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-The Project Gutenberg EBook of Madame Corentine, by René Bazin
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-Title: Madame Corentine
-
-Author: René Bazin
-
-Illustrator: Charles Edmund Brock
-
-Release Date: September 21, 2013 [EBook #43787]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADAME CORENTINE ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
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-Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
-typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
-et n'a pas été harmonisée.
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-
-_Madame Corentine_
-
-
-[Illustration: frontispice]
-
-
-
-
- _Madame
- Corentine_
-
- _Par
- René Bazin
- de l'Académie française_
-
- [Illustration]
-
- _Nelson
- Éditeurs
- 189, rue Saint-Jacques
- Paris_
-
- _Calmann-Lévy
- Éditeurs
- 3, rue Auber
- Paris_
-
-
-
-
- _RENÉ BAZIN
- né en 1853_
-
- _Première édition de «Madame
- Corentine»: 1893_
-
-
-
-
-MADAME CORENTINE
-
-
-
-
-I
-
-
-Chaque dimanche, elles prenaient le petit chemin de fer de Saint-Aubin
-ou celui de Gorey, descendaient à une station au hasard, le long de la
-mer, et s'enfonçaient dans la fraîche campagne de Jersey. Elles
-faisaient un peu de toilette ce jour-là, par coquetterie d'abord, et
-aussi par une sorte d'amour-propre national, pour ne pas être
-confondues avec ces troupes de jeunes Anglaises, vêtues d'une taille
-ronde et d'une robe de satinette. On les voyait toujours seules. Elles
-passaient la journée dehors, doucement, à causer, à se sentir occupées
-l'une de l'autre. Madame L'Héréec admirait l'éclosion rapide de cette
-grande Simone, presque une femme, quinze ans bientôt, et dont elle
-avait toute la tendresse, tous les sourires, toute la grâce naissante.
-Elle se disait que rien ne lui manquait, puisqu'elle avait cela. Elle
-croyait se confier, parce qu'elle lui parlait sérieusement, par
-moments, de choses peu sérieuses. Simone, de son côté, éprouvait la
-fierté intime des êtres qui sont la joie, et qui la donnent aux
-autres. Elle se sentait grandir, au ton que sa mère prenait avec elle,
-à la surveillance plus étroite sous l'apparence de la même liberté;
-elle devinait quelque chose, pas tout, heureusement, du bien qu'elle
-faisait à ce coeur blessé. Et quand le soir venait, et qu'elles
-s'étaient vues ainsi, l'après-midi entière, sans témoins, elle avait
-conscience que sa mère, lasse et silencieuse, avait l'âme plus calme,
-plus oublieuse, une sorte d'âme d'enfant comme elle.
-
-Un dimanche de la fin de juillet, elles étaient parties, comme
-d'habitude, s'étaient arrêtées pour déjeuner dans une auberge de
-Saint-Aubin, et, tantôt par la falaise, tantôt par la route, sous le
-soleil chaud, avaient gagné la baie de Sainte-Brelade, la plus
-merveilleusement faite et lumineuse de Jersey. Depuis plus d'une
-heure, madame L'Héréec se reposait, assise en haut de la plage, sur la
-dune couverte d'herbes. Elle portait un deuil élégant. Des fleurs
-mauves, très fines, formaient bandeau entre les bords de son chapeau
-de paille et les frisons de ses cheveux blonds. L'enfant d'un voisin
-lui avait dit: «Oh! madame, on dirait que tes cheveux poussent en
-fleurs!» Depuis lors, elle mettait plus volontiers ce chapeau-là. En
-ce moment, elle regardait, immobile, sous l'abri de son ombrelle à
-long manche, que le soleil éclaboussait de rayons.
-
-Que regardait-elle? Une nature plus artiste que la sienne eût été
-séduite par le paysage: ces deux falaises, roses de bruyères,
-enfermant une baie d'un bleu tendre, la plage d'une courbe si aisée,
-le village, dans un coin, avec son église gothique en granit rouge et
-ses chênes dont les grandes marées mouillent les branches, et en
-arrière, dans la verdure des collines, des villas qui s'étagent. Mais
-elle ne s'intéressait pas longtemps à la beauté d'un site. Dans ce
-cadre d'une splendeur molle, comme une grève de Sicile embrumée, elle
-ne voyait qu'un fourreau gris, un col marin, une aile blanche
-au-dessus: sa fille, très loin d'elle, marchant au bord de la mer et
-buvant la brise qui venait de l'est. Elle la contemplait, les yeux
-mi-clos, dans une attitude de bien-être et d'orgueil satisfait, se
-contentant de penser: «Elle se baisse. Elle se relève. A-t-elle des
-mouvements jeunes! Est-elle grande, ma fille, ma Simone!» Ce flux de
-tendresse, régulier et monotone comme celui de la vague, suffisait à
-l'occuper.
-
-Mais les mères qui sont loin ne voient pas tout ce qui se passe.
-
-Simone, partie du milieu de la plage, avait, en suivant le bord,
-atteint l'extrémité gauche de la baie, où le sable s'amincit et se
-perd, près des assises rousses des falaises que la mer ne quitte pas.
-C'était une belle enfant, en effet, qui deviendrait peut-être une
-jolie femme: la taille un peu forte, les épaules un peu épaisses, les
-joues d'un ovale trop plein, encore dans cette période où la poussée
-de sève et de couleur cache des lignes inconnues. Mais la bouche était
-large et sérieuse, le nez mince, légèrement courbé, les yeux très
-francs, très droits, d'un brun qui devenait doré quand elle souriait.
-A sa robe courte, à la tresse châtain nouée par une agrafe d'écaille,
-on reconnaissait que sa mère ne tenait pas à la vieillir. L'expression
-habituellement grave du visage, quelque chose de résolu dans toute sa
-personne, démentait cette robe courte. Simone allait, grisée d'air
-salin et de soleil, prise à tout ce qu'elle voyait, la tête levée, ne
-songeant guère.
-
-A vingt mètres du rocher, elle s'arrêta. Il y avait là, échoué sur le
-sable, la coque inclinée, un sloop dont la mer commençait à soulever
-la proue. La jeune fille se pencha, et lut: _Edith_. Un souvenir
-classique, implacable, murmura en elle: «au cou de cygne». Et elle
-trouva tout naturel que le bateau fût peint en blanc, avec un filet
-d'or, comme un collier.
-
-Au même moment, un marin du bord arrivait du bout de la plage, jeune,
-le béret sur la tête, le gilet de tricot bleu portant le nom du sloop.
-En passant près de Simone, qui ne l'entendait pas venir, il salua
-militairement, et dit, en montrant toutes ses dents:
-
---Vous embarquez, mademoiselle?
-
-Et il enjamba le bordage.
-
-Simone ne s'effaroucha pas, et demanda:
-
---Vous êtes du port de Saint-Malo, peut-être?
-
-Le marin, qui dénouait la corde enroulée autour de la voile, s'arrêta
-un moment:
-
---Pardon, mademoiselle, nous sommes Lannionnais.
-
-Avec la soudaineté d'impression de son âge, Simone devint sérieuse.
-Ses yeux s'ouvrirent davantage. Elle enveloppa le bateau, l'homme, le
-mât, la flamme bleue de là-haut, de ce regard d'attention passionnée
-que nous donnons indistinctement aux gens et aux choses qui viennent
-d'un pays lointain et aimé.
-
---Lannion? dit-elle. Vous y retournez?
-
---Tout à l'heure, mademoiselle. Ces vents-là, voyez-vous, c'est ce
-qu'il y a de meilleur pour nous. Quand nous avons doublé la pointe,
-nous cherchons la Corbière, au plus près, et alors, par grand largue,
-en cinq heures, cinq heures et demie, nous sommes derrière les
-Sept-Iles.
-
---Oh! les Sept-Iles! fit Simone.
-
-Sa voix, qui était son âme de quinze ans parlante, avait pris le ton
-du rêve. Elle répéta:
-
---Les Sept-Iles!
-
---Vous connaissez?
-
---Oui.
-
-Voyant que cela l'intéressait, le marin continua:
-
---Alors, vous pouvez calculer vous-même. Le temps d'arriver devant la
-passe du Guer, avec toutes les pierres qu'il y a par là, il est nuit.
-Nous avons le jusant contre nous. Faut attendre. Nous ne serons pas à
-Lannion avant le petit jour. Voilà!
-
-L'homme se remit au travail.
-
-Simone hésitait, toute troublée. Elle se recula, car une petite vague
-frémissante venait de dépasser la poupe du yacht, tourna la tête pour
-voir où se trouvait sa mère. Bien qu'elle eût aperçu madame L'Héréec
-très loin, immobile sur la dune, elle lutta encore, une minute, contre
-cette idée qui l'envahissait. Puis, presque tout bas, comme si elle
-avait peur d'être entendue:
-
---Dites-moi? fit-elle.
-
-L'homme se redressa, et parut à mi-corps au-dessus du trou de
-l'écoutille où il travaillait.
-
---Connaissez-vous, à Lannion, M. L'Héréec?
-
---Parbleu! M. Guillaume, de la rue du Pavé-Neuf?
-
---Oui.
-
---Si je le connais! Je le vois, plus de trois fois la semaine, qui
-rentre de l'usine. Un bon homme, sûr! qui n'a pas eu de chance!
-
-Il avait dit les derniers mots en sourdine, comme une réflexion
-intime. Simone rougit jusqu'aux frisons de son cou.
-
---Voulez-vous lui faire une commission? demanda-t-elle.
-
-Sans attendre la réponse, elle tira de sa poche un carnet long d'un
-doigt, écrivit au crayon: «Simone, 20 juillet 1891», déchira la page,
-et la tendit pliée vers le bateau.
-
---Ceci, voulez-vous?
-
-Déjà la marée avait gagné plus d'un mètre. La jeune fille fit un pas
-en avant, mouilla sa bottine jusqu'à la cheville, pour remettre le
-billet au marin, puis se rejeta en arrière.
-
---Merci..., dit-elle. Puisque vous le voyez, vous, je voudrais
-savoir... A-t-il beaucoup vieilli?
-
-Elle le regardait maintenant avec des yeux pleins de larmes.
-
-Il comprit vaguement, et leva son béret.
-
---Un peu, mademoiselle, le chagrin, vous savez...
-
---Tout blanc, peut-être?
-
---Oh! pas encore! un peu gris, là, aux tempes. Un bien bon homme, M.
-Guillaume.
-
---Et sa mère?
-
---Blanche comme une neige, celle-là.
-
---A-t-elle encore les deux domestiques?
-
---Oui, mademoiselle; Gote et Fantic, toujours les mêmes.
-
---Alors, presque rien n'a changé, là-bas? J'avais peur...
-
-Elle se tut un peu, et ajouta:
-
---Ma grand'mère n'a pas fait couper les grands lilas, le long de la
-rue?
-
-L'homme se gratta la tête, tâchant de se souvenir, puis il dit, avec
-une espèce de joie:
-
---Non, mademoiselle, non. Je me rappelle maintenant que je suis passé
-là, en mai. Ils étaient fleuris.
-
-Simone aurait voulu demander autre chose. Les questions se pressaient
-dans son esprit. Mais tout cela l'avait trop émue. Elle se détourna,
-et s'éloigna, suffoquée de sanglots, tâchant de se maîtriser, tandis
-que l'homme la suivait du regard, et remettait son béret en disant:
-
---Pauvre petit coeur! Ça doit être la fille de M. Guillaume.
-
-Simone marcha doucement, la tête basse, jusqu'à la moitié de la plage.
-Arrivée là, elle s'était déjà ressaisie. Elle ne pleurait plus. Même,
-elle éprouvait un contentement et comme un orgueil de ce qu'elle avait
-fait. Cela dépassait les initiatives ordinaires d'une enfant. Elle le
-sentait, et, ce qui lui était plus doux encore, c'était de songer à
-la joie qu'il aurait, lui, son père, en recevant cette ligne écrite
-par elle, cette ligne qui disait: «Je pense à vous. Je ne vous connais
-plus guère. Il y a si longtemps que je vous ai quitté! Mais je vous
-aime. Vous tenez une place très grande dans mes rêves de toute jeune
-fille. Je voudrais vous revoir. Je voudrais...» Oh! ils en disaient
-long, les quatre mots au crayon! Et le père comprendrait tout,
-n'est-ce pas, tout ce qu'elle avait voulu y mettre...
-
-Elle éprouva un peu de gêne pourtant, quand elle vit, sous l'ombrelle
-à raies noires, sa mère, blonde et fine, qui lui souriait comme
-d'habitude.
-
---Eh bien, mignonne?
-
---Eh bien, maman?
-
---Plus d'une heure toute seule! A quoi rêvais-tu?
-
---Vous savez bien que je ne rêve pas.
-
---Et ce bateau, qu'est-ce que c'est?
-
---L'_Edith_. Très joli, n'est-ce pas?
-
-Elle avait rougi en parlant. Madame L'Héréec l'avait remarqué.
-
---Un anglais? demanda-t-elle.
-
---Non, maman.
-
-Et, détournée à demi vers la baie, pour avoir plus de courage,
-décidée, d'ailleurs, à tout dire, Simone reprit, très vite:
-
---Il va partir. Tenez, vous voyez, là-bas, près de Sainte-Brelade, un
-canot avec trois hommes, deux rameurs, un qui gouverne. C'est le
-propriétaire qui rejoint le bord. La brise est bonne, paraît-il. Quand
-ils auront doublé la pointe, ils iront grand largue aux Sept-Iles.
-
---Ah!
-
---C'est le marin qui me l'a dit. Et demain, au petit jour, ils seront
-à Lannion.
-
---Lannion?
-
---Mais oui, maman, Lannion, répondit Simone en se retournant.
-
-La petite madame L'Héréec ne riait plus. Surprise, inquiète, elle
-cherchait à lire sur le visage de Simone, qui paraissait très calme,
-et qui la regardait. Elle n'eut pas besoin d'un long interrogatoire.
-
---Je t'ai vue causer, en effet. Tu connaissais l'homme?
-
---Non.
-
---Et il t'a raconté?...
-
---Rien, dit Simone. C'est moi qui lui demandais de remettre un billet
-à mon père.
-
-Madame L'Héréec eut un mouvement de recul.
-
---Un billet à ton père? Mais, c'est une...
-
-Elle n'acheva pas. Son instinct de femme malheureuse l'avertit à
-temps. Elle savait le danger des violences qui poussent l'enfant vers
-l'autre époux. Que pourrait-elle dire d'ailleurs? Avait-elle le droit
-strict d'empêcher Simone d'écrire à son père? Elle se contint. Mais
-ses mains tremblaient en fermant l'ombrelle. Elle se leva, frappa de
-petits coups sur les plis de sa robe, pour faire tomber le sable et
-pour se donner le temps de réfléchir, puis elle dit, avec une
-résignation affectée, en traçant un cercle, du bout du manche d'ébène,
-parmi les herbes:
-
---Je n'aurais pas cru cela de toi, Simone. Tu avais donc quelque chose
-à lui apprendre?
-
---Non, maman.
-
---Alors, qu'as-tu écrit, mon enfant?
-
---Mon nom.
-
---Rien que ton nom?
-
---Avec la date.
-
-Un imperceptible sourire brida les yeux de madame L'Héréec.
-
---Et tu crois qu'on sera heureux, là-bas?
-
-Elle releva la tête, et s'aperçut qu'elle avait encore dépassé la
-mesure. Simone s'était détournée. Le regard fixe et dur, les lèvres
-serrées, elle suivait la manoeuvre du sloop qui levait l'ancre. Elle
-aussi se retenait de parler. Mais elle pensait, dans un frisson de
-révolte: «Pas heureux! Mon père pourrait ne pas être heureux de savoir
-que je l'aime? Vous vous trompez! Vous le calomniez! Vous n'avez pas
-le droit de me dire cela!»
-
-La pauvre enfant comprit peut-être que sa mère regrettait déjà la
-question. Après un silence, elle dit avec effort, la voix toute
-mouillée:
-
---Comme il va vite, n'est-ce pas, ce petit sloop?
-
---Oui, très vite.
-
-Toutes deux debout, l'une près de l'autre, elles regardèrent un peu de
-temps l'ouverture lumineuse de la baie, par où glissait la haute
-fléchure de l'_Edith_, au-dessus de la coque presque invisible. Puis
-elles traversèrent la dune, pour rejoindre la route de Saint-Aubin.
-Elles marchaient côte à côte, mais séparées d'âmes. Chacune devinait
-de la pensée de l'autre juste ce qu'il en fallait pour se trouver
-gênée. Elles ne se laissaient pas aller tout bonnement aux premières
-idées venues, comme d'habitude. Ce qu'elles se disaient était apprêté.
-La ligne d'écriture se dressait entre elles comme une barrière. Elles
-essayaient de bonne foi de se retrouver, d'être ordinaires, et n'y
-réussissaient pas.
-
-La dune franchie, les deux femmes suivirent la route qui monte à
-droite. Des groupes d'Anglais et d'Anglaises s'échelonnaient sur la
-pente, les uns échappés des _mail-coaches_ Fauvel ou Royal-Blue, et
-dépensant en conscience la dernière halte, les autres gagnant à pied
-la gare de Saint-Aubin ou celle de Don-Bridge. Parmi eux, Simone et sa
-mère étaient bien d'une espèce à part. Les _misses_ leur jetaient, au
-passage, des regards d'envie mal déguisée, jalousant en secret ces
-tailles souples et cette allure élégante, un peu ailée. Madame
-L'Héréec et sa fille ne s'en émouvaient guère. Il leur arrivait même,
-dans leurs promenades du dimanche, de ralentir le pas, pour surprendre
-ce qu'on disait d'elles. On les prenait souvent pour deux soeurs, tant
-elles avaient la même cadence de marche et le même air de jeunesse.
-Cela les faisait rire. Aujourd'hui elles se hâtaient. La route leur
-était indifférente. Elles n'éprouvaient pas même ce besoin de se
-retourner et de regarder en arrière, comme lorsqu'elles emportaient le
-regret d'une journée heureuse.
-
-Une fois pourtant, au moment où la baie de Sainte-Brelade allait
-disparaître, la jeune fille s'arrêta, et chercha, près de la ligne
-d'horizon, un point blanc, déjà estompé par la brume. Sentant qu'on
-l'épiait, et qu'une âme inquiète suivait la direction de son regard,
-elle le ramena vers les villas espacées, au fond de la grève, et dont
-les façades peintes en gris clair, en bleu, en rose, en jaune pâle,
-luisaient si doucement parmi les arbres.
-
---Vous rappelez-vous, dit-elle, que nous avions songé à louer ici,
-l'an dernier?
-
-Madame L'Héréec laissa tomber la question, et dit:
-
---Je ne t'ai cependant jamais empêchée d'écrire, Simone?
-
-La jeune fille répondit, de cet air distrait qui ponctue la
-conversation comme une ligne de points:
-
---Non, maman.
-
---Jamais, tu le sais bien. Alors pourquoi, sans me prévenir, tout à
-coup?
-
-Elles se remirent à marcher, sans plus rien se dire, peinées de ne
-plus s'entendre, et poussant chacune ses réflexions dans un sens
-différent, avec la conviction grandissante d'avoir raison.
-
-Aux approches de Saint-Aubin, le premier mouvement des promeneurs
-débouchant de tous les vallons voisins, la corne d'un mail sonnant
-sous les branches, je ne sais quoi de frais qui se lève le soir et
-porte à l'action, ranimèrent la causerie interrompue. Simone redevint
-gaie, confiante, volontiers rieuse. Madame L'Héréec elle-même semblait
-avoir oublié l'incident de l'après-midi, et se plaignait seulement
-d'être lasse.
-
-Quand les deux femmes descendirent du train, à Saint-Hélier, le soleil
-était déjà couché. Elles tournèrent à gauche, par Conway Street,
-embrumée, morne, marquée de la désolation des dimanches anglais,
-s'engagèrent dans King Street, et s'arrêtèrent devant une maison assez
-jolie, plus blanche que les voisines, ornée de fenêtres géminées. Un
-magasin, fermé comme les autres, barrait de noir le rez-de-chaussée.
-Au-dessus, on lisait: «_A la Lande fleurie_», et, en lettres plus
-petites, de chaque côté: «Bijoux et émaux, souvenirs et articles de
-Jersey.» Elles entrèrent. Une servante jersiaise, toute jeune, coiffée
-d'un bonnet qui faisait pyramide sur sa face rose, vint à leur
-rencontre, un bougeoir à la main.
-
---Personne n'est venu me demander, Anie?
-
---Non, madame. Une lettre seulement, ce matin, après le départ du
-train.
-
-Madame L'Héréec examina rapidement l'enveloppe, timbrée de
-Perros-Guirec, reconnut l'écriture, et mit la lettre dans sa poche,
-avec un mouvement de tête qui signifiait: «Oui, je vois ce que c'est.
-J'ai le temps de la lire.» Elle monta au premier, suivie de Simone,
-soupa légèrement de thé et de gâteaux, et s'installa aussitôt dans sa
-chambre, devant son métier à tapisserie, tandis que la jeune fille
-s'asseyait en face, et posait un livre sur ses genoux. Leurs places
-étaient celles de tous les soirs, devant la fenêtre; leurs deux
-visages, inclinés sous le grand abat-jour crème de la lampe, avaient
-cette fixité sérieuse que donnent les veillées, quand personne n'est
-attendu. Madame L'Héréec, ne voulant pas travailler ce soir-là, avait
-pris une plume, et s'était mise à repasser à l'encre de Chine des
-parties à demi effacées du dessin, pour occuper l'activité de ses
-mains adroites et fines.
-
-Elle faisait deux ou trois traits, à petits coups, et se renversait en
-arrière, pour juger de l'effet. Simone lisait, les paupières baissées,
-sans hâte, marquant d'un sourire aussitôt effacé des passages qui lui
-plaisaient.
-
-Pauvre madame Corentine L'Héréec! ceux qui l'avaient vue autrefois
-l'auraient facilement reconnue. Elle avait à peine vieilli: toujours
-le même teint de blonde, la même mine chiffonnée, dont l'expression
-naturelle était le rire, les lèvres minces, mobiles sur de petites
-dents blanches, le nez court, et ces jolis yeux bleus, peu profonds,
-mais si vivants! C'étaient les mêmes cheveux ondés, de couleur
-cendrée, presque trop abondants, qu'elle tordait et attachait très bas
-sur la nuque. La finesse du cou ne s'en voyait que mieux, un cou
-d'enfant, d'une pâleur bleuissante par endroits, et qui sortait
-élégamment de la robe noire échancrée, comme jadis du col blanc de la
-Perrosienne.
-
-Oui, ceux de Perros-Guirec et de Lannion, les gens de son enfance et
-de sa première jeunesse l'auraient retrouvée: mais ils auraient perdu
-sans doute quelques-unes de leurs préventions, en voyant cette chambre
-de King Street. La propriétaire de la _Lande fleurie_, arrivée dans
-l'île avec le mince capital de sa dot restituée, avait su, grâce à
-une entente parfaite du goût moyen, du caprice banal et limité du
-touriste, monter une sorte de bazar qui avait réussi, chose étonnante,
-près du double public anglais et français. On ne venait pas à Jersey,
-de Southampton ou de Saint-Malo, sans acheter un bijou en granit de
-l'île ou une canne de chou à la _Lande fleurie_. Elle passait pour
-riche. On l'avait connue dépensière. Et cependant, autour d'elle,
-aucune recherche d'ameublement. Les chaises, l'armoire à glace, la
-table à ouvrage en tuya qui portait la lampe, étaient celles mêmes qui
-ornaient sa chambre de jeune fille, et que le notaire avait
-inventoriées, après la séparation de corps, parmi les «reprises» de la
-femme. Le tapis qui couvrait la table du milieu, un cachemire démodé,
-avait fait partie de sa corbeille de noces. Il était là, intact et
-comme neuf, rappelant une période dont les séparés, d'ordinaire, ne
-collectionnent pas les reliques. Elle ne l'avait pas remplacé, par
-économie. Aurait-on cru cela de cette petite évaporée, qui avait fait
-pousser des cris de paon à toutes les respectables bourgeoises de
-Lannion? Aucun luxe pour elle-même. La chambre de Simone, qui ouvrait
-sur celle où veillaient les deux femmes, avait tout pris, parce
-qu'elle enfermait tout l'amour et toute la joie de la maison. Par
-l'entre-bâillement de la porte, on apercevait un lit à rideaux de
-satin bleu, traversés de bandes de guipure, et une glace biseautée où
-se reflétaient un monde de bibelots, à peine distincts dans la
-demi-obscurité, mais qu'on devinait jolis et bien rangés.
-
-C'était l'exil, en somme, et presque le désert, cette vie à
-Saint-Hélier. Il était facile de voir que l'appartement ne recevait
-pas de visites, qu'il abritait deux existences et non une famille.
-Quelque chose y manquait: la présence d'un homme, ou du moins ces
-portraits, ces photographies souvent communes, jaunes, presque
-ridicules, mais qui disent le passé honorable, et reconstituent
-l'ensemble providentiel autour de la veuve et des orphelins.
-
-Les deux femmes se taisaient. Dehors il faisait triste. Sur les
-vitres, car les contrevents n'étaient pas fermés, la brume pesait.
-Elle glissait, en masses lentes et lourdes, chassées dans le sens de
-la rue, et les lumières des maisons en face semblaient entourées de
-ouate. Pas une rumeur ne montait de la ville. Jusque dans la chambre
-close une sorte d'humidité énervante et malsaine se glissait. Oh!
-cette brume jersiaise, comme elles étaient lasses de la respirer! Et
-voilà que, dans l'universelle torpeur du soir, les cloches d'un temple
-voisin se mirent à carillonner. Elles chantaient bien, alternant ou
-fondant leurs sons qui s'atténuaient dans l'air humide, et arrivaient
-comme une musique, comme un de ces appels imprévus de la vie
-extérieure qui rompent le rêve.
-
-Madame L'Héréec posa un coude sur le bois du métier, et regarda sa
-fille qui lisait. Ses pensées l'avaient sans doute conduite vers des
-lointains douloureux de passé ou d'avenir.
-
---Ma Simone! dit-elle tendrement.
-
-La jeune fille leva les yeux, et sourit. C'était sa réponse accoutumée
-aux avances maternelles. Elle souriait, et toutes deux reprenaient
-leur travail, s'étant dit, une fois de plus, qu'elles s'aimaient.
-
-Seulement il y a des jours où cela ne suffit pas.
-
---Ma Simone, répéta madame L'Héréec, viens m'embrasser, j'en ai
-besoin, ce soir... là, tout près...
-
-Simone se redressa, d'un mouvement souple, posa le livre sur la table,
-et vint s'asseoir tout près de madame L'Héréec, sur une chaise basse.
-Et la mère attira cette belle tête brune, l'enveloppa de ses bras,
-l'appuya contre sa poitrine que soulevait une émotion longtemps
-contenue, se pencha toute blonde au-dessus, et la baisa, la caressa,
-s'interrompant pour dire:
-
---Dis, ma Simone, tu m'aimes bien?
-
---Oh! oui, maman!
-
---Beaucoup?
-
---De tout mon coeur.
-
---Tu ne veux pas me quitter?
-
---Mais non!
-
---Répète-le-moi. Dis-moi que tu te trouves bien ici, dans notre
-maison, avec ta mère.
-
---Sans doute, maman, je suis très heureuse. D'où vous viennent des
-idées pareilles?
-
-Elle aurait voulu se dégager, mais sa mère la retenait,
-s'attendrissant sur elle-même et pleurant de grosses larmes.
-
---Non, reste! Si tu savais! si tu savais! Ma Simone, tu m'as fait de
-la peine tantôt... Tu n'aurais pas dû écrire en cachette.
-
---En cachette! Je vous l'ai dit tout de suite!
-
---Sans me prévenir, si tu veux... C'est cela qui m'a fait de la peine.
-
-Simone, sentant l'étreinte se relâcher, passa la main sur ses cheveux
-que les caresses de sa mère avaient mis en désordre, et, redressée,
-tournée vers madame L'Héréec:
-
---Voyons, maman, si j'avais demandé la permission d'écrire, surtout
-d'écrire mon nom, vous me l'auriez donnée? Il est bien naturel que je
-songe quelquefois à mon père.
-
---Mais certainement, naturel...
-
---Alors, je ne comprends pas.
-
-Pouvait-elle comprendre le tourment de jalousie qui agitait le coeur
-de sa mère? Et la mère pouvait-elle expliquer pourquoi cet acte
-innocent, en effet, un mot de souvenir adressé au père à demi inconnu,
-la blessait, elle, et l'inquiétait comme une atteinte portée à ses
-droits, une menace, un commencement d'abandon? C'était cela justement
-qui la faisait trembler, à chaque heure, depuis la séparation: la
-crainte de voir la pensée du mari s'insinuer, grandir dans l'âme de la
-petite, prévaloir peut-être, et briser pour la dernière fois une
-existence désespérément liée à la possession de l'enfant. Elle avait
-peur de ce plaidoyer pour l'absent, tout d'amour et de pitié, qui se
-bâtit au fond de ces êtres sans soupçon, qui met à profit mille
-circonstances insaisissables, interprète le silence comme un regret,
-s'exalte dans la contradiction, et qu'on ne peut pas combattre, parce
-qu'il faudrait le réfuter. Madame L'Héréec laissa tomber ses mains
-blanches sur ses genoux, comme découragée.
-
---Oh! ma Simone! que je suis malheureuse, ce soir!
-
-L'accent de cette voix, pénétrée d'une souffrance vraie, émut tout de
-suite Simone. Elle tendit ses deux mains vers celles de madame
-L'Héréec, elle lui répondit d'un de ces regards que les enfants seuls
-peuvent lever sur une mère ou sur une madone.
-
---Sais-tu bien, continua madame L'Héréec, que sans toi je n'aurais
-pas eu le courage de supporter la vie? Tu ne te rappelles pas, toi. Tu
-étais trop petite. Ç'a été si dur les débuts de notre existence à
-Jersey! Je pleurais, le soir, quand tu étais endormie. Je pensais que
-je devais être tout pour toi, que tu me rendrais un jour en tendresse
-tout ce que je faisais, et cela me redonnait de la force pour
-supporter les refus, les démarches inutiles, les désillusions, quand
-je croyais avoir trouvé une idée heureuse et que je la sentais
-impossible... jusqu'au jour où j'ai eu l'inspiration de monter la
-maison de la _Lande fleurie_. Oh! chère! chère! depuis lors, j'ai
-travaillé comme une ouvrière,--et je n'en suis pas encore déshabituée,
-tu le sais bien,--pour te faire plus belle, t'acheter de jolies
-choses, te donner une chambre de jeune fille, te rendre tout ce que tu
-aurais eu, et plus encore!
-
-Simone souriait. Madame L'Héréec la sentait bien à elle, et cependant,
-en ce moment même, la tentation lui revint, irrésistible, affolante,
-de savoir jusqu'à quel point l'enfant était aussi à «l'autre».
-
---Nous avons eu raison de nous suffire et d'être heureuses l'une par
-l'autre, dit-elle en touchant le canevas distraitement, du bout de sa
-plume, oui, nous avons eu raison, car personne ne se souciait plus de
-nous...
-
-Elle attendit une seconde, et, n'ayant pas de réponse:
-
---Personne. Nous aurions pu tomber dans la misère, mourir même... qui
-s'en serait préoccupé?
-
-Elle écouta de nouveau, en tenant sa plume levée. Et Simone répondit:
-
---Mais, d'abord, maman, mon grand-père Guen.
-
---Oui, pauvre père, il nous écrit assez régulièrement... Il nous donne
-des nouvelles de Perros... Je suis persuadée qu'il referait, au
-besoin, le voyage qu'il a fait une fois pour nous voir, il y a cinq
-ans... Mais je ne pouvais pas lui demander davantage, surtout de nous
-prendre à sa charge... Crois-moi, va, on s'est absolument désintéressé
-de nous. Tout ce qu'on désire, c'est de ne plus entendre parler de
-moi, ni de toi.
-
-Encore ces attaques, encore cet «on» qui désignait une seule et même
-personne, et qui revenait sans cesse dans les conversations de madame
-L'Héréec! Simone le redoutait, ce pronom méchant. Elle souffrait
-d'être invoquée comme juge, sans cesse, contre son père.
-
---Comment pouvez-vous supposer cela? dit-elle douloureusement.
-
---Mais je ne le suppose pas: je l'ai éprouvé. Ce sont des faits. En
-as-tu de contraires?
-
-Sa voix était devenue provocante, comme elle devait l'être dans les
-discussions d'autrefois, comme si, derrière Simone, il y avait eu le
-mari.
-
---Mon Dieu! maman, dit Simone, vous n'avez eu besoin de personne,
-grâce à votre activité, grâce à votre adresse. Il n'est pas étonnant
-que personne ne soit venu à votre aide. Mais des preuves d'intérêt,
-j'en ai eu.
-
---Toi? Lesquelles? Je serais curieuse...
-
---L'accueil que je recevais, quand j'allais passer les vacances à
-Lannion.
-
---Et il y a de cela combien d'années?
-
---Cinq ans, dit plus bas Simone.
-
---Bientôt six, ma chère. C'est-à-dire que ton père, après avoir usé de
-son droit au début,--il le faisait sonner assez haut, son droit de
-t'avoir au mois de septembre!--s'est lassé de toi. Ton dernier séjour
-à Lannion date de ta neuvième année. Tu as quinze ans. Je ne trouve
-pas, pour ma part, que l'intérêt soit vif.
-
---Il y a peut-être des raisons que je ne sais pas.
-
---Des raisons? Des raisons de ne plus recevoir sa fille? Laisse donc!
-Ce qu'il y a, c'est, chez toi, un parti pris de tout excuser.
-
-Madame L'Héréec avait tourné la tête en parlant, irritée de cette
-contradiction très nette sous sa forme respectueuse, et qu'elle
-rencontrait pour la deuxième fois de la journée. Ses yeux fixèrent
-ceux de Simone, qui était un peu pâle, mais dont la physionomie ne
-portait aucune trace d'irrésolution ou d'intimidation, et elle dit,
-accentuant et séparant les mots:
-
---De sorte que, Simone, tu serais toute prête à te rendre à Lannion,
-si on t'invitait?
-
---Oui.
-
---Ce serait une joie pour toi? une grande joie?
-
-La pauvre enfant, ne voulant ni mentir, ni blesser, répondit:
-
---Je le crois, mais si on m'invitait.
-
---Eh bien! Tu peux attendre l'invitation! répliqua madame L'Héréec
-avec un rire forcé; elle mettra du temps à venir! Pour le moment, tu
-feras bien de te mettre au lit. Tu es lasse, et tu déraisonnes...
-
-Simone se leva aussitôt, se pencha au-dessus de sa mère, l'embrassa en
-appuyant les lèvres, comme pour demander pardon de sa hardiesse.
-
---Bonsoir, dit-elle. Et vous?
-
---Oh! moi, je n'ai pas sommeil.
-
-Elle la suivit du regard, qui s'en allait, dans le jour décroissant de
-la lampe. Une traînée fauve courut jusqu'à la pointe de la tresse
-brune, quand la jeune fille passa la porte. Madame L'Héréec continua
-de regarder. Simone invisible était encore présente. Elle fit
-plusieurs tours dans sa chambre, déplaça deux ou trois objets menus,
-on ne sait quoi, sur la cheminée, peut-être par plaisir de toucher à
-des choses taillées et froides. La mère entendit le bruit d'un ruban
-dénoué, des genoux ployés et touchant le tapis de fourrure, un murmure
-de prière rapide, et la chute soyeuse des vêtements posés sur une
-chaise, un à un. Puis elle entrevit une forme de femme, vague et toute
-mousseuse de dentelles, qui se glissait dans le lit. Un profil de
-vierge se posa, l'oeil clos déjà, sur le nimbe indécis de l'oreiller.
-Et, dans la pénombre de la chambre, il n'y eut plus qu'un mouvement
-régulier, qui soulevait le drap et l'abaissait, et une seule lueur,
-d'or adouci, que faisait le rayon de la lampe sur une torsade de
-cheveux échappée de la résille de Simone.
-
-Madame L'Héréec la contempla un peu de temps. Elle eut un sourire de
-fierté. Chez elle, les moindres circonstances avaient un pouvoir
-incroyable de diversion. Elles ne détruisaient pas, mais elles
-écartaient pour un temps les préoccupations même les plus vives.
-Toutes les douleurs, sur cette nature nerveuse et mobile, n'agissaient
-que par accès. La pensée lui vint, en regardant Simone, de sa propre
-jeunesse.
-
-«Elle ne me ressemble pas du tout, songea-t-elle. Nos caractères sont
-si différents! Elle a un air de madone, comme cela, dormant. Moi, je
-riais toujours.»
-
-Elle se pencha sur le métier, tâchant de reprendre le dessin
-interrompu. Mais la comparaison de leurs deux jeunesses l'avait
-emportée au loin, et, à la place des mailles du canevas, elle revoyait
-la maison de son père le capitaine, une vieille maison en retraite
-dans un enfoncement du quai de Perros-Guirec. Qu'on était bien là,
-garanti du vent et de la curiosité des voisins! Et cela n'empêchait
-pas d'apercevoir la rade entre ses deux rives de collines élargies. On
-les suivait, les vertes collines, jusqu'à la pointe rocheuse du
-château, jusqu'à l'île Thomé, ronde comme une tortue et, de l'autre
-côté, jusqu'à ces longs écueils pâles qui s'émiettent à l'infini dans
-la mer, et qu'on prendrait, aux beaux jours, pour des monceaux de
-roses thé flottant là sur l'eau bleue. Tout ce large pays, aux vallées
-pleines d'arbres et de fermes, aux falaises à moitié couvertes de
-fougères et rousses de goëmons à leur base, comme si elles portaient
-une double moisson, les gens du bourg, ceux des roches roses de
-Ploumanac'h, les jeux auxquels on jouait sur le port, entre deux
-passées de voitures, les retours du père qui apportait toujours des
-cadeaux, après chaque voyage, des objets de toilette pour Corentine,
-des médailles bénites ou des albums pour Marie-Anne, tout revivait,
-reconnaissable, dans la brume fine des étés bretons. Le rire des
-petites filles qui se tiennent par le bras et vont en bandes, barrant
-la jetée, montait encore si clair! Les vieux cherchaient à deviner de
-quoi riait cette jeunesse. Ils s'épanouissaient un peu, sans
-comprendre. Hélas! on riait de vivre et de se sentir jolies jusque
-dans leurs yeux morts. Corentine Guen était plus rieuse que les
-autres.
-
-Un second regard vers Simone, presque aussitôt détourné, levé dans le
-vague.
-
-«Blonde, murmura-t-elle, blonde comme on ne l'est guère en Bretagne.
-Avec cela, j'avais des cheveux ondés qu'on aurait dit frisés au petit
-fer. Simone est bien, très bien, d'une autre manière, en brun. Et pas
-coquette! Moi je l'étais. On me disait trop que j'étais jolie... Le
-père me gâtait. Des soirs, je croyais que les vagues du port
-chantaient pour moi: «Jolie, la Corentine, jolie, jolie.»
-
-Oui, le père la gâtait. Il était fier de la montrer, car nulle fille
-de Perros ou de Lannion n'avait la peau si blanche, le cou si fin, les
-yeux plus malicieux ou plus doux, selon qu'elle le voulait. Elle
-n'aimait pas les gros travaux, qu'elle laissait à Marie-Anne, la
-cadette. Elle préférait coudre, repasser, broder, ou s'en aller rendre
-visite à des amies moins jolies qu'elle. Son sang léger de
-Lannionnaise la poussait au plaisir. Elle adorait danser. Et quand
-approchait l'époque des pardons, de celui de la Clarté, ou même de
-ceux de Pleumeur, de Trébeurden, de Locquivy, elle y songeait des
-semaines d'avance, et demandait: «Si nous allions?» Et ils allaient,
-tous deux, elle et le père, lui, serré dans sa veste bleue de marin,
-qui avait des boutons marqués d'une ancre, et elle, en robe claire,
-avec son châle long, gris pâle, à frange de soie, sa coiffe de fête
-qu'elle portait si bien, sa chevelure d'or nattée sous les deux
-bandeaux de mousseline qui encadrent le visage des Perrosiennes et se
-redressent en touchant l'épaule, comme un bord de coquille. Ils
-allaient pour ne rentrer qu'à la nuit, presque les derniers. Le père
-grondait un peu. Corentine suppliait pour rester. Elle sortait du bal
-très lasse, enivrée des compliments, des regards, des mouvements de
-jalousie qu'elle avait provoqués. Elle revenait, dans un abattement
-délicieux, bercée par le roulis de la voiture, derrière le capitaine
-qui conduisait le cheval, bien droit au vent de la nuit, comme à la
-manoeuvre. Et à la maison, au premier coup frappé, Marie-Anne, qui
-n'accompagnait jamais sa soeur aux pardons, accourait en jupon,
-épeurée, les yeux battants de sommeil. Une bouffée d'air entrait par
-la porte, et faisait voler les cendres du foyer.
-
-C'était une de ces nuits-là qui avait décidé de sa vie. Corentine Guen
-ne pouvait manquer aux fêtes de Lannion, qui durent deux jours chaque
-année, le dernier dimanche d'août et le lendemain. Le dimanche soir
-surtout, il y a un vrai bal, sous les ormeaux du Guer, avec des bancs
-en gradins enveloppant une allée, des cordons de lanternes vénitiennes
-et de verres de couleurs pendus aux arbres, un orchestre, un peuple de
-curieux autour des palissades qui défendent l'entrée. Le dessous des
-branches est tout blond de lumière. Les bateaux ont mis leurs
-pavillons dehors. Tout le pays est là: les châtelaines avec leurs
-maris, accourus des vieux châteaux perdus dans les blés noirs, les
-officiers de marine en uniforme, beaucoup de maîtres de la flotte aux
-manches galonnées, car la maistrance se marie volontiers en Lannion,
-et les bourgeois et bourgeoises, et les jeunes filles de la ville ou
-des landes voisines, folles de danse et de toilette, qui viennent
-chercher un fiancé ou montrer leurs bijoux d'accordailles. C'est là
-qu'il faut voir, sous la coiffe d'apparat, deux rouleaux de mousseline
-allongés en cornets, les jolis cous bretons, minces comme des tiges de
-fleurs, et les grandes boucles d'oreilles d'or, et les tabliers de
-soie, et cette manière de marcher qu'ont les belles Lannionnaises, en
-balançant les franges de leurs châles et la tête en arrière.
-
-Corentine Guen se trouvait parmi elles, au premier rang, la plus
-jolie, la plus regardée de toutes. Elle avait seize ans. Jamais elle
-ne s'était sentie si heureuse ni si bonne.
-
-Et voilà qu'au moment où plus de cent jeunes hommes vont inviter
-autant de jeunes femmes et ouvrir le bal, un homme s'était avancé pour
-l'inviter, non pas quelqu'un de la maistrance, mais un monsieur,
-grand, jeune, avec toute sa barbe noire en carré et l'air grave. Au
-premier coup d'oeil, elle avait deviné qu'il était venu pour elle,
-pour elle seule. Il la considérait, en approchant, avec une sorte
-d'admiration pieuse, comme une petite statuette de sainte. Elle en
-était troublée avant même qu'il lui parlât.
-
---Mademoiselle Corentine Guen, je crois?
-
---Oui, monsieur.
-
---Je n'ai personne pour me présenter. Mais ma famille connaît la
-vôtre. Je suis Guillaume L'Héréec, de Tréguier.
-
-Sans rien dire de plus, il avait offert son bras. Elle l'avait pris,
-sans rien trouver à répondre, intimidée, presque effrayée, sans savoir
-pourquoi. Il avait bien un peu causé en dansant, mais de choses
-banales, comme avec les autres. Il prenait un soin extrême de ne pas
-froisser la robe grise ou la coiffe brodée. Il touchait à peine sa
-danseuse, comme une chose trop frêle. Mais elle lisait dans son âme,
-étant comme lui Bretonne et connaissant les songes que font les âmes
-silencieuses de ce pays-là.
-
-Quand il l'eut reconduite à son banc, elle eût voulu ne plus danser de
-toute la soirée. Il revint l'inviter encore. Elle ne savait plus rire.
-La seule phrase hardie qu'il risqua, ce fut: «Je vous ai vue au
-dernier pardon de Pleumeur, et je n'ai pas osé vous inviter.» Qu'y
-avait-il là qu'elle n'eût dix fois entendu? Elle se sentait troublée
-au son de cette parole froide en apparence et au fond passionnée...
-
-Madame L'Héréec se laissait rarement emporter, dans ses souvenirs, au
-delà de cette période de sa vie. La vanité heureuse et flattée avait
-fait autrefois sa gaieté exubérante. Sa vanité blessée la protégeait
-maintenant contre les retours offensifs des années pénibles. Elle
-s'interdisait d'y penser. Elle aimait mieux ne songer qu'à l'enfance,
-à la mignonne Corentine, à qui la vie et les passants souriaient dans
-les rues de Perros et de Lannion. Ce soir, la lassitude avait-elle
-affaibli sa volonté, ou bien l'occasion de ce retour en arrière
-avait-elle plus puissamment agi sur cette imagination toujours jeune?
-Madame L'Héréec abandonna sa pensée au cours qu'elle avait pris. Elle
-revit cet au delà des fêtes de Lannion, l'amour déclaré de Guillaume
-L'Héréec, l'opposition immédiate, violente, persévérante de madame
-Jeanne, la mère de Guillaume, une Bretonne de Tréguier, froide et
-tenace.
-
-Oh! certes, si le mariage avait eu lieu, c'était bien malgré madame
-Jeanne. Elle avait lutté jusqu'au bout contre son fils, et dit tout ce
-qu'on pouvait dire: l'inégalité des fortunes, car les L'Héréec étaient
-riches et de vieille souche bourgeoise, la coquetterie de la jeune
-fille, l'humeur légère de toutes ces femmes de Lannion. Elle détestait
-Lannion d'une haine de clocher, méprisante et aveugle. Tous ses
-ancêtres étaient nés, s'étaient mariés, avaient dormi leur dernier
-sommeil à l'ombre de la cathédrale noire de Tréguier. L'honneur de
-leur vieux nom, leur réputation d'aisance et de probité commerciale
-avaient grandi lentement, sur ce sol rocheux, le long des rives
-profondes du Jaudy. Et il allait falloir quitter la patrie familiale,
-ne plus voir la tour d'Hastings, d'où tombait le soir le couvre-feu
-sur la ville endormie déjà, se transplanter, à plus de cinquante ans,
-pour suivre le caprice d'une enfant qui tenait le coeur, le coeur
-faible de Guillaume.
-
-Ç'avait été la grande faute de Corentine, d'exiger que son mari vînt
-habiter Lannion. Elle avait déclaré qu'elle mourrait d'ennui dans
-cette ville sombre de Tréguier, plaisanté les gens de là-bas, leur vie
-contrainte et morne à son gré. Guillaume avait cédé, malgré tous,
-parce que les deux yeux bleus de sa fiancée le demandaient. Il avait
-vendu le moulin à huile, où s'était faite la fortune des aïeux, pour
-en acheter un autre, plus vieux et moins près de la mer, tout à côté
-de Lannion. Lui, très soumis à sa mère, Breton songeur et timide, il
-s'était trouvé intransigeant, presque dur, quand il s'était agi de ce
-départ qui coûtait tant à madame Jeanne.
-
-Rapidement madame Jeanne avait eu sa revanche. Elle s'était vite
-révélée dépensière et frivole, la petite Corentine. Jolie comme elle
-était, pouvait-on lui refuser de la présenter dans le monde breton,
-qui s'ouvrait volontiers devant le nom des L'Héréec? Les invitations
-n'avaient pas tardé à venir, ni les succès pour la jeune femme, ni les
-médisances d'une petite bourgeoisie jalouse et caquetant autour
-d'elle. Elle avait trop d'esprit, elle riait trop, elle ne savait pas,
-pauvre fille de seize ans, ce que lui coûteraient son amour du bal et
-ses dîners chez les bourgeois riches de la contrée, dans les petits
-manoirs où elle se rendait avec Guillaume, dans le cabriolet remis à
-neuf du grand-père Jobic.
-
-Pendant leurs absences qui duraient parfois plusieurs jours, madame
-Jeanne, qui s'était occupée de commerce depuis son enfance, gouvernait
-l'usine, et prenait, par devoir autant que par besoin de domination,
-la place de son fils. Dans l'hôtel de la rue du Pavé-Neuf, elle était
-maîtresse aussi, l'ayant acheté de ses deniers. Guillaume, au retour,
-la trouvait mécontente. Elle lui montrait que ce train de vie était
-trop lourd, que ces relations trop hautes absorberaient et au delà les
-revenus du ménage, que les affaires se ressentaient de la négligence
-de l'homme. Elle répétait les médisances qu'on racontait, dans le
-cercle étroit de vieilles gens qu'elle s'était créé; elle se
-préoccupait, sincèrement, mue par la passion maternelle qui emplissait
-tout son coeur depuis la mort de M. Jobic, de savoir si les mots
-risqués, les inconséquences de langage ou de conduite qu'on prêtait à
-sa bru, pouvaient être démentis. Guillaume, très amoureux, excusait
-Corentine, assurait qu'on la calomniait, et malgré lui, pourtant, il
-retenait quelque chose des propos auxquels il ne croyait pas. Il
-continuait à mener sans goût, pour plaire à Corentine, la même vie que
-madame Jeanne appelait une vie de dissipation, et qui était simplement
-coûteuse et vaine: mais sa jalousie soupçonneuse de Breton, lente à
-éclater, avait reçu l'éveil.
-
-La naissance de l'enfant aurait pu tout changer. Et Guillaume espéra
-un moment qu'il en serait ainsi. Mais quand sa femme, heureuse d'être
-mère, voulut prendre dans la maison la place qui lui revenait, elle se
-heurta à madame Jeanne. Entre elles deux l'opposition des caractères
-et des éducations était complète. Elles ne s'entendaient sur rien. Les
-plus petites décisions prises par madame Corentine étaient blâmées par
-madame Jeanne, ses ordres désavoués, ses désirs prévenus en sens
-contraire. A propos de ce nom de Simone, inusité au pays breton, à
-propos du choix d'une nourrice, que l'une voulait Lannionnaise et que
-l'autre s'entêtait à faire venir de Tréguier, et quand madame
-Corentine déclara qu'elle tutoierait sa fille, ce qui ne s'était
-jamais fait dans la famille L'Héréec, où les enfants étaient tenus à
-distance par le «vous» moins tendre, il y eut des scènes violentes,
-des reproches, des rappels blessants de l'humble condition des Guen.
-
-Alors la jeune femme, se sentant à l'étroit dans l'hôtel de Lannion,
-surveillée, blâmée dans les choses les plus innocentes, annihilée par
-madame Jeanne, n'eut plus de repos que son mari n'eût consenti à
-reprendre l'existence mondaine de la première année.
-
-Et les germes de désaccord, semés entre les époux, avaient levé et
-grandi. Prévenu par sa mère contre la Lannionnaise, fatigué de ces
-luttes dont il n'était guère que le témoin attristé et trop faible,
-Guillaume avait mieux aperçu les défauts de sa femme, sa vanité
-d'enfant gâtée, son désir excessif de plaire, le vide de cette petite
-tête uniquement occupée des regards qui se tournaient vers elle. Il
-avait souffert de la voir mal jugée par les vieux bourgeois de
-Lannion. Ses affaires avaient pris une tournure inquiétante. Les
-dettes affluaient, entamant la fortune des L'Héréec, modeste en somme
-et considérable seulement pour le petit pays pauvre de là-bas. Et il
-s'était plaint, à son tour, amèrement, cruellement, comme s'il se
-repentait d'une patience trop longue, entêté désormais et partial
-comme sa mère.
-
-Madame Corentine revoyait, dans la chambre silencieuse de King Street,
-ces scènes d'autrefois, la lente désaffection, les discussions
-toujours renaissantes, les emportements de son mari, les hontes
-qu'elle avait reçues, devant les domestiques, devant l'enfant, jusqu'à
-cette dernière, jusqu'à ce soir où elle avait été injuriée, jetée
-violemment et à demi renversée sur l'angle d'un meuble, au retour d'un
-dîner chez les de Couëdan, où elle s'était montrée trop libre, au dire
-de cet homme de Tréguier, mal marié à une fille de Lannion.
-
-Oh! cette brutalité! la fin de tout, la fuite, le pays à demi soulevé,
-la retraite chez le père, l'enfant disputée en justice, Perros même
-devenu inhabitable, le refuge à Jersey pour vivre et pour cacher
-Simone! Tout ce drame rapide, elle le revécut, et sa figure
-s'empourpra, et tout son coeur se souleva de colère, et ses petites
-mains se mirent à trembler sur le bois du métier qu'elle serrait.
-
-Il y avait bien longtemps que madame Corentine ne s'était animée
-ainsi. Toute l'ancienne colère, comme elle était vive encore! Comme
-elle se retrouvait! Comme les mots accouraient, véhéments, contre cet
-homme brutal avec sa femme et faible devant sa mère!
-
-L'excès même de son trouble avertit madame Corentine que cette pente
-d'esprit était mauvaise. Elle se renversa en arrière, passa les mains
-sur ses yeux, soupira, et, cherchant à quoi penser pour se tirer de
-là, se souvint tout à coup de la lettre qu'elle avait reçue en
-rentrant. Elle prit l'enveloppe froissée, la déchira lentement,
-voulant faire durer la distraction et s'y complaisant. C'était bien
-une lettre de son père.
-
- «Perros, le 24 juillet.
-
- «Ma chère fille,
-
-«Tout va bien en Perros. Sauf que la vieille mère Gode Tiec, qui
-mendiait son pain, n'en a plus besoin parce qu'elle est morte, il n'y
-a pas eu de malheur. Les terriens sont contents de leur froment, et on
-dit que les blés noirs sont jolis. Le fait est qu'en passant près du
-Hédrou, j'ai vu un morceau de lande où il pousse bien des douzaines
-de galettes pour la saison. Tu sais que ça ne m'intéresse qu'un peu,
-ces choses-là, et seulement à cause des voisins qui ont du bien au
-grand air.
-
-«Moi je n'ai pas fait belle pêche, ces jours. Je crois que le bar se
-fatigue de nos côtes. Il faut aller jusqu'aux îles pour le trouver, et
-encore! Ça m'oblige à mettre un peu plus de toile sur mon canot, qui
-est vieux comme moi.
-
-«Je te dirai, ma chère fille, que j'ai chaviré une fois, depuis ton
-honorée du 30 juin, par le travers de l'île Rougie. Le bateau n'a pas
-eu de mal, ni ton père non plus. Ceux de Ploumanac'h nous ont relevés
-tous deux, en moins d'une demi-heure. Ne t'inquiète pas, ça n'est pas
-encore mon tour, comme tu vois.
-
-«Je te dirai de plus que Marie-Anne va avoir son enfant dans bien peu
-de jours. Elle ne marche guère. Son mari est en mer, et elle voudrait
-bien t'avoir pour ce moment-là. Même elle aurait l'idée de te demander
-d'être marraine. Je sais que cela va te faire réfléchir. Elle n'osait
-pas t'écrire là-dessus. Moi, je m'en suis chargé, parce que la petite
-avait de la peine, depuis dix ans qu'elle ne t'a pas vue.
-
-«Embrasse ta demoiselle, qui est ma petite-fille tout de même, et
-crois-moi ton père dévoué.
-
- «CAPITAINE GUEN.»
-
-
-Madame Corentine relut la fin de la lettre. «Marraine, dit-elle à
-demi-voix, marraine!» Elle ne s'attendait pas à cette proposition, qui
-ajoutait à son trouble. Sous la phrase droite et sèche du vieux Guen,
-elle devinait l'émotion qu'il avait dû éprouver en écrivant cette
-lettre, elle entendait la conversation qu'il avait eue avec
-Marie-Anne, timide, épeurée par l'approche de cette maternité,
-désireuse d'avoir près d'elle sa soeur, «depuis dix ans qu'elle ne l'a
-pas vue». Et lui! il ne disait rien de lui, mais son sentiment n'était
-que trop clair. Pauvre père! lui non plus, depuis dix ans, n'avait pas
-vu sa fille, sauf une fois, à Jersey, en passant, mais sur la terre de
-Bretagne, chez lui, non, jamais, jamais elle n'avait voulu
-retourner...
-
-«Marraine, songea la jeune femme en froissant la lettre dépliée, non,
-cela ne se peut pas. Remettre le pied à Perros, moi!»
-
-L'intense irritation de tout à l'heure lui remontait par bouffées, et
-lui faisait dire «non!» Non, elle n'irait pas dans ce pays où elle
-avait trop souffert, d'où la méchanceté et la basse envie ameutées
-l'avaient fait partir...
-
-Pourtant, la lettre du père, qu'elle tenait serrée entre ses doigts,
-lui chantait comme un refrain: «Marie-Anne va avoir son enfant... Son
-mari est en mer... Elle voudrait...» Et cela s'insinuait, elle le
-sentait bien, dans son coeur de femme, malgré les révoltes de
-l'amour-propre et les dénégations des lèvres.
-
-Mauvaise soirée! Elle se leva, pour mettre un terme à ce combat
-intérieur. Il était l'heure de se coucher. Dans la chambre en face,
-Simone dormait; elle avait joint les mains qui s'allongeaient droites
-et blanches vers le mur. En écoutant, car le silence de la nuit
-s'était fait dans la rue, la mère entendait la respiration égale et
-pleine de l'enfant. Elle sentit un frisson rapide. Elle eut une sorte
-de vue claire d'un problème redoutable. Cette jeune fille qui dormait
-avait eu, l'après-midi, une initiative inquiétante. Elle pensait à son
-père, peut-être bien plus qu'elle ne l'avouait; elle désirait le
-revoir. Oui, la trop longue séparation avait dû faire éclore, dans
-cette âme de vierge, une sorte de père idéal qu'elle adorait en le
-cachant, comme d'autres le fiancé des premiers rêves. N'était-ce pas
-effrayant de laisser se développer, dans la contrainte où les
-sentiments s'exaltent, le souvenir embelli du toit paternel et du
-père? Ne valait-il pas mieux aller au-devant du danger, accepter
-bravement l'invitation de Guen?
-
-Que répondrait-elle, madame Corentine, le jour où Simone lui dirait:
-«Mon devoir est de ne pas l'abandonner, je veux revoir mon père»? Que
-répondrait-elle? Et la question se poserait sûrement. A quoi
-servirait alors de dire oui? Quelle obligation Simone lui aurait-elle
-d'un consentement qu'elle aurait arraché, qu'on ne pouvait refuser? Et
-quelle autorité la mère aurait-elle pour fixer la durée de ce séjour?
-Une autorité bien diminuée, parce que l'enfant serait partie malgré la
-mère, parce qu'entre elles deux il y aurait eu une lutte sourde et
-longue avant d'en arriver là! Et si le père accueillait bien sa
-fille,--comment douter de l'accueil?--l'enfant très flattée, très
-adulée là-bas, penserait certainement qu'on avait eu tort de la
-retenir si longtemps, elle accuserait sa mère, elle ne lui
-pardonnerait pas, au fond du coeur, de lui avoir disputé cette joie
-naturelle, et, revenue à Jersey, elle y rapporterait une âme partagée,
-elle serait changée en une autre fille, qui examinerait curieusement
-et jugerait la longue jalousie de sa mère...
-
-Peut-être une diversion immédiate, un voyage en Bretagne préviendrait
-cet avenir menaçant. Oui, passer huit jours à Perros, envoyer Simone à
-Lannion deux ou trois jours... Elle était maîtresse de limiter la
-durée d'une faveur que personne n'avait demandée. Elle ramenait sa
-fille à jour fixe. Elle avait le beau rôle, et Simone serait engagée à
-revenir, par le sentiment même de générosité qui aurait poussé sa mère
-à lui dire: «Va!» L'objection, le malaise né entre elles à l'occasion
-du père disparaîtrait. Il serait évident que madame L'Héréec n'avait
-pas peur, puisqu'elle envoyait l'enfant vers lui, qu'elle n'avait pas
-de rancune sauvage...
-
-Hélas! la peur, la rancune, c'était au contraire, en ce moment, le
-plus vivant de cette âme bouleversée. A peine l'idée se fut-elle
-formulée dans l'esprit de madame Corentine, de risquer un voyage en
-Bretagne, la jeune femme se sentit toute défaillante. L'abandon
-qu'elle avait toujours craint, elle s'y précipiterait donc! Elle irait
-confier sa fille à ses ennemis! Encore s'il n'y avait eu que le mari,
-mais la mère, madame Jeanne, qui la détestait! Qui sait quand elle
-reverrait Simone, si elle la reverrait jamais? Sur un caprice
-d'enfant, sur une lettre du vieux Guen, elle serait folle, en effet,
-de risquer tout son bonheur, folle, folle...
-
-Elle répétait le mot, dans la peur de ce silence de tout, dans le vide
-de son âme, dans l'anxiété de ses contradictions. Qui la délivrerait,
-qui l'éclairerait, qui la sauverait?
-
-Un instant, elle, alla vers la fenêtre, et appuya son front aux vitres
-moites, derrière lesquelles la brume allait toujours, soufflée par le
-vent d'est. Tristesse des rues désertes, morne accablement des maisons
-où plus rien ne veille! Tout dort, il n'y a même plus un mouvement de
-passant, pas une étoile qui puisse tirer à soi l'abandonnée qui se
-débat et voudrait échapper à elle-même.
-
-Alors madame Corentine a traversé la chambre, elle s'est approchée du
-lit où dormait Simone, et, la fièvre au coeur, elle a pris dans ses
-mains une poignée des grands cheveux bruns épars sur l'oreiller, elle
-s'est penchée, elle les a baisés avec passion, puis elle est demeurée
-debout, immobile, longtemps, à regarder dormir celle qui venait
-d'écrire au père, là-bas, sur la côte de France.
-
-
-
-
-II
-
-
-Le lendemain matin, quand Simone entra dans la chambre de sa mère,
-celle-ci dormait encore, lasse d'avoir veillé et d'avoir pleuré. La
-jeune fille s'avança sur la pointe des pieds, enveloppa sa mère de ses
-bras, et l'éveilla en l'embrassant longuement, sans rien dire, avec ce
-merveilleux tact des enfants qui grandissent, et qui savent déjà que
-les tendresses blessées n'ont pas besoin d'explication, mais de
-caresses pour guérir.
-
-Elle retournait dans son appartement, heureuse d'avoir fait plaisir et
-de se sentir tant aimée. En passant à côté du métier, elle jeta un
-coup d'oeil sur le dessin du canevas. A peine si le mouvement fut
-marqué: une inflexion légère de la taille, les grands cils qui
-s'abaissent et se relèvent. Mais elle avait vu que le trait à l'encre
-de Chine en était au même point. Madame L'Héréec avait deviné la
-pensée de sa fille.
-
---J'avais les yeux si fatigués hier soir, dit-elle, que je n'ai pu
-continuer.
-
-Une demi-heure plus tard, elles descendaient au magasin, que la
-servante venait d'ouvrir et de balayer. Il faisait un soleil radieux.
-Et il était bien joli, sous cette pluie de rayons, l'étalage de la
-_Lande fleurie_. La lumière se brisait, en éclats de toutes les
-couleurs, sur mille objets aux surfaces polies, cailloux du Rhin,
-broches, bracelets, épinglettes, émaux, éventails en ivoire ou en
-plumes. Elle mettait une aigrette au bord rose des gros coquillages de
-l'Inde, sur les ongles des pattes de lagopèdes montées en porte-plumes
-et en coupe-papier, glissait en lueurs fauves le long des cannes de
-choux vernies, des _cabbage sticks_ entassés dans un coin, cerclait
-d'une auréole les assiettes du Japon et les coupes de cristal, d'où
-s'élevaient, en pyramides crêpelées, tous les tabacs de la libre
-Angleterre, Virginian, Old Judge, army and navy mixture, Richmond gem,
-Orient, qui répandaient dans l'atmosphère un parfum de bazar levantin.
-
-Simone aimait ces choses brillantes et bien rangées. Elle aimait les
-clairs jours d'été. Elle s'avança, ouvrant les yeux tout grands, comme
-si elle fût entrée dans une salle de bal, devinant que sa jeunesse et
-cette lumière étaient faites l'une pour l'autre.
-
-Madame Corentine, qui la suivait, parut, au contraire, gênée par ce
-miroitement universel. Elle s'assit derrière un bureau qui occupait
-le milieu de la pièce, et se courba sur un livre de comptes, tandis
-que sa fille, debout, penchée au-dessus d'une vitrine, rangeait une
-collection de bijoux en granit de Jersey et de sous de l'île émaillés.
-Les doigts de Simone, à petits coups légers, redressaient l'alignement
-compromis par les acheteurs de l'avant-veille, donnaient une
-inclinaison plus heureuse à un croissant de pierre bleue ou rose,
-essuyaient un grain de poussière. Elle avait l'habitude et le goût de
-ce joli ménage. Son esprit ne s'y dépensait guère. Il lui en restait
-assez pour songer, et son coeur faisait du chemin autant que sa main
-en faisait peu, son coeur si jeune, grisé pour un rayon de jour. Elle
-pensait à son père qui, en ce moment peut-être, lisait la ligne tracée
-par elle sur la page blanche. Comment l'avait-il reçue? Un petit
-frisson l'agitait à cette idée. Elle se représentait bien la maison,
-le jardin, le salon où se tenait sans doute M. L'Héréec, avec sa mère,
-la sévère madame Jeanne, le coup de sonnette du marin, la porte
-ouverte par la vieille Gote; mais tout se brouillait ensuite, et elle
-cherchait, sans pouvoir la trouver, la figure de son père. Cinq années
-sans le voir avaient presque effacé l'image, altéré les contours,
-l'expression des yeux, le souvenir du son de la voix. Elle ne pouvait
-pas. C'était déjà comme si la mort avait passé, avec ses voiles qui
-s'ajoutent les uns aux autres, d'année en année. Pas même un portrait
-qui pût l'aider à ressaisir l'impression ancienne et si chère. Dans la
-nouvelle maison, tout ce qui rappelait le père était banni, excepté
-une photographie déjà jaune, datant des premières semaines après le
-mariage, et qu'elle avait aperçue une fois, un jour que sa mère
-feuilletait des liasses de lettres pliées en quatre.
-
-Elle se ralentit un peu dans son travail, leva la tête, et regarda sa
-mère.
-
-Madame Corentine avait appuyé son menton sur une de ses mains, et, les
-yeux vagues fixés sur la rue, elle réfléchissait. Elle avait l'air
-triste.
-
-Comme tout avait changé, depuis la veille, pour une ligne d'écriture!
-
-Simone se remit à ranger les bijoux de granit et les sous de Jersey.
-De temps en temps, elle levait les yeux vers le bureau d'où ne venait
-aucun bruit de plume rayant le papier, aucune ombre rapide d'un bras
-levé brisant les lueurs du parquet. Elle retrouvait toujours la même
-silhouette fine et songeuse.
-
-Il devait y avoir autre chose que le souci de la veille, pour que
-madame Corentine fût à ce point absorbée dans ses réflexions. Après le
-déjeuner, elle annonça l'intention d'aller rendre visite à miss Ellen
-Crawford, vieille demoiselle pauvre, qui se disait toujours
-institutrice, bien que, depuis longtemps, on ne lui eût connu aucune
-élève, et pouvait sans déchoir, à l'abri de ce pavillon, rendre mille
-petits offices rétribués qui lui eussent fait sans cela un état
-inférieur: Miss Ellen gardait les cottages, les louait, gageait les
-cuisinières, et prenait en pension, dans son petit jardin de
-Springfield Road, les géraniums et les fuchsias laissés par les
-baigneurs ou par les familles en voyage.
-
-Simone, restée seule, se demanda ce que sa mère pouvait bien avoir à
-confier à miss Ellen Crawford. Il lui fallut attendre, pour le savoir,
-plus d'une grande heure, vendre une demi-douzaine de cabbage sticks,
-de broches en vieil argent et de vues de Jersey. Enfin sa mère revint,
-et, comme personne ne se trouvait arrêté à la devanture du magasin:
-
---Simone, dit-elle, je viens de convenir avec miss Ellen qu'elle
-gardera la maison pendant une absence que je compte faire.
-
---Avec moi?
-
---Oui. Marie-Anne désire beaucoup que je sois marraine de son enfant;
-j'ai réfléchi, et j'accepte.
-
---Oh! maman!
-
-La jeune fille traversa l'appartement; elle arriva, toute sa joie
-étonnée dans les yeux, jusqu'à madame Corentine, qui se tenait au
-delà de la porte, et enlevait son chapeau.
-
---Alors, Perros? dit-elle.
-
---Certainement.
-
---Et le grand-père Guen?
-
---Et même Lannion, si tu veux.
-
-Simone voulut passer le bras autour du cou de sa mère.
-
---Merci, dit-elle, vous me faites si grand plaisir!...
-
-Elle s'arrêta, sentant que sa mère la repoussait doucement.
-
---Laisse-moi, petite, laisse-moi. Nous ne partons pas tout de suite,
-d'ailleurs. Dans quatre jours: miss Ellen est occupée jusque-là.
-
-L'enfant s'écarta. Elle vit que sa mère pleurait. Sa joie, brusquement
-refoulée, lui fit comme une blessure à l'âme. De nouveau, elles
-souffraient de tant s'aimer sans pouvoir se mettre à l'unisson.
-
-Mais, un moment après, comme elles rentraient toutes deux dans le
-magasin, madame Corentine pria Simone d'aller chercher une liasse de
-papiers dans une des chambres du second. Simone partit. Elle monta
-l'escalier en courant. Et à mesure qu'elle montait, la joie
-recommençait à grandir en elle. Il fallait passer par un couloir vitré
-d'où l'on découvrait, par-dessus les toits voisins, le bout des jetées
-de Saint-Hélier et une large bande de mer. Simone s'arrêta. Elle
-regarda, tout attendrie, la limite bleue si loin, si loin. Et, comme
-personne n'était là pour l'épier, elle envoya un baiser vers la terre
-invisible de France.
-
-Au retour, elle entra, sans raison, dans sa chambre de jeune fille,
-qu'elle trouva plus jolie que de coutume.
-
-Des mots traversaient son esprit, bondissant l'un après l'autre, se
-rattrapant, se confondant, pêle-mêle, sans repos, comme des papillons
-de printemps: Perros, Trestrao, Marie-Anne, Lannion, Guen, Sullian, le
-père.
-
-Et elle souriait à tous.
-
-
-
-
-III
-
-
-A peine le voyage de Lannion fut-il décidé, que madame Corentine
-regretta la parole donnée.
-
-Elle était nerveuse, pâle, incapable de rien entendre en dehors de ses
-propres pensées qui la torturaient, quand elle monta, quatre jours
-après son entrevue avec miss Ellen Crawford, sur le pont de
-l'_Alliance_, le petit vapeur anglais qui fait le service entre
-Saint-Hélier et Saint-Malo. Étendue à l'arrière, sur une chaise
-longue, la tête enveloppée dans un châle, elle prétexta le malaise du
-roulis pour éloigner Simone: «Va, dit-elle, laisse-moi, je ne
-rouvrirai les yeux qu'à Saint-Malo.» Et elle se mit à penser, avec un
-trouble affreux, qu'elle allait perdre son enfant, qu'on la lui
-volerait, oui, sûrement, et à repasser toutes ces circonstances qui
-l'avaient amenée là, tous les mots échangés avec Simone depuis une
-semaine.
-
-Des terreurs subites la prenaient. Et sa main, conduite par une espèce
-d'instinct de défense, touchait le sac aux armatures nickelées, posé
-près d'elle, et où elle avait renfermé la charte de sa liberté, la
-copie du jugement dont elle lisait de mémoire les lignes régulières,
-nettes comme des lames d'acier: «Au nom du peuple français, attendu
-qu'il résulte de l'enquête des sévices graves... Par ces motifs,
-prononce la séparation de corps entre les époux L'Héréec, avec tous
-ses effets de droit, déclare que la demanderesse aura la garde
-exclusive de l'enfant, qu'elle sera tenue seulement de remettre au
-mari pendant le mois de septembre...» Oserait-on, après cela, lui
-ravir sa fille? Non, il était lié. Elle avait pour elle la force des
-lois, les gens de justice. Elle en userait, au besoin. Elle se disait
-cela, et elle continuait quand même à s'enfoncer dans ce dédale de
-souvenirs, d'appréhensions, de raisonnements contradictoires, qui
-brisent l'énergie, et ne réparent pas les fautes commises.
-
-Simone, après avoir refusé de quitter sa mère, la voyant immobile et
-la croyant assoupie, monta sur la passerelle. Il y avait peu de
-passagers. Elle s'accouda aux balustrades de fer, la figure dans le
-vent qui soulevait ses cheveux, près du lieutenant, un marin
-irlandais, que sa mère et elle avaient connu à Saint-Hélier. Et,
-pendant plus de deux heures, tandis que le bateau courait, brisant les
-lames courtes, elle prit un plaisir d'enfant à se faire expliquer la
-route, les manoeuvres, les courants qui portent sur les roches, les
-balises. Le lieutenant racontait des histoires de mer, souriant dans
-sa barbe blonde aux questions de la jeune fille, et lui nommait les
-écueils, les uns trouant les vagues, les autres invisibles,
-reconnaissables seulement au bouillonnement et à la nuance de l'eau.
-
-Bientôt Cézembre émergea, ronde comme un chaton de bague. La terre de
-France, simple ligne d'abord, se dentela, prit couleur, s'éleva. Le
-clocher de Saint-Malo pointa dans l'azur, et ce fut l'entrée de la
-Rance, large et superbe, toute blonde sur ses bords de roches et toute
-bleue au milieu, avec des lointains de forêts comme les fjords de
-Norvège.
-
-Alors Simone, enthousiaste, descendit par l'échelle de la passerelle.
-Les mots d'admiration se pressaient sur ses lèvres. Elle fut surprise
-de trouver sa mère debout, qui la regardait venir, en souriant un peu
-derrière son lorgnon d'écaille.
-
---Est-ce beau, cette Bretagne!
-
-Madame L'Héréec répondit, avec moins d'accent, mais avec un sérieux
-qui n'échappa point à Simone:
-
---Oui, très beau. Cela fait je ne sais quoi de se retrouver en France,
-n'est-ce pas, Simonette?
-
-Et elle caressa la joue de Simone du bout de sa main gantée.
-
-Dès leur arrivée, madame Corentine et sa fille prirent le train de
-Bretagne, mais elles s'arrêtèrent à Plouaret. Le lendemain seulement,
-vers dix heures, une calèche de louage vint les prendre, pour les
-mener à Perros, en tournant Lannion. Madame Corentine ne voulait pas
-s'exposer à rencontrer son mari, elle voulait éviter jusqu'à la vue de
-l'hôtel de la rue du Pavé-Neuf, massif entre ses deux jardins, avec
-ses contrevents bruns, son toit long coiffé d'un bourrelet de zinc, et
-qu'on aperçoit des coteaux voisins, au-dessus des ormeaux du Guer.
-
-Il fallut couper à travers la campagne, par les chemins tordus autour
-des fermes. On allait lentement. La matinée avait la douceur bretonne,
-pénétrante et voilée. La brume, qui s'était embaumée toute la nuit sur
-les landes et les chaumes, comblait encore les vallées, et fumait sur
-les buissons bas, tandis que le soleil chauffait les arêtes rocheuses
-couronnées de pins. Les alouettes, qui sont nombreuses sur les côtes,
-se levaient et montaient pour voir la mer. On devinait que la
-splendeur de midi serait superbe et courte.
-
-Madame Corentine, assise à droite, au fond de la calèche, resta
-d'abord silencieuse et distraite. Souvent, elle jetait un regard
-rapide sur les hauteurs qui cachaient Lannion. Ses yeux s'animaient
-comme au voisinage du danger. Un sentiment de révolte et de défi
-faisait redresser cette petite tête volontiers hautaine. Puis
-l'émotion d'une minute s'effaçait. Les yeux bleus se laissaient
-prendre aux détails familiers de la route. Un apaisement, un
-demi-sourire détendaient la physionomie de la jeune femme. Madame
-Corentine passait où elle avait passé petite fille, jeune fille, jeune
-épousée.
-
-Quand les collines de Lannion, évitées par un long détour, bleuirent
-derrière la voiture, quand les chevaux, rendus plus vites par les
-effluves salins, commencèrent à trotter sur la route de Perros, cette
-impression devint dominante, et se fixa. Madame Corentine répondit aux
-questions de sa fille, s'intéressa à tous les clochers de l'horizon,
-se pencha quand Simone se penchait, pour lire, sur les bornes, les
-kilomètres franchis. Les inquiétudes avaient disparu. Le charme du
-pays natal prévalait souverainement. La mère et l'enfant se
-retrouvaient, unies dans la même attente joyeuse. Au sommet des côtes,
-les pinières dressaient leurs bouquets de poils drus, qui chantaient.
-Par l'ouverture étroite des vallées, chacune ayant son ruisseau plein
-de menthes et sa ferme écrasée parmi les arbres, la mer apparaissait,
-entre deux pointes de falaises, d'où venait le souffle frais et
-l'étincelle des vagues. On approchait de Perros.
-
-
-
-
-IV
-
-
---Petite, attrape l'amarre!
-
-Le capitaine Guen, qui arrivait à la godille, et doublait la pointe de
-la jetée de Perros, lança un paquet de cordes qui se déroula, et vint
-tomber sur la haute levée de granit, couverte de goëmons comme un
-vieux mur où grimperaient des lierres bruns. Marie-Anne se baissa avec
-effort, et attacha la corde au dernier échelon d'une échelle de fer.
-Le douanier de service regardait.
-
---Est-ce que la pêche est bonne, père?
-
-M. Guen, sans répondre, se mit à parer son canot, en alignant, le long
-des bordages, les deux avirons, la gaffe et le bâton de sapin qui lui
-servait de beaupré. Le bruit des bois heurtés s'en allait, porté au
-loin par l'eau, dans le petit port en demi-cercle. Cette musique-là
-réjouissait le capitaine, et donnait de l'importance à son
-débarquement. Il ne se pressait pas. Des baigneurs, qui l'avaient
-aperçu, hâtaient le pas dans l'espoir d'acheter du poisson.
-
---La pêche doit être bonne, puisque vous ne répondez pas! reprit la
-jeune femme, les mains jointes sur le devant renflé de sa jupe grise.
-
-Le capitaine enleva encore son ciré de toile, l'enferma dans un
-placard, à l'arrière, revêtit sa veste usée à deux rangs de boutons
-d'or qui lui donnait haute mine, puis, saisissant d'une main les
-barreaux de l'échelle, il monta, tenant de l'autre un panier d'où
-s'échappaient des gouttes de saumure mêlées d'écailles, qui tombaient
-dans la mer.
-
---Voilà! fit-il en apparaissant sur la jetée: dix dorades, deux
-vieilles et un congre, un petit, par exemple!
-
---Combien vos dorades, mon ami? demanda une voix d'homme, dans un
-groupe de cinq ou six curieux qui s'était formé autour de lui.
-
---Je ne vends pas mon poisson! dit le capitaine.
-
-Il se redressa, en se voyant entouré d'étrangers, de ces «gallos»
-qu'il n'aimait guère, et, par-dessus leurs têtes, comme il était très
-grand, il regarda quelque chose droit en face de lui, sur le quai,
-là-bas. C'était son habitude, quand il prenait terre, de donner le
-premier coup d'oeil à sa maison. Il aimait la revoir, en retraite sur
-l'alignement des autres, avec la porte abritée d'un auvent, et ses
-deux fenêtres ouvertes sur la baie, par où la brise entrait jusqu'à
-la nuit. Et ma foi, il n'avait point l'air ainsi d'un homme qui vend
-ses dorades, le capitaine Guen! Son cou, maigre et tanné, portait une
-tête petite et aplatie, une tête de goëland. Comme beaucoup de marins,
-Guen avait des oiseaux du large l'oeil bleu vert et transparent. Quand
-il se fut assuré que tout était bien en place, dans le bas Perros:
-
---Enlève, petite!
-
-Marie-Anne souleva le panier, le douanier porta la main à son képi, et
-Guen se mit à marcher rapidement vers le bourg. Arrivé à l'endroit où
-la jetée se coude pour rejoindre le quai, il se détourna pour voir
-l'étranger qui lui avait ainsi fait perdre ses mots, leva les épaules,
-et dit, d'une voie radoucie, tandis qu'une sorte de contentement
-plissait ses joues raidies par le vent et par le sel:
-
---Eh! eh! Marie-Anne! jolie pêche, n'est-ce pas?
-
---Oui, père!
-
---Et je n'ai été que jusqu'à la Noire de Thomé, sais-tu? Je n'avais
-qu'à moitié le coeur à mes lignes. Toujours je croyais qu'il nous
-était arrivé quelqu'un. Personne n'est venu?
-
---Non, personne, répondit la jeune femme en changeant de main le
-panier.
-
---Et pas de lettres?
-
---Non plus.
-
---Ça sera pour demain. Dommage que ton Sullian ne soit pas là, lui qui
-aime tant la soupe de vieilles! Enfin tu les porteras aux Tudy, qui
-sont pauvres.
-
---Oui, père.
-
-Ils longèrent le quai, où quelques notables, moins actifs que le vieux
-Guen, revenus de toute navigation, même de la petite, bonnes gens à
-colliers de barbe rude, assis sur les bornes d'amarre et les pieds sur
-les câbles, échangèrent avec le capitaine le grognement bref des
-anciennes connaissances du même port. Ils baissaient la tête,
-balbutiaient un bonjour, et laissaient passer avec la belle
-indifférence d'un navire qui en croise un autre.
-
-Guen, au milieu du port, inclina à droite, entra dans le petit
-cul-de-sac qui formait une place minuscule au-devant de sa maison,
-passa sous l'auvent couvert d'ardoises épaisses, d'un bleu gris, qui
-tremblaient, les jours de tempête, comme un clavier de castagnettes,
-et ouvrit la porte.
-
-Pas de lettres! Cela le tourmentait un peu. Pourquoi Corentine
-n'avait-elle pas écrit, ni Sullian?
-
-Selon son habitude, quand il rentrait de la pêche, il s'assit à
-califourchon sur une chaise, et alluma sa pipe, tourné vers le maigre
-feu qui faisait bouillir la marmite.
-
---Je sors, père, dit Marie-Anne; je vais chez les Tudy.
-
-Quand elle eut refermé la porte, la longue salle enfumée redevint aux
-trois quarts obscure. Une seule fenêtre l'éclairait, petite et
-grillagée, à droite de l'entrée. Il faisait nuit de bonne heure dans
-cette pièce basse, qui servait de cuisine et de magasin de pêche au
-capitaine. Une table, des chaises, des filets, des lignes roulées sur
-des lièges, une paire d'avirons pendus au mur, une voile neuve dans un
-angle, c'était tout l'ameublement. Par prévision, depuis quatre jours,
-on avait dressé dans le fond un lit de bois pour le capitaine: si les
-Jersiaises allaient arriver! La chambre du capitaine, là-haut, était
-prête à les recevoir. Mais non, rien, pas de nouvelles!
-
-Pourquoi se tourmenter, cependant? Corentine était comme cela,
-capricieuse, irrégulière. N'allait-elle pas se décider tout à coup et
-sans prévenir? Il la connaissait bien, sa Corentine! Si elle allait
-revenir au pays, là, chez lui! A cette pensée, qu'il avait eue
-pourtant bien des fois, Guen sentit son coeur se troubler.
-
-C'est qu'il l'aimait bien, Corentine! Il l'avait aimée, même, d'un
-amour de prédilection, quand elle était jeune fille, et qu'on le
-louait si souvent à cause d'elle. Au retour de chaque voyage, il la
-trouvait embellie. Il comptait avec orgueil qu'il pourrait lui donner
-une dot assez ronde, pour une fille de simple capitaine, vingt mille
-francs, et qu'elle serait recherchée par quelque breveté, commandant
-un beau navire à vapeur, un de ceux qu'il aurait voulu être, lui.
-
-Hélas! ç'avait été son grand chagrin bientôt, sa fille aînée. Il ne
-lui en avait pas gardé rancune. Il l'avait excusée tant qu'il avait
-pu, disant: «Attendez, laissez venir le temps», et, plus tard, quand,
-répudiée, chassée de Lannion, réfugiée à Perros pendant le procès qui
-se déroulait, elle était en butte aux médisances de tant de mauvais
-coeurs jaloux, ne cessant de répéter: «On n'a pas su la prendre, on a
-été trop dur avec Corentine, oui, trop dur!»
-
-Ses raisons n'étaient jamais bien abondantes ni compliquées. Il
-n'avait point voulu entendre ce qu'on lui contait des dépenses, de la
-coquetterie et des impertinences de sa fille. Et il était demeuré
-frappé dans sa joie de vieux brave homme, dans la paix de sa
-conscience droite, comme par un malheur injuste, quand madame
-Corentine, séparée, trouvant la vie impossible à Perros aussi bien
-qu'à Lannion, s'était enfuie à Jersey.
-
-Depuis ce moment-là, il s'était mis à pêcher avec passion. Il passait
-des jours, quelquefois une partie de la nuit, dans son canot à une
-voile, toujours seul et par tous les temps. Les retraités de son âge,
-qui le voyaient tant naviguer et se lasser, lui, un riche, qui avait
-bien le moyen d'acheter son poisson, disaient: «C'est Corentine qui
-lui manque. Il a un chagrin, cet homme-là.» Et ils n'avaient pas tort.
-
-Mais la maison du port l'induisait aussi en tentation. Rien ne volait,
-rien ne flottait sur la baie qu'il ne le vît, pas un coup de vent, pas
-un yacht, l'aile tendue, gouvernant vers la jetée, pas un vol de ces
-petites bécassines qui vont, comme des balles d'écume fouettées du
-vent, d'une grève à l'autre. Des fois, quand il souffrait d'un
-rhumatisme, il regardait par la fenêtre de sa chambre, pendant des
-heures, la ligne d'horizon, nette, légèrement courbée, et il naviguait
-en pensée. Il s'en allait bien loin dans les grands espaces, dans
-l'infini où il avait commandé ce petit point obéissant, mobile,
-intrépide, qui s'appelait l'_Armide_ ou le _Légué_.
-
-Des ports lointains où il s'était arrêté, des escales pour une avarie,
-pour un supplément de charge à prendre, lui revenaient en mémoire, et
-les navires qu'on croisait, et les jolis profits du commerce que lui
-permettait l'armateur, et les nuits sous les vergues tendues qui
-criaient, d'un gémissement doux, à chaque houle, et le susurrement
-continu de la brise dans les mâts de sapin, si beaux chanteurs qu'on
-les eût dit accordés ensemble pour se répondre et siffler en parties!
-Il y avait si longtemps que la mer lui avait pris le coeur! Il se
-rappelait les fiançailles, quand, futur mousse aux pieds nus, il
-courait dans les vases du Guer, pêchant des crabes et des anguilles
-jusque sous la carène des goëlettes amarrées au quai; il se rappelait
-le capricieux et fort amour dont elle l'avait aimé, elle aussi,
-quarante-cinq ans durant, ses caresses, ses colères, l'indicible
-malaise qu'il éprouvait loin d'elle, les nuits toujours parlantes,
-l'oeil mobile des lames qui fuirent. Oh! il était bien de la race
-aventureuse dont il est dit, dès les siècles anciens, qu'elle aimait à
-se lancer sur la mer pour y découvrir des îles, de l'espèce des
-oiseaux qui ne trouvent pas seulement leur nourriture au large, mais
-qui aiment à y planer pour le plaisir et pour le libre essor de leurs
-ailes.
-
-Cependant, toute cette douceur qui lui venait du voisinage de la rade
-était empoisonnée par la pensée de la séparation d'avec sa fille
-aînée. Même en regardant la mer, même en se souvenant de ses belles
-années, il se rappelait les mauvaises. Il y avait des calomnies, des
-mots qu'il ne pouvait plus chasser. Par exemple, cette phrase de
-madame L'Héréec la mère, de madame Jeanne, comme on la nommait, disant
-au tribunal: «Je savais, dès le début, que mon fils se repentirait de
-cette mésalliance, et je l'en avais prévenu.»
-
-Mésalliance! Qui donc, en pays breton, avait le droit de prononcer un
-mot pareil en visant la fille du capitaine Guen? Qui donc pouvait
-accuser la famille d'avoir manqué d'honneur ou de probité, et qui donc
-pouvait se vanter d'être de meilleur sang, plus honnête, et peut-être,
-après tout, plus illustre?
-
-Car il y avait, au sujet des Guen, de vieilles traditions. Le
-capitaine ne s'en vantait pas, mais il les connaissait. On disait que
-la race était parente de l'apôtre armoricain, saint Guénolé. Tout
-petit, il avait été bercé au récit que les grand'mères, discrètement,
-racontaient, sous l'abri de leurs capes, les soirs d'hiver. Il savait
-l'histoire du saint, fils de comte, dont le nom signifiait: «Il est
-tout blanc»; âme toute blanche, en effet, réfugiée de bonne heure dans
-la discipline monastique, à l'ombre errante du manteau de saint
-Corentin, que les landes de Bretagne voyaient passer tour à tour; âme
-égale et sévère pour elle seule, qui fut prise de pitié aux chants de
-fête de la ville d'Ys, et pleura, devant le roi Grallon, sur la ruine
-prochaine de la grande cité; âme éprise de solitude aussi, vagabonde
-au service de Dieu. Comme ils étaient nombreux, dans la rudesse des
-temps païens, ces jeunes hommes, fils de pères grossiers et de mères
-délicates, qui conservaient de l'un le goût des longues courses et des
-navigations à l'aventure, et développaient l'instinctive pureté de
-l'autre jusqu'au renoncement du cloître! On les voyait passer,
-amaigris par le jeûne et rayonnants de visage, au lendemain des
-douleurs publiques, soit des rencontres d'hommes d'armes, soit des
-pestes, soit des pillages qui laissent les maisons vides et les champs
-sans moisson. Pour les deuils, pour les querelles entre frères, pour
-les enfants premiers-nés emportés dans leur fleur, on les appelait en
-hâte. Ils venaient, ils consolaient, et parfois rendaient toute la
-joie perdue en ranimant les morts. Puis ils s'en allaient, ayant peur
-d'eux-mêmes et des louanges du monde. Ils retournaient au monastère,
-dont la porte s'ouvrait sur plusieurs lieues de landes ou devant la
-mer infinie. Parfois, ils prenaient un pain d'orge, leur bourdon, un
-livre de chant, et, montant sur une barque, ils allaient à la
-recherche des îles, encore plus loin des hommes, encore plus près de
-Dieu. Et leur coeur était ravi dans le bruit des vagues. Et l'instinct
-profond de leur race chantait en eux, parmi les écueils.
-
-Que de fois Guen, avec son équipage de bons matelots, choisis dans
-Perros et Lannion, avait contourné la presqu'île bretonne et passé le
-raz de Sein! Il regardait alors, avec un sentiment d'amour et de
-prière, l'île plate, rase sur la mer toujours creusée de lames. Dans
-les beaux jours, à l'époque où les pêcheurs mettent le feu au goëmon
-dans leurs champs, il s'élevait de là des fumées légères, droites dans
-le ciel pâle. Guen songeait que l'aïeul avait fait ainsi. Le disciple
-de saint Corentin avait semé l'orge sur ce rocher. Ses cantiques
-s'étaient répandus parmi les houles, mêlés aux voix d'oiseaux. C'est
-de là que, voulant regagner le continent et n'ayant plus de barque, il
-s'était mis à marcher sur le détroit avec ses compagnons, et qu'on les
-avait vus s'avancer en file, tout blancs, pareils à une troupe
-d'alouettes de mer qui suit le creux des lames. Toujours Guen
-cherchait du regard l'endroit le moins large du raz et la pointe
-probable où ils avaient dû aborder.
-
-Se rattachait-il vraiment, par une suite d'ancêtres inconnus, pêcheurs
-de homards et de congres, à la race du comte Fragan, qui vit périr la
-ville d'Ys? Un signe aurait pu donner, un seul, quelque ombre de
-vraisemblance à la légende: la seconde fille de Guen, Marie-Anne.
-Celle-là était demeurée fille du peuple. Elle avait conservé le
-costume, l'allure et les préoccupations ménagères de ses compagnes
-d'école. Au sortir des classes, elle n'avait pas demandé des leçons
-particulières, comme Corentine, ni couru les assemblées, ni rêvé bien
-loin un mari. Tout son roman tenait entre l'église de Perros et la
-maison du vieux Guen, où, un jour, vers la vingtième année, un
-capitaine au long cours était venu la demander en mariage, où, depuis,
-elle attendait, pendant des mois, silencieuse et l'esprit toujours en
-mer, des réunions qui duraient à peine des semaines. Ce n'était qu'une
-femme de marin, dans un bourg de la côte bretonne. Mais l'étrange et
-charmante physionomie qu'elle avait, et qui la distinguait de toutes
-les autres: des yeux mauves très doux, des cils si fins et si dorés
-qu'on n'en voyait que le rayon, point de sourcils, deux grands
-bandeaux de cheveux d'or sous la dentelle de la coiffe, la bouche
-longue, les épaules tombantes et, surtout, une sorte de transparence
-de visage à travers laquelle se lisait une seule pensée, grave et
-pure, comme dans les images de saintes! Ceux qui la voyaient prier
-dans l'église de Perros songeaient à des figures de fresque. Elle
-faisait une impression de passé noble et lointain.
-
-Ce qu'il y a de sûr, c'est que la légende, même incertaine, et dont il
-ne se vantait jamais, avait contribué à bien poser le capitaine dans
-le pays de Perros-Guirec. Sans doute, il n'était que Lannionnais, et
-il avait vécu à Lannion jusqu'à son mariage. Mais, pour une distance
-de six kilomètres, l'excommunication bretonne peut être levée: on
-l'avait adopté à Perros. Il y jouissait de l'estime et d'une autorité
-particulière dans les choses de la mer. Quand on était longtemps sans
-nouvelles d'un bateau, les femmes ou même le syndic venaient le
-trouver: «Capitaine, il y a _la Marie_ qui devait arriver la semaine
-dernière de Christiana; elle n'est pas encore signalée?» Il avait
-toujours une explication rassurante: les relâches dans les petits
-ports, les avaries qu'on répare dans des îles, certains courants dont
-il se souvenait et qui mangeaient la marche des navires. Si Guen ne
-faisait pas partie du conseil, c'est parce qu'il ne l'avait pas voulu.
-
-Il réfléchissait justement à ce défaut de nouvelles où l'on était du
-beau dindy commandé par son gendre, _la Jeanne_, de Lannion, et il se
-donnait des raisons qu'il approuvait de la tête.
-
-Un bruit de pas qui claquaient sur la terre dure de la place. Il
-écouta. C'était le pas alourdi de Marie-Anne. Il y avait aussi des
-voix, plusieurs, des voix douces. Qu'est-ce que cela? Serait-il
-possible?... Guen se leva, déposa sa pipe dans un trou de la cheminée,
-et ouvrit la porte.
-
---Père, c'est Corentine! dit une voix. Grand-père, c'est Simone! dit
-une autre.
-
-Avant qu'il eût pu se reconnaître, il se sentit attiré par deux bras
-jetés sur ses épaules. Il se pencha, et deux lèvres fraîches, un pli
-de voilette relevée, un noeud de satin froissé se posèrent sur sa joue
-hâlée.
-
---Bonjour, père!
-
-Il ne dit rien, mais il la serra si fort contre son coeur qu'il
-l'enleva de terre un moment. Puis, détachant ses bras, et se reculant,
-et fermant à demi les yeux, comme s'il avait voulu juger la voilure
-neuve d'une goëlette:
-
---Pas changée! dit-il, la même, bien la même! Et l'autre? Voyons?
-
-Simone se tenait en arrière de sa mère, un peu à gauche. La porte
-entre-bâillée laissait en pleine lumière cette grande jeune fille,
-rose comme une Anglaise, étonnée, souriante et grave. Le capitaine la
-considéra de la tête aux pieds, examina son chapeau de feutre noir, où
-s'enroulait un voile blanc, son cache-poussière, qui était un vêtement
-nouveau pour lui, et, ne reconnaissant point en elle le type des Guen,
-ni leur manière d'être, en fut comme décontenancé.
-
---Ma foi, fit-il, je ne l'aurais point avouée pour mienne dans la rue,
-cette enfant-là, Corentine. Bonne mine, d'ailleurs... Comme la voilà
-grande!
-
---Je le crois bien, depuis le temps que vous ne m'avez vue! Vous ne
-m'embrassez pas, grand-père?
-
-Elle s'avança, droite, tendit une joue, puis l'autre.
-
---Vous savez, grand-père, dit-elle posément, c'est moi qui ai voulu
-venir.
-
---Qu'est-ce que tu dis, Simone?
-
---Maman, il ne faut pas me démentir. Je vous suis si reconnaissante
-d'avoir consenti! Oui, grand-père, je suis très heureuse d'être ici.
-Je m'y reconnais!
-
---Oh! petite, ça n'est guère possible!
-
---Parfaitement, et je me souviens encore des deux jolis bricks de la
-chambre, là-haut!... Je vois bien que vous me prenez pour une
-demoiselle. Mais je n'en suis pas une, allez! Pour vous le prouver, si
-tante Marie-Anne veut me garder avec elle, je l'aiderai à préparer le
-dîner.
-
-Elle avait déjà tiré l'épingle qui tenait son chapeau, et accroché le
-feutre à la dent d'une ancre pendue au mur.
-
-Le capitaine la suivit du regard, content, au fond, de cette franchise
-et de cette décision, se demandant: «Qu'est-ce que c'est que
-celle-là?»
-
---Comme il te plaira, répondit-il. Marie-Anne devient lourde, la
-pauvre, et un peu d'aide ne lui fera pas de mal. Toi, Corentine, viens
-là-haut, que je te montre ta chambre.
-
-Ils s'engagèrent, le capitaine précédant sa fille, dans l'escalier de
-bois à petits paliers, bordé de colonnes torses, vieille relique
-bretonne de cette vieille maison.
-
---Vous excuserez Simone, mon père, dit madame Corentine à voix basse:
-c'est un peu une enfant gâtée... toute seule avec moi... vous
-comprenez...
-
---Gâtée? Ma foi, je n'en sais rien encore, repartit tout haut le
-marin, qui se sentait porté à défendre sa petite-fille; non, ce
-qu'elle a dit n'est pas mal du tout. Seulement elle n'a pas pris de
-ton côté, voilà!
-
---Je crois, en effet...
-
---Il n'y a pas de crime à cela, Corentine. Il avait bien ses qualités,
-lui aussi! N'avait été la mère, la dame Jeanne, les malheurs ne
-seraient peut-être pas arrivés.
-
-Le nom du mari ne fut pas prononcé. Mais madame Corentine éprouva une
-sorte d'impatience de le sentir si près. Deux portes ouvraient sur le
-dernier palier: en face, la chambre de Marie-Anne; à droite, celle du
-capitaine. Madame Corentine se hâta d'entrer dans la dernière.
-
---Que vous l'avez bien arrangée pour nous! dit-elle.
-
-C'était vrai. Tout reluisait, tout avait été frotté, lavé ou
-épousseté: les bois du lit, de vieux noyer, sculptés de feuilles de
-trèfle et d'où débordaient deux draps brodés, fleurant la verveine;
-les deux coquillages de l'Inde, à valves roses, garnis d'épines
-blanches comme des clochetons, qui flanquaient, sur la cheminée, le
-rameau de corail épanoui sous verre; la longue-vue suspendue à deux
-clous; le brevet de capitaine encadré; deux gravures coloriées
-représentant les anciens navires commandés par le capitaine, un brick
-et une goëlette d'une fidélité de lignes et de gréement excessive,
-posés sur une mer très régulièrement labourée avec du bleu et du vert:
-tout, jusqu'aux vitres, un peu épaisses, mais nettes, de la fenêtre, à
-travers lesquelles on apercevait un géranium en pot, des tiges de
-volubilis grimpant à une ficelle agitée, et la belle rade au delà, la
-royale avenue que font les collines en s'écartant, pour le plus grand
-bien des caboteurs de Perros, et pour le plaisir des vieux capitaines
-en retraite.
-
---Cela vaut mieux que Jersey, hein? demanda Guen, qui voyait madame
-Corentine fixer le large un peu rêveuse.
-
---Oui! fit-elle, sortant de cette distraction et secouant le piquet de
-plumes noires de son chapeau: bien mieux!
-
---Si seulement Sullian était avec nous!
-
---Où se trouve-t-il?
-
---A Bilbao, chargeant pour le retour. Si tu nous restes un peu, tu
-auras la chance de le revoir. Nous attendons de ses nouvelles. Il se
-hâtera de revenir, tu comprends!
-
---Oui, embrasser le petit dans son berceau... Elle est bien lourde,
-Marie-Anne!
-
---N'est-ce pas? dit Guen avec un sourire. Ce sera un garçon!... Dire
-que si mon gendre Sullian était là, nous serions...
-
-Il voulait dire «au complet». Mais il songea qu'un autre manquerait
-encore, le premier gendre. Et il rougit, le vieux Guen, en s'arrêtant
-de parler, comme quelqu'un qui n'a pas l'habitude de rien taire, et
-qui se trouve pris.
-
-Corentine n'eut pas l'air de comprendre, et dit, en revenant sur ses
-pas:
-
---Nous allons être bien ici, père! Voyons la chambre de Marie-Anne?
-
-Quelques heures plus tard, ils dînaient tous dans la salle basse,
-autour de la table ronde qui n'avait jamais eu de rallonge. Les quatre
-couverts étaient mis sur une nappe fine, repassée par la plus adroite
-lingère du bourg. Guen avait en face de lui Corentine, à droite et à
-gauche sa petite-fille et Marie-Anne.
-
-Entre les convives c'étaient des regards heureux, et cette
-conversation brisée de gens qui ne se sont pas vus depuis longtemps,
-et qui effleurent tous les sujets, dans la hâte de se remettre au
-point les uns des autres, et de tout dire pour se mieux faire agréer.
-
-Plus que les autres, le capitaine causait. Il racontait des pêches,
-des histoires du haut et du bas Perros, il se souvenait, il
-rajeunissait, et retrouvait ses formules et jusqu'à ses intonations du
-vieux temps, pour dire, à propos de tout:
-
---Eh bien, petite Corentine, le pays breton, est-ce assez bon?
-
-Corentine subissait à sa manière le charme de la réunion. Comme
-beaucoup de natures que la vie a tendues, que l'effort à soutenir, le
-rôle à jouer surexcitent, elle éprouvait une détente, elle jouissait
-de pouvoir s'abandonner librement en paroles, sans être jalousement
-observée, comme à Jersey, par des étrangers qui ne comprennent jamais
-tout de nous-mêmes. Marie-Anne, au nom de Sullian, souvent prononcé,
-souriait de ce sourire infiniment doux et grave qu'ont les statues de
-saints dans les églises et les filles de pure race celte dans les
-coins ignorés de Bretagne. Mais le dialogue était vif surtout entre le
-capitaine et Simone, Simone, curieuse des moindres détails, nouvelle
-en ce pays qu'elle avait à peine entrevu dans son enfance, et qui
-s'apercevait de la conquête rapide qu'elle faisait en la personne de
-son grand-père.
-
---Nous irons voir l'église demain, n'est-ce pas, grand-père?
-
---Oui, ma mignonne.
-
---Et la plage de Trestrao?
-
---Sans doute.
-
---Et la pointe du château où vous avez chaviré?
-
---Je le crois!
-
---Et puis nous irons à Ploumanac'h, quand la mer sautera autour du
-phare? à Trégastel aussi? Grand-père, il faudra décider maman à venir
-avec nous au pardon de la Clarté. C'est bientôt?
-
---Le 15 août.
-
---Elle viendra! Voyez-vous comme elle a envie de dire oui! Elle
-viendra! Dans la carriole du boulanger! Je ne veux pas de voiture.
-Nous ferons comme maman faisait, quand elle avait mon âge!
-
-Ce soir-là, la maison du capitaine, bien close contre le vent, contre
-les regards, ressemblait à une île où des gens heureux se seraient
-retirés à l'abri, ignorés, sans témoins. Personne encore, ou bien peu
-de gens savaient l'arrivée des deux Jersiaises. L'émotion du retour
-était dans sa fraîcheur. Les souvenirs, qui remontent comme une plante
-vivace, n'avaient pas eu le temps de jeter leurs grandes rames tristes
-dans cette subite floraison de joie.
-
-Le vieux Guen rayonnait. Bien tard, quand tout le monde fut couché, il
-ouvrit discrètement la porte, il s'échappa pour se promener à grands
-pas sur la jetée, où la mer montait caressante et chantante. Il
-reconnut son canot, et, pour la première fois depuis longtemps, ne
-songea pas aux projets de pêche pour le lendemain. Il pensait: «Que
-c'est bon de se retrouver!» Et cela lui remplissait l'âme. Et les
-voyageuses, dans la chambre qu'il apercevait de loin, à cause de la
-veilleuse allumée, pensaient de même.
-
-Seule, Marie-Anne rêvait des villes lointaines, des ports qui ne
-devaient pas ressembler à celui de Perros, et qu'elle s'efforçait
-d'imaginer, parce que son mari était en voyage. Sullian lui manquait.
-Elle ne vivait qu'à demi en son absence. Mais elle se sentait
-raisonnable, ce soir, et confiante, comme protégée par la joie des
-autres.
-
-
-
-
-V
-
-
-La veille au soir, 14 août, les cloches de la Clarté avaient sonné
-pour annoncer le pardon du lendemain. Elles avaient sonné longtemps, à
-toute volée, dans le clocher de granit qui pointe, au bout de la plage
-de Perros, sur l'arête rocheuse partie de la mer et montant vers les
-collines. Il y avait déjà du monde autour du hameau sans verdure, des
-jeunes surtout, venus pour le feu de l'Assomption. Et, selon l'ancien
-usage, le vicaire était descendu, en procession, bénir et allumer le
-bûcher de fagots et de broussailles dressé un peu plus bas, près d'un
-calvaire. On avait aperçu la flamme de plusieurs lieues, les gens de
-mer qui passaient inconnus dans la nuit, les gens des terres qui
-veillaient. Longtemps des traînées d'étincelles avaient tournoyé en
-l'air, voyageant parmi les étoiles, et madame Corentine, debout sur la
-falaise de Perros, debout et muette derrière le groupe des siens,
-s'était souvenue de la joute des jeunes gens bretons, sautant
-par-dessus les tisons ardents, emportant la braise rouge aux talons
-de leurs bottes, pour montrer leur courage aux belles qui sont venues,
-et puis de la promenade que font les fiancés, la main dans la main,
-autour du bûcher, pauvres gens naïfs dont l'amour longtemps caché,
-secret des chemins bordés d'ajoncs ou des roches de la côte,
-s'épanouit et se déclare devant la Bretagne assemblée, en la nuit de
-vigile.
-
-Les cloches avaient sonné. Elles s'étaient tues. La pleine nuit avait
-dispersé les amants, et, depuis des heures et des heures, il n'y avait
-plus, sur l'immense dentelure des côtes, d'autre lueur que le feu du
-petit phare de Ploumanac'h; il n'y avait plus d'autre bruit que le
-roulement ininterrompu des vagues sur les plages et le sifflement du
-vent qui fraîchissait aux pointes des falaises.
-
-Les hommes tiennent si peu de place dans la nuit!
-
-Cependant beaucoup étaient en marche. Car on vient de très loin au
-pardon de la Clarté, d'au moins cinq ou six lieues, de plus loin
-encore. Dans les ravins pleins d'herbe, au bord des ruisseaux tout
-couverts de vapeur, dans la buée lourde des iris et des menthes foulés
-aux pieds des boeufs, des fermes s'éveillaient; des gars bretons
-allaient donner l'avoine aux chevaux immobiles devant le râtelier et
-qui penchaient la tête, endormis sur trois pieds; dans les maisons de
-Trégastel, de l'Ile-Grande et de Pleumeur, dans le pays côtier tout
-entier frémissant sous la même nappe régulière du vent qui passe, les
-pêcheurs, plus tôt que d'ordinaire, et comme aux jours où la marée le
-commande, sortaient du lit, et allumaient la résine. «Est-ce qu'il est
-temps de partir déjà, mon homme?--Oui, deux heures avant le jour.» Et
-l'homme allait ouvrir la porte, observait les nuées glissant sur le
-ciel presque entièrement obscur, et revenait dire, ayant vérifié
-l'heure à je ne sais quel signe mystérieux: «Il est temps.»
-
-Chez les Guen aussi, on se préparait. Madame Corentine l'avait voulu
-ainsi, malgré la petite distance qui sépare Perros de la Clarté, pour
-échapper aux commérages dont elle eût été l'objet, en plein jour, tant
-qu'aurait duré le voyage, parmi les groupes inoccupés des voisins et
-des voisines. Déjà elle avait deviné derrière elle, plus d'une fois,
-le murmure des anciennes médisances échangées d'une porte à l'autre,
-et elle était résolue à ne se montrer que le moins possible en Perros.
-Elle s'habillait donc, à la lueur de la minuscule lampe à pétrole,
-l'unique lampe de la maison, que Guen avait prêtée à sa fille. Dans la
-chambre voisine, elle entendait aller et venir Simone et, de temps en
-temps, la voix couverte et lente de sommeil de Marie-Anne, faisant des
-recommandations pieuses.
-
---Tu prieras pour moi?
-
---Oui, ma tante.
-
---Pour Sullian, qui est en mer?
-
---Oui, tante.
-
---Pour le petit qui doit venir?
-
---Oh! bien sûr!
-
-Elle ajouta quelque chose bien bas, une demande secrète à peine
-murmurée, qui ne parvint pas jusqu'à la chambre voisine. Madame
-Corentine se pencha dans l'entre-bâillement de la porte, sans être
-vue, et elle aperçut, devant une glace, Simone qui répondait de la
-tête un oui sérieux.
-
-Quand ils furent tous partis, Marie-Anne descendit en chemise pour
-aller pousser le verrou de la porte, puis elle se recoucha, ayant
-froid, ayant peur dans la maison déserte.
-
-Il faisait noir dans la chambre. Le vent secouait les ardoises de
-l'auvent et les volets fendus, par où entraient les lueurs pâles du
-matin. Elle se tourna du côté du mur, et ferma les yeux.
-
-La mer montait.
-
-Tout à l'heure le bruit des pas, la voix du père, de Corentine, de
-Simone, les roulements de la carriole s'éloignant, couvraient la
-plainte de la marée. A présent elle emplissait tout le grand silence
-du bourg endormi; elle arrivait, apportée de toutes les plages
-voisines, de tous les écueils semés au large, tantôt aiguë et
-sifflante, tantôt sourde, toujours triste.
-
-Oh! quand elle était petite, Marie-Anne était curieuse de la mer et
-attirée par elle. Dans les jours d'été, elle restait des après-midi
-entières, gamine aux cheveux emmêlés, couchée à plat ventre sur les
-falaises, à voir galoper les vagues et l'écume sauter, familière comme
-toutes les petites de la côte avec celle qui les rendra veuves.
-
-Quand elle était petite, elle courait pieds nus sur les grèves, pour
-chercher des coquillages roulés par la tempête et des débris qu'elle
-jette souvent, des boîtes de conserves, des bouteilles et des bois
-flottants qui sont couverts d'animaux.
-
-Quand elle était petite et qu'il faisait gros temps, la nuit, elle se
-tenait éveillée dans son lit, contente d'avoir peur, parce que le père
-était là, au fond de la chambre, qui la rassurait, et elle écoutait
-avec ravissement, le drap ramené sur les yeux, la grande musique de
-Bretagne, l'hymne sauvage qui s'élève de toutes les plages à la fois.
-
-Mais à présent, elle avait horreur de l'entendre. Elle ne se promenait
-jamais sur les falaises. Les coups de vent l'épouvantaient. Elle
-savait que la mer emporte au loin les hommes, qu'elle sépare les
-époux, et brise les coeurs. Elle aurait voulu ne point rencontrer
-toutes ces veuves dans le bourg, car cela fait penser. Elle
-connaissait les attentes longues, l'inquiétude des retards quand une
-lettre doit venir, et cette souffrance d'appliquer son pauvre esprit,
-des heures entières, sans même pouvoir imaginer où se trouve le navire
-du bien-aimé, en route, au port, ou bien... La nuit surtout, quand
-elle était seule et que la mer parlait ainsi, il lui semblait qu'on
-criait au secours. C'était lui, dans la brume, dans la houle, à des
-distances infinies. Il appelait: «Marie-Anne! Marie-Anne!» Elle
-s'éveillait en tendant les bras. Oh! la mer, elle la détestait.
-
-Et voilà qu'au matin de ce pardon, et depuis des heures déjà, la mer
-chantait sa chanson mauvaise. Marie-Anne s'enfonça dans les draps pour
-ne plus l'entendre. Elle tâcha de ne plus penser.
-
-
-
-
-VI
-
-
-Les trois voyageurs avaient monté la rude côte du bourg, passé devant
-l'église, laissé à droite la Croix-Erskine, et suivaient la route qui
-tourne par la crête des collines, autour de la plage de Trestrao. Le
-cheval, un mauvais cheval blanc, tout menu entre les brancards et
-qu'on s'étonnait de ne pas voir enlevé en l'air quand il portait le
-pain du boulanger, traînait assez résolument la carriole, au petit
-trot, le capitaine et Simone par devant, madame Corentine à l'arrière,
-assise sur un pliant. C'était l'heure grise, sans relief et sans joie,
-qui précède l'aube. Mais déjà on pouvait prédire que la journée ne
-serait pas belle. Le vent avait ce souffle régulier qui dure. Il
-venait de l'ouest, poussant la brume, non pas des nuages amoncelés
-comme il en passe souvent au matin et que le soleil dissout, mais une
-masse lourde, uniforme, couvrant des lieues de côte. Dans la campagne,
-appesantie d'eau et de sommeil, rien ne luisait. L'horizon rétréci
-coupait en deux des pointes toutes proches des falaises. La mer
-n'était d'aucune couleur. Seule, la vague déferlait, très lente, en
-volutes d'un vert tendre sur le sable de Trestrao.
-
---Ça ressemble à la Norvège, ce temps-là, disait le capitaine.
-
-Les femmes se taisaient, saisies par le froid. Leurs yeux, las d'errer
-sur cette ombre morne, revenaient sans cesse à ce point fixe devant
-elles, le clocher de la chapelle de la Clarté, droit et net au-dessus
-d'un plateau de roches dénudées. A mesure qu'elles approchaient, des
-bruits de voix et de pas montaient plus fréquents des vallons noyés
-dans la brume. Les bourrelets d'ajoncs qui bordent les chemins
-s'écartaient au passage d'une carriole. Des groupes de pèlerins
-débouchaient sur la route, de tous les sentiers qui tordent autour des
-champs leurs deux murs en pierres sèches, ou des adresses invisibles
-tracées parmi les landes. Simone regardait curieusement ces bandes de
-paysans rapidement dépassés par la voiture, tandis que sa mère, gênée,
-tournait presque aussitôt la tête, avant d'avoir pu lire, sur la
-physionomie des gens, ce mouvement de surprise qu'elle connaissait si
-bien: «Tiens, la fille de M. Guen, celle qui a laissé son mari à
-Lannion! La voilà! C'est elle! Voyez donc!»
-
-Bientôt la rumeur grandit. Le cheval se mit de lui-même au pas pour
-gravir le dos pierreux de la butte. Et Guen prit son air de pilote
-responsable, les yeux bridés et fixes, tâchant de ne heurter personne
-dans la foule serrée autour de la carriole. En haut, on voyait
-maintenant quelques pauvres toits d'herbes sèches collés à l'abri de
-gros rochers ronds, couverts de lichens, un village misérable
-au-dessus duquel s'enlevaient la petite nef de granit, les ogives, la
-balustrade à jour et le clocher dentelé, comme un cierge avec sa
-manchette de papier. La nuit se dissipait. Vers Perros, en arrière,
-une bande rose affleura l'horizon, et s'éteignit, couverte aussi par
-le brouillard. C'était le jour. La plainte de la mer parut grandir
-encore. Il y eut des mouettes qui passèrent dans le vent. Les cloches
-sonnaient la première messe.
-
-Guen fit le tour de l'enceinte de murs bas qui enveloppe la chapelle,
-ayant peine à se faire un chemin, à cause des hommes qui refusaient de
-se ranger. Ils étaient si nombreux, que le peu de bruit qui s'élevait
-de la place étonnait d'abord, pêcheurs pour la plupart ou paysans des
-paroisses voisines, vêtus de sombre, toutes les lignes anguleuses, le
-visage creusé de rides, l'oeil fixe et froid, gardant, même aux jours
-de fête, la songerie du large et l'inquiétude du danger. Aux abords de
-la place, sur le seuil des portes, aux angles des routes, des
-mendiants demandaient l'aumône, dans une langue rauque. Il y en avait
-des grappes autour des brèches ouvertes dans l'enceinte de la
-chapelle, des êtres affreux de misère, tendant aux pèlerins, dans une
-sorte de concurrence sauvage, leurs moignons, leur poitrine rongée de
-lèpre, des plaies mal bandées et saignantes. Des idiots, habillés de
-jupons, tournaient autour de leur bâton. Des joueurs de vielle
-raclaient des airs lugubres. Et tout au bout du tertre, le long de la
-pente qui descend vers Ploumanac'h, les marchands ambulants dressaient
-sur leurs tréteaux des piles de pains mous, de gâteaux mal levés, ou
-des mannequins pleins de poires et de prunes, cahotées, meurtries,
-mais jamais mûres.
-
-De rares coiffes blanches glissaient dans cette cohue sans gaieté: les
-coiffes blanches emplissaient l'église.
-
-Guen détela le cheval dans un pré voisin, déjà encombré de carrioles,
-les brancards en l'air, et de chevaux attachés par des cordes aux
-ajoncs de la haie. Puis il vint retrouver Corentine et Simone dans la
-chapelle.
-
-La matinée ressembla aux matinées de tous les pardons, quand
-l'assistance est encore exclusivement bretonne. Après avoir erré
-autour de la place et fait le tour de toutes les maisons, examiné les
-costumes, les étalages forains, déjeûné dans une chambre, dont une
-paroi de rocher avançante formait le fond, les deux femmes
-abandonnèrent le capitaine, qui rencontrait à chaque pas d'anciennes
-connaissances des ports de la côte, et s'assirent à l'écart, sur un
-petit mur de champ, près de la pente par où devait descendre la
-procession.
-
-La brume accourait toujours du large. Elles apercevaient la mer comme
-une lame de métal poli, au delà des roches confondues et ternes. Le
-nez rose de la pointe de Ploumanac'h lui-même paraissait gris. A leurs
-pieds une vallée désolée, coupée de ravins où la mer avait dû venir
-autrefois, des landes, de pauvres coins de chaume entourés de murs, la
-route qui montait, et, juste au bas de la côte, le calvaire, encore
-noirci tout autour par le feu de joie de la veille. Longtemps elles
-restèrent là, causant un peu, envahies par la mélancolie de ce jour
-brumeux et de cette campagne morte. A leur droite pourtant, la place
-se remplissait de plus en plus de pèlerins et de curieux. On ne voyait
-plus l'herbe, mais seulement un flot mouvant de chapeaux noirs et de
-coiffes blanches. Des étrangers, perdus dans cette marée humaine,
-l'ombrelle ouverte, tâchaient de gagner le bord. Et de grands gars
-bretons levaient leurs têtes de cavaliers par-dessus la foule, et
-bousculaient leurs voisins avec le sourire bête de la force.
-
-Enfin les cloches sonnèrent, mêlées au vacarme de la fanfare du
-collège de Tréguier, pour annoncer le départ de la procession.
-
-Et voilà, sortant de la chapelle et refoulant la masse noire des
-curieux, la croix d'argent aux bras de laquelle pendent six clochettes
-en carillon, puis les petits garçons et les petites filles des
-villages avec des banderoles, les pupilles de la marine, en vareuse
-bleue, le col ouvert, qui portent trois vaisseaux, de ceux qui
-tournent toute l'année, au bout d'une corde, devant l'autel. Quand les
-jeunes filles passent, Simone, qui a eu de la peine à obtenir la
-permission de madame Corentine, se met au milieu d'elles, dans le rang
-le plus proche, et commence à descendre la pente. La mère reste seule.
-Les jeunes femmes défilent à leur tour, sur deux rangs, graves, ayant
-encore leur air de vierges. Elles tiennent d'une main leur cierge, de
-l'autre un petit paquet blanc ou gris, l'enfant nouveau-né qu'elles
-consacrent ainsi à la Mère d'espérance, dont la statue s'en va devant.
-Celles qui suivent n'ont plus leur mari; elles ont quitté les châles
-clairs, enlevé l'épingle qui tenait assemblées les ailes de leur
-coiffe, et les deux bandeaux maintenant pendent sur leurs épaules. Un
-seul jour a suffi. Le regard dur et défiant de la race a reparu en
-elles. Plusieurs sont jeunes pourtant. Elles descendent lentement,
-poussées par les files noires des hommes, les bannières, la musique,
-les prêtres qui chantent. La procession est tout allongée sur la
-pente. Elle s'enfonce dans la buée. Et le vent qui secoue les capes,
-les banderoles, les tabliers clairs, les mousselines des coiffes, fait
-de tout cela comme de l'écume qui vole aux deux bords du chemin.
-
-Madame Corentine avait regardé la procession, tant qu'elle avait pu
-apercevoir le feutre noir et le bout flottant du voile de Simone.
-Quand elle ne vit plus rien qu'une masse indistincte ondulant autour
-du calvaire, son regard parcourut les groupes de baigneurs échelonnés
-dans les petits champs pierreux, de l'autre côté du chemin. Ils
-dominaient de plusieurs mètres l'endroit où elle se trouvait. Et à
-mesure que ses yeux remontaient ainsi la pente, une inquiétude
-grandissait en elle. Elle avait été saisie, à l'instant où sa fille la
-quittait, du pressentiment qu'elle allait le revoir, lui, dans cette
-foule. Sans doute, il ne venait que rarement aux fêtes, en dehors de
-Lannion, mais il devait être à celle-là. Elle le devinait: elle en
-était sûre.
-
-Et, en effet, presque en face, séparé d'elle par vingt rangs de
-fidèles suivant, pêle-mêle, le clergé, elle le reconnut, lui, son
-mari, Guillaume L'Héréec.
-
-Elle se baissa instinctivement, pour être mieux cachée par le flot des
-passants.
-
-Depuis dix ans, elle ne l'avait pas revu. Il était là, le dos appuyé à
-une roche ronde, un peu en arrière d'une jeune femme qu'elle ne
-connaissait pas et d'un étranger en béret blanc, qui prenait un
-croquis à main levée sur un album. Il semblait regarder vers
-Ploumanac'h. Combien changé! Non pas qu'il eût beaucoup vieilli: sa
-barbe en carré, un peu plus longue qu'autrefois, demeurait presque
-entièrement noire. La taille avait épaissi, mais la physionomie
-surtout n'était plus la même: toute la jeunesse en avait disparu, tout
-le feu du regard, et l'énergie était devenue sombre, sur ce visage qui
-portait écrit qu'il y a des douleurs sans trêve et que la vie est
-lourde.
-
-Corentine se sentit émue d'abord; elle ne s'attendait pas à lui
-trouver cette figure-là. Elle ne pouvait détacher les yeux de cet
-homme qu'elle avait aimé, puis détesté, et qu'elle considérait à
-présent avec une sorte de curiosité apitoyée. La jeune femme qui,
-devant lui, montée sur une chaise, applaudissait du bout des doigts la
-procession, comme un spectacle, se détourna, et, par-dessus l'épaule,
-lui dit quelques mots. M. L'Héréec sourit à peine, et s'absorba de
-nouveau dans la contemplation d'un point, sur la pente, là-bas.
-
-Une pensée traversa l'esprit de madame Corentine. Son mari avait vu
-Simone. C'est elle qu'il fixait. Il était venu pour elle. Il attendait
-qu'elle passât pour se faire reconnaître, pour lui parler, pour
-l'emmener!
-
-L'ancienne jalousie se réveilla tout entière. En un instant, cette
-pitié disparut qu'elle avait éprouvée en apercevant M. L'Héréec. Il
-redevint l'ennemi. Elle se sentit prisonnière de la foule. Son
-imagination exaltée lui représenta comme une trahison la présence de
-son mari à la fête de la Clarté. Elle l'accusa de lâcheté, elle ne se
-souvint plus qu'elle-même était venue à Perros avec l'intention
-déclarée de lui laisser quelques jours sa fille. Non, dès lors qu'elle
-n'était maîtresse ni de l'heure ni du lieu, la conduite de son mari
-lui semblait odieuse. Elle s'y opposerait, elle ferait un scandale
-plutôt que de céder. Et, tremblante, prête à crier, elle regardait
-venir Simone, parmi les jeunes filles qui remontaient vers la
-chapelle.
-
-Simone chantait un cantique breton, les yeux levés, radieuse.
-
-Elle approchait. M. L'Héréec la suivait du regard. Madame Corentine
-crut remarquer qu'il devenait tout pâle, puis qu'il faisait un pas en
-avant.
-
-Une minute s'écoula, où la vie s'arrêta en elle.
-
-Simone arriva, ne se doutant de rien. Elle chercha sa mère, voulant
-continuer, et dit:
-
---Avons-nous bien fait de venir, mère!
-
-Mais celle-ci étendit le bras impérieusement, et prit la main de
-Simone.
-
---Viens, viens! dit-elle.
-
---Où donc?
-
---Viens vite!
-
-Les spectateurs se rangèrent, pour laisser passer la jeune fille.
-
---Je suis souffrante, dit madame Corentine en l'entraînant. Viens...
-je veux rentrer.
-
-Elle tournait les groupes inégaux massés sur la place, elle ne levait
-pas les yeux, sa main tremblait, et ne lâchait pas celle de Simone.
-Une voix d'homme, éclatant près d'elle, la secoua d'un frisson.
-C'était un marchand dont la foule avait renversé le tréteau.
-
-Au bout de la place, vers le nord, il y avait l'auberge où l'on
-s'était donné rendez-vous.
-
---Entre là, dit madame Corentine: de l'autre côté, dans la petite
-salle, tu seras mieux... Mets ton manteau... nous partons.
-
-Elle-même, debout près de la porte, jeta un coup d'oeil sur les hommes
-plus rares autour d'elle. Celui qu'elle redoutait d'y voir n'était pas
-là. Il n'y avait que Guen, causant paisible, comme elle l'avait
-laissé, avec deux vieux de son âge.
-
-Il vint, elle lui dit quelques mots, et il partit aussitôt vers le pré
-voisin en hochant la tête. Que cela était triste, capitaine Guen,
-cette guerre des époux que vous n'aviez pas connue, vous, dans vos
-vingt ans de mariage! Que cela était dur de fuir, emmenant la fille de
-peur du mari, et la petite-fille de peur du père! Oh! la maudite fête
-de Lannion, qui troublait encore celle-ci, quinze ans après!...
-
-Les cloches sonnaient joyeuses, sonnaient la rentrée des clercs à la
-chapelle, quand la carriole s'éloigna au trot, décrivant un cercle au
-delà du village, loin dans la campagne. Les deux femmes se taisaient.
-Simone avait deviné. Elle ne demandait rien. Et, se sentant disputée,
-elle souffrait comme elle avait déjà souffert tant de fois à Jersey,
-mais plus vivement, avec un trouble de plus et le regret de ne point
-l'avoir vu, lui qui était venu, lui qui avait dû la regarder passer
-avec des larmes. Et elle avait souri! Et elle avait chanté! Comme il
-l'avait trouvée, sans doute, insouciante et légère! Comme elle avait
-eu tort d'être gaie, involontairement, devant lui!
-
-Le capitaine essayait de faire diversion et d'amuser ses compagnes de
-route, en racontant des histoires de Trébeurden et de Pleumeur qu'il
-venait d'apprendre. Mais cela ne rencontrait point d'écho.
-
-Ils avaient tous hâte de rentrer. Les femmes, enveloppées dans leur
-manteau long, penchées en avant à cause du vent violent qui soufflait
-d'en face, ne regardaient même plus la route, ni les passants, ni
-rien.
-
-
-
-
-VII
-
-
-Dans la maison du vieux Guen, Marie-Anne, énervée et inquiète,
-surveillait la marmite pendue au-dessus du feu, et deux pots de terre,
-contenant le dîner, enfoncés jusqu'au haut de la panse dans la braise
-rouge qui éclairait déjà la salle, car le jour se retirait. Au lieu de
-demeurer assise, occupée d'un ouvrage de couture ou de tricot, comme
-le lui avait recommandé sa soeur, Marie-Anne s'était tenue debout,
-depuis le matin, allant jusqu'à la porte ou montant dans les chambres,
-pour voir le temps.
-
-Où était l'homme, par cette bourrasque? Il avait dû partir de Bilbao
-voilà bien six jours. Pourquoi pas de nouvelles encore? Il en aurait
-envoyé, sûrement, s'il était arrivé au port de Bordeaux. Il était donc
-en mer, fuyant au hasard sur ce golfe mauvais, en danger de sombrer
-avec son bateau et ses quatre hommes de Lannion, et le petit mousse de
-Ploumanac'h, qui pleurait en partant. Pour elle, le temps qu'il
-faisait, en rivière de Bordeaux, c'était le même qu'elle voyait à
-Perros. Et, depuis une heure surtout, comme c'était effrayant, la mer
-soulevée en vagues courtes, au large de la baie d'où l'eau s'était
-retirée, les feuilles toutes vertes emportées par le vent qui
-soufflait en trombe! Elle était noire comme le ciel, la mer, et aussi
-déserte. Tout à l'heure seulement, une voile avait passé, toute
-petite, à l'horizon, et de l'apercevoir ainsi, dans l'immense abandon,
-Marie-Anne était revenue, pâle comme sa guimpe, auprès du feu.
-
-La carriole roula sur la petite place.
-
---Eh bien, chérie, dit madame Corentine, tu as une lettre?
-
---Rien! Depuis quatre jours au moins qu'il devrait être rendu. Pas une
-lettre!
-
-Madame Corentine lui trouva les mains moites et les traits tirés.
-
---Tu t'es fatiguée, Marie-Anne. Ce n'est pas bien. Sois donc sage!
-Sois donc calme un peu! La lettre viendra. Mon Dieu, ce n'est qu'un
-retard.
-
-Calme! qui donc l'était dans la maison? Guen lui-même, quand il apprit
-que son gendre n'avait pas écrit, ne put s'empêcher de dire:
-
---Je ne comprends pas cela. Il faut qu'il soit resté en Espagne.
-
-Lui aussi, il avait été rouvrir la porte, comme s'il ne savait pas
-bien quel temps il faisait, et il était revenu en haussant les
-épaules, mécontent.
-
-Sa fille aînée était remontée comme il entrait.
-
---Je vais quitter mon manteau, père, et écrire à Saint-Hélier. Un mot
-pressé.
-
-Elle n'avait rien écrit. Elle n'avait pas enlevé son manteau. Elle se
-tenait derrière la fenêtre de la chambre, écartant du doigt le rideau,
-le front appuyé sur les vitres, et elle essayait de reconnaître
-quelqu'un, parmi les gens qui arrivaient du pardon, et traversaient le
-quai.
-
-Une sorte d'angoisse la tenait là, immobile.
-
-Passerait-il? Oh! maintenant elle savait bien qu'il n'y aurait pas de
-scène, pas de tentative pour emmener Simone. Il avait vu l'enfant. Et
-il n'avait rien fait pour se montrer à elle, rien qu'un pas,
-d'instinct. Puis il s'était arrêté. Malgré elle, madame Corentine lui
-était reconnaissante. Il avait agi en galant homme. Assurément la
-tentation avait été forte... Quel visage triste!... Quelle vie ce
-devait être à Lannion... la sienne, à elle... et, plus vide encore,
-sans enfant, sans rien...
-
-Chose étrange! En partant de Jersey, la seule préoccupation qu'elle
-avait eue, c'était de garder sa fille; elle n'avait songé qu'à Simone.
-Sa propre situation lui était à peine apparue. Et si elle avait un
-instant prévu la possibilité d'une rencontre avec M. L'Héréec, c'était
-avec un sentiment si vif de ses rancunes et de ses droits qu'elle
-n'en avait pas éprouvé la moindre émotion pour elle-même. A présent,
-depuis une heure, elle se sentait envahie par un trouble nouveau.
-Malgré son effort, elle ne retrouvait plus cette belle indifférence,
-ou ce mépris, faciles de loin...
-
-Les pèlerins défilaient, et l'ombre tombait.
-
-Allait-il, comme les autres, suivre le quai, sans lever les yeux vers
-le logis enfoncé entre les maisons neuves? Peut-être il était déjà
-passé, dans quelqu'une des voitures d'étrangers, vite disparues. Que
-lui importait donc?... Elle se le demandait. Elle se disait qu'elle
-serait plus tranquille lorsqu'il aurait quitté Perros, et que c'était
-son devoir de mère de veiller encore, à cause de Simone... Et elle
-avait la conscience intime qu'elle se mentait à elle-même. Et elle
-restait, la tête ardente sur la vitre que le vent secouait.
-
-Dans cette inquiétude de tout son être, madame Corentine, l'oreille
-tendue aux bruits du dehors, entendit le pas rapide d'un cheval lancé
-sur la pente du haut Perros, et qui se ralentissait en place droite,
-sur le port. Elle eut la certitude que cela devait être sa voiture, à
-lui. Elle ne laissa plus qu'une mince bande de rideau soulevée. Elle
-s'écarta un peu. Et un cabriolet tendu de bleu, qu'elle connaissait
-bien, longea l'extrémité de la petite place, lentement. Il s'arrêta
-une seconde. Une tête brune et forte se pencha en dehors, et regarda
-les deux fenêtres l'une après l'autre. Puis, un coup de fouet, le
-cheval s'emballa, et continua vers le tournant de Saint-Quay.
-
-Alors deux larmes jaillirent des yeux de madame Corentine. Devant
-cette douleur muette et maîtresse d'elle-même, devant ce souvenir
-silencieux accordé à Simone, à elle peut-être, son coeur se fondit.
-Elle pleura. Elle s'enfonça dans le fauteuil, tournant le dos à la
-fenêtre, et elle se sentit misérable. Simone lui parut comme un jouet
-qui occupait et qui ne remplissait pas sa vie. Tout le factice, tout
-le convenu de son existence, qu'elle n'avait jamais voulu voir,
-éclatait à ses yeux, malgré elle, avec une évidence affreuse, et ce
-mensonge perpétuel qu'elle s'était fait à elle-même pour se persuader
-qu'elle était heureuse, qu'elle aurait la paix désormais. Comme tout
-cela s'était écroulé en une minute, ou plutôt, comme elle voyait bien
-que tout cela n'avait jamais existé, que son coeur était vide, qu'elle
-avait perdu quelque chose que rien ne remplacerait jamais, jamais.
-Elle demeurait là, pleurant, sans un effort de volonté, sans un
-remords et sans un projet, dans la contemplation du sort digne de
-pitié qui était le sien, et de l'ironie de ces séparations. Entre elle
-et cet homme qui venait de passer, il y avait un arrêt de justice, il
-y avait le temps, l'opinion, les ressentiments aigris par l'éternelle
-méditation des torts de l'autre. Ils ne s'aimaient plus. Et cependant,
-pour l'avoir seulement revu, elle éprouvait la même impression
-d'abandon que dix ans plus tôt! Rien n'était changé. «Comme j'ai eu
-tort de quitter Saint-Hélier!» pensait-elle.
-
---Maman, cria Simone, grand-père vous attend pour dîner. Vous avez dû
-écrire une bien grande lettre, là-haut!
-
-Elle épongea rapidement ses yeux, et descendit.
-
-
-
-
-VIII
-
-
-En la voyant entrer, ils crurent tous qu'elle avait pleuré à cause de
-Sullian, qui n'écrivait pas. Et le père fut content de penser que les
-deux soeurs étaient restées si unies. D'un coup d'oeil, il fit
-comprendre à Corentine qu'elle devait se contenir, pour ne pas
-effrayer Marie-Anne, déjà si malheureuse, et, dans son regard, il y
-avait un remerciement aussi.
-
-La bougie, posée sur la nappe, éclairait leurs visages, tous quatre
-soucieux. Guen, qui avait tant parlé le long de la route, ne répondait
-plus que par monosyllabes aux questions de sa petite-fille, qui
-essayait du moins de secouer ses propres songeries et d'égayer ce
-repas lugubre. Elle demandait: «N'est-ce pas, grand-père, c'étaient
-bien les pupilles de la marine, les petits avec de grands cols?» Ou
-bien: «Dans votre jeunesse, grand-père, le pardon de la Clarté était
-donc encore plus beau qu'aujourd'hui?» Mais le grand-père et
-Marie-Anne voyageaient en pensée bien loin du pardon de la Clarté.
-Madame Corentine revoyait ce cabriolet arrêté devant la petite place
-et filant ensuite, à toute vitesse, vers Lannion. Il n'y avait qu'un
-seul moment, fugitif, où leurs âmes fussent à l'unisson. C'était quand
-un tourbillon de vent, plus fort que les autres, s'engouffrait par la
-cheminée, heurtait les volets contre les murs, et poussait, comme un
-homme qui veut entrer, la vieille porte massive, qui se levait sur ses
-gonds. Alors, les quatre convives dressaient la tête, et regardaient,
-avec un frisson, du côté où la mer était si furieuse dans la nuit.
-
-A chaque fois, le capitaine remuait son assiette ou demandait du vin,
-pour détourner l'attention de Marie-Anne. Sa petite lui faisait pitié.
-
-Il alluma sa pipe, après le dîner, et, ne sachant que faire pour
-chasser l'ennui, décrocha du mur un petit bateau qu'il avait construit
-autrefois sur le modèle de son brick _le Légué_. Il s'assit devant le
-feu, ses deux filles à sa droite, Simone debout, appuyée sur le dos de
-la chaise, et entreprit de démontrer la voilure et le gréement aux
-Jersiaises. Marie-Anne savait tout cela, et n'écoutait guère.
-
-Il n'en était qu'à la première vergue de misaine, quand on frappa
-trois coups à la porte.
-
-Guen se demanda un instant si ce n'était pas encore la tempête, et
-dit:
-
---Entrez!
-
-Toutes les voiles du petit bateau claquèrent, affolées. Et un gros
-homme, qui venait d'ouvrir la porte juste assez pour pouvoir se
-glisser dans l'appartement, la referma avec peine, en appuyant les
-deux mains.
-
---Bien le bonsoir, vous tous! dit-il.
-
-Il avait la figure inerte et comme morte des hommes trop gras, les
-joues rases, pendantes, cernées aux coins de la bouche de deux
-virgules de poils noirs, les yeux tout petits, les cheveux gris en
-brosse. Son complet de molleton brun, trempé de pluie, lui donnait un
-air de maître nageur.
-
-En reconnaissant le syndic des gens de mer, Guen et Marie-Anne avaient
-été tellement saisis, que ni l'un ni l'autre n'avaient répondu à son
-salut.
-
---Il y a une dépêche de la marine pour vous, capitaine.
-
-En parlant, l'homme déboutonnait sa veste avec peine, de la même main
-dont il tenait sa casquette de soie mouillée. Il retira un papier
-qu'il tendit au capitaine.
-
-Guen s'était levé si brusquement, que le petit navire tomba par terre,
-les mâts rompus. Personne n'y prit garde. Guen lisait. Il eut une
-commotion qu'il réprima aussitôt, regarda Marie-Anne, et dit:
-
---Il y a une mauvaise nouvelle, mes enfants.
-
-Personne ne demanda laquelle. Tout le monde savait, Marie-Anne
-surtout, qui semblait près de défaillir, toute blanche, n'ayant de
-vivant que les deux yeux qui regardaient la bouche du père.
-
-Il reprit, lisant:
-
-«--Misaine, canot, échelle de la _Jeanne_ de Lannion, venus cette nuit
-à la côte.» C'est le commissaire de marine de La Tremblade qui envoie
-cela.
-
-Il n'y eut pas de cri. C'était le naufrage toujours présent aux femmes
-de Bretagne, le malheur qui frappe un jour l'une, un jour l'autre.
-Depuis vingt-quatre heures, Marie-Anne le sentait sur elle. Seulement
-elle ferma les yeux, se laissa tomber sur les genoux de Corentine,
-assise près d'elle, et se mit à sangloter.
-
-Pendant une minute on n'entendit, dans la grande salle, que le bruit
-étouffé de ses sanglots et le piaulement du vent de mer.
-
-Simone s'était agenouillée devant sa mère, et caressait la joue pâle
-de Marie-Anne.
-
---Ne pleurez pas, tante Marie-Anne! Tout n'est pas perdu, peut-être.
-
-Toutes deux, la fille et la mère, tournées vers la porte, les yeux en
-larmes, regardaient alternativement Guen et le syndic, demandant aux
-hommes un peu d'espoir, une consolation qu'ils pouvaient avoir, eux.
-Et ils se taisaient. Guen relisait pour la dixième fois la dépêche,
-toutes les rides de son vieux visage creusées par la souffrance,
-incapable de parler.
-
-Pourtant il comprit la supplication muette des femmes, fit un grand
-effort pour paraître calme, et dit:
-
---Ma petite fille, tu te rappelles, j'ai naufragé bien des fois...
-
---Je t'en prie, Marie-Anne, reprit madame Corentine, écoute ce que dit
-le père, ne te désole pas comme cela!
-
---Tante Marie-Anne, ayez courage, écoutez ce que dit grand-père!
-
-Et elles demandaient, la tête levée vers le vieux Guen, quelques
-paroles encore pour adoucir cette douleur accablée qu'elles tenaient
-là, entre elles deux.
-
---Tu vois qu'on en revient, continua le capitaine. D'ailleurs, il ne
-parle pas du bateau, le commissaire. Un bateau neuf, et solide à la
-mer! Il a pu se défiler sur la côte d'Espagne, sans essayer de rentrer
-à Bordeaux, tu comprends?
-
-Rien ne répondait à ces phrases encourageantes, qu'il avait tant de
-peine à trouver et à dire. Marie-Anne pleurait sans avoir l'air
-d'entendre, et demeurait obstinément couchée, le visage enfoui dans
-les plis de la robe de sa soeur. Un bandeau froissé de sa coiffe
-battait au ras de son cou, comme une aile cassée.
-
-Alors, Guen s'approcha. Lui qui n'était pas démonstratif, il mit la
-main très doucement sur l'épaule de sa fille, et, penché pour qu'elle
-entendît mieux, il dit, d'une voix tout affectueuse:
-
---Ma petite enfant, je t'assure que j'ai encore de l'espoir. Voyons,
-qu'est-ce qui te donne tant de tourment? C'est l'échelle tombée à la
-mer, n'est-ce pas? Mais l'échelle était mauvaise. Sullian avait dit
-qu'il la jetterait un jour ou l'autre par-dessus bord. Tu te souviens?
-
-Le nom de Sullian fit se redresser Marie-Anne. Encore appuyée des deux
-mains sur sa soeur, les cheveux collés au front, elle regarda son
-père, les yeux égarés, comme si on venait de l'appeler dans le
-sommeil.
-
---Oui, dit-elle, c'est vrai, il avait dit cela.
-
---Pour le canot, reprit Guen, tu sais bien, ma petite, tout ce que la
-mer en enlève. Il n'y a que la misaine qui me chiffonne... Pourtant,
-ça se fait quelquefois, pour alléger un bateau: on coupe la misaine...
-
-Elle semblait se laisser convaincre et prendre un peu de l'espérance
-qu'il émiettait devant elle. Mais quand elle vit que c'était tout,
-elle s'abandonna de nouveau, les bras autour du cou de sa soeur:
-
---Vous ne me tromperez pas, dit-elle, ils sont tous morts!
-
-Et elle recommença à pleurer plus fort, voyant que personne n'osait
-dire non.
-
---Capitaine, fit une grosse voix, si vous voulez télégraphier ce soir,
-il n'est que temps.
-
-Ils avaient tous oublié le syndic.
-
---J'y vais..., répondit Guen. Huit heures et demie... Nous pourrons
-avoir la réponse avant dix heures...
-
-Il jeta un regard désolé sur le groupe que formaient ses enfants, et
-sortit avec l'homme.
-
---Que pensez-vous de la dépêche? demanda-t-il, dès qu'il fut seul avec
-le syndic. Est-ce tout mauvais?
-
---Je le crois, capitaine.
-
---Pourtant il n'est pas question du bateau?
-
---Il doit être coulé. C'est si mauvais, la rivière de Bordeaux! Sur
-quatre malheurs, deux arrivent là. Vous le savez bien, capitaine.
-
---Oui, je le sais.
-
-Ils causaient sans laisser paraître d'émotion, comme s'il se fût agi
-du malheur d'un voisin. La tempête emportait si violemment leurs mots
-derrière eux, qu'ils s'entendaient à peine l'un l'autre.
-
-Quand ils eurent fait cent pas sur le quai, ils s'engagèrent entre les
-deux files de maisons toutes fermées, dormant au milieu de leurs
-jardins. Guen posa la main sur le bras du syndic. Sa main tremblait
-plus que sa voix.
-
---Tout de même, dit-il, un navire à son premier voyage, un marin comme
-Sullian! Vous croyez?
-
-L'homme leva les épaules en regardant les touffes de plantes
-grimpantes, noires et tordues comme une fumée, qui dansaient et
-s'échevelaient, à demi arrachées, sur l'arête d'un mur.
-
---Écoutez, monsieur Guen, dit-il, sans répondre à la supplication
-déguisée du vieux, je dois aller en Ploumanac'h, pour annoncer la
-nouvelle à la mère Le Dû, dont le fils était mousse, à bord de _la
-Jeanne_. La commission n'est pas pressée, vous comprenez. Je peux
-faire les cent pas devant le bureau de poste, jusqu'à dix heures. S'il
-vient une réponse, vous l'aurez tout de suite. Si vous ne me revoyez
-pas, c'est qu'il n'y aura rien.
-
-Le capitaine accepta d'un signe de tête. Sans qu'il y parût, il était
-reconnaissant, de même que l'autre était ému. Mais ces choses-là
-restent sous-entendues entre gens de la côte. Tous deux entrèrent dans
-la maison basse, posée de biais sur un côté de la route, et qui
-tendait aux passants, par-dessus une touffe de fuchsias, le cou
-démesuré d'une boîte aux lettres.
-
-Au même moment, Marie-Anne, qui s'était calmée peu à peu, et écoutait
-ce que sa soeur pouvait inventer de rassurant en l'absence du père,
-saisit la main de Corentine, et la serra si fortement que celle-ci
-demanda:
-
---Qu'as-tu, ma chérie? Tu souffres?
-
---Rien, répondit Marie-Anne.
-
-Mais, après un peu de temps, la douleur revint. Marie-Anne comprit.
-Elle se pencha vers sa soeur, et, très bas, les yeux agrandis par la
-peur, elle dit:
-
---Corentine, je vais avoir mon enfant cette nuit!
-
-
-
-
-IX
-
-
-Quand Guen rentra, il ne trouva plus personne dans la salle d'en bas.
-
-Dans la chambre, Marie-Anne se promenait, pâle, les dents serrées.
-Elle ne regardait ni sa soeur Corentine, qui avait porté le berceau
-dans un angle et le garnissait à la hâte de son revêtement de piqué,
-ni une vieille femme qui dormait à moitié, les mains étendues sur les
-genoux et le corps à demi ployé, une habituée de ces nuits de veille
-auprès des malades. Quand une douleur la prenait, elle s'arrêtait, les
-yeux à terre, son visage se contractait, une sueur moite lui perlait
-aux tempes: mais elle ne se plaignait pas, et, sitôt la crise passée,
-elle reprenait sa marche en travers de la pièce à peine éclairée, dont
-le plancher criait.
-
-Guen s'assit près de la porte, en disant seulement:
-
---J'ai envoyé la dépêche. Le syndic reviendra s'il y a quelque chose.
-
-
-Et le temps continua de se traîner, lentement. Il était compté par le
-grincement d'un réveil-matin, posé sur la cheminée. Souvent la jeune
-femme, à la dérobée, regardait du côté de ce cadran, gros comme le
-poing, sur lequel se mesurait sa dernière espérance. Plus qu'une
-heure. Plus que trois quarts. Plus que vingt minutes. Oh! après cela,
-après dix heures, plus de nouvelles des mourants, plus de secours à
-demander, plus rien: les télégraphes de la côte sont fermés.
-
-Elle n'avait pas d'autre pensée. La souffrance même n'interrompait pas
-cette attente qui prenait tout l'esprit, tout le coeur de la femme de
-Sullian Lageat: «La dépêche viendra-t-elle? Que sera-t-elle? Oui,
-l'échelle était vieille. Oui, les canots tombent tout seuls à la mer.
-Oui, les mâts de misaine sont quelquefois jetés par-dessus bord.
-Cependant... que de signes! La dépêche pourrait seule éclaircir le
-mystère. Viendra-t-elle? Que sera-t-elle?»
-
-Et cela était indéfini, coupé seulement par des élans convulsifs de
-tendresse. L'amour des fiançailles et des noces nouvelles encore
-remontait en sanglots à la gorge de Marie-Anne, et l'étouffait. O
-jeune femme, le bien-aimé ne reviendrait-il pas? Était-ce fini
-d'aimer? Fini la joie? Fini le rire des bras qui s'ouvrent: «C'est
-toi, c'est toi, Sullian! mon Sullian!» Alors elle s'arrêtait, le
-temps de se recommander à Dieu. Et Corentine demandait:
-
---Tes douleurs augmentent?
-
---Non.
-
-Elle songeait aussi, Corentine. Elle était moins contrainte, ayant
-envoyé Simone chez des voisins. Tandis que le père refaisait pour la
-centième fois dans sa tête la carte de l'entrée de la Gironde, elle
-songeait que cette Marie-Anne, par une ironie nouvelle de la destinée,
-lui donnait une étrange leçon. Elle l'enviait presque de pleurer,
-d'être si malheureuse à cause de son mari, tandis que d'autres avaient
-écarté le leur, et le détestaient. Elle se demandait si, à aucune
-époque, la disparition de son mari lui eût fait une peine pareille. Et
-une voix intérieure, qui la troublait, lui répondait: «Oui, autant de
-peine, tu l'as aimé follement, tu as été heureuse comme elle, comme
-elle!»
-
-La sage-femme dormait à demi, se raidissant parfois et se redressant,
-lorsque, par degrés, sa poitrine s'était courbée jusqu'à toucher ses
-genoux.
-
-Les vitres tremblaient. C'étaient comme des voix hurlantes qui
-enveloppaient la maison du capitaine. Pourtant, elles faisaient moins
-de bruit que le balancier du petit réveil. L'attention était
-concentrée sur ces dernières minutes qui pouvaient encore parler.
-Qu'importait la tempête maintenant! Lui, il avait échappé ou il était
-mort. Le vent pouvait souffler. Les âmes ne l'écoutaient plus. Elles
-attendaient.
-
-Quand l'aiguille passa sur dix heures, le réveil ne sonna pas. Il ne
-sortit de la boîte de cuivre qu'un son bref de ressort détendu. Et
-tout le monde tressaillit. Corentine se dressa tout debout. Le vieux
-Guen eut l'air plus effaré. Marie-Anne, blanche, ferma les yeux,
-baissa la tête, et s'appuya de ses deux mains à la cheminée. Puis elle
-se laissa aller, sans un mot, sur les genoux. Sa soeur et la vieille
-femme la relevèrent.
-
---Viens, Marie-Anne, dit Corentine, il faut te mettre au lit. Tu n'en
-peux plus.
-
-Elle se laissa déshabiller et coucher, inerte, indifférente, tandis
-que le capitaine descendait, comme ivre de chagrin, tâtant les murs,
-et ouvrait toute grande la porte d'entrée, pour écouter s'il ne venait
-pas, lui, l'attendu.
-
-Et rien ne vint.
-
-Il n'y avait toujours que la mer démontée et les nuages courant sur la
-lune.
-
-
-
-
-X
-
-
-Le lendemain, à l'aube, l'enfant venait de naître. Marie-Anne était
-accouchée presque sans se plaindre, sans une larme. Étendue sur le lit
-au fond de la chambre, les rideaux à demi tirés, elle avait l'air
-d'une morte. Quand Corentine lui avait dit, tout bas, presque
-joyeusement: «C'est un garçon!» elle n'avait rien répondu. Le fils
-d'un père mort, un pauvre petit qui vient tandis que la vague roule
-encore le cadavre de l'homme, est-ce une joie? Et vieillir auprès de
-ce témoin grandissant de son malheur, est-ce un avenir? O enfants de
-marins, combien d'entre vous sont nés ainsi de mères désolées? Combien
-dont la venue en ce monde n'a été saluée que par des larmes! Il a dû
-vous rester quelque chose de cette tristesse prise au sang de vos
-mères. Et l'on vous reconnaît peut-être, parmi la race songeuse et
-déjà sombre d'elle-même.
-
-Corentine habillait le petit, près de la fenêtre que rayait au milieu
-la bande rose de l'horizon. Quelque chose d'heureux souriait dans le
-ciel lavé. Elle se hâtait. Dans le tas de brassières et de langes, et
-de bavettes, disposées sur une chaise à portée de la main, elle
-choisissait ce qu'il y avait de plus joli. Elle essayait plusieurs
-bonnets, et, nouant la ruche de dentelle autour de la petite tête
-endormie, elle baisait l'enfant avec une douceur inattendue. Elle se
-sentait la vraie mère de la frêle créature, en ce moment, chargée de
-lui donner les premières caresses. Et son coeur, qui était demeuré
-très maternel, s'ouvrait complaisamment à d'anciennes tendresses. Et
-elle songeait, le regardant étendu sur ses genoux, dans sa toilette
-blanche de nouveau-né, qu'elle eût été infiniment heureuse d'avoir un
-autre enfant, un fils comme lui.
-
-Le jour grandissait. Sur le bourg, où la nouvelle s'était répandue,
-une sorte de tristesse pesait. Les gens s'abordaient avec des
-hochements de tête. Les mères avaient des airs graves. Du fond du
-passé, des histoires remontaient à la mémoire de tous. Et c'était
-moins peut-être la sympathie pour Marie-Anne, qu'une sorte de retour
-égoïste qui assombrissait ces âmes exposées aux mêmes deuils, groupées
-sur le même coin de falaise.
-
-Les passants, avertis en traversant la longue rue, soit dans le haut
-Perros, soit sur le chemin du bourg bas, regardaient la maison
-endeuillée, la fenêtre où l'on ne voyait personne.
-
-Dans la cour, sous l'auvent, des femmes s'étaient assemblées, une
-douzaine peut-être, vêtues de noir, émues. Les plus agitées étaient
-les jeunes, qui n'étaient pas veuves encore, et dont plusieurs
-portaient un enfant sur le bras. Elles parlaient avec de grands gestes
-et peu de voix, se tournant parfois vers la mer, qui était calme à
-perte de vue, lasse de deux jours de tempête et à peine bruissante
-sous le ciel clair.
-
---Quand son homme est parti, disait l'une, il avait du mal à la
-quitter. Il ne se sentait pas brave. C'est souvent un signe.
-
---Oh! ça dépend bien, reprenait une vieille, à qui son châle épinglé
-faisait comme une cuirasse plate. Il n'y a pas de signes. Quand on
-doit avoir un malheur, il arrive.
-
---Le commissaire va peut-être répondre ce matin?
-
---Pas avant huit heures. Ah! la pauvre Marie-Anne! Et accouchée de la
-nuit!
-
---Ça l'a fait avancer, vous pensez. Des coups pareils! La femme Yvon a
-eu son enfant de même, l'an dernier, la nuit de son malheur.
-
---Eh bien! reprit une autre, une toute jeune et jolie, avec ses rubans
-encore tout frais de velours noir dessinant son corsage, moi, je crois
-que ce n'est pas encore sûr. Le syndic n'a pas confiance. Mais,
-tenez, en septembre, je ne valais guère mieux que Marie-Anne Lageat à
-cette heure-ci. Tous ceux d'Islande étaient arrivés, et pas Louis. On
-n'avait pas de nouvelles. Personne n'avait vu le bateau depuis deux
-mois. C'est le père Le Floch qui est venu me crier, un matin, à quatre
-heures: «Ton mari, la Lise, ton mari qui est dans le port!» Dieu que
-ça été vite fait de descendre!
-
-Et elle retrouvait, en parlant, le même sourire qu'elle avait dû avoir
-en ce moment-là.
-
-Tout près d'elle, mais à l'écart, une grande femme, les cheveux en
-désordre, gris et crépus comme de la limaille de fer, était assise sur
-une pierre, le long de la muraille. C'était la mère du mousse,
-accourue de Ploumanac'h. Personne n'avait fait attention à elle. Quand
-elle entendit parler la jeune femme, elle dit, avec un regard de
-colère:
-
---Tout le monde les plaint, les Guen, parce qu'ils sont riches. Il y
-en a d'autres qu'on ne plaint pas. Pourtant, c'est tout ce qui me
-restait, à moi qui suis pauvre, mon enfant que la mer m'a pris! Il me
-faisait vivre, et le voilà mort! Un enfant qui ne m'avait jamais fait
-de peine!
-
-Les femmes la regardèrent, en branlant la tête, pour montrer qu'elles
-avaient pitié.
-
-La porte s'ouvrit, et Guen parut. Il s'était jeté tout habillé sur son
-lit. Et bientôt le sentiment de l'heure qui approchait l'avait
-éveillé.
-
-Il traversa le groupe des femmes, bien droit dans sa vareuse à boutons
-d'or, et dit seulement:
-
---Je crois que Marie-Anne s'est endormie. Ne faites pas de bruit, les
-femmes.
-
-Et il continua sa route. La mère du mousse Guyon Le Dû le suivit à
-distance, comme si elle demandait l'aumône. Elle voulait sa part de la
-nouvelle qu'il allait chercher, lui, le riche, la nouvelle de la vie
-ou de la mort de son petit. Car tout cela s'achète.
-
-Que la rade était jolie, pauvre Guen! Comme il filait le côtre
-anglais, au large de l'île Thomé, ouvrant toutes ses voiles que le
-matin emplissait de brise et de soleil!
-
---Oh! la garce! murmura Guen. Jamais la même!
-
-Il y avait longtemps qu'il n'avait dit une semblable injure à la mer.
-Et il se détourna rapidement, sans plus la regarder. Les gens de
-Perros, à présent, l'observaient, montant le bourg. La même phrase
-montait avec lui, de porte en porte:
-
---Il va pour la dépêche. Ça l'a déjà vieilli, on dirait....
-
-Quand il fut devant la cabane du bureau de poste, il eut peur. Et, ne
-voulant pas paraître faible devant la directrice, qui relevait la tête
-derrière la fenêtre entr'ouverte, il chercha une phrase de bienvenue,
-comme il faisait toujours, quand il avait affaire à quelqu'un. Il vit
-le fuchsia tout éclatant de pointes roses affleurant l'appui de
-granit, et il essaya de dire: «Comme il est fleuri, madame la
-receveuse, votre fuchsia!» Mais il ne fit qu'un geste écourté. La voix
-lui manqua. Et il entra.
-
-La dépêche était arrivée. Elle portait: «Grand mât du navire sombré
-apparaît à trois milles au large. Aucune nouvelle équipage.»
-
-C'était clair. _La Jeanne_ était perdue corps et bien, Marie-Anne
-veuve, le nouveau-né orphelin, et lui, Guen, n'avait plus de gendre.
-
-Debout dans le corridor, il demeura une minute immobile. Il avait tant
-cherché des motifs d'espérance pour consoler les autres, qu'il avait
-fini par ne point désespérer. Il s'était pris à ses propres mots. Et à
-présent il comprenait qu'il avait raisonné comme un enfant, malgré son
-âge. Dès la veille, le malheur était certain. Le syndic n'avait pas
-caché son avis. Comment avait-on pu conserver de l'espoir? Allons,
-bonhomme, il faut revenir avec la nouvelle! Il faut aller leur
-apprendre que tout est fini! Guen eut le courage de dire: «Merci,
-madame» et il sortit. La mère qui l'avait suivi l'attendait au
-passage. Elle lui demanda, en breton, ce qu'il y avait sur le papier.
-
---Sombré, ma pauvre Le Dû, répondit le capitaine.
-
-Elle ne remercia pas, elle. Oh! non. Elle lui montra le poing, et elle
-l'injuria, accusant le patron du dindy, qui lui avait noyé son fils,
-et elle lui cria toute sa douleur sauvage, tout ce qu'elle savait
-d'offensant contre les riches et les mauvais capitaines, tandis qu'il
-descendait, butant aux cailloux, les yeux lourds de larmes, vite,
-vite, vers la maison.
-
-Quand il traversa de nouveau la cour, elle était toute vide. Guen
-monta, décidé à ne point parler. A quoi bon? Mieux valait, un peu de
-temps encore, laisser Marie-Anne dans l'incertitude. Il avait décidé
-cela en chemin.
-
-Et quand il parut, Marie-Anne se dressa, les deux bras appuyés au lit.
-Ses yeux mauves si doux, qu'elle avait tenus fermés obstinément,
-s'ouvrirent. Ils étaient cerclés de noir, et si tristes, si anxieux en
-même temps, que le père baissa les siens.
-
---Rien, dit-il, ils n'ont rien.
-
-Il pensait que le mensonge servirait. Mais Marie-Anne le fixa un
-instant encore, sans répondre, puis elle dit, en se renversant sur
-l'oreiller:
-
---Non, je ne vous crois pas. Ils sont tous noyés!
-
-Madame Corentine l'avait compris aussi. Elle se baissa bien bas vers
-le petit, pour qu'on ne vît pas qu'elle pleurait en l'embrassant.
-
-Les émotions de la veille et de la nuit, l'absence de sommeil, cet
-enfant qu'elle ne voulait pas laisser à d'autres, pas même à Simone
-revenue à la maison de Guen et assise près d'elle, avaient
-singulièrement changé madame Corentine, physiquement et moralement.
-Les traits disaient assez la fatigue du corps. Son visage avait pris
-une expression de bonté compatissante et sérieuse qui ne lui était
-point habituelle. Elle se sentait surtout une disposition d'âme bien
-nouvelle, un besoin de pleurer avec d'autres, de se dévouer au service
-de son père et de sa soeur éprouvés, et une sorte de contentement de
-se trouver là, dans le malheur qui frappait la famille, de n'être pas,
-comme d'ordinaire, très loin et très inutile. Sous les coups répétés
-de ces deux jours, elle revivait de la vie ancienne, et elle
-redevenait, pour un temps, la fille et la soeur qu'elle aurait pu être
-toujours... Cette impression, mélangée d'amertume, lui était douce
-pourtant: elle la grandissait à ses propres yeux et aux yeux de
-Simone. Toutes deux, avec ce petit enfant entre elles, et Marie-Anne
-abîmée de douleur au fond de la chambre, elles se trouvaient plus
-heureuses que dans leur bien-être égoïste de Jersey, et elles ne se le
-disaient pas, et chacune, cependant, était sûre de l'approbation
-muette de l'autre.
-
-Guen, qui ne pouvait assister à ce deuil de tous les siens, n'était
-pas demeuré longtemps. Il était allé chez le syndic, sans trop savoir
-pourquoi. Et peu après son départ, quelqu'un monta l'escalier. C'était
-une vieille femme, la Olier, connue et honorée dans le bourg. Elle
-avait perdu son mari en mer, il y avait longtemps, et cela lui serrait
-le coeur de voir ces belles jeunesses sitôt brisées et réduites à la
-longueur des jours qu'elle connaissait trop bien. Elle monta donc, de
-son pas d'homme, et, entrant dans la chambre, sa cape de deuil sur la
-tête, elle dit:
-
---Je vous salue.
-
-Marie-Anne, au son d'une voix étrangère, tourna vers la nouvelle venue
-son regard sans vie. Elle reconnut la veuve.
-
-Et celle-ci reprit:
-
---Tu es dans la peine, Marie-Anne, et je ne viens pas pour te parler,
-mais seulement pour te dire que nous allons faire une neuvaine.
-Veux-tu?
-
-La malade fit un signe de tête qui disait oui, et qui remerciait.
-
---J'ai engagé avec moi, reprit la femme, des mères et des filles du
-bourg, qui sont toutes de tes amies, Marie-Anne: la Guillo, la Betié
-Naget, la Caoullet, la Fanchen, la Maon, la Cario Palanton, la Gégo et
-la petite Nehoueder, qui est venue exprès de Louannec.
-
-Elle s'interrompit, en voyant fixé sur elle le regard de madame
-Corentine et de sa fille. Évidemment, elle n'avait pas osé inviter les
-deux femmes qui étaient là, les plus proches parentes et les mieux
-désignées, cependant, pour se joindre à la neuvaine. Ni Corentine ni
-Simone n'étaient plus de Perros. Leur place n'était plus au milieu
-d'honnêtes femmes et d'honnêtes filles de pêcheurs, qui allaient prier
-pour une affligée. Et le visage de la vieille exprimait bien cette
-sorte d'éloignement que les gens tranquilles, attachés à leurs
-devoirs, éprouvent d'instinct pour ceux qui vivent en dehors de la
-règle commune.
-
-Ce ne fut qu'un éclair, ce regard échangé. La vieille se retourna vers
-le lit:
-
---Au revoir, Marie-Anne, nous allons partir tout de suite. Il ne faut
-pas perdre courage.
-
-Elle serra, en croisant les mains sur sa taille, les deux bords du
-capot qui encadrèrent plus étroitement son visage, et elle s'en alla.
-
-Madame Corentine avait rougi. Autrefois, il y avait seulement deux ou
-trois jours, elle se serait indignée, elle aurait protesté contre
-l'offense. Mais, dans la disposition d'esprit où elle se trouvait
-maintenant, l'humiliation ne souleva en elle aucune colère. Ce que
-pensait cette femme, madame Corentine n'était pas loin de le penser
-aussi; elle s'était plusieurs fois sentie mécontente d'elle-même. Le
-chagrin seul eut prise sur elle.
-
-Marie-Anne avait-elle deviné? Était-ce une invention heureuse d'une de
-ces âmes qui ont l'instinct de toutes les consolations, et savent
-qu'il y a des peines autour d'elles sans en savoir la cause?
-
---Corentine, dit-elle, il faut faire baptiser l'enfant.
-
---Aujourd'hui?
-
---Le plus tôt sera le mieux. Tu l'accompagneras.
-
---Oui, ma chérie.
-
---Mon père est le parrain. Toi, tu es la marraine. Nous en avions
-parlé avec...
-
-Elle ne put prononcer ce nom de douleur.
-
---Oui, dit Corentine, je veux bien, je suis prête à aller. Merci,
-chérie. Je l'ai habillé, ton ange, veux-tu le voir?
-
-Marie-Anne dit, faiblement:
-
---Non. J'ai peur qu'il ne lui ressemble. Je ne peux pas. Plus tard!
-
-Elle ne rouvrit les yeux que pour voir passer, un peu après, la
-sage-femme qui portait un gros paquet de mousseline blanche, Corentine
-et Guen alourdi par le chagrin. Simone gardait la malade.
-
-Du port à l'église, tout en haut de Perros, la route est assez longue
-et rude à monter. Sauf au milieu, où, par-dessus les ormes et les
-pentes précipitées de maigres champs, on aperçoit le paysage de mer,
-elle est bordée de maisons. Et les gens, déjà mis en éveil par le
-passage des femmes qui s'en allaient prier pour les naufragés,
-n'avaient pas fini de causer entre eux de l'événement qui frappait le
-bourg entier, quand le capitaine et sa fille commencèrent à gravir la
-côte. Corentine marchait à côté de la femme qui portait l'enfant, et
-l'abritait de son ombrelle. Le capitaine allait derrière et un peu de
-côté.
-
-La pitié des hommes est bien courte. A peine avaient-ils aperçu Guen
-et échangé entre eux quelques mots de sympathie sur le malheur arrivé
-en Gironde, qu'ils remarquaient madame Corentine. Et plusieurs ne
-saluaient pas. Plusieurs disaient, sur son chemin, de ces mots qui
-remuent tout un passé triste, et qui résument douloureusement le
-jugement sommaire de la foule. «Croyez-vous qu'il soit heureux, ce
-pauvre vieux, avec une fille veuve et une séparée? Elle l'a déjà
-laissé assez longtemps seul à Perros. Qu'elle retourne donc!
-J'aimerais mieux une fille morte, moi, qu'une fille comme celle-là,
-qui n'a été qu'un tourment pour les autres. Ça ne fait pas bénir les
-familles, vous savez!»
-
-Elle entendait une partie de ces propos, et devinait le reste, et elle
-était trop fière pour pleurer, mais les larmes l'étouffaient. Elle
-trouvait la route interminable.
-
-Enfin, le petit groupe franchit l'enceinte du cimetière. Au milieu des
-tombes de granit entourées de fleurs, la vieille église ouvrait sa
-porte en ogive, coupée d'une colonnette, sous le toit qui pendait
-démesurément d'un côté et trop court de l'autre. C'était la paix pour
-Corentine. Ils entrèrent. Devant eux, au premier tiers, sur les dalles
-tout humides des végétations de l'ombre, les femmes de la neuvaine
-étaient agenouillées en demi-cercle autour d'un des premiers piliers,
-tout noir de l'encens et de la rouille de dix siècles. Sur le fond
-sombre du granit, une statuette de la Vierge de Lourdes s'enlevait,
-toute blanche, ayant une ceinture bleue flottante et deux roses d'or
-sous les pieds. Elle était posée sur l'épais rebord de la corniche.
-Tous les visages des femmes étaient levés vers elle. La vieille, en
-cape de deuil, récitait le rosaire. Elle disait la première partie de
-l'_Ave Maria_, que toutes reprenaient et terminaient dans la langue
-rude du pays. Et, devant elles, minces comme des fils blancs, neuf
-petites bougies brûlaient dans l'ombre, collées au dos des chaises.
-
-La première voix, ferme, sans inflexion, disait: «Mé o salud Marie,
-leun o a graces, an otro Doué so ganch beniguet...» Et elles
-reprenaient, les autres, confusément: «Santes Marie, mam da Doué,
-pédet évidon péliérien...»
-
-Dans une chapelle toute noire, non loin de la neuvaine, le recteur
-était venu baptiser le fils de Marie-Anne. Corentine et le capitaine
-touchaient d'une main le petit, que portait l'autre femme. Ils
-répondaient à voix basse aux questions liturgiques, détournés, malgré
-eux, vers les neuf petites lumières et les neuf femmes prosternées.
-
-Le prêtre demandait:
-
---Croyez-vous en Dieu le Père tout-puissant, créateur du ciel et de la
-terre?
-
---J'y crois, répondait Guen et Corentine.
-
---Santes Marie, mam da Doué, reprenaient les femmes.
-
---Croyez-vous en Jésus-Christ, son fils unique, notre Seigneur?
-
---J'y crois.
-
---Santes Marie, mam da Doué...
-
---Croyez-vous au Saint-Esprit, la sainte Église catholique, la
-communion des saints, la rémission des péchés, la résurrection de la
-chair et la vie éternelle?
-
---J'y crois.
-
---Santes Marie, mam da Doué, pédet évidon péliérien...
-
-Ils s'écoutaient réciproquement, tous émus, de voir ces prières se
-rencontrer, les unes pour le petit qui entrait dans la vie, les autres
-pour le père naufragé, bien loin, à jamais séparés, à jamais inconnus.
-Le rosaire devenait une sorte de psalmodie grandissante, lourde de
-soupirs comme le bruit des lames qui déferlent. Et la voix de Guen, de
-Corentine, du recteur lui-même, baissait de plus en plus, au
-contraire, et se perdait sous la voûte moisie aux jointures des
-pierres.
-
-Un rayon de soleil, comme une lame flamboyante, entrait par une
-découpure de la porte.
-
---Santes Marie, mam da Doué, pédet évidon péliérien...
-
-Et aucune cloche ne sonnait le baptême, le baptême du fils de Sullian,
-le naufragé.
-
-Le prêtre avait achevé les cérémonies avant que les femmes se fussent
-levées.
-
---Allons! dit Guen, car personne ne bougeait dans la chapelle, ni
-Corentine, ni la femme, toutes deux tournées vers ce groupe de
-désolation et de larmes, enveloppant la statue à ceinture bleue.
-
-L'enfant dormait.
-
-Sans répondre, mues par le commandement de l'homme, elles sortirent,
-la tête basse, sans un geste, l'âme absente et demeurée sous les
-voûtes où l'on priait, écoutant le murmure plus lointain: «Santes
-Marie, mam da Doué...»
-
-Elles traversèrent ainsi le cimetière, sous le ciel sans nuage, dans
-la pluie de lumière et de chaleur qui dilatait, jusqu'à en remplir
-l'espace, le parfum d'une touffe de réséda fleuri au bord d'une tombe.
-
-Au bout de l'allée, devant la pierre debout qu'il fallait franchir
-pour retrouver la route, les femmes levèrent les yeux, et regardèrent
-de ce regard vague et chargé de tristesse qui suit les réveils
-brusques. En ce moment, le coeur de Corentine était déchiré des
-douleurs de sa soeur, du désespoir muet de ce vieux dont elle
-entendait le pas derrière elle, du peu de joie qu'elle avait su lui
-donner, de l'impuissance où elle se sentait de lui refaire une
-vieillesse, ayant perdu le droit d'habiter le pays, de consoler,
-d'être la paix. Elle aurait voulu cependant. Une aspiration vers le
-bien, une soif d'être bonne, de se sacrifier, montait du fond de son
-âme, avec cette pitié pour ceux qui l'entouraient. Et deux filles, sur
-le seuil d'une boutique, voyant sa mine défaite, se mirent à rire
-d'elle, deux filles de pauvres qui tricotaient de la laine.
-
-Alors, contre cette dernière injure, si peu méritée, si blessante à
-cette heure, elle chercha d'instinct une protection. Et elle la
-trouva. Guen venait de s'éloigner vers la plage de Trestrao, où
-demeurait un ami. Il allait reparler du gendre et de l'entrée de la
-Gironde, ne pouvant se taire de son malheur. Corentine se retourna
-vers la sage-femme:
-
---Donnez-moi l'enfant, fit-elle, c'est moi qui l'emporte!
-
-Elle prit le petit Sullian. Un flot de mousseline blanche lui couvrit
-l'épaule. Une tête rose et dormante s'appuya, tout abandonnée, sur son
-bras. Et, fière de son fardeau, défendue contre le sourire des gens
-par l'innocence qu'elle portait, elle descendit le bourg, parmi les
-femmes que la vue d'un nouveau-né émeut, et qui disaient: «Voyez, elle
-a le fils de Sullian Lageat sur les bras. C'est Guen qui l'a voulu,
-pour lui faire honneur. C'est tout de même une mère, cette femme-là.»
-
-Elle allait, sans entendre, saisie d'une extrême douceur, qui lui
-faisait presser l'enfant sur son coeur de plus en plus, et s'absorber
-dans ce petit être sans parole et sans regard. Elle lui souriait. Elle
-lui parlait, non avec les lèvres, mais avec son âme tout à coup
-agrandie et dilatée d'amour maternel, qui disait: «J'aurais voulu
-d'autres enfants comme toi... que je les aurais aimés!... que je les
-aimerais!..... Avec quel bonheur ce sein que tu touches se
-découvrirait pour eux, et les allaiterait!... O joli, joli neveu que
-je voudrais mon fils!» Elle avait des ailes. Soutenue par le petit
-qu'elle portait, le visage calme, les yeux en joie, elle monta
-l'escalier, elle entra dans la chambre.
-
-Heureusement Marie-Anne dormait. Elle ne vit pas sa soeur. Une heure
-passa, puis deux, puis trois. Simone s'éloigna. Et entre le berceau où
-l'enfant reposait maintenant, et Corentine, qui veillait auprès, le
-dialogue continua, le conseil doux et persuasif de ces yeux clos, de
-ces lèvres tendues vers le sein rêvé, de ce visage derrière lequel une
-âme transparaissait pour cette femme malheureuse, en qui le regret de
-la maternité prenait la forme d'un désir grandissant et d'une attente
-de vie nouvelle.
-
-Il y avait des années qu'elle ne s'était sentie si prompte à
-l'émotion, si disposée à pleurer.
-
-Dans la paix de cette chambre, près de ces deux êtres plongés dans le
-sommeil, un mystère profond sa passait. Une âme s'accusait, oubliait,
-apercevait une voie de sacrifice et de salut, et, tremblante,
-heureuse, remontait vers l'amour.
-
-Le sommet des coteaux, vers Louannec, se dorait au soleil déclinant.
-Nul bruit ne venait du dehors, pas même celui de la mer. La
-respiration de Marie-Anne et de son fils, régulières, se répondaient
-comme un battement d'ailes.
-
-Tout à coup, un pas sonna dans la cour. Corentine se pencha. Le père!
-c'était le père qui traversait la place! Il courait! Des gens
-couraient derrière lui; ils disaient: «Mon Dieu! est-ce possible!
-Est-ce possible!»
-
-Toute pâle, au bout de la chambre, Corentine l'écouta monter. Et Guen
-entra. Le pauvre vieux tremblait de tous ses membres. Il était comme
-égaré. Il approcha, sans bruit, du lit où Marie-Anne dormait. Il se
-mit à genoux.
-
---Marie-Anne? murmura-t-il, ma petite fille?
-
-Elle ne bougea pas.
-
-Il prit la main allongée sur le drap, la main rousselée de sa
-mignonne, et la caressa.
-
---Marie-Anne?
-
-Elle ouvrit les yeux, et fixa sur lui son regard morne de désespérée.
-
-Mais, presque aussitôt, ses paupières se soulevèrent davantage. Elle
-voyait le père pleurer et sourire. Elle le voyait incapable de parler.
-Une angoisse la prit. Elle ouvrit la bouche. Elle se redressa
-brusquement, ses bras raidis sur le drap, se tendit en avant, et tout
-ce qui lui restait de vie passa dans un cri:
-
---Dites! dites!
-
---Marie-Anne... ce sont des marins anglais... à Bilbao... tout
-l'équipage... tout entier... quand je te le disais... il est sauvé!
-
-Il se releva d'un trait, enveloppa sa fille dans ses bras:
-
---Sauvé, ma petite, sauvé!
-
-Il pleurait à chaudes larmes.
-
-Quand il se recula, suivant encore, de ses mains tendues, la jeune
-femme qui se renversait en arrière, on put voir le visage de
-Marie-Anne.
-
-Elle n'avait point douté de la mort, et elle ne doutait plus de la
-vie. La jolie tête blonde était retombée, bien pâle encore, sur
-l'oreiller, mais un seul moment l'avait transfigurée. Toute la
-jeunesse, toute la joie, tout l'amour y étaient rentrés. Ses doux yeux
-couleur de jacinthe disaient le ravissement; les cils d'or, immobiles,
-étaient levés vers le ciel; le front rayonnait; la bouche souriait à
-des visions. C'était elle, la Marie-Anne d'autrefois, l'épousée,
-l'heureuse, la sainte au regard de légende.
-
-Le vieux père, tout épanoui, continuait:
-
---La dépêche est venue d'Espagne... Ils ont rencontré des Anglais...
-l'embouchure de la Gironde, vois-tu, petite, c'est toujours ça, des
-navires et encore des navires... Quand la demoiselle de la poste m'a
-remis le papier, j'ai tout de suite deviné à son air... elle avait
-l'air presque aussi content... Ah! mes filles, quelle bonne nouvelle!
-Le dindy est perdu, mais les hommes sont sauvés!... Écoute,
-Marie-Anne, je vais faire dire à la mère de Guyon Le Dû, le mousse,
-que son gars est retrouvé... Veux-tu? Faut que tout le monde soit
-heureux aujourd'hui!
-
-Elle ne l'écoutait pas. Elle n'avait pas besoin de preuve, ni de
-détails. Elle croyait. Sullian vivait. Quelqu'un, dans l'angle de la
-pièce, la regardait fixement: Corentine, la soeur aînée.
-
-Dans la crise d'âme qu'elle traversait, une seule chose l'avait
-frappée: l'immense bonheur de Marie-Anne. «Comme elle l'aime!»
-pensait-elle. Et, troublée par tant d'amour, elle n'osait s'avancer,
-de peur que le cri de tout son être ne lui échappât: «Moi aussi! moi
-aussi!»
-
-Marie-Anne se tourna vers elle. Son regard chercha le berceau.
-
---Apporte-moi mon fils! dit-elle.
-
-Et quand elle l'eut dans les bras, pressant le petit sur sa joue:
-
---O le bien-aimé! s'écria-t-elle, ton père est vivant!
-
-Elle découvrit son sein, et se pencha pour nourrir le nouveau Sullian.
-
-Et comme Guen s'était retiré, comme elle demeurait seule avec
-Corentine immobile près du lit, elle entendit une voix toute basse qui
-disait:
-
---Ma soeur, j'irai retrouver Guillaume. Prie pour moi!
-
- * * * * *
-
-Dix minutes après, Marie-Anne, à demi redressée, contemplait son fils
-endormi sur le drap blanc.
-
-Tout à côté, assise, brisée de fatigue et pourtant résolue, la grande
-soeur l'écoutait docilement, elle, la plus jeune et l'ignorante, qui
-disait:
-
---Il vaut mieux aller tout de suite, ma Corentine... ne pas avertir
-Simone, que cela pourrait inquiéter trop... et puis être humble, tu
-comprends, ne pas te rebuter... Ils ne savent pas tout ce que tu
-vaux... moi, je le sais... Va, sois courageuse, sois bonne, fais tous
-les sacrifices... C'est si bon d'être aimée!
-
-
-
-
-XI
-
-
-Par un sentiment de fierté, et selon le conseil de sa soeur, Corentine
-désirait que son départ pour Lannion fût, autant que possible, ignoré
-de Simone. Et le grand-père avait dit:
-
---Simone? moi je l'emmène.
-
-Il n'y pouvait plus tenir. La joie du sauvetage de Sullian, celle
-qu'il commençait à entrevoir dans la résolution de Corentine, lui
-donnaient des idées de grand air. Seul, il aurait paré son canot et
-poussé au large. La pensée que le canot n'était pas assez propre pour
-une jeune fille comme Simone, le fit hésiter. Depuis huit jours, pas
-un coup de balai aux bancs, pas un godet d'eau jeté hors de la cale.
-Il appela Simone.
-
---Petite, dit-il, mets ta mante. Nous allons promener tous deux,
-veux-tu?
-
-Elle ne demandait pas mieux. Depuis son arrivée, elle n'avait guère vu
-autour d'elle que des visages anxieux ou désolés. Sa jeunesse appelait
-une diversion. Elle saisit celle-là de toute l'ardeur comprimée de ses
-quinze ans.
-
---Grand-père, vous prenez le bateau?
-
---Non, je pensais suivre la côte à pied, avec toi, jusqu'à...
-
---Non, le bateau, je vous en prie!
-
---C'est que...
-
---Pourquoi pas? Il y a longtemps que vous n'avez canoté, grand-père,
-je suis sûre que vous en avez envie?
-
---C'est que, répondit le bonhomme, ravi au fond, c'est que le canot
-n'est guère en état, je n'ai pas fait sa toilette...
-
---Bah! nous nous passerons de toilette. En mer! grand-père, en pleine
-mer!
-
-Il secoua la tête, d'un air content:
-
---Les jeunesses, fit-il, faut bien leur céder, pour qu'elles vous
-aiment!
-
-Simone se coiffa d'une casquette de laine blanche, d'où sortaient ses
-cheveux roulés. Il fallait les voir tous deux, côte à côte, longer le
-quai tournant qui mène à la jetée. Le soleil les enveloppait. La joie
-commune rendait le capitaine alerte et droit comme un jeune homme. Il
-se sentait bonne mine, sous le regard des baigneurs qui n'ont rien à
-faire, et suivent volontiers des yeux tout passant qui se hâte.
-Intimement il comparait ce départ avec ses départs habituels, quand
-Marie-Anne l'accompagnait, lourde et si souvent accablée par l'ennui.
-Elle était légère, cette petite Simone. Et comme elle marchait! Comme
-un mousse, en vérité, oui, comme un mousse qui va aux crabes.
-
---Je ne te savais pas si marine, dit Guen, en pointant déjà son regard
-sur le canot immobile dans le flamboiement de la mer, au pied du môle.
-
---Moi! j'adore l'eau. A Jersey, je suis allée plusieurs fois en
-excursion. Je connais tous les noms de voiles: grande voile, misaine,
-foc, bonnettes, perroquets.
-
---Oui, mais la manoeuvre?
-
---Essayez!
-
---Tu ne sais seulement pas prendre un ris?
-
---Regardez-moi!
-
-Et il vit la grande enfant qui souriait, de ses deux yeux pleins de
-lumière et de ses lèvres qui s'ouvraient sur de belles dents saines,
-humides comme des coquilles de rivage.
-
---Ah! ma Simone! dit le capitaine, tu as joliment gagné dans mon vieux
-coeur, depuis le premier d'août!
-
-Oui, il était heureux comme il l'avait été rarement, le capitaine. Son
-pas sonnait sur les dalles, sonnait comme une fanfare de vie.
-
-Il n'y avait point de bonnettes ni de perroquets au canot de Guen. Un
-foc seulement, de toile usée, et une voile jaune sur un mât courbé.
-
---Maman reste près de ma tante? demanda Simone en s'asseyant à
-l'arrière, tournée vers la façade grise, là-bas, si étroite entre les
-maisons avançantes.
-
-Guen fit semblant de ne pas entendre, très occupé à tirer l'ancre.
-
---Maman reste à la maison?
-
-Cette fois, Guen rougit, de l'effort qu'il venait de faire, sans
-doute, en embarquant le gros hameçon de fer qui aurait pu servir à
-prendre un fort poisson autant qu'à tenir le bateau. Quand il l'eut
-posé sur le cordage soigneusement roulé:
-
---Non, dit-il négligemment, ta mère va à Lannion.
-
---Lannion! fit Simone en se retournant.
-
-Il ne se retourna pas, devinant la vivacité du geste qu'il n'avait pas
-vu, et ajouta, tâchant de réparer l'effet:
-
---Oui, des commissions, je crois, pour Marie-Anne. Quand on a un
-enfant naissant, n'est-ce pas?...
-
-Un instant après, quand il eut hissé la voile, et sous prétexte de
-dire: «Largue un peu l'écoute, petite», il la regarda. Elle était
-sérieuse, et elle fixait la maison du port avec des yeux si graves, si
-près de pleurer!
-
-«Ce n'est pas facile de cacher les choses aux enfants, pensa Guen.
-Elle se doute qu'il y a une affaire.»
-
-Mais il ne voulut pas être indiscret, et, amarrant l'écoute:
-
---Puisque tu connais la manoeuvre, Simone, prends la barre, et droit
-sur Thomé! La passe est à gauche, pour les coques de noix.
-
-Le canot doubla la jetée, brûlante de soleil, et d'où s'échappait une
-odeur de goëmon séché.
-
---Le foin d'ici, mademoiselle Simone.
-
-Simone était redevenue la jeune fille douce et maîtresse de ses
-émotions qu'il aimait, avec un étonnement d'inventeur, chaque jour
-davantage. Elle avait le regard en avant, sur la grande nappe élargie
-entre les rives montueuses. Elle semblait tout entière au plaisir de
-la course, qui devenait d'instant en instant plus rapide. Car la
-brise, par-dessus les collines de Louannec, arrivait à présent, et
-claquait dans la toile.
-
-Quand Guen se vit en bonne route, il vint s'asseoir près de Simone,
-et, tout épanoui:
-
---On m'a entendu dire du mal de la mer, ces jours, fit-il. Mais je ne
-pense pas tout ce que j'ai dit.
-
-Cela lui pesait, les injures que la douleur lui avait arrachées.
-
---Que veux-tu, petite, on se fâche quelquefois avec elle. C'est comme
-une femme, n'est-ce pas? On la trouve mauvaise, on s'emporte. Et puis
-on revient à elle, parce qu'on l'aime.
-
---Pas de séparation durable? dit Simone, qui regardait toujours le
-large.
-
---Non, dit Guen embarrassé, pas de durable. Moi, je ne peux pas vivre
-huit jours sans elle. Et moi, mon Dieu, c'est comme tout le monde.
-
---Plus que tout le monde, grand-père!
-
---Oui, reprit-il, heureux de l'éloge et d'avoir évité l'allusion. Je
-ne m'en dédis pas. De tous ceux de Perros, je suis le plus naviguant,
-de tous les vieux, s'entend... Un peu à bâbord, Simone... Laisse
-aller... Bien... Est-elle jolie aujourd'hui la mer!
-
-Ils couraient dans la passe, entre la pointe du château et les rochers
-de Thomé, sur le chenal vert comme une émeraude et glissant au-dessus
-d'eux. Le courant les portait. La terre, à gauche, découvrait une à
-une ses anses rocheuses et ses deux plages. Sur la seconde, à
-Trestrao, des points rouges, blancs, noirs, qui étaient des baigneurs,
-mouchetaient le sable; une ombrelle roulait, prise par le vent, plus
-petite qu'une fleur de mouron.
-
---Au large, Simone, par le travers de Rouzic!
-
-Au large, c'était l'immense plaine que pas un frisson ne ternissait.
-La brise y coulait sans creuser. Des veines d'azur s'emmêlaient à
-l'infini, comme des sillages de navires disparus, sur la surface toute
-blanche, miroitant au soleil. Les Sept-Iles, au loin, laissaient
-pendre vers la Bretagne leurs falaises herbues, qui paraissaient de
-velours brun. A peine un ourlet blanc autour des pierres que la marée
-engloutissait sans bruit.
-
---Voilà ce que j'aime, dit Guen, remarquant l'enthousiasme muet de sa
-petite-fille: s'en aller avec le vent, causer tout seul et tendre ses
-lignes. Tiens, le fond est de roche, à présent, bon pour les congres
-et les vieilles. Tout à l'heure, ce sera de la coquille. Et puis la
-roche reprendra, à une demi-lieue de Rouzic.
-
-Il s'était rapproché encore de Simone. Ils allaient, poussés par le
-grand souffle doux qu'exhalent les terres chauffées, le soir, et ils
-voyaient la courbe de l'horizon immense au bas du ciel.
-
---Mon enfant! dit Guen attendri.
-
-Elle ne bougea pas, car ils se sentaient profondément unis de pensée.
-
---Mon enfant! je voudrais t'avoir toujours près de moi!
-
---Je voudrais bien, moi aussi, grand-père.
-
---Vois-tu, maintenant que j'ai goûté de vous, je ne me réhabituerai
-plus à mon ancienne vie: moi ici, vous là-bas.
-
---Il n'y a qu'un seul moyen, grand-père, dit posément Simone, et vous
-le connaissez.
-
---Oui, je le connais.
-
-Il s'arrêta un peu, car il avait promis de se taire devant l'enfant.
-Et puis, il céda, conseillé par l'infini qui les enveloppait tous les
-deux, loin des conventions étroites.
-
---Simone, dit-il, ta mère est allée à Lannion, pour essayer...
-
---Je l'ai deviné, répondit-elle. Je suis venue en France parce que je
-pensais toujours à cela. Je ne pouvais pas savoir comment cela se
-ferait, mais je comptais que Dieu le permettrait. C'est si triste!...
-
-Le vieux Guen sentit que la main de Simone saisissait la sienne, que
-la tête de Simone se penchait, touchait son épaule, s'y appuyait. Et
-il resta droit, immobile, transporté d'émotion et de tendresse, tandis
-que sa petite-fille pleurait silencieusement du même rêve que lui, et
-qu'il répétait, pour elle et pour lui-même:
-
---J'espère, ma petite amie, j'espère.
-
-Le vent demeurait léger, la mer ensoleillée. Les îles grossissaient à
-peine. Et des bandes d'oiseaux se levaient en triangle, indiquant le
-large.
-
-
-
-
-XII
-
-
-Seule dans le grand salon, la fenêtre ouverte, madame Jeanne
-additionnait des colonnes de chiffres. D'ordinaire, c'était une joie
-pour elle de régler ses comptes de ménage ou d'établir le bilan d'une
-année commerciale. Elle aimait le calcul, dont elle avait eu le goût
-très jeune. Elle s'était réservé le contrôle de la comptabilité chez
-son fils. Et, précisément, elle établissait, en ce moment,
-l'inventaire annuel.
-
-Mais elle le faisait avec inquiétude. Elle n'était pas sûre: elle
-soupçonnait seulement un résultat mauvais. Déjà, les deux dernières
-années s'étaient soldées en perte. Elle avait espéré que les affaires
-du moulin à huile se relèveraient. Guillaume paraissait assez content.
-Les chiffres semblaient indiquer cependant une mauvaise année. Les
-deux rides, au coin des lèvres de madame Jeanne, se creusaient. Elle
-relevait la tête, par moments, lasse, et, pour se reposer, regardait
-les ondes mouvantes des arbres, vaguement.
-
-«Encore une illusion de mon fils, pensait-elle. L'année va être
-mauvaise, si elle n'est pas désastreuse. Ah! le pauvre enfant, qui ne
-se doute pas où nous en sommes! S'il le savait! Mais j'ai mieux fait
-de le lui cacher. Il a assez de ses chagrins. Le commerce, pour lui,
-est une manière d'oublier, une occupation qui le force à ne plus
-songer. C'est tout... Et ce n'est pas assez pour réussir. Il aurait
-fallu mon mari.»
-
-La physionomie austère de M. Jobic L'Héréec lui revenait en mémoire.
-Elle revoyait cet homme dont elle n'avait pas seulement pris le nom,
-mais les goûts, les habitudes, la manière de voir et d'agir, qu'elle
-interrogeait encore de souvenir avec vénération, dans les cas
-difficiles, contente au fond et immuable en ses résolutions, dès
-qu'elle était convaincue d'avoir fait ce qu'il eût fait lui-même. Oui,
-il eût fallu la grande expérience, l'esprit méthodique et réfléchi de
-M. Jobic, pour se tirer d'une situation comme celle-là. Il aurait eu
-la décision, l'énergie persévérante de l'effort, tandis que
-Guillaume...
-
-Des mots de ce monologue intime étaient prononcés à demi-voix, sans
-suite. Ils tombaient dans le silence de la vaste salle blanche, dont
-un bourdon égaré faisait le tour en ronflant.
-
-Puis elle se remettait à parcourir les colonnes de chiffres. Sa plume,
-posée en travers, suivait, d'un mouvement régulier, l'absorption des
-chiffres dans la mémoire de la calculatrice. Mais c'était une sorte de
-travail machinal, qui n'interrompait point, chez madame Jeanne, la
-rêverie commencée.
-
-«Je ne vois pas d'issue. Lui parler à lui? A quoi bon? Il fait ce
-qu'il peut. Le commerce n'était pas son affaire. Et puis les
-chagrins... Oh! c'est bien sa faute à elle, si nous allons à cette...»
-
-Le mot s'arrêta aux lèvres. Et elle s'arrêta aussi un moment, madame
-Jeanne. Bien qu'elle fût seule, une rougeur légère, un peu de sang
-venu du coeur troublé, mit une tache sur ses maigres joues. Elle
-sentait la réprobation de la longue suite de bourgeois patients,
-économes, qui avaient fait la fortune, et qui la voyaient prête à
-sombrer, du fond des tombes, au pays de Tréguier.
-
-Dehors, le soleil chauffait les fleurs. Un parfum violent sortait des
-glycines, qui levaient leurs secondes fleurs au ras de la fenêtre.
-
-Elle se pencha de nouveau.
-
-Tréguier! Comment avait-elle fait pour quitter Tréguier, elle,
-Trégoroise depuis des siècles, attachée par des habitudes de race et
-par tous les liens de près de cinquante ans de vie à ce coin de sol
-breton? Elle se demandait cela encore quelquefois. Et la question se
-présenta de nouveau à son esprit, avec le cortège des réponses
-tristes, usées, que l'on revoit l'une après l'autre. Oui, le malheur
-avait commencé là... Au dedans de son coeur, le nom de Tréguier
-sonnait comme celui d'une noblesse dont elle avait été et dont elle
-n'était plus.
-
-Tomber de Tréguier à Lannion! Pour elle, la chute avait été
-pressentie. Oui, elle savait d'avance qu'elle ne s'accoutumerait
-jamais dans la ville folle, comme elle l'appelait, que le séjour des
-Espagnols et des gouverneurs débauchés avait remplie d'une population
-avide de plaisir, et légère, et folle de coeur. Entre elles deux, il y
-avait une de ces haines de canton que la Bretagne nourrit, sous des
-apparences rigides et froides. Quand elle pensait à Tréguier, elle
-revoyait la splendeur épiscopale de l'ancienne cité; son air de pudeur
-farouche; la cathédrale, où un peuple aurait tenu, haute de voûte,
-couverte de moisissures qui verdissaient glorieusement le granit, avec
-ses longues files de chevaliers de pierre couchés dans les niches, ses
-inscriptions, son cloître, ses tours, ses rosaces découpées par le
-génie bizarre et poétique des aïeux. Elle revoyait sa place à
-l'église, sous les rayons atténués des vitraux, sa maison aux murs de
-forteresse, autour de laquelle une rue tournait. Elle nommait les
-bourgeois et les nobles qui la saluaient, les visites qu'elle avait
-reçues lors de la mort subite de M. Jobic L'Héréec. Vingt fois le
-jour, encore maintenant, son esprit pleurait l'homme énergique,
-entendu aux affaires, dominant et digne, qui l'avait faite la première
-bourgeoise de Tréguier, par l'immutabilité de sa fortune, de son
-caractère et de ses habitudes.
-
-Quand il avait fallu quitter Tréguier, elle avait eu le sentiment que
-sa vie à elle était finie. Elle avait lutté. Pourquoi partir? Pourquoi
-abandonner cette usine médiocre et sûre qui avait un canal sur le
-port, où les goëlettes venaient s'approvisionner d'huile? M. Tanguy
-Morel, l'associé, suffisait à mener l'affaire. Guillaume, après la
-mort de son père, pouvait vivre honorablement, presque sans travail,
-assuré de l'avenir... Il avait fallu l'amour insensé pour cette
-Lannionnaise... Et tout quitter, la ville, l'usine, les amis, la paix,
-le paysage, si bien entré dans les yeux qu'il ne s'efface plus,
-renoncer à mourir là... et venir tomber à Lannion, parmi les filles
-aux cheveux blonds, qui ont les joues roses et la rage de la danse au
-coeur!
-
-Tout cela repassait au travers des colonnes de chiffres, aussi net
-qu'au premier jour, aussi douloureux. Le reste, tout ce qui avait
-suivi cet arrachement au pays natal, ne lui revenait qu'en bloc, comme
-une conséquence logique, fatale, prévue: la brouille lente du ménage,
-les reproches, les dépenses inconsidérées d'une tête folle de petite
-ambitieuse, l'acquisition désavantageuse du moulin sur le Guer, les
-froissements nouveaux engendrés par la gêne, la séparation, la vie
-nouvelle, alors, où son fils et elle s'étaient retrouvés seuls, mais
-assombrie, préoccupée, atteinte par le souci d'argent et rongée de
-souvenirs.
-
-Dix ans de lutte contre soi-même.
-
-Elle était devenue blanche de cheveux, madame Jeanne L'Héréec. Elle
-avait beaucoup travaillé, comme un homme, comme le vrai chef de la
-maison «Veuve L'Héréec et fils». Le chagrin d'avoir quitté Tréguier la
-tenait toujours. Devant son fils, elle se contenait. C'était une sorte
-d'abîme entre eux, cette question du passé. Ils le regardaient chacun
-de leur bord, et tristement tous deux. Mais quand elle était seule à
-travailler, madame Jeanne laissait parler les vieilles déceptions de
-sa vie, amassées au fond de son coeur. Et elle concluait souvent: «Si
-j'étais un homme, je retournerais à Tréguier, et j'y referais ma
-fortune!»
-
-Madame Jeanne, ce jour-là, n'eut pas le temps de conclure.
-
-La sonnette qui, mêlée aux feuilles de la glycine, agitait en remuant
-tout un système de branches, rendit un son étouffé. L'heure était
-morte.
-
-Madame Jeanne entendit une voix qui demandait son fils. Elle crut, à
-travers dix années, la reconnaître. Ses pommettes sèches pâlirent
-subitement. Elle posa la plume, et tendit l'aile de son bonnet. La
-domestique répondait que monsieur était à l'usine. Il y eut un
-silence. Puis, deux ombres coulèrent sur le bourrelet de verdure, au
-ras de la fenêtre. Gote ouvrit la porte du salon, et une femme en
-deuil entra.
-
-Avant même que madame Corentine eût relevé sa voilette, madame Jeanne
-la reconnut. Elle demeura surprise, renversée par cette audace, dans
-son fauteuil jaune, ses yeux gris fixés sur Corentine et éclairés
-jusqu'au fond par la lumière de la fenêtre. La jeune femme, debout à
-contre-jour, ne trouvait pas une parole de son côté. Une émotion trop
-forte l'avait saisie, en mettant le pied dans cette maison qui était
-la sienne: le sentiment de la fragilité de ses espérances, du peu de
-chance qu'avait sa démarche d'être accueillie. Après dix ans, elle
-retrouvait les yeux, l'attitude, la raideur de cette femme, dans le
-même décor immobile du salon jaune. Elle baissa les yeux, comme devant
-un juge. Madame Jeanne se leva à son tour.
-
---Que venez-vous faire ici?
-
-Madame Corentine reprit un peu de courage, et dit très doucement:
-
---Je venais voir mon mari.
-
---Vous n'en avez plus le droit.
-
---Oh! madame, après si longtemps... et quand on souffre...
-
---Vous souffrez?
-
---Oui... beaucoup...
-
---Nous aussi, madame, nous avons souffert, chacun a eu sa part... Et
-la nôtre a été large... Guillaume n'est pas ici...
-
---Je le savais... Gote m'avait dit...
-
---Il est inutile de le voir... Mon fils a pris son parti de notre
-solitude... Que lui vouliez-vous?
-
-Corentine fut sur le point de répondre: «Lui demander pardon.» Les
-mots lui vinrent à l'esprit. Mais elle ne répondit pas. Madame Jeanne
-la tenait sous ce regard de mépris et d'invincible obstination qu'elle
-connaissait. Et ce fut la vieille femme qui reprit:
-
---Personne ne vous a demandée.
-
---Non. Je suis venue de moi-même, madame, et, je vous assure, par un
-bon mouvement... parce que j'étais à Perros... en passant... chez mon
-père... et que je ne voulais pas m'en aller sans avoir essayé... Ah!
-tenez, madame, ne me repoussez pas...
-
-Elle s'avança jusqu'au près de la table où travaillait madame Jeanne.
-
---Je suis malheureuse... Je ne suis plus celle que vous avez connue...
-Il me semble que si vous étiez bonne, si vous vouliez m'aider...
-Guillaume peut-être me donnerait son pardon!
-
-Sa main se tendait un peu en avant, tremblante, sur le bois de frêne
-noueux, prête à soutenir un corps qui s'agenouillait.
-
---Vous oubliez que je suis difficile à tromper, dit madame Jeanne en
-se reculant. Vous avez trop peu manifesté, pendant dix ans, le désir
-de savoir même des nouvelles de votre mari, pour que je croie
-aujourd'hui à ces attendrissements. Je crois plutôt à d'autres motifs.
-
-Elle toisait du regard, en disant cela, sa belle-fille, et considérait
-la toilette modeste, presque pauvre, que la jeune femme avait mise,
-afin de mieux faire voir, justement, qu'elle n'était plus, comme
-autrefois, toute folle d'élégance.
-
---Vous venez mendier! continua madame Jeanne.
-
-La petite main de madame Corentine se releva d'un geste brusque, comme
-pour repousser l'injure... Puis, rouge de honte, mais assez forte pour
-ne rien répondre, la jeune femme se détourna, et quitta rapidement le
-salon, tandis que madame Jeanne, implacable, ses yeux clairs poussant
-l'étrangère dehors, la suivant dans l'ouverture de la porte, par la
-fenêtre dans l'allée du jardin, disait:
-
---Vous autres séparées, on est sûr de vous revoir, à un moment ou à un
-autre. Vous quêtez quand la famine vous a réduites. Vous n'avez pas
-honte. Allez, allez! Le moment est mal choisi: il n'y a pas de pain
-pour vous!
-
-Madame Corentine n'entendit pas ces derniers mots. Elle avait déjà
-traversé le jardin, elle ouvrait la porte, d'un coup nerveux de la
-main sur le loquet en forme de trèfle, qu'elle écoutait sauter avec un
-battement de coeur, autrefois, quand Guillaume rentrait.
-
-Elle fuyait suffoquée, indignée. Cependant, quelque chose de plus fort
-que sa honte, de plus puissant que la colère qui l'avait une première
-fois entraînée hors de cette maison, lui faisait, en ce moment,
-accepter l'injustice. Était-ce le conseil profond et muet de ces
-objets frôlés par sa vie passée: elle sentit qu'elle ne pourrait
-quitter Lannion sans avoir revu au moins celui pour qui elle était
-venue.
-
-Hâtivement, la voilette baissée, elle suivit la pente de la rue du
-Pavé-Neuf, laissa sur sa gauche la promenade plantée d'ormeaux, tourna
-près du café du pont de Viarmes, le long du quai au sable, descendit
-encore jusqu'au coin d'un vieil hôtel tout enveloppé de poiriers en
-pyramides, où elle avait joué, enfant, quand son père était mandé par
-l'armateur. Et elle se trouva sur l'allée de la Corderie, qui borde le
-Guer jusque très au delà de Lannion.
-
-Toute jeune, les premiers soirs de son mariage, elle s'était promenée
-là, les yeux perdus dans le feuillage des ormes, et souriant aux
-choses passionnées qu'il disait...
-
-Elle ne pleurait pas, elle était seulement très triste. Son espérance
-n'était plus de reprendre la vie d'autrefois,--l'avait-elle même
-formée?--mais elle pouvait encore le voir, lui, se faire pardonner,
-lui dire: «Je vous aime encore!» Après cela, qu'adviendrait-il? Peu
-importait. Elle partirait plus contente, plus forte, elle aurait obéi
-à cette impulsion qui la poussait ainsi, humiliée, troublée, vers
-celui qui était tout près, et qui ne se doutait pas... Même, l'injure
-qu'elle avait reçue la rejetait vers lui. Elle pensait, sans savoir
-pourquoi, très sûre pourtant, que si Guillaume avait été là, l'accueil
-eût été autre...
-
-Elle allait, sans plus se hâter, regardant, de l'autre côté du chenal
-à peu près vide, la touffe d'arbres d'où s'élevaient une cheminée, un
-toit long couvert de tuiles: l'usine. Il était là. Elle n'irait pas le
-trouver là-bas, à cause des ouvriers, des anciens employés qui avaient
-tout su, hélas! Elle attendrait l'heure où M. L'Héréec, chaque soir,
-revenait en traversant le Guer... Dix coups de rames... Le bateau
-était amarré, à demi hors de l'eau, écrasant la boue molle de la rive
-opposée. Sur l'arrière, plongé dans le courant, des lettres à demi
-effacées disaient le nom du canot... _Corent_... Les dernières
-avaient péri. La rivière se vidait avec rapidité, bue par la mer
-lointaine. Et les herbes du fond, ployées, ondulaient comme des
-cheveux de femme qu'on peigne, avec des reflets blonds.
-
-Madame Corentine comparait son attente humiliée d'à présent à ses
-promenades triomphantes dans cette même allée, quand, toute jeune
-femme, au bras de son mari ou de quelque amie qu'elle allait prendre
-au passage, elle emmenait Simone, et que l'enfant courait devant, dans
-le clair soleil.
-
-Elle était si lasse, qu'un peu au delà du point où le bateau était
-attaché elle s'assit, et s'appuya le long d'un arbre. Plusieurs fois,
-elle crut entendre une voix qui donnait des ordres, et reconnaître la
-voix de son mari. Illusion, mais qui lui faisait lever les yeux, et la
-secouait d'un frisson. Elle avait l'air d'une pauvre fille honteuse
-qui attend son amant. S'il était passé quelqu'un, elle aurait fui.
-Personne ne longeait la promenade qui ne mène à rien. La fatigue
-l'endormit.
-
-Quand elle se réveilla, elle eut peur qu'il ne fût trop tard. Mais
-non. La marée remontait, couvrant les vases, soulevant le canot qui
-roulait, collé à la rive. L'usine travaillait encore: une fumée de
-vapeur jaillissait au-dessus d'elle, avec un bruit régulier. Madame
-L'Héréec se leva. Elle se cacha presque entièrement derrière l'arbre.
-Quelqu'un était sorti par la porte du chantier, là-bas. Elle n'eut
-pas de doute, malgré l'éloignement et l'ombre déjà commencée. Elle
-reconnut le geste amical qu'il avait, en prenant congé d'un de ses
-employés. Bientôt, défaillante, elle le vit tout à fait, dans l'espace
-découvert qui séparait l'usine de la rivière. Il venait par le sentier
-du pré, la tête basse, songeant à des affaires, sans doute. Elle
-aurait voulu l'appeler, et elle avait peur de lui, peur du premier
-regard. Il allait lentement, droit vers elle. Dans une minute, il
-aurait détaché l'amarre, poussé le canot, abordé là... Elle n'eut plus
-la force de voir. Elle ferma les yeux... Puis, n'entendant plus rien,
-elle vit qu'il avait brusquement tourné le long de la rive, et qu'il
-remontait par le sentier de halage, pour rejoindre le pont de Lannion.
-
-Un moment, elle courut, et puis elle s'arrêta... Ce n'était plus la
-même chose. Le rencontrer en ville, dans une rue? Non. L'occasion
-était perdue. Si l'entrevue pouvait amener un pardon, c'était à la
-condition de n'avoir pas de témoins... Il fallait même éviter de le
-rencontrer... Et elle demeura immobile, regardant diminuer la forme de
-ce passant, sur la levée, parmi les premières maisons.
-
-
-
-
-XIII
-
-
-Guillaume L'Héréec trouva sa mère au salon. En l'apercevant, elle
-l'enveloppa de ce regard rapide et sûr de la mère habituée à lire la
-physionomie de son enfant. Il avait son air de commerçant content de
-rentrer et d'oublier le travail.
-
---Comment, mère, encore dans les livres?
-
-Il s'approcha, balançant ses épaules épaisses, pour embrasser sa mère
-au front, selon sa coutume. Elle continua de le regarder, prise d'un
-reste de doute, jusqu'à ce qu'elle sentît la mousseline de sa coiffe
-serrée contre sa joue par la barbe rude de Guillaume. Il se redressa.
-Elle prit sur la table un grain de blé, dont elle marquait les pages
-de ses livres, le glissa entre deux feuilles du registre, et dit, en
-se renversant un peu:
-
---Mais oui, Guillaume, il le faut bien. J'ai peur que, cette année
-encore...
-
-Il l'interrompit du geste de repousser une chose importune.
-
---Non, je vous en prie, pas ce soir, pas avant d'être sûre! J'en ai
-assez!
-
-Il s'était détourné vers la fenêtre, les sourcils rapprochés, son
-visage court et carré subitement assombri. Lui qui arrivait, dégagé
-des préoccupations du jour par la course du retour, il éprouvait un
-ennui vif à se sentir ramené vers elles.
-
---Est-ce que la journée a été mauvaise, Guillaume?
-
---Pas plus qu'une autre.
-
---Vous n'avez pas reçu la visite de M. Quimerc'h?
-
---Mais non.
-
---Ni aucune autre qui vous ait chagriné?
-
---Aucune. Je demande seulement à oublier les affaires, les ennuis, et
-le temps, si cela se peut.
-
-Il répondait, le regard perdu dans l'ouverture de la baie.
-
---Non, reprit madame L'Héréec. Cela ne se peut pas toujours. Allons
-dîner, vous êtes en retard. Gote est venue deux fois prévenir.
-
-Il offrit le bras à sa mère, et passa dans la salle à manger.
-
-Depuis plusieurs jours, madame Jeanne avait remarqué chez son fils
-cette sorte d'irritabilité, résultat d'un trop long repliement sur
-soi-même. Cela ressemblait aux mélancolies invincibles où il tombait
-souvent, dans les premières années après la séparation. Le dîner fut
-presque silencieux. Madame Jeanne mangea moins encore que de coutume.
-Elle s'élevait et s'animait intérieurement, elle, femme de résolution
-et de pratique, contre ces accablements inutiles, nuisibles à la
-gestion de leurs affaires compromises. A peine revenu dans le salon,
-comme il allumait sa pipe, elle s'accouda près de lui, à la fenêtre
-ouverte, et ils restèrent un peu sans rien se dire, devant cette
-muraille déjà confuse d'arbustes, au-dessus desquels le ciel était
-pâle. Des grincements de poulie arrivaient du Guer invisible.
-
---Est-ce un bateau pour la maison, Guillaume?
-
-Il répondit, d'une voix posée:
-
---Non, maman, je crois que c'est une barque de sable que j'ai vue
-arriver ce soir.
-
-Elle avança, au delà du mur, sa main sèche de vieille femme, et, du
-bout des doigts, indiquant une direction, elle dit:
-
---Si pourtant nous pouvions...
-
---Quoi donc?
-
---Relever notre situation, transformer l'outillage, lutter avec des
-procédés nouveaux contre les usines de la côte! Ce n'est pas
-impossible! A nous deux...
-
-Guillaume branla la tête.
-
---Je dis, continua-t-elle, que ce n'est pas impossible. M. Quimerc'h
-ne refuserait peut-être pas le crédit. Je me chargerais de lui
-demander...
-
---A quoi bon?
-
---Mais à vivre, mon enfant!
-
---Pour qui? fit-il, en soufflant une bouffée de fumée sur les plantes
-enlacées.
-
-Au ton dont cela fut dit, elle sentit qu'elle avait touché le fond du
-mal. C'était bien ce qu'elle supposait. Cependant il n'avait pas eu
-d'entrevue avec madame Corentine, non, rien de nouveau, elle en était
-sûre. L'ancien souvenir seulement, contre lequel elle avait tant
-lutté.
-
---Mettons que ce soit pour moi, Guillaume.
-
-Il la regarda, de son oeil doux et voilé.
-
---Ma pauvre maman, il nous faut si peu! Puisque cela va encore!...
-
-Il ajouta, en reprenant sa contemplation vague en avant:
-
---Si j'avais eu près de moi mon enfant, oui, j'aurais voulu mieux
-faire, j'aurais eu de la force.
-
---Voyons, Guillaume, dit la vieille femme en s'animant, vous ne
-comprenez donc pas que cela vous serait utile à vous-même, un effort,
-utile pour oublier? Vous ne réfléchissez pas! Car vous l'avez eue,
-votre fille, pendant quatre ans, un mois par an, selon les termes du
-jugement. Est-ce que, au lieu d'être une joie, ce n'était pas une
-épreuve de plus?
-
---Oui.
-
---Je me souviens de cela, vous pouvez me croire. Je me souviens de ces
-arrivées au bateau de Jersey, quand vous alliez l'attendre à
-Saint-Malo, et qu'elle vous embrassait timidement, comme un étranger,
-et même pis, car on l'avait mise en garde contre vous pendant onze
-mois. Elle avait déjà un air de réfléchir aux ordres que vous lui
-donniez, pour voir s'ils n'étaient pas contraires à ceux qu'elle avait
-reçus d'ailleurs.
-
---Grande coupable, en vérité!
-
---Non, vous l'aimiez, et je l'aimais, moi aussi, Guillaume. Mais elle
-était élevée en dehors de vous, contre vous, et vous en souffriez.
-Quand vous alliez avec elle acheter la moindre chose, vous lui disiez:
-«Aimes-tu ceci? Aimes-tu cela? As-tu mes goûts?» Souvent vous n'aviez
-pas les mêmes. Vous revoyiez une enfant, mon pauvre Guillaume, mais
-pas votre fille. Une autre que vous la formait, et vous aviez peur, je
-le devinais bien, allez! en rencontrant sans cesse en elle l'autre
-dont vous étiez séparé... celle qui a été cause de tout. De sorte que
-vous avez eu raison de renoncer à vos droits.
-
---Je n'en sais rien! fit-il brutalement.
-
-Il avait toujours le même regard vague, errant au ras des ondes
-lourdes des feuilles. Une planète s'y était levée, tremblante. Il la
-fixa un moment, parut vouloir parler, puis il secoua sa pipe sur
-l'appui de la fenêtre, et se mit à marcher à grands pas dans le salon.
-
-Madame L'Héréec regrettait à présent de s'être engagée sur cette voie
-dangereuse du passé. Elle devinait qu'elle avait fait fausse route.
-Son coeur de mère souffrait de voir cet homme torturé, écrasé par le
-passé, et, en même temps, elle s'en trouvait humiliée, comme d'une
-faiblesse de son fils. Elle vint à lui, au moment où il traversait le
-salon, près d'elle, lui prit les deux mains, et les serra dans les
-siennes, bien fort. On eût dit qu'elle voulait faire passer en lui
-quelque chose de sa propre énergie.
-
---Allons, mon Guillaume! dit-elle, j'ai eu tort de reparler de cela.
-En effet, à quoi bon? Ce qu'il faut, c'est oublier le passé et
-regarder en face l'avenir, tous les deux, voulez-vous?
-
-Il retira ses mains et, levant sur elle ses yeux où toute flamme
-semblait éteinte:
-
---Je suis découragé. Tout est inutile.
-
-Elle voulut essayer de plaisanter, pour voir.
-
---Découragé, Guillaume! On croirait vraiment que je ne suis pas votre
-aînée! Mais regardez-moi donc? Suis-je découragée! Mon pauvre garçon,
-vous n'avez jamais été jeune.
-
-Que disait-elle là?
-
-A ce mot de jeunesse, à ce reproche inconsidéré, Guillaume L'Héréec
-changea de physionomie. Sa figure placide s'anima d'une sorte
-d'indignation. Son regard brilla. Le Breton passionné, colère,
-excessif, s'éveilla.
-
---Jamais jeune! Ah! vous vous trompez, ma mère, je vous en réponds! Je
-l'ai été! J'ai eu l'éblouissement de l'avenir, j'ai senti le monde
-joyeux autour de moi. Je ne vous le disais pas. Quand j'allais par les
-chemins, enfant, à Tréguier, il y avait presque toujours un oiseau
-blanc qui partait devant moi. C'était le même, je le reconnaissais à
-son cri: c'était ma jeunesse qui chantait. A présent, je ne vois plus
-rien dans les carrefours. En ce temps-là aussi, lorsque je passais le
-long des champs de blé, je me couchais sur la pointe des épis, je ne
-sais si c'était en esprit ou en réalité, et je nageais, porté sur les
-houles vertes, léger comme les taons de printemps. Oh! si, j'ai été
-jeune, j'ai cru à la vie, j'ai cru à l'amour. Et je l'ai goûté si pur
-et si grand, qu'il m'en est resté des larmes pour toujours. Même
-aujourd'hui, je le sens bien, par moments, que tout n'est pas mort, et
-que ma jeunesse revivrait si elle avait une autre jeunesse à côté
-d'elle. Vous avez tort de me parler de cela. Vous me faites du mal...
-
-Il parlait comme égaré. Des larmes tremblaient dans ses yeux. Madame
-Jeanne vit qu'elle avait été plus imprudente encore qu'elle ne le
-pensait.
-
---Allez vous reposer, Guillaume, dit-elle doucement. Nous recauserons
-quand vous serez en état de comprendre... Dieu sait que je n'ai
-d'autre volonté que de vous tirer de là... Allez, je vais me remettre
-aux comptes, puisqu'il faut être pratique et veiller pour deux ici.
-
-Elle le suivit du regard, qui sortait du salon, et tournait pour
-monter. Depuis longtemps, elle ne l'avait plus trouvé ainsi. La
-quitter sans adieu! Et cette colère sourde, cette exaltation du passé,
-ce découragement absolu... Tristes signes qu'elle reconnaissait avec
-effroi, sans savoir exactement ce qui les ramenait.
-
-Elle resta, la tête dans ses mains, devant le registre ouvert,
-incapable de lire deux chiffres.
-
-
-
-
-XIV
-
-
-La chambre de Guillaume occupait toute la largeur de l'hôtel, à
-gauche. Ses trois fenêtres ouvraient, l'une sur le bosquet du côté du
-Guer, l'autre sur un étroit couloir que bordait le mur de clôture, au
-delà duquel il y avait un chemin, et l'autre sur la cour pavée que
-prolongeait, séparé par un escalier, un potager montant.
-
-Même en hiver, la domestique avait l'ordre de laisser les fenêtres
-ouvertes et de ne fermer que les contrevents. Guillaume aimait à
-respirer très tard l'air de la nuit, il jouissait d'écouter les bruits
-rares du port et des rues. Presque tous étaient habituels et connus.
-Il s'y laissait bercer, assis dans son fauteuil de paille, la bougie
-éteinte, la tête renversée, les yeux clos.
-
-Ce Breton épais, à la carrure de garde-chasse, était doué, comme
-beaucoup de sa race, d'une sensibilité féminine. Il se reposait dans
-des rêves vagues, qu'il n'aurait pu raconter, tellement ils étaient
-inconsistants, fous quelquefois. Et puis, une rumeur inexpliquée
-s'élevait, un cri d'animal que la distance rendait étrange: il se
-redressait en sursaut, pris de peur, les pommettes rouges. Toutes les
-superstitions du vieux pays vivaient dans les dessous de son âme. Il
-allumait la bougie, fermait les fenêtres, et se couchait.
-
-Ce soir-là, il alla droit à la cheminée, alluma le bougeoir, et le
-posa sur le bureau à étagère, en vieil acajou, dont les plaques se
-soulevaient par endroits. Au fond d'une case, derrière une boîte de
-plumes, il saisit une clef, et la fit tourner dans la serrure d'un des
-gros tiroirs pendus au-dessous de la table du meuble.
-
-Dehors, un bruit comme d'une infinité de clochettes d'une sonorité
-adoucie. Guillaume écouta. C'était la pluie sur les toits et sur les
-feuilles. «Un grain amené par la marée, pensa-t-il. Ça ne m'étonne
-pas. On étouffe.» Il se leva, poussa les contrevents de la fenêtre
-ouverte sur la ruelle sablée, et respira profondément. Il essaya de
-boire lentement, à pleins poumons, l'air d'orage qui soufflait, chaud
-et pourtant mélangé de courants froids, imprégné d'odeurs de goëmon et
-de fruits mûrs. Des sensations lointaines lui revinrent. Son coeur
-battit plus vite sous la poussée de l'imagination qu'il espérait
-calmer. Des gouttes d'eau, lourdes comme la grêle, fouettèrent le mur,
-éclaboussant la fenêtre. Guillaume se retira, et revint s'asseoir
-devant le meuble. Sa main plongea dans le tiroir, et saisit une
-photographie et un papier d'un doigt de long. La photographie, c'était
-celle de Simone à cinq ans; le papier, c'était la ligne écrite sur la
-plage de Sainte-Brelade.
-
-Il les posa devant lui, et appuya sa tête brûlante dans ses mains. Il
-aurait voulu, à l'aide de ces deux documents incomplets, se
-représenter Simone, telle qu'il l'avait entrevue à la procession de la
-Clarté. Et il arrivait bien à grandir cette petite fille en robe
-courte, l'air espiègle, assise les jambes croisées sur un banc, et
-tenant sa poupée sur le bras; il modelait cette taille, nouait les
-cheveux blonds, devenus châtains, derrière la nuque, se souvenait du
-chapeau de feutre à voile blanc. Mais la pensée de ces yeux qu'il
-n'avait pas rencontrés? Mais l'âme, les goûts, les rêves de la jeune
-fille? Le son de cette voix qu'il n'avait plus entendue depuis des
-années? Que savait-il de tout cela? La ligne d'écriture était nette,
-ferme, révélatrice d'une volonté déjà formée. Mais le reste, le sens
-vrai de ces mots qui ne disaient rien par eux-mêmes, et n'avaient que
-le sens mystérieux des reliques? Oh! qui le lui dirait?
-
-Que cela était poignant, de constater une séparation si complète!
-Comme il se sentait étranger, lui, le père, à cette enfant qui était
-la sienne!
-
-Il se rappelait le jour où Simone avait été conduite chez le
-photographe, à Tréguier, un mardi. On avait fait, la veille au soir,
-trente papillotes avec les cheveux blonds, et la petite avait dormi
-avec une résille blanche de la mère... Chez le photographe, en haut
-d'une rue, on voyait des photographies de la cathédrale avec des
-légendes en lettres rouges... Il s'était écrié: «La jolie enfant!»
-C'était un Parisien, qui ne fit que passer en Bretagne. Madame
-Corentine souriait, et la grand'mère pleurait presque d'orgueil.
-Celle-ci avait dit, au moment grave de la pose: «Regardez bien,
-mignonne, l'oiseau qui va sortir de la boîte.» Et l'étonnement,
-l'attente ravie de cinq ans qui vont voir voler un oiseau, s'était à
-jamais fixé sur le portrait...
-
-Et voilà qu'elle avait quinze ans!
-
-N'avait-il donc pas autre chose encore qui parlât d'elle?
-
-Il hésitait. Il s'était si souvent défendu de toucher à cette relique
-du passé, où le souvenir de sa fille n'était ni le seul évoqué ni le
-plus poignant. Il se rendait compte, avec tant de certitude, que ce
-soir, comme bien des soirs, le regret de Simone, l'amour de Simone,
-enveloppait un autre regret et un autre amour.
-
-La pluie avait pris une sorte d'allure régulière. Elle tombait plus
-fine et plus serrée, avec un balancement de feuillages chancelants,
-ployés en tous sens, ivres de bien-être sous l'ondée.
-
-Guillaume fouilla dans le tiroir, écarta une liasse de titres et
-d'actes serrés par une sangle à boucle, et, dessous, prit un album de
-dessin, relié en toile grise. Les bords du papier avaient jauni,
-l'intérieur s'était piqué. Depuis dix ans, l'album avait dormi là,
-point oublié, mais redouté, comme un ami qui en sait trop long et
-qu'on évite.
-
-D'une main tremblante, Guillaume l'ouvrit. Il n'y avait pas de dessin,
-mais cinq ou six pages couvertes d'une écriture rapide, capricieuse,
-avec des enroulements majuscules suivis de petits caractères à peine
-formés.
-
-Il s'en échappa un parfum très ancien, comme une odeur décolorée,
-douce pourtant. Guillaume fut tenté de baiser la page. Il passa la
-main sur son front, et lut:
-
- «Mon mari m'a demandé de recueillir les mots et hauts faits de
- Simone, notre fille, âgée de trois ans et sept mois. Bien
- volontiers. J'en suis flattée, étant la mère de cet amour. Les
- dames d'ici prétendent qu'elle me ressemble. Moi, je lui trouve
- les yeux de son père quand il est bon avec moi, c'est-à-dire à
- l'ordinaire. Je trouve surtout qu'elle a plus d'esprit que tout
- Lannion ensemble. Nous l'adorons. Je puis le dire ici, puisque ce
- petit cahier est pour nous deux, tout au plus pour nous trois.
- Guillaume assure que j'y mettrai des folies. Alors, ça sera pour
- nous deux.»
-
-Oui, il se souvenait! Il avait dit, un soir, dans cette même chambre,
-comme ils revenaient d'endormir ensemble Simone: «Vous devriez écrire
-ce que dit de drôle cette petite. Quand nous serons vieux et qu'elle
-sera grande, cela nous rajeunira tous de la retrouver ainsi.»
-Corentine n'avait pas voulu écrire devant son mari. Mais le lendemain,
-avant le déjeuner, l'album était acheté, la première page écrite. Ils
-étaient restés à la lire. Ils étaient descendus en retard, et madame
-Jeanne les avait grondés.
-
- «Je commence aujourd'hui 3 juillet. Hier soir, je couchais
- Simone. Elle avait le coeur gros, parce que le chat était mort
- dans la journée. «Maman, est-ce que je ne le verrai plus
- jamais?--Non.--Peut-être qu'il est dans le paradis?--Mais non, tu
- sais bien que le paradis est pour les hommes.--Alors, maman, les
- chats qui sont morts, ils n'ont donc pas, comme nous, une petite
- chose qui monte?» Et puis, Simone, se trouvant en veine de
- philosophie et de pensées sérieuses, a montré du doigt de grosses
- immortelles, que ma belle-mère cultive et dont elle remplit
- ensuite les vases des cheminées: «Maman, ces fleurs-là, c'est
- béni?--Pas du tout. Quelle idée?--Pas même le coeur?» Nous avons
- trouvé cela très remarquable, son papa et moi.
-
- «_8 juillet._--Sommes allés nous promener tous trois, en
- cabriolet, sous prétexte de visiter une vieille tante. Simone
- était en rose, ce qui lui va bien, et entre nous deux, ce qui
- nous ravit toujours. Elle saluait de la tête, à droite et à
- gauche. Personne ne passait dans la campagne. «Que fais-tu,
- petite?--Je salue le blé, maman, il me dit bonjour.» En effet, de
- tous côtés, les champs s'inclinaient sous le vent. Moi, je n'ai
- pu me retenir d'embrasser Simone. Son père non plus, et à la même
- place. Ce qui m'a touché le coeur. Il y a des jours où il ne
- l'eût pas fait.»
-
-Mon Dieu! que ces choses, tracées d'une plume légère, s'enfonçaient
-cruellement dans l'âme! Comme il y retrouvait, avec un peu de l'enfant
-dont elles parlaient, tout le charme de la jeune femme d'alors, son
-esprit vif, sa vie débordante, et cette note d'amour, hélas!... Il ne
-croyait pas que l'album fût si plein de son nom et de celui de
-Corentine. Elle avait cru aussi, la petite plume fine courant sur les
-feuillets blancs, y mettre surtout des pensées de Simone. Et ces
-souvenirs de jeune mère étaient surtout des mémoires de jeune femme.
-Et c'était lui, à dix années de là, qui découvrait, le coeur saignant
-de regrets, pourquoi l'idée leur avait tant plu de conserver des mots
-de petite fille. Leur amour les enchâssait, les soulevait, les
-emportait, comme le courant du Guer charrie des algues roses.
-
-Cette femme, avait-il su la guider, s'était-il appliqué à la former, à
-modérer ce qu'il y avait d'excessif dans son désir de plaire et de
-puéril dans sa vanité de jolie fille adulée? Non, il n'avait su
-qu'adorer, excuser, approuver quelquefois les impertinences qu'elle se
-croyait permises. Il s'était mis à la servir, comme il servait sa
-mère, combattu entre ces deux natures qui se repoussaient, faible
-entre elles deux très fortes, jusqu'au jour où sa trop longue
-faiblesse s'était changée en sévérité outrée. Les premières années
-avaient été pleines de ce bonheur lâche, presque coupable, les autres
-d'accès de fermeté tardive et parfois excessive.
-
-Le sentiment de ce qui lui avait manqué l'étreignait en ce moment. Il
-voyait ce qu'il aurait fallu être avec cette femme si heureusement
-douée, mais à peine élevée: un maître indulgent, un conseiller tendre
-qui, peu à peu, en aurait imposé, par la douce raison persévérante, à
-cette nature d'impulsion et de caprice. L'expérience était finie,
-finie et manquée.
-
-Il reprit la lecture:
-
- «Aujourd'hui 22 août, la petite pleurait sur la plage de
- Trestrao. Nous étions allés voir mon père. Moi, je n'ai pu la
- consoler. Guillaume l'a emmenée; il a, du bout de sa canne,
- dessiné sur le sable un oiseau, le bec ouvert, et il a dit:
- «Regarde le rossignol, Simone, comme il est gai. Il chante
- toujours. Fais comme lui.» Elle a promis. Le soir, nous
- repassions au même endroit, et nous avions oublié l'oiseau
- consolateur. Simone s'est approchée de son père, lui a pris la
- main, comme elle sait faire, avec ses yeux levés, câlins: «Allez,
- mon petit papa, j'ai eu grande envie de pleurer tantôt, une autre
- fois, mais j'ai pensé au rossignol. Et alors, au lieu de pleurer,
- j'ai chanté.» Jamais je n'aurais inventé ce moyen-là. Guillaume a
- une sorte d'intuition naïve de ce qui convient aux enfants, de
- leurs goûts, de leurs jeux. Il est plus près d'eux que moi.
-
- «... Oh! ce matin, ce matin! Dans notre chambre, Simone jouait.
- Elle s'est interrompue, tout à coup: «Maman, je voudrais bien une
- chose!--Quoi donc?--Maman, je voudrais bien être jumelle!» J'ai
- regardé Guillaume. C'est bon, la vie, quand on s'aime encore.»
-
-Guillaume L'Héréec ferma l'album, lentement. Deux larmes tombèrent sur
-la couverture grise. Il ne voyait plus ni le bureau ni le tiroir
-ouvert. Il la voyait, elle, la reine blonde de Perros, avec ses jolis
-yeux bleus et ce rire perpétuel qui leur avait été fatal, mais qui
-avait mis tant de joie dans la maison. Il sanglotait d'amour et de
-regret. Dans sa soif inapaisée de tendresse, il étendit les bras de
-toute leur longueur, il les ramena frémissants, tout doucement, sur sa
-poitrine, comme s'il allait presser cette tête charmante. Puis, quand
-ils touchèrent le corps, brusquement il fut secoué d'un frisson.
-
---Je suis fou! dit-il.
-
-Autour de la chambre, il regarda avec effarement les chaises
-immobiles, alignées le long du mur, l'armoire, le lit qui avait été le
-leur. Une souffrance nouvelle sortait de toutes ces choses. La pluie
-continuait de tomber avec un murmure monotone, d'une tristesse
-immense, traversé par la plainte aiguë des rafales qui se brisaient
-aux angles.
-
-Il écoutait, et il s'entendit appeler:
-
---Guillaume!
-
-Il se leva, l'oreille tendue vers la fenêtre.
-
-Quelqu'un appela de nouveau dans la nuit:
-
---Guillaume!
-
-Cette fois, il courut à la fenêtre. La voix était celle qui n'avait
-plus retenti dans la maison depuis dix ans. Il la reconnut au
-battement de son coeur. D'où venait-elle? Que voulait-elle de lui? Il
-se demanda s'il ne rêvait pas. Pour s'en assurer, il tâta de ses deux
-mains les bordures de granit de la fenêtre. L'impression du froid et
-de l'humidité le saisit. Non, ce n'était pas une création de son
-esprit malade. Il se pencha. L'allée était déserte. La pluie fouettait
-les arbres. De l'autre côté du mur, dans le crépitement des gouttes
-d'eau, il ne pouvait distinguer aucun bruit de pas. Il chercha du
-regard, dans le noir uniforme de la nuit, comme si les yeux de femme
-avaient dû luire. Et il voulut crier.
-
---Guillaume! répéta la voix, timide, implorante, comme épuisée de
-souffrance.
-
-Il voulut crier. Il essaya. Un son rauque sortit de sa gorge. Alors il
-ne comprit qu'une chose, c'est qu'elle allait s'éloigner. Une pensée
-le traversa jusqu'aux moelles: courir, puisque c'était elle, courir et
-quoi qu'elle demandât, quoi qu'elle voulût, l'enlever grelottante de
-dessous l'averse, l'emporter dans ses bras, lui ouvrir la maison, la
-réchauffer contre son coeur et la couvrir de baisers, et puis revivre
-avec elle, revivre les années d'autrefois... Toute sa jeunesse était
-retrouvée, puisque Corentine l'appelait, et c'étaient ses vingt ans
-qui se jetaient au-devant d'elle, éperdument.
-
-Et à tâtons, à travers le grand escalier qui craquait, étonné d'être
-troublé à cette heure-là, il descendit. Il arriva devant la porte du
-jardin. Elle était verrouillée. Il enleva les verrous. Elle était
-encore fermée à clé, et la clé avait été enlevée.
-
-Il retourna sur ses pas, pour sortir par la cour, à l'autre extrémité
-du vestibule.
-
-La porte du salon s'ouvrit, et il se trouva face à face avec sa mère.
-
-Madame Jeanne, un bougeoir à la main, pâle, les traits accentués
-encore par la lumière rapprochée de son visage, avait cet air de
-statue sévère qui en imposait à Guillaume, dans sa petite enfance.
-
---Qu'y a-t-il donc? fit-elle.
-
---Vous n'avez pas entendu?
-
---Peut-être avant vous. Mais j'espère que vous n'y allez pas?
-
-Elle disait cela avec un tel accent de mépris qu'il eut presque honte
-de répondre.
-
---Je ne puis pas ne pas y aller. Elle m'appelle. J'ai trouvé la porte
-fermée, j'irai par l'autre!
-
---Inutile, elles sont toutes fermées. J'avais prévu...
-
---Vous aviez...
-
---Non, vous n'irez pas!
-
-Tout hors de lui, il s'avança dans le vestibule. Mais elle se jeta
-au-devant, les deux mains étendues, barrant le couloir.
-
---Non, vous n'irez pas! dit-elle, la voix sourde, les yeux étincelants
-d'une volonté impérieuse habituée à se faire obéir.
-
-Guillaume pouvait, d'un mouvement, écarter l'obstacle.
-
-Cependant il s'arrêta. Et sa mère reprit:
-
---Je ne veux pas! Dieu merci, je veille sur votre honneur et sur le
-mien. Je ne veux pas qu'on vous voie courir après une femme que vous
-avez chassée, qui a fait la ruine de votre maison, que vous avez
-traînée devant les tribunaux. A quoi pensez-vous donc?
-
-Elle le prit par la main, et l'entraîna dans le salon.
-
---Venez, Guillaume, dit-elle.
-
-Elle le conduisit au fond de l'appartement, le fit asseoir à côté
-d'elle, sur le canapé dont le bois contourné s'enlevait, comme une
-tache, sur la tapisserie.
-
-Au moment où elle s'asseyait, ils crurent entendre la voix qui
-appelait encore, faible, de l'autre côté, là-bas. La pauvre Corentine
-avait dû faire le tour, sous la pluie battante, de cette maison qui
-avait été la sienne, et où elle demandait à rentrer. Elle suppliait
-encore. Madame Jeanne sentit dans ses mains la main de Guillaume qui
-cherchait à se dégager. Elle le retint. Tous deux tressaillirent. Il y
-eut un silence. Si la voix jetait un nouveau cri dans la nuit, madame
-Jeanne devinait que Guillaume allait lui échapper. Tout était retombé
-dans le silence. Les gouttières seules chantaient par saccades.
-
---Vous pouvez encore passer par la fenêtre, et escalader le mur pour
-aller retrouver cette femme, dit-elle. C'est votre seule ressource.
-J'ai tout fermé. Allez donc, Guillaume, je vous laisse libre. On
-racontera cela demain, dans Lannion. Seulement, moi, je ne serai plus
-là pour l'entendre. Je serai retournée à Tréguier.
-
-En parlant, elle lui avait lâché la main.
-
-Il ne bougea pas. La tête baissée, il pleurait. De grosses larmes
-roulaient sur sa barbe.
-
-Le voyant à demi vaincu, elle changea de ton subitement. Sa tendresse
-maternelle, tout à l'heure irritée et violente, se fit caressante. La
-femme très bonne sous cette rude écorce reparut. Elle passa le bras
-autour du cou de son fils.
-
---Mon Guillaume, dit-elle, je vous rends un immense service. Restez
-près de moi. Écoutez-moi. Tout ceci n'est qu'une comédie de plus. Je
-l'ai vue, moi, tantôt, celle qui rôde ce soir autour de la maison.
-
---Comment, vous l'avez...
-
---Oui, elle est venue ici.
-
---Vous l'avez chassée?
-
---J'en avais le droit, je pense! Elle venait mendier. Elle cherchait à
-me tromper, elle voulait...
-
-Il répéta, avec une pitié profonde:
-
---Vous l'avez chassée! Pauvre femme!
-
-Et, suivant le même rêve inquiet, il demanda:
-
---A-t-elle beaucoup changé?
-
-Madame L'Héréec répondit évasivement:
-
---Je ne sais pas. Je l'ai à peine regardée. Elle était assez mal
-vêtue.
-
---Vous croyez que c'était cela! O mon Dieu! mon Dieu!
-
-Il cacha sa tête dans ses mains, pleurant comme un enfant.
-
-Madame Jeanne se fit extrêmement douce, et, penchée au-dessus des
-grosses épaules de Guillaume, l'aile de sa coiffe frôlant les cheveux
-de l'homme accablé de douleur et pleurant d'amour, elle dit:
-
---Vous auriez voulu lui donner, n'est-ce pas? Je devine votre pensée.
-Je connais votre coeur. Mais ce coeur, mon pauvre enfant, vous vous
-êtes repenti déjà de l'avoir suivi. Est-ce que je ne l'avais pas
-prévu, moi, ce qui est arrivé? Vous étiez trop bon, trop faible. Vous
-avez laissé cette femme prendre un empire si grand sur vous, qu'en
-très peu d'années elle a tout compromis. Elle n'a été ni sage ni
-sérieuse, pour ne pas dire plus. Vous le savez bien. Elle nous a
-conduits à la gêne, elle qui n'avait que peu de chose, nous qui lui
-donnions tout. Il a fallu lui rendre encore sa dot intacte, sa dot
-qu'elle avait dix fois dépensée. Qu'est-ce que vous lui devez donc, je
-vous le demande? Et que voudriez-vous lui donner encore, à elle qui
-nous a presque ruinés?... Allez, il n'y avait pas autre chose à faire
-que ce que j'ai fait. J'ai agi comme votre meilleure amie, en nous
-défendant tous deux, en protégeant ce qui nous reste, mon enfant:
-notre honneur qui aurait pu être compromis, et le peu de tranquillité
-que nous avons acheté bien cher.
-
-Il se leva sans répondre. Elle le retint par le bras, en faisant signe
-d'écouter. Des gouttes de pluie espacées heurtaient encore les vitres.
-C'était, avec le gloussement régulier des gouttières, tout ce qui
-emplissait le silence de la nuit. Madame Jeanne essaya de sourire.
-
---Vous voyez, dit-elle, il n'y a plus rien!
-
-Elle attendait un de ces mots qui finissaient toujours les
-explications entre eux: «Je vous remercie, mère, vous avez eu raison»,
-moins encore, une de ces plaintes qui annoncent l'acceptation, déjà
-consentie au fond, des rigueurs de la vie. Mais non. Elle avait bien
-pu empêcher Guillaume d'ouvrir une fenêtre et de rejoindre sa femme.
-Mais son action avait été toute physique. Elle avait bénéficié d'une
-longue déférence à ses volontés. Rien de plus. Entre elle et son fils
-il n'y avait eu aucune rencontre de pensée, même un moment. Il la
-regardait, les yeux vides de toute émotion filiale et de toute
-réponse, seulement pour voir si elle avait tout dit.
-
-Alors elle se troubla. Elle se leva à son tour, lui jeta les bras
-autour du cou, en répétant comme une invocation:
-
---Mon Guillaume! mon Guillaume!
-
-Il la laissa l'embrasser, et sortit sans rien dire.
-
-Quand il eut disparu, elle alla jusqu'à la porte du salon, à petits
-pas, anxieuse, un sentiment de défaite dans l'âme. Elle écouta une
-minute, et revint au canapé, honteuse de ce rôle d'espion. Guillaume
-était remonté dans sa chambre.
-
-
-
-
-XV
-
-
-Sous l'averse moins violente, madame Corentine suivait la route de
-Perros. Sa robe, détrempée de pluie, lui collait aux jambes et gênait
-sa marche. Le vent soufflait de terre, et la poussait le long des
-talus qu'elle distinguait à peine. Elle ne songeait guère à la
-fatigue. Que lui importait? C'était l'âme qui souffrait le plus.
-Oh! cette après-midi, cette soirée, comme elle les revivait
-douloureusement! Rebutée, renvoyée, elle qui était venue, dans un élan
-de tout son être, si vrai, chercher le pardon du passé! Que fallait-il
-donc pour les toucher? En quel mépris ils la tenaient, après dix ans!
-Encore s'il n'y avait eu que les paroles blessantes de madame Jeanne!
-Mais le silence incompréhensible de Guillaume, voilà ce qui la
-torturait.
-
-«Que pouvais-je faire mieux? disait-elle tout haut. Quoi encore? J'ai
-tout fait, tout. Et ils n'ont pas eu pitié!»
-
-Elle avait attendu, en effet, rôdant autour de la maison, que la nuit
-fût tombée. Aux approches de l'heure où son mari se retirait dans sa
-chambre, elle s'était cachée tout près, dans la ruelle déserte qui
-borde le jardin et s'enfonce à travers la campagne. Elle connaissait
-le bruit doux que faisait le contrevent en tournant. Elle l'avait
-entendu, net dans la nuit pluvieuse, au delà du mur. Elle avait aperçu
-la lueur d'une lumière sur la corniche du toit. Guillaume était donc
-là. Elle avait appelé. Et tout son coeur était plein de la réponse
-désirée, du mot qui devait la sauver: «Corentine!» Hélas! elle avait
-répété l'appel, d'abord en face de la fenêtre, puis le long du verger,
-puis dans la rue du Pavé-Neuf, près du salon. Elle avait tourné autour
-de l'hôtel, implorant une réponse, espérant toujours. Et l'humiliation
-avait été vaine, la souffrance vaine, l'espérance vaine.
-
-Toute seule, sur cette route bordée de talus d'ajoncs, elle allait
-vers son père, qui ne pourrait la consoler, vers sa fille, qui ne
-devait rien savoir. Et se voyant réduite là, par la dureté de ceux
-qu'elle avait été chercher, elle sentait passer en elle des réveils de
-l'ancienne colère. Elle se repentait de sa bonté, elle jurait de ne
-plus jamais se prêter à aucune réconciliation, se mît-on à genoux
-devant elle pour l'implorer à son tour. Mais cela ne durait qu'un
-instant. C'était plutôt en elle un grand chagrin, une impression
-d'abandon et le martèlement douloureux de cette question, toujours
-revenue: «Comment ne l'ai-je pas touché, lui du moins, lui qui m'a
-aimée?»
-
-Elle ne trouvait point de réponse, si ce n'est qu'on la rejetait à
-jamais au delà de la mer, dans l'exil. Et cela lui semblait horrible,
-maintenant, cette vie à Saint-Hélier, qu'il allait falloir reprendre.
-
-Parfois la pensée de la nuit et de l'heure la prenait, quand le vent
-secouait les buissons, quand les chiens, au loin, hurlaient. Alors
-elle se hâtait, portée par la peur, par la fièvre qui l'empêchaient de
-sentir le froid.
-
-Il était plus de minuit lorsque, exténuée, madame Corentine s'engagea,
-au bas de la côte de Saint-Quay, entre les premières maisons du port
-de Perros. Elle fut ressaisie par de très anciennes timidités de
-bourgeoise, et s'efforça de ne plus faire de bruit en marchant, de
-crainte d'attirer l'attention. Que dirait-on de l'apercevoir à cette
-heure, trempée de pluie, seule sur les routes? Mais toutes les
-fenêtres étaient closes. Un douanier faisait le quart, enveloppé dans
-son manteau. Elle attendit, pour traverser la petite place, qu'il se
-fût éloigné.
-
-Le vieux Guen veillait dans la salle basse. Il devinait que les choses
-avaient mal tourné. Jusque très tard dans la soirée, il était resté à
-causer, près de la cheminée, avec Simone. Il n'avait pu se retenir de
-lui parler de ce sujet qui l'occupait tout entier, et ce que lui avait
-dit la petite lui semblait si bien pensé, si brave, si fort au-dessus,
-croyait-il, d'une fille de quinze ans, que maintenant qu'elle était
-remontée là-haut, il ne cessait de songer à elle.
-
-Au coup frappé par Corentine, il se leva brusquement, et vint ouvrir.
-
-Quand il l'aperçut, pâle, haletante, les vêtements tachés de boue, il
-comprit, et dit, avec une grande pitié dans la voix:
-
---Entre, ma Corentine, assieds-toi. Comme tu arrives tard!
-
-Il l'avait prise par la taille, et l'amenait vers la chaise qu'avait
-laissée Simone. Puis il enlevait le mantelet tout mouillé, et jetait
-sur le feu une brassée de bois.
-
---Chauffe-toi, approche-toi. Tiens, comme ceci.
-
-Mais son orgueil de petite tête folle avait ressaisi Corentine. Elle
-passa la main sur son visage, pour écarter les cheveux collés à ses
-joues, et, regardant le père, elle dit, avec un rire forcé, qui
-tremblait:
-
---Eh bien! je n'ai pas réussi!
-
---L'as-tu vu?
-
---J'ai vu madame Jeanne. Je vous assure qu'elle n'a pas changé. C'est
-la même femme qui nous déteste, moi, vous, nous tous. J'ai eu grand
-tort d'écouter tout le monde et d'aller vers ces gens-là!
-
-Elle avait l'air de reprocher son insuccès au vieux Guen, qui s'était
-assis près d'elle et, tantôt la regardait, tantôt rassemblait, du bout
-d'une pelle, les rames de bois brûlées en leur milieu. Il resta très
-doux, et répondit:
-
---Ce que tu faisais était bien, pourtant.
-
---J'en suis récompensée, vous voyez! Des injures, le mépris: voilà ce
-que j'en ai retiré.
-
---Cela ne m'étonne pas beaucoup d'elle, ma petite. Madame Jeanne n'a
-jamais été bien disposée pour toi. Mais lui, mon enfant?
-
---Il n'a pas paru.
-
---Peut-être il n'était pas là?
-
---Si! si! il était là, je le sais, et il n'est pas venu!
-
---Pauvre petite! dit Guen.
-
-Il la considéra un moment, comme la chose la plus triste, la plus
-faible, la plus à plaindre qu'il eût vue. Puis il reprit:
-
---Alors, pourquoi es-tu rentrée si tard? Tu devais revenir avant le
-dîner, en voiture?
-
-Elle rougit. Au coin de ses lèvres, deux plis se creusèrent. Elle
-renversa un peu la tête en arrière, puis de côté, et, la laissant
-retomber sur l'épaule de son père, elle dit, en sanglotant:
-
---Je ne puis pas vous dire... non, pas en ce moment... laissez-moi
-pleurer...
-
-Et lui, qui n'avait guère l'habitude de ces menues attentions, il
-s'arrangea pour qu'elle pût mieux pleurer, sans honte, à moitié cachée
-dans le pli de sa veste brune et soutenue d'un bras, très doucement.
-Il la traita comme une enfant, se bornant à répéter: «Pauvre! pauvre!»
-Et cela voulait dire: «Pleure, va, tu es à l'abri. Je t'aime bien. Je
-suis vieux, Corentine. Mais tu ne pèses guère: appuie-toi.» Elle
-s'abandonnait à cette tendresse; pour la première fois depuis
-longtemps elle avait besoin de lui. Il le sentait. Et cela lui était
-une douceur incroyable.
-
-Quand il la vit apaisée et les nerfs détendus, il la releva:
-
---A présent, dit-il, tu vas monter dans ta chambre. Fais attention:
-Simone dort.
-
---Ah! oui, Simone, fit-elle, comme si elle avait oublié la présence de
-sa fille.
-
---Il faudra nous la laisser, fit gravement le capitaine.
-
---La laisser? Y pensez-vous? Après cela?
-
-Elle se retrouvait tout entière, avec son accent impérieux, son air de
-lutte et de révolte.
-
---Oui, dit Guen tranquillement. D'abord, tu l'as promis.
-
---A qui, je vous prie?
-
---A elle.
-
---Je voudrais voir qu'elle me le rappelât, par exemple! Demander à
-revoir son père, ma fille, après ce qui vient de m'être fait!
-
---Mais elle ne sait rien, Corentine. Elle serait excusable.
-
---C'est vrai.
-
---Et puis, ce n'est pas elle qui te le demande, mon enfant, c'est moi!
-
---Vous, père? Vous voulez?...
-
---Oui, je veux.
-
-Elle fixait, stupéfaite, les yeux ardents, ce vieux père qui lui
-tenait tête sans se fâcher ni s'émouvoir, avec une conviction grave.
-Elle était si peu habituée à l'entendre parler de la sorte!
-
---Vois-tu, continua-t-il, je la connais bien ta Simone, à présent.
-Elle est capable de faire ce que nous ne ferions pas, ni toi, ni moi.
-
---Pauvre innocente!
-
---C'est peut-être à cause de cela, justement, Corentine. Laisse-la
-aller. J'ai idée qu'elle trouvera des moyens. Quand ils la verront,
-si belle comme elle est, et si facile à aimer...
-
-Madame Corentine lui prit le bras, brusquement:
-
---Mais vous ne comprenez donc pas qu'ils la garderont!
-
---La garder?
-
---Eh! oui, la garder. Ils sont capables de tout!
-
-Le vieux se leva tout d'une pièce, le visage et la voix rudes pour la
-première fois.
-
---Capables de tout, je veux bien, dit-il. Mais elle, ta fille, tu ne
-la connais pas!
-
---Allons donc!
-
---Non, tu ne la connais pas! Si elle te dit qu'elle reviendra, tu peux
-avoir confiance, elle reviendra, et elle t'en aimera mieux, de ne pas
-l'avoir traitée comme une enfant qu'elle n'est plus.
-
---Et s'ils la chassent? dit-elle, mobile comme toujours, et sans voir
-la contradiction.
-
---Je serai là, moi, Corentine, pour te la ramener. Et alors, jamais je
-ne demanderai plus rien. Je te le promets. Mais, essaye encore, dis,
-essaye par notre Simone, qui ne saura pas tout, mais qui devinera,
-s'il le faut, et qui peut-être, peut-être...
-
-Sa voix se fit un peu tremblante:
-
---Tiens, Corentine, fais-le pour moi, qui ai toujours regretté ton
-mari!
-
-Et telle était la fatigue morale et physique de Corentine, telle aussi
-la supplication douloureuse du père, que la jeune femme baissa la
-tête, et dit:
-
---Je ne sais plus ce que je veux. Faites ce que vous voudrez: je la
-laisserai.
-
-
-
-
-XVI
-
-
-Quand Marie-Anne apprit que le projet était accepté, le lendemain, au
-réveil, elle eut, regardant le père qui lui parlait à voix basse, la
-même expression de ravissement qu'elle avait eue en apprenant la bonne
-nouvelle pour Sullian. Son fils dormait près d'elle. Guen, assis au
-pied du berceau, près du lit, avait l'air heureux, comme si on lui eût
-annoncé qu'il allait rajeunir de trente ans et reprendre le
-commandement de _l'Armide_.
-
-Ce fut même une force pour madame Corentine, ce contentement où elle
-laissait les siens. Sa résolution prise, elle l'exécuta avec une hâte
-et une rigueur que personne ne lui eût demandées. Elle abandonna sa
-fille au grand-père. Elle partit sans pouvoir ni préparer ni juger
-cette tentative qu'allait faire son enfant. Dès le lendemain, elle
-louait une voiture qui la conduisait, sans toucher Lannion, à
-Plouaret. De là, ne voulant pas refaire seule toute la route qu'elle
-avait parcourue avec Simone, elle se rendit à l'un des ports voisins,
-et le petit cutter anglais qui, chaque semaine, vient chercher à
-Portrieux des oeufs et des fruits pour Jersey, la prit à bord, et
-l'emmena.
-
-Simone resta plusieurs jours à Perros. Puis, par une après-midi chaude
-de la fin d'août, un jour qu'elle se sentait plus de courage, ayant
-songé, prié, longuement causé avec sa tante devenue son intime amie,
-elle monta dans la carriole qui l'avait déjà menée au Pardon de la
-Clarté. Sa malle était ficelée à l'arrière. Le vieux Guen tenait les
-rênes. Au moment où il allait donner le coup de fouet du départ,
-Simone sauta à terre.
-
---Attendez! dit-elle, j'ai oublié!
-
-Elle remonta en courant l'escalier.
-
---Tante Marie-Anne, j'ai oublié d'embrasser Sullian!
-
-Elle se pencha, le coeur battant de sa course folle, au-dessus de
-l'enfant qui dormait, contempla une minute, avec un air de jeune mère,
-ce visage d'où rayonnait la paix inconsciente et profonde, le baisa au
-front, se releva:
-
---Ces petits-là, ça porte bonheur! dit-elle.
-
-Et quand elle descendit, elle avait une assurance tranquille, qui
-ressemblait à celle du petit Sullian.
-
-
-
-
-XVII
-
-
-Tous deux, secoués par la carriole, ils montaient et dévalaient les
-coteaux familiers de la route. Le soleil épuisait, au fond des grappes
-de bruyères sèches et sur les dernières fleurs de ronces, un reste de
-parfum d'été qui s'en allait vers les terres, poussé par un vent doux.
-Les cimes des bois de pins luisaient comme des aigrettes. Ils n'y
-prenaient garde ni l'un ni l'autre. Guen conduisait distraitement. Il
-lui en coûtait de se séparer de Simone. Il se demandait aussi quel
-accueil serait fait à l'enfant, et l'envie lui prenait de tourner
-bride. Tout au moins, il eût voulu être là, quand elle entrerait, pour
-la protéger de sa présence, en imposer,--il le croyait,--à madame
-Jeanne, et, au moindre mot, ramener Simone dont la jeunesse ne serait
-pas, ne pourrait jamais être aimée là comme au logis de Perros. Mais
-la petite ne voulait pas. Elle avait dit: «Je désire être seule,
-grand-père. Attendez-moi deux heures près du marché au sable. Si je ne
-reviens pas, c'est qu'on m'aura bien reçue, et vous aurez de mes
-nouvelles demain matin.»
-
-Les pensées du capitaine ne sortaient point de ce petit cercle
-d'amour. Il songeait à peine à Corentine. En vérité, cette confiance
-de Simone, calme et rose auprès de lui, l'étonnait. Il ne se rappelait
-plus, étant trop vieux, quelle force c'est d'ignorer, et d'être toute
-jeune, et de n'avoir en soi rien de brisé.
-
-Pourtant, lorsqu'elle se trouva seule au bas de la rue du Pavé-Neuf,
-et qu'elle aperçut les volets bruns derrière lesquels son père et
-madame Jeanne vivaient, Simone hésita. Elle monta lentement les
-cinquante mètres qui la séparaient de la porte, effrayée de n'avoir
-pas préparé ce qu'elle allait dire. Et quand elle eut tiré la poignée
-de fer forgé de la sonnette, il lui sembla que tout Lannion, averti,
-avait les yeux sur elle, et regardait.
-
-Ce fut Fantic, la noire, qui vint ouvrir.
-
---M. L'Héréec?
-
-Simone n'osa pas dire: «Mon père?»
-
-Mais la fille, qui l'avait élevée, la reconnut. Elle se recula,
-livide, comme si elle avait vu une morte apparaître, et, perdant la
-tête, les mains levées, elle s'enfuit en criant:
-
---Ciel adorable! voilà notre demoiselle à présent!
-
-Simone avança, par l'allée sablée, jusqu'au milieu de la façade. Là
-elle trouva Gote, la blanche, la vieille Trégoroise inféodée à madame
-Jeanne. Gote était accourue aux exclamations de sa compagne et
-servante Fantic. Elle venait se rendre compte et défendre sa maison,
-avec son air de maîtresse, bourrue, et le ventre en avant, barrant la
-porte.
-
---Mon père est-il ici? demanda Simone.
-
---Il n'y est pas.
-
---Doit-il rentrer bientôt?
-
---Je ne sais pas.
-
---Et ma grand'mère?
-
-Pour le coup, le visage impassible et dur de Gote exprima la stupeur.
-Oser demander madame Jeanne?
-
---Elle n'y est pas non plus, répondit-elle.
-
---C'est bien: j'entre et j'attendrai, fit Simone.
-
-Intimidée par le ton résolu de Simone, Gote s'effaça à moitié le long
-du mur, et demeura immobile, tandis que la jeune fille ouvrait
-elle-même la porte du salon, et disparaissait.
-
-Simone alla s'asseoir au fond, sur le canapé. Émue de ce premier
-accueil hostile de la vieille bonne, plus qu'elle ne l'aurait voulu,
-les narines serrées, comprimant de sa main les battements trop vifs de
-son coeur, elle tâchait de se remettre, en parcourant du regard ce
-mobilier qu'elle retrouvait dans le même ordre, aussi clairsemé le
-long de la tapisserie, comme elle se l'était souvent représenté, de
-souvenir. Mais, involontairement, ses yeux se tournaient vers la
-fenêtre. Qui allait-elle voir le premier? Son père ou madame Jeanne?
-Elle voyait déjà celle-ci entrer, l'air impérieux, ses deux papillotes
-blanches toutes raides au bord de sa coiffe. Et puis c'étaient les
-domestiques, dont elle entendait le chuchotement à travers les longs
-espaces endormis de cette maison. L'émotion ne faisait que grandir.
-Jamais Simone ne s'était sentie si dépourvue de moyens.
-
-Elle attendait ainsi, inconsciente de la durée, frémissante au moindre
-bruit, quand la porte s'ouvrit brusquement. Son père entra. Elle
-s'était levée. Il ne jeta qu'un regard sur elle. Puis, comme s'il
-allait défaillir, il s'appuya, fermant à demi les yeux, contre la
-porte dont il tenait la poignée.
-
-Alors Simone s'avança:
-
---Bonjour, mon père!
-
-Il ouvrit les bras, poussa un grand soupir, et la tint embrassée.
-
-Et elle ne bougea plus, écoutant la réponse de ce coeur d'homme qui
-battait puissamment contre le sien, comprenant que cet accueil muet
-valait mieux que toutes les paroles, sûre d'avoir bien fait,
-récompensée quoi qu'il advînt. Toute cachée sur l'épaule de son père,
-elle ne le voyait pas. Lui non plus ne songeait pas encore à la
-revoir. Il la tenait là, sa fille, son sang, l'être cher séparé de lui
-trop longtemps, la jeunesse qui rentrait.
-
-Enfin ils s'écartèrent l'un de l'autre.
-
---Ah! Simone, dit le père, que tu me fais de bien! D'où viens-tu?
-
---De Perros. Grand-père m'a amenée.
-
---Quelle bonne idée tu as eue! Asseyons-nous là, veux-tu, où tu
-étais?... Tu m'as attendu?
-
---Un peu, je crois, je ne sais pas.
-
---Moi qui ne me doutais pas! Tu aurais dû écrire.
-
---A quoi bon?
-
---C'est vrai, à quoi bon?... Tu es grande à présent! M. Guen va bien?
-
---Très bien.
-
-Il la dévorait des yeux, maintenant, assis en face d'elle sur une
-chaise, à contre-jour. Il s'était mis là pour la mieux voir, un peu
-penché en avant, les mains jointes sur les genoux, sa figure sérieuse
-éclairée d'un sourire, et juste à la même hauteur que celle de sa
-fille. On eût dit qu'il découvrait son enfant, cette robe, ce cou,
-cette coiffure, ce bout de dentelle. Il parlait, mais ce qu'il disait
-n'avait pour lui qu'une importance médiocre, et les réponses
-traversaient comme une partie vague, non encore attentive de son
-esprit. Simone, au contraire, tout heureuse qu'elle fût, et fière de
-ce long éloge qu'elle lisait dans les yeux de son père, ne pouvait
-s'empêcher de remarquer la navrante banalité des mots qu'ils
-échangeaient. M. L'Héréec n'avait pas demandé des nouvelles de sa
-femme. Il évitait de la mêler à cette entrevue d'où elle n'était pas
-absente, cependant. L'enfant devinait, elle voyait que la pensée de la
-mère était là, entre eux deux. Ils faisaient effort l'un et l'autre,
-lui par habitude, elle douloureusement et par discrétion, pour ne pas
-la nommer. Et tout de suite cela les réduisait à un bavardage
-d'étrangers.
-
-Simone ne pouvait comprendre, d'ailleurs, les sentiments multiples
-qu'éprouvait son père en ce moment, l'un surtout, la peur de la voir
-s'échapper, de la perdre, de retomber dans la solitude, après cette
-apparition radieuse. Il ne savait pas pour combien de temps elle était
-venue. La question avait dix fois expiré sur ses lèvres, de crainte de
-cette réponse: «Mais, je retourne. Adieu, grand-père m'attend.»
-
-Enfin, il s'enhardit. Ils causaient depuis une demi-heure au moins.
-
---Simone, est-ce que... est-ce que tu repars ce soir?
-
---Non, mon père, si vous voulez...
-
---Si je veux, Simone! Alors ce n'est pas une visite?
-
---Bien mieux qu'une visite. J'ai pensé, et ma mère a pensé,--elle le
-regarda en disant ce mot, et elle s'aperçut qu'il avait baissé les
-yeux comme sous une douleur vive,--que je ne pouvais passer en
-Bretagne sans vous donner au moins plusieurs jours. Je souffrais de ne
-plus vous connaître...
-
-Il répondit, sans changer d'attitude, à demi-voix, confus devant elle:
-
---J'en ai souffert aussi, va, mon enfant. Mais je me croyais oublié,
-tu comprends, je n'osais pas t'imposer... La maison n'est pas très
-gaie... Enfin, puisque ton coeur t'a conduite, je te remercie.
-
-Il leva sur elle ses yeux où brillait une joie encore inquiète.
-
---Tu restes?
-
---Oui, je reste. J'ai fait apporter mes bagages au pont de Viarmes.
-
---En effet, il faudrait les envoyer prendre... tu n'as pas vu ta
-grand'mère?
-
---Non, elle est sortie.
-
---En effet, à cette heure-ci...
-
-Et M. L'Héréec ajouta, avec un sourire triste:
-
---C'est que, vois-tu, pour désigner ta chambre, pour tous les détails
-de service, c'est elle qui commande ici... Moi, je suis un peu son
-pensionnaire...
-
-Il y eut un silence, pendant lequel ils pensèrent tous deux à madame
-Jeanne.
-
-Un bruit de voix dans le jardin fit se détourner M. L'Héréec. Et,
-derrière les vitres, dehors, il aperçut sa mère qui le regardait.
-
-La coiffe de la vieille Gote, à côté, dépassait à peine le bourrelet
-de glycine.
-
---La voici, dit-il.
-
-Ils étaient debout l'un près de l'autre, quand elle entra doucement,
-son mantelet de soie sur le bras, grande, les yeux dans l'ombre de sa
-coiffe de Tréguier. Madame Jeanne ferma la porte, et s'arrêta à
-quelques pas, comme si elle venait seulement de découvrir la présence
-de Simone.
-
-Un peu pâle, interdite, Simone marcha en glissant. Elle essaya de dire
-avec un sourire:
-
---C'est moi, grand'mère!
-
-Et elle se haussa sur les pieds, pour l'embrasser au front.
-
-Madame Jeanne ne lui rendit pas sa caresse. Elle n'eut pas même l'air
-de l'avoir reçue. Elle ne quittait pas des yeux Guillaume, son fils,
-resté près du canapé, et c'était bien à lui, au fond, qu'elle
-s'adressait, quand elle dit, de ce ton glacé que les émotions vives
-lui donnaient:
-
---Je suppose, Simone, que vous êtes seule ici?
-
---Oui, dit Simone en s'écartant un peu, toute seule. Ma mère est
-repartie.
-
-Elle souffrait affreusement d'être obligée de dire cela. Elle regarda
-son père qui n'avait plus la même physionomie. Très froid d'apparence,
-comme sa mère, et l'oeil aussi ferme maintenant, il dit avec lenteur,
-en caressant sa barbe:
-
---Je suis content qu'elle soit venue, mère. Elle a été conduite par
-son bon coeur. Elle vient passer plusieurs jours avec nous, comme
-autrefois.
-
-Madame Jeanne comprit, à l'expression qu'il avait, que le Breton de
-race forte parlait en ce moment.
-
---C'est bien, dit-elle simplement. Tu n'as pas fait préparer une
-chambre?
-
---Je vous ai attendue.
-
---Alors, je vais m'en occuper. Nous nous retrouverons tout à l'heure,
-à dîner.
-
-Quand elle fut sortie, M. L'Héréec et Simone s'approchèrent ensemble
-de la fenêtre, gênés.
-
---Simone, dit le père en prenant la main de l'enfant, il ne faut pas
-t'étonner ni te froisser... Ta grand'mère est un peu rude... Elle a eu
-des chagrins qui l'ont aigrie... Et puis elle ne te connaît guère...
-Ne fais pas attention... Elle est très bonne, je t'assure. Tu ne
-saurais croire le dévouement qu'elle a montré pour moi.
-
-Et il expliqua, tenant toujours la main de Simone, comment madame
-Jeanne et lui vivaient dans l'hôtel de Lannion, quelles prévenances
-elle avait, quelle entente des choses du ménage et du commerce même,
-quelle situation honorable parmi les gens de la ville. Et plus il
-montrait, voulant défendre sa mère, la grande place qu'elle tenait
-dans sa vie, plus la pauvre Simone se sentait envie de pleurer.
-
-
-
-
-XVIII
-
-
-Le dîner fut étrange, les trois convives étant agités de pensées
-qu'ils ne se pouvaient communiquer.
-
-En disant le _benedicite_, tout haut, selon sa coutume, madame Jeanne
-regarda, pour voir ce que ferait Simone. Mais Simone fit son signe de
-croix très simplement. Et l'on s'assit dans la salle à manger, où les
-paroles sonnaient comme des coups de trompe, et se prolongeaient en
-échos.
-
-Très raide, très droite, les lèvres agitées d'un frisson, madame
-Jeanne découpait et servait chaque plat comme de coutume. Toute sa
-conversation se bornait à des phrases banales et sèchement dites:
-«Passez du sel, Guillaume... Demandez donc une autre carafe de cidre.»
-Ou bien, affectant de s'adresser toujours à son fils, elle disait: «Je
-ne sais pas si votre fille aime ceci? Nous n'avons que peu de chose à
-lui offrir.»
-
-Mais dans le regard dont elle accompagnait ces phrases, il était
-facile de deviner l'irritation, l'étonnement, le trouble où l'avait
-jetée, à quelques jours de distance, l'apparition de la mère et de la
-fille. Il fallait bien la supporter, celle-ci: Guillaume le voulait.
-Elle avait vu son fils lui tenir tête, elle avait cédé, et cela
-l'humiliait. Elle aurait désiré, tout au moins, que le retour de
-Simone fût préparé, arrangé par elle, et limité à un temps précis.
-Lannion aurait appris que mademoiselle L'Héréec revenait passer chez
-sa grand'mère les vacances réglées par le tribunal. Tandis que ce coup
-de théâtre diminuait son autorité, et changeait le titre auquel Simone
-était admise dans la maison de la rue du Pavé-Neuf. A présent, pour
-combien de temps était-elle là, entre le fils et la mère, cette enfant
-toute façonnée aux idées et aux manières de la Jersiaise? Il fallait
-se taire cependant, et ne pas heurter l'homme, ce soir du moins. Et
-elle se taisait.
-
-A peine si M. L'Héréec remarquait cette humeur de sa mère. Il lui
-semblait presque qu'il était à table avec sa fille toute seule. Ses
-yeux d'un vert marin, transparents, semés de petits points d'or, qui
-ne faisaient d'ordinaire qu'effleurer les choses et les gens, attirés
-et ressaisis aussitôt par le songe intérieur de l'âme, s'arrêtaient
-sur Simone avec une expression de ravissement. Il ne cessait de la
-regarder. Mais il ne parlait presque pas. Il se sentait timide devant
-sa propre fille. Les nouvelles sur le capitaine et sur Marie-Anne
-étaient épuisées: au delà il y avait le domaine interdit de la vie à
-Jersey, des habitudes, des occupations, des goûts, des derniers
-événements qui avaient amené Simone. Une imprudence aurait pu faire
-rougir ou froisser la jeune fille. Il la connaissait si peu, et il
-ignorait si complètement la mesure d'amour et d'estime qu'elle pouvait
-garder pour lui! Alors, pour ne pas rester tout à fait silencieux, il
-disait des choses de Lannion, qu'elle avait l'air de comprendre, ou
-bien il s'excusait de la médiocrité du repas: «Nous n'avons que cela,
-ma Simone. C'est très simple, ici. Les habitudes bretonnes.»
-
-La vieille servante effarée, considérait alternativement ses maîtres,
-quand elle apportait un plat, et se sauvait à la cuisine, sentant
-qu'il y avait de l'orage et de la gêne dans cette réunion de famille.
-
-Simone avait aussi perdu de son calme ordinaire. Sa grand'mère
-l'intimidait, et elle devinait que son père, le seul qui lui rendît
-possible le séjour à l'hôtel de la rue du Pavé-Neuf, n'était pas
-habitué à imposer sa volonté. Elle le voyait presque effrayé de
-l'énergie qu'il avait montrée. Mieux qu'avant, elle mesurait la
-difficulté de son projet de faire rentrer l'épouse là où, elle-même,
-l'enfant très innocente et forte de sa jeunesse, n'était entrée que
-par surprise, et pour combien de temps?
-
-Après le dîner, madame Jeanne sortit devant son fils, et, l'attendant
-au milieu du vestibule qui divisait la maison:
-
---Votre fille a fait apporter ses bagages, sans doute?
-
-Simone rougit, derrière elle, et dit:
-
---Oui, grand'mère... J'avais cru... Ils sont à l'auberge...
-
---Bien, je les enverrai prendre. La chambre est prête. Simone peut
-monter avec moi.
-
-Par l'escalier de granit, bâti pour les siècles, les deux femmes
-montèrent, en effet, madame Jeanne toujours devant. Arrivée au premier
-étage, elle parut hésiter un moment si elle devait prendre à droite ou
-à gauche. Simone eut un battement de coeur, car à droite, c'était la
-chambre de réserve, rarement occupée par les étrangers, et
-l'appartement de la vieille dame. A gauche, au contraire, Simone se
-souvenait de la petite chambre qu'elle avait habitée, entre celle de
-son père et une autre, où sa mère s'était réfugiée, dans les derniers
-temps du séjour à Lannion. Ce côté-là était le sien. Madame Jeanne,
-ayant réfléchi, se dirigea vers la gauche, dans le couloir vitré, et
-ouvrit la porte du milieu.
-
-Les rideaux bleu et blanc, à rayures, la glace toute petite encadrée
-d'un ruban Louis XVI peint des mêmes couleurs, les trois chaises de
-cretonne, le fauteuil pour jouer à la poupée, les statuettes même qui
-ornaient les murs, luisaient un peu dans l'ombre. Rien n'avait été
-touché. L'immobile tradition de la maison avait tenu fermée la chambre
-inutile, et une odeur légère y flottait, échappée sans doute du rameau
-de romarin oublié depuis dix ans au-dessus du bénitier.
-
---Voilà, dit madame Jeanne. Dans cinq minutes, Fantic apportera la
-malle.
-
-Cela signifiait: «Il faut l'attendre.»
-
-Elle reprit, comme si elle se fût adressée à une étrangère:
-
---Demain matin, que prendrez-vous?
-
---Mais, grand'mère, n'importe quoi, ce que vous prenez.
-
---Moi, je ne prends rien. J'ignore vos habitudes.
-
-Simone, qui venait de pousser les contrevents, se retourna, et dit
-vivement:
-
---J'avais l'habitude de descendre et de faire moi-même un peu de thé,
-pendant que ma mère entrait au magasin.
-
-Madame Jeanne regarda avec une certaine surprise la jeune fille qui
-parlait de la sorte, et répondit:
-
---Il sera facile d'en faire faire ici. Bonsoir.
-
-Elle se retira, laissant Simone en proie à cet examen douloureux qui
-suit les premières tentatives infructueuses, et montre tout entier
-l'obstacle. M. L'Héréec fumait dans le jardin, sur un banc, près de la
-bordure de lilas. Elle le rejoignit, et, s'asseyant près de lui, dans
-l'ombre du soir voilé où s'endormait la petite ville:
-
---Guillaume, dit-elle, passant le bras par-dessus l'épaule de son
-fils, vous avez admis votre fille chez moi, sans m'avertir...
-
---Est-ce que je le pouvais? répondit-il, en écartant le bras de sa
-mère qui se posa, droit et pâle, sur la robe noire. Je n'étais pas
-prévenu, moi non plus.
-
---Peut-être. Il faut cependant que vous sachiez ce que vous faites.
-
---Je le sais, je heurte vos... vos rancunes.
-
---Vous vous trompez, mon enfant,--et la voix de madame L'Héréec
-s'adoucit, comme quand elle parlait aux enfants de l'école, dans les
-rues de Lannion;--vous vous trompez. J'ai trop de souvenirs de la
-mère, et trop peur d'elle, si vous voulez mon sentiment, pour
-accueillir avec enthousiasme une enfant qu'elle a élevée toute seule,
-et que je ne connais pas plus que vous, en somme. Il se peut qu'elle
-soit tout autre. Et je comprends très bien, mon pauvre ami, votre joie
-de la revoir. Moi-même j'ai dû faire effort pour vous dire en ce
-moment...
-
---Oh?
-
---Oui, pour vous mettre en garde contre un entraînement si naturel.
-J'ai achevé, cette après-midi, les comptes que j'avais commencés.
-
---Eh bien?
-
---Eh bien, mon ami, nous perdons encore vingt mille francs cette
-année!
-
-M. L'Héréec jeta son cigare dans les feuilles.
-
---C'est grave, fit-il. Pourquoi ne l'avez-vous pas dit plus tôt? Vous
-auriez pu dès avant le dîner...
-
---Est-ce que j'ai eu le temps, avec ces émotions que vous me donnez,
-ces scènes que vous me faites? Et voilà le moment que vous choisissez
-pour recueillir votre fille chez nous? Quand nous sommes à la veille
-d'être obligés de réduire encore nos dépenses? Elle est innocente de
-tout cela, je le veux bien. Mais la mère ne l'est pas, elle. Et elle a
-juré de rentrer aussi. Elle a envoyé Simone pour préparer le terrain,
-pour s'insinuer, pour exploiter votre faiblesse. Croyez-vous qu'on me
-trompe? Croyez-vous que je ne voie pas?
-
-Elle sentit se poser sur sa main la main lourde et ferme de son fils.
-
---Ma mère, dit-il, nous reparlerons demain de la question d'argent. Ma
-fille est chez vous ce soir. Je suppose que vous ne me demandez pas de
-la renvoyer?
-
---Non.
-
---Alors, que me demandez-vous donc?
-
-A son tour elle se détourna un peu, et le regarda tout de près, de ses
-yeux agrandis qu'éclairait une flamme de tendresse et d'énergie
-virile.
-
---Je vous demande, mon Guillaume, de ne pas garder longtemps l'enfant,
-pour ne pas être repris au piège de la mère. Je vous supplie de
-considérer que celle qui a commencé votre ruine tourne autour de vous
-pour l'achever, et que vous n'avez même plus le moyen de commettre
-cette dernière folie où l'on vous pousse.
-
-Guillaume se leva, tandis que sa mère le suivait des yeux, anxieuse,
-attendant la réponse, la baisa au front, et dit:
-
---Soyez tranquille, ma mère.
-
-Elle ne répliqua rien; elle l'écouta s'éloigner sur le sable des
-allées tournantes, et, quand il fut loin, se laissant pencher en
-avant, la tête dans ses deux mains, elle murmura, comme anéantie:
-
---Le malheureux enfant, il l'aime! il l'aime!
-
-Lui, sombre d'abord, sentit à s'éloigner une impression de décharge et
-de bien-être. Il avait à peine fait vingt pas dans le jardin, qu'une
-pensée effaça tout le reste. Lui-même s'étonna de se sentir si joyeux,
-d'avoir cette impression de nuit très douce, d'air très pur. Il se
-hâta. Car l'argent, c'était demain, l'ennui, c'était demain, et
-aujourd'hui il n'y avait de place que pour elle, elle la retrouvée,
-elle, la chère enfant qu'il avait encore à peine vue. Il allait la
-revoir.
-
-Il eut peine à ne pas monter trois marches à la fois. Devant la porte
-de la seconde chambre, il s'arrêta, hésitant, heureux, oubliant tout
-le passé, tout l'avenir, et il frappa.
-
-Elle l'attendait. Une forme blanche apparut derrière la porte qui
-s'ouvrit doucement. Deux bras frais de jeune fille, les bras de Simone
-enlacèrent M. L'Héréec. Une tête caressante se posa près de la sienne.
-Et lui la baisa longuement, sur les joues, sur le front, avec une joie
-indicible. Et il serra l'enfant sur son coeur, ne trouvant pas
-d'autres mots que le nom même de sa fille: «Simone! Simone!» Elle se
-sentait la joie et la vie qui revenaient. Elle se taisait aussi.
-
---Bonne nuit, mon adorée! dit-il enfin.
-
-Il vit la forme blanche disparaître. En regagnant sa chambre, le vent
-de la marche lui fit sentir qu'il avait la joue toute mouillée de
-larmes. Et il s'enferma pour repasser son bonheur minute par minute,
-pendant des heures.
-
-
-
-
-XIX
-
-
-Le jardin, devant la façade de l'hôtel, était bien entretenu. Celui
-qui s'étendait par derrière, au delà de la cour pavée des servitudes,
-et auquel on accédait par quatre marches, bien plus grand que le
-premier et planté en potager, n'avait guère que de rares visites d'un
-homme de journée. L'homme venait, remuait la terre, semait, taillait
-les arbres. Gote et Fantic faisaient la récolte, au temps voulu. Quant
-à l'herbe folle, elle croissait là en liberté, sans ennemis que les
-chardonnerets, les linots, les mésanges, qui se pendaient aux plus
-hauts brins pour atteindre la graine, et les brisaient parfois sous le
-poids léger de leur corps. De l'herbe, il y en avait surtout dans les
-allées, car le fond était de vieille date assoupli par la culture, et
-les légumes venaient magnifiquement, étouffant le reste: potirons
-étalés sur des nappes de fumier, poireaux drus comme des épées,
-carottes en forêts plus pressées que des maquis, et des haricots,
-principalement, de vingt espèces différentes, hautes ou naines, bien
-rangées en planches, et qui presque toutes fleurissaient blanc, avec
-deux ailes, comme des petites coiffes bretonnes.
-
-Quand Simone s'éveilla, au lendemain de son entrée dans la maison de
-madame Jeanne, sa première idée fut de revoir le jardin. Sa grand'mère
-devait être à la messe. Son père dormait, sans doute, car elle
-n'entendait aucun bruit. Elle descendit, coiffée à la diable,
-emportant une paire de ciseaux. En passant près de la cuisine, elle
-dit:
-
---Bonjour, Gote! bonjour, Fantic!
-
-Fantic répondit, Gote grogna quelque chose: toutes deux la regardèrent
-traverser la cour et monter le perron moussu, car madame Jeanne ni M.
-Guillaume n'allaient jamais dans le potager, et c'était leur domaine,
-à elles.
-
-Mais c'était le domaine aussi de l'enfant, qui se souvenait. Et en
-pénétrant au milieu de ce fouillis de plantes et d'arbustes, en
-suivant les allées en bosse, étroites et toutes mouillées qui fumaient
-au premier soleil, elle retrouvait l'émotion ancienne, le sentiment de
-solitude presque effrayant qu'elle avait gardé de ce jardin. Elle
-longeait le mur de droite, exposé au midi, couvert de vignes, et elle
-se rappelait que sa mère aimait à cueillir le raisin auquel elle
-laissait une feuille verte, par une sorte de goût naturel d'élégance
-et de couleur. Plus loin le bassin, dont il était défendu
-d'approcher: «Surtout, Simone, ne va jamais de ce côté-là. C'est si
-dangereux!» M. L'Héréec la rattrapait par sa jupe à plus de vingt
-mètres de ce lieu redoutable, quand elle courait, sans même penser à
-l'eau, devant ses parents. Ils venaient souvent là, le soir, en été,
-quand le ciel était tout d'or au-dessus de Lannion. Simone les
-revoyait, jeunes tous deux, causant à voix basse derrière elle. Ils
-entraient parfois dans cette tonnelle de haut buis. Elle voulut y
-pénétrer. Hélas! les touffes de buis s'étaient croisées et enlacées,
-masquant l'ouverture ancienne. Elle s'y enfonça, la tête baissée, et
-se trouva au centre de la grosse motte verte. La voûte était si
-épaisse maintenant qu'on ne pouvait plus se tenir debout; une mousse
-rase, étiolée, tapissait le sol: personne ne venait plus demander son
-ombre à la tonnelle, que les araignées pour leurs toiles et les mulots
-pour leurs cachettes.
-
-Simone en eut l'âme serrée, comme d'une ingratitude. Elle sortit de la
-tonnelle, et se mit à tailler, avec une sorte de colère, à grands
-coups de ciseaux, les bottes de glaïeuls qui fleurissaient près de
-l'entrée. M. L'Héréec avait aimé les fleurs, autrefois: c'était le
-reste, abandonné, d'une collection de glaïeuls, achetée et entretenue
-à beaucoup de frais.
-
-Lorsqu'elle en eut ramassé toute une gerbe, Simone se redressa, et
-revint par l'allée de gauche, s'arrêtant, écoutant le bruit de poulies
-qui montait du Guer voisin et le caquet des marchandes de volailles
-qu'on entendait passer, secouées dans leurs carrioles, du côté de la
-rue. Le soleil l'éclairait en face. Des spirales de calices roses et
-jaunes sortaient des plis de sa jupe, qu'elle tenait d'une main. Son
-père la voyait. Il l'attendait dans la cour pavée, l'ayant cherchée
-déjà.
-
---Ah! te voilà, chérie!
-
-Elle descendait les marches, les deux bras étendus, maintenant, et sa
-robe déployée pour montrer la récolte.
-
-M. L'Héréec l'embrassa.
-
---Des fleurs! dit-il. Ma pauvre Simone, il y a bien longtemps, qu'il
-n'en est entré à la maison!... Eh bien, qu'as-tu donc? Tu as l'air
-triste.
-
-Elle fixait sur lui son regard tout droit, où il était si facile de
-lire.
-
---C'est que j'ai trouvé le jardin si abandonné! dit-elle. Cela m'a
-rappelé...
-
-Le visage du père s'assombrit immédiatement.
-
---Qu'est-ce que cela t'a rappelé, Simone?
-
-Elle se tut. Il y eut un silence qui la fit rougir.
-
-Et M. L'Héréec reprit, d'un ton de reproche:
-
---Non, ne remue pas tout cela. Tu n'es pas venue pour me faire de la
-peine, n'est-ce pas? Va mettre tes fleurs dans les vases du salon,
-mon enfant, va. Moi, je pars à l'usine.
-
-Simone rentra dans la grande maison, un peu déconcertée que son père
-n'eût pas mieux répondu à ce rappel de la vie passée. Pour elle,
-pardonner, oublier, semblait si facile! Toutes les générosités
-convenaient si bien à ce père idéal qu'elle s'était représenté!
-Comment celui qu'elle venait de retrouver n'avait-il encore rien dit
-qui pût faire espérer? Pourquoi se taisait-il obstinément, dès que la
-pensée de madame Corentine s'offrait à lui? Encore, si elle avait pu
-lire sur ce visage attristé autre chose qu'une sorte de reproche,
-comme si elle réveillait des douleurs stériles! C'était bien cela,
-oui, un reproche muet, un effort pour ne pas se plaindre d'un jeu
-cruel.
-
-Cette impression découragée ne dura pas. Simone, en disposant ses
-gerbes de glaïeuls dans les vases du salon, vit passer Fantic, et
-l'appela. Elle lui remit une dépêche pour le grand-père Guen, une
-ligne confiante, qui disait, à mots couverts: «J'ai été bien
-accueillie, je reste.»
-
-Et elle se sentit plus fortement engagée à suivre la mission de
-tendresse filiale qu'elle s'était donnée. Comment s'y prendrait-elle?
-Réussirait-elle? Elle ne le savait pas. Une seule chose lui paraissait
-résulter clairement de sa toute petite expérience de médiatrice: elle
-se promit de ne pas amener volontairement la conversation sur ces
-années de deuil qui renfermaient trop de mystères pénibles,
-d'attendre, d'être prévenante et bonne, espérant que, derrière elle,
-et sans qu'elle la montrât, les yeux du père et de madame Jeanne
-finiraient par voir celle qui l'avait formée.
-
-Alors une vie nouvelle commença, pour les habitants du vieil hôtel de
-Lannion. Ce ne furent pas seulement des gerbes de fleurs qui
-rentrèrent dans les appartements vides, ce fut surtout une gaieté
-insinuante, une lueur discrète répandue sur toutes choses, une détente
-progressive des habitudes d'agir et de penser introduites par madame
-Jeanne.
-
-Les premiers jours, Simone ne sortit pas. Elle attendait, travaillant
-à quelque ouvrage de lingerie qu'elle avait demandé à madame Jeanne,
-l'heure du déjeuner, puis celle du dîner qui réunissait la grand'mère,
-le père et l'enfant. Cette solitude ne lui déplaisait pas. Une douceur
-très grande venait à la jeune fille de cette reprise de possession
-paisible des lieux qu'elle avait habités. Simone s'en trouvait plus
-calme, plus forte, plus gaie aussi, lorsque M. L'Héréec rentrait de
-l'usine, fatigué le plus souvent et toujours un peu sombre. Il
-s'épanouissait en apercevant sa fille. Elle lui parlait de ce qu'elle
-avait vu ou songé, des événements minuscules de la matinée ou de
-l'après-midi, l'interrogeait sur Lannion et même sur Tréguier, et le
-forçait à oublier ses préoccupations d'affaires. Les repas, pendant
-lesquels la mère et le fils échangeaient autrefois de rares paroles,
-pour se communiquer des chiffres ou se raconter les histoires
-fastidieuses de la petite ville, devinrent des heures de trêve et de
-gaieté cordiale. Ils se prolongèrent. M. L'Héréec reprit son ancienne
-coutume de revenir de l'usine par le plus court. Le petit canot
-traversa le Guer, soir et matin, comme au temps de madame Corentine.
-Et les soirées parurent moins longues, à trois, sous les berceaux de
-lilas que le soleil encore tiède pénétrait de rayons penchés.
-
-Il arrivait à Simone, sans trop y prendre garde, et par une sorte
-d'habitude, de dire en parlant d'elle-même: «Nous avions coutume, nous
-faisions, nous aimions...» Elle n'appuyait pas. Mais la pensée de
-l'absente s'insinuait entre eux subtilement, prenait, sous cette forme
-commune et vague, quelque chose du charme propre de Simone.
-L'approbation qu'obtenait la jeune fille remontait un peu jusqu'à la
-mère. Et, si mince que fût l'occasion, Simone éprouvait, à chaque
-fois, un contentement intime et profond, comme si madame Corentine
-avait souri, de loin, pour elle seule.
-
-Madame Jeanne elle-même, très défiante au début, parce qu'elle
-redoutait un piège, une complicité secrète entre Simone et son père,
-perdait chaque jour de ses préventions. Elle s'était imaginé qu'une
-petite fille élevée par sa bru ne pouvait être que futile, intrigante,
-préoccupée de toilette et de plaisir. Au lieu de cela, elle découvrait
-une enfant sérieuse, adroite dans les travaux de femme qu'elle
-estimait très fort, simple de goûts, prompte à s'effacer devant
-l'autorité indiscutée de la maison. Ce dernier trait surtout commença
-à la faire changer d'attitude. Elle ne renonça pas à la visite
-quotidienne qu'elle faisait, chaque matin, à l'usine. Mais,
-l'après-midi, elle admit Simone à travailler près d'elle, dans le
-salon ou dans la grande chambre brune où se trouvait le portrait de M.
-Jobic.
-
-Puis, comme une jeune fille de l'âge de Simone ne pouvait demeurer
-recluse à la maison, et qu'on commençait à jaser déjà de ne point la
-voir sortir avec sa grand'mère, madame Jeanne l'emmena. Ce fut à
-contre-coeur. Les quelques vieilles personnes qu'elle visitait chaque
-jour étaient, naturellement, des plus prévenues contre madame
-Corentine. Elle se trouvait assez embarrassée d'avoir à leur présenter
-Simone, ne pouvant expliquer par quelle suite de circonstances la
-jeune fille habitait, en ce moment, l'hôtel L'Héréec. Contre son
-attente, ni mesdemoiselles Le Gallic, ni la vieille madame de
-Pleumeur, ni M. Quimerc'h, le banquier, un des plus anciens amis de la
-famille, ne parurent surpris de voir entrer Simone auprès de madame
-Jeanne. Ils la savaient à Lannion. Ils l'attendaient. Et, découvrant
-en elle si peu de ressemblance physique avec la mère, ils eurent vite
-fait d'oublier le passé déjà lointain, pour ne retenir de la présence
-de l'enfant que ce sentiment de curiosité, d'attendrissement mêlé
-d'envie, que cause une entrée de jeunesse épanouie dans un milieu
-fané. Ils exprimaient leur émotion à voix basse, en reconduisant la
-grand'mère:
-
---Votre petite-fille vous fera honneur, chère amie. Ce doit être une
-joie pour ce pauvre Guillaume? L'avez-vous pour longtemps? Ramenez-la,
-vous savez, quand vous voudrez.
-
-Le soir, le père demandait:
-
---Eh bien! que vous a dit aujourd'hui madame de Pleumeur?
-
-Madame Jeanne laissait deviner que l'accueil avait été très bon. Elle
-parlait complaisamment du temps qu'il avait fait, des gens rencontrés
-et salués dans la rue, prenait sa petite-fille à témoin, avec un air
-d'intérêt où l'aïeule déjà transparaissait. Et Guillaume L'Héréec,
-fier, au premier moment, de ce que cette petite attirait toutes les
-âmes à elle, de ce qu'elle apaisait les rancunes et rendait la vie
-aux soirées mortes du vieil hôtel, songeait presque aussitôt: «Ce
-n'est qu'en passant, elle partira.»
-
-Cela suffisait pour empêcher le sourire de monter à ses lèvres. Il
-était de ceux que le rêve ne quitte jamais tout à fait, et auxquels il
-faut, pour jouir du présent, l'illusion de la durée. Avec son habitude
-de vivre, par la pensée, toujours un peu en avant, sa disposition à
-souffrir des tristesses prévues, ce qu'il apercevait, c'était le
-lendemain de ce départ fatal, prochain peut-être, et l'isolement plus
-cruel qui suivrait. Avoir entrevu Simone, la perdre, ne pas savoir, en
-la perdant, quand il la retrouverait, voilà l'épreuve qui hantait déjà
-sa tête songeuse de Breton. Elle l'absorbait au milieu de ses
-ouvriers, parfois dans le cours d'une conversation d'affaires; elle le
-ressaisissait dès que Simone le quittait un instant, ou lorsqu'il
-entendait, le matin, le craquement des vieux planchers dans la chambre
-voisine, et une voix qui disait, à travers la cloison:
-
---Bonjour, père! avez-vous bien dormi?
-
-Certes, la tentation lui venait souvent d'appeler l'enfant, de la
-prendre à part, pendant une absence de madame Jeanne, et de lui dire:
-
-«Écoute, je ne puis vivre sans toi, je sens que je ne pourrai pas.
-Dis-moi si ta mère consentirait à rentrer, maintenant que, hélas! pour
-la deuxième fois, elle a été chassée? Je vois bien que tu cherches à
-ramener ton père vers ta mère, mais n'est-ce qu'une inspiration
-généreuse d'enfant qui souffre d'être disputée entre nous? Ou bien
-sais-tu quelque chose? Es-tu sûre qu'elle voudrait? Dis-moi vite. Et
-finissons cette torture trop longue, pour toi et pour moi.»
-
-Et, à chaque fois, il se répondait à lui-même:
-
-«Non, non, elle ne voudrait pas! C'est fini. L'occasion unique est
-passée. Ma femme était venue à nous, peut-être forcée par le malheur,
-comme le prétend ma mère, par des circonstances que Simone ignore,
-évidemment, et qu'elle doit ignorer. Mais enfin j'aurais pu, un
-instant, la reprendre à mon foyer. J'ai manqué d'énergie. A présent
-nous sommes plus loin l'un de l'autre que jamais. Et puis, la
-rappeler, à quoi bon? Quand même elle voudrait revenir, qui me
-garantit que la vie ancienne ne reviendrait pas aussi, avec ses
-luttes, ses querelles, ses blessures de coeur? Elle a bien élevé notre
-enfant, c'est vrai... Mais est-ce là un signe certain qu'elle s'est
-assagie? Qui peut me dire si ma Simone ne doit pas ce charme, cette
-gravité naïve, cette égalité d'humeur et de tendresse, bien plus à la
-bonté de sa nature qu'à l'éducation qu'elle a reçue? Et puis-je, en
-honneur, puis-je, de sang-froid, pour ma femme qui ne rendra peut-être
-aucun bonheur à ma vie, sacrifier ma mère qui ne voudra pas rester,
-elle, qui s'en ira...»
-
-Il se rappelait alors le dévouement constant de madame Jeanne, la
-tendresse dont elle l'avait entouré, surtout dans ces dix années
-d'épreuve, les dernières, et il concluait: «Il n'y a rien à faire, je
-ne troublerai point Simone de pareilles questions. Ce sont des
-douleurs stériles que je n'ai pas le droit de lui imposer.»
-
-Et il ne se résolvait à rien. Après la crise où sa volonté s'était un
-moment réveillée et fixée, il se retrouvait l'homme faible, timide,
-combattu entre des raisons multiples. Il avait peur de ces trois
-femmes qu'il aimait, et il se renfermait en lui-même, usant sa force
-et sa vie en projets, en luttes muettes, en rêves et en regrets.
-
-Un dimanche, il y avait trois semaines que Simone vivait près de son
-père, madame Jeanne et Simone achevaient de déjeuner. Elles étaient
-seules. M. L'Héréec était parti le matin pour passer la journée à
-Tréguier. Un coup de sonnette étonnamment long et retentissant
-s'engouffra dans les corridors ouverts et les escaliers de la maison.
-Simone s'avança jusqu'à la porte du jardin, et revint presque
-aussitôt, rouge d'émotion.
-
---C'est mon grand-père Guen, dit-elle, avec...
-
---Avec qui? demanda madame Jeanne.
-
---Je crois que c'est mon oncle Sullian. Je ne le connais pas... Ils me
-prient de venir.
-
---Est-ce qu'ils vous emmènent, Simone?
-
-La jeune fille, étonnée, regarda, et vit que madame Jeanne, assise de
-l'autre côté de la table, était toute pâle.
-
---Je ne suppose pas, dit-elle. Et même non, assurément. Ils viennent
-me voir.
-
-Madame Jeanne, qui avait une merveilleuse puissance sur elle-même,
-reprit son calme habituel, pas assez vite cependant pour que sa
-petite-fille n'eût saisi ce mouvement d'angoisse rapide.
-
---Vous pouvez leur dire, reprit madame Jeanne, qu'ils entrent au
-salon, s'il leur plaît. J'en serai même bien aise, car j'ai de
-l'estime pour M. Guen... Moi, je me tiendrai dans ma chambre.
-
-Simone courut. Dans l'encadrement de la petite porte extérieure, toute
-coiffée de lierre retombant, le grand-père était toujours debout,
-parcourant de ses yeux clairs les massifs du jardin coupé d'allées
-tournantes. Si pressée qu'elle fût de l'embrasser, Simone s'arrêta un
-instant, à deux pas de lui, contente de lui jeter:
-
---Voulez-vous entrer? Grand'mère vous en prie!
-
-Mais Guen se retira d'un mètre, pour être bien dans la rue, et, quand
-il eut embrassé sa petite-fille, à plein coeur:
-
---Je n'entrerai pas où ma fille n'est pas reçue, dit-il
-tranquillement. Ta mère est-elle ici?
-
-L'enfant baissa la tête, et le sourire de ses joues s'effaça.
-
---Alors, continua Guen, va mettre ton chapeau, et faisons un tour dans
-la ville. C'est Sullian qui a voulu te voir...
-
-Il montrait du bras, avec orgueil, un beau grand garçon, au teint vif,
-la barbiche divisée en deux petites pointes rousses, et qui se tenait
-découvert, à dix pas en arrière, intimidé d'avoir pour nièce une
-pareille demoiselle.
-
-Simone aussi fut prise d'un accès de sauvagerie, devant ce marin
-qu'elle n'avait jamais vu qu'en photographie, et elle s'enfuit, à
-travers le jardin, sans lui dire bonjour.
-
-Mais, dix minutes plus tard, ils causaient tous trois, la petite entre
-les deux capitaines, en longeant le quai, sous les ormeaux. Ils
-s'étaient tout de suite plu, Simone et Sullian. Leur jeunesse les
-rapprochait, et je ne sais quoi de décidé dans l'humeur, une manière
-semblable de répondre, à la volée, tout ce qu'ils pensaient.
-
---Ma foi, ma nièce, nous avons bien failli ne pas nous connaître!
-Coulé à pic, figurez-vous, en pleine nuit et par un temps!
-
---N'en parlez plus, ça me fait mal de me souvenir...
-
---Mais au contraire! ça donne confiance dans la vie! Voyez le
-grand-père, sept naufrages à l'actif.
-
---Huit, fit Guen humblement, mais deux seulement qui comptent: le
-reste avec mon canot, dans les baies.
-
---C'est égal, père, vous avez de l'avance. Et puis songez, Simone, que
-me voilà en congé d'un mois. Je n'en ai jamais eu autant!
-
---Vous arrivez de Bordeaux?
-
---Avant-hier. Il a fallu un temps pour les assurances! J'ai cru que
-j'en deviendrais fou d'envie de partir.
-
---Et Marie-Anne? Bien contente, n'est-ce pas?
-
---Ah! ma petite, interrompit Guen, j'aurais voulu que tu fusses là: ça
-faisait pleurer de voir sa joie.
-
-Simone les considérait l'un après l'autre, son grand-père un peu
-solennel, droit, comme fier d'être d'une famille où l'on naufrageait
-si heureusement, et Sullian penché et tourné vers elle, au contraire,
-la figure épanouie par un large sourire qui relevait ses fines
-moustaches rousses, et qui disait: «Oui, regardez-moi, petite nièce
-Simone, c'est moi le naufragé, moi qu'on a reçu avec des larmes de
-joie, moi qui bénis la vie à présent!»
-
-Son visage disait cela si clairement, que Sullian jugea inutile
-d'exprimer autrement la joie qu'il avait eue, lui aussi, de retrouver
-Marie-Anne. Il laissa passer un moment, et murmura, en tirant sa
-barbe:
-
---Et mon fils dont vous ne parlez pas? Est-il gentil, mon petit
-mousse!
-
-Tous trois ils passaient ainsi, causant, l'air heureux, sans se
-préoccuper des bourgeois de Lannion. Comme c'était jour de fête, la
-plupart des boutiques étaient fermées. Sullian trouva une pâtisserie
-ouverte, et il acheta un grand gâteau pour Marie-Anne, un autre pour
-Simone, un troisième qu'il enverrait à son père, et des bonbons qu'il
-ferait goûter au petit. Il dépensait avec une sorte de rage joyeuse,
-riant de jeter son argent sur le comptoir, et de l'écouter sonner. Car
-c'était de la vie encore, et la vie l'enivrait, sans qu'il sût trop
-pourquoi, lui qui venait de voir la mort.
-
-Au hasard, ils tournèrent dans les rues de la ville, s'arrêtèrent sur
-la place du marché, à cause des vieilles maisons qui sont là, vêtues
-d'ardoises du haut en bas, comme d'une cotte de maille, et que Simone
-trouvait jolies, puis, ne pouvant se résoudre à se quitter encore,
-s'en allèrent près de la chapelle de Brélévenez, pour revenir par la
-route de Perros jusqu'à l'hôtel des L'Héréec.
-
-Le capitaine Guen avait remis à Simone une lettre de madame Corentine,
-donnant des nouvelles de Jersey, mais ne demandant rien au sujet de
-M. L'Héréec ou de madame Jeanne. Et telle était la réserve naturelle
-du vieux Guen, qu'il fit instinctivement comme sa fille. Il évita
-d'interroger l'enfant sur les projets qu'elle faisait, sur les chances
-de réussite de cette grande affaire qu'ils avaient complotée tous
-deux. Du moment que ses conseils ne pouvaient pas servir, et il le
-sentait bien, pourquoi lui parler de cela?
-
-Seulement, comme il la quittait, l'embrassant, auprès de la porte
-encore fermée de l'hôtel:
-
---Ma Simone, dit-il, personne ne t'a manqué, j'espère, dans cette
-maison-là?
-
-Vers l'heure du dîner, quand M. L'Héréec revint de Tréguier, il
-n'apprit pas sans émotion que M. Guen et Sullian avaient failli entrer
-dans la maison de madame Jeanne. Il se fit raconter la promenade à
-travers les rues de Lannion, le naufrage de Sullian, le retour à
-Perros, et, comme il demandait:
-
---J'aurais voulu assister à cette scène que tu as vue, quand la
-dernière dépêche est arrivée, annonçant le sauvetage...
-
---Oui, répondit naïvement Simone, quand ma tante Marie-Anne y pensait
-seulement, on l'aurait crue en paradis.
-
-Il était dans la destinée de cette petite Marie-Anne, l'humble
-Perrosienne, de répandre autour d'elle comme un rêve très doux et très
-sain.
-
-M. L'Héréec ne cessa toute la soirée de songer à elle.
-
-Et Simone se dit que la journée avait été bonne, puisque madame Jeanne
-avait eu un mouvement de tendresse, et que son père était près de
-pleurer du retour de Sullian.
-
-
-
-
-XX
-
-
-Octobre était venu. Depuis une quinzaine, presque chaque matin, Simone
-accompagnait son père, quand il se rendait à l'usine. Elle
-l'attendait, laissant ouverte la porte de sa chambre pour le voir
-passer, courait à sa rencontre dans le couloir vitré où des papillons
-bruns, réfugiés contre le froid de la nuit, battaient de l'aile en
-montant. Tous deux, ils s'embrassaient, très heureux de se dire: «mon
-père, ma fille», si bien accoutumés l'un à l'autre qu'on aurait pu
-croire qu'ils avaient toujours vécu ainsi. M. L'Héréec entrait chez sa
-mère, comme il en avait l'habitude depuis sa petite enfance, et alors,
-libre, presque gai bien souvent, il emmenait Simone par la rue du
-Pavé-Neuf, l'espace de deux cents mètres peut-être, jusqu'au bord du
-Guer où il trouvait le canot. C'était leur meilleur moment de la
-journée. Ils allaient à tout petits pas pour le prolonger. Simone
-s'était dit que l'explication tant souhaitée, l'aveu qu'elle espérait
-et qu'elle avait senti plusieurs fois effleurer les lèvres du père,
-aurait lieu pendant une de ces promenades matinales.
-
-Cependant M. L'Héréec n'avait pas parlé encore.
-
-Un matin, ils s'étaient attardés sur le pont, à regarder une file de
-chalands chargés de goëmons, qui remontaient la rivière.
-
-Huit heures sonnèrent à la cathédrale.
-
---Comment, huit heures! Mais je suis en retard, dit M. L'Héréec. Moi,
-qui ne l'étais jamais!
-
-Il ajouta, avec un bon sourire, en se remettant à marcher:
-
---Je te remercie de changer quelque chose à ma vie! Rien ne me
-retenait chez nous, il y a six semaines. Je n'avais pas de raisons
-d'être en retard. Tandis que maintenant!
-
-Simone lui avait pris le bras. Ils allèrent grand train jusqu'à
-l'endroit de la rive où le canot, attaché à un pieu, tirait en roulant
-sur sa chaîne, et descendirent la berge sans s'être séparés.
-
-Simone s'arrêta sur une presqu'île de terre et d'herbes, tandis que
-son père enjambait le bordage du bateau.
-
---Si vous vouliez? demanda-t-elle.
-
---Quoi donc?
-
---J'irais avec vous au moulin.
-
---Non, mon enfant.
-
---Cela m'amuserait beaucoup, les meules, les greniers, le bruit des
-machines. Je serais contente de voir où vous travaillez.
-
---Je n'ai pas le temps, ce matin.
-
---Je vous en prie! Vous me ferez grand plaisir!
-
-M. L'Héréec, qui avait saisi la perche ferrée, et s'apprêtait à
-pousser au large, fixa un moment Simone, et, voyant qu'elle n'était
-pas dupe de ce petit mensonge, reprit, d'un air très triste:
-
---Non, ma Simone. J'attends quelqu'un ce matin, M. Quimerc'h. Et puis,
-c'est si pauvre, à présent, là-bas!
-
-Elle fut affectée du ton et de l'air dont il disait cela. Longtemps
-après qu'il eut abordé de l'autre côté du Guer, en lui envoyant un
-baiser d'adieu, elle le suivit du regard, et elle le vit entrer dans
-ce carré de murs de briques où il avait dépensé tant d'heures vaines.
-
-Toute la matinée, elle ne cessa de penser à ce mot découragé. Sans
-doute, depuis qu'elle demeurait avec son père, elle avait bien vu, à
-la stricte économie de la maison, que l'ancienne aisance avait fait
-place à un état voisin de la gêne. L'étoffe éclatée des meubles du
-salon, que madame Jeanne réparait au passé avec des brins de soie
-jaune, les papiers défraîchis recouverts par endroits de morceaux de
-rouleaux neufs, l'abandon du jardin, le prix même que son père et sa
-grand'mère attachaient, naïvement, aux menues surprises qu'ils
-ménageaient à Simone, des primeurs, un poisson plus recherché, un
-gâteau apporté par madame Jeanne sous sa mante, ou par M. L'Héréec
-entre deux liasses de papiers, lui avait laissé deviner que le moulin
-ne donnait plus que de maigres bénéfices. Mais la constatation directe
-de leur misère, ils l'avaient épargnée à l'enfant. «C'est si pauvre
-là-bas!» La phrase revenait en bourdonnant, et rendait Simone
-distraite, tandis qu'elle travaillait à l'aiguille auprès de madame
-Jeanne, restée ce matin-là au logis, appliquée à tracer, sur des
-effets de commerce, la signature respectée dans toute la Bretagne:
-«Veuve L'Héréec et fils.»
-
-A midi, M. L'Héréec n'était pas rentré. Comme il déjeunait quelquefois
-à l'usine, les jours où les affaires l'y obligeaient, madame Jeanne se
-mit à table, sans trop se préoccuper de l'absence de son fils.
-
-Cependant, vers deux heures, ne l'ayant pas revu, elle se montra
-inquiète. D'ordinaire, M. L'Héréec l'envoyait prévenir qu'il avait été
-retenu, car il la savait prompte à s'alarmer, au sujet de ce fils
-unique, si jalousement aimé.
-
---Venez, Simone, dit-elle, je dois porter des traites à recouvrer chez
-M. Quimerc'h. Il nous donnera des nouvelles de mon fils, puisqu'il l'a
-vu ce matin.
-
-Pour aller chez M. Quimerc'h, son banquier depuis de longues années,
-madame Jeanne faisait toujours un peu de toilette. Comme le temps
-était pluvieux et déjà froid, elle mit son manteau long, orné d'un col
-de martre rabattu, couvrant toutes les épaules et retenu par une
-agrafe d'argent. L'étoffe, ample comme une limousine, datait des temps
-anciens; la fourrure avait des sillons garnis d'un maigre duvet. Et
-cependant, personne de Lannion, pas une bourgeoise, même plus jeune,
-n'avait meilleur air, plus de dignité naturelle et d'allure que madame
-Jeanne avec ses papillotes, sa coiffe du pays et sa pelisse de
-fourrure. On sentait que c'était une vieille dame, de bonne race,
-fidèle aux modes de ses vingt ans. Elle monta, toujours droite,
-toujours attentive aux passants qui pouvaient la saluer, vers la place
-du Centre, traversa la rue de Saint-Malo, et, au coin de la rue de
-Tréguier, entra sous un porche que flanquaient deux colonnes de
-granit, toutes vertes par endroits.
-
-M. Quimerc'h habitait à droite. Elle poussa la porte rembourrée, et
-pénétra dans une salle d'attente, où il n'y avait qu'une demi-douzaine
-de chaises, le pupitre noir et le fauteuil vide d'un clerc.
-
-M. Quimerc'h, au bruit mou de la porte retombant sur le mur, était
-sorti de son cabinet. En apercevant les deux femmes, il prit un air
-de condoléance affectueuse, serra le bout des doigts de madame Jeanne,
-et ses yeux enfoncés de vieux travailleur, restés jeunes, au milieu de
-ce visage maigre et long, se portèrent de madame Jeanne à Simone, et
-de Simone à madame Jeanne, comme pour chercher, sur leurs visages, la
-trace d'émotion qu'il n'y rencontrait pas.
-
---Eh bien? demanda-t-il.
-
---Quoi donc? Vous avez vu mon fils?
-
---Oui, ce matin.
-
---Où est-il?
-
---Mais... à l'usine. J'ai envoyé mon clerc lui porter ma réponse...
-Est-ce que...
-
-Madame L'Héréec, aussi grande et aussi sèche que lui, le regardait
-dans les yeux, avec un étonnement croissant. Elle avait mis la main
-dans la poche de son manteau, pour retirer la liasse de papiers signés
-d'elle, puis elle s'était arrêtée, au milieu de son geste, comprenant
-vaguement qu'il y avait une autre question plus grave.
-
---Vous ne l'avez donc pas vu, vous-même?
-
---Non, il n'est pas venu déjeuner...
-
-Le visage du banquier devint tout sombre. M. Quimerc'h s'inclina un
-peu.
-
---Alors entrez, ma pauvre amie.
-
-Madame L'Héréec n'entra pas tout de suite. Un malheur l'avait frappée
-sûrement. Elle ne savait pas encore lequel, et elle en avait déjà les
-traits tout tirés et raidis par l'émotion. Mais ce qu'il ne fallait
-pas, c'est que la petite la vît souffrir. Les vieilles femmes, même
-les mieux habituées aux trahisons de la vie, peuvent avoir une
-faiblesse: et ce n'est point dans l'ordre de se montrer ainsi devant
-les jeunes, qui regardent et prennent exemple.
-
---Simone, je reviens tout à l'heure, dit-elle d'une voix aussi calme
-qu'elle put.
-
-Et, déboutonnant le col de sa pelisse, comme elle faisait d'habitude à
-la porte des salons, la grand'mère entra seule, à la suite de M.
-Quimerc'h.
-
-Ce que celui-ci devait apprendre à sa vieille amie madame Jeanne,
-c'était la ruine. Il le fit en peu de mots, sans détour, sans étalage
-d'inutile pitié, comme un chirurgien qui connaît la vigueur du
-tempérament de son malade. Il raconta comment il avait su, le matin
-même, la faillite d'une maison de Paimpol, client principal des
-L'Héréec. Aussitôt, il avait couru à l'usine du Guer, pour se rendre
-compte, livres en mains, du crédit accordé à cette maison par
-Guillaume et sa mère.
-
---Considérable, dit madame Jeanne.
-
---Je ne l'ai que trop vu. Et tout est perdu.
-
---Tout?
-
---Absolument.
-
---Alors?
-
---Il faut vendre.
-
---L'usine?
-
---Et aussi, j'en ai peur, votre maison de Tréguier.
-
-Elle était assise en face du bureau, les mains jointes et posées sur
-les plis de son manteau, très pâle, mais brave comme toujours,
-raisonnant déjà ce nouveau malheur. Pourtant, lorsqu'elle entendit
-parler de vendre la maison de Tréguier, elle ferma les yeux comme
-devant une vision trop triste, et elle se tut. Puis, sa tendresse
-maternelle, plus forte que tout, l'emporta et consentit.
-
---Il ne pourrait pas, en effet, quitter Lannion, à présent. Sa vie, à
-lui, s'est passée ici. Comment l'avez-vous trouvé?
-
---Calme, étonné seulement des emprunts que vous m'aviez faits.
-
-Elle rougit un peu, elle si pâle tout à l'heure. Ses yeux de vieille,
-tout humides, rencontrèrent ceux de M. Quimerc'h.
-
---Je les lui cachais, voyez-vous. Il eût été trop tourmenté, s'il
-avait su que j'hypothéquais l'un après l'autre mes biens, pour
-maintenir notre crédit. Le travail lui était une diversion nécessaire,
-monsieur Quimerc'h... J'ai tout fait pour la conserver... Je suis
-vaincue... encore une fois...
-
-Elle se leva, n'y voyant plus, pour remettre sur le meuble la petite
-liasse de traites, destinée à tomber dans le gouffre ouvert de cette
-liquidation désastreuse. Le banquier les prit. Et, serrant la main qui
-se tendait vers lui:
-
---Vous avez été une mère admirable, madame L'Héréec, dit-il. Si je
-puis vous rendre quelque service...
-
-Elle le remercia d'un signe.
-
---J'oubliais, reprit M. Quimerc'h. A une heure, votre fils m'a prié de
-lui faire une avance sur ces valeurs, justement. Je viens de répondre.
-J'ai envoyé par mon clerc ce que M. Guillaume m'a demandé.
-
-Madame Jeanne eut un mouvement de surprise. Pourquoi une avance dans
-des conditions pareilles, sans entente préalable? Cependant elle
-n'exprima pas autrement sa pensée. Et, montrant la porte:
-
---Je désire, vous comprenez, monsieur Quimerc'h... Une enfant si
-jeune...
-
---Assurément, madame.
-
-Elle passa son mouchoir sur ses yeux, rattacha le col de sa pelisse,
-et, élevant la voix pour mieux tromper la petite qui ne savait rien,
-elle sortit.
-
---Nous reparlerons de l'affaire, monsieur Quimerc'h. Je reviendrai
-avec mon fils.
-
---Quand vous voudrez, madame. Serviteur.
-
-Mais quand elle se retrouva dehors à côté de sa grand'mère, Simone vit
-bien que quelque chose de grave s'était passé chez le banquier. Madame
-Jeanne s'en allait dans les rues sans prendre garde où elle posait le
-pied, buttant aux saillies des pavés de Lannion, les yeux à terre et
-ne voyant rien, ni sa route, ni les gens qui saluaient, ni Simone qui
-n'osait pas l'interroger et commençait à s'inquiéter. Pourquoi
-marchait-elle si vite? Pourquoi, dans l'ouverture des rues
-descendantes, dès que les arbres du Guer pouvaient se découvrir,
-jetait-elle de leur côté ce regard désespéré?
-
-Elle ne sembla revenir au sentiment de la réalité qu'en s'arrêtant
-devant la porte de l'hôtel. Au lieu d'ouvrir elle-même, elle sonna.
-Gote accourut, autant qu'elle pouvait courir, car la sonnette avait
-reçu un branle formidable.
-
---Mon fils est rentré?
-
---Non, notre maîtresse. Il a fait dire qu'il serait là pour dîner.
-
---Où est Fantic?
-
---Jusqu'en Brélévenez, pour chercher les poules, madame sait bien,
-chez la...
-
---Oui, oui... c'est bon.
-
-Elle ne rêvait plus, madame Jeanne. Son ton de décision, son air froid
-et ferme avaient reparu. Elle s'adressa à Simone:
-
---Rendez-moi un service, dit-elle. C'est le premier que je vous
-demande. Allez à l'usine, et ramenez votre père.
-
-Il fallait que la commission fût bien pressée, pour que madame Jeanne
-en chargeât Simone, elle qui blâmait Guillaume de laisser chaque matin
-sa fille remonter seule la promenade et la rue du Pavé-Neuf.
-
-La jeune fille était déjà au bas de la rue, quand, sur le seuil
-d'ardoise, le bout de la robe de madame Jeanne s'effaça en glissant.
-Le chemin, elle le connaissait. Le canot ne lui faisait pas peur. Elle
-prit la rame. En vingt coups, dérivant un peu, elle aborda de l'autre
-côté de la rivière, attacha la chaîne à une pierre saillante, et
-suivit, à travers le pré, le talus pierreux encaissant le canal du
-moulin. Personne sur le sentier. Des chevaux blancs sans gardien, dans
-les pâturages, et devant elle, au premier exhaussement du sol qui
-s'élevait en colline, les murs rouges, plus visibles parmi leurs
-peupliers à demi dépouillés de feuilles. Elle ne pouvait s'empêcher de
-penser à tant de fois que son père était passé là, au dur travail de
-cette vie sans joie. Elle songeait au sens mystérieux de la commission
-qu'elle allait remplir, et le souvenir de sa mère, malheureuse aussi,
-seule dans la petite maison de Saint-Hélier, l'oppressait comme un
-poids très lourd pour sa jeunesse.
-
-Aucune trace n'était restée dans sa mémoire du chemin qu'elle suivait.
-Des feuilles toutes d'or, tournant sur leur queue pendante, venaient
-au-devant d'elle, portées par la brise d'automne. Arrivée au pied du
-double rang de peupliers qui enveloppait le moulin, elle se rappela
-que son père inclinait à gauche, le matin. Et, dans la paroi des murs
-qu'on ne pouvait distinguer des bords du Guer et qui regardait au loin
-la grande rue de Kérampont, elle découvrit une porte: l'ayant poussée,
-elle entra. Derrière l'enceinte de construction récente, au delà d'une
-grande charroyère pleine de débris de charbon, le moulin, bâti en
-long, bas d'étage, percé de fenêtres inégales, comme les très
-anciennes choses, indéfiniment refaites et réparées, craquait de
-toutes parts. «C'est si pauvre là-bas!» Oh! oui, Simone put mesurer
-d'un coup d'oeil cette misère dont le père avait honte, et la
-tristesse de ce grand bâtiment dont les deux ailes, où le travail
-avait cessé, closes, barricadées, sans bruit de machine, avaient un
-air de mort. Dans le pavillon seulement, au milieu, des meules
-tournaient, en petit nombre. La terre tremblait dans l'enclos. Un
-chauffeur traversa l'allée. Un porteur de sacs se pencha par une
-fenêtre. Simone n'eut pas la tentation de s'arrêter. Elle continua sa
-route, ayant aperçu, accolée au mur d'enceinte, une construction
-légère qui devait être les bureaux.
-
-M. L'Héréec se trouvait dans la première pièce, éclairée par une baie
-vitrée, ouvrant sur l'usine. Il ne voyait pas venir Simone. La tête
-appuyée sur un coude, il était absorbé par un travail difficile que
-l'entrée de la jeune fille interrompit, pas tout de suite cependant.
-Il demeura penché, réfléchissant, comparant deux livres. Et ce fut
-seulement quand trois doigts d'enfant se posèrent sur son épaule que,
-d'un mouvement brusque, il se retourna.
-
-Le visage de Simone souriait, au-dessus de lui.
-
---Toi, Simone?
-
---Je viens vous chercher. Grand'mère est inquiète.
-
-Il passa la main sur son visage, pour en effacer les rides creusées
-par le travail et l'expression trop sombre qu'il y sentait fixée.
-
---Oui, dit-il, je ne suis pas rentré pour déjeuner avec vous. J'ai eu
-beaucoup de travail, ma petite Simone. Cela t'étonne, n'est-ce pas?
-
-Il interrogeait son enfant, pour essayer de deviner ce qu'elle savait.
-
-Elle lui répondit, avec un regard où il y avait un reproche très doux:
-
-
---Pouvez-vous venir?
-
---Allons! fit-il en se levant. Aussi bien, tout est fini.
-
-Il ferma les livres, plaça par-dessus des liasses de papiers, et
-appela un commis, qui sortit du bureau voisin:
-
---Portez ceci chez ma mère.
-
-L'employé, un vieux aux cheveux plaqués, maigre dans sa redingote
-longue, passa entre Simone et M. L'Héréec, sans plus aucun souci des
-formes, le regard dur et chargé de cette colère contre les gens,
-contre les choses, contre tout, qui prend les serviteurs congédiés,
-jetés à l'abandon, à l'âge où le passé n'est plus qu'une chance de
-moins pour retrouver une place.
-
---Comme il fait doux dehors! dit M. L'Héréec, vois donc, on dirait une
-journée d'été.
-
-Simone lui donnait le bras, et, pour qu'elle ne remarquât pas trop les
-lézardes du moulin, ni les fenêtres grillées d'où pendaient des brins
-de paille semés par les moineaux, il lui montrait, en avant, les
-collines boisées, très nettes, un peu blondes à cause des bouleaux et
-des platanes déjà touchés par les nuits fraîches.
-
-L'enfant regardait. Mais elle se sentait prise d'un malaise
-grandissant, d'une envie de pleurer, car bien plus près que les
-collines, là, touchant son bras, il y avait un secret douloureux qu'on
-lui cachait. La porte de l'usine se referma sur eux. Ils commencèrent
-à descendre seuls, sans témoins, dans la plaine verte. Dix minutes
-encore, et cette intimité entière ne serait plus.
-
-Simone ralentit le pas, et, très doucement, comme si elle suivait une
-conversation déjà engagée, elle dit:
-
---Ce sont mes derniers jours auprès de vous, en effet.
-
-Un pressement du bras, un tressaillement de blessé qu'on effleure, lui
-répondit.
-
---Je ne puis pas rester plus longtemps. Ma mère est seule à
-Saint-Hélier.
-
---Elle te réclame?
-
---Non! elle m'a permis de venir; elle me laisserait encore si je le
-lui demandais: c'est moi qui m'en irai. Et je m'en irai triste.
-
---Triste... oui, je sais bien, entre ta grand'mère et moi...
-
---Pas cela! oh! non, ce n'est pas cela que je veux dire. Vous avez été
-très bons, tous deux. Je ne me plains de personne, que de moi, qui
-n'ai pas réussi à me faire aimer.
-
---Simone! que dis-tu là? Toi, pas aimée! Toi qui as été l'unique
-joie...
-
-Et, devinant qu'elle pleurait silencieusement à côté de lui, il
-dégagea son bras de celui de Simone, entoura la taille de l'enfant,
-et, marchant à peine pour mieux l'entendre, se courbant un peu pour
-être plus près de cette tête chérie, comme on fait quand les tout
-petits ont une peine:
-
---Qu'as-tu, ma Simone?
-
-Mais il n'osait pas la regarder.
-
-Elle, rendue plus forte à cause de cela, légèrement détournée vers la
-rivière, continua, avec des phrases d'enfant qui cachaient une douce
-pensée de femme:
-
---Je n'ai pas réussi à me faire assez aimer, vous le voyez bien,
-puisque vous me laissez partir. Et je voudrais ne plus partir. Je
-voudrais vivre entre vous que j'aime bien et maman qui est bonne
-aussi, très bonne... Si vous saviez comme c'est triste de vous aimer
-tous deux, et de vivre toujours loin de vous ou loin d'elle!
-
-Il la pressa doucement contre lui, l'espace de dix pas, sans répondre,
-tâchant de dominer le grand trouble où cette enfant le jetait. Et
-quand il parla, sa voix tremblait. Et lui aussi regardait la rive
-fuyante du Guer, et la petite ville où pointait le toit de l'hôtel.
-
---Ma Simone, j'ai pensé à cela bien des fois, avant que tu vinsses, et
-depuis surtout que tu es venue. Je savais le bonheur que ce serait
-pour toi. J'ai été sur le point de te demander si ta mère
-consentirait...
-
---J'en suis sûre! dit vivement Simone, sûre comme de vivre!
-
-Et cette affirmation d'amour, si chaste et si forte dans la bouche de
-l'enfant, suffit à chasser les doutes de l'homme. Il crut ce qu'elle
-disait. Il éprouva un allégement de ce pardon qui venait trop tard. Le
-bord de la rivière était tout près. Déjà le sol déclinait, couvert de
-limon gras cernant les touffes d'herbes. M. L'Héréec s'arrêta, mit un
-baiser sur les cheveux de sa fille, et, tandis qu'il la tenait encore
-serrée contre lui:
-
---Je ne savais pas, ma pauvre petite, je ne croyais pas qu'elle
-voudrait... Et à présent... Je ne puis pas t'expliquer cela, mais je
-te supplie de me croire, j'en souffre plus que toi... cela ne se peut
-plus!
-
---Pourquoi, père? Je suis là, je puis rester, elle peut venir!...
-Depuis quand n'est-ce donc plus...
-
---Depuis ce matin. Je t'en prie, non, plus rien.
-
-Et, d'un geste, lui saisissant le poignet et le serrant, il fit
-comprendre à Simone qu'il ne pouvait supporter plus longtemps cette
-sorte de supplice inutile.
-
-Elle se tut. M. L'Héréec passa devant. Il essaya de dissimuler ses
-larmes, en se baissant pour ramasser la chaîne. Mais Simone vit qu'il
-pleurait comme elle. Une joie secrète lui en vint. Le père disait
-vrai, puisqu'il pleurait. Il aurait voulu, lui aussi, oublier le
-passé... L'obstacle, le principal du moins, avait surgi le matin. Ce
-n'était donc pas madame Jeanne, comme elle avait pensé...
-
-Jusqu'à la rue du Pavé-Neuf, ils ne se parlèrent pas. M. L'Héréec se
-préparait à paraître devant madame Jeanne. Il ne voulait pas lui
-montrer qu'il avait pleuré. Et comme il avait hérité d'elle une
-volonté puissante, qui se manifestait seulement chez lui à de rares
-intervalles, mais avec une énergie pareille, il avait repris pleine
-possession de lui-même quand il dit à Simone, en arrivant près de
-l'hôtel:
-
---J'ai à causer d'affaires avec ta grand'mère, Simone: une question
-d'intérêts qui va m'obliger à un voyage à Paimpol. Nous en avons pour
-un peu de temps. Tiens, toi qui es une brave enfant, va faire une
-prière pour nous. Nous en avons besoin.
-
-Simone continua de monter seule jusqu'à l'église, très lentement.
-Comme elle se sentait petite et impuissante! L'obstacle, comment le
-saurait-elle, puisque ni madame Jeanne ni M. L'Héréec ne parleraient?
-Il devait être bien grand, et tel qu'une pauvre enfant comme elle ne
-pourrait pas l'écarter, même en le connaissant. Elle était venue,
-elle s'était dévouée de toutes ses forces pour se faire aimer, elle
-avait souffert silencieusement, et rien n'avait servi.
-
-Dans l'église Saint-Jean, il y a, vers la droite, en haut d'un pilier
-de granit, une statue de Saint-Roch en tunique jaune et en pantalon
-rose. Simone s'assit près de là, dans l'ombre apaisante des voûtes.
-Elle tira de sa poche son rosaire. Elle récita dix _Ave_ pour que ce
-malheur qui menaçait madame Jeanne et son père fût écarté, dix autres
-pour sa mère de Jersey, dix encore pour le grand-père Guen, et puis
-elle s'endormit de fatigue, ayant trop vécu, ce jour-là, de la vie de
-ceux qui sont vieux.
-
-
-
-
-XXI
-
-
-L'ombre envahissait l'église, jusqu'en haut des piliers de granit,
-debout sur quatre rangs, lorsque Simone s'éveilla. Plus un reflet de
-vitrail sur les murs bas: seule une grande flèche d'or, venue du
-couchant, traversait le vide de la nef, et traçait sur la voûte comme
-une entaille de feu. L'enfant se leva précipitamment. Elle avait peur
-d'être en retard et d'avoir inquiété les siens. Mais, pour son âge, il
-y a une clémence de choses. Quand elle rentra, inaperçue, par le
-portail de la cour demeuré entr'ouvert, madame Jeanne et son fils
-achevaient de causer dans la chambre brune. Tous deux ils parlaient
-d'elle, assis en face l'un de l'autre, près de la table de noyer à
-filets noirs dont une pile de livres chargeait le milieu. Ils avaient
-dépassé la période aiguë de l'épreuve, celle où les âmes, frappées à
-part, se rencontrent, et irritent leur douleur en se montrant leur
-blessure. Pour des raisons différentes, elle, par une réaction prompte
-de sa nature, lui, par dégoût et insouciance de tout, ils en étaient
-arrivés à discuter, presque sans émotion, les conséquences de leur
-ruine.
-
---Vous voyez, disait madame Jeanne, les calculs que j'avais faits, en
-votre absence, autant que ma pauvre tête pouvait me le permettre,
-concordent avec les vôtres. Il nous restera de quoi vivre très
-modestement... l'absolu nécessaire... surtout si nous conservons cette
-maison.
-
---Si cela se pouvait!
-
---Je sacrifierai tout à cela. Vous y tenez. Et puis, même très
-pauvres, avec cette grande maison hypothéquée, nous tiendrons un rang.
-Vous ne me quitterez pas, Guillaume?
-
-Il répondit avec un geste vague:
-
---Que voulez-vous que je sache encore? J'étudierai, je verrai. Ce sont
-des questions de demain. Aujourd'hui, je vous demande de ne pas trop
-laisser voir à Simone où nous en sommes réduits. Elle va nous quitter.
-Il faut qu'elle parte sans se douter...
-
---Oui. Tenez, Guillaume, je la regretterai de tout mon coeur, cette
-enfant-là.
-
---Ah! mon Dieu, fit-il douloureusement. Et moi!
-
-Ils descendirent, occupés de Simone avant même de l'avoir revue,
-fortifiés tous deux par cet engagement qu'ils venaient de prendre
-d'être braves devant elle.
-
-Et la promesse fut tenue. Quelque chose d'héroïque vivait au fond de
-ces L'Héréec, gens de la terre de granit. On les vit, pendant le
-dîner, chercher, parmi leurs vieilles histoires en fuite, celles
-qu'ils n'avaient pas dites; s'efforcer de raconter des traits amusants
-de l'ancienne Bretagne; trouver, dans leur coeur saignant, des
-sourires, des expressions tranquilles, des projets d'avenir, si bien
-que Simone, hésitante, se demandait: «Je me suis peut-être trompée. Ce
-n'est qu'une affaire mauvaise, dont mon père va tâcher de tirer le
-meilleur parti à Paimpol.»
-
-Justement, M. L'Héréec parlait avec une sorte d'insistance de ce
-voyage à Paimpol. Il devait monter en voiture à trois heures, arriver
-à telle autre heure, voir telles personnes.
-
-Cependant, le repas achevé, il se plaignit d'avoir la tête lourde, et,
-au lieu de fumer dans le jardin, ce qu'il faisait volontiers dès que
-le temps était doux, proposa d'emmener Simone se promener en ville.
-
---Pourquoi en ville? dit madame Jeanne. Si vous avez une commission,
-Fantic est là.
-
---Non, j'ai besoin de marcher un peu. Nous ne serons pas longtemps, et
-cela me fera du bien.
-
-Sa mère ne le crut pas. Elle pensa qu'il voulait causer avec Simone
-seul à seul, jouir égoïstement de la présence de l'enfant, et elle
-renferma en elle-même le sentiment douloureux qu'elle éprouvait à les
-voir s'éloigner.
-
-C'était cela, en effet, et plus encore: c'était l'adieu qu'il allait
-faire, la dernière entrevue qu'il allait avoir avec sa fille. Il
-était, depuis le matin, résolu à partir. Quelle vie aurait-il à
-Lannion, le moulin vendu, sans le travail qui seul endormait ses
-souvenirs? Accepterait-il de partager avec sa mère, sans y rien
-ajouter, le pauvre reste d'une fortune qu'en somme il avait laissé
-dépérir par sa faute? Pourrait-il supporter le reproche perpétuel de
-ces murs de brique à l'horizon, de cette fumée blanche dont les
-spirales se tordraient encore au-dessus des peupliers, le visage des
-gens de Lannion qui l'avaient suivi dans cette longue chute
-commerciale?... Non, il s'en irait, il demanderait un emploi, si
-minime fût-il, à travers la Bretagne, chez ses correspondants
-d'autrefois. Il trouverait du pain, un abri, une ville sans passé pour
-ses regards. Ce serait affreux, moins pourtant que de demeurer, moins
-que d'être inutile: sa mère à Lannion, sa femme et sa fille à Jersey,
-lui errant, réduit à envier ceux qu'il avait autrefois rétribués...
-
-Et cependant, comme il n'y a pas de si absolu désert où une petite vie
-ne rampe et ne s'agite, dans ce grand abandon, dans le désespoir où il
-était plongé, une espérance restait. Bien lointaine, bien faible, elle
-suffisait à lui garder un peu de force, ce qu'il en fallait pour
-aller vers l'avenir. Il se disait qu'un jour, après d'autres épreuves,
-après des années, il pourrait peut-être, d'un coin impossible à fixer
-sur la carte bretonne, faire signe aux exilées de là-bas, et, si elles
-le voulaient bien, achever près d'elles une vie si misérable en son
-milieu.
-
-Souffrir tout cela et tout garder pour soi! Passer une dernière heure
-avec Simone, et ne pas pouvoir lui dire le mal qui le brisait, lui
-laisser croire qu'ils se reverraient, sinon tout de suite, du moins
-dans un temps prochain!... Il sentait bien qu'il le fallait. Personne
-ne serait averti. Personne ne pourrait s'opposer...
-
-Dans ces heures graves de la vie, la partie la meilleure et la plus
-ignorée de nous-mêmes agit seule. Nous redevenons simples comme des
-enfants, tendres comme eux. Guillaume L'Héréec l'éprouva.
-
-Dès qu'il fut seul avec sa fille, dans les rues de la ville, où des
-passants rares promenaient leur ombre, ne pouvant causer avec elle des
-sujets qui remplissaient son esprit, il sentit qu'il devait donner, en
-compensation, tout ce que son coeur enfermait d'amour pour elle,
-livrer, plus qu'il ne l'avait fait, le secret de sa vie à l'enfant qui
-était venue avec une espérance, hélas! et qui partait aussi avec un
-grand chagrin. Sans préparation, sentant bien qu'au premier mot ils
-seraient à l'unisson, il se mit à parler à Simone du temps qu'elle
-n'avait pas connu, ou dont elle se souvenait à peine. Il lui cita,
-sans dire où il les avait retrouvées, des phrases de l'album, des
-choses de la petite enfance, calme, réjouie, heureuse, des traits où
-le nom de la mère était sans cesse mêlé. Il les racontait à voix
-basse, penché vers elle, isolé avec elle dans cette ville qu'ils
-traversaient au hasard, enveloppés tous deux dans le passé rajeuni.
-L'émotion l'emportait. Une consolation ineffable les pénétrait
-ensemble, les secouait du même frisson. Joie pour lui d'ouvrir à
-quelqu'un son âme, son long rêve de Breton songeur et malade, éclatant
-tout à coup comme une gousse de genêt qui jette au vent sa double
-graine. Joie pour elle d'apercevoir, à travers cet amour paternel de
-toutes parts débordant, ce qu'il ne pouvait plus cacher: le regret de
-celle qui vivait au loin, dans l'île anglaise. Ils allaient se
-quitter, et ils se rendaient compte que cette minute leur serait plus
-chère que tout le reste de leurs souvenirs. Ils allaient se quitter,
-et ils commençaient seulement à se connaître. Les choses familières,
-que le regard interroge mieux quand elles vont disparaître, leur
-rappelaient à la fois les mêmes heures oubliées, leur rendaient, mon
-Dieu, ce qui reste de nos joies aux deux bords de la route. C'était le
-Guer avec ses ormes, le pont où l'on passait pour s'enfoncer dans la
-vallée de Tonquédec, les maisons à vieilles enseignes épelées par
-l'enfant, les rues, des cris, le bruit des coqs chantant à la lune
-dans les poulaillers des jardins énormes. Oui, ce soir-là, toute la
-ville parlait pour eux. L'air était plus doux que le matin. L'automne
-endormait dans une haleine chaude les feuilles frappées à mort.
-
-Simone écoutait son père, ne répondant que par des phrases courtes,
-des mots souvent, pour montrer qu'elle était toujours là, prise aux
-mêmes pensées, et reconnaissante, et émue de ce qu'il voulait bien la
-traiter comme une grande enfant.
-
-Peu à peu, sans voir autrement que pour se souvenir du chemin qu'ils
-suivaient, ils avaient fait presque entièrement le tour de la ville.
-Une rue, au hasard, les amena vers le centre. Et, si petite que fut la
-différence entre les rues de Lannion, les passants un peu moins rares,
-la lumière des boutiques plus riches s'allongeant sur la chaussée,
-suffirent pour troubler la liberté de ces confidences dernières. M.
-L'Héréec, reconnu par un ami, salua: et le charme fut rompu. Ils
-retrouvèrent plus poignante l'idée de la séparation, voilée tout à
-l'heure par tant d'images du passé commun, du passé intime où l'on ne
-se quittait point. Ils se séparèrent, d'instinct, et marchèrent à un
-pas l'un de l'autre.
-
-Et tout à coup, comme si elle se réveillait, comme si elle sortait
-brusquement d'un songe avec un battement de coeur, Simone comprit
-tout. Elle devina. Elle vit clairement. Les mots n'étaient plus là
-pour la tromper. C'étaient les événements multipliés de cette journée,
-l'effarement de madame Jeanne, l'air contraint du banquier, l'émotion
-trop profonde qui venait de saisir son père; c'était un ensemble de
-preuves évidentes pour elle, qui lui criaient: «Ton père est ruiné. Il
-part, et il ne reviendra pas. L'adieu qu'il vient de te faire est le
-suprême adieu. Et ta mère n'est pas rappelée de l'exil, parce qu'on
-n'a plus de pain pour elle!»
-
-Alors, elle se rapprocha, et s'appuya sur le bras de son père, comme
-si elle allait tomber. Ah! l'affreuse vision, impossible à chasser
-maintenant! Le père allait partir! Demain, avant la nuit, il aurait
-quitté Lannion. L'irréparable malheur serait consommé. Que faire? A
-qui recourir? Le père n'écouterait pas, il nierait. Il la traiterait
-comme une petite fille à qui l'on ne veut rien dire.
-
-Cependant elle était sûre qu'il partait pour toujours. Elle le voyait.
-Elle le lisait dans les yeux de son père, devenus si sombres, à
-présent que les lumières des boutiques, brisant l'ombre, avaient
-chassé le rêve.
-
-Il se taisait. Il ne lui demanda pas si elle souffrait. Lui-même se
-sentait épuisé, et il sentait aussi que son âme s'était fermée tout à
-fait, que jamais plus elle ne se rouvrirait.
-
-D'un accord tacite ils pressèrent le pas, tournant au plus court.
-L'intimité de la causerie avait fait place à des mots rapides, qui
-tombaient dans de longs silences. La masse de l'hôtel apparut, noire
-entre les deux jardins qu'argentait la lune. M. L'Héréec ouvrit la
-petite porte.
-
---Neuf heures, dit-il. Ma pauvre mère aura trouvé la soirée bien
-lente.
-
-Il monta l'escalier en courant, ressaisi par la pensée de sa mère et
-s'accusant d'ingratitude.
-
-Simone le laissa disparaître. Puis, traversant le vestibule, elle
-entra dans la cuisine où Fantic veillait, pour fermer la maison après
-le retour de M. Guillaume. La servante, assoupie sur une chaise basse,
-la tête touchant la poitrine, se leva au bruit des pas, et remonta la
-mèche de la lampe minuscule posée sur la table. Sous ses paupières
-battant de sommeil, ses gros yeux ronds, tout noirs, s'emplirent d'une
-tendresse inquiète en apercevant Simone. A défaut d'esprit, son coeur
-devinait qu'un malheur avait fondu sur cette maison. Et à voir
-s'avancer la jeune fille, toute pâle et faisant signe de se taire,
-elle fut troublée comme si la mort était là-haut, dans la chambre d'un
-de ses maîtres.
-
---Écoute, Fantic, dit Simone, rends-moi un service, va tout de
-suite...
-
---Où vous voudrez, mademoiselle. Comme vous êtes blanche!
-
---Fantic, c'est un service que tu rendras à moi, et à ma mère, que tu
-aimais bien.
-
---Pauvre dame! Oui, mademoiselle: où vous voudrez.
-
-Sans comprendre, Fantic regardait Simone, qui prenait sans bruit dans
-l'armoire deux feuilles de gros papier, et, sur la table, à la hâte,
-écrivait deux dépêches. La première était adressée à M. Guen,
-capitaine au bourg de Perros. La seconde... Les doigts de l'enfant
-tremblaient et embrouillaient les lettres, quand Simone écrivit:
-«Madame Corentine L'Héréec, _la Lande fleurie_, Saint-Hélier.»
-
---Va vite, Fantic. Qu'on ne te voie pas! Qu'on ne t'entende pas! Porte
-au télégraphe. Il n'y a plus qu'une heure.
-
-La servante plia les deux feuilles, les mit dans son corsage, et,
-quittant ses sabots qu'elle ramassa d'une main, sortit par la cour.
-Simone demeura debout, appuyée à la table, épouvantée déjà de ce
-qu'elle venait de faire. Son coeur battait si fort qu'elle ouvrit sa
-jaquette de drap clair. Elle étouffait. La tentation lui vint de
-rappeler Fantic. Elle pouvait le faire encore. La servante devait
-être au haut de la rue... Elle devait tourner maintenant... Elle
-approchait du bureau... Elle entrait... L'employé prenait les
-dépêches...
-
-Et tel était le trouble qui lui vint de cette pensée, que la pauvre
-Simone fit plusieurs pas vers la porte, comme si elle allait courir...
-
-Elle s'arrêta, la tête dans ses deux mains, au milieu de la salle,
-comprenant que tout était fini à présent. Fantic devait revenir,
-rasant les murs, ses sabots claquant sur les pierres. Les mots
-volaient l'un après l'autre, à Perros, à Jersey. Le grand-père, la
-mère, allaient tout à l'heure être troublés comme elle. Et demain,
-demain!
-
-Le bruit d'une porte qui se refermait, là-haut, fit revenir Simone de
-cet effarement qui l'avait saisie, et la calma. Puisque le sort en
-était jeté, à quoi bon regretter maintenant? Mieux valait se montrer
-brave... Le père quittait la chambre de madame Jeanne... La grand'mère
-était seule... Simone hésita cependant, et s'arrêta deux fois en
-montant l'escalier.
-
-Madame Jeanne tricotait un châle de grosse laine noire pour l'hiver.
-Elle était assise près de la cheminée sans feu, sur laquelle brûlait
-la lampe de porcelaine blanche de toutes ses veillées. Elle continua
-de travailler, et de songer surtout à bien des choses, qui agitaient
-son esprit, mais nullement son visage, calme comme de coutume, pendant
-que Simone entrait, et arrivait jusqu'auprès du tabouret en
-tapisserie où la grand'mère posait ses pieds.
-
---Ma grand'mère, dit Simone, je viens vous dire une nouvelle grave...
-
-Madame Jeanne leva lentement la tête, en laissant retomber le tricot
-sur ses genoux.
-
---Encore? fit-elle. Qu'est-ce que c'est?
-
---Grand'mère, vous croyez que mon père va seulement passer deux ou
-trois jours à Paimpol?
-
---Il le dit.
-
---Eh bien! non; je l'ai deviné à son air, à des mots, à je ne sais
-quoi de très sûr que je ne puis pas vous exprimer: grand'mère, il ne
-reviendra pas! Je lui ai proposé d'attendre son retour; il n'a pas
-voulu. Vous voyez bien que ce n'est pas un voyage. Mon père s'en va!
-
-Madame Jeanne étendit les mains sur les bras du fauteuil, détourna sa
-vieille tête, lourde de chagrin, vers la plaque noire de la cheminée.
-
---Tout est possible, dit-elle.
-
---Alors, reprit Simone, j'ai eu une pensée... Je ne sais pas si vous
-me pardonnerez. Mais je l'ai fait pour nous sauver tous... Grand'mère,
-j'ai télégraphié à Jersey... Ma mère sera ici demain...
-
-Les doigts ridés de madame Jeanne serraient les bras du fauteuil.
-
---Dites-moi que j'ai bien fait, grand'mère, dites, oh! je vous en
-prie.
-
-Elle ne répondait rien.
-
---C'est que, vous ne savez pas, continua l'enfant, ma mère est riche!
-Elle a beaucoup travaillé. S'il y avait besoin d'argent, pour le
-moulin,--j'ai cru comprendre cela tantôt,--elle donnerait tout, j'en
-suis sûre!... Mon père ne partirait pas. Nous serions si heureux, tous
-ici, ensemble!
-
-Elle avait parlé, ouvrant toute son âme. Elle avait avoué cette chose,
-la fortune de sa mère, qu'un sentiment de pudeur délicat l'avait
-empêchée de dire à M. L'Héréec, tout à l'heure, quand elle avait
-compris que la ruine était complète, et que c'était là le grand
-obstacle. Et elle attendait, toute frémissante d'émotion, l'arrêt de
-cette vieille femme qu'elle savait si hostile à madame Corentine, si
-rude et si entêtée dans ses rancunes.
-
-Madame Jeanne se redressa, et la regarda. Il n'y avait aucune colère
-dans ses yeux, aucun reproche. Elle avait même l'air de plaindre et
-d'admirer un peu cette petite que les circonstances avaient mêlée au
-drame triste de la famille. Mais elle ne répondit pas à
-l'interrogatoire anxieux de Simone. Elle dit seulement:
-
---Allez vous reposer, Simone. Je veillerai, de peur qu'il ne parte
-cette nuit. Je crois, comme vous, qu'il va nous quitter à jamais.
-
-La jeune fille se baissa.
-
---Grand'mère Jeanne, vous me pardonnez?
-
-Madame Jeanne l'embrassa au front, longuement:
-
---Bonsoir, mon enfant, dit-elle d'une voix brisée par l'effort.
-Bonsoir... La vie est bien dure... Laissez-moi.
-
-Simone sortit de la chambre, très troublée, mais contente d'avoir tout
-dit. En longeant la galerie vitrée, elle aperçut que la nuit était
-limpide, et sa pensée s'envola, pleine d'amour, vers le grand'père
-Guen, vers la mère qui, maintenant, avaient entendu son appel.
-
-
-
-
-XXII
-
-
-Où vont-ils par la lune sur la mer grande? La barque est de
-Ploumanac'h, bien sûr. On le reconnaît à son bordage épais, à ses deux
-mâts courts, à ses voiles brunes trempées dans le tan de chêne. Son
-large avant se lève à la lame, comme une poitrine de cygne noir. Point
-de chalut qui traîne, point de ligne à la remorque. Un enfant chante,
-à cheval sur le beaupré. C'est le mousse Yvon Le Dû, que sa mère a
-prêté. Le vieux Guen est assis au milieu, sur le banc que traverse le
-mât. Il a mis son casque de toile, la visière baissée, pour mieux voir
-dans la nuit. Et Sullian gouverne, habillé comme pour une promenade, à
-demi couché à l'arrière et songeant.
-
-Il y a déjà un peu de temps qu'ils sont partis, car aucune terre n'est
-en vue. Les houles, à l'infini, ont des lueurs d'argent sur leurs
-cimes. Les creux sont pleins d'ombre bleue. La lune est claire,
-là-haut, mais elle penche déjà.
-
-Guen a le coeur en joie. Il a besoin de parler à quelqu'un, comme le
-petit, là-bas, de chanter aux étoiles. Et, sans bouger, l'oeil perdu
-au large, il dit tranquillement:
-
---Hein, Sullian! jolie brise: nous l'aurions commandée, qu'elle ne
-serait pas meilleure.
-
-Le gendre ne répond rien. Il rêve. Il a, dans la pensée, toute
-l'ivresse du retour, sa jolie Marie-Anne qui l'attendait sur le port,
-l'air de ravissement qu'elle avait quand elle l'a reconnu: «C'est toi,
-mon Sullian, c'est toi!» et ses baisers, et la peur d'un moment fondue
-en longues tendresses.
-
-Ils vont toujours.
-
-Après longtemps, Guen a repris:
-
---J'ai idée que nous sommes sur un banc. Je vois du sable dans la mer.
-Ça serait bon pour tendre un trémail, qu'en dis-tu? Les rougets
-mouvent par la lune.
-
-Sullian revoit son fils, tout petit dans le berceau blanc, le
-premier-né tant désiré, et que Marie-Anne nourrit, et qu'elle est
-fière de montrer en traversant Perros. Un sourire léger monte aux
-lèvres de l'homme.
-
-La barque file droit, les voiles pleines de vent.
-
-Plus loin, bien loin de la terre de France, Guen a dit encore:
-
---Sullian, nous serons chez les Anglais avant trois heures d'ici, ou
-je ne m'y connais pas. Corentine est prévenue. Tout de suite nous
-virons de bord. J'ai pris deux châles pour elle, que m'a donnés ta
-femme. Et en route! Je crois qu'avant midi demain, mon ami, si la
-brise ne mollit pas, nous entrerons dans le Guer, et deux heures après
-dans Lannion.
-
---Oui, vieux père, a dit Sullian.
-
-Guen a repris:
-
---Nous n'aurons pas perdu de temps, mon ami. Penses-tu que Simone sera
-contente de nous?
-
-Et, cette fois, ils ont souri tous les deux, sans se voir, de la même
-espérance très douce. Ils ont continué d'en parler, de loin en loin.
-Puis la lune a grossi démesurément. Elle a descendu, toute rouge, dans
-les brumes d'horizon. La mer est devenue sombre. Les hommes se sont
-tus.
-
-Mais le petit mousse n'a pas cessé de chanter, à cheval sur le mât
-d'avant.
-
-
-
-
-XXIII
-
-
-Dès l'aube, Simone fut éveillée par l'inquiétude. Son père était-il
-parti? Elle se leva, peureuse, et écouta, l'oreille appliquée sur la
-cloison que tapissaient des losanges enguirlandés de roses autrefois
-bleues, maintenant toutes blanches.
-
-Non, M. L'Héréec était encore là. Elle entendait le bruit de ses pas
-dans la chambre voisine. Il ne quitterait pas la maison avant l'heure
-dite, dans l'après-midi. Et l'enfant, saisie d'une autre crainte, se
-mit à penser: «Pourvu qu'ils viennent! Pourvu qu'ils n'arrivent pas
-trop tard!» Elle compta les heures qui restaient, et trouva qu'il y en
-avait bien peu.
-
-A peine habillée, elle descendit pour voir si aucune dépêche n'avait
-été apportée.
-
---Rien, mademoiselle, dit Fantic. Depuis l'_Angelus_, nous sommes là,
-Gote et moi, et le coeur nous saute à tous les coups de sonnette... A
-moi surtout, vous comprenez! ajoute-t-elle plus bas, avec un regard où
-son très ancien amour, longtemps comprimé, mettait une lueur de
-passion.
-
-Madame Jeanne avait déjà précédé Simone et fait la même demande. Puis
-elle était sortie. M. L'Héréec sortit à son tour, et se rendit à
-l'usine, comme si ce jour-là eût été un jour ordinaire.
-
-Simone resta seule, fiévreuse, parcourant les appartements, les
-jardins, frémissant toutes les fois qu'une porte se refermait. Et le
-moindre bruit sonnait longtemps, dans ce coin désert de la petite
-ville. Mais ce n'étaient que des marchands de fruits qui entraient, ou
-des pauvres quêtant le demi-pain que madame Jeanne faisait distribuer
-le samedi.
-
-Rien ne disait des nouvelles de Guen, ni de Sullian, ni de madame
-Corentine. Et les heures passaient.
-
-Plusieurs fois, Simone monta dans les combles, d'où l'on apercevait,
-par une lucarne située au-dessus de la chambre de son père, les moires
-de la rivière entre les lignes égales des arbres jaunissants. Elle
-était basse à présent. Mais le reflux de l'Océan commençait à se faire
-sentir. L'invisible poussée du large couvrait, d'un mouvement continu
-et sûr, les bancs de vase attaqués par tous leurs côtés à la fois. Des
-paquets d'algues brunes, entraînés dans les remous, tournaient encore
-sur place, et ne descendaient plus. Un souffle passait dans les
-hautes branches, inégal, avant-coureur de la brise régulière qui porte
-avec le courant, jusqu'au fond des criques boisées, jusqu'aux ports
-minuscules de la terre bretonne, les goëlettes dont la voilure est
-blanche parmi les feuilles. Oh! s'ils allaient venir par là, eux, les
-attendus, les sauveurs! Si le vent, qui secoue les cheveux frisés de
-Simone, avait passé sur la barque où madame Corentine est montée!
-C'est l'heure où tous les petits bateaux de pêche ou de cabotage,
-ancrés dans le chenal, à l'embouchure lointaine, tirent l'ancre et
-suivent le flot, parmi les bandes de mulets affamés que la marée
-chasse devant elle.
-
-Hélas! le vieux Penhoat, le pêcheur au trident, est déjà embusqué à
-son poste, derrière une roche, là-bas, et aucune voile ne se montre,
-entre les arbres du Guer.
-
-A midi, quand M. L'Héréec et madame Jeanne rentrèrent, madame Jeanne
-n'eut qu'à regarder Simone pour voir qu'aucune nouvelle n'était venue
-de Perros ou de Jersey. Il n'était pas facile de lire dans le coeur de
-la vieille femme. Elle était accablée, silencieuse, comme indifférente
-à tout. Pourtant Simone crut deviner, à une expression fugitive de
-détente qui passa sur le visage de la grand'mère, et à l'air de
-commisération de Fantic apportant la soupière fumante, que personne,
-dans la maison, n'attendait plus M. Guen, ni Sullian, ni la pauvre
-femme dont le mari allait s'exiler à son tour.
-
-M. L'Héréec ne se doutait pas que son secret fût connu. Madame Jeanne
-ne lui avait pas parlé. Il affectait encore, avec un calme apparent,
-douloureux pour lui, douloureux pour celles qui l'écoutaient et qui
-savaient tout, de parler de son retour prochain, et de s'intéresser à
-des détails puérils, comme ceux dont la vie de chaque jour est pleine.
-
---Vous n'oublierez pas, disait-il, de faire tailler la charmille du
-grand jardin. Simone l'a trouvée toute délaissée. Quand elle
-reviendra, une autre fois, vous comprenez...
-
-Des larmes seules lui répondaient. Mais tout le monde était de forte
-race, dans ce petit groupe des L'Héréec, et personne ne trahissait
-autrement la peine qu'on devait taire.
-
-Aussitôt après le déjeuner, M. L'Héréec monta dans sa chambre, pour
-préparer ses bagages. Les deux femmes demeurèrent dans la salle à
-manger.
-
---Vous voyez, Simone, dit madame Jeanne: votre mère n'est pas venue.
-
---Non, grand'mère.
-
---Elle ne viendra pas.
-
---Je crois qu'elle viendra, dit Simone.
-
---Pourquoi?
-
---Parce que je suis sûre que mon grand-père Guen est parti.
-
-Madame Jeanne secoua la tête, lentement, tout le passé triste évoqué
-devant ses yeux.
-
---Vous vous trompez, reprit-elle. Cela est naturel à votre âge. Mais
-les brisures de coeur ne se réparent guère, mon enfant.
-
-A ce moment, Fantic entra, tenant une dépêche.
-
-Bien que le télégramme fût adressé à Simone, ce fut madame Jeanne qui
-l'ouvrit, du consentement muet de sa petit-fille. Elle lut: son visage
-tout blanc et flétri s'empourpra. Elle tendit le papier à Simone, sans
-rien dire.
-
-C'était la dépêche du grand-père. Elle était datée du sémaphore, à
-l'embouchure du Guer. Elle portait ces simples mots:
-
- «Arrivons tous.
-
- «Capitaine GUEN.»
-
-Simone rougit aussi, de l'excès de sa joie. Et elle en fut aussitôt
-gênée, craignant que sa grand'mère ne prît mal ce cri involontaire de
-son sang. Une minute elle resta penchée sur le télégramme, n'osant
-lever les yeux. Puis elle regarda madame Jeanne. Et elle vit qu'elle
-n'aurait point d'excuse à faire, ni de demande à former.
-
-Madame Jeanne était debout déjà, les mains appuyées au dossier de sa
-chaise, attendant que Simone eût repris un peu de calme. Au premier
-mouvement de l'enfant:
-
---Venez, dit-elle, Simone. Puisqu'ils arrivent, c'est à moi d'avertir
-votre père, et je le ferai.
-
-Elle ne l'avait pas fait jusqu'alors, la vieille et rude femme, parce
-qu'elle espérait que cette mission-là lui serait épargnée, parce
-qu'elle voulait douter du retour de Corentine et ne pas le hâter,
-surtout, par une indiscrétion. A présent sa bru allait rentrer. Les
-choses s'étaient précipitées. Une main plus puissante que toutes les
-résistances et toutes les rancunes accumulées semblait forcer la porte
-du vieil hôtel. Madame Jeanne n'aurait eu aucune responsabilité dans
-l'événement, bon ou mauvais, qui se préparait. Mais elle devait
-l'annoncer, en chef de famille qu'elle était.
-
-Et elle montait. Simone la suivait, anxieuse et joyeuse tout ensemble.
-Elles entrèrent dans la chambre de M. L'Héréec, pleine d'objets et de
-vêtements jetés sur tous les meubles. A la vue de sa mère et de sa
-fille, M. L'Héréec, courbé au-dessus de la malle qu'il emplissait, se
-releva et se recula un peu. Il comprenait qu'elles ne venaient pas
-pour lui dire adieu. Devenu très sombre de visage, appuyé au marbre de
-la cheminée qui touchait la fenêtre, irrité comme un homme dont le
-secret est mis à jour et qui veut le défendre quand même, il demanda:
-
---Qu'y a-t-il donc?
-
-Debout, en face de lui, près de la porte, sa mère répondit:
-
---Il y a, Guillaume, que votre femme revient.
-
-Il s'avança, comme furieux, vers elle:
-
---Que dites-vous? Pourquoi vous moquez-vous? Vous voulez m'empêcher de
-partir, n'est-ce pas? Vous croyez...
-
---Oui, je crois, interrompit froidement madame Jeanne, je crois,
-Guillaume, que vous allez plus loin que vous ne voudriez... Je ne me
-moque pas, je dis la vérité: votre femme revient.
-
---Et c'est vous qui l'avez appelée?
-
---Vous savez bien que non, Guillaume.
-
---Alors, vous l'avez permis! Car tout dépend de vous ici, et je ne
-comprends plus... après ce que nous avons dit... en ce moment où nous
-sommes...
-
-Il se tournait vers Simone, pour faire entendre qu'il ne s'expliquait
-pas davantage à cause d'elle.
-
---Eh bien! oui, dit madame Jeanne, j'ai laissé faire, parce que vous
-nous quittiez!...
-
---Qui l'a dit?
-
---Je le sais. Ne me le cachez pas. J'ai laissé faire parce qu'au fond
-vous l'avez voulu... Eh bien! elle arrive... Et je vous conseille de
-la voir, à présent... Moi, je ne compte plus... Vous ferez ensuite ce
-que vous voudrez.
-
---Père, recevez-la! C'est moi qui l'ai appelée!
-
-Simone allait vers son père, les mains jointes, les yeux pleins de
-larmes, si belle de douleur suppliante et d'espérance mêlées, que M.
-L'Héréec, avec la soudaineté d'impression de sa nature passionnée,
-oublia tout, sa mère, les reproches encore vibrants entre eux, la
-ruine, le départ imminent, pour ne plus voir que cette petite et son
-air d'irrésistible prière. Troublé au fond de l'âme, sans volonté
-encore, il lui sourit.
-
---Elle arrive, mon père... Oui, elle arrive par le Guer... Mon
-grand-père Guen est allé la chercher... Peut-être sont-ils en vue...
-
-D'un même mouvement, tous deux ensemble, ils avaient marché vers la
-fenêtre. Ils s'étaient penchés, Simone dans le coin à droite, son père
-serré contre elle, tous deux fixant les yeux sur les rares clairières
-de l'eau, qu'on apercevait entre les touffes d'arbres.
-
-Le Guer coulait à pleins bords, les herbes ployaient au courant, le
-vent courbait les pointes des peupliers. Quatre grands goëlands,
-suiveurs de marée, remontaient vers les terres, les ailes immobiles
-dans la lumière.
-
-Simone étendit la main. Elle avait pris une voix de rêve, une douce
-voix chantante, comme celle de Marie-Anne.
-
---Non, disait-elle, rien encore... Mais ils vont venir... Ils sont
-partis de Perros à la nuit... Père, voyez-vous, là-bas, à l'entrée de
-la crique... Est-ce un avant de bateau?... Oui, une coque noire... Une
-flamme bleue en haut!... Un petit mousse debout!... Un homme aussi,
-debout le long du mât! Celui-là, mon père, c'est Sullian! Je le
-reconnais! Les voilà! les voilà!
-
-Lui, restait silencieux, perdu dans le rêve subitement ouvert devant
-lui, fixant la barque dont l'ombre brune apparaissait un instant, dans
-les déchirures du feuillage, et disparaissait aussitôt, emportée par
-le vent et poussée par le flot.
-
-Était-ce le bonheur qui rentrait? Était-ce la paix à jamais de cette
-maison si longtemps troublée? Qui eût pu le dire?
-
-M. L'Héréec se sentait envahi pourtant par une joie grandissante,
-incapable de paroles. Il restait penché sur l'appui de la fenêtre,
-cherchant à voir, bénissant dans son coeur le vieux Guen qui lui
-ramenait Corentine.
-
-Simone, plus maîtresse d'elle-même, se souvint de la grand'mère
-Jeanne. Elle s'éloigna de la fenêtre, doucement, pour que son père ne
-s'en aperçût pas, et, venant à la vieille femme demeurée près de la
-porte et qui n'avait pas changé de visage:
-
---Grand'mère, dit-elle, recevez-la bien aussi... Nous nous aimerons
-tous... Nous ne nous quitterons plus... Il n'y a plus de mine, plus
-d'inquiétude: ma mère a tout regagné...
-
-Madame Jeanne, qui la regardait, détourna un peu la tête, et dit:
-
---Tant mieux, mon enfant. Je n'en serai que plus libre pour retourner
-à Tréguier.
-
-
-FIN
-
- IMPRIMERIE NELSON, ÉDIMBOURG, ÉCOSSE
- PRINTED IN GREAT BRITAIN
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- ABOUT, EDMOND.
- Le Nez d'un Notaire.
- Les Mariages de Paris.
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- ACHARD, AMÉDÉE.
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- ACKER, PAUL.
- Le Désir de vivre.
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- ADAM, PAUL.
- Stéphanie.
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- AICARD, JEAN.
- Maurin des Maures.
- Notre-Dame-d'Amour.
-
- ANGELL, NORMAN.
- La Grande Illusion.
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- AUGIER, ÉMILE.
- Le Gendre de M. Poirier et autres Comédies.
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- AVENEL, LE Vte G. D'.
- Les Français de mon temps.
-
- BALZAC, HONORÉ DE.
- Eugénie Grandet.
- La Peau de Chagrin, Le Curé de Tours, etc.
- Les Chouans.
-
- BARDOUX, A.
- La Comtesse Pauline de Beaumont.
-
- BAZIN, RENÉ.
- De toute son Ame.
- Le Guide de l'Empereur.
-
- BENTLEY, E. C.
- L'Affaire Manderson.
-
- BERTRAND, LOUIS.
- L'Invasion.
-
- BORDEAUX, HENRY.
- La Croisée des Chemins.
- L'Écran brisé.
- Les Roquevillard.
-
- BOURGET, PAUL.
- Le Disciple.
-
- BOYLESVE, RENÉ.
- L'Enfant à la Balustrade.
-
- BRADA.
- Retour du Flot.
-
- BRUNETIÈRE, FERDINAND
- Honoré de Balzac.
-
- CAMPAN, MADAME.
- Mémoires sur la Vie de Marie-Antoinette.
-
- CARO, MADAME E.
- Amour de Jeune Fille.
-
- CHATEAUBRIAND.
- Mémoires d'Outre-tombe.
-
- CHERBULIEZ, VICTOR.
- L'Aventure de Ladislas Bolski.
- Le Comte Kostia.
- Miss Rovel.
-
- CHILDERS, ERSKINE.
- L'Énigme des Sables.
-
- CLARETIE, JULES.
- Noris.
- Le Petit Jacques.
-
- CONSCIENCE, HENRI.
- Le Gentilhomme pauvre.
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- COULEVAIN, PIERRE DE.
- Ève Victorieuse.
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- DAUDET, ALPHONSE.
- Contes du Lundi.
- Lettres de mon Moulin.
- Numa Roumestan.
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- DICKENS, CHARLES.
- Aventures de Monsieur Pickwick (3 vol.).
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- DUMAS, ALEXANDRE.
- La Tulipe noire.
- Les Trois Mousquetaires (2 vol.).
- Vingt Ans après (2 vol.).
- Le Vicomte de Bragelonne (5 vol.).
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- DUMAS FILS, ALEX.
- La Dame aux Camélias.
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- FEUILLET, OCTAVE.
- Un Mariage dans le Monde.
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- FLAUBERT, GUSTAVE.
- Trois Contes.
-
- FRANCE, ANATOLE.
- Jocaste et Le Chat maigre.
- Pierre Nozière.
-
- St FRANÇOIS DE SALES.
- Introduction à la Vie dévote
-
- FRAPIÉ, LÉON.
- L'Écolière.
-
- FROMENTIN, EUGÈNE.
- Dominique.
-
- GAUTIER, THÉOPHILE.
- Un Trio de Romans.
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- GYP.
- Bijou.
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- HANOTAUX, GABRIEL.
- La France en 1614.
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- JEAN DE LA BRÈTE.
- Mon Oncle et mon Curé.
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- KARR, ALPHONSE.
- Voyage autour de mon Jardin.
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- KIPLING, RUDYARD.
- Simples Contes des Collines.
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- LABICHE, EUGÈNE.
- Le Voyage de M. Perrichon, etc.
- La Cagnotte, etc.
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- LA BRUYÈRE, JEAN DE.
- Caractères.
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- Geneviève.
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- LANG, ANDREW.
- La Pucelle de France.
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- LE BRAZ, ANATOLE.
- Pâques d'Islande.
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- LEMAÎTRE, JULES.
- Les Rois.
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- LE ROY, EUGÈNE.
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- Jérusalem.
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- LYTTON, BULWER.
- Les Derniers Jours de Pompéi
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- MASON, A. E. W.
- L'Eau vive.
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- MÉRIMÉE, PROSPER.
- Chronique du Règne de Charles IX.
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- MERRIMAN, H. SETON.
- La Simiacine.
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- MICHELET, JULES.
- La Convention.
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- Marie-Antoinette Dauphine.
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- NOLLY, ÉMILE.
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- ORCZY, LA BARONNE.
- Le Mouron Rouge.
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- Les Amants de Pise.
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- POE, EDGAR ALLAN (trad. BAUDELAIRE).
- Histoires Extraordinaires.
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- RENAN, ERNEST.
- Souvenirs d'Enfance et de Jeunesse.
- Vie de Jésus.
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- ROD, ÉDOUARD.
- L'Ombre s'étend sur la Montagne.
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- SAINT-PIERRE, B. DE. Paul et Virginie.
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- La Cour de Louis XIV.
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- SANDEAU, JULES.
- Mademoiselle de La Seiglière.
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- SARCEY, FRANCISQUE.
- Le Siège de Paris.
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- Jean de Kerdren.
- La Main de Ste.-Modestine.
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- WENDELL, BARRETT.
- La France d'Aujourd'hui.
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- YVER, COLETTE.
- Comment s'en vont les Reines.
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-ANTHOLOGIE DES POÈTES LYRIQUES FRANÇAIS.
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- _Nelson
- Éditeurs
- 189, rue Saint-Jacques
- Paris_
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- _Calmann-Lévy
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- 3, rue Auber
- Paris_
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