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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43784 ***
+
+ R.-L. STEVENSON
+
+ Le Mort Vivant
+
+ _ROMAN_
+
+ Traduit par T. de WYZEWA
+
+ PARIS
+
+ LIBRAIRIE ACADÉMIQUE DIDIER
+ PERRIN ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
+ 35, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, 35
+
+ 1905
+
+ Tous droits réservés.
+
+
+
+
+_DU MÊME AUTEUR:_
+
+
+ LE REFLUX, roman, traduit par Teodor de Wyzewa,
+ un volume in-16 3 fr. 50
+ LE ROMAN DU PRINCE OTHON, traduit par Egerton Castle,
+ un volume in-16 3 fr. 50
+
+
+
+
+LE MORT VIVANT
+
+
+
+
+I
+
+LA FAMILLE FINSBURY
+
+
+Combien le lecteur,--tandis que, commodément assis au coin de son feu,
+il s'amuse à feuilleter les pages d'un roman,--combien il se rend peu
+compte des fatigues et des angoisses de l'auteur! Combien il néglige de
+se représenter les longues nuits de luttes contre des phrases rétives,
+les séances de recherches dans les bibliothèques, les correspondances
+avec d'érudits et illisibles professeurs allemands, en un mot tout
+l'énorme échafaudage que l'auteur a édifié et puis démoli, simplement
+pour lui procurer, à lui, lecteur, quelques instants de distraction au
+coin de son feu, ou encore pour lui tempérer l'ennui d'une heure en
+wagon!
+
+C'est ainsi que je pourrais fort bien commencer ce récit par une
+biographie complète de l'Italien Tonti: lieu de naissance, origine et
+caractère des parents, génie naturel (probablement hérité de la mère),
+exemples remarquables de précocité, etc. Après quoi je pourrais
+également infliger au lecteur un traité en règle sur le système
+économique auquel le susdit Italien a laissé son nom. J'ai là, dans deux
+tiroirs de mon cartonnier, tous les matériaux dont j'aurais besoin pour
+ces deux paragraphes; mais je dédaigne de faire étalage d'une science
+d'emprunt. Tonti est mort; je dois même dire que je n'ai jamais
+rencontré personne pour le regretter. Et quant au système de la
+_tontine_, voici, en quelques mots, tout ce qu'il est nécessaire qu'on
+en connaisse pour l'intelligence du simple et véridique récit qui va
+suivre:
+
+Un certain nombre de joyeux jeunes gens mettent en commun une certaine
+somme, qui est ensuite déposée dans une banque, à intérêts composés. Les
+déposants vivent leur vie, meurent chacun à son tour; et, quand ils sont
+tous morts à l'exception d'un seul, c'est à ce dernier survivant
+qu'échoit toute la somme, intérêts compris. Le survivant en question se
+trouve être alors, suivant toute vraisemblance, si sourd qu'il ne peut
+pas même entendre le bruit mené autour de sa bonne aubaine; et, suivant
+toute vraisemblance, il a lui-même trop peu de temps à vivre pour
+pouvoir en jouir. Le lecteur comprend maintenant ce que le système a de
+poétique, pour ne pas dire de comique: mais il y a en même temps, dans
+ce système, quelque chose de hasardeux, une apparence de _sport_, qui,
+jadis, l'a rendu cher à nos grands-parents.
+
+Lorsque Joseph Finsbury et son frère Masterman n'étaient que deux petits
+garçons en culottes courtes, leur père,--un marchand aisé de
+Cheapside,--les avait fait souscrire à une petite _tontine_ de
+trente-sept parts. Chaque part était de mille livres sterling. Joseph
+Finsbury se rappelle, aujourd'hui encore, la visite au notaire: tous les
+membres de la _tontine_,--des gamins comme lui,--rassemblés dans une
+étude, et venant, chacun à son tour, s'asseoir dans un grand fauteuil
+pour signer leurs noms, avec l'assistance d'un bon vieux monsieur à
+lunettes chaussé de bottes à la Wellington. Il se rappelle comment,
+après la séance, il a joué avec les autres enfants dans une prairie qui
+se trouvait derrière la maison du notaire, et la magnifique bataille
+qu'il a engagée contre un de ses _co-tontineurs_, qui s'était permis de
+lui tirer le nez. Le fracas de la bataille est venu interrompre le
+notaire pendant qu'il s'occupait, dans son étude, à régaler les parents
+de gâteaux et de vin: de telle sorte que les combattants ont été
+brusquement séparés, et Joseph (qui était le plus petit des deux
+adversaires) a eu la satisfaction d'entendre louer sa bravoure par le
+vieux monsieur aux bottes à la Wellington, comme aussi d'apprendre que
+celui-ci, à son âge, s'était comporté de la même façon. Sur quoi, Joseph
+s'est demandé si, à son âge, le vieux monsieur avait déjà une petite
+tête chauve; et de petites bottes à la Wellington.
+
+En 1840, les trente-sept souscripteurs étaient tous vivants; en 1850,
+leur nombre avait diminué de six; en 1856 et en 1857, la Crimée et la
+grande Révolte des Indes, aidant le cours naturel des choses,
+n'emportèrent pas moins de neuf des _tontineurs_. En 1870, cinq
+seulement de ceux-ci restaient en vie; et, à la date de mon récit, il
+n'en restait plus que trois, parmi lesquels Joseph Finsbury et son frère
+aîné.
+
+A cette date, Masterman Finsbury était dans sa soixante-treizième année.
+Ayant depuis longtemps ressenti les fâcheux effets de l'âge, il avait
+fini par se retirer des affaires, et vivait à présent dans une retraite
+absolue, sous le toit de son fils Michel, l'avoué bien connu. Joseph,
+d'autre part, était encore sur pied, et n'offrait encore qu'une figure
+demi-vénérable, dans les rues où il aimait à se promener. La chose
+était,--je dois ajouter,--d'autant plus scandaleuse que Masterman avait
+toujours mené (jusque dans les moindres détails) une vie anglaise
+véritablement modèle. L'activité, la régularité, la décence, et un goût
+marqué pour le quatre du cent, toutes ces vertus nationales qu'on
+s'accorde à considérer comme les bases mêmes d'une verte vieillesse,
+Masterman Finsbury les avait pratiquées à un très haut degré: et voilà
+où elles l'avaient conduit, à soixante-treize ans! Tandis que Joseph, à
+peine plus jeune de deux ans, et qui se trouvait dans le plus enviable
+état de conservation, s'était toute sa vie disqualifié à la fois par la
+paresse et l'excentricité. Embarqué d'abord dans le commerce des cuirs,
+il s'était bientôt fatigué des affaires. Une passion malheureuse pour
+les notions générales, faute d'avoir été réprimée à temps, avait
+commencé, dès lors, à saper son âge mûr. Il n'y a point de passion plus
+débilitante pour l'esprit, si ce n'est peut-être cette démangeaison de
+parler en public qui en est, d'ailleurs, un accompagnement ou un
+succédané assez ordinaire. Dans le cas de Joseph, du moins, les deux
+maladies étaient réunies: peu à peu s'était déclarée la période aiguë,
+celle où le patient fait des conférences gratuites; et, avant que peu
+d'années se fussent passées, l'infortuné en était arrivé au point d'être
+prêt à entreprendre un voyage de cinq heures pour parler devant les
+moutards d'une école primaire.
+
+Non pas que Joseph Finsbury fût, le moins du monde, un savant! Toute son
+érudition se bornait à ce que lui avaient fourni les manuels
+élémentaires et les journaux quotidiens. Il ne s'élevait pas même
+jusqu'aux encyclopédies; c'était «la vie, disait-il, qui était son
+livre». Il était prêt à reconnaître que ses conférences ne s'adressaient
+pas aux professeurs des universités: elles s'adressaient, suivant lui,
+«au grand coeur du peuple». Et son exemple tendrait à faire croire que
+le «coeur» du peuple est indépendant de sa tête: car le fait est que,
+malgré leur sottise et leur banalité, les élucubrations de Joseph
+Finsbury étaient, d'ordinaire, favorablement accueillies. Il citait
+volontiers, entre autres, le succès de la conférence qu'il avait faite
+aux ouvriers sans travail, sur: _Comment on peut vivre à l'aise avec
+deux mille francs par an_. _L'Education, ses buts, ses objets, son
+utilité et sa portée_, avait valu à Joseph, en plusieurs endroits, la
+considération respectueuse d'une foule d'imbéciles. Et quant à son
+célèbre discours sur l'_Assurance sur la vie envisagée dans ses rapports
+avec les masses_, la Société d'Amélioration Mutuelle des Travailleurs de
+l'Ile des Chiens, à qui il fut adressé, en fut si charmée,--ce qui donne
+vraiment une triste idée de l'intelligence collective de cette
+association,--que, l'année suivante, elle élut Joseph Finsbury pour son
+président d'honneur: titre qui, en vérité, était moins encore que
+gratuit, puisqu'il impliquait, de la part de son titulaire, une donation
+annuelle à la caisse de la Société; mais l'amour-propre du nouveau
+président d'honneur n'en avait pas moins là de quoi se trouver hautement
+satisfait.
+
+Or, pendant que Joseph se constituait ainsi une réputation parmi les
+ignorants d'espèce cultivée, sa vie domestique se trouva brusquement
+encombrée d'orphelins. La mort de son plus jeune frère, Jacques, fit de
+lui le tuteur de deux garçons, Maurice et Jean; et, dans le courant de
+la même année, sa famille s'enfla encore par l'addition d'une petite
+demoiselle, la fille de John Henry Hazeltine, Esq., homme de fortune
+modique, et, apparemment, peu pourvu d'amis. Ce Hazeltine n'avait vu
+Joseph Finsbury qu'une seule fois, dans une salle de conférence de
+Holloway; mais, au sortir de cette salle, il était allé chez son
+notaire, avait rédigé un nouveau testament, et avait légué au
+conférencier le soin de sa fille, ainsi que de la petite fortune de
+celle-ci. Joseph était ce qu'on peut appeler un «bon enfant»: et
+cependant ce ne fut qu'à contre-coeur qu'il accepta cette nouvelle
+responsabilité, inséra une annonce pour demander une gouvernante, et
+acheta, d'occasion, une voiture de bébé. Bien plus volontiers il avait
+accueilli, quelques mois auparavant, ses deux neveux, Maurice et Jean;
+et cela non pas autant à cause des liens de parenté que parce que le
+commerce des cuirs (où, naturellement, il s'était hâté d'engager les
+trente mille livres qui formaient la fortune de ses neveux) avait
+manifesté, depuis peu, d'inexplicables symptômes de déclin. Un jeune,
+mais capable Ecossais, fut ensuite choisi comme gérant de l'entreprise:
+et jamais plus, depuis lors, Joseph Finsbury n'eut à se préoccuper de
+l'ennuyeux souci des affaires. Laissant son commerce et ses pupilles
+entre les mains du capable Ecossais, il entreprit un long voyage sur le
+continent et jusqu'en Asie Mineure.
+
+Avec une Bible polyglotte dans une main et un manuel de conversation
+dans l'autre, il se fraya successivement son chemin à travers les gens
+de douze langues différentes. Il abusa de la patience des interprètes,
+sauf à les payer (le juste prix), quand il ne pouvait pas obtenir leurs
+services gratuitement; et je n'ai pas besoin d'ajouter qu'il remplit une
+foule de carnets du résultat de ses observations.
+
+Il employa plusieurs années à ces fructueuses consultations du grand
+livre de la vie humaine, et ne revint en Angleterre que lorsque l'âge de
+ses pupilles exigea de sa part un surcroît de soins. Les deux garçons
+avaient été placés dans une école,--à bon marché, cela va de soi,--mais
+en somme assez bonne, et où ils avaient reçu une saine éducation
+commerciale: trop saine même, peut-être, étant donné que le commerce des
+cuirs se trouvait alors dans une situation qui aurait gagné à n'être pas
+examinée de très près.
+
+Le fait est que, quand Joseph s'était préparé à rendre à ses neveux ses
+comptes de tutelle, il avait découvert, à son grand chagrin, que
+l'héritage de son frère Jacques ne s'était pas agrandi, sous son
+protectorat. En supposant qu'il abandonnât à ses deux neveux jusqu'au
+dernier centime de sa fortune personnelle, il avait constaté qu'il
+aurait encore à leur avouer un déficit de sept mille huit cents livres.
+Et quand ces faits furent communiqués aux deux frères, en présence d'un
+avoué, Maurice Finsbury menaça son oncle de toutes les sévérités de la
+loi: je crois bien qu'il n'aurait pas hésité (malgré les liens du sang)
+à recourir jusqu'aux mesures les plus extrêmes, si son avoué ne l'en
+avait retenu.
+
+--Jamais vous ne parviendrez à tirer du sang d'une pierre! lui avait
+dit, judicieusement, cet homme de loi.
+
+Et Maurice comprit la justesse du proverbe, et se résigna à passer un
+compromis avec son oncle. D'un côté, Joseph renonçait à tout ce qu'il
+possédait, et reconnaissait à son neveu une forte part dans la tontine,
+qui commençait à devenir une spéculation des plus sérieuses; de l'autre
+côté, Maurice s'engageait à entretenir à ses frais son oncle ainsi que
+miss Hazeltine (dont la petite fortune avait disparu avec le reste), et
+à leur servir, à chacun, une livre sterling par mois comme monnaie de
+poche.
+
+Cette subvention était plus que suffisante pour les besoins du
+vieillard. On a peine à comprendre comment, au contraire, elle pouvait
+suffire à la jeune fille, qui avait à se vêtir, à se coiffer, etc...,
+sur ce seul argent; mais elle y parvenait, Dieu sait par quel moyen, et,
+chose plus étonnante encore, elle ne se plaignait jamais. Elle était
+d'ailleurs sincèrement attachée à son gardien, en dépit de la parfaite
+incompétence de celui-ci à veiller sur elle. Du moins ne s'était-il
+jamais montré dur ni méchant à son égard, et, en fin de compte, il y
+avait peut-être quelque chose d'attendrissant dans la curiosité
+enfantine qu'il éprouvait pour toutes les connaissances inutiles, comme
+aussi dans l'innocent délice que lui procurait le moindre témoignage
+d'admiration qu'on lui accordait. Toujours est-il que, bien que l'avoué
+eût loyalement prévenu Julia Hazeltine que la combinaison de Maurice
+constituait pour elle un dommage, l'excellente fille s'était refusée à
+compliquer encore les embarras de l'oncle Joseph. Et ainsi le compromis
+était entré en vigueur.
+
+Dans une grande, sombre, lugubre maison de John Street, Bloomsbury, ces
+quatre personnes demeuraient ensemble: en apparence une famille, en
+réalité une association financière. Julia et l'oncle Joseph étaient,
+naturellement, deux esclaves. Jean, tout absorbé par sa passion pour le
+_banjo_, le café-concert, la buvette d'artistes et les journaux de
+sport, était un personnage condamné de naissance à ne jouer jamais qu'un
+rôle secondaire. Et, ainsi, toutes les peines et toutes les joies du
+pouvoir se trouvaient entièrement dévolues à Maurice.
+
+On sait l'habitude qu'ont prise les moralistes de consoler les faibles
+d'esprit en leur affirmant que, dans toute vie, la somme des peines et
+celle des joies se balancent, ou à peu de chose près; mais, certes, sans
+vouloir insister sur l'erreur théorique de cette pieuse mystification,
+je puis affirmer que, dans le cas de Maurice, la somme des amertumes
+dépassait de beaucoup celle des douceurs. Le jeune homme ne s'épargnait
+aucune fatigue à lui-même, et n'en épargnait pas non plus aux autres:
+c'était lui qui réveillait les domestiques, qui serrait sous clef les
+restes des repas, qui goûtait les vins, qui comptait les biscuits. Des
+scènes pénibles avaient lieu, chaque samedi, lors de la revision des
+factures, et la cuisinière était souvent changée, et souvent les
+fournisseurs, sur le palier de service, déversaient tout leur répertoire
+d'injures, à propos d'une différence de trois liards. Aux yeux d'un
+observateur superficiel, Maurice Finsbury aurait risqué de passer pour
+un avare; à ses propres yeux, il était simplement un homme qui avait été
+volé. Le monde lui devait 7.800 livres sterling, et il était bien résolu
+à se les faire repayer.
+
+Mais c'était surtout dans sa conduite avec Joseph que se manifestait
+clairement le caractère de Maurice. L'oncle Joseph était un placement
+sur lequel le jeune homme comptait beaucoup: aussi ne reculait-il devant
+rien pour se le conserver. Tous les mois, le vieillard, malade ou non,
+avait à subir l'examen minutieux d'un médecin. Son régime, son vêtement,
+ses villégiatures, tout cela lui était administré comme la bouillie aux
+enfants. Pour peu que le temps fût mauvais, défense de sortir. En cas de
+beau temps, à neuf heures précises du matin l'oncle Joseph devait se
+trouver dans le vestibule; Maurice voyait s'il avait des gants, et si
+ses souliers ne prenaient pas l'eau; après quoi, les deux hommes s'en
+allaient au bureau, bras dessus bras dessous. Promenade qui n'avait sans
+doute rien de bien gai, car les deux compagnons ne prenaient aucune
+peine pour affecter vis-à-vis l'un de l'autre des sentiments amicaux:
+Maurice n'avait jamais cessé de reprocher à son tuteur le déficit des
+7.800 livres, ni de déplorer la charge supplémentaire constituée par
+Miss Hazeltine; et Joseph, tout bon _enfant_ qu'il fût, éprouvait pour
+son neveu quelque chose qui ressemblait beaucoup à de la haine. Et
+encore l'aller n'était-il rien en comparaison du retour: car la simple
+vue du bureau, sans compter tous les détails de ce qui s'y passait,
+aurait suffi pour empoisonner la vie des deux Finsbury.
+
+Le nom de Joseph était toujours inscrit sur la porte, et c'était
+toujours encore lui qui avait la signature des chèques; mais tout cela
+n'était que pure manoeuvre politique de la part de Maurice, destinée à
+décourager les autres membres de la _tontine_. En réalité, c'était
+Maurice lui-même qui s'occupait de l'affaire des cuirs; et je dois
+ajouter que cette affaire était pour lui une source inépuisable de
+chagrins. Il avait essayé de la vendre, mais n'avait reçu que des offres
+dérisoires. Il avait essayé de l'étendre, et n'était parvenu qu'à en
+étendre les charges; de la restreindre, et c'était seulement les profits
+qu'il était parvenu à restreindre. Personne n'avait jamais su tirer un
+sou de cette affaire de cuirs, excepté le «capable» Ecossais, qui,
+lorsque Maurice l'avait congédié, s'était installé dans le voisinage de
+Banff, et s'était construit un château avec ses bénéfices. La mémoire de
+ce fallacieux Ecossais, Maurice ne manquait pas un seul jour à la
+maudire, tandis que, assis dans son cabinet, il ouvrait son courrier,
+avec le vieux Joseph assis à une autre table, et attendant ses ordres de
+l'air le plus maussade, ou bien, furieusement, griffonnant sa signature
+sur il ne savait quoi. Et lorsque l'Ecossais poussa le cynisme jusqu'à
+envoyer une annonce de son mariage (avec Davida, fille aînée du Révérend
+Baruch Mac Craw), le malheureux Maurice crut bien qu'il allait avoir une
+attaque.
+
+Les heures de présence au bureau avaient été, peu à peu, réduites au
+minimum honnêtement possible. Si profond que fût chez Maurice le
+sentiment de ses devoirs (envers lui-même), ce sentiment n'allait pas
+jusqu'à lui donner le courage de s'attarder entre les quatre murs de son
+bureau, avec l'ombre de la banqueroute s'y allongeant tous les jours.
+Après quelques heures d'attente, patron et employés poussaient un
+soupir, s'étiraient, et sortaient, sous prétexte de se recueillir pour
+l'ennui du lendemain. Alors, le marchand de cuirs ramenait son capital
+vivant jusqu'à John Street, comme un chien de salon; après quoi, l'ayant
+emmuré dans la maison, il repartait lui-même pour explorer les boutiques
+des brocanteurs, en quête de bagues à cachets, l'unique passion de sa
+vie.
+
+Quant à Joseph, il avait plus que la vanité d'un homme,--il avait la
+vanité d'un conférencier. Il avouait qu'il avait eu des torts, encore
+qu'on eût péché contre lui (notamment le «capable» Ecossais) plus qu'il
+n'avait péché lui-même. Mais il déclarait que, eût-il trempé ses mains
+dans le sang, il n'aurait tout de même pas mérité d'être ainsi traîné en
+laisse par un jeune morveux, d'être tenu captif dans le cabinet de sa
+propre maison de commerce, d'être sans cesse poursuivi de commentaires
+mortifiants sur toute sa carrière passée, de voir, chaque matin, son
+costume examiné de haut en bas, son collet relevé, la présence de ses
+mitaines sur ses mains sévèrement contrôlée, et d'être promené dans la
+rue et reconduit chez lui comme un bébé aux soins d'une nourrice. A la
+pensée de tout cela, son âme se gonflait de venin. Il se hâtait
+d'accrocher à une patère, dans le vestibule, son chapeau, son manteau,
+et les odieuses mitaines, et puis de monter rejoindre Julia et ses
+carnets de notes. Le salon de la maison, au moins, était à l'abri de
+Maurice: il appartenait au vieillard et à la jeune fille. C'était là que
+celle-ci cousait ses robes; c'était là que l'oncle Joseph tachait
+d'encre ses lunettes, tout au bonheur d'enregistrer des faits sans
+conséquences, ou de recueillir les chiffres de statistiques imbéciles.
+
+Souvent, pendant qu'il était au salon avec Julia, il déplorait la
+fatalité qui avait fait de lui un des membres de la tontine.
+
+--Sans cette maudite tontine, gémissait-il un soir, Maurice ne se
+soucierait pas de me garder! Je pourrais être un homme libre, Julia! Et
+il me serait si facile de gagner ma vie en donnant des conférences!
+
+--Certes, cela vous serait facile!--répondait Julia, qui avait un coeur
+d'or.--Et c'est lâche et vilain, de la part de Maurice, de vous priver
+d'une chose qui vous amuse tant!
+
+--Vois-tu, mon enfant, c'est un être sans intelligence! s'écriait
+Joseph. Songe un peu à la magnifique occasion de s'instruire qu'il a
+ici, sous la main, et que cependant il néglige! La somme de
+connaissances diverses dont je pourrais lui faire part, Julia, si
+seulement il consentait à m'écouter, cette somme, il n'y a pas de mots
+pour t'en donner une idée!
+
+--En tout cas, mon cher oncle, vous devez bien prendre garde de ne pas
+vous agiter! observait doucement Julia. Car, vous savez, pour peu que
+vous ayez l'air d'être souffrant, on enverra aussitôt chercher le
+médecin!
+
+--C'est vrai, mon enfant, tu as raison! répondait le vieillard. Oui, je
+vais essayer de prendre sur moi! L'étude va me rendre du calme!
+
+Et il allait chercher sa galerie de carnets.
+
+--Je me demande, hasardait-il, je me demande si, pendant que tu
+travailles de tes mains, cela ne t'intéresserait pas d'entendre...
+
+--Mais oui, mais oui, cela m'intéresserait beaucoup!--s'écriait
+Julia.--Allons, lisez-moi une de vos observations!
+
+Aussitôt le carnet était ouvert, et les lunettes raffermies sur le nez,
+comme si le vieillard voulait empêcher toute rétractation possible de la
+part de son auditrice.
+
+--Ce que je me propose de te lire aujourd'hui, commença-t-il un certain
+soir, après avoir toussé pour s'éclaircir la voix, ce sera, si tu veux
+bien me le permettre, les notes recueillies par moi, à la suite d'une
+très importante conversation avec un courrier syrien appelé David
+Abbas.--Abbas, tu l'ignores peut-être, est le nom latin d'abbé.--Les
+résultats de cet entretien compensent bien le prix qu'il m'a coûté, car,
+comme Abbas paraissait d'abord un peu impatienté des questions que je
+lui posais sur divers points de statistique régionale, je me suis trouvé
+amené à le faire boire à mes frais. Tiens, voici ces notes!
+
+Mais au moment où, après avoir de nouveau toussé, il s'apprêtait à
+entamer sa lecture, Maurice fit irruption dans la maison, appela
+vivement son oncle, et, dès l'instant suivant, envahit le salon,
+brandissant dans sa main un journal du soir.
+
+Et, en vérité, il revenait chargé d'une grande nouvelle. Le journal
+annonçait la mort du lieutenant général sir Glasgow Beggar, K. C. S. I.,
+K. C. M. G., etc. Cela signifiait que la tontine n'avait plus désormais
+que deux membres: les deux frères Finsbury. Enfin, la chance était venue
+pour Maurice!
+
+Ce n'était pas que les deux frères fussent, ni eussent jamais été,
+grands amis. Lorsque le bruit s'était répandu du voyage de Joseph en
+Asie Mineure, Masterman, casanier et traditionnel, s'était exprimé avec
+irritation. «Je trouve la conduite de mon frère simplement indécente!
+avait-il murmuré. Retenez ce que je vous dis: il finira par aller
+jusqu'au Pôle Nord! Un vrai scandale pour un Finsbury!» Et ces amères
+paroles avaient été, plus tard, rapportées au voyageur. Affront pire
+encore, Masterman avait refusé d'assister à la conférence sur
+l'_Education, ses buts, ses objets, son utilité et sa portée_, bien
+qu'une place lui eût été réservée sur l'estrade. Depuis lors, les deux
+frères ne s'étaient pas revus. Mais, d'autre part, jamais ils ne
+s'étaient ouvertement querellés: de telle sorte que tout portait à
+croire qu'un compromis entre eux serait chose facile à conclure. Joseph
+(de par l'ordre de Maurice) avait à se prévaloir de sa situation de
+cadet; et Masterman avait toujours eu la réputation de n'être ni avare
+ni mauvais coucheur. Oui, tous les éléments d'un compromis entre les
+deux frères se trouvaient réunis! Et Maurice, dès le lendemain,--tout
+animé par la perspective de pouvoir rentrer enfin dans ses 7.800 livres
+sterling,--se précipita dans le cabinet de son cousin Michel.
+
+Michel Finsbury était une sorte de personnage célèbre. Lancé de très
+bonne heure dans la loi, et sans direction, il était devenu le
+spécialiste des affaires douteuses. On le connaissait comme l'avocat des
+causes désespérées: on le savait homme à extraire un témoignage d'une
+bûche, ou à faire produire des intérêts à une mine d'or. Et, en
+conséquence, son cabinet était assiégé par la nombreuse caste de ceux
+qui ont encore un peu de réputation à perdre, et qui se trouvent sur le
+point de perdre ce peu qui leur en reste; de ceux qui ont fait des
+connaissances fâcheuses, qui ont égaré des papiers compromettants, ou
+qui ont à souffrir des tentatives de chantage de leurs anciens
+domestiques. Dans la vie privée, Michel était un homme de plaisir: mais
+son expérience professionnelle lui avait donné, par contraste, un grand
+goût des placements solides et de tout repos. Enfin, détail plus
+encourageant encore, Maurice savait que son cousin avait toujours pesté
+contre l'histoire de la tontine.
+
+Ce fut donc avec presque la certitude de réussir que Maurice se présenta
+devant son cousin, ce matin-là, et, fiévreusement, se mit en devoir de
+lui exposer son plan. Pendant un bon quart d'heure, l'avoué, sans
+l'interrompre, le laissa insister sur les avantages manifestes d'un
+compromis qui permettrait aux deux frères de se partager le total de la
+tontine. Enfin, Maurice vit son cousin se lever de son fauteuil et
+sonner pour appeler un commis.
+
+--Eh bien! décidément, Maurice, dit Michel, ça ne va pas!
+
+En vain le marchand de cuirs plaida et raisonna, et revint tous les
+jours suivants pour continuer à plaider et à raisonner. En vain, il
+offrit un _boni_ de mille, de deux mille, de trois mille livres. En
+vain, il offrit, au nom de son oncle Joseph, de se contenter d'un tiers
+de la tontine et de laisser à Michel et à son père les deux autres
+tiers. Toujours l'avoué lui faisait la même réponse:
+
+--Ça ne va pas!
+
+--Michel! s'écria enfin Maurice, je ne comprends pas où vous voulez en
+venir! Vous ne répondez pas à mes arguments, vous ne dites pas un mot!
+Pour ma part, je crois que votre seul objet est de me contrarier!
+
+L'avoué sourit avec bienveillance.
+
+--Il y a une chose que vous pouvez croire, en tout cas, dit-il: c'est
+que je suis résolu à ne pas tenir compte de votre proposition! Vous
+voyez que je suis un peu plus expansif, aujourd'hui: parce que c'est la
+dernière fois que nous causons de ce sujet!
+
+--La dernière fois! s'écria Maurice.
+
+--Oui! mon bon, parfaitement! Le coup de l'étrier! répondit Michel. Je
+ne peux pas vous sacrifier tout mon temps! Et, à ce propos, vous-même,
+n'avez-vous donc rien à faire? Le commerce des cuirs va-t-il donc tout
+seul, sans que vous ayez besoin de vous en occuper?
+
+--Oh! vous ne cherchez qu'à me contrarier! grommela Maurice, furieux.
+Vous m'avez toujours haï et méprisé, depuis l'enfance!
+
+--Mais non, mais non, je n'ai jamais songé à vous haïr! répliqua Michel
+de son ton le plus conciliant. Au contraire, j'ai plutôt de l'amitié
+pour vous: vous êtes un personnage si étonnant, si imprévu, si
+romantique, au moins à vous voir du dehors!
+
+--Vous avez raison! dit Maurice sans l'écouter. Il est inutile que je
+revienne ici! Je verrai votre père lui-même!
+
+--Oh! non, vous ne le verrez pas! dit Michel. Personne ne peut le voir!
+
+--Je voudrais bien savoir pourquoi? cria son cousin.
+
+--Pourquoi? Je n'en ai jamais fait un secret: parce qu'il est trop
+souffrant!
+
+--S'il est aussi souffrant que vous le dites, cria Maurice, raison de
+plus pour que vous acceptiez ma proposition! Je _veux_ voir votre père!
+
+--Vraiment? demanda Michel.
+
+Sur quoi, se levant, il sonna son commis.
+
+Cependant le moment était venu où, de l'avis de sir Faraday
+Bond--l'illustre médecin dont tout nos lecteurs connaissent certainement
+le nom, ne serait-ce que pour l'avoir vu au bas de bulletins de santé
+publiés dans les journaux--l'infortuné Joseph, cette oie dorée, avait à
+être transporté à l'air plus pur de Bournemouth. Et, avec lui, toute la
+famille alla s'installer dans cet élégant désert de villas: Julia ravie,
+parce qu'il lui arrivait parfois, à Bournemouth, de faire des
+connaissances; Jean, désolé, car tous ses goûts étaient en ville; Joseph
+parfaitement indifférent à l'endroit où il se trouvait, pourvu qu'il eût
+sous la main une plume, de l'encre, et quelques journaux; enfin Maurice
+lui-même assez content, en somme, d'espacer un peu ses visites au bureau
+et d'avoir du loisir pour réfléchir à sa situation.
+
+Le pauvre garçon était prêt à tous les sacrifices; tout ce qu'il
+demandait était de rentrer dans son argent et de pouvoir envoyer
+promener le commerce des cuirs: de telle sorte que, étant donnée la
+modération de ses exigences, il lui paraissait bien étrange qu'il ne
+trouvât pas un moyen d'amener Michel à composition. «Si seulement je
+pouvais deviner les motifs qui le portent à refuser mon offre!» Il se
+répétait cela indéfiniment. Et, le jour, en se promenant dans les bois
+de Branksome, la nuit, en se retournant sur son lit, à table, en
+oubliant de manger, au bain, en oubliant de se rhabiller, toujours il
+avait l'esprit hanté de ce problème: «Pourquoi Michel a-t-il refusé?»
+
+Enfin, une nuit, il s'élança dans la chambre de son frère, qu'il
+réveilla par de fortes secousses.
+
+--Quoi? Qu'est-ce qu'il y a? demanda Jean.
+
+--Julia va repartir demain! répondit Maurice. Elle va rentrer à Londres,
+mettre la maison en état, et engager une cuisinière. Et, après-demain,
+nous la suivrons tous!
+
+--Oh! bravo! s'écria Jean. Mais pourquoi?
+
+--Jean, j'ai trouvé! répliqua gravement son frère.
+
+--Trouvé quoi? demanda Jean.
+
+--Trouvé pourquoi Michel ne veut pas accepter mon compromis! dit
+Maurice. Et c'est parce qu'il ne _peut_ pas l'accepter! C'est parce que
+l'oncle Masterman est mort, et qu'il le cache!
+
+--Dieu puissant! s'écria l'impressionnable Jean. Mais pour quel motif?
+Dans quel intérêt?
+
+--Pour nous empêcher de toucher le bénéfice de la tontine! dit son
+frère.
+
+--Mais il ne le peut pas! objecta Jean. Tu as le droit d'exiger un
+certificat de médecin!
+
+--Et n'as-tu jamais entendu parler de médecins qui se laissent
+corrompre? demanda Maurice. Ils sont aussi communs que les fraises dans
+les bois; tu peux en trouver à volonté pour trois livres et demie par
+tête.
+
+--Je sais bien que, pour ma part, je ne marcherais pas à moins de
+cinquante livres! ne put s'empêcher de déclarer Jean.
+
+--Et, ainsi, Michel compte nous mettre dedans! poursuivit Maurice. Sa
+clientèle diminue, sa réputation baisse, et, évidemment, il a un plan:
+car le gaillard est terriblement malin. Mais je suis malin, moi aussi,
+et puis j'ai pour moi la force du désespoir. J'ai perdu 7.800 livres
+quand je n'étais encore qu'un orphelin en tutelle!
+
+--Oh! ne recommence pas à nous ennuyer avec cette histoire! interrompit
+Jean. Tu sais bien que tu as déjà perdu bien plus d'argent à vouloir
+rattraper celui-là!
+
+
+
+
+II
+
+OÙ MAURICE S'APPRÊTE À AGIR
+
+
+En conséquence, quelques jours après, les trois membres mâles de cette
+triste famille auraient pu être observés (par un lecteur de F. du
+Boisgobey) prenant le train de Londres, à la gare de Bournemouth. Le
+temps, suivant l'affirmation du baromètre, était «variable», et Joseph
+portait le costume adapté à cette température dans l'ordonnance de sir
+Faraday Bond; car cet éminent praticien, comme l'on sait, n'est pas
+moins strict en matière de vêtement que de régime.
+
+J'ose dire qu'il y a peu de personnes d'une santé délicate qui n'aient
+au moins essayé de vivre conformément aux prescriptions de sir Faraday
+Bond. «Evitez les vins rouges, madame,--toutes mes lectrices se sont
+certainement entendu dire cela,--évitez les vins rouges, le gigot
+d'agneau, les marmelades d'oranges et le pain non grillé! Mettez-vous au
+lit tous les soirs, à dix heures trois quarts, et (s'il vous plaît)
+habillez-vous de flanelle hygiénique du haut en bas! A l'extérieur, la
+fourrure de martre me paraît indiquée! N'oubliez pas non plus de vous
+procurer une paire de bottines de la maison Dall et Crumbie!» Et puis,
+très probablement, après que vous aviez déjà payé votre visite, sir
+Faraday vous aura rappelée, sur le seuil de son cabinet, pour ajouter,
+d'un ton particulièrement catégorique: «Encore une précaution
+indispensable: si vous voulez rester en vie, évitez l'esturgeon
+bouilli!»
+
+L'infortuné Joseph était soumis avec une rigueur effroyable au régime de
+sir Faraday Bond. Il avait à ses pieds les bottines de santé; son
+pantalon et son veston étaient de véritable drap à ventilation; sa
+chemise était de flanelle hygiénique (d'une qualité quelque peu au
+rabais, pour dire vrai), et il se trouvait drapé jusqu'aux genoux dans
+l'inévitable pelisse en fourrure de martre. Les employés même de la gare
+de Bournemouth pouvaient reconnaître, dans ce vieux monsieur, une
+créature de sir Faraday, qui, du reste, envoyait tous ses patients vers
+cette villégiature. Il n'y avait, dans la personne de l'oncle Joseph,
+qu'un seul indice d'un goût individuel: à savoir, une casquette de
+touriste, avec une visière pointue. Toutes les instances de Maurice
+avaient échoué devant l'obstination du vieillard à porter ce
+couvre-chef, qui lui rappelait l'émotion éprouvée par lui, naguère,
+lorsqu'il avait fui devant un chacal à moitié mort, dans les plaines
+d'Ephèse.
+
+Les trois Finsbury montèrent dans leur compartiment, où ils se mirent
+aussitôt à se quereller: circonstance insignifiante en soi, mais qui se
+trouva être, tout ensemble, extrêmement malheureuse pour Maurice
+et--j'ose le croire--heureuse pour mon lecteur. Car si Maurice, au lieu
+de s'absorber dans sa querelle, s'était penché un moment à la portière
+de son wagon, l'histoire qu'on va lire n'aurait pas pu être écrite.
+Maurice, en effet, n'aurait pas manqué d'observer l'arrivée sur le quai
+et l'entrée dans un compartiment voisin d'un second voyageur vêtu de
+l'uniforme de sir Faraday Bond. Mais le pauvre garçon avait autre chose
+en tête, une chose qu'il considérait (et Dieu sait combien il se
+trompait!) comme bien plus importante que de baguenauder sur le quai
+avant le départ du train.
+
+--Jamais on n'a vu rien de pareil!--s'écria-t-il, sitôt assis, reprenant
+une discussion qui n'avait pour ainsi dire pas cessé depuis le
+matin.--Ce billet n'est pas à vous! Il est à moi!
+
+--Il est à mon nom! répliqua le vieillard avec une obstination mêlée
+d'amertume. J'ai le droit de faire ce qui me plaît avec mon argent!
+
+Le «billet» était un chèque de huit cents livres sterling, que Maurice,
+pendant le déjeuner, avait remis à son oncle pour qu'il le signât, et
+que le vieillard avait, simplement, empoché.
+
+--Tu l'entends, Jean! fit Maurice. _Son_ argent! Mais il n'y a pas
+jusqu'aux vêtements qu'il a sur le dos qui ne m'appartiennent!
+
+--Laisse-le tranquille! grommela Jean. Vous commencez à m'exaspérer,
+tous les deux!
+
+--Ce n'est point là une manière convenable de parler à votre oncle,
+Monsieur! cria Joseph. Je suis résolu à ne plus tolérer ce manque
+d'égards! Vous êtes une paire de jeunes drôles extrêmement grossiers,
+impudents, et ignorants; et j'ai décidé de mettre un terme à cet état de
+choses!
+
+--Peste! fit l'aimable Jean.
+
+Mais Maurice ne prit pas l'affaire avec autant de philosophie. L'acte
+imprévu d'insubordination de son oncle l'avait tout bouleversé; et les
+dernières paroles du vieillard ne lui annonçaient rien de bon. Il
+lançait à l'oncle Joseph des coups d'oeil inquiets.
+
+--Bon! bon! finit-il par dire. Nous verrons à régler tout cela quand
+nous serons à Londres!
+
+Joseph, en réponse, ne l'honora pas même d'un regard. De ses mains
+tremblantes, il ouvrit un numéro du _Mécanicien anglais_, et, avec
+ostentation, se plongea dans l'étude de ce périodique.
+
+--Je me demande ce qui a pu le rendre tout à coup si rebelle? songeait
+son neveu. Voilà, en tout cas, un incident qui ne me plaît guère!
+
+Et il se grattait le nez, signe habituel d'une lutte intérieure.
+Cependant, le train poursuivait sa route à travers le monde, emportant
+avec lui sa charge ordinaire d'humanité, parmi laquelle le vieux Joseph,
+qui faisait semblant d'être plongé dans son journal, et Jean, qui
+sommeillait sur les anecdotes soi-disant comiques du _Lisez-moi!_ et
+Maurice, qui roulait dans sa tête tout un monde de ressentiments, de
+soupçons, et d'alarmes. C'est ainsi que le train dépassa la plage de
+Christ-Church, Herne avec ses bois de sapins, Ringswood, d'autres
+stations encore. Avec un petit retard, mais qui n'avait lui-même rien
+que de normal, il arriva à une station au milieu de la Forêt-Neuve,--une
+station que je vais déguiser sous le pseudonyme de Browndean, pour le
+cas où la Compagnie du South-Western s'aviserait de prendre ombrage de
+mes révélations.
+
+De nombreux voyageurs mirent le nez à la fenêtre de leur compartiment.
+De leur nombre fut précisément le vieux monsieur dont Maurice avait
+négligé d'observer l'entrée dans le train. Et l'on me permettra de
+profiter de l'occasion pour dire, ici, quelques mots de ce personnage:
+car, d'abord, cela me dispensera de revenir sur son compte, et puis je
+crois bien que, durant tout le cours de mon histoire, je ne rencontrerai
+plus un autre personnage aussi respectable. Son nom n'importe pas à
+connaître, mais bien sa manière de vivre. Ce vieux gentleman avait passé
+sa vie à errer à travers l'Europe; et, comme, enfin, trente ans de
+lecture du _Galignani's Messenger_ lui avaient fatigué la vue, il était
+tout à coup rentré en Angleterre pour consulter un oculiste. De
+l'oculiste chez le dentiste, et de celui-ci chez le médecin, c'est la
+gradation inévitable. Actuellement, notre vieux gentleman était entre
+les mains de sir Faraday Bond; vêtu de drap à ventilation, et expédié en
+villégiature à Bournemouth; et il retournait à Londres, sa villégiature
+achevée, pour rendre compte de sa conduite à l'éminent praticien.
+C'était un de ces vieux Anglais banals et monotones que nous avons tous
+vus, cent fois, entrer à la table d'hôte où nous mangions, à Cologne, à
+Salzbourg, à Venise. Tous les directeurs d'hôtels de l'Europe
+connaissent par leurs noms la série complète de ces voyageurs, et
+cependant si, demain, la série complète venait à disparaître d'un seul
+coup, personne ne s'aviserait de remarquer son absence. Ce voyageur-là,
+en particulier, était d'une inutilité presque désolante. Il avait réglé
+sa note, à Bournemouth, avant de partir; tous ses biens meubles se
+trouvaient déposés, sous les espèces de deux malles, dans le fourgon aux
+bagages. Au cas de sa brusque disparition, les malles, après le délai
+réglementaire, seraient vendues à un juif comme bagages non réclamés; le
+valet de chambre de sir Faraday Bond se verrait privé, à la fin de
+l'année, de quelques shillings de pourboire; les divers directeurs
+d'hôtels de l'Europe, à la même date, constateraient une légère
+diminution dans leurs bénéfices: et ce serait tout, littéralement tout.
+Et peut-être le vieux gentleman pensait-il à quelque chose comme ce que
+je viens de dire, car il avait la mine assez mélancolique, lorsqu'il
+rentra son crâne chauve dans l'intérieur du wagon, et que le train se
+remit à fumer sous le pont, et au delà, avec une vitesse accélérée,
+passant tour à tour à travers les fourrés et les clairières de la
+Forêt-Neuve.
+
+Mais voici que, à quelques centaines de mètres de Browndean, il y eut un
+arrêt brusque. Maurice Finsbury eut conscience d'un soudain bruit de
+voix, et se précipita vers la fenêtre. Des femmes hurlaient, des hommes
+sautaient sur le rebord de la voie; les employés du train leur criaient
+de rester assis à leurs places. Et puis le train commença lentement à
+reculer vers Browndean; et puis, la minute suivante, tous ces bruits
+divers se perdirent dans le sifflement apocalyptique et le choc tonnant
+de l'express qui accourait en sens opposé.
+
+Le bruit final de la collision, Maurice ne l'entendit pas. Peut-être
+s'était-il évanoui? Il eut seulement un vague souvenir d'avoir vu, comme
+dans un rêve, son wagon se renverser et tomber en pièces, comme une tour
+de cartes. Et le fait est que, lorsqu'il revint à lui, il gisait sur le
+sol, avec un vilain ciel gris au-dessus de sa tête, qui lui faisait
+affreusement mal. Il porta la main à son front, et ne fut pas surpris de
+constater qu'elle était rouge de sang. L'air était rempli d'un
+bourdonnement intolérable, dont Maurice pensa qu'il cesserait de
+l'entendre quand la conscience aurait achevé de lui revenir. C'était
+comme le bruit d'une forge en travail.
+
+Et bientôt, sous l'aiguillon instinctif de la curiosité, il se redressa,
+s'assit et regarda autour de lui. La voie, en cet endroit, montait avec
+un brusque détour. Et, de toutes parts, l'environnant, Maurice aperçut
+les restes du train de Bournemouth. Les débris de l'express descendant
+étaient, en majeure partie, cachés derrière les arbres; mais, tout juste
+au tournant, sous des nuages d'une vapeur noire, Maurice vit ce qui
+restait des deux machines, l'une sur l'autre. Le long de la voie, des
+gens couraient, çà et là, et criaient en courant; d'autres gisaient,
+immobiles, comme des vagabonds endormis.
+
+Brusquement Maurice eut une idée: «Il y a eu un accident!» songea-t-il,
+et la conscience de sa perspicacité lui rendit un peu de courage.
+Presque au même instant, ses yeux tombèrent sur Jean, étendu près de
+lui, et d'une pâleur effrayante. «Mon pauvre vieux! mon pauvre
+_copain_!» se dit-il, retrouvant je ne sais où un vieux terme d'école.
+Après quoi, avec une tendresse enfantine, il prit dans sa main la main
+de son frère. Et bientôt, au contact de cette main, Jean rouvrit les
+yeux, se rassit en sursaut, et remua les lèvres, sans parvenir à en
+faire sortir aucun son. «Bis! bis!» proféra-t-il enfin, d'une voix de
+fantôme.
+
+Le bruit de forge et la fumée persistaient intolérablement. «Fuyons cet
+enfer!» s'écria Maurice. Et les deux jeunes gens s'aidèrent l'un l'autre
+à se remettre sur pied, se secouèrent, et considérèrent la scène
+funèbre, autour d'eux.
+
+Au même instant, un groupe de personnes s'approcha d'eux.
+
+--Etes-vous blessés? leur cria un petit homme dont le visage blême était
+tout baigné de sueur, et, qui, à la façon dont il dirigeait le groupe,
+devait évidemment être un médecin.
+
+Maurice montra son front; le petit homme, après avoir haussé les
+épaules, lui tendit un flacon d'eau-de-vie.
+
+--Tenez, dit-il, buvez une gorgée de ceci, et passez ensuite le flacon à
+votre ami, qui paraît en avoir encore plus besoin que vous! Et puis,
+après cela, venez avec nous! Il faut que tout le monde nous aide! Il y a
+fort à faire! Vous pourrez toujours vous rendre utiles, ne serait-ce
+qu'en allant chercher des brancards!
+
+A peine le médecin et sa suite s'étaient-ils éloignés que Maurice, sous
+l'influence vivifiante du cordial, acheva de reprendre conscience de
+lui-même.
+
+--Seigneur! s'écria-t-il. Et l'oncle Joseph?
+
+--Au fait, dit Jean, où peut-il bien s'être fourré? Il ne doit pas être
+loin! J'espère que le pauvre vieux n'est pas trop endommagé!
+
+--Viens m'aider à le chercher! dit Maurice, d'un ton tout particulier de
+farouche résolution.
+
+Puis, soudain, il éclata:
+
+--Et s'il était mort? gémit-il, en montrant le poing au ciel.
+
+Çà et là, les deux frères couraient, examinant les visages des blessés,
+retournant les morts. Ils avaient passé en revue, de cette façon, une
+bonne vingtaine de personnes; et toujours aucune trace de l'oncle
+Joseph. Mais, bientôt, leur enquête les rapprocha du centre de la
+collision, où les deux machines continuaient à vomir de la fumée avec un
+vacarme assourdissant. C'était une partie de la voie où le médecin et sa
+suite n'étaient pas encore parvenus. Le sol, surtout à la marge du bois,
+était plein d'aspérités: ici un fossé, là une butte surmontée d'un
+buisson de genêts. Bien des corps pouvaient être cachés dans cet
+endroit; et les deux jeunes neveux l'explorèrent comme des chiens
+_pointers_ après une chasse. Et tout à coup Maurice, qui marchait en
+tête, s'arrêta et étendit son index d'un geste tragique. Jean suivit la
+direction du doigt de son frère.
+
+Au fond d'un trou de sable gisait quelque chose qui, naguère, avait été
+une créature humaine. Le visage était affreusement mutilé, au point
+d'être tout à fait méconnaissable; mais les deux jeunes gens n'avaient
+pas besoin de reconnaître le visage. Le crâne chauve parsemé de rares
+cheveux blancs, la pelisse de martre, le drap à ventilation, la flanelle
+hygiénique,--tout, jusqu'aux bottines de santé de MM. Dall et
+Crumbie,--tout attestait que ce corps était celui de l'oncle Joseph.
+Seule, la casquette à visière pointue devait s'être égarée dans le
+cataclysme, car le mort était tête nue.
+
+--La pauvre vieille bête! fit Jean, avec une pointe de véritable
+émotion. Je donnerais bien dix livres pour que nous ne l'eussions pas
+embarqué dans ce train!
+
+Mais c'était une émotion d'une tout autre nature qui se lisait sur le
+visage de Maurice, pendant qu'il restait penché sur le cadavre. Il
+songeait à cette nouvelle et suprême injustice de la destinée. Il avait
+été volé de 7.800 livres pendant qu'il était un orphelin en tutelle; il
+avait été engagé par force dans une affaire de cuirs qui ne marchait
+pas; il avait été encombré de Miss Julia; son cousin avait projeté de le
+dépouiller du bénéfice de la tontine; il avait supporté tout cela,--il
+pouvait presque dire avec dignité,--et voilà maintenant qu'on lui avait
+tué son oncle!
+
+--Vite! dit-il à son frère, d'une voix haletante, prends-le par les
+pieds; il faut que nous le cachions dans le bois! Je ne veux pas que
+d'autres puissent le trouver!
+
+--Quelle farce! s'écria Jean. A quoi bon?
+
+--Fais ce que je dis! répliqua Maurice en saisissant le cadavre par les
+épaules. Veux-tu donc que je l'emporte à moi seul?
+
+Ils se trouvaient à la lisière du bois; en dix ou douze pas, ils furent
+à couvert, et, un peu plus loin, dans une clairière sablonneuse, ils
+déposèrent leur fardeau; après quoi, s'étant redressés, ils le
+considérèrent mélancoliquement.
+
+--Qu'est-ce que tu comptes en faire? murmura Jean.
+
+--L'enterrer, naturellement! répondit Maurice.
+
+Il ouvrit son couteau de poche, et commença à creuser le sable.
+
+--Jamais tu n'arriveras à rien avec ton couteau! objecta son frère.
+
+--Si tu ne veux pas m'aider, toi, misérable couard, hurla Maurice,
+va-t-en à tous les diables!
+
+--C'est la folie la plus ridicule! fit Jean; mais il ne sera pas dit
+qu'on ait pu m'accuser d'être un couard!
+
+Et il se mit en posture d'aider son frère.
+
+Le sol était sablonneux et léger, mais tout embarrassé de racines des
+sapins environnants. Les deux jeunes gens s'ensanglantèrent cruellement
+les mains. Une heure d'un travail héroïque, surtout de la part de
+Maurice, et à peine si le fossé avait huit à neuf pouces de profondeur.
+Dans ce fossé, le corps fut plongé, tant bien que mal; le sable fut
+entassé par-dessus, et puis d'autre sable, qu'on dut prendre ailleurs,
+non moins péniblement. Hélas! à l'une des extrémités du lugubre tertre,
+deux pieds continuaient à se projeter hors du sable, chaussés de
+voyantes _bottines de santé_.
+
+Mais tant pis! Les nerfs des fossoyeurs étaient à bout. Maurice lui-même
+n'en pouvait plus. Et, pareils à deux loups, les deux frères s'enfuirent
+au plus profond du fourré voisin.
+
+--Nous avons fait de notre mieux! dit Maurice.
+
+--Et maintenant, répondit Jean, peut-être auras-tu l'obligeance de me
+dire ce que tout cela signifie!
+
+--Ma parole, s'écria Maurice, si tu ne le comprends pas de toi-même, je
+désespère de te le faire comprendre!
+
+--Oh! j'entends bien que c'est quelque chose qui se rapporte à la
+tontine! répliqua Jean. Mais je te dis que c'est pure folie! La tontine
+est perdue, voilà tout!
+
+--Je te répète que l'oncle Masterman est mort! cria Maurice. Je le sais;
+il y a en moi une voix qui me le dit!
+
+--Oui, et l'oncle Joseph est mort aussi! dit Jean.
+
+--Il n'est pas mort si je ne le veux pas! répondit Maurice.
+
+--Eh bien! fit Jean, admettons que l'oncle Masterman soit mort! En ce
+cas, nous n'avons qu'à dire la vérité, et à sommer Michel de faire de
+même!
+
+--Tu prends toujours Michel pour un imbécile! ricana Maurice. Ne peux-tu
+donc pas comprendre qu'il y a des années qu'il a préparé son coup? Il a
+tout sous la main: la garde-malade, le médecin, le certificat tout prêt,
+mais avec la date en blanc. Que nous révélions seulement l'affaire qui
+vient d'arriver, et je te parie que, dans deux jours, nous apprendrons
+la mort de l'oncle Masterman! Oui, mais écoute bien, Jean! Ce que Michel
+peut faire, je peux le faire aussi. S'il peut me monter un _bluff_, je
+peux, moi aussi, lui en monter un! Si son père doit vivre éternellement,
+eh bien! par Dieu, mon oncle fera de même!
+
+--Et que fais-tu de la loi, dans tout cela? demanda Jean.
+
+--Un homme doit avoir quelquefois le courage d'obéir à sa conscience!
+répondit Maurice avec dignité.
+
+--Mais supposons que tu te trompes! Supposons que l'oncle Masterman soit
+en vie et se porte comme un charme!
+
+--Même en ce cas, répondit Maurice, notre situation n'est point pire
+qu'avant: en fait, elle est meilleure! L'oncle Masterman doit
+nécessairement mourir un jour. Tant que l'oncle Joseph vivait, il
+devait, lui aussi, finir par mourir un jour: tandis que, maintenant,
+nous n'avons pas à redouter cette alternative. Il n'y a point de limite
+à la combinaison que je propose: elle peut se prolonger jusqu'au
+Jugement Dernier!
+
+--Si du moins je voyais ce qu'elle est, ta combinaison! soupira Jean.
+Mais, tu sais, mon pauvre vieux, tu as toujours été un si terrible
+rêveur!
+
+--Je voudrais bien savoir quand j'ai jamais rêvé! s'écria Maurice. Je
+possède la plus belle collection de bagues à cachets qui existe à
+Londres!
+
+--Oui, mais tu sais, il y a l'affaire des cuirs! suggéra l'autre. Tu ne
+peux pas nier que ce soit un _bouillon_!
+
+Maurice donna, en cette circonstance, une preuve remarquable de son
+empire sur soi: il laissa passer l'allusion de son frère sans
+s'offenser, sans même répondre.
+
+--Pour ce qui est de l'affaire qui nous occupe en ce moment, reprit-il,
+une fois que nous tiendrons l'oncle chez nous, à Bloomsbury, nous serons
+hors d'embarras. Nous l'enterrerons dans la cave, qui paraît avoir été
+faite expressément pour le recevoir; et je n'aurai plus alors qu'à me
+mettre en quête d'un médecin que l'on puisse corrompre.
+
+--Et pourquoi ne pas le laisser ici? demanda Jean.
+
+--Parce que nous avons besoin de l'avoir sous la main quand son heure
+viendra! répliqua Maurice. Et puis, parce que nous ne savons rien de ce
+pays-ci! Ce bois est peut-être un lieu de promenade favori des amoureux.
+Non, ne rêve pas à ton tour, et songe avec moi à ce qui constitue la
+seule difficulté réelle que nous ayons devant nous! Comment allons-nous
+transporter l'oncle à Bloomsbury?
+
+Plusieurs plans furent soumis, débattus, et rejetés. Il n'y avait pas à
+penser, naturellement, à la gare de Browndean, qui devait être, à cette
+heure, un centre de curiosités et de commérages, tandis que l'essentiel
+était d'expédier le corps à Londres sans que personne eût soupçon de
+rien. Jean proposa, timidement, un baril à bière; mais les objections
+étaient si patentes que Maurice dédaigna de les exprimer. L'achat d'une
+caisse d'emballage parut également impraticable: pourquoi deux
+_gentlemen_ sans aucun bagage auraient-ils eu besoin d'une caisse de
+cette sorte?
+
+--Non, nous errons sur une fausse piste! cria enfin Maurice. La chose
+doit être étudiée avec plus de soin! Suppose maintenant,--reprit-il
+après un silence, parlant par morceaux de phrases comme s'il pensait
+tout haut,--suppose que nous louions une villa au mois! Le locataire
+d'une villa peut acheter une caisse d'emballage sans qu'on s'avise de
+s'en étonner. Et puis, suppose que nous louions la maison aujourd'hui
+même, que, ce soir, j'achète la caisse, et que, demain matin, dans une
+charrette à bras que je me charge parfaitement de conduire seul,
+j'emmène la caisse à Ringwood, ou à Lyndhurst, ou, enfin, à n'importe
+quelle gare! Rien ne nous empêche d'inscrire dessus: _Echantillons_,
+hein? Johnny, je crois que, cette fois, j'ai mis le doigt sur le joint!
+
+--Au fait, cela paraît faisable! reconnut Jean.
+
+--Il va sans dire que nous prenons des pseudonymes! poursuivit Maurice.
+Ce ne serait pas à faire, de garder nos vrais noms! Que penserais-tu de
+«Masterman», par exemple? Cela vous a un air digne et posé!
+
+--Ta, ta, ta! je ne veux pas m'appeler Masterman! répliqua son frère. Tu
+peux prendre le nom pour toi, si cela te plaît! Quant à moi, je
+m'appellerai Vance, le Grand Vance: «sans rémission les six derniers
+soirs»! Voilà un nom, au moins!
+
+--Vance! s'écria Maurice. Un nom de clown! Te figures-tu donc que nous
+jouions une pantomime pour nous amuser? Personne ne s'est jamais appelé
+Vance qu'au café-concert!
+
+--Oui, et voilà précisément ce qui me plaît dans ce nom! répondit Jean.
+Cela vous donne tout de suite une allure artiste! Pour toi, tu peux
+t'appeler comme tu voudras; je tiens à Vance, et je n'en démordrai pas!
+
+--Mais il y a une foule d'autres noms de théâtre! supplia Maurice; il y
+a Leybourne, Irving, Brough, Toole...
+
+--C'est le nom de Vance que je veux, mille diables! répondit Jean. Je me
+suis mis en tête de prendre ce nom, et j'en verrai la farce!
+
+--Soit! dit Maurice, qui sentait bien que tout effort échouerait contre
+l'obstination de son frère. Je serai donc, moi-même, Robert Vance!
+
+--Et moi, je serai Georges Vance! s'écria Jean, le seul original Georges
+Vance! En avant la musique pour le «seul original»!
+
+Ayant réparé du mieux qu'ils purent le désordre de leur costume, les
+deux frères Finsbury revinrent, par un détour, à Browndean, en quête
+d'un repas et d'une villa à louer. Ce n'est pas toujours chose facile de
+découvrir, au pied levé, une maison meublée, dans un endroit qui ne fait
+point profession de recevoir des étrangers. Mais la bonne fortune de nos
+héros leur permit de rencontrer un vieux charpentier, effroyablement
+sourd, qui se trouvait disposer d'une maison à louer. Cette maison,
+située à environ un kilomètre et demi de tout voisinage, leur parut si
+appropriée à leur besoin qu'ils échangèrent, en l'apercevant, un coup
+d'oeil d'espérance. A être vue de plus près, cependant, elle n'était pas
+sans présenter quelques inconvénients. Sa position, d'abord; car elle
+était placée dans le creux d'une façon de marécage desséché, avec des
+arbres faisant ombre de tous les côtés, de telle sorte qu'on avait peine
+à y voir clair en plein jour. Et les murs étaient tachés de plaques
+vertes dont l'aspect seul aurait suffi à rendre malade. Les chambres
+étaient petites, les plafonds bas, le mobilier purement nominal; un
+étrange parfum d'humidité remplissait la cuisine, et l'unique chambre à
+coucher ne possédait qu'un unique lit.
+
+Maurice, dans l'espoir d'obtenir un rabais, signala au vieux charpentier
+ce dernier inconvénient.
+
+--Ma foi! répliqua l'homme, quand enfin il eut entendu, si vous ne savez
+pas dormir à deux dans le même lit, vous feriez peut-être mieux de
+chercher à louer un château!
+
+--Et puis, poursuivit Maurice, il n'y a pas d'eau! Comment se
+procure-t-on de l'eau?
+
+--On n'a qu'à remplir _ceci_ à la source qui est à deux pas! répondit le
+charpentier en tapant, de sa grosse main noire, sur un baril vide
+installé près de la porte. Tenez! voilà un seau pour aller à la source!
+Ça vraiment, c'est plutôt un plaisir!
+
+Maurice cligna de l'oeil à son frère, et procéda à l'examen du baril. Il
+était presque neuf, et semblait solidement construit. S'ils n'avaient
+pas été résolus d'avance à louer cette maison, le baril aurait achevé de
+les décider. Le marché fut donc aussitôt conclu, la location du premier
+mois fut payée séance tenante, et, une heure après, on aurait pu
+observer les frères Finsbury rentrant dans leur aimable _cottage_, avec
+une énorme clef, symbole de leur location, une lampe à alcool, qui
+devait leur servir de cuisine, un respectable carré de porc, et un litre
+du plus mauvais _whisky_ de tout le Hampshire. Et déjà ils avaient
+retenu, pour le lendemain (sous le prétexte qu'ils étaient deux peintres
+de paysage), une légère mais solide brouette; de telle manière que,
+lorsqu'ils prirent possession de leur nouvelle demeure, ils furent en
+droit de se dire que le plus gros de leur affaire se trouvait réglé.
+
+Jean procéda à la confection du thé, pendant que Maurice, à force
+d'explorer la maison, avait le bonheur de retrouver le couvercle du
+baril, sur une des planches de la cuisine. Ainsi le matériel d'emballage
+était là, au complet! A défaut de paille, les couvertures du lit
+pourraient fort bien servir à caler l'objet dans le baril; aussi bien
+ces couvertures étaient si sales que les deux frères ne pouvaient songer
+à en faire un meilleur usage. Maurice, voyant les obstacles s'aplanir,
+se sentit pénétré d'un sentiment qui ressemblait à de l'exaltation.
+
+Et cependant il y avait encore un obstacle à aplanir: Jean allait-il
+consentir à demeurer seul dans le cottage? Maurice hésita longtemps
+avant d'oser lui poser la question.
+
+N'importe: ce fut avec une bonne humeur réelle que les deux frères
+s'assirent aux deux côtés de la table en bois blanc, et attaquèrent le
+carré de porc. Maurice triomphait de sa conquête du couvercle; et le
+Grand Vance se plaisait à approuver les paroles de son frère, dans le
+véritable style du café-concert, en cognant en cadence son verre sur la
+table.
+
+--L'affaire est dans le sac! s'écria-t-il enfin. Je t'avais toujours dit
+que c'était un baril qui convenait, pour l'expédition du colis!
+
+--Oui, c'est vrai, tu avais raison! reprit son frère, estimant
+l'occasion favorable pour l'amadouer. Et maintenant, tu sais, il faudra
+que tu restes ici jusqu'à ce que je t'aie fait signe! Je dirai que
+l'oncle Joseph se repose à l'air reconstituant de la Forêt-Neuve.
+Impossible que nous rentrions à Londres ensemble, toi et moi: jamais
+nous ne pourrions expliquer l'absence de l'oncle!
+
+Le nez de Jean s'allongea.
+
+--Hé là, mon petit! déclara-t-il. Pas de ça, hein! Tu n'as qu'à rester
+toi-même dans ce trou! Moi, je ne veux pas!
+
+Maurice eut conscience qu'il rougissait. Coûte que coûte, il fallait que
+Jean acceptât de rester!
+
+--Je te prie, Jeannot, dit-il, de te rappeler le montant de la tontine!
+Si je réussis, nous aurons chacun vingt mille livres à placer en banque!
+oui, et même plus près de trente que de vingt, avec les intérêts!
+
+--Oui, mais si tu échoues! répliqua Jean. Qu'arrivera-t-il en ce cas?
+Quelle sera la couleur du placement en banque?
+
+--Je me chargerai de tous les frais! déclara Maurice, après une longue
+pause. Tu ne perdras pas un sou!
+
+--Allons! dit Jean avec un gros rire, si toutes les dépenses sont pour
+toi, et pour moi la moitié du profit, je veux bien consentir à rester
+ici un jour ou deux.
+
+--Un jour ou deux! s'exclama Maurice, qui commençait à se fâcher et ne
+se contenait plus que malaisément. Hé! mais tu en ferais davantage pour
+gagner cinq livres sur un cheval!
+
+--Oui, peut-être! répondit le Grand Vance; mais cela, c'est mon
+tempérament d'artiste!
+
+--C'est-à-dire que ta conduite est simplement monstrueuse! reprit
+Maurice. Je prends sur moi tous les risques, je paie tous les frais, je
+te donne la moitié des bénéfices, et tu refuses de t'imposer la moindre
+peine pour me venir en aide! Ce n'est pas convenable, ce n'est pas même
+gentil!
+
+La véhémence de Maurice ne fut pas sans faire quelque impression sur
+l'excellent Vance.
+
+--Mais, supposons, dit-il enfin, que l'oncle Masterman soit en vie, et
+qu'il vive encore dix ans: est-ce qu'il faudra que je pourrisse ici
+pendant tout ce temps-là!
+
+--Mais non, mais non, évidemment non! reprit Maurice, d'un ton plus
+conciliant. Je te demande seulement un mois, au maximum. Et si l'oncle
+Masterman n'est pas mort au bout d'un mois, tu pourras filer à
+l'étranger!
+
+--A l'étranger? répéta vivement Jean. Hé! mais, pourquoi ne pourrais-je
+pas y filer tout de suite? Qu'est-ce qui t'empêcherait de dire que
+l'oncle Joseph et moi sommes allés reprendre des forces à Paris?
+
+--Allons! ne dis pas de folies! répliqua Maurice.
+
+--Non! mais enfin, réfléchis un peu! fit Jean. Regarde un peu autour de
+toi! Cette maison est une vraie étable à porcs, et si lugubre, et si
+humide! Tu l'as dit toi-même, tout à l'heure, qu'elle était humide!
+
+--Seulement au charpentier! précisa Maurice; et je ne l'ai dit que pour
+obtenir un rabais! En vérité, maintenant que nous sommes ici, je dois
+avouer qu'on a vu pis que cela!
+
+--Et que ferai-je de moi? gémit la victime. Pourrai-je au moins inviter
+un camarade?
+
+--Mon cher Jean, si tu ne juges pas que la tontine mérite un léger
+sacrifice, dis-le, et j'envoie l'affaire au diable!
+
+--Es-tu bien sûr des chiffres, au moins? demanda Jean. Allons!
+poursuivit-il avec un profond soupir, aie soin de m'envoyer
+régulièrement le _Lisez-moi!_ et tous les journaux pour rire! Et, ma
+foi, en avant la musique!
+
+A mesure que l'après-midi s'avançait, le _cottage_ se souvenait plus
+intimement de son marais natal; un froid aigre envahissait toutes ses
+pièces; la cheminée fumait; et, bientôt, un coup de vent envoya dans la
+grande chambre, à travers les fentes des fenêtres, une véritable averse
+de pluie. Par intervalles, lorsque la mélancolie des deux locataires
+risquait de tourner au désespoir, Maurice débouchait la bouteille de
+_whisky_; et, d'abord, Jean accueillait avec joie cette diversion. Mais
+le plaisir de la diversion fut de courte durée. J'ai dit déjà que ce
+_whisky_ était _le plus_ mauvais de tout le Hampshire; ceux-là seuls qui
+connaissent le Hampshire pourront apprécier l'exacte valeur de ce
+superlatif; et, à la fin, le Grand Vance lui-même,--qui n'était
+cependant pas un connaisseur,--ne trouva plus le courage d'approcher de
+ses lèvres l'infecte décoction. Qu'on imagine, s'ajoutant à tout cela,
+la venue des ténèbres, faiblement combattues par une misérable chandelle
+qui s'obstinait à ne brûler que d'un côté: et l'on comprendra que, tout
+à coup, Jean se soit arrêté de siffler entre ses doigts, exercice auquel
+il se livrait depuis une heure pour essayer de trouver un peu d'oubli
+dans les joies de l'art.
+
+--Jamais je ne pourrai rester un mois ici! déclara-t-il. Personne n'en
+serait capable! Toute ton affaire est folle, Maurice! Allons-nous en
+d'ici tout de suite!
+
+Avec une admirable affectation d'indifférence, Maurice proposa une
+partie de bouchon. A quelles concessions un diplomate est-il parfois
+forcé de descendre! C'était d'ailleurs le jeu favori de Jean (les autres
+lui paraissant trop _intellectuels_), et il y jouait avec autant de
+chance que de dextérité. Le pauvre Maurice, au contraire, lançait mal
+les sous, avait une malchance congénitale, et, de plus, appartenait à
+l'espèce des joueurs qui ne peuvent pas supporter de perdre. Mais, ce
+soir-là, il était prêt d'avance à tous les sacrifices.
+
+Vers les sept heures, Maurice, après des tortures atroces, avait perdu
+cinq ou six shillings. Même avec la tontine devant les yeux, c'était la
+limite de ce qu'il pouvait souffrir. Il promit de prendre sa revanche
+une autre fois, et, en attendant, proposa un petit souper accompagné
+d'un grog.
+
+Et lorsque les deux frères eurent achevé cette dernière récréation,
+l'heure vint pour eux de se mettre au travail. Le baril à eau fut vidé,
+roulé devant le feu de la cuisine, soigneusement séché; et les deux
+frères se glissèrent dehors, sous un ciel sans étoiles, pour aller
+déterrer leur oncle Joseph.
+
+
+
+
+III
+
+LE CONFÉRENCIER EN LIBERTÉ
+
+
+Les philosophes devraient bien prendre la peine, un de ces jours, de
+rechercher sérieusement si, oui ou non, les hommes sont capables de
+s'accommoder du bonheur. Le fait est que pas un mois ne se passe sans
+qu'un fils de famille se sauve de chez lui pour s'engager à bord d'un
+bateau marchand, ou qu'un mari choyé décampe à destination du Texas avec
+sa cuisinière. On a vu des pasteurs s'enfuir de chez leurs paroissiens;
+et il s'est même trouvé des juges pour sortir volontairement de la
+magistrature.
+
+En tout cas, le lecteur ne sera point trop surpris si je lui dis que
+Joseph Finsbury avait maintes fois médité des projets d'évasion. La
+destinée de cet excellent vieillard--je crois pouvoir l'affirmer--ne
+réalisait pas l'idéal du bonheur. Certes, M. Maurice, que j'ai souvent
+le plaisir de rencontrer dans le Métropolitain, est un gentleman des
+plus estimables; mais, en tant que neveu, je n'oserais pas le proposer
+comme modèle. Quant à son frère Jean, c'était, naturellement, un brave
+garçon; mais si, vous-mêmes, vous n'aviez pas d'autre attache que lui
+pour vous retenir à votre foyer, j'imagine que vous ne tarderiez pas à
+caresser le projet d'un voyage à l'étranger. Il est vrai que le vieux
+Joseph avait une attache plus solide que la présence de ses deux neveux,
+pour le retenir à Bloomsbury; et cette attache n'était point, comme l'on
+pourrait penser, la société de Julia Hazeltine (encore que le vieillard
+aimât assez sa pupille), mais bien l'énorme collection de carnets de
+notes où il avait concentré sa vie tout entière. Que Joseph Finsbury se
+soit résigné à se séparer de cette collection, c'est là une circonstance
+qui, en vérité, ne fait que peu d'honneur aux vertus familiales de ses
+deux neveux.
+
+Oui, la tentation de la fuite était déjà vieille de plusieurs mois, dans
+l'âme de l'oncle; et lorsque celui-ci se trouva tout à coup tenir en
+mains un chèque de 800 livres, à lui payable, la tentation se changea
+aussitôt en une résolution formelle. Il garda le chèque, qui, pour un
+homme d'habitudes frugales comme lui, signifiait la richesse; et il se
+promit de disparaître dans la foule dès l'arrivée à Londres, ou bien,
+s'il n'y parvenait pas, de se glisser hors de la maison au cours de la
+soirée, et de fondre comme un rêve dans les millions des habitants de la
+capitale. Tel était son projet: la coïncidence particulière de la
+volonté de Dieu et d'une erreur d'aiguillage fit qu'il n'eut pas même à
+attendre aussi longtemps pour le réaliser.
+
+Il fut un des premiers à revenir à lui et à se retrouver sur pied, après
+la catastrophe de Browndean; et il n'eut pas plutôt découvert l'état de
+prostration de ses deux neveux que, comprenant sa chance, il détala
+aussi vite qu'il put. Un homme de soixante-dix ans passés, qui vient
+d'être victime d'un accident de chemin de fer, et qui a encore le
+malheur d'être encombré de l'uniforme complet des patients de sir
+Faraday Bond, on ne saurait exiger d'un tel homme une course bien
+fournie; mais le bois était à deux pas, et offrait au fugitif un abri,
+tout au moins temporaire. Vers cet abri, le vieillard se réfugia avec
+une célérité étonnante; et puis, se sentant quelque peu moulu, après la
+secousse, il s'étendit par terre, au milieu d'un fourré, et ne tarda pas
+à s'endormir très profondément.
+
+Les voies du destin offrent souvent un spectacle des plus divertissants
+à l'observateur désintéressé. Je ne puis, je l'avoue, m'empêcher de
+sourire en songeant que, pendant que Maurice et Jean s'ensanglantaient
+les mains pour cacher dans le sable le corps d'un homme qui ne leur
+était rien, leur oncle dormait d'un bon sommeil reconstituant à quelques
+cents pas d'eux.
+
+Il fut réveillé par l'agréable son d'une trompe, venant de la
+grand'route voisine, où un mail-coach promenait un groupe de touristes
+attardés. Le son égaya le vieux coeur de Joseph, et dirigea ses pas
+par-dessus le marché, si bien qu'il ne tarda pas, lui-même, à se trouver
+sur la grand'route, regardant à droite et à gauche, sous sa visière, et
+se demandant ce qu'il devait faire de lui. Bientôt un bruit de roues
+s'éleva dans le lointain, et Joseph vit approcher un chariot de
+camionnage, chargé de colis, conduit par un cocher d'apparence
+bienveillante, et portant imprimée sur ses deux côtés la légende: _J.
+Chandler, camionneur_. Fût-ce un vague (et bien imprévu) instinct
+poétique qui suggéra à l'oncle Joseph l'idée de poursuivre son évasion
+dans le chariot de M. Chandler? Je croirais plutôt à des considérations
+d'ordre plus foncièrement pratique. Le voyage se ferait à bon marché;
+peut-être même, avec un peu d'adresse, Joseph pourrait-il obtenir de
+voyager gratuitement. Restait bien la perspective de prendre froid sur
+le siège; mais, après des années de mitaines et de flanelle hygiénique,
+le coeur de Joseph aspirait avidement au risque d'un rhume de cerveau.
+
+Et peut-être M. Chandler fut-il d'abord un peu surpris de trouver, à un
+endroit aussi solitaire de la grand'route, un gentleman aussi vieux,
+aussi étrangement vêtu, et qui le priait aussi aimablement de vouloir
+bien le recueillir sur le siège de sa voiture. Mais le camionneur était,
+en effet, un brave homme, toujours heureux de rendre service; de telle
+sorte qu'il recueillit volontiers l'étranger. Et puis, comme il tenait
+la discrétion pour la règle essentielle de la politesse, il se défendit
+de lui faire aucune question. Le silence, d'ailleurs, ne déplaisait pas
+à M. Chandler; mais à peine la voiture avait-elle commencé à se remettre
+en mouvement que le digne camionneur se trouva contraint de subir le
+choc inattendu d'une conférence.
+
+--Le mélange de caisses et de paquets que contient votre voiture, dit
+aussitôt l'étranger, ainsi que la vue de la bonne jument flamande qui
+nous conduit, me font conjecturer que vous occupez l'emploi de
+camionneur, dans ce grand système de transports publics qui, avec toutes
+ses lacunes, n'en est pas moins l'orgueil de notre pays!
+
+--Oui, monsieur! répondit vaguement M. Chandler, qui ne savait pas trop
+ce qu'il devait répondre. Mais l'institution des colis postaux nous a
+déjà fait bien du tort, dans notre partie!
+
+--Je suis un homme libre de préjugés, poursuivit Joseph Finsbury. Dans
+ma jeunesse, j'ai fait de nombreux voyages. Rien n'était trop petit pour
+ma curiosité. En mer, j'ai étudié les différentes façons de nouer les
+câbles, et me suis mis au courant de tous les termes techniques. A
+Naples, j'ai appris l'art de préparer le macaroni; à Cannes, je me suis
+instruit des principes de la fabrication des fruits confits. Jamais je
+ne suis allé entendre un opéra sans avoir d'abord acheté le livret, et
+même sans avoir fait connaissance avec les principaux airs, en les
+jouant d'un seul doigt sur un piano.
+
+--Vous devez avoir vu bien des choses, monsieur! déclara le camionneur
+en fouettant sa bête.
+
+--Savez-vous combien de fois le mot _fouet_ revient dans l'Ancien
+Testament? reprit le vieux gentleman. Il revient cent et (si ma mémoire
+ne me trompe pas) quarante-sept fois!
+
+--Vraiment, monsieur! dit M. Chandler. Voilà ce que je n'aurais jamais
+cru!
+
+--La Bible contient trois millions cinq cent un mille deux cent
+quarante-neuf lettres. Quant aux versets je crois qu'il y en a plus de
+dix-huit mille. Il y a eu beaucoup d'éditions de la Bible; Wiclif a été
+le premier à l'introduire en Angleterre, vers l'an mille trois cents. La
+_Paragraph Bible_, comme on l'appelle, est une des éditions les plus
+connues, et doit son nom à ce qu'elle est divisée en paragraphes.
+
+Le camionneur se borna à répondre, sèchement, que «c'était bien
+possible», et appliqua son attention à la tâche plus familière d'éviter
+une charrette de foin qui venait en sens inverse, tâche assez malaisée,
+d'ailleurs, car la route était étroite, avec des fossés sur les deux
+côtés.
+
+--Je vois, commença M. Finsbury, lorsque la charrette fut heureusement
+dépassée, que vous tenez vos rênes d'une seule main. Vous devriez les
+tenir des deux mains!
+
+--Ah! par exemple, j'aime bien ça! s'écria dédaigneusement le
+camionneur. Et pourquoi donc?
+
+--Ce que je vous dis est un fait scientifique, reprit M. Finsbury, et
+repose sur la théorie du levier, qui est une des branches de la
+mécanique. Il existe, sur ce domaine de la science, de très intéressants
+petits ouvrages à douze sous, que j'estime qu'un homme de votre
+condition aurait profit à lire. Je crains que vous n'ayez guère pratiqué
+le grand art de l'observation! Voici près d'une demi-heure que nous
+sommes ensemble, et vous n'avez pas encore émis un seul fait! C'est là
+un bien grave défaut, mon cher ami! Par exemple, je ne sais pas si vous
+avez observé que, tout à l'heure, en passant près de cette charrette à
+foin, vous avez pris à gauche?
+
+--Mais, naturellement, je l'ai observé! s'écria M. Chandler, qui
+devenait d'humeur belligérante. Le charretier m'aurait fait dresser
+procès-verbal, si je n'avais pas pris à gauche!
+
+--Eh bien! en France, poursuivit le vieillard, en France, et aussi, je
+crois, aux Etats-Unis,--en Amérique,--vous auriez pris à droite!
+
+--Je vous assure bien que non! déclara M. Chandler avec indignation.
+J'aurais pris à gauche!
+
+--Je note,--poursuivit M. Finsbury, dédaignant de répondre,--que vous
+raccommodez vos harnais avec du gros fil. J'ai toujours protesté contre
+la négligence et la routine des classes pauvres, en Angleterre. Dans une
+allocution que j'ai prononcée, un jour, devant un public éclairé...
+
+--Ce n'est pas du gros fil, interrompit hargneusement le camionneur:
+c'est de la ficelle!
+
+--J'ai toujours soutenu, reprit le vieillard, que, dans leur vie privée
+et domestique, aussi bien que dans la pratique de leurs professions, les
+classes inférieures de ce pays sont imprévoyantes, routinières, et
+inintelligentes. C'est ainsi, pour m'en tenir à un exemple...
+
+--Que diable est-ce que vous entendez par vos «classes inférieures»?
+cria M. Chandler. C'est vous-même qui êtes une _classe inférieure_. Si
+j'avais pu penser que vous étiez un pareil _aristo_, je ne vous aurais
+pas laissé monter dans ma voiture!
+
+Ces paroles furent prononcées avec une intention désagréable la moins
+déguisée du monde: évidemment les deux hommes n'étaient pas faits pour
+s'entendre. A prolonger la conversation, il n'y fallait pas penser, même
+pour un homme aussi loquace que l'était M. Finsbury. Le vieillard se
+borna à renfoncer sur ses yeux la visière de sa casquette, d'un geste
+résigné; après quoi, ayant tiré de sa poche un carnet de notes et un
+crayon bleu, il ne tarda pas à se plonger dans une statistique.
+
+Le camionneur, de son côté, se remit à siffler avec énergie. Que si, de
+temps à autre, il jetait un coup d'oeil sur son compagnon, c'était avec
+un mélange de triomphe et de crainte; de triomphe, parce qu'il avait
+réussi à arrêter cette averse de paroles; de crainte, car il se
+demandait si, tout à coup, l'averse en question n'allait pas
+recommencer. Il n'y eut pas jusqu'à une véritable averse, un grain qui
+s'abattit brusquement sur eux et puis cessa brusquement, il n'y eut pas
+jusqu'à cet accident qu'ils n'endurassent en silence. Et c'est encore en
+silence qu'ils firent leur entrée dans la ville de Southampton.
+
+La nuit était venue, les vitrines des boutiques brillaient dans les rues
+de la vieille ville; dans les maisons particulières, des lampes
+éclairaient le repas du soir; et M. Finsbury commença à songer avec
+complaisance qu'il allait pouvoir s'installer dans une chambre où le
+voisinage de ses neveux ne risquait pas de troubler son sommeil. Il
+classa soigneusement ses papiers, les remit dans sa poche, toussa pour
+s'éclaircir la gorge, et lança un regard hésitant sur M. Chandler.
+
+--Seriez-vous assez aimable,--hasarda-t-il,--pour m'indiquer une
+hôtellerie?
+
+M. Chandler réfléchit un moment.
+
+--Eh bien! dit-il, je me demande si les _Armes de Tregonwell_ ne
+feraient pas l'affaire?
+
+--Les _Armes de Tregonwell_ feront parfaitement mon affaire, répondit le
+vieillard, si c'est une maison propre, et peu coûteuse, et si les gens y
+sont polis!
+
+--Oh! ce n'était pas à vous que je pensais! repartit ingénument M.
+Chandler. Je pensais à mon ami Watts, qui tient la maison. C'est un
+vieil ami à moi, voyez-vous? et qui m'a rendu un grand service l'année
+passée. Et je me demande, à présent, si je dois, en conscience,
+encombrer un aussi brave homme d'un client tel que vous, qui risque de
+l'assommer avec ses explications. Oui, je me demande si ce serait bien
+de ma part?--ajouta M. Chandler, avec tout le ton d'un homme que
+tourmente un grave scrupule de conscience.
+
+--Ecoutez ce que je vais vous dire, mon ami! fit le vieillard. Vous avez
+eu l'obligeance de me prendre gratuitement dans votre voiture; mais cela
+ne vous donne pas le droit de me parler sur ce ton! Tenez, voici un
+shilling pour votre peine! Et puis, si vous ne voulez pas me conduire
+aux _Armes de Tregonwell_, j'irai à pied jusque-là, voilà tout!
+
+La vigueur de cette apostrophe intimida M. Chandler. Il murmura quelque
+chose qui ressemblait à une excuse, retourna le shilling entre ses
+doigts, engagea sa voiture, en silence, dans une ruelle tournante, puis
+dans d'autres, et s'arrêta enfin devant les fenêtres vivement éclairées
+d'une auberge. De son siège, il appela: Watts!
+
+--C'est vous, Jem? cria une voix amicale, du fond de l'écurie. Entrez,
+mon vieux, et venez vous chauffer!
+
+--Oh! merci! répondit le camionneur. Je m'arrête seulement une minute,
+au passage, pour faire descendre un vieux monsieur qui veut dîner et se
+loger. Mais, vous savez, prenez garde à lui! Il est pire qu'un membre de
+la Ligue anti-alcoolique!
+
+M. Finsbury eut quelque peine à descendre; car la longue immobilité, sur
+le siège, l'avait engourdi, et puis il ressentait encore la secousse de
+la catastrophe. L'amical M. Watts, malgré l'avertissement du camionneur,
+le reçut avec une courtoisie parfaite, et le fit entrer dans la petite
+salle du fond, où il y avait un excellent feu dans la cheminée. Bientôt,
+une table fut servie, dans cette même salle, et le vieillard fut invité
+à s'asseoir devant une volaille étuvée--qui paraissait l'avoir attendu
+depuis plusieurs jours--et un grand pot d'ale fraîchement tirée du
+tonneau.
+
+Ce souper lui rendit toute sa verdeur: de telle sorte que, lorsqu'il eut
+achevé de se régaler, il alla s'installer plus près du feu, et se mit à
+examiner les personnes assises aux tables voisines. Il y avait là une
+dizaine de buveurs, d'âge mûr pour la plupart, et--Joseph Finsbury eut
+une véritable satisfaction à le constater--appartenant tous à la classe
+ouvrière. Souvent déjà le vieux conférencier avait eu l'occasion de
+constater deux des traits les plus constants du caractère des hommes de
+cette classe, à savoir leur appétit pour de menus faits sans lien, et
+leur culte par les raisonnements en l'air. Aussi notre ami résolut-il
+aussitôt de s'offrir encore, avant la fin de cette mémorable journée, la
+saine jouissance d'une allocution. Il tira ses lunettes de leur étui,
+les affermit sur son nez, prit dans sa poche une liasse de papiers et
+les répandit, devant lui, sur une table. Il les déplia, les aplanit d'un
+geste complaisant. Tantôt il les soulevait jusqu'à la hauteur de son
+nez, évidemment ravi de leur contenu; tantôt, les sourcils froncés, il
+paraissait absorbé dans l'étude de quelque détail important. Un coup
+d'oeil furtif dans la salle lui suffit pour s'assurer du succès de sa
+manoeuvre: tous les yeux étaient tournés vers lui; les bouches béaient,
+les pipes reposaient sur les tables; les oiseaux se trouvaient charmés.
+Et, au même moment, l'entrée de M. Watts vint fournir à l'orateur la
+matière de son exorde:
+
+--J'observe, Monsieur,--dit-il en s'adressant à l'aubergiste, mais avec
+un regard encourageant pour le reste de l'auditoire, comme s'il avait
+voulu faire entendre que chacun était le bienvenu dans sa
+confidence,--j'observe que quelques-uns de ces messieurs me considèrent
+avec curiosité; et c'est, en effet, chose peu commune de voir un homme
+s'occuper à des recherches intellectuelles dans la salle publique d'une
+taverne. Mais je n'ai pu m'empêcher de relire certains calculs que j'ai
+faits, ce matin même, sur le prix moyen de la vie dans ce pays-ci et
+dans d'autres pays: un sujet (ai-je besoin de le dire?) particulièrement
+intéressant pour des représentants des classes laborieuses. Oui, j'ai
+calculé d'après une échelle de revenus allant de quatre-vingts à deux
+cent quarante livres par an. Le revenu de quatre-vingts livres n'a pas
+été sans m'embarrasser très longtemps; et, maintenant encore, mes
+chiffres, en ce qui le touche, comportent une légère part d'_aléa_; car
+les différents modes du blanchissage, par exemple, suffisent pour créer
+de sérieuses différences dans les frais généraux. Au reste, je vais vous
+demander la permission de vous lire le résultat de mes recherches; et
+j'espère que vous ne vous ferez pas scrupule de me signaler les menues
+erreurs que j'aurai pu commettre, soit par insuffisance d'information ou
+par négligence. Je débuterai, messieurs, par le revenu de quatre-vingts
+livres!
+
+Sur quoi le vieillard, avec moins de pitié pour ces pauvres diables
+qu'il en aurait eu pour des animaux, s'épancha de ses fastidieuses et
+ineptes statistiques. Il donnait, de chaque revenu, neuf versions
+successives, transportant tour à tour son personnage imaginaire à
+Londres, Paris, Bagdad, Spitzbergen, Bassorah, Cork, Cincinnati, Tokyo,
+et Nijni-Novgorod. Et l'on ne s'étonnera pas d'apprendre que,
+aujourd'hui encore, ses auditeurs de Southampton se rappellent cette
+soirée comme la plus mortellement ennuyeuse de toute leur vie.
+
+Longtemps avant que M. Finsbury fût parvenu jusqu'à Nijni-Novgorod en
+compagnie d'un homme absolument fictif possédant un revenu de cent
+livres, tout son auditoire s'était éclipsé discrètement, à l'exception
+de deux vieux ivrognes et de M. Watts, ce dernier supportant son ennui
+avec un courage admirable. A tout instant, de nouveaux clients entraient
+dans la salle, mais, sitôt servis, se hâtaient d'avaler leur liqueur, et
+repartaient au plus vite vers une autre taverne.
+
+M. Watts fut seul à savoir ce que pouvait être, à Bagdad, la vie d'un
+homme jouissant d'un revenu de deux cent quarante livres. Et à peine
+cette entité venait-elle de transporter sa vie imaginaire à Bassorah,
+que l'aubergiste lui-même, malgré tout son courage, dut quitter la
+salle.
+
+M. Finsbury dormit profondément, après les multiples fatigues de sa
+journée. Il se leva le lendemain vers dix heures et, s'étant encore muni
+d'un excellent déjeuner, demanda au domestique de lui apporter sa note.
+C'est alors qu'il s'aperçut d'une vérité dont bien d'autres que lui se
+sont aperçus: il découvrit que demander sa note et payer cette même note
+étaient deux choses différentes. Les détails de la note étaient
+d'ailleurs extrêmement modérés, et l'ensemble ne s'élevait qu'à cinq ou
+six shillings. Mais le vieillard eut beau scruter avec le plus grand
+soin le contenu de ses poches: le total de sa fortune présente, en
+espèces du moins, ne dépassait pas un shilling et neuf pence. Il pria
+qu'on lui fît venir M. Watts.
+
+--Voici, dit-il à l'aubergiste, un chèque de huit cents livres, payable
+à Londres! Je crains de ne pas pouvoir en toucher le montant avant un
+jour ou deux, à moins que vous ne puissiez me l'escompter vous-même!
+
+M. Watts prit le chèque, le tourna et le retourna, le palpa entre ses
+doigts:
+
+--Vous dites que vous aurez à attendre un jour ou deux? fit-il enfin.
+Vous n'avez pas d'autre argent?
+
+--Un peu de monnaie! répondit Joseph. A peine quelques shillings!
+
+--En ce cas, vous pourrez m'envoyer le montant de ma note. Je m'en
+remets à vous!
+
+--Pour vous parler franchement, poursuivit le vieillard, je suis assez
+tenté de prolonger mon séjour ici. J'ai besoin d'argent pour continuer
+mon voyage.
+
+--Si un prêt de dix shillings peut vous aider, je les tiens à votre
+service! reprit M. Watts avec empressement.
+
+--Non, merci! dit Joseph. Je crois que je vais plutôt rester quelques
+jours chez vous, et me faire escompter mon billet avant de repartir.
+
+--Vous ne resterez pas un jour de plus dans ma maison! s'écria M. Watts.
+C'est la dernière fois que vous aurez eu un lit aux _Armes de
+Tregonwell_!
+
+--J'entends rester chez vous! répliqua M. Finsbury. Les lois de mon pays
+me donnent le droit de rester. Faites-moi sortir de force, si vous
+l'osez!
+
+--Alors, payez votre note! dit M. Watts.
+
+--Prenez ceci! cria le vieillard, lui fourrant en main le chèque
+négociable.
+
+--Ce n'est pas de l'argent légal! répondit M. Watts. Vous allez sortir
+de chez moi, et tout de suite!
+
+--Je ne saurais vous donner une idée du mépris que vous m'inspirez,
+monsieur Watts! reprit le vieillard, comprenant qu'il devait se résigner
+aux circonstances. Mais, dans ces conditions, je vous préviens que je me
+refuse à payer votre note!
+
+--Peu m'importe ma note! répondit M. Watts. Ce qu'il me faut, c'est
+votre départ d'ici!
+
+--Eh bien! monsieur, vous serez satisfait!--prononça emphatiquement M.
+Finsbury. Après quoi, saisissant sa casquette à visière pointue, il se
+l'enfonça sur la tête.
+
+--Insolent comme vous l'êtes, ajouta-t-il, vous ne voudrez peut-être pas
+m'indiquer l'heure du prochain train pour Londres?
+
+--Oh! monsieur, il y a un excellent train dans trois quarts
+d'heure!--répliqua l'aubergiste, redevenu aimable, et avec plus
+d'empressement qu'il n'en avait mis à offrir les dix shillings.--Vous
+pourrez le prendre sans avoir besoin de vous presser!
+
+La position de Joseph était des plus embarrassantes. D'une part, il
+aurait aimé à pouvoir éviter la grande ligne de Londres, car il
+craignait fort que ses neveux ne fussent embusqués dans la gare,
+guettant son arrivée pour s'emparer de lui; mais, d'autre part, c'était
+pour lui chose éminemment désirable, et même rigoureusement
+indispensable, de faire escompter son chèque avant que ses neveux
+eussent le temps de s'y opposer. Il résolut donc de se rendre à Londres
+par le premier train. Et un seul point lui resta à considérer: le point
+de savoir comment il s'arrangerait pour payer son voyage.
+
+Joseph Finsbury avait presque toujours les mains sales, et je doute que,
+à voir, par exemple, la façon dont il mangeait, vous l'eussiez pris pour
+un _gentleman_. Mais il avait mieux que l'apparence d'un _gentleman_: il
+avait dans toute sa personne un je ne sais quoi de digne à la fois et de
+séduisant qui, pour peu qu'il le voulût, ne manquait jamais à produire
+son effet. Et lorsque, ce jour-là, il aborda le chef de gare de
+Southampton, son _salamalek_ fut véritablement oriental: le petit bureau
+du chef de gare sembla tout à coup s'être changé en un bosquet de
+palmiers, où le _simoon_ et le _bulbul_... mais je vais laisser, à ceux
+de mes lecteurs qui connaissent l'Orient mieux que moi, le soin de
+poursuivre et de compléter cette métaphore. La mise du vieillard, en
+outre, prévenait en sa faveur: l'uniforme de sir Faraday Bond, pour
+incommode et voyant qu'il fût, n'était certainement pas une tenue qui
+risquât d'être adoptée par des chevaliers d'industrie; et l'exhibition
+d'une montre, mais surtout d'un chèque de huit cents livres, acheva ce
+qu'avaient commencé les belles manières de notre héros. De telle sorte
+que, un quart d'heure plus tard, lorsqu'arriva le train de Londres, M.
+Finsbury fut recommandé au conducteur du train par le chef de gare, et
+respectueusement installé dans un compartiment de première.
+
+Pendant que le vieux gentleman attendait le départ du train, il fut
+témoin d'un incident de peu d'intérêt en soi, mais qui devait avoir une
+influence décisive sur les destinées ultérieures de la famille Finsbury.
+Une caisse d'emballage gigantesque fut amenée sur le quai par une
+douzaine de porteurs, et, à grand'peine, hissée par eux dans le fourgon
+aux bagages. C'est souvent la tâche consolante de l'historien, de
+diriger l'attention de ses lecteurs sur les desseins ou (révérence
+parler) les artifices de la Providence. Dans ce fourgon à bagages du
+train qui menait Joseph Finsbury de Southampton-Est à Londres, l'oeuf de
+ce roman se trouvait, pour ainsi dire, à l'état _incouvé_. L'énorme
+caisse était adressée à un certain William Dent Pitman, «en gare à la
+station de Waterloo»; et le colis qui l'avoisinait, dans le fourgon,
+était un solide baril, de dimensions moyennes, très soigneusement fermé,
+et portant l'adresse: _M. Finsbury, 16, John Street, Bloomsbury._--_Port
+payé._
+
+La juxtaposition de ces deux colis, c'était une traînée de poudre
+ingénieusement préparée par la Providence: il ne manquait plus qu'une
+main d'enfant pour y mettre le feu.
+
+
+
+
+IV
+
+UN MAGISTRAT DANS UN FOURGON À BAGAGES
+
+
+La cité de Winchester est renommée comme possédant une cathédrale, un
+évêque (mais qui, malheureusement, est mort, il y a plusieurs années,
+d'une chute de cheval; tout porte à croire, d'ailleurs, qu'il doit avoir
+été remplacé depuis lors), un collège, un assortiment considérable de
+militaires, et une gare où passent infatigablement les trains montants
+et descendants de la ligne London and South Western. Le souvenir de ces
+divers «faits» n'aurait certainement pas manqué de s'offrir à l'esprit
+de Joseph Finsbury, lorsque le train qui le conduisait à Londres
+s'arrêta pour quelques instants dans la gare susdite; mais le bon
+vieillard s'était endormi presque depuis Southampton. Son âme, quittant
+le coupé du wagon, s'était provisoirement envolée dans un ciel tout
+rempli de populeuses salles de conférences, avec des discours se
+succédant à l'infini. Et, pendant ce temps, son corps reposait sur les
+coussins du wagon, les jambes repliées, la casquette rejetée en arrière,
+une main serrant sur la poitrine un numéro du _Lloyd's Weekly
+Newspaper_.
+
+La portière s'ouvre. Deux voyageurs entrent, et, aussitôt, sortent de
+nouveau. Dieu sait pourtant que ces deux voyageurs n'étaient pas en
+avance pour prendre le train! Un tandem poussé jusqu'à sa dernière
+vitesse, une invasion sauvage du guichet aux billets, et puis encore une
+course folle leur avaient permis d'atteindre le quai à l'instant même où
+la machine émettait les premiers ronflements du départ. Un seul coupé se
+trouvant à leur portée, ils s'y étaient élancés; et déjà l'aîné des deux
+hommes avait posé sa canne sur l'une des banquettes quand il avait
+remarqué le vieux Finsbury.
+
+--Bon Dieu! s'était-il écrié. L'oncle Joseph! Pas moyen de rester ici!
+
+Après quoi, il était redescendu, renversant presque son compagnon, et
+s'était empressé de refermer la portière sur le patriarche endormi.
+
+Dès l'instant suivant, les deux compagnons se trouvaient installés dans
+le fourgon aux bagages.
+
+--Pourquoi diable n'avez-vous pas voulu monter près de votre oncle?
+demanda le plus jeune voyageur, tout en essuyant la sueur de ses tempes.
+Vous croyez qu'il ne vous aurait pas permis de fumer?
+
+--Oh non! je ne sache pas que la fumée le dérange! répondit l'autre. Ce
+n'est d'ailleurs pas le premier venu, je vous assure, mon oncle Joseph!
+Un vieux gentleman des plus respectables: a été intéressé dans le
+commerce des cuirs; a fait un voyage en Asie Mineure; célibataire, brave
+homme; mais une langue, mon cher Wickham, une langue plus pointue que la
+dent d'un serpent!
+
+--Un vieux débineur, hein? suggéra Wickham.
+
+--Pas du tout! répondit l'autre. C'est simplement un homme doué d'un
+talent extraordinaire pour ennuyer quiconque l'approche. Un raseur
+absolument effroyable! Je ne dis pas que, sur une île déserte, on ne
+finirait pas par s'accommoder de sa société; mais pour un voyage en
+chemin de fer, non, il n'y a pas à y penser! Je voudrais que vous
+l'entendissiez sur Tonti, le sinistre idiot qui a inventé les tontines!
+Une fois lâché là-dessus, il n'en finit plus.
+
+--Mais, au fait! dit Wickham, vous êtes intéressé, vous aussi, dans
+cette histoire de la tontine Finsbury, dont les journaux ont parlé! Je
+n'avais pas encore songé à cela!
+
+--Hé! reprit l'autre, savez-vous que cette vieille bête qui dort là, à
+côté de nous, vaut pour moi cinquante mille livres? Ou, du moins, ce
+serait sa mort qui me les vaudrait! Et il était là, endormi, sans
+personne que vous pour nous voir! Mais je l'ai épargné, parce que je
+commence décidément à devenir un vrai conservateur!
+
+Pendant ce temps, M. Wickham, ravi de se trouver dans un fourgon à
+bagages, sautillait çà et là, comme un aristocratique papillon.
+
+--Tiens! s'écria-t-il, voici quelque chose pour vous! _M. Finsbury, 16,
+John Street, Bloomsbury, Londres._ Ce _M._, c'est évidemment Michel, pas
+de doute possible! Et ainsi, vous avez deux domiciles à Londres, vieux
+coquin?
+
+--Oh! le colis sera sans doute pour Maurice!--répondit Michel, de
+l'autre extrémité du fourgon, où il s'était commodément étendu sur des
+sacs.--C'est un cousin à moi, et que je ne déteste pas, car il a
+affreusement peur de moi. C'est lui qui habite Bloomsbury; et je sais
+qu'il y fait une collection d'une espèce particulière,--des oeufs
+d'oiseaux, ou des boutons de guêtres, enfin quelque chose de tout à fait
+idiot, que j'ai oublié!
+
+Mais M. Wickham ne l'écoutait plus. Une idée magnifique lui était venue
+en tête.
+
+--Par Saint-Georges, se disait-il, voici une bonne farce à faire! Si
+seulement, avec le marteau et les tenailles que j'aperçois là-bas, je
+pouvais changer quelques étiquettes, et expédier ces colis l'un à la
+place de l'autre!
+
+En cet instant, le gardien du fourgon, ayant entendu la voix de Michel
+Finsbury, ouvrit la porte de sa petite cabine.
+
+--Vous feriez mieux d'entrer ici, messieurs! dit-il aux deux voyageurs,
+lorsque ceux-ci lui eurent expliqué le motif de leur intrusion.
+
+--Venez-vous, Wickham? demanda Michel.
+
+--Non, merci! je m'amuse follement, à voyager dans un fourgon! répondit
+le jeune homme.
+
+Et ainsi, Michel étant entré dans la cabine avec le gardien, et la porte
+de communication ayant été refermée, M. Wickham resta seul parmi les
+bagages, libre de s'amuser à sa fantaisie.
+
+--Nous arrivons à Bishopstoke, monsieur!--dit le gardien à Michel quand,
+un quart d'heure plus tard, le train siffla et commença à ralentir sa
+marche.--On va s'arrêter trois minutes. Vous n'aurez pas de peine à
+trouver de la place dans un compartiment!
+
+M. Wickham,--que nous avons laissé s'apprêtant à jouer aux propos
+interrompus avec les étiquettes des colis,--était un jeune gentleman
+fort riche, d'apparence agréable, et doué de l'esprit le plus inoccupé.
+Peu de mois auparavant, à Paris, il s'était exposé à subir toute une
+série de chantages de la part du neveu d'un hospodar valaque résidant
+(pour des motifs politiques, naturellement) dans la joyeuse capitale
+française. Un ami commun, à qui il avait confié sa détresse, lui avait
+recommandé de s'adresser à Michel Finsbury, et, en effet, l'avoué, dès
+qu'il avait été mis au courant des faits, avait immédiatement assumé
+l'offensive, avait foncé sur le flanc des forces valaques, et, dans
+l'espace de trois jours, avait eu la satisfaction de contraindre
+celles-ci à repasser le Danube. Ce n'est point affaire à nous de les
+suivre dans cette retraite, effectuée sous la paternelle présidence de
+la police. Bornons-nous à ajouter que, ainsi délivré de ce qu'il se
+plaisait à appeler «l'atrocité bulgare», M. Wickham était revenu à
+Londres avec les sentiments les plus embarrassants de gratitude et
+d'admiration pour son avoué. Sentiments qui n'étaient guère payés de
+retour, car Michel éprouvait même une certaine honte de l'amitié de son
+nouveau client, et ce n'était qu'après de nombreux refus qu'il s'était
+enfin résigné à aller passer une journée à Wickham Manor, dans le
+domaine familial de son jeune client. Mais il avait dû enfin s'y
+résigner, et son hôte, à présent, le reconduisait jusqu'à Londres.
+
+Un penseur judicieux (probablement Aristote) a noté que la Providence ne
+dédaignait pas d'employer à ses fins les instruments même les plus
+humbles: le fait est que le sceptique le plus endurci sera désormais
+forcé de reconnaître que Wickham et l'hospodar valaque étaient bien des
+instruments providentiels, élus et préparés de toute éternité.
+
+Désireux de se montrer à ses propres yeux un personnage plein d'esprit
+et de ressources, le jeune gentleman (qui exerçait, en outre, les
+fonctions de magistrat dans son comté natal) n'avait pas été plus tôt
+seul dans le fourgon qu'il s'était abattu sur les étiquettes des colis,
+avec tout le zèle d'un réformateur. Et lorsque, à la station de
+Bishopstoke, il sortit du fourgon aux bagages pour aller s'installer
+avec Michel Finsbury dans un coupé de première classe, son visage
+rayonnait à la fois de fatigue et d'orgueil.
+
+--Je viens de faire une farce admirable! ne put-il s'empêcher de dire à
+son avoué.
+
+Puis, saisi tout à coup d'un scrupule:
+
+--Dites donc: pour une petite farce inoffensive, hein? je ne risque pas
+de perdre mon poste de magistrat?
+
+--Mon cher ami, répliqua distraitement Michel, je vous ai toujours
+prédit que vous finiriez par vous faire pendre!
+
+
+
+
+V
+
+M. GÉDÉON FORSYTH ET LA CAISSE MONUMENTALE
+
+
+J'ai déjà dit que, à Bournemouth, Julia Hazeltine avait quelquefois
+l'occasion de faire des connaissances. Il est vrai que c'était à peine
+si elle avait le temps de les entrevoir avant que, de nouveau, les
+portes de la maison de Bloomsbury se refermassent sur elle jusqu'à l'été
+suivant; mais ces connaissances éphémères n'en étaient pas moins une
+distraction pour la pauvre fille, sans parler de la provision de
+souvenirs et d'espérances qu'elles avaient, en outre, le mérite de lui
+fournir. Or, parmi les personnes qu'elle avait ainsi rencontrées à
+Bournemouth, l'été précédent, se trouvait un jeune avocat nommé Gédéon
+Forsyth.
+
+Dans l'après-midi même du jour mémorable où le magistrat s'était amusé à
+changer les étiquettes, vers quatre heures, une promenade quelque peu
+rêveuse et mélancolique avait par hasard conduit M. Forsyth sur le
+trottoir de John Street, à Bloomsbury; et, à peu près au même moment,
+Miss Hazeltine fut appelée à la porte du numéro 16 de cette rue par un
+coup de sonnette d'une énergie foudroyante.
+
+M. Gédéon Forsyth était un jeune homme assez heureux, mais qui aurait
+été plus heureux encore avec de l'argent en plus et un oncle en moins.
+Cent vingt livres par an constituaient tout son revenu; mais son oncle,
+M. Edouard H. Bloomfield, renforçait ce revenu d'une légère subvention
+et d'une masse énorme de bons conseils, exprimés dans un langage qui
+aurait probablement paru d'une violence excessive à bord même d'un
+bateau de pirates.
+
+Ce M. Bloomfield était, en vérité, une figure essentiellement propre à
+l'époque de M. Gladstone. Ayant acquis de l'âge sans acquérir la moindre
+expérience, il joignait aux sentiments politiques du parti radical une
+exubérance passionnée qu'on est plus habitué à regarder comme l'apanage
+traditionnel de nos vieux conservateurs. Il admirait le pugilat, il
+portait un formidable gourdin à noeuds, il était assidu aux services
+religieux: et l'on aurait eu de la peine à dire contre qui sa colère
+sévissait le plus volontiers, de ceux qui se permettaient de défendre
+l'Eglise Etablie ou de ceux qui négligeaient de prendre part à ses
+cérémonies. Il avait, en outre, quelques épithètes favorites qui
+inspiraient une légitime frayeur à ses connaissances: lorsqu'il ne
+pouvait pas aller jusqu'à déclarer que telle ou telle mesure «n'était
+pas anglaise», du moins ne manquait-il pas à la dénoncer comme «n'étant
+pas pratique». C'est sous le ban de cette dernière excommunication
+qu'était tombé son pauvre neveu. La façon dont Gédéon entendait l'étude
+de la loi avait été décidément reconnue «non pratique»; et son oncle lui
+avait en conséquence signifié, au cours d'une bruyante entrevue rythmée
+avec le gourdin à noeuds, qu'il devait soit trouver au plus vite une ou
+deux causes à défendre, ou bien se préparer à vivre désormais de ses
+propres fonds.
+
+Aussi ne s'étonnera-t-on point que Gédéon, malgré une nature plutôt
+joyeuse, se sentît envahi de mélancolie. Car, d'abord, il n'avait pas le
+moindre désir de pousser plus loin qu'il n'avait fait déjà l'étude de la
+loi; et puis, en supposant même qu'il s'y résignât, il y avait toujours
+encore une partie du programme qui restait indépendante de sa volonté.
+Comment trouver des clients, des causes à défendre? La question était
+là.
+
+Tout à coup, pendant qu'il se désespérait de ne pouvoir pas la résoudre,
+il trouva son passage barré par un rassemblement. Une voiture de
+camionnage était arrêtée devant une maison; six athlètes, ruisselants de
+sueur, s'occupaient à en retirer la plus gigantesque caisse d'emballage
+qu'ils eussent jamais vue; et, sur les degrés du perron, la massive
+figure du cocher et la frêle figure d'une jeune fille se tenaient
+debout, comme sur une scène, se querellant.
+
+--Cela ne peut pas être pour nous! affirmait la jeune fille. Je vous
+prie de remporter cette caisse! Elle ne pourrait pas entrer dans la
+maison, si même vous arriviez à la retirer de votre voiture!
+
+--Alors je vais la laisser sur le trottoir, répondait le cocher, et M.
+Finsbury s'arrangera comme il voudra avec la police!
+
+--Mais je ne suis pas M. Finsbury! protestait la jeune fille.
+
+--Peu m'importe de savoir qui vous êtes! répondait le camionneur.
+
+--Voudriez-vous me permettre de vous venir en aide, miss Hazeltine? dit
+Gédéon, en s'avançant.
+
+Julia poussa un petit cri de plaisir.
+
+--Oh! monsieur Forsyth, s'écria-t-elle, je suis si heureuse de vous
+voir! Figurez-vous qu'on veut m'obliger à faire entrer dans la maison
+cette horrible chose, qui ne peut être venue ici que par erreur! Le
+cocher déclare qu'il faut que nous défassions les portes, ou bien qu'un
+maçon démolisse un pan de mur entre deux fenêtres, faute de quoi la
+voirie va nous intenter un procès, pour laisser nos meubles sur le pavé!
+
+Les six hommes, pendant ce temps, avaient enfin réussi à déposer la
+caisse sur le trottoir; et maintenant ils se tenaient debout, appuyés
+contre elle, et considérant, avec une détresse manifeste, la porte de la
+maison où cette caisse monstrueuse avait à pénétrer. Ai-je besoin
+d'ajouter que toutes les fenêtres des maisons voisines s'étaient
+garnies, comme par enchantement, de spectateurs curieux et amusés?
+
+Ayant pris l'air le plus scientifique qu'il pût se donner, Gédéon mesura
+avec sa canne les dimensions de la porte, pendant que Julia notait, sur
+son album à aquarelle, le résultat des évaluations. Puis Gédéon, en
+mesurant la caisse et en comparant les deux séries de chiffres,
+découvrit qu'il y avait tout juste assez d'espace pour que la caisse pût
+entrer. Après quoi, s'étant dévêtu de son veston et de son gilet, il
+aida les hommes à enlever de leurs gonds les battants de la porte. Et,
+enfin, grâce à la collaboration presque forcée de quelques-uns des
+assistants, la caisse monta péniblement les marches, grinça en se
+frottant aux murs, et se trouva installée à l'entrée du vestibule, le
+bloquant à peu près dans toute sa largeur. Alors les artisans de cette
+victoire se regardèrent les uns les autres avec un sourire de triomphe.
+Ils avaient, en vérité, cassé un buste d'Apollon, et creusé dans le mur
+de profondes ornières; mais, du moins, ils avaient cessé d'être un des
+spectacles publics de Londres!
+
+--Ma parole, monsieur, dit le cocher, jamais je n'ai vu un colis pareil!
+
+Gédéon lui exprima éloquemment sa sympathie en lui glissant dans la main
+deux pièces de dix shillings.
+
+--Allons, patron, cinq shillings de plus, et je me charge de régler le
+compte de tous les camarades! s'écria le cocher.
+
+Ainsi fut fait; sur quoi toute la troupe des porteurs improvisés grimpa
+dans la voiture, qui détala dans la direction de la taverne la plus
+proche. Gédéon referma la porte, et se tourna vers miss Hazeltine. Leurs
+yeux se rencontrèrent; et une folle envie de rire les saisit tous les
+deux. Puis, peu à peu, la curiosité s'éveilla dans l'esprit de la jeune
+fille. Elle s'approcha de la caisse, la tâta dans tous les sens, examina
+l'étiquette.
+
+--C'est la chose la plus étrange que l'on puisse rêver! dit-elle, avec
+un nouvel éclat de rire. L'écriture est certainement de la main de
+Maurice, et j'ai reçu une lettre de lui, ce matin même, me disant de me
+préparer à recevoir un baril. Croyez-vous que ceci puisse être considéré
+comme un baril, monsieur Forsyth?
+
+--_Statue, à manier avec précaution, fragile_, lut tout haut Gédéon, sur
+un des côtés de la caisse. Vous êtes bien sûre que vous n'avez pas été
+prévenue de l'arrivée d'une statue?
+
+--Non, certainement! répondit Julia. Oh! monsieur Forsyth, ne
+pensez-vous pas que nous puissions jeter un coup d'oeil à l'intérieur de
+la caisse?
+
+--Et pourquoi pas? s'écria Gédéon. Dites-moi seulement où je pourrai
+trouver un marteau!
+
+--Venez avec moi, dans la cuisine, et je vous montrerai où sont les
+marteaux! dit Julia. La planche où on les met est trop haute pour moi!
+
+--Elle ouvrit la porte de la cuisine et y fit entrer Gédéon. Un marteau
+fut vite trouvé, ainsi qu'un ciseau: mais Gédéon fut surpris de
+n'apercevoir aucune trace d'une cuisinière. Il découvrit également, par
+contre, que miss Julia avait un très petit pied et une cheville très
+fine; découverte qui l'embarrassa si fort qu'il fut tout heureux de
+pouvoir s'attaquer au plus vite à la caisse d'emballage.
+
+Il travaillait ferme,--et chacun de ses coups de marteau avait une
+précision admirable,--pendant que Julia, debout près de lui, en silence
+considérait plutôt l'ouvrier que l'ouvrage. Elle songeait que M. Forsyth
+était un fort bel homme; jamais encore elle n'avait vu des bras aussi
+vigoureux. Et tout à coup Gédéon, comme s'il avait deviné ses pensées,
+se retourna vers elle et lui sourit. Elle sourit aussi, et rougit: et ce
+double changement lui seyait si bien que Gédéon oublia de regarder où il
+frappait, de telle sorte que, quelques secondes après, le pauvre garçon
+assénait un coup terrible sur ses propres doigts. Avec une présence
+d'esprit touchante, il parvint, non seulement à retenir, mais à changer
+même en une plainte anodine le pittoresque juron qui allait sortir de
+ses lèvres. Mais la douleur était vive; la secousse nerveuse avait été
+trop forte: et, après quelques essais, il s'aperçut qu'il ne pouvait pas
+songer à poursuivre l'opération.
+
+Aussitôt Julia courut dans sa chambre, apporta une éponge, de l'eau, une
+serviette, et commença à baigner la main blessée du jeune homme.
+
+--Je regrette, infiniment! s'excusait Gédéon. Si j'avais eu le moindre
+savoir-vivre, j'aurais ouvert la caisse d'abord, et me serais ensuite
+écrasé les doigts! Oh! ça va déjà beaucoup mieux! ajoutait-il. Je vous
+assure que ça va beaucoup mieux!
+
+--Oui, je crois que, maintenant, vous allez assez bien pour être en état
+de diriger le travail! dit enfin Julia. Commandez-moi, et c'est moi qui
+serai votre ouvrière!
+
+--Une délicieuse ouvrière, en vérité!--déclara Gédéon, oubliant tout à
+fait les convenances. La jeune fille se retourna, et le regarda avec un
+petit soupçon de froncement de sourcils; mais l'impertinent jeune homme
+se hâta de détourner son attention sur la caisse d'emballage. Le plus
+gros du travail, d'ailleurs, se trouvait fait. Julia ne tarda pas à
+soulever la première planche du couvercle, ce qui mit au jour une couche
+de paille. Une minute après les deux jeunes gens étaient à genoux, l'un
+près de l'autre, comme des paysans occupés à retourner le foin; et, dès
+la minute suivante, ils furent récompensés de leurs efforts par la vue
+de quelque chose de blanc et de poli. C'était, sans erreur possible, un
+énorme pied de marbre.
+
+--Voilà un personnage vraiment esthétique! dit Julia.
+
+--Jamais je n'ai rien vu de pareil! répondit Gédéon. Il a un mollet
+comme un sac de gros sous!
+
+Bientôt se découvrit un second pied, et puis quelque chose qui semblait
+bien en être un troisième. Mais ce quelque chose se trouva être, en fin
+de compte, une massue reposant sur un piédestal.
+
+--Hé! parbleu! c'est un _Hercule_! s'écria Gédéon. J'aurais dû le
+deviner à la vue de son mollet! Et je puis affirmer en toute
+confiance--ajouta-t-il en regardant les deux jambes colossales--que
+c'est ici le plus grand à la fois et le plus laid de tous les _Hercule_
+de l'Europe entière! Qu'est-ce qui peut l'avoir décidé à venir chez
+vous?
+
+--Je suppose que personne autre n'en aura voulu! dit Julia. Et je dois
+ajouter que, nous-mêmes, nous nous serions parfaitement passés de lui.
+
+--Oh! ne dites pas cela, mademoiselle! répliqua Gédéon. Il m'a valu une
+des plus mémorables séances de toute ma vie!
+
+--En tout cas, une séance que vous ne pourrez pas oublier de sitôt! fit
+Julia. Vos malheureux doigts vous la rappelleront!
+
+--Et maintenant, je crois qu'il faut que je m'en aille! dit tristement
+Gédéon.
+
+--Non! non! plaida Julia. Pourquoi vous en aller? Restez encore un
+moment, et prenez une tasse de thé avec moi!
+
+--Si je pouvais penser que, réellement, cela vous fût agréable, dit
+Gédéon en faisant tourner son chapeau dans ses doigts, il va de soi que
+j'en serais ravi!
+
+--Mais, certes, cela me sera agréable! répondit la jeune fille. Et, de
+plus, j'ai besoin de gâteaux pour manger le thé, et je n'ai personne que
+je puisse envoyer chez le pâtissier. Tenez voici la clef de la maison!
+
+Gédéon se hâta de mettre son chapeau et de courir chez le pâtissier,
+d'où il revint avec un grand sac en papier tout rempli de choux à la
+crème, d'éclairs, et de tartelettes. Il trouva Julia occupée à préparer
+une petite table à thé dans le vestibule.
+
+--Les chambres sont dans un tel désordre, dit-elle, que j'ai pensé que
+nous serions plus à l'aise ici, à l'ombre de notre statue!
+
+--Parfait! s'écria Gédéon enchanté.
+
+--Oh! quelles adorables tartelettes à la crème! fit Julia en ouvrant le
+sac. Et quels délicieux choux aux fraises!
+
+--Oui! dit Gédéon, essayant de cacher sa déconvenue. J'ai bien prévu que
+le mélange produirait quelque chose de très beau. D'ailleurs, la
+pâtissière l'a prévu aussi.
+
+--Et maintenant, dit Julia après avoir mangé une demi-douzaine de
+gâteaux, je vais vous montrer la lettre de Maurice. Lisez-la tout haut:
+peut-être y a-t-il des détails qui m'ont échappé?
+
+Gédéon prit la lettre, la déplia sur un de ses genoux, et lut ce qui
+suit:
+
+
+«Chère Julia, je vous écris de Browndean, où nous nous sommes arrêtés
+pour quelques jours. L'oncle a été très secoué par ce terrible accident,
+dont, sans doute, vous aurez lu le récit dans le journal. Demain, je
+compte le laisser ici avec Jean, et rentrer seul à Londres; mais, avant
+mon arrivée, vous allez recevoir un baril _contenant des échantillons
+pour un ami_. Ne l'ouvrez à aucun prix, mais laissez-le dans le
+vestibule jusqu'à mon arrivée!
+
+ «Votre, en grande hâte,
+
+ «M. FINSBURY.
+
+«_P. S._--N'oubliez pas de laisser le baril dans le vestibule!»
+
+
+--Non, dit Gédéon, je ne vois rien là qui se rapporte au monument!--Et,
+en disant cela, il désignait les jambes de marbre.--Miss Hazeltine,
+poursuivit-il, me permettez-vous de vous adresser quelques questions?
+
+--Mais volontiers! répondit la jeune fille. Et si vous réussissez à
+m'expliquer pourquoi Maurice m'a envoyé une statue d'Hercule au lieu
+d'un baril contenant des «échantillons pour un ami», je vous en serai
+reconnaissante jusqu'à mon dernier jour. Mais, d'abord, qu'est-ce que
+cela peut-être, «des échantillons pour un ami»?
+
+--Je n'en ai pas la moindre idée! dit Gédéon. Je sais bien que les
+marbriers envoient souvent des échantillons; mais je crois que, en
+général, ce sont des morceaux de marbre plus petits que notre ami le
+monument. Au reste, mes questions portent sur d'autres sujets. En
+premier lieu, est-ce que vous êtes tout à fait seule, dans cette maison?
+
+--Oui, pour le moment! répondit Julia. Je suis arrivée avant-hier pour
+mettre la maison en état et pour chercher une cuisinière. Mais je n'en
+ai trouvé aucune qui me plût.
+
+--Ainsi vous êtes absolument seule! dit Gédéon, stupéfait. Et vous
+n'avez pas peur?
+
+--Oh! pas du tout! répondit Julia. Je ne sais pas de quoi j'aurais peur.
+Je me suis simplement acheté un revolver, d'un bon marché fantastique,
+et j'ai demandé au marchand de me montrer la manière de m'en servir. Et
+puis, avant de me coucher, j'ai bien soin de barricader ma porte avec
+des tiroirs et des chaises.
+
+--C'est égal, je suis heureux de penser que votre monde va bientôt
+rentrer! dit Gédéon. Votre isolement m'inquiète beaucoup. S'il devait se
+prolonger, je pourrais vous pourvoir d'une vieille tante à moi, ou
+encore de ma femme de ménage, à votre choix.
+
+--Me prêter une tante! s'écria Julia. Oh! quelle générosité! Je commence
+à croire que c'est vous qui m'avez envoyé l'_Hercule_!
+
+--Je vous donne ma parole d'honneur que non! protesta le jeune homme. Je
+vous admire bien trop pour avoir pu vous envoyer une oeuvre d'art aussi
+monstrueuse!
+
+Julia allait répondre, lorsque les deux amis tressautèrent: un coup
+violent avait été frappé à la porte.
+
+--Oh! monsieur Forsyth!
+
+--Ne craignez rien, ma chère enfant! dit Gédéon appuyant tendrement sa
+main sur le bras de la jeune fille.
+
+--Je sais ce que c'est! murmura-t-elle. C'est la police! Elle vient se
+plaindre au sujet de la statue!
+
+Nouveau coup à la porte, plus violent, et plus impatient.
+
+--Mon Dieu! c'est Maurice! s'écria la jeune fille. Elle courut à la
+porte et ouvrit.
+
+C'était en effet Maurice qui apparaissait sur le seuil: non pas le
+Maurice des jours ordinaires, mais un homme d'aspect sauvage, pâle et
+hagard, avec des yeux injectés de sang, et une barbe de deux jours au
+menton.
+
+--Le baril? s'écria-t-il. Où est le baril qui est arrivé ce matin?
+
+Il regardait autour de lui, dans le vestibule, et ses yeux lui sortirent
+de la tête, littéralement, lorsqu'il aperçut les jambes de l'_Hercule_.
+
+--Qu'est-ce que c'est que ça? hurla-t-il. Qu'est-ce que c'est que ce
+mannequin de cire? Qu'est-ce que c'est? Et où est le baril? Le tonneau à
+eau?
+
+--Aucun baril n'est venu, Maurice! répondit froidement Julia. Voici le
+seul colis qu'on ait apporté!
+
+--Ça? s'écria le malheureux. Je n'ai jamais entendu parler de ça!
+
+--C'est cependant arrivé avec une adresse écrite de votre main! répondit
+Julia. Nous avons presque été forcés de démolir la maison pour le faire
+entrer. Et je ne puis rien vous dire de plus!
+
+Maurice la considéra avec un égarement sans limites. Il passa une de ses
+mains sur son front, et puis s'appuya contre le mur, comme un homme qui
+va s'évanouir. Mais, peu à peu, sa langue se délia, et il se mit à
+accabler la jeune fille d'un torrent d'injures. Jamais jusqu'alors
+Maurice lui-même ne se serait supposé capable d'autant de feu, d'autant
+de verve, ni d'une telle variété de locutions grossières. La jeune fille
+tremblait et chancelait sous cette fureur insensée.
+
+--Je ne souffrirai point que vous parliez davantage à miss Hazeltine sur
+un ton pareil! dit enfin Gédéon, s'interposant avec résolution.
+
+--Je lui parlerai sur le ton qui me plaira, répliqua Maurice, dans un
+nouvel élan de fureur. Je parlerai à cette misérable mendiante comme
+elle le mérite!
+
+--Pas un mot de plus, monsieur, pas un mot!--s'écria Gédéon.--Miss
+Hazeltine, poursuivit-il en s'adressant à la jeune fille, vous ne pouvez
+pas rester davantage sous le même toit que cet individu! Voici mon bras!
+Permettez-moi de vous conduire en un lieu où vous soyez à l'abri de
+l'insulte!
+
+--Monsieur Forsyth, dit Julia, vous avez raison! Je ne saurais rester
+ici un seul moment de plus, et je sais que je me confie à un homme
+d'honneur!
+
+Pâle et résolu, Gédéon offrit son bras, et les deux jeunes gens
+descendirent les marches du perron, poursuivis par Maurice, qui
+réclamait la clef de la porte d'entrée.
+
+Julia venait à peine de lui remettre son trousseau de clefs, lorsqu'un
+fiacre vide passa rapidement devant eux. Il fut hélé, simultanément, par
+Maurice et par Gédéon. Mais, au moment où le cocher arrêtait son cheval,
+Maurice se précipita dans la voiture.
+
+--Dix sous de pourboire! cria-t-il. Gare de Waterloo, aussi vite que
+possible! Dix sous pour vous!
+
+--Mettez un shilling, monsieur! dit le cocher. L'autre gentleman m'a
+retenu avant vous!
+
+--Eh bien! soit, un shilling!--cria Maurice, tout en songeant, à part
+lui, qu'il examinerait de nouveau la question en arrivant à la gare. Et
+le cocher fouetta sa bête, et le fiacre tourna au premier coin de rue.
+
+
+
+
+VI
+
+LES TRIBULATIONS DE MAURICE
+
+(_Première Partie_)
+
+
+Pendant que le fiacre filait par les rues de Londres, Maurice
+s'évertuait à rallier toutes les forces de son esprit. 1º le baril
+contenant le cadavre s'était égaré; 2º il y avait nécessité absolue à le
+retrouver. Ces deux points étaient clairs; et si, par une chance
+providentielle, le baril se trouvait encore à la gare, tout pouvait
+aller bien. Si le baril n'était pas à la gare, et qu'il se trouvât déjà
+entre les mains d'autres personnes l'ayant reçu par erreur, la chose
+prenait une tournure plus fâcheuse. Les personnes qui reçoivent des
+colis dont elles ne s'expliquent pas la nature sont en général portées à
+les ouvrir tout de suite. L'exemple de Miss Hazeltine (que Maurice
+maudit une fois de plus) ne confirmait que trop ce principe général. Et
+si quelqu'un avait déjà ouvert le baril... «Seigneur Dieu!» s'écria
+Maurice à cette pensée, en portant la main à son front tout gonflé de
+sueur.
+
+La première conception d'un manquement à la loi a volontiers, pour
+l'imagination, quelque chose d'excitant: le projet, encore à l'état
+d'ébauche, s'offre sous des couleurs vives et attrayantes. Mais il n'en
+est pas de même lorsque, plus tard, l'attention du criminel se tourne
+vers ses rapports possibles avec la police. Maurice, à présent, se
+disait qu'il n'avait peut-être pas suffisamment pris en considération
+l'existence de la police, lorsqu'il s'était embarqué dans son
+entreprise. «Je vais avoir à jouer très serré!» songea-t-il; et un petit
+frisson de peur courut tout le long de son épine dorsale.
+
+--Les grandes lignes, ou la banlieue? lui demanda tout à coup le cocher,
+à travers le petit guichet du plafond.
+
+--Grandes lignes! répondit Maurice. Après quoi il décida que cet homme
+aurait, tout de même, son shilling de pourboire.
+
+«Ce serait folie d'attirer l'attention sur moi en ce moment!» se dit-il.
+«Mais la somme que cette affaire-là va me coûter, au bout du compte,
+commence à me faire l'effet d'un cauchemar!»
+
+Il traversa la salle des billets, et, misérablement, erra sur le quai.
+Il y avait, en cet instant, un petit arrêt dans le mouvement de la gare;
+peu de gens sur le quai, à peine quelques voyageurs attendant, çà et là.
+Maurice constata qu'il n'attirait point l'attention, ce qui lui parut
+une chose excellente; mais, d'autre part, il songea que son enquête
+n'avançait pas beaucoup. De toute nécessité, il devait faire quelque
+chose, risquer quelque chose: chaque instant qui passait ajoutait au
+danger. Enfin, recueillant tout son courage, il arrêta un porteur et lui
+demanda si, par hasard, il ne se souvenait pas d'avoir vu arriver un
+baril, au train du matin: ajoutant qu'il était anxieux de se renseigner,
+car le baril appartenait à un de ses amis. «Et l'affaire est des plus
+importantes, ajouta-t-il encore, car ce baril contient des
+échantillons!»
+
+--Je n'étais pas là ce matin, monsieur, répondit le porteur; mais je
+vais demander à Bill. Hé! Bill! dis-donc, te souviens-tu d'avoir vu
+arriver de Bournemouth, ce matin, un baril contenant des échantillons?
+
+--Je ne peux rien dire au sujet des échantillons! répliqua Bill. Mais le
+bourgeois qui a reçu le baril nous a fait un joli tapage!
+
+--Quoi? Comment? s'écria Maurice, en même temps que, fiévreusement, il
+glissait deux sous dans la main du porteur.
+
+--Eh bien! monsieur, il y a un baril qui est arrivé à une heure trente,
+et qui est resté au dépôt jusque vers les trois heures. A ce moment-là,
+voilà qu'arrive un petit homme, d'un air tout malingre.--j'ai bien idée
+que ce doit être quelque vicaire,--et qu'il me dit: «Vous n'auriez pas
+reçu quelque chose pour Pitman?»--William Bent Pitman, si je me rappelle
+bien le nom.--«Je ne sais pas au juste, monsieur, que je lui réponds;
+mais je crois bien que c'est le nom qui est écrit sur ce baril!» Le
+petit homme va voir le baril, et fait une mine ahurie quand il aperçoit
+l'adresse. Et le voilà qui se met à nous reprocher de ne pas lui avoir
+apporté ce qu'il voulait. «Eh! peu m'importe ce que vous voulez,
+monsieur, que je lui dis; mais si c'est vous qui êtes William Bent
+Pitman, il faut que vous emportiez ce baril!»
+
+--Et l'a-t-il emporté? s'écria Maurice, respirant à peine.
+
+--Eh bien! monsieur, reprit tranquillement Bill, il paraît que c'était
+une grande caisse d'emballage que ce monsieur attendait. Et cette caisse
+est bien arrivée; je le sais, parce que c'est le plus grand colis que
+j'aie jamais vu. Alors, en apprenant ça, ce Pitman a de nouveau fait la
+grimace. Il a demandé à parler au chef de service, et on a fait venir
+Tom, le facteur, celui qui avait conduit la caisse. Eh bien!
+monsieur--poursuivit Bill avec un sourire--jamais je n'ai vu un homme
+dans un état pareil! Ivre-mort, monsieur! A ce que j'ai cru comprendre,
+il y avait eu un monsieur, évidemment fou, qui avait donné à ce brave
+Tom une livre sterling de pourboire, et voilà d'où était venu tout le
+mal, comprenez-vous?
+
+--Mais enfin, qu'est-ce qu'il a dit? haleta Maurice.
+
+--Ma foi! monsieur, il n'était guère en état de dire grand'chose!
+répondit Bill. Mais il a offert de se battre à coups de poing avec ce
+Pitman pour une pinte de bière. Il avait perdu son livre, aussi, et ses
+reçus; et son compagnon était encore plus saoul que lui, si possible.
+Oh! monsieur, ils étaient tous les deux comme... comme des lords! Et le
+chef de service leur a réglé leur compte séance tenante.
+
+«Allons! voilà qui n'est point si mauvais!» songea Maurice, avec un
+soupir de soulagement. Puis, s'adressant au porteur:
+
+--Et ainsi, ces deux hommes n'ont pas pu dire où ils avaient conduit la
+caisse?
+
+--Non, répondit Bill, ni ça ni autre chose!
+
+--Et... qu'est-ce qu'a fait Pitman? demanda Maurice.
+
+--Il a emporté le baril dans un fiacre à quatre roues, répondit Bill. Le
+pauvre homme était tout tremblant. Je ne crois pas qu'il ait beaucoup de
+santé!
+
+--Et ainsi, murmura Maurice, le baril est parti?
+
+--De ça, vous pouvez en être bien sûr! dit le porteur. Mais vous feriez
+mieux de voir le chef de service!
+
+--Oh! pas du tout, la chose n'a aucune importance! protesta Maurice. Ce
+baril ne contenait que des échantillons!
+
+Et il se hâta d'opérer sa sortie.
+
+Enfermé dans un fiacre, une fois de plus, il s'efforça de jeter un
+nouveau regard d'ensemble sur sa position. «Supposons, se dit-il,
+supposons que j'accepte ma défaite et aille tout de suite déclarer la
+mort de mon oncle!» Il y perdrait la tontine, et, avec celle-ci, sa
+dernière chance de recouvrer ses 7.800 livres. Mais, d'autre part,
+depuis le shilling de pourboire donné au cocher de fiacre, il avait
+commencé à constater que le crime était coûteux dans sa pratique, et,
+depuis la perte du baril, que le crime était incertain dans ses
+conséquences. Avec calme, d'abord, puis sans cesse avec plus de chaleur,
+il envisagea les avantages qu'il y aurait pour lui à abandonner son
+entreprise. Cet abandon impliquait pour lui une perte d'argent: mais, en
+somme, et après tout, pas une très grosse perte: celle seulement de la
+tontine, sur laquelle il n'avait jamais compté tout à fait. Il retrouva
+au fond de sa mémoire certains traits établissant qu'en effet jamais il
+n'avait cru bien sérieusement aux profits de la tontine. Non, jamais il
+n'y avait cru, jamais il n'avait eu l'espoir certain de recouvrer ses
+7.800 livres; et, s'il s'était embarqué dans cette aventure, c'était
+uniquement pour parer à la déloyauté, trop manifeste, de son cousin
+Michel. Il le voyait clairement à présent: mieux valait pour lui se
+retirer au plus vite de l'aventure, pour transporter tous ses efforts
+sur l'affaire des cuirs...
+
+--Seigneur! s'écria-t-il tout à coup en bondissant dans son fiacre comme
+un diable dans sa boîte à malice. Seigneur! Mais je n'ai pas seulement
+perdu la tontine! J'ai encore perdu l'affaire des cuirs par-dessus le
+marché!
+
+Pour monstrueux que fût le fait, il était rigoureusement vrai. Maurice
+n'avait point pouvoir pour signer, au nom de son oncle. Il ne pouvait
+pas même émettre un chèque de trente shillings. Aussi longtemps qu'il
+n'aurait pas produit une preuve légale de la mort de son oncle, il
+n'était qu'un paria sans le sou: et, dès qu'il aurait produit cette
+preuve légale, le bénéfice de la tontine était, pour lui,
+irrémédiablement perdu! Mais bah! Maurice n'avait pas le droit
+d'hésiter! Il devait laisser tomber la tontine comme un marron trop
+chaud, et concentrer toutes ses forces sur la maison de cuirs, ainsi que
+sur le reste de son petit, mais légitime, héritage! Sa résolution fut
+prise en un instant. Mais, dès l'instant suivant, soudain, se découvrit
+à lui l'étendue tout entière de sa calamité. Déclarer la mort de son
+oncle, il ne le pouvait pas! Depuis que le cadavre s'était perdu,
+l'oncle Joseph était (au point de vue de la loi) devenu immortel.
+
+Il n'y avait pas au monde une voiture assez grande pour contenir Maurice
+avec son désespoir. Le pauvre garçon fit arrêter le fiacre, descendit,
+paya, et se mit à marcher il ne savait où.
+
+--Je commence à croire que je me suis embarqué dans cette affaire avec
+trop de précipitation! se dit-il, avec un soupir funèbre. Je crains que
+l'affaire ne soit trop compliquée pour un homme de mes capacités
+intellectuelles!
+
+Tout à coup, un des aphorismes de son oncle Joseph lui revint à
+l'esprit: «Si vous voulez penser clairement, couchez vos arguments par
+écrit!» répétait volontiers le vieillard. «Hé! cette vieille bête avait
+tout de même quelques bonnes idées! songea Maurice. Je vais employer son
+système, pour voir!»
+
+Il entra dans une taverne, commanda du fromage, du pain, de quoi écrire,
+et s'installa solennellement devant une feuille de papier blanc. Il
+essaya la plume; chose à peine croyable, elle allait parfaitement. Mais
+qu'allait-il écrire?
+
+--J'y suis! s'écria enfin Maurice. Je vais faire comme Robinson Crusoé,
+avec ses deux colonnes!
+
+Aussitôt il plia son papier, conformément à ce modèle classique, et
+commença ainsi:
+
+ MAUVAIS BON
+
+ 1. J'ai perdu le corps de mon 1. Mais Pitman l'a trouvé.
+ oncle.
+
+--Halte-là! se dit Maurice. Je me laisse entraîner trop loin par le
+génie de l'antithèse. Recommençons:
+
+ MAUVAIS BON
+
+ 1. J'ai perdu le corps de mon 1. Mais, de cette façon, je
+ oncle. n'ai plus à m'inquiéter de
+ l'enterrer.
+
+ 2. J'ai perdu la tontine. 2. Mais je puis encore la
+ sauver si Pitman fait disparaître
+ le corps, et que je trouve un
+ médecin tout à fait sans scrupules.
+
+ 3. J'ai perdu le commerce de 3. Mais je ne les ai point perdus
+ cuirs, et tout le reste de la si Pitman livre le corps à la
+ succession de mon oncle. police.
+
+«Oui, mais, en ce cas, je vais en prison! J'oubliais cela! songea
+Maurice. Au fait, je crois que je ferai mieux de ne pas m'arrêter à
+cette hypothèse. Les gens qui n'ont rien à craindre pour eux-mêmes sont
+à l'aise pour recommander aux autres d'envisager toutes les pires
+extrémités: mais j'estime que, dans un cas comme celui-ci, mon premier
+devoir est d'éviter toute occasion de me décourager. Non, il doit y
+avoir une autre réponse au numéro 3 de droite! Il doit y avoir un _bon_
+faisant contrepoids à ce _mauvais_! Ou bien, sans cela, à quoi servirait
+l'invention de cette double colonne? Eh! par saint Georges, j'y suis! La
+réponse au numéro 3 est exactement la même qu'au numéro 2!»
+
+Et il se hâta de récrire le passage:
+
+ MAUVAIS BON
+
+ 3. J'ai perdu le commerce de 3. Mais je ne les ai point perdus
+ cuirs, et tout le reste de la si je parviens à découvrir un
+ succession de mon oncle. médecin qui soit tout à fait sans
+ scrupules.
+
+«Ce médecin vénal est décidément bien à désirer pour moi! se dit-il.
+J'ai besoin de lui, d'abord, pour me donner un certificat attestant que
+mon oncle est mort, afin que je puisse reprendre l'affaire des cuirs; et
+puis j'ai besoin de lui pour me donner un certificat attestant que mon
+oncle est vivant... Mais voilà de nouveau que je tombe dans une
+antinomie!»
+
+Et il revint à ses confrontations:
+
+ MAUVAIS BON
+
+ 4. Je n'ai presque plus 4. Mais il y en a beaucoup, à la
+ d'argent. Banque.
+
+ 5. Oui, mais je ne peux pas 5. Mais... Au fait, cela paraît
+ toucher l'argent qui est à malheureusement incontestable.
+ la Banque.
+
+ 6. J'ai laissé dans la poche 6. Mais, pour peu que Pitman soit
+ de l'oncle Joseph le chèque un malhonnête homme, la découverte
+ de huit cent livres. de ce chèque le décidera à garder la
+ chose secrète et à jeter le corps à
+ l'égout.
+
+ 7. Oui, mais si Pitman est 7. Oui, mais si je ne me trompe pas
+ un malhonnête homme et qu'il dans ma conjecture au sujet de
+ découvre le chèque, il saura l'oncle Masterman, je pourrai, à mon
+ qui est l'oncle Joseph, et tour, faire chanter mon cousin
+ pourra me faire chanter. Michel.
+
+ 8. Mais je ne puis pas faire 8. Tant pis!
+ chanter Michel avant d'avoir
+ des preuves de la mort de son
+ père. (Et puis, faire chanter
+ Michel ne laisse pas d'être
+ une entreprise assez
+ dangereuse.)
+
+ 9. La maison de cuirs aura 9. Mais la maison de cuirs est un
+ bientôt besoin d'argent pour bateau qui se noie.
+ les dépenses courantes, et
+ je n'en ai pas à donner.
+
+ 10. Oui, mais ce n'en est pas 10. Exact.
+ moins le seul bateau qui
+ me reste.
+
+ 11. Jean aura bientôt besoin 11.
+ d'argent, et je n'en ai pas
+ à lui donner.
+
+ 12. Et le médecin vénal voudra 12.
+ se faire payer d'avance.
+
+ 13. Et si Pitman est malhonnête 13.
+ et ne m'envoie pas en prison,
+ il exigera de moi des sommes
+ énormes.
+
+--Oh! mais je vois que l'affaire est bien unilatérale! s'écria Maurice.
+Décidément, cette méthode n'a pas autant de valeur que j'avais supposé!
+
+Il chiffonna la feuille de papier et la mit dans sa poche: puis,
+aussitôt, il la retira de sa poche, la déplia, et la relut d'un bout à
+l'autre.
+
+--D'après ce résumé des faits, se dit-il, je vois que c'est au point de
+vue financier que ma position est le plus faible. N'y aurait-il donc
+vraiment aucun moyen de trouver des fonds? Dans une grande ville comme
+Londres, et entouré de toutes les ressources de la civilisation, on ne
+me fera pas croire qu'une chose aussi simple me soit impossible. Allons!
+allons! pas tant de précipitation! D'abord, n'y a-t-il rien que je
+puisse vendre? Ma collection de bagues à cachets?
+
+Mais à la pensée de se séparer de ces chers trésors, Maurice sentit que
+le sang lui affluait aux joues.
+
+--Non! j'aimerais mieux mourir! se dit-il.
+
+Et, jetant sur la table une pièce d'un shilling, il s'enfuit dans la
+rue.
+
+--Il faut absolument que je trouve des fonds! reprit-il. Mon oncle étant
+mort, l'argent déposé à la banque est à moi: je veux dire qu'il devrait
+être à moi, sans cette maudite fatalité qui me poursuit depuis que
+j'étais un orphelin en tutelle! Je sais bien ce que ferait, à ma place,
+tout autre homme dans la chrétienté! Tout autre homme, à ma place,
+ferait des faux: excepté que, dans mon cas, cela ne pourrait pas
+s'appeler des faux, puisque l'oncle Joseph est mort, et que l'argent
+m'appartient. Quand je pense à cela, quand je pense que mon oncle est
+mort sous mes yeux, et que je ne peux pas prouver qu'il est mort, ma
+gorge se serre en présence d'une telle injustice! Autrefois, je me
+sentais rempli d'amertume au souvenir de mes 7.800 livres: qu'était-ce
+que cette misérable somme, en comparaison de ce que je perds à présent?
+C'est-à-dire que, jusqu'au jour d'avant-hier, j'étais parfaitement
+heureux!»
+
+Et Maurice arpentait les trottoirs, avec de profonds soupirs.
+
+«Et puis ce n'est pas tout! songeait-il. Mais pourrai-je faire ces faux?
+Arriverai-je à contrefaire l'écriture de mon oncle? En serai-je capable?
+Pourquoi n'ai-je pas pris plus de leçons d'écriture, quand j'étais
+enfant? Ah! comme je comprends maintenant les admonitions de mes
+professeurs, nous prédisant que nous regretterions plus tard de n'avoir
+pas mieux profité de leurs enseignements! Ma seule consolation est que,
+même si j'échoue, je n'aurai rien à craindre,--de la part de ma
+conscience, du moins. Et si je réussis, et que Pitman soit le noir
+coquin que je suppose, eh bien! je n'aurais plus qu'à essayer de
+découvrir un médecin vénal, chose qui ne doit pas être difficile à
+découvrir dans une ville comme Londres. La ville doit en être remplie,
+c'est bien certain! Je ne vais pas, bien sûr! mettre une annonce dans
+les journaux pour demander un médecin à corrompre: non, je n'aurai qu'à
+entrer tour à tour chez différents médecins, à les juger d'après leur
+accueil, et puis, quand j'en aurai trouvé un qui me paraîtra pouvoir me
+convenir, à lui exposer simplement mon affaire... Encore que, même cela,
+au fond, ce soit une démarche assez délicate!»
+
+Après de longs détours, il se trouvait aux environs de John Street; il
+s'en aperçut tout à coup et résolut de rentrer chez lui. Mais, pendant
+qu'il faisait tourner la clef dans la serrure, une nouvelle réflexion
+mortifiante lui vint à l'esprit: «Cette maison même n'est pas à moi,
+tant que je ne pourrai pas prouver la mort de mon oncle!» se dit-il. Et
+il referma si violemment la porte, derrière lui, que tous les
+contrevents des fenêtres claquèrent.
+
+Dans les ténèbres du vestibule, par un comble de malchance, Maurice fit
+un faux pas, et tomba lourdement sur le socle de l'_Hercule_. La vive
+douleur qu'il ressentit acheva de l'exaspérer. Dans un accès soudain de
+fureur impulsive, il saisit le marteau que Gédéon Forsyth avait laissé à
+terre, et, sans voir ce qu'il faisait, asséna un coup dans la direction
+de la statue. Il entendit un craquement sec.
+
+«Mon Dieu! qu'est-ce que j'ai encore fait?» gémit Maurice. Il alluma une
+allumette et courut chercher un bougeoir, dans la cuisine. «Oui, se
+dit-il en considérant, à la lueur de sa bougie, le pied de l'_Hercule_,
+qu'il venait de briser, oui, je viens de mutiler un chef-d'oeuvre
+antique. Je vais en avoir pour des milliers de livres!»
+
+Mais, tout à coup, un espoir sauvage l'illumina: «Voyons un peu!
+reprit-il. Je suis débarrassé de Julia; je n'ai rien à démêler avec cet
+idiot de Forsyth; les porteurs étaient ivres-morts; les deux camionneurs
+ont été congédiés; parfait! Je vais simplement tout nier! Ni vu, ni
+connu; je dirai que je ne sais rien!»
+
+Dès la minute suivante, il était debout, de nouveau, en face de
+l'_Hercule_, les lèvres serrées, brandissant dans sa main droite le
+marteau à casser le charbon, et, dans l'autre main, un massif
+hache-viande. Une minute encore, et il s'attaqua résolument à la caisse
+d'emballage. Deux ou trois coups bien appliqués lui suffirent pour
+achever le travail de Gédéon: la caisse se brisa, se répandit sur
+Maurice en une averse de planches suivie d'une avalanche de paille.
+
+Et alors le marchand de cuirs put apprécier pleinement la difficulté de
+la tâche qu'il avait entreprise; peu s'en fallut qu'il ne perdît
+courage. Il était seul; il ne disposait que d'armes insignifiantes; il
+n'avait aucune expérience de l'art du mineur ni de celui du casseur de
+pierres; comment parviendrait-il à avoir raison d'un monstre colossal,
+tout en marbre, et assez solide pour s'être conservé intact depuis
+(peut-être) Phidias? Mais la lutte était moins inégale qu'il ne
+l'imaginait dans sa modestie; d'un côté, la force matérielle, oui, mais,
+de l'autre côté, la force morale, cette flamme héroïque qui assure la
+victoire.
+
+--Je finirai bien par t'abattre tout de même, sale grosse bête! cria
+Maurice, avec une passion pareille à celle qui devait animer jadis les
+vainqueurs de la Bastille. Je finirai par t'abattre, entends-tu, et pas
+plus tard que cette nuit! Je ne veux pas de toi dans mon antichambre!
+
+Le visage de l'_Hercule_, avec son indécente expression de jovialité,
+excitait tout particulièrement la rage de Maurice: et ce fut par
+l'attaque du visage qu'il ouvrit ses opérations. La hauteur du demi-dieu
+(car le socle lui-même était fort élevé) risquait de constituer, pour
+l'assaillant, un obstacle sérieux. Mais, dès cette première escarmouche,
+l'intelligence affirma son triomphe sur la matière. Maurice se rappela
+que son oncle défunt avait, dans sa bibliothèque, un petit escalier
+mobile, sur lequel il faisait monter Julia pour prendre des livres aux
+rayons supérieurs. Il courut chercher ce précieux instrument de guerre,
+et bientôt, avec le hache-viande, il eut la joie de décapiter son
+stupide ennemi.
+
+Deux heures plus tard, ce qui avait été l'image d'un immense portefaix
+n'était plus qu'un informe amas de membres brisés. Le torse s'appuyait
+contre le piédestal, le visage tournait son ricanement vers l'escalier
+du sous-sol; les jambes, les bras, les mains, gisaient pêle-mêle dans la
+paille, encombrant le vestibule. Une demi-heure plus tard encore, tous
+les débris se trouvaient déposés dans un coin de la cave; et Maurice,
+avec un délicieux sentiment de triomphe, considérait la scène où avaient
+eu lieu ses exploits. Oui, désormais, il allait pouvoir nier en toute
+sécurité: rien dans le vestibule, à cela près qu'il était dans un état
+de délabrement extraordinaire, ne trahissait plus le passage d'un des
+plus gigantesques produits de la sculpture antique. Mais ce fut un
+Maurice bien fatigué qui, vers une heure du matin, se laissa tomber sur
+son lit, sans avoir même la force de se dévêtir. Ses bras et ses épaules
+lui faisaient affreusement mal; les paumes de ses mains brûlaient; ses
+jambes refusaient de se plier. Et longtemps Morphée tarda à venir
+visiter le jeune héros; et, au premier rayon de l'aube, déjà Morphée de
+nouveau l'avait fui.
+
+La matinée s'annonçait lamentablement. Un vilain vent d'est hurlait dans
+la rue; à tout moment les fenêtres vibraient sous des douches de pluie,
+et Maurice, en s'habillant, sentait des courants d'air glacé lui frôler
+les jambes.
+
+«Tout de même, se dit-il avec une amère tristesse, tout de même, étant
+donné ce que j'ai déjà à supporter, j'aurais au moins le droit d'avoir
+du beau temps!»
+
+Il n'y avait pas de pain dans la maison; car miss Hazeltine (comme
+toutes les femmes, quand elles vivent seules) ne s'était nourrie que de
+gâteaux. Mais Maurice finit par découvrir une tranche de biscuit qui,
+assaisonnée d'un grand verre d'eau, lui constitua un semblant de
+déjeuner; après quoi, il se mit résolument à l'ouvrage.
+
+Rien n'est plus curieux que le mystère des signatures humaines. Que vous
+signiez votre nom avant ou après vos repas, pendant une indigestion ou
+en état de faim, pendant que vous tremblez pour la vie d'un enfant ou
+lorsque vous venez de gagner aux courses, dans le cabinet d'un juge
+d'instruction ou sous les yeux de votre bien-aimée; pour le vulgaire,
+vos signatures différeront l'une de l'autre; mais pour l'expert, pour le
+graphologue, pour le caissier de banque, elles resteront toujours un
+seul et même phénomène, comme l'étoile du Nord pour les astronomes.
+
+Et Maurice savait cela. Les entretiens de son oncle Joseph lui avaient
+fait entrer (de force) dans la tête la théorie de l'écriture, comme
+aussi la théorie de cet art ingénieux du faux en écritures, où il
+s'occupait maintenant à préparer ses débuts. Mais,--heureusement pour le
+bon ordre des transactions commerciales,--le faux en écritures est
+surtout affaire de pratique. Et pendant que Maurice était assis à sa
+table, ce jour-là, entouré de signatures authentiques de son oncle et
+d'essais d'imitation, hélas! pitoyables, plus d'une fois il fut sur le
+point de désespérer; de temps en temps, le vent lui envoyait un
+mugissement lugubre, par la cheminée; de temps en temps, se répandait
+sur Bloomsbury une brume si épaisse qu'il avait à se lever de son
+fauteuil pour rallumer le gaz; autour de lui régnaient la froideur et le
+désordre d'une maison longtemps inhabitée,--le plancher sans tapis, le
+sofa encombré de livres et de linge, les plumes rouillées, le papier
+glacé d'une épaisse couche de poussière; mais tout cela n'était que de
+petites misères _à côté_, et la vraie source de la dépression de Maurice
+consistait dans ces faux avortés qui, peu à peu, commençaient à épuiser
+toute la provision du papier à lettres.
+
+«C'est la chose la plus extraordinaire du monde!» gémissait-il. «Tous
+les éléments de la signature y sont, les jambages, les liaisons; et
+l'ensemble s'obstine à ne pas marcher! Le premier commis de banque venu
+flairera le faux! Allons, je vois que je vais avoir à calquer!»
+
+Il attendit la fin d'une averse, s'appuya contre la fenêtre, et, à la
+vue de tout John Street, calqua la signature de son oncle. Encore n'en
+produisit-il qu'un bien pauvre décalque, timide, maladroit, avec toute
+sorte d'hésitations et de reprises dénonciatrices.
+
+«N'importe! Il faudra que cela passe! se dit-il en considérant
+tristement son oeuvre. De toute façon, l'oncle Joseph est mort!»
+
+Après quoi il remplit le chèque, ainsi orné d'une fausse signature:
+_deux cents livres sterling_, y inscrivit-il; et il courut à la banque
+Anglo-Patagonienne, où étaient déposés les fonds de la maison de cuirs.
+
+Là, de l'air le plus indifférent qu'il put se donner, il présenta son
+faux au gros Ecossais roux à qui il avait affaire, d'habitude, lorsqu'il
+venait toucher ou déposer des fonds. L'Ecossais parut surpris à la vue
+du chèque; puis il le retourna dans un sens et dans l'autre, examina
+même la signature à travers une loupe; et sa surprise sembla se changer
+en un sentiment plus défavorable encore. «Voudriez-vous m'excuser un
+moment?» dit-il enfin au malheureux Maurice, en s'enfonçant dans les
+plus lointaines profondeurs de la maison de banque. Et, lorsqu'il
+revint, après un intervalle assez long, il était accompagné d'un de ses
+chefs, un petit monsieur vieillot et grassouillet, mais, cependant, de
+ceux dont on dit qu'ils sont «hommes du monde jusqu'au bout des doigts».
+
+--M. Maurice Finsbury, je crois? demanda le petit homme du monde en
+mettant son lorgnon sur son nez pour mieux voir Maurice.
+
+--Oui, monsieur! répondit Maurice en tremblant. Y a-t-il... est-ce qu'il
+y a quelque chose qui ne va pas?
+
+--C'est que... voilà ce que c'est, monsieur Finsbury: nous sommes un peu
+étonnés de recevoir ceci! expliqua le banquier, en désignant le chèque.
+Pas plus tard qu'hier, nous avons été prévenus de n'avoir plus à vous
+délivrer d'argent!
+
+--Prévenus! s'écria Maurice.
+
+--Par votre oncle lui-même! poursuivit le banquier. Et nous avons
+également escompté à monsieur votre oncle un chèque de... voyons! de
+combien était le chèque, monsieur Bell?
+
+--De huit cents livres, monsieur Judkin! répondit l'employé.
+
+--Bent Pitman! murmura Maurice, dont les jambes chancelaient.
+
+--Comment, monsieur? Je n'ai pas entendu! dit M. Judkin.
+
+--Oh! ce n'est rien... une simple façon de parler!
+
+--J'espère qu'il ne vous arrive rien de fâcheux, monsieur Finsbury? dit
+aimablement M. Bell.
+
+--Tout ce que je puis vous dire--proféra Maurice avec un ricanement
+sinistre,--c'est que la chose est absolument impossible! Mon oncle est à
+Bournemouth, malade, incapable de remuer!
+
+--Vraiment! fit M. Bell, en reprenant le chèque des mains de son chef.
+Mais ce chèque est daté d'aujourd'hui, et de Londres! Comment
+expliquez-vous cela, monsieur?
+
+--Oh! c'est une erreur de date! bredouilla Maurice, pendant qu'un vif
+afflux de sang lui colorait le visage.
+
+--Sans doute! sans doute! lui dit M. Judkin, en fixant de nouveau sur
+lui son terrible regard.
+
+--Et puis, risqua Maurice, si même vous ne pouvez pas me remettre de
+grosses sommes, ceci n'est qu'une bagatelle... ces deux cents livres!
+
+--Sans doute, monsieur Finsbury! répondit M. Judkin. Ce que vous dites
+est vrai; et, si vous insistez, je ne manquerai pas de soumettre votre
+demande à notre conseil d'administration. Mais je crains bien... en un
+mot, monsieur Finsbury, je crains que cette signature ne soit pas aussi
+correcte que nous sommes en droit de la désirer...
+
+--Oh! cela n'a aucune importance! murmura précipitamment Maurice. Je
+vais demander à mon oncle de la recommencer. Voyez-vous, poursuivit-il
+en reprenant un peu d'assurance,--voyez-vous, monsieur, mon oncle est si
+souffrant qu'il n'a pas eu la force de signer ce chèque sans recourir à
+mon assistance; et j'imagine que les différences dans la signature
+viennent de ce que j'ai dû lui tenir la main.
+
+M. Judkin lança un regard aigu, droit dans les yeux de Maurice. Puis il
+se retourna vers M. Bell.
+
+--Eh bien! dit-il, je commence à croire que nous avons été dupés, hier,
+par un escroc qui a réussi à se faire passer pour M. Joseph! Dites à
+Monsieur votre oncle que nous allons tout de suite avertir la police!
+Quant à ce chèque, je suis désolé d'avoir à vous répéter que, en raison
+de la manière dont il a été signé, la banque ne peut pas prendre sur
+elle... notre responsabilité... vous nous excuserez!
+
+Et il tendit le chèque à Maurice, à travers le comptoir. Maurice le
+saisit machinalement: sa pensée était tout entière à un autre sujet.
+
+--Dans un cas comme celui-là, dit-il, la perte incombe uniquement à
+nous, c'est-à-dire à mon oncle et à moi!
+
+--Pas du tout, monsieur, pas du tout! C'est la banque qui est
+responsable. Ou bien nous recouvrerons ces huit cents livres, ou bien
+nous vous les rembourserons sur nos profits et pertes: vous pouvez y
+compter!
+
+Le nez de Maurice s'allongea encore; puis un nouveau rayon d'espoir
+s'offrit à lui.
+
+--Ecoutez! dit-il. Laissez-moi le soin de régler cette affaire! Je m'en
+charge. J'ai une piste! Et puis, les détectives, ça coûte si cher!
+
+--La banque ne l'entend pas ainsi, monsieur! répliqua M. Judkin. La
+banque supportera tous les frais de l'enquête; nous dépenserons tout
+l'argent qu'il faudra. Un escroc non découvert constitue un danger
+permanent. Nous éclaircirons cette affaire à fond, monsieur Finsbury;
+vous pouvez compter sur nous, et vous mettre l'esprit en repos
+là-dessus!
+
+--Eh bien! je prends sur moi toute la perte! déclara hardiment Maurice.
+Je vous demande d'abandonner l'affaire!
+
+A tout prix, il était résolu à empêcher l'enquête.
+
+--Je vous demande pardon, reprit l'impitoyable M. Judkin; mais vous
+n'avez rien à voir dans cette affaire, qui est toute entre nous et
+monsieur votre oncle. Si celui-ci partage votre avis, et qu'il vienne
+nous le dire, ou qu'il consente à me recevoir auprès de lui...
+
+--Tout à fait impossible! s'écria Maurice.
+
+--Eh bien! vous voyez que nous avons les mains liées! Il faut que nous
+mettions aussitôt la police en mouvement!
+
+Maurice, machinalement, replia le chèque et le serra dans son
+portefeuille.
+
+--Bonjour! dit-il. Et il sortit, il s'enfuit de la banque.
+
+«Je me demande ce qu'ils soupçonnent! songea-t-il. Je n'y comprends
+rien! Leur conduite a quelque chose d'inexplicable. Mais, d'ailleurs,
+peu importe. Tout est perdu! Le chèque a été touché. La police va être
+sur pied. Dans deux heures, cet idiot de Pitman sera en prison, et toute
+l'histoire du cadavre figurera dans les journaux du soir!»
+
+Si, cependant, le pauvre garçon avait pu entendre le dialogue qui avait
+eu lieu à la banque, après son départ, il aurait été sans doute moins
+effrayé; mais peut-être, en échange, se serait-il senti encore plus
+mortifié.
+
+--Voilà une affaire bien curieuse, monsieur Bell! avait dit M. Judkin.
+
+--Oui, monsieur, avait répondu M. Bell; mais je crois que nous lui avons
+donné une bonne alarme!
+
+--Oh! nous n'entendrons plus parler de M. Maurice Finsbury! avait repris
+M. Judkin. Ce n'était qu'une première tentative de sa part, et nous
+avons eu tant de bons rapports avec la maison Finsbury que j'ai cru plus
+charitable d'agir doucement. Mais vous pensez bien comme moi, monsieur
+Bell, qu'il n'y a pas d'erreur possible sur la visite d'hier? C'est bien
+le vieux M. Finsbury lui-même qui est venu toucher ses huit cents
+livres, n'est-ce pas?
+
+--Aucune erreur possible, monsieur! fit M. Bell avec un sourire. C'était
+bien M. Finsbury! Il m'a expliqué tout au long les principes de
+l'escompte!
+
+--Fort bien! fort bien! conclut M. Judkin. La prochaine fois que M.
+Joseph Finsbury viendra, priez-le de passer dans mon cabinet! Je redoute
+un peu sa conversation; mais j'estime, dans le cas présent, que nous
+avons absolument le devoir de le mettre en garde!
+
+
+
+
+VII
+
+OÙ PITMAN PREND CONSEIL D'UN HOMME DE LOI
+
+
+Norfolk-Street n'est pas une grande rue; et ce n'est pas non plus une
+belle rue. On en voit sortir surtout des bonnes à tout faire, sales,
+dépeignées, évidemment engagées au rabais: on les voit, le matin, aller
+chercher des provisions dans la rue voisine, ou, le soir, se promener de
+long en large, écoutant la voix de l'amour. Deux fois par jour, on voit
+passer le marchand de _mou_ pour les chats. Parfois un novice joueur
+d'orgue de Barbarie se risque dans la rue, et aussitôt se remet en
+route, dégoûté. Les jours de fête, Norfolk-Street sert d'arène aux
+jeunes _sportsmen_ du voisinage, et les locataires ont l'occasion
+d'étudier les diverses méthodes possibles de l'attaque et de la défense
+individuelles. Et tout cela, d'ailleurs, n'empêche pas cette rue d'avoir
+le droit de passer pour «respectable»; car, étant très courte et très
+peu passagère, elle ne contient pas une seule boutique.
+
+Au temps où se passe l'action de notre récit, le numéro 7 de
+Norfolk-Street avait à sa porte une plaque de cuivre avec ces mots:
+_W.-D. Pitman, artiste._ Cette plaque ne se faisait pas remarquer par sa
+propreté; et de la maison, dans son ensemble, je ne puis pas dire
+qu'elle eût rien de particulièrement engageant. Et cependant, cette
+maison, à un certain point de vue, était une des curiosités de notre
+capitale; car elle avait pour locataire un artiste,--et même un artiste
+distingué, n'eût-il, pour le distinguer, que son insuccès,--_à qui
+jamais aucune revue illustrée n'avait consacré un article!_ Jamais aucun
+graveur sur bois n'avait reproduit «un coin du petit salon» de cette
+maison, ni «la cheminée monumentale du grand salon»; aucune jeune dame,
+débutant dans les lettres, n'avait célébré «la simplicité pleine de
+naturel» avec laquelle le maître W. D. Pitman l'avait reçue, «au milieu
+de ses trésors». Mais, d'ailleurs, moi-même, à mon vif regret, je ne
+vais pas avoir le loisir de combler cette lacune; car je n'ai affaire
+que dans l'antichambre, l'atelier, et le pitoyable «jardin» de
+l'esthétique demeure du _maître_ Pitman.
+
+Le jardin en question possédait une fontaine en plâtre (sans eau, du
+reste), quelques fleurs incolores dans des pots, et deux ou trois
+statues d'après l'antique, représentant des satyres et des nymphes d'une
+exécution plus médiocre que tout ce que mon lecteur pourra imaginer.
+D'un côté, ce jardin était ombragé par deux petits ateliers, sous-loués
+par Pitman aux plus obscurs et maladroits représentants de notre art
+national. De l'autre côté s'élevait un bâtiment un peu moins lugubre,
+avec une porte de derrière donnant sur une ruelle; c'était là que M.
+Pitman se livrait, chaque soir, aux joies de la création artistique.
+Toute la journée, il enseignait l'art à des jeunes filles, dans un
+pensionnat de Kensington; mais ses soirées du moins lui appartenaient,
+et il les prolongeait fort avant dans la nuit. Tantôt il peignait un
+_Paysage avec cascade_, à l'huile; tantôt il sculptait, gratuitement et
+de son plein gré (mais «en marbre», comme il aimait à le faire
+remarquer), le buste de quelque personnage public; tantôt encore il
+modelait en plâtre une nymphe («pouvant servir de lampadaire pour le gaz
+dans un escalier, monsieur!») ou bien un _Samuel enfant_, grandeur trois
+quarts de nature, qu'on aurait pu lui acheter pour le salon d'un bureau
+de nourrices.
+
+M. Pitman avait étudié autrefois à Paris, et même à Rome, aux frais d'un
+marchand de corsets, son cousin, qui malheureusement n'avait pas tardé à
+faire faillite; et bien que personne jamais n'eût poussé l'incompétence
+artistique jusqu'à lui soupçonner le moindre talent, on avait pu
+supposer qu'il avait un peu appris son métier. Mais dix-huit ans
+d'enseignement l'avaient dépouillé du maigre bagage de ses
+connaissances. Parfois les artistes à qui il sous-louait des ateliers ne
+pouvaient s'empêcher de le raisonner; ils lui remontraient, par exemple,
+combien c'était chose impossible de peindre de bons tableaux à la
+lumière du gaz, ou des nymphes grandeur nature sans le secours d'un
+modèle. «Oui, je sais cela! répondait-il. Personne ne le sait mieux que
+moi dans tout Norfolk-Street. Et je vous assure que, si j'étais riche,
+je n'hésiterais pas à employer les meilleurs modèles de Londres. Mais,
+étant pauvre, j'ai dû apprendre à me passer d'eux! Un modèle qui
+viendrait de temps à autre, voyez-vous? ne servirait qu'à troubler ma
+conception idéale de la figure humaine; loin d'être un avantage, ce
+serait un réel danger pour ma carrière d'artiste. Et quant à mon
+habitude de peindre à la lumière artificielle du gaz, je reconnais
+qu'elle n'est pas sans inconvénients; mais j'ai bien été forcé de
+l'adopter, puisque toutes mes journées se trouvent consacrées à des
+travaux d'enseignement!»
+
+Dans l'instant précis où je dois le présenter à mes lecteurs, Pitman se
+trouvait seul dans son atelier, sous la lueur mourante d'un morne jour
+d'octobre. Il était assis dans un fauteuil Windsor (avec une «simplicité
+pleine de naturel», certes), la tête coiffée de son chapeau de feutre
+noir. C'était un pauvre petit homme brun, maigre, inoffensif, touchant,
+avec ses habits de deuil, avec sa redingote trop longue, son faux-col
+droit et bas, avec son aspect vaguement ecclésiastique,--qui l'aurait
+été plus nettement encore sans une longue barbe se terminant en pointe.
+Et il y avait bien des fils d'argent dans ses cheveux et sa barbe. Il
+n'était plus tout jeune, le pauvre homme: et le veuvage, et la pauvreté,
+et une humble ambition toujours contrariée, tout cela n'était point fait
+pour le rajeunir!
+
+En face de lui, dans un coin près de la porte, se dressait un solide
+baril. Et Pitman avait beau se retourner dans son fauteuil: c'était
+toujours ce baril qui s'offrait à ses yeux comme à ses pensées.
+
+«Dois-je l'ouvrir? Dois-je le renvoyer? Dois-je prévenir de suite M.
+Semitopolis!» se demandait-il. «Non! décida-t-il enfin. Ne faisons rien
+sans avoir l'avis de M. Finsbury!» Après quoi il se leva et alla
+prendre, dans un tiroir, un buvard de cuir, tout usé. Il le posa sur la
+table, devant la fenêtre, en tira une feuille de ce papier à lettres
+couleur café au lait qui lui servait pour ses relations écrites avec la
+directrice du pensionnat où il donnait des leçons, et, laborieusement,
+il parvint à rédiger la lettre suivante:
+
+
+«Cher monsieur Finsbury, serait-ce trop présumer de votre obligeance que
+de vous prier de venir me voir un moment, ce soir même? Le sujet qui me
+préoccupe, et sur lequel j'ai à vous demander conseil, est des plus
+importants: car il s'agit de la statue d'_Hercule_, appartenant à M.
+Semitopolis, dont j'ai déjà eu l'occasion de vous parler. Je vous écris
+dans un grand état d'agitation et d'inquiétude: je crains, en vérité,
+que ce chef-d'oeuvre de l'art antique ne se soit égaré. Et j'ai en outre
+pour m'affoler une autre perplexité qui, d'ailleurs, se rattache à
+celle-là. Veuillez, je vous en prie, excuser l'inélégance de ce
+griffonnage, et croyez-moi votre tout dévoué
+
+ «WILLIAM D. PITMAN.»
+
+
+Muni de cette lettre, il se mit en route, et alla sonner à la porte du
+numéro 233, dans King's Road, la rue voisine: c'est à cette adresse que
+l'avoué Michel Finsbury avait son domicile particulier. Pitman avait
+rencontré l'avoué, quatre ans auparavant, à Chelsea, dans une réunion
+d'artistes; ils étaient revenus ensemble, étant voisins; et Michel, qui
+était, au fond, un excellent garçon, n'avait point cessé, depuis lors,
+d'accorder à son petit voisin une amitié un peu dédaigneuse, mais
+secourable et sûre.
+
+--Non! dit la vieille femme de ménage des Finsbury, qui était venue
+ouvrir la porte, M. Michel n'est pas encore rentré! Mais vous paraissez
+tout mal à l'aise, monsieur Pitman! Venez prendre un verre de sherry,
+monsieur, pour vous remonter!
+
+--Merci, madame! pas aujourd'hui! répondit l'artiste. Vous êtes bien
+bonne, mais je me sens trop déprimé pour boire du sherry. Veuillez
+seulement, sans faute, remettre ce billet à M. Michel, et priez-le de
+passer un instant chez moi! Qu'il vienne par la porte de derrière,
+donnant sur la ruelle: je resterai toute la soirée dans mon atelier!
+
+Et il s'en retourna dans sa rue, et, lentement, rentra chez lui. Au coin
+de King's Road, la vitrine d'un coiffeur attira son attention. Longtemps
+il considéra la fière, noble, superbe dame en cire qui évoluait au
+centre de cette vitrine. Et, à ce spectacle, l'artiste se réveilla en
+Pitman, malgré les angoisses de l'homme privé.
+
+«On a beau jeu à se moquer de ceux qui font ces choses-là! se dit-il;
+mais il y a tout de même quelque chose, là-dedans! Il y a, dans cette
+figure, un je ne sais quoi d'altier, de grand, de vraiment distingué!
+C'est précisément le même je ne sais quoi que j'ai essayé d'exprimer
+dans mon _Impératrice Eugénie_!» soupira-t-il.
+
+Et, tout le long de son chemin, jusqu'à son atelier, il songea à ce «je
+ne sais quoi».
+
+«Ce contact immédiat de la réalité, se dit-il, voilà ce qu'on ne vous
+apprend pas à Paris! C'est un art anglais, purement anglais! Allons mon
+pauvre vieux, tu t'es laissé encroûter! secoue-toi! Vise plus haut,
+Pitman, vise plus haut!»
+
+Tout le temps de son thé, et, plus tard, pendant qu'il donnait à son
+fils sa leçon de violon, l'âme de Pitman oublia ses soucis pour
+s'envoler au pays de l'idéal. Et, dès qu'il eut achevé la leçon, il
+courut s'enfermer dans son atelier.
+
+La vue même du baril ne parvint pas à abattre son élan. Il se donna tout
+entier à son oeuvre--un buste de M. Gladstone, d'après une photographie.
+Avec un succès extraordinaire, il vainquit la difficulté que lui
+offrait, en l'absence de tout document, le derrière de la tête de son
+illustre modèle; et il allait attaquer les mémorables pointes du col de
+chemise, lorsque l'entrée de Michel Finsbury vint brusquement le
+rappeler à la réalité.
+
+--Eh bien! qu'est-ce qu'il y a qui ne va pas? demanda Michel, en
+s'avançant vers la cheminée, où Pitman, à son intention, avait préparé
+un excellent feu.
+
+--Aucun mot ne suffirait à vous exprimer mon embarras! dit l'artiste. La
+statue de M. Semitopolis n'est pas arrivée, et je crains qu'on ne me
+rende responsable de sa perte. Encore n'est-ce pas la question d'argent
+qui m'inquiète! Ce qui m'inquiète, monsieur Finsbury, c'est la
+perspective du scandale! Cet _Hercule_, comme vous savez, a quitté
+l'Italie en contrebande. Les princes romains qui le possédaient
+n'avaient pas le droit de s'en dessaisir, et c'est pour détourner les
+soupçons que M. Semitopolis m'a demandé, moyennant une petite
+commission, de permettre que le colis me fût adressé. Si la statue est
+restée en route, tout va se découvrir, et je vais être forcé d'avouer ma
+participation à cette illégalité!
+
+--Voilà qui me paraît une affaire des plus graves! déclara l'avoué. Je
+prévois qu'elle va exiger beaucoup de boisson, Pitman!
+
+--J'ai pris la liberté de... de tout préparer pour vous à cette
+intention! répondit l'artiste, en désignant, sur la table, une lampe à
+esprit de vin, une bouteille de _gin_, un citron, et des verres.
+
+Michel se confectionna un grog et offrit un cigare à son ami.
+
+--Non, merci! dit Pitman. J'avais la faiblesse d'aimer beaucoup le
+tabac, autrefois; mais, vous savez, l'odeur est si tenace, sur les
+habits!
+
+--Parfait! dit l'avoué. Maintenant, je suis en état de vous écouter.
+Allez-y de votre histoire!
+
+Et le pauvre Pitman, complaisamment, étala ses angoisses. Il était allé
+tout à l'heure à la Gare de Waterloo, espérant y trouver son _Hercule_;
+et on lui avait donné, au lieu du colosse attendu, un baril à peine
+assez grand pour contenir le _Discobole_. Pourtant, chose tout à fait
+extraordinaire, le baril lui était adressé, et venait de
+Marseille,--d'où devait venir l'_Hercule_;--et l'adresse était bien de
+la main de son correspondant italien. Et puis, chose plus extraordinaire
+encore, il avait appris qu'une caisse d'emballage gigantesque était
+arrivée par le même train, mais ayant une autre adresse, et une adresse
+désormais impossible à découvrir. «Le camionneur chargé de la porter
+s'est saoulé, et a répondu à mes questions en des termes que je
+rougirais de vous répéter. Il a été aussitôt mis à pied par le chef de
+service, qui a, d'ailleurs, été très aimable, et m'a promis de prendre
+des renseignements à Southampton. Mais, en attendant, que devais-je
+faire? J'ai laissé mon adresse et ai ramené le baril ici; après quoi, me
+rappelant un vieil adage, j'ai décidé de ne l'ouvrir qu'en présence de
+mon homme de loi.
+
+--Et c'est tout? fit Michel. Je ne vois pas, dans tout cela, le moindre
+sujet d'inquiétude. L'_Hercule_ se sera attardé en route. Il vous
+arrivera demain, ou le jour d'après. Et quant à ce
+baril,--croyez-moi!--c'est un souvenir d'une de vos jeunes élèves.
+Suivant toute probabilité, il contient des huîtres!
+
+--Oh! ne parlez pas si haut! s'écria le petit artiste. Si l'on vous
+entendait vous moquer de ces demoiselles, je perdrais aussitôt ma place.
+Et puis, pourquoi m'enverrait-on des huîtres, de Marseille? Et pourquoi
+me les aurait-on fait adresser de la main même de M. Ricardi, le
+partenaire de M. Semitopolis?
+
+--Voyons un peu l'objet en question! dit Michel. Roulez-le jusqu'ici,
+sous le bec de gaz!
+
+Les deux hommes roulèrent le baril à travers l'atelier.
+
+--Le fait est qu'il est bien lourd pour contenir des huîtres! observa
+judicieusement Michel.
+
+--Si nous l'ouvrions, sans plus tarder? proposa Pitman, à qui
+l'influence combinée de la conversation et du grog avait rendu toute sa
+bonne humeur.
+
+Après quoi, sans attendre la réponse, il retroussa ses manches comme
+pour un concours de boxe, lança dans la corbeille à papier son faux-col
+de _clergyman_, et, tenant un ciseau d'une main et un marteau de
+l'autre, attaqua vigoureusement le baril mystérieux.
+
+--Bravo! William Dent! voilà de bon ouvrage! criait Michel. Quel
+admirable bûcheron on pourrait faire de vous! Et savez-vous ce que je
+crois? Je crois que c'est une de vos jeunes élèves qui, pour parvenir
+jusqu'à vous, s'est enfermée elle-même dans ce baril! Est-ce qu'il n'y a
+pas une aventure comme ça dans l'histoire de Cléopâtre? Prenez bien
+garde à ne pas enfoncer votre ciseau dans la tête de la belle!
+
+Mais le spectacle de l'activité de Pitman était contagieux. Bientôt
+l'avoué ne put plus résister au désir de prendre sa part de la fête.
+Jetant son cigare au feu, il arracha les outils des mains de son ami, et
+se mit à défoncer le baril, à son tour. Et bientôt la sueur découla, en
+gros grains de chapelet, sur son large front; son pantalon, à la
+dernière mode, se couvrit de taches de rouille; et tout l'atelier
+vibrait à chacun de ses coups.
+
+Un tonneau bardé de fer n'est point chose facile à ouvrir, même quand on
+s'y prend de la bonne façon, mais, quand on ne s'y prend pas de la bonne
+façon, il y a bien des chances que, au lieu de s'ouvrir, le tonneau
+finisse par se briser tout entier. C'est précisément ce qui arriva au
+tonneau en question. Tout à coup, le dernier cercle de fer tomba; et ce
+qui avait été un solide baril, un spécimen magnifique de notre
+tonnellerie provinciale, ne fut plus qu'un tas confus de planches
+cassées.
+
+Au milieu d'elles, un étrange paquet de couvertures resta debout,
+quelques secondes, et puis s'affaissa lourdement sur la dalle de marbre
+de la cheminée. Et, en ce même instant, les couvertures s'écartèrent, et
+un lorgnon d'écaille vint rouler aux pieds de Pitman effaré.
+
+--Silence! dit Michel.
+
+Il courut à la porte de l'atelier, qu'il ferma au verrou. Puis, tout
+pâle, il revint vers la cheminée, acheva d'écarter les couvertures, et
+recula en frissonnant.
+
+Il y eut un long silence dans l'atelier.
+
+--Dites-moi la vérité! demanda enfin Michel, à voix basse. Est-ce vous
+qui avez fait ce coup-là?
+
+Et, du doigt, il désignait le cadavre.
+
+Le petit artiste ne parvint à émettre que des sons inarticulés.
+
+Michel versa du _gin_ dans un verre. «Tenez, dit-il, buvez ça! Et n'ayez
+pas peur de tout m'avouer! Vous savez que je resterai toujours votre
+ami!
+
+Mais Pitman reposa le verre sur la table sans avoir eu le courage d'y
+goûter.
+
+--Je vous jure devant Dieu, dit-il, que ceci est pour moi un nouveau
+mystère! Dans mes pires cauchemars, je n'ai jamais rêvé rien de pareil.
+Je vous jure que je ne serais pas homme à écraser une mouche!
+
+--Ça va bien! répondit Michel avec un profond soupir de soulagement. Je
+vous crois, mon pauvre vieux!--Et il serra énergiquement la main de son
+ami.--Excusez-moi, reprit-il un moment après: mais l'idée m'était venue
+que vous vous étiez peut-être débarrassé de M. Semitopolis!
+
+--Ma situation n'aurait pas été plus affreuse si même je l'avais fait!
+gémit Pitman. Je suis un homme perdu! Tout est fini pour moi!
+
+--En premier lieu, dit Michel, éloignons ceci de notre vue: car je dois
+vous avouer, mon cher Pitman, que cette visite de votre ami ne me
+revient que médiocrement. (Et il frissonnait de nouveau.) Où allons-nous
+pouvoir le fourrer?
+
+--Vous pourriez peut-être transporter la chose dans le cabinet qui est
+là, si du moins vous avez le courage d'y toucher! murmura Pitman.
+
+--Hé! mon pauvre Pitman, il faut bien que l'un de nous deux ait ce
+courage, et je crains que ce ne soit pas vous qui l'ayez jamais! Passez
+de l'autre côté de la table, tournez le dos, et préparez-moi un grog!
+C'est ce qu'on appelle la division du travail!
+
+Deux minutes après, Pitman entendit refermer la porte du cabinet.
+
+--Là! déclara Michel. Voilà qui a tout de suite un air plus intime! Vous
+pouvez vous retourner, intrépide Pitman! Est-ce mon grog?--demanda-t-il
+en prenant un verre des mains de l'artiste.
+
+--Mais, que le ciel me pardonne, c'est une limonade!
+
+--Oh! Finsbury, par pitié, qu'allons-nous faire de cela? murmura Pitman
+en posant sa main sur l'épaule de son ami.
+
+--Ce que nous allons en faire? L'enterrer au milieu de votre jardin, et,
+par-dessus, ériger une de vos statues en manière de monument funèbre!
+Mais, d'abord, mettez-moi un peu de _gin_ là-dedans!
+
+--Monsieur Finsbury, par pitié, ne vous moquez pas de mon malheur! cria
+l'artiste. Vous voyez devant vous un homme qui a été toute sa vie--je
+n'hésite pas à le dire--éminemment respectable. A l'exception de la
+petite contrebande de l'_Hercule_ (et de cela même je me repens
+humblement!) jamais je n'ai rien fait qui ne pût être étalé au grand
+jour. Jamais je n'ai redouté la lumière! gémit le petit homme. Et
+maintenant, maintenant...
+
+--Allons! un peu plus de nerf, mille diables! s'écria Michel. Je vous
+assure que des histoires comme celle-là arrivent tous les jours! C'est
+la chose la plus commune du monde et la plus insignifiante! Si seulement
+vous êtes tout à fait sûr de n'avoir pris aucune part à...
+
+--Quels mots trouverai-je pour vous l'affirmer? commença Pitman.
+
+--Je vous crois, je vous crois! reprit Michel. On voit bien que vous
+n'avez pas l'expérience que supposerait un acte comme celui-là. Mais
+voici ce que je voulais dire: si--ou plutôt puisque--vous ne savez rien
+du crime, puisque le... l'objet qui se trouve dans votre cabinet n'est
+ni votre père, ni votre frère, ni votre créancier, ni votre belle-mère,
+ni ce qu'on appelle un «mari outragé»...
+
+--Oh! monsieur, interjeta Pitman, scandalisé.
+
+--Puisque, en un mot, poursuivit l'avoué, vous n'avez eu aucun intérêt
+possible à ce crime, le champ, devant nous, est entièrement libre. Je
+dirai même que le problème est des plus passionnants. Et j'entends vous
+aider à le résoudre, Pitman, vous y aider jusqu'au bout! Voyons un peu!
+Il y a longtemps que je n'ai pas eu un jour de congé; demain matin, je
+préviendrai à mon bureau qu'on ne m'attende pas de toute la journée. De
+cette façon tout mon temps vous appartiendra, et nous pourrons remettre
+l'affaire en d'autres mains!
+
+--Que voulez-vous dire? demanda Pitman. En quelles autres mains? Aux
+mains d'un inspecteur de police?
+
+--Au diable l'inspecteur de police! répliqua Michel. Si vous ne voulez
+pas employer le moyen le plus court, qui consisterait à enterrer
+l'objet, dès ce soir, dans votre jardin, il faudra que nous trouvions
+quelqu'un qui consente à l'enterrer dans le sien. Bref, nous aurons à
+transmettre le dépôt aux mains de quelqu'un qui possède plus de
+ressources avec moins de scrupules.
+
+--Un _détective_ privé, peut-être? suggéra Pitman.
+
+--Ecoutez, mon cher, il y a des moments où vous me remplissez de pitié!
+répondit l'avocat. Et, à propos, ajouta-t-il sur un autre ton, j'ai
+toujours regretté que vous n'eussiez pas un piano, ici, dans votre
+caverne! Si vous ne savez pas en jouer vous-même, vos amis pourraient au
+moins se distraire en faisant de la musique, pendant que vous seriez
+occupé à tripoter de la boue!
+
+--Je puis me procurer un piano, si cela vous convient! dit nerveusement
+Pitman, désireux de plaire. Vous savez, du reste, que je joue un peu du
+violon...
+
+--Oui, je sais cela! dit Michel. Mais qu'est-ce qu'un violon, surtout
+étant donnée la manière dont vous en jouez? Non, ce qu'il faut, c'est un
+instrument polyphonique! Un bon contre-point, voilà le rêve! Et, en
+conséquence, je vais vous dire: puisqu'il est un peu trop tard, ce soir,
+pour que vous puissiez acheter un piano, je vais vous en donner un!
+
+--Je vous remercie beaucoup! répondit Pitman ahuri. Vous voulez me
+donner votre piano? Je vous en suis vraiment bien reconnaissant!
+
+--Mais oui, je vais vous donner un de mes deux pianos, poursuivit
+Michel, pour que, demain, l'inspecteur de police s'amuse à faire des
+arpèges pendant que ses _détectives_ fouilleront dans votre cabinet!
+
+Pitman le considérait avec ébahissement.
+
+--Je plaisante! reprit Michel. Mais, aussi, vous ne comprenez rien sans
+qu'on soit forcé de vous mettre tous les points sur les _i_! Attention,
+Pitman, suivez bien mon argumentation! Je compte mettre à profit ce
+fait--très avantageux, en vérité--que vous et moi nous sommes absolument
+innocents du meurtre. Rien ne nous rattache à cet accident que la
+présence de... vous savez de quoi. Que nous parvenions à nous
+débarrasser de... de cela, et nous n'aurons plus aucune crainte à avoir.
+Eh bien! je vais donc vous donner mon piano! Demain, nous arrachons
+toutes les cordes, nous déposons... notre ami... à leur place, nous
+fermons l'instrument à clef, nous le mettons sur un chariot, et nous
+l'introduisons dans le salon d'un jeune monsieur que je connais de vue.
+
+--Que vous connaissez de vue?... répéta Pitman.
+
+--Mais surtout, reprit Michel, dont je connais mieux l'appartement qu'il
+ne le connaît lui-même. Cet appartement a eu autrefois pour locataire un
+de mes amis--je l'appelle «mon ami» pour abréger, il est présentement au
+bagne. Je l'ai défendu, je lui ai sauvé la vie, et le pauvre diable, en
+récompense, m'a laissé tout ce qu'il avait, y compris les clefs de son
+appartement. C'est là que je me propose de transporter votre... mettons:
+votre Cléopâtre! Comprenez-vous?
+
+--Tout cela me semble bien étrange! murmura Pitman. Et qu'adviendra-t-il
+de ce pauvre monsieur que vous connaissez de vue?
+
+--Oh! je fais cela pour son bien! répondit gaiement Michel. Il a besoin
+d'une secousse pour lui donner de l'entrain!
+
+--Mais, mon cher ami, ne croyez-vous pas qu'il tombe sous le risque
+d'une accusation de... d'une accusation d'assassinat? balbutia Pitman.
+
+--Hé! il en sera tout juste au point où nous en sommes! répondit
+l'avoué. Il est aussi innocent que vous, je puis vous l'affirmer! Ce qui
+fait pendre les gens, mon cher Pitman, c'est moins l'accusation que
+cette malheureuse circonstance aggravante qu'on appelle la culpabilité!
+
+--Mais, vraiment! vraiment! insista Pitman, tout votre plan me paraît si
+étrange! Ne vaudrait-il pas mieux, en fin de compte, prévenir la police?
+
+--Et amener un scandale! riposta Michel. _Le mystère de Norfolk-Street.
+Fortes présomptions d'innocence en faveur de Pitman._ Hein! quel effet
+cela ferait-il dans votre pensionnat?
+
+--Cela y aurait pour conséquence mon expulsion immédiate! admit
+l'artiste. Oui, sans aucun doute!
+
+--Et puis, d'ailleurs, dit Finsbury, vous supposez bien que je ne vais
+pas m'embarquer dans une affaire comme celle-là sans m'offrir un peu
+d'amusement, en échange de mes peines!
+
+--Oh! mon cher monsieur Finsbury! est-ce là une bonne disposition pour
+venir à bout d'une affaire aussi grave? s'écria le malheureux Pitman.
+
+--Allons! allons! je n'ai dit cela que pour vous remonter! répondit
+Michel, imperturbable. Croyez-moi, Pitman, rien n'est tel dans la vie
+qu'une judicieuse légèreté! Mais inutile de discuter davantage. Si vous
+consentez à suivre mon avis, sortons tout de suite et allons chercher le
+piano! Si vous n'y consentez pas, dites-le, et je vous laisserai
+terminer la chose à votre fantaisie!
+
+--Vous savez bien que je dépends absolument de vous! répondit Pitman.
+Mais, oh! oh! quelle nuit je vais avoir à passer, avec cette... cette
+horreur dans mon atelier! Comment vais-je pouvoir penser à cela, sur mon
+oreiller?
+
+--En tout cas, mon piano sera dans votre atelier aussi! répondit Michel.
+Pensez à lui, ça fera contrepoids!
+
+Une heure après, une charrette pénétra dans la ruelle; et le piano de
+Michel, un Erard à grande queue, d'ailleurs très défraîchi, fut déposé
+par les deux amis dans l'atelier de Pitman.
+
+
+
+
+VIII
+
+OÙ MICHEL S'OFFRE UN JOUR DE CONGÉ
+
+
+A huit heures sonnantes, le lendemain matin, Michel sonna à la porte de
+l'atelier. Il trouva l'artiste pitoyablement changé, blêmi, voûté,
+affaissé, avec des yeux hagards, qui sans cesse se dirigeaient vers la
+porte du petit cabinet de débarras. Et Pitman, de son côté, fut bien
+plus surpris encore du changement qu'il découvrait chez son ami. Michel,
+d'ordinaire,--peut-être l'ai-je déjà dit?--se piquait d'être vêtu à la
+dernière mode, et le fait est que sa mise était toujours d'une élégance
+irréprochable, à cela près qu'elle lui donnait un tout petit peu l'air
+d'un homme invité à une noce. Or, le matin en question, il était aussi
+éloigné que possible d'avoir ce petit air-là. Il portait une chemise de
+flanelle, une veste et un pantalon de grosse étoffe commune; ses pieds
+étaient chaussés de bottes éculées, et un vieil ulster dépenaillé
+achevait de le faire ressembler à un marchand d'allumettes ambulant.
+
+--Me voici, William Dent! s'écria-t-il en ôtant le chapeau de feutre mou
+dont il s'était coiffé.
+
+Après quoi, tirant de sa poche deux mèches de poils rouges, il se les
+colla sur les joues, en manière de favoris, et se mit à danser d'un bout
+à l'autre de l'atelier, avec les grâces affectées d'une ballerine.
+
+Pitman sourit tristement.
+
+--Jamais je ne vous aurais reconnu! dit-il.
+
+--Voilà dont je suis bien aise! répondit Michel, en refourrant ses
+favoris dans sa poche. Mais à présent nous allons passer en revue votre
+garde-robe, car c'est à votre tour de vous déguiser!
+
+--Me déguiser? gémit l'artiste. Est-ce qu'il faut vraiment que je me
+déguise? Les choses en sont-elles donc là?
+
+--Mon cher ami, répliqua Michel, le déguisement est le charme de la vie.
+Qu'est-ce que la vie, comme le dit très bien le grand philosophe
+français, sans les plaisirs des déguisements? Mais d'ailleurs nous
+n'avons pas le choix: la nécessité est là! Il faut que nous soyons
+méconnaissables pour nombre de personnes, aujourd'hui, et en particulier
+pour M. Gédéon Forsyth,--c'est le nom du jeune homme que je connais de
+vue,--pour le cas où il se trouverait chez lui lorsque nous y viendrons!
+
+--Mais s'il se trouve chez lui à ce moment, balbutia Pitman, nous sommes
+perdus!
+
+--Bah! nous nous en tirerons bien! répondit légèrement Michel. Allons,
+faites-moi voir vos frusques, pour que j'avise à vous transformer en un
+nouvel homme!
+
+Dans la chambre à coucher de Pitman, Michel, après un long et minutieux
+examen, choisit une petite jaquette d'alpaga noir, ainsi qu'un pantalon
+d'été de nuance caca d'oie. Puis, avec ces deux objets sur le bras, il
+procéda à l'examen de la personne même de son ami.
+
+--Vous avez là un faux-col clérical qui ne me plaît guère! observa-t-il.
+Vous ne voyez rien qui puisse le remplacer?
+
+Le professeur de dessin réfléchit un moment.
+
+--J'ai, quelque part, deux chemises à col rabattu que je portais à
+Paris, quand j'étudiais la peinture!
+
+--Parfait! s'écria Michel. Vous allez être d'un cocasse impayable!
+Tiens, des guêtres de chasse! poursuivit-il, tout en fourrageant dans le
+fond d'un placard. Oh! les guêtres sont absolument de rigueur! Et
+maintenant, mon vieux, vous allez mettre tout cela sur vous, et puis
+vous vous assoirez dans ce fauteuil, et vous réfléchirez à quelque
+problème d'esthétique pendant une bonne demi-heure! Après quoi, vous
+pourrez venir me rejoindre dans votre atelier!
+
+La matinée n'avait rien de séduisant. Dans le jardin de Pitman, le vent
+d'est soufflait par rafales, entre les statues, et lançait des flaques
+de pluie sur le vitrage de l'atelier. C'était l'instant où Maurice, à
+Bloomsbury, attaquait la centième version de la signature de son oncle.
+Au même instant, Michel, dans l'atelier de Norfolk Street, s'occupait
+non moins activement à arracher les cordes de son grand Erard.
+
+Une demi-heure plus tard, Pitman, en rentrant dans son atelier, trouva
+la porte du cabinet ouverte au large, et le coffre du piano discrètement
+fermé.
+
+--Oh! mais c'est qu'il s'agit de vous débarrasser tout de suite de cette
+barbe que vous avez là! s'écria Michel, dès qu'il aperçut son ami.
+
+--Ma barbe! fit Pitman, épouvanté. Non, je ne puis pas raser ma barbe!
+Je perdrais ma place au pensionnat! La directrice est très stricte pour
+tout ce qui est de l'apparence extérieure du personnel enseignant. Ma
+barbe m'est positivement indispensable!
+
+--Vous pourrez la laisser repousser! répliqua Michel. Et, en attendant,
+vous serez si laid qu'on vous augmentera votre traitement!
+
+--Mais c'est que je ne veux pas être trop laid! supplia l'artiste.
+
+--Allons, pas d'enfantillages! dit Michel, qui détestait les barbes, et
+était heureux de pouvoir en supprimer une. Allons, soyez homme, faites
+ce sacrifice!
+
+--Si vous le jugez absolument nécessaire!... murmura Pitman.
+
+Avec un profond soupir, il alla chercher de l'eau chaude dans la
+cuisine, installa un miroir sur son chevalet, et procéda au douloureux
+sacrifice. Michel était enchanté.
+
+--Une transformation miraculeuse, ma parole d'honneur! déclara-t-il.
+Quand je vous aurai donné les lunettes en verre de vitre que j'ai dans
+ma poche, vous deviendrez le type parfait du commis voyageur allemand!
+
+Pitman, sans répondre, continuait à regarder misérablement, dans la
+glace, l'image de l'homme nouveau qu'il était devenu. Et Michel comprit
+qu'il avait le devoir de le réconforter.
+
+--Savez-vous, lui demanda-t-il, ce que le gouverneur de la Caroline du
+Sud dit un jour au gouverneur de la Caroline du Nord? «Je trouve, dit ce
+puissant penseur, que le temps est toujours bien long entre deux verres
+d'eau-de-vie!» Eh bien! Pitman, si vous voulez bien chercher dans la
+poche gauche de mon ulster, j'ai l'idée que vous y trouverez un flacon
+de whisky. C'est cela, merci!--ajouta-t-il en remplissant deux
+verres.--Buvez-moi cela, et vous m'en direz des nouvelles!
+
+L'artiste étendait la main vers le pot à eau, mais Michel se hâta
+d'arrêter son mouvement.
+
+--Pas même si vous me le demandiez à genoux! cria-t-il. C'est la plus
+belle qualité de whisky de table qu'on puisse trouver dans tout le
+Royaume-Uni!
+
+Pitman but une gorgée, reposa le verre sur la table, et soupira.
+
+--En vérité, vous êtes bien le plus triste compagnon que l'on puisse
+rêver pour un jour de congé! s'écria Michel. Si c'est là tout ce que
+vous entendez au whisky, fini, mon vieux, vous n'en aurez plus; et,
+pendant que j'achèverai la bouteille, vous allez à votre tour vous
+mettre à l'ouvrage! car,--poursuivit-il,--j'ai fait une gaffe
+abominable: j'aurais dû vous envoyer commander la charrette avant votre
+déguisement! Mais aussi, Pitman, mon ami, il faut bien dire que vous
+n'êtes bon à rien! Pourquoi ne m'avez-vous pas fait penser à cela?
+
+--Je ne savais pas même qu'il y avait une charrette à commander! gémit
+l'artiste. Mais, si vous voulez, je puis encore enlever mon déguisement!
+
+--Vous auriez de la peine, en tous cas, à remettre votre barbe! observa
+Michel. Non, voyez-vous, c'est une gaffe: une de ces gaffes qui font
+pendre les gens, mon pauvre Pitman! Courez vite à l'agence de transports
+de King's Road! Vous direz qu'on vienne enlever le piano d'ici, qu'on le
+conduise à la Gare de Victoria et que, de là, on l'expédie par le chemin
+de fer à la gare de Cannon Street, où il devra être tenu à la
+disposition de monsieur... Que penseriez-vous de monsieur Victor Hugo?
+
+--N'est-ce pas un nom un peu bien voyant? insinua Pitman.
+
+--Voyant? répliqua dédaigneusement Michel. C'est-à-dire qu'un tel nom
+suffirait pour nous faire pendre tous les deux! «Brown», voilà qui est à
+la fois plus sûr et plus facile à prononcer! N'oubliez-pas de dire que
+ce piano doit être remis à M. Brown!
+
+--Je voudrais, murmura Pitman, que, par pitié pour moi, vous ne fissiez
+pas autant d'allusions à la pendaison!
+
+--Oh! d'y faire allusion, ce n'est pas encore un grand mal, mon ami!
+repartit Michel. Mais allons, vite, mettez votre chapeau et filez! Et ne
+manquez pas de tout payer d'avance!
+
+Abandonné à lui-même, l'avoué commença par diriger toute son attention
+sur le flacon de whisky, ce qui eut encore pour effet de rehausser
+considérablement l'état de bonne humeur où il se trouvait depuis le
+matin. Puis, lorsqu'il eut vidé le flacon, il s'occupa à ajuster ses
+favoris, devant la glace.
+
+--Epatant! se dit-il avec orgueil, après s'être longuement contemplé;
+j'ai l'air d'un commis d'économat!
+
+Tout à coup lui revinrent à l'esprit les lunettes en verres de vitre
+(précédemment destinées à Pitman) qu'il avait dans sa poche. Il les mit
+sur son nez, et fut aussitôt ravi de l'effet.
+
+«Exactement ce qui me manquait! reprit-il. Je me demande de quoi j'ai
+l'air à présent?» Et il prit diverses poses, devant la glace, se les
+définissant tout haut au fur et à mesure. «Imitation d'un fournisseur de
+nouvelles à la main pour les journaux comiques. (Mais, pour cela, il me
+faudrait un parapluie.) Imitation d'un commis d'économat. Imitation d'un
+colon australien revenu en Angleterre pour visiter les lieux de son
+enfance! Parfait, voilà ce qu'il me faut!»
+
+Il en était à ce point de ses raisonnements lorsque ses yeux tombèrent
+sur le piano. Et, aussitôt, une impulsion irrésistible s'empara de lui.
+Il rouvrit le clavier, et, les yeux levés au plafond, fit courir ses
+doigts sur les touches muettes.
+
+Quand M. Pitman rentra dans l'atelier, il trouva son guide et sauveur
+occupé à accomplir des prodiges de virtuosité sur l'Erard silencieux.
+
+--Que le ciel me vienne en aide! songea le petit homme. Il a bu toute la
+bouteille, et le voilà complètement ivre!
+
+--Monsieur Finsbury! dit-il tout haut.
+
+Et Michel, sans se relever, tourna vers lui un visage fortement rougi,
+que bordaient les touffes rouges des favoris, et au milieu duquel
+s'étalaient les majestueuses lunettes.
+
+--Capriccio en _sol mineur_ sur le départ d'un ami! se borna-t-il à
+répondre, tout en continuant la série de ses arpèges.
+
+Mais, soudain, l'indignation s'était éveillée dans l'âme de Pitman.
+
+--Pardon! s'écria-t-il. Ces lunettes devaient être pour moi! Elles
+forment une partie essentielle de mon déguisement!
+
+--Je suis résolu à les porter moi-même! répondit Michel.
+
+Après quoi il ajouta, non sans une certaine apparence de vérité:
+
+--Et les gens seraient capables de soupçonner quelque chose si nous
+étions tous deux avec des lunettes!
+
+--Soit! admit le bon Pitman. J'avais un peu compté sur ces lunettes:
+mais, naturellement, puisque vous insistez! Et voici un camion devant la
+porte!
+
+Pendant tout le temps que dura l'enlèvement du piano, Michel se tint
+caché dans le cabinet. Puis, dès que l'instrument fut parti, les deux
+amis sortirent par la porte principale de la maison, sautèrent dans un
+fiacre, et ne tardèrent pas à rouler vers le centre de la ville. La
+journée restait froide et aigre; mais, malgré la pluie et le vent,
+Michel refusa de fermer les vitres de la voiture. Il avait tout à coup
+imaginé d'assumer le rôle d'un cicérone et, sur son passage, désignait
+et commentait à Pitman les curiosités de Londres!
+
+--Ma parole, mon cher ami, disait-il, vous me paraissez ne rien
+connaître de votre ville natale! Que penseriez-vous d'une visite à la
+Tour de Londres? Non? Au fait, cela nous écarterait peut-être un peu
+trop. Mais, du moins... Hé, cocher, faites le tour par Trafalgar Square!
+
+J'aurais peine à vous donner une idée de ce que souffrit Pitman, dans ce
+fiacre. Le froid, l'humidité, l'épouvante, une méfiance croissante à
+l'égard du chef sous les ordres duquel il s'était engagé, un sentiment
+de gêne, presque de honte, provoqué par l'absence du respectable
+faux-col, et un sentiment, plus amer encore, de dégradation, produit
+sans doute par la brusque suppression de la barbe: tels étaient les
+principaux ingrédients qui se mêlaient dans l'âme du malheureux artiste.
+
+Un premier soulagement fut, pour lui, d'arriver enfin au restaurant où
+ils devaient déjeuner. Un second soulagement lui fut d'entendre Michel
+demander un cabinet particulier. Et tandis que les deux hommes
+grimpaient l'escalier, sous la conduite d'un garçon étranger, Pitman
+nota avec satisfaction que non seulement le restaurant était presque
+vide, mais que la plupart des clients qui s'y trouvaient étaient des
+exilés du beau pays de France. Aucun d'eux, suivant toute probabilité,
+n'était en relation avec le pensionnat où Pitman donnait des leçons: car
+le professeur de français lui-même, bien qu'il fût soupçonné d'être
+catholique, n'était guère homme à fréquenter un établissement aussi
+interlope!
+
+Le garçon introduisit les deux amis dans une petite chambre nue, avec
+une table, un sofa, et le fantôme d'un feu. Sur quoi Michel se hâta de
+commander un supplément de charbon, ainsi que deux verres d'eau-de-vie
+avec un siphon d'eau de seltz.
+
+--Oh! non! lui murmura Pitman. Plus d'eau-de-vie!
+
+--Vous êtes vraiment extraordinaire! se récria Michel. Il faut pourtant
+bien que nous fassions quelque chose; et vous n'êtes pas sans savoir
+qu'on ne doit pas fumer avant les repas. Vous me paraissez absolument
+dépourvu de toute notion d'hygiène, mon pauvre vieux!
+
+Et il alla regarder tomber la pluie, à la fenêtre.
+
+Pitman, lui, se replongea dans sa triste rêverie. Ainsi donc c'était
+bien lui qui se trouvait grotesquement rasé, absurdement déguisé, en
+compagnie d'un homme ivre en lunettes, dans un restaurant étranger! Que
+dirait la directrice de son pensionnat, si elle pouvait le voir en cet
+état? Mais surtout que dirait-elle si elle pouvait savoir à quelle
+tragique et criminelle entreprise il se préparait?
+
+L'avoué, voyant que son ami était bien décidé à ne pas boire le verre
+d'eau-de-vie qu'on venait de lui servir, ne put cependant pas se
+résigner à boire seul.
+
+--Tenez, dit-il au garçon, avalez-moi ça!
+
+Et le garçon engloutit tout le contenu du verre, en deux gorgées, ce qui
+lui valut la plus vive sympathie de Michel.
+
+--Jamais je n'ai vu un homme boire plus vite! déclara-t-il à Pitman,
+quand le garçon fut sorti. Un tel spectacle rend confiance dans l'espèce
+humaine!
+
+Le déjeuner fut excellent, et Michel le mangea d'un excellent appétit.
+Mais, du ton le plus formel, il refusa à son compagnon la permission de
+boire plus d'un seul verre de la bouteille de champagne qui arrosait le
+repas.
+
+--Non, non! lui dit-il confidentiellement. Il faut que l'un de nous deux
+ne soit pas tout à fait ivre! Comme dit le proverbe: «Un homme ivre,
+excellente affaire; deux hommes ivres, tout est perdu!»
+
+Après le café, Michel fit un effort admirable pour prendre une mine
+grave. Il regarda son ami bien en face, et, d'une voix un peu pâteuse,
+mais sévère, s'adressa à lui:
+
+--Assez de folies! commença-t-il, très judicieusement. Arrivons à notre
+affaire! Pitman, écoutez bien ce que je vais vous dire! Sachez que je
+suis un Australien, un colon australien! Mon nom est John Dickson,
+entendez-vous cela? Et vous aurez certainement plaisir à apprendre que
+je suis riche, monsieur, très riche! Le genre d'entreprises que nous
+méditons, Pitman, ne saurait être préparé avec trop de soin. Tout le
+secret du succès est dans la préparation. Aussi me suis-je constitué,
+depuis hier soir, une biographie complète, et je vous l'exposerais bien
+volontiers, si, par malheur, je ne venais pas de l'oublier tout à coup!
+
+--Je ne sais pas si c'est que je suis idiot... balbutia Pitman.
+
+--C'est cela même! s'écria Michel. Complètement idiot; mais riche,
+aussi, encore plus riche que moi! J'ai supposé que cela vous ferait
+plaisir, Pitman, et j'ai décidé que vous nageriez littéralement dans
+l'or. Mais, par contre, je dois vous avouer que vous n'êtes qu'un
+Américain, et un fabricant de galoches en caoutchouc, par-dessus le
+marché. Encore n'est-ce point là tout votre malheur! Sachez, mon pauvre
+ami, que vous vous appelez Ezra Thomas! Et maintenant, ajouta Michel de
+son ton le plus sérieux, dites-moi qui nous sommes, vous et moi!
+
+L'infortuné petit homme fut interrogé trois fois de suite, avant d'avoir
+bien appris par coeur la double leçon.
+
+--Voilà! s'écria enfin l'avoué. Nos plans sont prêts. Ne pas se
+contredire, c'est cela qui est l'essentiel.
+
+--Mais je ne comprends pas très bien?... objecta Pitman.
+
+--Oh! vous en comprendrez assez quand le moment sera venu! dit Michel en
+se levant.
+
+--Mais c'est que vous ne m'avez dit que nos noms? reprit Pitman. Je ne
+vois toujours pas quelle histoire nous aurons à raconter?
+
+--Hé! puisque je vous dis que j'en avais une et que je l'ai oubliée!
+reprit Michel. Nous en serons quitte pour en inventer une autre!
+
+--Mais c'est que je ne sais pas inventer! protesta Pitman. Jamais je
+n'ai pu rien inventer, de toute ma vie!
+
+--Eh bien! vous aurez à commencer aujourd'hui, mon petit! répondit
+simplement Michel. Après quoi il sonna, pour demander l'addition.
+
+Le pauvre Pitman n'était guère plus rassuré qu'avant le repas.
+
+«Je sais qu'il est très intelligent, songeait-il, mais, en conscience,
+puis-je me fier à un homme dans l'état où il est?»
+
+Et, lorsque de nouveau les deux amis se retrouvèrent dans un fiacre, il
+ne put s'empêcher de tenter un dernier effort.
+
+--Ne croyez-vous pas, bégaya-t-il, que peut-être, tout bien considéré,
+nous ferions mieux d'ajourner cette affaire?
+
+--Ajourner à demain ce qui peut être fait aujourd'hui! s'écria Michel,
+indigné. Allons, allons, Pitman, égayez-vous un peu! Encore une heure ou
+deux de patience, et la victoire nous appartiendra!
+
+A la gare de Cannon-Street, les deux amis s'informèrent du piano de M.
+Brown, et furent ravis d'apprendre qu'il était parfaitement arrivé. Ils
+se rendirent alors chez un loueur du voisinage de la gare, se munirent
+d'une grande charrette à bras, et revinrent prendre possession du piano.
+Après un court débat, il fut convenu que Michel traînerait la charrette,
+et que le rôle de Pitman consisterait à la pousser par derrière.
+
+La maison habitée par Gédéon Forsyth était d'ailleurs tout proche, de
+telle sorte que le voyage du piano dans la charrette put s'achever sans
+trop de mésaventures. Au coin de la rue où demeurait Gédéon, les deux
+amis confièrent la charrette à la garde d'un commissionnaire patenté;
+et, sans hâte, ils se dirigèrent vers le but final de leur expédition.
+Pour la première fois, Michel laissa voir une ombre d'embarras.
+
+--Vous êtes bien sûr que mes favoris sont bien en place? demanda-t-il.
+Ce serait diablement ennuyeux, si j'étais reconnu!
+
+--Vos favoris sont parfaitement en place! répondit Pitman après un
+scrupuleux examen. Mais moi, mon déguisement pourra-t-il m'empêcher
+d'être reconnu? Pourvu que je ne rencontre pas quelqu'un de mon
+pensionnat!
+
+--Oh! l'absence de votre barbe suffit à vous rendre méconnaissable! Je
+vous recommande seulement de ne pas oublier de parler avec lenteur: et
+tâchez aussi, si vous pouvez, à parler un peu moins du nez qu'à votre
+ordinaire!
+
+--Mais j'espère bien que ce jeune homme ne sera pas chez lui! soupira
+Pitman.
+
+--Et moi, j'espère bien qu'il y sera, à la condition pourtant qu'il soit
+tout seul! répondit Michel. Cela nous simplifiera diantrement nos
+opérations!
+
+Et, en effet, lorsqu'ils eurent frappé à la porte d'un petit appartement
+du rez-de-chaussée, ce fut Gédéon en personne qui vint leur ouvrir. Il
+les fit entrer dans une chambre assez pauvrement meublée, à l'exception,
+toutefois, du manteau de la cheminée, qui se trouvait absolument
+encombré d'un assortiment varié de pipes, de paquets de tabac, de boîtes
+de cigares, et de romans français à couvertures jaunes.
+
+--Monsieur Forsyth, je crois?--C'était Michel qui ouvrait ainsi
+l'attaque.--Monsieur, nous sommes venus vous prier de vouloir bien vous
+charger d'une petite affaire. Je crains d'être indiscret...
+
+--Vous savez que, en principe, vous devriez être accompagné de votre
+avoué... risqua Gédéon.
+
+--Sans doute, sans doute: vous nous désignerez votre avoué ordinaire,
+et, de cette façon, l'affaire pourra être mise sur un pied plus régulier
+dès demain!--répondit Michel en s'asseyant, et en signifiant à Pitman de
+s'asseoir aussi.--Mais, voyez-vous, nous ne connaissons aucun avoué dans
+cette ville; et comme on nous a parlé de vous, et que le temps presse,
+nous nous sommes permis de venir vous trouver!
+
+--Puis-je demander, messieurs, reprit Gédéon, à qui je suis redevable de
+la recommandation?
+
+--Vous pouvez parfaitement nous le demander, répliqua Michel avec un
+sourire malin; mais on nous a priés de ne pas vous le dire... au moins
+pour le moment!
+
+--Une attention charitable de mon oncle, évidemment! se dit Gédéon.
+
+--Je m'appelle John Dickson, poursuivit Michel, un nom bien connu à
+Ballarat, j'ose le dire! Et mon ami que voici est M. Ezra Thomas, des
+Etats-Unis d'Amérique, le riche manufacturier de galoches en caoutchouc.
+
+--Voulez-vous attendre un instant, que j'aie pris note de cela? dit
+Gédéon, en s'efforçant de se donner l'air d'un vieux praticien.
+
+--Peut-être cela ne vous dérangerait-il pas trop si j'allumais un
+cigare? demanda Michel.
+
+Car il avait fait un vigoureux effort pour reprendre son sang-froid en
+entrant chez son jeune confrère; mais, à présent, son cerveau
+recommençait à se voiler, en même temps qu'une terrible envie de dormir
+l'envahissait; et il espérait (comme tant d'autres l'ont espéré en
+pareil cas!) qu'un cigare lui éclaircirait les idées.
+
+---Oh! certes non! s'écria Gédéon, infiniment aimable. Tenez, goûtez un
+de ceux-ci: je puis vous les recommander en confiance!
+
+Il prit une boîte de cigares sur la cheminée et la présenta à son
+client.
+
+--Monsieur, recommença l'Australien, pour le cas où vous ne me
+trouveriez point tout à fait clair dans mes explications, peut-être
+vaut-il mieux vous avouer d'avance que je viens de faire un bon
+déjeuner. Après tout, c'est une chose qui peut arriver à chacun!
+
+--Oh! certainement! répondit le prévenant avocat. Mais, je vous en prie,
+ne vous pressez pas! Je puis vous donner...--et il s'arrêta pour
+consulter pensivement sa montre,--oui, il se trouve que je puis vous
+donner toute l'après-midi!
+
+--L'affaire qui m'amène ici, monsieur, reprit l'Australien, est
+diablement délicate, je peux bien vous le dire! Mon ami, M. Thomas,
+étant un Américain d'origine portugaise, et un riche fabricant de pianos
+Erard...
+
+--De pianos Erard? s'écria Gédéon avec quelque surprise. M. Thomas
+serait-il un des chefs de la maison Erard?
+
+--Oh! des Erard de contrefaçon, naturellement! répliqua Michel. Mon ami
+est l'Erard américain.
+
+--Mais je croyais vous avoir entendu dire, objecta Gédéon, oui, j'ai
+certainement inscrit sur mon carnet... que votre ami était fabricant de
+galoches en caoutchouc?
+
+--Oui, je sais que cela peut étonner à première vue! répondit
+l'Australien avec un sourire rayonnant. Mais, mon ami... Bref, il
+combine les deux professions! Et beaucoup d'autres encore, beaucoup,
+beaucoup, beaucoup d'autres! répéta M. Dickson, avec une solennité
+d'ivrogne. Les moulins de coton de M. Thomas sont une des curiosités de
+Tallahassee, les moulins de tabac de M. Thomas sont l'orgueil de
+Richmond, Va! Bref, c'est un de mes plus vieux amis, monsieur Forsyth,
+et vous m'excuserez de ne pas pouvoir contenir mon émotion en vous
+exposant son affaire!
+
+Le jeune avocat, pendant ce discours, considérait M. Thomas, et était
+bien agréablement impressionné par l'attitude modeste, presque timide,
+de ce petit homme, la simplicité et la gaucherie de ses manières.
+
+--Quelle race étonnante que ces Américains! songeait-il. Regardez-un peu
+ce petit homme tout effarouché, vêtu comme un musicien ambulant, et
+pensez à la multiplicité des intérêts qu'il tient dans ses mains!
+
+--Mais, reprit-il tout haut, ne ferions-nous pas bien d'en venir
+directement aux faits?
+
+--Monsieur est un homme pratique, à ce que je vois! dit l'Australien. Eh
+bien! oui, j'en arrive aux faits. Sachez donc, monsieur, qu'il s'agit
+d'une rupture de promesse de mariage!
+
+Le malheureux Pitman était si peu préparé à cette situation nouvelle
+qu'il eut peine à retenir un cri.
+
+--Mon Dieu! dit Gédéon, les affaires de ce genre sont souvent très
+ennuyeuses! Exposez-moi tous les détails du cas! ajouta-t-il avec bonté.
+Si vous voulez que je vous vienne en aide, ne me cachez rien!
+
+--Dites-lui tout vous-même! dit à son compagnon Michel, qui,
+apparemment, avait conscience d'avoir achevé sa part du rôle. Mon ami va
+vous raconter tout cela! ajouta-t-il en se tournant vers Gédéon, avec un
+bâillement. Et vous m'excuserez, n'est-ce pas? si je ferme les yeux pour
+un instant! J'ai passé la nuit au chevet d'un ami malade.
+
+Pitman, absolument ahuri, regardait droit devant lui. La rage et le
+désespoir se mêlaient dans son âme innocente. Des idées de fuite, des
+idées même de suicide lui venaient, repartaient, et lui revenaient. Et
+toujours l'avocat attendait avec patience, et toujours l'artiste
+s'efforçait vainement de trouver des mots, n'importe lesquels.
+
+--Oui, monsieur! Il s'agit d'une rupture de promesse de mariage! dit-il
+enfin à voix basse. Je... suis menacé d'un procès pour rupture de
+promesse de mariage!...
+
+Arrivé à ce point de son discours, il voulut se tirer la barbe, en quête
+d'une inspiration nouvelle. Ses doigts se refermèrent sur le poli
+inaccoutumé d'un menton rasé; et, du même coup, il sentit que tout ce
+qui lui restait d'espoir et de courage l'abandonnait irrémédiablement.
+Il se tourna vers Michel, et le secoua de toutes ses forces:
+
+--Réveillez-vous! lui cria-t-il avec colère. Je n'en viens pas à bout,
+et vous le savez bien!
+
+--Il faut que vous excusiez mon ami, monsieur! dit aussitôt Michel. Le
+fait est qu'il n'a pas été doué par la nature pour la narration. Mais au
+reste,--poursuivit-il,--l'affaire est des plus simples. Mon ami est un
+homme d'un tempérament passionné, et accoutumé à la vie patriarcale de
+son pays. Vous voyez la chose d'ici: un malheureux voyage en Europe,
+suivi de la malheureuse rencontre avec un soi-disant comte étranger, qui
+a une très jolie fille. M. Thomas a tout à fait perdu la tête. Il s'est
+offert, il a été accepté, et il a écrit,--écrit sur un ton que je suis
+sûr qu'il doit bien regretter à présent! Si ces lettres étaient jamais
+produites en justice, c'en serait fait de l'honneur de M. Thomas!
+
+--Dois-je comprendre... commença Gédéon.
+
+--Non, non cher monsieur, reprit gravement l'Australien, il est
+impossible que vous compreniez tant que vous n'aurez pas vu les lettres
+en question!
+
+--Voilà, en vérité, une circonstance fâcheuse! dit Gédéon.
+
+Plein de pitié, il lança un coup d'oeil sur le coupable; puis, voyant
+sur le visage de celui-ci toutes les marques d'une confusion affreuse,
+il se hâta de détourner les yeux.
+
+--Mais cela ne serait encore rien, poursuivit sévèrement M. Dickson: et,
+certes, monsieur, certes, j'aurais souhaité de tout mon coeur que M.
+Thomas ne se fût point déshonoré comme il l'a fait. Il est sans excuse,
+monsieur! Car il était fiancé, à ce moment,--il l'est même encore,--à la
+plus belle jeune fille de Constantinople, Ga.
+
+--Ga? demanda Gédéon, étonné.
+
+--Mais oui, une abréviation courante! dit Michel. On dit Ga, pour
+Georgia, de la façon que nous disons Co pour Compagnie.
+
+--Je savais bien qu'on écrivait parfois ainsi, dit Gédéon, mais
+j'ignorais qu'on le prononçât de même!
+
+--Oh! vous pouvez bien me croire quand je vous le dis! répondit Michel.
+Et maintenant, monsieur, vous pouvez comprendre par vous-même que, pour
+sauver mon malheureux ami, il va falloir déployer une habileté
+infernale! Pour de l'argent, il y en a, et à volonté! M. Thomas est tout
+prêt à souscrire, dès demain, un chèque de cent mille livres. Mais, au
+reste, monsieur Forsyth, nous avons mieux que ça! Ce comte étranger, le
+comte Tarnow, comme il s'appelle, a tenu autrefois un magasin de cigares
+à Bayswater, sous le nom plus modeste de Schmidt. Sa fille,--si
+toutefois c'est sa fille, prenez bien note de ce point, monsieur!--sa
+fille servait les clients dans le magasin. Et c'est elle qui, à présent,
+prétend épouser un homme de la situation sociale de M. Thomas! Eh bien!
+voyez-vous enfin ce que nous voulons? Nous savons que ces misérables
+méditent un coup, et nous désirons les prévenir. Courez bien vite à
+Hampton-Court, où demeurent les Tarnow, et employez la menace, ou la
+corruption, ou bien les deux moyens, jusqu'à ce que vous vous soyez fait
+remettre les lettres! Que si vous n'y parvenez pas, mon ami Thomas devra
+passer en justice, et perdre son honneur. Je serais moi-même forcé, en
+ce cas, de rompre toute relation avec lui! ajouta le peu chevaleresque
+ami.
+
+--Je crois bien qu'il y a quelques chances de succès pour nous, dans
+tout cela! dit Gédéon. Savez-vous si ce Schmidt est connu de la police?
+
+--Nous l'espérons bien! dit Michel. Nous avons bien des raisons de le
+supposer! Remarquez déjà le fait que ces gens ont habité Bayswater!
+Est-ce que le choix de ce quartier ne vous paraît pas bien suggestif?
+
+Pour la cinquième ou sixième fois depuis le commencement de cette
+remarquable entrevue, Gédéon se demanda s'il ne rêvait pas. «Mais non,
+se dit-il, l'excellent Australien aura sans doute trop copieusement
+déjeuné!» Et il ajouta tout haut: «Jusqu'à quelle somme pourrai-je
+aller?»
+
+--J'ai l'idée que cinq mille livres suffiraient pour aujourd'hui! dit
+Michel. Et maintenant, monsieur, que nous ne vous retenions pas
+davantage! L'après-midi s'avance; il y a des trains pour Hampton-Court
+toutes les demi-heures, et je n'ai pas besoin de vous décrire
+l'impatience de mon ami. Tenez! voici un billet de cinq livres pour les
+premiers frais! Et voici l'adresse!
+
+Et Michel commença à écrire; puis il s'arrêta, déchira le papier, et en
+mit les morceaux dans sa poche.--Non, dit-il, j'aime mieux vous dicter
+l'adresse; mon écriture est trop illisible!
+
+Gédéon inscrivit soigneusement l'adresse: «Comte Tarnow, villa Kurnaul,
+Hampton Court.» Il prit ensuite une autre feuille de papier, et y
+écrivit encore quelques mots.
+
+--Vous m'avez dit que vous n'avez pas fait choix d'un avoué! reprit-il.
+Voici l'adresse d'un avoué, qui, pour un cas de ce genre, est l'homme le
+plus habile de Londres!
+
+Et il tendit le papier à Michel.
+
+--Ah! vraiment! s'écria Michel, en lisant sa propre adresse sur le
+papier.
+
+--Oui, je sais, vous aurez vu son nom mêlé à des affaires assez
+malpropres! dit Gédéon; mais lui-même est un homme parfaitement
+honorable, et d'une capacité reconnue. Il ne me reste plus, messieurs,
+qu'à vous demander où je pourrai vous retrouver, à mon retour de Hampton
+Court?
+
+--Au Grand-Hôtel Langham, naturellement! répliqua Michel. Et, sans
+faute, à ce soir!
+
+--Sans faute! répondit Gédéon en souriant. Je puis venir à n'importe
+quelle heure, n'est-ce pas?
+
+--Absolument, absolument! s'écria Michel, déjà debout pour prendre
+congé.
+
+--Eh bien! que pensez-vous de ce jeune homme? demanda-t-il à Pitman, dès
+qu'ils se retrouvèrent dans la rue.
+
+Pitman murmura quelque chose comme: «Un parfait idiot!»
+
+--Pas du tout! se récria Michel. Il sait quel est le meilleur avoué de
+Londres, et cela seul suffirait pour faire son éloge! Mais, dites donc,
+hein, ai-je été assez brillant?
+
+Pitman ne répondit rien.
+
+--Holà! dit Michel en lui posant la main sur l'épaule. Pourrait-on
+savoir quel est le nouveau grief de Pitman?
+
+--Vous n'aviez pas le droit de parler de moi comme vous l'avez fait!
+s'écria l'artiste. Votre langage a été tout à fait odieux! Vous m'avez
+blessé profondément.
+
+--Moi! mais je n'ai pas dit un seul mot de vous! protesta Michel. J'ai
+parlé d'Ezra Thomas; et je vous prie de vouloir bien vous rappeler qu'il
+n'existe personne de ce nom!
+
+--N'importe! vous m'en faites supporter de dures! murmura l'artiste.
+
+Cependant les deux amis étaient parvenus au coin de la rue, et là, sous
+la garde du fidèle commissionnaire, veillant sur lui avec un grand air
+de vertueuse dignité, là les attendait le piano, qui semblait un peu
+s'ennuyer dans la solitude de la charrette, tandis que la pluie
+découlait le long de ses pieds élégamment vernis.
+
+Ce fut encore le commissionnaire qui fut mis en réquisition pour aller
+chercher cinq ou six robustes gaillards au cabaret le plus voisin, et,
+avec leur aide, s'engagea la dernière bataille de cette mémorable
+campagne. Tout porte à croire que M. Gédéon Forsyth ne s'était pas
+encore installé dans son compartiment du train de Hampton Court lorsque
+Michel ouvrit la porte de l'appartement du jeune voyageur, et que les
+porteurs, avec des grognements professionnels, déposèrent le grand Erard
+au milieu de la chambre.
+
+--Voilà, dit triomphalement Michel à Pitman après avoir congédié les
+hommes. Et maintenant, une précaution suprême! Il faut que nous lui
+laissions la clef du piano, et de telle manière qu'il ne manque pas à la
+trouver! Voyons un peu!
+
+Au centre du couvercle, sur le piano, il construisit une tour carrée
+avec des cigares et déposa la clef à l'intérieur du petit monument ainsi
+construit.
+
+--Le pauvre jeune homme! dit l'artiste, quand ils se retrouvèrent de
+nouveau dans la rue.
+
+--Le fait est qu'il est dans une diable de position! reconnut sèchement
+Michel. Tant mieux, tant mieux! ça le remontera!
+
+--Et à ce propos, reprit l'excellent Pitman, je crains de vous avoir
+montré tout à l'heure un bien mauvais caractère, et bien de
+l'ingratitude! Je n'avais aucun droit, je le vois à présent, de
+m'offenser d'expressions qui ne s'adressaient pas directement à moi!
+
+--C'est bon! dit Michel en se rattelant à la charrette. Pas un mot de
+plus, Pitman! Votre sentiment vous honore. Un honnête homme ne peut
+manquer de souffrir quand il entend insulter son _alter ego_.
+
+La pluie avait presque cessé; Michel était presque dégrisé, le «dépôt»
+avait été livré en d'autres mains, et les amis étaient réconciliés:
+aussi le retour chez le loueur leur parut-il, en comparaison avec les
+aventures précédentes de la journée, une véritable partie de plaisir. Et
+lorsqu'ils se retrouvèrent se promenant dans le Strand, bras dessus bras
+dessous, sans l'ombre d'un soupçon qui pesât sur eux, Pitman émit un
+profond soupir de soulagement.
+
+--Maintenant, dit-il, nous pouvons rentrer à la maison!
+
+--Pitman, dit l'avoué en s'arrêtant court, vous me désolez! Quoi! nous
+avons été à la pluie à peu près toute la journée, et vous proposez
+sérieusement de rentrer à la maison? Non, monsieur! Un grog au whisky
+nous est absolument indispensable!
+
+Il reprit le bras de son ami, et le conduisit inflexiblement dans une
+taverne d'apparence engageante, et je dois ajouter (à mon vif regret,
+d'ailleurs) que Pitman s'y laissa conduire assez volontiers. Maintenant
+que la paix était restaurée à l'horizon, une certaine jovialité
+innocente commençait à poindre dans les manières de l'artiste: et quand
+il leva son verre brûlant pour trinquer avec Michel, le fait est qu'il
+apporta à ce geste toute la pétulance d'une petite pensionnaire
+romanesque assistant à son premier pique-nique.
+
+
+
+
+IX
+
+COMMENT S'ACHEVA LE JOUR DE CONGÉ DE MICHEL FINSBURY
+
+
+Michel était, comme je l'ai déjà dit, un excellent garçon, et qui aimait
+à dépenser son argent, autant et peut-être plus encore qu'à le gagner.
+Mais il ne recevait ses amis qu'au restaurant, et les portes de son
+domicile particulier restaient presque toujours closes. Le premier
+étage, ayant plus d'air et de lumière, servait d'habitation au vieux
+Masterman; le salon ne s'ouvrait presque jamais; et c'était la salle à
+manger qui formait le séjour ordinaire de l'avoué. C'est là précisément,
+dans cette salle à manger du rez-de-chaussée, que nous retrouvons Michel
+s'asseyant à table pour le dîner, le soir du glorieux jour de congé
+qu'il avait consacré à son ami Pitman. Une vieille gouvernante
+écossaise, avec des yeux très brillants et une petite bouche volontiers
+moqueuse, était chargée du bon ordre de la maison: elle se tenait
+debout, près de la table, pendant que son jeune maître déroulait sa
+serviette.
+
+--Je crois, hasarda timidement Michel, que je prendrais volontiers un
+peu d'eau-de-vie avec de l'eau de seltz.
+
+--Pas du tout, monsieur Michel! répondit promptement la gouvernante. Du
+vin rouge et de l'eau!
+
+--Bien, bien, Catherine, on vous obéira! dit l'avoué. Et pourtant, si
+vous saviez ce que la journée a été fatigante, au bureau!
+
+--Quoi? fit la vieille Catherine. Mais vous n'avez pas mis le pied au
+bureau, de toute la journée!
+
+--Et comment va le vieux? demanda Michel, pour détourner la
+conversation.
+
+--Oh! c'est toujours la même chose, monsieur Michel! répondit la
+gouvernante. Je crois bien que, maintenant, ça ira toujours de même
+jusqu'à la fin du pauvre monsieur! Mais savez-vous que vous n'êtes pas
+le premier à me faire cette question aujourd'hui?
+
+--Bah! s'écria Michel. Et qui donc vous l'a faite avant moi?
+
+--Un de vos bons amis, répondit Catherine en souriant: votre cousin, M.
+Maurice!
+
+--Maurice! qu'est-ce que ce mendiant est venu chercher ici? demanda
+Michel.
+
+--Il m'a dit qu'il venait faire une visite, en passant, à M. Masterman!
+reprit la gouvernante. Mais moi, voyez-vous, j'ai mon idée sur ce qu'il
+venait faire. Il a essayé de me corrompre, monsieur Michel! Me
+corrompre!--répéta-t-elle, avec un accès de dédain inimitable.
+
+--Vraiment? dit Michel. Je parie au moins qu'il n'a pas dû vous offrir
+une grosse somme!
+
+--Peu importe la somme! répliqua discrètement Catherine. Mais le fait
+est que je l'ai renvoyé à ses affaires comme il convenait! Il ne se
+pressera pas de revenir ici!
+
+--Vous savez qu'il ne faut pas qu'il voie mon père! dit Michel. Je
+n'entends pas exhiber le pauvre vieux à un petit crétin comme lui!
+
+--Vous pouvez être sans crainte de ce côté! répondit la fidèle servante.
+Mais ce qu'il y a de comique, monsieur Michel,--faites donc attention à
+ne pas renverser de la sauce sur la nappe!--ce qu'il y a de comique,
+c'est qu'il s'imagine que votre père est mort, et que vous tenez la
+chose secrète!
+
+Michel fredonna un air.
+
+--L'animal me paiera tout cela! dit-il.
+
+--Est-ce que, avec la loi, vous ne pourriez rien contre lui? suggéra
+Catherine.
+
+--Non, pas pour le moment du moins! répondit Michel. Mais, dites donc,
+Catherine! Vraiment je ne trouve pas que ce vin rouge soit une boisson
+bien saine! Allons! ayez un peu de coeur, et donnez-moi un verre
+d'eau-de-vie!
+
+Le visage de Catherine prit la dureté du diamant.
+
+--Eh bien! puisque c'est ainsi, grommela Michel, je ne mangerai plus
+rien!
+
+--Ce sera comme vous voudrez, monsieur Michel! dit Catherine.
+
+Après quoi elle se mit tranquillement à desservir la table.
+
+«Comme je voudrais que cette Catherine fût une servante moins dévouée!»
+soupira Michel en refermant sur lui la porte de la maison.
+
+La pluie avait cessé. Le vent soufflait encore, mais plus doucement, et
+avec une fraîcheur qui n'était pas sans charme. Arrivé au coin de King's
+Road, Michel se rappela tout à coup son verre d'eau-de-vie, et entra
+dans une taverne brillamment éclairée. La taverne se trouvait presque
+remplie. Il y avait là deux cochers de fiacre, une demi-douzaine de
+sans-travail professionnels; dans un coin, un élégant gentleman essayait
+de vendre à un autre gentleman, beaucoup plus jeune, quelques
+photographies esthétiques qu'il tirait mystérieusement d'une boîte de
+cuir; dans un autre coin, deux amoureux discutaient la question de
+savoir dans quel parc ils trouveraient le plus d'ombrage pour achever la
+soirée. Mais le morceau central et la grande attraction de la taverne
+était un petit vieillard vêtu d'une longue redingote noire, achetée
+toute faite, et sans doute d'acquisition récente. Sur la table de
+marbre, devant lui, entre des sandwichs et un verre de bière,
+s'étalaient des feuilles de papier couvertes d'écriture. Sa main se
+balançait en l'air avec des gestes oratoires, sa voix, naturellement
+aigre, était mise au ton de la salle de conférences; et, par des
+artifices comparables à ceux des antiques sirènes, ce vieillard tenait
+sous une fascination irrésistible la servante du bar, les deux cochers,
+un groupe de joueurs, et quatre des ouvriers sans travail.
+
+--J'ai examiné tous les théâtres de Londres, disait-il, et, en mesurant
+avec mon parapluie la largeur des portes, j'ai constaté qu'elles étaient
+beaucoup trop étroites. Personne de vous évidemment n'a eu, comme moi,
+l'occasion de connaître les pays étrangers. Mais, franchement,
+croyez-vous que, dans un pays bien gouverné, de tels abus pourraient
+exister? Votre intelligence, si simple et inculte qu'elle soit, suffit à
+vous affirmer le contraire. L'Autriche elle-même, qui pourtant ne se
+pique pas d'être un peuple libre, commence à se soulever contre
+l'incurie qui laisse subsister des abus de ce genre. J'ai précisément là
+une coupure d'un journal de Vienne, sur ce sujet: je vais essayer de
+vous la lire, en vous la traduisant au fur et à mesure. Vous pouvez vous
+rendre compte par vous-mêmes: c'est imprimé en caractères allemands!
+
+Et il tendait à son auditoire le morceau de journal en question, comme
+un prestidigitateur fait passer dans la salle l'orange qu'il s'apprête à
+escamoter.
+
+--Holà! mon vieux, c'est vous? dit tout à coup Michel, en posant sa main
+sur l'épaule de l'orateur.
+
+Celui-ci tourna vers lui un visage tout convulsé d'épouvante: c'était le
+visage de M. Joseph Finsbury.
+
+--Michel! s'écria-t-il. Vous êtes seul?
+
+--Mais oui! répondit Michel, après avoir commandé son verre
+d'eau-de-vie. Je suis seul. Qui donc attendiez-vous?
+
+--Je pensais à Maurice ou à Jean, répondit le vieillard, manifestement
+soulagé d'un grand poids.
+
+--Que voulez-vous que je fasse de Maurice ou de Jean? répondit le neveu.
+
+--Oui, c'est vrai! répondit Joseph. Et je crois que je puis avoir
+confiance en vous! n'est-ce pas? Je crois que vous serez de mon côté?
+
+--Je ne comprends rien à ce que vous voulez dire! répliqua Michel. Mais
+si c'est de l'argent qu'il vous faut, j'ai toujours une livre ou deux à
+votre disposition!
+
+--Non, non, ce n'est pas cela, mon cher enfant! dit l'oncle, en lui
+serrant vivement la main. Je vous raconterai tout cela plus tard!
+
+--Parfait! répondit le neveu. Mais, en attendant, que puis-je vous
+offrir?
+
+--Eh bien! dit modestement le vieillard, j'accepterais volontiers une
+autre sandwich. Je suis sûr que vous devez être très surpris,
+poursuivit-il, de ma présence dans un lieu de ce genre. Mais le fait est
+que, en cela, je me fonde sur un principe très sage, mais peu connu...
+
+--Oh! il est beaucoup plus connu que vous ne le supposez! s'empressa de
+répondre Michel, entre deux gorgées de son eau-de-vie. C'est sur ce
+principe que je me fonde toujours moi-même quand l'envie me vient de
+boire un verre!
+
+Le vieillard, qui était anxieux de se gagner la faveur de Michel, se mit
+à rire, d'un rire sans gaieté.
+
+--Vous avez tant de verve, dit-il, que souvent vous m'amusez à entendre!
+Mais j'en reviens à ce principe dont je voulais vous parler. Il
+consiste, en somme, à s'adapter toujours aux coutumes du pays où l'on
+est. Or, en France, par exemple, ceux qui veulent manger vont au café ou
+au restaurant; en Angleterre, c'est dans des endroits comme celui-ci que
+le peuple a l'habitude de venir se rafraîchir. J'ai calculé que, avec
+des sandwichs, du thé, et un verre de bière à l'occasion, un homme seul
+peut vivre très commodément à Londres pour quatorze livres douze
+shillings par an!
+
+--Oui, je sais! répondit Michel. Mais vous avez oublié de compter les
+vêtements, le linge, et la chaussure. Quant à moi, en comptant les
+cigares et une petite partie de plaisir de temps à autre, j'arrive fort
+bien à me tirer d'affaire avec sept ou huit cents livres par an. Ne
+manquez pas de prendre note de cela, sur vos papiers!
+
+Ce fut la dernière interruption de Michel. En bon neveu, il se résigna à
+écouter docilement le reste de la conférence qui, de l'économie
+politique, s'embrancha sur la réforme électorale, puis sur la théorie du
+baromètre, pour arriver ensuite à l'enseignement de l'arithmétique dans
+les écoles des sourds-muets. Là-dessus, la nouvelle sandwich étant
+achevée, les deux hommes sortirent de la taverne et se promenèrent
+lentement sur le trottoir de King's Road.
+
+--Michel dit l'oncle, savez-vous pourquoi je suis ici? C'est parce que
+je ne peux plus supporter mes deux gredins de neveux! Je les trouve
+intolérables!
+
+--Je vous comprends fort bien! approuva Michel. Ne comptez pas sur moi
+pour prendre leur défense!
+
+--Figurez-vous qu'ils ne voulaient jamais me laisser parler! poursuivit
+amèrement le vieillard. Ils refusaient de me fournir plus d'un crayon
+par semaine! Le journal, tous les soirs, ils l'emportaient dans leurs
+chambres pour m'empêcher d'y prendre des notes! Or, Michel, vous me
+connaissez! Vous savez que je ne vis que pour mes calculs! J'ai besoin
+de jouir du spectacle varié et complexe de la vie, tel qu'il se révèle à
+moi dans les journaux quotidiens! Et ainsi mon existence avait fini par
+devenir un véritable enfer lorsque, dans le désordre de ce bienheureux
+tamponnement de Browndean, j'ai pu m'échapper. Les deux misérables
+doivent croire que je suis mort, et essayer de cacher la chose pour ne
+pas perdre la tontine!
+
+--Et, à ce propos, où en êtes-vous pour ce qui en est de l'argent?
+demanda complaisamment Michel.
+
+--Oh! je suis riche! répondit le vieillard. J'ai touché huit cents
+livres, de quoi vivre pendant huit ans. J'ai des plumes et des crayons à
+volonté; j'ai à ma disposition le British Museum, avec ses livres. Mais
+c'est extraordinaire combien un homme d'une intelligence raffinée a peu
+besoin de livres, à un certain âge! Les journaux suffisent parfaitement
+à l'instruire de tout!
+
+--Savez-vous quoi? dit Michel. Venez demeurer chez moi!
+
+--Michel, répondit l'oncle Joseph, voilà qui est très gentil de votre
+part: mais vous ne vous rendez pas compte de ce que ma position a de
+particulier. Il y a, voyez-vous, quelques petites complications
+financières qui m'empêchent de disposer de moi aussi librement que je le
+devrais. Comme tuteur, vous savez, mes efforts n'ont pas été bénis du
+ciel; et, pour vous dire la chose bien exactement, je me trouve tout à
+fait à la merci de cette bête brute de Maurice!
+
+--Vous n'aurez qu'à vous déguiser! s'écria Michel. Je puis vous prêter
+tout de suite une paire de lunettes en verres à vitre, ainsi que de
+magnifiques favoris rouges.
+
+--J'ai déjà caressé cette idée, répondit le vieillard; mais j'ai craint
+de provoquer des soupçons dans le modeste hôtel meublé que j'habite.
+J'ai constaté, à ce propos, que le séjour des hôtels meublés...
+
+--Mais, dites-moi! interrompit Michel. Comment diable avez-vous pu vous
+procurer de l'argent? N'essayez pas de me traiter en étranger, mon
+oncle! Vous savez que je connais tous les détails du compromis, et de la
+tutelle, et de la situation où vous êtes vis-à-vis de Maurice!
+
+Joseph raconta sa visite à la banque, ainsi que la façon dont il y avait
+touché le chèque, et défendu que l'on avançât désormais aucun argent à
+ses neveux.
+
+--Ah! mais pardon! Ça ne peut pas aller comme ça! s'écria Michel. Vous
+n'aviez pas le droit d'agir ainsi!
+
+--Mais tout l'argent est à moi, Michel! protesta le vieillard. C'est moi
+qui ai fondé la maison de cuirs sur des principes de mon invention!
+
+--Tout cela est bel et bon! dit l'avoué. Mais vous avez signé un
+compromis avec votre neveu, vous lui avez fait abandon de vos droits:
+savez-vous, mon cher oncle, que cela signifie simplement les galères,
+pour vous?
+
+--Ce n'est pas possible! s'écria Joseph. Il est impossible que la loi
+pousse l'injustice jusque-là!
+
+--Et le plus cocasse de l'affaire, reprit Michel avec un éclat de rire
+soudain, c'est que, par-dessus le marché, vous avez coulé la maison de
+cuirs! En vérité, mon cher oncle, vous avez une singulière façon de
+comprendre la loi: mais, pour ce qui est de l'humour, vous êtes
+impayable!
+
+--Je ne vois rien là dont on ait à rire! observa sèchement M. Finsbury.
+
+--Et vous dites que Maurice n'a pas pouvoir pour signer? demanda Michel.
+
+--Moi seul ai pouvoir pour signer! répondit Joseph.
+
+--Le malheureux Maurice! Oh! le malheureux Maurice! s'écria l'avoué, en
+sautant de plaisir. Et lui qui, en outre, s'imagine que vous êtes mort,
+et pense aux moyens de cacher la nouvelle!... Mais, dites-moi, mon
+oncle, qu'avez-vous fait de tout cet argent?
+
+--Je l'ai déposé dans une banque, et j'ai gardé vingt livres! répondit
+M. Finsbury. Pourquoi me demandez-vous ça?
+
+--Voici pourquoi! dit Michel. Demain, un de mes clercs vous apportera un
+chèque de cent livres, en échange duquel vous lui remettrez le reçu de
+la Banque, afin qu'il aille au plus vite rapporter les huit cents livres
+à la Banque Anglo-Patagonienne, en fournissant une explication
+quelconque que je me chargerai d'inventer pour vous. De cette façon,
+votre situation sera plus nette; et comme Maurice, tout de même, ne
+pourra pas toucher un sou en banque, à moins de faire un faux, vous
+voyez que vous n'aurez pas de remords à avoir de ce côté-là!
+
+--C'est égal, j'aimerais mieux ne pas dépendre de votre bonté! répondit
+Joseph en se grattant le nez. J'aimerais mieux pouvoir vivre de mon
+propre argent, maintenant que je l'ai!
+
+Mais Michel lui secoua le bras.
+
+--Il n'y aura donc pas moyen, lui cria-t-il, de vous faire comprendre
+que je travaille en ce moment à vous épargner le bagne!
+
+Cela était dit avec tant de sérieux que le vieillard en fut effrayé.
+
+--Il faudra, dit-il, que je tourne mon attention du côté de la loi; ce
+sera pour moi un champ nouveau à explorer. Car bien que, naturellement,
+je comprenne les principes généraux de la législation, il y a beaucoup
+de ses détails que j'ai jusqu'à présent négligé d'examiner, et ce que
+vous m'apprenez là, par exemple, me surprend tout à fait. Cependant il
+se peut que vous ayez raison, et le fait est qu'à mon âge un long
+emprisonnement risquerait de m'être quelque peu préjudiciable. Mais avec
+tout cela, mon cher neveu, je n'ai aucun droit à vivre de votre argent!
+
+--Ne vous inquiétez pas de cela! fit Michel. Je trouverai bien un moyen
+de rentrer dans mes fonds!
+
+Après quoi, ayant noté l'adresse du vieillard, il prit congé de lui au
+coin d'une rue.
+
+«Quel vieux coquin, en vérité! se dit-il. Et puis, comme la vie est une
+chose singulière! Je commence à croire pour de bon que la providence m'a
+expressément choisi, aujourd'hui, pour la seconder. Voyons un peu!
+Qu'ai-je fait depuis ce matin? J'ai sauvé Pitman, j'ai enseveli un mort,
+j'ai sauvé mon oncle Joseph, j'ai remonté Forsyth, et j'ai bu
+d'innombrables verres de diverses liqueurs. Si maintenant, pour finir la
+soirée, j'allais faire une visite à mes cousins, et poursuivre auprès
+d'eux mon rôle providentiel? Dès demain matin, je verrai sérieusement à
+tirer mon profit de tous ces événements nouveaux; mais, ce soir, que la
+charité seule inspire ma conduite!»
+
+Vingt minutes après, et pendant que toutes les horloges sonnaient onze
+heures, le représentant de la Providence descendit d'un fiacre, ordonna
+au cocher de l'attendre, et sonna à la porte du numéro 16, dans John
+Street.
+
+La porte fut aussitôt ouverte par Maurice lui-même.
+
+--Oh! c'est vous, Michel? dit-il, en bloquant soigneusement l'étroite
+ouverture. Il est bien tard!
+
+Sans répondre, Michel s'avança, saisit la main de Maurice, et la serra
+si vigoureusement que le pauvre garçon fit, malgré lui, un mouvement de
+recul, ce dont son cousin profita pour entrer dans l'antichambre et pour
+passer ensuite dans la salle à manger, avec Maurice sur ses talons.
+
+--Où est mon oncle Joseph? demanda-t-il, en s'installant dans le
+meilleur fauteuil.
+
+--Il a été assez souffrant, ces jours derniers! répondit Maurice. Il est
+resté à Browndean. Il prend soin de lui, et je suis seul ici, comme vous
+voyez!
+
+Michel eut un sourire mystérieux.
+
+--C'est que j'ai besoin de le voir pour une affaire pressante! dit-il.
+
+--Il n'y a pas de raison pour que je vous laisse voir mon oncle, tandis
+que vous ne me laissez pas voir votre père! répliqua Maurice.
+
+--Ta, ta, ta! dit Michel. Mon père est mon père; mais le vieux Joseph
+est mon oncle à moi aussi bien que le vôtre, et vous n'avez aucun droit
+de le séquestrer!
+
+--Je ne le séquestre pas! dit Maurice, enragé. Il est souffrant; il est
+dangereusement malade, et personne ne peut le voir!
+
+--Eh bien! je vais vous dire ce qui en est! déclara Michel. Je suis venu
+pour m'entendre avec vous, Maurice! ce compromis que vous m'avez
+proposé, au sujet de la tontine, je l'accepte!
+
+Le malheureux Maurice devint pâle comme un mort, et puis rougit
+jusqu'aux tempes, dans un soudain accès de fureur contre l'injustice
+monstrueuse de la destinée humaine.
+
+--Que voulez-vous dire? s'écria-t-il. Je n'en crois pas un mot!
+
+Et lorsque Michel l'eut assuré qu'il parlait sérieusement:
+
+--En ce cas, s'écria-t-il en rougissant de nouveau, sachez que je
+refuse! Voilà! Vous pouvez mettre cela dans votre pipe, et le fumer!
+
+--Oh! oh! fit aigrement Michel. Vous dites que votre oncle est
+dangereusement malade, et cependant vous ne voulez plus du compromis que
+vous m'avez vous-même proposé quand il était bien portant! Il y a
+quelque chose de louche, là-dessous!
+
+--Qu'entendez-vous par là? hurla Maurice.
+
+--Je veux dire simplement qu'il y a là-dessous quelque chose qui n'est
+pas clair! expliqua Michel.
+
+--Oseriez-vous faire une insinuation à mon adresse? reprit Maurice, qui
+commençait à entrevoir la possibilité d'intimider son cousin.
+
+--Une insinuation? répéta Michel. Oh! ne nous mettons pas à employer de
+grands mots comme celui-là! Non, Maurice, essayons plutôt de noyer notre
+querelle dans une bouteille, comme deux galants cousins! _Les Deux
+galants cousins_, comédie, parfois attribuée à Shakespeare! ajouta-t-il.
+
+Le cerveau de Maurice travaillait comme un moulin. «Soupçonne-t-il
+vraiment quelque chose? Ou bien ne fait-il que parler au hasard? et que
+dois-je faire? Savonner, ou bien attaquer à fond? En somme, savonner
+vaut mieux: cela me fera toujours gagner du temps!»
+
+--Eh bien!--dit-il tout haut, et avec une pénible affectation de
+cordialité,--il y a longtemps que nous n'avons point passé une soirée
+ensemble, Michel, et quoique mes habitudes, comme vous savez, soient
+extrêmement tempérées, je vais faire aujourd'hui une exception pour
+vous. Excusez-moi un moment! Je vais aller chercher dans la cave une
+bouteille de whisky!
+
+--Pas de whisky pour moi! dit Michel. Un peu du vieux champagne de
+l'oncle Joseph, ou rien du tout!
+
+Pendant une seconde, Maurice hésita, car il n'avait plus que quelques
+bouteilles de ce vieux vin, et y tenait beaucoup; mais, dès la seconde
+suivante, il sortit sans répondre un mot. Il avait compris que, en le
+dépouillant ainsi de la crème de sa cave, Michel s'était imprudemment
+exposé, et livré à lui.
+
+«Une bouteille? se dit-il. Par saint Georges, je vais lui en donner
+deux! Ce n'est pas le moment de faire des économies; et, une fois que
+l'animal sera complètement ivre, ce sera bien le diable si je n'arrive
+pas à lui arracher son secret!»
+
+Ce fut donc avec une bouteille sous chaque bras qu'il rentra dans la
+salle à manger. Il prit deux verres dans le buffet, et les remplit avec
+une grâce hospitalière.
+
+--Je bois à votre santé, mon cousin! s'écria-t-il gaiement. N'épargnez
+pas le vin, dans ma maison!
+
+Debout près de la table, Michel vida son verre. Il le remplit de
+nouveau, et revint s'asseoir dans son fauteuil, emportant la bouteille
+avec lui. Et bientôt trois verres de vieux champagne, absorbés coup sur
+coup, produisaient un changement notable dans sa manière d'être.
+
+--Savez-vous que vous manquez de vivacité d'esprit, Maurice!
+observa-t-il. Vous êtes profond, c'est possible: mais je veux être pendu
+si vous avez l'esprit vif!
+
+--Et qu'est-ce qui vous fait croire que je sois profond? demanda Maurice
+avec un air de simplicité amusée.
+
+--Le fait que vous ne voulez pas d'un compromis avec moi! répondit
+Michel, qui commençait à s'exprimer avec beaucoup de difficulté. Vous
+êtes profond, Maurice, très profond, de ne pas vouloir de ce compromis!
+Et vous avez là un vin qui est bien bon! Ce vin est le seul trait
+respectable de la famille Finsbury. Savez-vous que c'est encore plus
+rare qu'un titre! bien plus rare! Seulement, quand un homme a dans sa
+cave du vin comme celui-là, je me demande pourquoi il ne veut pas d'un
+compromis!
+
+--Mais, vous-même, vous n'en vouliez pas, jusqu'ici! dit Maurice,
+toujours souriant. A chacun son tour!
+
+--Je me demande pourquoi je n'en ai pas voulu! Je me demande pourquoi
+vous n'en voulez pas! reprit Michel. Je me demande pourquoi chacun de
+nous pense que l'autre n'a pas voulu du compromis! Dites donc,
+savez-vous que c'est là un problème très... très re... très remarquable?
+ajouta-t-il, non sans orgueil d'avoir enfin triomphé de tous les
+obstacles oraux qu'il avait trouvés sur sa route.
+
+--Et quelle raison croyez-vous que j'aie pour refuser? demanda
+adroitement Maurice.
+
+Michel le regarda bien en face, puis cligna d'un oeil.
+
+--Ah! vous êtes un malin! dit-il. Tout à l'heure vous allez me demander
+de vous aider à sortir de votre pétrin. Et le fait est que je sais bien
+que je suis l'émissaire de la Providence; mais, tout de même, pas de
+cette manière-là! Vous aurez à vous en tirer tout seul, mon bon ami, ça
+vous remontera! Quel terrible pétrin cela doit être, pour un jeune
+orphelin de quarante ans: la maison de cuirs, la banque, et tout le
+reste!
+
+--J'avoue que je ne comprends rien à ce que vous voulez dire! déclara
+Maurice.
+
+--Je ne suis pas sûr d'y comprendre grand'chose moi-même! dit Michel.
+Voici un vin excellent, monsieur, ex'lent vin. Mais revenons un peu à
+votre affaire, hein? Donc, voilà un oncle de prix qui a disparu! Eh
+bien! tout ce que je veux savoir, c'est ceci: où est cet oncle de prix?
+
+--Je vous l'ai dit; il est à Browndean! répondit Maurice, en essuyant
+son front à la dérobée, car ces petites attaques répétées commençaient à
+le fatiguer réellement.
+
+--Facile à dire, Brown... Brown... Hé, après tout, pas si facile à dire
+que çà! s'écria Michel, irrité. Je veux dire que vous avez beau jeu à me
+répondre n'importe quoi. Mais ce qui ne me plaît pas là-dedans, c'est
+cette disparition complète d'un oncle! Franchement, Maurice, est-ce
+commercial?
+
+Et il hochait la tête, tristement.
+
+--Rien n'est plus simple, ni plus clair! répondit Maurice, avec un calme
+chèrement payé. Pas l'ombre d'un mystère, dans tout cela! Mon oncle se
+repose, à Browndean, pour se remettre de la secousse qu'il a subie dans
+l'accident!
+
+--Ah! oui, dit Michel, une rude secousse!
+
+--Pourquoi dites-vous cela? s'écria vivement Maurice.
+
+--Oh! je le dis en m'appuyant sur la meilleure autorité possible! C'est
+vous-même qui venez de me le dire! répliqua Michel. Mais si vous me
+dites le contraire, à présent, naturellement j'aurai à choisir entre les
+deux versions. Le fait est que... que j'ai renversé du vin sur le tapis;
+on dit que ça leur fait du bien, aux tapis! Le fait est que notre cher
+oncle... Mort, hein?... Enterré?
+
+Maurice se dressa sur ses pieds.
+
+--Qu'est-ce que vous dites? hurla-t-il.
+
+--Je dis que j'ai renversé du vin sur le tapis! répondit Michel en se
+levant aussi. Mais c'est égal, je n'ai pas tout renversé! Bien des
+amitiés au cher oncle, n'est-ce pas?
+
+--Vous voulez vous en aller? demanda Maurice.
+
+--Hé! mon pauvre vieux, il le faut! Forcé d'aller veiller un ami malade!
+répondit Michel, en se tenant à la table pour ne pas tomber.
+
+--Vous ne partirez pas d'ici avant de m'avoir expliqué vos allusions!
+déclara Maurice d'un ton féroce. Qu'avez-vous voulu dire? Pourquoi
+êtes-vous venu ici?
+
+Mais l'avoué était déjà parvenu jusqu'à la porte du vestibule.
+
+--Je suis venu sans aucune mauvaise intention, je vous assure! dit-il en
+mettant la main sur son coeur. Je vous jure que je n'ai pas eu d'autre
+intention que de remplir mon rôle d'agent de la Providence!
+
+Puis il parvint jusqu'à la porte de la rue, l'ouvrit, non sans peine, et
+descendit vers le fiacre, qui l'attendait. Le cocher, brusquement
+réveillé d'un somme, lui demanda où il fallait le conduire.
+
+Michel s'aperçut que Maurice l'avait suivi sur le seuil de la maison; et
+une brillante inspiration lui vint à l'esprit.
+
+«Ce garçon-là a besoin d'être remonté sérieusement!» songea-t-il.
+
+--Cocher, conduisez-moi à Scotland-Yard[1]! dit-il tout haut, en se
+tenant à la roue. Car, enfin, cocher, il y a quelque chose de louche
+dans cet oncle et son accident! Tout cela mérite d'être tiré au clair!
+Conduisez-moi à Scotland-Yard!
+
+ [1] La préfecture de police.
+
+--Vous ne pouvez pas me demander cela pour de bon! dit le cocher, avec
+la cordiale sympathie qu'ont toujours ses pareils pour un homme du monde
+en état d'ivresse. Ecoutez, monsieur, vous feriez mieux de vous faire
+ramener chez vous! Demain matin, vous pourrez toujours aller à
+Scotland-Yard!
+
+--Vous croyez? demanda Michel. Allons, en ce cas, conduisez-moi plutôt
+au Bar de la Gaîté!
+
+--Le Bar de la Gaîté est fermé, monsieur!
+
+--Eh bien, alors, chez moi! dit Michel, résigné.
+
+--Mais où cela, monsieur?
+
+--Ma foi, vraiment, mon ami, je ne sais pas! dit Michel en s'asseyant
+dans le fiacre. Conduisez-moi à Scotland-Yard, et, là-bas, nous
+demanderons!
+
+--Mais vous devez bien avoir une carte de visite, dit l'homme à travers
+le guichet du plafond. Donnez-moi votre porte-cartes!
+
+--Quelle prodigieuse intelligence, pour un cocher de fiacre! s'écria
+Michel, en passant son porte-cartes au cocher.
+
+Et celui-ci lut tout haut, à la lumière du gaz:
+
+--Michel Finsbury, 233, King's Road, Chelsea. Est-ce bien cela,
+monsieur?
+
+--Parfait! s'écria Michel. Conduisez-moi là, si vous y voyez
+suffisamment, avec toutes ces maisons qui s'obstinent à rester sens
+dessus dessous!
+
+
+
+
+X
+
+GÉDÉON FORSYTH ET LE GRAND ERARD
+
+
+Je suis bien sûr que personne d'entre vous n'a lu _le Mystère de
+l'Omnibus_, par E. H. B., un roman qui a figuré pendant plusieurs jours
+aux devantures des libraires, et puis qui a entièrement disparu de la
+surface du globe. Ce que deviennent les livres, une semaine ou deux
+après leur publication, où ils vont, à quel usage on les emploie: ce
+sont là autant de problèmes qui, bien souvent, m'ont tourmenté pendant
+des nuits d'insomnie. Le fait est que personne, à ma connaissance, n'a
+lu _le Mystère de l'Omnibus_, par E. H. B., cependant j'ai pu m'assurer
+qu'il n'existe plus aujourd'hui que trois exemplaires de cet ouvrage.
+L'un se trouve à la bibliothèque du British Museum, d'ailleurs à jamais
+rendu inabordable par suite d'une erreur d'inscription au catalogue; un
+autre se trouve dans les caves de débarras de la Bibliothèque des
+Avocats, à Edimbourg; enfin, le troisième, relié en maroquin, appartient
+à notre ami Gédéon Forsyth. Pour vous expliquer le placement actuel de
+ce troisième exemplaire, vous allez évidemment supposer que Gédéon a
+beaucoup admiré le roman d'E. H. B. Et, je puis vous le dire, vous ne
+vous tromperez pas dans cette supposition. Gédéon, aujourd'hui encore,
+continue à admirer _le Mystère de l'Omnibus_: il l'admire et il l'aime,
+avec une tendresse toute paternelle, car c'est lui-même qui en est
+l'auteur. Il l'a signé des initiales de son oncle, M. Edouard Hugues
+Bloomfield; mais c'est lui seul qui l'a écrit en entier. Il s'était
+d'abord demandé, avant la publication, s'il n'allait pas tout au moins
+confier à quelques amis le secret de sa paternité; mais après la
+publication, et l'insuccès monumental qui l'a accueillie, la modestie du
+jeune romancier est devenue plus pressante; et, sans la révélation que
+je vous fais aujourd'hui, le nom de l'auteur de ce remarquable ouvrage
+aurait risqué de demeurer à jamais inconnu.
+
+Cependant, le jour déjà lointain où Michel Finsbury prit son fameux
+congé, le livre de Gédéon venait à peine de paraître, et un de ses
+exemplaires se trouvait exposé à l'étalage de la marchande de journaux,
+dans la Gare de Waterloo: de telle sorte que Gédéon put le voir, avant
+de monter dans le train qui allait le conduire à Hampton-Court. Mais, le
+croira-t-on? la vue de son oeuvre ne provoqua chez lui qu'un sourire
+dédaigneux. «Quelle vaine ambition de paresseux, se dit-il, que celle
+d'un faiseur de livres!» Il eut honte de s'être abaissé jusqu'à la
+pratique d'un art aussi enfantin. Tout entier à la pensée de sa première
+cause, il se sentait enfin devenu un homme. Et la muse qui préside au
+roman-feuilleton (une dame qui doit être sans doute d'origine française)
+s'envola d'auprès de lui, pour aller se mêler de nouveau à la danse de
+ses soeurs, autour des immortelles fontaines de l'Hélicon.
+
+Durant toute la demi-heure du voyage, de saines et robustes réflexions
+pratiques égayèrent l'âme du jeune avocat. A tout instant, il se
+choisissait, par la portière du wagon, la petite maison de campagne qui
+allait bientôt devenir l'asile de sa vie. Et déjà, en parfait
+propriétaire, il projetait des améliorations aux maisons qu'il voyait; à
+l'une, il ajoutait une écurie; à l'autre, un jeu de tennis; il
+s'imaginait le charmant aspect qu'aurait une troisième, lorsque, en face
+d'elle, sur la rivière, il se serait fait construire un pavillon de
+bois. «Et quand je pense, se disait-il, qu'il y a une heure à peine
+j'étais encore un insouciant jeune sot, uniquement occupé de canotage et
+de romans-feuilletons! Je passais à côté des plus ravissantes maisons de
+campagne sans même les honorer d'un regard! Comme il faut peu de temps
+pour mûrir un homme!»
+
+Le lecteur intelligent reconnaîtra tout de suite, et d'après ce simple
+monologue, les ravages causés dans le coeur de Gédéon par les beaux yeux
+de Mlle Hazeltine. L'avocat, au sortir de John Street, avait conduit la
+jeune fille dans la maison de son oncle, M. Bloomfield; et ce
+personnage, ayant appris de son neveu qu'elle était victime d'une double
+oppression, l'avait prise bruyamment sous sa protection.
+
+--Je me demande qui est le pire des deux, s'était-il écrié: ce vieil
+oncle sans scrupules, ou ce grossier jeune coquin de neveu! En tout cas,
+je vais tout de suite écrire au _Pall Mall_, pour les dénoncer! Quoi!
+Vous dites que non? Pardon, monsieur, il faut qu'ils soient dénoncés!
+C'est un devoir public... Comment? Vous dites que cet oncle est un
+conférencier radical? En ce cas, oui, vous avez raison, la chose doit
+être menée avec plus de réserve! Je suis sûr que ce pauvre oncle aura
+été scandaleusement trompé!
+
+De tout cela résulta que M. Bloomfield ne mit pas à exécution son projet
+de lettre à la _Pall Mall Gazette._ Il déclara seulement que miss
+Hazeltine avait à être tenue à l'abri des recherches probables de ses
+persécuteurs; et comme il se trouvait posséder un yacht, il jugea
+qu'aucune autre retraite ne pouvait être plus sûre pour l'infortunée
+jeune fille. Le matin même du jour où Gédéon se rendait à Hampton Court,
+Julia, en compagnie de M. et de Mme Bloomfield, avait quitté Londres à
+bord du yacht familial. Et Gédéon, comme l'on pense, aurait bien aimé
+être du voyage: mais son oncle n'avait pas cru devoir lui accorder cette
+faveur. «Non, Gid! lui avait-il dit. On va évidemment te filer; il ne
+faut pas qu'on te voie avec nous!» Et le jeune homme n'avait pas osé
+contester cette étrange illusion; car il craignait que son oncle ne se
+relâchât de son beau zèle pour la protection de Julia, s'il découvrait
+que l'affaire n'était pas aussi romanesque qu'il se l'était figurée. Au
+reste, la discrétion de Gédéon avait eu sa récompense; car le vieux
+Bloomfield, en lui posant sur l'épaule sa pesante main, avait ajouté ces
+mots, dont la signification avait été aussitôt comprise: «Je devine bien
+ce que tu as en tête, Gédéon! Mais si tu veux obtenir cette jeune fille,
+il faudra que tu travailles, mon gaillard, entends-tu?»
+
+Ces agréables paroles avaient déjà contribué à égayer l'avocat lorsque,
+ayant pris congé des voyageurs, il était retourné chez lui pour lire des
+romans; et, maintenant, pendant que le train l'emportait à Hampton
+Court, c'étaient elles encore qui formaient la base fondamentale de ses
+viriles rêveries. Et quand il descendit du train et commença à se
+recueillir, pour la délicate mission dont il s'était chargé, toujours
+encore il avait dans les yeux le fin visage de Julia, et dans les
+oreilles les paroles d'adieu de son oncle Edouard.
+
+Mais bientôt de grosses surprises commencèrent à pleuvoir sur lui. Il
+apprit d'abord que, dans tout Hampton Court, il n'y avait aucune villa
+Kurnaul, aucun comte Tarnow, ni même absolument aucun comte du tout.
+Cela était fort étrange, mais, en somme, il ne le jugea point tout à
+fait inexplicable. M. Dickson avait si bien déjeuné qu'il pouvait s'être
+trompé en lui donnant l'adresse. «Que doit faire, en pareille
+circonstance, un homme pratique, avisé, et ayant l'habitude des
+affaires?» se demanda Gédéon. Et il se répondit aussitôt: «Télégraphier
+une dépêche brève et nette!» Dix minutes après, nos fils télégraphiques
+nationaux transmettaient à Londres l'importante missive que voici:
+«Dickson, Hôtel Langham, Londres. Villa et personne inconnues ici;
+suppose erreur d'adresse; arriverai par train suivant. Forsyth.» Et, en
+effet, Gédéon lui-même ne tarda pas à descendre d'un fiacre devant le
+perron de l'Hôtel Langham, avec, sur son front, les marques combinées
+d'une extrême hâte et d'un grand effort intellectuel.
+
+Je ne crois pas que Gédéon oublie jamais l'Hôtel Langham. Il y apprit
+que, de même que le comte Tarnow, John Dickson et Ezra Thomas
+n'existaient pas. Comment? Pourquoi? Ces deux questions dansaient dans
+le cerveau troublé du jeune homme; et, avant que le tourbillon de ses
+pensées se fût calmé, il se trouva déposé par un autre fiacre devant la
+porte de sa maison. Là, du moins, s'offrait à lui une retraite
+accueillante et tranquille! Là, du moins, il pourrait réfléchir à son
+aise. Il franchit le corridor, mit sa clef dans la serrure, et ouvrit la
+porte, déjà rasséréné. La chambre était toute noire, car la nuit était
+venue. Mais Gédéon connaissait sa chambre, il savait où se trouvaient
+les allumettes, dans le coin droit, sur la cheminée. Et il s'avança
+résolument, et, ce faisant, il se cogna contre un corps lourd, à un
+endroit où aucun corps de ce genre n'aurait dû exister. Il n'y avait
+rien dans cet endroit, quand Gédéon était sorti. Il avait fermé la porte
+à clef, derrière lui; il l'avait trouvée fermée à clef quand il était
+revenu; personne ne pouvait être entré; et ce n'était guère probable,
+non plus, que les meubles pussent, d'eux-mêmes, changer leur position.
+Et cependant, sans l'ombre d'un doute, il y avait quelque chose là!
+Gédéon étendit ses mains, dans les ténèbres. Oui, il y avait quelque
+chose, quelque chose de grand, quelque chose de poli, quelque chose de
+froid!
+
+«Que le ciel me pardonne! songea Gédéon; on dirait un piano!»
+
+Il se rappela qu'il avait des allumettes dans la poche de son gilet, et
+en alluma une.
+
+Ce fut effectivement un piano qui s'offrit à son regard stupéfait; un
+vaste et solennel instrument, encore tout humide d'avoir été exposé à la
+pluie. Gédéon laissa brûler l'allumette jusqu'au bout, et puis, de
+nouveau, les ténèbres se refermèrent autour de son ahurissement. Alors,
+d'une main tremblante, il alluma sa lampe, et s'approcha. De près ou de
+loin, le doute n'était pas permis: l'objet était bien un piano. C'était
+bien un piano qui se tenait là, impudemment, dans un endroit où sa
+présence était un démenti à toutes les lois naturelles!
+
+Gédéon ouvrit le clavier et frappa un accord. Aucun son ne troubla le
+silence de la chambre. «Serais-je malade?» se dit le jeune homme,
+pendant que son coeur s'arrêtait de battre. Il s'assit devant le piano,
+s'obstina rageusement dans ses tentatives pour rompre le silence, tantôt
+au moyen de brillants arpèges, tantôt au moyen d'une sonate de
+Beethoven, que jadis (dans des temps plus heureux) il avait connue comme
+l'une des oeuvres les plus sonores de ce puissant compositeur. Et
+toujours pas un son! Il donna sur les touches deux grands coups de ses
+poings fermés. La chambre resta silencieuse comme un tombeau.
+
+Le jeune avocat se redressa en sursaut.
+
+--Je suis devenu complètement sourd, s'écria-t-il tout haut, et personne
+ne le sait que moi! La pire des malédictions de Dieu s'est abattue sur
+moi!
+
+Ses doigts rencontrèrent la chaîne de sa montre. Aussitôt, il tira sa
+montre, et l'appliqua à son oreille: il en entendait parfaitement le
+tic-tac.
+
+--Je ne suis pas sourd! dit-il. C'est pis encore, je suis fou! Ma raison
+m'a abandonné pour toujours!
+
+Il promena autour de lui, dans la chambre, un regard inquiet, et aperçut
+notamment le fauteuil dans lequel M. Dickson s'était installé. Un bout
+de cigare traînait encore au pied du fauteuil.
+
+«Non, songea-t-il, cela ne peut avoir été un rêve. C'est ma tête qui
+déménage, évidemment! Ainsi, par exemple, il me semble que j'ai faim; ce
+sera sans doute encore une hallucination! Mais, tout de même, je vais
+faire l'expérience. Je vais m'offrir encore un bon dîner! Je vais aller
+dîner au Café Royal, d'où il est bien possible que j'aie à être
+directement transporté dans un asile.»
+
+Tout le long de son chemin, dans la rue, avec une curiosité morbide, il
+se demanda comment allait se trahir son terrible mal. Allait-il assommer
+un garçon? ou vouloir manger son verre? Et c'est ainsi qu'il se dirigea
+en courant vers le Café Royal, avec la crainte angoissante de découvrir
+que l'existence de cet établissement était, elle aussi, une
+hallucination.
+
+Mais la lumière, le mouvement, le bruit joyeux du café eurent vite fait
+de le réconforter. Il eut en outre la satisfaction de reconnaître le
+garçon qui le servait d'ordinaire. Le dîner qu'il commanda ne lui fit
+pas l'effet d'être trop incohérent, et il éprouva, à le manger, une
+satisfaction où il ne put découvrir rien d'anormal. «Ma parole, se
+dit-il, je renais à l'espoir. Peut-être me suis-je affolé trop tôt? En
+pareille circonstance, qu'aurait fait Robert Skill?» Ce Robert Skill
+était, ai-je besoin de vous le dire? le principal héros du _Mystère de
+l'Omnibus_. Gédéon avait incarné en lui son idéal d'intelligence subtile
+et de ferme décision. Aussi ne pouvait-il pas douter que Robert Skill,
+dans une circonstance pareille à celle où il se trouvait lui-même,
+aurait certainement agi de la façon la plus sage et la meilleure
+possible. Restait seulement à savoir ce qu'il aurait fait. «Quelle
+qu'eût été sa décision, se dit encore le jeune romancier, Robert Skill
+l'eût exécutée séance tenante.» Mais lui-même, malheureusement, ne
+voyait devant lui, pour l'instant qu'une seule chose à faire, qui était
+de s'en retourner dans sa chambre, son dîner fini. Et c'est donc ce
+qu'il fit séance tenante, à l'imitation de son noble héros.
+
+Mais, quand il fut rentré chez lui, il s'aperçut que décidément aucune
+inspiration ne lui venait en aide. Et il se tint debout, sur le seuil,
+considérant avec stupeur l'instrument mystérieux. Toucher au clavier,
+une fois de plus, c'était au-dessus de ses forces: que le piano eût
+gardé son incompréhensible silence, ou qu'il lui eût répondu par tous
+les fracas des trompettes du jugement dernier, il sentait que sa frayeur
+n'aurait pu que s'en accroître. «Ce doit être une farce qu'on m'aura
+faite! songea-t-il, encore qu'elle me semble bien laborieuse et bien
+coûteuse! Mais si ce n'est pas une farce, qu'est-ce que cela peut être?
+En procédant par élimination, comme a procédé Robert Skill pour
+découvrir l'auteur de l'assassinat de lord Bellew, je suis forcément
+amené à conclure que ceci ne peut être qu'une farce!»
+
+Pendant qu'il raisonnait ainsi, ses yeux tombèrent sur un objet qui lui
+parut une nouvelle confirmation de son hypothèse: à savoir, la pagode de
+cigares que Michel avait construite sur le piano. «Qu'est-ce que cela?»
+se demanda Gédéon. Et, s'approchant, il démolit la pagode, d'un coup de
+poing. «Une clef? se dit-il ensuite. Quelle singulière façon de la
+déposer là!»
+
+Il fit le tour de l'instrument, et aperçut, sur le côté, la serrure du
+couvercle. «Ah! ah! voici à quoi correspond cette clef! poursuivit-il.
+Evidemment, ces deux farceurs auront voulu que je regarde à l'intérieur
+du piano! Etrange, en vérité, de plus en plus étrange!» Sur quoi, il
+tourna la clef dans la serrure, et souleva le couvercle.
+
+ * * * * *
+
+Dans quelles angoisses, dans quels accès de résolution fugitive, dans
+quels abîmes de désespoir Gédéon passa la nuit qui suivit, je préfère
+que mes lecteurs ne le sachent jamais.
+
+La petite chanson des moineaux de Londres, le lendemain matin, le trouva
+épuisé, harassé, anéanti, et avec un esprit toujours vide du moindre
+projet. Il se leva, et, misérablement, regarda des fenêtres closes, une
+rue déserte, la lutte du gris de l'aube avec le jaune des becs de gaz.
+Il y a des matinées où la ville tout entière semble s'éveiller avec une
+migraine: c'était une de ces matinées-là, et la migraine tenaillait
+également la nuque et les tempes du pauvre Gédéon.
+
+«Déjà le jour! se dit-il, et je n'ai encore rien trouvé! Il faut que
+cela finisse!» Il referma le piano, mit la clef dans sa poche, et sortit
+pour aller prendre son café au lait. Pour la centième fois son cerveau
+tournait comme une roue de moulin, broyant un mélange de terreurs, de
+dégoûts, et de regrets. Appeler la police, lui livrer le cadavre,
+couvrir les murs de Londres d'affiches décrivant John Dickson et Ezra
+Thomas, remplir les journaux de paragraphes intitulés: _le Mystère du
+Temple, le Piano macabre, M. Forsyth admis à fournir caution_: c'était
+là une ligne de conduite possible, facile, et même, en fin de compte,
+assez sûre; mais, à bien y réfléchir, elle ne laissait pas d'avoir ses
+inconvénients. Agir ainsi, n'était-ce pas révéler au monde toute une
+série de détails sur Gédéon lui-même qui n'avaient rien à gagner à être
+révélés? Car, enfin, un enfant se serait méfié de l'histoire des deux
+aventuriers, et lui, Gédéon, tout de suite il l'avait avalée. Le plus
+misérable avocaillon aurait refusé d'écouter des clients qui se
+présentaient à lui dans des conditions aussi irrégulières; et lui, il
+les avait complaisamment écoutés. Et si encore il s'était borné à les
+écouter! Mais il s'était mis en route pour la commission dont ils
+l'avaient chargé: lui, un avocat, il avait entrepris une commission
+bonne tout au plus pour un détective privé! Et pour comble, hélas! il
+avait consenti à prendre l'argent que lui offraient ses visiteurs! «Non,
+non, se dit-il. La chose est trop claire, je vais être déshonoré! J'ai
+brisé ma carrière pour un billet de cinq livres!»
+
+Après trois gorgées de cette chaude, visqueuse, et boueuse tisane qui
+passe, dans les tavernes de Londres, pour une décoction de la graine du
+caféier, Gédéon comprit qu'il y avait tout au moins un point sur lequel
+aucune hésitation n'était possible pour lui. La chose avait à être
+réglée sans le secours de la police! Mais encore avait-elle à être
+réglée d'une façon quelconque et sans retard. De nouveau Gédéon se
+demanda ce qu'aurait fait Robert Skill: que peut faire un homme
+d'honneur pour se débarrasser d'un cadavre honorablement acquis? Aller
+le déposer au coin de la rue voisine? c'était soulever dans le coeur des
+passants une curiosité désastreuse. Le jeter dans une des cheminées de
+la ville? toute sorte d'obstacles matériels rendaient une telle
+entreprise presque impraticable. Lancer le corps par la portière d'un
+wagon, ou bien du haut de l'impériale d'un omnibus: hélas! il n'y
+fallait point penser. Amener le corps sur un yacht et le noyer ensuite,
+oui, cela se concevait déjà mieux: mais que de dépenses, pour un homme
+de ressources restreintes! La location du yacht, l'entretien de
+l'équipage, tout cela aurait été ruineux même pour un capitaliste.
+Soudain, Gédéon se rappela les pavillons, en forme de bateaux, qu'il
+avait vus la veille sur la Tamise. Et ce souvenir fut pour lui un trait
+de lumière.
+
+Un compositeur de musique--appelé, par exemple, Jimson,--pouvait fort
+bien, comme jadis le musicien immortalisé par Hogarth, souffrir dans son
+inspiration du tapage de Londres. Il pouvait fort bien être pressé par
+le temps, pour achever un opéra: par exemple, un opéra-comique intitulé
+_Orange Pekoe_; une légère fantaisie chinoise dans le genre du _Mikado_.
+_Orange Pekoe_, musique de Jimson--«le jeune maëstro, un des maîtres les
+mieux doués de notre nouvelle école anglaise--le ravissant quintette des
+mandarins, une vigoureuse entrée des batteries, etc., etc.,» d'un seul
+coup, le personnage complet de Jimson, avec sa musique, se dressa en
+pied dans l'esprit de Gédéon. Quoi de plus naturel, quoi de plus
+acceptable, que l'arrivée soudaine de Jimson dans un tranquille village
+des bords de l'eau, en compagnie d'un grand piano à queue et de la
+partition inachevée d'_Orange Pekoe_? La disparition du susdit maëstro,
+quelques jours plus tard, ne laissant derrière lui qu'un piano, vidé de
+ses cordes; cela, assurément, paraîtrait moins naturel. Mais cela même
+ne serait pas tout à fait inexplicable. On pourrait fort bien, en somme,
+supposer que Jimson, devenu fou par suite des difficultés d'un choeur en
+double fugue, avait commencé par détruire son piano, et s'était enfin
+jeté lui-même dans la rivière. N'était-ce pas là, en vérité, une
+catastrophe tout à fait digne d'un jeune musicien de la nouvelle école?
+
+«Pardieu, il faudra bien que ça marche comme ça! s'écria Gédéon. Jimson
+va nous tirer d'affaire!»
+
+
+
+
+XI
+
+LE MAËSTRO JIMSON
+
+
+M. Edouard Hugues Bloomfield ayant annoncé l'intention de diriger son
+yacht du côté de Maidenhead, on ne s'étonnera pas que le maëstro Jimson
+ait porté son choix vers une direction opposée. Dans le voisinage de la
+gentille bourgade riveraine de Padwick, il se souvenait d'avoir vu,
+récemment encore, un ancien pavillon sur pilotis, poétiquement abrité
+par un bouquet de saules. Ce pavillon l'avait toujours séduit par un
+certain air d'abandon et de solitude, lorsque, dans ses parties de
+canotage, il était passé près de lui; et il avait même eu l'intention
+d'y placer une des scènes du _Mystère de l'Omnibus_; mais il avait dû y
+renoncer, au dernier moment, en raison des difficultés imprévues que lui
+avait présentées la nécessité d'une description appropriée au charme de
+l'endroit. Il y avait renoncé, et maintenant il s'en félicitait en
+songeant qu'il allait avoir à se servir du pavillon pour un usage
+infiniment plus sérieux.
+
+Jimson, personnage de la mise la plus banale, mais de manières
+particulièrement insinuantes, n'eut pas de peine à obtenir que le
+propriétaire du pavillon le lui louât pour une durée d'un mois. Le prix
+du loyer, d'ailleurs insignifiant, fut convenu aussitôt, la clef fut
+échangée contre une petite avance d'argent, et Jimson se hâta de revenir
+à Londres, pour s'occuper du transport du piano.
+
+--Je serai de retour demain matin, sans faute! déclara-t-il au
+propriétaire. On attend mon opéra avec tant d'impatience, voyez-vous?
+que je n'ai pas une minute à perdre pour le terminer!
+
+Et, en effet, vers une heure de l'après-midi, le lendemain, vous auriez
+pu voir Jimson cheminant sur la route qui longe le fleuve, entre Padwick
+et Haverham. Dans une de ses mains il tenait un panier, renfermant des
+provisions; dans l'autre, une petite valise où se trouvait sans doute la
+partition inachevée. On était au début d'octobre; le ciel, d'un gris de
+pierre, était parsemé d'alouettes, la Tamise brillait faiblement comme
+un miroir de plomb, et les feuilles jaunes des marronniers craquaient
+sous les pieds du compositeur. Il n'y a point de saison, en Angleterre,
+qui stimule davantage les forces vitales, et Jimson, bien qu'il ne fût
+pas sans quelques ennuis, fredonnait un air (de sa composition,
+peut-être?) tout en marchant.
+
+A deux ou trois milles au-dessus de Padwick, la berge de la Tamise est
+particulièrement solitaire. Sur la berge opposée, les arbres d'un parc
+arrêtent l'horizon, ne laissant entrevoir que le haut des cheminées
+d'une vieille maison de campagne. Sur la berge de Padwick, entre les
+saules, s'avance le pavillon, un ancien bateau hors d'usage, et si
+souillé par les larmes des saules avoisinants, si dégradé, si battu des
+vents, si négligé, si hanté de rats, si manifestement transformé en un
+magasin de rhumatismes que j'aurais, pour ma part, une forte répugnance
+à m'y installer.
+
+Et pour Jimson aussi ce fut un moment assez lugubre, celui où il enleva
+la planche qui servait de pont-levis à sa nouvelle demeure, et où il se
+trouva seul dans cette malsaine forteresse. Il entendait les rats courir
+et sauter sous le plancher, les gonds de la porte gémissaient comme des
+âmes en peine; le petit salon était encombré de poussière, et avait une
+affreuse odeur d'eau moisie. Non, on ne pouvait point considérer cela
+comme un domicile bien gai, même pour un compositeur absorbé dans une
+oeuvre chérie; mais combien moins gai encore pour un jeune homme tout
+bourrelé d'alarmes, et occupé à attendre l'arrivée d'un cadavre!
+
+Il s'assit, nettoya de son mieux une moitié de la table, et attaqua le
+déjeuner froid que contenait son panier. En prévision d'une enquête
+possible sur le sort de Jimson, il avait jugé indispensable de ne pas se
+laisser voir: de telle sorte qu'il était résolu à passer la journée
+entière sans sortir du pavillon. Et, toujours afin de corroborer sa
+fable, il avait apporté dans sa valise non seulement de l'encre et des
+plumes, mais un gros cahier de papier à musique, du format le plus
+imposant qu'il avait pu trouver.
+
+«Et maintenant, à l'ouvrage!» se dit-il, dès qu'il eut satisfait son
+appétit. «Il faut que je laisse des traces de l'activité de mon
+personnage!» Et il écrivit, en belles lettres rondes:
+
+ ORANGE PEKOE
+
+ _Op. 17_
+
+ _J.-B. JIMSON_
+
+ PARTITION DE PIANO ET CHANT
+
+«Je ne suppose pas que les grands compositeurs commencent leur travail
+de cette manière-là, songea Gédéon; mais Jimson est un original, et
+d'ailleurs je serais bien en peine de commencer autrement. Une dédicace,
+à présent, voilà qui ferait un excellent effet. Par exemple: _Dédié
+à..._ voyons!... _Dédié à William Ewart Gladstone, par son respectueux
+serviteur J.-B. J._ Allons, il faut tout de même y ajouter un peu de
+musique! Je ferai mieux d'éviter l'ouverture: je crains que cette partie
+n'offre trop de difficultés. Si j'essayais d'un air pour le ténor? A la
+clef,--oh! soyons ultra-moderne!--sept bémols!»
+
+Il fit comme il disait, non sans peine, puis s'arrêta et se mit à
+mâchonner le bout de son porte-plume. La vue d'une feuille de papier
+réglé ne suffit pas toujours pour provoquer l'inspiration, surtout chez
+un simple amateur; et la présence de sept bémols à la clef n'est pas non
+plus un encouragement à l'improvisation. Gédéon jeta sous la table la
+feuille commencée.
+
+«Ces ébauches jetées sous la table aideront à reconstituer la
+personnalité artistique de Jimson!» se dit-il pour se consoler. Et de
+nouveau il sollicita la muse, en divers tons et sur diverses feuilles de
+papier; mais tout cela avec si peu de résultats qu'il en fut effaré.
+«C'est étrange comme il y a des jours où on n'est pas en train! se
+dit-il; et pourtant il faut absolument que Jimson laisse quelque chose!»
+Et de nouveau il trima sur sa tâche.
+
+Bientôt la fraîcheur pénétrante du pavillon commença à l'envahir tout
+entier. Il se leva, et, à la contrariété évidente des rats, marcha de
+long en large dans la chambre. Hélas! il ne parvenait pas à se
+réchauffer. «C'est absurde! se dit-il. Tous les risques me sont
+indifférents, mais je ne veux pas attraper une bronchite. Il faut que je
+sorte de cette caverne!»
+
+Il s'avança sur le balcon, et, pour la première fois, regarda du côté de
+la rivière. Et aussitôt il tressaillit de surprise. A quelques cents pas
+plus loin, un yacht reposait à l'ombre des saules. Un élégant canot se
+balançait à côté du yacht; les fenêtres de celui-ci étaient cachées par
+des rideaux d'une blancheur de neige; et un drapeau flottait à la poupe.
+Et plus Gédéon considérait ce yacht, plus son dépit se mêlait de
+stupéfaction. Ce yacht ressemblait extrêmement à celui de son oncle:
+Gédéon aurait même juré que c'était bien celui de son oncle, sans deux
+détails qui rendaient l'identification impossible. Le premier détail,
+c'était que son oncle s'était dirigé vers Maidenhead, et ne pouvait donc
+se trouver à Padwick; le second, encore plus probant, c'était que le
+drapeau attaché à l'arrière était le drapeau américain.
+
+«Tout de même, quelle singulière ressemblance!» songea Gédéon.
+
+Et, pendant qu'ainsi il regardait et réfléchissait, une porte s'ouvrit,
+et une jeune dame s'avança sur le pont. En un clin d'oeil, l'avocat
+était rentré dans son pavillon: il venait de reconnaître Julia
+Hazeltine. Et, l'observant par la fenêtre, il vit qu'elle descendait
+dans le canot, prenait les rames en main, et venait résolument vers
+l'endroit où il se trouvait.
+
+«Allons! je suis perdu!» se dit-il. Et il se laissa tomber sur sa
+chaise.
+
+--Bonjour, mademoiselle, dit, du rivage, une voix que Gédéon reconnut
+comme étant celle de son propriétaire.
+
+--Bonjour, monsieur! répondit Julia. Mais je ne vous reconnais pas: qui
+êtes-vous? Oh! oui, je me rappelle! C'est vous qui m'avez permis, hier,
+de venir peindre à l'aquarelle, dans ce vieux pavillon!
+
+Le coeur de Gédéon bondit d'épouvante.
+
+--Mais oui, c'est moi! répondit l'homme. Et ce que je voulais vous dire
+à présent, c'est que je ne pouvais plus vous le permettre! Mon pavillon
+est loué!
+
+--Loué? s'écria Julia.
+
+--Loué pour un mois! reprit l'homme. Ça vous paraît drôle, hein? Je me
+demande ce que ce monsieur peut bien vouloir en faire?
+
+--Quelle idée romantique! murmura Julia. C'est un monsieur? Comment
+est-il?
+
+Ce dialogue entre le canot et le rivage avait lieu tout contre le
+pavillon: pas un mot n'en était perdu pour le jeune maëstro.
+
+--C'est un homme à musique, répondit le propriétaire, ou tout au moins
+voilà ce qu'il m'a dit! Venu ici pour écrire un opéra!
+
+--Vraiment? s'écria Julia. Jamais je n'ai rien rêvé d'aussi délicieux.
+Mais alors, nous pourrons nous glisser jusqu'ici la nuit, et l'entendre
+improviser! Comment s'appelle-t-il?
+
+--Jimson! dit l'homme.
+
+--Jimson? répéta Julia, en interrogeant vainement sa mémoire.
+
+Mais, en vérité, notre jeune école de musique anglaise possède tant de
+beaux génies que nous n'apprenons guère leurs noms que lorsque la reine
+les nomme baronets.
+
+--Vous êtes sûr que c'est bien ce nom-là? reprit Julia.
+
+--Il me l'a épelé lui-même! répondit le propriétaire. Et son opéra
+s'appelle... attendez donc... une espèce de thé!
+
+--Une _Espèce de Thé_! s'écria la jeune fille. Quel titre singulier pour
+un opéra! Mon Dieu! que je voudrais en connaître le sujet!--Et Gédéon
+entendait flotter dans l'air son charmant petit rire.--Il faut
+absolument que nous fassions connaissance avec ce M. Jimson! Je suis sûr
+qu'il doit être bien intéressant!
+
+--Pardon, mademoiselle, mais il faut que je m'en aille! On m'attend à
+Haverham!
+
+--Oh! que je ne vous retienne pas, mon brave homme! dit Julia. Bon
+après-midi!
+
+--Et à vous pareillement, mademoiselle!
+
+Gédéon se tenait assis dans sa cabine, en proie aux pensées les plus
+harcelantes. Il se voyait ancré à ce pavillon pourri, attendant la venue
+d'un cadavre intempestif: et voilà que, autour de lui, les curiosités
+s'agitaient, voilà que de jeunes dames se proposaient de venir l'épier
+la nuit, en façon de partie de plaisir! Cela signifiait les galères pour
+lui; mais ce n'était pas cela encore qui l'affligeait le plus. Ce qui
+l'affligeait surtout, c'était l'impardonnable légèreté de Julia. Cette
+jeune fille était prête à faire connaissance avec le premier venu; elle
+n'avait aucune réserve, rien de l'émail d'une personne comme il faut!
+Elle causait familièrement avec la brute qu'était son propriétaire; elle
+se prenait d'un intérêt immédiat et franchement avoué pour la misérable
+créature qu'était Jimson! Déjà, sans doute, elle avait formé le projet
+d'inviter Jimson à venir prendre le thé avec elle! Et c'était pour une
+jeune fille comme celle-là qu'un homme comme lui, Gédéon... «Honte à
+toi, coeur viril!»
+
+Il fut interrompu dans ses songeries par un bruit qui, aussitôt, le
+décida à se cacher derrière la porte. Miss Hazeltine, sans se préoccuper
+de la défense du propriétaire, venait de grimper à bord de son pavillon.
+Son projet d'aquarelle lui tenait au coeur; et comme, à en juger par le
+silence du pavillon, elle supposait que Jimson n'était pas encore
+arrivé, elle résolut de profiter de l'occasion pour achever l'oeuvre
+d'art commencée la veille. Et elle s'assit sur le balcon, installa son
+album et sa boîte de couleurs, et bientôt Gédéon l'entendit chantant sur
+son travail. De temps à autre, seulement, sa chanson s'interrompait.
+C'était quand Julia ne retrouvait plus, dans sa mémoire, quelqu'une de
+ces aimables petites recettes qui servent à la pratique du jeu de
+l'aquarelle, ou du moins qui y servaient dans notre bon vieux temps; car
+on m'a dit que les jeunes fille d'à présent se sont émancipées de ces
+recettes où dix générations de leurs mères et grand'mères s'étaient
+fidèlement soumises; mais Julia, qui probablement avait étudié sous
+Pitman, était encore de la vieille école.
+
+Gédéon, pendant tout ce temps, se tenait derrière la porte, craignant de
+bouger, craignant de respirer, craignant de penser à ce qui allait
+suivre. Chaque minute de son incarcération lui valait un surcroît
+d'ennuis et de détresse. Du moins se disait-il, avec gratitude, que
+cette phase spéciale de sa vie ne pouvait pas durer éternellement; et il
+se disait que, quoi qu'il dût lui arriver ensuite (fût-ce le bagne!
+ajoutait-il avec amertume, et d'ailleurs avec irréflexion), il ne
+pourrait manquer de s'en trouver soulagé. Il se rappela que, au collège,
+de longues additions mentales lui avaient souvent servi de refuge contre
+l'ennui du piquet ou du cabinet noir, et, cette fois encore, il essaya
+de se distraire en additionnant indéfiniment le chiffre deux à tous les
+chiffres formés par des additions antérieures.
+
+Ainsi s'occupaient ces deux jeunes personnes,--Gédéon procédant
+résolument à ses additions, Julia déposant vigoureusement sur son album
+des couleurs qui gémissaient de se trouver réunies,--lorsque la
+Providence envoya dans leurs eaux un paquebot à vapeur qui, en
+soufflant, remontait la Tamise. Tout le long des berges, l'eau s'enflait
+et retombait, les roseaux bruissaient; le pavillon lui-même, ce vieux
+bateau depuis longtemps accoutumé au repos, retrouva soudain son humeur
+voyageuse d'autrefois, et se mit à exécuter un petit tangage. Puis le
+paquebot passa, les vagues s'aplanirent, et Gédéon, tout à coup,
+entendit un cri poussé par Julia. Regardant par la fenêtre, il vit la
+jeune fille debout sur le balcon, occupée à suivre des yeux son canot,
+qui, entraîné par le courant, s'en retournait vers le yacht. Et je dois
+dire que l'avocat, en cette occasion, déploya une promptitude d'esprit
+digne de son héros, Robert Skill. D'un seul effort de sa pensée, il
+prévit ce qui allait suivre; d'un seul mouvement de son corps, il se
+jeta à terre, et se cacha sous la table.
+
+Julia, de son côté, ne se rendait pas entièrement compte de la gravité
+de sa situation. Elle voyait bien qu'elle avait perdu le canot, et elle
+n'était pas sans inquiétude au sujet de sa prochaine entrevue avec M.
+Bloomfield; mais elle ne doutait pas de pouvoir sortir du pavillon, car
+elle connaissait l'existence de la planche pont-levis, donnant sur la
+berge.
+
+Elle fit le tour du balcon, mais pour trouver la porte du pavillon
+ouverte, et la planche ôtée. D'où elle conclut avec certitude que Jimson
+devait être arrivé, et, par conséquent, se trouvait dans le pavillon. Ce
+Jimson devait être un homme bien timide, pour avoir souffert une telle
+invasion de sa résidence sans faire aucun signe: et cette pensée releva
+le courage de Julia, car, à présent, la jeune fille était forcée de
+recourir à l'assistance du musicien, la planche étant trop lourde pour
+ses seules forces. Elle frappa donc sur la porte ouverte. Puis elle
+frappa de nouveau.
+
+--Monsieur Jimson, cria-t-elle, venez, je vous en prie! _Il faut_ que
+vous veniez, tôt ou tard, puisque je ne puis pas sortir d'ici sans votre
+aide! Allons, ne soyez pas si agaçant! Venez, je vous en prie!
+
+Mais toujours pas de réponse.
+
+«S'il est là, il faut qu'il soit fou!» se dit-elle avec un petit
+frisson. Mais elle songea ensuite qu'il était peut-être allé se promener
+en bateau, comme elle avait fait elle-même. En ce cas, forcée qu'elle
+était à attendre, elle pouvait fort bien visiter la cabine: sur quoi,
+sans autre réflexion, elle entra. Et je n'ai pas besoin de dire que,
+sous la table où il gisait dans la poussière, Gédéon sentit que son
+coeur s'arrêtait de battre.
+
+En premier lieu, Julia aperçut les restes du déjeuner de Jimson. «Du
+pâté, des fruits, des gâteaux! songea-t-elle. Il mange de gentilles
+choses! Je suis sûre que c'est un homme délicieux. Je me demande s'il a
+aussi bonne apparence que M. Forsyth? Mme Jimson, je ne crois pas que
+cela sonne aussi bien que Mme Forsyth! Mais, d'autre part, il y a ce
+prénom de Gédéon qui est vraiment affreux! Oh! et voici un peu de sa
+musique, aussi! c'est charmant! _Orange Pekoe_, c'était donc cela que le
+vieux bonhomme appelait une _espèce de thé_!» Et Gédéon entendit un
+petit rire. «_Adagio molto expressivo, siempre legato_,» lut-elle
+ensuite (car j'ai oublié de vous dire que Gédéon était très suffisamment
+outillé pour toute la partie littéraire du métier de compositeur).
+«Comme c'est singulier, de donner toutes ces indications et de n'écrire
+que deux ou trois notes! Oh! mais voici une feuille où il y en a
+davantage! _Andante patetico._» Et elle commença à examiner la musique.
+«Mon Dieu, se dit-elle, cela doit être terriblement moderne, avec tous
+ces bémols! Voyons un peu l'air? C'est étrange, mais il me semble le
+connaître!» Elle commença à le fredonner, et, tout à coup, éclata de
+rire. «Mais c'est _Tommy, dérange-toi donc pour ton oncle_!»
+s'écria-t-elle tout haut, remplissant d'amertume l'âme de Gédéon. «Et
+_Andante patetico_, et sept bémols! cet homme doit être un simple
+imposteur!»
+
+Au même instant lui arriva, de sous la table, un bruit confus et
+bizarre, comme celui que ferait une poule qui éternuerait; et cet
+éternuement fut suivi du bruit d'un choc, comme si quelque chose s'était
+heurté à la table; et le choc lui-même fut suivi d'un sourd grognement.
+
+Julia s'enfuit vers la porte; mais, arrivée là, elle se retourna,
+résignée à braver le danger. Personne ne la poursuivait. Seuls, les
+bruits continuaient: sous la table, quelque chose se livrait à une série
+indéfinie d'éternuements: et voilà tout!
+
+«Certes, songea Julia, c'est là une conduite bien étrange! Ce Jimson ne
+peut pas être un homme du monde!»
+
+Le premier éternuement du jeune avocat avait troublé, dans leur ancien
+repos, les innombrables grains de poussière qui sommeillaient sous la
+table: à présent, un fort accès de toux avait succédé aux éternuements.
+
+Julia commençait à éprouver une certaine compassion.
+
+--Je crains que vous ne soyez vraiment souffrant! dit-elle en
+s'approchant un peu. Je vous en supplie, ne restez pas plus longtemps
+sous cette table, monsieur Jimson! Vraiment, cela ne vous vaut rien.
+
+Le maëstro ne répondit que par une toux désolante. Mais, dès l'instant
+suivant, l'intrépide jeune fille était à genoux devant la table, et les
+deux visages se trouvaient face à face.
+
+--Dieu puissant! s'écria miss Hazeltine en se redressant d'un bond. M.
+Forsyth qui est devenu fou!
+
+--Je ne suis pas fou! dit le jeune homme en se dégageant misérablement
+de sa cachette. Bien chère miss Hazeltine, je vous jure, à deux genoux,
+que je ne suis pas fou!
+
+--Vous êtes fou! s'écria-t-elle, toute haletante.
+
+--Je sais, dit-il, que, pour un oeil superficiel, ma conduite peut
+sembler singulière!
+
+--Si vous n'êtes pas fou, votre conduite était monstrueuse, s'écria la
+jeune fille en rougissant, et prouvait que vous ne vous souciiez pas le
+moins du monde de mes tourments!
+
+--Je sais... j'admets cela! dit courageusement Gédéon.
+
+--C'était une conduite abominable! insista Julia.
+
+--Je sais qu'elle doit avoir ébranlé votre estime pour moi! répondit
+l'avocat. Mais, chère miss Hazeltine, je vous supplie de m'entendre
+jusqu'au bout! Ma manière d'agir, pour étrange qu'elle paraisse, n'est
+cependant pas incapable d'explication. Et le fait est que je ne veux pas
+et ne puis pas continuer à exister sans... sans l'estime d'une personne
+que j'admire... Le moment est mal choisi pour parler de cela, je le sens
+bien, mais je répète mon expression: sans l'estime de la seule personne
+que j'admire!
+
+Un reflet de satisfaction se montra sur le visage de miss Hazeltine.
+
+--Fort bien! dit-elle. Sortons de cette froide caverne, et allons nous
+asseoir sur le balcon... Là! Et maintenant, reprit-elle en s'installant,
+parlez! Je veux tout savoir!
+
+Elle releva les yeux sur le jeune homme; et, en le voyant debout devant
+elle avec une mine toute décontenancée, la folle enfant éclata de rire.
+Son rire était une chose bien faite pour ravir le coeur d'un amoureux:
+il sonnait légèrement, sur la rivière, comme un chant d'oiseau, répété
+plus loin par les échos du rivage. Et cependant il y avait une créature
+que ce rire n'égayait pas: cette créature était l'infortuné admirateur
+de la jeune fille.
+
+--Miss Hazeltine, dit-il d'une voix ennuyée, Dieu sait que je vous parle
+sans mauvais vouloir; mais je trouve que vous montrez en tout cela bien
+de la légèreté!
+
+Julia ouvrit sur lui de grands yeux.
+
+--Je ne puis retirer le mot! dit-il. Déjà vous m'avez fait une peine
+atroce lorsque je vous ai entendue bavarder, tantôt, avec le vieux
+pêcheur. Vous faisiez voir une curiosité au sujet de Jimson...
+
+--Mais Jimson se trouve être vous-même! objecta Julia.
+
+--Admettons cela! s'écria l'avocat; mais, tout à l'heure, vous ne le
+saviez pas! Qu'était pour vous Jimson? En quoi pouvait-il vous
+intéresser? Miss Hazeltine, vous m'avez déchiré le coeur!
+
+--Oh! par exemple, ceci est trop fort! répliqua sévèrement Julia. Quoi?
+Après vous être conduit de la façon la plus extraordinaire, vous
+prétendez être capable de m'expliquer votre conduite, et voilà que, au
+lieu de l'expliquer, vous vous mettez à m'insulter!
+
+--C'est juste! répondit le pauvre Gédéon. Je... Je vais tout vous
+confier! Quand vous saurez toute l'histoire, vous pourrez m'excuser.
+
+Et, s'asseyant près d'elle sur le banc, il étala devant elle sa
+misérable histoire.
+
+--Oh! monsieur Forsyth, s'écria-t-elle quand il eut fini, je regrette si
+fort mon rire de tout à l'heure! Vous étiez bien drôle, c'est certain;
+mais je vous assure que je regrette d'avoir ri!
+
+Et elle lui tendit sa main, que Gédéon garda dans la sienne.
+
+--Tout ceci ne va pas vous donner trop mauvaise opinion de moi?
+demanda-t-il tendrement.
+
+--Le fait que vous ayez tant d'ennuis et de misères? Non, certes,
+monsieur, non! s'écria-t-elle.--Et, dans l'ardeur de son mouvement, elle
+tendit vers lui son autre main, dont il s'empara également.--Vous pouvez
+compter sur moi! ajouta-t-elle.
+
+--Vraiment? fit Gédéon. Eh bien! j'y compterai! Je reconnais que
+l'instant n'est peut-être pas très bien choisi pour parler de tout cela!
+Mais je n'ai aucun ami...
+
+--Ni moi non plus! dit Julia. Mais ne croyez-vous pas qu'il serait temps
+pour vous de me rendre mes mains?
+
+--_La ci darem la mano!_ répondit l'avocat. Laissez-les-moi une minute
+encore! J'ai si peu d'amis! reprit-il.
+
+--Je croyais que c'était une mauvaise note, pour un jeune homme, de
+n'avoir pas d'amis! observa Julia.
+
+--Oh! mais j'ai des masses d'amis! s'écria Gédéon. Ce n'était pas cela
+que je voulais dire! Je sens que le moment est mal choisi! Mais, oh!
+Julia, si vous pouviez seulement vous voir telle que vous êtes!
+
+--Monsieur Forsyth!...
+
+--Ne m'appelez pas de ce sale nom! s'écria le jeune homme. Appelez-moi
+Gédéon!
+
+--Oh! jamais cela! laissa échapper Julia. Et puis il y a si peu de temps
+encore que nous nous connaissons!
+
+--Mais pas du tout! protesta Gédéon. Il y a très longtemps que nous nous
+sommes rencontrés à Bournemouth! Jamais, depuis lors, je ne vous ai
+oubliée! Dites-moi que vous ne m'avez jamais oublié non plus! Dites-moi
+que vous ne m'avez jamais oublié, et appelez-moi Gédéon!
+
+Et comme la jeune fille ne répondait rien:
+
+--Oui, ma Julia, reprit-il, je sais que je ne suis qu'un âne, mais
+j'entends vous conquérir! J'ai une affaire infernale sur les bras, je
+n'ai pas un sou à moi, et je me suis montré à vous tout à l'heure sous
+l'aspect le plus ridicule: et cependant, Julia, je suis résolu à vous
+conquérir! Regardez-moi bien en face, et dites-moi que vous me le
+défendez, si vous l'osez!
+
+Elle le regarda: et, quoi que ses yeux lui eussent dit, certainement
+leur message ne lui fut pas désagréable, car il resta longtemps tout
+occupé à le lire.
+
+--Et puis, dit-il enfin, en attendant que je sois parvenu à faire
+fortune, l'oncle Edouard nous donnera de l'argent pour notre ménage!
+
+--Ah! bien, par exemple, celle-là est raide! dit une grosse voix
+derrière son épaule.
+
+Gédéon et Julia se séparèrent l'un de l'autre plus rapidement que si un
+ressort électrique les avait désunis; mais tous deux présentèrent des
+visages singulièrement colorés aux yeux de M. Edouard Hugues Bloomfield.
+
+Ce vieux gentleman, voyant arriver la barque errante, avait imaginé de
+venir discrètement jeter un coup d'oeil sur l'aquarelle de miss
+Hazeltine. Mais voilà que, d'un seul coup de pierre, il avait attrapé
+deux oiseaux; et son premier mouvement avait été pour se fâcher, ce qui
+d'ailleurs était son mouvement naturel. Mais bientôt, à la vue du jeune
+couple rougissant et effrayé, son coeur consentit à se radoucir.
+
+--Parfaitement, elle est raide! répéta-t-il. Vous avez l'air de compter
+bien sûrement sur votre oncle Edouard! Mais voyons, Gédéon, je croyais
+vous avoir dit de vous tenir au large de nous?
+
+--Vous m'avez dit de me tenir au large de Maidenhead! répondit Gédéon.
+Mais comment pouvais-je m'attendre à vous retrouver ici?
+
+--Il y a du vrai dans ce que vous dites! admit M. Bloomfield. C'est que,
+voyez-vous, j'ai cru préférable de cacher notre véritable destination,
+même à vous! Ces ténébreux coquins, les Finsbury, auraient été capables
+de vous l'arracher de force. Et c'est encore pour les dépister que j'ai
+hissé sur mon yacht cet abominable drapeau étranger! Mais ce n'est pas
+tout, Gédéon! Vous m'avez promis de vous mettre au travail: et je vous
+retrouve ici, à Padwick, en train de faire l'imbécile!
+
+--Par pitié, monsieur Bloomfield, ne soyez pas trop sévère pour M.
+Forsyth! implora Julia. Le pauvre garçon est dans un embarras terrible!
+
+--Qu'est-ce donc, Gédéon? demanda l'oncle. Vous vous êtes battu? ou bien
+est-ce une note à payer?
+
+Ces deux alternatives résumaient, dans la pensée du vieux radical, tous
+les malheurs pouvant arriver à un gentleman.
+
+--Hélas! mon oncle, dit Gédéon, c'est pis encore que cela! Une
+combinaison de circonstances d'une injustice vraiment... vraiment
+providentielle! Le fait est qu'un syndicat d'assassins se seront
+aperçus, je ne sais comment, de mon habileté virtuelle à les débarrasser
+des traces de leurs crimes! C'est tout de même un hommage rendu à mes
+capacités de légiste, voyez-vous!
+
+Sur quoi Gédéon, pour la seconde fois depuis une heure, se mit à
+raconter tout au long les aventures du grand Erard.
+
+--Il faut que j'écrive cela au _Times_! s'écria M. Bloomfield.
+
+--Vous voulez donc que je sois disqualifié? demanda Gédéon.
+
+--Disqualifié! bah, sois sans crainte! dit son oncle. Le ministère est
+libéral! certainement il ne refusera pas de m'écouter! Dieu merci, les
+jours de l'oppression _tory_ sont finis!
+
+--Non, cela n'ira pas! mon oncle, dit Gédéon.
+
+--Mais vous n'êtes pas assez fou pour persister à vouloir vous défaire
+vous-même de ce cadavre? s'écria M. Bloomfield.
+
+--Je ne vois pas d'autre issue devant moi! dit Gédéon.
+
+--Mais c'est absurde, et je ne peux pas en entendre parler! reprit M.
+Bloomfield. Je vous ordonne positivement, Gédéon, de vous désister de
+cette ingérence criminelle!
+
+--Fort bien! dit Gédéon, en ce cas, je vous transmets la chose, pour que
+vous fassiez du cadavre ce que bon vous semblera!
+
+--A Dieu ne plaise! s'écria le président du Radical-Club. Je ne veux
+avoir rien à démêler avec cette horreur!
+
+--En ce cas, il faut bien que vous me laissiez faire de mon mieux pour
+m'en débarrasser! répliqua son neveu. Croyez-moi, c'est le parti le plus
+raisonnable!
+
+--Ne pourrions-nous pas faire déposer secrètement le cadavre au Club
+Conservateur? suggéra M. Bloomfield. Avec de bons articles que nous
+ferions écrire ensuite dans nos journaux radicaux, ce serait un
+véritable service à rendre à la nation!
+
+--Si vous voyez un profit politique à tirer de mon... objet! dit Gédéon,
+raison de plus pour que je vous le cède!
+
+--Oh! non! non! Gédéon! Non, je pensais que _vous_, peut-être, vous
+pourriez entreprendre cette opération. Et j'ajoute même que, tout bien
+réfléchi, je trouve qu'il est éminemment inutile que miss Hazeltine et
+moi prolongions notre séjour ici, près de vous! On pourrait nous
+voir!--poursuivit le vénérable président, en regardant avec méfiance à
+droite et à gauche.--Vous comprenez, en ma qualité d'homme public, j'ai
+des précautions exceptionnelles à prendre! Me compromettre, ce serait
+compromettre tout le parti! Et puis, de toute façon, l'heure du dîner
+approche!
+
+--Quoi? s'écria Gédéon en consultant sa montre. Ma foi, oui, c'est vrai!
+Mais, grand Dieu! le piano devrait être ici depuis des heures!
+
+M. Bloomfield se dirigeait déjà vers sa barque; mais, à ces mots, il
+s'arrêta.
+
+--Oui! reprit Gédéon; j'ai vu moi-même le piano arriver à la gare de
+Padwick. J'ai moi-même prévenu le camionneur d'avoir à me l'amener ici.
+Il m'a dit qu'il avait d'abord une autre commission à faire, mais qu'il
+serait sans faute ici à quatre heures, au plus tard. Il n'y a pas de
+doute, le piano a été ouvert et on a trouvé le corps!
+
+--Il faut que vous fuyiez tout de suite! déclara M. Bloomfield. C'est,
+dans l'espèce, la seule conduite digne d'un homme!
+
+--Mais supposons que je me trompe! gémit Gédéon. Supposons que le piano
+arrive, et que je ne sois pas là pour le recevoir! Je serai la première
+victime de ma lâcheté! Non, mon oncle: il faut aller nous renseigner à
+Padwick! Moi, naturellement, je ne puis pas m'en charger: mais vous,
+rien ne vous en empêche. Rien ne vous empêche d'aller un peu tourner
+autour du bureau de police, comprenez-vous?
+
+--Non, Gédéon, non, mon cher neveu!--dit M. Bloomfield, de la voix d'un
+homme fort embarrassé.--Vous savez que j'éprouve pour vous l'affection
+la plus sincère. Et je sais, de mon côté, que j'ai le bonheur d'être un
+Anglais, et tous les devoirs que m'impose ce titre. Mais non, pas la
+police, Gédéon!
+
+--Ainsi, vous me lâchez? demanda Gédéon. Dites-le franchement!
+
+--Loin de là, mon enfant! Bien loin de là! protesta le malheureux oncle.
+Je me borne à proposer de la prudence. Le bon sens, mon cher Gédéon,
+doit toujours rester le guide d'un véritable Anglais!
+
+--Me permettrez-vous de dire mon avis? s'interposa Julia. Mon avis est
+que Gédéon... je veux dire M. Forsyth... ferait mieux de sortir de cet
+affreux pavillon, et d'aller attendre là-bas, sous les saules. Si le
+piano arrive, M. Forsyth pourra s'approcher et le faire entrer. Et si
+c'est, au contraire, la police qui vient, il pourra monter à bord de
+notre yacht: et il n'y aura plus de M. Jimson! Sur le yacht, il n'y aura
+rien à craindre! M. Bloomfield est un homme si respectable et une
+personnalité si éminente que personne ne pourra jamais imaginer qu'il
+ait été mêlé à une telle affaire!
+
+--Cette jeune fille a énormément de bon sens! déclara le président du
+Radical-Club.
+
+--Oui, mais si je ne vois arriver ni le piano ni la police, demanda
+Gédéon, que dois-je faire, en ce cas?
+
+--En ce cas, dit Julia, vous irez au village quand il fera tout à fait
+nuit. Et j'irai avec vous! Et je suis bien sûre qu'on ne pensera pas à
+vous soupçonner. Mais même si quelqu'un vous soupçonnait, je me
+chargerais de lui faire comprendre qu'il s'est trompé.
+
+--Voilà ce que je ne saurais permettre! Je ne saurais autoriser miss
+Hazeltine à aller avec vous! s'écria M. Bloomfield.
+
+--Et pourquoi donc? demanda Julia.
+
+Or, M. Bloomfield n'avait aucunement envie de lui dire pourquoi: car son
+véritable motif était qu'il craignait d'être, lui-même, impliqué dans
+l'imbroglio. Mais, suivant la tactique ordinaire de l'homme qui a honte
+de soi, il le prit de très haut:
+
+--A Dieu ne plaise, ma chère miss Hazeltine, que je dicte à une jeune
+fille bien élevée les prescriptions des convenances! commença-t-il. Mais
+enfin...
+
+--Oh! n'est-ce que cela? interrompit Julia. Eh bien! alors, allons à
+Padwick tous les trois ensemble!
+
+--Pincé! songea tristement le vieux radical.
+
+
+
+
+XII
+
+OÙ LE GRAND ERARD APPARAÎT (IRRÉVOCABLEMENT) POUR LA DERNIÈRE FOIS
+
+
+On dit volontiers que les Anglais sont un peuple sans musique: mais,
+pour ne point parler de la faveur exceptionnelle accordée par ce peuple
+aux virtuoses de l'orgue de Barbarie, il y a tout au moins un instrument
+que nous pouvons considérer comme national dans toute l'acception de ce
+mot: c'est, à savoir, le flageolet, communément appelé le _sifflet d'un
+sou_. Le jeune pâtre des bruyères,--déjà musical au temps de nos plus
+anciens poètes,--réveille (et peut-être désole) l'alouette avec son
+flageolet; et je voudrais qu'on me citât un seul briquetier ne sachant
+pas exécuter, sur le sifflet d'un sou, les _Grenadiers anglais_ ou
+_Cerise mûre_. Ce dernier air est, en vérité le morceau classique du
+joueur de flageolet, de telle sorte que je me suis souvent demandé s'il
+n'avait pas été, à l'origine, composé pour cet instrument. L'Angleterre
+est en tout cas le seul pays du monde où un très grand nombre d'hommes
+trouvent à gagner leur vie simplement par leur talent à jouer du
+flageolet, et encore à n'y jouer qu'un seul air, l'inévitable _Cerise
+mûre_.
+
+Mais, d'autre part, on doit reconnaître que le flageolet est un
+instrument sinon mystérieux, du moins entouré d'une épaisse couche de
+mystère. Pourquoi, par exemple, l'appelle-t-on le «sifflet d'un sou»,
+tandis que je ne vois pas que quelqu'un ait eu jamais un de ces
+instruments pour un sou? On l'appelle aussi parfois le «sifflet
+d'étain»: et cependant, ou bien je me trompe fort, ou l'étain n'a point
+de place dans sa composition. Et enfin, je voudrais bien savoir dans
+quelle sourde catacombe, dans quel désert hors de portée de l'oreille
+humaine s'accomplit l'apprentissage du joueur de flageolet? Chacun de
+nous a entendu des personnes apprenant le piano, le violon, ou le cor de
+chasse: mais le petit du joueur de flageolet (comme celui du saumon) se
+dérobe à notre observation. Jamais nous ne l'entendons avant qu'il soit
+parvenu à la pleine maîtrise.
+
+D'autant plus remarquable était le phénomène qui se produisait, certain
+soir d'octobre, sur une route traversant une verte prairie, non loin de
+Padwick. Sur le siège d'une grande carriole couverte, un jeune homme
+d'apparence modeste (et quelque peu stupide, disons le mot!) se tenait
+assis; les rênes reposaient mollement sur ses genoux; le fouet gisait
+derrière lui, à l'intérieur de la carriole; le cheval s'avançait sans
+avoir besoin de direction ni d'encouragement; et le jeune cocher,
+transporté dans une sphère supérieure à celle de ses occupations
+journalières, les yeux levés au ciel, se consacrait entièrement à un
+flageolet en ré, tout battant neuf, dont il s'efforçait péniblement
+d'extraire l'aimable mélodie du _Garçon de charrue_. Et vraiment, pour
+un observateur que le hasard aurait amené sur cette prairie, cet instant
+aurait été d'un intérêt inoubliable. «Enfin, aurait-il pu se dire, enfin
+voici le débutant du flageolet!»
+
+Le bon et stupide jeune homme (qui s'appelait Harker, et était employé
+chez un loueur de voitures de Padwick) venait de se bisser lui-même pour
+la dix-neuvième fois, lorsqu'il fut plongé dans un grand état de
+confusion en s'apercevant qu'il n'était pas seul.
+
+--Bravo! s'écria une voix virile, du rebord de la route. Voilà qui fait
+du bien à entendre! Peut-être seulement encore un peu de rudesse, au
+refrain!--suggéra la voix, sur un ton connaisseur.--Allons, encore une
+fois!
+
+Du fond de son humiliation, Harker considéra l'homme qui venait de
+parler. Il vit un solide gaillard d'une quarantaine d'années, hâlé de
+soleil, rasé, et qui escortait la carriole avec une démarche toute
+militaire, en faisant tourner un gourdin dans sa main. Ses vêtements
+étaient en très mauvais état: mais il paraissait propre et plein de
+dignité.
+
+--Je ne suis qu'un pauvre commençant, murmura le pauvre Harker, je ne
+croyais pas que quelqu'un m'entendît!
+
+--Eh bien! vous me plaisez ainsi! dit l'homme. Vous commencez peut-être
+un peu tard, mais ce n'est pas un mal. Allons, je vais moi-même vous
+aider un peu! faites-moi une place à côté de vous!
+
+Dès l'instant suivant, l'homme à l'allure militaire était assis sur le
+siège, et tenait en main le flageolet. Il secoua d'abord l'instrument,
+en mouilla l'embouchure, à la manière des artistes éprouvés, parut
+attendre l'inspiration d'en haut, et se lança enfin dans _la Fille que
+j'ai laissée derrière moi_. Son exécution manquait peut-être un peu de
+finesse: il ne savait pas donner au flageolet cette aérienne douceur
+qui, entre certaines mains, fait de lui le digne équivalent des oiseaux
+des bois. Mais pour le feu, la vitesse, et l'aisance coulante du jeu, il
+était sans rival. Et Harker l'écoutait de toutes ses oreilles. _La Fille
+que j'ai laissée derrière moi_, d'abord, le pénétra de désespoir, en lui
+donnant conscience de sa propre infériorité. Mais _le Plaisir du
+soldat_, ensuite, le souleva, par-dessus la jalousie, jusqu'à
+l'enthousiasme le plus généreux.
+
+--A votre tour! lui dit l'homme à l'allure militaire, en lui offrant le
+flageolet.
+
+--Oh! non, pas après vous! s'écria Harker. Vous êtes un artiste!
+
+--Pas du tout! répondit modestement l'inconnu: un simple amateur, tout
+comme vous. Et je vais vous dire mieux que cela! J'ai une manière à moi
+de jouer du flageolet: vous, vous en avez une autre, et je préfère la
+vôtre à la mienne. Mais, voyez-vous, j'ai commencé quand je n'étais
+encore qu'un gamin, avant de me former le goût! Allons, jouez-nous
+encore cet air! Comment donc cela est-il?...
+
+Et il affecta de faire un grand effort pour se rappeler _le Garçon de
+charrue_.
+
+Un timide espoir (et d'ailleurs insensé) jaillit dans la poitrine de
+Harker. Etait-ce possible? Y avait-il vraiment «quelque chose» dans son
+jeu? Le fait est que lui-même, parfois, avait eu l'impression d'une
+certaine richesse poétique, dans les sons qu'il émettait. Serait-il, par
+hasard, un génie? Et, pendant qu'il se posait cette question, l'inconnu
+continuait vainement à tâtonner, sans pouvoir retrouver l'air du _Garçon
+de charrue_.
+
+--Non! dit enfin le pauvre Harker. Ce n'est pas tout à fait ça! Tenez,
+voici comment ça commence!... Oh! rien que pour vous montrer!
+
+Et il prit le flageolet entre ses lèvres. Il joua l'air tout entier,
+puis une seconde fois, puis une troisième; son compagnon essaya de
+nouveau de le jouer, et échoua de nouveau. Et quand Harker comprit que
+lui, le timide débutant, était en train de donner une véritable leçon à
+ce flûtiste expérimenté, et que ce flûtiste, son élève, ne parvenait
+toujours pas à l'égaler, comment vous dirai-je de quels rayons glorieux
+s'illumina pour lui la campagne qui l'entourait? comment,--à moins que
+le lecteur ne soit lui-même un flûtiste amateur,--comment pourrai-je lui
+faire entendre le degré d'idiote vanité où atteignit le malheureux
+garçon? Mais, au reste, un seul fait suffira à dépeindre la situation:
+désormais, ce fut Harker qui joua, et son compagnon se borna à écouter,
+et à approuver.
+
+Tout en écoutant, cependant, il n'oubliait pas cette habitude de
+prudence militaire qui consiste à regarder toujours devant et derrière
+soi. Il regardait derrière lui, et comptait la valeur des colis divers
+que contenait la carriole, s'efforçant de deviner le contenu des
+nombreux paquets entourés de papier gris, de l'importante corbeille, de
+la caisse de bois blanc; et se disant que le grand piano, soigneusement
+emballé dans sa caisse toute neuve, pourrait être en somme une assez
+bonne affaire, s'il n'y avait pas, du fait de ses dimensions, une
+difficulté considérable à l'utiliser. Et l'inconnu regardait devant lui,
+et il apercevait, dans un coin de la prairie, un petit cabaret rustique
+tout entouré de roses. «Ma foi, je vais toujours essayer le coup!»
+conclut-il. Et, aussitôt, il proposa un verre d'eau-de-vie.
+
+--C'est que... je ne suis pas buveur! dit Harker.
+
+--Ecoutez-moi! interrompit son compagnon. Je vais vous dire qui je suis!
+Je suis le sergent Brand, de l'armée coloniale. Cela vous suffira pour
+savoir si je suis ou non un buveur!
+
+Peut-être la révélation du sergent Brand n'était-elle pas aussi
+significative qu'il le supposait. Et c'est dans une circonstance comme
+celle-là que le choeur des tragédies grecques aurait pu intervenir avec
+avantage, pour nous faire remarquer que le discours de l'inconnu ne nous
+expliquait que très insuffisamment ce qu'un sergent de l'armée coloniale
+avait à faire, le soir, vêtu de haillons, sur une route de village.
+Personne mieux que ce choeur ne nous aurait donné à entendre que,
+suivant toute vraisemblance, le sergent Brand devait avoir renoncé
+depuis quelque temps déjà à la grande oeuvre de la défense nationale,
+et, suivant toute vraisemblance, devait, à présent, se livrer à
+l'industrie toute personnelle de la maraude et du cambriolage. Mais il
+n'y avait point de choeur grec présent en ce lieu; et le guerrier, sans
+autres explications autobiographiques, se contenta d'établir que
+c'étaient deux choses très différentes, de s'enivrer régulièrement et de
+trinquer avec un ami.
+
+Au cabaret du Lion Bleu, le sergent Brand présenta à son nouvel ami, M.
+Harker, un grand nombre d'ingénieux mélanges destinés à empêcher
+l'approche de l'intoxication. Il lui expliqua que l'emploi de ces
+mélanges était indispensable, au régiment, car, sans eux, pas un seul
+officier ne serait dans un état de sobriété suffisante pour assister,
+par exemple, aux revues hebdomadaires. Et le plus efficace de ces
+mélanges se trouvait être de combiner une pinte d'ale doux avec quatre
+sous de gin authentique. J'espère que, même dans le civil, mon lecteur
+saura tirer profit de cette recette, pour lui-même, ou pour un ami: car
+l'effet qu'elle produisit sur M. Harker fut vraiment celui d'une
+révolution. Le brave garçon eut à être hissé sur son siège, où il
+déploya dès lors une disposition d'esprit entièrement partagée entre le
+rire et la musique. Aussi le sergent se trouva-t-il tout naturellement
+amené à prendre les rênes de la voiture. Et, sans doute, avec l'humeur
+poétique de tous les artistes, avait-il un penchant tout particulier
+pour les beautés les plus solitaires du paysage anglais: car, après que
+la carriole eût voyagé pendant quelque temps sous sa direction, sans
+cesse les chemins qu'elle suivait étaient plus déserts, plus ombreux,
+plus éloignés des routes passantes.
+
+Au reste, pour vous donner une idée des méandres que suivit la carriole,
+sous la conduite du sergent, je devrais publier ici un plan
+topographique du comté de Middlesex, et ce genre de plan est
+malheureusement bien coûteux à reproduire. Qu'il vous suffise donc
+d'apprendre que, peu de temps après la tombée de la nuit, la carriole
+s'arrêta au milieu d'un bois, et que, là, avec une tendre sollicitude,
+le sergent souleva d'entre les paquets, et déposa sur un tas de feuilles
+sèches, la forme inanimée du jeune Harker.
+
+«Et si tu te réveilles avant demain matin, mon petit, songea le sergent,
+il y aura quelqu'un qui en sera bien surpris!»
+
+De toutes les poches du camionneur endormi, il retira doucement ce
+qu'elles contenaient, c'est-à-dire, surtout, une somme de dix-sept
+shillings et huit pence. Après quoi, remontant sur le siège, il remit le
+cheval en marche. «Si seulement je savais un peu où je suis, ce serait
+une bien bonne farce! se dit-il. D'ailleurs, voici un tournant!»
+
+Il le tourna, et se trouva sur la berge de la Tamise. A cent pas de lui,
+les lumières d'un yacht brillaient gaiement; et tout près de lui, si
+près qu'il ne pouvait songer à n'en être pas vu, trois personnes, une
+dame et deux messieurs, allaient délibérément à sa rencontre. Le sergent
+hésita une seconde: puis, se fiant à l'obscurité, il s'avança. Alors un
+des deux hommes, qui était de l'apparence la plus imposante, s'avança au
+milieu du chemin et leva en l'air une grosse canne par manière de
+signal.
+
+--Mon brave homme, cria-t-il, n'auriez-vous pas rencontré la voiture
+d'un camionneur?
+
+Le sergent Brand ne laissa pas d'accueillir cette question avec un
+certain embarras.
+
+--La voiture d'un camionneur? répéta-t-il d'une voix incertaine. Ma foi,
+non, monsieur!
+
+--Ah! fit l'imposant gentleman, en s'écartant pour laisser passer le
+sergent. La dame et le second des deux hommes se penchèrent en avant, et
+parurent examiner la carriole avec la plus vive curiosité.
+
+«Je me demande ce que diable ils peuvent avoir?» songea le sergent
+Brand. Il pressa son cheval, mais non sans se retourner discrètement une
+fois encore, ce qui lui permit de voir le trio debout au milieu de la
+route, avec tout l'air d'une active délibération. Aussi ne
+s'étonnera-t-on pas que, parmi les grognements articulés qui sortirent
+alors de la bouche du camionneur improvisé, le mot «police» ait figuré
+au premier plan. Et Brand fouettait sa bête, et celle-ci, galopant de
+son mieux (ce qui n'était encore qu'un galop très relatif), courait dans
+la direction de Great Hamerham. Peu à peu, le bruit des sabots et le
+grincement des roues s'affaiblirent; et le silence entoura le trio
+debout sur la berge.
+
+--C'est la chose la plus extraordinaire du monde! s'écriait le plus
+mince des deux hommes. J'ai parfaitement reconnu la voiture!
+
+--Et moi, j'ai vu un piano! disait la jeune fille.
+
+--C'est certainement la même voiture! reprenait le jeune homme. Et ce
+qu'il y a de plus extraordinaire, c'est que ce n'est pas le même cocher!
+
+--Ce doit être le même cocher, Gid! déclarait l'autre homme.
+
+--Mais alors, demandait Gédéon, pourquoi s'est-il sauvé?
+
+--Je suppose que son cheval sera parti tout seul! suggérait le vieux
+radical.
+
+--Mais pas du tout! j'ai entendu le fouet vibrer comme un fléau! disait
+Gédéon. En vérité, ceci dépasse la raison humaine!
+
+--Je vais vous dire quoi! s'écria enfin la jeune fille. Nous allons
+courir et--comment appelle-t-on ça dans les romans?--suivre sa piste! ou
+plutôt nous allons aller dans le sens d'où il est venu! Il doit y avoir
+là quelqu'un qui l'aura vu et qui pourra nous renseigner!
+
+--Oui, très bien, faisons cela, ne serait-ce que pour la drôlerie de la
+chose! dit Gédéon.
+
+La «drôlerie de la chose» consistait sans doute, pour lui, en ce que
+cette course lui permettait de se sentir tout proche de miss Hazeltine.
+Quant à l'oncle Edouard, ce projet d'excursion lui souriait infiniment
+moins. Et quand ils eurent fait une centaine de pas, dans les ténèbres,
+sur une route déserte, entre un mur, d'un côté, et un fossé, de l'autre,
+le président du Radical Club donna le signal du repos.
+
+--Ce que nous faisons n'a pas le sens commun! dit-il.
+
+Mais alors, quand eut cessé le bruit de leurs pas, un autre bruit
+parvint à leurs oreilles. Il sortait de l'intérieur du bois,
+mystérieusement.
+
+--Oh! qu'est-ce que c'est? s'écria Julia.
+
+--Je n'en ai aucune idée! dit Gédéon, en faisant mine de vouloir entrer
+dans le bois.
+
+Le radical brandit sa canne, à la façon d'une épée.
+
+--Gédéon! commença-t-il, mon cher Gédéon...
+
+--Oh! monsieur Forsyth, par pitié, n'avancez pas! fit Julia. Vous ne
+savez pas ce que cela peut être! J'ai si peur pour vous!
+
+--Quand ce serait le diable lui-même, répondit Gédéon en se dégageant,
+je veux aller voir ce qui en est!
+
+--Pas de précipitation, Gédéon! criait l'oncle.
+
+L'avocat marcha dans la direction du bruit, qui était effectivement d'un
+caractère monstrueux. On y trouvait mélangées les voix caractéristiques
+de la vache, de la sirène de bateau, et du moustique, mais tout cela
+combiné de la façon la moins naturelle. Une masse noire, non sans
+quelque ressemblance avec une forme humaine, gisait parmi les arbres.
+
+--C'est un homme, dit Gédéon; ce n'est qu'un homme! Il est endormi et
+ronfle! Holà! ajouta-t-il un instant après, il ne veut pas se réveiller!
+
+Gédéon frotta une allumette, et, à sa lueur, il reconnut la tête rousse
+du charretier qui s'était engagé à lui amener le piano.
+
+--Voici mon homme, dit-il, et ivre comme un porc! Je commence à
+entrevoir ce qui se sera passé!
+
+Et il exposa à ses deux compagnons, qui maintenant s'étaient enhardis à
+le rejoindre, son hypothèse sur la façon dont le charretier avait été
+conduit à se séparer de sa carriole.
+
+--L'abominable brute! dit l'oncle Edouard. Secouons-le, et
+administrons-lui la correction qu'il mérite!
+
+--Gardez-vous-en, pour l'amour du ciel! dit Gédéon. Nous n'avons pas à
+désirer qu'il nous voie ensemble! Et puis, vraiment, mon oncle, je dois
+à ce brave homme la plus vive reconnaissance: car ceci est la chose la
+plus heureuse de tout ce qui pouvait m'arriver. Il me semble, mon cher
+oncle Edouard, il me semble, en vérité, que me voici délivré!
+
+--Délivré de quoi? demanda le radical.
+
+--Mais de toute l'affaire! s'écria Gédéon. Cet homme a été assez fou
+pour voler la carriole, avec le piano et ce qu'il contenait; ce qu'il
+espère en faire, je ne le sais, ni ne me soucie de le savoir. Mes mains
+sont libres! Jimson cesse d'exister; plus de Jimson! Félicitez-moi,
+oncle Edouard!... Julia, ma chère Julia, je...
+
+--Gédéon! Gédéon! fit l'oncle.
+
+--Oh! il n'y a pas de mal, mon oncle, puisque nous allons nous marier
+bientôt! dit Gédéon. Vous savez bien que vous nous l'avez dit vous-même,
+tout à l'heure, dans le pavillon!
+
+--Moi? demanda l'oncle, très surpris, je suis bien sûr de n'avoir dit
+rien de pareil!
+
+--Suppliez-le, jurez-lui qu'il l'a dit, faites appel à son coeur!
+s'écriait Gédéon en s'adressant à Julia. Il n'a pas son pareil au monde
+quand il laisse parler son coeur!
+
+--Mon cher monsieur Bloomfield, dit Julia, Gédéon est un si brave
+garçon, et il m'a promis de tant plaider, et je vois bien qu'il le fera!
+Je sais que c'est un grand malheur que je n'aie pas d'argent!
+ajouta-t-elle.
+
+--L'oncle Edouard en a pour deux, ma chère demoiselle, comme ce jeune
+coquin vous le disait tout à l'heure! répondit le radical. Et je ne puis
+pas oublier que vous avez été honteusement dépossédée de votre fortune!
+Donc, pendant que personne ne nous regarde, embrassez votre oncle
+Edouard!... Quant à vous, misérable--reprit-il lorsque cette cérémonie
+eut été dûment accomplie--cette charmante jeune dame est à vous, et
+c'est à coup sûr beaucoup plus que vous ne méritez! Mais maintenant,
+retournons bien vite au pavillon, puis chauffons le yacht et rentrons à
+Londres!
+
+--Voilà qui est parfait! s'écria Gédéon. Et demain il n'y aura plus de
+Jimson, ni de carriole, ni de piano! Et quand ce brave homme se
+réveillera, il pourra se dire que toute l'affaire n'a été qu'un rêve!
+
+--Oui, dit l'oncle Edouard, mais il y aura un autre homme qui aura un
+réveil bien différent! Le gaillard qui a volé la carriole s'apercevra
+qu'il a été trop malin!
+
+--Mon cher oncle, dit Gédéon, je suis heureux comme un roi, mon coeur
+saute comme une balle, mes talons sont légers comme des plumes; je suis
+délivré de tous mes embarras, et je tiens la main de Julia dans la
+mienne! Dans ces conditions, comment trouverais-je la force d'avoir de
+mauvais sentiments? Non il n'y a de place en moi que pour une bonté
+angélique! Et quand je pense à ce pauvre malheureux diable avec sa
+carriole, c'est de tout mon coeur que je m'écrie: «Que Dieu lui vienne
+en aide!»
+
+--Amen! répondit l'oncle Edouard.
+
+
+
+
+XIII
+
+LES TRIBULATIONS DE MAURICE
+
+(_Seconde partie_)
+
+
+Si notre littérature avait conservé ses vieilles traditions de réserve
+et de politesse classiques, je ne dégraderais pas ma dignité d'écrivain
+jusqu'à vous décrire les angoisses de Maurice; c'est là un de ces sujets
+que l'intensité même de leur réalisme devrait faire exclure d'une oeuvre
+d'art un peu digne de ce nom. Mais le goût est aujourd'hui aux sujets de
+ce genre: le lecteur aime à être introduit dans les recoins les plus
+secrets de l'âme d'un héros de roman, et rien ne lui plaît autant que le
+spectacle d'un coeur tout sanglant, étalé devant lui dans sa nudité.
+Encore cette considération ne suffirait-elle pas à me décider si le
+repoussant sujet que je vais traiter n'avait, en outre, l'avantage d'une
+éminente portée moralisatrice. Puisse mon récit empêcher ne fût-ce qu'un
+seul de mes lecteurs de se plonger dans le crime à la légère, sans
+s'être suffisamment entouré de précautions: et j'aurai conscience de
+n'avoir pas travaillé en vain!
+
+Le lendemain de la visite de Michel, quand Maurice se réveilla du
+profond sommeil du désespoir, ce fut pour constater que ses mains
+tremblaient, que ses yeux avaient peine à s'ouvrir, que sa gorge
+brûlait, et que sa digestion était paralysée. «Et Dieu sait pourtant que
+ce n'est pas à force d'avoir mangé!» se dit l'infortuné. Après quoi il
+se leva, afin de réfléchir plus froidement à sa position. Rien ne pourra
+mieux vous dépeindre les eaux troublées où naviguait sa pensée qu'un
+exposé méthodique des diverses anxiétés qui se dressaient devant lui.
+
+Aussi, pour la convenance du lecteur, vais-je classer par numéros ces
+anxiétés: mais je n'ai pas besoin de dire que, dans le cerveau de
+Maurice, elles se mêlaient et tournoyaient toutes ensemble comme une
+trombe de poussière. Et, toujours pour la commodité du lecteur, je vais
+donner des titres à chacune d'elles. Qu'on veuille bien observer que
+chacune d'elles, à elle seule, suffirait à assurer le succès d'un
+roman-feuilleton!
+
+Anxiété nº 1: _Où est le cadavre? ou le Mystère de Bent Pitman._ C'était
+désormais chose certaine, pour Maurice, que Bent Pitman appartenait à
+l'espèce la plus ténébreuse des professionnels du crime. Un homme tant
+soit peu honnête n'aurait pas touché le chèque; un homme doué de la
+moindre dose d'humanité n'aurait pas accepté en silence le tragique
+contenu du baril; et seul un assassin éprouvé avait pu trouver les
+moyens de faire disparaître le cadavre sans qu'on en sût rien. Cette
+série de déductions eut pour effet de fournir à Maurice la plus sinistre
+image d'un monstre, Bent Pitman. Evidemment cet être infernal n'avait
+eu, pour se débarrasser du cadavre, qu'à le précipiter dans une trappe
+de son arrière-cuisine (Maurice avait lu quelque chose de semblable dans
+un roman par livraisons): et maintenant cet homme vivait dans une orgie
+de luxe, sur le montant du chèque. Jusque-là, c'était d'ailleurs ce que
+Maurice pouvait souhaiter de mieux. Oui, mais avec les habitudes de
+folle prodigalité d'un homme tel que Bent Pitman, huit cents livres
+pouvaient fort bien ne pas même durer une semaine. Et quand cette somme
+aurait fondu, que ferait ensuite l'effrayant personnage? Et une voix
+diabolique, du fond de la poitrine de Maurice, lui répondait: «Ce qu'il
+fera ensuite? Il te fera chanter!»
+
+Anxiété nº 2: _La fraude de la tontine, ou l'oncle Masterman est-il
+mort?_ Inquiétant problème, et dont dépendaient pourtant tous les
+espoirs de Maurice! Il avait essayé d'intimider Catherine, il avait
+essayé de la corrompre: et ses tentatives n'avaient rien donné. Il
+gardait toujours la conviction «morale» que son oncle Masterman était
+mort; mais ce n'est point chose facile de faire chanter un subtil homme
+de loi en s'appuyant seulement sur une conviction morale. Sans compter
+que, depuis la visite de Michel, ce projet de chantage souriait moins
+encore qu'auparavant à l'imagination de Maurice. «Michel est-il bien un
+homme qu'on puisse faire chanter? se demandait-il. Et suis-je bien
+l'homme qu'il faut pour faire chanter Michel?» Graves, solennelles,
+terribles questions. «Ce n'est pas que j'aie peur de lui,--ajoutait
+Maurice, pour se rassurer;--mais j'aime à être sûr de mon terrain, et le
+malheur est que je ne vois guère la manière d'arriver à cela! Tout de
+même, comme la vie réelle est différente des romans! Dans un roman,
+j'aurais à peine entrepris toute cette affaire que j'aurais rencontré,
+sur mon chemin, un sombre et mystérieux gaillard qui serait devenu mon
+complice, et qui aurait vu tout de suite ce qu'il y avait à faire, et
+qui, probablement, se serait introduit dans la maison de Michel, où il
+n'aurait trouvé qu'une statue de cire; après quoi, du reste, ce complice
+n'aurait pas manqué de me faire chanter, et de m'assassiner par-dessus
+le marché. Tandis que, dans la réalité, je pourrais bien arpenter les
+rues de Londres jour et nuit, jusqu'à crever de fatigue, sans qu'un seul
+criminel daignât seulement faire attention à moi!... Et cependant, à ce
+point de vue, il y a toujours Bent Pitman qui tient à peu près ce
+rôle-là!» reprit-il, songeusement.
+
+Anxiété nº 3: _Le cottage de Browndean, ou le complice récalcitrant._
+Car il y avait aussi un complice: et ce complice était en train de
+moisir dans un marais du Hampshire, avec les poches vides. Que
+pouvait-on faire de ce côté? Maurice se dit qu'il aurait dû envoyer au
+moins quelque chose à son frère, n'importe quoi, un simple mandat de
+cinq shillings, de manière à lui faire prendre patience en
+l'approvisionnant d'espoir, de bière, et de tabac. «Mais comment
+aurais-je pu lui envoyer quelque chose?» gémit le pauvre garçon en
+explorant ses poches, d'où il retira tout juste quatre pièces d'un
+shilling et dix-huit sous en monnaie de billon. Pour un homme dans la
+situation de Maurice, en guerre avec la société, et ayant à tenir, de sa
+main inexpérimentée, les fils de l'intrigue la plus embrouillée, on doit
+avouer que cette somme était à peine suffisante. Tant pis! Jean aurait à
+se débrouiller tout seul! «Oui, mais--reprenait alors la voix
+diabolique--comment veux-tu qu'il se débrouille, fût-il même cent fois
+moins stupide qu'il l'est?»
+
+Anxiété nº 4: _La maison de cuirs, ou Enfin nous avons fait faillite!
+Moeurs londoniennes._ Sur ce point particulier, Maurice était sans
+nouvelles. Il n'avait pas encore osé mettre les pieds à son bureau: et
+cependant il sentait qu'il allait être forcé d'y passer sans plus de
+retard. Bon! Mais que ferait-il, quand il serait au bureau? Il n'avait
+le droit de rien signer en son propre nom; et, avec la meilleure volonté
+du monde, il commençait à se dire que jamais il ne réussirait à
+contrefaire la signature de son oncle. Dans ces conditions, il ne
+pouvait rien pour arrêter la débâcle. Et lorsque la débâcle se serait
+enfin produite, lorsque des yeux scrutateurs examineraient jusqu'aux
+moindres détails les comptes de la maison, deux questions ne
+manqueraient pas d'être posées à l'effaré et piteux insolvable: 1º Où
+est M. Joseph Finsbury? 2º Que signifiait certaine visite à la banque?
+Questions combien faciles à poser! et grand Dieu! combien il était
+impossible d'y répondre! Et l'homme à qui elles seraient adressées, s'il
+n'y répondait pas, irait certainement en prison, irait probablement--eh!
+oui!--aux galères. Maurice était en train de se raser lorsque cette
+éventualité s'offrit à sa pensée: il se hâta de déposer son rasoir.
+Voici, d'une part, suivant l'expression de Maurice, «la disparition
+totale d'un oncle de prix»; d'autre part, voici toute une série d'actes
+étranges et inexplicables, accomplis par un neveu de cet oncle, et un
+neveu dont on sait qu'il avait, à l'endroit du disparu, une haine sans
+pitié: quel admirable concours de chances pour une erreur judiciaire!
+«Non, se dit Maurice, ils n'oseront tout de même pas aller jusqu'à me
+considérer comme un assassin! Mais, franchement, il n'y a pas dans le
+code un seul crime (excepté peut-être celui d'incendie) que, aux yeux de
+la loi, je n'aie l'apparence d'avoir commis! Et pourtant je suis un
+parfait honnête homme, qui n'a jamais désiré que de rentrer dans son dû!
+Ah! la loi, en vérité, c'est du propre!»
+
+C'est avec cette conclusion bien assise dans son esprit que Maurice
+descendit l'escalier de sa maison de John Street; il n'était toujours
+encore qu'à moitié rasé. Dans la boîte, une lettre. Il reconnut
+l'écriture: c'était Jean qui s'impatientait!
+
+«Vraiment, la destinée aurait pu m'épargner au moins cela!» se dit-il
+amèrement, et il déchira l'enveloppe.
+
+«Cher Maurice, lut-il, je commence à croire que tu te paies ma tête! Je
+suis ici dans une purée noire; sais-tu que je suis forcé de vivre à
+l'oeil, et encore avec une difficulté sans cesse plus grande? Je n'ai
+pas de draps de lit, pense bien à ça! Il me faut de la galette,
+entends-tu? J'en ai assez, de cette blague-là! Tout le monde en aurait
+assez, à ma place. Je me serais déjà défilé depuis deux jours, si
+seulement j'avais eu de quoi prendre le train. Allons! mon vieux
+Maurice, ne t'entête pas dans ta folie! Essaie un peu de comprendre mon
+affreuse position! Le timbre de cette lettre, je vais avoir à me le
+procurer à l'oeil! Ma parole d'honneur! Ton frère bien affectueux, J.
+FINSBURY.»
+
+«Quelle brute! songea Maurice en mettant la lettre dans sa poche. Que
+veut-il que je fasse pour lui? Je vais avoir à me faire raser chez un
+coiffeur, ma main n'est pas assez ferme! Comment trouverais-je «de la
+galette» à envoyer à quelqu'un? Sa position n'est pas drôle, je le
+reconnais: mais moi, se figure-t-il que je suis à la fête?... Du moins
+il y a dans sa lettre une chose qui me console: il n'a pas le sou,
+impossible qu'il bouge! Bon gré, mal gré, il est cloué là-bas!»
+
+Puis, dans un nouvel élan d'indignation: «Il ose se plaindre, l'animal!
+Et il n'a même jamais entendu le nom de Bent Pitman! Que ferait-il, que
+ferait-il, je me le demande, s'il avait sur le dos tout ce que j'y ai?»
+
+Mais ce n'étaient point là des arguments d'une honnêteté irréprochable,
+et le scrupuleux Maurice s'en rendait bien compte. Il ne pouvait se
+dissimuler que son frère Jean n'était pas du tout «à la fête», lui non
+plus, dans le marécageux cottage de Browndean, sans nouvelles, sans
+argent, sans draps de lit, sans l'ombre d'une société ou d'une
+distraction. De telle sorte que, lorsqu'il eut été rasé, Maurice en
+arriva à concevoir la nécessité d'un compromis.
+
+«Le pauvre Jeannot, se dit-il, est vraiment dans une noire purée! Je ne
+peux pas lui envoyer d'argent; mais je sais ce que je vais faire pour
+lui, je vais lui envoyer le _Lisez-moi!_ Ça le remontera, et puis on lui
+fera plus volontiers crédit quand on verra qu'il reçoit quelque chose
+par la poste!»
+
+En conséquence de quoi, sur le chemin de son bureau, Maurice acheta et
+expédia à son frère un numéro de ce réconfortant périodique, auquel
+(dans un accès de remords) il joignit, au hasard, l'_Athenæum_, la _Vie
+chrétienne_, et la _Petite Semaine pittoresque_. Ainsi Jean se trouva
+pourvu de littérature, et Maurice eut la satisfaction de se sentir un
+baume sur la conscience.
+
+Comme si le ciel avait voulu le récompenser, il eut la surprise, en
+arrivant à son bureau, d'y trouver d'excellentes nouvelles. Les
+commandes affluaient; les magasins se vidaient, et le prix du cuir ne
+cessait pas de monter. Le gérant lui-même avait l'air ravi. Quant à
+Maurice,--qui avait presque oublié qu'il y eût au monde quelque chose
+comme de bonnes nouvelles,--il aurait volontiers sangloté de bonheur,
+comme un enfant; volontiers il aurait pressé sur sa poitrine le gérant
+de la maison, un vieux bonhomme tout sec, avec des sourcils en
+broussaille; volontiers il serait allé jusqu'à donner à chacun des
+employés de ses bureaux une gratification (oh! une petite somme!). Et
+pendant qu'assis devant sa table il ouvrait son courrier, un choeur
+d'oiseaux légers chantait dans son cerveau, sur un rythme charmant:
+«Cette vieille affaire des cuirs peut encore avoir du bon, avoir du bon,
+avoir du bon!»
+
+C'est au milieu de cette oasis morale que le trouva un certain Rogerson,
+un des créanciers de la maison; mais Rogerson n'était pas un créancier
+inquiétant, car ses relations avec la maison Finsbury dataient de loin,
+et plus d'une fois déjà il avait consenti à de longs délais.
+
+--Mon cher Finsbury,--dit-il, non sans embarras,--j'ai à vous prévenir
+d'une chose qui risque de vous ennuyer! Le fait est... je me suis vu à
+court d'argent... beaucoup de capitaux dehors... vous savez ce que
+c'est... et... en un mot...
+
+--Vous savez que nous n'avons jamais eu l'habitude de vous payer à la
+première échéance! répondit Maurice, en pâlissant. Mais donnez-moi le
+temps de me retourner, et je verrai ce que je puis faire! Je crois
+pouvoir vous promettre que vous aurez au moins un fort acompte!
+
+--Mais c'est que... voilà... balbutia Rogerson, je me suis laissé
+tenter! J'ai cédé ma créance!
+
+--Cédé votre créance! répéta Maurice. Voilà un procédé auquel nous ne
+pouvions pas nous attendre de votre part, monsieur Rogerson!
+
+--Hé! on m'en a offert cent pour cent, rubis sur l'ongle, en espèces!
+murmura Rogerson.
+
+--Cent pour cent! s'écria Maurice. Mais cela vous fait quelque chose
+comme trente pour cent de bénéfice! Singulière chose! Et qui est
+l'acheteur?
+
+--Un homme que je ne connais pas! répondit le créancier. Un nommé Moss!
+
+«Un juif!» songea Maurice, quand son visiteur l'eut quitté. Que pouvait
+bien avoir à faire un Juif d'une créance sur la maison Finsbury? Et quel
+intérêt pouvait-il bien avoir à la payer d'un tel prix? Ce prix
+justifiait Rogerson: oui, Maurice lui-même était prêt à en convenir.
+Mais il prouvait, en même temps, de la part de Moss, un étrange désir de
+devenir créancier de la maison de cuirs. La créance pouvait être
+présentée d'un jour à l'autre, ce même jour, ce même matin! Et pourquoi?
+Le mystère de Moss menaçait de constituer un triste pendant au mystère
+de Pitman. «Et cela au moment où tout paraissait vouloir aller mieux!»
+gémit Maurice, en se cognant la tête contre le mur. Au même instant, on
+vint lui annoncer la visite de M. Moss.
+
+M. Moss était un juif du genre rayonnant, avec une élégance choquante et
+une politesse offensive. Il déclara qu'il agissait, en tout cela, au nom
+d'une tierce partie; lui-même ne comprenait rien à l'affaire en
+question; son client lui avait donné des ordres formels. Le susdit
+client tenait à rentrer dans ses fonds; mais, si la chose était tout à
+fait impossible pour l'instant, il accepterait un chèque payable dans
+soixante jours...
+
+--Je ne sais pas ce que tout cela signifie! dit Maurice. Quel motif a
+bien pu vous pousser à racheter cette créance, et à un taux comme
+celui-là?
+
+M. Moss n'en avait pas la moindre idée: il s'était borné à exécuter les
+ordres de son client.
+
+--Tout cela est absolument irrégulier! dit enfin Maurice. C'est
+contraire aux usages commerciaux. Quelles sont vos instructions pour le
+cas où je refuserais?
+
+--J'ai l'ordre, en ce cas, de m'adresser à M. Joseph Finsbury, le chef
+de votre maison! répondit le juif. Mon client a tout particulièrement
+insisté sur ce point. Il m'a dit que c'était M. Joseph Finsbury qui seul
+avait titre, ici... excusez-moi, l'expression n'est pas de moi!
+
+--Il est impossible que vous voyiez M. Joseph: il est souffrant! dit
+Maurice.
+
+--En ce cas, j'ai ordre de remettre l'affaire aux mains d'un avoué.
+Voyons un peu!--poursuivit M. Moss, en consultant son portefeuille.--Ah!
+Voici! M. Michel Finsbury! Un de vos parents, peut-être? J'en serais
+fort heureux, car, si cela était, l'affaire pourrait sans doute
+s'arranger à l'amiable!
+
+Tomber aux mains de Michel: c'était trop, pour Maurice. Il se risqua. Un
+chèque à soixante jours? En somme, qu'avait-il à craindre? Dans soixante
+jours, il serait probablement mort, ou tout au moins en prison! De telle
+sorte qu'il ordonna à son gérant de donner à M. Moss un fauteuil et un
+journal.
+
+--Je vais aller faire signer le chèque par M. Joseph Finsbury! dit-il.
+Mon oncle est couché, souffrant, dans notre maison de John-Street!
+
+Un fiacre pour l'aller, un fiacre pour le retour: encore deux fortes
+entailles aux quatre shillings de son capital! Il calcula que, après le
+départ de M. Moss, il aurait pour toute fortune au monde dix-sept sous.
+Mais ce qui était plus fâcheux encore, c'est que, pour se tirer
+d'embarras, il avait dû maintenant transporter son oncle Joseph à
+Bloomsbury.
+
+«Hélas! se disait-il, inutile désormais pour le pauvre Jeannot de
+s'enfermer dans le Hampshire! Et quant à savoir comment je pourrai faire
+durer la farce, je veux être pendu si j'en ai la moindre idée! Avec mon
+oncle à Browndean, c'était déjà à peine possible: avec mon oncle à
+Bloomsbury, cela me paraît au-dessus des forces humaines. Au-dessus de
+mes forces à moi, en tout cas: car enfin, c'est ce que fait Michel, avec
+le corps de mon oncle Masterman! Mais lui, voilà! il a des complices,
+cette vieille gouvernante, et sans doute bien des coquins de sa
+clientèle. Ah! si seulement je pouvais trouver des complices!»
+
+La nécessité est la mère de tous les arts humains. Eperonné par elle,
+Maurice se surprit lui-même, en constatant la hâte, la décision et, au
+total, l'excellente apparence de son nouveau faux. Trois quarts d'heure
+après, il remettait à M. Moss un chèque où s'étalait, hardiment, la
+signature de l'oncle Joseph.
+
+--Voilà qui est parfait! déclara le gentleman israélite en se levant. Et
+maintenant j'ai l'ordre de vous dire que ce chèque ne vous sera pas
+présenté à l'échéance, mais que vous ferez sagement de prendre garde, de
+prendre bien garde!
+
+Toute la chambre se mit à nager autour de Maurice.
+
+--Quoi? Que dites-vous? s'écria-t-il, en se retenant à la table. Que
+voulez-vous dire?... Que le chèque ne sera pas présenté?... Pourquoi
+aurais-je à prendre garde? Qu'est-ce que toute cette folie?
+
+--Pas la moindre idée, ma parole, monsieur Finsbury! répondit l'hébreu,
+avec un bon sourire. C'est simplement un message dont on m'a chargé! On
+m'a mis en bouche les expressions qui semblent vous agiter si fort!
+
+--Le nom de votre client? demanda Maurice.
+
+--Mon client tient provisoirement à ce que son nom reste un secret!
+répondit M. Moss.
+
+Maurice se pencha sur lui.
+
+--Ce n'est pas... Ce n'est pas la banque? murmura-t-il d'une voix
+étranglée.
+
+--Bien au regret de n'avoir pas l'autorisation de vous en dire
+davantage! répondit M. Moss. Et maintenant, si vous le voulez bien, je
+vais vous souhaiter une bonne journée!
+
+«Me souhaiter une bonne journée!» songea Maurice, resté seul. Dès la
+minute suivante, il avait empoigné son chapeau, et s'était enfui de son
+cabinet, comme un fou. Ce ne fut qu'au bout de trois rues qu'il
+s'arrêta, pour grogner: «Mon Dieu! grogna-t-il, j'aurais dû emprunter de
+l'argent au gérant! Mais, à présent, il est trop tard. Impossible de
+retourner pour cela! Non, c'est clair! Je suis sans le sou, absolument
+sans le sou, comme les ouvriers sans travail!»
+
+Il rentra chez lui, et s'assit mélancoliquement dans la salle à manger.
+Jamais Newton n'a fait un effort de pensée aussi vigoureux que celui que
+fit alors cette victime des circonstances: et cependant l'effort resta
+stérile. «Je ne sais pas si cela tient à un défaut de mon esprit, se
+dit-il: mais le fait est que je trouve que ma malchance a quelque chose
+de contre-nature. Ça vaudrait la peine d'écrire au _Times_, pour
+signaler le cas! Que dis-je? Ça vaudrait la peine de faire une
+révolution! Et le plus clair de l'affaire, c'est qu'il me faut tout de
+suite de l'argent! La moralité, je n'ai plus à m'en occuper: j'ai depuis
+longtemps dépassé cette phase! C'est de l'argent qu'il me faut, et tout
+de suite; et la seule chance que j'aie de m'en procurer, c'est Bent
+Pitman! Bent Pitman est un criminel: et, par conséquent, sa position a
+des côtés faibles! Il doit avoir encore gardé une partie des huit cents
+livres. Il faut, à tout prix, que je l'oblige à partager avec moi ce qui
+lui en reste! Et, même s'il ne lui en reste plus rien, eh bien! je lui
+raconterai l'affaire de la tontine: et alors, avec un _bravo_ comme ce
+Pitman dans mon jeu, ce sera bien le diable si je n'arrive pas à un
+résultat!»
+
+Tout cela était bel et bon. Mais encore s'agissait-il de mettre la main
+sur Bent Pitman: et Maurice n'en voyait pas très clairement le moyen.
+Une annonce dans les journaux, oui, c'était la seule façon possible
+d'atteindre Pitman. Oui, mais en quels termes rédiger la demande d'un
+rendez-vous, au nom de quoi, et où? Faire venir Pitman à Bloomsbury,
+dans la maison de John Street, serait bien dangereux avec un gaillard de
+cette sorte, qui, du même coup, apprendrait l'adresse de Maurice, et
+n'était pas homme à n'en point profiter plus tard contre lui. Fixer le
+rendez-vous dans la maison de Pitman? Bien dangereux, cela aussi.
+Maurice se représentait trop bien ce que devait être cette maison, une
+sinistre tanière, dans Holloway, avec une trappe secrète dans chacune
+des chambres; une maison où l'on pouvait entrer en pardessus d'été et en
+bottines vernies, pour en sortir, une heure plus tard, sous la forme
+d'un hachis de viande dans un panier de boucher! C'était là, d'ailleurs,
+l'inconvénient fatal d'une liaison avec un complice trop entreprenant:
+Maurice s'en rendait compte, non sans un petit frisson. «Jamais je
+n'aurais rêvé que je dusse en venir un jour à désirer une société comme
+celle-là!» se disait-il.
+
+Enfin une brillante idée lui surgit à l'esprit. La Gare de Waterloo, un
+lieu public, et cependant suffisamment désert à de certaines heures! Et
+ce n'était pas tout! Mais aussi un lieu dont le nom seul devait faire
+battre plus fort le coeur de Pitman; un lieu dont le choix, pour le
+rendez-vous, allait suggérer au ruffian qu'on connaissait au moins un de
+ses coupables secrets!
+
+Maurice prit donc une feuille de papier, et se mit à rédiger l'esquisse
+d'une annonce:
+
+
+AVIS.--_WILLIAM BENT PITMAN_, si ses yeux tombent par hasard sur le
+présent avis, est informé qu'il pourra apprendre quelque chose
+d'avantageux pour lui, dimanche prochain, de deux heures à quatre heures
+de l'après-midi, sur le quai de départ des lignes de banlieue, à la Gare
+de Waterloo.
+
+
+Maurice relut avec la plus vive satisfaction le petit morceau de
+littérature qu'il venait d'improviser. «Pas mal, vraiment! se dit-il.
+_Quelque chose d'avantageux pour lui_ n'est peut-être pas d'une
+exactitude rigoureuse; mais c'est tentant, c'est original, et, en somme,
+on n'a pas à prêter serment avant d'être admis à faire passer une
+annonce! Tout ce que je demande au ciel, jusqu'à dimanche, c'est de
+pouvoir me procurer un peu d'argent de poche pour mes repas, pour les
+frais de l'annonce, et aussi pour... Mais non, ne gaspillons pas nos
+fonds en envoyant des mandats à Jean! Je lui enverrai simplement encore
+quelques journaux comiques. Oui, mais où trouver de l'argent?»
+
+Il s'approcha de l'armoire où était renfermée sa collection de bagues à
+cachets... Mais, soudain, le collectionneur se révolte en lui: «Non,
+non; je ne veux pas! s'écria-t-il. Pour rien au monde je ne
+dépareillerai ma série! Plutôt voler!»
+
+Il s'élança dans le salon, et y prit en hâte quelques curiosités
+rapportées jadis par l'oncle Joseph, une paire de babouches turques, un
+éventail de Smyrne, un narghilé égyptien, un mousqueton garanti comme
+ayant appartenu à un bandit de Thrace, et une poignée de coquillages,
+avec leurs noms écrits en latin sur des étiquettes.
+
+
+
+
+XIV
+
+OÙ WILLIAM BENT PITMAN APPREND QUELQUE CHOSE D'AVANTAGEUX POUR LUI
+
+
+Le dimanche matin, William Dent Pitman se leva à son heure habituelle,
+mais dans une disposition un peu moins mélancolique que celle où il
+avait vécu depuis la malencontreuse arrivée du baril. C'est que, la
+veille de ce dimanche, une fructueuse addition avait été faite à sa
+famille, sous les espèces d'un pensionnaire. Le pensionnaire avait été
+amené par Michel Finsbury, qui avait aussi fixé le prix de la pension,
+et en avait garanti le paiement régulier; mais, sans doute par un nouvel
+effet de son irrésistible manie de mystification, Michel avait fait à
+Pitman un portrait le moins engageant possible du vieillard qu'il
+installait à son foyer. Il avait laissé à entendre à l'artiste que ce
+vieillard, qui d'ailleurs était de ses proches parents, ne devait être
+traité qu'avec une grande méfiance. «Ayez soin d'éviter toute
+familiarité avec lui! avait-il dit; je connais peu d'hommes dont le
+commerce soit plus dangereux!» De telle sorte que Pitman, d'abord,
+n'avait abordé son pensionnaire que très timidement: et grande avait été
+sa surprise à découvrir que ce vieillard, qu'on lui avait dit terrible,
+était en réalité un excellent homme.
+
+Au dîner, le pensionnaire avait poussé la complaisance jusqu'à s'occuper
+des trois enfants de Pitman, à qui il avait appris une foule de menus
+détails curieux sur divers sujets; et jusqu'à une heure du matin,
+ensuite, il s'était entretenu avec l'artiste, dans l'atelier de
+celui-ci, l'éblouissant par la variété et la sûreté de ses
+connaissances. En un mot, le bon Pitman avait été ravi, et, maintenant
+encore, lorsqu'il se rappelait l'excellente soirée de la veille, un
+sourire, depuis longtemps envolé, reparaissait dans ses yeux. «Ce vieux
+M. Finsbury est pour nous une acquisition des plus précieuses!»
+songeait-il en se rasant devant la fenêtre. Et quand, sa toilette
+achevée, il entra dans la petite salle à manger, où le couvert se
+trouvait déjà mis pour le déjeuner, c'est presque avec une cordialité de
+vieil ami qu'il serra la main de son pensionnaire.
+
+--Je suis enchanté de vous voir, mon cher monsieur! dit-il. J'espère que
+vous n'avez pas trop mal dormi?
+
+--Les personnes de moeurs sédentaires se plaignent volontiers du trouble
+qu'apporte à leur sommeil l'obligation de dormir dans un nouveau lit!
+répondit le pensionnaire. Et je sais bien que ces personnes, d'après la
+statistique, forment une majorité plus considérable encore qu'on ne
+pourrait le supposer. Et quand je dis: «l'obligation de dormir dans un
+_nouveau_ lit,» vous entendez naturellement que ce n'est là qu'une
+manière de parler; car le lit peut être _ancien_, encore que, pour celui
+qui y couche, il paraisse _nouveau_! Nous avons ainsi dans notre langue
+une foule de locutions singulières, et qui vaudraient la peine d'être
+rectifiées. Mais pour ce qui est de moi, monsieur, accoutumé, comme je
+l'ai été longtemps, à une vie de changement presque continuel, je dois
+dire que j'ai, en somme, parfaitement dormi!
+
+--Je suis ravi de l'apprendre! dit avec chaleur le professeur de dessin.
+Mais je vois, monsieur, que je vous ai interrompu dans la lecture de
+votre journal!
+
+--Le journal du dimanche est une des nouveautés de notre temps! répondit
+M. Finsbury. On dit qu'en Amérique il a encore pris plus d'importance
+que chez nous. Bon nombre de journaux du dimanche, en Amérique, ont des
+centaines de colonnes, dont la moitié au moins, d'ailleurs, est réservée
+aux annonces. Dans d'autres pays, les journaux quotidiens paraissent
+même le dimanche, de telle sorte que des journaux spéciaux comme ceux-ci
+n'y ont point de raison d'être. Le journalisme contemporain, monsieur,
+se manifeste sous une infinité de formes différentes: ce qui ne
+l'empêche pas d'être partout, au même degré, le grand agent de
+l'éducation et du progrès humains. Qui pourrait croire, monsieur, qu'une
+chose aussi indispensable, qu'une telle chose, dis-je, n'ait pas existé
+de tout temps? Et cependant les journaux sont d'une invention
+relativement récente: le premier en date... Mais tout cela, pour
+intéressant que cela soit à connaître, n'est, de ma part, qu'une
+digression. Ce que je voulais vous demander, monsieur, était ceci:
+êtes-vous, comme moi, un lecteur assidu de notre presse nationale?
+
+--Oh! vous savez, s'excusa Pitman, pour nous, artistes, la presse ne
+saurait avoir le même intérêt que pour...
+
+--En ce cas, interrompit Joseph, il se peut que vous ayez laissé
+échapper sans la remarquer une annonce qui a paru dans divers journaux,
+les jours passés, et que je retrouve, ce matin, dans le _Sunday Times_!
+Le nom, sauf une variante de peu d'importance, ressemble fort à votre
+nom. Si vous voulez bien, je vais vous lire cela tout haut!
+
+Et, du ton qui lui servait pour ses citations publiques, il lut:
+
+
+AVIS.--_WILLIAM BENT PITMAN_, si ses yeux tombent par hasard sur le
+présent avis, est informé qu'il pourra apprendre quelque chose
+d'avantageux pour lui, dimanche prochain, de deux heures à quatre heures
+de l'après-midi, sur le quai de départ des lignes de banlieue, à la Gare
+de Waterloo.
+
+
+--Est-ce que vraiment c'est imprimé sur le journal? s'écria Pitman.
+Voyons! Bent? Cela doit être une faute d'impression. _Quelque chose
+d'avantageux pour moi?_ Monsieur Finsbury, permettez-moi de vous
+demander une faveur! Je sais combien ce que je vais vous dire sonnera
+étrangement à vos oreilles; mais, voyez-vous, il y a des raisons d'ordre
+tout intime qui me font désirer que cette petite affaire reste
+absolument entre nous! Je voudrais beaucoup que mes enfants... Je vous
+assure, cher monsieur, qu'il n'y a, dans ce secret, rien de déshonorant
+pour moi: des raisons d'ordre intime, rien de plus! Et d'ailleurs
+j'achèverai de mettre votre conscience en repos quand je vous aurai dit
+que l'affaire en question est connue de notre ami commun, M. Michel,
+qui, la connaissant, n'a pas cru devoir me retirer sa précieuse estime!
+
+--Un seul mot suffisait, monsieur Pitman! répondit Joseph avec une de
+ses révérences orientales.
+
+Une demi-heure plus tard, le professeur de dessin trouva Michel dans son
+lit avec un livre; l'avoué offrait une parfaite image du repos et de la
+bonne humeur.
+
+--Salut, Pitman, dit-il! en déposant son livre. Quel vent vous amène, à
+cette heure du jour? Vous devriez être à l'église, mon ami!
+
+--Je ne suis guère en train d'aller à l'église aujourd'hui, monsieur
+Finsbury! répondit l'artiste. Une nouvelle catastrophe menace de fondre
+sur moi, monsieur!
+
+Et il tendit à Michel l'annonce du journal.
+
+--Quoi? Qu'est-ce que c'est que ça? s'écria Michel en sursautant dans
+son lit.
+
+Puis, après avoir étudié l'annonce pendant un instant:
+
+--Pitman, je me moque tout à fait du document que voici!
+
+--Et, cependant, je ne crois pas qu'on puisse le négliger! murmura
+Pitman.
+
+--Je supposais que vous aviez eu assez déjà de la Gare de Waterloo!
+répondit l'avoué. Y seriez-vous attiré par une impulsion morbide? Au
+fait, vous êtes devenu tout drôle, depuis que vous avez perdu votre
+barbe! Je commence à croire que c'était dans votre barbe que vous
+gardiez votre bon sens!
+
+--Monsieur Finsbury, dit le professeur de dessin, j'ai beaucoup réfléchi
+à la nouvelle complication qui vient de se produire dans ma vie, du fait
+de cette annonce: et, si vous voulez bien me le permettre, je vais vous
+exposer les résultats de mes réflexions!
+
+--Allez-y! fit Michel. Mais n'oubliez pas que c'est aujourd'hui
+dimanche! Pas de gros mots, ni de bavardage inutile!
+
+--Nous nous trouvons en présence de trois hypothèses possibles, commença
+Pitman: 1º cette annonce peut se rattacher à l'affaire du baril; 2º elle
+peut se rapporter à la statue de M. Semitopolis; enfin, 3º elle peut
+émaner du frère de ma défunte femme, qui est parti il y a vingt ans pour
+l'Australie et n'a plus jamais donné de ses nouvelles. Dans le premier
+cas,--affaire du baril,--j'admets que l'abstention serait, pour moi, le
+parti le plus sage.
+
+--La cour est de votre avis jusque-là, maître Pitman! dit Michel.
+Veuillez continuer.
+
+--Dans le second cas, poursuivit Pitman, j'ai le devoir de ne rien
+négliger de ce qui peut m'aider à retrouver l'antique malencontreusement
+égaré!
+
+--Mais, mon cher ami, vous m'avez dit vous-même, avant-hier, que M.
+Semitopolis vous avait déchargé de toute responsabilité dans l'accident!
+Que voulez-vous de plus?
+
+--Je suis d'avis, monsieur, sauf erreur, que l'irréprochable correction
+de la conduite de M. Semitopolis m'impose, plus impérieusement encore,
+le devoir de rechercher l'_Hercule_! répondit le professeur de dessin.
+Je me rends bien compte de tout ce que mon attitude a eu, dès le début,
+d'illégal et de répréhensible: raison de plus pour que, désormais, je
+m'efforce d'agir en gentleman!
+
+Et Pitman rougit jusqu'aux oreilles.
+
+--A cela non plus je ne vois pas d'objection! déclara Michel. J'ai
+souvent pensé moi-même que j'aimerais, un jour, à essayer d'agir en
+gentleman. Mais ce sera pour plus tard, quand je me serai retiré des
+affaires. Ma profession, hélas! me rend provisoirement la chose presque
+impraticable!
+
+--Et dans la troisième hypothèse, poursuivit Pitman, si l'auteur de
+l'annonce est mon beau-frère Tim, eh bien, naturellement, cela signifie
+la fortune pour nous!
+
+--Oui, mais malheureusement l'auteur de l'annonce n'est pas votre
+beau-frère Tim! dit l'avoué.
+
+--Vous êtes-vous aperçu, monsieur, d'une expression qui me paraît des
+plus remarquables, dans cette annonce: _quelque chose d'avantageux pour
+lui_?--demanda Pitman, avec un sourire malin.
+
+--Innocent agneau que vous êtes! répondit Michel. Cette expression est
+le lieu commun le plus éculé de notre langue anglaise; elle prouve
+simplement que l'auteur de l'annonce est un imbécile! Voyons!
+Voulez-vous que, tout de suite, je vous démolisse votre château de
+cartes? Eh bien! est-ce que votre beau-frère Tim serait homme à faire
+cette erreur, dans la façon d'écrire votre nom! Bent au lieu de Dent? Ce
+n'est pas que, en soi, la correction me déplaise! Je la trouve au
+contraire admirablement judicieuse[2], et suis bien résolu à l'adopter
+désormais moi-même, dans mes rapports avec vous! Mais trouvez-vous
+vraisemblable qu'elle vienne de votre beau-frère?
+
+ [2] Bent, en anglais, signifie penché, voûté, déprimé. (_Note du
+ traducteur._)
+
+--Non, en effet, elle ne paraît pas très naturelle de sa part! reconnut
+Pitman. Mais qui sait si le pauvre homme n'a pas eu l'esprit troublé en
+Australie?
+
+--A raisonner de cette façon-là, Pitman, dit Michel, on pourrait
+également supposer que l'auteur de l'annonce est Sa Majesté la reine
+Victoria, tout enflammée du désir de vous créer baron. Je vous laisse
+décider vous-même si cela est probable, et cependant, de même que votre
+hypothèse touchant l'esprit de votre beau-frère, cela n'a rien de
+contraire aux lois naturelles. Mais nous n'avons à considérer ici que
+les hypothèses _probables_; de telle sorte que, avec votre permission,
+nous allons éliminer, d'emblée, Sa Majesté Victoria et votre beau-frère
+Tim! Vient maintenant votre seconde idée, à savoir que l'annonce se
+rapporterait à la perte de la statue. Cela, c'est possible; mais, en ce
+cas, de qui viendrait l'annonce? Pas de l'Italien, puisqu'il sait votre
+adresse, et pas davantage de la personne qui a reçu la caisse, puisque
+cette personne ne sait pas votre nom. Le facteur du chemin de fer?--me
+direz-vous dans un éclair de lucidité. Oui, cet homme peut avoir appris
+votre nom au bureau de la gare, il peut s'être trompé sur un de vos
+prénoms, il peut ne pas connaître votre adresse. Admettons donc le
+facteur du chemin de fer! Mais voici une question: éprouvez-vous
+réellement un grand désir de vous rencontrer avec ce personnage?
+
+--Et pourquoi ne l'éprouverais-je pas? demanda Pitman.
+
+--Si le susdit facteur souhaite de vous voir, répondit Michel,
+c'est--aucun doute là-dessus!--c'est parce qu'il a retrouvé son livre,
+est allé à la maison où il avait déposé la statue, et--notez bien ceci,
+Pitman!--agit maintenant à l'instigation de l'assassin!
+
+--Je serais désolé qu'il en fût ainsi! dit Pitman. Mais je continue à
+penser que j'ai le devoir, vis-à-vis de M. Semitopolis...
+
+--Pitman, interrompit Michel, pas de blagues! N'essayez pas d'en conter
+à votre conseil légal! N'essayez pas de vous faire passer pour feu
+Régulus! Allons! je parie un dîner que j'ai deviné votre véritable
+pensée! La vérité, Pitman, c'est que vous croyez toujours que l'annonce
+vient de votre beau-frère Tim!
+
+--Monsieur Finsbury,--répondit le professeur de dessin, dont l'honnête
+petit visage s'était coloré de nouveau,--vous n'êtes point père de
+famille et en peine de gagner votre pain quotidien! Gwendoline, ma
+fille, grandit; elle a été confirmée cette année. Une enfant de grandes
+promesses, autant que j'en puis juger! Eh bien! monsieur et ami, vous
+comprendrez mes sentiments de père quand je vous aurai dit que cette
+pauvre enfant, faute de leçons, ne sait pas encore danser! Les deux
+garçons vont à l'école du quartier: ce qui, en somme, n'est point un
+mal. Loin de moi l'idée de déprécier les institutions de mon pays! Mais
+j'avais secrètement nourri l'espoir que l'aîné, Harold, pourrait un jour
+devenir professeur de musique,--qui sait, virtuose peut-être? Et le
+petit Othon témoigne d'une vocation très prononcée pour l'état
+religieux. Je ne suis pas, à proprement parler, un homme d'ambition...
+
+--Allons! allons! fit Michel. Avouez-le: vous croyez toujours encore que
+c'est le beau-frère Tim!
+
+--Je ne le _crois_ pas, répondit Pitman: mais je me dis que cela _peut_
+être lui. Et si, par ma négligence, je perdais cette occasion de
+fortune, comment oserais-je regarder en face mes pauvres enfants?
+
+--Et ainsi, reprit l'avoué, vous avez l'intention de...
+
+--De me rendre à la Gare de Waterloo, tout à l'heure! dit Pitman, sous
+un déguisement!
+
+--De vous y rendre tout seul? demanda Michel. Et vous ne craignez pas
+les dangers de l'aventure? En tout cas, ne manquez pas de m'envoyer un
+mot, ce soir, de la prison!
+
+--Oh! monsieur Finsbury! je m'étais enhardi jusqu'à espérer... que
+peut-être vous consentiriez à... m'accompagner! balbutia Pitman.
+
+--Que je me déguise encore, et un dimanche! s'écria Michel. Comme vous
+connaissez peu mes principes de vie!
+
+--Monsieur Finsbury, dit Pitman, je n'ai aucun moyen, je le sais, de
+vous prouver ma reconnaissance. Mais laissez-moi vous poser une
+question: si j'étais un riche client, accepteriez-vous de courir le
+risque?
+
+--Hé! mon ami, vous vous imaginez donc que j'ai pour profession de rôder
+dans Londres avec mes clients déguisés? demanda Michel. Je vous donne ma
+parole que, pour tout l'or du monde, je n'aurais pas consenti à
+m'occuper d'une affaire comme la vôtre! Mais j'avoue que j'éprouve une
+véritable curiosité de voir comment vous allez vous comporter dans cette
+entrevue. Cela me tente! Cela me tente, Pitman, plus que l'or,
+entendez-vous? Je suis sûr que vous serez impayable!
+
+Et il éclata de rire.
+
+--Allons! mon vieux Pitman, dit-il, il n'y a pas moyen de vous rien
+refuser! Préparez tout l'appareil de la mascarade! A une heure et demie,
+je serai dans votre atelier.
+
+Vers deux heures et demie, ce même dimanche, le vaste et morne _hall_
+vitré de la Gare de Waterloo dormait, silencieux et désert, comme le
+temple d'une religion morte. Çà et là, sur quelques-uns des innombrables
+quais, un train attendait patiemment; çà et là résonnait l'écho d'un
+bruit de pas, et, par instants, s'y mêlait le choc d'un sabot de cheval
+contre le pavé desséché, dans la cour extérieure où stationnaient les
+fiacres. Le quai des trains de banlieue sommeillait, comme les autres.
+Les kiosques à journaux étaient fermés; des rideaux de fer rouillés y
+cachaient les romans de M. Rider Haggard, dont les couvertures richement
+illustrées égaient et réconfortent au passage l'âme du voyageur, les
+jours de semaine. Les rares employés qui étaient de service erraient
+vaguement, comme des somnambules. Et, chose à peine croyable, vous
+n'auriez pas même rencontré là, à cette heure, la dame d'âge mûr (en
+pèlerine d'ulster et avec un petit sac de voyage à la main), qui
+cependant semble faire partie essentielle de nos quais de gares.
+
+A l'heure susdite, si une personne connaissant John Dickson (de
+Ballarat) et Ezra Thomas (des Etats-Unis d'Amérique) s'était par hasard
+trouvée devant la grande entrée de la Gare de Waterloo, elle aurait eu
+la satisfaction de voir ces deux étrangers débarquer d'un fiacre, et
+pénétrer dans la salle des billets.
+
+--Mais, au fait, quels noms allons-nous prendre? demanda l'ex-Ezra
+Thomas, tout en assurant sur son nez les lunettes en verre de vitre qui,
+ce jour-là, lui avaient été dévolues par une faveur exceptionnelle.
+
+--Hé! mon garçon, pour ce qui est de vous, nous n'avons pas le choix!
+répondit son compagnon. Vous aurez à vous appeler Bent Pitman ou rien du
+tout! Quant à moi, j'ai l'idée que, aujourd'hui, je vais m'appeler
+Appleby[3]. Un joli nom d'autrefois, Appleby: et avec un aimable parfum
+de vieux cidre de Devonshire. A ce propos, dites donc, si nous
+commencions par nous humecter un peu le sifflet? Car l'entrevue menace
+d'être une rude épreuve!
+
+ [3] _Apple_, en anglais, signifie pomme. (_N. du traducteur._)
+
+--Si cela ne vous gênait pas trop, j'aimerais mieux attendre qu'elle fût
+achevée! répondit Pitman. Oui, tout bien réfléchi, j'attendrai que
+l'entrevue soit achevée! Je ne sais pas si vous avez la même impression
+que moi, monsieur Finsbury, mais la gare me paraît bien déserte, et
+toute remplie de bien étranges échos!
+
+--Hé! hé! mon vieux, n'est-ce pas? Vous jureriez que tous ces trains
+immobiles sont bondés d'agents de police, n'attendant qu'un signal pour
+se jeter sur nous! Ah! c'est ce qu'on appelle la conscience, le remords,
+mon pauvre Pitman!
+
+D'un pas qui n'avait rien de martial, les deux amis arrivèrent enfin sur
+le quai de départ des trains de banlieue. A l'extrémité opposée, ils
+découvrirent la maigre figure d'un homme, appuyé contre un pilier.
+L'homme était évidemment plongé dans une profonde réflexion. Il avait
+les yeux baissés, et ne semblait pas s'apercevoir de ce qui se passait
+autour de lui.
+
+--Holà! dit tout bas Michel. Serait-ce là l'auteur de votre annonce? En
+ce cas, j'aurais à vous fausser compagnie!
+
+Puis, après une seconde d'hésitation:
+
+--Ma foi, reprit-il plus gaiement, tant pis, je vais risquer la farce!
+Vite, retournez-vous, et passez-moi les lunettes!
+
+--Mais vous m'avez bien dit que vous me les laisseriez, aujourd'hui!
+protesta Pitman.
+
+--Oui, mais cet homme me connaît! dit Michel.
+
+--Vraiment? Et comment s'appelle-t-il? s'écria Pitman.
+
+--La discrétion m'oblige à me taire là-dessus! répondit l'avoué. Mais il
+y a une chose que je puis vous dire: si c'est lui qui est l'auteur de
+votre annonce (et ce doit être lui, car il a la mine égarée des
+débutants du crime), si c'est lui qui est l'auteur de l'annonce, vous
+pouvez marcher sans crainte, mon vieux, car je tiens le gaillard dans le
+creux de ma main!
+
+L'échange ayant été dûment effectué, et Pitman se trouvant un peu
+réconforté par cette bonne nouvelle, les deux hommes s'avancèrent droit
+sur Maurice.
+
+--Est-ce vous qui désirez voir monsieur William Bent Pitman? demanda le
+professeur de dessin. Je suis Pitman!
+
+Maurice leva la tête. Il aperçut devant lui un personnage d'une
+insignifiance presque indescriptible, en guêtres blanches, et avec un
+col de chemise rabattu trop bas, comme ceux qu'avaient portés les rapins
+trente ans auparavant. A une dizaine de pas derrière lui se tenait un
+autre individu, plus grand et plus râblé, mais dont le visage ne
+permettait guère une sérieuse étude physiognomonique, étant caché à peu
+près complètement par une moustache, des favoris, des lunettes, et un
+chapeau de feutre mou.
+
+Le pauvre Maurice, depuis trois jours, n'avait point cessé de supputer
+l'apparence probable de l'homme qu'il imaginait être un des plus
+dangereux bandits des bas-fonds de Londres. Sa première impression, en
+apercevant le véritable Pitman, fut un certain désappointement. Mais un
+second coup d'oeil sur le couple le convainquit que, malgré l'apparence,
+il ne s'était pas trompé sur le caractère réel du recéleur de cadavres.
+Le fait est que jamais encore il n'avait vu d'hommes accoutrés d'une
+telle manière. «Evidemment des individus accoutumés à vivre en marge de
+la société!» songea-t-il.
+
+Puis, s'adressant à l'homme qui venait de lui parler, il dit:
+
+--Je désire m'entretenir avec vous, seul à seul!
+
+--Oh! répondit Pitman, la présence de M. Appleby ne saurait me gêner. Il
+sait tout!
+
+--Tout? Savez-vous de quoi je suis venu vous parler? s'écria Maurice. Le
+baril!...
+
+Pitman devint tout pâle: mais c'était sa vertueuse indignation qui le
+faisait pâlir.
+
+--Alors, c'est bien vous! s'écria-t-il à son tour. Misérable!
+
+--Puis-je vraiment parler devant _lui_?--demanda Maurice en désignant le
+complice du _bravo_.--L'épithète que celui-ci venait de lui adresser,
+venant d'un tel homme, ne l'émouvait guère.
+
+--Monsieur Appleby a été présent à toute l'affaire! dit Pitman. C'est
+lui-même qui a ouvert le baril. Votre coupable secret lui est, dès
+maintenant, aussi connu qu'à votre Créateur et à moi!
+
+--Eh bien! alors, commença Maurice, qu'avez-vous fait de l'argent?
+
+--Je ne sais pas de quel argent vous voulez parler! répondit
+énergiquement Pitman.
+
+--Ah! il ne faut pas me monter ce bateau-là! déclara Maurice. J'ai
+découvert et suivi votre piste. Vous êtes venu à la gare, ici même,
+après vous être déguisé en ecclésiastique (sans craindre le sacrilège
+d'un tel déguisement!), vous vous êtes approprié mon baril, vous l'avez
+ouvert, vous avez supprimé le corps, et encaissé le chèque! Je vous dis
+que j'ai été à la banque!--cria-t-il.--Je vous ai suivi pas à pas, et
+vos dénégations sont un enfantillage stupide!...
+
+--Allons, allons, Maurice, ne vous emballez pas! dit tout à coup M.
+Appleby.
+
+--Michel! s'écria Maurice. Encore Michel!
+
+--Mais oui, encore Michel! répéta l'avoué. Encore et toujours, mon
+garçon, ici et partout! Sachez que tous les pas que vous faites sont
+comptés! Des _détectives_ d'une habileté éprouvée vous suivent comme
+votre ombre, et viennent me rendre compte de vos mouvements tous les
+trois quarts d'heure. Oh! je n'ai pas regardé à la dépense. Je fais les
+choses largement!
+
+Le visage de Maurice était devenu d'un gris sale.
+
+--Bah! dit-il, peu m'importe! Au contraire, je n'en suis que plus à
+l'aise pour ne rien cacher. Cet homme a encaissé mon chèque; c'est un
+vol, et je veux qu'il me rende l'argent!
+
+--Ecoutez-moi, Maurice! dit Michel. Croyez-vous que je veuille vous
+mentir?
+
+--Je n'en sais rien! répondit Maurice. Je veux mon argent!
+
+--Moi seul ai touché au corps! dit Michel.
+
+--Vous? s'écria Maurice, en reculant d'un pas. Mais alors pourquoi
+n'avez-vous pas déclaré la mort?
+
+--Que diable voulez-vous dire? demanda son cousin.
+
+--Enfin, suis-je fou, gémit Maurice, ou bien est-ce vous qui l'êtes?
+
+--Je crois que ce doit être plutôt Pitman! hasarda Michel.
+
+Et les trois hommes se regardèrent, ébahis.
+
+--Tout cela est affreux! reprit Maurice. Affreux! Je ne comprends pas un
+seul mot de ce qu'on me dit!
+
+--Ni moi non plus, parole d'honneur! dit Michel.
+
+--Et puis, au nom du ciel, pourquoi des favoris et une moustache?
+s'écria Maurice en désignant du doigt son cousin, comme si celui-ci
+avait été un spectre. Est-ce mon cerveau qui déménage? Pourquoi des
+favoris et une moustache?
+
+--Oh! cela n'est qu'un détail sans importance! se hâta d'affirmer
+Michel.
+
+Il y eut de nouveau un silence, pendant lequel Maurice fut dans une
+disposition d'esprit pareille à celle où il se serait trouvé si on
+l'avait lancé en l'air, sur un trapèze, du sommet de la cathédrale de
+Saint-Paul.
+
+--Récapitulons un peu! dit enfin Michel. A moins que tout ceci ne soit
+vraiment qu'un rêve, auquel cas je voudrais bien que Catherine se hâtât
+de m'apporter mon café au lait! Donc, mon ami Pitman, ici présent, a
+reçu un baril, qui, à ce que nous voyons maintenant, vous était destiné!
+Le baril contenait le cadavre d'un homme. Comment ou pourquoi vous
+l'avez tué...
+
+--Jamais je n'ai porté la main sur lui! protesta Maurice. Oui, voilà ce
+dont j'ai toujours craint qu'on me soupçonnât! Mais pensez-y un peu,
+Michel. Vous savez que je ne suis pas de cette espèce-là! Avec tous mes
+défauts, vous savez que je ne voudrais pas toucher à un cheveu de la
+tête d'autrui! Et, d'ailleurs, vous savez que sa mort signifiait ma
+ruine. C'est à Browndean qu'il a été tué, dans ce maudit accident!
+
+Tout à coup, Michel eut un éclat de rire si violent et si prolongé que
+ses deux compagnons supposèrent, sans l'ombre d'un doute possible, que
+sa raison venait de l'abandonner. En vain il s'efforçait de reprendre
+son calme; au moment où il se croyait enfin sur le point d'y réussir,
+une nouvelle vague de fou rire accourait et le soulevait. Et je dois
+ajouter que, de toute cette dramatique entrevue, ce fut là l'épisode le
+plus sinistre: Michel se tordant d'un rire insensé, pendant que Pitman
+et Maurice, réunis par une même épouvante, échangeaient des regards
+pleins d'anxiété.
+
+--Maurice--bredouilla enfin l'avoué entre deux bouffées de son rire--je
+comprends tout, à présent. Et vous aussi, vous allez tout comprendre,
+sur un seul mot que je vais vous dire! Sachez donc que, jusqu'à
+l'instant de tout à l'heure, _je n'avais pas deviné que ce corps était
+celui de l'oncle Joseph!_
+
+Cette déclaration relâcha un peu la tension de Maurice; mais, pour
+Pitman, au contraire, elle fut comme un dernier coup de vent éteignant
+la dernière chandelle, dans la nuit de son pauvre cerveau affolé.
+L'oncle Joseph, qu'il avait laissé, une heure auparavant, dans son salon
+de Norfolk Street, occupé à découper de vieux journaux! Et voilà que
+c'était ce même oncle Joseph dont il avait reçu le corps six jours
+auparavant, dans un baril! Mais, en ce cas, qui était-il, lui, Pitman?
+Et l'endroit où il se trouvait, était-ce la Gare de Waterloo ou un asile
+d'aliénés?
+
+--En effet, s'écria Maurice, le corps était dans un état qui devait le
+rendre difficile à reconnaître! Quel sot j'ai été de ne pas avoir songé
+à cela! Eh bien! maintenant, Dieu merci! tout s'explique! Et je vais
+vous dire, mon cher Michel; eh bien! nous sommes sauvés, vous et moi!
+Vous allez prendre l'argent de la tontine--vous voyez que je ne cherche
+pas à tricher avec vous!--et moi, je vais pouvoir m'occuper de la maison
+de cuirs, qui est en train de marcher comme elle n'a jamais marché
+jusqu'ici! Je vous autorise à aller tout de suite déclarer la mort de
+mon oncle; ne vous inquiétez pas de moi; déclarez la mort, et nous
+sommes tirés d'affaire!
+
+--Hé! oui, mais malheureusement je ne puis pas déclarer la mort! dit
+Michel.
+
+--Vous ne pouvez pas? Et pourquoi cela?
+
+--Parce que je ne puis pas produire le corps, Maurice! Je l'ai perdu!
+
+--Arrêtez un moment! s'écria le marchand de cuirs. Que dites-vous?
+Comment! Ce n'est pas possible! C'est _moi_ qui ai perdu le corps!
+
+--Oui, mais je l'ai perdu, moi aussi, mon garçon! dit Michel avec une
+sérénité renversante. Ne le reconnaissant pas--vous comprenez?--et
+flairant quelque chose d'irrégulier dans sa provenance, je me suis hâté
+de... de m'en débarrasser!
+
+--Vous vous en êtes débarrassé? gémit Maurice. Mais vous pouvez toujours
+le retrouver. Vous savez où il est?
+
+--Je voudrais bien le savoir, Maurice, je donnerais beaucoup pour le
+savoir!. Mais le fait est que je ne le sais pas! répondit Michel.
+
+--Dieu puissant!--s'écria Maurice, les yeux et les bras levés au
+ciel,--Dieu puissant! l'affaire des cuirs est à l'eau!
+
+De nouveau, Michel fut secoué d'un éclat de rire.
+
+--Pourquoi riez-vous, imbécile? lui cria son cousin. Vous perdez encore
+plus que moi! Si vous aviez pour deux sous de coeur, vous trembleriez
+dans vos bottes, à force de chagrin! Mais, de toute façon, il y a une
+chose que je dois vous dire! Je veux avoir ces huit cents livres! Je
+veux les avoir, entendez-vous? et je les aurai! Cet argent est à moi,
+voilà ce qui est sûr! Et votre ami, ici présent, a eu à faire un faux
+pour s'en emparer. Donnez-moi mes huit cents livres, donnez-les moi tout
+de suite, ici-même, sur ce quai, ou bien je vais droit à Scotland Yard,
+et je raconte toute l'affaire!
+
+--Maurice--dit Michel, en lui posant la main sur l'épaule--je vous en
+prie, essayez d'entendre raison! Je vous assure que ce n'est pas nous
+qui avons pris cet argent! C'est l'autre homme! Nous n'avons pas même
+pensé à regarder dans les poches!
+
+--L'autre homme? demanda Maurice.
+
+--Oui, l'autre homme! Nous avons repassé l'oncle Joseph à un autre
+homme! répondit Michel.
+
+--Repassé? répéta Maurice.
+
+--Sous la forme d'un piano!--répondit Michel le plus simplement du
+monde. Un magnifique instrument, approuvé par Rubinstein...
+
+Maurice porta sa main à son front, et l'abaissa de nouveau: elle était
+toute mouillée.
+
+--Fièvre! dit-il.
+
+--Non, c'était un Erard! dit Michel. Pitman, qui l'a vu de près, pourra
+vous en garantir l'authenticité!
+
+--Assez parlé de pianos! dit Maurice avec un grand frisson. Ce... cet
+autre homme, revenons à lui! Qui est-ce? Où pourrai-je mettre la main
+sur lui?
+
+--Hé! c'est là qu'est la difficulté! répondit Michel. Cet homme est en
+possession de l'objet depuis... voyons un peu... depuis mercredi passé,
+vers quatre heures. J'imagine qu'il doit être en route pour le Nouveau
+Monde, le pauvre diable, et terriblement pressé d'arriver!
+
+--Michel, implora Maurice, par pitié pour un parent, réfléchissez bien à
+vos paroles, et dites-moi encore quand vous vous êtes débarrassé du
+corps!
+
+--Mercredi soir, pas d'erreur possible là-dessus! répliqua Michel.
+
+--Eh bien! non, décidément, ça ne peut pas aller! s'écria Maurice.
+
+--Quoi donc? demanda l'avoué.
+
+--Même les dates sont pure folie! murmura Maurice. Le chèque a été
+présenté à la banque le mardi! Il n'y a pas le moindre filet de bon sens
+dans toute cette affaire!
+
+En cet instant, un jeune homme saisit vigoureusement le bras de Michel.
+Le susdit jeune homme était passé, par hasard, auprès du groupe de nos
+trois amis, l'instant d'auparavant; tout à coup, il avait fait un
+sursaut et s'était retourné.
+
+--Ah! dit-il, je ne me trompe pas! Voici M. Dickson!
+
+Le son même de la trompette du jugement dernier n'aurait pas effrayé
+davantage Pitman et son compagnon. Quant à Maurice, lorsqu'il entendit
+son cousin appelé, par un étranger, de ce nom fantastique, il eut plus
+pleinement encore la conviction qu'il était victime d'un long,
+grotesque, et hideux cauchemar. Et lorsque, ensuite, Michel, avec
+l'invraisemblable broussaille de ses favoris, se fut dégagé de
+l'étreinte de l'étranger, et eut pris la fuite, et lorsque le singulier
+petit homme au col rabattu eut lestement suivi son exemple, et lorsque
+l'étranger, désolé de voir échapper le reste de sa proie, transporta sa
+vigoureuse étreinte sur Maurice lui-même, celui-ci, dans l'excès de son
+effarement, ne put que se murmurer à mi-voix: «Je l'avais bien dit!»
+
+--Je tiens au moins un des membres de la bande! dit Gédéon Forsyth.
+
+--Que voulez-vous dire? balbutia Maurice. Je ne comprends pas!
+
+--Oh! je saurai bien vous faire comprendre! répliqua résolument Gédéon.
+
+--Ecoutez, monsieur, vous me rendrez un vrai service si vous me faites
+comprendre quoi que ce soit de tout cela! s'écria soudain Maurice, avec
+un élan passionné de conviction.
+
+--Vous comptez tirer profit de ce que vous n'êtes pas venu chez moi avec
+eux! reprit Gédéon. Mais pas de ça! J'ai trop bien reconnu vos amis! Car
+ce sont bien vos amis, n'est-ce pas?
+
+--Je ne vous comprends pas! dit Maurice.
+
+--Vous n'êtes pas sans avoir entendu parler d'un certain piano? suggéra
+Gédéon.
+
+--Un piano? s'écria Maurice, en saisissant convulsivement le bras du
+jeune homme. Alors, c'est vous qui êtes l'autre homme? Où est-il? Où est
+le corps? Et est-ce vous qui avez touché le montant du chèque?
+
+--Vous demandez où est le corps? fit Gédéon. Voilà qui est étrange!
+Est-ce que, réellement, vous auriez besoin du corps?
+
+--Si j'en aurais besoin? cria Maurice. Mais ma fortune entière en
+dépend! C'est moi qui l'ai perdu! Où est-il? Conduisez-moi près de lui!
+
+--Ah! vous voulez le ravoir? Et votre ami, le sieur Dickson, est-ce
+qu'il veut aussi le ravoir? demanda Gédéon.
+
+--Dickson? Qu'entendez-vous avec votre Dickson? Est-ce Michel Finsbury
+que vous désignez de ce nom? Hé! mais certainement, il le veut aussi! Il
+a perdu le corps, lui aussi! S'il l'avait gardé, l'argent de la tontine
+serait dès maintenant à lui!
+
+--Michel Finsbury? Naturellement pas l'avoué? s'écria Gédéon.
+
+--Mais si, l'avoué! répondit Maurice. Et le corps, où est-il, pour
+l'amour du ciel?
+
+--Voilà donc pourquoi il m'a envoyé deux clients avant-hier! murmura
+Gédéon. Savez-vous quelle est l'adresse du domicile particulier de M.
+Finsbury?
+
+--King's Road, 233. Mais quels clients? Où allez-vous? gémit Maurice en
+s'accrochant au bras de Gédéon. Où est le corps?
+
+--Hé, je l'ai perdu, moi aussi! répondit Gédéon.
+
+Et il s'enfuit précipitamment.
+
+
+
+
+XV
+
+LE RETOUR DU GRAND VANCE
+
+
+Je n'essaierai pas de décrire l'état d'esprit où se trouvait Maurice en
+sortant de la Gare de Waterloo. Le jeune marchand de cuirs était, par
+nature, modeste; jamais il ne s'était fait une idée exagérée de sa
+valeur intellectuelle; il se rendait pleinement compte de son incapacité
+à écrire un livre, à jouer du violon, à divertir une société de choix
+par des tours de passe-passe, en un mot, à exécuter aucun de ces actes
+remarquables que l'on a coutume de considérer comme le privilège du
+génie. Il savait, il admettait, que son rôle en ce monde, fût tout
+prosaïque: mais il croyait,--ou du moins il avait cru jusqu'à ces
+derniers jours,--que ses aptitudes étaient à la hauteur des exigences de
+sa vie. Or, voici que, décidément, il avait à s'avouer vaincu! La vie
+avait décidément le dessus! Aussi, lorsqu'il quitta la Gare de Waterloo,
+le pauvre garçon ne voyait-il devant lui qu'un unique objet: rentrer
+chez lui! De même que le chien malade se terre sur le sofa, Maurice
+n'aspirait plus qu'à refermer sur lui la porte de la maison de John
+Street; la solitude et le calme, ah! de toute son âme il y aspirait.
+
+Les ombres du soir commençaient à tomber quand il arriva enfin en vue de
+ce lieu de refuge. Et la première chose qui s'offrit à ses yeux, en
+approchant, fut la longue figure d'un homme debout sur le perron de sa
+maison, et occupé tantôt à tirer le cordon de la sonnette, tantôt à
+lancer dans la porte de vigoureux coups de pieds. Cet homme, avec son
+vêtement déchiré et tout couvert de boue, avait l'air d'un hideux
+chiffonnier. Mais Maurice le reconnut aussitôt: c'était son frère Jean.
+
+Le premier mouvement du frère aîné fut, naturellement, pour se retourner
+et prendre la fuite. Mais le désespoir l'avait anéanti au point de le
+rendre indifférent désormais aux pires catastrophes. «Bah! se dit-il,
+qu'importe!» Et, tirant de sa poche son trousseau de clefs, il gravit
+silencieusement les marches du perron.
+
+Jean se retourna. Son visage de fantôme portait un extraordinaire
+mélange de fatigue, de honte, et de fureur. Et, lorsqu'il reconnut le
+chef de sa famille, une lueur sinistre s'alluma dans ses yeux.
+
+--Ouvre cette porte! dit-il, en s'écartant.
+
+--C'est ce que je fais! répondit Maurice, pendant que, intérieurement,
+il se disait: «Tout est fini! Il respire le meurtre!»
+
+Les deux frères se trouvaient à présent dans le vestibule de la maison,
+dont la porte venait de se refermer derrière eux. Tout à coup, Jean
+saisit Maurice par les épaules et le secoua comme un chien terrier
+secoue un rat.
+
+--Sale bête! cria-t-il, je serais en droit de te casser la gueule!
+
+Et il se remit à le secouer, et avec tant de force que les dents de
+Maurice claquèrent, et que sa tête se cogna au mur.
+
+--Pas de violence, Jeannot! dit enfin Maurice. Cela ne saurait faire de
+bien ni à moi ni à toi.
+
+--Ferme ta boîte! répondit Jean. C'est à ton tour d'écouter!
+
+Puis il pénétra dans la salle à manger, s'affaissa dans un fauteuil, et,
+ôtant un de ses souliers sans semelle, prit avec ses deux mains son
+pied, comme pour le réchauffer.
+
+--Je suis boiteux pour la vie! dit-il. Qu'est-ce qu'il y a pour dîner?
+
+--Rien, Jeannot! dit Maurice.
+
+--Rien? Qu'entends-tu par là? demanda le Grand Vance. N'essaie pas de me
+monter le coup, hein!
+
+--Je veux dire qu'il n'y a rien! répondit simplement son frère. Je n'ai
+rien à manger, ni rien pour acheter de quoi manger! Moi-même,
+aujourd'hui, je n'ai pu prendre qu'un sandwich et une tasse de thé.
+
+--Rien qu'une sandwich? ricana Vance. Et je suppose que tu as le cynisme
+de t'en plaindre, encore? Mais, tu sais, mon petit, fais attention à
+toi! J'ai supporté maintenant tout ce que je pouvais supporter. C'est
+fini! Et je vais te dire ce qui en est! Eh bien! j'ai l'intention de
+dîner, et tout de suite, et de bien dîner! Prends ta collection de
+bagues à cachets, et va la vendre!
+
+--Impossible aujourd'hui! répondit Maurice. C'est dimanche!
+
+--Je te dis que je veux avoir à dîner, entends-tu? hurla le frère cadet.
+
+--Mais pourtant, Jeannot, si ce n'est pas possible! plaida l'aîné.
+
+--Satané idiot! cria Vance. Ne sommes-nous pas les maîtres de la maison?
+Ne nous connaît-on pas, à l'hôtel où le cousin Parker nous invitait à
+dîner quand il venait à Londres? Allons, détale au galop! Et si tu n'es
+pas rentré dans une demi-heure, et si tu ne m'apportes pas un dîner de
+premier choix, je démolis tous les meubles, et puis je vais droit à la
+police et je raconte toute l'histoire! Comprends-tu ce que je te dis,
+Maurice Finsbury? Parce que, si tu le comprends, tu ferais mieux de
+filer!
+
+L'idée souriait même au malheureux Maurice, qui tremblait de faim. Aussi
+se hâta-t-il d'aller commander le dîner et de revenir chez lui, où il
+trouva Jean toujours occupé à bercer son pied, comme un poupon malade.
+
+--Et qu'est-ce que tu veux boire, Jeannot? demanda Maurice, de sa voix
+la plus caressante.
+
+--Du champagne, parbleu! de ce vieux champagne dont Michel me parle
+toujours quand je le rencontre! Allons, vite à la cave, et prends garde
+à ne pas trop secouer la bouteille! Mais d'abord, écoute un peu! Tu vas
+me préparer du feu, et m'allumer le gaz, et me fermer les volets! Voici
+la nuit venue et j'ai froid! Et puis tu mettras la nappe et le couvert!
+Et puis... dis donc! va donc me chercher des vêtements de rechange!
+
+La salle à manger avait pris une apparence relativement habituelle
+lorsqu'arriva le dîner. Et ce dîner lui-même fut excellent: une forte
+soupe, des filets de sole, deux côtelettes de mouton avec une sauce aux
+tomates, un rôti de boeuf garni de pommes de terre, un pudding, un
+morceau de chester; en un mot, un repas foncièrement anglais, mais,
+comme l'avait souhaité le Grand Vance, «de premier choix».
+
+--Ah! que Dieu soit loué! s'écria le jeune voyageur en s'installant à
+table. (Et sa joie devait être, en vérité, bien vive, pour le ramener
+ainsi par surprise à la pieuse cérémonie du _benedicite_, dont il avait
+depuis longtemps perdu l'habitude!) Mais non! poursuivit-il, je vais
+aller manger dans ce fauteuil là-bas, près du feu: car voilà deux jours
+que je gèle, et j'ai besoin de me réchauffer à fond! Je vais aller me
+mettre là-bas, et toi, Maurice Finsbury, tu vas rester debout, entre la
+table et moi, et me servir!
+
+--Mais, Jeannot, c'est que j'ai faim, moi aussi! dit Maurice.
+
+--Tu pourras manger ce que je laisserai! répliqua le Grand Vance. Ha!
+mon petit, ceci n'est que le début de notre règlement de comptes! Tu as
+perdu la belle: tu vas avoir à casquer! Gardez-vous de réveiller le lion
+britannique!
+
+Il y avait quelque chose de si indescriptiblement menaçant dans les yeux
+et dans la voix du Grand Vance, pendant qu'il proférait ces locutions
+proverbiales, que l'âme de Maurice en fut épouvantée.
+
+--Allons! reprit l'orateur, donne-moi un verre de champagne, avant mon
+filet de sole! Et moi qui me figurais que je n'aimais pas ça, le filet
+de sole!... Dis donc--ajouta-t-il avec une nouvelle explosion de
+rage--sais-tu comment je suis venu jusqu'ici?
+
+--Non, Jeannot, comment le saurais-je? répondit l'obséquieux Maurice.
+
+--Eh bien! je suis venu sur mes pattes! cria Jean. Oui, mon ami, j'ai
+fait sur mes dix doigts tout le chemin, depuis Browndean, et j'ai mendié
+tout le long de la route! Je voudrais un peu te voir mendier, Maurice
+Finsbury! Ce n'est pas aussi facile que tu pourrais le supposer! Je me
+suis fait passer pour un pêcheur de Blyth, victime d'un naufrage. Je ne
+sais pas où cela se trouve, Blyth; et toi, le sais-tu? Mais j'ai pensé
+que cela avait un air naturel, à le dire ainsi sur la grand'route. J'ai
+demandé l'aumône à une vilaine petite bête de gamin qui revenait de
+l'école, et il m'a donné deux sous, et il m'a dit de lui enrouler une
+ficelle autour de sa toupie. Et je l'ai fait, et fort bien fait, mais il
+a déclaré que ce n'était pas ça! Et il a couru derrière moi en me
+réclamant ses deux sous! Après cela, j'ai demandé l'aumône à un officier
+de marine. Celui-là ne m'a pas confié sa toupie, il m'a simplement donné
+une petite brochure sur l'alcoolisme, et, là-dessus, il m'a tourné le
+dos! C'est tout ce que j'ai eu de lui. J'ai demandé l'aumône à une
+vieille dame qui vendait du pain d'épices; elle m'a donné un gâteau d'un
+sou. Mais le plus beau a été un monsieur qui, comme je me plaignais de
+manquer de pain, m'a répondu qu'il y avait, pour tout Anglais, un
+excellent moyen de se procurer du pain, et ce moyen, c'était de casser
+un carreau à la première maison venue, de façon à se faire mettre en
+prison... Et maintenant, apporte le rôti!
+
+--Mais... mais, hasarda Maurice, pourquoi n'es-tu pas resté à Browndean?
+
+--A Browndean? s'écria Jean. Et de quoi y aurais-je vécu? Du
+_Lisez-moi!_ et d'un dégoûtant canard de l'Armée du Salut? Non, non, il
+fallait à tout prix que je filasse de Browndean! J'avais pris pension, à
+crédit, dans une auberge, où je m'étais fais passer pour le Grand Vance,
+de l'Alhambra. Tu aurais fait la même chose, à ma place! Mais voilà
+qu'on s'est mis à parler des _music-halls_, et de tout l'argent que j'y
+avais gagné avec mes chansons! Et puis, voilà qu'un client de l'auberge
+m'a demandé de chanter _Autour de tes formes splendides._ Et puis, quand
+je me suis décidé à le chanter, voilà que tout le monde a été d'accord
+pour affirmer que je n'étais pas le Grand Vance! J'ai eu beau leur tenir
+tête, ils se sont entêtés à ne pas me croire! C'est comme ça que se sont
+achevées mes relations avec l'auberge du pays! poursuivit tristement le
+jeune homme. Mais, surtout, il y a eu le charpentier...
+
+--Notre propriétaire? demanda Maurice.
+
+--Lui-même! dit Jean. Il s'est amené ce matin, le nez en l'air, et le
+voilà qui veut savoir où a passé le baril à eau, et ce que sont devenues
+les couvertures du lit! Je lui ai dit d'aller au diable. Que pouvais-je
+lui dire d'autre? Mais alors le voilà qui me dit que nous avons mis en
+gage des objets qui n'étaient pas à nous, et qu'il allait nous faire
+notre affaire! Ma foi, je m'en suis payé une bien bonne! Je me suis
+rappelé qu'il était sourd comme un pot, et je me suis mis à lui débiter
+un tas d'injures, mais très poliment, et si bas qu'il n'était pas fichu
+d'entendre un seul mot. «Je ne vous entends pas! qu'il me dit.--Hé! je
+le sais bien, que tu ne m'entends pas, et heureusement pour toi, vieille
+bête, vieux porc, vieux cornard! que je lui réponds avec mon plus
+gracieux sourire.--Je suis un peu dur d'oreilles! qu'il me beugle.--Je
+n'en mènerais pas large, si tu ne l'étais pas, idiot, excrément! que je
+murmure, comme si je lui fournissais des explications.--Mon ami, qu'il
+me dit enfin, je suis sourd, c'est vrai, mais je parie bien que le
+commissaire de police pourra vous entendre!» Et, là-dessus, il s'en va,
+tout furieux. Il s'en va d'un côté; moi, je file de l'autre. Je lui ai
+laissé, pour se dédommager, la lampe à esprit de vin, le _Lisez-loi!_ le
+journal de l'Armée du Salut, et cet autre périodique que tu m'as envoyé!
+Et, à ce propos, il faut que tu aies été ivre-mort pour m'envoyer une
+affaire comme celle-là! On n'y parlait que de poésie, du globe céleste!
+Et des tartines, dix colonnes à la fois! Dis donc, c'est le moniteur des
+asiles d'aliénés que tu m'as envoyé là! L'_Attanium_, je me rappelle le
+titre! Dieu puissant, quel canard!
+
+--Tu veux dire: l'_Athenæum_! rectifia Maurice.
+
+--Hé! peu m'importe comment tu l'appelles! dit Jean. Mais je te trouve
+vraiment épatant, de m'avoir envoyé ça! Ça ne fait rien, mon vieux, je
+commence à me remettre! Apporte-moi maintenant le fromage, et encore un
+verre de champagne! Ah! Michel a bien raison de vanter ce champagne! Au
+fait, tu peux te servir! Il reste un peu de poisson, une côtelette tout
+entière, et ce morceau de fromage. Oui, Michel, voilà un homme qui me
+plaît! Il est bien capable de lire ton _Attanæum_, lui aussi: mais au
+moins, il sait ne pas en avoir l'air! Au moins il est gai, bon enfant,
+il n'a pas cette mine d'enterrement qui m'a toujours dégoûté chez toi!
+Mais, dis donc, je ne te pose même pas la question, parce que j'ai
+deviné tout de suite ce qui en était. Ta combinaison? Ratée à fond,
+hein?
+
+--Par la faute de Michel! dit Maurice en se rembrunissant.
+
+--Michel? Qu'a-t-il à voir là-dedans?
+
+--C'est lui qui a perdu le corps, voilà ce qu'il a eu à y voir! répondit
+Maurice. Il a perdu le corps du vieux Joseph, et impossible maintenant
+de déclarer le décès!
+
+--Comment? demanda Jean. Mais je croyais que tu ne voulais pas déclarer
+le décès?
+
+--Oh! nous n'en sommes plus là! dit son frère. Il ne s'agit plus de
+sauver la tontine, mais de sauver la maison de cuirs! Il s'agit de
+sauver les vêtements que nous avons sur le dos, Jeannot!
+
+--Ralentis un peu la musique! dit Jean, et étale ton histoire depuis le
+commencement!
+
+Et Maurice fit comme l'ordonnait son frère.
+
+--Eh bien! qu'est-ce que je t'avais dit?--s'écria le Grand Vance, quand
+il eut entendu le triste récit.--Mais, tu sais, je vais te dire quelque
+chose! Moi, en tout cas, je n'entends pas être dépouillé de la part qui
+me revient!
+
+--Ah! par exemple, j'aimerais bien à connaître ce que tu comptes faire!
+dit Maurice.
+
+--Je vais vous le dire, monsieur! répliqua Jean, du ton le plus décidé.
+Je vais, tout simplement, remettre mon affaire aux mains du premier
+avoué de Londres, et, après cela, que tu boives un bouillon ou non, je
+m'en ficherai comme des choses de la lune!
+
+--Mais pourtant, Jean, nous sommes à bord du même bateau! murmura
+Maurice.
+
+--A bord du même bateau? Ah bien! je te parie que non! Est-ce que j'ai
+commis un faux en écritures, moi? Est-ce que j'ai cherché à dissimuler
+la mort de l'oncle Joseph, moi? Est-ce que j'ai fait insérer des
+annonces,--des annonces absolument stupides et grotesques,
+d'ailleurs,--dans tous les journaux, moi? Est-ce que j'ai détruit des
+statues qui ne m'appartenaient pas, moi? En vérité, j'aime votre aplomb,
+Maurice Finsbury! Non, non, non! Trop longtemps, je t'ai confié la
+direction de mes affaires; maintenant je vais les confier à Michel.
+Michel, au reste, est un garçon qui m'a toujours plu. Et j'ai hâte de
+voir enfin un peu clair dans ma situation!
+
+En cet instant, les deux frères furent interrompus par un coup de
+sonnette, et Maurice, qui avait timidement entr'ouvert la porte, reçut,
+des mains d'un commissionnaire, une lettre dont l'adresse était de la
+main de Michel. La lettre était rédigée comme suit:
+
+
+_Avis_.--MAURICE FINSBURY, pour le cas où le présent avis lui tomberait
+sous les yeux, est informé qu'il apprendra _quelque chose d'avantageux
+pour lui_, demain matin lundi, à dix heures, dans mes bureaux, 42,
+Chancery Lane.--MICHEL FINSBURY.
+
+
+Docilement, Maurice, dès qu'il eut parcouru cette lettre, la transmit à
+son frère.
+
+--Ah! voilà une façon qui me plaît pour écrire un billet! s'écria Jean.
+Personne autre que Michel n'aurait jamais pu écrire ça!
+
+Et Maurice, dans sa dépression, n'osa pas même protester de ses droits
+d'auteur.
+
+
+
+
+XVI
+
+OÙ LES CUIRS SE TROUVENT HEUREUSEMENT REMIS À FLOT
+
+
+Le lendemain matin, à dix heures, les deux frères Finsbury furent
+introduits dans la grande et belle pièce qui servait de cabinet
+d'audience à leur cousin Michel. Jean se sentait un peu remis de son
+épuisement, mais avec un de ses pieds encore en pantoufle. Maurice,
+matériellement, paraissait moins endommagé; mais il était plus vieux de
+dix ans que le Maurice qui avait quitté Bournemouth huit jours
+auparavant. L'anxiété avait labouré son visage de rides profondes, et sa
+chevelure noire grisonnait abondamment aux alentours des tempes.
+
+Trois personnes attendaient les frères Finsbury, assises devant une
+table. Au milieu était Michel lui-même: il avait à sa droite Gédéon
+Forsyth, à sa gauche un vieux monsieur en lunettes, avec une vénérable
+chevelure d'argent.
+
+--Ma parole, c'est l'oncle Joe! s'écria Jean.
+
+Maurice se frotta les yeux, plus ébahi qu'il ne l'avait encore été de
+tous les cauchemars des jours précédents. Puis, tout à coup, il s'avança
+vers son oncle, tout tremblant de fureur.
+
+--Je vais vous dire ce que vous avez fait, vieux coquin! cria-t-il. Vous
+vous êtes évadé!
+
+--Bonjour, Maurice Finsbury! répondit l'oncle Joseph, mais avec plus
+d'animosité que n'en laisseraient supposer ces indulgentes paroles. Vous
+paraissez souffrant, mon ami!
+
+--Inutile de vous agiter, messieurs! observa Michel. Maurice, essayez
+plutôt de regarder les faits bien en face! Votre oncle, comme vous
+voyez, n'a pas eu trop à souffrir de la «secousse» de l'accident; et un
+homme de coeur tel que vous ne peut manquer d'en être ravi!
+
+--Mais alors, si c'est ainsi, balbutia Maurice, qu'est-ce que c'était
+que le corps? Serait-ce vraiment possible, que cette chose qui m'a causé
+tant de souci et d'alarme, qui m'a tant usé l'esprit, cette chose que
+j'ai colportée de mes propres mains, n'ait été que le cadavre d'un
+étranger quelconque?
+
+--Oh! si l'idée vous afflige trop, vous pouvez ne pas aller jusque-là!
+répondit Michel. Rien ne vous empêche de supposer que le corps ait
+appartenu à un homme que vous avez eu l'occasion de rencontrer plusieurs
+fois, un compagnon de _club_, peut-être, peut-être même un client!
+
+Maurice s'affala sur une chaise.
+
+--Hé! gémit-il, j'aurais bien découvert l'erreur, si le baril était venu
+jusque chez moi! Et pourquoi n'y est-il pas venu? Pourquoi est-il allé
+chez Pitman? Et de quel droit Pitman s'est-il permis de l'ouvrir?
+
+--A ce propos-là, Maurice, dites-nous donc ce que vous avez fait de
+l'_Hercule_ antique? demanda Michel?
+
+--Ce qu'il en a fait? Il l'a brisé avec un hache-viande! dit Jean. Les
+morceaux sont encore chez nous, dans la cave!
+
+--Tout cela n'a aucune importance! se hâta de déclarer Maurice.
+L'essentiel, c'est que j'aie retrouvé mon oncle, mon frauduleux tuteur!
+Il m'appartient, lui, en tout cas! Et la tontine aussi, elle
+m'appartient! Je réclame la tontine! J'affirme que l'oncle Masterman est
+mort!
+
+--Il est temps que je mette un terme à cette folie, dit Michel, et cela
+une fois pour toutes! Ce que vous affirmez est malheureusement presque
+vrai: en un certain sens, mon pauvre père est mort, et depuis longtemps
+déjà! Mais ce n'est pas dans le sens de la tontine et j'espère que, dans
+ce sens-là, bien des années se passeront avant qu'il ne meure. Notre
+cher oncle Joseph l'a vu, ce matin même. Il vous dira que mon père est
+en vie, bien que, hélas! son intelligence se soit à jamais éteinte!
+
+--Il ne m'a pas reconnu!--dit Joseph. Et pour rendre justice à ce vieux
+raseur, je dois ajouter que sa voix, en disant ces mots, frémissait
+d'une émotion sincère.
+
+--Eh bien! je vous retrouve là, monsieur Maurice Finsbury! s'écria le
+Grand Vance. Mille diables, quel idiot vous vous êtes montré!
+
+--Quant à la ridicule et fâcheuse servitude où vous avez réduit l'oncle
+Joseph, reprit Michel, celle-là aussi a déjà trop duré! J'ai préparé ici
+un acte par lequel vous rendez à votre oncle toute sa liberté, et le
+dégagez de toute obligation envers vous! Vous allez d'abord, si vous
+voulez bien, y apposer votre signature!
+
+--Quoi! cria Maurice, et que je perde mes 7.800 livres, et mon commerce
+de cuirs, et tout cela sans aucun profit en échange! Merci bien!
+
+--Votre reconnaissance ne me surprend pas, Maurice! commença Michel.
+
+--Oh! je sais que je n'ai rien à attendre de vous en faisant appel à vos
+sentiments! répondit Maurice. Mais il y a ici un étranger,--que le
+diable m'enlève, d'ailleurs, si je sais pourquoi!--et c'est à lui que je
+fais appel. Monsieur, poursuivit-il en s'adressant à Gédéon, voici mon
+histoire: j'ai été dépouillé de mon héritage pendant que je n'étais
+encore qu'un enfant, un orphelin! Depuis lors, monsieur, jamais je n'ai
+eu qu'un rêve, qui était de rentrer dans mes fonds. Mon cousin Michel
+pourra vous dire de moi tout ce qu'il voudra: j'avouerai moi-même que je
+n'ai pas toujours été à la hauteur des circonstances. Mais ma situation
+n'en est pas moins celle que je vous ai exposée, monsieur! J'ai été
+dépouillé de mon héritage! Un enfant orphelin a été dépouillé de 7.800
+livres! et j'ajoute que j'ai le droit pour moi! Toutes les finasseries
+de M. Michel ne prévaudront point contre l'équité!
+
+--Maurice, interrompit Michel, permettez-moi d'ajouter un petit détail,
+qui d'ailleurs ne saurait vous déplaire, car il met en relief vos
+capacités d'écrivain!
+
+--Que voulez-vous dire? demanda Maurice.
+
+--Au fait, répondit Michel, j'épargnerai votre modestie! Qu'il me
+suffise donc de vous faire savoir le nom d'une personne qui vient
+d'étudier de fort près un de vos plus récents essais d'écriture
+comparée! Le nom de cette personne est Moss, mon cher ami!
+
+Il y eut un long silence.
+
+--J'aurais dû deviner que cet homme venait de votre part! murmura
+Maurice.
+
+--Et maintenant vous allez signer l'acte, n'est-ce pas? dit Michel.
+
+--Mais dites donc, Michel!--s'écria Jean, avec un de ces généreux élans
+qui lui étaient familiers. Et moi, qu'est-ce que je deviens dans tout
+cela? Maurice est à l'eau, je le vois bien! Mais moi, pourquoi l'y
+suivrais-je? Et puis j'ai été volé, moi aussi, n'oubliez pas cela! J'ai
+été, moi aussi, un orphelin, tout comme lui, et élève de la même école!
+
+--Jean, dit Michel, ne pensez-vous pas que vous feriez mieux de vous
+fier à moi?
+
+--Ma foi, vous avez raison, mon vieux! répondit le Grand Vance. Vous ne
+voudrez pas abuser de l'innocence d'un orphelin, j'en jurerais. Et toi,
+Maurice, tu vas signer tout de suite le document en question, ou bien je
+me fâcherai, et, tu sais, je te ferai voir quelque chose qui étonnera ta
+faible cervelle!
+
+Avec un empressement soudain, et bien inespéré, Maurice se déclara prêt
+à signer la renonciation. Un secrétaire de Michel vint apporter les
+pièces, les signatures furent dûment apposées, et ainsi Joseph Finsbury,
+une fois de plus, se trouva un homme libre.
+
+--Et maintenant, mes amis, écoutez ce que je me propose de faire pour
+vous! reprit alors Michel. Tenez, Maurice et Jean, voici un acte qui
+vous fait uniques possesseurs de la maison de cuirs! Et voici un chèque,
+équivalent à tout l'argent déposé en banque au nom de l'oncle Joseph! De
+telle sorte que vous pourrez vous figurer, mon cher Maurice, que vous
+venez d'achever vos études à l'Institut Commercial. Et, comme vous
+m'avez dit vous-même que les cuirs remontaient, j'imagine que vous allez
+bientôt songer à prendre femme. Voici, en prévision de cet heureux
+événement, un petit cadeau de noces! Oh! pas encore le mien! je verrai à
+vous donner autre chose quand vous aurez fixé la date du mariage! Mais
+acceptez, dès maintenant, ce cadeau... de la part de M. Moss!
+
+Et Maurice, devenu écarlate, bondit sur son chèque.
+
+--Je ne comprends rien à la comédie! observa Jean. Tout cela me paraît
+trop beau pour être vrai!
+
+--C'est un simple transfert! répondit Michel. Je vous rachète l'oncle
+Joseph, voilà tout! Si c'est lui qui gagne la tontine, elle sera à moi;
+si c'est mon père qui la gagne, elle sera à moi également: de telle
+façon que je n'ai pas trop à me plaindre de la combinaison!
+
+--Maurice, mon pauvre vieux, ceci te la coupe! commenta le Grand Vance.
+
+--Et maintenant, monsieur Forsyth, reprit Michel en s'adressant au
+personnage muet, vous voyez réunis devant vous tous les criminels que
+vous étiez si désireux de retrouver! Tous à l'exception de Pitman,
+cependant! Pitman, voyez-vous! a une mission sociale: il s'est voué à la
+régénération artistique de la jeune fille. Aussi me suis-je fait un
+scrupule de le déranger, à une heure où je le sais particulièrement
+occupé. Mais vous pourrez, si vous voulez, le faire arrêter dans son
+pensionnat: je connais l'adresse, et vous la dirai volontiers. Et quant
+au reste de la bande, la voici devant vos yeux, et je crains que le
+spectacle n'ait rien de séduisant. A vous de décider ce que vous allez
+faire de nous!
+
+--Rien du tout, monsieur Finsbury! répondit Gédéon. Je crois avoir
+compris que c'est ce monsieur--et il désignait Maurice,--qui a été,
+comme nous disons dans notre jargon, le _fons et origo_ de toute
+l'aventure; mais, à ce que je crois avoir compris aussi, il a déjà été
+largement payé. Et puis, pour vous parler en toute franchise, je ne vois
+pas ce que quelqu'un aurait à gagner à un scandale public. Moi, pour ma
+part, je ne pourrais qu'y perdre. Et je ne saurais au contraire trop
+bénir une aventure qui m'a valu le bonheur de faire votre connaissance!
+Déjà vous avez eu la bonté de m'envoyer deux clients...
+
+Michel rougit.
+
+--C'était le moins que je pouvais faire pour m'excuser de certain
+dérangement qui vous est venu un peu par mon fait! murmura-t-il. Mais il
+y a encore quelque chose qu'il faut que je vous dise! Je ne voudrais pas
+que vous eussiez trop mauvaise opinion de mon pauvre Pitman, qui est
+certainement la personne la plus inoffensive du monde. Ne pourriez-vous
+pas venir, ce soir même, dîner en sa compagnie? Au restaurant Verrey,
+par exemple, vers sept heures. Qu'en dites-vous?
+
+--J'avais promis de dîner chez un de mes oncles, avec une amie! répondit
+Gédéon. Mais je demanderai à en être dispensé pour ce soir... Et
+maintenant, cher monsieur Finsbury, un dernier point que je tiens à
+soumettre à votre décision: est-ce que, vraiment, nous ne pouvons rien
+pour le pauvre diable qui a emporté le piano? Le souvenir de cet
+infortuné me poursuit comme un remords!
+
+--Hélas! nous ne pouvons que le plaindre! répondit Michel.
+
+
+ FIN
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ I.--La famille Finsbury 1
+ II.--Où Maurice s'apprête à agir 26
+ III.--Le conférencier en liberté 53
+ IV.--Un magistrat dans un fourgon à bagages 73
+ V.--M. Gédéon Forsyth et la caisse monumentale 80
+ VI.--Les tribulations de Maurice 97
+ VII.--Où Pitman prend conseil d'un homme de loi 124
+ VIII.--Où Michel s'offre un jour de congé 145
+ IX.--Comment s'acheva le jour de congé de Michel Finsbury 175
+ X.--Gédéon Forsyth et le grand Erard 199
+ XI.--Le maëstro Jimson 215
+ XII.--Où le grand Erard apparaît (irrévocablement) pour la
+ dernière fois 242
+ XIII.--Les tribulations de Maurice 285
+ XIV.--Où William Bent Pitman apprend quelque chose
+ d'avantageux pour lui 277
+ XV.--Le retour du grand Vance 306
+ XVI.--Où les cuirs se trouvent heureusement remis à flot 319
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Le mort vivant, by Robert Louis Stevenson
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43784 ***