +sonnette étonnamment long et retentissant s'engouffra dans les corridors ouverts et les -escaliers de la maison. Simone s'avança jusqu'à -la porte du jardin, et revint presque aussitôt, -rouge d'émotion.</p> +escaliers de la maison. Simone s'avança jusqu'à +la porte du jardin, et revint presque aussitôt, +rouge d'émotion.</p> -<p>—C'est mon grand-père Guen, dit-elle, avec...</p> +<p>—C'est mon grand-père Guen, dit-elle, avec...</p> <p>—Avec qui? demanda madame Jeanne.</p> @@ -7554,87 +7514,87 @@ rouge d'émotion.</p> —Je crois que c'est mon oncle Sullian. Je ne le connais pas... Ils me prient de venir.</p> -<p>—Est-ce qu'ils vous emmènent, Simone?</p> +<p>—Est-ce qu'ils vous emmènent, Simone?</p> -<p>La jeune fille, étonnée, regarda, et vit que madame -Jeanne, assise de l'autre côté de la table, -était toute pâle.</p> +<p>La jeune fille, étonnée, regarda, et vit que madame +Jeanne, assise de l'autre côté de la table, +était toute pâle.</p> -<p>—Je ne suppose pas, dit-elle. Et même non, -assurément. Ils viennent me voir.</p> +<p>—Je ne suppose pas, dit-elle. Et même non, +assurément. Ils viennent me voir.</p> <p>Madame Jeanne, qui avait une merveilleuse -puissance sur elle-même, reprit son calme habituel, +puissance sur elle-même, reprit son calme habituel, pas assez vite cependant pour que sa petite-fille -n'eût saisi ce mouvement d'angoisse rapide.</p> +n'eût saisi ce mouvement d'angoisse rapide.</p> <p>—Vous pouvez leur dire, reprit madame -Jeanne, qu'ils entrent au salon, s'il leur plaît. -J'en serai même bien aise, car j'ai de l'estime pour +Jeanne, qu'ils entrent au salon, s'il leur plaît. +J'en serai même bien aise, car j'ai de l'estime pour M. Guen... Moi, je me tiendrai dans ma chambre.</p> <p>Simone courut. Dans l'encadrement de la petite -porte extérieure, toute coiffée de lierre retombant, -le grand-père était toujours debout, parcourant -de ses yeux clairs les massifs du jardin coupé -d'allées tournantes. Si pressée qu'elle fût de l'embrasser, -Simone s'arrêta un instant, à deux pas de +porte extérieure, toute coiffée de lierre retombant, +le grand-père était toujours debout, parcourant +de ses yeux clairs les massifs du jardin coupé +d'allées tournantes. Si pressée qu'elle fût de l'embrasser, +Simone s'arrêta un instant, à deux pas de lui, contente de lui jeter:</p> -<p>—Voulez-vous entrer? Grand'mère vous en +<p>—Voulez-vous entrer? Grand'mère vous en prie!</p> -<p>Mais Guen se retira d'un mètre, pour être bien -dans la rue, et, quand il eut embrassé sa petite-fille, -à plein cœur:</p> +<p>Mais Guen se retira d'un mètre, pour être bien +dans la rue, et, quand il eut embrassé sa petite-fille, +à plein cœur:</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_231"> 231</a></span> -—Je n'entrerai pas où ma fille n'est pas reçue, -dit-il tranquillement. Ta mère est-elle ici?</p> +—Je n'entrerai pas où ma fille n'est pas reçue, +dit-il tranquillement. Ta mère est-elle ici?</p> -<p>L'enfant baissa la tête, et le sourire de ses joues -s'effaça.</p> +<p>L'enfant baissa la tête, et le sourire de ses joues +s'effaça.</p> <p>—Alors, continua Guen, va mettre ton chapeau, et faisons un tour dans la ville. C'est Sullian qui a voulu te voir...</p> <p>Il montrait du bras, avec orgueil, un beau grand -garçon, au teint vif, la barbiche divisée en deux -petites pointes rousses, et qui se tenait découvert, -à dix pas en arrière, intimidé d'avoir pour nièce +garçon, au teint vif, la barbiche divisée en deux +petites pointes rousses, et qui se tenait découvert, +à dix pas en arrière, intimidé d'avoir pour nièce une pareille demoiselle.</p> -<p>Simone aussi fut prise d'un accès de sauvagerie, +<p>Simone aussi fut prise d'un accès de sauvagerie, devant ce marin qu'elle n'avait jamais vu qu'en -photographie, et elle s'enfuit, à travers le jardin, +photographie, et elle s'enfuit, à travers le jardin, sans lui dire bonjour.</p> <p>Mais, dix minutes plus tard, ils causaient tous trois, la petite entre les deux capitaines, en -longeant le quai, sous les ormeaux. Ils s'étaient +longeant le quai, sous les ormeaux. Ils s'étaient tout de suite plu, Simone et Sullian. Leur jeunesse -les rapprochait, et je ne sais quoi de décidé dans -l'humeur, une manière semblable de répondre, à -la volée, tout ce qu'ils pensaient.</p> +les rapprochait, et je ne sais quoi de décidé dans +l'humeur, une manière semblable de répondre, à +la volée, tout ce qu'ils pensaient.</p> -<p>—Ma foi, ma nièce, nous avons bien failli ne -pas nous connaître! Coulé à pic, figurez-vous, en +<p>—Ma foi, ma nièce, nous avons bien failli ne +pas nous connaître! Coulé à pic, figurez-vous, en pleine nuit et par un temps!</p> -<p>—N'en parlez plus, ça me fait mal de me souvenir...</p> +<p>—N'en parlez plus, ça me fait mal de me souvenir...</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_232"> 232</a></span> -—Mais au contraire! ça donne confiance dans -la vie! Voyez le grand-père, sept naufrages à +—Mais au contraire! ça donne confiance dans +la vie! Voyez le grand-père, sept naufrages à l'actif.</p> <p>—Huit, fit Guen humblement, mais deux seulement qui comptent: le reste avec mon canot, dans les baies.</p> -<p>—C'est égal, père, vous avez de l'avance. Et -puis songez, Simone, que me voilà en congé d'un +<p>—C'est égal, père, vous avez de l'avance. Et +puis songez, Simone, que me voilà en congé d'un mois. Je n'en ai jamais eu autant!</p> <p>—Vous arrivez de Bordeaux?</p> @@ -7646,18 +7606,18 @@ d'envie de partir.</p> <p>—Et Marie-Anne? Bien contente, n'est-ce pas?</p> <p>—Ah! ma petite, interrompit Guen, j'aurais -voulu que tu fusses là: ça faisait pleurer de voir +voulu que tu fusses là : ça faisait pleurer de voir sa joie.</p> -<p>Simone les considérait l'un après l'autre, son -grand-père un peu solennel, droit, comme fier -d'être d'une famille où l'on naufrageait si heureusement, -et Sullian penché et tourné vers elle, -au contraire, la figure épanouie par un large sourire +<p>Simone les considérait l'un après l'autre, son +grand-père un peu solennel, droit, comme fier +d'être d'une famille où l'on naufrageait si heureusement, +et Sullian penché et tourné vers elle, +au contraire, la figure épanouie par un large sourire qui relevait ses fines moustaches rousses, et qui -disait: «Oui, regardez-moi, petite nièce Simone, -c'est moi le naufragé, moi qu'on a reçu avec des -larmes de joie, moi qui bénis la vie à présent!»</p> +disait: «Oui, regardez-moi, petite nièce Simone, +c'est moi le naufragé, moi qu'on a reçu avec des +larmes de joie, moi qui bénis la vie à présent!»</p> <p>Son visage disait cela si clairement, que Sullian jugea inutile d'exprimer autrement la joie @@ -7670,129 +7630,129 @@ en tirant sa barbe:</p> gentil, mon petit mousse!</p> <p>Tous trois ils passaient ainsi, causant, l'air -heureux, sans se préoccuper des bourgeois de -Lannion. Comme c'était jour de fête, la plupart -des boutiques étaient fermées. Sullian trouva une -pâtisserie ouverte, et il acheta un grand gâteau +heureux, sans se préoccuper des bourgeois de +Lannion. Comme c'était jour de fête, la plupart +des boutiques étaient fermées. Sullian trouva une +pâtisserie ouverte, et il acheta un grand gâteau pour Marie-Anne, un autre pour Simone, un -troisième qu'il enverrait à son père, et des bonbons -qu'il ferait goûter au petit. Il dépensait avec +troisième qu'il enverrait à son père, et des bonbons +qu'il ferait goûter au petit. Il dépensait avec une sorte de rage joyeuse, riant de jeter son argent -sur le comptoir, et de l'écouter sonner. Car c'était -de la vie encore, et la vie l'enivrait, sans qu'il sût +sur le comptoir, et de l'écouter sonner. Car c'était +de la vie encore, et la vie l'enivrait, sans qu'il sût trop pourquoi, lui qui venait de voir la mort.</p> -<p>Au hasard, ils tournèrent dans les rues de la -ville, s'arrêtèrent sur la place du marché, à cause -des vieilles maisons qui sont là, vêtues d'ardoises +<p>Au hasard, ils tournèrent dans les rues de la +ville, s'arrêtèrent sur la place du marché, à cause +des vieilles maisons qui sont là , vêtues d'ardoises du haut en bas, comme d'une cotte de maille, et que Simone trouvait jolies, puis, ne pouvant se -résoudre à se quitter encore, s'en allèrent près de -la chapelle de Brélévenez, pour revenir par la -route de Perros jusqu'à l'hôtel des L'Héréec.</p> +résoudre à se quitter encore, s'en allèrent près de +la chapelle de Brélévenez, pour revenir par la +route de Perros jusqu'à l'hôtel des L'Héréec.</p> -<p>Le capitaine Guen avait remis à Simone une +<p>Le capitaine Guen avait remis à Simone une lettre de madame Corentine, donnant des nouvelles de Jersey, mais ne demandant rien au sujet de <span class="pagenum"><a id="Page_234"> 234</a></span> -M. L'Héréec ou de madame Jeanne. Et telle était -la réserve naturelle du vieux Guen, qu'il fit instinctivement -comme sa fille. Il évita d'interroger +M. L'Héréec ou de madame Jeanne. Et telle était +la réserve naturelle du vieux Guen, qu'il fit instinctivement +comme sa fille. Il évita d'interroger l'enfant sur les projets qu'elle faisait, sur les -chances de réussite de cette grande affaire qu'ils -avaient complotée tous deux. Du moment que ses +chances de réussite de cette grande affaire qu'ils +avaient complotée tous deux. Du moment que ses conseils ne pouvaient pas servir, et il le sentait bien, pourquoi lui parler de cela?</p> <p>Seulement, comme il la quittait, l'embrassant, -auprès de la porte encore fermée de l'hôtel:</p> +auprès de la porte encore fermée de l'hôtel:</p> -<p>—Ma Simone, dit-il, personne ne t'a manqué, -j'espère, dans cette maison-là?</p> +<p>—Ma Simone, dit-il, personne ne t'a manqué, +j'espère, dans cette maison-là ?</p> -<p>Vers l'heure du dîner, quand M. L'Héréec revint -de Tréguier, il n'apprit pas sans émotion que +<p>Vers l'heure du dîner, quand M. L'Héréec revint +de Tréguier, il n'apprit pas sans émotion que M. Guen et Sullian avaient failli entrer dans la maison de madame Jeanne. Il se fit raconter la -promenade à travers les rues de Lannion, le naufrage -de Sullian, le retour à Perros, et, comme il +promenade à travers les rues de Lannion, le naufrage +de Sullian, le retour à Perros, et, comme il demandait:</p> -<p>—J'aurais voulu assister à cette scène que tu -as vue, quand la dernière dépêche est arrivée, -annonçant le sauvetage...</p> +<p>—J'aurais voulu assister à cette scène que tu +as vue, quand la dernière dépêche est arrivée, +annonçant le sauvetage...</p> -<p>—Oui, répondit naïvement Simone, quand ma +<p>—Oui, répondit naïvement Simone, quand ma tante Marie-Anne y pensait seulement, on l'aurait crue en paradis.</p> -<p>Il était dans la destinée de cette petite Marie-Anne, -l'humble Perrosienne, de répandre autour -d'elle comme un rêve très doux et très sain.</p> +<p>Il était dans la destinée de cette petite Marie-Anne, +l'humble Perrosienne, de répandre autour +d'elle comme un rêve très doux et très sain.</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_235"> 235</a></span> -M. L'Héréec ne cessa toute la soirée de songer -à elle.</p> +M. L'Héréec ne cessa toute la soirée de songer +à elle.</p> -<p>Et Simone se dit que la journée avait été bonne, +<p>Et Simone se dit que la journée avait été bonne, puisque madame Jeanne avait eu un mouvement -de tendresse, et que son père était près de pleurer +de tendresse, et que son père était près de pleurer du retour de Sullian.</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_236"> 236</a></span></p> <h2>XX</h2> -<p>Octobre était venu. Depuis une quinzaine, presque +<p>Octobre était venu. Depuis une quinzaine, presque chaque matin, Simone accompagnait son -père, quand il se rendait à l'usine. Elle l'attendait, +père, quand il se rendait à l'usine. Elle l'attendait, laissant ouverte la porte de sa chambre pour le -voir passer, courait à sa rencontre dans le couloir -vitré où des papillons bruns, réfugiés contre le +voir passer, courait à sa rencontre dans le couloir +vitré où des papillons bruns, réfugiés contre le froid de la nuit, battaient de l'aile en montant. -Tous deux, ils s'embrassaient, très heureux de se -dire: «mon père, ma fille», si bien accoutumés -l'un à l'autre qu'on aurait pu croire qu'ils avaient -toujours vécu ainsi. M. L'Héréec entrait chez sa -mère, comme il en avait l'habitude depuis sa petite +Tous deux, ils s'embrassaient, très heureux de se +dire: «mon père, ma fille», si bien accoutumés +l'un à l'autre qu'on aurait pu croire qu'ils avaient +toujours vécu ainsi. M. L'Héréec entrait chez sa +mère, comme il en avait l'habitude depuis sa petite enfance, et alors, libre, presque gai bien souvent, -il emmenait Simone par la rue du Pavé-Neuf, -l'espace de deux cents mètres peut-être, jusqu'au -bord du Guer où il trouvait le canot. C'était leur -meilleur moment de la journée. Ils allaient à tout -petits pas pour le prolonger. Simone s'était dit -que l'explication tant souhaitée, l'aveu qu'elle +il emmenait Simone par la rue du Pavé-Neuf, +l'espace de deux cents mètres peut-être, jusqu'au +bord du Guer où il trouvait le canot. C'était leur +meilleur moment de la journée. Ils allaient à tout +petits pas pour le prolonger. Simone s'était dit +que l'explication tant souhaitée, l'aveu qu'elle <span class="pagenum"><a id="Page_237"> 237</a></span> -espérait et qu'elle avait senti plusieurs fois -effleurer les lèvres du père, aurait lieu pendant +espérait et qu'elle avait senti plusieurs fois +effleurer les lèvres du père, aurait lieu pendant une de ces promenades matinales.</p> -<p>Cependant M. L'Héréec n'avait pas parlé encore.</p> +<p>Cependant M. L'Héréec n'avait pas parlé encore.</p> -<p>Un matin, ils s'étaient attardés sur le pont, à -regarder une file de chalands chargés de goëmons, -qui remontaient la rivière.</p> +<p>Un matin, ils s'étaient attardés sur le pont, à +regarder une file de chalands chargés de goëmons, +qui remontaient la rivière.</p> -<p>Huit heures sonnèrent à la cathédrale.</p> +<p>Huit heures sonnèrent à la cathédrale.</p> <p>—Comment, huit heures! Mais je suis en retard, -dit M. L'Héréec. Moi, qui ne l'étais jamais!</p> +dit M. L'Héréec. Moi, qui ne l'étais jamais!</p> <p>Il ajouta, avec un bon sourire, en se remettant -à marcher:</p> +à marcher:</p> -<p>—Je te remercie de changer quelque chose à +<p>—Je te remercie de changer quelque chose à ma vie! Rien ne me retenait chez nous, il y a six -semaines. Je n'avais pas de raisons d'être en +semaines. Je n'avais pas de raisons d'être en retard. Tandis que maintenant!</p> -<p>Simone lui avait pris le bras. Ils allèrent grand -train jusqu'à l'endroit de la rive où le canot, -attaché à un pieu, tirait en roulant sur sa chaîne, -et descendirent la berge sans s'être séparés.</p> +<p>Simone lui avait pris le bras. Ils allèrent grand +train jusqu'à l'endroit de la rive où le canot, +attaché à un pieu, tirait en roulant sur sa chaîne, +et descendirent la berge sans s'être séparés.</p> -<p>Simone s'arrêta sur une presqu'île de terre et -d'herbes, tandis que son père enjambait le bordage +<p>Simone s'arrêta sur une presqu'île de terre et +d'herbes, tandis que son père enjambait le bordage du bateau.</p> <p>—Si vous vouliez? demanda-t-elle.</p> @@ -7806,110 +7766,110 @@ du bateau.</p> <p>—Cela m'amuserait beaucoup, les meules, les <span class="pagenum"><a id="Page_238"> 238</a></span> greniers, le bruit des machines. Je serais contente -de voir où vous travaillez.</p> +de voir où vous travaillez.</p> <p>—Je n'ai pas le temps, ce matin.</p> <p>—Je vous en prie! Vous me ferez grand plaisir!</p> -<p>M. L'Héréec, qui avait saisi la perche ferrée, -et s'apprêtait à pousser au large, fixa un moment -Simone, et, voyant qu'elle n'était pas dupe de ce -petit mensonge, reprit, d'un air très triste:</p> +<p>M. L'Héréec, qui avait saisi la perche ferrée, +et s'apprêtait à pousser au large, fixa un moment +Simone, et, voyant qu'elle n'était pas dupe de ce +petit mensonge, reprit, d'un air très triste:</p> <p>—Non, ma Simone. J'attends quelqu'un ce -matin, M. Quimerc'h. Et puis, c'est si pauvre, à -présent, là-bas!</p> +matin, M. Quimerc'h. Et puis, c'est si pauvre, à +présent, là -bas!</p> -<p>Elle fut affectée du ton et de l'air dont il disait -cela. Longtemps après qu'il eut abordé de l'autre -côté du Guer, en lui envoyant un baiser d'adieu, +<p>Elle fut affectée du ton et de l'air dont il disait +cela. Longtemps après qu'il eut abordé de l'autre +côté du Guer, en lui envoyant un baiser d'adieu, elle le suivit du regard, et elle le vit entrer dans ce -carré de murs de briques où il avait dépensé tant +carré de murs de briques où il avait dépensé tant d'heures vaines.</p> -<p>Toute la matinée, elle ne cessa de penser à ce -mot découragé. Sans doute, depuis qu'elle demeurait -avec son père, elle avait bien vu, à la -stricte économie de la maison, que l'ancienne -aisance avait fait place à un état voisin de la gêne. -L'étoffe éclatée des meubles du salon, que madame -Jeanne réparait au passé avec des brins de soie -jaune, les papiers défraîchis recouverts par endroits +<p>Toute la matinée, elle ne cessa de penser à ce +mot découragé. Sans doute, depuis qu'elle demeurait +avec son père, elle avait bien vu, à la +stricte économie de la maison, que l'ancienne +aisance avait fait place à un état voisin de la gêne. +L'étoffe éclatée des meubles du salon, que madame +Jeanne réparait au passé avec des brins de soie +jaune, les papiers défraîchis recouverts par endroits de morceaux de rouleaux neufs, l'abandon -du jardin, le prix même que son père et sa grand'mère -attachaient, naïvement, aux menues surprises +du jardin, le prix même que son père et sa grand'mère +attachaient, naïvement, aux menues surprises <span class="pagenum"><a id="Page_239"> 239</a></span> -qu'ils ménageaient à Simone, des primeurs, -un poisson plus recherché, un gâteau apporté par -madame Jeanne sous sa mante, ou par M. L'Héréec -entre deux liasses de papiers, lui avait laissé +qu'ils ménageaient à Simone, des primeurs, +un poisson plus recherché, un gâteau apporté par +madame Jeanne sous sa mante, ou par M. L'Héréec +entre deux liasses de papiers, lui avait laissé deviner que le moulin ne donnait plus que de -maigres bénéfices. Mais la constatation directe -de leur misère, ils l'avaient épargnée à l'enfant. -«C'est si pauvre là-bas!» La phrase revenait en +maigres bénéfices. Mais la constatation directe +de leur misère, ils l'avaient épargnée à l'enfant. +«C'est si pauvre là -bas!» La phrase revenait en bourdonnant, et rendait Simone distraite, tandis -qu'elle travaillait à l'aiguille auprès de madame -Jeanne, restée ce matin-là au logis, appliquée à -tracer, sur des effets de commerce, la signature respectée -dans toute la Bretagne: «Veuve L'Héréec -et fils.»</p> - -<p>A midi, M. L'Héréec n'était pas rentré. Comme -il déjeunait quelquefois à l'usine, les jours où les -affaires l'y obligeaient, madame Jeanne se mit à -table, sans trop se préoccuper de l'absence de son +qu'elle travaillait à l'aiguille auprès de madame +Jeanne, restée ce matin-là au logis, appliquée à +tracer, sur des effets de commerce, la signature respectée +dans toute la Bretagne: «Veuve L'Héréec +et fils.»</p> + +<p>A midi, M. L'Héréec n'était pas rentré. Comme +il déjeunait quelquefois à l'usine, les jours où les +affaires l'y obligeaient, madame Jeanne se mit à +table, sans trop se préoccuper de l'absence de son fils.</p> <p>Cependant, vers deux heures, ne l'ayant pas -revu, elle se montra inquiète. D'ordinaire, M. -L'Héréec l'envoyait prévenir qu'il avait été retenu, -car il la savait prompte à s'alarmer, au sujet -de ce fils unique, si jalousement aimé.</p> +revu, elle se montra inquiète. D'ordinaire, M. +L'Héréec l'envoyait prévenir qu'il avait été retenu, +car il la savait prompte à s'alarmer, au sujet +de ce fils unique, si jalousement aimé.</p> <p>—Venez, Simone, dit-elle, je dois porter des -traites à recouvrer chez M. Quimerc'h. Il nous +traites à recouvrer chez M. Quimerc'h. Il nous donnera des nouvelles de mon fils, puisqu'il l'a vu ce matin.</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_240"> 240</a></span> Pour aller chez M. Quimerc'h, son banquier -depuis de longues années, madame Jeanne faisait -toujours un peu de toilette. Comme le temps était -pluvieux et déjà froid, elle mit son manteau long, -orné d'un col de martre rabattu, couvrant toutes -les épaules et retenu par une agrafe d'argent. -L'étoffe, ample comme une limousine, datait des +depuis de longues années, madame Jeanne faisait +toujours un peu de toilette. Comme le temps était +pluvieux et déjà froid, elle mit son manteau long, +orné d'un col de martre rabattu, couvrant toutes +les épaules et retenu par une agrafe d'argent. +L'étoffe, ample comme une limousine, datait des temps anciens; la fourrure avait des sillons garnis d'un maigre duvet. Et cependant, personne de -Lannion, pas une bourgeoise, même plus jeune, -n'avait meilleur air, plus de dignité naturelle et +Lannion, pas une bourgeoise, même plus jeune, +n'avait meilleur air, plus de dignité naturelle et d'allure que madame Jeanne avec ses papillotes, sa coiffe du pays et sa pelisse de fourrure. On sentait -que c'était une vieille dame, de bonne race, -fidèle aux modes de ses vingt ans. Elle monta, +que c'était une vieille dame, de bonne race, +fidèle aux modes de ses vingt ans. Elle monta, toujours droite, toujours attentive aux passants qui pouvaient la saluer, vers la place du Centre, traversa la rue de Saint-Malo, et, au coin de la rue -de Tréguier, entra sous un porche que flanquaient +de Tréguier, entra sous un porche que flanquaient deux colonnes de granit, toutes vertes par endroits.</p> -<p>M. Quimerc'h habitait à droite. Elle poussa la -porte rembourrée, et pénétra dans une salle -d'attente, où il n'y avait qu'une demi-douzaine +<p>M. Quimerc'h habitait à droite. Elle poussa la +porte rembourrée, et pénétra dans une salle +d'attente, où il n'y avait qu'une demi-douzaine de chaises, le pupitre noir et le fauteuil vide d'un clerc.</p> <p>M. Quimerc'h, au bruit mou de la porte retombant -sur le mur, était sorti de son cabinet. +sur le mur, était sorti de son cabinet. <span class="pagenum"><a id="Page_241"> 241</a></span> En apercevant les deux femmes, il prit un air de -condoléance affectueuse, serra le bout des doigts -de madame Jeanne, et ses yeux enfoncés de vieux -travailleur, restés jeunes, au milieu de ce visage -maigre et long, se portèrent de madame Jeanne -à Simone, et de Simone à madame Jeanne, comme -pour chercher, sur leurs visages, la trace d'émotion +condoléance affectueuse, serra le bout des doigts +de madame Jeanne, et ses yeux enfoncés de vieux +travailleur, restés jeunes, au milieu de ce visage +maigre et long, se portèrent de madame Jeanne +à Simone, et de Simone à madame Jeanne, comme +pour chercher, sur leurs visages, la trace d'émotion qu'il n'y rencontrait pas.</p> <p>—Eh bien? demanda-t-il.</p> @@ -7918,60 +7878,60 @@ qu'il n'y rencontrait pas.</p> <p>—Oui, ce matin.</p> -<p>—Où est-il?</p> +<p>—Où est-il?</p> -<p>—Mais... à l'usine. J'ai envoyé mon clerc lui -porter ma réponse... Est-ce que...</p> +<p>—Mais... à l'usine. J'ai envoyé mon clerc lui +porter ma réponse... Est-ce que...</p> -<p>Madame L'Héréec, aussi grande et aussi sèche -que lui, le regardait dans les yeux, avec un étonnement +<p>Madame L'Héréec, aussi grande et aussi sèche +que lui, le regardait dans les yeux, avec un étonnement croissant. Elle avait mis la main dans la poche de son manteau, pour retirer la liasse de -papiers signés d'elle, puis elle s'était arrêtée, au +papiers signés d'elle, puis elle s'était arrêtée, au milieu de son geste, comprenant vaguement qu'il y avait une autre question plus grave.</p> -<p>—Vous ne l'avez donc pas vu, vous-même?</p> +<p>—Vous ne l'avez donc pas vu, vous-même?</p> -<p>—Non, il n'est pas venu déjeuner...</p> +<p>—Non, il n'est pas venu déjeuner...</p> <p>Le visage du banquier devint tout sombre. M. Quimerc'h s'inclina un peu.</p> <p>—Alors entrez, ma pauvre amie.</p> -<p>Madame L'Héréec n'entra pas tout de suite. Un -malheur l'avait frappée sûrement. Elle ne savait +<p>Madame L'Héréec n'entra pas tout de suite. Un +malheur l'avait frappée sûrement. Elle ne savait <span class="pagenum"><a id="Page_242"> 242</a></span> -pas encore lequel, et elle en avait déjà les traits -tout tirés et raidis par l'émotion. Mais ce qu'il -ne fallait pas, c'est que la petite la vît souffrir. -Les vieilles femmes, même les mieux habituées +pas encore lequel, et elle en avait déjà les traits +tout tirés et raidis par l'émotion. Mais ce qu'il +ne fallait pas, c'est que la petite la vît souffrir. +Les vieilles femmes, même les mieux habituées aux trahisons de la vie, peuvent avoir une faiblesse: et ce n'est point dans l'ordre de se montrer ainsi devant les jeunes, qui regardent et prennent exemple.</p> -<p>—Simone, je reviens tout à l'heure, dit-elle +<p>—Simone, je reviens tout à l'heure, dit-elle d'une voix aussi calme qu'elle put.</p> -<p>Et, déboutonnant le col de sa pelisse, comme -elle faisait d'habitude à la porte des salons, la -grand'mère entra seule, à la suite de M. Quimerc'h.</p> +<p>Et, déboutonnant le col de sa pelisse, comme +elle faisait d'habitude à la porte des salons, la +grand'mère entra seule, à la suite de M. Quimerc'h.</p> -<p>Ce que celui-ci devait apprendre à sa vieille -amie madame Jeanne, c'était la ruine. Il le fit -en peu de mots, sans détour, sans étalage d'inutile -pitié, comme un chirurgien qui connaît la -vigueur du tempérament de son malade. Il raconta -comment il avait su, le matin même, la +<p>Ce que celui-ci devait apprendre à sa vieille +amie madame Jeanne, c'était la ruine. Il le fit +en peu de mots, sans détour, sans étalage d'inutile +pitié, comme un chirurgien qui connaît la +vigueur du tempérament de son malade. Il raconta +comment il avait su, le matin même, la faillite d'une maison de Paimpol, client principal -des L'Héréec. Aussitôt, il avait couru à +des L'Héréec. Aussitôt, il avait couru à l'usine du Guer, pour se rendre compte, livres -en mains, du crédit accordé à cette maison par -Guillaume et sa mère.</p> +en mains, du crédit accordé à cette maison par +Guillaume et sa mère.</p> -<p>—Considérable, dit madame Jeanne.</p> +<p>—Considérable, dit madame Jeanne.</p> <p>—Je ne l'ai que trop vu. Et tout est perdu.</p> @@ -7987,69 +7947,69 @@ Guillaume et sa mère.</p> <p>—L'usine?</p> <p>—Et aussi, j'en ai peur, votre maison de -Tréguier.</p> +Tréguier.</p> -<p>Elle était assise en face du bureau, les mains -jointes et posées sur les plis de son manteau, -très pâle, mais brave comme toujours, raisonnant -déjà ce nouveau malheur. Pourtant, lorsqu'elle +<p>Elle était assise en face du bureau, les mains +jointes et posées sur les plis de son manteau, +très pâle, mais brave comme toujours, raisonnant +déjà ce nouveau malheur. Pourtant, lorsqu'elle entendit parler de vendre la maison de -Tréguier, elle ferma les yeux comme devant une +Tréguier, elle ferma les yeux comme devant une vision trop triste, et elle se tut. Puis, sa tendresse maternelle, plus forte que tout, l'emporta et consentit.</p> <p>—Il ne pourrait pas, en effet, quitter Lannion, -à présent. Sa vie, à lui, s'est passée ici. -Comment l'avez-vous trouvé?</p> +à présent. Sa vie, à lui, s'est passée ici. +Comment l'avez-vous trouvé?</p> -<p>—Calme, étonné seulement des emprunts que +<p>—Calme, étonné seulement des emprunts que vous m'aviez faits.</p> -<p>Elle rougit un peu, elle si pâle tout à l'heure. -Ses yeux de vieille, tout humides, rencontrèrent +<p>Elle rougit un peu, elle si pâle tout à l'heure. +Ses yeux de vieille, tout humides, rencontrèrent ceux de M. Quimerc'h.</p> -<p>—Je les lui cachais, voyez-vous. Il eût été -trop tourmenté, s'il avait su que j'hypothéquais -l'un après l'autre mes biens, pour maintenir -notre crédit. Le travail lui était une diversion -nécessaire, monsieur Quimerc'h... J'ai tout fait +<p>—Je les lui cachais, voyez-vous. Il eût été +trop tourmenté, s'il avait su que j'hypothéquais +l'un après l'autre mes biens, pour maintenir +notre crédit. Le travail lui était une diversion +nécessaire, monsieur Quimerc'h... J'ai tout fait <span class="pagenum"><a id="Page_244"> 244</a></span> pour la conserver... Je suis vaincue... encore une fois...</p> <p>Elle se leva, n'y voyant plus, pour remettre -sur le meuble la petite liasse de traites, destinée -à tomber dans le gouffre ouvert de cette liquidation -désastreuse. Le banquier les prit. Et, +sur le meuble la petite liasse de traites, destinée +à tomber dans le gouffre ouvert de cette liquidation +désastreuse. Le banquier les prit. Et, serrant la main qui se tendait vers lui:</p> -<p>—Vous avez été une mère admirable, madame -L'Héréec, dit-il. Si je puis vous rendre quelque +<p>—Vous avez été une mère admirable, madame +L'Héréec, dit-il. Si je puis vous rendre quelque service...</p> <p>Elle le remercia d'un signe.</p> <p>—J'oubliais, reprit M. Quimerc'h. A une -heure, votre fils m'a prié de lui faire une avance -sur ces valeurs, justement. Je viens de répondre. -J'ai envoyé par mon clerc ce que M. Guillaume -m'a demandé.</p> +heure, votre fils m'a prié de lui faire une avance +sur ces valeurs, justement. Je viens de répondre. +J'ai envoyé par mon clerc ce que M. Guillaume +m'a demandé.</p> <p>Madame Jeanne eut un mouvement de surprise. Pourquoi une avance dans des conditions -pareilles, sans entente préalable? Cependant -elle n'exprima pas autrement sa pensée. Et, +pareilles, sans entente préalable? Cependant +elle n'exprima pas autrement sa pensée. Et, montrant la porte:</p> -<p>—Je désire, vous comprenez, monsieur Quimerc'h... +<p>—Je désire, vous comprenez, monsieur Quimerc'h... Une enfant si jeune...</p> -<p>—Assurément, madame.</p> +<p>—Assurément, madame.</p> <p>Elle passa son mouchoir sur ses yeux, rattacha -le col de sa pelisse, et, élevant la voix pour +le col de sa pelisse, et, élevant la voix pour mieux tromper la petite qui ne savait rien, elle sortit.</p> @@ -8059,137 +8019,137 @@ Je reviendrai avec mon fils.</p> <p>—Quand vous voudrez, madame. Serviteur.</p> -<p>Mais quand elle se retrouva dehors à côté de -sa grand'mère, Simone vit bien que quelque -chose de grave s'était passé chez le banquier. +<p>Mais quand elle se retrouva dehors à côté de +sa grand'mère, Simone vit bien que quelque +chose de grave s'était passé chez le banquier. Madame Jeanne s'en allait dans les rues sans -prendre garde où elle posait le pied, buttant -aux saillies des pavés de Lannion, les yeux à +prendre garde où elle posait le pied, buttant +aux saillies des pavés de Lannion, les yeux à terre et ne voyant rien, ni sa route, ni les gens qui saluaient, ni Simone qui n'osait pas l'interroger -et commençait à s'inquiéter. Pourquoi marchait-elle +et commençait à s'inquiéter. Pourquoi marchait-elle si vite? Pourquoi, dans l'ouverture des rues -descendantes, dès que les arbres du Guer pouvaient -se découvrir, jetait-elle de leur côté ce regard -désespéré?</p> +descendantes, dès que les arbres du Guer pouvaient +se découvrir, jetait-elle de leur côté ce regard +désespéré?</p> <p>Elle ne sembla revenir au sentiment de la -réalité qu'en s'arrêtant devant la porte de l'hôtel. -Au lieu d'ouvrir elle-même, elle sonna. Gote +réalité qu'en s'arrêtant devant la porte de l'hôtel. +Au lieu d'ouvrir elle-même, elle sonna. Gote accourut, autant qu'elle pouvait courir, car la -sonnette avait reçu un branle formidable.</p> +sonnette avait reçu un branle formidable.</p> -<p>—Mon fils est rentré?</p> +<p>—Mon fils est rentré?</p> -<p>—Non, notre maîtresse. Il a fait dire qu'il serait -là pour dîner.</p> +<p>—Non, notre maîtresse. Il a fait dire qu'il serait +là pour dîner.</p> -<p>—Où est Fantic?</p> +<p>—Où est Fantic?</p> -<p>—Jusqu'en Brélévenez, pour chercher les poules, +<p>—Jusqu'en Brélévenez, pour chercher les poules, madame sait bien, chez la...</p> <p>—Oui, oui... c'est bon.</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_246"> 246</a></span> -Elle ne rêvait plus, madame Jeanne. Son ton -de décision, son air froid et ferme avaient reparu. -Elle s'adressa à Simone:</p> +Elle ne rêvait plus, madame Jeanne. Son ton +de décision, son air froid et ferme avaient reparu. +Elle s'adressa à Simone:</p> <p>—Rendez-moi un service, dit-elle. C'est le -premier que je vous demande. Allez à l'usine, -et ramenez votre père.</p> +premier que je vous demande. Allez à l'usine, +et ramenez votre père.</p> -<p>Il fallait que la commission fût bien pressée, -pour que madame Jeanne en chargeât Simone, -elle qui blâmait Guillaume de laisser chaque +<p>Il fallait que la commission fût bien pressée, +pour que madame Jeanne en chargeât Simone, +elle qui blâmait Guillaume de laisser chaque matin sa fille remonter seule la promenade et -la rue du Pavé-Neuf.</p> +la rue du Pavé-Neuf.</p> -<p>La jeune fille était déjà au bas de la rue, quand, +<p>La jeune fille était déjà au bas de la rue, quand, sur le seuil d'ardoise, le bout de la robe de madame -Jeanne s'effaça en glissant. Le chemin, elle le +Jeanne s'effaça en glissant. Le chemin, elle le connaissait. Le canot ne lui faisait pas peur. -Elle prit la rame. En vingt coups, dérivant un peu, -elle aborda de l'autre côté de la rivière, attacha -la chaîne à une pierre saillante, et suivit, à travers -le pré, le talus pierreux encaissant le canal du +Elle prit la rame. En vingt coups, dérivant un peu, +elle aborda de l'autre côté de la rivière, attacha +la chaîne à une pierre saillante, et suivit, à travers +le pré, le talus pierreux encaissant le canal du moulin. Personne sur le sentier. Des chevaux -blancs sans gardien, dans les pâturages, et devant -elle, au premier exhaussement du sol qui s'élevait +blancs sans gardien, dans les pâturages, et devant +elle, au premier exhaussement du sol qui s'élevait en colline, les murs rouges, plus visibles parmi -leurs peupliers à demi dépouillés de feuilles. Elle -ne pouvait s'empêcher de penser à tant de fois -que son père était passé là, au dur travail de cette -vie sans joie. Elle songeait au sens mystérieux +leurs peupliers à demi dépouillés de feuilles. Elle +ne pouvait s'empêcher de penser à tant de fois +que son père était passé là , au dur travail de cette +vie sans joie. Elle songeait au sens mystérieux de la commission qu'elle allait remplir, et le <span class="pagenum"><a id="Page_247"> 247</a></span> -souvenir de sa mère, malheureuse aussi, seule -dans la petite maison de Saint-Hélier, l'oppressait -comme un poids très lourd pour sa jeunesse.</p> +souvenir de sa mère, malheureuse aussi, seule +dans la petite maison de Saint-Hélier, l'oppressait +comme un poids très lourd pour sa jeunesse.</p> -<p>Aucune trace n'était restée dans sa mémoire +<p>Aucune trace n'était restée dans sa mémoire du chemin qu'elle suivait. Des feuilles toutes d'or, tournant sur leur queue pendante, venaient -au-devant d'elle, portées par la brise d'automne. -Arrivée au pied du double rang de peupliers +au-devant d'elle, portées par la brise d'automne. +Arrivée au pied du double rang de peupliers qui enveloppait le moulin, elle se rappela que -son père inclinait à gauche, le matin. Et, dans +son père inclinait à gauche, le matin. Et, dans la paroi des murs qu'on ne pouvait distinguer des bords du Guer et qui regardait au loin la -grande rue de Kérampont, elle découvrit une -porte: l'ayant poussée, elle entra. Derrière l'enceinte -de construction récente, au delà d'une -grande charroyère pleine de débris de charbon, -le moulin, bâti en long, bas d'étage, percé de -fenêtres inégales, comme les très anciennes choses, -indéfiniment refaites et réparées, craquait de -toutes parts. «C'est si pauvre là-bas!» Oh! oui, -Simone put mesurer d'un coup d'œil cette misère -dont le père avait honte, et la tristesse de ce grand -bâtiment dont les deux ailes, où le travail avait -cessé, closes, barricadées, sans bruit de machine, +grande rue de Kérampont, elle découvrit une +porte: l'ayant poussée, elle entra. Derrière l'enceinte +de construction récente, au delà d'une +grande charroyère pleine de débris de charbon, +le moulin, bâti en long, bas d'étage, percé de +fenêtres inégales, comme les très anciennes choses, +indéfiniment refaites et réparées, craquait de +toutes parts. «C'est si pauvre là -bas!» Oh! oui, +Simone put mesurer d'un coup d'œil cette misère +dont le père avait honte, et la tristesse de ce grand +bâtiment dont les deux ailes, où le travail avait +cessé, closes, barricadées, sans bruit de machine, avaient un air de mort. Dans le pavillon seulement, au milieu, des meules tournaient, en petit nombre. La terre tremblait dans l'enclos. Un chauffeur -traversa l'allée. Un porteur de sacs se pencha par +traversa l'allée. Un porteur de sacs se pencha par <span class="pagenum"><a id="Page_248"> 248</a></span> -une fenêtre. Simone n'eut pas la tentation de s'arrêter. -Elle continua sa route, ayant aperçu, accolée -au mur d'enceinte, une construction légère qui -devait être les bureaux.</p> - -<p>M. L'Héréec se trouvait dans la première pièce, -éclairée par une baie vitrée, ouvrant sur l'usine. -Il ne voyait pas venir Simone. La tête appuyée -sur un coude, il était absorbé par un travail difficile -que l'entrée de la jeune fille interrompit, pas -tout de suite cependant. Il demeura penché, réfléchissant, +une fenêtre. Simone n'eut pas la tentation de s'arrêter. +Elle continua sa route, ayant aperçu, accolée +au mur d'enceinte, une construction légère qui +devait être les bureaux.</p> + +<p>M. L'Héréec se trouvait dans la première pièce, +éclairée par une baie vitrée, ouvrant sur l'usine. +Il ne voyait pas venir Simone. La tête appuyée +sur un coude, il était absorbé par un travail difficile +que l'entrée de la jeune fille interrompit, pas +tout de suite cependant. Il demeura penché, réfléchissant, comparant deux livres. Et ce fut -seulement quand trois doigts d'enfant se posèrent -sur son épaule que, d'un mouvement brusque, +seulement quand trois doigts d'enfant se posèrent +sur son épaule que, d'un mouvement brusque, il se retourna.</p> <p>Le visage de Simone souriait, au-dessus de lui.</p> <p>—Toi, Simone?</p> -<p>—Je viens vous chercher. Grand'mère est -inquiète.</p> +<p>—Je viens vous chercher. Grand'mère est +inquiète.</p> <p>Il passa la main sur son visage, pour en effacer -les rides creusées par le travail et l'expression trop -sombre qu'il y sentait fixée.</p> +les rides creusées par le travail et l'expression trop +sombre qu'il y sentait fixée.</p> -<p>—Oui, dit-il, je ne suis pas rentré pour déjeuner +<p>—Oui, dit-il, je ne suis pas rentré pour déjeuner avec vous. J'ai eu beaucoup de travail, -ma petite Simone. Cela t'étonne, n'est-ce pas?</p> +ma petite Simone. Cela t'étonne, n'est-ce pas?</p> <p>Il interrogeait son enfant, pour essayer de deviner ce qu'elle savait.</p> -<p>Elle lui répondit, avec un regard où il y avait -un reproche très doux:</p> +<p>Elle lui répondit, avec un regard où il y avait +un reproche très doux:</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_249"> 249</a></span> —Pouvez-vous venir?</p> @@ -8197,133 +8157,133 @@ un reproche très doux:</p> <p>—Allons! fit-il en se levant. Aussi bien, tout est fini.</p> -<p>Il ferma les livres, plaça par-dessus des liasses +<p>Il ferma les livres, plaça par-dessus des liasses de papiers, et appela un commis, qui sortit du bureau voisin:</p> -<p>—Portez ceci chez ma mère.</p> +<p>—Portez ceci chez ma mère.</p> -<p>L'employé, un vieux aux cheveux plaqués, +<p>L'employé, un vieux aux cheveux plaqués, maigre dans sa redingote longue, passa entre -Simone et M. L'Héréec, sans plus aucun souci -des formes, le regard dur et chargé de cette colère +Simone et M. L'Héréec, sans plus aucun souci +des formes, le regard dur et chargé de cette colère contre les gens, contre les choses, contre tout, qui -prend les serviteurs congédiés, jetés à l'abandon, -à l'âge où le passé n'est plus qu'une chance de +prend les serviteurs congédiés, jetés à l'abandon, +à l'âge où le passé n'est plus qu'une chance de moins pour retrouver une place.</p> -<p>—Comme il fait doux dehors! dit M. L'Héréec, -vois donc, on dirait une journée d'été.</p> +<p>—Comme il fait doux dehors! dit M. L'Héréec, +vois donc, on dirait une journée d'été.</p> <p>Simone lui donnait le bras, et, pour qu'elle -ne remarquât pas trop les lézardes du moulin, -ni les fenêtres grillées d'où pendaient des brins -de paille semés par les moineaux, il lui montrait, -en avant, les collines boisées, très nettes, -un peu blondes à cause des bouleaux et des platanes -déjà touchés par les nuits fraîches.</p> +ne remarquât pas trop les lézardes du moulin, +ni les fenêtres grillées d'où pendaient des brins +de paille semés par les moineaux, il lui montrait, +en avant, les collines boisées, très nettes, +un peu blondes à cause des bouleaux et des platanes +déjà touchés par les nuits fraîches.</p> <p>L'enfant regardait. Mais elle se sentait prise d'un malaise grandissant, d'une envie de pleurer, -car bien plus près que les collines, là, touchant +car bien plus près que les collines, là , touchant son bras, il y avait un secret douloureux qu'on <span class="pagenum"><a id="Page_250"> 250</a></span> lui cachait. La porte de l'usine se referma sur eux. -Ils commencèrent à descendre seuls, sans témoins, +Ils commencèrent à descendre seuls, sans témoins, dans la plaine verte. Dix minutes encore, et cette -intimité entière ne serait plus.</p> +intimité entière ne serait plus.</p> -<p>Simone ralentit le pas, et, très doucement, -comme si elle suivait une conversation déjà engagée, +<p>Simone ralentit le pas, et, très doucement, +comme si elle suivait une conversation déjà engagée, elle dit:</p> -<p>—Ce sont mes derniers jours auprès de vous, +<p>—Ce sont mes derniers jours auprès de vous, en effet.</p> <p>Un pressement du bras, un tressaillement de -blessé qu'on effleure, lui répondit.</p> +blessé qu'on effleure, lui répondit.</p> <p>—Je ne puis pas rester plus longtemps. Ma -mère est seule à Saint-Hélier.</p> +mère est seule à Saint-Hélier.</p> -<p>—Elle te réclame?</p> +<p>—Elle te réclame?</p> <p>—Non! elle m'a permis de venir; elle me laisserait encore si je le lui demandais: c'est moi qui m'en irai. Et je m'en irai triste.</p> -<p>—Triste... oui, je sais bien, entre ta grand'mère +<p>—Triste... oui, je sais bien, entre ta grand'mère et moi...</p> <p>—Pas cela! oh! non, ce n'est pas cela que -je veux dire. Vous avez été très bons, tous deux. +je veux dire. Vous avez été très bons, tous deux. Je ne me plains de personne, que de moi, qui n'ai -pas réussi à me faire aimer.</p> +pas réussi à me faire aimer.</p> -<p>—Simone! que dis-tu là? Toi, pas aimée! Toi -qui as été l'unique joie...</p> +<p>—Simone! que dis-tu là ? Toi, pas aimée! Toi +qui as été l'unique joie...</p> <p>Et, devinant qu'elle pleurait silencieusement -à côté de lui, il dégagea son bras de celui de +à côté de lui, il dégagea son bras de celui de Simone, entoura la taille de l'enfant, et, marchant <span class="pagenum"><a id="Page_251"> 251</a></span> -à peine pour mieux l'entendre, se courbant -un peu pour être plus près de cette tête -chérie, comme on fait quand les tout petits ont +à peine pour mieux l'entendre, se courbant +un peu pour être plus près de cette tête +chérie, comme on fait quand les tout petits ont une peine:</p> <p>—Qu'as-tu, ma Simone?</p> <p>Mais il n'osait pas la regarder.</p> -<p>Elle, rendue plus forte à cause de cela, légèrement -détournée vers la rivière, continua, avec +<p>Elle, rendue plus forte à cause de cela, légèrement +détournée vers la rivière, continua, avec des phrases d'enfant qui cachaient une douce -pensée de femme:</p> +pensée de femme:</p> -<p>—Je n'ai pas réussi à me faire assez aimer, +<p>—Je n'ai pas réussi à me faire assez aimer, vous le voyez bien, puisque vous me laissez partir. Et je voudrais ne plus partir. Je voudrais vivre entre vous que j'aime bien et maman qui est -bonne aussi, très bonne... Si vous saviez comme c'est +bonne aussi, très bonne... Si vous saviez comme c'est triste de vous aimer tous deux, et de vivre toujours loin de vous ou loin d'elle!</p> <p>Il la pressa doucement contre lui, l'espace de -dix pas, sans répondre, tâchant de dominer le -grand trouble où cette enfant le jetait. Et quand +dix pas, sans répondre, tâchant de dominer le +grand trouble où cette enfant le jetait. Et quand il parla, sa voix tremblait. Et lui aussi regardait -la rive fuyante du Guer, et la petite ville où -pointait le toit de l'hôtel.</p> +la rive fuyante du Guer, et la petite ville où +pointait le toit de l'hôtel.</p> -<p>—Ma Simone, j'ai pensé à cela bien des fois, +<p>—Ma Simone, j'ai pensé à cela bien des fois, avant que tu vinsses, et depuis surtout que tu es venue. Je savais le bonheur que ce serait pour -toi. J'ai été sur le point de te demander si ta mère +toi. J'ai été sur le point de te demander si ta mère consentirait...</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_252"> 252</a></span> -—J'en suis sûre! dit vivement Simone, sûre +—J'en suis sûre! dit vivement Simone, sûre comme de vivre!</p> <p>Et cette affirmation d'amour, si chaste et si -forte dans la bouche de l'enfant, suffit à chasser +forte dans la bouche de l'enfant, suffit à chasser les doutes de l'homme. Il crut ce qu'elle disait. -Il éprouva un allégement de ce pardon qui venait -trop tard. Le bord de la rivière était tout -près. Déjà le sol déclinait, couvert de limon -gras cernant les touffes d'herbes. M. L'Héréec -s'arrêta, mit un baiser sur les cheveux de sa -fille, et, tandis qu'il la tenait encore serrée contre +Il éprouva un allégement de ce pardon qui venait +trop tard. Le bord de la rivière était tout +près. Déjà le sol déclinait, couvert de limon +gras cernant les touffes d'herbes. M. L'Héréec +s'arrêta, mit un baiser sur les cheveux de sa +fille, et, tandis qu'il la tenait encore serrée contre lui:</p> <p>—Je ne savais pas, ma pauvre petite, je ne -croyais pas qu'elle voudrait... Et à présent... Je +croyais pas qu'elle voudrait... Et à présent... Je ne puis pas t'expliquer cela, mais je te supplie de me croire, j'en souffre plus que toi... cela ne se peut plus!</p> -<p>—Pourquoi, père? Je suis là, je puis rester, +<p>—Pourquoi, père? Je suis là , je puis rester, elle peut venir!... Depuis quand n'est-ce donc plus...</p> @@ -8331,199 +8291,199 @@ plus...</p> rien.</p> <p>Et, d'un geste, lui saisissant le poignet et le -serrant, il fit comprendre à Simone qu'il ne pouvait +serrant, il fit comprendre à Simone qu'il ne pouvait supporter plus longtemps cette sorte de supplice inutile.</p> -<p>Elle se tut. M. L'Héréec passa devant. Il essaya +<p>Elle se tut. M. L'Héréec passa devant. Il essaya de dissimuler ses larmes, en se baissant <span class="pagenum"><a id="Page_253"> 253</a></span> -pour ramasser la chaîne. Mais Simone vit qu'il -pleurait comme elle. Une joie secrète lui en vint. -Le père disait vrai, puisqu'il pleurait. Il aurait -voulu, lui aussi, oublier le passé... L'obstacle, le -principal du moins, avait surgi le matin. Ce n'était -donc pas madame Jeanne, comme elle avait pensé...</p> - -<p>Jusqu'à la rue du Pavé-Neuf, ils ne se parlèrent -pas. M. L'Héréec se préparait à paraître +pour ramasser la chaîne. Mais Simone vit qu'il +pleurait comme elle. Une joie secrète lui en vint. +Le père disait vrai, puisqu'il pleurait. Il aurait +voulu, lui aussi, oublier le passé... L'obstacle, le +principal du moins, avait surgi le matin. Ce n'était +donc pas madame Jeanne, comme elle avait pensé...</p> + +<p>Jusqu'à la rue du Pavé-Neuf, ils ne se parlèrent +pas. M. L'Héréec se préparait à paraître devant madame Jeanne. Il ne voulait pas lui -montrer qu'il avait pleuré. Et comme il avait -hérité d'elle une volonté puissante, qui se manifestait -seulement chez lui à de rares intervalles, -mais avec une énergie pareille, il avait -repris pleine possession de lui-même quand il -dit à Simone, en arrivant près de l'hôtel:</p> - -<p>—J'ai à causer d'affaires avec ta grand'mère, -Simone: une question d'intérêts qui va m'obliger -à un voyage à Paimpol. Nous en avons pour +montrer qu'il avait pleuré. Et comme il avait +hérité d'elle une volonté puissante, qui se manifestait +seulement chez lui à de rares intervalles, +mais avec une énergie pareille, il avait +repris pleine possession de lui-même quand il +dit à Simone, en arrivant près de l'hôtel:</p> + +<p>—J'ai à causer d'affaires avec ta grand'mère, +Simone: une question d'intérêts qui va m'obliger +à un voyage à Paimpol. Nous en avons pour un peu de temps. Tiens, toi qui es une brave -enfant, va faire une prière pour nous. Nous en +enfant, va faire une prière pour nous. Nous en avons besoin.</p> -<p>Simone continua de monter seule jusqu'à -l'église, très lentement. Comme elle se sentait +<p>Simone continua de monter seule jusqu'à +l'église, très lentement. Comme elle se sentait petite et impuissante! L'obstacle, comment le saurait-elle, puisque ni madame Jeanne ni M. -L'Héréec ne parleraient? Il devait être bien +L'Héréec ne parleraient? Il devait être bien grand, et tel qu'une pauvre enfant comme elle -ne pourrait pas l'écarter, même en le connaissant. +ne pourrait pas l'écarter, même en le connaissant. <span class="pagenum"><a id="Page_254"> 254</a></span> -Elle était venue, elle s'était dévouée de +Elle était venue, elle s'était dévouée de toutes ses forces pour se faire aimer, elle avait souffert silencieusement, et rien n'avait servi.</p> -<p>Dans l'église Saint-Jean, il y a, vers la droite, +<p>Dans l'église Saint-Jean, il y a, vers la droite, en haut d'un pilier de granit, une statue de Saint-Roch en tunique jaune et en pantalon rose. Simone -s'assit près de là, dans l'ombre apaisante des -voûtes. Elle tira de sa poche son rosaire. Elle -récita dix <i lang="la" xml:lang="la">Ave</i> pour que ce malheur qui menaçait -madame Jeanne et son père fût écarté, dix autres -pour sa mère de Jersey, dix encore pour le grand-père +s'assit près de là , dans l'ombre apaisante des +voûtes. Elle tira de sa poche son rosaire. Elle +récita dix <i lang="la" xml:lang="la">Ave</i> pour que ce malheur qui menaçait +madame Jeanne et son père fût écarté, dix autres +pour sa mère de Jersey, dix encore pour le grand-père Guen, et puis elle s'endormit de fatigue, ayant -trop vécu, ce jour-là, de la vie de ceux qui sont +trop vécu, ce jour-là , de la vie de ceux qui sont vieux.</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_255"> 255</a></span></p> <h2>XXI</h2> -<p>L'ombre envahissait l'église, jusqu'en haut des +<p>L'ombre envahissait l'église, jusqu'en haut des piliers de granit, debout sur quatre rangs, lorsque -Simone s'éveilla. Plus un reflet de vitrail sur les -murs bas: seule une grande flèche d'or, venue du -couchant, traversait le vide de la nef, et traçait -sur la voûte comme une entaille de feu. L'enfant -se leva précipitamment. Elle avait peur d'être en -retard et d'avoir inquiété les siens. Mais, pour son -âge, il y a une clémence de choses. Quand elle -rentra, inaperçue, par le portail de la cour demeuré +Simone s'éveilla. Plus un reflet de vitrail sur les +murs bas: seule une grande flèche d'or, venue du +couchant, traversait le vide de la nef, et traçait +sur la voûte comme une entaille de feu. L'enfant +se leva précipitamment. Elle avait peur d'être en +retard et d'avoir inquiété les siens. Mais, pour son +âge, il y a une clémence de choses. Quand elle +rentra, inaperçue, par le portail de la cour demeuré entr'ouvert, madame Jeanne et son fils achevaient de causer dans la chambre brune. Tous deux ils parlaient d'elle, assis en face l'un -de l'autre, près de la table de noyer à filets noirs +de l'autre, près de la table de noyer à filets noirs dont une pile de livres chargeait le milieu. Ils -avaient dépassé la période aiguë de l'épreuve, -celle où les âmes, frappées à part, se rencontrent, +avaient dépassé la période aiguë de l'épreuve, +celle où les âmes, frappées à part, se rencontrent, et irritent leur douleur en se montrant leur blessure. -Pour des raisons différentes, elle, par une -réaction prompte de sa nature, lui, par dégoût +Pour des raisons différentes, elle, par une +réaction prompte de sa nature, lui, par dégoût <span class="pagenum"><a id="Page_256"> 256</a></span> -et insouciance de tout, ils en étaient arrivés à -discuter, presque sans émotion, les conséquences +et insouciance de tout, ils en étaient arrivés à +discuter, presque sans émotion, les conséquences de leur ruine.</p> <p>—Vous voyez, disait madame Jeanne, les calculs que j'avais faits, en votre absence, autant -que ma pauvre tête pouvait me le permettre, -concordent avec les vôtres. Il nous restera de quoi -vivre très modestement... l'absolu nécessaire... +que ma pauvre tête pouvait me le permettre, +concordent avec les vôtres. Il nous restera de quoi +vivre très modestement... l'absolu nécessaire... surtout si nous conservons cette maison.</p> <p>—Si cela se pouvait!</p> -<p>—Je sacrifierai tout à cela. Vous y tenez. Et -puis, même très pauvres, avec cette grande maison -hypothéquée, nous tiendrons un rang. Vous ne +<p>—Je sacrifierai tout à cela. Vous y tenez. Et +puis, même très pauvres, avec cette grande maison +hypothéquée, nous tiendrons un rang. Vous ne me quitterez pas, Guillaume?</p> -<p>Il répondit avec un geste vague:</p> +<p>Il répondit avec un geste vague:</p> -<p>—Que voulez-vous que je sache encore? J'étudierai, +<p>—Que voulez-vous que je sache encore? J'étudierai, je verrai. Ce sont des questions de demain. Aujourd'hui, je vous demande de ne pas -trop laisser voir à Simone où nous en sommes -réduits. Elle va nous quitter. Il faut qu'elle parte +trop laisser voir à Simone où nous en sommes +réduits. Elle va nous quitter. Il faut qu'elle parte sans se douter...</p> <p>—Oui. Tenez, Guillaume, je la regretterai de -tout mon cœur, cette enfant-là.</p> +tout mon cœur, cette enfant-là .</p> <p>—Ah! mon Dieu, fit-il douloureusement. Et moi!</p> -<p>Ils descendirent, occupés de Simone avant -même de l'avoir revue, fortifiés tous deux par cet -engagement qu'ils venaient de prendre d'être +<p>Ils descendirent, occupés de Simone avant +même de l'avoir revue, fortifiés tous deux par cet +engagement qu'ils venaient de prendre d'être braves devant elle.</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_257"> 257</a></span> -Et la promesse fut tenue. Quelque chose d'héroïque -vivait au fond de ces L'Héréec, gens de -la terre de granit. On les vit, pendant le dîner, +Et la promesse fut tenue. Quelque chose d'héroïque +vivait au fond de ces L'Héréec, gens de +la terre de granit. On les vit, pendant le dîner, chercher, parmi leurs vieilles histoires en fuite, celles qu'ils n'avaient pas dites; s'efforcer de raconter des traits amusants de l'ancienne Bretagne; trouver, dans leur cœur saignant, des sourires, des expressions tranquilles, des projets -d'avenir, si bien que Simone, hésitante, se demandait: -«Je me suis peut-être trompée. Ce n'est -qu'une affaire mauvaise, dont mon père va tâcher -de tirer le meilleur parti à Paimpol.»</p> - -<p>Justement, M. L'Héréec parlait avec une sorte -d'insistance de ce voyage à Paimpol. Il devait -monter en voiture à trois heures, arriver à telle +d'avenir, si bien que Simone, hésitante, se demandait: +«Je me suis peut-être trompée. Ce n'est +qu'une affaire mauvaise, dont mon père va tâcher +de tirer le meilleur parti à Paimpol.»</p> + +<p>Justement, M. L'Héréec parlait avec une sorte +d'insistance de ce voyage à Paimpol. Il devait +monter en voiture à trois heures, arriver à telle autre heure, voir telles personnes.</p> -<p>Cependant, le repas achevé, il se plaignit d'avoir -la tête lourde, et, au lieu de fumer dans le jardin, -ce qu'il faisait volontiers dès que le temps était +<p>Cependant, le repas achevé, il se plaignit d'avoir +la tête lourde, et, au lieu de fumer dans le jardin, +ce qu'il faisait volontiers dès que le temps était doux, proposa d'emmener Simone se promener en ville.</p> <p>—Pourquoi en ville? dit madame Jeanne. Si -vous avez une commission, Fantic est là.</p> +vous avez une commission, Fantic est là .</p> <p>—Non, j'ai besoin de marcher un peu. Nous ne serons pas longtemps, et cela me fera du bien.</p> -<p>Sa mère ne le crut pas. Elle pensa qu'il voulait -causer avec Simone seul à seul, jouir égoïstement -de la présence de l'enfant, et elle renferma en elle-même +<p>Sa mère ne le crut pas. Elle pensa qu'il voulait +causer avec Simone seul à seul, jouir égoïstement +de la présence de l'enfant, et elle renferma en elle-même <span class="pagenum"><a id="Page_258"> 258</a></span> -le sentiment douloureux qu'elle éprouvait à -les voir s'éloigner.</p> +le sentiment douloureux qu'elle éprouvait à +les voir s'éloigner.</p> -<p>C'était cela, en effet, et plus encore: c'était -l'adieu qu'il allait faire, la dernière entrevue qu'il -allait avoir avec sa fille. Il était, depuis le matin, -résolu à partir. Quelle vie aurait-il à Lannion, le +<p>C'était cela, en effet, et plus encore: c'était +l'adieu qu'il allait faire, la dernière entrevue qu'il +allait avoir avec sa fille. Il était, depuis le matin, +résolu à partir. Quelle vie aurait-il à Lannion, le moulin vendu, sans le travail qui seul endormait ses souvenirs? Accepterait-il de partager avec sa -mère, sans y rien ajouter, le pauvre reste d'une -fortune qu'en somme il avait laissé dépérir par sa -faute? Pourrait-il supporter le reproche perpétuel -de ces murs de brique à l'horizon, de cette fumée +mère, sans y rien ajouter, le pauvre reste d'une +fortune qu'en somme il avait laissé dépérir par sa +faute? Pourrait-il supporter le reproche perpétuel +de ces murs de brique à l'horizon, de cette fumée blanche dont les spirales se tordraient encore au-dessus des peupliers, le visage des gens de Lannion qui l'avaient suivi dans cette longue chute commerciale?... Non, il s'en irait, il demanderait un -emploi, si minime fût-il, à travers la Bretagne, +emploi, si minime fût-il, à travers la Bretagne, chez ses correspondants d'autrefois. Il trouverait -du pain, un abri, une ville sans passé pour ses +du pain, un abri, une ville sans passé pour ses regards. Ce serait affreux, moins pourtant que de -demeurer, moins que d'être inutile: sa mère à -Lannion, sa femme et sa fille à Jersey, lui errant, -réduit à envier ceux qu'il avait autrefois rétribués...</p> +demeurer, moins que d'être inutile: sa mère à +Lannion, sa femme et sa fille à Jersey, lui errant, +réduit à envier ceux qu'il avait autrefois rétribués...</p> <p>Et cependant, comme il n'y a pas de si absolu -désert où une petite vie ne rampe et ne s'agite, -dans ce grand abandon, dans le désespoir où il -était plongé, une espérance restait. Bien lointaine, -bien faible, elle suffisait à lui garder un peu de +désert où une petite vie ne rampe et ne s'agite, +dans ce grand abandon, dans le désespoir où il +était plongé, une espérance restait. Bien lointaine, +bien faible, elle suffisait à lui garder un peu de <span class="pagenum"><a id="Page_259"> 259</a></span> force, ce qu'il en fallait pour aller vers l'avenir. Il -se disait qu'un jour, après d'autres épreuves, après -des années, il pourrait peut-être, d'un coin impossible -à fixer sur la carte bretonne, faire signe -aux exilées de là-bas, et, si elles le voulaient bien, -achever près d'elles une vie si misérable en son +se disait qu'un jour, après d'autres épreuves, après +des années, il pourrait peut-être, d'un coin impossible +à fixer sur la carte bretonne, faire signe +aux exilées de là -bas, et, si elles le voulaient bien, +achever près d'elles une vie si misérable en son milieu.</p> <p>Souffrir tout cela et tout garder pour soi! -Passer une dernière heure avec Simone, et ne pas +Passer une dernière heure avec Simone, et ne pas pouvoir lui dire le mal qui le brisait, lui laisser croire qu'ils se reverraient, sinon tout de suite, du moins dans un temps prochain!... Il sentait @@ -8531,363 +8491,363 @@ bien qu'il le fallait. Personne ne serait averti. Personne ne pourrait s'opposer...</p> <p>Dans ces heures graves de la vie, la partie la -meilleure et la plus ignorée de nous-mêmes agit +meilleure et la plus ignorée de nous-mêmes agit seule. Nous redevenons simples comme des enfants, -tendres comme eux. Guillaume L'Héréec -l'éprouva.</p> +tendres comme eux. Guillaume L'Héréec +l'éprouva.</p> -<p>Dès qu'il fut seul avec sa fille, dans les rues de -la ville, où des passants rares promenaient leur +<p>Dès qu'il fut seul avec sa fille, dans les rues de +la ville, où des passants rares promenaient leur ombre, ne pouvant causer avec elle des sujets qui remplissaient son esprit, il sentit qu'il devait donner, en compensation, tout ce que son cœur enfermait d'amour pour elle, livrer, plus qu'il ne -l'avait fait, le secret de sa vie à l'enfant qui était -venue avec une espérance, hélas! et qui partait -aussi avec un grand chagrin. Sans préparation, +l'avait fait, le secret de sa vie à l'enfant qui était +venue avec une espérance, hélas! et qui partait +aussi avec un grand chagrin. Sans préparation, <span class="pagenum"><a id="Page_260"> 260</a></span> -sentant bien qu'au premier mot ils seraient à -l'unisson, il se mit à parler à Simone du temps +sentant bien qu'au premier mot ils seraient à +l'unisson, il se mit à parler à Simone du temps qu'elle n'avait pas connu, ou dont elle se souvenait -à peine. Il lui cita, sans dire où il les avait retrouvées, +à peine. Il lui cita, sans dire où il les avait retrouvées, des phrases de l'album, des choses de la -petite enfance, calme, réjouie, heureuse, des traits -où le nom de la mère était sans cesse mêlé. Il les -racontait à voix basse, penché vers elle, isolé avec +petite enfance, calme, réjouie, heureuse, des traits +où le nom de la mère était sans cesse mêlé. Il les +racontait à voix basse, penché vers elle, isolé avec elle dans cette ville qu'ils traversaient au hasard, -enveloppés tous deux dans le passé rajeuni. L'émotion +enveloppés tous deux dans le passé rajeuni. L'émotion l'emportait. Une consolation ineffable les -pénétrait ensemble, les secouait du même frisson. -Joie pour lui d'ouvrir à quelqu'un son âme, son -long rêve de Breton songeur et malade, éclatant -tout à coup comme une gousse de genêt qui jette +pénétrait ensemble, les secouait du même frisson. +Joie pour lui d'ouvrir à quelqu'un son âme, son +long rêve de Breton songeur et malade, éclatant +tout à coup comme une gousse de genêt qui jette au vent sa double graine. Joie pour elle d'apercevoir, -à travers cet amour paternel de toutes -parts débordant, ce qu'il ne pouvait plus cacher: -le regret de celle qui vivait au loin, dans l'île anglaise. +à travers cet amour paternel de toutes +parts débordant, ce qu'il ne pouvait plus cacher: +le regret de celle qui vivait au loin, dans l'île anglaise. Ils allaient se quitter, et ils se rendaient -compte que cette minute leur serait plus chère que +compte que cette minute leur serait plus chère que tout le reste de leurs souvenirs. Ils allaient se -quitter, et ils commençaient seulement à se connaître. -Les choses familières, que le regard interroge -mieux quand elles vont disparaître, leur -rappelaient à la fois les mêmes heures oubliées, leur +quitter, et ils commençaient seulement à se connaître. +Les choses familières, que le regard interroge +mieux quand elles vont disparaître, leur +rappelaient à la fois les mêmes heures oubliées, leur rendaient, mon Dieu, ce qui reste de nos joies aux -deux bords de la route. C'était le Guer avec ses +deux bords de la route. C'était le Guer avec ses <span class="pagenum"><a id="Page_261"> 261</a></span> -ormes, le pont où l'on passait pour s'enfoncer dans -la vallée de Tonquédec, les maisons à vieilles enseignes -épelées par l'enfant, les rues, des cris, le -bruit des coqs chantant à la lune dans les poulaillers -des jardins énormes. Oui, ce soir-là, toute la -ville parlait pour eux. L'air était plus doux que le +ormes, le pont où l'on passait pour s'enfoncer dans +la vallée de Tonquédec, les maisons à vieilles enseignes +épelées par l'enfant, les rues, des cris, le +bruit des coqs chantant à la lune dans les poulaillers +des jardins énormes. Oui, ce soir-là , toute la +ville parlait pour eux. L'air était plus doux que le matin. L'automne endormait dans une haleine -chaude les feuilles frappées à mort.</p> +chaude les feuilles frappées à mort.</p> -<p>Simone écoutait son père, ne répondant que par +<p>Simone écoutait son père, ne répondant que par des phrases courtes, des mots souvent, pour montrer -qu'elle était toujours là, prise aux mêmes -pensées, et reconnaissante, et émue de ce qu'il +qu'elle était toujours là , prise aux mêmes +pensées, et reconnaissante, et émue de ce qu'il voulait bien la traiter comme une grande enfant.</p> -<p>Peu à peu, sans voir autrement que pour se +<p>Peu à peu, sans voir autrement que pour se souvenir du chemin qu'ils suivaient, ils avaient -fait presque entièrement le tour de la ville. Une +fait presque entièrement le tour de la ville. Une rue, au hasard, les amena vers le centre. Et, si -petite que fut la différence entre les rues de Lannion, -les passants un peu moins rares, la lumière +petite que fut la différence entre les rues de Lannion, +les passants un peu moins rares, la lumière des boutiques plus riches s'allongeant sur la -chaussée, suffirent pour troubler la liberté de ces -confidences dernières. M. L'Héréec, reconnu par -un ami, salua: et le charme fut rompu. Ils retrouvèrent -plus poignante l'idée de la séparation, -voilée tout à l'heure par tant d'images du passé -commun, du passé intime où l'on ne se quittait -point. Ils se séparèrent, d'instinct, et marchèrent -à un pas l'un de l'autre.</p> +chaussée, suffirent pour troubler la liberté de ces +confidences dernières. M. L'Héréec, reconnu par +un ami, salua: et le charme fut rompu. Ils retrouvèrent +plus poignante l'idée de la séparation, +voilée tout à l'heure par tant d'images du passé +commun, du passé intime où l'on ne se quittait +point. Ils se séparèrent, d'instinct, et marchèrent +à un pas l'un de l'autre.</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_262"> 262</a></span> -Et tout à coup, comme si elle se réveillait, +Et tout à coup, comme si elle se réveillait, comme si elle sortait brusquement d'un songe avec un battement de cœur, Simone comprit tout. -Elle devina. Elle vit clairement. Les mots n'étaient -plus là pour la tromper. C'étaient les -événements multipliés de cette journée, l'effarement +Elle devina. Elle vit clairement. Les mots n'étaient +plus là pour la tromper. C'étaient les +événements multipliés de cette journée, l'effarement de madame Jeanne, l'air contraint du banquier, -l'émotion trop profonde qui venait de saisir -son père; c'était un ensemble de preuves évidentes -pour elle, qui lui criaient: «Ton père est ruiné. Il +l'émotion trop profonde qui venait de saisir +son père; c'était un ensemble de preuves évidentes +pour elle, qui lui criaient: «Ton père est ruiné. Il part, et il ne reviendra pas. L'adieu qu'il vient de -te faire est le suprême adieu. Et ta mère n'est pas -rappelée de l'exil, parce qu'on n'a plus de pain -pour elle!»</p> +te faire est le suprême adieu. Et ta mère n'est pas +rappelée de l'exil, parce qu'on n'a plus de pain +pour elle!»</p> <p>Alors, elle se rapprocha, et s'appuya sur le bras -de son père, comme si elle allait tomber. Ah! -l'affreuse vision, impossible à chasser maintenant! -Le père allait partir! Demain, avant la nuit, il -aurait quitté Lannion. L'irréparable malheur -serait consommé. Que faire? A qui recourir? Le -père n'écouterait pas, il nierait. Il la traiterait -comme une petite fille à qui l'on ne veut rien dire.</p> - -<p>Cependant elle était sûre qu'il partait pour +de son père, comme si elle allait tomber. Ah! +l'affreuse vision, impossible à chasser maintenant! +Le père allait partir! Demain, avant la nuit, il +aurait quitté Lannion. L'irréparable malheur +serait consommé. Que faire? A qui recourir? Le +père n'écouterait pas, il nierait. Il la traiterait +comme une petite fille à qui l'on ne veut rien dire.</p> + +<p>Cependant elle était sûre qu'il partait pour toujours. Elle le voyait. Elle le lisait dans les yeux -de son père, devenus si sombres, à présent que les -lumières des boutiques, brisant l'ombre, avaient -chassé le rêve.</p> +de son père, devenus si sombres, à présent que les +lumières des boutiques, brisant l'ombre, avaient +chassé le rêve.</p> <p>Il se taisait. Il ne lui demanda pas si elle souffrait. <span class="pagenum"><a id="Page_263"> 263</a></span> -Lui-même se sentait épuisé, et il sentait -aussi que son âme s'était fermée tout à fait, que +Lui-même se sentait épuisé, et il sentait +aussi que son âme s'était fermée tout à fait, que jamais plus elle ne se rouvrirait.</p> -<p>D'un accord tacite ils pressèrent le pas, tournant -au plus court. L'intimité de la causerie avait -fait place à des mots rapides, qui tombaient dans -de longs silences. La masse de l'hôtel apparut, +<p>D'un accord tacite ils pressèrent le pas, tournant +au plus court. L'intimité de la causerie avait +fait place à des mots rapides, qui tombaient dans +de longs silences. La masse de l'hôtel apparut, noire entre les deux jardins qu'argentait la lune. -M. L'Héréec ouvrit la petite porte.</p> +M. L'Héréec ouvrit la petite porte.</p> -<p>—Neuf heures, dit-il. Ma pauvre mère aura -trouvé la soirée bien lente.</p> +<p>—Neuf heures, dit-il. Ma pauvre mère aura +trouvé la soirée bien lente.</p> <p>Il monta l'escalier en courant, ressaisi par la -pensée de sa mère et s'accusant d'ingratitude.</p> +pensée de sa mère et s'accusant d'ingratitude.</p> -<p>Simone le laissa disparaître. Puis, traversant le -vestibule, elle entra dans la cuisine où Fantic -veillait, pour fermer la maison après le retour de +<p>Simone le laissa disparaître. Puis, traversant le +vestibule, elle entra dans la cuisine où Fantic +veillait, pour fermer la maison après le retour de M. Guillaume. La servante, assoupie sur une -chaise basse, la tête touchant la poitrine, se leva -au bruit des pas, et remonta la mèche de la lampe -minuscule posée sur la table. Sous ses paupières +chaise basse, la tête touchant la poitrine, se leva +au bruit des pas, et remonta la mèche de la lampe +minuscule posée sur la table. Sous ses paupières battant de sommeil, ses gros yeux ronds, tout noirs, -s'emplirent d'une tendresse inquiète en apercevant -Simone. A défaut d'esprit, son cœur devinait -qu'un malheur avait fondu sur cette maison. Et à -voir s'avancer la jeune fille, toute pâle et faisant -signe de se taire, elle fut troublée comme si la -mort était là-haut, dans la chambre d'un de ses -maîtres.</p> +s'emplirent d'une tendresse inquiète en apercevant +Simone. A défaut d'esprit, son cœur devinait +qu'un malheur avait fondu sur cette maison. Et à +voir s'avancer la jeune fille, toute pâle et faisant +signe de se taire, elle fut troublée comme si la +mort était là -haut, dans la chambre d'un de ses +maîtres.</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_264"> 264</a></span> -—Écoute, Fantic, dit Simone, rends-moi un +—Écoute, Fantic, dit Simone, rends-moi un service, va tout de suite...</p> -<p>—Où vous voudrez, mademoiselle. Comme -vous êtes blanche!</p> +<p>—Où vous voudrez, mademoiselle. Comme +vous êtes blanche!</p> -<p>—Fantic, c'est un service que tu rendras à moi, -et à ma mère, que tu aimais bien.</p> +<p>—Fantic, c'est un service que tu rendras à moi, +et à ma mère, que tu aimais bien.</p> -<p>—Pauvre dame! Oui, mademoiselle: où vous +<p>—Pauvre dame! Oui, mademoiselle: où vous voudrez.</p> <p>Sans comprendre, Fantic regardait Simone, qui prenait sans bruit dans l'armoire deux feuilles de -gros papier, et, sur la table, à la hâte, écrivait -deux dépêches. La première était adressée à M. +gros papier, et, sur la table, à la hâte, écrivait +deux dépêches. La première était adressée à M. Guen, capitaine au bourg de Perros. La seconde... Les doigts de l'enfant tremblaient et embrouillaient -les lettres, quand Simone écrivit: «Madame -Corentine L'Héréec, <cite>la Lande fleurie</cite>, Saint-Hélier.»</p> +les lettres, quand Simone écrivit: «Madame +Corentine L'Héréec, <cite>la Lande fleurie</cite>, Saint-Hélier.»</p> <p>—Va vite, Fantic. Qu'on ne te voie pas! -Qu'on ne t'entende pas! Porte au télégraphe. Il +Qu'on ne t'entende pas! Porte au télégraphe. Il n'y a plus qu'une heure.</p> <p>La servante plia les deux feuilles, les mit dans son corsage, et, quittant ses sabots qu'elle ramassa d'une main, sortit par la cour. Simone -demeura debout, appuyée à la table, épouvantée -déjà de ce qu'elle venait de faire. Son cœur battait +demeura debout, appuyée à la table, épouvantée +déjà de ce qu'elle venait de faire. Son cœur battait si fort qu'elle ouvrit sa jaquette de drap clair. -Elle étouffait. La tentation lui vint de rappeler +Elle étouffait. La tentation lui vint de rappeler Fantic. Elle pouvait le faire encore. La servante <span class="pagenum"><a id="Page_265"> 265</a></span> -devait être au haut de la rue... Elle devait tourner +devait être au haut de la rue... Elle devait tourner maintenant... Elle approchait du bureau... Elle entrait... -L'employé prenait les dépêches...</p> +L'employé prenait les dépêches...</p> -<p>Et tel était le trouble qui lui vint de cette pensée, +<p>Et tel était le trouble qui lui vint de cette pensée, que la pauvre Simone fit plusieurs pas vers la porte, comme si elle allait courir...</p> -<p>Elle s'arrêta, la tête dans ses deux mains, au -milieu de la salle, comprenant que tout était fini -à présent. Fantic devait revenir, rasant les murs, +<p>Elle s'arrêta, la tête dans ses deux mains, au +milieu de la salle, comprenant que tout était fini +à présent. Fantic devait revenir, rasant les murs, ses sabots claquant sur les pierres. Les mots -volaient l'un après l'autre, à Perros, à Jersey. Le -grand-père, la mère, allaient tout à l'heure être -troublés comme elle. Et demain, demain!</p> +volaient l'un après l'autre, à Perros, à Jersey. Le +grand-père, la mère, allaient tout à l'heure être +troublés comme elle. Et demain, demain!</p> -<p>Le bruit d'une porte qui se refermait, là-haut, +<p>Le bruit d'une porte qui se refermait, là -haut, fit revenir Simone de cet effarement qui l'avait -saisie, et la calma. Puisque le sort en était jeté, -à quoi bon regretter maintenant? Mieux valait se -montrer brave... Le père quittait la chambre de -madame Jeanne... La grand'mère était seule... -Simone hésita cependant, et s'arrêta deux fois en +saisie, et la calma. Puisque le sort en était jeté, +à quoi bon regretter maintenant? Mieux valait se +montrer brave... Le père quittait la chambre de +madame Jeanne... La grand'mère était seule... +Simone hésita cependant, et s'arrêta deux fois en montant l'escalier.</p> -<p>Madame Jeanne tricotait un châle de grosse -laine noire pour l'hiver. Elle était assise près de -la cheminée sans feu, sur laquelle brûlait la lampe -de porcelaine blanche de toutes ses veillées. Elle -continua de travailler, et de songer surtout à bien +<p>Madame Jeanne tricotait un châle de grosse +laine noire pour l'hiver. Elle était assise près de +la cheminée sans feu, sur laquelle brûlait la lampe +de porcelaine blanche de toutes ses veillées. Elle +continua de travailler, et de songer surtout à bien des choses, qui agitaient son esprit, mais nullement son visage, calme comme de coutume, pendant <span class="pagenum"><a id="Page_266"> 266</a></span> -que Simone entrait, et arrivait jusqu'auprès -du tabouret en tapisserie où la grand'mère posait +que Simone entrait, et arrivait jusqu'auprès +du tabouret en tapisserie où la grand'mère posait ses pieds.</p> -<p>—Ma grand'mère, dit Simone, je viens vous +<p>—Ma grand'mère, dit Simone, je viens vous dire une nouvelle grave...</p> -<p>Madame Jeanne leva lentement la tête, en +<p>Madame Jeanne leva lentement la tête, en laissant retomber le tricot sur ses genoux.</p> <p>—Encore? fit-elle. Qu'est-ce que c'est?</p> -<p>—Grand'mère, vous croyez que mon père va -seulement passer deux ou trois jours à Paimpol?</p> +<p>—Grand'mère, vous croyez que mon père va +seulement passer deux ou trois jours à Paimpol?</p> <p>—Il le dit.</p> -<p>—Eh bien! non; je l'ai deviné à son air, à des -mots, à je ne sais quoi de très sûr que je ne puis -pas vous exprimer: grand'mère, il ne reviendra -pas! Je lui ai proposé d'attendre son retour; il +<p>—Eh bien! non; je l'ai deviné à son air, à des +mots, à je ne sais quoi de très sûr que je ne puis +pas vous exprimer: grand'mère, il ne reviendra +pas! Je lui ai proposé d'attendre son retour; il n'a pas voulu. Vous voyez bien que ce n'est pas -un voyage. Mon père s'en va!</p> +un voyage. Mon père s'en va!</p> -<p>Madame Jeanne étendit les mains sur les bras -du fauteuil, détourna sa vieille tête, lourde de -chagrin, vers la plaque noire de la cheminée.</p> +<p>Madame Jeanne étendit les mains sur les bras +du fauteuil, détourna sa vieille tête, lourde de +chagrin, vers la plaque noire de la cheminée.</p> <p>—Tout est possible, dit-elle.</p> -<p>—Alors, reprit Simone, j'ai eu une pensée... +<p>—Alors, reprit Simone, j'ai eu une pensée... Je ne sais pas si vous me pardonnerez. Mais -je l'ai fait pour nous sauver tous... Grand'mère, -j'ai télégraphié à Jersey... Ma mère sera ici demain...</p> +je l'ai fait pour nous sauver tous... Grand'mère, +j'ai télégraphié à Jersey... Ma mère sera ici demain...</p> -<p>Les doigts ridés de madame Jeanne serraient +<p>Les doigts ridés de madame Jeanne serraient les bras du fauteuil.</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_267"> 267</a></span> -—Dites-moi que j'ai bien fait, grand'mère, +—Dites-moi que j'ai bien fait, grand'mère, dites, oh! je vous en prie.</p> -<p>Elle ne répondait rien.</p> +<p>Elle ne répondait rien.</p> <p>—C'est que, vous ne savez pas, continua -l'enfant, ma mère est riche! Elle a beaucoup -travaillé. S'il y avait besoin d'argent, pour le -moulin,—j'ai cru comprendre cela tantôt,—elle -donnerait tout, j'en suis sûre!... Mon père ne +l'enfant, ma mère est riche! Elle a beaucoup +travaillé. S'il y avait besoin d'argent, pour le +moulin,—j'ai cru comprendre cela tantôt,—elle +donnerait tout, j'en suis sûre!... Mon père ne partirait pas. Nous serions si heureux, tous ici, ensemble!</p> -<p>Elle avait parlé, ouvrant toute son âme. Elle -avait avoué cette chose, la fortune de sa mère, -qu'un sentiment de pudeur délicat l'avait empêchée -de dire à M. L'Héréec, tout à l'heure, -quand elle avait compris que la ruine était complète, -et que c'était là le grand obstacle. Et elle -attendait, toute frémissante d'émotion, l'arrêt de -cette vieille femme qu'elle savait si hostile à -madame Corentine, si rude et si entêtée dans ses +<p>Elle avait parlé, ouvrant toute son âme. Elle +avait avoué cette chose, la fortune de sa mère, +qu'un sentiment de pudeur délicat l'avait empêchée +de dire à M. L'Héréec, tout à l'heure, +quand elle avait compris que la ruine était complète, +et que c'était là le grand obstacle. Et elle +attendait, toute frémissante d'émotion, l'arrêt de +cette vieille femme qu'elle savait si hostile à +madame Corentine, si rude et si entêtée dans ses rancunes.</p> <p>Madame Jeanne se redressa, et la regarda. Il -n'y avait aucune colère dans ses yeux, aucun -reproche. Elle avait même l'air de plaindre et +n'y avait aucune colère dans ses yeux, aucun +reproche. Elle avait même l'air de plaindre et d'admirer un peu cette petite que les circonstances -avaient mêlée au drame triste de la famille. -Mais elle ne répondit pas à l'interrogatoire anxieux +avaient mêlée au drame triste de la famille. +Mais elle ne répondit pas à l'interrogatoire anxieux de Simone. Elle dit seulement:</p> <p>—Allez vous reposer, Simone. Je veillerai, <span class="pagenum"><a id="Page_268"> 268</a></span> de peur qu'il ne parte cette nuit. Je crois, comme -vous, qu'il va nous quitter à jamais.</p> +vous, qu'il va nous quitter à jamais.</p> <p>La jeune fille se baissa.</p> -<p>—Grand'mère Jeanne, vous me pardonnez?</p> +<p>—Grand'mère Jeanne, vous me pardonnez?</p> <p>Madame Jeanne l'embrassa au front, longuement:</p> <p>—Bonsoir, mon enfant, dit-elle d'une voix -brisée par l'effort. Bonsoir... La vie est bien dure... +brisée par l'effort. Bonsoir... La vie est bien dure... Laissez-moi.</p> -<p>Simone sortit de la chambre, très troublée, +<p>Simone sortit de la chambre, très troublée, mais contente d'avoir tout dit. En longeant la -galerie vitrée, elle aperçut que la nuit était limpide, -et sa pensée s'envola, pleine d'amour, vers le -grand'père Guen, vers la mère qui, maintenant, +galerie vitrée, elle aperçut que la nuit était limpide, +et sa pensée s'envola, pleine d'amour, vers le +grand'père Guen, vers la mère qui, maintenant, avaient entendu son appel.</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_269"> 269</a></span></p> <h2>XXII</h2> -<p>Où vont-ils par la lune sur la mer grande? La -barque est de Ploumanac'h, bien sûr. On le reconnaît -à son bordage épais, à ses deux mâts -courts, à ses voiles brunes trempées dans le tan -de chêne. Son large avant se lève à la lame, comme +<p>Où vont-ils par la lune sur la mer grande? La +barque est de Ploumanac'h, bien sûr. On le reconnaît +à son bordage épais, à ses deux mâts +courts, à ses voiles brunes trempées dans le tan +de chêne. Son large avant se lève à la lame, comme une poitrine de cygne noir. Point de chalut qui -traîne, point de ligne à la remorque. Un enfant -chante, à cheval sur le beaupré. C'est le mousse -Yvon Le Dû, que sa mère a prêté. Le vieux Guen +traîne, point de ligne à la remorque. Un enfant +chante, à cheval sur le beaupré. C'est le mousse +Yvon Le Dû, que sa mère a prêté. Le vieux Guen est assis au milieu, sur le banc que traverse le -mât. Il a mis son casque de toile, la visière baissée, +mât. Il a mis son casque de toile, la visière baissée, pour mieux voir dans la nuit. Et Sullian gouverne, -habillé comme pour une promenade, à demi couché -à l'arrière et songeant.</p> +habillé comme pour une promenade, à demi couché +à l'arrière et songeant.</p> -<p>Il y a déjà un peu de temps qu'ils sont partis, +<p>Il y a déjà un peu de temps qu'ils sont partis, car aucune terre n'est en vue. Les houles, -à l'infini, ont des lueurs d'argent sur leurs cimes. +à l'infini, ont des lueurs d'argent sur leurs cimes. Les creux sont pleins d'ombre bleue. La lune -est claire, là-haut, mais elle penche déjà.</p> +est claire, là -haut, mais elle penche déjà .</p> <p>Guen a le cœur en joie. Il a besoin de parler <span class="pagenum"><a id="Page_270"> 270</a></span> -à quelqu'un, comme le petit, là-bas, de chanter -aux étoiles. Et, sans bouger, l'œil perdu au large, +à quelqu'un, comme le petit, là -bas, de chanter +aux étoiles. Et, sans bouger, l'œil perdu au large, il dit tranquillement:</p> <p>—Hein, Sullian! jolie brise: nous l'aurions -commandée, qu'elle ne serait pas meilleure.</p> +commandée, qu'elle ne serait pas meilleure.</p> -<p>Le gendre ne répond rien. Il rêve. Il a, dans -la pensée, toute l'ivresse du retour, sa jolie Marie-Anne +<p>Le gendre ne répond rien. Il rêve. Il a, dans +la pensée, toute l'ivresse du retour, sa jolie Marie-Anne qui l'attendait sur le port, l'air de ravissement -qu'elle avait quand elle l'a reconnu: «C'est -toi, mon Sullian, c'est toi!» et ses baisers, et la +qu'elle avait quand elle l'a reconnu: «C'est +toi, mon Sullian, c'est toi!» et ses baisers, et la peur d'un moment fondue en longues tendresses.</p> <p>Ils vont toujours.</p> -<p>Après longtemps, Guen a repris:</p> +<p>Après longtemps, Guen a repris:</p> -<p>—J'ai idée que nous sommes sur un banc. -Je vois du sable dans la mer. Ça serait bon pour -tendre un trémail, qu'en dis-tu? Les rougets +<p>—J'ai idée que nous sommes sur un banc. +Je vois du sable dans la mer. Ça serait bon pour +tendre un trémail, qu'en dis-tu? Les rougets mouvent par la lune.</p> <p>Sullian revoit son fils, tout petit dans le berceau -blanc, le premier-né tant désiré, et que -Marie-Anne nourrit, et qu'elle est fière de montrer -en traversant Perros. Un sourire léger monte aux -lèvres de l'homme.</p> +blanc, le premier-né tant désiré, et que +Marie-Anne nourrit, et qu'elle est fière de montrer +en traversant Perros. Un sourire léger monte aux +lèvres de l'homme.</p> <p>La barque file droit, les voiles pleines de vent.</p> @@ -8896,15 +8856,15 @@ a dit encore:</p> <p>—Sullian, nous serons chez les Anglais avant trois heures d'ici, ou je ne m'y connais pas. Corentine -est prévenue. Tout de suite nous virons de +est prévenue. Tout de suite nous virons de <span class="pagenum"><a id="Page_271"> 271</a></span> -bord. J'ai pris deux châles pour elle, que m'a -donnés ta femme. Et en route! Je crois qu'avant +bord. J'ai pris deux châles pour elle, que m'a +donnés ta femme. Et en route! Je crois qu'avant midi demain, mon ami, si la brise ne mollit pas, -nous entrerons dans le Guer, et deux heures après +nous entrerons dans le Guer, et deux heures après dans Lannion.</p> -<p>—Oui, vieux père, a dit Sullian.</p> +<p>—Oui, vieux père, a dit Sullian.</p> <p>Guen a repris:</p> @@ -8912,58 +8872,58 @@ dans Lannion.</p> ami. Penses-tu que Simone sera contente de nous?</p> <p>Et, cette fois, ils ont souri tous les deux, sans -se voir, de la même espérance très douce. Ils ont -continué d'en parler, de loin en loin. Puis la lune -a grossi démesurément. Elle a descendu, toute +se voir, de la même espérance très douce. Ils ont +continué d'en parler, de loin en loin. Puis la lune +a grossi démesurément. Elle a descendu, toute rouge, dans les brumes d'horizon. La mer est devenue sombre. Les hommes se sont tus.</p> -<p>Mais le petit mousse n'a pas cessé de chanter, -à cheval sur le mât d'avant.</p> +<p>Mais le petit mousse n'a pas cessé de chanter, +à cheval sur le mât d'avant.</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_272"> 272</a></span></p> <h2>XXIII</h2> -<p>Dès l'aube, Simone fut éveillée par l'inquiétude. -Son père était-il parti? Elle se leva, peureuse, et -écouta, l'oreille appliquée sur la cloison que -tapissaient des losanges enguirlandés de roses +<p>Dès l'aube, Simone fut éveillée par l'inquiétude. +Son père était-il parti? Elle se leva, peureuse, et +écouta, l'oreille appliquée sur la cloison que +tapissaient des losanges enguirlandés de roses autrefois bleues, maintenant toutes blanches.</p> -<p>Non, M. L'Héréec était encore là. Elle entendait +<p>Non, M. L'Héréec était encore là . Elle entendait le bruit de ses pas dans la chambre voisine. Il ne quitterait pas la maison avant l'heure dite, -dans l'après-midi. Et l'enfant, saisie d'une autre -crainte, se mit à penser: «Pourvu qu'ils viennent! -Pourvu qu'ils n'arrivent pas trop tard!» Elle +dans l'après-midi. Et l'enfant, saisie d'une autre +crainte, se mit à penser: «Pourvu qu'ils viennent! +Pourvu qu'ils n'arrivent pas trop tard!» Elle compta les heures qui restaient, et trouva qu'il y en avait bien peu.</p> -<p>A peine habillée, elle descendit pour voir si -aucune dépêche n'avait été apportée.</p> +<p>A peine habillée, elle descendit pour voir si +aucune dépêche n'avait été apportée.</p> <p>—Rien, mademoiselle, dit Fantic. Depuis -l'<cite>Angelus</cite>, nous sommes là, Gote et moi, et le -cœur nous saute à tous les coups de sonnette... +l'<cite>Angelus</cite>, nous sommes là , Gote et moi, et le +cœur nous saute à tous les coups de sonnette... A moi surtout, vous comprenez! ajoute-t-elle -plus bas, avec un regard où son très ancien +plus bas, avec un regard où son très ancien <span class="pagenum"><a id="Page_273"> 273</a></span> -amour, longtemps comprimé, mettait une lueur +amour, longtemps comprimé, mettait une lueur de passion.</p> -<p>Madame Jeanne avait déjà précédé Simone et -fait la même demande. Puis elle était sortie. -M. L'Héréec sortit à son tour, et se rendit à l'usine, -comme si ce jour-là eût été un jour ordinaire.</p> +<p>Madame Jeanne avait déjà précédé Simone et +fait la même demande. Puis elle était sortie. +M. L'Héréec sortit à son tour, et se rendit à l'usine, +comme si ce jour-là eût été un jour ordinaire.</p> -<p>Simone resta seule, fiévreuse, parcourant les -appartements, les jardins, frémissant toutes les +<p>Simone resta seule, fiévreuse, parcourant les +appartements, les jardins, frémissant toutes les fois qu'une porte se refermait. Et le moindre -bruit sonnait longtemps, dans ce coin désert -de la petite ville. Mais ce n'étaient que des marchands +bruit sonnait longtemps, dans ce coin désert +de la petite ville. Mais ce n'étaient que des marchands de fruits qui entraient, ou des pauvres -quêtant le demi-pain que madame Jeanne faisait +quêtant le demi-pain que madame Jeanne faisait distribuer le samedi.</p> <p>Rien ne disait des nouvelles de Guen, ni de @@ -8971,79 +8931,79 @@ Sullian, ni de madame Corentine. Et les heures passaient.</p> <p>Plusieurs fois, Simone monta dans les combles, -d'où l'on apercevait, par une lucarne située -au-dessus de la chambre de son père, les moires -de la rivière entre les lignes égales des arbres -jaunissants. Elle était basse à présent. Mais le -reflux de l'Océan commençait à se faire sentir. -L'invisible poussée du large couvrait, d'un mouvement -continu et sûr, les bancs de vase attaqués -par tous leurs côtés à la fois. Des paquets d'algues -brunes, entraînés dans les remous, tournaient +d'où l'on apercevait, par une lucarne située +au-dessus de la chambre de son père, les moires +de la rivière entre les lignes égales des arbres +jaunissants. Elle était basse à présent. Mais le +reflux de l'Océan commençait à se faire sentir. +L'invisible poussée du large couvrait, d'un mouvement +continu et sûr, les bancs de vase attaqués +par tous leurs côtés à la fois. Des paquets d'algues +brunes, entraînés dans les remous, tournaient encore sur place, et ne descendaient plus. Un <span class="pagenum"><a id="Page_274"> 274</a></span> -souffle passait dans les hautes branches, inégal, -avant-coureur de la brise régulière qui porte avec -le courant, jusqu'au fond des criques boisées, +souffle passait dans les hautes branches, inégal, +avant-coureur de la brise régulière qui porte avec +le courant, jusqu'au fond des criques boisées, jusqu'aux ports minuscules de la terre bretonne, -les goëlettes dont la voilure est blanche parmi -les feuilles. Oh! s'ils allaient venir par là, eux, +les goëlettes dont la voilure est blanche parmi +les feuilles. Oh! s'ils allaient venir par là , eux, les attendus, les sauveurs! Si le vent, qui secoue -les cheveux frisés de Simone, avait passé sur la -barque où madame Corentine est montée! C'est -l'heure où tous les petits bateaux de pêche ou de -cabotage, ancrés dans le chenal, à l'embouchure +les cheveux frisés de Simone, avait passé sur la +barque où madame Corentine est montée! C'est +l'heure où tous les petits bateaux de pêche ou de +cabotage, ancrés dans le chenal, à l'embouchure lointaine, tirent l'ancre et suivent le flot, parmi les -bandes de mulets affamés que la marée chasse +bandes de mulets affamés que la marée chasse devant elle.</p> -<p>Hélas! le vieux Penhoat, le pêcheur au trident, -est déjà embusqué à son poste, derrière -une roche, là-bas, et aucune voile ne se montre, +<p>Hélas! le vieux Penhoat, le pêcheur au trident, +est déjà embusqué à son poste, derrière +une roche, là -bas, et aucune voile ne se montre, entre les arbres du Guer.</p> -<p>A midi, quand M. L'Héréec et madame Jeanne -rentrèrent, madame Jeanne n'eut qu'à regarder -Simone pour voir qu'aucune nouvelle n'était -venue de Perros ou de Jersey. Il n'était pas facile -de lire dans le cœur de la vieille femme. Elle était -accablée, silencieuse, comme indifférente à tout. -Pourtant Simone crut deviner, à une expression -fugitive de détente qui passa sur le visage de la -grand'mère, et à l'air de commisération de Fantic -apportant la soupière fumante, que personne, dans +<p>A midi, quand M. L'Héréec et madame Jeanne +rentrèrent, madame Jeanne n'eut qu'à regarder +Simone pour voir qu'aucune nouvelle n'était +venue de Perros ou de Jersey. Il n'était pas facile +de lire dans le cœur de la vieille femme. Elle était +accablée, silencieuse, comme indifférente à tout. +Pourtant Simone crut deviner, à une expression +fugitive de détente qui passa sur le visage de la +grand'mère, et à l'air de commisération de Fantic +apportant la soupière fumante, que personne, dans <span class="pagenum"><a id="Page_275"> 275</a></span> la maison, n'attendait plus M. Guen, ni Sullian, -ni la pauvre femme dont le mari allait s'exiler à +ni la pauvre femme dont le mari allait s'exiler à son tour.</p> -<p>M. L'Héréec ne se doutait pas que son secret -fût connu. Madame Jeanne ne lui avait pas -parlé. Il affectait encore, avec un calme apparent, +<p>M. L'Héréec ne se doutait pas que son secret +fût connu. Madame Jeanne ne lui avait pas +parlé. Il affectait encore, avec un calme apparent, douloureux pour lui, douloureux pour -celles qui l'écoutaient et qui savaient tout, de -parler de son retour prochain, et de s'intéresser -à des détails puérils, comme ceux dont la vie +celles qui l'écoutaient et qui savaient tout, de +parler de son retour prochain, et de s'intéresser +à des détails puérils, comme ceux dont la vie de chaque jour est pleine.</p> <p>—Vous n'oublierez pas, disait-il, de faire tailler la charmille du grand jardin. Simone l'a -trouvée toute délaissée. Quand elle reviendra, +trouvée toute délaissée. Quand elle reviendra, une autre fois, vous comprenez...</p> -<p>Des larmes seules lui répondaient. Mais tout -le monde était de forte race, dans ce petit groupe -des L'Héréec, et personne ne trahissait autrement +<p>Des larmes seules lui répondaient. Mais tout +le monde était de forte race, dans ce petit groupe +des L'Héréec, et personne ne trahissait autrement la peine qu'on devait taire.</p> -<p>Aussitôt après le déjeuner, M. L'Héréec monta -dans sa chambre, pour préparer ses bagages. Les -deux femmes demeurèrent dans la salle à manger.</p> +<p>Aussitôt après le déjeuner, M. L'Héréec monta +dans sa chambre, pour préparer ses bagages. Les +deux femmes demeurèrent dans la salle à manger.</p> <p>—Vous voyez, Simone, dit madame Jeanne: -votre mère n'est pas venue.</p> +votre mère n'est pas venue.</p> -<p>—Non, grand'mère.</p> +<p>—Non, grand'mère.</p> <p>—Elle ne viendra pas.</p> @@ -9052,203 +9012,203 @@ votre mère n'est pas venue.</p> <p>—Pourquoi?</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_276"> 276</a></span> -—Parce que je suis sûre que mon grand-père +—Parce que je suis sûre que mon grand-père Guen est parti.</p> -<p>Madame Jeanne secoua la tête, lentement, -tout le passé triste évoqué devant ses yeux.</p> +<p>Madame Jeanne secoua la tête, lentement, +tout le passé triste évoqué devant ses yeux.</p> <p>—Vous vous trompez, reprit-elle. Cela est -naturel à votre âge. Mais les brisures de cœur -ne se réparent guère, mon enfant.</p> +naturel à votre âge. Mais les brisures de cœur +ne se réparent guère, mon enfant.</p> -<p>A ce moment, Fantic entra, tenant une dépêche.</p> +<p>A ce moment, Fantic entra, tenant une dépêche.</p> -<p>Bien que le télégramme fût adressé à Simone, +<p>Bien que le télégramme fût adressé à Simone, ce fut madame Jeanne qui l'ouvrit, du consentement muet de sa petit-fille. Elle lut: son visage -tout blanc et flétri s'empourpra. Elle tendit le -papier à Simone, sans rien dire.</p> +tout blanc et flétri s'empourpra. Elle tendit le +papier à Simone, sans rien dire.</p> -<p>C'était la dépêche du grand-père. Elle était -datée du sémaphore, à l'embouchure du Guer. +<p>C'était la dépêche du grand-père. Elle était +datée du sémaphore, à l'embouchure du Guer. Elle portait ces simples mots:</p> <div class="blockquote"> -<p>«Arrivons tous.</p> +<p>«Arrivons tous.</p> -<p class="signatur">«Capitaine <span class="smcap">Guen</span>.»</p> +<p class="signatur">«Capitaine <span class="smcap">Guen</span>.»</p> </div> -<p>Simone rougit aussi, de l'excès de sa joie. Et -elle en fut aussitôt gênée, craignant que sa grand'mère -ne prît mal ce cri involontaire de son sang. -Une minute elle resta penchée sur le télégramme, +<p>Simone rougit aussi, de l'excès de sa joie. Et +elle en fut aussitôt gênée, craignant que sa grand'mère +ne prît mal ce cri involontaire de son sang. +Une minute elle resta penchée sur le télégramme, n'osant lever les yeux. Puis elle regarda madame Jeanne. Et elle vit qu'elle n'aurait point d'excuse -à faire, ni de demande à former.</p> +à faire, ni de demande à former.</p> -<p>Madame Jeanne était debout déjà, les mains +<p>Madame Jeanne était debout déjà , les mains <span class="pagenum"><a id="Page_277"> 277</a></span> -appuyées au dossier de sa chaise, attendant que -Simone eût repris un peu de calme. Au premier +appuyées au dossier de sa chaise, attendant que +Simone eût repris un peu de calme. Au premier mouvement de l'enfant:</p> <p>—Venez, dit-elle, Simone. Puisqu'ils arrivent, -c'est à moi d'avertir votre père, et je le ferai.</p> +c'est à moi d'avertir votre père, et je le ferai.</p> <p>Elle ne l'avait pas fait jusqu'alors, la vieille -et rude femme, parce qu'elle espérait que cette -mission-là lui serait épargnée, parce qu'elle voulait +et rude femme, parce qu'elle espérait que cette +mission-là lui serait épargnée, parce qu'elle voulait douter du retour de Corentine et ne pas le -hâter, surtout, par une indiscrétion. A présent -sa bru allait rentrer. Les choses s'étaient précipitées. +hâter, surtout, par une indiscrétion. A présent +sa bru allait rentrer. Les choses s'étaient précipitées. Une main plus puissante que toutes les -résistances et toutes les rancunes accumulées -semblait forcer la porte du vieil hôtel. Madame -Jeanne n'aurait eu aucune responsabilité dans -l'événement, bon ou mauvais, qui se préparait. +résistances et toutes les rancunes accumulées +semblait forcer la porte du vieil hôtel. Madame +Jeanne n'aurait eu aucune responsabilité dans +l'événement, bon ou mauvais, qui se préparait. Mais elle devait l'annoncer, en chef de famille qu'elle -était.</p> +était.</p> <p>Et elle montait. Simone la suivait, anxieuse -et joyeuse tout ensemble. Elles entrèrent dans -la chambre de M. L'Héréec, pleine d'objets et de -vêtements jetés sur tous les meubles. A la vue -de sa mère et de sa fille, M. L'Héréec, courbé +et joyeuse tout ensemble. Elles entrèrent dans +la chambre de M. L'Héréec, pleine d'objets et de +vêtements jetés sur tous les meubles. A la vue +de sa mère et de sa fille, M. L'Héréec, courbé au-dessus de la malle qu'il emplissait, se releva et se recula un peu. Il comprenait qu'elles ne -venaient pas pour lui dire adieu. Devenu très -sombre de visage, appuyé au marbre de la cheminée -qui touchait la fenêtre, irrité comme un +venaient pas pour lui dire adieu. Devenu très +sombre de visage, appuyé au marbre de la cheminée +qui touchait la fenêtre, irrité comme un <span class="pagenum"><a id="Page_278"> 278</a></span> -homme dont le secret est mis à jour et qui veut -le défendre quand même, il demanda:</p> +homme dont le secret est mis à jour et qui veut +le défendre quand même, il demanda:</p> <p>—Qu'y a-t-il donc?</p> -<p>Debout, en face de lui, près de la porte, sa mère -répondit:</p> +<p>Debout, en face de lui, près de la porte, sa mère +répondit:</p> <p>—Il y a, Guillaume, que votre femme revient.</p> -<p>Il s'avança, comme furieux, vers elle:</p> +<p>Il s'avança, comme furieux, vers elle:</p> <p>—Que dites-vous? Pourquoi vous moquez-vous? -Vous voulez m'empêcher de partir, n'est-ce +Vous voulez m'empêcher de partir, n'est-ce pas? Vous croyez...</p> <p>—Oui, je crois, interrompit froidement madame Jeanne, je crois, Guillaume, que vous allez plus loin que vous ne voudriez... Je ne me -moque pas, je dis la vérité: votre femme revient.</p> +moque pas, je dis la vérité: votre femme revient.</p> -<p>—Et c'est vous qui l'avez appelée?</p> +<p>—Et c'est vous qui l'avez appelée?</p> <p>—Vous savez bien que non, Guillaume.</p> -<p>—Alors, vous l'avez permis! Car tout dépend -de vous ici, et je ne comprends plus... après ce -que nous avons dit... en ce moment où nous +<p>—Alors, vous l'avez permis! Car tout dépend +de vous ici, et je ne comprends plus... après ce +que nous avons dit... en ce moment où nous sommes...</p> <p>Il se tournait vers Simone, pour faire entendre -qu'il ne s'expliquait pas davantage à +qu'il ne s'expliquait pas davantage à cause d'elle.</p> <p>—Eh bien! oui, dit madame Jeanne, j'ai -laissé faire, parce que vous nous quittiez!...</p> +laissé faire, parce que vous nous quittiez!...</p> <p>—Qui l'a dit?</p> -<p>—Je le sais. Ne me le cachez pas. J'ai laissé +<p>—Je le sais. Ne me le cachez pas. J'ai laissé faire parce qu'au fond vous l'avez voulu... Eh <span class="pagenum"><a id="Page_279"> 279</a></span> bien! elle arrive... Et je vous conseille de la -voir, à présent... Moi, je ne compte plus... Vous +voir, à présent... Moi, je ne compte plus... Vous ferez ensuite ce que vous voudrez.</p> -<p>—Père, recevez-la! C'est moi qui l'ai appelée!</p> +<p>—Père, recevez-la! C'est moi qui l'ai appelée!</p> -<p>Simone allait vers son père, les mains jointes, +<p>Simone allait vers son père, les mains jointes, les yeux pleins de larmes, si belle de douleur suppliante -et d'espérance mêlées, que M. L'Héréec, -avec la soudaineté d'impression de sa nature passionnée, -oublia tout, sa mère, les reproches encore -vibrants entre eux, la ruine, le départ imminent, -pour ne plus voir que cette petite et son air d'irrésistible -prière. Troublé au fond de l'âme, sans -volonté encore, il lui sourit.</p> - -<p>—Elle arrive, mon père... Oui, elle arrive -par le Guer... Mon grand-père Guen est allé la -chercher... Peut-être sont-ils en vue...</p> - -<p>D'un même mouvement, tous deux ensemble, -ils avaient marché vers la fenêtre. Ils s'étaient -penchés, Simone dans le coin à droite, son père -serré contre elle, tous deux fixant les yeux sur les -rares clairières de l'eau, qu'on apercevait entre +et d'espérance mêlées, que M. L'Héréec, +avec la soudaineté d'impression de sa nature passionnée, +oublia tout, sa mère, les reproches encore +vibrants entre eux, la ruine, le départ imminent, +pour ne plus voir que cette petite et son air d'irrésistible +prière. Troublé au fond de l'âme, sans +volonté encore, il lui sourit.</p> + +<p>—Elle arrive, mon père... Oui, elle arrive +par le Guer... Mon grand-père Guen est allé la +chercher... Peut-être sont-ils en vue...</p> + +<p>D'un même mouvement, tous deux ensemble, +ils avaient marché vers la fenêtre. Ils s'étaient +penchés, Simone dans le coin à droite, son père +serré contre elle, tous deux fixant les yeux sur les +rares clairières de l'eau, qu'on apercevait entre les touffes d'arbres.</p> -<p>Le Guer coulait à pleins bords, les herbes +<p>Le Guer coulait à pleins bords, les herbes ployaient au courant, le vent courbait les pointes -des peupliers. Quatre grands goëlands, suiveurs -de marée, remontaient vers les terres, les ailes -immobiles dans la lumière.</p> +des peupliers. Quatre grands goëlands, suiveurs +de marée, remontaient vers les terres, les ailes +immobiles dans la lumière.</p> -<p>Simone étendit la main. Elle avait pris une +<p>Simone étendit la main. Elle avait pris une <span class="pagenum"><a id="Page_280"> 280</a></span> -voix de rêve, une douce voix chantante, comme +voix de rêve, une douce voix chantante, comme celle de Marie-Anne.</p> <p>—Non, disait-elle, rien encore... Mais ils vont -venir... Ils sont partis de Perros à la nuit... Père, -voyez-vous, là-bas, à l'entrée de la crique... Est-ce +venir... Ils sont partis de Perros à la nuit... Père, +voyez-vous, là -bas, à l'entrée de la crique... Est-ce un avant de bateau?... Oui, une coque noire... Une flamme bleue en haut!... Un petit mousse -debout!... Un homme aussi, debout le long du mât! -Celui-là, mon père, c'est Sullian! Je le reconnais! -Les voilà! les voilà!</p> +debout!... Un homme aussi, debout le long du mât! +Celui-là , mon père, c'est Sullian! Je le reconnais! +Les voilà ! les voilà !</p> -<p>Lui, restait silencieux, perdu dans le rêve subitement +<p>Lui, restait silencieux, perdu dans le rêve subitement ouvert devant lui, fixant la barque dont l'ombre brune apparaissait un instant, dans les -déchirures du feuillage, et disparaissait aussitôt, -emportée par le vent et poussée par le flot.</p> +déchirures du feuillage, et disparaissait aussitôt, +emportée par le vent et poussée par le flot.</p> -<p>Était-ce le bonheur qui rentrait? Était-ce la -paix à jamais de cette maison si longtemps troublée? -Qui eût pu le dire?</p> +<p>Était-ce le bonheur qui rentrait? Était-ce la +paix à jamais de cette maison si longtemps troublée? +Qui eût pu le dire?</p> -<p>M. L'Héréec se sentait envahi pourtant par +<p>M. L'Héréec se sentait envahi pourtant par une joie grandissante, incapable de paroles. Il -restait penché sur l'appui de la fenêtre, cherchant -à voir, bénissant dans son cœur le vieux Guen +restait penché sur l'appui de la fenêtre, cherchant +à voir, bénissant dans son cœur le vieux Guen qui lui ramenait Corentine.</p> -<p>Simone, plus maîtresse d'elle-même, se souvint -de la grand'mère Jeanne. Elle s'éloigna de la -fenêtre, doucement, pour que son père ne s'en -aperçût pas, et, venant à la vieille femme demeurée -près de la porte et qui n'avait pas changé de visage:</p> +<p>Simone, plus maîtresse d'elle-même, se souvint +de la grand'mère Jeanne. Elle s'éloigna de la +fenêtre, doucement, pour que son père ne s'en +aperçût pas, et, venant à la vieille femme demeurée +près de la porte et qui n'avait pas changé de visage:</p> <p><span class="pagenum"><a id="Page_281"> 281</a></span> -—Grand'mère, dit-elle, recevez-la bien aussi... +—Grand'mère, dit-elle, recevez-la bien aussi... Nous nous aimerons tous... Nous ne nous quitterons -plus... Il n'y a plus de mine, plus d'inquiétude: -ma mère a tout regagné...</p> +plus... Il n'y a plus de mine, plus d'inquiétude: +ma mère a tout regagné...</p> -<p>Madame Jeanne, qui la regardait, détourna un -peu la tête, et dit:</p> +<p>Madame Jeanne, qui la regardait, détourna un +peu la tête, et dit:</p> <p>—Tant mieux, mon enfant. Je n'en serai que -plus libre pour retourner à Tréguier.</p> +plus libre pour retourner à Tréguier.</p> <div class="end"> <p class="small">FIN</p> -<p class="end">IMPRIMERIE NELSON, ÉDIMBOURG, ÉCOSSE<br /> +<p class="end">IMPRIMERIE NELSON, ÉDIMBOURG, ÉCOSSE<br /> <span class="small">PRINTED IN GREAT BRITAIN</span></p> </div> @@ -9265,19 +9225,19 @@ plus libre pour retourner à Tréguier.</p> NELSON.</h3> <hr class="deco" /> -<p><i>Chefs-d'œuvre de la littérature.</i></p> +<p><i>Chefs-d'œuvre de la littérature.</i></p> <hr class="deco" /> <p>Chaque volume contient de<br /> -250 à 550 pages.</p> +250 à 550 pages.</p> <hr class="deco" /> <p>Format commode.<br /> -Impression en caractères très lisibles<br /> +Impression en caractères très lisibles<br /> sur papier de luxe.<br /> Illustrations hors texte.<br /> -Reliure aussi solide qu'élégante.</p> +Reliure aussi solide qu'élégante.</p> <hr class="deco" /> <p>Deux volumes par mois.</p> @@ -9288,7 +9248,7 @@ Reliure aussi solide qu'élégante.</p> <div class="ads"> <p><span class="large">COLLECTION NELSON</span></p> <hr class="deco" /> -<p>LISTE ALPHABÉTIQUE</p> +<p>LISTE ALPHABÉTIQUE</p> </div> <div class="left30"> @@ -9299,19 +9259,19 @@ Reliure aussi solide qu'élégante.</p> <li>Les Mariages de Paris.</li> </ul> </li> -<li>ACHARD, AMÉDÉE. +<li>ACHARD, AMÉDÉE. <ul> - <li>Récits d'un Soldat.</li> + <li>Récits d'un Soldat.</li> </ul> </li> <li>ACKER, PAUL. <ul> - <li>Le Désir de vivre.</li> + <li>Le Désir de vivre.</li> </ul> </li> <li>ADAM, PAUL. <ul> - <li>Stéphanie.</li> + <li>Stéphanie.</li> </ul> </li> <li>AICARD, JEAN. @@ -9325,20 +9285,20 @@ Reliure aussi solide qu'élégante.</p> <li>La Grande Illusion.</li> </ul> </li> -<li>AUGIER, ÉMILE. +<li>AUGIER, ÉMILE. <ul> - <li>Le Gendre de M. Poirier et autres Comédies.</li> + <li>Le Gendre de M. Poirier et autres Comédies.</li> </ul> </li> <li>AVENEL, LE V<sup>te</sup> G. D'. <ul> - <li>Les Français de mon temps.</li> + <li>Les Français de mon temps.</li> </ul> </li> -<li>BALZAC, HONORÉ DE. +<li>BALZAC, HONORÉ DE. <ul> - <li>Eugénie Grandet.</li> - <li>La Peau de Chagrin, Le Curé de Tours, etc.</li> + <li>Eugénie Grandet.</li> + <li>La Peau de Chagrin, Le Curé de Tours, etc.</li> <li>Les Chouans.</li> </ul> </li> @@ -9347,7 +9307,7 @@ Reliure aussi solide qu'élégante.</p> <li>La Comtesse Pauline de Beaumont.</li> </ul> </li> -<li>BAZIN, RENÉ. +<li>BAZIN, RENÉ. <ul> <li>De toute son Ame.</li> <li>Le Guide de l'Empereur.</li> @@ -9365,8 +9325,8 @@ Reliure aussi solide qu'élégante.</p> </li> <li>BORDEAUX, HENRY. <ul> -<li>La Croisée des Chemins.</li> -<li>L'Écran brisé.</li> +<li>La Croisée des Chemins.</li> +<li>L'Écran brisé.</li> <li>Les Roquevillard.</li> </ul> </li> @@ -9375,9 +9335,9 @@ Reliure aussi solide qu'élégante.</p> <li>Le Disciple.</li> </ul> </li> -<li>BOYLESVE, RENÉ. +<li>BOYLESVE, RENÉ. <ul> -<li>L'Enfant à la Balustrade.</li> +<li>L'Enfant à la Balustrade.</li> </ul> </li> <li>BRADA. @@ -9385,14 +9345,14 @@ Reliure aussi solide qu'élégante.</p> <li>Retour du Flot.</li> </ul> </li> -<li>BRUNETIÈRE, FERDINAND +<li>BRUNETIÈRE, FERDINAND <ul> -<li>Honoré de Balzac.</li> +<li>Honoré de Balzac.</li> </ul> </li> <li>CAMPAN, MADAME. <ul> -<li>Mémoires sur la Vie de Marie-Antoinette.</li> +<li>Mémoires sur la Vie de Marie-Antoinette.</li> </ul> </li> <li>CARO, MADAME E. @@ -9402,7 +9362,7 @@ Reliure aussi solide qu'élégante.</p> </li> <li>CHATEAUBRIAND. <ul> -<li>Mémoires d'Outre-tombe.</li> +<li>Mémoires d'Outre-tombe.</li> </ul> </li> <li>CHERBULIEZ, VICTOR. @@ -9414,7 +9374,7 @@ Reliure aussi solide qu'élégante.</p> </li> <li>CHILDERS, ERSKINE. <ul> -<li>L'Énigme des Sables.</li> +<li>L'Énigme des Sables.</li> </ul> </li> <li>CLARETIE, JULES. @@ -9430,7 +9390,7 @@ Reliure aussi solide qu'élégante.</p> </li> <li>COULEVAIN, PIERRE DE. <ul> -<li>Ève Victorieuse.</li> +<li>Ève Victorieuse.</li> </ul> </li> <li>DAUDET, ALPHONSE. @@ -9449,13 +9409,13 @@ Reliure aussi solide qu'élégante.</p> <ul> <li>La Tulipe noire.</li> <li>Les Trois Mousquetaires (2 vol.).</li> -<li>Vingt Ans après (2 vol.).</li> +<li>Vingt Ans après (2 vol.).</li> <li>Le Vicomte de Bragelonne (5 vol.).</li> </ul> </li> <li>DUMAS FILS, ALEX. <ul> -<li>La Dame aux Camélias.</li> +<li>La Dame aux Camélias.</li> </ul> </li> <li>FEUILLET, OCTAVE. @@ -9472,25 +9432,25 @@ Reliure aussi solide qu'élégante.</p> <li>FRANCE, ANATOLE. <ul> <li>Jocaste et Le Chat maigre.</li> -<li>Pierre Nozière.</li> +<li>Pierre Nozière.</li> </ul> </li> -<li>S<sup>t</sup> FRANÇOIS DE SALES. +<li>S<sup>t</sup> FRANÇOIS DE SALES. <ul> -<li>Introduction à la Vie dévote</li> +<li>Introduction à la Vie dévote</li> </ul> </li> -<li>FRAPIÉ, LÉON. +<li>FRAPIÉ, LÉON. <ul> -<li>L'Écolière.</li> +<li>L'Écolière.</li> </ul> </li> -<li>FROMENTIN, EUGÈNE. +<li>FROMENTIN, EUGÈNE. <ul> <li>Dominique.</li> </ul> </li> -<li>GAUTIER, THÉOPHILE. +<li>GAUTIER, THÉOPHILE. <ul> <li>Un Trio de Romans.</li> </ul> @@ -9505,9 +9465,9 @@ Reliure aussi solide qu'élégante.</p> <li>La France en 1614.</li> </ul> </li> -<li>JEAN DE LA BRÈTE. +<li>JEAN DE LA BRÈTE. <ul> -<li>Mon Oncle et mon Curé.</li> +<li>Mon Oncle et mon Curé.</li> </ul> </li> <li>KARR, ALPHONSE. @@ -9520,20 +9480,20 @@ Reliure aussi solide qu'élégante.</p> <li>Simples Contes des Collines.</li> </ul> </li> -<li>LABICHE, EUGÈNE. +<li>LABICHE, EUGÈNE. <ul> <li>Le Voyage de M. Perrichon, etc.</li> <li>La Cagnotte, etc.</li> </ul> </li> -<li>LA BRUYÈRE, JEAN DE. +<li>LA BRUYÈRE, JEAN DE. <ul> -<li>Caractères.</li> +<li>Caractères.</li> </ul> </li> <li>LAMARTINE. <ul> -<li>Geneviève.</li> +<li>Geneviève.</li> </ul> </li> <li>LANG, ANDREW. @@ -9543,32 +9503,32 @@ Reliure aussi solide qu'élégante.</p> </li> <li>LE BRAZ, ANATOLE. <ul> -<li>Pâques d'Islande.</li> +<li>Pâques d'Islande.</li> </ul> </li> -<li>LEMAÎTRE, JULES. +<li>LEMAÃŽTRE, JULES. <ul> <li>Les Rois.</li> </ul> </li> -<li>LE ROY, EUGÈNE. +<li>LE ROY, EUGÈNE. <ul> <li>Jacquou le Croquant.</li> </ul> </li> -<li>LÉVY, ARTHUR. +<li>LÉVY, ARTHUR. <ul> -<li>Napoléon Intime.</li> +<li>Napoléon Intime.</li> </ul> </li> <li>LOTI, PIERRE. <ul> -<li>Jérusalem.</li> +<li>Jérusalem.</li> </ul> </li> <li>LYTTON, BULWER. <ul> -<li>Les Derniers Jours de Pompéi</li> +<li>Les Derniers Jours de Pompéi</li> </ul> </li> <li>MASON, A. E. W. @@ -9576,9 +9536,9 @@ Reliure aussi solide qu'élégante.</p> <li>L'Eau vive.</li> </ul> </li> -<li>MÉRIMÉE, PROSPER. +<li>MÉRIMÉE, PROSPER. <ul> -<li>Chronique du Règne de Charles IX.</li> +<li>Chronique du Règne de Charles IX.</li> </ul> </li> <li>MERRIMAN, H. SETON. @@ -9594,7 +9554,7 @@ Reliure aussi solide qu'élégante.</p> </li> <li>MIGNET. <ul> -<li>La Révolution Française. (2 vol.)</li> +<li>La Révolution Française. (2 vol.)</li> </ul> </li> <li>NOLHAC, PIERRE DE. @@ -9602,9 +9562,9 @@ Reliure aussi solide qu'élégante.</p> <li>Marie-Antoinette Dauphine.</li> </ul> </li> -<li>NOLLY, ÉMILE. +<li>NOLLY, ÉMILE. <ul> -<li>Hiên le Maboul.</li> +<li>Hiên le Maboul.</li> </ul> </li> <li>ORCZY, LA BARONNE. @@ -9612,7 +9572,7 @@ Reliure aussi solide qu'élégante.</p> <li>Le Mouron Rouge.</li> </ul> </li> -<li>PÉLADAN. +<li>PÉLADAN. <ul> <li>Les Amants de Pise.</li> </ul> @@ -9625,12 +9585,12 @@ Reliure aussi solide qu'élégante.</p> <li>RENAN, ERNEST. <ul> <li>Souvenirs d'Enfance et de Jeunesse.</li> -<li>Vie de Jésus.</li> +<li>Vie de Jésus.</li> </ul> </li> -<li>ROD, ÉDOUARD. +<li>ROD, ÉDOUARD. <ul> -<li>L'Ombre s'étend sur la Montagne.</li> +<li>L'Ombre s'étend sur la Montagne.</li> </ul> </li> <li>SAINT-PIERRE, B. DE. @@ -9651,12 +9611,12 @@ Reliure aussi solide qu'élégante.</p> </li> <li>SANDEAU, JULES. <ul> -<li>Mademoiselle de La Seiglière.</li> +<li>Mademoiselle de La Seiglière.</li> </ul> </li> <li>SARCEY, FRANCISQUE. <ul> -<li>Le Siège de Paris.</li> +<li>Le Siège de Paris.</li> </ul> </li> <li>SCHULTZ, JEANNE. @@ -9676,13 +9636,13 @@ Reliure aussi solide qu'élégante.</p> <li>Ivanhoe.</li> </ul> </li> -<li>SÉGUR, C<sup>te</sup> PH. DE. +<li>SÉGUR, C<sup>te</sup> PH. DE. <ul> -<li>Du Rhin à Fontainebleau.</li> +<li>Du Rhin à Fontainebleau.</li> <li>La Campagne de Russie.</li> </ul> </li> -<li>SÉGUR, LE MARQUIS DE. +<li>SÉGUR, LE MARQUIS DE. <ul> <li>Julie de Lespinasse.</li> </ul> @@ -9692,7 +9652,7 @@ Reliure aussi solide qu'élégante.</p> <li>Quo Vadis?</li> </ul> </li> -<li>SOUVESTRE, ÉMILE. +<li>SOUVESTRE, ÉMILE. <ul> <li>Un Philosophe sous les toits.</li> </ul> @@ -9702,7 +9662,7 @@ Reliure aussi solide qu'élégante.</p> <li>La Chartreuse de Parme.</li> </ul> </li> -<li>THEURIET, ANDRÉ. +<li>THEURIET, ANDRÉ. <ul> <li>La Chanoinesse.</li> </ul> @@ -9714,48 +9674,48 @@ Reliure aussi solide qu'élégante.</p> </li> <li>TINAYRE, MARCELLE. <ul> -<li>Hellé.</li> +<li>Hellé.</li> <li>L'Ombre de l'Amour.</li> </ul> </li> -<li>TINSEAU, LÉON DE. +<li>TINSEAU, LÉON DE. <ul> <li>Un Nid dans les Ruines.</li> </ul> </li> -<li>TOLSTOÏ, LÉON. +<li>TOLSTOÃ, LÉON. <ul> -<li>Anna Karénine (2 vol.).</li> +<li>Anna Karénine (2 vol.).</li> <li>Hadji Mourad.</li> <li>Le Faux Coupon.</li> -<li>Le Père Serge.</li> +<li>Le Père Serge.</li> </ul> </li> -<li>TOURGUÉNEFF, IVAN. +<li>TOURGUÉNEFF, IVAN. <ul> -<li>Fumée.</li> -<li>Une Nichée de Gentilshommes.</li> +<li>Fumée.</li> +<li>Une Nichée de Gentilshommes.</li> </ul> </li> <li>VANDAL, LE COMTE A. <ul> -<li>L'Avènement de Bonaparte (2 vol.).</li> +<li>L'Avènement de Bonaparte (2 vol.).</li> </ul> </li> <li>VIGNY, ALFRED DE. <ul> <li>Cinq-Mars.</li> <li>Servitude et Grandeur Militaires.</li> -<li>Poésies.</li> +<li>Poésies.</li> <li>Stello.</li> <li>Chatterton, etc.</li> -<li>Journal d'un Poète.</li> +<li>Journal d'un Poète.</li> </ul> </li> -<li>VOGÜÉ, LE V<sup>te</sup> E.-M. DE. +<li>VOGÜÉ, LE V<sup>te</sup> E.-M. DE. <ul> -<li>Jean d'Agrève.</li> -<li>Le Maître de la Mer.</li> +<li>Jean d'Agrève.</li> +<li>Le Maître de la Mer.</li> <li>Les Morts qui parlent.</li> <li>Nouvelles Orientales.</li> </ul> @@ -9773,19 +9733,19 @@ Reliure aussi solide qu'élégante.</p> </ul> </div> -<p class="center">ANTHOLOGIE DES POÈTES LYRIQUES FRANÇAIS.</p> +<p class="center">ANTHOLOGIE DES POÈTES LYRIQUES FRANÇAIS.</p> <p class="p2"><span class="pagenumh"><a id="Page_288"> 288</a></span></p> <div class="box"> -<table id="pagetitre2" summary="éditeurs"> +<table id="pagetitre2" summary="éditeurs"> <tr> <td class="tdc"><i>Nelson</i></td> -<td class="tdc"><i>Calmann-Lévy</i></td> +<td class="tdc"><i>Calmann-Lévy</i></td> </tr> <tr> -<td class="tdc"><i>Éditeurs</i></td> -<td class="tdc"><i>Éditeurs</i></td> +<td class="tdc"><i>Éditeurs</i></td> +<td class="tdc"><i>Éditeurs</i></td> </tr> <tr> <td class="tdc"><i>189, rue Saint-Jacques</i></td> @@ -9798,382 +9758,6 @@ Reliure aussi solide qu'élégante.</p> </table> </div> - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Madame Corentine, by René Bazin - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADAME CORENTINE *** - -***** This file should be named 43787-h.htm or 43787-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/3/7/8/43787/ - -Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. Special rules, -set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to -copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to -protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project -Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you -charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you -do not charge anything for copies of this eBook, complying with the -rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose -such as creation of derivative works, reports, performances and -research. They may be modified and printed and given away--you may do -practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License available with this file or online at - www.gutenberg.org/license. - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy -all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. -If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project -Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the -terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or -entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement -and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic -works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" -or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project -Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the -collection are in the public domain in the United States. If an -individual work is in the public domain in the United States and you are -located in the United States, we do not claim a right to prevent you from -copying, distributing, performing, displaying or creating derivative -works based on the work as long as all references to Project Gutenberg -are removed. Of course, we hope that you will support the Project -Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by -freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of -this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with -the work. You can easily comply with the terms of this agreement by -keeping this work in the same format with its attached full Project -Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. - -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in -a constant state of change. If you are outside the United States, check -the laws of your country in addition to the terms of this agreement -before downloading, copying, displaying, performing, distributing or -creating derivative works based on this work or any other Project -Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning -the copyright status of any work in any country outside the United -States. - -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: - -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate -access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently -whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the -phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project -Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, -copied or distributed: - -This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with -almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org - -1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived -from the public domain (does not contain a notice indicating that it is -posted with permission of the copyright holder), the work can be copied -and distributed to anyone in the United States without paying any fees -or charges. If you are redistributing or providing access to a work -with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the -work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 -through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the -Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or -1.E.9. - -1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional -terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked -to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the -permission of the copyright holder found at the beginning of this work. - -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. - -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg-tm License. - -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any -word processing or hypertext form. However, if you provide access to or -distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than -"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version -posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), -you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a -copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon -request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other -form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm -License as specified in paragraph 1.E.1. - -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided -that - -- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is - owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he - has agreed to donate royalties under this paragraph to the - Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments - must be paid within 60 days following each date on which you - prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax - returns. Royalty payments should be clearly marked as such and - sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the - address specified in Section 4, "Information about donations to - the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." - -- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm - License. You must require such a user to return or - destroy all copies of the works possessed in a physical medium - and discontinue all use of and all access to other copies of - Project Gutenberg-tm works. - -- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any - money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days - of receipt of the work. - -- You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg-tm works. - -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm -electronic work or group of works on different terms than are set -forth in this agreement, you must obtain permission in writing from -both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael -Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the -Foundation as set forth in Section 3 below. - -1.F. - -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -public domain works in creating the Project Gutenberg-tm -collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic -works, and the medium on which they may be stored, may contain -"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or -corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual -property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a -computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by -your equipment. - -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right -of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. - -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium with -your written explanation. The person or entity that provided you with -the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a -refund. If you received the work electronically, the person or entity -providing it to you may choose to give you a second opportunity to -receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy -is also defective, you may demand a refund in writing without further -opportunities to fix the problem. - -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER -WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO -WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. -If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the -law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be -interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by -the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any -provision of this agreement shall not void the remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance -with this agreement, and any volunteers associated with the production, -promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, -harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, -that arise directly or indirectly from any of the following which you do -or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm -work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any -Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. - - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of computers -including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists -because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from -people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. -To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 -and the Foundation information page at www.gutenberg.org - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at 809 -North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email -contact links and up to date contact information can be found at the -Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To -SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any -particular state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. -To donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic -works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm -concept of a library of electronic works that could be freely shared -with anyone. For forty years, he produced and distributed Project -Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. -unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily -keep eBooks in compliance with any particular paper edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search facility: - - www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - - -</pre> - +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43787 ***</div> </body> </html> |
