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-The Project Gutenberg EBook of Le mort vivant, by Robert Louis Stevenson
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
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-
-Title: Le mort vivant
-
-Author: Robert Louis Stevenson
-
-Translator: Téodor de Wyzewa
-
-Release Date: September 21, 2013 [EBook #43784]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MORT VIVANT ***
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-
-Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
-Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by the
-Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
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- R.-L. STEVENSON
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- Le Mort Vivant
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- _ROMAN_
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- Traduit par T. de WYZEWA
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- PARIS
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- LIBRAIRIE ACADÉMIQUE DIDIER
- PERRIN ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
- 35, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, 35
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- 1905
-
- Tous droits réservés.
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-_DU MÊME AUTEUR:_
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-
- LE REFLUX, roman, traduit par Teodor de Wyzewa,
- un volume in-16 3 fr. 50
- LE ROMAN DU PRINCE OTHON, traduit par Egerton Castle,
- un volume in-16 3 fr. 50
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-LE MORT VIVANT
-
-
-
-
-I
-
-LA FAMILLE FINSBURY
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-Combien le lecteur,--tandis que, commodément assis au coin de son feu,
-il s'amuse à feuilleter les pages d'un roman,--combien il se rend peu
-compte des fatigues et des angoisses de l'auteur! Combien il néglige de
-se représenter les longues nuits de luttes contre des phrases rétives,
-les séances de recherches dans les bibliothèques, les correspondances
-avec d'érudits et illisibles professeurs allemands, en un mot tout
-l'énorme échafaudage que l'auteur a édifié et puis démoli, simplement
-pour lui procurer, à lui, lecteur, quelques instants de distraction au
-coin de son feu, ou encore pour lui tempérer l'ennui d'une heure en
-wagon!
-
-C'est ainsi que je pourrais fort bien commencer ce récit par une
-biographie complète de l'Italien Tonti: lieu de naissance, origine et
-caractère des parents, génie naturel (probablement hérité de la mère),
-exemples remarquables de précocité, etc. Après quoi je pourrais
-également infliger au lecteur un traité en règle sur le système
-économique auquel le susdit Italien a laissé son nom. J'ai là, dans deux
-tiroirs de mon cartonnier, tous les matériaux dont j'aurais besoin pour
-ces deux paragraphes; mais je dédaigne de faire étalage d'une science
-d'emprunt. Tonti est mort; je dois même dire que je n'ai jamais
-rencontré personne pour le regretter. Et quant au système de la
-_tontine_, voici, en quelques mots, tout ce qu'il est nécessaire qu'on
-en connaisse pour l'intelligence du simple et véridique récit qui va
-suivre:
-
-Un certain nombre de joyeux jeunes gens mettent en commun une certaine
-somme, qui est ensuite déposée dans une banque, à intérêts composés. Les
-déposants vivent leur vie, meurent chacun à son tour; et, quand ils sont
-tous morts à l'exception d'un seul, c'est à ce dernier survivant
-qu'échoit toute la somme, intérêts compris. Le survivant en question se
-trouve être alors, suivant toute vraisemblance, si sourd qu'il ne peut
-pas même entendre le bruit mené autour de sa bonne aubaine; et, suivant
-toute vraisemblance, il a lui-même trop peu de temps à vivre pour
-pouvoir en jouir. Le lecteur comprend maintenant ce que le système a de
-poétique, pour ne pas dire de comique: mais il y a en même temps, dans
-ce système, quelque chose de hasardeux, une apparence de _sport_, qui,
-jadis, l'a rendu cher à nos grands-parents.
-
-Lorsque Joseph Finsbury et son frère Masterman n'étaient que deux petits
-garçons en culottes courtes, leur père,--un marchand aisé de
-Cheapside,--les avait fait souscrire à une petite _tontine_ de
-trente-sept parts. Chaque part était de mille livres sterling. Joseph
-Finsbury se rappelle, aujourd'hui encore, la visite au notaire: tous les
-membres de la _tontine_,--des gamins comme lui,--rassemblés dans une
-étude, et venant, chacun à son tour, s'asseoir dans un grand fauteuil
-pour signer leurs noms, avec l'assistance d'un bon vieux monsieur à
-lunettes chaussé de bottes à la Wellington. Il se rappelle comment,
-après la séance, il a joué avec les autres enfants dans une prairie qui
-se trouvait derrière la maison du notaire, et la magnifique bataille
-qu'il a engagée contre un de ses _co-tontineurs_, qui s'était permis de
-lui tirer le nez. Le fracas de la bataille est venu interrompre le
-notaire pendant qu'il s'occupait, dans son étude, à régaler les parents
-de gâteaux et de vin: de telle sorte que les combattants ont été
-brusquement séparés, et Joseph (qui était le plus petit des deux
-adversaires) a eu la satisfaction d'entendre louer sa bravoure par le
-vieux monsieur aux bottes à la Wellington, comme aussi d'apprendre que
-celui-ci, à son âge, s'était comporté de la même façon. Sur quoi, Joseph
-s'est demandé si, à son âge, le vieux monsieur avait déjà une petite
-tête chauve; et de petites bottes à la Wellington.
-
-En 1840, les trente-sept souscripteurs étaient tous vivants; en 1850,
-leur nombre avait diminué de six; en 1856 et en 1857, la Crimée et la
-grande Révolte des Indes, aidant le cours naturel des choses,
-n'emportèrent pas moins de neuf des _tontineurs_. En 1870, cinq
-seulement de ceux-ci restaient en vie; et, à la date de mon récit, il
-n'en restait plus que trois, parmi lesquels Joseph Finsbury et son frère
-aîné.
-
-A cette date, Masterman Finsbury était dans sa soixante-treizième année.
-Ayant depuis longtemps ressenti les fâcheux effets de l'âge, il avait
-fini par se retirer des affaires, et vivait à présent dans une retraite
-absolue, sous le toit de son fils Michel, l'avoué bien connu. Joseph,
-d'autre part, était encore sur pied, et n'offrait encore qu'une figure
-demi-vénérable, dans les rues où il aimait à se promener. La chose
-était,--je dois ajouter,--d'autant plus scandaleuse que Masterman avait
-toujours mené (jusque dans les moindres détails) une vie anglaise
-véritablement modèle. L'activité, la régularité, la décence, et un goût
-marqué pour le quatre du cent, toutes ces vertus nationales qu'on
-s'accorde à considérer comme les bases mêmes d'une verte vieillesse,
-Masterman Finsbury les avait pratiquées à un très haut degré: et voilà
-où elles l'avaient conduit, à soixante-treize ans! Tandis que Joseph, à
-peine plus jeune de deux ans, et qui se trouvait dans le plus enviable
-état de conservation, s'était toute sa vie disqualifié à la fois par la
-paresse et l'excentricité. Embarqué d'abord dans le commerce des cuirs,
-il s'était bientôt fatigué des affaires. Une passion malheureuse pour
-les notions générales, faute d'avoir été réprimée à temps, avait
-commencé, dès lors, à saper son âge mûr. Il n'y a point de passion plus
-débilitante pour l'esprit, si ce n'est peut-être cette démangeaison de
-parler en public qui en est, d'ailleurs, un accompagnement ou un
-succédané assez ordinaire. Dans le cas de Joseph, du moins, les deux
-maladies étaient réunies: peu à peu s'était déclarée la période aiguë,
-celle où le patient fait des conférences gratuites; et, avant que peu
-d'années se fussent passées, l'infortuné en était arrivé au point d'être
-prêt à entreprendre un voyage de cinq heures pour parler devant les
-moutards d'une école primaire.
-
-Non pas que Joseph Finsbury fût, le moins du monde, un savant! Toute son
-érudition se bornait à ce que lui avaient fourni les manuels
-élémentaires et les journaux quotidiens. Il ne s'élevait pas même
-jusqu'aux encyclopédies; c'était «la vie, disait-il, qui était son
-livre». Il était prêt à reconnaître que ses conférences ne s'adressaient
-pas aux professeurs des universités: elles s'adressaient, suivant lui,
-«au grand coeur du peuple». Et son exemple tendrait à faire croire que
-le «coeur» du peuple est indépendant de sa tête: car le fait est que,
-malgré leur sottise et leur banalité, les élucubrations de Joseph
-Finsbury étaient, d'ordinaire, favorablement accueillies. Il citait
-volontiers, entre autres, le succès de la conférence qu'il avait faite
-aux ouvriers sans travail, sur: _Comment on peut vivre à l'aise avec
-deux mille francs par an_. _L'Education, ses buts, ses objets, son
-utilité et sa portée_, avait valu à Joseph, en plusieurs endroits, la
-considération respectueuse d'une foule d'imbéciles. Et quant à son
-célèbre discours sur l'_Assurance sur la vie envisagée dans ses rapports
-avec les masses_, la Société d'Amélioration Mutuelle des Travailleurs de
-l'Ile des Chiens, à qui il fut adressé, en fut si charmée,--ce qui donne
-vraiment une triste idée de l'intelligence collective de cette
-association,--que, l'année suivante, elle élut Joseph Finsbury pour son
-président d'honneur: titre qui, en vérité, était moins encore que
-gratuit, puisqu'il impliquait, de la part de son titulaire, une donation
-annuelle à la caisse de la Société; mais l'amour-propre du nouveau
-président d'honneur n'en avait pas moins là de quoi se trouver hautement
-satisfait.
-
-Or, pendant que Joseph se constituait ainsi une réputation parmi les
-ignorants d'espèce cultivée, sa vie domestique se trouva brusquement
-encombrée d'orphelins. La mort de son plus jeune frère, Jacques, fit de
-lui le tuteur de deux garçons, Maurice et Jean; et, dans le courant de
-la même année, sa famille s'enfla encore par l'addition d'une petite
-demoiselle, la fille de John Henry Hazeltine, Esq., homme de fortune
-modique, et, apparemment, peu pourvu d'amis. Ce Hazeltine n'avait vu
-Joseph Finsbury qu'une seule fois, dans une salle de conférence de
-Holloway; mais, au sortir de cette salle, il était allé chez son
-notaire, avait rédigé un nouveau testament, et avait légué au
-conférencier le soin de sa fille, ainsi que de la petite fortune de
-celle-ci. Joseph était ce qu'on peut appeler un «bon enfant»: et
-cependant ce ne fut qu'à contre-coeur qu'il accepta cette nouvelle
-responsabilité, inséra une annonce pour demander une gouvernante, et
-acheta, d'occasion, une voiture de bébé. Bien plus volontiers il avait
-accueilli, quelques mois auparavant, ses deux neveux, Maurice et Jean;
-et cela non pas autant à cause des liens de parenté que parce que le
-commerce des cuirs (où, naturellement, il s'était hâté d'engager les
-trente mille livres qui formaient la fortune de ses neveux) avait
-manifesté, depuis peu, d'inexplicables symptômes de déclin. Un jeune,
-mais capable Ecossais, fut ensuite choisi comme gérant de l'entreprise:
-et jamais plus, depuis lors, Joseph Finsbury n'eut à se préoccuper de
-l'ennuyeux souci des affaires. Laissant son commerce et ses pupilles
-entre les mains du capable Ecossais, il entreprit un long voyage sur le
-continent et jusqu'en Asie Mineure.
-
-Avec une Bible polyglotte dans une main et un manuel de conversation
-dans l'autre, il se fraya successivement son chemin à travers les gens
-de douze langues différentes. Il abusa de la patience des interprètes,
-sauf à les payer (le juste prix), quand il ne pouvait pas obtenir leurs
-services gratuitement; et je n'ai pas besoin d'ajouter qu'il remplit une
-foule de carnets du résultat de ses observations.
-
-Il employa plusieurs années à ces fructueuses consultations du grand
-livre de la vie humaine, et ne revint en Angleterre que lorsque l'âge de
-ses pupilles exigea de sa part un surcroît de soins. Les deux garçons
-avaient été placés dans une école,--à bon marché, cela va de soi,--mais
-en somme assez bonne, et où ils avaient reçu une saine éducation
-commerciale: trop saine même, peut-être, étant donné que le commerce des
-cuirs se trouvait alors dans une situation qui aurait gagné à n'être pas
-examinée de très près.
-
-Le fait est que, quand Joseph s'était préparé à rendre à ses neveux ses
-comptes de tutelle, il avait découvert, à son grand chagrin, que
-l'héritage de son frère Jacques ne s'était pas agrandi, sous son
-protectorat. En supposant qu'il abandonnât à ses deux neveux jusqu'au
-dernier centime de sa fortune personnelle, il avait constaté qu'il
-aurait encore à leur avouer un déficit de sept mille huit cents livres.
-Et quand ces faits furent communiqués aux deux frères, en présence d'un
-avoué, Maurice Finsbury menaça son oncle de toutes les sévérités de la
-loi: je crois bien qu'il n'aurait pas hésité (malgré les liens du sang)
-à recourir jusqu'aux mesures les plus extrêmes, si son avoué ne l'en
-avait retenu.
-
---Jamais vous ne parviendrez à tirer du sang d'une pierre! lui avait
-dit, judicieusement, cet homme de loi.
-
-Et Maurice comprit la justesse du proverbe, et se résigna à passer un
-compromis avec son oncle. D'un côté, Joseph renonçait à tout ce qu'il
-possédait, et reconnaissait à son neveu une forte part dans la tontine,
-qui commençait à devenir une spéculation des plus sérieuses; de l'autre
-côté, Maurice s'engageait à entretenir à ses frais son oncle ainsi que
-miss Hazeltine (dont la petite fortune avait disparu avec le reste), et
-à leur servir, à chacun, une livre sterling par mois comme monnaie de
-poche.
-
-Cette subvention était plus que suffisante pour les besoins du
-vieillard. On a peine à comprendre comment, au contraire, elle pouvait
-suffire à la jeune fille, qui avait à se vêtir, à se coiffer, etc...,
-sur ce seul argent; mais elle y parvenait, Dieu sait par quel moyen, et,
-chose plus étonnante encore, elle ne se plaignait jamais. Elle était
-d'ailleurs sincèrement attachée à son gardien, en dépit de la parfaite
-incompétence de celui-ci à veiller sur elle. Du moins ne s'était-il
-jamais montré dur ni méchant à son égard, et, en fin de compte, il y
-avait peut-être quelque chose d'attendrissant dans la curiosité
-enfantine qu'il éprouvait pour toutes les connaissances inutiles, comme
-aussi dans l'innocent délice que lui procurait le moindre témoignage
-d'admiration qu'on lui accordait. Toujours est-il que, bien que l'avoué
-eût loyalement prévenu Julia Hazeltine que la combinaison de Maurice
-constituait pour elle un dommage, l'excellente fille s'était refusée à
-compliquer encore les embarras de l'oncle Joseph. Et ainsi le compromis
-était entré en vigueur.
-
-Dans une grande, sombre, lugubre maison de John Street, Bloomsbury, ces
-quatre personnes demeuraient ensemble: en apparence une famille, en
-réalité une association financière. Julia et l'oncle Joseph étaient,
-naturellement, deux esclaves. Jean, tout absorbé par sa passion pour le
-_banjo_, le café-concert, la buvette d'artistes et les journaux de
-sport, était un personnage condamné de naissance à ne jouer jamais qu'un
-rôle secondaire. Et, ainsi, toutes les peines et toutes les joies du
-pouvoir se trouvaient entièrement dévolues à Maurice.
-
-On sait l'habitude qu'ont prise les moralistes de consoler les faibles
-d'esprit en leur affirmant que, dans toute vie, la somme des peines et
-celle des joies se balancent, ou à peu de chose près; mais, certes, sans
-vouloir insister sur l'erreur théorique de cette pieuse mystification,
-je puis affirmer que, dans le cas de Maurice, la somme des amertumes
-dépassait de beaucoup celle des douceurs. Le jeune homme ne s'épargnait
-aucune fatigue à lui-même, et n'en épargnait pas non plus aux autres:
-c'était lui qui réveillait les domestiques, qui serrait sous clef les
-restes des repas, qui goûtait les vins, qui comptait les biscuits. Des
-scènes pénibles avaient lieu, chaque samedi, lors de la revision des
-factures, et la cuisinière était souvent changée, et souvent les
-fournisseurs, sur le palier de service, déversaient tout leur répertoire
-d'injures, à propos d'une différence de trois liards. Aux yeux d'un
-observateur superficiel, Maurice Finsbury aurait risqué de passer pour
-un avare; à ses propres yeux, il était simplement un homme qui avait été
-volé. Le monde lui devait 7.800 livres sterling, et il était bien résolu
-à se les faire repayer.
-
-Mais c'était surtout dans sa conduite avec Joseph que se manifestait
-clairement le caractère de Maurice. L'oncle Joseph était un placement
-sur lequel le jeune homme comptait beaucoup: aussi ne reculait-il devant
-rien pour se le conserver. Tous les mois, le vieillard, malade ou non,
-avait à subir l'examen minutieux d'un médecin. Son régime, son vêtement,
-ses villégiatures, tout cela lui était administré comme la bouillie aux
-enfants. Pour peu que le temps fût mauvais, défense de sortir. En cas de
-beau temps, à neuf heures précises du matin l'oncle Joseph devait se
-trouver dans le vestibule; Maurice voyait s'il avait des gants, et si
-ses souliers ne prenaient pas l'eau; après quoi, les deux hommes s'en
-allaient au bureau, bras dessus bras dessous. Promenade qui n'avait sans
-doute rien de bien gai, car les deux compagnons ne prenaient aucune
-peine pour affecter vis-à-vis l'un de l'autre des sentiments amicaux:
-Maurice n'avait jamais cessé de reprocher à son tuteur le déficit des
-7.800 livres, ni de déplorer la charge supplémentaire constituée par
-Miss Hazeltine; et Joseph, tout bon _enfant_ qu'il fût, éprouvait pour
-son neveu quelque chose qui ressemblait beaucoup à de la haine. Et
-encore l'aller n'était-il rien en comparaison du retour: car la simple
-vue du bureau, sans compter tous les détails de ce qui s'y passait,
-aurait suffi pour empoisonner la vie des deux Finsbury.
-
-Le nom de Joseph était toujours inscrit sur la porte, et c'était
-toujours encore lui qui avait la signature des chèques; mais tout cela
-n'était que pure manoeuvre politique de la part de Maurice, destinée à
-décourager les autres membres de la _tontine_. En réalité, c'était
-Maurice lui-même qui s'occupait de l'affaire des cuirs; et je dois
-ajouter que cette affaire était pour lui une source inépuisable de
-chagrins. Il avait essayé de la vendre, mais n'avait reçu que des offres
-dérisoires. Il avait essayé de l'étendre, et n'était parvenu qu'à en
-étendre les charges; de la restreindre, et c'était seulement les profits
-qu'il était parvenu à restreindre. Personne n'avait jamais su tirer un
-sou de cette affaire de cuirs, excepté le «capable» Ecossais, qui,
-lorsque Maurice l'avait congédié, s'était installé dans le voisinage de
-Banff, et s'était construit un château avec ses bénéfices. La mémoire de
-ce fallacieux Ecossais, Maurice ne manquait pas un seul jour à la
-maudire, tandis que, assis dans son cabinet, il ouvrait son courrier,
-avec le vieux Joseph assis à une autre table, et attendant ses ordres de
-l'air le plus maussade, ou bien, furieusement, griffonnant sa signature
-sur il ne savait quoi. Et lorsque l'Ecossais poussa le cynisme jusqu'à
-envoyer une annonce de son mariage (avec Davida, fille aînée du Révérend
-Baruch Mac Craw), le malheureux Maurice crut bien qu'il allait avoir une
-attaque.
-
-Les heures de présence au bureau avaient été, peu à peu, réduites au
-minimum honnêtement possible. Si profond que fût chez Maurice le
-sentiment de ses devoirs (envers lui-même), ce sentiment n'allait pas
-jusqu'à lui donner le courage de s'attarder entre les quatre murs de son
-bureau, avec l'ombre de la banqueroute s'y allongeant tous les jours.
-Après quelques heures d'attente, patron et employés poussaient un
-soupir, s'étiraient, et sortaient, sous prétexte de se recueillir pour
-l'ennui du lendemain. Alors, le marchand de cuirs ramenait son capital
-vivant jusqu'à John Street, comme un chien de salon; après quoi, l'ayant
-emmuré dans la maison, il repartait lui-même pour explorer les boutiques
-des brocanteurs, en quête de bagues à cachets, l'unique passion de sa
-vie.
-
-Quant à Joseph, il avait plus que la vanité d'un homme,--il avait la
-vanité d'un conférencier. Il avouait qu'il avait eu des torts, encore
-qu'on eût péché contre lui (notamment le «capable» Ecossais) plus qu'il
-n'avait péché lui-même. Mais il déclarait que, eût-il trempé ses mains
-dans le sang, il n'aurait tout de même pas mérité d'être ainsi traîné en
-laisse par un jeune morveux, d'être tenu captif dans le cabinet de sa
-propre maison de commerce, d'être sans cesse poursuivi de commentaires
-mortifiants sur toute sa carrière passée, de voir, chaque matin, son
-costume examiné de haut en bas, son collet relevé, la présence de ses
-mitaines sur ses mains sévèrement contrôlée, et d'être promené dans la
-rue et reconduit chez lui comme un bébé aux soins d'une nourrice. A la
-pensée de tout cela, son âme se gonflait de venin. Il se hâtait
-d'accrocher à une patère, dans le vestibule, son chapeau, son manteau,
-et les odieuses mitaines, et puis de monter rejoindre Julia et ses
-carnets de notes. Le salon de la maison, au moins, était à l'abri de
-Maurice: il appartenait au vieillard et à la jeune fille. C'était là que
-celle-ci cousait ses robes; c'était là que l'oncle Joseph tachait
-d'encre ses lunettes, tout au bonheur d'enregistrer des faits sans
-conséquences, ou de recueillir les chiffres de statistiques imbéciles.
-
-Souvent, pendant qu'il était au salon avec Julia, il déplorait la
-fatalité qui avait fait de lui un des membres de la tontine.
-
---Sans cette maudite tontine, gémissait-il un soir, Maurice ne se
-soucierait pas de me garder! Je pourrais être un homme libre, Julia! Et
-il me serait si facile de gagner ma vie en donnant des conférences!
-
---Certes, cela vous serait facile!--répondait Julia, qui avait un coeur
-d'or.--Et c'est lâche et vilain, de la part de Maurice, de vous priver
-d'une chose qui vous amuse tant!
-
---Vois-tu, mon enfant, c'est un être sans intelligence! s'écriait
-Joseph. Songe un peu à la magnifique occasion de s'instruire qu'il a
-ici, sous la main, et que cependant il néglige! La somme de
-connaissances diverses dont je pourrais lui faire part, Julia, si
-seulement il consentait à m'écouter, cette somme, il n'y a pas de mots
-pour t'en donner une idée!
-
---En tout cas, mon cher oncle, vous devez bien prendre garde de ne pas
-vous agiter! observait doucement Julia. Car, vous savez, pour peu que
-vous ayez l'air d'être souffrant, on enverra aussitôt chercher le
-médecin!
-
---C'est vrai, mon enfant, tu as raison! répondait le vieillard. Oui, je
-vais essayer de prendre sur moi! L'étude va me rendre du calme!
-
-Et il allait chercher sa galerie de carnets.
-
---Je me demande, hasardait-il, je me demande si, pendant que tu
-travailles de tes mains, cela ne t'intéresserait pas d'entendre...
-
---Mais oui, mais oui, cela m'intéresserait beaucoup!--s'écriait
-Julia.--Allons, lisez-moi une de vos observations!
-
-Aussitôt le carnet était ouvert, et les lunettes raffermies sur le nez,
-comme si le vieillard voulait empêcher toute rétractation possible de la
-part de son auditrice.
-
---Ce que je me propose de te lire aujourd'hui, commença-t-il un certain
-soir, après avoir toussé pour s'éclaircir la voix, ce sera, si tu veux
-bien me le permettre, les notes recueillies par moi, à la suite d'une
-très importante conversation avec un courrier syrien appelé David
-Abbas.--Abbas, tu l'ignores peut-être, est le nom latin d'abbé.--Les
-résultats de cet entretien compensent bien le prix qu'il m'a coûté, car,
-comme Abbas paraissait d'abord un peu impatienté des questions que je
-lui posais sur divers points de statistique régionale, je me suis trouvé
-amené à le faire boire à mes frais. Tiens, voici ces notes!
-
-Mais au moment où, après avoir de nouveau toussé, il s'apprêtait à
-entamer sa lecture, Maurice fit irruption dans la maison, appela
-vivement son oncle, et, dès l'instant suivant, envahit le salon,
-brandissant dans sa main un journal du soir.
-
-Et, en vérité, il revenait chargé d'une grande nouvelle. Le journal
-annonçait la mort du lieutenant général sir Glasgow Beggar, K. C. S. I.,
-K. C. M. G., etc. Cela signifiait que la tontine n'avait plus désormais
-que deux membres: les deux frères Finsbury. Enfin, la chance était venue
-pour Maurice!
-
-Ce n'était pas que les deux frères fussent, ni eussent jamais été,
-grands amis. Lorsque le bruit s'était répandu du voyage de Joseph en
-Asie Mineure, Masterman, casanier et traditionnel, s'était exprimé avec
-irritation. «Je trouve la conduite de mon frère simplement indécente!
-avait-il murmuré. Retenez ce que je vous dis: il finira par aller
-jusqu'au Pôle Nord! Un vrai scandale pour un Finsbury!» Et ces amères
-paroles avaient été, plus tard, rapportées au voyageur. Affront pire
-encore, Masterman avait refusé d'assister à la conférence sur
-l'_Education, ses buts, ses objets, son utilité et sa portée_, bien
-qu'une place lui eût été réservée sur l'estrade. Depuis lors, les deux
-frères ne s'étaient pas revus. Mais, d'autre part, jamais ils ne
-s'étaient ouvertement querellés: de telle sorte que tout portait à
-croire qu'un compromis entre eux serait chose facile à conclure. Joseph
-(de par l'ordre de Maurice) avait à se prévaloir de sa situation de
-cadet; et Masterman avait toujours eu la réputation de n'être ni avare
-ni mauvais coucheur. Oui, tous les éléments d'un compromis entre les
-deux frères se trouvaient réunis! Et Maurice, dès le lendemain,--tout
-animé par la perspective de pouvoir rentrer enfin dans ses 7.800 livres
-sterling,--se précipita dans le cabinet de son cousin Michel.
-
-Michel Finsbury était une sorte de personnage célèbre. Lancé de très
-bonne heure dans la loi, et sans direction, il était devenu le
-spécialiste des affaires douteuses. On le connaissait comme l'avocat des
-causes désespérées: on le savait homme à extraire un témoignage d'une
-bûche, ou à faire produire des intérêts à une mine d'or. Et, en
-conséquence, son cabinet était assiégé par la nombreuse caste de ceux
-qui ont encore un peu de réputation à perdre, et qui se trouvent sur le
-point de perdre ce peu qui leur en reste; de ceux qui ont fait des
-connaissances fâcheuses, qui ont égaré des papiers compromettants, ou
-qui ont à souffrir des tentatives de chantage de leurs anciens
-domestiques. Dans la vie privée, Michel était un homme de plaisir: mais
-son expérience professionnelle lui avait donné, par contraste, un grand
-goût des placements solides et de tout repos. Enfin, détail plus
-encourageant encore, Maurice savait que son cousin avait toujours pesté
-contre l'histoire de la tontine.
-
-Ce fut donc avec presque la certitude de réussir que Maurice se présenta
-devant son cousin, ce matin-là, et, fiévreusement, se mit en devoir de
-lui exposer son plan. Pendant un bon quart d'heure, l'avoué, sans
-l'interrompre, le laissa insister sur les avantages manifestes d'un
-compromis qui permettrait aux deux frères de se partager le total de la
-tontine. Enfin, Maurice vit son cousin se lever de son fauteuil et
-sonner pour appeler un commis.
-
---Eh bien! décidément, Maurice, dit Michel, ça ne va pas!
-
-En vain le marchand de cuirs plaida et raisonna, et revint tous les
-jours suivants pour continuer à plaider et à raisonner. En vain, il
-offrit un _boni_ de mille, de deux mille, de trois mille livres. En
-vain, il offrit, au nom de son oncle Joseph, de se contenter d'un tiers
-de la tontine et de laisser à Michel et à son père les deux autres
-tiers. Toujours l'avoué lui faisait la même réponse:
-
---Ça ne va pas!
-
---Michel! s'écria enfin Maurice, je ne comprends pas où vous voulez en
-venir! Vous ne répondez pas à mes arguments, vous ne dites pas un mot!
-Pour ma part, je crois que votre seul objet est de me contrarier!
-
-L'avoué sourit avec bienveillance.
-
---Il y a une chose que vous pouvez croire, en tout cas, dit-il: c'est
-que je suis résolu à ne pas tenir compte de votre proposition! Vous
-voyez que je suis un peu plus expansif, aujourd'hui: parce que c'est la
-dernière fois que nous causons de ce sujet!
-
---La dernière fois! s'écria Maurice.
-
---Oui! mon bon, parfaitement! Le coup de l'étrier! répondit Michel. Je
-ne peux pas vous sacrifier tout mon temps! Et, à ce propos, vous-même,
-n'avez-vous donc rien à faire? Le commerce des cuirs va-t-il donc tout
-seul, sans que vous ayez besoin de vous en occuper?
-
---Oh! vous ne cherchez qu'à me contrarier! grommela Maurice, furieux.
-Vous m'avez toujours haï et méprisé, depuis l'enfance!
-
---Mais non, mais non, je n'ai jamais songé à vous haïr! répliqua Michel
-de son ton le plus conciliant. Au contraire, j'ai plutôt de l'amitié
-pour vous: vous êtes un personnage si étonnant, si imprévu, si
-romantique, au moins à vous voir du dehors!
-
---Vous avez raison! dit Maurice sans l'écouter. Il est inutile que je
-revienne ici! Je verrai votre père lui-même!
-
---Oh! non, vous ne le verrez pas! dit Michel. Personne ne peut le voir!
-
---Je voudrais bien savoir pourquoi? cria son cousin.
-
---Pourquoi? Je n'en ai jamais fait un secret: parce qu'il est trop
-souffrant!
-
---S'il est aussi souffrant que vous le dites, cria Maurice, raison de
-plus pour que vous acceptiez ma proposition! Je _veux_ voir votre père!
-
---Vraiment? demanda Michel.
-
-Sur quoi, se levant, il sonna son commis.
-
-Cependant le moment était venu où, de l'avis de sir Faraday
-Bond--l'illustre médecin dont tout nos lecteurs connaissent certainement
-le nom, ne serait-ce que pour l'avoir vu au bas de bulletins de santé
-publiés dans les journaux--l'infortuné Joseph, cette oie dorée, avait à
-être transporté à l'air plus pur de Bournemouth. Et, avec lui, toute la
-famille alla s'installer dans cet élégant désert de villas: Julia ravie,
-parce qu'il lui arrivait parfois, à Bournemouth, de faire des
-connaissances; Jean, désolé, car tous ses goûts étaient en ville; Joseph
-parfaitement indifférent à l'endroit où il se trouvait, pourvu qu'il eût
-sous la main une plume, de l'encre, et quelques journaux; enfin Maurice
-lui-même assez content, en somme, d'espacer un peu ses visites au bureau
-et d'avoir du loisir pour réfléchir à sa situation.
-
-Le pauvre garçon était prêt à tous les sacrifices; tout ce qu'il
-demandait était de rentrer dans son argent et de pouvoir envoyer
-promener le commerce des cuirs: de telle sorte que, étant donnée la
-modération de ses exigences, il lui paraissait bien étrange qu'il ne
-trouvât pas un moyen d'amener Michel à composition. «Si seulement je
-pouvais deviner les motifs qui le portent à refuser mon offre!» Il se
-répétait cela indéfiniment. Et, le jour, en se promenant dans les bois
-de Branksome, la nuit, en se retournant sur son lit, à table, en
-oubliant de manger, au bain, en oubliant de se rhabiller, toujours il
-avait l'esprit hanté de ce problème: «Pourquoi Michel a-t-il refusé?»
-
-Enfin, une nuit, il s'élança dans la chambre de son frère, qu'il
-réveilla par de fortes secousses.
-
---Quoi? Qu'est-ce qu'il y a? demanda Jean.
-
---Julia va repartir demain! répondit Maurice. Elle va rentrer à Londres,
-mettre la maison en état, et engager une cuisinière. Et, après-demain,
-nous la suivrons tous!
-
---Oh! bravo! s'écria Jean. Mais pourquoi?
-
---Jean, j'ai trouvé! répliqua gravement son frère.
-
---Trouvé quoi? demanda Jean.
-
---Trouvé pourquoi Michel ne veut pas accepter mon compromis! dit
-Maurice. Et c'est parce qu'il ne _peut_ pas l'accepter! C'est parce que
-l'oncle Masterman est mort, et qu'il le cache!
-
---Dieu puissant! s'écria l'impressionnable Jean. Mais pour quel motif?
-Dans quel intérêt?
-
---Pour nous empêcher de toucher le bénéfice de la tontine! dit son
-frère.
-
---Mais il ne le peut pas! objecta Jean. Tu as le droit d'exiger un
-certificat de médecin!
-
---Et n'as-tu jamais entendu parler de médecins qui se laissent
-corrompre? demanda Maurice. Ils sont aussi communs que les fraises dans
-les bois; tu peux en trouver à volonté pour trois livres et demie par
-tête.
-
---Je sais bien que, pour ma part, je ne marcherais pas à moins de
-cinquante livres! ne put s'empêcher de déclarer Jean.
-
---Et, ainsi, Michel compte nous mettre dedans! poursuivit Maurice. Sa
-clientèle diminue, sa réputation baisse, et, évidemment, il a un plan:
-car le gaillard est terriblement malin. Mais je suis malin, moi aussi,
-et puis j'ai pour moi la force du désespoir. J'ai perdu 7.800 livres
-quand je n'étais encore qu'un orphelin en tutelle!
-
---Oh! ne recommence pas à nous ennuyer avec cette histoire! interrompit
-Jean. Tu sais bien que tu as déjà perdu bien plus d'argent à vouloir
-rattraper celui-là!
-
-
-
-
-II
-
-OÙ MAURICE S'APPRÊTE À AGIR
-
-
-En conséquence, quelques jours après, les trois membres mâles de cette
-triste famille auraient pu être observés (par un lecteur de F. du
-Boisgobey) prenant le train de Londres, à la gare de Bournemouth. Le
-temps, suivant l'affirmation du baromètre, était «variable», et Joseph
-portait le costume adapté à cette température dans l'ordonnance de sir
-Faraday Bond; car cet éminent praticien, comme l'on sait, n'est pas
-moins strict en matière de vêtement que de régime.
-
-J'ose dire qu'il y a peu de personnes d'une santé délicate qui n'aient
-au moins essayé de vivre conformément aux prescriptions de sir Faraday
-Bond. «Evitez les vins rouges, madame,--toutes mes lectrices se sont
-certainement entendu dire cela,--évitez les vins rouges, le gigot
-d'agneau, les marmelades d'oranges et le pain non grillé! Mettez-vous au
-lit tous les soirs, à dix heures trois quarts, et (s'il vous plaît)
-habillez-vous de flanelle hygiénique du haut en bas! A l'extérieur, la
-fourrure de martre me paraît indiquée! N'oubliez pas non plus de vous
-procurer une paire de bottines de la maison Dall et Crumbie!» Et puis,
-très probablement, après que vous aviez déjà payé votre visite, sir
-Faraday vous aura rappelée, sur le seuil de son cabinet, pour ajouter,
-d'un ton particulièrement catégorique: «Encore une précaution
-indispensable: si vous voulez rester en vie, évitez l'esturgeon
-bouilli!»
-
-L'infortuné Joseph était soumis avec une rigueur effroyable au régime de
-sir Faraday Bond. Il avait à ses pieds les bottines de santé; son
-pantalon et son veston étaient de véritable drap à ventilation; sa
-chemise était de flanelle hygiénique (d'une qualité quelque peu au
-rabais, pour dire vrai), et il se trouvait drapé jusqu'aux genoux dans
-l'inévitable pelisse en fourrure de martre. Les employés même de la gare
-de Bournemouth pouvaient reconnaître, dans ce vieux monsieur, une
-créature de sir Faraday, qui, du reste, envoyait tous ses patients vers
-cette villégiature. Il n'y avait, dans la personne de l'oncle Joseph,
-qu'un seul indice d'un goût individuel: à savoir, une casquette de
-touriste, avec une visière pointue. Toutes les instances de Maurice
-avaient échoué devant l'obstination du vieillard à porter ce
-couvre-chef, qui lui rappelait l'émotion éprouvée par lui, naguère,
-lorsqu'il avait fui devant un chacal à moitié mort, dans les plaines
-d'Ephèse.
-
-Les trois Finsbury montèrent dans leur compartiment, où ils se mirent
-aussitôt à se quereller: circonstance insignifiante en soi, mais qui se
-trouva être, tout ensemble, extrêmement malheureuse pour Maurice
-et--j'ose le croire--heureuse pour mon lecteur. Car si Maurice, au lieu
-de s'absorber dans sa querelle, s'était penché un moment à la portière
-de son wagon, l'histoire qu'on va lire n'aurait pas pu être écrite.
-Maurice, en effet, n'aurait pas manqué d'observer l'arrivée sur le quai
-et l'entrée dans un compartiment voisin d'un second voyageur vêtu de
-l'uniforme de sir Faraday Bond. Mais le pauvre garçon avait autre chose
-en tête, une chose qu'il considérait (et Dieu sait combien il se
-trompait!) comme bien plus importante que de baguenauder sur le quai
-avant le départ du train.
-
---Jamais on n'a vu rien de pareil!--s'écria-t-il, sitôt assis, reprenant
-une discussion qui n'avait pour ainsi dire pas cessé depuis le
-matin.--Ce billet n'est pas à vous! Il est à moi!
-
---Il est à mon nom! répliqua le vieillard avec une obstination mêlée
-d'amertume. J'ai le droit de faire ce qui me plaît avec mon argent!
-
-Le «billet» était un chèque de huit cents livres sterling, que Maurice,
-pendant le déjeuner, avait remis à son oncle pour qu'il le signât, et
-que le vieillard avait, simplement, empoché.
-
---Tu l'entends, Jean! fit Maurice. _Son_ argent! Mais il n'y a pas
-jusqu'aux vêtements qu'il a sur le dos qui ne m'appartiennent!
-
---Laisse-le tranquille! grommela Jean. Vous commencez à m'exaspérer,
-tous les deux!
-
---Ce n'est point là une manière convenable de parler à votre oncle,
-Monsieur! cria Joseph. Je suis résolu à ne plus tolérer ce manque
-d'égards! Vous êtes une paire de jeunes drôles extrêmement grossiers,
-impudents, et ignorants; et j'ai décidé de mettre un terme à cet état de
-choses!
-
---Peste! fit l'aimable Jean.
-
-Mais Maurice ne prit pas l'affaire avec autant de philosophie. L'acte
-imprévu d'insubordination de son oncle l'avait tout bouleversé; et les
-dernières paroles du vieillard ne lui annonçaient rien de bon. Il
-lançait à l'oncle Joseph des coups d'oeil inquiets.
-
---Bon! bon! finit-il par dire. Nous verrons à régler tout cela quand
-nous serons à Londres!
-
-Joseph, en réponse, ne l'honora pas même d'un regard. De ses mains
-tremblantes, il ouvrit un numéro du _Mécanicien anglais_, et, avec
-ostentation, se plongea dans l'étude de ce périodique.
-
---Je me demande ce qui a pu le rendre tout à coup si rebelle? songeait
-son neveu. Voilà, en tout cas, un incident qui ne me plaît guère!
-
-Et il se grattait le nez, signe habituel d'une lutte intérieure.
-Cependant, le train poursuivait sa route à travers le monde, emportant
-avec lui sa charge ordinaire d'humanité, parmi laquelle le vieux Joseph,
-qui faisait semblant d'être plongé dans son journal, et Jean, qui
-sommeillait sur les anecdotes soi-disant comiques du _Lisez-moi!_ et
-Maurice, qui roulait dans sa tête tout un monde de ressentiments, de
-soupçons, et d'alarmes. C'est ainsi que le train dépassa la plage de
-Christ-Church, Herne avec ses bois de sapins, Ringswood, d'autres
-stations encore. Avec un petit retard, mais qui n'avait lui-même rien
-que de normal, il arriva à une station au milieu de la Forêt-Neuve,--une
-station que je vais déguiser sous le pseudonyme de Browndean, pour le
-cas où la Compagnie du South-Western s'aviserait de prendre ombrage de
-mes révélations.
-
-De nombreux voyageurs mirent le nez à la fenêtre de leur compartiment.
-De leur nombre fut précisément le vieux monsieur dont Maurice avait
-négligé d'observer l'entrée dans le train. Et l'on me permettra de
-profiter de l'occasion pour dire, ici, quelques mots de ce personnage:
-car, d'abord, cela me dispensera de revenir sur son compte, et puis je
-crois bien que, durant tout le cours de mon histoire, je ne rencontrerai
-plus un autre personnage aussi respectable. Son nom n'importe pas à
-connaître, mais bien sa manière de vivre. Ce vieux gentleman avait passé
-sa vie à errer à travers l'Europe; et, comme, enfin, trente ans de
-lecture du _Galignani's Messenger_ lui avaient fatigué la vue, il était
-tout à coup rentré en Angleterre pour consulter un oculiste. De
-l'oculiste chez le dentiste, et de celui-ci chez le médecin, c'est la
-gradation inévitable. Actuellement, notre vieux gentleman était entre
-les mains de sir Faraday Bond; vêtu de drap à ventilation, et expédié en
-villégiature à Bournemouth; et il retournait à Londres, sa villégiature
-achevée, pour rendre compte de sa conduite à l'éminent praticien.
-C'était un de ces vieux Anglais banals et monotones que nous avons tous
-vus, cent fois, entrer à la table d'hôte où nous mangions, à Cologne, à
-Salzbourg, à Venise. Tous les directeurs d'hôtels de l'Europe
-connaissent par leurs noms la série complète de ces voyageurs, et
-cependant si, demain, la série complète venait à disparaître d'un seul
-coup, personne ne s'aviserait de remarquer son absence. Ce voyageur-là,
-en particulier, était d'une inutilité presque désolante. Il avait réglé
-sa note, à Bournemouth, avant de partir; tous ses biens meubles se
-trouvaient déposés, sous les espèces de deux malles, dans le fourgon aux
-bagages. Au cas de sa brusque disparition, les malles, après le délai
-réglementaire, seraient vendues à un juif comme bagages non réclamés; le
-valet de chambre de sir Faraday Bond se verrait privé, à la fin de
-l'année, de quelques shillings de pourboire; les divers directeurs
-d'hôtels de l'Europe, à la même date, constateraient une légère
-diminution dans leurs bénéfices: et ce serait tout, littéralement tout.
-Et peut-être le vieux gentleman pensait-il à quelque chose comme ce que
-je viens de dire, car il avait la mine assez mélancolique, lorsqu'il
-rentra son crâne chauve dans l'intérieur du wagon, et que le train se
-remit à fumer sous le pont, et au delà, avec une vitesse accélérée,
-passant tour à tour à travers les fourrés et les clairières de la
-Forêt-Neuve.
-
-Mais voici que, à quelques centaines de mètres de Browndean, il y eut un
-arrêt brusque. Maurice Finsbury eut conscience d'un soudain bruit de
-voix, et se précipita vers la fenêtre. Des femmes hurlaient, des hommes
-sautaient sur le rebord de la voie; les employés du train leur criaient
-de rester assis à leurs places. Et puis le train commença lentement à
-reculer vers Browndean; et puis, la minute suivante, tous ces bruits
-divers se perdirent dans le sifflement apocalyptique et le choc tonnant
-de l'express qui accourait en sens opposé.
-
-Le bruit final de la collision, Maurice ne l'entendit pas. Peut-être
-s'était-il évanoui? Il eut seulement un vague souvenir d'avoir vu, comme
-dans un rêve, son wagon se renverser et tomber en pièces, comme une tour
-de cartes. Et le fait est que, lorsqu'il revint à lui, il gisait sur le
-sol, avec un vilain ciel gris au-dessus de sa tête, qui lui faisait
-affreusement mal. Il porta la main à son front, et ne fut pas surpris de
-constater qu'elle était rouge de sang. L'air était rempli d'un
-bourdonnement intolérable, dont Maurice pensa qu'il cesserait de
-l'entendre quand la conscience aurait achevé de lui revenir. C'était
-comme le bruit d'une forge en travail.
-
-Et bientôt, sous l'aiguillon instinctif de la curiosité, il se redressa,
-s'assit et regarda autour de lui. La voie, en cet endroit, montait avec
-un brusque détour. Et, de toutes parts, l'environnant, Maurice aperçut
-les restes du train de Bournemouth. Les débris de l'express descendant
-étaient, en majeure partie, cachés derrière les arbres; mais, tout juste
-au tournant, sous des nuages d'une vapeur noire, Maurice vit ce qui
-restait des deux machines, l'une sur l'autre. Le long de la voie, des
-gens couraient, çà et là, et criaient en courant; d'autres gisaient,
-immobiles, comme des vagabonds endormis.
-
-Brusquement Maurice eut une idée: «Il y a eu un accident!» songea-t-il,
-et la conscience de sa perspicacité lui rendit un peu de courage.
-Presque au même instant, ses yeux tombèrent sur Jean, étendu près de
-lui, et d'une pâleur effrayante. «Mon pauvre vieux! mon pauvre
-_copain_!» se dit-il, retrouvant je ne sais où un vieux terme d'école.
-Après quoi, avec une tendresse enfantine, il prit dans sa main la main
-de son frère. Et bientôt, au contact de cette main, Jean rouvrit les
-yeux, se rassit en sursaut, et remua les lèvres, sans parvenir à en
-faire sortir aucun son. «Bis! bis!» proféra-t-il enfin, d'une voix de
-fantôme.
-
-Le bruit de forge et la fumée persistaient intolérablement. «Fuyons cet
-enfer!» s'écria Maurice. Et les deux jeunes gens s'aidèrent l'un l'autre
-à se remettre sur pied, se secouèrent, et considérèrent la scène
-funèbre, autour d'eux.
-
-Au même instant, un groupe de personnes s'approcha d'eux.
-
---Etes-vous blessés? leur cria un petit homme dont le visage blême était
-tout baigné de sueur, et, qui, à la façon dont il dirigeait le groupe,
-devait évidemment être un médecin.
-
-Maurice montra son front; le petit homme, après avoir haussé les
-épaules, lui tendit un flacon d'eau-de-vie.
-
---Tenez, dit-il, buvez une gorgée de ceci, et passez ensuite le flacon à
-votre ami, qui paraît en avoir encore plus besoin que vous! Et puis,
-après cela, venez avec nous! Il faut que tout le monde nous aide! Il y a
-fort à faire! Vous pourrez toujours vous rendre utiles, ne serait-ce
-qu'en allant chercher des brancards!
-
-A peine le médecin et sa suite s'étaient-ils éloignés que Maurice, sous
-l'influence vivifiante du cordial, acheva de reprendre conscience de
-lui-même.
-
---Seigneur! s'écria-t-il. Et l'oncle Joseph?
-
---Au fait, dit Jean, où peut-il bien s'être fourré? Il ne doit pas être
-loin! J'espère que le pauvre vieux n'est pas trop endommagé!
-
---Viens m'aider à le chercher! dit Maurice, d'un ton tout particulier de
-farouche résolution.
-
-Puis, soudain, il éclata:
-
---Et s'il était mort? gémit-il, en montrant le poing au ciel.
-
-Çà et là, les deux frères couraient, examinant les visages des blessés,
-retournant les morts. Ils avaient passé en revue, de cette façon, une
-bonne vingtaine de personnes; et toujours aucune trace de l'oncle
-Joseph. Mais, bientôt, leur enquête les rapprocha du centre de la
-collision, où les deux machines continuaient à vomir de la fumée avec un
-vacarme assourdissant. C'était une partie de la voie où le médecin et sa
-suite n'étaient pas encore parvenus. Le sol, surtout à la marge du bois,
-était plein d'aspérités: ici un fossé, là une butte surmontée d'un
-buisson de genêts. Bien des corps pouvaient être cachés dans cet
-endroit; et les deux jeunes neveux l'explorèrent comme des chiens
-_pointers_ après une chasse. Et tout à coup Maurice, qui marchait en
-tête, s'arrêta et étendit son index d'un geste tragique. Jean suivit la
-direction du doigt de son frère.
-
-Au fond d'un trou de sable gisait quelque chose qui, naguère, avait été
-une créature humaine. Le visage était affreusement mutilé, au point
-d'être tout à fait méconnaissable; mais les deux jeunes gens n'avaient
-pas besoin de reconnaître le visage. Le crâne chauve parsemé de rares
-cheveux blancs, la pelisse de martre, le drap à ventilation, la flanelle
-hygiénique,--tout, jusqu'aux bottines de santé de MM. Dall et
-Crumbie,--tout attestait que ce corps était celui de l'oncle Joseph.
-Seule, la casquette à visière pointue devait s'être égarée dans le
-cataclysme, car le mort était tête nue.
-
---La pauvre vieille bête! fit Jean, avec une pointe de véritable
-émotion. Je donnerais bien dix livres pour que nous ne l'eussions pas
-embarqué dans ce train!
-
-Mais c'était une émotion d'une tout autre nature qui se lisait sur le
-visage de Maurice, pendant qu'il restait penché sur le cadavre. Il
-songeait à cette nouvelle et suprême injustice de la destinée. Il avait
-été volé de 7.800 livres pendant qu'il était un orphelin en tutelle; il
-avait été engagé par force dans une affaire de cuirs qui ne marchait
-pas; il avait été encombré de Miss Julia; son cousin avait projeté de le
-dépouiller du bénéfice de la tontine; il avait supporté tout cela,--il
-pouvait presque dire avec dignité,--et voilà maintenant qu'on lui avait
-tué son oncle!
-
---Vite! dit-il à son frère, d'une voix haletante, prends-le par les
-pieds; il faut que nous le cachions dans le bois! Je ne veux pas que
-d'autres puissent le trouver!
-
---Quelle farce! s'écria Jean. A quoi bon?
-
---Fais ce que je dis! répliqua Maurice en saisissant le cadavre par les
-épaules. Veux-tu donc que je l'emporte à moi seul?
-
-Ils se trouvaient à la lisière du bois; en dix ou douze pas, ils furent
-à couvert, et, un peu plus loin, dans une clairière sablonneuse, ils
-déposèrent leur fardeau; après quoi, s'étant redressés, ils le
-considérèrent mélancoliquement.
-
---Qu'est-ce que tu comptes en faire? murmura Jean.
-
---L'enterrer, naturellement! répondit Maurice.
-
-Il ouvrit son couteau de poche, et commença à creuser le sable.
-
---Jamais tu n'arriveras à rien avec ton couteau! objecta son frère.
-
---Si tu ne veux pas m'aider, toi, misérable couard, hurla Maurice,
-va-t-en à tous les diables!
-
---C'est la folie la plus ridicule! fit Jean; mais il ne sera pas dit
-qu'on ait pu m'accuser d'être un couard!
-
-Et il se mit en posture d'aider son frère.
-
-Le sol était sablonneux et léger, mais tout embarrassé de racines des
-sapins environnants. Les deux jeunes gens s'ensanglantèrent cruellement
-les mains. Une heure d'un travail héroïque, surtout de la part de
-Maurice, et à peine si le fossé avait huit à neuf pouces de profondeur.
-Dans ce fossé, le corps fut plongé, tant bien que mal; le sable fut
-entassé par-dessus, et puis d'autre sable, qu'on dut prendre ailleurs,
-non moins péniblement. Hélas! à l'une des extrémités du lugubre tertre,
-deux pieds continuaient à se projeter hors du sable, chaussés de
-voyantes _bottines de santé_.
-
-Mais tant pis! Les nerfs des fossoyeurs étaient à bout. Maurice lui-même
-n'en pouvait plus. Et, pareils à deux loups, les deux frères s'enfuirent
-au plus profond du fourré voisin.
-
---Nous avons fait de notre mieux! dit Maurice.
-
---Et maintenant, répondit Jean, peut-être auras-tu l'obligeance de me
-dire ce que tout cela signifie!
-
---Ma parole, s'écria Maurice, si tu ne le comprends pas de toi-même, je
-désespère de te le faire comprendre!
-
---Oh! j'entends bien que c'est quelque chose qui se rapporte à la
-tontine! répliqua Jean. Mais je te dis que c'est pure folie! La tontine
-est perdue, voilà tout!
-
---Je te répète que l'oncle Masterman est mort! cria Maurice. Je le sais;
-il y a en moi une voix qui me le dit!
-
---Oui, et l'oncle Joseph est mort aussi! dit Jean.
-
---Il n'est pas mort si je ne le veux pas! répondit Maurice.
-
---Eh bien! fit Jean, admettons que l'oncle Masterman soit mort! En ce
-cas, nous n'avons qu'à dire la vérité, et à sommer Michel de faire de
-même!
-
---Tu prends toujours Michel pour un imbécile! ricana Maurice. Ne peux-tu
-donc pas comprendre qu'il y a des années qu'il a préparé son coup? Il a
-tout sous la main: la garde-malade, le médecin, le certificat tout prêt,
-mais avec la date en blanc. Que nous révélions seulement l'affaire qui
-vient d'arriver, et je te parie que, dans deux jours, nous apprendrons
-la mort de l'oncle Masterman! Oui, mais écoute bien, Jean! Ce que Michel
-peut faire, je peux le faire aussi. S'il peut me monter un _bluff_, je
-peux, moi aussi, lui en monter un! Si son père doit vivre éternellement,
-eh bien! par Dieu, mon oncle fera de même!
-
---Et que fais-tu de la loi, dans tout cela? demanda Jean.
-
---Un homme doit avoir quelquefois le courage d'obéir à sa conscience!
-répondit Maurice avec dignité.
-
---Mais supposons que tu te trompes! Supposons que l'oncle Masterman soit
-en vie et se porte comme un charme!
-
---Même en ce cas, répondit Maurice, notre situation n'est point pire
-qu'avant: en fait, elle est meilleure! L'oncle Masterman doit
-nécessairement mourir un jour. Tant que l'oncle Joseph vivait, il
-devait, lui aussi, finir par mourir un jour: tandis que, maintenant,
-nous n'avons pas à redouter cette alternative. Il n'y a point de limite
-à la combinaison que je propose: elle peut se prolonger jusqu'au
-Jugement Dernier!
-
---Si du moins je voyais ce qu'elle est, ta combinaison! soupira Jean.
-Mais, tu sais, mon pauvre vieux, tu as toujours été un si terrible
-rêveur!
-
---Je voudrais bien savoir quand j'ai jamais rêvé! s'écria Maurice. Je
-possède la plus belle collection de bagues à cachets qui existe à
-Londres!
-
---Oui, mais tu sais, il y a l'affaire des cuirs! suggéra l'autre. Tu ne
-peux pas nier que ce soit un _bouillon_!
-
-Maurice donna, en cette circonstance, une preuve remarquable de son
-empire sur soi: il laissa passer l'allusion de son frère sans
-s'offenser, sans même répondre.
-
---Pour ce qui est de l'affaire qui nous occupe en ce moment, reprit-il,
-une fois que nous tiendrons l'oncle chez nous, à Bloomsbury, nous serons
-hors d'embarras. Nous l'enterrerons dans la cave, qui paraît avoir été
-faite expressément pour le recevoir; et je n'aurai plus alors qu'à me
-mettre en quête d'un médecin que l'on puisse corrompre.
-
---Et pourquoi ne pas le laisser ici? demanda Jean.
-
---Parce que nous avons besoin de l'avoir sous la main quand son heure
-viendra! répliqua Maurice. Et puis, parce que nous ne savons rien de ce
-pays-ci! Ce bois est peut-être un lieu de promenade favori des amoureux.
-Non, ne rêve pas à ton tour, et songe avec moi à ce qui constitue la
-seule difficulté réelle que nous ayons devant nous! Comment allons-nous
-transporter l'oncle à Bloomsbury?
-
-Plusieurs plans furent soumis, débattus, et rejetés. Il n'y avait pas à
-penser, naturellement, à la gare de Browndean, qui devait être, à cette
-heure, un centre de curiosités et de commérages, tandis que l'essentiel
-était d'expédier le corps à Londres sans que personne eût soupçon de
-rien. Jean proposa, timidement, un baril à bière; mais les objections
-étaient si patentes que Maurice dédaigna de les exprimer. L'achat d'une
-caisse d'emballage parut également impraticable: pourquoi deux
-_gentlemen_ sans aucun bagage auraient-ils eu besoin d'une caisse de
-cette sorte?
-
---Non, nous errons sur une fausse piste! cria enfin Maurice. La chose
-doit être étudiée avec plus de soin! Suppose maintenant,--reprit-il
-après un silence, parlant par morceaux de phrases comme s'il pensait
-tout haut,--suppose que nous louions une villa au mois! Le locataire
-d'une villa peut acheter une caisse d'emballage sans qu'on s'avise de
-s'en étonner. Et puis, suppose que nous louions la maison aujourd'hui
-même, que, ce soir, j'achète la caisse, et que, demain matin, dans une
-charrette à bras que je me charge parfaitement de conduire seul,
-j'emmène la caisse à Ringwood, ou à Lyndhurst, ou, enfin, à n'importe
-quelle gare! Rien ne nous empêche d'inscrire dessus: _Echantillons_,
-hein? Johnny, je crois que, cette fois, j'ai mis le doigt sur le joint!
-
---Au fait, cela paraît faisable! reconnut Jean.
-
---Il va sans dire que nous prenons des pseudonymes! poursuivit Maurice.
-Ce ne serait pas à faire, de garder nos vrais noms! Que penserais-tu de
-«Masterman», par exemple? Cela vous a un air digne et posé!
-
---Ta, ta, ta! je ne veux pas m'appeler Masterman! répliqua son frère. Tu
-peux prendre le nom pour toi, si cela te plaît! Quant à moi, je
-m'appellerai Vance, le Grand Vance: «sans rémission les six derniers
-soirs»! Voilà un nom, au moins!
-
---Vance! s'écria Maurice. Un nom de clown! Te figures-tu donc que nous
-jouions une pantomime pour nous amuser? Personne ne s'est jamais appelé
-Vance qu'au café-concert!
-
---Oui, et voilà précisément ce qui me plaît dans ce nom! répondit Jean.
-Cela vous donne tout de suite une allure artiste! Pour toi, tu peux
-t'appeler comme tu voudras; je tiens à Vance, et je n'en démordrai pas!
-
---Mais il y a une foule d'autres noms de théâtre! supplia Maurice; il y
-a Leybourne, Irving, Brough, Toole...
-
---C'est le nom de Vance que je veux, mille diables! répondit Jean. Je me
-suis mis en tête de prendre ce nom, et j'en verrai la farce!
-
---Soit! dit Maurice, qui sentait bien que tout effort échouerait contre
-l'obstination de son frère. Je serai donc, moi-même, Robert Vance!
-
---Et moi, je serai Georges Vance! s'écria Jean, le seul original Georges
-Vance! En avant la musique pour le «seul original»!
-
-Ayant réparé du mieux qu'ils purent le désordre de leur costume, les
-deux frères Finsbury revinrent, par un détour, à Browndean, en quête
-d'un repas et d'une villa à louer. Ce n'est pas toujours chose facile de
-découvrir, au pied levé, une maison meublée, dans un endroit qui ne fait
-point profession de recevoir des étrangers. Mais la bonne fortune de nos
-héros leur permit de rencontrer un vieux charpentier, effroyablement
-sourd, qui se trouvait disposer d'une maison à louer. Cette maison,
-située à environ un kilomètre et demi de tout voisinage, leur parut si
-appropriée à leur besoin qu'ils échangèrent, en l'apercevant, un coup
-d'oeil d'espérance. A être vue de plus près, cependant, elle n'était pas
-sans présenter quelques inconvénients. Sa position, d'abord; car elle
-était placée dans le creux d'une façon de marécage desséché, avec des
-arbres faisant ombre de tous les côtés, de telle sorte qu'on avait peine
-à y voir clair en plein jour. Et les murs étaient tachés de plaques
-vertes dont l'aspect seul aurait suffi à rendre malade. Les chambres
-étaient petites, les plafonds bas, le mobilier purement nominal; un
-étrange parfum d'humidité remplissait la cuisine, et l'unique chambre à
-coucher ne possédait qu'un unique lit.
-
-Maurice, dans l'espoir d'obtenir un rabais, signala au vieux charpentier
-ce dernier inconvénient.
-
---Ma foi! répliqua l'homme, quand enfin il eut entendu, si vous ne savez
-pas dormir à deux dans le même lit, vous feriez peut-être mieux de
-chercher à louer un château!
-
---Et puis, poursuivit Maurice, il n'y a pas d'eau! Comment se
-procure-t-on de l'eau?
-
---On n'a qu'à remplir _ceci_ à la source qui est à deux pas! répondit le
-charpentier en tapant, de sa grosse main noire, sur un baril vide
-installé près de la porte. Tenez! voilà un seau pour aller à la source!
-Ça vraiment, c'est plutôt un plaisir!
-
-Maurice cligna de l'oeil à son frère, et procéda à l'examen du baril. Il
-était presque neuf, et semblait solidement construit. S'ils n'avaient
-pas été résolus d'avance à louer cette maison, le baril aurait achevé de
-les décider. Le marché fut donc aussitôt conclu, la location du premier
-mois fut payée séance tenante, et, une heure après, on aurait pu
-observer les frères Finsbury rentrant dans leur aimable _cottage_, avec
-une énorme clef, symbole de leur location, une lampe à alcool, qui
-devait leur servir de cuisine, un respectable carré de porc, et un litre
-du plus mauvais _whisky_ de tout le Hampshire. Et déjà ils avaient
-retenu, pour le lendemain (sous le prétexte qu'ils étaient deux peintres
-de paysage), une légère mais solide brouette; de telle manière que,
-lorsqu'ils prirent possession de leur nouvelle demeure, ils furent en
-droit de se dire que le plus gros de leur affaire se trouvait réglé.
-
-Jean procéda à la confection du thé, pendant que Maurice, à force
-d'explorer la maison, avait le bonheur de retrouver le couvercle du
-baril, sur une des planches de la cuisine. Ainsi le matériel d'emballage
-était là, au complet! A défaut de paille, les couvertures du lit
-pourraient fort bien servir à caler l'objet dans le baril; aussi bien
-ces couvertures étaient si sales que les deux frères ne pouvaient songer
-à en faire un meilleur usage. Maurice, voyant les obstacles s'aplanir,
-se sentit pénétré d'un sentiment qui ressemblait à de l'exaltation.
-
-Et cependant il y avait encore un obstacle à aplanir: Jean allait-il
-consentir à demeurer seul dans le cottage? Maurice hésita longtemps
-avant d'oser lui poser la question.
-
-N'importe: ce fut avec une bonne humeur réelle que les deux frères
-s'assirent aux deux côtés de la table en bois blanc, et attaquèrent le
-carré de porc. Maurice triomphait de sa conquête du couvercle; et le
-Grand Vance se plaisait à approuver les paroles de son frère, dans le
-véritable style du café-concert, en cognant en cadence son verre sur la
-table.
-
---L'affaire est dans le sac! s'écria-t-il enfin. Je t'avais toujours dit
-que c'était un baril qui convenait, pour l'expédition du colis!
-
---Oui, c'est vrai, tu avais raison! reprit son frère, estimant
-l'occasion favorable pour l'amadouer. Et maintenant, tu sais, il faudra
-que tu restes ici jusqu'à ce que je t'aie fait signe! Je dirai que
-l'oncle Joseph se repose à l'air reconstituant de la Forêt-Neuve.
-Impossible que nous rentrions à Londres ensemble, toi et moi: jamais
-nous ne pourrions expliquer l'absence de l'oncle!
-
-Le nez de Jean s'allongea.
-
---Hé là, mon petit! déclara-t-il. Pas de ça, hein! Tu n'as qu'à rester
-toi-même dans ce trou! Moi, je ne veux pas!
-
-Maurice eut conscience qu'il rougissait. Coûte que coûte, il fallait que
-Jean acceptât de rester!
-
---Je te prie, Jeannot, dit-il, de te rappeler le montant de la tontine!
-Si je réussis, nous aurons chacun vingt mille livres à placer en banque!
-oui, et même plus près de trente que de vingt, avec les intérêts!
-
---Oui, mais si tu échoues! répliqua Jean. Qu'arrivera-t-il en ce cas?
-Quelle sera la couleur du placement en banque?
-
---Je me chargerai de tous les frais! déclara Maurice, après une longue
-pause. Tu ne perdras pas un sou!
-
---Allons! dit Jean avec un gros rire, si toutes les dépenses sont pour
-toi, et pour moi la moitié du profit, je veux bien consentir à rester
-ici un jour ou deux.
-
---Un jour ou deux! s'exclama Maurice, qui commençait à se fâcher et ne
-se contenait plus que malaisément. Hé! mais tu en ferais davantage pour
-gagner cinq livres sur un cheval!
-
---Oui, peut-être! répondit le Grand Vance; mais cela, c'est mon
-tempérament d'artiste!
-
---C'est-à-dire que ta conduite est simplement monstrueuse! reprit
-Maurice. Je prends sur moi tous les risques, je paie tous les frais, je
-te donne la moitié des bénéfices, et tu refuses de t'imposer la moindre
-peine pour me venir en aide! Ce n'est pas convenable, ce n'est pas même
-gentil!
-
-La véhémence de Maurice ne fut pas sans faire quelque impression sur
-l'excellent Vance.
-
---Mais, supposons, dit-il enfin, que l'oncle Masterman soit en vie, et
-qu'il vive encore dix ans: est-ce qu'il faudra que je pourrisse ici
-pendant tout ce temps-là!
-
---Mais non, mais non, évidemment non! reprit Maurice, d'un ton plus
-conciliant. Je te demande seulement un mois, au maximum. Et si l'oncle
-Masterman n'est pas mort au bout d'un mois, tu pourras filer à
-l'étranger!
-
---A l'étranger? répéta vivement Jean. Hé! mais, pourquoi ne pourrais-je
-pas y filer tout de suite? Qu'est-ce qui t'empêcherait de dire que
-l'oncle Joseph et moi sommes allés reprendre des forces à Paris?
-
---Allons! ne dis pas de folies! répliqua Maurice.
-
---Non! mais enfin, réfléchis un peu! fit Jean. Regarde un peu autour de
-toi! Cette maison est une vraie étable à porcs, et si lugubre, et si
-humide! Tu l'as dit toi-même, tout à l'heure, qu'elle était humide!
-
---Seulement au charpentier! précisa Maurice; et je ne l'ai dit que pour
-obtenir un rabais! En vérité, maintenant que nous sommes ici, je dois
-avouer qu'on a vu pis que cela!
-
---Et que ferai-je de moi? gémit la victime. Pourrai-je au moins inviter
-un camarade?
-
---Mon cher Jean, si tu ne juges pas que la tontine mérite un léger
-sacrifice, dis-le, et j'envoie l'affaire au diable!
-
---Es-tu bien sûr des chiffres, au moins? demanda Jean. Allons!
-poursuivit-il avec un profond soupir, aie soin de m'envoyer
-régulièrement le _Lisez-moi!_ et tous les journaux pour rire! Et, ma
-foi, en avant la musique!
-
-A mesure que l'après-midi s'avançait, le _cottage_ se souvenait plus
-intimement de son marais natal; un froid aigre envahissait toutes ses
-pièces; la cheminée fumait; et, bientôt, un coup de vent envoya dans la
-grande chambre, à travers les fentes des fenêtres, une véritable averse
-de pluie. Par intervalles, lorsque la mélancolie des deux locataires
-risquait de tourner au désespoir, Maurice débouchait la bouteille de
-_whisky_; et, d'abord, Jean accueillait avec joie cette diversion. Mais
-le plaisir de la diversion fut de courte durée. J'ai dit déjà que ce
-_whisky_ était _le plus_ mauvais de tout le Hampshire; ceux-là seuls qui
-connaissent le Hampshire pourront apprécier l'exacte valeur de ce
-superlatif; et, à la fin, le Grand Vance lui-même,--qui n'était
-cependant pas un connaisseur,--ne trouva plus le courage d'approcher de
-ses lèvres l'infecte décoction. Qu'on imagine, s'ajoutant à tout cela,
-la venue des ténèbres, faiblement combattues par une misérable chandelle
-qui s'obstinait à ne brûler que d'un côté: et l'on comprendra que, tout
-à coup, Jean se soit arrêté de siffler entre ses doigts, exercice auquel
-il se livrait depuis une heure pour essayer de trouver un peu d'oubli
-dans les joies de l'art.
-
---Jamais je ne pourrai rester un mois ici! déclara-t-il. Personne n'en
-serait capable! Toute ton affaire est folle, Maurice! Allons-nous en
-d'ici tout de suite!
-
-Avec une admirable affectation d'indifférence, Maurice proposa une
-partie de bouchon. A quelles concessions un diplomate est-il parfois
-forcé de descendre! C'était d'ailleurs le jeu favori de Jean (les autres
-lui paraissant trop _intellectuels_), et il y jouait avec autant de
-chance que de dextérité. Le pauvre Maurice, au contraire, lançait mal
-les sous, avait une malchance congénitale, et, de plus, appartenait à
-l'espèce des joueurs qui ne peuvent pas supporter de perdre. Mais, ce
-soir-là, il était prêt d'avance à tous les sacrifices.
-
-Vers les sept heures, Maurice, après des tortures atroces, avait perdu
-cinq ou six shillings. Même avec la tontine devant les yeux, c'était la
-limite de ce qu'il pouvait souffrir. Il promit de prendre sa revanche
-une autre fois, et, en attendant, proposa un petit souper accompagné
-d'un grog.
-
-Et lorsque les deux frères eurent achevé cette dernière récréation,
-l'heure vint pour eux de se mettre au travail. Le baril à eau fut vidé,
-roulé devant le feu de la cuisine, soigneusement séché; et les deux
-frères se glissèrent dehors, sous un ciel sans étoiles, pour aller
-déterrer leur oncle Joseph.
-
-
-
-
-III
-
-LE CONFÉRENCIER EN LIBERTÉ
-
-
-Les philosophes devraient bien prendre la peine, un de ces jours, de
-rechercher sérieusement si, oui ou non, les hommes sont capables de
-s'accommoder du bonheur. Le fait est que pas un mois ne se passe sans
-qu'un fils de famille se sauve de chez lui pour s'engager à bord d'un
-bateau marchand, ou qu'un mari choyé décampe à destination du Texas avec
-sa cuisinière. On a vu des pasteurs s'enfuir de chez leurs paroissiens;
-et il s'est même trouvé des juges pour sortir volontairement de la
-magistrature.
-
-En tout cas, le lecteur ne sera point trop surpris si je lui dis que
-Joseph Finsbury avait maintes fois médité des projets d'évasion. La
-destinée de cet excellent vieillard--je crois pouvoir l'affirmer--ne
-réalisait pas l'idéal du bonheur. Certes, M. Maurice, que j'ai souvent
-le plaisir de rencontrer dans le Métropolitain, est un gentleman des
-plus estimables; mais, en tant que neveu, je n'oserais pas le proposer
-comme modèle. Quant à son frère Jean, c'était, naturellement, un brave
-garçon; mais si, vous-mêmes, vous n'aviez pas d'autre attache que lui
-pour vous retenir à votre foyer, j'imagine que vous ne tarderiez pas à
-caresser le projet d'un voyage à l'étranger. Il est vrai que le vieux
-Joseph avait une attache plus solide que la présence de ses deux neveux,
-pour le retenir à Bloomsbury; et cette attache n'était point, comme l'on
-pourrait penser, la société de Julia Hazeltine (encore que le vieillard
-aimât assez sa pupille), mais bien l'énorme collection de carnets de
-notes où il avait concentré sa vie tout entière. Que Joseph Finsbury se
-soit résigné à se séparer de cette collection, c'est là une circonstance
-qui, en vérité, ne fait que peu d'honneur aux vertus familiales de ses
-deux neveux.
-
-Oui, la tentation de la fuite était déjà vieille de plusieurs mois, dans
-l'âme de l'oncle; et lorsque celui-ci se trouva tout à coup tenir en
-mains un chèque de 800 livres, à lui payable, la tentation se changea
-aussitôt en une résolution formelle. Il garda le chèque, qui, pour un
-homme d'habitudes frugales comme lui, signifiait la richesse; et il se
-promit de disparaître dans la foule dès l'arrivée à Londres, ou bien,
-s'il n'y parvenait pas, de se glisser hors de la maison au cours de la
-soirée, et de fondre comme un rêve dans les millions des habitants de la
-capitale. Tel était son projet: la coïncidence particulière de la
-volonté de Dieu et d'une erreur d'aiguillage fit qu'il n'eut pas même à
-attendre aussi longtemps pour le réaliser.
-
-Il fut un des premiers à revenir à lui et à se retrouver sur pied, après
-la catastrophe de Browndean; et il n'eut pas plutôt découvert l'état de
-prostration de ses deux neveux que, comprenant sa chance, il détala
-aussi vite qu'il put. Un homme de soixante-dix ans passés, qui vient
-d'être victime d'un accident de chemin de fer, et qui a encore le
-malheur d'être encombré de l'uniforme complet des patients de sir
-Faraday Bond, on ne saurait exiger d'un tel homme une course bien
-fournie; mais le bois était à deux pas, et offrait au fugitif un abri,
-tout au moins temporaire. Vers cet abri, le vieillard se réfugia avec
-une célérité étonnante; et puis, se sentant quelque peu moulu, après la
-secousse, il s'étendit par terre, au milieu d'un fourré, et ne tarda pas
-à s'endormir très profondément.
-
-Les voies du destin offrent souvent un spectacle des plus divertissants
-à l'observateur désintéressé. Je ne puis, je l'avoue, m'empêcher de
-sourire en songeant que, pendant que Maurice et Jean s'ensanglantaient
-les mains pour cacher dans le sable le corps d'un homme qui ne leur
-était rien, leur oncle dormait d'un bon sommeil reconstituant à quelques
-cents pas d'eux.
-
-Il fut réveillé par l'agréable son d'une trompe, venant de la
-grand'route voisine, où un mail-coach promenait un groupe de touristes
-attardés. Le son égaya le vieux coeur de Joseph, et dirigea ses pas
-par-dessus le marché, si bien qu'il ne tarda pas, lui-même, à se trouver
-sur la grand'route, regardant à droite et à gauche, sous sa visière, et
-se demandant ce qu'il devait faire de lui. Bientôt un bruit de roues
-s'éleva dans le lointain, et Joseph vit approcher un chariot de
-camionnage, chargé de colis, conduit par un cocher d'apparence
-bienveillante, et portant imprimée sur ses deux côtés la légende: _J.
-Chandler, camionneur_. Fût-ce un vague (et bien imprévu) instinct
-poétique qui suggéra à l'oncle Joseph l'idée de poursuivre son évasion
-dans le chariot de M. Chandler? Je croirais plutôt à des considérations
-d'ordre plus foncièrement pratique. Le voyage se ferait à bon marché;
-peut-être même, avec un peu d'adresse, Joseph pourrait-il obtenir de
-voyager gratuitement. Restait bien la perspective de prendre froid sur
-le siège; mais, après des années de mitaines et de flanelle hygiénique,
-le coeur de Joseph aspirait avidement au risque d'un rhume de cerveau.
-
-Et peut-être M. Chandler fut-il d'abord un peu surpris de trouver, à un
-endroit aussi solitaire de la grand'route, un gentleman aussi vieux,
-aussi étrangement vêtu, et qui le priait aussi aimablement de vouloir
-bien le recueillir sur le siège de sa voiture. Mais le camionneur était,
-en effet, un brave homme, toujours heureux de rendre service; de telle
-sorte qu'il recueillit volontiers l'étranger. Et puis, comme il tenait
-la discrétion pour la règle essentielle de la politesse, il se défendit
-de lui faire aucune question. Le silence, d'ailleurs, ne déplaisait pas
-à M. Chandler; mais à peine la voiture avait-elle commencé à se remettre
-en mouvement que le digne camionneur se trouva contraint de subir le
-choc inattendu d'une conférence.
-
---Le mélange de caisses et de paquets que contient votre voiture, dit
-aussitôt l'étranger, ainsi que la vue de la bonne jument flamande qui
-nous conduit, me font conjecturer que vous occupez l'emploi de
-camionneur, dans ce grand système de transports publics qui, avec toutes
-ses lacunes, n'en est pas moins l'orgueil de notre pays!
-
---Oui, monsieur! répondit vaguement M. Chandler, qui ne savait pas trop
-ce qu'il devait répondre. Mais l'institution des colis postaux nous a
-déjà fait bien du tort, dans notre partie!
-
---Je suis un homme libre de préjugés, poursuivit Joseph Finsbury. Dans
-ma jeunesse, j'ai fait de nombreux voyages. Rien n'était trop petit pour
-ma curiosité. En mer, j'ai étudié les différentes façons de nouer les
-câbles, et me suis mis au courant de tous les termes techniques. A
-Naples, j'ai appris l'art de préparer le macaroni; à Cannes, je me suis
-instruit des principes de la fabrication des fruits confits. Jamais je
-ne suis allé entendre un opéra sans avoir d'abord acheté le livret, et
-même sans avoir fait connaissance avec les principaux airs, en les
-jouant d'un seul doigt sur un piano.
-
---Vous devez avoir vu bien des choses, monsieur! déclara le camionneur
-en fouettant sa bête.
-
---Savez-vous combien de fois le mot _fouet_ revient dans l'Ancien
-Testament? reprit le vieux gentleman. Il revient cent et (si ma mémoire
-ne me trompe pas) quarante-sept fois!
-
---Vraiment, monsieur! dit M. Chandler. Voilà ce que je n'aurais jamais
-cru!
-
---La Bible contient trois millions cinq cent un mille deux cent
-quarante-neuf lettres. Quant aux versets je crois qu'il y en a plus de
-dix-huit mille. Il y a eu beaucoup d'éditions de la Bible; Wiclif a été
-le premier à l'introduire en Angleterre, vers l'an mille trois cents. La
-_Paragraph Bible_, comme on l'appelle, est une des éditions les plus
-connues, et doit son nom à ce qu'elle est divisée en paragraphes.
-
-Le camionneur se borna à répondre, sèchement, que «c'était bien
-possible», et appliqua son attention à la tâche plus familière d'éviter
-une charrette de foin qui venait en sens inverse, tâche assez malaisée,
-d'ailleurs, car la route était étroite, avec des fossés sur les deux
-côtés.
-
---Je vois, commença M. Finsbury, lorsque la charrette fut heureusement
-dépassée, que vous tenez vos rênes d'une seule main. Vous devriez les
-tenir des deux mains!
-
---Ah! par exemple, j'aime bien ça! s'écria dédaigneusement le
-camionneur. Et pourquoi donc?
-
---Ce que je vous dis est un fait scientifique, reprit M. Finsbury, et
-repose sur la théorie du levier, qui est une des branches de la
-mécanique. Il existe, sur ce domaine de la science, de très intéressants
-petits ouvrages à douze sous, que j'estime qu'un homme de votre
-condition aurait profit à lire. Je crains que vous n'ayez guère pratiqué
-le grand art de l'observation! Voici près d'une demi-heure que nous
-sommes ensemble, et vous n'avez pas encore émis un seul fait! C'est là
-un bien grave défaut, mon cher ami! Par exemple, je ne sais pas si vous
-avez observé que, tout à l'heure, en passant près de cette charrette à
-foin, vous avez pris à gauche?
-
---Mais, naturellement, je l'ai observé! s'écria M. Chandler, qui
-devenait d'humeur belligérante. Le charretier m'aurait fait dresser
-procès-verbal, si je n'avais pas pris à gauche!
-
---Eh bien! en France, poursuivit le vieillard, en France, et aussi, je
-crois, aux Etats-Unis,--en Amérique,--vous auriez pris à droite!
-
---Je vous assure bien que non! déclara M. Chandler avec indignation.
-J'aurais pris à gauche!
-
---Je note,--poursuivit M. Finsbury, dédaignant de répondre,--que vous
-raccommodez vos harnais avec du gros fil. J'ai toujours protesté contre
-la négligence et la routine des classes pauvres, en Angleterre. Dans une
-allocution que j'ai prononcée, un jour, devant un public éclairé...
-
---Ce n'est pas du gros fil, interrompit hargneusement le camionneur:
-c'est de la ficelle!
-
---J'ai toujours soutenu, reprit le vieillard, que, dans leur vie privée
-et domestique, aussi bien que dans la pratique de leurs professions, les
-classes inférieures de ce pays sont imprévoyantes, routinières, et
-inintelligentes. C'est ainsi, pour m'en tenir à un exemple...
-
---Que diable est-ce que vous entendez par vos «classes inférieures»?
-cria M. Chandler. C'est vous-même qui êtes une _classe inférieure_. Si
-j'avais pu penser que vous étiez un pareil _aristo_, je ne vous aurais
-pas laissé monter dans ma voiture!
-
-Ces paroles furent prononcées avec une intention désagréable la moins
-déguisée du monde: évidemment les deux hommes n'étaient pas faits pour
-s'entendre. A prolonger la conversation, il n'y fallait pas penser, même
-pour un homme aussi loquace que l'était M. Finsbury. Le vieillard se
-borna à renfoncer sur ses yeux la visière de sa casquette, d'un geste
-résigné; après quoi, ayant tiré de sa poche un carnet de notes et un
-crayon bleu, il ne tarda pas à se plonger dans une statistique.
-
-Le camionneur, de son côté, se remit à siffler avec énergie. Que si, de
-temps à autre, il jetait un coup d'oeil sur son compagnon, c'était avec
-un mélange de triomphe et de crainte; de triomphe, parce qu'il avait
-réussi à arrêter cette averse de paroles; de crainte, car il se
-demandait si, tout à coup, l'averse en question n'allait pas
-recommencer. Il n'y eut pas jusqu'à une véritable averse, un grain qui
-s'abattit brusquement sur eux et puis cessa brusquement, il n'y eut pas
-jusqu'à cet accident qu'ils n'endurassent en silence. Et c'est encore en
-silence qu'ils firent leur entrée dans la ville de Southampton.
-
-La nuit était venue, les vitrines des boutiques brillaient dans les rues
-de la vieille ville; dans les maisons particulières, des lampes
-éclairaient le repas du soir; et M. Finsbury commença à songer avec
-complaisance qu'il allait pouvoir s'installer dans une chambre où le
-voisinage de ses neveux ne risquait pas de troubler son sommeil. Il
-classa soigneusement ses papiers, les remit dans sa poche, toussa pour
-s'éclaircir la gorge, et lança un regard hésitant sur M. Chandler.
-
---Seriez-vous assez aimable,--hasarda-t-il,--pour m'indiquer une
-hôtellerie?
-
-M. Chandler réfléchit un moment.
-
---Eh bien! dit-il, je me demande si les _Armes de Tregonwell_ ne
-feraient pas l'affaire?
-
---Les _Armes de Tregonwell_ feront parfaitement mon affaire, répondit le
-vieillard, si c'est une maison propre, et peu coûteuse, et si les gens y
-sont polis!
-
---Oh! ce n'était pas à vous que je pensais! repartit ingénument M.
-Chandler. Je pensais à mon ami Watts, qui tient la maison. C'est un
-vieil ami à moi, voyez-vous? et qui m'a rendu un grand service l'année
-passée. Et je me demande, à présent, si je dois, en conscience,
-encombrer un aussi brave homme d'un client tel que vous, qui risque de
-l'assommer avec ses explications. Oui, je me demande si ce serait bien
-de ma part?--ajouta M. Chandler, avec tout le ton d'un homme que
-tourmente un grave scrupule de conscience.
-
---Ecoutez ce que je vais vous dire, mon ami! fit le vieillard. Vous avez
-eu l'obligeance de me prendre gratuitement dans votre voiture; mais cela
-ne vous donne pas le droit de me parler sur ce ton! Tenez, voici un
-shilling pour votre peine! Et puis, si vous ne voulez pas me conduire
-aux _Armes de Tregonwell_, j'irai à pied jusque-là, voilà tout!
-
-La vigueur de cette apostrophe intimida M. Chandler. Il murmura quelque
-chose qui ressemblait à une excuse, retourna le shilling entre ses
-doigts, engagea sa voiture, en silence, dans une ruelle tournante, puis
-dans d'autres, et s'arrêta enfin devant les fenêtres vivement éclairées
-d'une auberge. De son siège, il appela: Watts!
-
---C'est vous, Jem? cria une voix amicale, du fond de l'écurie. Entrez,
-mon vieux, et venez vous chauffer!
-
---Oh! merci! répondit le camionneur. Je m'arrête seulement une minute,
-au passage, pour faire descendre un vieux monsieur qui veut dîner et se
-loger. Mais, vous savez, prenez garde à lui! Il est pire qu'un membre de
-la Ligue anti-alcoolique!
-
-M. Finsbury eut quelque peine à descendre; car la longue immobilité, sur
-le siège, l'avait engourdi, et puis il ressentait encore la secousse de
-la catastrophe. L'amical M. Watts, malgré l'avertissement du camionneur,
-le reçut avec une courtoisie parfaite, et le fit entrer dans la petite
-salle du fond, où il y avait un excellent feu dans la cheminée. Bientôt,
-une table fut servie, dans cette même salle, et le vieillard fut invité
-à s'asseoir devant une volaille étuvée--qui paraissait l'avoir attendu
-depuis plusieurs jours--et un grand pot d'ale fraîchement tirée du
-tonneau.
-
-Ce souper lui rendit toute sa verdeur: de telle sorte que, lorsqu'il eut
-achevé de se régaler, il alla s'installer plus près du feu, et se mit à
-examiner les personnes assises aux tables voisines. Il y avait là une
-dizaine de buveurs, d'âge mûr pour la plupart, et--Joseph Finsbury eut
-une véritable satisfaction à le constater--appartenant tous à la classe
-ouvrière. Souvent déjà le vieux conférencier avait eu l'occasion de
-constater deux des traits les plus constants du caractère des hommes de
-cette classe, à savoir leur appétit pour de menus faits sans lien, et
-leur culte par les raisonnements en l'air. Aussi notre ami résolut-il
-aussitôt de s'offrir encore, avant la fin de cette mémorable journée, la
-saine jouissance d'une allocution. Il tira ses lunettes de leur étui,
-les affermit sur son nez, prit dans sa poche une liasse de papiers et
-les répandit, devant lui, sur une table. Il les déplia, les aplanit d'un
-geste complaisant. Tantôt il les soulevait jusqu'à la hauteur de son
-nez, évidemment ravi de leur contenu; tantôt, les sourcils froncés, il
-paraissait absorbé dans l'étude de quelque détail important. Un coup
-d'oeil furtif dans la salle lui suffit pour s'assurer du succès de sa
-manoeuvre: tous les yeux étaient tournés vers lui; les bouches béaient,
-les pipes reposaient sur les tables; les oiseaux se trouvaient charmés.
-Et, au même moment, l'entrée de M. Watts vint fournir à l'orateur la
-matière de son exorde:
-
---J'observe, Monsieur,--dit-il en s'adressant à l'aubergiste, mais avec
-un regard encourageant pour le reste de l'auditoire, comme s'il avait
-voulu faire entendre que chacun était le bienvenu dans sa
-confidence,--j'observe que quelques-uns de ces messieurs me considèrent
-avec curiosité; et c'est, en effet, chose peu commune de voir un homme
-s'occuper à des recherches intellectuelles dans la salle publique d'une
-taverne. Mais je n'ai pu m'empêcher de relire certains calculs que j'ai
-faits, ce matin même, sur le prix moyen de la vie dans ce pays-ci et
-dans d'autres pays: un sujet (ai-je besoin de le dire?) particulièrement
-intéressant pour des représentants des classes laborieuses. Oui, j'ai
-calculé d'après une échelle de revenus allant de quatre-vingts à deux
-cent quarante livres par an. Le revenu de quatre-vingts livres n'a pas
-été sans m'embarrasser très longtemps; et, maintenant encore, mes
-chiffres, en ce qui le touche, comportent une légère part d'_aléa_; car
-les différents modes du blanchissage, par exemple, suffisent pour créer
-de sérieuses différences dans les frais généraux. Au reste, je vais vous
-demander la permission de vous lire le résultat de mes recherches; et
-j'espère que vous ne vous ferez pas scrupule de me signaler les menues
-erreurs que j'aurai pu commettre, soit par insuffisance d'information ou
-par négligence. Je débuterai, messieurs, par le revenu de quatre-vingts
-livres!
-
-Sur quoi le vieillard, avec moins de pitié pour ces pauvres diables
-qu'il en aurait eu pour des animaux, s'épancha de ses fastidieuses et
-ineptes statistiques. Il donnait, de chaque revenu, neuf versions
-successives, transportant tour à tour son personnage imaginaire à
-Londres, Paris, Bagdad, Spitzbergen, Bassorah, Cork, Cincinnati, Tokyo,
-et Nijni-Novgorod. Et l'on ne s'étonnera pas d'apprendre que,
-aujourd'hui encore, ses auditeurs de Southampton se rappellent cette
-soirée comme la plus mortellement ennuyeuse de toute leur vie.
-
-Longtemps avant que M. Finsbury fût parvenu jusqu'à Nijni-Novgorod en
-compagnie d'un homme absolument fictif possédant un revenu de cent
-livres, tout son auditoire s'était éclipsé discrètement, à l'exception
-de deux vieux ivrognes et de M. Watts, ce dernier supportant son ennui
-avec un courage admirable. A tout instant, de nouveaux clients entraient
-dans la salle, mais, sitôt servis, se hâtaient d'avaler leur liqueur, et
-repartaient au plus vite vers une autre taverne.
-
-M. Watts fut seul à savoir ce que pouvait être, à Bagdad, la vie d'un
-homme jouissant d'un revenu de deux cent quarante livres. Et à peine
-cette entité venait-elle de transporter sa vie imaginaire à Bassorah,
-que l'aubergiste lui-même, malgré tout son courage, dut quitter la
-salle.
-
-M. Finsbury dormit profondément, après les multiples fatigues de sa
-journée. Il se leva le lendemain vers dix heures et, s'étant encore muni
-d'un excellent déjeuner, demanda au domestique de lui apporter sa note.
-C'est alors qu'il s'aperçut d'une vérité dont bien d'autres que lui se
-sont aperçus: il découvrit que demander sa note et payer cette même note
-étaient deux choses différentes. Les détails de la note étaient
-d'ailleurs extrêmement modérés, et l'ensemble ne s'élevait qu'à cinq ou
-six shillings. Mais le vieillard eut beau scruter avec le plus grand
-soin le contenu de ses poches: le total de sa fortune présente, en
-espèces du moins, ne dépassait pas un shilling et neuf pence. Il pria
-qu'on lui fît venir M. Watts.
-
---Voici, dit-il à l'aubergiste, un chèque de huit cents livres, payable
-à Londres! Je crains de ne pas pouvoir en toucher le montant avant un
-jour ou deux, à moins que vous ne puissiez me l'escompter vous-même!
-
-M. Watts prit le chèque, le tourna et le retourna, le palpa entre ses
-doigts:
-
---Vous dites que vous aurez à attendre un jour ou deux? fit-il enfin.
-Vous n'avez pas d'autre argent?
-
---Un peu de monnaie! répondit Joseph. A peine quelques shillings!
-
---En ce cas, vous pourrez m'envoyer le montant de ma note. Je m'en
-remets à vous!
-
---Pour vous parler franchement, poursuivit le vieillard, je suis assez
-tenté de prolonger mon séjour ici. J'ai besoin d'argent pour continuer
-mon voyage.
-
---Si un prêt de dix shillings peut vous aider, je les tiens à votre
-service! reprit M. Watts avec empressement.
-
---Non, merci! dit Joseph. Je crois que je vais plutôt rester quelques
-jours chez vous, et me faire escompter mon billet avant de repartir.
-
---Vous ne resterez pas un jour de plus dans ma maison! s'écria M. Watts.
-C'est la dernière fois que vous aurez eu un lit aux _Armes de
-Tregonwell_!
-
---J'entends rester chez vous! répliqua M. Finsbury. Les lois de mon pays
-me donnent le droit de rester. Faites-moi sortir de force, si vous
-l'osez!
-
---Alors, payez votre note! dit M. Watts.
-
---Prenez ceci! cria le vieillard, lui fourrant en main le chèque
-négociable.
-
---Ce n'est pas de l'argent légal! répondit M. Watts. Vous allez sortir
-de chez moi, et tout de suite!
-
---Je ne saurais vous donner une idée du mépris que vous m'inspirez,
-monsieur Watts! reprit le vieillard, comprenant qu'il devait se résigner
-aux circonstances. Mais, dans ces conditions, je vous préviens que je me
-refuse à payer votre note!
-
---Peu m'importe ma note! répondit M. Watts. Ce qu'il me faut, c'est
-votre départ d'ici!
-
---Eh bien! monsieur, vous serez satisfait!--prononça emphatiquement M.
-Finsbury. Après quoi, saisissant sa casquette à visière pointue, il se
-l'enfonça sur la tête.
-
---Insolent comme vous l'êtes, ajouta-t-il, vous ne voudrez peut-être pas
-m'indiquer l'heure du prochain train pour Londres?
-
---Oh! monsieur, il y a un excellent train dans trois quarts
-d'heure!--répliqua l'aubergiste, redevenu aimable, et avec plus
-d'empressement qu'il n'en avait mis à offrir les dix shillings.--Vous
-pourrez le prendre sans avoir besoin de vous presser!
-
-La position de Joseph était des plus embarrassantes. D'une part, il
-aurait aimé à pouvoir éviter la grande ligne de Londres, car il
-craignait fort que ses neveux ne fussent embusqués dans la gare,
-guettant son arrivée pour s'emparer de lui; mais, d'autre part, c'était
-pour lui chose éminemment désirable, et même rigoureusement
-indispensable, de faire escompter son chèque avant que ses neveux
-eussent le temps de s'y opposer. Il résolut donc de se rendre à Londres
-par le premier train. Et un seul point lui resta à considérer: le point
-de savoir comment il s'arrangerait pour payer son voyage.
-
-Joseph Finsbury avait presque toujours les mains sales, et je doute que,
-à voir, par exemple, la façon dont il mangeait, vous l'eussiez pris pour
-un _gentleman_. Mais il avait mieux que l'apparence d'un _gentleman_: il
-avait dans toute sa personne un je ne sais quoi de digne à la fois et de
-séduisant qui, pour peu qu'il le voulût, ne manquait jamais à produire
-son effet. Et lorsque, ce jour-là, il aborda le chef de gare de
-Southampton, son _salamalek_ fut véritablement oriental: le petit bureau
-du chef de gare sembla tout à coup s'être changé en un bosquet de
-palmiers, où le _simoon_ et le _bulbul_... mais je vais laisser, à ceux
-de mes lecteurs qui connaissent l'Orient mieux que moi, le soin de
-poursuivre et de compléter cette métaphore. La mise du vieillard, en
-outre, prévenait en sa faveur: l'uniforme de sir Faraday Bond, pour
-incommode et voyant qu'il fût, n'était certainement pas une tenue qui
-risquât d'être adoptée par des chevaliers d'industrie; et l'exhibition
-d'une montre, mais surtout d'un chèque de huit cents livres, acheva ce
-qu'avaient commencé les belles manières de notre héros. De telle sorte
-que, un quart d'heure plus tard, lorsqu'arriva le train de Londres, M.
-Finsbury fut recommandé au conducteur du train par le chef de gare, et
-respectueusement installé dans un compartiment de première.
-
-Pendant que le vieux gentleman attendait le départ du train, il fut
-témoin d'un incident de peu d'intérêt en soi, mais qui devait avoir une
-influence décisive sur les destinées ultérieures de la famille Finsbury.
-Une caisse d'emballage gigantesque fut amenée sur le quai par une
-douzaine de porteurs, et, à grand'peine, hissée par eux dans le fourgon
-aux bagages. C'est souvent la tâche consolante de l'historien, de
-diriger l'attention de ses lecteurs sur les desseins ou (révérence
-parler) les artifices de la Providence. Dans ce fourgon à bagages du
-train qui menait Joseph Finsbury de Southampton-Est à Londres, l'oeuf de
-ce roman se trouvait, pour ainsi dire, à l'état _incouvé_. L'énorme
-caisse était adressée à un certain William Dent Pitman, «en gare à la
-station de Waterloo»; et le colis qui l'avoisinait, dans le fourgon,
-était un solide baril, de dimensions moyennes, très soigneusement fermé,
-et portant l'adresse: _M. Finsbury, 16, John Street, Bloomsbury._--_Port
-payé._
-
-La juxtaposition de ces deux colis, c'était une traînée de poudre
-ingénieusement préparée par la Providence: il ne manquait plus qu'une
-main d'enfant pour y mettre le feu.
-
-
-
-
-IV
-
-UN MAGISTRAT DANS UN FOURGON À BAGAGES
-
-
-La cité de Winchester est renommée comme possédant une cathédrale, un
-évêque (mais qui, malheureusement, est mort, il y a plusieurs années,
-d'une chute de cheval; tout porte à croire, d'ailleurs, qu'il doit avoir
-été remplacé depuis lors), un collège, un assortiment considérable de
-militaires, et une gare où passent infatigablement les trains montants
-et descendants de la ligne London and South Western. Le souvenir de ces
-divers «faits» n'aurait certainement pas manqué de s'offrir à l'esprit
-de Joseph Finsbury, lorsque le train qui le conduisait à Londres
-s'arrêta pour quelques instants dans la gare susdite; mais le bon
-vieillard s'était endormi presque depuis Southampton. Son âme, quittant
-le coupé du wagon, s'était provisoirement envolée dans un ciel tout
-rempli de populeuses salles de conférences, avec des discours se
-succédant à l'infini. Et, pendant ce temps, son corps reposait sur les
-coussins du wagon, les jambes repliées, la casquette rejetée en arrière,
-une main serrant sur la poitrine un numéro du _Lloyd's Weekly
-Newspaper_.
-
-La portière s'ouvre. Deux voyageurs entrent, et, aussitôt, sortent de
-nouveau. Dieu sait pourtant que ces deux voyageurs n'étaient pas en
-avance pour prendre le train! Un tandem poussé jusqu'à sa dernière
-vitesse, une invasion sauvage du guichet aux billets, et puis encore une
-course folle leur avaient permis d'atteindre le quai à l'instant même où
-la machine émettait les premiers ronflements du départ. Un seul coupé se
-trouvant à leur portée, ils s'y étaient élancés; et déjà l'aîné des deux
-hommes avait posé sa canne sur l'une des banquettes quand il avait
-remarqué le vieux Finsbury.
-
---Bon Dieu! s'était-il écrié. L'oncle Joseph! Pas moyen de rester ici!
-
-Après quoi, il était redescendu, renversant presque son compagnon, et
-s'était empressé de refermer la portière sur le patriarche endormi.
-
-Dès l'instant suivant, les deux compagnons se trouvaient installés dans
-le fourgon aux bagages.
-
---Pourquoi diable n'avez-vous pas voulu monter près de votre oncle?
-demanda le plus jeune voyageur, tout en essuyant la sueur de ses tempes.
-Vous croyez qu'il ne vous aurait pas permis de fumer?
-
---Oh non! je ne sache pas que la fumée le dérange! répondit l'autre. Ce
-n'est d'ailleurs pas le premier venu, je vous assure, mon oncle Joseph!
-Un vieux gentleman des plus respectables: a été intéressé dans le
-commerce des cuirs; a fait un voyage en Asie Mineure; célibataire, brave
-homme; mais une langue, mon cher Wickham, une langue plus pointue que la
-dent d'un serpent!
-
---Un vieux débineur, hein? suggéra Wickham.
-
---Pas du tout! répondit l'autre. C'est simplement un homme doué d'un
-talent extraordinaire pour ennuyer quiconque l'approche. Un raseur
-absolument effroyable! Je ne dis pas que, sur une île déserte, on ne
-finirait pas par s'accommoder de sa société; mais pour un voyage en
-chemin de fer, non, il n'y a pas à y penser! Je voudrais que vous
-l'entendissiez sur Tonti, le sinistre idiot qui a inventé les tontines!
-Une fois lâché là-dessus, il n'en finit plus.
-
---Mais, au fait! dit Wickham, vous êtes intéressé, vous aussi, dans
-cette histoire de la tontine Finsbury, dont les journaux ont parlé! Je
-n'avais pas encore songé à cela!
-
---Hé! reprit l'autre, savez-vous que cette vieille bête qui dort là, à
-côté de nous, vaut pour moi cinquante mille livres? Ou, du moins, ce
-serait sa mort qui me les vaudrait! Et il était là, endormi, sans
-personne que vous pour nous voir! Mais je l'ai épargné, parce que je
-commence décidément à devenir un vrai conservateur!
-
-Pendant ce temps, M. Wickham, ravi de se trouver dans un fourgon à
-bagages, sautillait çà et là, comme un aristocratique papillon.
-
---Tiens! s'écria-t-il, voici quelque chose pour vous! _M. Finsbury, 16,
-John Street, Bloomsbury, Londres._ Ce _M._, c'est évidemment Michel, pas
-de doute possible! Et ainsi, vous avez deux domiciles à Londres, vieux
-coquin?
-
---Oh! le colis sera sans doute pour Maurice!--répondit Michel, de
-l'autre extrémité du fourgon, où il s'était commodément étendu sur des
-sacs.--C'est un cousin à moi, et que je ne déteste pas, car il a
-affreusement peur de moi. C'est lui qui habite Bloomsbury; et je sais
-qu'il y fait une collection d'une espèce particulière,--des oeufs
-d'oiseaux, ou des boutons de guêtres, enfin quelque chose de tout à fait
-idiot, que j'ai oublié!
-
-Mais M. Wickham ne l'écoutait plus. Une idée magnifique lui était venue
-en tête.
-
---Par Saint-Georges, se disait-il, voici une bonne farce à faire! Si
-seulement, avec le marteau et les tenailles que j'aperçois là-bas, je
-pouvais changer quelques étiquettes, et expédier ces colis l'un à la
-place de l'autre!
-
-En cet instant, le gardien du fourgon, ayant entendu la voix de Michel
-Finsbury, ouvrit la porte de sa petite cabine.
-
---Vous feriez mieux d'entrer ici, messieurs! dit-il aux deux voyageurs,
-lorsque ceux-ci lui eurent expliqué le motif de leur intrusion.
-
---Venez-vous, Wickham? demanda Michel.
-
---Non, merci! je m'amuse follement, à voyager dans un fourgon! répondit
-le jeune homme.
-
-Et ainsi, Michel étant entré dans la cabine avec le gardien, et la porte
-de communication ayant été refermée, M. Wickham resta seul parmi les
-bagages, libre de s'amuser à sa fantaisie.
-
---Nous arrivons à Bishopstoke, monsieur!--dit le gardien à Michel quand,
-un quart d'heure plus tard, le train siffla et commença à ralentir sa
-marche.--On va s'arrêter trois minutes. Vous n'aurez pas de peine à
-trouver de la place dans un compartiment!
-
-M. Wickham,--que nous avons laissé s'apprêtant à jouer aux propos
-interrompus avec les étiquettes des colis,--était un jeune gentleman
-fort riche, d'apparence agréable, et doué de l'esprit le plus inoccupé.
-Peu de mois auparavant, à Paris, il s'était exposé à subir toute une
-série de chantages de la part du neveu d'un hospodar valaque résidant
-(pour des motifs politiques, naturellement) dans la joyeuse capitale
-française. Un ami commun, à qui il avait confié sa détresse, lui avait
-recommandé de s'adresser à Michel Finsbury, et, en effet, l'avoué, dès
-qu'il avait été mis au courant des faits, avait immédiatement assumé
-l'offensive, avait foncé sur le flanc des forces valaques, et, dans
-l'espace de trois jours, avait eu la satisfaction de contraindre
-celles-ci à repasser le Danube. Ce n'est point affaire à nous de les
-suivre dans cette retraite, effectuée sous la paternelle présidence de
-la police. Bornons-nous à ajouter que, ainsi délivré de ce qu'il se
-plaisait à appeler «l'atrocité bulgare», M. Wickham était revenu à
-Londres avec les sentiments les plus embarrassants de gratitude et
-d'admiration pour son avoué. Sentiments qui n'étaient guère payés de
-retour, car Michel éprouvait même une certaine honte de l'amitié de son
-nouveau client, et ce n'était qu'après de nombreux refus qu'il s'était
-enfin résigné à aller passer une journée à Wickham Manor, dans le
-domaine familial de son jeune client. Mais il avait dû enfin s'y
-résigner, et son hôte, à présent, le reconduisait jusqu'à Londres.
-
-Un penseur judicieux (probablement Aristote) a noté que la Providence ne
-dédaignait pas d'employer à ses fins les instruments même les plus
-humbles: le fait est que le sceptique le plus endurci sera désormais
-forcé de reconnaître que Wickham et l'hospodar valaque étaient bien des
-instruments providentiels, élus et préparés de toute éternité.
-
-Désireux de se montrer à ses propres yeux un personnage plein d'esprit
-et de ressources, le jeune gentleman (qui exerçait, en outre, les
-fonctions de magistrat dans son comté natal) n'avait pas été plus tôt
-seul dans le fourgon qu'il s'était abattu sur les étiquettes des colis,
-avec tout le zèle d'un réformateur. Et lorsque, à la station de
-Bishopstoke, il sortit du fourgon aux bagages pour aller s'installer
-avec Michel Finsbury dans un coupé de première classe, son visage
-rayonnait à la fois de fatigue et d'orgueil.
-
---Je viens de faire une farce admirable! ne put-il s'empêcher de dire à
-son avoué.
-
-Puis, saisi tout à coup d'un scrupule:
-
---Dites donc: pour une petite farce inoffensive, hein? je ne risque pas
-de perdre mon poste de magistrat?
-
---Mon cher ami, répliqua distraitement Michel, je vous ai toujours
-prédit que vous finiriez par vous faire pendre!
-
-
-
-
-V
-
-M. GÉDÉON FORSYTH ET LA CAISSE MONUMENTALE
-
-
-J'ai déjà dit que, à Bournemouth, Julia Hazeltine avait quelquefois
-l'occasion de faire des connaissances. Il est vrai que c'était à peine
-si elle avait le temps de les entrevoir avant que, de nouveau, les
-portes de la maison de Bloomsbury se refermassent sur elle jusqu'à l'été
-suivant; mais ces connaissances éphémères n'en étaient pas moins une
-distraction pour la pauvre fille, sans parler de la provision de
-souvenirs et d'espérances qu'elles avaient, en outre, le mérite de lui
-fournir. Or, parmi les personnes qu'elle avait ainsi rencontrées à
-Bournemouth, l'été précédent, se trouvait un jeune avocat nommé Gédéon
-Forsyth.
-
-Dans l'après-midi même du jour mémorable où le magistrat s'était amusé à
-changer les étiquettes, vers quatre heures, une promenade quelque peu
-rêveuse et mélancolique avait par hasard conduit M. Forsyth sur le
-trottoir de John Street, à Bloomsbury; et, à peu près au même moment,
-Miss Hazeltine fut appelée à la porte du numéro 16 de cette rue par un
-coup de sonnette d'une énergie foudroyante.
-
-M. Gédéon Forsyth était un jeune homme assez heureux, mais qui aurait
-été plus heureux encore avec de l'argent en plus et un oncle en moins.
-Cent vingt livres par an constituaient tout son revenu; mais son oncle,
-M. Edouard H. Bloomfield, renforçait ce revenu d'une légère subvention
-et d'une masse énorme de bons conseils, exprimés dans un langage qui
-aurait probablement paru d'une violence excessive à bord même d'un
-bateau de pirates.
-
-Ce M. Bloomfield était, en vérité, une figure essentiellement propre à
-l'époque de M. Gladstone. Ayant acquis de l'âge sans acquérir la moindre
-expérience, il joignait aux sentiments politiques du parti radical une
-exubérance passionnée qu'on est plus habitué à regarder comme l'apanage
-traditionnel de nos vieux conservateurs. Il admirait le pugilat, il
-portait un formidable gourdin à noeuds, il était assidu aux services
-religieux: et l'on aurait eu de la peine à dire contre qui sa colère
-sévissait le plus volontiers, de ceux qui se permettaient de défendre
-l'Eglise Etablie ou de ceux qui négligeaient de prendre part à ses
-cérémonies. Il avait, en outre, quelques épithètes favorites qui
-inspiraient une légitime frayeur à ses connaissances: lorsqu'il ne
-pouvait pas aller jusqu'à déclarer que telle ou telle mesure «n'était
-pas anglaise», du moins ne manquait-il pas à la dénoncer comme «n'étant
-pas pratique». C'est sous le ban de cette dernière excommunication
-qu'était tombé son pauvre neveu. La façon dont Gédéon entendait l'étude
-de la loi avait été décidément reconnue «non pratique»; et son oncle lui
-avait en conséquence signifié, au cours d'une bruyante entrevue rythmée
-avec le gourdin à noeuds, qu'il devait soit trouver au plus vite une ou
-deux causes à défendre, ou bien se préparer à vivre désormais de ses
-propres fonds.
-
-Aussi ne s'étonnera-t-on point que Gédéon, malgré une nature plutôt
-joyeuse, se sentît envahi de mélancolie. Car, d'abord, il n'avait pas le
-moindre désir de pousser plus loin qu'il n'avait fait déjà l'étude de la
-loi; et puis, en supposant même qu'il s'y résignât, il y avait toujours
-encore une partie du programme qui restait indépendante de sa volonté.
-Comment trouver des clients, des causes à défendre? La question était
-là.
-
-Tout à coup, pendant qu'il se désespérait de ne pouvoir pas la résoudre,
-il trouva son passage barré par un rassemblement. Une voiture de
-camionnage était arrêtée devant une maison; six athlètes, ruisselants de
-sueur, s'occupaient à en retirer la plus gigantesque caisse d'emballage
-qu'ils eussent jamais vue; et, sur les degrés du perron, la massive
-figure du cocher et la frêle figure d'une jeune fille se tenaient
-debout, comme sur une scène, se querellant.
-
---Cela ne peut pas être pour nous! affirmait la jeune fille. Je vous
-prie de remporter cette caisse! Elle ne pourrait pas entrer dans la
-maison, si même vous arriviez à la retirer de votre voiture!
-
---Alors je vais la laisser sur le trottoir, répondait le cocher, et M.
-Finsbury s'arrangera comme il voudra avec la police!
-
---Mais je ne suis pas M. Finsbury! protestait la jeune fille.
-
---Peu m'importe de savoir qui vous êtes! répondait le camionneur.
-
---Voudriez-vous me permettre de vous venir en aide, miss Hazeltine? dit
-Gédéon, en s'avançant.
-
-Julia poussa un petit cri de plaisir.
-
---Oh! monsieur Forsyth, s'écria-t-elle, je suis si heureuse de vous
-voir! Figurez-vous qu'on veut m'obliger à faire entrer dans la maison
-cette horrible chose, qui ne peut être venue ici que par erreur! Le
-cocher déclare qu'il faut que nous défassions les portes, ou bien qu'un
-maçon démolisse un pan de mur entre deux fenêtres, faute de quoi la
-voirie va nous intenter un procès, pour laisser nos meubles sur le pavé!
-
-Les six hommes, pendant ce temps, avaient enfin réussi à déposer la
-caisse sur le trottoir; et maintenant ils se tenaient debout, appuyés
-contre elle, et considérant, avec une détresse manifeste, la porte de la
-maison où cette caisse monstrueuse avait à pénétrer. Ai-je besoin
-d'ajouter que toutes les fenêtres des maisons voisines s'étaient
-garnies, comme par enchantement, de spectateurs curieux et amusés?
-
-Ayant pris l'air le plus scientifique qu'il pût se donner, Gédéon mesura
-avec sa canne les dimensions de la porte, pendant que Julia notait, sur
-son album à aquarelle, le résultat des évaluations. Puis Gédéon, en
-mesurant la caisse et en comparant les deux séries de chiffres,
-découvrit qu'il y avait tout juste assez d'espace pour que la caisse pût
-entrer. Après quoi, s'étant dévêtu de son veston et de son gilet, il
-aida les hommes à enlever de leurs gonds les battants de la porte. Et,
-enfin, grâce à la collaboration presque forcée de quelques-uns des
-assistants, la caisse monta péniblement les marches, grinça en se
-frottant aux murs, et se trouva installée à l'entrée du vestibule, le
-bloquant à peu près dans toute sa largeur. Alors les artisans de cette
-victoire se regardèrent les uns les autres avec un sourire de triomphe.
-Ils avaient, en vérité, cassé un buste d'Apollon, et creusé dans le mur
-de profondes ornières; mais, du moins, ils avaient cessé d'être un des
-spectacles publics de Londres!
-
---Ma parole, monsieur, dit le cocher, jamais je n'ai vu un colis pareil!
-
-Gédéon lui exprima éloquemment sa sympathie en lui glissant dans la main
-deux pièces de dix shillings.
-
---Allons, patron, cinq shillings de plus, et je me charge de régler le
-compte de tous les camarades! s'écria le cocher.
-
-Ainsi fut fait; sur quoi toute la troupe des porteurs improvisés grimpa
-dans la voiture, qui détala dans la direction de la taverne la plus
-proche. Gédéon referma la porte, et se tourna vers miss Hazeltine. Leurs
-yeux se rencontrèrent; et une folle envie de rire les saisit tous les
-deux. Puis, peu à peu, la curiosité s'éveilla dans l'esprit de la jeune
-fille. Elle s'approcha de la caisse, la tâta dans tous les sens, examina
-l'étiquette.
-
---C'est la chose la plus étrange que l'on puisse rêver! dit-elle, avec
-un nouvel éclat de rire. L'écriture est certainement de la main de
-Maurice, et j'ai reçu une lettre de lui, ce matin même, me disant de me
-préparer à recevoir un baril. Croyez-vous que ceci puisse être considéré
-comme un baril, monsieur Forsyth?
-
---_Statue, à manier avec précaution, fragile_, lut tout haut Gédéon, sur
-un des côtés de la caisse. Vous êtes bien sûre que vous n'avez pas été
-prévenue de l'arrivée d'une statue?
-
---Non, certainement! répondit Julia. Oh! monsieur Forsyth, ne
-pensez-vous pas que nous puissions jeter un coup d'oeil à l'intérieur de
-la caisse?
-
---Et pourquoi pas? s'écria Gédéon. Dites-moi seulement où je pourrai
-trouver un marteau!
-
---Venez avec moi, dans la cuisine, et je vous montrerai où sont les
-marteaux! dit Julia. La planche où on les met est trop haute pour moi!
-
---Elle ouvrit la porte de la cuisine et y fit entrer Gédéon. Un marteau
-fut vite trouvé, ainsi qu'un ciseau: mais Gédéon fut surpris de
-n'apercevoir aucune trace d'une cuisinière. Il découvrit également, par
-contre, que miss Julia avait un très petit pied et une cheville très
-fine; découverte qui l'embarrassa si fort qu'il fut tout heureux de
-pouvoir s'attaquer au plus vite à la caisse d'emballage.
-
-Il travaillait ferme,--et chacun de ses coups de marteau avait une
-précision admirable,--pendant que Julia, debout près de lui, en silence
-considérait plutôt l'ouvrier que l'ouvrage. Elle songeait que M. Forsyth
-était un fort bel homme; jamais encore elle n'avait vu des bras aussi
-vigoureux. Et tout à coup Gédéon, comme s'il avait deviné ses pensées,
-se retourna vers elle et lui sourit. Elle sourit aussi, et rougit: et ce
-double changement lui seyait si bien que Gédéon oublia de regarder où il
-frappait, de telle sorte que, quelques secondes après, le pauvre garçon
-assénait un coup terrible sur ses propres doigts. Avec une présence
-d'esprit touchante, il parvint, non seulement à retenir, mais à changer
-même en une plainte anodine le pittoresque juron qui allait sortir de
-ses lèvres. Mais la douleur était vive; la secousse nerveuse avait été
-trop forte: et, après quelques essais, il s'aperçut qu'il ne pouvait pas
-songer à poursuivre l'opération.
-
-Aussitôt Julia courut dans sa chambre, apporta une éponge, de l'eau, une
-serviette, et commença à baigner la main blessée du jeune homme.
-
---Je regrette, infiniment! s'excusait Gédéon. Si j'avais eu le moindre
-savoir-vivre, j'aurais ouvert la caisse d'abord, et me serais ensuite
-écrasé les doigts! Oh! ça va déjà beaucoup mieux! ajoutait-il. Je vous
-assure que ça va beaucoup mieux!
-
---Oui, je crois que, maintenant, vous allez assez bien pour être en état
-de diriger le travail! dit enfin Julia. Commandez-moi, et c'est moi qui
-serai votre ouvrière!
-
---Une délicieuse ouvrière, en vérité!--déclara Gédéon, oubliant tout à
-fait les convenances. La jeune fille se retourna, et le regarda avec un
-petit soupçon de froncement de sourcils; mais l'impertinent jeune homme
-se hâta de détourner son attention sur la caisse d'emballage. Le plus
-gros du travail, d'ailleurs, se trouvait fait. Julia ne tarda pas à
-soulever la première planche du couvercle, ce qui mit au jour une couche
-de paille. Une minute après les deux jeunes gens étaient à genoux, l'un
-près de l'autre, comme des paysans occupés à retourner le foin; et, dès
-la minute suivante, ils furent récompensés de leurs efforts par la vue
-de quelque chose de blanc et de poli. C'était, sans erreur possible, un
-énorme pied de marbre.
-
---Voilà un personnage vraiment esthétique! dit Julia.
-
---Jamais je n'ai rien vu de pareil! répondit Gédéon. Il a un mollet
-comme un sac de gros sous!
-
-Bientôt se découvrit un second pied, et puis quelque chose qui semblait
-bien en être un troisième. Mais ce quelque chose se trouva être, en fin
-de compte, une massue reposant sur un piédestal.
-
---Hé! parbleu! c'est un _Hercule_! s'écria Gédéon. J'aurais dû le
-deviner à la vue de son mollet! Et je puis affirmer en toute
-confiance--ajouta-t-il en regardant les deux jambes colossales--que
-c'est ici le plus grand à la fois et le plus laid de tous les _Hercule_
-de l'Europe entière! Qu'est-ce qui peut l'avoir décidé à venir chez
-vous?
-
---Je suppose que personne autre n'en aura voulu! dit Julia. Et je dois
-ajouter que, nous-mêmes, nous nous serions parfaitement passés de lui.
-
---Oh! ne dites pas cela, mademoiselle! répliqua Gédéon. Il m'a valu une
-des plus mémorables séances de toute ma vie!
-
---En tout cas, une séance que vous ne pourrez pas oublier de sitôt! fit
-Julia. Vos malheureux doigts vous la rappelleront!
-
---Et maintenant, je crois qu'il faut que je m'en aille! dit tristement
-Gédéon.
-
---Non! non! plaida Julia. Pourquoi vous en aller? Restez encore un
-moment, et prenez une tasse de thé avec moi!
-
---Si je pouvais penser que, réellement, cela vous fût agréable, dit
-Gédéon en faisant tourner son chapeau dans ses doigts, il va de soi que
-j'en serais ravi!
-
---Mais, certes, cela me sera agréable! répondit la jeune fille. Et, de
-plus, j'ai besoin de gâteaux pour manger le thé, et je n'ai personne que
-je puisse envoyer chez le pâtissier. Tenez voici la clef de la maison!
-
-Gédéon se hâta de mettre son chapeau et de courir chez le pâtissier,
-d'où il revint avec un grand sac en papier tout rempli de choux à la
-crème, d'éclairs, et de tartelettes. Il trouva Julia occupée à préparer
-une petite table à thé dans le vestibule.
-
---Les chambres sont dans un tel désordre, dit-elle, que j'ai pensé que
-nous serions plus à l'aise ici, à l'ombre de notre statue!
-
---Parfait! s'écria Gédéon enchanté.
-
---Oh! quelles adorables tartelettes à la crème! fit Julia en ouvrant le
-sac. Et quels délicieux choux aux fraises!
-
---Oui! dit Gédéon, essayant de cacher sa déconvenue. J'ai bien prévu que
-le mélange produirait quelque chose de très beau. D'ailleurs, la
-pâtissière l'a prévu aussi.
-
---Et maintenant, dit Julia après avoir mangé une demi-douzaine de
-gâteaux, je vais vous montrer la lettre de Maurice. Lisez-la tout haut:
-peut-être y a-t-il des détails qui m'ont échappé?
-
-Gédéon prit la lettre, la déplia sur un de ses genoux, et lut ce qui
-suit:
-
-
-«Chère Julia, je vous écris de Browndean, où nous nous sommes arrêtés
-pour quelques jours. L'oncle a été très secoué par ce terrible accident,
-dont, sans doute, vous aurez lu le récit dans le journal. Demain, je
-compte le laisser ici avec Jean, et rentrer seul à Londres; mais, avant
-mon arrivée, vous allez recevoir un baril _contenant des échantillons
-pour un ami_. Ne l'ouvrez à aucun prix, mais laissez-le dans le
-vestibule jusqu'à mon arrivée!
-
- «Votre, en grande hâte,
-
- «M. FINSBURY.
-
-«_P. S._--N'oubliez pas de laisser le baril dans le vestibule!»
-
-
---Non, dit Gédéon, je ne vois rien là qui se rapporte au monument!--Et,
-en disant cela, il désignait les jambes de marbre.--Miss Hazeltine,
-poursuivit-il, me permettez-vous de vous adresser quelques questions?
-
---Mais volontiers! répondit la jeune fille. Et si vous réussissez à
-m'expliquer pourquoi Maurice m'a envoyé une statue d'Hercule au lieu
-d'un baril contenant des «échantillons pour un ami», je vous en serai
-reconnaissante jusqu'à mon dernier jour. Mais, d'abord, qu'est-ce que
-cela peut-être, «des échantillons pour un ami»?
-
---Je n'en ai pas la moindre idée! dit Gédéon. Je sais bien que les
-marbriers envoient souvent des échantillons; mais je crois que, en
-général, ce sont des morceaux de marbre plus petits que notre ami le
-monument. Au reste, mes questions portent sur d'autres sujets. En
-premier lieu, est-ce que vous êtes tout à fait seule, dans cette maison?
-
---Oui, pour le moment! répondit Julia. Je suis arrivée avant-hier pour
-mettre la maison en état et pour chercher une cuisinière. Mais je n'en
-ai trouvé aucune qui me plût.
-
---Ainsi vous êtes absolument seule! dit Gédéon, stupéfait. Et vous
-n'avez pas peur?
-
---Oh! pas du tout! répondit Julia. Je ne sais pas de quoi j'aurais peur.
-Je me suis simplement acheté un revolver, d'un bon marché fantastique,
-et j'ai demandé au marchand de me montrer la manière de m'en servir. Et
-puis, avant de me coucher, j'ai bien soin de barricader ma porte avec
-des tiroirs et des chaises.
-
---C'est égal, je suis heureux de penser que votre monde va bientôt
-rentrer! dit Gédéon. Votre isolement m'inquiète beaucoup. S'il devait se
-prolonger, je pourrais vous pourvoir d'une vieille tante à moi, ou
-encore de ma femme de ménage, à votre choix.
-
---Me prêter une tante! s'écria Julia. Oh! quelle générosité! Je commence
-à croire que c'est vous qui m'avez envoyé l'_Hercule_!
-
---Je vous donne ma parole d'honneur que non! protesta le jeune homme. Je
-vous admire bien trop pour avoir pu vous envoyer une oeuvre d'art aussi
-monstrueuse!
-
-Julia allait répondre, lorsque les deux amis tressautèrent: un coup
-violent avait été frappé à la porte.
-
---Oh! monsieur Forsyth!
-
---Ne craignez rien, ma chère enfant! dit Gédéon appuyant tendrement sa
-main sur le bras de la jeune fille.
-
---Je sais ce que c'est! murmura-t-elle. C'est la police! Elle vient se
-plaindre au sujet de la statue!
-
-Nouveau coup à la porte, plus violent, et plus impatient.
-
---Mon Dieu! c'est Maurice! s'écria la jeune fille. Elle courut à la
-porte et ouvrit.
-
-C'était en effet Maurice qui apparaissait sur le seuil: non pas le
-Maurice des jours ordinaires, mais un homme d'aspect sauvage, pâle et
-hagard, avec des yeux injectés de sang, et une barbe de deux jours au
-menton.
-
---Le baril? s'écria-t-il. Où est le baril qui est arrivé ce matin?
-
-Il regardait autour de lui, dans le vestibule, et ses yeux lui sortirent
-de la tête, littéralement, lorsqu'il aperçut les jambes de l'_Hercule_.
-
---Qu'est-ce que c'est que ça? hurla-t-il. Qu'est-ce que c'est que ce
-mannequin de cire? Qu'est-ce que c'est? Et où est le baril? Le tonneau à
-eau?
-
---Aucun baril n'est venu, Maurice! répondit froidement Julia. Voici le
-seul colis qu'on ait apporté!
-
---Ça? s'écria le malheureux. Je n'ai jamais entendu parler de ça!
-
---C'est cependant arrivé avec une adresse écrite de votre main! répondit
-Julia. Nous avons presque été forcés de démolir la maison pour le faire
-entrer. Et je ne puis rien vous dire de plus!
-
-Maurice la considéra avec un égarement sans limites. Il passa une de ses
-mains sur son front, et puis s'appuya contre le mur, comme un homme qui
-va s'évanouir. Mais, peu à peu, sa langue se délia, et il se mit à
-accabler la jeune fille d'un torrent d'injures. Jamais jusqu'alors
-Maurice lui-même ne se serait supposé capable d'autant de feu, d'autant
-de verve, ni d'une telle variété de locutions grossières. La jeune fille
-tremblait et chancelait sous cette fureur insensée.
-
---Je ne souffrirai point que vous parliez davantage à miss Hazeltine sur
-un ton pareil! dit enfin Gédéon, s'interposant avec résolution.
-
---Je lui parlerai sur le ton qui me plaira, répliqua Maurice, dans un
-nouvel élan de fureur. Je parlerai à cette misérable mendiante comme
-elle le mérite!
-
---Pas un mot de plus, monsieur, pas un mot!--s'écria Gédéon.--Miss
-Hazeltine, poursuivit-il en s'adressant à la jeune fille, vous ne pouvez
-pas rester davantage sous le même toit que cet individu! Voici mon bras!
-Permettez-moi de vous conduire en un lieu où vous soyez à l'abri de
-l'insulte!
-
---Monsieur Forsyth, dit Julia, vous avez raison! Je ne saurais rester
-ici un seul moment de plus, et je sais que je me confie à un homme
-d'honneur!
-
-Pâle et résolu, Gédéon offrit son bras, et les deux jeunes gens
-descendirent les marches du perron, poursuivis par Maurice, qui
-réclamait la clef de la porte d'entrée.
-
-Julia venait à peine de lui remettre son trousseau de clefs, lorsqu'un
-fiacre vide passa rapidement devant eux. Il fut hélé, simultanément, par
-Maurice et par Gédéon. Mais, au moment où le cocher arrêtait son cheval,
-Maurice se précipita dans la voiture.
-
---Dix sous de pourboire! cria-t-il. Gare de Waterloo, aussi vite que
-possible! Dix sous pour vous!
-
---Mettez un shilling, monsieur! dit le cocher. L'autre gentleman m'a
-retenu avant vous!
-
---Eh bien! soit, un shilling!--cria Maurice, tout en songeant, à part
-lui, qu'il examinerait de nouveau la question en arrivant à la gare. Et
-le cocher fouetta sa bête, et le fiacre tourna au premier coin de rue.
-
-
-
-
-VI
-
-LES TRIBULATIONS DE MAURICE
-
-(_Première Partie_)
-
-
-Pendant que le fiacre filait par les rues de Londres, Maurice
-s'évertuait à rallier toutes les forces de son esprit. 1º le baril
-contenant le cadavre s'était égaré; 2º il y avait nécessité absolue à le
-retrouver. Ces deux points étaient clairs; et si, par une chance
-providentielle, le baril se trouvait encore à la gare, tout pouvait
-aller bien. Si le baril n'était pas à la gare, et qu'il se trouvât déjà
-entre les mains d'autres personnes l'ayant reçu par erreur, la chose
-prenait une tournure plus fâcheuse. Les personnes qui reçoivent des
-colis dont elles ne s'expliquent pas la nature sont en général portées à
-les ouvrir tout de suite. L'exemple de Miss Hazeltine (que Maurice
-maudit une fois de plus) ne confirmait que trop ce principe général. Et
-si quelqu'un avait déjà ouvert le baril... «Seigneur Dieu!» s'écria
-Maurice à cette pensée, en portant la main à son front tout gonflé de
-sueur.
-
-La première conception d'un manquement à la loi a volontiers, pour
-l'imagination, quelque chose d'excitant: le projet, encore à l'état
-d'ébauche, s'offre sous des couleurs vives et attrayantes. Mais il n'en
-est pas de même lorsque, plus tard, l'attention du criminel se tourne
-vers ses rapports possibles avec la police. Maurice, à présent, se
-disait qu'il n'avait peut-être pas suffisamment pris en considération
-l'existence de la police, lorsqu'il s'était embarqué dans son
-entreprise. «Je vais avoir à jouer très serré!» songea-t-il; et un petit
-frisson de peur courut tout le long de son épine dorsale.
-
---Les grandes lignes, ou la banlieue? lui demanda tout à coup le cocher,
-à travers le petit guichet du plafond.
-
---Grandes lignes! répondit Maurice. Après quoi il décida que cet homme
-aurait, tout de même, son shilling de pourboire.
-
-«Ce serait folie d'attirer l'attention sur moi en ce moment!» se dit-il.
-«Mais la somme que cette affaire-là va me coûter, au bout du compte,
-commence à me faire l'effet d'un cauchemar!»
-
-Il traversa la salle des billets, et, misérablement, erra sur le quai.
-Il y avait, en cet instant, un petit arrêt dans le mouvement de la gare;
-peu de gens sur le quai, à peine quelques voyageurs attendant, çà et là.
-Maurice constata qu'il n'attirait point l'attention, ce qui lui parut
-une chose excellente; mais, d'autre part, il songea que son enquête
-n'avançait pas beaucoup. De toute nécessité, il devait faire quelque
-chose, risquer quelque chose: chaque instant qui passait ajoutait au
-danger. Enfin, recueillant tout son courage, il arrêta un porteur et lui
-demanda si, par hasard, il ne se souvenait pas d'avoir vu arriver un
-baril, au train du matin: ajoutant qu'il était anxieux de se renseigner,
-car le baril appartenait à un de ses amis. «Et l'affaire est des plus
-importantes, ajouta-t-il encore, car ce baril contient des
-échantillons!»
-
---Je n'étais pas là ce matin, monsieur, répondit le porteur; mais je
-vais demander à Bill. Hé! Bill! dis-donc, te souviens-tu d'avoir vu
-arriver de Bournemouth, ce matin, un baril contenant des échantillons?
-
---Je ne peux rien dire au sujet des échantillons! répliqua Bill. Mais le
-bourgeois qui a reçu le baril nous a fait un joli tapage!
-
---Quoi? Comment? s'écria Maurice, en même temps que, fiévreusement, il
-glissait deux sous dans la main du porteur.
-
---Eh bien! monsieur, il y a un baril qui est arrivé à une heure trente,
-et qui est resté au dépôt jusque vers les trois heures. A ce moment-là,
-voilà qu'arrive un petit homme, d'un air tout malingre.--j'ai bien idée
-que ce doit être quelque vicaire,--et qu'il me dit: «Vous n'auriez pas
-reçu quelque chose pour Pitman?»--William Bent Pitman, si je me rappelle
-bien le nom.--«Je ne sais pas au juste, monsieur, que je lui réponds;
-mais je crois bien que c'est le nom qui est écrit sur ce baril!» Le
-petit homme va voir le baril, et fait une mine ahurie quand il aperçoit
-l'adresse. Et le voilà qui se met à nous reprocher de ne pas lui avoir
-apporté ce qu'il voulait. «Eh! peu m'importe ce que vous voulez,
-monsieur, que je lui dis; mais si c'est vous qui êtes William Bent
-Pitman, il faut que vous emportiez ce baril!»
-
---Et l'a-t-il emporté? s'écria Maurice, respirant à peine.
-
---Eh bien! monsieur, reprit tranquillement Bill, il paraît que c'était
-une grande caisse d'emballage que ce monsieur attendait. Et cette caisse
-est bien arrivée; je le sais, parce que c'est le plus grand colis que
-j'aie jamais vu. Alors, en apprenant ça, ce Pitman a de nouveau fait la
-grimace. Il a demandé à parler au chef de service, et on a fait venir
-Tom, le facteur, celui qui avait conduit la caisse. Eh bien!
-monsieur--poursuivit Bill avec un sourire--jamais je n'ai vu un homme
-dans un état pareil! Ivre-mort, monsieur! A ce que j'ai cru comprendre,
-il y avait eu un monsieur, évidemment fou, qui avait donné à ce brave
-Tom une livre sterling de pourboire, et voilà d'où était venu tout le
-mal, comprenez-vous?
-
---Mais enfin, qu'est-ce qu'il a dit? haleta Maurice.
-
---Ma foi! monsieur, il n'était guère en état de dire grand'chose!
-répondit Bill. Mais il a offert de se battre à coups de poing avec ce
-Pitman pour une pinte de bière. Il avait perdu son livre, aussi, et ses
-reçus; et son compagnon était encore plus saoul que lui, si possible.
-Oh! monsieur, ils étaient tous les deux comme... comme des lords! Et le
-chef de service leur a réglé leur compte séance tenante.
-
-«Allons! voilà qui n'est point si mauvais!» songea Maurice, avec un
-soupir de soulagement. Puis, s'adressant au porteur:
-
---Et ainsi, ces deux hommes n'ont pas pu dire où ils avaient conduit la
-caisse?
-
---Non, répondit Bill, ni ça ni autre chose!
-
---Et... qu'est-ce qu'a fait Pitman? demanda Maurice.
-
---Il a emporté le baril dans un fiacre à quatre roues, répondit Bill. Le
-pauvre homme était tout tremblant. Je ne crois pas qu'il ait beaucoup de
-santé!
-
---Et ainsi, murmura Maurice, le baril est parti?
-
---De ça, vous pouvez en être bien sûr! dit le porteur. Mais vous feriez
-mieux de voir le chef de service!
-
---Oh! pas du tout, la chose n'a aucune importance! protesta Maurice. Ce
-baril ne contenait que des échantillons!
-
-Et il se hâta d'opérer sa sortie.
-
-Enfermé dans un fiacre, une fois de plus, il s'efforça de jeter un
-nouveau regard d'ensemble sur sa position. «Supposons, se dit-il,
-supposons que j'accepte ma défaite et aille tout de suite déclarer la
-mort de mon oncle!» Il y perdrait la tontine, et, avec celle-ci, sa
-dernière chance de recouvrer ses 7.800 livres. Mais, d'autre part,
-depuis le shilling de pourboire donné au cocher de fiacre, il avait
-commencé à constater que le crime était coûteux dans sa pratique, et,
-depuis la perte du baril, que le crime était incertain dans ses
-conséquences. Avec calme, d'abord, puis sans cesse avec plus de chaleur,
-il envisagea les avantages qu'il y aurait pour lui à abandonner son
-entreprise. Cet abandon impliquait pour lui une perte d'argent: mais, en
-somme, et après tout, pas une très grosse perte: celle seulement de la
-tontine, sur laquelle il n'avait jamais compté tout à fait. Il retrouva
-au fond de sa mémoire certains traits établissant qu'en effet jamais il
-n'avait cru bien sérieusement aux profits de la tontine. Non, jamais il
-n'y avait cru, jamais il n'avait eu l'espoir certain de recouvrer ses
-7.800 livres; et, s'il s'était embarqué dans cette aventure, c'était
-uniquement pour parer à la déloyauté, trop manifeste, de son cousin
-Michel. Il le voyait clairement à présent: mieux valait pour lui se
-retirer au plus vite de l'aventure, pour transporter tous ses efforts
-sur l'affaire des cuirs...
-
---Seigneur! s'écria-t-il tout à coup en bondissant dans son fiacre comme
-un diable dans sa boîte à malice. Seigneur! Mais je n'ai pas seulement
-perdu la tontine! J'ai encore perdu l'affaire des cuirs par-dessus le
-marché!
-
-Pour monstrueux que fût le fait, il était rigoureusement vrai. Maurice
-n'avait point pouvoir pour signer, au nom de son oncle. Il ne pouvait
-pas même émettre un chèque de trente shillings. Aussi longtemps qu'il
-n'aurait pas produit une preuve légale de la mort de son oncle, il
-n'était qu'un paria sans le sou: et, dès qu'il aurait produit cette
-preuve légale, le bénéfice de la tontine était, pour lui,
-irrémédiablement perdu! Mais bah! Maurice n'avait pas le droit
-d'hésiter! Il devait laisser tomber la tontine comme un marron trop
-chaud, et concentrer toutes ses forces sur la maison de cuirs, ainsi que
-sur le reste de son petit, mais légitime, héritage! Sa résolution fut
-prise en un instant. Mais, dès l'instant suivant, soudain, se découvrit
-à lui l'étendue tout entière de sa calamité. Déclarer la mort de son
-oncle, il ne le pouvait pas! Depuis que le cadavre s'était perdu,
-l'oncle Joseph était (au point de vue de la loi) devenu immortel.
-
-Il n'y avait pas au monde une voiture assez grande pour contenir Maurice
-avec son désespoir. Le pauvre garçon fit arrêter le fiacre, descendit,
-paya, et se mit à marcher il ne savait où.
-
---Je commence à croire que je me suis embarqué dans cette affaire avec
-trop de précipitation! se dit-il, avec un soupir funèbre. Je crains que
-l'affaire ne soit trop compliquée pour un homme de mes capacités
-intellectuelles!
-
-Tout à coup, un des aphorismes de son oncle Joseph lui revint à
-l'esprit: «Si vous voulez penser clairement, couchez vos arguments par
-écrit!» répétait volontiers le vieillard. «Hé! cette vieille bête avait
-tout de même quelques bonnes idées! songea Maurice. Je vais employer son
-système, pour voir!»
-
-Il entra dans une taverne, commanda du fromage, du pain, de quoi écrire,
-et s'installa solennellement devant une feuille de papier blanc. Il
-essaya la plume; chose à peine croyable, elle allait parfaitement. Mais
-qu'allait-il écrire?
-
---J'y suis! s'écria enfin Maurice. Je vais faire comme Robinson Crusoé,
-avec ses deux colonnes!
-
-Aussitôt il plia son papier, conformément à ce modèle classique, et
-commença ainsi:
-
- MAUVAIS BON
-
- 1. J'ai perdu le corps de mon 1. Mais Pitman l'a trouvé.
- oncle.
-
---Halte-là! se dit Maurice. Je me laisse entraîner trop loin par le
-génie de l'antithèse. Recommençons:
-
- MAUVAIS BON
-
- 1. J'ai perdu le corps de mon 1. Mais, de cette façon, je
- oncle. n'ai plus à m'inquiéter de
- l'enterrer.
-
- 2. J'ai perdu la tontine. 2. Mais je puis encore la
- sauver si Pitman fait disparaître
- le corps, et que je trouve un
- médecin tout à fait sans scrupules.
-
- 3. J'ai perdu le commerce de 3. Mais je ne les ai point perdus
- cuirs, et tout le reste de la si Pitman livre le corps à la
- succession de mon oncle. police.
-
-«Oui, mais, en ce cas, je vais en prison! J'oubliais cela! songea
-Maurice. Au fait, je crois que je ferai mieux de ne pas m'arrêter à
-cette hypothèse. Les gens qui n'ont rien à craindre pour eux-mêmes sont
-à l'aise pour recommander aux autres d'envisager toutes les pires
-extrémités: mais j'estime que, dans un cas comme celui-ci, mon premier
-devoir est d'éviter toute occasion de me décourager. Non, il doit y
-avoir une autre réponse au numéro 3 de droite! Il doit y avoir un _bon_
-faisant contrepoids à ce _mauvais_! Ou bien, sans cela, à quoi servirait
-l'invention de cette double colonne? Eh! par saint Georges, j'y suis! La
-réponse au numéro 3 est exactement la même qu'au numéro 2!»
-
-Et il se hâta de récrire le passage:
-
- MAUVAIS BON
-
- 3. J'ai perdu le commerce de 3. Mais je ne les ai point perdus
- cuirs, et tout le reste de la si je parviens à découvrir un
- succession de mon oncle. médecin qui soit tout à fait sans
- scrupules.
-
-«Ce médecin vénal est décidément bien à désirer pour moi! se dit-il.
-J'ai besoin de lui, d'abord, pour me donner un certificat attestant que
-mon oncle est mort, afin que je puisse reprendre l'affaire des cuirs; et
-puis j'ai besoin de lui pour me donner un certificat attestant que mon
-oncle est vivant... Mais voilà de nouveau que je tombe dans une
-antinomie!»
-
-Et il revint à ses confrontations:
-
- MAUVAIS BON
-
- 4. Je n'ai presque plus 4. Mais il y en a beaucoup, à la
- d'argent. Banque.
-
- 5. Oui, mais je ne peux pas 5. Mais... Au fait, cela paraît
- toucher l'argent qui est à malheureusement incontestable.
- la Banque.
-
- 6. J'ai laissé dans la poche 6. Mais, pour peu que Pitman soit
- de l'oncle Joseph le chèque un malhonnête homme, la découverte
- de huit cent livres. de ce chèque le décidera à garder la
- chose secrète et à jeter le corps à
- l'égout.
-
- 7. Oui, mais si Pitman est 7. Oui, mais si je ne me trompe pas
- un malhonnête homme et qu'il dans ma conjecture au sujet de
- découvre le chèque, il saura l'oncle Masterman, je pourrai, à mon
- qui est l'oncle Joseph, et tour, faire chanter mon cousin
- pourra me faire chanter. Michel.
-
- 8. Mais je ne puis pas faire 8. Tant pis!
- chanter Michel avant d'avoir
- des preuves de la mort de son
- père. (Et puis, faire chanter
- Michel ne laisse pas d'être
- une entreprise assez
- dangereuse.)
-
- 9. La maison de cuirs aura 9. Mais la maison de cuirs est un
- bientôt besoin d'argent pour bateau qui se noie.
- les dépenses courantes, et
- je n'en ai pas à donner.
-
- 10. Oui, mais ce n'en est pas 10. Exact.
- moins le seul bateau qui
- me reste.
-
- 11. Jean aura bientôt besoin 11.
- d'argent, et je n'en ai pas
- à lui donner.
-
- 12. Et le médecin vénal voudra 12.
- se faire payer d'avance.
-
- 13. Et si Pitman est malhonnête 13.
- et ne m'envoie pas en prison,
- il exigera de moi des sommes
- énormes.
-
---Oh! mais je vois que l'affaire est bien unilatérale! s'écria Maurice.
-Décidément, cette méthode n'a pas autant de valeur que j'avais supposé!
-
-Il chiffonna la feuille de papier et la mit dans sa poche: puis,
-aussitôt, il la retira de sa poche, la déplia, et la relut d'un bout à
-l'autre.
-
---D'après ce résumé des faits, se dit-il, je vois que c'est au point de
-vue financier que ma position est le plus faible. N'y aurait-il donc
-vraiment aucun moyen de trouver des fonds? Dans une grande ville comme
-Londres, et entouré de toutes les ressources de la civilisation, on ne
-me fera pas croire qu'une chose aussi simple me soit impossible. Allons!
-allons! pas tant de précipitation! D'abord, n'y a-t-il rien que je
-puisse vendre? Ma collection de bagues à cachets?
-
-Mais à la pensée de se séparer de ces chers trésors, Maurice sentit que
-le sang lui affluait aux joues.
-
---Non! j'aimerais mieux mourir! se dit-il.
-
-Et, jetant sur la table une pièce d'un shilling, il s'enfuit dans la
-rue.
-
---Il faut absolument que je trouve des fonds! reprit-il. Mon oncle étant
-mort, l'argent déposé à la banque est à moi: je veux dire qu'il devrait
-être à moi, sans cette maudite fatalité qui me poursuit depuis que
-j'étais un orphelin en tutelle! Je sais bien ce que ferait, à ma place,
-tout autre homme dans la chrétienté! Tout autre homme, à ma place,
-ferait des faux: excepté que, dans mon cas, cela ne pourrait pas
-s'appeler des faux, puisque l'oncle Joseph est mort, et que l'argent
-m'appartient. Quand je pense à cela, quand je pense que mon oncle est
-mort sous mes yeux, et que je ne peux pas prouver qu'il est mort, ma
-gorge se serre en présence d'une telle injustice! Autrefois, je me
-sentais rempli d'amertume au souvenir de mes 7.800 livres: qu'était-ce
-que cette misérable somme, en comparaison de ce que je perds à présent?
-C'est-à-dire que, jusqu'au jour d'avant-hier, j'étais parfaitement
-heureux!»
-
-Et Maurice arpentait les trottoirs, avec de profonds soupirs.
-
-«Et puis ce n'est pas tout! songeait-il. Mais pourrai-je faire ces faux?
-Arriverai-je à contrefaire l'écriture de mon oncle? En serai-je capable?
-Pourquoi n'ai-je pas pris plus de leçons d'écriture, quand j'étais
-enfant? Ah! comme je comprends maintenant les admonitions de mes
-professeurs, nous prédisant que nous regretterions plus tard de n'avoir
-pas mieux profité de leurs enseignements! Ma seule consolation est que,
-même si j'échoue, je n'aurai rien à craindre,--de la part de ma
-conscience, du moins. Et si je réussis, et que Pitman soit le noir
-coquin que je suppose, eh bien! je n'aurais plus qu'à essayer de
-découvrir un médecin vénal, chose qui ne doit pas être difficile à
-découvrir dans une ville comme Londres. La ville doit en être remplie,
-c'est bien certain! Je ne vais pas, bien sûr! mettre une annonce dans
-les journaux pour demander un médecin à corrompre: non, je n'aurai qu'à
-entrer tour à tour chez différents médecins, à les juger d'après leur
-accueil, et puis, quand j'en aurai trouvé un qui me paraîtra pouvoir me
-convenir, à lui exposer simplement mon affaire... Encore que, même cela,
-au fond, ce soit une démarche assez délicate!»
-
-Après de longs détours, il se trouvait aux environs de John Street; il
-s'en aperçut tout à coup et résolut de rentrer chez lui. Mais, pendant
-qu'il faisait tourner la clef dans la serrure, une nouvelle réflexion
-mortifiante lui vint à l'esprit: «Cette maison même n'est pas à moi,
-tant que je ne pourrai pas prouver la mort de mon oncle!» se dit-il. Et
-il referma si violemment la porte, derrière lui, que tous les
-contrevents des fenêtres claquèrent.
-
-Dans les ténèbres du vestibule, par un comble de malchance, Maurice fit
-un faux pas, et tomba lourdement sur le socle de l'_Hercule_. La vive
-douleur qu'il ressentit acheva de l'exaspérer. Dans un accès soudain de
-fureur impulsive, il saisit le marteau que Gédéon Forsyth avait laissé à
-terre, et, sans voir ce qu'il faisait, asséna un coup dans la direction
-de la statue. Il entendit un craquement sec.
-
-«Mon Dieu! qu'est-ce que j'ai encore fait?» gémit Maurice. Il alluma une
-allumette et courut chercher un bougeoir, dans la cuisine. «Oui, se
-dit-il en considérant, à la lueur de sa bougie, le pied de l'_Hercule_,
-qu'il venait de briser, oui, je viens de mutiler un chef-d'oeuvre
-antique. Je vais en avoir pour des milliers de livres!»
-
-Mais, tout à coup, un espoir sauvage l'illumina: «Voyons un peu!
-reprit-il. Je suis débarrassé de Julia; je n'ai rien à démêler avec cet
-idiot de Forsyth; les porteurs étaient ivres-morts; les deux camionneurs
-ont été congédiés; parfait! Je vais simplement tout nier! Ni vu, ni
-connu; je dirai que je ne sais rien!»
-
-Dès la minute suivante, il était debout, de nouveau, en face de
-l'_Hercule_, les lèvres serrées, brandissant dans sa main droite le
-marteau à casser le charbon, et, dans l'autre main, un massif
-hache-viande. Une minute encore, et il s'attaqua résolument à la caisse
-d'emballage. Deux ou trois coups bien appliqués lui suffirent pour
-achever le travail de Gédéon: la caisse se brisa, se répandit sur
-Maurice en une averse de planches suivie d'une avalanche de paille.
-
-Et alors le marchand de cuirs put apprécier pleinement la difficulté de
-la tâche qu'il avait entreprise; peu s'en fallut qu'il ne perdît
-courage. Il était seul; il ne disposait que d'armes insignifiantes; il
-n'avait aucune expérience de l'art du mineur ni de celui du casseur de
-pierres; comment parviendrait-il à avoir raison d'un monstre colossal,
-tout en marbre, et assez solide pour s'être conservé intact depuis
-(peut-être) Phidias? Mais la lutte était moins inégale qu'il ne
-l'imaginait dans sa modestie; d'un côté, la force matérielle, oui, mais,
-de l'autre côté, la force morale, cette flamme héroïque qui assure la
-victoire.
-
---Je finirai bien par t'abattre tout de même, sale grosse bête! cria
-Maurice, avec une passion pareille à celle qui devait animer jadis les
-vainqueurs de la Bastille. Je finirai par t'abattre, entends-tu, et pas
-plus tard que cette nuit! Je ne veux pas de toi dans mon antichambre!
-
-Le visage de l'_Hercule_, avec son indécente expression de jovialité,
-excitait tout particulièrement la rage de Maurice: et ce fut par
-l'attaque du visage qu'il ouvrit ses opérations. La hauteur du demi-dieu
-(car le socle lui-même était fort élevé) risquait de constituer, pour
-l'assaillant, un obstacle sérieux. Mais, dès cette première escarmouche,
-l'intelligence affirma son triomphe sur la matière. Maurice se rappela
-que son oncle défunt avait, dans sa bibliothèque, un petit escalier
-mobile, sur lequel il faisait monter Julia pour prendre des livres aux
-rayons supérieurs. Il courut chercher ce précieux instrument de guerre,
-et bientôt, avec le hache-viande, il eut la joie de décapiter son
-stupide ennemi.
-
-Deux heures plus tard, ce qui avait été l'image d'un immense portefaix
-n'était plus qu'un informe amas de membres brisés. Le torse s'appuyait
-contre le piédestal, le visage tournait son ricanement vers l'escalier
-du sous-sol; les jambes, les bras, les mains, gisaient pêle-mêle dans la
-paille, encombrant le vestibule. Une demi-heure plus tard encore, tous
-les débris se trouvaient déposés dans un coin de la cave; et Maurice,
-avec un délicieux sentiment de triomphe, considérait la scène où avaient
-eu lieu ses exploits. Oui, désormais, il allait pouvoir nier en toute
-sécurité: rien dans le vestibule, à cela près qu'il était dans un état
-de délabrement extraordinaire, ne trahissait plus le passage d'un des
-plus gigantesques produits de la sculpture antique. Mais ce fut un
-Maurice bien fatigué qui, vers une heure du matin, se laissa tomber sur
-son lit, sans avoir même la force de se dévêtir. Ses bras et ses épaules
-lui faisaient affreusement mal; les paumes de ses mains brûlaient; ses
-jambes refusaient de se plier. Et longtemps Morphée tarda à venir
-visiter le jeune héros; et, au premier rayon de l'aube, déjà Morphée de
-nouveau l'avait fui.
-
-La matinée s'annonçait lamentablement. Un vilain vent d'est hurlait dans
-la rue; à tout moment les fenêtres vibraient sous des douches de pluie,
-et Maurice, en s'habillant, sentait des courants d'air glacé lui frôler
-les jambes.
-
-«Tout de même, se dit-il avec une amère tristesse, tout de même, étant
-donné ce que j'ai déjà à supporter, j'aurais au moins le droit d'avoir
-du beau temps!»
-
-Il n'y avait pas de pain dans la maison; car miss Hazeltine (comme
-toutes les femmes, quand elles vivent seules) ne s'était nourrie que de
-gâteaux. Mais Maurice finit par découvrir une tranche de biscuit qui,
-assaisonnée d'un grand verre d'eau, lui constitua un semblant de
-déjeuner; après quoi, il se mit résolument à l'ouvrage.
-
-Rien n'est plus curieux que le mystère des signatures humaines. Que vous
-signiez votre nom avant ou après vos repas, pendant une indigestion ou
-en état de faim, pendant que vous tremblez pour la vie d'un enfant ou
-lorsque vous venez de gagner aux courses, dans le cabinet d'un juge
-d'instruction ou sous les yeux de votre bien-aimée; pour le vulgaire,
-vos signatures différeront l'une de l'autre; mais pour l'expert, pour le
-graphologue, pour le caissier de banque, elles resteront toujours un
-seul et même phénomène, comme l'étoile du Nord pour les astronomes.
-
-Et Maurice savait cela. Les entretiens de son oncle Joseph lui avaient
-fait entrer (de force) dans la tête la théorie de l'écriture, comme
-aussi la théorie de cet art ingénieux du faux en écritures, où il
-s'occupait maintenant à préparer ses débuts. Mais,--heureusement pour le
-bon ordre des transactions commerciales,--le faux en écritures est
-surtout affaire de pratique. Et pendant que Maurice était assis à sa
-table, ce jour-là, entouré de signatures authentiques de son oncle et
-d'essais d'imitation, hélas! pitoyables, plus d'une fois il fut sur le
-point de désespérer; de temps en temps, le vent lui envoyait un
-mugissement lugubre, par la cheminée; de temps en temps, se répandait
-sur Bloomsbury une brume si épaisse qu'il avait à se lever de son
-fauteuil pour rallumer le gaz; autour de lui régnaient la froideur et le
-désordre d'une maison longtemps inhabitée,--le plancher sans tapis, le
-sofa encombré de livres et de linge, les plumes rouillées, le papier
-glacé d'une épaisse couche de poussière; mais tout cela n'était que de
-petites misères _à côté_, et la vraie source de la dépression de Maurice
-consistait dans ces faux avortés qui, peu à peu, commençaient à épuiser
-toute la provision du papier à lettres.
-
-«C'est la chose la plus extraordinaire du monde!» gémissait-il. «Tous
-les éléments de la signature y sont, les jambages, les liaisons; et
-l'ensemble s'obstine à ne pas marcher! Le premier commis de banque venu
-flairera le faux! Allons, je vois que je vais avoir à calquer!»
-
-Il attendit la fin d'une averse, s'appuya contre la fenêtre, et, à la
-vue de tout John Street, calqua la signature de son oncle. Encore n'en
-produisit-il qu'un bien pauvre décalque, timide, maladroit, avec toute
-sorte d'hésitations et de reprises dénonciatrices.
-
-«N'importe! Il faudra que cela passe! se dit-il en considérant
-tristement son oeuvre. De toute façon, l'oncle Joseph est mort!»
-
-Après quoi il remplit le chèque, ainsi orné d'une fausse signature:
-_deux cents livres sterling_, y inscrivit-il; et il courut à la banque
-Anglo-Patagonienne, où étaient déposés les fonds de la maison de cuirs.
-
-Là, de l'air le plus indifférent qu'il put se donner, il présenta son
-faux au gros Ecossais roux à qui il avait affaire, d'habitude, lorsqu'il
-venait toucher ou déposer des fonds. L'Ecossais parut surpris à la vue
-du chèque; puis il le retourna dans un sens et dans l'autre, examina
-même la signature à travers une loupe; et sa surprise sembla se changer
-en un sentiment plus défavorable encore. «Voudriez-vous m'excuser un
-moment?» dit-il enfin au malheureux Maurice, en s'enfonçant dans les
-plus lointaines profondeurs de la maison de banque. Et, lorsqu'il
-revint, après un intervalle assez long, il était accompagné d'un de ses
-chefs, un petit monsieur vieillot et grassouillet, mais, cependant, de
-ceux dont on dit qu'ils sont «hommes du monde jusqu'au bout des doigts».
-
---M. Maurice Finsbury, je crois? demanda le petit homme du monde en
-mettant son lorgnon sur son nez pour mieux voir Maurice.
-
---Oui, monsieur! répondit Maurice en tremblant. Y a-t-il... est-ce qu'il
-y a quelque chose qui ne va pas?
-
---C'est que... voilà ce que c'est, monsieur Finsbury: nous sommes un peu
-étonnés de recevoir ceci! expliqua le banquier, en désignant le chèque.
-Pas plus tard qu'hier, nous avons été prévenus de n'avoir plus à vous
-délivrer d'argent!
-
---Prévenus! s'écria Maurice.
-
---Par votre oncle lui-même! poursuivit le banquier. Et nous avons
-également escompté à monsieur votre oncle un chèque de... voyons! de
-combien était le chèque, monsieur Bell?
-
---De huit cents livres, monsieur Judkin! répondit l'employé.
-
---Bent Pitman! murmura Maurice, dont les jambes chancelaient.
-
---Comment, monsieur? Je n'ai pas entendu! dit M. Judkin.
-
---Oh! ce n'est rien... une simple façon de parler!
-
---J'espère qu'il ne vous arrive rien de fâcheux, monsieur Finsbury? dit
-aimablement M. Bell.
-
---Tout ce que je puis vous dire--proféra Maurice avec un ricanement
-sinistre,--c'est que la chose est absolument impossible! Mon oncle est à
-Bournemouth, malade, incapable de remuer!
-
---Vraiment! fit M. Bell, en reprenant le chèque des mains de son chef.
-Mais ce chèque est daté d'aujourd'hui, et de Londres! Comment
-expliquez-vous cela, monsieur?
-
---Oh! c'est une erreur de date! bredouilla Maurice, pendant qu'un vif
-afflux de sang lui colorait le visage.
-
---Sans doute! sans doute! lui dit M. Judkin, en fixant de nouveau sur
-lui son terrible regard.
-
---Et puis, risqua Maurice, si même vous ne pouvez pas me remettre de
-grosses sommes, ceci n'est qu'une bagatelle... ces deux cents livres!
-
---Sans doute, monsieur Finsbury! répondit M. Judkin. Ce que vous dites
-est vrai; et, si vous insistez, je ne manquerai pas de soumettre votre
-demande à notre conseil d'administration. Mais je crains bien... en un
-mot, monsieur Finsbury, je crains que cette signature ne soit pas aussi
-correcte que nous sommes en droit de la désirer...
-
---Oh! cela n'a aucune importance! murmura précipitamment Maurice. Je
-vais demander à mon oncle de la recommencer. Voyez-vous, poursuivit-il
-en reprenant un peu d'assurance,--voyez-vous, monsieur, mon oncle est si
-souffrant qu'il n'a pas eu la force de signer ce chèque sans recourir à
-mon assistance; et j'imagine que les différences dans la signature
-viennent de ce que j'ai dû lui tenir la main.
-
-M. Judkin lança un regard aigu, droit dans les yeux de Maurice. Puis il
-se retourna vers M. Bell.
-
---Eh bien! dit-il, je commence à croire que nous avons été dupés, hier,
-par un escroc qui a réussi à se faire passer pour M. Joseph! Dites à
-Monsieur votre oncle que nous allons tout de suite avertir la police!
-Quant à ce chèque, je suis désolé d'avoir à vous répéter que, en raison
-de la manière dont il a été signé, la banque ne peut pas prendre sur
-elle... notre responsabilité... vous nous excuserez!
-
-Et il tendit le chèque à Maurice, à travers le comptoir. Maurice le
-saisit machinalement: sa pensée était tout entière à un autre sujet.
-
---Dans un cas comme celui-là, dit-il, la perte incombe uniquement à
-nous, c'est-à-dire à mon oncle et à moi!
-
---Pas du tout, monsieur, pas du tout! C'est la banque qui est
-responsable. Ou bien nous recouvrerons ces huit cents livres, ou bien
-nous vous les rembourserons sur nos profits et pertes: vous pouvez y
-compter!
-
-Le nez de Maurice s'allongea encore; puis un nouveau rayon d'espoir
-s'offrit à lui.
-
---Ecoutez! dit-il. Laissez-moi le soin de régler cette affaire! Je m'en
-charge. J'ai une piste! Et puis, les détectives, ça coûte si cher!
-
---La banque ne l'entend pas ainsi, monsieur! répliqua M. Judkin. La
-banque supportera tous les frais de l'enquête; nous dépenserons tout
-l'argent qu'il faudra. Un escroc non découvert constitue un danger
-permanent. Nous éclaircirons cette affaire à fond, monsieur Finsbury;
-vous pouvez compter sur nous, et vous mettre l'esprit en repos
-là-dessus!
-
---Eh bien! je prends sur moi toute la perte! déclara hardiment Maurice.
-Je vous demande d'abandonner l'affaire!
-
-A tout prix, il était résolu à empêcher l'enquête.
-
---Je vous demande pardon, reprit l'impitoyable M. Judkin; mais vous
-n'avez rien à voir dans cette affaire, qui est toute entre nous et
-monsieur votre oncle. Si celui-ci partage votre avis, et qu'il vienne
-nous le dire, ou qu'il consente à me recevoir auprès de lui...
-
---Tout à fait impossible! s'écria Maurice.
-
---Eh bien! vous voyez que nous avons les mains liées! Il faut que nous
-mettions aussitôt la police en mouvement!
-
-Maurice, machinalement, replia le chèque et le serra dans son
-portefeuille.
-
---Bonjour! dit-il. Et il sortit, il s'enfuit de la banque.
-
-«Je me demande ce qu'ils soupçonnent! songea-t-il. Je n'y comprends
-rien! Leur conduite a quelque chose d'inexplicable. Mais, d'ailleurs,
-peu importe. Tout est perdu! Le chèque a été touché. La police va être
-sur pied. Dans deux heures, cet idiot de Pitman sera en prison, et toute
-l'histoire du cadavre figurera dans les journaux du soir!»
-
-Si, cependant, le pauvre garçon avait pu entendre le dialogue qui avait
-eu lieu à la banque, après son départ, il aurait été sans doute moins
-effrayé; mais peut-être, en échange, se serait-il senti encore plus
-mortifié.
-
---Voilà une affaire bien curieuse, monsieur Bell! avait dit M. Judkin.
-
---Oui, monsieur, avait répondu M. Bell; mais je crois que nous lui avons
-donné une bonne alarme!
-
---Oh! nous n'entendrons plus parler de M. Maurice Finsbury! avait repris
-M. Judkin. Ce n'était qu'une première tentative de sa part, et nous
-avons eu tant de bons rapports avec la maison Finsbury que j'ai cru plus
-charitable d'agir doucement. Mais vous pensez bien comme moi, monsieur
-Bell, qu'il n'y a pas d'erreur possible sur la visite d'hier? C'est bien
-le vieux M. Finsbury lui-même qui est venu toucher ses huit cents
-livres, n'est-ce pas?
-
---Aucune erreur possible, monsieur! fit M. Bell avec un sourire. C'était
-bien M. Finsbury! Il m'a expliqué tout au long les principes de
-l'escompte!
-
---Fort bien! fort bien! conclut M. Judkin. La prochaine fois que M.
-Joseph Finsbury viendra, priez-le de passer dans mon cabinet! Je redoute
-un peu sa conversation; mais j'estime, dans le cas présent, que nous
-avons absolument le devoir de le mettre en garde!
-
-
-
-
-VII
-
-OÙ PITMAN PREND CONSEIL D'UN HOMME DE LOI
-
-
-Norfolk-Street n'est pas une grande rue; et ce n'est pas non plus une
-belle rue. On en voit sortir surtout des bonnes à tout faire, sales,
-dépeignées, évidemment engagées au rabais: on les voit, le matin, aller
-chercher des provisions dans la rue voisine, ou, le soir, se promener de
-long en large, écoutant la voix de l'amour. Deux fois par jour, on voit
-passer le marchand de _mou_ pour les chats. Parfois un novice joueur
-d'orgue de Barbarie se risque dans la rue, et aussitôt se remet en
-route, dégoûté. Les jours de fête, Norfolk-Street sert d'arène aux
-jeunes _sportsmen_ du voisinage, et les locataires ont l'occasion
-d'étudier les diverses méthodes possibles de l'attaque et de la défense
-individuelles. Et tout cela, d'ailleurs, n'empêche pas cette rue d'avoir
-le droit de passer pour «respectable»; car, étant très courte et très
-peu passagère, elle ne contient pas une seule boutique.
-
-Au temps où se passe l'action de notre récit, le numéro 7 de
-Norfolk-Street avait à sa porte une plaque de cuivre avec ces mots:
-_W.-D. Pitman, artiste._ Cette plaque ne se faisait pas remarquer par sa
-propreté; et de la maison, dans son ensemble, je ne puis pas dire
-qu'elle eût rien de particulièrement engageant. Et cependant, cette
-maison, à un certain point de vue, était une des curiosités de notre
-capitale; car elle avait pour locataire un artiste,--et même un artiste
-distingué, n'eût-il, pour le distinguer, que son insuccès,--_à qui
-jamais aucune revue illustrée n'avait consacré un article!_ Jamais aucun
-graveur sur bois n'avait reproduit «un coin du petit salon» de cette
-maison, ni «la cheminée monumentale du grand salon»; aucune jeune dame,
-débutant dans les lettres, n'avait célébré «la simplicité pleine de
-naturel» avec laquelle le maître W. D. Pitman l'avait reçue, «au milieu
-de ses trésors». Mais, d'ailleurs, moi-même, à mon vif regret, je ne
-vais pas avoir le loisir de combler cette lacune; car je n'ai affaire
-que dans l'antichambre, l'atelier, et le pitoyable «jardin» de
-l'esthétique demeure du _maître_ Pitman.
-
-Le jardin en question possédait une fontaine en plâtre (sans eau, du
-reste), quelques fleurs incolores dans des pots, et deux ou trois
-statues d'après l'antique, représentant des satyres et des nymphes d'une
-exécution plus médiocre que tout ce que mon lecteur pourra imaginer.
-D'un côté, ce jardin était ombragé par deux petits ateliers, sous-loués
-par Pitman aux plus obscurs et maladroits représentants de notre art
-national. De l'autre côté s'élevait un bâtiment un peu moins lugubre,
-avec une porte de derrière donnant sur une ruelle; c'était là que M.
-Pitman se livrait, chaque soir, aux joies de la création artistique.
-Toute la journée, il enseignait l'art à des jeunes filles, dans un
-pensionnat de Kensington; mais ses soirées du moins lui appartenaient,
-et il les prolongeait fort avant dans la nuit. Tantôt il peignait un
-_Paysage avec cascade_, à l'huile; tantôt il sculptait, gratuitement et
-de son plein gré (mais «en marbre», comme il aimait à le faire
-remarquer), le buste de quelque personnage public; tantôt encore il
-modelait en plâtre une nymphe («pouvant servir de lampadaire pour le gaz
-dans un escalier, monsieur!») ou bien un _Samuel enfant_, grandeur trois
-quarts de nature, qu'on aurait pu lui acheter pour le salon d'un bureau
-de nourrices.
-
-M. Pitman avait étudié autrefois à Paris, et même à Rome, aux frais d'un
-marchand de corsets, son cousin, qui malheureusement n'avait pas tardé à
-faire faillite; et bien que personne jamais n'eût poussé l'incompétence
-artistique jusqu'à lui soupçonner le moindre talent, on avait pu
-supposer qu'il avait un peu appris son métier. Mais dix-huit ans
-d'enseignement l'avaient dépouillé du maigre bagage de ses
-connaissances. Parfois les artistes à qui il sous-louait des ateliers ne
-pouvaient s'empêcher de le raisonner; ils lui remontraient, par exemple,
-combien c'était chose impossible de peindre de bons tableaux à la
-lumière du gaz, ou des nymphes grandeur nature sans le secours d'un
-modèle. «Oui, je sais cela! répondait-il. Personne ne le sait mieux que
-moi dans tout Norfolk-Street. Et je vous assure que, si j'étais riche,
-je n'hésiterais pas à employer les meilleurs modèles de Londres. Mais,
-étant pauvre, j'ai dû apprendre à me passer d'eux! Un modèle qui
-viendrait de temps à autre, voyez-vous? ne servirait qu'à troubler ma
-conception idéale de la figure humaine; loin d'être un avantage, ce
-serait un réel danger pour ma carrière d'artiste. Et quant à mon
-habitude de peindre à la lumière artificielle du gaz, je reconnais
-qu'elle n'est pas sans inconvénients; mais j'ai bien été forcé de
-l'adopter, puisque toutes mes journées se trouvent consacrées à des
-travaux d'enseignement!»
-
-Dans l'instant précis où je dois le présenter à mes lecteurs, Pitman se
-trouvait seul dans son atelier, sous la lueur mourante d'un morne jour
-d'octobre. Il était assis dans un fauteuil Windsor (avec une «simplicité
-pleine de naturel», certes), la tête coiffée de son chapeau de feutre
-noir. C'était un pauvre petit homme brun, maigre, inoffensif, touchant,
-avec ses habits de deuil, avec sa redingote trop longue, son faux-col
-droit et bas, avec son aspect vaguement ecclésiastique,--qui l'aurait
-été plus nettement encore sans une longue barbe se terminant en pointe.
-Et il y avait bien des fils d'argent dans ses cheveux et sa barbe. Il
-n'était plus tout jeune, le pauvre homme: et le veuvage, et la pauvreté,
-et une humble ambition toujours contrariée, tout cela n'était point fait
-pour le rajeunir!
-
-En face de lui, dans un coin près de la porte, se dressait un solide
-baril. Et Pitman avait beau se retourner dans son fauteuil: c'était
-toujours ce baril qui s'offrait à ses yeux comme à ses pensées.
-
-«Dois-je l'ouvrir? Dois-je le renvoyer? Dois-je prévenir de suite M.
-Semitopolis!» se demandait-il. «Non! décida-t-il enfin. Ne faisons rien
-sans avoir l'avis de M. Finsbury!» Après quoi il se leva et alla
-prendre, dans un tiroir, un buvard de cuir, tout usé. Il le posa sur la
-table, devant la fenêtre, en tira une feuille de ce papier à lettres
-couleur café au lait qui lui servait pour ses relations écrites avec la
-directrice du pensionnat où il donnait des leçons, et, laborieusement,
-il parvint à rédiger la lettre suivante:
-
-
-«Cher monsieur Finsbury, serait-ce trop présumer de votre obligeance que
-de vous prier de venir me voir un moment, ce soir même? Le sujet qui me
-préoccupe, et sur lequel j'ai à vous demander conseil, est des plus
-importants: car il s'agit de la statue d'_Hercule_, appartenant à M.
-Semitopolis, dont j'ai déjà eu l'occasion de vous parler. Je vous écris
-dans un grand état d'agitation et d'inquiétude: je crains, en vérité,
-que ce chef-d'oeuvre de l'art antique ne se soit égaré. Et j'ai en outre
-pour m'affoler une autre perplexité qui, d'ailleurs, se rattache à
-celle-là. Veuillez, je vous en prie, excuser l'inélégance de ce
-griffonnage, et croyez-moi votre tout dévoué
-
- «WILLIAM D. PITMAN.»
-
-
-Muni de cette lettre, il se mit en route, et alla sonner à la porte du
-numéro 233, dans King's Road, la rue voisine: c'est à cette adresse que
-l'avoué Michel Finsbury avait son domicile particulier. Pitman avait
-rencontré l'avoué, quatre ans auparavant, à Chelsea, dans une réunion
-d'artistes; ils étaient revenus ensemble, étant voisins; et Michel, qui
-était, au fond, un excellent garçon, n'avait point cessé, depuis lors,
-d'accorder à son petit voisin une amitié un peu dédaigneuse, mais
-secourable et sûre.
-
---Non! dit la vieille femme de ménage des Finsbury, qui était venue
-ouvrir la porte, M. Michel n'est pas encore rentré! Mais vous paraissez
-tout mal à l'aise, monsieur Pitman! Venez prendre un verre de sherry,
-monsieur, pour vous remonter!
-
---Merci, madame! pas aujourd'hui! répondit l'artiste. Vous êtes bien
-bonne, mais je me sens trop déprimé pour boire du sherry. Veuillez
-seulement, sans faute, remettre ce billet à M. Michel, et priez-le de
-passer un instant chez moi! Qu'il vienne par la porte de derrière,
-donnant sur la ruelle: je resterai toute la soirée dans mon atelier!
-
-Et il s'en retourna dans sa rue, et, lentement, rentra chez lui. Au coin
-de King's Road, la vitrine d'un coiffeur attira son attention. Longtemps
-il considéra la fière, noble, superbe dame en cire qui évoluait au
-centre de cette vitrine. Et, à ce spectacle, l'artiste se réveilla en
-Pitman, malgré les angoisses de l'homme privé.
-
-«On a beau jeu à se moquer de ceux qui font ces choses-là! se dit-il;
-mais il y a tout de même quelque chose, là-dedans! Il y a, dans cette
-figure, un je ne sais quoi d'altier, de grand, de vraiment distingué!
-C'est précisément le même je ne sais quoi que j'ai essayé d'exprimer
-dans mon _Impératrice Eugénie_!» soupira-t-il.
-
-Et, tout le long de son chemin, jusqu'à son atelier, il songea à ce «je
-ne sais quoi».
-
-«Ce contact immédiat de la réalité, se dit-il, voilà ce qu'on ne vous
-apprend pas à Paris! C'est un art anglais, purement anglais! Allons mon
-pauvre vieux, tu t'es laissé encroûter! secoue-toi! Vise plus haut,
-Pitman, vise plus haut!»
-
-Tout le temps de son thé, et, plus tard, pendant qu'il donnait à son
-fils sa leçon de violon, l'âme de Pitman oublia ses soucis pour
-s'envoler au pays de l'idéal. Et, dès qu'il eut achevé la leçon, il
-courut s'enfermer dans son atelier.
-
-La vue même du baril ne parvint pas à abattre son élan. Il se donna tout
-entier à son oeuvre--un buste de M. Gladstone, d'après une photographie.
-Avec un succès extraordinaire, il vainquit la difficulté que lui
-offrait, en l'absence de tout document, le derrière de la tête de son
-illustre modèle; et il allait attaquer les mémorables pointes du col de
-chemise, lorsque l'entrée de Michel Finsbury vint brusquement le
-rappeler à la réalité.
-
---Eh bien! qu'est-ce qu'il y a qui ne va pas? demanda Michel, en
-s'avançant vers la cheminée, où Pitman, à son intention, avait préparé
-un excellent feu.
-
---Aucun mot ne suffirait à vous exprimer mon embarras! dit l'artiste. La
-statue de M. Semitopolis n'est pas arrivée, et je crains qu'on ne me
-rende responsable de sa perte. Encore n'est-ce pas la question d'argent
-qui m'inquiète! Ce qui m'inquiète, monsieur Finsbury, c'est la
-perspective du scandale! Cet _Hercule_, comme vous savez, a quitté
-l'Italie en contrebande. Les princes romains qui le possédaient
-n'avaient pas le droit de s'en dessaisir, et c'est pour détourner les
-soupçons que M. Semitopolis m'a demandé, moyennant une petite
-commission, de permettre que le colis me fût adressé. Si la statue est
-restée en route, tout va se découvrir, et je vais être forcé d'avouer ma
-participation à cette illégalité!
-
---Voilà qui me paraît une affaire des plus graves! déclara l'avoué. Je
-prévois qu'elle va exiger beaucoup de boisson, Pitman!
-
---J'ai pris la liberté de... de tout préparer pour vous à cette
-intention! répondit l'artiste, en désignant, sur la table, une lampe à
-esprit de vin, une bouteille de _gin_, un citron, et des verres.
-
-Michel se confectionna un grog et offrit un cigare à son ami.
-
---Non, merci! dit Pitman. J'avais la faiblesse d'aimer beaucoup le
-tabac, autrefois; mais, vous savez, l'odeur est si tenace, sur les
-habits!
-
---Parfait! dit l'avoué. Maintenant, je suis en état de vous écouter.
-Allez-y de votre histoire!
-
-Et le pauvre Pitman, complaisamment, étala ses angoisses. Il était allé
-tout à l'heure à la Gare de Waterloo, espérant y trouver son _Hercule_;
-et on lui avait donné, au lieu du colosse attendu, un baril à peine
-assez grand pour contenir le _Discobole_. Pourtant, chose tout à fait
-extraordinaire, le baril lui était adressé, et venait de
-Marseille,--d'où devait venir l'_Hercule_;--et l'adresse était bien de
-la main de son correspondant italien. Et puis, chose plus extraordinaire
-encore, il avait appris qu'une caisse d'emballage gigantesque était
-arrivée par le même train, mais ayant une autre adresse, et une adresse
-désormais impossible à découvrir. «Le camionneur chargé de la porter
-s'est saoulé, et a répondu à mes questions en des termes que je
-rougirais de vous répéter. Il a été aussitôt mis à pied par le chef de
-service, qui a, d'ailleurs, été très aimable, et m'a promis de prendre
-des renseignements à Southampton. Mais, en attendant, que devais-je
-faire? J'ai laissé mon adresse et ai ramené le baril ici; après quoi, me
-rappelant un vieil adage, j'ai décidé de ne l'ouvrir qu'en présence de
-mon homme de loi.
-
---Et c'est tout? fit Michel. Je ne vois pas, dans tout cela, le moindre
-sujet d'inquiétude. L'_Hercule_ se sera attardé en route. Il vous
-arrivera demain, ou le jour d'après. Et quant à ce
-baril,--croyez-moi!--c'est un souvenir d'une de vos jeunes élèves.
-Suivant toute probabilité, il contient des huîtres!
-
---Oh! ne parlez pas si haut! s'écria le petit artiste. Si l'on vous
-entendait vous moquer de ces demoiselles, je perdrais aussitôt ma place.
-Et puis, pourquoi m'enverrait-on des huîtres, de Marseille? Et pourquoi
-me les aurait-on fait adresser de la main même de M. Ricardi, le
-partenaire de M. Semitopolis?
-
---Voyons un peu l'objet en question! dit Michel. Roulez-le jusqu'ici,
-sous le bec de gaz!
-
-Les deux hommes roulèrent le baril à travers l'atelier.
-
---Le fait est qu'il est bien lourd pour contenir des huîtres! observa
-judicieusement Michel.
-
---Si nous l'ouvrions, sans plus tarder? proposa Pitman, à qui
-l'influence combinée de la conversation et du grog avait rendu toute sa
-bonne humeur.
-
-Après quoi, sans attendre la réponse, il retroussa ses manches comme
-pour un concours de boxe, lança dans la corbeille à papier son faux-col
-de _clergyman_, et, tenant un ciseau d'une main et un marteau de
-l'autre, attaqua vigoureusement le baril mystérieux.
-
---Bravo! William Dent! voilà de bon ouvrage! criait Michel. Quel
-admirable bûcheron on pourrait faire de vous! Et savez-vous ce que je
-crois? Je crois que c'est une de vos jeunes élèves qui, pour parvenir
-jusqu'à vous, s'est enfermée elle-même dans ce baril! Est-ce qu'il n'y a
-pas une aventure comme ça dans l'histoire de Cléopâtre? Prenez bien
-garde à ne pas enfoncer votre ciseau dans la tête de la belle!
-
-Mais le spectacle de l'activité de Pitman était contagieux. Bientôt
-l'avoué ne put plus résister au désir de prendre sa part de la fête.
-Jetant son cigare au feu, il arracha les outils des mains de son ami, et
-se mit à défoncer le baril, à son tour. Et bientôt la sueur découla, en
-gros grains de chapelet, sur son large front; son pantalon, à la
-dernière mode, se couvrit de taches de rouille; et tout l'atelier
-vibrait à chacun de ses coups.
-
-Un tonneau bardé de fer n'est point chose facile à ouvrir, même quand on
-s'y prend de la bonne façon, mais, quand on ne s'y prend pas de la bonne
-façon, il y a bien des chances que, au lieu de s'ouvrir, le tonneau
-finisse par se briser tout entier. C'est précisément ce qui arriva au
-tonneau en question. Tout à coup, le dernier cercle de fer tomba; et ce
-qui avait été un solide baril, un spécimen magnifique de notre
-tonnellerie provinciale, ne fut plus qu'un tas confus de planches
-cassées.
-
-Au milieu d'elles, un étrange paquet de couvertures resta debout,
-quelques secondes, et puis s'affaissa lourdement sur la dalle de marbre
-de la cheminée. Et, en ce même instant, les couvertures s'écartèrent, et
-un lorgnon d'écaille vint rouler aux pieds de Pitman effaré.
-
---Silence! dit Michel.
-
-Il courut à la porte de l'atelier, qu'il ferma au verrou. Puis, tout
-pâle, il revint vers la cheminée, acheva d'écarter les couvertures, et
-recula en frissonnant.
-
-Il y eut un long silence dans l'atelier.
-
---Dites-moi la vérité! demanda enfin Michel, à voix basse. Est-ce vous
-qui avez fait ce coup-là?
-
-Et, du doigt, il désignait le cadavre.
-
-Le petit artiste ne parvint à émettre que des sons inarticulés.
-
-Michel versa du _gin_ dans un verre. «Tenez, dit-il, buvez ça! Et n'ayez
-pas peur de tout m'avouer! Vous savez que je resterai toujours votre
-ami!
-
-Mais Pitman reposa le verre sur la table sans avoir eu le courage d'y
-goûter.
-
---Je vous jure devant Dieu, dit-il, que ceci est pour moi un nouveau
-mystère! Dans mes pires cauchemars, je n'ai jamais rêvé rien de pareil.
-Je vous jure que je ne serais pas homme à écraser une mouche!
-
---Ça va bien! répondit Michel avec un profond soupir de soulagement. Je
-vous crois, mon pauvre vieux!--Et il serra énergiquement la main de son
-ami.--Excusez-moi, reprit-il un moment après: mais l'idée m'était venue
-que vous vous étiez peut-être débarrassé de M. Semitopolis!
-
---Ma situation n'aurait pas été plus affreuse si même je l'avais fait!
-gémit Pitman. Je suis un homme perdu! Tout est fini pour moi!
-
---En premier lieu, dit Michel, éloignons ceci de notre vue: car je dois
-vous avouer, mon cher Pitman, que cette visite de votre ami ne me
-revient que médiocrement. (Et il frissonnait de nouveau.) Où allons-nous
-pouvoir le fourrer?
-
---Vous pourriez peut-être transporter la chose dans le cabinet qui est
-là, si du moins vous avez le courage d'y toucher! murmura Pitman.
-
---Hé! mon pauvre Pitman, il faut bien que l'un de nous deux ait ce
-courage, et je crains que ce ne soit pas vous qui l'ayez jamais! Passez
-de l'autre côté de la table, tournez le dos, et préparez-moi un grog!
-C'est ce qu'on appelle la division du travail!
-
-Deux minutes après, Pitman entendit refermer la porte du cabinet.
-
---Là! déclara Michel. Voilà qui a tout de suite un air plus intime! Vous
-pouvez vous retourner, intrépide Pitman! Est-ce mon grog?--demanda-t-il
-en prenant un verre des mains de l'artiste.
-
---Mais, que le ciel me pardonne, c'est une limonade!
-
---Oh! Finsbury, par pitié, qu'allons-nous faire de cela? murmura Pitman
-en posant sa main sur l'épaule de son ami.
-
---Ce que nous allons en faire? L'enterrer au milieu de votre jardin, et,
-par-dessus, ériger une de vos statues en manière de monument funèbre!
-Mais, d'abord, mettez-moi un peu de _gin_ là-dedans!
-
---Monsieur Finsbury, par pitié, ne vous moquez pas de mon malheur! cria
-l'artiste. Vous voyez devant vous un homme qui a été toute sa vie--je
-n'hésite pas à le dire--éminemment respectable. A l'exception de la
-petite contrebande de l'_Hercule_ (et de cela même je me repens
-humblement!) jamais je n'ai rien fait qui ne pût être étalé au grand
-jour. Jamais je n'ai redouté la lumière! gémit le petit homme. Et
-maintenant, maintenant...
-
---Allons! un peu plus de nerf, mille diables! s'écria Michel. Je vous
-assure que des histoires comme celle-là arrivent tous les jours! C'est
-la chose la plus commune du monde et la plus insignifiante! Si seulement
-vous êtes tout à fait sûr de n'avoir pris aucune part à...
-
---Quels mots trouverai-je pour vous l'affirmer? commença Pitman.
-
---Je vous crois, je vous crois! reprit Michel. On voit bien que vous
-n'avez pas l'expérience que supposerait un acte comme celui-là. Mais
-voici ce que je voulais dire: si--ou plutôt puisque--vous ne savez rien
-du crime, puisque le... l'objet qui se trouve dans votre cabinet n'est
-ni votre père, ni votre frère, ni votre créancier, ni votre belle-mère,
-ni ce qu'on appelle un «mari outragé»...
-
---Oh! monsieur, interjeta Pitman, scandalisé.
-
---Puisque, en un mot, poursuivit l'avoué, vous n'avez eu aucun intérêt
-possible à ce crime, le champ, devant nous, est entièrement libre. Je
-dirai même que le problème est des plus passionnants. Et j'entends vous
-aider à le résoudre, Pitman, vous y aider jusqu'au bout! Voyons un peu!
-Il y a longtemps que je n'ai pas eu un jour de congé; demain matin, je
-préviendrai à mon bureau qu'on ne m'attende pas de toute la journée. De
-cette façon tout mon temps vous appartiendra, et nous pourrons remettre
-l'affaire en d'autres mains!
-
---Que voulez-vous dire? demanda Pitman. En quelles autres mains? Aux
-mains d'un inspecteur de police?
-
---Au diable l'inspecteur de police! répliqua Michel. Si vous ne voulez
-pas employer le moyen le plus court, qui consisterait à enterrer
-l'objet, dès ce soir, dans votre jardin, il faudra que nous trouvions
-quelqu'un qui consente à l'enterrer dans le sien. Bref, nous aurons à
-transmettre le dépôt aux mains de quelqu'un qui possède plus de
-ressources avec moins de scrupules.
-
---Un _détective_ privé, peut-être? suggéra Pitman.
-
---Ecoutez, mon cher, il y a des moments où vous me remplissez de pitié!
-répondit l'avocat. Et, à propos, ajouta-t-il sur un autre ton, j'ai
-toujours regretté que vous n'eussiez pas un piano, ici, dans votre
-caverne! Si vous ne savez pas en jouer vous-même, vos amis pourraient au
-moins se distraire en faisant de la musique, pendant que vous seriez
-occupé à tripoter de la boue!
-
---Je puis me procurer un piano, si cela vous convient! dit nerveusement
-Pitman, désireux de plaire. Vous savez, du reste, que je joue un peu du
-violon...
-
---Oui, je sais cela! dit Michel. Mais qu'est-ce qu'un violon, surtout
-étant donnée la manière dont vous en jouez? Non, ce qu'il faut, c'est un
-instrument polyphonique! Un bon contre-point, voilà le rêve! Et, en
-conséquence, je vais vous dire: puisqu'il est un peu trop tard, ce soir,
-pour que vous puissiez acheter un piano, je vais vous en donner un!
-
---Je vous remercie beaucoup! répondit Pitman ahuri. Vous voulez me
-donner votre piano? Je vous en suis vraiment bien reconnaissant!
-
---Mais oui, je vais vous donner un de mes deux pianos, poursuivit
-Michel, pour que, demain, l'inspecteur de police s'amuse à faire des
-arpèges pendant que ses _détectives_ fouilleront dans votre cabinet!
-
-Pitman le considérait avec ébahissement.
-
---Je plaisante! reprit Michel. Mais, aussi, vous ne comprenez rien sans
-qu'on soit forcé de vous mettre tous les points sur les _i_! Attention,
-Pitman, suivez bien mon argumentation! Je compte mettre à profit ce
-fait--très avantageux, en vérité--que vous et moi nous sommes absolument
-innocents du meurtre. Rien ne nous rattache à cet accident que la
-présence de... vous savez de quoi. Que nous parvenions à nous
-débarrasser de... de cela, et nous n'aurons plus aucune crainte à avoir.
-Eh bien! je vais donc vous donner mon piano! Demain, nous arrachons
-toutes les cordes, nous déposons... notre ami... à leur place, nous
-fermons l'instrument à clef, nous le mettons sur un chariot, et nous
-l'introduisons dans le salon d'un jeune monsieur que je connais de vue.
-
---Que vous connaissez de vue?... répéta Pitman.
-
---Mais surtout, reprit Michel, dont je connais mieux l'appartement qu'il
-ne le connaît lui-même. Cet appartement a eu autrefois pour locataire un
-de mes amis--je l'appelle «mon ami» pour abréger, il est présentement au
-bagne. Je l'ai défendu, je lui ai sauvé la vie, et le pauvre diable, en
-récompense, m'a laissé tout ce qu'il avait, y compris les clefs de son
-appartement. C'est là que je me propose de transporter votre... mettons:
-votre Cléopâtre! Comprenez-vous?
-
---Tout cela me semble bien étrange! murmura Pitman. Et qu'adviendra-t-il
-de ce pauvre monsieur que vous connaissez de vue?
-
---Oh! je fais cela pour son bien! répondit gaiement Michel. Il a besoin
-d'une secousse pour lui donner de l'entrain!
-
---Mais, mon cher ami, ne croyez-vous pas qu'il tombe sous le risque
-d'une accusation de... d'une accusation d'assassinat? balbutia Pitman.
-
---Hé! il en sera tout juste au point où nous en sommes! répondit
-l'avoué. Il est aussi innocent que vous, je puis vous l'affirmer! Ce qui
-fait pendre les gens, mon cher Pitman, c'est moins l'accusation que
-cette malheureuse circonstance aggravante qu'on appelle la culpabilité!
-
---Mais, vraiment! vraiment! insista Pitman, tout votre plan me paraît si
-étrange! Ne vaudrait-il pas mieux, en fin de compte, prévenir la police?
-
---Et amener un scandale! riposta Michel. _Le mystère de Norfolk-Street.
-Fortes présomptions d'innocence en faveur de Pitman._ Hein! quel effet
-cela ferait-il dans votre pensionnat?
-
---Cela y aurait pour conséquence mon expulsion immédiate! admit
-l'artiste. Oui, sans aucun doute!
-
---Et puis, d'ailleurs, dit Finsbury, vous supposez bien que je ne vais
-pas m'embarquer dans une affaire comme celle-là sans m'offrir un peu
-d'amusement, en échange de mes peines!
-
---Oh! mon cher monsieur Finsbury! est-ce là une bonne disposition pour
-venir à bout d'une affaire aussi grave? s'écria le malheureux Pitman.
-
---Allons! allons! je n'ai dit cela que pour vous remonter! répondit
-Michel, imperturbable. Croyez-moi, Pitman, rien n'est tel dans la vie
-qu'une judicieuse légèreté! Mais inutile de discuter davantage. Si vous
-consentez à suivre mon avis, sortons tout de suite et allons chercher le
-piano! Si vous n'y consentez pas, dites-le, et je vous laisserai
-terminer la chose à votre fantaisie!
-
---Vous savez bien que je dépends absolument de vous! répondit Pitman.
-Mais, oh! oh! quelle nuit je vais avoir à passer, avec cette... cette
-horreur dans mon atelier! Comment vais-je pouvoir penser à cela, sur mon
-oreiller?
-
---En tout cas, mon piano sera dans votre atelier aussi! répondit Michel.
-Pensez à lui, ça fera contrepoids!
-
-Une heure après, une charrette pénétra dans la ruelle; et le piano de
-Michel, un Erard à grande queue, d'ailleurs très défraîchi, fut déposé
-par les deux amis dans l'atelier de Pitman.
-
-
-
-
-VIII
-
-OÙ MICHEL S'OFFRE UN JOUR DE CONGÉ
-
-
-A huit heures sonnantes, le lendemain matin, Michel sonna à la porte de
-l'atelier. Il trouva l'artiste pitoyablement changé, blêmi, voûté,
-affaissé, avec des yeux hagards, qui sans cesse se dirigeaient vers la
-porte du petit cabinet de débarras. Et Pitman, de son côté, fut bien
-plus surpris encore du changement qu'il découvrait chez son ami. Michel,
-d'ordinaire,--peut-être l'ai-je déjà dit?--se piquait d'être vêtu à la
-dernière mode, et le fait est que sa mise était toujours d'une élégance
-irréprochable, à cela près qu'elle lui donnait un tout petit peu l'air
-d'un homme invité à une noce. Or, le matin en question, il était aussi
-éloigné que possible d'avoir ce petit air-là. Il portait une chemise de
-flanelle, une veste et un pantalon de grosse étoffe commune; ses pieds
-étaient chaussés de bottes éculées, et un vieil ulster dépenaillé
-achevait de le faire ressembler à un marchand d'allumettes ambulant.
-
---Me voici, William Dent! s'écria-t-il en ôtant le chapeau de feutre mou
-dont il s'était coiffé.
-
-Après quoi, tirant de sa poche deux mèches de poils rouges, il se les
-colla sur les joues, en manière de favoris, et se mit à danser d'un bout
-à l'autre de l'atelier, avec les grâces affectées d'une ballerine.
-
-Pitman sourit tristement.
-
---Jamais je ne vous aurais reconnu! dit-il.
-
---Voilà dont je suis bien aise! répondit Michel, en refourrant ses
-favoris dans sa poche. Mais à présent nous allons passer en revue votre
-garde-robe, car c'est à votre tour de vous déguiser!
-
---Me déguiser? gémit l'artiste. Est-ce qu'il faut vraiment que je me
-déguise? Les choses en sont-elles donc là?
-
---Mon cher ami, répliqua Michel, le déguisement est le charme de la vie.
-Qu'est-ce que la vie, comme le dit très bien le grand philosophe
-français, sans les plaisirs des déguisements? Mais d'ailleurs nous
-n'avons pas le choix: la nécessité est là! Il faut que nous soyons
-méconnaissables pour nombre de personnes, aujourd'hui, et en particulier
-pour M. Gédéon Forsyth,--c'est le nom du jeune homme que je connais de
-vue,--pour le cas où il se trouverait chez lui lorsque nous y viendrons!
-
---Mais s'il se trouve chez lui à ce moment, balbutia Pitman, nous sommes
-perdus!
-
---Bah! nous nous en tirerons bien! répondit légèrement Michel. Allons,
-faites-moi voir vos frusques, pour que j'avise à vous transformer en un
-nouvel homme!
-
-Dans la chambre à coucher de Pitman, Michel, après un long et minutieux
-examen, choisit une petite jaquette d'alpaga noir, ainsi qu'un pantalon
-d'été de nuance caca d'oie. Puis, avec ces deux objets sur le bras, il
-procéda à l'examen de la personne même de son ami.
-
---Vous avez là un faux-col clérical qui ne me plaît guère! observa-t-il.
-Vous ne voyez rien qui puisse le remplacer?
-
-Le professeur de dessin réfléchit un moment.
-
---J'ai, quelque part, deux chemises à col rabattu que je portais à
-Paris, quand j'étudiais la peinture!
-
---Parfait! s'écria Michel. Vous allez être d'un cocasse impayable!
-Tiens, des guêtres de chasse! poursuivit-il, tout en fourrageant dans le
-fond d'un placard. Oh! les guêtres sont absolument de rigueur! Et
-maintenant, mon vieux, vous allez mettre tout cela sur vous, et puis
-vous vous assoirez dans ce fauteuil, et vous réfléchirez à quelque
-problème d'esthétique pendant une bonne demi-heure! Après quoi, vous
-pourrez venir me rejoindre dans votre atelier!
-
-La matinée n'avait rien de séduisant. Dans le jardin de Pitman, le vent
-d'est soufflait par rafales, entre les statues, et lançait des flaques
-de pluie sur le vitrage de l'atelier. C'était l'instant où Maurice, à
-Bloomsbury, attaquait la centième version de la signature de son oncle.
-Au même instant, Michel, dans l'atelier de Norfolk Street, s'occupait
-non moins activement à arracher les cordes de son grand Erard.
-
-Une demi-heure plus tard, Pitman, en rentrant dans son atelier, trouva
-la porte du cabinet ouverte au large, et le coffre du piano discrètement
-fermé.
-
---Oh! mais c'est qu'il s'agit de vous débarrasser tout de suite de cette
-barbe que vous avez là! s'écria Michel, dès qu'il aperçut son ami.
-
---Ma barbe! fit Pitman, épouvanté. Non, je ne puis pas raser ma barbe!
-Je perdrais ma place au pensionnat! La directrice est très stricte pour
-tout ce qui est de l'apparence extérieure du personnel enseignant. Ma
-barbe m'est positivement indispensable!
-
---Vous pourrez la laisser repousser! répliqua Michel. Et, en attendant,
-vous serez si laid qu'on vous augmentera votre traitement!
-
---Mais c'est que je ne veux pas être trop laid! supplia l'artiste.
-
---Allons, pas d'enfantillages! dit Michel, qui détestait les barbes, et
-était heureux de pouvoir en supprimer une. Allons, soyez homme, faites
-ce sacrifice!
-
---Si vous le jugez absolument nécessaire!... murmura Pitman.
-
-Avec un profond soupir, il alla chercher de l'eau chaude dans la
-cuisine, installa un miroir sur son chevalet, et procéda au douloureux
-sacrifice. Michel était enchanté.
-
---Une transformation miraculeuse, ma parole d'honneur! déclara-t-il.
-Quand je vous aurai donné les lunettes en verre de vitre que j'ai dans
-ma poche, vous deviendrez le type parfait du commis voyageur allemand!
-
-Pitman, sans répondre, continuait à regarder misérablement, dans la
-glace, l'image de l'homme nouveau qu'il était devenu. Et Michel comprit
-qu'il avait le devoir de le réconforter.
-
---Savez-vous, lui demanda-t-il, ce que le gouverneur de la Caroline du
-Sud dit un jour au gouverneur de la Caroline du Nord? «Je trouve, dit ce
-puissant penseur, que le temps est toujours bien long entre deux verres
-d'eau-de-vie!» Eh bien! Pitman, si vous voulez bien chercher dans la
-poche gauche de mon ulster, j'ai l'idée que vous y trouverez un flacon
-de whisky. C'est cela, merci!--ajouta-t-il en remplissant deux
-verres.--Buvez-moi cela, et vous m'en direz des nouvelles!
-
-L'artiste étendait la main vers le pot à eau, mais Michel se hâta
-d'arrêter son mouvement.
-
---Pas même si vous me le demandiez à genoux! cria-t-il. C'est la plus
-belle qualité de whisky de table qu'on puisse trouver dans tout le
-Royaume-Uni!
-
-Pitman but une gorgée, reposa le verre sur la table, et soupira.
-
---En vérité, vous êtes bien le plus triste compagnon que l'on puisse
-rêver pour un jour de congé! s'écria Michel. Si c'est là tout ce que
-vous entendez au whisky, fini, mon vieux, vous n'en aurez plus; et,
-pendant que j'achèverai la bouteille, vous allez à votre tour vous
-mettre à l'ouvrage! car,--poursuivit-il,--j'ai fait une gaffe
-abominable: j'aurais dû vous envoyer commander la charrette avant votre
-déguisement! Mais aussi, Pitman, mon ami, il faut bien dire que vous
-n'êtes bon à rien! Pourquoi ne m'avez-vous pas fait penser à cela?
-
---Je ne savais pas même qu'il y avait une charrette à commander! gémit
-l'artiste. Mais, si vous voulez, je puis encore enlever mon déguisement!
-
---Vous auriez de la peine, en tous cas, à remettre votre barbe! observa
-Michel. Non, voyez-vous, c'est une gaffe: une de ces gaffes qui font
-pendre les gens, mon pauvre Pitman! Courez vite à l'agence de transports
-de King's Road! Vous direz qu'on vienne enlever le piano d'ici, qu'on le
-conduise à la Gare de Victoria et que, de là, on l'expédie par le chemin
-de fer à la gare de Cannon Street, où il devra être tenu à la
-disposition de monsieur... Que penseriez-vous de monsieur Victor Hugo?
-
---N'est-ce pas un nom un peu bien voyant? insinua Pitman.
-
---Voyant? répliqua dédaigneusement Michel. C'est-à-dire qu'un tel nom
-suffirait pour nous faire pendre tous les deux! «Brown», voilà qui est à
-la fois plus sûr et plus facile à prononcer! N'oubliez-pas de dire que
-ce piano doit être remis à M. Brown!
-
---Je voudrais, murmura Pitman, que, par pitié pour moi, vous ne fissiez
-pas autant d'allusions à la pendaison!
-
---Oh! d'y faire allusion, ce n'est pas encore un grand mal, mon ami!
-repartit Michel. Mais allons, vite, mettez votre chapeau et filez! Et ne
-manquez pas de tout payer d'avance!
-
-Abandonné à lui-même, l'avoué commença par diriger toute son attention
-sur le flacon de whisky, ce qui eut encore pour effet de rehausser
-considérablement l'état de bonne humeur où il se trouvait depuis le
-matin. Puis, lorsqu'il eut vidé le flacon, il s'occupa à ajuster ses
-favoris, devant la glace.
-
---Epatant! se dit-il avec orgueil, après s'être longuement contemplé;
-j'ai l'air d'un commis d'économat!
-
-Tout à coup lui revinrent à l'esprit les lunettes en verres de vitre
-(précédemment destinées à Pitman) qu'il avait dans sa poche. Il les mit
-sur son nez, et fut aussitôt ravi de l'effet.
-
-«Exactement ce qui me manquait! reprit-il. Je me demande de quoi j'ai
-l'air à présent?» Et il prit diverses poses, devant la glace, se les
-définissant tout haut au fur et à mesure. «Imitation d'un fournisseur de
-nouvelles à la main pour les journaux comiques. (Mais, pour cela, il me
-faudrait un parapluie.) Imitation d'un commis d'économat. Imitation d'un
-colon australien revenu en Angleterre pour visiter les lieux de son
-enfance! Parfait, voilà ce qu'il me faut!»
-
-Il en était à ce point de ses raisonnements lorsque ses yeux tombèrent
-sur le piano. Et, aussitôt, une impulsion irrésistible s'empara de lui.
-Il rouvrit le clavier, et, les yeux levés au plafond, fit courir ses
-doigts sur les touches muettes.
-
-Quand M. Pitman rentra dans l'atelier, il trouva son guide et sauveur
-occupé à accomplir des prodiges de virtuosité sur l'Erard silencieux.
-
---Que le ciel me vienne en aide! songea le petit homme. Il a bu toute la
-bouteille, et le voilà complètement ivre!
-
---Monsieur Finsbury! dit-il tout haut.
-
-Et Michel, sans se relever, tourna vers lui un visage fortement rougi,
-que bordaient les touffes rouges des favoris, et au milieu duquel
-s'étalaient les majestueuses lunettes.
-
---Capriccio en _sol mineur_ sur le départ d'un ami! se borna-t-il à
-répondre, tout en continuant la série de ses arpèges.
-
-Mais, soudain, l'indignation s'était éveillée dans l'âme de Pitman.
-
---Pardon! s'écria-t-il. Ces lunettes devaient être pour moi! Elles
-forment une partie essentielle de mon déguisement!
-
---Je suis résolu à les porter moi-même! répondit Michel.
-
-Après quoi il ajouta, non sans une certaine apparence de vérité:
-
---Et les gens seraient capables de soupçonner quelque chose si nous
-étions tous deux avec des lunettes!
-
---Soit! admit le bon Pitman. J'avais un peu compté sur ces lunettes:
-mais, naturellement, puisque vous insistez! Et voici un camion devant la
-porte!
-
-Pendant tout le temps que dura l'enlèvement du piano, Michel se tint
-caché dans le cabinet. Puis, dès que l'instrument fut parti, les deux
-amis sortirent par la porte principale de la maison, sautèrent dans un
-fiacre, et ne tardèrent pas à rouler vers le centre de la ville. La
-journée restait froide et aigre; mais, malgré la pluie et le vent,
-Michel refusa de fermer les vitres de la voiture. Il avait tout à coup
-imaginé d'assumer le rôle d'un cicérone et, sur son passage, désignait
-et commentait à Pitman les curiosités de Londres!
-
---Ma parole, mon cher ami, disait-il, vous me paraissez ne rien
-connaître de votre ville natale! Que penseriez-vous d'une visite à la
-Tour de Londres? Non? Au fait, cela nous écarterait peut-être un peu
-trop. Mais, du moins... Hé, cocher, faites le tour par Trafalgar Square!
-
-J'aurais peine à vous donner une idée de ce que souffrit Pitman, dans ce
-fiacre. Le froid, l'humidité, l'épouvante, une méfiance croissante à
-l'égard du chef sous les ordres duquel il s'était engagé, un sentiment
-de gêne, presque de honte, provoqué par l'absence du respectable
-faux-col, et un sentiment, plus amer encore, de dégradation, produit
-sans doute par la brusque suppression de la barbe: tels étaient les
-principaux ingrédients qui se mêlaient dans l'âme du malheureux artiste.
-
-Un premier soulagement fut, pour lui, d'arriver enfin au restaurant où
-ils devaient déjeuner. Un second soulagement lui fut d'entendre Michel
-demander un cabinet particulier. Et tandis que les deux hommes
-grimpaient l'escalier, sous la conduite d'un garçon étranger, Pitman
-nota avec satisfaction que non seulement le restaurant était presque
-vide, mais que la plupart des clients qui s'y trouvaient étaient des
-exilés du beau pays de France. Aucun d'eux, suivant toute probabilité,
-n'était en relation avec le pensionnat où Pitman donnait des leçons: car
-le professeur de français lui-même, bien qu'il fût soupçonné d'être
-catholique, n'était guère homme à fréquenter un établissement aussi
-interlope!
-
-Le garçon introduisit les deux amis dans une petite chambre nue, avec
-une table, un sofa, et le fantôme d'un feu. Sur quoi Michel se hâta de
-commander un supplément de charbon, ainsi que deux verres d'eau-de-vie
-avec un siphon d'eau de seltz.
-
---Oh! non! lui murmura Pitman. Plus d'eau-de-vie!
-
---Vous êtes vraiment extraordinaire! se récria Michel. Il faut pourtant
-bien que nous fassions quelque chose; et vous n'êtes pas sans savoir
-qu'on ne doit pas fumer avant les repas. Vous me paraissez absolument
-dépourvu de toute notion d'hygiène, mon pauvre vieux!
-
-Et il alla regarder tomber la pluie, à la fenêtre.
-
-Pitman, lui, se replongea dans sa triste rêverie. Ainsi donc c'était
-bien lui qui se trouvait grotesquement rasé, absurdement déguisé, en
-compagnie d'un homme ivre en lunettes, dans un restaurant étranger! Que
-dirait la directrice de son pensionnat, si elle pouvait le voir en cet
-état? Mais surtout que dirait-elle si elle pouvait savoir à quelle
-tragique et criminelle entreprise il se préparait?
-
-L'avoué, voyant que son ami était bien décidé à ne pas boire le verre
-d'eau-de-vie qu'on venait de lui servir, ne put cependant pas se
-résigner à boire seul.
-
---Tenez, dit-il au garçon, avalez-moi ça!
-
-Et le garçon engloutit tout le contenu du verre, en deux gorgées, ce qui
-lui valut la plus vive sympathie de Michel.
-
---Jamais je n'ai vu un homme boire plus vite! déclara-t-il à Pitman,
-quand le garçon fut sorti. Un tel spectacle rend confiance dans l'espèce
-humaine!
-
-Le déjeuner fut excellent, et Michel le mangea d'un excellent appétit.
-Mais, du ton le plus formel, il refusa à son compagnon la permission de
-boire plus d'un seul verre de la bouteille de champagne qui arrosait le
-repas.
-
---Non, non! lui dit-il confidentiellement. Il faut que l'un de nous deux
-ne soit pas tout à fait ivre! Comme dit le proverbe: «Un homme ivre,
-excellente affaire; deux hommes ivres, tout est perdu!»
-
-Après le café, Michel fit un effort admirable pour prendre une mine
-grave. Il regarda son ami bien en face, et, d'une voix un peu pâteuse,
-mais sévère, s'adressa à lui:
-
---Assez de folies! commença-t-il, très judicieusement. Arrivons à notre
-affaire! Pitman, écoutez bien ce que je vais vous dire! Sachez que je
-suis un Australien, un colon australien! Mon nom est John Dickson,
-entendez-vous cela? Et vous aurez certainement plaisir à apprendre que
-je suis riche, monsieur, très riche! Le genre d'entreprises que nous
-méditons, Pitman, ne saurait être préparé avec trop de soin. Tout le
-secret du succès est dans la préparation. Aussi me suis-je constitué,
-depuis hier soir, une biographie complète, et je vous l'exposerais bien
-volontiers, si, par malheur, je ne venais pas de l'oublier tout à coup!
-
---Je ne sais pas si c'est que je suis idiot... balbutia Pitman.
-
---C'est cela même! s'écria Michel. Complètement idiot; mais riche,
-aussi, encore plus riche que moi! J'ai supposé que cela vous ferait
-plaisir, Pitman, et j'ai décidé que vous nageriez littéralement dans
-l'or. Mais, par contre, je dois vous avouer que vous n'êtes qu'un
-Américain, et un fabricant de galoches en caoutchouc, par-dessus le
-marché. Encore n'est-ce point là tout votre malheur! Sachez, mon pauvre
-ami, que vous vous appelez Ezra Thomas! Et maintenant, ajouta Michel de
-son ton le plus sérieux, dites-moi qui nous sommes, vous et moi!
-
-L'infortuné petit homme fut interrogé trois fois de suite, avant d'avoir
-bien appris par coeur la double leçon.
-
---Voilà! s'écria enfin l'avoué. Nos plans sont prêts. Ne pas se
-contredire, c'est cela qui est l'essentiel.
-
---Mais je ne comprends pas très bien?... objecta Pitman.
-
---Oh! vous en comprendrez assez quand le moment sera venu! dit Michel en
-se levant.
-
---Mais c'est que vous ne m'avez dit que nos noms? reprit Pitman. Je ne
-vois toujours pas quelle histoire nous aurons à raconter?
-
---Hé! puisque je vous dis que j'en avais une et que je l'ai oubliée!
-reprit Michel. Nous en serons quitte pour en inventer une autre!
-
---Mais c'est que je ne sais pas inventer! protesta Pitman. Jamais je
-n'ai pu rien inventer, de toute ma vie!
-
---Eh bien! vous aurez à commencer aujourd'hui, mon petit! répondit
-simplement Michel. Après quoi il sonna, pour demander l'addition.
-
-Le pauvre Pitman n'était guère plus rassuré qu'avant le repas.
-
-«Je sais qu'il est très intelligent, songeait-il, mais, en conscience,
-puis-je me fier à un homme dans l'état où il est?»
-
-Et, lorsque de nouveau les deux amis se retrouvèrent dans un fiacre, il
-ne put s'empêcher de tenter un dernier effort.
-
---Ne croyez-vous pas, bégaya-t-il, que peut-être, tout bien considéré,
-nous ferions mieux d'ajourner cette affaire?
-
---Ajourner à demain ce qui peut être fait aujourd'hui! s'écria Michel,
-indigné. Allons, allons, Pitman, égayez-vous un peu! Encore une heure ou
-deux de patience, et la victoire nous appartiendra!
-
-A la gare de Cannon-Street, les deux amis s'informèrent du piano de M.
-Brown, et furent ravis d'apprendre qu'il était parfaitement arrivé. Ils
-se rendirent alors chez un loueur du voisinage de la gare, se munirent
-d'une grande charrette à bras, et revinrent prendre possession du piano.
-Après un court débat, il fut convenu que Michel traînerait la charrette,
-et que le rôle de Pitman consisterait à la pousser par derrière.
-
-La maison habitée par Gédéon Forsyth était d'ailleurs tout proche, de
-telle sorte que le voyage du piano dans la charrette put s'achever sans
-trop de mésaventures. Au coin de la rue où demeurait Gédéon, les deux
-amis confièrent la charrette à la garde d'un commissionnaire patenté;
-et, sans hâte, ils se dirigèrent vers le but final de leur expédition.
-Pour la première fois, Michel laissa voir une ombre d'embarras.
-
---Vous êtes bien sûr que mes favoris sont bien en place? demanda-t-il.
-Ce serait diablement ennuyeux, si j'étais reconnu!
-
---Vos favoris sont parfaitement en place! répondit Pitman après un
-scrupuleux examen. Mais moi, mon déguisement pourra-t-il m'empêcher
-d'être reconnu? Pourvu que je ne rencontre pas quelqu'un de mon
-pensionnat!
-
---Oh! l'absence de votre barbe suffit à vous rendre méconnaissable! Je
-vous recommande seulement de ne pas oublier de parler avec lenteur: et
-tâchez aussi, si vous pouvez, à parler un peu moins du nez qu'à votre
-ordinaire!
-
---Mais j'espère bien que ce jeune homme ne sera pas chez lui! soupira
-Pitman.
-
---Et moi, j'espère bien qu'il y sera, à la condition pourtant qu'il soit
-tout seul! répondit Michel. Cela nous simplifiera diantrement nos
-opérations!
-
-Et, en effet, lorsqu'ils eurent frappé à la porte d'un petit appartement
-du rez-de-chaussée, ce fut Gédéon en personne qui vint leur ouvrir. Il
-les fit entrer dans une chambre assez pauvrement meublée, à l'exception,
-toutefois, du manteau de la cheminée, qui se trouvait absolument
-encombré d'un assortiment varié de pipes, de paquets de tabac, de boîtes
-de cigares, et de romans français à couvertures jaunes.
-
---Monsieur Forsyth, je crois?--C'était Michel qui ouvrait ainsi
-l'attaque.--Monsieur, nous sommes venus vous prier de vouloir bien vous
-charger d'une petite affaire. Je crains d'être indiscret...
-
---Vous savez que, en principe, vous devriez être accompagné de votre
-avoué... risqua Gédéon.
-
---Sans doute, sans doute: vous nous désignerez votre avoué ordinaire,
-et, de cette façon, l'affaire pourra être mise sur un pied plus régulier
-dès demain!--répondit Michel en s'asseyant, et en signifiant à Pitman de
-s'asseoir aussi.--Mais, voyez-vous, nous ne connaissons aucun avoué dans
-cette ville; et comme on nous a parlé de vous, et que le temps presse,
-nous nous sommes permis de venir vous trouver!
-
---Puis-je demander, messieurs, reprit Gédéon, à qui je suis redevable de
-la recommandation?
-
---Vous pouvez parfaitement nous le demander, répliqua Michel avec un
-sourire malin; mais on nous a priés de ne pas vous le dire... au moins
-pour le moment!
-
---Une attention charitable de mon oncle, évidemment! se dit Gédéon.
-
---Je m'appelle John Dickson, poursuivit Michel, un nom bien connu à
-Ballarat, j'ose le dire! Et mon ami que voici est M. Ezra Thomas, des
-Etats-Unis d'Amérique, le riche manufacturier de galoches en caoutchouc.
-
---Voulez-vous attendre un instant, que j'aie pris note de cela? dit
-Gédéon, en s'efforçant de se donner l'air d'un vieux praticien.
-
---Peut-être cela ne vous dérangerait-il pas trop si j'allumais un
-cigare? demanda Michel.
-
-Car il avait fait un vigoureux effort pour reprendre son sang-froid en
-entrant chez son jeune confrère; mais, à présent, son cerveau
-recommençait à se voiler, en même temps qu'une terrible envie de dormir
-l'envahissait; et il espérait (comme tant d'autres l'ont espéré en
-pareil cas!) qu'un cigare lui éclaircirait les idées.
-
----Oh! certes non! s'écria Gédéon, infiniment aimable. Tenez, goûtez un
-de ceux-ci: je puis vous les recommander en confiance!
-
-Il prit une boîte de cigares sur la cheminée et la présenta à son
-client.
-
---Monsieur, recommença l'Australien, pour le cas où vous ne me
-trouveriez point tout à fait clair dans mes explications, peut-être
-vaut-il mieux vous avouer d'avance que je viens de faire un bon
-déjeuner. Après tout, c'est une chose qui peut arriver à chacun!
-
---Oh! certainement! répondit le prévenant avocat. Mais, je vous en prie,
-ne vous pressez pas! Je puis vous donner...--et il s'arrêta pour
-consulter pensivement sa montre,--oui, il se trouve que je puis vous
-donner toute l'après-midi!
-
---L'affaire qui m'amène ici, monsieur, reprit l'Australien, est
-diablement délicate, je peux bien vous le dire! Mon ami, M. Thomas,
-étant un Américain d'origine portugaise, et un riche fabricant de pianos
-Erard...
-
---De pianos Erard? s'écria Gédéon avec quelque surprise. M. Thomas
-serait-il un des chefs de la maison Erard?
-
---Oh! des Erard de contrefaçon, naturellement! répliqua Michel. Mon ami
-est l'Erard américain.
-
---Mais je croyais vous avoir entendu dire, objecta Gédéon, oui, j'ai
-certainement inscrit sur mon carnet... que votre ami était fabricant de
-galoches en caoutchouc?
-
---Oui, je sais que cela peut étonner à première vue! répondit
-l'Australien avec un sourire rayonnant. Mais, mon ami... Bref, il
-combine les deux professions! Et beaucoup d'autres encore, beaucoup,
-beaucoup, beaucoup d'autres! répéta M. Dickson, avec une solennité
-d'ivrogne. Les moulins de coton de M. Thomas sont une des curiosités de
-Tallahassee, les moulins de tabac de M. Thomas sont l'orgueil de
-Richmond, Va! Bref, c'est un de mes plus vieux amis, monsieur Forsyth,
-et vous m'excuserez de ne pas pouvoir contenir mon émotion en vous
-exposant son affaire!
-
-Le jeune avocat, pendant ce discours, considérait M. Thomas, et était
-bien agréablement impressionné par l'attitude modeste, presque timide,
-de ce petit homme, la simplicité et la gaucherie de ses manières.
-
---Quelle race étonnante que ces Américains! songeait-il. Regardez-un peu
-ce petit homme tout effarouché, vêtu comme un musicien ambulant, et
-pensez à la multiplicité des intérêts qu'il tient dans ses mains!
-
---Mais, reprit-il tout haut, ne ferions-nous pas bien d'en venir
-directement aux faits?
-
---Monsieur est un homme pratique, à ce que je vois! dit l'Australien. Eh
-bien! oui, j'en arrive aux faits. Sachez donc, monsieur, qu'il s'agit
-d'une rupture de promesse de mariage!
-
-Le malheureux Pitman était si peu préparé à cette situation nouvelle
-qu'il eut peine à retenir un cri.
-
---Mon Dieu! dit Gédéon, les affaires de ce genre sont souvent très
-ennuyeuses! Exposez-moi tous les détails du cas! ajouta-t-il avec bonté.
-Si vous voulez que je vous vienne en aide, ne me cachez rien!
-
---Dites-lui tout vous-même! dit à son compagnon Michel, qui,
-apparemment, avait conscience d'avoir achevé sa part du rôle. Mon ami va
-vous raconter tout cela! ajouta-t-il en se tournant vers Gédéon, avec un
-bâillement. Et vous m'excuserez, n'est-ce pas? si je ferme les yeux pour
-un instant! J'ai passé la nuit au chevet d'un ami malade.
-
-Pitman, absolument ahuri, regardait droit devant lui. La rage et le
-désespoir se mêlaient dans son âme innocente. Des idées de fuite, des
-idées même de suicide lui venaient, repartaient, et lui revenaient. Et
-toujours l'avocat attendait avec patience, et toujours l'artiste
-s'efforçait vainement de trouver des mots, n'importe lesquels.
-
---Oui, monsieur! Il s'agit d'une rupture de promesse de mariage! dit-il
-enfin à voix basse. Je... suis menacé d'un procès pour rupture de
-promesse de mariage!...
-
-Arrivé à ce point de son discours, il voulut se tirer la barbe, en quête
-d'une inspiration nouvelle. Ses doigts se refermèrent sur le poli
-inaccoutumé d'un menton rasé; et, du même coup, il sentit que tout ce
-qui lui restait d'espoir et de courage l'abandonnait irrémédiablement.
-Il se tourna vers Michel, et le secoua de toutes ses forces:
-
---Réveillez-vous! lui cria-t-il avec colère. Je n'en viens pas à bout,
-et vous le savez bien!
-
---Il faut que vous excusiez mon ami, monsieur! dit aussitôt Michel. Le
-fait est qu'il n'a pas été doué par la nature pour la narration. Mais au
-reste,--poursuivit-il,--l'affaire est des plus simples. Mon ami est un
-homme d'un tempérament passionné, et accoutumé à la vie patriarcale de
-son pays. Vous voyez la chose d'ici: un malheureux voyage en Europe,
-suivi de la malheureuse rencontre avec un soi-disant comte étranger, qui
-a une très jolie fille. M. Thomas a tout à fait perdu la tête. Il s'est
-offert, il a été accepté, et il a écrit,--écrit sur un ton que je suis
-sûr qu'il doit bien regretter à présent! Si ces lettres étaient jamais
-produites en justice, c'en serait fait de l'honneur de M. Thomas!
-
---Dois-je comprendre... commença Gédéon.
-
---Non, non cher monsieur, reprit gravement l'Australien, il est
-impossible que vous compreniez tant que vous n'aurez pas vu les lettres
-en question!
-
---Voilà, en vérité, une circonstance fâcheuse! dit Gédéon.
-
-Plein de pitié, il lança un coup d'oeil sur le coupable; puis, voyant
-sur le visage de celui-ci toutes les marques d'une confusion affreuse,
-il se hâta de détourner les yeux.
-
---Mais cela ne serait encore rien, poursuivit sévèrement M. Dickson: et,
-certes, monsieur, certes, j'aurais souhaité de tout mon coeur que M.
-Thomas ne se fût point déshonoré comme il l'a fait. Il est sans excuse,
-monsieur! Car il était fiancé, à ce moment,--il l'est même encore,--à la
-plus belle jeune fille de Constantinople, Ga.
-
---Ga? demanda Gédéon, étonné.
-
---Mais oui, une abréviation courante! dit Michel. On dit Ga, pour
-Georgia, de la façon que nous disons Co pour Compagnie.
-
---Je savais bien qu'on écrivait parfois ainsi, dit Gédéon, mais
-j'ignorais qu'on le prononçât de même!
-
---Oh! vous pouvez bien me croire quand je vous le dis! répondit Michel.
-Et maintenant, monsieur, vous pouvez comprendre par vous-même que, pour
-sauver mon malheureux ami, il va falloir déployer une habileté
-infernale! Pour de l'argent, il y en a, et à volonté! M. Thomas est tout
-prêt à souscrire, dès demain, un chèque de cent mille livres. Mais, au
-reste, monsieur Forsyth, nous avons mieux que ça! Ce comte étranger, le
-comte Tarnow, comme il s'appelle, a tenu autrefois un magasin de cigares
-à Bayswater, sous le nom plus modeste de Schmidt. Sa fille,--si
-toutefois c'est sa fille, prenez bien note de ce point, monsieur!--sa
-fille servait les clients dans le magasin. Et c'est elle qui, à présent,
-prétend épouser un homme de la situation sociale de M. Thomas! Eh bien!
-voyez-vous enfin ce que nous voulons? Nous savons que ces misérables
-méditent un coup, et nous désirons les prévenir. Courez bien vite à
-Hampton-Court, où demeurent les Tarnow, et employez la menace, ou la
-corruption, ou bien les deux moyens, jusqu'à ce que vous vous soyez fait
-remettre les lettres! Que si vous n'y parvenez pas, mon ami Thomas devra
-passer en justice, et perdre son honneur. Je serais moi-même forcé, en
-ce cas, de rompre toute relation avec lui! ajouta le peu chevaleresque
-ami.
-
---Je crois bien qu'il y a quelques chances de succès pour nous, dans
-tout cela! dit Gédéon. Savez-vous si ce Schmidt est connu de la police?
-
---Nous l'espérons bien! dit Michel. Nous avons bien des raisons de le
-supposer! Remarquez déjà le fait que ces gens ont habité Bayswater!
-Est-ce que le choix de ce quartier ne vous paraît pas bien suggestif?
-
-Pour la cinquième ou sixième fois depuis le commencement de cette
-remarquable entrevue, Gédéon se demanda s'il ne rêvait pas. «Mais non,
-se dit-il, l'excellent Australien aura sans doute trop copieusement
-déjeuné!» Et il ajouta tout haut: «Jusqu'à quelle somme pourrai-je
-aller?»
-
---J'ai l'idée que cinq mille livres suffiraient pour aujourd'hui! dit
-Michel. Et maintenant, monsieur, que nous ne vous retenions pas
-davantage! L'après-midi s'avance; il y a des trains pour Hampton-Court
-toutes les demi-heures, et je n'ai pas besoin de vous décrire
-l'impatience de mon ami. Tenez! voici un billet de cinq livres pour les
-premiers frais! Et voici l'adresse!
-
-Et Michel commença à écrire; puis il s'arrêta, déchira le papier, et en
-mit les morceaux dans sa poche.--Non, dit-il, j'aime mieux vous dicter
-l'adresse; mon écriture est trop illisible!
-
-Gédéon inscrivit soigneusement l'adresse: «Comte Tarnow, villa Kurnaul,
-Hampton Court.» Il prit ensuite une autre feuille de papier, et y
-écrivit encore quelques mots.
-
---Vous m'avez dit que vous n'avez pas fait choix d'un avoué! reprit-il.
-Voici l'adresse d'un avoué, qui, pour un cas de ce genre, est l'homme le
-plus habile de Londres!
-
-Et il tendit le papier à Michel.
-
---Ah! vraiment! s'écria Michel, en lisant sa propre adresse sur le
-papier.
-
---Oui, je sais, vous aurez vu son nom mêlé à des affaires assez
-malpropres! dit Gédéon; mais lui-même est un homme parfaitement
-honorable, et d'une capacité reconnue. Il ne me reste plus, messieurs,
-qu'à vous demander où je pourrai vous retrouver, à mon retour de Hampton
-Court?
-
---Au Grand-Hôtel Langham, naturellement! répliqua Michel. Et, sans
-faute, à ce soir!
-
---Sans faute! répondit Gédéon en souriant. Je puis venir à n'importe
-quelle heure, n'est-ce pas?
-
---Absolument, absolument! s'écria Michel, déjà debout pour prendre
-congé.
-
---Eh bien! que pensez-vous de ce jeune homme? demanda-t-il à Pitman, dès
-qu'ils se retrouvèrent dans la rue.
-
-Pitman murmura quelque chose comme: «Un parfait idiot!»
-
---Pas du tout! se récria Michel. Il sait quel est le meilleur avoué de
-Londres, et cela seul suffirait pour faire son éloge! Mais, dites donc,
-hein, ai-je été assez brillant?
-
-Pitman ne répondit rien.
-
---Holà! dit Michel en lui posant la main sur l'épaule. Pourrait-on
-savoir quel est le nouveau grief de Pitman?
-
---Vous n'aviez pas le droit de parler de moi comme vous l'avez fait!
-s'écria l'artiste. Votre langage a été tout à fait odieux! Vous m'avez
-blessé profondément.
-
---Moi! mais je n'ai pas dit un seul mot de vous! protesta Michel. J'ai
-parlé d'Ezra Thomas; et je vous prie de vouloir bien vous rappeler qu'il
-n'existe personne de ce nom!
-
---N'importe! vous m'en faites supporter de dures! murmura l'artiste.
-
-Cependant les deux amis étaient parvenus au coin de la rue, et là, sous
-la garde du fidèle commissionnaire, veillant sur lui avec un grand air
-de vertueuse dignité, là les attendait le piano, qui semblait un peu
-s'ennuyer dans la solitude de la charrette, tandis que la pluie
-découlait le long de ses pieds élégamment vernis.
-
-Ce fut encore le commissionnaire qui fut mis en réquisition pour aller
-chercher cinq ou six robustes gaillards au cabaret le plus voisin, et,
-avec leur aide, s'engagea la dernière bataille de cette mémorable
-campagne. Tout porte à croire que M. Gédéon Forsyth ne s'était pas
-encore installé dans son compartiment du train de Hampton Court lorsque
-Michel ouvrit la porte de l'appartement du jeune voyageur, et que les
-porteurs, avec des grognements professionnels, déposèrent le grand Erard
-au milieu de la chambre.
-
---Voilà, dit triomphalement Michel à Pitman après avoir congédié les
-hommes. Et maintenant, une précaution suprême! Il faut que nous lui
-laissions la clef du piano, et de telle manière qu'il ne manque pas à la
-trouver! Voyons un peu!
-
-Au centre du couvercle, sur le piano, il construisit une tour carrée
-avec des cigares et déposa la clef à l'intérieur du petit monument ainsi
-construit.
-
---Le pauvre jeune homme! dit l'artiste, quand ils se retrouvèrent de
-nouveau dans la rue.
-
---Le fait est qu'il est dans une diable de position! reconnut sèchement
-Michel. Tant mieux, tant mieux! ça le remontera!
-
---Et à ce propos, reprit l'excellent Pitman, je crains de vous avoir
-montré tout à l'heure un bien mauvais caractère, et bien de
-l'ingratitude! Je n'avais aucun droit, je le vois à présent, de
-m'offenser d'expressions qui ne s'adressaient pas directement à moi!
-
---C'est bon! dit Michel en se rattelant à la charrette. Pas un mot de
-plus, Pitman! Votre sentiment vous honore. Un honnête homme ne peut
-manquer de souffrir quand il entend insulter son _alter ego_.
-
-La pluie avait presque cessé; Michel était presque dégrisé, le «dépôt»
-avait été livré en d'autres mains, et les amis étaient réconciliés:
-aussi le retour chez le loueur leur parut-il, en comparaison avec les
-aventures précédentes de la journée, une véritable partie de plaisir. Et
-lorsqu'ils se retrouvèrent se promenant dans le Strand, bras dessus bras
-dessous, sans l'ombre d'un soupçon qui pesât sur eux, Pitman émit un
-profond soupir de soulagement.
-
---Maintenant, dit-il, nous pouvons rentrer à la maison!
-
---Pitman, dit l'avoué en s'arrêtant court, vous me désolez! Quoi! nous
-avons été à la pluie à peu près toute la journée, et vous proposez
-sérieusement de rentrer à la maison? Non, monsieur! Un grog au whisky
-nous est absolument indispensable!
-
-Il reprit le bras de son ami, et le conduisit inflexiblement dans une
-taverne d'apparence engageante, et je dois ajouter (à mon vif regret,
-d'ailleurs) que Pitman s'y laissa conduire assez volontiers. Maintenant
-que la paix était restaurée à l'horizon, une certaine jovialité
-innocente commençait à poindre dans les manières de l'artiste: et quand
-il leva son verre brûlant pour trinquer avec Michel, le fait est qu'il
-apporta à ce geste toute la pétulance d'une petite pensionnaire
-romanesque assistant à son premier pique-nique.
-
-
-
-
-IX
-
-COMMENT S'ACHEVA LE JOUR DE CONGÉ DE MICHEL FINSBURY
-
-
-Michel était, comme je l'ai déjà dit, un excellent garçon, et qui aimait
-à dépenser son argent, autant et peut-être plus encore qu'à le gagner.
-Mais il ne recevait ses amis qu'au restaurant, et les portes de son
-domicile particulier restaient presque toujours closes. Le premier
-étage, ayant plus d'air et de lumière, servait d'habitation au vieux
-Masterman; le salon ne s'ouvrait presque jamais; et c'était la salle à
-manger qui formait le séjour ordinaire de l'avoué. C'est là précisément,
-dans cette salle à manger du rez-de-chaussée, que nous retrouvons Michel
-s'asseyant à table pour le dîner, le soir du glorieux jour de congé
-qu'il avait consacré à son ami Pitman. Une vieille gouvernante
-écossaise, avec des yeux très brillants et une petite bouche volontiers
-moqueuse, était chargée du bon ordre de la maison: elle se tenait
-debout, près de la table, pendant que son jeune maître déroulait sa
-serviette.
-
---Je crois, hasarda timidement Michel, que je prendrais volontiers un
-peu d'eau-de-vie avec de l'eau de seltz.
-
---Pas du tout, monsieur Michel! répondit promptement la gouvernante. Du
-vin rouge et de l'eau!
-
---Bien, bien, Catherine, on vous obéira! dit l'avoué. Et pourtant, si
-vous saviez ce que la journée a été fatigante, au bureau!
-
---Quoi? fit la vieille Catherine. Mais vous n'avez pas mis le pied au
-bureau, de toute la journée!
-
---Et comment va le vieux? demanda Michel, pour détourner la
-conversation.
-
---Oh! c'est toujours la même chose, monsieur Michel! répondit la
-gouvernante. Je crois bien que, maintenant, ça ira toujours de même
-jusqu'à la fin du pauvre monsieur! Mais savez-vous que vous n'êtes pas
-le premier à me faire cette question aujourd'hui?
-
---Bah! s'écria Michel. Et qui donc vous l'a faite avant moi?
-
---Un de vos bons amis, répondit Catherine en souriant: votre cousin, M.
-Maurice!
-
---Maurice! qu'est-ce que ce mendiant est venu chercher ici? demanda
-Michel.
-
---Il m'a dit qu'il venait faire une visite, en passant, à M. Masterman!
-reprit la gouvernante. Mais moi, voyez-vous, j'ai mon idée sur ce qu'il
-venait faire. Il a essayé de me corrompre, monsieur Michel! Me
-corrompre!--répéta-t-elle, avec un accès de dédain inimitable.
-
---Vraiment? dit Michel. Je parie au moins qu'il n'a pas dû vous offrir
-une grosse somme!
-
---Peu importe la somme! répliqua discrètement Catherine. Mais le fait
-est que je l'ai renvoyé à ses affaires comme il convenait! Il ne se
-pressera pas de revenir ici!
-
---Vous savez qu'il ne faut pas qu'il voie mon père! dit Michel. Je
-n'entends pas exhiber le pauvre vieux à un petit crétin comme lui!
-
---Vous pouvez être sans crainte de ce côté! répondit la fidèle servante.
-Mais ce qu'il y a de comique, monsieur Michel,--faites donc attention à
-ne pas renverser de la sauce sur la nappe!--ce qu'il y a de comique,
-c'est qu'il s'imagine que votre père est mort, et que vous tenez la
-chose secrète!
-
-Michel fredonna un air.
-
---L'animal me paiera tout cela! dit-il.
-
---Est-ce que, avec la loi, vous ne pourriez rien contre lui? suggéra
-Catherine.
-
---Non, pas pour le moment du moins! répondit Michel. Mais, dites donc,
-Catherine! Vraiment je ne trouve pas que ce vin rouge soit une boisson
-bien saine! Allons! ayez un peu de coeur, et donnez-moi un verre
-d'eau-de-vie!
-
-Le visage de Catherine prit la dureté du diamant.
-
---Eh bien! puisque c'est ainsi, grommela Michel, je ne mangerai plus
-rien!
-
---Ce sera comme vous voudrez, monsieur Michel! dit Catherine.
-
-Après quoi elle se mit tranquillement à desservir la table.
-
-«Comme je voudrais que cette Catherine fût une servante moins dévouée!»
-soupira Michel en refermant sur lui la porte de la maison.
-
-La pluie avait cessé. Le vent soufflait encore, mais plus doucement, et
-avec une fraîcheur qui n'était pas sans charme. Arrivé au coin de King's
-Road, Michel se rappela tout à coup son verre d'eau-de-vie, et entra
-dans une taverne brillamment éclairée. La taverne se trouvait presque
-remplie. Il y avait là deux cochers de fiacre, une demi-douzaine de
-sans-travail professionnels; dans un coin, un élégant gentleman essayait
-de vendre à un autre gentleman, beaucoup plus jeune, quelques
-photographies esthétiques qu'il tirait mystérieusement d'une boîte de
-cuir; dans un autre coin, deux amoureux discutaient la question de
-savoir dans quel parc ils trouveraient le plus d'ombrage pour achever la
-soirée. Mais le morceau central et la grande attraction de la taverne
-était un petit vieillard vêtu d'une longue redingote noire, achetée
-toute faite, et sans doute d'acquisition récente. Sur la table de
-marbre, devant lui, entre des sandwichs et un verre de bière,
-s'étalaient des feuilles de papier couvertes d'écriture. Sa main se
-balançait en l'air avec des gestes oratoires, sa voix, naturellement
-aigre, était mise au ton de la salle de conférences; et, par des
-artifices comparables à ceux des antiques sirènes, ce vieillard tenait
-sous une fascination irrésistible la servante du bar, les deux cochers,
-un groupe de joueurs, et quatre des ouvriers sans travail.
-
---J'ai examiné tous les théâtres de Londres, disait-il, et, en mesurant
-avec mon parapluie la largeur des portes, j'ai constaté qu'elles étaient
-beaucoup trop étroites. Personne de vous évidemment n'a eu, comme moi,
-l'occasion de connaître les pays étrangers. Mais, franchement,
-croyez-vous que, dans un pays bien gouverné, de tels abus pourraient
-exister? Votre intelligence, si simple et inculte qu'elle soit, suffit à
-vous affirmer le contraire. L'Autriche elle-même, qui pourtant ne se
-pique pas d'être un peuple libre, commence à se soulever contre
-l'incurie qui laisse subsister des abus de ce genre. J'ai précisément là
-une coupure d'un journal de Vienne, sur ce sujet: je vais essayer de
-vous la lire, en vous la traduisant au fur et à mesure. Vous pouvez vous
-rendre compte par vous-mêmes: c'est imprimé en caractères allemands!
-
-Et il tendait à son auditoire le morceau de journal en question, comme
-un prestidigitateur fait passer dans la salle l'orange qu'il s'apprête à
-escamoter.
-
---Holà! mon vieux, c'est vous? dit tout à coup Michel, en posant sa main
-sur l'épaule de l'orateur.
-
-Celui-ci tourna vers lui un visage tout convulsé d'épouvante: c'était le
-visage de M. Joseph Finsbury.
-
---Michel! s'écria-t-il. Vous êtes seul?
-
---Mais oui! répondit Michel, après avoir commandé son verre
-d'eau-de-vie. Je suis seul. Qui donc attendiez-vous?
-
---Je pensais à Maurice ou à Jean, répondit le vieillard, manifestement
-soulagé d'un grand poids.
-
---Que voulez-vous que je fasse de Maurice ou de Jean? répondit le neveu.
-
---Oui, c'est vrai! répondit Joseph. Et je crois que je puis avoir
-confiance en vous! n'est-ce pas? Je crois que vous serez de mon côté?
-
---Je ne comprends rien à ce que vous voulez dire! répliqua Michel. Mais
-si c'est de l'argent qu'il vous faut, j'ai toujours une livre ou deux à
-votre disposition!
-
---Non, non, ce n'est pas cela, mon cher enfant! dit l'oncle, en lui
-serrant vivement la main. Je vous raconterai tout cela plus tard!
-
---Parfait! répondit le neveu. Mais, en attendant, que puis-je vous
-offrir?
-
---Eh bien! dit modestement le vieillard, j'accepterais volontiers une
-autre sandwich. Je suis sûr que vous devez être très surpris,
-poursuivit-il, de ma présence dans un lieu de ce genre. Mais le fait est
-que, en cela, je me fonde sur un principe très sage, mais peu connu...
-
---Oh! il est beaucoup plus connu que vous ne le supposez! s'empressa de
-répondre Michel, entre deux gorgées de son eau-de-vie. C'est sur ce
-principe que je me fonde toujours moi-même quand l'envie me vient de
-boire un verre!
-
-Le vieillard, qui était anxieux de se gagner la faveur de Michel, se mit
-à rire, d'un rire sans gaieté.
-
---Vous avez tant de verve, dit-il, que souvent vous m'amusez à entendre!
-Mais j'en reviens à ce principe dont je voulais vous parler. Il
-consiste, en somme, à s'adapter toujours aux coutumes du pays où l'on
-est. Or, en France, par exemple, ceux qui veulent manger vont au café ou
-au restaurant; en Angleterre, c'est dans des endroits comme celui-ci que
-le peuple a l'habitude de venir se rafraîchir. J'ai calculé que, avec
-des sandwichs, du thé, et un verre de bière à l'occasion, un homme seul
-peut vivre très commodément à Londres pour quatorze livres douze
-shillings par an!
-
---Oui, je sais! répondit Michel. Mais vous avez oublié de compter les
-vêtements, le linge, et la chaussure. Quant à moi, en comptant les
-cigares et une petite partie de plaisir de temps à autre, j'arrive fort
-bien à me tirer d'affaire avec sept ou huit cents livres par an. Ne
-manquez pas de prendre note de cela, sur vos papiers!
-
-Ce fut la dernière interruption de Michel. En bon neveu, il se résigna à
-écouter docilement le reste de la conférence qui, de l'économie
-politique, s'embrancha sur la réforme électorale, puis sur la théorie du
-baromètre, pour arriver ensuite à l'enseignement de l'arithmétique dans
-les écoles des sourds-muets. Là-dessus, la nouvelle sandwich étant
-achevée, les deux hommes sortirent de la taverne et se promenèrent
-lentement sur le trottoir de King's Road.
-
---Michel dit l'oncle, savez-vous pourquoi je suis ici? C'est parce que
-je ne peux plus supporter mes deux gredins de neveux! Je les trouve
-intolérables!
-
---Je vous comprends fort bien! approuva Michel. Ne comptez pas sur moi
-pour prendre leur défense!
-
---Figurez-vous qu'ils ne voulaient jamais me laisser parler! poursuivit
-amèrement le vieillard. Ils refusaient de me fournir plus d'un crayon
-par semaine! Le journal, tous les soirs, ils l'emportaient dans leurs
-chambres pour m'empêcher d'y prendre des notes! Or, Michel, vous me
-connaissez! Vous savez que je ne vis que pour mes calculs! J'ai besoin
-de jouir du spectacle varié et complexe de la vie, tel qu'il se révèle à
-moi dans les journaux quotidiens! Et ainsi mon existence avait fini par
-devenir un véritable enfer lorsque, dans le désordre de ce bienheureux
-tamponnement de Browndean, j'ai pu m'échapper. Les deux misérables
-doivent croire que je suis mort, et essayer de cacher la chose pour ne
-pas perdre la tontine!
-
---Et, à ce propos, où en êtes-vous pour ce qui en est de l'argent?
-demanda complaisamment Michel.
-
---Oh! je suis riche! répondit le vieillard. J'ai touché huit cents
-livres, de quoi vivre pendant huit ans. J'ai des plumes et des crayons à
-volonté; j'ai à ma disposition le British Museum, avec ses livres. Mais
-c'est extraordinaire combien un homme d'une intelligence raffinée a peu
-besoin de livres, à un certain âge! Les journaux suffisent parfaitement
-à l'instruire de tout!
-
---Savez-vous quoi? dit Michel. Venez demeurer chez moi!
-
---Michel, répondit l'oncle Joseph, voilà qui est très gentil de votre
-part: mais vous ne vous rendez pas compte de ce que ma position a de
-particulier. Il y a, voyez-vous, quelques petites complications
-financières qui m'empêchent de disposer de moi aussi librement que je le
-devrais. Comme tuteur, vous savez, mes efforts n'ont pas été bénis du
-ciel; et, pour vous dire la chose bien exactement, je me trouve tout à
-fait à la merci de cette bête brute de Maurice!
-
---Vous n'aurez qu'à vous déguiser! s'écria Michel. Je puis vous prêter
-tout de suite une paire de lunettes en verres à vitre, ainsi que de
-magnifiques favoris rouges.
-
---J'ai déjà caressé cette idée, répondit le vieillard; mais j'ai craint
-de provoquer des soupçons dans le modeste hôtel meublé que j'habite.
-J'ai constaté, à ce propos, que le séjour des hôtels meublés...
-
---Mais, dites-moi! interrompit Michel. Comment diable avez-vous pu vous
-procurer de l'argent? N'essayez pas de me traiter en étranger, mon
-oncle! Vous savez que je connais tous les détails du compromis, et de la
-tutelle, et de la situation où vous êtes vis-à-vis de Maurice!
-
-Joseph raconta sa visite à la banque, ainsi que la façon dont il y avait
-touché le chèque, et défendu que l'on avançât désormais aucun argent à
-ses neveux.
-
---Ah! mais pardon! Ça ne peut pas aller comme ça! s'écria Michel. Vous
-n'aviez pas le droit d'agir ainsi!
-
---Mais tout l'argent est à moi, Michel! protesta le vieillard. C'est moi
-qui ai fondé la maison de cuirs sur des principes de mon invention!
-
---Tout cela est bel et bon! dit l'avoué. Mais vous avez signé un
-compromis avec votre neveu, vous lui avez fait abandon de vos droits:
-savez-vous, mon cher oncle, que cela signifie simplement les galères,
-pour vous?
-
---Ce n'est pas possible! s'écria Joseph. Il est impossible que la loi
-pousse l'injustice jusque-là!
-
---Et le plus cocasse de l'affaire, reprit Michel avec un éclat de rire
-soudain, c'est que, par-dessus le marché, vous avez coulé la maison de
-cuirs! En vérité, mon cher oncle, vous avez une singulière façon de
-comprendre la loi: mais, pour ce qui est de l'humour, vous êtes
-impayable!
-
---Je ne vois rien là dont on ait à rire! observa sèchement M. Finsbury.
-
---Et vous dites que Maurice n'a pas pouvoir pour signer? demanda Michel.
-
---Moi seul ai pouvoir pour signer! répondit Joseph.
-
---Le malheureux Maurice! Oh! le malheureux Maurice! s'écria l'avoué, en
-sautant de plaisir. Et lui qui, en outre, s'imagine que vous êtes mort,
-et pense aux moyens de cacher la nouvelle!... Mais, dites-moi, mon
-oncle, qu'avez-vous fait de tout cet argent?
-
---Je l'ai déposé dans une banque, et j'ai gardé vingt livres! répondit
-M. Finsbury. Pourquoi me demandez-vous ça?
-
---Voici pourquoi! dit Michel. Demain, un de mes clercs vous apportera un
-chèque de cent livres, en échange duquel vous lui remettrez le reçu de
-la Banque, afin qu'il aille au plus vite rapporter les huit cents livres
-à la Banque Anglo-Patagonienne, en fournissant une explication
-quelconque que je me chargerai d'inventer pour vous. De cette façon,
-votre situation sera plus nette; et comme Maurice, tout de même, ne
-pourra pas toucher un sou en banque, à moins de faire un faux, vous
-voyez que vous n'aurez pas de remords à avoir de ce côté-là!
-
---C'est égal, j'aimerais mieux ne pas dépendre de votre bonté! répondit
-Joseph en se grattant le nez. J'aimerais mieux pouvoir vivre de mon
-propre argent, maintenant que je l'ai!
-
-Mais Michel lui secoua le bras.
-
---Il n'y aura donc pas moyen, lui cria-t-il, de vous faire comprendre
-que je travaille en ce moment à vous épargner le bagne!
-
-Cela était dit avec tant de sérieux que le vieillard en fut effrayé.
-
---Il faudra, dit-il, que je tourne mon attention du côté de la loi; ce
-sera pour moi un champ nouveau à explorer. Car bien que, naturellement,
-je comprenne les principes généraux de la législation, il y a beaucoup
-de ses détails que j'ai jusqu'à présent négligé d'examiner, et ce que
-vous m'apprenez là, par exemple, me surprend tout à fait. Cependant il
-se peut que vous ayez raison, et le fait est qu'à mon âge un long
-emprisonnement risquerait de m'être quelque peu préjudiciable. Mais avec
-tout cela, mon cher neveu, je n'ai aucun droit à vivre de votre argent!
-
---Ne vous inquiétez pas de cela! fit Michel. Je trouverai bien un moyen
-de rentrer dans mes fonds!
-
-Après quoi, ayant noté l'adresse du vieillard, il prit congé de lui au
-coin d'une rue.
-
-«Quel vieux coquin, en vérité! se dit-il. Et puis, comme la vie est une
-chose singulière! Je commence à croire pour de bon que la providence m'a
-expressément choisi, aujourd'hui, pour la seconder. Voyons un peu!
-Qu'ai-je fait depuis ce matin? J'ai sauvé Pitman, j'ai enseveli un mort,
-j'ai sauvé mon oncle Joseph, j'ai remonté Forsyth, et j'ai bu
-d'innombrables verres de diverses liqueurs. Si maintenant, pour finir la
-soirée, j'allais faire une visite à mes cousins, et poursuivre auprès
-d'eux mon rôle providentiel? Dès demain matin, je verrai sérieusement à
-tirer mon profit de tous ces événements nouveaux; mais, ce soir, que la
-charité seule inspire ma conduite!»
-
-Vingt minutes après, et pendant que toutes les horloges sonnaient onze
-heures, le représentant de la Providence descendit d'un fiacre, ordonna
-au cocher de l'attendre, et sonna à la porte du numéro 16, dans John
-Street.
-
-La porte fut aussitôt ouverte par Maurice lui-même.
-
---Oh! c'est vous, Michel? dit-il, en bloquant soigneusement l'étroite
-ouverture. Il est bien tard!
-
-Sans répondre, Michel s'avança, saisit la main de Maurice, et la serra
-si vigoureusement que le pauvre garçon fit, malgré lui, un mouvement de
-recul, ce dont son cousin profita pour entrer dans l'antichambre et pour
-passer ensuite dans la salle à manger, avec Maurice sur ses talons.
-
---Où est mon oncle Joseph? demanda-t-il, en s'installant dans le
-meilleur fauteuil.
-
---Il a été assez souffrant, ces jours derniers! répondit Maurice. Il est
-resté à Browndean. Il prend soin de lui, et je suis seul ici, comme vous
-voyez!
-
-Michel eut un sourire mystérieux.
-
---C'est que j'ai besoin de le voir pour une affaire pressante! dit-il.
-
---Il n'y a pas de raison pour que je vous laisse voir mon oncle, tandis
-que vous ne me laissez pas voir votre père! répliqua Maurice.
-
---Ta, ta, ta! dit Michel. Mon père est mon père; mais le vieux Joseph
-est mon oncle à moi aussi bien que le vôtre, et vous n'avez aucun droit
-de le séquestrer!
-
---Je ne le séquestre pas! dit Maurice, enragé. Il est souffrant; il est
-dangereusement malade, et personne ne peut le voir!
-
---Eh bien! je vais vous dire ce qui en est! déclara Michel. Je suis venu
-pour m'entendre avec vous, Maurice! ce compromis que vous m'avez
-proposé, au sujet de la tontine, je l'accepte!
-
-Le malheureux Maurice devint pâle comme un mort, et puis rougit
-jusqu'aux tempes, dans un soudain accès de fureur contre l'injustice
-monstrueuse de la destinée humaine.
-
---Que voulez-vous dire? s'écria-t-il. Je n'en crois pas un mot!
-
-Et lorsque Michel l'eut assuré qu'il parlait sérieusement:
-
---En ce cas, s'écria-t-il en rougissant de nouveau, sachez que je
-refuse! Voilà! Vous pouvez mettre cela dans votre pipe, et le fumer!
-
---Oh! oh! fit aigrement Michel. Vous dites que votre oncle est
-dangereusement malade, et cependant vous ne voulez plus du compromis que
-vous m'avez vous-même proposé quand il était bien portant! Il y a
-quelque chose de louche, là-dessous!
-
---Qu'entendez-vous par là? hurla Maurice.
-
---Je veux dire simplement qu'il y a là-dessous quelque chose qui n'est
-pas clair! expliqua Michel.
-
---Oseriez-vous faire une insinuation à mon adresse? reprit Maurice, qui
-commençait à entrevoir la possibilité d'intimider son cousin.
-
---Une insinuation? répéta Michel. Oh! ne nous mettons pas à employer de
-grands mots comme celui-là! Non, Maurice, essayons plutôt de noyer notre
-querelle dans une bouteille, comme deux galants cousins! _Les Deux
-galants cousins_, comédie, parfois attribuée à Shakespeare! ajouta-t-il.
-
-Le cerveau de Maurice travaillait comme un moulin. «Soupçonne-t-il
-vraiment quelque chose? Ou bien ne fait-il que parler au hasard? et que
-dois-je faire? Savonner, ou bien attaquer à fond? En somme, savonner
-vaut mieux: cela me fera toujours gagner du temps!»
-
---Eh bien!--dit-il tout haut, et avec une pénible affectation de
-cordialité,--il y a longtemps que nous n'avons point passé une soirée
-ensemble, Michel, et quoique mes habitudes, comme vous savez, soient
-extrêmement tempérées, je vais faire aujourd'hui une exception pour
-vous. Excusez-moi un moment! Je vais aller chercher dans la cave une
-bouteille de whisky!
-
---Pas de whisky pour moi! dit Michel. Un peu du vieux champagne de
-l'oncle Joseph, ou rien du tout!
-
-Pendant une seconde, Maurice hésita, car il n'avait plus que quelques
-bouteilles de ce vieux vin, et y tenait beaucoup; mais, dès la seconde
-suivante, il sortit sans répondre un mot. Il avait compris que, en le
-dépouillant ainsi de la crème de sa cave, Michel s'était imprudemment
-exposé, et livré à lui.
-
-«Une bouteille? se dit-il. Par saint Georges, je vais lui en donner
-deux! Ce n'est pas le moment de faire des économies; et, une fois que
-l'animal sera complètement ivre, ce sera bien le diable si je n'arrive
-pas à lui arracher son secret!»
-
-Ce fut donc avec une bouteille sous chaque bras qu'il rentra dans la
-salle à manger. Il prit deux verres dans le buffet, et les remplit avec
-une grâce hospitalière.
-
---Je bois à votre santé, mon cousin! s'écria-t-il gaiement. N'épargnez
-pas le vin, dans ma maison!
-
-Debout près de la table, Michel vida son verre. Il le remplit de
-nouveau, et revint s'asseoir dans son fauteuil, emportant la bouteille
-avec lui. Et bientôt trois verres de vieux champagne, absorbés coup sur
-coup, produisaient un changement notable dans sa manière d'être.
-
---Savez-vous que vous manquez de vivacité d'esprit, Maurice!
-observa-t-il. Vous êtes profond, c'est possible: mais je veux être pendu
-si vous avez l'esprit vif!
-
---Et qu'est-ce qui vous fait croire que je sois profond? demanda Maurice
-avec un air de simplicité amusée.
-
---Le fait que vous ne voulez pas d'un compromis avec moi! répondit
-Michel, qui commençait à s'exprimer avec beaucoup de difficulté. Vous
-êtes profond, Maurice, très profond, de ne pas vouloir de ce compromis!
-Et vous avez là un vin qui est bien bon! Ce vin est le seul trait
-respectable de la famille Finsbury. Savez-vous que c'est encore plus
-rare qu'un titre! bien plus rare! Seulement, quand un homme a dans sa
-cave du vin comme celui-là, je me demande pourquoi il ne veut pas d'un
-compromis!
-
---Mais, vous-même, vous n'en vouliez pas, jusqu'ici! dit Maurice,
-toujours souriant. A chacun son tour!
-
---Je me demande pourquoi je n'en ai pas voulu! Je me demande pourquoi
-vous n'en voulez pas! reprit Michel. Je me demande pourquoi chacun de
-nous pense que l'autre n'a pas voulu du compromis! Dites donc,
-savez-vous que c'est là un problème très... très re... très remarquable?
-ajouta-t-il, non sans orgueil d'avoir enfin triomphé de tous les
-obstacles oraux qu'il avait trouvés sur sa route.
-
---Et quelle raison croyez-vous que j'aie pour refuser? demanda
-adroitement Maurice.
-
-Michel le regarda bien en face, puis cligna d'un oeil.
-
---Ah! vous êtes un malin! dit-il. Tout à l'heure vous allez me demander
-de vous aider à sortir de votre pétrin. Et le fait est que je sais bien
-que je suis l'émissaire de la Providence; mais, tout de même, pas de
-cette manière-là! Vous aurez à vous en tirer tout seul, mon bon ami, ça
-vous remontera! Quel terrible pétrin cela doit être, pour un jeune
-orphelin de quarante ans: la maison de cuirs, la banque, et tout le
-reste!
-
---J'avoue que je ne comprends rien à ce que vous voulez dire! déclara
-Maurice.
-
---Je ne suis pas sûr d'y comprendre grand'chose moi-même! dit Michel.
-Voici un vin excellent, monsieur, ex'lent vin. Mais revenons un peu à
-votre affaire, hein? Donc, voilà un oncle de prix qui a disparu! Eh
-bien! tout ce que je veux savoir, c'est ceci: où est cet oncle de prix?
-
---Je vous l'ai dit; il est à Browndean! répondit Maurice, en essuyant
-son front à la dérobée, car ces petites attaques répétées commençaient à
-le fatiguer réellement.
-
---Facile à dire, Brown... Brown... Hé, après tout, pas si facile à dire
-que çà! s'écria Michel, irrité. Je veux dire que vous avez beau jeu à me
-répondre n'importe quoi. Mais ce qui ne me plaît pas là-dedans, c'est
-cette disparition complète d'un oncle! Franchement, Maurice, est-ce
-commercial?
-
-Et il hochait la tête, tristement.
-
---Rien n'est plus simple, ni plus clair! répondit Maurice, avec un calme
-chèrement payé. Pas l'ombre d'un mystère, dans tout cela! Mon oncle se
-repose, à Browndean, pour se remettre de la secousse qu'il a subie dans
-l'accident!
-
---Ah! oui, dit Michel, une rude secousse!
-
---Pourquoi dites-vous cela? s'écria vivement Maurice.
-
---Oh! je le dis en m'appuyant sur la meilleure autorité possible! C'est
-vous-même qui venez de me le dire! répliqua Michel. Mais si vous me
-dites le contraire, à présent, naturellement j'aurai à choisir entre les
-deux versions. Le fait est que... que j'ai renversé du vin sur le tapis;
-on dit que ça leur fait du bien, aux tapis! Le fait est que notre cher
-oncle... Mort, hein?... Enterré?
-
-Maurice se dressa sur ses pieds.
-
---Qu'est-ce que vous dites? hurla-t-il.
-
---Je dis que j'ai renversé du vin sur le tapis! répondit Michel en se
-levant aussi. Mais c'est égal, je n'ai pas tout renversé! Bien des
-amitiés au cher oncle, n'est-ce pas?
-
---Vous voulez vous en aller? demanda Maurice.
-
---Hé! mon pauvre vieux, il le faut! Forcé d'aller veiller un ami malade!
-répondit Michel, en se tenant à la table pour ne pas tomber.
-
---Vous ne partirez pas d'ici avant de m'avoir expliqué vos allusions!
-déclara Maurice d'un ton féroce. Qu'avez-vous voulu dire? Pourquoi
-êtes-vous venu ici?
-
-Mais l'avoué était déjà parvenu jusqu'à la porte du vestibule.
-
---Je suis venu sans aucune mauvaise intention, je vous assure! dit-il en
-mettant la main sur son coeur. Je vous jure que je n'ai pas eu d'autre
-intention que de remplir mon rôle d'agent de la Providence!
-
-Puis il parvint jusqu'à la porte de la rue, l'ouvrit, non sans peine, et
-descendit vers le fiacre, qui l'attendait. Le cocher, brusquement
-réveillé d'un somme, lui demanda où il fallait le conduire.
-
-Michel s'aperçut que Maurice l'avait suivi sur le seuil de la maison; et
-une brillante inspiration lui vint à l'esprit.
-
-«Ce garçon-là a besoin d'être remonté sérieusement!» songea-t-il.
-
---Cocher, conduisez-moi à Scotland-Yard[1]! dit-il tout haut, en se
-tenant à la roue. Car, enfin, cocher, il y a quelque chose de louche
-dans cet oncle et son accident! Tout cela mérite d'être tiré au clair!
-Conduisez-moi à Scotland-Yard!
-
- [1] La préfecture de police.
-
---Vous ne pouvez pas me demander cela pour de bon! dit le cocher, avec
-la cordiale sympathie qu'ont toujours ses pareils pour un homme du monde
-en état d'ivresse. Ecoutez, monsieur, vous feriez mieux de vous faire
-ramener chez vous! Demain matin, vous pourrez toujours aller à
-Scotland-Yard!
-
---Vous croyez? demanda Michel. Allons, en ce cas, conduisez-moi plutôt
-au Bar de la Gaîté!
-
---Le Bar de la Gaîté est fermé, monsieur!
-
---Eh bien, alors, chez moi! dit Michel, résigné.
-
---Mais où cela, monsieur?
-
---Ma foi, vraiment, mon ami, je ne sais pas! dit Michel en s'asseyant
-dans le fiacre. Conduisez-moi à Scotland-Yard, et, là-bas, nous
-demanderons!
-
---Mais vous devez bien avoir une carte de visite, dit l'homme à travers
-le guichet du plafond. Donnez-moi votre porte-cartes!
-
---Quelle prodigieuse intelligence, pour un cocher de fiacre! s'écria
-Michel, en passant son porte-cartes au cocher.
-
-Et celui-ci lut tout haut, à la lumière du gaz:
-
---Michel Finsbury, 233, King's Road, Chelsea. Est-ce bien cela,
-monsieur?
-
---Parfait! s'écria Michel. Conduisez-moi là, si vous y voyez
-suffisamment, avec toutes ces maisons qui s'obstinent à rester sens
-dessus dessous!
-
-
-
-
-X
-
-GÉDÉON FORSYTH ET LE GRAND ERARD
-
-
-Je suis bien sûr que personne d'entre vous n'a lu _le Mystère de
-l'Omnibus_, par E. H. B., un roman qui a figuré pendant plusieurs jours
-aux devantures des libraires, et puis qui a entièrement disparu de la
-surface du globe. Ce que deviennent les livres, une semaine ou deux
-après leur publication, où ils vont, à quel usage on les emploie: ce
-sont là autant de problèmes qui, bien souvent, m'ont tourmenté pendant
-des nuits d'insomnie. Le fait est que personne, à ma connaissance, n'a
-lu _le Mystère de l'Omnibus_, par E. H. B., cependant j'ai pu m'assurer
-qu'il n'existe plus aujourd'hui que trois exemplaires de cet ouvrage.
-L'un se trouve à la bibliothèque du British Museum, d'ailleurs à jamais
-rendu inabordable par suite d'une erreur d'inscription au catalogue; un
-autre se trouve dans les caves de débarras de la Bibliothèque des
-Avocats, à Edimbourg; enfin, le troisième, relié en maroquin, appartient
-à notre ami Gédéon Forsyth. Pour vous expliquer le placement actuel de
-ce troisième exemplaire, vous allez évidemment supposer que Gédéon a
-beaucoup admiré le roman d'E. H. B. Et, je puis vous le dire, vous ne
-vous tromperez pas dans cette supposition. Gédéon, aujourd'hui encore,
-continue à admirer _le Mystère de l'Omnibus_: il l'admire et il l'aime,
-avec une tendresse toute paternelle, car c'est lui-même qui en est
-l'auteur. Il l'a signé des initiales de son oncle, M. Edouard Hugues
-Bloomfield; mais c'est lui seul qui l'a écrit en entier. Il s'était
-d'abord demandé, avant la publication, s'il n'allait pas tout au moins
-confier à quelques amis le secret de sa paternité; mais après la
-publication, et l'insuccès monumental qui l'a accueillie, la modestie du
-jeune romancier est devenue plus pressante; et, sans la révélation que
-je vous fais aujourd'hui, le nom de l'auteur de ce remarquable ouvrage
-aurait risqué de demeurer à jamais inconnu.
-
-Cependant, le jour déjà lointain où Michel Finsbury prit son fameux
-congé, le livre de Gédéon venait à peine de paraître, et un de ses
-exemplaires se trouvait exposé à l'étalage de la marchande de journaux,
-dans la Gare de Waterloo: de telle sorte que Gédéon put le voir, avant
-de monter dans le train qui allait le conduire à Hampton-Court. Mais, le
-croira-t-on? la vue de son oeuvre ne provoqua chez lui qu'un sourire
-dédaigneux. «Quelle vaine ambition de paresseux, se dit-il, que celle
-d'un faiseur de livres!» Il eut honte de s'être abaissé jusqu'à la
-pratique d'un art aussi enfantin. Tout entier à la pensée de sa première
-cause, il se sentait enfin devenu un homme. Et la muse qui préside au
-roman-feuilleton (une dame qui doit être sans doute d'origine française)
-s'envola d'auprès de lui, pour aller se mêler de nouveau à la danse de
-ses soeurs, autour des immortelles fontaines de l'Hélicon.
-
-Durant toute la demi-heure du voyage, de saines et robustes réflexions
-pratiques égayèrent l'âme du jeune avocat. A tout instant, il se
-choisissait, par la portière du wagon, la petite maison de campagne qui
-allait bientôt devenir l'asile de sa vie. Et déjà, en parfait
-propriétaire, il projetait des améliorations aux maisons qu'il voyait; à
-l'une, il ajoutait une écurie; à l'autre, un jeu de tennis; il
-s'imaginait le charmant aspect qu'aurait une troisième, lorsque, en face
-d'elle, sur la rivière, il se serait fait construire un pavillon de
-bois. «Et quand je pense, se disait-il, qu'il y a une heure à peine
-j'étais encore un insouciant jeune sot, uniquement occupé de canotage et
-de romans-feuilletons! Je passais à côté des plus ravissantes maisons de
-campagne sans même les honorer d'un regard! Comme il faut peu de temps
-pour mûrir un homme!»
-
-Le lecteur intelligent reconnaîtra tout de suite, et d'après ce simple
-monologue, les ravages causés dans le coeur de Gédéon par les beaux yeux
-de Mlle Hazeltine. L'avocat, au sortir de John Street, avait conduit la
-jeune fille dans la maison de son oncle, M. Bloomfield; et ce
-personnage, ayant appris de son neveu qu'elle était victime d'une double
-oppression, l'avait prise bruyamment sous sa protection.
-
---Je me demande qui est le pire des deux, s'était-il écrié: ce vieil
-oncle sans scrupules, ou ce grossier jeune coquin de neveu! En tout cas,
-je vais tout de suite écrire au _Pall Mall_, pour les dénoncer! Quoi!
-Vous dites que non? Pardon, monsieur, il faut qu'ils soient dénoncés!
-C'est un devoir public... Comment? Vous dites que cet oncle est un
-conférencier radical? En ce cas, oui, vous avez raison, la chose doit
-être menée avec plus de réserve! Je suis sûr que ce pauvre oncle aura
-été scandaleusement trompé!
-
-De tout cela résulta que M. Bloomfield ne mit pas à exécution son projet
-de lettre à la _Pall Mall Gazette._ Il déclara seulement que miss
-Hazeltine avait à être tenue à l'abri des recherches probables de ses
-persécuteurs; et comme il se trouvait posséder un yacht, il jugea
-qu'aucune autre retraite ne pouvait être plus sûre pour l'infortunée
-jeune fille. Le matin même du jour où Gédéon se rendait à Hampton Court,
-Julia, en compagnie de M. et de Mme Bloomfield, avait quitté Londres à
-bord du yacht familial. Et Gédéon, comme l'on pense, aurait bien aimé
-être du voyage: mais son oncle n'avait pas cru devoir lui accorder cette
-faveur. «Non, Gid! lui avait-il dit. On va évidemment te filer; il ne
-faut pas qu'on te voie avec nous!» Et le jeune homme n'avait pas osé
-contester cette étrange illusion; car il craignait que son oncle ne se
-relâchât de son beau zèle pour la protection de Julia, s'il découvrait
-que l'affaire n'était pas aussi romanesque qu'il se l'était figurée. Au
-reste, la discrétion de Gédéon avait eu sa récompense; car le vieux
-Bloomfield, en lui posant sur l'épaule sa pesante main, avait ajouté ces
-mots, dont la signification avait été aussitôt comprise: «Je devine bien
-ce que tu as en tête, Gédéon! Mais si tu veux obtenir cette jeune fille,
-il faudra que tu travailles, mon gaillard, entends-tu?»
-
-Ces agréables paroles avaient déjà contribué à égayer l'avocat lorsque,
-ayant pris congé des voyageurs, il était retourné chez lui pour lire des
-romans; et, maintenant, pendant que le train l'emportait à Hampton
-Court, c'étaient elles encore qui formaient la base fondamentale de ses
-viriles rêveries. Et quand il descendit du train et commença à se
-recueillir, pour la délicate mission dont il s'était chargé, toujours
-encore il avait dans les yeux le fin visage de Julia, et dans les
-oreilles les paroles d'adieu de son oncle Edouard.
-
-Mais bientôt de grosses surprises commencèrent à pleuvoir sur lui. Il
-apprit d'abord que, dans tout Hampton Court, il n'y avait aucune villa
-Kurnaul, aucun comte Tarnow, ni même absolument aucun comte du tout.
-Cela était fort étrange, mais, en somme, il ne le jugea point tout à
-fait inexplicable. M. Dickson avait si bien déjeuné qu'il pouvait s'être
-trompé en lui donnant l'adresse. «Que doit faire, en pareille
-circonstance, un homme pratique, avisé, et ayant l'habitude des
-affaires?» se demanda Gédéon. Et il se répondit aussitôt: «Télégraphier
-une dépêche brève et nette!» Dix minutes après, nos fils télégraphiques
-nationaux transmettaient à Londres l'importante missive que voici:
-«Dickson, Hôtel Langham, Londres. Villa et personne inconnues ici;
-suppose erreur d'adresse; arriverai par train suivant. Forsyth.» Et, en
-effet, Gédéon lui-même ne tarda pas à descendre d'un fiacre devant le
-perron de l'Hôtel Langham, avec, sur son front, les marques combinées
-d'une extrême hâte et d'un grand effort intellectuel.
-
-Je ne crois pas que Gédéon oublie jamais l'Hôtel Langham. Il y apprit
-que, de même que le comte Tarnow, John Dickson et Ezra Thomas
-n'existaient pas. Comment? Pourquoi? Ces deux questions dansaient dans
-le cerveau troublé du jeune homme; et, avant que le tourbillon de ses
-pensées se fût calmé, il se trouva déposé par un autre fiacre devant la
-porte de sa maison. Là, du moins, s'offrait à lui une retraite
-accueillante et tranquille! Là, du moins, il pourrait réfléchir à son
-aise. Il franchit le corridor, mit sa clef dans la serrure, et ouvrit la
-porte, déjà rasséréné. La chambre était toute noire, car la nuit était
-venue. Mais Gédéon connaissait sa chambre, il savait où se trouvaient
-les allumettes, dans le coin droit, sur la cheminée. Et il s'avança
-résolument, et, ce faisant, il se cogna contre un corps lourd, à un
-endroit où aucun corps de ce genre n'aurait dû exister. Il n'y avait
-rien dans cet endroit, quand Gédéon était sorti. Il avait fermé la porte
-à clef, derrière lui; il l'avait trouvée fermée à clef quand il était
-revenu; personne ne pouvait être entré; et ce n'était guère probable,
-non plus, que les meubles pussent, d'eux-mêmes, changer leur position.
-Et cependant, sans l'ombre d'un doute, il y avait quelque chose là!
-Gédéon étendit ses mains, dans les ténèbres. Oui, il y avait quelque
-chose, quelque chose de grand, quelque chose de poli, quelque chose de
-froid!
-
-«Que le ciel me pardonne! songea Gédéon; on dirait un piano!»
-
-Il se rappela qu'il avait des allumettes dans la poche de son gilet, et
-en alluma une.
-
-Ce fut effectivement un piano qui s'offrit à son regard stupéfait; un
-vaste et solennel instrument, encore tout humide d'avoir été exposé à la
-pluie. Gédéon laissa brûler l'allumette jusqu'au bout, et puis, de
-nouveau, les ténèbres se refermèrent autour de son ahurissement. Alors,
-d'une main tremblante, il alluma sa lampe, et s'approcha. De près ou de
-loin, le doute n'était pas permis: l'objet était bien un piano. C'était
-bien un piano qui se tenait là, impudemment, dans un endroit où sa
-présence était un démenti à toutes les lois naturelles!
-
-Gédéon ouvrit le clavier et frappa un accord. Aucun son ne troubla le
-silence de la chambre. «Serais-je malade?» se dit le jeune homme,
-pendant que son coeur s'arrêtait de battre. Il s'assit devant le piano,
-s'obstina rageusement dans ses tentatives pour rompre le silence, tantôt
-au moyen de brillants arpèges, tantôt au moyen d'une sonate de
-Beethoven, que jadis (dans des temps plus heureux) il avait connue comme
-l'une des oeuvres les plus sonores de ce puissant compositeur. Et
-toujours pas un son! Il donna sur les touches deux grands coups de ses
-poings fermés. La chambre resta silencieuse comme un tombeau.
-
-Le jeune avocat se redressa en sursaut.
-
---Je suis devenu complètement sourd, s'écria-t-il tout haut, et personne
-ne le sait que moi! La pire des malédictions de Dieu s'est abattue sur
-moi!
-
-Ses doigts rencontrèrent la chaîne de sa montre. Aussitôt, il tira sa
-montre, et l'appliqua à son oreille: il en entendait parfaitement le
-tic-tac.
-
---Je ne suis pas sourd! dit-il. C'est pis encore, je suis fou! Ma raison
-m'a abandonné pour toujours!
-
-Il promena autour de lui, dans la chambre, un regard inquiet, et aperçut
-notamment le fauteuil dans lequel M. Dickson s'était installé. Un bout
-de cigare traînait encore au pied du fauteuil.
-
-«Non, songea-t-il, cela ne peut avoir été un rêve. C'est ma tête qui
-déménage, évidemment! Ainsi, par exemple, il me semble que j'ai faim; ce
-sera sans doute encore une hallucination! Mais, tout de même, je vais
-faire l'expérience. Je vais m'offrir encore un bon dîner! Je vais aller
-dîner au Café Royal, d'où il est bien possible que j'aie à être
-directement transporté dans un asile.»
-
-Tout le long de son chemin, dans la rue, avec une curiosité morbide, il
-se demanda comment allait se trahir son terrible mal. Allait-il assommer
-un garçon? ou vouloir manger son verre? Et c'est ainsi qu'il se dirigea
-en courant vers le Café Royal, avec la crainte angoissante de découvrir
-que l'existence de cet établissement était, elle aussi, une
-hallucination.
-
-Mais la lumière, le mouvement, le bruit joyeux du café eurent vite fait
-de le réconforter. Il eut en outre la satisfaction de reconnaître le
-garçon qui le servait d'ordinaire. Le dîner qu'il commanda ne lui fit
-pas l'effet d'être trop incohérent, et il éprouva, à le manger, une
-satisfaction où il ne put découvrir rien d'anormal. «Ma parole, se
-dit-il, je renais à l'espoir. Peut-être me suis-je affolé trop tôt? En
-pareille circonstance, qu'aurait fait Robert Skill?» Ce Robert Skill
-était, ai-je besoin de vous le dire? le principal héros du _Mystère de
-l'Omnibus_. Gédéon avait incarné en lui son idéal d'intelligence subtile
-et de ferme décision. Aussi ne pouvait-il pas douter que Robert Skill,
-dans une circonstance pareille à celle où il se trouvait lui-même,
-aurait certainement agi de la façon la plus sage et la meilleure
-possible. Restait seulement à savoir ce qu'il aurait fait. «Quelle
-qu'eût été sa décision, se dit encore le jeune romancier, Robert Skill
-l'eût exécutée séance tenante.» Mais lui-même, malheureusement, ne
-voyait devant lui, pour l'instant qu'une seule chose à faire, qui était
-de s'en retourner dans sa chambre, son dîner fini. Et c'est donc ce
-qu'il fit séance tenante, à l'imitation de son noble héros.
-
-Mais, quand il fut rentré chez lui, il s'aperçut que décidément aucune
-inspiration ne lui venait en aide. Et il se tint debout, sur le seuil,
-considérant avec stupeur l'instrument mystérieux. Toucher au clavier,
-une fois de plus, c'était au-dessus de ses forces: que le piano eût
-gardé son incompréhensible silence, ou qu'il lui eût répondu par tous
-les fracas des trompettes du jugement dernier, il sentait que sa frayeur
-n'aurait pu que s'en accroître. «Ce doit être une farce qu'on m'aura
-faite! songea-t-il, encore qu'elle me semble bien laborieuse et bien
-coûteuse! Mais si ce n'est pas une farce, qu'est-ce que cela peut être?
-En procédant par élimination, comme a procédé Robert Skill pour
-découvrir l'auteur de l'assassinat de lord Bellew, je suis forcément
-amené à conclure que ceci ne peut être qu'une farce!»
-
-Pendant qu'il raisonnait ainsi, ses yeux tombèrent sur un objet qui lui
-parut une nouvelle confirmation de son hypothèse: à savoir, la pagode de
-cigares que Michel avait construite sur le piano. «Qu'est-ce que cela?»
-se demanda Gédéon. Et, s'approchant, il démolit la pagode, d'un coup de
-poing. «Une clef? se dit-il ensuite. Quelle singulière façon de la
-déposer là!»
-
-Il fit le tour de l'instrument, et aperçut, sur le côté, la serrure du
-couvercle. «Ah! ah! voici à quoi correspond cette clef! poursuivit-il.
-Evidemment, ces deux farceurs auront voulu que je regarde à l'intérieur
-du piano! Etrange, en vérité, de plus en plus étrange!» Sur quoi, il
-tourna la clef dans la serrure, et souleva le couvercle.
-
- * * * * *
-
-Dans quelles angoisses, dans quels accès de résolution fugitive, dans
-quels abîmes de désespoir Gédéon passa la nuit qui suivit, je préfère
-que mes lecteurs ne le sachent jamais.
-
-La petite chanson des moineaux de Londres, le lendemain matin, le trouva
-épuisé, harassé, anéanti, et avec un esprit toujours vide du moindre
-projet. Il se leva, et, misérablement, regarda des fenêtres closes, une
-rue déserte, la lutte du gris de l'aube avec le jaune des becs de gaz.
-Il y a des matinées où la ville tout entière semble s'éveiller avec une
-migraine: c'était une de ces matinées-là, et la migraine tenaillait
-également la nuque et les tempes du pauvre Gédéon.
-
-«Déjà le jour! se dit-il, et je n'ai encore rien trouvé! Il faut que
-cela finisse!» Il referma le piano, mit la clef dans sa poche, et sortit
-pour aller prendre son café au lait. Pour la centième fois son cerveau
-tournait comme une roue de moulin, broyant un mélange de terreurs, de
-dégoûts, et de regrets. Appeler la police, lui livrer le cadavre,
-couvrir les murs de Londres d'affiches décrivant John Dickson et Ezra
-Thomas, remplir les journaux de paragraphes intitulés: _le Mystère du
-Temple, le Piano macabre, M. Forsyth admis à fournir caution_: c'était
-là une ligne de conduite possible, facile, et même, en fin de compte,
-assez sûre; mais, à bien y réfléchir, elle ne laissait pas d'avoir ses
-inconvénients. Agir ainsi, n'était-ce pas révéler au monde toute une
-série de détails sur Gédéon lui-même qui n'avaient rien à gagner à être
-révélés? Car, enfin, un enfant se serait méfié de l'histoire des deux
-aventuriers, et lui, Gédéon, tout de suite il l'avait avalée. Le plus
-misérable avocaillon aurait refusé d'écouter des clients qui se
-présentaient à lui dans des conditions aussi irrégulières; et lui, il
-les avait complaisamment écoutés. Et si encore il s'était borné à les
-écouter! Mais il s'était mis en route pour la commission dont ils
-l'avaient chargé: lui, un avocat, il avait entrepris une commission
-bonne tout au plus pour un détective privé! Et pour comble, hélas! il
-avait consenti à prendre l'argent que lui offraient ses visiteurs! «Non,
-non, se dit-il. La chose est trop claire, je vais être déshonoré! J'ai
-brisé ma carrière pour un billet de cinq livres!»
-
-Après trois gorgées de cette chaude, visqueuse, et boueuse tisane qui
-passe, dans les tavernes de Londres, pour une décoction de la graine du
-caféier, Gédéon comprit qu'il y avait tout au moins un point sur lequel
-aucune hésitation n'était possible pour lui. La chose avait à être
-réglée sans le secours de la police! Mais encore avait-elle à être
-réglée d'une façon quelconque et sans retard. De nouveau Gédéon se
-demanda ce qu'aurait fait Robert Skill: que peut faire un homme
-d'honneur pour se débarrasser d'un cadavre honorablement acquis? Aller
-le déposer au coin de la rue voisine? c'était soulever dans le coeur des
-passants une curiosité désastreuse. Le jeter dans une des cheminées de
-la ville? toute sorte d'obstacles matériels rendaient une telle
-entreprise presque impraticable. Lancer le corps par la portière d'un
-wagon, ou bien du haut de l'impériale d'un omnibus: hélas! il n'y
-fallait point penser. Amener le corps sur un yacht et le noyer ensuite,
-oui, cela se concevait déjà mieux: mais que de dépenses, pour un homme
-de ressources restreintes! La location du yacht, l'entretien de
-l'équipage, tout cela aurait été ruineux même pour un capitaliste.
-Soudain, Gédéon se rappela les pavillons, en forme de bateaux, qu'il
-avait vus la veille sur la Tamise. Et ce souvenir fut pour lui un trait
-de lumière.
-
-Un compositeur de musique--appelé, par exemple, Jimson,--pouvait fort
-bien, comme jadis le musicien immortalisé par Hogarth, souffrir dans son
-inspiration du tapage de Londres. Il pouvait fort bien être pressé par
-le temps, pour achever un opéra: par exemple, un opéra-comique intitulé
-_Orange Pekoe_; une légère fantaisie chinoise dans le genre du _Mikado_.
-_Orange Pekoe_, musique de Jimson--«le jeune maëstro, un des maîtres les
-mieux doués de notre nouvelle école anglaise--le ravissant quintette des
-mandarins, une vigoureuse entrée des batteries, etc., etc.,» d'un seul
-coup, le personnage complet de Jimson, avec sa musique, se dressa en
-pied dans l'esprit de Gédéon. Quoi de plus naturel, quoi de plus
-acceptable, que l'arrivée soudaine de Jimson dans un tranquille village
-des bords de l'eau, en compagnie d'un grand piano à queue et de la
-partition inachevée d'_Orange Pekoe_? La disparition du susdit maëstro,
-quelques jours plus tard, ne laissant derrière lui qu'un piano, vidé de
-ses cordes; cela, assurément, paraîtrait moins naturel. Mais cela même
-ne serait pas tout à fait inexplicable. On pourrait fort bien, en somme,
-supposer que Jimson, devenu fou par suite des difficultés d'un choeur en
-double fugue, avait commencé par détruire son piano, et s'était enfin
-jeté lui-même dans la rivière. N'était-ce pas là, en vérité, une
-catastrophe tout à fait digne d'un jeune musicien de la nouvelle école?
-
-«Pardieu, il faudra bien que ça marche comme ça! s'écria Gédéon. Jimson
-va nous tirer d'affaire!»
-
-
-
-
-XI
-
-LE MAËSTRO JIMSON
-
-
-M. Edouard Hugues Bloomfield ayant annoncé l'intention de diriger son
-yacht du côté de Maidenhead, on ne s'étonnera pas que le maëstro Jimson
-ait porté son choix vers une direction opposée. Dans le voisinage de la
-gentille bourgade riveraine de Padwick, il se souvenait d'avoir vu,
-récemment encore, un ancien pavillon sur pilotis, poétiquement abrité
-par un bouquet de saules. Ce pavillon l'avait toujours séduit par un
-certain air d'abandon et de solitude, lorsque, dans ses parties de
-canotage, il était passé près de lui; et il avait même eu l'intention
-d'y placer une des scènes du _Mystère de l'Omnibus_; mais il avait dû y
-renoncer, au dernier moment, en raison des difficultés imprévues que lui
-avait présentées la nécessité d'une description appropriée au charme de
-l'endroit. Il y avait renoncé, et maintenant il s'en félicitait en
-songeant qu'il allait avoir à se servir du pavillon pour un usage
-infiniment plus sérieux.
-
-Jimson, personnage de la mise la plus banale, mais de manières
-particulièrement insinuantes, n'eut pas de peine à obtenir que le
-propriétaire du pavillon le lui louât pour une durée d'un mois. Le prix
-du loyer, d'ailleurs insignifiant, fut convenu aussitôt, la clef fut
-échangée contre une petite avance d'argent, et Jimson se hâta de revenir
-à Londres, pour s'occuper du transport du piano.
-
---Je serai de retour demain matin, sans faute! déclara-t-il au
-propriétaire. On attend mon opéra avec tant d'impatience, voyez-vous?
-que je n'ai pas une minute à perdre pour le terminer!
-
-Et, en effet, vers une heure de l'après-midi, le lendemain, vous auriez
-pu voir Jimson cheminant sur la route qui longe le fleuve, entre Padwick
-et Haverham. Dans une de ses mains il tenait un panier, renfermant des
-provisions; dans l'autre, une petite valise où se trouvait sans doute la
-partition inachevée. On était au début d'octobre; le ciel, d'un gris de
-pierre, était parsemé d'alouettes, la Tamise brillait faiblement comme
-un miroir de plomb, et les feuilles jaunes des marronniers craquaient
-sous les pieds du compositeur. Il n'y a point de saison, en Angleterre,
-qui stimule davantage les forces vitales, et Jimson, bien qu'il ne fût
-pas sans quelques ennuis, fredonnait un air (de sa composition,
-peut-être?) tout en marchant.
-
-A deux ou trois milles au-dessus de Padwick, la berge de la Tamise est
-particulièrement solitaire. Sur la berge opposée, les arbres d'un parc
-arrêtent l'horizon, ne laissant entrevoir que le haut des cheminées
-d'une vieille maison de campagne. Sur la berge de Padwick, entre les
-saules, s'avance le pavillon, un ancien bateau hors d'usage, et si
-souillé par les larmes des saules avoisinants, si dégradé, si battu des
-vents, si négligé, si hanté de rats, si manifestement transformé en un
-magasin de rhumatismes que j'aurais, pour ma part, une forte répugnance
-à m'y installer.
-
-Et pour Jimson aussi ce fut un moment assez lugubre, celui où il enleva
-la planche qui servait de pont-levis à sa nouvelle demeure, et où il se
-trouva seul dans cette malsaine forteresse. Il entendait les rats courir
-et sauter sous le plancher, les gonds de la porte gémissaient comme des
-âmes en peine; le petit salon était encombré de poussière, et avait une
-affreuse odeur d'eau moisie. Non, on ne pouvait point considérer cela
-comme un domicile bien gai, même pour un compositeur absorbé dans une
-oeuvre chérie; mais combien moins gai encore pour un jeune homme tout
-bourrelé d'alarmes, et occupé à attendre l'arrivée d'un cadavre!
-
-Il s'assit, nettoya de son mieux une moitié de la table, et attaqua le
-déjeuner froid que contenait son panier. En prévision d'une enquête
-possible sur le sort de Jimson, il avait jugé indispensable de ne pas se
-laisser voir: de telle sorte qu'il était résolu à passer la journée
-entière sans sortir du pavillon. Et, toujours afin de corroborer sa
-fable, il avait apporté dans sa valise non seulement de l'encre et des
-plumes, mais un gros cahier de papier à musique, du format le plus
-imposant qu'il avait pu trouver.
-
-«Et maintenant, à l'ouvrage!» se dit-il, dès qu'il eut satisfait son
-appétit. «Il faut que je laisse des traces de l'activité de mon
-personnage!» Et il écrivit, en belles lettres rondes:
-
- ORANGE PEKOE
-
- _Op. 17_
-
- _J.-B. JIMSON_
-
- PARTITION DE PIANO ET CHANT
-
-«Je ne suppose pas que les grands compositeurs commencent leur travail
-de cette manière-là, songea Gédéon; mais Jimson est un original, et
-d'ailleurs je serais bien en peine de commencer autrement. Une dédicace,
-à présent, voilà qui ferait un excellent effet. Par exemple: _Dédié
-à..._ voyons!... _Dédié à William Ewart Gladstone, par son respectueux
-serviteur J.-B. J._ Allons, il faut tout de même y ajouter un peu de
-musique! Je ferai mieux d'éviter l'ouverture: je crains que cette partie
-n'offre trop de difficultés. Si j'essayais d'un air pour le ténor? A la
-clef,--oh! soyons ultra-moderne!--sept bémols!»
-
-Il fit comme il disait, non sans peine, puis s'arrêta et se mit à
-mâchonner le bout de son porte-plume. La vue d'une feuille de papier
-réglé ne suffit pas toujours pour provoquer l'inspiration, surtout chez
-un simple amateur; et la présence de sept bémols à la clef n'est pas non
-plus un encouragement à l'improvisation. Gédéon jeta sous la table la
-feuille commencée.
-
-«Ces ébauches jetées sous la table aideront à reconstituer la
-personnalité artistique de Jimson!» se dit-il pour se consoler. Et de
-nouveau il sollicita la muse, en divers tons et sur diverses feuilles de
-papier; mais tout cela avec si peu de résultats qu'il en fut effaré.
-«C'est étrange comme il y a des jours où on n'est pas en train! se
-dit-il; et pourtant il faut absolument que Jimson laisse quelque chose!»
-Et de nouveau il trima sur sa tâche.
-
-Bientôt la fraîcheur pénétrante du pavillon commença à l'envahir tout
-entier. Il se leva, et, à la contrariété évidente des rats, marcha de
-long en large dans la chambre. Hélas! il ne parvenait pas à se
-réchauffer. «C'est absurde! se dit-il. Tous les risques me sont
-indifférents, mais je ne veux pas attraper une bronchite. Il faut que je
-sorte de cette caverne!»
-
-Il s'avança sur le balcon, et, pour la première fois, regarda du côté de
-la rivière. Et aussitôt il tressaillit de surprise. A quelques cents pas
-plus loin, un yacht reposait à l'ombre des saules. Un élégant canot se
-balançait à côté du yacht; les fenêtres de celui-ci étaient cachées par
-des rideaux d'une blancheur de neige; et un drapeau flottait à la poupe.
-Et plus Gédéon considérait ce yacht, plus son dépit se mêlait de
-stupéfaction. Ce yacht ressemblait extrêmement à celui de son oncle:
-Gédéon aurait même juré que c'était bien celui de son oncle, sans deux
-détails qui rendaient l'identification impossible. Le premier détail,
-c'était que son oncle s'était dirigé vers Maidenhead, et ne pouvait donc
-se trouver à Padwick; le second, encore plus probant, c'était que le
-drapeau attaché à l'arrière était le drapeau américain.
-
-«Tout de même, quelle singulière ressemblance!» songea Gédéon.
-
-Et, pendant qu'ainsi il regardait et réfléchissait, une porte s'ouvrit,
-et une jeune dame s'avança sur le pont. En un clin d'oeil, l'avocat
-était rentré dans son pavillon: il venait de reconnaître Julia
-Hazeltine. Et, l'observant par la fenêtre, il vit qu'elle descendait
-dans le canot, prenait les rames en main, et venait résolument vers
-l'endroit où il se trouvait.
-
-«Allons! je suis perdu!» se dit-il. Et il se laissa tomber sur sa
-chaise.
-
---Bonjour, mademoiselle, dit, du rivage, une voix que Gédéon reconnut
-comme étant celle de son propriétaire.
-
---Bonjour, monsieur! répondit Julia. Mais je ne vous reconnais pas: qui
-êtes-vous? Oh! oui, je me rappelle! C'est vous qui m'avez permis, hier,
-de venir peindre à l'aquarelle, dans ce vieux pavillon!
-
-Le coeur de Gédéon bondit d'épouvante.
-
---Mais oui, c'est moi! répondit l'homme. Et ce que je voulais vous dire
-à présent, c'est que je ne pouvais plus vous le permettre! Mon pavillon
-est loué!
-
---Loué? s'écria Julia.
-
---Loué pour un mois! reprit l'homme. Ça vous paraît drôle, hein? Je me
-demande ce que ce monsieur peut bien vouloir en faire?
-
---Quelle idée romantique! murmura Julia. C'est un monsieur? Comment
-est-il?
-
-Ce dialogue entre le canot et le rivage avait lieu tout contre le
-pavillon: pas un mot n'en était perdu pour le jeune maëstro.
-
---C'est un homme à musique, répondit le propriétaire, ou tout au moins
-voilà ce qu'il m'a dit! Venu ici pour écrire un opéra!
-
---Vraiment? s'écria Julia. Jamais je n'ai rien rêvé d'aussi délicieux.
-Mais alors, nous pourrons nous glisser jusqu'ici la nuit, et l'entendre
-improviser! Comment s'appelle-t-il?
-
---Jimson! dit l'homme.
-
---Jimson? répéta Julia, en interrogeant vainement sa mémoire.
-
-Mais, en vérité, notre jeune école de musique anglaise possède tant de
-beaux génies que nous n'apprenons guère leurs noms que lorsque la reine
-les nomme baronets.
-
---Vous êtes sûr que c'est bien ce nom-là? reprit Julia.
-
---Il me l'a épelé lui-même! répondit le propriétaire. Et son opéra
-s'appelle... attendez donc... une espèce de thé!
-
---Une _Espèce de Thé_! s'écria la jeune fille. Quel titre singulier pour
-un opéra! Mon Dieu! que je voudrais en connaître le sujet!--Et Gédéon
-entendait flotter dans l'air son charmant petit rire.--Il faut
-absolument que nous fassions connaissance avec ce M. Jimson! Je suis sûr
-qu'il doit être bien intéressant!
-
---Pardon, mademoiselle, mais il faut que je m'en aille! On m'attend à
-Haverham!
-
---Oh! que je ne vous retienne pas, mon brave homme! dit Julia. Bon
-après-midi!
-
---Et à vous pareillement, mademoiselle!
-
-Gédéon se tenait assis dans sa cabine, en proie aux pensées les plus
-harcelantes. Il se voyait ancré à ce pavillon pourri, attendant la venue
-d'un cadavre intempestif: et voilà que, autour de lui, les curiosités
-s'agitaient, voilà que de jeunes dames se proposaient de venir l'épier
-la nuit, en façon de partie de plaisir! Cela signifiait les galères pour
-lui; mais ce n'était pas cela encore qui l'affligeait le plus. Ce qui
-l'affligeait surtout, c'était l'impardonnable légèreté de Julia. Cette
-jeune fille était prête à faire connaissance avec le premier venu; elle
-n'avait aucune réserve, rien de l'émail d'une personne comme il faut!
-Elle causait familièrement avec la brute qu'était son propriétaire; elle
-se prenait d'un intérêt immédiat et franchement avoué pour la misérable
-créature qu'était Jimson! Déjà, sans doute, elle avait formé le projet
-d'inviter Jimson à venir prendre le thé avec elle! Et c'était pour une
-jeune fille comme celle-là qu'un homme comme lui, Gédéon... «Honte à
-toi, coeur viril!»
-
-Il fut interrompu dans ses songeries par un bruit qui, aussitôt, le
-décida à se cacher derrière la porte. Miss Hazeltine, sans se préoccuper
-de la défense du propriétaire, venait de grimper à bord de son pavillon.
-Son projet d'aquarelle lui tenait au coeur; et comme, à en juger par le
-silence du pavillon, elle supposait que Jimson n'était pas encore
-arrivé, elle résolut de profiter de l'occasion pour achever l'oeuvre
-d'art commencée la veille. Et elle s'assit sur le balcon, installa son
-album et sa boîte de couleurs, et bientôt Gédéon l'entendit chantant sur
-son travail. De temps à autre, seulement, sa chanson s'interrompait.
-C'était quand Julia ne retrouvait plus, dans sa mémoire, quelqu'une de
-ces aimables petites recettes qui servent à la pratique du jeu de
-l'aquarelle, ou du moins qui y servaient dans notre bon vieux temps; car
-on m'a dit que les jeunes fille d'à présent se sont émancipées de ces
-recettes où dix générations de leurs mères et grand'mères s'étaient
-fidèlement soumises; mais Julia, qui probablement avait étudié sous
-Pitman, était encore de la vieille école.
-
-Gédéon, pendant tout ce temps, se tenait derrière la porte, craignant de
-bouger, craignant de respirer, craignant de penser à ce qui allait
-suivre. Chaque minute de son incarcération lui valait un surcroît
-d'ennuis et de détresse. Du moins se disait-il, avec gratitude, que
-cette phase spéciale de sa vie ne pouvait pas durer éternellement; et il
-se disait que, quoi qu'il dût lui arriver ensuite (fût-ce le bagne!
-ajoutait-il avec amertume, et d'ailleurs avec irréflexion), il ne
-pourrait manquer de s'en trouver soulagé. Il se rappela que, au collège,
-de longues additions mentales lui avaient souvent servi de refuge contre
-l'ennui du piquet ou du cabinet noir, et, cette fois encore, il essaya
-de se distraire en additionnant indéfiniment le chiffre deux à tous les
-chiffres formés par des additions antérieures.
-
-Ainsi s'occupaient ces deux jeunes personnes,--Gédéon procédant
-résolument à ses additions, Julia déposant vigoureusement sur son album
-des couleurs qui gémissaient de se trouver réunies,--lorsque la
-Providence envoya dans leurs eaux un paquebot à vapeur qui, en
-soufflant, remontait la Tamise. Tout le long des berges, l'eau s'enflait
-et retombait, les roseaux bruissaient; le pavillon lui-même, ce vieux
-bateau depuis longtemps accoutumé au repos, retrouva soudain son humeur
-voyageuse d'autrefois, et se mit à exécuter un petit tangage. Puis le
-paquebot passa, les vagues s'aplanirent, et Gédéon, tout à coup,
-entendit un cri poussé par Julia. Regardant par la fenêtre, il vit la
-jeune fille debout sur le balcon, occupée à suivre des yeux son canot,
-qui, entraîné par le courant, s'en retournait vers le yacht. Et je dois
-dire que l'avocat, en cette occasion, déploya une promptitude d'esprit
-digne de son héros, Robert Skill. D'un seul effort de sa pensée, il
-prévit ce qui allait suivre; d'un seul mouvement de son corps, il se
-jeta à terre, et se cacha sous la table.
-
-Julia, de son côté, ne se rendait pas entièrement compte de la gravité
-de sa situation. Elle voyait bien qu'elle avait perdu le canot, et elle
-n'était pas sans inquiétude au sujet de sa prochaine entrevue avec M.
-Bloomfield; mais elle ne doutait pas de pouvoir sortir du pavillon, car
-elle connaissait l'existence de la planche pont-levis, donnant sur la
-berge.
-
-Elle fit le tour du balcon, mais pour trouver la porte du pavillon
-ouverte, et la planche ôtée. D'où elle conclut avec certitude que Jimson
-devait être arrivé, et, par conséquent, se trouvait dans le pavillon. Ce
-Jimson devait être un homme bien timide, pour avoir souffert une telle
-invasion de sa résidence sans faire aucun signe: et cette pensée releva
-le courage de Julia, car, à présent, la jeune fille était forcée de
-recourir à l'assistance du musicien, la planche étant trop lourde pour
-ses seules forces. Elle frappa donc sur la porte ouverte. Puis elle
-frappa de nouveau.
-
---Monsieur Jimson, cria-t-elle, venez, je vous en prie! _Il faut_ que
-vous veniez, tôt ou tard, puisque je ne puis pas sortir d'ici sans votre
-aide! Allons, ne soyez pas si agaçant! Venez, je vous en prie!
-
-Mais toujours pas de réponse.
-
-«S'il est là, il faut qu'il soit fou!» se dit-elle avec un petit
-frisson. Mais elle songea ensuite qu'il était peut-être allé se promener
-en bateau, comme elle avait fait elle-même. En ce cas, forcée qu'elle
-était à attendre, elle pouvait fort bien visiter la cabine: sur quoi,
-sans autre réflexion, elle entra. Et je n'ai pas besoin de dire que,
-sous la table où il gisait dans la poussière, Gédéon sentit que son
-coeur s'arrêtait de battre.
-
-En premier lieu, Julia aperçut les restes du déjeuner de Jimson. «Du
-pâté, des fruits, des gâteaux! songea-t-elle. Il mange de gentilles
-choses! Je suis sûre que c'est un homme délicieux. Je me demande s'il a
-aussi bonne apparence que M. Forsyth? Mme Jimson, je ne crois pas que
-cela sonne aussi bien que Mme Forsyth! Mais, d'autre part, il y a ce
-prénom de Gédéon qui est vraiment affreux! Oh! et voici un peu de sa
-musique, aussi! c'est charmant! _Orange Pekoe_, c'était donc cela que le
-vieux bonhomme appelait une _espèce de thé_!» Et Gédéon entendit un
-petit rire. «_Adagio molto expressivo, siempre legato_,» lut-elle
-ensuite (car j'ai oublié de vous dire que Gédéon était très suffisamment
-outillé pour toute la partie littéraire du métier de compositeur).
-«Comme c'est singulier, de donner toutes ces indications et de n'écrire
-que deux ou trois notes! Oh! mais voici une feuille où il y en a
-davantage! _Andante patetico._» Et elle commença à examiner la musique.
-«Mon Dieu, se dit-elle, cela doit être terriblement moderne, avec tous
-ces bémols! Voyons un peu l'air? C'est étrange, mais il me semble le
-connaître!» Elle commença à le fredonner, et, tout à coup, éclata de
-rire. «Mais c'est _Tommy, dérange-toi donc pour ton oncle_!»
-s'écria-t-elle tout haut, remplissant d'amertume l'âme de Gédéon. «Et
-_Andante patetico_, et sept bémols! cet homme doit être un simple
-imposteur!»
-
-Au même instant lui arriva, de sous la table, un bruit confus et
-bizarre, comme celui que ferait une poule qui éternuerait; et cet
-éternuement fut suivi du bruit d'un choc, comme si quelque chose s'était
-heurté à la table; et le choc lui-même fut suivi d'un sourd grognement.
-
-Julia s'enfuit vers la porte; mais, arrivée là, elle se retourna,
-résignée à braver le danger. Personne ne la poursuivait. Seuls, les
-bruits continuaient: sous la table, quelque chose se livrait à une série
-indéfinie d'éternuements: et voilà tout!
-
-«Certes, songea Julia, c'est là une conduite bien étrange! Ce Jimson ne
-peut pas être un homme du monde!»
-
-Le premier éternuement du jeune avocat avait troublé, dans leur ancien
-repos, les innombrables grains de poussière qui sommeillaient sous la
-table: à présent, un fort accès de toux avait succédé aux éternuements.
-
-Julia commençait à éprouver une certaine compassion.
-
---Je crains que vous ne soyez vraiment souffrant! dit-elle en
-s'approchant un peu. Je vous en supplie, ne restez pas plus longtemps
-sous cette table, monsieur Jimson! Vraiment, cela ne vous vaut rien.
-
-Le maëstro ne répondit que par une toux désolante. Mais, dès l'instant
-suivant, l'intrépide jeune fille était à genoux devant la table, et les
-deux visages se trouvaient face à face.
-
---Dieu puissant! s'écria miss Hazeltine en se redressant d'un bond. M.
-Forsyth qui est devenu fou!
-
---Je ne suis pas fou! dit le jeune homme en se dégageant misérablement
-de sa cachette. Bien chère miss Hazeltine, je vous jure, à deux genoux,
-que je ne suis pas fou!
-
---Vous êtes fou! s'écria-t-elle, toute haletante.
-
---Je sais, dit-il, que, pour un oeil superficiel, ma conduite peut
-sembler singulière!
-
---Si vous n'êtes pas fou, votre conduite était monstrueuse, s'écria la
-jeune fille en rougissant, et prouvait que vous ne vous souciiez pas le
-moins du monde de mes tourments!
-
---Je sais... j'admets cela! dit courageusement Gédéon.
-
---C'était une conduite abominable! insista Julia.
-
---Je sais qu'elle doit avoir ébranlé votre estime pour moi! répondit
-l'avocat. Mais, chère miss Hazeltine, je vous supplie de m'entendre
-jusqu'au bout! Ma manière d'agir, pour étrange qu'elle paraisse, n'est
-cependant pas incapable d'explication. Et le fait est que je ne veux pas
-et ne puis pas continuer à exister sans... sans l'estime d'une personne
-que j'admire... Le moment est mal choisi pour parler de cela, je le sens
-bien, mais je répète mon expression: sans l'estime de la seule personne
-que j'admire!
-
-Un reflet de satisfaction se montra sur le visage de miss Hazeltine.
-
---Fort bien! dit-elle. Sortons de cette froide caverne, et allons nous
-asseoir sur le balcon... Là! Et maintenant, reprit-elle en s'installant,
-parlez! Je veux tout savoir!
-
-Elle releva les yeux sur le jeune homme; et, en le voyant debout devant
-elle avec une mine toute décontenancée, la folle enfant éclata de rire.
-Son rire était une chose bien faite pour ravir le coeur d'un amoureux:
-il sonnait légèrement, sur la rivière, comme un chant d'oiseau, répété
-plus loin par les échos du rivage. Et cependant il y avait une créature
-que ce rire n'égayait pas: cette créature était l'infortuné admirateur
-de la jeune fille.
-
---Miss Hazeltine, dit-il d'une voix ennuyée, Dieu sait que je vous parle
-sans mauvais vouloir; mais je trouve que vous montrez en tout cela bien
-de la légèreté!
-
-Julia ouvrit sur lui de grands yeux.
-
---Je ne puis retirer le mot! dit-il. Déjà vous m'avez fait une peine
-atroce lorsque je vous ai entendue bavarder, tantôt, avec le vieux
-pêcheur. Vous faisiez voir une curiosité au sujet de Jimson...
-
---Mais Jimson se trouve être vous-même! objecta Julia.
-
---Admettons cela! s'écria l'avocat; mais, tout à l'heure, vous ne le
-saviez pas! Qu'était pour vous Jimson? En quoi pouvait-il vous
-intéresser? Miss Hazeltine, vous m'avez déchiré le coeur!
-
---Oh! par exemple, ceci est trop fort! répliqua sévèrement Julia. Quoi?
-Après vous être conduit de la façon la plus extraordinaire, vous
-prétendez être capable de m'expliquer votre conduite, et voilà que, au
-lieu de l'expliquer, vous vous mettez à m'insulter!
-
---C'est juste! répondit le pauvre Gédéon. Je... Je vais tout vous
-confier! Quand vous saurez toute l'histoire, vous pourrez m'excuser.
-
-Et, s'asseyant près d'elle sur le banc, il étala devant elle sa
-misérable histoire.
-
---Oh! monsieur Forsyth, s'écria-t-elle quand il eut fini, je regrette si
-fort mon rire de tout à l'heure! Vous étiez bien drôle, c'est certain;
-mais je vous assure que je regrette d'avoir ri!
-
-Et elle lui tendit sa main, que Gédéon garda dans la sienne.
-
---Tout ceci ne va pas vous donner trop mauvaise opinion de moi?
-demanda-t-il tendrement.
-
---Le fait que vous ayez tant d'ennuis et de misères? Non, certes,
-monsieur, non! s'écria-t-elle.--Et, dans l'ardeur de son mouvement, elle
-tendit vers lui son autre main, dont il s'empara également.--Vous pouvez
-compter sur moi! ajouta-t-elle.
-
---Vraiment? fit Gédéon. Eh bien! j'y compterai! Je reconnais que
-l'instant n'est peut-être pas très bien choisi pour parler de tout cela!
-Mais je n'ai aucun ami...
-
---Ni moi non plus! dit Julia. Mais ne croyez-vous pas qu'il serait temps
-pour vous de me rendre mes mains?
-
---_La ci darem la mano!_ répondit l'avocat. Laissez-les-moi une minute
-encore! J'ai si peu d'amis! reprit-il.
-
---Je croyais que c'était une mauvaise note, pour un jeune homme, de
-n'avoir pas d'amis! observa Julia.
-
---Oh! mais j'ai des masses d'amis! s'écria Gédéon. Ce n'était pas cela
-que je voulais dire! Je sens que le moment est mal choisi! Mais, oh!
-Julia, si vous pouviez seulement vous voir telle que vous êtes!
-
---Monsieur Forsyth!...
-
---Ne m'appelez pas de ce sale nom! s'écria le jeune homme. Appelez-moi
-Gédéon!
-
---Oh! jamais cela! laissa échapper Julia. Et puis il y a si peu de temps
-encore que nous nous connaissons!
-
---Mais pas du tout! protesta Gédéon. Il y a très longtemps que nous nous
-sommes rencontrés à Bournemouth! Jamais, depuis lors, je ne vous ai
-oubliée! Dites-moi que vous ne m'avez jamais oublié non plus! Dites-moi
-que vous ne m'avez jamais oublié, et appelez-moi Gédéon!
-
-Et comme la jeune fille ne répondait rien:
-
---Oui, ma Julia, reprit-il, je sais que je ne suis qu'un âne, mais
-j'entends vous conquérir! J'ai une affaire infernale sur les bras, je
-n'ai pas un sou à moi, et je me suis montré à vous tout à l'heure sous
-l'aspect le plus ridicule: et cependant, Julia, je suis résolu à vous
-conquérir! Regardez-moi bien en face, et dites-moi que vous me le
-défendez, si vous l'osez!
-
-Elle le regarda: et, quoi que ses yeux lui eussent dit, certainement
-leur message ne lui fut pas désagréable, car il resta longtemps tout
-occupé à le lire.
-
---Et puis, dit-il enfin, en attendant que je sois parvenu à faire
-fortune, l'oncle Edouard nous donnera de l'argent pour notre ménage!
-
---Ah! bien, par exemple, celle-là est raide! dit une grosse voix
-derrière son épaule.
-
-Gédéon et Julia se séparèrent l'un de l'autre plus rapidement que si un
-ressort électrique les avait désunis; mais tous deux présentèrent des
-visages singulièrement colorés aux yeux de M. Edouard Hugues Bloomfield.
-
-Ce vieux gentleman, voyant arriver la barque errante, avait imaginé de
-venir discrètement jeter un coup d'oeil sur l'aquarelle de miss
-Hazeltine. Mais voilà que, d'un seul coup de pierre, il avait attrapé
-deux oiseaux; et son premier mouvement avait été pour se fâcher, ce qui
-d'ailleurs était son mouvement naturel. Mais bientôt, à la vue du jeune
-couple rougissant et effrayé, son coeur consentit à se radoucir.
-
---Parfaitement, elle est raide! répéta-t-il. Vous avez l'air de compter
-bien sûrement sur votre oncle Edouard! Mais voyons, Gédéon, je croyais
-vous avoir dit de vous tenir au large de nous?
-
---Vous m'avez dit de me tenir au large de Maidenhead! répondit Gédéon.
-Mais comment pouvais-je m'attendre à vous retrouver ici?
-
---Il y a du vrai dans ce que vous dites! admit M. Bloomfield. C'est que,
-voyez-vous, j'ai cru préférable de cacher notre véritable destination,
-même à vous! Ces ténébreux coquins, les Finsbury, auraient été capables
-de vous l'arracher de force. Et c'est encore pour les dépister que j'ai
-hissé sur mon yacht cet abominable drapeau étranger! Mais ce n'est pas
-tout, Gédéon! Vous m'avez promis de vous mettre au travail: et je vous
-retrouve ici, à Padwick, en train de faire l'imbécile!
-
---Par pitié, monsieur Bloomfield, ne soyez pas trop sévère pour M.
-Forsyth! implora Julia. Le pauvre garçon est dans un embarras terrible!
-
---Qu'est-ce donc, Gédéon? demanda l'oncle. Vous vous êtes battu? ou bien
-est-ce une note à payer?
-
-Ces deux alternatives résumaient, dans la pensée du vieux radical, tous
-les malheurs pouvant arriver à un gentleman.
-
---Hélas! mon oncle, dit Gédéon, c'est pis encore que cela! Une
-combinaison de circonstances d'une injustice vraiment... vraiment
-providentielle! Le fait est qu'un syndicat d'assassins se seront
-aperçus, je ne sais comment, de mon habileté virtuelle à les débarrasser
-des traces de leurs crimes! C'est tout de même un hommage rendu à mes
-capacités de légiste, voyez-vous!
-
-Sur quoi Gédéon, pour la seconde fois depuis une heure, se mit à
-raconter tout au long les aventures du grand Erard.
-
---Il faut que j'écrive cela au _Times_! s'écria M. Bloomfield.
-
---Vous voulez donc que je sois disqualifié? demanda Gédéon.
-
---Disqualifié! bah, sois sans crainte! dit son oncle. Le ministère est
-libéral! certainement il ne refusera pas de m'écouter! Dieu merci, les
-jours de l'oppression _tory_ sont finis!
-
---Non, cela n'ira pas! mon oncle, dit Gédéon.
-
---Mais vous n'êtes pas assez fou pour persister à vouloir vous défaire
-vous-même de ce cadavre? s'écria M. Bloomfield.
-
---Je ne vois pas d'autre issue devant moi! dit Gédéon.
-
---Mais c'est absurde, et je ne peux pas en entendre parler! reprit M.
-Bloomfield. Je vous ordonne positivement, Gédéon, de vous désister de
-cette ingérence criminelle!
-
---Fort bien! dit Gédéon, en ce cas, je vous transmets la chose, pour que
-vous fassiez du cadavre ce que bon vous semblera!
-
---A Dieu ne plaise! s'écria le président du Radical-Club. Je ne veux
-avoir rien à démêler avec cette horreur!
-
---En ce cas, il faut bien que vous me laissiez faire de mon mieux pour
-m'en débarrasser! répliqua son neveu. Croyez-moi, c'est le parti le plus
-raisonnable!
-
---Ne pourrions-nous pas faire déposer secrètement le cadavre au Club
-Conservateur? suggéra M. Bloomfield. Avec de bons articles que nous
-ferions écrire ensuite dans nos journaux radicaux, ce serait un
-véritable service à rendre à la nation!
-
---Si vous voyez un profit politique à tirer de mon... objet! dit Gédéon,
-raison de plus pour que je vous le cède!
-
---Oh! non! non! Gédéon! Non, je pensais que _vous_, peut-être, vous
-pourriez entreprendre cette opération. Et j'ajoute même que, tout bien
-réfléchi, je trouve qu'il est éminemment inutile que miss Hazeltine et
-moi prolongions notre séjour ici, près de vous! On pourrait nous
-voir!--poursuivit le vénérable président, en regardant avec méfiance à
-droite et à gauche.--Vous comprenez, en ma qualité d'homme public, j'ai
-des précautions exceptionnelles à prendre! Me compromettre, ce serait
-compromettre tout le parti! Et puis, de toute façon, l'heure du dîner
-approche!
-
---Quoi? s'écria Gédéon en consultant sa montre. Ma foi, oui, c'est vrai!
-Mais, grand Dieu! le piano devrait être ici depuis des heures!
-
-M. Bloomfield se dirigeait déjà vers sa barque; mais, à ces mots, il
-s'arrêta.
-
---Oui! reprit Gédéon; j'ai vu moi-même le piano arriver à la gare de
-Padwick. J'ai moi-même prévenu le camionneur d'avoir à me l'amener ici.
-Il m'a dit qu'il avait d'abord une autre commission à faire, mais qu'il
-serait sans faute ici à quatre heures, au plus tard. Il n'y a pas de
-doute, le piano a été ouvert et on a trouvé le corps!
-
---Il faut que vous fuyiez tout de suite! déclara M. Bloomfield. C'est,
-dans l'espèce, la seule conduite digne d'un homme!
-
---Mais supposons que je me trompe! gémit Gédéon. Supposons que le piano
-arrive, et que je ne sois pas là pour le recevoir! Je serai la première
-victime de ma lâcheté! Non, mon oncle: il faut aller nous renseigner à
-Padwick! Moi, naturellement, je ne puis pas m'en charger: mais vous,
-rien ne vous en empêche. Rien ne vous empêche d'aller un peu tourner
-autour du bureau de police, comprenez-vous?
-
---Non, Gédéon, non, mon cher neveu!--dit M. Bloomfield, de la voix d'un
-homme fort embarrassé.--Vous savez que j'éprouve pour vous l'affection
-la plus sincère. Et je sais, de mon côté, que j'ai le bonheur d'être un
-Anglais, et tous les devoirs que m'impose ce titre. Mais non, pas la
-police, Gédéon!
-
---Ainsi, vous me lâchez? demanda Gédéon. Dites-le franchement!
-
---Loin de là, mon enfant! Bien loin de là! protesta le malheureux oncle.
-Je me borne à proposer de la prudence. Le bon sens, mon cher Gédéon,
-doit toujours rester le guide d'un véritable Anglais!
-
---Me permettrez-vous de dire mon avis? s'interposa Julia. Mon avis est
-que Gédéon... je veux dire M. Forsyth... ferait mieux de sortir de cet
-affreux pavillon, et d'aller attendre là-bas, sous les saules. Si le
-piano arrive, M. Forsyth pourra s'approcher et le faire entrer. Et si
-c'est, au contraire, la police qui vient, il pourra monter à bord de
-notre yacht: et il n'y aura plus de M. Jimson! Sur le yacht, il n'y aura
-rien à craindre! M. Bloomfield est un homme si respectable et une
-personnalité si éminente que personne ne pourra jamais imaginer qu'il
-ait été mêlé à une telle affaire!
-
---Cette jeune fille a énormément de bon sens! déclara le président du
-Radical-Club.
-
---Oui, mais si je ne vois arriver ni le piano ni la police, demanda
-Gédéon, que dois-je faire, en ce cas?
-
---En ce cas, dit Julia, vous irez au village quand il fera tout à fait
-nuit. Et j'irai avec vous! Et je suis bien sûre qu'on ne pensera pas à
-vous soupçonner. Mais même si quelqu'un vous soupçonnait, je me
-chargerais de lui faire comprendre qu'il s'est trompé.
-
---Voilà ce que je ne saurais permettre! Je ne saurais autoriser miss
-Hazeltine à aller avec vous! s'écria M. Bloomfield.
-
---Et pourquoi donc? demanda Julia.
-
-Or, M. Bloomfield n'avait aucunement envie de lui dire pourquoi: car son
-véritable motif était qu'il craignait d'être, lui-même, impliqué dans
-l'imbroglio. Mais, suivant la tactique ordinaire de l'homme qui a honte
-de soi, il le prit de très haut:
-
---A Dieu ne plaise, ma chère miss Hazeltine, que je dicte à une jeune
-fille bien élevée les prescriptions des convenances! commença-t-il. Mais
-enfin...
-
---Oh! n'est-ce que cela? interrompit Julia. Eh bien! alors, allons à
-Padwick tous les trois ensemble!
-
---Pincé! songea tristement le vieux radical.
-
-
-
-
-XII
-
-OÙ LE GRAND ERARD APPARAÎT (IRRÉVOCABLEMENT) POUR LA DERNIÈRE FOIS
-
-
-On dit volontiers que les Anglais sont un peuple sans musique: mais,
-pour ne point parler de la faveur exceptionnelle accordée par ce peuple
-aux virtuoses de l'orgue de Barbarie, il y a tout au moins un instrument
-que nous pouvons considérer comme national dans toute l'acception de ce
-mot: c'est, à savoir, le flageolet, communément appelé le _sifflet d'un
-sou_. Le jeune pâtre des bruyères,--déjà musical au temps de nos plus
-anciens poètes,--réveille (et peut-être désole) l'alouette avec son
-flageolet; et je voudrais qu'on me citât un seul briquetier ne sachant
-pas exécuter, sur le sifflet d'un sou, les _Grenadiers anglais_ ou
-_Cerise mûre_. Ce dernier air est, en vérité le morceau classique du
-joueur de flageolet, de telle sorte que je me suis souvent demandé s'il
-n'avait pas été, à l'origine, composé pour cet instrument. L'Angleterre
-est en tout cas le seul pays du monde où un très grand nombre d'hommes
-trouvent à gagner leur vie simplement par leur talent à jouer du
-flageolet, et encore à n'y jouer qu'un seul air, l'inévitable _Cerise
-mûre_.
-
-Mais, d'autre part, on doit reconnaître que le flageolet est un
-instrument sinon mystérieux, du moins entouré d'une épaisse couche de
-mystère. Pourquoi, par exemple, l'appelle-t-on le «sifflet d'un sou»,
-tandis que je ne vois pas que quelqu'un ait eu jamais un de ces
-instruments pour un sou? On l'appelle aussi parfois le «sifflet
-d'étain»: et cependant, ou bien je me trompe fort, ou l'étain n'a point
-de place dans sa composition. Et enfin, je voudrais bien savoir dans
-quelle sourde catacombe, dans quel désert hors de portée de l'oreille
-humaine s'accomplit l'apprentissage du joueur de flageolet? Chacun de
-nous a entendu des personnes apprenant le piano, le violon, ou le cor de
-chasse: mais le petit du joueur de flageolet (comme celui du saumon) se
-dérobe à notre observation. Jamais nous ne l'entendons avant qu'il soit
-parvenu à la pleine maîtrise.
-
-D'autant plus remarquable était le phénomène qui se produisait, certain
-soir d'octobre, sur une route traversant une verte prairie, non loin de
-Padwick. Sur le siège d'une grande carriole couverte, un jeune homme
-d'apparence modeste (et quelque peu stupide, disons le mot!) se tenait
-assis; les rênes reposaient mollement sur ses genoux; le fouet gisait
-derrière lui, à l'intérieur de la carriole; le cheval s'avançait sans
-avoir besoin de direction ni d'encouragement; et le jeune cocher,
-transporté dans une sphère supérieure à celle de ses occupations
-journalières, les yeux levés au ciel, se consacrait entièrement à un
-flageolet en ré, tout battant neuf, dont il s'efforçait péniblement
-d'extraire l'aimable mélodie du _Garçon de charrue_. Et vraiment, pour
-un observateur que le hasard aurait amené sur cette prairie, cet instant
-aurait été d'un intérêt inoubliable. «Enfin, aurait-il pu se dire, enfin
-voici le débutant du flageolet!»
-
-Le bon et stupide jeune homme (qui s'appelait Harker, et était employé
-chez un loueur de voitures de Padwick) venait de se bisser lui-même pour
-la dix-neuvième fois, lorsqu'il fut plongé dans un grand état de
-confusion en s'apercevant qu'il n'était pas seul.
-
---Bravo! s'écria une voix virile, du rebord de la route. Voilà qui fait
-du bien à entendre! Peut-être seulement encore un peu de rudesse, au
-refrain!--suggéra la voix, sur un ton connaisseur.--Allons, encore une
-fois!
-
-Du fond de son humiliation, Harker considéra l'homme qui venait de
-parler. Il vit un solide gaillard d'une quarantaine d'années, hâlé de
-soleil, rasé, et qui escortait la carriole avec une démarche toute
-militaire, en faisant tourner un gourdin dans sa main. Ses vêtements
-étaient en très mauvais état: mais il paraissait propre et plein de
-dignité.
-
---Je ne suis qu'un pauvre commençant, murmura le pauvre Harker, je ne
-croyais pas que quelqu'un m'entendît!
-
---Eh bien! vous me plaisez ainsi! dit l'homme. Vous commencez peut-être
-un peu tard, mais ce n'est pas un mal. Allons, je vais moi-même vous
-aider un peu! faites-moi une place à côté de vous!
-
-Dès l'instant suivant, l'homme à l'allure militaire était assis sur le
-siège, et tenait en main le flageolet. Il secoua d'abord l'instrument,
-en mouilla l'embouchure, à la manière des artistes éprouvés, parut
-attendre l'inspiration d'en haut, et se lança enfin dans _la Fille que
-j'ai laissée derrière moi_. Son exécution manquait peut-être un peu de
-finesse: il ne savait pas donner au flageolet cette aérienne douceur
-qui, entre certaines mains, fait de lui le digne équivalent des oiseaux
-des bois. Mais pour le feu, la vitesse, et l'aisance coulante du jeu, il
-était sans rival. Et Harker l'écoutait de toutes ses oreilles. _La Fille
-que j'ai laissée derrière moi_, d'abord, le pénétra de désespoir, en lui
-donnant conscience de sa propre infériorité. Mais _le Plaisir du
-soldat_, ensuite, le souleva, par-dessus la jalousie, jusqu'à
-l'enthousiasme le plus généreux.
-
---A votre tour! lui dit l'homme à l'allure militaire, en lui offrant le
-flageolet.
-
---Oh! non, pas après vous! s'écria Harker. Vous êtes un artiste!
-
---Pas du tout! répondit modestement l'inconnu: un simple amateur, tout
-comme vous. Et je vais vous dire mieux que cela! J'ai une manière à moi
-de jouer du flageolet: vous, vous en avez une autre, et je préfère la
-vôtre à la mienne. Mais, voyez-vous, j'ai commencé quand je n'étais
-encore qu'un gamin, avant de me former le goût! Allons, jouez-nous
-encore cet air! Comment donc cela est-il?...
-
-Et il affecta de faire un grand effort pour se rappeler _le Garçon de
-charrue_.
-
-Un timide espoir (et d'ailleurs insensé) jaillit dans la poitrine de
-Harker. Etait-ce possible? Y avait-il vraiment «quelque chose» dans son
-jeu? Le fait est que lui-même, parfois, avait eu l'impression d'une
-certaine richesse poétique, dans les sons qu'il émettait. Serait-il, par
-hasard, un génie? Et, pendant qu'il se posait cette question, l'inconnu
-continuait vainement à tâtonner, sans pouvoir retrouver l'air du _Garçon
-de charrue_.
-
---Non! dit enfin le pauvre Harker. Ce n'est pas tout à fait ça! Tenez,
-voici comment ça commence!... Oh! rien que pour vous montrer!
-
-Et il prit le flageolet entre ses lèvres. Il joua l'air tout entier,
-puis une seconde fois, puis une troisième; son compagnon essaya de
-nouveau de le jouer, et échoua de nouveau. Et quand Harker comprit que
-lui, le timide débutant, était en train de donner une véritable leçon à
-ce flûtiste expérimenté, et que ce flûtiste, son élève, ne parvenait
-toujours pas à l'égaler, comment vous dirai-je de quels rayons glorieux
-s'illumina pour lui la campagne qui l'entourait? comment,--à moins que
-le lecteur ne soit lui-même un flûtiste amateur,--comment pourrai-je lui
-faire entendre le degré d'idiote vanité où atteignit le malheureux
-garçon? Mais, au reste, un seul fait suffira à dépeindre la situation:
-désormais, ce fut Harker qui joua, et son compagnon se borna à écouter,
-et à approuver.
-
-Tout en écoutant, cependant, il n'oubliait pas cette habitude de
-prudence militaire qui consiste à regarder toujours devant et derrière
-soi. Il regardait derrière lui, et comptait la valeur des colis divers
-que contenait la carriole, s'efforçant de deviner le contenu des
-nombreux paquets entourés de papier gris, de l'importante corbeille, de
-la caisse de bois blanc; et se disant que le grand piano, soigneusement
-emballé dans sa caisse toute neuve, pourrait être en somme une assez
-bonne affaire, s'il n'y avait pas, du fait de ses dimensions, une
-difficulté considérable à l'utiliser. Et l'inconnu regardait devant lui,
-et il apercevait, dans un coin de la prairie, un petit cabaret rustique
-tout entouré de roses. «Ma foi, je vais toujours essayer le coup!»
-conclut-il. Et, aussitôt, il proposa un verre d'eau-de-vie.
-
---C'est que... je ne suis pas buveur! dit Harker.
-
---Ecoutez-moi! interrompit son compagnon. Je vais vous dire qui je suis!
-Je suis le sergent Brand, de l'armée coloniale. Cela vous suffira pour
-savoir si je suis ou non un buveur!
-
-Peut-être la révélation du sergent Brand n'était-elle pas aussi
-significative qu'il le supposait. Et c'est dans une circonstance comme
-celle-là que le choeur des tragédies grecques aurait pu intervenir avec
-avantage, pour nous faire remarquer que le discours de l'inconnu ne nous
-expliquait que très insuffisamment ce qu'un sergent de l'armée coloniale
-avait à faire, le soir, vêtu de haillons, sur une route de village.
-Personne mieux que ce choeur ne nous aurait donné à entendre que,
-suivant toute vraisemblance, le sergent Brand devait avoir renoncé
-depuis quelque temps déjà à la grande oeuvre de la défense nationale,
-et, suivant toute vraisemblance, devait, à présent, se livrer à
-l'industrie toute personnelle de la maraude et du cambriolage. Mais il
-n'y avait point de choeur grec présent en ce lieu; et le guerrier, sans
-autres explications autobiographiques, se contenta d'établir que
-c'étaient deux choses très différentes, de s'enivrer régulièrement et de
-trinquer avec un ami.
-
-Au cabaret du Lion Bleu, le sergent Brand présenta à son nouvel ami, M.
-Harker, un grand nombre d'ingénieux mélanges destinés à empêcher
-l'approche de l'intoxication. Il lui expliqua que l'emploi de ces
-mélanges était indispensable, au régiment, car, sans eux, pas un seul
-officier ne serait dans un état de sobriété suffisante pour assister,
-par exemple, aux revues hebdomadaires. Et le plus efficace de ces
-mélanges se trouvait être de combiner une pinte d'ale doux avec quatre
-sous de gin authentique. J'espère que, même dans le civil, mon lecteur
-saura tirer profit de cette recette, pour lui-même, ou pour un ami: car
-l'effet qu'elle produisit sur M. Harker fut vraiment celui d'une
-révolution. Le brave garçon eut à être hissé sur son siège, où il
-déploya dès lors une disposition d'esprit entièrement partagée entre le
-rire et la musique. Aussi le sergent se trouva-t-il tout naturellement
-amené à prendre les rênes de la voiture. Et, sans doute, avec l'humeur
-poétique de tous les artistes, avait-il un penchant tout particulier
-pour les beautés les plus solitaires du paysage anglais: car, après que
-la carriole eût voyagé pendant quelque temps sous sa direction, sans
-cesse les chemins qu'elle suivait étaient plus déserts, plus ombreux,
-plus éloignés des routes passantes.
-
-Au reste, pour vous donner une idée des méandres que suivit la carriole,
-sous la conduite du sergent, je devrais publier ici un plan
-topographique du comté de Middlesex, et ce genre de plan est
-malheureusement bien coûteux à reproduire. Qu'il vous suffise donc
-d'apprendre que, peu de temps après la tombée de la nuit, la carriole
-s'arrêta au milieu d'un bois, et que, là, avec une tendre sollicitude,
-le sergent souleva d'entre les paquets, et déposa sur un tas de feuilles
-sèches, la forme inanimée du jeune Harker.
-
-«Et si tu te réveilles avant demain matin, mon petit, songea le sergent,
-il y aura quelqu'un qui en sera bien surpris!»
-
-De toutes les poches du camionneur endormi, il retira doucement ce
-qu'elles contenaient, c'est-à-dire, surtout, une somme de dix-sept
-shillings et huit pence. Après quoi, remontant sur le siège, il remit le
-cheval en marche. «Si seulement je savais un peu où je suis, ce serait
-une bien bonne farce! se dit-il. D'ailleurs, voici un tournant!»
-
-Il le tourna, et se trouva sur la berge de la Tamise. A cent pas de lui,
-les lumières d'un yacht brillaient gaiement; et tout près de lui, si
-près qu'il ne pouvait songer à n'en être pas vu, trois personnes, une
-dame et deux messieurs, allaient délibérément à sa rencontre. Le sergent
-hésita une seconde: puis, se fiant à l'obscurité, il s'avança. Alors un
-des deux hommes, qui était de l'apparence la plus imposante, s'avança au
-milieu du chemin et leva en l'air une grosse canne par manière de
-signal.
-
---Mon brave homme, cria-t-il, n'auriez-vous pas rencontré la voiture
-d'un camionneur?
-
-Le sergent Brand ne laissa pas d'accueillir cette question avec un
-certain embarras.
-
---La voiture d'un camionneur? répéta-t-il d'une voix incertaine. Ma foi,
-non, monsieur!
-
---Ah! fit l'imposant gentleman, en s'écartant pour laisser passer le
-sergent. La dame et le second des deux hommes se penchèrent en avant, et
-parurent examiner la carriole avec la plus vive curiosité.
-
-«Je me demande ce que diable ils peuvent avoir?» songea le sergent
-Brand. Il pressa son cheval, mais non sans se retourner discrètement une
-fois encore, ce qui lui permit de voir le trio debout au milieu de la
-route, avec tout l'air d'une active délibération. Aussi ne
-s'étonnera-t-on pas que, parmi les grognements articulés qui sortirent
-alors de la bouche du camionneur improvisé, le mot «police» ait figuré
-au premier plan. Et Brand fouettait sa bête, et celle-ci, galopant de
-son mieux (ce qui n'était encore qu'un galop très relatif), courait dans
-la direction de Great Hamerham. Peu à peu, le bruit des sabots et le
-grincement des roues s'affaiblirent; et le silence entoura le trio
-debout sur la berge.
-
---C'est la chose la plus extraordinaire du monde! s'écriait le plus
-mince des deux hommes. J'ai parfaitement reconnu la voiture!
-
---Et moi, j'ai vu un piano! disait la jeune fille.
-
---C'est certainement la même voiture! reprenait le jeune homme. Et ce
-qu'il y a de plus extraordinaire, c'est que ce n'est pas le même cocher!
-
---Ce doit être le même cocher, Gid! déclarait l'autre homme.
-
---Mais alors, demandait Gédéon, pourquoi s'est-il sauvé?
-
---Je suppose que son cheval sera parti tout seul! suggérait le vieux
-radical.
-
---Mais pas du tout! j'ai entendu le fouet vibrer comme un fléau! disait
-Gédéon. En vérité, ceci dépasse la raison humaine!
-
---Je vais vous dire quoi! s'écria enfin la jeune fille. Nous allons
-courir et--comment appelle-t-on ça dans les romans?--suivre sa piste! ou
-plutôt nous allons aller dans le sens d'où il est venu! Il doit y avoir
-là quelqu'un qui l'aura vu et qui pourra nous renseigner!
-
---Oui, très bien, faisons cela, ne serait-ce que pour la drôlerie de la
-chose! dit Gédéon.
-
-La «drôlerie de la chose» consistait sans doute, pour lui, en ce que
-cette course lui permettait de se sentir tout proche de miss Hazeltine.
-Quant à l'oncle Edouard, ce projet d'excursion lui souriait infiniment
-moins. Et quand ils eurent fait une centaine de pas, dans les ténèbres,
-sur une route déserte, entre un mur, d'un côté, et un fossé, de l'autre,
-le président du Radical Club donna le signal du repos.
-
---Ce que nous faisons n'a pas le sens commun! dit-il.
-
-Mais alors, quand eut cessé le bruit de leurs pas, un autre bruit
-parvint à leurs oreilles. Il sortait de l'intérieur du bois,
-mystérieusement.
-
---Oh! qu'est-ce que c'est? s'écria Julia.
-
---Je n'en ai aucune idée! dit Gédéon, en faisant mine de vouloir entrer
-dans le bois.
-
-Le radical brandit sa canne, à la façon d'une épée.
-
---Gédéon! commença-t-il, mon cher Gédéon...
-
---Oh! monsieur Forsyth, par pitié, n'avancez pas! fit Julia. Vous ne
-savez pas ce que cela peut être! J'ai si peur pour vous!
-
---Quand ce serait le diable lui-même, répondit Gédéon en se dégageant,
-je veux aller voir ce qui en est!
-
---Pas de précipitation, Gédéon! criait l'oncle.
-
-L'avocat marcha dans la direction du bruit, qui était effectivement d'un
-caractère monstrueux. On y trouvait mélangées les voix caractéristiques
-de la vache, de la sirène de bateau, et du moustique, mais tout cela
-combiné de la façon la moins naturelle. Une masse noire, non sans
-quelque ressemblance avec une forme humaine, gisait parmi les arbres.
-
---C'est un homme, dit Gédéon; ce n'est qu'un homme! Il est endormi et
-ronfle! Holà! ajouta-t-il un instant après, il ne veut pas se réveiller!
-
-Gédéon frotta une allumette, et, à sa lueur, il reconnut la tête rousse
-du charretier qui s'était engagé à lui amener le piano.
-
---Voici mon homme, dit-il, et ivre comme un porc! Je commence à
-entrevoir ce qui se sera passé!
-
-Et il exposa à ses deux compagnons, qui maintenant s'étaient enhardis à
-le rejoindre, son hypothèse sur la façon dont le charretier avait été
-conduit à se séparer de sa carriole.
-
---L'abominable brute! dit l'oncle Edouard. Secouons-le, et
-administrons-lui la correction qu'il mérite!
-
---Gardez-vous-en, pour l'amour du ciel! dit Gédéon. Nous n'avons pas à
-désirer qu'il nous voie ensemble! Et puis, vraiment, mon oncle, je dois
-à ce brave homme la plus vive reconnaissance: car ceci est la chose la
-plus heureuse de tout ce qui pouvait m'arriver. Il me semble, mon cher
-oncle Edouard, il me semble, en vérité, que me voici délivré!
-
---Délivré de quoi? demanda le radical.
-
---Mais de toute l'affaire! s'écria Gédéon. Cet homme a été assez fou
-pour voler la carriole, avec le piano et ce qu'il contenait; ce qu'il
-espère en faire, je ne le sais, ni ne me soucie de le savoir. Mes mains
-sont libres! Jimson cesse d'exister; plus de Jimson! Félicitez-moi,
-oncle Edouard!... Julia, ma chère Julia, je...
-
---Gédéon! Gédéon! fit l'oncle.
-
---Oh! il n'y a pas de mal, mon oncle, puisque nous allons nous marier
-bientôt! dit Gédéon. Vous savez bien que vous nous l'avez dit vous-même,
-tout à l'heure, dans le pavillon!
-
---Moi? demanda l'oncle, très surpris, je suis bien sûr de n'avoir dit
-rien de pareil!
-
---Suppliez-le, jurez-lui qu'il l'a dit, faites appel à son coeur!
-s'écriait Gédéon en s'adressant à Julia. Il n'a pas son pareil au monde
-quand il laisse parler son coeur!
-
---Mon cher monsieur Bloomfield, dit Julia, Gédéon est un si brave
-garçon, et il m'a promis de tant plaider, et je vois bien qu'il le fera!
-Je sais que c'est un grand malheur que je n'aie pas d'argent!
-ajouta-t-elle.
-
---L'oncle Edouard en a pour deux, ma chère demoiselle, comme ce jeune
-coquin vous le disait tout à l'heure! répondit le radical. Et je ne puis
-pas oublier que vous avez été honteusement dépossédée de votre fortune!
-Donc, pendant que personne ne nous regarde, embrassez votre oncle
-Edouard!... Quant à vous, misérable--reprit-il lorsque cette cérémonie
-eut été dûment accomplie--cette charmante jeune dame est à vous, et
-c'est à coup sûr beaucoup plus que vous ne méritez! Mais maintenant,
-retournons bien vite au pavillon, puis chauffons le yacht et rentrons à
-Londres!
-
---Voilà qui est parfait! s'écria Gédéon. Et demain il n'y aura plus de
-Jimson, ni de carriole, ni de piano! Et quand ce brave homme se
-réveillera, il pourra se dire que toute l'affaire n'a été qu'un rêve!
-
---Oui, dit l'oncle Edouard, mais il y aura un autre homme qui aura un
-réveil bien différent! Le gaillard qui a volé la carriole s'apercevra
-qu'il a été trop malin!
-
---Mon cher oncle, dit Gédéon, je suis heureux comme un roi, mon coeur
-saute comme une balle, mes talons sont légers comme des plumes; je suis
-délivré de tous mes embarras, et je tiens la main de Julia dans la
-mienne! Dans ces conditions, comment trouverais-je la force d'avoir de
-mauvais sentiments? Non il n'y a de place en moi que pour une bonté
-angélique! Et quand je pense à ce pauvre malheureux diable avec sa
-carriole, c'est de tout mon coeur que je m'écrie: «Que Dieu lui vienne
-en aide!»
-
---Amen! répondit l'oncle Edouard.
-
-
-
-
-XIII
-
-LES TRIBULATIONS DE MAURICE
-
-(_Seconde partie_)
-
-
-Si notre littérature avait conservé ses vieilles traditions de réserve
-et de politesse classiques, je ne dégraderais pas ma dignité d'écrivain
-jusqu'à vous décrire les angoisses de Maurice; c'est là un de ces sujets
-que l'intensité même de leur réalisme devrait faire exclure d'une oeuvre
-d'art un peu digne de ce nom. Mais le goût est aujourd'hui aux sujets de
-ce genre: le lecteur aime à être introduit dans les recoins les plus
-secrets de l'âme d'un héros de roman, et rien ne lui plaît autant que le
-spectacle d'un coeur tout sanglant, étalé devant lui dans sa nudité.
-Encore cette considération ne suffirait-elle pas à me décider si le
-repoussant sujet que je vais traiter n'avait, en outre, l'avantage d'une
-éminente portée moralisatrice. Puisse mon récit empêcher ne fût-ce qu'un
-seul de mes lecteurs de se plonger dans le crime à la légère, sans
-s'être suffisamment entouré de précautions: et j'aurai conscience de
-n'avoir pas travaillé en vain!
-
-Le lendemain de la visite de Michel, quand Maurice se réveilla du
-profond sommeil du désespoir, ce fut pour constater que ses mains
-tremblaient, que ses yeux avaient peine à s'ouvrir, que sa gorge
-brûlait, et que sa digestion était paralysée. «Et Dieu sait pourtant que
-ce n'est pas à force d'avoir mangé!» se dit l'infortuné. Après quoi il
-se leva, afin de réfléchir plus froidement à sa position. Rien ne pourra
-mieux vous dépeindre les eaux troublées où naviguait sa pensée qu'un
-exposé méthodique des diverses anxiétés qui se dressaient devant lui.
-
-Aussi, pour la convenance du lecteur, vais-je classer par numéros ces
-anxiétés: mais je n'ai pas besoin de dire que, dans le cerveau de
-Maurice, elles se mêlaient et tournoyaient toutes ensemble comme une
-trombe de poussière. Et, toujours pour la commodité du lecteur, je vais
-donner des titres à chacune d'elles. Qu'on veuille bien observer que
-chacune d'elles, à elle seule, suffirait à assurer le succès d'un
-roman-feuilleton!
-
-Anxiété nº 1: _Où est le cadavre? ou le Mystère de Bent Pitman._ C'était
-désormais chose certaine, pour Maurice, que Bent Pitman appartenait à
-l'espèce la plus ténébreuse des professionnels du crime. Un homme tant
-soit peu honnête n'aurait pas touché le chèque; un homme doué de la
-moindre dose d'humanité n'aurait pas accepté en silence le tragique
-contenu du baril; et seul un assassin éprouvé avait pu trouver les
-moyens de faire disparaître le cadavre sans qu'on en sût rien. Cette
-série de déductions eut pour effet de fournir à Maurice la plus sinistre
-image d'un monstre, Bent Pitman. Evidemment cet être infernal n'avait
-eu, pour se débarrasser du cadavre, qu'à le précipiter dans une trappe
-de son arrière-cuisine (Maurice avait lu quelque chose de semblable dans
-un roman par livraisons): et maintenant cet homme vivait dans une orgie
-de luxe, sur le montant du chèque. Jusque-là, c'était d'ailleurs ce que
-Maurice pouvait souhaiter de mieux. Oui, mais avec les habitudes de
-folle prodigalité d'un homme tel que Bent Pitman, huit cents livres
-pouvaient fort bien ne pas même durer une semaine. Et quand cette somme
-aurait fondu, que ferait ensuite l'effrayant personnage? Et une voix
-diabolique, du fond de la poitrine de Maurice, lui répondait: «Ce qu'il
-fera ensuite? Il te fera chanter!»
-
-Anxiété nº 2: _La fraude de la tontine, ou l'oncle Masterman est-il
-mort?_ Inquiétant problème, et dont dépendaient pourtant tous les
-espoirs de Maurice! Il avait essayé d'intimider Catherine, il avait
-essayé de la corrompre: et ses tentatives n'avaient rien donné. Il
-gardait toujours la conviction «morale» que son oncle Masterman était
-mort; mais ce n'est point chose facile de faire chanter un subtil homme
-de loi en s'appuyant seulement sur une conviction morale. Sans compter
-que, depuis la visite de Michel, ce projet de chantage souriait moins
-encore qu'auparavant à l'imagination de Maurice. «Michel est-il bien un
-homme qu'on puisse faire chanter? se demandait-il. Et suis-je bien
-l'homme qu'il faut pour faire chanter Michel?» Graves, solennelles,
-terribles questions. «Ce n'est pas que j'aie peur de lui,--ajoutait
-Maurice, pour se rassurer;--mais j'aime à être sûr de mon terrain, et le
-malheur est que je ne vois guère la manière d'arriver à cela! Tout de
-même, comme la vie réelle est différente des romans! Dans un roman,
-j'aurais à peine entrepris toute cette affaire que j'aurais rencontré,
-sur mon chemin, un sombre et mystérieux gaillard qui serait devenu mon
-complice, et qui aurait vu tout de suite ce qu'il y avait à faire, et
-qui, probablement, se serait introduit dans la maison de Michel, où il
-n'aurait trouvé qu'une statue de cire; après quoi, du reste, ce complice
-n'aurait pas manqué de me faire chanter, et de m'assassiner par-dessus
-le marché. Tandis que, dans la réalité, je pourrais bien arpenter les
-rues de Londres jour et nuit, jusqu'à crever de fatigue, sans qu'un seul
-criminel daignât seulement faire attention à moi!... Et cependant, à ce
-point de vue, il y a toujours Bent Pitman qui tient à peu près ce
-rôle-là!» reprit-il, songeusement.
-
-Anxiété nº 3: _Le cottage de Browndean, ou le complice récalcitrant._
-Car il y avait aussi un complice: et ce complice était en train de
-moisir dans un marais du Hampshire, avec les poches vides. Que
-pouvait-on faire de ce côté? Maurice se dit qu'il aurait dû envoyer au
-moins quelque chose à son frère, n'importe quoi, un simple mandat de
-cinq shillings, de manière à lui faire prendre patience en
-l'approvisionnant d'espoir, de bière, et de tabac. «Mais comment
-aurais-je pu lui envoyer quelque chose?» gémit le pauvre garçon en
-explorant ses poches, d'où il retira tout juste quatre pièces d'un
-shilling et dix-huit sous en monnaie de billon. Pour un homme dans la
-situation de Maurice, en guerre avec la société, et ayant à tenir, de sa
-main inexpérimentée, les fils de l'intrigue la plus embrouillée, on doit
-avouer que cette somme était à peine suffisante. Tant pis! Jean aurait à
-se débrouiller tout seul! «Oui, mais--reprenait alors la voix
-diabolique--comment veux-tu qu'il se débrouille, fût-il même cent fois
-moins stupide qu'il l'est?»
-
-Anxiété nº 4: _La maison de cuirs, ou Enfin nous avons fait faillite!
-Moeurs londoniennes._ Sur ce point particulier, Maurice était sans
-nouvelles. Il n'avait pas encore osé mettre les pieds à son bureau: et
-cependant il sentait qu'il allait être forcé d'y passer sans plus de
-retard. Bon! Mais que ferait-il, quand il serait au bureau? Il n'avait
-le droit de rien signer en son propre nom; et, avec la meilleure volonté
-du monde, il commençait à se dire que jamais il ne réussirait à
-contrefaire la signature de son oncle. Dans ces conditions, il ne
-pouvait rien pour arrêter la débâcle. Et lorsque la débâcle se serait
-enfin produite, lorsque des yeux scrutateurs examineraient jusqu'aux
-moindres détails les comptes de la maison, deux questions ne
-manqueraient pas d'être posées à l'effaré et piteux insolvable: 1º Où
-est M. Joseph Finsbury? 2º Que signifiait certaine visite à la banque?
-Questions combien faciles à poser! et grand Dieu! combien il était
-impossible d'y répondre! Et l'homme à qui elles seraient adressées, s'il
-n'y répondait pas, irait certainement en prison, irait probablement--eh!
-oui!--aux galères. Maurice était en train de se raser lorsque cette
-éventualité s'offrit à sa pensée: il se hâta de déposer son rasoir.
-Voici, d'une part, suivant l'expression de Maurice, «la disparition
-totale d'un oncle de prix»; d'autre part, voici toute une série d'actes
-étranges et inexplicables, accomplis par un neveu de cet oncle, et un
-neveu dont on sait qu'il avait, à l'endroit du disparu, une haine sans
-pitié: quel admirable concours de chances pour une erreur judiciaire!
-«Non, se dit Maurice, ils n'oseront tout de même pas aller jusqu'à me
-considérer comme un assassin! Mais, franchement, il n'y a pas dans le
-code un seul crime (excepté peut-être celui d'incendie) que, aux yeux de
-la loi, je n'aie l'apparence d'avoir commis! Et pourtant je suis un
-parfait honnête homme, qui n'a jamais désiré que de rentrer dans son dû!
-Ah! la loi, en vérité, c'est du propre!»
-
-C'est avec cette conclusion bien assise dans son esprit que Maurice
-descendit l'escalier de sa maison de John Street; il n'était toujours
-encore qu'à moitié rasé. Dans la boîte, une lettre. Il reconnut
-l'écriture: c'était Jean qui s'impatientait!
-
-«Vraiment, la destinée aurait pu m'épargner au moins cela!» se dit-il
-amèrement, et il déchira l'enveloppe.
-
-«Cher Maurice, lut-il, je commence à croire que tu te paies ma tête! Je
-suis ici dans une purée noire; sais-tu que je suis forcé de vivre à
-l'oeil, et encore avec une difficulté sans cesse plus grande? Je n'ai
-pas de draps de lit, pense bien à ça! Il me faut de la galette,
-entends-tu? J'en ai assez, de cette blague-là! Tout le monde en aurait
-assez, à ma place. Je me serais déjà défilé depuis deux jours, si
-seulement j'avais eu de quoi prendre le train. Allons! mon vieux
-Maurice, ne t'entête pas dans ta folie! Essaie un peu de comprendre mon
-affreuse position! Le timbre de cette lettre, je vais avoir à me le
-procurer à l'oeil! Ma parole d'honneur! Ton frère bien affectueux, J.
-FINSBURY.»
-
-«Quelle brute! songea Maurice en mettant la lettre dans sa poche. Que
-veut-il que je fasse pour lui? Je vais avoir à me faire raser chez un
-coiffeur, ma main n'est pas assez ferme! Comment trouverais-je «de la
-galette» à envoyer à quelqu'un? Sa position n'est pas drôle, je le
-reconnais: mais moi, se figure-t-il que je suis à la fête?... Du moins
-il y a dans sa lettre une chose qui me console: il n'a pas le sou,
-impossible qu'il bouge! Bon gré, mal gré, il est cloué là-bas!»
-
-Puis, dans un nouvel élan d'indignation: «Il ose se plaindre, l'animal!
-Et il n'a même jamais entendu le nom de Bent Pitman! Que ferait-il, que
-ferait-il, je me le demande, s'il avait sur le dos tout ce que j'y ai?»
-
-Mais ce n'étaient point là des arguments d'une honnêteté irréprochable,
-et le scrupuleux Maurice s'en rendait bien compte. Il ne pouvait se
-dissimuler que son frère Jean n'était pas du tout «à la fête», lui non
-plus, dans le marécageux cottage de Browndean, sans nouvelles, sans
-argent, sans draps de lit, sans l'ombre d'une société ou d'une
-distraction. De telle sorte que, lorsqu'il eut été rasé, Maurice en
-arriva à concevoir la nécessité d'un compromis.
-
-«Le pauvre Jeannot, se dit-il, est vraiment dans une noire purée! Je ne
-peux pas lui envoyer d'argent; mais je sais ce que je vais faire pour
-lui, je vais lui envoyer le _Lisez-moi!_ Ça le remontera, et puis on lui
-fera plus volontiers crédit quand on verra qu'il reçoit quelque chose
-par la poste!»
-
-En conséquence de quoi, sur le chemin de son bureau, Maurice acheta et
-expédia à son frère un numéro de ce réconfortant périodique, auquel
-(dans un accès de remords) il joignit, au hasard, l'_Athenæum_, la _Vie
-chrétienne_, et la _Petite Semaine pittoresque_. Ainsi Jean se trouva
-pourvu de littérature, et Maurice eut la satisfaction de se sentir un
-baume sur la conscience.
-
-Comme si le ciel avait voulu le récompenser, il eut la surprise, en
-arrivant à son bureau, d'y trouver d'excellentes nouvelles. Les
-commandes affluaient; les magasins se vidaient, et le prix du cuir ne
-cessait pas de monter. Le gérant lui-même avait l'air ravi. Quant à
-Maurice,--qui avait presque oublié qu'il y eût au monde quelque chose
-comme de bonnes nouvelles,--il aurait volontiers sangloté de bonheur,
-comme un enfant; volontiers il aurait pressé sur sa poitrine le gérant
-de la maison, un vieux bonhomme tout sec, avec des sourcils en
-broussaille; volontiers il serait allé jusqu'à donner à chacun des
-employés de ses bureaux une gratification (oh! une petite somme!). Et
-pendant qu'assis devant sa table il ouvrait son courrier, un choeur
-d'oiseaux légers chantait dans son cerveau, sur un rythme charmant:
-«Cette vieille affaire des cuirs peut encore avoir du bon, avoir du bon,
-avoir du bon!»
-
-C'est au milieu de cette oasis morale que le trouva un certain Rogerson,
-un des créanciers de la maison; mais Rogerson n'était pas un créancier
-inquiétant, car ses relations avec la maison Finsbury dataient de loin,
-et plus d'une fois déjà il avait consenti à de longs délais.
-
---Mon cher Finsbury,--dit-il, non sans embarras,--j'ai à vous prévenir
-d'une chose qui risque de vous ennuyer! Le fait est... je me suis vu à
-court d'argent... beaucoup de capitaux dehors... vous savez ce que
-c'est... et... en un mot...
-
---Vous savez que nous n'avons jamais eu l'habitude de vous payer à la
-première échéance! répondit Maurice, en pâlissant. Mais donnez-moi le
-temps de me retourner, et je verrai ce que je puis faire! Je crois
-pouvoir vous promettre que vous aurez au moins un fort acompte!
-
---Mais c'est que... voilà... balbutia Rogerson, je me suis laissé
-tenter! J'ai cédé ma créance!
-
---Cédé votre créance! répéta Maurice. Voilà un procédé auquel nous ne
-pouvions pas nous attendre de votre part, monsieur Rogerson!
-
---Hé! on m'en a offert cent pour cent, rubis sur l'ongle, en espèces!
-murmura Rogerson.
-
---Cent pour cent! s'écria Maurice. Mais cela vous fait quelque chose
-comme trente pour cent de bénéfice! Singulière chose! Et qui est
-l'acheteur?
-
---Un homme que je ne connais pas! répondit le créancier. Un nommé Moss!
-
-«Un juif!» songea Maurice, quand son visiteur l'eut quitté. Que pouvait
-bien avoir à faire un Juif d'une créance sur la maison Finsbury? Et quel
-intérêt pouvait-il bien avoir à la payer d'un tel prix? Ce prix
-justifiait Rogerson: oui, Maurice lui-même était prêt à en convenir.
-Mais il prouvait, en même temps, de la part de Moss, un étrange désir de
-devenir créancier de la maison de cuirs. La créance pouvait être
-présentée d'un jour à l'autre, ce même jour, ce même matin! Et pourquoi?
-Le mystère de Moss menaçait de constituer un triste pendant au mystère
-de Pitman. «Et cela au moment où tout paraissait vouloir aller mieux!»
-gémit Maurice, en se cognant la tête contre le mur. Au même instant, on
-vint lui annoncer la visite de M. Moss.
-
-M. Moss était un juif du genre rayonnant, avec une élégance choquante et
-une politesse offensive. Il déclara qu'il agissait, en tout cela, au nom
-d'une tierce partie; lui-même ne comprenait rien à l'affaire en
-question; son client lui avait donné des ordres formels. Le susdit
-client tenait à rentrer dans ses fonds; mais, si la chose était tout à
-fait impossible pour l'instant, il accepterait un chèque payable dans
-soixante jours...
-
---Je ne sais pas ce que tout cela signifie! dit Maurice. Quel motif a
-bien pu vous pousser à racheter cette créance, et à un taux comme
-celui-là?
-
-M. Moss n'en avait pas la moindre idée: il s'était borné à exécuter les
-ordres de son client.
-
---Tout cela est absolument irrégulier! dit enfin Maurice. C'est
-contraire aux usages commerciaux. Quelles sont vos instructions pour le
-cas où je refuserais?
-
---J'ai l'ordre, en ce cas, de m'adresser à M. Joseph Finsbury, le chef
-de votre maison! répondit le juif. Mon client a tout particulièrement
-insisté sur ce point. Il m'a dit que c'était M. Joseph Finsbury qui seul
-avait titre, ici... excusez-moi, l'expression n'est pas de moi!
-
---Il est impossible que vous voyiez M. Joseph: il est souffrant! dit
-Maurice.
-
---En ce cas, j'ai ordre de remettre l'affaire aux mains d'un avoué.
-Voyons un peu!--poursuivit M. Moss, en consultant son portefeuille.--Ah!
-Voici! M. Michel Finsbury! Un de vos parents, peut-être? J'en serais
-fort heureux, car, si cela était, l'affaire pourrait sans doute
-s'arranger à l'amiable!
-
-Tomber aux mains de Michel: c'était trop, pour Maurice. Il se risqua. Un
-chèque à soixante jours? En somme, qu'avait-il à craindre? Dans soixante
-jours, il serait probablement mort, ou tout au moins en prison! De telle
-sorte qu'il ordonna à son gérant de donner à M. Moss un fauteuil et un
-journal.
-
---Je vais aller faire signer le chèque par M. Joseph Finsbury! dit-il.
-Mon oncle est couché, souffrant, dans notre maison de John-Street!
-
-Un fiacre pour l'aller, un fiacre pour le retour: encore deux fortes
-entailles aux quatre shillings de son capital! Il calcula que, après le
-départ de M. Moss, il aurait pour toute fortune au monde dix-sept sous.
-Mais ce qui était plus fâcheux encore, c'est que, pour se tirer
-d'embarras, il avait dû maintenant transporter son oncle Joseph à
-Bloomsbury.
-
-«Hélas! se disait-il, inutile désormais pour le pauvre Jeannot de
-s'enfermer dans le Hampshire! Et quant à savoir comment je pourrai faire
-durer la farce, je veux être pendu si j'en ai la moindre idée! Avec mon
-oncle à Browndean, c'était déjà à peine possible: avec mon oncle à
-Bloomsbury, cela me paraît au-dessus des forces humaines. Au-dessus de
-mes forces à moi, en tout cas: car enfin, c'est ce que fait Michel, avec
-le corps de mon oncle Masterman! Mais lui, voilà! il a des complices,
-cette vieille gouvernante, et sans doute bien des coquins de sa
-clientèle. Ah! si seulement je pouvais trouver des complices!»
-
-La nécessité est la mère de tous les arts humains. Eperonné par elle,
-Maurice se surprit lui-même, en constatant la hâte, la décision et, au
-total, l'excellente apparence de son nouveau faux. Trois quarts d'heure
-après, il remettait à M. Moss un chèque où s'étalait, hardiment, la
-signature de l'oncle Joseph.
-
---Voilà qui est parfait! déclara le gentleman israélite en se levant. Et
-maintenant j'ai l'ordre de vous dire que ce chèque ne vous sera pas
-présenté à l'échéance, mais que vous ferez sagement de prendre garde, de
-prendre bien garde!
-
-Toute la chambre se mit à nager autour de Maurice.
-
---Quoi? Que dites-vous? s'écria-t-il, en se retenant à la table. Que
-voulez-vous dire?... Que le chèque ne sera pas présenté?... Pourquoi
-aurais-je à prendre garde? Qu'est-ce que toute cette folie?
-
---Pas la moindre idée, ma parole, monsieur Finsbury! répondit l'hébreu,
-avec un bon sourire. C'est simplement un message dont on m'a chargé! On
-m'a mis en bouche les expressions qui semblent vous agiter si fort!
-
---Le nom de votre client? demanda Maurice.
-
---Mon client tient provisoirement à ce que son nom reste un secret!
-répondit M. Moss.
-
-Maurice se pencha sur lui.
-
---Ce n'est pas... Ce n'est pas la banque? murmura-t-il d'une voix
-étranglée.
-
---Bien au regret de n'avoir pas l'autorisation de vous en dire
-davantage! répondit M. Moss. Et maintenant, si vous le voulez bien, je
-vais vous souhaiter une bonne journée!
-
-«Me souhaiter une bonne journée!» songea Maurice, resté seul. Dès la
-minute suivante, il avait empoigné son chapeau, et s'était enfui de son
-cabinet, comme un fou. Ce ne fut qu'au bout de trois rues qu'il
-s'arrêta, pour grogner: «Mon Dieu! grogna-t-il, j'aurais dû emprunter de
-l'argent au gérant! Mais, à présent, il est trop tard. Impossible de
-retourner pour cela! Non, c'est clair! Je suis sans le sou, absolument
-sans le sou, comme les ouvriers sans travail!»
-
-Il rentra chez lui, et s'assit mélancoliquement dans la salle à manger.
-Jamais Newton n'a fait un effort de pensée aussi vigoureux que celui que
-fit alors cette victime des circonstances: et cependant l'effort resta
-stérile. «Je ne sais pas si cela tient à un défaut de mon esprit, se
-dit-il: mais le fait est que je trouve que ma malchance a quelque chose
-de contre-nature. Ça vaudrait la peine d'écrire au _Times_, pour
-signaler le cas! Que dis-je? Ça vaudrait la peine de faire une
-révolution! Et le plus clair de l'affaire, c'est qu'il me faut tout de
-suite de l'argent! La moralité, je n'ai plus à m'en occuper: j'ai depuis
-longtemps dépassé cette phase! C'est de l'argent qu'il me faut, et tout
-de suite; et la seule chance que j'aie de m'en procurer, c'est Bent
-Pitman! Bent Pitman est un criminel: et, par conséquent, sa position a
-des côtés faibles! Il doit avoir encore gardé une partie des huit cents
-livres. Il faut, à tout prix, que je l'oblige à partager avec moi ce qui
-lui en reste! Et, même s'il ne lui en reste plus rien, eh bien! je lui
-raconterai l'affaire de la tontine: et alors, avec un _bravo_ comme ce
-Pitman dans mon jeu, ce sera bien le diable si je n'arrive pas à un
-résultat!»
-
-Tout cela était bel et bon. Mais encore s'agissait-il de mettre la main
-sur Bent Pitman: et Maurice n'en voyait pas très clairement le moyen.
-Une annonce dans les journaux, oui, c'était la seule façon possible
-d'atteindre Pitman. Oui, mais en quels termes rédiger la demande d'un
-rendez-vous, au nom de quoi, et où? Faire venir Pitman à Bloomsbury,
-dans la maison de John Street, serait bien dangereux avec un gaillard de
-cette sorte, qui, du même coup, apprendrait l'adresse de Maurice, et
-n'était pas homme à n'en point profiter plus tard contre lui. Fixer le
-rendez-vous dans la maison de Pitman? Bien dangereux, cela aussi.
-Maurice se représentait trop bien ce que devait être cette maison, une
-sinistre tanière, dans Holloway, avec une trappe secrète dans chacune
-des chambres; une maison où l'on pouvait entrer en pardessus d'été et en
-bottines vernies, pour en sortir, une heure plus tard, sous la forme
-d'un hachis de viande dans un panier de boucher! C'était là, d'ailleurs,
-l'inconvénient fatal d'une liaison avec un complice trop entreprenant:
-Maurice s'en rendait compte, non sans un petit frisson. «Jamais je
-n'aurais rêvé que je dusse en venir un jour à désirer une société comme
-celle-là!» se disait-il.
-
-Enfin une brillante idée lui surgit à l'esprit. La Gare de Waterloo, un
-lieu public, et cependant suffisamment désert à de certaines heures! Et
-ce n'était pas tout! Mais aussi un lieu dont le nom seul devait faire
-battre plus fort le coeur de Pitman; un lieu dont le choix, pour le
-rendez-vous, allait suggérer au ruffian qu'on connaissait au moins un de
-ses coupables secrets!
-
-Maurice prit donc une feuille de papier, et se mit à rédiger l'esquisse
-d'une annonce:
-
-
-AVIS.--_WILLIAM BENT PITMAN_, si ses yeux tombent par hasard sur le
-présent avis, est informé qu'il pourra apprendre quelque chose
-d'avantageux pour lui, dimanche prochain, de deux heures à quatre heures
-de l'après-midi, sur le quai de départ des lignes de banlieue, à la Gare
-de Waterloo.
-
-
-Maurice relut avec la plus vive satisfaction le petit morceau de
-littérature qu'il venait d'improviser. «Pas mal, vraiment! se dit-il.
-_Quelque chose d'avantageux pour lui_ n'est peut-être pas d'une
-exactitude rigoureuse; mais c'est tentant, c'est original, et, en somme,
-on n'a pas à prêter serment avant d'être admis à faire passer une
-annonce! Tout ce que je demande au ciel, jusqu'à dimanche, c'est de
-pouvoir me procurer un peu d'argent de poche pour mes repas, pour les
-frais de l'annonce, et aussi pour... Mais non, ne gaspillons pas nos
-fonds en envoyant des mandats à Jean! Je lui enverrai simplement encore
-quelques journaux comiques. Oui, mais où trouver de l'argent?»
-
-Il s'approcha de l'armoire où était renfermée sa collection de bagues à
-cachets... Mais, soudain, le collectionneur se révolte en lui: «Non,
-non; je ne veux pas! s'écria-t-il. Pour rien au monde je ne
-dépareillerai ma série! Plutôt voler!»
-
-Il s'élança dans le salon, et y prit en hâte quelques curiosités
-rapportées jadis par l'oncle Joseph, une paire de babouches turques, un
-éventail de Smyrne, un narghilé égyptien, un mousqueton garanti comme
-ayant appartenu à un bandit de Thrace, et une poignée de coquillages,
-avec leurs noms écrits en latin sur des étiquettes.
-
-
-
-
-XIV
-
-OÙ WILLIAM BENT PITMAN APPREND QUELQUE CHOSE D'AVANTAGEUX POUR LUI
-
-
-Le dimanche matin, William Dent Pitman se leva à son heure habituelle,
-mais dans une disposition un peu moins mélancolique que celle où il
-avait vécu depuis la malencontreuse arrivée du baril. C'est que, la
-veille de ce dimanche, une fructueuse addition avait été faite à sa
-famille, sous les espèces d'un pensionnaire. Le pensionnaire avait été
-amené par Michel Finsbury, qui avait aussi fixé le prix de la pension,
-et en avait garanti le paiement régulier; mais, sans doute par un nouvel
-effet de son irrésistible manie de mystification, Michel avait fait à
-Pitman un portrait le moins engageant possible du vieillard qu'il
-installait à son foyer. Il avait laissé à entendre à l'artiste que ce
-vieillard, qui d'ailleurs était de ses proches parents, ne devait être
-traité qu'avec une grande méfiance. «Ayez soin d'éviter toute
-familiarité avec lui! avait-il dit; je connais peu d'hommes dont le
-commerce soit plus dangereux!» De telle sorte que Pitman, d'abord,
-n'avait abordé son pensionnaire que très timidement: et grande avait été
-sa surprise à découvrir que ce vieillard, qu'on lui avait dit terrible,
-était en réalité un excellent homme.
-
-Au dîner, le pensionnaire avait poussé la complaisance jusqu'à s'occuper
-des trois enfants de Pitman, à qui il avait appris une foule de menus
-détails curieux sur divers sujets; et jusqu'à une heure du matin,
-ensuite, il s'était entretenu avec l'artiste, dans l'atelier de
-celui-ci, l'éblouissant par la variété et la sûreté de ses
-connaissances. En un mot, le bon Pitman avait été ravi, et, maintenant
-encore, lorsqu'il se rappelait l'excellente soirée de la veille, un
-sourire, depuis longtemps envolé, reparaissait dans ses yeux. «Ce vieux
-M. Finsbury est pour nous une acquisition des plus précieuses!»
-songeait-il en se rasant devant la fenêtre. Et quand, sa toilette
-achevée, il entra dans la petite salle à manger, où le couvert se
-trouvait déjà mis pour le déjeuner, c'est presque avec une cordialité de
-vieil ami qu'il serra la main de son pensionnaire.
-
---Je suis enchanté de vous voir, mon cher monsieur! dit-il. J'espère que
-vous n'avez pas trop mal dormi?
-
---Les personnes de moeurs sédentaires se plaignent volontiers du trouble
-qu'apporte à leur sommeil l'obligation de dormir dans un nouveau lit!
-répondit le pensionnaire. Et je sais bien que ces personnes, d'après la
-statistique, forment une majorité plus considérable encore qu'on ne
-pourrait le supposer. Et quand je dis: «l'obligation de dormir dans un
-_nouveau_ lit,» vous entendez naturellement que ce n'est là qu'une
-manière de parler; car le lit peut être _ancien_, encore que, pour celui
-qui y couche, il paraisse _nouveau_! Nous avons ainsi dans notre langue
-une foule de locutions singulières, et qui vaudraient la peine d'être
-rectifiées. Mais pour ce qui est de moi, monsieur, accoutumé, comme je
-l'ai été longtemps, à une vie de changement presque continuel, je dois
-dire que j'ai, en somme, parfaitement dormi!
-
---Je suis ravi de l'apprendre! dit avec chaleur le professeur de dessin.
-Mais je vois, monsieur, que je vous ai interrompu dans la lecture de
-votre journal!
-
---Le journal du dimanche est une des nouveautés de notre temps! répondit
-M. Finsbury. On dit qu'en Amérique il a encore pris plus d'importance
-que chez nous. Bon nombre de journaux du dimanche, en Amérique, ont des
-centaines de colonnes, dont la moitié au moins, d'ailleurs, est réservée
-aux annonces. Dans d'autres pays, les journaux quotidiens paraissent
-même le dimanche, de telle sorte que des journaux spéciaux comme ceux-ci
-n'y ont point de raison d'être. Le journalisme contemporain, monsieur,
-se manifeste sous une infinité de formes différentes: ce qui ne
-l'empêche pas d'être partout, au même degré, le grand agent de
-l'éducation et du progrès humains. Qui pourrait croire, monsieur, qu'une
-chose aussi indispensable, qu'une telle chose, dis-je, n'ait pas existé
-de tout temps? Et cependant les journaux sont d'une invention
-relativement récente: le premier en date... Mais tout cela, pour
-intéressant que cela soit à connaître, n'est, de ma part, qu'une
-digression. Ce que je voulais vous demander, monsieur, était ceci:
-êtes-vous, comme moi, un lecteur assidu de notre presse nationale?
-
---Oh! vous savez, s'excusa Pitman, pour nous, artistes, la presse ne
-saurait avoir le même intérêt que pour...
-
---En ce cas, interrompit Joseph, il se peut que vous ayez laissé
-échapper sans la remarquer une annonce qui a paru dans divers journaux,
-les jours passés, et que je retrouve, ce matin, dans le _Sunday Times_!
-Le nom, sauf une variante de peu d'importance, ressemble fort à votre
-nom. Si vous voulez bien, je vais vous lire cela tout haut!
-
-Et, du ton qui lui servait pour ses citations publiques, il lut:
-
-
-AVIS.--_WILLIAM BENT PITMAN_, si ses yeux tombent par hasard sur le
-présent avis, est informé qu'il pourra apprendre quelque chose
-d'avantageux pour lui, dimanche prochain, de deux heures à quatre heures
-de l'après-midi, sur le quai de départ des lignes de banlieue, à la Gare
-de Waterloo.
-
-
---Est-ce que vraiment c'est imprimé sur le journal? s'écria Pitman.
-Voyons! Bent? Cela doit être une faute d'impression. _Quelque chose
-d'avantageux pour moi?_ Monsieur Finsbury, permettez-moi de vous
-demander une faveur! Je sais combien ce que je vais vous dire sonnera
-étrangement à vos oreilles; mais, voyez-vous, il y a des raisons d'ordre
-tout intime qui me font désirer que cette petite affaire reste
-absolument entre nous! Je voudrais beaucoup que mes enfants... Je vous
-assure, cher monsieur, qu'il n'y a, dans ce secret, rien de déshonorant
-pour moi: des raisons d'ordre intime, rien de plus! Et d'ailleurs
-j'achèverai de mettre votre conscience en repos quand je vous aurai dit
-que l'affaire en question est connue de notre ami commun, M. Michel,
-qui, la connaissant, n'a pas cru devoir me retirer sa précieuse estime!
-
---Un seul mot suffisait, monsieur Pitman! répondit Joseph avec une de
-ses révérences orientales.
-
-Une demi-heure plus tard, le professeur de dessin trouva Michel dans son
-lit avec un livre; l'avoué offrait une parfaite image du repos et de la
-bonne humeur.
-
---Salut, Pitman, dit-il! en déposant son livre. Quel vent vous amène, à
-cette heure du jour? Vous devriez être à l'église, mon ami!
-
---Je ne suis guère en train d'aller à l'église aujourd'hui, monsieur
-Finsbury! répondit l'artiste. Une nouvelle catastrophe menace de fondre
-sur moi, monsieur!
-
-Et il tendit à Michel l'annonce du journal.
-
---Quoi? Qu'est-ce que c'est que ça? s'écria Michel en sursautant dans
-son lit.
-
-Puis, après avoir étudié l'annonce pendant un instant:
-
---Pitman, je me moque tout à fait du document que voici!
-
---Et, cependant, je ne crois pas qu'on puisse le négliger! murmura
-Pitman.
-
---Je supposais que vous aviez eu assez déjà de la Gare de Waterloo!
-répondit l'avoué. Y seriez-vous attiré par une impulsion morbide? Au
-fait, vous êtes devenu tout drôle, depuis que vous avez perdu votre
-barbe! Je commence à croire que c'était dans votre barbe que vous
-gardiez votre bon sens!
-
---Monsieur Finsbury, dit le professeur de dessin, j'ai beaucoup réfléchi
-à la nouvelle complication qui vient de se produire dans ma vie, du fait
-de cette annonce: et, si vous voulez bien me le permettre, je vais vous
-exposer les résultats de mes réflexions!
-
---Allez-y! fit Michel. Mais n'oubliez pas que c'est aujourd'hui
-dimanche! Pas de gros mots, ni de bavardage inutile!
-
---Nous nous trouvons en présence de trois hypothèses possibles, commença
-Pitman: 1º cette annonce peut se rattacher à l'affaire du baril; 2º elle
-peut se rapporter à la statue de M. Semitopolis; enfin, 3º elle peut
-émaner du frère de ma défunte femme, qui est parti il y a vingt ans pour
-l'Australie et n'a plus jamais donné de ses nouvelles. Dans le premier
-cas,--affaire du baril,--j'admets que l'abstention serait, pour moi, le
-parti le plus sage.
-
---La cour est de votre avis jusque-là, maître Pitman! dit Michel.
-Veuillez continuer.
-
---Dans le second cas, poursuivit Pitman, j'ai le devoir de ne rien
-négliger de ce qui peut m'aider à retrouver l'antique malencontreusement
-égaré!
-
---Mais, mon cher ami, vous m'avez dit vous-même, avant-hier, que M.
-Semitopolis vous avait déchargé de toute responsabilité dans l'accident!
-Que voulez-vous de plus?
-
---Je suis d'avis, monsieur, sauf erreur, que l'irréprochable correction
-de la conduite de M. Semitopolis m'impose, plus impérieusement encore,
-le devoir de rechercher l'_Hercule_! répondit le professeur de dessin.
-Je me rends bien compte de tout ce que mon attitude a eu, dès le début,
-d'illégal et de répréhensible: raison de plus pour que, désormais, je
-m'efforce d'agir en gentleman!
-
-Et Pitman rougit jusqu'aux oreilles.
-
---A cela non plus je ne vois pas d'objection! déclara Michel. J'ai
-souvent pensé moi-même que j'aimerais, un jour, à essayer d'agir en
-gentleman. Mais ce sera pour plus tard, quand je me serai retiré des
-affaires. Ma profession, hélas! me rend provisoirement la chose presque
-impraticable!
-
---Et dans la troisième hypothèse, poursuivit Pitman, si l'auteur de
-l'annonce est mon beau-frère Tim, eh bien, naturellement, cela signifie
-la fortune pour nous!
-
---Oui, mais malheureusement l'auteur de l'annonce n'est pas votre
-beau-frère Tim! dit l'avoué.
-
---Vous êtes-vous aperçu, monsieur, d'une expression qui me paraît des
-plus remarquables, dans cette annonce: _quelque chose d'avantageux pour
-lui_?--demanda Pitman, avec un sourire malin.
-
---Innocent agneau que vous êtes! répondit Michel. Cette expression est
-le lieu commun le plus éculé de notre langue anglaise; elle prouve
-simplement que l'auteur de l'annonce est un imbécile! Voyons!
-Voulez-vous que, tout de suite, je vous démolisse votre château de
-cartes? Eh bien! est-ce que votre beau-frère Tim serait homme à faire
-cette erreur, dans la façon d'écrire votre nom! Bent au lieu de Dent? Ce
-n'est pas que, en soi, la correction me déplaise! Je la trouve au
-contraire admirablement judicieuse[2], et suis bien résolu à l'adopter
-désormais moi-même, dans mes rapports avec vous! Mais trouvez-vous
-vraisemblable qu'elle vienne de votre beau-frère?
-
- [2] Bent, en anglais, signifie penché, voûté, déprimé. (_Note du
- traducteur._)
-
---Non, en effet, elle ne paraît pas très naturelle de sa part! reconnut
-Pitman. Mais qui sait si le pauvre homme n'a pas eu l'esprit troublé en
-Australie?
-
---A raisonner de cette façon-là, Pitman, dit Michel, on pourrait
-également supposer que l'auteur de l'annonce est Sa Majesté la reine
-Victoria, tout enflammée du désir de vous créer baron. Je vous laisse
-décider vous-même si cela est probable, et cependant, de même que votre
-hypothèse touchant l'esprit de votre beau-frère, cela n'a rien de
-contraire aux lois naturelles. Mais nous n'avons à considérer ici que
-les hypothèses _probables_; de telle sorte que, avec votre permission,
-nous allons éliminer, d'emblée, Sa Majesté Victoria et votre beau-frère
-Tim! Vient maintenant votre seconde idée, à savoir que l'annonce se
-rapporterait à la perte de la statue. Cela, c'est possible; mais, en ce
-cas, de qui viendrait l'annonce? Pas de l'Italien, puisqu'il sait votre
-adresse, et pas davantage de la personne qui a reçu la caisse, puisque
-cette personne ne sait pas votre nom. Le facteur du chemin de fer?--me
-direz-vous dans un éclair de lucidité. Oui, cet homme peut avoir appris
-votre nom au bureau de la gare, il peut s'être trompé sur un de vos
-prénoms, il peut ne pas connaître votre adresse. Admettons donc le
-facteur du chemin de fer! Mais voici une question: éprouvez-vous
-réellement un grand désir de vous rencontrer avec ce personnage?
-
---Et pourquoi ne l'éprouverais-je pas? demanda Pitman.
-
---Si le susdit facteur souhaite de vous voir, répondit Michel,
-c'est--aucun doute là-dessus!--c'est parce qu'il a retrouvé son livre,
-est allé à la maison où il avait déposé la statue, et--notez bien ceci,
-Pitman!--agit maintenant à l'instigation de l'assassin!
-
---Je serais désolé qu'il en fût ainsi! dit Pitman. Mais je continue à
-penser que j'ai le devoir, vis-à-vis de M. Semitopolis...
-
---Pitman, interrompit Michel, pas de blagues! N'essayez pas d'en conter
-à votre conseil légal! N'essayez pas de vous faire passer pour feu
-Régulus! Allons! je parie un dîner que j'ai deviné votre véritable
-pensée! La vérité, Pitman, c'est que vous croyez toujours que l'annonce
-vient de votre beau-frère Tim!
-
---Monsieur Finsbury,--répondit le professeur de dessin, dont l'honnête
-petit visage s'était coloré de nouveau,--vous n'êtes point père de
-famille et en peine de gagner votre pain quotidien! Gwendoline, ma
-fille, grandit; elle a été confirmée cette année. Une enfant de grandes
-promesses, autant que j'en puis juger! Eh bien! monsieur et ami, vous
-comprendrez mes sentiments de père quand je vous aurai dit que cette
-pauvre enfant, faute de leçons, ne sait pas encore danser! Les deux
-garçons vont à l'école du quartier: ce qui, en somme, n'est point un
-mal. Loin de moi l'idée de déprécier les institutions de mon pays! Mais
-j'avais secrètement nourri l'espoir que l'aîné, Harold, pourrait un jour
-devenir professeur de musique,--qui sait, virtuose peut-être? Et le
-petit Othon témoigne d'une vocation très prononcée pour l'état
-religieux. Je ne suis pas, à proprement parler, un homme d'ambition...
-
---Allons! allons! fit Michel. Avouez-le: vous croyez toujours encore que
-c'est le beau-frère Tim!
-
---Je ne le _crois_ pas, répondit Pitman: mais je me dis que cela _peut_
-être lui. Et si, par ma négligence, je perdais cette occasion de
-fortune, comment oserais-je regarder en face mes pauvres enfants?
-
---Et ainsi, reprit l'avoué, vous avez l'intention de...
-
---De me rendre à la Gare de Waterloo, tout à l'heure! dit Pitman, sous
-un déguisement!
-
---De vous y rendre tout seul? demanda Michel. Et vous ne craignez pas
-les dangers de l'aventure? En tout cas, ne manquez pas de m'envoyer un
-mot, ce soir, de la prison!
-
---Oh! monsieur Finsbury! je m'étais enhardi jusqu'à espérer... que
-peut-être vous consentiriez à... m'accompagner! balbutia Pitman.
-
---Que je me déguise encore, et un dimanche! s'écria Michel. Comme vous
-connaissez peu mes principes de vie!
-
---Monsieur Finsbury, dit Pitman, je n'ai aucun moyen, je le sais, de
-vous prouver ma reconnaissance. Mais laissez-moi vous poser une
-question: si j'étais un riche client, accepteriez-vous de courir le
-risque?
-
---Hé! mon ami, vous vous imaginez donc que j'ai pour profession de rôder
-dans Londres avec mes clients déguisés? demanda Michel. Je vous donne ma
-parole que, pour tout l'or du monde, je n'aurais pas consenti à
-m'occuper d'une affaire comme la vôtre! Mais j'avoue que j'éprouve une
-véritable curiosité de voir comment vous allez vous comporter dans cette
-entrevue. Cela me tente! Cela me tente, Pitman, plus que l'or,
-entendez-vous? Je suis sûr que vous serez impayable!
-
-Et il éclata de rire.
-
---Allons! mon vieux Pitman, dit-il, il n'y a pas moyen de vous rien
-refuser! Préparez tout l'appareil de la mascarade! A une heure et demie,
-je serai dans votre atelier.
-
-Vers deux heures et demie, ce même dimanche, le vaste et morne _hall_
-vitré de la Gare de Waterloo dormait, silencieux et désert, comme le
-temple d'une religion morte. Çà et là, sur quelques-uns des innombrables
-quais, un train attendait patiemment; çà et là résonnait l'écho d'un
-bruit de pas, et, par instants, s'y mêlait le choc d'un sabot de cheval
-contre le pavé desséché, dans la cour extérieure où stationnaient les
-fiacres. Le quai des trains de banlieue sommeillait, comme les autres.
-Les kiosques à journaux étaient fermés; des rideaux de fer rouillés y
-cachaient les romans de M. Rider Haggard, dont les couvertures richement
-illustrées égaient et réconfortent au passage l'âme du voyageur, les
-jours de semaine. Les rares employés qui étaient de service erraient
-vaguement, comme des somnambules. Et, chose à peine croyable, vous
-n'auriez pas même rencontré là, à cette heure, la dame d'âge mûr (en
-pèlerine d'ulster et avec un petit sac de voyage à la main), qui
-cependant semble faire partie essentielle de nos quais de gares.
-
-A l'heure susdite, si une personne connaissant John Dickson (de
-Ballarat) et Ezra Thomas (des Etats-Unis d'Amérique) s'était par hasard
-trouvée devant la grande entrée de la Gare de Waterloo, elle aurait eu
-la satisfaction de voir ces deux étrangers débarquer d'un fiacre, et
-pénétrer dans la salle des billets.
-
---Mais, au fait, quels noms allons-nous prendre? demanda l'ex-Ezra
-Thomas, tout en assurant sur son nez les lunettes en verre de vitre qui,
-ce jour-là, lui avaient été dévolues par une faveur exceptionnelle.
-
---Hé! mon garçon, pour ce qui est de vous, nous n'avons pas le choix!
-répondit son compagnon. Vous aurez à vous appeler Bent Pitman ou rien du
-tout! Quant à moi, j'ai l'idée que, aujourd'hui, je vais m'appeler
-Appleby[3]. Un joli nom d'autrefois, Appleby: et avec un aimable parfum
-de vieux cidre de Devonshire. A ce propos, dites donc, si nous
-commencions par nous humecter un peu le sifflet? Car l'entrevue menace
-d'être une rude épreuve!
-
- [3] _Apple_, en anglais, signifie pomme. (_N. du traducteur._)
-
---Si cela ne vous gênait pas trop, j'aimerais mieux attendre qu'elle fût
-achevée! répondit Pitman. Oui, tout bien réfléchi, j'attendrai que
-l'entrevue soit achevée! Je ne sais pas si vous avez la même impression
-que moi, monsieur Finsbury, mais la gare me paraît bien déserte, et
-toute remplie de bien étranges échos!
-
---Hé! hé! mon vieux, n'est-ce pas? Vous jureriez que tous ces trains
-immobiles sont bondés d'agents de police, n'attendant qu'un signal pour
-se jeter sur nous! Ah! c'est ce qu'on appelle la conscience, le remords,
-mon pauvre Pitman!
-
-D'un pas qui n'avait rien de martial, les deux amis arrivèrent enfin sur
-le quai de départ des trains de banlieue. A l'extrémité opposée, ils
-découvrirent la maigre figure d'un homme, appuyé contre un pilier.
-L'homme était évidemment plongé dans une profonde réflexion. Il avait
-les yeux baissés, et ne semblait pas s'apercevoir de ce qui se passait
-autour de lui.
-
---Holà! dit tout bas Michel. Serait-ce là l'auteur de votre annonce? En
-ce cas, j'aurais à vous fausser compagnie!
-
-Puis, après une seconde d'hésitation:
-
---Ma foi, reprit-il plus gaiement, tant pis, je vais risquer la farce!
-Vite, retournez-vous, et passez-moi les lunettes!
-
---Mais vous m'avez bien dit que vous me les laisseriez, aujourd'hui!
-protesta Pitman.
-
---Oui, mais cet homme me connaît! dit Michel.
-
---Vraiment? Et comment s'appelle-t-il? s'écria Pitman.
-
---La discrétion m'oblige à me taire là-dessus! répondit l'avoué. Mais il
-y a une chose que je puis vous dire: si c'est lui qui est l'auteur de
-votre annonce (et ce doit être lui, car il a la mine égarée des
-débutants du crime), si c'est lui qui est l'auteur de l'annonce, vous
-pouvez marcher sans crainte, mon vieux, car je tiens le gaillard dans le
-creux de ma main!
-
-L'échange ayant été dûment effectué, et Pitman se trouvant un peu
-réconforté par cette bonne nouvelle, les deux hommes s'avancèrent droit
-sur Maurice.
-
---Est-ce vous qui désirez voir monsieur William Bent Pitman? demanda le
-professeur de dessin. Je suis Pitman!
-
-Maurice leva la tête. Il aperçut devant lui un personnage d'une
-insignifiance presque indescriptible, en guêtres blanches, et avec un
-col de chemise rabattu trop bas, comme ceux qu'avaient portés les rapins
-trente ans auparavant. A une dizaine de pas derrière lui se tenait un
-autre individu, plus grand et plus râblé, mais dont le visage ne
-permettait guère une sérieuse étude physiognomonique, étant caché à peu
-près complètement par une moustache, des favoris, des lunettes, et un
-chapeau de feutre mou.
-
-Le pauvre Maurice, depuis trois jours, n'avait point cessé de supputer
-l'apparence probable de l'homme qu'il imaginait être un des plus
-dangereux bandits des bas-fonds de Londres. Sa première impression, en
-apercevant le véritable Pitman, fut un certain désappointement. Mais un
-second coup d'oeil sur le couple le convainquit que, malgré l'apparence,
-il ne s'était pas trompé sur le caractère réel du recéleur de cadavres.
-Le fait est que jamais encore il n'avait vu d'hommes accoutrés d'une
-telle manière. «Evidemment des individus accoutumés à vivre en marge de
-la société!» songea-t-il.
-
-Puis, s'adressant à l'homme qui venait de lui parler, il dit:
-
---Je désire m'entretenir avec vous, seul à seul!
-
---Oh! répondit Pitman, la présence de M. Appleby ne saurait me gêner. Il
-sait tout!
-
---Tout? Savez-vous de quoi je suis venu vous parler? s'écria Maurice. Le
-baril!...
-
-Pitman devint tout pâle: mais c'était sa vertueuse indignation qui le
-faisait pâlir.
-
---Alors, c'est bien vous! s'écria-t-il à son tour. Misérable!
-
---Puis-je vraiment parler devant _lui_?--demanda Maurice en désignant le
-complice du _bravo_.--L'épithète que celui-ci venait de lui adresser,
-venant d'un tel homme, ne l'émouvait guère.
-
---Monsieur Appleby a été présent à toute l'affaire! dit Pitman. C'est
-lui-même qui a ouvert le baril. Votre coupable secret lui est, dès
-maintenant, aussi connu qu'à votre Créateur et à moi!
-
---Eh bien! alors, commença Maurice, qu'avez-vous fait de l'argent?
-
---Je ne sais pas de quel argent vous voulez parler! répondit
-énergiquement Pitman.
-
---Ah! il ne faut pas me monter ce bateau-là! déclara Maurice. J'ai
-découvert et suivi votre piste. Vous êtes venu à la gare, ici même,
-après vous être déguisé en ecclésiastique (sans craindre le sacrilège
-d'un tel déguisement!), vous vous êtes approprié mon baril, vous l'avez
-ouvert, vous avez supprimé le corps, et encaissé le chèque! Je vous dis
-que j'ai été à la banque!--cria-t-il.--Je vous ai suivi pas à pas, et
-vos dénégations sont un enfantillage stupide!...
-
---Allons, allons, Maurice, ne vous emballez pas! dit tout à coup M.
-Appleby.
-
---Michel! s'écria Maurice. Encore Michel!
-
---Mais oui, encore Michel! répéta l'avoué. Encore et toujours, mon
-garçon, ici et partout! Sachez que tous les pas que vous faites sont
-comptés! Des _détectives_ d'une habileté éprouvée vous suivent comme
-votre ombre, et viennent me rendre compte de vos mouvements tous les
-trois quarts d'heure. Oh! je n'ai pas regardé à la dépense. Je fais les
-choses largement!
-
-Le visage de Maurice était devenu d'un gris sale.
-
---Bah! dit-il, peu m'importe! Au contraire, je n'en suis que plus à
-l'aise pour ne rien cacher. Cet homme a encaissé mon chèque; c'est un
-vol, et je veux qu'il me rende l'argent!
-
---Ecoutez-moi, Maurice! dit Michel. Croyez-vous que je veuille vous
-mentir?
-
---Je n'en sais rien! répondit Maurice. Je veux mon argent!
-
---Moi seul ai touché au corps! dit Michel.
-
---Vous? s'écria Maurice, en reculant d'un pas. Mais alors pourquoi
-n'avez-vous pas déclaré la mort?
-
---Que diable voulez-vous dire? demanda son cousin.
-
---Enfin, suis-je fou, gémit Maurice, ou bien est-ce vous qui l'êtes?
-
---Je crois que ce doit être plutôt Pitman! hasarda Michel.
-
-Et les trois hommes se regardèrent, ébahis.
-
---Tout cela est affreux! reprit Maurice. Affreux! Je ne comprends pas un
-seul mot de ce qu'on me dit!
-
---Ni moi non plus, parole d'honneur! dit Michel.
-
---Et puis, au nom du ciel, pourquoi des favoris et une moustache?
-s'écria Maurice en désignant du doigt son cousin, comme si celui-ci
-avait été un spectre. Est-ce mon cerveau qui déménage? Pourquoi des
-favoris et une moustache?
-
---Oh! cela n'est qu'un détail sans importance! se hâta d'affirmer
-Michel.
-
-Il y eut de nouveau un silence, pendant lequel Maurice fut dans une
-disposition d'esprit pareille à celle où il se serait trouvé si on
-l'avait lancé en l'air, sur un trapèze, du sommet de la cathédrale de
-Saint-Paul.
-
---Récapitulons un peu! dit enfin Michel. A moins que tout ceci ne soit
-vraiment qu'un rêve, auquel cas je voudrais bien que Catherine se hâtât
-de m'apporter mon café au lait! Donc, mon ami Pitman, ici présent, a
-reçu un baril, qui, à ce que nous voyons maintenant, vous était destiné!
-Le baril contenait le cadavre d'un homme. Comment ou pourquoi vous
-l'avez tué...
-
---Jamais je n'ai porté la main sur lui! protesta Maurice. Oui, voilà ce
-dont j'ai toujours craint qu'on me soupçonnât! Mais pensez-y un peu,
-Michel. Vous savez que je ne suis pas de cette espèce-là! Avec tous mes
-défauts, vous savez que je ne voudrais pas toucher à un cheveu de la
-tête d'autrui! Et, d'ailleurs, vous savez que sa mort signifiait ma
-ruine. C'est à Browndean qu'il a été tué, dans ce maudit accident!
-
-Tout à coup, Michel eut un éclat de rire si violent et si prolongé que
-ses deux compagnons supposèrent, sans l'ombre d'un doute possible, que
-sa raison venait de l'abandonner. En vain il s'efforçait de reprendre
-son calme; au moment où il se croyait enfin sur le point d'y réussir,
-une nouvelle vague de fou rire accourait et le soulevait. Et je dois
-ajouter que, de toute cette dramatique entrevue, ce fut là l'épisode le
-plus sinistre: Michel se tordant d'un rire insensé, pendant que Pitman
-et Maurice, réunis par une même épouvante, échangeaient des regards
-pleins d'anxiété.
-
---Maurice--bredouilla enfin l'avoué entre deux bouffées de son rire--je
-comprends tout, à présent. Et vous aussi, vous allez tout comprendre,
-sur un seul mot que je vais vous dire! Sachez donc que, jusqu'à
-l'instant de tout à l'heure, _je n'avais pas deviné que ce corps était
-celui de l'oncle Joseph!_
-
-Cette déclaration relâcha un peu la tension de Maurice; mais, pour
-Pitman, au contraire, elle fut comme un dernier coup de vent éteignant
-la dernière chandelle, dans la nuit de son pauvre cerveau affolé.
-L'oncle Joseph, qu'il avait laissé, une heure auparavant, dans son salon
-de Norfolk Street, occupé à découper de vieux journaux! Et voilà que
-c'était ce même oncle Joseph dont il avait reçu le corps six jours
-auparavant, dans un baril! Mais, en ce cas, qui était-il, lui, Pitman?
-Et l'endroit où il se trouvait, était-ce la Gare de Waterloo ou un asile
-d'aliénés?
-
---En effet, s'écria Maurice, le corps était dans un état qui devait le
-rendre difficile à reconnaître! Quel sot j'ai été de ne pas avoir songé
-à cela! Eh bien! maintenant, Dieu merci! tout s'explique! Et je vais
-vous dire, mon cher Michel; eh bien! nous sommes sauvés, vous et moi!
-Vous allez prendre l'argent de la tontine--vous voyez que je ne cherche
-pas à tricher avec vous!--et moi, je vais pouvoir m'occuper de la maison
-de cuirs, qui est en train de marcher comme elle n'a jamais marché
-jusqu'ici! Je vous autorise à aller tout de suite déclarer la mort de
-mon oncle; ne vous inquiétez pas de moi; déclarez la mort, et nous
-sommes tirés d'affaire!
-
---Hé! oui, mais malheureusement je ne puis pas déclarer la mort! dit
-Michel.
-
---Vous ne pouvez pas? Et pourquoi cela?
-
---Parce que je ne puis pas produire le corps, Maurice! Je l'ai perdu!
-
---Arrêtez un moment! s'écria le marchand de cuirs. Que dites-vous?
-Comment! Ce n'est pas possible! C'est _moi_ qui ai perdu le corps!
-
---Oui, mais je l'ai perdu, moi aussi, mon garçon! dit Michel avec une
-sérénité renversante. Ne le reconnaissant pas--vous comprenez?--et
-flairant quelque chose d'irrégulier dans sa provenance, je me suis hâté
-de... de m'en débarrasser!
-
---Vous vous en êtes débarrassé? gémit Maurice. Mais vous pouvez toujours
-le retrouver. Vous savez où il est?
-
---Je voudrais bien le savoir, Maurice, je donnerais beaucoup pour le
-savoir!. Mais le fait est que je ne le sais pas! répondit Michel.
-
---Dieu puissant!--s'écria Maurice, les yeux et les bras levés au
-ciel,--Dieu puissant! l'affaire des cuirs est à l'eau!
-
-De nouveau, Michel fut secoué d'un éclat de rire.
-
---Pourquoi riez-vous, imbécile? lui cria son cousin. Vous perdez encore
-plus que moi! Si vous aviez pour deux sous de coeur, vous trembleriez
-dans vos bottes, à force de chagrin! Mais, de toute façon, il y a une
-chose que je dois vous dire! Je veux avoir ces huit cents livres! Je
-veux les avoir, entendez-vous? et je les aurai! Cet argent est à moi,
-voilà ce qui est sûr! Et votre ami, ici présent, a eu à faire un faux
-pour s'en emparer. Donnez-moi mes huit cents livres, donnez-les moi tout
-de suite, ici-même, sur ce quai, ou bien je vais droit à Scotland Yard,
-et je raconte toute l'affaire!
-
---Maurice--dit Michel, en lui posant la main sur l'épaule--je vous en
-prie, essayez d'entendre raison! Je vous assure que ce n'est pas nous
-qui avons pris cet argent! C'est l'autre homme! Nous n'avons pas même
-pensé à regarder dans les poches!
-
---L'autre homme? demanda Maurice.
-
---Oui, l'autre homme! Nous avons repassé l'oncle Joseph à un autre
-homme! répondit Michel.
-
---Repassé? répéta Maurice.
-
---Sous la forme d'un piano!--répondit Michel le plus simplement du
-monde. Un magnifique instrument, approuvé par Rubinstein...
-
-Maurice porta sa main à son front, et l'abaissa de nouveau: elle était
-toute mouillée.
-
---Fièvre! dit-il.
-
---Non, c'était un Erard! dit Michel. Pitman, qui l'a vu de près, pourra
-vous en garantir l'authenticité!
-
---Assez parlé de pianos! dit Maurice avec un grand frisson. Ce... cet
-autre homme, revenons à lui! Qui est-ce? Où pourrai-je mettre la main
-sur lui?
-
---Hé! c'est là qu'est la difficulté! répondit Michel. Cet homme est en
-possession de l'objet depuis... voyons un peu... depuis mercredi passé,
-vers quatre heures. J'imagine qu'il doit être en route pour le Nouveau
-Monde, le pauvre diable, et terriblement pressé d'arriver!
-
---Michel, implora Maurice, par pitié pour un parent, réfléchissez bien à
-vos paroles, et dites-moi encore quand vous vous êtes débarrassé du
-corps!
-
---Mercredi soir, pas d'erreur possible là-dessus! répliqua Michel.
-
---Eh bien! non, décidément, ça ne peut pas aller! s'écria Maurice.
-
---Quoi donc? demanda l'avoué.
-
---Même les dates sont pure folie! murmura Maurice. Le chèque a été
-présenté à la banque le mardi! Il n'y a pas le moindre filet de bon sens
-dans toute cette affaire!
-
-En cet instant, un jeune homme saisit vigoureusement le bras de Michel.
-Le susdit jeune homme était passé, par hasard, auprès du groupe de nos
-trois amis, l'instant d'auparavant; tout à coup, il avait fait un
-sursaut et s'était retourné.
-
---Ah! dit-il, je ne me trompe pas! Voici M. Dickson!
-
-Le son même de la trompette du jugement dernier n'aurait pas effrayé
-davantage Pitman et son compagnon. Quant à Maurice, lorsqu'il entendit
-son cousin appelé, par un étranger, de ce nom fantastique, il eut plus
-pleinement encore la conviction qu'il était victime d'un long,
-grotesque, et hideux cauchemar. Et lorsque, ensuite, Michel, avec
-l'invraisemblable broussaille de ses favoris, se fut dégagé de
-l'étreinte de l'étranger, et eut pris la fuite, et lorsque le singulier
-petit homme au col rabattu eut lestement suivi son exemple, et lorsque
-l'étranger, désolé de voir échapper le reste de sa proie, transporta sa
-vigoureuse étreinte sur Maurice lui-même, celui-ci, dans l'excès de son
-effarement, ne put que se murmurer à mi-voix: «Je l'avais bien dit!»
-
---Je tiens au moins un des membres de la bande! dit Gédéon Forsyth.
-
---Que voulez-vous dire? balbutia Maurice. Je ne comprends pas!
-
---Oh! je saurai bien vous faire comprendre! répliqua résolument Gédéon.
-
---Ecoutez, monsieur, vous me rendrez un vrai service si vous me faites
-comprendre quoi que ce soit de tout cela! s'écria soudain Maurice, avec
-un élan passionné de conviction.
-
---Vous comptez tirer profit de ce que vous n'êtes pas venu chez moi avec
-eux! reprit Gédéon. Mais pas de ça! J'ai trop bien reconnu vos amis! Car
-ce sont bien vos amis, n'est-ce pas?
-
---Je ne vous comprends pas! dit Maurice.
-
---Vous n'êtes pas sans avoir entendu parler d'un certain piano? suggéra
-Gédéon.
-
---Un piano? s'écria Maurice, en saisissant convulsivement le bras du
-jeune homme. Alors, c'est vous qui êtes l'autre homme? Où est-il? Où est
-le corps? Et est-ce vous qui avez touché le montant du chèque?
-
---Vous demandez où est le corps? fit Gédéon. Voilà qui est étrange!
-Est-ce que, réellement, vous auriez besoin du corps?
-
---Si j'en aurais besoin? cria Maurice. Mais ma fortune entière en
-dépend! C'est moi qui l'ai perdu! Où est-il? Conduisez-moi près de lui!
-
---Ah! vous voulez le ravoir? Et votre ami, le sieur Dickson, est-ce
-qu'il veut aussi le ravoir? demanda Gédéon.
-
---Dickson? Qu'entendez-vous avec votre Dickson? Est-ce Michel Finsbury
-que vous désignez de ce nom? Hé! mais certainement, il le veut aussi! Il
-a perdu le corps, lui aussi! S'il l'avait gardé, l'argent de la tontine
-serait dès maintenant à lui!
-
---Michel Finsbury? Naturellement pas l'avoué? s'écria Gédéon.
-
---Mais si, l'avoué! répondit Maurice. Et le corps, où est-il, pour
-l'amour du ciel?
-
---Voilà donc pourquoi il m'a envoyé deux clients avant-hier! murmura
-Gédéon. Savez-vous quelle est l'adresse du domicile particulier de M.
-Finsbury?
-
---King's Road, 233. Mais quels clients? Où allez-vous? gémit Maurice en
-s'accrochant au bras de Gédéon. Où est le corps?
-
---Hé, je l'ai perdu, moi aussi! répondit Gédéon.
-
-Et il s'enfuit précipitamment.
-
-
-
-
-XV
-
-LE RETOUR DU GRAND VANCE
-
-
-Je n'essaierai pas de décrire l'état d'esprit où se trouvait Maurice en
-sortant de la Gare de Waterloo. Le jeune marchand de cuirs était, par
-nature, modeste; jamais il ne s'était fait une idée exagérée de sa
-valeur intellectuelle; il se rendait pleinement compte de son incapacité
-à écrire un livre, à jouer du violon, à divertir une société de choix
-par des tours de passe-passe, en un mot, à exécuter aucun de ces actes
-remarquables que l'on a coutume de considérer comme le privilège du
-génie. Il savait, il admettait, que son rôle en ce monde, fût tout
-prosaïque: mais il croyait,--ou du moins il avait cru jusqu'à ces
-derniers jours,--que ses aptitudes étaient à la hauteur des exigences de
-sa vie. Or, voici que, décidément, il avait à s'avouer vaincu! La vie
-avait décidément le dessus! Aussi, lorsqu'il quitta la Gare de Waterloo,
-le pauvre garçon ne voyait-il devant lui qu'un unique objet: rentrer
-chez lui! De même que le chien malade se terre sur le sofa, Maurice
-n'aspirait plus qu'à refermer sur lui la porte de la maison de John
-Street; la solitude et le calme, ah! de toute son âme il y aspirait.
-
-Les ombres du soir commençaient à tomber quand il arriva enfin en vue de
-ce lieu de refuge. Et la première chose qui s'offrit à ses yeux, en
-approchant, fut la longue figure d'un homme debout sur le perron de sa
-maison, et occupé tantôt à tirer le cordon de la sonnette, tantôt à
-lancer dans la porte de vigoureux coups de pieds. Cet homme, avec son
-vêtement déchiré et tout couvert de boue, avait l'air d'un hideux
-chiffonnier. Mais Maurice le reconnut aussitôt: c'était son frère Jean.
-
-Le premier mouvement du frère aîné fut, naturellement, pour se retourner
-et prendre la fuite. Mais le désespoir l'avait anéanti au point de le
-rendre indifférent désormais aux pires catastrophes. «Bah! se dit-il,
-qu'importe!» Et, tirant de sa poche son trousseau de clefs, il gravit
-silencieusement les marches du perron.
-
-Jean se retourna. Son visage de fantôme portait un extraordinaire
-mélange de fatigue, de honte, et de fureur. Et, lorsqu'il reconnut le
-chef de sa famille, une lueur sinistre s'alluma dans ses yeux.
-
---Ouvre cette porte! dit-il, en s'écartant.
-
---C'est ce que je fais! répondit Maurice, pendant que, intérieurement,
-il se disait: «Tout est fini! Il respire le meurtre!»
-
-Les deux frères se trouvaient à présent dans le vestibule de la maison,
-dont la porte venait de se refermer derrière eux. Tout à coup, Jean
-saisit Maurice par les épaules et le secoua comme un chien terrier
-secoue un rat.
-
---Sale bête! cria-t-il, je serais en droit de te casser la gueule!
-
-Et il se remit à le secouer, et avec tant de force que les dents de
-Maurice claquèrent, et que sa tête se cogna au mur.
-
---Pas de violence, Jeannot! dit enfin Maurice. Cela ne saurait faire de
-bien ni à moi ni à toi.
-
---Ferme ta boîte! répondit Jean. C'est à ton tour d'écouter!
-
-Puis il pénétra dans la salle à manger, s'affaissa dans un fauteuil, et,
-ôtant un de ses souliers sans semelle, prit avec ses deux mains son
-pied, comme pour le réchauffer.
-
---Je suis boiteux pour la vie! dit-il. Qu'est-ce qu'il y a pour dîner?
-
---Rien, Jeannot! dit Maurice.
-
---Rien? Qu'entends-tu par là? demanda le Grand Vance. N'essaie pas de me
-monter le coup, hein!
-
---Je veux dire qu'il n'y a rien! répondit simplement son frère. Je n'ai
-rien à manger, ni rien pour acheter de quoi manger! Moi-même,
-aujourd'hui, je n'ai pu prendre qu'un sandwich et une tasse de thé.
-
---Rien qu'une sandwich? ricana Vance. Et je suppose que tu as le cynisme
-de t'en plaindre, encore? Mais, tu sais, mon petit, fais attention à
-toi! J'ai supporté maintenant tout ce que je pouvais supporter. C'est
-fini! Et je vais te dire ce qui en est! Eh bien! j'ai l'intention de
-dîner, et tout de suite, et de bien dîner! Prends ta collection de
-bagues à cachets, et va la vendre!
-
---Impossible aujourd'hui! répondit Maurice. C'est dimanche!
-
---Je te dis que je veux avoir à dîner, entends-tu? hurla le frère cadet.
-
---Mais pourtant, Jeannot, si ce n'est pas possible! plaida l'aîné.
-
---Satané idiot! cria Vance. Ne sommes-nous pas les maîtres de la maison?
-Ne nous connaît-on pas, à l'hôtel où le cousin Parker nous invitait à
-dîner quand il venait à Londres? Allons, détale au galop! Et si tu n'es
-pas rentré dans une demi-heure, et si tu ne m'apportes pas un dîner de
-premier choix, je démolis tous les meubles, et puis je vais droit à la
-police et je raconte toute l'histoire! Comprends-tu ce que je te dis,
-Maurice Finsbury? Parce que, si tu le comprends, tu ferais mieux de
-filer!
-
-L'idée souriait même au malheureux Maurice, qui tremblait de faim. Aussi
-se hâta-t-il d'aller commander le dîner et de revenir chez lui, où il
-trouva Jean toujours occupé à bercer son pied, comme un poupon malade.
-
---Et qu'est-ce que tu veux boire, Jeannot? demanda Maurice, de sa voix
-la plus caressante.
-
---Du champagne, parbleu! de ce vieux champagne dont Michel me parle
-toujours quand je le rencontre! Allons, vite à la cave, et prends garde
-à ne pas trop secouer la bouteille! Mais d'abord, écoute un peu! Tu vas
-me préparer du feu, et m'allumer le gaz, et me fermer les volets! Voici
-la nuit venue et j'ai froid! Et puis tu mettras la nappe et le couvert!
-Et puis... dis donc! va donc me chercher des vêtements de rechange!
-
-La salle à manger avait pris une apparence relativement habituelle
-lorsqu'arriva le dîner. Et ce dîner lui-même fut excellent: une forte
-soupe, des filets de sole, deux côtelettes de mouton avec une sauce aux
-tomates, un rôti de boeuf garni de pommes de terre, un pudding, un
-morceau de chester; en un mot, un repas foncièrement anglais, mais,
-comme l'avait souhaité le Grand Vance, «de premier choix».
-
---Ah! que Dieu soit loué! s'écria le jeune voyageur en s'installant à
-table. (Et sa joie devait être, en vérité, bien vive, pour le ramener
-ainsi par surprise à la pieuse cérémonie du _benedicite_, dont il avait
-depuis longtemps perdu l'habitude!) Mais non! poursuivit-il, je vais
-aller manger dans ce fauteuil là-bas, près du feu: car voilà deux jours
-que je gèle, et j'ai besoin de me réchauffer à fond! Je vais aller me
-mettre là-bas, et toi, Maurice Finsbury, tu vas rester debout, entre la
-table et moi, et me servir!
-
---Mais, Jeannot, c'est que j'ai faim, moi aussi! dit Maurice.
-
---Tu pourras manger ce que je laisserai! répliqua le Grand Vance. Ha!
-mon petit, ceci n'est que le début de notre règlement de comptes! Tu as
-perdu la belle: tu vas avoir à casquer! Gardez-vous de réveiller le lion
-britannique!
-
-Il y avait quelque chose de si indescriptiblement menaçant dans les yeux
-et dans la voix du Grand Vance, pendant qu'il proférait ces locutions
-proverbiales, que l'âme de Maurice en fut épouvantée.
-
---Allons! reprit l'orateur, donne-moi un verre de champagne, avant mon
-filet de sole! Et moi qui me figurais que je n'aimais pas ça, le filet
-de sole!... Dis donc--ajouta-t-il avec une nouvelle explosion de
-rage--sais-tu comment je suis venu jusqu'ici?
-
---Non, Jeannot, comment le saurais-je? répondit l'obséquieux Maurice.
-
---Eh bien! je suis venu sur mes pattes! cria Jean. Oui, mon ami, j'ai
-fait sur mes dix doigts tout le chemin, depuis Browndean, et j'ai mendié
-tout le long de la route! Je voudrais un peu te voir mendier, Maurice
-Finsbury! Ce n'est pas aussi facile que tu pourrais le supposer! Je me
-suis fait passer pour un pêcheur de Blyth, victime d'un naufrage. Je ne
-sais pas où cela se trouve, Blyth; et toi, le sais-tu? Mais j'ai pensé
-que cela avait un air naturel, à le dire ainsi sur la grand'route. J'ai
-demandé l'aumône à une vilaine petite bête de gamin qui revenait de
-l'école, et il m'a donné deux sous, et il m'a dit de lui enrouler une
-ficelle autour de sa toupie. Et je l'ai fait, et fort bien fait, mais il
-a déclaré que ce n'était pas ça! Et il a couru derrière moi en me
-réclamant ses deux sous! Après cela, j'ai demandé l'aumône à un officier
-de marine. Celui-là ne m'a pas confié sa toupie, il m'a simplement donné
-une petite brochure sur l'alcoolisme, et, là-dessus, il m'a tourné le
-dos! C'est tout ce que j'ai eu de lui. J'ai demandé l'aumône à une
-vieille dame qui vendait du pain d'épices; elle m'a donné un gâteau d'un
-sou. Mais le plus beau a été un monsieur qui, comme je me plaignais de
-manquer de pain, m'a répondu qu'il y avait, pour tout Anglais, un
-excellent moyen de se procurer du pain, et ce moyen, c'était de casser
-un carreau à la première maison venue, de façon à se faire mettre en
-prison... Et maintenant, apporte le rôti!
-
---Mais... mais, hasarda Maurice, pourquoi n'es-tu pas resté à Browndean?
-
---A Browndean? s'écria Jean. Et de quoi y aurais-je vécu? Du
-_Lisez-moi!_ et d'un dégoûtant canard de l'Armée du Salut? Non, non, il
-fallait à tout prix que je filasse de Browndean! J'avais pris pension, à
-crédit, dans une auberge, où je m'étais fais passer pour le Grand Vance,
-de l'Alhambra. Tu aurais fait la même chose, à ma place! Mais voilà
-qu'on s'est mis à parler des _music-halls_, et de tout l'argent que j'y
-avais gagné avec mes chansons! Et puis, voilà qu'un client de l'auberge
-m'a demandé de chanter _Autour de tes formes splendides._ Et puis, quand
-je me suis décidé à le chanter, voilà que tout le monde a été d'accord
-pour affirmer que je n'étais pas le Grand Vance! J'ai eu beau leur tenir
-tête, ils se sont entêtés à ne pas me croire! C'est comme ça que se sont
-achevées mes relations avec l'auberge du pays! poursuivit tristement le
-jeune homme. Mais, surtout, il y a eu le charpentier...
-
---Notre propriétaire? demanda Maurice.
-
---Lui-même! dit Jean. Il s'est amené ce matin, le nez en l'air, et le
-voilà qui veut savoir où a passé le baril à eau, et ce que sont devenues
-les couvertures du lit! Je lui ai dit d'aller au diable. Que pouvais-je
-lui dire d'autre? Mais alors le voilà qui me dit que nous avons mis en
-gage des objets qui n'étaient pas à nous, et qu'il allait nous faire
-notre affaire! Ma foi, je m'en suis payé une bien bonne! Je me suis
-rappelé qu'il était sourd comme un pot, et je me suis mis à lui débiter
-un tas d'injures, mais très poliment, et si bas qu'il n'était pas fichu
-d'entendre un seul mot. «Je ne vous entends pas! qu'il me dit.--Hé! je
-le sais bien, que tu ne m'entends pas, et heureusement pour toi, vieille
-bête, vieux porc, vieux cornard! que je lui réponds avec mon plus
-gracieux sourire.--Je suis un peu dur d'oreilles! qu'il me beugle.--Je
-n'en mènerais pas large, si tu ne l'étais pas, idiot, excrément! que je
-murmure, comme si je lui fournissais des explications.--Mon ami, qu'il
-me dit enfin, je suis sourd, c'est vrai, mais je parie bien que le
-commissaire de police pourra vous entendre!» Et, là-dessus, il s'en va,
-tout furieux. Il s'en va d'un côté; moi, je file de l'autre. Je lui ai
-laissé, pour se dédommager, la lampe à esprit de vin, le _Lisez-loi!_ le
-journal de l'Armée du Salut, et cet autre périodique que tu m'as envoyé!
-Et, à ce propos, il faut que tu aies été ivre-mort pour m'envoyer une
-affaire comme celle-là! On n'y parlait que de poésie, du globe céleste!
-Et des tartines, dix colonnes à la fois! Dis donc, c'est le moniteur des
-asiles d'aliénés que tu m'as envoyé là! L'_Attanium_, je me rappelle le
-titre! Dieu puissant, quel canard!
-
---Tu veux dire: l'_Athenæum_! rectifia Maurice.
-
---Hé! peu m'importe comment tu l'appelles! dit Jean. Mais je te trouve
-vraiment épatant, de m'avoir envoyé ça! Ça ne fait rien, mon vieux, je
-commence à me remettre! Apporte-moi maintenant le fromage, et encore un
-verre de champagne! Ah! Michel a bien raison de vanter ce champagne! Au
-fait, tu peux te servir! Il reste un peu de poisson, une côtelette tout
-entière, et ce morceau de fromage. Oui, Michel, voilà un homme qui me
-plaît! Il est bien capable de lire ton _Attanæum_, lui aussi: mais au
-moins, il sait ne pas en avoir l'air! Au moins il est gai, bon enfant,
-il n'a pas cette mine d'enterrement qui m'a toujours dégoûté chez toi!
-Mais, dis donc, je ne te pose même pas la question, parce que j'ai
-deviné tout de suite ce qui en était. Ta combinaison? Ratée à fond,
-hein?
-
---Par la faute de Michel! dit Maurice en se rembrunissant.
-
---Michel? Qu'a-t-il à voir là-dedans?
-
---C'est lui qui a perdu le corps, voilà ce qu'il a eu à y voir! répondit
-Maurice. Il a perdu le corps du vieux Joseph, et impossible maintenant
-de déclarer le décès!
-
---Comment? demanda Jean. Mais je croyais que tu ne voulais pas déclarer
-le décès?
-
---Oh! nous n'en sommes plus là! dit son frère. Il ne s'agit plus de
-sauver la tontine, mais de sauver la maison de cuirs! Il s'agit de
-sauver les vêtements que nous avons sur le dos, Jeannot!
-
---Ralentis un peu la musique! dit Jean, et étale ton histoire depuis le
-commencement!
-
-Et Maurice fit comme l'ordonnait son frère.
-
---Eh bien! qu'est-ce que je t'avais dit?--s'écria le Grand Vance, quand
-il eut entendu le triste récit.--Mais, tu sais, je vais te dire quelque
-chose! Moi, en tout cas, je n'entends pas être dépouillé de la part qui
-me revient!
-
---Ah! par exemple, j'aimerais bien à connaître ce que tu comptes faire!
-dit Maurice.
-
---Je vais vous le dire, monsieur! répliqua Jean, du ton le plus décidé.
-Je vais, tout simplement, remettre mon affaire aux mains du premier
-avoué de Londres, et, après cela, que tu boives un bouillon ou non, je
-m'en ficherai comme des choses de la lune!
-
---Mais pourtant, Jean, nous sommes à bord du même bateau! murmura
-Maurice.
-
---A bord du même bateau? Ah bien! je te parie que non! Est-ce que j'ai
-commis un faux en écritures, moi? Est-ce que j'ai cherché à dissimuler
-la mort de l'oncle Joseph, moi? Est-ce que j'ai fait insérer des
-annonces,--des annonces absolument stupides et grotesques,
-d'ailleurs,--dans tous les journaux, moi? Est-ce que j'ai détruit des
-statues qui ne m'appartenaient pas, moi? En vérité, j'aime votre aplomb,
-Maurice Finsbury! Non, non, non! Trop longtemps, je t'ai confié la
-direction de mes affaires; maintenant je vais les confier à Michel.
-Michel, au reste, est un garçon qui m'a toujours plu. Et j'ai hâte de
-voir enfin un peu clair dans ma situation!
-
-En cet instant, les deux frères furent interrompus par un coup de
-sonnette, et Maurice, qui avait timidement entr'ouvert la porte, reçut,
-des mains d'un commissionnaire, une lettre dont l'adresse était de la
-main de Michel. La lettre était rédigée comme suit:
-
-
-_Avis_.--MAURICE FINSBURY, pour le cas où le présent avis lui tomberait
-sous les yeux, est informé qu'il apprendra _quelque chose d'avantageux
-pour lui_, demain matin lundi, à dix heures, dans mes bureaux, 42,
-Chancery Lane.--MICHEL FINSBURY.
-
-
-Docilement, Maurice, dès qu'il eut parcouru cette lettre, la transmit à
-son frère.
-
---Ah! voilà une façon qui me plaît pour écrire un billet! s'écria Jean.
-Personne autre que Michel n'aurait jamais pu écrire ça!
-
-Et Maurice, dans sa dépression, n'osa pas même protester de ses droits
-d'auteur.
-
-
-
-
-XVI
-
-OÙ LES CUIRS SE TROUVENT HEUREUSEMENT REMIS À FLOT
-
-
-Le lendemain matin, à dix heures, les deux frères Finsbury furent
-introduits dans la grande et belle pièce qui servait de cabinet
-d'audience à leur cousin Michel. Jean se sentait un peu remis de son
-épuisement, mais avec un de ses pieds encore en pantoufle. Maurice,
-matériellement, paraissait moins endommagé; mais il était plus vieux de
-dix ans que le Maurice qui avait quitté Bournemouth huit jours
-auparavant. L'anxiété avait labouré son visage de rides profondes, et sa
-chevelure noire grisonnait abondamment aux alentours des tempes.
-
-Trois personnes attendaient les frères Finsbury, assises devant une
-table. Au milieu était Michel lui-même: il avait à sa droite Gédéon
-Forsyth, à sa gauche un vieux monsieur en lunettes, avec une vénérable
-chevelure d'argent.
-
---Ma parole, c'est l'oncle Joe! s'écria Jean.
-
-Maurice se frotta les yeux, plus ébahi qu'il ne l'avait encore été de
-tous les cauchemars des jours précédents. Puis, tout à coup, il s'avança
-vers son oncle, tout tremblant de fureur.
-
---Je vais vous dire ce que vous avez fait, vieux coquin! cria-t-il. Vous
-vous êtes évadé!
-
---Bonjour, Maurice Finsbury! répondit l'oncle Joseph, mais avec plus
-d'animosité que n'en laisseraient supposer ces indulgentes paroles. Vous
-paraissez souffrant, mon ami!
-
---Inutile de vous agiter, messieurs! observa Michel. Maurice, essayez
-plutôt de regarder les faits bien en face! Votre oncle, comme vous
-voyez, n'a pas eu trop à souffrir de la «secousse» de l'accident; et un
-homme de coeur tel que vous ne peut manquer d'en être ravi!
-
---Mais alors, si c'est ainsi, balbutia Maurice, qu'est-ce que c'était
-que le corps? Serait-ce vraiment possible, que cette chose qui m'a causé
-tant de souci et d'alarme, qui m'a tant usé l'esprit, cette chose que
-j'ai colportée de mes propres mains, n'ait été que le cadavre d'un
-étranger quelconque?
-
---Oh! si l'idée vous afflige trop, vous pouvez ne pas aller jusque-là!
-répondit Michel. Rien ne vous empêche de supposer que le corps ait
-appartenu à un homme que vous avez eu l'occasion de rencontrer plusieurs
-fois, un compagnon de _club_, peut-être, peut-être même un client!
-
-Maurice s'affala sur une chaise.
-
---Hé! gémit-il, j'aurais bien découvert l'erreur, si le baril était venu
-jusque chez moi! Et pourquoi n'y est-il pas venu? Pourquoi est-il allé
-chez Pitman? Et de quel droit Pitman s'est-il permis de l'ouvrir?
-
---A ce propos-là, Maurice, dites-nous donc ce que vous avez fait de
-l'_Hercule_ antique? demanda Michel?
-
---Ce qu'il en a fait? Il l'a brisé avec un hache-viande! dit Jean. Les
-morceaux sont encore chez nous, dans la cave!
-
---Tout cela n'a aucune importance! se hâta de déclarer Maurice.
-L'essentiel, c'est que j'aie retrouvé mon oncle, mon frauduleux tuteur!
-Il m'appartient, lui, en tout cas! Et la tontine aussi, elle
-m'appartient! Je réclame la tontine! J'affirme que l'oncle Masterman est
-mort!
-
---Il est temps que je mette un terme à cette folie, dit Michel, et cela
-une fois pour toutes! Ce que vous affirmez est malheureusement presque
-vrai: en un certain sens, mon pauvre père est mort, et depuis longtemps
-déjà! Mais ce n'est pas dans le sens de la tontine et j'espère que, dans
-ce sens-là, bien des années se passeront avant qu'il ne meure. Notre
-cher oncle Joseph l'a vu, ce matin même. Il vous dira que mon père est
-en vie, bien que, hélas! son intelligence se soit à jamais éteinte!
-
---Il ne m'a pas reconnu!--dit Joseph. Et pour rendre justice à ce vieux
-raseur, je dois ajouter que sa voix, en disant ces mots, frémissait
-d'une émotion sincère.
-
---Eh bien! je vous retrouve là, monsieur Maurice Finsbury! s'écria le
-Grand Vance. Mille diables, quel idiot vous vous êtes montré!
-
---Quant à la ridicule et fâcheuse servitude où vous avez réduit l'oncle
-Joseph, reprit Michel, celle-là aussi a déjà trop duré! J'ai préparé ici
-un acte par lequel vous rendez à votre oncle toute sa liberté, et le
-dégagez de toute obligation envers vous! Vous allez d'abord, si vous
-voulez bien, y apposer votre signature!
-
---Quoi! cria Maurice, et que je perde mes 7.800 livres, et mon commerce
-de cuirs, et tout cela sans aucun profit en échange! Merci bien!
-
---Votre reconnaissance ne me surprend pas, Maurice! commença Michel.
-
---Oh! je sais que je n'ai rien à attendre de vous en faisant appel à vos
-sentiments! répondit Maurice. Mais il y a ici un étranger,--que le
-diable m'enlève, d'ailleurs, si je sais pourquoi!--et c'est à lui que je
-fais appel. Monsieur, poursuivit-il en s'adressant à Gédéon, voici mon
-histoire: j'ai été dépouillé de mon héritage pendant que je n'étais
-encore qu'un enfant, un orphelin! Depuis lors, monsieur, jamais je n'ai
-eu qu'un rêve, qui était de rentrer dans mes fonds. Mon cousin Michel
-pourra vous dire de moi tout ce qu'il voudra: j'avouerai moi-même que je
-n'ai pas toujours été à la hauteur des circonstances. Mais ma situation
-n'en est pas moins celle que je vous ai exposée, monsieur! J'ai été
-dépouillé de mon héritage! Un enfant orphelin a été dépouillé de 7.800
-livres! et j'ajoute que j'ai le droit pour moi! Toutes les finasseries
-de M. Michel ne prévaudront point contre l'équité!
-
---Maurice, interrompit Michel, permettez-moi d'ajouter un petit détail,
-qui d'ailleurs ne saurait vous déplaire, car il met en relief vos
-capacités d'écrivain!
-
---Que voulez-vous dire? demanda Maurice.
-
---Au fait, répondit Michel, j'épargnerai votre modestie! Qu'il me
-suffise donc de vous faire savoir le nom d'une personne qui vient
-d'étudier de fort près un de vos plus récents essais d'écriture
-comparée! Le nom de cette personne est Moss, mon cher ami!
-
-Il y eut un long silence.
-
---J'aurais dû deviner que cet homme venait de votre part! murmura
-Maurice.
-
---Et maintenant vous allez signer l'acte, n'est-ce pas? dit Michel.
-
---Mais dites donc, Michel!--s'écria Jean, avec un de ces généreux élans
-qui lui étaient familiers. Et moi, qu'est-ce que je deviens dans tout
-cela? Maurice est à l'eau, je le vois bien! Mais moi, pourquoi l'y
-suivrais-je? Et puis j'ai été volé, moi aussi, n'oubliez pas cela! J'ai
-été, moi aussi, un orphelin, tout comme lui, et élève de la même école!
-
---Jean, dit Michel, ne pensez-vous pas que vous feriez mieux de vous
-fier à moi?
-
---Ma foi, vous avez raison, mon vieux! répondit le Grand Vance. Vous ne
-voudrez pas abuser de l'innocence d'un orphelin, j'en jurerais. Et toi,
-Maurice, tu vas signer tout de suite le document en question, ou bien je
-me fâcherai, et, tu sais, je te ferai voir quelque chose qui étonnera ta
-faible cervelle!
-
-Avec un empressement soudain, et bien inespéré, Maurice se déclara prêt
-à signer la renonciation. Un secrétaire de Michel vint apporter les
-pièces, les signatures furent dûment apposées, et ainsi Joseph Finsbury,
-une fois de plus, se trouva un homme libre.
-
---Et maintenant, mes amis, écoutez ce que je me propose de faire pour
-vous! reprit alors Michel. Tenez, Maurice et Jean, voici un acte qui
-vous fait uniques possesseurs de la maison de cuirs! Et voici un chèque,
-équivalent à tout l'argent déposé en banque au nom de l'oncle Joseph! De
-telle sorte que vous pourrez vous figurer, mon cher Maurice, que vous
-venez d'achever vos études à l'Institut Commercial. Et, comme vous
-m'avez dit vous-même que les cuirs remontaient, j'imagine que vous allez
-bientôt songer à prendre femme. Voici, en prévision de cet heureux
-événement, un petit cadeau de noces! Oh! pas encore le mien! je verrai à
-vous donner autre chose quand vous aurez fixé la date du mariage! Mais
-acceptez, dès maintenant, ce cadeau... de la part de M. Moss!
-
-Et Maurice, devenu écarlate, bondit sur son chèque.
-
---Je ne comprends rien à la comédie! observa Jean. Tout cela me paraît
-trop beau pour être vrai!
-
---C'est un simple transfert! répondit Michel. Je vous rachète l'oncle
-Joseph, voilà tout! Si c'est lui qui gagne la tontine, elle sera à moi;
-si c'est mon père qui la gagne, elle sera à moi également: de telle
-façon que je n'ai pas trop à me plaindre de la combinaison!
-
---Maurice, mon pauvre vieux, ceci te la coupe! commenta le Grand Vance.
-
---Et maintenant, monsieur Forsyth, reprit Michel en s'adressant au
-personnage muet, vous voyez réunis devant vous tous les criminels que
-vous étiez si désireux de retrouver! Tous à l'exception de Pitman,
-cependant! Pitman, voyez-vous! a une mission sociale: il s'est voué à la
-régénération artistique de la jeune fille. Aussi me suis-je fait un
-scrupule de le déranger, à une heure où je le sais particulièrement
-occupé. Mais vous pourrez, si vous voulez, le faire arrêter dans son
-pensionnat: je connais l'adresse, et vous la dirai volontiers. Et quant
-au reste de la bande, la voici devant vos yeux, et je crains que le
-spectacle n'ait rien de séduisant. A vous de décider ce que vous allez
-faire de nous!
-
---Rien du tout, monsieur Finsbury! répondit Gédéon. Je crois avoir
-compris que c'est ce monsieur--et il désignait Maurice,--qui a été,
-comme nous disons dans notre jargon, le _fons et origo_ de toute
-l'aventure; mais, à ce que je crois avoir compris aussi, il a déjà été
-largement payé. Et puis, pour vous parler en toute franchise, je ne vois
-pas ce que quelqu'un aurait à gagner à un scandale public. Moi, pour ma
-part, je ne pourrais qu'y perdre. Et je ne saurais au contraire trop
-bénir une aventure qui m'a valu le bonheur de faire votre connaissance!
-Déjà vous avez eu la bonté de m'envoyer deux clients...
-
-Michel rougit.
-
---C'était le moins que je pouvais faire pour m'excuser de certain
-dérangement qui vous est venu un peu par mon fait! murmura-t-il. Mais il
-y a encore quelque chose qu'il faut que je vous dise! Je ne voudrais pas
-que vous eussiez trop mauvaise opinion de mon pauvre Pitman, qui est
-certainement la personne la plus inoffensive du monde. Ne pourriez-vous
-pas venir, ce soir même, dîner en sa compagnie? Au restaurant Verrey,
-par exemple, vers sept heures. Qu'en dites-vous?
-
---J'avais promis de dîner chez un de mes oncles, avec une amie! répondit
-Gédéon. Mais je demanderai à en être dispensé pour ce soir... Et
-maintenant, cher monsieur Finsbury, un dernier point que je tiens à
-soumettre à votre décision: est-ce que, vraiment, nous ne pouvons rien
-pour le pauvre diable qui a emporté le piano? Le souvenir de cet
-infortuné me poursuit comme un remords!
-
---Hélas! nous ne pouvons que le plaindre! répondit Michel.
-
-
- FIN
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- I.--La famille Finsbury 1
- II.--Où Maurice s'apprête à agir 26
- III.--Le conférencier en liberté 53
- IV.--Un magistrat dans un fourgon à bagages 73
- V.--M. Gédéon Forsyth et la caisse monumentale 80
- VI.--Les tribulations de Maurice 97
- VII.--Où Pitman prend conseil d'un homme de loi 124
- VIII.--Où Michel s'offre un jour de congé 145
- IX.--Comment s'acheva le jour de congé de Michel Finsbury 175
- X.--Gédéon Forsyth et le grand Erard 199
- XI.--Le maëstro Jimson 215
- XII.--Où le grand Erard apparaît (irrévocablement) pour la
- dernière fois 242
- XIII.--Les tribulations de Maurice 285
- XIV.--Où William Bent Pitman apprend quelque chose
- d'avantageux pour lui 277
- XV.--Le retour du grand Vance 306
- XVI.--Où les cuirs se trouvent heureusement remis à flot 319
-
-
-
-
-
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-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MORT VIVANT ***
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-
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-works. See paragraph 1.E below.
-
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-1.E.9.
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-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
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-
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-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
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