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diff --git a/43784-0.txt b/43784-0.txt new file mode 100644 index 0000000..7ad9900 --- /dev/null +++ b/43784-0.txt @@ -0,0 +1,7723 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43784 *** + + R.-L. STEVENSON + + Le Mort Vivant + + _ROMAN_ + + Traduit par T. de WYZEWA + + PARIS + + LIBRAIRIE ACADÉMIQUE DIDIER + PERRIN ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS + 35, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, 35 + + 1905 + + Tous droits réservés. + + + + +_DU MÊME AUTEUR:_ + + + LE REFLUX, roman, traduit par Teodor de Wyzewa, + un volume in-16 3 fr. 50 + LE ROMAN DU PRINCE OTHON, traduit par Egerton Castle, + un volume in-16 3 fr. 50 + + + + +LE MORT VIVANT + + + + +I + +LA FAMILLE FINSBURY + + +Combien le lecteur,--tandis que, commodément assis au coin de son feu, +il s'amuse à feuilleter les pages d'un roman,--combien il se rend peu +compte des fatigues et des angoisses de l'auteur! Combien il néglige de +se représenter les longues nuits de luttes contre des phrases rétives, +les séances de recherches dans les bibliothèques, les correspondances +avec d'érudits et illisibles professeurs allemands, en un mot tout +l'énorme échafaudage que l'auteur a édifié et puis démoli, simplement +pour lui procurer, à lui, lecteur, quelques instants de distraction au +coin de son feu, ou encore pour lui tempérer l'ennui d'une heure en +wagon! + +C'est ainsi que je pourrais fort bien commencer ce récit par une +biographie complète de l'Italien Tonti: lieu de naissance, origine et +caractère des parents, génie naturel (probablement hérité de la mère), +exemples remarquables de précocité, etc. Après quoi je pourrais +également infliger au lecteur un traité en règle sur le système +économique auquel le susdit Italien a laissé son nom. J'ai là, dans deux +tiroirs de mon cartonnier, tous les matériaux dont j'aurais besoin pour +ces deux paragraphes; mais je dédaigne de faire étalage d'une science +d'emprunt. Tonti est mort; je dois même dire que je n'ai jamais +rencontré personne pour le regretter. Et quant au système de la +_tontine_, voici, en quelques mots, tout ce qu'il est nécessaire qu'on +en connaisse pour l'intelligence du simple et véridique récit qui va +suivre: + +Un certain nombre de joyeux jeunes gens mettent en commun une certaine +somme, qui est ensuite déposée dans une banque, à intérêts composés. Les +déposants vivent leur vie, meurent chacun à son tour; et, quand ils sont +tous morts à l'exception d'un seul, c'est à ce dernier survivant +qu'échoit toute la somme, intérêts compris. Le survivant en question se +trouve être alors, suivant toute vraisemblance, si sourd qu'il ne peut +pas même entendre le bruit mené autour de sa bonne aubaine; et, suivant +toute vraisemblance, il a lui-même trop peu de temps à vivre pour +pouvoir en jouir. Le lecteur comprend maintenant ce que le système a de +poétique, pour ne pas dire de comique: mais il y a en même temps, dans +ce système, quelque chose de hasardeux, une apparence de _sport_, qui, +jadis, l'a rendu cher à nos grands-parents. + +Lorsque Joseph Finsbury et son frère Masterman n'étaient que deux petits +garçons en culottes courtes, leur père,--un marchand aisé de +Cheapside,--les avait fait souscrire à une petite _tontine_ de +trente-sept parts. Chaque part était de mille livres sterling. Joseph +Finsbury se rappelle, aujourd'hui encore, la visite au notaire: tous les +membres de la _tontine_,--des gamins comme lui,--rassemblés dans une +étude, et venant, chacun à son tour, s'asseoir dans un grand fauteuil +pour signer leurs noms, avec l'assistance d'un bon vieux monsieur à +lunettes chaussé de bottes à la Wellington. Il se rappelle comment, +après la séance, il a joué avec les autres enfants dans une prairie qui +se trouvait derrière la maison du notaire, et la magnifique bataille +qu'il a engagée contre un de ses _co-tontineurs_, qui s'était permis de +lui tirer le nez. Le fracas de la bataille est venu interrompre le +notaire pendant qu'il s'occupait, dans son étude, à régaler les parents +de gâteaux et de vin: de telle sorte que les combattants ont été +brusquement séparés, et Joseph (qui était le plus petit des deux +adversaires) a eu la satisfaction d'entendre louer sa bravoure par le +vieux monsieur aux bottes à la Wellington, comme aussi d'apprendre que +celui-ci, à son âge, s'était comporté de la même façon. Sur quoi, Joseph +s'est demandé si, à son âge, le vieux monsieur avait déjà une petite +tête chauve; et de petites bottes à la Wellington. + +En 1840, les trente-sept souscripteurs étaient tous vivants; en 1850, +leur nombre avait diminué de six; en 1856 et en 1857, la Crimée et la +grande Révolte des Indes, aidant le cours naturel des choses, +n'emportèrent pas moins de neuf des _tontineurs_. En 1870, cinq +seulement de ceux-ci restaient en vie; et, à la date de mon récit, il +n'en restait plus que trois, parmi lesquels Joseph Finsbury et son frère +aîné. + +A cette date, Masterman Finsbury était dans sa soixante-treizième année. +Ayant depuis longtemps ressenti les fâcheux effets de l'âge, il avait +fini par se retirer des affaires, et vivait à présent dans une retraite +absolue, sous le toit de son fils Michel, l'avoué bien connu. Joseph, +d'autre part, était encore sur pied, et n'offrait encore qu'une figure +demi-vénérable, dans les rues où il aimait à se promener. La chose +était,--je dois ajouter,--d'autant plus scandaleuse que Masterman avait +toujours mené (jusque dans les moindres détails) une vie anglaise +véritablement modèle. L'activité, la régularité, la décence, et un goût +marqué pour le quatre du cent, toutes ces vertus nationales qu'on +s'accorde à considérer comme les bases mêmes d'une verte vieillesse, +Masterman Finsbury les avait pratiquées à un très haut degré: et voilà +où elles l'avaient conduit, à soixante-treize ans! Tandis que Joseph, à +peine plus jeune de deux ans, et qui se trouvait dans le plus enviable +état de conservation, s'était toute sa vie disqualifié à la fois par la +paresse et l'excentricité. Embarqué d'abord dans le commerce des cuirs, +il s'était bientôt fatigué des affaires. Une passion malheureuse pour +les notions générales, faute d'avoir été réprimée à temps, avait +commencé, dès lors, à saper son âge mûr. Il n'y a point de passion plus +débilitante pour l'esprit, si ce n'est peut-être cette démangeaison de +parler en public qui en est, d'ailleurs, un accompagnement ou un +succédané assez ordinaire. Dans le cas de Joseph, du moins, les deux +maladies étaient réunies: peu à peu s'était déclarée la période aiguë, +celle où le patient fait des conférences gratuites; et, avant que peu +d'années se fussent passées, l'infortuné en était arrivé au point d'être +prêt à entreprendre un voyage de cinq heures pour parler devant les +moutards d'une école primaire. + +Non pas que Joseph Finsbury fût, le moins du monde, un savant! Toute son +érudition se bornait à ce que lui avaient fourni les manuels +élémentaires et les journaux quotidiens. Il ne s'élevait pas même +jusqu'aux encyclopédies; c'était «la vie, disait-il, qui était son +livre». Il était prêt à reconnaître que ses conférences ne s'adressaient +pas aux professeurs des universités: elles s'adressaient, suivant lui, +«au grand coeur du peuple». Et son exemple tendrait à faire croire que +le «coeur» du peuple est indépendant de sa tête: car le fait est que, +malgré leur sottise et leur banalité, les élucubrations de Joseph +Finsbury étaient, d'ordinaire, favorablement accueillies. Il citait +volontiers, entre autres, le succès de la conférence qu'il avait faite +aux ouvriers sans travail, sur: _Comment on peut vivre à l'aise avec +deux mille francs par an_. _L'Education, ses buts, ses objets, son +utilité et sa portée_, avait valu à Joseph, en plusieurs endroits, la +considération respectueuse d'une foule d'imbéciles. Et quant à son +célèbre discours sur l'_Assurance sur la vie envisagée dans ses rapports +avec les masses_, la Société d'Amélioration Mutuelle des Travailleurs de +l'Ile des Chiens, à qui il fut adressé, en fut si charmée,--ce qui donne +vraiment une triste idée de l'intelligence collective de cette +association,--que, l'année suivante, elle élut Joseph Finsbury pour son +président d'honneur: titre qui, en vérité, était moins encore que +gratuit, puisqu'il impliquait, de la part de son titulaire, une donation +annuelle à la caisse de la Société; mais l'amour-propre du nouveau +président d'honneur n'en avait pas moins là de quoi se trouver hautement +satisfait. + +Or, pendant que Joseph se constituait ainsi une réputation parmi les +ignorants d'espèce cultivée, sa vie domestique se trouva brusquement +encombrée d'orphelins. La mort de son plus jeune frère, Jacques, fit de +lui le tuteur de deux garçons, Maurice et Jean; et, dans le courant de +la même année, sa famille s'enfla encore par l'addition d'une petite +demoiselle, la fille de John Henry Hazeltine, Esq., homme de fortune +modique, et, apparemment, peu pourvu d'amis. Ce Hazeltine n'avait vu +Joseph Finsbury qu'une seule fois, dans une salle de conférence de +Holloway; mais, au sortir de cette salle, il était allé chez son +notaire, avait rédigé un nouveau testament, et avait légué au +conférencier le soin de sa fille, ainsi que de la petite fortune de +celle-ci. Joseph était ce qu'on peut appeler un «bon enfant»: et +cependant ce ne fut qu'à contre-coeur qu'il accepta cette nouvelle +responsabilité, inséra une annonce pour demander une gouvernante, et +acheta, d'occasion, une voiture de bébé. Bien plus volontiers il avait +accueilli, quelques mois auparavant, ses deux neveux, Maurice et Jean; +et cela non pas autant à cause des liens de parenté que parce que le +commerce des cuirs (où, naturellement, il s'était hâté d'engager les +trente mille livres qui formaient la fortune de ses neveux) avait +manifesté, depuis peu, d'inexplicables symptômes de déclin. Un jeune, +mais capable Ecossais, fut ensuite choisi comme gérant de l'entreprise: +et jamais plus, depuis lors, Joseph Finsbury n'eut à se préoccuper de +l'ennuyeux souci des affaires. Laissant son commerce et ses pupilles +entre les mains du capable Ecossais, il entreprit un long voyage sur le +continent et jusqu'en Asie Mineure. + +Avec une Bible polyglotte dans une main et un manuel de conversation +dans l'autre, il se fraya successivement son chemin à travers les gens +de douze langues différentes. Il abusa de la patience des interprètes, +sauf à les payer (le juste prix), quand il ne pouvait pas obtenir leurs +services gratuitement; et je n'ai pas besoin d'ajouter qu'il remplit une +foule de carnets du résultat de ses observations. + +Il employa plusieurs années à ces fructueuses consultations du grand +livre de la vie humaine, et ne revint en Angleterre que lorsque l'âge de +ses pupilles exigea de sa part un surcroît de soins. Les deux garçons +avaient été placés dans une école,--à bon marché, cela va de soi,--mais +en somme assez bonne, et où ils avaient reçu une saine éducation +commerciale: trop saine même, peut-être, étant donné que le commerce des +cuirs se trouvait alors dans une situation qui aurait gagné à n'être pas +examinée de très près. + +Le fait est que, quand Joseph s'était préparé à rendre à ses neveux ses +comptes de tutelle, il avait découvert, à son grand chagrin, que +l'héritage de son frère Jacques ne s'était pas agrandi, sous son +protectorat. En supposant qu'il abandonnât à ses deux neveux jusqu'au +dernier centime de sa fortune personnelle, il avait constaté qu'il +aurait encore à leur avouer un déficit de sept mille huit cents livres. +Et quand ces faits furent communiqués aux deux frères, en présence d'un +avoué, Maurice Finsbury menaça son oncle de toutes les sévérités de la +loi: je crois bien qu'il n'aurait pas hésité (malgré les liens du sang) +à recourir jusqu'aux mesures les plus extrêmes, si son avoué ne l'en +avait retenu. + +--Jamais vous ne parviendrez à tirer du sang d'une pierre! lui avait +dit, judicieusement, cet homme de loi. + +Et Maurice comprit la justesse du proverbe, et se résigna à passer un +compromis avec son oncle. D'un côté, Joseph renonçait à tout ce qu'il +possédait, et reconnaissait à son neveu une forte part dans la tontine, +qui commençait à devenir une spéculation des plus sérieuses; de l'autre +côté, Maurice s'engageait à entretenir à ses frais son oncle ainsi que +miss Hazeltine (dont la petite fortune avait disparu avec le reste), et +à leur servir, à chacun, une livre sterling par mois comme monnaie de +poche. + +Cette subvention était plus que suffisante pour les besoins du +vieillard. On a peine à comprendre comment, au contraire, elle pouvait +suffire à la jeune fille, qui avait à se vêtir, à se coiffer, etc..., +sur ce seul argent; mais elle y parvenait, Dieu sait par quel moyen, et, +chose plus étonnante encore, elle ne se plaignait jamais. Elle était +d'ailleurs sincèrement attachée à son gardien, en dépit de la parfaite +incompétence de celui-ci à veiller sur elle. Du moins ne s'était-il +jamais montré dur ni méchant à son égard, et, en fin de compte, il y +avait peut-être quelque chose d'attendrissant dans la curiosité +enfantine qu'il éprouvait pour toutes les connaissances inutiles, comme +aussi dans l'innocent délice que lui procurait le moindre témoignage +d'admiration qu'on lui accordait. Toujours est-il que, bien que l'avoué +eût loyalement prévenu Julia Hazeltine que la combinaison de Maurice +constituait pour elle un dommage, l'excellente fille s'était refusée à +compliquer encore les embarras de l'oncle Joseph. Et ainsi le compromis +était entré en vigueur. + +Dans une grande, sombre, lugubre maison de John Street, Bloomsbury, ces +quatre personnes demeuraient ensemble: en apparence une famille, en +réalité une association financière. Julia et l'oncle Joseph étaient, +naturellement, deux esclaves. Jean, tout absorbé par sa passion pour le +_banjo_, le café-concert, la buvette d'artistes et les journaux de +sport, était un personnage condamné de naissance à ne jouer jamais qu'un +rôle secondaire. Et, ainsi, toutes les peines et toutes les joies du +pouvoir se trouvaient entièrement dévolues à Maurice. + +On sait l'habitude qu'ont prise les moralistes de consoler les faibles +d'esprit en leur affirmant que, dans toute vie, la somme des peines et +celle des joies se balancent, ou à peu de chose près; mais, certes, sans +vouloir insister sur l'erreur théorique de cette pieuse mystification, +je puis affirmer que, dans le cas de Maurice, la somme des amertumes +dépassait de beaucoup celle des douceurs. Le jeune homme ne s'épargnait +aucune fatigue à lui-même, et n'en épargnait pas non plus aux autres: +c'était lui qui réveillait les domestiques, qui serrait sous clef les +restes des repas, qui goûtait les vins, qui comptait les biscuits. Des +scènes pénibles avaient lieu, chaque samedi, lors de la revision des +factures, et la cuisinière était souvent changée, et souvent les +fournisseurs, sur le palier de service, déversaient tout leur répertoire +d'injures, à propos d'une différence de trois liards. Aux yeux d'un +observateur superficiel, Maurice Finsbury aurait risqué de passer pour +un avare; à ses propres yeux, il était simplement un homme qui avait été +volé. Le monde lui devait 7.800 livres sterling, et il était bien résolu +à se les faire repayer. + +Mais c'était surtout dans sa conduite avec Joseph que se manifestait +clairement le caractère de Maurice. L'oncle Joseph était un placement +sur lequel le jeune homme comptait beaucoup: aussi ne reculait-il devant +rien pour se le conserver. Tous les mois, le vieillard, malade ou non, +avait à subir l'examen minutieux d'un médecin. Son régime, son vêtement, +ses villégiatures, tout cela lui était administré comme la bouillie aux +enfants. Pour peu que le temps fût mauvais, défense de sortir. En cas de +beau temps, à neuf heures précises du matin l'oncle Joseph devait se +trouver dans le vestibule; Maurice voyait s'il avait des gants, et si +ses souliers ne prenaient pas l'eau; après quoi, les deux hommes s'en +allaient au bureau, bras dessus bras dessous. Promenade qui n'avait sans +doute rien de bien gai, car les deux compagnons ne prenaient aucune +peine pour affecter vis-à-vis l'un de l'autre des sentiments amicaux: +Maurice n'avait jamais cessé de reprocher à son tuteur le déficit des +7.800 livres, ni de déplorer la charge supplémentaire constituée par +Miss Hazeltine; et Joseph, tout bon _enfant_ qu'il fût, éprouvait pour +son neveu quelque chose qui ressemblait beaucoup à de la haine. Et +encore l'aller n'était-il rien en comparaison du retour: car la simple +vue du bureau, sans compter tous les détails de ce qui s'y passait, +aurait suffi pour empoisonner la vie des deux Finsbury. + +Le nom de Joseph était toujours inscrit sur la porte, et c'était +toujours encore lui qui avait la signature des chèques; mais tout cela +n'était que pure manoeuvre politique de la part de Maurice, destinée à +décourager les autres membres de la _tontine_. En réalité, c'était +Maurice lui-même qui s'occupait de l'affaire des cuirs; et je dois +ajouter que cette affaire était pour lui une source inépuisable de +chagrins. Il avait essayé de la vendre, mais n'avait reçu que des offres +dérisoires. Il avait essayé de l'étendre, et n'était parvenu qu'à en +étendre les charges; de la restreindre, et c'était seulement les profits +qu'il était parvenu à restreindre. Personne n'avait jamais su tirer un +sou de cette affaire de cuirs, excepté le «capable» Ecossais, qui, +lorsque Maurice l'avait congédié, s'était installé dans le voisinage de +Banff, et s'était construit un château avec ses bénéfices. La mémoire de +ce fallacieux Ecossais, Maurice ne manquait pas un seul jour à la +maudire, tandis que, assis dans son cabinet, il ouvrait son courrier, +avec le vieux Joseph assis à une autre table, et attendant ses ordres de +l'air le plus maussade, ou bien, furieusement, griffonnant sa signature +sur il ne savait quoi. Et lorsque l'Ecossais poussa le cynisme jusqu'à +envoyer une annonce de son mariage (avec Davida, fille aînée du Révérend +Baruch Mac Craw), le malheureux Maurice crut bien qu'il allait avoir une +attaque. + +Les heures de présence au bureau avaient été, peu à peu, réduites au +minimum honnêtement possible. Si profond que fût chez Maurice le +sentiment de ses devoirs (envers lui-même), ce sentiment n'allait pas +jusqu'à lui donner le courage de s'attarder entre les quatre murs de son +bureau, avec l'ombre de la banqueroute s'y allongeant tous les jours. +Après quelques heures d'attente, patron et employés poussaient un +soupir, s'étiraient, et sortaient, sous prétexte de se recueillir pour +l'ennui du lendemain. Alors, le marchand de cuirs ramenait son capital +vivant jusqu'à John Street, comme un chien de salon; après quoi, l'ayant +emmuré dans la maison, il repartait lui-même pour explorer les boutiques +des brocanteurs, en quête de bagues à cachets, l'unique passion de sa +vie. + +Quant à Joseph, il avait plus que la vanité d'un homme,--il avait la +vanité d'un conférencier. Il avouait qu'il avait eu des torts, encore +qu'on eût péché contre lui (notamment le «capable» Ecossais) plus qu'il +n'avait péché lui-même. Mais il déclarait que, eût-il trempé ses mains +dans le sang, il n'aurait tout de même pas mérité d'être ainsi traîné en +laisse par un jeune morveux, d'être tenu captif dans le cabinet de sa +propre maison de commerce, d'être sans cesse poursuivi de commentaires +mortifiants sur toute sa carrière passée, de voir, chaque matin, son +costume examiné de haut en bas, son collet relevé, la présence de ses +mitaines sur ses mains sévèrement contrôlée, et d'être promené dans la +rue et reconduit chez lui comme un bébé aux soins d'une nourrice. A la +pensée de tout cela, son âme se gonflait de venin. Il se hâtait +d'accrocher à une patère, dans le vestibule, son chapeau, son manteau, +et les odieuses mitaines, et puis de monter rejoindre Julia et ses +carnets de notes. Le salon de la maison, au moins, était à l'abri de +Maurice: il appartenait au vieillard et à la jeune fille. C'était là que +celle-ci cousait ses robes; c'était là que l'oncle Joseph tachait +d'encre ses lunettes, tout au bonheur d'enregistrer des faits sans +conséquences, ou de recueillir les chiffres de statistiques imbéciles. + +Souvent, pendant qu'il était au salon avec Julia, il déplorait la +fatalité qui avait fait de lui un des membres de la tontine. + +--Sans cette maudite tontine, gémissait-il un soir, Maurice ne se +soucierait pas de me garder! Je pourrais être un homme libre, Julia! Et +il me serait si facile de gagner ma vie en donnant des conférences! + +--Certes, cela vous serait facile!--répondait Julia, qui avait un coeur +d'or.--Et c'est lâche et vilain, de la part de Maurice, de vous priver +d'une chose qui vous amuse tant! + +--Vois-tu, mon enfant, c'est un être sans intelligence! s'écriait +Joseph. Songe un peu à la magnifique occasion de s'instruire qu'il a +ici, sous la main, et que cependant il néglige! La somme de +connaissances diverses dont je pourrais lui faire part, Julia, si +seulement il consentait à m'écouter, cette somme, il n'y a pas de mots +pour t'en donner une idée! + +--En tout cas, mon cher oncle, vous devez bien prendre garde de ne pas +vous agiter! observait doucement Julia. Car, vous savez, pour peu que +vous ayez l'air d'être souffrant, on enverra aussitôt chercher le +médecin! + +--C'est vrai, mon enfant, tu as raison! répondait le vieillard. Oui, je +vais essayer de prendre sur moi! L'étude va me rendre du calme! + +Et il allait chercher sa galerie de carnets. + +--Je me demande, hasardait-il, je me demande si, pendant que tu +travailles de tes mains, cela ne t'intéresserait pas d'entendre... + +--Mais oui, mais oui, cela m'intéresserait beaucoup!--s'écriait +Julia.--Allons, lisez-moi une de vos observations! + +Aussitôt le carnet était ouvert, et les lunettes raffermies sur le nez, +comme si le vieillard voulait empêcher toute rétractation possible de la +part de son auditrice. + +--Ce que je me propose de te lire aujourd'hui, commença-t-il un certain +soir, après avoir toussé pour s'éclaircir la voix, ce sera, si tu veux +bien me le permettre, les notes recueillies par moi, à la suite d'une +très importante conversation avec un courrier syrien appelé David +Abbas.--Abbas, tu l'ignores peut-être, est le nom latin d'abbé.--Les +résultats de cet entretien compensent bien le prix qu'il m'a coûté, car, +comme Abbas paraissait d'abord un peu impatienté des questions que je +lui posais sur divers points de statistique régionale, je me suis trouvé +amené à le faire boire à mes frais. Tiens, voici ces notes! + +Mais au moment où, après avoir de nouveau toussé, il s'apprêtait à +entamer sa lecture, Maurice fit irruption dans la maison, appela +vivement son oncle, et, dès l'instant suivant, envahit le salon, +brandissant dans sa main un journal du soir. + +Et, en vérité, il revenait chargé d'une grande nouvelle. Le journal +annonçait la mort du lieutenant général sir Glasgow Beggar, K. C. S. I., +K. C. M. G., etc. Cela signifiait que la tontine n'avait plus désormais +que deux membres: les deux frères Finsbury. Enfin, la chance était venue +pour Maurice! + +Ce n'était pas que les deux frères fussent, ni eussent jamais été, +grands amis. Lorsque le bruit s'était répandu du voyage de Joseph en +Asie Mineure, Masterman, casanier et traditionnel, s'était exprimé avec +irritation. «Je trouve la conduite de mon frère simplement indécente! +avait-il murmuré. Retenez ce que je vous dis: il finira par aller +jusqu'au Pôle Nord! Un vrai scandale pour un Finsbury!» Et ces amères +paroles avaient été, plus tard, rapportées au voyageur. Affront pire +encore, Masterman avait refusé d'assister à la conférence sur +l'_Education, ses buts, ses objets, son utilité et sa portée_, bien +qu'une place lui eût été réservée sur l'estrade. Depuis lors, les deux +frères ne s'étaient pas revus. Mais, d'autre part, jamais ils ne +s'étaient ouvertement querellés: de telle sorte que tout portait à +croire qu'un compromis entre eux serait chose facile à conclure. Joseph +(de par l'ordre de Maurice) avait à se prévaloir de sa situation de +cadet; et Masterman avait toujours eu la réputation de n'être ni avare +ni mauvais coucheur. Oui, tous les éléments d'un compromis entre les +deux frères se trouvaient réunis! Et Maurice, dès le lendemain,--tout +animé par la perspective de pouvoir rentrer enfin dans ses 7.800 livres +sterling,--se précipita dans le cabinet de son cousin Michel. + +Michel Finsbury était une sorte de personnage célèbre. Lancé de très +bonne heure dans la loi, et sans direction, il était devenu le +spécialiste des affaires douteuses. On le connaissait comme l'avocat des +causes désespérées: on le savait homme à extraire un témoignage d'une +bûche, ou à faire produire des intérêts à une mine d'or. Et, en +conséquence, son cabinet était assiégé par la nombreuse caste de ceux +qui ont encore un peu de réputation à perdre, et qui se trouvent sur le +point de perdre ce peu qui leur en reste; de ceux qui ont fait des +connaissances fâcheuses, qui ont égaré des papiers compromettants, ou +qui ont à souffrir des tentatives de chantage de leurs anciens +domestiques. Dans la vie privée, Michel était un homme de plaisir: mais +son expérience professionnelle lui avait donné, par contraste, un grand +goût des placements solides et de tout repos. Enfin, détail plus +encourageant encore, Maurice savait que son cousin avait toujours pesté +contre l'histoire de la tontine. + +Ce fut donc avec presque la certitude de réussir que Maurice se présenta +devant son cousin, ce matin-là, et, fiévreusement, se mit en devoir de +lui exposer son plan. Pendant un bon quart d'heure, l'avoué, sans +l'interrompre, le laissa insister sur les avantages manifestes d'un +compromis qui permettrait aux deux frères de se partager le total de la +tontine. Enfin, Maurice vit son cousin se lever de son fauteuil et +sonner pour appeler un commis. + +--Eh bien! décidément, Maurice, dit Michel, ça ne va pas! + +En vain le marchand de cuirs plaida et raisonna, et revint tous les +jours suivants pour continuer à plaider et à raisonner. En vain, il +offrit un _boni_ de mille, de deux mille, de trois mille livres. En +vain, il offrit, au nom de son oncle Joseph, de se contenter d'un tiers +de la tontine et de laisser à Michel et à son père les deux autres +tiers. Toujours l'avoué lui faisait la même réponse: + +--Ça ne va pas! + +--Michel! s'écria enfin Maurice, je ne comprends pas où vous voulez en +venir! Vous ne répondez pas à mes arguments, vous ne dites pas un mot! +Pour ma part, je crois que votre seul objet est de me contrarier! + +L'avoué sourit avec bienveillance. + +--Il y a une chose que vous pouvez croire, en tout cas, dit-il: c'est +que je suis résolu à ne pas tenir compte de votre proposition! Vous +voyez que je suis un peu plus expansif, aujourd'hui: parce que c'est la +dernière fois que nous causons de ce sujet! + +--La dernière fois! s'écria Maurice. + +--Oui! mon bon, parfaitement! Le coup de l'étrier! répondit Michel. Je +ne peux pas vous sacrifier tout mon temps! Et, à ce propos, vous-même, +n'avez-vous donc rien à faire? Le commerce des cuirs va-t-il donc tout +seul, sans que vous ayez besoin de vous en occuper? + +--Oh! vous ne cherchez qu'à me contrarier! grommela Maurice, furieux. +Vous m'avez toujours haï et méprisé, depuis l'enfance! + +--Mais non, mais non, je n'ai jamais songé à vous haïr! répliqua Michel +de son ton le plus conciliant. Au contraire, j'ai plutôt de l'amitié +pour vous: vous êtes un personnage si étonnant, si imprévu, si +romantique, au moins à vous voir du dehors! + +--Vous avez raison! dit Maurice sans l'écouter. Il est inutile que je +revienne ici! Je verrai votre père lui-même! + +--Oh! non, vous ne le verrez pas! dit Michel. Personne ne peut le voir! + +--Je voudrais bien savoir pourquoi? cria son cousin. + +--Pourquoi? Je n'en ai jamais fait un secret: parce qu'il est trop +souffrant! + +--S'il est aussi souffrant que vous le dites, cria Maurice, raison de +plus pour que vous acceptiez ma proposition! Je _veux_ voir votre père! + +--Vraiment? demanda Michel. + +Sur quoi, se levant, il sonna son commis. + +Cependant le moment était venu où, de l'avis de sir Faraday +Bond--l'illustre médecin dont tout nos lecteurs connaissent certainement +le nom, ne serait-ce que pour l'avoir vu au bas de bulletins de santé +publiés dans les journaux--l'infortuné Joseph, cette oie dorée, avait à +être transporté à l'air plus pur de Bournemouth. Et, avec lui, toute la +famille alla s'installer dans cet élégant désert de villas: Julia ravie, +parce qu'il lui arrivait parfois, à Bournemouth, de faire des +connaissances; Jean, désolé, car tous ses goûts étaient en ville; Joseph +parfaitement indifférent à l'endroit où il se trouvait, pourvu qu'il eût +sous la main une plume, de l'encre, et quelques journaux; enfin Maurice +lui-même assez content, en somme, d'espacer un peu ses visites au bureau +et d'avoir du loisir pour réfléchir à sa situation. + +Le pauvre garçon était prêt à tous les sacrifices; tout ce qu'il +demandait était de rentrer dans son argent et de pouvoir envoyer +promener le commerce des cuirs: de telle sorte que, étant donnée la +modération de ses exigences, il lui paraissait bien étrange qu'il ne +trouvât pas un moyen d'amener Michel à composition. «Si seulement je +pouvais deviner les motifs qui le portent à refuser mon offre!» Il se +répétait cela indéfiniment. Et, le jour, en se promenant dans les bois +de Branksome, la nuit, en se retournant sur son lit, à table, en +oubliant de manger, au bain, en oubliant de se rhabiller, toujours il +avait l'esprit hanté de ce problème: «Pourquoi Michel a-t-il refusé?» + +Enfin, une nuit, il s'élança dans la chambre de son frère, qu'il +réveilla par de fortes secousses. + +--Quoi? Qu'est-ce qu'il y a? demanda Jean. + +--Julia va repartir demain! répondit Maurice. Elle va rentrer à Londres, +mettre la maison en état, et engager une cuisinière. Et, après-demain, +nous la suivrons tous! + +--Oh! bravo! s'écria Jean. Mais pourquoi? + +--Jean, j'ai trouvé! répliqua gravement son frère. + +--Trouvé quoi? demanda Jean. + +--Trouvé pourquoi Michel ne veut pas accepter mon compromis! dit +Maurice. Et c'est parce qu'il ne _peut_ pas l'accepter! C'est parce que +l'oncle Masterman est mort, et qu'il le cache! + +--Dieu puissant! s'écria l'impressionnable Jean. Mais pour quel motif? +Dans quel intérêt? + +--Pour nous empêcher de toucher le bénéfice de la tontine! dit son +frère. + +--Mais il ne le peut pas! objecta Jean. Tu as le droit d'exiger un +certificat de médecin! + +--Et n'as-tu jamais entendu parler de médecins qui se laissent +corrompre? demanda Maurice. Ils sont aussi communs que les fraises dans +les bois; tu peux en trouver à volonté pour trois livres et demie par +tête. + +--Je sais bien que, pour ma part, je ne marcherais pas à moins de +cinquante livres! ne put s'empêcher de déclarer Jean. + +--Et, ainsi, Michel compte nous mettre dedans! poursuivit Maurice. Sa +clientèle diminue, sa réputation baisse, et, évidemment, il a un plan: +car le gaillard est terriblement malin. Mais je suis malin, moi aussi, +et puis j'ai pour moi la force du désespoir. J'ai perdu 7.800 livres +quand je n'étais encore qu'un orphelin en tutelle! + +--Oh! ne recommence pas à nous ennuyer avec cette histoire! interrompit +Jean. Tu sais bien que tu as déjà perdu bien plus d'argent à vouloir +rattraper celui-là! + + + + +II + +OÙ MAURICE S'APPRÊTE À AGIR + + +En conséquence, quelques jours après, les trois membres mâles de cette +triste famille auraient pu être observés (par un lecteur de F. du +Boisgobey) prenant le train de Londres, à la gare de Bournemouth. Le +temps, suivant l'affirmation du baromètre, était «variable», et Joseph +portait le costume adapté à cette température dans l'ordonnance de sir +Faraday Bond; car cet éminent praticien, comme l'on sait, n'est pas +moins strict en matière de vêtement que de régime. + +J'ose dire qu'il y a peu de personnes d'une santé délicate qui n'aient +au moins essayé de vivre conformément aux prescriptions de sir Faraday +Bond. «Evitez les vins rouges, madame,--toutes mes lectrices se sont +certainement entendu dire cela,--évitez les vins rouges, le gigot +d'agneau, les marmelades d'oranges et le pain non grillé! Mettez-vous au +lit tous les soirs, à dix heures trois quarts, et (s'il vous plaît) +habillez-vous de flanelle hygiénique du haut en bas! A l'extérieur, la +fourrure de martre me paraît indiquée! N'oubliez pas non plus de vous +procurer une paire de bottines de la maison Dall et Crumbie!» Et puis, +très probablement, après que vous aviez déjà payé votre visite, sir +Faraday vous aura rappelée, sur le seuil de son cabinet, pour ajouter, +d'un ton particulièrement catégorique: «Encore une précaution +indispensable: si vous voulez rester en vie, évitez l'esturgeon +bouilli!» + +L'infortuné Joseph était soumis avec une rigueur effroyable au régime de +sir Faraday Bond. Il avait à ses pieds les bottines de santé; son +pantalon et son veston étaient de véritable drap à ventilation; sa +chemise était de flanelle hygiénique (d'une qualité quelque peu au +rabais, pour dire vrai), et il se trouvait drapé jusqu'aux genoux dans +l'inévitable pelisse en fourrure de martre. Les employés même de la gare +de Bournemouth pouvaient reconnaître, dans ce vieux monsieur, une +créature de sir Faraday, qui, du reste, envoyait tous ses patients vers +cette villégiature. Il n'y avait, dans la personne de l'oncle Joseph, +qu'un seul indice d'un goût individuel: à savoir, une casquette de +touriste, avec une visière pointue. Toutes les instances de Maurice +avaient échoué devant l'obstination du vieillard à porter ce +couvre-chef, qui lui rappelait l'émotion éprouvée par lui, naguère, +lorsqu'il avait fui devant un chacal à moitié mort, dans les plaines +d'Ephèse. + +Les trois Finsbury montèrent dans leur compartiment, où ils se mirent +aussitôt à se quereller: circonstance insignifiante en soi, mais qui se +trouva être, tout ensemble, extrêmement malheureuse pour Maurice +et--j'ose le croire--heureuse pour mon lecteur. Car si Maurice, au lieu +de s'absorber dans sa querelle, s'était penché un moment à la portière +de son wagon, l'histoire qu'on va lire n'aurait pas pu être écrite. +Maurice, en effet, n'aurait pas manqué d'observer l'arrivée sur le quai +et l'entrée dans un compartiment voisin d'un second voyageur vêtu de +l'uniforme de sir Faraday Bond. Mais le pauvre garçon avait autre chose +en tête, une chose qu'il considérait (et Dieu sait combien il se +trompait!) comme bien plus importante que de baguenauder sur le quai +avant le départ du train. + +--Jamais on n'a vu rien de pareil!--s'écria-t-il, sitôt assis, reprenant +une discussion qui n'avait pour ainsi dire pas cessé depuis le +matin.--Ce billet n'est pas à vous! Il est à moi! + +--Il est à mon nom! répliqua le vieillard avec une obstination mêlée +d'amertume. J'ai le droit de faire ce qui me plaît avec mon argent! + +Le «billet» était un chèque de huit cents livres sterling, que Maurice, +pendant le déjeuner, avait remis à son oncle pour qu'il le signât, et +que le vieillard avait, simplement, empoché. + +--Tu l'entends, Jean! fit Maurice. _Son_ argent! Mais il n'y a pas +jusqu'aux vêtements qu'il a sur le dos qui ne m'appartiennent! + +--Laisse-le tranquille! grommela Jean. Vous commencez à m'exaspérer, +tous les deux! + +--Ce n'est point là une manière convenable de parler à votre oncle, +Monsieur! cria Joseph. Je suis résolu à ne plus tolérer ce manque +d'égards! Vous êtes une paire de jeunes drôles extrêmement grossiers, +impudents, et ignorants; et j'ai décidé de mettre un terme à cet état de +choses! + +--Peste! fit l'aimable Jean. + +Mais Maurice ne prit pas l'affaire avec autant de philosophie. L'acte +imprévu d'insubordination de son oncle l'avait tout bouleversé; et les +dernières paroles du vieillard ne lui annonçaient rien de bon. Il +lançait à l'oncle Joseph des coups d'oeil inquiets. + +--Bon! bon! finit-il par dire. Nous verrons à régler tout cela quand +nous serons à Londres! + +Joseph, en réponse, ne l'honora pas même d'un regard. De ses mains +tremblantes, il ouvrit un numéro du _Mécanicien anglais_, et, avec +ostentation, se plongea dans l'étude de ce périodique. + +--Je me demande ce qui a pu le rendre tout à coup si rebelle? songeait +son neveu. Voilà, en tout cas, un incident qui ne me plaît guère! + +Et il se grattait le nez, signe habituel d'une lutte intérieure. +Cependant, le train poursuivait sa route à travers le monde, emportant +avec lui sa charge ordinaire d'humanité, parmi laquelle le vieux Joseph, +qui faisait semblant d'être plongé dans son journal, et Jean, qui +sommeillait sur les anecdotes soi-disant comiques du _Lisez-moi!_ et +Maurice, qui roulait dans sa tête tout un monde de ressentiments, de +soupçons, et d'alarmes. C'est ainsi que le train dépassa la plage de +Christ-Church, Herne avec ses bois de sapins, Ringswood, d'autres +stations encore. Avec un petit retard, mais qui n'avait lui-même rien +que de normal, il arriva à une station au milieu de la Forêt-Neuve,--une +station que je vais déguiser sous le pseudonyme de Browndean, pour le +cas où la Compagnie du South-Western s'aviserait de prendre ombrage de +mes révélations. + +De nombreux voyageurs mirent le nez à la fenêtre de leur compartiment. +De leur nombre fut précisément le vieux monsieur dont Maurice avait +négligé d'observer l'entrée dans le train. Et l'on me permettra de +profiter de l'occasion pour dire, ici, quelques mots de ce personnage: +car, d'abord, cela me dispensera de revenir sur son compte, et puis je +crois bien que, durant tout le cours de mon histoire, je ne rencontrerai +plus un autre personnage aussi respectable. Son nom n'importe pas à +connaître, mais bien sa manière de vivre. Ce vieux gentleman avait passé +sa vie à errer à travers l'Europe; et, comme, enfin, trente ans de +lecture du _Galignani's Messenger_ lui avaient fatigué la vue, il était +tout à coup rentré en Angleterre pour consulter un oculiste. De +l'oculiste chez le dentiste, et de celui-ci chez le médecin, c'est la +gradation inévitable. Actuellement, notre vieux gentleman était entre +les mains de sir Faraday Bond; vêtu de drap à ventilation, et expédié en +villégiature à Bournemouth; et il retournait à Londres, sa villégiature +achevée, pour rendre compte de sa conduite à l'éminent praticien. +C'était un de ces vieux Anglais banals et monotones que nous avons tous +vus, cent fois, entrer à la table d'hôte où nous mangions, à Cologne, à +Salzbourg, à Venise. Tous les directeurs d'hôtels de l'Europe +connaissent par leurs noms la série complète de ces voyageurs, et +cependant si, demain, la série complète venait à disparaître d'un seul +coup, personne ne s'aviserait de remarquer son absence. Ce voyageur-là, +en particulier, était d'une inutilité presque désolante. Il avait réglé +sa note, à Bournemouth, avant de partir; tous ses biens meubles se +trouvaient déposés, sous les espèces de deux malles, dans le fourgon aux +bagages. Au cas de sa brusque disparition, les malles, après le délai +réglementaire, seraient vendues à un juif comme bagages non réclamés; le +valet de chambre de sir Faraday Bond se verrait privé, à la fin de +l'année, de quelques shillings de pourboire; les divers directeurs +d'hôtels de l'Europe, à la même date, constateraient une légère +diminution dans leurs bénéfices: et ce serait tout, littéralement tout. +Et peut-être le vieux gentleman pensait-il à quelque chose comme ce que +je viens de dire, car il avait la mine assez mélancolique, lorsqu'il +rentra son crâne chauve dans l'intérieur du wagon, et que le train se +remit à fumer sous le pont, et au delà, avec une vitesse accélérée, +passant tour à tour à travers les fourrés et les clairières de la +Forêt-Neuve. + +Mais voici que, à quelques centaines de mètres de Browndean, il y eut un +arrêt brusque. Maurice Finsbury eut conscience d'un soudain bruit de +voix, et se précipita vers la fenêtre. Des femmes hurlaient, des hommes +sautaient sur le rebord de la voie; les employés du train leur criaient +de rester assis à leurs places. Et puis le train commença lentement à +reculer vers Browndean; et puis, la minute suivante, tous ces bruits +divers se perdirent dans le sifflement apocalyptique et le choc tonnant +de l'express qui accourait en sens opposé. + +Le bruit final de la collision, Maurice ne l'entendit pas. Peut-être +s'était-il évanoui? Il eut seulement un vague souvenir d'avoir vu, comme +dans un rêve, son wagon se renverser et tomber en pièces, comme une tour +de cartes. Et le fait est que, lorsqu'il revint à lui, il gisait sur le +sol, avec un vilain ciel gris au-dessus de sa tête, qui lui faisait +affreusement mal. Il porta la main à son front, et ne fut pas surpris de +constater qu'elle était rouge de sang. L'air était rempli d'un +bourdonnement intolérable, dont Maurice pensa qu'il cesserait de +l'entendre quand la conscience aurait achevé de lui revenir. C'était +comme le bruit d'une forge en travail. + +Et bientôt, sous l'aiguillon instinctif de la curiosité, il se redressa, +s'assit et regarda autour de lui. La voie, en cet endroit, montait avec +un brusque détour. Et, de toutes parts, l'environnant, Maurice aperçut +les restes du train de Bournemouth. Les débris de l'express descendant +étaient, en majeure partie, cachés derrière les arbres; mais, tout juste +au tournant, sous des nuages d'une vapeur noire, Maurice vit ce qui +restait des deux machines, l'une sur l'autre. Le long de la voie, des +gens couraient, çà et là, et criaient en courant; d'autres gisaient, +immobiles, comme des vagabonds endormis. + +Brusquement Maurice eut une idée: «Il y a eu un accident!» songea-t-il, +et la conscience de sa perspicacité lui rendit un peu de courage. +Presque au même instant, ses yeux tombèrent sur Jean, étendu près de +lui, et d'une pâleur effrayante. «Mon pauvre vieux! mon pauvre +_copain_!» se dit-il, retrouvant je ne sais où un vieux terme d'école. +Après quoi, avec une tendresse enfantine, il prit dans sa main la main +de son frère. Et bientôt, au contact de cette main, Jean rouvrit les +yeux, se rassit en sursaut, et remua les lèvres, sans parvenir à en +faire sortir aucun son. «Bis! bis!» proféra-t-il enfin, d'une voix de +fantôme. + +Le bruit de forge et la fumée persistaient intolérablement. «Fuyons cet +enfer!» s'écria Maurice. Et les deux jeunes gens s'aidèrent l'un l'autre +à se remettre sur pied, se secouèrent, et considérèrent la scène +funèbre, autour d'eux. + +Au même instant, un groupe de personnes s'approcha d'eux. + +--Etes-vous blessés? leur cria un petit homme dont le visage blême était +tout baigné de sueur, et, qui, à la façon dont il dirigeait le groupe, +devait évidemment être un médecin. + +Maurice montra son front; le petit homme, après avoir haussé les +épaules, lui tendit un flacon d'eau-de-vie. + +--Tenez, dit-il, buvez une gorgée de ceci, et passez ensuite le flacon à +votre ami, qui paraît en avoir encore plus besoin que vous! Et puis, +après cela, venez avec nous! Il faut que tout le monde nous aide! Il y a +fort à faire! Vous pourrez toujours vous rendre utiles, ne serait-ce +qu'en allant chercher des brancards! + +A peine le médecin et sa suite s'étaient-ils éloignés que Maurice, sous +l'influence vivifiante du cordial, acheva de reprendre conscience de +lui-même. + +--Seigneur! s'écria-t-il. Et l'oncle Joseph? + +--Au fait, dit Jean, où peut-il bien s'être fourré? Il ne doit pas être +loin! J'espère que le pauvre vieux n'est pas trop endommagé! + +--Viens m'aider à le chercher! dit Maurice, d'un ton tout particulier de +farouche résolution. + +Puis, soudain, il éclata: + +--Et s'il était mort? gémit-il, en montrant le poing au ciel. + +Çà et là, les deux frères couraient, examinant les visages des blessés, +retournant les morts. Ils avaient passé en revue, de cette façon, une +bonne vingtaine de personnes; et toujours aucune trace de l'oncle +Joseph. Mais, bientôt, leur enquête les rapprocha du centre de la +collision, où les deux machines continuaient à vomir de la fumée avec un +vacarme assourdissant. C'était une partie de la voie où le médecin et sa +suite n'étaient pas encore parvenus. Le sol, surtout à la marge du bois, +était plein d'aspérités: ici un fossé, là une butte surmontée d'un +buisson de genêts. Bien des corps pouvaient être cachés dans cet +endroit; et les deux jeunes neveux l'explorèrent comme des chiens +_pointers_ après une chasse. Et tout à coup Maurice, qui marchait en +tête, s'arrêta et étendit son index d'un geste tragique. Jean suivit la +direction du doigt de son frère. + +Au fond d'un trou de sable gisait quelque chose qui, naguère, avait été +une créature humaine. Le visage était affreusement mutilé, au point +d'être tout à fait méconnaissable; mais les deux jeunes gens n'avaient +pas besoin de reconnaître le visage. Le crâne chauve parsemé de rares +cheveux blancs, la pelisse de martre, le drap à ventilation, la flanelle +hygiénique,--tout, jusqu'aux bottines de santé de MM. Dall et +Crumbie,--tout attestait que ce corps était celui de l'oncle Joseph. +Seule, la casquette à visière pointue devait s'être égarée dans le +cataclysme, car le mort était tête nue. + +--La pauvre vieille bête! fit Jean, avec une pointe de véritable +émotion. Je donnerais bien dix livres pour que nous ne l'eussions pas +embarqué dans ce train! + +Mais c'était une émotion d'une tout autre nature qui se lisait sur le +visage de Maurice, pendant qu'il restait penché sur le cadavre. Il +songeait à cette nouvelle et suprême injustice de la destinée. Il avait +été volé de 7.800 livres pendant qu'il était un orphelin en tutelle; il +avait été engagé par force dans une affaire de cuirs qui ne marchait +pas; il avait été encombré de Miss Julia; son cousin avait projeté de le +dépouiller du bénéfice de la tontine; il avait supporté tout cela,--il +pouvait presque dire avec dignité,--et voilà maintenant qu'on lui avait +tué son oncle! + +--Vite! dit-il à son frère, d'une voix haletante, prends-le par les +pieds; il faut que nous le cachions dans le bois! Je ne veux pas que +d'autres puissent le trouver! + +--Quelle farce! s'écria Jean. A quoi bon? + +--Fais ce que je dis! répliqua Maurice en saisissant le cadavre par les +épaules. Veux-tu donc que je l'emporte à moi seul? + +Ils se trouvaient à la lisière du bois; en dix ou douze pas, ils furent +à couvert, et, un peu plus loin, dans une clairière sablonneuse, ils +déposèrent leur fardeau; après quoi, s'étant redressés, ils le +considérèrent mélancoliquement. + +--Qu'est-ce que tu comptes en faire? murmura Jean. + +--L'enterrer, naturellement! répondit Maurice. + +Il ouvrit son couteau de poche, et commença à creuser le sable. + +--Jamais tu n'arriveras à rien avec ton couteau! objecta son frère. + +--Si tu ne veux pas m'aider, toi, misérable couard, hurla Maurice, +va-t-en à tous les diables! + +--C'est la folie la plus ridicule! fit Jean; mais il ne sera pas dit +qu'on ait pu m'accuser d'être un couard! + +Et il se mit en posture d'aider son frère. + +Le sol était sablonneux et léger, mais tout embarrassé de racines des +sapins environnants. Les deux jeunes gens s'ensanglantèrent cruellement +les mains. Une heure d'un travail héroïque, surtout de la part de +Maurice, et à peine si le fossé avait huit à neuf pouces de profondeur. +Dans ce fossé, le corps fut plongé, tant bien que mal; le sable fut +entassé par-dessus, et puis d'autre sable, qu'on dut prendre ailleurs, +non moins péniblement. Hélas! à l'une des extrémités du lugubre tertre, +deux pieds continuaient à se projeter hors du sable, chaussés de +voyantes _bottines de santé_. + +Mais tant pis! Les nerfs des fossoyeurs étaient à bout. Maurice lui-même +n'en pouvait plus. Et, pareils à deux loups, les deux frères s'enfuirent +au plus profond du fourré voisin. + +--Nous avons fait de notre mieux! dit Maurice. + +--Et maintenant, répondit Jean, peut-être auras-tu l'obligeance de me +dire ce que tout cela signifie! + +--Ma parole, s'écria Maurice, si tu ne le comprends pas de toi-même, je +désespère de te le faire comprendre! + +--Oh! j'entends bien que c'est quelque chose qui se rapporte à la +tontine! répliqua Jean. Mais je te dis que c'est pure folie! La tontine +est perdue, voilà tout! + +--Je te répète que l'oncle Masterman est mort! cria Maurice. Je le sais; +il y a en moi une voix qui me le dit! + +--Oui, et l'oncle Joseph est mort aussi! dit Jean. + +--Il n'est pas mort si je ne le veux pas! répondit Maurice. + +--Eh bien! fit Jean, admettons que l'oncle Masterman soit mort! En ce +cas, nous n'avons qu'à dire la vérité, et à sommer Michel de faire de +même! + +--Tu prends toujours Michel pour un imbécile! ricana Maurice. Ne peux-tu +donc pas comprendre qu'il y a des années qu'il a préparé son coup? Il a +tout sous la main: la garde-malade, le médecin, le certificat tout prêt, +mais avec la date en blanc. Que nous révélions seulement l'affaire qui +vient d'arriver, et je te parie que, dans deux jours, nous apprendrons +la mort de l'oncle Masterman! Oui, mais écoute bien, Jean! Ce que Michel +peut faire, je peux le faire aussi. S'il peut me monter un _bluff_, je +peux, moi aussi, lui en monter un! Si son père doit vivre éternellement, +eh bien! par Dieu, mon oncle fera de même! + +--Et que fais-tu de la loi, dans tout cela? demanda Jean. + +--Un homme doit avoir quelquefois le courage d'obéir à sa conscience! +répondit Maurice avec dignité. + +--Mais supposons que tu te trompes! Supposons que l'oncle Masterman soit +en vie et se porte comme un charme! + +--Même en ce cas, répondit Maurice, notre situation n'est point pire +qu'avant: en fait, elle est meilleure! L'oncle Masterman doit +nécessairement mourir un jour. Tant que l'oncle Joseph vivait, il +devait, lui aussi, finir par mourir un jour: tandis que, maintenant, +nous n'avons pas à redouter cette alternative. Il n'y a point de limite +à la combinaison que je propose: elle peut se prolonger jusqu'au +Jugement Dernier! + +--Si du moins je voyais ce qu'elle est, ta combinaison! soupira Jean. +Mais, tu sais, mon pauvre vieux, tu as toujours été un si terrible +rêveur! + +--Je voudrais bien savoir quand j'ai jamais rêvé! s'écria Maurice. Je +possède la plus belle collection de bagues à cachets qui existe à +Londres! + +--Oui, mais tu sais, il y a l'affaire des cuirs! suggéra l'autre. Tu ne +peux pas nier que ce soit un _bouillon_! + +Maurice donna, en cette circonstance, une preuve remarquable de son +empire sur soi: il laissa passer l'allusion de son frère sans +s'offenser, sans même répondre. + +--Pour ce qui est de l'affaire qui nous occupe en ce moment, reprit-il, +une fois que nous tiendrons l'oncle chez nous, à Bloomsbury, nous serons +hors d'embarras. Nous l'enterrerons dans la cave, qui paraît avoir été +faite expressément pour le recevoir; et je n'aurai plus alors qu'à me +mettre en quête d'un médecin que l'on puisse corrompre. + +--Et pourquoi ne pas le laisser ici? demanda Jean. + +--Parce que nous avons besoin de l'avoir sous la main quand son heure +viendra! répliqua Maurice. Et puis, parce que nous ne savons rien de ce +pays-ci! Ce bois est peut-être un lieu de promenade favori des amoureux. +Non, ne rêve pas à ton tour, et songe avec moi à ce qui constitue la +seule difficulté réelle que nous ayons devant nous! Comment allons-nous +transporter l'oncle à Bloomsbury? + +Plusieurs plans furent soumis, débattus, et rejetés. Il n'y avait pas à +penser, naturellement, à la gare de Browndean, qui devait être, à cette +heure, un centre de curiosités et de commérages, tandis que l'essentiel +était d'expédier le corps à Londres sans que personne eût soupçon de +rien. Jean proposa, timidement, un baril à bière; mais les objections +étaient si patentes que Maurice dédaigna de les exprimer. L'achat d'une +caisse d'emballage parut également impraticable: pourquoi deux +_gentlemen_ sans aucun bagage auraient-ils eu besoin d'une caisse de +cette sorte? + +--Non, nous errons sur une fausse piste! cria enfin Maurice. La chose +doit être étudiée avec plus de soin! Suppose maintenant,--reprit-il +après un silence, parlant par morceaux de phrases comme s'il pensait +tout haut,--suppose que nous louions une villa au mois! Le locataire +d'une villa peut acheter une caisse d'emballage sans qu'on s'avise de +s'en étonner. Et puis, suppose que nous louions la maison aujourd'hui +même, que, ce soir, j'achète la caisse, et que, demain matin, dans une +charrette à bras que je me charge parfaitement de conduire seul, +j'emmène la caisse à Ringwood, ou à Lyndhurst, ou, enfin, à n'importe +quelle gare! Rien ne nous empêche d'inscrire dessus: _Echantillons_, +hein? Johnny, je crois que, cette fois, j'ai mis le doigt sur le joint! + +--Au fait, cela paraît faisable! reconnut Jean. + +--Il va sans dire que nous prenons des pseudonymes! poursuivit Maurice. +Ce ne serait pas à faire, de garder nos vrais noms! Que penserais-tu de +«Masterman», par exemple? Cela vous a un air digne et posé! + +--Ta, ta, ta! je ne veux pas m'appeler Masterman! répliqua son frère. Tu +peux prendre le nom pour toi, si cela te plaît! Quant à moi, je +m'appellerai Vance, le Grand Vance: «sans rémission les six derniers +soirs»! Voilà un nom, au moins! + +--Vance! s'écria Maurice. Un nom de clown! Te figures-tu donc que nous +jouions une pantomime pour nous amuser? Personne ne s'est jamais appelé +Vance qu'au café-concert! + +--Oui, et voilà précisément ce qui me plaît dans ce nom! répondit Jean. +Cela vous donne tout de suite une allure artiste! Pour toi, tu peux +t'appeler comme tu voudras; je tiens à Vance, et je n'en démordrai pas! + +--Mais il y a une foule d'autres noms de théâtre! supplia Maurice; il y +a Leybourne, Irving, Brough, Toole... + +--C'est le nom de Vance que je veux, mille diables! répondit Jean. Je me +suis mis en tête de prendre ce nom, et j'en verrai la farce! + +--Soit! dit Maurice, qui sentait bien que tout effort échouerait contre +l'obstination de son frère. Je serai donc, moi-même, Robert Vance! + +--Et moi, je serai Georges Vance! s'écria Jean, le seul original Georges +Vance! En avant la musique pour le «seul original»! + +Ayant réparé du mieux qu'ils purent le désordre de leur costume, les +deux frères Finsbury revinrent, par un détour, à Browndean, en quête +d'un repas et d'une villa à louer. Ce n'est pas toujours chose facile de +découvrir, au pied levé, une maison meublée, dans un endroit qui ne fait +point profession de recevoir des étrangers. Mais la bonne fortune de nos +héros leur permit de rencontrer un vieux charpentier, effroyablement +sourd, qui se trouvait disposer d'une maison à louer. Cette maison, +située à environ un kilomètre et demi de tout voisinage, leur parut si +appropriée à leur besoin qu'ils échangèrent, en l'apercevant, un coup +d'oeil d'espérance. A être vue de plus près, cependant, elle n'était pas +sans présenter quelques inconvénients. Sa position, d'abord; car elle +était placée dans le creux d'une façon de marécage desséché, avec des +arbres faisant ombre de tous les côtés, de telle sorte qu'on avait peine +à y voir clair en plein jour. Et les murs étaient tachés de plaques +vertes dont l'aspect seul aurait suffi à rendre malade. Les chambres +étaient petites, les plafonds bas, le mobilier purement nominal; un +étrange parfum d'humidité remplissait la cuisine, et l'unique chambre à +coucher ne possédait qu'un unique lit. + +Maurice, dans l'espoir d'obtenir un rabais, signala au vieux charpentier +ce dernier inconvénient. + +--Ma foi! répliqua l'homme, quand enfin il eut entendu, si vous ne savez +pas dormir à deux dans le même lit, vous feriez peut-être mieux de +chercher à louer un château! + +--Et puis, poursuivit Maurice, il n'y a pas d'eau! Comment se +procure-t-on de l'eau? + +--On n'a qu'à remplir _ceci_ à la source qui est à deux pas! répondit le +charpentier en tapant, de sa grosse main noire, sur un baril vide +installé près de la porte. Tenez! voilà un seau pour aller à la source! +Ça vraiment, c'est plutôt un plaisir! + +Maurice cligna de l'oeil à son frère, et procéda à l'examen du baril. Il +était presque neuf, et semblait solidement construit. S'ils n'avaient +pas été résolus d'avance à louer cette maison, le baril aurait achevé de +les décider. Le marché fut donc aussitôt conclu, la location du premier +mois fut payée séance tenante, et, une heure après, on aurait pu +observer les frères Finsbury rentrant dans leur aimable _cottage_, avec +une énorme clef, symbole de leur location, une lampe à alcool, qui +devait leur servir de cuisine, un respectable carré de porc, et un litre +du plus mauvais _whisky_ de tout le Hampshire. Et déjà ils avaient +retenu, pour le lendemain (sous le prétexte qu'ils étaient deux peintres +de paysage), une légère mais solide brouette; de telle manière que, +lorsqu'ils prirent possession de leur nouvelle demeure, ils furent en +droit de se dire que le plus gros de leur affaire se trouvait réglé. + +Jean procéda à la confection du thé, pendant que Maurice, à force +d'explorer la maison, avait le bonheur de retrouver le couvercle du +baril, sur une des planches de la cuisine. Ainsi le matériel d'emballage +était là, au complet! A défaut de paille, les couvertures du lit +pourraient fort bien servir à caler l'objet dans le baril; aussi bien +ces couvertures étaient si sales que les deux frères ne pouvaient songer +à en faire un meilleur usage. Maurice, voyant les obstacles s'aplanir, +se sentit pénétré d'un sentiment qui ressemblait à de l'exaltation. + +Et cependant il y avait encore un obstacle à aplanir: Jean allait-il +consentir à demeurer seul dans le cottage? Maurice hésita longtemps +avant d'oser lui poser la question. + +N'importe: ce fut avec une bonne humeur réelle que les deux frères +s'assirent aux deux côtés de la table en bois blanc, et attaquèrent le +carré de porc. Maurice triomphait de sa conquête du couvercle; et le +Grand Vance se plaisait à approuver les paroles de son frère, dans le +véritable style du café-concert, en cognant en cadence son verre sur la +table. + +--L'affaire est dans le sac! s'écria-t-il enfin. Je t'avais toujours dit +que c'était un baril qui convenait, pour l'expédition du colis! + +--Oui, c'est vrai, tu avais raison! reprit son frère, estimant +l'occasion favorable pour l'amadouer. Et maintenant, tu sais, il faudra +que tu restes ici jusqu'à ce que je t'aie fait signe! Je dirai que +l'oncle Joseph se repose à l'air reconstituant de la Forêt-Neuve. +Impossible que nous rentrions à Londres ensemble, toi et moi: jamais +nous ne pourrions expliquer l'absence de l'oncle! + +Le nez de Jean s'allongea. + +--Hé là, mon petit! déclara-t-il. Pas de ça, hein! Tu n'as qu'à rester +toi-même dans ce trou! Moi, je ne veux pas! + +Maurice eut conscience qu'il rougissait. Coûte que coûte, il fallait que +Jean acceptât de rester! + +--Je te prie, Jeannot, dit-il, de te rappeler le montant de la tontine! +Si je réussis, nous aurons chacun vingt mille livres à placer en banque! +oui, et même plus près de trente que de vingt, avec les intérêts! + +--Oui, mais si tu échoues! répliqua Jean. Qu'arrivera-t-il en ce cas? +Quelle sera la couleur du placement en banque? + +--Je me chargerai de tous les frais! déclara Maurice, après une longue +pause. Tu ne perdras pas un sou! + +--Allons! dit Jean avec un gros rire, si toutes les dépenses sont pour +toi, et pour moi la moitié du profit, je veux bien consentir à rester +ici un jour ou deux. + +--Un jour ou deux! s'exclama Maurice, qui commençait à se fâcher et ne +se contenait plus que malaisément. Hé! mais tu en ferais davantage pour +gagner cinq livres sur un cheval! + +--Oui, peut-être! répondit le Grand Vance; mais cela, c'est mon +tempérament d'artiste! + +--C'est-à-dire que ta conduite est simplement monstrueuse! reprit +Maurice. Je prends sur moi tous les risques, je paie tous les frais, je +te donne la moitié des bénéfices, et tu refuses de t'imposer la moindre +peine pour me venir en aide! Ce n'est pas convenable, ce n'est pas même +gentil! + +La véhémence de Maurice ne fut pas sans faire quelque impression sur +l'excellent Vance. + +--Mais, supposons, dit-il enfin, que l'oncle Masterman soit en vie, et +qu'il vive encore dix ans: est-ce qu'il faudra que je pourrisse ici +pendant tout ce temps-là! + +--Mais non, mais non, évidemment non! reprit Maurice, d'un ton plus +conciliant. Je te demande seulement un mois, au maximum. Et si l'oncle +Masterman n'est pas mort au bout d'un mois, tu pourras filer à +l'étranger! + +--A l'étranger? répéta vivement Jean. Hé! mais, pourquoi ne pourrais-je +pas y filer tout de suite? Qu'est-ce qui t'empêcherait de dire que +l'oncle Joseph et moi sommes allés reprendre des forces à Paris? + +--Allons! ne dis pas de folies! répliqua Maurice. + +--Non! mais enfin, réfléchis un peu! fit Jean. Regarde un peu autour de +toi! Cette maison est une vraie étable à porcs, et si lugubre, et si +humide! Tu l'as dit toi-même, tout à l'heure, qu'elle était humide! + +--Seulement au charpentier! précisa Maurice; et je ne l'ai dit que pour +obtenir un rabais! En vérité, maintenant que nous sommes ici, je dois +avouer qu'on a vu pis que cela! + +--Et que ferai-je de moi? gémit la victime. Pourrai-je au moins inviter +un camarade? + +--Mon cher Jean, si tu ne juges pas que la tontine mérite un léger +sacrifice, dis-le, et j'envoie l'affaire au diable! + +--Es-tu bien sûr des chiffres, au moins? demanda Jean. Allons! +poursuivit-il avec un profond soupir, aie soin de m'envoyer +régulièrement le _Lisez-moi!_ et tous les journaux pour rire! Et, ma +foi, en avant la musique! + +A mesure que l'après-midi s'avançait, le _cottage_ se souvenait plus +intimement de son marais natal; un froid aigre envahissait toutes ses +pièces; la cheminée fumait; et, bientôt, un coup de vent envoya dans la +grande chambre, à travers les fentes des fenêtres, une véritable averse +de pluie. Par intervalles, lorsque la mélancolie des deux locataires +risquait de tourner au désespoir, Maurice débouchait la bouteille de +_whisky_; et, d'abord, Jean accueillait avec joie cette diversion. Mais +le plaisir de la diversion fut de courte durée. J'ai dit déjà que ce +_whisky_ était _le plus_ mauvais de tout le Hampshire; ceux-là seuls qui +connaissent le Hampshire pourront apprécier l'exacte valeur de ce +superlatif; et, à la fin, le Grand Vance lui-même,--qui n'était +cependant pas un connaisseur,--ne trouva plus le courage d'approcher de +ses lèvres l'infecte décoction. Qu'on imagine, s'ajoutant à tout cela, +la venue des ténèbres, faiblement combattues par une misérable chandelle +qui s'obstinait à ne brûler que d'un côté: et l'on comprendra que, tout +à coup, Jean se soit arrêté de siffler entre ses doigts, exercice auquel +il se livrait depuis une heure pour essayer de trouver un peu d'oubli +dans les joies de l'art. + +--Jamais je ne pourrai rester un mois ici! déclara-t-il. Personne n'en +serait capable! Toute ton affaire est folle, Maurice! Allons-nous en +d'ici tout de suite! + +Avec une admirable affectation d'indifférence, Maurice proposa une +partie de bouchon. A quelles concessions un diplomate est-il parfois +forcé de descendre! C'était d'ailleurs le jeu favori de Jean (les autres +lui paraissant trop _intellectuels_), et il y jouait avec autant de +chance que de dextérité. Le pauvre Maurice, au contraire, lançait mal +les sous, avait une malchance congénitale, et, de plus, appartenait à +l'espèce des joueurs qui ne peuvent pas supporter de perdre. Mais, ce +soir-là, il était prêt d'avance à tous les sacrifices. + +Vers les sept heures, Maurice, après des tortures atroces, avait perdu +cinq ou six shillings. Même avec la tontine devant les yeux, c'était la +limite de ce qu'il pouvait souffrir. Il promit de prendre sa revanche +une autre fois, et, en attendant, proposa un petit souper accompagné +d'un grog. + +Et lorsque les deux frères eurent achevé cette dernière récréation, +l'heure vint pour eux de se mettre au travail. Le baril à eau fut vidé, +roulé devant le feu de la cuisine, soigneusement séché; et les deux +frères se glissèrent dehors, sous un ciel sans étoiles, pour aller +déterrer leur oncle Joseph. + + + + +III + +LE CONFÉRENCIER EN LIBERTÉ + + +Les philosophes devraient bien prendre la peine, un de ces jours, de +rechercher sérieusement si, oui ou non, les hommes sont capables de +s'accommoder du bonheur. Le fait est que pas un mois ne se passe sans +qu'un fils de famille se sauve de chez lui pour s'engager à bord d'un +bateau marchand, ou qu'un mari choyé décampe à destination du Texas avec +sa cuisinière. On a vu des pasteurs s'enfuir de chez leurs paroissiens; +et il s'est même trouvé des juges pour sortir volontairement de la +magistrature. + +En tout cas, le lecteur ne sera point trop surpris si je lui dis que +Joseph Finsbury avait maintes fois médité des projets d'évasion. La +destinée de cet excellent vieillard--je crois pouvoir l'affirmer--ne +réalisait pas l'idéal du bonheur. Certes, M. Maurice, que j'ai souvent +le plaisir de rencontrer dans le Métropolitain, est un gentleman des +plus estimables; mais, en tant que neveu, je n'oserais pas le proposer +comme modèle. Quant à son frère Jean, c'était, naturellement, un brave +garçon; mais si, vous-mêmes, vous n'aviez pas d'autre attache que lui +pour vous retenir à votre foyer, j'imagine que vous ne tarderiez pas à +caresser le projet d'un voyage à l'étranger. Il est vrai que le vieux +Joseph avait une attache plus solide que la présence de ses deux neveux, +pour le retenir à Bloomsbury; et cette attache n'était point, comme l'on +pourrait penser, la société de Julia Hazeltine (encore que le vieillard +aimât assez sa pupille), mais bien l'énorme collection de carnets de +notes où il avait concentré sa vie tout entière. Que Joseph Finsbury se +soit résigné à se séparer de cette collection, c'est là une circonstance +qui, en vérité, ne fait que peu d'honneur aux vertus familiales de ses +deux neveux. + +Oui, la tentation de la fuite était déjà vieille de plusieurs mois, dans +l'âme de l'oncle; et lorsque celui-ci se trouva tout à coup tenir en +mains un chèque de 800 livres, à lui payable, la tentation se changea +aussitôt en une résolution formelle. Il garda le chèque, qui, pour un +homme d'habitudes frugales comme lui, signifiait la richesse; et il se +promit de disparaître dans la foule dès l'arrivée à Londres, ou bien, +s'il n'y parvenait pas, de se glisser hors de la maison au cours de la +soirée, et de fondre comme un rêve dans les millions des habitants de la +capitale. Tel était son projet: la coïncidence particulière de la +volonté de Dieu et d'une erreur d'aiguillage fit qu'il n'eut pas même à +attendre aussi longtemps pour le réaliser. + +Il fut un des premiers à revenir à lui et à se retrouver sur pied, après +la catastrophe de Browndean; et il n'eut pas plutôt découvert l'état de +prostration de ses deux neveux que, comprenant sa chance, il détala +aussi vite qu'il put. Un homme de soixante-dix ans passés, qui vient +d'être victime d'un accident de chemin de fer, et qui a encore le +malheur d'être encombré de l'uniforme complet des patients de sir +Faraday Bond, on ne saurait exiger d'un tel homme une course bien +fournie; mais le bois était à deux pas, et offrait au fugitif un abri, +tout au moins temporaire. Vers cet abri, le vieillard se réfugia avec +une célérité étonnante; et puis, se sentant quelque peu moulu, après la +secousse, il s'étendit par terre, au milieu d'un fourré, et ne tarda pas +à s'endormir très profondément. + +Les voies du destin offrent souvent un spectacle des plus divertissants +à l'observateur désintéressé. Je ne puis, je l'avoue, m'empêcher de +sourire en songeant que, pendant que Maurice et Jean s'ensanglantaient +les mains pour cacher dans le sable le corps d'un homme qui ne leur +était rien, leur oncle dormait d'un bon sommeil reconstituant à quelques +cents pas d'eux. + +Il fut réveillé par l'agréable son d'une trompe, venant de la +grand'route voisine, où un mail-coach promenait un groupe de touristes +attardés. Le son égaya le vieux coeur de Joseph, et dirigea ses pas +par-dessus le marché, si bien qu'il ne tarda pas, lui-même, à se trouver +sur la grand'route, regardant à droite et à gauche, sous sa visière, et +se demandant ce qu'il devait faire de lui. Bientôt un bruit de roues +s'éleva dans le lointain, et Joseph vit approcher un chariot de +camionnage, chargé de colis, conduit par un cocher d'apparence +bienveillante, et portant imprimée sur ses deux côtés la légende: _J. +Chandler, camionneur_. Fût-ce un vague (et bien imprévu) instinct +poétique qui suggéra à l'oncle Joseph l'idée de poursuivre son évasion +dans le chariot de M. Chandler? Je croirais plutôt à des considérations +d'ordre plus foncièrement pratique. Le voyage se ferait à bon marché; +peut-être même, avec un peu d'adresse, Joseph pourrait-il obtenir de +voyager gratuitement. Restait bien la perspective de prendre froid sur +le siège; mais, après des années de mitaines et de flanelle hygiénique, +le coeur de Joseph aspirait avidement au risque d'un rhume de cerveau. + +Et peut-être M. Chandler fut-il d'abord un peu surpris de trouver, à un +endroit aussi solitaire de la grand'route, un gentleman aussi vieux, +aussi étrangement vêtu, et qui le priait aussi aimablement de vouloir +bien le recueillir sur le siège de sa voiture. Mais le camionneur était, +en effet, un brave homme, toujours heureux de rendre service; de telle +sorte qu'il recueillit volontiers l'étranger. Et puis, comme il tenait +la discrétion pour la règle essentielle de la politesse, il se défendit +de lui faire aucune question. Le silence, d'ailleurs, ne déplaisait pas +à M. Chandler; mais à peine la voiture avait-elle commencé à se remettre +en mouvement que le digne camionneur se trouva contraint de subir le +choc inattendu d'une conférence. + +--Le mélange de caisses et de paquets que contient votre voiture, dit +aussitôt l'étranger, ainsi que la vue de la bonne jument flamande qui +nous conduit, me font conjecturer que vous occupez l'emploi de +camionneur, dans ce grand système de transports publics qui, avec toutes +ses lacunes, n'en est pas moins l'orgueil de notre pays! + +--Oui, monsieur! répondit vaguement M. Chandler, qui ne savait pas trop +ce qu'il devait répondre. Mais l'institution des colis postaux nous a +déjà fait bien du tort, dans notre partie! + +--Je suis un homme libre de préjugés, poursuivit Joseph Finsbury. Dans +ma jeunesse, j'ai fait de nombreux voyages. Rien n'était trop petit pour +ma curiosité. En mer, j'ai étudié les différentes façons de nouer les +câbles, et me suis mis au courant de tous les termes techniques. A +Naples, j'ai appris l'art de préparer le macaroni; à Cannes, je me suis +instruit des principes de la fabrication des fruits confits. Jamais je +ne suis allé entendre un opéra sans avoir d'abord acheté le livret, et +même sans avoir fait connaissance avec les principaux airs, en les +jouant d'un seul doigt sur un piano. + +--Vous devez avoir vu bien des choses, monsieur! déclara le camionneur +en fouettant sa bête. + +--Savez-vous combien de fois le mot _fouet_ revient dans l'Ancien +Testament? reprit le vieux gentleman. Il revient cent et (si ma mémoire +ne me trompe pas) quarante-sept fois! + +--Vraiment, monsieur! dit M. Chandler. Voilà ce que je n'aurais jamais +cru! + +--La Bible contient trois millions cinq cent un mille deux cent +quarante-neuf lettres. Quant aux versets je crois qu'il y en a plus de +dix-huit mille. Il y a eu beaucoup d'éditions de la Bible; Wiclif a été +le premier à l'introduire en Angleterre, vers l'an mille trois cents. La +_Paragraph Bible_, comme on l'appelle, est une des éditions les plus +connues, et doit son nom à ce qu'elle est divisée en paragraphes. + +Le camionneur se borna à répondre, sèchement, que «c'était bien +possible», et appliqua son attention à la tâche plus familière d'éviter +une charrette de foin qui venait en sens inverse, tâche assez malaisée, +d'ailleurs, car la route était étroite, avec des fossés sur les deux +côtés. + +--Je vois, commença M. Finsbury, lorsque la charrette fut heureusement +dépassée, que vous tenez vos rênes d'une seule main. Vous devriez les +tenir des deux mains! + +--Ah! par exemple, j'aime bien ça! s'écria dédaigneusement le +camionneur. Et pourquoi donc? + +--Ce que je vous dis est un fait scientifique, reprit M. Finsbury, et +repose sur la théorie du levier, qui est une des branches de la +mécanique. Il existe, sur ce domaine de la science, de très intéressants +petits ouvrages à douze sous, que j'estime qu'un homme de votre +condition aurait profit à lire. Je crains que vous n'ayez guère pratiqué +le grand art de l'observation! Voici près d'une demi-heure que nous +sommes ensemble, et vous n'avez pas encore émis un seul fait! C'est là +un bien grave défaut, mon cher ami! Par exemple, je ne sais pas si vous +avez observé que, tout à l'heure, en passant près de cette charrette à +foin, vous avez pris à gauche? + +--Mais, naturellement, je l'ai observé! s'écria M. Chandler, qui +devenait d'humeur belligérante. Le charretier m'aurait fait dresser +procès-verbal, si je n'avais pas pris à gauche! + +--Eh bien! en France, poursuivit le vieillard, en France, et aussi, je +crois, aux Etats-Unis,--en Amérique,--vous auriez pris à droite! + +--Je vous assure bien que non! déclara M. Chandler avec indignation. +J'aurais pris à gauche! + +--Je note,--poursuivit M. Finsbury, dédaignant de répondre,--que vous +raccommodez vos harnais avec du gros fil. J'ai toujours protesté contre +la négligence et la routine des classes pauvres, en Angleterre. Dans une +allocution que j'ai prononcée, un jour, devant un public éclairé... + +--Ce n'est pas du gros fil, interrompit hargneusement le camionneur: +c'est de la ficelle! + +--J'ai toujours soutenu, reprit le vieillard, que, dans leur vie privée +et domestique, aussi bien que dans la pratique de leurs professions, les +classes inférieures de ce pays sont imprévoyantes, routinières, et +inintelligentes. C'est ainsi, pour m'en tenir à un exemple... + +--Que diable est-ce que vous entendez par vos «classes inférieures»? +cria M. Chandler. C'est vous-même qui êtes une _classe inférieure_. Si +j'avais pu penser que vous étiez un pareil _aristo_, je ne vous aurais +pas laissé monter dans ma voiture! + +Ces paroles furent prononcées avec une intention désagréable la moins +déguisée du monde: évidemment les deux hommes n'étaient pas faits pour +s'entendre. A prolonger la conversation, il n'y fallait pas penser, même +pour un homme aussi loquace que l'était M. Finsbury. Le vieillard se +borna à renfoncer sur ses yeux la visière de sa casquette, d'un geste +résigné; après quoi, ayant tiré de sa poche un carnet de notes et un +crayon bleu, il ne tarda pas à se plonger dans une statistique. + +Le camionneur, de son côté, se remit à siffler avec énergie. Que si, de +temps à autre, il jetait un coup d'oeil sur son compagnon, c'était avec +un mélange de triomphe et de crainte; de triomphe, parce qu'il avait +réussi à arrêter cette averse de paroles; de crainte, car il se +demandait si, tout à coup, l'averse en question n'allait pas +recommencer. Il n'y eut pas jusqu'à une véritable averse, un grain qui +s'abattit brusquement sur eux et puis cessa brusquement, il n'y eut pas +jusqu'à cet accident qu'ils n'endurassent en silence. Et c'est encore en +silence qu'ils firent leur entrée dans la ville de Southampton. + +La nuit était venue, les vitrines des boutiques brillaient dans les rues +de la vieille ville; dans les maisons particulières, des lampes +éclairaient le repas du soir; et M. Finsbury commença à songer avec +complaisance qu'il allait pouvoir s'installer dans une chambre où le +voisinage de ses neveux ne risquait pas de troubler son sommeil. Il +classa soigneusement ses papiers, les remit dans sa poche, toussa pour +s'éclaircir la gorge, et lança un regard hésitant sur M. Chandler. + +--Seriez-vous assez aimable,--hasarda-t-il,--pour m'indiquer une +hôtellerie? + +M. Chandler réfléchit un moment. + +--Eh bien! dit-il, je me demande si les _Armes de Tregonwell_ ne +feraient pas l'affaire? + +--Les _Armes de Tregonwell_ feront parfaitement mon affaire, répondit le +vieillard, si c'est une maison propre, et peu coûteuse, et si les gens y +sont polis! + +--Oh! ce n'était pas à vous que je pensais! repartit ingénument M. +Chandler. Je pensais à mon ami Watts, qui tient la maison. C'est un +vieil ami à moi, voyez-vous? et qui m'a rendu un grand service l'année +passée. Et je me demande, à présent, si je dois, en conscience, +encombrer un aussi brave homme d'un client tel que vous, qui risque de +l'assommer avec ses explications. Oui, je me demande si ce serait bien +de ma part?--ajouta M. Chandler, avec tout le ton d'un homme que +tourmente un grave scrupule de conscience. + +--Ecoutez ce que je vais vous dire, mon ami! fit le vieillard. Vous avez +eu l'obligeance de me prendre gratuitement dans votre voiture; mais cela +ne vous donne pas le droit de me parler sur ce ton! Tenez, voici un +shilling pour votre peine! Et puis, si vous ne voulez pas me conduire +aux _Armes de Tregonwell_, j'irai à pied jusque-là, voilà tout! + +La vigueur de cette apostrophe intimida M. Chandler. Il murmura quelque +chose qui ressemblait à une excuse, retourna le shilling entre ses +doigts, engagea sa voiture, en silence, dans une ruelle tournante, puis +dans d'autres, et s'arrêta enfin devant les fenêtres vivement éclairées +d'une auberge. De son siège, il appela: Watts! + +--C'est vous, Jem? cria une voix amicale, du fond de l'écurie. Entrez, +mon vieux, et venez vous chauffer! + +--Oh! merci! répondit le camionneur. Je m'arrête seulement une minute, +au passage, pour faire descendre un vieux monsieur qui veut dîner et se +loger. Mais, vous savez, prenez garde à lui! Il est pire qu'un membre de +la Ligue anti-alcoolique! + +M. Finsbury eut quelque peine à descendre; car la longue immobilité, sur +le siège, l'avait engourdi, et puis il ressentait encore la secousse de +la catastrophe. L'amical M. Watts, malgré l'avertissement du camionneur, +le reçut avec une courtoisie parfaite, et le fit entrer dans la petite +salle du fond, où il y avait un excellent feu dans la cheminée. Bientôt, +une table fut servie, dans cette même salle, et le vieillard fut invité +à s'asseoir devant une volaille étuvée--qui paraissait l'avoir attendu +depuis plusieurs jours--et un grand pot d'ale fraîchement tirée du +tonneau. + +Ce souper lui rendit toute sa verdeur: de telle sorte que, lorsqu'il eut +achevé de se régaler, il alla s'installer plus près du feu, et se mit à +examiner les personnes assises aux tables voisines. Il y avait là une +dizaine de buveurs, d'âge mûr pour la plupart, et--Joseph Finsbury eut +une véritable satisfaction à le constater--appartenant tous à la classe +ouvrière. Souvent déjà le vieux conférencier avait eu l'occasion de +constater deux des traits les plus constants du caractère des hommes de +cette classe, à savoir leur appétit pour de menus faits sans lien, et +leur culte par les raisonnements en l'air. Aussi notre ami résolut-il +aussitôt de s'offrir encore, avant la fin de cette mémorable journée, la +saine jouissance d'une allocution. Il tira ses lunettes de leur étui, +les affermit sur son nez, prit dans sa poche une liasse de papiers et +les répandit, devant lui, sur une table. Il les déplia, les aplanit d'un +geste complaisant. Tantôt il les soulevait jusqu'à la hauteur de son +nez, évidemment ravi de leur contenu; tantôt, les sourcils froncés, il +paraissait absorbé dans l'étude de quelque détail important. Un coup +d'oeil furtif dans la salle lui suffit pour s'assurer du succès de sa +manoeuvre: tous les yeux étaient tournés vers lui; les bouches béaient, +les pipes reposaient sur les tables; les oiseaux se trouvaient charmés. +Et, au même moment, l'entrée de M. Watts vint fournir à l'orateur la +matière de son exorde: + +--J'observe, Monsieur,--dit-il en s'adressant à l'aubergiste, mais avec +un regard encourageant pour le reste de l'auditoire, comme s'il avait +voulu faire entendre que chacun était le bienvenu dans sa +confidence,--j'observe que quelques-uns de ces messieurs me considèrent +avec curiosité; et c'est, en effet, chose peu commune de voir un homme +s'occuper à des recherches intellectuelles dans la salle publique d'une +taverne. Mais je n'ai pu m'empêcher de relire certains calculs que j'ai +faits, ce matin même, sur le prix moyen de la vie dans ce pays-ci et +dans d'autres pays: un sujet (ai-je besoin de le dire?) particulièrement +intéressant pour des représentants des classes laborieuses. Oui, j'ai +calculé d'après une échelle de revenus allant de quatre-vingts à deux +cent quarante livres par an. Le revenu de quatre-vingts livres n'a pas +été sans m'embarrasser très longtemps; et, maintenant encore, mes +chiffres, en ce qui le touche, comportent une légère part d'_aléa_; car +les différents modes du blanchissage, par exemple, suffisent pour créer +de sérieuses différences dans les frais généraux. Au reste, je vais vous +demander la permission de vous lire le résultat de mes recherches; et +j'espère que vous ne vous ferez pas scrupule de me signaler les menues +erreurs que j'aurai pu commettre, soit par insuffisance d'information ou +par négligence. Je débuterai, messieurs, par le revenu de quatre-vingts +livres! + +Sur quoi le vieillard, avec moins de pitié pour ces pauvres diables +qu'il en aurait eu pour des animaux, s'épancha de ses fastidieuses et +ineptes statistiques. Il donnait, de chaque revenu, neuf versions +successives, transportant tour à tour son personnage imaginaire à +Londres, Paris, Bagdad, Spitzbergen, Bassorah, Cork, Cincinnati, Tokyo, +et Nijni-Novgorod. Et l'on ne s'étonnera pas d'apprendre que, +aujourd'hui encore, ses auditeurs de Southampton se rappellent cette +soirée comme la plus mortellement ennuyeuse de toute leur vie. + +Longtemps avant que M. Finsbury fût parvenu jusqu'à Nijni-Novgorod en +compagnie d'un homme absolument fictif possédant un revenu de cent +livres, tout son auditoire s'était éclipsé discrètement, à l'exception +de deux vieux ivrognes et de M. Watts, ce dernier supportant son ennui +avec un courage admirable. A tout instant, de nouveaux clients entraient +dans la salle, mais, sitôt servis, se hâtaient d'avaler leur liqueur, et +repartaient au plus vite vers une autre taverne. + +M. Watts fut seul à savoir ce que pouvait être, à Bagdad, la vie d'un +homme jouissant d'un revenu de deux cent quarante livres. Et à peine +cette entité venait-elle de transporter sa vie imaginaire à Bassorah, +que l'aubergiste lui-même, malgré tout son courage, dut quitter la +salle. + +M. Finsbury dormit profondément, après les multiples fatigues de sa +journée. Il se leva le lendemain vers dix heures et, s'étant encore muni +d'un excellent déjeuner, demanda au domestique de lui apporter sa note. +C'est alors qu'il s'aperçut d'une vérité dont bien d'autres que lui se +sont aperçus: il découvrit que demander sa note et payer cette même note +étaient deux choses différentes. Les détails de la note étaient +d'ailleurs extrêmement modérés, et l'ensemble ne s'élevait qu'à cinq ou +six shillings. Mais le vieillard eut beau scruter avec le plus grand +soin le contenu de ses poches: le total de sa fortune présente, en +espèces du moins, ne dépassait pas un shilling et neuf pence. Il pria +qu'on lui fît venir M. Watts. + +--Voici, dit-il à l'aubergiste, un chèque de huit cents livres, payable +à Londres! Je crains de ne pas pouvoir en toucher le montant avant un +jour ou deux, à moins que vous ne puissiez me l'escompter vous-même! + +M. Watts prit le chèque, le tourna et le retourna, le palpa entre ses +doigts: + +--Vous dites que vous aurez à attendre un jour ou deux? fit-il enfin. +Vous n'avez pas d'autre argent? + +--Un peu de monnaie! répondit Joseph. A peine quelques shillings! + +--En ce cas, vous pourrez m'envoyer le montant de ma note. Je m'en +remets à vous! + +--Pour vous parler franchement, poursuivit le vieillard, je suis assez +tenté de prolonger mon séjour ici. J'ai besoin d'argent pour continuer +mon voyage. + +--Si un prêt de dix shillings peut vous aider, je les tiens à votre +service! reprit M. Watts avec empressement. + +--Non, merci! dit Joseph. Je crois que je vais plutôt rester quelques +jours chez vous, et me faire escompter mon billet avant de repartir. + +--Vous ne resterez pas un jour de plus dans ma maison! s'écria M. Watts. +C'est la dernière fois que vous aurez eu un lit aux _Armes de +Tregonwell_! + +--J'entends rester chez vous! répliqua M. Finsbury. Les lois de mon pays +me donnent le droit de rester. Faites-moi sortir de force, si vous +l'osez! + +--Alors, payez votre note! dit M. Watts. + +--Prenez ceci! cria le vieillard, lui fourrant en main le chèque +négociable. + +--Ce n'est pas de l'argent légal! répondit M. Watts. Vous allez sortir +de chez moi, et tout de suite! + +--Je ne saurais vous donner une idée du mépris que vous m'inspirez, +monsieur Watts! reprit le vieillard, comprenant qu'il devait se résigner +aux circonstances. Mais, dans ces conditions, je vous préviens que je me +refuse à payer votre note! + +--Peu m'importe ma note! répondit M. Watts. Ce qu'il me faut, c'est +votre départ d'ici! + +--Eh bien! monsieur, vous serez satisfait!--prononça emphatiquement M. +Finsbury. Après quoi, saisissant sa casquette à visière pointue, il se +l'enfonça sur la tête. + +--Insolent comme vous l'êtes, ajouta-t-il, vous ne voudrez peut-être pas +m'indiquer l'heure du prochain train pour Londres? + +--Oh! monsieur, il y a un excellent train dans trois quarts +d'heure!--répliqua l'aubergiste, redevenu aimable, et avec plus +d'empressement qu'il n'en avait mis à offrir les dix shillings.--Vous +pourrez le prendre sans avoir besoin de vous presser! + +La position de Joseph était des plus embarrassantes. D'une part, il +aurait aimé à pouvoir éviter la grande ligne de Londres, car il +craignait fort que ses neveux ne fussent embusqués dans la gare, +guettant son arrivée pour s'emparer de lui; mais, d'autre part, c'était +pour lui chose éminemment désirable, et même rigoureusement +indispensable, de faire escompter son chèque avant que ses neveux +eussent le temps de s'y opposer. Il résolut donc de se rendre à Londres +par le premier train. Et un seul point lui resta à considérer: le point +de savoir comment il s'arrangerait pour payer son voyage. + +Joseph Finsbury avait presque toujours les mains sales, et je doute que, +à voir, par exemple, la façon dont il mangeait, vous l'eussiez pris pour +un _gentleman_. Mais il avait mieux que l'apparence d'un _gentleman_: il +avait dans toute sa personne un je ne sais quoi de digne à la fois et de +séduisant qui, pour peu qu'il le voulût, ne manquait jamais à produire +son effet. Et lorsque, ce jour-là, il aborda le chef de gare de +Southampton, son _salamalek_ fut véritablement oriental: le petit bureau +du chef de gare sembla tout à coup s'être changé en un bosquet de +palmiers, où le _simoon_ et le _bulbul_... mais je vais laisser, à ceux +de mes lecteurs qui connaissent l'Orient mieux que moi, le soin de +poursuivre et de compléter cette métaphore. La mise du vieillard, en +outre, prévenait en sa faveur: l'uniforme de sir Faraday Bond, pour +incommode et voyant qu'il fût, n'était certainement pas une tenue qui +risquât d'être adoptée par des chevaliers d'industrie; et l'exhibition +d'une montre, mais surtout d'un chèque de huit cents livres, acheva ce +qu'avaient commencé les belles manières de notre héros. De telle sorte +que, un quart d'heure plus tard, lorsqu'arriva le train de Londres, M. +Finsbury fut recommandé au conducteur du train par le chef de gare, et +respectueusement installé dans un compartiment de première. + +Pendant que le vieux gentleman attendait le départ du train, il fut +témoin d'un incident de peu d'intérêt en soi, mais qui devait avoir une +influence décisive sur les destinées ultérieures de la famille Finsbury. +Une caisse d'emballage gigantesque fut amenée sur le quai par une +douzaine de porteurs, et, à grand'peine, hissée par eux dans le fourgon +aux bagages. C'est souvent la tâche consolante de l'historien, de +diriger l'attention de ses lecteurs sur les desseins ou (révérence +parler) les artifices de la Providence. Dans ce fourgon à bagages du +train qui menait Joseph Finsbury de Southampton-Est à Londres, l'oeuf de +ce roman se trouvait, pour ainsi dire, à l'état _incouvé_. L'énorme +caisse était adressée à un certain William Dent Pitman, «en gare à la +station de Waterloo»; et le colis qui l'avoisinait, dans le fourgon, +était un solide baril, de dimensions moyennes, très soigneusement fermé, +et portant l'adresse: _M. Finsbury, 16, John Street, Bloomsbury._--_Port +payé._ + +La juxtaposition de ces deux colis, c'était une traînée de poudre +ingénieusement préparée par la Providence: il ne manquait plus qu'une +main d'enfant pour y mettre le feu. + + + + +IV + +UN MAGISTRAT DANS UN FOURGON À BAGAGES + + +La cité de Winchester est renommée comme possédant une cathédrale, un +évêque (mais qui, malheureusement, est mort, il y a plusieurs années, +d'une chute de cheval; tout porte à croire, d'ailleurs, qu'il doit avoir +été remplacé depuis lors), un collège, un assortiment considérable de +militaires, et une gare où passent infatigablement les trains montants +et descendants de la ligne London and South Western. Le souvenir de ces +divers «faits» n'aurait certainement pas manqué de s'offrir à l'esprit +de Joseph Finsbury, lorsque le train qui le conduisait à Londres +s'arrêta pour quelques instants dans la gare susdite; mais le bon +vieillard s'était endormi presque depuis Southampton. Son âme, quittant +le coupé du wagon, s'était provisoirement envolée dans un ciel tout +rempli de populeuses salles de conférences, avec des discours se +succédant à l'infini. Et, pendant ce temps, son corps reposait sur les +coussins du wagon, les jambes repliées, la casquette rejetée en arrière, +une main serrant sur la poitrine un numéro du _Lloyd's Weekly +Newspaper_. + +La portière s'ouvre. Deux voyageurs entrent, et, aussitôt, sortent de +nouveau. Dieu sait pourtant que ces deux voyageurs n'étaient pas en +avance pour prendre le train! Un tandem poussé jusqu'à sa dernière +vitesse, une invasion sauvage du guichet aux billets, et puis encore une +course folle leur avaient permis d'atteindre le quai à l'instant même où +la machine émettait les premiers ronflements du départ. Un seul coupé se +trouvant à leur portée, ils s'y étaient élancés; et déjà l'aîné des deux +hommes avait posé sa canne sur l'une des banquettes quand il avait +remarqué le vieux Finsbury. + +--Bon Dieu! s'était-il écrié. L'oncle Joseph! Pas moyen de rester ici! + +Après quoi, il était redescendu, renversant presque son compagnon, et +s'était empressé de refermer la portière sur le patriarche endormi. + +Dès l'instant suivant, les deux compagnons se trouvaient installés dans +le fourgon aux bagages. + +--Pourquoi diable n'avez-vous pas voulu monter près de votre oncle? +demanda le plus jeune voyageur, tout en essuyant la sueur de ses tempes. +Vous croyez qu'il ne vous aurait pas permis de fumer? + +--Oh non! je ne sache pas que la fumée le dérange! répondit l'autre. Ce +n'est d'ailleurs pas le premier venu, je vous assure, mon oncle Joseph! +Un vieux gentleman des plus respectables: a été intéressé dans le +commerce des cuirs; a fait un voyage en Asie Mineure; célibataire, brave +homme; mais une langue, mon cher Wickham, une langue plus pointue que la +dent d'un serpent! + +--Un vieux débineur, hein? suggéra Wickham. + +--Pas du tout! répondit l'autre. C'est simplement un homme doué d'un +talent extraordinaire pour ennuyer quiconque l'approche. Un raseur +absolument effroyable! Je ne dis pas que, sur une île déserte, on ne +finirait pas par s'accommoder de sa société; mais pour un voyage en +chemin de fer, non, il n'y a pas à y penser! Je voudrais que vous +l'entendissiez sur Tonti, le sinistre idiot qui a inventé les tontines! +Une fois lâché là-dessus, il n'en finit plus. + +--Mais, au fait! dit Wickham, vous êtes intéressé, vous aussi, dans +cette histoire de la tontine Finsbury, dont les journaux ont parlé! Je +n'avais pas encore songé à cela! + +--Hé! reprit l'autre, savez-vous que cette vieille bête qui dort là, à +côté de nous, vaut pour moi cinquante mille livres? Ou, du moins, ce +serait sa mort qui me les vaudrait! Et il était là, endormi, sans +personne que vous pour nous voir! Mais je l'ai épargné, parce que je +commence décidément à devenir un vrai conservateur! + +Pendant ce temps, M. Wickham, ravi de se trouver dans un fourgon à +bagages, sautillait çà et là, comme un aristocratique papillon. + +--Tiens! s'écria-t-il, voici quelque chose pour vous! _M. Finsbury, 16, +John Street, Bloomsbury, Londres._ Ce _M._, c'est évidemment Michel, pas +de doute possible! Et ainsi, vous avez deux domiciles à Londres, vieux +coquin? + +--Oh! le colis sera sans doute pour Maurice!--répondit Michel, de +l'autre extrémité du fourgon, où il s'était commodément étendu sur des +sacs.--C'est un cousin à moi, et que je ne déteste pas, car il a +affreusement peur de moi. C'est lui qui habite Bloomsbury; et je sais +qu'il y fait une collection d'une espèce particulière,--des oeufs +d'oiseaux, ou des boutons de guêtres, enfin quelque chose de tout à fait +idiot, que j'ai oublié! + +Mais M. Wickham ne l'écoutait plus. Une idée magnifique lui était venue +en tête. + +--Par Saint-Georges, se disait-il, voici une bonne farce à faire! Si +seulement, avec le marteau et les tenailles que j'aperçois là-bas, je +pouvais changer quelques étiquettes, et expédier ces colis l'un à la +place de l'autre! + +En cet instant, le gardien du fourgon, ayant entendu la voix de Michel +Finsbury, ouvrit la porte de sa petite cabine. + +--Vous feriez mieux d'entrer ici, messieurs! dit-il aux deux voyageurs, +lorsque ceux-ci lui eurent expliqué le motif de leur intrusion. + +--Venez-vous, Wickham? demanda Michel. + +--Non, merci! je m'amuse follement, à voyager dans un fourgon! répondit +le jeune homme. + +Et ainsi, Michel étant entré dans la cabine avec le gardien, et la porte +de communication ayant été refermée, M. Wickham resta seul parmi les +bagages, libre de s'amuser à sa fantaisie. + +--Nous arrivons à Bishopstoke, monsieur!--dit le gardien à Michel quand, +un quart d'heure plus tard, le train siffla et commença à ralentir sa +marche.--On va s'arrêter trois minutes. Vous n'aurez pas de peine à +trouver de la place dans un compartiment! + +M. Wickham,--que nous avons laissé s'apprêtant à jouer aux propos +interrompus avec les étiquettes des colis,--était un jeune gentleman +fort riche, d'apparence agréable, et doué de l'esprit le plus inoccupé. +Peu de mois auparavant, à Paris, il s'était exposé à subir toute une +série de chantages de la part du neveu d'un hospodar valaque résidant +(pour des motifs politiques, naturellement) dans la joyeuse capitale +française. Un ami commun, à qui il avait confié sa détresse, lui avait +recommandé de s'adresser à Michel Finsbury, et, en effet, l'avoué, dès +qu'il avait été mis au courant des faits, avait immédiatement assumé +l'offensive, avait foncé sur le flanc des forces valaques, et, dans +l'espace de trois jours, avait eu la satisfaction de contraindre +celles-ci à repasser le Danube. Ce n'est point affaire à nous de les +suivre dans cette retraite, effectuée sous la paternelle présidence de +la police. Bornons-nous à ajouter que, ainsi délivré de ce qu'il se +plaisait à appeler «l'atrocité bulgare», M. Wickham était revenu à +Londres avec les sentiments les plus embarrassants de gratitude et +d'admiration pour son avoué. Sentiments qui n'étaient guère payés de +retour, car Michel éprouvait même une certaine honte de l'amitié de son +nouveau client, et ce n'était qu'après de nombreux refus qu'il s'était +enfin résigné à aller passer une journée à Wickham Manor, dans le +domaine familial de son jeune client. Mais il avait dû enfin s'y +résigner, et son hôte, à présent, le reconduisait jusqu'à Londres. + +Un penseur judicieux (probablement Aristote) a noté que la Providence ne +dédaignait pas d'employer à ses fins les instruments même les plus +humbles: le fait est que le sceptique le plus endurci sera désormais +forcé de reconnaître que Wickham et l'hospodar valaque étaient bien des +instruments providentiels, élus et préparés de toute éternité. + +Désireux de se montrer à ses propres yeux un personnage plein d'esprit +et de ressources, le jeune gentleman (qui exerçait, en outre, les +fonctions de magistrat dans son comté natal) n'avait pas été plus tôt +seul dans le fourgon qu'il s'était abattu sur les étiquettes des colis, +avec tout le zèle d'un réformateur. Et lorsque, à la station de +Bishopstoke, il sortit du fourgon aux bagages pour aller s'installer +avec Michel Finsbury dans un coupé de première classe, son visage +rayonnait à la fois de fatigue et d'orgueil. + +--Je viens de faire une farce admirable! ne put-il s'empêcher de dire à +son avoué. + +Puis, saisi tout à coup d'un scrupule: + +--Dites donc: pour une petite farce inoffensive, hein? je ne risque pas +de perdre mon poste de magistrat? + +--Mon cher ami, répliqua distraitement Michel, je vous ai toujours +prédit que vous finiriez par vous faire pendre! + + + + +V + +M. GÉDÉON FORSYTH ET LA CAISSE MONUMENTALE + + +J'ai déjà dit que, à Bournemouth, Julia Hazeltine avait quelquefois +l'occasion de faire des connaissances. Il est vrai que c'était à peine +si elle avait le temps de les entrevoir avant que, de nouveau, les +portes de la maison de Bloomsbury se refermassent sur elle jusqu'à l'été +suivant; mais ces connaissances éphémères n'en étaient pas moins une +distraction pour la pauvre fille, sans parler de la provision de +souvenirs et d'espérances qu'elles avaient, en outre, le mérite de lui +fournir. Or, parmi les personnes qu'elle avait ainsi rencontrées à +Bournemouth, l'été précédent, se trouvait un jeune avocat nommé Gédéon +Forsyth. + +Dans l'après-midi même du jour mémorable où le magistrat s'était amusé à +changer les étiquettes, vers quatre heures, une promenade quelque peu +rêveuse et mélancolique avait par hasard conduit M. Forsyth sur le +trottoir de John Street, à Bloomsbury; et, à peu près au même moment, +Miss Hazeltine fut appelée à la porte du numéro 16 de cette rue par un +coup de sonnette d'une énergie foudroyante. + +M. Gédéon Forsyth était un jeune homme assez heureux, mais qui aurait +été plus heureux encore avec de l'argent en plus et un oncle en moins. +Cent vingt livres par an constituaient tout son revenu; mais son oncle, +M. Edouard H. Bloomfield, renforçait ce revenu d'une légère subvention +et d'une masse énorme de bons conseils, exprimés dans un langage qui +aurait probablement paru d'une violence excessive à bord même d'un +bateau de pirates. + +Ce M. Bloomfield était, en vérité, une figure essentiellement propre à +l'époque de M. Gladstone. Ayant acquis de l'âge sans acquérir la moindre +expérience, il joignait aux sentiments politiques du parti radical une +exubérance passionnée qu'on est plus habitué à regarder comme l'apanage +traditionnel de nos vieux conservateurs. Il admirait le pugilat, il +portait un formidable gourdin à noeuds, il était assidu aux services +religieux: et l'on aurait eu de la peine à dire contre qui sa colère +sévissait le plus volontiers, de ceux qui se permettaient de défendre +l'Eglise Etablie ou de ceux qui négligeaient de prendre part à ses +cérémonies. Il avait, en outre, quelques épithètes favorites qui +inspiraient une légitime frayeur à ses connaissances: lorsqu'il ne +pouvait pas aller jusqu'à déclarer que telle ou telle mesure «n'était +pas anglaise», du moins ne manquait-il pas à la dénoncer comme «n'étant +pas pratique». C'est sous le ban de cette dernière excommunication +qu'était tombé son pauvre neveu. La façon dont Gédéon entendait l'étude +de la loi avait été décidément reconnue «non pratique»; et son oncle lui +avait en conséquence signifié, au cours d'une bruyante entrevue rythmée +avec le gourdin à noeuds, qu'il devait soit trouver au plus vite une ou +deux causes à défendre, ou bien se préparer à vivre désormais de ses +propres fonds. + +Aussi ne s'étonnera-t-on point que Gédéon, malgré une nature plutôt +joyeuse, se sentît envahi de mélancolie. Car, d'abord, il n'avait pas le +moindre désir de pousser plus loin qu'il n'avait fait déjà l'étude de la +loi; et puis, en supposant même qu'il s'y résignât, il y avait toujours +encore une partie du programme qui restait indépendante de sa volonté. +Comment trouver des clients, des causes à défendre? La question était +là. + +Tout à coup, pendant qu'il se désespérait de ne pouvoir pas la résoudre, +il trouva son passage barré par un rassemblement. Une voiture de +camionnage était arrêtée devant une maison; six athlètes, ruisselants de +sueur, s'occupaient à en retirer la plus gigantesque caisse d'emballage +qu'ils eussent jamais vue; et, sur les degrés du perron, la massive +figure du cocher et la frêle figure d'une jeune fille se tenaient +debout, comme sur une scène, se querellant. + +--Cela ne peut pas être pour nous! affirmait la jeune fille. Je vous +prie de remporter cette caisse! Elle ne pourrait pas entrer dans la +maison, si même vous arriviez à la retirer de votre voiture! + +--Alors je vais la laisser sur le trottoir, répondait le cocher, et M. +Finsbury s'arrangera comme il voudra avec la police! + +--Mais je ne suis pas M. Finsbury! protestait la jeune fille. + +--Peu m'importe de savoir qui vous êtes! répondait le camionneur. + +--Voudriez-vous me permettre de vous venir en aide, miss Hazeltine? dit +Gédéon, en s'avançant. + +Julia poussa un petit cri de plaisir. + +--Oh! monsieur Forsyth, s'écria-t-elle, je suis si heureuse de vous +voir! Figurez-vous qu'on veut m'obliger à faire entrer dans la maison +cette horrible chose, qui ne peut être venue ici que par erreur! Le +cocher déclare qu'il faut que nous défassions les portes, ou bien qu'un +maçon démolisse un pan de mur entre deux fenêtres, faute de quoi la +voirie va nous intenter un procès, pour laisser nos meubles sur le pavé! + +Les six hommes, pendant ce temps, avaient enfin réussi à déposer la +caisse sur le trottoir; et maintenant ils se tenaient debout, appuyés +contre elle, et considérant, avec une détresse manifeste, la porte de la +maison où cette caisse monstrueuse avait à pénétrer. Ai-je besoin +d'ajouter que toutes les fenêtres des maisons voisines s'étaient +garnies, comme par enchantement, de spectateurs curieux et amusés? + +Ayant pris l'air le plus scientifique qu'il pût se donner, Gédéon mesura +avec sa canne les dimensions de la porte, pendant que Julia notait, sur +son album à aquarelle, le résultat des évaluations. Puis Gédéon, en +mesurant la caisse et en comparant les deux séries de chiffres, +découvrit qu'il y avait tout juste assez d'espace pour que la caisse pût +entrer. Après quoi, s'étant dévêtu de son veston et de son gilet, il +aida les hommes à enlever de leurs gonds les battants de la porte. Et, +enfin, grâce à la collaboration presque forcée de quelques-uns des +assistants, la caisse monta péniblement les marches, grinça en se +frottant aux murs, et se trouva installée à l'entrée du vestibule, le +bloquant à peu près dans toute sa largeur. Alors les artisans de cette +victoire se regardèrent les uns les autres avec un sourire de triomphe. +Ils avaient, en vérité, cassé un buste d'Apollon, et creusé dans le mur +de profondes ornières; mais, du moins, ils avaient cessé d'être un des +spectacles publics de Londres! + +--Ma parole, monsieur, dit le cocher, jamais je n'ai vu un colis pareil! + +Gédéon lui exprima éloquemment sa sympathie en lui glissant dans la main +deux pièces de dix shillings. + +--Allons, patron, cinq shillings de plus, et je me charge de régler le +compte de tous les camarades! s'écria le cocher. + +Ainsi fut fait; sur quoi toute la troupe des porteurs improvisés grimpa +dans la voiture, qui détala dans la direction de la taverne la plus +proche. Gédéon referma la porte, et se tourna vers miss Hazeltine. Leurs +yeux se rencontrèrent; et une folle envie de rire les saisit tous les +deux. Puis, peu à peu, la curiosité s'éveilla dans l'esprit de la jeune +fille. Elle s'approcha de la caisse, la tâta dans tous les sens, examina +l'étiquette. + +--C'est la chose la plus étrange que l'on puisse rêver! dit-elle, avec +un nouvel éclat de rire. L'écriture est certainement de la main de +Maurice, et j'ai reçu une lettre de lui, ce matin même, me disant de me +préparer à recevoir un baril. Croyez-vous que ceci puisse être considéré +comme un baril, monsieur Forsyth? + +--_Statue, à manier avec précaution, fragile_, lut tout haut Gédéon, sur +un des côtés de la caisse. Vous êtes bien sûre que vous n'avez pas été +prévenue de l'arrivée d'une statue? + +--Non, certainement! répondit Julia. Oh! monsieur Forsyth, ne +pensez-vous pas que nous puissions jeter un coup d'oeil à l'intérieur de +la caisse? + +--Et pourquoi pas? s'écria Gédéon. Dites-moi seulement où je pourrai +trouver un marteau! + +--Venez avec moi, dans la cuisine, et je vous montrerai où sont les +marteaux! dit Julia. La planche où on les met est trop haute pour moi! + +--Elle ouvrit la porte de la cuisine et y fit entrer Gédéon. Un marteau +fut vite trouvé, ainsi qu'un ciseau: mais Gédéon fut surpris de +n'apercevoir aucune trace d'une cuisinière. Il découvrit également, par +contre, que miss Julia avait un très petit pied et une cheville très +fine; découverte qui l'embarrassa si fort qu'il fut tout heureux de +pouvoir s'attaquer au plus vite à la caisse d'emballage. + +Il travaillait ferme,--et chacun de ses coups de marteau avait une +précision admirable,--pendant que Julia, debout près de lui, en silence +considérait plutôt l'ouvrier que l'ouvrage. Elle songeait que M. Forsyth +était un fort bel homme; jamais encore elle n'avait vu des bras aussi +vigoureux. Et tout à coup Gédéon, comme s'il avait deviné ses pensées, +se retourna vers elle et lui sourit. Elle sourit aussi, et rougit: et ce +double changement lui seyait si bien que Gédéon oublia de regarder où il +frappait, de telle sorte que, quelques secondes après, le pauvre garçon +assénait un coup terrible sur ses propres doigts. Avec une présence +d'esprit touchante, il parvint, non seulement à retenir, mais à changer +même en une plainte anodine le pittoresque juron qui allait sortir de +ses lèvres. Mais la douleur était vive; la secousse nerveuse avait été +trop forte: et, après quelques essais, il s'aperçut qu'il ne pouvait pas +songer à poursuivre l'opération. + +Aussitôt Julia courut dans sa chambre, apporta une éponge, de l'eau, une +serviette, et commença à baigner la main blessée du jeune homme. + +--Je regrette, infiniment! s'excusait Gédéon. Si j'avais eu le moindre +savoir-vivre, j'aurais ouvert la caisse d'abord, et me serais ensuite +écrasé les doigts! Oh! ça va déjà beaucoup mieux! ajoutait-il. Je vous +assure que ça va beaucoup mieux! + +--Oui, je crois que, maintenant, vous allez assez bien pour être en état +de diriger le travail! dit enfin Julia. Commandez-moi, et c'est moi qui +serai votre ouvrière! + +--Une délicieuse ouvrière, en vérité!--déclara Gédéon, oubliant tout à +fait les convenances. La jeune fille se retourna, et le regarda avec un +petit soupçon de froncement de sourcils; mais l'impertinent jeune homme +se hâta de détourner son attention sur la caisse d'emballage. Le plus +gros du travail, d'ailleurs, se trouvait fait. Julia ne tarda pas à +soulever la première planche du couvercle, ce qui mit au jour une couche +de paille. Une minute après les deux jeunes gens étaient à genoux, l'un +près de l'autre, comme des paysans occupés à retourner le foin; et, dès +la minute suivante, ils furent récompensés de leurs efforts par la vue +de quelque chose de blanc et de poli. C'était, sans erreur possible, un +énorme pied de marbre. + +--Voilà un personnage vraiment esthétique! dit Julia. + +--Jamais je n'ai rien vu de pareil! répondit Gédéon. Il a un mollet +comme un sac de gros sous! + +Bientôt se découvrit un second pied, et puis quelque chose qui semblait +bien en être un troisième. Mais ce quelque chose se trouva être, en fin +de compte, une massue reposant sur un piédestal. + +--Hé! parbleu! c'est un _Hercule_! s'écria Gédéon. J'aurais dû le +deviner à la vue de son mollet! Et je puis affirmer en toute +confiance--ajouta-t-il en regardant les deux jambes colossales--que +c'est ici le plus grand à la fois et le plus laid de tous les _Hercule_ +de l'Europe entière! Qu'est-ce qui peut l'avoir décidé à venir chez +vous? + +--Je suppose que personne autre n'en aura voulu! dit Julia. Et je dois +ajouter que, nous-mêmes, nous nous serions parfaitement passés de lui. + +--Oh! ne dites pas cela, mademoiselle! répliqua Gédéon. Il m'a valu une +des plus mémorables séances de toute ma vie! + +--En tout cas, une séance que vous ne pourrez pas oublier de sitôt! fit +Julia. Vos malheureux doigts vous la rappelleront! + +--Et maintenant, je crois qu'il faut que je m'en aille! dit tristement +Gédéon. + +--Non! non! plaida Julia. Pourquoi vous en aller? Restez encore un +moment, et prenez une tasse de thé avec moi! + +--Si je pouvais penser que, réellement, cela vous fût agréable, dit +Gédéon en faisant tourner son chapeau dans ses doigts, il va de soi que +j'en serais ravi! + +--Mais, certes, cela me sera agréable! répondit la jeune fille. Et, de +plus, j'ai besoin de gâteaux pour manger le thé, et je n'ai personne que +je puisse envoyer chez le pâtissier. Tenez voici la clef de la maison! + +Gédéon se hâta de mettre son chapeau et de courir chez le pâtissier, +d'où il revint avec un grand sac en papier tout rempli de choux à la +crème, d'éclairs, et de tartelettes. Il trouva Julia occupée à préparer +une petite table à thé dans le vestibule. + +--Les chambres sont dans un tel désordre, dit-elle, que j'ai pensé que +nous serions plus à l'aise ici, à l'ombre de notre statue! + +--Parfait! s'écria Gédéon enchanté. + +--Oh! quelles adorables tartelettes à la crème! fit Julia en ouvrant le +sac. Et quels délicieux choux aux fraises! + +--Oui! dit Gédéon, essayant de cacher sa déconvenue. J'ai bien prévu que +le mélange produirait quelque chose de très beau. D'ailleurs, la +pâtissière l'a prévu aussi. + +--Et maintenant, dit Julia après avoir mangé une demi-douzaine de +gâteaux, je vais vous montrer la lettre de Maurice. Lisez-la tout haut: +peut-être y a-t-il des détails qui m'ont échappé? + +Gédéon prit la lettre, la déplia sur un de ses genoux, et lut ce qui +suit: + + +«Chère Julia, je vous écris de Browndean, où nous nous sommes arrêtés +pour quelques jours. L'oncle a été très secoué par ce terrible accident, +dont, sans doute, vous aurez lu le récit dans le journal. Demain, je +compte le laisser ici avec Jean, et rentrer seul à Londres; mais, avant +mon arrivée, vous allez recevoir un baril _contenant des échantillons +pour un ami_. Ne l'ouvrez à aucun prix, mais laissez-le dans le +vestibule jusqu'à mon arrivée! + + «Votre, en grande hâte, + + «M. FINSBURY. + +«_P. S._--N'oubliez pas de laisser le baril dans le vestibule!» + + +--Non, dit Gédéon, je ne vois rien là qui se rapporte au monument!--Et, +en disant cela, il désignait les jambes de marbre.--Miss Hazeltine, +poursuivit-il, me permettez-vous de vous adresser quelques questions? + +--Mais volontiers! répondit la jeune fille. Et si vous réussissez à +m'expliquer pourquoi Maurice m'a envoyé une statue d'Hercule au lieu +d'un baril contenant des «échantillons pour un ami», je vous en serai +reconnaissante jusqu'à mon dernier jour. Mais, d'abord, qu'est-ce que +cela peut-être, «des échantillons pour un ami»? + +--Je n'en ai pas la moindre idée! dit Gédéon. Je sais bien que les +marbriers envoient souvent des échantillons; mais je crois que, en +général, ce sont des morceaux de marbre plus petits que notre ami le +monument. Au reste, mes questions portent sur d'autres sujets. En +premier lieu, est-ce que vous êtes tout à fait seule, dans cette maison? + +--Oui, pour le moment! répondit Julia. Je suis arrivée avant-hier pour +mettre la maison en état et pour chercher une cuisinière. Mais je n'en +ai trouvé aucune qui me plût. + +--Ainsi vous êtes absolument seule! dit Gédéon, stupéfait. Et vous +n'avez pas peur? + +--Oh! pas du tout! répondit Julia. Je ne sais pas de quoi j'aurais peur. +Je me suis simplement acheté un revolver, d'un bon marché fantastique, +et j'ai demandé au marchand de me montrer la manière de m'en servir. Et +puis, avant de me coucher, j'ai bien soin de barricader ma porte avec +des tiroirs et des chaises. + +--C'est égal, je suis heureux de penser que votre monde va bientôt +rentrer! dit Gédéon. Votre isolement m'inquiète beaucoup. S'il devait se +prolonger, je pourrais vous pourvoir d'une vieille tante à moi, ou +encore de ma femme de ménage, à votre choix. + +--Me prêter une tante! s'écria Julia. Oh! quelle générosité! Je commence +à croire que c'est vous qui m'avez envoyé l'_Hercule_! + +--Je vous donne ma parole d'honneur que non! protesta le jeune homme. Je +vous admire bien trop pour avoir pu vous envoyer une oeuvre d'art aussi +monstrueuse! + +Julia allait répondre, lorsque les deux amis tressautèrent: un coup +violent avait été frappé à la porte. + +--Oh! monsieur Forsyth! + +--Ne craignez rien, ma chère enfant! dit Gédéon appuyant tendrement sa +main sur le bras de la jeune fille. + +--Je sais ce que c'est! murmura-t-elle. C'est la police! Elle vient se +plaindre au sujet de la statue! + +Nouveau coup à la porte, plus violent, et plus impatient. + +--Mon Dieu! c'est Maurice! s'écria la jeune fille. Elle courut à la +porte et ouvrit. + +C'était en effet Maurice qui apparaissait sur le seuil: non pas le +Maurice des jours ordinaires, mais un homme d'aspect sauvage, pâle et +hagard, avec des yeux injectés de sang, et une barbe de deux jours au +menton. + +--Le baril? s'écria-t-il. Où est le baril qui est arrivé ce matin? + +Il regardait autour de lui, dans le vestibule, et ses yeux lui sortirent +de la tête, littéralement, lorsqu'il aperçut les jambes de l'_Hercule_. + +--Qu'est-ce que c'est que ça? hurla-t-il. Qu'est-ce que c'est que ce +mannequin de cire? Qu'est-ce que c'est? Et où est le baril? Le tonneau à +eau? + +--Aucun baril n'est venu, Maurice! répondit froidement Julia. Voici le +seul colis qu'on ait apporté! + +--Ça? s'écria le malheureux. Je n'ai jamais entendu parler de ça! + +--C'est cependant arrivé avec une adresse écrite de votre main! répondit +Julia. Nous avons presque été forcés de démolir la maison pour le faire +entrer. Et je ne puis rien vous dire de plus! + +Maurice la considéra avec un égarement sans limites. Il passa une de ses +mains sur son front, et puis s'appuya contre le mur, comme un homme qui +va s'évanouir. Mais, peu à peu, sa langue se délia, et il se mit à +accabler la jeune fille d'un torrent d'injures. Jamais jusqu'alors +Maurice lui-même ne se serait supposé capable d'autant de feu, d'autant +de verve, ni d'une telle variété de locutions grossières. La jeune fille +tremblait et chancelait sous cette fureur insensée. + +--Je ne souffrirai point que vous parliez davantage à miss Hazeltine sur +un ton pareil! dit enfin Gédéon, s'interposant avec résolution. + +--Je lui parlerai sur le ton qui me plaira, répliqua Maurice, dans un +nouvel élan de fureur. Je parlerai à cette misérable mendiante comme +elle le mérite! + +--Pas un mot de plus, monsieur, pas un mot!--s'écria Gédéon.--Miss +Hazeltine, poursuivit-il en s'adressant à la jeune fille, vous ne pouvez +pas rester davantage sous le même toit que cet individu! Voici mon bras! +Permettez-moi de vous conduire en un lieu où vous soyez à l'abri de +l'insulte! + +--Monsieur Forsyth, dit Julia, vous avez raison! Je ne saurais rester +ici un seul moment de plus, et je sais que je me confie à un homme +d'honneur! + +Pâle et résolu, Gédéon offrit son bras, et les deux jeunes gens +descendirent les marches du perron, poursuivis par Maurice, qui +réclamait la clef de la porte d'entrée. + +Julia venait à peine de lui remettre son trousseau de clefs, lorsqu'un +fiacre vide passa rapidement devant eux. Il fut hélé, simultanément, par +Maurice et par Gédéon. Mais, au moment où le cocher arrêtait son cheval, +Maurice se précipita dans la voiture. + +--Dix sous de pourboire! cria-t-il. Gare de Waterloo, aussi vite que +possible! Dix sous pour vous! + +--Mettez un shilling, monsieur! dit le cocher. L'autre gentleman m'a +retenu avant vous! + +--Eh bien! soit, un shilling!--cria Maurice, tout en songeant, à part +lui, qu'il examinerait de nouveau la question en arrivant à la gare. Et +le cocher fouetta sa bête, et le fiacre tourna au premier coin de rue. + + + + +VI + +LES TRIBULATIONS DE MAURICE + +(_Première Partie_) + + +Pendant que le fiacre filait par les rues de Londres, Maurice +s'évertuait à rallier toutes les forces de son esprit. 1º le baril +contenant le cadavre s'était égaré; 2º il y avait nécessité absolue à le +retrouver. Ces deux points étaient clairs; et si, par une chance +providentielle, le baril se trouvait encore à la gare, tout pouvait +aller bien. Si le baril n'était pas à la gare, et qu'il se trouvât déjà +entre les mains d'autres personnes l'ayant reçu par erreur, la chose +prenait une tournure plus fâcheuse. Les personnes qui reçoivent des +colis dont elles ne s'expliquent pas la nature sont en général portées à +les ouvrir tout de suite. L'exemple de Miss Hazeltine (que Maurice +maudit une fois de plus) ne confirmait que trop ce principe général. Et +si quelqu'un avait déjà ouvert le baril... «Seigneur Dieu!» s'écria +Maurice à cette pensée, en portant la main à son front tout gonflé de +sueur. + +La première conception d'un manquement à la loi a volontiers, pour +l'imagination, quelque chose d'excitant: le projet, encore à l'état +d'ébauche, s'offre sous des couleurs vives et attrayantes. Mais il n'en +est pas de même lorsque, plus tard, l'attention du criminel se tourne +vers ses rapports possibles avec la police. Maurice, à présent, se +disait qu'il n'avait peut-être pas suffisamment pris en considération +l'existence de la police, lorsqu'il s'était embarqué dans son +entreprise. «Je vais avoir à jouer très serré!» songea-t-il; et un petit +frisson de peur courut tout le long de son épine dorsale. + +--Les grandes lignes, ou la banlieue? lui demanda tout à coup le cocher, +à travers le petit guichet du plafond. + +--Grandes lignes! répondit Maurice. Après quoi il décida que cet homme +aurait, tout de même, son shilling de pourboire. + +«Ce serait folie d'attirer l'attention sur moi en ce moment!» se dit-il. +«Mais la somme que cette affaire-là va me coûter, au bout du compte, +commence à me faire l'effet d'un cauchemar!» + +Il traversa la salle des billets, et, misérablement, erra sur le quai. +Il y avait, en cet instant, un petit arrêt dans le mouvement de la gare; +peu de gens sur le quai, à peine quelques voyageurs attendant, çà et là. +Maurice constata qu'il n'attirait point l'attention, ce qui lui parut +une chose excellente; mais, d'autre part, il songea que son enquête +n'avançait pas beaucoup. De toute nécessité, il devait faire quelque +chose, risquer quelque chose: chaque instant qui passait ajoutait au +danger. Enfin, recueillant tout son courage, il arrêta un porteur et lui +demanda si, par hasard, il ne se souvenait pas d'avoir vu arriver un +baril, au train du matin: ajoutant qu'il était anxieux de se renseigner, +car le baril appartenait à un de ses amis. «Et l'affaire est des plus +importantes, ajouta-t-il encore, car ce baril contient des +échantillons!» + +--Je n'étais pas là ce matin, monsieur, répondit le porteur; mais je +vais demander à Bill. Hé! Bill! dis-donc, te souviens-tu d'avoir vu +arriver de Bournemouth, ce matin, un baril contenant des échantillons? + +--Je ne peux rien dire au sujet des échantillons! répliqua Bill. Mais le +bourgeois qui a reçu le baril nous a fait un joli tapage! + +--Quoi? Comment? s'écria Maurice, en même temps que, fiévreusement, il +glissait deux sous dans la main du porteur. + +--Eh bien! monsieur, il y a un baril qui est arrivé à une heure trente, +et qui est resté au dépôt jusque vers les trois heures. A ce moment-là, +voilà qu'arrive un petit homme, d'un air tout malingre.--j'ai bien idée +que ce doit être quelque vicaire,--et qu'il me dit: «Vous n'auriez pas +reçu quelque chose pour Pitman?»--William Bent Pitman, si je me rappelle +bien le nom.--«Je ne sais pas au juste, monsieur, que je lui réponds; +mais je crois bien que c'est le nom qui est écrit sur ce baril!» Le +petit homme va voir le baril, et fait une mine ahurie quand il aperçoit +l'adresse. Et le voilà qui se met à nous reprocher de ne pas lui avoir +apporté ce qu'il voulait. «Eh! peu m'importe ce que vous voulez, +monsieur, que je lui dis; mais si c'est vous qui êtes William Bent +Pitman, il faut que vous emportiez ce baril!» + +--Et l'a-t-il emporté? s'écria Maurice, respirant à peine. + +--Eh bien! monsieur, reprit tranquillement Bill, il paraît que c'était +une grande caisse d'emballage que ce monsieur attendait. Et cette caisse +est bien arrivée; je le sais, parce que c'est le plus grand colis que +j'aie jamais vu. Alors, en apprenant ça, ce Pitman a de nouveau fait la +grimace. Il a demandé à parler au chef de service, et on a fait venir +Tom, le facteur, celui qui avait conduit la caisse. Eh bien! +monsieur--poursuivit Bill avec un sourire--jamais je n'ai vu un homme +dans un état pareil! Ivre-mort, monsieur! A ce que j'ai cru comprendre, +il y avait eu un monsieur, évidemment fou, qui avait donné à ce brave +Tom une livre sterling de pourboire, et voilà d'où était venu tout le +mal, comprenez-vous? + +--Mais enfin, qu'est-ce qu'il a dit? haleta Maurice. + +--Ma foi! monsieur, il n'était guère en état de dire grand'chose! +répondit Bill. Mais il a offert de se battre à coups de poing avec ce +Pitman pour une pinte de bière. Il avait perdu son livre, aussi, et ses +reçus; et son compagnon était encore plus saoul que lui, si possible. +Oh! monsieur, ils étaient tous les deux comme... comme des lords! Et le +chef de service leur a réglé leur compte séance tenante. + +«Allons! voilà qui n'est point si mauvais!» songea Maurice, avec un +soupir de soulagement. Puis, s'adressant au porteur: + +--Et ainsi, ces deux hommes n'ont pas pu dire où ils avaient conduit la +caisse? + +--Non, répondit Bill, ni ça ni autre chose! + +--Et... qu'est-ce qu'a fait Pitman? demanda Maurice. + +--Il a emporté le baril dans un fiacre à quatre roues, répondit Bill. Le +pauvre homme était tout tremblant. Je ne crois pas qu'il ait beaucoup de +santé! + +--Et ainsi, murmura Maurice, le baril est parti? + +--De ça, vous pouvez en être bien sûr! dit le porteur. Mais vous feriez +mieux de voir le chef de service! + +--Oh! pas du tout, la chose n'a aucune importance! protesta Maurice. Ce +baril ne contenait que des échantillons! + +Et il se hâta d'opérer sa sortie. + +Enfermé dans un fiacre, une fois de plus, il s'efforça de jeter un +nouveau regard d'ensemble sur sa position. «Supposons, se dit-il, +supposons que j'accepte ma défaite et aille tout de suite déclarer la +mort de mon oncle!» Il y perdrait la tontine, et, avec celle-ci, sa +dernière chance de recouvrer ses 7.800 livres. Mais, d'autre part, +depuis le shilling de pourboire donné au cocher de fiacre, il avait +commencé à constater que le crime était coûteux dans sa pratique, et, +depuis la perte du baril, que le crime était incertain dans ses +conséquences. Avec calme, d'abord, puis sans cesse avec plus de chaleur, +il envisagea les avantages qu'il y aurait pour lui à abandonner son +entreprise. Cet abandon impliquait pour lui une perte d'argent: mais, en +somme, et après tout, pas une très grosse perte: celle seulement de la +tontine, sur laquelle il n'avait jamais compté tout à fait. Il retrouva +au fond de sa mémoire certains traits établissant qu'en effet jamais il +n'avait cru bien sérieusement aux profits de la tontine. Non, jamais il +n'y avait cru, jamais il n'avait eu l'espoir certain de recouvrer ses +7.800 livres; et, s'il s'était embarqué dans cette aventure, c'était +uniquement pour parer à la déloyauté, trop manifeste, de son cousin +Michel. Il le voyait clairement à présent: mieux valait pour lui se +retirer au plus vite de l'aventure, pour transporter tous ses efforts +sur l'affaire des cuirs... + +--Seigneur! s'écria-t-il tout à coup en bondissant dans son fiacre comme +un diable dans sa boîte à malice. Seigneur! Mais je n'ai pas seulement +perdu la tontine! J'ai encore perdu l'affaire des cuirs par-dessus le +marché! + +Pour monstrueux que fût le fait, il était rigoureusement vrai. Maurice +n'avait point pouvoir pour signer, au nom de son oncle. Il ne pouvait +pas même émettre un chèque de trente shillings. Aussi longtemps qu'il +n'aurait pas produit une preuve légale de la mort de son oncle, il +n'était qu'un paria sans le sou: et, dès qu'il aurait produit cette +preuve légale, le bénéfice de la tontine était, pour lui, +irrémédiablement perdu! Mais bah! Maurice n'avait pas le droit +d'hésiter! Il devait laisser tomber la tontine comme un marron trop +chaud, et concentrer toutes ses forces sur la maison de cuirs, ainsi que +sur le reste de son petit, mais légitime, héritage! Sa résolution fut +prise en un instant. Mais, dès l'instant suivant, soudain, se découvrit +à lui l'étendue tout entière de sa calamité. Déclarer la mort de son +oncle, il ne le pouvait pas! Depuis que le cadavre s'était perdu, +l'oncle Joseph était (au point de vue de la loi) devenu immortel. + +Il n'y avait pas au monde une voiture assez grande pour contenir Maurice +avec son désespoir. Le pauvre garçon fit arrêter le fiacre, descendit, +paya, et se mit à marcher il ne savait où. + +--Je commence à croire que je me suis embarqué dans cette affaire avec +trop de précipitation! se dit-il, avec un soupir funèbre. Je crains que +l'affaire ne soit trop compliquée pour un homme de mes capacités +intellectuelles! + +Tout à coup, un des aphorismes de son oncle Joseph lui revint à +l'esprit: «Si vous voulez penser clairement, couchez vos arguments par +écrit!» répétait volontiers le vieillard. «Hé! cette vieille bête avait +tout de même quelques bonnes idées! songea Maurice. Je vais employer son +système, pour voir!» + +Il entra dans une taverne, commanda du fromage, du pain, de quoi écrire, +et s'installa solennellement devant une feuille de papier blanc. Il +essaya la plume; chose à peine croyable, elle allait parfaitement. Mais +qu'allait-il écrire? + +--J'y suis! s'écria enfin Maurice. Je vais faire comme Robinson Crusoé, +avec ses deux colonnes! + +Aussitôt il plia son papier, conformément à ce modèle classique, et +commença ainsi: + + MAUVAIS BON + + 1. J'ai perdu le corps de mon 1. Mais Pitman l'a trouvé. + oncle. + +--Halte-là! se dit Maurice. Je me laisse entraîner trop loin par le +génie de l'antithèse. Recommençons: + + MAUVAIS BON + + 1. J'ai perdu le corps de mon 1. Mais, de cette façon, je + oncle. n'ai plus à m'inquiéter de + l'enterrer. + + 2. J'ai perdu la tontine. 2. Mais je puis encore la + sauver si Pitman fait disparaître + le corps, et que je trouve un + médecin tout à fait sans scrupules. + + 3. J'ai perdu le commerce de 3. Mais je ne les ai point perdus + cuirs, et tout le reste de la si Pitman livre le corps à la + succession de mon oncle. police. + +«Oui, mais, en ce cas, je vais en prison! J'oubliais cela! songea +Maurice. Au fait, je crois que je ferai mieux de ne pas m'arrêter à +cette hypothèse. Les gens qui n'ont rien à craindre pour eux-mêmes sont +à l'aise pour recommander aux autres d'envisager toutes les pires +extrémités: mais j'estime que, dans un cas comme celui-ci, mon premier +devoir est d'éviter toute occasion de me décourager. Non, il doit y +avoir une autre réponse au numéro 3 de droite! Il doit y avoir un _bon_ +faisant contrepoids à ce _mauvais_! Ou bien, sans cela, à quoi servirait +l'invention de cette double colonne? Eh! par saint Georges, j'y suis! La +réponse au numéro 3 est exactement la même qu'au numéro 2!» + +Et il se hâta de récrire le passage: + + MAUVAIS BON + + 3. J'ai perdu le commerce de 3. Mais je ne les ai point perdus + cuirs, et tout le reste de la si je parviens à découvrir un + succession de mon oncle. médecin qui soit tout à fait sans + scrupules. + +«Ce médecin vénal est décidément bien à désirer pour moi! se dit-il. +J'ai besoin de lui, d'abord, pour me donner un certificat attestant que +mon oncle est mort, afin que je puisse reprendre l'affaire des cuirs; et +puis j'ai besoin de lui pour me donner un certificat attestant que mon +oncle est vivant... Mais voilà de nouveau que je tombe dans une +antinomie!» + +Et il revint à ses confrontations: + + MAUVAIS BON + + 4. Je n'ai presque plus 4. Mais il y en a beaucoup, à la + d'argent. Banque. + + 5. Oui, mais je ne peux pas 5. Mais... Au fait, cela paraît + toucher l'argent qui est à malheureusement incontestable. + la Banque. + + 6. J'ai laissé dans la poche 6. Mais, pour peu que Pitman soit + de l'oncle Joseph le chèque un malhonnête homme, la découverte + de huit cent livres. de ce chèque le décidera à garder la + chose secrète et à jeter le corps à + l'égout. + + 7. Oui, mais si Pitman est 7. Oui, mais si je ne me trompe pas + un malhonnête homme et qu'il dans ma conjecture au sujet de + découvre le chèque, il saura l'oncle Masterman, je pourrai, à mon + qui est l'oncle Joseph, et tour, faire chanter mon cousin + pourra me faire chanter. Michel. + + 8. Mais je ne puis pas faire 8. Tant pis! + chanter Michel avant d'avoir + des preuves de la mort de son + père. (Et puis, faire chanter + Michel ne laisse pas d'être + une entreprise assez + dangereuse.) + + 9. La maison de cuirs aura 9. Mais la maison de cuirs est un + bientôt besoin d'argent pour bateau qui se noie. + les dépenses courantes, et + je n'en ai pas à donner. + + 10. Oui, mais ce n'en est pas 10. Exact. + moins le seul bateau qui + me reste. + + 11. Jean aura bientôt besoin 11. + d'argent, et je n'en ai pas + à lui donner. + + 12. Et le médecin vénal voudra 12. + se faire payer d'avance. + + 13. Et si Pitman est malhonnête 13. + et ne m'envoie pas en prison, + il exigera de moi des sommes + énormes. + +--Oh! mais je vois que l'affaire est bien unilatérale! s'écria Maurice. +Décidément, cette méthode n'a pas autant de valeur que j'avais supposé! + +Il chiffonna la feuille de papier et la mit dans sa poche: puis, +aussitôt, il la retira de sa poche, la déplia, et la relut d'un bout à +l'autre. + +--D'après ce résumé des faits, se dit-il, je vois que c'est au point de +vue financier que ma position est le plus faible. N'y aurait-il donc +vraiment aucun moyen de trouver des fonds? Dans une grande ville comme +Londres, et entouré de toutes les ressources de la civilisation, on ne +me fera pas croire qu'une chose aussi simple me soit impossible. Allons! +allons! pas tant de précipitation! D'abord, n'y a-t-il rien que je +puisse vendre? Ma collection de bagues à cachets? + +Mais à la pensée de se séparer de ces chers trésors, Maurice sentit que +le sang lui affluait aux joues. + +--Non! j'aimerais mieux mourir! se dit-il. + +Et, jetant sur la table une pièce d'un shilling, il s'enfuit dans la +rue. + +--Il faut absolument que je trouve des fonds! reprit-il. Mon oncle étant +mort, l'argent déposé à la banque est à moi: je veux dire qu'il devrait +être à moi, sans cette maudite fatalité qui me poursuit depuis que +j'étais un orphelin en tutelle! Je sais bien ce que ferait, à ma place, +tout autre homme dans la chrétienté! Tout autre homme, à ma place, +ferait des faux: excepté que, dans mon cas, cela ne pourrait pas +s'appeler des faux, puisque l'oncle Joseph est mort, et que l'argent +m'appartient. Quand je pense à cela, quand je pense que mon oncle est +mort sous mes yeux, et que je ne peux pas prouver qu'il est mort, ma +gorge se serre en présence d'une telle injustice! Autrefois, je me +sentais rempli d'amertume au souvenir de mes 7.800 livres: qu'était-ce +que cette misérable somme, en comparaison de ce que je perds à présent? +C'est-à-dire que, jusqu'au jour d'avant-hier, j'étais parfaitement +heureux!» + +Et Maurice arpentait les trottoirs, avec de profonds soupirs. + +«Et puis ce n'est pas tout! songeait-il. Mais pourrai-je faire ces faux? +Arriverai-je à contrefaire l'écriture de mon oncle? En serai-je capable? +Pourquoi n'ai-je pas pris plus de leçons d'écriture, quand j'étais +enfant? Ah! comme je comprends maintenant les admonitions de mes +professeurs, nous prédisant que nous regretterions plus tard de n'avoir +pas mieux profité de leurs enseignements! Ma seule consolation est que, +même si j'échoue, je n'aurai rien à craindre,--de la part de ma +conscience, du moins. Et si je réussis, et que Pitman soit le noir +coquin que je suppose, eh bien! je n'aurais plus qu'à essayer de +découvrir un médecin vénal, chose qui ne doit pas être difficile à +découvrir dans une ville comme Londres. La ville doit en être remplie, +c'est bien certain! Je ne vais pas, bien sûr! mettre une annonce dans +les journaux pour demander un médecin à corrompre: non, je n'aurai qu'à +entrer tour à tour chez différents médecins, à les juger d'après leur +accueil, et puis, quand j'en aurai trouvé un qui me paraîtra pouvoir me +convenir, à lui exposer simplement mon affaire... Encore que, même cela, +au fond, ce soit une démarche assez délicate!» + +Après de longs détours, il se trouvait aux environs de John Street; il +s'en aperçut tout à coup et résolut de rentrer chez lui. Mais, pendant +qu'il faisait tourner la clef dans la serrure, une nouvelle réflexion +mortifiante lui vint à l'esprit: «Cette maison même n'est pas à moi, +tant que je ne pourrai pas prouver la mort de mon oncle!» se dit-il. Et +il referma si violemment la porte, derrière lui, que tous les +contrevents des fenêtres claquèrent. + +Dans les ténèbres du vestibule, par un comble de malchance, Maurice fit +un faux pas, et tomba lourdement sur le socle de l'_Hercule_. La vive +douleur qu'il ressentit acheva de l'exaspérer. Dans un accès soudain de +fureur impulsive, il saisit le marteau que Gédéon Forsyth avait laissé à +terre, et, sans voir ce qu'il faisait, asséna un coup dans la direction +de la statue. Il entendit un craquement sec. + +«Mon Dieu! qu'est-ce que j'ai encore fait?» gémit Maurice. Il alluma une +allumette et courut chercher un bougeoir, dans la cuisine. «Oui, se +dit-il en considérant, à la lueur de sa bougie, le pied de l'_Hercule_, +qu'il venait de briser, oui, je viens de mutiler un chef-d'oeuvre +antique. Je vais en avoir pour des milliers de livres!» + +Mais, tout à coup, un espoir sauvage l'illumina: «Voyons un peu! +reprit-il. Je suis débarrassé de Julia; je n'ai rien à démêler avec cet +idiot de Forsyth; les porteurs étaient ivres-morts; les deux camionneurs +ont été congédiés; parfait! Je vais simplement tout nier! Ni vu, ni +connu; je dirai que je ne sais rien!» + +Dès la minute suivante, il était debout, de nouveau, en face de +l'_Hercule_, les lèvres serrées, brandissant dans sa main droite le +marteau à casser le charbon, et, dans l'autre main, un massif +hache-viande. Une minute encore, et il s'attaqua résolument à la caisse +d'emballage. Deux ou trois coups bien appliqués lui suffirent pour +achever le travail de Gédéon: la caisse se brisa, se répandit sur +Maurice en une averse de planches suivie d'une avalanche de paille. + +Et alors le marchand de cuirs put apprécier pleinement la difficulté de +la tâche qu'il avait entreprise; peu s'en fallut qu'il ne perdît +courage. Il était seul; il ne disposait que d'armes insignifiantes; il +n'avait aucune expérience de l'art du mineur ni de celui du casseur de +pierres; comment parviendrait-il à avoir raison d'un monstre colossal, +tout en marbre, et assez solide pour s'être conservé intact depuis +(peut-être) Phidias? Mais la lutte était moins inégale qu'il ne +l'imaginait dans sa modestie; d'un côté, la force matérielle, oui, mais, +de l'autre côté, la force morale, cette flamme héroïque qui assure la +victoire. + +--Je finirai bien par t'abattre tout de même, sale grosse bête! cria +Maurice, avec une passion pareille à celle qui devait animer jadis les +vainqueurs de la Bastille. Je finirai par t'abattre, entends-tu, et pas +plus tard que cette nuit! Je ne veux pas de toi dans mon antichambre! + +Le visage de l'_Hercule_, avec son indécente expression de jovialité, +excitait tout particulièrement la rage de Maurice: et ce fut par +l'attaque du visage qu'il ouvrit ses opérations. La hauteur du demi-dieu +(car le socle lui-même était fort élevé) risquait de constituer, pour +l'assaillant, un obstacle sérieux. Mais, dès cette première escarmouche, +l'intelligence affirma son triomphe sur la matière. Maurice se rappela +que son oncle défunt avait, dans sa bibliothèque, un petit escalier +mobile, sur lequel il faisait monter Julia pour prendre des livres aux +rayons supérieurs. Il courut chercher ce précieux instrument de guerre, +et bientôt, avec le hache-viande, il eut la joie de décapiter son +stupide ennemi. + +Deux heures plus tard, ce qui avait été l'image d'un immense portefaix +n'était plus qu'un informe amas de membres brisés. Le torse s'appuyait +contre le piédestal, le visage tournait son ricanement vers l'escalier +du sous-sol; les jambes, les bras, les mains, gisaient pêle-mêle dans la +paille, encombrant le vestibule. Une demi-heure plus tard encore, tous +les débris se trouvaient déposés dans un coin de la cave; et Maurice, +avec un délicieux sentiment de triomphe, considérait la scène où avaient +eu lieu ses exploits. Oui, désormais, il allait pouvoir nier en toute +sécurité: rien dans le vestibule, à cela près qu'il était dans un état +de délabrement extraordinaire, ne trahissait plus le passage d'un des +plus gigantesques produits de la sculpture antique. Mais ce fut un +Maurice bien fatigué qui, vers une heure du matin, se laissa tomber sur +son lit, sans avoir même la force de se dévêtir. Ses bras et ses épaules +lui faisaient affreusement mal; les paumes de ses mains brûlaient; ses +jambes refusaient de se plier. Et longtemps Morphée tarda à venir +visiter le jeune héros; et, au premier rayon de l'aube, déjà Morphée de +nouveau l'avait fui. + +La matinée s'annonçait lamentablement. Un vilain vent d'est hurlait dans +la rue; à tout moment les fenêtres vibraient sous des douches de pluie, +et Maurice, en s'habillant, sentait des courants d'air glacé lui frôler +les jambes. + +«Tout de même, se dit-il avec une amère tristesse, tout de même, étant +donné ce que j'ai déjà à supporter, j'aurais au moins le droit d'avoir +du beau temps!» + +Il n'y avait pas de pain dans la maison; car miss Hazeltine (comme +toutes les femmes, quand elles vivent seules) ne s'était nourrie que de +gâteaux. Mais Maurice finit par découvrir une tranche de biscuit qui, +assaisonnée d'un grand verre d'eau, lui constitua un semblant de +déjeuner; après quoi, il se mit résolument à l'ouvrage. + +Rien n'est plus curieux que le mystère des signatures humaines. Que vous +signiez votre nom avant ou après vos repas, pendant une indigestion ou +en état de faim, pendant que vous tremblez pour la vie d'un enfant ou +lorsque vous venez de gagner aux courses, dans le cabinet d'un juge +d'instruction ou sous les yeux de votre bien-aimée; pour le vulgaire, +vos signatures différeront l'une de l'autre; mais pour l'expert, pour le +graphologue, pour le caissier de banque, elles resteront toujours un +seul et même phénomène, comme l'étoile du Nord pour les astronomes. + +Et Maurice savait cela. Les entretiens de son oncle Joseph lui avaient +fait entrer (de force) dans la tête la théorie de l'écriture, comme +aussi la théorie de cet art ingénieux du faux en écritures, où il +s'occupait maintenant à préparer ses débuts. Mais,--heureusement pour le +bon ordre des transactions commerciales,--le faux en écritures est +surtout affaire de pratique. Et pendant que Maurice était assis à sa +table, ce jour-là, entouré de signatures authentiques de son oncle et +d'essais d'imitation, hélas! pitoyables, plus d'une fois il fut sur le +point de désespérer; de temps en temps, le vent lui envoyait un +mugissement lugubre, par la cheminée; de temps en temps, se répandait +sur Bloomsbury une brume si épaisse qu'il avait à se lever de son +fauteuil pour rallumer le gaz; autour de lui régnaient la froideur et le +désordre d'une maison longtemps inhabitée,--le plancher sans tapis, le +sofa encombré de livres et de linge, les plumes rouillées, le papier +glacé d'une épaisse couche de poussière; mais tout cela n'était que de +petites misères _à côté_, et la vraie source de la dépression de Maurice +consistait dans ces faux avortés qui, peu à peu, commençaient à épuiser +toute la provision du papier à lettres. + +«C'est la chose la plus extraordinaire du monde!» gémissait-il. «Tous +les éléments de la signature y sont, les jambages, les liaisons; et +l'ensemble s'obstine à ne pas marcher! Le premier commis de banque venu +flairera le faux! Allons, je vois que je vais avoir à calquer!» + +Il attendit la fin d'une averse, s'appuya contre la fenêtre, et, à la +vue de tout John Street, calqua la signature de son oncle. Encore n'en +produisit-il qu'un bien pauvre décalque, timide, maladroit, avec toute +sorte d'hésitations et de reprises dénonciatrices. + +«N'importe! Il faudra que cela passe! se dit-il en considérant +tristement son oeuvre. De toute façon, l'oncle Joseph est mort!» + +Après quoi il remplit le chèque, ainsi orné d'une fausse signature: +_deux cents livres sterling_, y inscrivit-il; et il courut à la banque +Anglo-Patagonienne, où étaient déposés les fonds de la maison de cuirs. + +Là, de l'air le plus indifférent qu'il put se donner, il présenta son +faux au gros Ecossais roux à qui il avait affaire, d'habitude, lorsqu'il +venait toucher ou déposer des fonds. L'Ecossais parut surpris à la vue +du chèque; puis il le retourna dans un sens et dans l'autre, examina +même la signature à travers une loupe; et sa surprise sembla se changer +en un sentiment plus défavorable encore. «Voudriez-vous m'excuser un +moment?» dit-il enfin au malheureux Maurice, en s'enfonçant dans les +plus lointaines profondeurs de la maison de banque. Et, lorsqu'il +revint, après un intervalle assez long, il était accompagné d'un de ses +chefs, un petit monsieur vieillot et grassouillet, mais, cependant, de +ceux dont on dit qu'ils sont «hommes du monde jusqu'au bout des doigts». + +--M. Maurice Finsbury, je crois? demanda le petit homme du monde en +mettant son lorgnon sur son nez pour mieux voir Maurice. + +--Oui, monsieur! répondit Maurice en tremblant. Y a-t-il... est-ce qu'il +y a quelque chose qui ne va pas? + +--C'est que... voilà ce que c'est, monsieur Finsbury: nous sommes un peu +étonnés de recevoir ceci! expliqua le banquier, en désignant le chèque. +Pas plus tard qu'hier, nous avons été prévenus de n'avoir plus à vous +délivrer d'argent! + +--Prévenus! s'écria Maurice. + +--Par votre oncle lui-même! poursuivit le banquier. Et nous avons +également escompté à monsieur votre oncle un chèque de... voyons! de +combien était le chèque, monsieur Bell? + +--De huit cents livres, monsieur Judkin! répondit l'employé. + +--Bent Pitman! murmura Maurice, dont les jambes chancelaient. + +--Comment, monsieur? Je n'ai pas entendu! dit M. Judkin. + +--Oh! ce n'est rien... une simple façon de parler! + +--J'espère qu'il ne vous arrive rien de fâcheux, monsieur Finsbury? dit +aimablement M. Bell. + +--Tout ce que je puis vous dire--proféra Maurice avec un ricanement +sinistre,--c'est que la chose est absolument impossible! Mon oncle est à +Bournemouth, malade, incapable de remuer! + +--Vraiment! fit M. Bell, en reprenant le chèque des mains de son chef. +Mais ce chèque est daté d'aujourd'hui, et de Londres! Comment +expliquez-vous cela, monsieur? + +--Oh! c'est une erreur de date! bredouilla Maurice, pendant qu'un vif +afflux de sang lui colorait le visage. + +--Sans doute! sans doute! lui dit M. Judkin, en fixant de nouveau sur +lui son terrible regard. + +--Et puis, risqua Maurice, si même vous ne pouvez pas me remettre de +grosses sommes, ceci n'est qu'une bagatelle... ces deux cents livres! + +--Sans doute, monsieur Finsbury! répondit M. Judkin. Ce que vous dites +est vrai; et, si vous insistez, je ne manquerai pas de soumettre votre +demande à notre conseil d'administration. Mais je crains bien... en un +mot, monsieur Finsbury, je crains que cette signature ne soit pas aussi +correcte que nous sommes en droit de la désirer... + +--Oh! cela n'a aucune importance! murmura précipitamment Maurice. Je +vais demander à mon oncle de la recommencer. Voyez-vous, poursuivit-il +en reprenant un peu d'assurance,--voyez-vous, monsieur, mon oncle est si +souffrant qu'il n'a pas eu la force de signer ce chèque sans recourir à +mon assistance; et j'imagine que les différences dans la signature +viennent de ce que j'ai dû lui tenir la main. + +M. Judkin lança un regard aigu, droit dans les yeux de Maurice. Puis il +se retourna vers M. Bell. + +--Eh bien! dit-il, je commence à croire que nous avons été dupés, hier, +par un escroc qui a réussi à se faire passer pour M. Joseph! Dites à +Monsieur votre oncle que nous allons tout de suite avertir la police! +Quant à ce chèque, je suis désolé d'avoir à vous répéter que, en raison +de la manière dont il a été signé, la banque ne peut pas prendre sur +elle... notre responsabilité... vous nous excuserez! + +Et il tendit le chèque à Maurice, à travers le comptoir. Maurice le +saisit machinalement: sa pensée était tout entière à un autre sujet. + +--Dans un cas comme celui-là, dit-il, la perte incombe uniquement à +nous, c'est-à-dire à mon oncle et à moi! + +--Pas du tout, monsieur, pas du tout! C'est la banque qui est +responsable. Ou bien nous recouvrerons ces huit cents livres, ou bien +nous vous les rembourserons sur nos profits et pertes: vous pouvez y +compter! + +Le nez de Maurice s'allongea encore; puis un nouveau rayon d'espoir +s'offrit à lui. + +--Ecoutez! dit-il. Laissez-moi le soin de régler cette affaire! Je m'en +charge. J'ai une piste! Et puis, les détectives, ça coûte si cher! + +--La banque ne l'entend pas ainsi, monsieur! répliqua M. Judkin. La +banque supportera tous les frais de l'enquête; nous dépenserons tout +l'argent qu'il faudra. Un escroc non découvert constitue un danger +permanent. Nous éclaircirons cette affaire à fond, monsieur Finsbury; +vous pouvez compter sur nous, et vous mettre l'esprit en repos +là-dessus! + +--Eh bien! je prends sur moi toute la perte! déclara hardiment Maurice. +Je vous demande d'abandonner l'affaire! + +A tout prix, il était résolu à empêcher l'enquête. + +--Je vous demande pardon, reprit l'impitoyable M. Judkin; mais vous +n'avez rien à voir dans cette affaire, qui est toute entre nous et +monsieur votre oncle. Si celui-ci partage votre avis, et qu'il vienne +nous le dire, ou qu'il consente à me recevoir auprès de lui... + +--Tout à fait impossible! s'écria Maurice. + +--Eh bien! vous voyez que nous avons les mains liées! Il faut que nous +mettions aussitôt la police en mouvement! + +Maurice, machinalement, replia le chèque et le serra dans son +portefeuille. + +--Bonjour! dit-il. Et il sortit, il s'enfuit de la banque. + +«Je me demande ce qu'ils soupçonnent! songea-t-il. Je n'y comprends +rien! Leur conduite a quelque chose d'inexplicable. Mais, d'ailleurs, +peu importe. Tout est perdu! Le chèque a été touché. La police va être +sur pied. Dans deux heures, cet idiot de Pitman sera en prison, et toute +l'histoire du cadavre figurera dans les journaux du soir!» + +Si, cependant, le pauvre garçon avait pu entendre le dialogue qui avait +eu lieu à la banque, après son départ, il aurait été sans doute moins +effrayé; mais peut-être, en échange, se serait-il senti encore plus +mortifié. + +--Voilà une affaire bien curieuse, monsieur Bell! avait dit M. Judkin. + +--Oui, monsieur, avait répondu M. Bell; mais je crois que nous lui avons +donné une bonne alarme! + +--Oh! nous n'entendrons plus parler de M. Maurice Finsbury! avait repris +M. Judkin. Ce n'était qu'une première tentative de sa part, et nous +avons eu tant de bons rapports avec la maison Finsbury que j'ai cru plus +charitable d'agir doucement. Mais vous pensez bien comme moi, monsieur +Bell, qu'il n'y a pas d'erreur possible sur la visite d'hier? C'est bien +le vieux M. Finsbury lui-même qui est venu toucher ses huit cents +livres, n'est-ce pas? + +--Aucune erreur possible, monsieur! fit M. Bell avec un sourire. C'était +bien M. Finsbury! Il m'a expliqué tout au long les principes de +l'escompte! + +--Fort bien! fort bien! conclut M. Judkin. La prochaine fois que M. +Joseph Finsbury viendra, priez-le de passer dans mon cabinet! Je redoute +un peu sa conversation; mais j'estime, dans le cas présent, que nous +avons absolument le devoir de le mettre en garde! + + + + +VII + +OÙ PITMAN PREND CONSEIL D'UN HOMME DE LOI + + +Norfolk-Street n'est pas une grande rue; et ce n'est pas non plus une +belle rue. On en voit sortir surtout des bonnes à tout faire, sales, +dépeignées, évidemment engagées au rabais: on les voit, le matin, aller +chercher des provisions dans la rue voisine, ou, le soir, se promener de +long en large, écoutant la voix de l'amour. Deux fois par jour, on voit +passer le marchand de _mou_ pour les chats. Parfois un novice joueur +d'orgue de Barbarie se risque dans la rue, et aussitôt se remet en +route, dégoûté. Les jours de fête, Norfolk-Street sert d'arène aux +jeunes _sportsmen_ du voisinage, et les locataires ont l'occasion +d'étudier les diverses méthodes possibles de l'attaque et de la défense +individuelles. Et tout cela, d'ailleurs, n'empêche pas cette rue d'avoir +le droit de passer pour «respectable»; car, étant très courte et très +peu passagère, elle ne contient pas une seule boutique. + +Au temps où se passe l'action de notre récit, le numéro 7 de +Norfolk-Street avait à sa porte une plaque de cuivre avec ces mots: +_W.-D. Pitman, artiste._ Cette plaque ne se faisait pas remarquer par sa +propreté; et de la maison, dans son ensemble, je ne puis pas dire +qu'elle eût rien de particulièrement engageant. Et cependant, cette +maison, à un certain point de vue, était une des curiosités de notre +capitale; car elle avait pour locataire un artiste,--et même un artiste +distingué, n'eût-il, pour le distinguer, que son insuccès,--_à qui +jamais aucune revue illustrée n'avait consacré un article!_ Jamais aucun +graveur sur bois n'avait reproduit «un coin du petit salon» de cette +maison, ni «la cheminée monumentale du grand salon»; aucune jeune dame, +débutant dans les lettres, n'avait célébré «la simplicité pleine de +naturel» avec laquelle le maître W. D. Pitman l'avait reçue, «au milieu +de ses trésors». Mais, d'ailleurs, moi-même, à mon vif regret, je ne +vais pas avoir le loisir de combler cette lacune; car je n'ai affaire +que dans l'antichambre, l'atelier, et le pitoyable «jardin» de +l'esthétique demeure du _maître_ Pitman. + +Le jardin en question possédait une fontaine en plâtre (sans eau, du +reste), quelques fleurs incolores dans des pots, et deux ou trois +statues d'après l'antique, représentant des satyres et des nymphes d'une +exécution plus médiocre que tout ce que mon lecteur pourra imaginer. +D'un côté, ce jardin était ombragé par deux petits ateliers, sous-loués +par Pitman aux plus obscurs et maladroits représentants de notre art +national. De l'autre côté s'élevait un bâtiment un peu moins lugubre, +avec une porte de derrière donnant sur une ruelle; c'était là que M. +Pitman se livrait, chaque soir, aux joies de la création artistique. +Toute la journée, il enseignait l'art à des jeunes filles, dans un +pensionnat de Kensington; mais ses soirées du moins lui appartenaient, +et il les prolongeait fort avant dans la nuit. Tantôt il peignait un +_Paysage avec cascade_, à l'huile; tantôt il sculptait, gratuitement et +de son plein gré (mais «en marbre», comme il aimait à le faire +remarquer), le buste de quelque personnage public; tantôt encore il +modelait en plâtre une nymphe («pouvant servir de lampadaire pour le gaz +dans un escalier, monsieur!») ou bien un _Samuel enfant_, grandeur trois +quarts de nature, qu'on aurait pu lui acheter pour le salon d'un bureau +de nourrices. + +M. Pitman avait étudié autrefois à Paris, et même à Rome, aux frais d'un +marchand de corsets, son cousin, qui malheureusement n'avait pas tardé à +faire faillite; et bien que personne jamais n'eût poussé l'incompétence +artistique jusqu'à lui soupçonner le moindre talent, on avait pu +supposer qu'il avait un peu appris son métier. Mais dix-huit ans +d'enseignement l'avaient dépouillé du maigre bagage de ses +connaissances. Parfois les artistes à qui il sous-louait des ateliers ne +pouvaient s'empêcher de le raisonner; ils lui remontraient, par exemple, +combien c'était chose impossible de peindre de bons tableaux à la +lumière du gaz, ou des nymphes grandeur nature sans le secours d'un +modèle. «Oui, je sais cela! répondait-il. Personne ne le sait mieux que +moi dans tout Norfolk-Street. Et je vous assure que, si j'étais riche, +je n'hésiterais pas à employer les meilleurs modèles de Londres. Mais, +étant pauvre, j'ai dû apprendre à me passer d'eux! Un modèle qui +viendrait de temps à autre, voyez-vous? ne servirait qu'à troubler ma +conception idéale de la figure humaine; loin d'être un avantage, ce +serait un réel danger pour ma carrière d'artiste. Et quant à mon +habitude de peindre à la lumière artificielle du gaz, je reconnais +qu'elle n'est pas sans inconvénients; mais j'ai bien été forcé de +l'adopter, puisque toutes mes journées se trouvent consacrées à des +travaux d'enseignement!» + +Dans l'instant précis où je dois le présenter à mes lecteurs, Pitman se +trouvait seul dans son atelier, sous la lueur mourante d'un morne jour +d'octobre. Il était assis dans un fauteuil Windsor (avec une «simplicité +pleine de naturel», certes), la tête coiffée de son chapeau de feutre +noir. C'était un pauvre petit homme brun, maigre, inoffensif, touchant, +avec ses habits de deuil, avec sa redingote trop longue, son faux-col +droit et bas, avec son aspect vaguement ecclésiastique,--qui l'aurait +été plus nettement encore sans une longue barbe se terminant en pointe. +Et il y avait bien des fils d'argent dans ses cheveux et sa barbe. Il +n'était plus tout jeune, le pauvre homme: et le veuvage, et la pauvreté, +et une humble ambition toujours contrariée, tout cela n'était point fait +pour le rajeunir! + +En face de lui, dans un coin près de la porte, se dressait un solide +baril. Et Pitman avait beau se retourner dans son fauteuil: c'était +toujours ce baril qui s'offrait à ses yeux comme à ses pensées. + +«Dois-je l'ouvrir? Dois-je le renvoyer? Dois-je prévenir de suite M. +Semitopolis!» se demandait-il. «Non! décida-t-il enfin. Ne faisons rien +sans avoir l'avis de M. Finsbury!» Après quoi il se leva et alla +prendre, dans un tiroir, un buvard de cuir, tout usé. Il le posa sur la +table, devant la fenêtre, en tira une feuille de ce papier à lettres +couleur café au lait qui lui servait pour ses relations écrites avec la +directrice du pensionnat où il donnait des leçons, et, laborieusement, +il parvint à rédiger la lettre suivante: + + +«Cher monsieur Finsbury, serait-ce trop présumer de votre obligeance que +de vous prier de venir me voir un moment, ce soir même? Le sujet qui me +préoccupe, et sur lequel j'ai à vous demander conseil, est des plus +importants: car il s'agit de la statue d'_Hercule_, appartenant à M. +Semitopolis, dont j'ai déjà eu l'occasion de vous parler. Je vous écris +dans un grand état d'agitation et d'inquiétude: je crains, en vérité, +que ce chef-d'oeuvre de l'art antique ne se soit égaré. Et j'ai en outre +pour m'affoler une autre perplexité qui, d'ailleurs, se rattache à +celle-là. Veuillez, je vous en prie, excuser l'inélégance de ce +griffonnage, et croyez-moi votre tout dévoué + + «WILLIAM D. PITMAN.» + + +Muni de cette lettre, il se mit en route, et alla sonner à la porte du +numéro 233, dans King's Road, la rue voisine: c'est à cette adresse que +l'avoué Michel Finsbury avait son domicile particulier. Pitman avait +rencontré l'avoué, quatre ans auparavant, à Chelsea, dans une réunion +d'artistes; ils étaient revenus ensemble, étant voisins; et Michel, qui +était, au fond, un excellent garçon, n'avait point cessé, depuis lors, +d'accorder à son petit voisin une amitié un peu dédaigneuse, mais +secourable et sûre. + +--Non! dit la vieille femme de ménage des Finsbury, qui était venue +ouvrir la porte, M. Michel n'est pas encore rentré! Mais vous paraissez +tout mal à l'aise, monsieur Pitman! Venez prendre un verre de sherry, +monsieur, pour vous remonter! + +--Merci, madame! pas aujourd'hui! répondit l'artiste. Vous êtes bien +bonne, mais je me sens trop déprimé pour boire du sherry. Veuillez +seulement, sans faute, remettre ce billet à M. Michel, et priez-le de +passer un instant chez moi! Qu'il vienne par la porte de derrière, +donnant sur la ruelle: je resterai toute la soirée dans mon atelier! + +Et il s'en retourna dans sa rue, et, lentement, rentra chez lui. Au coin +de King's Road, la vitrine d'un coiffeur attira son attention. Longtemps +il considéra la fière, noble, superbe dame en cire qui évoluait au +centre de cette vitrine. Et, à ce spectacle, l'artiste se réveilla en +Pitman, malgré les angoisses de l'homme privé. + +«On a beau jeu à se moquer de ceux qui font ces choses-là! se dit-il; +mais il y a tout de même quelque chose, là-dedans! Il y a, dans cette +figure, un je ne sais quoi d'altier, de grand, de vraiment distingué! +C'est précisément le même je ne sais quoi que j'ai essayé d'exprimer +dans mon _Impératrice Eugénie_!» soupira-t-il. + +Et, tout le long de son chemin, jusqu'à son atelier, il songea à ce «je +ne sais quoi». + +«Ce contact immédiat de la réalité, se dit-il, voilà ce qu'on ne vous +apprend pas à Paris! C'est un art anglais, purement anglais! Allons mon +pauvre vieux, tu t'es laissé encroûter! secoue-toi! Vise plus haut, +Pitman, vise plus haut!» + +Tout le temps de son thé, et, plus tard, pendant qu'il donnait à son +fils sa leçon de violon, l'âme de Pitman oublia ses soucis pour +s'envoler au pays de l'idéal. Et, dès qu'il eut achevé la leçon, il +courut s'enfermer dans son atelier. + +La vue même du baril ne parvint pas à abattre son élan. Il se donna tout +entier à son oeuvre--un buste de M. Gladstone, d'après une photographie. +Avec un succès extraordinaire, il vainquit la difficulté que lui +offrait, en l'absence de tout document, le derrière de la tête de son +illustre modèle; et il allait attaquer les mémorables pointes du col de +chemise, lorsque l'entrée de Michel Finsbury vint brusquement le +rappeler à la réalité. + +--Eh bien! qu'est-ce qu'il y a qui ne va pas? demanda Michel, en +s'avançant vers la cheminée, où Pitman, à son intention, avait préparé +un excellent feu. + +--Aucun mot ne suffirait à vous exprimer mon embarras! dit l'artiste. La +statue de M. Semitopolis n'est pas arrivée, et je crains qu'on ne me +rende responsable de sa perte. Encore n'est-ce pas la question d'argent +qui m'inquiète! Ce qui m'inquiète, monsieur Finsbury, c'est la +perspective du scandale! Cet _Hercule_, comme vous savez, a quitté +l'Italie en contrebande. Les princes romains qui le possédaient +n'avaient pas le droit de s'en dessaisir, et c'est pour détourner les +soupçons que M. Semitopolis m'a demandé, moyennant une petite +commission, de permettre que le colis me fût adressé. Si la statue est +restée en route, tout va se découvrir, et je vais être forcé d'avouer ma +participation à cette illégalité! + +--Voilà qui me paraît une affaire des plus graves! déclara l'avoué. Je +prévois qu'elle va exiger beaucoup de boisson, Pitman! + +--J'ai pris la liberté de... de tout préparer pour vous à cette +intention! répondit l'artiste, en désignant, sur la table, une lampe à +esprit de vin, une bouteille de _gin_, un citron, et des verres. + +Michel se confectionna un grog et offrit un cigare à son ami. + +--Non, merci! dit Pitman. J'avais la faiblesse d'aimer beaucoup le +tabac, autrefois; mais, vous savez, l'odeur est si tenace, sur les +habits! + +--Parfait! dit l'avoué. Maintenant, je suis en état de vous écouter. +Allez-y de votre histoire! + +Et le pauvre Pitman, complaisamment, étala ses angoisses. Il était allé +tout à l'heure à la Gare de Waterloo, espérant y trouver son _Hercule_; +et on lui avait donné, au lieu du colosse attendu, un baril à peine +assez grand pour contenir le _Discobole_. Pourtant, chose tout à fait +extraordinaire, le baril lui était adressé, et venait de +Marseille,--d'où devait venir l'_Hercule_;--et l'adresse était bien de +la main de son correspondant italien. Et puis, chose plus extraordinaire +encore, il avait appris qu'une caisse d'emballage gigantesque était +arrivée par le même train, mais ayant une autre adresse, et une adresse +désormais impossible à découvrir. «Le camionneur chargé de la porter +s'est saoulé, et a répondu à mes questions en des termes que je +rougirais de vous répéter. Il a été aussitôt mis à pied par le chef de +service, qui a, d'ailleurs, été très aimable, et m'a promis de prendre +des renseignements à Southampton. Mais, en attendant, que devais-je +faire? J'ai laissé mon adresse et ai ramené le baril ici; après quoi, me +rappelant un vieil adage, j'ai décidé de ne l'ouvrir qu'en présence de +mon homme de loi. + +--Et c'est tout? fit Michel. Je ne vois pas, dans tout cela, le moindre +sujet d'inquiétude. L'_Hercule_ se sera attardé en route. Il vous +arrivera demain, ou le jour d'après. Et quant à ce +baril,--croyez-moi!--c'est un souvenir d'une de vos jeunes élèves. +Suivant toute probabilité, il contient des huîtres! + +--Oh! ne parlez pas si haut! s'écria le petit artiste. Si l'on vous +entendait vous moquer de ces demoiselles, je perdrais aussitôt ma place. +Et puis, pourquoi m'enverrait-on des huîtres, de Marseille? Et pourquoi +me les aurait-on fait adresser de la main même de M. Ricardi, le +partenaire de M. Semitopolis? + +--Voyons un peu l'objet en question! dit Michel. Roulez-le jusqu'ici, +sous le bec de gaz! + +Les deux hommes roulèrent le baril à travers l'atelier. + +--Le fait est qu'il est bien lourd pour contenir des huîtres! observa +judicieusement Michel. + +--Si nous l'ouvrions, sans plus tarder? proposa Pitman, à qui +l'influence combinée de la conversation et du grog avait rendu toute sa +bonne humeur. + +Après quoi, sans attendre la réponse, il retroussa ses manches comme +pour un concours de boxe, lança dans la corbeille à papier son faux-col +de _clergyman_, et, tenant un ciseau d'une main et un marteau de +l'autre, attaqua vigoureusement le baril mystérieux. + +--Bravo! William Dent! voilà de bon ouvrage! criait Michel. Quel +admirable bûcheron on pourrait faire de vous! Et savez-vous ce que je +crois? Je crois que c'est une de vos jeunes élèves qui, pour parvenir +jusqu'à vous, s'est enfermée elle-même dans ce baril! Est-ce qu'il n'y a +pas une aventure comme ça dans l'histoire de Cléopâtre? Prenez bien +garde à ne pas enfoncer votre ciseau dans la tête de la belle! + +Mais le spectacle de l'activité de Pitman était contagieux. Bientôt +l'avoué ne put plus résister au désir de prendre sa part de la fête. +Jetant son cigare au feu, il arracha les outils des mains de son ami, et +se mit à défoncer le baril, à son tour. Et bientôt la sueur découla, en +gros grains de chapelet, sur son large front; son pantalon, à la +dernière mode, se couvrit de taches de rouille; et tout l'atelier +vibrait à chacun de ses coups. + +Un tonneau bardé de fer n'est point chose facile à ouvrir, même quand on +s'y prend de la bonne façon, mais, quand on ne s'y prend pas de la bonne +façon, il y a bien des chances que, au lieu de s'ouvrir, le tonneau +finisse par se briser tout entier. C'est précisément ce qui arriva au +tonneau en question. Tout à coup, le dernier cercle de fer tomba; et ce +qui avait été un solide baril, un spécimen magnifique de notre +tonnellerie provinciale, ne fut plus qu'un tas confus de planches +cassées. + +Au milieu d'elles, un étrange paquet de couvertures resta debout, +quelques secondes, et puis s'affaissa lourdement sur la dalle de marbre +de la cheminée. Et, en ce même instant, les couvertures s'écartèrent, et +un lorgnon d'écaille vint rouler aux pieds de Pitman effaré. + +--Silence! dit Michel. + +Il courut à la porte de l'atelier, qu'il ferma au verrou. Puis, tout +pâle, il revint vers la cheminée, acheva d'écarter les couvertures, et +recula en frissonnant. + +Il y eut un long silence dans l'atelier. + +--Dites-moi la vérité! demanda enfin Michel, à voix basse. Est-ce vous +qui avez fait ce coup-là? + +Et, du doigt, il désignait le cadavre. + +Le petit artiste ne parvint à émettre que des sons inarticulés. + +Michel versa du _gin_ dans un verre. «Tenez, dit-il, buvez ça! Et n'ayez +pas peur de tout m'avouer! Vous savez que je resterai toujours votre +ami! + +Mais Pitman reposa le verre sur la table sans avoir eu le courage d'y +goûter. + +--Je vous jure devant Dieu, dit-il, que ceci est pour moi un nouveau +mystère! Dans mes pires cauchemars, je n'ai jamais rêvé rien de pareil. +Je vous jure que je ne serais pas homme à écraser une mouche! + +--Ça va bien! répondit Michel avec un profond soupir de soulagement. Je +vous crois, mon pauvre vieux!--Et il serra énergiquement la main de son +ami.--Excusez-moi, reprit-il un moment après: mais l'idée m'était venue +que vous vous étiez peut-être débarrassé de M. Semitopolis! + +--Ma situation n'aurait pas été plus affreuse si même je l'avais fait! +gémit Pitman. Je suis un homme perdu! Tout est fini pour moi! + +--En premier lieu, dit Michel, éloignons ceci de notre vue: car je dois +vous avouer, mon cher Pitman, que cette visite de votre ami ne me +revient que médiocrement. (Et il frissonnait de nouveau.) Où allons-nous +pouvoir le fourrer? + +--Vous pourriez peut-être transporter la chose dans le cabinet qui est +là, si du moins vous avez le courage d'y toucher! murmura Pitman. + +--Hé! mon pauvre Pitman, il faut bien que l'un de nous deux ait ce +courage, et je crains que ce ne soit pas vous qui l'ayez jamais! Passez +de l'autre côté de la table, tournez le dos, et préparez-moi un grog! +C'est ce qu'on appelle la division du travail! + +Deux minutes après, Pitman entendit refermer la porte du cabinet. + +--Là! déclara Michel. Voilà qui a tout de suite un air plus intime! Vous +pouvez vous retourner, intrépide Pitman! Est-ce mon grog?--demanda-t-il +en prenant un verre des mains de l'artiste. + +--Mais, que le ciel me pardonne, c'est une limonade! + +--Oh! Finsbury, par pitié, qu'allons-nous faire de cela? murmura Pitman +en posant sa main sur l'épaule de son ami. + +--Ce que nous allons en faire? L'enterrer au milieu de votre jardin, et, +par-dessus, ériger une de vos statues en manière de monument funèbre! +Mais, d'abord, mettez-moi un peu de _gin_ là-dedans! + +--Monsieur Finsbury, par pitié, ne vous moquez pas de mon malheur! cria +l'artiste. Vous voyez devant vous un homme qui a été toute sa vie--je +n'hésite pas à le dire--éminemment respectable. A l'exception de la +petite contrebande de l'_Hercule_ (et de cela même je me repens +humblement!) jamais je n'ai rien fait qui ne pût être étalé au grand +jour. Jamais je n'ai redouté la lumière! gémit le petit homme. Et +maintenant, maintenant... + +--Allons! un peu plus de nerf, mille diables! s'écria Michel. Je vous +assure que des histoires comme celle-là arrivent tous les jours! C'est +la chose la plus commune du monde et la plus insignifiante! Si seulement +vous êtes tout à fait sûr de n'avoir pris aucune part à... + +--Quels mots trouverai-je pour vous l'affirmer? commença Pitman. + +--Je vous crois, je vous crois! reprit Michel. On voit bien que vous +n'avez pas l'expérience que supposerait un acte comme celui-là. Mais +voici ce que je voulais dire: si--ou plutôt puisque--vous ne savez rien +du crime, puisque le... l'objet qui se trouve dans votre cabinet n'est +ni votre père, ni votre frère, ni votre créancier, ni votre belle-mère, +ni ce qu'on appelle un «mari outragé»... + +--Oh! monsieur, interjeta Pitman, scandalisé. + +--Puisque, en un mot, poursuivit l'avoué, vous n'avez eu aucun intérêt +possible à ce crime, le champ, devant nous, est entièrement libre. Je +dirai même que le problème est des plus passionnants. Et j'entends vous +aider à le résoudre, Pitman, vous y aider jusqu'au bout! Voyons un peu! +Il y a longtemps que je n'ai pas eu un jour de congé; demain matin, je +préviendrai à mon bureau qu'on ne m'attende pas de toute la journée. De +cette façon tout mon temps vous appartiendra, et nous pourrons remettre +l'affaire en d'autres mains! + +--Que voulez-vous dire? demanda Pitman. En quelles autres mains? Aux +mains d'un inspecteur de police? + +--Au diable l'inspecteur de police! répliqua Michel. Si vous ne voulez +pas employer le moyen le plus court, qui consisterait à enterrer +l'objet, dès ce soir, dans votre jardin, il faudra que nous trouvions +quelqu'un qui consente à l'enterrer dans le sien. Bref, nous aurons à +transmettre le dépôt aux mains de quelqu'un qui possède plus de +ressources avec moins de scrupules. + +--Un _détective_ privé, peut-être? suggéra Pitman. + +--Ecoutez, mon cher, il y a des moments où vous me remplissez de pitié! +répondit l'avocat. Et, à propos, ajouta-t-il sur un autre ton, j'ai +toujours regretté que vous n'eussiez pas un piano, ici, dans votre +caverne! Si vous ne savez pas en jouer vous-même, vos amis pourraient au +moins se distraire en faisant de la musique, pendant que vous seriez +occupé à tripoter de la boue! + +--Je puis me procurer un piano, si cela vous convient! dit nerveusement +Pitman, désireux de plaire. Vous savez, du reste, que je joue un peu du +violon... + +--Oui, je sais cela! dit Michel. Mais qu'est-ce qu'un violon, surtout +étant donnée la manière dont vous en jouez? Non, ce qu'il faut, c'est un +instrument polyphonique! Un bon contre-point, voilà le rêve! Et, en +conséquence, je vais vous dire: puisqu'il est un peu trop tard, ce soir, +pour que vous puissiez acheter un piano, je vais vous en donner un! + +--Je vous remercie beaucoup! répondit Pitman ahuri. Vous voulez me +donner votre piano? Je vous en suis vraiment bien reconnaissant! + +--Mais oui, je vais vous donner un de mes deux pianos, poursuivit +Michel, pour que, demain, l'inspecteur de police s'amuse à faire des +arpèges pendant que ses _détectives_ fouilleront dans votre cabinet! + +Pitman le considérait avec ébahissement. + +--Je plaisante! reprit Michel. Mais, aussi, vous ne comprenez rien sans +qu'on soit forcé de vous mettre tous les points sur les _i_! Attention, +Pitman, suivez bien mon argumentation! Je compte mettre à profit ce +fait--très avantageux, en vérité--que vous et moi nous sommes absolument +innocents du meurtre. Rien ne nous rattache à cet accident que la +présence de... vous savez de quoi. Que nous parvenions à nous +débarrasser de... de cela, et nous n'aurons plus aucune crainte à avoir. +Eh bien! je vais donc vous donner mon piano! Demain, nous arrachons +toutes les cordes, nous déposons... notre ami... à leur place, nous +fermons l'instrument à clef, nous le mettons sur un chariot, et nous +l'introduisons dans le salon d'un jeune monsieur que je connais de vue. + +--Que vous connaissez de vue?... répéta Pitman. + +--Mais surtout, reprit Michel, dont je connais mieux l'appartement qu'il +ne le connaît lui-même. Cet appartement a eu autrefois pour locataire un +de mes amis--je l'appelle «mon ami» pour abréger, il est présentement au +bagne. Je l'ai défendu, je lui ai sauvé la vie, et le pauvre diable, en +récompense, m'a laissé tout ce qu'il avait, y compris les clefs de son +appartement. C'est là que je me propose de transporter votre... mettons: +votre Cléopâtre! Comprenez-vous? + +--Tout cela me semble bien étrange! murmura Pitman. Et qu'adviendra-t-il +de ce pauvre monsieur que vous connaissez de vue? + +--Oh! je fais cela pour son bien! répondit gaiement Michel. Il a besoin +d'une secousse pour lui donner de l'entrain! + +--Mais, mon cher ami, ne croyez-vous pas qu'il tombe sous le risque +d'une accusation de... d'une accusation d'assassinat? balbutia Pitman. + +--Hé! il en sera tout juste au point où nous en sommes! répondit +l'avoué. Il est aussi innocent que vous, je puis vous l'affirmer! Ce qui +fait pendre les gens, mon cher Pitman, c'est moins l'accusation que +cette malheureuse circonstance aggravante qu'on appelle la culpabilité! + +--Mais, vraiment! vraiment! insista Pitman, tout votre plan me paraît si +étrange! Ne vaudrait-il pas mieux, en fin de compte, prévenir la police? + +--Et amener un scandale! riposta Michel. _Le mystère de Norfolk-Street. +Fortes présomptions d'innocence en faveur de Pitman._ Hein! quel effet +cela ferait-il dans votre pensionnat? + +--Cela y aurait pour conséquence mon expulsion immédiate! admit +l'artiste. Oui, sans aucun doute! + +--Et puis, d'ailleurs, dit Finsbury, vous supposez bien que je ne vais +pas m'embarquer dans une affaire comme celle-là sans m'offrir un peu +d'amusement, en échange de mes peines! + +--Oh! mon cher monsieur Finsbury! est-ce là une bonne disposition pour +venir à bout d'une affaire aussi grave? s'écria le malheureux Pitman. + +--Allons! allons! je n'ai dit cela que pour vous remonter! répondit +Michel, imperturbable. Croyez-moi, Pitman, rien n'est tel dans la vie +qu'une judicieuse légèreté! Mais inutile de discuter davantage. Si vous +consentez à suivre mon avis, sortons tout de suite et allons chercher le +piano! Si vous n'y consentez pas, dites-le, et je vous laisserai +terminer la chose à votre fantaisie! + +--Vous savez bien que je dépends absolument de vous! répondit Pitman. +Mais, oh! oh! quelle nuit je vais avoir à passer, avec cette... cette +horreur dans mon atelier! Comment vais-je pouvoir penser à cela, sur mon +oreiller? + +--En tout cas, mon piano sera dans votre atelier aussi! répondit Michel. +Pensez à lui, ça fera contrepoids! + +Une heure après, une charrette pénétra dans la ruelle; et le piano de +Michel, un Erard à grande queue, d'ailleurs très défraîchi, fut déposé +par les deux amis dans l'atelier de Pitman. + + + + +VIII + +OÙ MICHEL S'OFFRE UN JOUR DE CONGÉ + + +A huit heures sonnantes, le lendemain matin, Michel sonna à la porte de +l'atelier. Il trouva l'artiste pitoyablement changé, blêmi, voûté, +affaissé, avec des yeux hagards, qui sans cesse se dirigeaient vers la +porte du petit cabinet de débarras. Et Pitman, de son côté, fut bien +plus surpris encore du changement qu'il découvrait chez son ami. Michel, +d'ordinaire,--peut-être l'ai-je déjà dit?--se piquait d'être vêtu à la +dernière mode, et le fait est que sa mise était toujours d'une élégance +irréprochable, à cela près qu'elle lui donnait un tout petit peu l'air +d'un homme invité à une noce. Or, le matin en question, il était aussi +éloigné que possible d'avoir ce petit air-là. Il portait une chemise de +flanelle, une veste et un pantalon de grosse étoffe commune; ses pieds +étaient chaussés de bottes éculées, et un vieil ulster dépenaillé +achevait de le faire ressembler à un marchand d'allumettes ambulant. + +--Me voici, William Dent! s'écria-t-il en ôtant le chapeau de feutre mou +dont il s'était coiffé. + +Après quoi, tirant de sa poche deux mèches de poils rouges, il se les +colla sur les joues, en manière de favoris, et se mit à danser d'un bout +à l'autre de l'atelier, avec les grâces affectées d'une ballerine. + +Pitman sourit tristement. + +--Jamais je ne vous aurais reconnu! dit-il. + +--Voilà dont je suis bien aise! répondit Michel, en refourrant ses +favoris dans sa poche. Mais à présent nous allons passer en revue votre +garde-robe, car c'est à votre tour de vous déguiser! + +--Me déguiser? gémit l'artiste. Est-ce qu'il faut vraiment que je me +déguise? Les choses en sont-elles donc là? + +--Mon cher ami, répliqua Michel, le déguisement est le charme de la vie. +Qu'est-ce que la vie, comme le dit très bien le grand philosophe +français, sans les plaisirs des déguisements? Mais d'ailleurs nous +n'avons pas le choix: la nécessité est là! Il faut que nous soyons +méconnaissables pour nombre de personnes, aujourd'hui, et en particulier +pour M. Gédéon Forsyth,--c'est le nom du jeune homme que je connais de +vue,--pour le cas où il se trouverait chez lui lorsque nous y viendrons! + +--Mais s'il se trouve chez lui à ce moment, balbutia Pitman, nous sommes +perdus! + +--Bah! nous nous en tirerons bien! répondit légèrement Michel. Allons, +faites-moi voir vos frusques, pour que j'avise à vous transformer en un +nouvel homme! + +Dans la chambre à coucher de Pitman, Michel, après un long et minutieux +examen, choisit une petite jaquette d'alpaga noir, ainsi qu'un pantalon +d'été de nuance caca d'oie. Puis, avec ces deux objets sur le bras, il +procéda à l'examen de la personne même de son ami. + +--Vous avez là un faux-col clérical qui ne me plaît guère! observa-t-il. +Vous ne voyez rien qui puisse le remplacer? + +Le professeur de dessin réfléchit un moment. + +--J'ai, quelque part, deux chemises à col rabattu que je portais à +Paris, quand j'étudiais la peinture! + +--Parfait! s'écria Michel. Vous allez être d'un cocasse impayable! +Tiens, des guêtres de chasse! poursuivit-il, tout en fourrageant dans le +fond d'un placard. Oh! les guêtres sont absolument de rigueur! Et +maintenant, mon vieux, vous allez mettre tout cela sur vous, et puis +vous vous assoirez dans ce fauteuil, et vous réfléchirez à quelque +problème d'esthétique pendant une bonne demi-heure! Après quoi, vous +pourrez venir me rejoindre dans votre atelier! + +La matinée n'avait rien de séduisant. Dans le jardin de Pitman, le vent +d'est soufflait par rafales, entre les statues, et lançait des flaques +de pluie sur le vitrage de l'atelier. C'était l'instant où Maurice, à +Bloomsbury, attaquait la centième version de la signature de son oncle. +Au même instant, Michel, dans l'atelier de Norfolk Street, s'occupait +non moins activement à arracher les cordes de son grand Erard. + +Une demi-heure plus tard, Pitman, en rentrant dans son atelier, trouva +la porte du cabinet ouverte au large, et le coffre du piano discrètement +fermé. + +--Oh! mais c'est qu'il s'agit de vous débarrasser tout de suite de cette +barbe que vous avez là! s'écria Michel, dès qu'il aperçut son ami. + +--Ma barbe! fit Pitman, épouvanté. Non, je ne puis pas raser ma barbe! +Je perdrais ma place au pensionnat! La directrice est très stricte pour +tout ce qui est de l'apparence extérieure du personnel enseignant. Ma +barbe m'est positivement indispensable! + +--Vous pourrez la laisser repousser! répliqua Michel. Et, en attendant, +vous serez si laid qu'on vous augmentera votre traitement! + +--Mais c'est que je ne veux pas être trop laid! supplia l'artiste. + +--Allons, pas d'enfantillages! dit Michel, qui détestait les barbes, et +était heureux de pouvoir en supprimer une. Allons, soyez homme, faites +ce sacrifice! + +--Si vous le jugez absolument nécessaire!... murmura Pitman. + +Avec un profond soupir, il alla chercher de l'eau chaude dans la +cuisine, installa un miroir sur son chevalet, et procéda au douloureux +sacrifice. Michel était enchanté. + +--Une transformation miraculeuse, ma parole d'honneur! déclara-t-il. +Quand je vous aurai donné les lunettes en verre de vitre que j'ai dans +ma poche, vous deviendrez le type parfait du commis voyageur allemand! + +Pitman, sans répondre, continuait à regarder misérablement, dans la +glace, l'image de l'homme nouveau qu'il était devenu. Et Michel comprit +qu'il avait le devoir de le réconforter. + +--Savez-vous, lui demanda-t-il, ce que le gouverneur de la Caroline du +Sud dit un jour au gouverneur de la Caroline du Nord? «Je trouve, dit ce +puissant penseur, que le temps est toujours bien long entre deux verres +d'eau-de-vie!» Eh bien! Pitman, si vous voulez bien chercher dans la +poche gauche de mon ulster, j'ai l'idée que vous y trouverez un flacon +de whisky. C'est cela, merci!--ajouta-t-il en remplissant deux +verres.--Buvez-moi cela, et vous m'en direz des nouvelles! + +L'artiste étendait la main vers le pot à eau, mais Michel se hâta +d'arrêter son mouvement. + +--Pas même si vous me le demandiez à genoux! cria-t-il. C'est la plus +belle qualité de whisky de table qu'on puisse trouver dans tout le +Royaume-Uni! + +Pitman but une gorgée, reposa le verre sur la table, et soupira. + +--En vérité, vous êtes bien le plus triste compagnon que l'on puisse +rêver pour un jour de congé! s'écria Michel. Si c'est là tout ce que +vous entendez au whisky, fini, mon vieux, vous n'en aurez plus; et, +pendant que j'achèverai la bouteille, vous allez à votre tour vous +mettre à l'ouvrage! car,--poursuivit-il,--j'ai fait une gaffe +abominable: j'aurais dû vous envoyer commander la charrette avant votre +déguisement! Mais aussi, Pitman, mon ami, il faut bien dire que vous +n'êtes bon à rien! Pourquoi ne m'avez-vous pas fait penser à cela? + +--Je ne savais pas même qu'il y avait une charrette à commander! gémit +l'artiste. Mais, si vous voulez, je puis encore enlever mon déguisement! + +--Vous auriez de la peine, en tous cas, à remettre votre barbe! observa +Michel. Non, voyez-vous, c'est une gaffe: une de ces gaffes qui font +pendre les gens, mon pauvre Pitman! Courez vite à l'agence de transports +de King's Road! Vous direz qu'on vienne enlever le piano d'ici, qu'on le +conduise à la Gare de Victoria et que, de là, on l'expédie par le chemin +de fer à la gare de Cannon Street, où il devra être tenu à la +disposition de monsieur... Que penseriez-vous de monsieur Victor Hugo? + +--N'est-ce pas un nom un peu bien voyant? insinua Pitman. + +--Voyant? répliqua dédaigneusement Michel. C'est-à-dire qu'un tel nom +suffirait pour nous faire pendre tous les deux! «Brown», voilà qui est à +la fois plus sûr et plus facile à prononcer! N'oubliez-pas de dire que +ce piano doit être remis à M. Brown! + +--Je voudrais, murmura Pitman, que, par pitié pour moi, vous ne fissiez +pas autant d'allusions à la pendaison! + +--Oh! d'y faire allusion, ce n'est pas encore un grand mal, mon ami! +repartit Michel. Mais allons, vite, mettez votre chapeau et filez! Et ne +manquez pas de tout payer d'avance! + +Abandonné à lui-même, l'avoué commença par diriger toute son attention +sur le flacon de whisky, ce qui eut encore pour effet de rehausser +considérablement l'état de bonne humeur où il se trouvait depuis le +matin. Puis, lorsqu'il eut vidé le flacon, il s'occupa à ajuster ses +favoris, devant la glace. + +--Epatant! se dit-il avec orgueil, après s'être longuement contemplé; +j'ai l'air d'un commis d'économat! + +Tout à coup lui revinrent à l'esprit les lunettes en verres de vitre +(précédemment destinées à Pitman) qu'il avait dans sa poche. Il les mit +sur son nez, et fut aussitôt ravi de l'effet. + +«Exactement ce qui me manquait! reprit-il. Je me demande de quoi j'ai +l'air à présent?» Et il prit diverses poses, devant la glace, se les +définissant tout haut au fur et à mesure. «Imitation d'un fournisseur de +nouvelles à la main pour les journaux comiques. (Mais, pour cela, il me +faudrait un parapluie.) Imitation d'un commis d'économat. Imitation d'un +colon australien revenu en Angleterre pour visiter les lieux de son +enfance! Parfait, voilà ce qu'il me faut!» + +Il en était à ce point de ses raisonnements lorsque ses yeux tombèrent +sur le piano. Et, aussitôt, une impulsion irrésistible s'empara de lui. +Il rouvrit le clavier, et, les yeux levés au plafond, fit courir ses +doigts sur les touches muettes. + +Quand M. Pitman rentra dans l'atelier, il trouva son guide et sauveur +occupé à accomplir des prodiges de virtuosité sur l'Erard silencieux. + +--Que le ciel me vienne en aide! songea le petit homme. Il a bu toute la +bouteille, et le voilà complètement ivre! + +--Monsieur Finsbury! dit-il tout haut. + +Et Michel, sans se relever, tourna vers lui un visage fortement rougi, +que bordaient les touffes rouges des favoris, et au milieu duquel +s'étalaient les majestueuses lunettes. + +--Capriccio en _sol mineur_ sur le départ d'un ami! se borna-t-il à +répondre, tout en continuant la série de ses arpèges. + +Mais, soudain, l'indignation s'était éveillée dans l'âme de Pitman. + +--Pardon! s'écria-t-il. Ces lunettes devaient être pour moi! Elles +forment une partie essentielle de mon déguisement! + +--Je suis résolu à les porter moi-même! répondit Michel. + +Après quoi il ajouta, non sans une certaine apparence de vérité: + +--Et les gens seraient capables de soupçonner quelque chose si nous +étions tous deux avec des lunettes! + +--Soit! admit le bon Pitman. J'avais un peu compté sur ces lunettes: +mais, naturellement, puisque vous insistez! Et voici un camion devant la +porte! + +Pendant tout le temps que dura l'enlèvement du piano, Michel se tint +caché dans le cabinet. Puis, dès que l'instrument fut parti, les deux +amis sortirent par la porte principale de la maison, sautèrent dans un +fiacre, et ne tardèrent pas à rouler vers le centre de la ville. La +journée restait froide et aigre; mais, malgré la pluie et le vent, +Michel refusa de fermer les vitres de la voiture. Il avait tout à coup +imaginé d'assumer le rôle d'un cicérone et, sur son passage, désignait +et commentait à Pitman les curiosités de Londres! + +--Ma parole, mon cher ami, disait-il, vous me paraissez ne rien +connaître de votre ville natale! Que penseriez-vous d'une visite à la +Tour de Londres? Non? Au fait, cela nous écarterait peut-être un peu +trop. Mais, du moins... Hé, cocher, faites le tour par Trafalgar Square! + +J'aurais peine à vous donner une idée de ce que souffrit Pitman, dans ce +fiacre. Le froid, l'humidité, l'épouvante, une méfiance croissante à +l'égard du chef sous les ordres duquel il s'était engagé, un sentiment +de gêne, presque de honte, provoqué par l'absence du respectable +faux-col, et un sentiment, plus amer encore, de dégradation, produit +sans doute par la brusque suppression de la barbe: tels étaient les +principaux ingrédients qui se mêlaient dans l'âme du malheureux artiste. + +Un premier soulagement fut, pour lui, d'arriver enfin au restaurant où +ils devaient déjeuner. Un second soulagement lui fut d'entendre Michel +demander un cabinet particulier. Et tandis que les deux hommes +grimpaient l'escalier, sous la conduite d'un garçon étranger, Pitman +nota avec satisfaction que non seulement le restaurant était presque +vide, mais que la plupart des clients qui s'y trouvaient étaient des +exilés du beau pays de France. Aucun d'eux, suivant toute probabilité, +n'était en relation avec le pensionnat où Pitman donnait des leçons: car +le professeur de français lui-même, bien qu'il fût soupçonné d'être +catholique, n'était guère homme à fréquenter un établissement aussi +interlope! + +Le garçon introduisit les deux amis dans une petite chambre nue, avec +une table, un sofa, et le fantôme d'un feu. Sur quoi Michel se hâta de +commander un supplément de charbon, ainsi que deux verres d'eau-de-vie +avec un siphon d'eau de seltz. + +--Oh! non! lui murmura Pitman. Plus d'eau-de-vie! + +--Vous êtes vraiment extraordinaire! se récria Michel. Il faut pourtant +bien que nous fassions quelque chose; et vous n'êtes pas sans savoir +qu'on ne doit pas fumer avant les repas. Vous me paraissez absolument +dépourvu de toute notion d'hygiène, mon pauvre vieux! + +Et il alla regarder tomber la pluie, à la fenêtre. + +Pitman, lui, se replongea dans sa triste rêverie. Ainsi donc c'était +bien lui qui se trouvait grotesquement rasé, absurdement déguisé, en +compagnie d'un homme ivre en lunettes, dans un restaurant étranger! Que +dirait la directrice de son pensionnat, si elle pouvait le voir en cet +état? Mais surtout que dirait-elle si elle pouvait savoir à quelle +tragique et criminelle entreprise il se préparait? + +L'avoué, voyant que son ami était bien décidé à ne pas boire le verre +d'eau-de-vie qu'on venait de lui servir, ne put cependant pas se +résigner à boire seul. + +--Tenez, dit-il au garçon, avalez-moi ça! + +Et le garçon engloutit tout le contenu du verre, en deux gorgées, ce qui +lui valut la plus vive sympathie de Michel. + +--Jamais je n'ai vu un homme boire plus vite! déclara-t-il à Pitman, +quand le garçon fut sorti. Un tel spectacle rend confiance dans l'espèce +humaine! + +Le déjeuner fut excellent, et Michel le mangea d'un excellent appétit. +Mais, du ton le plus formel, il refusa à son compagnon la permission de +boire plus d'un seul verre de la bouteille de champagne qui arrosait le +repas. + +--Non, non! lui dit-il confidentiellement. Il faut que l'un de nous deux +ne soit pas tout à fait ivre! Comme dit le proverbe: «Un homme ivre, +excellente affaire; deux hommes ivres, tout est perdu!» + +Après le café, Michel fit un effort admirable pour prendre une mine +grave. Il regarda son ami bien en face, et, d'une voix un peu pâteuse, +mais sévère, s'adressa à lui: + +--Assez de folies! commença-t-il, très judicieusement. Arrivons à notre +affaire! Pitman, écoutez bien ce que je vais vous dire! Sachez que je +suis un Australien, un colon australien! Mon nom est John Dickson, +entendez-vous cela? Et vous aurez certainement plaisir à apprendre que +je suis riche, monsieur, très riche! Le genre d'entreprises que nous +méditons, Pitman, ne saurait être préparé avec trop de soin. Tout le +secret du succès est dans la préparation. Aussi me suis-je constitué, +depuis hier soir, une biographie complète, et je vous l'exposerais bien +volontiers, si, par malheur, je ne venais pas de l'oublier tout à coup! + +--Je ne sais pas si c'est que je suis idiot... balbutia Pitman. + +--C'est cela même! s'écria Michel. Complètement idiot; mais riche, +aussi, encore plus riche que moi! J'ai supposé que cela vous ferait +plaisir, Pitman, et j'ai décidé que vous nageriez littéralement dans +l'or. Mais, par contre, je dois vous avouer que vous n'êtes qu'un +Américain, et un fabricant de galoches en caoutchouc, par-dessus le +marché. Encore n'est-ce point là tout votre malheur! Sachez, mon pauvre +ami, que vous vous appelez Ezra Thomas! Et maintenant, ajouta Michel de +son ton le plus sérieux, dites-moi qui nous sommes, vous et moi! + +L'infortuné petit homme fut interrogé trois fois de suite, avant d'avoir +bien appris par coeur la double leçon. + +--Voilà! s'écria enfin l'avoué. Nos plans sont prêts. Ne pas se +contredire, c'est cela qui est l'essentiel. + +--Mais je ne comprends pas très bien?... objecta Pitman. + +--Oh! vous en comprendrez assez quand le moment sera venu! dit Michel en +se levant. + +--Mais c'est que vous ne m'avez dit que nos noms? reprit Pitman. Je ne +vois toujours pas quelle histoire nous aurons à raconter? + +--Hé! puisque je vous dis que j'en avais une et que je l'ai oubliée! +reprit Michel. Nous en serons quitte pour en inventer une autre! + +--Mais c'est que je ne sais pas inventer! protesta Pitman. Jamais je +n'ai pu rien inventer, de toute ma vie! + +--Eh bien! vous aurez à commencer aujourd'hui, mon petit! répondit +simplement Michel. Après quoi il sonna, pour demander l'addition. + +Le pauvre Pitman n'était guère plus rassuré qu'avant le repas. + +«Je sais qu'il est très intelligent, songeait-il, mais, en conscience, +puis-je me fier à un homme dans l'état où il est?» + +Et, lorsque de nouveau les deux amis se retrouvèrent dans un fiacre, il +ne put s'empêcher de tenter un dernier effort. + +--Ne croyez-vous pas, bégaya-t-il, que peut-être, tout bien considéré, +nous ferions mieux d'ajourner cette affaire? + +--Ajourner à demain ce qui peut être fait aujourd'hui! s'écria Michel, +indigné. Allons, allons, Pitman, égayez-vous un peu! Encore une heure ou +deux de patience, et la victoire nous appartiendra! + +A la gare de Cannon-Street, les deux amis s'informèrent du piano de M. +Brown, et furent ravis d'apprendre qu'il était parfaitement arrivé. Ils +se rendirent alors chez un loueur du voisinage de la gare, se munirent +d'une grande charrette à bras, et revinrent prendre possession du piano. +Après un court débat, il fut convenu que Michel traînerait la charrette, +et que le rôle de Pitman consisterait à la pousser par derrière. + +La maison habitée par Gédéon Forsyth était d'ailleurs tout proche, de +telle sorte que le voyage du piano dans la charrette put s'achever sans +trop de mésaventures. Au coin de la rue où demeurait Gédéon, les deux +amis confièrent la charrette à la garde d'un commissionnaire patenté; +et, sans hâte, ils se dirigèrent vers le but final de leur expédition. +Pour la première fois, Michel laissa voir une ombre d'embarras. + +--Vous êtes bien sûr que mes favoris sont bien en place? demanda-t-il. +Ce serait diablement ennuyeux, si j'étais reconnu! + +--Vos favoris sont parfaitement en place! répondit Pitman après un +scrupuleux examen. Mais moi, mon déguisement pourra-t-il m'empêcher +d'être reconnu? Pourvu que je ne rencontre pas quelqu'un de mon +pensionnat! + +--Oh! l'absence de votre barbe suffit à vous rendre méconnaissable! Je +vous recommande seulement de ne pas oublier de parler avec lenteur: et +tâchez aussi, si vous pouvez, à parler un peu moins du nez qu'à votre +ordinaire! + +--Mais j'espère bien que ce jeune homme ne sera pas chez lui! soupira +Pitman. + +--Et moi, j'espère bien qu'il y sera, à la condition pourtant qu'il soit +tout seul! répondit Michel. Cela nous simplifiera diantrement nos +opérations! + +Et, en effet, lorsqu'ils eurent frappé à la porte d'un petit appartement +du rez-de-chaussée, ce fut Gédéon en personne qui vint leur ouvrir. Il +les fit entrer dans une chambre assez pauvrement meublée, à l'exception, +toutefois, du manteau de la cheminée, qui se trouvait absolument +encombré d'un assortiment varié de pipes, de paquets de tabac, de boîtes +de cigares, et de romans français à couvertures jaunes. + +--Monsieur Forsyth, je crois?--C'était Michel qui ouvrait ainsi +l'attaque.--Monsieur, nous sommes venus vous prier de vouloir bien vous +charger d'une petite affaire. Je crains d'être indiscret... + +--Vous savez que, en principe, vous devriez être accompagné de votre +avoué... risqua Gédéon. + +--Sans doute, sans doute: vous nous désignerez votre avoué ordinaire, +et, de cette façon, l'affaire pourra être mise sur un pied plus régulier +dès demain!--répondit Michel en s'asseyant, et en signifiant à Pitman de +s'asseoir aussi.--Mais, voyez-vous, nous ne connaissons aucun avoué dans +cette ville; et comme on nous a parlé de vous, et que le temps presse, +nous nous sommes permis de venir vous trouver! + +--Puis-je demander, messieurs, reprit Gédéon, à qui je suis redevable de +la recommandation? + +--Vous pouvez parfaitement nous le demander, répliqua Michel avec un +sourire malin; mais on nous a priés de ne pas vous le dire... au moins +pour le moment! + +--Une attention charitable de mon oncle, évidemment! se dit Gédéon. + +--Je m'appelle John Dickson, poursuivit Michel, un nom bien connu à +Ballarat, j'ose le dire! Et mon ami que voici est M. Ezra Thomas, des +Etats-Unis d'Amérique, le riche manufacturier de galoches en caoutchouc. + +--Voulez-vous attendre un instant, que j'aie pris note de cela? dit +Gédéon, en s'efforçant de se donner l'air d'un vieux praticien. + +--Peut-être cela ne vous dérangerait-il pas trop si j'allumais un +cigare? demanda Michel. + +Car il avait fait un vigoureux effort pour reprendre son sang-froid en +entrant chez son jeune confrère; mais, à présent, son cerveau +recommençait à se voiler, en même temps qu'une terrible envie de dormir +l'envahissait; et il espérait (comme tant d'autres l'ont espéré en +pareil cas!) qu'un cigare lui éclaircirait les idées. + +---Oh! certes non! s'écria Gédéon, infiniment aimable. Tenez, goûtez un +de ceux-ci: je puis vous les recommander en confiance! + +Il prit une boîte de cigares sur la cheminée et la présenta à son +client. + +--Monsieur, recommença l'Australien, pour le cas où vous ne me +trouveriez point tout à fait clair dans mes explications, peut-être +vaut-il mieux vous avouer d'avance que je viens de faire un bon +déjeuner. Après tout, c'est une chose qui peut arriver à chacun! + +--Oh! certainement! répondit le prévenant avocat. Mais, je vous en prie, +ne vous pressez pas! Je puis vous donner...--et il s'arrêta pour +consulter pensivement sa montre,--oui, il se trouve que je puis vous +donner toute l'après-midi! + +--L'affaire qui m'amène ici, monsieur, reprit l'Australien, est +diablement délicate, je peux bien vous le dire! Mon ami, M. Thomas, +étant un Américain d'origine portugaise, et un riche fabricant de pianos +Erard... + +--De pianos Erard? s'écria Gédéon avec quelque surprise. M. Thomas +serait-il un des chefs de la maison Erard? + +--Oh! des Erard de contrefaçon, naturellement! répliqua Michel. Mon ami +est l'Erard américain. + +--Mais je croyais vous avoir entendu dire, objecta Gédéon, oui, j'ai +certainement inscrit sur mon carnet... que votre ami était fabricant de +galoches en caoutchouc? + +--Oui, je sais que cela peut étonner à première vue! répondit +l'Australien avec un sourire rayonnant. Mais, mon ami... Bref, il +combine les deux professions! Et beaucoup d'autres encore, beaucoup, +beaucoup, beaucoup d'autres! répéta M. Dickson, avec une solennité +d'ivrogne. Les moulins de coton de M. Thomas sont une des curiosités de +Tallahassee, les moulins de tabac de M. Thomas sont l'orgueil de +Richmond, Va! Bref, c'est un de mes plus vieux amis, monsieur Forsyth, +et vous m'excuserez de ne pas pouvoir contenir mon émotion en vous +exposant son affaire! + +Le jeune avocat, pendant ce discours, considérait M. Thomas, et était +bien agréablement impressionné par l'attitude modeste, presque timide, +de ce petit homme, la simplicité et la gaucherie de ses manières. + +--Quelle race étonnante que ces Américains! songeait-il. Regardez-un peu +ce petit homme tout effarouché, vêtu comme un musicien ambulant, et +pensez à la multiplicité des intérêts qu'il tient dans ses mains! + +--Mais, reprit-il tout haut, ne ferions-nous pas bien d'en venir +directement aux faits? + +--Monsieur est un homme pratique, à ce que je vois! dit l'Australien. Eh +bien! oui, j'en arrive aux faits. Sachez donc, monsieur, qu'il s'agit +d'une rupture de promesse de mariage! + +Le malheureux Pitman était si peu préparé à cette situation nouvelle +qu'il eut peine à retenir un cri. + +--Mon Dieu! dit Gédéon, les affaires de ce genre sont souvent très +ennuyeuses! Exposez-moi tous les détails du cas! ajouta-t-il avec bonté. +Si vous voulez que je vous vienne en aide, ne me cachez rien! + +--Dites-lui tout vous-même! dit à son compagnon Michel, qui, +apparemment, avait conscience d'avoir achevé sa part du rôle. Mon ami va +vous raconter tout cela! ajouta-t-il en se tournant vers Gédéon, avec un +bâillement. Et vous m'excuserez, n'est-ce pas? si je ferme les yeux pour +un instant! J'ai passé la nuit au chevet d'un ami malade. + +Pitman, absolument ahuri, regardait droit devant lui. La rage et le +désespoir se mêlaient dans son âme innocente. Des idées de fuite, des +idées même de suicide lui venaient, repartaient, et lui revenaient. Et +toujours l'avocat attendait avec patience, et toujours l'artiste +s'efforçait vainement de trouver des mots, n'importe lesquels. + +--Oui, monsieur! Il s'agit d'une rupture de promesse de mariage! dit-il +enfin à voix basse. Je... suis menacé d'un procès pour rupture de +promesse de mariage!... + +Arrivé à ce point de son discours, il voulut se tirer la barbe, en quête +d'une inspiration nouvelle. Ses doigts se refermèrent sur le poli +inaccoutumé d'un menton rasé; et, du même coup, il sentit que tout ce +qui lui restait d'espoir et de courage l'abandonnait irrémédiablement. +Il se tourna vers Michel, et le secoua de toutes ses forces: + +--Réveillez-vous! lui cria-t-il avec colère. Je n'en viens pas à bout, +et vous le savez bien! + +--Il faut que vous excusiez mon ami, monsieur! dit aussitôt Michel. Le +fait est qu'il n'a pas été doué par la nature pour la narration. Mais au +reste,--poursuivit-il,--l'affaire est des plus simples. Mon ami est un +homme d'un tempérament passionné, et accoutumé à la vie patriarcale de +son pays. Vous voyez la chose d'ici: un malheureux voyage en Europe, +suivi de la malheureuse rencontre avec un soi-disant comte étranger, qui +a une très jolie fille. M. Thomas a tout à fait perdu la tête. Il s'est +offert, il a été accepté, et il a écrit,--écrit sur un ton que je suis +sûr qu'il doit bien regretter à présent! Si ces lettres étaient jamais +produites en justice, c'en serait fait de l'honneur de M. Thomas! + +--Dois-je comprendre... commença Gédéon. + +--Non, non cher monsieur, reprit gravement l'Australien, il est +impossible que vous compreniez tant que vous n'aurez pas vu les lettres +en question! + +--Voilà, en vérité, une circonstance fâcheuse! dit Gédéon. + +Plein de pitié, il lança un coup d'oeil sur le coupable; puis, voyant +sur le visage de celui-ci toutes les marques d'une confusion affreuse, +il se hâta de détourner les yeux. + +--Mais cela ne serait encore rien, poursuivit sévèrement M. Dickson: et, +certes, monsieur, certes, j'aurais souhaité de tout mon coeur que M. +Thomas ne se fût point déshonoré comme il l'a fait. Il est sans excuse, +monsieur! Car il était fiancé, à ce moment,--il l'est même encore,--à la +plus belle jeune fille de Constantinople, Ga. + +--Ga? demanda Gédéon, étonné. + +--Mais oui, une abréviation courante! dit Michel. On dit Ga, pour +Georgia, de la façon que nous disons Co pour Compagnie. + +--Je savais bien qu'on écrivait parfois ainsi, dit Gédéon, mais +j'ignorais qu'on le prononçât de même! + +--Oh! vous pouvez bien me croire quand je vous le dis! répondit Michel. +Et maintenant, monsieur, vous pouvez comprendre par vous-même que, pour +sauver mon malheureux ami, il va falloir déployer une habileté +infernale! Pour de l'argent, il y en a, et à volonté! M. Thomas est tout +prêt à souscrire, dès demain, un chèque de cent mille livres. Mais, au +reste, monsieur Forsyth, nous avons mieux que ça! Ce comte étranger, le +comte Tarnow, comme il s'appelle, a tenu autrefois un magasin de cigares +à Bayswater, sous le nom plus modeste de Schmidt. Sa fille,--si +toutefois c'est sa fille, prenez bien note de ce point, monsieur!--sa +fille servait les clients dans le magasin. Et c'est elle qui, à présent, +prétend épouser un homme de la situation sociale de M. Thomas! Eh bien! +voyez-vous enfin ce que nous voulons? Nous savons que ces misérables +méditent un coup, et nous désirons les prévenir. Courez bien vite à +Hampton-Court, où demeurent les Tarnow, et employez la menace, ou la +corruption, ou bien les deux moyens, jusqu'à ce que vous vous soyez fait +remettre les lettres! Que si vous n'y parvenez pas, mon ami Thomas devra +passer en justice, et perdre son honneur. Je serais moi-même forcé, en +ce cas, de rompre toute relation avec lui! ajouta le peu chevaleresque +ami. + +--Je crois bien qu'il y a quelques chances de succès pour nous, dans +tout cela! dit Gédéon. Savez-vous si ce Schmidt est connu de la police? + +--Nous l'espérons bien! dit Michel. Nous avons bien des raisons de le +supposer! Remarquez déjà le fait que ces gens ont habité Bayswater! +Est-ce que le choix de ce quartier ne vous paraît pas bien suggestif? + +Pour la cinquième ou sixième fois depuis le commencement de cette +remarquable entrevue, Gédéon se demanda s'il ne rêvait pas. «Mais non, +se dit-il, l'excellent Australien aura sans doute trop copieusement +déjeuné!» Et il ajouta tout haut: «Jusqu'à quelle somme pourrai-je +aller?» + +--J'ai l'idée que cinq mille livres suffiraient pour aujourd'hui! dit +Michel. Et maintenant, monsieur, que nous ne vous retenions pas +davantage! L'après-midi s'avance; il y a des trains pour Hampton-Court +toutes les demi-heures, et je n'ai pas besoin de vous décrire +l'impatience de mon ami. Tenez! voici un billet de cinq livres pour les +premiers frais! Et voici l'adresse! + +Et Michel commença à écrire; puis il s'arrêta, déchira le papier, et en +mit les morceaux dans sa poche.--Non, dit-il, j'aime mieux vous dicter +l'adresse; mon écriture est trop illisible! + +Gédéon inscrivit soigneusement l'adresse: «Comte Tarnow, villa Kurnaul, +Hampton Court.» Il prit ensuite une autre feuille de papier, et y +écrivit encore quelques mots. + +--Vous m'avez dit que vous n'avez pas fait choix d'un avoué! reprit-il. +Voici l'adresse d'un avoué, qui, pour un cas de ce genre, est l'homme le +plus habile de Londres! + +Et il tendit le papier à Michel. + +--Ah! vraiment! s'écria Michel, en lisant sa propre adresse sur le +papier. + +--Oui, je sais, vous aurez vu son nom mêlé à des affaires assez +malpropres! dit Gédéon; mais lui-même est un homme parfaitement +honorable, et d'une capacité reconnue. Il ne me reste plus, messieurs, +qu'à vous demander où je pourrai vous retrouver, à mon retour de Hampton +Court? + +--Au Grand-Hôtel Langham, naturellement! répliqua Michel. Et, sans +faute, à ce soir! + +--Sans faute! répondit Gédéon en souriant. Je puis venir à n'importe +quelle heure, n'est-ce pas? + +--Absolument, absolument! s'écria Michel, déjà debout pour prendre +congé. + +--Eh bien! que pensez-vous de ce jeune homme? demanda-t-il à Pitman, dès +qu'ils se retrouvèrent dans la rue. + +Pitman murmura quelque chose comme: «Un parfait idiot!» + +--Pas du tout! se récria Michel. Il sait quel est le meilleur avoué de +Londres, et cela seul suffirait pour faire son éloge! Mais, dites donc, +hein, ai-je été assez brillant? + +Pitman ne répondit rien. + +--Holà! dit Michel en lui posant la main sur l'épaule. Pourrait-on +savoir quel est le nouveau grief de Pitman? + +--Vous n'aviez pas le droit de parler de moi comme vous l'avez fait! +s'écria l'artiste. Votre langage a été tout à fait odieux! Vous m'avez +blessé profondément. + +--Moi! mais je n'ai pas dit un seul mot de vous! protesta Michel. J'ai +parlé d'Ezra Thomas; et je vous prie de vouloir bien vous rappeler qu'il +n'existe personne de ce nom! + +--N'importe! vous m'en faites supporter de dures! murmura l'artiste. + +Cependant les deux amis étaient parvenus au coin de la rue, et là, sous +la garde du fidèle commissionnaire, veillant sur lui avec un grand air +de vertueuse dignité, là les attendait le piano, qui semblait un peu +s'ennuyer dans la solitude de la charrette, tandis que la pluie +découlait le long de ses pieds élégamment vernis. + +Ce fut encore le commissionnaire qui fut mis en réquisition pour aller +chercher cinq ou six robustes gaillards au cabaret le plus voisin, et, +avec leur aide, s'engagea la dernière bataille de cette mémorable +campagne. Tout porte à croire que M. Gédéon Forsyth ne s'était pas +encore installé dans son compartiment du train de Hampton Court lorsque +Michel ouvrit la porte de l'appartement du jeune voyageur, et que les +porteurs, avec des grognements professionnels, déposèrent le grand Erard +au milieu de la chambre. + +--Voilà, dit triomphalement Michel à Pitman après avoir congédié les +hommes. Et maintenant, une précaution suprême! Il faut que nous lui +laissions la clef du piano, et de telle manière qu'il ne manque pas à la +trouver! Voyons un peu! + +Au centre du couvercle, sur le piano, il construisit une tour carrée +avec des cigares et déposa la clef à l'intérieur du petit monument ainsi +construit. + +--Le pauvre jeune homme! dit l'artiste, quand ils se retrouvèrent de +nouveau dans la rue. + +--Le fait est qu'il est dans une diable de position! reconnut sèchement +Michel. Tant mieux, tant mieux! ça le remontera! + +--Et à ce propos, reprit l'excellent Pitman, je crains de vous avoir +montré tout à l'heure un bien mauvais caractère, et bien de +l'ingratitude! Je n'avais aucun droit, je le vois à présent, de +m'offenser d'expressions qui ne s'adressaient pas directement à moi! + +--C'est bon! dit Michel en se rattelant à la charrette. Pas un mot de +plus, Pitman! Votre sentiment vous honore. Un honnête homme ne peut +manquer de souffrir quand il entend insulter son _alter ego_. + +La pluie avait presque cessé; Michel était presque dégrisé, le «dépôt» +avait été livré en d'autres mains, et les amis étaient réconciliés: +aussi le retour chez le loueur leur parut-il, en comparaison avec les +aventures précédentes de la journée, une véritable partie de plaisir. Et +lorsqu'ils se retrouvèrent se promenant dans le Strand, bras dessus bras +dessous, sans l'ombre d'un soupçon qui pesât sur eux, Pitman émit un +profond soupir de soulagement. + +--Maintenant, dit-il, nous pouvons rentrer à la maison! + +--Pitman, dit l'avoué en s'arrêtant court, vous me désolez! Quoi! nous +avons été à la pluie à peu près toute la journée, et vous proposez +sérieusement de rentrer à la maison? Non, monsieur! Un grog au whisky +nous est absolument indispensable! + +Il reprit le bras de son ami, et le conduisit inflexiblement dans une +taverne d'apparence engageante, et je dois ajouter (à mon vif regret, +d'ailleurs) que Pitman s'y laissa conduire assez volontiers. Maintenant +que la paix était restaurée à l'horizon, une certaine jovialité +innocente commençait à poindre dans les manières de l'artiste: et quand +il leva son verre brûlant pour trinquer avec Michel, le fait est qu'il +apporta à ce geste toute la pétulance d'une petite pensionnaire +romanesque assistant à son premier pique-nique. + + + + +IX + +COMMENT S'ACHEVA LE JOUR DE CONGÉ DE MICHEL FINSBURY + + +Michel était, comme je l'ai déjà dit, un excellent garçon, et qui aimait +à dépenser son argent, autant et peut-être plus encore qu'à le gagner. +Mais il ne recevait ses amis qu'au restaurant, et les portes de son +domicile particulier restaient presque toujours closes. Le premier +étage, ayant plus d'air et de lumière, servait d'habitation au vieux +Masterman; le salon ne s'ouvrait presque jamais; et c'était la salle à +manger qui formait le séjour ordinaire de l'avoué. C'est là précisément, +dans cette salle à manger du rez-de-chaussée, que nous retrouvons Michel +s'asseyant à table pour le dîner, le soir du glorieux jour de congé +qu'il avait consacré à son ami Pitman. Une vieille gouvernante +écossaise, avec des yeux très brillants et une petite bouche volontiers +moqueuse, était chargée du bon ordre de la maison: elle se tenait +debout, près de la table, pendant que son jeune maître déroulait sa +serviette. + +--Je crois, hasarda timidement Michel, que je prendrais volontiers un +peu d'eau-de-vie avec de l'eau de seltz. + +--Pas du tout, monsieur Michel! répondit promptement la gouvernante. Du +vin rouge et de l'eau! + +--Bien, bien, Catherine, on vous obéira! dit l'avoué. Et pourtant, si +vous saviez ce que la journée a été fatigante, au bureau! + +--Quoi? fit la vieille Catherine. Mais vous n'avez pas mis le pied au +bureau, de toute la journée! + +--Et comment va le vieux? demanda Michel, pour détourner la +conversation. + +--Oh! c'est toujours la même chose, monsieur Michel! répondit la +gouvernante. Je crois bien que, maintenant, ça ira toujours de même +jusqu'à la fin du pauvre monsieur! Mais savez-vous que vous n'êtes pas +le premier à me faire cette question aujourd'hui? + +--Bah! s'écria Michel. Et qui donc vous l'a faite avant moi? + +--Un de vos bons amis, répondit Catherine en souriant: votre cousin, M. +Maurice! + +--Maurice! qu'est-ce que ce mendiant est venu chercher ici? demanda +Michel. + +--Il m'a dit qu'il venait faire une visite, en passant, à M. Masterman! +reprit la gouvernante. Mais moi, voyez-vous, j'ai mon idée sur ce qu'il +venait faire. Il a essayé de me corrompre, monsieur Michel! Me +corrompre!--répéta-t-elle, avec un accès de dédain inimitable. + +--Vraiment? dit Michel. Je parie au moins qu'il n'a pas dû vous offrir +une grosse somme! + +--Peu importe la somme! répliqua discrètement Catherine. Mais le fait +est que je l'ai renvoyé à ses affaires comme il convenait! Il ne se +pressera pas de revenir ici! + +--Vous savez qu'il ne faut pas qu'il voie mon père! dit Michel. Je +n'entends pas exhiber le pauvre vieux à un petit crétin comme lui! + +--Vous pouvez être sans crainte de ce côté! répondit la fidèle servante. +Mais ce qu'il y a de comique, monsieur Michel,--faites donc attention à +ne pas renverser de la sauce sur la nappe!--ce qu'il y a de comique, +c'est qu'il s'imagine que votre père est mort, et que vous tenez la +chose secrète! + +Michel fredonna un air. + +--L'animal me paiera tout cela! dit-il. + +--Est-ce que, avec la loi, vous ne pourriez rien contre lui? suggéra +Catherine. + +--Non, pas pour le moment du moins! répondit Michel. Mais, dites donc, +Catherine! Vraiment je ne trouve pas que ce vin rouge soit une boisson +bien saine! Allons! ayez un peu de coeur, et donnez-moi un verre +d'eau-de-vie! + +Le visage de Catherine prit la dureté du diamant. + +--Eh bien! puisque c'est ainsi, grommela Michel, je ne mangerai plus +rien! + +--Ce sera comme vous voudrez, monsieur Michel! dit Catherine. + +Après quoi elle se mit tranquillement à desservir la table. + +«Comme je voudrais que cette Catherine fût une servante moins dévouée!» +soupira Michel en refermant sur lui la porte de la maison. + +La pluie avait cessé. Le vent soufflait encore, mais plus doucement, et +avec une fraîcheur qui n'était pas sans charme. Arrivé au coin de King's +Road, Michel se rappela tout à coup son verre d'eau-de-vie, et entra +dans une taverne brillamment éclairée. La taverne se trouvait presque +remplie. Il y avait là deux cochers de fiacre, une demi-douzaine de +sans-travail professionnels; dans un coin, un élégant gentleman essayait +de vendre à un autre gentleman, beaucoup plus jeune, quelques +photographies esthétiques qu'il tirait mystérieusement d'une boîte de +cuir; dans un autre coin, deux amoureux discutaient la question de +savoir dans quel parc ils trouveraient le plus d'ombrage pour achever la +soirée. Mais le morceau central et la grande attraction de la taverne +était un petit vieillard vêtu d'une longue redingote noire, achetée +toute faite, et sans doute d'acquisition récente. Sur la table de +marbre, devant lui, entre des sandwichs et un verre de bière, +s'étalaient des feuilles de papier couvertes d'écriture. Sa main se +balançait en l'air avec des gestes oratoires, sa voix, naturellement +aigre, était mise au ton de la salle de conférences; et, par des +artifices comparables à ceux des antiques sirènes, ce vieillard tenait +sous une fascination irrésistible la servante du bar, les deux cochers, +un groupe de joueurs, et quatre des ouvriers sans travail. + +--J'ai examiné tous les théâtres de Londres, disait-il, et, en mesurant +avec mon parapluie la largeur des portes, j'ai constaté qu'elles étaient +beaucoup trop étroites. Personne de vous évidemment n'a eu, comme moi, +l'occasion de connaître les pays étrangers. Mais, franchement, +croyez-vous que, dans un pays bien gouverné, de tels abus pourraient +exister? Votre intelligence, si simple et inculte qu'elle soit, suffit à +vous affirmer le contraire. L'Autriche elle-même, qui pourtant ne se +pique pas d'être un peuple libre, commence à se soulever contre +l'incurie qui laisse subsister des abus de ce genre. J'ai précisément là +une coupure d'un journal de Vienne, sur ce sujet: je vais essayer de +vous la lire, en vous la traduisant au fur et à mesure. Vous pouvez vous +rendre compte par vous-mêmes: c'est imprimé en caractères allemands! + +Et il tendait à son auditoire le morceau de journal en question, comme +un prestidigitateur fait passer dans la salle l'orange qu'il s'apprête à +escamoter. + +--Holà! mon vieux, c'est vous? dit tout à coup Michel, en posant sa main +sur l'épaule de l'orateur. + +Celui-ci tourna vers lui un visage tout convulsé d'épouvante: c'était le +visage de M. Joseph Finsbury. + +--Michel! s'écria-t-il. Vous êtes seul? + +--Mais oui! répondit Michel, après avoir commandé son verre +d'eau-de-vie. Je suis seul. Qui donc attendiez-vous? + +--Je pensais à Maurice ou à Jean, répondit le vieillard, manifestement +soulagé d'un grand poids. + +--Que voulez-vous que je fasse de Maurice ou de Jean? répondit le neveu. + +--Oui, c'est vrai! répondit Joseph. Et je crois que je puis avoir +confiance en vous! n'est-ce pas? Je crois que vous serez de mon côté? + +--Je ne comprends rien à ce que vous voulez dire! répliqua Michel. Mais +si c'est de l'argent qu'il vous faut, j'ai toujours une livre ou deux à +votre disposition! + +--Non, non, ce n'est pas cela, mon cher enfant! dit l'oncle, en lui +serrant vivement la main. Je vous raconterai tout cela plus tard! + +--Parfait! répondit le neveu. Mais, en attendant, que puis-je vous +offrir? + +--Eh bien! dit modestement le vieillard, j'accepterais volontiers une +autre sandwich. Je suis sûr que vous devez être très surpris, +poursuivit-il, de ma présence dans un lieu de ce genre. Mais le fait est +que, en cela, je me fonde sur un principe très sage, mais peu connu... + +--Oh! il est beaucoup plus connu que vous ne le supposez! s'empressa de +répondre Michel, entre deux gorgées de son eau-de-vie. C'est sur ce +principe que je me fonde toujours moi-même quand l'envie me vient de +boire un verre! + +Le vieillard, qui était anxieux de se gagner la faveur de Michel, se mit +à rire, d'un rire sans gaieté. + +--Vous avez tant de verve, dit-il, que souvent vous m'amusez à entendre! +Mais j'en reviens à ce principe dont je voulais vous parler. Il +consiste, en somme, à s'adapter toujours aux coutumes du pays où l'on +est. Or, en France, par exemple, ceux qui veulent manger vont au café ou +au restaurant; en Angleterre, c'est dans des endroits comme celui-ci que +le peuple a l'habitude de venir se rafraîchir. J'ai calculé que, avec +des sandwichs, du thé, et un verre de bière à l'occasion, un homme seul +peut vivre très commodément à Londres pour quatorze livres douze +shillings par an! + +--Oui, je sais! répondit Michel. Mais vous avez oublié de compter les +vêtements, le linge, et la chaussure. Quant à moi, en comptant les +cigares et une petite partie de plaisir de temps à autre, j'arrive fort +bien à me tirer d'affaire avec sept ou huit cents livres par an. Ne +manquez pas de prendre note de cela, sur vos papiers! + +Ce fut la dernière interruption de Michel. En bon neveu, il se résigna à +écouter docilement le reste de la conférence qui, de l'économie +politique, s'embrancha sur la réforme électorale, puis sur la théorie du +baromètre, pour arriver ensuite à l'enseignement de l'arithmétique dans +les écoles des sourds-muets. Là-dessus, la nouvelle sandwich étant +achevée, les deux hommes sortirent de la taverne et se promenèrent +lentement sur le trottoir de King's Road. + +--Michel dit l'oncle, savez-vous pourquoi je suis ici? C'est parce que +je ne peux plus supporter mes deux gredins de neveux! Je les trouve +intolérables! + +--Je vous comprends fort bien! approuva Michel. Ne comptez pas sur moi +pour prendre leur défense! + +--Figurez-vous qu'ils ne voulaient jamais me laisser parler! poursuivit +amèrement le vieillard. Ils refusaient de me fournir plus d'un crayon +par semaine! Le journal, tous les soirs, ils l'emportaient dans leurs +chambres pour m'empêcher d'y prendre des notes! Or, Michel, vous me +connaissez! Vous savez que je ne vis que pour mes calculs! J'ai besoin +de jouir du spectacle varié et complexe de la vie, tel qu'il se révèle à +moi dans les journaux quotidiens! Et ainsi mon existence avait fini par +devenir un véritable enfer lorsque, dans le désordre de ce bienheureux +tamponnement de Browndean, j'ai pu m'échapper. Les deux misérables +doivent croire que je suis mort, et essayer de cacher la chose pour ne +pas perdre la tontine! + +--Et, à ce propos, où en êtes-vous pour ce qui en est de l'argent? +demanda complaisamment Michel. + +--Oh! je suis riche! répondit le vieillard. J'ai touché huit cents +livres, de quoi vivre pendant huit ans. J'ai des plumes et des crayons à +volonté; j'ai à ma disposition le British Museum, avec ses livres. Mais +c'est extraordinaire combien un homme d'une intelligence raffinée a peu +besoin de livres, à un certain âge! Les journaux suffisent parfaitement +à l'instruire de tout! + +--Savez-vous quoi? dit Michel. Venez demeurer chez moi! + +--Michel, répondit l'oncle Joseph, voilà qui est très gentil de votre +part: mais vous ne vous rendez pas compte de ce que ma position a de +particulier. Il y a, voyez-vous, quelques petites complications +financières qui m'empêchent de disposer de moi aussi librement que je le +devrais. Comme tuteur, vous savez, mes efforts n'ont pas été bénis du +ciel; et, pour vous dire la chose bien exactement, je me trouve tout à +fait à la merci de cette bête brute de Maurice! + +--Vous n'aurez qu'à vous déguiser! s'écria Michel. Je puis vous prêter +tout de suite une paire de lunettes en verres à vitre, ainsi que de +magnifiques favoris rouges. + +--J'ai déjà caressé cette idée, répondit le vieillard; mais j'ai craint +de provoquer des soupçons dans le modeste hôtel meublé que j'habite. +J'ai constaté, à ce propos, que le séjour des hôtels meublés... + +--Mais, dites-moi! interrompit Michel. Comment diable avez-vous pu vous +procurer de l'argent? N'essayez pas de me traiter en étranger, mon +oncle! Vous savez que je connais tous les détails du compromis, et de la +tutelle, et de la situation où vous êtes vis-à-vis de Maurice! + +Joseph raconta sa visite à la banque, ainsi que la façon dont il y avait +touché le chèque, et défendu que l'on avançât désormais aucun argent à +ses neveux. + +--Ah! mais pardon! Ça ne peut pas aller comme ça! s'écria Michel. Vous +n'aviez pas le droit d'agir ainsi! + +--Mais tout l'argent est à moi, Michel! protesta le vieillard. C'est moi +qui ai fondé la maison de cuirs sur des principes de mon invention! + +--Tout cela est bel et bon! dit l'avoué. Mais vous avez signé un +compromis avec votre neveu, vous lui avez fait abandon de vos droits: +savez-vous, mon cher oncle, que cela signifie simplement les galères, +pour vous? + +--Ce n'est pas possible! s'écria Joseph. Il est impossible que la loi +pousse l'injustice jusque-là! + +--Et le plus cocasse de l'affaire, reprit Michel avec un éclat de rire +soudain, c'est que, par-dessus le marché, vous avez coulé la maison de +cuirs! En vérité, mon cher oncle, vous avez une singulière façon de +comprendre la loi: mais, pour ce qui est de l'humour, vous êtes +impayable! + +--Je ne vois rien là dont on ait à rire! observa sèchement M. Finsbury. + +--Et vous dites que Maurice n'a pas pouvoir pour signer? demanda Michel. + +--Moi seul ai pouvoir pour signer! répondit Joseph. + +--Le malheureux Maurice! Oh! le malheureux Maurice! s'écria l'avoué, en +sautant de plaisir. Et lui qui, en outre, s'imagine que vous êtes mort, +et pense aux moyens de cacher la nouvelle!... Mais, dites-moi, mon +oncle, qu'avez-vous fait de tout cet argent? + +--Je l'ai déposé dans une banque, et j'ai gardé vingt livres! répondit +M. Finsbury. Pourquoi me demandez-vous ça? + +--Voici pourquoi! dit Michel. Demain, un de mes clercs vous apportera un +chèque de cent livres, en échange duquel vous lui remettrez le reçu de +la Banque, afin qu'il aille au plus vite rapporter les huit cents livres +à la Banque Anglo-Patagonienne, en fournissant une explication +quelconque que je me chargerai d'inventer pour vous. De cette façon, +votre situation sera plus nette; et comme Maurice, tout de même, ne +pourra pas toucher un sou en banque, à moins de faire un faux, vous +voyez que vous n'aurez pas de remords à avoir de ce côté-là! + +--C'est égal, j'aimerais mieux ne pas dépendre de votre bonté! répondit +Joseph en se grattant le nez. J'aimerais mieux pouvoir vivre de mon +propre argent, maintenant que je l'ai! + +Mais Michel lui secoua le bras. + +--Il n'y aura donc pas moyen, lui cria-t-il, de vous faire comprendre +que je travaille en ce moment à vous épargner le bagne! + +Cela était dit avec tant de sérieux que le vieillard en fut effrayé. + +--Il faudra, dit-il, que je tourne mon attention du côté de la loi; ce +sera pour moi un champ nouveau à explorer. Car bien que, naturellement, +je comprenne les principes généraux de la législation, il y a beaucoup +de ses détails que j'ai jusqu'à présent négligé d'examiner, et ce que +vous m'apprenez là, par exemple, me surprend tout à fait. Cependant il +se peut que vous ayez raison, et le fait est qu'à mon âge un long +emprisonnement risquerait de m'être quelque peu préjudiciable. Mais avec +tout cela, mon cher neveu, je n'ai aucun droit à vivre de votre argent! + +--Ne vous inquiétez pas de cela! fit Michel. Je trouverai bien un moyen +de rentrer dans mes fonds! + +Après quoi, ayant noté l'adresse du vieillard, il prit congé de lui au +coin d'une rue. + +«Quel vieux coquin, en vérité! se dit-il. Et puis, comme la vie est une +chose singulière! Je commence à croire pour de bon que la providence m'a +expressément choisi, aujourd'hui, pour la seconder. Voyons un peu! +Qu'ai-je fait depuis ce matin? J'ai sauvé Pitman, j'ai enseveli un mort, +j'ai sauvé mon oncle Joseph, j'ai remonté Forsyth, et j'ai bu +d'innombrables verres de diverses liqueurs. Si maintenant, pour finir la +soirée, j'allais faire une visite à mes cousins, et poursuivre auprès +d'eux mon rôle providentiel? Dès demain matin, je verrai sérieusement à +tirer mon profit de tous ces événements nouveaux; mais, ce soir, que la +charité seule inspire ma conduite!» + +Vingt minutes après, et pendant que toutes les horloges sonnaient onze +heures, le représentant de la Providence descendit d'un fiacre, ordonna +au cocher de l'attendre, et sonna à la porte du numéro 16, dans John +Street. + +La porte fut aussitôt ouverte par Maurice lui-même. + +--Oh! c'est vous, Michel? dit-il, en bloquant soigneusement l'étroite +ouverture. Il est bien tard! + +Sans répondre, Michel s'avança, saisit la main de Maurice, et la serra +si vigoureusement que le pauvre garçon fit, malgré lui, un mouvement de +recul, ce dont son cousin profita pour entrer dans l'antichambre et pour +passer ensuite dans la salle à manger, avec Maurice sur ses talons. + +--Où est mon oncle Joseph? demanda-t-il, en s'installant dans le +meilleur fauteuil. + +--Il a été assez souffrant, ces jours derniers! répondit Maurice. Il est +resté à Browndean. Il prend soin de lui, et je suis seul ici, comme vous +voyez! + +Michel eut un sourire mystérieux. + +--C'est que j'ai besoin de le voir pour une affaire pressante! dit-il. + +--Il n'y a pas de raison pour que je vous laisse voir mon oncle, tandis +que vous ne me laissez pas voir votre père! répliqua Maurice. + +--Ta, ta, ta! dit Michel. Mon père est mon père; mais le vieux Joseph +est mon oncle à moi aussi bien que le vôtre, et vous n'avez aucun droit +de le séquestrer! + +--Je ne le séquestre pas! dit Maurice, enragé. Il est souffrant; il est +dangereusement malade, et personne ne peut le voir! + +--Eh bien! je vais vous dire ce qui en est! déclara Michel. Je suis venu +pour m'entendre avec vous, Maurice! ce compromis que vous m'avez +proposé, au sujet de la tontine, je l'accepte! + +Le malheureux Maurice devint pâle comme un mort, et puis rougit +jusqu'aux tempes, dans un soudain accès de fureur contre l'injustice +monstrueuse de la destinée humaine. + +--Que voulez-vous dire? s'écria-t-il. Je n'en crois pas un mot! + +Et lorsque Michel l'eut assuré qu'il parlait sérieusement: + +--En ce cas, s'écria-t-il en rougissant de nouveau, sachez que je +refuse! Voilà! Vous pouvez mettre cela dans votre pipe, et le fumer! + +--Oh! oh! fit aigrement Michel. Vous dites que votre oncle est +dangereusement malade, et cependant vous ne voulez plus du compromis que +vous m'avez vous-même proposé quand il était bien portant! Il y a +quelque chose de louche, là-dessous! + +--Qu'entendez-vous par là? hurla Maurice. + +--Je veux dire simplement qu'il y a là-dessous quelque chose qui n'est +pas clair! expliqua Michel. + +--Oseriez-vous faire une insinuation à mon adresse? reprit Maurice, qui +commençait à entrevoir la possibilité d'intimider son cousin. + +--Une insinuation? répéta Michel. Oh! ne nous mettons pas à employer de +grands mots comme celui-là! Non, Maurice, essayons plutôt de noyer notre +querelle dans une bouteille, comme deux galants cousins! _Les Deux +galants cousins_, comédie, parfois attribuée à Shakespeare! ajouta-t-il. + +Le cerveau de Maurice travaillait comme un moulin. «Soupçonne-t-il +vraiment quelque chose? Ou bien ne fait-il que parler au hasard? et que +dois-je faire? Savonner, ou bien attaquer à fond? En somme, savonner +vaut mieux: cela me fera toujours gagner du temps!» + +--Eh bien!--dit-il tout haut, et avec une pénible affectation de +cordialité,--il y a longtemps que nous n'avons point passé une soirée +ensemble, Michel, et quoique mes habitudes, comme vous savez, soient +extrêmement tempérées, je vais faire aujourd'hui une exception pour +vous. Excusez-moi un moment! Je vais aller chercher dans la cave une +bouteille de whisky! + +--Pas de whisky pour moi! dit Michel. Un peu du vieux champagne de +l'oncle Joseph, ou rien du tout! + +Pendant une seconde, Maurice hésita, car il n'avait plus que quelques +bouteilles de ce vieux vin, et y tenait beaucoup; mais, dès la seconde +suivante, il sortit sans répondre un mot. Il avait compris que, en le +dépouillant ainsi de la crème de sa cave, Michel s'était imprudemment +exposé, et livré à lui. + +«Une bouteille? se dit-il. Par saint Georges, je vais lui en donner +deux! Ce n'est pas le moment de faire des économies; et, une fois que +l'animal sera complètement ivre, ce sera bien le diable si je n'arrive +pas à lui arracher son secret!» + +Ce fut donc avec une bouteille sous chaque bras qu'il rentra dans la +salle à manger. Il prit deux verres dans le buffet, et les remplit avec +une grâce hospitalière. + +--Je bois à votre santé, mon cousin! s'écria-t-il gaiement. N'épargnez +pas le vin, dans ma maison! + +Debout près de la table, Michel vida son verre. Il le remplit de +nouveau, et revint s'asseoir dans son fauteuil, emportant la bouteille +avec lui. Et bientôt trois verres de vieux champagne, absorbés coup sur +coup, produisaient un changement notable dans sa manière d'être. + +--Savez-vous que vous manquez de vivacité d'esprit, Maurice! +observa-t-il. Vous êtes profond, c'est possible: mais je veux être pendu +si vous avez l'esprit vif! + +--Et qu'est-ce qui vous fait croire que je sois profond? demanda Maurice +avec un air de simplicité amusée. + +--Le fait que vous ne voulez pas d'un compromis avec moi! répondit +Michel, qui commençait à s'exprimer avec beaucoup de difficulté. Vous +êtes profond, Maurice, très profond, de ne pas vouloir de ce compromis! +Et vous avez là un vin qui est bien bon! Ce vin est le seul trait +respectable de la famille Finsbury. Savez-vous que c'est encore plus +rare qu'un titre! bien plus rare! Seulement, quand un homme a dans sa +cave du vin comme celui-là, je me demande pourquoi il ne veut pas d'un +compromis! + +--Mais, vous-même, vous n'en vouliez pas, jusqu'ici! dit Maurice, +toujours souriant. A chacun son tour! + +--Je me demande pourquoi je n'en ai pas voulu! Je me demande pourquoi +vous n'en voulez pas! reprit Michel. Je me demande pourquoi chacun de +nous pense que l'autre n'a pas voulu du compromis! Dites donc, +savez-vous que c'est là un problème très... très re... très remarquable? +ajouta-t-il, non sans orgueil d'avoir enfin triomphé de tous les +obstacles oraux qu'il avait trouvés sur sa route. + +--Et quelle raison croyez-vous que j'aie pour refuser? demanda +adroitement Maurice. + +Michel le regarda bien en face, puis cligna d'un oeil. + +--Ah! vous êtes un malin! dit-il. Tout à l'heure vous allez me demander +de vous aider à sortir de votre pétrin. Et le fait est que je sais bien +que je suis l'émissaire de la Providence; mais, tout de même, pas de +cette manière-là! Vous aurez à vous en tirer tout seul, mon bon ami, ça +vous remontera! Quel terrible pétrin cela doit être, pour un jeune +orphelin de quarante ans: la maison de cuirs, la banque, et tout le +reste! + +--J'avoue que je ne comprends rien à ce que vous voulez dire! déclara +Maurice. + +--Je ne suis pas sûr d'y comprendre grand'chose moi-même! dit Michel. +Voici un vin excellent, monsieur, ex'lent vin. Mais revenons un peu à +votre affaire, hein? Donc, voilà un oncle de prix qui a disparu! Eh +bien! tout ce que je veux savoir, c'est ceci: où est cet oncle de prix? + +--Je vous l'ai dit; il est à Browndean! répondit Maurice, en essuyant +son front à la dérobée, car ces petites attaques répétées commençaient à +le fatiguer réellement. + +--Facile à dire, Brown... Brown... Hé, après tout, pas si facile à dire +que çà! s'écria Michel, irrité. Je veux dire que vous avez beau jeu à me +répondre n'importe quoi. Mais ce qui ne me plaît pas là-dedans, c'est +cette disparition complète d'un oncle! Franchement, Maurice, est-ce +commercial? + +Et il hochait la tête, tristement. + +--Rien n'est plus simple, ni plus clair! répondit Maurice, avec un calme +chèrement payé. Pas l'ombre d'un mystère, dans tout cela! Mon oncle se +repose, à Browndean, pour se remettre de la secousse qu'il a subie dans +l'accident! + +--Ah! oui, dit Michel, une rude secousse! + +--Pourquoi dites-vous cela? s'écria vivement Maurice. + +--Oh! je le dis en m'appuyant sur la meilleure autorité possible! C'est +vous-même qui venez de me le dire! répliqua Michel. Mais si vous me +dites le contraire, à présent, naturellement j'aurai à choisir entre les +deux versions. Le fait est que... que j'ai renversé du vin sur le tapis; +on dit que ça leur fait du bien, aux tapis! Le fait est que notre cher +oncle... Mort, hein?... Enterré? + +Maurice se dressa sur ses pieds. + +--Qu'est-ce que vous dites? hurla-t-il. + +--Je dis que j'ai renversé du vin sur le tapis! répondit Michel en se +levant aussi. Mais c'est égal, je n'ai pas tout renversé! Bien des +amitiés au cher oncle, n'est-ce pas? + +--Vous voulez vous en aller? demanda Maurice. + +--Hé! mon pauvre vieux, il le faut! Forcé d'aller veiller un ami malade! +répondit Michel, en se tenant à la table pour ne pas tomber. + +--Vous ne partirez pas d'ici avant de m'avoir expliqué vos allusions! +déclara Maurice d'un ton féroce. Qu'avez-vous voulu dire? Pourquoi +êtes-vous venu ici? + +Mais l'avoué était déjà parvenu jusqu'à la porte du vestibule. + +--Je suis venu sans aucune mauvaise intention, je vous assure! dit-il en +mettant la main sur son coeur. Je vous jure que je n'ai pas eu d'autre +intention que de remplir mon rôle d'agent de la Providence! + +Puis il parvint jusqu'à la porte de la rue, l'ouvrit, non sans peine, et +descendit vers le fiacre, qui l'attendait. Le cocher, brusquement +réveillé d'un somme, lui demanda où il fallait le conduire. + +Michel s'aperçut que Maurice l'avait suivi sur le seuil de la maison; et +une brillante inspiration lui vint à l'esprit. + +«Ce garçon-là a besoin d'être remonté sérieusement!» songea-t-il. + +--Cocher, conduisez-moi à Scotland-Yard[1]! dit-il tout haut, en se +tenant à la roue. Car, enfin, cocher, il y a quelque chose de louche +dans cet oncle et son accident! Tout cela mérite d'être tiré au clair! +Conduisez-moi à Scotland-Yard! + + [1] La préfecture de police. + +--Vous ne pouvez pas me demander cela pour de bon! dit le cocher, avec +la cordiale sympathie qu'ont toujours ses pareils pour un homme du monde +en état d'ivresse. Ecoutez, monsieur, vous feriez mieux de vous faire +ramener chez vous! Demain matin, vous pourrez toujours aller à +Scotland-Yard! + +--Vous croyez? demanda Michel. Allons, en ce cas, conduisez-moi plutôt +au Bar de la Gaîté! + +--Le Bar de la Gaîté est fermé, monsieur! + +--Eh bien, alors, chez moi! dit Michel, résigné. + +--Mais où cela, monsieur? + +--Ma foi, vraiment, mon ami, je ne sais pas! dit Michel en s'asseyant +dans le fiacre. Conduisez-moi à Scotland-Yard, et, là-bas, nous +demanderons! + +--Mais vous devez bien avoir une carte de visite, dit l'homme à travers +le guichet du plafond. Donnez-moi votre porte-cartes! + +--Quelle prodigieuse intelligence, pour un cocher de fiacre! s'écria +Michel, en passant son porte-cartes au cocher. + +Et celui-ci lut tout haut, à la lumière du gaz: + +--Michel Finsbury, 233, King's Road, Chelsea. Est-ce bien cela, +monsieur? + +--Parfait! s'écria Michel. Conduisez-moi là, si vous y voyez +suffisamment, avec toutes ces maisons qui s'obstinent à rester sens +dessus dessous! + + + + +X + +GÉDÉON FORSYTH ET LE GRAND ERARD + + +Je suis bien sûr que personne d'entre vous n'a lu _le Mystère de +l'Omnibus_, par E. H. B., un roman qui a figuré pendant plusieurs jours +aux devantures des libraires, et puis qui a entièrement disparu de la +surface du globe. Ce que deviennent les livres, une semaine ou deux +après leur publication, où ils vont, à quel usage on les emploie: ce +sont là autant de problèmes qui, bien souvent, m'ont tourmenté pendant +des nuits d'insomnie. Le fait est que personne, à ma connaissance, n'a +lu _le Mystère de l'Omnibus_, par E. H. B., cependant j'ai pu m'assurer +qu'il n'existe plus aujourd'hui que trois exemplaires de cet ouvrage. +L'un se trouve à la bibliothèque du British Museum, d'ailleurs à jamais +rendu inabordable par suite d'une erreur d'inscription au catalogue; un +autre se trouve dans les caves de débarras de la Bibliothèque des +Avocats, à Edimbourg; enfin, le troisième, relié en maroquin, appartient +à notre ami Gédéon Forsyth. Pour vous expliquer le placement actuel de +ce troisième exemplaire, vous allez évidemment supposer que Gédéon a +beaucoup admiré le roman d'E. H. B. Et, je puis vous le dire, vous ne +vous tromperez pas dans cette supposition. Gédéon, aujourd'hui encore, +continue à admirer _le Mystère de l'Omnibus_: il l'admire et il l'aime, +avec une tendresse toute paternelle, car c'est lui-même qui en est +l'auteur. Il l'a signé des initiales de son oncle, M. Edouard Hugues +Bloomfield; mais c'est lui seul qui l'a écrit en entier. Il s'était +d'abord demandé, avant la publication, s'il n'allait pas tout au moins +confier à quelques amis le secret de sa paternité; mais après la +publication, et l'insuccès monumental qui l'a accueillie, la modestie du +jeune romancier est devenue plus pressante; et, sans la révélation que +je vous fais aujourd'hui, le nom de l'auteur de ce remarquable ouvrage +aurait risqué de demeurer à jamais inconnu. + +Cependant, le jour déjà lointain où Michel Finsbury prit son fameux +congé, le livre de Gédéon venait à peine de paraître, et un de ses +exemplaires se trouvait exposé à l'étalage de la marchande de journaux, +dans la Gare de Waterloo: de telle sorte que Gédéon put le voir, avant +de monter dans le train qui allait le conduire à Hampton-Court. Mais, le +croira-t-on? la vue de son oeuvre ne provoqua chez lui qu'un sourire +dédaigneux. «Quelle vaine ambition de paresseux, se dit-il, que celle +d'un faiseur de livres!» Il eut honte de s'être abaissé jusqu'à la +pratique d'un art aussi enfantin. Tout entier à la pensée de sa première +cause, il se sentait enfin devenu un homme. Et la muse qui préside au +roman-feuilleton (une dame qui doit être sans doute d'origine française) +s'envola d'auprès de lui, pour aller se mêler de nouveau à la danse de +ses soeurs, autour des immortelles fontaines de l'Hélicon. + +Durant toute la demi-heure du voyage, de saines et robustes réflexions +pratiques égayèrent l'âme du jeune avocat. A tout instant, il se +choisissait, par la portière du wagon, la petite maison de campagne qui +allait bientôt devenir l'asile de sa vie. Et déjà, en parfait +propriétaire, il projetait des améliorations aux maisons qu'il voyait; à +l'une, il ajoutait une écurie; à l'autre, un jeu de tennis; il +s'imaginait le charmant aspect qu'aurait une troisième, lorsque, en face +d'elle, sur la rivière, il se serait fait construire un pavillon de +bois. «Et quand je pense, se disait-il, qu'il y a une heure à peine +j'étais encore un insouciant jeune sot, uniquement occupé de canotage et +de romans-feuilletons! Je passais à côté des plus ravissantes maisons de +campagne sans même les honorer d'un regard! Comme il faut peu de temps +pour mûrir un homme!» + +Le lecteur intelligent reconnaîtra tout de suite, et d'après ce simple +monologue, les ravages causés dans le coeur de Gédéon par les beaux yeux +de Mlle Hazeltine. L'avocat, au sortir de John Street, avait conduit la +jeune fille dans la maison de son oncle, M. Bloomfield; et ce +personnage, ayant appris de son neveu qu'elle était victime d'une double +oppression, l'avait prise bruyamment sous sa protection. + +--Je me demande qui est le pire des deux, s'était-il écrié: ce vieil +oncle sans scrupules, ou ce grossier jeune coquin de neveu! En tout cas, +je vais tout de suite écrire au _Pall Mall_, pour les dénoncer! Quoi! +Vous dites que non? Pardon, monsieur, il faut qu'ils soient dénoncés! +C'est un devoir public... Comment? Vous dites que cet oncle est un +conférencier radical? En ce cas, oui, vous avez raison, la chose doit +être menée avec plus de réserve! Je suis sûr que ce pauvre oncle aura +été scandaleusement trompé! + +De tout cela résulta que M. Bloomfield ne mit pas à exécution son projet +de lettre à la _Pall Mall Gazette._ Il déclara seulement que miss +Hazeltine avait à être tenue à l'abri des recherches probables de ses +persécuteurs; et comme il se trouvait posséder un yacht, il jugea +qu'aucune autre retraite ne pouvait être plus sûre pour l'infortunée +jeune fille. Le matin même du jour où Gédéon se rendait à Hampton Court, +Julia, en compagnie de M. et de Mme Bloomfield, avait quitté Londres à +bord du yacht familial. Et Gédéon, comme l'on pense, aurait bien aimé +être du voyage: mais son oncle n'avait pas cru devoir lui accorder cette +faveur. «Non, Gid! lui avait-il dit. On va évidemment te filer; il ne +faut pas qu'on te voie avec nous!» Et le jeune homme n'avait pas osé +contester cette étrange illusion; car il craignait que son oncle ne se +relâchât de son beau zèle pour la protection de Julia, s'il découvrait +que l'affaire n'était pas aussi romanesque qu'il se l'était figurée. Au +reste, la discrétion de Gédéon avait eu sa récompense; car le vieux +Bloomfield, en lui posant sur l'épaule sa pesante main, avait ajouté ces +mots, dont la signification avait été aussitôt comprise: «Je devine bien +ce que tu as en tête, Gédéon! Mais si tu veux obtenir cette jeune fille, +il faudra que tu travailles, mon gaillard, entends-tu?» + +Ces agréables paroles avaient déjà contribué à égayer l'avocat lorsque, +ayant pris congé des voyageurs, il était retourné chez lui pour lire des +romans; et, maintenant, pendant que le train l'emportait à Hampton +Court, c'étaient elles encore qui formaient la base fondamentale de ses +viriles rêveries. Et quand il descendit du train et commença à se +recueillir, pour la délicate mission dont il s'était chargé, toujours +encore il avait dans les yeux le fin visage de Julia, et dans les +oreilles les paroles d'adieu de son oncle Edouard. + +Mais bientôt de grosses surprises commencèrent à pleuvoir sur lui. Il +apprit d'abord que, dans tout Hampton Court, il n'y avait aucune villa +Kurnaul, aucun comte Tarnow, ni même absolument aucun comte du tout. +Cela était fort étrange, mais, en somme, il ne le jugea point tout à +fait inexplicable. M. Dickson avait si bien déjeuné qu'il pouvait s'être +trompé en lui donnant l'adresse. «Que doit faire, en pareille +circonstance, un homme pratique, avisé, et ayant l'habitude des +affaires?» se demanda Gédéon. Et il se répondit aussitôt: «Télégraphier +une dépêche brève et nette!» Dix minutes après, nos fils télégraphiques +nationaux transmettaient à Londres l'importante missive que voici: +«Dickson, Hôtel Langham, Londres. Villa et personne inconnues ici; +suppose erreur d'adresse; arriverai par train suivant. Forsyth.» Et, en +effet, Gédéon lui-même ne tarda pas à descendre d'un fiacre devant le +perron de l'Hôtel Langham, avec, sur son front, les marques combinées +d'une extrême hâte et d'un grand effort intellectuel. + +Je ne crois pas que Gédéon oublie jamais l'Hôtel Langham. Il y apprit +que, de même que le comte Tarnow, John Dickson et Ezra Thomas +n'existaient pas. Comment? Pourquoi? Ces deux questions dansaient dans +le cerveau troublé du jeune homme; et, avant que le tourbillon de ses +pensées se fût calmé, il se trouva déposé par un autre fiacre devant la +porte de sa maison. Là, du moins, s'offrait à lui une retraite +accueillante et tranquille! Là, du moins, il pourrait réfléchir à son +aise. Il franchit le corridor, mit sa clef dans la serrure, et ouvrit la +porte, déjà rasséréné. La chambre était toute noire, car la nuit était +venue. Mais Gédéon connaissait sa chambre, il savait où se trouvaient +les allumettes, dans le coin droit, sur la cheminée. Et il s'avança +résolument, et, ce faisant, il se cogna contre un corps lourd, à un +endroit où aucun corps de ce genre n'aurait dû exister. Il n'y avait +rien dans cet endroit, quand Gédéon était sorti. Il avait fermé la porte +à clef, derrière lui; il l'avait trouvée fermée à clef quand il était +revenu; personne ne pouvait être entré; et ce n'était guère probable, +non plus, que les meubles pussent, d'eux-mêmes, changer leur position. +Et cependant, sans l'ombre d'un doute, il y avait quelque chose là! +Gédéon étendit ses mains, dans les ténèbres. Oui, il y avait quelque +chose, quelque chose de grand, quelque chose de poli, quelque chose de +froid! + +«Que le ciel me pardonne! songea Gédéon; on dirait un piano!» + +Il se rappela qu'il avait des allumettes dans la poche de son gilet, et +en alluma une. + +Ce fut effectivement un piano qui s'offrit à son regard stupéfait; un +vaste et solennel instrument, encore tout humide d'avoir été exposé à la +pluie. Gédéon laissa brûler l'allumette jusqu'au bout, et puis, de +nouveau, les ténèbres se refermèrent autour de son ahurissement. Alors, +d'une main tremblante, il alluma sa lampe, et s'approcha. De près ou de +loin, le doute n'était pas permis: l'objet était bien un piano. C'était +bien un piano qui se tenait là, impudemment, dans un endroit où sa +présence était un démenti à toutes les lois naturelles! + +Gédéon ouvrit le clavier et frappa un accord. Aucun son ne troubla le +silence de la chambre. «Serais-je malade?» se dit le jeune homme, +pendant que son coeur s'arrêtait de battre. Il s'assit devant le piano, +s'obstina rageusement dans ses tentatives pour rompre le silence, tantôt +au moyen de brillants arpèges, tantôt au moyen d'une sonate de +Beethoven, que jadis (dans des temps plus heureux) il avait connue comme +l'une des oeuvres les plus sonores de ce puissant compositeur. Et +toujours pas un son! Il donna sur les touches deux grands coups de ses +poings fermés. La chambre resta silencieuse comme un tombeau. + +Le jeune avocat se redressa en sursaut. + +--Je suis devenu complètement sourd, s'écria-t-il tout haut, et personne +ne le sait que moi! La pire des malédictions de Dieu s'est abattue sur +moi! + +Ses doigts rencontrèrent la chaîne de sa montre. Aussitôt, il tira sa +montre, et l'appliqua à son oreille: il en entendait parfaitement le +tic-tac. + +--Je ne suis pas sourd! dit-il. C'est pis encore, je suis fou! Ma raison +m'a abandonné pour toujours! + +Il promena autour de lui, dans la chambre, un regard inquiet, et aperçut +notamment le fauteuil dans lequel M. Dickson s'était installé. Un bout +de cigare traînait encore au pied du fauteuil. + +«Non, songea-t-il, cela ne peut avoir été un rêve. C'est ma tête qui +déménage, évidemment! Ainsi, par exemple, il me semble que j'ai faim; ce +sera sans doute encore une hallucination! Mais, tout de même, je vais +faire l'expérience. Je vais m'offrir encore un bon dîner! Je vais aller +dîner au Café Royal, d'où il est bien possible que j'aie à être +directement transporté dans un asile.» + +Tout le long de son chemin, dans la rue, avec une curiosité morbide, il +se demanda comment allait se trahir son terrible mal. Allait-il assommer +un garçon? ou vouloir manger son verre? Et c'est ainsi qu'il se dirigea +en courant vers le Café Royal, avec la crainte angoissante de découvrir +que l'existence de cet établissement était, elle aussi, une +hallucination. + +Mais la lumière, le mouvement, le bruit joyeux du café eurent vite fait +de le réconforter. Il eut en outre la satisfaction de reconnaître le +garçon qui le servait d'ordinaire. Le dîner qu'il commanda ne lui fit +pas l'effet d'être trop incohérent, et il éprouva, à le manger, une +satisfaction où il ne put découvrir rien d'anormal. «Ma parole, se +dit-il, je renais à l'espoir. Peut-être me suis-je affolé trop tôt? En +pareille circonstance, qu'aurait fait Robert Skill?» Ce Robert Skill +était, ai-je besoin de vous le dire? le principal héros du _Mystère de +l'Omnibus_. Gédéon avait incarné en lui son idéal d'intelligence subtile +et de ferme décision. Aussi ne pouvait-il pas douter que Robert Skill, +dans une circonstance pareille à celle où il se trouvait lui-même, +aurait certainement agi de la façon la plus sage et la meilleure +possible. Restait seulement à savoir ce qu'il aurait fait. «Quelle +qu'eût été sa décision, se dit encore le jeune romancier, Robert Skill +l'eût exécutée séance tenante.» Mais lui-même, malheureusement, ne +voyait devant lui, pour l'instant qu'une seule chose à faire, qui était +de s'en retourner dans sa chambre, son dîner fini. Et c'est donc ce +qu'il fit séance tenante, à l'imitation de son noble héros. + +Mais, quand il fut rentré chez lui, il s'aperçut que décidément aucune +inspiration ne lui venait en aide. Et il se tint debout, sur le seuil, +considérant avec stupeur l'instrument mystérieux. Toucher au clavier, +une fois de plus, c'était au-dessus de ses forces: que le piano eût +gardé son incompréhensible silence, ou qu'il lui eût répondu par tous +les fracas des trompettes du jugement dernier, il sentait que sa frayeur +n'aurait pu que s'en accroître. «Ce doit être une farce qu'on m'aura +faite! songea-t-il, encore qu'elle me semble bien laborieuse et bien +coûteuse! Mais si ce n'est pas une farce, qu'est-ce que cela peut être? +En procédant par élimination, comme a procédé Robert Skill pour +découvrir l'auteur de l'assassinat de lord Bellew, je suis forcément +amené à conclure que ceci ne peut être qu'une farce!» + +Pendant qu'il raisonnait ainsi, ses yeux tombèrent sur un objet qui lui +parut une nouvelle confirmation de son hypothèse: à savoir, la pagode de +cigares que Michel avait construite sur le piano. «Qu'est-ce que cela?» +se demanda Gédéon. Et, s'approchant, il démolit la pagode, d'un coup de +poing. «Une clef? se dit-il ensuite. Quelle singulière façon de la +déposer là!» + +Il fit le tour de l'instrument, et aperçut, sur le côté, la serrure du +couvercle. «Ah! ah! voici à quoi correspond cette clef! poursuivit-il. +Evidemment, ces deux farceurs auront voulu que je regarde à l'intérieur +du piano! Etrange, en vérité, de plus en plus étrange!» Sur quoi, il +tourna la clef dans la serrure, et souleva le couvercle. + + * * * * * + +Dans quelles angoisses, dans quels accès de résolution fugitive, dans +quels abîmes de désespoir Gédéon passa la nuit qui suivit, je préfère +que mes lecteurs ne le sachent jamais. + +La petite chanson des moineaux de Londres, le lendemain matin, le trouva +épuisé, harassé, anéanti, et avec un esprit toujours vide du moindre +projet. Il se leva, et, misérablement, regarda des fenêtres closes, une +rue déserte, la lutte du gris de l'aube avec le jaune des becs de gaz. +Il y a des matinées où la ville tout entière semble s'éveiller avec une +migraine: c'était une de ces matinées-là, et la migraine tenaillait +également la nuque et les tempes du pauvre Gédéon. + +«Déjà le jour! se dit-il, et je n'ai encore rien trouvé! Il faut que +cela finisse!» Il referma le piano, mit la clef dans sa poche, et sortit +pour aller prendre son café au lait. Pour la centième fois son cerveau +tournait comme une roue de moulin, broyant un mélange de terreurs, de +dégoûts, et de regrets. Appeler la police, lui livrer le cadavre, +couvrir les murs de Londres d'affiches décrivant John Dickson et Ezra +Thomas, remplir les journaux de paragraphes intitulés: _le Mystère du +Temple, le Piano macabre, M. Forsyth admis à fournir caution_: c'était +là une ligne de conduite possible, facile, et même, en fin de compte, +assez sûre; mais, à bien y réfléchir, elle ne laissait pas d'avoir ses +inconvénients. Agir ainsi, n'était-ce pas révéler au monde toute une +série de détails sur Gédéon lui-même qui n'avaient rien à gagner à être +révélés? Car, enfin, un enfant se serait méfié de l'histoire des deux +aventuriers, et lui, Gédéon, tout de suite il l'avait avalée. Le plus +misérable avocaillon aurait refusé d'écouter des clients qui se +présentaient à lui dans des conditions aussi irrégulières; et lui, il +les avait complaisamment écoutés. Et si encore il s'était borné à les +écouter! Mais il s'était mis en route pour la commission dont ils +l'avaient chargé: lui, un avocat, il avait entrepris une commission +bonne tout au plus pour un détective privé! Et pour comble, hélas! il +avait consenti à prendre l'argent que lui offraient ses visiteurs! «Non, +non, se dit-il. La chose est trop claire, je vais être déshonoré! J'ai +brisé ma carrière pour un billet de cinq livres!» + +Après trois gorgées de cette chaude, visqueuse, et boueuse tisane qui +passe, dans les tavernes de Londres, pour une décoction de la graine du +caféier, Gédéon comprit qu'il y avait tout au moins un point sur lequel +aucune hésitation n'était possible pour lui. La chose avait à être +réglée sans le secours de la police! Mais encore avait-elle à être +réglée d'une façon quelconque et sans retard. De nouveau Gédéon se +demanda ce qu'aurait fait Robert Skill: que peut faire un homme +d'honneur pour se débarrasser d'un cadavre honorablement acquis? Aller +le déposer au coin de la rue voisine? c'était soulever dans le coeur des +passants une curiosité désastreuse. Le jeter dans une des cheminées de +la ville? toute sorte d'obstacles matériels rendaient une telle +entreprise presque impraticable. Lancer le corps par la portière d'un +wagon, ou bien du haut de l'impériale d'un omnibus: hélas! il n'y +fallait point penser. Amener le corps sur un yacht et le noyer ensuite, +oui, cela se concevait déjà mieux: mais que de dépenses, pour un homme +de ressources restreintes! La location du yacht, l'entretien de +l'équipage, tout cela aurait été ruineux même pour un capitaliste. +Soudain, Gédéon se rappela les pavillons, en forme de bateaux, qu'il +avait vus la veille sur la Tamise. Et ce souvenir fut pour lui un trait +de lumière. + +Un compositeur de musique--appelé, par exemple, Jimson,--pouvait fort +bien, comme jadis le musicien immortalisé par Hogarth, souffrir dans son +inspiration du tapage de Londres. Il pouvait fort bien être pressé par +le temps, pour achever un opéra: par exemple, un opéra-comique intitulé +_Orange Pekoe_; une légère fantaisie chinoise dans le genre du _Mikado_. +_Orange Pekoe_, musique de Jimson--«le jeune maëstro, un des maîtres les +mieux doués de notre nouvelle école anglaise--le ravissant quintette des +mandarins, une vigoureuse entrée des batteries, etc., etc.,» d'un seul +coup, le personnage complet de Jimson, avec sa musique, se dressa en +pied dans l'esprit de Gédéon. Quoi de plus naturel, quoi de plus +acceptable, que l'arrivée soudaine de Jimson dans un tranquille village +des bords de l'eau, en compagnie d'un grand piano à queue et de la +partition inachevée d'_Orange Pekoe_? La disparition du susdit maëstro, +quelques jours plus tard, ne laissant derrière lui qu'un piano, vidé de +ses cordes; cela, assurément, paraîtrait moins naturel. Mais cela même +ne serait pas tout à fait inexplicable. On pourrait fort bien, en somme, +supposer que Jimson, devenu fou par suite des difficultés d'un choeur en +double fugue, avait commencé par détruire son piano, et s'était enfin +jeté lui-même dans la rivière. N'était-ce pas là, en vérité, une +catastrophe tout à fait digne d'un jeune musicien de la nouvelle école? + +«Pardieu, il faudra bien que ça marche comme ça! s'écria Gédéon. Jimson +va nous tirer d'affaire!» + + + + +XI + +LE MAËSTRO JIMSON + + +M. Edouard Hugues Bloomfield ayant annoncé l'intention de diriger son +yacht du côté de Maidenhead, on ne s'étonnera pas que le maëstro Jimson +ait porté son choix vers une direction opposée. Dans le voisinage de la +gentille bourgade riveraine de Padwick, il se souvenait d'avoir vu, +récemment encore, un ancien pavillon sur pilotis, poétiquement abrité +par un bouquet de saules. Ce pavillon l'avait toujours séduit par un +certain air d'abandon et de solitude, lorsque, dans ses parties de +canotage, il était passé près de lui; et il avait même eu l'intention +d'y placer une des scènes du _Mystère de l'Omnibus_; mais il avait dû y +renoncer, au dernier moment, en raison des difficultés imprévues que lui +avait présentées la nécessité d'une description appropriée au charme de +l'endroit. Il y avait renoncé, et maintenant il s'en félicitait en +songeant qu'il allait avoir à se servir du pavillon pour un usage +infiniment plus sérieux. + +Jimson, personnage de la mise la plus banale, mais de manières +particulièrement insinuantes, n'eut pas de peine à obtenir que le +propriétaire du pavillon le lui louât pour une durée d'un mois. Le prix +du loyer, d'ailleurs insignifiant, fut convenu aussitôt, la clef fut +échangée contre une petite avance d'argent, et Jimson se hâta de revenir +à Londres, pour s'occuper du transport du piano. + +--Je serai de retour demain matin, sans faute! déclara-t-il au +propriétaire. On attend mon opéra avec tant d'impatience, voyez-vous? +que je n'ai pas une minute à perdre pour le terminer! + +Et, en effet, vers une heure de l'après-midi, le lendemain, vous auriez +pu voir Jimson cheminant sur la route qui longe le fleuve, entre Padwick +et Haverham. Dans une de ses mains il tenait un panier, renfermant des +provisions; dans l'autre, une petite valise où se trouvait sans doute la +partition inachevée. On était au début d'octobre; le ciel, d'un gris de +pierre, était parsemé d'alouettes, la Tamise brillait faiblement comme +un miroir de plomb, et les feuilles jaunes des marronniers craquaient +sous les pieds du compositeur. Il n'y a point de saison, en Angleterre, +qui stimule davantage les forces vitales, et Jimson, bien qu'il ne fût +pas sans quelques ennuis, fredonnait un air (de sa composition, +peut-être?) tout en marchant. + +A deux ou trois milles au-dessus de Padwick, la berge de la Tamise est +particulièrement solitaire. Sur la berge opposée, les arbres d'un parc +arrêtent l'horizon, ne laissant entrevoir que le haut des cheminées +d'une vieille maison de campagne. Sur la berge de Padwick, entre les +saules, s'avance le pavillon, un ancien bateau hors d'usage, et si +souillé par les larmes des saules avoisinants, si dégradé, si battu des +vents, si négligé, si hanté de rats, si manifestement transformé en un +magasin de rhumatismes que j'aurais, pour ma part, une forte répugnance +à m'y installer. + +Et pour Jimson aussi ce fut un moment assez lugubre, celui où il enleva +la planche qui servait de pont-levis à sa nouvelle demeure, et où il se +trouva seul dans cette malsaine forteresse. Il entendait les rats courir +et sauter sous le plancher, les gonds de la porte gémissaient comme des +âmes en peine; le petit salon était encombré de poussière, et avait une +affreuse odeur d'eau moisie. Non, on ne pouvait point considérer cela +comme un domicile bien gai, même pour un compositeur absorbé dans une +oeuvre chérie; mais combien moins gai encore pour un jeune homme tout +bourrelé d'alarmes, et occupé à attendre l'arrivée d'un cadavre! + +Il s'assit, nettoya de son mieux une moitié de la table, et attaqua le +déjeuner froid que contenait son panier. En prévision d'une enquête +possible sur le sort de Jimson, il avait jugé indispensable de ne pas se +laisser voir: de telle sorte qu'il était résolu à passer la journée +entière sans sortir du pavillon. Et, toujours afin de corroborer sa +fable, il avait apporté dans sa valise non seulement de l'encre et des +plumes, mais un gros cahier de papier à musique, du format le plus +imposant qu'il avait pu trouver. + +«Et maintenant, à l'ouvrage!» se dit-il, dès qu'il eut satisfait son +appétit. «Il faut que je laisse des traces de l'activité de mon +personnage!» Et il écrivit, en belles lettres rondes: + + ORANGE PEKOE + + _Op. 17_ + + _J.-B. JIMSON_ + + PARTITION DE PIANO ET CHANT + +«Je ne suppose pas que les grands compositeurs commencent leur travail +de cette manière-là, songea Gédéon; mais Jimson est un original, et +d'ailleurs je serais bien en peine de commencer autrement. Une dédicace, +à présent, voilà qui ferait un excellent effet. Par exemple: _Dédié +à..._ voyons!... _Dédié à William Ewart Gladstone, par son respectueux +serviteur J.-B. J._ Allons, il faut tout de même y ajouter un peu de +musique! Je ferai mieux d'éviter l'ouverture: je crains que cette partie +n'offre trop de difficultés. Si j'essayais d'un air pour le ténor? A la +clef,--oh! soyons ultra-moderne!--sept bémols!» + +Il fit comme il disait, non sans peine, puis s'arrêta et se mit à +mâchonner le bout de son porte-plume. La vue d'une feuille de papier +réglé ne suffit pas toujours pour provoquer l'inspiration, surtout chez +un simple amateur; et la présence de sept bémols à la clef n'est pas non +plus un encouragement à l'improvisation. Gédéon jeta sous la table la +feuille commencée. + +«Ces ébauches jetées sous la table aideront à reconstituer la +personnalité artistique de Jimson!» se dit-il pour se consoler. Et de +nouveau il sollicita la muse, en divers tons et sur diverses feuilles de +papier; mais tout cela avec si peu de résultats qu'il en fut effaré. +«C'est étrange comme il y a des jours où on n'est pas en train! se +dit-il; et pourtant il faut absolument que Jimson laisse quelque chose!» +Et de nouveau il trima sur sa tâche. + +Bientôt la fraîcheur pénétrante du pavillon commença à l'envahir tout +entier. Il se leva, et, à la contrariété évidente des rats, marcha de +long en large dans la chambre. Hélas! il ne parvenait pas à se +réchauffer. «C'est absurde! se dit-il. Tous les risques me sont +indifférents, mais je ne veux pas attraper une bronchite. Il faut que je +sorte de cette caverne!» + +Il s'avança sur le balcon, et, pour la première fois, regarda du côté de +la rivière. Et aussitôt il tressaillit de surprise. A quelques cents pas +plus loin, un yacht reposait à l'ombre des saules. Un élégant canot se +balançait à côté du yacht; les fenêtres de celui-ci étaient cachées par +des rideaux d'une blancheur de neige; et un drapeau flottait à la poupe. +Et plus Gédéon considérait ce yacht, plus son dépit se mêlait de +stupéfaction. Ce yacht ressemblait extrêmement à celui de son oncle: +Gédéon aurait même juré que c'était bien celui de son oncle, sans deux +détails qui rendaient l'identification impossible. Le premier détail, +c'était que son oncle s'était dirigé vers Maidenhead, et ne pouvait donc +se trouver à Padwick; le second, encore plus probant, c'était que le +drapeau attaché à l'arrière était le drapeau américain. + +«Tout de même, quelle singulière ressemblance!» songea Gédéon. + +Et, pendant qu'ainsi il regardait et réfléchissait, une porte s'ouvrit, +et une jeune dame s'avança sur le pont. En un clin d'oeil, l'avocat +était rentré dans son pavillon: il venait de reconnaître Julia +Hazeltine. Et, l'observant par la fenêtre, il vit qu'elle descendait +dans le canot, prenait les rames en main, et venait résolument vers +l'endroit où il se trouvait. + +«Allons! je suis perdu!» se dit-il. Et il se laissa tomber sur sa +chaise. + +--Bonjour, mademoiselle, dit, du rivage, une voix que Gédéon reconnut +comme étant celle de son propriétaire. + +--Bonjour, monsieur! répondit Julia. Mais je ne vous reconnais pas: qui +êtes-vous? Oh! oui, je me rappelle! C'est vous qui m'avez permis, hier, +de venir peindre à l'aquarelle, dans ce vieux pavillon! + +Le coeur de Gédéon bondit d'épouvante. + +--Mais oui, c'est moi! répondit l'homme. Et ce que je voulais vous dire +à présent, c'est que je ne pouvais plus vous le permettre! Mon pavillon +est loué! + +--Loué? s'écria Julia. + +--Loué pour un mois! reprit l'homme. Ça vous paraît drôle, hein? Je me +demande ce que ce monsieur peut bien vouloir en faire? + +--Quelle idée romantique! murmura Julia. C'est un monsieur? Comment +est-il? + +Ce dialogue entre le canot et le rivage avait lieu tout contre le +pavillon: pas un mot n'en était perdu pour le jeune maëstro. + +--C'est un homme à musique, répondit le propriétaire, ou tout au moins +voilà ce qu'il m'a dit! Venu ici pour écrire un opéra! + +--Vraiment? s'écria Julia. Jamais je n'ai rien rêvé d'aussi délicieux. +Mais alors, nous pourrons nous glisser jusqu'ici la nuit, et l'entendre +improviser! Comment s'appelle-t-il? + +--Jimson! dit l'homme. + +--Jimson? répéta Julia, en interrogeant vainement sa mémoire. + +Mais, en vérité, notre jeune école de musique anglaise possède tant de +beaux génies que nous n'apprenons guère leurs noms que lorsque la reine +les nomme baronets. + +--Vous êtes sûr que c'est bien ce nom-là? reprit Julia. + +--Il me l'a épelé lui-même! répondit le propriétaire. Et son opéra +s'appelle... attendez donc... une espèce de thé! + +--Une _Espèce de Thé_! s'écria la jeune fille. Quel titre singulier pour +un opéra! Mon Dieu! que je voudrais en connaître le sujet!--Et Gédéon +entendait flotter dans l'air son charmant petit rire.--Il faut +absolument que nous fassions connaissance avec ce M. Jimson! Je suis sûr +qu'il doit être bien intéressant! + +--Pardon, mademoiselle, mais il faut que je m'en aille! On m'attend à +Haverham! + +--Oh! que je ne vous retienne pas, mon brave homme! dit Julia. Bon +après-midi! + +--Et à vous pareillement, mademoiselle! + +Gédéon se tenait assis dans sa cabine, en proie aux pensées les plus +harcelantes. Il se voyait ancré à ce pavillon pourri, attendant la venue +d'un cadavre intempestif: et voilà que, autour de lui, les curiosités +s'agitaient, voilà que de jeunes dames se proposaient de venir l'épier +la nuit, en façon de partie de plaisir! Cela signifiait les galères pour +lui; mais ce n'était pas cela encore qui l'affligeait le plus. Ce qui +l'affligeait surtout, c'était l'impardonnable légèreté de Julia. Cette +jeune fille était prête à faire connaissance avec le premier venu; elle +n'avait aucune réserve, rien de l'émail d'une personne comme il faut! +Elle causait familièrement avec la brute qu'était son propriétaire; elle +se prenait d'un intérêt immédiat et franchement avoué pour la misérable +créature qu'était Jimson! Déjà, sans doute, elle avait formé le projet +d'inviter Jimson à venir prendre le thé avec elle! Et c'était pour une +jeune fille comme celle-là qu'un homme comme lui, Gédéon... «Honte à +toi, coeur viril!» + +Il fut interrompu dans ses songeries par un bruit qui, aussitôt, le +décida à se cacher derrière la porte. Miss Hazeltine, sans se préoccuper +de la défense du propriétaire, venait de grimper à bord de son pavillon. +Son projet d'aquarelle lui tenait au coeur; et comme, à en juger par le +silence du pavillon, elle supposait que Jimson n'était pas encore +arrivé, elle résolut de profiter de l'occasion pour achever l'oeuvre +d'art commencée la veille. Et elle s'assit sur le balcon, installa son +album et sa boîte de couleurs, et bientôt Gédéon l'entendit chantant sur +son travail. De temps à autre, seulement, sa chanson s'interrompait. +C'était quand Julia ne retrouvait plus, dans sa mémoire, quelqu'une de +ces aimables petites recettes qui servent à la pratique du jeu de +l'aquarelle, ou du moins qui y servaient dans notre bon vieux temps; car +on m'a dit que les jeunes fille d'à présent se sont émancipées de ces +recettes où dix générations de leurs mères et grand'mères s'étaient +fidèlement soumises; mais Julia, qui probablement avait étudié sous +Pitman, était encore de la vieille école. + +Gédéon, pendant tout ce temps, se tenait derrière la porte, craignant de +bouger, craignant de respirer, craignant de penser à ce qui allait +suivre. Chaque minute de son incarcération lui valait un surcroît +d'ennuis et de détresse. Du moins se disait-il, avec gratitude, que +cette phase spéciale de sa vie ne pouvait pas durer éternellement; et il +se disait que, quoi qu'il dût lui arriver ensuite (fût-ce le bagne! +ajoutait-il avec amertume, et d'ailleurs avec irréflexion), il ne +pourrait manquer de s'en trouver soulagé. Il se rappela que, au collège, +de longues additions mentales lui avaient souvent servi de refuge contre +l'ennui du piquet ou du cabinet noir, et, cette fois encore, il essaya +de se distraire en additionnant indéfiniment le chiffre deux à tous les +chiffres formés par des additions antérieures. + +Ainsi s'occupaient ces deux jeunes personnes,--Gédéon procédant +résolument à ses additions, Julia déposant vigoureusement sur son album +des couleurs qui gémissaient de se trouver réunies,--lorsque la +Providence envoya dans leurs eaux un paquebot à vapeur qui, en +soufflant, remontait la Tamise. Tout le long des berges, l'eau s'enflait +et retombait, les roseaux bruissaient; le pavillon lui-même, ce vieux +bateau depuis longtemps accoutumé au repos, retrouva soudain son humeur +voyageuse d'autrefois, et se mit à exécuter un petit tangage. Puis le +paquebot passa, les vagues s'aplanirent, et Gédéon, tout à coup, +entendit un cri poussé par Julia. Regardant par la fenêtre, il vit la +jeune fille debout sur le balcon, occupée à suivre des yeux son canot, +qui, entraîné par le courant, s'en retournait vers le yacht. Et je dois +dire que l'avocat, en cette occasion, déploya une promptitude d'esprit +digne de son héros, Robert Skill. D'un seul effort de sa pensée, il +prévit ce qui allait suivre; d'un seul mouvement de son corps, il se +jeta à terre, et se cacha sous la table. + +Julia, de son côté, ne se rendait pas entièrement compte de la gravité +de sa situation. Elle voyait bien qu'elle avait perdu le canot, et elle +n'était pas sans inquiétude au sujet de sa prochaine entrevue avec M. +Bloomfield; mais elle ne doutait pas de pouvoir sortir du pavillon, car +elle connaissait l'existence de la planche pont-levis, donnant sur la +berge. + +Elle fit le tour du balcon, mais pour trouver la porte du pavillon +ouverte, et la planche ôtée. D'où elle conclut avec certitude que Jimson +devait être arrivé, et, par conséquent, se trouvait dans le pavillon. Ce +Jimson devait être un homme bien timide, pour avoir souffert une telle +invasion de sa résidence sans faire aucun signe: et cette pensée releva +le courage de Julia, car, à présent, la jeune fille était forcée de +recourir à l'assistance du musicien, la planche étant trop lourde pour +ses seules forces. Elle frappa donc sur la porte ouverte. Puis elle +frappa de nouveau. + +--Monsieur Jimson, cria-t-elle, venez, je vous en prie! _Il faut_ que +vous veniez, tôt ou tard, puisque je ne puis pas sortir d'ici sans votre +aide! Allons, ne soyez pas si agaçant! Venez, je vous en prie! + +Mais toujours pas de réponse. + +«S'il est là, il faut qu'il soit fou!» se dit-elle avec un petit +frisson. Mais elle songea ensuite qu'il était peut-être allé se promener +en bateau, comme elle avait fait elle-même. En ce cas, forcée qu'elle +était à attendre, elle pouvait fort bien visiter la cabine: sur quoi, +sans autre réflexion, elle entra. Et je n'ai pas besoin de dire que, +sous la table où il gisait dans la poussière, Gédéon sentit que son +coeur s'arrêtait de battre. + +En premier lieu, Julia aperçut les restes du déjeuner de Jimson. «Du +pâté, des fruits, des gâteaux! songea-t-elle. Il mange de gentilles +choses! Je suis sûre que c'est un homme délicieux. Je me demande s'il a +aussi bonne apparence que M. Forsyth? Mme Jimson, je ne crois pas que +cela sonne aussi bien que Mme Forsyth! Mais, d'autre part, il y a ce +prénom de Gédéon qui est vraiment affreux! Oh! et voici un peu de sa +musique, aussi! c'est charmant! _Orange Pekoe_, c'était donc cela que le +vieux bonhomme appelait une _espèce de thé_!» Et Gédéon entendit un +petit rire. «_Adagio molto expressivo, siempre legato_,» lut-elle +ensuite (car j'ai oublié de vous dire que Gédéon était très suffisamment +outillé pour toute la partie littéraire du métier de compositeur). +«Comme c'est singulier, de donner toutes ces indications et de n'écrire +que deux ou trois notes! Oh! mais voici une feuille où il y en a +davantage! _Andante patetico._» Et elle commença à examiner la musique. +«Mon Dieu, se dit-elle, cela doit être terriblement moderne, avec tous +ces bémols! Voyons un peu l'air? C'est étrange, mais il me semble le +connaître!» Elle commença à le fredonner, et, tout à coup, éclata de +rire. «Mais c'est _Tommy, dérange-toi donc pour ton oncle_!» +s'écria-t-elle tout haut, remplissant d'amertume l'âme de Gédéon. «Et +_Andante patetico_, et sept bémols! cet homme doit être un simple +imposteur!» + +Au même instant lui arriva, de sous la table, un bruit confus et +bizarre, comme celui que ferait une poule qui éternuerait; et cet +éternuement fut suivi du bruit d'un choc, comme si quelque chose s'était +heurté à la table; et le choc lui-même fut suivi d'un sourd grognement. + +Julia s'enfuit vers la porte; mais, arrivée là, elle se retourna, +résignée à braver le danger. Personne ne la poursuivait. Seuls, les +bruits continuaient: sous la table, quelque chose se livrait à une série +indéfinie d'éternuements: et voilà tout! + +«Certes, songea Julia, c'est là une conduite bien étrange! Ce Jimson ne +peut pas être un homme du monde!» + +Le premier éternuement du jeune avocat avait troublé, dans leur ancien +repos, les innombrables grains de poussière qui sommeillaient sous la +table: à présent, un fort accès de toux avait succédé aux éternuements. + +Julia commençait à éprouver une certaine compassion. + +--Je crains que vous ne soyez vraiment souffrant! dit-elle en +s'approchant un peu. Je vous en supplie, ne restez pas plus longtemps +sous cette table, monsieur Jimson! Vraiment, cela ne vous vaut rien. + +Le maëstro ne répondit que par une toux désolante. Mais, dès l'instant +suivant, l'intrépide jeune fille était à genoux devant la table, et les +deux visages se trouvaient face à face. + +--Dieu puissant! s'écria miss Hazeltine en se redressant d'un bond. M. +Forsyth qui est devenu fou! + +--Je ne suis pas fou! dit le jeune homme en se dégageant misérablement +de sa cachette. Bien chère miss Hazeltine, je vous jure, à deux genoux, +que je ne suis pas fou! + +--Vous êtes fou! s'écria-t-elle, toute haletante. + +--Je sais, dit-il, que, pour un oeil superficiel, ma conduite peut +sembler singulière! + +--Si vous n'êtes pas fou, votre conduite était monstrueuse, s'écria la +jeune fille en rougissant, et prouvait que vous ne vous souciiez pas le +moins du monde de mes tourments! + +--Je sais... j'admets cela! dit courageusement Gédéon. + +--C'était une conduite abominable! insista Julia. + +--Je sais qu'elle doit avoir ébranlé votre estime pour moi! répondit +l'avocat. Mais, chère miss Hazeltine, je vous supplie de m'entendre +jusqu'au bout! Ma manière d'agir, pour étrange qu'elle paraisse, n'est +cependant pas incapable d'explication. Et le fait est que je ne veux pas +et ne puis pas continuer à exister sans... sans l'estime d'une personne +que j'admire... Le moment est mal choisi pour parler de cela, je le sens +bien, mais je répète mon expression: sans l'estime de la seule personne +que j'admire! + +Un reflet de satisfaction se montra sur le visage de miss Hazeltine. + +--Fort bien! dit-elle. Sortons de cette froide caverne, et allons nous +asseoir sur le balcon... Là! Et maintenant, reprit-elle en s'installant, +parlez! Je veux tout savoir! + +Elle releva les yeux sur le jeune homme; et, en le voyant debout devant +elle avec une mine toute décontenancée, la folle enfant éclata de rire. +Son rire était une chose bien faite pour ravir le coeur d'un amoureux: +il sonnait légèrement, sur la rivière, comme un chant d'oiseau, répété +plus loin par les échos du rivage. Et cependant il y avait une créature +que ce rire n'égayait pas: cette créature était l'infortuné admirateur +de la jeune fille. + +--Miss Hazeltine, dit-il d'une voix ennuyée, Dieu sait que je vous parle +sans mauvais vouloir; mais je trouve que vous montrez en tout cela bien +de la légèreté! + +Julia ouvrit sur lui de grands yeux. + +--Je ne puis retirer le mot! dit-il. Déjà vous m'avez fait une peine +atroce lorsque je vous ai entendue bavarder, tantôt, avec le vieux +pêcheur. Vous faisiez voir une curiosité au sujet de Jimson... + +--Mais Jimson se trouve être vous-même! objecta Julia. + +--Admettons cela! s'écria l'avocat; mais, tout à l'heure, vous ne le +saviez pas! Qu'était pour vous Jimson? En quoi pouvait-il vous +intéresser? Miss Hazeltine, vous m'avez déchiré le coeur! + +--Oh! par exemple, ceci est trop fort! répliqua sévèrement Julia. Quoi? +Après vous être conduit de la façon la plus extraordinaire, vous +prétendez être capable de m'expliquer votre conduite, et voilà que, au +lieu de l'expliquer, vous vous mettez à m'insulter! + +--C'est juste! répondit le pauvre Gédéon. Je... Je vais tout vous +confier! Quand vous saurez toute l'histoire, vous pourrez m'excuser. + +Et, s'asseyant près d'elle sur le banc, il étala devant elle sa +misérable histoire. + +--Oh! monsieur Forsyth, s'écria-t-elle quand il eut fini, je regrette si +fort mon rire de tout à l'heure! Vous étiez bien drôle, c'est certain; +mais je vous assure que je regrette d'avoir ri! + +Et elle lui tendit sa main, que Gédéon garda dans la sienne. + +--Tout ceci ne va pas vous donner trop mauvaise opinion de moi? +demanda-t-il tendrement. + +--Le fait que vous ayez tant d'ennuis et de misères? Non, certes, +monsieur, non! s'écria-t-elle.--Et, dans l'ardeur de son mouvement, elle +tendit vers lui son autre main, dont il s'empara également.--Vous pouvez +compter sur moi! ajouta-t-elle. + +--Vraiment? fit Gédéon. Eh bien! j'y compterai! Je reconnais que +l'instant n'est peut-être pas très bien choisi pour parler de tout cela! +Mais je n'ai aucun ami... + +--Ni moi non plus! dit Julia. Mais ne croyez-vous pas qu'il serait temps +pour vous de me rendre mes mains? + +--_La ci darem la mano!_ répondit l'avocat. Laissez-les-moi une minute +encore! J'ai si peu d'amis! reprit-il. + +--Je croyais que c'était une mauvaise note, pour un jeune homme, de +n'avoir pas d'amis! observa Julia. + +--Oh! mais j'ai des masses d'amis! s'écria Gédéon. Ce n'était pas cela +que je voulais dire! Je sens que le moment est mal choisi! Mais, oh! +Julia, si vous pouviez seulement vous voir telle que vous êtes! + +--Monsieur Forsyth!... + +--Ne m'appelez pas de ce sale nom! s'écria le jeune homme. Appelez-moi +Gédéon! + +--Oh! jamais cela! laissa échapper Julia. Et puis il y a si peu de temps +encore que nous nous connaissons! + +--Mais pas du tout! protesta Gédéon. Il y a très longtemps que nous nous +sommes rencontrés à Bournemouth! Jamais, depuis lors, je ne vous ai +oubliée! Dites-moi que vous ne m'avez jamais oublié non plus! Dites-moi +que vous ne m'avez jamais oublié, et appelez-moi Gédéon! + +Et comme la jeune fille ne répondait rien: + +--Oui, ma Julia, reprit-il, je sais que je ne suis qu'un âne, mais +j'entends vous conquérir! J'ai une affaire infernale sur les bras, je +n'ai pas un sou à moi, et je me suis montré à vous tout à l'heure sous +l'aspect le plus ridicule: et cependant, Julia, je suis résolu à vous +conquérir! Regardez-moi bien en face, et dites-moi que vous me le +défendez, si vous l'osez! + +Elle le regarda: et, quoi que ses yeux lui eussent dit, certainement +leur message ne lui fut pas désagréable, car il resta longtemps tout +occupé à le lire. + +--Et puis, dit-il enfin, en attendant que je sois parvenu à faire +fortune, l'oncle Edouard nous donnera de l'argent pour notre ménage! + +--Ah! bien, par exemple, celle-là est raide! dit une grosse voix +derrière son épaule. + +Gédéon et Julia se séparèrent l'un de l'autre plus rapidement que si un +ressort électrique les avait désunis; mais tous deux présentèrent des +visages singulièrement colorés aux yeux de M. Edouard Hugues Bloomfield. + +Ce vieux gentleman, voyant arriver la barque errante, avait imaginé de +venir discrètement jeter un coup d'oeil sur l'aquarelle de miss +Hazeltine. Mais voilà que, d'un seul coup de pierre, il avait attrapé +deux oiseaux; et son premier mouvement avait été pour se fâcher, ce qui +d'ailleurs était son mouvement naturel. Mais bientôt, à la vue du jeune +couple rougissant et effrayé, son coeur consentit à se radoucir. + +--Parfaitement, elle est raide! répéta-t-il. Vous avez l'air de compter +bien sûrement sur votre oncle Edouard! Mais voyons, Gédéon, je croyais +vous avoir dit de vous tenir au large de nous? + +--Vous m'avez dit de me tenir au large de Maidenhead! répondit Gédéon. +Mais comment pouvais-je m'attendre à vous retrouver ici? + +--Il y a du vrai dans ce que vous dites! admit M. Bloomfield. C'est que, +voyez-vous, j'ai cru préférable de cacher notre véritable destination, +même à vous! Ces ténébreux coquins, les Finsbury, auraient été capables +de vous l'arracher de force. Et c'est encore pour les dépister que j'ai +hissé sur mon yacht cet abominable drapeau étranger! Mais ce n'est pas +tout, Gédéon! Vous m'avez promis de vous mettre au travail: et je vous +retrouve ici, à Padwick, en train de faire l'imbécile! + +--Par pitié, monsieur Bloomfield, ne soyez pas trop sévère pour M. +Forsyth! implora Julia. Le pauvre garçon est dans un embarras terrible! + +--Qu'est-ce donc, Gédéon? demanda l'oncle. Vous vous êtes battu? ou bien +est-ce une note à payer? + +Ces deux alternatives résumaient, dans la pensée du vieux radical, tous +les malheurs pouvant arriver à un gentleman. + +--Hélas! mon oncle, dit Gédéon, c'est pis encore que cela! Une +combinaison de circonstances d'une injustice vraiment... vraiment +providentielle! Le fait est qu'un syndicat d'assassins se seront +aperçus, je ne sais comment, de mon habileté virtuelle à les débarrasser +des traces de leurs crimes! C'est tout de même un hommage rendu à mes +capacités de légiste, voyez-vous! + +Sur quoi Gédéon, pour la seconde fois depuis une heure, se mit à +raconter tout au long les aventures du grand Erard. + +--Il faut que j'écrive cela au _Times_! s'écria M. Bloomfield. + +--Vous voulez donc que je sois disqualifié? demanda Gédéon. + +--Disqualifié! bah, sois sans crainte! dit son oncle. Le ministère est +libéral! certainement il ne refusera pas de m'écouter! Dieu merci, les +jours de l'oppression _tory_ sont finis! + +--Non, cela n'ira pas! mon oncle, dit Gédéon. + +--Mais vous n'êtes pas assez fou pour persister à vouloir vous défaire +vous-même de ce cadavre? s'écria M. Bloomfield. + +--Je ne vois pas d'autre issue devant moi! dit Gédéon. + +--Mais c'est absurde, et je ne peux pas en entendre parler! reprit M. +Bloomfield. Je vous ordonne positivement, Gédéon, de vous désister de +cette ingérence criminelle! + +--Fort bien! dit Gédéon, en ce cas, je vous transmets la chose, pour que +vous fassiez du cadavre ce que bon vous semblera! + +--A Dieu ne plaise! s'écria le président du Radical-Club. Je ne veux +avoir rien à démêler avec cette horreur! + +--En ce cas, il faut bien que vous me laissiez faire de mon mieux pour +m'en débarrasser! répliqua son neveu. Croyez-moi, c'est le parti le plus +raisonnable! + +--Ne pourrions-nous pas faire déposer secrètement le cadavre au Club +Conservateur? suggéra M. Bloomfield. Avec de bons articles que nous +ferions écrire ensuite dans nos journaux radicaux, ce serait un +véritable service à rendre à la nation! + +--Si vous voyez un profit politique à tirer de mon... objet! dit Gédéon, +raison de plus pour que je vous le cède! + +--Oh! non! non! Gédéon! Non, je pensais que _vous_, peut-être, vous +pourriez entreprendre cette opération. Et j'ajoute même que, tout bien +réfléchi, je trouve qu'il est éminemment inutile que miss Hazeltine et +moi prolongions notre séjour ici, près de vous! On pourrait nous +voir!--poursuivit le vénérable président, en regardant avec méfiance à +droite et à gauche.--Vous comprenez, en ma qualité d'homme public, j'ai +des précautions exceptionnelles à prendre! Me compromettre, ce serait +compromettre tout le parti! Et puis, de toute façon, l'heure du dîner +approche! + +--Quoi? s'écria Gédéon en consultant sa montre. Ma foi, oui, c'est vrai! +Mais, grand Dieu! le piano devrait être ici depuis des heures! + +M. Bloomfield se dirigeait déjà vers sa barque; mais, à ces mots, il +s'arrêta. + +--Oui! reprit Gédéon; j'ai vu moi-même le piano arriver à la gare de +Padwick. J'ai moi-même prévenu le camionneur d'avoir à me l'amener ici. +Il m'a dit qu'il avait d'abord une autre commission à faire, mais qu'il +serait sans faute ici à quatre heures, au plus tard. Il n'y a pas de +doute, le piano a été ouvert et on a trouvé le corps! + +--Il faut que vous fuyiez tout de suite! déclara M. Bloomfield. C'est, +dans l'espèce, la seule conduite digne d'un homme! + +--Mais supposons que je me trompe! gémit Gédéon. Supposons que le piano +arrive, et que je ne sois pas là pour le recevoir! Je serai la première +victime de ma lâcheté! Non, mon oncle: il faut aller nous renseigner à +Padwick! Moi, naturellement, je ne puis pas m'en charger: mais vous, +rien ne vous en empêche. Rien ne vous empêche d'aller un peu tourner +autour du bureau de police, comprenez-vous? + +--Non, Gédéon, non, mon cher neveu!--dit M. Bloomfield, de la voix d'un +homme fort embarrassé.--Vous savez que j'éprouve pour vous l'affection +la plus sincère. Et je sais, de mon côté, que j'ai le bonheur d'être un +Anglais, et tous les devoirs que m'impose ce titre. Mais non, pas la +police, Gédéon! + +--Ainsi, vous me lâchez? demanda Gédéon. Dites-le franchement! + +--Loin de là, mon enfant! Bien loin de là! protesta le malheureux oncle. +Je me borne à proposer de la prudence. Le bon sens, mon cher Gédéon, +doit toujours rester le guide d'un véritable Anglais! + +--Me permettrez-vous de dire mon avis? s'interposa Julia. Mon avis est +que Gédéon... je veux dire M. Forsyth... ferait mieux de sortir de cet +affreux pavillon, et d'aller attendre là-bas, sous les saules. Si le +piano arrive, M. Forsyth pourra s'approcher et le faire entrer. Et si +c'est, au contraire, la police qui vient, il pourra monter à bord de +notre yacht: et il n'y aura plus de M. Jimson! Sur le yacht, il n'y aura +rien à craindre! M. Bloomfield est un homme si respectable et une +personnalité si éminente que personne ne pourra jamais imaginer qu'il +ait été mêlé à une telle affaire! + +--Cette jeune fille a énormément de bon sens! déclara le président du +Radical-Club. + +--Oui, mais si je ne vois arriver ni le piano ni la police, demanda +Gédéon, que dois-je faire, en ce cas? + +--En ce cas, dit Julia, vous irez au village quand il fera tout à fait +nuit. Et j'irai avec vous! Et je suis bien sûre qu'on ne pensera pas à +vous soupçonner. Mais même si quelqu'un vous soupçonnait, je me +chargerais de lui faire comprendre qu'il s'est trompé. + +--Voilà ce que je ne saurais permettre! Je ne saurais autoriser miss +Hazeltine à aller avec vous! s'écria M. Bloomfield. + +--Et pourquoi donc? demanda Julia. + +Or, M. Bloomfield n'avait aucunement envie de lui dire pourquoi: car son +véritable motif était qu'il craignait d'être, lui-même, impliqué dans +l'imbroglio. Mais, suivant la tactique ordinaire de l'homme qui a honte +de soi, il le prit de très haut: + +--A Dieu ne plaise, ma chère miss Hazeltine, que je dicte à une jeune +fille bien élevée les prescriptions des convenances! commença-t-il. Mais +enfin... + +--Oh! n'est-ce que cela? interrompit Julia. Eh bien! alors, allons à +Padwick tous les trois ensemble! + +--Pincé! songea tristement le vieux radical. + + + + +XII + +OÙ LE GRAND ERARD APPARAÎT (IRRÉVOCABLEMENT) POUR LA DERNIÈRE FOIS + + +On dit volontiers que les Anglais sont un peuple sans musique: mais, +pour ne point parler de la faveur exceptionnelle accordée par ce peuple +aux virtuoses de l'orgue de Barbarie, il y a tout au moins un instrument +que nous pouvons considérer comme national dans toute l'acception de ce +mot: c'est, à savoir, le flageolet, communément appelé le _sifflet d'un +sou_. Le jeune pâtre des bruyères,--déjà musical au temps de nos plus +anciens poètes,--réveille (et peut-être désole) l'alouette avec son +flageolet; et je voudrais qu'on me citât un seul briquetier ne sachant +pas exécuter, sur le sifflet d'un sou, les _Grenadiers anglais_ ou +_Cerise mûre_. Ce dernier air est, en vérité le morceau classique du +joueur de flageolet, de telle sorte que je me suis souvent demandé s'il +n'avait pas été, à l'origine, composé pour cet instrument. L'Angleterre +est en tout cas le seul pays du monde où un très grand nombre d'hommes +trouvent à gagner leur vie simplement par leur talent à jouer du +flageolet, et encore à n'y jouer qu'un seul air, l'inévitable _Cerise +mûre_. + +Mais, d'autre part, on doit reconnaître que le flageolet est un +instrument sinon mystérieux, du moins entouré d'une épaisse couche de +mystère. Pourquoi, par exemple, l'appelle-t-on le «sifflet d'un sou», +tandis que je ne vois pas que quelqu'un ait eu jamais un de ces +instruments pour un sou? On l'appelle aussi parfois le «sifflet +d'étain»: et cependant, ou bien je me trompe fort, ou l'étain n'a point +de place dans sa composition. Et enfin, je voudrais bien savoir dans +quelle sourde catacombe, dans quel désert hors de portée de l'oreille +humaine s'accomplit l'apprentissage du joueur de flageolet? Chacun de +nous a entendu des personnes apprenant le piano, le violon, ou le cor de +chasse: mais le petit du joueur de flageolet (comme celui du saumon) se +dérobe à notre observation. Jamais nous ne l'entendons avant qu'il soit +parvenu à la pleine maîtrise. + +D'autant plus remarquable était le phénomène qui se produisait, certain +soir d'octobre, sur une route traversant une verte prairie, non loin de +Padwick. Sur le siège d'une grande carriole couverte, un jeune homme +d'apparence modeste (et quelque peu stupide, disons le mot!) se tenait +assis; les rênes reposaient mollement sur ses genoux; le fouet gisait +derrière lui, à l'intérieur de la carriole; le cheval s'avançait sans +avoir besoin de direction ni d'encouragement; et le jeune cocher, +transporté dans une sphère supérieure à celle de ses occupations +journalières, les yeux levés au ciel, se consacrait entièrement à un +flageolet en ré, tout battant neuf, dont il s'efforçait péniblement +d'extraire l'aimable mélodie du _Garçon de charrue_. Et vraiment, pour +un observateur que le hasard aurait amené sur cette prairie, cet instant +aurait été d'un intérêt inoubliable. «Enfin, aurait-il pu se dire, enfin +voici le débutant du flageolet!» + +Le bon et stupide jeune homme (qui s'appelait Harker, et était employé +chez un loueur de voitures de Padwick) venait de se bisser lui-même pour +la dix-neuvième fois, lorsqu'il fut plongé dans un grand état de +confusion en s'apercevant qu'il n'était pas seul. + +--Bravo! s'écria une voix virile, du rebord de la route. Voilà qui fait +du bien à entendre! Peut-être seulement encore un peu de rudesse, au +refrain!--suggéra la voix, sur un ton connaisseur.--Allons, encore une +fois! + +Du fond de son humiliation, Harker considéra l'homme qui venait de +parler. Il vit un solide gaillard d'une quarantaine d'années, hâlé de +soleil, rasé, et qui escortait la carriole avec une démarche toute +militaire, en faisant tourner un gourdin dans sa main. Ses vêtements +étaient en très mauvais état: mais il paraissait propre et plein de +dignité. + +--Je ne suis qu'un pauvre commençant, murmura le pauvre Harker, je ne +croyais pas que quelqu'un m'entendît! + +--Eh bien! vous me plaisez ainsi! dit l'homme. Vous commencez peut-être +un peu tard, mais ce n'est pas un mal. Allons, je vais moi-même vous +aider un peu! faites-moi une place à côté de vous! + +Dès l'instant suivant, l'homme à l'allure militaire était assis sur le +siège, et tenait en main le flageolet. Il secoua d'abord l'instrument, +en mouilla l'embouchure, à la manière des artistes éprouvés, parut +attendre l'inspiration d'en haut, et se lança enfin dans _la Fille que +j'ai laissée derrière moi_. Son exécution manquait peut-être un peu de +finesse: il ne savait pas donner au flageolet cette aérienne douceur +qui, entre certaines mains, fait de lui le digne équivalent des oiseaux +des bois. Mais pour le feu, la vitesse, et l'aisance coulante du jeu, il +était sans rival. Et Harker l'écoutait de toutes ses oreilles. _La Fille +que j'ai laissée derrière moi_, d'abord, le pénétra de désespoir, en lui +donnant conscience de sa propre infériorité. Mais _le Plaisir du +soldat_, ensuite, le souleva, par-dessus la jalousie, jusqu'à +l'enthousiasme le plus généreux. + +--A votre tour! lui dit l'homme à l'allure militaire, en lui offrant le +flageolet. + +--Oh! non, pas après vous! s'écria Harker. Vous êtes un artiste! + +--Pas du tout! répondit modestement l'inconnu: un simple amateur, tout +comme vous. Et je vais vous dire mieux que cela! J'ai une manière à moi +de jouer du flageolet: vous, vous en avez une autre, et je préfère la +vôtre à la mienne. Mais, voyez-vous, j'ai commencé quand je n'étais +encore qu'un gamin, avant de me former le goût! Allons, jouez-nous +encore cet air! Comment donc cela est-il?... + +Et il affecta de faire un grand effort pour se rappeler _le Garçon de +charrue_. + +Un timide espoir (et d'ailleurs insensé) jaillit dans la poitrine de +Harker. Etait-ce possible? Y avait-il vraiment «quelque chose» dans son +jeu? Le fait est que lui-même, parfois, avait eu l'impression d'une +certaine richesse poétique, dans les sons qu'il émettait. Serait-il, par +hasard, un génie? Et, pendant qu'il se posait cette question, l'inconnu +continuait vainement à tâtonner, sans pouvoir retrouver l'air du _Garçon +de charrue_. + +--Non! dit enfin le pauvre Harker. Ce n'est pas tout à fait ça! Tenez, +voici comment ça commence!... Oh! rien que pour vous montrer! + +Et il prit le flageolet entre ses lèvres. Il joua l'air tout entier, +puis une seconde fois, puis une troisième; son compagnon essaya de +nouveau de le jouer, et échoua de nouveau. Et quand Harker comprit que +lui, le timide débutant, était en train de donner une véritable leçon à +ce flûtiste expérimenté, et que ce flûtiste, son élève, ne parvenait +toujours pas à l'égaler, comment vous dirai-je de quels rayons glorieux +s'illumina pour lui la campagne qui l'entourait? comment,--à moins que +le lecteur ne soit lui-même un flûtiste amateur,--comment pourrai-je lui +faire entendre le degré d'idiote vanité où atteignit le malheureux +garçon? Mais, au reste, un seul fait suffira à dépeindre la situation: +désormais, ce fut Harker qui joua, et son compagnon se borna à écouter, +et à approuver. + +Tout en écoutant, cependant, il n'oubliait pas cette habitude de +prudence militaire qui consiste à regarder toujours devant et derrière +soi. Il regardait derrière lui, et comptait la valeur des colis divers +que contenait la carriole, s'efforçant de deviner le contenu des +nombreux paquets entourés de papier gris, de l'importante corbeille, de +la caisse de bois blanc; et se disant que le grand piano, soigneusement +emballé dans sa caisse toute neuve, pourrait être en somme une assez +bonne affaire, s'il n'y avait pas, du fait de ses dimensions, une +difficulté considérable à l'utiliser. Et l'inconnu regardait devant lui, +et il apercevait, dans un coin de la prairie, un petit cabaret rustique +tout entouré de roses. «Ma foi, je vais toujours essayer le coup!» +conclut-il. Et, aussitôt, il proposa un verre d'eau-de-vie. + +--C'est que... je ne suis pas buveur! dit Harker. + +--Ecoutez-moi! interrompit son compagnon. Je vais vous dire qui je suis! +Je suis le sergent Brand, de l'armée coloniale. Cela vous suffira pour +savoir si je suis ou non un buveur! + +Peut-être la révélation du sergent Brand n'était-elle pas aussi +significative qu'il le supposait. Et c'est dans une circonstance comme +celle-là que le choeur des tragédies grecques aurait pu intervenir avec +avantage, pour nous faire remarquer que le discours de l'inconnu ne nous +expliquait que très insuffisamment ce qu'un sergent de l'armée coloniale +avait à faire, le soir, vêtu de haillons, sur une route de village. +Personne mieux que ce choeur ne nous aurait donné à entendre que, +suivant toute vraisemblance, le sergent Brand devait avoir renoncé +depuis quelque temps déjà à la grande oeuvre de la défense nationale, +et, suivant toute vraisemblance, devait, à présent, se livrer à +l'industrie toute personnelle de la maraude et du cambriolage. Mais il +n'y avait point de choeur grec présent en ce lieu; et le guerrier, sans +autres explications autobiographiques, se contenta d'établir que +c'étaient deux choses très différentes, de s'enivrer régulièrement et de +trinquer avec un ami. + +Au cabaret du Lion Bleu, le sergent Brand présenta à son nouvel ami, M. +Harker, un grand nombre d'ingénieux mélanges destinés à empêcher +l'approche de l'intoxication. Il lui expliqua que l'emploi de ces +mélanges était indispensable, au régiment, car, sans eux, pas un seul +officier ne serait dans un état de sobriété suffisante pour assister, +par exemple, aux revues hebdomadaires. Et le plus efficace de ces +mélanges se trouvait être de combiner une pinte d'ale doux avec quatre +sous de gin authentique. J'espère que, même dans le civil, mon lecteur +saura tirer profit de cette recette, pour lui-même, ou pour un ami: car +l'effet qu'elle produisit sur M. Harker fut vraiment celui d'une +révolution. Le brave garçon eut à être hissé sur son siège, où il +déploya dès lors une disposition d'esprit entièrement partagée entre le +rire et la musique. Aussi le sergent se trouva-t-il tout naturellement +amené à prendre les rênes de la voiture. Et, sans doute, avec l'humeur +poétique de tous les artistes, avait-il un penchant tout particulier +pour les beautés les plus solitaires du paysage anglais: car, après que +la carriole eût voyagé pendant quelque temps sous sa direction, sans +cesse les chemins qu'elle suivait étaient plus déserts, plus ombreux, +plus éloignés des routes passantes. + +Au reste, pour vous donner une idée des méandres que suivit la carriole, +sous la conduite du sergent, je devrais publier ici un plan +topographique du comté de Middlesex, et ce genre de plan est +malheureusement bien coûteux à reproduire. Qu'il vous suffise donc +d'apprendre que, peu de temps après la tombée de la nuit, la carriole +s'arrêta au milieu d'un bois, et que, là, avec une tendre sollicitude, +le sergent souleva d'entre les paquets, et déposa sur un tas de feuilles +sèches, la forme inanimée du jeune Harker. + +«Et si tu te réveilles avant demain matin, mon petit, songea le sergent, +il y aura quelqu'un qui en sera bien surpris!» + +De toutes les poches du camionneur endormi, il retira doucement ce +qu'elles contenaient, c'est-à-dire, surtout, une somme de dix-sept +shillings et huit pence. Après quoi, remontant sur le siège, il remit le +cheval en marche. «Si seulement je savais un peu où je suis, ce serait +une bien bonne farce! se dit-il. D'ailleurs, voici un tournant!» + +Il le tourna, et se trouva sur la berge de la Tamise. A cent pas de lui, +les lumières d'un yacht brillaient gaiement; et tout près de lui, si +près qu'il ne pouvait songer à n'en être pas vu, trois personnes, une +dame et deux messieurs, allaient délibérément à sa rencontre. Le sergent +hésita une seconde: puis, se fiant à l'obscurité, il s'avança. Alors un +des deux hommes, qui était de l'apparence la plus imposante, s'avança au +milieu du chemin et leva en l'air une grosse canne par manière de +signal. + +--Mon brave homme, cria-t-il, n'auriez-vous pas rencontré la voiture +d'un camionneur? + +Le sergent Brand ne laissa pas d'accueillir cette question avec un +certain embarras. + +--La voiture d'un camionneur? répéta-t-il d'une voix incertaine. Ma foi, +non, monsieur! + +--Ah! fit l'imposant gentleman, en s'écartant pour laisser passer le +sergent. La dame et le second des deux hommes se penchèrent en avant, et +parurent examiner la carriole avec la plus vive curiosité. + +«Je me demande ce que diable ils peuvent avoir?» songea le sergent +Brand. Il pressa son cheval, mais non sans se retourner discrètement une +fois encore, ce qui lui permit de voir le trio debout au milieu de la +route, avec tout l'air d'une active délibération. Aussi ne +s'étonnera-t-on pas que, parmi les grognements articulés qui sortirent +alors de la bouche du camionneur improvisé, le mot «police» ait figuré +au premier plan. Et Brand fouettait sa bête, et celle-ci, galopant de +son mieux (ce qui n'était encore qu'un galop très relatif), courait dans +la direction de Great Hamerham. Peu à peu, le bruit des sabots et le +grincement des roues s'affaiblirent; et le silence entoura le trio +debout sur la berge. + +--C'est la chose la plus extraordinaire du monde! s'écriait le plus +mince des deux hommes. J'ai parfaitement reconnu la voiture! + +--Et moi, j'ai vu un piano! disait la jeune fille. + +--C'est certainement la même voiture! reprenait le jeune homme. Et ce +qu'il y a de plus extraordinaire, c'est que ce n'est pas le même cocher! + +--Ce doit être le même cocher, Gid! déclarait l'autre homme. + +--Mais alors, demandait Gédéon, pourquoi s'est-il sauvé? + +--Je suppose que son cheval sera parti tout seul! suggérait le vieux +radical. + +--Mais pas du tout! j'ai entendu le fouet vibrer comme un fléau! disait +Gédéon. En vérité, ceci dépasse la raison humaine! + +--Je vais vous dire quoi! s'écria enfin la jeune fille. Nous allons +courir et--comment appelle-t-on ça dans les romans?--suivre sa piste! ou +plutôt nous allons aller dans le sens d'où il est venu! Il doit y avoir +là quelqu'un qui l'aura vu et qui pourra nous renseigner! + +--Oui, très bien, faisons cela, ne serait-ce que pour la drôlerie de la +chose! dit Gédéon. + +La «drôlerie de la chose» consistait sans doute, pour lui, en ce que +cette course lui permettait de se sentir tout proche de miss Hazeltine. +Quant à l'oncle Edouard, ce projet d'excursion lui souriait infiniment +moins. Et quand ils eurent fait une centaine de pas, dans les ténèbres, +sur une route déserte, entre un mur, d'un côté, et un fossé, de l'autre, +le président du Radical Club donna le signal du repos. + +--Ce que nous faisons n'a pas le sens commun! dit-il. + +Mais alors, quand eut cessé le bruit de leurs pas, un autre bruit +parvint à leurs oreilles. Il sortait de l'intérieur du bois, +mystérieusement. + +--Oh! qu'est-ce que c'est? s'écria Julia. + +--Je n'en ai aucune idée! dit Gédéon, en faisant mine de vouloir entrer +dans le bois. + +Le radical brandit sa canne, à la façon d'une épée. + +--Gédéon! commença-t-il, mon cher Gédéon... + +--Oh! monsieur Forsyth, par pitié, n'avancez pas! fit Julia. Vous ne +savez pas ce que cela peut être! J'ai si peur pour vous! + +--Quand ce serait le diable lui-même, répondit Gédéon en se dégageant, +je veux aller voir ce qui en est! + +--Pas de précipitation, Gédéon! criait l'oncle. + +L'avocat marcha dans la direction du bruit, qui était effectivement d'un +caractère monstrueux. On y trouvait mélangées les voix caractéristiques +de la vache, de la sirène de bateau, et du moustique, mais tout cela +combiné de la façon la moins naturelle. Une masse noire, non sans +quelque ressemblance avec une forme humaine, gisait parmi les arbres. + +--C'est un homme, dit Gédéon; ce n'est qu'un homme! Il est endormi et +ronfle! Holà! ajouta-t-il un instant après, il ne veut pas se réveiller! + +Gédéon frotta une allumette, et, à sa lueur, il reconnut la tête rousse +du charretier qui s'était engagé à lui amener le piano. + +--Voici mon homme, dit-il, et ivre comme un porc! Je commence à +entrevoir ce qui se sera passé! + +Et il exposa à ses deux compagnons, qui maintenant s'étaient enhardis à +le rejoindre, son hypothèse sur la façon dont le charretier avait été +conduit à se séparer de sa carriole. + +--L'abominable brute! dit l'oncle Edouard. Secouons-le, et +administrons-lui la correction qu'il mérite! + +--Gardez-vous-en, pour l'amour du ciel! dit Gédéon. Nous n'avons pas à +désirer qu'il nous voie ensemble! Et puis, vraiment, mon oncle, je dois +à ce brave homme la plus vive reconnaissance: car ceci est la chose la +plus heureuse de tout ce qui pouvait m'arriver. Il me semble, mon cher +oncle Edouard, il me semble, en vérité, que me voici délivré! + +--Délivré de quoi? demanda le radical. + +--Mais de toute l'affaire! s'écria Gédéon. Cet homme a été assez fou +pour voler la carriole, avec le piano et ce qu'il contenait; ce qu'il +espère en faire, je ne le sais, ni ne me soucie de le savoir. Mes mains +sont libres! Jimson cesse d'exister; plus de Jimson! Félicitez-moi, +oncle Edouard!... Julia, ma chère Julia, je... + +--Gédéon! Gédéon! fit l'oncle. + +--Oh! il n'y a pas de mal, mon oncle, puisque nous allons nous marier +bientôt! dit Gédéon. Vous savez bien que vous nous l'avez dit vous-même, +tout à l'heure, dans le pavillon! + +--Moi? demanda l'oncle, très surpris, je suis bien sûr de n'avoir dit +rien de pareil! + +--Suppliez-le, jurez-lui qu'il l'a dit, faites appel à son coeur! +s'écriait Gédéon en s'adressant à Julia. Il n'a pas son pareil au monde +quand il laisse parler son coeur! + +--Mon cher monsieur Bloomfield, dit Julia, Gédéon est un si brave +garçon, et il m'a promis de tant plaider, et je vois bien qu'il le fera! +Je sais que c'est un grand malheur que je n'aie pas d'argent! +ajouta-t-elle. + +--L'oncle Edouard en a pour deux, ma chère demoiselle, comme ce jeune +coquin vous le disait tout à l'heure! répondit le radical. Et je ne puis +pas oublier que vous avez été honteusement dépossédée de votre fortune! +Donc, pendant que personne ne nous regarde, embrassez votre oncle +Edouard!... Quant à vous, misérable--reprit-il lorsque cette cérémonie +eut été dûment accomplie--cette charmante jeune dame est à vous, et +c'est à coup sûr beaucoup plus que vous ne méritez! Mais maintenant, +retournons bien vite au pavillon, puis chauffons le yacht et rentrons à +Londres! + +--Voilà qui est parfait! s'écria Gédéon. Et demain il n'y aura plus de +Jimson, ni de carriole, ni de piano! Et quand ce brave homme se +réveillera, il pourra se dire que toute l'affaire n'a été qu'un rêve! + +--Oui, dit l'oncle Edouard, mais il y aura un autre homme qui aura un +réveil bien différent! Le gaillard qui a volé la carriole s'apercevra +qu'il a été trop malin! + +--Mon cher oncle, dit Gédéon, je suis heureux comme un roi, mon coeur +saute comme une balle, mes talons sont légers comme des plumes; je suis +délivré de tous mes embarras, et je tiens la main de Julia dans la +mienne! Dans ces conditions, comment trouverais-je la force d'avoir de +mauvais sentiments? Non il n'y a de place en moi que pour une bonté +angélique! Et quand je pense à ce pauvre malheureux diable avec sa +carriole, c'est de tout mon coeur que je m'écrie: «Que Dieu lui vienne +en aide!» + +--Amen! répondit l'oncle Edouard. + + + + +XIII + +LES TRIBULATIONS DE MAURICE + +(_Seconde partie_) + + +Si notre littérature avait conservé ses vieilles traditions de réserve +et de politesse classiques, je ne dégraderais pas ma dignité d'écrivain +jusqu'à vous décrire les angoisses de Maurice; c'est là un de ces sujets +que l'intensité même de leur réalisme devrait faire exclure d'une oeuvre +d'art un peu digne de ce nom. Mais le goût est aujourd'hui aux sujets de +ce genre: le lecteur aime à être introduit dans les recoins les plus +secrets de l'âme d'un héros de roman, et rien ne lui plaît autant que le +spectacle d'un coeur tout sanglant, étalé devant lui dans sa nudité. +Encore cette considération ne suffirait-elle pas à me décider si le +repoussant sujet que je vais traiter n'avait, en outre, l'avantage d'une +éminente portée moralisatrice. Puisse mon récit empêcher ne fût-ce qu'un +seul de mes lecteurs de se plonger dans le crime à la légère, sans +s'être suffisamment entouré de précautions: et j'aurai conscience de +n'avoir pas travaillé en vain! + +Le lendemain de la visite de Michel, quand Maurice se réveilla du +profond sommeil du désespoir, ce fut pour constater que ses mains +tremblaient, que ses yeux avaient peine à s'ouvrir, que sa gorge +brûlait, et que sa digestion était paralysée. «Et Dieu sait pourtant que +ce n'est pas à force d'avoir mangé!» se dit l'infortuné. Après quoi il +se leva, afin de réfléchir plus froidement à sa position. Rien ne pourra +mieux vous dépeindre les eaux troublées où naviguait sa pensée qu'un +exposé méthodique des diverses anxiétés qui se dressaient devant lui. + +Aussi, pour la convenance du lecteur, vais-je classer par numéros ces +anxiétés: mais je n'ai pas besoin de dire que, dans le cerveau de +Maurice, elles se mêlaient et tournoyaient toutes ensemble comme une +trombe de poussière. Et, toujours pour la commodité du lecteur, je vais +donner des titres à chacune d'elles. Qu'on veuille bien observer que +chacune d'elles, à elle seule, suffirait à assurer le succès d'un +roman-feuilleton! + +Anxiété nº 1: _Où est le cadavre? ou le Mystère de Bent Pitman._ C'était +désormais chose certaine, pour Maurice, que Bent Pitman appartenait à +l'espèce la plus ténébreuse des professionnels du crime. Un homme tant +soit peu honnête n'aurait pas touché le chèque; un homme doué de la +moindre dose d'humanité n'aurait pas accepté en silence le tragique +contenu du baril; et seul un assassin éprouvé avait pu trouver les +moyens de faire disparaître le cadavre sans qu'on en sût rien. Cette +série de déductions eut pour effet de fournir à Maurice la plus sinistre +image d'un monstre, Bent Pitman. Evidemment cet être infernal n'avait +eu, pour se débarrasser du cadavre, qu'à le précipiter dans une trappe +de son arrière-cuisine (Maurice avait lu quelque chose de semblable dans +un roman par livraisons): et maintenant cet homme vivait dans une orgie +de luxe, sur le montant du chèque. Jusque-là, c'était d'ailleurs ce que +Maurice pouvait souhaiter de mieux. Oui, mais avec les habitudes de +folle prodigalité d'un homme tel que Bent Pitman, huit cents livres +pouvaient fort bien ne pas même durer une semaine. Et quand cette somme +aurait fondu, que ferait ensuite l'effrayant personnage? Et une voix +diabolique, du fond de la poitrine de Maurice, lui répondait: «Ce qu'il +fera ensuite? Il te fera chanter!» + +Anxiété nº 2: _La fraude de la tontine, ou l'oncle Masterman est-il +mort?_ Inquiétant problème, et dont dépendaient pourtant tous les +espoirs de Maurice! Il avait essayé d'intimider Catherine, il avait +essayé de la corrompre: et ses tentatives n'avaient rien donné. Il +gardait toujours la conviction «morale» que son oncle Masterman était +mort; mais ce n'est point chose facile de faire chanter un subtil homme +de loi en s'appuyant seulement sur une conviction morale. Sans compter +que, depuis la visite de Michel, ce projet de chantage souriait moins +encore qu'auparavant à l'imagination de Maurice. «Michel est-il bien un +homme qu'on puisse faire chanter? se demandait-il. Et suis-je bien +l'homme qu'il faut pour faire chanter Michel?» Graves, solennelles, +terribles questions. «Ce n'est pas que j'aie peur de lui,--ajoutait +Maurice, pour se rassurer;--mais j'aime à être sûr de mon terrain, et le +malheur est que je ne vois guère la manière d'arriver à cela! Tout de +même, comme la vie réelle est différente des romans! Dans un roman, +j'aurais à peine entrepris toute cette affaire que j'aurais rencontré, +sur mon chemin, un sombre et mystérieux gaillard qui serait devenu mon +complice, et qui aurait vu tout de suite ce qu'il y avait à faire, et +qui, probablement, se serait introduit dans la maison de Michel, où il +n'aurait trouvé qu'une statue de cire; après quoi, du reste, ce complice +n'aurait pas manqué de me faire chanter, et de m'assassiner par-dessus +le marché. Tandis que, dans la réalité, je pourrais bien arpenter les +rues de Londres jour et nuit, jusqu'à crever de fatigue, sans qu'un seul +criminel daignât seulement faire attention à moi!... Et cependant, à ce +point de vue, il y a toujours Bent Pitman qui tient à peu près ce +rôle-là!» reprit-il, songeusement. + +Anxiété nº 3: _Le cottage de Browndean, ou le complice récalcitrant._ +Car il y avait aussi un complice: et ce complice était en train de +moisir dans un marais du Hampshire, avec les poches vides. Que +pouvait-on faire de ce côté? Maurice se dit qu'il aurait dû envoyer au +moins quelque chose à son frère, n'importe quoi, un simple mandat de +cinq shillings, de manière à lui faire prendre patience en +l'approvisionnant d'espoir, de bière, et de tabac. «Mais comment +aurais-je pu lui envoyer quelque chose?» gémit le pauvre garçon en +explorant ses poches, d'où il retira tout juste quatre pièces d'un +shilling et dix-huit sous en monnaie de billon. Pour un homme dans la +situation de Maurice, en guerre avec la société, et ayant à tenir, de sa +main inexpérimentée, les fils de l'intrigue la plus embrouillée, on doit +avouer que cette somme était à peine suffisante. Tant pis! Jean aurait à +se débrouiller tout seul! «Oui, mais--reprenait alors la voix +diabolique--comment veux-tu qu'il se débrouille, fût-il même cent fois +moins stupide qu'il l'est?» + +Anxiété nº 4: _La maison de cuirs, ou Enfin nous avons fait faillite! +Moeurs londoniennes._ Sur ce point particulier, Maurice était sans +nouvelles. Il n'avait pas encore osé mettre les pieds à son bureau: et +cependant il sentait qu'il allait être forcé d'y passer sans plus de +retard. Bon! Mais que ferait-il, quand il serait au bureau? Il n'avait +le droit de rien signer en son propre nom; et, avec la meilleure volonté +du monde, il commençait à se dire que jamais il ne réussirait à +contrefaire la signature de son oncle. Dans ces conditions, il ne +pouvait rien pour arrêter la débâcle. Et lorsque la débâcle se serait +enfin produite, lorsque des yeux scrutateurs examineraient jusqu'aux +moindres détails les comptes de la maison, deux questions ne +manqueraient pas d'être posées à l'effaré et piteux insolvable: 1º Où +est M. Joseph Finsbury? 2º Que signifiait certaine visite à la banque? +Questions combien faciles à poser! et grand Dieu! combien il était +impossible d'y répondre! Et l'homme à qui elles seraient adressées, s'il +n'y répondait pas, irait certainement en prison, irait probablement--eh! +oui!--aux galères. Maurice était en train de se raser lorsque cette +éventualité s'offrit à sa pensée: il se hâta de déposer son rasoir. +Voici, d'une part, suivant l'expression de Maurice, «la disparition +totale d'un oncle de prix»; d'autre part, voici toute une série d'actes +étranges et inexplicables, accomplis par un neveu de cet oncle, et un +neveu dont on sait qu'il avait, à l'endroit du disparu, une haine sans +pitié: quel admirable concours de chances pour une erreur judiciaire! +«Non, se dit Maurice, ils n'oseront tout de même pas aller jusqu'à me +considérer comme un assassin! Mais, franchement, il n'y a pas dans le +code un seul crime (excepté peut-être celui d'incendie) que, aux yeux de +la loi, je n'aie l'apparence d'avoir commis! Et pourtant je suis un +parfait honnête homme, qui n'a jamais désiré que de rentrer dans son dû! +Ah! la loi, en vérité, c'est du propre!» + +C'est avec cette conclusion bien assise dans son esprit que Maurice +descendit l'escalier de sa maison de John Street; il n'était toujours +encore qu'à moitié rasé. Dans la boîte, une lettre. Il reconnut +l'écriture: c'était Jean qui s'impatientait! + +«Vraiment, la destinée aurait pu m'épargner au moins cela!» se dit-il +amèrement, et il déchira l'enveloppe. + +«Cher Maurice, lut-il, je commence à croire que tu te paies ma tête! Je +suis ici dans une purée noire; sais-tu que je suis forcé de vivre à +l'oeil, et encore avec une difficulté sans cesse plus grande? Je n'ai +pas de draps de lit, pense bien à ça! Il me faut de la galette, +entends-tu? J'en ai assez, de cette blague-là! Tout le monde en aurait +assez, à ma place. Je me serais déjà défilé depuis deux jours, si +seulement j'avais eu de quoi prendre le train. Allons! mon vieux +Maurice, ne t'entête pas dans ta folie! Essaie un peu de comprendre mon +affreuse position! Le timbre de cette lettre, je vais avoir à me le +procurer à l'oeil! Ma parole d'honneur! Ton frère bien affectueux, J. +FINSBURY.» + +«Quelle brute! songea Maurice en mettant la lettre dans sa poche. Que +veut-il que je fasse pour lui? Je vais avoir à me faire raser chez un +coiffeur, ma main n'est pas assez ferme! Comment trouverais-je «de la +galette» à envoyer à quelqu'un? Sa position n'est pas drôle, je le +reconnais: mais moi, se figure-t-il que je suis à la fête?... Du moins +il y a dans sa lettre une chose qui me console: il n'a pas le sou, +impossible qu'il bouge! Bon gré, mal gré, il est cloué là-bas!» + +Puis, dans un nouvel élan d'indignation: «Il ose se plaindre, l'animal! +Et il n'a même jamais entendu le nom de Bent Pitman! Que ferait-il, que +ferait-il, je me le demande, s'il avait sur le dos tout ce que j'y ai?» + +Mais ce n'étaient point là des arguments d'une honnêteté irréprochable, +et le scrupuleux Maurice s'en rendait bien compte. Il ne pouvait se +dissimuler que son frère Jean n'était pas du tout «à la fête», lui non +plus, dans le marécageux cottage de Browndean, sans nouvelles, sans +argent, sans draps de lit, sans l'ombre d'une société ou d'une +distraction. De telle sorte que, lorsqu'il eut été rasé, Maurice en +arriva à concevoir la nécessité d'un compromis. + +«Le pauvre Jeannot, se dit-il, est vraiment dans une noire purée! Je ne +peux pas lui envoyer d'argent; mais je sais ce que je vais faire pour +lui, je vais lui envoyer le _Lisez-moi!_ Ça le remontera, et puis on lui +fera plus volontiers crédit quand on verra qu'il reçoit quelque chose +par la poste!» + +En conséquence de quoi, sur le chemin de son bureau, Maurice acheta et +expédia à son frère un numéro de ce réconfortant périodique, auquel +(dans un accès de remords) il joignit, au hasard, l'_Athenæum_, la _Vie +chrétienne_, et la _Petite Semaine pittoresque_. Ainsi Jean se trouva +pourvu de littérature, et Maurice eut la satisfaction de se sentir un +baume sur la conscience. + +Comme si le ciel avait voulu le récompenser, il eut la surprise, en +arrivant à son bureau, d'y trouver d'excellentes nouvelles. Les +commandes affluaient; les magasins se vidaient, et le prix du cuir ne +cessait pas de monter. Le gérant lui-même avait l'air ravi. Quant à +Maurice,--qui avait presque oublié qu'il y eût au monde quelque chose +comme de bonnes nouvelles,--il aurait volontiers sangloté de bonheur, +comme un enfant; volontiers il aurait pressé sur sa poitrine le gérant +de la maison, un vieux bonhomme tout sec, avec des sourcils en +broussaille; volontiers il serait allé jusqu'à donner à chacun des +employés de ses bureaux une gratification (oh! une petite somme!). Et +pendant qu'assis devant sa table il ouvrait son courrier, un choeur +d'oiseaux légers chantait dans son cerveau, sur un rythme charmant: +«Cette vieille affaire des cuirs peut encore avoir du bon, avoir du bon, +avoir du bon!» + +C'est au milieu de cette oasis morale que le trouva un certain Rogerson, +un des créanciers de la maison; mais Rogerson n'était pas un créancier +inquiétant, car ses relations avec la maison Finsbury dataient de loin, +et plus d'une fois déjà il avait consenti à de longs délais. + +--Mon cher Finsbury,--dit-il, non sans embarras,--j'ai à vous prévenir +d'une chose qui risque de vous ennuyer! Le fait est... je me suis vu à +court d'argent... beaucoup de capitaux dehors... vous savez ce que +c'est... et... en un mot... + +--Vous savez que nous n'avons jamais eu l'habitude de vous payer à la +première échéance! répondit Maurice, en pâlissant. Mais donnez-moi le +temps de me retourner, et je verrai ce que je puis faire! Je crois +pouvoir vous promettre que vous aurez au moins un fort acompte! + +--Mais c'est que... voilà... balbutia Rogerson, je me suis laissé +tenter! J'ai cédé ma créance! + +--Cédé votre créance! répéta Maurice. Voilà un procédé auquel nous ne +pouvions pas nous attendre de votre part, monsieur Rogerson! + +--Hé! on m'en a offert cent pour cent, rubis sur l'ongle, en espèces! +murmura Rogerson. + +--Cent pour cent! s'écria Maurice. Mais cela vous fait quelque chose +comme trente pour cent de bénéfice! Singulière chose! Et qui est +l'acheteur? + +--Un homme que je ne connais pas! répondit le créancier. Un nommé Moss! + +«Un juif!» songea Maurice, quand son visiteur l'eut quitté. Que pouvait +bien avoir à faire un Juif d'une créance sur la maison Finsbury? Et quel +intérêt pouvait-il bien avoir à la payer d'un tel prix? Ce prix +justifiait Rogerson: oui, Maurice lui-même était prêt à en convenir. +Mais il prouvait, en même temps, de la part de Moss, un étrange désir de +devenir créancier de la maison de cuirs. La créance pouvait être +présentée d'un jour à l'autre, ce même jour, ce même matin! Et pourquoi? +Le mystère de Moss menaçait de constituer un triste pendant au mystère +de Pitman. «Et cela au moment où tout paraissait vouloir aller mieux!» +gémit Maurice, en se cognant la tête contre le mur. Au même instant, on +vint lui annoncer la visite de M. Moss. + +M. Moss était un juif du genre rayonnant, avec une élégance choquante et +une politesse offensive. Il déclara qu'il agissait, en tout cela, au nom +d'une tierce partie; lui-même ne comprenait rien à l'affaire en +question; son client lui avait donné des ordres formels. Le susdit +client tenait à rentrer dans ses fonds; mais, si la chose était tout à +fait impossible pour l'instant, il accepterait un chèque payable dans +soixante jours... + +--Je ne sais pas ce que tout cela signifie! dit Maurice. Quel motif a +bien pu vous pousser à racheter cette créance, et à un taux comme +celui-là? + +M. Moss n'en avait pas la moindre idée: il s'était borné à exécuter les +ordres de son client. + +--Tout cela est absolument irrégulier! dit enfin Maurice. C'est +contraire aux usages commerciaux. Quelles sont vos instructions pour le +cas où je refuserais? + +--J'ai l'ordre, en ce cas, de m'adresser à M. Joseph Finsbury, le chef +de votre maison! répondit le juif. Mon client a tout particulièrement +insisté sur ce point. Il m'a dit que c'était M. Joseph Finsbury qui seul +avait titre, ici... excusez-moi, l'expression n'est pas de moi! + +--Il est impossible que vous voyiez M. Joseph: il est souffrant! dit +Maurice. + +--En ce cas, j'ai ordre de remettre l'affaire aux mains d'un avoué. +Voyons un peu!--poursuivit M. Moss, en consultant son portefeuille.--Ah! +Voici! M. Michel Finsbury! Un de vos parents, peut-être? J'en serais +fort heureux, car, si cela était, l'affaire pourrait sans doute +s'arranger à l'amiable! + +Tomber aux mains de Michel: c'était trop, pour Maurice. Il se risqua. Un +chèque à soixante jours? En somme, qu'avait-il à craindre? Dans soixante +jours, il serait probablement mort, ou tout au moins en prison! De telle +sorte qu'il ordonna à son gérant de donner à M. Moss un fauteuil et un +journal. + +--Je vais aller faire signer le chèque par M. Joseph Finsbury! dit-il. +Mon oncle est couché, souffrant, dans notre maison de John-Street! + +Un fiacre pour l'aller, un fiacre pour le retour: encore deux fortes +entailles aux quatre shillings de son capital! Il calcula que, après le +départ de M. Moss, il aurait pour toute fortune au monde dix-sept sous. +Mais ce qui était plus fâcheux encore, c'est que, pour se tirer +d'embarras, il avait dû maintenant transporter son oncle Joseph à +Bloomsbury. + +«Hélas! se disait-il, inutile désormais pour le pauvre Jeannot de +s'enfermer dans le Hampshire! Et quant à savoir comment je pourrai faire +durer la farce, je veux être pendu si j'en ai la moindre idée! Avec mon +oncle à Browndean, c'était déjà à peine possible: avec mon oncle à +Bloomsbury, cela me paraît au-dessus des forces humaines. Au-dessus de +mes forces à moi, en tout cas: car enfin, c'est ce que fait Michel, avec +le corps de mon oncle Masterman! Mais lui, voilà! il a des complices, +cette vieille gouvernante, et sans doute bien des coquins de sa +clientèle. Ah! si seulement je pouvais trouver des complices!» + +La nécessité est la mère de tous les arts humains. Eperonné par elle, +Maurice se surprit lui-même, en constatant la hâte, la décision et, au +total, l'excellente apparence de son nouveau faux. Trois quarts d'heure +après, il remettait à M. Moss un chèque où s'étalait, hardiment, la +signature de l'oncle Joseph. + +--Voilà qui est parfait! déclara le gentleman israélite en se levant. Et +maintenant j'ai l'ordre de vous dire que ce chèque ne vous sera pas +présenté à l'échéance, mais que vous ferez sagement de prendre garde, de +prendre bien garde! + +Toute la chambre se mit à nager autour de Maurice. + +--Quoi? Que dites-vous? s'écria-t-il, en se retenant à la table. Que +voulez-vous dire?... Que le chèque ne sera pas présenté?... Pourquoi +aurais-je à prendre garde? Qu'est-ce que toute cette folie? + +--Pas la moindre idée, ma parole, monsieur Finsbury! répondit l'hébreu, +avec un bon sourire. C'est simplement un message dont on m'a chargé! On +m'a mis en bouche les expressions qui semblent vous agiter si fort! + +--Le nom de votre client? demanda Maurice. + +--Mon client tient provisoirement à ce que son nom reste un secret! +répondit M. Moss. + +Maurice se pencha sur lui. + +--Ce n'est pas... Ce n'est pas la banque? murmura-t-il d'une voix +étranglée. + +--Bien au regret de n'avoir pas l'autorisation de vous en dire +davantage! répondit M. Moss. Et maintenant, si vous le voulez bien, je +vais vous souhaiter une bonne journée! + +«Me souhaiter une bonne journée!» songea Maurice, resté seul. Dès la +minute suivante, il avait empoigné son chapeau, et s'était enfui de son +cabinet, comme un fou. Ce ne fut qu'au bout de trois rues qu'il +s'arrêta, pour grogner: «Mon Dieu! grogna-t-il, j'aurais dû emprunter de +l'argent au gérant! Mais, à présent, il est trop tard. Impossible de +retourner pour cela! Non, c'est clair! Je suis sans le sou, absolument +sans le sou, comme les ouvriers sans travail!» + +Il rentra chez lui, et s'assit mélancoliquement dans la salle à manger. +Jamais Newton n'a fait un effort de pensée aussi vigoureux que celui que +fit alors cette victime des circonstances: et cependant l'effort resta +stérile. «Je ne sais pas si cela tient à un défaut de mon esprit, se +dit-il: mais le fait est que je trouve que ma malchance a quelque chose +de contre-nature. Ça vaudrait la peine d'écrire au _Times_, pour +signaler le cas! Que dis-je? Ça vaudrait la peine de faire une +révolution! Et le plus clair de l'affaire, c'est qu'il me faut tout de +suite de l'argent! La moralité, je n'ai plus à m'en occuper: j'ai depuis +longtemps dépassé cette phase! C'est de l'argent qu'il me faut, et tout +de suite; et la seule chance que j'aie de m'en procurer, c'est Bent +Pitman! Bent Pitman est un criminel: et, par conséquent, sa position a +des côtés faibles! Il doit avoir encore gardé une partie des huit cents +livres. Il faut, à tout prix, que je l'oblige à partager avec moi ce qui +lui en reste! Et, même s'il ne lui en reste plus rien, eh bien! je lui +raconterai l'affaire de la tontine: et alors, avec un _bravo_ comme ce +Pitman dans mon jeu, ce sera bien le diable si je n'arrive pas à un +résultat!» + +Tout cela était bel et bon. Mais encore s'agissait-il de mettre la main +sur Bent Pitman: et Maurice n'en voyait pas très clairement le moyen. +Une annonce dans les journaux, oui, c'était la seule façon possible +d'atteindre Pitman. Oui, mais en quels termes rédiger la demande d'un +rendez-vous, au nom de quoi, et où? Faire venir Pitman à Bloomsbury, +dans la maison de John Street, serait bien dangereux avec un gaillard de +cette sorte, qui, du même coup, apprendrait l'adresse de Maurice, et +n'était pas homme à n'en point profiter plus tard contre lui. Fixer le +rendez-vous dans la maison de Pitman? Bien dangereux, cela aussi. +Maurice se représentait trop bien ce que devait être cette maison, une +sinistre tanière, dans Holloway, avec une trappe secrète dans chacune +des chambres; une maison où l'on pouvait entrer en pardessus d'été et en +bottines vernies, pour en sortir, une heure plus tard, sous la forme +d'un hachis de viande dans un panier de boucher! C'était là, d'ailleurs, +l'inconvénient fatal d'une liaison avec un complice trop entreprenant: +Maurice s'en rendait compte, non sans un petit frisson. «Jamais je +n'aurais rêvé que je dusse en venir un jour à désirer une société comme +celle-là!» se disait-il. + +Enfin une brillante idée lui surgit à l'esprit. La Gare de Waterloo, un +lieu public, et cependant suffisamment désert à de certaines heures! Et +ce n'était pas tout! Mais aussi un lieu dont le nom seul devait faire +battre plus fort le coeur de Pitman; un lieu dont le choix, pour le +rendez-vous, allait suggérer au ruffian qu'on connaissait au moins un de +ses coupables secrets! + +Maurice prit donc une feuille de papier, et se mit à rédiger l'esquisse +d'une annonce: + + +AVIS.--_WILLIAM BENT PITMAN_, si ses yeux tombent par hasard sur le +présent avis, est informé qu'il pourra apprendre quelque chose +d'avantageux pour lui, dimanche prochain, de deux heures à quatre heures +de l'après-midi, sur le quai de départ des lignes de banlieue, à la Gare +de Waterloo. + + +Maurice relut avec la plus vive satisfaction le petit morceau de +littérature qu'il venait d'improviser. «Pas mal, vraiment! se dit-il. +_Quelque chose d'avantageux pour lui_ n'est peut-être pas d'une +exactitude rigoureuse; mais c'est tentant, c'est original, et, en somme, +on n'a pas à prêter serment avant d'être admis à faire passer une +annonce! Tout ce que je demande au ciel, jusqu'à dimanche, c'est de +pouvoir me procurer un peu d'argent de poche pour mes repas, pour les +frais de l'annonce, et aussi pour... Mais non, ne gaspillons pas nos +fonds en envoyant des mandats à Jean! Je lui enverrai simplement encore +quelques journaux comiques. Oui, mais où trouver de l'argent?» + +Il s'approcha de l'armoire où était renfermée sa collection de bagues à +cachets... Mais, soudain, le collectionneur se révolte en lui: «Non, +non; je ne veux pas! s'écria-t-il. Pour rien au monde je ne +dépareillerai ma série! Plutôt voler!» + +Il s'élança dans le salon, et y prit en hâte quelques curiosités +rapportées jadis par l'oncle Joseph, une paire de babouches turques, un +éventail de Smyrne, un narghilé égyptien, un mousqueton garanti comme +ayant appartenu à un bandit de Thrace, et une poignée de coquillages, +avec leurs noms écrits en latin sur des étiquettes. + + + + +XIV + +OÙ WILLIAM BENT PITMAN APPREND QUELQUE CHOSE D'AVANTAGEUX POUR LUI + + +Le dimanche matin, William Dent Pitman se leva à son heure habituelle, +mais dans une disposition un peu moins mélancolique que celle où il +avait vécu depuis la malencontreuse arrivée du baril. C'est que, la +veille de ce dimanche, une fructueuse addition avait été faite à sa +famille, sous les espèces d'un pensionnaire. Le pensionnaire avait été +amené par Michel Finsbury, qui avait aussi fixé le prix de la pension, +et en avait garanti le paiement régulier; mais, sans doute par un nouvel +effet de son irrésistible manie de mystification, Michel avait fait à +Pitman un portrait le moins engageant possible du vieillard qu'il +installait à son foyer. Il avait laissé à entendre à l'artiste que ce +vieillard, qui d'ailleurs était de ses proches parents, ne devait être +traité qu'avec une grande méfiance. «Ayez soin d'éviter toute +familiarité avec lui! avait-il dit; je connais peu d'hommes dont le +commerce soit plus dangereux!» De telle sorte que Pitman, d'abord, +n'avait abordé son pensionnaire que très timidement: et grande avait été +sa surprise à découvrir que ce vieillard, qu'on lui avait dit terrible, +était en réalité un excellent homme. + +Au dîner, le pensionnaire avait poussé la complaisance jusqu'à s'occuper +des trois enfants de Pitman, à qui il avait appris une foule de menus +détails curieux sur divers sujets; et jusqu'à une heure du matin, +ensuite, il s'était entretenu avec l'artiste, dans l'atelier de +celui-ci, l'éblouissant par la variété et la sûreté de ses +connaissances. En un mot, le bon Pitman avait été ravi, et, maintenant +encore, lorsqu'il se rappelait l'excellente soirée de la veille, un +sourire, depuis longtemps envolé, reparaissait dans ses yeux. «Ce vieux +M. Finsbury est pour nous une acquisition des plus précieuses!» +songeait-il en se rasant devant la fenêtre. Et quand, sa toilette +achevée, il entra dans la petite salle à manger, où le couvert se +trouvait déjà mis pour le déjeuner, c'est presque avec une cordialité de +vieil ami qu'il serra la main de son pensionnaire. + +--Je suis enchanté de vous voir, mon cher monsieur! dit-il. J'espère que +vous n'avez pas trop mal dormi? + +--Les personnes de moeurs sédentaires se plaignent volontiers du trouble +qu'apporte à leur sommeil l'obligation de dormir dans un nouveau lit! +répondit le pensionnaire. Et je sais bien que ces personnes, d'après la +statistique, forment une majorité plus considérable encore qu'on ne +pourrait le supposer. Et quand je dis: «l'obligation de dormir dans un +_nouveau_ lit,» vous entendez naturellement que ce n'est là qu'une +manière de parler; car le lit peut être _ancien_, encore que, pour celui +qui y couche, il paraisse _nouveau_! Nous avons ainsi dans notre langue +une foule de locutions singulières, et qui vaudraient la peine d'être +rectifiées. Mais pour ce qui est de moi, monsieur, accoutumé, comme je +l'ai été longtemps, à une vie de changement presque continuel, je dois +dire que j'ai, en somme, parfaitement dormi! + +--Je suis ravi de l'apprendre! dit avec chaleur le professeur de dessin. +Mais je vois, monsieur, que je vous ai interrompu dans la lecture de +votre journal! + +--Le journal du dimanche est une des nouveautés de notre temps! répondit +M. Finsbury. On dit qu'en Amérique il a encore pris plus d'importance +que chez nous. Bon nombre de journaux du dimanche, en Amérique, ont des +centaines de colonnes, dont la moitié au moins, d'ailleurs, est réservée +aux annonces. Dans d'autres pays, les journaux quotidiens paraissent +même le dimanche, de telle sorte que des journaux spéciaux comme ceux-ci +n'y ont point de raison d'être. Le journalisme contemporain, monsieur, +se manifeste sous une infinité de formes différentes: ce qui ne +l'empêche pas d'être partout, au même degré, le grand agent de +l'éducation et du progrès humains. Qui pourrait croire, monsieur, qu'une +chose aussi indispensable, qu'une telle chose, dis-je, n'ait pas existé +de tout temps? Et cependant les journaux sont d'une invention +relativement récente: le premier en date... Mais tout cela, pour +intéressant que cela soit à connaître, n'est, de ma part, qu'une +digression. Ce que je voulais vous demander, monsieur, était ceci: +êtes-vous, comme moi, un lecteur assidu de notre presse nationale? + +--Oh! vous savez, s'excusa Pitman, pour nous, artistes, la presse ne +saurait avoir le même intérêt que pour... + +--En ce cas, interrompit Joseph, il se peut que vous ayez laissé +échapper sans la remarquer une annonce qui a paru dans divers journaux, +les jours passés, et que je retrouve, ce matin, dans le _Sunday Times_! +Le nom, sauf une variante de peu d'importance, ressemble fort à votre +nom. Si vous voulez bien, je vais vous lire cela tout haut! + +Et, du ton qui lui servait pour ses citations publiques, il lut: + + +AVIS.--_WILLIAM BENT PITMAN_, si ses yeux tombent par hasard sur le +présent avis, est informé qu'il pourra apprendre quelque chose +d'avantageux pour lui, dimanche prochain, de deux heures à quatre heures +de l'après-midi, sur le quai de départ des lignes de banlieue, à la Gare +de Waterloo. + + +--Est-ce que vraiment c'est imprimé sur le journal? s'écria Pitman. +Voyons! Bent? Cela doit être une faute d'impression. _Quelque chose +d'avantageux pour moi?_ Monsieur Finsbury, permettez-moi de vous +demander une faveur! Je sais combien ce que je vais vous dire sonnera +étrangement à vos oreilles; mais, voyez-vous, il y a des raisons d'ordre +tout intime qui me font désirer que cette petite affaire reste +absolument entre nous! Je voudrais beaucoup que mes enfants... Je vous +assure, cher monsieur, qu'il n'y a, dans ce secret, rien de déshonorant +pour moi: des raisons d'ordre intime, rien de plus! Et d'ailleurs +j'achèverai de mettre votre conscience en repos quand je vous aurai dit +que l'affaire en question est connue de notre ami commun, M. Michel, +qui, la connaissant, n'a pas cru devoir me retirer sa précieuse estime! + +--Un seul mot suffisait, monsieur Pitman! répondit Joseph avec une de +ses révérences orientales. + +Une demi-heure plus tard, le professeur de dessin trouva Michel dans son +lit avec un livre; l'avoué offrait une parfaite image du repos et de la +bonne humeur. + +--Salut, Pitman, dit-il! en déposant son livre. Quel vent vous amène, à +cette heure du jour? Vous devriez être à l'église, mon ami! + +--Je ne suis guère en train d'aller à l'église aujourd'hui, monsieur +Finsbury! répondit l'artiste. Une nouvelle catastrophe menace de fondre +sur moi, monsieur! + +Et il tendit à Michel l'annonce du journal. + +--Quoi? Qu'est-ce que c'est que ça? s'écria Michel en sursautant dans +son lit. + +Puis, après avoir étudié l'annonce pendant un instant: + +--Pitman, je me moque tout à fait du document que voici! + +--Et, cependant, je ne crois pas qu'on puisse le négliger! murmura +Pitman. + +--Je supposais que vous aviez eu assez déjà de la Gare de Waterloo! +répondit l'avoué. Y seriez-vous attiré par une impulsion morbide? Au +fait, vous êtes devenu tout drôle, depuis que vous avez perdu votre +barbe! Je commence à croire que c'était dans votre barbe que vous +gardiez votre bon sens! + +--Monsieur Finsbury, dit le professeur de dessin, j'ai beaucoup réfléchi +à la nouvelle complication qui vient de se produire dans ma vie, du fait +de cette annonce: et, si vous voulez bien me le permettre, je vais vous +exposer les résultats de mes réflexions! + +--Allez-y! fit Michel. Mais n'oubliez pas que c'est aujourd'hui +dimanche! Pas de gros mots, ni de bavardage inutile! + +--Nous nous trouvons en présence de trois hypothèses possibles, commença +Pitman: 1º cette annonce peut se rattacher à l'affaire du baril; 2º elle +peut se rapporter à la statue de M. Semitopolis; enfin, 3º elle peut +émaner du frère de ma défunte femme, qui est parti il y a vingt ans pour +l'Australie et n'a plus jamais donné de ses nouvelles. Dans le premier +cas,--affaire du baril,--j'admets que l'abstention serait, pour moi, le +parti le plus sage. + +--La cour est de votre avis jusque-là, maître Pitman! dit Michel. +Veuillez continuer. + +--Dans le second cas, poursuivit Pitman, j'ai le devoir de ne rien +négliger de ce qui peut m'aider à retrouver l'antique malencontreusement +égaré! + +--Mais, mon cher ami, vous m'avez dit vous-même, avant-hier, que M. +Semitopolis vous avait déchargé de toute responsabilité dans l'accident! +Que voulez-vous de plus? + +--Je suis d'avis, monsieur, sauf erreur, que l'irréprochable correction +de la conduite de M. Semitopolis m'impose, plus impérieusement encore, +le devoir de rechercher l'_Hercule_! répondit le professeur de dessin. +Je me rends bien compte de tout ce que mon attitude a eu, dès le début, +d'illégal et de répréhensible: raison de plus pour que, désormais, je +m'efforce d'agir en gentleman! + +Et Pitman rougit jusqu'aux oreilles. + +--A cela non plus je ne vois pas d'objection! déclara Michel. J'ai +souvent pensé moi-même que j'aimerais, un jour, à essayer d'agir en +gentleman. Mais ce sera pour plus tard, quand je me serai retiré des +affaires. Ma profession, hélas! me rend provisoirement la chose presque +impraticable! + +--Et dans la troisième hypothèse, poursuivit Pitman, si l'auteur de +l'annonce est mon beau-frère Tim, eh bien, naturellement, cela signifie +la fortune pour nous! + +--Oui, mais malheureusement l'auteur de l'annonce n'est pas votre +beau-frère Tim! dit l'avoué. + +--Vous êtes-vous aperçu, monsieur, d'une expression qui me paraît des +plus remarquables, dans cette annonce: _quelque chose d'avantageux pour +lui_?--demanda Pitman, avec un sourire malin. + +--Innocent agneau que vous êtes! répondit Michel. Cette expression est +le lieu commun le plus éculé de notre langue anglaise; elle prouve +simplement que l'auteur de l'annonce est un imbécile! Voyons! +Voulez-vous que, tout de suite, je vous démolisse votre château de +cartes? Eh bien! est-ce que votre beau-frère Tim serait homme à faire +cette erreur, dans la façon d'écrire votre nom! Bent au lieu de Dent? Ce +n'est pas que, en soi, la correction me déplaise! Je la trouve au +contraire admirablement judicieuse[2], et suis bien résolu à l'adopter +désormais moi-même, dans mes rapports avec vous! Mais trouvez-vous +vraisemblable qu'elle vienne de votre beau-frère? + + [2] Bent, en anglais, signifie penché, voûté, déprimé. (_Note du + traducteur._) + +--Non, en effet, elle ne paraît pas très naturelle de sa part! reconnut +Pitman. Mais qui sait si le pauvre homme n'a pas eu l'esprit troublé en +Australie? + +--A raisonner de cette façon-là, Pitman, dit Michel, on pourrait +également supposer que l'auteur de l'annonce est Sa Majesté la reine +Victoria, tout enflammée du désir de vous créer baron. Je vous laisse +décider vous-même si cela est probable, et cependant, de même que votre +hypothèse touchant l'esprit de votre beau-frère, cela n'a rien de +contraire aux lois naturelles. Mais nous n'avons à considérer ici que +les hypothèses _probables_; de telle sorte que, avec votre permission, +nous allons éliminer, d'emblée, Sa Majesté Victoria et votre beau-frère +Tim! Vient maintenant votre seconde idée, à savoir que l'annonce se +rapporterait à la perte de la statue. Cela, c'est possible; mais, en ce +cas, de qui viendrait l'annonce? Pas de l'Italien, puisqu'il sait votre +adresse, et pas davantage de la personne qui a reçu la caisse, puisque +cette personne ne sait pas votre nom. Le facteur du chemin de fer?--me +direz-vous dans un éclair de lucidité. Oui, cet homme peut avoir appris +votre nom au bureau de la gare, il peut s'être trompé sur un de vos +prénoms, il peut ne pas connaître votre adresse. Admettons donc le +facteur du chemin de fer! Mais voici une question: éprouvez-vous +réellement un grand désir de vous rencontrer avec ce personnage? + +--Et pourquoi ne l'éprouverais-je pas? demanda Pitman. + +--Si le susdit facteur souhaite de vous voir, répondit Michel, +c'est--aucun doute là-dessus!--c'est parce qu'il a retrouvé son livre, +est allé à la maison où il avait déposé la statue, et--notez bien ceci, +Pitman!--agit maintenant à l'instigation de l'assassin! + +--Je serais désolé qu'il en fût ainsi! dit Pitman. Mais je continue à +penser que j'ai le devoir, vis-à-vis de M. Semitopolis... + +--Pitman, interrompit Michel, pas de blagues! N'essayez pas d'en conter +à votre conseil légal! N'essayez pas de vous faire passer pour feu +Régulus! Allons! je parie un dîner que j'ai deviné votre véritable +pensée! La vérité, Pitman, c'est que vous croyez toujours que l'annonce +vient de votre beau-frère Tim! + +--Monsieur Finsbury,--répondit le professeur de dessin, dont l'honnête +petit visage s'était coloré de nouveau,--vous n'êtes point père de +famille et en peine de gagner votre pain quotidien! Gwendoline, ma +fille, grandit; elle a été confirmée cette année. Une enfant de grandes +promesses, autant que j'en puis juger! Eh bien! monsieur et ami, vous +comprendrez mes sentiments de père quand je vous aurai dit que cette +pauvre enfant, faute de leçons, ne sait pas encore danser! Les deux +garçons vont à l'école du quartier: ce qui, en somme, n'est point un +mal. Loin de moi l'idée de déprécier les institutions de mon pays! Mais +j'avais secrètement nourri l'espoir que l'aîné, Harold, pourrait un jour +devenir professeur de musique,--qui sait, virtuose peut-être? Et le +petit Othon témoigne d'une vocation très prononcée pour l'état +religieux. Je ne suis pas, à proprement parler, un homme d'ambition... + +--Allons! allons! fit Michel. Avouez-le: vous croyez toujours encore que +c'est le beau-frère Tim! + +--Je ne le _crois_ pas, répondit Pitman: mais je me dis que cela _peut_ +être lui. Et si, par ma négligence, je perdais cette occasion de +fortune, comment oserais-je regarder en face mes pauvres enfants? + +--Et ainsi, reprit l'avoué, vous avez l'intention de... + +--De me rendre à la Gare de Waterloo, tout à l'heure! dit Pitman, sous +un déguisement! + +--De vous y rendre tout seul? demanda Michel. Et vous ne craignez pas +les dangers de l'aventure? En tout cas, ne manquez pas de m'envoyer un +mot, ce soir, de la prison! + +--Oh! monsieur Finsbury! je m'étais enhardi jusqu'à espérer... que +peut-être vous consentiriez à... m'accompagner! balbutia Pitman. + +--Que je me déguise encore, et un dimanche! s'écria Michel. Comme vous +connaissez peu mes principes de vie! + +--Monsieur Finsbury, dit Pitman, je n'ai aucun moyen, je le sais, de +vous prouver ma reconnaissance. Mais laissez-moi vous poser une +question: si j'étais un riche client, accepteriez-vous de courir le +risque? + +--Hé! mon ami, vous vous imaginez donc que j'ai pour profession de rôder +dans Londres avec mes clients déguisés? demanda Michel. Je vous donne ma +parole que, pour tout l'or du monde, je n'aurais pas consenti à +m'occuper d'une affaire comme la vôtre! Mais j'avoue que j'éprouve une +véritable curiosité de voir comment vous allez vous comporter dans cette +entrevue. Cela me tente! Cela me tente, Pitman, plus que l'or, +entendez-vous? Je suis sûr que vous serez impayable! + +Et il éclata de rire. + +--Allons! mon vieux Pitman, dit-il, il n'y a pas moyen de vous rien +refuser! Préparez tout l'appareil de la mascarade! A une heure et demie, +je serai dans votre atelier. + +Vers deux heures et demie, ce même dimanche, le vaste et morne _hall_ +vitré de la Gare de Waterloo dormait, silencieux et désert, comme le +temple d'une religion morte. Çà et là, sur quelques-uns des innombrables +quais, un train attendait patiemment; çà et là résonnait l'écho d'un +bruit de pas, et, par instants, s'y mêlait le choc d'un sabot de cheval +contre le pavé desséché, dans la cour extérieure où stationnaient les +fiacres. Le quai des trains de banlieue sommeillait, comme les autres. +Les kiosques à journaux étaient fermés; des rideaux de fer rouillés y +cachaient les romans de M. Rider Haggard, dont les couvertures richement +illustrées égaient et réconfortent au passage l'âme du voyageur, les +jours de semaine. Les rares employés qui étaient de service erraient +vaguement, comme des somnambules. Et, chose à peine croyable, vous +n'auriez pas même rencontré là, à cette heure, la dame d'âge mûr (en +pèlerine d'ulster et avec un petit sac de voyage à la main), qui +cependant semble faire partie essentielle de nos quais de gares. + +A l'heure susdite, si une personne connaissant John Dickson (de +Ballarat) et Ezra Thomas (des Etats-Unis d'Amérique) s'était par hasard +trouvée devant la grande entrée de la Gare de Waterloo, elle aurait eu +la satisfaction de voir ces deux étrangers débarquer d'un fiacre, et +pénétrer dans la salle des billets. + +--Mais, au fait, quels noms allons-nous prendre? demanda l'ex-Ezra +Thomas, tout en assurant sur son nez les lunettes en verre de vitre qui, +ce jour-là, lui avaient été dévolues par une faveur exceptionnelle. + +--Hé! mon garçon, pour ce qui est de vous, nous n'avons pas le choix! +répondit son compagnon. Vous aurez à vous appeler Bent Pitman ou rien du +tout! Quant à moi, j'ai l'idée que, aujourd'hui, je vais m'appeler +Appleby[3]. Un joli nom d'autrefois, Appleby: et avec un aimable parfum +de vieux cidre de Devonshire. A ce propos, dites donc, si nous +commencions par nous humecter un peu le sifflet? Car l'entrevue menace +d'être une rude épreuve! + + [3] _Apple_, en anglais, signifie pomme. (_N. du traducteur._) + +--Si cela ne vous gênait pas trop, j'aimerais mieux attendre qu'elle fût +achevée! répondit Pitman. Oui, tout bien réfléchi, j'attendrai que +l'entrevue soit achevée! Je ne sais pas si vous avez la même impression +que moi, monsieur Finsbury, mais la gare me paraît bien déserte, et +toute remplie de bien étranges échos! + +--Hé! hé! mon vieux, n'est-ce pas? Vous jureriez que tous ces trains +immobiles sont bondés d'agents de police, n'attendant qu'un signal pour +se jeter sur nous! Ah! c'est ce qu'on appelle la conscience, le remords, +mon pauvre Pitman! + +D'un pas qui n'avait rien de martial, les deux amis arrivèrent enfin sur +le quai de départ des trains de banlieue. A l'extrémité opposée, ils +découvrirent la maigre figure d'un homme, appuyé contre un pilier. +L'homme était évidemment plongé dans une profonde réflexion. Il avait +les yeux baissés, et ne semblait pas s'apercevoir de ce qui se passait +autour de lui. + +--Holà! dit tout bas Michel. Serait-ce là l'auteur de votre annonce? En +ce cas, j'aurais à vous fausser compagnie! + +Puis, après une seconde d'hésitation: + +--Ma foi, reprit-il plus gaiement, tant pis, je vais risquer la farce! +Vite, retournez-vous, et passez-moi les lunettes! + +--Mais vous m'avez bien dit que vous me les laisseriez, aujourd'hui! +protesta Pitman. + +--Oui, mais cet homme me connaît! dit Michel. + +--Vraiment? Et comment s'appelle-t-il? s'écria Pitman. + +--La discrétion m'oblige à me taire là-dessus! répondit l'avoué. Mais il +y a une chose que je puis vous dire: si c'est lui qui est l'auteur de +votre annonce (et ce doit être lui, car il a la mine égarée des +débutants du crime), si c'est lui qui est l'auteur de l'annonce, vous +pouvez marcher sans crainte, mon vieux, car je tiens le gaillard dans le +creux de ma main! + +L'échange ayant été dûment effectué, et Pitman se trouvant un peu +réconforté par cette bonne nouvelle, les deux hommes s'avancèrent droit +sur Maurice. + +--Est-ce vous qui désirez voir monsieur William Bent Pitman? demanda le +professeur de dessin. Je suis Pitman! + +Maurice leva la tête. Il aperçut devant lui un personnage d'une +insignifiance presque indescriptible, en guêtres blanches, et avec un +col de chemise rabattu trop bas, comme ceux qu'avaient portés les rapins +trente ans auparavant. A une dizaine de pas derrière lui se tenait un +autre individu, plus grand et plus râblé, mais dont le visage ne +permettait guère une sérieuse étude physiognomonique, étant caché à peu +près complètement par une moustache, des favoris, des lunettes, et un +chapeau de feutre mou. + +Le pauvre Maurice, depuis trois jours, n'avait point cessé de supputer +l'apparence probable de l'homme qu'il imaginait être un des plus +dangereux bandits des bas-fonds de Londres. Sa première impression, en +apercevant le véritable Pitman, fut un certain désappointement. Mais un +second coup d'oeil sur le couple le convainquit que, malgré l'apparence, +il ne s'était pas trompé sur le caractère réel du recéleur de cadavres. +Le fait est que jamais encore il n'avait vu d'hommes accoutrés d'une +telle manière. «Evidemment des individus accoutumés à vivre en marge de +la société!» songea-t-il. + +Puis, s'adressant à l'homme qui venait de lui parler, il dit: + +--Je désire m'entretenir avec vous, seul à seul! + +--Oh! répondit Pitman, la présence de M. Appleby ne saurait me gêner. Il +sait tout! + +--Tout? Savez-vous de quoi je suis venu vous parler? s'écria Maurice. Le +baril!... + +Pitman devint tout pâle: mais c'était sa vertueuse indignation qui le +faisait pâlir. + +--Alors, c'est bien vous! s'écria-t-il à son tour. Misérable! + +--Puis-je vraiment parler devant _lui_?--demanda Maurice en désignant le +complice du _bravo_.--L'épithète que celui-ci venait de lui adresser, +venant d'un tel homme, ne l'émouvait guère. + +--Monsieur Appleby a été présent à toute l'affaire! dit Pitman. C'est +lui-même qui a ouvert le baril. Votre coupable secret lui est, dès +maintenant, aussi connu qu'à votre Créateur et à moi! + +--Eh bien! alors, commença Maurice, qu'avez-vous fait de l'argent? + +--Je ne sais pas de quel argent vous voulez parler! répondit +énergiquement Pitman. + +--Ah! il ne faut pas me monter ce bateau-là! déclara Maurice. J'ai +découvert et suivi votre piste. Vous êtes venu à la gare, ici même, +après vous être déguisé en ecclésiastique (sans craindre le sacrilège +d'un tel déguisement!), vous vous êtes approprié mon baril, vous l'avez +ouvert, vous avez supprimé le corps, et encaissé le chèque! Je vous dis +que j'ai été à la banque!--cria-t-il.--Je vous ai suivi pas à pas, et +vos dénégations sont un enfantillage stupide!... + +--Allons, allons, Maurice, ne vous emballez pas! dit tout à coup M. +Appleby. + +--Michel! s'écria Maurice. Encore Michel! + +--Mais oui, encore Michel! répéta l'avoué. Encore et toujours, mon +garçon, ici et partout! Sachez que tous les pas que vous faites sont +comptés! Des _détectives_ d'une habileté éprouvée vous suivent comme +votre ombre, et viennent me rendre compte de vos mouvements tous les +trois quarts d'heure. Oh! je n'ai pas regardé à la dépense. Je fais les +choses largement! + +Le visage de Maurice était devenu d'un gris sale. + +--Bah! dit-il, peu m'importe! Au contraire, je n'en suis que plus à +l'aise pour ne rien cacher. Cet homme a encaissé mon chèque; c'est un +vol, et je veux qu'il me rende l'argent! + +--Ecoutez-moi, Maurice! dit Michel. Croyez-vous que je veuille vous +mentir? + +--Je n'en sais rien! répondit Maurice. Je veux mon argent! + +--Moi seul ai touché au corps! dit Michel. + +--Vous? s'écria Maurice, en reculant d'un pas. Mais alors pourquoi +n'avez-vous pas déclaré la mort? + +--Que diable voulez-vous dire? demanda son cousin. + +--Enfin, suis-je fou, gémit Maurice, ou bien est-ce vous qui l'êtes? + +--Je crois que ce doit être plutôt Pitman! hasarda Michel. + +Et les trois hommes se regardèrent, ébahis. + +--Tout cela est affreux! reprit Maurice. Affreux! Je ne comprends pas un +seul mot de ce qu'on me dit! + +--Ni moi non plus, parole d'honneur! dit Michel. + +--Et puis, au nom du ciel, pourquoi des favoris et une moustache? +s'écria Maurice en désignant du doigt son cousin, comme si celui-ci +avait été un spectre. Est-ce mon cerveau qui déménage? Pourquoi des +favoris et une moustache? + +--Oh! cela n'est qu'un détail sans importance! se hâta d'affirmer +Michel. + +Il y eut de nouveau un silence, pendant lequel Maurice fut dans une +disposition d'esprit pareille à celle où il se serait trouvé si on +l'avait lancé en l'air, sur un trapèze, du sommet de la cathédrale de +Saint-Paul. + +--Récapitulons un peu! dit enfin Michel. A moins que tout ceci ne soit +vraiment qu'un rêve, auquel cas je voudrais bien que Catherine se hâtât +de m'apporter mon café au lait! Donc, mon ami Pitman, ici présent, a +reçu un baril, qui, à ce que nous voyons maintenant, vous était destiné! +Le baril contenait le cadavre d'un homme. Comment ou pourquoi vous +l'avez tué... + +--Jamais je n'ai porté la main sur lui! protesta Maurice. Oui, voilà ce +dont j'ai toujours craint qu'on me soupçonnât! Mais pensez-y un peu, +Michel. Vous savez que je ne suis pas de cette espèce-là! Avec tous mes +défauts, vous savez que je ne voudrais pas toucher à un cheveu de la +tête d'autrui! Et, d'ailleurs, vous savez que sa mort signifiait ma +ruine. C'est à Browndean qu'il a été tué, dans ce maudit accident! + +Tout à coup, Michel eut un éclat de rire si violent et si prolongé que +ses deux compagnons supposèrent, sans l'ombre d'un doute possible, que +sa raison venait de l'abandonner. En vain il s'efforçait de reprendre +son calme; au moment où il se croyait enfin sur le point d'y réussir, +une nouvelle vague de fou rire accourait et le soulevait. Et je dois +ajouter que, de toute cette dramatique entrevue, ce fut là l'épisode le +plus sinistre: Michel se tordant d'un rire insensé, pendant que Pitman +et Maurice, réunis par une même épouvante, échangeaient des regards +pleins d'anxiété. + +--Maurice--bredouilla enfin l'avoué entre deux bouffées de son rire--je +comprends tout, à présent. Et vous aussi, vous allez tout comprendre, +sur un seul mot que je vais vous dire! Sachez donc que, jusqu'à +l'instant de tout à l'heure, _je n'avais pas deviné que ce corps était +celui de l'oncle Joseph!_ + +Cette déclaration relâcha un peu la tension de Maurice; mais, pour +Pitman, au contraire, elle fut comme un dernier coup de vent éteignant +la dernière chandelle, dans la nuit de son pauvre cerveau affolé. +L'oncle Joseph, qu'il avait laissé, une heure auparavant, dans son salon +de Norfolk Street, occupé à découper de vieux journaux! Et voilà que +c'était ce même oncle Joseph dont il avait reçu le corps six jours +auparavant, dans un baril! Mais, en ce cas, qui était-il, lui, Pitman? +Et l'endroit où il se trouvait, était-ce la Gare de Waterloo ou un asile +d'aliénés? + +--En effet, s'écria Maurice, le corps était dans un état qui devait le +rendre difficile à reconnaître! Quel sot j'ai été de ne pas avoir songé +à cela! Eh bien! maintenant, Dieu merci! tout s'explique! Et je vais +vous dire, mon cher Michel; eh bien! nous sommes sauvés, vous et moi! +Vous allez prendre l'argent de la tontine--vous voyez que je ne cherche +pas à tricher avec vous!--et moi, je vais pouvoir m'occuper de la maison +de cuirs, qui est en train de marcher comme elle n'a jamais marché +jusqu'ici! Je vous autorise à aller tout de suite déclarer la mort de +mon oncle; ne vous inquiétez pas de moi; déclarez la mort, et nous +sommes tirés d'affaire! + +--Hé! oui, mais malheureusement je ne puis pas déclarer la mort! dit +Michel. + +--Vous ne pouvez pas? Et pourquoi cela? + +--Parce que je ne puis pas produire le corps, Maurice! Je l'ai perdu! + +--Arrêtez un moment! s'écria le marchand de cuirs. Que dites-vous? +Comment! Ce n'est pas possible! C'est _moi_ qui ai perdu le corps! + +--Oui, mais je l'ai perdu, moi aussi, mon garçon! dit Michel avec une +sérénité renversante. Ne le reconnaissant pas--vous comprenez?--et +flairant quelque chose d'irrégulier dans sa provenance, je me suis hâté +de... de m'en débarrasser! + +--Vous vous en êtes débarrassé? gémit Maurice. Mais vous pouvez toujours +le retrouver. Vous savez où il est? + +--Je voudrais bien le savoir, Maurice, je donnerais beaucoup pour le +savoir!. Mais le fait est que je ne le sais pas! répondit Michel. + +--Dieu puissant!--s'écria Maurice, les yeux et les bras levés au +ciel,--Dieu puissant! l'affaire des cuirs est à l'eau! + +De nouveau, Michel fut secoué d'un éclat de rire. + +--Pourquoi riez-vous, imbécile? lui cria son cousin. Vous perdez encore +plus que moi! Si vous aviez pour deux sous de coeur, vous trembleriez +dans vos bottes, à force de chagrin! Mais, de toute façon, il y a une +chose que je dois vous dire! Je veux avoir ces huit cents livres! Je +veux les avoir, entendez-vous? et je les aurai! Cet argent est à moi, +voilà ce qui est sûr! Et votre ami, ici présent, a eu à faire un faux +pour s'en emparer. Donnez-moi mes huit cents livres, donnez-les moi tout +de suite, ici-même, sur ce quai, ou bien je vais droit à Scotland Yard, +et je raconte toute l'affaire! + +--Maurice--dit Michel, en lui posant la main sur l'épaule--je vous en +prie, essayez d'entendre raison! Je vous assure que ce n'est pas nous +qui avons pris cet argent! C'est l'autre homme! Nous n'avons pas même +pensé à regarder dans les poches! + +--L'autre homme? demanda Maurice. + +--Oui, l'autre homme! Nous avons repassé l'oncle Joseph à un autre +homme! répondit Michel. + +--Repassé? répéta Maurice. + +--Sous la forme d'un piano!--répondit Michel le plus simplement du +monde. Un magnifique instrument, approuvé par Rubinstein... + +Maurice porta sa main à son front, et l'abaissa de nouveau: elle était +toute mouillée. + +--Fièvre! dit-il. + +--Non, c'était un Erard! dit Michel. Pitman, qui l'a vu de près, pourra +vous en garantir l'authenticité! + +--Assez parlé de pianos! dit Maurice avec un grand frisson. Ce... cet +autre homme, revenons à lui! Qui est-ce? Où pourrai-je mettre la main +sur lui? + +--Hé! c'est là qu'est la difficulté! répondit Michel. Cet homme est en +possession de l'objet depuis... voyons un peu... depuis mercredi passé, +vers quatre heures. J'imagine qu'il doit être en route pour le Nouveau +Monde, le pauvre diable, et terriblement pressé d'arriver! + +--Michel, implora Maurice, par pitié pour un parent, réfléchissez bien à +vos paroles, et dites-moi encore quand vous vous êtes débarrassé du +corps! + +--Mercredi soir, pas d'erreur possible là-dessus! répliqua Michel. + +--Eh bien! non, décidément, ça ne peut pas aller! s'écria Maurice. + +--Quoi donc? demanda l'avoué. + +--Même les dates sont pure folie! murmura Maurice. Le chèque a été +présenté à la banque le mardi! Il n'y a pas le moindre filet de bon sens +dans toute cette affaire! + +En cet instant, un jeune homme saisit vigoureusement le bras de Michel. +Le susdit jeune homme était passé, par hasard, auprès du groupe de nos +trois amis, l'instant d'auparavant; tout à coup, il avait fait un +sursaut et s'était retourné. + +--Ah! dit-il, je ne me trompe pas! Voici M. Dickson! + +Le son même de la trompette du jugement dernier n'aurait pas effrayé +davantage Pitman et son compagnon. Quant à Maurice, lorsqu'il entendit +son cousin appelé, par un étranger, de ce nom fantastique, il eut plus +pleinement encore la conviction qu'il était victime d'un long, +grotesque, et hideux cauchemar. Et lorsque, ensuite, Michel, avec +l'invraisemblable broussaille de ses favoris, se fut dégagé de +l'étreinte de l'étranger, et eut pris la fuite, et lorsque le singulier +petit homme au col rabattu eut lestement suivi son exemple, et lorsque +l'étranger, désolé de voir échapper le reste de sa proie, transporta sa +vigoureuse étreinte sur Maurice lui-même, celui-ci, dans l'excès de son +effarement, ne put que se murmurer à mi-voix: «Je l'avais bien dit!» + +--Je tiens au moins un des membres de la bande! dit Gédéon Forsyth. + +--Que voulez-vous dire? balbutia Maurice. Je ne comprends pas! + +--Oh! je saurai bien vous faire comprendre! répliqua résolument Gédéon. + +--Ecoutez, monsieur, vous me rendrez un vrai service si vous me faites +comprendre quoi que ce soit de tout cela! s'écria soudain Maurice, avec +un élan passionné de conviction. + +--Vous comptez tirer profit de ce que vous n'êtes pas venu chez moi avec +eux! reprit Gédéon. Mais pas de ça! J'ai trop bien reconnu vos amis! Car +ce sont bien vos amis, n'est-ce pas? + +--Je ne vous comprends pas! dit Maurice. + +--Vous n'êtes pas sans avoir entendu parler d'un certain piano? suggéra +Gédéon. + +--Un piano? s'écria Maurice, en saisissant convulsivement le bras du +jeune homme. Alors, c'est vous qui êtes l'autre homme? Où est-il? Où est +le corps? Et est-ce vous qui avez touché le montant du chèque? + +--Vous demandez où est le corps? fit Gédéon. Voilà qui est étrange! +Est-ce que, réellement, vous auriez besoin du corps? + +--Si j'en aurais besoin? cria Maurice. Mais ma fortune entière en +dépend! C'est moi qui l'ai perdu! Où est-il? Conduisez-moi près de lui! + +--Ah! vous voulez le ravoir? Et votre ami, le sieur Dickson, est-ce +qu'il veut aussi le ravoir? demanda Gédéon. + +--Dickson? Qu'entendez-vous avec votre Dickson? Est-ce Michel Finsbury +que vous désignez de ce nom? Hé! mais certainement, il le veut aussi! Il +a perdu le corps, lui aussi! S'il l'avait gardé, l'argent de la tontine +serait dès maintenant à lui! + +--Michel Finsbury? Naturellement pas l'avoué? s'écria Gédéon. + +--Mais si, l'avoué! répondit Maurice. Et le corps, où est-il, pour +l'amour du ciel? + +--Voilà donc pourquoi il m'a envoyé deux clients avant-hier! murmura +Gédéon. Savez-vous quelle est l'adresse du domicile particulier de M. +Finsbury? + +--King's Road, 233. Mais quels clients? Où allez-vous? gémit Maurice en +s'accrochant au bras de Gédéon. Où est le corps? + +--Hé, je l'ai perdu, moi aussi! répondit Gédéon. + +Et il s'enfuit précipitamment. + + + + +XV + +LE RETOUR DU GRAND VANCE + + +Je n'essaierai pas de décrire l'état d'esprit où se trouvait Maurice en +sortant de la Gare de Waterloo. Le jeune marchand de cuirs était, par +nature, modeste; jamais il ne s'était fait une idée exagérée de sa +valeur intellectuelle; il se rendait pleinement compte de son incapacité +à écrire un livre, à jouer du violon, à divertir une société de choix +par des tours de passe-passe, en un mot, à exécuter aucun de ces actes +remarquables que l'on a coutume de considérer comme le privilège du +génie. Il savait, il admettait, que son rôle en ce monde, fût tout +prosaïque: mais il croyait,--ou du moins il avait cru jusqu'à ces +derniers jours,--que ses aptitudes étaient à la hauteur des exigences de +sa vie. Or, voici que, décidément, il avait à s'avouer vaincu! La vie +avait décidément le dessus! Aussi, lorsqu'il quitta la Gare de Waterloo, +le pauvre garçon ne voyait-il devant lui qu'un unique objet: rentrer +chez lui! De même que le chien malade se terre sur le sofa, Maurice +n'aspirait plus qu'à refermer sur lui la porte de la maison de John +Street; la solitude et le calme, ah! de toute son âme il y aspirait. + +Les ombres du soir commençaient à tomber quand il arriva enfin en vue de +ce lieu de refuge. Et la première chose qui s'offrit à ses yeux, en +approchant, fut la longue figure d'un homme debout sur le perron de sa +maison, et occupé tantôt à tirer le cordon de la sonnette, tantôt à +lancer dans la porte de vigoureux coups de pieds. Cet homme, avec son +vêtement déchiré et tout couvert de boue, avait l'air d'un hideux +chiffonnier. Mais Maurice le reconnut aussitôt: c'était son frère Jean. + +Le premier mouvement du frère aîné fut, naturellement, pour se retourner +et prendre la fuite. Mais le désespoir l'avait anéanti au point de le +rendre indifférent désormais aux pires catastrophes. «Bah! se dit-il, +qu'importe!» Et, tirant de sa poche son trousseau de clefs, il gravit +silencieusement les marches du perron. + +Jean se retourna. Son visage de fantôme portait un extraordinaire +mélange de fatigue, de honte, et de fureur. Et, lorsqu'il reconnut le +chef de sa famille, une lueur sinistre s'alluma dans ses yeux. + +--Ouvre cette porte! dit-il, en s'écartant. + +--C'est ce que je fais! répondit Maurice, pendant que, intérieurement, +il se disait: «Tout est fini! Il respire le meurtre!» + +Les deux frères se trouvaient à présent dans le vestibule de la maison, +dont la porte venait de se refermer derrière eux. Tout à coup, Jean +saisit Maurice par les épaules et le secoua comme un chien terrier +secoue un rat. + +--Sale bête! cria-t-il, je serais en droit de te casser la gueule! + +Et il se remit à le secouer, et avec tant de force que les dents de +Maurice claquèrent, et que sa tête se cogna au mur. + +--Pas de violence, Jeannot! dit enfin Maurice. Cela ne saurait faire de +bien ni à moi ni à toi. + +--Ferme ta boîte! répondit Jean. C'est à ton tour d'écouter! + +Puis il pénétra dans la salle à manger, s'affaissa dans un fauteuil, et, +ôtant un de ses souliers sans semelle, prit avec ses deux mains son +pied, comme pour le réchauffer. + +--Je suis boiteux pour la vie! dit-il. Qu'est-ce qu'il y a pour dîner? + +--Rien, Jeannot! dit Maurice. + +--Rien? Qu'entends-tu par là? demanda le Grand Vance. N'essaie pas de me +monter le coup, hein! + +--Je veux dire qu'il n'y a rien! répondit simplement son frère. Je n'ai +rien à manger, ni rien pour acheter de quoi manger! Moi-même, +aujourd'hui, je n'ai pu prendre qu'un sandwich et une tasse de thé. + +--Rien qu'une sandwich? ricana Vance. Et je suppose que tu as le cynisme +de t'en plaindre, encore? Mais, tu sais, mon petit, fais attention à +toi! J'ai supporté maintenant tout ce que je pouvais supporter. C'est +fini! Et je vais te dire ce qui en est! Eh bien! j'ai l'intention de +dîner, et tout de suite, et de bien dîner! Prends ta collection de +bagues à cachets, et va la vendre! + +--Impossible aujourd'hui! répondit Maurice. C'est dimanche! + +--Je te dis que je veux avoir à dîner, entends-tu? hurla le frère cadet. + +--Mais pourtant, Jeannot, si ce n'est pas possible! plaida l'aîné. + +--Satané idiot! cria Vance. Ne sommes-nous pas les maîtres de la maison? +Ne nous connaît-on pas, à l'hôtel où le cousin Parker nous invitait à +dîner quand il venait à Londres? Allons, détale au galop! Et si tu n'es +pas rentré dans une demi-heure, et si tu ne m'apportes pas un dîner de +premier choix, je démolis tous les meubles, et puis je vais droit à la +police et je raconte toute l'histoire! Comprends-tu ce que je te dis, +Maurice Finsbury? Parce que, si tu le comprends, tu ferais mieux de +filer! + +L'idée souriait même au malheureux Maurice, qui tremblait de faim. Aussi +se hâta-t-il d'aller commander le dîner et de revenir chez lui, où il +trouva Jean toujours occupé à bercer son pied, comme un poupon malade. + +--Et qu'est-ce que tu veux boire, Jeannot? demanda Maurice, de sa voix +la plus caressante. + +--Du champagne, parbleu! de ce vieux champagne dont Michel me parle +toujours quand je le rencontre! Allons, vite à la cave, et prends garde +à ne pas trop secouer la bouteille! Mais d'abord, écoute un peu! Tu vas +me préparer du feu, et m'allumer le gaz, et me fermer les volets! Voici +la nuit venue et j'ai froid! Et puis tu mettras la nappe et le couvert! +Et puis... dis donc! va donc me chercher des vêtements de rechange! + +La salle à manger avait pris une apparence relativement habituelle +lorsqu'arriva le dîner. Et ce dîner lui-même fut excellent: une forte +soupe, des filets de sole, deux côtelettes de mouton avec une sauce aux +tomates, un rôti de boeuf garni de pommes de terre, un pudding, un +morceau de chester; en un mot, un repas foncièrement anglais, mais, +comme l'avait souhaité le Grand Vance, «de premier choix». + +--Ah! que Dieu soit loué! s'écria le jeune voyageur en s'installant à +table. (Et sa joie devait être, en vérité, bien vive, pour le ramener +ainsi par surprise à la pieuse cérémonie du _benedicite_, dont il avait +depuis longtemps perdu l'habitude!) Mais non! poursuivit-il, je vais +aller manger dans ce fauteuil là-bas, près du feu: car voilà deux jours +que je gèle, et j'ai besoin de me réchauffer à fond! Je vais aller me +mettre là-bas, et toi, Maurice Finsbury, tu vas rester debout, entre la +table et moi, et me servir! + +--Mais, Jeannot, c'est que j'ai faim, moi aussi! dit Maurice. + +--Tu pourras manger ce que je laisserai! répliqua le Grand Vance. Ha! +mon petit, ceci n'est que le début de notre règlement de comptes! Tu as +perdu la belle: tu vas avoir à casquer! Gardez-vous de réveiller le lion +britannique! + +Il y avait quelque chose de si indescriptiblement menaçant dans les yeux +et dans la voix du Grand Vance, pendant qu'il proférait ces locutions +proverbiales, que l'âme de Maurice en fut épouvantée. + +--Allons! reprit l'orateur, donne-moi un verre de champagne, avant mon +filet de sole! Et moi qui me figurais que je n'aimais pas ça, le filet +de sole!... Dis donc--ajouta-t-il avec une nouvelle explosion de +rage--sais-tu comment je suis venu jusqu'ici? + +--Non, Jeannot, comment le saurais-je? répondit l'obséquieux Maurice. + +--Eh bien! je suis venu sur mes pattes! cria Jean. Oui, mon ami, j'ai +fait sur mes dix doigts tout le chemin, depuis Browndean, et j'ai mendié +tout le long de la route! Je voudrais un peu te voir mendier, Maurice +Finsbury! Ce n'est pas aussi facile que tu pourrais le supposer! Je me +suis fait passer pour un pêcheur de Blyth, victime d'un naufrage. Je ne +sais pas où cela se trouve, Blyth; et toi, le sais-tu? Mais j'ai pensé +que cela avait un air naturel, à le dire ainsi sur la grand'route. J'ai +demandé l'aumône à une vilaine petite bête de gamin qui revenait de +l'école, et il m'a donné deux sous, et il m'a dit de lui enrouler une +ficelle autour de sa toupie. Et je l'ai fait, et fort bien fait, mais il +a déclaré que ce n'était pas ça! Et il a couru derrière moi en me +réclamant ses deux sous! Après cela, j'ai demandé l'aumône à un officier +de marine. Celui-là ne m'a pas confié sa toupie, il m'a simplement donné +une petite brochure sur l'alcoolisme, et, là-dessus, il m'a tourné le +dos! C'est tout ce que j'ai eu de lui. J'ai demandé l'aumône à une +vieille dame qui vendait du pain d'épices; elle m'a donné un gâteau d'un +sou. Mais le plus beau a été un monsieur qui, comme je me plaignais de +manquer de pain, m'a répondu qu'il y avait, pour tout Anglais, un +excellent moyen de se procurer du pain, et ce moyen, c'était de casser +un carreau à la première maison venue, de façon à se faire mettre en +prison... Et maintenant, apporte le rôti! + +--Mais... mais, hasarda Maurice, pourquoi n'es-tu pas resté à Browndean? + +--A Browndean? s'écria Jean. Et de quoi y aurais-je vécu? Du +_Lisez-moi!_ et d'un dégoûtant canard de l'Armée du Salut? Non, non, il +fallait à tout prix que je filasse de Browndean! J'avais pris pension, à +crédit, dans une auberge, où je m'étais fais passer pour le Grand Vance, +de l'Alhambra. Tu aurais fait la même chose, à ma place! Mais voilà +qu'on s'est mis à parler des _music-halls_, et de tout l'argent que j'y +avais gagné avec mes chansons! Et puis, voilà qu'un client de l'auberge +m'a demandé de chanter _Autour de tes formes splendides._ Et puis, quand +je me suis décidé à le chanter, voilà que tout le monde a été d'accord +pour affirmer que je n'étais pas le Grand Vance! J'ai eu beau leur tenir +tête, ils se sont entêtés à ne pas me croire! C'est comme ça que se sont +achevées mes relations avec l'auberge du pays! poursuivit tristement le +jeune homme. Mais, surtout, il y a eu le charpentier... + +--Notre propriétaire? demanda Maurice. + +--Lui-même! dit Jean. Il s'est amené ce matin, le nez en l'air, et le +voilà qui veut savoir où a passé le baril à eau, et ce que sont devenues +les couvertures du lit! Je lui ai dit d'aller au diable. Que pouvais-je +lui dire d'autre? Mais alors le voilà qui me dit que nous avons mis en +gage des objets qui n'étaient pas à nous, et qu'il allait nous faire +notre affaire! Ma foi, je m'en suis payé une bien bonne! Je me suis +rappelé qu'il était sourd comme un pot, et je me suis mis à lui débiter +un tas d'injures, mais très poliment, et si bas qu'il n'était pas fichu +d'entendre un seul mot. «Je ne vous entends pas! qu'il me dit.--Hé! je +le sais bien, que tu ne m'entends pas, et heureusement pour toi, vieille +bête, vieux porc, vieux cornard! que je lui réponds avec mon plus +gracieux sourire.--Je suis un peu dur d'oreilles! qu'il me beugle.--Je +n'en mènerais pas large, si tu ne l'étais pas, idiot, excrément! que je +murmure, comme si je lui fournissais des explications.--Mon ami, qu'il +me dit enfin, je suis sourd, c'est vrai, mais je parie bien que le +commissaire de police pourra vous entendre!» Et, là-dessus, il s'en va, +tout furieux. Il s'en va d'un côté; moi, je file de l'autre. Je lui ai +laissé, pour se dédommager, la lampe à esprit de vin, le _Lisez-loi!_ le +journal de l'Armée du Salut, et cet autre périodique que tu m'as envoyé! +Et, à ce propos, il faut que tu aies été ivre-mort pour m'envoyer une +affaire comme celle-là! On n'y parlait que de poésie, du globe céleste! +Et des tartines, dix colonnes à la fois! Dis donc, c'est le moniteur des +asiles d'aliénés que tu m'as envoyé là! L'_Attanium_, je me rappelle le +titre! Dieu puissant, quel canard! + +--Tu veux dire: l'_Athenæum_! rectifia Maurice. + +--Hé! peu m'importe comment tu l'appelles! dit Jean. Mais je te trouve +vraiment épatant, de m'avoir envoyé ça! Ça ne fait rien, mon vieux, je +commence à me remettre! Apporte-moi maintenant le fromage, et encore un +verre de champagne! Ah! Michel a bien raison de vanter ce champagne! Au +fait, tu peux te servir! Il reste un peu de poisson, une côtelette tout +entière, et ce morceau de fromage. Oui, Michel, voilà un homme qui me +plaît! Il est bien capable de lire ton _Attanæum_, lui aussi: mais au +moins, il sait ne pas en avoir l'air! Au moins il est gai, bon enfant, +il n'a pas cette mine d'enterrement qui m'a toujours dégoûté chez toi! +Mais, dis donc, je ne te pose même pas la question, parce que j'ai +deviné tout de suite ce qui en était. Ta combinaison? Ratée à fond, +hein? + +--Par la faute de Michel! dit Maurice en se rembrunissant. + +--Michel? Qu'a-t-il à voir là-dedans? + +--C'est lui qui a perdu le corps, voilà ce qu'il a eu à y voir! répondit +Maurice. Il a perdu le corps du vieux Joseph, et impossible maintenant +de déclarer le décès! + +--Comment? demanda Jean. Mais je croyais que tu ne voulais pas déclarer +le décès? + +--Oh! nous n'en sommes plus là! dit son frère. Il ne s'agit plus de +sauver la tontine, mais de sauver la maison de cuirs! Il s'agit de +sauver les vêtements que nous avons sur le dos, Jeannot! + +--Ralentis un peu la musique! dit Jean, et étale ton histoire depuis le +commencement! + +Et Maurice fit comme l'ordonnait son frère. + +--Eh bien! qu'est-ce que je t'avais dit?--s'écria le Grand Vance, quand +il eut entendu le triste récit.--Mais, tu sais, je vais te dire quelque +chose! Moi, en tout cas, je n'entends pas être dépouillé de la part qui +me revient! + +--Ah! par exemple, j'aimerais bien à connaître ce que tu comptes faire! +dit Maurice. + +--Je vais vous le dire, monsieur! répliqua Jean, du ton le plus décidé. +Je vais, tout simplement, remettre mon affaire aux mains du premier +avoué de Londres, et, après cela, que tu boives un bouillon ou non, je +m'en ficherai comme des choses de la lune! + +--Mais pourtant, Jean, nous sommes à bord du même bateau! murmura +Maurice. + +--A bord du même bateau? Ah bien! je te parie que non! Est-ce que j'ai +commis un faux en écritures, moi? Est-ce que j'ai cherché à dissimuler +la mort de l'oncle Joseph, moi? Est-ce que j'ai fait insérer des +annonces,--des annonces absolument stupides et grotesques, +d'ailleurs,--dans tous les journaux, moi? Est-ce que j'ai détruit des +statues qui ne m'appartenaient pas, moi? En vérité, j'aime votre aplomb, +Maurice Finsbury! Non, non, non! Trop longtemps, je t'ai confié la +direction de mes affaires; maintenant je vais les confier à Michel. +Michel, au reste, est un garçon qui m'a toujours plu. Et j'ai hâte de +voir enfin un peu clair dans ma situation! + +En cet instant, les deux frères furent interrompus par un coup de +sonnette, et Maurice, qui avait timidement entr'ouvert la porte, reçut, +des mains d'un commissionnaire, une lettre dont l'adresse était de la +main de Michel. La lettre était rédigée comme suit: + + +_Avis_.--MAURICE FINSBURY, pour le cas où le présent avis lui tomberait +sous les yeux, est informé qu'il apprendra _quelque chose d'avantageux +pour lui_, demain matin lundi, à dix heures, dans mes bureaux, 42, +Chancery Lane.--MICHEL FINSBURY. + + +Docilement, Maurice, dès qu'il eut parcouru cette lettre, la transmit à +son frère. + +--Ah! voilà une façon qui me plaît pour écrire un billet! s'écria Jean. +Personne autre que Michel n'aurait jamais pu écrire ça! + +Et Maurice, dans sa dépression, n'osa pas même protester de ses droits +d'auteur. + + + + +XVI + +OÙ LES CUIRS SE TROUVENT HEUREUSEMENT REMIS À FLOT + + +Le lendemain matin, à dix heures, les deux frères Finsbury furent +introduits dans la grande et belle pièce qui servait de cabinet +d'audience à leur cousin Michel. Jean se sentait un peu remis de son +épuisement, mais avec un de ses pieds encore en pantoufle. Maurice, +matériellement, paraissait moins endommagé; mais il était plus vieux de +dix ans que le Maurice qui avait quitté Bournemouth huit jours +auparavant. L'anxiété avait labouré son visage de rides profondes, et sa +chevelure noire grisonnait abondamment aux alentours des tempes. + +Trois personnes attendaient les frères Finsbury, assises devant une +table. Au milieu était Michel lui-même: il avait à sa droite Gédéon +Forsyth, à sa gauche un vieux monsieur en lunettes, avec une vénérable +chevelure d'argent. + +--Ma parole, c'est l'oncle Joe! s'écria Jean. + +Maurice se frotta les yeux, plus ébahi qu'il ne l'avait encore été de +tous les cauchemars des jours précédents. Puis, tout à coup, il s'avança +vers son oncle, tout tremblant de fureur. + +--Je vais vous dire ce que vous avez fait, vieux coquin! cria-t-il. Vous +vous êtes évadé! + +--Bonjour, Maurice Finsbury! répondit l'oncle Joseph, mais avec plus +d'animosité que n'en laisseraient supposer ces indulgentes paroles. Vous +paraissez souffrant, mon ami! + +--Inutile de vous agiter, messieurs! observa Michel. Maurice, essayez +plutôt de regarder les faits bien en face! Votre oncle, comme vous +voyez, n'a pas eu trop à souffrir de la «secousse» de l'accident; et un +homme de coeur tel que vous ne peut manquer d'en être ravi! + +--Mais alors, si c'est ainsi, balbutia Maurice, qu'est-ce que c'était +que le corps? Serait-ce vraiment possible, que cette chose qui m'a causé +tant de souci et d'alarme, qui m'a tant usé l'esprit, cette chose que +j'ai colportée de mes propres mains, n'ait été que le cadavre d'un +étranger quelconque? + +--Oh! si l'idée vous afflige trop, vous pouvez ne pas aller jusque-là! +répondit Michel. Rien ne vous empêche de supposer que le corps ait +appartenu à un homme que vous avez eu l'occasion de rencontrer plusieurs +fois, un compagnon de _club_, peut-être, peut-être même un client! + +Maurice s'affala sur une chaise. + +--Hé! gémit-il, j'aurais bien découvert l'erreur, si le baril était venu +jusque chez moi! Et pourquoi n'y est-il pas venu? Pourquoi est-il allé +chez Pitman? Et de quel droit Pitman s'est-il permis de l'ouvrir? + +--A ce propos-là, Maurice, dites-nous donc ce que vous avez fait de +l'_Hercule_ antique? demanda Michel? + +--Ce qu'il en a fait? Il l'a brisé avec un hache-viande! dit Jean. Les +morceaux sont encore chez nous, dans la cave! + +--Tout cela n'a aucune importance! se hâta de déclarer Maurice. +L'essentiel, c'est que j'aie retrouvé mon oncle, mon frauduleux tuteur! +Il m'appartient, lui, en tout cas! Et la tontine aussi, elle +m'appartient! Je réclame la tontine! J'affirme que l'oncle Masterman est +mort! + +--Il est temps que je mette un terme à cette folie, dit Michel, et cela +une fois pour toutes! Ce que vous affirmez est malheureusement presque +vrai: en un certain sens, mon pauvre père est mort, et depuis longtemps +déjà! Mais ce n'est pas dans le sens de la tontine et j'espère que, dans +ce sens-là, bien des années se passeront avant qu'il ne meure. Notre +cher oncle Joseph l'a vu, ce matin même. Il vous dira que mon père est +en vie, bien que, hélas! son intelligence se soit à jamais éteinte! + +--Il ne m'a pas reconnu!--dit Joseph. Et pour rendre justice à ce vieux +raseur, je dois ajouter que sa voix, en disant ces mots, frémissait +d'une émotion sincère. + +--Eh bien! je vous retrouve là, monsieur Maurice Finsbury! s'écria le +Grand Vance. Mille diables, quel idiot vous vous êtes montré! + +--Quant à la ridicule et fâcheuse servitude où vous avez réduit l'oncle +Joseph, reprit Michel, celle-là aussi a déjà trop duré! J'ai préparé ici +un acte par lequel vous rendez à votre oncle toute sa liberté, et le +dégagez de toute obligation envers vous! Vous allez d'abord, si vous +voulez bien, y apposer votre signature! + +--Quoi! cria Maurice, et que je perde mes 7.800 livres, et mon commerce +de cuirs, et tout cela sans aucun profit en échange! Merci bien! + +--Votre reconnaissance ne me surprend pas, Maurice! commença Michel. + +--Oh! je sais que je n'ai rien à attendre de vous en faisant appel à vos +sentiments! répondit Maurice. Mais il y a ici un étranger,--que le +diable m'enlève, d'ailleurs, si je sais pourquoi!--et c'est à lui que je +fais appel. Monsieur, poursuivit-il en s'adressant à Gédéon, voici mon +histoire: j'ai été dépouillé de mon héritage pendant que je n'étais +encore qu'un enfant, un orphelin! Depuis lors, monsieur, jamais je n'ai +eu qu'un rêve, qui était de rentrer dans mes fonds. Mon cousin Michel +pourra vous dire de moi tout ce qu'il voudra: j'avouerai moi-même que je +n'ai pas toujours été à la hauteur des circonstances. Mais ma situation +n'en est pas moins celle que je vous ai exposée, monsieur! J'ai été +dépouillé de mon héritage! Un enfant orphelin a été dépouillé de 7.800 +livres! et j'ajoute que j'ai le droit pour moi! Toutes les finasseries +de M. Michel ne prévaudront point contre l'équité! + +--Maurice, interrompit Michel, permettez-moi d'ajouter un petit détail, +qui d'ailleurs ne saurait vous déplaire, car il met en relief vos +capacités d'écrivain! + +--Que voulez-vous dire? demanda Maurice. + +--Au fait, répondit Michel, j'épargnerai votre modestie! Qu'il me +suffise donc de vous faire savoir le nom d'une personne qui vient +d'étudier de fort près un de vos plus récents essais d'écriture +comparée! Le nom de cette personne est Moss, mon cher ami! + +Il y eut un long silence. + +--J'aurais dû deviner que cet homme venait de votre part! murmura +Maurice. + +--Et maintenant vous allez signer l'acte, n'est-ce pas? dit Michel. + +--Mais dites donc, Michel!--s'écria Jean, avec un de ces généreux élans +qui lui étaient familiers. Et moi, qu'est-ce que je deviens dans tout +cela? Maurice est à l'eau, je le vois bien! Mais moi, pourquoi l'y +suivrais-je? Et puis j'ai été volé, moi aussi, n'oubliez pas cela! J'ai +été, moi aussi, un orphelin, tout comme lui, et élève de la même école! + +--Jean, dit Michel, ne pensez-vous pas que vous feriez mieux de vous +fier à moi? + +--Ma foi, vous avez raison, mon vieux! répondit le Grand Vance. Vous ne +voudrez pas abuser de l'innocence d'un orphelin, j'en jurerais. Et toi, +Maurice, tu vas signer tout de suite le document en question, ou bien je +me fâcherai, et, tu sais, je te ferai voir quelque chose qui étonnera ta +faible cervelle! + +Avec un empressement soudain, et bien inespéré, Maurice se déclara prêt +à signer la renonciation. Un secrétaire de Michel vint apporter les +pièces, les signatures furent dûment apposées, et ainsi Joseph Finsbury, +une fois de plus, se trouva un homme libre. + +--Et maintenant, mes amis, écoutez ce que je me propose de faire pour +vous! reprit alors Michel. Tenez, Maurice et Jean, voici un acte qui +vous fait uniques possesseurs de la maison de cuirs! Et voici un chèque, +équivalent à tout l'argent déposé en banque au nom de l'oncle Joseph! De +telle sorte que vous pourrez vous figurer, mon cher Maurice, que vous +venez d'achever vos études à l'Institut Commercial. Et, comme vous +m'avez dit vous-même que les cuirs remontaient, j'imagine que vous allez +bientôt songer à prendre femme. Voici, en prévision de cet heureux +événement, un petit cadeau de noces! Oh! pas encore le mien! je verrai à +vous donner autre chose quand vous aurez fixé la date du mariage! Mais +acceptez, dès maintenant, ce cadeau... de la part de M. Moss! + +Et Maurice, devenu écarlate, bondit sur son chèque. + +--Je ne comprends rien à la comédie! observa Jean. Tout cela me paraît +trop beau pour être vrai! + +--C'est un simple transfert! répondit Michel. Je vous rachète l'oncle +Joseph, voilà tout! Si c'est lui qui gagne la tontine, elle sera à moi; +si c'est mon père qui la gagne, elle sera à moi également: de telle +façon que je n'ai pas trop à me plaindre de la combinaison! + +--Maurice, mon pauvre vieux, ceci te la coupe! commenta le Grand Vance. + +--Et maintenant, monsieur Forsyth, reprit Michel en s'adressant au +personnage muet, vous voyez réunis devant vous tous les criminels que +vous étiez si désireux de retrouver! Tous à l'exception de Pitman, +cependant! Pitman, voyez-vous! a une mission sociale: il s'est voué à la +régénération artistique de la jeune fille. Aussi me suis-je fait un +scrupule de le déranger, à une heure où je le sais particulièrement +occupé. Mais vous pourrez, si vous voulez, le faire arrêter dans son +pensionnat: je connais l'adresse, et vous la dirai volontiers. Et quant +au reste de la bande, la voici devant vos yeux, et je crains que le +spectacle n'ait rien de séduisant. A vous de décider ce que vous allez +faire de nous! + +--Rien du tout, monsieur Finsbury! répondit Gédéon. Je crois avoir +compris que c'est ce monsieur--et il désignait Maurice,--qui a été, +comme nous disons dans notre jargon, le _fons et origo_ de toute +l'aventure; mais, à ce que je crois avoir compris aussi, il a déjà été +largement payé. Et puis, pour vous parler en toute franchise, je ne vois +pas ce que quelqu'un aurait à gagner à un scandale public. Moi, pour ma +part, je ne pourrais qu'y perdre. Et je ne saurais au contraire trop +bénir une aventure qui m'a valu le bonheur de faire votre connaissance! +Déjà vous avez eu la bonté de m'envoyer deux clients... + +Michel rougit. + +--C'était le moins que je pouvais faire pour m'excuser de certain +dérangement qui vous est venu un peu par mon fait! murmura-t-il. Mais il +y a encore quelque chose qu'il faut que je vous dise! Je ne voudrais pas +que vous eussiez trop mauvaise opinion de mon pauvre Pitman, qui est +certainement la personne la plus inoffensive du monde. Ne pourriez-vous +pas venir, ce soir même, dîner en sa compagnie? Au restaurant Verrey, +par exemple, vers sept heures. Qu'en dites-vous? + +--J'avais promis de dîner chez un de mes oncles, avec une amie! répondit +Gédéon. Mais je demanderai à en être dispensé pour ce soir... Et +maintenant, cher monsieur Finsbury, un dernier point que je tiens à +soumettre à votre décision: est-ce que, vraiment, nous ne pouvons rien +pour le pauvre diable qui a emporté le piano? Le souvenir de cet +infortuné me poursuit comme un remords! + +--Hélas! nous ne pouvons que le plaindre! répondit Michel. + + + FIN + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + I.--La famille Finsbury 1 + II.--Où Maurice s'apprête à agir 26 + III.--Le conférencier en liberté 53 + IV.--Un magistrat dans un fourgon à bagages 73 + V.--M. Gédéon Forsyth et la caisse monumentale 80 + VI.--Les tribulations de Maurice 97 + VII.--Où Pitman prend conseil d'un homme de loi 124 + VIII.--Où Michel s'offre un jour de congé 145 + IX.--Comment s'acheva le jour de congé de Michel Finsbury 175 + X.--Gédéon Forsyth et le grand Erard 199 + XI.--Le maëstro Jimson 215 + XII.--Où le grand Erard apparaît (irrévocablement) pour la + dernière fois 242 + XIII.--Les tribulations de Maurice 285 + XIV.--Où William Bent Pitman apprend quelque chose + d'avantageux pour lui 277 + XV.--Le retour du grand Vance 306 + XVI.--Où les cuirs se trouvent heureusement remis à flot 319 + + + + + +End of Project Gutenberg's Le mort vivant, by Robert Louis Stevenson + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43784 *** |
