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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Le mort vivant - -Author: Robert Louis Stevenson - -Translator: Téodor de Wyzewa - -Release Date: September 21, 2013 [EBook #43784] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MORT VIVANT *** - - - - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - - - - R.-L. STEVENSON - - Le Mort Vivant - - _ROMAN_ - - Traduit par T. de WYZEWA - - PARIS - - LIBRAIRIE ACADÉMIQUE DIDIER - PERRIN ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS - 35, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, 35 - - 1905 - - Tous droits réservés. - - - - -_DU MÊME AUTEUR:_ - - - LE REFLUX, roman, traduit par Teodor de Wyzewa, - un volume in-16 3 fr. 50 - LE ROMAN DU PRINCE OTHON, traduit par Egerton Castle, - un volume in-16 3 fr. 50 - - - - -LE MORT VIVANT - - - - -I - -LA FAMILLE FINSBURY - - -Combien le lecteur,--tandis que, commodément assis au coin de son feu, -il s'amuse à feuilleter les pages d'un roman,--combien il se rend peu -compte des fatigues et des angoisses de l'auteur! Combien il néglige de -se représenter les longues nuits de luttes contre des phrases rétives, -les séances de recherches dans les bibliothèques, les correspondances -avec d'érudits et illisibles professeurs allemands, en un mot tout -l'énorme échafaudage que l'auteur a édifié et puis démoli, simplement -pour lui procurer, à lui, lecteur, quelques instants de distraction au -coin de son feu, ou encore pour lui tempérer l'ennui d'une heure en -wagon! - -C'est ainsi que je pourrais fort bien commencer ce récit par une -biographie complète de l'Italien Tonti: lieu de naissance, origine et -caractère des parents, génie naturel (probablement hérité de la mère), -exemples remarquables de précocité, etc. Après quoi je pourrais -également infliger au lecteur un traité en règle sur le système -économique auquel le susdit Italien a laissé son nom. J'ai là, dans deux -tiroirs de mon cartonnier, tous les matériaux dont j'aurais besoin pour -ces deux paragraphes; mais je dédaigne de faire étalage d'une science -d'emprunt. Tonti est mort; je dois même dire que je n'ai jamais -rencontré personne pour le regretter. Et quant au système de la -_tontine_, voici, en quelques mots, tout ce qu'il est nécessaire qu'on -en connaisse pour l'intelligence du simple et véridique récit qui va -suivre: - -Un certain nombre de joyeux jeunes gens mettent en commun une certaine -somme, qui est ensuite déposée dans une banque, à intérêts composés. Les -déposants vivent leur vie, meurent chacun à son tour; et, quand ils sont -tous morts à l'exception d'un seul, c'est à ce dernier survivant -qu'échoit toute la somme, intérêts compris. Le survivant en question se -trouve être alors, suivant toute vraisemblance, si sourd qu'il ne peut -pas même entendre le bruit mené autour de sa bonne aubaine; et, suivant -toute vraisemblance, il a lui-même trop peu de temps à vivre pour -pouvoir en jouir. Le lecteur comprend maintenant ce que le système a de -poétique, pour ne pas dire de comique: mais il y a en même temps, dans -ce système, quelque chose de hasardeux, une apparence de _sport_, qui, -jadis, l'a rendu cher à nos grands-parents. - -Lorsque Joseph Finsbury et son frère Masterman n'étaient que deux petits -garçons en culottes courtes, leur père,--un marchand aisé de -Cheapside,--les avait fait souscrire à une petite _tontine_ de -trente-sept parts. Chaque part était de mille livres sterling. Joseph -Finsbury se rappelle, aujourd'hui encore, la visite au notaire: tous les -membres de la _tontine_,--des gamins comme lui,--rassemblés dans une -étude, et venant, chacun à son tour, s'asseoir dans un grand fauteuil -pour signer leurs noms, avec l'assistance d'un bon vieux monsieur à -lunettes chaussé de bottes à la Wellington. Il se rappelle comment, -après la séance, il a joué avec les autres enfants dans une prairie qui -se trouvait derrière la maison du notaire, et la magnifique bataille -qu'il a engagée contre un de ses _co-tontineurs_, qui s'était permis de -lui tirer le nez. Le fracas de la bataille est venu interrompre le -notaire pendant qu'il s'occupait, dans son étude, à régaler les parents -de gâteaux et de vin: de telle sorte que les combattants ont été -brusquement séparés, et Joseph (qui était le plus petit des deux -adversaires) a eu la satisfaction d'entendre louer sa bravoure par le -vieux monsieur aux bottes à la Wellington, comme aussi d'apprendre que -celui-ci, à son âge, s'était comporté de la même façon. Sur quoi, Joseph -s'est demandé si, à son âge, le vieux monsieur avait déjà une petite -tête chauve; et de petites bottes à la Wellington. - -En 1840, les trente-sept souscripteurs étaient tous vivants; en 1850, -leur nombre avait diminué de six; en 1856 et en 1857, la Crimée et la -grande Révolte des Indes, aidant le cours naturel des choses, -n'emportèrent pas moins de neuf des _tontineurs_. En 1870, cinq -seulement de ceux-ci restaient en vie; et, à la date de mon récit, il -n'en restait plus que trois, parmi lesquels Joseph Finsbury et son frère -aîné. - -A cette date, Masterman Finsbury était dans sa soixante-treizième année. -Ayant depuis longtemps ressenti les fâcheux effets de l'âge, il avait -fini par se retirer des affaires, et vivait à présent dans une retraite -absolue, sous le toit de son fils Michel, l'avoué bien connu. Joseph, -d'autre part, était encore sur pied, et n'offrait encore qu'une figure -demi-vénérable, dans les rues où il aimait à se promener. La chose -était,--je dois ajouter,--d'autant plus scandaleuse que Masterman avait -toujours mené (jusque dans les moindres détails) une vie anglaise -véritablement modèle. L'activité, la régularité, la décence, et un goût -marqué pour le quatre du cent, toutes ces vertus nationales qu'on -s'accorde à considérer comme les bases mêmes d'une verte vieillesse, -Masterman Finsbury les avait pratiquées à un très haut degré: et voilà -où elles l'avaient conduit, à soixante-treize ans! Tandis que Joseph, à -peine plus jeune de deux ans, et qui se trouvait dans le plus enviable -état de conservation, s'était toute sa vie disqualifié à la fois par la -paresse et l'excentricité. Embarqué d'abord dans le commerce des cuirs, -il s'était bientôt fatigué des affaires. Une passion malheureuse pour -les notions générales, faute d'avoir été réprimée à temps, avait -commencé, dès lors, à saper son âge mûr. Il n'y a point de passion plus -débilitante pour l'esprit, si ce n'est peut-être cette démangeaison de -parler en public qui en est, d'ailleurs, un accompagnement ou un -succédané assez ordinaire. Dans le cas de Joseph, du moins, les deux -maladies étaient réunies: peu à peu s'était déclarée la période aiguë, -celle où le patient fait des conférences gratuites; et, avant que peu -d'années se fussent passées, l'infortuné en était arrivé au point d'être -prêt à entreprendre un voyage de cinq heures pour parler devant les -moutards d'une école primaire. - -Non pas que Joseph Finsbury fût, le moins du monde, un savant! Toute son -érudition se bornait à ce que lui avaient fourni les manuels -élémentaires et les journaux quotidiens. Il ne s'élevait pas même -jusqu'aux encyclopédies; c'était «la vie, disait-il, qui était son -livre». Il était prêt à reconnaître que ses conférences ne s'adressaient -pas aux professeurs des universités: elles s'adressaient, suivant lui, -«au grand coeur du peuple». Et son exemple tendrait à faire croire que -le «coeur» du peuple est indépendant de sa tête: car le fait est que, -malgré leur sottise et leur banalité, les élucubrations de Joseph -Finsbury étaient, d'ordinaire, favorablement accueillies. Il citait -volontiers, entre autres, le succès de la conférence qu'il avait faite -aux ouvriers sans travail, sur: _Comment on peut vivre à l'aise avec -deux mille francs par an_. _L'Education, ses buts, ses objets, son -utilité et sa portée_, avait valu à Joseph, en plusieurs endroits, la -considération respectueuse d'une foule d'imbéciles. Et quant à son -célèbre discours sur l'_Assurance sur la vie envisagée dans ses rapports -avec les masses_, la Société d'Amélioration Mutuelle des Travailleurs de -l'Ile des Chiens, à qui il fut adressé, en fut si charmée,--ce qui donne -vraiment une triste idée de l'intelligence collective de cette -association,--que, l'année suivante, elle élut Joseph Finsbury pour son -président d'honneur: titre qui, en vérité, était moins encore que -gratuit, puisqu'il impliquait, de la part de son titulaire, une donation -annuelle à la caisse de la Société; mais l'amour-propre du nouveau -président d'honneur n'en avait pas moins là de quoi se trouver hautement -satisfait. - -Or, pendant que Joseph se constituait ainsi une réputation parmi les -ignorants d'espèce cultivée, sa vie domestique se trouva brusquement -encombrée d'orphelins. La mort de son plus jeune frère, Jacques, fit de -lui le tuteur de deux garçons, Maurice et Jean; et, dans le courant de -la même année, sa famille s'enfla encore par l'addition d'une petite -demoiselle, la fille de John Henry Hazeltine, Esq., homme de fortune -modique, et, apparemment, peu pourvu d'amis. Ce Hazeltine n'avait vu -Joseph Finsbury qu'une seule fois, dans une salle de conférence de -Holloway; mais, au sortir de cette salle, il était allé chez son -notaire, avait rédigé un nouveau testament, et avait légué au -conférencier le soin de sa fille, ainsi que de la petite fortune de -celle-ci. Joseph était ce qu'on peut appeler un «bon enfant»: et -cependant ce ne fut qu'à contre-coeur qu'il accepta cette nouvelle -responsabilité, inséra une annonce pour demander une gouvernante, et -acheta, d'occasion, une voiture de bébé. Bien plus volontiers il avait -accueilli, quelques mois auparavant, ses deux neveux, Maurice et Jean; -et cela non pas autant à cause des liens de parenté que parce que le -commerce des cuirs (où, naturellement, il s'était hâté d'engager les -trente mille livres qui formaient la fortune de ses neveux) avait -manifesté, depuis peu, d'inexplicables symptômes de déclin. Un jeune, -mais capable Ecossais, fut ensuite choisi comme gérant de l'entreprise: -et jamais plus, depuis lors, Joseph Finsbury n'eut à se préoccuper de -l'ennuyeux souci des affaires. Laissant son commerce et ses pupilles -entre les mains du capable Ecossais, il entreprit un long voyage sur le -continent et jusqu'en Asie Mineure. - -Avec une Bible polyglotte dans une main et un manuel de conversation -dans l'autre, il se fraya successivement son chemin à travers les gens -de douze langues différentes. Il abusa de la patience des interprètes, -sauf à les payer (le juste prix), quand il ne pouvait pas obtenir leurs -services gratuitement; et je n'ai pas besoin d'ajouter qu'il remplit une -foule de carnets du résultat de ses observations. - -Il employa plusieurs années à ces fructueuses consultations du grand -livre de la vie humaine, et ne revint en Angleterre que lorsque l'âge de -ses pupilles exigea de sa part un surcroît de soins. Les deux garçons -avaient été placés dans une école,--à bon marché, cela va de soi,--mais -en somme assez bonne, et où ils avaient reçu une saine éducation -commerciale: trop saine même, peut-être, étant donné que le commerce des -cuirs se trouvait alors dans une situation qui aurait gagné à n'être pas -examinée de très près. - -Le fait est que, quand Joseph s'était préparé à rendre à ses neveux ses -comptes de tutelle, il avait découvert, à son grand chagrin, que -l'héritage de son frère Jacques ne s'était pas agrandi, sous son -protectorat. En supposant qu'il abandonnât à ses deux neveux jusqu'au -dernier centime de sa fortune personnelle, il avait constaté qu'il -aurait encore à leur avouer un déficit de sept mille huit cents livres. -Et quand ces faits furent communiqués aux deux frères, en présence d'un -avoué, Maurice Finsbury menaça son oncle de toutes les sévérités de la -loi: je crois bien qu'il n'aurait pas hésité (malgré les liens du sang) -à recourir jusqu'aux mesures les plus extrêmes, si son avoué ne l'en -avait retenu. - ---Jamais vous ne parviendrez à tirer du sang d'une pierre! lui avait -dit, judicieusement, cet homme de loi. - -Et Maurice comprit la justesse du proverbe, et se résigna à passer un -compromis avec son oncle. D'un côté, Joseph renonçait à tout ce qu'il -possédait, et reconnaissait à son neveu une forte part dans la tontine, -qui commençait à devenir une spéculation des plus sérieuses; de l'autre -côté, Maurice s'engageait à entretenir à ses frais son oncle ainsi que -miss Hazeltine (dont la petite fortune avait disparu avec le reste), et -à leur servir, à chacun, une livre sterling par mois comme monnaie de -poche. - -Cette subvention était plus que suffisante pour les besoins du -vieillard. On a peine à comprendre comment, au contraire, elle pouvait -suffire à la jeune fille, qui avait à se vêtir, à se coiffer, etc..., -sur ce seul argent; mais elle y parvenait, Dieu sait par quel moyen, et, -chose plus étonnante encore, elle ne se plaignait jamais. Elle était -d'ailleurs sincèrement attachée à son gardien, en dépit de la parfaite -incompétence de celui-ci à veiller sur elle. Du moins ne s'était-il -jamais montré dur ni méchant à son égard, et, en fin de compte, il y -avait peut-être quelque chose d'attendrissant dans la curiosité -enfantine qu'il éprouvait pour toutes les connaissances inutiles, comme -aussi dans l'innocent délice que lui procurait le moindre témoignage -d'admiration qu'on lui accordait. Toujours est-il que, bien que l'avoué -eût loyalement prévenu Julia Hazeltine que la combinaison de Maurice -constituait pour elle un dommage, l'excellente fille s'était refusée à -compliquer encore les embarras de l'oncle Joseph. Et ainsi le compromis -était entré en vigueur. - -Dans une grande, sombre, lugubre maison de John Street, Bloomsbury, ces -quatre personnes demeuraient ensemble: en apparence une famille, en -réalité une association financière. Julia et l'oncle Joseph étaient, -naturellement, deux esclaves. Jean, tout absorbé par sa passion pour le -_banjo_, le café-concert, la buvette d'artistes et les journaux de -sport, était un personnage condamné de naissance à ne jouer jamais qu'un -rôle secondaire. Et, ainsi, toutes les peines et toutes les joies du -pouvoir se trouvaient entièrement dévolues à Maurice. - -On sait l'habitude qu'ont prise les moralistes de consoler les faibles -d'esprit en leur affirmant que, dans toute vie, la somme des peines et -celle des joies se balancent, ou à peu de chose près; mais, certes, sans -vouloir insister sur l'erreur théorique de cette pieuse mystification, -je puis affirmer que, dans le cas de Maurice, la somme des amertumes -dépassait de beaucoup celle des douceurs. Le jeune homme ne s'épargnait -aucune fatigue à lui-même, et n'en épargnait pas non plus aux autres: -c'était lui qui réveillait les domestiques, qui serrait sous clef les -restes des repas, qui goûtait les vins, qui comptait les biscuits. Des -scènes pénibles avaient lieu, chaque samedi, lors de la revision des -factures, et la cuisinière était souvent changée, et souvent les -fournisseurs, sur le palier de service, déversaient tout leur répertoire -d'injures, à propos d'une différence de trois liards. Aux yeux d'un -observateur superficiel, Maurice Finsbury aurait risqué de passer pour -un avare; à ses propres yeux, il était simplement un homme qui avait été -volé. Le monde lui devait 7.800 livres sterling, et il était bien résolu -à se les faire repayer. - -Mais c'était surtout dans sa conduite avec Joseph que se manifestait -clairement le caractère de Maurice. L'oncle Joseph était un placement -sur lequel le jeune homme comptait beaucoup: aussi ne reculait-il devant -rien pour se le conserver. Tous les mois, le vieillard, malade ou non, -avait à subir l'examen minutieux d'un médecin. Son régime, son vêtement, -ses villégiatures, tout cela lui était administré comme la bouillie aux -enfants. Pour peu que le temps fût mauvais, défense de sortir. En cas de -beau temps, à neuf heures précises du matin l'oncle Joseph devait se -trouver dans le vestibule; Maurice voyait s'il avait des gants, et si -ses souliers ne prenaient pas l'eau; après quoi, les deux hommes s'en -allaient au bureau, bras dessus bras dessous. Promenade qui n'avait sans -doute rien de bien gai, car les deux compagnons ne prenaient aucune -peine pour affecter vis-à-vis l'un de l'autre des sentiments amicaux: -Maurice n'avait jamais cessé de reprocher à son tuteur le déficit des -7.800 livres, ni de déplorer la charge supplémentaire constituée par -Miss Hazeltine; et Joseph, tout bon _enfant_ qu'il fût, éprouvait pour -son neveu quelque chose qui ressemblait beaucoup à de la haine. Et -encore l'aller n'était-il rien en comparaison du retour: car la simple -vue du bureau, sans compter tous les détails de ce qui s'y passait, -aurait suffi pour empoisonner la vie des deux Finsbury. - -Le nom de Joseph était toujours inscrit sur la porte, et c'était -toujours encore lui qui avait la signature des chèques; mais tout cela -n'était que pure manoeuvre politique de la part de Maurice, destinée à -décourager les autres membres de la _tontine_. En réalité, c'était -Maurice lui-même qui s'occupait de l'affaire des cuirs; et je dois -ajouter que cette affaire était pour lui une source inépuisable de -chagrins. Il avait essayé de la vendre, mais n'avait reçu que des offres -dérisoires. Il avait essayé de l'étendre, et n'était parvenu qu'à en -étendre les charges; de la restreindre, et c'était seulement les profits -qu'il était parvenu à restreindre. Personne n'avait jamais su tirer un -sou de cette affaire de cuirs, excepté le «capable» Ecossais, qui, -lorsque Maurice l'avait congédié, s'était installé dans le voisinage de -Banff, et s'était construit un château avec ses bénéfices. La mémoire de -ce fallacieux Ecossais, Maurice ne manquait pas un seul jour à la -maudire, tandis que, assis dans son cabinet, il ouvrait son courrier, -avec le vieux Joseph assis à une autre table, et attendant ses ordres de -l'air le plus maussade, ou bien, furieusement, griffonnant sa signature -sur il ne savait quoi. Et lorsque l'Ecossais poussa le cynisme jusqu'à -envoyer une annonce de son mariage (avec Davida, fille aînée du Révérend -Baruch Mac Craw), le malheureux Maurice crut bien qu'il allait avoir une -attaque. - -Les heures de présence au bureau avaient été, peu à peu, réduites au -minimum honnêtement possible. Si profond que fût chez Maurice le -sentiment de ses devoirs (envers lui-même), ce sentiment n'allait pas -jusqu'à lui donner le courage de s'attarder entre les quatre murs de son -bureau, avec l'ombre de la banqueroute s'y allongeant tous les jours. -Après quelques heures d'attente, patron et employés poussaient un -soupir, s'étiraient, et sortaient, sous prétexte de se recueillir pour -l'ennui du lendemain. Alors, le marchand de cuirs ramenait son capital -vivant jusqu'à John Street, comme un chien de salon; après quoi, l'ayant -emmuré dans la maison, il repartait lui-même pour explorer les boutiques -des brocanteurs, en quête de bagues à cachets, l'unique passion de sa -vie. - -Quant à Joseph, il avait plus que la vanité d'un homme,--il avait la -vanité d'un conférencier. Il avouait qu'il avait eu des torts, encore -qu'on eût péché contre lui (notamment le «capable» Ecossais) plus qu'il -n'avait péché lui-même. Mais il déclarait que, eût-il trempé ses mains -dans le sang, il n'aurait tout de même pas mérité d'être ainsi traîné en -laisse par un jeune morveux, d'être tenu captif dans le cabinet de sa -propre maison de commerce, d'être sans cesse poursuivi de commentaires -mortifiants sur toute sa carrière passée, de voir, chaque matin, son -costume examiné de haut en bas, son collet relevé, la présence de ses -mitaines sur ses mains sévèrement contrôlée, et d'être promené dans la -rue et reconduit chez lui comme un bébé aux soins d'une nourrice. A la -pensée de tout cela, son âme se gonflait de venin. Il se hâtait -d'accrocher à une patère, dans le vestibule, son chapeau, son manteau, -et les odieuses mitaines, et puis de monter rejoindre Julia et ses -carnets de notes. Le salon de la maison, au moins, était à l'abri de -Maurice: il appartenait au vieillard et à la jeune fille. C'était là que -celle-ci cousait ses robes; c'était là que l'oncle Joseph tachait -d'encre ses lunettes, tout au bonheur d'enregistrer des faits sans -conséquences, ou de recueillir les chiffres de statistiques imbéciles. - -Souvent, pendant qu'il était au salon avec Julia, il déplorait la -fatalité qui avait fait de lui un des membres de la tontine. - ---Sans cette maudite tontine, gémissait-il un soir, Maurice ne se -soucierait pas de me garder! Je pourrais être un homme libre, Julia! Et -il me serait si facile de gagner ma vie en donnant des conférences! - ---Certes, cela vous serait facile!--répondait Julia, qui avait un coeur -d'or.--Et c'est lâche et vilain, de la part de Maurice, de vous priver -d'une chose qui vous amuse tant! - ---Vois-tu, mon enfant, c'est un être sans intelligence! s'écriait -Joseph. Songe un peu à la magnifique occasion de s'instruire qu'il a -ici, sous la main, et que cependant il néglige! La somme de -connaissances diverses dont je pourrais lui faire part, Julia, si -seulement il consentait à m'écouter, cette somme, il n'y a pas de mots -pour t'en donner une idée! - ---En tout cas, mon cher oncle, vous devez bien prendre garde de ne pas -vous agiter! observait doucement Julia. Car, vous savez, pour peu que -vous ayez l'air d'être souffrant, on enverra aussitôt chercher le -médecin! - ---C'est vrai, mon enfant, tu as raison! répondait le vieillard. Oui, je -vais essayer de prendre sur moi! L'étude va me rendre du calme! - -Et il allait chercher sa galerie de carnets. - ---Je me demande, hasardait-il, je me demande si, pendant que tu -travailles de tes mains, cela ne t'intéresserait pas d'entendre... - ---Mais oui, mais oui, cela m'intéresserait beaucoup!--s'écriait -Julia.--Allons, lisez-moi une de vos observations! - -Aussitôt le carnet était ouvert, et les lunettes raffermies sur le nez, -comme si le vieillard voulait empêcher toute rétractation possible de la -part de son auditrice. - ---Ce que je me propose de te lire aujourd'hui, commença-t-il un certain -soir, après avoir toussé pour s'éclaircir la voix, ce sera, si tu veux -bien me le permettre, les notes recueillies par moi, à la suite d'une -très importante conversation avec un courrier syrien appelé David -Abbas.--Abbas, tu l'ignores peut-être, est le nom latin d'abbé.--Les -résultats de cet entretien compensent bien le prix qu'il m'a coûté, car, -comme Abbas paraissait d'abord un peu impatienté des questions que je -lui posais sur divers points de statistique régionale, je me suis trouvé -amené à le faire boire à mes frais. Tiens, voici ces notes! - -Mais au moment où, après avoir de nouveau toussé, il s'apprêtait à -entamer sa lecture, Maurice fit irruption dans la maison, appela -vivement son oncle, et, dès l'instant suivant, envahit le salon, -brandissant dans sa main un journal du soir. - -Et, en vérité, il revenait chargé d'une grande nouvelle. Le journal -annonçait la mort du lieutenant général sir Glasgow Beggar, K. C. S. I., -K. C. M. G., etc. Cela signifiait que la tontine n'avait plus désormais -que deux membres: les deux frères Finsbury. Enfin, la chance était venue -pour Maurice! - -Ce n'était pas que les deux frères fussent, ni eussent jamais été, -grands amis. Lorsque le bruit s'était répandu du voyage de Joseph en -Asie Mineure, Masterman, casanier et traditionnel, s'était exprimé avec -irritation. «Je trouve la conduite de mon frère simplement indécente! -avait-il murmuré. Retenez ce que je vous dis: il finira par aller -jusqu'au Pôle Nord! Un vrai scandale pour un Finsbury!» Et ces amères -paroles avaient été, plus tard, rapportées au voyageur. Affront pire -encore, Masterman avait refusé d'assister à la conférence sur -l'_Education, ses buts, ses objets, son utilité et sa portée_, bien -qu'une place lui eût été réservée sur l'estrade. Depuis lors, les deux -frères ne s'étaient pas revus. Mais, d'autre part, jamais ils ne -s'étaient ouvertement querellés: de telle sorte que tout portait à -croire qu'un compromis entre eux serait chose facile à conclure. Joseph -(de par l'ordre de Maurice) avait à se prévaloir de sa situation de -cadet; et Masterman avait toujours eu la réputation de n'être ni avare -ni mauvais coucheur. Oui, tous les éléments d'un compromis entre les -deux frères se trouvaient réunis! Et Maurice, dès le lendemain,--tout -animé par la perspective de pouvoir rentrer enfin dans ses 7.800 livres -sterling,--se précipita dans le cabinet de son cousin Michel. - -Michel Finsbury était une sorte de personnage célèbre. Lancé de très -bonne heure dans la loi, et sans direction, il était devenu le -spécialiste des affaires douteuses. On le connaissait comme l'avocat des -causes désespérées: on le savait homme à extraire un témoignage d'une -bûche, ou à faire produire des intérêts à une mine d'or. Et, en -conséquence, son cabinet était assiégé par la nombreuse caste de ceux -qui ont encore un peu de réputation à perdre, et qui se trouvent sur le -point de perdre ce peu qui leur en reste; de ceux qui ont fait des -connaissances fâcheuses, qui ont égaré des papiers compromettants, ou -qui ont à souffrir des tentatives de chantage de leurs anciens -domestiques. Dans la vie privée, Michel était un homme de plaisir: mais -son expérience professionnelle lui avait donné, par contraste, un grand -goût des placements solides et de tout repos. Enfin, détail plus -encourageant encore, Maurice savait que son cousin avait toujours pesté -contre l'histoire de la tontine. - -Ce fut donc avec presque la certitude de réussir que Maurice se présenta -devant son cousin, ce matin-là, et, fiévreusement, se mit en devoir de -lui exposer son plan. Pendant un bon quart d'heure, l'avoué, sans -l'interrompre, le laissa insister sur les avantages manifestes d'un -compromis qui permettrait aux deux frères de se partager le total de la -tontine. Enfin, Maurice vit son cousin se lever de son fauteuil et -sonner pour appeler un commis. - ---Eh bien! décidément, Maurice, dit Michel, ça ne va pas! - -En vain le marchand de cuirs plaida et raisonna, et revint tous les -jours suivants pour continuer à plaider et à raisonner. En vain, il -offrit un _boni_ de mille, de deux mille, de trois mille livres. En -vain, il offrit, au nom de son oncle Joseph, de se contenter d'un tiers -de la tontine et de laisser à Michel et à son père les deux autres -tiers. Toujours l'avoué lui faisait la même réponse: - ---Ça ne va pas! - ---Michel! s'écria enfin Maurice, je ne comprends pas où vous voulez en -venir! Vous ne répondez pas à mes arguments, vous ne dites pas un mot! -Pour ma part, je crois que votre seul objet est de me contrarier! - -L'avoué sourit avec bienveillance. - ---Il y a une chose que vous pouvez croire, en tout cas, dit-il: c'est -que je suis résolu à ne pas tenir compte de votre proposition! Vous -voyez que je suis un peu plus expansif, aujourd'hui: parce que c'est la -dernière fois que nous causons de ce sujet! - ---La dernière fois! s'écria Maurice. - ---Oui! mon bon, parfaitement! Le coup de l'étrier! répondit Michel. Je -ne peux pas vous sacrifier tout mon temps! Et, à ce propos, vous-même, -n'avez-vous donc rien à faire? Le commerce des cuirs va-t-il donc tout -seul, sans que vous ayez besoin de vous en occuper? - ---Oh! vous ne cherchez qu'à me contrarier! grommela Maurice, furieux. -Vous m'avez toujours haï et méprisé, depuis l'enfance! - ---Mais non, mais non, je n'ai jamais songé à vous haïr! répliqua Michel -de son ton le plus conciliant. Au contraire, j'ai plutôt de l'amitié -pour vous: vous êtes un personnage si étonnant, si imprévu, si -romantique, au moins à vous voir du dehors! - ---Vous avez raison! dit Maurice sans l'écouter. Il est inutile que je -revienne ici! Je verrai votre père lui-même! - ---Oh! non, vous ne le verrez pas! dit Michel. Personne ne peut le voir! - ---Je voudrais bien savoir pourquoi? cria son cousin. - ---Pourquoi? Je n'en ai jamais fait un secret: parce qu'il est trop -souffrant! - ---S'il est aussi souffrant que vous le dites, cria Maurice, raison de -plus pour que vous acceptiez ma proposition! Je _veux_ voir votre père! - ---Vraiment? demanda Michel. - -Sur quoi, se levant, il sonna son commis. - -Cependant le moment était venu où, de l'avis de sir Faraday -Bond--l'illustre médecin dont tout nos lecteurs connaissent certainement -le nom, ne serait-ce que pour l'avoir vu au bas de bulletins de santé -publiés dans les journaux--l'infortuné Joseph, cette oie dorée, avait à -être transporté à l'air plus pur de Bournemouth. Et, avec lui, toute la -famille alla s'installer dans cet élégant désert de villas: Julia ravie, -parce qu'il lui arrivait parfois, à Bournemouth, de faire des -connaissances; Jean, désolé, car tous ses goûts étaient en ville; Joseph -parfaitement indifférent à l'endroit où il se trouvait, pourvu qu'il eût -sous la main une plume, de l'encre, et quelques journaux; enfin Maurice -lui-même assez content, en somme, d'espacer un peu ses visites au bureau -et d'avoir du loisir pour réfléchir à sa situation. - -Le pauvre garçon était prêt à tous les sacrifices; tout ce qu'il -demandait était de rentrer dans son argent et de pouvoir envoyer -promener le commerce des cuirs: de telle sorte que, étant donnée la -modération de ses exigences, il lui paraissait bien étrange qu'il ne -trouvât pas un moyen d'amener Michel à composition. «Si seulement je -pouvais deviner les motifs qui le portent à refuser mon offre!» Il se -répétait cela indéfiniment. Et, le jour, en se promenant dans les bois -de Branksome, la nuit, en se retournant sur son lit, à table, en -oubliant de manger, au bain, en oubliant de se rhabiller, toujours il -avait l'esprit hanté de ce problème: «Pourquoi Michel a-t-il refusé?» - -Enfin, une nuit, il s'élança dans la chambre de son frère, qu'il -réveilla par de fortes secousses. - ---Quoi? Qu'est-ce qu'il y a? demanda Jean. - ---Julia va repartir demain! répondit Maurice. Elle va rentrer à Londres, -mettre la maison en état, et engager une cuisinière. Et, après-demain, -nous la suivrons tous! - ---Oh! bravo! s'écria Jean. Mais pourquoi? - ---Jean, j'ai trouvé! répliqua gravement son frère. - ---Trouvé quoi? demanda Jean. - ---Trouvé pourquoi Michel ne veut pas accepter mon compromis! dit -Maurice. Et c'est parce qu'il ne _peut_ pas l'accepter! C'est parce que -l'oncle Masterman est mort, et qu'il le cache! - ---Dieu puissant! s'écria l'impressionnable Jean. Mais pour quel motif? -Dans quel intérêt? - ---Pour nous empêcher de toucher le bénéfice de la tontine! dit son -frère. - ---Mais il ne le peut pas! objecta Jean. Tu as le droit d'exiger un -certificat de médecin! - ---Et n'as-tu jamais entendu parler de médecins qui se laissent -corrompre? demanda Maurice. Ils sont aussi communs que les fraises dans -les bois; tu peux en trouver à volonté pour trois livres et demie par -tête. - ---Je sais bien que, pour ma part, je ne marcherais pas à moins de -cinquante livres! ne put s'empêcher de déclarer Jean. - ---Et, ainsi, Michel compte nous mettre dedans! poursuivit Maurice. Sa -clientèle diminue, sa réputation baisse, et, évidemment, il a un plan: -car le gaillard est terriblement malin. Mais je suis malin, moi aussi, -et puis j'ai pour moi la force du désespoir. J'ai perdu 7.800 livres -quand je n'étais encore qu'un orphelin en tutelle! - ---Oh! ne recommence pas à nous ennuyer avec cette histoire! interrompit -Jean. Tu sais bien que tu as déjà perdu bien plus d'argent à vouloir -rattraper celui-là! - - - - -II - -OÙ MAURICE S'APPRÊTE À AGIR - - -En conséquence, quelques jours après, les trois membres mâles de cette -triste famille auraient pu être observés (par un lecteur de F. du -Boisgobey) prenant le train de Londres, à la gare de Bournemouth. Le -temps, suivant l'affirmation du baromètre, était «variable», et Joseph -portait le costume adapté à cette température dans l'ordonnance de sir -Faraday Bond; car cet éminent praticien, comme l'on sait, n'est pas -moins strict en matière de vêtement que de régime. - -J'ose dire qu'il y a peu de personnes d'une santé délicate qui n'aient -au moins essayé de vivre conformément aux prescriptions de sir Faraday -Bond. «Evitez les vins rouges, madame,--toutes mes lectrices se sont -certainement entendu dire cela,--évitez les vins rouges, le gigot -d'agneau, les marmelades d'oranges et le pain non grillé! Mettez-vous au -lit tous les soirs, à dix heures trois quarts, et (s'il vous plaît) -habillez-vous de flanelle hygiénique du haut en bas! A l'extérieur, la -fourrure de martre me paraît indiquée! N'oubliez pas non plus de vous -procurer une paire de bottines de la maison Dall et Crumbie!» Et puis, -très probablement, après que vous aviez déjà payé votre visite, sir -Faraday vous aura rappelée, sur le seuil de son cabinet, pour ajouter, -d'un ton particulièrement catégorique: «Encore une précaution -indispensable: si vous voulez rester en vie, évitez l'esturgeon -bouilli!» - -L'infortuné Joseph était soumis avec une rigueur effroyable au régime de -sir Faraday Bond. Il avait à ses pieds les bottines de santé; son -pantalon et son veston étaient de véritable drap à ventilation; sa -chemise était de flanelle hygiénique (d'une qualité quelque peu au -rabais, pour dire vrai), et il se trouvait drapé jusqu'aux genoux dans -l'inévitable pelisse en fourrure de martre. Les employés même de la gare -de Bournemouth pouvaient reconnaître, dans ce vieux monsieur, une -créature de sir Faraday, qui, du reste, envoyait tous ses patients vers -cette villégiature. Il n'y avait, dans la personne de l'oncle Joseph, -qu'un seul indice d'un goût individuel: à savoir, une casquette de -touriste, avec une visière pointue. Toutes les instances de Maurice -avaient échoué devant l'obstination du vieillard à porter ce -couvre-chef, qui lui rappelait l'émotion éprouvée par lui, naguère, -lorsqu'il avait fui devant un chacal à moitié mort, dans les plaines -d'Ephèse. - -Les trois Finsbury montèrent dans leur compartiment, où ils se mirent -aussitôt à se quereller: circonstance insignifiante en soi, mais qui se -trouva être, tout ensemble, extrêmement malheureuse pour Maurice -et--j'ose le croire--heureuse pour mon lecteur. Car si Maurice, au lieu -de s'absorber dans sa querelle, s'était penché un moment à la portière -de son wagon, l'histoire qu'on va lire n'aurait pas pu être écrite. -Maurice, en effet, n'aurait pas manqué d'observer l'arrivée sur le quai -et l'entrée dans un compartiment voisin d'un second voyageur vêtu de -l'uniforme de sir Faraday Bond. Mais le pauvre garçon avait autre chose -en tête, une chose qu'il considérait (et Dieu sait combien il se -trompait!) comme bien plus importante que de baguenauder sur le quai -avant le départ du train. - ---Jamais on n'a vu rien de pareil!--s'écria-t-il, sitôt assis, reprenant -une discussion qui n'avait pour ainsi dire pas cessé depuis le -matin.--Ce billet n'est pas à vous! Il est à moi! - ---Il est à mon nom! répliqua le vieillard avec une obstination mêlée -d'amertume. J'ai le droit de faire ce qui me plaît avec mon argent! - -Le «billet» était un chèque de huit cents livres sterling, que Maurice, -pendant le déjeuner, avait remis à son oncle pour qu'il le signât, et -que le vieillard avait, simplement, empoché. - ---Tu l'entends, Jean! fit Maurice. _Son_ argent! Mais il n'y a pas -jusqu'aux vêtements qu'il a sur le dos qui ne m'appartiennent! - ---Laisse-le tranquille! grommela Jean. Vous commencez à m'exaspérer, -tous les deux! - ---Ce n'est point là une manière convenable de parler à votre oncle, -Monsieur! cria Joseph. Je suis résolu à ne plus tolérer ce manque -d'égards! Vous êtes une paire de jeunes drôles extrêmement grossiers, -impudents, et ignorants; et j'ai décidé de mettre un terme à cet état de -choses! - ---Peste! fit l'aimable Jean. - -Mais Maurice ne prit pas l'affaire avec autant de philosophie. L'acte -imprévu d'insubordination de son oncle l'avait tout bouleversé; et les -dernières paroles du vieillard ne lui annonçaient rien de bon. Il -lançait à l'oncle Joseph des coups d'oeil inquiets. - ---Bon! bon! finit-il par dire. Nous verrons à régler tout cela quand -nous serons à Londres! - -Joseph, en réponse, ne l'honora pas même d'un regard. De ses mains -tremblantes, il ouvrit un numéro du _Mécanicien anglais_, et, avec -ostentation, se plongea dans l'étude de ce périodique. - ---Je me demande ce qui a pu le rendre tout à coup si rebelle? songeait -son neveu. Voilà, en tout cas, un incident qui ne me plaît guère! - -Et il se grattait le nez, signe habituel d'une lutte intérieure. -Cependant, le train poursuivait sa route à travers le monde, emportant -avec lui sa charge ordinaire d'humanité, parmi laquelle le vieux Joseph, -qui faisait semblant d'être plongé dans son journal, et Jean, qui -sommeillait sur les anecdotes soi-disant comiques du _Lisez-moi!_ et -Maurice, qui roulait dans sa tête tout un monde de ressentiments, de -soupçons, et d'alarmes. C'est ainsi que le train dépassa la plage de -Christ-Church, Herne avec ses bois de sapins, Ringswood, d'autres -stations encore. Avec un petit retard, mais qui n'avait lui-même rien -que de normal, il arriva à une station au milieu de la Forêt-Neuve,--une -station que je vais déguiser sous le pseudonyme de Browndean, pour le -cas où la Compagnie du South-Western s'aviserait de prendre ombrage de -mes révélations. - -De nombreux voyageurs mirent le nez à la fenêtre de leur compartiment. -De leur nombre fut précisément le vieux monsieur dont Maurice avait -négligé d'observer l'entrée dans le train. Et l'on me permettra de -profiter de l'occasion pour dire, ici, quelques mots de ce personnage: -car, d'abord, cela me dispensera de revenir sur son compte, et puis je -crois bien que, durant tout le cours de mon histoire, je ne rencontrerai -plus un autre personnage aussi respectable. Son nom n'importe pas à -connaître, mais bien sa manière de vivre. Ce vieux gentleman avait passé -sa vie à errer à travers l'Europe; et, comme, enfin, trente ans de -lecture du _Galignani's Messenger_ lui avaient fatigué la vue, il était -tout à coup rentré en Angleterre pour consulter un oculiste. De -l'oculiste chez le dentiste, et de celui-ci chez le médecin, c'est la -gradation inévitable. Actuellement, notre vieux gentleman était entre -les mains de sir Faraday Bond; vêtu de drap à ventilation, et expédié en -villégiature à Bournemouth; et il retournait à Londres, sa villégiature -achevée, pour rendre compte de sa conduite à l'éminent praticien. -C'était un de ces vieux Anglais banals et monotones que nous avons tous -vus, cent fois, entrer à la table d'hôte où nous mangions, à Cologne, à -Salzbourg, à Venise. Tous les directeurs d'hôtels de l'Europe -connaissent par leurs noms la série complète de ces voyageurs, et -cependant si, demain, la série complète venait à disparaître d'un seul -coup, personne ne s'aviserait de remarquer son absence. Ce voyageur-là, -en particulier, était d'une inutilité presque désolante. Il avait réglé -sa note, à Bournemouth, avant de partir; tous ses biens meubles se -trouvaient déposés, sous les espèces de deux malles, dans le fourgon aux -bagages. Au cas de sa brusque disparition, les malles, après le délai -réglementaire, seraient vendues à un juif comme bagages non réclamés; le -valet de chambre de sir Faraday Bond se verrait privé, à la fin de -l'année, de quelques shillings de pourboire; les divers directeurs -d'hôtels de l'Europe, à la même date, constateraient une légère -diminution dans leurs bénéfices: et ce serait tout, littéralement tout. -Et peut-être le vieux gentleman pensait-il à quelque chose comme ce que -je viens de dire, car il avait la mine assez mélancolique, lorsqu'il -rentra son crâne chauve dans l'intérieur du wagon, et que le train se -remit à fumer sous le pont, et au delà, avec une vitesse accélérée, -passant tour à tour à travers les fourrés et les clairières de la -Forêt-Neuve. - -Mais voici que, à quelques centaines de mètres de Browndean, il y eut un -arrêt brusque. Maurice Finsbury eut conscience d'un soudain bruit de -voix, et se précipita vers la fenêtre. Des femmes hurlaient, des hommes -sautaient sur le rebord de la voie; les employés du train leur criaient -de rester assis à leurs places. Et puis le train commença lentement à -reculer vers Browndean; et puis, la minute suivante, tous ces bruits -divers se perdirent dans le sifflement apocalyptique et le choc tonnant -de l'express qui accourait en sens opposé. - -Le bruit final de la collision, Maurice ne l'entendit pas. Peut-être -s'était-il évanoui? Il eut seulement un vague souvenir d'avoir vu, comme -dans un rêve, son wagon se renverser et tomber en pièces, comme une tour -de cartes. Et le fait est que, lorsqu'il revint à lui, il gisait sur le -sol, avec un vilain ciel gris au-dessus de sa tête, qui lui faisait -affreusement mal. Il porta la main à son front, et ne fut pas surpris de -constater qu'elle était rouge de sang. L'air était rempli d'un -bourdonnement intolérable, dont Maurice pensa qu'il cesserait de -l'entendre quand la conscience aurait achevé de lui revenir. C'était -comme le bruit d'une forge en travail. - -Et bientôt, sous l'aiguillon instinctif de la curiosité, il se redressa, -s'assit et regarda autour de lui. La voie, en cet endroit, montait avec -un brusque détour. Et, de toutes parts, l'environnant, Maurice aperçut -les restes du train de Bournemouth. Les débris de l'express descendant -étaient, en majeure partie, cachés derrière les arbres; mais, tout juste -au tournant, sous des nuages d'une vapeur noire, Maurice vit ce qui -restait des deux machines, l'une sur l'autre. Le long de la voie, des -gens couraient, çà et là, et criaient en courant; d'autres gisaient, -immobiles, comme des vagabonds endormis. - -Brusquement Maurice eut une idée: «Il y a eu un accident!» songea-t-il, -et la conscience de sa perspicacité lui rendit un peu de courage. -Presque au même instant, ses yeux tombèrent sur Jean, étendu près de -lui, et d'une pâleur effrayante. «Mon pauvre vieux! mon pauvre -_copain_!» se dit-il, retrouvant je ne sais où un vieux terme d'école. -Après quoi, avec une tendresse enfantine, il prit dans sa main la main -de son frère. Et bientôt, au contact de cette main, Jean rouvrit les -yeux, se rassit en sursaut, et remua les lèvres, sans parvenir à en -faire sortir aucun son. «Bis! bis!» proféra-t-il enfin, d'une voix de -fantôme. - -Le bruit de forge et la fumée persistaient intolérablement. «Fuyons cet -enfer!» s'écria Maurice. Et les deux jeunes gens s'aidèrent l'un l'autre -à se remettre sur pied, se secouèrent, et considérèrent la scène -funèbre, autour d'eux. - -Au même instant, un groupe de personnes s'approcha d'eux. - ---Etes-vous blessés? leur cria un petit homme dont le visage blême était -tout baigné de sueur, et, qui, à la façon dont il dirigeait le groupe, -devait évidemment être un médecin. - -Maurice montra son front; le petit homme, après avoir haussé les -épaules, lui tendit un flacon d'eau-de-vie. - ---Tenez, dit-il, buvez une gorgée de ceci, et passez ensuite le flacon à -votre ami, qui paraît en avoir encore plus besoin que vous! Et puis, -après cela, venez avec nous! Il faut que tout le monde nous aide! Il y a -fort à faire! Vous pourrez toujours vous rendre utiles, ne serait-ce -qu'en allant chercher des brancards! - -A peine le médecin et sa suite s'étaient-ils éloignés que Maurice, sous -l'influence vivifiante du cordial, acheva de reprendre conscience de -lui-même. - ---Seigneur! s'écria-t-il. Et l'oncle Joseph? - ---Au fait, dit Jean, où peut-il bien s'être fourré? Il ne doit pas être -loin! J'espère que le pauvre vieux n'est pas trop endommagé! - ---Viens m'aider à le chercher! dit Maurice, d'un ton tout particulier de -farouche résolution. - -Puis, soudain, il éclata: - ---Et s'il était mort? gémit-il, en montrant le poing au ciel. - -Çà et là, les deux frères couraient, examinant les visages des blessés, -retournant les morts. Ils avaient passé en revue, de cette façon, une -bonne vingtaine de personnes; et toujours aucune trace de l'oncle -Joseph. Mais, bientôt, leur enquête les rapprocha du centre de la -collision, où les deux machines continuaient à vomir de la fumée avec un -vacarme assourdissant. C'était une partie de la voie où le médecin et sa -suite n'étaient pas encore parvenus. Le sol, surtout à la marge du bois, -était plein d'aspérités: ici un fossé, là une butte surmontée d'un -buisson de genêts. Bien des corps pouvaient être cachés dans cet -endroit; et les deux jeunes neveux l'explorèrent comme des chiens -_pointers_ après une chasse. Et tout à coup Maurice, qui marchait en -tête, s'arrêta et étendit son index d'un geste tragique. Jean suivit la -direction du doigt de son frère. - -Au fond d'un trou de sable gisait quelque chose qui, naguère, avait été -une créature humaine. Le visage était affreusement mutilé, au point -d'être tout à fait méconnaissable; mais les deux jeunes gens n'avaient -pas besoin de reconnaître le visage. Le crâne chauve parsemé de rares -cheveux blancs, la pelisse de martre, le drap à ventilation, la flanelle -hygiénique,--tout, jusqu'aux bottines de santé de MM. Dall et -Crumbie,--tout attestait que ce corps était celui de l'oncle Joseph. -Seule, la casquette à visière pointue devait s'être égarée dans le -cataclysme, car le mort était tête nue. - ---La pauvre vieille bête! fit Jean, avec une pointe de véritable -émotion. Je donnerais bien dix livres pour que nous ne l'eussions pas -embarqué dans ce train! - -Mais c'était une émotion d'une tout autre nature qui se lisait sur le -visage de Maurice, pendant qu'il restait penché sur le cadavre. Il -songeait à cette nouvelle et suprême injustice de la destinée. Il avait -été volé de 7.800 livres pendant qu'il était un orphelin en tutelle; il -avait été engagé par force dans une affaire de cuirs qui ne marchait -pas; il avait été encombré de Miss Julia; son cousin avait projeté de le -dépouiller du bénéfice de la tontine; il avait supporté tout cela,--il -pouvait presque dire avec dignité,--et voilà maintenant qu'on lui avait -tué son oncle! - ---Vite! dit-il à son frère, d'une voix haletante, prends-le par les -pieds; il faut que nous le cachions dans le bois! Je ne veux pas que -d'autres puissent le trouver! - ---Quelle farce! s'écria Jean. A quoi bon? - ---Fais ce que je dis! répliqua Maurice en saisissant le cadavre par les -épaules. Veux-tu donc que je l'emporte à moi seul? - -Ils se trouvaient à la lisière du bois; en dix ou douze pas, ils furent -à couvert, et, un peu plus loin, dans une clairière sablonneuse, ils -déposèrent leur fardeau; après quoi, s'étant redressés, ils le -considérèrent mélancoliquement. - ---Qu'est-ce que tu comptes en faire? murmura Jean. - ---L'enterrer, naturellement! répondit Maurice. - -Il ouvrit son couteau de poche, et commença à creuser le sable. - ---Jamais tu n'arriveras à rien avec ton couteau! objecta son frère. - ---Si tu ne veux pas m'aider, toi, misérable couard, hurla Maurice, -va-t-en à tous les diables! - ---C'est la folie la plus ridicule! fit Jean; mais il ne sera pas dit -qu'on ait pu m'accuser d'être un couard! - -Et il se mit en posture d'aider son frère. - -Le sol était sablonneux et léger, mais tout embarrassé de racines des -sapins environnants. Les deux jeunes gens s'ensanglantèrent cruellement -les mains. Une heure d'un travail héroïque, surtout de la part de -Maurice, et à peine si le fossé avait huit à neuf pouces de profondeur. -Dans ce fossé, le corps fut plongé, tant bien que mal; le sable fut -entassé par-dessus, et puis d'autre sable, qu'on dut prendre ailleurs, -non moins péniblement. Hélas! à l'une des extrémités du lugubre tertre, -deux pieds continuaient à se projeter hors du sable, chaussés de -voyantes _bottines de santé_. - -Mais tant pis! Les nerfs des fossoyeurs étaient à bout. Maurice lui-même -n'en pouvait plus. Et, pareils à deux loups, les deux frères s'enfuirent -au plus profond du fourré voisin. - ---Nous avons fait de notre mieux! dit Maurice. - ---Et maintenant, répondit Jean, peut-être auras-tu l'obligeance de me -dire ce que tout cela signifie! - ---Ma parole, s'écria Maurice, si tu ne le comprends pas de toi-même, je -désespère de te le faire comprendre! - ---Oh! j'entends bien que c'est quelque chose qui se rapporte à la -tontine! répliqua Jean. Mais je te dis que c'est pure folie! La tontine -est perdue, voilà tout! - ---Je te répète que l'oncle Masterman est mort! cria Maurice. Je le sais; -il y a en moi une voix qui me le dit! - ---Oui, et l'oncle Joseph est mort aussi! dit Jean. - ---Il n'est pas mort si je ne le veux pas! répondit Maurice. - ---Eh bien! fit Jean, admettons que l'oncle Masterman soit mort! En ce -cas, nous n'avons qu'à dire la vérité, et à sommer Michel de faire de -même! - ---Tu prends toujours Michel pour un imbécile! ricana Maurice. Ne peux-tu -donc pas comprendre qu'il y a des années qu'il a préparé son coup? Il a -tout sous la main: la garde-malade, le médecin, le certificat tout prêt, -mais avec la date en blanc. Que nous révélions seulement l'affaire qui -vient d'arriver, et je te parie que, dans deux jours, nous apprendrons -la mort de l'oncle Masterman! Oui, mais écoute bien, Jean! Ce que Michel -peut faire, je peux le faire aussi. S'il peut me monter un _bluff_, je -peux, moi aussi, lui en monter un! Si son père doit vivre éternellement, -eh bien! par Dieu, mon oncle fera de même! - ---Et que fais-tu de la loi, dans tout cela? demanda Jean. - ---Un homme doit avoir quelquefois le courage d'obéir à sa conscience! -répondit Maurice avec dignité. - ---Mais supposons que tu te trompes! Supposons que l'oncle Masterman soit -en vie et se porte comme un charme! - ---Même en ce cas, répondit Maurice, notre situation n'est point pire -qu'avant: en fait, elle est meilleure! L'oncle Masterman doit -nécessairement mourir un jour. Tant que l'oncle Joseph vivait, il -devait, lui aussi, finir par mourir un jour: tandis que, maintenant, -nous n'avons pas à redouter cette alternative. Il n'y a point de limite -à la combinaison que je propose: elle peut se prolonger jusqu'au -Jugement Dernier! - ---Si du moins je voyais ce qu'elle est, ta combinaison! soupira Jean. -Mais, tu sais, mon pauvre vieux, tu as toujours été un si terrible -rêveur! - ---Je voudrais bien savoir quand j'ai jamais rêvé! s'écria Maurice. Je -possède la plus belle collection de bagues à cachets qui existe à -Londres! - ---Oui, mais tu sais, il y a l'affaire des cuirs! suggéra l'autre. Tu ne -peux pas nier que ce soit un _bouillon_! - -Maurice donna, en cette circonstance, une preuve remarquable de son -empire sur soi: il laissa passer l'allusion de son frère sans -s'offenser, sans même répondre. - ---Pour ce qui est de l'affaire qui nous occupe en ce moment, reprit-il, -une fois que nous tiendrons l'oncle chez nous, à Bloomsbury, nous serons -hors d'embarras. Nous l'enterrerons dans la cave, qui paraît avoir été -faite expressément pour le recevoir; et je n'aurai plus alors qu'à me -mettre en quête d'un médecin que l'on puisse corrompre. - ---Et pourquoi ne pas le laisser ici? demanda Jean. - ---Parce que nous avons besoin de l'avoir sous la main quand son heure -viendra! répliqua Maurice. Et puis, parce que nous ne savons rien de ce -pays-ci! Ce bois est peut-être un lieu de promenade favori des amoureux. -Non, ne rêve pas à ton tour, et songe avec moi à ce qui constitue la -seule difficulté réelle que nous ayons devant nous! Comment allons-nous -transporter l'oncle à Bloomsbury? - -Plusieurs plans furent soumis, débattus, et rejetés. Il n'y avait pas à -penser, naturellement, à la gare de Browndean, qui devait être, à cette -heure, un centre de curiosités et de commérages, tandis que l'essentiel -était d'expédier le corps à Londres sans que personne eût soupçon de -rien. Jean proposa, timidement, un baril à bière; mais les objections -étaient si patentes que Maurice dédaigna de les exprimer. L'achat d'une -caisse d'emballage parut également impraticable: pourquoi deux -_gentlemen_ sans aucun bagage auraient-ils eu besoin d'une caisse de -cette sorte? - ---Non, nous errons sur une fausse piste! cria enfin Maurice. La chose -doit être étudiée avec plus de soin! Suppose maintenant,--reprit-il -après un silence, parlant par morceaux de phrases comme s'il pensait -tout haut,--suppose que nous louions une villa au mois! Le locataire -d'une villa peut acheter une caisse d'emballage sans qu'on s'avise de -s'en étonner. Et puis, suppose que nous louions la maison aujourd'hui -même, que, ce soir, j'achète la caisse, et que, demain matin, dans une -charrette à bras que je me charge parfaitement de conduire seul, -j'emmène la caisse à Ringwood, ou à Lyndhurst, ou, enfin, à n'importe -quelle gare! Rien ne nous empêche d'inscrire dessus: _Echantillons_, -hein? Johnny, je crois que, cette fois, j'ai mis le doigt sur le joint! - ---Au fait, cela paraît faisable! reconnut Jean. - ---Il va sans dire que nous prenons des pseudonymes! poursuivit Maurice. -Ce ne serait pas à faire, de garder nos vrais noms! Que penserais-tu de -«Masterman», par exemple? Cela vous a un air digne et posé! - ---Ta, ta, ta! je ne veux pas m'appeler Masterman! répliqua son frère. Tu -peux prendre le nom pour toi, si cela te plaît! Quant à moi, je -m'appellerai Vance, le Grand Vance: «sans rémission les six derniers -soirs»! Voilà un nom, au moins! - ---Vance! s'écria Maurice. Un nom de clown! Te figures-tu donc que nous -jouions une pantomime pour nous amuser? Personne ne s'est jamais appelé -Vance qu'au café-concert! - ---Oui, et voilà précisément ce qui me plaît dans ce nom! répondit Jean. -Cela vous donne tout de suite une allure artiste! Pour toi, tu peux -t'appeler comme tu voudras; je tiens à Vance, et je n'en démordrai pas! - ---Mais il y a une foule d'autres noms de théâtre! supplia Maurice; il y -a Leybourne, Irving, Brough, Toole... - ---C'est le nom de Vance que je veux, mille diables! répondit Jean. Je me -suis mis en tête de prendre ce nom, et j'en verrai la farce! - ---Soit! dit Maurice, qui sentait bien que tout effort échouerait contre -l'obstination de son frère. Je serai donc, moi-même, Robert Vance! - ---Et moi, je serai Georges Vance! s'écria Jean, le seul original Georges -Vance! En avant la musique pour le «seul original»! - -Ayant réparé du mieux qu'ils purent le désordre de leur costume, les -deux frères Finsbury revinrent, par un détour, à Browndean, en quête -d'un repas et d'une villa à louer. Ce n'est pas toujours chose facile de -découvrir, au pied levé, une maison meublée, dans un endroit qui ne fait -point profession de recevoir des étrangers. Mais la bonne fortune de nos -héros leur permit de rencontrer un vieux charpentier, effroyablement -sourd, qui se trouvait disposer d'une maison à louer. Cette maison, -située à environ un kilomètre et demi de tout voisinage, leur parut si -appropriée à leur besoin qu'ils échangèrent, en l'apercevant, un coup -d'oeil d'espérance. A être vue de plus près, cependant, elle n'était pas -sans présenter quelques inconvénients. Sa position, d'abord; car elle -était placée dans le creux d'une façon de marécage desséché, avec des -arbres faisant ombre de tous les côtés, de telle sorte qu'on avait peine -à y voir clair en plein jour. Et les murs étaient tachés de plaques -vertes dont l'aspect seul aurait suffi à rendre malade. Les chambres -étaient petites, les plafonds bas, le mobilier purement nominal; un -étrange parfum d'humidité remplissait la cuisine, et l'unique chambre à -coucher ne possédait qu'un unique lit. - -Maurice, dans l'espoir d'obtenir un rabais, signala au vieux charpentier -ce dernier inconvénient. - ---Ma foi! répliqua l'homme, quand enfin il eut entendu, si vous ne savez -pas dormir à deux dans le même lit, vous feriez peut-être mieux de -chercher à louer un château! - ---Et puis, poursuivit Maurice, il n'y a pas d'eau! Comment se -procure-t-on de l'eau? - ---On n'a qu'à remplir _ceci_ à la source qui est à deux pas! répondit le -charpentier en tapant, de sa grosse main noire, sur un baril vide -installé près de la porte. Tenez! voilà un seau pour aller à la source! -Ça vraiment, c'est plutôt un plaisir! - -Maurice cligna de l'oeil à son frère, et procéda à l'examen du baril. Il -était presque neuf, et semblait solidement construit. S'ils n'avaient -pas été résolus d'avance à louer cette maison, le baril aurait achevé de -les décider. Le marché fut donc aussitôt conclu, la location du premier -mois fut payée séance tenante, et, une heure après, on aurait pu -observer les frères Finsbury rentrant dans leur aimable _cottage_, avec -une énorme clef, symbole de leur location, une lampe à alcool, qui -devait leur servir de cuisine, un respectable carré de porc, et un litre -du plus mauvais _whisky_ de tout le Hampshire. Et déjà ils avaient -retenu, pour le lendemain (sous le prétexte qu'ils étaient deux peintres -de paysage), une légère mais solide brouette; de telle manière que, -lorsqu'ils prirent possession de leur nouvelle demeure, ils furent en -droit de se dire que le plus gros de leur affaire se trouvait réglé. - -Jean procéda à la confection du thé, pendant que Maurice, à force -d'explorer la maison, avait le bonheur de retrouver le couvercle du -baril, sur une des planches de la cuisine. Ainsi le matériel d'emballage -était là, au complet! A défaut de paille, les couvertures du lit -pourraient fort bien servir à caler l'objet dans le baril; aussi bien -ces couvertures étaient si sales que les deux frères ne pouvaient songer -à en faire un meilleur usage. Maurice, voyant les obstacles s'aplanir, -se sentit pénétré d'un sentiment qui ressemblait à de l'exaltation. - -Et cependant il y avait encore un obstacle à aplanir: Jean allait-il -consentir à demeurer seul dans le cottage? Maurice hésita longtemps -avant d'oser lui poser la question. - -N'importe: ce fut avec une bonne humeur réelle que les deux frères -s'assirent aux deux côtés de la table en bois blanc, et attaquèrent le -carré de porc. Maurice triomphait de sa conquête du couvercle; et le -Grand Vance se plaisait à approuver les paroles de son frère, dans le -véritable style du café-concert, en cognant en cadence son verre sur la -table. - ---L'affaire est dans le sac! s'écria-t-il enfin. Je t'avais toujours dit -que c'était un baril qui convenait, pour l'expédition du colis! - ---Oui, c'est vrai, tu avais raison! reprit son frère, estimant -l'occasion favorable pour l'amadouer. Et maintenant, tu sais, il faudra -que tu restes ici jusqu'à ce que je t'aie fait signe! Je dirai que -l'oncle Joseph se repose à l'air reconstituant de la Forêt-Neuve. -Impossible que nous rentrions à Londres ensemble, toi et moi: jamais -nous ne pourrions expliquer l'absence de l'oncle! - -Le nez de Jean s'allongea. - ---Hé là, mon petit! déclara-t-il. Pas de ça, hein! Tu n'as qu'à rester -toi-même dans ce trou! Moi, je ne veux pas! - -Maurice eut conscience qu'il rougissait. Coûte que coûte, il fallait que -Jean acceptât de rester! - ---Je te prie, Jeannot, dit-il, de te rappeler le montant de la tontine! -Si je réussis, nous aurons chacun vingt mille livres à placer en banque! -oui, et même plus près de trente que de vingt, avec les intérêts! - ---Oui, mais si tu échoues! répliqua Jean. Qu'arrivera-t-il en ce cas? -Quelle sera la couleur du placement en banque? - ---Je me chargerai de tous les frais! déclara Maurice, après une longue -pause. Tu ne perdras pas un sou! - ---Allons! dit Jean avec un gros rire, si toutes les dépenses sont pour -toi, et pour moi la moitié du profit, je veux bien consentir à rester -ici un jour ou deux. - ---Un jour ou deux! s'exclama Maurice, qui commençait à se fâcher et ne -se contenait plus que malaisément. Hé! mais tu en ferais davantage pour -gagner cinq livres sur un cheval! - ---Oui, peut-être! répondit le Grand Vance; mais cela, c'est mon -tempérament d'artiste! - ---C'est-à-dire que ta conduite est simplement monstrueuse! reprit -Maurice. Je prends sur moi tous les risques, je paie tous les frais, je -te donne la moitié des bénéfices, et tu refuses de t'imposer la moindre -peine pour me venir en aide! Ce n'est pas convenable, ce n'est pas même -gentil! - -La véhémence de Maurice ne fut pas sans faire quelque impression sur -l'excellent Vance. - ---Mais, supposons, dit-il enfin, que l'oncle Masterman soit en vie, et -qu'il vive encore dix ans: est-ce qu'il faudra que je pourrisse ici -pendant tout ce temps-là! - ---Mais non, mais non, évidemment non! reprit Maurice, d'un ton plus -conciliant. Je te demande seulement un mois, au maximum. Et si l'oncle -Masterman n'est pas mort au bout d'un mois, tu pourras filer à -l'étranger! - ---A l'étranger? répéta vivement Jean. Hé! mais, pourquoi ne pourrais-je -pas y filer tout de suite? Qu'est-ce qui t'empêcherait de dire que -l'oncle Joseph et moi sommes allés reprendre des forces à Paris? - ---Allons! ne dis pas de folies! répliqua Maurice. - ---Non! mais enfin, réfléchis un peu! fit Jean. Regarde un peu autour de -toi! Cette maison est une vraie étable à porcs, et si lugubre, et si -humide! Tu l'as dit toi-même, tout à l'heure, qu'elle était humide! - ---Seulement au charpentier! précisa Maurice; et je ne l'ai dit que pour -obtenir un rabais! En vérité, maintenant que nous sommes ici, je dois -avouer qu'on a vu pis que cela! - ---Et que ferai-je de moi? gémit la victime. Pourrai-je au moins inviter -un camarade? - ---Mon cher Jean, si tu ne juges pas que la tontine mérite un léger -sacrifice, dis-le, et j'envoie l'affaire au diable! - ---Es-tu bien sûr des chiffres, au moins? demanda Jean. Allons! -poursuivit-il avec un profond soupir, aie soin de m'envoyer -régulièrement le _Lisez-moi!_ et tous les journaux pour rire! Et, ma -foi, en avant la musique! - -A mesure que l'après-midi s'avançait, le _cottage_ se souvenait plus -intimement de son marais natal; un froid aigre envahissait toutes ses -pièces; la cheminée fumait; et, bientôt, un coup de vent envoya dans la -grande chambre, à travers les fentes des fenêtres, une véritable averse -de pluie. Par intervalles, lorsque la mélancolie des deux locataires -risquait de tourner au désespoir, Maurice débouchait la bouteille de -_whisky_; et, d'abord, Jean accueillait avec joie cette diversion. Mais -le plaisir de la diversion fut de courte durée. J'ai dit déjà que ce -_whisky_ était _le plus_ mauvais de tout le Hampshire; ceux-là seuls qui -connaissent le Hampshire pourront apprécier l'exacte valeur de ce -superlatif; et, à la fin, le Grand Vance lui-même,--qui n'était -cependant pas un connaisseur,--ne trouva plus le courage d'approcher de -ses lèvres l'infecte décoction. Qu'on imagine, s'ajoutant à tout cela, -la venue des ténèbres, faiblement combattues par une misérable chandelle -qui s'obstinait à ne brûler que d'un côté: et l'on comprendra que, tout -à coup, Jean se soit arrêté de siffler entre ses doigts, exercice auquel -il se livrait depuis une heure pour essayer de trouver un peu d'oubli -dans les joies de l'art. - ---Jamais je ne pourrai rester un mois ici! déclara-t-il. Personne n'en -serait capable! Toute ton affaire est folle, Maurice! Allons-nous en -d'ici tout de suite! - -Avec une admirable affectation d'indifférence, Maurice proposa une -partie de bouchon. A quelles concessions un diplomate est-il parfois -forcé de descendre! C'était d'ailleurs le jeu favori de Jean (les autres -lui paraissant trop _intellectuels_), et il y jouait avec autant de -chance que de dextérité. Le pauvre Maurice, au contraire, lançait mal -les sous, avait une malchance congénitale, et, de plus, appartenait à -l'espèce des joueurs qui ne peuvent pas supporter de perdre. Mais, ce -soir-là, il était prêt d'avance à tous les sacrifices. - -Vers les sept heures, Maurice, après des tortures atroces, avait perdu -cinq ou six shillings. Même avec la tontine devant les yeux, c'était la -limite de ce qu'il pouvait souffrir. Il promit de prendre sa revanche -une autre fois, et, en attendant, proposa un petit souper accompagné -d'un grog. - -Et lorsque les deux frères eurent achevé cette dernière récréation, -l'heure vint pour eux de se mettre au travail. Le baril à eau fut vidé, -roulé devant le feu de la cuisine, soigneusement séché; et les deux -frères se glissèrent dehors, sous un ciel sans étoiles, pour aller -déterrer leur oncle Joseph. - - - - -III - -LE CONFÉRENCIER EN LIBERTÉ - - -Les philosophes devraient bien prendre la peine, un de ces jours, de -rechercher sérieusement si, oui ou non, les hommes sont capables de -s'accommoder du bonheur. Le fait est que pas un mois ne se passe sans -qu'un fils de famille se sauve de chez lui pour s'engager à bord d'un -bateau marchand, ou qu'un mari choyé décampe à destination du Texas avec -sa cuisinière. On a vu des pasteurs s'enfuir de chez leurs paroissiens; -et il s'est même trouvé des juges pour sortir volontairement de la -magistrature. - -En tout cas, le lecteur ne sera point trop surpris si je lui dis que -Joseph Finsbury avait maintes fois médité des projets d'évasion. La -destinée de cet excellent vieillard--je crois pouvoir l'affirmer--ne -réalisait pas l'idéal du bonheur. Certes, M. Maurice, que j'ai souvent -le plaisir de rencontrer dans le Métropolitain, est un gentleman des -plus estimables; mais, en tant que neveu, je n'oserais pas le proposer -comme modèle. Quant à son frère Jean, c'était, naturellement, un brave -garçon; mais si, vous-mêmes, vous n'aviez pas d'autre attache que lui -pour vous retenir à votre foyer, j'imagine que vous ne tarderiez pas à -caresser le projet d'un voyage à l'étranger. Il est vrai que le vieux -Joseph avait une attache plus solide que la présence de ses deux neveux, -pour le retenir à Bloomsbury; et cette attache n'était point, comme l'on -pourrait penser, la société de Julia Hazeltine (encore que le vieillard -aimât assez sa pupille), mais bien l'énorme collection de carnets de -notes où il avait concentré sa vie tout entière. Que Joseph Finsbury se -soit résigné à se séparer de cette collection, c'est là une circonstance -qui, en vérité, ne fait que peu d'honneur aux vertus familiales de ses -deux neveux. - -Oui, la tentation de la fuite était déjà vieille de plusieurs mois, dans -l'âme de l'oncle; et lorsque celui-ci se trouva tout à coup tenir en -mains un chèque de 800 livres, à lui payable, la tentation se changea -aussitôt en une résolution formelle. Il garda le chèque, qui, pour un -homme d'habitudes frugales comme lui, signifiait la richesse; et il se -promit de disparaître dans la foule dès l'arrivée à Londres, ou bien, -s'il n'y parvenait pas, de se glisser hors de la maison au cours de la -soirée, et de fondre comme un rêve dans les millions des habitants de la -capitale. Tel était son projet: la coïncidence particulière de la -volonté de Dieu et d'une erreur d'aiguillage fit qu'il n'eut pas même à -attendre aussi longtemps pour le réaliser. - -Il fut un des premiers à revenir à lui et à se retrouver sur pied, après -la catastrophe de Browndean; et il n'eut pas plutôt découvert l'état de -prostration de ses deux neveux que, comprenant sa chance, il détala -aussi vite qu'il put. Un homme de soixante-dix ans passés, qui vient -d'être victime d'un accident de chemin de fer, et qui a encore le -malheur d'être encombré de l'uniforme complet des patients de sir -Faraday Bond, on ne saurait exiger d'un tel homme une course bien -fournie; mais le bois était à deux pas, et offrait au fugitif un abri, -tout au moins temporaire. Vers cet abri, le vieillard se réfugia avec -une célérité étonnante; et puis, se sentant quelque peu moulu, après la -secousse, il s'étendit par terre, au milieu d'un fourré, et ne tarda pas -à s'endormir très profondément. - -Les voies du destin offrent souvent un spectacle des plus divertissants -à l'observateur désintéressé. Je ne puis, je l'avoue, m'empêcher de -sourire en songeant que, pendant que Maurice et Jean s'ensanglantaient -les mains pour cacher dans le sable le corps d'un homme qui ne leur -était rien, leur oncle dormait d'un bon sommeil reconstituant à quelques -cents pas d'eux. - -Il fut réveillé par l'agréable son d'une trompe, venant de la -grand'route voisine, où un mail-coach promenait un groupe de touristes -attardés. Le son égaya le vieux coeur de Joseph, et dirigea ses pas -par-dessus le marché, si bien qu'il ne tarda pas, lui-même, à se trouver -sur la grand'route, regardant à droite et à gauche, sous sa visière, et -se demandant ce qu'il devait faire de lui. Bientôt un bruit de roues -s'éleva dans le lointain, et Joseph vit approcher un chariot de -camionnage, chargé de colis, conduit par un cocher d'apparence -bienveillante, et portant imprimée sur ses deux côtés la légende: _J. -Chandler, camionneur_. Fût-ce un vague (et bien imprévu) instinct -poétique qui suggéra à l'oncle Joseph l'idée de poursuivre son évasion -dans le chariot de M. Chandler? Je croirais plutôt à des considérations -d'ordre plus foncièrement pratique. Le voyage se ferait à bon marché; -peut-être même, avec un peu d'adresse, Joseph pourrait-il obtenir de -voyager gratuitement. Restait bien la perspective de prendre froid sur -le siège; mais, après des années de mitaines et de flanelle hygiénique, -le coeur de Joseph aspirait avidement au risque d'un rhume de cerveau. - -Et peut-être M. Chandler fut-il d'abord un peu surpris de trouver, à un -endroit aussi solitaire de la grand'route, un gentleman aussi vieux, -aussi étrangement vêtu, et qui le priait aussi aimablement de vouloir -bien le recueillir sur le siège de sa voiture. Mais le camionneur était, -en effet, un brave homme, toujours heureux de rendre service; de telle -sorte qu'il recueillit volontiers l'étranger. Et puis, comme il tenait -la discrétion pour la règle essentielle de la politesse, il se défendit -de lui faire aucune question. Le silence, d'ailleurs, ne déplaisait pas -à M. Chandler; mais à peine la voiture avait-elle commencé à se remettre -en mouvement que le digne camionneur se trouva contraint de subir le -choc inattendu d'une conférence. - ---Le mélange de caisses et de paquets que contient votre voiture, dit -aussitôt l'étranger, ainsi que la vue de la bonne jument flamande qui -nous conduit, me font conjecturer que vous occupez l'emploi de -camionneur, dans ce grand système de transports publics qui, avec toutes -ses lacunes, n'en est pas moins l'orgueil de notre pays! - ---Oui, monsieur! répondit vaguement M. Chandler, qui ne savait pas trop -ce qu'il devait répondre. Mais l'institution des colis postaux nous a -déjà fait bien du tort, dans notre partie! - ---Je suis un homme libre de préjugés, poursuivit Joseph Finsbury. Dans -ma jeunesse, j'ai fait de nombreux voyages. Rien n'était trop petit pour -ma curiosité. En mer, j'ai étudié les différentes façons de nouer les -câbles, et me suis mis au courant de tous les termes techniques. A -Naples, j'ai appris l'art de préparer le macaroni; à Cannes, je me suis -instruit des principes de la fabrication des fruits confits. Jamais je -ne suis allé entendre un opéra sans avoir d'abord acheté le livret, et -même sans avoir fait connaissance avec les principaux airs, en les -jouant d'un seul doigt sur un piano. - ---Vous devez avoir vu bien des choses, monsieur! déclara le camionneur -en fouettant sa bête. - ---Savez-vous combien de fois le mot _fouet_ revient dans l'Ancien -Testament? reprit le vieux gentleman. Il revient cent et (si ma mémoire -ne me trompe pas) quarante-sept fois! - ---Vraiment, monsieur! dit M. Chandler. Voilà ce que je n'aurais jamais -cru! - ---La Bible contient trois millions cinq cent un mille deux cent -quarante-neuf lettres. Quant aux versets je crois qu'il y en a plus de -dix-huit mille. Il y a eu beaucoup d'éditions de la Bible; Wiclif a été -le premier à l'introduire en Angleterre, vers l'an mille trois cents. La -_Paragraph Bible_, comme on l'appelle, est une des éditions les plus -connues, et doit son nom à ce qu'elle est divisée en paragraphes. - -Le camionneur se borna à répondre, sèchement, que «c'était bien -possible», et appliqua son attention à la tâche plus familière d'éviter -une charrette de foin qui venait en sens inverse, tâche assez malaisée, -d'ailleurs, car la route était étroite, avec des fossés sur les deux -côtés. - ---Je vois, commença M. Finsbury, lorsque la charrette fut heureusement -dépassée, que vous tenez vos rênes d'une seule main. Vous devriez les -tenir des deux mains! - ---Ah! par exemple, j'aime bien ça! s'écria dédaigneusement le -camionneur. Et pourquoi donc? - ---Ce que je vous dis est un fait scientifique, reprit M. Finsbury, et -repose sur la théorie du levier, qui est une des branches de la -mécanique. Il existe, sur ce domaine de la science, de très intéressants -petits ouvrages à douze sous, que j'estime qu'un homme de votre -condition aurait profit à lire. Je crains que vous n'ayez guère pratiqué -le grand art de l'observation! Voici près d'une demi-heure que nous -sommes ensemble, et vous n'avez pas encore émis un seul fait! C'est là -un bien grave défaut, mon cher ami! Par exemple, je ne sais pas si vous -avez observé que, tout à l'heure, en passant près de cette charrette à -foin, vous avez pris à gauche? - ---Mais, naturellement, je l'ai observé! s'écria M. Chandler, qui -devenait d'humeur belligérante. Le charretier m'aurait fait dresser -procès-verbal, si je n'avais pas pris à gauche! - ---Eh bien! en France, poursuivit le vieillard, en France, et aussi, je -crois, aux Etats-Unis,--en Amérique,--vous auriez pris à droite! - ---Je vous assure bien que non! déclara M. Chandler avec indignation. -J'aurais pris à gauche! - ---Je note,--poursuivit M. Finsbury, dédaignant de répondre,--que vous -raccommodez vos harnais avec du gros fil. J'ai toujours protesté contre -la négligence et la routine des classes pauvres, en Angleterre. Dans une -allocution que j'ai prononcée, un jour, devant un public éclairé... - ---Ce n'est pas du gros fil, interrompit hargneusement le camionneur: -c'est de la ficelle! - ---J'ai toujours soutenu, reprit le vieillard, que, dans leur vie privée -et domestique, aussi bien que dans la pratique de leurs professions, les -classes inférieures de ce pays sont imprévoyantes, routinières, et -inintelligentes. C'est ainsi, pour m'en tenir à un exemple... - ---Que diable est-ce que vous entendez par vos «classes inférieures»? -cria M. Chandler. C'est vous-même qui êtes une _classe inférieure_. Si -j'avais pu penser que vous étiez un pareil _aristo_, je ne vous aurais -pas laissé monter dans ma voiture! - -Ces paroles furent prononcées avec une intention désagréable la moins -déguisée du monde: évidemment les deux hommes n'étaient pas faits pour -s'entendre. A prolonger la conversation, il n'y fallait pas penser, même -pour un homme aussi loquace que l'était M. Finsbury. Le vieillard se -borna à renfoncer sur ses yeux la visière de sa casquette, d'un geste -résigné; après quoi, ayant tiré de sa poche un carnet de notes et un -crayon bleu, il ne tarda pas à se plonger dans une statistique. - -Le camionneur, de son côté, se remit à siffler avec énergie. Que si, de -temps à autre, il jetait un coup d'oeil sur son compagnon, c'était avec -un mélange de triomphe et de crainte; de triomphe, parce qu'il avait -réussi à arrêter cette averse de paroles; de crainte, car il se -demandait si, tout à coup, l'averse en question n'allait pas -recommencer. Il n'y eut pas jusqu'à une véritable averse, un grain qui -s'abattit brusquement sur eux et puis cessa brusquement, il n'y eut pas -jusqu'à cet accident qu'ils n'endurassent en silence. Et c'est encore en -silence qu'ils firent leur entrée dans la ville de Southampton. - -La nuit était venue, les vitrines des boutiques brillaient dans les rues -de la vieille ville; dans les maisons particulières, des lampes -éclairaient le repas du soir; et M. Finsbury commença à songer avec -complaisance qu'il allait pouvoir s'installer dans une chambre où le -voisinage de ses neveux ne risquait pas de troubler son sommeil. Il -classa soigneusement ses papiers, les remit dans sa poche, toussa pour -s'éclaircir la gorge, et lança un regard hésitant sur M. Chandler. - ---Seriez-vous assez aimable,--hasarda-t-il,--pour m'indiquer une -hôtellerie? - -M. Chandler réfléchit un moment. - ---Eh bien! dit-il, je me demande si les _Armes de Tregonwell_ ne -feraient pas l'affaire? - ---Les _Armes de Tregonwell_ feront parfaitement mon affaire, répondit le -vieillard, si c'est une maison propre, et peu coûteuse, et si les gens y -sont polis! - ---Oh! ce n'était pas à vous que je pensais! repartit ingénument M. -Chandler. Je pensais à mon ami Watts, qui tient la maison. C'est un -vieil ami à moi, voyez-vous? et qui m'a rendu un grand service l'année -passée. Et je me demande, à présent, si je dois, en conscience, -encombrer un aussi brave homme d'un client tel que vous, qui risque de -l'assommer avec ses explications. Oui, je me demande si ce serait bien -de ma part?--ajouta M. Chandler, avec tout le ton d'un homme que -tourmente un grave scrupule de conscience. - ---Ecoutez ce que je vais vous dire, mon ami! fit le vieillard. Vous avez -eu l'obligeance de me prendre gratuitement dans votre voiture; mais cela -ne vous donne pas le droit de me parler sur ce ton! Tenez, voici un -shilling pour votre peine! Et puis, si vous ne voulez pas me conduire -aux _Armes de Tregonwell_, j'irai à pied jusque-là, voilà tout! - -La vigueur de cette apostrophe intimida M. Chandler. Il murmura quelque -chose qui ressemblait à une excuse, retourna le shilling entre ses -doigts, engagea sa voiture, en silence, dans une ruelle tournante, puis -dans d'autres, et s'arrêta enfin devant les fenêtres vivement éclairées -d'une auberge. De son siège, il appela: Watts! - ---C'est vous, Jem? cria une voix amicale, du fond de l'écurie. Entrez, -mon vieux, et venez vous chauffer! - ---Oh! merci! répondit le camionneur. Je m'arrête seulement une minute, -au passage, pour faire descendre un vieux monsieur qui veut dîner et se -loger. Mais, vous savez, prenez garde à lui! Il est pire qu'un membre de -la Ligue anti-alcoolique! - -M. Finsbury eut quelque peine à descendre; car la longue immobilité, sur -le siège, l'avait engourdi, et puis il ressentait encore la secousse de -la catastrophe. L'amical M. Watts, malgré l'avertissement du camionneur, -le reçut avec une courtoisie parfaite, et le fit entrer dans la petite -salle du fond, où il y avait un excellent feu dans la cheminée. Bientôt, -une table fut servie, dans cette même salle, et le vieillard fut invité -à s'asseoir devant une volaille étuvée--qui paraissait l'avoir attendu -depuis plusieurs jours--et un grand pot d'ale fraîchement tirée du -tonneau. - -Ce souper lui rendit toute sa verdeur: de telle sorte que, lorsqu'il eut -achevé de se régaler, il alla s'installer plus près du feu, et se mit à -examiner les personnes assises aux tables voisines. Il y avait là une -dizaine de buveurs, d'âge mûr pour la plupart, et--Joseph Finsbury eut -une véritable satisfaction à le constater--appartenant tous à la classe -ouvrière. Souvent déjà le vieux conférencier avait eu l'occasion de -constater deux des traits les plus constants du caractère des hommes de -cette classe, à savoir leur appétit pour de menus faits sans lien, et -leur culte par les raisonnements en l'air. Aussi notre ami résolut-il -aussitôt de s'offrir encore, avant la fin de cette mémorable journée, la -saine jouissance d'une allocution. Il tira ses lunettes de leur étui, -les affermit sur son nez, prit dans sa poche une liasse de papiers et -les répandit, devant lui, sur une table. Il les déplia, les aplanit d'un -geste complaisant. Tantôt il les soulevait jusqu'à la hauteur de son -nez, évidemment ravi de leur contenu; tantôt, les sourcils froncés, il -paraissait absorbé dans l'étude de quelque détail important. Un coup -d'oeil furtif dans la salle lui suffit pour s'assurer du succès de sa -manoeuvre: tous les yeux étaient tournés vers lui; les bouches béaient, -les pipes reposaient sur les tables; les oiseaux se trouvaient charmés. -Et, au même moment, l'entrée de M. Watts vint fournir à l'orateur la -matière de son exorde: - ---J'observe, Monsieur,--dit-il en s'adressant à l'aubergiste, mais avec -un regard encourageant pour le reste de l'auditoire, comme s'il avait -voulu faire entendre que chacun était le bienvenu dans sa -confidence,--j'observe que quelques-uns de ces messieurs me considèrent -avec curiosité; et c'est, en effet, chose peu commune de voir un homme -s'occuper à des recherches intellectuelles dans la salle publique d'une -taverne. Mais je n'ai pu m'empêcher de relire certains calculs que j'ai -faits, ce matin même, sur le prix moyen de la vie dans ce pays-ci et -dans d'autres pays: un sujet (ai-je besoin de le dire?) particulièrement -intéressant pour des représentants des classes laborieuses. Oui, j'ai -calculé d'après une échelle de revenus allant de quatre-vingts à deux -cent quarante livres par an. Le revenu de quatre-vingts livres n'a pas -été sans m'embarrasser très longtemps; et, maintenant encore, mes -chiffres, en ce qui le touche, comportent une légère part d'_aléa_; car -les différents modes du blanchissage, par exemple, suffisent pour créer -de sérieuses différences dans les frais généraux. Au reste, je vais vous -demander la permission de vous lire le résultat de mes recherches; et -j'espère que vous ne vous ferez pas scrupule de me signaler les menues -erreurs que j'aurai pu commettre, soit par insuffisance d'information ou -par négligence. Je débuterai, messieurs, par le revenu de quatre-vingts -livres! - -Sur quoi le vieillard, avec moins de pitié pour ces pauvres diables -qu'il en aurait eu pour des animaux, s'épancha de ses fastidieuses et -ineptes statistiques. Il donnait, de chaque revenu, neuf versions -successives, transportant tour à tour son personnage imaginaire à -Londres, Paris, Bagdad, Spitzbergen, Bassorah, Cork, Cincinnati, Tokyo, -et Nijni-Novgorod. Et l'on ne s'étonnera pas d'apprendre que, -aujourd'hui encore, ses auditeurs de Southampton se rappellent cette -soirée comme la plus mortellement ennuyeuse de toute leur vie. - -Longtemps avant que M. Finsbury fût parvenu jusqu'à Nijni-Novgorod en -compagnie d'un homme absolument fictif possédant un revenu de cent -livres, tout son auditoire s'était éclipsé discrètement, à l'exception -de deux vieux ivrognes et de M. Watts, ce dernier supportant son ennui -avec un courage admirable. A tout instant, de nouveaux clients entraient -dans la salle, mais, sitôt servis, se hâtaient d'avaler leur liqueur, et -repartaient au plus vite vers une autre taverne. - -M. Watts fut seul à savoir ce que pouvait être, à Bagdad, la vie d'un -homme jouissant d'un revenu de deux cent quarante livres. Et à peine -cette entité venait-elle de transporter sa vie imaginaire à Bassorah, -que l'aubergiste lui-même, malgré tout son courage, dut quitter la -salle. - -M. Finsbury dormit profondément, après les multiples fatigues de sa -journée. Il se leva le lendemain vers dix heures et, s'étant encore muni -d'un excellent déjeuner, demanda au domestique de lui apporter sa note. -C'est alors qu'il s'aperçut d'une vérité dont bien d'autres que lui se -sont aperçus: il découvrit que demander sa note et payer cette même note -étaient deux choses différentes. Les détails de la note étaient -d'ailleurs extrêmement modérés, et l'ensemble ne s'élevait qu'à cinq ou -six shillings. Mais le vieillard eut beau scruter avec le plus grand -soin le contenu de ses poches: le total de sa fortune présente, en -espèces du moins, ne dépassait pas un shilling et neuf pence. Il pria -qu'on lui fît venir M. Watts. - ---Voici, dit-il à l'aubergiste, un chèque de huit cents livres, payable -à Londres! Je crains de ne pas pouvoir en toucher le montant avant un -jour ou deux, à moins que vous ne puissiez me l'escompter vous-même! - -M. Watts prit le chèque, le tourna et le retourna, le palpa entre ses -doigts: - ---Vous dites que vous aurez à attendre un jour ou deux? fit-il enfin. -Vous n'avez pas d'autre argent? - ---Un peu de monnaie! répondit Joseph. A peine quelques shillings! - ---En ce cas, vous pourrez m'envoyer le montant de ma note. Je m'en -remets à vous! - ---Pour vous parler franchement, poursuivit le vieillard, je suis assez -tenté de prolonger mon séjour ici. J'ai besoin d'argent pour continuer -mon voyage. - ---Si un prêt de dix shillings peut vous aider, je les tiens à votre -service! reprit M. Watts avec empressement. - ---Non, merci! dit Joseph. Je crois que je vais plutôt rester quelques -jours chez vous, et me faire escompter mon billet avant de repartir. - ---Vous ne resterez pas un jour de plus dans ma maison! s'écria M. Watts. -C'est la dernière fois que vous aurez eu un lit aux _Armes de -Tregonwell_! - ---J'entends rester chez vous! répliqua M. Finsbury. Les lois de mon pays -me donnent le droit de rester. Faites-moi sortir de force, si vous -l'osez! - ---Alors, payez votre note! dit M. Watts. - ---Prenez ceci! cria le vieillard, lui fourrant en main le chèque -négociable. - ---Ce n'est pas de l'argent légal! répondit M. Watts. Vous allez sortir -de chez moi, et tout de suite! - ---Je ne saurais vous donner une idée du mépris que vous m'inspirez, -monsieur Watts! reprit le vieillard, comprenant qu'il devait se résigner -aux circonstances. Mais, dans ces conditions, je vous préviens que je me -refuse à payer votre note! - ---Peu m'importe ma note! répondit M. Watts. Ce qu'il me faut, c'est -votre départ d'ici! - ---Eh bien! monsieur, vous serez satisfait!--prononça emphatiquement M. -Finsbury. Après quoi, saisissant sa casquette à visière pointue, il se -l'enfonça sur la tête. - ---Insolent comme vous l'êtes, ajouta-t-il, vous ne voudrez peut-être pas -m'indiquer l'heure du prochain train pour Londres? - ---Oh! monsieur, il y a un excellent train dans trois quarts -d'heure!--répliqua l'aubergiste, redevenu aimable, et avec plus -d'empressement qu'il n'en avait mis à offrir les dix shillings.--Vous -pourrez le prendre sans avoir besoin de vous presser! - -La position de Joseph était des plus embarrassantes. D'une part, il -aurait aimé à pouvoir éviter la grande ligne de Londres, car il -craignait fort que ses neveux ne fussent embusqués dans la gare, -guettant son arrivée pour s'emparer de lui; mais, d'autre part, c'était -pour lui chose éminemment désirable, et même rigoureusement -indispensable, de faire escompter son chèque avant que ses neveux -eussent le temps de s'y opposer. Il résolut donc de se rendre à Londres -par le premier train. Et un seul point lui resta à considérer: le point -de savoir comment il s'arrangerait pour payer son voyage. - -Joseph Finsbury avait presque toujours les mains sales, et je doute que, -à voir, par exemple, la façon dont il mangeait, vous l'eussiez pris pour -un _gentleman_. Mais il avait mieux que l'apparence d'un _gentleman_: il -avait dans toute sa personne un je ne sais quoi de digne à la fois et de -séduisant qui, pour peu qu'il le voulût, ne manquait jamais à produire -son effet. Et lorsque, ce jour-là, il aborda le chef de gare de -Southampton, son _salamalek_ fut véritablement oriental: le petit bureau -du chef de gare sembla tout à coup s'être changé en un bosquet de -palmiers, où le _simoon_ et le _bulbul_... mais je vais laisser, à ceux -de mes lecteurs qui connaissent l'Orient mieux que moi, le soin de -poursuivre et de compléter cette métaphore. La mise du vieillard, en -outre, prévenait en sa faveur: l'uniforme de sir Faraday Bond, pour -incommode et voyant qu'il fût, n'était certainement pas une tenue qui -risquât d'être adoptée par des chevaliers d'industrie; et l'exhibition -d'une montre, mais surtout d'un chèque de huit cents livres, acheva ce -qu'avaient commencé les belles manières de notre héros. De telle sorte -que, un quart d'heure plus tard, lorsqu'arriva le train de Londres, M. -Finsbury fut recommandé au conducteur du train par le chef de gare, et -respectueusement installé dans un compartiment de première. - -Pendant que le vieux gentleman attendait le départ du train, il fut -témoin d'un incident de peu d'intérêt en soi, mais qui devait avoir une -influence décisive sur les destinées ultérieures de la famille Finsbury. -Une caisse d'emballage gigantesque fut amenée sur le quai par une -douzaine de porteurs, et, à grand'peine, hissée par eux dans le fourgon -aux bagages. C'est souvent la tâche consolante de l'historien, de -diriger l'attention de ses lecteurs sur les desseins ou (révérence -parler) les artifices de la Providence. Dans ce fourgon à bagages du -train qui menait Joseph Finsbury de Southampton-Est à Londres, l'oeuf de -ce roman se trouvait, pour ainsi dire, à l'état _incouvé_. L'énorme -caisse était adressée à un certain William Dent Pitman, «en gare à la -station de Waterloo»; et le colis qui l'avoisinait, dans le fourgon, -était un solide baril, de dimensions moyennes, très soigneusement fermé, -et portant l'adresse: _M. Finsbury, 16, John Street, Bloomsbury._--_Port -payé._ - -La juxtaposition de ces deux colis, c'était une traînée de poudre -ingénieusement préparée par la Providence: il ne manquait plus qu'une -main d'enfant pour y mettre le feu. - - - - -IV - -UN MAGISTRAT DANS UN FOURGON À BAGAGES - - -La cité de Winchester est renommée comme possédant une cathédrale, un -évêque (mais qui, malheureusement, est mort, il y a plusieurs années, -d'une chute de cheval; tout porte à croire, d'ailleurs, qu'il doit avoir -été remplacé depuis lors), un collège, un assortiment considérable de -militaires, et une gare où passent infatigablement les trains montants -et descendants de la ligne London and South Western. Le souvenir de ces -divers «faits» n'aurait certainement pas manqué de s'offrir à l'esprit -de Joseph Finsbury, lorsque le train qui le conduisait à Londres -s'arrêta pour quelques instants dans la gare susdite; mais le bon -vieillard s'était endormi presque depuis Southampton. Son âme, quittant -le coupé du wagon, s'était provisoirement envolée dans un ciel tout -rempli de populeuses salles de conférences, avec des discours se -succédant à l'infini. Et, pendant ce temps, son corps reposait sur les -coussins du wagon, les jambes repliées, la casquette rejetée en arrière, -une main serrant sur la poitrine un numéro du _Lloyd's Weekly -Newspaper_. - -La portière s'ouvre. Deux voyageurs entrent, et, aussitôt, sortent de -nouveau. Dieu sait pourtant que ces deux voyageurs n'étaient pas en -avance pour prendre le train! Un tandem poussé jusqu'à sa dernière -vitesse, une invasion sauvage du guichet aux billets, et puis encore une -course folle leur avaient permis d'atteindre le quai à l'instant même où -la machine émettait les premiers ronflements du départ. Un seul coupé se -trouvant à leur portée, ils s'y étaient élancés; et déjà l'aîné des deux -hommes avait posé sa canne sur l'une des banquettes quand il avait -remarqué le vieux Finsbury. - ---Bon Dieu! s'était-il écrié. L'oncle Joseph! Pas moyen de rester ici! - -Après quoi, il était redescendu, renversant presque son compagnon, et -s'était empressé de refermer la portière sur le patriarche endormi. - -Dès l'instant suivant, les deux compagnons se trouvaient installés dans -le fourgon aux bagages. - ---Pourquoi diable n'avez-vous pas voulu monter près de votre oncle? -demanda le plus jeune voyageur, tout en essuyant la sueur de ses tempes. -Vous croyez qu'il ne vous aurait pas permis de fumer? - ---Oh non! je ne sache pas que la fumée le dérange! répondit l'autre. Ce -n'est d'ailleurs pas le premier venu, je vous assure, mon oncle Joseph! -Un vieux gentleman des plus respectables: a été intéressé dans le -commerce des cuirs; a fait un voyage en Asie Mineure; célibataire, brave -homme; mais une langue, mon cher Wickham, une langue plus pointue que la -dent d'un serpent! - ---Un vieux débineur, hein? suggéra Wickham. - ---Pas du tout! répondit l'autre. C'est simplement un homme doué d'un -talent extraordinaire pour ennuyer quiconque l'approche. Un raseur -absolument effroyable! Je ne dis pas que, sur une île déserte, on ne -finirait pas par s'accommoder de sa société; mais pour un voyage en -chemin de fer, non, il n'y a pas à y penser! Je voudrais que vous -l'entendissiez sur Tonti, le sinistre idiot qui a inventé les tontines! -Une fois lâché là-dessus, il n'en finit plus. - ---Mais, au fait! dit Wickham, vous êtes intéressé, vous aussi, dans -cette histoire de la tontine Finsbury, dont les journaux ont parlé! Je -n'avais pas encore songé à cela! - ---Hé! reprit l'autre, savez-vous que cette vieille bête qui dort là, à -côté de nous, vaut pour moi cinquante mille livres? Ou, du moins, ce -serait sa mort qui me les vaudrait! Et il était là, endormi, sans -personne que vous pour nous voir! Mais je l'ai épargné, parce que je -commence décidément à devenir un vrai conservateur! - -Pendant ce temps, M. Wickham, ravi de se trouver dans un fourgon à -bagages, sautillait çà et là, comme un aristocratique papillon. - ---Tiens! s'écria-t-il, voici quelque chose pour vous! _M. Finsbury, 16, -John Street, Bloomsbury, Londres._ Ce _M._, c'est évidemment Michel, pas -de doute possible! Et ainsi, vous avez deux domiciles à Londres, vieux -coquin? - ---Oh! le colis sera sans doute pour Maurice!--répondit Michel, de -l'autre extrémité du fourgon, où il s'était commodément étendu sur des -sacs.--C'est un cousin à moi, et que je ne déteste pas, car il a -affreusement peur de moi. C'est lui qui habite Bloomsbury; et je sais -qu'il y fait une collection d'une espèce particulière,--des oeufs -d'oiseaux, ou des boutons de guêtres, enfin quelque chose de tout à fait -idiot, que j'ai oublié! - -Mais M. Wickham ne l'écoutait plus. Une idée magnifique lui était venue -en tête. - ---Par Saint-Georges, se disait-il, voici une bonne farce à faire! Si -seulement, avec le marteau et les tenailles que j'aperçois là-bas, je -pouvais changer quelques étiquettes, et expédier ces colis l'un à la -place de l'autre! - -En cet instant, le gardien du fourgon, ayant entendu la voix de Michel -Finsbury, ouvrit la porte de sa petite cabine. - ---Vous feriez mieux d'entrer ici, messieurs! dit-il aux deux voyageurs, -lorsque ceux-ci lui eurent expliqué le motif de leur intrusion. - ---Venez-vous, Wickham? demanda Michel. - ---Non, merci! je m'amuse follement, à voyager dans un fourgon! répondit -le jeune homme. - -Et ainsi, Michel étant entré dans la cabine avec le gardien, et la porte -de communication ayant été refermée, M. Wickham resta seul parmi les -bagages, libre de s'amuser à sa fantaisie. - ---Nous arrivons à Bishopstoke, monsieur!--dit le gardien à Michel quand, -un quart d'heure plus tard, le train siffla et commença à ralentir sa -marche.--On va s'arrêter trois minutes. Vous n'aurez pas de peine à -trouver de la place dans un compartiment! - -M. Wickham,--que nous avons laissé s'apprêtant à jouer aux propos -interrompus avec les étiquettes des colis,--était un jeune gentleman -fort riche, d'apparence agréable, et doué de l'esprit le plus inoccupé. -Peu de mois auparavant, à Paris, il s'était exposé à subir toute une -série de chantages de la part du neveu d'un hospodar valaque résidant -(pour des motifs politiques, naturellement) dans la joyeuse capitale -française. Un ami commun, à qui il avait confié sa détresse, lui avait -recommandé de s'adresser à Michel Finsbury, et, en effet, l'avoué, dès -qu'il avait été mis au courant des faits, avait immédiatement assumé -l'offensive, avait foncé sur le flanc des forces valaques, et, dans -l'espace de trois jours, avait eu la satisfaction de contraindre -celles-ci à repasser le Danube. Ce n'est point affaire à nous de les -suivre dans cette retraite, effectuée sous la paternelle présidence de -la police. Bornons-nous à ajouter que, ainsi délivré de ce qu'il se -plaisait à appeler «l'atrocité bulgare», M. Wickham était revenu à -Londres avec les sentiments les plus embarrassants de gratitude et -d'admiration pour son avoué. Sentiments qui n'étaient guère payés de -retour, car Michel éprouvait même une certaine honte de l'amitié de son -nouveau client, et ce n'était qu'après de nombreux refus qu'il s'était -enfin résigné à aller passer une journée à Wickham Manor, dans le -domaine familial de son jeune client. Mais il avait dû enfin s'y -résigner, et son hôte, à présent, le reconduisait jusqu'à Londres. - -Un penseur judicieux (probablement Aristote) a noté que la Providence ne -dédaignait pas d'employer à ses fins les instruments même les plus -humbles: le fait est que le sceptique le plus endurci sera désormais -forcé de reconnaître que Wickham et l'hospodar valaque étaient bien des -instruments providentiels, élus et préparés de toute éternité. - -Désireux de se montrer à ses propres yeux un personnage plein d'esprit -et de ressources, le jeune gentleman (qui exerçait, en outre, les -fonctions de magistrat dans son comté natal) n'avait pas été plus tôt -seul dans le fourgon qu'il s'était abattu sur les étiquettes des colis, -avec tout le zèle d'un réformateur. Et lorsque, à la station de -Bishopstoke, il sortit du fourgon aux bagages pour aller s'installer -avec Michel Finsbury dans un coupé de première classe, son visage -rayonnait à la fois de fatigue et d'orgueil. - ---Je viens de faire une farce admirable! ne put-il s'empêcher de dire à -son avoué. - -Puis, saisi tout à coup d'un scrupule: - ---Dites donc: pour une petite farce inoffensive, hein? je ne risque pas -de perdre mon poste de magistrat? - ---Mon cher ami, répliqua distraitement Michel, je vous ai toujours -prédit que vous finiriez par vous faire pendre! - - - - -V - -M. GÉDÉON FORSYTH ET LA CAISSE MONUMENTALE - - -J'ai déjà dit que, à Bournemouth, Julia Hazeltine avait quelquefois -l'occasion de faire des connaissances. Il est vrai que c'était à peine -si elle avait le temps de les entrevoir avant que, de nouveau, les -portes de la maison de Bloomsbury se refermassent sur elle jusqu'à l'été -suivant; mais ces connaissances éphémères n'en étaient pas moins une -distraction pour la pauvre fille, sans parler de la provision de -souvenirs et d'espérances qu'elles avaient, en outre, le mérite de lui -fournir. Or, parmi les personnes qu'elle avait ainsi rencontrées à -Bournemouth, l'été précédent, se trouvait un jeune avocat nommé Gédéon -Forsyth. - -Dans l'après-midi même du jour mémorable où le magistrat s'était amusé à -changer les étiquettes, vers quatre heures, une promenade quelque peu -rêveuse et mélancolique avait par hasard conduit M. Forsyth sur le -trottoir de John Street, à Bloomsbury; et, à peu près au même moment, -Miss Hazeltine fut appelée à la porte du numéro 16 de cette rue par un -coup de sonnette d'une énergie foudroyante. - -M. Gédéon Forsyth était un jeune homme assez heureux, mais qui aurait -été plus heureux encore avec de l'argent en plus et un oncle en moins. -Cent vingt livres par an constituaient tout son revenu; mais son oncle, -M. Edouard H. Bloomfield, renforçait ce revenu d'une légère subvention -et d'une masse énorme de bons conseils, exprimés dans un langage qui -aurait probablement paru d'une violence excessive à bord même d'un -bateau de pirates. - -Ce M. Bloomfield était, en vérité, une figure essentiellement propre à -l'époque de M. Gladstone. Ayant acquis de l'âge sans acquérir la moindre -expérience, il joignait aux sentiments politiques du parti radical une -exubérance passionnée qu'on est plus habitué à regarder comme l'apanage -traditionnel de nos vieux conservateurs. Il admirait le pugilat, il -portait un formidable gourdin à noeuds, il était assidu aux services -religieux: et l'on aurait eu de la peine à dire contre qui sa colère -sévissait le plus volontiers, de ceux qui se permettaient de défendre -l'Eglise Etablie ou de ceux qui négligeaient de prendre part à ses -cérémonies. Il avait, en outre, quelques épithètes favorites qui -inspiraient une légitime frayeur à ses connaissances: lorsqu'il ne -pouvait pas aller jusqu'à déclarer que telle ou telle mesure «n'était -pas anglaise», du moins ne manquait-il pas à la dénoncer comme «n'étant -pas pratique». C'est sous le ban de cette dernière excommunication -qu'était tombé son pauvre neveu. La façon dont Gédéon entendait l'étude -de la loi avait été décidément reconnue «non pratique»; et son oncle lui -avait en conséquence signifié, au cours d'une bruyante entrevue rythmée -avec le gourdin à noeuds, qu'il devait soit trouver au plus vite une ou -deux causes à défendre, ou bien se préparer à vivre désormais de ses -propres fonds. - -Aussi ne s'étonnera-t-on point que Gédéon, malgré une nature plutôt -joyeuse, se sentît envahi de mélancolie. Car, d'abord, il n'avait pas le -moindre désir de pousser plus loin qu'il n'avait fait déjà l'étude de la -loi; et puis, en supposant même qu'il s'y résignât, il y avait toujours -encore une partie du programme qui restait indépendante de sa volonté. -Comment trouver des clients, des causes à défendre? La question était -là. - -Tout à coup, pendant qu'il se désespérait de ne pouvoir pas la résoudre, -il trouva son passage barré par un rassemblement. Une voiture de -camionnage était arrêtée devant une maison; six athlètes, ruisselants de -sueur, s'occupaient à en retirer la plus gigantesque caisse d'emballage -qu'ils eussent jamais vue; et, sur les degrés du perron, la massive -figure du cocher et la frêle figure d'une jeune fille se tenaient -debout, comme sur une scène, se querellant. - ---Cela ne peut pas être pour nous! affirmait la jeune fille. Je vous -prie de remporter cette caisse! Elle ne pourrait pas entrer dans la -maison, si même vous arriviez à la retirer de votre voiture! - ---Alors je vais la laisser sur le trottoir, répondait le cocher, et M. -Finsbury s'arrangera comme il voudra avec la police! - ---Mais je ne suis pas M. Finsbury! protestait la jeune fille. - ---Peu m'importe de savoir qui vous êtes! répondait le camionneur. - ---Voudriez-vous me permettre de vous venir en aide, miss Hazeltine? dit -Gédéon, en s'avançant. - -Julia poussa un petit cri de plaisir. - ---Oh! monsieur Forsyth, s'écria-t-elle, je suis si heureuse de vous -voir! Figurez-vous qu'on veut m'obliger à faire entrer dans la maison -cette horrible chose, qui ne peut être venue ici que par erreur! Le -cocher déclare qu'il faut que nous défassions les portes, ou bien qu'un -maçon démolisse un pan de mur entre deux fenêtres, faute de quoi la -voirie va nous intenter un procès, pour laisser nos meubles sur le pavé! - -Les six hommes, pendant ce temps, avaient enfin réussi à déposer la -caisse sur le trottoir; et maintenant ils se tenaient debout, appuyés -contre elle, et considérant, avec une détresse manifeste, la porte de la -maison où cette caisse monstrueuse avait à pénétrer. Ai-je besoin -d'ajouter que toutes les fenêtres des maisons voisines s'étaient -garnies, comme par enchantement, de spectateurs curieux et amusés? - -Ayant pris l'air le plus scientifique qu'il pût se donner, Gédéon mesura -avec sa canne les dimensions de la porte, pendant que Julia notait, sur -son album à aquarelle, le résultat des évaluations. Puis Gédéon, en -mesurant la caisse et en comparant les deux séries de chiffres, -découvrit qu'il y avait tout juste assez d'espace pour que la caisse pût -entrer. Après quoi, s'étant dévêtu de son veston et de son gilet, il -aida les hommes à enlever de leurs gonds les battants de la porte. Et, -enfin, grâce à la collaboration presque forcée de quelques-uns des -assistants, la caisse monta péniblement les marches, grinça en se -frottant aux murs, et se trouva installée à l'entrée du vestibule, le -bloquant à peu près dans toute sa largeur. Alors les artisans de cette -victoire se regardèrent les uns les autres avec un sourire de triomphe. -Ils avaient, en vérité, cassé un buste d'Apollon, et creusé dans le mur -de profondes ornières; mais, du moins, ils avaient cessé d'être un des -spectacles publics de Londres! - ---Ma parole, monsieur, dit le cocher, jamais je n'ai vu un colis pareil! - -Gédéon lui exprima éloquemment sa sympathie en lui glissant dans la main -deux pièces de dix shillings. - ---Allons, patron, cinq shillings de plus, et je me charge de régler le -compte de tous les camarades! s'écria le cocher. - -Ainsi fut fait; sur quoi toute la troupe des porteurs improvisés grimpa -dans la voiture, qui détala dans la direction de la taverne la plus -proche. Gédéon referma la porte, et se tourna vers miss Hazeltine. Leurs -yeux se rencontrèrent; et une folle envie de rire les saisit tous les -deux. Puis, peu à peu, la curiosité s'éveilla dans l'esprit de la jeune -fille. Elle s'approcha de la caisse, la tâta dans tous les sens, examina -l'étiquette. - ---C'est la chose la plus étrange que l'on puisse rêver! dit-elle, avec -un nouvel éclat de rire. L'écriture est certainement de la main de -Maurice, et j'ai reçu une lettre de lui, ce matin même, me disant de me -préparer à recevoir un baril. Croyez-vous que ceci puisse être considéré -comme un baril, monsieur Forsyth? - ---_Statue, à manier avec précaution, fragile_, lut tout haut Gédéon, sur -un des côtés de la caisse. Vous êtes bien sûre que vous n'avez pas été -prévenue de l'arrivée d'une statue? - ---Non, certainement! répondit Julia. Oh! monsieur Forsyth, ne -pensez-vous pas que nous puissions jeter un coup d'oeil à l'intérieur de -la caisse? - ---Et pourquoi pas? s'écria Gédéon. Dites-moi seulement où je pourrai -trouver un marteau! - ---Venez avec moi, dans la cuisine, et je vous montrerai où sont les -marteaux! dit Julia. La planche où on les met est trop haute pour moi! - ---Elle ouvrit la porte de la cuisine et y fit entrer Gédéon. Un marteau -fut vite trouvé, ainsi qu'un ciseau: mais Gédéon fut surpris de -n'apercevoir aucune trace d'une cuisinière. Il découvrit également, par -contre, que miss Julia avait un très petit pied et une cheville très -fine; découverte qui l'embarrassa si fort qu'il fut tout heureux de -pouvoir s'attaquer au plus vite à la caisse d'emballage. - -Il travaillait ferme,--et chacun de ses coups de marteau avait une -précision admirable,--pendant que Julia, debout près de lui, en silence -considérait plutôt l'ouvrier que l'ouvrage. Elle songeait que M. Forsyth -était un fort bel homme; jamais encore elle n'avait vu des bras aussi -vigoureux. Et tout à coup Gédéon, comme s'il avait deviné ses pensées, -se retourna vers elle et lui sourit. Elle sourit aussi, et rougit: et ce -double changement lui seyait si bien que Gédéon oublia de regarder où il -frappait, de telle sorte que, quelques secondes après, le pauvre garçon -assénait un coup terrible sur ses propres doigts. Avec une présence -d'esprit touchante, il parvint, non seulement à retenir, mais à changer -même en une plainte anodine le pittoresque juron qui allait sortir de -ses lèvres. Mais la douleur était vive; la secousse nerveuse avait été -trop forte: et, après quelques essais, il s'aperçut qu'il ne pouvait pas -songer à poursuivre l'opération. - -Aussitôt Julia courut dans sa chambre, apporta une éponge, de l'eau, une -serviette, et commença à baigner la main blessée du jeune homme. - ---Je regrette, infiniment! s'excusait Gédéon. Si j'avais eu le moindre -savoir-vivre, j'aurais ouvert la caisse d'abord, et me serais ensuite -écrasé les doigts! Oh! ça va déjà beaucoup mieux! ajoutait-il. Je vous -assure que ça va beaucoup mieux! - ---Oui, je crois que, maintenant, vous allez assez bien pour être en état -de diriger le travail! dit enfin Julia. Commandez-moi, et c'est moi qui -serai votre ouvrière! - ---Une délicieuse ouvrière, en vérité!--déclara Gédéon, oubliant tout à -fait les convenances. La jeune fille se retourna, et le regarda avec un -petit soupçon de froncement de sourcils; mais l'impertinent jeune homme -se hâta de détourner son attention sur la caisse d'emballage. Le plus -gros du travail, d'ailleurs, se trouvait fait. Julia ne tarda pas à -soulever la première planche du couvercle, ce qui mit au jour une couche -de paille. Une minute après les deux jeunes gens étaient à genoux, l'un -près de l'autre, comme des paysans occupés à retourner le foin; et, dès -la minute suivante, ils furent récompensés de leurs efforts par la vue -de quelque chose de blanc et de poli. C'était, sans erreur possible, un -énorme pied de marbre. - ---Voilà un personnage vraiment esthétique! dit Julia. - ---Jamais je n'ai rien vu de pareil! répondit Gédéon. Il a un mollet -comme un sac de gros sous! - -Bientôt se découvrit un second pied, et puis quelque chose qui semblait -bien en être un troisième. Mais ce quelque chose se trouva être, en fin -de compte, une massue reposant sur un piédestal. - ---Hé! parbleu! c'est un _Hercule_! s'écria Gédéon. J'aurais dû le -deviner à la vue de son mollet! Et je puis affirmer en toute -confiance--ajouta-t-il en regardant les deux jambes colossales--que -c'est ici le plus grand à la fois et le plus laid de tous les _Hercule_ -de l'Europe entière! Qu'est-ce qui peut l'avoir décidé à venir chez -vous? - ---Je suppose que personne autre n'en aura voulu! dit Julia. Et je dois -ajouter que, nous-mêmes, nous nous serions parfaitement passés de lui. - ---Oh! ne dites pas cela, mademoiselle! répliqua Gédéon. Il m'a valu une -des plus mémorables séances de toute ma vie! - ---En tout cas, une séance que vous ne pourrez pas oublier de sitôt! fit -Julia. Vos malheureux doigts vous la rappelleront! - ---Et maintenant, je crois qu'il faut que je m'en aille! dit tristement -Gédéon. - ---Non! non! plaida Julia. Pourquoi vous en aller? Restez encore un -moment, et prenez une tasse de thé avec moi! - ---Si je pouvais penser que, réellement, cela vous fût agréable, dit -Gédéon en faisant tourner son chapeau dans ses doigts, il va de soi que -j'en serais ravi! - ---Mais, certes, cela me sera agréable! répondit la jeune fille. Et, de -plus, j'ai besoin de gâteaux pour manger le thé, et je n'ai personne que -je puisse envoyer chez le pâtissier. Tenez voici la clef de la maison! - -Gédéon se hâta de mettre son chapeau et de courir chez le pâtissier, -d'où il revint avec un grand sac en papier tout rempli de choux à la -crème, d'éclairs, et de tartelettes. Il trouva Julia occupée à préparer -une petite table à thé dans le vestibule. - ---Les chambres sont dans un tel désordre, dit-elle, que j'ai pensé que -nous serions plus à l'aise ici, à l'ombre de notre statue! - ---Parfait! s'écria Gédéon enchanté. - ---Oh! quelles adorables tartelettes à la crème! fit Julia en ouvrant le -sac. Et quels délicieux choux aux fraises! - ---Oui! dit Gédéon, essayant de cacher sa déconvenue. J'ai bien prévu que -le mélange produirait quelque chose de très beau. D'ailleurs, la -pâtissière l'a prévu aussi. - ---Et maintenant, dit Julia après avoir mangé une demi-douzaine de -gâteaux, je vais vous montrer la lettre de Maurice. Lisez-la tout haut: -peut-être y a-t-il des détails qui m'ont échappé? - -Gédéon prit la lettre, la déplia sur un de ses genoux, et lut ce qui -suit: - - -«Chère Julia, je vous écris de Browndean, où nous nous sommes arrêtés -pour quelques jours. L'oncle a été très secoué par ce terrible accident, -dont, sans doute, vous aurez lu le récit dans le journal. Demain, je -compte le laisser ici avec Jean, et rentrer seul à Londres; mais, avant -mon arrivée, vous allez recevoir un baril _contenant des échantillons -pour un ami_. Ne l'ouvrez à aucun prix, mais laissez-le dans le -vestibule jusqu'à mon arrivée! - - «Votre, en grande hâte, - - «M. FINSBURY. - -«_P. S._--N'oubliez pas de laisser le baril dans le vestibule!» - - ---Non, dit Gédéon, je ne vois rien là qui se rapporte au monument!--Et, -en disant cela, il désignait les jambes de marbre.--Miss Hazeltine, -poursuivit-il, me permettez-vous de vous adresser quelques questions? - ---Mais volontiers! répondit la jeune fille. Et si vous réussissez à -m'expliquer pourquoi Maurice m'a envoyé une statue d'Hercule au lieu -d'un baril contenant des «échantillons pour un ami», je vous en serai -reconnaissante jusqu'à mon dernier jour. Mais, d'abord, qu'est-ce que -cela peut-être, «des échantillons pour un ami»? - ---Je n'en ai pas la moindre idée! dit Gédéon. Je sais bien que les -marbriers envoient souvent des échantillons; mais je crois que, en -général, ce sont des morceaux de marbre plus petits que notre ami le -monument. Au reste, mes questions portent sur d'autres sujets. En -premier lieu, est-ce que vous êtes tout à fait seule, dans cette maison? - ---Oui, pour le moment! répondit Julia. Je suis arrivée avant-hier pour -mettre la maison en état et pour chercher une cuisinière. Mais je n'en -ai trouvé aucune qui me plût. - ---Ainsi vous êtes absolument seule! dit Gédéon, stupéfait. Et vous -n'avez pas peur? - ---Oh! pas du tout! répondit Julia. Je ne sais pas de quoi j'aurais peur. -Je me suis simplement acheté un revolver, d'un bon marché fantastique, -et j'ai demandé au marchand de me montrer la manière de m'en servir. Et -puis, avant de me coucher, j'ai bien soin de barricader ma porte avec -des tiroirs et des chaises. - ---C'est égal, je suis heureux de penser que votre monde va bientôt -rentrer! dit Gédéon. Votre isolement m'inquiète beaucoup. S'il devait se -prolonger, je pourrais vous pourvoir d'une vieille tante à moi, ou -encore de ma femme de ménage, à votre choix. - ---Me prêter une tante! s'écria Julia. Oh! quelle générosité! Je commence -à croire que c'est vous qui m'avez envoyé l'_Hercule_! - ---Je vous donne ma parole d'honneur que non! protesta le jeune homme. Je -vous admire bien trop pour avoir pu vous envoyer une oeuvre d'art aussi -monstrueuse! - -Julia allait répondre, lorsque les deux amis tressautèrent: un coup -violent avait été frappé à la porte. - ---Oh! monsieur Forsyth! - ---Ne craignez rien, ma chère enfant! dit Gédéon appuyant tendrement sa -main sur le bras de la jeune fille. - ---Je sais ce que c'est! murmura-t-elle. C'est la police! Elle vient se -plaindre au sujet de la statue! - -Nouveau coup à la porte, plus violent, et plus impatient. - ---Mon Dieu! c'est Maurice! s'écria la jeune fille. Elle courut à la -porte et ouvrit. - -C'était en effet Maurice qui apparaissait sur le seuil: non pas le -Maurice des jours ordinaires, mais un homme d'aspect sauvage, pâle et -hagard, avec des yeux injectés de sang, et une barbe de deux jours au -menton. - ---Le baril? s'écria-t-il. Où est le baril qui est arrivé ce matin? - -Il regardait autour de lui, dans le vestibule, et ses yeux lui sortirent -de la tête, littéralement, lorsqu'il aperçut les jambes de l'_Hercule_. - ---Qu'est-ce que c'est que ça? hurla-t-il. Qu'est-ce que c'est que ce -mannequin de cire? Qu'est-ce que c'est? Et où est le baril? Le tonneau à -eau? - ---Aucun baril n'est venu, Maurice! répondit froidement Julia. Voici le -seul colis qu'on ait apporté! - ---Ça? s'écria le malheureux. Je n'ai jamais entendu parler de ça! - ---C'est cependant arrivé avec une adresse écrite de votre main! répondit -Julia. Nous avons presque été forcés de démolir la maison pour le faire -entrer. Et je ne puis rien vous dire de plus! - -Maurice la considéra avec un égarement sans limites. Il passa une de ses -mains sur son front, et puis s'appuya contre le mur, comme un homme qui -va s'évanouir. Mais, peu à peu, sa langue se délia, et il se mit à -accabler la jeune fille d'un torrent d'injures. Jamais jusqu'alors -Maurice lui-même ne se serait supposé capable d'autant de feu, d'autant -de verve, ni d'une telle variété de locutions grossières. La jeune fille -tremblait et chancelait sous cette fureur insensée. - ---Je ne souffrirai point que vous parliez davantage à miss Hazeltine sur -un ton pareil! dit enfin Gédéon, s'interposant avec résolution. - ---Je lui parlerai sur le ton qui me plaira, répliqua Maurice, dans un -nouvel élan de fureur. Je parlerai à cette misérable mendiante comme -elle le mérite! - ---Pas un mot de plus, monsieur, pas un mot!--s'écria Gédéon.--Miss -Hazeltine, poursuivit-il en s'adressant à la jeune fille, vous ne pouvez -pas rester davantage sous le même toit que cet individu! Voici mon bras! -Permettez-moi de vous conduire en un lieu où vous soyez à l'abri de -l'insulte! - ---Monsieur Forsyth, dit Julia, vous avez raison! Je ne saurais rester -ici un seul moment de plus, et je sais que je me confie à un homme -d'honneur! - -Pâle et résolu, Gédéon offrit son bras, et les deux jeunes gens -descendirent les marches du perron, poursuivis par Maurice, qui -réclamait la clef de la porte d'entrée. - -Julia venait à peine de lui remettre son trousseau de clefs, lorsqu'un -fiacre vide passa rapidement devant eux. Il fut hélé, simultanément, par -Maurice et par Gédéon. Mais, au moment où le cocher arrêtait son cheval, -Maurice se précipita dans la voiture. - ---Dix sous de pourboire! cria-t-il. Gare de Waterloo, aussi vite que -possible! Dix sous pour vous! - ---Mettez un shilling, monsieur! dit le cocher. L'autre gentleman m'a -retenu avant vous! - ---Eh bien! soit, un shilling!--cria Maurice, tout en songeant, à part -lui, qu'il examinerait de nouveau la question en arrivant à la gare. Et -le cocher fouetta sa bête, et le fiacre tourna au premier coin de rue. - - - - -VI - -LES TRIBULATIONS DE MAURICE - -(_Première Partie_) - - -Pendant que le fiacre filait par les rues de Londres, Maurice -s'évertuait à rallier toutes les forces de son esprit. 1º le baril -contenant le cadavre s'était égaré; 2º il y avait nécessité absolue à le -retrouver. Ces deux points étaient clairs; et si, par une chance -providentielle, le baril se trouvait encore à la gare, tout pouvait -aller bien. Si le baril n'était pas à la gare, et qu'il se trouvât déjà -entre les mains d'autres personnes l'ayant reçu par erreur, la chose -prenait une tournure plus fâcheuse. Les personnes qui reçoivent des -colis dont elles ne s'expliquent pas la nature sont en général portées à -les ouvrir tout de suite. L'exemple de Miss Hazeltine (que Maurice -maudit une fois de plus) ne confirmait que trop ce principe général. Et -si quelqu'un avait déjà ouvert le baril... «Seigneur Dieu!» s'écria -Maurice à cette pensée, en portant la main à son front tout gonflé de -sueur. - -La première conception d'un manquement à la loi a volontiers, pour -l'imagination, quelque chose d'excitant: le projet, encore à l'état -d'ébauche, s'offre sous des couleurs vives et attrayantes. Mais il n'en -est pas de même lorsque, plus tard, l'attention du criminel se tourne -vers ses rapports possibles avec la police. Maurice, à présent, se -disait qu'il n'avait peut-être pas suffisamment pris en considération -l'existence de la police, lorsqu'il s'était embarqué dans son -entreprise. «Je vais avoir à jouer très serré!» songea-t-il; et un petit -frisson de peur courut tout le long de son épine dorsale. - ---Les grandes lignes, ou la banlieue? lui demanda tout à coup le cocher, -à travers le petit guichet du plafond. - ---Grandes lignes! répondit Maurice. Après quoi il décida que cet homme -aurait, tout de même, son shilling de pourboire. - -«Ce serait folie d'attirer l'attention sur moi en ce moment!» se dit-il. -«Mais la somme que cette affaire-là va me coûter, au bout du compte, -commence à me faire l'effet d'un cauchemar!» - -Il traversa la salle des billets, et, misérablement, erra sur le quai. -Il y avait, en cet instant, un petit arrêt dans le mouvement de la gare; -peu de gens sur le quai, à peine quelques voyageurs attendant, çà et là. -Maurice constata qu'il n'attirait point l'attention, ce qui lui parut -une chose excellente; mais, d'autre part, il songea que son enquête -n'avançait pas beaucoup. De toute nécessité, il devait faire quelque -chose, risquer quelque chose: chaque instant qui passait ajoutait au -danger. Enfin, recueillant tout son courage, il arrêta un porteur et lui -demanda si, par hasard, il ne se souvenait pas d'avoir vu arriver un -baril, au train du matin: ajoutant qu'il était anxieux de se renseigner, -car le baril appartenait à un de ses amis. «Et l'affaire est des plus -importantes, ajouta-t-il encore, car ce baril contient des -échantillons!» - ---Je n'étais pas là ce matin, monsieur, répondit le porteur; mais je -vais demander à Bill. Hé! Bill! dis-donc, te souviens-tu d'avoir vu -arriver de Bournemouth, ce matin, un baril contenant des échantillons? - ---Je ne peux rien dire au sujet des échantillons! répliqua Bill. Mais le -bourgeois qui a reçu le baril nous a fait un joli tapage! - ---Quoi? Comment? s'écria Maurice, en même temps que, fiévreusement, il -glissait deux sous dans la main du porteur. - ---Eh bien! monsieur, il y a un baril qui est arrivé à une heure trente, -et qui est resté au dépôt jusque vers les trois heures. A ce moment-là, -voilà qu'arrive un petit homme, d'un air tout malingre.--j'ai bien idée -que ce doit être quelque vicaire,--et qu'il me dit: «Vous n'auriez pas -reçu quelque chose pour Pitman?»--William Bent Pitman, si je me rappelle -bien le nom.--«Je ne sais pas au juste, monsieur, que je lui réponds; -mais je crois bien que c'est le nom qui est écrit sur ce baril!» Le -petit homme va voir le baril, et fait une mine ahurie quand il aperçoit -l'adresse. Et le voilà qui se met à nous reprocher de ne pas lui avoir -apporté ce qu'il voulait. «Eh! peu m'importe ce que vous voulez, -monsieur, que je lui dis; mais si c'est vous qui êtes William Bent -Pitman, il faut que vous emportiez ce baril!» - ---Et l'a-t-il emporté? s'écria Maurice, respirant à peine. - ---Eh bien! monsieur, reprit tranquillement Bill, il paraît que c'était -une grande caisse d'emballage que ce monsieur attendait. Et cette caisse -est bien arrivée; je le sais, parce que c'est le plus grand colis que -j'aie jamais vu. Alors, en apprenant ça, ce Pitman a de nouveau fait la -grimace. Il a demandé à parler au chef de service, et on a fait venir -Tom, le facteur, celui qui avait conduit la caisse. Eh bien! -monsieur--poursuivit Bill avec un sourire--jamais je n'ai vu un homme -dans un état pareil! Ivre-mort, monsieur! A ce que j'ai cru comprendre, -il y avait eu un monsieur, évidemment fou, qui avait donné à ce brave -Tom une livre sterling de pourboire, et voilà d'où était venu tout le -mal, comprenez-vous? - ---Mais enfin, qu'est-ce qu'il a dit? haleta Maurice. - ---Ma foi! monsieur, il n'était guère en état de dire grand'chose! -répondit Bill. Mais il a offert de se battre à coups de poing avec ce -Pitman pour une pinte de bière. Il avait perdu son livre, aussi, et ses -reçus; et son compagnon était encore plus saoul que lui, si possible. -Oh! monsieur, ils étaient tous les deux comme... comme des lords! Et le -chef de service leur a réglé leur compte séance tenante. - -«Allons! voilà qui n'est point si mauvais!» songea Maurice, avec un -soupir de soulagement. Puis, s'adressant au porteur: - ---Et ainsi, ces deux hommes n'ont pas pu dire où ils avaient conduit la -caisse? - ---Non, répondit Bill, ni ça ni autre chose! - ---Et... qu'est-ce qu'a fait Pitman? demanda Maurice. - ---Il a emporté le baril dans un fiacre à quatre roues, répondit Bill. Le -pauvre homme était tout tremblant. Je ne crois pas qu'il ait beaucoup de -santé! - ---Et ainsi, murmura Maurice, le baril est parti? - ---De ça, vous pouvez en être bien sûr! dit le porteur. Mais vous feriez -mieux de voir le chef de service! - ---Oh! pas du tout, la chose n'a aucune importance! protesta Maurice. Ce -baril ne contenait que des échantillons! - -Et il se hâta d'opérer sa sortie. - -Enfermé dans un fiacre, une fois de plus, il s'efforça de jeter un -nouveau regard d'ensemble sur sa position. «Supposons, se dit-il, -supposons que j'accepte ma défaite et aille tout de suite déclarer la -mort de mon oncle!» Il y perdrait la tontine, et, avec celle-ci, sa -dernière chance de recouvrer ses 7.800 livres. Mais, d'autre part, -depuis le shilling de pourboire donné au cocher de fiacre, il avait -commencé à constater que le crime était coûteux dans sa pratique, et, -depuis la perte du baril, que le crime était incertain dans ses -conséquences. Avec calme, d'abord, puis sans cesse avec plus de chaleur, -il envisagea les avantages qu'il y aurait pour lui à abandonner son -entreprise. Cet abandon impliquait pour lui une perte d'argent: mais, en -somme, et après tout, pas une très grosse perte: celle seulement de la -tontine, sur laquelle il n'avait jamais compté tout à fait. Il retrouva -au fond de sa mémoire certains traits établissant qu'en effet jamais il -n'avait cru bien sérieusement aux profits de la tontine. Non, jamais il -n'y avait cru, jamais il n'avait eu l'espoir certain de recouvrer ses -7.800 livres; et, s'il s'était embarqué dans cette aventure, c'était -uniquement pour parer à la déloyauté, trop manifeste, de son cousin -Michel. Il le voyait clairement à présent: mieux valait pour lui se -retirer au plus vite de l'aventure, pour transporter tous ses efforts -sur l'affaire des cuirs... - ---Seigneur! s'écria-t-il tout à coup en bondissant dans son fiacre comme -un diable dans sa boîte à malice. Seigneur! Mais je n'ai pas seulement -perdu la tontine! J'ai encore perdu l'affaire des cuirs par-dessus le -marché! - -Pour monstrueux que fût le fait, il était rigoureusement vrai. Maurice -n'avait point pouvoir pour signer, au nom de son oncle. Il ne pouvait -pas même émettre un chèque de trente shillings. Aussi longtemps qu'il -n'aurait pas produit une preuve légale de la mort de son oncle, il -n'était qu'un paria sans le sou: et, dès qu'il aurait produit cette -preuve légale, le bénéfice de la tontine était, pour lui, -irrémédiablement perdu! Mais bah! Maurice n'avait pas le droit -d'hésiter! Il devait laisser tomber la tontine comme un marron trop -chaud, et concentrer toutes ses forces sur la maison de cuirs, ainsi que -sur le reste de son petit, mais légitime, héritage! Sa résolution fut -prise en un instant. Mais, dès l'instant suivant, soudain, se découvrit -à lui l'étendue tout entière de sa calamité. Déclarer la mort de son -oncle, il ne le pouvait pas! Depuis que le cadavre s'était perdu, -l'oncle Joseph était (au point de vue de la loi) devenu immortel. - -Il n'y avait pas au monde une voiture assez grande pour contenir Maurice -avec son désespoir. Le pauvre garçon fit arrêter le fiacre, descendit, -paya, et se mit à marcher il ne savait où. - ---Je commence à croire que je me suis embarqué dans cette affaire avec -trop de précipitation! se dit-il, avec un soupir funèbre. Je crains que -l'affaire ne soit trop compliquée pour un homme de mes capacités -intellectuelles! - -Tout à coup, un des aphorismes de son oncle Joseph lui revint à -l'esprit: «Si vous voulez penser clairement, couchez vos arguments par -écrit!» répétait volontiers le vieillard. «Hé! cette vieille bête avait -tout de même quelques bonnes idées! songea Maurice. Je vais employer son -système, pour voir!» - -Il entra dans une taverne, commanda du fromage, du pain, de quoi écrire, -et s'installa solennellement devant une feuille de papier blanc. Il -essaya la plume; chose à peine croyable, elle allait parfaitement. Mais -qu'allait-il écrire? - ---J'y suis! s'écria enfin Maurice. Je vais faire comme Robinson Crusoé, -avec ses deux colonnes! - -Aussitôt il plia son papier, conformément à ce modèle classique, et -commença ainsi: - - MAUVAIS BON - - 1. J'ai perdu le corps de mon 1. Mais Pitman l'a trouvé. - oncle. - ---Halte-là! se dit Maurice. Je me laisse entraîner trop loin par le -génie de l'antithèse. Recommençons: - - MAUVAIS BON - - 1. J'ai perdu le corps de mon 1. Mais, de cette façon, je - oncle. n'ai plus à m'inquiéter de - l'enterrer. - - 2. J'ai perdu la tontine. 2. Mais je puis encore la - sauver si Pitman fait disparaître - le corps, et que je trouve un - médecin tout à fait sans scrupules. - - 3. J'ai perdu le commerce de 3. Mais je ne les ai point perdus - cuirs, et tout le reste de la si Pitman livre le corps à la - succession de mon oncle. police. - -«Oui, mais, en ce cas, je vais en prison! J'oubliais cela! songea -Maurice. Au fait, je crois que je ferai mieux de ne pas m'arrêter à -cette hypothèse. Les gens qui n'ont rien à craindre pour eux-mêmes sont -à l'aise pour recommander aux autres d'envisager toutes les pires -extrémités: mais j'estime que, dans un cas comme celui-ci, mon premier -devoir est d'éviter toute occasion de me décourager. Non, il doit y -avoir une autre réponse au numéro 3 de droite! Il doit y avoir un _bon_ -faisant contrepoids à ce _mauvais_! Ou bien, sans cela, à quoi servirait -l'invention de cette double colonne? Eh! par saint Georges, j'y suis! La -réponse au numéro 3 est exactement la même qu'au numéro 2!» - -Et il se hâta de récrire le passage: - - MAUVAIS BON - - 3. J'ai perdu le commerce de 3. Mais je ne les ai point perdus - cuirs, et tout le reste de la si je parviens à découvrir un - succession de mon oncle. médecin qui soit tout à fait sans - scrupules. - -«Ce médecin vénal est décidément bien à désirer pour moi! se dit-il. -J'ai besoin de lui, d'abord, pour me donner un certificat attestant que -mon oncle est mort, afin que je puisse reprendre l'affaire des cuirs; et -puis j'ai besoin de lui pour me donner un certificat attestant que mon -oncle est vivant... Mais voilà de nouveau que je tombe dans une -antinomie!» - -Et il revint à ses confrontations: - - MAUVAIS BON - - 4. Je n'ai presque plus 4. Mais il y en a beaucoup, à la - d'argent. Banque. - - 5. Oui, mais je ne peux pas 5. Mais... Au fait, cela paraît - toucher l'argent qui est à malheureusement incontestable. - la Banque. - - 6. J'ai laissé dans la poche 6. Mais, pour peu que Pitman soit - de l'oncle Joseph le chèque un malhonnête homme, la découverte - de huit cent livres. de ce chèque le décidera à garder la - chose secrète et à jeter le corps à - l'égout. - - 7. Oui, mais si Pitman est 7. Oui, mais si je ne me trompe pas - un malhonnête homme et qu'il dans ma conjecture au sujet de - découvre le chèque, il saura l'oncle Masterman, je pourrai, à mon - qui est l'oncle Joseph, et tour, faire chanter mon cousin - pourra me faire chanter. Michel. - - 8. Mais je ne puis pas faire 8. Tant pis! - chanter Michel avant d'avoir - des preuves de la mort de son - père. (Et puis, faire chanter - Michel ne laisse pas d'être - une entreprise assez - dangereuse.) - - 9. La maison de cuirs aura 9. Mais la maison de cuirs est un - bientôt besoin d'argent pour bateau qui se noie. - les dépenses courantes, et - je n'en ai pas à donner. - - 10. Oui, mais ce n'en est pas 10. Exact. - moins le seul bateau qui - me reste. - - 11. Jean aura bientôt besoin 11. - d'argent, et je n'en ai pas - à lui donner. - - 12. Et le médecin vénal voudra 12. - se faire payer d'avance. - - 13. Et si Pitman est malhonnête 13. - et ne m'envoie pas en prison, - il exigera de moi des sommes - énormes. - ---Oh! mais je vois que l'affaire est bien unilatérale! s'écria Maurice. -Décidément, cette méthode n'a pas autant de valeur que j'avais supposé! - -Il chiffonna la feuille de papier et la mit dans sa poche: puis, -aussitôt, il la retira de sa poche, la déplia, et la relut d'un bout à -l'autre. - ---D'après ce résumé des faits, se dit-il, je vois que c'est au point de -vue financier que ma position est le plus faible. N'y aurait-il donc -vraiment aucun moyen de trouver des fonds? Dans une grande ville comme -Londres, et entouré de toutes les ressources de la civilisation, on ne -me fera pas croire qu'une chose aussi simple me soit impossible. Allons! -allons! pas tant de précipitation! D'abord, n'y a-t-il rien que je -puisse vendre? Ma collection de bagues à cachets? - -Mais à la pensée de se séparer de ces chers trésors, Maurice sentit que -le sang lui affluait aux joues. - ---Non! j'aimerais mieux mourir! se dit-il. - -Et, jetant sur la table une pièce d'un shilling, il s'enfuit dans la -rue. - ---Il faut absolument que je trouve des fonds! reprit-il. Mon oncle étant -mort, l'argent déposé à la banque est à moi: je veux dire qu'il devrait -être à moi, sans cette maudite fatalité qui me poursuit depuis que -j'étais un orphelin en tutelle! Je sais bien ce que ferait, à ma place, -tout autre homme dans la chrétienté! Tout autre homme, à ma place, -ferait des faux: excepté que, dans mon cas, cela ne pourrait pas -s'appeler des faux, puisque l'oncle Joseph est mort, et que l'argent -m'appartient. Quand je pense à cela, quand je pense que mon oncle est -mort sous mes yeux, et que je ne peux pas prouver qu'il est mort, ma -gorge se serre en présence d'une telle injustice! Autrefois, je me -sentais rempli d'amertume au souvenir de mes 7.800 livres: qu'était-ce -que cette misérable somme, en comparaison de ce que je perds à présent? -C'est-à-dire que, jusqu'au jour d'avant-hier, j'étais parfaitement -heureux!» - -Et Maurice arpentait les trottoirs, avec de profonds soupirs. - -«Et puis ce n'est pas tout! songeait-il. Mais pourrai-je faire ces faux? -Arriverai-je à contrefaire l'écriture de mon oncle? En serai-je capable? -Pourquoi n'ai-je pas pris plus de leçons d'écriture, quand j'étais -enfant? Ah! comme je comprends maintenant les admonitions de mes -professeurs, nous prédisant que nous regretterions plus tard de n'avoir -pas mieux profité de leurs enseignements! Ma seule consolation est que, -même si j'échoue, je n'aurai rien à craindre,--de la part de ma -conscience, du moins. Et si je réussis, et que Pitman soit le noir -coquin que je suppose, eh bien! je n'aurais plus qu'à essayer de -découvrir un médecin vénal, chose qui ne doit pas être difficile à -découvrir dans une ville comme Londres. La ville doit en être remplie, -c'est bien certain! Je ne vais pas, bien sûr! mettre une annonce dans -les journaux pour demander un médecin à corrompre: non, je n'aurai qu'à -entrer tour à tour chez différents médecins, à les juger d'après leur -accueil, et puis, quand j'en aurai trouvé un qui me paraîtra pouvoir me -convenir, à lui exposer simplement mon affaire... Encore que, même cela, -au fond, ce soit une démarche assez délicate!» - -Après de longs détours, il se trouvait aux environs de John Street; il -s'en aperçut tout à coup et résolut de rentrer chez lui. Mais, pendant -qu'il faisait tourner la clef dans la serrure, une nouvelle réflexion -mortifiante lui vint à l'esprit: «Cette maison même n'est pas à moi, -tant que je ne pourrai pas prouver la mort de mon oncle!» se dit-il. Et -il referma si violemment la porte, derrière lui, que tous les -contrevents des fenêtres claquèrent. - -Dans les ténèbres du vestibule, par un comble de malchance, Maurice fit -un faux pas, et tomba lourdement sur le socle de l'_Hercule_. La vive -douleur qu'il ressentit acheva de l'exaspérer. Dans un accès soudain de -fureur impulsive, il saisit le marteau que Gédéon Forsyth avait laissé à -terre, et, sans voir ce qu'il faisait, asséna un coup dans la direction -de la statue. Il entendit un craquement sec. - -«Mon Dieu! qu'est-ce que j'ai encore fait?» gémit Maurice. Il alluma une -allumette et courut chercher un bougeoir, dans la cuisine. «Oui, se -dit-il en considérant, à la lueur de sa bougie, le pied de l'_Hercule_, -qu'il venait de briser, oui, je viens de mutiler un chef-d'oeuvre -antique. Je vais en avoir pour des milliers de livres!» - -Mais, tout à coup, un espoir sauvage l'illumina: «Voyons un peu! -reprit-il. Je suis débarrassé de Julia; je n'ai rien à démêler avec cet -idiot de Forsyth; les porteurs étaient ivres-morts; les deux camionneurs -ont été congédiés; parfait! Je vais simplement tout nier! Ni vu, ni -connu; je dirai que je ne sais rien!» - -Dès la minute suivante, il était debout, de nouveau, en face de -l'_Hercule_, les lèvres serrées, brandissant dans sa main droite le -marteau à casser le charbon, et, dans l'autre main, un massif -hache-viande. Une minute encore, et il s'attaqua résolument à la caisse -d'emballage. Deux ou trois coups bien appliqués lui suffirent pour -achever le travail de Gédéon: la caisse se brisa, se répandit sur -Maurice en une averse de planches suivie d'une avalanche de paille. - -Et alors le marchand de cuirs put apprécier pleinement la difficulté de -la tâche qu'il avait entreprise; peu s'en fallut qu'il ne perdît -courage. Il était seul; il ne disposait que d'armes insignifiantes; il -n'avait aucune expérience de l'art du mineur ni de celui du casseur de -pierres; comment parviendrait-il à avoir raison d'un monstre colossal, -tout en marbre, et assez solide pour s'être conservé intact depuis -(peut-être) Phidias? Mais la lutte était moins inégale qu'il ne -l'imaginait dans sa modestie; d'un côté, la force matérielle, oui, mais, -de l'autre côté, la force morale, cette flamme héroïque qui assure la -victoire. - ---Je finirai bien par t'abattre tout de même, sale grosse bête! cria -Maurice, avec une passion pareille à celle qui devait animer jadis les -vainqueurs de la Bastille. Je finirai par t'abattre, entends-tu, et pas -plus tard que cette nuit! Je ne veux pas de toi dans mon antichambre! - -Le visage de l'_Hercule_, avec son indécente expression de jovialité, -excitait tout particulièrement la rage de Maurice: et ce fut par -l'attaque du visage qu'il ouvrit ses opérations. La hauteur du demi-dieu -(car le socle lui-même était fort élevé) risquait de constituer, pour -l'assaillant, un obstacle sérieux. Mais, dès cette première escarmouche, -l'intelligence affirma son triomphe sur la matière. Maurice se rappela -que son oncle défunt avait, dans sa bibliothèque, un petit escalier -mobile, sur lequel il faisait monter Julia pour prendre des livres aux -rayons supérieurs. Il courut chercher ce précieux instrument de guerre, -et bientôt, avec le hache-viande, il eut la joie de décapiter son -stupide ennemi. - -Deux heures plus tard, ce qui avait été l'image d'un immense portefaix -n'était plus qu'un informe amas de membres brisés. Le torse s'appuyait -contre le piédestal, le visage tournait son ricanement vers l'escalier -du sous-sol; les jambes, les bras, les mains, gisaient pêle-mêle dans la -paille, encombrant le vestibule. Une demi-heure plus tard encore, tous -les débris se trouvaient déposés dans un coin de la cave; et Maurice, -avec un délicieux sentiment de triomphe, considérait la scène où avaient -eu lieu ses exploits. Oui, désormais, il allait pouvoir nier en toute -sécurité: rien dans le vestibule, à cela près qu'il était dans un état -de délabrement extraordinaire, ne trahissait plus le passage d'un des -plus gigantesques produits de la sculpture antique. Mais ce fut un -Maurice bien fatigué qui, vers une heure du matin, se laissa tomber sur -son lit, sans avoir même la force de se dévêtir. Ses bras et ses épaules -lui faisaient affreusement mal; les paumes de ses mains brûlaient; ses -jambes refusaient de se plier. Et longtemps Morphée tarda à venir -visiter le jeune héros; et, au premier rayon de l'aube, déjà Morphée de -nouveau l'avait fui. - -La matinée s'annonçait lamentablement. Un vilain vent d'est hurlait dans -la rue; à tout moment les fenêtres vibraient sous des douches de pluie, -et Maurice, en s'habillant, sentait des courants d'air glacé lui frôler -les jambes. - -«Tout de même, se dit-il avec une amère tristesse, tout de même, étant -donné ce que j'ai déjà à supporter, j'aurais au moins le droit d'avoir -du beau temps!» - -Il n'y avait pas de pain dans la maison; car miss Hazeltine (comme -toutes les femmes, quand elles vivent seules) ne s'était nourrie que de -gâteaux. Mais Maurice finit par découvrir une tranche de biscuit qui, -assaisonnée d'un grand verre d'eau, lui constitua un semblant de -déjeuner; après quoi, il se mit résolument à l'ouvrage. - -Rien n'est plus curieux que le mystère des signatures humaines. Que vous -signiez votre nom avant ou après vos repas, pendant une indigestion ou -en état de faim, pendant que vous tremblez pour la vie d'un enfant ou -lorsque vous venez de gagner aux courses, dans le cabinet d'un juge -d'instruction ou sous les yeux de votre bien-aimée; pour le vulgaire, -vos signatures différeront l'une de l'autre; mais pour l'expert, pour le -graphologue, pour le caissier de banque, elles resteront toujours un -seul et même phénomène, comme l'étoile du Nord pour les astronomes. - -Et Maurice savait cela. Les entretiens de son oncle Joseph lui avaient -fait entrer (de force) dans la tête la théorie de l'écriture, comme -aussi la théorie de cet art ingénieux du faux en écritures, où il -s'occupait maintenant à préparer ses débuts. Mais,--heureusement pour le -bon ordre des transactions commerciales,--le faux en écritures est -surtout affaire de pratique. Et pendant que Maurice était assis à sa -table, ce jour-là, entouré de signatures authentiques de son oncle et -d'essais d'imitation, hélas! pitoyables, plus d'une fois il fut sur le -point de désespérer; de temps en temps, le vent lui envoyait un -mugissement lugubre, par la cheminée; de temps en temps, se répandait -sur Bloomsbury une brume si épaisse qu'il avait à se lever de son -fauteuil pour rallumer le gaz; autour de lui régnaient la froideur et le -désordre d'une maison longtemps inhabitée,--le plancher sans tapis, le -sofa encombré de livres et de linge, les plumes rouillées, le papier -glacé d'une épaisse couche de poussière; mais tout cela n'était que de -petites misères _à côté_, et la vraie source de la dépression de Maurice -consistait dans ces faux avortés qui, peu à peu, commençaient à épuiser -toute la provision du papier à lettres. - -«C'est la chose la plus extraordinaire du monde!» gémissait-il. «Tous -les éléments de la signature y sont, les jambages, les liaisons; et -l'ensemble s'obstine à ne pas marcher! Le premier commis de banque venu -flairera le faux! Allons, je vois que je vais avoir à calquer!» - -Il attendit la fin d'une averse, s'appuya contre la fenêtre, et, à la -vue de tout John Street, calqua la signature de son oncle. Encore n'en -produisit-il qu'un bien pauvre décalque, timide, maladroit, avec toute -sorte d'hésitations et de reprises dénonciatrices. - -«N'importe! Il faudra que cela passe! se dit-il en considérant -tristement son oeuvre. De toute façon, l'oncle Joseph est mort!» - -Après quoi il remplit le chèque, ainsi orné d'une fausse signature: -_deux cents livres sterling_, y inscrivit-il; et il courut à la banque -Anglo-Patagonienne, où étaient déposés les fonds de la maison de cuirs. - -Là, de l'air le plus indifférent qu'il put se donner, il présenta son -faux au gros Ecossais roux à qui il avait affaire, d'habitude, lorsqu'il -venait toucher ou déposer des fonds. L'Ecossais parut surpris à la vue -du chèque; puis il le retourna dans un sens et dans l'autre, examina -même la signature à travers une loupe; et sa surprise sembla se changer -en un sentiment plus défavorable encore. «Voudriez-vous m'excuser un -moment?» dit-il enfin au malheureux Maurice, en s'enfonçant dans les -plus lointaines profondeurs de la maison de banque. Et, lorsqu'il -revint, après un intervalle assez long, il était accompagné d'un de ses -chefs, un petit monsieur vieillot et grassouillet, mais, cependant, de -ceux dont on dit qu'ils sont «hommes du monde jusqu'au bout des doigts». - ---M. Maurice Finsbury, je crois? demanda le petit homme du monde en -mettant son lorgnon sur son nez pour mieux voir Maurice. - ---Oui, monsieur! répondit Maurice en tremblant. Y a-t-il... est-ce qu'il -y a quelque chose qui ne va pas? - ---C'est que... voilà ce que c'est, monsieur Finsbury: nous sommes un peu -étonnés de recevoir ceci! expliqua le banquier, en désignant le chèque. -Pas plus tard qu'hier, nous avons été prévenus de n'avoir plus à vous -délivrer d'argent! - ---Prévenus! s'écria Maurice. - ---Par votre oncle lui-même! poursuivit le banquier. Et nous avons -également escompté à monsieur votre oncle un chèque de... voyons! de -combien était le chèque, monsieur Bell? - ---De huit cents livres, monsieur Judkin! répondit l'employé. - ---Bent Pitman! murmura Maurice, dont les jambes chancelaient. - ---Comment, monsieur? Je n'ai pas entendu! dit M. Judkin. - ---Oh! ce n'est rien... une simple façon de parler! - ---J'espère qu'il ne vous arrive rien de fâcheux, monsieur Finsbury? dit -aimablement M. Bell. - ---Tout ce que je puis vous dire--proféra Maurice avec un ricanement -sinistre,--c'est que la chose est absolument impossible! Mon oncle est à -Bournemouth, malade, incapable de remuer! - ---Vraiment! fit M. Bell, en reprenant le chèque des mains de son chef. -Mais ce chèque est daté d'aujourd'hui, et de Londres! Comment -expliquez-vous cela, monsieur? - ---Oh! c'est une erreur de date! bredouilla Maurice, pendant qu'un vif -afflux de sang lui colorait le visage. - ---Sans doute! sans doute! lui dit M. Judkin, en fixant de nouveau sur -lui son terrible regard. - ---Et puis, risqua Maurice, si même vous ne pouvez pas me remettre de -grosses sommes, ceci n'est qu'une bagatelle... ces deux cents livres! - ---Sans doute, monsieur Finsbury! répondit M. Judkin. Ce que vous dites -est vrai; et, si vous insistez, je ne manquerai pas de soumettre votre -demande à notre conseil d'administration. Mais je crains bien... en un -mot, monsieur Finsbury, je crains que cette signature ne soit pas aussi -correcte que nous sommes en droit de la désirer... - ---Oh! cela n'a aucune importance! murmura précipitamment Maurice. Je -vais demander à mon oncle de la recommencer. Voyez-vous, poursuivit-il -en reprenant un peu d'assurance,--voyez-vous, monsieur, mon oncle est si -souffrant qu'il n'a pas eu la force de signer ce chèque sans recourir à -mon assistance; et j'imagine que les différences dans la signature -viennent de ce que j'ai dû lui tenir la main. - -M. Judkin lança un regard aigu, droit dans les yeux de Maurice. Puis il -se retourna vers M. Bell. - ---Eh bien! dit-il, je commence à croire que nous avons été dupés, hier, -par un escroc qui a réussi à se faire passer pour M. Joseph! Dites à -Monsieur votre oncle que nous allons tout de suite avertir la police! -Quant à ce chèque, je suis désolé d'avoir à vous répéter que, en raison -de la manière dont il a été signé, la banque ne peut pas prendre sur -elle... notre responsabilité... vous nous excuserez! - -Et il tendit le chèque à Maurice, à travers le comptoir. Maurice le -saisit machinalement: sa pensée était tout entière à un autre sujet. - ---Dans un cas comme celui-là, dit-il, la perte incombe uniquement à -nous, c'est-à-dire à mon oncle et à moi! - ---Pas du tout, monsieur, pas du tout! C'est la banque qui est -responsable. Ou bien nous recouvrerons ces huit cents livres, ou bien -nous vous les rembourserons sur nos profits et pertes: vous pouvez y -compter! - -Le nez de Maurice s'allongea encore; puis un nouveau rayon d'espoir -s'offrit à lui. - ---Ecoutez! dit-il. Laissez-moi le soin de régler cette affaire! Je m'en -charge. J'ai une piste! Et puis, les détectives, ça coûte si cher! - ---La banque ne l'entend pas ainsi, monsieur! répliqua M. Judkin. La -banque supportera tous les frais de l'enquête; nous dépenserons tout -l'argent qu'il faudra. Un escroc non découvert constitue un danger -permanent. Nous éclaircirons cette affaire à fond, monsieur Finsbury; -vous pouvez compter sur nous, et vous mettre l'esprit en repos -là-dessus! - ---Eh bien! je prends sur moi toute la perte! déclara hardiment Maurice. -Je vous demande d'abandonner l'affaire! - -A tout prix, il était résolu à empêcher l'enquête. - ---Je vous demande pardon, reprit l'impitoyable M. Judkin; mais vous -n'avez rien à voir dans cette affaire, qui est toute entre nous et -monsieur votre oncle. Si celui-ci partage votre avis, et qu'il vienne -nous le dire, ou qu'il consente à me recevoir auprès de lui... - ---Tout à fait impossible! s'écria Maurice. - ---Eh bien! vous voyez que nous avons les mains liées! Il faut que nous -mettions aussitôt la police en mouvement! - -Maurice, machinalement, replia le chèque et le serra dans son -portefeuille. - ---Bonjour! dit-il. Et il sortit, il s'enfuit de la banque. - -«Je me demande ce qu'ils soupçonnent! songea-t-il. Je n'y comprends -rien! Leur conduite a quelque chose d'inexplicable. Mais, d'ailleurs, -peu importe. Tout est perdu! Le chèque a été touché. La police va être -sur pied. Dans deux heures, cet idiot de Pitman sera en prison, et toute -l'histoire du cadavre figurera dans les journaux du soir!» - -Si, cependant, le pauvre garçon avait pu entendre le dialogue qui avait -eu lieu à la banque, après son départ, il aurait été sans doute moins -effrayé; mais peut-être, en échange, se serait-il senti encore plus -mortifié. - ---Voilà une affaire bien curieuse, monsieur Bell! avait dit M. Judkin. - ---Oui, monsieur, avait répondu M. Bell; mais je crois que nous lui avons -donné une bonne alarme! - ---Oh! nous n'entendrons plus parler de M. Maurice Finsbury! avait repris -M. Judkin. Ce n'était qu'une première tentative de sa part, et nous -avons eu tant de bons rapports avec la maison Finsbury que j'ai cru plus -charitable d'agir doucement. Mais vous pensez bien comme moi, monsieur -Bell, qu'il n'y a pas d'erreur possible sur la visite d'hier? C'est bien -le vieux M. Finsbury lui-même qui est venu toucher ses huit cents -livres, n'est-ce pas? - ---Aucune erreur possible, monsieur! fit M. Bell avec un sourire. C'était -bien M. Finsbury! Il m'a expliqué tout au long les principes de -l'escompte! - ---Fort bien! fort bien! conclut M. Judkin. La prochaine fois que M. -Joseph Finsbury viendra, priez-le de passer dans mon cabinet! Je redoute -un peu sa conversation; mais j'estime, dans le cas présent, que nous -avons absolument le devoir de le mettre en garde! - - - - -VII - -OÙ PITMAN PREND CONSEIL D'UN HOMME DE LOI - - -Norfolk-Street n'est pas une grande rue; et ce n'est pas non plus une -belle rue. On en voit sortir surtout des bonnes à tout faire, sales, -dépeignées, évidemment engagées au rabais: on les voit, le matin, aller -chercher des provisions dans la rue voisine, ou, le soir, se promener de -long en large, écoutant la voix de l'amour. Deux fois par jour, on voit -passer le marchand de _mou_ pour les chats. Parfois un novice joueur -d'orgue de Barbarie se risque dans la rue, et aussitôt se remet en -route, dégoûté. Les jours de fête, Norfolk-Street sert d'arène aux -jeunes _sportsmen_ du voisinage, et les locataires ont l'occasion -d'étudier les diverses méthodes possibles de l'attaque et de la défense -individuelles. Et tout cela, d'ailleurs, n'empêche pas cette rue d'avoir -le droit de passer pour «respectable»; car, étant très courte et très -peu passagère, elle ne contient pas une seule boutique. - -Au temps où se passe l'action de notre récit, le numéro 7 de -Norfolk-Street avait à sa porte une plaque de cuivre avec ces mots: -_W.-D. Pitman, artiste._ Cette plaque ne se faisait pas remarquer par sa -propreté; et de la maison, dans son ensemble, je ne puis pas dire -qu'elle eût rien de particulièrement engageant. Et cependant, cette -maison, à un certain point de vue, était une des curiosités de notre -capitale; car elle avait pour locataire un artiste,--et même un artiste -distingué, n'eût-il, pour le distinguer, que son insuccès,--_à qui -jamais aucune revue illustrée n'avait consacré un article!_ Jamais aucun -graveur sur bois n'avait reproduit «un coin du petit salon» de cette -maison, ni «la cheminée monumentale du grand salon»; aucune jeune dame, -débutant dans les lettres, n'avait célébré «la simplicité pleine de -naturel» avec laquelle le maître W. D. Pitman l'avait reçue, «au milieu -de ses trésors». Mais, d'ailleurs, moi-même, à mon vif regret, je ne -vais pas avoir le loisir de combler cette lacune; car je n'ai affaire -que dans l'antichambre, l'atelier, et le pitoyable «jardin» de -l'esthétique demeure du _maître_ Pitman. - -Le jardin en question possédait une fontaine en plâtre (sans eau, du -reste), quelques fleurs incolores dans des pots, et deux ou trois -statues d'après l'antique, représentant des satyres et des nymphes d'une -exécution plus médiocre que tout ce que mon lecteur pourra imaginer. -D'un côté, ce jardin était ombragé par deux petits ateliers, sous-loués -par Pitman aux plus obscurs et maladroits représentants de notre art -national. De l'autre côté s'élevait un bâtiment un peu moins lugubre, -avec une porte de derrière donnant sur une ruelle; c'était là que M. -Pitman se livrait, chaque soir, aux joies de la création artistique. -Toute la journée, il enseignait l'art à des jeunes filles, dans un -pensionnat de Kensington; mais ses soirées du moins lui appartenaient, -et il les prolongeait fort avant dans la nuit. Tantôt il peignait un -_Paysage avec cascade_, à l'huile; tantôt il sculptait, gratuitement et -de son plein gré (mais «en marbre», comme il aimait à le faire -remarquer), le buste de quelque personnage public; tantôt encore il -modelait en plâtre une nymphe («pouvant servir de lampadaire pour le gaz -dans un escalier, monsieur!») ou bien un _Samuel enfant_, grandeur trois -quarts de nature, qu'on aurait pu lui acheter pour le salon d'un bureau -de nourrices. - -M. Pitman avait étudié autrefois à Paris, et même à Rome, aux frais d'un -marchand de corsets, son cousin, qui malheureusement n'avait pas tardé à -faire faillite; et bien que personne jamais n'eût poussé l'incompétence -artistique jusqu'à lui soupçonner le moindre talent, on avait pu -supposer qu'il avait un peu appris son métier. Mais dix-huit ans -d'enseignement l'avaient dépouillé du maigre bagage de ses -connaissances. Parfois les artistes à qui il sous-louait des ateliers ne -pouvaient s'empêcher de le raisonner; ils lui remontraient, par exemple, -combien c'était chose impossible de peindre de bons tableaux à la -lumière du gaz, ou des nymphes grandeur nature sans le secours d'un -modèle. «Oui, je sais cela! répondait-il. Personne ne le sait mieux que -moi dans tout Norfolk-Street. Et je vous assure que, si j'étais riche, -je n'hésiterais pas à employer les meilleurs modèles de Londres. Mais, -étant pauvre, j'ai dû apprendre à me passer d'eux! Un modèle qui -viendrait de temps à autre, voyez-vous? ne servirait qu'à troubler ma -conception idéale de la figure humaine; loin d'être un avantage, ce -serait un réel danger pour ma carrière d'artiste. Et quant à mon -habitude de peindre à la lumière artificielle du gaz, je reconnais -qu'elle n'est pas sans inconvénients; mais j'ai bien été forcé de -l'adopter, puisque toutes mes journées se trouvent consacrées à des -travaux d'enseignement!» - -Dans l'instant précis où je dois le présenter à mes lecteurs, Pitman se -trouvait seul dans son atelier, sous la lueur mourante d'un morne jour -d'octobre. Il était assis dans un fauteuil Windsor (avec une «simplicité -pleine de naturel», certes), la tête coiffée de son chapeau de feutre -noir. C'était un pauvre petit homme brun, maigre, inoffensif, touchant, -avec ses habits de deuil, avec sa redingote trop longue, son faux-col -droit et bas, avec son aspect vaguement ecclésiastique,--qui l'aurait -été plus nettement encore sans une longue barbe se terminant en pointe. -Et il y avait bien des fils d'argent dans ses cheveux et sa barbe. Il -n'était plus tout jeune, le pauvre homme: et le veuvage, et la pauvreté, -et une humble ambition toujours contrariée, tout cela n'était point fait -pour le rajeunir! - -En face de lui, dans un coin près de la porte, se dressait un solide -baril. Et Pitman avait beau se retourner dans son fauteuil: c'était -toujours ce baril qui s'offrait à ses yeux comme à ses pensées. - -«Dois-je l'ouvrir? Dois-je le renvoyer? Dois-je prévenir de suite M. -Semitopolis!» se demandait-il. «Non! décida-t-il enfin. Ne faisons rien -sans avoir l'avis de M. Finsbury!» Après quoi il se leva et alla -prendre, dans un tiroir, un buvard de cuir, tout usé. Il le posa sur la -table, devant la fenêtre, en tira une feuille de ce papier à lettres -couleur café au lait qui lui servait pour ses relations écrites avec la -directrice du pensionnat où il donnait des leçons, et, laborieusement, -il parvint à rédiger la lettre suivante: - - -«Cher monsieur Finsbury, serait-ce trop présumer de votre obligeance que -de vous prier de venir me voir un moment, ce soir même? Le sujet qui me -préoccupe, et sur lequel j'ai à vous demander conseil, est des plus -importants: car il s'agit de la statue d'_Hercule_, appartenant à M. -Semitopolis, dont j'ai déjà eu l'occasion de vous parler. Je vous écris -dans un grand état d'agitation et d'inquiétude: je crains, en vérité, -que ce chef-d'oeuvre de l'art antique ne se soit égaré. Et j'ai en outre -pour m'affoler une autre perplexité qui, d'ailleurs, se rattache à -celle-là. Veuillez, je vous en prie, excuser l'inélégance de ce -griffonnage, et croyez-moi votre tout dévoué - - «WILLIAM D. PITMAN.» - - -Muni de cette lettre, il se mit en route, et alla sonner à la porte du -numéro 233, dans King's Road, la rue voisine: c'est à cette adresse que -l'avoué Michel Finsbury avait son domicile particulier. Pitman avait -rencontré l'avoué, quatre ans auparavant, à Chelsea, dans une réunion -d'artistes; ils étaient revenus ensemble, étant voisins; et Michel, qui -était, au fond, un excellent garçon, n'avait point cessé, depuis lors, -d'accorder à son petit voisin une amitié un peu dédaigneuse, mais -secourable et sûre. - ---Non! dit la vieille femme de ménage des Finsbury, qui était venue -ouvrir la porte, M. Michel n'est pas encore rentré! Mais vous paraissez -tout mal à l'aise, monsieur Pitman! Venez prendre un verre de sherry, -monsieur, pour vous remonter! - ---Merci, madame! pas aujourd'hui! répondit l'artiste. Vous êtes bien -bonne, mais je me sens trop déprimé pour boire du sherry. Veuillez -seulement, sans faute, remettre ce billet à M. Michel, et priez-le de -passer un instant chez moi! Qu'il vienne par la porte de derrière, -donnant sur la ruelle: je resterai toute la soirée dans mon atelier! - -Et il s'en retourna dans sa rue, et, lentement, rentra chez lui. Au coin -de King's Road, la vitrine d'un coiffeur attira son attention. Longtemps -il considéra la fière, noble, superbe dame en cire qui évoluait au -centre de cette vitrine. Et, à ce spectacle, l'artiste se réveilla en -Pitman, malgré les angoisses de l'homme privé. - -«On a beau jeu à se moquer de ceux qui font ces choses-là! se dit-il; -mais il y a tout de même quelque chose, là-dedans! Il y a, dans cette -figure, un je ne sais quoi d'altier, de grand, de vraiment distingué! -C'est précisément le même je ne sais quoi que j'ai essayé d'exprimer -dans mon _Impératrice Eugénie_!» soupira-t-il. - -Et, tout le long de son chemin, jusqu'à son atelier, il songea à ce «je -ne sais quoi». - -«Ce contact immédiat de la réalité, se dit-il, voilà ce qu'on ne vous -apprend pas à Paris! C'est un art anglais, purement anglais! Allons mon -pauvre vieux, tu t'es laissé encroûter! secoue-toi! Vise plus haut, -Pitman, vise plus haut!» - -Tout le temps de son thé, et, plus tard, pendant qu'il donnait à son -fils sa leçon de violon, l'âme de Pitman oublia ses soucis pour -s'envoler au pays de l'idéal. Et, dès qu'il eut achevé la leçon, il -courut s'enfermer dans son atelier. - -La vue même du baril ne parvint pas à abattre son élan. Il se donna tout -entier à son oeuvre--un buste de M. Gladstone, d'après une photographie. -Avec un succès extraordinaire, il vainquit la difficulté que lui -offrait, en l'absence de tout document, le derrière de la tête de son -illustre modèle; et il allait attaquer les mémorables pointes du col de -chemise, lorsque l'entrée de Michel Finsbury vint brusquement le -rappeler à la réalité. - ---Eh bien! qu'est-ce qu'il y a qui ne va pas? demanda Michel, en -s'avançant vers la cheminée, où Pitman, à son intention, avait préparé -un excellent feu. - ---Aucun mot ne suffirait à vous exprimer mon embarras! dit l'artiste. La -statue de M. Semitopolis n'est pas arrivée, et je crains qu'on ne me -rende responsable de sa perte. Encore n'est-ce pas la question d'argent -qui m'inquiète! Ce qui m'inquiète, monsieur Finsbury, c'est la -perspective du scandale! Cet _Hercule_, comme vous savez, a quitté -l'Italie en contrebande. Les princes romains qui le possédaient -n'avaient pas le droit de s'en dessaisir, et c'est pour détourner les -soupçons que M. Semitopolis m'a demandé, moyennant une petite -commission, de permettre que le colis me fût adressé. Si la statue est -restée en route, tout va se découvrir, et je vais être forcé d'avouer ma -participation à cette illégalité! - ---Voilà qui me paraît une affaire des plus graves! déclara l'avoué. Je -prévois qu'elle va exiger beaucoup de boisson, Pitman! - ---J'ai pris la liberté de... de tout préparer pour vous à cette -intention! répondit l'artiste, en désignant, sur la table, une lampe à -esprit de vin, une bouteille de _gin_, un citron, et des verres. - -Michel se confectionna un grog et offrit un cigare à son ami. - ---Non, merci! dit Pitman. J'avais la faiblesse d'aimer beaucoup le -tabac, autrefois; mais, vous savez, l'odeur est si tenace, sur les -habits! - ---Parfait! dit l'avoué. Maintenant, je suis en état de vous écouter. -Allez-y de votre histoire! - -Et le pauvre Pitman, complaisamment, étala ses angoisses. Il était allé -tout à l'heure à la Gare de Waterloo, espérant y trouver son _Hercule_; -et on lui avait donné, au lieu du colosse attendu, un baril à peine -assez grand pour contenir le _Discobole_. Pourtant, chose tout à fait -extraordinaire, le baril lui était adressé, et venait de -Marseille,--d'où devait venir l'_Hercule_;--et l'adresse était bien de -la main de son correspondant italien. Et puis, chose plus extraordinaire -encore, il avait appris qu'une caisse d'emballage gigantesque était -arrivée par le même train, mais ayant une autre adresse, et une adresse -désormais impossible à découvrir. «Le camionneur chargé de la porter -s'est saoulé, et a répondu à mes questions en des termes que je -rougirais de vous répéter. Il a été aussitôt mis à pied par le chef de -service, qui a, d'ailleurs, été très aimable, et m'a promis de prendre -des renseignements à Southampton. Mais, en attendant, que devais-je -faire? J'ai laissé mon adresse et ai ramené le baril ici; après quoi, me -rappelant un vieil adage, j'ai décidé de ne l'ouvrir qu'en présence de -mon homme de loi. - ---Et c'est tout? fit Michel. Je ne vois pas, dans tout cela, le moindre -sujet d'inquiétude. L'_Hercule_ se sera attardé en route. Il vous -arrivera demain, ou le jour d'après. Et quant à ce -baril,--croyez-moi!--c'est un souvenir d'une de vos jeunes élèves. -Suivant toute probabilité, il contient des huîtres! - ---Oh! ne parlez pas si haut! s'écria le petit artiste. Si l'on vous -entendait vous moquer de ces demoiselles, je perdrais aussitôt ma place. -Et puis, pourquoi m'enverrait-on des huîtres, de Marseille? Et pourquoi -me les aurait-on fait adresser de la main même de M. Ricardi, le -partenaire de M. Semitopolis? - ---Voyons un peu l'objet en question! dit Michel. Roulez-le jusqu'ici, -sous le bec de gaz! - -Les deux hommes roulèrent le baril à travers l'atelier. - ---Le fait est qu'il est bien lourd pour contenir des huîtres! observa -judicieusement Michel. - ---Si nous l'ouvrions, sans plus tarder? proposa Pitman, à qui -l'influence combinée de la conversation et du grog avait rendu toute sa -bonne humeur. - -Après quoi, sans attendre la réponse, il retroussa ses manches comme -pour un concours de boxe, lança dans la corbeille à papier son faux-col -de _clergyman_, et, tenant un ciseau d'une main et un marteau de -l'autre, attaqua vigoureusement le baril mystérieux. - ---Bravo! William Dent! voilà de bon ouvrage! criait Michel. Quel -admirable bûcheron on pourrait faire de vous! Et savez-vous ce que je -crois? Je crois que c'est une de vos jeunes élèves qui, pour parvenir -jusqu'à vous, s'est enfermée elle-même dans ce baril! Est-ce qu'il n'y a -pas une aventure comme ça dans l'histoire de Cléopâtre? Prenez bien -garde à ne pas enfoncer votre ciseau dans la tête de la belle! - -Mais le spectacle de l'activité de Pitman était contagieux. Bientôt -l'avoué ne put plus résister au désir de prendre sa part de la fête. -Jetant son cigare au feu, il arracha les outils des mains de son ami, et -se mit à défoncer le baril, à son tour. Et bientôt la sueur découla, en -gros grains de chapelet, sur son large front; son pantalon, à la -dernière mode, se couvrit de taches de rouille; et tout l'atelier -vibrait à chacun de ses coups. - -Un tonneau bardé de fer n'est point chose facile à ouvrir, même quand on -s'y prend de la bonne façon, mais, quand on ne s'y prend pas de la bonne -façon, il y a bien des chances que, au lieu de s'ouvrir, le tonneau -finisse par se briser tout entier. C'est précisément ce qui arriva au -tonneau en question. Tout à coup, le dernier cercle de fer tomba; et ce -qui avait été un solide baril, un spécimen magnifique de notre -tonnellerie provinciale, ne fut plus qu'un tas confus de planches -cassées. - -Au milieu d'elles, un étrange paquet de couvertures resta debout, -quelques secondes, et puis s'affaissa lourdement sur la dalle de marbre -de la cheminée. Et, en ce même instant, les couvertures s'écartèrent, et -un lorgnon d'écaille vint rouler aux pieds de Pitman effaré. - ---Silence! dit Michel. - -Il courut à la porte de l'atelier, qu'il ferma au verrou. Puis, tout -pâle, il revint vers la cheminée, acheva d'écarter les couvertures, et -recula en frissonnant. - -Il y eut un long silence dans l'atelier. - ---Dites-moi la vérité! demanda enfin Michel, à voix basse. Est-ce vous -qui avez fait ce coup-là? - -Et, du doigt, il désignait le cadavre. - -Le petit artiste ne parvint à émettre que des sons inarticulés. - -Michel versa du _gin_ dans un verre. «Tenez, dit-il, buvez ça! Et n'ayez -pas peur de tout m'avouer! Vous savez que je resterai toujours votre -ami! - -Mais Pitman reposa le verre sur la table sans avoir eu le courage d'y -goûter. - ---Je vous jure devant Dieu, dit-il, que ceci est pour moi un nouveau -mystère! Dans mes pires cauchemars, je n'ai jamais rêvé rien de pareil. -Je vous jure que je ne serais pas homme à écraser une mouche! - ---Ça va bien! répondit Michel avec un profond soupir de soulagement. Je -vous crois, mon pauvre vieux!--Et il serra énergiquement la main de son -ami.--Excusez-moi, reprit-il un moment après: mais l'idée m'était venue -que vous vous étiez peut-être débarrassé de M. Semitopolis! - ---Ma situation n'aurait pas été plus affreuse si même je l'avais fait! -gémit Pitman. Je suis un homme perdu! Tout est fini pour moi! - ---En premier lieu, dit Michel, éloignons ceci de notre vue: car je dois -vous avouer, mon cher Pitman, que cette visite de votre ami ne me -revient que médiocrement. (Et il frissonnait de nouveau.) Où allons-nous -pouvoir le fourrer? - ---Vous pourriez peut-être transporter la chose dans le cabinet qui est -là, si du moins vous avez le courage d'y toucher! murmura Pitman. - ---Hé! mon pauvre Pitman, il faut bien que l'un de nous deux ait ce -courage, et je crains que ce ne soit pas vous qui l'ayez jamais! Passez -de l'autre côté de la table, tournez le dos, et préparez-moi un grog! -C'est ce qu'on appelle la division du travail! - -Deux minutes après, Pitman entendit refermer la porte du cabinet. - ---Là! déclara Michel. Voilà qui a tout de suite un air plus intime! Vous -pouvez vous retourner, intrépide Pitman! Est-ce mon grog?--demanda-t-il -en prenant un verre des mains de l'artiste. - ---Mais, que le ciel me pardonne, c'est une limonade! - ---Oh! Finsbury, par pitié, qu'allons-nous faire de cela? murmura Pitman -en posant sa main sur l'épaule de son ami. - ---Ce que nous allons en faire? L'enterrer au milieu de votre jardin, et, -par-dessus, ériger une de vos statues en manière de monument funèbre! -Mais, d'abord, mettez-moi un peu de _gin_ là-dedans! - ---Monsieur Finsbury, par pitié, ne vous moquez pas de mon malheur! cria -l'artiste. Vous voyez devant vous un homme qui a été toute sa vie--je -n'hésite pas à le dire--éminemment respectable. A l'exception de la -petite contrebande de l'_Hercule_ (et de cela même je me repens -humblement!) jamais je n'ai rien fait qui ne pût être étalé au grand -jour. Jamais je n'ai redouté la lumière! gémit le petit homme. Et -maintenant, maintenant... - ---Allons! un peu plus de nerf, mille diables! s'écria Michel. Je vous -assure que des histoires comme celle-là arrivent tous les jours! C'est -la chose la plus commune du monde et la plus insignifiante! Si seulement -vous êtes tout à fait sûr de n'avoir pris aucune part à... - ---Quels mots trouverai-je pour vous l'affirmer? commença Pitman. - ---Je vous crois, je vous crois! reprit Michel. On voit bien que vous -n'avez pas l'expérience que supposerait un acte comme celui-là. Mais -voici ce que je voulais dire: si--ou plutôt puisque--vous ne savez rien -du crime, puisque le... l'objet qui se trouve dans votre cabinet n'est -ni votre père, ni votre frère, ni votre créancier, ni votre belle-mère, -ni ce qu'on appelle un «mari outragé»... - ---Oh! monsieur, interjeta Pitman, scandalisé. - ---Puisque, en un mot, poursuivit l'avoué, vous n'avez eu aucun intérêt -possible à ce crime, le champ, devant nous, est entièrement libre. Je -dirai même que le problème est des plus passionnants. Et j'entends vous -aider à le résoudre, Pitman, vous y aider jusqu'au bout! Voyons un peu! -Il y a longtemps que je n'ai pas eu un jour de congé; demain matin, je -préviendrai à mon bureau qu'on ne m'attende pas de toute la journée. De -cette façon tout mon temps vous appartiendra, et nous pourrons remettre -l'affaire en d'autres mains! - ---Que voulez-vous dire? demanda Pitman. En quelles autres mains? Aux -mains d'un inspecteur de police? - ---Au diable l'inspecteur de police! répliqua Michel. Si vous ne voulez -pas employer le moyen le plus court, qui consisterait à enterrer -l'objet, dès ce soir, dans votre jardin, il faudra que nous trouvions -quelqu'un qui consente à l'enterrer dans le sien. Bref, nous aurons à -transmettre le dépôt aux mains de quelqu'un qui possède plus de -ressources avec moins de scrupules. - ---Un _détective_ privé, peut-être? suggéra Pitman. - ---Ecoutez, mon cher, il y a des moments où vous me remplissez de pitié! -répondit l'avocat. Et, à propos, ajouta-t-il sur un autre ton, j'ai -toujours regretté que vous n'eussiez pas un piano, ici, dans votre -caverne! Si vous ne savez pas en jouer vous-même, vos amis pourraient au -moins se distraire en faisant de la musique, pendant que vous seriez -occupé à tripoter de la boue! - ---Je puis me procurer un piano, si cela vous convient! dit nerveusement -Pitman, désireux de plaire. Vous savez, du reste, que je joue un peu du -violon... - ---Oui, je sais cela! dit Michel. Mais qu'est-ce qu'un violon, surtout -étant donnée la manière dont vous en jouez? Non, ce qu'il faut, c'est un -instrument polyphonique! Un bon contre-point, voilà le rêve! Et, en -conséquence, je vais vous dire: puisqu'il est un peu trop tard, ce soir, -pour que vous puissiez acheter un piano, je vais vous en donner un! - ---Je vous remercie beaucoup! répondit Pitman ahuri. Vous voulez me -donner votre piano? Je vous en suis vraiment bien reconnaissant! - ---Mais oui, je vais vous donner un de mes deux pianos, poursuivit -Michel, pour que, demain, l'inspecteur de police s'amuse à faire des -arpèges pendant que ses _détectives_ fouilleront dans votre cabinet! - -Pitman le considérait avec ébahissement. - ---Je plaisante! reprit Michel. Mais, aussi, vous ne comprenez rien sans -qu'on soit forcé de vous mettre tous les points sur les _i_! Attention, -Pitman, suivez bien mon argumentation! Je compte mettre à profit ce -fait--très avantageux, en vérité--que vous et moi nous sommes absolument -innocents du meurtre. Rien ne nous rattache à cet accident que la -présence de... vous savez de quoi. Que nous parvenions à nous -débarrasser de... de cela, et nous n'aurons plus aucune crainte à avoir. -Eh bien! je vais donc vous donner mon piano! Demain, nous arrachons -toutes les cordes, nous déposons... notre ami... à leur place, nous -fermons l'instrument à clef, nous le mettons sur un chariot, et nous -l'introduisons dans le salon d'un jeune monsieur que je connais de vue. - ---Que vous connaissez de vue?... répéta Pitman. - ---Mais surtout, reprit Michel, dont je connais mieux l'appartement qu'il -ne le connaît lui-même. Cet appartement a eu autrefois pour locataire un -de mes amis--je l'appelle «mon ami» pour abréger, il est présentement au -bagne. Je l'ai défendu, je lui ai sauvé la vie, et le pauvre diable, en -récompense, m'a laissé tout ce qu'il avait, y compris les clefs de son -appartement. C'est là que je me propose de transporter votre... mettons: -votre Cléopâtre! Comprenez-vous? - ---Tout cela me semble bien étrange! murmura Pitman. Et qu'adviendra-t-il -de ce pauvre monsieur que vous connaissez de vue? - ---Oh! je fais cela pour son bien! répondit gaiement Michel. Il a besoin -d'une secousse pour lui donner de l'entrain! - ---Mais, mon cher ami, ne croyez-vous pas qu'il tombe sous le risque -d'une accusation de... d'une accusation d'assassinat? balbutia Pitman. - ---Hé! il en sera tout juste au point où nous en sommes! répondit -l'avoué. Il est aussi innocent que vous, je puis vous l'affirmer! Ce qui -fait pendre les gens, mon cher Pitman, c'est moins l'accusation que -cette malheureuse circonstance aggravante qu'on appelle la culpabilité! - ---Mais, vraiment! vraiment! insista Pitman, tout votre plan me paraît si -étrange! Ne vaudrait-il pas mieux, en fin de compte, prévenir la police? - ---Et amener un scandale! riposta Michel. _Le mystère de Norfolk-Street. -Fortes présomptions d'innocence en faveur de Pitman._ Hein! quel effet -cela ferait-il dans votre pensionnat? - ---Cela y aurait pour conséquence mon expulsion immédiate! admit -l'artiste. Oui, sans aucun doute! - ---Et puis, d'ailleurs, dit Finsbury, vous supposez bien que je ne vais -pas m'embarquer dans une affaire comme celle-là sans m'offrir un peu -d'amusement, en échange de mes peines! - ---Oh! mon cher monsieur Finsbury! est-ce là une bonne disposition pour -venir à bout d'une affaire aussi grave? s'écria le malheureux Pitman. - ---Allons! allons! je n'ai dit cela que pour vous remonter! répondit -Michel, imperturbable. Croyez-moi, Pitman, rien n'est tel dans la vie -qu'une judicieuse légèreté! Mais inutile de discuter davantage. Si vous -consentez à suivre mon avis, sortons tout de suite et allons chercher le -piano! Si vous n'y consentez pas, dites-le, et je vous laisserai -terminer la chose à votre fantaisie! - ---Vous savez bien que je dépends absolument de vous! répondit Pitman. -Mais, oh! oh! quelle nuit je vais avoir à passer, avec cette... cette -horreur dans mon atelier! Comment vais-je pouvoir penser à cela, sur mon -oreiller? - ---En tout cas, mon piano sera dans votre atelier aussi! répondit Michel. -Pensez à lui, ça fera contrepoids! - -Une heure après, une charrette pénétra dans la ruelle; et le piano de -Michel, un Erard à grande queue, d'ailleurs très défraîchi, fut déposé -par les deux amis dans l'atelier de Pitman. - - - - -VIII - -OÙ MICHEL S'OFFRE UN JOUR DE CONGÉ - - -A huit heures sonnantes, le lendemain matin, Michel sonna à la porte de -l'atelier. Il trouva l'artiste pitoyablement changé, blêmi, voûté, -affaissé, avec des yeux hagards, qui sans cesse se dirigeaient vers la -porte du petit cabinet de débarras. Et Pitman, de son côté, fut bien -plus surpris encore du changement qu'il découvrait chez son ami. Michel, -d'ordinaire,--peut-être l'ai-je déjà dit?--se piquait d'être vêtu à la -dernière mode, et le fait est que sa mise était toujours d'une élégance -irréprochable, à cela près qu'elle lui donnait un tout petit peu l'air -d'un homme invité à une noce. Or, le matin en question, il était aussi -éloigné que possible d'avoir ce petit air-là. Il portait une chemise de -flanelle, une veste et un pantalon de grosse étoffe commune; ses pieds -étaient chaussés de bottes éculées, et un vieil ulster dépenaillé -achevait de le faire ressembler à un marchand d'allumettes ambulant. - ---Me voici, William Dent! s'écria-t-il en ôtant le chapeau de feutre mou -dont il s'était coiffé. - -Après quoi, tirant de sa poche deux mèches de poils rouges, il se les -colla sur les joues, en manière de favoris, et se mit à danser d'un bout -à l'autre de l'atelier, avec les grâces affectées d'une ballerine. - -Pitman sourit tristement. - ---Jamais je ne vous aurais reconnu! dit-il. - ---Voilà dont je suis bien aise! répondit Michel, en refourrant ses -favoris dans sa poche. Mais à présent nous allons passer en revue votre -garde-robe, car c'est à votre tour de vous déguiser! - ---Me déguiser? gémit l'artiste. Est-ce qu'il faut vraiment que je me -déguise? Les choses en sont-elles donc là? - ---Mon cher ami, répliqua Michel, le déguisement est le charme de la vie. -Qu'est-ce que la vie, comme le dit très bien le grand philosophe -français, sans les plaisirs des déguisements? Mais d'ailleurs nous -n'avons pas le choix: la nécessité est là! Il faut que nous soyons -méconnaissables pour nombre de personnes, aujourd'hui, et en particulier -pour M. Gédéon Forsyth,--c'est le nom du jeune homme que je connais de -vue,--pour le cas où il se trouverait chez lui lorsque nous y viendrons! - ---Mais s'il se trouve chez lui à ce moment, balbutia Pitman, nous sommes -perdus! - ---Bah! nous nous en tirerons bien! répondit légèrement Michel. Allons, -faites-moi voir vos frusques, pour que j'avise à vous transformer en un -nouvel homme! - -Dans la chambre à coucher de Pitman, Michel, après un long et minutieux -examen, choisit une petite jaquette d'alpaga noir, ainsi qu'un pantalon -d'été de nuance caca d'oie. Puis, avec ces deux objets sur le bras, il -procéda à l'examen de la personne même de son ami. - ---Vous avez là un faux-col clérical qui ne me plaît guère! observa-t-il. -Vous ne voyez rien qui puisse le remplacer? - -Le professeur de dessin réfléchit un moment. - ---J'ai, quelque part, deux chemises à col rabattu que je portais à -Paris, quand j'étudiais la peinture! - ---Parfait! s'écria Michel. Vous allez être d'un cocasse impayable! -Tiens, des guêtres de chasse! poursuivit-il, tout en fourrageant dans le -fond d'un placard. Oh! les guêtres sont absolument de rigueur! Et -maintenant, mon vieux, vous allez mettre tout cela sur vous, et puis -vous vous assoirez dans ce fauteuil, et vous réfléchirez à quelque -problème d'esthétique pendant une bonne demi-heure! Après quoi, vous -pourrez venir me rejoindre dans votre atelier! - -La matinée n'avait rien de séduisant. Dans le jardin de Pitman, le vent -d'est soufflait par rafales, entre les statues, et lançait des flaques -de pluie sur le vitrage de l'atelier. C'était l'instant où Maurice, à -Bloomsbury, attaquait la centième version de la signature de son oncle. -Au même instant, Michel, dans l'atelier de Norfolk Street, s'occupait -non moins activement à arracher les cordes de son grand Erard. - -Une demi-heure plus tard, Pitman, en rentrant dans son atelier, trouva -la porte du cabinet ouverte au large, et le coffre du piano discrètement -fermé. - ---Oh! mais c'est qu'il s'agit de vous débarrasser tout de suite de cette -barbe que vous avez là! s'écria Michel, dès qu'il aperçut son ami. - ---Ma barbe! fit Pitman, épouvanté. Non, je ne puis pas raser ma barbe! -Je perdrais ma place au pensionnat! La directrice est très stricte pour -tout ce qui est de l'apparence extérieure du personnel enseignant. Ma -barbe m'est positivement indispensable! - ---Vous pourrez la laisser repousser! répliqua Michel. Et, en attendant, -vous serez si laid qu'on vous augmentera votre traitement! - ---Mais c'est que je ne veux pas être trop laid! supplia l'artiste. - ---Allons, pas d'enfantillages! dit Michel, qui détestait les barbes, et -était heureux de pouvoir en supprimer une. Allons, soyez homme, faites -ce sacrifice! - ---Si vous le jugez absolument nécessaire!... murmura Pitman. - -Avec un profond soupir, il alla chercher de l'eau chaude dans la -cuisine, installa un miroir sur son chevalet, et procéda au douloureux -sacrifice. Michel était enchanté. - ---Une transformation miraculeuse, ma parole d'honneur! déclara-t-il. -Quand je vous aurai donné les lunettes en verre de vitre que j'ai dans -ma poche, vous deviendrez le type parfait du commis voyageur allemand! - -Pitman, sans répondre, continuait à regarder misérablement, dans la -glace, l'image de l'homme nouveau qu'il était devenu. Et Michel comprit -qu'il avait le devoir de le réconforter. - ---Savez-vous, lui demanda-t-il, ce que le gouverneur de la Caroline du -Sud dit un jour au gouverneur de la Caroline du Nord? «Je trouve, dit ce -puissant penseur, que le temps est toujours bien long entre deux verres -d'eau-de-vie!» Eh bien! Pitman, si vous voulez bien chercher dans la -poche gauche de mon ulster, j'ai l'idée que vous y trouverez un flacon -de whisky. C'est cela, merci!--ajouta-t-il en remplissant deux -verres.--Buvez-moi cela, et vous m'en direz des nouvelles! - -L'artiste étendait la main vers le pot à eau, mais Michel se hâta -d'arrêter son mouvement. - ---Pas même si vous me le demandiez à genoux! cria-t-il. C'est la plus -belle qualité de whisky de table qu'on puisse trouver dans tout le -Royaume-Uni! - -Pitman but une gorgée, reposa le verre sur la table, et soupira. - ---En vérité, vous êtes bien le plus triste compagnon que l'on puisse -rêver pour un jour de congé! s'écria Michel. Si c'est là tout ce que -vous entendez au whisky, fini, mon vieux, vous n'en aurez plus; et, -pendant que j'achèverai la bouteille, vous allez à votre tour vous -mettre à l'ouvrage! car,--poursuivit-il,--j'ai fait une gaffe -abominable: j'aurais dû vous envoyer commander la charrette avant votre -déguisement! Mais aussi, Pitman, mon ami, il faut bien dire que vous -n'êtes bon à rien! Pourquoi ne m'avez-vous pas fait penser à cela? - ---Je ne savais pas même qu'il y avait une charrette à commander! gémit -l'artiste. Mais, si vous voulez, je puis encore enlever mon déguisement! - ---Vous auriez de la peine, en tous cas, à remettre votre barbe! observa -Michel. Non, voyez-vous, c'est une gaffe: une de ces gaffes qui font -pendre les gens, mon pauvre Pitman! Courez vite à l'agence de transports -de King's Road! Vous direz qu'on vienne enlever le piano d'ici, qu'on le -conduise à la Gare de Victoria et que, de là, on l'expédie par le chemin -de fer à la gare de Cannon Street, où il devra être tenu à la -disposition de monsieur... Que penseriez-vous de monsieur Victor Hugo? - ---N'est-ce pas un nom un peu bien voyant? insinua Pitman. - ---Voyant? répliqua dédaigneusement Michel. C'est-à-dire qu'un tel nom -suffirait pour nous faire pendre tous les deux! «Brown», voilà qui est à -la fois plus sûr et plus facile à prononcer! N'oubliez-pas de dire que -ce piano doit être remis à M. Brown! - ---Je voudrais, murmura Pitman, que, par pitié pour moi, vous ne fissiez -pas autant d'allusions à la pendaison! - ---Oh! d'y faire allusion, ce n'est pas encore un grand mal, mon ami! -repartit Michel. Mais allons, vite, mettez votre chapeau et filez! Et ne -manquez pas de tout payer d'avance! - -Abandonné à lui-même, l'avoué commença par diriger toute son attention -sur le flacon de whisky, ce qui eut encore pour effet de rehausser -considérablement l'état de bonne humeur où il se trouvait depuis le -matin. Puis, lorsqu'il eut vidé le flacon, il s'occupa à ajuster ses -favoris, devant la glace. - ---Epatant! se dit-il avec orgueil, après s'être longuement contemplé; -j'ai l'air d'un commis d'économat! - -Tout à coup lui revinrent à l'esprit les lunettes en verres de vitre -(précédemment destinées à Pitman) qu'il avait dans sa poche. Il les mit -sur son nez, et fut aussitôt ravi de l'effet. - -«Exactement ce qui me manquait! reprit-il. Je me demande de quoi j'ai -l'air à présent?» Et il prit diverses poses, devant la glace, se les -définissant tout haut au fur et à mesure. «Imitation d'un fournisseur de -nouvelles à la main pour les journaux comiques. (Mais, pour cela, il me -faudrait un parapluie.) Imitation d'un commis d'économat. Imitation d'un -colon australien revenu en Angleterre pour visiter les lieux de son -enfance! Parfait, voilà ce qu'il me faut!» - -Il en était à ce point de ses raisonnements lorsque ses yeux tombèrent -sur le piano. Et, aussitôt, une impulsion irrésistible s'empara de lui. -Il rouvrit le clavier, et, les yeux levés au plafond, fit courir ses -doigts sur les touches muettes. - -Quand M. Pitman rentra dans l'atelier, il trouva son guide et sauveur -occupé à accomplir des prodiges de virtuosité sur l'Erard silencieux. - ---Que le ciel me vienne en aide! songea le petit homme. Il a bu toute la -bouteille, et le voilà complètement ivre! - ---Monsieur Finsbury! dit-il tout haut. - -Et Michel, sans se relever, tourna vers lui un visage fortement rougi, -que bordaient les touffes rouges des favoris, et au milieu duquel -s'étalaient les majestueuses lunettes. - ---Capriccio en _sol mineur_ sur le départ d'un ami! se borna-t-il à -répondre, tout en continuant la série de ses arpèges. - -Mais, soudain, l'indignation s'était éveillée dans l'âme de Pitman. - ---Pardon! s'écria-t-il. Ces lunettes devaient être pour moi! Elles -forment une partie essentielle de mon déguisement! - ---Je suis résolu à les porter moi-même! répondit Michel. - -Après quoi il ajouta, non sans une certaine apparence de vérité: - ---Et les gens seraient capables de soupçonner quelque chose si nous -étions tous deux avec des lunettes! - ---Soit! admit le bon Pitman. J'avais un peu compté sur ces lunettes: -mais, naturellement, puisque vous insistez! Et voici un camion devant la -porte! - -Pendant tout le temps que dura l'enlèvement du piano, Michel se tint -caché dans le cabinet. Puis, dès que l'instrument fut parti, les deux -amis sortirent par la porte principale de la maison, sautèrent dans un -fiacre, et ne tardèrent pas à rouler vers le centre de la ville. La -journée restait froide et aigre; mais, malgré la pluie et le vent, -Michel refusa de fermer les vitres de la voiture. Il avait tout à coup -imaginé d'assumer le rôle d'un cicérone et, sur son passage, désignait -et commentait à Pitman les curiosités de Londres! - ---Ma parole, mon cher ami, disait-il, vous me paraissez ne rien -connaître de votre ville natale! Que penseriez-vous d'une visite à la -Tour de Londres? Non? Au fait, cela nous écarterait peut-être un peu -trop. Mais, du moins... Hé, cocher, faites le tour par Trafalgar Square! - -J'aurais peine à vous donner une idée de ce que souffrit Pitman, dans ce -fiacre. Le froid, l'humidité, l'épouvante, une méfiance croissante à -l'égard du chef sous les ordres duquel il s'était engagé, un sentiment -de gêne, presque de honte, provoqué par l'absence du respectable -faux-col, et un sentiment, plus amer encore, de dégradation, produit -sans doute par la brusque suppression de la barbe: tels étaient les -principaux ingrédients qui se mêlaient dans l'âme du malheureux artiste. - -Un premier soulagement fut, pour lui, d'arriver enfin au restaurant où -ils devaient déjeuner. Un second soulagement lui fut d'entendre Michel -demander un cabinet particulier. Et tandis que les deux hommes -grimpaient l'escalier, sous la conduite d'un garçon étranger, Pitman -nota avec satisfaction que non seulement le restaurant était presque -vide, mais que la plupart des clients qui s'y trouvaient étaient des -exilés du beau pays de France. Aucun d'eux, suivant toute probabilité, -n'était en relation avec le pensionnat où Pitman donnait des leçons: car -le professeur de français lui-même, bien qu'il fût soupçonné d'être -catholique, n'était guère homme à fréquenter un établissement aussi -interlope! - -Le garçon introduisit les deux amis dans une petite chambre nue, avec -une table, un sofa, et le fantôme d'un feu. Sur quoi Michel se hâta de -commander un supplément de charbon, ainsi que deux verres d'eau-de-vie -avec un siphon d'eau de seltz. - ---Oh! non! lui murmura Pitman. Plus d'eau-de-vie! - ---Vous êtes vraiment extraordinaire! se récria Michel. Il faut pourtant -bien que nous fassions quelque chose; et vous n'êtes pas sans savoir -qu'on ne doit pas fumer avant les repas. Vous me paraissez absolument -dépourvu de toute notion d'hygiène, mon pauvre vieux! - -Et il alla regarder tomber la pluie, à la fenêtre. - -Pitman, lui, se replongea dans sa triste rêverie. Ainsi donc c'était -bien lui qui se trouvait grotesquement rasé, absurdement déguisé, en -compagnie d'un homme ivre en lunettes, dans un restaurant étranger! Que -dirait la directrice de son pensionnat, si elle pouvait le voir en cet -état? Mais surtout que dirait-elle si elle pouvait savoir à quelle -tragique et criminelle entreprise il se préparait? - -L'avoué, voyant que son ami était bien décidé à ne pas boire le verre -d'eau-de-vie qu'on venait de lui servir, ne put cependant pas se -résigner à boire seul. - ---Tenez, dit-il au garçon, avalez-moi ça! - -Et le garçon engloutit tout le contenu du verre, en deux gorgées, ce qui -lui valut la plus vive sympathie de Michel. - ---Jamais je n'ai vu un homme boire plus vite! déclara-t-il à Pitman, -quand le garçon fut sorti. Un tel spectacle rend confiance dans l'espèce -humaine! - -Le déjeuner fut excellent, et Michel le mangea d'un excellent appétit. -Mais, du ton le plus formel, il refusa à son compagnon la permission de -boire plus d'un seul verre de la bouteille de champagne qui arrosait le -repas. - ---Non, non! lui dit-il confidentiellement. Il faut que l'un de nous deux -ne soit pas tout à fait ivre! Comme dit le proverbe: «Un homme ivre, -excellente affaire; deux hommes ivres, tout est perdu!» - -Après le café, Michel fit un effort admirable pour prendre une mine -grave. Il regarda son ami bien en face, et, d'une voix un peu pâteuse, -mais sévère, s'adressa à lui: - ---Assez de folies! commença-t-il, très judicieusement. Arrivons à notre -affaire! Pitman, écoutez bien ce que je vais vous dire! Sachez que je -suis un Australien, un colon australien! Mon nom est John Dickson, -entendez-vous cela? Et vous aurez certainement plaisir à apprendre que -je suis riche, monsieur, très riche! Le genre d'entreprises que nous -méditons, Pitman, ne saurait être préparé avec trop de soin. Tout le -secret du succès est dans la préparation. Aussi me suis-je constitué, -depuis hier soir, une biographie complète, et je vous l'exposerais bien -volontiers, si, par malheur, je ne venais pas de l'oublier tout à coup! - ---Je ne sais pas si c'est que je suis idiot... balbutia Pitman. - ---C'est cela même! s'écria Michel. Complètement idiot; mais riche, -aussi, encore plus riche que moi! J'ai supposé que cela vous ferait -plaisir, Pitman, et j'ai décidé que vous nageriez littéralement dans -l'or. Mais, par contre, je dois vous avouer que vous n'êtes qu'un -Américain, et un fabricant de galoches en caoutchouc, par-dessus le -marché. Encore n'est-ce point là tout votre malheur! Sachez, mon pauvre -ami, que vous vous appelez Ezra Thomas! Et maintenant, ajouta Michel de -son ton le plus sérieux, dites-moi qui nous sommes, vous et moi! - -L'infortuné petit homme fut interrogé trois fois de suite, avant d'avoir -bien appris par coeur la double leçon. - ---Voilà! s'écria enfin l'avoué. Nos plans sont prêts. Ne pas se -contredire, c'est cela qui est l'essentiel. - ---Mais je ne comprends pas très bien?... objecta Pitman. - ---Oh! vous en comprendrez assez quand le moment sera venu! dit Michel en -se levant. - ---Mais c'est que vous ne m'avez dit que nos noms? reprit Pitman. Je ne -vois toujours pas quelle histoire nous aurons à raconter? - ---Hé! puisque je vous dis que j'en avais une et que je l'ai oubliée! -reprit Michel. Nous en serons quitte pour en inventer une autre! - ---Mais c'est que je ne sais pas inventer! protesta Pitman. Jamais je -n'ai pu rien inventer, de toute ma vie! - ---Eh bien! vous aurez à commencer aujourd'hui, mon petit! répondit -simplement Michel. Après quoi il sonna, pour demander l'addition. - -Le pauvre Pitman n'était guère plus rassuré qu'avant le repas. - -«Je sais qu'il est très intelligent, songeait-il, mais, en conscience, -puis-je me fier à un homme dans l'état où il est?» - -Et, lorsque de nouveau les deux amis se retrouvèrent dans un fiacre, il -ne put s'empêcher de tenter un dernier effort. - ---Ne croyez-vous pas, bégaya-t-il, que peut-être, tout bien considéré, -nous ferions mieux d'ajourner cette affaire? - ---Ajourner à demain ce qui peut être fait aujourd'hui! s'écria Michel, -indigné. Allons, allons, Pitman, égayez-vous un peu! Encore une heure ou -deux de patience, et la victoire nous appartiendra! - -A la gare de Cannon-Street, les deux amis s'informèrent du piano de M. -Brown, et furent ravis d'apprendre qu'il était parfaitement arrivé. Ils -se rendirent alors chez un loueur du voisinage de la gare, se munirent -d'une grande charrette à bras, et revinrent prendre possession du piano. -Après un court débat, il fut convenu que Michel traînerait la charrette, -et que le rôle de Pitman consisterait à la pousser par derrière. - -La maison habitée par Gédéon Forsyth était d'ailleurs tout proche, de -telle sorte que le voyage du piano dans la charrette put s'achever sans -trop de mésaventures. Au coin de la rue où demeurait Gédéon, les deux -amis confièrent la charrette à la garde d'un commissionnaire patenté; -et, sans hâte, ils se dirigèrent vers le but final de leur expédition. -Pour la première fois, Michel laissa voir une ombre d'embarras. - ---Vous êtes bien sûr que mes favoris sont bien en place? demanda-t-il. -Ce serait diablement ennuyeux, si j'étais reconnu! - ---Vos favoris sont parfaitement en place! répondit Pitman après un -scrupuleux examen. Mais moi, mon déguisement pourra-t-il m'empêcher -d'être reconnu? Pourvu que je ne rencontre pas quelqu'un de mon -pensionnat! - ---Oh! l'absence de votre barbe suffit à vous rendre méconnaissable! Je -vous recommande seulement de ne pas oublier de parler avec lenteur: et -tâchez aussi, si vous pouvez, à parler un peu moins du nez qu'à votre -ordinaire! - ---Mais j'espère bien que ce jeune homme ne sera pas chez lui! soupira -Pitman. - ---Et moi, j'espère bien qu'il y sera, à la condition pourtant qu'il soit -tout seul! répondit Michel. Cela nous simplifiera diantrement nos -opérations! - -Et, en effet, lorsqu'ils eurent frappé à la porte d'un petit appartement -du rez-de-chaussée, ce fut Gédéon en personne qui vint leur ouvrir. Il -les fit entrer dans une chambre assez pauvrement meublée, à l'exception, -toutefois, du manteau de la cheminée, qui se trouvait absolument -encombré d'un assortiment varié de pipes, de paquets de tabac, de boîtes -de cigares, et de romans français à couvertures jaunes. - ---Monsieur Forsyth, je crois?--C'était Michel qui ouvrait ainsi -l'attaque.--Monsieur, nous sommes venus vous prier de vouloir bien vous -charger d'une petite affaire. Je crains d'être indiscret... - ---Vous savez que, en principe, vous devriez être accompagné de votre -avoué... risqua Gédéon. - ---Sans doute, sans doute: vous nous désignerez votre avoué ordinaire, -et, de cette façon, l'affaire pourra être mise sur un pied plus régulier -dès demain!--répondit Michel en s'asseyant, et en signifiant à Pitman de -s'asseoir aussi.--Mais, voyez-vous, nous ne connaissons aucun avoué dans -cette ville; et comme on nous a parlé de vous, et que le temps presse, -nous nous sommes permis de venir vous trouver! - ---Puis-je demander, messieurs, reprit Gédéon, à qui je suis redevable de -la recommandation? - ---Vous pouvez parfaitement nous le demander, répliqua Michel avec un -sourire malin; mais on nous a priés de ne pas vous le dire... au moins -pour le moment! - ---Une attention charitable de mon oncle, évidemment! se dit Gédéon. - ---Je m'appelle John Dickson, poursuivit Michel, un nom bien connu à -Ballarat, j'ose le dire! Et mon ami que voici est M. Ezra Thomas, des -Etats-Unis d'Amérique, le riche manufacturier de galoches en caoutchouc. - ---Voulez-vous attendre un instant, que j'aie pris note de cela? dit -Gédéon, en s'efforçant de se donner l'air d'un vieux praticien. - ---Peut-être cela ne vous dérangerait-il pas trop si j'allumais un -cigare? demanda Michel. - -Car il avait fait un vigoureux effort pour reprendre son sang-froid en -entrant chez son jeune confrère; mais, à présent, son cerveau -recommençait à se voiler, en même temps qu'une terrible envie de dormir -l'envahissait; et il espérait (comme tant d'autres l'ont espéré en -pareil cas!) qu'un cigare lui éclaircirait les idées. - ----Oh! certes non! s'écria Gédéon, infiniment aimable. Tenez, goûtez un -de ceux-ci: je puis vous les recommander en confiance! - -Il prit une boîte de cigares sur la cheminée et la présenta à son -client. - ---Monsieur, recommença l'Australien, pour le cas où vous ne me -trouveriez point tout à fait clair dans mes explications, peut-être -vaut-il mieux vous avouer d'avance que je viens de faire un bon -déjeuner. Après tout, c'est une chose qui peut arriver à chacun! - ---Oh! certainement! répondit le prévenant avocat. Mais, je vous en prie, -ne vous pressez pas! Je puis vous donner...--et il s'arrêta pour -consulter pensivement sa montre,--oui, il se trouve que je puis vous -donner toute l'après-midi! - ---L'affaire qui m'amène ici, monsieur, reprit l'Australien, est -diablement délicate, je peux bien vous le dire! Mon ami, M. Thomas, -étant un Américain d'origine portugaise, et un riche fabricant de pianos -Erard... - ---De pianos Erard? s'écria Gédéon avec quelque surprise. M. Thomas -serait-il un des chefs de la maison Erard? - ---Oh! des Erard de contrefaçon, naturellement! répliqua Michel. Mon ami -est l'Erard américain. - ---Mais je croyais vous avoir entendu dire, objecta Gédéon, oui, j'ai -certainement inscrit sur mon carnet... que votre ami était fabricant de -galoches en caoutchouc? - ---Oui, je sais que cela peut étonner à première vue! répondit -l'Australien avec un sourire rayonnant. Mais, mon ami... Bref, il -combine les deux professions! Et beaucoup d'autres encore, beaucoup, -beaucoup, beaucoup d'autres! répéta M. Dickson, avec une solennité -d'ivrogne. Les moulins de coton de M. Thomas sont une des curiosités de -Tallahassee, les moulins de tabac de M. Thomas sont l'orgueil de -Richmond, Va! Bref, c'est un de mes plus vieux amis, monsieur Forsyth, -et vous m'excuserez de ne pas pouvoir contenir mon émotion en vous -exposant son affaire! - -Le jeune avocat, pendant ce discours, considérait M. Thomas, et était -bien agréablement impressionné par l'attitude modeste, presque timide, -de ce petit homme, la simplicité et la gaucherie de ses manières. - ---Quelle race étonnante que ces Américains! songeait-il. Regardez-un peu -ce petit homme tout effarouché, vêtu comme un musicien ambulant, et -pensez à la multiplicité des intérêts qu'il tient dans ses mains! - ---Mais, reprit-il tout haut, ne ferions-nous pas bien d'en venir -directement aux faits? - ---Monsieur est un homme pratique, à ce que je vois! dit l'Australien. Eh -bien! oui, j'en arrive aux faits. Sachez donc, monsieur, qu'il s'agit -d'une rupture de promesse de mariage! - -Le malheureux Pitman était si peu préparé à cette situation nouvelle -qu'il eut peine à retenir un cri. - ---Mon Dieu! dit Gédéon, les affaires de ce genre sont souvent très -ennuyeuses! Exposez-moi tous les détails du cas! ajouta-t-il avec bonté. -Si vous voulez que je vous vienne en aide, ne me cachez rien! - ---Dites-lui tout vous-même! dit à son compagnon Michel, qui, -apparemment, avait conscience d'avoir achevé sa part du rôle. Mon ami va -vous raconter tout cela! ajouta-t-il en se tournant vers Gédéon, avec un -bâillement. Et vous m'excuserez, n'est-ce pas? si je ferme les yeux pour -un instant! J'ai passé la nuit au chevet d'un ami malade. - -Pitman, absolument ahuri, regardait droit devant lui. La rage et le -désespoir se mêlaient dans son âme innocente. Des idées de fuite, des -idées même de suicide lui venaient, repartaient, et lui revenaient. Et -toujours l'avocat attendait avec patience, et toujours l'artiste -s'efforçait vainement de trouver des mots, n'importe lesquels. - ---Oui, monsieur! Il s'agit d'une rupture de promesse de mariage! dit-il -enfin à voix basse. Je... suis menacé d'un procès pour rupture de -promesse de mariage!... - -Arrivé à ce point de son discours, il voulut se tirer la barbe, en quête -d'une inspiration nouvelle. Ses doigts se refermèrent sur le poli -inaccoutumé d'un menton rasé; et, du même coup, il sentit que tout ce -qui lui restait d'espoir et de courage l'abandonnait irrémédiablement. -Il se tourna vers Michel, et le secoua de toutes ses forces: - ---Réveillez-vous! lui cria-t-il avec colère. Je n'en viens pas à bout, -et vous le savez bien! - ---Il faut que vous excusiez mon ami, monsieur! dit aussitôt Michel. Le -fait est qu'il n'a pas été doué par la nature pour la narration. Mais au -reste,--poursuivit-il,--l'affaire est des plus simples. Mon ami est un -homme d'un tempérament passionné, et accoutumé à la vie patriarcale de -son pays. Vous voyez la chose d'ici: un malheureux voyage en Europe, -suivi de la malheureuse rencontre avec un soi-disant comte étranger, qui -a une très jolie fille. M. Thomas a tout à fait perdu la tête. Il s'est -offert, il a été accepté, et il a écrit,--écrit sur un ton que je suis -sûr qu'il doit bien regretter à présent! Si ces lettres étaient jamais -produites en justice, c'en serait fait de l'honneur de M. Thomas! - ---Dois-je comprendre... commença Gédéon. - ---Non, non cher monsieur, reprit gravement l'Australien, il est -impossible que vous compreniez tant que vous n'aurez pas vu les lettres -en question! - ---Voilà, en vérité, une circonstance fâcheuse! dit Gédéon. - -Plein de pitié, il lança un coup d'oeil sur le coupable; puis, voyant -sur le visage de celui-ci toutes les marques d'une confusion affreuse, -il se hâta de détourner les yeux. - ---Mais cela ne serait encore rien, poursuivit sévèrement M. Dickson: et, -certes, monsieur, certes, j'aurais souhaité de tout mon coeur que M. -Thomas ne se fût point déshonoré comme il l'a fait. Il est sans excuse, -monsieur! Car il était fiancé, à ce moment,--il l'est même encore,--à la -plus belle jeune fille de Constantinople, Ga. - ---Ga? demanda Gédéon, étonné. - ---Mais oui, une abréviation courante! dit Michel. On dit Ga, pour -Georgia, de la façon que nous disons Co pour Compagnie. - ---Je savais bien qu'on écrivait parfois ainsi, dit Gédéon, mais -j'ignorais qu'on le prononçât de même! - ---Oh! vous pouvez bien me croire quand je vous le dis! répondit Michel. -Et maintenant, monsieur, vous pouvez comprendre par vous-même que, pour -sauver mon malheureux ami, il va falloir déployer une habileté -infernale! Pour de l'argent, il y en a, et à volonté! M. Thomas est tout -prêt à souscrire, dès demain, un chèque de cent mille livres. Mais, au -reste, monsieur Forsyth, nous avons mieux que ça! Ce comte étranger, le -comte Tarnow, comme il s'appelle, a tenu autrefois un magasin de cigares -à Bayswater, sous le nom plus modeste de Schmidt. Sa fille,--si -toutefois c'est sa fille, prenez bien note de ce point, monsieur!--sa -fille servait les clients dans le magasin. Et c'est elle qui, à présent, -prétend épouser un homme de la situation sociale de M. Thomas! Eh bien! -voyez-vous enfin ce que nous voulons? Nous savons que ces misérables -méditent un coup, et nous désirons les prévenir. Courez bien vite à -Hampton-Court, où demeurent les Tarnow, et employez la menace, ou la -corruption, ou bien les deux moyens, jusqu'à ce que vous vous soyez fait -remettre les lettres! Que si vous n'y parvenez pas, mon ami Thomas devra -passer en justice, et perdre son honneur. Je serais moi-même forcé, en -ce cas, de rompre toute relation avec lui! ajouta le peu chevaleresque -ami. - ---Je crois bien qu'il y a quelques chances de succès pour nous, dans -tout cela! dit Gédéon. Savez-vous si ce Schmidt est connu de la police? - ---Nous l'espérons bien! dit Michel. Nous avons bien des raisons de le -supposer! Remarquez déjà le fait que ces gens ont habité Bayswater! -Est-ce que le choix de ce quartier ne vous paraît pas bien suggestif? - -Pour la cinquième ou sixième fois depuis le commencement de cette -remarquable entrevue, Gédéon se demanda s'il ne rêvait pas. «Mais non, -se dit-il, l'excellent Australien aura sans doute trop copieusement -déjeuné!» Et il ajouta tout haut: «Jusqu'à quelle somme pourrai-je -aller?» - ---J'ai l'idée que cinq mille livres suffiraient pour aujourd'hui! dit -Michel. Et maintenant, monsieur, que nous ne vous retenions pas -davantage! L'après-midi s'avance; il y a des trains pour Hampton-Court -toutes les demi-heures, et je n'ai pas besoin de vous décrire -l'impatience de mon ami. Tenez! voici un billet de cinq livres pour les -premiers frais! Et voici l'adresse! - -Et Michel commença à écrire; puis il s'arrêta, déchira le papier, et en -mit les morceaux dans sa poche.--Non, dit-il, j'aime mieux vous dicter -l'adresse; mon écriture est trop illisible! - -Gédéon inscrivit soigneusement l'adresse: «Comte Tarnow, villa Kurnaul, -Hampton Court.» Il prit ensuite une autre feuille de papier, et y -écrivit encore quelques mots. - ---Vous m'avez dit que vous n'avez pas fait choix d'un avoué! reprit-il. -Voici l'adresse d'un avoué, qui, pour un cas de ce genre, est l'homme le -plus habile de Londres! - -Et il tendit le papier à Michel. - ---Ah! vraiment! s'écria Michel, en lisant sa propre adresse sur le -papier. - ---Oui, je sais, vous aurez vu son nom mêlé à des affaires assez -malpropres! dit Gédéon; mais lui-même est un homme parfaitement -honorable, et d'une capacité reconnue. Il ne me reste plus, messieurs, -qu'à vous demander où je pourrai vous retrouver, à mon retour de Hampton -Court? - ---Au Grand-Hôtel Langham, naturellement! répliqua Michel. Et, sans -faute, à ce soir! - ---Sans faute! répondit Gédéon en souriant. Je puis venir à n'importe -quelle heure, n'est-ce pas? - ---Absolument, absolument! s'écria Michel, déjà debout pour prendre -congé. - ---Eh bien! que pensez-vous de ce jeune homme? demanda-t-il à Pitman, dès -qu'ils se retrouvèrent dans la rue. - -Pitman murmura quelque chose comme: «Un parfait idiot!» - ---Pas du tout! se récria Michel. Il sait quel est le meilleur avoué de -Londres, et cela seul suffirait pour faire son éloge! Mais, dites donc, -hein, ai-je été assez brillant? - -Pitman ne répondit rien. - ---Holà! dit Michel en lui posant la main sur l'épaule. Pourrait-on -savoir quel est le nouveau grief de Pitman? - ---Vous n'aviez pas le droit de parler de moi comme vous l'avez fait! -s'écria l'artiste. Votre langage a été tout à fait odieux! Vous m'avez -blessé profondément. - ---Moi! mais je n'ai pas dit un seul mot de vous! protesta Michel. J'ai -parlé d'Ezra Thomas; et je vous prie de vouloir bien vous rappeler qu'il -n'existe personne de ce nom! - ---N'importe! vous m'en faites supporter de dures! murmura l'artiste. - -Cependant les deux amis étaient parvenus au coin de la rue, et là, sous -la garde du fidèle commissionnaire, veillant sur lui avec un grand air -de vertueuse dignité, là les attendait le piano, qui semblait un peu -s'ennuyer dans la solitude de la charrette, tandis que la pluie -découlait le long de ses pieds élégamment vernis. - -Ce fut encore le commissionnaire qui fut mis en réquisition pour aller -chercher cinq ou six robustes gaillards au cabaret le plus voisin, et, -avec leur aide, s'engagea la dernière bataille de cette mémorable -campagne. Tout porte à croire que M. Gédéon Forsyth ne s'était pas -encore installé dans son compartiment du train de Hampton Court lorsque -Michel ouvrit la porte de l'appartement du jeune voyageur, et que les -porteurs, avec des grognements professionnels, déposèrent le grand Erard -au milieu de la chambre. - ---Voilà, dit triomphalement Michel à Pitman après avoir congédié les -hommes. Et maintenant, une précaution suprême! Il faut que nous lui -laissions la clef du piano, et de telle manière qu'il ne manque pas à la -trouver! Voyons un peu! - -Au centre du couvercle, sur le piano, il construisit une tour carrée -avec des cigares et déposa la clef à l'intérieur du petit monument ainsi -construit. - ---Le pauvre jeune homme! dit l'artiste, quand ils se retrouvèrent de -nouveau dans la rue. - ---Le fait est qu'il est dans une diable de position! reconnut sèchement -Michel. Tant mieux, tant mieux! ça le remontera! - ---Et à ce propos, reprit l'excellent Pitman, je crains de vous avoir -montré tout à l'heure un bien mauvais caractère, et bien de -l'ingratitude! Je n'avais aucun droit, je le vois à présent, de -m'offenser d'expressions qui ne s'adressaient pas directement à moi! - ---C'est bon! dit Michel en se rattelant à la charrette. Pas un mot de -plus, Pitman! Votre sentiment vous honore. Un honnête homme ne peut -manquer de souffrir quand il entend insulter son _alter ego_. - -La pluie avait presque cessé; Michel était presque dégrisé, le «dépôt» -avait été livré en d'autres mains, et les amis étaient réconciliés: -aussi le retour chez le loueur leur parut-il, en comparaison avec les -aventures précédentes de la journée, une véritable partie de plaisir. Et -lorsqu'ils se retrouvèrent se promenant dans le Strand, bras dessus bras -dessous, sans l'ombre d'un soupçon qui pesât sur eux, Pitman émit un -profond soupir de soulagement. - ---Maintenant, dit-il, nous pouvons rentrer à la maison! - ---Pitman, dit l'avoué en s'arrêtant court, vous me désolez! Quoi! nous -avons été à la pluie à peu près toute la journée, et vous proposez -sérieusement de rentrer à la maison? Non, monsieur! Un grog au whisky -nous est absolument indispensable! - -Il reprit le bras de son ami, et le conduisit inflexiblement dans une -taverne d'apparence engageante, et je dois ajouter (à mon vif regret, -d'ailleurs) que Pitman s'y laissa conduire assez volontiers. Maintenant -que la paix était restaurée à l'horizon, une certaine jovialité -innocente commençait à poindre dans les manières de l'artiste: et quand -il leva son verre brûlant pour trinquer avec Michel, le fait est qu'il -apporta à ce geste toute la pétulance d'une petite pensionnaire -romanesque assistant à son premier pique-nique. - - - - -IX - -COMMENT S'ACHEVA LE JOUR DE CONGÉ DE MICHEL FINSBURY - - -Michel était, comme je l'ai déjà dit, un excellent garçon, et qui aimait -à dépenser son argent, autant et peut-être plus encore qu'à le gagner. -Mais il ne recevait ses amis qu'au restaurant, et les portes de son -domicile particulier restaient presque toujours closes. Le premier -étage, ayant plus d'air et de lumière, servait d'habitation au vieux -Masterman; le salon ne s'ouvrait presque jamais; et c'était la salle à -manger qui formait le séjour ordinaire de l'avoué. C'est là précisément, -dans cette salle à manger du rez-de-chaussée, que nous retrouvons Michel -s'asseyant à table pour le dîner, le soir du glorieux jour de congé -qu'il avait consacré à son ami Pitman. Une vieille gouvernante -écossaise, avec des yeux très brillants et une petite bouche volontiers -moqueuse, était chargée du bon ordre de la maison: elle se tenait -debout, près de la table, pendant que son jeune maître déroulait sa -serviette. - ---Je crois, hasarda timidement Michel, que je prendrais volontiers un -peu d'eau-de-vie avec de l'eau de seltz. - ---Pas du tout, monsieur Michel! répondit promptement la gouvernante. Du -vin rouge et de l'eau! - ---Bien, bien, Catherine, on vous obéira! dit l'avoué. Et pourtant, si -vous saviez ce que la journée a été fatigante, au bureau! - ---Quoi? fit la vieille Catherine. Mais vous n'avez pas mis le pied au -bureau, de toute la journée! - ---Et comment va le vieux? demanda Michel, pour détourner la -conversation. - ---Oh! c'est toujours la même chose, monsieur Michel! répondit la -gouvernante. Je crois bien que, maintenant, ça ira toujours de même -jusqu'à la fin du pauvre monsieur! Mais savez-vous que vous n'êtes pas -le premier à me faire cette question aujourd'hui? - ---Bah! s'écria Michel. Et qui donc vous l'a faite avant moi? - ---Un de vos bons amis, répondit Catherine en souriant: votre cousin, M. -Maurice! - ---Maurice! qu'est-ce que ce mendiant est venu chercher ici? demanda -Michel. - ---Il m'a dit qu'il venait faire une visite, en passant, à M. Masterman! -reprit la gouvernante. Mais moi, voyez-vous, j'ai mon idée sur ce qu'il -venait faire. Il a essayé de me corrompre, monsieur Michel! Me -corrompre!--répéta-t-elle, avec un accès de dédain inimitable. - ---Vraiment? dit Michel. Je parie au moins qu'il n'a pas dû vous offrir -une grosse somme! - ---Peu importe la somme! répliqua discrètement Catherine. Mais le fait -est que je l'ai renvoyé à ses affaires comme il convenait! Il ne se -pressera pas de revenir ici! - ---Vous savez qu'il ne faut pas qu'il voie mon père! dit Michel. Je -n'entends pas exhiber le pauvre vieux à un petit crétin comme lui! - ---Vous pouvez être sans crainte de ce côté! répondit la fidèle servante. -Mais ce qu'il y a de comique, monsieur Michel,--faites donc attention à -ne pas renverser de la sauce sur la nappe!--ce qu'il y a de comique, -c'est qu'il s'imagine que votre père est mort, et que vous tenez la -chose secrète! - -Michel fredonna un air. - ---L'animal me paiera tout cela! dit-il. - ---Est-ce que, avec la loi, vous ne pourriez rien contre lui? suggéra -Catherine. - ---Non, pas pour le moment du moins! répondit Michel. Mais, dites donc, -Catherine! Vraiment je ne trouve pas que ce vin rouge soit une boisson -bien saine! Allons! ayez un peu de coeur, et donnez-moi un verre -d'eau-de-vie! - -Le visage de Catherine prit la dureté du diamant. - ---Eh bien! puisque c'est ainsi, grommela Michel, je ne mangerai plus -rien! - ---Ce sera comme vous voudrez, monsieur Michel! dit Catherine. - -Après quoi elle se mit tranquillement à desservir la table. - -«Comme je voudrais que cette Catherine fût une servante moins dévouée!» -soupira Michel en refermant sur lui la porte de la maison. - -La pluie avait cessé. Le vent soufflait encore, mais plus doucement, et -avec une fraîcheur qui n'était pas sans charme. Arrivé au coin de King's -Road, Michel se rappela tout à coup son verre d'eau-de-vie, et entra -dans une taverne brillamment éclairée. La taverne se trouvait presque -remplie. Il y avait là deux cochers de fiacre, une demi-douzaine de -sans-travail professionnels; dans un coin, un élégant gentleman essayait -de vendre à un autre gentleman, beaucoup plus jeune, quelques -photographies esthétiques qu'il tirait mystérieusement d'une boîte de -cuir; dans un autre coin, deux amoureux discutaient la question de -savoir dans quel parc ils trouveraient le plus d'ombrage pour achever la -soirée. Mais le morceau central et la grande attraction de la taverne -était un petit vieillard vêtu d'une longue redingote noire, achetée -toute faite, et sans doute d'acquisition récente. Sur la table de -marbre, devant lui, entre des sandwichs et un verre de bière, -s'étalaient des feuilles de papier couvertes d'écriture. Sa main se -balançait en l'air avec des gestes oratoires, sa voix, naturellement -aigre, était mise au ton de la salle de conférences; et, par des -artifices comparables à ceux des antiques sirènes, ce vieillard tenait -sous une fascination irrésistible la servante du bar, les deux cochers, -un groupe de joueurs, et quatre des ouvriers sans travail. - ---J'ai examiné tous les théâtres de Londres, disait-il, et, en mesurant -avec mon parapluie la largeur des portes, j'ai constaté qu'elles étaient -beaucoup trop étroites. Personne de vous évidemment n'a eu, comme moi, -l'occasion de connaître les pays étrangers. Mais, franchement, -croyez-vous que, dans un pays bien gouverné, de tels abus pourraient -exister? Votre intelligence, si simple et inculte qu'elle soit, suffit à -vous affirmer le contraire. L'Autriche elle-même, qui pourtant ne se -pique pas d'être un peuple libre, commence à se soulever contre -l'incurie qui laisse subsister des abus de ce genre. J'ai précisément là -une coupure d'un journal de Vienne, sur ce sujet: je vais essayer de -vous la lire, en vous la traduisant au fur et à mesure. Vous pouvez vous -rendre compte par vous-mêmes: c'est imprimé en caractères allemands! - -Et il tendait à son auditoire le morceau de journal en question, comme -un prestidigitateur fait passer dans la salle l'orange qu'il s'apprête à -escamoter. - ---Holà! mon vieux, c'est vous? dit tout à coup Michel, en posant sa main -sur l'épaule de l'orateur. - -Celui-ci tourna vers lui un visage tout convulsé d'épouvante: c'était le -visage de M. Joseph Finsbury. - ---Michel! s'écria-t-il. Vous êtes seul? - ---Mais oui! répondit Michel, après avoir commandé son verre -d'eau-de-vie. Je suis seul. Qui donc attendiez-vous? - ---Je pensais à Maurice ou à Jean, répondit le vieillard, manifestement -soulagé d'un grand poids. - ---Que voulez-vous que je fasse de Maurice ou de Jean? répondit le neveu. - ---Oui, c'est vrai! répondit Joseph. Et je crois que je puis avoir -confiance en vous! n'est-ce pas? Je crois que vous serez de mon côté? - ---Je ne comprends rien à ce que vous voulez dire! répliqua Michel. Mais -si c'est de l'argent qu'il vous faut, j'ai toujours une livre ou deux à -votre disposition! - ---Non, non, ce n'est pas cela, mon cher enfant! dit l'oncle, en lui -serrant vivement la main. Je vous raconterai tout cela plus tard! - ---Parfait! répondit le neveu. Mais, en attendant, que puis-je vous -offrir? - ---Eh bien! dit modestement le vieillard, j'accepterais volontiers une -autre sandwich. Je suis sûr que vous devez être très surpris, -poursuivit-il, de ma présence dans un lieu de ce genre. Mais le fait est -que, en cela, je me fonde sur un principe très sage, mais peu connu... - ---Oh! il est beaucoup plus connu que vous ne le supposez! s'empressa de -répondre Michel, entre deux gorgées de son eau-de-vie. C'est sur ce -principe que je me fonde toujours moi-même quand l'envie me vient de -boire un verre! - -Le vieillard, qui était anxieux de se gagner la faveur de Michel, se mit -à rire, d'un rire sans gaieté. - ---Vous avez tant de verve, dit-il, que souvent vous m'amusez à entendre! -Mais j'en reviens à ce principe dont je voulais vous parler. Il -consiste, en somme, à s'adapter toujours aux coutumes du pays où l'on -est. Or, en France, par exemple, ceux qui veulent manger vont au café ou -au restaurant; en Angleterre, c'est dans des endroits comme celui-ci que -le peuple a l'habitude de venir se rafraîchir. J'ai calculé que, avec -des sandwichs, du thé, et un verre de bière à l'occasion, un homme seul -peut vivre très commodément à Londres pour quatorze livres douze -shillings par an! - ---Oui, je sais! répondit Michel. Mais vous avez oublié de compter les -vêtements, le linge, et la chaussure. Quant à moi, en comptant les -cigares et une petite partie de plaisir de temps à autre, j'arrive fort -bien à me tirer d'affaire avec sept ou huit cents livres par an. Ne -manquez pas de prendre note de cela, sur vos papiers! - -Ce fut la dernière interruption de Michel. En bon neveu, il se résigna à -écouter docilement le reste de la conférence qui, de l'économie -politique, s'embrancha sur la réforme électorale, puis sur la théorie du -baromètre, pour arriver ensuite à l'enseignement de l'arithmétique dans -les écoles des sourds-muets. Là-dessus, la nouvelle sandwich étant -achevée, les deux hommes sortirent de la taverne et se promenèrent -lentement sur le trottoir de King's Road. - ---Michel dit l'oncle, savez-vous pourquoi je suis ici? C'est parce que -je ne peux plus supporter mes deux gredins de neveux! Je les trouve -intolérables! - ---Je vous comprends fort bien! approuva Michel. Ne comptez pas sur moi -pour prendre leur défense! - ---Figurez-vous qu'ils ne voulaient jamais me laisser parler! poursuivit -amèrement le vieillard. Ils refusaient de me fournir plus d'un crayon -par semaine! Le journal, tous les soirs, ils l'emportaient dans leurs -chambres pour m'empêcher d'y prendre des notes! Or, Michel, vous me -connaissez! Vous savez que je ne vis que pour mes calculs! J'ai besoin -de jouir du spectacle varié et complexe de la vie, tel qu'il se révèle à -moi dans les journaux quotidiens! Et ainsi mon existence avait fini par -devenir un véritable enfer lorsque, dans le désordre de ce bienheureux -tamponnement de Browndean, j'ai pu m'échapper. Les deux misérables -doivent croire que je suis mort, et essayer de cacher la chose pour ne -pas perdre la tontine! - ---Et, à ce propos, où en êtes-vous pour ce qui en est de l'argent? -demanda complaisamment Michel. - ---Oh! je suis riche! répondit le vieillard. J'ai touché huit cents -livres, de quoi vivre pendant huit ans. J'ai des plumes et des crayons à -volonté; j'ai à ma disposition le British Museum, avec ses livres. Mais -c'est extraordinaire combien un homme d'une intelligence raffinée a peu -besoin de livres, à un certain âge! Les journaux suffisent parfaitement -à l'instruire de tout! - ---Savez-vous quoi? dit Michel. Venez demeurer chez moi! - ---Michel, répondit l'oncle Joseph, voilà qui est très gentil de votre -part: mais vous ne vous rendez pas compte de ce que ma position a de -particulier. Il y a, voyez-vous, quelques petites complications -financières qui m'empêchent de disposer de moi aussi librement que je le -devrais. Comme tuteur, vous savez, mes efforts n'ont pas été bénis du -ciel; et, pour vous dire la chose bien exactement, je me trouve tout à -fait à la merci de cette bête brute de Maurice! - ---Vous n'aurez qu'à vous déguiser! s'écria Michel. Je puis vous prêter -tout de suite une paire de lunettes en verres à vitre, ainsi que de -magnifiques favoris rouges. - ---J'ai déjà caressé cette idée, répondit le vieillard; mais j'ai craint -de provoquer des soupçons dans le modeste hôtel meublé que j'habite. -J'ai constaté, à ce propos, que le séjour des hôtels meublés... - ---Mais, dites-moi! interrompit Michel. Comment diable avez-vous pu vous -procurer de l'argent? N'essayez pas de me traiter en étranger, mon -oncle! Vous savez que je connais tous les détails du compromis, et de la -tutelle, et de la situation où vous êtes vis-à-vis de Maurice! - -Joseph raconta sa visite à la banque, ainsi que la façon dont il y avait -touché le chèque, et défendu que l'on avançât désormais aucun argent à -ses neveux. - ---Ah! mais pardon! Ça ne peut pas aller comme ça! s'écria Michel. Vous -n'aviez pas le droit d'agir ainsi! - ---Mais tout l'argent est à moi, Michel! protesta le vieillard. C'est moi -qui ai fondé la maison de cuirs sur des principes de mon invention! - ---Tout cela est bel et bon! dit l'avoué. Mais vous avez signé un -compromis avec votre neveu, vous lui avez fait abandon de vos droits: -savez-vous, mon cher oncle, que cela signifie simplement les galères, -pour vous? - ---Ce n'est pas possible! s'écria Joseph. Il est impossible que la loi -pousse l'injustice jusque-là! - ---Et le plus cocasse de l'affaire, reprit Michel avec un éclat de rire -soudain, c'est que, par-dessus le marché, vous avez coulé la maison de -cuirs! En vérité, mon cher oncle, vous avez une singulière façon de -comprendre la loi: mais, pour ce qui est de l'humour, vous êtes -impayable! - ---Je ne vois rien là dont on ait à rire! observa sèchement M. Finsbury. - ---Et vous dites que Maurice n'a pas pouvoir pour signer? demanda Michel. - ---Moi seul ai pouvoir pour signer! répondit Joseph. - ---Le malheureux Maurice! Oh! le malheureux Maurice! s'écria l'avoué, en -sautant de plaisir. Et lui qui, en outre, s'imagine que vous êtes mort, -et pense aux moyens de cacher la nouvelle!... Mais, dites-moi, mon -oncle, qu'avez-vous fait de tout cet argent? - ---Je l'ai déposé dans une banque, et j'ai gardé vingt livres! répondit -M. Finsbury. Pourquoi me demandez-vous ça? - ---Voici pourquoi! dit Michel. Demain, un de mes clercs vous apportera un -chèque de cent livres, en échange duquel vous lui remettrez le reçu de -la Banque, afin qu'il aille au plus vite rapporter les huit cents livres -à la Banque Anglo-Patagonienne, en fournissant une explication -quelconque que je me chargerai d'inventer pour vous. De cette façon, -votre situation sera plus nette; et comme Maurice, tout de même, ne -pourra pas toucher un sou en banque, à moins de faire un faux, vous -voyez que vous n'aurez pas de remords à avoir de ce côté-là! - ---C'est égal, j'aimerais mieux ne pas dépendre de votre bonté! répondit -Joseph en se grattant le nez. J'aimerais mieux pouvoir vivre de mon -propre argent, maintenant que je l'ai! - -Mais Michel lui secoua le bras. - ---Il n'y aura donc pas moyen, lui cria-t-il, de vous faire comprendre -que je travaille en ce moment à vous épargner le bagne! - -Cela était dit avec tant de sérieux que le vieillard en fut effrayé. - ---Il faudra, dit-il, que je tourne mon attention du côté de la loi; ce -sera pour moi un champ nouveau à explorer. Car bien que, naturellement, -je comprenne les principes généraux de la législation, il y a beaucoup -de ses détails que j'ai jusqu'à présent négligé d'examiner, et ce que -vous m'apprenez là, par exemple, me surprend tout à fait. Cependant il -se peut que vous ayez raison, et le fait est qu'à mon âge un long -emprisonnement risquerait de m'être quelque peu préjudiciable. Mais avec -tout cela, mon cher neveu, je n'ai aucun droit à vivre de votre argent! - ---Ne vous inquiétez pas de cela! fit Michel. Je trouverai bien un moyen -de rentrer dans mes fonds! - -Après quoi, ayant noté l'adresse du vieillard, il prit congé de lui au -coin d'une rue. - -«Quel vieux coquin, en vérité! se dit-il. Et puis, comme la vie est une -chose singulière! Je commence à croire pour de bon que la providence m'a -expressément choisi, aujourd'hui, pour la seconder. Voyons un peu! -Qu'ai-je fait depuis ce matin? J'ai sauvé Pitman, j'ai enseveli un mort, -j'ai sauvé mon oncle Joseph, j'ai remonté Forsyth, et j'ai bu -d'innombrables verres de diverses liqueurs. Si maintenant, pour finir la -soirée, j'allais faire une visite à mes cousins, et poursuivre auprès -d'eux mon rôle providentiel? Dès demain matin, je verrai sérieusement à -tirer mon profit de tous ces événements nouveaux; mais, ce soir, que la -charité seule inspire ma conduite!» - -Vingt minutes après, et pendant que toutes les horloges sonnaient onze -heures, le représentant de la Providence descendit d'un fiacre, ordonna -au cocher de l'attendre, et sonna à la porte du numéro 16, dans John -Street. - -La porte fut aussitôt ouverte par Maurice lui-même. - ---Oh! c'est vous, Michel? dit-il, en bloquant soigneusement l'étroite -ouverture. Il est bien tard! - -Sans répondre, Michel s'avança, saisit la main de Maurice, et la serra -si vigoureusement que le pauvre garçon fit, malgré lui, un mouvement de -recul, ce dont son cousin profita pour entrer dans l'antichambre et pour -passer ensuite dans la salle à manger, avec Maurice sur ses talons. - ---Où est mon oncle Joseph? demanda-t-il, en s'installant dans le -meilleur fauteuil. - ---Il a été assez souffrant, ces jours derniers! répondit Maurice. Il est -resté à Browndean. Il prend soin de lui, et je suis seul ici, comme vous -voyez! - -Michel eut un sourire mystérieux. - ---C'est que j'ai besoin de le voir pour une affaire pressante! dit-il. - ---Il n'y a pas de raison pour que je vous laisse voir mon oncle, tandis -que vous ne me laissez pas voir votre père! répliqua Maurice. - ---Ta, ta, ta! dit Michel. Mon père est mon père; mais le vieux Joseph -est mon oncle à moi aussi bien que le vôtre, et vous n'avez aucun droit -de le séquestrer! - ---Je ne le séquestre pas! dit Maurice, enragé. Il est souffrant; il est -dangereusement malade, et personne ne peut le voir! - ---Eh bien! je vais vous dire ce qui en est! déclara Michel. Je suis venu -pour m'entendre avec vous, Maurice! ce compromis que vous m'avez -proposé, au sujet de la tontine, je l'accepte! - -Le malheureux Maurice devint pâle comme un mort, et puis rougit -jusqu'aux tempes, dans un soudain accès de fureur contre l'injustice -monstrueuse de la destinée humaine. - ---Que voulez-vous dire? s'écria-t-il. Je n'en crois pas un mot! - -Et lorsque Michel l'eut assuré qu'il parlait sérieusement: - ---En ce cas, s'écria-t-il en rougissant de nouveau, sachez que je -refuse! Voilà! Vous pouvez mettre cela dans votre pipe, et le fumer! - ---Oh! oh! fit aigrement Michel. Vous dites que votre oncle est -dangereusement malade, et cependant vous ne voulez plus du compromis que -vous m'avez vous-même proposé quand il était bien portant! Il y a -quelque chose de louche, là-dessous! - ---Qu'entendez-vous par là? hurla Maurice. - ---Je veux dire simplement qu'il y a là-dessous quelque chose qui n'est -pas clair! expliqua Michel. - ---Oseriez-vous faire une insinuation à mon adresse? reprit Maurice, qui -commençait à entrevoir la possibilité d'intimider son cousin. - ---Une insinuation? répéta Michel. Oh! ne nous mettons pas à employer de -grands mots comme celui-là! Non, Maurice, essayons plutôt de noyer notre -querelle dans une bouteille, comme deux galants cousins! _Les Deux -galants cousins_, comédie, parfois attribuée à Shakespeare! ajouta-t-il. - -Le cerveau de Maurice travaillait comme un moulin. «Soupçonne-t-il -vraiment quelque chose? Ou bien ne fait-il que parler au hasard? et que -dois-je faire? Savonner, ou bien attaquer à fond? En somme, savonner -vaut mieux: cela me fera toujours gagner du temps!» - ---Eh bien!--dit-il tout haut, et avec une pénible affectation de -cordialité,--il y a longtemps que nous n'avons point passé une soirée -ensemble, Michel, et quoique mes habitudes, comme vous savez, soient -extrêmement tempérées, je vais faire aujourd'hui une exception pour -vous. Excusez-moi un moment! Je vais aller chercher dans la cave une -bouteille de whisky! - ---Pas de whisky pour moi! dit Michel. Un peu du vieux champagne de -l'oncle Joseph, ou rien du tout! - -Pendant une seconde, Maurice hésita, car il n'avait plus que quelques -bouteilles de ce vieux vin, et y tenait beaucoup; mais, dès la seconde -suivante, il sortit sans répondre un mot. Il avait compris que, en le -dépouillant ainsi de la crème de sa cave, Michel s'était imprudemment -exposé, et livré à lui. - -«Une bouteille? se dit-il. Par saint Georges, je vais lui en donner -deux! Ce n'est pas le moment de faire des économies; et, une fois que -l'animal sera complètement ivre, ce sera bien le diable si je n'arrive -pas à lui arracher son secret!» - -Ce fut donc avec une bouteille sous chaque bras qu'il rentra dans la -salle à manger. Il prit deux verres dans le buffet, et les remplit avec -une grâce hospitalière. - ---Je bois à votre santé, mon cousin! s'écria-t-il gaiement. N'épargnez -pas le vin, dans ma maison! - -Debout près de la table, Michel vida son verre. Il le remplit de -nouveau, et revint s'asseoir dans son fauteuil, emportant la bouteille -avec lui. Et bientôt trois verres de vieux champagne, absorbés coup sur -coup, produisaient un changement notable dans sa manière d'être. - ---Savez-vous que vous manquez de vivacité d'esprit, Maurice! -observa-t-il. Vous êtes profond, c'est possible: mais je veux être pendu -si vous avez l'esprit vif! - ---Et qu'est-ce qui vous fait croire que je sois profond? demanda Maurice -avec un air de simplicité amusée. - ---Le fait que vous ne voulez pas d'un compromis avec moi! répondit -Michel, qui commençait à s'exprimer avec beaucoup de difficulté. Vous -êtes profond, Maurice, très profond, de ne pas vouloir de ce compromis! -Et vous avez là un vin qui est bien bon! Ce vin est le seul trait -respectable de la famille Finsbury. Savez-vous que c'est encore plus -rare qu'un titre! bien plus rare! Seulement, quand un homme a dans sa -cave du vin comme celui-là, je me demande pourquoi il ne veut pas d'un -compromis! - ---Mais, vous-même, vous n'en vouliez pas, jusqu'ici! dit Maurice, -toujours souriant. A chacun son tour! - ---Je me demande pourquoi je n'en ai pas voulu! Je me demande pourquoi -vous n'en voulez pas! reprit Michel. Je me demande pourquoi chacun de -nous pense que l'autre n'a pas voulu du compromis! Dites donc, -savez-vous que c'est là un problème très... très re... très remarquable? -ajouta-t-il, non sans orgueil d'avoir enfin triomphé de tous les -obstacles oraux qu'il avait trouvés sur sa route. - ---Et quelle raison croyez-vous que j'aie pour refuser? demanda -adroitement Maurice. - -Michel le regarda bien en face, puis cligna d'un oeil. - ---Ah! vous êtes un malin! dit-il. Tout à l'heure vous allez me demander -de vous aider à sortir de votre pétrin. Et le fait est que je sais bien -que je suis l'émissaire de la Providence; mais, tout de même, pas de -cette manière-là! Vous aurez à vous en tirer tout seul, mon bon ami, ça -vous remontera! Quel terrible pétrin cela doit être, pour un jeune -orphelin de quarante ans: la maison de cuirs, la banque, et tout le -reste! - ---J'avoue que je ne comprends rien à ce que vous voulez dire! déclara -Maurice. - ---Je ne suis pas sûr d'y comprendre grand'chose moi-même! dit Michel. -Voici un vin excellent, monsieur, ex'lent vin. Mais revenons un peu à -votre affaire, hein? Donc, voilà un oncle de prix qui a disparu! Eh -bien! tout ce que je veux savoir, c'est ceci: où est cet oncle de prix? - ---Je vous l'ai dit; il est à Browndean! répondit Maurice, en essuyant -son front à la dérobée, car ces petites attaques répétées commençaient à -le fatiguer réellement. - ---Facile à dire, Brown... Brown... Hé, après tout, pas si facile à dire -que çà! s'écria Michel, irrité. Je veux dire que vous avez beau jeu à me -répondre n'importe quoi. Mais ce qui ne me plaît pas là-dedans, c'est -cette disparition complète d'un oncle! Franchement, Maurice, est-ce -commercial? - -Et il hochait la tête, tristement. - ---Rien n'est plus simple, ni plus clair! répondit Maurice, avec un calme -chèrement payé. Pas l'ombre d'un mystère, dans tout cela! Mon oncle se -repose, à Browndean, pour se remettre de la secousse qu'il a subie dans -l'accident! - ---Ah! oui, dit Michel, une rude secousse! - ---Pourquoi dites-vous cela? s'écria vivement Maurice. - ---Oh! je le dis en m'appuyant sur la meilleure autorité possible! C'est -vous-même qui venez de me le dire! répliqua Michel. Mais si vous me -dites le contraire, à présent, naturellement j'aurai à choisir entre les -deux versions. Le fait est que... que j'ai renversé du vin sur le tapis; -on dit que ça leur fait du bien, aux tapis! Le fait est que notre cher -oncle... Mort, hein?... Enterré? - -Maurice se dressa sur ses pieds. - ---Qu'est-ce que vous dites? hurla-t-il. - ---Je dis que j'ai renversé du vin sur le tapis! répondit Michel en se -levant aussi. Mais c'est égal, je n'ai pas tout renversé! Bien des -amitiés au cher oncle, n'est-ce pas? - ---Vous voulez vous en aller? demanda Maurice. - ---Hé! mon pauvre vieux, il le faut! Forcé d'aller veiller un ami malade! -répondit Michel, en se tenant à la table pour ne pas tomber. - ---Vous ne partirez pas d'ici avant de m'avoir expliqué vos allusions! -déclara Maurice d'un ton féroce. Qu'avez-vous voulu dire? Pourquoi -êtes-vous venu ici? - -Mais l'avoué était déjà parvenu jusqu'à la porte du vestibule. - ---Je suis venu sans aucune mauvaise intention, je vous assure! dit-il en -mettant la main sur son coeur. Je vous jure que je n'ai pas eu d'autre -intention que de remplir mon rôle d'agent de la Providence! - -Puis il parvint jusqu'à la porte de la rue, l'ouvrit, non sans peine, et -descendit vers le fiacre, qui l'attendait. Le cocher, brusquement -réveillé d'un somme, lui demanda où il fallait le conduire. - -Michel s'aperçut que Maurice l'avait suivi sur le seuil de la maison; et -une brillante inspiration lui vint à l'esprit. - -«Ce garçon-là a besoin d'être remonté sérieusement!» songea-t-il. - ---Cocher, conduisez-moi à Scotland-Yard[1]! dit-il tout haut, en se -tenant à la roue. Car, enfin, cocher, il y a quelque chose de louche -dans cet oncle et son accident! Tout cela mérite d'être tiré au clair! -Conduisez-moi à Scotland-Yard! - - [1] La préfecture de police. - ---Vous ne pouvez pas me demander cela pour de bon! dit le cocher, avec -la cordiale sympathie qu'ont toujours ses pareils pour un homme du monde -en état d'ivresse. Ecoutez, monsieur, vous feriez mieux de vous faire -ramener chez vous! Demain matin, vous pourrez toujours aller à -Scotland-Yard! - ---Vous croyez? demanda Michel. Allons, en ce cas, conduisez-moi plutôt -au Bar de la Gaîté! - ---Le Bar de la Gaîté est fermé, monsieur! - ---Eh bien, alors, chez moi! dit Michel, résigné. - ---Mais où cela, monsieur? - ---Ma foi, vraiment, mon ami, je ne sais pas! dit Michel en s'asseyant -dans le fiacre. Conduisez-moi à Scotland-Yard, et, là-bas, nous -demanderons! - ---Mais vous devez bien avoir une carte de visite, dit l'homme à travers -le guichet du plafond. Donnez-moi votre porte-cartes! - ---Quelle prodigieuse intelligence, pour un cocher de fiacre! s'écria -Michel, en passant son porte-cartes au cocher. - -Et celui-ci lut tout haut, à la lumière du gaz: - ---Michel Finsbury, 233, King's Road, Chelsea. Est-ce bien cela, -monsieur? - ---Parfait! s'écria Michel. Conduisez-moi là, si vous y voyez -suffisamment, avec toutes ces maisons qui s'obstinent à rester sens -dessus dessous! - - - - -X - -GÉDÉON FORSYTH ET LE GRAND ERARD - - -Je suis bien sûr que personne d'entre vous n'a lu _le Mystère de -l'Omnibus_, par E. H. B., un roman qui a figuré pendant plusieurs jours -aux devantures des libraires, et puis qui a entièrement disparu de la -surface du globe. Ce que deviennent les livres, une semaine ou deux -après leur publication, où ils vont, à quel usage on les emploie: ce -sont là autant de problèmes qui, bien souvent, m'ont tourmenté pendant -des nuits d'insomnie. Le fait est que personne, à ma connaissance, n'a -lu _le Mystère de l'Omnibus_, par E. H. B., cependant j'ai pu m'assurer -qu'il n'existe plus aujourd'hui que trois exemplaires de cet ouvrage. -L'un se trouve à la bibliothèque du British Museum, d'ailleurs à jamais -rendu inabordable par suite d'une erreur d'inscription au catalogue; un -autre se trouve dans les caves de débarras de la Bibliothèque des -Avocats, à Edimbourg; enfin, le troisième, relié en maroquin, appartient -à notre ami Gédéon Forsyth. Pour vous expliquer le placement actuel de -ce troisième exemplaire, vous allez évidemment supposer que Gédéon a -beaucoup admiré le roman d'E. H. B. Et, je puis vous le dire, vous ne -vous tromperez pas dans cette supposition. Gédéon, aujourd'hui encore, -continue à admirer _le Mystère de l'Omnibus_: il l'admire et il l'aime, -avec une tendresse toute paternelle, car c'est lui-même qui en est -l'auteur. Il l'a signé des initiales de son oncle, M. Edouard Hugues -Bloomfield; mais c'est lui seul qui l'a écrit en entier. Il s'était -d'abord demandé, avant la publication, s'il n'allait pas tout au moins -confier à quelques amis le secret de sa paternité; mais après la -publication, et l'insuccès monumental qui l'a accueillie, la modestie du -jeune romancier est devenue plus pressante; et, sans la révélation que -je vous fais aujourd'hui, le nom de l'auteur de ce remarquable ouvrage -aurait risqué de demeurer à jamais inconnu. - -Cependant, le jour déjà lointain où Michel Finsbury prit son fameux -congé, le livre de Gédéon venait à peine de paraître, et un de ses -exemplaires se trouvait exposé à l'étalage de la marchande de journaux, -dans la Gare de Waterloo: de telle sorte que Gédéon put le voir, avant -de monter dans le train qui allait le conduire à Hampton-Court. Mais, le -croira-t-on? la vue de son oeuvre ne provoqua chez lui qu'un sourire -dédaigneux. «Quelle vaine ambition de paresseux, se dit-il, que celle -d'un faiseur de livres!» Il eut honte de s'être abaissé jusqu'à la -pratique d'un art aussi enfantin. Tout entier à la pensée de sa première -cause, il se sentait enfin devenu un homme. Et la muse qui préside au -roman-feuilleton (une dame qui doit être sans doute d'origine française) -s'envola d'auprès de lui, pour aller se mêler de nouveau à la danse de -ses soeurs, autour des immortelles fontaines de l'Hélicon. - -Durant toute la demi-heure du voyage, de saines et robustes réflexions -pratiques égayèrent l'âme du jeune avocat. A tout instant, il se -choisissait, par la portière du wagon, la petite maison de campagne qui -allait bientôt devenir l'asile de sa vie. Et déjà, en parfait -propriétaire, il projetait des améliorations aux maisons qu'il voyait; à -l'une, il ajoutait une écurie; à l'autre, un jeu de tennis; il -s'imaginait le charmant aspect qu'aurait une troisième, lorsque, en face -d'elle, sur la rivière, il se serait fait construire un pavillon de -bois. «Et quand je pense, se disait-il, qu'il y a une heure à peine -j'étais encore un insouciant jeune sot, uniquement occupé de canotage et -de romans-feuilletons! Je passais à côté des plus ravissantes maisons de -campagne sans même les honorer d'un regard! Comme il faut peu de temps -pour mûrir un homme!» - -Le lecteur intelligent reconnaîtra tout de suite, et d'après ce simple -monologue, les ravages causés dans le coeur de Gédéon par les beaux yeux -de Mlle Hazeltine. L'avocat, au sortir de John Street, avait conduit la -jeune fille dans la maison de son oncle, M. Bloomfield; et ce -personnage, ayant appris de son neveu qu'elle était victime d'une double -oppression, l'avait prise bruyamment sous sa protection. - ---Je me demande qui est le pire des deux, s'était-il écrié: ce vieil -oncle sans scrupules, ou ce grossier jeune coquin de neveu! En tout cas, -je vais tout de suite écrire au _Pall Mall_, pour les dénoncer! Quoi! -Vous dites que non? Pardon, monsieur, il faut qu'ils soient dénoncés! -C'est un devoir public... Comment? Vous dites que cet oncle est un -conférencier radical? En ce cas, oui, vous avez raison, la chose doit -être menée avec plus de réserve! Je suis sûr que ce pauvre oncle aura -été scandaleusement trompé! - -De tout cela résulta que M. Bloomfield ne mit pas à exécution son projet -de lettre à la _Pall Mall Gazette._ Il déclara seulement que miss -Hazeltine avait à être tenue à l'abri des recherches probables de ses -persécuteurs; et comme il se trouvait posséder un yacht, il jugea -qu'aucune autre retraite ne pouvait être plus sûre pour l'infortunée -jeune fille. Le matin même du jour où Gédéon se rendait à Hampton Court, -Julia, en compagnie de M. et de Mme Bloomfield, avait quitté Londres à -bord du yacht familial. Et Gédéon, comme l'on pense, aurait bien aimé -être du voyage: mais son oncle n'avait pas cru devoir lui accorder cette -faveur. «Non, Gid! lui avait-il dit. On va évidemment te filer; il ne -faut pas qu'on te voie avec nous!» Et le jeune homme n'avait pas osé -contester cette étrange illusion; car il craignait que son oncle ne se -relâchât de son beau zèle pour la protection de Julia, s'il découvrait -que l'affaire n'était pas aussi romanesque qu'il se l'était figurée. Au -reste, la discrétion de Gédéon avait eu sa récompense; car le vieux -Bloomfield, en lui posant sur l'épaule sa pesante main, avait ajouté ces -mots, dont la signification avait été aussitôt comprise: «Je devine bien -ce que tu as en tête, Gédéon! Mais si tu veux obtenir cette jeune fille, -il faudra que tu travailles, mon gaillard, entends-tu?» - -Ces agréables paroles avaient déjà contribué à égayer l'avocat lorsque, -ayant pris congé des voyageurs, il était retourné chez lui pour lire des -romans; et, maintenant, pendant que le train l'emportait à Hampton -Court, c'étaient elles encore qui formaient la base fondamentale de ses -viriles rêveries. Et quand il descendit du train et commença à se -recueillir, pour la délicate mission dont il s'était chargé, toujours -encore il avait dans les yeux le fin visage de Julia, et dans les -oreilles les paroles d'adieu de son oncle Edouard. - -Mais bientôt de grosses surprises commencèrent à pleuvoir sur lui. Il -apprit d'abord que, dans tout Hampton Court, il n'y avait aucune villa -Kurnaul, aucun comte Tarnow, ni même absolument aucun comte du tout. -Cela était fort étrange, mais, en somme, il ne le jugea point tout à -fait inexplicable. M. Dickson avait si bien déjeuné qu'il pouvait s'être -trompé en lui donnant l'adresse. «Que doit faire, en pareille -circonstance, un homme pratique, avisé, et ayant l'habitude des -affaires?» se demanda Gédéon. Et il se répondit aussitôt: «Télégraphier -une dépêche brève et nette!» Dix minutes après, nos fils télégraphiques -nationaux transmettaient à Londres l'importante missive que voici: -«Dickson, Hôtel Langham, Londres. Villa et personne inconnues ici; -suppose erreur d'adresse; arriverai par train suivant. Forsyth.» Et, en -effet, Gédéon lui-même ne tarda pas à descendre d'un fiacre devant le -perron de l'Hôtel Langham, avec, sur son front, les marques combinées -d'une extrême hâte et d'un grand effort intellectuel. - -Je ne crois pas que Gédéon oublie jamais l'Hôtel Langham. Il y apprit -que, de même que le comte Tarnow, John Dickson et Ezra Thomas -n'existaient pas. Comment? Pourquoi? Ces deux questions dansaient dans -le cerveau troublé du jeune homme; et, avant que le tourbillon de ses -pensées se fût calmé, il se trouva déposé par un autre fiacre devant la -porte de sa maison. Là, du moins, s'offrait à lui une retraite -accueillante et tranquille! Là, du moins, il pourrait réfléchir à son -aise. Il franchit le corridor, mit sa clef dans la serrure, et ouvrit la -porte, déjà rasséréné. La chambre était toute noire, car la nuit était -venue. Mais Gédéon connaissait sa chambre, il savait où se trouvaient -les allumettes, dans le coin droit, sur la cheminée. Et il s'avança -résolument, et, ce faisant, il se cogna contre un corps lourd, à un -endroit où aucun corps de ce genre n'aurait dû exister. Il n'y avait -rien dans cet endroit, quand Gédéon était sorti. Il avait fermé la porte -à clef, derrière lui; il l'avait trouvée fermée à clef quand il était -revenu; personne ne pouvait être entré; et ce n'était guère probable, -non plus, que les meubles pussent, d'eux-mêmes, changer leur position. -Et cependant, sans l'ombre d'un doute, il y avait quelque chose là! -Gédéon étendit ses mains, dans les ténèbres. Oui, il y avait quelque -chose, quelque chose de grand, quelque chose de poli, quelque chose de -froid! - -«Que le ciel me pardonne! songea Gédéon; on dirait un piano!» - -Il se rappela qu'il avait des allumettes dans la poche de son gilet, et -en alluma une. - -Ce fut effectivement un piano qui s'offrit à son regard stupéfait; un -vaste et solennel instrument, encore tout humide d'avoir été exposé à la -pluie. Gédéon laissa brûler l'allumette jusqu'au bout, et puis, de -nouveau, les ténèbres se refermèrent autour de son ahurissement. Alors, -d'une main tremblante, il alluma sa lampe, et s'approcha. De près ou de -loin, le doute n'était pas permis: l'objet était bien un piano. C'était -bien un piano qui se tenait là, impudemment, dans un endroit où sa -présence était un démenti à toutes les lois naturelles! - -Gédéon ouvrit le clavier et frappa un accord. Aucun son ne troubla le -silence de la chambre. «Serais-je malade?» se dit le jeune homme, -pendant que son coeur s'arrêtait de battre. Il s'assit devant le piano, -s'obstina rageusement dans ses tentatives pour rompre le silence, tantôt -au moyen de brillants arpèges, tantôt au moyen d'une sonate de -Beethoven, que jadis (dans des temps plus heureux) il avait connue comme -l'une des oeuvres les plus sonores de ce puissant compositeur. Et -toujours pas un son! Il donna sur les touches deux grands coups de ses -poings fermés. La chambre resta silencieuse comme un tombeau. - -Le jeune avocat se redressa en sursaut. - ---Je suis devenu complètement sourd, s'écria-t-il tout haut, et personne -ne le sait que moi! La pire des malédictions de Dieu s'est abattue sur -moi! - -Ses doigts rencontrèrent la chaîne de sa montre. Aussitôt, il tira sa -montre, et l'appliqua à son oreille: il en entendait parfaitement le -tic-tac. - ---Je ne suis pas sourd! dit-il. C'est pis encore, je suis fou! Ma raison -m'a abandonné pour toujours! - -Il promena autour de lui, dans la chambre, un regard inquiet, et aperçut -notamment le fauteuil dans lequel M. Dickson s'était installé. Un bout -de cigare traînait encore au pied du fauteuil. - -«Non, songea-t-il, cela ne peut avoir été un rêve. C'est ma tête qui -déménage, évidemment! Ainsi, par exemple, il me semble que j'ai faim; ce -sera sans doute encore une hallucination! Mais, tout de même, je vais -faire l'expérience. Je vais m'offrir encore un bon dîner! Je vais aller -dîner au Café Royal, d'où il est bien possible que j'aie à être -directement transporté dans un asile.» - -Tout le long de son chemin, dans la rue, avec une curiosité morbide, il -se demanda comment allait se trahir son terrible mal. Allait-il assommer -un garçon? ou vouloir manger son verre? Et c'est ainsi qu'il se dirigea -en courant vers le Café Royal, avec la crainte angoissante de découvrir -que l'existence de cet établissement était, elle aussi, une -hallucination. - -Mais la lumière, le mouvement, le bruit joyeux du café eurent vite fait -de le réconforter. Il eut en outre la satisfaction de reconnaître le -garçon qui le servait d'ordinaire. Le dîner qu'il commanda ne lui fit -pas l'effet d'être trop incohérent, et il éprouva, à le manger, une -satisfaction où il ne put découvrir rien d'anormal. «Ma parole, se -dit-il, je renais à l'espoir. Peut-être me suis-je affolé trop tôt? En -pareille circonstance, qu'aurait fait Robert Skill?» Ce Robert Skill -était, ai-je besoin de vous le dire? le principal héros du _Mystère de -l'Omnibus_. Gédéon avait incarné en lui son idéal d'intelligence subtile -et de ferme décision. Aussi ne pouvait-il pas douter que Robert Skill, -dans une circonstance pareille à celle où il se trouvait lui-même, -aurait certainement agi de la façon la plus sage et la meilleure -possible. Restait seulement à savoir ce qu'il aurait fait. «Quelle -qu'eût été sa décision, se dit encore le jeune romancier, Robert Skill -l'eût exécutée séance tenante.» Mais lui-même, malheureusement, ne -voyait devant lui, pour l'instant qu'une seule chose à faire, qui était -de s'en retourner dans sa chambre, son dîner fini. Et c'est donc ce -qu'il fit séance tenante, à l'imitation de son noble héros. - -Mais, quand il fut rentré chez lui, il s'aperçut que décidément aucune -inspiration ne lui venait en aide. Et il se tint debout, sur le seuil, -considérant avec stupeur l'instrument mystérieux. Toucher au clavier, -une fois de plus, c'était au-dessus de ses forces: que le piano eût -gardé son incompréhensible silence, ou qu'il lui eût répondu par tous -les fracas des trompettes du jugement dernier, il sentait que sa frayeur -n'aurait pu que s'en accroître. «Ce doit être une farce qu'on m'aura -faite! songea-t-il, encore qu'elle me semble bien laborieuse et bien -coûteuse! Mais si ce n'est pas une farce, qu'est-ce que cela peut être? -En procédant par élimination, comme a procédé Robert Skill pour -découvrir l'auteur de l'assassinat de lord Bellew, je suis forcément -amené à conclure que ceci ne peut être qu'une farce!» - -Pendant qu'il raisonnait ainsi, ses yeux tombèrent sur un objet qui lui -parut une nouvelle confirmation de son hypothèse: à savoir, la pagode de -cigares que Michel avait construite sur le piano. «Qu'est-ce que cela?» -se demanda Gédéon. Et, s'approchant, il démolit la pagode, d'un coup de -poing. «Une clef? se dit-il ensuite. Quelle singulière façon de la -déposer là!» - -Il fit le tour de l'instrument, et aperçut, sur le côté, la serrure du -couvercle. «Ah! ah! voici à quoi correspond cette clef! poursuivit-il. -Evidemment, ces deux farceurs auront voulu que je regarde à l'intérieur -du piano! Etrange, en vérité, de plus en plus étrange!» Sur quoi, il -tourna la clef dans la serrure, et souleva le couvercle. - - * * * * * - -Dans quelles angoisses, dans quels accès de résolution fugitive, dans -quels abîmes de désespoir Gédéon passa la nuit qui suivit, je préfère -que mes lecteurs ne le sachent jamais. - -La petite chanson des moineaux de Londres, le lendemain matin, le trouva -épuisé, harassé, anéanti, et avec un esprit toujours vide du moindre -projet. Il se leva, et, misérablement, regarda des fenêtres closes, une -rue déserte, la lutte du gris de l'aube avec le jaune des becs de gaz. -Il y a des matinées où la ville tout entière semble s'éveiller avec une -migraine: c'était une de ces matinées-là, et la migraine tenaillait -également la nuque et les tempes du pauvre Gédéon. - -«Déjà le jour! se dit-il, et je n'ai encore rien trouvé! Il faut que -cela finisse!» Il referma le piano, mit la clef dans sa poche, et sortit -pour aller prendre son café au lait. Pour la centième fois son cerveau -tournait comme une roue de moulin, broyant un mélange de terreurs, de -dégoûts, et de regrets. Appeler la police, lui livrer le cadavre, -couvrir les murs de Londres d'affiches décrivant John Dickson et Ezra -Thomas, remplir les journaux de paragraphes intitulés: _le Mystère du -Temple, le Piano macabre, M. Forsyth admis à fournir caution_: c'était -là une ligne de conduite possible, facile, et même, en fin de compte, -assez sûre; mais, à bien y réfléchir, elle ne laissait pas d'avoir ses -inconvénients. Agir ainsi, n'était-ce pas révéler au monde toute une -série de détails sur Gédéon lui-même qui n'avaient rien à gagner à être -révélés? Car, enfin, un enfant se serait méfié de l'histoire des deux -aventuriers, et lui, Gédéon, tout de suite il l'avait avalée. Le plus -misérable avocaillon aurait refusé d'écouter des clients qui se -présentaient à lui dans des conditions aussi irrégulières; et lui, il -les avait complaisamment écoutés. Et si encore il s'était borné à les -écouter! Mais il s'était mis en route pour la commission dont ils -l'avaient chargé: lui, un avocat, il avait entrepris une commission -bonne tout au plus pour un détective privé! Et pour comble, hélas! il -avait consenti à prendre l'argent que lui offraient ses visiteurs! «Non, -non, se dit-il. La chose est trop claire, je vais être déshonoré! J'ai -brisé ma carrière pour un billet de cinq livres!» - -Après trois gorgées de cette chaude, visqueuse, et boueuse tisane qui -passe, dans les tavernes de Londres, pour une décoction de la graine du -caféier, Gédéon comprit qu'il y avait tout au moins un point sur lequel -aucune hésitation n'était possible pour lui. La chose avait à être -réglée sans le secours de la police! Mais encore avait-elle à être -réglée d'une façon quelconque et sans retard. De nouveau Gédéon se -demanda ce qu'aurait fait Robert Skill: que peut faire un homme -d'honneur pour se débarrasser d'un cadavre honorablement acquis? Aller -le déposer au coin de la rue voisine? c'était soulever dans le coeur des -passants une curiosité désastreuse. Le jeter dans une des cheminées de -la ville? toute sorte d'obstacles matériels rendaient une telle -entreprise presque impraticable. Lancer le corps par la portière d'un -wagon, ou bien du haut de l'impériale d'un omnibus: hélas! il n'y -fallait point penser. Amener le corps sur un yacht et le noyer ensuite, -oui, cela se concevait déjà mieux: mais que de dépenses, pour un homme -de ressources restreintes! La location du yacht, l'entretien de -l'équipage, tout cela aurait été ruineux même pour un capitaliste. -Soudain, Gédéon se rappela les pavillons, en forme de bateaux, qu'il -avait vus la veille sur la Tamise. Et ce souvenir fut pour lui un trait -de lumière. - -Un compositeur de musique--appelé, par exemple, Jimson,--pouvait fort -bien, comme jadis le musicien immortalisé par Hogarth, souffrir dans son -inspiration du tapage de Londres. Il pouvait fort bien être pressé par -le temps, pour achever un opéra: par exemple, un opéra-comique intitulé -_Orange Pekoe_; une légère fantaisie chinoise dans le genre du _Mikado_. -_Orange Pekoe_, musique de Jimson--«le jeune maëstro, un des maîtres les -mieux doués de notre nouvelle école anglaise--le ravissant quintette des -mandarins, une vigoureuse entrée des batteries, etc., etc.,» d'un seul -coup, le personnage complet de Jimson, avec sa musique, se dressa en -pied dans l'esprit de Gédéon. Quoi de plus naturel, quoi de plus -acceptable, que l'arrivée soudaine de Jimson dans un tranquille village -des bords de l'eau, en compagnie d'un grand piano à queue et de la -partition inachevée d'_Orange Pekoe_? La disparition du susdit maëstro, -quelques jours plus tard, ne laissant derrière lui qu'un piano, vidé de -ses cordes; cela, assurément, paraîtrait moins naturel. Mais cela même -ne serait pas tout à fait inexplicable. On pourrait fort bien, en somme, -supposer que Jimson, devenu fou par suite des difficultés d'un choeur en -double fugue, avait commencé par détruire son piano, et s'était enfin -jeté lui-même dans la rivière. N'était-ce pas là, en vérité, une -catastrophe tout à fait digne d'un jeune musicien de la nouvelle école? - -«Pardieu, il faudra bien que ça marche comme ça! s'écria Gédéon. Jimson -va nous tirer d'affaire!» - - - - -XI - -LE MAËSTRO JIMSON - - -M. Edouard Hugues Bloomfield ayant annoncé l'intention de diriger son -yacht du côté de Maidenhead, on ne s'étonnera pas que le maëstro Jimson -ait porté son choix vers une direction opposée. Dans le voisinage de la -gentille bourgade riveraine de Padwick, il se souvenait d'avoir vu, -récemment encore, un ancien pavillon sur pilotis, poétiquement abrité -par un bouquet de saules. Ce pavillon l'avait toujours séduit par un -certain air d'abandon et de solitude, lorsque, dans ses parties de -canotage, il était passé près de lui; et il avait même eu l'intention -d'y placer une des scènes du _Mystère de l'Omnibus_; mais il avait dû y -renoncer, au dernier moment, en raison des difficultés imprévues que lui -avait présentées la nécessité d'une description appropriée au charme de -l'endroit. Il y avait renoncé, et maintenant il s'en félicitait en -songeant qu'il allait avoir à se servir du pavillon pour un usage -infiniment plus sérieux. - -Jimson, personnage de la mise la plus banale, mais de manières -particulièrement insinuantes, n'eut pas de peine à obtenir que le -propriétaire du pavillon le lui louât pour une durée d'un mois. Le prix -du loyer, d'ailleurs insignifiant, fut convenu aussitôt, la clef fut -échangée contre une petite avance d'argent, et Jimson se hâta de revenir -à Londres, pour s'occuper du transport du piano. - ---Je serai de retour demain matin, sans faute! déclara-t-il au -propriétaire. On attend mon opéra avec tant d'impatience, voyez-vous? -que je n'ai pas une minute à perdre pour le terminer! - -Et, en effet, vers une heure de l'après-midi, le lendemain, vous auriez -pu voir Jimson cheminant sur la route qui longe le fleuve, entre Padwick -et Haverham. Dans une de ses mains il tenait un panier, renfermant des -provisions; dans l'autre, une petite valise où se trouvait sans doute la -partition inachevée. On était au début d'octobre; le ciel, d'un gris de -pierre, était parsemé d'alouettes, la Tamise brillait faiblement comme -un miroir de plomb, et les feuilles jaunes des marronniers craquaient -sous les pieds du compositeur. Il n'y a point de saison, en Angleterre, -qui stimule davantage les forces vitales, et Jimson, bien qu'il ne fût -pas sans quelques ennuis, fredonnait un air (de sa composition, -peut-être?) tout en marchant. - -A deux ou trois milles au-dessus de Padwick, la berge de la Tamise est -particulièrement solitaire. Sur la berge opposée, les arbres d'un parc -arrêtent l'horizon, ne laissant entrevoir que le haut des cheminées -d'une vieille maison de campagne. Sur la berge de Padwick, entre les -saules, s'avance le pavillon, un ancien bateau hors d'usage, et si -souillé par les larmes des saules avoisinants, si dégradé, si battu des -vents, si négligé, si hanté de rats, si manifestement transformé en un -magasin de rhumatismes que j'aurais, pour ma part, une forte répugnance -à m'y installer. - -Et pour Jimson aussi ce fut un moment assez lugubre, celui où il enleva -la planche qui servait de pont-levis à sa nouvelle demeure, et où il se -trouva seul dans cette malsaine forteresse. Il entendait les rats courir -et sauter sous le plancher, les gonds de la porte gémissaient comme des -âmes en peine; le petit salon était encombré de poussière, et avait une -affreuse odeur d'eau moisie. Non, on ne pouvait point considérer cela -comme un domicile bien gai, même pour un compositeur absorbé dans une -oeuvre chérie; mais combien moins gai encore pour un jeune homme tout -bourrelé d'alarmes, et occupé à attendre l'arrivée d'un cadavre! - -Il s'assit, nettoya de son mieux une moitié de la table, et attaqua le -déjeuner froid que contenait son panier. En prévision d'une enquête -possible sur le sort de Jimson, il avait jugé indispensable de ne pas se -laisser voir: de telle sorte qu'il était résolu à passer la journée -entière sans sortir du pavillon. Et, toujours afin de corroborer sa -fable, il avait apporté dans sa valise non seulement de l'encre et des -plumes, mais un gros cahier de papier à musique, du format le plus -imposant qu'il avait pu trouver. - -«Et maintenant, à l'ouvrage!» se dit-il, dès qu'il eut satisfait son -appétit. «Il faut que je laisse des traces de l'activité de mon -personnage!» Et il écrivit, en belles lettres rondes: - - ORANGE PEKOE - - _Op. 17_ - - _J.-B. JIMSON_ - - PARTITION DE PIANO ET CHANT - -«Je ne suppose pas que les grands compositeurs commencent leur travail -de cette manière-là, songea Gédéon; mais Jimson est un original, et -d'ailleurs je serais bien en peine de commencer autrement. Une dédicace, -à présent, voilà qui ferait un excellent effet. Par exemple: _Dédié -à..._ voyons!... _Dédié à William Ewart Gladstone, par son respectueux -serviteur J.-B. J._ Allons, il faut tout de même y ajouter un peu de -musique! Je ferai mieux d'éviter l'ouverture: je crains que cette partie -n'offre trop de difficultés. Si j'essayais d'un air pour le ténor? A la -clef,--oh! soyons ultra-moderne!--sept bémols!» - -Il fit comme il disait, non sans peine, puis s'arrêta et se mit à -mâchonner le bout de son porte-plume. La vue d'une feuille de papier -réglé ne suffit pas toujours pour provoquer l'inspiration, surtout chez -un simple amateur; et la présence de sept bémols à la clef n'est pas non -plus un encouragement à l'improvisation. Gédéon jeta sous la table la -feuille commencée. - -«Ces ébauches jetées sous la table aideront à reconstituer la -personnalité artistique de Jimson!» se dit-il pour se consoler. Et de -nouveau il sollicita la muse, en divers tons et sur diverses feuilles de -papier; mais tout cela avec si peu de résultats qu'il en fut effaré. -«C'est étrange comme il y a des jours où on n'est pas en train! se -dit-il; et pourtant il faut absolument que Jimson laisse quelque chose!» -Et de nouveau il trima sur sa tâche. - -Bientôt la fraîcheur pénétrante du pavillon commença à l'envahir tout -entier. Il se leva, et, à la contrariété évidente des rats, marcha de -long en large dans la chambre. Hélas! il ne parvenait pas à se -réchauffer. «C'est absurde! se dit-il. Tous les risques me sont -indifférents, mais je ne veux pas attraper une bronchite. Il faut que je -sorte de cette caverne!» - -Il s'avança sur le balcon, et, pour la première fois, regarda du côté de -la rivière. Et aussitôt il tressaillit de surprise. A quelques cents pas -plus loin, un yacht reposait à l'ombre des saules. Un élégant canot se -balançait à côté du yacht; les fenêtres de celui-ci étaient cachées par -des rideaux d'une blancheur de neige; et un drapeau flottait à la poupe. -Et plus Gédéon considérait ce yacht, plus son dépit se mêlait de -stupéfaction. Ce yacht ressemblait extrêmement à celui de son oncle: -Gédéon aurait même juré que c'était bien celui de son oncle, sans deux -détails qui rendaient l'identification impossible. Le premier détail, -c'était que son oncle s'était dirigé vers Maidenhead, et ne pouvait donc -se trouver à Padwick; le second, encore plus probant, c'était que le -drapeau attaché à l'arrière était le drapeau américain. - -«Tout de même, quelle singulière ressemblance!» songea Gédéon. - -Et, pendant qu'ainsi il regardait et réfléchissait, une porte s'ouvrit, -et une jeune dame s'avança sur le pont. En un clin d'oeil, l'avocat -était rentré dans son pavillon: il venait de reconnaître Julia -Hazeltine. Et, l'observant par la fenêtre, il vit qu'elle descendait -dans le canot, prenait les rames en main, et venait résolument vers -l'endroit où il se trouvait. - -«Allons! je suis perdu!» se dit-il. Et il se laissa tomber sur sa -chaise. - ---Bonjour, mademoiselle, dit, du rivage, une voix que Gédéon reconnut -comme étant celle de son propriétaire. - ---Bonjour, monsieur! répondit Julia. Mais je ne vous reconnais pas: qui -êtes-vous? Oh! oui, je me rappelle! C'est vous qui m'avez permis, hier, -de venir peindre à l'aquarelle, dans ce vieux pavillon! - -Le coeur de Gédéon bondit d'épouvante. - ---Mais oui, c'est moi! répondit l'homme. Et ce que je voulais vous dire -à présent, c'est que je ne pouvais plus vous le permettre! Mon pavillon -est loué! - ---Loué? s'écria Julia. - ---Loué pour un mois! reprit l'homme. Ça vous paraît drôle, hein? Je me -demande ce que ce monsieur peut bien vouloir en faire? - ---Quelle idée romantique! murmura Julia. C'est un monsieur? Comment -est-il? - -Ce dialogue entre le canot et le rivage avait lieu tout contre le -pavillon: pas un mot n'en était perdu pour le jeune maëstro. - ---C'est un homme à musique, répondit le propriétaire, ou tout au moins -voilà ce qu'il m'a dit! Venu ici pour écrire un opéra! - ---Vraiment? s'écria Julia. Jamais je n'ai rien rêvé d'aussi délicieux. -Mais alors, nous pourrons nous glisser jusqu'ici la nuit, et l'entendre -improviser! Comment s'appelle-t-il? - ---Jimson! dit l'homme. - ---Jimson? répéta Julia, en interrogeant vainement sa mémoire. - -Mais, en vérité, notre jeune école de musique anglaise possède tant de -beaux génies que nous n'apprenons guère leurs noms que lorsque la reine -les nomme baronets. - ---Vous êtes sûr que c'est bien ce nom-là? reprit Julia. - ---Il me l'a épelé lui-même! répondit le propriétaire. Et son opéra -s'appelle... attendez donc... une espèce de thé! - ---Une _Espèce de Thé_! s'écria la jeune fille. Quel titre singulier pour -un opéra! Mon Dieu! que je voudrais en connaître le sujet!--Et Gédéon -entendait flotter dans l'air son charmant petit rire.--Il faut -absolument que nous fassions connaissance avec ce M. Jimson! Je suis sûr -qu'il doit être bien intéressant! - ---Pardon, mademoiselle, mais il faut que je m'en aille! On m'attend à -Haverham! - ---Oh! que je ne vous retienne pas, mon brave homme! dit Julia. Bon -après-midi! - ---Et à vous pareillement, mademoiselle! - -Gédéon se tenait assis dans sa cabine, en proie aux pensées les plus -harcelantes. Il se voyait ancré à ce pavillon pourri, attendant la venue -d'un cadavre intempestif: et voilà que, autour de lui, les curiosités -s'agitaient, voilà que de jeunes dames se proposaient de venir l'épier -la nuit, en façon de partie de plaisir! Cela signifiait les galères pour -lui; mais ce n'était pas cela encore qui l'affligeait le plus. Ce qui -l'affligeait surtout, c'était l'impardonnable légèreté de Julia. Cette -jeune fille était prête à faire connaissance avec le premier venu; elle -n'avait aucune réserve, rien de l'émail d'une personne comme il faut! -Elle causait familièrement avec la brute qu'était son propriétaire; elle -se prenait d'un intérêt immédiat et franchement avoué pour la misérable -créature qu'était Jimson! Déjà, sans doute, elle avait formé le projet -d'inviter Jimson à venir prendre le thé avec elle! Et c'était pour une -jeune fille comme celle-là qu'un homme comme lui, Gédéon... «Honte à -toi, coeur viril!» - -Il fut interrompu dans ses songeries par un bruit qui, aussitôt, le -décida à se cacher derrière la porte. Miss Hazeltine, sans se préoccuper -de la défense du propriétaire, venait de grimper à bord de son pavillon. -Son projet d'aquarelle lui tenait au coeur; et comme, à en juger par le -silence du pavillon, elle supposait que Jimson n'était pas encore -arrivé, elle résolut de profiter de l'occasion pour achever l'oeuvre -d'art commencée la veille. Et elle s'assit sur le balcon, installa son -album et sa boîte de couleurs, et bientôt Gédéon l'entendit chantant sur -son travail. De temps à autre, seulement, sa chanson s'interrompait. -C'était quand Julia ne retrouvait plus, dans sa mémoire, quelqu'une de -ces aimables petites recettes qui servent à la pratique du jeu de -l'aquarelle, ou du moins qui y servaient dans notre bon vieux temps; car -on m'a dit que les jeunes fille d'à présent se sont émancipées de ces -recettes où dix générations de leurs mères et grand'mères s'étaient -fidèlement soumises; mais Julia, qui probablement avait étudié sous -Pitman, était encore de la vieille école. - -Gédéon, pendant tout ce temps, se tenait derrière la porte, craignant de -bouger, craignant de respirer, craignant de penser à ce qui allait -suivre. Chaque minute de son incarcération lui valait un surcroît -d'ennuis et de détresse. Du moins se disait-il, avec gratitude, que -cette phase spéciale de sa vie ne pouvait pas durer éternellement; et il -se disait que, quoi qu'il dût lui arriver ensuite (fût-ce le bagne! -ajoutait-il avec amertume, et d'ailleurs avec irréflexion), il ne -pourrait manquer de s'en trouver soulagé. Il se rappela que, au collège, -de longues additions mentales lui avaient souvent servi de refuge contre -l'ennui du piquet ou du cabinet noir, et, cette fois encore, il essaya -de se distraire en additionnant indéfiniment le chiffre deux à tous les -chiffres formés par des additions antérieures. - -Ainsi s'occupaient ces deux jeunes personnes,--Gédéon procédant -résolument à ses additions, Julia déposant vigoureusement sur son album -des couleurs qui gémissaient de se trouver réunies,--lorsque la -Providence envoya dans leurs eaux un paquebot à vapeur qui, en -soufflant, remontait la Tamise. Tout le long des berges, l'eau s'enflait -et retombait, les roseaux bruissaient; le pavillon lui-même, ce vieux -bateau depuis longtemps accoutumé au repos, retrouva soudain son humeur -voyageuse d'autrefois, et se mit à exécuter un petit tangage. Puis le -paquebot passa, les vagues s'aplanirent, et Gédéon, tout à coup, -entendit un cri poussé par Julia. Regardant par la fenêtre, il vit la -jeune fille debout sur le balcon, occupée à suivre des yeux son canot, -qui, entraîné par le courant, s'en retournait vers le yacht. Et je dois -dire que l'avocat, en cette occasion, déploya une promptitude d'esprit -digne de son héros, Robert Skill. D'un seul effort de sa pensée, il -prévit ce qui allait suivre; d'un seul mouvement de son corps, il se -jeta à terre, et se cacha sous la table. - -Julia, de son côté, ne se rendait pas entièrement compte de la gravité -de sa situation. Elle voyait bien qu'elle avait perdu le canot, et elle -n'était pas sans inquiétude au sujet de sa prochaine entrevue avec M. -Bloomfield; mais elle ne doutait pas de pouvoir sortir du pavillon, car -elle connaissait l'existence de la planche pont-levis, donnant sur la -berge. - -Elle fit le tour du balcon, mais pour trouver la porte du pavillon -ouverte, et la planche ôtée. D'où elle conclut avec certitude que Jimson -devait être arrivé, et, par conséquent, se trouvait dans le pavillon. Ce -Jimson devait être un homme bien timide, pour avoir souffert une telle -invasion de sa résidence sans faire aucun signe: et cette pensée releva -le courage de Julia, car, à présent, la jeune fille était forcée de -recourir à l'assistance du musicien, la planche étant trop lourde pour -ses seules forces. Elle frappa donc sur la porte ouverte. Puis elle -frappa de nouveau. - ---Monsieur Jimson, cria-t-elle, venez, je vous en prie! _Il faut_ que -vous veniez, tôt ou tard, puisque je ne puis pas sortir d'ici sans votre -aide! Allons, ne soyez pas si agaçant! Venez, je vous en prie! - -Mais toujours pas de réponse. - -«S'il est là, il faut qu'il soit fou!» se dit-elle avec un petit -frisson. Mais elle songea ensuite qu'il était peut-être allé se promener -en bateau, comme elle avait fait elle-même. En ce cas, forcée qu'elle -était à attendre, elle pouvait fort bien visiter la cabine: sur quoi, -sans autre réflexion, elle entra. Et je n'ai pas besoin de dire que, -sous la table où il gisait dans la poussière, Gédéon sentit que son -coeur s'arrêtait de battre. - -En premier lieu, Julia aperçut les restes du déjeuner de Jimson. «Du -pâté, des fruits, des gâteaux! songea-t-elle. Il mange de gentilles -choses! Je suis sûre que c'est un homme délicieux. Je me demande s'il a -aussi bonne apparence que M. Forsyth? Mme Jimson, je ne crois pas que -cela sonne aussi bien que Mme Forsyth! Mais, d'autre part, il y a ce -prénom de Gédéon qui est vraiment affreux! Oh! et voici un peu de sa -musique, aussi! c'est charmant! _Orange Pekoe_, c'était donc cela que le -vieux bonhomme appelait une _espèce de thé_!» Et Gédéon entendit un -petit rire. «_Adagio molto expressivo, siempre legato_,» lut-elle -ensuite (car j'ai oublié de vous dire que Gédéon était très suffisamment -outillé pour toute la partie littéraire du métier de compositeur). -«Comme c'est singulier, de donner toutes ces indications et de n'écrire -que deux ou trois notes! Oh! mais voici une feuille où il y en a -davantage! _Andante patetico._» Et elle commença à examiner la musique. -«Mon Dieu, se dit-elle, cela doit être terriblement moderne, avec tous -ces bémols! Voyons un peu l'air? C'est étrange, mais il me semble le -connaître!» Elle commença à le fredonner, et, tout à coup, éclata de -rire. «Mais c'est _Tommy, dérange-toi donc pour ton oncle_!» -s'écria-t-elle tout haut, remplissant d'amertume l'âme de Gédéon. «Et -_Andante patetico_, et sept bémols! cet homme doit être un simple -imposteur!» - -Au même instant lui arriva, de sous la table, un bruit confus et -bizarre, comme celui que ferait une poule qui éternuerait; et cet -éternuement fut suivi du bruit d'un choc, comme si quelque chose s'était -heurté à la table; et le choc lui-même fut suivi d'un sourd grognement. - -Julia s'enfuit vers la porte; mais, arrivée là, elle se retourna, -résignée à braver le danger. Personne ne la poursuivait. Seuls, les -bruits continuaient: sous la table, quelque chose se livrait à une série -indéfinie d'éternuements: et voilà tout! - -«Certes, songea Julia, c'est là une conduite bien étrange! Ce Jimson ne -peut pas être un homme du monde!» - -Le premier éternuement du jeune avocat avait troublé, dans leur ancien -repos, les innombrables grains de poussière qui sommeillaient sous la -table: à présent, un fort accès de toux avait succédé aux éternuements. - -Julia commençait à éprouver une certaine compassion. - ---Je crains que vous ne soyez vraiment souffrant! dit-elle en -s'approchant un peu. Je vous en supplie, ne restez pas plus longtemps -sous cette table, monsieur Jimson! Vraiment, cela ne vous vaut rien. - -Le maëstro ne répondit que par une toux désolante. Mais, dès l'instant -suivant, l'intrépide jeune fille était à genoux devant la table, et les -deux visages se trouvaient face à face. - ---Dieu puissant! s'écria miss Hazeltine en se redressant d'un bond. M. -Forsyth qui est devenu fou! - ---Je ne suis pas fou! dit le jeune homme en se dégageant misérablement -de sa cachette. Bien chère miss Hazeltine, je vous jure, à deux genoux, -que je ne suis pas fou! - ---Vous êtes fou! s'écria-t-elle, toute haletante. - ---Je sais, dit-il, que, pour un oeil superficiel, ma conduite peut -sembler singulière! - ---Si vous n'êtes pas fou, votre conduite était monstrueuse, s'écria la -jeune fille en rougissant, et prouvait que vous ne vous souciiez pas le -moins du monde de mes tourments! - ---Je sais... j'admets cela! dit courageusement Gédéon. - ---C'était une conduite abominable! insista Julia. - ---Je sais qu'elle doit avoir ébranlé votre estime pour moi! répondit -l'avocat. Mais, chère miss Hazeltine, je vous supplie de m'entendre -jusqu'au bout! Ma manière d'agir, pour étrange qu'elle paraisse, n'est -cependant pas incapable d'explication. Et le fait est que je ne veux pas -et ne puis pas continuer à exister sans... sans l'estime d'une personne -que j'admire... Le moment est mal choisi pour parler de cela, je le sens -bien, mais je répète mon expression: sans l'estime de la seule personne -que j'admire! - -Un reflet de satisfaction se montra sur le visage de miss Hazeltine. - ---Fort bien! dit-elle. Sortons de cette froide caverne, et allons nous -asseoir sur le balcon... Là! Et maintenant, reprit-elle en s'installant, -parlez! Je veux tout savoir! - -Elle releva les yeux sur le jeune homme; et, en le voyant debout devant -elle avec une mine toute décontenancée, la folle enfant éclata de rire. -Son rire était une chose bien faite pour ravir le coeur d'un amoureux: -il sonnait légèrement, sur la rivière, comme un chant d'oiseau, répété -plus loin par les échos du rivage. Et cependant il y avait une créature -que ce rire n'égayait pas: cette créature était l'infortuné admirateur -de la jeune fille. - ---Miss Hazeltine, dit-il d'une voix ennuyée, Dieu sait que je vous parle -sans mauvais vouloir; mais je trouve que vous montrez en tout cela bien -de la légèreté! - -Julia ouvrit sur lui de grands yeux. - ---Je ne puis retirer le mot! dit-il. Déjà vous m'avez fait une peine -atroce lorsque je vous ai entendue bavarder, tantôt, avec le vieux -pêcheur. Vous faisiez voir une curiosité au sujet de Jimson... - ---Mais Jimson se trouve être vous-même! objecta Julia. - ---Admettons cela! s'écria l'avocat; mais, tout à l'heure, vous ne le -saviez pas! Qu'était pour vous Jimson? En quoi pouvait-il vous -intéresser? Miss Hazeltine, vous m'avez déchiré le coeur! - ---Oh! par exemple, ceci est trop fort! répliqua sévèrement Julia. Quoi? -Après vous être conduit de la façon la plus extraordinaire, vous -prétendez être capable de m'expliquer votre conduite, et voilà que, au -lieu de l'expliquer, vous vous mettez à m'insulter! - ---C'est juste! répondit le pauvre Gédéon. Je... Je vais tout vous -confier! Quand vous saurez toute l'histoire, vous pourrez m'excuser. - -Et, s'asseyant près d'elle sur le banc, il étala devant elle sa -misérable histoire. - ---Oh! monsieur Forsyth, s'écria-t-elle quand il eut fini, je regrette si -fort mon rire de tout à l'heure! Vous étiez bien drôle, c'est certain; -mais je vous assure que je regrette d'avoir ri! - -Et elle lui tendit sa main, que Gédéon garda dans la sienne. - ---Tout ceci ne va pas vous donner trop mauvaise opinion de moi? -demanda-t-il tendrement. - ---Le fait que vous ayez tant d'ennuis et de misères? Non, certes, -monsieur, non! s'écria-t-elle.--Et, dans l'ardeur de son mouvement, elle -tendit vers lui son autre main, dont il s'empara également.--Vous pouvez -compter sur moi! ajouta-t-elle. - ---Vraiment? fit Gédéon. Eh bien! j'y compterai! Je reconnais que -l'instant n'est peut-être pas très bien choisi pour parler de tout cela! -Mais je n'ai aucun ami... - ---Ni moi non plus! dit Julia. Mais ne croyez-vous pas qu'il serait temps -pour vous de me rendre mes mains? - ---_La ci darem la mano!_ répondit l'avocat. Laissez-les-moi une minute -encore! J'ai si peu d'amis! reprit-il. - ---Je croyais que c'était une mauvaise note, pour un jeune homme, de -n'avoir pas d'amis! observa Julia. - ---Oh! mais j'ai des masses d'amis! s'écria Gédéon. Ce n'était pas cela -que je voulais dire! Je sens que le moment est mal choisi! Mais, oh! -Julia, si vous pouviez seulement vous voir telle que vous êtes! - ---Monsieur Forsyth!... - ---Ne m'appelez pas de ce sale nom! s'écria le jeune homme. Appelez-moi -Gédéon! - ---Oh! jamais cela! laissa échapper Julia. Et puis il y a si peu de temps -encore que nous nous connaissons! - ---Mais pas du tout! protesta Gédéon. Il y a très longtemps que nous nous -sommes rencontrés à Bournemouth! Jamais, depuis lors, je ne vous ai -oubliée! Dites-moi que vous ne m'avez jamais oublié non plus! Dites-moi -que vous ne m'avez jamais oublié, et appelez-moi Gédéon! - -Et comme la jeune fille ne répondait rien: - ---Oui, ma Julia, reprit-il, je sais que je ne suis qu'un âne, mais -j'entends vous conquérir! J'ai une affaire infernale sur les bras, je -n'ai pas un sou à moi, et je me suis montré à vous tout à l'heure sous -l'aspect le plus ridicule: et cependant, Julia, je suis résolu à vous -conquérir! Regardez-moi bien en face, et dites-moi que vous me le -défendez, si vous l'osez! - -Elle le regarda: et, quoi que ses yeux lui eussent dit, certainement -leur message ne lui fut pas désagréable, car il resta longtemps tout -occupé à le lire. - ---Et puis, dit-il enfin, en attendant que je sois parvenu à faire -fortune, l'oncle Edouard nous donnera de l'argent pour notre ménage! - ---Ah! bien, par exemple, celle-là est raide! dit une grosse voix -derrière son épaule. - -Gédéon et Julia se séparèrent l'un de l'autre plus rapidement que si un -ressort électrique les avait désunis; mais tous deux présentèrent des -visages singulièrement colorés aux yeux de M. Edouard Hugues Bloomfield. - -Ce vieux gentleman, voyant arriver la barque errante, avait imaginé de -venir discrètement jeter un coup d'oeil sur l'aquarelle de miss -Hazeltine. Mais voilà que, d'un seul coup de pierre, il avait attrapé -deux oiseaux; et son premier mouvement avait été pour se fâcher, ce qui -d'ailleurs était son mouvement naturel. Mais bientôt, à la vue du jeune -couple rougissant et effrayé, son coeur consentit à se radoucir. - ---Parfaitement, elle est raide! répéta-t-il. Vous avez l'air de compter -bien sûrement sur votre oncle Edouard! Mais voyons, Gédéon, je croyais -vous avoir dit de vous tenir au large de nous? - ---Vous m'avez dit de me tenir au large de Maidenhead! répondit Gédéon. -Mais comment pouvais-je m'attendre à vous retrouver ici? - ---Il y a du vrai dans ce que vous dites! admit M. Bloomfield. C'est que, -voyez-vous, j'ai cru préférable de cacher notre véritable destination, -même à vous! Ces ténébreux coquins, les Finsbury, auraient été capables -de vous l'arracher de force. Et c'est encore pour les dépister que j'ai -hissé sur mon yacht cet abominable drapeau étranger! Mais ce n'est pas -tout, Gédéon! Vous m'avez promis de vous mettre au travail: et je vous -retrouve ici, à Padwick, en train de faire l'imbécile! - ---Par pitié, monsieur Bloomfield, ne soyez pas trop sévère pour M. -Forsyth! implora Julia. Le pauvre garçon est dans un embarras terrible! - ---Qu'est-ce donc, Gédéon? demanda l'oncle. Vous vous êtes battu? ou bien -est-ce une note à payer? - -Ces deux alternatives résumaient, dans la pensée du vieux radical, tous -les malheurs pouvant arriver à un gentleman. - ---Hélas! mon oncle, dit Gédéon, c'est pis encore que cela! Une -combinaison de circonstances d'une injustice vraiment... vraiment -providentielle! Le fait est qu'un syndicat d'assassins se seront -aperçus, je ne sais comment, de mon habileté virtuelle à les débarrasser -des traces de leurs crimes! C'est tout de même un hommage rendu à mes -capacités de légiste, voyez-vous! - -Sur quoi Gédéon, pour la seconde fois depuis une heure, se mit à -raconter tout au long les aventures du grand Erard. - ---Il faut que j'écrive cela au _Times_! s'écria M. Bloomfield. - ---Vous voulez donc que je sois disqualifié? demanda Gédéon. - ---Disqualifié! bah, sois sans crainte! dit son oncle. Le ministère est -libéral! certainement il ne refusera pas de m'écouter! Dieu merci, les -jours de l'oppression _tory_ sont finis! - ---Non, cela n'ira pas! mon oncle, dit Gédéon. - ---Mais vous n'êtes pas assez fou pour persister à vouloir vous défaire -vous-même de ce cadavre? s'écria M. Bloomfield. - ---Je ne vois pas d'autre issue devant moi! dit Gédéon. - ---Mais c'est absurde, et je ne peux pas en entendre parler! reprit M. -Bloomfield. Je vous ordonne positivement, Gédéon, de vous désister de -cette ingérence criminelle! - ---Fort bien! dit Gédéon, en ce cas, je vous transmets la chose, pour que -vous fassiez du cadavre ce que bon vous semblera! - ---A Dieu ne plaise! s'écria le président du Radical-Club. Je ne veux -avoir rien à démêler avec cette horreur! - ---En ce cas, il faut bien que vous me laissiez faire de mon mieux pour -m'en débarrasser! répliqua son neveu. Croyez-moi, c'est le parti le plus -raisonnable! - ---Ne pourrions-nous pas faire déposer secrètement le cadavre au Club -Conservateur? suggéra M. Bloomfield. Avec de bons articles que nous -ferions écrire ensuite dans nos journaux radicaux, ce serait un -véritable service à rendre à la nation! - ---Si vous voyez un profit politique à tirer de mon... objet! dit Gédéon, -raison de plus pour que je vous le cède! - ---Oh! non! non! Gédéon! Non, je pensais que _vous_, peut-être, vous -pourriez entreprendre cette opération. Et j'ajoute même que, tout bien -réfléchi, je trouve qu'il est éminemment inutile que miss Hazeltine et -moi prolongions notre séjour ici, près de vous! On pourrait nous -voir!--poursuivit le vénérable président, en regardant avec méfiance à -droite et à gauche.--Vous comprenez, en ma qualité d'homme public, j'ai -des précautions exceptionnelles à prendre! Me compromettre, ce serait -compromettre tout le parti! Et puis, de toute façon, l'heure du dîner -approche! - ---Quoi? s'écria Gédéon en consultant sa montre. Ma foi, oui, c'est vrai! -Mais, grand Dieu! le piano devrait être ici depuis des heures! - -M. Bloomfield se dirigeait déjà vers sa barque; mais, à ces mots, il -s'arrêta. - ---Oui! reprit Gédéon; j'ai vu moi-même le piano arriver à la gare de -Padwick. J'ai moi-même prévenu le camionneur d'avoir à me l'amener ici. -Il m'a dit qu'il avait d'abord une autre commission à faire, mais qu'il -serait sans faute ici à quatre heures, au plus tard. Il n'y a pas de -doute, le piano a été ouvert et on a trouvé le corps! - ---Il faut que vous fuyiez tout de suite! déclara M. Bloomfield. C'est, -dans l'espèce, la seule conduite digne d'un homme! - ---Mais supposons que je me trompe! gémit Gédéon. Supposons que le piano -arrive, et que je ne sois pas là pour le recevoir! Je serai la première -victime de ma lâcheté! Non, mon oncle: il faut aller nous renseigner à -Padwick! Moi, naturellement, je ne puis pas m'en charger: mais vous, -rien ne vous en empêche. Rien ne vous empêche d'aller un peu tourner -autour du bureau de police, comprenez-vous? - ---Non, Gédéon, non, mon cher neveu!--dit M. Bloomfield, de la voix d'un -homme fort embarrassé.--Vous savez que j'éprouve pour vous l'affection -la plus sincère. Et je sais, de mon côté, que j'ai le bonheur d'être un -Anglais, et tous les devoirs que m'impose ce titre. Mais non, pas la -police, Gédéon! - ---Ainsi, vous me lâchez? demanda Gédéon. Dites-le franchement! - ---Loin de là, mon enfant! Bien loin de là! protesta le malheureux oncle. -Je me borne à proposer de la prudence. Le bon sens, mon cher Gédéon, -doit toujours rester le guide d'un véritable Anglais! - ---Me permettrez-vous de dire mon avis? s'interposa Julia. Mon avis est -que Gédéon... je veux dire M. Forsyth... ferait mieux de sortir de cet -affreux pavillon, et d'aller attendre là-bas, sous les saules. Si le -piano arrive, M. Forsyth pourra s'approcher et le faire entrer. Et si -c'est, au contraire, la police qui vient, il pourra monter à bord de -notre yacht: et il n'y aura plus de M. Jimson! Sur le yacht, il n'y aura -rien à craindre! M. Bloomfield est un homme si respectable et une -personnalité si éminente que personne ne pourra jamais imaginer qu'il -ait été mêlé à une telle affaire! - ---Cette jeune fille a énormément de bon sens! déclara le président du -Radical-Club. - ---Oui, mais si je ne vois arriver ni le piano ni la police, demanda -Gédéon, que dois-je faire, en ce cas? - ---En ce cas, dit Julia, vous irez au village quand il fera tout à fait -nuit. Et j'irai avec vous! Et je suis bien sûre qu'on ne pensera pas à -vous soupçonner. Mais même si quelqu'un vous soupçonnait, je me -chargerais de lui faire comprendre qu'il s'est trompé. - ---Voilà ce que je ne saurais permettre! Je ne saurais autoriser miss -Hazeltine à aller avec vous! s'écria M. Bloomfield. - ---Et pourquoi donc? demanda Julia. - -Or, M. Bloomfield n'avait aucunement envie de lui dire pourquoi: car son -véritable motif était qu'il craignait d'être, lui-même, impliqué dans -l'imbroglio. Mais, suivant la tactique ordinaire de l'homme qui a honte -de soi, il le prit de très haut: - ---A Dieu ne plaise, ma chère miss Hazeltine, que je dicte à une jeune -fille bien élevée les prescriptions des convenances! commença-t-il. Mais -enfin... - ---Oh! n'est-ce que cela? interrompit Julia. Eh bien! alors, allons à -Padwick tous les trois ensemble! - ---Pincé! songea tristement le vieux radical. - - - - -XII - -OÙ LE GRAND ERARD APPARAÎT (IRRÉVOCABLEMENT) POUR LA DERNIÈRE FOIS - - -On dit volontiers que les Anglais sont un peuple sans musique: mais, -pour ne point parler de la faveur exceptionnelle accordée par ce peuple -aux virtuoses de l'orgue de Barbarie, il y a tout au moins un instrument -que nous pouvons considérer comme national dans toute l'acception de ce -mot: c'est, à savoir, le flageolet, communément appelé le _sifflet d'un -sou_. Le jeune pâtre des bruyères,--déjà musical au temps de nos plus -anciens poètes,--réveille (et peut-être désole) l'alouette avec son -flageolet; et je voudrais qu'on me citât un seul briquetier ne sachant -pas exécuter, sur le sifflet d'un sou, les _Grenadiers anglais_ ou -_Cerise mûre_. Ce dernier air est, en vérité le morceau classique du -joueur de flageolet, de telle sorte que je me suis souvent demandé s'il -n'avait pas été, à l'origine, composé pour cet instrument. L'Angleterre -est en tout cas le seul pays du monde où un très grand nombre d'hommes -trouvent à gagner leur vie simplement par leur talent à jouer du -flageolet, et encore à n'y jouer qu'un seul air, l'inévitable _Cerise -mûre_. - -Mais, d'autre part, on doit reconnaître que le flageolet est un -instrument sinon mystérieux, du moins entouré d'une épaisse couche de -mystère. Pourquoi, par exemple, l'appelle-t-on le «sifflet d'un sou», -tandis que je ne vois pas que quelqu'un ait eu jamais un de ces -instruments pour un sou? On l'appelle aussi parfois le «sifflet -d'étain»: et cependant, ou bien je me trompe fort, ou l'étain n'a point -de place dans sa composition. Et enfin, je voudrais bien savoir dans -quelle sourde catacombe, dans quel désert hors de portée de l'oreille -humaine s'accomplit l'apprentissage du joueur de flageolet? Chacun de -nous a entendu des personnes apprenant le piano, le violon, ou le cor de -chasse: mais le petit du joueur de flageolet (comme celui du saumon) se -dérobe à notre observation. Jamais nous ne l'entendons avant qu'il soit -parvenu à la pleine maîtrise. - -D'autant plus remarquable était le phénomène qui se produisait, certain -soir d'octobre, sur une route traversant une verte prairie, non loin de -Padwick. Sur le siège d'une grande carriole couverte, un jeune homme -d'apparence modeste (et quelque peu stupide, disons le mot!) se tenait -assis; les rênes reposaient mollement sur ses genoux; le fouet gisait -derrière lui, à l'intérieur de la carriole; le cheval s'avançait sans -avoir besoin de direction ni d'encouragement; et le jeune cocher, -transporté dans une sphère supérieure à celle de ses occupations -journalières, les yeux levés au ciel, se consacrait entièrement à un -flageolet en ré, tout battant neuf, dont il s'efforçait péniblement -d'extraire l'aimable mélodie du _Garçon de charrue_. Et vraiment, pour -un observateur que le hasard aurait amené sur cette prairie, cet instant -aurait été d'un intérêt inoubliable. «Enfin, aurait-il pu se dire, enfin -voici le débutant du flageolet!» - -Le bon et stupide jeune homme (qui s'appelait Harker, et était employé -chez un loueur de voitures de Padwick) venait de se bisser lui-même pour -la dix-neuvième fois, lorsqu'il fut plongé dans un grand état de -confusion en s'apercevant qu'il n'était pas seul. - ---Bravo! s'écria une voix virile, du rebord de la route. Voilà qui fait -du bien à entendre! Peut-être seulement encore un peu de rudesse, au -refrain!--suggéra la voix, sur un ton connaisseur.--Allons, encore une -fois! - -Du fond de son humiliation, Harker considéra l'homme qui venait de -parler. Il vit un solide gaillard d'une quarantaine d'années, hâlé de -soleil, rasé, et qui escortait la carriole avec une démarche toute -militaire, en faisant tourner un gourdin dans sa main. Ses vêtements -étaient en très mauvais état: mais il paraissait propre et plein de -dignité. - ---Je ne suis qu'un pauvre commençant, murmura le pauvre Harker, je ne -croyais pas que quelqu'un m'entendît! - ---Eh bien! vous me plaisez ainsi! dit l'homme. Vous commencez peut-être -un peu tard, mais ce n'est pas un mal. Allons, je vais moi-même vous -aider un peu! faites-moi une place à côté de vous! - -Dès l'instant suivant, l'homme à l'allure militaire était assis sur le -siège, et tenait en main le flageolet. Il secoua d'abord l'instrument, -en mouilla l'embouchure, à la manière des artistes éprouvés, parut -attendre l'inspiration d'en haut, et se lança enfin dans _la Fille que -j'ai laissée derrière moi_. Son exécution manquait peut-être un peu de -finesse: il ne savait pas donner au flageolet cette aérienne douceur -qui, entre certaines mains, fait de lui le digne équivalent des oiseaux -des bois. Mais pour le feu, la vitesse, et l'aisance coulante du jeu, il -était sans rival. Et Harker l'écoutait de toutes ses oreilles. _La Fille -que j'ai laissée derrière moi_, d'abord, le pénétra de désespoir, en lui -donnant conscience de sa propre infériorité. Mais _le Plaisir du -soldat_, ensuite, le souleva, par-dessus la jalousie, jusqu'à -l'enthousiasme le plus généreux. - ---A votre tour! lui dit l'homme à l'allure militaire, en lui offrant le -flageolet. - ---Oh! non, pas après vous! s'écria Harker. Vous êtes un artiste! - ---Pas du tout! répondit modestement l'inconnu: un simple amateur, tout -comme vous. Et je vais vous dire mieux que cela! J'ai une manière à moi -de jouer du flageolet: vous, vous en avez une autre, et je préfère la -vôtre à la mienne. Mais, voyez-vous, j'ai commencé quand je n'étais -encore qu'un gamin, avant de me former le goût! Allons, jouez-nous -encore cet air! Comment donc cela est-il?... - -Et il affecta de faire un grand effort pour se rappeler _le Garçon de -charrue_. - -Un timide espoir (et d'ailleurs insensé) jaillit dans la poitrine de -Harker. Etait-ce possible? Y avait-il vraiment «quelque chose» dans son -jeu? Le fait est que lui-même, parfois, avait eu l'impression d'une -certaine richesse poétique, dans les sons qu'il émettait. Serait-il, par -hasard, un génie? Et, pendant qu'il se posait cette question, l'inconnu -continuait vainement à tâtonner, sans pouvoir retrouver l'air du _Garçon -de charrue_. - ---Non! dit enfin le pauvre Harker. Ce n'est pas tout à fait ça! Tenez, -voici comment ça commence!... Oh! rien que pour vous montrer! - -Et il prit le flageolet entre ses lèvres. Il joua l'air tout entier, -puis une seconde fois, puis une troisième; son compagnon essaya de -nouveau de le jouer, et échoua de nouveau. Et quand Harker comprit que -lui, le timide débutant, était en train de donner une véritable leçon à -ce flûtiste expérimenté, et que ce flûtiste, son élève, ne parvenait -toujours pas à l'égaler, comment vous dirai-je de quels rayons glorieux -s'illumina pour lui la campagne qui l'entourait? comment,--à moins que -le lecteur ne soit lui-même un flûtiste amateur,--comment pourrai-je lui -faire entendre le degré d'idiote vanité où atteignit le malheureux -garçon? Mais, au reste, un seul fait suffira à dépeindre la situation: -désormais, ce fut Harker qui joua, et son compagnon se borna à écouter, -et à approuver. - -Tout en écoutant, cependant, il n'oubliait pas cette habitude de -prudence militaire qui consiste à regarder toujours devant et derrière -soi. Il regardait derrière lui, et comptait la valeur des colis divers -que contenait la carriole, s'efforçant de deviner le contenu des -nombreux paquets entourés de papier gris, de l'importante corbeille, de -la caisse de bois blanc; et se disant que le grand piano, soigneusement -emballé dans sa caisse toute neuve, pourrait être en somme une assez -bonne affaire, s'il n'y avait pas, du fait de ses dimensions, une -difficulté considérable à l'utiliser. Et l'inconnu regardait devant lui, -et il apercevait, dans un coin de la prairie, un petit cabaret rustique -tout entouré de roses. «Ma foi, je vais toujours essayer le coup!» -conclut-il. Et, aussitôt, il proposa un verre d'eau-de-vie. - ---C'est que... je ne suis pas buveur! dit Harker. - ---Ecoutez-moi! interrompit son compagnon. Je vais vous dire qui je suis! -Je suis le sergent Brand, de l'armée coloniale. Cela vous suffira pour -savoir si je suis ou non un buveur! - -Peut-être la révélation du sergent Brand n'était-elle pas aussi -significative qu'il le supposait. Et c'est dans une circonstance comme -celle-là que le choeur des tragédies grecques aurait pu intervenir avec -avantage, pour nous faire remarquer que le discours de l'inconnu ne nous -expliquait que très insuffisamment ce qu'un sergent de l'armée coloniale -avait à faire, le soir, vêtu de haillons, sur une route de village. -Personne mieux que ce choeur ne nous aurait donné à entendre que, -suivant toute vraisemblance, le sergent Brand devait avoir renoncé -depuis quelque temps déjà à la grande oeuvre de la défense nationale, -et, suivant toute vraisemblance, devait, à présent, se livrer à -l'industrie toute personnelle de la maraude et du cambriolage. Mais il -n'y avait point de choeur grec présent en ce lieu; et le guerrier, sans -autres explications autobiographiques, se contenta d'établir que -c'étaient deux choses très différentes, de s'enivrer régulièrement et de -trinquer avec un ami. - -Au cabaret du Lion Bleu, le sergent Brand présenta à son nouvel ami, M. -Harker, un grand nombre d'ingénieux mélanges destinés à empêcher -l'approche de l'intoxication. Il lui expliqua que l'emploi de ces -mélanges était indispensable, au régiment, car, sans eux, pas un seul -officier ne serait dans un état de sobriété suffisante pour assister, -par exemple, aux revues hebdomadaires. Et le plus efficace de ces -mélanges se trouvait être de combiner une pinte d'ale doux avec quatre -sous de gin authentique. J'espère que, même dans le civil, mon lecteur -saura tirer profit de cette recette, pour lui-même, ou pour un ami: car -l'effet qu'elle produisit sur M. Harker fut vraiment celui d'une -révolution. Le brave garçon eut à être hissé sur son siège, où il -déploya dès lors une disposition d'esprit entièrement partagée entre le -rire et la musique. Aussi le sergent se trouva-t-il tout naturellement -amené à prendre les rênes de la voiture. Et, sans doute, avec l'humeur -poétique de tous les artistes, avait-il un penchant tout particulier -pour les beautés les plus solitaires du paysage anglais: car, après que -la carriole eût voyagé pendant quelque temps sous sa direction, sans -cesse les chemins qu'elle suivait étaient plus déserts, plus ombreux, -plus éloignés des routes passantes. - -Au reste, pour vous donner une idée des méandres que suivit la carriole, -sous la conduite du sergent, je devrais publier ici un plan -topographique du comté de Middlesex, et ce genre de plan est -malheureusement bien coûteux à reproduire. Qu'il vous suffise donc -d'apprendre que, peu de temps après la tombée de la nuit, la carriole -s'arrêta au milieu d'un bois, et que, là, avec une tendre sollicitude, -le sergent souleva d'entre les paquets, et déposa sur un tas de feuilles -sèches, la forme inanimée du jeune Harker. - -«Et si tu te réveilles avant demain matin, mon petit, songea le sergent, -il y aura quelqu'un qui en sera bien surpris!» - -De toutes les poches du camionneur endormi, il retira doucement ce -qu'elles contenaient, c'est-à-dire, surtout, une somme de dix-sept -shillings et huit pence. Après quoi, remontant sur le siège, il remit le -cheval en marche. «Si seulement je savais un peu où je suis, ce serait -une bien bonne farce! se dit-il. D'ailleurs, voici un tournant!» - -Il le tourna, et se trouva sur la berge de la Tamise. A cent pas de lui, -les lumières d'un yacht brillaient gaiement; et tout près de lui, si -près qu'il ne pouvait songer à n'en être pas vu, trois personnes, une -dame et deux messieurs, allaient délibérément à sa rencontre. Le sergent -hésita une seconde: puis, se fiant à l'obscurité, il s'avança. Alors un -des deux hommes, qui était de l'apparence la plus imposante, s'avança au -milieu du chemin et leva en l'air une grosse canne par manière de -signal. - ---Mon brave homme, cria-t-il, n'auriez-vous pas rencontré la voiture -d'un camionneur? - -Le sergent Brand ne laissa pas d'accueillir cette question avec un -certain embarras. - ---La voiture d'un camionneur? répéta-t-il d'une voix incertaine. Ma foi, -non, monsieur! - ---Ah! fit l'imposant gentleman, en s'écartant pour laisser passer le -sergent. La dame et le second des deux hommes se penchèrent en avant, et -parurent examiner la carriole avec la plus vive curiosité. - -«Je me demande ce que diable ils peuvent avoir?» songea le sergent -Brand. Il pressa son cheval, mais non sans se retourner discrètement une -fois encore, ce qui lui permit de voir le trio debout au milieu de la -route, avec tout l'air d'une active délibération. Aussi ne -s'étonnera-t-on pas que, parmi les grognements articulés qui sortirent -alors de la bouche du camionneur improvisé, le mot «police» ait figuré -au premier plan. Et Brand fouettait sa bête, et celle-ci, galopant de -son mieux (ce qui n'était encore qu'un galop très relatif), courait dans -la direction de Great Hamerham. Peu à peu, le bruit des sabots et le -grincement des roues s'affaiblirent; et le silence entoura le trio -debout sur la berge. - ---C'est la chose la plus extraordinaire du monde! s'écriait le plus -mince des deux hommes. J'ai parfaitement reconnu la voiture! - ---Et moi, j'ai vu un piano! disait la jeune fille. - ---C'est certainement la même voiture! reprenait le jeune homme. Et ce -qu'il y a de plus extraordinaire, c'est que ce n'est pas le même cocher! - ---Ce doit être le même cocher, Gid! déclarait l'autre homme. - ---Mais alors, demandait Gédéon, pourquoi s'est-il sauvé? - ---Je suppose que son cheval sera parti tout seul! suggérait le vieux -radical. - ---Mais pas du tout! j'ai entendu le fouet vibrer comme un fléau! disait -Gédéon. En vérité, ceci dépasse la raison humaine! - ---Je vais vous dire quoi! s'écria enfin la jeune fille. Nous allons -courir et--comment appelle-t-on ça dans les romans?--suivre sa piste! ou -plutôt nous allons aller dans le sens d'où il est venu! Il doit y avoir -là quelqu'un qui l'aura vu et qui pourra nous renseigner! - ---Oui, très bien, faisons cela, ne serait-ce que pour la drôlerie de la -chose! dit Gédéon. - -La «drôlerie de la chose» consistait sans doute, pour lui, en ce que -cette course lui permettait de se sentir tout proche de miss Hazeltine. -Quant à l'oncle Edouard, ce projet d'excursion lui souriait infiniment -moins. Et quand ils eurent fait une centaine de pas, dans les ténèbres, -sur une route déserte, entre un mur, d'un côté, et un fossé, de l'autre, -le président du Radical Club donna le signal du repos. - ---Ce que nous faisons n'a pas le sens commun! dit-il. - -Mais alors, quand eut cessé le bruit de leurs pas, un autre bruit -parvint à leurs oreilles. Il sortait de l'intérieur du bois, -mystérieusement. - ---Oh! qu'est-ce que c'est? s'écria Julia. - ---Je n'en ai aucune idée! dit Gédéon, en faisant mine de vouloir entrer -dans le bois. - -Le radical brandit sa canne, à la façon d'une épée. - ---Gédéon! commença-t-il, mon cher Gédéon... - ---Oh! monsieur Forsyth, par pitié, n'avancez pas! fit Julia. Vous ne -savez pas ce que cela peut être! J'ai si peur pour vous! - ---Quand ce serait le diable lui-même, répondit Gédéon en se dégageant, -je veux aller voir ce qui en est! - ---Pas de précipitation, Gédéon! criait l'oncle. - -L'avocat marcha dans la direction du bruit, qui était effectivement d'un -caractère monstrueux. On y trouvait mélangées les voix caractéristiques -de la vache, de la sirène de bateau, et du moustique, mais tout cela -combiné de la façon la moins naturelle. Une masse noire, non sans -quelque ressemblance avec une forme humaine, gisait parmi les arbres. - ---C'est un homme, dit Gédéon; ce n'est qu'un homme! Il est endormi et -ronfle! Holà! ajouta-t-il un instant après, il ne veut pas se réveiller! - -Gédéon frotta une allumette, et, à sa lueur, il reconnut la tête rousse -du charretier qui s'était engagé à lui amener le piano. - ---Voici mon homme, dit-il, et ivre comme un porc! Je commence à -entrevoir ce qui se sera passé! - -Et il exposa à ses deux compagnons, qui maintenant s'étaient enhardis à -le rejoindre, son hypothèse sur la façon dont le charretier avait été -conduit à se séparer de sa carriole. - ---L'abominable brute! dit l'oncle Edouard. Secouons-le, et -administrons-lui la correction qu'il mérite! - ---Gardez-vous-en, pour l'amour du ciel! dit Gédéon. Nous n'avons pas à -désirer qu'il nous voie ensemble! Et puis, vraiment, mon oncle, je dois -à ce brave homme la plus vive reconnaissance: car ceci est la chose la -plus heureuse de tout ce qui pouvait m'arriver. Il me semble, mon cher -oncle Edouard, il me semble, en vérité, que me voici délivré! - ---Délivré de quoi? demanda le radical. - ---Mais de toute l'affaire! s'écria Gédéon. Cet homme a été assez fou -pour voler la carriole, avec le piano et ce qu'il contenait; ce qu'il -espère en faire, je ne le sais, ni ne me soucie de le savoir. Mes mains -sont libres! Jimson cesse d'exister; plus de Jimson! Félicitez-moi, -oncle Edouard!... Julia, ma chère Julia, je... - ---Gédéon! Gédéon! fit l'oncle. - ---Oh! il n'y a pas de mal, mon oncle, puisque nous allons nous marier -bientôt! dit Gédéon. Vous savez bien que vous nous l'avez dit vous-même, -tout à l'heure, dans le pavillon! - ---Moi? demanda l'oncle, très surpris, je suis bien sûr de n'avoir dit -rien de pareil! - ---Suppliez-le, jurez-lui qu'il l'a dit, faites appel à son coeur! -s'écriait Gédéon en s'adressant à Julia. Il n'a pas son pareil au monde -quand il laisse parler son coeur! - ---Mon cher monsieur Bloomfield, dit Julia, Gédéon est un si brave -garçon, et il m'a promis de tant plaider, et je vois bien qu'il le fera! -Je sais que c'est un grand malheur que je n'aie pas d'argent! -ajouta-t-elle. - ---L'oncle Edouard en a pour deux, ma chère demoiselle, comme ce jeune -coquin vous le disait tout à l'heure! répondit le radical. Et je ne puis -pas oublier que vous avez été honteusement dépossédée de votre fortune! -Donc, pendant que personne ne nous regarde, embrassez votre oncle -Edouard!... Quant à vous, misérable--reprit-il lorsque cette cérémonie -eut été dûment accomplie--cette charmante jeune dame est à vous, et -c'est à coup sûr beaucoup plus que vous ne méritez! Mais maintenant, -retournons bien vite au pavillon, puis chauffons le yacht et rentrons à -Londres! - ---Voilà qui est parfait! s'écria Gédéon. Et demain il n'y aura plus de -Jimson, ni de carriole, ni de piano! Et quand ce brave homme se -réveillera, il pourra se dire que toute l'affaire n'a été qu'un rêve! - ---Oui, dit l'oncle Edouard, mais il y aura un autre homme qui aura un -réveil bien différent! Le gaillard qui a volé la carriole s'apercevra -qu'il a été trop malin! - ---Mon cher oncle, dit Gédéon, je suis heureux comme un roi, mon coeur -saute comme une balle, mes talons sont légers comme des plumes; je suis -délivré de tous mes embarras, et je tiens la main de Julia dans la -mienne! Dans ces conditions, comment trouverais-je la force d'avoir de -mauvais sentiments? Non il n'y a de place en moi que pour une bonté -angélique! Et quand je pense à ce pauvre malheureux diable avec sa -carriole, c'est de tout mon coeur que je m'écrie: «Que Dieu lui vienne -en aide!» - ---Amen! répondit l'oncle Edouard. - - - - -XIII - -LES TRIBULATIONS DE MAURICE - -(_Seconde partie_) - - -Si notre littérature avait conservé ses vieilles traditions de réserve -et de politesse classiques, je ne dégraderais pas ma dignité d'écrivain -jusqu'à vous décrire les angoisses de Maurice; c'est là un de ces sujets -que l'intensité même de leur réalisme devrait faire exclure d'une oeuvre -d'art un peu digne de ce nom. Mais le goût est aujourd'hui aux sujets de -ce genre: le lecteur aime à être introduit dans les recoins les plus -secrets de l'âme d'un héros de roman, et rien ne lui plaît autant que le -spectacle d'un coeur tout sanglant, étalé devant lui dans sa nudité. -Encore cette considération ne suffirait-elle pas à me décider si le -repoussant sujet que je vais traiter n'avait, en outre, l'avantage d'une -éminente portée moralisatrice. Puisse mon récit empêcher ne fût-ce qu'un -seul de mes lecteurs de se plonger dans le crime à la légère, sans -s'être suffisamment entouré de précautions: et j'aurai conscience de -n'avoir pas travaillé en vain! - -Le lendemain de la visite de Michel, quand Maurice se réveilla du -profond sommeil du désespoir, ce fut pour constater que ses mains -tremblaient, que ses yeux avaient peine à s'ouvrir, que sa gorge -brûlait, et que sa digestion était paralysée. «Et Dieu sait pourtant que -ce n'est pas à force d'avoir mangé!» se dit l'infortuné. Après quoi il -se leva, afin de réfléchir plus froidement à sa position. Rien ne pourra -mieux vous dépeindre les eaux troublées où naviguait sa pensée qu'un -exposé méthodique des diverses anxiétés qui se dressaient devant lui. - -Aussi, pour la convenance du lecteur, vais-je classer par numéros ces -anxiétés: mais je n'ai pas besoin de dire que, dans le cerveau de -Maurice, elles se mêlaient et tournoyaient toutes ensemble comme une -trombe de poussière. Et, toujours pour la commodité du lecteur, je vais -donner des titres à chacune d'elles. Qu'on veuille bien observer que -chacune d'elles, à elle seule, suffirait à assurer le succès d'un -roman-feuilleton! - -Anxiété nº 1: _Où est le cadavre? ou le Mystère de Bent Pitman._ C'était -désormais chose certaine, pour Maurice, que Bent Pitman appartenait à -l'espèce la plus ténébreuse des professionnels du crime. Un homme tant -soit peu honnête n'aurait pas touché le chèque; un homme doué de la -moindre dose d'humanité n'aurait pas accepté en silence le tragique -contenu du baril; et seul un assassin éprouvé avait pu trouver les -moyens de faire disparaître le cadavre sans qu'on en sût rien. Cette -série de déductions eut pour effet de fournir à Maurice la plus sinistre -image d'un monstre, Bent Pitman. Evidemment cet être infernal n'avait -eu, pour se débarrasser du cadavre, qu'à le précipiter dans une trappe -de son arrière-cuisine (Maurice avait lu quelque chose de semblable dans -un roman par livraisons): et maintenant cet homme vivait dans une orgie -de luxe, sur le montant du chèque. Jusque-là, c'était d'ailleurs ce que -Maurice pouvait souhaiter de mieux. Oui, mais avec les habitudes de -folle prodigalité d'un homme tel que Bent Pitman, huit cents livres -pouvaient fort bien ne pas même durer une semaine. Et quand cette somme -aurait fondu, que ferait ensuite l'effrayant personnage? Et une voix -diabolique, du fond de la poitrine de Maurice, lui répondait: «Ce qu'il -fera ensuite? Il te fera chanter!» - -Anxiété nº 2: _La fraude de la tontine, ou l'oncle Masterman est-il -mort?_ Inquiétant problème, et dont dépendaient pourtant tous les -espoirs de Maurice! Il avait essayé d'intimider Catherine, il avait -essayé de la corrompre: et ses tentatives n'avaient rien donné. Il -gardait toujours la conviction «morale» que son oncle Masterman était -mort; mais ce n'est point chose facile de faire chanter un subtil homme -de loi en s'appuyant seulement sur une conviction morale. Sans compter -que, depuis la visite de Michel, ce projet de chantage souriait moins -encore qu'auparavant à l'imagination de Maurice. «Michel est-il bien un -homme qu'on puisse faire chanter? se demandait-il. Et suis-je bien -l'homme qu'il faut pour faire chanter Michel?» Graves, solennelles, -terribles questions. «Ce n'est pas que j'aie peur de lui,--ajoutait -Maurice, pour se rassurer;--mais j'aime à être sûr de mon terrain, et le -malheur est que je ne vois guère la manière d'arriver à cela! Tout de -même, comme la vie réelle est différente des romans! Dans un roman, -j'aurais à peine entrepris toute cette affaire que j'aurais rencontré, -sur mon chemin, un sombre et mystérieux gaillard qui serait devenu mon -complice, et qui aurait vu tout de suite ce qu'il y avait à faire, et -qui, probablement, se serait introduit dans la maison de Michel, où il -n'aurait trouvé qu'une statue de cire; après quoi, du reste, ce complice -n'aurait pas manqué de me faire chanter, et de m'assassiner par-dessus -le marché. Tandis que, dans la réalité, je pourrais bien arpenter les -rues de Londres jour et nuit, jusqu'à crever de fatigue, sans qu'un seul -criminel daignât seulement faire attention à moi!... Et cependant, à ce -point de vue, il y a toujours Bent Pitman qui tient à peu près ce -rôle-là!» reprit-il, songeusement. - -Anxiété nº 3: _Le cottage de Browndean, ou le complice récalcitrant._ -Car il y avait aussi un complice: et ce complice était en train de -moisir dans un marais du Hampshire, avec les poches vides. Que -pouvait-on faire de ce côté? Maurice se dit qu'il aurait dû envoyer au -moins quelque chose à son frère, n'importe quoi, un simple mandat de -cinq shillings, de manière à lui faire prendre patience en -l'approvisionnant d'espoir, de bière, et de tabac. «Mais comment -aurais-je pu lui envoyer quelque chose?» gémit le pauvre garçon en -explorant ses poches, d'où il retira tout juste quatre pièces d'un -shilling et dix-huit sous en monnaie de billon. Pour un homme dans la -situation de Maurice, en guerre avec la société, et ayant à tenir, de sa -main inexpérimentée, les fils de l'intrigue la plus embrouillée, on doit -avouer que cette somme était à peine suffisante. Tant pis! Jean aurait à -se débrouiller tout seul! «Oui, mais--reprenait alors la voix -diabolique--comment veux-tu qu'il se débrouille, fût-il même cent fois -moins stupide qu'il l'est?» - -Anxiété nº 4: _La maison de cuirs, ou Enfin nous avons fait faillite! -Moeurs londoniennes._ Sur ce point particulier, Maurice était sans -nouvelles. Il n'avait pas encore osé mettre les pieds à son bureau: et -cependant il sentait qu'il allait être forcé d'y passer sans plus de -retard. Bon! Mais que ferait-il, quand il serait au bureau? Il n'avait -le droit de rien signer en son propre nom; et, avec la meilleure volonté -du monde, il commençait à se dire que jamais il ne réussirait à -contrefaire la signature de son oncle. Dans ces conditions, il ne -pouvait rien pour arrêter la débâcle. Et lorsque la débâcle se serait -enfin produite, lorsque des yeux scrutateurs examineraient jusqu'aux -moindres détails les comptes de la maison, deux questions ne -manqueraient pas d'être posées à l'effaré et piteux insolvable: 1º Où -est M. Joseph Finsbury? 2º Que signifiait certaine visite à la banque? -Questions combien faciles à poser! et grand Dieu! combien il était -impossible d'y répondre! Et l'homme à qui elles seraient adressées, s'il -n'y répondait pas, irait certainement en prison, irait probablement--eh! -oui!--aux galères. Maurice était en train de se raser lorsque cette -éventualité s'offrit à sa pensée: il se hâta de déposer son rasoir. -Voici, d'une part, suivant l'expression de Maurice, «la disparition -totale d'un oncle de prix»; d'autre part, voici toute une série d'actes -étranges et inexplicables, accomplis par un neveu de cet oncle, et un -neveu dont on sait qu'il avait, à l'endroit du disparu, une haine sans -pitié: quel admirable concours de chances pour une erreur judiciaire! -«Non, se dit Maurice, ils n'oseront tout de même pas aller jusqu'à me -considérer comme un assassin! Mais, franchement, il n'y a pas dans le -code un seul crime (excepté peut-être celui d'incendie) que, aux yeux de -la loi, je n'aie l'apparence d'avoir commis! Et pourtant je suis un -parfait honnête homme, qui n'a jamais désiré que de rentrer dans son dû! -Ah! la loi, en vérité, c'est du propre!» - -C'est avec cette conclusion bien assise dans son esprit que Maurice -descendit l'escalier de sa maison de John Street; il n'était toujours -encore qu'à moitié rasé. Dans la boîte, une lettre. Il reconnut -l'écriture: c'était Jean qui s'impatientait! - -«Vraiment, la destinée aurait pu m'épargner au moins cela!» se dit-il -amèrement, et il déchira l'enveloppe. - -«Cher Maurice, lut-il, je commence à croire que tu te paies ma tête! Je -suis ici dans une purée noire; sais-tu que je suis forcé de vivre à -l'oeil, et encore avec une difficulté sans cesse plus grande? Je n'ai -pas de draps de lit, pense bien à ça! Il me faut de la galette, -entends-tu? J'en ai assez, de cette blague-là! Tout le monde en aurait -assez, à ma place. Je me serais déjà défilé depuis deux jours, si -seulement j'avais eu de quoi prendre le train. Allons! mon vieux -Maurice, ne t'entête pas dans ta folie! Essaie un peu de comprendre mon -affreuse position! Le timbre de cette lettre, je vais avoir à me le -procurer à l'oeil! Ma parole d'honneur! Ton frère bien affectueux, J. -FINSBURY.» - -«Quelle brute! songea Maurice en mettant la lettre dans sa poche. Que -veut-il que je fasse pour lui? Je vais avoir à me faire raser chez un -coiffeur, ma main n'est pas assez ferme! Comment trouverais-je «de la -galette» à envoyer à quelqu'un? Sa position n'est pas drôle, je le -reconnais: mais moi, se figure-t-il que je suis à la fête?... Du moins -il y a dans sa lettre une chose qui me console: il n'a pas le sou, -impossible qu'il bouge! Bon gré, mal gré, il est cloué là-bas!» - -Puis, dans un nouvel élan d'indignation: «Il ose se plaindre, l'animal! -Et il n'a même jamais entendu le nom de Bent Pitman! Que ferait-il, que -ferait-il, je me le demande, s'il avait sur le dos tout ce que j'y ai?» - -Mais ce n'étaient point là des arguments d'une honnêteté irréprochable, -et le scrupuleux Maurice s'en rendait bien compte. Il ne pouvait se -dissimuler que son frère Jean n'était pas du tout «à la fête», lui non -plus, dans le marécageux cottage de Browndean, sans nouvelles, sans -argent, sans draps de lit, sans l'ombre d'une société ou d'une -distraction. De telle sorte que, lorsqu'il eut été rasé, Maurice en -arriva à concevoir la nécessité d'un compromis. - -«Le pauvre Jeannot, se dit-il, est vraiment dans une noire purée! Je ne -peux pas lui envoyer d'argent; mais je sais ce que je vais faire pour -lui, je vais lui envoyer le _Lisez-moi!_ Ça le remontera, et puis on lui -fera plus volontiers crédit quand on verra qu'il reçoit quelque chose -par la poste!» - -En conséquence de quoi, sur le chemin de son bureau, Maurice acheta et -expédia à son frère un numéro de ce réconfortant périodique, auquel -(dans un accès de remords) il joignit, au hasard, l'_Athenæum_, la _Vie -chrétienne_, et la _Petite Semaine pittoresque_. Ainsi Jean se trouva -pourvu de littérature, et Maurice eut la satisfaction de se sentir un -baume sur la conscience. - -Comme si le ciel avait voulu le récompenser, il eut la surprise, en -arrivant à son bureau, d'y trouver d'excellentes nouvelles. Les -commandes affluaient; les magasins se vidaient, et le prix du cuir ne -cessait pas de monter. Le gérant lui-même avait l'air ravi. Quant à -Maurice,--qui avait presque oublié qu'il y eût au monde quelque chose -comme de bonnes nouvelles,--il aurait volontiers sangloté de bonheur, -comme un enfant; volontiers il aurait pressé sur sa poitrine le gérant -de la maison, un vieux bonhomme tout sec, avec des sourcils en -broussaille; volontiers il serait allé jusqu'à donner à chacun des -employés de ses bureaux une gratification (oh! une petite somme!). Et -pendant qu'assis devant sa table il ouvrait son courrier, un choeur -d'oiseaux légers chantait dans son cerveau, sur un rythme charmant: -«Cette vieille affaire des cuirs peut encore avoir du bon, avoir du bon, -avoir du bon!» - -C'est au milieu de cette oasis morale que le trouva un certain Rogerson, -un des créanciers de la maison; mais Rogerson n'était pas un créancier -inquiétant, car ses relations avec la maison Finsbury dataient de loin, -et plus d'une fois déjà il avait consenti à de longs délais. - ---Mon cher Finsbury,--dit-il, non sans embarras,--j'ai à vous prévenir -d'une chose qui risque de vous ennuyer! Le fait est... je me suis vu à -court d'argent... beaucoup de capitaux dehors... vous savez ce que -c'est... et... en un mot... - ---Vous savez que nous n'avons jamais eu l'habitude de vous payer à la -première échéance! répondit Maurice, en pâlissant. Mais donnez-moi le -temps de me retourner, et je verrai ce que je puis faire! Je crois -pouvoir vous promettre que vous aurez au moins un fort acompte! - ---Mais c'est que... voilà... balbutia Rogerson, je me suis laissé -tenter! J'ai cédé ma créance! - ---Cédé votre créance! répéta Maurice. Voilà un procédé auquel nous ne -pouvions pas nous attendre de votre part, monsieur Rogerson! - ---Hé! on m'en a offert cent pour cent, rubis sur l'ongle, en espèces! -murmura Rogerson. - ---Cent pour cent! s'écria Maurice. Mais cela vous fait quelque chose -comme trente pour cent de bénéfice! Singulière chose! Et qui est -l'acheteur? - ---Un homme que je ne connais pas! répondit le créancier. Un nommé Moss! - -«Un juif!» songea Maurice, quand son visiteur l'eut quitté. Que pouvait -bien avoir à faire un Juif d'une créance sur la maison Finsbury? Et quel -intérêt pouvait-il bien avoir à la payer d'un tel prix? Ce prix -justifiait Rogerson: oui, Maurice lui-même était prêt à en convenir. -Mais il prouvait, en même temps, de la part de Moss, un étrange désir de -devenir créancier de la maison de cuirs. La créance pouvait être -présentée d'un jour à l'autre, ce même jour, ce même matin! Et pourquoi? -Le mystère de Moss menaçait de constituer un triste pendant au mystère -de Pitman. «Et cela au moment où tout paraissait vouloir aller mieux!» -gémit Maurice, en se cognant la tête contre le mur. Au même instant, on -vint lui annoncer la visite de M. Moss. - -M. Moss était un juif du genre rayonnant, avec une élégance choquante et -une politesse offensive. Il déclara qu'il agissait, en tout cela, au nom -d'une tierce partie; lui-même ne comprenait rien à l'affaire en -question; son client lui avait donné des ordres formels. Le susdit -client tenait à rentrer dans ses fonds; mais, si la chose était tout à -fait impossible pour l'instant, il accepterait un chèque payable dans -soixante jours... - ---Je ne sais pas ce que tout cela signifie! dit Maurice. Quel motif a -bien pu vous pousser à racheter cette créance, et à un taux comme -celui-là? - -M. Moss n'en avait pas la moindre idée: il s'était borné à exécuter les -ordres de son client. - ---Tout cela est absolument irrégulier! dit enfin Maurice. C'est -contraire aux usages commerciaux. Quelles sont vos instructions pour le -cas où je refuserais? - ---J'ai l'ordre, en ce cas, de m'adresser à M. Joseph Finsbury, le chef -de votre maison! répondit le juif. Mon client a tout particulièrement -insisté sur ce point. Il m'a dit que c'était M. Joseph Finsbury qui seul -avait titre, ici... excusez-moi, l'expression n'est pas de moi! - ---Il est impossible que vous voyiez M. Joseph: il est souffrant! dit -Maurice. - ---En ce cas, j'ai ordre de remettre l'affaire aux mains d'un avoué. -Voyons un peu!--poursuivit M. Moss, en consultant son portefeuille.--Ah! -Voici! M. Michel Finsbury! Un de vos parents, peut-être? J'en serais -fort heureux, car, si cela était, l'affaire pourrait sans doute -s'arranger à l'amiable! - -Tomber aux mains de Michel: c'était trop, pour Maurice. Il se risqua. Un -chèque à soixante jours? En somme, qu'avait-il à craindre? Dans soixante -jours, il serait probablement mort, ou tout au moins en prison! De telle -sorte qu'il ordonna à son gérant de donner à M. Moss un fauteuil et un -journal. - ---Je vais aller faire signer le chèque par M. Joseph Finsbury! dit-il. -Mon oncle est couché, souffrant, dans notre maison de John-Street! - -Un fiacre pour l'aller, un fiacre pour le retour: encore deux fortes -entailles aux quatre shillings de son capital! Il calcula que, après le -départ de M. Moss, il aurait pour toute fortune au monde dix-sept sous. -Mais ce qui était plus fâcheux encore, c'est que, pour se tirer -d'embarras, il avait dû maintenant transporter son oncle Joseph à -Bloomsbury. - -«Hélas! se disait-il, inutile désormais pour le pauvre Jeannot de -s'enfermer dans le Hampshire! Et quant à savoir comment je pourrai faire -durer la farce, je veux être pendu si j'en ai la moindre idée! Avec mon -oncle à Browndean, c'était déjà à peine possible: avec mon oncle à -Bloomsbury, cela me paraît au-dessus des forces humaines. Au-dessus de -mes forces à moi, en tout cas: car enfin, c'est ce que fait Michel, avec -le corps de mon oncle Masterman! Mais lui, voilà! il a des complices, -cette vieille gouvernante, et sans doute bien des coquins de sa -clientèle. Ah! si seulement je pouvais trouver des complices!» - -La nécessité est la mère de tous les arts humains. Eperonné par elle, -Maurice se surprit lui-même, en constatant la hâte, la décision et, au -total, l'excellente apparence de son nouveau faux. Trois quarts d'heure -après, il remettait à M. Moss un chèque où s'étalait, hardiment, la -signature de l'oncle Joseph. - ---Voilà qui est parfait! déclara le gentleman israélite en se levant. Et -maintenant j'ai l'ordre de vous dire que ce chèque ne vous sera pas -présenté à l'échéance, mais que vous ferez sagement de prendre garde, de -prendre bien garde! - -Toute la chambre se mit à nager autour de Maurice. - ---Quoi? Que dites-vous? s'écria-t-il, en se retenant à la table. Que -voulez-vous dire?... Que le chèque ne sera pas présenté?... Pourquoi -aurais-je à prendre garde? Qu'est-ce que toute cette folie? - ---Pas la moindre idée, ma parole, monsieur Finsbury! répondit l'hébreu, -avec un bon sourire. C'est simplement un message dont on m'a chargé! On -m'a mis en bouche les expressions qui semblent vous agiter si fort! - ---Le nom de votre client? demanda Maurice. - ---Mon client tient provisoirement à ce que son nom reste un secret! -répondit M. Moss. - -Maurice se pencha sur lui. - ---Ce n'est pas... Ce n'est pas la banque? murmura-t-il d'une voix -étranglée. - ---Bien au regret de n'avoir pas l'autorisation de vous en dire -davantage! répondit M. Moss. Et maintenant, si vous le voulez bien, je -vais vous souhaiter une bonne journée! - -«Me souhaiter une bonne journée!» songea Maurice, resté seul. Dès la -minute suivante, il avait empoigné son chapeau, et s'était enfui de son -cabinet, comme un fou. Ce ne fut qu'au bout de trois rues qu'il -s'arrêta, pour grogner: «Mon Dieu! grogna-t-il, j'aurais dû emprunter de -l'argent au gérant! Mais, à présent, il est trop tard. Impossible de -retourner pour cela! Non, c'est clair! Je suis sans le sou, absolument -sans le sou, comme les ouvriers sans travail!» - -Il rentra chez lui, et s'assit mélancoliquement dans la salle à manger. -Jamais Newton n'a fait un effort de pensée aussi vigoureux que celui que -fit alors cette victime des circonstances: et cependant l'effort resta -stérile. «Je ne sais pas si cela tient à un défaut de mon esprit, se -dit-il: mais le fait est que je trouve que ma malchance a quelque chose -de contre-nature. Ça vaudrait la peine d'écrire au _Times_, pour -signaler le cas! Que dis-je? Ça vaudrait la peine de faire une -révolution! Et le plus clair de l'affaire, c'est qu'il me faut tout de -suite de l'argent! La moralité, je n'ai plus à m'en occuper: j'ai depuis -longtemps dépassé cette phase! C'est de l'argent qu'il me faut, et tout -de suite; et la seule chance que j'aie de m'en procurer, c'est Bent -Pitman! Bent Pitman est un criminel: et, par conséquent, sa position a -des côtés faibles! Il doit avoir encore gardé une partie des huit cents -livres. Il faut, à tout prix, que je l'oblige à partager avec moi ce qui -lui en reste! Et, même s'il ne lui en reste plus rien, eh bien! je lui -raconterai l'affaire de la tontine: et alors, avec un _bravo_ comme ce -Pitman dans mon jeu, ce sera bien le diable si je n'arrive pas à un -résultat!» - -Tout cela était bel et bon. Mais encore s'agissait-il de mettre la main -sur Bent Pitman: et Maurice n'en voyait pas très clairement le moyen. -Une annonce dans les journaux, oui, c'était la seule façon possible -d'atteindre Pitman. Oui, mais en quels termes rédiger la demande d'un -rendez-vous, au nom de quoi, et où? Faire venir Pitman à Bloomsbury, -dans la maison de John Street, serait bien dangereux avec un gaillard de -cette sorte, qui, du même coup, apprendrait l'adresse de Maurice, et -n'était pas homme à n'en point profiter plus tard contre lui. Fixer le -rendez-vous dans la maison de Pitman? Bien dangereux, cela aussi. -Maurice se représentait trop bien ce que devait être cette maison, une -sinistre tanière, dans Holloway, avec une trappe secrète dans chacune -des chambres; une maison où l'on pouvait entrer en pardessus d'été et en -bottines vernies, pour en sortir, une heure plus tard, sous la forme -d'un hachis de viande dans un panier de boucher! C'était là, d'ailleurs, -l'inconvénient fatal d'une liaison avec un complice trop entreprenant: -Maurice s'en rendait compte, non sans un petit frisson. «Jamais je -n'aurais rêvé que je dusse en venir un jour à désirer une société comme -celle-là!» se disait-il. - -Enfin une brillante idée lui surgit à l'esprit. La Gare de Waterloo, un -lieu public, et cependant suffisamment désert à de certaines heures! Et -ce n'était pas tout! Mais aussi un lieu dont le nom seul devait faire -battre plus fort le coeur de Pitman; un lieu dont le choix, pour le -rendez-vous, allait suggérer au ruffian qu'on connaissait au moins un de -ses coupables secrets! - -Maurice prit donc une feuille de papier, et se mit à rédiger l'esquisse -d'une annonce: - - -AVIS.--_WILLIAM BENT PITMAN_, si ses yeux tombent par hasard sur le -présent avis, est informé qu'il pourra apprendre quelque chose -d'avantageux pour lui, dimanche prochain, de deux heures à quatre heures -de l'après-midi, sur le quai de départ des lignes de banlieue, à la Gare -de Waterloo. - - -Maurice relut avec la plus vive satisfaction le petit morceau de -littérature qu'il venait d'improviser. «Pas mal, vraiment! se dit-il. -_Quelque chose d'avantageux pour lui_ n'est peut-être pas d'une -exactitude rigoureuse; mais c'est tentant, c'est original, et, en somme, -on n'a pas à prêter serment avant d'être admis à faire passer une -annonce! Tout ce que je demande au ciel, jusqu'à dimanche, c'est de -pouvoir me procurer un peu d'argent de poche pour mes repas, pour les -frais de l'annonce, et aussi pour... Mais non, ne gaspillons pas nos -fonds en envoyant des mandats à Jean! Je lui enverrai simplement encore -quelques journaux comiques. Oui, mais où trouver de l'argent?» - -Il s'approcha de l'armoire où était renfermée sa collection de bagues à -cachets... Mais, soudain, le collectionneur se révolte en lui: «Non, -non; je ne veux pas! s'écria-t-il. Pour rien au monde je ne -dépareillerai ma série! Plutôt voler!» - -Il s'élança dans le salon, et y prit en hâte quelques curiosités -rapportées jadis par l'oncle Joseph, une paire de babouches turques, un -éventail de Smyrne, un narghilé égyptien, un mousqueton garanti comme -ayant appartenu à un bandit de Thrace, et une poignée de coquillages, -avec leurs noms écrits en latin sur des étiquettes. - - - - -XIV - -OÙ WILLIAM BENT PITMAN APPREND QUELQUE CHOSE D'AVANTAGEUX POUR LUI - - -Le dimanche matin, William Dent Pitman se leva à son heure habituelle, -mais dans une disposition un peu moins mélancolique que celle où il -avait vécu depuis la malencontreuse arrivée du baril. C'est que, la -veille de ce dimanche, une fructueuse addition avait été faite à sa -famille, sous les espèces d'un pensionnaire. Le pensionnaire avait été -amené par Michel Finsbury, qui avait aussi fixé le prix de la pension, -et en avait garanti le paiement régulier; mais, sans doute par un nouvel -effet de son irrésistible manie de mystification, Michel avait fait à -Pitman un portrait le moins engageant possible du vieillard qu'il -installait à son foyer. Il avait laissé à entendre à l'artiste que ce -vieillard, qui d'ailleurs était de ses proches parents, ne devait être -traité qu'avec une grande méfiance. «Ayez soin d'éviter toute -familiarité avec lui! avait-il dit; je connais peu d'hommes dont le -commerce soit plus dangereux!» De telle sorte que Pitman, d'abord, -n'avait abordé son pensionnaire que très timidement: et grande avait été -sa surprise à découvrir que ce vieillard, qu'on lui avait dit terrible, -était en réalité un excellent homme. - -Au dîner, le pensionnaire avait poussé la complaisance jusqu'à s'occuper -des trois enfants de Pitman, à qui il avait appris une foule de menus -détails curieux sur divers sujets; et jusqu'à une heure du matin, -ensuite, il s'était entretenu avec l'artiste, dans l'atelier de -celui-ci, l'éblouissant par la variété et la sûreté de ses -connaissances. En un mot, le bon Pitman avait été ravi, et, maintenant -encore, lorsqu'il se rappelait l'excellente soirée de la veille, un -sourire, depuis longtemps envolé, reparaissait dans ses yeux. «Ce vieux -M. Finsbury est pour nous une acquisition des plus précieuses!» -songeait-il en se rasant devant la fenêtre. Et quand, sa toilette -achevée, il entra dans la petite salle à manger, où le couvert se -trouvait déjà mis pour le déjeuner, c'est presque avec une cordialité de -vieil ami qu'il serra la main de son pensionnaire. - ---Je suis enchanté de vous voir, mon cher monsieur! dit-il. J'espère que -vous n'avez pas trop mal dormi? - ---Les personnes de moeurs sédentaires se plaignent volontiers du trouble -qu'apporte à leur sommeil l'obligation de dormir dans un nouveau lit! -répondit le pensionnaire. Et je sais bien que ces personnes, d'après la -statistique, forment une majorité plus considérable encore qu'on ne -pourrait le supposer. Et quand je dis: «l'obligation de dormir dans un -_nouveau_ lit,» vous entendez naturellement que ce n'est là qu'une -manière de parler; car le lit peut être _ancien_, encore que, pour celui -qui y couche, il paraisse _nouveau_! Nous avons ainsi dans notre langue -une foule de locutions singulières, et qui vaudraient la peine d'être -rectifiées. Mais pour ce qui est de moi, monsieur, accoutumé, comme je -l'ai été longtemps, à une vie de changement presque continuel, je dois -dire que j'ai, en somme, parfaitement dormi! - ---Je suis ravi de l'apprendre! dit avec chaleur le professeur de dessin. -Mais je vois, monsieur, que je vous ai interrompu dans la lecture de -votre journal! - ---Le journal du dimanche est une des nouveautés de notre temps! répondit -M. Finsbury. On dit qu'en Amérique il a encore pris plus d'importance -que chez nous. Bon nombre de journaux du dimanche, en Amérique, ont des -centaines de colonnes, dont la moitié au moins, d'ailleurs, est réservée -aux annonces. Dans d'autres pays, les journaux quotidiens paraissent -même le dimanche, de telle sorte que des journaux spéciaux comme ceux-ci -n'y ont point de raison d'être. Le journalisme contemporain, monsieur, -se manifeste sous une infinité de formes différentes: ce qui ne -l'empêche pas d'être partout, au même degré, le grand agent de -l'éducation et du progrès humains. Qui pourrait croire, monsieur, qu'une -chose aussi indispensable, qu'une telle chose, dis-je, n'ait pas existé -de tout temps? Et cependant les journaux sont d'une invention -relativement récente: le premier en date... Mais tout cela, pour -intéressant que cela soit à connaître, n'est, de ma part, qu'une -digression. Ce que je voulais vous demander, monsieur, était ceci: -êtes-vous, comme moi, un lecteur assidu de notre presse nationale? - ---Oh! vous savez, s'excusa Pitman, pour nous, artistes, la presse ne -saurait avoir le même intérêt que pour... - ---En ce cas, interrompit Joseph, il se peut que vous ayez laissé -échapper sans la remarquer une annonce qui a paru dans divers journaux, -les jours passés, et que je retrouve, ce matin, dans le _Sunday Times_! -Le nom, sauf une variante de peu d'importance, ressemble fort à votre -nom. Si vous voulez bien, je vais vous lire cela tout haut! - -Et, du ton qui lui servait pour ses citations publiques, il lut: - - -AVIS.--_WILLIAM BENT PITMAN_, si ses yeux tombent par hasard sur le -présent avis, est informé qu'il pourra apprendre quelque chose -d'avantageux pour lui, dimanche prochain, de deux heures à quatre heures -de l'après-midi, sur le quai de départ des lignes de banlieue, à la Gare -de Waterloo. - - ---Est-ce que vraiment c'est imprimé sur le journal? s'écria Pitman. -Voyons! Bent? Cela doit être une faute d'impression. _Quelque chose -d'avantageux pour moi?_ Monsieur Finsbury, permettez-moi de vous -demander une faveur! Je sais combien ce que je vais vous dire sonnera -étrangement à vos oreilles; mais, voyez-vous, il y a des raisons d'ordre -tout intime qui me font désirer que cette petite affaire reste -absolument entre nous! Je voudrais beaucoup que mes enfants... Je vous -assure, cher monsieur, qu'il n'y a, dans ce secret, rien de déshonorant -pour moi: des raisons d'ordre intime, rien de plus! Et d'ailleurs -j'achèverai de mettre votre conscience en repos quand je vous aurai dit -que l'affaire en question est connue de notre ami commun, M. Michel, -qui, la connaissant, n'a pas cru devoir me retirer sa précieuse estime! - ---Un seul mot suffisait, monsieur Pitman! répondit Joseph avec une de -ses révérences orientales. - -Une demi-heure plus tard, le professeur de dessin trouva Michel dans son -lit avec un livre; l'avoué offrait une parfaite image du repos et de la -bonne humeur. - ---Salut, Pitman, dit-il! en déposant son livre. Quel vent vous amène, à -cette heure du jour? Vous devriez être à l'église, mon ami! - ---Je ne suis guère en train d'aller à l'église aujourd'hui, monsieur -Finsbury! répondit l'artiste. Une nouvelle catastrophe menace de fondre -sur moi, monsieur! - -Et il tendit à Michel l'annonce du journal. - ---Quoi? Qu'est-ce que c'est que ça? s'écria Michel en sursautant dans -son lit. - -Puis, après avoir étudié l'annonce pendant un instant: - ---Pitman, je me moque tout à fait du document que voici! - ---Et, cependant, je ne crois pas qu'on puisse le négliger! murmura -Pitman. - ---Je supposais que vous aviez eu assez déjà de la Gare de Waterloo! -répondit l'avoué. Y seriez-vous attiré par une impulsion morbide? Au -fait, vous êtes devenu tout drôle, depuis que vous avez perdu votre -barbe! Je commence à croire que c'était dans votre barbe que vous -gardiez votre bon sens! - ---Monsieur Finsbury, dit le professeur de dessin, j'ai beaucoup réfléchi -à la nouvelle complication qui vient de se produire dans ma vie, du fait -de cette annonce: et, si vous voulez bien me le permettre, je vais vous -exposer les résultats de mes réflexions! - ---Allez-y! fit Michel. Mais n'oubliez pas que c'est aujourd'hui -dimanche! Pas de gros mots, ni de bavardage inutile! - ---Nous nous trouvons en présence de trois hypothèses possibles, commença -Pitman: 1º cette annonce peut se rattacher à l'affaire du baril; 2º elle -peut se rapporter à la statue de M. Semitopolis; enfin, 3º elle peut -émaner du frère de ma défunte femme, qui est parti il y a vingt ans pour -l'Australie et n'a plus jamais donné de ses nouvelles. Dans le premier -cas,--affaire du baril,--j'admets que l'abstention serait, pour moi, le -parti le plus sage. - ---La cour est de votre avis jusque-là, maître Pitman! dit Michel. -Veuillez continuer. - ---Dans le second cas, poursuivit Pitman, j'ai le devoir de ne rien -négliger de ce qui peut m'aider à retrouver l'antique malencontreusement -égaré! - ---Mais, mon cher ami, vous m'avez dit vous-même, avant-hier, que M. -Semitopolis vous avait déchargé de toute responsabilité dans l'accident! -Que voulez-vous de plus? - ---Je suis d'avis, monsieur, sauf erreur, que l'irréprochable correction -de la conduite de M. Semitopolis m'impose, plus impérieusement encore, -le devoir de rechercher l'_Hercule_! répondit le professeur de dessin. -Je me rends bien compte de tout ce que mon attitude a eu, dès le début, -d'illégal et de répréhensible: raison de plus pour que, désormais, je -m'efforce d'agir en gentleman! - -Et Pitman rougit jusqu'aux oreilles. - ---A cela non plus je ne vois pas d'objection! déclara Michel. J'ai -souvent pensé moi-même que j'aimerais, un jour, à essayer d'agir en -gentleman. Mais ce sera pour plus tard, quand je me serai retiré des -affaires. Ma profession, hélas! me rend provisoirement la chose presque -impraticable! - ---Et dans la troisième hypothèse, poursuivit Pitman, si l'auteur de -l'annonce est mon beau-frère Tim, eh bien, naturellement, cela signifie -la fortune pour nous! - ---Oui, mais malheureusement l'auteur de l'annonce n'est pas votre -beau-frère Tim! dit l'avoué. - ---Vous êtes-vous aperçu, monsieur, d'une expression qui me paraît des -plus remarquables, dans cette annonce: _quelque chose d'avantageux pour -lui_?--demanda Pitman, avec un sourire malin. - ---Innocent agneau que vous êtes! répondit Michel. Cette expression est -le lieu commun le plus éculé de notre langue anglaise; elle prouve -simplement que l'auteur de l'annonce est un imbécile! Voyons! -Voulez-vous que, tout de suite, je vous démolisse votre château de -cartes? Eh bien! est-ce que votre beau-frère Tim serait homme à faire -cette erreur, dans la façon d'écrire votre nom! Bent au lieu de Dent? Ce -n'est pas que, en soi, la correction me déplaise! Je la trouve au -contraire admirablement judicieuse[2], et suis bien résolu à l'adopter -désormais moi-même, dans mes rapports avec vous! Mais trouvez-vous -vraisemblable qu'elle vienne de votre beau-frère? - - [2] Bent, en anglais, signifie penché, voûté, déprimé. (_Note du - traducteur._) - ---Non, en effet, elle ne paraît pas très naturelle de sa part! reconnut -Pitman. Mais qui sait si le pauvre homme n'a pas eu l'esprit troublé en -Australie? - ---A raisonner de cette façon-là, Pitman, dit Michel, on pourrait -également supposer que l'auteur de l'annonce est Sa Majesté la reine -Victoria, tout enflammée du désir de vous créer baron. Je vous laisse -décider vous-même si cela est probable, et cependant, de même que votre -hypothèse touchant l'esprit de votre beau-frère, cela n'a rien de -contraire aux lois naturelles. Mais nous n'avons à considérer ici que -les hypothèses _probables_; de telle sorte que, avec votre permission, -nous allons éliminer, d'emblée, Sa Majesté Victoria et votre beau-frère -Tim! Vient maintenant votre seconde idée, à savoir que l'annonce se -rapporterait à la perte de la statue. Cela, c'est possible; mais, en ce -cas, de qui viendrait l'annonce? Pas de l'Italien, puisqu'il sait votre -adresse, et pas davantage de la personne qui a reçu la caisse, puisque -cette personne ne sait pas votre nom. Le facteur du chemin de fer?--me -direz-vous dans un éclair de lucidité. Oui, cet homme peut avoir appris -votre nom au bureau de la gare, il peut s'être trompé sur un de vos -prénoms, il peut ne pas connaître votre adresse. Admettons donc le -facteur du chemin de fer! Mais voici une question: éprouvez-vous -réellement un grand désir de vous rencontrer avec ce personnage? - ---Et pourquoi ne l'éprouverais-je pas? demanda Pitman. - ---Si le susdit facteur souhaite de vous voir, répondit Michel, -c'est--aucun doute là-dessus!--c'est parce qu'il a retrouvé son livre, -est allé à la maison où il avait déposé la statue, et--notez bien ceci, -Pitman!--agit maintenant à l'instigation de l'assassin! - ---Je serais désolé qu'il en fût ainsi! dit Pitman. Mais je continue à -penser que j'ai le devoir, vis-à-vis de M. Semitopolis... - ---Pitman, interrompit Michel, pas de blagues! N'essayez pas d'en conter -à votre conseil légal! N'essayez pas de vous faire passer pour feu -Régulus! Allons! je parie un dîner que j'ai deviné votre véritable -pensée! La vérité, Pitman, c'est que vous croyez toujours que l'annonce -vient de votre beau-frère Tim! - ---Monsieur Finsbury,--répondit le professeur de dessin, dont l'honnête -petit visage s'était coloré de nouveau,--vous n'êtes point père de -famille et en peine de gagner votre pain quotidien! Gwendoline, ma -fille, grandit; elle a été confirmée cette année. Une enfant de grandes -promesses, autant que j'en puis juger! Eh bien! monsieur et ami, vous -comprendrez mes sentiments de père quand je vous aurai dit que cette -pauvre enfant, faute de leçons, ne sait pas encore danser! Les deux -garçons vont à l'école du quartier: ce qui, en somme, n'est point un -mal. Loin de moi l'idée de déprécier les institutions de mon pays! Mais -j'avais secrètement nourri l'espoir que l'aîné, Harold, pourrait un jour -devenir professeur de musique,--qui sait, virtuose peut-être? Et le -petit Othon témoigne d'une vocation très prononcée pour l'état -religieux. Je ne suis pas, à proprement parler, un homme d'ambition... - ---Allons! allons! fit Michel. Avouez-le: vous croyez toujours encore que -c'est le beau-frère Tim! - ---Je ne le _crois_ pas, répondit Pitman: mais je me dis que cela _peut_ -être lui. Et si, par ma négligence, je perdais cette occasion de -fortune, comment oserais-je regarder en face mes pauvres enfants? - ---Et ainsi, reprit l'avoué, vous avez l'intention de... - ---De me rendre à la Gare de Waterloo, tout à l'heure! dit Pitman, sous -un déguisement! - ---De vous y rendre tout seul? demanda Michel. Et vous ne craignez pas -les dangers de l'aventure? En tout cas, ne manquez pas de m'envoyer un -mot, ce soir, de la prison! - ---Oh! monsieur Finsbury! je m'étais enhardi jusqu'à espérer... que -peut-être vous consentiriez à... m'accompagner! balbutia Pitman. - ---Que je me déguise encore, et un dimanche! s'écria Michel. Comme vous -connaissez peu mes principes de vie! - ---Monsieur Finsbury, dit Pitman, je n'ai aucun moyen, je le sais, de -vous prouver ma reconnaissance. Mais laissez-moi vous poser une -question: si j'étais un riche client, accepteriez-vous de courir le -risque? - ---Hé! mon ami, vous vous imaginez donc que j'ai pour profession de rôder -dans Londres avec mes clients déguisés? demanda Michel. Je vous donne ma -parole que, pour tout l'or du monde, je n'aurais pas consenti à -m'occuper d'une affaire comme la vôtre! Mais j'avoue que j'éprouve une -véritable curiosité de voir comment vous allez vous comporter dans cette -entrevue. Cela me tente! Cela me tente, Pitman, plus que l'or, -entendez-vous? Je suis sûr que vous serez impayable! - -Et il éclata de rire. - ---Allons! mon vieux Pitman, dit-il, il n'y a pas moyen de vous rien -refuser! Préparez tout l'appareil de la mascarade! A une heure et demie, -je serai dans votre atelier. - -Vers deux heures et demie, ce même dimanche, le vaste et morne _hall_ -vitré de la Gare de Waterloo dormait, silencieux et désert, comme le -temple d'une religion morte. Çà et là, sur quelques-uns des innombrables -quais, un train attendait patiemment; çà et là résonnait l'écho d'un -bruit de pas, et, par instants, s'y mêlait le choc d'un sabot de cheval -contre le pavé desséché, dans la cour extérieure où stationnaient les -fiacres. Le quai des trains de banlieue sommeillait, comme les autres. -Les kiosques à journaux étaient fermés; des rideaux de fer rouillés y -cachaient les romans de M. Rider Haggard, dont les couvertures richement -illustrées égaient et réconfortent au passage l'âme du voyageur, les -jours de semaine. Les rares employés qui étaient de service erraient -vaguement, comme des somnambules. Et, chose à peine croyable, vous -n'auriez pas même rencontré là, à cette heure, la dame d'âge mûr (en -pèlerine d'ulster et avec un petit sac de voyage à la main), qui -cependant semble faire partie essentielle de nos quais de gares. - -A l'heure susdite, si une personne connaissant John Dickson (de -Ballarat) et Ezra Thomas (des Etats-Unis d'Amérique) s'était par hasard -trouvée devant la grande entrée de la Gare de Waterloo, elle aurait eu -la satisfaction de voir ces deux étrangers débarquer d'un fiacre, et -pénétrer dans la salle des billets. - ---Mais, au fait, quels noms allons-nous prendre? demanda l'ex-Ezra -Thomas, tout en assurant sur son nez les lunettes en verre de vitre qui, -ce jour-là, lui avaient été dévolues par une faveur exceptionnelle. - ---Hé! mon garçon, pour ce qui est de vous, nous n'avons pas le choix! -répondit son compagnon. Vous aurez à vous appeler Bent Pitman ou rien du -tout! Quant à moi, j'ai l'idée que, aujourd'hui, je vais m'appeler -Appleby[3]. Un joli nom d'autrefois, Appleby: et avec un aimable parfum -de vieux cidre de Devonshire. A ce propos, dites donc, si nous -commencions par nous humecter un peu le sifflet? Car l'entrevue menace -d'être une rude épreuve! - - [3] _Apple_, en anglais, signifie pomme. (_N. du traducteur._) - ---Si cela ne vous gênait pas trop, j'aimerais mieux attendre qu'elle fût -achevée! répondit Pitman. Oui, tout bien réfléchi, j'attendrai que -l'entrevue soit achevée! Je ne sais pas si vous avez la même impression -que moi, monsieur Finsbury, mais la gare me paraît bien déserte, et -toute remplie de bien étranges échos! - ---Hé! hé! mon vieux, n'est-ce pas? Vous jureriez que tous ces trains -immobiles sont bondés d'agents de police, n'attendant qu'un signal pour -se jeter sur nous! Ah! c'est ce qu'on appelle la conscience, le remords, -mon pauvre Pitman! - -D'un pas qui n'avait rien de martial, les deux amis arrivèrent enfin sur -le quai de départ des trains de banlieue. A l'extrémité opposée, ils -découvrirent la maigre figure d'un homme, appuyé contre un pilier. -L'homme était évidemment plongé dans une profonde réflexion. Il avait -les yeux baissés, et ne semblait pas s'apercevoir de ce qui se passait -autour de lui. - ---Holà! dit tout bas Michel. Serait-ce là l'auteur de votre annonce? En -ce cas, j'aurais à vous fausser compagnie! - -Puis, après une seconde d'hésitation: - ---Ma foi, reprit-il plus gaiement, tant pis, je vais risquer la farce! -Vite, retournez-vous, et passez-moi les lunettes! - ---Mais vous m'avez bien dit que vous me les laisseriez, aujourd'hui! -protesta Pitman. - ---Oui, mais cet homme me connaît! dit Michel. - ---Vraiment? Et comment s'appelle-t-il? s'écria Pitman. - ---La discrétion m'oblige à me taire là-dessus! répondit l'avoué. Mais il -y a une chose que je puis vous dire: si c'est lui qui est l'auteur de -votre annonce (et ce doit être lui, car il a la mine égarée des -débutants du crime), si c'est lui qui est l'auteur de l'annonce, vous -pouvez marcher sans crainte, mon vieux, car je tiens le gaillard dans le -creux de ma main! - -L'échange ayant été dûment effectué, et Pitman se trouvant un peu -réconforté par cette bonne nouvelle, les deux hommes s'avancèrent droit -sur Maurice. - ---Est-ce vous qui désirez voir monsieur William Bent Pitman? demanda le -professeur de dessin. Je suis Pitman! - -Maurice leva la tête. Il aperçut devant lui un personnage d'une -insignifiance presque indescriptible, en guêtres blanches, et avec un -col de chemise rabattu trop bas, comme ceux qu'avaient portés les rapins -trente ans auparavant. A une dizaine de pas derrière lui se tenait un -autre individu, plus grand et plus râblé, mais dont le visage ne -permettait guère une sérieuse étude physiognomonique, étant caché à peu -près complètement par une moustache, des favoris, des lunettes, et un -chapeau de feutre mou. - -Le pauvre Maurice, depuis trois jours, n'avait point cessé de supputer -l'apparence probable de l'homme qu'il imaginait être un des plus -dangereux bandits des bas-fonds de Londres. Sa première impression, en -apercevant le véritable Pitman, fut un certain désappointement. Mais un -second coup d'oeil sur le couple le convainquit que, malgré l'apparence, -il ne s'était pas trompé sur le caractère réel du recéleur de cadavres. -Le fait est que jamais encore il n'avait vu d'hommes accoutrés d'une -telle manière. «Evidemment des individus accoutumés à vivre en marge de -la société!» songea-t-il. - -Puis, s'adressant à l'homme qui venait de lui parler, il dit: - ---Je désire m'entretenir avec vous, seul à seul! - ---Oh! répondit Pitman, la présence de M. Appleby ne saurait me gêner. Il -sait tout! - ---Tout? Savez-vous de quoi je suis venu vous parler? s'écria Maurice. Le -baril!... - -Pitman devint tout pâle: mais c'était sa vertueuse indignation qui le -faisait pâlir. - ---Alors, c'est bien vous! s'écria-t-il à son tour. Misérable! - ---Puis-je vraiment parler devant _lui_?--demanda Maurice en désignant le -complice du _bravo_.--L'épithète que celui-ci venait de lui adresser, -venant d'un tel homme, ne l'émouvait guère. - ---Monsieur Appleby a été présent à toute l'affaire! dit Pitman. C'est -lui-même qui a ouvert le baril. Votre coupable secret lui est, dès -maintenant, aussi connu qu'à votre Créateur et à moi! - ---Eh bien! alors, commença Maurice, qu'avez-vous fait de l'argent? - ---Je ne sais pas de quel argent vous voulez parler! répondit -énergiquement Pitman. - ---Ah! il ne faut pas me monter ce bateau-là! déclara Maurice. J'ai -découvert et suivi votre piste. Vous êtes venu à la gare, ici même, -après vous être déguisé en ecclésiastique (sans craindre le sacrilège -d'un tel déguisement!), vous vous êtes approprié mon baril, vous l'avez -ouvert, vous avez supprimé le corps, et encaissé le chèque! Je vous dis -que j'ai été à la banque!--cria-t-il.--Je vous ai suivi pas à pas, et -vos dénégations sont un enfantillage stupide!... - ---Allons, allons, Maurice, ne vous emballez pas! dit tout à coup M. -Appleby. - ---Michel! s'écria Maurice. Encore Michel! - ---Mais oui, encore Michel! répéta l'avoué. Encore et toujours, mon -garçon, ici et partout! Sachez que tous les pas que vous faites sont -comptés! Des _détectives_ d'une habileté éprouvée vous suivent comme -votre ombre, et viennent me rendre compte de vos mouvements tous les -trois quarts d'heure. Oh! je n'ai pas regardé à la dépense. Je fais les -choses largement! - -Le visage de Maurice était devenu d'un gris sale. - ---Bah! dit-il, peu m'importe! Au contraire, je n'en suis que plus à -l'aise pour ne rien cacher. Cet homme a encaissé mon chèque; c'est un -vol, et je veux qu'il me rende l'argent! - ---Ecoutez-moi, Maurice! dit Michel. Croyez-vous que je veuille vous -mentir? - ---Je n'en sais rien! répondit Maurice. Je veux mon argent! - ---Moi seul ai touché au corps! dit Michel. - ---Vous? s'écria Maurice, en reculant d'un pas. Mais alors pourquoi -n'avez-vous pas déclaré la mort? - ---Que diable voulez-vous dire? demanda son cousin. - ---Enfin, suis-je fou, gémit Maurice, ou bien est-ce vous qui l'êtes? - ---Je crois que ce doit être plutôt Pitman! hasarda Michel. - -Et les trois hommes se regardèrent, ébahis. - ---Tout cela est affreux! reprit Maurice. Affreux! Je ne comprends pas un -seul mot de ce qu'on me dit! - ---Ni moi non plus, parole d'honneur! dit Michel. - ---Et puis, au nom du ciel, pourquoi des favoris et une moustache? -s'écria Maurice en désignant du doigt son cousin, comme si celui-ci -avait été un spectre. Est-ce mon cerveau qui déménage? Pourquoi des -favoris et une moustache? - ---Oh! cela n'est qu'un détail sans importance! se hâta d'affirmer -Michel. - -Il y eut de nouveau un silence, pendant lequel Maurice fut dans une -disposition d'esprit pareille à celle où il se serait trouvé si on -l'avait lancé en l'air, sur un trapèze, du sommet de la cathédrale de -Saint-Paul. - ---Récapitulons un peu! dit enfin Michel. A moins que tout ceci ne soit -vraiment qu'un rêve, auquel cas je voudrais bien que Catherine se hâtât -de m'apporter mon café au lait! Donc, mon ami Pitman, ici présent, a -reçu un baril, qui, à ce que nous voyons maintenant, vous était destiné! -Le baril contenait le cadavre d'un homme. Comment ou pourquoi vous -l'avez tué... - ---Jamais je n'ai porté la main sur lui! protesta Maurice. Oui, voilà ce -dont j'ai toujours craint qu'on me soupçonnât! Mais pensez-y un peu, -Michel. Vous savez que je ne suis pas de cette espèce-là! Avec tous mes -défauts, vous savez que je ne voudrais pas toucher à un cheveu de la -tête d'autrui! Et, d'ailleurs, vous savez que sa mort signifiait ma -ruine. C'est à Browndean qu'il a été tué, dans ce maudit accident! - -Tout à coup, Michel eut un éclat de rire si violent et si prolongé que -ses deux compagnons supposèrent, sans l'ombre d'un doute possible, que -sa raison venait de l'abandonner. En vain il s'efforçait de reprendre -son calme; au moment où il se croyait enfin sur le point d'y réussir, -une nouvelle vague de fou rire accourait et le soulevait. Et je dois -ajouter que, de toute cette dramatique entrevue, ce fut là l'épisode le -plus sinistre: Michel se tordant d'un rire insensé, pendant que Pitman -et Maurice, réunis par une même épouvante, échangeaient des regards -pleins d'anxiété. - ---Maurice--bredouilla enfin l'avoué entre deux bouffées de son rire--je -comprends tout, à présent. Et vous aussi, vous allez tout comprendre, -sur un seul mot que je vais vous dire! Sachez donc que, jusqu'à -l'instant de tout à l'heure, _je n'avais pas deviné que ce corps était -celui de l'oncle Joseph!_ - -Cette déclaration relâcha un peu la tension de Maurice; mais, pour -Pitman, au contraire, elle fut comme un dernier coup de vent éteignant -la dernière chandelle, dans la nuit de son pauvre cerveau affolé. -L'oncle Joseph, qu'il avait laissé, une heure auparavant, dans son salon -de Norfolk Street, occupé à découper de vieux journaux! Et voilà que -c'était ce même oncle Joseph dont il avait reçu le corps six jours -auparavant, dans un baril! Mais, en ce cas, qui était-il, lui, Pitman? -Et l'endroit où il se trouvait, était-ce la Gare de Waterloo ou un asile -d'aliénés? - ---En effet, s'écria Maurice, le corps était dans un état qui devait le -rendre difficile à reconnaître! Quel sot j'ai été de ne pas avoir songé -à cela! Eh bien! maintenant, Dieu merci! tout s'explique! Et je vais -vous dire, mon cher Michel; eh bien! nous sommes sauvés, vous et moi! -Vous allez prendre l'argent de la tontine--vous voyez que je ne cherche -pas à tricher avec vous!--et moi, je vais pouvoir m'occuper de la maison -de cuirs, qui est en train de marcher comme elle n'a jamais marché -jusqu'ici! Je vous autorise à aller tout de suite déclarer la mort de -mon oncle; ne vous inquiétez pas de moi; déclarez la mort, et nous -sommes tirés d'affaire! - ---Hé! oui, mais malheureusement je ne puis pas déclarer la mort! dit -Michel. - ---Vous ne pouvez pas? Et pourquoi cela? - ---Parce que je ne puis pas produire le corps, Maurice! Je l'ai perdu! - ---Arrêtez un moment! s'écria le marchand de cuirs. Que dites-vous? -Comment! Ce n'est pas possible! C'est _moi_ qui ai perdu le corps! - ---Oui, mais je l'ai perdu, moi aussi, mon garçon! dit Michel avec une -sérénité renversante. Ne le reconnaissant pas--vous comprenez?--et -flairant quelque chose d'irrégulier dans sa provenance, je me suis hâté -de... de m'en débarrasser! - ---Vous vous en êtes débarrassé? gémit Maurice. Mais vous pouvez toujours -le retrouver. Vous savez où il est? - ---Je voudrais bien le savoir, Maurice, je donnerais beaucoup pour le -savoir!. Mais le fait est que je ne le sais pas! répondit Michel. - ---Dieu puissant!--s'écria Maurice, les yeux et les bras levés au -ciel,--Dieu puissant! l'affaire des cuirs est à l'eau! - -De nouveau, Michel fut secoué d'un éclat de rire. - ---Pourquoi riez-vous, imbécile? lui cria son cousin. Vous perdez encore -plus que moi! Si vous aviez pour deux sous de coeur, vous trembleriez -dans vos bottes, à force de chagrin! Mais, de toute façon, il y a une -chose que je dois vous dire! Je veux avoir ces huit cents livres! Je -veux les avoir, entendez-vous? et je les aurai! Cet argent est à moi, -voilà ce qui est sûr! Et votre ami, ici présent, a eu à faire un faux -pour s'en emparer. Donnez-moi mes huit cents livres, donnez-les moi tout -de suite, ici-même, sur ce quai, ou bien je vais droit à Scotland Yard, -et je raconte toute l'affaire! - ---Maurice--dit Michel, en lui posant la main sur l'épaule--je vous en -prie, essayez d'entendre raison! Je vous assure que ce n'est pas nous -qui avons pris cet argent! C'est l'autre homme! Nous n'avons pas même -pensé à regarder dans les poches! - ---L'autre homme? demanda Maurice. - ---Oui, l'autre homme! Nous avons repassé l'oncle Joseph à un autre -homme! répondit Michel. - ---Repassé? répéta Maurice. - ---Sous la forme d'un piano!--répondit Michel le plus simplement du -monde. Un magnifique instrument, approuvé par Rubinstein... - -Maurice porta sa main à son front, et l'abaissa de nouveau: elle était -toute mouillée. - ---Fièvre! dit-il. - ---Non, c'était un Erard! dit Michel. Pitman, qui l'a vu de près, pourra -vous en garantir l'authenticité! - ---Assez parlé de pianos! dit Maurice avec un grand frisson. Ce... cet -autre homme, revenons à lui! Qui est-ce? Où pourrai-je mettre la main -sur lui? - ---Hé! c'est là qu'est la difficulté! répondit Michel. Cet homme est en -possession de l'objet depuis... voyons un peu... depuis mercredi passé, -vers quatre heures. J'imagine qu'il doit être en route pour le Nouveau -Monde, le pauvre diable, et terriblement pressé d'arriver! - ---Michel, implora Maurice, par pitié pour un parent, réfléchissez bien à -vos paroles, et dites-moi encore quand vous vous êtes débarrassé du -corps! - ---Mercredi soir, pas d'erreur possible là-dessus! répliqua Michel. - ---Eh bien! non, décidément, ça ne peut pas aller! s'écria Maurice. - ---Quoi donc? demanda l'avoué. - ---Même les dates sont pure folie! murmura Maurice. Le chèque a été -présenté à la banque le mardi! Il n'y a pas le moindre filet de bon sens -dans toute cette affaire! - -En cet instant, un jeune homme saisit vigoureusement le bras de Michel. -Le susdit jeune homme était passé, par hasard, auprès du groupe de nos -trois amis, l'instant d'auparavant; tout à coup, il avait fait un -sursaut et s'était retourné. - ---Ah! dit-il, je ne me trompe pas! Voici M. Dickson! - -Le son même de la trompette du jugement dernier n'aurait pas effrayé -davantage Pitman et son compagnon. Quant à Maurice, lorsqu'il entendit -son cousin appelé, par un étranger, de ce nom fantastique, il eut plus -pleinement encore la conviction qu'il était victime d'un long, -grotesque, et hideux cauchemar. Et lorsque, ensuite, Michel, avec -l'invraisemblable broussaille de ses favoris, se fut dégagé de -l'étreinte de l'étranger, et eut pris la fuite, et lorsque le singulier -petit homme au col rabattu eut lestement suivi son exemple, et lorsque -l'étranger, désolé de voir échapper le reste de sa proie, transporta sa -vigoureuse étreinte sur Maurice lui-même, celui-ci, dans l'excès de son -effarement, ne put que se murmurer à mi-voix: «Je l'avais bien dit!» - ---Je tiens au moins un des membres de la bande! dit Gédéon Forsyth. - ---Que voulez-vous dire? balbutia Maurice. Je ne comprends pas! - ---Oh! je saurai bien vous faire comprendre! répliqua résolument Gédéon. - ---Ecoutez, monsieur, vous me rendrez un vrai service si vous me faites -comprendre quoi que ce soit de tout cela! s'écria soudain Maurice, avec -un élan passionné de conviction. - ---Vous comptez tirer profit de ce que vous n'êtes pas venu chez moi avec -eux! reprit Gédéon. Mais pas de ça! J'ai trop bien reconnu vos amis! Car -ce sont bien vos amis, n'est-ce pas? - ---Je ne vous comprends pas! dit Maurice. - ---Vous n'êtes pas sans avoir entendu parler d'un certain piano? suggéra -Gédéon. - ---Un piano? s'écria Maurice, en saisissant convulsivement le bras du -jeune homme. Alors, c'est vous qui êtes l'autre homme? Où est-il? Où est -le corps? Et est-ce vous qui avez touché le montant du chèque? - ---Vous demandez où est le corps? fit Gédéon. Voilà qui est étrange! -Est-ce que, réellement, vous auriez besoin du corps? - ---Si j'en aurais besoin? cria Maurice. Mais ma fortune entière en -dépend! C'est moi qui l'ai perdu! Où est-il? Conduisez-moi près de lui! - ---Ah! vous voulez le ravoir? Et votre ami, le sieur Dickson, est-ce -qu'il veut aussi le ravoir? demanda Gédéon. - ---Dickson? Qu'entendez-vous avec votre Dickson? Est-ce Michel Finsbury -que vous désignez de ce nom? Hé! mais certainement, il le veut aussi! Il -a perdu le corps, lui aussi! S'il l'avait gardé, l'argent de la tontine -serait dès maintenant à lui! - ---Michel Finsbury? Naturellement pas l'avoué? s'écria Gédéon. - ---Mais si, l'avoué! répondit Maurice. Et le corps, où est-il, pour -l'amour du ciel? - ---Voilà donc pourquoi il m'a envoyé deux clients avant-hier! murmura -Gédéon. Savez-vous quelle est l'adresse du domicile particulier de M. -Finsbury? - ---King's Road, 233. Mais quels clients? Où allez-vous? gémit Maurice en -s'accrochant au bras de Gédéon. Où est le corps? - ---Hé, je l'ai perdu, moi aussi! répondit Gédéon. - -Et il s'enfuit précipitamment. - - - - -XV - -LE RETOUR DU GRAND VANCE - - -Je n'essaierai pas de décrire l'état d'esprit où se trouvait Maurice en -sortant de la Gare de Waterloo. Le jeune marchand de cuirs était, par -nature, modeste; jamais il ne s'était fait une idée exagérée de sa -valeur intellectuelle; il se rendait pleinement compte de son incapacité -à écrire un livre, à jouer du violon, à divertir une société de choix -par des tours de passe-passe, en un mot, à exécuter aucun de ces actes -remarquables que l'on a coutume de considérer comme le privilège du -génie. Il savait, il admettait, que son rôle en ce monde, fût tout -prosaïque: mais il croyait,--ou du moins il avait cru jusqu'à ces -derniers jours,--que ses aptitudes étaient à la hauteur des exigences de -sa vie. Or, voici que, décidément, il avait à s'avouer vaincu! La vie -avait décidément le dessus! Aussi, lorsqu'il quitta la Gare de Waterloo, -le pauvre garçon ne voyait-il devant lui qu'un unique objet: rentrer -chez lui! De même que le chien malade se terre sur le sofa, Maurice -n'aspirait plus qu'à refermer sur lui la porte de la maison de John -Street; la solitude et le calme, ah! de toute son âme il y aspirait. - -Les ombres du soir commençaient à tomber quand il arriva enfin en vue de -ce lieu de refuge. Et la première chose qui s'offrit à ses yeux, en -approchant, fut la longue figure d'un homme debout sur le perron de sa -maison, et occupé tantôt à tirer le cordon de la sonnette, tantôt à -lancer dans la porte de vigoureux coups de pieds. Cet homme, avec son -vêtement déchiré et tout couvert de boue, avait l'air d'un hideux -chiffonnier. Mais Maurice le reconnut aussitôt: c'était son frère Jean. - -Le premier mouvement du frère aîné fut, naturellement, pour se retourner -et prendre la fuite. Mais le désespoir l'avait anéanti au point de le -rendre indifférent désormais aux pires catastrophes. «Bah! se dit-il, -qu'importe!» Et, tirant de sa poche son trousseau de clefs, il gravit -silencieusement les marches du perron. - -Jean se retourna. Son visage de fantôme portait un extraordinaire -mélange de fatigue, de honte, et de fureur. Et, lorsqu'il reconnut le -chef de sa famille, une lueur sinistre s'alluma dans ses yeux. - ---Ouvre cette porte! dit-il, en s'écartant. - ---C'est ce que je fais! répondit Maurice, pendant que, intérieurement, -il se disait: «Tout est fini! Il respire le meurtre!» - -Les deux frères se trouvaient à présent dans le vestibule de la maison, -dont la porte venait de se refermer derrière eux. Tout à coup, Jean -saisit Maurice par les épaules et le secoua comme un chien terrier -secoue un rat. - ---Sale bête! cria-t-il, je serais en droit de te casser la gueule! - -Et il se remit à le secouer, et avec tant de force que les dents de -Maurice claquèrent, et que sa tête se cogna au mur. - ---Pas de violence, Jeannot! dit enfin Maurice. Cela ne saurait faire de -bien ni à moi ni à toi. - ---Ferme ta boîte! répondit Jean. C'est à ton tour d'écouter! - -Puis il pénétra dans la salle à manger, s'affaissa dans un fauteuil, et, -ôtant un de ses souliers sans semelle, prit avec ses deux mains son -pied, comme pour le réchauffer. - ---Je suis boiteux pour la vie! dit-il. Qu'est-ce qu'il y a pour dîner? - ---Rien, Jeannot! dit Maurice. - ---Rien? Qu'entends-tu par là? demanda le Grand Vance. N'essaie pas de me -monter le coup, hein! - ---Je veux dire qu'il n'y a rien! répondit simplement son frère. Je n'ai -rien à manger, ni rien pour acheter de quoi manger! Moi-même, -aujourd'hui, je n'ai pu prendre qu'un sandwich et une tasse de thé. - ---Rien qu'une sandwich? ricana Vance. Et je suppose que tu as le cynisme -de t'en plaindre, encore? Mais, tu sais, mon petit, fais attention à -toi! J'ai supporté maintenant tout ce que je pouvais supporter. C'est -fini! Et je vais te dire ce qui en est! Eh bien! j'ai l'intention de -dîner, et tout de suite, et de bien dîner! Prends ta collection de -bagues à cachets, et va la vendre! - ---Impossible aujourd'hui! répondit Maurice. C'est dimanche! - ---Je te dis que je veux avoir à dîner, entends-tu? hurla le frère cadet. - ---Mais pourtant, Jeannot, si ce n'est pas possible! plaida l'aîné. - ---Satané idiot! cria Vance. Ne sommes-nous pas les maîtres de la maison? -Ne nous connaît-on pas, à l'hôtel où le cousin Parker nous invitait à -dîner quand il venait à Londres? Allons, détale au galop! Et si tu n'es -pas rentré dans une demi-heure, et si tu ne m'apportes pas un dîner de -premier choix, je démolis tous les meubles, et puis je vais droit à la -police et je raconte toute l'histoire! Comprends-tu ce que je te dis, -Maurice Finsbury? Parce que, si tu le comprends, tu ferais mieux de -filer! - -L'idée souriait même au malheureux Maurice, qui tremblait de faim. Aussi -se hâta-t-il d'aller commander le dîner et de revenir chez lui, où il -trouva Jean toujours occupé à bercer son pied, comme un poupon malade. - ---Et qu'est-ce que tu veux boire, Jeannot? demanda Maurice, de sa voix -la plus caressante. - ---Du champagne, parbleu! de ce vieux champagne dont Michel me parle -toujours quand je le rencontre! Allons, vite à la cave, et prends garde -à ne pas trop secouer la bouteille! Mais d'abord, écoute un peu! Tu vas -me préparer du feu, et m'allumer le gaz, et me fermer les volets! Voici -la nuit venue et j'ai froid! Et puis tu mettras la nappe et le couvert! -Et puis... dis donc! va donc me chercher des vêtements de rechange! - -La salle à manger avait pris une apparence relativement habituelle -lorsqu'arriva le dîner. Et ce dîner lui-même fut excellent: une forte -soupe, des filets de sole, deux côtelettes de mouton avec une sauce aux -tomates, un rôti de boeuf garni de pommes de terre, un pudding, un -morceau de chester; en un mot, un repas foncièrement anglais, mais, -comme l'avait souhaité le Grand Vance, «de premier choix». - ---Ah! que Dieu soit loué! s'écria le jeune voyageur en s'installant à -table. (Et sa joie devait être, en vérité, bien vive, pour le ramener -ainsi par surprise à la pieuse cérémonie du _benedicite_, dont il avait -depuis longtemps perdu l'habitude!) Mais non! poursuivit-il, je vais -aller manger dans ce fauteuil là-bas, près du feu: car voilà deux jours -que je gèle, et j'ai besoin de me réchauffer à fond! Je vais aller me -mettre là-bas, et toi, Maurice Finsbury, tu vas rester debout, entre la -table et moi, et me servir! - ---Mais, Jeannot, c'est que j'ai faim, moi aussi! dit Maurice. - ---Tu pourras manger ce que je laisserai! répliqua le Grand Vance. Ha! -mon petit, ceci n'est que le début de notre règlement de comptes! Tu as -perdu la belle: tu vas avoir à casquer! Gardez-vous de réveiller le lion -britannique! - -Il y avait quelque chose de si indescriptiblement menaçant dans les yeux -et dans la voix du Grand Vance, pendant qu'il proférait ces locutions -proverbiales, que l'âme de Maurice en fut épouvantée. - ---Allons! reprit l'orateur, donne-moi un verre de champagne, avant mon -filet de sole! Et moi qui me figurais que je n'aimais pas ça, le filet -de sole!... Dis donc--ajouta-t-il avec une nouvelle explosion de -rage--sais-tu comment je suis venu jusqu'ici? - ---Non, Jeannot, comment le saurais-je? répondit l'obséquieux Maurice. - ---Eh bien! je suis venu sur mes pattes! cria Jean. Oui, mon ami, j'ai -fait sur mes dix doigts tout le chemin, depuis Browndean, et j'ai mendié -tout le long de la route! Je voudrais un peu te voir mendier, Maurice -Finsbury! Ce n'est pas aussi facile que tu pourrais le supposer! Je me -suis fait passer pour un pêcheur de Blyth, victime d'un naufrage. Je ne -sais pas où cela se trouve, Blyth; et toi, le sais-tu? Mais j'ai pensé -que cela avait un air naturel, à le dire ainsi sur la grand'route. J'ai -demandé l'aumône à une vilaine petite bête de gamin qui revenait de -l'école, et il m'a donné deux sous, et il m'a dit de lui enrouler une -ficelle autour de sa toupie. Et je l'ai fait, et fort bien fait, mais il -a déclaré que ce n'était pas ça! Et il a couru derrière moi en me -réclamant ses deux sous! Après cela, j'ai demandé l'aumône à un officier -de marine. Celui-là ne m'a pas confié sa toupie, il m'a simplement donné -une petite brochure sur l'alcoolisme, et, là-dessus, il m'a tourné le -dos! C'est tout ce que j'ai eu de lui. J'ai demandé l'aumône à une -vieille dame qui vendait du pain d'épices; elle m'a donné un gâteau d'un -sou. Mais le plus beau a été un monsieur qui, comme je me plaignais de -manquer de pain, m'a répondu qu'il y avait, pour tout Anglais, un -excellent moyen de se procurer du pain, et ce moyen, c'était de casser -un carreau à la première maison venue, de façon à se faire mettre en -prison... Et maintenant, apporte le rôti! - ---Mais... mais, hasarda Maurice, pourquoi n'es-tu pas resté à Browndean? - ---A Browndean? s'écria Jean. Et de quoi y aurais-je vécu? Du -_Lisez-moi!_ et d'un dégoûtant canard de l'Armée du Salut? Non, non, il -fallait à tout prix que je filasse de Browndean! J'avais pris pension, à -crédit, dans une auberge, où je m'étais fais passer pour le Grand Vance, -de l'Alhambra. Tu aurais fait la même chose, à ma place! Mais voilà -qu'on s'est mis à parler des _music-halls_, et de tout l'argent que j'y -avais gagné avec mes chansons! Et puis, voilà qu'un client de l'auberge -m'a demandé de chanter _Autour de tes formes splendides._ Et puis, quand -je me suis décidé à le chanter, voilà que tout le monde a été d'accord -pour affirmer que je n'étais pas le Grand Vance! J'ai eu beau leur tenir -tête, ils se sont entêtés à ne pas me croire! C'est comme ça que se sont -achevées mes relations avec l'auberge du pays! poursuivit tristement le -jeune homme. Mais, surtout, il y a eu le charpentier... - ---Notre propriétaire? demanda Maurice. - ---Lui-même! dit Jean. Il s'est amené ce matin, le nez en l'air, et le -voilà qui veut savoir où a passé le baril à eau, et ce que sont devenues -les couvertures du lit! Je lui ai dit d'aller au diable. Que pouvais-je -lui dire d'autre? Mais alors le voilà qui me dit que nous avons mis en -gage des objets qui n'étaient pas à nous, et qu'il allait nous faire -notre affaire! Ma foi, je m'en suis payé une bien bonne! Je me suis -rappelé qu'il était sourd comme un pot, et je me suis mis à lui débiter -un tas d'injures, mais très poliment, et si bas qu'il n'était pas fichu -d'entendre un seul mot. «Je ne vous entends pas! qu'il me dit.--Hé! je -le sais bien, que tu ne m'entends pas, et heureusement pour toi, vieille -bête, vieux porc, vieux cornard! que je lui réponds avec mon plus -gracieux sourire.--Je suis un peu dur d'oreilles! qu'il me beugle.--Je -n'en mènerais pas large, si tu ne l'étais pas, idiot, excrément! que je -murmure, comme si je lui fournissais des explications.--Mon ami, qu'il -me dit enfin, je suis sourd, c'est vrai, mais je parie bien que le -commissaire de police pourra vous entendre!» Et, là-dessus, il s'en va, -tout furieux. Il s'en va d'un côté; moi, je file de l'autre. Je lui ai -laissé, pour se dédommager, la lampe à esprit de vin, le _Lisez-loi!_ le -journal de l'Armée du Salut, et cet autre périodique que tu m'as envoyé! -Et, à ce propos, il faut que tu aies été ivre-mort pour m'envoyer une -affaire comme celle-là! On n'y parlait que de poésie, du globe céleste! -Et des tartines, dix colonnes à la fois! Dis donc, c'est le moniteur des -asiles d'aliénés que tu m'as envoyé là! L'_Attanium_, je me rappelle le -titre! Dieu puissant, quel canard! - ---Tu veux dire: l'_Athenæum_! rectifia Maurice. - ---Hé! peu m'importe comment tu l'appelles! dit Jean. Mais je te trouve -vraiment épatant, de m'avoir envoyé ça! Ça ne fait rien, mon vieux, je -commence à me remettre! Apporte-moi maintenant le fromage, et encore un -verre de champagne! Ah! Michel a bien raison de vanter ce champagne! Au -fait, tu peux te servir! Il reste un peu de poisson, une côtelette tout -entière, et ce morceau de fromage. Oui, Michel, voilà un homme qui me -plaît! Il est bien capable de lire ton _Attanæum_, lui aussi: mais au -moins, il sait ne pas en avoir l'air! Au moins il est gai, bon enfant, -il n'a pas cette mine d'enterrement qui m'a toujours dégoûté chez toi! -Mais, dis donc, je ne te pose même pas la question, parce que j'ai -deviné tout de suite ce qui en était. Ta combinaison? Ratée à fond, -hein? - ---Par la faute de Michel! dit Maurice en se rembrunissant. - ---Michel? Qu'a-t-il à voir là-dedans? - ---C'est lui qui a perdu le corps, voilà ce qu'il a eu à y voir! répondit -Maurice. Il a perdu le corps du vieux Joseph, et impossible maintenant -de déclarer le décès! - ---Comment? demanda Jean. Mais je croyais que tu ne voulais pas déclarer -le décès? - ---Oh! nous n'en sommes plus là! dit son frère. Il ne s'agit plus de -sauver la tontine, mais de sauver la maison de cuirs! Il s'agit de -sauver les vêtements que nous avons sur le dos, Jeannot! - ---Ralentis un peu la musique! dit Jean, et étale ton histoire depuis le -commencement! - -Et Maurice fit comme l'ordonnait son frère. - ---Eh bien! qu'est-ce que je t'avais dit?--s'écria le Grand Vance, quand -il eut entendu le triste récit.--Mais, tu sais, je vais te dire quelque -chose! Moi, en tout cas, je n'entends pas être dépouillé de la part qui -me revient! - ---Ah! par exemple, j'aimerais bien à connaître ce que tu comptes faire! -dit Maurice. - ---Je vais vous le dire, monsieur! répliqua Jean, du ton le plus décidé. -Je vais, tout simplement, remettre mon affaire aux mains du premier -avoué de Londres, et, après cela, que tu boives un bouillon ou non, je -m'en ficherai comme des choses de la lune! - ---Mais pourtant, Jean, nous sommes à bord du même bateau! murmura -Maurice. - ---A bord du même bateau? Ah bien! je te parie que non! Est-ce que j'ai -commis un faux en écritures, moi? Est-ce que j'ai cherché à dissimuler -la mort de l'oncle Joseph, moi? Est-ce que j'ai fait insérer des -annonces,--des annonces absolument stupides et grotesques, -d'ailleurs,--dans tous les journaux, moi? Est-ce que j'ai détruit des -statues qui ne m'appartenaient pas, moi? En vérité, j'aime votre aplomb, -Maurice Finsbury! Non, non, non! Trop longtemps, je t'ai confié la -direction de mes affaires; maintenant je vais les confier à Michel. -Michel, au reste, est un garçon qui m'a toujours plu. Et j'ai hâte de -voir enfin un peu clair dans ma situation! - -En cet instant, les deux frères furent interrompus par un coup de -sonnette, et Maurice, qui avait timidement entr'ouvert la porte, reçut, -des mains d'un commissionnaire, une lettre dont l'adresse était de la -main de Michel. La lettre était rédigée comme suit: - - -_Avis_.--MAURICE FINSBURY, pour le cas où le présent avis lui tomberait -sous les yeux, est informé qu'il apprendra _quelque chose d'avantageux -pour lui_, demain matin lundi, à dix heures, dans mes bureaux, 42, -Chancery Lane.--MICHEL FINSBURY. - - -Docilement, Maurice, dès qu'il eut parcouru cette lettre, la transmit à -son frère. - ---Ah! voilà une façon qui me plaît pour écrire un billet! s'écria Jean. -Personne autre que Michel n'aurait jamais pu écrire ça! - -Et Maurice, dans sa dépression, n'osa pas même protester de ses droits -d'auteur. - - - - -XVI - -OÙ LES CUIRS SE TROUVENT HEUREUSEMENT REMIS À FLOT - - -Le lendemain matin, à dix heures, les deux frères Finsbury furent -introduits dans la grande et belle pièce qui servait de cabinet -d'audience à leur cousin Michel. Jean se sentait un peu remis de son -épuisement, mais avec un de ses pieds encore en pantoufle. Maurice, -matériellement, paraissait moins endommagé; mais il était plus vieux de -dix ans que le Maurice qui avait quitté Bournemouth huit jours -auparavant. L'anxiété avait labouré son visage de rides profondes, et sa -chevelure noire grisonnait abondamment aux alentours des tempes. - -Trois personnes attendaient les frères Finsbury, assises devant une -table. Au milieu était Michel lui-même: il avait à sa droite Gédéon -Forsyth, à sa gauche un vieux monsieur en lunettes, avec une vénérable -chevelure d'argent. - ---Ma parole, c'est l'oncle Joe! s'écria Jean. - -Maurice se frotta les yeux, plus ébahi qu'il ne l'avait encore été de -tous les cauchemars des jours précédents. Puis, tout à coup, il s'avança -vers son oncle, tout tremblant de fureur. - ---Je vais vous dire ce que vous avez fait, vieux coquin! cria-t-il. Vous -vous êtes évadé! - ---Bonjour, Maurice Finsbury! répondit l'oncle Joseph, mais avec plus -d'animosité que n'en laisseraient supposer ces indulgentes paroles. Vous -paraissez souffrant, mon ami! - ---Inutile de vous agiter, messieurs! observa Michel. Maurice, essayez -plutôt de regarder les faits bien en face! Votre oncle, comme vous -voyez, n'a pas eu trop à souffrir de la «secousse» de l'accident; et un -homme de coeur tel que vous ne peut manquer d'en être ravi! - ---Mais alors, si c'est ainsi, balbutia Maurice, qu'est-ce que c'était -que le corps? Serait-ce vraiment possible, que cette chose qui m'a causé -tant de souci et d'alarme, qui m'a tant usé l'esprit, cette chose que -j'ai colportée de mes propres mains, n'ait été que le cadavre d'un -étranger quelconque? - ---Oh! si l'idée vous afflige trop, vous pouvez ne pas aller jusque-là! -répondit Michel. Rien ne vous empêche de supposer que le corps ait -appartenu à un homme que vous avez eu l'occasion de rencontrer plusieurs -fois, un compagnon de _club_, peut-être, peut-être même un client! - -Maurice s'affala sur une chaise. - ---Hé! gémit-il, j'aurais bien découvert l'erreur, si le baril était venu -jusque chez moi! Et pourquoi n'y est-il pas venu? Pourquoi est-il allé -chez Pitman? Et de quel droit Pitman s'est-il permis de l'ouvrir? - ---A ce propos-là, Maurice, dites-nous donc ce que vous avez fait de -l'_Hercule_ antique? demanda Michel? - ---Ce qu'il en a fait? Il l'a brisé avec un hache-viande! dit Jean. Les -morceaux sont encore chez nous, dans la cave! - ---Tout cela n'a aucune importance! se hâta de déclarer Maurice. -L'essentiel, c'est que j'aie retrouvé mon oncle, mon frauduleux tuteur! -Il m'appartient, lui, en tout cas! Et la tontine aussi, elle -m'appartient! Je réclame la tontine! J'affirme que l'oncle Masterman est -mort! - ---Il est temps que je mette un terme à cette folie, dit Michel, et cela -une fois pour toutes! Ce que vous affirmez est malheureusement presque -vrai: en un certain sens, mon pauvre père est mort, et depuis longtemps -déjà! Mais ce n'est pas dans le sens de la tontine et j'espère que, dans -ce sens-là, bien des années se passeront avant qu'il ne meure. Notre -cher oncle Joseph l'a vu, ce matin même. Il vous dira que mon père est -en vie, bien que, hélas! son intelligence se soit à jamais éteinte! - ---Il ne m'a pas reconnu!--dit Joseph. Et pour rendre justice à ce vieux -raseur, je dois ajouter que sa voix, en disant ces mots, frémissait -d'une émotion sincère. - ---Eh bien! je vous retrouve là, monsieur Maurice Finsbury! s'écria le -Grand Vance. Mille diables, quel idiot vous vous êtes montré! - ---Quant à la ridicule et fâcheuse servitude où vous avez réduit l'oncle -Joseph, reprit Michel, celle-là aussi a déjà trop duré! J'ai préparé ici -un acte par lequel vous rendez à votre oncle toute sa liberté, et le -dégagez de toute obligation envers vous! Vous allez d'abord, si vous -voulez bien, y apposer votre signature! - ---Quoi! cria Maurice, et que je perde mes 7.800 livres, et mon commerce -de cuirs, et tout cela sans aucun profit en échange! Merci bien! - ---Votre reconnaissance ne me surprend pas, Maurice! commença Michel. - ---Oh! je sais que je n'ai rien à attendre de vous en faisant appel à vos -sentiments! répondit Maurice. Mais il y a ici un étranger,--que le -diable m'enlève, d'ailleurs, si je sais pourquoi!--et c'est à lui que je -fais appel. Monsieur, poursuivit-il en s'adressant à Gédéon, voici mon -histoire: j'ai été dépouillé de mon héritage pendant que je n'étais -encore qu'un enfant, un orphelin! Depuis lors, monsieur, jamais je n'ai -eu qu'un rêve, qui était de rentrer dans mes fonds. Mon cousin Michel -pourra vous dire de moi tout ce qu'il voudra: j'avouerai moi-même que je -n'ai pas toujours été à la hauteur des circonstances. Mais ma situation -n'en est pas moins celle que je vous ai exposée, monsieur! J'ai été -dépouillé de mon héritage! Un enfant orphelin a été dépouillé de 7.800 -livres! et j'ajoute que j'ai le droit pour moi! Toutes les finasseries -de M. Michel ne prévaudront point contre l'équité! - ---Maurice, interrompit Michel, permettez-moi d'ajouter un petit détail, -qui d'ailleurs ne saurait vous déplaire, car il met en relief vos -capacités d'écrivain! - ---Que voulez-vous dire? demanda Maurice. - ---Au fait, répondit Michel, j'épargnerai votre modestie! Qu'il me -suffise donc de vous faire savoir le nom d'une personne qui vient -d'étudier de fort près un de vos plus récents essais d'écriture -comparée! Le nom de cette personne est Moss, mon cher ami! - -Il y eut un long silence. - ---J'aurais dû deviner que cet homme venait de votre part! murmura -Maurice. - ---Et maintenant vous allez signer l'acte, n'est-ce pas? dit Michel. - ---Mais dites donc, Michel!--s'écria Jean, avec un de ces généreux élans -qui lui étaient familiers. Et moi, qu'est-ce que je deviens dans tout -cela? Maurice est à l'eau, je le vois bien! Mais moi, pourquoi l'y -suivrais-je? Et puis j'ai été volé, moi aussi, n'oubliez pas cela! J'ai -été, moi aussi, un orphelin, tout comme lui, et élève de la même école! - ---Jean, dit Michel, ne pensez-vous pas que vous feriez mieux de vous -fier à moi? - ---Ma foi, vous avez raison, mon vieux! répondit le Grand Vance. Vous ne -voudrez pas abuser de l'innocence d'un orphelin, j'en jurerais. Et toi, -Maurice, tu vas signer tout de suite le document en question, ou bien je -me fâcherai, et, tu sais, je te ferai voir quelque chose qui étonnera ta -faible cervelle! - -Avec un empressement soudain, et bien inespéré, Maurice se déclara prêt -à signer la renonciation. Un secrétaire de Michel vint apporter les -pièces, les signatures furent dûment apposées, et ainsi Joseph Finsbury, -une fois de plus, se trouva un homme libre. - ---Et maintenant, mes amis, écoutez ce que je me propose de faire pour -vous! reprit alors Michel. Tenez, Maurice et Jean, voici un acte qui -vous fait uniques possesseurs de la maison de cuirs! Et voici un chèque, -équivalent à tout l'argent déposé en banque au nom de l'oncle Joseph! De -telle sorte que vous pourrez vous figurer, mon cher Maurice, que vous -venez d'achever vos études à l'Institut Commercial. Et, comme vous -m'avez dit vous-même que les cuirs remontaient, j'imagine que vous allez -bientôt songer à prendre femme. Voici, en prévision de cet heureux -événement, un petit cadeau de noces! Oh! pas encore le mien! je verrai à -vous donner autre chose quand vous aurez fixé la date du mariage! Mais -acceptez, dès maintenant, ce cadeau... de la part de M. Moss! - -Et Maurice, devenu écarlate, bondit sur son chèque. - ---Je ne comprends rien à la comédie! observa Jean. Tout cela me paraît -trop beau pour être vrai! - ---C'est un simple transfert! répondit Michel. Je vous rachète l'oncle -Joseph, voilà tout! Si c'est lui qui gagne la tontine, elle sera à moi; -si c'est mon père qui la gagne, elle sera à moi également: de telle -façon que je n'ai pas trop à me plaindre de la combinaison! - ---Maurice, mon pauvre vieux, ceci te la coupe! commenta le Grand Vance. - ---Et maintenant, monsieur Forsyth, reprit Michel en s'adressant au -personnage muet, vous voyez réunis devant vous tous les criminels que -vous étiez si désireux de retrouver! Tous à l'exception de Pitman, -cependant! Pitman, voyez-vous! a une mission sociale: il s'est voué à la -régénération artistique de la jeune fille. Aussi me suis-je fait un -scrupule de le déranger, à une heure où je le sais particulièrement -occupé. Mais vous pourrez, si vous voulez, le faire arrêter dans son -pensionnat: je connais l'adresse, et vous la dirai volontiers. Et quant -au reste de la bande, la voici devant vos yeux, et je crains que le -spectacle n'ait rien de séduisant. A vous de décider ce que vous allez -faire de nous! - ---Rien du tout, monsieur Finsbury! répondit Gédéon. Je crois avoir -compris que c'est ce monsieur--et il désignait Maurice,--qui a été, -comme nous disons dans notre jargon, le _fons et origo_ de toute -l'aventure; mais, à ce que je crois avoir compris aussi, il a déjà été -largement payé. Et puis, pour vous parler en toute franchise, je ne vois -pas ce que quelqu'un aurait à gagner à un scandale public. Moi, pour ma -part, je ne pourrais qu'y perdre. Et je ne saurais au contraire trop -bénir une aventure qui m'a valu le bonheur de faire votre connaissance! -Déjà vous avez eu la bonté de m'envoyer deux clients... - -Michel rougit. - ---C'était le moins que je pouvais faire pour m'excuser de certain -dérangement qui vous est venu un peu par mon fait! murmura-t-il. Mais il -y a encore quelque chose qu'il faut que je vous dise! Je ne voudrais pas -que vous eussiez trop mauvaise opinion de mon pauvre Pitman, qui est -certainement la personne la plus inoffensive du monde. Ne pourriez-vous -pas venir, ce soir même, dîner en sa compagnie? Au restaurant Verrey, -par exemple, vers sept heures. Qu'en dites-vous? - ---J'avais promis de dîner chez un de mes oncles, avec une amie! répondit -Gédéon. Mais je demanderai à en être dispensé pour ce soir... Et -maintenant, cher monsieur Finsbury, un dernier point que je tiens à -soumettre à votre décision: est-ce que, vraiment, nous ne pouvons rien -pour le pauvre diable qui a emporté le piano? Le souvenir de cet -infortuné me poursuit comme un remords! - ---Hélas! nous ne pouvons que le plaindre! répondit Michel. - - - FIN - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - I.--La famille Finsbury 1 - II.--Où Maurice s'apprête à agir 26 - III.--Le conférencier en liberté 53 - IV.--Un magistrat dans un fourgon à bagages 73 - V.--M. Gédéon Forsyth et la caisse monumentale 80 - VI.--Les tribulations de Maurice 97 - VII.--Où Pitman prend conseil d'un homme de loi 124 - VIII.--Où Michel s'offre un jour de congé 145 - IX.--Comment s'acheva le jour de congé de Michel Finsbury 175 - X.--Gédéon Forsyth et le grand Erard 199 - XI.--Le maëstro Jimson 215 - XII.--Où le grand Erard apparaît (irrévocablement) pour la - dernière fois 242 - XIII.--Les tribulations de Maurice 285 - XIV.--Où William Bent Pitman apprend quelque chose - d'avantageux pour lui 277 - XV.--Le retour du grand Vance 306 - XVI.--Où les cuirs se trouvent heureusement remis à flot 319 - - - - - -End of Project Gutenberg's Le mort vivant, by Robert Louis Stevenson - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MORT VIVANT *** - -***** This file should be named 43784-8.txt or 43784-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/3/7/8/43784/ - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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