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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org - - -Title: Madame Corentine - -Author: René Bazin - -Illustrator: Charles Edmund Brock - -Release Date: September 21, 2013 [EBook #43787] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADAME CORENTINE *** - - - - -Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - -Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le -typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée -et n'a pas été harmonisée. - - - - -_Madame Corentine_ - - -[Illustration: frontispice] - - - - - _Madame - Corentine_ - - _Par - René Bazin - de l'Académie française_ - - [Illustration] - - _Nelson - Éditeurs - 189, rue Saint-Jacques - Paris_ - - _Calmann-Lévy - Éditeurs - 3, rue Auber - Paris_ - - - - - _RENÉ BAZIN - né en 1853_ - - _Première édition de «Madame - Corentine»: 1893_ - - - - -MADAME CORENTINE - - - - -I - - -Chaque dimanche, elles prenaient le petit chemin de fer de Saint-Aubin -ou celui de Gorey, descendaient à une station au hasard, le long de la -mer, et s'enfonçaient dans la fraîche campagne de Jersey. Elles -faisaient un peu de toilette ce jour-là, par coquetterie d'abord, et -aussi par une sorte d'amour-propre national, pour ne pas être -confondues avec ces troupes de jeunes Anglaises, vêtues d'une taille -ronde et d'une robe de satinette. On les voyait toujours seules. Elles -passaient la journée dehors, doucement, à causer, à se sentir occupées -l'une de l'autre. Madame L'Héréec admirait l'éclosion rapide de cette -grande Simone, presque une femme, quinze ans bientôt, et dont elle -avait toute la tendresse, tous les sourires, toute la grâce naissante. -Elle se disait que rien ne lui manquait, puisqu'elle avait cela. Elle -croyait se confier, parce qu'elle lui parlait sérieusement, par -moments, de choses peu sérieuses. Simone, de son côté, éprouvait la -fierté intime des êtres qui sont la joie, et qui la donnent aux -autres. Elle se sentait grandir, au ton que sa mère prenait avec elle, -à la surveillance plus étroite sous l'apparence de la même liberté; -elle devinait quelque chose, pas tout, heureusement, du bien qu'elle -faisait à ce coeur blessé. Et quand le soir venait, et qu'elles -s'étaient vues ainsi, l'après-midi entière, sans témoins, elle avait -conscience que sa mère, lasse et silencieuse, avait l'âme plus calme, -plus oublieuse, une sorte d'âme d'enfant comme elle. - -Un dimanche de la fin de juillet, elles étaient parties, comme -d'habitude, s'étaient arrêtées pour déjeuner dans une auberge de -Saint-Aubin, et, tantôt par la falaise, tantôt par la route, sous le -soleil chaud, avaient gagné la baie de Sainte-Brelade, la plus -merveilleusement faite et lumineuse de Jersey. Depuis plus d'une -heure, madame L'Héréec se reposait, assise en haut de la plage, sur la -dune couverte d'herbes. Elle portait un deuil élégant. Des fleurs -mauves, très fines, formaient bandeau entre les bords de son chapeau -de paille et les frisons de ses cheveux blonds. L'enfant d'un voisin -lui avait dit: «Oh! madame, on dirait que tes cheveux poussent en -fleurs!» Depuis lors, elle mettait plus volontiers ce chapeau-là. En -ce moment, elle regardait, immobile, sous l'abri de son ombrelle à -long manche, que le soleil éclaboussait de rayons. - -Que regardait-elle? Une nature plus artiste que la sienne eût été -séduite par le paysage: ces deux falaises, roses de bruyères, -enfermant une baie d'un bleu tendre, la plage d'une courbe si aisée, -le village, dans un coin, avec son église gothique en granit rouge et -ses chênes dont les grandes marées mouillent les branches, et en -arrière, dans la verdure des collines, des villas qui s'étagent. Mais -elle ne s'intéressait pas longtemps à la beauté d'un site. Dans ce -cadre d'une splendeur molle, comme une grève de Sicile embrumée, elle -ne voyait qu'un fourreau gris, un col marin, une aile blanche -au-dessus: sa fille, très loin d'elle, marchant au bord de la mer et -buvant la brise qui venait de l'est. Elle la contemplait, les yeux -mi-clos, dans une attitude de bien-être et d'orgueil satisfait, se -contentant de penser: «Elle se baisse. Elle se relève. A-t-elle des -mouvements jeunes! Est-elle grande, ma fille, ma Simone!» Ce flux de -tendresse, régulier et monotone comme celui de la vague, suffisait à -l'occuper. - -Mais les mères qui sont loin ne voient pas tout ce qui se passe. - -Simone, partie du milieu de la plage, avait, en suivant le bord, -atteint l'extrémité gauche de la baie, où le sable s'amincit et se -perd, près des assises rousses des falaises que la mer ne quitte pas. -C'était une belle enfant, en effet, qui deviendrait peut-être une -jolie femme: la taille un peu forte, les épaules un peu épaisses, les -joues d'un ovale trop plein, encore dans cette période où la poussée -de sève et de couleur cache des lignes inconnues. Mais la bouche était -large et sérieuse, le nez mince, légèrement courbé, les yeux très -francs, très droits, d'un brun qui devenait doré quand elle souriait. -A sa robe courte, à la tresse châtain nouée par une agrafe d'écaille, -on reconnaissait que sa mère ne tenait pas à la vieillir. L'expression -habituellement grave du visage, quelque chose de résolu dans toute sa -personne, démentait cette robe courte. Simone allait, grisée d'air -salin et de soleil, prise à tout ce qu'elle voyait, la tête levée, ne -songeant guère. - -A vingt mètres du rocher, elle s'arrêta. Il y avait là, échoué sur le -sable, la coque inclinée, un sloop dont la mer commençait à soulever -la proue. La jeune fille se pencha, et lut: _Edith_. Un souvenir -classique, implacable, murmura en elle: «au cou de cygne». Et elle -trouva tout naturel que le bateau fût peint en blanc, avec un filet -d'or, comme un collier. - -Au même moment, un marin du bord arrivait du bout de la plage, jeune, -le béret sur la tête, le gilet de tricot bleu portant le nom du sloop. -En passant près de Simone, qui ne l'entendait pas venir, il salua -militairement, et dit, en montrant toutes ses dents: - ---Vous embarquez, mademoiselle? - -Et il enjamba le bordage. - -Simone ne s'effaroucha pas, et demanda: - ---Vous êtes du port de Saint-Malo, peut-être? - -Le marin, qui dénouait la corde enroulée autour de la voile, s'arrêta -un moment: - ---Pardon, mademoiselle, nous sommes Lannionnais. - -Avec la soudaineté d'impression de son âge, Simone devint sérieuse. -Ses yeux s'ouvrirent davantage. Elle enveloppa le bateau, l'homme, le -mât, la flamme bleue de là-haut, de ce regard d'attention passionnée -que nous donnons indistinctement aux gens et aux choses qui viennent -d'un pays lointain et aimé. - ---Lannion? dit-elle. Vous y retournez? - ---Tout à l'heure, mademoiselle. Ces vents-là, voyez-vous, c'est ce -qu'il y a de meilleur pour nous. Quand nous avons doublé la pointe, -nous cherchons la Corbière, au plus près, et alors, par grand largue, -en cinq heures, cinq heures et demie, nous sommes derrière les -Sept-Iles. - ---Oh! les Sept-Iles! fit Simone. - -Sa voix, qui était son âme de quinze ans parlante, avait pris le ton -du rêve. Elle répéta: - ---Les Sept-Iles! - ---Vous connaissez? - ---Oui. - -Voyant que cela l'intéressait, le marin continua: - ---Alors, vous pouvez calculer vous-même. Le temps d'arriver devant la -passe du Guer, avec toutes les pierres qu'il y a par là, il est nuit. -Nous avons le jusant contre nous. Faut attendre. Nous ne serons pas à -Lannion avant le petit jour. Voilà! - -L'homme se remit au travail. - -Simone hésitait, toute troublée. Elle se recula, car une petite vague -frémissante venait de dépasser la poupe du yacht, tourna la tête pour -voir où se trouvait sa mère. Bien qu'elle eût aperçu madame L'Héréec -très loin, immobile sur la dune, elle lutta encore, une minute, contre -cette idée qui l'envahissait. Puis, presque tout bas, comme si elle -avait peur d'être entendue: - ---Dites-moi? fit-elle. - -L'homme se redressa, et parut à mi-corps au-dessus du trou de -l'écoutille où il travaillait. - ---Connaissez-vous, à Lannion, M. L'Héréec? - ---Parbleu! M. Guillaume, de la rue du Pavé-Neuf? - ---Oui. - ---Si je le connais! Je le vois, plus de trois fois la semaine, qui -rentre de l'usine. Un bon homme, sûr! qui n'a pas eu de chance! - -Il avait dit les derniers mots en sourdine, comme une réflexion -intime. Simone rougit jusqu'aux frisons de son cou. - ---Voulez-vous lui faire une commission? demanda-t-elle. - -Sans attendre la réponse, elle tira de sa poche un carnet long d'un -doigt, écrivit au crayon: «Simone, 20 juillet 1891», déchira la page, -et la tendit pliée vers le bateau. - ---Ceci, voulez-vous? - -Déjà la marée avait gagné plus d'un mètre. La jeune fille fit un pas -en avant, mouilla sa bottine jusqu'à la cheville, pour remettre le -billet au marin, puis se rejeta en arrière. - ---Merci..., dit-elle. Puisque vous le voyez, vous, je voudrais -savoir... A-t-il beaucoup vieilli? - -Elle le regardait maintenant avec des yeux pleins de larmes. - -Il comprit vaguement, et leva son béret. - ---Un peu, mademoiselle, le chagrin, vous savez... - ---Tout blanc, peut-être? - ---Oh! pas encore! un peu gris, là, aux tempes. Un bien bon homme, M. -Guillaume. - ---Et sa mère? - ---Blanche comme une neige, celle-là. - ---A-t-elle encore les deux domestiques? - ---Oui, mademoiselle; Gote et Fantic, toujours les mêmes. - ---Alors, presque rien n'a changé, là-bas? J'avais peur... - -Elle se tut un peu, et ajouta: - ---Ma grand'mère n'a pas fait couper les grands lilas, le long de la -rue? - -L'homme se gratta la tête, tâchant de se souvenir, puis il dit, avec -une espèce de joie: - ---Non, mademoiselle, non. Je me rappelle maintenant que je suis passé -là, en mai. Ils étaient fleuris. - -Simone aurait voulu demander autre chose. Les questions se pressaient -dans son esprit. Mais tout cela l'avait trop émue. Elle se détourna, -et s'éloigna, suffoquée de sanglots, tâchant de se maîtriser, tandis -que l'homme la suivait du regard, et remettait son béret en disant: - ---Pauvre petit coeur! Ça doit être la fille de M. Guillaume. - -Simone marcha doucement, la tête basse, jusqu'à la moitié de la plage. -Arrivée là, elle s'était déjà ressaisie. Elle ne pleurait plus. Même, -elle éprouvait un contentement et comme un orgueil de ce qu'elle avait -fait. Cela dépassait les initiatives ordinaires d'une enfant. Elle le -sentait, et, ce qui lui était plus doux encore, c'était de songer à -la joie qu'il aurait, lui, son père, en recevant cette ligne écrite -par elle, cette ligne qui disait: «Je pense à vous. Je ne vous connais -plus guère. Il y a si longtemps que je vous ai quitté! Mais je vous -aime. Vous tenez une place très grande dans mes rêves de toute jeune -fille. Je voudrais vous revoir. Je voudrais...» Oh! ils en disaient -long, les quatre mots au crayon! Et le père comprendrait tout, -n'est-ce pas, tout ce qu'elle avait voulu y mettre... - -Elle éprouva un peu de gêne pourtant, quand elle vit, sous l'ombrelle -à raies noires, sa mère, blonde et fine, qui lui souriait comme -d'habitude. - ---Eh bien, mignonne? - ---Eh bien, maman? - ---Plus d'une heure toute seule! A quoi rêvais-tu? - ---Vous savez bien que je ne rêve pas. - ---Et ce bateau, qu'est-ce que c'est? - ---L'_Edith_. Très joli, n'est-ce pas? - -Elle avait rougi en parlant. Madame L'Héréec l'avait remarqué. - ---Un anglais? demanda-t-elle. - ---Non, maman. - -Et, détournée à demi vers la baie, pour avoir plus de courage, -décidée, d'ailleurs, à tout dire, Simone reprit, très vite: - ---Il va partir. Tenez, vous voyez, là-bas, près de Sainte-Brelade, un -canot avec trois hommes, deux rameurs, un qui gouverne. C'est le -propriétaire qui rejoint le bord. La brise est bonne, paraît-il. Quand -ils auront doublé la pointe, ils iront grand largue aux Sept-Iles. - ---Ah! - ---C'est le marin qui me l'a dit. Et demain, au petit jour, ils seront -à Lannion. - ---Lannion? - ---Mais oui, maman, Lannion, répondit Simone en se retournant. - -La petite madame L'Héréec ne riait plus. Surprise, inquiète, elle -cherchait à lire sur le visage de Simone, qui paraissait très calme, -et qui la regardait. Elle n'eut pas besoin d'un long interrogatoire. - ---Je t'ai vue causer, en effet. Tu connaissais l'homme? - ---Non. - ---Et il t'a raconté?... - ---Rien, dit Simone. C'est moi qui lui demandais de remettre un billet -à mon père. - -Madame L'Héréec eut un mouvement de recul. - ---Un billet à ton père? Mais, c'est une... - -Elle n'acheva pas. Son instinct de femme malheureuse l'avertit à -temps. Elle savait le danger des violences qui poussent l'enfant vers -l'autre époux. Que pourrait-elle dire d'ailleurs? Avait-elle le droit -strict d'empêcher Simone d'écrire à son père? Elle se contint. Mais -ses mains tremblaient en fermant l'ombrelle. Elle se leva, frappa de -petits coups sur les plis de sa robe, pour faire tomber le sable et -pour se donner le temps de réfléchir, puis elle dit, avec une -résignation affectée, en traçant un cercle, du bout du manche d'ébène, -parmi les herbes: - ---Je n'aurais pas cru cela de toi, Simone. Tu avais donc quelque chose -à lui apprendre? - ---Non, maman. - ---Alors, qu'as-tu écrit, mon enfant? - ---Mon nom. - ---Rien que ton nom? - ---Avec la date. - -Un imperceptible sourire brida les yeux de madame L'Héréec. - ---Et tu crois qu'on sera heureux, là-bas? - -Elle releva la tête, et s'aperçut qu'elle avait encore dépassé la -mesure. Simone s'était détournée. Le regard fixe et dur, les lèvres -serrées, elle suivait la manoeuvre du sloop qui levait l'ancre. Elle -aussi se retenait de parler. Mais elle pensait, dans un frisson de -révolte: «Pas heureux! Mon père pourrait ne pas être heureux de savoir -que je l'aime? Vous vous trompez! Vous le calomniez! Vous n'avez pas -le droit de me dire cela!» - -La pauvre enfant comprit peut-être que sa mère regrettait déjà la -question. Après un silence, elle dit avec effort, la voix toute -mouillée: - ---Comme il va vite, n'est-ce pas, ce petit sloop? - ---Oui, très vite. - -Toutes deux debout, l'une près de l'autre, elles regardèrent un peu de -temps l'ouverture lumineuse de la baie, par où glissait la haute -fléchure de l'_Edith_, au-dessus de la coque presque invisible. Puis -elles traversèrent la dune, pour rejoindre la route de Saint-Aubin. -Elles marchaient côte à côte, mais séparées d'âmes. Chacune devinait -de la pensée de l'autre juste ce qu'il en fallait pour se trouver -gênée. Elles ne se laissaient pas aller tout bonnement aux premières -idées venues, comme d'habitude. Ce qu'elles se disaient était apprêté. -La ligne d'écriture se dressait entre elles comme une barrière. Elles -essayaient de bonne foi de se retrouver, d'être ordinaires, et n'y -réussissaient pas. - -La dune franchie, les deux femmes suivirent la route qui monte à -droite. Des groupes d'Anglais et d'Anglaises s'échelonnaient sur la -pente, les uns échappés des _mail-coaches_ Fauvel ou Royal-Blue, et -dépensant en conscience la dernière halte, les autres gagnant à pied -la gare de Saint-Aubin ou celle de Don-Bridge. Parmi eux, Simone et sa -mère étaient bien d'une espèce à part. Les _misses_ leur jetaient, au -passage, des regards d'envie mal déguisée, jalousant en secret ces -tailles souples et cette allure élégante, un peu ailée. Madame -L'Héréec et sa fille ne s'en émouvaient guère. Il leur arrivait même, -dans leurs promenades du dimanche, de ralentir le pas, pour surprendre -ce qu'on disait d'elles. On les prenait souvent pour deux soeurs, tant -elles avaient la même cadence de marche et le même air de jeunesse. -Cela les faisait rire. Aujourd'hui elles se hâtaient. La route leur -était indifférente. Elles n'éprouvaient pas même ce besoin de se -retourner et de regarder en arrière, comme lorsqu'elles emportaient le -regret d'une journée heureuse. - -Une fois pourtant, au moment où la baie de Sainte-Brelade allait -disparaître, la jeune fille s'arrêta, et chercha, près de la ligne -d'horizon, un point blanc, déjà estompé par la brume. Sentant qu'on -l'épiait, et qu'une âme inquiète suivait la direction de son regard, -elle le ramena vers les villas espacées, au fond de la grève, et dont -les façades peintes en gris clair, en bleu, en rose, en jaune pâle, -luisaient si doucement parmi les arbres. - ---Vous rappelez-vous, dit-elle, que nous avions songé à louer ici, -l'an dernier? - -Madame L'Héréec laissa tomber la question, et dit: - ---Je ne t'ai cependant jamais empêchée d'écrire, Simone? - -La jeune fille répondit, de cet air distrait qui ponctue la -conversation comme une ligne de points: - ---Non, maman. - ---Jamais, tu le sais bien. Alors pourquoi, sans me prévenir, tout à -coup? - -Elles se remirent à marcher, sans plus rien se dire, peinées de ne -plus s'entendre, et poussant chacune ses réflexions dans un sens -différent, avec la conviction grandissante d'avoir raison. - -Aux approches de Saint-Aubin, le premier mouvement des promeneurs -débouchant de tous les vallons voisins, la corne d'un mail sonnant -sous les branches, je ne sais quoi de frais qui se lève le soir et -porte à l'action, ranimèrent la causerie interrompue. Simone redevint -gaie, confiante, volontiers rieuse. Madame L'Héréec elle-même semblait -avoir oublié l'incident de l'après-midi, et se plaignait seulement -d'être lasse. - -Quand les deux femmes descendirent du train, à Saint-Hélier, le soleil -était déjà couché. Elles tournèrent à gauche, par Conway Street, -embrumée, morne, marquée de la désolation des dimanches anglais, -s'engagèrent dans King Street, et s'arrêtèrent devant une maison assez -jolie, plus blanche que les voisines, ornée de fenêtres géminées. Un -magasin, fermé comme les autres, barrait de noir le rez-de-chaussée. -Au-dessus, on lisait: «_A la Lande fleurie_», et, en lettres plus -petites, de chaque côté: «Bijoux et émaux, souvenirs et articles de -Jersey.» Elles entrèrent. Une servante jersiaise, toute jeune, coiffée -d'un bonnet qui faisait pyramide sur sa face rose, vint à leur -rencontre, un bougeoir à la main. - ---Personne n'est venu me demander, Anie? - ---Non, madame. Une lettre seulement, ce matin, après le départ du -train. - -Madame L'Héréec examina rapidement l'enveloppe, timbrée de -Perros-Guirec, reconnut l'écriture, et mit la lettre dans sa poche, -avec un mouvement de tête qui signifiait: «Oui, je vois ce que c'est. -J'ai le temps de la lire.» Elle monta au premier, suivie de Simone, -soupa légèrement de thé et de gâteaux, et s'installa aussitôt dans sa -chambre, devant son métier à tapisserie, tandis que la jeune fille -s'asseyait en face, et posait un livre sur ses genoux. Leurs places -étaient celles de tous les soirs, devant la fenêtre; leurs deux -visages, inclinés sous le grand abat-jour crème de la lampe, avaient -cette fixité sérieuse que donnent les veillées, quand personne n'est -attendu. Madame L'Héréec, ne voulant pas travailler ce soir-là, avait -pris une plume, et s'était mise à repasser à l'encre de Chine des -parties à demi effacées du dessin, pour occuper l'activité de ses -mains adroites et fines. - -Elle faisait deux ou trois traits, à petits coups, et se renversait en -arrière, pour juger de l'effet. Simone lisait, les paupières baissées, -sans hâte, marquant d'un sourire aussitôt effacé des passages qui lui -plaisaient. - -Pauvre madame Corentine L'Héréec! ceux qui l'avaient vue autrefois -l'auraient facilement reconnue. Elle avait à peine vieilli: toujours -le même teint de blonde, la même mine chiffonnée, dont l'expression -naturelle était le rire, les lèvres minces, mobiles sur de petites -dents blanches, le nez court, et ces jolis yeux bleus, peu profonds, -mais si vivants! C'étaient les mêmes cheveux ondés, de couleur -cendrée, presque trop abondants, qu'elle tordait et attachait très bas -sur la nuque. La finesse du cou ne s'en voyait que mieux, un cou -d'enfant, d'une pâleur bleuissante par endroits, et qui sortait -élégamment de la robe noire échancrée, comme jadis du col blanc de la -Perrosienne. - -Oui, ceux de Perros-Guirec et de Lannion, les gens de son enfance et -de sa première jeunesse l'auraient retrouvée: mais ils auraient perdu -sans doute quelques-unes de leurs préventions, en voyant cette chambre -de King Street. La propriétaire de la _Lande fleurie_, arrivée dans -l'île avec le mince capital de sa dot restituée, avait su, grâce à -une entente parfaite du goût moyen, du caprice banal et limité du -touriste, monter une sorte de bazar qui avait réussi, chose étonnante, -près du double public anglais et français. On ne venait pas à Jersey, -de Southampton ou de Saint-Malo, sans acheter un bijou en granit de -l'île ou une canne de chou à la _Lande fleurie_. Elle passait pour -riche. On l'avait connue dépensière. Et cependant, autour d'elle, -aucune recherche d'ameublement. Les chaises, l'armoire à glace, la -table à ouvrage en tuya qui portait la lampe, étaient celles mêmes qui -ornaient sa chambre de jeune fille, et que le notaire avait -inventoriées, après la séparation de corps, parmi les «reprises» de la -femme. Le tapis qui couvrait la table du milieu, un cachemire démodé, -avait fait partie de sa corbeille de noces. Il était là, intact et -comme neuf, rappelant une période dont les séparés, d'ordinaire, ne -collectionnent pas les reliques. Elle ne l'avait pas remplacé, par -économie. Aurait-on cru cela de cette petite évaporée, qui avait fait -pousser des cris de paon à toutes les respectables bourgeoises de -Lannion? Aucun luxe pour elle-même. La chambre de Simone, qui ouvrait -sur celle où veillaient les deux femmes, avait tout pris, parce -qu'elle enfermait tout l'amour et toute la joie de la maison. Par -l'entre-bâillement de la porte, on apercevait un lit à rideaux de -satin bleu, traversés de bandes de guipure, et une glace biseautée où -se reflétaient un monde de bibelots, à peine distincts dans la -demi-obscurité, mais qu'on devinait jolis et bien rangés. - -C'était l'exil, en somme, et presque le désert, cette vie à -Saint-Hélier. Il était facile de voir que l'appartement ne recevait -pas de visites, qu'il abritait deux existences et non une famille. -Quelque chose y manquait: la présence d'un homme, ou du moins ces -portraits, ces photographies souvent communes, jaunes, presque -ridicules, mais qui disent le passé honorable, et reconstituent -l'ensemble providentiel autour de la veuve et des orphelins. - -Les deux femmes se taisaient. Dehors il faisait triste. Sur les -vitres, car les contrevents n'étaient pas fermés, la brume pesait. -Elle glissait, en masses lentes et lourdes, chassées dans le sens de -la rue, et les lumières des maisons en face semblaient entourées de -ouate. Pas une rumeur ne montait de la ville. Jusque dans la chambre -close une sorte d'humidité énervante et malsaine se glissait. Oh! -cette brume jersiaise, comme elles étaient lasses de la respirer! Et -voilà que, dans l'universelle torpeur du soir, les cloches d'un temple -voisin se mirent à carillonner. Elles chantaient bien, alternant ou -fondant leurs sons qui s'atténuaient dans l'air humide, et arrivaient -comme une musique, comme un de ces appels imprévus de la vie -extérieure qui rompent le rêve. - -Madame L'Héréec posa un coude sur le bois du métier, et regarda sa -fille qui lisait. Ses pensées l'avaient sans doute conduite vers des -lointains douloureux de passé ou d'avenir. - ---Ma Simone! dit-elle tendrement. - -La jeune fille leva les yeux, et sourit. C'était sa réponse accoutumée -aux avances maternelles. Elle souriait, et toutes deux reprenaient -leur travail, s'étant dit, une fois de plus, qu'elles s'aimaient. - -Seulement il y a des jours où cela ne suffit pas. - ---Ma Simone, répéta madame L'Héréec, viens m'embrasser, j'en ai -besoin, ce soir... là, tout près... - -Simone se redressa, d'un mouvement souple, posa le livre sur la table, -et vint s'asseoir tout près de madame L'Héréec, sur une chaise basse. -Et la mère attira cette belle tête brune, l'enveloppa de ses bras, -l'appuya contre sa poitrine que soulevait une émotion longtemps -contenue, se pencha toute blonde au-dessus, et la baisa, la caressa, -s'interrompant pour dire: - ---Dis, ma Simone, tu m'aimes bien? - ---Oh! oui, maman! - ---Beaucoup? - ---De tout mon coeur. - ---Tu ne veux pas me quitter? - ---Mais non! - ---Répète-le-moi. Dis-moi que tu te trouves bien ici, dans notre -maison, avec ta mère. - ---Sans doute, maman, je suis très heureuse. D'où vous viennent des -idées pareilles? - -Elle aurait voulu se dégager, mais sa mère la retenait, -s'attendrissant sur elle-même et pleurant de grosses larmes. - ---Non, reste! Si tu savais! si tu savais! Ma Simone, tu m'as fait de -la peine tantôt... Tu n'aurais pas dû écrire en cachette. - ---En cachette! Je vous l'ai dit tout de suite! - ---Sans me prévenir, si tu veux... C'est cela qui m'a fait de la peine. - -Simone, sentant l'étreinte se relâcher, passa la main sur ses cheveux -que les caresses de sa mère avaient mis en désordre, et, redressée, -tournée vers madame L'Héréec: - ---Voyons, maman, si j'avais demandé la permission d'écrire, surtout -d'écrire mon nom, vous me l'auriez donnée? Il est bien naturel que je -songe quelquefois à mon père. - ---Mais certainement, naturel... - ---Alors, je ne comprends pas. - -Pouvait-elle comprendre le tourment de jalousie qui agitait le coeur -de sa mère? Et la mère pouvait-elle expliquer pourquoi cet acte -innocent, en effet, un mot de souvenir adressé au père à demi inconnu, -la blessait, elle, et l'inquiétait comme une atteinte portée à ses -droits, une menace, un commencement d'abandon? C'était cela justement -qui la faisait trembler, à chaque heure, depuis la séparation: la -crainte de voir la pensée du mari s'insinuer, grandir dans l'âme de la -petite, prévaloir peut-être, et briser pour la dernière fois une -existence désespérément liée à la possession de l'enfant. Elle avait -peur de ce plaidoyer pour l'absent, tout d'amour et de pitié, qui se -bâtit au fond de ces êtres sans soupçon, qui met à profit mille -circonstances insaisissables, interprète le silence comme un regret, -s'exalte dans la contradiction, et qu'on ne peut pas combattre, parce -qu'il faudrait le réfuter. Madame L'Héréec laissa tomber ses mains -blanches sur ses genoux, comme découragée. - ---Oh! ma Simone! que je suis malheureuse, ce soir! - -L'accent de cette voix, pénétrée d'une souffrance vraie, émut tout de -suite Simone. Elle tendit ses deux mains vers celles de madame -L'Héréec, elle lui répondit d'un de ces regards que les enfants seuls -peuvent lever sur une mère ou sur une madone. - ---Sais-tu bien, continua madame L'Héréec, que sans toi je n'aurais -pas eu le courage de supporter la vie? Tu ne te rappelles pas, toi. Tu -étais trop petite. Ç'a été si dur les débuts de notre existence à -Jersey! Je pleurais, le soir, quand tu étais endormie. Je pensais que -je devais être tout pour toi, que tu me rendrais un jour en tendresse -tout ce que je faisais, et cela me redonnait de la force pour -supporter les refus, les démarches inutiles, les désillusions, quand -je croyais avoir trouvé une idée heureuse et que je la sentais -impossible... jusqu'au jour où j'ai eu l'inspiration de monter la -maison de la _Lande fleurie_. Oh! chère! chère! depuis lors, j'ai -travaillé comme une ouvrière,--et je n'en suis pas encore déshabituée, -tu le sais bien,--pour te faire plus belle, t'acheter de jolies -choses, te donner une chambre de jeune fille, te rendre tout ce que tu -aurais eu, et plus encore! - -Simone souriait. Madame L'Héréec la sentait bien à elle, et cependant, -en ce moment même, la tentation lui revint, irrésistible, affolante, -de savoir jusqu'à quel point l'enfant était aussi à «l'autre». - ---Nous avons eu raison de nous suffire et d'être heureuses l'une par -l'autre, dit-elle en touchant le canevas distraitement, du bout de sa -plume, oui, nous avons eu raison, car personne ne se souciait plus de -nous... - -Elle attendit une seconde, et, n'ayant pas de réponse: - ---Personne. Nous aurions pu tomber dans la misère, mourir même... qui -s'en serait préoccupé? - -Elle écouta de nouveau, en tenant sa plume levée. Et Simone répondit: - ---Mais, d'abord, maman, mon grand-père Guen. - ---Oui, pauvre père, il nous écrit assez régulièrement... Il nous donne -des nouvelles de Perros... Je suis persuadée qu'il referait, au -besoin, le voyage qu'il a fait une fois pour nous voir, il y a cinq -ans... Mais je ne pouvais pas lui demander davantage, surtout de nous -prendre à sa charge... Crois-moi, va, on s'est absolument désintéressé -de nous. Tout ce qu'on désire, c'est de ne plus entendre parler de -moi, ni de toi. - -Encore ces attaques, encore cet «on» qui désignait une seule et même -personne, et qui revenait sans cesse dans les conversations de madame -L'Héréec! Simone le redoutait, ce pronom méchant. Elle souffrait -d'être invoquée comme juge, sans cesse, contre son père. - ---Comment pouvez-vous supposer cela? dit-elle douloureusement. - ---Mais je ne le suppose pas: je l'ai éprouvé. Ce sont des faits. En -as-tu de contraires? - -Sa voix était devenue provocante, comme elle devait l'être dans les -discussions d'autrefois, comme si, derrière Simone, il y avait eu le -mari. - ---Mon Dieu! maman, dit Simone, vous n'avez eu besoin de personne, -grâce à votre activité, grâce à votre adresse. Il n'est pas étonnant -que personne ne soit venu à votre aide. Mais des preuves d'intérêt, -j'en ai eu. - ---Toi? Lesquelles? Je serais curieuse... - ---L'accueil que je recevais, quand j'allais passer les vacances à -Lannion. - ---Et il y a de cela combien d'années? - ---Cinq ans, dit plus bas Simone. - ---Bientôt six, ma chère. C'est-à-dire que ton père, après avoir usé de -son droit au début,--il le faisait sonner assez haut, son droit de -t'avoir au mois de septembre!--s'est lassé de toi. Ton dernier séjour -à Lannion date de ta neuvième année. Tu as quinze ans. Je ne trouve -pas, pour ma part, que l'intérêt soit vif. - ---Il y a peut-être des raisons que je ne sais pas. - ---Des raisons? Des raisons de ne plus recevoir sa fille? Laisse donc! -Ce qu'il y a, c'est, chez toi, un parti pris de tout excuser. - -Madame L'Héréec avait tourné la tête en parlant, irritée de cette -contradiction très nette sous sa forme respectueuse, et qu'elle -rencontrait pour la deuxième fois de la journée. Ses yeux fixèrent -ceux de Simone, qui était un peu pâle, mais dont la physionomie ne -portait aucune trace d'irrésolution ou d'intimidation, et elle dit, -accentuant et séparant les mots: - ---De sorte que, Simone, tu serais toute prête à te rendre à Lannion, -si on t'invitait? - ---Oui. - ---Ce serait une joie pour toi? une grande joie? - -La pauvre enfant, ne voulant ni mentir, ni blesser, répondit: - ---Je le crois, mais si on m'invitait. - ---Eh bien! Tu peux attendre l'invitation! répliqua madame L'Héréec -avec un rire forcé; elle mettra du temps à venir! Pour le moment, tu -feras bien de te mettre au lit. Tu es lasse, et tu déraisonnes... - -Simone se leva aussitôt, se pencha au-dessus de sa mère, l'embrassa en -appuyant les lèvres, comme pour demander pardon de sa hardiesse. - ---Bonsoir, dit-elle. Et vous? - ---Oh! moi, je n'ai pas sommeil. - -Elle la suivit du regard, qui s'en allait, dans le jour décroissant de -la lampe. Une traînée fauve courut jusqu'à la pointe de la tresse -brune, quand la jeune fille passa la porte. Madame L'Héréec continua -de regarder. Simone invisible était encore présente. Elle fit -plusieurs tours dans sa chambre, déplaça deux ou trois objets menus, -on ne sait quoi, sur la cheminée, peut-être par plaisir de toucher à -des choses taillées et froides. La mère entendit le bruit d'un ruban -dénoué, des genoux ployés et touchant le tapis de fourrure, un murmure -de prière rapide, et la chute soyeuse des vêtements posés sur une -chaise, un à un. Puis elle entrevit une forme de femme, vague et toute -mousseuse de dentelles, qui se glissait dans le lit. Un profil de -vierge se posa, l'oeil clos déjà, sur le nimbe indécis de l'oreiller. -Et, dans la pénombre de la chambre, il n'y eut plus qu'un mouvement -régulier, qui soulevait le drap et l'abaissait, et une seule lueur, -d'or adouci, que faisait le rayon de la lampe sur une torsade de -cheveux échappée de la résille de Simone. - -Madame L'Héréec la contempla un peu de temps. Elle eut un sourire de -fierté. Chez elle, les moindres circonstances avaient un pouvoir -incroyable de diversion. Elles ne détruisaient pas, mais elles -écartaient pour un temps les préoccupations même les plus vives. -Toutes les douleurs, sur cette nature nerveuse et mobile, n'agissaient -que par accès. La pensée lui vint, en regardant Simone, de sa propre -jeunesse. - -«Elle ne me ressemble pas du tout, songea-t-elle. Nos caractères sont -si différents! Elle a un air de madone, comme cela, dormant. Moi, je -riais toujours.» - -Elle se pencha sur le métier, tâchant de reprendre le dessin -interrompu. Mais la comparaison de leurs deux jeunesses l'avait -emportée au loin, et, à la place des mailles du canevas, elle revoyait -la maison de son père le capitaine, une vieille maison en retraite -dans un enfoncement du quai de Perros-Guirec. Qu'on était bien là, -garanti du vent et de la curiosité des voisins! Et cela n'empêchait -pas d'apercevoir la rade entre ses deux rives de collines élargies. On -les suivait, les vertes collines, jusqu'à la pointe rocheuse du -château, jusqu'à l'île Thomé, ronde comme une tortue et, de l'autre -côté, jusqu'à ces longs écueils pâles qui s'émiettent à l'infini dans -la mer, et qu'on prendrait, aux beaux jours, pour des monceaux de -roses thé flottant là sur l'eau bleue. Tout ce large pays, aux vallées -pleines d'arbres et de fermes, aux falaises à moitié couvertes de -fougères et rousses de goëmons à leur base, comme si elles portaient -une double moisson, les gens du bourg, ceux des roches roses de -Ploumanac'h, les jeux auxquels on jouait sur le port, entre deux -passées de voitures, les retours du père qui apportait toujours des -cadeaux, après chaque voyage, des objets de toilette pour Corentine, -des médailles bénites ou des albums pour Marie-Anne, tout revivait, -reconnaissable, dans la brume fine des étés bretons. Le rire des -petites filles qui se tiennent par le bras et vont en bandes, barrant -la jetée, montait encore si clair! Les vieux cherchaient à deviner de -quoi riait cette jeunesse. Ils s'épanouissaient un peu, sans -comprendre. Hélas! on riait de vivre et de se sentir jolies jusque -dans leurs yeux morts. Corentine Guen était plus rieuse que les -autres. - -Un second regard vers Simone, presque aussitôt détourné, levé dans le -vague. - -«Blonde, murmura-t-elle, blonde comme on ne l'est guère en Bretagne. -Avec cela, j'avais des cheveux ondés qu'on aurait dit frisés au petit -fer. Simone est bien, très bien, d'une autre manière, en brun. Et pas -coquette! Moi je l'étais. On me disait trop que j'étais jolie... Le -père me gâtait. Des soirs, je croyais que les vagues du port -chantaient pour moi: «Jolie, la Corentine, jolie, jolie.» - -Oui, le père la gâtait. Il était fier de la montrer, car nulle fille -de Perros ou de Lannion n'avait la peau si blanche, le cou si fin, les -yeux plus malicieux ou plus doux, selon qu'elle le voulait. Elle -n'aimait pas les gros travaux, qu'elle laissait à Marie-Anne, la -cadette. Elle préférait coudre, repasser, broder, ou s'en aller rendre -visite à des amies moins jolies qu'elle. Son sang léger de -Lannionnaise la poussait au plaisir. Elle adorait danser. Et quand -approchait l'époque des pardons, de celui de la Clarté, ou même de -ceux de Pleumeur, de Trébeurden, de Locquivy, elle y songeait des -semaines d'avance, et demandait: «Si nous allions?» Et ils allaient, -tous deux, elle et le père, lui, serré dans sa veste bleue de marin, -qui avait des boutons marqués d'une ancre, et elle, en robe claire, -avec son châle long, gris pâle, à frange de soie, sa coiffe de fête -qu'elle portait si bien, sa chevelure d'or nattée sous les deux -bandeaux de mousseline qui encadrent le visage des Perrosiennes et se -redressent en touchant l'épaule, comme un bord de coquille. Ils -allaient pour ne rentrer qu'à la nuit, presque les derniers. Le père -grondait un peu. Corentine suppliait pour rester. Elle sortait du bal -très lasse, enivrée des compliments, des regards, des mouvements de -jalousie qu'elle avait provoqués. Elle revenait, dans un abattement -délicieux, bercée par le roulis de la voiture, derrière le capitaine -qui conduisait le cheval, bien droit au vent de la nuit, comme à la -manoeuvre. Et à la maison, au premier coup frappé, Marie-Anne, qui -n'accompagnait jamais sa soeur aux pardons, accourait en jupon, -épeurée, les yeux battants de sommeil. Une bouffée d'air entrait par -la porte, et faisait voler les cendres du foyer. - -C'était une de ces nuits-là qui avait décidé de sa vie. Corentine Guen -ne pouvait manquer aux fêtes de Lannion, qui durent deux jours chaque -année, le dernier dimanche d'août et le lendemain. Le dimanche soir -surtout, il y a un vrai bal, sous les ormeaux du Guer, avec des bancs -en gradins enveloppant une allée, des cordons de lanternes vénitiennes -et de verres de couleurs pendus aux arbres, un orchestre, un peuple de -curieux autour des palissades qui défendent l'entrée. Le dessous des -branches est tout blond de lumière. Les bateaux ont mis leurs -pavillons dehors. Tout le pays est là: les châtelaines avec leurs -maris, accourus des vieux châteaux perdus dans les blés noirs, les -officiers de marine en uniforme, beaucoup de maîtres de la flotte aux -manches galonnées, car la maistrance se marie volontiers en Lannion, -et les bourgeois et bourgeoises, et les jeunes filles de la ville ou -des landes voisines, folles de danse et de toilette, qui viennent -chercher un fiancé ou montrer leurs bijoux d'accordailles. C'est là -qu'il faut voir, sous la coiffe d'apparat, deux rouleaux de mousseline -allongés en cornets, les jolis cous bretons, minces comme des tiges de -fleurs, et les grandes boucles d'oreilles d'or, et les tabliers de -soie, et cette manière de marcher qu'ont les belles Lannionnaises, en -balançant les franges de leurs châles et la tête en arrière. - -Corentine Guen se trouvait parmi elles, au premier rang, la plus -jolie, la plus regardée de toutes. Elle avait seize ans. Jamais elle -ne s'était sentie si heureuse ni si bonne. - -Et voilà qu'au moment où plus de cent jeunes hommes vont inviter -autant de jeunes femmes et ouvrir le bal, un homme s'était avancé pour -l'inviter, non pas quelqu'un de la maistrance, mais un monsieur, -grand, jeune, avec toute sa barbe noire en carré et l'air grave. Au -premier coup d'oeil, elle avait deviné qu'il était venu pour elle, -pour elle seule. Il la considérait, en approchant, avec une sorte -d'admiration pieuse, comme une petite statuette de sainte. Elle en -était troublée avant même qu'il lui parlât. - ---Mademoiselle Corentine Guen, je crois? - ---Oui, monsieur. - ---Je n'ai personne pour me présenter. Mais ma famille connaît la -vôtre. Je suis Guillaume L'Héréec, de Tréguier. - -Sans rien dire de plus, il avait offert son bras. Elle l'avait pris, -sans rien trouver à répondre, intimidée, presque effrayée, sans savoir -pourquoi. Il avait bien un peu causé en dansant, mais de choses -banales, comme avec les autres. Il prenait un soin extrême de ne pas -froisser la robe grise ou la coiffe brodée. Il touchait à peine sa -danseuse, comme une chose trop frêle. Mais elle lisait dans son âme, -étant comme lui Bretonne et connaissant les songes que font les âmes -silencieuses de ce pays-là. - -Quand il l'eut reconduite à son banc, elle eût voulu ne plus danser de -toute la soirée. Il revint l'inviter encore. Elle ne savait plus rire. -La seule phrase hardie qu'il risqua, ce fut: «Je vous ai vue au -dernier pardon de Pleumeur, et je n'ai pas osé vous inviter.» Qu'y -avait-il là qu'elle n'eût dix fois entendu? Elle se sentait troublée -au son de cette parole froide en apparence et au fond passionnée... - -Madame L'Héréec se laissait rarement emporter, dans ses souvenirs, au -delà de cette période de sa vie. La vanité heureuse et flattée avait -fait autrefois sa gaieté exubérante. Sa vanité blessée la protégeait -maintenant contre les retours offensifs des années pénibles. Elle -s'interdisait d'y penser. Elle aimait mieux ne songer qu'à l'enfance, -à la mignonne Corentine, à qui la vie et les passants souriaient dans -les rues de Perros et de Lannion. Ce soir, la lassitude avait-elle -affaibli sa volonté, ou bien l'occasion de ce retour en arrière -avait-elle plus puissamment agi sur cette imagination toujours jeune? -Madame L'Héréec abandonna sa pensée au cours qu'elle avait pris. Elle -revit cet au delà des fêtes de Lannion, l'amour déclaré de Guillaume -L'Héréec, l'opposition immédiate, violente, persévérante de madame -Jeanne, la mère de Guillaume, une Bretonne de Tréguier, froide et -tenace. - -Oh! certes, si le mariage avait eu lieu, c'était bien malgré madame -Jeanne. Elle avait lutté jusqu'au bout contre son fils, et dit tout ce -qu'on pouvait dire: l'inégalité des fortunes, car les L'Héréec étaient -riches et de vieille souche bourgeoise, la coquetterie de la jeune -fille, l'humeur légère de toutes ces femmes de Lannion. Elle détestait -Lannion d'une haine de clocher, méprisante et aveugle. Tous ses -ancêtres étaient nés, s'étaient mariés, avaient dormi leur dernier -sommeil à l'ombre de la cathédrale noire de Tréguier. L'honneur de -leur vieux nom, leur réputation d'aisance et de probité commerciale -avaient grandi lentement, sur ce sol rocheux, le long des rives -profondes du Jaudy. Et il allait falloir quitter la patrie familiale, -ne plus voir la tour d'Hastings, d'où tombait le soir le couvre-feu -sur la ville endormie déjà, se transplanter, à plus de cinquante ans, -pour suivre le caprice d'une enfant qui tenait le coeur, le coeur -faible de Guillaume. - -Ç'avait été la grande faute de Corentine, d'exiger que son mari vînt -habiter Lannion. Elle avait déclaré qu'elle mourrait d'ennui dans -cette ville sombre de Tréguier, plaisanté les gens de là-bas, leur vie -contrainte et morne à son gré. Guillaume avait cédé, malgré tous, -parce que les deux yeux bleus de sa fiancée le demandaient. Il avait -vendu le moulin à huile, où s'était faite la fortune des aïeux, pour -en acheter un autre, plus vieux et moins près de la mer, tout à côté -de Lannion. Lui, très soumis à sa mère, Breton songeur et timide, il -s'était trouvé intransigeant, presque dur, quand il s'était agi de ce -départ qui coûtait tant à madame Jeanne. - -Rapidement madame Jeanne avait eu sa revanche. Elle s'était vite -révélée dépensière et frivole, la petite Corentine. Jolie comme elle -était, pouvait-on lui refuser de la présenter dans le monde breton, -qui s'ouvrait volontiers devant le nom des L'Héréec? Les invitations -n'avaient pas tardé à venir, ni les succès pour la jeune femme, ni les -médisances d'une petite bourgeoisie jalouse et caquetant autour -d'elle. Elle avait trop d'esprit, elle riait trop, elle ne savait pas, -pauvre fille de seize ans, ce que lui coûteraient son amour du bal et -ses dîners chez les bourgeois riches de la contrée, dans les petits -manoirs où elle se rendait avec Guillaume, dans le cabriolet remis à -neuf du grand-père Jobic. - -Pendant leurs absences qui duraient parfois plusieurs jours, madame -Jeanne, qui s'était occupée de commerce depuis son enfance, gouvernait -l'usine, et prenait, par devoir autant que par besoin de domination, -la place de son fils. Dans l'hôtel de la rue du Pavé-Neuf, elle était -maîtresse aussi, l'ayant acheté de ses deniers. Guillaume, au retour, -la trouvait mécontente. Elle lui montrait que ce train de vie était -trop lourd, que ces relations trop hautes absorberaient et au delà les -revenus du ménage, que les affaires se ressentaient de la négligence -de l'homme. Elle répétait les médisances qu'on racontait, dans le -cercle étroit de vieilles gens qu'elle s'était créé; elle se -préoccupait, sincèrement, mue par la passion maternelle qui emplissait -tout son coeur depuis la mort de M. Jobic, de savoir si les mots -risqués, les inconséquences de langage ou de conduite qu'on prêtait à -sa bru, pouvaient être démentis. Guillaume, très amoureux, excusait -Corentine, assurait qu'on la calomniait, et malgré lui, pourtant, il -retenait quelque chose des propos auxquels il ne croyait pas. Il -continuait à mener sans goût, pour plaire à Corentine, la même vie que -madame Jeanne appelait une vie de dissipation, et qui était simplement -coûteuse et vaine: mais sa jalousie soupçonneuse de Breton, lente à -éclater, avait reçu l'éveil. - -La naissance de l'enfant aurait pu tout changer. Et Guillaume espéra -un moment qu'il en serait ainsi. Mais quand sa femme, heureuse d'être -mère, voulut prendre dans la maison la place qui lui revenait, elle se -heurta à madame Jeanne. Entre elles deux l'opposition des caractères -et des éducations était complète. Elles ne s'entendaient sur rien. Les -plus petites décisions prises par madame Corentine étaient blâmées par -madame Jeanne, ses ordres désavoués, ses désirs prévenus en sens -contraire. A propos de ce nom de Simone, inusité au pays breton, à -propos du choix d'une nourrice, que l'une voulait Lannionnaise et que -l'autre s'entêtait à faire venir de Tréguier, et quand madame -Corentine déclara qu'elle tutoierait sa fille, ce qui ne s'était -jamais fait dans la famille L'Héréec, où les enfants étaient tenus à -distance par le «vous» moins tendre, il y eut des scènes violentes, -des reproches, des rappels blessants de l'humble condition des Guen. - -Alors la jeune femme, se sentant à l'étroit dans l'hôtel de Lannion, -surveillée, blâmée dans les choses les plus innocentes, annihilée par -madame Jeanne, n'eut plus de repos que son mari n'eût consenti à -reprendre l'existence mondaine de la première année. - -Et les germes de désaccord, semés entre les époux, avaient levé et -grandi. Prévenu par sa mère contre la Lannionnaise, fatigué de ces -luttes dont il n'était guère que le témoin attristé et trop faible, -Guillaume avait mieux aperçu les défauts de sa femme, sa vanité -d'enfant gâtée, son désir excessif de plaire, le vide de cette petite -tête uniquement occupée des regards qui se tournaient vers elle. Il -avait souffert de la voir mal jugée par les vieux bourgeois de -Lannion. Ses affaires avaient pris une tournure inquiétante. Les -dettes affluaient, entamant la fortune des L'Héréec, modeste en somme -et considérable seulement pour le petit pays pauvre de là-bas. Et il -s'était plaint, à son tour, amèrement, cruellement, comme s'il se -repentait d'une patience trop longue, entêté désormais et partial -comme sa mère. - -Madame Corentine revoyait, dans la chambre silencieuse de King Street, -ces scènes d'autrefois, la lente désaffection, les discussions -toujours renaissantes, les emportements de son mari, les hontes -qu'elle avait reçues, devant les domestiques, devant l'enfant, jusqu'à -cette dernière, jusqu'à ce soir où elle avait été injuriée, jetée -violemment et à demi renversée sur l'angle d'un meuble, au retour d'un -dîner chez les de Couëdan, où elle s'était montrée trop libre, au dire -de cet homme de Tréguier, mal marié à une fille de Lannion. - -Oh! cette brutalité! la fin de tout, la fuite, le pays à demi soulevé, -la retraite chez le père, l'enfant disputée en justice, Perros même -devenu inhabitable, le refuge à Jersey pour vivre et pour cacher -Simone! Tout ce drame rapide, elle le revécut, et sa figure -s'empourpra, et tout son coeur se souleva de colère, et ses petites -mains se mirent à trembler sur le bois du métier qu'elle serrait. - -Il y avait bien longtemps que madame Corentine ne s'était animée -ainsi. Toute l'ancienne colère, comme elle était vive encore! Comme -elle se retrouvait! Comme les mots accouraient, véhéments, contre cet -homme brutal avec sa femme et faible devant sa mère! - -L'excès même de son trouble avertit madame Corentine que cette pente -d'esprit était mauvaise. Elle se renversa en arrière, passa les mains -sur ses yeux, soupira, et, cherchant à quoi penser pour se tirer de -là, se souvint tout à coup de la lettre qu'elle avait reçue en -rentrant. Elle prit l'enveloppe froissée, la déchira lentement, -voulant faire durer la distraction et s'y complaisant. C'était bien -une lettre de son père. - - «Perros, le 24 juillet. - - «Ma chère fille, - -«Tout va bien en Perros. Sauf que la vieille mère Gode Tiec, qui -mendiait son pain, n'en a plus besoin parce qu'elle est morte, il n'y -a pas eu de malheur. Les terriens sont contents de leur froment, et on -dit que les blés noirs sont jolis. Le fait est qu'en passant près du -Hédrou, j'ai vu un morceau de lande où il pousse bien des douzaines -de galettes pour la saison. Tu sais que ça ne m'intéresse qu'un peu, -ces choses-là, et seulement à cause des voisins qui ont du bien au -grand air. - -«Moi je n'ai pas fait belle pêche, ces jours. Je crois que le bar se -fatigue de nos côtes. Il faut aller jusqu'aux îles pour le trouver, et -encore! Ça m'oblige à mettre un peu plus de toile sur mon canot, qui -est vieux comme moi. - -«Je te dirai, ma chère fille, que j'ai chaviré une fois, depuis ton -honorée du 30 juin, par le travers de l'île Rougie. Le bateau n'a pas -eu de mal, ni ton père non plus. Ceux de Ploumanac'h nous ont relevés -tous deux, en moins d'une demi-heure. Ne t'inquiète pas, ça n'est pas -encore mon tour, comme tu vois. - -«Je te dirai de plus que Marie-Anne va avoir son enfant dans bien peu -de jours. Elle ne marche guère. Son mari est en mer, et elle voudrait -bien t'avoir pour ce moment-là. Même elle aurait l'idée de te demander -d'être marraine. Je sais que cela va te faire réfléchir. Elle n'osait -pas t'écrire là-dessus. Moi, je m'en suis chargé, parce que la petite -avait de la peine, depuis dix ans qu'elle ne t'a pas vue. - -«Embrasse ta demoiselle, qui est ma petite-fille tout de même, et -crois-moi ton père dévoué. - - «CAPITAINE GUEN.» - - -Madame Corentine relut la fin de la lettre. «Marraine, dit-elle à -demi-voix, marraine!» Elle ne s'attendait pas à cette proposition, qui -ajoutait à son trouble. Sous la phrase droite et sèche du vieux Guen, -elle devinait l'émotion qu'il avait dû éprouver en écrivant cette -lettre, elle entendait la conversation qu'il avait eue avec -Marie-Anne, timide, épeurée par l'approche de cette maternité, -désireuse d'avoir près d'elle sa soeur, «depuis dix ans qu'elle ne l'a -pas vue». Et lui! il ne disait rien de lui, mais son sentiment n'était -que trop clair. Pauvre père! lui non plus, depuis dix ans, n'avait pas -vu sa fille, sauf une fois, à Jersey, en passant, mais sur la terre de -Bretagne, chez lui, non, jamais, jamais elle n'avait voulu -retourner... - -«Marraine, songea la jeune femme en froissant la lettre dépliée, non, -cela ne se peut pas. Remettre le pied à Perros, moi!» - -L'intense irritation de tout à l'heure lui remontait par bouffées, et -lui faisait dire «non!» Non, elle n'irait pas dans ce pays où elle -avait trop souffert, d'où la méchanceté et la basse envie ameutées -l'avaient fait partir... - -Pourtant, la lettre du père, qu'elle tenait serrée entre ses doigts, -lui chantait comme un refrain: «Marie-Anne va avoir son enfant... Son -mari est en mer... Elle voudrait...» Et cela s'insinuait, elle le -sentait bien, dans son coeur de femme, malgré les révoltes de -l'amour-propre et les dénégations des lèvres. - -Mauvaise soirée! Elle se leva, pour mettre un terme à ce combat -intérieur. Il était l'heure de se coucher. Dans la chambre en face, -Simone dormait; elle avait joint les mains qui s'allongeaient droites -et blanches vers le mur. En écoutant, car le silence de la nuit -s'était fait dans la rue, la mère entendait la respiration égale et -pleine de l'enfant. Elle sentit un frisson rapide. Elle eut une sorte -de vue claire d'un problème redoutable. Cette jeune fille qui dormait -avait eu, l'après-midi, une initiative inquiétante. Elle pensait à son -père, peut-être bien plus qu'elle ne l'avouait; elle désirait le -revoir. Oui, la trop longue séparation avait dû faire éclore, dans -cette âme de vierge, une sorte de père idéal qu'elle adorait en le -cachant, comme d'autres le fiancé des premiers rêves. N'était-ce pas -effrayant de laisser se développer, dans la contrainte où les -sentiments s'exaltent, le souvenir embelli du toit paternel et du -père? Ne valait-il pas mieux aller au-devant du danger, accepter -bravement l'invitation de Guen? - -Que répondrait-elle, madame Corentine, le jour où Simone lui dirait: -«Mon devoir est de ne pas l'abandonner, je veux revoir mon père»? Que -répondrait-elle? Et la question se poserait sûrement. A quoi -servirait alors de dire oui? Quelle obligation Simone lui aurait-elle -d'un consentement qu'elle aurait arraché, qu'on ne pouvait refuser? Et -quelle autorité la mère aurait-elle pour fixer la durée de ce séjour? -Une autorité bien diminuée, parce que l'enfant serait partie malgré la -mère, parce qu'entre elles deux il y aurait eu une lutte sourde et -longue avant d'en arriver là! Et si le père accueillait bien sa -fille,--comment douter de l'accueil?--l'enfant très flattée, très -adulée là-bas, penserait certainement qu'on avait eu tort de la -retenir si longtemps, elle accuserait sa mère, elle ne lui -pardonnerait pas, au fond du coeur, de lui avoir disputé cette joie -naturelle, et, revenue à Jersey, elle y rapporterait une âme partagée, -elle serait changée en une autre fille, qui examinerait curieusement -et jugerait la longue jalousie de sa mère... - -Peut-être une diversion immédiate, un voyage en Bretagne préviendrait -cet avenir menaçant. Oui, passer huit jours à Perros, envoyer Simone à -Lannion deux ou trois jours... Elle était maîtresse de limiter la -durée d'une faveur que personne n'avait demandée. Elle ramenait sa -fille à jour fixe. Elle avait le beau rôle, et Simone serait engagée à -revenir, par le sentiment même de générosité qui aurait poussé sa mère -à lui dire: «Va!» L'objection, le malaise né entre elles à l'occasion -du père disparaîtrait. Il serait évident que madame L'Héréec n'avait -pas peur, puisqu'elle envoyait l'enfant vers lui, qu'elle n'avait pas -de rancune sauvage... - -Hélas! la peur, la rancune, c'était au contraire, en ce moment, le -plus vivant de cette âme bouleversée. A peine l'idée se fut-elle -formulée dans l'esprit de madame Corentine, de risquer un voyage en -Bretagne, la jeune femme se sentit toute défaillante. L'abandon -qu'elle avait toujours craint, elle s'y précipiterait donc! Elle irait -confier sa fille à ses ennemis! Encore s'il n'y avait eu que le mari, -mais la mère, madame Jeanne, qui la détestait! Qui sait quand elle -reverrait Simone, si elle la reverrait jamais? Sur un caprice -d'enfant, sur une lettre du vieux Guen, elle serait folle, en effet, -de risquer tout son bonheur, folle, folle... - -Elle répétait le mot, dans la peur de ce silence de tout, dans le vide -de son âme, dans l'anxiété de ses contradictions. Qui la délivrerait, -qui l'éclairerait, qui la sauverait? - -Un instant, elle, alla vers la fenêtre, et appuya son front aux vitres -moites, derrière lesquelles la brume allait toujours, soufflée par le -vent d'est. Tristesse des rues désertes, morne accablement des maisons -où plus rien ne veille! Tout dort, il n'y a même plus un mouvement de -passant, pas une étoile qui puisse tirer à soi l'abandonnée qui se -débat et voudrait échapper à elle-même. - -Alors madame Corentine a traversé la chambre, elle s'est approchée du -lit où dormait Simone, et, la fièvre au coeur, elle a pris dans ses -mains une poignée des grands cheveux bruns épars sur l'oreiller, elle -s'est penchée, elle les a baisés avec passion, puis elle est demeurée -debout, immobile, longtemps, à regarder dormir celle qui venait -d'écrire au père, là-bas, sur la côte de France. - - - - -II - - -Le lendemain matin, quand Simone entra dans la chambre de sa mère, -celle-ci dormait encore, lasse d'avoir veillé et d'avoir pleuré. La -jeune fille s'avança sur la pointe des pieds, enveloppa sa mère de ses -bras, et l'éveilla en l'embrassant longuement, sans rien dire, avec ce -merveilleux tact des enfants qui grandissent, et qui savent déjà que -les tendresses blessées n'ont pas besoin d'explication, mais de -caresses pour guérir. - -Elle retournait dans son appartement, heureuse d'avoir fait plaisir et -de se sentir tant aimée. En passant à côté du métier, elle jeta un -coup d'oeil sur le dessin du canevas. A peine si le mouvement fut -marqué: une inflexion légère de la taille, les grands cils qui -s'abaissent et se relèvent. Mais elle avait vu que le trait à l'encre -de Chine en était au même point. Madame L'Héréec avait deviné la -pensée de sa fille. - ---J'avais les yeux si fatigués hier soir, dit-elle, que je n'ai pu -continuer. - -Une demi-heure plus tard, elles descendaient au magasin, que la -servante venait d'ouvrir et de balayer. Il faisait un soleil radieux. -Et il était bien joli, sous cette pluie de rayons, l'étalage de la -_Lande fleurie_. La lumière se brisait, en éclats de toutes les -couleurs, sur mille objets aux surfaces polies, cailloux du Rhin, -broches, bracelets, épinglettes, émaux, éventails en ivoire ou en -plumes. Elle mettait une aigrette au bord rose des gros coquillages de -l'Inde, sur les ongles des pattes de lagopèdes montées en porte-plumes -et en coupe-papier, glissait en lueurs fauves le long des cannes de -choux vernies, des _cabbage sticks_ entassés dans un coin, cerclait -d'une auréole les assiettes du Japon et les coupes de cristal, d'où -s'élevaient, en pyramides crêpelées, tous les tabacs de la libre -Angleterre, Virginian, Old Judge, army and navy mixture, Richmond gem, -Orient, qui répandaient dans l'atmosphère un parfum de bazar levantin. - -Simone aimait ces choses brillantes et bien rangées. Elle aimait les -clairs jours d'été. Elle s'avança, ouvrant les yeux tout grands, comme -si elle fût entrée dans une salle de bal, devinant que sa jeunesse et -cette lumière étaient faites l'une pour l'autre. - -Madame Corentine, qui la suivait, parut, au contraire, gênée par ce -miroitement universel. Elle s'assit derrière un bureau qui occupait -le milieu de la pièce, et se courba sur un livre de comptes, tandis -que sa fille, debout, penchée au-dessus d'une vitrine, rangeait une -collection de bijoux en granit de Jersey et de sous de l'île émaillés. -Les doigts de Simone, à petits coups légers, redressaient l'alignement -compromis par les acheteurs de l'avant-veille, donnaient une -inclinaison plus heureuse à un croissant de pierre bleue ou rose, -essuyaient un grain de poussière. Elle avait l'habitude et le goût de -ce joli ménage. Son esprit ne s'y dépensait guère. Il lui en restait -assez pour songer, et son coeur faisait du chemin autant que sa main -en faisait peu, son coeur si jeune, grisé pour un rayon de jour. Elle -pensait à son père qui, en ce moment peut-être, lisait la ligne tracée -par elle sur la page blanche. Comment l'avait-il reçue? Un petit -frisson l'agitait à cette idée. Elle se représentait bien la maison, -le jardin, le salon où se tenait sans doute M. L'Héréec, avec sa mère, -la sévère madame Jeanne, le coup de sonnette du marin, la porte -ouverte par la vieille Gote; mais tout se brouillait ensuite, et elle -cherchait, sans pouvoir la trouver, la figure de son père. Cinq années -sans le voir avaient presque effacé l'image, altéré les contours, -l'expression des yeux, le souvenir du son de la voix. Elle ne pouvait -pas. C'était déjà comme si la mort avait passé, avec ses voiles qui -s'ajoutent les uns aux autres, d'année en année. Pas même un portrait -qui pût l'aider à ressaisir l'impression ancienne et si chère. Dans la -nouvelle maison, tout ce qui rappelait le père était banni, excepté -une photographie déjà jaune, datant des premières semaines après le -mariage, et qu'elle avait aperçue une fois, un jour que sa mère -feuilletait des liasses de lettres pliées en quatre. - -Elle se ralentit un peu dans son travail, leva la tête, et regarda sa -mère. - -Madame Corentine avait appuyé son menton sur une de ses mains, et, les -yeux vagues fixés sur la rue, elle réfléchissait. Elle avait l'air -triste. - -Comme tout avait changé, depuis la veille, pour une ligne d'écriture! - -Simone se remit à ranger les bijoux de granit et les sous de Jersey. -De temps en temps, elle levait les yeux vers le bureau d'où ne venait -aucun bruit de plume rayant le papier, aucune ombre rapide d'un bras -levé brisant les lueurs du parquet. Elle retrouvait toujours la même -silhouette fine et songeuse. - -Il devait y avoir autre chose que le souci de la veille, pour que -madame Corentine fût à ce point absorbée dans ses réflexions. Après le -déjeuner, elle annonça l'intention d'aller rendre visite à miss Ellen -Crawford, vieille demoiselle pauvre, qui se disait toujours -institutrice, bien que, depuis longtemps, on ne lui eût connu aucune -élève, et pouvait sans déchoir, à l'abri de ce pavillon, rendre mille -petits offices rétribués qui lui eussent fait sans cela un état -inférieur: Miss Ellen gardait les cottages, les louait, gageait les -cuisinières, et prenait en pension, dans son petit jardin de -Springfield Road, les géraniums et les fuchsias laissés par les -baigneurs ou par les familles en voyage. - -Simone, restée seule, se demanda ce que sa mère pouvait bien avoir à -confier à miss Ellen Crawford. Il lui fallut attendre, pour le savoir, -plus d'une grande heure, vendre une demi-douzaine de cabbage sticks, -de broches en vieil argent et de vues de Jersey. Enfin sa mère revint, -et, comme personne ne se trouvait arrêté à la devanture du magasin: - ---Simone, dit-elle, je viens de convenir avec miss Ellen qu'elle -gardera la maison pendant une absence que je compte faire. - ---Avec moi? - ---Oui. Marie-Anne désire beaucoup que je sois marraine de son enfant; -j'ai réfléchi, et j'accepte. - ---Oh! maman! - -La jeune fille traversa l'appartement; elle arriva, toute sa joie -étonnée dans les yeux, jusqu'à madame Corentine, qui se tenait au -delà de la porte, et enlevait son chapeau. - ---Alors, Perros? dit-elle. - ---Certainement. - ---Et le grand-père Guen? - ---Et même Lannion, si tu veux. - -Simone voulut passer le bras autour du cou de sa mère. - ---Merci, dit-elle, vous me faites si grand plaisir!... - -Elle s'arrêta, sentant que sa mère la repoussait doucement. - ---Laisse-moi, petite, laisse-moi. Nous ne partons pas tout de suite, -d'ailleurs. Dans quatre jours: miss Ellen est occupée jusque-là. - -L'enfant s'écarta. Elle vit que sa mère pleurait. Sa joie, brusquement -refoulée, lui fit comme une blessure à l'âme. De nouveau, elles -souffraient de tant s'aimer sans pouvoir se mettre à l'unisson. - -Mais, un moment après, comme elles rentraient toutes deux dans le -magasin, madame Corentine pria Simone d'aller chercher une liasse de -papiers dans une des chambres du second. Simone partit. Elle monta -l'escalier en courant. Et à mesure qu'elle montait, la joie -recommençait à grandir en elle. Il fallait passer par un couloir vitré -d'où l'on découvrait, par-dessus les toits voisins, le bout des jetées -de Saint-Hélier et une large bande de mer. Simone s'arrêta. Elle -regarda, tout attendrie, la limite bleue si loin, si loin. Et, comme -personne n'était là pour l'épier, elle envoya un baiser vers la terre -invisible de France. - -Au retour, elle entra, sans raison, dans sa chambre de jeune fille, -qu'elle trouva plus jolie que de coutume. - -Des mots traversaient son esprit, bondissant l'un après l'autre, se -rattrapant, se confondant, pêle-mêle, sans repos, comme des papillons -de printemps: Perros, Trestrao, Marie-Anne, Lannion, Guen, Sullian, le -père. - -Et elle souriait à tous. - - - - -III - - -A peine le voyage de Lannion fut-il décidé, que madame Corentine -regretta la parole donnée. - -Elle était nerveuse, pâle, incapable de rien entendre en dehors de ses -propres pensées qui la torturaient, quand elle monta, quatre jours -après son entrevue avec miss Ellen Crawford, sur le pont de -l'_Alliance_, le petit vapeur anglais qui fait le service entre -Saint-Hélier et Saint-Malo. Étendue à l'arrière, sur une chaise -longue, la tête enveloppée dans un châle, elle prétexta le malaise du -roulis pour éloigner Simone: «Va, dit-elle, laisse-moi, je ne -rouvrirai les yeux qu'à Saint-Malo.» Et elle se mit à penser, avec un -trouble affreux, qu'elle allait perdre son enfant, qu'on la lui -volerait, oui, sûrement, et à repasser toutes ces circonstances qui -l'avaient amenée là, tous les mots échangés avec Simone depuis une -semaine. - -Des terreurs subites la prenaient. Et sa main, conduite par une espèce -d'instinct de défense, touchait le sac aux armatures nickelées, posé -près d'elle, et où elle avait renfermé la charte de sa liberté, la -copie du jugement dont elle lisait de mémoire les lignes régulières, -nettes comme des lames d'acier: «Au nom du peuple français, attendu -qu'il résulte de l'enquête des sévices graves... Par ces motifs, -prononce la séparation de corps entre les époux L'Héréec, avec tous -ses effets de droit, déclare que la demanderesse aura la garde -exclusive de l'enfant, qu'elle sera tenue seulement de remettre au -mari pendant le mois de septembre...» Oserait-on, après cela, lui -ravir sa fille? Non, il était lié. Elle avait pour elle la force des -lois, les gens de justice. Elle en userait, au besoin. Elle se disait -cela, et elle continuait quand même à s'enfoncer dans ce dédale de -souvenirs, d'appréhensions, de raisonnements contradictoires, qui -brisent l'énergie, et ne réparent pas les fautes commises. - -Simone, après avoir refusé de quitter sa mère, la voyant immobile et -la croyant assoupie, monta sur la passerelle. Il y avait peu de -passagers. Elle s'accouda aux balustrades de fer, la figure dans le -vent qui soulevait ses cheveux, près du lieutenant, un marin -irlandais, que sa mère et elle avaient connu à Saint-Hélier. Et, -pendant plus de deux heures, tandis que le bateau courait, brisant les -lames courtes, elle prit un plaisir d'enfant à se faire expliquer la -route, les manoeuvres, les courants qui portent sur les roches, les -balises. Le lieutenant racontait des histoires de mer, souriant dans -sa barbe blonde aux questions de la jeune fille, et lui nommait les -écueils, les uns trouant les vagues, les autres invisibles, -reconnaissables seulement au bouillonnement et à la nuance de l'eau. - -Bientôt Cézembre émergea, ronde comme un chaton de bague. La terre de -France, simple ligne d'abord, se dentela, prit couleur, s'éleva. Le -clocher de Saint-Malo pointa dans l'azur, et ce fut l'entrée de la -Rance, large et superbe, toute blonde sur ses bords de roches et toute -bleue au milieu, avec des lointains de forêts comme les fjords de -Norvège. - -Alors Simone, enthousiaste, descendit par l'échelle de la passerelle. -Les mots d'admiration se pressaient sur ses lèvres. Elle fut surprise -de trouver sa mère debout, qui la regardait venir, en souriant un peu -derrière son lorgnon d'écaille. - ---Est-ce beau, cette Bretagne! - -Madame L'Héréec répondit, avec moins d'accent, mais avec un sérieux -qui n'échappa point à Simone: - ---Oui, très beau. Cela fait je ne sais quoi de se retrouver en France, -n'est-ce pas, Simonette? - -Et elle caressa la joue de Simone du bout de sa main gantée. - -Dès leur arrivée, madame Corentine et sa fille prirent le train de -Bretagne, mais elles s'arrêtèrent à Plouaret. Le lendemain seulement, -vers dix heures, une calèche de louage vint les prendre, pour les -mener à Perros, en tournant Lannion. Madame Corentine ne voulait pas -s'exposer à rencontrer son mari, elle voulait éviter jusqu'à la vue de -l'hôtel de la rue du Pavé-Neuf, massif entre ses deux jardins, avec -ses contrevents bruns, son toit long coiffé d'un bourrelet de zinc, et -qu'on aperçoit des coteaux voisins, au-dessus des ormeaux du Guer. - -Il fallut couper à travers la campagne, par les chemins tordus autour -des fermes. On allait lentement. La matinée avait la douceur bretonne, -pénétrante et voilée. La brume, qui s'était embaumée toute la nuit sur -les landes et les chaumes, comblait encore les vallées, et fumait sur -les buissons bas, tandis que le soleil chauffait les arêtes rocheuses -couronnées de pins. Les alouettes, qui sont nombreuses sur les côtes, -se levaient et montaient pour voir la mer. On devinait que la -splendeur de midi serait superbe et courte. - -Madame Corentine, assise à droite, au fond de la calèche, resta -d'abord silencieuse et distraite. Souvent, elle jetait un regard -rapide sur les hauteurs qui cachaient Lannion. Ses yeux s'animaient -comme au voisinage du danger. Un sentiment de révolte et de défi -faisait redresser cette petite tête volontiers hautaine. Puis -l'émotion d'une minute s'effaçait. Les yeux bleus se laissaient -prendre aux détails familiers de la route. Un apaisement, un -demi-sourire détendaient la physionomie de la jeune femme. Madame -Corentine passait où elle avait passé petite fille, jeune fille, jeune -épousée. - -Quand les collines de Lannion, évitées par un long détour, bleuirent -derrière la voiture, quand les chevaux, rendus plus vites par les -effluves salins, commencèrent à trotter sur la route de Perros, cette -impression devint dominante, et se fixa. Madame Corentine répondit aux -questions de sa fille, s'intéressa à tous les clochers de l'horizon, -se pencha quand Simone se penchait, pour lire, sur les bornes, les -kilomètres franchis. Les inquiétudes avaient disparu. Le charme du -pays natal prévalait souverainement. La mère et l'enfant se -retrouvaient, unies dans la même attente joyeuse. Au sommet des côtes, -les pinières dressaient leurs bouquets de poils drus, qui chantaient. -Par l'ouverture étroite des vallées, chacune ayant son ruisseau plein -de menthes et sa ferme écrasée parmi les arbres, la mer apparaissait, -entre deux pointes de falaises, d'où venait le souffle frais et -l'étincelle des vagues. On approchait de Perros. - - - - -IV - - ---Petite, attrape l'amarre! - -Le capitaine Guen, qui arrivait à la godille, et doublait la pointe de -la jetée de Perros, lança un paquet de cordes qui se déroula, et vint -tomber sur la haute levée de granit, couverte de goëmons comme un -vieux mur où grimperaient des lierres bruns. Marie-Anne se baissa avec -effort, et attacha la corde au dernier échelon d'une échelle de fer. -Le douanier de service regardait. - ---Est-ce que la pêche est bonne, père? - -M. Guen, sans répondre, se mit à parer son canot, en alignant, le long -des bordages, les deux avirons, la gaffe et le bâton de sapin qui lui -servait de beaupré. Le bruit des bois heurtés s'en allait, porté au -loin par l'eau, dans le petit port en demi-cercle. Cette musique-là -réjouissait le capitaine, et donnait de l'importance à son -débarquement. Il ne se pressait pas. Des baigneurs, qui l'avaient -aperçu, hâtaient le pas dans l'espoir d'acheter du poisson. - ---La pêche doit être bonne, puisque vous ne répondez pas! reprit la -jeune femme, les mains jointes sur le devant renflé de sa jupe grise. - -Le capitaine enleva encore son ciré de toile, l'enferma dans un -placard, à l'arrière, revêtit sa veste usée à deux rangs de boutons -d'or qui lui donnait haute mine, puis, saisissant d'une main les -barreaux de l'échelle, il monta, tenant de l'autre un panier d'où -s'échappaient des gouttes de saumure mêlées d'écailles, qui tombaient -dans la mer. - ---Voilà! fit-il en apparaissant sur la jetée: dix dorades, deux -vieilles et un congre, un petit, par exemple! - ---Combien vos dorades, mon ami? demanda une voix d'homme, dans un -groupe de cinq ou six curieux qui s'était formé autour de lui. - ---Je ne vends pas mon poisson! dit le capitaine. - -Il se redressa, en se voyant entouré d'étrangers, de ces «gallos» -qu'il n'aimait guère, et, par-dessus leurs têtes, comme il était très -grand, il regarda quelque chose droit en face de lui, sur le quai, -là-bas. C'était son habitude, quand il prenait terre, de donner le -premier coup d'oeil à sa maison. Il aimait la revoir, en retraite sur -l'alignement des autres, avec la porte abritée d'un auvent, et ses -deux fenêtres ouvertes sur la baie, par où la brise entrait jusqu'à -la nuit. Et ma foi, il n'avait point l'air ainsi d'un homme qui vend -ses dorades, le capitaine Guen! Son cou, maigre et tanné, portait une -tête petite et aplatie, une tête de goëland. Comme beaucoup de marins, -Guen avait des oiseaux du large l'oeil bleu vert et transparent. Quand -il se fut assuré que tout était bien en place, dans le bas Perros: - ---Enlève, petite! - -Marie-Anne souleva le panier, le douanier porta la main à son képi, et -Guen se mit à marcher rapidement vers le bourg. Arrivé à l'endroit où -la jetée se coude pour rejoindre le quai, il se détourna pour voir -l'étranger qui lui avait ainsi fait perdre ses mots, leva les épaules, -et dit, d'une voie radoucie, tandis qu'une sorte de contentement -plissait ses joues raidies par le vent et par le sel: - ---Eh! eh! Marie-Anne! jolie pêche, n'est-ce pas? - ---Oui, père! - ---Et je n'ai été que jusqu'à la Noire de Thomé, sais-tu? Je n'avais -qu'à moitié le coeur à mes lignes. Toujours je croyais qu'il nous -était arrivé quelqu'un. Personne n'est venu? - ---Non, personne, répondit la jeune femme en changeant de main le -panier. - ---Et pas de lettres? - ---Non plus. - ---Ça sera pour demain. Dommage que ton Sullian ne soit pas là, lui qui -aime tant la soupe de vieilles! Enfin tu les porteras aux Tudy, qui -sont pauvres. - ---Oui, père. - -Ils longèrent le quai, où quelques notables, moins actifs que le vieux -Guen, revenus de toute navigation, même de la petite, bonnes gens à -colliers de barbe rude, assis sur les bornes d'amarre et les pieds sur -les câbles, échangèrent avec le capitaine le grognement bref des -anciennes connaissances du même port. Ils baissaient la tête, -balbutiaient un bonjour, et laissaient passer avec la belle -indifférence d'un navire qui en croise un autre. - -Guen, au milieu du port, inclina à droite, entra dans le petit -cul-de-sac qui formait une place minuscule au-devant de sa maison, -passa sous l'auvent couvert d'ardoises épaisses, d'un bleu gris, qui -tremblaient, les jours de tempête, comme un clavier de castagnettes, -et ouvrit la porte. - -Pas de lettres! Cela le tourmentait un peu. Pourquoi Corentine -n'avait-elle pas écrit, ni Sullian? - -Selon son habitude, quand il rentrait de la pêche, il s'assit à -califourchon sur une chaise, et alluma sa pipe, tourné vers le maigre -feu qui faisait bouillir la marmite. - ---Je sors, père, dit Marie-Anne; je vais chez les Tudy. - -Quand elle eut refermé la porte, la longue salle enfumée redevint aux -trois quarts obscure. Une seule fenêtre l'éclairait, petite et -grillagée, à droite de l'entrée. Il faisait nuit de bonne heure dans -cette pièce basse, qui servait de cuisine et de magasin de pêche au -capitaine. Une table, des chaises, des filets, des lignes roulées sur -des lièges, une paire d'avirons pendus au mur, une voile neuve dans un -angle, c'était tout l'ameublement. Par prévision, depuis quatre jours, -on avait dressé dans le fond un lit de bois pour le capitaine: si les -Jersiaises allaient arriver! La chambre du capitaine, là-haut, était -prête à les recevoir. Mais non, rien, pas de nouvelles! - -Pourquoi se tourmenter, cependant? Corentine était comme cela, -capricieuse, irrégulière. N'allait-elle pas se décider tout à coup et -sans prévenir? Il la connaissait bien, sa Corentine! Si elle allait -revenir au pays, là, chez lui! A cette pensée, qu'il avait eue -pourtant bien des fois, Guen sentit son coeur se troubler. - -C'est qu'il l'aimait bien, Corentine! Il l'avait aimée, même, d'un -amour de prédilection, quand elle était jeune fille, et qu'on le -louait si souvent à cause d'elle. Au retour de chaque voyage, il la -trouvait embellie. Il comptait avec orgueil qu'il pourrait lui donner -une dot assez ronde, pour une fille de simple capitaine, vingt mille -francs, et qu'elle serait recherchée par quelque breveté, commandant -un beau navire à vapeur, un de ceux qu'il aurait voulu être, lui. - -Hélas! ç'avait été son grand chagrin bientôt, sa fille aînée. Il ne -lui en avait pas gardé rancune. Il l'avait excusée tant qu'il avait -pu, disant: «Attendez, laissez venir le temps», et, plus tard, quand, -répudiée, chassée de Lannion, réfugiée à Perros pendant le procès qui -se déroulait, elle était en butte aux médisances de tant de mauvais -coeurs jaloux, ne cessant de répéter: «On n'a pas su la prendre, on a -été trop dur avec Corentine, oui, trop dur!» - -Ses raisons n'étaient jamais bien abondantes ni compliquées. Il -n'avait point voulu entendre ce qu'on lui contait des dépenses, de la -coquetterie et des impertinences de sa fille. Et il était demeuré -frappé dans sa joie de vieux brave homme, dans la paix de sa -conscience droite, comme par un malheur injuste, quand madame -Corentine, séparée, trouvant la vie impossible à Perros aussi bien -qu'à Lannion, s'était enfuie à Jersey. - -Depuis ce moment-là, il s'était mis à pêcher avec passion. Il passait -des jours, quelquefois une partie de la nuit, dans son canot à une -voile, toujours seul et par tous les temps. Les retraités de son âge, -qui le voyaient tant naviguer et se lasser, lui, un riche, qui avait -bien le moyen d'acheter son poisson, disaient: «C'est Corentine qui -lui manque. Il a un chagrin, cet homme-là.» Et ils n'avaient pas tort. - -Mais la maison du port l'induisait aussi en tentation. Rien ne volait, -rien ne flottait sur la baie qu'il ne le vît, pas un coup de vent, pas -un yacht, l'aile tendue, gouvernant vers la jetée, pas un vol de ces -petites bécassines qui vont, comme des balles d'écume fouettées du -vent, d'une grève à l'autre. Des fois, quand il souffrait d'un -rhumatisme, il regardait par la fenêtre de sa chambre, pendant des -heures, la ligne d'horizon, nette, légèrement courbée, et il naviguait -en pensée. Il s'en allait bien loin dans les grands espaces, dans -l'infini où il avait commandé ce petit point obéissant, mobile, -intrépide, qui s'appelait l'_Armide_ ou le _Légué_. - -Des ports lointains où il s'était arrêté, des escales pour une avarie, -pour un supplément de charge à prendre, lui revenaient en mémoire, et -les navires qu'on croisait, et les jolis profits du commerce que lui -permettait l'armateur, et les nuits sous les vergues tendues qui -criaient, d'un gémissement doux, à chaque houle, et le susurrement -continu de la brise dans les mâts de sapin, si beaux chanteurs qu'on -les eût dit accordés ensemble pour se répondre et siffler en parties! -Il y avait si longtemps que la mer lui avait pris le coeur! Il se -rappelait les fiançailles, quand, futur mousse aux pieds nus, il -courait dans les vases du Guer, pêchant des crabes et des anguilles -jusque sous la carène des goëlettes amarrées au quai; il se rappelait -le capricieux et fort amour dont elle l'avait aimé, elle aussi, -quarante-cinq ans durant, ses caresses, ses colères, l'indicible -malaise qu'il éprouvait loin d'elle, les nuits toujours parlantes, -l'oeil mobile des lames qui fuirent. Oh! il était bien de la race -aventureuse dont il est dit, dès les siècles anciens, qu'elle aimait à -se lancer sur la mer pour y découvrir des îles, de l'espèce des -oiseaux qui ne trouvent pas seulement leur nourriture au large, mais -qui aiment à y planer pour le plaisir et pour le libre essor de leurs -ailes. - -Cependant, toute cette douceur qui lui venait du voisinage de la rade -était empoisonnée par la pensée de la séparation d'avec sa fille -aînée. Même en regardant la mer, même en se souvenant de ses belles -années, il se rappelait les mauvaises. Il y avait des calomnies, des -mots qu'il ne pouvait plus chasser. Par exemple, cette phrase de -madame L'Héréec la mère, de madame Jeanne, comme on la nommait, disant -au tribunal: «Je savais, dès le début, que mon fils se repentirait de -cette mésalliance, et je l'en avais prévenu.» - -Mésalliance! Qui donc, en pays breton, avait le droit de prononcer un -mot pareil en visant la fille du capitaine Guen? Qui donc pouvait -accuser la famille d'avoir manqué d'honneur ou de probité, et qui donc -pouvait se vanter d'être de meilleur sang, plus honnête, et peut-être, -après tout, plus illustre? - -Car il y avait, au sujet des Guen, de vieilles traditions. Le -capitaine ne s'en vantait pas, mais il les connaissait. On disait que -la race était parente de l'apôtre armoricain, saint Guénolé. Tout -petit, il avait été bercé au récit que les grand'mères, discrètement, -racontaient, sous l'abri de leurs capes, les soirs d'hiver. Il savait -l'histoire du saint, fils de comte, dont le nom signifiait: «Il est -tout blanc»; âme toute blanche, en effet, réfugiée de bonne heure dans -la discipline monastique, à l'ombre errante du manteau de saint -Corentin, que les landes de Bretagne voyaient passer tour à tour; âme -égale et sévère pour elle seule, qui fut prise de pitié aux chants de -fête de la ville d'Ys, et pleura, devant le roi Grallon, sur la ruine -prochaine de la grande cité; âme éprise de solitude aussi, vagabonde -au service de Dieu. Comme ils étaient nombreux, dans la rudesse des -temps païens, ces jeunes hommes, fils de pères grossiers et de mères -délicates, qui conservaient de l'un le goût des longues courses et des -navigations à l'aventure, et développaient l'instinctive pureté de -l'autre jusqu'au renoncement du cloître! On les voyait passer, -amaigris par le jeûne et rayonnants de visage, au lendemain des -douleurs publiques, soit des rencontres d'hommes d'armes, soit des -pestes, soit des pillages qui laissent les maisons vides et les champs -sans moisson. Pour les deuils, pour les querelles entre frères, pour -les enfants premiers-nés emportés dans leur fleur, on les appelait en -hâte. Ils venaient, ils consolaient, et parfois rendaient toute la -joie perdue en ranimant les morts. Puis ils s'en allaient, ayant peur -d'eux-mêmes et des louanges du monde. Ils retournaient au monastère, -dont la porte s'ouvrait sur plusieurs lieues de landes ou devant la -mer infinie. Parfois, ils prenaient un pain d'orge, leur bourdon, un -livre de chant, et, montant sur une barque, ils allaient à la -recherche des îles, encore plus loin des hommes, encore plus près de -Dieu. Et leur coeur était ravi dans le bruit des vagues. Et l'instinct -profond de leur race chantait en eux, parmi les écueils. - -Que de fois Guen, avec son équipage de bons matelots, choisis dans -Perros et Lannion, avait contourné la presqu'île bretonne et passé le -raz de Sein! Il regardait alors, avec un sentiment d'amour et de -prière, l'île plate, rase sur la mer toujours creusée de lames. Dans -les beaux jours, à l'époque où les pêcheurs mettent le feu au goëmon -dans leurs champs, il s'élevait de là des fumées légères, droites dans -le ciel pâle. Guen songeait que l'aïeul avait fait ainsi. Le disciple -de saint Corentin avait semé l'orge sur ce rocher. Ses cantiques -s'étaient répandus parmi les houles, mêlés aux voix d'oiseaux. C'est -de là que, voulant regagner le continent et n'ayant plus de barque, il -s'était mis à marcher sur le détroit avec ses compagnons, et qu'on les -avait vus s'avancer en file, tout blancs, pareils à une troupe -d'alouettes de mer qui suit le creux des lames. Toujours Guen -cherchait du regard l'endroit le moins large du raz et la pointe -probable où ils avaient dû aborder. - -Se rattachait-il vraiment, par une suite d'ancêtres inconnus, pêcheurs -de homards et de congres, à la race du comte Fragan, qui vit périr la -ville d'Ys? Un signe aurait pu donner, un seul, quelque ombre de -vraisemblance à la légende: la seconde fille de Guen, Marie-Anne. -Celle-là était demeurée fille du peuple. Elle avait conservé le -costume, l'allure et les préoccupations ménagères de ses compagnes -d'école. Au sortir des classes, elle n'avait pas demandé des leçons -particulières, comme Corentine, ni couru les assemblées, ni rêvé bien -loin un mari. Tout son roman tenait entre l'église de Perros et la -maison du vieux Guen, où, un jour, vers la vingtième année, un -capitaine au long cours était venu la demander en mariage, où, depuis, -elle attendait, pendant des mois, silencieuse et l'esprit toujours en -mer, des réunions qui duraient à peine des semaines. Ce n'était qu'une -femme de marin, dans un bourg de la côte bretonne. Mais l'étrange et -charmante physionomie qu'elle avait, et qui la distinguait de toutes -les autres: des yeux mauves très doux, des cils si fins et si dorés -qu'on n'en voyait que le rayon, point de sourcils, deux grands -bandeaux de cheveux d'or sous la dentelle de la coiffe, la bouche -longue, les épaules tombantes et, surtout, une sorte de transparence -de visage à travers laquelle se lisait une seule pensée, grave et -pure, comme dans les images de saintes! Ceux qui la voyaient prier -dans l'église de Perros songeaient à des figures de fresque. Elle -faisait une impression de passé noble et lointain. - -Ce qu'il y a de sûr, c'est que la légende, même incertaine, et dont il -ne se vantait jamais, avait contribué à bien poser le capitaine dans -le pays de Perros-Guirec. Sans doute, il n'était que Lannionnais, et -il avait vécu à Lannion jusqu'à son mariage. Mais, pour une distance -de six kilomètres, l'excommunication bretonne peut être levée: on -l'avait adopté à Perros. Il y jouissait de l'estime et d'une autorité -particulière dans les choses de la mer. Quand on était longtemps sans -nouvelles d'un bateau, les femmes ou même le syndic venaient le -trouver: «Capitaine, il y a _la Marie_ qui devait arriver la semaine -dernière de Christiana; elle n'est pas encore signalée?» Il avait -toujours une explication rassurante: les relâches dans les petits -ports, les avaries qu'on répare dans des îles, certains courants dont -il se souvenait et qui mangeaient la marche des navires. Si Guen ne -faisait pas partie du conseil, c'est parce qu'il ne l'avait pas voulu. - -Il réfléchissait justement à ce défaut de nouvelles où l'on était du -beau dindy commandé par son gendre, _la Jeanne_, de Lannion, et il se -donnait des raisons qu'il approuvait de la tête. - -Un bruit de pas qui claquaient sur la terre dure de la place. Il -écouta. C'était le pas alourdi de Marie-Anne. Il y avait aussi des -voix, plusieurs, des voix douces. Qu'est-ce que cela? Serait-il -possible?... Guen se leva, déposa sa pipe dans un trou de la cheminée, -et ouvrit la porte. - ---Père, c'est Corentine! dit une voix. Grand-père, c'est Simone! dit -une autre. - -Avant qu'il eût pu se reconnaître, il se sentit attiré par deux bras -jetés sur ses épaules. Il se pencha, et deux lèvres fraîches, un pli -de voilette relevée, un noeud de satin froissé se posèrent sur sa joue -hâlée. - ---Bonjour, père! - -Il ne dit rien, mais il la serra si fort contre son coeur qu'il -l'enleva de terre un moment. Puis, détachant ses bras, et se reculant, -et fermant à demi les yeux, comme s'il avait voulu juger la voilure -neuve d'une goëlette: - ---Pas changée! dit-il, la même, bien la même! Et l'autre? Voyons? - -Simone se tenait en arrière de sa mère, un peu à gauche. La porte -entre-bâillée laissait en pleine lumière cette grande jeune fille, -rose comme une Anglaise, étonnée, souriante et grave. Le capitaine la -considéra de la tête aux pieds, examina son chapeau de feutre noir, où -s'enroulait un voile blanc, son cache-poussière, qui était un vêtement -nouveau pour lui, et, ne reconnaissant point en elle le type des Guen, -ni leur manière d'être, en fut comme décontenancé. - ---Ma foi, fit-il, je ne l'aurais point avouée pour mienne dans la rue, -cette enfant-là, Corentine. Bonne mine, d'ailleurs... Comme la voilà -grande! - ---Je le crois bien, depuis le temps que vous ne m'avez vue! Vous ne -m'embrassez pas, grand-père? - -Elle s'avança, droite, tendit une joue, puis l'autre. - ---Vous savez, grand-père, dit-elle posément, c'est moi qui ai voulu -venir. - ---Qu'est-ce que tu dis, Simone? - ---Maman, il ne faut pas me démentir. Je vous suis si reconnaissante -d'avoir consenti! Oui, grand-père, je suis très heureuse d'être ici. -Je m'y reconnais! - ---Oh! petite, ça n'est guère possible! - ---Parfaitement, et je me souviens encore des deux jolis bricks de la -chambre, là-haut!... Je vois bien que vous me prenez pour une -demoiselle. Mais je n'en suis pas une, allez! Pour vous le prouver, si -tante Marie-Anne veut me garder avec elle, je l'aiderai à préparer le -dîner. - -Elle avait déjà tiré l'épingle qui tenait son chapeau, et accroché le -feutre à la dent d'une ancre pendue au mur. - -Le capitaine la suivit du regard, content, au fond, de cette franchise -et de cette décision, se demandant: «Qu'est-ce que c'est que -celle-là?» - ---Comme il te plaira, répondit-il. Marie-Anne devient lourde, la -pauvre, et un peu d'aide ne lui fera pas de mal. Toi, Corentine, viens -là-haut, que je te montre ta chambre. - -Ils s'engagèrent, le capitaine précédant sa fille, dans l'escalier de -bois à petits paliers, bordé de colonnes torses, vieille relique -bretonne de cette vieille maison. - ---Vous excuserez Simone, mon père, dit madame Corentine à voix basse: -c'est un peu une enfant gâtée... toute seule avec moi... vous -comprenez... - ---Gâtée? Ma foi, je n'en sais rien encore, repartit tout haut le -marin, qui se sentait porté à défendre sa petite-fille; non, ce -qu'elle a dit n'est pas mal du tout. Seulement elle n'a pas pris de -ton côté, voilà! - ---Je crois, en effet... - ---Il n'y a pas de crime à cela, Corentine. Il avait bien ses qualités, -lui aussi! N'avait été la mère, la dame Jeanne, les malheurs ne -seraient peut-être pas arrivés. - -Le nom du mari ne fut pas prononcé. Mais madame Corentine éprouva une -sorte d'impatience de le sentir si près. Deux portes ouvraient sur le -dernier palier: en face, la chambre de Marie-Anne; à droite, celle du -capitaine. Madame Corentine se hâta d'entrer dans la dernière. - ---Que vous l'avez bien arrangée pour nous! dit-elle. - -C'était vrai. Tout reluisait, tout avait été frotté, lavé ou -épousseté: les bois du lit, de vieux noyer, sculptés de feuilles de -trèfle et d'où débordaient deux draps brodés, fleurant la verveine; -les deux coquillages de l'Inde, à valves roses, garnis d'épines -blanches comme des clochetons, qui flanquaient, sur la cheminée, le -rameau de corail épanoui sous verre; la longue-vue suspendue à deux -clous; le brevet de capitaine encadré; deux gravures coloriées -représentant les anciens navires commandés par le capitaine, un brick -et une goëlette d'une fidélité de lignes et de gréement excessive, -posés sur une mer très régulièrement labourée avec du bleu et du vert: -tout, jusqu'aux vitres, un peu épaisses, mais nettes, de la fenêtre, à -travers lesquelles on apercevait un géranium en pot, des tiges de -volubilis grimpant à une ficelle agitée, et la belle rade au delà, la -royale avenue que font les collines en s'écartant, pour le plus grand -bien des caboteurs de Perros, et pour le plaisir des vieux capitaines -en retraite. - ---Cela vaut mieux que Jersey, hein? demanda Guen, qui voyait madame -Corentine fixer le large un peu rêveuse. - ---Oui! fit-elle, sortant de cette distraction et secouant le piquet de -plumes noires de son chapeau: bien mieux! - ---Si seulement Sullian était avec nous! - ---Où se trouve-t-il? - ---A Bilbao, chargeant pour le retour. Si tu nous restes un peu, tu -auras la chance de le revoir. Nous attendons de ses nouvelles. Il se -hâtera de revenir, tu comprends! - ---Oui, embrasser le petit dans son berceau... Elle est bien lourde, -Marie-Anne! - ---N'est-ce pas? dit Guen avec un sourire. Ce sera un garçon!... Dire -que si mon gendre Sullian était là, nous serions... - -Il voulait dire «au complet». Mais il songea qu'un autre manquerait -encore, le premier gendre. Et il rougit, le vieux Guen, en s'arrêtant -de parler, comme quelqu'un qui n'a pas l'habitude de rien taire, et -qui se trouve pris. - -Corentine n'eut pas l'air de comprendre, et dit, en revenant sur ses -pas: - ---Nous allons être bien ici, père! Voyons la chambre de Marie-Anne? - -Quelques heures plus tard, ils dînaient tous dans la salle basse, -autour de la table ronde qui n'avait jamais eu de rallonge. Les quatre -couverts étaient mis sur une nappe fine, repassée par la plus adroite -lingère du bourg. Guen avait en face de lui Corentine, à droite et à -gauche sa petite-fille et Marie-Anne. - -Entre les convives c'étaient des regards heureux, et cette -conversation brisée de gens qui ne se sont pas vus depuis longtemps, -et qui effleurent tous les sujets, dans la hâte de se remettre au -point les uns des autres, et de tout dire pour se mieux faire agréer. - -Plus que les autres, le capitaine causait. Il racontait des pêches, -des histoires du haut et du bas Perros, il se souvenait, il -rajeunissait, et retrouvait ses formules et jusqu'à ses intonations du -vieux temps, pour dire, à propos de tout: - ---Eh bien, petite Corentine, le pays breton, est-ce assez bon? - -Corentine subissait à sa manière le charme de la réunion. Comme -beaucoup de natures que la vie a tendues, que l'effort à soutenir, le -rôle à jouer surexcitent, elle éprouvait une détente, elle jouissait -de pouvoir s'abandonner librement en paroles, sans être jalousement -observée, comme à Jersey, par des étrangers qui ne comprennent jamais -tout de nous-mêmes. Marie-Anne, au nom de Sullian, souvent prononcé, -souriait de ce sourire infiniment doux et grave qu'ont les statues de -saints dans les églises et les filles de pure race celte dans les -coins ignorés de Bretagne. Mais le dialogue était vif surtout entre le -capitaine et Simone, Simone, curieuse des moindres détails, nouvelle -en ce pays qu'elle avait à peine entrevu dans son enfance, et qui -s'apercevait de la conquête rapide qu'elle faisait en la personne de -son grand-père. - ---Nous irons voir l'église demain, n'est-ce pas, grand-père? - ---Oui, ma mignonne. - ---Et la plage de Trestrao? - ---Sans doute. - ---Et la pointe du château où vous avez chaviré? - ---Je le crois! - ---Et puis nous irons à Ploumanac'h, quand la mer sautera autour du -phare? à Trégastel aussi? Grand-père, il faudra décider maman à venir -avec nous au pardon de la Clarté. C'est bientôt? - ---Le 15 août. - ---Elle viendra! Voyez-vous comme elle a envie de dire oui! Elle -viendra! Dans la carriole du boulanger! Je ne veux pas de voiture. -Nous ferons comme maman faisait, quand elle avait mon âge! - -Ce soir-là, la maison du capitaine, bien close contre le vent, contre -les regards, ressemblait à une île où des gens heureux se seraient -retirés à l'abri, ignorés, sans témoins. Personne encore, ou bien peu -de gens savaient l'arrivée des deux Jersiaises. L'émotion du retour -était dans sa fraîcheur. Les souvenirs, qui remontent comme une plante -vivace, n'avaient pas eu le temps de jeter leurs grandes rames tristes -dans cette subite floraison de joie. - -Le vieux Guen rayonnait. Bien tard, quand tout le monde fut couché, il -ouvrit discrètement la porte, il s'échappa pour se promener à grands -pas sur la jetée, où la mer montait caressante et chantante. Il -reconnut son canot, et, pour la première fois depuis longtemps, ne -songea pas aux projets de pêche pour le lendemain. Il pensait: «Que -c'est bon de se retrouver!» Et cela lui remplissait l'âme. Et les -voyageuses, dans la chambre qu'il apercevait de loin, à cause de la -veilleuse allumée, pensaient de même. - -Seule, Marie-Anne rêvait des villes lointaines, des ports qui ne -devaient pas ressembler à celui de Perros, et qu'elle s'efforçait -d'imaginer, parce que son mari était en voyage. Sullian lui manquait. -Elle ne vivait qu'à demi en son absence. Mais elle se sentait -raisonnable, ce soir, et confiante, comme protégée par la joie des -autres. - - - - -V - - -La veille au soir, 14 août, les cloches de la Clarté avaient sonné -pour annoncer le pardon du lendemain. Elles avaient sonné longtemps, à -toute volée, dans le clocher de granit qui pointe, au bout de la plage -de Perros, sur l'arête rocheuse partie de la mer et montant vers les -collines. Il y avait déjà du monde autour du hameau sans verdure, des -jeunes surtout, venus pour le feu de l'Assomption. Et, selon l'ancien -usage, le vicaire était descendu, en procession, bénir et allumer le -bûcher de fagots et de broussailles dressé un peu plus bas, près d'un -calvaire. On avait aperçu la flamme de plusieurs lieues, les gens de -mer qui passaient inconnus dans la nuit, les gens des terres qui -veillaient. Longtemps des traînées d'étincelles avaient tournoyé en -l'air, voyageant parmi les étoiles, et madame Corentine, debout sur la -falaise de Perros, debout et muette derrière le groupe des siens, -s'était souvenue de la joute des jeunes gens bretons, sautant -par-dessus les tisons ardents, emportant la braise rouge aux talons -de leurs bottes, pour montrer leur courage aux belles qui sont venues, -et puis de la promenade que font les fiancés, la main dans la main, -autour du bûcher, pauvres gens naïfs dont l'amour longtemps caché, -secret des chemins bordés d'ajoncs ou des roches de la côte, -s'épanouit et se déclare devant la Bretagne assemblée, en la nuit de -vigile. - -Les cloches avaient sonné. Elles s'étaient tues. La pleine nuit avait -dispersé les amants, et, depuis des heures et des heures, il n'y avait -plus, sur l'immense dentelure des côtes, d'autre lueur que le feu du -petit phare de Ploumanac'h; il n'y avait plus d'autre bruit que le -roulement ininterrompu des vagues sur les plages et le sifflement du -vent qui fraîchissait aux pointes des falaises. - -Les hommes tiennent si peu de place dans la nuit! - -Cependant beaucoup étaient en marche. Car on vient de très loin au -pardon de la Clarté, d'au moins cinq ou six lieues, de plus loin -encore. Dans les ravins pleins d'herbe, au bord des ruisseaux tout -couverts de vapeur, dans la buée lourde des iris et des menthes foulés -aux pieds des boeufs, des fermes s'éveillaient; des gars bretons -allaient donner l'avoine aux chevaux immobiles devant le râtelier et -qui penchaient la tête, endormis sur trois pieds; dans les maisons de -Trégastel, de l'Ile-Grande et de Pleumeur, dans le pays côtier tout -entier frémissant sous la même nappe régulière du vent qui passe, les -pêcheurs, plus tôt que d'ordinaire, et comme aux jours où la marée le -commande, sortaient du lit, et allumaient la résine. «Est-ce qu'il est -temps de partir déjà, mon homme?--Oui, deux heures avant le jour.» Et -l'homme allait ouvrir la porte, observait les nuées glissant sur le -ciel presque entièrement obscur, et revenait dire, ayant vérifié -l'heure à je ne sais quel signe mystérieux: «Il est temps.» - -Chez les Guen aussi, on se préparait. Madame Corentine l'avait voulu -ainsi, malgré la petite distance qui sépare Perros de la Clarté, pour -échapper aux commérages dont elle eût été l'objet, en plein jour, tant -qu'aurait duré le voyage, parmi les groupes inoccupés des voisins et -des voisines. Déjà elle avait deviné derrière elle, plus d'une fois, -le murmure des anciennes médisances échangées d'une porte à l'autre, -et elle était résolue à ne se montrer que le moins possible en Perros. -Elle s'habillait donc, à la lueur de la minuscule lampe à pétrole, -l'unique lampe de la maison, que Guen avait prêtée à sa fille. Dans la -chambre voisine, elle entendait aller et venir Simone et, de temps en -temps, la voix couverte et lente de sommeil de Marie-Anne, faisant des -recommandations pieuses. - ---Tu prieras pour moi? - ---Oui, ma tante. - ---Pour Sullian, qui est en mer? - ---Oui, tante. - ---Pour le petit qui doit venir? - ---Oh! bien sûr! - -Elle ajouta quelque chose bien bas, une demande secrète à peine -murmurée, qui ne parvint pas jusqu'à la chambre voisine. Madame -Corentine se pencha dans l'entre-bâillement de la porte, sans être -vue, et elle aperçut, devant une glace, Simone qui répondait de la -tête un oui sérieux. - -Quand ils furent tous partis, Marie-Anne descendit en chemise pour -aller pousser le verrou de la porte, puis elle se recoucha, ayant -froid, ayant peur dans la maison déserte. - -Il faisait noir dans la chambre. Le vent secouait les ardoises de -l'auvent et les volets fendus, par où entraient les lueurs pâles du -matin. Elle se tourna du côté du mur, et ferma les yeux. - -La mer montait. - -Tout à l'heure le bruit des pas, la voix du père, de Corentine, de -Simone, les roulements de la carriole s'éloignant, couvraient la -plainte de la marée. A présent elle emplissait tout le grand silence -du bourg endormi; elle arrivait, apportée de toutes les plages -voisines, de tous les écueils semés au large, tantôt aiguë et -sifflante, tantôt sourde, toujours triste. - -Oh! quand elle était petite, Marie-Anne était curieuse de la mer et -attirée par elle. Dans les jours d'été, elle restait des après-midi -entières, gamine aux cheveux emmêlés, couchée à plat ventre sur les -falaises, à voir galoper les vagues et l'écume sauter, familière comme -toutes les petites de la côte avec celle qui les rendra veuves. - -Quand elle était petite, elle courait pieds nus sur les grèves, pour -chercher des coquillages roulés par la tempête et des débris qu'elle -jette souvent, des boîtes de conserves, des bouteilles et des bois -flottants qui sont couverts d'animaux. - -Quand elle était petite et qu'il faisait gros temps, la nuit, elle se -tenait éveillée dans son lit, contente d'avoir peur, parce que le père -était là, au fond de la chambre, qui la rassurait, et elle écoutait -avec ravissement, le drap ramené sur les yeux, la grande musique de -Bretagne, l'hymne sauvage qui s'élève de toutes les plages à la fois. - -Mais à présent, elle avait horreur de l'entendre. Elle ne se promenait -jamais sur les falaises. Les coups de vent l'épouvantaient. Elle -savait que la mer emporte au loin les hommes, qu'elle sépare les -époux, et brise les coeurs. Elle aurait voulu ne point rencontrer -toutes ces veuves dans le bourg, car cela fait penser. Elle -connaissait les attentes longues, l'inquiétude des retards quand une -lettre doit venir, et cette souffrance d'appliquer son pauvre esprit, -des heures entières, sans même pouvoir imaginer où se trouve le navire -du bien-aimé, en route, au port, ou bien... La nuit surtout, quand -elle était seule et que la mer parlait ainsi, il lui semblait qu'on -criait au secours. C'était lui, dans la brume, dans la houle, à des -distances infinies. Il appelait: «Marie-Anne! Marie-Anne!» Elle -s'éveillait en tendant les bras. Oh! la mer, elle la détestait. - -Et voilà qu'au matin de ce pardon, et depuis des heures déjà, la mer -chantait sa chanson mauvaise. Marie-Anne s'enfonça dans les draps pour -ne plus l'entendre. Elle tâcha de ne plus penser. - - - - -VI - - -Les trois voyageurs avaient monté la rude côte du bourg, passé devant -l'église, laissé à droite la Croix-Erskine, et suivaient la route qui -tourne par la crête des collines, autour de la plage de Trestrao. Le -cheval, un mauvais cheval blanc, tout menu entre les brancards et -qu'on s'étonnait de ne pas voir enlevé en l'air quand il portait le -pain du boulanger, traînait assez résolument la carriole, au petit -trot, le capitaine et Simone par devant, madame Corentine à l'arrière, -assise sur un pliant. C'était l'heure grise, sans relief et sans joie, -qui précède l'aube. Mais déjà on pouvait prédire que la journée ne -serait pas belle. Le vent avait ce souffle régulier qui dure. Il -venait de l'ouest, poussant la brume, non pas des nuages amoncelés -comme il en passe souvent au matin et que le soleil dissout, mais une -masse lourde, uniforme, couvrant des lieues de côte. Dans la campagne, -appesantie d'eau et de sommeil, rien ne luisait. L'horizon rétréci -coupait en deux des pointes toutes proches des falaises. La mer -n'était d'aucune couleur. Seule, la vague déferlait, très lente, en -volutes d'un vert tendre sur le sable de Trestrao. - ---Ça ressemble à la Norvège, ce temps-là, disait le capitaine. - -Les femmes se taisaient, saisies par le froid. Leurs yeux, las d'errer -sur cette ombre morne, revenaient sans cesse à ce point fixe devant -elles, le clocher de la chapelle de la Clarté, droit et net au-dessus -d'un plateau de roches dénudées. A mesure qu'elles approchaient, des -bruits de voix et de pas montaient plus fréquents des vallons noyés -dans la brume. Les bourrelets d'ajoncs qui bordent les chemins -s'écartaient au passage d'une carriole. Des groupes de pèlerins -débouchaient sur la route, de tous les sentiers qui tordent autour des -champs leurs deux murs en pierres sèches, ou des adresses invisibles -tracées parmi les landes. Simone regardait curieusement ces bandes de -paysans rapidement dépassés par la voiture, tandis que sa mère, gênée, -tournait presque aussitôt la tête, avant d'avoir pu lire, sur la -physionomie des gens, ce mouvement de surprise qu'elle connaissait si -bien: «Tiens, la fille de M. Guen, celle qui a laissé son mari à -Lannion! La voilà! C'est elle! Voyez donc!» - -Bientôt la rumeur grandit. Le cheval se mit de lui-même au pas pour -gravir le dos pierreux de la butte. Et Guen prit son air de pilote -responsable, les yeux bridés et fixes, tâchant de ne heurter personne -dans la foule serrée autour de la carriole. En haut, on voyait -maintenant quelques pauvres toits d'herbes sèches collés à l'abri de -gros rochers ronds, couverts de lichens, un village misérable -au-dessus duquel s'enlevaient la petite nef de granit, les ogives, la -balustrade à jour et le clocher dentelé, comme un cierge avec sa -manchette de papier. La nuit se dissipait. Vers Perros, en arrière, -une bande rose affleura l'horizon, et s'éteignit, couverte aussi par -le brouillard. C'était le jour. La plainte de la mer parut grandir -encore. Il y eut des mouettes qui passèrent dans le vent. Les cloches -sonnaient la première messe. - -Guen fit le tour de l'enceinte de murs bas qui enveloppe la chapelle, -ayant peine à se faire un chemin, à cause des hommes qui refusaient de -se ranger. Ils étaient si nombreux, que le peu de bruit qui s'élevait -de la place étonnait d'abord, pêcheurs pour la plupart ou paysans des -paroisses voisines, vêtus de sombre, toutes les lignes anguleuses, le -visage creusé de rides, l'oeil fixe et froid, gardant, même aux jours -de fête, la songerie du large et l'inquiétude du danger. Aux abords de -la place, sur le seuil des portes, aux angles des routes, des -mendiants demandaient l'aumône, dans une langue rauque. Il y en avait -des grappes autour des brèches ouvertes dans l'enceinte de la -chapelle, des êtres affreux de misère, tendant aux pèlerins, dans une -sorte de concurrence sauvage, leurs moignons, leur poitrine rongée de -lèpre, des plaies mal bandées et saignantes. Des idiots, habillés de -jupons, tournaient autour de leur bâton. Des joueurs de vielle -raclaient des airs lugubres. Et tout au bout du tertre, le long de la -pente qui descend vers Ploumanac'h, les marchands ambulants dressaient -sur leurs tréteaux des piles de pains mous, de gâteaux mal levés, ou -des mannequins pleins de poires et de prunes, cahotées, meurtries, -mais jamais mûres. - -De rares coiffes blanches glissaient dans cette cohue sans gaieté: les -coiffes blanches emplissaient l'église. - -Guen détela le cheval dans un pré voisin, déjà encombré de carrioles, -les brancards en l'air, et de chevaux attachés par des cordes aux -ajoncs de la haie. Puis il vint retrouver Corentine et Simone dans la -chapelle. - -La matinée ressembla aux matinées de tous les pardons, quand -l'assistance est encore exclusivement bretonne. Après avoir erré -autour de la place et fait le tour de toutes les maisons, examiné les -costumes, les étalages forains, déjeûné dans une chambre, dont une -paroi de rocher avançante formait le fond, les deux femmes -abandonnèrent le capitaine, qui rencontrait à chaque pas d'anciennes -connaissances des ports de la côte, et s'assirent à l'écart, sur un -petit mur de champ, près de la pente par où devait descendre la -procession. - -La brume accourait toujours du large. Elles apercevaient la mer comme -une lame de métal poli, au delà des roches confondues et ternes. Le -nez rose de la pointe de Ploumanac'h lui-même paraissait gris. A leurs -pieds une vallée désolée, coupée de ravins où la mer avait dû venir -autrefois, des landes, de pauvres coins de chaume entourés de murs, la -route qui montait, et, juste au bas de la côte, le calvaire, encore -noirci tout autour par le feu de joie de la veille. Longtemps elles -restèrent là, causant un peu, envahies par la mélancolie de ce jour -brumeux et de cette campagne morte. A leur droite pourtant, la place -se remplissait de plus en plus de pèlerins et de curieux. On ne voyait -plus l'herbe, mais seulement un flot mouvant de chapeaux noirs et de -coiffes blanches. Des étrangers, perdus dans cette marée humaine, -l'ombrelle ouverte, tâchaient de gagner le bord. Et de grands gars -bretons levaient leurs têtes de cavaliers par-dessus la foule, et -bousculaient leurs voisins avec le sourire bête de la force. - -Enfin les cloches sonnèrent, mêlées au vacarme de la fanfare du -collège de Tréguier, pour annoncer le départ de la procession. - -Et voilà, sortant de la chapelle et refoulant la masse noire des -curieux, la croix d'argent aux bras de laquelle pendent six clochettes -en carillon, puis les petits garçons et les petites filles des -villages avec des banderoles, les pupilles de la marine, en vareuse -bleue, le col ouvert, qui portent trois vaisseaux, de ceux qui -tournent toute l'année, au bout d'une corde, devant l'autel. Quand les -jeunes filles passent, Simone, qui a eu de la peine à obtenir la -permission de madame Corentine, se met au milieu d'elles, dans le rang -le plus proche, et commence à descendre la pente. La mère reste seule. -Les jeunes femmes défilent à leur tour, sur deux rangs, graves, ayant -encore leur air de vierges. Elles tiennent d'une main leur cierge, de -l'autre un petit paquet blanc ou gris, l'enfant nouveau-né qu'elles -consacrent ainsi à la Mère d'espérance, dont la statue s'en va devant. -Celles qui suivent n'ont plus leur mari; elles ont quitté les châles -clairs, enlevé l'épingle qui tenait assemblées les ailes de leur -coiffe, et les deux bandeaux maintenant pendent sur leurs épaules. Un -seul jour a suffi. Le regard dur et défiant de la race a reparu en -elles. Plusieurs sont jeunes pourtant. Elles descendent lentement, -poussées par les files noires des hommes, les bannières, la musique, -les prêtres qui chantent. La procession est tout allongée sur la -pente. Elle s'enfonce dans la buée. Et le vent qui secoue les capes, -les banderoles, les tabliers clairs, les mousselines des coiffes, fait -de tout cela comme de l'écume qui vole aux deux bords du chemin. - -Madame Corentine avait regardé la procession, tant qu'elle avait pu -apercevoir le feutre noir et le bout flottant du voile de Simone. -Quand elle ne vit plus rien qu'une masse indistincte ondulant autour -du calvaire, son regard parcourut les groupes de baigneurs échelonnés -dans les petits champs pierreux, de l'autre côté du chemin. Ils -dominaient de plusieurs mètres l'endroit où elle se trouvait. Et à -mesure que ses yeux remontaient ainsi la pente, une inquiétude -grandissait en elle. Elle avait été saisie, à l'instant où sa fille la -quittait, du pressentiment qu'elle allait le revoir, lui, dans cette -foule. Sans doute, il ne venait que rarement aux fêtes, en dehors de -Lannion, mais il devait être à celle-là. Elle le devinait: elle en -était sûre. - -Et, en effet, presque en face, séparé d'elle par vingt rangs de -fidèles suivant, pêle-mêle, le clergé, elle le reconnut, lui, son -mari, Guillaume L'Héréec. - -Elle se baissa instinctivement, pour être mieux cachée par le flot des -passants. - -Depuis dix ans, elle ne l'avait pas revu. Il était là, le dos appuyé à -une roche ronde, un peu en arrière d'une jeune femme qu'elle ne -connaissait pas et d'un étranger en béret blanc, qui prenait un -croquis à main levée sur un album. Il semblait regarder vers -Ploumanac'h. Combien changé! Non pas qu'il eût beaucoup vieilli: sa -barbe en carré, un peu plus longue qu'autrefois, demeurait presque -entièrement noire. La taille avait épaissi, mais la physionomie -surtout n'était plus la même: toute la jeunesse en avait disparu, tout -le feu du regard, et l'énergie était devenue sombre, sur ce visage qui -portait écrit qu'il y a des douleurs sans trêve et que la vie est -lourde. - -Corentine se sentit émue d'abord; elle ne s'attendait pas à lui -trouver cette figure-là. Elle ne pouvait détacher les yeux de cet -homme qu'elle avait aimé, puis détesté, et qu'elle considérait à -présent avec une sorte de curiosité apitoyée. La jeune femme qui, -devant lui, montée sur une chaise, applaudissait du bout des doigts la -procession, comme un spectacle, se détourna, et, par-dessus l'épaule, -lui dit quelques mots. M. L'Héréec sourit à peine, et s'absorba de -nouveau dans la contemplation d'un point, sur la pente, là-bas. - -Une pensée traversa l'esprit de madame Corentine. Son mari avait vu -Simone. C'est elle qu'il fixait. Il était venu pour elle. Il attendait -qu'elle passât pour se faire reconnaître, pour lui parler, pour -l'emmener! - -L'ancienne jalousie se réveilla tout entière. En un instant, cette -pitié disparut qu'elle avait éprouvée en apercevant M. L'Héréec. Il -redevint l'ennemi. Elle se sentit prisonnière de la foule. Son -imagination exaltée lui représenta comme une trahison la présence de -son mari à la fête de la Clarté. Elle l'accusa de lâcheté, elle ne se -souvint plus qu'elle-même était venue à Perros avec l'intention -déclarée de lui laisser quelques jours sa fille. Non, dès lors qu'elle -n'était maîtresse ni de l'heure ni du lieu, la conduite de son mari -lui semblait odieuse. Elle s'y opposerait, elle ferait un scandale -plutôt que de céder. Et, tremblante, prête à crier, elle regardait -venir Simone, parmi les jeunes filles qui remontaient vers la -chapelle. - -Simone chantait un cantique breton, les yeux levés, radieuse. - -Elle approchait. M. L'Héréec la suivait du regard. Madame Corentine -crut remarquer qu'il devenait tout pâle, puis qu'il faisait un pas en -avant. - -Une minute s'écoula, où la vie s'arrêta en elle. - -Simone arriva, ne se doutant de rien. Elle chercha sa mère, voulant -continuer, et dit: - ---Avons-nous bien fait de venir, mère! - -Mais celle-ci étendit le bras impérieusement, et prit la main de -Simone. - ---Viens, viens! dit-elle. - ---Où donc? - ---Viens vite! - -Les spectateurs se rangèrent, pour laisser passer la jeune fille. - ---Je suis souffrante, dit madame Corentine en l'entraînant. Viens... -je veux rentrer. - -Elle tournait les groupes inégaux massés sur la place, elle ne levait -pas les yeux, sa main tremblait, et ne lâchait pas celle de Simone. -Une voix d'homme, éclatant près d'elle, la secoua d'un frisson. -C'était un marchand dont la foule avait renversé le tréteau. - -Au bout de la place, vers le nord, il y avait l'auberge où l'on -s'était donné rendez-vous. - ---Entre là, dit madame Corentine: de l'autre côté, dans la petite -salle, tu seras mieux... Mets ton manteau... nous partons. - -Elle-même, debout près de la porte, jeta un coup d'oeil sur les hommes -plus rares autour d'elle. Celui qu'elle redoutait d'y voir n'était pas -là. Il n'y avait que Guen, causant paisible, comme elle l'avait -laissé, avec deux vieux de son âge. - -Il vint, elle lui dit quelques mots, et il partit aussitôt vers le pré -voisin en hochant la tête. Que cela était triste, capitaine Guen, -cette guerre des époux que vous n'aviez pas connue, vous, dans vos -vingt ans de mariage! Que cela était dur de fuir, emmenant la fille de -peur du mari, et la petite-fille de peur du père! Oh! la maudite fête -de Lannion, qui troublait encore celle-ci, quinze ans après!... - -Les cloches sonnaient joyeuses, sonnaient la rentrée des clercs à la -chapelle, quand la carriole s'éloigna au trot, décrivant un cercle au -delà du village, loin dans la campagne. Les deux femmes se taisaient. -Simone avait deviné. Elle ne demandait rien. Et, se sentant disputée, -elle souffrait comme elle avait déjà souffert tant de fois à Jersey, -mais plus vivement, avec un trouble de plus et le regret de ne point -l'avoir vu, lui qui était venu, lui qui avait dû la regarder passer -avec des larmes. Et elle avait souri! Et elle avait chanté! Comme il -l'avait trouvée, sans doute, insouciante et légère! Comme elle avait -eu tort d'être gaie, involontairement, devant lui! - -Le capitaine essayait de faire diversion et d'amuser ses compagnes de -route, en racontant des histoires de Trébeurden et de Pleumeur qu'il -venait d'apprendre. Mais cela ne rencontrait point d'écho. - -Ils avaient tous hâte de rentrer. Les femmes, enveloppées dans leur -manteau long, penchées en avant à cause du vent violent qui soufflait -d'en face, ne regardaient même plus la route, ni les passants, ni -rien. - - - - -VII - - -Dans la maison du vieux Guen, Marie-Anne, énervée et inquiète, -surveillait la marmite pendue au-dessus du feu, et deux pots de terre, -contenant le dîner, enfoncés jusqu'au haut de la panse dans la braise -rouge qui éclairait déjà la salle, car le jour se retirait. Au lieu de -demeurer assise, occupée d'un ouvrage de couture ou de tricot, comme -le lui avait recommandé sa soeur, Marie-Anne s'était tenue debout, -depuis le matin, allant jusqu'à la porte ou montant dans les chambres, -pour voir le temps. - -Où était l'homme, par cette bourrasque? Il avait dû partir de Bilbao -voilà bien six jours. Pourquoi pas de nouvelles encore? Il en aurait -envoyé, sûrement, s'il était arrivé au port de Bordeaux. Il était donc -en mer, fuyant au hasard sur ce golfe mauvais, en danger de sombrer -avec son bateau et ses quatre hommes de Lannion, et le petit mousse de -Ploumanac'h, qui pleurait en partant. Pour elle, le temps qu'il -faisait, en rivière de Bordeaux, c'était le même qu'elle voyait à -Perros. Et, depuis une heure surtout, comme c'était effrayant, la mer -soulevée en vagues courtes, au large de la baie d'où l'eau s'était -retirée, les feuilles toutes vertes emportées par le vent qui -soufflait en trombe! Elle était noire comme le ciel, la mer, et aussi -déserte. Tout à l'heure seulement, une voile avait passé, toute -petite, à l'horizon, et de l'apercevoir ainsi, dans l'immense abandon, -Marie-Anne était revenue, pâle comme sa guimpe, auprès du feu. - -La carriole roula sur la petite place. - ---Eh bien, chérie, dit madame Corentine, tu as une lettre? - ---Rien! Depuis quatre jours au moins qu'il devrait être rendu. Pas une -lettre! - -Madame Corentine lui trouva les mains moites et les traits tirés. - ---Tu t'es fatiguée, Marie-Anne. Ce n'est pas bien. Sois donc sage! -Sois donc calme un peu! La lettre viendra. Mon Dieu, ce n'est qu'un -retard. - -Calme! qui donc l'était dans la maison? Guen lui-même, quand il apprit -que son gendre n'avait pas écrit, ne put s'empêcher de dire: - ---Je ne comprends pas cela. Il faut qu'il soit resté en Espagne. - -Lui aussi, il avait été rouvrir la porte, comme s'il ne savait pas -bien quel temps il faisait, et il était revenu en haussant les -épaules, mécontent. - -Sa fille aînée était remontée comme il entrait. - ---Je vais quitter mon manteau, père, et écrire à Saint-Hélier. Un mot -pressé. - -Elle n'avait rien écrit. Elle n'avait pas enlevé son manteau. Elle se -tenait derrière la fenêtre de la chambre, écartant du doigt le rideau, -le front appuyé sur les vitres, et elle essayait de reconnaître -quelqu'un, parmi les gens qui arrivaient du pardon, et traversaient le -quai. - -Une sorte d'angoisse la tenait là, immobile. - -Passerait-il? Oh! maintenant elle savait bien qu'il n'y aurait pas de -scène, pas de tentative pour emmener Simone. Il avait vu l'enfant. Et -il n'avait rien fait pour se montrer à elle, rien qu'un pas, -d'instinct. Puis il s'était arrêté. Malgré elle, madame Corentine lui -était reconnaissante. Il avait agi en galant homme. Assurément la -tentation avait été forte... Quel visage triste!... Quelle vie ce -devait être à Lannion... la sienne, à elle... et, plus vide encore, -sans enfant, sans rien... - -Chose étrange! En partant de Jersey, la seule préoccupation qu'elle -avait eue, c'était de garder sa fille; elle n'avait songé qu'à Simone. -Sa propre situation lui était à peine apparue. Et si elle avait un -instant prévu la possibilité d'une rencontre avec M. L'Héréec, c'était -avec un sentiment si vif de ses rancunes et de ses droits qu'elle -n'en avait pas éprouvé la moindre émotion pour elle-même. A présent, -depuis une heure, elle se sentait envahie par un trouble nouveau. -Malgré son effort, elle ne retrouvait plus cette belle indifférence, -ou ce mépris, faciles de loin... - -Les pèlerins défilaient, et l'ombre tombait. - -Allait-il, comme les autres, suivre le quai, sans lever les yeux vers -le logis enfoncé entre les maisons neuves? Peut-être il était déjà -passé, dans quelqu'une des voitures d'étrangers, vite disparues. Que -lui importait donc?... Elle se le demandait. Elle se disait qu'elle -serait plus tranquille lorsqu'il aurait quitté Perros, et que c'était -son devoir de mère de veiller encore, à cause de Simone... Et elle -avait la conscience intime qu'elle se mentait à elle-même. Et elle -restait, la tête ardente sur la vitre que le vent secouait. - -Dans cette inquiétude de tout son être, madame Corentine, l'oreille -tendue aux bruits du dehors, entendit le pas rapide d'un cheval lancé -sur la pente du haut Perros, et qui se ralentissait en place droite, -sur le port. Elle eut la certitude que cela devait être sa voiture, à -lui. Elle ne laissa plus qu'une mince bande de rideau soulevée. Elle -s'écarta un peu. Et un cabriolet tendu de bleu, qu'elle connaissait -bien, longea l'extrémité de la petite place, lentement. Il s'arrêta -une seconde. Une tête brune et forte se pencha en dehors, et regarda -les deux fenêtres l'une après l'autre. Puis, un coup de fouet, le -cheval s'emballa, et continua vers le tournant de Saint-Quay. - -Alors deux larmes jaillirent des yeux de madame Corentine. Devant -cette douleur muette et maîtresse d'elle-même, devant ce souvenir -silencieux accordé à Simone, à elle peut-être, son coeur se fondit. -Elle pleura. Elle s'enfonça dans le fauteuil, tournant le dos à la -fenêtre, et elle se sentit misérable. Simone lui parut comme un jouet -qui occupait et qui ne remplissait pas sa vie. Tout le factice, tout -le convenu de son existence, qu'elle n'avait jamais voulu voir, -éclatait à ses yeux, malgré elle, avec une évidence affreuse, et ce -mensonge perpétuel qu'elle s'était fait à elle-même pour se persuader -qu'elle était heureuse, qu'elle aurait la paix désormais. Comme tout -cela s'était écroulé en une minute, ou plutôt, comme elle voyait bien -que tout cela n'avait jamais existé, que son coeur était vide, qu'elle -avait perdu quelque chose que rien ne remplacerait jamais, jamais. -Elle demeurait là, pleurant, sans un effort de volonté, sans un -remords et sans un projet, dans la contemplation du sort digne de -pitié qui était le sien, et de l'ironie de ces séparations. Entre elle -et cet homme qui venait de passer, il y avait un arrêt de justice, il -y avait le temps, l'opinion, les ressentiments aigris par l'éternelle -méditation des torts de l'autre. Ils ne s'aimaient plus. Et cependant, -pour l'avoir seulement revu, elle éprouvait la même impression -d'abandon que dix ans plus tôt! Rien n'était changé. «Comme j'ai eu -tort de quitter Saint-Hélier!» pensait-elle. - ---Maman, cria Simone, grand-père vous attend pour dîner. Vous avez dû -écrire une bien grande lettre, là-haut! - -Elle épongea rapidement ses yeux, et descendit. - - - - -VIII - - -En la voyant entrer, ils crurent tous qu'elle avait pleuré à cause de -Sullian, qui n'écrivait pas. Et le père fut content de penser que les -deux soeurs étaient restées si unies. D'un coup d'oeil, il fit -comprendre à Corentine qu'elle devait se contenir, pour ne pas -effrayer Marie-Anne, déjà si malheureuse, et, dans son regard, il y -avait un remerciement aussi. - -La bougie, posée sur la nappe, éclairait leurs visages, tous quatre -soucieux. Guen, qui avait tant parlé le long de la route, ne répondait -plus que par monosyllabes aux questions de sa petite-fille, qui -essayait du moins de secouer ses propres songeries et d'égayer ce -repas lugubre. Elle demandait: «N'est-ce pas, grand-père, c'étaient -bien les pupilles de la marine, les petits avec de grands cols?» Ou -bien: «Dans votre jeunesse, grand-père, le pardon de la Clarté était -donc encore plus beau qu'aujourd'hui?» Mais le grand-père et -Marie-Anne voyageaient en pensée bien loin du pardon de la Clarté. -Madame Corentine revoyait ce cabriolet arrêté devant la petite place -et filant ensuite, à toute vitesse, vers Lannion. Il n'y avait qu'un -seul moment, fugitif, où leurs âmes fussent à l'unisson. C'était quand -un tourbillon de vent, plus fort que les autres, s'engouffrait par la -cheminée, heurtait les volets contre les murs, et poussait, comme un -homme qui veut entrer, la vieille porte massive, qui se levait sur ses -gonds. Alors, les quatre convives dressaient la tête, et regardaient, -avec un frisson, du côté où la mer était si furieuse dans la nuit. - -A chaque fois, le capitaine remuait son assiette ou demandait du vin, -pour détourner l'attention de Marie-Anne. Sa petite lui faisait pitié. - -Il alluma sa pipe, après le dîner, et, ne sachant que faire pour -chasser l'ennui, décrocha du mur un petit bateau qu'il avait construit -autrefois sur le modèle de son brick _le Légué_. Il s'assit devant le -feu, ses deux filles à sa droite, Simone debout, appuyée sur le dos de -la chaise, et entreprit de démontrer la voilure et le gréement aux -Jersiaises. Marie-Anne savait tout cela, et n'écoutait guère. - -Il n'en était qu'à la première vergue de misaine, quand on frappa -trois coups à la porte. - -Guen se demanda un instant si ce n'était pas encore la tempête, et -dit: - ---Entrez! - -Toutes les voiles du petit bateau claquèrent, affolées. Et un gros -homme, qui venait d'ouvrir la porte juste assez pour pouvoir se -glisser dans l'appartement, la referma avec peine, en appuyant les -deux mains. - ---Bien le bonsoir, vous tous! dit-il. - -Il avait la figure inerte et comme morte des hommes trop gras, les -joues rases, pendantes, cernées aux coins de la bouche de deux -virgules de poils noirs, les yeux tout petits, les cheveux gris en -brosse. Son complet de molleton brun, trempé de pluie, lui donnait un -air de maître nageur. - -En reconnaissant le syndic des gens de mer, Guen et Marie-Anne avaient -été tellement saisis, que ni l'un ni l'autre n'avaient répondu à son -salut. - ---Il y a une dépêche de la marine pour vous, capitaine. - -En parlant, l'homme déboutonnait sa veste avec peine, de la même main -dont il tenait sa casquette de soie mouillée. Il retira un papier -qu'il tendit au capitaine. - -Guen s'était levé si brusquement, que le petit navire tomba par terre, -les mâts rompus. Personne n'y prit garde. Guen lisait. Il eut une -commotion qu'il réprima aussitôt, regarda Marie-Anne, et dit: - ---Il y a une mauvaise nouvelle, mes enfants. - -Personne ne demanda laquelle. Tout le monde savait, Marie-Anne -surtout, qui semblait près de défaillir, toute blanche, n'ayant de -vivant que les deux yeux qui regardaient la bouche du père. - -Il reprit, lisant: - -«--Misaine, canot, échelle de la _Jeanne_ de Lannion, venus cette nuit -à la côte.» C'est le commissaire de marine de La Tremblade qui envoie -cela. - -Il n'y eut pas de cri. C'était le naufrage toujours présent aux femmes -de Bretagne, le malheur qui frappe un jour l'une, un jour l'autre. -Depuis vingt-quatre heures, Marie-Anne le sentait sur elle. Seulement -elle ferma les yeux, se laissa tomber sur les genoux de Corentine, -assise près d'elle, et se mit à sangloter. - -Pendant une minute on n'entendit, dans la grande salle, que le bruit -étouffé de ses sanglots et le piaulement du vent de mer. - -Simone s'était agenouillée devant sa mère, et caressait la joue pâle -de Marie-Anne. - ---Ne pleurez pas, tante Marie-Anne! Tout n'est pas perdu, peut-être. - -Toutes deux, la fille et la mère, tournées vers la porte, les yeux en -larmes, regardaient alternativement Guen et le syndic, demandant aux -hommes un peu d'espoir, une consolation qu'ils pouvaient avoir, eux. -Et ils se taisaient. Guen relisait pour la dixième fois la dépêche, -toutes les rides de son vieux visage creusées par la souffrance, -incapable de parler. - -Pourtant il comprit la supplication muette des femmes, fit un grand -effort pour paraître calme, et dit: - ---Ma petite fille, tu te rappelles, j'ai naufragé bien des fois... - ---Je t'en prie, Marie-Anne, reprit madame Corentine, écoute ce que dit -le père, ne te désole pas comme cela! - ---Tante Marie-Anne, ayez courage, écoutez ce que dit grand-père! - -Et elles demandaient, la tête levée vers le vieux Guen, quelques -paroles encore pour adoucir cette douleur accablée qu'elles tenaient -là, entre elles deux. - ---Tu vois qu'on en revient, continua le capitaine. D'ailleurs, il ne -parle pas du bateau, le commissaire. Un bateau neuf, et solide à la -mer! Il a pu se défiler sur la côte d'Espagne, sans essayer de rentrer -à Bordeaux, tu comprends? - -Rien ne répondait à ces phrases encourageantes, qu'il avait tant de -peine à trouver et à dire. Marie-Anne pleurait sans avoir l'air -d'entendre, et demeurait obstinément couchée, le visage enfoui dans -les plis de la robe de sa soeur. Un bandeau froissé de sa coiffe -battait au ras de son cou, comme une aile cassée. - -Alors, Guen s'approcha. Lui qui n'était pas démonstratif, il mit la -main très doucement sur l'épaule de sa fille, et, penché pour qu'elle -entendît mieux, il dit, d'une voix tout affectueuse: - ---Ma petite enfant, je t'assure que j'ai encore de l'espoir. Voyons, -qu'est-ce qui te donne tant de tourment? C'est l'échelle tombée à la -mer, n'est-ce pas? Mais l'échelle était mauvaise. Sullian avait dit -qu'il la jetterait un jour ou l'autre par-dessus bord. Tu te souviens? - -Le nom de Sullian fit se redresser Marie-Anne. Encore appuyée des deux -mains sur sa soeur, les cheveux collés au front, elle regarda son -père, les yeux égarés, comme si on venait de l'appeler dans le -sommeil. - ---Oui, dit-elle, c'est vrai, il avait dit cela. - ---Pour le canot, reprit Guen, tu sais bien, ma petite, tout ce que la -mer en enlève. Il n'y a que la misaine qui me chiffonne... Pourtant, -ça se fait quelquefois, pour alléger un bateau: on coupe la misaine... - -Elle semblait se laisser convaincre et prendre un peu de l'espérance -qu'il émiettait devant elle. Mais quand elle vit que c'était tout, -elle s'abandonna de nouveau, les bras autour du cou de sa soeur: - ---Vous ne me tromperez pas, dit-elle, ils sont tous morts! - -Et elle recommença à pleurer plus fort, voyant que personne n'osait -dire non. - ---Capitaine, fit une grosse voix, si vous voulez télégraphier ce soir, -il n'est que temps. - -Ils avaient tous oublié le syndic. - ---J'y vais..., répondit Guen. Huit heures et demie... Nous pourrons -avoir la réponse avant dix heures... - -Il jeta un regard désolé sur le groupe que formaient ses enfants, et -sortit avec l'homme. - ---Que pensez-vous de la dépêche? demanda-t-il, dès qu'il fut seul avec -le syndic. Est-ce tout mauvais? - ---Je le crois, capitaine. - ---Pourtant il n'est pas question du bateau? - ---Il doit être coulé. C'est si mauvais, la rivière de Bordeaux! Sur -quatre malheurs, deux arrivent là. Vous le savez bien, capitaine. - ---Oui, je le sais. - -Ils causaient sans laisser paraître d'émotion, comme s'il se fût agi -du malheur d'un voisin. La tempête emportait si violemment leurs mots -derrière eux, qu'ils s'entendaient à peine l'un l'autre. - -Quand ils eurent fait cent pas sur le quai, ils s'engagèrent entre les -deux files de maisons toutes fermées, dormant au milieu de leurs -jardins. Guen posa la main sur le bras du syndic. Sa main tremblait -plus que sa voix. - ---Tout de même, dit-il, un navire à son premier voyage, un marin comme -Sullian! Vous croyez? - -L'homme leva les épaules en regardant les touffes de plantes -grimpantes, noires et tordues comme une fumée, qui dansaient et -s'échevelaient, à demi arrachées, sur l'arête d'un mur. - ---Écoutez, monsieur Guen, dit-il, sans répondre à la supplication -déguisée du vieux, je dois aller en Ploumanac'h, pour annoncer la -nouvelle à la mère Le Dû, dont le fils était mousse, à bord de _la -Jeanne_. La commission n'est pas pressée, vous comprenez. Je peux -faire les cent pas devant le bureau de poste, jusqu'à dix heures. S'il -vient une réponse, vous l'aurez tout de suite. Si vous ne me revoyez -pas, c'est qu'il n'y aura rien. - -Le capitaine accepta d'un signe de tête. Sans qu'il y parût, il était -reconnaissant, de même que l'autre était ému. Mais ces choses-là -restent sous-entendues entre gens de la côte. Tous deux entrèrent dans -la maison basse, posée de biais sur un côté de la route, et qui -tendait aux passants, par-dessus une touffe de fuchsias, le cou -démesuré d'une boîte aux lettres. - -Au même moment, Marie-Anne, qui s'était calmée peu à peu, et écoutait -ce que sa soeur pouvait inventer de rassurant en l'absence du père, -saisit la main de Corentine, et la serra si fortement que celle-ci -demanda: - ---Qu'as-tu, ma chérie? Tu souffres? - ---Rien, répondit Marie-Anne. - -Mais, après un peu de temps, la douleur revint. Marie-Anne comprit. -Elle se pencha vers sa soeur, et, très bas, les yeux agrandis par la -peur, elle dit: - ---Corentine, je vais avoir mon enfant cette nuit! - - - - -IX - - -Quand Guen rentra, il ne trouva plus personne dans la salle d'en bas. - -Dans la chambre, Marie-Anne se promenait, pâle, les dents serrées. -Elle ne regardait ni sa soeur Corentine, qui avait porté le berceau -dans un angle et le garnissait à la hâte de son revêtement de piqué, -ni une vieille femme qui dormait à moitié, les mains étendues sur les -genoux et le corps à demi ployé, une habituée de ces nuits de veille -auprès des malades. Quand une douleur la prenait, elle s'arrêtait, les -yeux à terre, son visage se contractait, une sueur moite lui perlait -aux tempes: mais elle ne se plaignait pas, et, sitôt la crise passée, -elle reprenait sa marche en travers de la pièce à peine éclairée, dont -le plancher criait. - -Guen s'assit près de la porte, en disant seulement: - ---J'ai envoyé la dépêche. Le syndic reviendra s'il y a quelque chose. - - -Et le temps continua de se traîner, lentement. Il était compté par le -grincement d'un réveil-matin, posé sur la cheminée. Souvent la jeune -femme, à la dérobée, regardait du côté de ce cadran, gros comme le -poing, sur lequel se mesurait sa dernière espérance. Plus qu'une -heure. Plus que trois quarts. Plus que vingt minutes. Oh! après cela, -après dix heures, plus de nouvelles des mourants, plus de secours à -demander, plus rien: les télégraphes de la côte sont fermés. - -Elle n'avait pas d'autre pensée. La souffrance même n'interrompait pas -cette attente qui prenait tout l'esprit, tout le coeur de la femme de -Sullian Lageat: «La dépêche viendra-t-elle? Que sera-t-elle? Oui, -l'échelle était vieille. Oui, les canots tombent tout seuls à la mer. -Oui, les mâts de misaine sont quelquefois jetés par-dessus bord. -Cependant... que de signes! La dépêche pourrait seule éclaircir le -mystère. Viendra-t-elle? Que sera-t-elle?» - -Et cela était indéfini, coupé seulement par des élans convulsifs de -tendresse. L'amour des fiançailles et des noces nouvelles encore -remontait en sanglots à la gorge de Marie-Anne, et l'étouffait. O -jeune femme, le bien-aimé ne reviendrait-il pas? Était-ce fini -d'aimer? Fini la joie? Fini le rire des bras qui s'ouvrent: «C'est -toi, c'est toi, Sullian! mon Sullian!» Alors elle s'arrêtait, le -temps de se recommander à Dieu. Et Corentine demandait: - ---Tes douleurs augmentent? - ---Non. - -Elle songeait aussi, Corentine. Elle était moins contrainte, ayant -envoyé Simone chez des voisins. Tandis que le père refaisait pour la -centième fois dans sa tête la carte de l'entrée de la Gironde, elle -songeait que cette Marie-Anne, par une ironie nouvelle de la destinée, -lui donnait une étrange leçon. Elle l'enviait presque de pleurer, -d'être si malheureuse à cause de son mari, tandis que d'autres avaient -écarté le leur, et le détestaient. Elle se demandait si, à aucune -époque, la disparition de son mari lui eût fait une peine pareille. Et -une voix intérieure, qui la troublait, lui répondait: «Oui, autant de -peine, tu l'as aimé follement, tu as été heureuse comme elle, comme -elle!» - -La sage-femme dormait à demi, se raidissant parfois et se redressant, -lorsque, par degrés, sa poitrine s'était courbée jusqu'à toucher ses -genoux. - -Les vitres tremblaient. C'étaient comme des voix hurlantes qui -enveloppaient la maison du capitaine. Pourtant, elles faisaient moins -de bruit que le balancier du petit réveil. L'attention était -concentrée sur ces dernières minutes qui pouvaient encore parler. -Qu'importait la tempête maintenant! Lui, il avait échappé ou il était -mort. Le vent pouvait souffler. Les âmes ne l'écoutaient plus. Elles -attendaient. - -Quand l'aiguille passa sur dix heures, le réveil ne sonna pas. Il ne -sortit de la boîte de cuivre qu'un son bref de ressort détendu. Et -tout le monde tressaillit. Corentine se dressa tout debout. Le vieux -Guen eut l'air plus effaré. Marie-Anne, blanche, ferma les yeux, -baissa la tête, et s'appuya de ses deux mains à la cheminée. Puis elle -se laissa aller, sans un mot, sur les genoux. Sa soeur et la vieille -femme la relevèrent. - ---Viens, Marie-Anne, dit Corentine, il faut te mettre au lit. Tu n'en -peux plus. - -Elle se laissa déshabiller et coucher, inerte, indifférente, tandis -que le capitaine descendait, comme ivre de chagrin, tâtant les murs, -et ouvrait toute grande la porte d'entrée, pour écouter s'il ne venait -pas, lui, l'attendu. - -Et rien ne vint. - -Il n'y avait toujours que la mer démontée et les nuages courant sur la -lune. - - - - -X - - -Le lendemain, à l'aube, l'enfant venait de naître. Marie-Anne était -accouchée presque sans se plaindre, sans une larme. Étendue sur le lit -au fond de la chambre, les rideaux à demi tirés, elle avait l'air -d'une morte. Quand Corentine lui avait dit, tout bas, presque -joyeusement: «C'est un garçon!» elle n'avait rien répondu. Le fils -d'un père mort, un pauvre petit qui vient tandis que la vague roule -encore le cadavre de l'homme, est-ce une joie? Et vieillir auprès de -ce témoin grandissant de son malheur, est-ce un avenir? O enfants de -marins, combien d'entre vous sont nés ainsi de mères désolées? Combien -dont la venue en ce monde n'a été saluée que par des larmes! Il a dû -vous rester quelque chose de cette tristesse prise au sang de vos -mères. Et l'on vous reconnaît peut-être, parmi la race songeuse et -déjà sombre d'elle-même. - -Corentine habillait le petit, près de la fenêtre que rayait au milieu -la bande rose de l'horizon. Quelque chose d'heureux souriait dans le -ciel lavé. Elle se hâtait. Dans le tas de brassières et de langes, et -de bavettes, disposées sur une chaise à portée de la main, elle -choisissait ce qu'il y avait de plus joli. Elle essayait plusieurs -bonnets, et, nouant la ruche de dentelle autour de la petite tête -endormie, elle baisait l'enfant avec une douceur inattendue. Elle se -sentait la vraie mère de la frêle créature, en ce moment, chargée de -lui donner les premières caresses. Et son coeur, qui était demeuré -très maternel, s'ouvrait complaisamment à d'anciennes tendresses. Et -elle songeait, le regardant étendu sur ses genoux, dans sa toilette -blanche de nouveau-né, qu'elle eût été infiniment heureuse d'avoir un -autre enfant, un fils comme lui. - -Le jour grandissait. Sur le bourg, où la nouvelle s'était répandue, -une sorte de tristesse pesait. Les gens s'abordaient avec des -hochements de tête. Les mères avaient des airs graves. Du fond du -passé, des histoires remontaient à la mémoire de tous. Et c'était -moins peut-être la sympathie pour Marie-Anne, qu'une sorte de retour -égoïste qui assombrissait ces âmes exposées aux mêmes deuils, groupées -sur le même coin de falaise. - -Les passants, avertis en traversant la longue rue, soit dans le haut -Perros, soit sur le chemin du bourg bas, regardaient la maison -endeuillée, la fenêtre où l'on ne voyait personne. - -Dans la cour, sous l'auvent, des femmes s'étaient assemblées, une -douzaine peut-être, vêtues de noir, émues. Les plus agitées étaient -les jeunes, qui n'étaient pas veuves encore, et dont plusieurs -portaient un enfant sur le bras. Elles parlaient avec de grands gestes -et peu de voix, se tournant parfois vers la mer, qui était calme à -perte de vue, lasse de deux jours de tempête et à peine bruissante -sous le ciel clair. - ---Quand son homme est parti, disait l'une, il avait du mal à la -quitter. Il ne se sentait pas brave. C'est souvent un signe. - ---Oh! ça dépend bien, reprenait une vieille, à qui son châle épinglé -faisait comme une cuirasse plate. Il n'y a pas de signes. Quand on -doit avoir un malheur, il arrive. - ---Le commissaire va peut-être répondre ce matin? - ---Pas avant huit heures. Ah! la pauvre Marie-Anne! Et accouchée de la -nuit! - ---Ça l'a fait avancer, vous pensez. Des coups pareils! La femme Yvon a -eu son enfant de même, l'an dernier, la nuit de son malheur. - ---Eh bien! reprit une autre, une toute jeune et jolie, avec ses rubans -encore tout frais de velours noir dessinant son corsage, moi, je crois -que ce n'est pas encore sûr. Le syndic n'a pas confiance. Mais, -tenez, en septembre, je ne valais guère mieux que Marie-Anne Lageat à -cette heure-ci. Tous ceux d'Islande étaient arrivés, et pas Louis. On -n'avait pas de nouvelles. Personne n'avait vu le bateau depuis deux -mois. C'est le père Le Floch qui est venu me crier, un matin, à quatre -heures: «Ton mari, la Lise, ton mari qui est dans le port!» Dieu que -ça été vite fait de descendre! - -Et elle retrouvait, en parlant, le même sourire qu'elle avait dû avoir -en ce moment-là. - -Tout près d'elle, mais à l'écart, une grande femme, les cheveux en -désordre, gris et crépus comme de la limaille de fer, était assise sur -une pierre, le long de la muraille. C'était la mère du mousse, -accourue de Ploumanac'h. Personne n'avait fait attention à elle. Quand -elle entendit parler la jeune femme, elle dit, avec un regard de -colère: - ---Tout le monde les plaint, les Guen, parce qu'ils sont riches. Il y -en a d'autres qu'on ne plaint pas. Pourtant, c'est tout ce qui me -restait, à moi qui suis pauvre, mon enfant que la mer m'a pris! Il me -faisait vivre, et le voilà mort! Un enfant qui ne m'avait jamais fait -de peine! - -Les femmes la regardèrent, en branlant la tête, pour montrer qu'elles -avaient pitié. - -La porte s'ouvrit, et Guen parut. Il s'était jeté tout habillé sur son -lit. Et bientôt le sentiment de l'heure qui approchait l'avait -éveillé. - -Il traversa le groupe des femmes, bien droit dans sa vareuse à boutons -d'or, et dit seulement: - ---Je crois que Marie-Anne s'est endormie. Ne faites pas de bruit, les -femmes. - -Et il continua sa route. La mère du mousse Guyon Le Dû le suivit à -distance, comme si elle demandait l'aumône. Elle voulait sa part de la -nouvelle qu'il allait chercher, lui, le riche, la nouvelle de la vie -ou de la mort de son petit. Car tout cela s'achète. - -Que la rade était jolie, pauvre Guen! Comme il filait le côtre -anglais, au large de l'île Thomé, ouvrant toutes ses voiles que le -matin emplissait de brise et de soleil! - ---Oh! la garce! murmura Guen. Jamais la même! - -Il y avait longtemps qu'il n'avait dit une semblable injure à la mer. -Et il se détourna rapidement, sans plus la regarder. Les gens de -Perros, à présent, l'observaient, montant le bourg. La même phrase -montait avec lui, de porte en porte: - ---Il va pour la dépêche. Ça l'a déjà vieilli, on dirait.... - -Quand il fut devant la cabane du bureau de poste, il eut peur. Et, ne -voulant pas paraître faible devant la directrice, qui relevait la tête -derrière la fenêtre entr'ouverte, il chercha une phrase de bienvenue, -comme il faisait toujours, quand il avait affaire à quelqu'un. Il vit -le fuchsia tout éclatant de pointes roses affleurant l'appui de -granit, et il essaya de dire: «Comme il est fleuri, madame la -receveuse, votre fuchsia!» Mais il ne fit qu'un geste écourté. La voix -lui manqua. Et il entra. - -La dépêche était arrivée. Elle portait: «Grand mât du navire sombré -apparaît à trois milles au large. Aucune nouvelle équipage.» - -C'était clair. _La Jeanne_ était perdue corps et bien, Marie-Anne -veuve, le nouveau-né orphelin, et lui, Guen, n'avait plus de gendre. - -Debout dans le corridor, il demeura une minute immobile. Il avait tant -cherché des motifs d'espérance pour consoler les autres, qu'il avait -fini par ne point désespérer. Il s'était pris à ses propres mots. Et à -présent il comprenait qu'il avait raisonné comme un enfant, malgré son -âge. Dès la veille, le malheur était certain. Le syndic n'avait pas -caché son avis. Comment avait-on pu conserver de l'espoir? Allons, -bonhomme, il faut revenir avec la nouvelle! Il faut aller leur -apprendre que tout est fini! Guen eut le courage de dire: «Merci, -madame» et il sortit. La mère qui l'avait suivi l'attendait au -passage. Elle lui demanda, en breton, ce qu'il y avait sur le papier. - ---Sombré, ma pauvre Le Dû, répondit le capitaine. - -Elle ne remercia pas, elle. Oh! non. Elle lui montra le poing, et elle -l'injuria, accusant le patron du dindy, qui lui avait noyé son fils, -et elle lui cria toute sa douleur sauvage, tout ce qu'elle savait -d'offensant contre les riches et les mauvais capitaines, tandis qu'il -descendait, butant aux cailloux, les yeux lourds de larmes, vite, -vite, vers la maison. - -Quand il traversa de nouveau la cour, elle était toute vide. Guen -monta, décidé à ne point parler. A quoi bon? Mieux valait, un peu de -temps encore, laisser Marie-Anne dans l'incertitude. Il avait décidé -cela en chemin. - -Et quand il parut, Marie-Anne se dressa, les deux bras appuyés au lit. -Ses yeux mauves si doux, qu'elle avait tenus fermés obstinément, -s'ouvrirent. Ils étaient cerclés de noir, et si tristes, si anxieux en -même temps, que le père baissa les siens. - ---Rien, dit-il, ils n'ont rien. - -Il pensait que le mensonge servirait. Mais Marie-Anne le fixa un -instant encore, sans répondre, puis elle dit, en se renversant sur -l'oreiller: - ---Non, je ne vous crois pas. Ils sont tous noyés! - -Madame Corentine l'avait compris aussi. Elle se baissa bien bas vers -le petit, pour qu'on ne vît pas qu'elle pleurait en l'embrassant. - -Les émotions de la veille et de la nuit, l'absence de sommeil, cet -enfant qu'elle ne voulait pas laisser à d'autres, pas même à Simone -revenue à la maison de Guen et assise près d'elle, avaient -singulièrement changé madame Corentine, physiquement et moralement. -Les traits disaient assez la fatigue du corps. Son visage avait pris -une expression de bonté compatissante et sérieuse qui ne lui était -point habituelle. Elle se sentait surtout une disposition d'âme bien -nouvelle, un besoin de pleurer avec d'autres, de se dévouer au service -de son père et de sa soeur éprouvés, et une sorte de contentement de -se trouver là, dans le malheur qui frappait la famille, de n'être pas, -comme d'ordinaire, très loin et très inutile. Sous les coups répétés -de ces deux jours, elle revivait de la vie ancienne, et elle -redevenait, pour un temps, la fille et la soeur qu'elle aurait pu être -toujours... Cette impression, mélangée d'amertume, lui était douce -pourtant: elle la grandissait à ses propres yeux et aux yeux de -Simone. Toutes deux, avec ce petit enfant entre elles, et Marie-Anne -abîmée de douleur au fond de la chambre, elles se trouvaient plus -heureuses que dans leur bien-être égoïste de Jersey, et elles ne se le -disaient pas, et chacune, cependant, était sûre de l'approbation -muette de l'autre. - -Guen, qui ne pouvait assister à ce deuil de tous les siens, n'était -pas demeuré longtemps. Il était allé chez le syndic, sans trop savoir -pourquoi. Et peu après son départ, quelqu'un monta l'escalier. C'était -une vieille femme, la Olier, connue et honorée dans le bourg. Elle -avait perdu son mari en mer, il y avait longtemps, et cela lui serrait -le coeur de voir ces belles jeunesses sitôt brisées et réduites à la -longueur des jours qu'elle connaissait trop bien. Elle monta donc, de -son pas d'homme, et, entrant dans la chambre, sa cape de deuil sur la -tête, elle dit: - ---Je vous salue. - -Marie-Anne, au son d'une voix étrangère, tourna vers la nouvelle venue -son regard sans vie. Elle reconnut la veuve. - -Et celle-ci reprit: - ---Tu es dans la peine, Marie-Anne, et je ne viens pas pour te parler, -mais seulement pour te dire que nous allons faire une neuvaine. -Veux-tu? - -La malade fit un signe de tête qui disait oui, et qui remerciait. - ---J'ai engagé avec moi, reprit la femme, des mères et des filles du -bourg, qui sont toutes de tes amies, Marie-Anne: la Guillo, la Betié -Naget, la Caoullet, la Fanchen, la Maon, la Cario Palanton, la Gégo et -la petite Nehoueder, qui est venue exprès de Louannec. - -Elle s'interrompit, en voyant fixé sur elle le regard de madame -Corentine et de sa fille. Évidemment, elle n'avait pas osé inviter les -deux femmes qui étaient là, les plus proches parentes et les mieux -désignées, cependant, pour se joindre à la neuvaine. Ni Corentine ni -Simone n'étaient plus de Perros. Leur place n'était plus au milieu -d'honnêtes femmes et d'honnêtes filles de pêcheurs, qui allaient prier -pour une affligée. Et le visage de la vieille exprimait bien cette -sorte d'éloignement que les gens tranquilles, attachés à leurs -devoirs, éprouvent d'instinct pour ceux qui vivent en dehors de la -règle commune. - -Ce ne fut qu'un éclair, ce regard échangé. La vieille se retourna vers -le lit: - ---Au revoir, Marie-Anne, nous allons partir tout de suite. Il ne faut -pas perdre courage. - -Elle serra, en croisant les mains sur sa taille, les deux bords du -capot qui encadrèrent plus étroitement son visage, et elle s'en alla. - -Madame Corentine avait rougi. Autrefois, il y avait seulement deux ou -trois jours, elle se serait indignée, elle aurait protesté contre -l'offense. Mais, dans la disposition d'esprit où elle se trouvait -maintenant, l'humiliation ne souleva en elle aucune colère. Ce que -pensait cette femme, madame Corentine n'était pas loin de le penser -aussi; elle s'était plusieurs fois sentie mécontente d'elle-même. Le -chagrin seul eut prise sur elle. - -Marie-Anne avait-elle deviné? Était-ce une invention heureuse d'une de -ces âmes qui ont l'instinct de toutes les consolations, et savent -qu'il y a des peines autour d'elles sans en savoir la cause? - ---Corentine, dit-elle, il faut faire baptiser l'enfant. - ---Aujourd'hui? - ---Le plus tôt sera le mieux. Tu l'accompagneras. - ---Oui, ma chérie. - ---Mon père est le parrain. Toi, tu es la marraine. Nous en avions -parlé avec... - -Elle ne put prononcer ce nom de douleur. - ---Oui, dit Corentine, je veux bien, je suis prête à aller. Merci, -chérie. Je l'ai habillé, ton ange, veux-tu le voir? - -Marie-Anne dit, faiblement: - ---Non. J'ai peur qu'il ne lui ressemble. Je ne peux pas. Plus tard! - -Elle ne rouvrit les yeux que pour voir passer, un peu après, la -sage-femme qui portait un gros paquet de mousseline blanche, Corentine -et Guen alourdi par le chagrin. Simone gardait la malade. - -Du port à l'église, tout en haut de Perros, la route est assez longue -et rude à monter. Sauf au milieu, où, par-dessus les ormes et les -pentes précipitées de maigres champs, on aperçoit le paysage de mer, -elle est bordée de maisons. Et les gens, déjà mis en éveil par le -passage des femmes qui s'en allaient prier pour les naufragés, -n'avaient pas fini de causer entre eux de l'événement qui frappait le -bourg entier, quand le capitaine et sa fille commencèrent à gravir la -côte. Corentine marchait à côté de la femme qui portait l'enfant, et -l'abritait de son ombrelle. Le capitaine allait derrière et un peu de -côté. - -La pitié des hommes est bien courte. A peine avaient-ils aperçu Guen -et échangé entre eux quelques mots de sympathie sur le malheur arrivé -en Gironde, qu'ils remarquaient madame Corentine. Et plusieurs ne -saluaient pas. Plusieurs disaient, sur son chemin, de ces mots qui -remuent tout un passé triste, et qui résument douloureusement le -jugement sommaire de la foule. «Croyez-vous qu'il soit heureux, ce -pauvre vieux, avec une fille veuve et une séparée? Elle l'a déjà -laissé assez longtemps seul à Perros. Qu'elle retourne donc! -J'aimerais mieux une fille morte, moi, qu'une fille comme celle-là, -qui n'a été qu'un tourment pour les autres. Ça ne fait pas bénir les -familles, vous savez!» - -Elle entendait une partie de ces propos, et devinait le reste, et elle -était trop fière pour pleurer, mais les larmes l'étouffaient. Elle -trouvait la route interminable. - -Enfin, le petit groupe franchit l'enceinte du cimetière. Au milieu des -tombes de granit entourées de fleurs, la vieille église ouvrait sa -porte en ogive, coupée d'une colonnette, sous le toit qui pendait -démesurément d'un côté et trop court de l'autre. C'était la paix pour -Corentine. Ils entrèrent. Devant eux, au premier tiers, sur les dalles -tout humides des végétations de l'ombre, les femmes de la neuvaine -étaient agenouillées en demi-cercle autour d'un des premiers piliers, -tout noir de l'encens et de la rouille de dix siècles. Sur le fond -sombre du granit, une statuette de la Vierge de Lourdes s'enlevait, -toute blanche, ayant une ceinture bleue flottante et deux roses d'or -sous les pieds. Elle était posée sur l'épais rebord de la corniche. -Tous les visages des femmes étaient levés vers elle. La vieille, en -cape de deuil, récitait le rosaire. Elle disait la première partie de -l'_Ave Maria_, que toutes reprenaient et terminaient dans la langue -rude du pays. Et, devant elles, minces comme des fils blancs, neuf -petites bougies brûlaient dans l'ombre, collées au dos des chaises. - -La première voix, ferme, sans inflexion, disait: «Mé o salud Marie, -leun o a graces, an otro Doué so ganch beniguet...» Et elles -reprenaient, les autres, confusément: «Santes Marie, mam da Doué, -pédet évidon péliérien...» - -Dans une chapelle toute noire, non loin de la neuvaine, le recteur -était venu baptiser le fils de Marie-Anne. Corentine et le capitaine -touchaient d'une main le petit, que portait l'autre femme. Ils -répondaient à voix basse aux questions liturgiques, détournés, malgré -eux, vers les neuf petites lumières et les neuf femmes prosternées. - -Le prêtre demandait: - ---Croyez-vous en Dieu le Père tout-puissant, créateur du ciel et de la -terre? - ---J'y crois, répondait Guen et Corentine. - ---Santes Marie, mam da Doué, reprenaient les femmes. - ---Croyez-vous en Jésus-Christ, son fils unique, notre Seigneur? - ---J'y crois. - ---Santes Marie, mam da Doué... - ---Croyez-vous au Saint-Esprit, la sainte Église catholique, la -communion des saints, la rémission des péchés, la résurrection de la -chair et la vie éternelle? - ---J'y crois. - ---Santes Marie, mam da Doué, pédet évidon péliérien... - -Ils s'écoutaient réciproquement, tous émus, de voir ces prières se -rencontrer, les unes pour le petit qui entrait dans la vie, les autres -pour le père naufragé, bien loin, à jamais séparés, à jamais inconnus. -Le rosaire devenait une sorte de psalmodie grandissante, lourde de -soupirs comme le bruit des lames qui déferlent. Et la voix de Guen, de -Corentine, du recteur lui-même, baissait de plus en plus, au -contraire, et se perdait sous la voûte moisie aux jointures des -pierres. - -Un rayon de soleil, comme une lame flamboyante, entrait par une -découpure de la porte. - ---Santes Marie, mam da Doué, pédet évidon péliérien... - -Et aucune cloche ne sonnait le baptême, le baptême du fils de Sullian, -le naufragé. - -Le prêtre avait achevé les cérémonies avant que les femmes se fussent -levées. - ---Allons! dit Guen, car personne ne bougeait dans la chapelle, ni -Corentine, ni la femme, toutes deux tournées vers ce groupe de -désolation et de larmes, enveloppant la statue à ceinture bleue. - -L'enfant dormait. - -Sans répondre, mues par le commandement de l'homme, elles sortirent, -la tête basse, sans un geste, l'âme absente et demeurée sous les -voûtes où l'on priait, écoutant le murmure plus lointain: «Santes -Marie, mam da Doué...» - -Elles traversèrent ainsi le cimetière, sous le ciel sans nuage, dans -la pluie de lumière et de chaleur qui dilatait, jusqu'à en remplir -l'espace, le parfum d'une touffe de réséda fleuri au bord d'une tombe. - -Au bout de l'allée, devant la pierre debout qu'il fallait franchir -pour retrouver la route, les femmes levèrent les yeux, et regardèrent -de ce regard vague et chargé de tristesse qui suit les réveils -brusques. En ce moment, le coeur de Corentine était déchiré des -douleurs de sa soeur, du désespoir muet de ce vieux dont elle -entendait le pas derrière elle, du peu de joie qu'elle avait su lui -donner, de l'impuissance où elle se sentait de lui refaire une -vieillesse, ayant perdu le droit d'habiter le pays, de consoler, -d'être la paix. Elle aurait voulu cependant. Une aspiration vers le -bien, une soif d'être bonne, de se sacrifier, montait du fond de son -âme, avec cette pitié pour ceux qui l'entouraient. Et deux filles, sur -le seuil d'une boutique, voyant sa mine défaite, se mirent à rire -d'elle, deux filles de pauvres qui tricotaient de la laine. - -Alors, contre cette dernière injure, si peu méritée, si blessante à -cette heure, elle chercha d'instinct une protection. Et elle la -trouva. Guen venait de s'éloigner vers la plage de Trestrao, où -demeurait un ami. Il allait reparler du gendre et de l'entrée de la -Gironde, ne pouvant se taire de son malheur. Corentine se retourna -vers la sage-femme: - ---Donnez-moi l'enfant, fit-elle, c'est moi qui l'emporte! - -Elle prit le petit Sullian. Un flot de mousseline blanche lui couvrit -l'épaule. Une tête rose et dormante s'appuya, tout abandonnée, sur son -bras. Et, fière de son fardeau, défendue contre le sourire des gens -par l'innocence qu'elle portait, elle descendit le bourg, parmi les -femmes que la vue d'un nouveau-né émeut, et qui disaient: «Voyez, elle -a le fils de Sullian Lageat sur les bras. C'est Guen qui l'a voulu, -pour lui faire honneur. C'est tout de même une mère, cette femme-là.» - -Elle allait, sans entendre, saisie d'une extrême douceur, qui lui -faisait presser l'enfant sur son coeur de plus en plus, et s'absorber -dans ce petit être sans parole et sans regard. Elle lui souriait. Elle -lui parlait, non avec les lèvres, mais avec son âme tout à coup -agrandie et dilatée d'amour maternel, qui disait: «J'aurais voulu -d'autres enfants comme toi... que je les aurais aimés!... que je les -aimerais!..... Avec quel bonheur ce sein que tu touches se -découvrirait pour eux, et les allaiterait!... O joli, joli neveu que -je voudrais mon fils!» Elle avait des ailes. Soutenue par le petit -qu'elle portait, le visage calme, les yeux en joie, elle monta -l'escalier, elle entra dans la chambre. - -Heureusement Marie-Anne dormait. Elle ne vit pas sa soeur. Une heure -passa, puis deux, puis trois. Simone s'éloigna. Et entre le berceau où -l'enfant reposait maintenant, et Corentine, qui veillait auprès, le -dialogue continua, le conseil doux et persuasif de ces yeux clos, de -ces lèvres tendues vers le sein rêvé, de ce visage derrière lequel une -âme transparaissait pour cette femme malheureuse, en qui le regret de -la maternité prenait la forme d'un désir grandissant et d'une attente -de vie nouvelle. - -Il y avait des années qu'elle ne s'était sentie si prompte à -l'émotion, si disposée à pleurer. - -Dans la paix de cette chambre, près de ces deux êtres plongés dans le -sommeil, un mystère profond sa passait. Une âme s'accusait, oubliait, -apercevait une voie de sacrifice et de salut, et, tremblante, -heureuse, remontait vers l'amour. - -Le sommet des coteaux, vers Louannec, se dorait au soleil déclinant. -Nul bruit ne venait du dehors, pas même celui de la mer. La -respiration de Marie-Anne et de son fils, régulières, se répondaient -comme un battement d'ailes. - -Tout à coup, un pas sonna dans la cour. Corentine se pencha. Le père! -c'était le père qui traversait la place! Il courait! Des gens -couraient derrière lui; ils disaient: «Mon Dieu! est-ce possible! -Est-ce possible!» - -Toute pâle, au bout de la chambre, Corentine l'écouta monter. Et Guen -entra. Le pauvre vieux tremblait de tous ses membres. Il était comme -égaré. Il approcha, sans bruit, du lit où Marie-Anne dormait. Il se -mit à genoux. - ---Marie-Anne? murmura-t-il, ma petite fille? - -Elle ne bougea pas. - -Il prit la main allongée sur le drap, la main rousselée de sa -mignonne, et la caressa. - ---Marie-Anne? - -Elle ouvrit les yeux, et fixa sur lui son regard morne de désespérée. - -Mais, presque aussitôt, ses paupières se soulevèrent davantage. Elle -voyait le père pleurer et sourire. Elle le voyait incapable de parler. -Une angoisse la prit. Elle ouvrit la bouche. Elle se redressa -brusquement, ses bras raidis sur le drap, se tendit en avant, et tout -ce qui lui restait de vie passa dans un cri: - ---Dites! dites! - ---Marie-Anne... ce sont des marins anglais... à Bilbao... tout -l'équipage... tout entier... quand je te le disais... il est sauvé! - -Il se releva d'un trait, enveloppa sa fille dans ses bras: - ---Sauvé, ma petite, sauvé! - -Il pleurait à chaudes larmes. - -Quand il se recula, suivant encore, de ses mains tendues, la jeune -femme qui se renversait en arrière, on put voir le visage de -Marie-Anne. - -Elle n'avait point douté de la mort, et elle ne doutait plus de la -vie. La jolie tête blonde était retombée, bien pâle encore, sur -l'oreiller, mais un seul moment l'avait transfigurée. Toute la -jeunesse, toute la joie, tout l'amour y étaient rentrés. Ses doux yeux -couleur de jacinthe disaient le ravissement; les cils d'or, immobiles, -étaient levés vers le ciel; le front rayonnait; la bouche souriait à -des visions. C'était elle, la Marie-Anne d'autrefois, l'épousée, -l'heureuse, la sainte au regard de légende. - -Le vieux père, tout épanoui, continuait: - ---La dépêche est venue d'Espagne... Ils ont rencontré des Anglais... -l'embouchure de la Gironde, vois-tu, petite, c'est toujours ça, des -navires et encore des navires... Quand la demoiselle de la poste m'a -remis le papier, j'ai tout de suite deviné à son air... elle avait -l'air presque aussi content... Ah! mes filles, quelle bonne nouvelle! -Le dindy est perdu, mais les hommes sont sauvés!... Écoute, -Marie-Anne, je vais faire dire à la mère de Guyon Le Dû, le mousse, -que son gars est retrouvé... Veux-tu? Faut que tout le monde soit -heureux aujourd'hui! - -Elle ne l'écoutait pas. Elle n'avait pas besoin de preuve, ni de -détails. Elle croyait. Sullian vivait. Quelqu'un, dans l'angle de la -pièce, la regardait fixement: Corentine, la soeur aînée. - -Dans la crise d'âme qu'elle traversait, une seule chose l'avait -frappée: l'immense bonheur de Marie-Anne. «Comme elle l'aime!» -pensait-elle. Et, troublée par tant d'amour, elle n'osait s'avancer, -de peur que le cri de tout son être ne lui échappât: «Moi aussi! moi -aussi!» - -Marie-Anne se tourna vers elle. Son regard chercha le berceau. - ---Apporte-moi mon fils! dit-elle. - -Et quand elle l'eut dans les bras, pressant le petit sur sa joue: - ---O le bien-aimé! s'écria-t-elle, ton père est vivant! - -Elle découvrit son sein, et se pencha pour nourrir le nouveau Sullian. - -Et comme Guen s'était retiré, comme elle demeurait seule avec -Corentine immobile près du lit, elle entendit une voix toute basse qui -disait: - ---Ma soeur, j'irai retrouver Guillaume. Prie pour moi! - - * * * * * - -Dix minutes après, Marie-Anne, à demi redressée, contemplait son fils -endormi sur le drap blanc. - -Tout à côté, assise, brisée de fatigue et pourtant résolue, la grande -soeur l'écoutait docilement, elle, la plus jeune et l'ignorante, qui -disait: - ---Il vaut mieux aller tout de suite, ma Corentine... ne pas avertir -Simone, que cela pourrait inquiéter trop... et puis être humble, tu -comprends, ne pas te rebuter... Ils ne savent pas tout ce que tu -vaux... moi, je le sais... Va, sois courageuse, sois bonne, fais tous -les sacrifices... C'est si bon d'être aimée! - - - - -XI - - -Par un sentiment de fierté, et selon le conseil de sa soeur, Corentine -désirait que son départ pour Lannion fût, autant que possible, ignoré -de Simone. Et le grand-père avait dit: - ---Simone? moi je l'emmène. - -Il n'y pouvait plus tenir. La joie du sauvetage de Sullian, celle -qu'il commençait à entrevoir dans la résolution de Corentine, lui -donnaient des idées de grand air. Seul, il aurait paré son canot et -poussé au large. La pensée que le canot n'était pas assez propre pour -une jeune fille comme Simone, le fit hésiter. Depuis huit jours, pas -un coup de balai aux bancs, pas un godet d'eau jeté hors de la cale. -Il appela Simone. - ---Petite, dit-il, mets ta mante. Nous allons promener tous deux, -veux-tu? - -Elle ne demandait pas mieux. Depuis son arrivée, elle n'avait guère vu -autour d'elle que des visages anxieux ou désolés. Sa jeunesse appelait -une diversion. Elle saisit celle-là de toute l'ardeur comprimée de ses -quinze ans. - ---Grand-père, vous prenez le bateau? - ---Non, je pensais suivre la côte à pied, avec toi, jusqu'à... - ---Non, le bateau, je vous en prie! - ---C'est que... - ---Pourquoi pas? Il y a longtemps que vous n'avez canoté, grand-père, -je suis sûre que vous en avez envie? - ---C'est que, répondit le bonhomme, ravi au fond, c'est que le canot -n'est guère en état, je n'ai pas fait sa toilette... - ---Bah! nous nous passerons de toilette. En mer! grand-père, en pleine -mer! - -Il secoua la tête, d'un air content: - ---Les jeunesses, fit-il, faut bien leur céder, pour qu'elles vous -aiment! - -Simone se coiffa d'une casquette de laine blanche, d'où sortaient ses -cheveux roulés. Il fallait les voir tous deux, côte à côte, longer le -quai tournant qui mène à la jetée. Le soleil les enveloppait. La joie -commune rendait le capitaine alerte et droit comme un jeune homme. Il -se sentait bonne mine, sous le regard des baigneurs qui n'ont rien à -faire, et suivent volontiers des yeux tout passant qui se hâte. -Intimement il comparait ce départ avec ses départs habituels, quand -Marie-Anne l'accompagnait, lourde et si souvent accablée par l'ennui. -Elle était légère, cette petite Simone. Et comme elle marchait! Comme -un mousse, en vérité, oui, comme un mousse qui va aux crabes. - ---Je ne te savais pas si marine, dit Guen, en pointant déjà son regard -sur le canot immobile dans le flamboiement de la mer, au pied du môle. - ---Moi! j'adore l'eau. A Jersey, je suis allée plusieurs fois en -excursion. Je connais tous les noms de voiles: grande voile, misaine, -foc, bonnettes, perroquets. - ---Oui, mais la manoeuvre? - ---Essayez! - ---Tu ne sais seulement pas prendre un ris? - ---Regardez-moi! - -Et il vit la grande enfant qui souriait, de ses deux yeux pleins de -lumière et de ses lèvres qui s'ouvraient sur de belles dents saines, -humides comme des coquilles de rivage. - ---Ah! ma Simone! dit le capitaine, tu as joliment gagné dans mon vieux -coeur, depuis le premier d'août! - -Oui, il était heureux comme il l'avait été rarement, le capitaine. Son -pas sonnait sur les dalles, sonnait comme une fanfare de vie. - -Il n'y avait point de bonnettes ni de perroquets au canot de Guen. Un -foc seulement, de toile usée, et une voile jaune sur un mât courbé. - ---Maman reste près de ma tante? demanda Simone en s'asseyant à -l'arrière, tournée vers la façade grise, là-bas, si étroite entre les -maisons avançantes. - -Guen fit semblant de ne pas entendre, très occupé à tirer l'ancre. - ---Maman reste à la maison? - -Cette fois, Guen rougit, de l'effort qu'il venait de faire, sans -doute, en embarquant le gros hameçon de fer qui aurait pu servir à -prendre un fort poisson autant qu'à tenir le bateau. Quand il l'eut -posé sur le cordage soigneusement roulé: - ---Non, dit-il négligemment, ta mère va à Lannion. - ---Lannion! fit Simone en se retournant. - -Il ne se retourna pas, devinant la vivacité du geste qu'il n'avait pas -vu, et ajouta, tâchant de réparer l'effet: - ---Oui, des commissions, je crois, pour Marie-Anne. Quand on a un -enfant naissant, n'est-ce pas?... - -Un instant après, quand il eut hissé la voile, et sous prétexte de -dire: «Largue un peu l'écoute, petite», il la regarda. Elle était -sérieuse, et elle fixait la maison du port avec des yeux si graves, si -près de pleurer! - -«Ce n'est pas facile de cacher les choses aux enfants, pensa Guen. -Elle se doute qu'il y a une affaire.» - -Mais il ne voulut pas être indiscret, et, amarrant l'écoute: - ---Puisque tu connais la manoeuvre, Simone, prends la barre, et droit -sur Thomé! La passe est à gauche, pour les coques de noix. - -Le canot doubla la jetée, brûlante de soleil, et d'où s'échappait une -odeur de goëmon séché. - ---Le foin d'ici, mademoiselle Simone. - -Simone était redevenue la jeune fille douce et maîtresse de ses -émotions qu'il aimait, avec un étonnement d'inventeur, chaque jour -davantage. Elle avait le regard en avant, sur la grande nappe élargie -entre les rives montueuses. Elle semblait tout entière au plaisir de -la course, qui devenait d'instant en instant plus rapide. Car la -brise, par-dessus les collines de Louannec, arrivait à présent, et -claquait dans la toile. - -Quand Guen se vit en bonne route, il vint s'asseoir près de Simone, -et, tout épanoui: - ---On m'a entendu dire du mal de la mer, ces jours, fit-il. Mais je ne -pense pas tout ce que j'ai dit. - -Cela lui pesait, les injures que la douleur lui avait arrachées. - ---Que veux-tu, petite, on se fâche quelquefois avec elle. C'est comme -une femme, n'est-ce pas? On la trouve mauvaise, on s'emporte. Et puis -on revient à elle, parce qu'on l'aime. - ---Pas de séparation durable? dit Simone, qui regardait toujours le -large. - ---Non, dit Guen embarrassé, pas de durable. Moi, je ne peux pas vivre -huit jours sans elle. Et moi, mon Dieu, c'est comme tout le monde. - ---Plus que tout le monde, grand-père! - ---Oui, reprit-il, heureux de l'éloge et d'avoir évité l'allusion. Je -ne m'en dédis pas. De tous ceux de Perros, je suis le plus naviguant, -de tous les vieux, s'entend... Un peu à bâbord, Simone... Laisse -aller... Bien... Est-elle jolie aujourd'hui la mer! - -Ils couraient dans la passe, entre la pointe du château et les rochers -de Thomé, sur le chenal vert comme une émeraude et glissant au-dessus -d'eux. Le courant les portait. La terre, à gauche, découvrait une à -une ses anses rocheuses et ses deux plages. Sur la seconde, à -Trestrao, des points rouges, blancs, noirs, qui étaient des baigneurs, -mouchetaient le sable; une ombrelle roulait, prise par le vent, plus -petite qu'une fleur de mouron. - ---Au large, Simone, par le travers de Rouzic! - -Au large, c'était l'immense plaine que pas un frisson ne ternissait. -La brise y coulait sans creuser. Des veines d'azur s'emmêlaient à -l'infini, comme des sillages de navires disparus, sur la surface toute -blanche, miroitant au soleil. Les Sept-Iles, au loin, laissaient -pendre vers la Bretagne leurs falaises herbues, qui paraissaient de -velours brun. A peine un ourlet blanc autour des pierres que la marée -engloutissait sans bruit. - ---Voilà ce que j'aime, dit Guen, remarquant l'enthousiasme muet de sa -petite-fille: s'en aller avec le vent, causer tout seul et tendre ses -lignes. Tiens, le fond est de roche, à présent, bon pour les congres -et les vieilles. Tout à l'heure, ce sera de la coquille. Et puis la -roche reprendra, à une demi-lieue de Rouzic. - -Il s'était rapproché encore de Simone. Ils allaient, poussés par le -grand souffle doux qu'exhalent les terres chauffées, le soir, et ils -voyaient la courbe de l'horizon immense au bas du ciel. - ---Mon enfant! dit Guen attendri. - -Elle ne bougea pas, car ils se sentaient profondément unis de pensée. - ---Mon enfant! je voudrais t'avoir toujours près de moi! - ---Je voudrais bien, moi aussi, grand-père. - ---Vois-tu, maintenant que j'ai goûté de vous, je ne me réhabituerai -plus à mon ancienne vie: moi ici, vous là-bas. - ---Il n'y a qu'un seul moyen, grand-père, dit posément Simone, et vous -le connaissez. - ---Oui, je le connais. - -Il s'arrêta un peu, car il avait promis de se taire devant l'enfant. -Et puis, il céda, conseillé par l'infini qui les enveloppait tous les -deux, loin des conventions étroites. - ---Simone, dit-il, ta mère est allée à Lannion, pour essayer... - ---Je l'ai deviné, répondit-elle. Je suis venue en France parce que je -pensais toujours à cela. Je ne pouvais pas savoir comment cela se -ferait, mais je comptais que Dieu le permettrait. C'est si triste!... - -Le vieux Guen sentit que la main de Simone saisissait la sienne, que -la tête de Simone se penchait, touchait son épaule, s'y appuyait. Et -il resta droit, immobile, transporté d'émotion et de tendresse, tandis -que sa petite-fille pleurait silencieusement du même rêve que lui, et -qu'il répétait, pour elle et pour lui-même: - ---J'espère, ma petite amie, j'espère. - -Le vent demeurait léger, la mer ensoleillée. Les îles grossissaient à -peine. Et des bandes d'oiseaux se levaient en triangle, indiquant le -large. - - - - -XII - - -Seule dans le grand salon, la fenêtre ouverte, madame Jeanne -additionnait des colonnes de chiffres. D'ordinaire, c'était une joie -pour elle de régler ses comptes de ménage ou d'établir le bilan d'une -année commerciale. Elle aimait le calcul, dont elle avait eu le goût -très jeune. Elle s'était réservé le contrôle de la comptabilité chez -son fils. Et, précisément, elle établissait, en ce moment, -l'inventaire annuel. - -Mais elle le faisait avec inquiétude. Elle n'était pas sûre: elle -soupçonnait seulement un résultat mauvais. Déjà, les deux dernières -années s'étaient soldées en perte. Elle avait espéré que les affaires -du moulin à huile se relèveraient. Guillaume paraissait assez content. -Les chiffres semblaient indiquer cependant une mauvaise année. Les -deux rides, au coin des lèvres de madame Jeanne, se creusaient. Elle -relevait la tête, par moments, lasse, et, pour se reposer, regardait -les ondes mouvantes des arbres, vaguement. - -«Encore une illusion de mon fils, pensait-elle. L'année va être -mauvaise, si elle n'est pas désastreuse. Ah! le pauvre enfant, qui ne -se doute pas où nous en sommes! S'il le savait! Mais j'ai mieux fait -de le lui cacher. Il a assez de ses chagrins. Le commerce, pour lui, -est une manière d'oublier, une occupation qui le force à ne plus -songer. C'est tout... Et ce n'est pas assez pour réussir. Il aurait -fallu mon mari.» - -La physionomie austère de M. Jobic L'Héréec lui revenait en mémoire. -Elle revoyait cet homme dont elle n'avait pas seulement pris le nom, -mais les goûts, les habitudes, la manière de voir et d'agir, qu'elle -interrogeait encore de souvenir avec vénération, dans les cas -difficiles, contente au fond et immuable en ses résolutions, dès -qu'elle était convaincue d'avoir fait ce qu'il eût fait lui-même. Oui, -il eût fallu la grande expérience, l'esprit méthodique et réfléchi de -M. Jobic, pour se tirer d'une situation comme celle-là. Il aurait eu -la décision, l'énergie persévérante de l'effort, tandis que -Guillaume... - -Des mots de ce monologue intime étaient prononcés à demi-voix, sans -suite. Ils tombaient dans le silence de la vaste salle blanche, dont -un bourdon égaré faisait le tour en ronflant. - -Puis elle se remettait à parcourir les colonnes de chiffres. Sa plume, -posée en travers, suivait, d'un mouvement régulier, l'absorption des -chiffres dans la mémoire de la calculatrice. Mais c'était une sorte de -travail machinal, qui n'interrompait point, chez madame Jeanne, la -rêverie commencée. - -«Je ne vois pas d'issue. Lui parler à lui? A quoi bon? Il fait ce -qu'il peut. Le commerce n'était pas son affaire. Et puis les -chagrins... Oh! c'est bien sa faute à elle, si nous allons à cette...» - -Le mot s'arrêta aux lèvres. Et elle s'arrêta aussi un moment, madame -Jeanne. Bien qu'elle fût seule, une rougeur légère, un peu de sang -venu du coeur troublé, mit une tache sur ses maigres joues. Elle -sentait la réprobation de la longue suite de bourgeois patients, -économes, qui avaient fait la fortune, et qui la voyaient prête à -sombrer, du fond des tombes, au pays de Tréguier. - -Dehors, le soleil chauffait les fleurs. Un parfum violent sortait des -glycines, qui levaient leurs secondes fleurs au ras de la fenêtre. - -Elle se pencha de nouveau. - -Tréguier! Comment avait-elle fait pour quitter Tréguier, elle, -Trégoroise depuis des siècles, attachée par des habitudes de race et -par tous les liens de près de cinquante ans de vie à ce coin de sol -breton? Elle se demandait cela encore quelquefois. Et la question se -présenta de nouveau à son esprit, avec le cortège des réponses -tristes, usées, que l'on revoit l'une après l'autre. Oui, le malheur -avait commencé là... Au dedans de son coeur, le nom de Tréguier -sonnait comme celui d'une noblesse dont elle avait été et dont elle -n'était plus. - -Tomber de Tréguier à Lannion! Pour elle, la chute avait été -pressentie. Oui, elle savait d'avance qu'elle ne s'accoutumerait -jamais dans la ville folle, comme elle l'appelait, que le séjour des -Espagnols et des gouverneurs débauchés avait remplie d'une population -avide de plaisir, et légère, et folle de coeur. Entre elles deux, il y -avait une de ces haines de canton que la Bretagne nourrit, sous des -apparences rigides et froides. Quand elle pensait à Tréguier, elle -revoyait la splendeur épiscopale de l'ancienne cité; son air de pudeur -farouche; la cathédrale, où un peuple aurait tenu, haute de voûte, -couverte de moisissures qui verdissaient glorieusement le granit, avec -ses longues files de chevaliers de pierre couchés dans les niches, ses -inscriptions, son cloître, ses tours, ses rosaces découpées par le -génie bizarre et poétique des aïeux. Elle revoyait sa place à -l'église, sous les rayons atténués des vitraux, sa maison aux murs de -forteresse, autour de laquelle une rue tournait. Elle nommait les -bourgeois et les nobles qui la saluaient, les visites qu'elle avait -reçues lors de la mort subite de M. Jobic L'Héréec. Vingt fois le -jour, encore maintenant, son esprit pleurait l'homme énergique, -entendu aux affaires, dominant et digne, qui l'avait faite la première -bourgeoise de Tréguier, par l'immutabilité de sa fortune, de son -caractère et de ses habitudes. - -Quand il avait fallu quitter Tréguier, elle avait eu le sentiment que -sa vie à elle était finie. Elle avait lutté. Pourquoi partir? Pourquoi -abandonner cette usine médiocre et sûre qui avait un canal sur le -port, où les goëlettes venaient s'approvisionner d'huile? M. Tanguy -Morel, l'associé, suffisait à mener l'affaire. Guillaume, après la -mort de son père, pouvait vivre honorablement, presque sans travail, -assuré de l'avenir... Il avait fallu l'amour insensé pour cette -Lannionnaise... Et tout quitter, la ville, l'usine, les amis, la paix, -le paysage, si bien entré dans les yeux qu'il ne s'efface plus, -renoncer à mourir là... et venir tomber à Lannion, parmi les filles -aux cheveux blonds, qui ont les joues roses et la rage de la danse au -coeur! - -Tout cela repassait au travers des colonnes de chiffres, aussi net -qu'au premier jour, aussi douloureux. Le reste, tout ce qui avait -suivi cet arrachement au pays natal, ne lui revenait qu'en bloc, comme -une conséquence logique, fatale, prévue: la brouille lente du ménage, -les reproches, les dépenses inconsidérées d'une tête folle de petite -ambitieuse, l'acquisition désavantageuse du moulin sur le Guer, les -froissements nouveaux engendrés par la gêne, la séparation, la vie -nouvelle, alors, où son fils et elle s'étaient retrouvés seuls, mais -assombrie, préoccupée, atteinte par le souci d'argent et rongée de -souvenirs. - -Dix ans de lutte contre soi-même. - -Elle était devenue blanche de cheveux, madame Jeanne L'Héréec. Elle -avait beaucoup travaillé, comme un homme, comme le vrai chef de la -maison «Veuve L'Héréec et fils». Le chagrin d'avoir quitté Tréguier la -tenait toujours. Devant son fils, elle se contenait. C'était une sorte -d'abîme entre eux, cette question du passé. Ils le regardaient chacun -de leur bord, et tristement tous deux. Mais quand elle était seule à -travailler, madame Jeanne laissait parler les vieilles déceptions de -sa vie, amassées au fond de son coeur. Et elle concluait souvent: «Si -j'étais un homme, je retournerais à Tréguier, et j'y referais ma -fortune!» - -Madame Jeanne, ce jour-là, n'eut pas le temps de conclure. - -La sonnette qui, mêlée aux feuilles de la glycine, agitait en remuant -tout un système de branches, rendit un son étouffé. L'heure était -morte. - -Madame Jeanne entendit une voix qui demandait son fils. Elle crut, à -travers dix années, la reconnaître. Ses pommettes sèches pâlirent -subitement. Elle posa la plume, et tendit l'aile de son bonnet. La -domestique répondait que monsieur était à l'usine. Il y eut un -silence. Puis, deux ombres coulèrent sur le bourrelet de verdure, au -ras de la fenêtre. Gote ouvrit la porte du salon, et une femme en -deuil entra. - -Avant même que madame Corentine eût relevé sa voilette, madame Jeanne -la reconnut. Elle demeura surprise, renversée par cette audace, dans -son fauteuil jaune, ses yeux gris fixés sur Corentine et éclairés -jusqu'au fond par la lumière de la fenêtre. La jeune femme, debout à -contre-jour, ne trouvait pas une parole de son côté. Une émotion trop -forte l'avait saisie, en mettant le pied dans cette maison qui était -la sienne: le sentiment de la fragilité de ses espérances, du peu de -chance qu'avait sa démarche d'être accueillie. Après dix ans, elle -retrouvait les yeux, l'attitude, la raideur de cette femme, dans le -même décor immobile du salon jaune. Elle baissa les yeux, comme devant -un juge. Madame Jeanne se leva à son tour. - ---Que venez-vous faire ici? - -Madame Corentine reprit un peu de courage, et dit très doucement: - ---Je venais voir mon mari. - ---Vous n'en avez plus le droit. - ---Oh! madame, après si longtemps... et quand on souffre... - ---Vous souffrez? - ---Oui... beaucoup... - ---Nous aussi, madame, nous avons souffert, chacun a eu sa part... Et -la nôtre a été large... Guillaume n'est pas ici... - ---Je le savais... Gote m'avait dit... - ---Il est inutile de le voir... Mon fils a pris son parti de notre -solitude... Que lui vouliez-vous? - -Corentine fut sur le point de répondre: «Lui demander pardon.» Les -mots lui vinrent à l'esprit. Mais elle ne répondit pas. Madame Jeanne -la tenait sous ce regard de mépris et d'invincible obstination qu'elle -connaissait. Et ce fut la vieille femme qui reprit: - ---Personne ne vous a demandée. - ---Non. Je suis venue de moi-même, madame, et, je vous assure, par un -bon mouvement... parce que j'étais à Perros... en passant... chez mon -père... et que je ne voulais pas m'en aller sans avoir essayé... Ah! -tenez, madame, ne me repoussez pas... - -Elle s'avança jusqu'au près de la table où travaillait madame Jeanne. - ---Je suis malheureuse... Je ne suis plus celle que vous avez connue... -Il me semble que si vous étiez bonne, si vous vouliez m'aider... -Guillaume peut-être me donnerait son pardon! - -Sa main se tendait un peu en avant, tremblante, sur le bois de frêne -noueux, prête à soutenir un corps qui s'agenouillait. - ---Vous oubliez que je suis difficile à tromper, dit madame Jeanne en -se reculant. Vous avez trop peu manifesté, pendant dix ans, le désir -de savoir même des nouvelles de votre mari, pour que je croie -aujourd'hui à ces attendrissements. Je crois plutôt à d'autres motifs. - -Elle toisait du regard, en disant cela, sa belle-fille, et considérait -la toilette modeste, presque pauvre, que la jeune femme avait mise, -afin de mieux faire voir, justement, qu'elle n'était plus, comme -autrefois, toute folle d'élégance. - ---Vous venez mendier! continua madame Jeanne. - -La petite main de madame Corentine se releva d'un geste brusque, comme -pour repousser l'injure... Puis, rouge de honte, mais assez forte pour -ne rien répondre, la jeune femme se détourna, et quitta rapidement le -salon, tandis que madame Jeanne, implacable, ses yeux clairs poussant -l'étrangère dehors, la suivant dans l'ouverture de la porte, par la -fenêtre dans l'allée du jardin, disait: - ---Vous autres séparées, on est sûr de vous revoir, à un moment ou à un -autre. Vous quêtez quand la famine vous a réduites. Vous n'avez pas -honte. Allez, allez! Le moment est mal choisi: il n'y a pas de pain -pour vous! - -Madame Corentine n'entendit pas ces derniers mots. Elle avait déjà -traversé le jardin, elle ouvrait la porte, d'un coup nerveux de la -main sur le loquet en forme de trèfle, qu'elle écoutait sauter avec un -battement de coeur, autrefois, quand Guillaume rentrait. - -Elle fuyait suffoquée, indignée. Cependant, quelque chose de plus fort -que sa honte, de plus puissant que la colère qui l'avait une première -fois entraînée hors de cette maison, lui faisait, en ce moment, -accepter l'injustice. Était-ce le conseil profond et muet de ces -objets frôlés par sa vie passée: elle sentit qu'elle ne pourrait -quitter Lannion sans avoir revu au moins celui pour qui elle était -venue. - -Hâtivement, la voilette baissée, elle suivit la pente de la rue du -Pavé-Neuf, laissa sur sa gauche la promenade plantée d'ormeaux, tourna -près du café du pont de Viarmes, le long du quai au sable, descendit -encore jusqu'au coin d'un vieil hôtel tout enveloppé de poiriers en -pyramides, où elle avait joué, enfant, quand son père était mandé par -l'armateur. Et elle se trouva sur l'allée de la Corderie, qui borde le -Guer jusque très au delà de Lannion. - -Toute jeune, les premiers soirs de son mariage, elle s'était promenée -là, les yeux perdus dans le feuillage des ormes, et souriant aux -choses passionnées qu'il disait... - -Elle ne pleurait pas, elle était seulement très triste. Son espérance -n'était plus de reprendre la vie d'autrefois,--l'avait-elle même -formée?--mais elle pouvait encore le voir, lui, se faire pardonner, -lui dire: «Je vous aime encore!» Après cela, qu'adviendrait-il? Peu -importait. Elle partirait plus contente, plus forte, elle aurait obéi -à cette impulsion qui la poussait ainsi, humiliée, troublée, vers -celui qui était tout près, et qui ne se doutait pas... Même, l'injure -qu'elle avait reçue la rejetait vers lui. Elle pensait, sans savoir -pourquoi, très sûre pourtant, que si Guillaume avait été là, l'accueil -eût été autre... - -Elle allait, sans plus se hâter, regardant, de l'autre côté du chenal -à peu près vide, la touffe d'arbres d'où s'élevaient une cheminée, un -toit long couvert de tuiles: l'usine. Il était là. Elle n'irait pas le -trouver là-bas, à cause des ouvriers, des anciens employés qui avaient -tout su, hélas! Elle attendrait l'heure où M. L'Héréec, chaque soir, -revenait en traversant le Guer... Dix coups de rames... Le bateau -était amarré, à demi hors de l'eau, écrasant la boue molle de la rive -opposée. Sur l'arrière, plongé dans le courant, des lettres à demi -effacées disaient le nom du canot... _Corent_... Les dernières -avaient péri. La rivière se vidait avec rapidité, bue par la mer -lointaine. Et les herbes du fond, ployées, ondulaient comme des -cheveux de femme qu'on peigne, avec des reflets blonds. - -Madame Corentine comparait son attente humiliée d'à présent à ses -promenades triomphantes dans cette même allée, quand, toute jeune -femme, au bras de son mari ou de quelque amie qu'elle allait prendre -au passage, elle emmenait Simone, et que l'enfant courait devant, dans -le clair soleil. - -Elle était si lasse, qu'un peu au delà du point où le bateau était -attaché elle s'assit, et s'appuya le long d'un arbre. Plusieurs fois, -elle crut entendre une voix qui donnait des ordres, et reconnaître la -voix de son mari. Illusion, mais qui lui faisait lever les yeux, et la -secouait d'un frisson. Elle avait l'air d'une pauvre fille honteuse -qui attend son amant. S'il était passé quelqu'un, elle aurait fui. -Personne ne longeait la promenade qui ne mène à rien. La fatigue -l'endormit. - -Quand elle se réveilla, elle eut peur qu'il ne fût trop tard. Mais -non. La marée remontait, couvrant les vases, soulevant le canot qui -roulait, collé à la rive. L'usine travaillait encore: une fumée de -vapeur jaillissait au-dessus d'elle, avec un bruit régulier. Madame -L'Héréec se leva. Elle se cacha presque entièrement derrière l'arbre. -Quelqu'un était sorti par la porte du chantier, là-bas. Elle n'eut -pas de doute, malgré l'éloignement et l'ombre déjà commencée. Elle -reconnut le geste amical qu'il avait, en prenant congé d'un de ses -employés. Bientôt, défaillante, elle le vit tout à fait, dans l'espace -découvert qui séparait l'usine de la rivière. Il venait par le sentier -du pré, la tête basse, songeant à des affaires, sans doute. Elle -aurait voulu l'appeler, et elle avait peur de lui, peur du premier -regard. Il allait lentement, droit vers elle. Dans une minute, il -aurait détaché l'amarre, poussé le canot, abordé là... Elle n'eut plus -la force de voir. Elle ferma les yeux... Puis, n'entendant plus rien, -elle vit qu'il avait brusquement tourné le long de la rive, et qu'il -remontait par le sentier de halage, pour rejoindre le pont de Lannion. - -Un moment, elle courut, et puis elle s'arrêta... Ce n'était plus la -même chose. Le rencontrer en ville, dans une rue? Non. L'occasion -était perdue. Si l'entrevue pouvait amener un pardon, c'était à la -condition de n'avoir pas de témoins... Il fallait même éviter de le -rencontrer... Et elle demeura immobile, regardant diminuer la forme de -ce passant, sur la levée, parmi les premières maisons. - - - - -XIII - - -Guillaume L'Héréec trouva sa mère au salon. En l'apercevant, elle -l'enveloppa de ce regard rapide et sûr de la mère habituée à lire la -physionomie de son enfant. Il avait son air de commerçant content de -rentrer et d'oublier le travail. - ---Comment, mère, encore dans les livres? - -Il s'approcha, balançant ses épaules épaisses, pour embrasser sa mère -au front, selon sa coutume. Elle continua de le regarder, prise d'un -reste de doute, jusqu'à ce qu'elle sentît la mousseline de sa coiffe -serrée contre sa joue par la barbe rude de Guillaume. Il se redressa. -Elle prit sur la table un grain de blé, dont elle marquait les pages -de ses livres, le glissa entre deux feuilles du registre, et dit, en -se renversant un peu: - ---Mais oui, Guillaume, il le faut bien. J'ai peur que, cette année -encore... - -Il l'interrompit du geste de repousser une chose importune. - ---Non, je vous en prie, pas ce soir, pas avant d'être sûre! J'en ai -assez! - -Il s'était détourné vers la fenêtre, les sourcils rapprochés, son -visage court et carré subitement assombri. Lui qui arrivait, dégagé -des préoccupations du jour par la course du retour, il éprouvait un -ennui vif à se sentir ramené vers elles. - ---Est-ce que la journée a été mauvaise, Guillaume? - ---Pas plus qu'une autre. - ---Vous n'avez pas reçu la visite de M. Quimerc'h? - ---Mais non. - ---Ni aucune autre qui vous ait chagriné? - ---Aucune. Je demande seulement à oublier les affaires, les ennuis, et -le temps, si cela se peut. - -Il répondait, le regard perdu dans l'ouverture de la baie. - ---Non, reprit madame L'Héréec. Cela ne se peut pas toujours. Allons -dîner, vous êtes en retard. Gote est venue deux fois prévenir. - -Il offrit le bras à sa mère, et passa dans la salle à manger. - -Depuis plusieurs jours, madame Jeanne avait remarqué chez son fils -cette sorte d'irritabilité, résultat d'un trop long repliement sur -soi-même. Cela ressemblait aux mélancolies invincibles où il tombait -souvent, dans les premières années après la séparation. Le dîner fut -presque silencieux. Madame Jeanne mangea moins encore que de coutume. -Elle s'élevait et s'animait intérieurement, elle, femme de résolution -et de pratique, contre ces accablements inutiles, nuisibles à la -gestion de leurs affaires compromises. A peine revenu dans le salon, -comme il allumait sa pipe, elle s'accouda près de lui, à la fenêtre -ouverte, et ils restèrent un peu sans rien se dire, devant cette -muraille déjà confuse d'arbustes, au-dessus desquels le ciel était -pâle. Des grincements de poulie arrivaient du Guer invisible. - ---Est-ce un bateau pour la maison, Guillaume? - -Il répondit, d'une voix posée: - ---Non, maman, je crois que c'est une barque de sable que j'ai vue -arriver ce soir. - -Elle avança, au delà du mur, sa main sèche de vieille femme, et, du -bout des doigts, indiquant une direction, elle dit: - ---Si pourtant nous pouvions... - ---Quoi donc? - ---Relever notre situation, transformer l'outillage, lutter avec des -procédés nouveaux contre les usines de la côte! Ce n'est pas -impossible! A nous deux... - -Guillaume branla la tête. - ---Je dis, continua-t-elle, que ce n'est pas impossible. M. Quimerc'h -ne refuserait peut-être pas le crédit. Je me chargerais de lui -demander... - ---A quoi bon? - ---Mais à vivre, mon enfant! - ---Pour qui? fit-il, en soufflant une bouffée de fumée sur les plantes -enlacées. - -Au ton dont cela fut dit, elle sentit qu'elle avait touché le fond du -mal. C'était bien ce qu'elle supposait. Cependant il n'avait pas eu -d'entrevue avec madame Corentine, non, rien de nouveau, elle en était -sûre. L'ancien souvenir seulement, contre lequel elle avait tant -lutté. - ---Mettons que ce soit pour moi, Guillaume. - -Il la regarda, de son oeil doux et voilé. - ---Ma pauvre maman, il nous faut si peu! Puisque cela va encore!... - -Il ajouta, en reprenant sa contemplation vague en avant: - ---Si j'avais eu près de moi mon enfant, oui, j'aurais voulu mieux -faire, j'aurais eu de la force. - ---Voyons, Guillaume, dit la vieille femme en s'animant, vous ne -comprenez donc pas que cela vous serait utile à vous-même, un effort, -utile pour oublier? Vous ne réfléchissez pas! Car vous l'avez eue, -votre fille, pendant quatre ans, un mois par an, selon les termes du -jugement. Est-ce que, au lieu d'être une joie, ce n'était pas une -épreuve de plus? - ---Oui. - ---Je me souviens de cela, vous pouvez me croire. Je me souviens de ces -arrivées au bateau de Jersey, quand vous alliez l'attendre à -Saint-Malo, et qu'elle vous embrassait timidement, comme un étranger, -et même pis, car on l'avait mise en garde contre vous pendant onze -mois. Elle avait déjà un air de réfléchir aux ordres que vous lui -donniez, pour voir s'ils n'étaient pas contraires à ceux qu'elle avait -reçus d'ailleurs. - ---Grande coupable, en vérité! - ---Non, vous l'aimiez, et je l'aimais, moi aussi, Guillaume. Mais elle -était élevée en dehors de vous, contre vous, et vous en souffriez. -Quand vous alliez avec elle acheter la moindre chose, vous lui disiez: -«Aimes-tu ceci? Aimes-tu cela? As-tu mes goûts?» Souvent vous n'aviez -pas les mêmes. Vous revoyiez une enfant, mon pauvre Guillaume, mais -pas votre fille. Une autre que vous la formait, et vous aviez peur, je -le devinais bien, allez! en rencontrant sans cesse en elle l'autre -dont vous étiez séparé... celle qui a été cause de tout. De sorte que -vous avez eu raison de renoncer à vos droits. - ---Je n'en sais rien! fit-il brutalement. - -Il avait toujours le même regard vague, errant au ras des ondes -lourdes des feuilles. Une planète s'y était levée, tremblante. Il la -fixa un moment, parut vouloir parler, puis il secoua sa pipe sur -l'appui de la fenêtre, et se mit à marcher à grands pas dans le salon. - -Madame L'Héréec regrettait à présent de s'être engagée sur cette voie -dangereuse du passé. Elle devinait qu'elle avait fait fausse route. -Son coeur de mère souffrait de voir cet homme torturé, écrasé par le -passé, et, en même temps, elle s'en trouvait humiliée, comme d'une -faiblesse de son fils. Elle vint à lui, au moment où il traversait le -salon, près d'elle, lui prit les deux mains, et les serra dans les -siennes, bien fort. On eût dit qu'elle voulait faire passer en lui -quelque chose de sa propre énergie. - ---Allons, mon Guillaume! dit-elle, j'ai eu tort de reparler de cela. -En effet, à quoi bon? Ce qu'il faut, c'est oublier le passé et -regarder en face l'avenir, tous les deux, voulez-vous? - -Il retira ses mains et, levant sur elle ses yeux où toute flamme -semblait éteinte: - ---Je suis découragé. Tout est inutile. - -Elle voulut essayer de plaisanter, pour voir. - ---Découragé, Guillaume! On croirait vraiment que je ne suis pas votre -aînée! Mais regardez-moi donc? Suis-je découragée! Mon pauvre garçon, -vous n'avez jamais été jeune. - -Que disait-elle là? - -A ce mot de jeunesse, à ce reproche inconsidéré, Guillaume L'Héréec -changea de physionomie. Sa figure placide s'anima d'une sorte -d'indignation. Son regard brilla. Le Breton passionné, colère, -excessif, s'éveilla. - ---Jamais jeune! Ah! vous vous trompez, ma mère, je vous en réponds! Je -l'ai été! J'ai eu l'éblouissement de l'avenir, j'ai senti le monde -joyeux autour de moi. Je ne vous le disais pas. Quand j'allais par les -chemins, enfant, à Tréguier, il y avait presque toujours un oiseau -blanc qui partait devant moi. C'était le même, je le reconnaissais à -son cri: c'était ma jeunesse qui chantait. A présent, je ne vois plus -rien dans les carrefours. En ce temps-là aussi, lorsque je passais le -long des champs de blé, je me couchais sur la pointe des épis, je ne -sais si c'était en esprit ou en réalité, et je nageais, porté sur les -houles vertes, léger comme les taons de printemps. Oh! si, j'ai été -jeune, j'ai cru à la vie, j'ai cru à l'amour. Et je l'ai goûté si pur -et si grand, qu'il m'en est resté des larmes pour toujours. Même -aujourd'hui, je le sens bien, par moments, que tout n'est pas mort, et -que ma jeunesse revivrait si elle avait une autre jeunesse à côté -d'elle. Vous avez tort de me parler de cela. Vous me faites du mal... - -Il parlait comme égaré. Des larmes tremblaient dans ses yeux. Madame -Jeanne vit qu'elle avait été plus imprudente encore qu'elle ne le -pensait. - ---Allez vous reposer, Guillaume, dit-elle doucement. Nous recauserons -quand vous serez en état de comprendre... Dieu sait que je n'ai -d'autre volonté que de vous tirer de là... Allez, je vais me remettre -aux comptes, puisqu'il faut être pratique et veiller pour deux ici. - -Elle le suivit du regard, qui sortait du salon, et tournait pour -monter. Depuis longtemps, elle ne l'avait plus trouvé ainsi. La -quitter sans adieu! Et cette colère sourde, cette exaltation du passé, -ce découragement absolu... Tristes signes qu'elle reconnaissait avec -effroi, sans savoir exactement ce qui les ramenait. - -Elle resta, la tête dans ses mains, devant le registre ouvert, -incapable de lire deux chiffres. - - - - -XIV - - -La chambre de Guillaume occupait toute la largeur de l'hôtel, à -gauche. Ses trois fenêtres ouvraient, l'une sur le bosquet du côté du -Guer, l'autre sur un étroit couloir que bordait le mur de clôture, au -delà duquel il y avait un chemin, et l'autre sur la cour pavée que -prolongeait, séparé par un escalier, un potager montant. - -Même en hiver, la domestique avait l'ordre de laisser les fenêtres -ouvertes et de ne fermer que les contrevents. Guillaume aimait à -respirer très tard l'air de la nuit, il jouissait d'écouter les bruits -rares du port et des rues. Presque tous étaient habituels et connus. -Il s'y laissait bercer, assis dans son fauteuil de paille, la bougie -éteinte, la tête renversée, les yeux clos. - -Ce Breton épais, à la carrure de garde-chasse, était doué, comme -beaucoup de sa race, d'une sensibilité féminine. Il se reposait dans -des rêves vagues, qu'il n'aurait pu raconter, tellement ils étaient -inconsistants, fous quelquefois. Et puis, une rumeur inexpliquée -s'élevait, un cri d'animal que la distance rendait étrange: il se -redressait en sursaut, pris de peur, les pommettes rouges. Toutes les -superstitions du vieux pays vivaient dans les dessous de son âme. Il -allumait la bougie, fermait les fenêtres, et se couchait. - -Ce soir-là, il alla droit à la cheminée, alluma le bougeoir, et le -posa sur le bureau à étagère, en vieil acajou, dont les plaques se -soulevaient par endroits. Au fond d'une case, derrière une boîte de -plumes, il saisit une clef, et la fit tourner dans la serrure d'un des -gros tiroirs pendus au-dessous de la table du meuble. - -Dehors, un bruit comme d'une infinité de clochettes d'une sonorité -adoucie. Guillaume écouta. C'était la pluie sur les toits et sur les -feuilles. «Un grain amené par la marée, pensa-t-il. Ça ne m'étonne -pas. On étouffe.» Il se leva, poussa les contrevents de la fenêtre -ouverte sur la ruelle sablée, et respira profondément. Il essaya de -boire lentement, à pleins poumons, l'air d'orage qui soufflait, chaud -et pourtant mélangé de courants froids, imprégné d'odeurs de goëmon et -de fruits mûrs. Des sensations lointaines lui revinrent. Son coeur -battit plus vite sous la poussée de l'imagination qu'il espérait -calmer. Des gouttes d'eau, lourdes comme la grêle, fouettèrent le mur, -éclaboussant la fenêtre. Guillaume se retira, et revint s'asseoir -devant le meuble. Sa main plongea dans le tiroir, et saisit une -photographie et un papier d'un doigt de long. La photographie, c'était -celle de Simone à cinq ans; le papier, c'était la ligne écrite sur la -plage de Sainte-Brelade. - -Il les posa devant lui, et appuya sa tête brûlante dans ses mains. Il -aurait voulu, à l'aide de ces deux documents incomplets, se -représenter Simone, telle qu'il l'avait entrevue à la procession de la -Clarté. Et il arrivait bien à grandir cette petite fille en robe -courte, l'air espiègle, assise les jambes croisées sur un banc, et -tenant sa poupée sur le bras; il modelait cette taille, nouait les -cheveux blonds, devenus châtains, derrière la nuque, se souvenait du -chapeau de feutre à voile blanc. Mais la pensée de ces yeux qu'il -n'avait pas rencontrés? Mais l'âme, les goûts, les rêves de la jeune -fille? Le son de cette voix qu'il n'avait plus entendue depuis des -années? Que savait-il de tout cela? La ligne d'écriture était nette, -ferme, révélatrice d'une volonté déjà formée. Mais le reste, le sens -vrai de ces mots qui ne disaient rien par eux-mêmes, et n'avaient que -le sens mystérieux des reliques? Oh! qui le lui dirait? - -Que cela était poignant, de constater une séparation si complète! -Comme il se sentait étranger, lui, le père, à cette enfant qui était -la sienne! - -Il se rappelait le jour où Simone avait été conduite chez le -photographe, à Tréguier, un mardi. On avait fait, la veille au soir, -trente papillotes avec les cheveux blonds, et la petite avait dormi -avec une résille blanche de la mère... Chez le photographe, en haut -d'une rue, on voyait des photographies de la cathédrale avec des -légendes en lettres rouges... Il s'était écrié: «La jolie enfant!» -C'était un Parisien, qui ne fit que passer en Bretagne. Madame -Corentine souriait, et la grand'mère pleurait presque d'orgueil. -Celle-ci avait dit, au moment grave de la pose: «Regardez bien, -mignonne, l'oiseau qui va sortir de la boîte.» Et l'étonnement, -l'attente ravie de cinq ans qui vont voir voler un oiseau, s'était à -jamais fixé sur le portrait... - -Et voilà qu'elle avait quinze ans! - -N'avait-il donc pas autre chose encore qui parlât d'elle? - -Il hésitait. Il s'était si souvent défendu de toucher à cette relique -du passé, où le souvenir de sa fille n'était ni le seul évoqué ni le -plus poignant. Il se rendait compte, avec tant de certitude, que ce -soir, comme bien des soirs, le regret de Simone, l'amour de Simone, -enveloppait un autre regret et un autre amour. - -La pluie avait pris une sorte d'allure régulière. Elle tombait plus -fine et plus serrée, avec un balancement de feuillages chancelants, -ployés en tous sens, ivres de bien-être sous l'ondée. - -Guillaume fouilla dans le tiroir, écarta une liasse de titres et -d'actes serrés par une sangle à boucle, et, dessous, prit un album de -dessin, relié en toile grise. Les bords du papier avaient jauni, -l'intérieur s'était piqué. Depuis dix ans, l'album avait dormi là, -point oublié, mais redouté, comme un ami qui en sait trop long et -qu'on évite. - -D'une main tremblante, Guillaume l'ouvrit. Il n'y avait pas de dessin, -mais cinq ou six pages couvertes d'une écriture rapide, capricieuse, -avec des enroulements majuscules suivis de petits caractères à peine -formés. - -Il s'en échappa un parfum très ancien, comme une odeur décolorée, -douce pourtant. Guillaume fut tenté de baiser la page. Il passa la -main sur son front, et lut: - - «Mon mari m'a demandé de recueillir les mots et hauts faits de - Simone, notre fille, âgée de trois ans et sept mois. Bien - volontiers. J'en suis flattée, étant la mère de cet amour. Les - dames d'ici prétendent qu'elle me ressemble. Moi, je lui trouve - les yeux de son père quand il est bon avec moi, c'est-à-dire à - l'ordinaire. Je trouve surtout qu'elle a plus d'esprit que tout - Lannion ensemble. Nous l'adorons. Je puis le dire ici, puisque ce - petit cahier est pour nous deux, tout au plus pour nous trois. - Guillaume assure que j'y mettrai des folies. Alors, ça sera pour - nous deux.» - -Oui, il se souvenait! Il avait dit, un soir, dans cette même chambre, -comme ils revenaient d'endormir ensemble Simone: «Vous devriez écrire -ce que dit de drôle cette petite. Quand nous serons vieux et qu'elle -sera grande, cela nous rajeunira tous de la retrouver ainsi.» -Corentine n'avait pas voulu écrire devant son mari. Mais le lendemain, -avant le déjeuner, l'album était acheté, la première page écrite. Ils -étaient restés à la lire. Ils étaient descendus en retard, et madame -Jeanne les avait grondés. - - «Je commence aujourd'hui 3 juillet. Hier soir, je couchais - Simone. Elle avait le coeur gros, parce que le chat était mort - dans la journée. «Maman, est-ce que je ne le verrai plus - jamais?--Non.--Peut-être qu'il est dans le paradis?--Mais non, tu - sais bien que le paradis est pour les hommes.--Alors, maman, les - chats qui sont morts, ils n'ont donc pas, comme nous, une petite - chose qui monte?» Et puis, Simone, se trouvant en veine de - philosophie et de pensées sérieuses, a montré du doigt de grosses - immortelles, que ma belle-mère cultive et dont elle remplit - ensuite les vases des cheminées: «Maman, ces fleurs-là, c'est - béni?--Pas du tout. Quelle idée?--Pas même le coeur?» Nous avons - trouvé cela très remarquable, son papa et moi. - - «_8 juillet._--Sommes allés nous promener tous trois, en - cabriolet, sous prétexte de visiter une vieille tante. Simone - était en rose, ce qui lui va bien, et entre nous deux, ce qui - nous ravit toujours. Elle saluait de la tête, à droite et à - gauche. Personne ne passait dans la campagne. «Que fais-tu, - petite?--Je salue le blé, maman, il me dit bonjour.» En effet, de - tous côtés, les champs s'inclinaient sous le vent. Moi, je n'ai - pu me retenir d'embrasser Simone. Son père non plus, et à la même - place. Ce qui m'a touché le coeur. Il y a des jours où il ne - l'eût pas fait.» - -Mon Dieu! que ces choses, tracées d'une plume légère, s'enfonçaient -cruellement dans l'âme! Comme il y retrouvait, avec un peu de l'enfant -dont elles parlaient, tout le charme de la jeune femme d'alors, son -esprit vif, sa vie débordante, et cette note d'amour, hélas!... Il ne -croyait pas que l'album fût si plein de son nom et de celui de -Corentine. Elle avait cru aussi, la petite plume fine courant sur les -feuillets blancs, y mettre surtout des pensées de Simone. Et ces -souvenirs de jeune mère étaient surtout des mémoires de jeune femme. -Et c'était lui, à dix années de là, qui découvrait, le coeur saignant -de regrets, pourquoi l'idée leur avait tant plu de conserver des mots -de petite fille. Leur amour les enchâssait, les soulevait, les -emportait, comme le courant du Guer charrie des algues roses. - -Cette femme, avait-il su la guider, s'était-il appliqué à la former, à -modérer ce qu'il y avait d'excessif dans son désir de plaire et de -puéril dans sa vanité de jolie fille adulée? Non, il n'avait su -qu'adorer, excuser, approuver quelquefois les impertinences qu'elle se -croyait permises. Il s'était mis à la servir, comme il servait sa -mère, combattu entre ces deux natures qui se repoussaient, faible -entre elles deux très fortes, jusqu'au jour où sa trop longue -faiblesse s'était changée en sévérité outrée. Les premières années -avaient été pleines de ce bonheur lâche, presque coupable, les autres -d'accès de fermeté tardive et parfois excessive. - -Le sentiment de ce qui lui avait manqué l'étreignait en ce moment. Il -voyait ce qu'il aurait fallu être avec cette femme si heureusement -douée, mais à peine élevée: un maître indulgent, un conseiller tendre -qui, peu à peu, en aurait imposé, par la douce raison persévérante, à -cette nature d'impulsion et de caprice. L'expérience était finie, -finie et manquée. - -Il reprit la lecture: - - «Aujourd'hui 22 août, la petite pleurait sur la plage de - Trestrao. Nous étions allés voir mon père. Moi, je n'ai pu la - consoler. Guillaume l'a emmenée; il a, du bout de sa canne, - dessiné sur le sable un oiseau, le bec ouvert, et il a dit: - «Regarde le rossignol, Simone, comme il est gai. Il chante - toujours. Fais comme lui.» Elle a promis. Le soir, nous - repassions au même endroit, et nous avions oublié l'oiseau - consolateur. Simone s'est approchée de son père, lui a pris la - main, comme elle sait faire, avec ses yeux levés, câlins: «Allez, - mon petit papa, j'ai eu grande envie de pleurer tantôt, une autre - fois, mais j'ai pensé au rossignol. Et alors, au lieu de pleurer, - j'ai chanté.» Jamais je n'aurais inventé ce moyen-là. Guillaume a - une sorte d'intuition naïve de ce qui convient aux enfants, de - leurs goûts, de leurs jeux. Il est plus près d'eux que moi. - - «... Oh! ce matin, ce matin! Dans notre chambre, Simone jouait. - Elle s'est interrompue, tout à coup: «Maman, je voudrais bien une - chose!--Quoi donc?--Maman, je voudrais bien être jumelle!» J'ai - regardé Guillaume. C'est bon, la vie, quand on s'aime encore.» - -Guillaume L'Héréec ferma l'album, lentement. Deux larmes tombèrent sur -la couverture grise. Il ne voyait plus ni le bureau ni le tiroir -ouvert. Il la voyait, elle, la reine blonde de Perros, avec ses jolis -yeux bleus et ce rire perpétuel qui leur avait été fatal, mais qui -avait mis tant de joie dans la maison. Il sanglotait d'amour et de -regret. Dans sa soif inapaisée de tendresse, il étendit les bras de -toute leur longueur, il les ramena frémissants, tout doucement, sur sa -poitrine, comme s'il allait presser cette tête charmante. Puis, quand -ils touchèrent le corps, brusquement il fut secoué d'un frisson. - ---Je suis fou! dit-il. - -Autour de la chambre, il regarda avec effarement les chaises -immobiles, alignées le long du mur, l'armoire, le lit qui avait été le -leur. Une souffrance nouvelle sortait de toutes ces choses. La pluie -continuait de tomber avec un murmure monotone, d'une tristesse -immense, traversé par la plainte aiguë des rafales qui se brisaient -aux angles. - -Il écoutait, et il s'entendit appeler: - ---Guillaume! - -Il se leva, l'oreille tendue vers la fenêtre. - -Quelqu'un appela de nouveau dans la nuit: - ---Guillaume! - -Cette fois, il courut à la fenêtre. La voix était celle qui n'avait -plus retenti dans la maison depuis dix ans. Il la reconnut au -battement de son coeur. D'où venait-elle? Que voulait-elle de lui? Il -se demanda s'il ne rêvait pas. Pour s'en assurer, il tâta de ses deux -mains les bordures de granit de la fenêtre. L'impression du froid et -de l'humidité le saisit. Non, ce n'était pas une création de son -esprit malade. Il se pencha. L'allée était déserte. La pluie fouettait -les arbres. De l'autre côté du mur, dans le crépitement des gouttes -d'eau, il ne pouvait distinguer aucun bruit de pas. Il chercha du -regard, dans le noir uniforme de la nuit, comme si les yeux de femme -avaient dû luire. Et il voulut crier. - ---Guillaume! répéta la voix, timide, implorante, comme épuisée de -souffrance. - -Il voulut crier. Il essaya. Un son rauque sortit de sa gorge. Alors il -ne comprit qu'une chose, c'est qu'elle allait s'éloigner. Une pensée -le traversa jusqu'aux moelles: courir, puisque c'était elle, courir et -quoi qu'elle demandât, quoi qu'elle voulût, l'enlever grelottante de -dessous l'averse, l'emporter dans ses bras, lui ouvrir la maison, la -réchauffer contre son coeur et la couvrir de baisers, et puis revivre -avec elle, revivre les années d'autrefois... Toute sa jeunesse était -retrouvée, puisque Corentine l'appelait, et c'étaient ses vingt ans -qui se jetaient au-devant d'elle, éperdument. - -Et à tâtons, à travers le grand escalier qui craquait, étonné d'être -troublé à cette heure-là, il descendit. Il arriva devant la porte du -jardin. Elle était verrouillée. Il enleva les verrous. Elle était -encore fermée à clé, et la clé avait été enlevée. - -Il retourna sur ses pas, pour sortir par la cour, à l'autre extrémité -du vestibule. - -La porte du salon s'ouvrit, et il se trouva face à face avec sa mère. - -Madame Jeanne, un bougeoir à la main, pâle, les traits accentués -encore par la lumière rapprochée de son visage, avait cet air de -statue sévère qui en imposait à Guillaume, dans sa petite enfance. - ---Qu'y a-t-il donc? fit-elle. - ---Vous n'avez pas entendu? - ---Peut-être avant vous. Mais j'espère que vous n'y allez pas? - -Elle disait cela avec un tel accent de mépris qu'il eut presque honte -de répondre. - ---Je ne puis pas ne pas y aller. Elle m'appelle. J'ai trouvé la porte -fermée, j'irai par l'autre! - ---Inutile, elles sont toutes fermées. J'avais prévu... - ---Vous aviez... - ---Non, vous n'irez pas! - -Tout hors de lui, il s'avança dans le vestibule. Mais elle se jeta -au-devant, les deux mains étendues, barrant le couloir. - ---Non, vous n'irez pas! dit-elle, la voix sourde, les yeux étincelants -d'une volonté impérieuse habituée à se faire obéir. - -Guillaume pouvait, d'un mouvement, écarter l'obstacle. - -Cependant il s'arrêta. Et sa mère reprit: - ---Je ne veux pas! Dieu merci, je veille sur votre honneur et sur le -mien. Je ne veux pas qu'on vous voie courir après une femme que vous -avez chassée, qui a fait la ruine de votre maison, que vous avez -traînée devant les tribunaux. A quoi pensez-vous donc? - -Elle le prit par la main, et l'entraîna dans le salon. - ---Venez, Guillaume, dit-elle. - -Elle le conduisit au fond de l'appartement, le fit asseoir à côté -d'elle, sur le canapé dont le bois contourné s'enlevait, comme une -tache, sur la tapisserie. - -Au moment où elle s'asseyait, ils crurent entendre la voix qui -appelait encore, faible, de l'autre côté, là-bas. La pauvre Corentine -avait dû faire le tour, sous la pluie battante, de cette maison qui -avait été la sienne, et où elle demandait à rentrer. Elle suppliait -encore. Madame Jeanne sentit dans ses mains la main de Guillaume qui -cherchait à se dégager. Elle le retint. Tous deux tressaillirent. Il y -eut un silence. Si la voix jetait un nouveau cri dans la nuit, madame -Jeanne devinait que Guillaume allait lui échapper. Tout était retombé -dans le silence. Les gouttières seules chantaient par saccades. - ---Vous pouvez encore passer par la fenêtre, et escalader le mur pour -aller retrouver cette femme, dit-elle. C'est votre seule ressource. -J'ai tout fermé. Allez donc, Guillaume, je vous laisse libre. On -racontera cela demain, dans Lannion. Seulement, moi, je ne serai plus -là pour l'entendre. Je serai retournée à Tréguier. - -En parlant, elle lui avait lâché la main. - -Il ne bougea pas. La tête baissée, il pleurait. De grosses larmes -roulaient sur sa barbe. - -Le voyant à demi vaincu, elle changea de ton subitement. Sa tendresse -maternelle, tout à l'heure irritée et violente, se fit caressante. La -femme très bonne sous cette rude écorce reparut. Elle passa le bras -autour du cou de son fils. - ---Mon Guillaume, dit-elle, je vous rends un immense service. Restez -près de moi. Écoutez-moi. Tout ceci n'est qu'une comédie de plus. Je -l'ai vue, moi, tantôt, celle qui rôde ce soir autour de la maison. - ---Comment, vous l'avez... - ---Oui, elle est venue ici. - ---Vous l'avez chassée? - ---J'en avais le droit, je pense! Elle venait mendier. Elle cherchait à -me tromper, elle voulait... - -Il répéta, avec une pitié profonde: - ---Vous l'avez chassée! Pauvre femme! - -Et, suivant le même rêve inquiet, il demanda: - ---A-t-elle beaucoup changé? - -Madame L'Héréec répondit évasivement: - ---Je ne sais pas. Je l'ai à peine regardée. Elle était assez mal -vêtue. - ---Vous croyez que c'était cela! O mon Dieu! mon Dieu! - -Il cacha sa tête dans ses mains, pleurant comme un enfant. - -Madame Jeanne se fit extrêmement douce, et, penchée au-dessus des -grosses épaules de Guillaume, l'aile de sa coiffe frôlant les cheveux -de l'homme accablé de douleur et pleurant d'amour, elle dit: - ---Vous auriez voulu lui donner, n'est-ce pas? Je devine votre pensée. -Je connais votre coeur. Mais ce coeur, mon pauvre enfant, vous vous -êtes repenti déjà de l'avoir suivi. Est-ce que je ne l'avais pas -prévu, moi, ce qui est arrivé? Vous étiez trop bon, trop faible. Vous -avez laissé cette femme prendre un empire si grand sur vous, qu'en -très peu d'années elle a tout compromis. Elle n'a été ni sage ni -sérieuse, pour ne pas dire plus. Vous le savez bien. Elle nous a -conduits à la gêne, elle qui n'avait que peu de chose, nous qui lui -donnions tout. Il a fallu lui rendre encore sa dot intacte, sa dot -qu'elle avait dix fois dépensée. Qu'est-ce que vous lui devez donc, je -vous le demande? Et que voudriez-vous lui donner encore, à elle qui -nous a presque ruinés?... Allez, il n'y avait pas autre chose à faire -que ce que j'ai fait. J'ai agi comme votre meilleure amie, en nous -défendant tous deux, en protégeant ce qui nous reste, mon enfant: -notre honneur qui aurait pu être compromis, et le peu de tranquillité -que nous avons acheté bien cher. - -Il se leva sans répondre. Elle le retint par le bras, en faisant signe -d'écouter. Des gouttes de pluie espacées heurtaient encore les vitres. -C'était, avec le gloussement régulier des gouttières, tout ce qui -emplissait le silence de la nuit. Madame Jeanne essaya de sourire. - ---Vous voyez, dit-elle, il n'y a plus rien! - -Elle attendait un de ces mots qui finissaient toujours les -explications entre eux: «Je vous remercie, mère, vous avez eu raison», -moins encore, une de ces plaintes qui annoncent l'acceptation, déjà -consentie au fond, des rigueurs de la vie. Mais non. Elle avait bien -pu empêcher Guillaume d'ouvrir une fenêtre et de rejoindre sa femme. -Mais son action avait été toute physique. Elle avait bénéficié d'une -longue déférence à ses volontés. Rien de plus. Entre elle et son fils -il n'y avait eu aucune rencontre de pensée, même un moment. Il la -regardait, les yeux vides de toute émotion filiale et de toute -réponse, seulement pour voir si elle avait tout dit. - -Alors elle se troubla. Elle se leva à son tour, lui jeta les bras -autour du cou, en répétant comme une invocation: - ---Mon Guillaume! mon Guillaume! - -Il la laissa l'embrasser, et sortit sans rien dire. - -Quand il eut disparu, elle alla jusqu'à la porte du salon, à petits -pas, anxieuse, un sentiment de défaite dans l'âme. Elle écouta une -minute, et revint au canapé, honteuse de ce rôle d'espion. Guillaume -était remonté dans sa chambre. - - - - -XV - - -Sous l'averse moins violente, madame Corentine suivait la route de -Perros. Sa robe, détrempée de pluie, lui collait aux jambes et gênait -sa marche. Le vent soufflait de terre, et la poussait le long des -talus qu'elle distinguait à peine. Elle ne songeait guère à la -fatigue. Que lui importait? C'était l'âme qui souffrait le plus. -Oh! cette après-midi, cette soirée, comme elle les revivait -douloureusement! Rebutée, renvoyée, elle qui était venue, dans un élan -de tout son être, si vrai, chercher le pardon du passé! Que fallait-il -donc pour les toucher? En quel mépris ils la tenaient, après dix ans! -Encore s'il n'y avait eu que les paroles blessantes de madame Jeanne! -Mais le silence incompréhensible de Guillaume, voilà ce qui la -torturait. - -«Que pouvais-je faire mieux? disait-elle tout haut. Quoi encore? J'ai -tout fait, tout. Et ils n'ont pas eu pitié!» - -Elle avait attendu, en effet, rôdant autour de la maison, que la nuit -fût tombée. Aux approches de l'heure où son mari se retirait dans sa -chambre, elle s'était cachée tout près, dans la ruelle déserte qui -borde le jardin et s'enfonce à travers la campagne. Elle connaissait -le bruit doux que faisait le contrevent en tournant. Elle l'avait -entendu, net dans la nuit pluvieuse, au delà du mur. Elle avait aperçu -la lueur d'une lumière sur la corniche du toit. Guillaume était donc -là. Elle avait appelé. Et tout son coeur était plein de la réponse -désirée, du mot qui devait la sauver: «Corentine!» Hélas! elle avait -répété l'appel, d'abord en face de la fenêtre, puis le long du verger, -puis dans la rue du Pavé-Neuf, près du salon. Elle avait tourné autour -de l'hôtel, implorant une réponse, espérant toujours. Et l'humiliation -avait été vaine, la souffrance vaine, l'espérance vaine. - -Toute seule, sur cette route bordée de talus d'ajoncs, elle allait -vers son père, qui ne pourrait la consoler, vers sa fille, qui ne -devait rien savoir. Et se voyant réduite là, par la dureté de ceux -qu'elle avait été chercher, elle sentait passer en elle des réveils de -l'ancienne colère. Elle se repentait de sa bonté, elle jurait de ne -plus jamais se prêter à aucune réconciliation, se mît-on à genoux -devant elle pour l'implorer à son tour. Mais cela ne durait qu'un -instant. C'était plutôt en elle un grand chagrin, une impression -d'abandon et le martèlement douloureux de cette question, toujours -revenue: «Comment ne l'ai-je pas touché, lui du moins, lui qui m'a -aimée?» - -Elle ne trouvait point de réponse, si ce n'est qu'on la rejetait à -jamais au delà de la mer, dans l'exil. Et cela lui semblait horrible, -maintenant, cette vie à Saint-Hélier, qu'il allait falloir reprendre. - -Parfois la pensée de la nuit et de l'heure la prenait, quand le vent -secouait les buissons, quand les chiens, au loin, hurlaient. Alors -elle se hâtait, portée par la peur, par la fièvre qui l'empêchaient de -sentir le froid. - -Il était plus de minuit lorsque, exténuée, madame Corentine s'engagea, -au bas de la côte de Saint-Quay, entre les premières maisons du port -de Perros. Elle fut ressaisie par de très anciennes timidités de -bourgeoise, et s'efforça de ne plus faire de bruit en marchant, de -crainte d'attirer l'attention. Que dirait-on de l'apercevoir à cette -heure, trempée de pluie, seule sur les routes? Mais toutes les -fenêtres étaient closes. Un douanier faisait le quart, enveloppé dans -son manteau. Elle attendit, pour traverser la petite place, qu'il se -fût éloigné. - -Le vieux Guen veillait dans la salle basse. Il devinait que les choses -avaient mal tourné. Jusque très tard dans la soirée, il était resté à -causer, près de la cheminée, avec Simone. Il n'avait pu se retenir de -lui parler de ce sujet qui l'occupait tout entier, et ce que lui avait -dit la petite lui semblait si bien pensé, si brave, si fort au-dessus, -croyait-il, d'une fille de quinze ans, que maintenant qu'elle était -remontée là-haut, il ne cessait de songer à elle. - -Au coup frappé par Corentine, il se leva brusquement, et vint ouvrir. - -Quand il l'aperçut, pâle, haletante, les vêtements tachés de boue, il -comprit, et dit, avec une grande pitié dans la voix: - ---Entre, ma Corentine, assieds-toi. Comme tu arrives tard! - -Il l'avait prise par la taille, et l'amenait vers la chaise qu'avait -laissée Simone. Puis il enlevait le mantelet tout mouillé, et jetait -sur le feu une brassée de bois. - ---Chauffe-toi, approche-toi. Tiens, comme ceci. - -Mais son orgueil de petite tête folle avait ressaisi Corentine. Elle -passa la main sur son visage, pour écarter les cheveux collés à ses -joues, et, regardant le père, elle dit, avec un rire forcé, qui -tremblait: - ---Eh bien! je n'ai pas réussi! - ---L'as-tu vu? - ---J'ai vu madame Jeanne. Je vous assure qu'elle n'a pas changé. C'est -la même femme qui nous déteste, moi, vous, nous tous. J'ai eu grand -tort d'écouter tout le monde et d'aller vers ces gens-là! - -Elle avait l'air de reprocher son insuccès au vieux Guen, qui s'était -assis près d'elle et, tantôt la regardait, tantôt rassemblait, du bout -d'une pelle, les rames de bois brûlées en leur milieu. Il resta très -doux, et répondit: - ---Ce que tu faisais était bien, pourtant. - ---J'en suis récompensée, vous voyez! Des injures, le mépris: voilà ce -que j'en ai retiré. - ---Cela ne m'étonne pas beaucoup d'elle, ma petite. Madame Jeanne n'a -jamais été bien disposée pour toi. Mais lui, mon enfant? - ---Il n'a pas paru. - ---Peut-être il n'était pas là? - ---Si! si! il était là, je le sais, et il n'est pas venu! - ---Pauvre petite! dit Guen. - -Il la considéra un moment, comme la chose la plus triste, la plus -faible, la plus à plaindre qu'il eût vue. Puis il reprit: - ---Alors, pourquoi es-tu rentrée si tard? Tu devais revenir avant le -dîner, en voiture? - -Elle rougit. Au coin de ses lèvres, deux plis se creusèrent. Elle -renversa un peu la tête en arrière, puis de côté, et, la laissant -retomber sur l'épaule de son père, elle dit, en sanglotant: - ---Je ne puis pas vous dire... non, pas en ce moment... laissez-moi -pleurer... - -Et lui, qui n'avait guère l'habitude de ces menues attentions, il -s'arrangea pour qu'elle pût mieux pleurer, sans honte, à moitié cachée -dans le pli de sa veste brune et soutenue d'un bras, très doucement. -Il la traita comme une enfant, se bornant à répéter: «Pauvre! pauvre!» -Et cela voulait dire: «Pleure, va, tu es à l'abri. Je t'aime bien. Je -suis vieux, Corentine. Mais tu ne pèses guère: appuie-toi.» Elle -s'abandonnait à cette tendresse; pour la première fois depuis -longtemps elle avait besoin de lui. Il le sentait. Et cela lui était -une douceur incroyable. - -Quand il la vit apaisée et les nerfs détendus, il la releva: - ---A présent, dit-il, tu vas monter dans ta chambre. Fais attention: -Simone dort. - ---Ah! oui, Simone, fit-elle, comme si elle avait oublié la présence de -sa fille. - ---Il faudra nous la laisser, fit gravement le capitaine. - ---La laisser? Y pensez-vous? Après cela? - -Elle se retrouvait tout entière, avec son accent impérieux, son air de -lutte et de révolte. - ---Oui, dit Guen tranquillement. D'abord, tu l'as promis. - ---A qui, je vous prie? - ---A elle. - ---Je voudrais voir qu'elle me le rappelât, par exemple! Demander à -revoir son père, ma fille, après ce qui vient de m'être fait! - ---Mais elle ne sait rien, Corentine. Elle serait excusable. - ---C'est vrai. - ---Et puis, ce n'est pas elle qui te le demande, mon enfant, c'est moi! - ---Vous, père? Vous voulez?... - ---Oui, je veux. - -Elle fixait, stupéfaite, les yeux ardents, ce vieux père qui lui -tenait tête sans se fâcher ni s'émouvoir, avec une conviction grave. -Elle était si peu habituée à l'entendre parler de la sorte! - ---Vois-tu, continua-t-il, je la connais bien ta Simone, à présent. -Elle est capable de faire ce que nous ne ferions pas, ni toi, ni moi. - ---Pauvre innocente! - ---C'est peut-être à cause de cela, justement, Corentine. Laisse-la -aller. J'ai idée qu'elle trouvera des moyens. Quand ils la verront, -si belle comme elle est, et si facile à aimer... - -Madame Corentine lui prit le bras, brusquement: - ---Mais vous ne comprenez donc pas qu'ils la garderont! - ---La garder? - ---Eh! oui, la garder. Ils sont capables de tout! - -Le vieux se leva tout d'une pièce, le visage et la voix rudes pour la -première fois. - ---Capables de tout, je veux bien, dit-il. Mais elle, ta fille, tu ne -la connais pas! - ---Allons donc! - ---Non, tu ne la connais pas! Si elle te dit qu'elle reviendra, tu peux -avoir confiance, elle reviendra, et elle t'en aimera mieux, de ne pas -l'avoir traitée comme une enfant qu'elle n'est plus. - ---Et s'ils la chassent? dit-elle, mobile comme toujours, et sans voir -la contradiction. - ---Je serai là, moi, Corentine, pour te la ramener. Et alors, jamais je -ne demanderai plus rien. Je te le promets. Mais, essaye encore, dis, -essaye par notre Simone, qui ne saura pas tout, mais qui devinera, -s'il le faut, et qui peut-être, peut-être... - -Sa voix se fit un peu tremblante: - ---Tiens, Corentine, fais-le pour moi, qui ai toujours regretté ton -mari! - -Et telle était la fatigue morale et physique de Corentine, telle aussi -la supplication douloureuse du père, que la jeune femme baissa la -tête, et dit: - ---Je ne sais plus ce que je veux. Faites ce que vous voudrez: je la -laisserai. - - - - -XVI - - -Quand Marie-Anne apprit que le projet était accepté, le lendemain, au -réveil, elle eut, regardant le père qui lui parlait à voix basse, la -même expression de ravissement qu'elle avait eue en apprenant la bonne -nouvelle pour Sullian. Son fils dormait près d'elle. Guen, assis au -pied du berceau, près du lit, avait l'air heureux, comme si on lui eût -annoncé qu'il allait rajeunir de trente ans et reprendre le -commandement de _l'Armide_. - -Ce fut même une force pour madame Corentine, ce contentement où elle -laissait les siens. Sa résolution prise, elle l'exécuta avec une hâte -et une rigueur que personne ne lui eût demandées. Elle abandonna sa -fille au grand-père. Elle partit sans pouvoir ni préparer ni juger -cette tentative qu'allait faire son enfant. Dès le lendemain, elle -louait une voiture qui la conduisait, sans toucher Lannion, à -Plouaret. De là, ne voulant pas refaire seule toute la route qu'elle -avait parcourue avec Simone, elle se rendit à l'un des ports voisins, -et le petit cutter anglais qui, chaque semaine, vient chercher à -Portrieux des oeufs et des fruits pour Jersey, la prit à bord, et -l'emmena. - -Simone resta plusieurs jours à Perros. Puis, par une après-midi chaude -de la fin d'août, un jour qu'elle se sentait plus de courage, ayant -songé, prié, longuement causé avec sa tante devenue son intime amie, -elle monta dans la carriole qui l'avait déjà menée au Pardon de la -Clarté. Sa malle était ficelée à l'arrière. Le vieux Guen tenait les -rênes. Au moment où il allait donner le coup de fouet du départ, -Simone sauta à terre. - ---Attendez! dit-elle, j'ai oublié! - -Elle remonta en courant l'escalier. - ---Tante Marie-Anne, j'ai oublié d'embrasser Sullian! - -Elle se pencha, le coeur battant de sa course folle, au-dessus de -l'enfant qui dormait, contempla une minute, avec un air de jeune mère, -ce visage d'où rayonnait la paix inconsciente et profonde, le baisa au -front, se releva: - ---Ces petits-là, ça porte bonheur! dit-elle. - -Et quand elle descendit, elle avait une assurance tranquille, qui -ressemblait à celle du petit Sullian. - - - - -XVII - - -Tous deux, secoués par la carriole, ils montaient et dévalaient les -coteaux familiers de la route. Le soleil épuisait, au fond des grappes -de bruyères sèches et sur les dernières fleurs de ronces, un reste de -parfum d'été qui s'en allait vers les terres, poussé par un vent doux. -Les cimes des bois de pins luisaient comme des aigrettes. Ils n'y -prenaient garde ni l'un ni l'autre. Guen conduisait distraitement. Il -lui en coûtait de se séparer de Simone. Il se demandait aussi quel -accueil serait fait à l'enfant, et l'envie lui prenait de tourner -bride. Tout au moins, il eût voulu être là, quand elle entrerait, pour -la protéger de sa présence, en imposer,--il le croyait,--à madame -Jeanne, et, au moindre mot, ramener Simone dont la jeunesse ne serait -pas, ne pourrait jamais être aimée là comme au logis de Perros. Mais -la petite ne voulait pas. Elle avait dit: «Je désire être seule, -grand-père. Attendez-moi deux heures près du marché au sable. Si je ne -reviens pas, c'est qu'on m'aura bien reçue, et vous aurez de mes -nouvelles demain matin.» - -Les pensées du capitaine ne sortaient point de ce petit cercle -d'amour. Il songeait à peine à Corentine. En vérité, cette confiance -de Simone, calme et rose auprès de lui, l'étonnait. Il ne se rappelait -plus, étant trop vieux, quelle force c'est d'ignorer, et d'être toute -jeune, et de n'avoir en soi rien de brisé. - -Pourtant, lorsqu'elle se trouva seule au bas de la rue du Pavé-Neuf, -et qu'elle aperçut les volets bruns derrière lesquels son père et -madame Jeanne vivaient, Simone hésita. Elle monta lentement les -cinquante mètres qui la séparaient de la porte, effrayée de n'avoir -pas préparé ce qu'elle allait dire. Et quand elle eut tiré la poignée -de fer forgé de la sonnette, il lui sembla que tout Lannion, averti, -avait les yeux sur elle, et regardait. - -Ce fut Fantic, la noire, qui vint ouvrir. - ---M. L'Héréec? - -Simone n'osa pas dire: «Mon père?» - -Mais la fille, qui l'avait élevée, la reconnut. Elle se recula, -livide, comme si elle avait vu une morte apparaître, et, perdant la -tête, les mains levées, elle s'enfuit en criant: - ---Ciel adorable! voilà notre demoiselle à présent! - -Simone avança, par l'allée sablée, jusqu'au milieu de la façade. Là -elle trouva Gote, la blanche, la vieille Trégoroise inféodée à madame -Jeanne. Gote était accourue aux exclamations de sa compagne et -servante Fantic. Elle venait se rendre compte et défendre sa maison, -avec son air de maîtresse, bourrue, et le ventre en avant, barrant la -porte. - ---Mon père est-il ici? demanda Simone. - ---Il n'y est pas. - ---Doit-il rentrer bientôt? - ---Je ne sais pas. - ---Et ma grand'mère? - -Pour le coup, le visage impassible et dur de Gote exprima la stupeur. -Oser demander madame Jeanne? - ---Elle n'y est pas non plus, répondit-elle. - ---C'est bien: j'entre et j'attendrai, fit Simone. - -Intimidée par le ton résolu de Simone, Gote s'effaça à moitié le long -du mur, et demeura immobile, tandis que la jeune fille ouvrait -elle-même la porte du salon, et disparaissait. - -Simone alla s'asseoir au fond, sur le canapé. Émue de ce premier -accueil hostile de la vieille bonne, plus qu'elle ne l'aurait voulu, -les narines serrées, comprimant de sa main les battements trop vifs de -son coeur, elle tâchait de se remettre, en parcourant du regard ce -mobilier qu'elle retrouvait dans le même ordre, aussi clairsemé le -long de la tapisserie, comme elle se l'était souvent représenté, de -souvenir. Mais, involontairement, ses yeux se tournaient vers la -fenêtre. Qui allait-elle voir le premier? Son père ou madame Jeanne? -Elle voyait déjà celle-ci entrer, l'air impérieux, ses deux papillotes -blanches toutes raides au bord de sa coiffe. Et puis c'étaient les -domestiques, dont elle entendait le chuchotement à travers les longs -espaces endormis de cette maison. L'émotion ne faisait que grandir. -Jamais Simone ne s'était sentie si dépourvue de moyens. - -Elle attendait ainsi, inconsciente de la durée, frémissante au moindre -bruit, quand la porte s'ouvrit brusquement. Son père entra. Elle -s'était levée. Il ne jeta qu'un regard sur elle. Puis, comme s'il -allait défaillir, il s'appuya, fermant à demi les yeux, contre la -porte dont il tenait la poignée. - -Alors Simone s'avança: - ---Bonjour, mon père! - -Il ouvrit les bras, poussa un grand soupir, et la tint embrassée. - -Et elle ne bougea plus, écoutant la réponse de ce coeur d'homme qui -battait puissamment contre le sien, comprenant que cet accueil muet -valait mieux que toutes les paroles, sûre d'avoir bien fait, -récompensée quoi qu'il advînt. Toute cachée sur l'épaule de son père, -elle ne le voyait pas. Lui non plus ne songeait pas encore à la -revoir. Il la tenait là, sa fille, son sang, l'être cher séparé de lui -trop longtemps, la jeunesse qui rentrait. - -Enfin ils s'écartèrent l'un de l'autre. - ---Ah! Simone, dit le père, que tu me fais de bien! D'où viens-tu? - ---De Perros. Grand-père m'a amenée. - ---Quelle bonne idée tu as eue! Asseyons-nous là, veux-tu, où tu -étais?... Tu m'as attendu? - ---Un peu, je crois, je ne sais pas. - ---Moi qui ne me doutais pas! Tu aurais dû écrire. - ---A quoi bon? - ---C'est vrai, à quoi bon?... Tu es grande à présent! M. Guen va bien? - ---Très bien. - -Il la dévorait des yeux, maintenant, assis en face d'elle sur une -chaise, à contre-jour. Il s'était mis là pour la mieux voir, un peu -penché en avant, les mains jointes sur les genoux, sa figure sérieuse -éclairée d'un sourire, et juste à la même hauteur que celle de sa -fille. On eût dit qu'il découvrait son enfant, cette robe, ce cou, -cette coiffure, ce bout de dentelle. Il parlait, mais ce qu'il disait -n'avait pour lui qu'une importance médiocre, et les réponses -traversaient comme une partie vague, non encore attentive de son -esprit. Simone, au contraire, tout heureuse qu'elle fût, et fière de -ce long éloge qu'elle lisait dans les yeux de son père, ne pouvait -s'empêcher de remarquer la navrante banalité des mots qu'ils -échangeaient. M. L'Héréec n'avait pas demandé des nouvelles de sa -femme. Il évitait de la mêler à cette entrevue d'où elle n'était pas -absente, cependant. L'enfant devinait, elle voyait que la pensée de la -mère était là, entre eux deux. Ils faisaient effort l'un et l'autre, -lui par habitude, elle douloureusement et par discrétion, pour ne pas -la nommer. Et tout de suite cela les réduisait à un bavardage -d'étrangers. - -Simone ne pouvait comprendre, d'ailleurs, les sentiments multiples -qu'éprouvait son père en ce moment, l'un surtout, la peur de la voir -s'échapper, de la perdre, de retomber dans la solitude, après cette -apparition radieuse. Il ne savait pas pour combien de temps elle était -venue. La question avait dix fois expiré sur ses lèvres, de crainte de -cette réponse: «Mais, je retourne. Adieu, grand-père m'attend.» - -Enfin, il s'enhardit. Ils causaient depuis une demi-heure au moins. - ---Simone, est-ce que... est-ce que tu repars ce soir? - ---Non, mon père, si vous voulez... - ---Si je veux, Simone! Alors ce n'est pas une visite? - ---Bien mieux qu'une visite. J'ai pensé, et ma mère a pensé,--elle le -regarda en disant ce mot, et elle s'aperçut qu'il avait baissé les -yeux comme sous une douleur vive,--que je ne pouvais passer en -Bretagne sans vous donner au moins plusieurs jours. Je souffrais de ne -plus vous connaître... - -Il répondit, sans changer d'attitude, à demi-voix, confus devant elle: - ---J'en ai souffert aussi, va, mon enfant. Mais je me croyais oublié, -tu comprends, je n'osais pas t'imposer... La maison n'est pas très -gaie... Enfin, puisque ton coeur t'a conduite, je te remercie. - -Il leva sur elle ses yeux où brillait une joie encore inquiète. - ---Tu restes? - ---Oui, je reste. J'ai fait apporter mes bagages au pont de Viarmes. - ---En effet, il faudrait les envoyer prendre... tu n'as pas vu ta -grand'mère? - ---Non, elle est sortie. - ---En effet, à cette heure-ci... - -Et M. L'Héréec ajouta, avec un sourire triste: - ---C'est que, vois-tu, pour désigner ta chambre, pour tous les détails -de service, c'est elle qui commande ici... Moi, je suis un peu son -pensionnaire... - -Il y eut un silence, pendant lequel ils pensèrent tous deux à madame -Jeanne. - -Un bruit de voix dans le jardin fit se détourner M. L'Héréec. Et, -derrière les vitres, dehors, il aperçut sa mère qui le regardait. - -La coiffe de la vieille Gote, à côté, dépassait à peine le bourrelet -de glycine. - ---La voici, dit-il. - -Ils étaient debout l'un près de l'autre, quand elle entra doucement, -son mantelet de soie sur le bras, grande, les yeux dans l'ombre de sa -coiffe de Tréguier. Madame Jeanne ferma la porte, et s'arrêta à -quelques pas, comme si elle venait seulement de découvrir la présence -de Simone. - -Un peu pâle, interdite, Simone marcha en glissant. Elle essaya de dire -avec un sourire: - ---C'est moi, grand'mère! - -Et elle se haussa sur les pieds, pour l'embrasser au front. - -Madame Jeanne ne lui rendit pas sa caresse. Elle n'eut pas même l'air -de l'avoir reçue. Elle ne quittait pas des yeux Guillaume, son fils, -resté près du canapé, et c'était bien à lui, au fond, qu'elle -s'adressait, quand elle dit, de ce ton glacé que les émotions vives -lui donnaient: - ---Je suppose, Simone, que vous êtes seule ici? - ---Oui, dit Simone en s'écartant un peu, toute seule. Ma mère est -repartie. - -Elle souffrait affreusement d'être obligée de dire cela. Elle regarda -son père qui n'avait plus la même physionomie. Très froid d'apparence, -comme sa mère, et l'oeil aussi ferme maintenant, il dit avec lenteur, -en caressant sa barbe: - ---Je suis content qu'elle soit venue, mère. Elle a été conduite par -son bon coeur. Elle vient passer plusieurs jours avec nous, comme -autrefois. - -Madame Jeanne comprit, à l'expression qu'il avait, que le Breton de -race forte parlait en ce moment. - ---C'est bien, dit-elle simplement. Tu n'as pas fait préparer une -chambre? - ---Je vous ai attendue. - ---Alors, je vais m'en occuper. Nous nous retrouverons tout à l'heure, -à dîner. - -Quand elle fut sortie, M. L'Héréec et Simone s'approchèrent ensemble -de la fenêtre, gênés. - ---Simone, dit le père en prenant la main de l'enfant, il ne faut pas -t'étonner ni te froisser... Ta grand'mère est un peu rude... Elle a eu -des chagrins qui l'ont aigrie... Et puis elle ne te connaît guère... -Ne fais pas attention... Elle est très bonne, je t'assure. Tu ne -saurais croire le dévouement qu'elle a montré pour moi. - -Et il expliqua, tenant toujours la main de Simone, comment madame -Jeanne et lui vivaient dans l'hôtel de Lannion, quelles prévenances -elle avait, quelle entente des choses du ménage et du commerce même, -quelle situation honorable parmi les gens de la ville. Et plus il -montrait, voulant défendre sa mère, la grande place qu'elle tenait -dans sa vie, plus la pauvre Simone se sentait envie de pleurer. - - - - -XVIII - - -Le dîner fut étrange, les trois convives étant agités de pensées -qu'ils ne se pouvaient communiquer. - -En disant le _benedicite_, tout haut, selon sa coutume, madame Jeanne -regarda, pour voir ce que ferait Simone. Mais Simone fit son signe de -croix très simplement. Et l'on s'assit dans la salle à manger, où les -paroles sonnaient comme des coups de trompe, et se prolongeaient en -échos. - -Très raide, très droite, les lèvres agitées d'un frisson, madame -Jeanne découpait et servait chaque plat comme de coutume. Toute sa -conversation se bornait à des phrases banales et sèchement dites: -«Passez du sel, Guillaume... Demandez donc une autre carafe de cidre.» -Ou bien, affectant de s'adresser toujours à son fils, elle disait: «Je -ne sais pas si votre fille aime ceci? Nous n'avons que peu de chose à -lui offrir.» - -Mais dans le regard dont elle accompagnait ces phrases, il était -facile de deviner l'irritation, l'étonnement, le trouble où l'avait -jetée, à quelques jours de distance, l'apparition de la mère et de la -fille. Il fallait bien la supporter, celle-ci: Guillaume le voulait. -Elle avait vu son fils lui tenir tête, elle avait cédé, et cela -l'humiliait. Elle aurait désiré, tout au moins, que le retour de -Simone fût préparé, arrangé par elle, et limité à un temps précis. -Lannion aurait appris que mademoiselle L'Héréec revenait passer chez -sa grand'mère les vacances réglées par le tribunal. Tandis que ce coup -de théâtre diminuait son autorité, et changeait le titre auquel Simone -était admise dans la maison de la rue du Pavé-Neuf. A présent, pour -combien de temps était-elle là, entre le fils et la mère, cette enfant -toute façonnée aux idées et aux manières de la Jersiaise? Il fallait -se taire cependant, et ne pas heurter l'homme, ce soir du moins. Et -elle se taisait. - -A peine si M. L'Héréec remarquait cette humeur de sa mère. Il lui -semblait presque qu'il était à table avec sa fille toute seule. Ses -yeux d'un vert marin, transparents, semés de petits points d'or, qui -ne faisaient d'ordinaire qu'effleurer les choses et les gens, attirés -et ressaisis aussitôt par le songe intérieur de l'âme, s'arrêtaient -sur Simone avec une expression de ravissement. Il ne cessait de la -regarder. Mais il ne parlait presque pas. Il se sentait timide devant -sa propre fille. Les nouvelles sur le capitaine et sur Marie-Anne -étaient épuisées: au delà il y avait le domaine interdit de la vie à -Jersey, des habitudes, des occupations, des goûts, des derniers -événements qui avaient amené Simone. Une imprudence aurait pu faire -rougir ou froisser la jeune fille. Il la connaissait si peu, et il -ignorait si complètement la mesure d'amour et d'estime qu'elle pouvait -garder pour lui! Alors, pour ne pas rester tout à fait silencieux, il -disait des choses de Lannion, qu'elle avait l'air de comprendre, ou -bien il s'excusait de la médiocrité du repas: «Nous n'avons que cela, -ma Simone. C'est très simple, ici. Les habitudes bretonnes.» - -La vieille servante effarée, considérait alternativement ses maîtres, -quand elle apportait un plat, et se sauvait à la cuisine, sentant -qu'il y avait de l'orage et de la gêne dans cette réunion de famille. - -Simone avait aussi perdu de son calme ordinaire. Sa grand'mère -l'intimidait, et elle devinait que son père, le seul qui lui rendît -possible le séjour à l'hôtel de la rue du Pavé-Neuf, n'était pas -habitué à imposer sa volonté. Elle le voyait presque effrayé de -l'énergie qu'il avait montrée. Mieux qu'avant, elle mesurait la -difficulté de son projet de faire rentrer l'épouse là où, elle-même, -l'enfant très innocente et forte de sa jeunesse, n'était entrée que -par surprise, et pour combien de temps? - -Après le dîner, madame Jeanne sortit devant son fils, et, l'attendant -au milieu du vestibule qui divisait la maison: - ---Votre fille a fait apporter ses bagages, sans doute? - -Simone rougit, derrière elle, et dit: - ---Oui, grand'mère... J'avais cru... Ils sont à l'auberge... - ---Bien, je les enverrai prendre. La chambre est prête. Simone peut -monter avec moi. - -Par l'escalier de granit, bâti pour les siècles, les deux femmes -montèrent, en effet, madame Jeanne toujours devant. Arrivée au premier -étage, elle parut hésiter un moment si elle devait prendre à droite ou -à gauche. Simone eut un battement de coeur, car à droite, c'était la -chambre de réserve, rarement occupée par les étrangers, et -l'appartement de la vieille dame. A gauche, au contraire, Simone se -souvenait de la petite chambre qu'elle avait habitée, entre celle de -son père et une autre, où sa mère s'était réfugiée, dans les derniers -temps du séjour à Lannion. Ce côté-là était le sien. Madame Jeanne, -ayant réfléchi, se dirigea vers la gauche, dans le couloir vitré, et -ouvrit la porte du milieu. - -Les rideaux bleu et blanc, à rayures, la glace toute petite encadrée -d'un ruban Louis XVI peint des mêmes couleurs, les trois chaises de -cretonne, le fauteuil pour jouer à la poupée, les statuettes même qui -ornaient les murs, luisaient un peu dans l'ombre. Rien n'avait été -touché. L'immobile tradition de la maison avait tenu fermée la chambre -inutile, et une odeur légère y flottait, échappée sans doute du rameau -de romarin oublié depuis dix ans au-dessus du bénitier. - ---Voilà, dit madame Jeanne. Dans cinq minutes, Fantic apportera la -malle. - -Cela signifiait: «Il faut l'attendre.» - -Elle reprit, comme si elle se fût adressée à une étrangère: - ---Demain matin, que prendrez-vous? - ---Mais, grand'mère, n'importe quoi, ce que vous prenez. - ---Moi, je ne prends rien. J'ignore vos habitudes. - -Simone, qui venait de pousser les contrevents, se retourna, et dit -vivement: - ---J'avais l'habitude de descendre et de faire moi-même un peu de thé, -pendant que ma mère entrait au magasin. - -Madame Jeanne regarda avec une certaine surprise la jeune fille qui -parlait de la sorte, et répondit: - ---Il sera facile d'en faire faire ici. Bonsoir. - -Elle se retira, laissant Simone en proie à cet examen douloureux qui -suit les premières tentatives infructueuses, et montre tout entier -l'obstacle. M. L'Héréec fumait dans le jardin, sur un banc, près de la -bordure de lilas. Elle le rejoignit, et, s'asseyant près de lui, dans -l'ombre du soir voilé où s'endormait la petite ville: - ---Guillaume, dit-elle, passant le bras par-dessus l'épaule de son -fils, vous avez admis votre fille chez moi, sans m'avertir... - ---Est-ce que je le pouvais? répondit-il, en écartant le bras de sa -mère qui se posa, droit et pâle, sur la robe noire. Je n'étais pas -prévenu, moi non plus. - ---Peut-être. Il faut cependant que vous sachiez ce que vous faites. - ---Je le sais, je heurte vos... vos rancunes. - ---Vous vous trompez, mon enfant,--et la voix de madame L'Héréec -s'adoucit, comme quand elle parlait aux enfants de l'école, dans les -rues de Lannion;--vous vous trompez. J'ai trop de souvenirs de la -mère, et trop peur d'elle, si vous voulez mon sentiment, pour -accueillir avec enthousiasme une enfant qu'elle a élevée toute seule, -et que je ne connais pas plus que vous, en somme. Il se peut qu'elle -soit tout autre. Et je comprends très bien, mon pauvre ami, votre joie -de la revoir. Moi-même j'ai dû faire effort pour vous dire en ce -moment... - ---Oh? - ---Oui, pour vous mettre en garde contre un entraînement si naturel. -J'ai achevé, cette après-midi, les comptes que j'avais commencés. - ---Eh bien? - ---Eh bien, mon ami, nous perdons encore vingt mille francs cette -année! - -M. L'Héréec jeta son cigare dans les feuilles. - ---C'est grave, fit-il. Pourquoi ne l'avez-vous pas dit plus tôt? Vous -auriez pu dès avant le dîner... - ---Est-ce que j'ai eu le temps, avec ces émotions que vous me donnez, -ces scènes que vous me faites? Et voilà le moment que vous choisissez -pour recueillir votre fille chez nous? Quand nous sommes à la veille -d'être obligés de réduire encore nos dépenses? Elle est innocente de -tout cela, je le veux bien. Mais la mère ne l'est pas, elle. Et elle a -juré de rentrer aussi. Elle a envoyé Simone pour préparer le terrain, -pour s'insinuer, pour exploiter votre faiblesse. Croyez-vous qu'on me -trompe? Croyez-vous que je ne voie pas? - -Elle sentit se poser sur sa main la main lourde et ferme de son fils. - ---Ma mère, dit-il, nous reparlerons demain de la question d'argent. Ma -fille est chez vous ce soir. Je suppose que vous ne me demandez pas de -la renvoyer? - ---Non. - ---Alors, que me demandez-vous donc? - -A son tour elle se détourna un peu, et le regarda tout de près, de ses -yeux agrandis qu'éclairait une flamme de tendresse et d'énergie -virile. - ---Je vous demande, mon Guillaume, de ne pas garder longtemps l'enfant, -pour ne pas être repris au piège de la mère. Je vous supplie de -considérer que celle qui a commencé votre ruine tourne autour de vous -pour l'achever, et que vous n'avez même plus le moyen de commettre -cette dernière folie où l'on vous pousse. - -Guillaume se leva, tandis que sa mère le suivait des yeux, anxieuse, -attendant la réponse, la baisa au front, et dit: - ---Soyez tranquille, ma mère. - -Elle ne répliqua rien; elle l'écouta s'éloigner sur le sable des -allées tournantes, et, quand il fut loin, se laissant pencher en -avant, la tête dans ses deux mains, elle murmura, comme anéantie: - ---Le malheureux enfant, il l'aime! il l'aime! - -Lui, sombre d'abord, sentit à s'éloigner une impression de décharge et -de bien-être. Il avait à peine fait vingt pas dans le jardin, qu'une -pensée effaça tout le reste. Lui-même s'étonna de se sentir si joyeux, -d'avoir cette impression de nuit très douce, d'air très pur. Il se -hâta. Car l'argent, c'était demain, l'ennui, c'était demain, et -aujourd'hui il n'y avait de place que pour elle, elle la retrouvée, -elle, la chère enfant qu'il avait encore à peine vue. Il allait la -revoir. - -Il eut peine à ne pas monter trois marches à la fois. Devant la porte -de la seconde chambre, il s'arrêta, hésitant, heureux, oubliant tout -le passé, tout l'avenir, et il frappa. - -Elle l'attendait. Une forme blanche apparut derrière la porte qui -s'ouvrit doucement. Deux bras frais de jeune fille, les bras de Simone -enlacèrent M. L'Héréec. Une tête caressante se posa près de la sienne. -Et lui la baisa longuement, sur les joues, sur le front, avec une joie -indicible. Et il serra l'enfant sur son coeur, ne trouvant pas -d'autres mots que le nom même de sa fille: «Simone! Simone!» Elle se -sentait la joie et la vie qui revenaient. Elle se taisait aussi. - ---Bonne nuit, mon adorée! dit-il enfin. - -Il vit la forme blanche disparaître. En regagnant sa chambre, le vent -de la marche lui fit sentir qu'il avait la joue toute mouillée de -larmes. Et il s'enferma pour repasser son bonheur minute par minute, -pendant des heures. - - - - -XIX - - -Le jardin, devant la façade de l'hôtel, était bien entretenu. Celui -qui s'étendait par derrière, au delà de la cour pavée des servitudes, -et auquel on accédait par quatre marches, bien plus grand que le -premier et planté en potager, n'avait guère que de rares visites d'un -homme de journée. L'homme venait, remuait la terre, semait, taillait -les arbres. Gote et Fantic faisaient la récolte, au temps voulu. Quant -à l'herbe folle, elle croissait là en liberté, sans ennemis que les -chardonnerets, les linots, les mésanges, qui se pendaient aux plus -hauts brins pour atteindre la graine, et les brisaient parfois sous le -poids léger de leur corps. De l'herbe, il y en avait surtout dans les -allées, car le fond était de vieille date assoupli par la culture, et -les légumes venaient magnifiquement, étouffant le reste: potirons -étalés sur des nappes de fumier, poireaux drus comme des épées, -carottes en forêts plus pressées que des maquis, et des haricots, -principalement, de vingt espèces différentes, hautes ou naines, bien -rangées en planches, et qui presque toutes fleurissaient blanc, avec -deux ailes, comme des petites coiffes bretonnes. - -Quand Simone s'éveilla, au lendemain de son entrée dans la maison de -madame Jeanne, sa première idée fut de revoir le jardin. Sa grand'mère -devait être à la messe. Son père dormait, sans doute, car elle -n'entendait aucun bruit. Elle descendit, coiffée à la diable, -emportant une paire de ciseaux. En passant près de la cuisine, elle -dit: - ---Bonjour, Gote! bonjour, Fantic! - -Fantic répondit, Gote grogna quelque chose: toutes deux la regardèrent -traverser la cour et monter le perron moussu, car madame Jeanne ni M. -Guillaume n'allaient jamais dans le potager, et c'était leur domaine, -à elles. - -Mais c'était le domaine aussi de l'enfant, qui se souvenait. Et en -pénétrant au milieu de ce fouillis de plantes et d'arbustes, en -suivant les allées en bosse, étroites et toutes mouillées qui fumaient -au premier soleil, elle retrouvait l'émotion ancienne, le sentiment de -solitude presque effrayant qu'elle avait gardé de ce jardin. Elle -longeait le mur de droite, exposé au midi, couvert de vignes, et elle -se rappelait que sa mère aimait à cueillir le raisin auquel elle -laissait une feuille verte, par une sorte de goût naturel d'élégance -et de couleur. Plus loin le bassin, dont il était défendu -d'approcher: «Surtout, Simone, ne va jamais de ce côté-là. C'est si -dangereux!» M. L'Héréec la rattrapait par sa jupe à plus de vingt -mètres de ce lieu redoutable, quand elle courait, sans même penser à -l'eau, devant ses parents. Ils venaient souvent là, le soir, en été, -quand le ciel était tout d'or au-dessus de Lannion. Simone les -revoyait, jeunes tous deux, causant à voix basse derrière elle. Ils -entraient parfois dans cette tonnelle de haut buis. Elle voulut y -pénétrer. Hélas! les touffes de buis s'étaient croisées et enlacées, -masquant l'ouverture ancienne. Elle s'y enfonça, la tête baissée, et -se trouva au centre de la grosse motte verte. La voûte était si -épaisse maintenant qu'on ne pouvait plus se tenir debout; une mousse -rase, étiolée, tapissait le sol: personne ne venait plus demander son -ombre à la tonnelle, que les araignées pour leurs toiles et les mulots -pour leurs cachettes. - -Simone en eut l'âme serrée, comme d'une ingratitude. Elle sortit de la -tonnelle, et se mit à tailler, avec une sorte de colère, à grands -coups de ciseaux, les bottes de glaïeuls qui fleurissaient près de -l'entrée. M. L'Héréec avait aimé les fleurs, autrefois: c'était le -reste, abandonné, d'une collection de glaïeuls, achetée et entretenue -à beaucoup de frais. - -Lorsqu'elle en eut ramassé toute une gerbe, Simone se redressa, et -revint par l'allée de gauche, s'arrêtant, écoutant le bruit de poulies -qui montait du Guer voisin et le caquet des marchandes de volailles -qu'on entendait passer, secouées dans leurs carrioles, du côté de la -rue. Le soleil l'éclairait en face. Des spirales de calices roses et -jaunes sortaient des plis de sa jupe, qu'elle tenait d'une main. Son -père la voyait. Il l'attendait dans la cour pavée, l'ayant cherchée -déjà. - ---Ah! te voilà, chérie! - -Elle descendait les marches, les deux bras étendus, maintenant, et sa -robe déployée pour montrer la récolte. - -M. L'Héréec l'embrassa. - ---Des fleurs! dit-il. Ma pauvre Simone, il y a bien longtemps, qu'il -n'en est entré à la maison!... Eh bien, qu'as-tu donc? Tu as l'air -triste. - -Elle fixait sur lui son regard tout droit, où il était si facile de -lire. - ---C'est que j'ai trouvé le jardin si abandonné! dit-elle. Cela m'a -rappelé... - -Le visage du père s'assombrit immédiatement. - ---Qu'est-ce que cela t'a rappelé, Simone? - -Elle se tut. Il y eut un silence qui la fit rougir. - -Et M. L'Héréec reprit, d'un ton de reproche: - ---Non, ne remue pas tout cela. Tu n'es pas venue pour me faire de la -peine, n'est-ce pas? Va mettre tes fleurs dans les vases du salon, -mon enfant, va. Moi, je pars à l'usine. - -Simone rentra dans la grande maison, un peu déconcertée que son père -n'eût pas mieux répondu à ce rappel de la vie passée. Pour elle, -pardonner, oublier, semblait si facile! Toutes les générosités -convenaient si bien à ce père idéal qu'elle s'était représenté! -Comment celui qu'elle venait de retrouver n'avait-il encore rien dit -qui pût faire espérer? Pourquoi se taisait-il obstinément, dès que la -pensée de madame Corentine s'offrait à lui? Encore, si elle avait pu -lire sur ce visage attristé autre chose qu'une sorte de reproche, -comme si elle réveillait des douleurs stériles! C'était bien cela, -oui, un reproche muet, un effort pour ne pas se plaindre d'un jeu -cruel. - -Cette impression découragée ne dura pas. Simone, en disposant ses -gerbes de glaïeuls dans les vases du salon, vit passer Fantic, et -l'appela. Elle lui remit une dépêche pour le grand-père Guen, une -ligne confiante, qui disait, à mots couverts: «J'ai été bien -accueillie, je reste.» - -Et elle se sentit plus fortement engagée à suivre la mission de -tendresse filiale qu'elle s'était donnée. Comment s'y prendrait-elle? -Réussirait-elle? Elle ne le savait pas. Une seule chose lui paraissait -résulter clairement de sa toute petite expérience de médiatrice: elle -se promit de ne pas amener volontairement la conversation sur ces -années de deuil qui renfermaient trop de mystères pénibles, -d'attendre, d'être prévenante et bonne, espérant que, derrière elle, -et sans qu'elle la montrât, les yeux du père et de madame Jeanne -finiraient par voir celle qui l'avait formée. - -Alors une vie nouvelle commença, pour les habitants du vieil hôtel de -Lannion. Ce ne furent pas seulement des gerbes de fleurs qui -rentrèrent dans les appartements vides, ce fut surtout une gaieté -insinuante, une lueur discrète répandue sur toutes choses, une détente -progressive des habitudes d'agir et de penser introduites par madame -Jeanne. - -Les premiers jours, Simone ne sortit pas. Elle attendait, travaillant -à quelque ouvrage de lingerie qu'elle avait demandé à madame Jeanne, -l'heure du déjeuner, puis celle du dîner qui réunissait la grand'mère, -le père et l'enfant. Cette solitude ne lui déplaisait pas. Une douceur -très grande venait à la jeune fille de cette reprise de possession -paisible des lieux qu'elle avait habités. Simone s'en trouvait plus -calme, plus forte, plus gaie aussi, lorsque M. L'Héréec rentrait de -l'usine, fatigué le plus souvent et toujours un peu sombre. Il -s'épanouissait en apercevant sa fille. Elle lui parlait de ce qu'elle -avait vu ou songé, des événements minuscules de la matinée ou de -l'après-midi, l'interrogeait sur Lannion et même sur Tréguier, et le -forçait à oublier ses préoccupations d'affaires. Les repas, pendant -lesquels la mère et le fils échangeaient autrefois de rares paroles, -pour se communiquer des chiffres ou se raconter les histoires -fastidieuses de la petite ville, devinrent des heures de trêve et de -gaieté cordiale. Ils se prolongèrent. M. L'Héréec reprit son ancienne -coutume de revenir de l'usine par le plus court. Le petit canot -traversa le Guer, soir et matin, comme au temps de madame Corentine. -Et les soirées parurent moins longues, à trois, sous les berceaux de -lilas que le soleil encore tiède pénétrait de rayons penchés. - -Il arrivait à Simone, sans trop y prendre garde, et par une sorte -d'habitude, de dire en parlant d'elle-même: «Nous avions coutume, nous -faisions, nous aimions...» Elle n'appuyait pas. Mais la pensée de -l'absente s'insinuait entre eux subtilement, prenait, sous cette forme -commune et vague, quelque chose du charme propre de Simone. -L'approbation qu'obtenait la jeune fille remontait un peu jusqu'à la -mère. Et, si mince que fût l'occasion, Simone éprouvait, à chaque -fois, un contentement intime et profond, comme si madame Corentine -avait souri, de loin, pour elle seule. - -Madame Jeanne elle-même, très défiante au début, parce qu'elle -redoutait un piège, une complicité secrète entre Simone et son père, -perdait chaque jour de ses préventions. Elle s'était imaginé qu'une -petite fille élevée par sa bru ne pouvait être que futile, intrigante, -préoccupée de toilette et de plaisir. Au lieu de cela, elle découvrait -une enfant sérieuse, adroite dans les travaux de femme qu'elle -estimait très fort, simple de goûts, prompte à s'effacer devant -l'autorité indiscutée de la maison. Ce dernier trait surtout commença -à la faire changer d'attitude. Elle ne renonça pas à la visite -quotidienne qu'elle faisait, chaque matin, à l'usine. Mais, -l'après-midi, elle admit Simone à travailler près d'elle, dans le -salon ou dans la grande chambre brune où se trouvait le portrait de M. -Jobic. - -Puis, comme une jeune fille de l'âge de Simone ne pouvait demeurer -recluse à la maison, et qu'on commençait à jaser déjà de ne point la -voir sortir avec sa grand'mère, madame Jeanne l'emmena. Ce fut à -contre-coeur. Les quelques vieilles personnes qu'elle visitait chaque -jour étaient, naturellement, des plus prévenues contre madame -Corentine. Elle se trouvait assez embarrassée d'avoir à leur présenter -Simone, ne pouvant expliquer par quelle suite de circonstances la -jeune fille habitait, en ce moment, l'hôtel L'Héréec. Contre son -attente, ni mesdemoiselles Le Gallic, ni la vieille madame de -Pleumeur, ni M. Quimerc'h, le banquier, un des plus anciens amis de la -famille, ne parurent surpris de voir entrer Simone auprès de madame -Jeanne. Ils la savaient à Lannion. Ils l'attendaient. Et, découvrant -en elle si peu de ressemblance physique avec la mère, ils eurent vite -fait d'oublier le passé déjà lointain, pour ne retenir de la présence -de l'enfant que ce sentiment de curiosité, d'attendrissement mêlé -d'envie, que cause une entrée de jeunesse épanouie dans un milieu -fané. Ils exprimaient leur émotion à voix basse, en reconduisant la -grand'mère: - ---Votre petite-fille vous fera honneur, chère amie. Ce doit être une -joie pour ce pauvre Guillaume? L'avez-vous pour longtemps? Ramenez-la, -vous savez, quand vous voudrez. - -Le soir, le père demandait: - ---Eh bien! que vous a dit aujourd'hui madame de Pleumeur? - -Madame Jeanne laissait deviner que l'accueil avait été très bon. Elle -parlait complaisamment du temps qu'il avait fait, des gens rencontrés -et salués dans la rue, prenait sa petite-fille à témoin, avec un air -d'intérêt où l'aïeule déjà transparaissait. Et Guillaume L'Héréec, -fier, au premier moment, de ce que cette petite attirait toutes les -âmes à elle, de ce qu'elle apaisait les rancunes et rendait la vie -aux soirées mortes du vieil hôtel, songeait presque aussitôt: «Ce -n'est qu'en passant, elle partira.» - -Cela suffisait pour empêcher le sourire de monter à ses lèvres. Il -était de ceux que le rêve ne quitte jamais tout à fait, et auxquels il -faut, pour jouir du présent, l'illusion de la durée. Avec son habitude -de vivre, par la pensée, toujours un peu en avant, sa disposition à -souffrir des tristesses prévues, ce qu'il apercevait, c'était le -lendemain de ce départ fatal, prochain peut-être, et l'isolement plus -cruel qui suivrait. Avoir entrevu Simone, la perdre, ne pas savoir, en -la perdant, quand il la retrouverait, voilà l'épreuve qui hantait déjà -sa tête songeuse de Breton. Elle l'absorbait au milieu de ses -ouvriers, parfois dans le cours d'une conversation d'affaires; elle le -ressaisissait dès que Simone le quittait un instant, ou lorsqu'il -entendait, le matin, le craquement des vieux planchers dans la chambre -voisine, et une voix qui disait, à travers la cloison: - ---Bonjour, père! avez-vous bien dormi? - -Certes, la tentation lui venait souvent d'appeler l'enfant, de la -prendre à part, pendant une absence de madame Jeanne, et de lui dire: - -«Écoute, je ne puis vivre sans toi, je sens que je ne pourrai pas. -Dis-moi si ta mère consentirait à rentrer, maintenant que, hélas! pour -la deuxième fois, elle a été chassée? Je vois bien que tu cherches à -ramener ton père vers ta mère, mais n'est-ce qu'une inspiration -généreuse d'enfant qui souffre d'être disputée entre nous? Ou bien -sais-tu quelque chose? Es-tu sûre qu'elle voudrait? Dis-moi vite. Et -finissons cette torture trop longue, pour toi et pour moi.» - -Et, à chaque fois, il se répondait à lui-même: - -«Non, non, elle ne voudrait pas! C'est fini. L'occasion unique est -passée. Ma femme était venue à nous, peut-être forcée par le malheur, -comme le prétend ma mère, par des circonstances que Simone ignore, -évidemment, et qu'elle doit ignorer. Mais enfin j'aurais pu, un -instant, la reprendre à mon foyer. J'ai manqué d'énergie. A présent -nous sommes plus loin l'un de l'autre que jamais. Et puis, la -rappeler, à quoi bon? Quand même elle voudrait revenir, qui me -garantit que la vie ancienne ne reviendrait pas aussi, avec ses -luttes, ses querelles, ses blessures de coeur? Elle a bien élevé notre -enfant, c'est vrai... Mais est-ce là un signe certain qu'elle s'est -assagie? Qui peut me dire si ma Simone ne doit pas ce charme, cette -gravité naïve, cette égalité d'humeur et de tendresse, bien plus à la -bonté de sa nature qu'à l'éducation qu'elle a reçue? Et puis-je, en -honneur, puis-je, de sang-froid, pour ma femme qui ne rendra peut-être -aucun bonheur à ma vie, sacrifier ma mère qui ne voudra pas rester, -elle, qui s'en ira...» - -Il se rappelait alors le dévouement constant de madame Jeanne, la -tendresse dont elle l'avait entouré, surtout dans ces dix années -d'épreuve, les dernières, et il concluait: «Il n'y a rien à faire, je -ne troublerai point Simone de pareilles questions. Ce sont des -douleurs stériles que je n'ai pas le droit de lui imposer.» - -Et il ne se résolvait à rien. Après la crise où sa volonté s'était un -moment réveillée et fixée, il se retrouvait l'homme faible, timide, -combattu entre des raisons multiples. Il avait peur de ces trois -femmes qu'il aimait, et il se renfermait en lui-même, usant sa force -et sa vie en projets, en luttes muettes, en rêves et en regrets. - -Un dimanche, il y avait trois semaines que Simone vivait près de son -père, madame Jeanne et Simone achevaient de déjeuner. Elles étaient -seules. M. L'Héréec était parti le matin pour passer la journée à -Tréguier. Un coup de sonnette étonnamment long et retentissant -s'engouffra dans les corridors ouverts et les escaliers de la maison. -Simone s'avança jusqu'à la porte du jardin, et revint presque -aussitôt, rouge d'émotion. - ---C'est mon grand-père Guen, dit-elle, avec... - ---Avec qui? demanda madame Jeanne. - ---Je crois que c'est mon oncle Sullian. Je ne le connais pas... Ils me -prient de venir. - ---Est-ce qu'ils vous emmènent, Simone? - -La jeune fille, étonnée, regarda, et vit que madame Jeanne, assise de -l'autre côté de la table, était toute pâle. - ---Je ne suppose pas, dit-elle. Et même non, assurément. Ils viennent -me voir. - -Madame Jeanne, qui avait une merveilleuse puissance sur elle-même, -reprit son calme habituel, pas assez vite cependant pour que sa -petite-fille n'eût saisi ce mouvement d'angoisse rapide. - ---Vous pouvez leur dire, reprit madame Jeanne, qu'ils entrent au -salon, s'il leur plaît. J'en serai même bien aise, car j'ai de -l'estime pour M. Guen... Moi, je me tiendrai dans ma chambre. - -Simone courut. Dans l'encadrement de la petite porte extérieure, toute -coiffée de lierre retombant, le grand-père était toujours debout, -parcourant de ses yeux clairs les massifs du jardin coupé d'allées -tournantes. Si pressée qu'elle fût de l'embrasser, Simone s'arrêta un -instant, à deux pas de lui, contente de lui jeter: - ---Voulez-vous entrer? Grand'mère vous en prie! - -Mais Guen se retira d'un mètre, pour être bien dans la rue, et, quand -il eut embrassé sa petite-fille, à plein coeur: - ---Je n'entrerai pas où ma fille n'est pas reçue, dit-il -tranquillement. Ta mère est-elle ici? - -L'enfant baissa la tête, et le sourire de ses joues s'effaça. - ---Alors, continua Guen, va mettre ton chapeau, et faisons un tour dans -la ville. C'est Sullian qui a voulu te voir... - -Il montrait du bras, avec orgueil, un beau grand garçon, au teint vif, -la barbiche divisée en deux petites pointes rousses, et qui se tenait -découvert, à dix pas en arrière, intimidé d'avoir pour nièce une -pareille demoiselle. - -Simone aussi fut prise d'un accès de sauvagerie, devant ce marin -qu'elle n'avait jamais vu qu'en photographie, et elle s'enfuit, à -travers le jardin, sans lui dire bonjour. - -Mais, dix minutes plus tard, ils causaient tous trois, la petite entre -les deux capitaines, en longeant le quai, sous les ormeaux. Ils -s'étaient tout de suite plu, Simone et Sullian. Leur jeunesse les -rapprochait, et je ne sais quoi de décidé dans l'humeur, une manière -semblable de répondre, à la volée, tout ce qu'ils pensaient. - ---Ma foi, ma nièce, nous avons bien failli ne pas nous connaître! -Coulé à pic, figurez-vous, en pleine nuit et par un temps! - ---N'en parlez plus, ça me fait mal de me souvenir... - ---Mais au contraire! ça donne confiance dans la vie! Voyez le -grand-père, sept naufrages à l'actif. - ---Huit, fit Guen humblement, mais deux seulement qui comptent: le -reste avec mon canot, dans les baies. - ---C'est égal, père, vous avez de l'avance. Et puis songez, Simone, que -me voilà en congé d'un mois. Je n'en ai jamais eu autant! - ---Vous arrivez de Bordeaux? - ---Avant-hier. Il a fallu un temps pour les assurances! J'ai cru que -j'en deviendrais fou d'envie de partir. - ---Et Marie-Anne? Bien contente, n'est-ce pas? - ---Ah! ma petite, interrompit Guen, j'aurais voulu que tu fusses là: ça -faisait pleurer de voir sa joie. - -Simone les considérait l'un après l'autre, son grand-père un peu -solennel, droit, comme fier d'être d'une famille où l'on naufrageait -si heureusement, et Sullian penché et tourné vers elle, au contraire, -la figure épanouie par un large sourire qui relevait ses fines -moustaches rousses, et qui disait: «Oui, regardez-moi, petite nièce -Simone, c'est moi le naufragé, moi qu'on a reçu avec des larmes de -joie, moi qui bénis la vie à présent!» - -Son visage disait cela si clairement, que Sullian jugea inutile -d'exprimer autrement la joie qu'il avait eue, lui aussi, de retrouver -Marie-Anne. Il laissa passer un moment, et murmura, en tirant sa -barbe: - ---Et mon fils dont vous ne parlez pas? Est-il gentil, mon petit -mousse! - -Tous trois ils passaient ainsi, causant, l'air heureux, sans se -préoccuper des bourgeois de Lannion. Comme c'était jour de fête, la -plupart des boutiques étaient fermées. Sullian trouva une pâtisserie -ouverte, et il acheta un grand gâteau pour Marie-Anne, un autre pour -Simone, un troisième qu'il enverrait à son père, et des bonbons qu'il -ferait goûter au petit. Il dépensait avec une sorte de rage joyeuse, -riant de jeter son argent sur le comptoir, et de l'écouter sonner. Car -c'était de la vie encore, et la vie l'enivrait, sans qu'il sût trop -pourquoi, lui qui venait de voir la mort. - -Au hasard, ils tournèrent dans les rues de la ville, s'arrêtèrent sur -la place du marché, à cause des vieilles maisons qui sont là, vêtues -d'ardoises du haut en bas, comme d'une cotte de maille, et que Simone -trouvait jolies, puis, ne pouvant se résoudre à se quitter encore, -s'en allèrent près de la chapelle de Brélévenez, pour revenir par la -route de Perros jusqu'à l'hôtel des L'Héréec. - -Le capitaine Guen avait remis à Simone une lettre de madame Corentine, -donnant des nouvelles de Jersey, mais ne demandant rien au sujet de -M. L'Héréec ou de madame Jeanne. Et telle était la réserve naturelle -du vieux Guen, qu'il fit instinctivement comme sa fille. Il évita -d'interroger l'enfant sur les projets qu'elle faisait, sur les chances -de réussite de cette grande affaire qu'ils avaient complotée tous -deux. Du moment que ses conseils ne pouvaient pas servir, et il le -sentait bien, pourquoi lui parler de cela? - -Seulement, comme il la quittait, l'embrassant, auprès de la porte -encore fermée de l'hôtel: - ---Ma Simone, dit-il, personne ne t'a manqué, j'espère, dans cette -maison-là? - -Vers l'heure du dîner, quand M. L'Héréec revint de Tréguier, il -n'apprit pas sans émotion que M. Guen et Sullian avaient failli entrer -dans la maison de madame Jeanne. Il se fit raconter la promenade à -travers les rues de Lannion, le naufrage de Sullian, le retour à -Perros, et, comme il demandait: - ---J'aurais voulu assister à cette scène que tu as vue, quand la -dernière dépêche est arrivée, annonçant le sauvetage... - ---Oui, répondit naïvement Simone, quand ma tante Marie-Anne y pensait -seulement, on l'aurait crue en paradis. - -Il était dans la destinée de cette petite Marie-Anne, l'humble -Perrosienne, de répandre autour d'elle comme un rêve très doux et très -sain. - -M. L'Héréec ne cessa toute la soirée de songer à elle. - -Et Simone se dit que la journée avait été bonne, puisque madame Jeanne -avait eu un mouvement de tendresse, et que son père était près de -pleurer du retour de Sullian. - - - - -XX - - -Octobre était venu. Depuis une quinzaine, presque chaque matin, Simone -accompagnait son père, quand il se rendait à l'usine. Elle -l'attendait, laissant ouverte la porte de sa chambre pour le voir -passer, courait à sa rencontre dans le couloir vitré où des papillons -bruns, réfugiés contre le froid de la nuit, battaient de l'aile en -montant. Tous deux, ils s'embrassaient, très heureux de se dire: «mon -père, ma fille», si bien accoutumés l'un à l'autre qu'on aurait pu -croire qu'ils avaient toujours vécu ainsi. M. L'Héréec entrait chez sa -mère, comme il en avait l'habitude depuis sa petite enfance, et alors, -libre, presque gai bien souvent, il emmenait Simone par la rue du -Pavé-Neuf, l'espace de deux cents mètres peut-être, jusqu'au bord du -Guer où il trouvait le canot. C'était leur meilleur moment de la -journée. Ils allaient à tout petits pas pour le prolonger. Simone -s'était dit que l'explication tant souhaitée, l'aveu qu'elle espérait -et qu'elle avait senti plusieurs fois effleurer les lèvres du père, -aurait lieu pendant une de ces promenades matinales. - -Cependant M. L'Héréec n'avait pas parlé encore. - -Un matin, ils s'étaient attardés sur le pont, à regarder une file de -chalands chargés de goëmons, qui remontaient la rivière. - -Huit heures sonnèrent à la cathédrale. - ---Comment, huit heures! Mais je suis en retard, dit M. L'Héréec. Moi, -qui ne l'étais jamais! - -Il ajouta, avec un bon sourire, en se remettant à marcher: - ---Je te remercie de changer quelque chose à ma vie! Rien ne me -retenait chez nous, il y a six semaines. Je n'avais pas de raisons -d'être en retard. Tandis que maintenant! - -Simone lui avait pris le bras. Ils allèrent grand train jusqu'à -l'endroit de la rive où le canot, attaché à un pieu, tirait en roulant -sur sa chaîne, et descendirent la berge sans s'être séparés. - -Simone s'arrêta sur une presqu'île de terre et d'herbes, tandis que -son père enjambait le bordage du bateau. - ---Si vous vouliez? demanda-t-elle. - ---Quoi donc? - ---J'irais avec vous au moulin. - ---Non, mon enfant. - ---Cela m'amuserait beaucoup, les meules, les greniers, le bruit des -machines. Je serais contente de voir où vous travaillez. - ---Je n'ai pas le temps, ce matin. - ---Je vous en prie! Vous me ferez grand plaisir! - -M. L'Héréec, qui avait saisi la perche ferrée, et s'apprêtait à -pousser au large, fixa un moment Simone, et, voyant qu'elle n'était -pas dupe de ce petit mensonge, reprit, d'un air très triste: - ---Non, ma Simone. J'attends quelqu'un ce matin, M. Quimerc'h. Et puis, -c'est si pauvre, à présent, là-bas! - -Elle fut affectée du ton et de l'air dont il disait cela. Longtemps -après qu'il eut abordé de l'autre côté du Guer, en lui envoyant un -baiser d'adieu, elle le suivit du regard, et elle le vit entrer dans -ce carré de murs de briques où il avait dépensé tant d'heures vaines. - -Toute la matinée, elle ne cessa de penser à ce mot découragé. Sans -doute, depuis qu'elle demeurait avec son père, elle avait bien vu, à -la stricte économie de la maison, que l'ancienne aisance avait fait -place à un état voisin de la gêne. L'étoffe éclatée des meubles du -salon, que madame Jeanne réparait au passé avec des brins de soie -jaune, les papiers défraîchis recouverts par endroits de morceaux de -rouleaux neufs, l'abandon du jardin, le prix même que son père et sa -grand'mère attachaient, naïvement, aux menues surprises qu'ils -ménageaient à Simone, des primeurs, un poisson plus recherché, un -gâteau apporté par madame Jeanne sous sa mante, ou par M. L'Héréec -entre deux liasses de papiers, lui avait laissé deviner que le moulin -ne donnait plus que de maigres bénéfices. Mais la constatation directe -de leur misère, ils l'avaient épargnée à l'enfant. «C'est si pauvre -là-bas!» La phrase revenait en bourdonnant, et rendait Simone -distraite, tandis qu'elle travaillait à l'aiguille auprès de madame -Jeanne, restée ce matin-là au logis, appliquée à tracer, sur des -effets de commerce, la signature respectée dans toute la Bretagne: -«Veuve L'Héréec et fils.» - -A midi, M. L'Héréec n'était pas rentré. Comme il déjeunait quelquefois -à l'usine, les jours où les affaires l'y obligeaient, madame Jeanne se -mit à table, sans trop se préoccuper de l'absence de son fils. - -Cependant, vers deux heures, ne l'ayant pas revu, elle se montra -inquiète. D'ordinaire, M. L'Héréec l'envoyait prévenir qu'il avait été -retenu, car il la savait prompte à s'alarmer, au sujet de ce fils -unique, si jalousement aimé. - ---Venez, Simone, dit-elle, je dois porter des traites à recouvrer chez -M. Quimerc'h. Il nous donnera des nouvelles de mon fils, puisqu'il l'a -vu ce matin. - -Pour aller chez M. Quimerc'h, son banquier depuis de longues années, -madame Jeanne faisait toujours un peu de toilette. Comme le temps -était pluvieux et déjà froid, elle mit son manteau long, orné d'un col -de martre rabattu, couvrant toutes les épaules et retenu par une -agrafe d'argent. L'étoffe, ample comme une limousine, datait des temps -anciens; la fourrure avait des sillons garnis d'un maigre duvet. Et -cependant, personne de Lannion, pas une bourgeoise, même plus jeune, -n'avait meilleur air, plus de dignité naturelle et d'allure que madame -Jeanne avec ses papillotes, sa coiffe du pays et sa pelisse de -fourrure. On sentait que c'était une vieille dame, de bonne race, -fidèle aux modes de ses vingt ans. Elle monta, toujours droite, -toujours attentive aux passants qui pouvaient la saluer, vers la place -du Centre, traversa la rue de Saint-Malo, et, au coin de la rue de -Tréguier, entra sous un porche que flanquaient deux colonnes de -granit, toutes vertes par endroits. - -M. Quimerc'h habitait à droite. Elle poussa la porte rembourrée, et -pénétra dans une salle d'attente, où il n'y avait qu'une demi-douzaine -de chaises, le pupitre noir et le fauteuil vide d'un clerc. - -M. Quimerc'h, au bruit mou de la porte retombant sur le mur, était -sorti de son cabinet. En apercevant les deux femmes, il prit un air -de condoléance affectueuse, serra le bout des doigts de madame Jeanne, -et ses yeux enfoncés de vieux travailleur, restés jeunes, au milieu de -ce visage maigre et long, se portèrent de madame Jeanne à Simone, et -de Simone à madame Jeanne, comme pour chercher, sur leurs visages, la -trace d'émotion qu'il n'y rencontrait pas. - ---Eh bien? demanda-t-il. - ---Quoi donc? Vous avez vu mon fils? - ---Oui, ce matin. - ---Où est-il? - ---Mais... à l'usine. J'ai envoyé mon clerc lui porter ma réponse... -Est-ce que... - -Madame L'Héréec, aussi grande et aussi sèche que lui, le regardait -dans les yeux, avec un étonnement croissant. Elle avait mis la main -dans la poche de son manteau, pour retirer la liasse de papiers signés -d'elle, puis elle s'était arrêtée, au milieu de son geste, comprenant -vaguement qu'il y avait une autre question plus grave. - ---Vous ne l'avez donc pas vu, vous-même? - ---Non, il n'est pas venu déjeuner... - -Le visage du banquier devint tout sombre. M. Quimerc'h s'inclina un -peu. - ---Alors entrez, ma pauvre amie. - -Madame L'Héréec n'entra pas tout de suite. Un malheur l'avait frappée -sûrement. Elle ne savait pas encore lequel, et elle en avait déjà les -traits tout tirés et raidis par l'émotion. Mais ce qu'il ne fallait -pas, c'est que la petite la vît souffrir. Les vieilles femmes, même -les mieux habituées aux trahisons de la vie, peuvent avoir une -faiblesse: et ce n'est point dans l'ordre de se montrer ainsi devant -les jeunes, qui regardent et prennent exemple. - ---Simone, je reviens tout à l'heure, dit-elle d'une voix aussi calme -qu'elle put. - -Et, déboutonnant le col de sa pelisse, comme elle faisait d'habitude à -la porte des salons, la grand'mère entra seule, à la suite de M. -Quimerc'h. - -Ce que celui-ci devait apprendre à sa vieille amie madame Jeanne, -c'était la ruine. Il le fit en peu de mots, sans détour, sans étalage -d'inutile pitié, comme un chirurgien qui connaît la vigueur du -tempérament de son malade. Il raconta comment il avait su, le matin -même, la faillite d'une maison de Paimpol, client principal des -L'Héréec. Aussitôt, il avait couru à l'usine du Guer, pour se rendre -compte, livres en mains, du crédit accordé à cette maison par -Guillaume et sa mère. - ---Considérable, dit madame Jeanne. - ---Je ne l'ai que trop vu. Et tout est perdu. - ---Tout? - ---Absolument. - ---Alors? - ---Il faut vendre. - ---L'usine? - ---Et aussi, j'en ai peur, votre maison de Tréguier. - -Elle était assise en face du bureau, les mains jointes et posées sur -les plis de son manteau, très pâle, mais brave comme toujours, -raisonnant déjà ce nouveau malheur. Pourtant, lorsqu'elle entendit -parler de vendre la maison de Tréguier, elle ferma les yeux comme -devant une vision trop triste, et elle se tut. Puis, sa tendresse -maternelle, plus forte que tout, l'emporta et consentit. - ---Il ne pourrait pas, en effet, quitter Lannion, à présent. Sa vie, à -lui, s'est passée ici. Comment l'avez-vous trouvé? - ---Calme, étonné seulement des emprunts que vous m'aviez faits. - -Elle rougit un peu, elle si pâle tout à l'heure. Ses yeux de vieille, -tout humides, rencontrèrent ceux de M. Quimerc'h. - ---Je les lui cachais, voyez-vous. Il eût été trop tourmenté, s'il -avait su que j'hypothéquais l'un après l'autre mes biens, pour -maintenir notre crédit. Le travail lui était une diversion nécessaire, -monsieur Quimerc'h... J'ai tout fait pour la conserver... Je suis -vaincue... encore une fois... - -Elle se leva, n'y voyant plus, pour remettre sur le meuble la petite -liasse de traites, destinée à tomber dans le gouffre ouvert de cette -liquidation désastreuse. Le banquier les prit. Et, serrant la main qui -se tendait vers lui: - ---Vous avez été une mère admirable, madame L'Héréec, dit-il. Si je -puis vous rendre quelque service... - -Elle le remercia d'un signe. - ---J'oubliais, reprit M. Quimerc'h. A une heure, votre fils m'a prié de -lui faire une avance sur ces valeurs, justement. Je viens de répondre. -J'ai envoyé par mon clerc ce que M. Guillaume m'a demandé. - -Madame Jeanne eut un mouvement de surprise. Pourquoi une avance dans -des conditions pareilles, sans entente préalable? Cependant elle -n'exprima pas autrement sa pensée. Et, montrant la porte: - ---Je désire, vous comprenez, monsieur Quimerc'h... Une enfant si -jeune... - ---Assurément, madame. - -Elle passa son mouchoir sur ses yeux, rattacha le col de sa pelisse, -et, élevant la voix pour mieux tromper la petite qui ne savait rien, -elle sortit. - ---Nous reparlerons de l'affaire, monsieur Quimerc'h. Je reviendrai -avec mon fils. - ---Quand vous voudrez, madame. Serviteur. - -Mais quand elle se retrouva dehors à côté de sa grand'mère, Simone vit -bien que quelque chose de grave s'était passé chez le banquier. Madame -Jeanne s'en allait dans les rues sans prendre garde où elle posait le -pied, buttant aux saillies des pavés de Lannion, les yeux à terre et -ne voyant rien, ni sa route, ni les gens qui saluaient, ni Simone qui -n'osait pas l'interroger et commençait à s'inquiéter. Pourquoi -marchait-elle si vite? Pourquoi, dans l'ouverture des rues -descendantes, dès que les arbres du Guer pouvaient se découvrir, -jetait-elle de leur côté ce regard désespéré? - -Elle ne sembla revenir au sentiment de la réalité qu'en s'arrêtant -devant la porte de l'hôtel. Au lieu d'ouvrir elle-même, elle sonna. -Gote accourut, autant qu'elle pouvait courir, car la sonnette avait -reçu un branle formidable. - ---Mon fils est rentré? - ---Non, notre maîtresse. Il a fait dire qu'il serait là pour dîner. - ---Où est Fantic? - ---Jusqu'en Brélévenez, pour chercher les poules, madame sait bien, -chez la... - ---Oui, oui... c'est bon. - -Elle ne rêvait plus, madame Jeanne. Son ton de décision, son air froid -et ferme avaient reparu. Elle s'adressa à Simone: - ---Rendez-moi un service, dit-elle. C'est le premier que je vous -demande. Allez à l'usine, et ramenez votre père. - -Il fallait que la commission fût bien pressée, pour que madame Jeanne -en chargeât Simone, elle qui blâmait Guillaume de laisser chaque matin -sa fille remonter seule la promenade et la rue du Pavé-Neuf. - -La jeune fille était déjà au bas de la rue, quand, sur le seuil -d'ardoise, le bout de la robe de madame Jeanne s'effaça en glissant. -Le chemin, elle le connaissait. Le canot ne lui faisait pas peur. Elle -prit la rame. En vingt coups, dérivant un peu, elle aborda de l'autre -côté de la rivière, attacha la chaîne à une pierre saillante, et -suivit, à travers le pré, le talus pierreux encaissant le canal du -moulin. Personne sur le sentier. Des chevaux blancs sans gardien, dans -les pâturages, et devant elle, au premier exhaussement du sol qui -s'élevait en colline, les murs rouges, plus visibles parmi leurs -peupliers à demi dépouillés de feuilles. Elle ne pouvait s'empêcher de -penser à tant de fois que son père était passé là, au dur travail de -cette vie sans joie. Elle songeait au sens mystérieux de la commission -qu'elle allait remplir, et le souvenir de sa mère, malheureuse aussi, -seule dans la petite maison de Saint-Hélier, l'oppressait comme un -poids très lourd pour sa jeunesse. - -Aucune trace n'était restée dans sa mémoire du chemin qu'elle suivait. -Des feuilles toutes d'or, tournant sur leur queue pendante, venaient -au-devant d'elle, portées par la brise d'automne. Arrivée au pied du -double rang de peupliers qui enveloppait le moulin, elle se rappela -que son père inclinait à gauche, le matin. Et, dans la paroi des murs -qu'on ne pouvait distinguer des bords du Guer et qui regardait au loin -la grande rue de Kérampont, elle découvrit une porte: l'ayant poussée, -elle entra. Derrière l'enceinte de construction récente, au delà d'une -grande charroyère pleine de débris de charbon, le moulin, bâti en -long, bas d'étage, percé de fenêtres inégales, comme les très -anciennes choses, indéfiniment refaites et réparées, craquait de -toutes parts. «C'est si pauvre là-bas!» Oh! oui, Simone put mesurer -d'un coup d'oeil cette misère dont le père avait honte, et la -tristesse de ce grand bâtiment dont les deux ailes, où le travail -avait cessé, closes, barricadées, sans bruit de machine, avaient un -air de mort. Dans le pavillon seulement, au milieu, des meules -tournaient, en petit nombre. La terre tremblait dans l'enclos. Un -chauffeur traversa l'allée. Un porteur de sacs se pencha par une -fenêtre. Simone n'eut pas la tentation de s'arrêter. Elle continua sa -route, ayant aperçu, accolée au mur d'enceinte, une construction -légère qui devait être les bureaux. - -M. L'Héréec se trouvait dans la première pièce, éclairée par une baie -vitrée, ouvrant sur l'usine. Il ne voyait pas venir Simone. La tête -appuyée sur un coude, il était absorbé par un travail difficile que -l'entrée de la jeune fille interrompit, pas tout de suite cependant. -Il demeura penché, réfléchissant, comparant deux livres. Et ce fut -seulement quand trois doigts d'enfant se posèrent sur son épaule que, -d'un mouvement brusque, il se retourna. - -Le visage de Simone souriait, au-dessus de lui. - ---Toi, Simone? - ---Je viens vous chercher. Grand'mère est inquiète. - -Il passa la main sur son visage, pour en effacer les rides creusées -par le travail et l'expression trop sombre qu'il y sentait fixée. - ---Oui, dit-il, je ne suis pas rentré pour déjeuner avec vous. J'ai eu -beaucoup de travail, ma petite Simone. Cela t'étonne, n'est-ce pas? - -Il interrogeait son enfant, pour essayer de deviner ce qu'elle savait. - -Elle lui répondit, avec un regard où il y avait un reproche très doux: - - ---Pouvez-vous venir? - ---Allons! fit-il en se levant. Aussi bien, tout est fini. - -Il ferma les livres, plaça par-dessus des liasses de papiers, et -appela un commis, qui sortit du bureau voisin: - ---Portez ceci chez ma mère. - -L'employé, un vieux aux cheveux plaqués, maigre dans sa redingote -longue, passa entre Simone et M. L'Héréec, sans plus aucun souci des -formes, le regard dur et chargé de cette colère contre les gens, -contre les choses, contre tout, qui prend les serviteurs congédiés, -jetés à l'abandon, à l'âge où le passé n'est plus qu'une chance de -moins pour retrouver une place. - ---Comme il fait doux dehors! dit M. L'Héréec, vois donc, on dirait une -journée d'été. - -Simone lui donnait le bras, et, pour qu'elle ne remarquât pas trop les -lézardes du moulin, ni les fenêtres grillées d'où pendaient des brins -de paille semés par les moineaux, il lui montrait, en avant, les -collines boisées, très nettes, un peu blondes à cause des bouleaux et -des platanes déjà touchés par les nuits fraîches. - -L'enfant regardait. Mais elle se sentait prise d'un malaise -grandissant, d'une envie de pleurer, car bien plus près que les -collines, là, touchant son bras, il y avait un secret douloureux qu'on -lui cachait. La porte de l'usine se referma sur eux. Ils commencèrent -à descendre seuls, sans témoins, dans la plaine verte. Dix minutes -encore, et cette intimité entière ne serait plus. - -Simone ralentit le pas, et, très doucement, comme si elle suivait une -conversation déjà engagée, elle dit: - ---Ce sont mes derniers jours auprès de vous, en effet. - -Un pressement du bras, un tressaillement de blessé qu'on effleure, lui -répondit. - ---Je ne puis pas rester plus longtemps. Ma mère est seule à -Saint-Hélier. - ---Elle te réclame? - ---Non! elle m'a permis de venir; elle me laisserait encore si je le -lui demandais: c'est moi qui m'en irai. Et je m'en irai triste. - ---Triste... oui, je sais bien, entre ta grand'mère et moi... - ---Pas cela! oh! non, ce n'est pas cela que je veux dire. Vous avez été -très bons, tous deux. Je ne me plains de personne, que de moi, qui -n'ai pas réussi à me faire aimer. - ---Simone! que dis-tu là? Toi, pas aimée! Toi qui as été l'unique -joie... - -Et, devinant qu'elle pleurait silencieusement à côté de lui, il -dégagea son bras de celui de Simone, entoura la taille de l'enfant, -et, marchant à peine pour mieux l'entendre, se courbant un peu pour -être plus près de cette tête chérie, comme on fait quand les tout -petits ont une peine: - ---Qu'as-tu, ma Simone? - -Mais il n'osait pas la regarder. - -Elle, rendue plus forte à cause de cela, légèrement détournée vers la -rivière, continua, avec des phrases d'enfant qui cachaient une douce -pensée de femme: - ---Je n'ai pas réussi à me faire assez aimer, vous le voyez bien, -puisque vous me laissez partir. Et je voudrais ne plus partir. Je -voudrais vivre entre vous que j'aime bien et maman qui est bonne -aussi, très bonne... Si vous saviez comme c'est triste de vous aimer -tous deux, et de vivre toujours loin de vous ou loin d'elle! - -Il la pressa doucement contre lui, l'espace de dix pas, sans répondre, -tâchant de dominer le grand trouble où cette enfant le jetait. Et -quand il parla, sa voix tremblait. Et lui aussi regardait la rive -fuyante du Guer, et la petite ville où pointait le toit de l'hôtel. - ---Ma Simone, j'ai pensé à cela bien des fois, avant que tu vinsses, et -depuis surtout que tu es venue. Je savais le bonheur que ce serait -pour toi. J'ai été sur le point de te demander si ta mère -consentirait... - ---J'en suis sûre! dit vivement Simone, sûre comme de vivre! - -Et cette affirmation d'amour, si chaste et si forte dans la bouche de -l'enfant, suffit à chasser les doutes de l'homme. Il crut ce qu'elle -disait. Il éprouva un allégement de ce pardon qui venait trop tard. Le -bord de la rivière était tout près. Déjà le sol déclinait, couvert de -limon gras cernant les touffes d'herbes. M. L'Héréec s'arrêta, mit un -baiser sur les cheveux de sa fille, et, tandis qu'il la tenait encore -serrée contre lui: - ---Je ne savais pas, ma pauvre petite, je ne croyais pas qu'elle -voudrait... Et à présent... Je ne puis pas t'expliquer cela, mais je -te supplie de me croire, j'en souffre plus que toi... cela ne se peut -plus! - ---Pourquoi, père? Je suis là, je puis rester, elle peut venir!... -Depuis quand n'est-ce donc plus... - ---Depuis ce matin. Je t'en prie, non, plus rien. - -Et, d'un geste, lui saisissant le poignet et le serrant, il fit -comprendre à Simone qu'il ne pouvait supporter plus longtemps cette -sorte de supplice inutile. - -Elle se tut. M. L'Héréec passa devant. Il essaya de dissimuler ses -larmes, en se baissant pour ramasser la chaîne. Mais Simone vit qu'il -pleurait comme elle. Une joie secrète lui en vint. Le père disait -vrai, puisqu'il pleurait. Il aurait voulu, lui aussi, oublier le -passé... L'obstacle, le principal du moins, avait surgi le matin. Ce -n'était donc pas madame Jeanne, comme elle avait pensé... - -Jusqu'à la rue du Pavé-Neuf, ils ne se parlèrent pas. M. L'Héréec se -préparait à paraître devant madame Jeanne. Il ne voulait pas lui -montrer qu'il avait pleuré. Et comme il avait hérité d'elle une -volonté puissante, qui se manifestait seulement chez lui à de rares -intervalles, mais avec une énergie pareille, il avait repris pleine -possession de lui-même quand il dit à Simone, en arrivant près de -l'hôtel: - ---J'ai à causer d'affaires avec ta grand'mère, Simone: une question -d'intérêts qui va m'obliger à un voyage à Paimpol. Nous en avons pour -un peu de temps. Tiens, toi qui es une brave enfant, va faire une -prière pour nous. Nous en avons besoin. - -Simone continua de monter seule jusqu'à l'église, très lentement. -Comme elle se sentait petite et impuissante! L'obstacle, comment le -saurait-elle, puisque ni madame Jeanne ni M. L'Héréec ne parleraient? -Il devait être bien grand, et tel qu'une pauvre enfant comme elle ne -pourrait pas l'écarter, même en le connaissant. Elle était venue, -elle s'était dévouée de toutes ses forces pour se faire aimer, elle -avait souffert silencieusement, et rien n'avait servi. - -Dans l'église Saint-Jean, il y a, vers la droite, en haut d'un pilier -de granit, une statue de Saint-Roch en tunique jaune et en pantalon -rose. Simone s'assit près de là, dans l'ombre apaisante des voûtes. -Elle tira de sa poche son rosaire. Elle récita dix _Ave_ pour que ce -malheur qui menaçait madame Jeanne et son père fût écarté, dix autres -pour sa mère de Jersey, dix encore pour le grand-père Guen, et puis -elle s'endormit de fatigue, ayant trop vécu, ce jour-là, de la vie de -ceux qui sont vieux. - - - - -XXI - - -L'ombre envahissait l'église, jusqu'en haut des piliers de granit, -debout sur quatre rangs, lorsque Simone s'éveilla. Plus un reflet de -vitrail sur les murs bas: seule une grande flèche d'or, venue du -couchant, traversait le vide de la nef, et traçait sur la voûte comme -une entaille de feu. L'enfant se leva précipitamment. Elle avait peur -d'être en retard et d'avoir inquiété les siens. Mais, pour son âge, il -y a une clémence de choses. Quand elle rentra, inaperçue, par le -portail de la cour demeuré entr'ouvert, madame Jeanne et son fils -achevaient de causer dans la chambre brune. Tous deux ils parlaient -d'elle, assis en face l'un de l'autre, près de la table de noyer à -filets noirs dont une pile de livres chargeait le milieu. Ils avaient -dépassé la période aiguë de l'épreuve, celle où les âmes, frappées à -part, se rencontrent, et irritent leur douleur en se montrant leur -blessure. Pour des raisons différentes, elle, par une réaction prompte -de sa nature, lui, par dégoût et insouciance de tout, ils en étaient -arrivés à discuter, presque sans émotion, les conséquences de leur -ruine. - ---Vous voyez, disait madame Jeanne, les calculs que j'avais faits, en -votre absence, autant que ma pauvre tête pouvait me le permettre, -concordent avec les vôtres. Il nous restera de quoi vivre très -modestement... l'absolu nécessaire... surtout si nous conservons cette -maison. - ---Si cela se pouvait! - ---Je sacrifierai tout à cela. Vous y tenez. Et puis, même très -pauvres, avec cette grande maison hypothéquée, nous tiendrons un rang. -Vous ne me quitterez pas, Guillaume? - -Il répondit avec un geste vague: - ---Que voulez-vous que je sache encore? J'étudierai, je verrai. Ce sont -des questions de demain. Aujourd'hui, je vous demande de ne pas trop -laisser voir à Simone où nous en sommes réduits. Elle va nous quitter. -Il faut qu'elle parte sans se douter... - ---Oui. Tenez, Guillaume, je la regretterai de tout mon coeur, cette -enfant-là. - ---Ah! mon Dieu, fit-il douloureusement. Et moi! - -Ils descendirent, occupés de Simone avant même de l'avoir revue, -fortifiés tous deux par cet engagement qu'ils venaient de prendre -d'être braves devant elle. - -Et la promesse fut tenue. Quelque chose d'héroïque vivait au fond de -ces L'Héréec, gens de la terre de granit. On les vit, pendant le -dîner, chercher, parmi leurs vieilles histoires en fuite, celles -qu'ils n'avaient pas dites; s'efforcer de raconter des traits amusants -de l'ancienne Bretagne; trouver, dans leur coeur saignant, des -sourires, des expressions tranquilles, des projets d'avenir, si bien -que Simone, hésitante, se demandait: «Je me suis peut-être trompée. Ce -n'est qu'une affaire mauvaise, dont mon père va tâcher de tirer le -meilleur parti à Paimpol.» - -Justement, M. L'Héréec parlait avec une sorte d'insistance de ce -voyage à Paimpol. Il devait monter en voiture à trois heures, arriver -à telle autre heure, voir telles personnes. - -Cependant, le repas achevé, il se plaignit d'avoir la tête lourde, et, -au lieu de fumer dans le jardin, ce qu'il faisait volontiers dès que -le temps était doux, proposa d'emmener Simone se promener en ville. - ---Pourquoi en ville? dit madame Jeanne. Si vous avez une commission, -Fantic est là. - ---Non, j'ai besoin de marcher un peu. Nous ne serons pas longtemps, et -cela me fera du bien. - -Sa mère ne le crut pas. Elle pensa qu'il voulait causer avec Simone -seul à seul, jouir égoïstement de la présence de l'enfant, et elle -renferma en elle-même le sentiment douloureux qu'elle éprouvait à les -voir s'éloigner. - -C'était cela, en effet, et plus encore: c'était l'adieu qu'il allait -faire, la dernière entrevue qu'il allait avoir avec sa fille. Il -était, depuis le matin, résolu à partir. Quelle vie aurait-il à -Lannion, le moulin vendu, sans le travail qui seul endormait ses -souvenirs? Accepterait-il de partager avec sa mère, sans y rien -ajouter, le pauvre reste d'une fortune qu'en somme il avait laissé -dépérir par sa faute? Pourrait-il supporter le reproche perpétuel de -ces murs de brique à l'horizon, de cette fumée blanche dont les -spirales se tordraient encore au-dessus des peupliers, le visage des -gens de Lannion qui l'avaient suivi dans cette longue chute -commerciale?... Non, il s'en irait, il demanderait un emploi, si -minime fût-il, à travers la Bretagne, chez ses correspondants -d'autrefois. Il trouverait du pain, un abri, une ville sans passé pour -ses regards. Ce serait affreux, moins pourtant que de demeurer, moins -que d'être inutile: sa mère à Lannion, sa femme et sa fille à Jersey, -lui errant, réduit à envier ceux qu'il avait autrefois rétribués... - -Et cependant, comme il n'y a pas de si absolu désert où une petite vie -ne rampe et ne s'agite, dans ce grand abandon, dans le désespoir où il -était plongé, une espérance restait. Bien lointaine, bien faible, elle -suffisait à lui garder un peu de force, ce qu'il en fallait pour -aller vers l'avenir. Il se disait qu'un jour, après d'autres épreuves, -après des années, il pourrait peut-être, d'un coin impossible à fixer -sur la carte bretonne, faire signe aux exilées de là-bas, et, si elles -le voulaient bien, achever près d'elles une vie si misérable en son -milieu. - -Souffrir tout cela et tout garder pour soi! Passer une dernière heure -avec Simone, et ne pas pouvoir lui dire le mal qui le brisait, lui -laisser croire qu'ils se reverraient, sinon tout de suite, du moins -dans un temps prochain!... Il sentait bien qu'il le fallait. Personne -ne serait averti. Personne ne pourrait s'opposer... - -Dans ces heures graves de la vie, la partie la meilleure et la plus -ignorée de nous-mêmes agit seule. Nous redevenons simples comme des -enfants, tendres comme eux. Guillaume L'Héréec l'éprouva. - -Dès qu'il fut seul avec sa fille, dans les rues de la ville, où des -passants rares promenaient leur ombre, ne pouvant causer avec elle des -sujets qui remplissaient son esprit, il sentit qu'il devait donner, en -compensation, tout ce que son coeur enfermait d'amour pour elle, -livrer, plus qu'il ne l'avait fait, le secret de sa vie à l'enfant qui -était venue avec une espérance, hélas! et qui partait aussi avec un -grand chagrin. Sans préparation, sentant bien qu'au premier mot ils -seraient à l'unisson, il se mit à parler à Simone du temps qu'elle -n'avait pas connu, ou dont elle se souvenait à peine. Il lui cita, -sans dire où il les avait retrouvées, des phrases de l'album, des -choses de la petite enfance, calme, réjouie, heureuse, des traits où -le nom de la mère était sans cesse mêlé. Il les racontait à voix -basse, penché vers elle, isolé avec elle dans cette ville qu'ils -traversaient au hasard, enveloppés tous deux dans le passé rajeuni. -L'émotion l'emportait. Une consolation ineffable les pénétrait -ensemble, les secouait du même frisson. Joie pour lui d'ouvrir à -quelqu'un son âme, son long rêve de Breton songeur et malade, éclatant -tout à coup comme une gousse de genêt qui jette au vent sa double -graine. Joie pour elle d'apercevoir, à travers cet amour paternel de -toutes parts débordant, ce qu'il ne pouvait plus cacher: le regret de -celle qui vivait au loin, dans l'île anglaise. Ils allaient se -quitter, et ils se rendaient compte que cette minute leur serait plus -chère que tout le reste de leurs souvenirs. Ils allaient se quitter, -et ils commençaient seulement à se connaître. Les choses familières, -que le regard interroge mieux quand elles vont disparaître, leur -rappelaient à la fois les mêmes heures oubliées, leur rendaient, mon -Dieu, ce qui reste de nos joies aux deux bords de la route. C'était le -Guer avec ses ormes, le pont où l'on passait pour s'enfoncer dans la -vallée de Tonquédec, les maisons à vieilles enseignes épelées par -l'enfant, les rues, des cris, le bruit des coqs chantant à la lune -dans les poulaillers des jardins énormes. Oui, ce soir-là, toute la -ville parlait pour eux. L'air était plus doux que le matin. L'automne -endormait dans une haleine chaude les feuilles frappées à mort. - -Simone écoutait son père, ne répondant que par des phrases courtes, -des mots souvent, pour montrer qu'elle était toujours là, prise aux -mêmes pensées, et reconnaissante, et émue de ce qu'il voulait bien la -traiter comme une grande enfant. - -Peu à peu, sans voir autrement que pour se souvenir du chemin qu'ils -suivaient, ils avaient fait presque entièrement le tour de la ville. -Une rue, au hasard, les amena vers le centre. Et, si petite que fut la -différence entre les rues de Lannion, les passants un peu moins rares, -la lumière des boutiques plus riches s'allongeant sur la chaussée, -suffirent pour troubler la liberté de ces confidences dernières. M. -L'Héréec, reconnu par un ami, salua: et le charme fut rompu. Ils -retrouvèrent plus poignante l'idée de la séparation, voilée tout à -l'heure par tant d'images du passé commun, du passé intime où l'on ne -se quittait point. Ils se séparèrent, d'instinct, et marchèrent à un -pas l'un de l'autre. - -Et tout à coup, comme si elle se réveillait, comme si elle sortait -brusquement d'un songe avec un battement de coeur, Simone comprit -tout. Elle devina. Elle vit clairement. Les mots n'étaient plus là -pour la tromper. C'étaient les événements multipliés de cette journée, -l'effarement de madame Jeanne, l'air contraint du banquier, l'émotion -trop profonde qui venait de saisir son père; c'était un ensemble de -preuves évidentes pour elle, qui lui criaient: «Ton père est ruiné. Il -part, et il ne reviendra pas. L'adieu qu'il vient de te faire est le -suprême adieu. Et ta mère n'est pas rappelée de l'exil, parce qu'on -n'a plus de pain pour elle!» - -Alors, elle se rapprocha, et s'appuya sur le bras de son père, comme -si elle allait tomber. Ah! l'affreuse vision, impossible à chasser -maintenant! Le père allait partir! Demain, avant la nuit, il aurait -quitté Lannion. L'irréparable malheur serait consommé. Que faire? A -qui recourir? Le père n'écouterait pas, il nierait. Il la traiterait -comme une petite fille à qui l'on ne veut rien dire. - -Cependant elle était sûre qu'il partait pour toujours. Elle le voyait. -Elle le lisait dans les yeux de son père, devenus si sombres, à -présent que les lumières des boutiques, brisant l'ombre, avaient -chassé le rêve. - -Il se taisait. Il ne lui demanda pas si elle souffrait. Lui-même se -sentait épuisé, et il sentait aussi que son âme s'était fermée tout à -fait, que jamais plus elle ne se rouvrirait. - -D'un accord tacite ils pressèrent le pas, tournant au plus court. -L'intimité de la causerie avait fait place à des mots rapides, qui -tombaient dans de longs silences. La masse de l'hôtel apparut, noire -entre les deux jardins qu'argentait la lune. M. L'Héréec ouvrit la -petite porte. - ---Neuf heures, dit-il. Ma pauvre mère aura trouvé la soirée bien -lente. - -Il monta l'escalier en courant, ressaisi par la pensée de sa mère et -s'accusant d'ingratitude. - -Simone le laissa disparaître. Puis, traversant le vestibule, elle -entra dans la cuisine où Fantic veillait, pour fermer la maison après -le retour de M. Guillaume. La servante, assoupie sur une chaise basse, -la tête touchant la poitrine, se leva au bruit des pas, et remonta la -mèche de la lampe minuscule posée sur la table. Sous ses paupières -battant de sommeil, ses gros yeux ronds, tout noirs, s'emplirent d'une -tendresse inquiète en apercevant Simone. A défaut d'esprit, son coeur -devinait qu'un malheur avait fondu sur cette maison. Et à voir -s'avancer la jeune fille, toute pâle et faisant signe de se taire, -elle fut troublée comme si la mort était là-haut, dans la chambre d'un -de ses maîtres. - ---Écoute, Fantic, dit Simone, rends-moi un service, va tout de -suite... - ---Où vous voudrez, mademoiselle. Comme vous êtes blanche! - ---Fantic, c'est un service que tu rendras à moi, et à ma mère, que tu -aimais bien. - ---Pauvre dame! Oui, mademoiselle: où vous voudrez. - -Sans comprendre, Fantic regardait Simone, qui prenait sans bruit dans -l'armoire deux feuilles de gros papier, et, sur la table, à la hâte, -écrivait deux dépêches. La première était adressée à M. Guen, -capitaine au bourg de Perros. La seconde... Les doigts de l'enfant -tremblaient et embrouillaient les lettres, quand Simone écrivit: -«Madame Corentine L'Héréec, _la Lande fleurie_, Saint-Hélier.» - ---Va vite, Fantic. Qu'on ne te voie pas! Qu'on ne t'entende pas! Porte -au télégraphe. Il n'y a plus qu'une heure. - -La servante plia les deux feuilles, les mit dans son corsage, et, -quittant ses sabots qu'elle ramassa d'une main, sortit par la cour. -Simone demeura debout, appuyée à la table, épouvantée déjà de ce -qu'elle venait de faire. Son coeur battait si fort qu'elle ouvrit sa -jaquette de drap clair. Elle étouffait. La tentation lui vint de -rappeler Fantic. Elle pouvait le faire encore. La servante devait -être au haut de la rue... Elle devait tourner maintenant... Elle -approchait du bureau... Elle entrait... L'employé prenait les -dépêches... - -Et tel était le trouble qui lui vint de cette pensée, que la pauvre -Simone fit plusieurs pas vers la porte, comme si elle allait courir... - -Elle s'arrêta, la tête dans ses deux mains, au milieu de la salle, -comprenant que tout était fini à présent. Fantic devait revenir, -rasant les murs, ses sabots claquant sur les pierres. Les mots -volaient l'un après l'autre, à Perros, à Jersey. Le grand-père, la -mère, allaient tout à l'heure être troublés comme elle. Et demain, -demain! - -Le bruit d'une porte qui se refermait, là-haut, fit revenir Simone de -cet effarement qui l'avait saisie, et la calma. Puisque le sort en -était jeté, à quoi bon regretter maintenant? Mieux valait se montrer -brave... Le père quittait la chambre de madame Jeanne... La grand'mère -était seule... Simone hésita cependant, et s'arrêta deux fois en -montant l'escalier. - -Madame Jeanne tricotait un châle de grosse laine noire pour l'hiver. -Elle était assise près de la cheminée sans feu, sur laquelle brûlait -la lampe de porcelaine blanche de toutes ses veillées. Elle continua -de travailler, et de songer surtout à bien des choses, qui agitaient -son esprit, mais nullement son visage, calme comme de coutume, pendant -que Simone entrait, et arrivait jusqu'auprès du tabouret en -tapisserie où la grand'mère posait ses pieds. - ---Ma grand'mère, dit Simone, je viens vous dire une nouvelle grave... - -Madame Jeanne leva lentement la tête, en laissant retomber le tricot -sur ses genoux. - ---Encore? fit-elle. Qu'est-ce que c'est? - ---Grand'mère, vous croyez que mon père va seulement passer deux ou -trois jours à Paimpol? - ---Il le dit. - ---Eh bien! non; je l'ai deviné à son air, à des mots, à je ne sais -quoi de très sûr que je ne puis pas vous exprimer: grand'mère, il ne -reviendra pas! Je lui ai proposé d'attendre son retour; il n'a pas -voulu. Vous voyez bien que ce n'est pas un voyage. Mon père s'en va! - -Madame Jeanne étendit les mains sur les bras du fauteuil, détourna sa -vieille tête, lourde de chagrin, vers la plaque noire de la cheminée. - ---Tout est possible, dit-elle. - ---Alors, reprit Simone, j'ai eu une pensée... Je ne sais pas si vous -me pardonnerez. Mais je l'ai fait pour nous sauver tous... Grand'mère, -j'ai télégraphié à Jersey... Ma mère sera ici demain... - -Les doigts ridés de madame Jeanne serraient les bras du fauteuil. - ---Dites-moi que j'ai bien fait, grand'mère, dites, oh! je vous en -prie. - -Elle ne répondait rien. - ---C'est que, vous ne savez pas, continua l'enfant, ma mère est riche! -Elle a beaucoup travaillé. S'il y avait besoin d'argent, pour le -moulin,--j'ai cru comprendre cela tantôt,--elle donnerait tout, j'en -suis sûre!... Mon père ne partirait pas. Nous serions si heureux, tous -ici, ensemble! - -Elle avait parlé, ouvrant toute son âme. Elle avait avoué cette chose, -la fortune de sa mère, qu'un sentiment de pudeur délicat l'avait -empêchée de dire à M. L'Héréec, tout à l'heure, quand elle avait -compris que la ruine était complète, et que c'était là le grand -obstacle. Et elle attendait, toute frémissante d'émotion, l'arrêt de -cette vieille femme qu'elle savait si hostile à madame Corentine, si -rude et si entêtée dans ses rancunes. - -Madame Jeanne se redressa, et la regarda. Il n'y avait aucune colère -dans ses yeux, aucun reproche. Elle avait même l'air de plaindre et -d'admirer un peu cette petite que les circonstances avaient mêlée au -drame triste de la famille. Mais elle ne répondit pas à -l'interrogatoire anxieux de Simone. Elle dit seulement: - ---Allez vous reposer, Simone. Je veillerai, de peur qu'il ne parte -cette nuit. Je crois, comme vous, qu'il va nous quitter à jamais. - -La jeune fille se baissa. - ---Grand'mère Jeanne, vous me pardonnez? - -Madame Jeanne l'embrassa au front, longuement: - ---Bonsoir, mon enfant, dit-elle d'une voix brisée par l'effort. -Bonsoir... La vie est bien dure... Laissez-moi. - -Simone sortit de la chambre, très troublée, mais contente d'avoir tout -dit. En longeant la galerie vitrée, elle aperçut que la nuit était -limpide, et sa pensée s'envola, pleine d'amour, vers le grand'père -Guen, vers la mère qui, maintenant, avaient entendu son appel. - - - - -XXII - - -Où vont-ils par la lune sur la mer grande? La barque est de -Ploumanac'h, bien sûr. On le reconnaît à son bordage épais, à ses deux -mâts courts, à ses voiles brunes trempées dans le tan de chêne. Son -large avant se lève à la lame, comme une poitrine de cygne noir. Point -de chalut qui traîne, point de ligne à la remorque. Un enfant chante, -à cheval sur le beaupré. C'est le mousse Yvon Le Dû, que sa mère a -prêté. Le vieux Guen est assis au milieu, sur le banc que traverse le -mât. Il a mis son casque de toile, la visière baissée, pour mieux voir -dans la nuit. Et Sullian gouverne, habillé comme pour une promenade, à -demi couché à l'arrière et songeant. - -Il y a déjà un peu de temps qu'ils sont partis, car aucune terre n'est -en vue. Les houles, à l'infini, ont des lueurs d'argent sur leurs -cimes. Les creux sont pleins d'ombre bleue. La lune est claire, -là-haut, mais elle penche déjà. - -Guen a le coeur en joie. Il a besoin de parler à quelqu'un, comme le -petit, là-bas, de chanter aux étoiles. Et, sans bouger, l'oeil perdu -au large, il dit tranquillement: - ---Hein, Sullian! jolie brise: nous l'aurions commandée, qu'elle ne -serait pas meilleure. - -Le gendre ne répond rien. Il rêve. Il a, dans la pensée, toute -l'ivresse du retour, sa jolie Marie-Anne qui l'attendait sur le port, -l'air de ravissement qu'elle avait quand elle l'a reconnu: «C'est toi, -mon Sullian, c'est toi!» et ses baisers, et la peur d'un moment fondue -en longues tendresses. - -Ils vont toujours. - -Après longtemps, Guen a repris: - ---J'ai idée que nous sommes sur un banc. Je vois du sable dans la mer. -Ça serait bon pour tendre un trémail, qu'en dis-tu? Les rougets -mouvent par la lune. - -Sullian revoit son fils, tout petit dans le berceau blanc, le -premier-né tant désiré, et que Marie-Anne nourrit, et qu'elle est -fière de montrer en traversant Perros. Un sourire léger monte aux -lèvres de l'homme. - -La barque file droit, les voiles pleines de vent. - -Plus loin, bien loin de la terre de France, Guen a dit encore: - ---Sullian, nous serons chez les Anglais avant trois heures d'ici, ou -je ne m'y connais pas. Corentine est prévenue. Tout de suite nous -virons de bord. J'ai pris deux châles pour elle, que m'a donnés ta -femme. Et en route! Je crois qu'avant midi demain, mon ami, si la -brise ne mollit pas, nous entrerons dans le Guer, et deux heures après -dans Lannion. - ---Oui, vieux père, a dit Sullian. - -Guen a repris: - ---Nous n'aurons pas perdu de temps, mon ami. Penses-tu que Simone sera -contente de nous? - -Et, cette fois, ils ont souri tous les deux, sans se voir, de la même -espérance très douce. Ils ont continué d'en parler, de loin en loin. -Puis la lune a grossi démesurément. Elle a descendu, toute rouge, dans -les brumes d'horizon. La mer est devenue sombre. Les hommes se sont -tus. - -Mais le petit mousse n'a pas cessé de chanter, à cheval sur le mât -d'avant. - - - - -XXIII - - -Dès l'aube, Simone fut éveillée par l'inquiétude. Son père était-il -parti? Elle se leva, peureuse, et écouta, l'oreille appliquée sur la -cloison que tapissaient des losanges enguirlandés de roses autrefois -bleues, maintenant toutes blanches. - -Non, M. L'Héréec était encore là. Elle entendait le bruit de ses pas -dans la chambre voisine. Il ne quitterait pas la maison avant l'heure -dite, dans l'après-midi. Et l'enfant, saisie d'une autre crainte, se -mit à penser: «Pourvu qu'ils viennent! Pourvu qu'ils n'arrivent pas -trop tard!» Elle compta les heures qui restaient, et trouva qu'il y en -avait bien peu. - -A peine habillée, elle descendit pour voir si aucune dépêche n'avait -été apportée. - ---Rien, mademoiselle, dit Fantic. Depuis l'_Angelus_, nous sommes là, -Gote et moi, et le coeur nous saute à tous les coups de sonnette... A -moi surtout, vous comprenez! ajoute-t-elle plus bas, avec un regard où -son très ancien amour, longtemps comprimé, mettait une lueur de -passion. - -Madame Jeanne avait déjà précédé Simone et fait la même demande. Puis -elle était sortie. M. L'Héréec sortit à son tour, et se rendit à -l'usine, comme si ce jour-là eût été un jour ordinaire. - -Simone resta seule, fiévreuse, parcourant les appartements, les -jardins, frémissant toutes les fois qu'une porte se refermait. Et le -moindre bruit sonnait longtemps, dans ce coin désert de la petite -ville. Mais ce n'étaient que des marchands de fruits qui entraient, ou -des pauvres quêtant le demi-pain que madame Jeanne faisait distribuer -le samedi. - -Rien ne disait des nouvelles de Guen, ni de Sullian, ni de madame -Corentine. Et les heures passaient. - -Plusieurs fois, Simone monta dans les combles, d'où l'on apercevait, -par une lucarne située au-dessus de la chambre de son père, les moires -de la rivière entre les lignes égales des arbres jaunissants. Elle -était basse à présent. Mais le reflux de l'Océan commençait à se faire -sentir. L'invisible poussée du large couvrait, d'un mouvement continu -et sûr, les bancs de vase attaqués par tous leurs côtés à la fois. Des -paquets d'algues brunes, entraînés dans les remous, tournaient encore -sur place, et ne descendaient plus. Un souffle passait dans les -hautes branches, inégal, avant-coureur de la brise régulière qui porte -avec le courant, jusqu'au fond des criques boisées, jusqu'aux ports -minuscules de la terre bretonne, les goëlettes dont la voilure est -blanche parmi les feuilles. Oh! s'ils allaient venir par là, eux, les -attendus, les sauveurs! Si le vent, qui secoue les cheveux frisés de -Simone, avait passé sur la barque où madame Corentine est montée! -C'est l'heure où tous les petits bateaux de pêche ou de cabotage, -ancrés dans le chenal, à l'embouchure lointaine, tirent l'ancre et -suivent le flot, parmi les bandes de mulets affamés que la marée -chasse devant elle. - -Hélas! le vieux Penhoat, le pêcheur au trident, est déjà embusqué à -son poste, derrière une roche, là-bas, et aucune voile ne se montre, -entre les arbres du Guer. - -A midi, quand M. L'Héréec et madame Jeanne rentrèrent, madame Jeanne -n'eut qu'à regarder Simone pour voir qu'aucune nouvelle n'était venue -de Perros ou de Jersey. Il n'était pas facile de lire dans le coeur de -la vieille femme. Elle était accablée, silencieuse, comme indifférente -à tout. Pourtant Simone crut deviner, à une expression fugitive de -détente qui passa sur le visage de la grand'mère, et à l'air de -commisération de Fantic apportant la soupière fumante, que personne, -dans la maison, n'attendait plus M. Guen, ni Sullian, ni la pauvre -femme dont le mari allait s'exiler à son tour. - -M. L'Héréec ne se doutait pas que son secret fût connu. Madame Jeanne -ne lui avait pas parlé. Il affectait encore, avec un calme apparent, -douloureux pour lui, douloureux pour celles qui l'écoutaient et qui -savaient tout, de parler de son retour prochain, et de s'intéresser à -des détails puérils, comme ceux dont la vie de chaque jour est pleine. - ---Vous n'oublierez pas, disait-il, de faire tailler la charmille du -grand jardin. Simone l'a trouvée toute délaissée. Quand elle -reviendra, une autre fois, vous comprenez... - -Des larmes seules lui répondaient. Mais tout le monde était de forte -race, dans ce petit groupe des L'Héréec, et personne ne trahissait -autrement la peine qu'on devait taire. - -Aussitôt après le déjeuner, M. L'Héréec monta dans sa chambre, pour -préparer ses bagages. Les deux femmes demeurèrent dans la salle à -manger. - ---Vous voyez, Simone, dit madame Jeanne: votre mère n'est pas venue. - ---Non, grand'mère. - ---Elle ne viendra pas. - ---Je crois qu'elle viendra, dit Simone. - ---Pourquoi? - ---Parce que je suis sûre que mon grand-père Guen est parti. - -Madame Jeanne secoua la tête, lentement, tout le passé triste évoqué -devant ses yeux. - ---Vous vous trompez, reprit-elle. Cela est naturel à votre âge. Mais -les brisures de coeur ne se réparent guère, mon enfant. - -A ce moment, Fantic entra, tenant une dépêche. - -Bien que le télégramme fût adressé à Simone, ce fut madame Jeanne qui -l'ouvrit, du consentement muet de sa petit-fille. Elle lut: son visage -tout blanc et flétri s'empourpra. Elle tendit le papier à Simone, sans -rien dire. - -C'était la dépêche du grand-père. Elle était datée du sémaphore, à -l'embouchure du Guer. Elle portait ces simples mots: - - «Arrivons tous. - - «Capitaine GUEN.» - -Simone rougit aussi, de l'excès de sa joie. Et elle en fut aussitôt -gênée, craignant que sa grand'mère ne prît mal ce cri involontaire de -son sang. Une minute elle resta penchée sur le télégramme, n'osant -lever les yeux. Puis elle regarda madame Jeanne. Et elle vit qu'elle -n'aurait point d'excuse à faire, ni de demande à former. - -Madame Jeanne était debout déjà, les mains appuyées au dossier de sa -chaise, attendant que Simone eût repris un peu de calme. Au premier -mouvement de l'enfant: - ---Venez, dit-elle, Simone. Puisqu'ils arrivent, c'est à moi d'avertir -votre père, et je le ferai. - -Elle ne l'avait pas fait jusqu'alors, la vieille et rude femme, parce -qu'elle espérait que cette mission-là lui serait épargnée, parce -qu'elle voulait douter du retour de Corentine et ne pas le hâter, -surtout, par une indiscrétion. A présent sa bru allait rentrer. Les -choses s'étaient précipitées. Une main plus puissante que toutes les -résistances et toutes les rancunes accumulées semblait forcer la porte -du vieil hôtel. Madame Jeanne n'aurait eu aucune responsabilité dans -l'événement, bon ou mauvais, qui se préparait. Mais elle devait -l'annoncer, en chef de famille qu'elle était. - -Et elle montait. Simone la suivait, anxieuse et joyeuse tout ensemble. -Elles entrèrent dans la chambre de M. L'Héréec, pleine d'objets et de -vêtements jetés sur tous les meubles. A la vue de sa mère et de sa -fille, M. L'Héréec, courbé au-dessus de la malle qu'il emplissait, se -releva et se recula un peu. Il comprenait qu'elles ne venaient pas -pour lui dire adieu. Devenu très sombre de visage, appuyé au marbre de -la cheminée qui touchait la fenêtre, irrité comme un homme dont le -secret est mis à jour et qui veut le défendre quand même, il demanda: - ---Qu'y a-t-il donc? - -Debout, en face de lui, près de la porte, sa mère répondit: - ---Il y a, Guillaume, que votre femme revient. - -Il s'avança, comme furieux, vers elle: - ---Que dites-vous? Pourquoi vous moquez-vous? Vous voulez m'empêcher de -partir, n'est-ce pas? Vous croyez... - ---Oui, je crois, interrompit froidement madame Jeanne, je crois, -Guillaume, que vous allez plus loin que vous ne voudriez... Je ne me -moque pas, je dis la vérité: votre femme revient. - ---Et c'est vous qui l'avez appelée? - ---Vous savez bien que non, Guillaume. - ---Alors, vous l'avez permis! Car tout dépend de vous ici, et je ne -comprends plus... après ce que nous avons dit... en ce moment où nous -sommes... - -Il se tournait vers Simone, pour faire entendre qu'il ne s'expliquait -pas davantage à cause d'elle. - ---Eh bien! oui, dit madame Jeanne, j'ai laissé faire, parce que vous -nous quittiez!... - ---Qui l'a dit? - ---Je le sais. Ne me le cachez pas. J'ai laissé faire parce qu'au fond -vous l'avez voulu... Eh bien! elle arrive... Et je vous conseille de -la voir, à présent... Moi, je ne compte plus... Vous ferez ensuite ce -que vous voudrez. - ---Père, recevez-la! C'est moi qui l'ai appelée! - -Simone allait vers son père, les mains jointes, les yeux pleins de -larmes, si belle de douleur suppliante et d'espérance mêlées, que M. -L'Héréec, avec la soudaineté d'impression de sa nature passionnée, -oublia tout, sa mère, les reproches encore vibrants entre eux, la -ruine, le départ imminent, pour ne plus voir que cette petite et son -air d'irrésistible prière. Troublé au fond de l'âme, sans volonté -encore, il lui sourit. - ---Elle arrive, mon père... Oui, elle arrive par le Guer... Mon -grand-père Guen est allé la chercher... Peut-être sont-ils en vue... - -D'un même mouvement, tous deux ensemble, ils avaient marché vers la -fenêtre. Ils s'étaient penchés, Simone dans le coin à droite, son père -serré contre elle, tous deux fixant les yeux sur les rares clairières -de l'eau, qu'on apercevait entre les touffes d'arbres. - -Le Guer coulait à pleins bords, les herbes ployaient au courant, le -vent courbait les pointes des peupliers. Quatre grands goëlands, -suiveurs de marée, remontaient vers les terres, les ailes immobiles -dans la lumière. - -Simone étendit la main. Elle avait pris une voix de rêve, une douce -voix chantante, comme celle de Marie-Anne. - ---Non, disait-elle, rien encore... Mais ils vont venir... Ils sont -partis de Perros à la nuit... Père, voyez-vous, là-bas, à l'entrée de -la crique... Est-ce un avant de bateau?... Oui, une coque noire... Une -flamme bleue en haut!... Un petit mousse debout!... Un homme aussi, -debout le long du mât! Celui-là, mon père, c'est Sullian! Je le -reconnais! Les voilà! les voilà! - -Lui, restait silencieux, perdu dans le rêve subitement ouvert devant -lui, fixant la barque dont l'ombre brune apparaissait un instant, dans -les déchirures du feuillage, et disparaissait aussitôt, emportée par -le vent et poussée par le flot. - -Était-ce le bonheur qui rentrait? Était-ce la paix à jamais de cette -maison si longtemps troublée? Qui eût pu le dire? - -M. L'Héréec se sentait envahi pourtant par une joie grandissante, -incapable de paroles. Il restait penché sur l'appui de la fenêtre, -cherchant à voir, bénissant dans son coeur le vieux Guen qui lui -ramenait Corentine. - -Simone, plus maîtresse d'elle-même, se souvint de la grand'mère -Jeanne. Elle s'éloigna de la fenêtre, doucement, pour que son père ne -s'en aperçût pas, et, venant à la vieille femme demeurée près de la -porte et qui n'avait pas changé de visage: - ---Grand'mère, dit-elle, recevez-la bien aussi... Nous nous aimerons -tous... Nous ne nous quitterons plus... Il n'y a plus de mine, plus -d'inquiétude: ma mère a tout regagné... - -Madame Jeanne, qui la regardait, détourna un peu la tête, et dit: - ---Tant mieux, mon enfant. Je n'en serai que plus libre pour retourner -à Tréguier. - - -FIN - - IMPRIMERIE NELSON, ÉDIMBOURG, ÉCOSSE - PRINTED IN GREAT BRITAIN - - -[Illustration] - - - - -COLLECTION NELSON. - - - _Chefs-d'oeuvre de la littérature._ - Chaque volume contient de 250 à 550 pages. - - Format commode. - Impression en caractères très lisibles sur papier de luxe. - Illustrations hors texte. - Reliure aussi solide qu'élégante. - - Deux volumes par mois. - - - - -COLLECTION NELSON - - -LISTE ALPHABÉTIQUE - - ABOUT, EDMOND. - Le Nez d'un Notaire. - Les Mariages de Paris. - - ACHARD, AMÉDÉE. - Récits d'un Soldat. - - ACKER, PAUL. - Le Désir de vivre. - - ADAM, PAUL. - Stéphanie. - - AICARD, JEAN. - Maurin des Maures. - Notre-Dame-d'Amour. - - ANGELL, NORMAN. - La Grande Illusion. - - AUGIER, ÉMILE. - Le Gendre de M. Poirier et autres Comédies. - - AVENEL, LE Vte G. D'. - Les Français de mon temps. - - BALZAC, HONORÉ DE. - Eugénie Grandet. - La Peau de Chagrin, Le Curé de Tours, etc. - Les Chouans. - - BARDOUX, A. - La Comtesse Pauline de Beaumont. - - BAZIN, RENÉ. - De toute son Ame. - Le Guide de l'Empereur. - - BENTLEY, E. C. - L'Affaire Manderson. - - BERTRAND, LOUIS. - L'Invasion. - - BORDEAUX, HENRY. - La Croisée des Chemins. - L'Écran brisé. - Les Roquevillard. - - BOURGET, PAUL. - Le Disciple. - - BOYLESVE, RENÉ. - L'Enfant à la Balustrade. - - BRADA. - Retour du Flot. - - BRUNETIÈRE, FERDINAND - Honoré de Balzac. - - CAMPAN, MADAME. - Mémoires sur la Vie de Marie-Antoinette. - - CARO, MADAME E. - Amour de Jeune Fille. - - CHATEAUBRIAND. - Mémoires d'Outre-tombe. - - CHERBULIEZ, VICTOR. - L'Aventure de Ladislas Bolski. - Le Comte Kostia. - Miss Rovel. - - CHILDERS, ERSKINE. - L'Énigme des Sables. - - CLARETIE, JULES. - Noris. - Le Petit Jacques. - - CONSCIENCE, HENRI. - Le Gentilhomme pauvre. - - COULEVAIN, PIERRE DE. - Ève Victorieuse. - - DAUDET, ALPHONSE. - Contes du Lundi. - Lettres de mon Moulin. - Numa Roumestan. - - DICKENS, CHARLES. - Aventures de Monsieur Pickwick (3 vol.). - - DUMAS, ALEXANDRE. - La Tulipe noire. - Les Trois Mousquetaires (2 vol.). - Vingt Ans après (2 vol.). - Le Vicomte de Bragelonne (5 vol.). - - DUMAS FILS, ALEX. - La Dame aux Camélias. - - FEUILLET, OCTAVE. - Un Mariage dans le Monde. - - FLAUBERT, GUSTAVE. - Trois Contes. - - FRANCE, ANATOLE. - Jocaste et Le Chat maigre. - Pierre Nozière. - - St FRANÇOIS DE SALES. - Introduction à la Vie dévote - - FRAPIÉ, LÉON. - L'Écolière. - - FROMENTIN, EUGÈNE. - Dominique. - - GAUTIER, THÉOPHILE. - Un Trio de Romans. - - GYP. - Bijou. - - HANOTAUX, GABRIEL. - La France en 1614. - - JEAN DE LA BRÈTE. - Mon Oncle et mon Curé. - - KARR, ALPHONSE. - Voyage autour de mon Jardin. - - KIPLING, RUDYARD. - Simples Contes des Collines. - - LABICHE, EUGÈNE. - Le Voyage de M. Perrichon, etc. - La Cagnotte, etc. - - LA BRUYÈRE, JEAN DE. - Caractères. - - LAMARTINE. - Geneviève. - - LANG, ANDREW. - La Pucelle de France. - - LE BRAZ, ANATOLE. - Pâques d'Islande. - - LEMAÎTRE, JULES. - Les Rois. - - LE ROY, EUGÈNE. - Jacquou le Croquant. - - LÉVY, ARTHUR. - Napoléon Intime. - - LOTI, PIERRE. - Jérusalem. - - LYTTON, BULWER. - Les Derniers Jours de Pompéi - - MASON, A. E. W. - L'Eau vive. - - MÉRIMÉE, PROSPER. - Chronique du Règne de Charles IX. - - MERRIMAN, H. SETON. - La Simiacine. - Les Vautours. - - MICHELET, JULES. - La Convention. - - MIGNET. - La Révolution Française. (2 vol.) - - NOLHAC, PIERRE DE. - Marie-Antoinette Dauphine. - - NOLLY, ÉMILE. - Hiên le Maboul. - - ORCZY, LA BARONNE. - Le Mouron Rouge. - - PÉLADAN. - Les Amants de Pise. - - POE, EDGAR ALLAN (trad. BAUDELAIRE). - Histoires Extraordinaires. - - RENAN, ERNEST. - Souvenirs d'Enfance et de Jeunesse. - Vie de Jésus. - - ROD, ÉDOUARD. - L'Ombre s'étend sur la Montagne. - - SAINT-PIERRE, B. DE. Paul et Virginie. - - SAINT-SIMON. - La Cour de Louis XIV. - - SAND, GEORGE. - Jeanne. - Mauprat. - - SANDEAU, JULES. - Mademoiselle de La Seiglière. - - SARCEY, FRANCISQUE. - Le Siège de Paris. - - SCHULTZ, JEANNE. - Jean de Kerdren. - La Main de Ste.-Modestine. - - MAETERLINCK, MAURICE. - Morceaux choisis. - - SCOTT, SIR WALTER. - Ivanhoe. - - SÉGUR, Cte PH. DE. - Du Rhin à Fontainebleau. - La Campagne de Russie. - - SÉGUR, LE MARQUIS DE. - Julie de Lespinasse. - - SIENKIEWICZ, HENRYK. - Quo Vadis? - - SOUVESTRE, ÉMILE. - Un Philosophe sous les toits. - - STENDHAL. - La Chartreuse de Parme. - - THEURIET, ANDRÉ. - La Chanoinesse. - - TILLIER, CLAUDE. - Mon Oncle Benjamin. - - TINAYRE, MARCELLE. - Hellé. - L'Ombre de l'Amour. - - TINSEAU, LÉON DE. - Un Nid dans les Ruines. - - TOLSTOÏ, LÉON. - Anna Karénine (2 vol.). - Hadji Mourad. - Le Faux Coupon. - Le Père Serge. - - TOURGUÉNEFF, IVAN. - Fumée. - Une Nichée de Gentilshommes. - - VANDAL, LE COMTE A. - L'Avènement de Bonaparte (2 vol.). - - VIGNY, ALFRED DE. - Cinq-Mars. - Servitude et Grandeur Militaires. - Poésies. - Stello. - Chatterton, etc. - Journal d'un Poète. - - VOGÜÉ, LE Vte E.-M. DE. - Jean d'Agrève. - Le Maître de la Mer. - Les Morts qui parlent. - Nouvelles Orientales. - - WENDELL, BARRETT. - La France d'Aujourd'hui. - - YVER, COLETTE. - Comment s'en vont les Reines. - -ANTHOLOGIE DES POÈTES LYRIQUES FRANÇAIS. - - _Nelson - Éditeurs - 189, rue Saint-Jacques - Paris_ - - _Calmann-Lévy - Éditeurs - 3, rue Auber - Paris_ - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Madame Corentine, by René Bazin - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADAME CORENTINE *** - -***** This file should be named 43787-8.txt or 43787-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/3/7/8/43787/ - -Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at 809 -North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email -contact links and up to date contact information can be found at the -Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. 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Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm -concept of a library of electronic works that could be freely shared -with anyone. For forty years, he produced and distributed Project -Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. -unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily -keep eBooks in compliance with any particular paper edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search facility: - - www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. |
