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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Gringalette - -Author: Hugues Rebell - -Release Date: September 21, 2013 [EBook #43782] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GRINGALETTE *** - - - - -Produced by the Online Distributed Proofreading Team at -http://www.pgdp.net (This book was produced from scanned -images of public domain material from the Google Print -project.) - - - - - - - - - - - - -HUGUES REBELL - -Femmes châtiées.--Deuxième série - -Gringalette - -_Un Jeu de Femme_ - -_Les Révoltées de Brescia_ - -_La Comédie chez la Princesse_ - -_La Crinoline_ - -PARIS - -LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES PARISIENS - -13, Faubourg Montmartre, 13 - -1905 - - - - -Il a été tiré de cet ouvrage cinq exemplaires sur Japon impérial, -numérotés de 1 à 5, et cinq cents sur papier de Hollande numérotés de 6 -à 505 - -Le présent est Nº - - -Droits de reproduction et de traduction réservés. - - - - -GRINGALETTE - - -Par suite d'un incendie qui s'était déclaré la veille, après le -spectacle, et qui promptement étouffé, avait causé quelques dégâts, le -cirque Cusani faisait relâche. Bichot Lagingeole, le clown favori du -public, dont le nom éclatait en grosses lettres sur tous les programmes -comme s'il devait en être l'attrait principal, Bichot qui ne pouvait -montrer son long corps dégingandé et sa face ahurie, taillée en sabre, -sans mettre en gaieté toute une salle, Bichot se reposait ce soir-là de -ses farces triomphales et fatigantes. Mais habitué à veiller fort tard -et ayant dormi tout le jour il n'avait point sommeil; aussi se leva-t-il -à peu près à l'heure de la représentation, plus embarrassé par ce congé -inattendu que par les exercices les plus difficiles. Il se demandait à -quoi il allait bien employer son temps. - ---Si _nous nous_ promenions? dit-il enfin. - -Il laissa son chapeau pointu et sa culotte bouffante à un clou de sa -logette, et revêtit un costume de ville fort commun et déjà râpé, mais -qui ne laissait en rien deviner l'acrobate, puis il alla chercher la -petite Juzaine qui était à l'écurie auprès de la belle jument blanche -Reine-de-Mai. - ---Allons, Juzaine, vite! mets-toi quelque chose sur la tête, prends ton -manteau. Nous allons en ballade. - ---Oh! chic! s'écria la fillette qui bondit aussitôt de l'écurie dans le -couloir, s'élança légèrement vers la logette du clown et revint un -instant après, habillée pour sortir. - -Bichot lui prit la main et ils montèrent les étroites ruelles de la -butte Montmartre. Tout en haut, rue Gabrielle, Bichot connaissait un -petit restaurant où il allait quelquefois déjeuner ou jouer à la -manille. Il se proposait d'y souper avec Juzaine. - -Ils étaient sans doute pressés d'arriver et dans leur hâte ils ne se -parlaient point, mais on remarquait chez le clown à sa manière de tenir -Juzaine, de régler sa marche sur celle de l'enfant, de se pencher de -temps à autre vers elle, comme une affectueuse sollicitude. - -Juzaine paraissait avoir une douzaine d'années. Bien qu'elle ne vînt pas -même à l'épaule de son compagnon, elle était déjà grande, elle était -surtout joliment grassouillette, et, sous ses beaux cheveux d'un blond -pâle, son teint avait l'éclat et la fraîcheur rosée dont Rubens se plaît -à embellir ses nymphes et Hoppner ses gracieux visages de jeunes filles. - -Elle semblait aussi toute heureuse d'être à côté de Bichot; sautait les -flaques d'eau et descendait les trottoirs avec des gambades et des élans -de plaisir. - -Au cirque on prétendait qu'elle était la fille du clown; la vérité est -qu'il l'avait ramenée de Belgique; on ne savait rien de plus. Il lui -témoignait une tendresse toute paternelle à laquelle il mêlait peut-être -une passion moins désintéressée et qui n'aurait pas été innocente si -Juzaine avait eu l'âge d'y répondre. - -A l'entrée de la rue Gabrielle, Juzaine abandonna la main de son -compagnon et se mit à courir. - ---Je vais en avant, cria-t-elle, je veux voir ce qu'ils vont nous donner -à briffer. - -Bichot voulut courir derrière elle, mais à était-elle arrivée au -restaurant qu'elle revint sur ses pas. - ---Tout est fermé, dit-elle, les volets sont sur les vitres. - ---Il y a peut-être du monde à l'intérieur, fit Bichot étonné, mais non, -je ne vois pas de lumière aux fenêtres. - -A ce moment il aperçut une ombre contre la porte. Une fillette était -assise sur le seuil. - ---Que fais-tu là, Gringalette? lui demanda le clown. - ---J'fais rien, répondit l'enfant avec un accent triste et découragé. - ---Où sont ton papa et ta maman? - ---J'sais pas. _Ils_ les ont emmenés. - ---Qui les a emmenés? - ---Les flics.[1] - - [1] Les sergents de ville. - ---Et pourquoi, sang d'un taureau! Qu'ont-ils fait? Qu'est-il arrivé? - ---J'sais pas. - ---Alors tu es toute seule dans la maison? - ---J'suis pas dans la maison. J'suis dehors. Quand j'suis arrivée de -l'école, ce matin, tout était barricadé. - ---Et où as-tu mangé? - ---J'ai pas mangé... depuis hier. - ---Pauvre gosse! s'écria Bichot ému. Eh bien, viens avec nous. - -Gringalette ne demandait pas mieux. Juzaine et Bichot n'étaient pas des -étrangers pour elle. Souvent, le soir, lorsqu'elle venait leur servir de -la bière ou du lait, le clown la faisait asseoir à ses côtés, malgré les -cris de la patronne qui ne voulait pas que sa fille «fainéantât», et les -deux enfants ouvraient de grands yeux, ou éclataient de rire de -compagnie aux merveilleuses histoires que leur contait Bichot. - -Il les fit entrer dans un café, demanda des saucisses, de la choucroute, -du poulet, des oranges, une bouteille de vin; et Gringalette, après -s'être jetée sur les victuailles avec une voracité de chienne affamée, -après avoir honoré de ses jolies dents jusqu'aux os et aux écorces, -oublia son chagrin, et montra la plus vive gaieté. - -La soirée se passa en plaisanteries qui, comme de coutume, égayèrent aux -larmes Juzaine et Gringalette. Vers minuit, comme la plupart des clients -se retiraient et qu'on éteignait le gaz ici et là, le clown demanda: - ---Où vas-tu coucher, ma petite Gringalette? - -L'enfant ne souffla mot et redevint triste. - ---Allons! dit Bichot, tu n'es pas grosse, et Juzaine, je pense, voudra -bien te faire une petite place dans son lit. N'est-ce pas, Juzaine? - -Pour toute réponse, Juzaine se jeta au cou de Gringalette et l'embrassa -avec emportement. - ---J'espère que vous serez de bonnes amies! - ---Mais nous le sommes déjà! répliqua Juzaine. - ---Et que vous ne vous disputerez pas trop, ajouta Bichot en souriant. - -Ils rentrèrent au Cirque Cusani et le clown assista à leur coucher. -Gringalette était toute honteuse parce qu'elle ne savait comment cacher -toute la misère de ses vêtements qui, croyait-elle, devait mieux -apparaître à la lumière de la lampe électrique qui ne laissait dans -l'ombre aucun coin de la logette. Elle serrait ses jambes maigres et -gauchement dénouait ses bottines éculées, s'imaginant toujours que les -yeux du clown et de Suzanne étaient fixés sur les trous de ses bas et -les déchirures de son jupon. Enfin à demi déshabillée et sur -l'invitation de Bichot, elle s'allongea dans le lit, et, un instant -après, Juzaine venait s'étendre à côté d'elle. - -Le clown regarda les deux enfants dont les têtes se touchaient, comme -liées l'une à l'autre par leurs cheveux mêlés. Du même âge à peu près -que Suzanne, Gringalette était loin d'avoir le charme rose et -grassouillet de sa compagne de lit; maigriotte, noiraude, elle n'offrait -rien d'agréable, au premier coup d'oeil, mais pour peu qu'on l'examinât, -on était attiré par ses yeux singuliers; tantôt d'une reposante douceur, -tantôt d'un étrange éclat, ils n'avaient point la naïve indifférence de -leur âge, mais variaient sans cesse d'expression au point de laisser -tout ignorer de l'âme qui les illuminait: âme de femme déjà, peut-être -bonne, peut-être perfide, certainement passionnée. - -Après les avoir contemplées un instant, le clown se pencha vers Juzaine -et lui donna un long baiser qu'on lui rendit, puis il souhaita le -bonsoir à Gringalette. En se couchant, il les regarda encore. Déjà -Juzaine était endormie, quant à Gringalette il l'entendit sangloter. Il -revint à leur lit. Les joues de Gringalette étaient humides de larmes. - ---Voyons ma petite Gringalette, qu'as-tu à pleurer comme ça? - -Elle ne répondit point d'abord; enfin, comme il la pressait: - ---J'ai, j'ai... que tout à l'heure tu ne m'as pas embrassée! - -Bichot ne voulut pas, pour si peu, prolonger la peine de Gringalette. - ---Quelle gosse, tout de même, répétait-il, quelle gosse, nom d'un -taureau! - - * * * * * - -Gringalette resta au cirque. En allant aux nouvelles Bichot apprit que -les parents de la petite étaient soupçonnés d'avoir participé à un vol, -suivi d'assassinat, qui avait eu lieu quelques mois plus tôt. Que -deviendrait-elle s'il n'en prenait pas soin? Dans la rue, ou aux enfants -assistés, son sort devait être à peu près le même. Il gagnait assez pour -la nourrir; ce serait une camarade pour Juzaine, et plus tard peut-être -deviendrait-elle une artiste. - -En attendant que la vocation de Gringalette lui fût clairement révélée, -il s'occupait surtout de Juzaine. Mais à voir avec quelle exactitude -attentive il dirigeait les exercices, on n'eût rien deviné de la tendre -affection qui l'attachait à l'enfant. C'était un maître sans indulgence, -soucieux seulement de développer et de mettre en valeur les talents de -son élève. C'était peut-être aussi plus qu'un maître. - -Chaque jour, dans l'après-midi, un valet d'écurie amenait Reine de Mai, -la jument blanche, dans l'arène; elle s'arrêtait brusquement en secouant -deux ou trois fois sa belle tête et en s'ébrouant pour se préparer à la -course. Alors, toute légère, toute fine, sous une grosse robe en toile, -pliant sur ses jambes, puis bondissant très haut, mue, eût-on dit, par -des ressorts, arrivait Juzaine. Le valet lui tendait le creux de la main -pour qu'elle y mît le pied et sautât sur le cheval. - ---Non! non! criait une voix. Pas de bêtises! Qu'elle monte toute seule! - -C'était Bichot qui arrivait un long fouet à la main. - -Obéissante, Juzaine s'appuyait sur le garrot de la jument, se haussait -sur la pointe du pied, puis d'un élan vif, elle était montée. Reine de -Mai, bonne, docile, avant de sentir battre contre sa peau les petites -jambes de la cavalière, ne se serait pas d'elle-même permis le moindre -mouvement, mais Bichot se montrait moins patient, et d'un claquement de -fouet il forçait la jument à partir; parfois Juzaine n'avait pu encore -s'enlever et elle restait une ou deux minutes accrochée à l'encolure ou -bien, mal assise, elle glissait très vite à terre et il lui fallait -remonter sans que Reine de Mai interrompît sa course. - -Juzaine accomplissait d'autres prouesses et devenait une très habile -écuyère. Bichot voulait qu'elle se tînt debout sans selle sur Reine de -Mai, et qu'elle dansât au trot de la jument. La fillette n'y arrivait -pas sans peine; d'autant que Bichot ne laissait passer aucune faute. Une -cinglade à la croupe de la jument, et une autre, dirigée plus haut, plus -doucement, mais qu'une jeune chair devait néanmoins sentir, punissait à -la fois la bête et l'enfant comme s'ils ne formaient qu'une seule et -même personne. - ---Allons! recommençons! criait Bichot. - -Et toute rouge de honte, la chevelure dénouée, les yeux pleins de -larmes, la jupe collée aux flancs, Juzaine essayait de faire mieux ou du -moins de contenter son professeur. - -D'ordinaire les exercices se terminaient par une course aux cerceaux qui -rendait Juzaine comme folle. Folle du désir de bien faire, folle de -s'agiter ainsi dans l'espace, folle de la peur de tomber, folle de la -crainte des coups de fouet. Et Bichot aussi semblait fou à ce moment. -Les claquements et les cinglades se succédaient au hasard, accompagnant -le trot régulier de Reine de Mai. - ---Plus haut, plus haut! criait-il aux valets d'écurie perchés sur les -escabeaux qui levaient au passage de l'écuyère les grands cercles de -papier. - -Et plus haut dans l'air s'élançait Juzaine; les mains collées au corps, -crevant et déchirant la soie des cerceaux, retombant tantôt debout, -tantôt assise sur la jument, et laissant une minute dans le vent de la -course entrevoir sous la robe soulevée son joli derrière épanoui où -l'exercice et les coups de fouet dessinaient peu à peu une double rose. - -Soit économie, soit sévérité de maître qui tient à ce que ses élèves -sentent bien ses remontrances, Bichot voulait que Juzaine réservât ses -maillots pour la représentation. Peut-être aussi cette exigence -avait-elle une autre cause; on en était même persuadé lorsqu'on voyait -de quels yeux brillants il suivait cette voltige et ces apparitions -blanches, puis pourpres, de la chair, tendue, arrondie, pareille à un -astre en feu environné de nuages, au milieu de la jupe envolée et des -papiers épars. - -Et de plus en plus insensé il fouaillait et criait sans interruption -jusqu'à ce que hors d'haleine il donnât d'un geste l'ordre de finir. - -Alors Reine de Mai, s'arrêtant brusquement, Juzaine, toute rouge, toute -haletante, sautait à terre et tombait dans les bras de Bichot qui -oubliant sa sévérité de tout à l'heure l'étreignait avec une tendresse -passionnée, baisait les yeux en larmes et les joues tout humides de la -fillette. - ---Une autre fois, par exemple, ma petite, disait-il, il ne faudra pas -attendre trois tours de cirque pour sauter. - -Mais le reproche était prononcé d'une voix douce comme une caresse. - -Gringalette assistait à ces exercices dans une complète immobilité. Elle -ne perdait pas de vue Juzaine un seul instant, les yeux illuminés d'on -ne sait quel désir. - -Tous trois rentraient dans la logette où Bichot, quand il était content, -versait à Juzaine un petit verre de malaga. Une fois Gringalette prit le -verre des mains de Juzaine et le tendit au clown pour qu'il le lui -remplît. Il eut un moment d'hésitation. - ---En veux-tu, aussi, toi? C'est pas pour les fainéantes, tu sais, -fit-il, en riant. - -A ces mots Gringalette retirait son verre, sans souffler mot, demeurait -un instant la tête basse, puis éclatait en sanglots. Bichot se -retournait vers elle et la considérait avec surprise. - ---Je voudrais bien savoir quelle araignée trotte dans sa ciboule, par -exemple! Lui ai-je refusé du malaga? Tiens, voilà la bouteille; bois-la -toute, ma fille, et soûle-toi. Ça m'est bien égal! - -Mais Gringalette repoussait la bouteille en haussant les épaules. - ---Pourrais-je savoir quelle indisposition a Mademoiselle? demandait -Bichot de plus en plus étonné. - -Gringalette ne répondit rien. - ---Laissons-la marronner, et allons manger un morceau avant la -représentation. - -Il allait partir quand se ravisant: - ---Tu ne viens pas, Gringalette? Nous n'avons pas le temps d'attendre! - -La faim décidait la petite à sortir avec ses compagnons, mais elle -marchait derrière eux, et au restaurant elle s'asseyait sans prononcer -une parole. Cependant elle essuya ses larmes et fit grand honneur à -l'omelette savoureuse que le garçon venait de servir; aussi Bichot -crut-il le moment arrivé d'obtenir une explication. - ---Gringalette, nous direz-vous à présent pourquoi vous êtes ce soir -gentille comme un crin et riante comme une porte de prison? - -Alors sans se presser, en regardant son assiette, et d'une voix -entrecoupée: - ---Pourquoi que vous m'avez appelée fainéante? - ---Moi, je t'ai appelée fainéante? C'était donc pour plaisanter. - ---Non, non, continua-t-elle, c'était pas pour plaisanter. C'est vrai que -j'suis fainéante, mais à qui la faute? Est-ce que je voudrais pas -turbiner comme Juzaine, est-ce que je ne voudrais pas m'cavaler, sur -Reine-de-Mai ou sur l'Arabe, est-ce que j'serais pas capable d'être -écuyère, moi aussi? - ---Ecuyère! ma pauvre Gringalette, mais c'est difficile d'être écuyère: -tout le monde n'y arrive pas. - ---Vous ne savez pas si je pourrais le devenir. Vous ne m'avez jamais -fait monter à cheval! - ---Tu y monteras, je te promets. Et tu verras comme c'est agréable. Ton -derrière recevra le fouet plus souvent peut-être qu'il ne le désirerait. - ---Je recevrai des coups... parce que ça vous amusera de m'en donner. - ---Oh! ça ne m'amusera pas, mais je ne connais pas d'autre manière -d'apprendre... M. Cusani et n'importe quel écuyer serait à ma place -qu'il n'agirait pas différemment. - ---Eh bien, dit résolument Gringalette, on me fouettera. Tant pis! - -Juzaine se mit à rire. - ---Mademoiselle Gringalette, dit-elle, je vois bien, consentirait à avoir -les fesses à vif pour venir tirer sa révérence au public et faire la -gracieuse. C'est que Mademoiselle Gringalette aime les applaudissements -et les succès, et je comprends ça, quand on est si jolie! - -Elle s'arrêta, effrayée du regard étincelant de sa compagne. - ---Oui, s'écria Gringalette, j'aimerais les succès et les bravos, et les -messieurs qui vous lancent des fleurs et des oranges. Est-ce que tu ne -les aimes pas, toi? Pourquoi ne les aimerais-je pas aussi, moi? Parce -que j'suis moins gironde? Mais tu ne t'es donc pas regardée, ma -pauv'petite, tu as une tête de veau, oui, je le répète, une tête de -veau! - -Et elle éclata d'un rire forcé et sonore tandis que Juzaine, les poings -menaçants, se rapprochait d'elle et lui jetait à la face toutes les plus -grossières injures qu'elle connaissait. - ---Espèce de crève-la-faim, finit-elle par dire, on ira te boucler dans -le ballon,[2] avant qu'il soit longtemps, avec tes sales dab et -dabuche[3]. - - [2] Prison. - - [3] Tes père et mère. - ---Allons, silence, Juzaine, dit Bichot, et toi, Gringalette, -asseois-toi, tout de suite! - ---Elle insulte mes parents, la canaille, grondait Gringalette, qui -s'était jetée sur Juzaine, et, saisissant un couteau sur la table, le -brandissait contre elle. - -Bichot dut lui arrêter le bras. - ---Du calme, voyons! - ---Non j'me calmerai pas. Puis, c'est vous qui êtes cause de tout ça. -Pourquoi que vous m'avez prise et pourquoi que vous me gardez puisque -j'suis bonne à rien. Dites-le donc! - ---Mais je te trouve bonne à quelque chose. J'ai parlé hier de toi à M. -Cusani. On te fera danser la valse, le quadrille et les rondes dans la -pantomime du prochain carnaval. - -Gringalette s'était subitement radoucie. - ---Vrai? je danserai au Carnaval? - ---Puisque je te le dis. - ---Et je monterai à cheval? - ---Oui, mais plus tard. Attends un peu. A présent il faut que nous -revenions au cirque pour la représentation. Mais avant vous allez me -faire le plaisir de vous embrasser gentiment, comme de bonnes camarades. - ---Elle m'a appelée tête de veau, fit Juzaine en pleurnichant. - ---Elle a dit des cochonneries sur ma famille. - ---Avec ça que tu n'en disais pas autant sur ta sainte famille quand ils -venaient de te trousser le jupon devant nous pour te rincer le derrière! - ---Qu'on parle mal de papa, j'le défends pas, parce que d'abord, c'est -pas mon père et puis y a d'autres raisons... mais maman, c'est pas la -même chose, j'veux qu'on la respecte, et si Juzaine avait le malheur de -lâcher un mot comme tout à l'heure!... - ---Elle ne recommencera plus. Embrassez-vous maintenant. Il est tard. Il -faut que nous rentrions. - -Les deux fillettes obéirent à contre-coeur. Elles se tendirent et se -touchèrent la joue en détournant les yeux l'une de l'autre. C'était la -paix que souhaitait le clown, mais une paix bien provisoire. Les -adversaires semblaient encore trop animées de colère pour suspendre -longtemps les hostilités. - -Dans la nuit Bichot fut réveillé par des cris; il éclaira aussitôt la -logette: les cris cessèrent, mais il vit le drap qui recouvrait le lit -des fillettes se soulever en des mouvements lents ou subits; les épaules -sombres de Gringalette apparurent, puis la nuque blonde de Juzaine comme -si successivement elles se vautraient l'une sur l'autre pour s'étouffer. - -Le clown se leva, fut devant le lit d'un bond, découvrit les corps -enlacés; les dents qui mordent; les mains qui s'étreignent enchaînées, -ou libres vont pincer, égratigner, meurtrir la chair; les derrières -tendus, gonflés par l'effort ou aplatis par la défaite. Les combattantes -étaient d'égale force; en une minute tour à tour Juzaine était sur -Gringalette; puis Gringalette sur Juzaine. - ---Ah! saloperies! gronda-t-il. - -Et, les tirant avec violence par les cheveux, il les eut bien vite -séparées; à toutes deux avec une impartiale libéralité, il gifla les -joues, claqua les fesses. Gringalette était haletante, mais elle ne -paraissait ni surprise de la soudaine intervention du clown, ni fatiguée -de la lutte. Elle ne songeait pour le moment qu'à protéger son derrière; -aux premiers coups du clown, elle s'était vite placée sur le dos, et les -cuisses, les reins collés au drap, elle luttait de toute sa force contre -Bichot qui avait entrepris de la retourner sur le ventre pour lui -administrer, à l'endroit le moins osseux de sa personne, une vigoureuse -correction. - ---C'est Juzaine qui a commencé, disait-elle. - ---Non, c'est elle, reprenait Juzaine, qui s'était mise à pleurer. - -Bichot, arraché à un sommeil dont il avait grand besoin, n'était pas en -humeur de faire le justicier. - ---Eh bien! que je vous entende encore, se contenta-t-il de dire, et je -vous promets que cette fois vous n'écoperez pas! - -Gringalette eut un coup d'oeil d'aspic pour sa compagne. Le clown -n'avait pas donné raison à Juzaine; cela lui parut un premier triomphe. - -La nuit se passa sans autre incident. - -Le lendemain, Mlle Amélia Cusani, la fille du directeur, devait monter -en haute école. Comme le costume adopté pour ce genre d'exercice est -assez simple, Mlle Cusani tenait à le relever par le luxe de quelques -joyaux précieux et d'une cravache à pomme d'or d'un travail délicat et -enrichie de merveilleuses émeraudes. Quelle ne fut pas sa surprise, au -moment de s'habiller pour la représentation, de ne pas voir à côté de sa -jupe d'amazone et de son haut-de-forme la cravache qu'elle venait d'y -placer quelques minutes auparavant. Elle la fit chercher par les -écuyers. Elle-même courut en chemise par tout le cirque, comme affolée -de cette perte. On ne la trouva point. Elle était si désolée qu'elle ne -voulait pas paraître en public. Son père dut l'y contraindre. Quel dépit -lorsqu'elle dut se montrer avec une cravache vulgaire de quelques -francs! Elle en pleurait de rage. - ---Mademoiselle, dit un écuyer à la fin de la représentation, je viens de -retrouver votre cravache. - -Le visage de la jeune fille s'illumina. - ---Où donc cela? - ---Dans la loge de Bichot, sur le lit de Juzaine. - ---La petite coquine! Elle voulait me la voler, c'est sûr! - -Et comme Juzaine passait dans un couloir, en toilette de cirque, elle -l'arrêta brusquement par le bras. - ---C'est vous qui avez pris ma cravache? - ---Moi, Mademoiselle! - ---Oui, vous. Ne faites pas l'étonnée. Cela ne servirait à rien. Je suis -édifiée sur votre compte. - -A ce moment, M. Cusani accourut. - ---Ah! j'en apprends de belles. Vous êtes une escroqueuse, il paraît? - ---Je ne sais pas ce que vous voulez dire, Monsieur. - ---Comment osez-vous, répliqua Cusani, filouter vos maîtres, friponne que -vous êtes! Vous êtes aussi maladroite dans vos actes que dans vos -façons. Vous deviez bien penser qu'en volant ce soir la cravache de ma -fille sans la mieux cacher, vous seriez découverte. - -Juzaine écoutait avec stupeur; on eût dit qu'on lui parlait une langue -inconnue dont elle n'entendait pas un mot. Quand M. Cusani eut achevé, -elle rougit de honte: elle avait compris enfin! - ---Monsieur, dit Juzaine, vous n'avez pas le droit de me soupçonner sans -raison, et je ne vous permets pas de m'accuser ainsi en public! - ---Ah! tu ne me permets pas... je vais te demander la permission -peut-être. - ---Vous êtes un insolent. - ---Si tu le prends sur ce ton-là, nous allons voir ça, par exemple! Comme -je vais te rabattre le caquet et moucher ton esbrouffe! - -Tout en parlant de la sorte, le gros Cusani s'était jeté sur Juzaine -qui, vainement, avait essayé de fuir, repoussée vers lui par -Mademoiselle Cusani, par les écuyers et les valets. Il l'avait acculée à -l'écurie et, après une courte lune, il la força de s'agenouiller et la -traîna vers une stalle vide, la tête tournée vers le ratelier. Toute une -foule, parmi laquelle se trouvaient des spectateurs, les suivait, très -intéressée. - ---Nous allons voir à présent si tu fais la faraude, ma fille. - -Et il releva les jupes légères qui formèrent au-dessus des reins comme -une vaste auréole. De Juzaine, dans cette attitude, la tête, les épaules -étaient complètement cachées; les pieds disparaissaient presque sous la -paille de l'écurie; on n'apercevait que les fesses grassouillettes, un -peu foncées par la clarté du tulle qui les environnait, saillantes, -tendues malgré elles, et si bien en chair, si serrées par la frayeur que -la fente s'en distinguait à peine sous le maillot collant et rosé. On -eût dit, sous les larges feuilles d'un arbuste des tropiques, un beau -fruit, à peine mûr, mais qui ravit déjà les yeux. - -Mlle Cusani contemplait avec un visible plaisir ces grâces secrètes que -Juzaine n'avait jamais laissé deviner qu'une seconde, dans une rapide -voltige, et qu'elle offrait en spectacle, ce soir-là, malgré elle, pour -qu'on les flétrît, et dans une posture qui les rendait ridicules. -Gringalette, se faufilant au milieu du public, était arrivée auprès de -sa jeune directrice et, comme elle, se délectait à cette humiliante -exposition, non moins qu'à la pensée des sévices cruels qu'annonçaient -ces préparatifs. La lueur de leurs regards, le sourire qui desserrait -leurs lèvres, exprimaient la joie féroce et sans déguisement des jeunes -filles. - ---Pas de maillot! criait-on dans le public. - ---C'est ça, pas de maillot! répéta Gringalette entre ses dents et avec -une crainte vague que Bichot fût présent et l'entendît. - ---Déculotte-la, papa, qu'elle le sente bien! glapissait Mlle Cusani. -Veux-tu un canif? - ---Je crois, faisait Cusani en tenant Juzaine entre ses jambes, je crois -que, tout à l'heure, vous ne ferez plus la fière quand nous vous aurons -fourbi devant le monde le médaillon. - -Et il allait lui déchirer le maillot lorsque Mlle Cusani, tournant la -tête avec inquiétude, dit à son père: - ---Papa, dépêche-toi. Si la police allait arriver? - ---Qu'elle arrive! repartit Cusani. Je n'en ai pas peur. J'ai bien le -droit de corriger une voleuse, je suppose. - -Puis, comme s'il n'était pas si tranquille qu'il essayait de le -paraître: - ---Passe-moi un fouet, une cravache, vite! - -Mlle Cusani lui tendit une légère badine, qu'il leva sur les chairs -tremblantes de Juzaine; mais le coup qu'il voulait porter fut donné dans -le vide. Brusquement Bichot, surgissant du couloir, s'était élancé sur -le directeur, lui avait arrêté la main et, le repoussant du genou, -l'envoya tomber à quelques pas. - -Il releva Juzaine et, se frayant un chemin à travers la foule, il rentra -avec la fillette tout en pleurs dans sa loge où il s'enferma. - ---Arrêtez les voleurs! criait M. Cusani qui s'était relevé. Je ne veux -pas que ces misérables passent la nuit sous mon toit. - -Il fit grand bruit et, accompagné par sa fille, il proféra nombre -d'injures à la porte de Bichot, mais n'obtenant aucune réponse et -fatigué de cette scène, il alla se coucher après avoir donné l'ordre à -deux valets d'écurie d'empêcher le clown de se sauver avant l'arrivée de -la police. Mais soit qu'on eût négligé de la prévenir, soit qu'elle ne -jugeât pas utile de se déranger, la police ne parut pas et laissa Bichot -pleurer à son aise avec la pauvre Juzaine qu'il essayait vainement de -consoler et dont il ne sut que partager le chagrin. - -Dès le matin, M. Cusani, qu'un peu de sommeil avait calmé, vint avec sa -fille frapper à la logette du clown. Bichot lui ouvrit. Il y eut une -explication, puis des excuses de la part du directeur, qui ne voulait -point se priver de deux artistes qui étaient l'honneur de sa troupe. - ---J'avais bu trop de champagne, dit-il en les quittant. Oubliez ma -brutalité... Certainement quelqu'un vous en veut et a essayé de vous -faire passer pour des voleurs. - -L'attitude de Gringalette était si embarrassée et, la veille, elle avait -si bien encouragé Monsieur Cusani à châtier Juzaine que les soupçons du -clown s'étaient portés aussitôt sur elle, et il ne lui laissait -aucunement ignorer. Il n'était pas sûr qu'elle fût coupable; mais cette -incertitude, loin de l'apaiser, excitait d'autant plus son irritation. - -Elle éclata un beau jour que, rentrant dans sa loge à l'improviste, il -surprit Gringalette, des ciseaux aux doigts, occupée avec Juzaine d'une -façon fort singulière. Les exercices de la matinée, la chaleur du jour, -avaient fatigué la petite écuyère, qui dormait profondément. Gringalette -profitait de ce sommeil pour couper les beaux cheveux blonds de la -fillette. Déjà de longues boucles étaient éparses à terre et sur le lit. -L'étonnement, la colère du clown furent extrêmes; et Gringalette, qui ne -s'attendait point à le voir, laissa, de stupeur, tomber ses ciseaux. - ---Canaille! s'écria-t-il. - -Elle voulut sourire, mais vite l'expression narquoise de son visage -disparut et fit place à de l'épouvante, tant la fureur de Bichot -semblait terrible. Il lui frappa la tête d'abord violemment, à lui -laisser croire qu'il allait l'assommer. Elle eut une voix si plaintive -pour demander grâce qu'il s'arrêta, ému de pitié malgré lui; mais le -sourire qui revint sur les lèvres de la fillette comme si, en dépit de -sa faiblesse corporelle, elle se sentait réellement la plus forte, -l'exaspéra et lui rendit toute sa colère. Alors il se décida à la -meurtrir d'une façon ignominieuse et qui brisât son orgueil. Il la -courba vers la terre, puis la chevauchant à reculons, il la saisit par -le ventre, comme une enfant. - -Ce fut un curieux spectacle que le corps à corps de cette fillette à la -face malicieuse et de ce grand clown dégingandé, spectacle dont Juzaine, -qui venait de s'éveiller, put jouir tout à son aise. Quand Bichot eut -troussé la courte jupe et la chemise, apparurent des fesses jaunes et -longues dont la fente ici et là se creusait en des replis sombres; des -fesses qui semblaient rire d'une gaieté railleuse. Bichot qui avait pris -sa ceinture, se mit à les fouetter vigoureusement. Alors les jambes de -la victime battirent l'air, et son corps souple se redressa, parut -s'enrouler comme un serpent. Sa figure, toute rouge, se retourna vers le -clown et lui fit mille grimaces pour le narguer. Mais vainement -Gringalette voulait-elle paraître moqueuse; à chaque coup, il lui -fallait faire un effort pour ne pas crier, tous ses traits se -contractaient, en même temps que la douleur entr'ouvrait de force les -fesses qui essayaient de dérober au supplice leur chair la plus -sensible. - -Vaincue et châtiée, mais non pas soumise, elle luttait, se défendait -toujours. Etait-ce des larmes, était-ce des éclairs de colère qui -brillaient dans ses yeux? Elle essayait de saisir en arrière et à la -volée la ceinture du clown, ou encore de le mordre; elle parvenait à le -griffer. - -Tout a coup, au milieu des valets et des écuyers qui étaient venus -assister à cette féroce fessée, Mlle Cusani montra son nez retroussé, -son visage rieur et curieux. Gringalette l'aperçut, et alors toute la -résistance qu'elle avait jusqu'ici opposée à son bourreau cessa; on eût -dit qu'elle venait de sentir subitement la cruauté du fouet; elle poussa -des cris de bête et, sans plus essayer d'arrêter le clown, elle -s'abandonna aux coups avec une sorte de désespoir. - ---Allons, Monsieur Bichot, dit Mlle Cusani, je ne sais pas ce qu'elle a -fait, mais elle en a assez; voyez comme elle saigne! - ---C'est une infection, Mademoiselle. C'est elle qui vous a volée, il n'y -a plus de doute, et vous voyez ce qu'elle a fait à la pauvre Juzaine! Si -je n'étais arrivé, elle lui rasait la tête ainsi qu'à une galeuse. - -Enfin, il lâcha Gringalette, que Mlle Cusani fit coucher sur le lit -d'une loge voisine. Elle fermait à demi les yeux, comme si elle était -près de s'évanouir, et respirait avec difficulté. Un verre de Porto que -lui apporta Mlle Cusani la réconforta un peu. - - * * * * * - -Elle resta au cirque, mais ne coucha plus dans la loge du clown. La -directrice lui offrit un lit dans un cabinet proche de sa chambre. - -Cette correction publique l'avait profondément humiliée; elle en avait -perdu son narquois et malicieux sourire. Elle ne pouvait rencontrer -Juzaine sans murmurer entre ses dents ou lui lancer quelque injure; au -contraire, elle ne semblait point garder rancune à Bichot; elle essayait -même de lier la conversation avec lui, mais ses paroles n'obtenaient -aucune réponse. - -Il avait refusé, malgré la promesse faite naguère, de lui apprendre à -danser. Il ne voulait plus s'occuper d'elle, et c'était Mlle Cusani qui -lui montrait la valse et certaines danses espagnoles pour qu'elle -figurât avec des jeunes filles et des enfants dans un grand bal donné au -cirque lors du Carnaval. - -Cette fête dont elle espérait tant de plaisir ne lui causa que du dépit. -Elle fut vivement irritée, ainsi que Mlle Cusani, de voir que tous les -applaudissements étaient allés aux danses équestres de Juzaine. - -Comme pour renouveler le triomphe de la petite écuyère, le cirque Cusani -donna le même spectacle deux jours après. Mais au moment où Juzaine se -disposait à monter en selle, un valet d'écurie accourut, effaré. - ---Eh bien, dit-elle, vous ne m'amenez pas Reine-de-Mai? - ---Mademoiselle, Reine-de-Mai est couchée dans sa stalle. Il n'y a pas -moyen de la faire lever. Elle doit être malade. - -Juzaine, qui éprouvait pour sa jument toute l'affection d'une amie, fut -très émue. Elle entra dans l'écurie, s'approcha de Reine-de-Mai, lui -donna de petites tapes, lui caressa l'encolure, l'embrassa. Mais -Reine-de-Mai, qui savait si bien d'ordinaire reconnaître les attentions -de sa jeune maîtresse, parut cette fois insensible. Elle demeura -couchée; son oeil était terne et immobile, et Juzaine observa qu'elle -avait le ventre très enflé. - ---Pauvre Reine-de-Mai! répétait Juzaine qui avait les larmes aux yeux. -Il faut qu'on aille chercher le vétérinaire dès ce soir. - -A ce moment, M. Cusani parut, suivi de sa fille en jupe d'amazone. - ---Il ne s'agit pas de vétérinaire, dit le directeur, il s'agit de vous, -Juzaine. On vous attend. Si Reine-de-Mai est malade, prenez Frimousse -que vous avez déjà montée. - ---Ah! non, s'écria Mlle Cusani. Je garde Frimousse. Qu'elle monte Le -Kabyle. - ---Mais Le Kabyle a trop de fougue. Elle ne pourra rien en faire. - ---Tant pis! dit Mlle Cusani, moi je garde Frimousse. - -Juzaine fut obligée de prendre Le Kabyle. - -C'était un magnifique cheval noir à la crinière et à la longue queue -flottante, vif, docile quand il se sentait conduit par une main solide, -mais prêt à s'abandonner à toutes ses fantaisies dès que son cavalier -était neuf, inexpérimenté, faible ou indulgent. - -Juzaine, on l'a vu, n'était point une novice dans l'art de l'équitation, -mais elle connaissait mal Le Kabyle. Elle sut pourtant le maîtriser -durant une partie de la représentation. Le spectacle se terminait par -une grande pantomime: _Scènes du Far-West_, où Juzaine figurait une -jeune Américaine, fille d'un cowboy, que veulent enlever, puis que se -disputent des Pawnies. Prisonnière d'un Indien, qui l'emportait en -croupe du Kabyle, elle parvenait à rompre ses liens et, se dressant sur -le cheval, elle frappait son ravisseur. A ce moment, un Indien à pied, -qui n'avait point paru aux répétitions et dont la venue subite parut -surprendre les autres acteurs de la pantomime, s'approcha du cheval et -lui tira de côté, mais presque à bout portant, un coup de pistolet. -Devant ce jet de feu et de fumée, Le Kabyle fit un écart et se leva sur -ses pattes de derrière. Ce mouvement fut si brusque et si inattendu que -Juzaine, qui se tenait alors tout debout sur le cheval, fut jetée à -terre. La cavalerie des Indiens arrivait par derrière au galop. Ils ne -purent retenir leurs chevaux. Juzaine fut piétinée. Un cri étrange, à la -fois atroce et comique, cri d'oiseau blessé et poursuivi, cri de -perroquet effarouché, remplit le cirque, et l'on vit attifé en -burlesque, coiffé de son petit chapeau pointu et vêtu de sa culotte -bouffante semée de grenouilles noires, Bichot écarter les Indiens et les -écuyers, se précipiter entre les chevaux et se jeter sur Juzaine. Comme -les spectateurs n'attendent que du plaisir, et que la tournure et la -voix du clown avaient le don d'exciter l'hilarité, on crut pendant -quelques minutes à une nouvelle farce du comique, et il y eut une fusée -bruyante de rires; mais cette gaieté eut un arrêt soudain, terrible, -lorsqu'à la stupeur des écuyers, au désarroi des mimes, aux hurlements -et aux lamentations de Bichot, il fallut bien que le public reconnût sa -méprise et un accident peut-être mortel. Monsieur Cusani eut beau -paraître en habit noir, saluer le public et annoncer que «la chute de -cheval de Mlle Juzaine était sans gravité et que la représentation -allait continuer», sa venue ne dissipa point l'impression tragique de la -foule, non plus d'ailleurs que les danses les plus gracieuses de sa -fille et de Gringalette. La douleur du clown, s'arrachant les cheveux de -désespoir, derrière Juzaine inanimée, que deux écuyers se hâtaient de -transporter hors de la salle, était un spectacle trop saisissant pour -qu'on pût, d'une minute à l'autre, l'oublier. - -Juzaine était réellement morte, et le pauvre clown qui la pleurait -ressentait davantage son malheur à la vue de ce visage si joli il n'y -avait qu'un instant et à présent défiguré par les sabots des chevaux. Le -nez et l'oeil droit étaient écrasés; il n'y avait plus de traces de -lèvres, et les dents fines, dans cette bouche découverte, paraissaient -hideuses. Les beaux cheveux blonds eux-mêmes étaient éclaboussés de -sang. Jamais la mort ne fut plus cruellement profanatrice. - -Le chagrin du clown touchait tout le monde, mais Bichot demeurait -indifférent aux témoignages d'intérêt ou d'amitié que lui prodiguaient -ses camarades. Il semblait inconsolable. - - * * * * * - -Le soir de l'enterrement, comme il pleurait, agenouillé devant le lit -vide de Juzaine, des cheveux effleurèrent sa joue, et une voix douce lui -chuchota à l'oreille: - ---Maintenant qu'Elle n'est plus là, veux-tu que je sois ta fille et -m'aimer un peu? - -Il tressaillit à ces paroles et leva la tête avec une sorte de terreur. - -Gringalette était devant lui. - -Il la regarda longtemps comme s'il cherchait à lire dans ce visage qui -voulait paraître triste pour lui complaire, mais dont les yeux, -involontairement, avaient un sourire. Sans doute une image effrayante -passa dans son esprit; il se couvrit le front, il écarta Gringalette -avec horreur et sortit en courant comme un insensé. Des écuyers qui le -rencontrèrent ont rapporté qu'il les arrêtait en leur disant: «Je suis -un misérable! J'ai recueilli, j'ai nourri moi-même l'assassin de mon -enfant.» - -Et à chacun il répétait ces paroles. - -Depuis on ne l'a plus jamais revu. - - - - -UN JEU DE FEMME - - -Mlle Trébuchet, l'une des plus ferventes dévotes de la paroisse -Saint-Jacques du Haut-Pas, qui venait chaque jour assister à la première -messe, arrivait, par faute de sa pendule, un peu en retard ce matin-là, -et gagnait sa chaise avec plus de hâte et moins de componction que -d'habitude, lorsque le bedeau l'arrêta par le bord de son châle. - ---Vous ne savez donc pas ce qui est arrivé, Mademoiselle, -chuchocha-t-il? - -Mlle Trébuchet parut très étonnée. Depuis des années, la vie s'écoulait -pour elle d'un flot si semblable qu'elle n'imaginait même pas que le -lendemain pût différer de la veille. - ---Un grand malheur! continua le bedeau qui se composa un visage de -circonstance et leva les yeux vers la voûte de l'église comme s'il eût -espéré y apercevoir le visage de Dieu, un grand malheur! - ---M. l'abbé Palloy ne dit pas la messe de sept heures? - -Elle ne prévoyait pas dans le cours de son existence de révolution plus -considérable. - ---Non, répondit le bedeau d'un ton d'infini dédain, l'abbé Palloy ne dit -pas sa messe. - ---Il est malade? demanda-t-elle avec inquiétude. - ---Il vaudrait mieux qu'il fût malade, et même qu'il fût mort. - -Alors se penchant à l'oreille de Mlle Trébuchet, il murmura d'une voix à -peine sensible: - ---Il vient d'être arrêté par la police... pour affaire de moeurs... Il -paraît que ce qu'il a commis est abominable. - ---Mon Dieu! Mon Dieu! soupira Mademoiselle Trébuchet qui chancela et dut -s'appuyer sur une chaise. - -Elle crut qu'elle allait devenir folle. L'idée que le bon abbé Palloy, -son confesseur, était un criminel, qu'on pouvait le confondre à présent -avec le mauvais larron ou le Judas de son chemin de Croix était -insupportable à sa pensée; elle eût admis plus facilement la -simultanéité du jour et de la nuit. - -Ce ne fut qu'en récitant machinalement des prières qu'elle parvint peu à -peu à dominer son trouble. Elle entendit la messe de huit heures et -demeura longtemps en oraison après que le prêtre eut quitté l'autel. - -Lorsqu'elle sortit de l'église, elle se sentit plus calme, mais avec un -vif besoin de confidence. Elle ne pouvait garder pour elle seule le -secret d'une telle aventure. Volontiers elle l'eût crié aux passants, -mais elle préférait en instruire sa jeune amie Valentine Chassériau. - -Comment Mlle Trébuchet, femme d'un âge mûr, d'une dévotion scrupuleuse, -d'une vie modeste et tranquille, était-elle liée avec cette petite -personne, coquette et évaporée, qui souriait aux jeunes gens et dont -jasait tout le quartier? Une circonstance les avait rapprochées. Le -tuteur de Valentine était un parent de Mademoiselle Trébuchet, et comme -il habitait La Rochelle et que Valentine désirait achever son éducation -à Paris, il lui avait confié sa pupille. Deux ans plus tard, Valentine -se mariait, malgré les conseils de Mlle Trébuchet, avec un professeur -connu pour son anticléricalisme. A cette occasion, Mlle Trébuchet avait -tenté une rupture, mais son âme tendre s'y était refusée. Valentine et -l'abbé Palloy étaient ses seules attaches terrestres; elles en étaient -d'autant plus fortes. - -Mademoiselle se dirigea vers une haute maison de la rue Claude-Bernard. -Elle monta au second étage et fut introduite par une bonne, jeune, de -visage aimable et fort proprement vêtue. L'appartement n'avait rien de -fastueux; les appointements de M. Chassériau ne permettaient pas à sa -femme d'être aussi dépensière qu'elle l'eût souhaité; mais Valentine -était de ces personnes qui, faute de pouvoir posséder des meubles -vraiment beaux, préfèrent à une simplicité qui ne tire point l'oeil -l'imitation banale et grossière du luxe. Il y avait de faux canapés -Louis XVI, de faux bahuts Henri II, de petites tables de Mapple achetées -aux ventes publiques, des lambeaux de tentures liberty, et, pour -harmoniser cet assemblage disparate, des rubans partout: aux fauteuils, -aux tapis, aux rideaux, aux cadres. La bibliothèque, les livres mêmes du -professeur en étaient entourés. On eût dit l'intérieur d'une «étudiante» -ou d'une petite provinciale de la galanterie, et l'on juge que le châle -noir, la capeline sombre et le long visage jaune et osseux de Mlle -Trébuchet s'y trouvaient quelque peu dépaysés. - -Bien qu'il fût onze heures, Valentine était encore au lit. En cette -chaude matinée, elle avait rejeté les draps à ses pieds et, tournée vers -l'ombre de la muraille, la chemise de soie noire retroussée sur les -reins, c'était la médaille fendue et poinçonnée de sa personne qu'elle -présentait aux regards. - ---Que tu es paresseuse, ma pauvre Valentine! s'écria Mlle Trébuchet en -entrant; mais voyant à quel interlocuteur inattendu elle avait affaire, -elle parut très choquée et détourna pudiquement les yeux. Quelle -indécence! fit-elle, si au lieu d'une dame de mon âge, ç'avait été son -mari ou sa bonne qui fût entrée dans sa chambre; joli et édifiant -spectacle, en vérité! - -Les réflexions de Mlle Trébuchet, proférées à haute voix, éveillèrent la -dormeuse. - -Mouvant toute une vague d'odeurs: la senteur forte de sa chair unie aux -pénétrants parfums des essences, Valentine se retourna brusquement et -montra son autre figure, un petit nez fin aux ailes palpitantes, aux -narines voluptueuses, des dents riantes dans une bouche large et molle -comme un fruit; des yeux brillants et calins sous leurs longs cils, et -une chevelure sombre, ébouriffée, dont la double crinière cachait les -seins menus laissés à découvert par la chemise trop lâche. - ---Ah! c'est vous, Mademoiselle, s'écria Valentine. Vous êtes bien -aimable de venir me voir; mais vous auriez bien dû ne pas venir si tôt. - ---Si tôt! Il y a cinq heures que je suis debout. - ---Oh! vous, vous êtes une sainte. - ---Ce n'est pas un acte de sainteté de se lever de bonne heure; seulement -on a tort de passer comme vous ses journées dans son lit, surtout quand -on a un ménage, un mari... - ---Oh! mon mari, vous savez bien qu'il ne rentre que le soir, pour -dîner... - ---Vous avez d'autres obligations, vous le savez, que de préparer le -repas de votre mari... Il me semble, Valentine, que vous devenez bien -indifférente à la religion, que vous négligez vos devoirs de chrétienne. -Le matin, vous devriez assister à la messe... - ---Mais vous-même, Mademoiselle, il me semble que vous ne prêchez pas -d'exemple. - ---J'ai entendu la messe il y a deux heures et, si je ne m'occupe pas -aujourd'hui de mes oeuvres ordinaires, c'est que je suis pour le moment -incapable de penser à quoi que ce soit, sinon au grand malheur qui vient -de m'arriver. - ---Vous avez perdu de l'argent? - ---J'ai perdu, ce qui est bien plus douloureux pour moi, mon confesseur, -le vénérable abbé Palloy, qui vient d'être arrêté sur une dénonciation -que j'ai toute raison de croire calomnieuse. Je venais vous demander un -conseil. Malgré votre jeunesse, vous connaissez bien mieux que moi les -choses de ce monde, et peut-être sauriez-vous ce que je dois faire pour -le voir, et même pour obtenir sa mise en liberté. Au besoin votre mari, -qui est très instruit, connu pour son savoir et son honorabilité, -pourrait nous aider. Il ne s'agit pas ici de combattre ou de défendre la -religion, mais de sauver un innocent, accusé à tort, j'en suis -persuadée. - -Valentine se mordit les lèvres, se gratta la tête, rejeta sur son dos -les touffes de cheveux qui lui couvraient la gorge et ne répondit pas. - ---Qu'avez-vous! s'écria Mlle Trébuchet surprise. Le service que je vous -demande n'a rien d'extraordinaire. - ---Il m'est impossible de vous le rendre, répliqua vivement Valentine. - ---Et pourquoi cela? - ---Parce que c'est mon mari lui-même qui a fait arrêter l'abbé Palloy. - ---Votre mari! mais c'est donc un monstre. Et quels griefs peut-il avoir -contre notre malheureux vicaire? - ---Mais comment voulez-vous que je le sache? - ---Vous le savez, j'en ai la conviction. Votre mari ne s'est pas -déterminé à un acte pareil sans vous en avertir. - ---Pourquoi m'aurait-il averti? Il ne me parle pas de ses affaires. - ---Ce ne sont pas ses affaires, mais les vôtres. Vous avez vu l'abbé -Palloy chez moi, vous avez entendu sa messe, peut-être vous êtes-vous -confessée à lui. Si votre mari a songé à ce digne prêtre, c'est que vous -lui en avez parlé. Qu'avez-vous pu lui dire? - ---Je ne lui ai rien dit à son sujet, je vous assure. Seulement, Victor, -depuis quelque temps, est devenu très jaloux; il s'est imaginé que -l'abbé Palloy fleuretait avec moi. - ---Voyons, votre mari n'a pas encore perdu la raison. Comment se -serait-il imaginé de lui-même que l'abbé Palloy vous courtisait? Si -l'abbé Palloy est venu vous voir, ce n'est que dans la journée; il ne -sort jamais après six heures. Or, vous m'avez dit plusieurs fois que -votre mari ne rentrait que fort tard dans la soirée à cause de ses cours -et de ses leçons. - ---Il est rentré une fois dans l'après-midi; l'abbé était venu quêter -chez moi pour une oeuvre de charité. Cette visite a donné des soupçons à -Victor. - ---Et c'est sur de pareils soupçons qu'il aurait pu le faire arrêter! -Valentine, vous me trompez. Vous savez la vérité et vous ne voulez pas -me la dire; mais vous me la direz, je vous le promets; et je ne m'en -irai pas d'ici que vous ne me l'ayez dite complètement! - -Valentine, petite créature faible, se sentit vaincue par la volonté de -Mlle Trébuchet; elle eut une mine craintive, imploratrice; puis d'une -voix gémissante: - ---Je vous assure, Mademoiselle, que je ne suis pas coupable. Il ne faut -pas m'en vouloir... C'est une aventure bien singulière. - ---Pour le moment, il s'agit de ne me rien cacher, dit Mlle Trébuchet en -s'asseyant tout près du lit; si vous avez commis une faute, vous devez -la réparer. Qu'est-il arrivé, voyons! - -Après une courte hésitation, Valentine se décida enfin à des aveux. Sa -confession fut d'abord timide; mais peu à peu elle s'enhardit jusqu'à -prendre des allures cyniques dont ne réussirent pas à la corriger les -appels indignés et fréquents de son interlocutrice. - ---Un jour, fit-elle, ou plutôt une nuit, j'étais si piquée de -l'indifférence, de la froideur de Victor que je cherchais tous les -moyens de lui être désagréable. Au dîner, il avait attaqué les ordres -religieux et le clergé avec la fureur qu'il montre d'ordinaire lorsqu'il -aborde ce sujet. - -«--Ces prêtres que tu ne peux souffrir, lui dis-je tout à coup, n'ont -pas votre âme sèche et brutale d'universitaires. Ils sont tendres, -prévenants, amoureux. - -«--Comment peux-tu le savoir? me demanda-t-il. - -«--Mais tu sais bien, lui répondis-je, que j'ai été élevée par des -religieuses. Je voyais--c'est tout naturel--l'aumônier du couvent. Je me -confessais à lui. Je l'aimais beaucoup, et il me témoignait lui-même la -plus vive affection. Ah! je l'ai bien regretté, je le regrette encore!» - -Ce fut tout ce que je lui dis ce soir-là, mais je sentis bien que je -l'avais offensé, quoiqu'il ne m'eût soufflé mot. La blessure était -faite, et j'allais, souvent sans le vouloir, l'élargir. - -Le lendemain, au repas, il n'eut pas pour moi une parole. Il paraissait -fort préoccupé. Comme nous nous déshabillions pour nous mettre au lit: - -«--Qu'as-tu donc ce soir? lui demandai-je. - -«Alors, sans répondre à ma question: - -«--Tu m'as parlé hier de l'aumônier du couvent où l'on t'a élevée. Tu -m'as avoué qu'il te témoignait une grande affection. Est-ce qu'il -t'embrassait? - -«--Oui, quelquefois, comme un père peut embrasser un enfant. - -«--Seulement ce n'était pas ton père, et il n'en avait pas les droits... -Et il te caressait? - -«--Il me donnait de petites tapes sur les joues, et aussi par dessus ma -robe. - -«--Ah! il te donnait de petites tapes... A propos, il était ton -confesseur; quelles pénitences t'infligeait-il? - -«--Quelles pénitences?... Mais le chapelet à réciter, quelquefois tout -entier, quand je n'avais pas été sage. - -«--Et il ne te battait pas? - -«J'eus grande envie de lui éclater de rire à la face, mais je me -contins, et me ravisant: - -«--Oh! s'il me battait! tu connais le proverbe: qui aime bien châtie -bien. - -«--Il t'a battue souvent? - -«--Plusieurs fois. - -«--Et à quel âge as-tu quitté le couvent? - -«--A seize ans. - -«--Et il te battait encore? - -«--Sans doute. Pour dire vrai, je ne m'en souviens plus.» - -Cette fois encore nous en restâmes là, mais je pris dans la suite un -malin plaisir à irriter sa jalousie. - -Un jour que je m'attardais en déshabillé devant mon miroir, il me -reprocha ma lenteur et me dit de presser ma toilette. Je fus fort -dépitée de son observation et qu'il n'eut pas eu un regard pour ce que -je lui laissais voir de ma personne. - -«--Ah! tu ne ressembles guère à notre ancien aumônier, m'écriai-je. Ce -n'est pas lui qui serait resté indifférent à ce que je te montrais tout -à l'heure. - -«Voilà mon mari rouge de colère. - -«--Qu'est-ce que tu viens de dire? Qu'est-ce que tu viens de dire? -Répète-le. - -«--Calme-toi d'abord, je te prie. - -«--Je veux avoir des explications. Avoue-le; il t'a prise, il t'a eue -avant moi. - -«--Tu sais bien que non, répliquai-je en souriant. - -«--Enfin que signifie ta phrase de tout à l'heure? - -«--Que notre aumônier cherchait toutes les occasions de nous voir... de -contempler notre beauté. - -«--Le misérable! - -«--Ce n'était pas un misérable. J'en aurais fait tout autant à sa place. -C'était si facile pour lui! Je me rappelle le cours d'instruction -religieuse. Un jour, je me frottais sur mon banc le derrière qui me -démangeait. A la fin de la classe, l'abbé m'appelle, me conduit dans le -petit cabinet où l'on mettait les livres d'étude. «Vous souffrez, mon -enfant? me demanda-t-il.--Non, Monsieur l'abbé.--Vous ne pouviez tenir -en place tout à l'heure.» Je rougissais et ne répondais rien. -«Déshabillez-vous, me dit-il, et comme je déboutonnais ma pèlerine: non, -par en bas! Relevez votre robe et étendez-vous sur ce banc.» Juge si -j'étais honteuse. Il m'écarte les jambes. «Petite coquine, que -faisiez-vous tout à l'heure? Que faites-vous la nuit? Vous n'êtes pas -sage. Vous allez être punie. Retournez-vous!» Cette fois, je dois me -coucher sur le ventre, les jupons retroussés, et comme je me demande, -toute palpitante d'émotion, ce qui va m'arriver, je reçois un coup sur -les fesses qui m'arrache un cri de douleur. Je sens les ongles de -l'aumônier s'incruster aux creux et aux pleins de ma chair, tandis qu'il -me recommande de ne plus crier si je ne veux pas augmenter la rigueur de -mon châtiment. Il continue à me frapper, d'abord de ses larges paumes, -puis de la souple baguette qui sert au maître de géographie pour montrer -les cartes. Je lui obéis, je retiens mes cris, mais, à demi-voix, je le -supplie de me pardonner: «Monsieur l'abbé! Monsieur l'abbé! je vous en -prie, ne me battez plus! J'ai trop mal!» Mais il ne s'arrêtait pas. Ah! -comme il me cinglait. Il ne m'eut pas plutôt dit de me rajuster que -j'éclatai en sanglots. Je n'osais pas rentrer dans la cour de -récréation, les yeux rouges et comme meurtris. Quelque écolière -indiscrète avait surpris la scène et était venue la raconter à mes -condisciples; les grandes chuchotaient en me regardant; si je -m'approchais, elles faisaient semblant de ne pas me voir, comme si la -fessée que j'avais reçue m'avait déshonorée et rendue infréquentable. -L'abbé, lui, me considérait en souriant. Il m'appela: «Ecoutez-moi, mon -enfant. C'est pour votre bien que je vous ai punie. Dites-moi que vous -ne m'en voulez pas. Et donnez-moi un baiser de paix.--Non, Monsieur -l'abbé, lui répondit-je en lui tendant la joue, je ne vous en veux pas.» -C'était vrai. Même après une fessée aussi rude, je n'avais pas de haine -pour lui. S'il m'administrait un jour des claques sur le derrière, une -autre fois, pour me récompenser, il m'apportait des bonbons. Et puis, -quoique gosse, je sentais bien qu'il s'amusait à me corriger, et de -temps à autre je me résignais ainsi à lui faire plaisir. - -«--L'infâme!... L'infâme!» répétait mon mari tout troublé, et comme je -prenais ma figure naïve, il haussait les épaules. - - * * * * * - ---Vraiment, s'écria Mlle Trébuchet fort surprise, cela le divertissait -tant, votre aumônier, de vous donner le fouet? - ---Mais non! répliqua Valentine; seulement je m'amusais à conter des -histoires à Victor pour l'agacer un peu. J'ai été élevée par une -institutrice, et j'avais alors pour confesseur le curé de Saint-Michel -dont je n'apercevais le visage que par le guichet du confessionnal. - ---Alors, vous mentiez ainsi, par plaisir!... Mais c'est indigne! - ---On voit bien que vous n'avez jamais eu de mari! - ---Enfin! quel rapport peut avoir ce récit avec l'arrestation de notre -malheureux vicaire? - ---Vous allez le voir, répondit Valentine... Toutes ces confidences -avaient exaspéré la jalousie de Victor bien plus que je ne me serais -imaginée. En lui donnant de vagues soupçons, je ne songeais qu'à lui -enlever quelque peu de sa belle assurance, à le rendre moins confiant -dans ses propres mérites, moins sûr de mon affection et, par là même, -plus amoureux. Quand je m'aperçus qu'il était si ému de mes fausses -confidences, je fus très effrayée, mais il était trop tard. - ---Il n'est jamais trop tard, observa Mademoiselle Trébuchet, pour se -repentir et réparer le mal que l'on a fait. - ---Je me serais déshonorée à ses yeux, dit Valentine, en lui avouant que -j'avais menti. Il s'imaginait réellement que l'aumônier ne s'était pas -borné à me découvrir le derrière, que les corrections qu'il m'infligeait -n'étaient qu'un prétexte pour prendre avec moi les plus grandes -libertés. «Jure-moi, me disait-il, qu'il n'a pas été ton amant.» Je le -lui jurai. Mon serment ne réussissait pas à le convaincre. «Tu ne me -feras pas croire, disait-il, que ce prêtre n'a pas essayé de te revoir à -Paris depuis que tu es mariée.» Pour le persuader, je dus inventer -encore une histoire et mentir à nouveau. - ---Malheureuse enfant! soupira Mademoiselle Trébuchet. - ---Je ne pouvais pas agir autrement. Il me fallait à tout prix le -rassurer, endormir cette jalousie du passé que j'avais irritée si -étourdiment. Surtout, je ne voulais pas qu'il me jugeât coupable. En -reconnaissant que ses soupçons n'étaient pas illusoires, en flattant sa -manie d'anticléricalisme, je pensais qu'il me croirait plus volontiers. -«Je ne te cacherai pas, dis-je un soir à Victor, que mon ancien aumônier -a essayé de me revoir; il est venu sonner à cette porte, et malgré moi -il a pénétré ici. Après s'être informé de ma vie et de mes dévotions, -peu à peu il m'a parlé du couvent; il m'en a rappelé les exercices, les -actes de piété, quelquefois sur un ton grave et religieux, mais le plus -souvent avec des familiarités insinuantes, des sous-entendus libertins -qui m'ont tellement choquée que je lui ai ordonné de se taire, le -menaçant, s'il continuait ses propos inconvenants, d'appeler la femme de -chambre pour le mettre dehors. Sans m'écouter, décidé sans doute à tout -se permettre, il a essayé de m'enlacer; par bonheur je suis parvenue à -me dégager de son étreinte, à gagner la chambre voisine, à m'y enfermer, -le laissant dans un véritable état de folie amoureuse ou sensuelle. Mes -trois petites nièces, Henriette, âgée de douze ans; Lise, qui a onze -ans, et Emilie qui en a neuf, étaient à jouer à la maison; elles -couraient de chambre en chambre et firent irruption en se bousculant -dans la pièce où il était demeuré. Comme les deux plus grandes fillettes -avaient renversé leur cousine, ce lui fut une raison suffisante pour les -gronder; voyant qu'elles se moquaient de lui, il n'hésita pas à les -gifler et à les battre. Etait-ce fureur de n'avoir pas réussi, besoin de -trouver à cet amour trompé une compensation luxurieuse? Il saisit -Henriette, la déculotta et à l'aide d'une embrasse de rideau il se mit à -la fouetter avec une telle violence que la pauvre enfant, qui est très -courageuse, poussa des hurlements que la bonne entendit de la cave. Elle -reconnut la voix d'Henriette et remonta vite. J'étais si effrayée que je -n'avais osé sortir de la chambre. «Madame, madame, me cria cette fille, -le curé qui est à martyriser Mademoiselle Henriette!» A côté de ma bonne -je repris courage, toutes deux nous arrachâmes ma petite nièce à ce -barbare et nous le jetâmes à la porte. Henriette gémissait et de temps à -autre portait la main à ses fesses qui saignaient jusque sur le -plancher. Tandis que nous pansions la pauvre petite, Lise nous dit que -l'abbé, avant de fouetter sa soeur, l'avait attachée à un fauteuil et -qu'il l'avait pincée sous ses jupes à deux reprises et en des endroits -qu'elle n'osait désigner: «Attends, s'était-il écrié, que j'en aie fini -avec ta camarade, et je reviens accorder ta guitare». Nous découvrîmes -au haut de ses cuisses et sur son derrière des meurtrissures profondes. -Les ongles du prêtre avaient labouré, déchiré cette peau tendre et lisse -comme un pétale de rose». Lorsque j'eus fini mon récit, je regardai -Victor avec inquiétude: il ne m'avait pas interrompue une seule fois, il -n'avait écoutée sans un geste et d'un visage impassible. Allait-il ne -croire? «Quel monstre! s'écria-t-il enfin, et imaginerait-on qu'il -puisse exister de telles passions! Et quand je songe que les pauvres -enfants de tes soeurs ont failli être victimes de cette cruauté -bestiale!... Ecoute, Valentine, tu vas écrire tout ce que tu viens de me -raconter. Et tu demanderas aussi à la bonne et aux fillettes d'écrire ce -qu'on leur a fait et ce qu'elles ont vu. L'infâme ne pourra repousser -ces cinq accusations!... Je vais d'ailleurs moi-même interroger la bonne -et les enfants.» Un résultat si imprévu m'atterra. Vainement dis-je à -Victor que cette aventure regrettable n'aurait pas de suite et qu'il -valait mieux l'oublier, je ne réussis pas à le détourner de ses projets -de vengeance. La bonne ni les fillettes n'étaient pas à la maison, mais -il allait les voir le lendemain. Aurais-je le temps de le prévenir, et -au reste voudraient-elles, sauraient-elles répéter mes mensonges? -Qu'arriverait-il s'il venait à s'apercevoir que tout ce que je lui avais -raconté était faux? Je passai une nuit d'angoisses, sans un instant de -sommeil. Dès le matin j'étais levée et je me trouvais à l'arrivée de la -domestique. Je lui dis... ce que j'attendais de sa complaisance. Cette -fille, qui comprenait mal mes raisons et craignait de s'engager dans une -fâcheuse affaire, se refusa longtemps à se mettre dans mon jeu. Enfin ma -bourse, que je vidai dans ses mains, la décida. Je courus aussitôt chez -mes nièces. Henriette et Emilie, ravies des bonbons que je leur -apportai, écrivirent tout ce que je voulus; mais Lise fit des façons: -«Pisque z'ai pas vu l'curé, disait-elle... pisque z'ai pas eu le fouet.» - ---«Si tu ne l'as pas eu, tu vas l'avoir!» m'écriai-je en la courbant -vers la table et en la forçant à se lever de la chaise où elle était -assise, comme si je me préparais réellement à la fesser. Elle eut peur, -implora son pardon et se mit à écrire, à l'exemple de sa soeur et de sa -cousine, ce que je lui dictai. Je commençais à être un peu plus rassurée -et je ne fus pas trop émue quand mon mari rentra le soir et me demanda -ma déposition ainsi que celles de la bonne et des enfants. «C'est bien, -dit-il froidement, à présent il faut m'avouer le nom.--Le nom, quel nom? -m'écriai-je de nouveau effrayée.--Le nom du misérable qui est venu ici, -qui a essayé de te prendre de force et de souiller tes pauvres petites -nièces!--Mais je ne sais pas son nom.--Tu ne sais pas son nom! Tu ne -sais pas le nom de ton ancien aumônier! Prends garde, Valentine, je vais -croire que tu es son complice.--Mais je vous jure!...» - -Je ne trouvais plus une parole tant j'étais épouvantée. Il me serrait le -bras si fort que je poussai des cris. Je crus qu'il allait me tuer: «On -peut parfois pardonner à un adultère, disait-il, mais non pas une -trahison pareille, et je serai sans pitié, sois-en sûre, pour une -coquine qui s'est prostituée à un cabotin immonde comme ton -galant.--Mais ce n'est pas mon amant, m'écriais-je, désespérée.--Ce -n'est pas ton amant, alors pourquoi ne veux-tu pas me dire son nom? Si -tu as pitié d'un tel scélérat, tu es digne d'aller avec lui.» Je sentis -qu'il fallait parler, et je dis le nom que j'avais sur mes lèvres, le -seul nom que ma mémoire m'offrit à ce moment; le nom du prêtre que vous -me parliez sans cesse, le nom de l'abbé Palloy. Je vous assure que je le -lançai par hasard, sans mauvaise intention, ne cherchant qu'à me -disculper devant mon mari. Vous savez le reste! - - * * * * * - -Mademoiselle Trébuchet avait écouté avec stupeur cette confession sans -repentir. Elle ne trouva qu'un mot pour exprimer son trouble. - ---C'est abominable! C'est abominable! répétait-elle en levant les yeux -et en joignant les mains; soudain elle se tourna vers Valentine dans un -élan de colère si inattendu que la jeune femme, malgré l'apparence -faible et vénérable de son interlocutrice, prit peur et eut un geste -comme pour implorer sa grâce. - ---C'est donc le diable qui est en toi, mauvaise fille! s'écria -Mademoiselle Trébuchet. - ---Je vous assure... je vous assure que c'est bien malgré moi que j'ai -fait ces mensonges. Mon mari m'y a, pour ainsi dire, forcée. - ---Tu mériterais qu'on te battît, qu'on t'assommât! continuait -Mademoiselle Trébuchet en la menaçant de ses poings levés. - -Enfin, les supplications, les yeux en larmes de Valentine ne la -trouvèrent pas impitoyable; elle se calma un peu. - ---Je veux bien te pardonner, dit-elle, mais à une condition: c'est que -tu vas rétracter par écrit toutes les calomnies infâmes que tu as osé -lancer contre notre saint vicaire, et tu feras rétracter aussi toutes -celles qu'ont proférées, à ton instigation, ta domestique et tes petites -nièces. - ---Oh! Mademoiselle, que me demandez-vous? - ---Rien que de juste et de naturel. Tu as obtenu de quatre personnes -qu'elles mentent pour t'être agréable; tu obtiendras bien qu'elles -disent la vérité pour sauver un innocent. - ---Mais que dira mon mari? Je vais être perdue! - ---Tant pis. Tu l'auras voulu. Mais je ne permettrai pas qu'un bon prêtre -comme l'abbé Palloy soit victime de tes mensonges... Allons, je ne -partirai que lorsque tu m'auras donné ta confession, et bien sincère! -Dépêche-toi, et sois persuadée que tu n'as rien à gagner en faisant la -fourbe avec moi. Je dirai à ton mari toute la vérité, si tu m'y -contrains. - ---Ah! gémit Valentine, je le connais, il me tuera! - ---Il ne saura rien. Mais avoue que s'il te battait un peu, tu ne -l'aurais pas volé! - -Valentine comprit qu'elle n'avait qu'à obéir; elle se leva, s'enveloppa -vivement de sa robe de chambre et se mit à écrire sous les yeux de Mlle -Trébucher; puis elles allèrent ensemble trouver la bonne et les -fillettes. Lorsque la vieille dévote quitta Valentine, elle emportait -avec elle les cinq rétractations. - -Elle ne perdit point de temps; malgré les lenteurs de la justice, elle -commença aussitôt ses démarches en faveur de l'abbé Palloy, et, trois -jours plus tard, elle obtenait la libération du vicaire. - - * * * * * - -Quand M. Chassériau vit dans les journaux que l'abbé Palloy, comme si -rien ne s'était passé, avait repris ses fonctions à Saint-Jacques du -Haut-Pas, il ne put contenir sa colère. C'était un samedi soir qu'il -apprit cette nouvelle; il passa toute la nuit du dimanche dans une -agitation étrange. Il se promenait dans sa chambre en lançant des -imprécations, ou, se jetant dans un fauteuil, il semblait ruminer je ne -sais quels projets, puis reprenait vite sa marche folle. Vainement -Valentine se leva plusieurs fois, vêtue seulement d'une chemise fine et -souple qui, sans rien voiler de ses grâces, en rehaussait la séduction -par la soie obscure et lumineuse qui ne les couvrait un instant que pour -en donner, la minute d'après, une vision soudaine et éblouissante; elle -se montrait un instant à la porte du cabinet de travail, avec un -clignement amoureux vers son lit défait dont elle apportait l'odeur -chaude; et par les plus charmantes, les plus libres attitudes, appelait -son mari au plaisir. - ---Eh bien, mon ami, tu ne veux donc pas te coucher? - ---Non, non, laisse-moi, répondait-il d'une voix hargneuse. - -Il n'avait pas fermé l'oeil lorsque l'aube vint éclairer la chambre, -mais il avait sans doute pris une résolution, car il se mit à écrire -plusieurs lettres et réveilla sa femme. - ---Habille-toi vite, lui ordonna-t-il d'un ton autoritaire, nous allons -aujourd'hui à la grand messe. - -Valentine fut bien étonnée. - ---Comment, mon ami, toi, un impie, qui ne crois à rien, tu veux aller à -une messe qui va durer près d'une heure. Mais tu vas t'ennuyer. -Moi-même, qui suis pieuse, cela ne m'amuse guère... - ---Il ne s'agit pas de s'amuser. Nous allons ce matin à la grand'messe à -Saint-Jacques du Haut-Pas. - ---Mais, mon ami, implora Valentine. - ---Pas de réplique. C'est une chose décidée. Lève-toi! - -Et comme elle demeurait hésitante, la tête appuyée sur son oreiller, il -rejeta le drap qui couvrait le lit et tira sa femme sans précaution. -Valentine se sentit aussi pénétrée de honte et de crainte que si elle -eût été une fillette menacée du fouet; même elle eut peur pour ses -grasses, indolentes et voluptueuses fesses que son mari regardait sans -sourire, d'un oeil dur, impitoyable. Domptée, elle ne résista plus, se -leva et s'habilla avec soin, mais sans ses flâneries habituelles. - -Elle était bien tremblante lorsqu'ils partirent. Son mari, d'ordinaire -insoucieux de sa toilette, s'était vêtu avec une grande recherche -d'élégance; il lui donnait le bras cérémonieusement sans lui parler, -sans tourner la tête de son côté, à la façon d'un sergent de ville qui -entraînerait le malfaiteur qu'il vient d'arrêter. - -Ils arrivèrent à Saint-Jacques-du-Haut-Pas; elle trempa sa main dans le -bénitier et fit le signe de la croix avec une dévote lenteur, puis elle -offrit de l'eau du bout des doigts à son mari, qui refusant de toucher -son gant humide, passa devant elle et fendit la foule. L'église était -pleine de monde, mais M. Chassériau écartait vivement tous ceux qui se -trouvaient sur son passage. Sa femme le suivait soumise, dominée par -lui. - -Tout à coup l'orgue déchaîna ses tempêtes; des enfants calottés de -rouge, des hommes obèses ou dégingandés, en surplis étroits ou trop -courts, défilèrent; des prêtres portant des chapes étincelantes parurent -au milieu du rayonnement des cierges allumés. La messe commençait. -L'abbé Palloy était parmi les officiants. A ce moment Valentine tourna -la tête et vit tout près d'elle Mademoiselle Trébuchet agenouillée sur -son prie-dieu et le front incliné vers son paroissien. Mademoiselle -l'aperçut cependant par suite de ce don singulier qu'ont les dévotes de -pouvoir à la fois lire des prières et ne rien perdre de ce qui se passe -autour d'elles; elle eut un petit signe de tête discret auquel Valentine -s'apprêtait à répondre quand tout à coup quatre détonations retentirent -tout près d'elle. Elle n'eut pas le temps de s'épouvanter. Après -quelques secondes de silence, de stupeur, un grand mouvement et une -rumeur énorme se produisirent. Valentine fut écartée presque -brutalement, rejetée sur Mademoiselle Trébuchet, puis repoussée, -emportée plus loin jusqu'en dehors de la nef. Alors avec des battements -de coeur précipités elle regarda ce qui se passait. Sauf le prêtre qui -disait la messe et qui était adossé à l'autel, tous les autres étaient -groupés à droite de la balustrade devant un groupe très agité. Elle vit -le bedeau, le suisse, et deux assistants qui emmenaient un homme dont, à -cause de la distance, elle ne put distinguer les traits. Cependant -l'orgue éclatait à nouveau; les chants montaient vers les voûtes. La -messe continuait. Ne pouvant changer de place Valentine ouvrit un -paroissien, en tourna les pages, s'assit, se leva, se signa suivant les -prescriptions, puis à la fin de la cérémonie, comme on commençait à -sortir, elle gagna la porte, pensant qu'elle allait retrouver M. -Chassériau. A ce moment Mademoiselle Trébuchet passa près d'elle et lui -dit: - ---Il est donc insensé, votre mari? - ---Mais qu'a-t-il fait? Qu'y a-t-il? demanda-t-elle. - -On ne lui répondit pas; Mademoiselle Trébuchet était déjà loin. - -Alors abordant le sacristain elle l'interrogea et put enfin apprendre -l'événement. - ---C'est un fou qui a tiré quatre coups de revolver sur M. l'abbé Palloy. - -Cela lui suffisait. Elle était sûre à présent que le coupable était son -mari. Elle fut quelques minutes assez émue. Cependant personne ne lui -disait rien, le soleil brillait dans les feuillages clairs, une chaude -odeur de printemps, de poussière, d'étoffe neuve et de parfums lui -venaient aux narines. Elle eut faim, et se dirigea tranquillement vers -un restaurant où elle déjeuna de mets délicats et d'un fort bon appétit. - -De retour à la maison elle eut peur. «Il est arrêté, se dit-elle, et -peut-être va-t-on m'arrêter moi-même.» Elle attendait à chaque instant -l'arrivée d'un commissaire de police. Il ne vint personne. A la montée -de la nuit elle songea qu'elle était libre de passer sa soirée selon son -caprice; elle s'habilla de sa plus belle robe, mit son chapeau neuf, ses -bijoux, alla dîner dans un restaurant assez cher du quartier latin où -son mari l'avait menée une fois, et se fit conduire ensuite aux -Nouveautés, où elle rit et s'égaya de tout coeur. Un jeune homme, assez -bien fait de sa personne, qui était assis près d'elle lui fit la cour; -ils causèrent durant les entractes et à la fin de la représentation il -l'invita à souper. - ---Non, dit-elle, après un moment d'hésitation, ce ne serait pas -convenable. - -Elle lui laissa toutefois son adresse et lui permit de lui écrire. - -Elle eut une petite frayeur en rentrant dans son logis solitaire, mais -son dîner copieux, le plaisir du théâtre, les émotions de la journée lui -avaient donné quelque lassitude et à peine couchée, elle s'endormit. - -Le lendemain elle fut mandée chez le juge d'instruction. Elle ressentit -quelque trouble en apercevant ce magistrat, mais il fut si poli, si -aimable qu'elle retrouva vite son assurance. Son mari apparut, pâle, -affaissé. - ---Mon pauvre ami, dit-elle en lui tendant la main, comment as-tu pu -faire cela! - ---Vous connaissiez depuis longtemps l'abbé Palloy, madame? demanda le -juge d'instruction. - ---Nullement, monsieur, répondit Valentine, je le voyais seulement à la -messe et aux offices de Saint-Jacques-du-Haut-Pas, mais je ne lui avais -jamais parlé. - ---Mais il était votre confesseur? - ---Non, monsieur. Je ne me confesse qu'une fois par an, et à un -dominicain. - ---Pourquoi alors avez-vous raconté à votre mari qu'il s'était permis des -libertés excessives à votre égard, qu'il vous avait fouettée comme une -enfant, à nu, après avoir retroussé vos jupes, et que plus tard même il -avait essayé de devenir votre amant?... Non seulement vous l'avez -raconté, mais vous l'avez écrit. Ce manuscrit, en effet, est bien de -votre écriture, vous le reconnaissez? - -Et il lui montrait le cahier qu'elle avait donné à son mari. - ---Mon Dieu, monsieur, dit-elle simplement, je griffonne parfois du -papier pour me distraire: cela n'a aucune importance. Je me suis amusée -à écrire un conte que je destinais à une revue où collaborent -quelques-unes de mes amies. - ---Mais pourquoi nommez-vous l'abbé Palloy? - ---Je parlais de l'abbé Palloy comme j'aurais parlé de l'abbé Durand. Je -ne savais même pas qu'il y avait un prêtre qui portât ce nom. - ---Tout cela est bien étrange... Enfin!... signez votre déposition. - -Valentine signa d'une écriture ferme et entoura son nom d'une élégante -arabesque. - ---Vous pouvez vous retirer à présent, madame, dit le juge d'instruction. - -Elle tendit alors dignement la main à son mari qui n'eut pas un mot ni -un geste, puis elle s'éloigna d'un pas léger avec une allure de petite -innocente. - -Les balles de M. Chassériau n'avaient atteint personne; cependant pour -sa tentative de meurtre et malgré une éloquente plaidoirie de son avocat -il fut condamné à deux ans de prison. A l'audience Valentine ne chargea -point son mari, mais ne le disculpa point non plus. Elle eut d'ailleurs -une attitude que tout le monde s'accorda à trouver excellente. Quand -elle entendit la condamnation de M. Chassériau elle faillit s'évanouir. - -Son appartement lui paraissait bien vide à présent que son mari ne -l'habitait plus. Elle eut des heures de mélancolie, et comme le jeune -homme qu'elle avait rencontré aux Nouveautés était venu la voir, elle -l'accueillit avec empressement, tel qu'un consolateur. Que pouvait -devenir une pauvre femme toute seule? Elle prit un amant. - -Mademoiselle Trébuchet le sut; elle alla trouver aussitôt Valentine pour -la confesser et la gronder un peu, mais l'ayant trouvée docile, -attentive aux conseils, toute disposée à reprendre les pratiques -religieuses, elle jugea convenable de ne point se montrer trop sévère. - ---Que veux-tu, ma chère enfant, lui dit-elle en la quittant, je ne -t'approuve pas, mais ce Chassériau l'a bien mérité! - - - - -LES RÉVOLTÉES DE BRESCIA. - -(_Récit d'un ancien diplomate_) - - -En mai 1852 je me trouvais à Géra, chez le prince de Reuss, avec les -généraux Haynau et Herbillon. Haynau était célèbre par la manière -énergique et cruelle dont il avait conduit la guerre et réprimé diverses -insurrections en Hongrie et en Italie. Herbillon avait eu la confiance -de Saint Arnaud et du prince président qui, au coup d'Etat de décembre -1851, lui donna l'ordre de combattre l'émeute au quartier Saint-Antoine. - -Par une après-midi charmante nous nous promenions dans les jardins que -venait d'arroser une légère ondée matinale; le soleil en buvait la -fraîcheur, fondait les perles suspendues aux branches, répandues sur les -pelouses et les feuillées. Nous goûtions avec délices la douceur de -l'air quand un cri suivi de gémissements, vint troubler notre plaisir. - ---C'est un de mes jardiniers, nous dit le prince, qui est en train de -corriger sa petite servante. Il la fouette souvent car elle a un fort -mauvais naturel; elle est aussi insolente et désobéissante que gourmande -et paresseuse. Aussi je ne lui reproche point de la châtier; si on ne -lui donnait de temps à autre sur le derrière, cette enfant deviendrait -avec l'âge une coquine accomplie. Je vous avouerai que je ne suis point -opposé aux châtiments corporels. J'imagine que c'est le seul moyen de -mettre en harmonie avec les lois sociales la cruauté inhérente à -l'homme. J'ai observé que mon jardinier avait un véritable agrément à -trousser les jupons de la petite insubordonnée; il n'en est pas moins -vrai qu'en satisfaisant sa passion il corrige cette fille et lui est -utile. S'il avait pris une servante douce et soumise, il aurait tort de -la maltraiter; au contraire avec cette méchante créature il se conduit -comme il doit. Par ce choix il justifie son instinct qui, en réalité, -n'est nuisible que s'il s'exerce à contre-temps. - -«Moi-même je vous avoue que j'ai été parfois aussi cruel qu'amoureux. Il -y a quelques années je m'étais épris d'une princesse allemande fort -jolie, mais qui montrait une froideur, une insensibilité exaspérantes. -Je sus bientôt que si elle paraissait indifférente à mes déclarations, -elle entretenait le commerce le plus ignoble avec un de ses valets; je -trouvai un motif pour me plaindre de ce valet et le faire enfermer; -quant à la princesse je la dénonçai à son mari et j'eus le plaisir de -voir l'adultère châtiée sous mes yeux, avant un dîner de gala. Dans -l'étroit boudoir où je lui fis la confidence, attenant au grand salon de -réception, le prince, sans songer à ses invités qui attendaient dans les -pièces voisines, déchira la robe et les jupons de l'épouse coupable, et -parmi les dentelles et la soie en lambeaux, il brandissait sa canne, un -jonc souple, et en cinglait de toutes ses forces les épaules, les -jambes, le derrière de la princesse qui courait éperdue autour de la -chambre, dont elle cherchait vainement à ouvrir les portes. Quand enfin -elle y réussit, ses chairs étaient en sang et l'on put voir sa nudité -rouge traverser vivement le grand corridor du palais, traînant après -elle les loques d'une toilette de deux mille florins! - -«Ce n'était pas un spectacle sans agrément pour un amoureux rebuté. Je -vous avoue, toutefois, que j'eusse préféré tenir entre mes bras le corps -sans blessure de la belle, mais pour cela il eût fallu lui imposer mon -amour, lui faire violence; il en serait résulté un scandale que je -voulais éviter. Je me contentai donc d'assister à la punition de cette -grossière amoureuse qui préférait les baisers d'un rustre à une liaison -élégante et profitable. A voir ma physionomie impassible, le mari ne -soupçonna point que je n'étais rien moins que justicier et que beaucoup -plus qu'à son honneur conjugal je m'intéressais aux grâces charnelles de -sa femme. - - * * * * * - ---Vous avez agi sagement, monseigneur, dit Herbillon, en vous abstenant -d'aimer une femme qui ne vous aimait point. Si elle s'était froidement -donnée à vous, vous vous seriez attendri sur elle; vous n'auriez pas eu -le courage ensuite de punir ses trahisons, ses dédains, son -indifférence, et le mal que vous auriez épargné à sa chair, elle vous -l'aurait fait elle-même à votre coeur. - -«L'année dernière j'ai commis une grande sottise. Mes soldats venaient -d'enlever la barricade de la rue Tiquetonne. Ils avaient saisi plusieurs -gamins de quatorze à quinze ans dont les mains noires de poudre -montraient qu'ils avaient tiré sur nous. Mes hommes étaient exaspérés; -ils voulaient passer grands et petits par les armes. Je m'interposai. -Les écrivains révolutionnaires ne m'ont point reproché une férocité -extrême. Je dis aux soldats: «Faites grâce aux mômes; ils sont plus -bêtes que méchants; déculottez-les et donnez-leur une fessée un peu -rude, qui leur servira de leçon; c'est tout ce qu'ils méritent.» Ce -genre de punition amusa les soldats et les rendit moins cruels. Je ne -dis pas toutefois que leurs mains furent douces aux coupables qui en -voyant abaisser leur pantalon poussaient des cris indignés comme si on -les eût pour toujours déshonorés. - -«En procédant à cette exécution d'un genre plus familial que militaire, -voilà un soldat qui dit tout à coup: «Ah! il en a, celui-là, des -coussins pour s'asseoir, on n'aura pas besoin de viser avec lui... mais -c'est pas Dieu possible! c'est une fille!» Je m'approche. C'était en -effet une fille, les cheveux ramassés sous une casquette d'ouvrier, -culottée et emblousée comme un garçon. Elle avait de beaux yeux vifs, un -nez qui flairait les aventures et une bouche charnue ouverte sur les -plus jolies dents du monde. Au milieu des mains d'hommes qui la tenait, -elle se débattait avec une fureur qui semblait infatigable. «Allons, -laissez-la, dis-je aux soldats. Vous n'allez pas vous attaquer aux -filles à présent. Je prends celle-ci sous ma protection.» Ils -grondaient, et j'eus de la peine à leur arracher leur proie. Sans doute -ils eussent fouetté cette petite avec des verges de leur façon. - -«Je l'avais confiée à l'un de mes aides de camp, et lorsque je revins à -ma garçonnière de la rue d'Alger, je l'emmenai avec moi. - -«Elle était blessée et je ne savais pas trop ce que j'allais en faire; -mais la grâce qu'elle conservait dans son costume masculin, en dépit de -ses allures d'insurgée, m'avait ému; je ne pouvais à présent -l'abandonner. - -«A mon arrivée je la couchai, je lui donnai les premiers soins, et le -lendemain un médecin que j'appelai, après un examen sérieux me déclara -la blessure de la fillette sans gravité, causé seulement par -l'effleurement d'une balle qui avait déchiré la peau sans pénétrer dans -le corps. Elle se remit vite; quelques jours après elle était sur pied. - -«Allais-je la renvoyer? Je ne pouvais m'y décider. A la voir chaque jour -je m'étais attaché à elle, à son joli visage, à ses gestes gentils; il -me paraissait difficile de m'en passer. Elle pouvait avoir quinze ou -seize ans au plus; je sentais un ardent désir d'étreindre son corps; je -me décidai à lui demander de rester comme femme de chambre. Jacques, mon -valet, lui dis-je, a besoin d'aide dans son service. En réalité ce -n'était qu'un prétexte pour la garder. - -«Mais ma proposition l'indigna. Etre servante? Elle, Irène Bureau? -Vraiment, que lui demandait-on? Elle me débita alors des phrases de son -catéchisme révolutionnaire. Qui l'avait donc si bien instruite? A force -d'être indiscret je finis par la pousser aux dernières confidences; elle -m'avoua que c'était son ami Charlot qui lui avait fait son éducation. -Charlot avait le même âge qu'Irène. - -«--Eh bien, lui dis-je, si votre ami Charlot consentait à venir habiter -avec vous, consentiriez-vous à rester ici? - -«Elle eut un sourire narquois. - -«--Oh! fit-elle, je sais bien qu'il n'y consentirait pas. - -«--N'importe! répliquai-je, écrivez-lui de venir vous trouver. - -«J'avais mon projet qui n'était pas mauvais, comme vous allez le voir, -si j'avais eu la constance de l'exécuter complètement. Lorsque Charlot -arriva, je le pris à part. Je lui dis comment j'avais recueilli chez moi -sa petite amie et que je désirais, s'ils le voulaient bien, les garder -chez moi comme domestiques. Leurs gages seraient assez élevés. Mais tout -dépendait d'Irène. C'était à lui, Charlot, de la décider. - -«Je n'eus pas de peine à remarquer que mon amoureux révolutionnaire -tenait bien moins à la gentille Irène et à ses idées politiques qu'à -l'argent que je lui offrais, et comme il avait alors sur elle beaucoup -d'influence, il l'eut vite décidée à rester. - -«--Ecoute, lui dis-je, Irène me paraît une excellente fille, mais elle -est très jeune, très enfant; elle a besoin qu'on la surveille et même -qu'on l'éduque un peu. Ne me cache rien de sa conduite. Si elle agit -bien ou mal, je veux le savoir. Tu me diras chaque soir comment elle se -sera comportée dans la journée. Au reste je te paierai pour cette facile -surveillance. Si tu me trompes, et je le saurai un jour ou l'autre, je -te mets aussitôt à la porte. - -«Deux jours ne s'étaient pas écoulés que déjà Charlot me faisait son -premier rapport pour lequel je lui donnai un louis de récompense: Irène -avait découvert la cave à liqueurs et avait bu tout un flacon d'anisette -russe. J'appelai Irène et quand je fus seul avec elle, je lui reprochai -sa gourmandise et son vol. Elle mentit. - -«--Ce n'est pas moi! Ce n'est pas moi! répétait-elle avec des -trépignements. - -«--Je vois, Irène, dis-je, ce dont vous avez besoin. - -«Sans peut-être deviner ce que je lui voulais, elle me laissa rabattre -sur ses bottines son pantalon d'ouvrier, mais quand j'eus retroussé sa -chemise et qu'elle me vit lever ma cravache, elle eut une rage folle et -essaya de lutter avec moi. Je dus lui attacher les mains et alors, -malgré les bonds et les contorsions de son corps, malgré les hurlements -dont elle remplissait la maison, je lui donnai une cinglade qui lui -marbra convenablement la peau. - -«Enfin je la laissai aller pleurant, sanglotant, gémissant. Charlot, par -la porte entrouverte, avait assisté à la correction et riait sous cape -d'avoir vu écorcher le derrière de sa bonne amie. - -«Pendant deux jours elle se tint à l'écart, triste et boudeuse; elle -n'obéissait aux ordres de Jacques ni aux miens; elle ne parlait à -personne. Le soir du second jour elle s'approcha de moi et me dit très -vite comme si elle n'était pas sûre d'elle-même et craignait une seconde -plus tard de manquer d'audace: - -«--Ce n'est pas Jacques, c'est Charlot qui vous a dénoncé à moi. Eh -bien, c'est un fourbe, ce Charlot, je le déteste! C'est pour boire avec -lui que j'ai pris le carafon de liqueur; et puis il vous vole vos -cigares... - -«Mais il m'était indifférent qu'elle accusât Charlot et même que Charlot -fût coupable de m'avoir volé des cigares. L'important pour moi, c'est -qu'Irène et Charlot, d'amoureux fussent devenus des ennemis acharnés. -Irène sentait en Charlot un espion et ne pouvait plus le souffrir; -Charlot trouvait son intérêt à dénoncer Irène et il ne l'aimait plus -depuis qu'il l'avait vue courber le derrière sous ma cravache. Ce -difficile amant la trouvait ridicule. - -«Pour consoler Irène je lui commandai de jolis costumes d'homme: un pour -la maison, deux pour sortir le jour, et un habillement complet pour -m'accompagner le soir au cabaret et aux petits théâtres. J'avais aussi -commandé des costumes pour Charlot. - -«Le premier soir que nous dinâmes tous trois ensemble dans un salon du -Café Anglais, Irène était si séduisante dans son travesti que je ne pus -y tenir. Dès qu'on eut servi le champagne, je l'entraînai sur le canapé, -et je déboutonnai ses vêtements. Je n'ai pas besoin de dire que ce ne -fut pas pour la fouetter. Quelle joie de caresser son ventre lisse et de -sentir sous mes mains la plénitude et la cambrure de ses fesses! Les -yeux d'Irène brillaient de plaisir; ses joues étaient empourprées par le -vin, l'émotion de la fête. Je l'embrassais comme un fou et elle me -rendait au double mes baisers. Devant nous, Charlot faisait semblant de -ricaner, mais au vrai il était furieux contre son ancienne maîtresse. - -«Nous recommençâmes plusieurs fois ces dinettes; nous terminions la -soirée au théâtre. Le joli visage d'Irène lui valait des succès de -toutes sortes; des hommes, des femmes lui écrivaient; beaucoup se -trompaient ou feignaient de se tromper sur son sexe. Par ses -espiègleries et aussi ses façons coquettes elle provoquait ces -déclarations passionnées; souvent même de notre baignoire, debout ou la -tête penchée au dehors, elle répondait aux galanteries par des gestes, -des oeillades nullement équivoques. - -«--Regardez donc Irène, me chuchotait Charlot, en me poussant le coude. - -«--Irène, m'écriai-je, tu sais ce qui t'attend au retour. - -«Elle me regardait, se rasseyait, et était prise sur son fauteuil d'un -grand tremblement. Son derrière, dont la culotte étalait bien l'ampleur, -se ramassait et semblait se rapetisser de crainte. Je jouissais vivement -de son trouble qui durait tout le temps du spectacle. Cette angoisse -augmentait quand nous montions en voiture. A peine rentrés, je la jetais -sur un divan, je la faisais tenir par Charlot et après l'avoir à demi -déshabillée, je la fessais vigoureusement avec une cravache. Elle -criait, sanglotait. Elle se calmait ensuite dans mon lit entre mes bras. - -«Elle était devenue tout à fait ma maîtresse; laissant à Jacques et à -Charlot les soins de la maison, elle ne s'occupait plus que de se vêtir -et de se promener. - -«Un jour Charlot me montra une lettre qu'elle venait d'écrire et qu'elle -avait remise à un commissionnaire. Elle répondait à un inconnu et lui -donnait un rendez-vous. - -«--Qu'est-ce que cette lettre? dis-je à Irène en colère. - -«Elle pâlit, se troubla, mais vite elle eut dominé son émotion; et, -haussant les épaules: - -«--Une invention de Charlot, fit-elle. Il me hait parce que je ne l'aime -plus. Il a imité mon écriture, ce qui n'était pas difficile puisque -c'est lui qui m'apprit à écrire, et qui autrefois me traçait les modèles -que je m'efforçais ensuite de bien reproduire. - -«Je feignis de me contenter de cette explication, mais je n'étais point -rassuré sur la fidélité d'Irène. - -«Le lendemain même, j'avais besoin de Charlot pour une commission; je le -sonne, il ne vient pas et Jacques m'apprend qu'il est sorti à la hâte il -y a plus d'une heure. Cela me cause une certaine surprise car je lui -avais défendu de quitter la maison sans m'en demander la permission. - -«J'entre dans mon cabinet de travail pour écrire une lettre; et là que -vois-je? Irène étendue tout de son long sur le parquet et paraissant -évanouie. - -«--Ah! c'est vous, fait-elle, d'une voix éteinte, entrouvrant les yeux. -Oh! secourez-moi, sauvez-moi. Je crois que je vais mourir. - -«Très effrayé, je la prends dans mes bras. - -«--Mais qu'avez-vous, mon enfant, qu'avez-vous? - -«--Oh! je ne sais pas, je me sens malade... étourdie. Il me semble qu'on -m'a donné un grand coup... Ah oui! C'est lui... Charlot. - -«Sa tête retombe comme si elle n'avait plus la force de parler et -qu'elle fût sur le point de perdre connaissance, mais un moment après -elle revient à elle, elle me parle de nouveau. - -«--J'étais là, dans ce fauteuil, quand Charlot est entré avec vos clefs. -Il a ouvert le petit meuble. Comme il prenait des billets de banque, je -me suis élancée sur lui: «Tu ne feras pas cela devant moi, je ne le -permettrai pas!» Alors il m'a donné sur la tête un coup terrible qui m'a -jetée à la renverse, et je ne sais plus ce qui est arrivé. - -«Avec l'aide de Jacques je transportai Irène sur son lit, je fis venir -un médecin, qui trouva que le coup avait pu être donné avec violence -mais qu'il n'aurait pas de suites, et que la victime ne s'en -ressentirait nullement. Rassuré, j'allai inspecter mon secrétaire et -j'eus l'ennui de constater le vol qu'Irène venait de m'annoncer: deux -mille francs avaient disparu de mon secrétaire. - -«Le lendemain Irène était remise de son étourdissement et toute -radieuse. Je ne l'avais jamais vue si gaie. Comme nous étions à -déjeuner, Charlot, à ma grande surprise, revint. Il me dit que la -veille, une lettre où on lui annonçait la mort de son père l'avait fait -quitter brusquement la maison, mais qu'au moment où il allait prendre le -chemin de fer pour se rendre dans sa famille et assister à -l'enterrement, il avait rencontré par hasard un de ses parents qui lui -avait donné des nouvelles de son père qu'il venait de voir, qui était à -Paris et se portait à merveille. - -«--Cette histoire m'intéresse peu, m'écriai-je, mais veux-tu me dire ce -que tu as fait de mes deux mille francs? - -«Il écarquilla les yeux et parut plus étonné encore que je ne l'avais -été de son retour. - -«--Vos deux mille francs? balbutia-t-il. - -«--Oui, mes deux mille francs, qu'en as-tu fait, coquin, voleur! Je vais -te faire arrêter. - -«--Mais, s'écria-t-il, je ne vous ai jamais rien pris, je vous le jure, -mon général, je vous le jure sur la tête de mon père! - -«Sans prendre garde à ses protestations je dis à Irène d'envoyer Jacques -chercher des sergents de ville. - -«Alors il comprit qu'il perdait sa peine à vouloir me convaincre; voyant -Irène se lever il tourne les talons et, sans qu'il me soit possible de -l'arrêter, traverse en courant le corridor, le vestibule; quelques -secondes après il était dehors, au loin. Jacques essaya inutilement de -le rattraper. - -«--La vue de cet homme me fait mal, me dit alors Irène. Elle était toute -pâle et j'entendais battre son coeur. - -«--Sois tranquille, ma chérie, nous le retrouverons et nous le ferons -mettre dans un endroit d'où il ne sortira plus pour t'ennuyer. - -«Ce jour-là j'étais invité à l'Elysée et, comme j'avais à faire -auparavant quelques visites officielles, je me mis de bonne heure en -uniforme: je ne devais rentrer que fort tard à la maison. Par hasard je -n'avais pris qu'une paire de gants; il m'en fallait d'autres pour me -présenter devant le prince. Je rentrai chez moi. Ah! quelle surprise m'y -attendait! - -«Dans mon lit j'aperçus Irène à demi déshabillée et toute découverte -auprès d'un homme dont elle ne laissait voir, dans sa posture, que les -jambes et les bras, mais au juron que je proférai, l'homme se souleva du -lit et me montra la figure effarée de mon aide de camp. Avec quelle -colère je me jetai sur le couple! Je saisis le ceinturon de mon amoureux -pour les cingler, et je les frappai à tour de bras. La tête dans -l'oreiller, Irène hurlait comme une chienne. Quant à son complice, il se -sauva en chemise dans la rue; je lui lançai par la fenêtre son sabre, -son shako, ses bottes, sa culotte. Il dut se rhabiller dans une allée. -Je revins à Irène; après lui avoir donné des coups de cravache par le -visage et lui avoir botté le derrière de la bonne façon, je la fis -dégringoler mon escalier et je la jetai à la porte avec une jupe et une -blouse sur les bras. J'étais comme affolé de ce qui venait de m'arriver; -j'étais si sot, si naïf que j'avais fini par avoir confiance dans cette -fille; j'avais beau être jaloux, je ne m'imaginais pas qu'elle pût me -tromper. - -«Je regrettai bientôt d'avoir traité si durement Charlot. Je retrouvai -l'un de mes billets de mille francs dans un coffret d'Irène, et, dans -son buvard, le brouillon de la fausse lettre qu'elle lui avait envoyée -pour lui annoncer la mort de son père et le tenir éloigné de la maison -au moment où elle l'accuserait de m'avoir volé. Ainsi elle avait inventé -toute cette mise en scène de l'évanouissement pour m'émouvoir! Tant -d'astuce me paraissait inconcevable; j'étais surtout désespéré qu'elle -m'eût trompé avec un officier, avec un des miens. Une pareille trahison -m'était doublement douloureuse. - -«--Ah! me disais-je, pourquoi n'ai-je pas laissé cette créature aux -mains de mes soldats, le 3 décembre! Quand ils lui auraient déchiré son -derrière de voleuse, quand ils l'auraient violée, ne valait-il pas mieux -qu'elle subît tous les outrages et qu'elle ne vînt pas déshonorer mon -uniforme, en me donnant des façons de niais et d'amoureux transi. - -«Pourquoi n'ai-je pas été cruel! Pourquoi me suis-je laissé attendrir? - - * * * * * - -«--Mais, fit Herbillon après une pause et en essuyant une larme, c'est -assez de regrets. - -Et se tournant vers Haynau: - ---A vous, général, à vous de nous conter vos exploits de guerre et -d'amour. - ---Permettez-moi un aveu, répliqua Haynau. Je ne conçois pas que dans nos -relations avec une femme nous oubliions notre orgueil plus que notre -plaisir. Monseigneur, dans l'aventure qu'il a bien voulu nous faire -connaître, s'est souvenu surtout de son autorité: je ne puis lui donner -tort. Vous, Herbillon, il me semble qu'à la mode de nombre de vos -compatriotes, après avoir affecté de traiter votre petite prisonnière en -conquérant, vous l'avez laissée devenir un peu trop votre maîtresse. -Vous vous êtes placé dans un état d'infériorité fâcheux à l'égard de vos -subordonnés qui n'ignoraient pas vos façons d'agir; le prince, lui, -s'est seulement privé d'une jouissance. Je ne prétends pas m'offrir en -exemple, mais je crois avoir réussi quelquefois à contenter mes désirs -d'homme sans rien perdre de mon prestige sur mes soldats et mes -officiers qui, soyez-en persuadés, connaissent la vie privée de leur -chef et lui refusent, dans les circonstances périlleuses, pleine -obéissance, lorsqu'ils savent qu'il a faibli ou s'est rendu le moins du -monde ridicule devant une femme. - -Je vais vous dire ce qui m'est arrivé à Brescia en avril 1849. - -D'abord je tiens à me justifier des reproches que m'ont lancés les -journalistes révolutionnaires. A les entendre nul bourreau n'a surpassé -mes cruautés; je ne suis pas un homme, mais un monstre. Ces messieurs -eussent voulu me voir panser les blessés et soigner les malades -italiens, comme si j'étais un médecin ou une soeur de charité! - -Je suis général, aux ordres de Sa Majesté l'empereur d'Autriche; mon -devoir était d'obéir à mon souverain qui me commandait de pacifier ses -états par les moyens les plus rapides et en épargnant autant que je -pourrais la vie de ses soldats. Il me fallait choisir entre l'armée dont -j'avais le soin et les bandes des insurgés qui s'attaquaient au pouvoir -de mon maître. Quant aux représailles dont j'ai usé à l'égard des -rebelles, les Français, durant la guerre d'Espagne, les Russes, durant -la guerre de Pologne, m'en ont donné l'exemple; elles sont inévitables -dans ces luttes de partisans; après un assaut pareil à celui de Brescia, -où chaque rue avait une barricade, où chaque maison était une -forteresse, mes troupes se seraient révoltées si je leur avais demandé -d'être miséricordieuses; elles étaient exaspérées par une résistance -aussi farouche, aussi meurtrière; elles avaient soif de vengeance. - -On me reproche surtout, je le sais, d'avoir été impitoyable pour les -femmes; mais si, comme moi, on les avait vues prêcher l'assassinat, si -on avait découvert leur complicité dans plusieurs empoisonnements -d'officiers autrichiens, on s'abstiendrait de me blâmer. J'ai évité -d'ailleurs presque toujours de les condamner à mort, les regardant comme -des enfants qu'il faut plutôt punir que supprimer. Les fusiller est un -mauvais moyen de leur faire expier un crime; la plupart en apprenant -leur sort perdent connaissance; on n'exécute que des cadavres. Au -contraire, frapper leur orgueil, humilier leur beauté, dégrader, -endolorir leurs chairs précieuses, voilà un châtiment sûr et que je ne -me fis point faute de leur infliger... - -Mais ce n'est point mon apologie que vous souhaitez entendre. Voici -donc, sans plus tarder, l'aventure que je vous ai promise. - -Je venais seulement d'entrer à Brescia. - -A peine m'étais-je installé, avec mon état-major, à la maison de ville -qu'un jeune homme fort élégamment vêtu vint se présenter devant moi. -Assez bien fait, il avait un de ces jolis visages un peu efféminés dont -Raphaël nous a laissé le portrait. Il me dit sans préambule: - ---Son Excellence désire-t-elle connaître le nom des conspirateurs? - ---Quels conspirateurs? lui demandai-je. - ---Ceux qui ont juré d'anéantir l'armée autrichienne. Son Excellence ne -doit pas croire qu'elle en a déjà fini avec Brescia? - ---Je ne le pense pas non plus, répliquai-je, et je fais bonne garde. -Mais, comment sais-tu qu'il y a une conspiration? - ---J'ai surpris le secret d'un des conjurés. - ---Tu es donc un traître ou un espion? - ---Ni l'un ni l'autre. - ---Un délateur en tout cas! - ---Je n'ai qu'un moyen de me venger. - ---Enfin quel est ce secret? - ---Je ne puis pas le dire. - ---Tu attends que je te donne de l'argent. Prends garde plutôt que je te -fasse fusiller? - ---Je ne dirai pas ce secret, parce que je n'en sais que ce que je viens -de vous apprendre; il y a un complot; quel est ce complot? je l'ignore; -mais je connais le nom de la personne chez qui se réunissent les -conjurés. - ---Nomme-la donc. - ---Emma Camporesi. Elle habite Contrada della Palata. - ---C'est bien. Reviens demain au Municipe, et si tu n'as pas menti, tu -auras ta récompense: tout service en mérite une, quoique j'aie pu dire -tout à l'heure... - ---Oh! fit-il, je ne veux aucune récompense. Il suffit à mon plaisir -d'être vengé. - -J'eus lieu de voir, dans la suite, que ce mépris de l'argent, comme il -arrive en pareils cas, n'était nullement sincère. - -Cependant mon jeune homme s'éloigna et, absorbé par l'installation de -mes troupes, je ne m'inquiétai point de sa dénonciation. Souvent on m'en -a fait de semblables dont je reconnaissais bientôt la fausseté et qui -n'étaient inspirées que par la cupidité ou un besoin servile de montrer -du zèle au vainqueur. J'avais même tout à fait oublié le personnage et -sa démarche quand le soir, en dînant avec les principaux officiers de -l'armée, je sentis l'enivrement féroce qu'on éprouve en quittant les -champs de bataille, cette griserie du sang où l'on oublie les fatigues -de la lutte et où on sent naître, violent et terrible, le désir de -l'étreinte comme si du carnage s'élevait un appel vers la vie. Mes -compagnons, jeunes, ou dans la force de l'âge, subissaient, comme moi, -cette ivresse. Au-dessus des verres on entendait à chaque instant se -croiser les mêmes mots prononcés par cent voix différentes: «Les -femmes... Les filles de Brescia... Ces putes-là!... Il paraît qu'il y en -a de jolies... J'ai vu une frimousse tout à l'heure en sortant du -Municipe...» Et toujours revenaient dans la conversation les mots de -femme, de fille, de créature. - -Soudain le colonel Zichy dit à son voisin: - ---Il y a dans cette ville une très belle courtisane: Emma Camporesi. - -Je me souvins du jeune délateur. - ---C'est, prétend-on, m'écriai-je en souriant, un de nos plus terribles -adversaires. - ---Allons donc! - ---Il n'y a qu'à l'envoyer chercher: nous apprécierons. - -J'avais inscrit l'adresse d'Emma. J'envoyai une lettre fort galante que -je fis porter par l'ordonnance du colonel Zichy. J'invitais la dame à -venir boire du champagne le soir même en notre compagnie. La demande -était peut-être un peu brusque, mais j'avais observé qu'en Italie, -d'ordinaire, les princesses d'amour, même les plus huppées, ne se -choquent point de façons vives et gaillardes. - -L'ordonnance revint bientôt. Emma se trouvait à l'adresse indiquée. Elle -habitait, au dire de notre soldat, un vieux palais très luxueusement -meublé; l'abord majestueux, mais le visage gracieux et joli, elle ne -mentait point à sa réputation. Seulement ce friand morceau n'était point -pour notre bouche. - ---Madame, nous dit l'ordonnance, a fait répondre qu'elle refusait -d'assister à une fête donnée par les ennemis de sa patrie. Il ne lui -convient pas, a-t-elle ajouté, de se réjouir au moment où l'Italie est -en deuil. - ---Peste! m'écriai-je, si nous avons affaire à des héroïnes, nous n'avons -pas fini! - ---Voulez-vous la voir? ce n'est pas difficile! - -La personne qui venait de parler ainsi était une femme grande, blonde et -rose, aux hanches fortes, aux yeux gris, aux traits fins, le type de ces -beautés du Nord qui vous charment d'autant plus qu'on a goûté longtemps -aux méridionales langoureuses, dont l'amabilité facile mais commune du -visage, le corps d'ordinaire mal fait, à la taille longue et aux jambes -courtes, vous lassent bien vite. - ---Est-ce que cette dame est entrée par le plafond? demandai-je à Schwab. - ---Mais non! répondit Schwab, vous n'avez pas vu la tête de Hartmann -quand il l'a amenée à son bras? - ---Est-ce donc sa maîtresse? - ---Vous savez bien, me répliqua Schwab, que Hartmann n'a pas une fortune -à s'offrir une pareille femme. - -J'examinai la nouvelle venue; sa toilette d'une élégance recherchée, -surtout les diamants de ses bracelets et de ses bagues, et les joyaux -splendides qui étincelaient dans ses cheveux, qui chargeaient son cou et -sa poitrine, tout annonçait en elle une femme qui met un haut prix à ses -faveurs. - ---Pourriez-vous nous amener votre amie, madame? lui demandai-je. - ---Oh! ce n'est point mon amie, se hâta-t-elle de répondre, mais je vous -l'amènerai tout de même. - ---Vous aurez de la peine! - ---Et pourquoi donc ne viendrait-elle pas où je vais bien, moi? Ne -suis-je pas aussi riche et aussi distinguée que cette demoiselle? - ---Vous n'êtes sans doute pas une italienne? - ---Par bonheur! N'importe! elle viendra, qu'elle le veuille ou non. - ---Vous avez l'air de lui en vouloir. Seriez-vous jalouse? - ---Moi, jalouse d'elle? Ah! ce serait drôle par exemple. Si je n'habite -pas, comme elle, un palais, mes amants sont plus riches que les siens, -sans compter que j'ai une autre tournure! - -Elle se cambrait et nous voyions se dessiner au milieu des fines -batistes sa gorge aux pommes hautes et fermes et, sous la jupe serrée, -les fesses amples et magnifiques. - ---Avouez que vous avez une petite rancune à satisfaire. - ---Certes! répliqua-t-elle, je déteste cette femme, je la déteste à mort. - ---Mais tout le monde a donc pour elle de la haine? - -Elle me regarda d'un oeil interrogateur. Je lui contai la visite que -j'avais reçue dans l'après-midi. - ---Ah! ah! fit-elle, je sais: c'est Casacietto, son ancien amant ou -plutôt son maq... - ---C'est qu'il n'a pas l'air du tout de lui vouloir du bien! - ---Je vous crois! il s'imagine que la signora a un préféré, qui n'est pas -lui, simplement parce que la Camporesi depuis quelque temps ne lui donne -plus de galette et devient avare. On raconte qu'elle met de l'argent de -côté pour qu'on lui dise des messes après sa mort. - ---Vous êtes méchante. Que vous a-t-elle donc fait? - ---Une petite chose que je ne lui pardonnerai jamais... Elle m'a battue -quand je servais chez elle. - -Elle fit cet aveu avec une sorte de fierté qui surprit tout l'entourage. - ---Eh bien oui! dit-elle, j'ai été servante. Cela ne m'empêche pas d'être -la maîtresse de ceux que je choisis pour m'adorer... Tenez, ce grand -blanc qui est là, devant moi, avec sa poitrine couverte de plaques et de -rubans, il sera à mes pieds quand je voudrai. - -C'était à moi qu'elle s'adressait. - ---Doucement, doucement, ma fille, lui dis-je en lui pinçant le derrière -et je la secouai un peu rudement. - ---Voulez-vous me lâcher, criait-elle en se débattant. - -L'ancienne servante reparaissait toute dans ses façons grossières qui -étaient en violent désaccord avec sa beauté gracieuse et l'élégance de -sa toilette d'une richesse trop éclatante, mais pourtant de coupe et de -nuances harmonieuses. - ---Savez-vous que nous sommes les maîtres, dis-je, et que nous pouvons -vous forcer à nous obéir? - -Changeant alors subitement de ton, elle prit une attitude câline, une -voix caressante et mielleuse, où il y avait pourtant comme un -arrière-goût d'ironie. - ---Pourquoi prétendez-vous me contraindre, susurrait-elle, quand je suis -toute aux ordres du vainqueur de Brescia? Esther Bettington, dont la -mère était autrichienne, est une admiratrice du général Haynau. Tout à -l'heure je voulais plaisanter. Je sais bien qu'on n'est point la -maîtresse du général, mais son humble servante. Que me commande votre -Excellence? - ---Ce que vous désirez vous-même, ma charmante Esther Bettington, -répliquai-je, radouci. Nous voudrions voir comment votre beauté efface -toutes les grâces si vantées de la Signera Camporesi. - ---Je vais m'empresser de vous satisfaire. J'ai justement une lettre de -Casacietto qui lui donne rendez-vous dans cette salle. Je vais envoyer -porter cette lettre par une femme de chambre que la Camporesi ne connaît -pas pour qu'elle vienne ici sans défiance. - ---Vous croyez qu'elle viendra? - ---Je n'en doute pas. Dès que son Casacietto l'appelle, elle accourt. Et -l'imbécile s'imagine qu'elle ne l'aime plus! Il est vrai qu'elle n'a -plus pour lui ses prodigalités d'autrefois. Aussi lui ai-je conseillé -d'irriter un peu son amour et sa jalousie afin de la rendre plus -généreuse. Les amours trop confiantes deviennent égoïstes... Mon -Casacietto lui donne donc aujourd'hui, à cette maison de ville, un -rendez-vous auquel il ne viendra point. - ---Mais pourquoi l'accuse-t-il de conspirer contre nous? - ---Par intérêt. Il espère obtenir ainsi une double récompense, de vous, -pour l'avoir dénoncée; d'elle pour l'avoir sauvée, car il croit à son -innocence et pense qu'après quelques jours de prison il sera facile -d'obtenir sa mise en liberté. Il compte, pour cette grâce, sur sa -parenté avec une dame qui accompagne l'armée autrichienne, épouse de la -main gauche d'un colonel... mais je dois être discrète. - ---Et vous pensez sans doute, comme Casacietto, que la Signora Camporesi -n'est pas coupable? - ---Je pense tout au contraire qu'elle est l'instigatrice du complot formé -à Brescia pour massacrer les troupes autrichiennes. C'est moi qui ai dit -à Casacietto d'aller la dénoncer, laissant croire à ce niais qu'il n'y -avait à cela nul danger pour sa maîtresse et du profit pour lui-même. - ---Mais parlera-t-elle? - -Esther Bettington eut un atroce sourire. - ---Vous savez, mieux que moi, dit-elle, les moyens de la rendre bavarde. - ---Envoyez-lui donc porter la lettre de Casacietto! - -Esther aussitôt prit un papier dans son corsage, et le remit à -l'ordonnance de Zichy pour sa domestique. La salle devint alors presque -silencieuse. Malgré le vin bu en abondance, l'excitation des batailles -récentes, du danger proche, et la vue de cette belle fille dont la -personne n'avait rien de pudique, l'idée de cette Emma Camporesi nous -avait rendus anxieux. Seul le colonel Hartmann, fier d'avoir amené -Esther, ne cessait de chuchoter des plaisanteries à l'oreille de sa -prétendue conquête, qui, assise sur le bord de la table, l'air -indifférent, les yeux distraits, les accueillait par un petit rire de -politesse, en s'éventant de son mouchoir parfumé. - -Une heure se passa dans cette attente. Nous entendîmes un pas vif monter -l'escalier. - ---Je suis sûre que c'est elle, dit Esther en prêtant l'oreille, éloignez -les lumières: cela vaudra mieux. Elle n'entrerait pas ici. Vous les -rapporterez ensuite. - -Les ordonnances emportèrent les candélabres de la salle qui demeura dans -une pénombre. Une petite lampe qui brûlait dans l'escalier glissait -seulement par la porte entrebâillée une mince lueur. Esther se couvrit -le visage de sa sortie de bal et s'avança sur le palier; puis -contrefaisant sa voix: - ---Vous cherchez sans doute Casacietto, Madame, dit-elle; il va venir à -l'instant. Il m'a prié de vous dire de l'attendre dans cette salle. - -Emma Camporesi, la figure voilée, entra, suivie d'Esther. Aussitôt on -rapporte les candélabres et on ferme les portes. Emma aperçut les -officiers attablés, Esther qui avait rejeté sa sortie de bal et moi qui -m'avançais vers elle pour lui faire les honneurs de la fête. - ---C'est une indignité, s'écriait-elle, un pareil guet-apens!... C'est -toi, coquine, lança-t-elle à Esther, c'est toi qui m'as attirée ici! - ---Il m'a semblé, ma chère Emma, répliqua Esther, qu'on ne pouvait se -réjouir à Brescia en votre absence. - ---Ce n'est pas le moment de se réjouir, dit Emma, mais de se lamenter. - ---Voilà des paroles bien graves, signora, répondis-je, pour une bouche -aussi jeune. - -Je la regardai. Sans être petite elle avait la taille courte et assez -forte; un visage aux grâces mignonnes, gentilles, presque enfantines, -contrastait avec l'embonpoint naissant de son corps. Elle portait une -mantille à l'espagnole et une jupe de satin noir; aucun bijou, sauf une -broche ornée d'une grosse émeraude dont les feux verts étaient pour ses -amis un symbole d'espérance. - ---Qu'on me laisse partir! s'écria-t-elle comme mes officiers s'étaient -approchés d'elle et l'entouraient. Qu'on me laisse partir! Je ne veux -pas rester ici une minute de plus. - ---Et pourquoi êtes-vous venue, cara signora? - ---Un doux coeur et une bourse plus douce encore sans doute l'attendaient -ici, chuchota Esther. - ---Taisez-vous! répliqua Emma indignée, si je me suis donnée, c'est -librement et à un italien. - ---Si distingué que soit votre ami, madame, dit le colonel Zichy -sérieusement, les officiers qui vous entourent ne lui cèdent en rien en -noblesse. Vous avez ici devant vous les représentants de la meilleure -aristocratie autrichienne, et vous pouvez faire un choix parmi eux, -j'imagine, sans vous croire déshonorée. - ---F... moi la paix, s'écria Emma, et laissez-moi sortir. - -Je crus qu'il était temps d'intervenir. - ---Si vous avez refusé, dis-je, une invitation qui vous était adressée -avec courtoisie, du moins vous ne vous déroberez pas à mon -interrogatoire. - -Elle me regarda et pâlit. Elle vit que je n'avais nulle intention de -plaisanter. - ---Je sais, continuai-je, qu'on se réunit chez vous en secret, pour des -desseins qui n'ont rien d'amoureux ni de divertissant. Pourriez-vous -nous en faire part? Pourriez-vous nous nommer quelques-uns de ces -mystérieux affiliés? - -Elle eut un tremblement, mais reprit d'une voix ferme. - ---Je ne vous dirai rien. Je ne vous dirai rien parce que je n'ai rien à -vous dire. - ---Vous oubliez qu'on peut vous faire parler. - ---Vous pouvez seulement me faire fusiller. - ---Oh! oh! ma chère, décidément vous étiez née pour la tragédie. Quel -malheur que je goûte peu ce genre, et que je préfère le comique, qui, -j'en suis sûr, vous divertit beaucoup moins. Vous faire fusiller? faire -fusiller la plus belle femme de Brescia? Dieu m'en garde. L'Autriche se -reprocherait une pareille cruauté; elle tient seulement à justifier au -moins une fois le nom que vous lui donnez si fréquemment: «L'Autriche -n'est pas une mère, dites-vous, c'est une marâtre.» Or une marâtre, -avouez-le, est bien excusable si à une fille toujours en révolte elle -administre à la fois une copieuse fessée. Ce châtiment est peut-être -moins décoratif qu'une fusillade, mais il est aussi plus bénin et il -aurait pour nous de plus sérieux avantages. Nous ne voulons pas votre -mort, chère madame, mais des aveux, des aveux sincères. Hein, dites-moi, -belle signora Camporesi, que penseriez-vous d'une fessée, d'une fessée -administrée d'une main un peu rude, mais juste? - -Emma Camporesi avait peine à se soutenir. - ---C'est cela! qu'on lui donne la fessée! s'écria Esther en -applaudissant. - ---Oui! oui! qu'on la fouette! qu'on la fouette! rugirent les officiers. - ---Vous entendez, chère amie! dis-je, vos hommes politiques soutiennent -l'excellence du suffrage universel; vous accepterez donc une sentence -qui a reçu une approbation aussi générale. - -Emma tomba à mes pieds. - ---Je supplie votre Excellence!... faites-moi grâce, laissez-moi me -retirer sans outrage. Vous êtes un homme brave; vous devez avoir la -générosité des soldats et ne pouvez prendre plaisir à déshonorer une -femme! - ---Vous déshonorer, ma chère? mais je n'en ai nullement l'intention. -Est-ce que votre maman, ou votre institutrice vous déshonoraient en vous -corrigeant? Vous n'allez pas vous calomnier en vous proclamant trop -vieille pour avoir le fouet, je suppose. Il me semble en vous regardant -que vous sortez du pensionnat. Ne vous plaignez donc pas si je vous -traite en pensionnaire. C'est un hommage que je rends à votre jeunesse. - ---Grâce! pitié! répétait la malheureuse Emma en étreignant mes jambes. - ---Allons! m'écriai-je. En voilà assez! - -Et faisant signe à des ordonnances qui étaient là pour nous servir les -rafraîchissements et les liqueurs. - ---Saisissez-la, dis-je, entraînez-la jusqu'au fauteuil; vous la forcerez -de s'agenouiller sur les bras où vous l'attacherez par les pieds; l'un -de vous lui inclinera le haut du corps sur le dossier tandis qu'un -autre, par derrière, lui tiendra les mains. - -L'ordre s'exécute malgré la fureur d'Emma qui ne suppliait plus, mais -luttait désespérément comme un animal affolé. Enfin elle est liée sur le -fauteuil. - ---Allez donc, dis-je à Esther, ils vont lui déchirer ses jupes. - ---Oh non! répond-elle, avec une moue, en s'éventant de son mouchoir -parfumé, je craindrais ses mauvaises odeurs; je l'ai approchée de trop -près; je sais comment elle soigne ses dessous. - ---Comme je regrette, ma chère, fis-je à Emma en prenant un air apitoyé, -comme je regrette que votre femme de chambre ne soit pas là pour vous -déshabiller. - -A ce moment elle poussa un cri de rage; ses jupons de soie craquaient; -et on lui relevait sa chemise sur les épaules. Les officiers poussèrent -des «och! och!» de plaisir. Pour moi j'étais à la fois surpris et amusé -que cette petite tête mignonne et sérieuse de fillette pût appartenir à -la même personne que cette croupe vraiment monumentale. - -Jamais femme n'eut plus de honte. Emma, paraît-il, avait posé autrefois -devant des peintres idéalistes fort épris de sa figure virginale et -ingénue, mais que choquait le développement de ses charmes inférieurs. -Ces artistes lui avaient persuadé que ses hanches et ses fesses -n'étaient pas en harmonie avec le reste de sa personne. Aussi, sans -parler de l'effroi qu'inspirait à cette courtisane douillette l'idée -d'une peine physique, c'était déjà pour elle un supplice atroce de subir -ce déshabillage et d'être contrainte d'étaler aux yeux d'une centaine -d'hommes, cette partie de son corps qu'elle croyait imparfaite et -qu'elle dérobait même à ses amoureux. - ---Voilà donc les grâces qui ont passionné l'Italie, s'écria Hartmann. - ---Je ne sais, dit Esther, si divulguées, elles ne perdront pas de leur -valeur et si demain on paiera comme hier cent florins pour les voir. - ---Les galants suivront notre exemple désormais et s'en offriront le -spectacle gratuit. - ---A moins qu'ils ne les jugent trop connues pour leur plaire. - -Réduite à l'humiliation extrême, la Camporesi qui n'avait plus rien à -ménager, retrouvait ses libertés anciennes de fille publique pour -insulter et braver ses bourreaux. Et elle lançait les pires grossièretés -à l'adresse de l'empereur, des officiers, de moi-même. - ---Ah! fi donc, ma chère, disait Hartmann, on m'avait vanté vos talents -de cantatrice, mais je croyais que vous les manifestiez d'une autre -façon. - ---Allons, dis-je aux ordonnances, prenez vos sangles, et qu'on se mette -à la fouetter vigoureusement. - -Sous les cinglons des soldats, des pois de pourpre apparurent sur les -chairs qui nous étaient offertes, puis des raies sombres; bientôt la -croupe de la Camporesi fut pareille à une grande compote de fraises, -d'un rouge violacé. Elle retenait ses cris; mais la douleur fut plus -forte que son courage; à une cinglade plus coupante, des hurlements -montèrent de sa gorge, suivis de rugissements, et les injures -alternèrent avec les supplications. - -Je me penchai vers elle: - ---Consentirez-vous maintenant à parler, à nommer vos complices? - -Sans me répondre elle se mit à pousser des gémissements. - ---Arrêtez un instant, commandai-je aux ordonnances; déliez-la et -donnez-lui un verre de champagne. Si tout à l'heure elle refuse de faire -des aveux, vous recommencerez à la sangler. - -Elle avait un moment de répit. Comme l'endolorissement de ses fesses ne -permettait pas de l'asseoir sur le fauteuil, on la coucha sur des -coussins. Elle eut beaucoup de peine à boire car ses mains tremblaient, -et son corps était secoué par de grands sanglots. - -Esther Bettington contemplait sa rivale d'un oeil féroce; elle avait -suivi le supplice sans en perdre le moindre détail: - ---Je vois, me dit-elle, que ce ne sera pas facile de la faire parler -sous le fouet. Il y aurait peut-être un autre moyen de lui arracher des -paroles. - ---Lequel? - ---Je vous préviens qu'il sera assez coûteux. - ---Je paierai ce qu'il faut si ce moyen me paraît effectif et praticable. - ---Oui, il vous donnera un résultat. Il s'agit d'acheter Casacietto. - -Je sus plus tard qu'il s'agissait aussi d'acheter Esther Bettington. - ---Et il demande un prix si élevé pour se vendre? - ---Vous comprenez que cet homme tire de beaux revenus de l'amour de la -Camporesi; et il ne pourra plus guère y compter. - ---Naturellement. Et combien voudra-t-il? - ---Dix mille florins au moins. - ---Voilà des aveux que je n'aurai pas à bon marché! - ---Mais songez donc que la Camporesi est à la tête des conjurés, qu'elle -sait tout ce qu'ils préparent, et qu'en prévenant leur complot vous -sauvez votre armée et peut-être votre propre existence! - ---Evidemment, dis-je, ce n'est pas trop cher. Et une fois que mon homme -est acheté, qu'arrivera-t-il? - ---Vous le verrez tout à l'heure. - ---Vous allez amener ici Casacietto? - ---Dans un instant. - ---Allez donc le chercher! - ---J'attends que vous ayez versé l'argent. - ---Vous avez ma parole. - ---Je voudrais au moins un acompte et votre signature. - -Je promis de lui remettre le soir même le papier qu'elle demandait et -cinq cents florins que j'avais sur moi. Après quelques hésitations et -m'avoir à plusieurs reprises regardé comme si elle craignait d'être ma -dupe, elle partit à la recherche de Casacietto. - -Elle le trouva promptement car elle connaissait les habitudes du beau -sire. Chaque soir il allait jouer à la taverne de Saint Pilastre -l'argent que lui avait procuré ses amours. - -Voilà l'entretien qu'Esther eut avec ce rufian, d'après ce qu'elle m'a -rapporté: - ---Veux-tu venir à la maison de ville où le général Haynau fait subir un -interrogatoire à la Camporesi? - -Dans l'effroi que lui causa cette demande, Casacietto laissa tomber le -cornet de dés qu'il tenait à la main. - ---Aller à la maison de ville, s'écria-t-il, et pourquoi? - ---Pour y gagner quelques milliers de florins. - -Il fut rassuré et se mit à sourire. - ---Ce n'est pas à dédaigner. - ---Alors tu viens? - ---Encore dois-je savoir ce que l'on attend de moi. - ---Que tu aies l'air d'être mon amant!... Oh! seulement l'air, -ajouta-t-elle en riant. Je ne tiens pas d'ordinaire, à ce que tu frôles -ton sale museau contre ma figure, mais pour une fois et quelques -florins, j'y consens. - ---Comment, s'écria cette brute, mais je n'ai pas l'intention de te -donner quoi que ce soit. - ---Sois rassuré, ladre! réplique Esther, on nous paie tous deux. - -Et lui prenant le bras, elle me l'amena; puis, à voix basse, elle me dit -le rôle qu'elle se proposait de jouer tout à l'heure aux yeux de son -ancienne maîtresse et quel langage je devais lui tenir moi-même: cette -femme, dans sa haine et sa soif de vengeance, me dictait mes actes et je -me laissais conduire par elle. - -La laissant à l'écart avec Casacietto au fond de la salle et bien -dissimulée par un groupe d'officiers je m'approchai de la Camporesi qui -ne cessait de sangloter. - ---Eh bien, cara signora! lui dis-je, ces coups sur votre beau derrière -vous ont-ils amendée? êtes-vous décidée enfin à vous confesser? - -Elle secoua la tête au milieu de ses larmes. - ---Vous tenez donc à ce qu'on vous donne encore le fouet? - -Et comme elle me considérait d'un regard épouvanté: - ---Oui! nous sommes décidés à vous fouetter jusqu'à ce que vous soyez -décidée à parler... Ecoutez, lui dis-je, en m'asseyant auprès d'elle, -nous ne vous voulons point de mal. Soyez seulement un peu raisonnable! -Nous savons que vous conspirez contre sa Majesté l'Empereur, que vous -complotez avec plusieurs fous le massacre de nos troupes et pourquoi -cela, je vous le demande? Simplement, pour vous donner une réputation de -femme héroïque, dévouée à la patrie, qui fasse oublier votre ancien -renom de beauté facile, et si vous tenez tant à entrer dans la classe -des femmes vénérables, avant l'âge! c'est que vous désirez épouser -certain marquis florentin, et pourquoi désirez-vous épouser ce marquis -très riche, il est vrai, mais laid, vieux, infirme, plein de manies et -d'exigences? Est-ce donc que vous avez besoin d'argent pour vous-même? -Nullement. C'est que Casacietto devient chaque jour plus exigeant, et -que vous voyez dans la fortune du marquis le moyen de satisfaire la -cupidité de votre amant. Est-ce vrai? - -Je lui débitais tout ce que venait de m'apprendre sur son compte Esther -Bettington. Elle parut très surprise que je fusse si bien informé. - ---Vous voyez que je connais votre histoire, repris-je. Je sais aussi des -choses que vous ignorez, et je vais vous les apprendre. Vous -compromettez votre fortune et votre existence non seulement pour un -homme qui ne vous aime pas, mais pour un ingrat, pour un traître. - ---Que dites-vous! s'écria-t-elle en se redressant vers moi. - ---Votre bien-aimé Casacietto vous trompe avec Esther Bettington. - ---C'est faux. Vous mentez! - -Et, malgré la douleur qu'elle éprouvait, elle bondit vers moi, et sans -les soldats qui la gardaient, elle m'eût frappé au visage. - ---Calmez-vous, cara signora. Je puis vous prouver tout de suite que je -ne mens pas. Regardez derrière vous. - -Esther Bettington s'approchait au bras de Casacietto à la grande fureur -du colonel Hartmann qui tenait à passer auprès des autres officiers pour -être l'amant d'Esther. - ---Eh bien ma chère, dit la Bettington, comment avez-vous supporté le -fouet tout à l'heure? Quel triomphe c'eût été pour vous, quand on vous a -découvert le derrière, si vous aviez suivi mes conseils et pris des -bains de lait qui donnent à la peau un éclat incomparable. Vous eussiez -enflammé d'amour tous les officiers! Mais vous négligez trop votre -personne, je vous le dis franchement, et puis que la musique plaintive -que vous nous avez soupirée était monotone. Cet accompagnement de -sanglades, si original, aurait dû pourtant vous inspirer et nous valoir -quelque brillante cavatine. - -En même temps elle prenait la main de Casacietto qui lui entourait la -taille. - -La Camporesi eut un tremblement de colère. - ---Combien lui donnes-tu, à ce porc, répliqua-t-elle pour qu'il te -caresse ta peau... si avare que tu sois avec lui, je t'en avertis, tu -perds ton argent, car il n'a pas de c... - ---Un homme peut bien être impuissant avec une femme comme toi qui -empestes! - ---Tu ne sens donc pas ton odeur, bouche d'égout? - ---Et tu ne vois donc pas ton derrière en marmelade et tes seins qui -dégringolent, vieille rouleuse! - -Les deux femmes continuèrent ainsi à se jeter d'immondes injures à la -face. Je dus m'interposer et éloigner Esther. - ---Donnez-moi du papier, une plume, dit alors la Camporesi d'une voix -sourde. Je suis décidée à tout vous dire. A présent cela m'est bien -égal! - -Je m'empressai de lui apporter ce qu'elle me demandait. Elle écrivit -d'une main ferme et sans s'arrêter deux grandes pages de dénonciations -qui compromettaient les principaux nobles de Brescia et plusieurs femmes -de l'aristocratie. - ---Puis-je à présent me retirer? demanda-t-elle. - ---Ne voulez-vous pas avoir, dans ces moments de trouble, chère amie, un -sauf-conduit qui vous assure la protection de nos troupes? Les soldats -quelquefois peuvent pécher par excès de zèle. Venez donc avec moi. Vous -avez d'ailleurs besoin de réparer le désordre de votre toilette. - -Je la conduisis jusqu'à ma chambre qui était au second étage de la -maison de ville. J'avoue que la vue de son joli visage d'enfant, que les -larmes rendaient encore plus gracieux, que l'offre forcée, tardive de -cette amoureuse qui s'était refusée à mon invitation galante et auquel -j'avais imposé un châtiment ignominieux, tout enfin m'incitait à achever -ma victoire. Je la poussai vers mon lit, je l'y fis rouler sous mon -corps en rut, et j'étreignis, j'embrassai sa chair. J'eus le temps de -prendre mon plaisir; mais tout à coup avec brusquerie elle rompit -l'enlacement et me mordit la bouche. - ---Ah! coquine! m'écriai-je, et je voulus la frapper. - -Mais avec plus de vivacité que je n'en eusse attendue d'une femme aussi -grasse et qu'avaient dû fatiguer les émotions et les peines de cette -soirée, elle s'échappa. - ---Monstre! fit-elle du palier. - -Le colonel Zichy dont la chambre était près de la mienne sortit à ce -moment et la voyant s'enfuir: - ---Vous la laissez s'en aller, me dit-il, vous ne craignez pas sa -vengeance? - ---Je laisse à d'autres, lui répondis-je, le soin de se venger sur elle. - -J'allais rentrer chez moi quand apparut la figure de Casacietto, basse -de sournoiserie et de servilité. - ---Que veux-tu? - ---Votre Excellence, je viens demander la récompense promise. - -La morsure de la Camporesi dont je souffrais encore m'avait exaspéré. Je -n'étais pas en humeur de libéralités. - ---Ta récompense? tu oses demander ta récompense? Mais la récompense d'un -espion et d'un rufian de ton espèce c'est une bonne bastonnade et le -repos forcé au fond d'un cul de basse-fosse. Les désires-tu? - -Il n'en demanda pas davantage, descendit les escaliers très vivement et -avec une grande peur qu'on ne le laissât pas sortir; il fut tout surpris -et tout heureux de pouvoir respirer l'air libre. - -Esther Bettington ne se contenta pas si aisément. Dès le lendemain -matin, et lorsque j'étais encore au lit, elle demanda à me voir, et mon -ordonnance croyant que j'attendais sa visite, eut le tort de la faire -entrer dans ma chambre. - ---Je pense que votre Excellence tiendra sa promesse, me dit-elle après -m'avoir salué. - ---Vous pouvez y compter, ma belle, répondis-je, mais approchez-vous -donc; les chaises sont un peu rudes ici; dans ce lit vous serez mieux -pour causer. - ---Votre Excellence me pardonnera, répliqua-t-elle froidement, mais j'ai -«mes mois» aujourd'hui et ne puis la satisfaire. - ---Est-ce que vous croyez que je tiens à vos bonnes grâces? vous vous -trompez, ma chérie; je ne désire pas avoir les restes de vos souteneurs! - ---Je ne suis pas venue pour entendre vos insultes mais pour recevoir les -dix mille florins que vous m'aviez promis. - ---On est déjà venu les réclamer hier soir. - ---C'est à moi que vous deviez les remettre. - ---Sa Majesté l'Empereur d'Autriche ne m'a pas nommé général de ses -armées pour entendre les récriminations des catins. Vous allez me faire -le plaisir de tourner les talons. - ---Je ne m'en irai pas avant d'avoir mon dû. - ---Oh! oh! si vous le prenez sur ce ton, nous allons voir, par exemple! - -Et je sonnai mes ordonnances. - ---Prenez cette femme par le bras, agenouillez-la devant mon lit, et -troussez-lui ses jupons. - -Esther Bettington eut un cri de colère, mais elle eut beau se débattre, -ruer, mordre, donner des coups de poing, les deux soldats qui la -maintenaient l'eurent bientôt fait tomber au pied de mon lit. - ---Détachez vos ceintures, dis-je alors, puis me tournant vers Esther: -regardez ces sangles, ma belle; ce sont celles qui ont fouetté hier soir -votre amie Emma; elles portent encore les traces de son sang. Vous allez -bientôt, si vous y tenez, les marquer à votre tour; j'imagine en effet -que les ceintures feront de fort jolis dessins rouges sur vos grosses -fesses dont la peau me paraît plus blanche et plus fine encore que celle -de votre amie. - ---Grâce! s'écria Esther prête à pleurer. - -J'étais fatigué, avais envie de dormir et je ne me montrai pas -impitoyable. - ---Relevez-la, dis-je à mes ordonnances et menez-la à la porte. - -A mes paroles, elle se releva elle-même et s'enfuit aussi rapide que -l'éclair. Elle quitta le soir même Brescia où elle avait tout à redouter -de nos ennemis et où les officiers de mon armée eussent peut-être abusé -de ses grâces. - -J'appris peu de temps après, que sans égard pour la peine que je lui -avais infligée on avait assassiné la Camporesi en représailles de sa -trahison. - -C'est ainsi que mes relations avec ces deux femmes fort séduisantes -l'une et l'autre, mais toutes deux d'une vertu peu recommandable, -n'eurent pas de suite. Mes amours ne me donnèrent que le délice d'un -moment; du moins ne me laissèrent-elles pas d'épines. - -Le prince de Reuss avait écouté Haynau fort attentivement. - ---Général, dit-il, je vous félicite de votre aventure; mais laissez-moi -vous dire que s'il y avait une émeute à Géra, je ne vous chargerais pas -de la réprimer. - ---Pourquoi, monseigneur? - ---Parce que vous la feriez dégénérer en révolution. Herbillon au -contraire saurait la traiter doucement et l'apaiser. - -Comme Haynau paraissait fort blessé de cette remarque tandis que son -compagnon se rengorgeait, le prince eut un sourire, et pour atténuer -l'effet désobligeant de ses paroles: - ---Soyez-en persuadé! dit-il, si des passions féroces soulèvent mon -peuple, et qu'il faille une main de fer pour le châtier, nous penserons -à vous, Haynau. - ---Vous aurez raison, monseigneur, répondit simplement le général, je ne -suis jamais si heureux que lorsque dans une ville tumultueuse en proie -aux fureurs déchaînées de la foule je parviens à rétablir l'ordre et à -faire régner la paix. - ---Avouez, observa Herbillon, que vous ne craignez pas de ramener cette -bonne déesse sur des ruines fumantes et des monceaux de cadavres. - ---Ce sont les accidents inévitables de la guerre, répliqua Haynau. Ce -n'est pas pour des jeux bénins que les peuples fabriquent des canons et -équipent des armées. - - - - -LA COMÉDIE CHEZ LA PRINCESSE - - -Jamais la princesse Daschkoff ne s'était trouvée plus belle qu'à cette -petite réception intime, où elle voyait les yeux de ses visiteurs -s'allumer de désirs en la regardant. Dans son vaste et magnifique -château de Glinnoë elle jouissait de tout le confort et de tout le luxe -qu'elle avait à Pétersbourg, et elle se sentait plus adorée par les -fonctionnaires et les châtelains oisifs du district, plus reine au -milieu de cette armée de serviteurs attentifs à ses moindres désirs, -prêts à satisfaire ses caprices les plus extravagants. Elle était digne -aussi d'inspirer l'amour et l'admiration. Elle n'avait point cette -stature massive de certaines Vénus slaves qui semblent avoir échangé les -grâces de leur sexe contre une force trop apparente et masculine; mais -fine, souple, élancée, elle mouvait les hanches les mieux arrondies, et -dans ses libres attaches sa jupe laissait deviner des formes amples et -cambrées que n'annonce pas d'ordinaire une taille aussi mince. Au soleil -couchant qui illuminait ses cheveux blonds, et mettait sur sa tête comme -une auréole, toute droite sous une étole étincelante d'émeraudes, elle -avait parfois quelque chose d'une sainte de vitrail ou d'une prêtresse à -l'autel, mais vite un geste vif, un sourire malicieux corrigeait -l'expression sévère ou orgueilleuse de son visage, et volontiers, malgré -ses vingt-deux ans, elle devenait pour ses hôtes une gamine joueuse et -espiègle, à condition que seule elle fût libre et que ses plus grandes -audaces de paroles ne fissent point oublier le respect dû à son rang et -à sa beauté. - -A côté de la princesse se tenait comme son ombre, Madame Narischkin, -petite, noirâtre, heureuse de tout ce qui pouvait rejaillir sur elle de -son charme, de son luxe, de sa richesse, ayant renoncé par suite d'une -humilité excessive au moindre succès personnel. - -Parmi les visiteurs se trouvaient deux châtelains des environs, le -général Kapieff, et l'aide-de-camp du nouveau gouverneur de Kalouga, M. -Soubotchef qui s'était assis sur un siège très bas, tout près de la -princesse et semblait un prêtre en extase devant son Dieu. - ---Messieurs, dit-elle, en changeant soudain la conversation, profitons -de ce que mon mari fait la sieste et n'est pas là à nous raser avec les -réformes de l'administration et la politique du sultan pour organiser un -complot. - ---Un complot! s'écrièrent ces messieurs avec surprise. - ---Oui, un complot, mais avant que je vous explique ce dont il s'agit, il -serait bon de prendre des forces. Vous en aurez besoin. Maria Pawlovna, -ajouta-t-elle en se tournant vers Madame Narischkin, verse donc du Xérès -et offre des gâteaux à ces messieurs... Que penseriez-vous, pour charmer -les loisirs ou plutôt distraire les ennuis de Glinnoë, d'une comédie que -nous jouerions, que nous inventerions nous-mêmes? - -On se regarda en souriant; on était rassuré. - ---C'est là le complot? - ---Mais c'en est un, reprit la princesse. Je n'ai pas l'intention -d'écrire une pièce, mais de contraindre par une sorte de suggestion des -gens à la jouer autour de moi et comme je le voudrais. - ---Nous entrons dans le domaine de la sorcellerie. - ---Nullement. Certaines circonstances en déterminent d'autres pour ainsi -dire forcément; vous vous rappelez la pièce de Gogol et comment le -gouverneur et les principaux officiers d'une petite ville prennent ce -farceur de Khlestakof pour un inspecteur général et le forcent ainsi à -en usurper les façons. Eh bien, il faut que nous trouvions parmi nos -voisins un homme auquel nous composions un rôle sans qu'il s'en doute, -et qui le joue au naturel pour notre plus grand plaisir. - ---Ce n'est pas un divertissement facile, princesse, que vous imaginez -là! - ---Le plus aisé du monde au contraire. Par exemple, prenons M. -Soubotchef. Approchez, M. Soubotchef. Agenouillez-vous et tendez le -museau. Bien! comme cela. Donnez-moi un biscuit, Maria Pawlovna. -Ecoutez, vous Soubotchef. Vous allez garder le biscuit sur votre museau. -Et prenez bien garde de le faire tomber jusqu'à ce que je fasse un -signe. Attention. Une, deux, trois! hop! Mangez le biscuit maintenant. -Vous voyez, messieurs, comme M. Soubotchef fait bien le chien, et sans -sortir de son caractère! - -Tout le monde éclata de rire, même M. Soubotchef qui s'était relevé et -avait repris sa place sur le siège bas, auprès de la princesse. - ---L'important, pour la réalisation de notre projet, c'est que la -personne choisie par nous n'ait pas à sortir de son caractère. -Trouvez-moi donc quelqu'un auquel on puisse faire changer brusquement -son genre de vie sans qu'il change pour cela de nature. - ---Le gouverneur, insinua Kapieff. - ---Le nouveau gouverneur? Je ne le connais pas. - ---Il m'a dit qu'il avait eu l'honneur de vous être présenté par le -prince à la gare de Kalouga. - ---Je ne me le rappelais pas. Il était nuit, j'avais froid, je n'ai pas -fait attention à lui, et il n'a pas dû non plus me trouver bien -charmante, car j'avais relevé mon collet, baissé ma voilette et je -m'étais emmitouflée de fourrures: on ne pouvait seulement découvrir le -bout de mon nez. - ---Il a dû garder cependant bon souvenir de cette entrevue puisqu'à peine -installé à Kalouga il compte venir vous voir aujourd'hui. - ---Simple visite de politesse! Cela m'amuserait bien, moi, qu'il se -dérangeât pour rien. Maria Pawlovna, veuillez donner l'ordre de ne pas -recevoir le gouverneur, ou lui dire que je suis souffrante. - ---Et s'il voit nos voitures dans la cour du château? - ---Tant pis! il pensera ce qu'il voudra. - ---Ce serait pourtant un acteur excellent pour votre comédie. - ---Je le regrette. Seulement je ne suis pas en humeur de voir de nouveaux -visages. - -Mais il était trop tard. Madame Narischkin n'eut pas le temps de gagner -l'antichambre que le maître d'hôtel, soulevant les draperies du salon, -annonçait l'arrivée de l'importun. - ---Son Excellence M. le gouverneur de Kalouga! - -Grand et gros, correct et élégant, les yeux fureteurs, les lèvres fines, -avec quelque chose de hautain et d'insolent, apparut M. le gouverneur. -Devant la princesse il devint humble. - ---Je n'ai pas voulu, madame, dit-il en s'inclinant, m'établir à Kalouga -sans venir aussitôt vous présenter mes hommages. Il m'a semblé que de -vous voir à mon arrivée serait non seulement un grand plaisir mais un -gage de bonheur pour mon nouveau gouvernement. Je suis fort -superstitieux et, en certaines circonstances, la vue d'une personne -belle et aimable m'apparaît comme un heureux présage. - -Ces compliments n'eurent aucun effet. Dès qu'elle avait aperçu le -gouverneur, la princesse avait pâli, et tandis qu'il parlait, sans -paraître se soucier de ces démonstrations de respect, elle le regardait -avec stupeur. - ---Je vous remercie, dit-elle froidement. Je suis en vérité très -satisfaite de vous inspirer tant de confiance dans les agréments d'un -séjour en notre district. - -Le ton de ses paroles était d'une ironie si blessante, témoignait si -évidemment de quelque ressentiment ancien que le gouverneur qui, -jusque-là avait tenu les yeux baissés, leva la tête d'un mouvement -brusque et regarda son interlocutrice: ce fut à son tour d'être surpris, -mais il se remit vite de son étonnement; un sourire narquois effleura -ses lèvres, et il commença à examiner la princesse de la tête aux pieds -avec l'attention injurieuse d'un fêteur en quête d'une compagne nocturne -ou le souci minutieux d'un maître musulman qui veut acheter une esclave -saine, solide et bien conformée. - -Sous ce regard impudique et retroussent qui détaillait son corps, en -violait les charmes secrets, et lui donnait l'impression, malgré jupes, -fourrures, étole, d'être nue comme une pauvre créature que le besoin -d'une pièce d'or contraint à se livrer aux caprices brutaux d'un -débauché, la princesse serrait les dents de rage et pouvait à peine -maîtriser sa colère. Elle essaya toutefois, pour donner le change à ses -visiteurs, de jouer l'indifférence et de lancer la causerie sur les -plaisirs et les ennuis de Kalouga, mais son esprit, si brillant -d'ordinaire, parut terne ou distrait; ses paroles devinrent étranges; et -comme on n'y répondait que par politesse, la conversation traînait. Il y -eut de longs et pénibles silences. - -Elle se leva tout à coup. - ---Messieurs, je vous prie de m'excuser: je suis un peu souffrante. -Madame Narischkin, par bonheur, est là et me remplacera auprès de vous -avec avantage. - -Là-dessus elle sortit vivement, laissant ses visiteurs effarés, très -émus du malaise mystérieux que venait de lui causer l'arrivée du -gouverneur, et torturant leur imagination pour découvrir les motifs de -cette scène inattendue. - -Le prince, peu après, fit dire que l'état de la princesse l'obligeait à -demeurer auprès d'elle et qu'il ne paraîtrait pas de la soirée. Au lieu -du magnifique repas qu'il donnait chaque semaine aux jours de réception, -ses visiteurs durent se contenter ce soir-là de sandwiches au caviar, de -viandes froides et de quelques verres de kwas et de Champagne, pris en -compagnie de la triste Madame Narischkin qui tentait vainement de -paraître gaie, et risquait des plaisanteries dont pas une n'arrivait à -faire rire. - - * * * * * - -On remonta très tôt en voiture. M. Soubotcheff prit place dans -l'automobile du gouverneur pour retourner avec lui à Kalouga. Le trajet -fut court. Le gouverneur paraissait triomphant, mais n'adressa pas une -parole à son compagnon qui n'osait par déférence l'interroger, quoiqu'il -en eût grande envie. Enfin, au bout d'un quart d'heure, comme on entrait -à Kalouga, le gouverneur fit arrêter l'automobile devant le grand hôtel. - ---Vous dînez avec moi, n'est-ce pas? Cette maudite collation de Glinnoë, -loin de calmer mon appétit, m'a donné une faim de tigre. - -M. Soubotcheff eût jugé malhonnête de refuser l'invitation, et -d'ailleurs il était trop content de l'accepter. Il pensait bien que le -gouverneur, excité par le vin et la bonne chère, se laisserait -facilement aller aux confidences. Son attente ne fut pas trompée. - -A peine à table le gouverneur se frotta les mains. - ---Voilà une visite, dit-il, qui me promet des journées assez -divertissantes. Jamais je ne me serais imaginé ce matin qui j'allais -voir! - -Et comme Soubotcheff écarquillait les yeux: - ---J'aurai la princesse quand il me plaira. Je connais un secret de sa -belle jeunesse qui me rend absolument son maître... Vous tenez à le -savoir, vous aussi, curieux!... Eh bien, je vais vous le dire. Vous -pouvez en profiter après moi, si bon vous semble, et cela m'amusera, -moi, de vous le confier. Je revivrai ainsi en imagination une soirée ou -plutôt une nuit qui vraiment ne me parut pas du tout ennuyeuse. -Permettez-moi seulement de goûter encore à ces sterlets à la sauce -impériale qui sont vraiment exquis. - -Il mit sur son assiette tout ce qui restait dans le plat, et l'engloutit -en quelques bouchées. - -Alors il s'essuya la moustache, reprit haleine et conta ce qui suit: - - * * * * * - -«Il y a de cela cinq ans. On venait de découvrir un terrible attentat -nihiliste. Le train impérial avait été miné. L'explosion devait se -produire quelques minutes après le départ. Le Czar, la Czarine et tous -ceux qui les accompagnaient auraient été tués. Ce fut le maître d'hôtel, -que l'un des conjurés avait cru pouvoir mettre dans le complot, qui le -dénonça. Il y eut des arrestations en masse, et la police reçut les -ordres les plus sévères. Elle devait étendre partout sa surveillance et -non seulement arrêter les suspects, mais punir sans jugement les -moindres délits. Une parole imprudente ou irrespectueuse était à ce -moment considérée comme une provocation. - -«J'appartenais alors au bureau de Santousky et je fus chargé d'assister -à un bal que donnait la princesse Youssoupoff, connue pour ses opinions -libérales, même révolutionnaires, et ses relations avec la société -cosmopolite de Pétersbourg. - -«Délaissant les salons de danse et de jeu, j'avais pénétré avec deux ou -trois officiers dans une sorte de boudoir où causaient plusieurs jeunes -femmes. L'une d'elles, que sa beauté, ses dentelles, ses joyaux, -notamment un merveilleux collier de perles grises et roses, me firent -aussitôt remarquer, avait une singulière hardiesse de langage, et -étonnait, amusait tout l'entourage par l'esprit et parfois l'étourderie -impertinente de ses réparties. On vint à parler du dernier attentat. - -«--Oh! s'écria-t-elle, si nous n'avions plus notre petit père[4], ce ne -serait pas un grand malheur. On en trouverait toujours un autre de sa -force. - - [4] Le Czar. - -«--Vous êtes un peu anarchiste, avouez-le, insinua quelqu'un. - -«--Moi, répliqua-t-elle, je ne trouve pas du tout absurdes les théories -des révolutionnaires... J'en connais d'ailleurs quelques-uns. Ce sont de -très honnêtes gens. - -«--A part leurs assassinats, répliqua un interlocuteur ironique, je ne -vois pas en effet ce qu'on pourrait leur reprocher. - -«--Oh! leurs assassinats, parlons-en! dit la jeune femme. Si un homme ou -même plusieurs hommes doivent, en mourant, procurer à l'humanité le -bonheur, pourquoi hésiterait-on à sacrifier leur existence? - -«--Voici, fis-je à mon voisin, une bien aimable sectaire. - -«--C'est la comtesse Pougatscheff, me répondit-il. Son mari n'a pas eu -le temps de faire son éducation, car il est mort l'année dernière. Il y -avait trois mois qu'il l'avait épousée. - -«--Voilà comment elle le pleure! - -«--Pougatscheff était vieux et maniaque, et elle avait à peine seize -ans. - -«--Son père aurait mieux fait, au lieu de la marier, de l'envoyer à -l'école. - -«Durant tout le bal la comtesse Pougatscheff tint des propos aussi -extravagants. Elle y prenait goût car elle ne sortit du boudoir que pour -le souper, et ne quitta la fête que vers quatre heures du matin. On me -dit qu'à l'ordinaire elle préférait de beaucoup la danse à la causerie, -mais que cette fois, une légère entorse qu'elle s'était donnée en -descendant de voiture l'avait contrainte à renoncer à l'un de ses plus -grands plaisirs. - -«J'attendis son départ, la devançai à la sortie, montai avec l'ivoschik -et, dès qu'elle fut en voiture, j'ordonnai d'aller au bureau de police -de Santousky. Elle ne s'aperçut du changement de direction qu'à l'arrêt -de la voiture devant le couloir du bureau, d'aspect assez misérable. -Comme elle s'attendait à voir l'élégant escalier du palais Pougatscheff -elle crut à une erreur du cocher et eut un violent accès de colère. - -«--Brute, stupide imbécile! criait-elle, vous vous êtes encore grisé -sans doute! Ne connaissez-vous plus le chemin du palais? Allez-vous -m'arrêter deux heures devant cette maison infecte et par un froid -pareil. Vous mériteriez qu'on vous déchirât la peau! - -«--Permettez, madame, dis-je en m'avançant vers elle et en lui offrant -le bras, c'est moi qui ai dit à votre cocher de vous conduire au bureau -de police. Nous aurions un petit renseignement à vous demander. - -«Elle fut si étonnée et même, malgré son assurance de tout à l'heure, si -effrayée que je pus l'entraîner sans peine jusqu'au cabinet de travail -de Santousky. Un vagabond, la face ensanglantée, et deux rôdeuses de la -dernière classe, arrêtés le soir même, considéraient avec étonnement -cette femme couverte de diamants, enveloppée des plus magnifiques -fourrures et dont le passage laissait dans l'escalier une odeur fine et -enivrante. - -«Je chuchotai quelques mots à l'oreille de Santousky qui, après un court -salut, demanda vivement et d'un ton assez autoritaire à ma comtesse: - -«--Vous connaissez des nihilistes? - -«Elle répondit en balbutiant: - -«--Mais non, monsieur, je vous assure. - -«--Pourquoi donc, il n'y a qu'un instant, chez la princesse Youssoupoff, -disiez-vous que vous étiez liée avec des révolutionnaires... - -«--Et même que c'étaient de braves gens, ajoutai-je. - -«Je la vis pâlir et trembler. Elle cherchait du regard une chaise pour -s'y reposer, mais il n'y avait dans le cabinet de Santousky d'autre -siège que le fauteuil où était assis le chef de police. - -«--Oh! fit-elle, je ne sais pas ce que j'ai dit tout à l'heure. Je -m'amusais, je plaisantais. - -«--Il y a des plaisanteries qui ne sont pas seulement inconvenantes, -mais criminelles, reprit Santousky. Vous avez manqué de respect à Sa -Majesté, vous avez excusé, bien mieux! exalté l'assassinat. De tels -discours tenus dans un salon plein de monde, sont une véritable -provocation au meurtre. Félicitez-vous que votre rang et votre jeunesse -ne vous vaillent cette fois qu'un avertissement. - -«Elle regardait la porte avec angoisse, et pensa qu'on allait lui -permettre, après cette admonestation honteuse, de se retirer, mais une -humiliation autrement cruelle l'attendait. - -«--Veuillez, je vous prie, me dit Santousky, débarrasser madame de ses -fourrures. - -«Je lui enlevai son manteau. Elle était si émue que chef de police dut -la soutenir pour l'empêcher de tomber. Soulevant alors une draperie, il -l'introduisit dans un petit salon obscur qui se trouvait derrière son -fauteuil. Il sonna. J'entendis presque aussitôt un cri étouffé. Je -m'approchai. Je n'oublierai jamais le spectacle qui s'offrit à mes yeux: - -«Santousky venait de donner l'électricité et l'étroit salon était en -pleine lumière. D'abord je me demandai où était la comtesse. Et voici -dans quelle situation je l'aperçus. Sa tête apparaissait au ras du -parquet, le cou rentré dans les épaules; ses bras étaient étendus, ses -doigts accrochés aux planches. On eût dit qu'on venait de lui trancher -le haut du corps et qu'on avait jeté au loin la partie inférieure de sa -personne, ou bien encore qu'un enchanteur l'avait privée de ses membres -inférieurs, la rendant assez semblable à ces anges qu'on voit sur les -rétables des anciennes églises. - -«Tandis que je me demandais où étaient passées ses superbes hanches -qu'une heure plus tôt, au palais Youssoupoff, j'avais tant admirées, je -compris l'aventure. Assez banale au temps de Nicolas, elle est d'un -caractère plus surprenant à notre époque, sans être cependant unique. Je -l'ai vue, moi qui vous parle, deux fois se renouveler, toujours il est -vrai dans des moments de trouble, alors que les différents pouvoirs se -trouvent sans contrôle et que les autorités peuvent se permettre les -mesures les plus arbitraires pour ramener l'ordre. - -«Par excès de zèle, peut-être aussi par vengeance, car j'ai su qu'il -avait eu à se plaindre autrefois de la comtesse, Santousky l'avait -soumise à une de ces corrections privées, qu'on n'administre plus guère -qu'à des filles révoltées, en état d'ivresse ou coupables d'avoir frappé -un policier. A un coup de sonnette, le gardien qui se trouvait dans le -sous-sol avait fait descendre la trappe du petit salon où Santousky -venait de mener la comtesse, de telle sorte que notre belle avait les -reins au-dessous du parquet et les épaules au-dessus. - -«Je vous assure que je n'ai point assisté à une comédie plus -voluptueuse. Figurez-vous, au niveau du plancher, cette tête jeune et -aimable dont l'effroi élargissait les yeux et rapetissait le front, la -bouche entrouverte montrant les dents fines et claires, et le contraste -surprenant d'une expression d'épouvante et d'une tenue de fête: les -cheveux savamment crêpés, en boucles sur les tempes, en casque par -derrière, illuminés de diamants; le cou entouré d'un collier de quatre -rangs de perles; les bras cerclés de bracelets; les doigts chargés de -bagues étincelantes, et les traits figés de la face, les crispations des -mains, et ce sein soulevé d'émotion! Santousky, les mains collées aux -genoux, se penchait sur sa victime et approchait de cette peau nue -éblouissante ses souliers mouchetés de boue comme s'il eût voulu en -essuyer le cuir sur la chair satinée, comme s'il eût exigé qu'elle y -posât ses lèvres! - -«Tout à coup ce visage encore charmant malgré sa frayeur, s'allongea -puis se contracta en une série de grimaces comiques: les paupières -voilaient à demi et découvraient aussitôt les yeux vagues: comme si la -comtesse s'attendait à un éternuement qui ne venait pas. Successivement -elle serrait les dents, se mordait les lèvres, poussait un soupir. Enfin -le cri qu'elle essayait de retenir s'échappa malgré elle, perçant, -lamentable. Les yeux étaient grands ouverts, les sourcils arqués -jusqu'aux cheveux et, de la bouche à présent, des hurlements montaient -toutes les demi-minutes: il semblait qu'en bas le flagellateur voulût -mettre un intervalle assez long entre chaque coup, de manière à produire -une douleur lente et successive que doublaient les angoisses de -l'attente. Santousky sans doute pressé ou qui était d'une cruauté moins -raffinée que son bourreau, me dit: - -«--Allez donc voir ce que fait cet animal. Je crois qu'il s'endort sur -l'ouvrage. - -«Je descendis dans la pièce qui était au-dessous du petit salon, aussi -basse qu'une cave. L'abat-jour d'une lampe était disposé de façon à -réserver toute la lumière pour le milieu de la chambre où de petits -pieds chaussés de satin blanc se débattaient, se perdaient dans une -longue jupe à traîne qui semblait pendue au plafond. Mais je vis, en -m'approchant, que les pieds et la jupe reposaient sur la trappe -descendue à quelques centimètres du sol et soutenue par quatre fortes -chaînes en fer. Derrière, apparut un homme court et trapu, à la barbe -bien fournie et qui tenait une verge épineuse à la main. - -«--Y a pas moyen de fouetter cette gaupe-là, excellence, me dit-il. La -robe est si lourde qu'elle lui retombe à chaque coup sur le derrière. - -«--Eh bien, dis-je, appelle Serge Paulovitch et Ermeleï Serghéitch. L'un -tiendra les pieds et l'autre retroussera les jupons, tandis que tu la -cingleras. - -«Les deux hommes arrivèrent un instant après. Il y eut un violent -soubresaut de la comtesse lorsque Serge lui saisit les jambes; ses reins -alors se tendirent et nous vîmes se dessiner sous la jupe collante le -double relief et le creux profond de la croupe; mais c'est à peine si -Ermeleï me laissa le temps d'admirer ce tableau sous son voile à demi -transparent, tant il avait hâte probablement de l'étaler en pleine -lumière. - -«Quand il releva la robe et les dessous neigeux je crus voir s'ouvrir un -riche écrin tandis que se répandait dans l'air une onde de parfums. Déjà -rouges et pareilles à deux cornalines séparées par un onyx, apparurent -les fesses de la Pougatscheff bien présentées par Serge qui, de la tête, -à la façon d'un taureau qui assaille une cavale, lui repoussait le -ventre de toute sa force et lui tirait les jambes pour qu'elle offrît -largement son derrière aux piqûres des verges. Il n'était point si petit -que la mignonne tête de la comtesse l'eut fait prévoir; l'exercice du -cheval l'avait développé, il eût inspiré l'admiration à des hommes moins -rudes que ces policiers si la manière dont Serge l'offrait au regard ne -lui avait donné un aspect quasi bouffon. - -«Cependant les verges se levèrent, la croupe rougit encore, des gouttes -de sang perlaient. Sans retenue dans son supplice, la vaste face lunaire -s'agitait, et aux senteurs fines d'essence de fleurs qu'exhalaient les -pantalons de dentelles, se mêlait une odeur forte et animale. Les -mignons souliers blancs de la victime se levaient comme pour prévenir -les coups ou implorer ses bourreaux, et retombaient ensuite avec une -lassitude désespérée. - -«Je voulus voir l'autre figure et je remontai dans le petit salon. Ce -n'était plus le visage audacieux et fier que j'avais contemplé au palais -Youssoupoff, mais une mine honteuse et effarée de petite fille. Les -larmes faisaient paraître cette face de la comtesse aussi rouge et -bouffie que son revers; le fard des lèvres et des joues, le noir des -cils se mêlaient à la poudre de riz et formaient ici et là de longues -rigoles multicolores. Rien ne subsistait de cette beauté en détresse que -son impeccable chevelure blonde dont, par un contraste plaisant, pas une -boucle n'était défaite. - -«Santousky était toujours penché sur sa victime. Elle lui avait saisi -les pieds, les étreignait de ses bras nus et entre deux cris arrachés -par le fouet qu'on ne cessait de lui administrer, elle murmurait d'une -voix entrecoupée: - -«--Grâce! pitié! - -«Le chef de police enfin agita une sonnette et le supplice fut arrêté. -La comtesse remonta avec sa jupe relevée et ses jupons en désordre, -laissant voir sa peau sanglante sur laquelle Santousky ne put s'empêcher -de jeter un coup d'oeil. - -«Remarquant les souillures qui tachaient ses dessous, il la conduisit -haletante, secouée de sanglots, jusqu'à son cabinet de toilette et lui -apporta un verre de Xérès. - -«--Que cette leçon vous profite, madame! lui dit-il. - -«Tout en pleurant elle se lava et s'arrangea tant bien que mal. Je dus -lui offrir mon bras pour la conduire jusqu'à sa voiture, et dans -l'escalier elle eut à supporter les railleries ignobles des prostituées -qui s'amusaient de ses yeux rouges, de ses joues luisantes de larmes, de -ses jupons qui traînaient jusque sous ses souliers de satin mouchetés de -sang. Santousky nous suivait à quelques pas. - -«Lorsqu'elle fut dehors il parut qu'elle ne conservait plus de cette -séance si pénible qu'un horrible désir de vengeance; elle reprit son -attitude fière, et nous jeta, à Santousky et à moi, un de ces regards -qui fixent les traits d'un visage dans la mémoire comme pour les graver. -Elle nous en voulait certes! à tous deux, mais bah! il a bien fallu -qu'elle nous oubliât. D'ailleurs Santousky est mort comme vous savez, et -quelques jours après cette aventure... - - * * * * * - ---Voudriez-vous dire?... demanda Soubotcheff effrayé. - ---Que la comtesse fut pour quelque chose dans cette fin? Non, répliqua -le gouverneur en souriant. Il est presque prouvé que Santousky a été -assassiné par les nihilistes. Je n'ai jamais eu à me plaindre de la -comtesse, et j'ai été bien étonné aujourd'hui de rencontrer à Glinnoë ma -touchante fouettée de Pétersbourg. - ---Alors cette comtesse Pougatscheff serait...? - ---La princesse Daschkoff. Elle a épousé le prince l'année dernière. -J'étais alors malade, en congé à Menton. Je n'ai pas assisté à leur -mariage. Je n'avais fait qu'entrevoir la princesse, si bien voilée et -cachée dans son costume de voyage, qu'elle rendait méconnaissable cette -beauté captivante dont j'avais pu découvrir au bureau de police, -jusqu'aux charmes les plus secrets, jusqu'aux mystères les moins -fastueux de son corps. Vous devez penser si je suis satisfait de cette -rencontre, car une connaissance aussi intime n'est pas sans donner -quelques droits à une possession complète et je compte bien en user! - ---En vérité? s'écria Soubotcheff d'un ton si insolent que le gouverneur -fronça les sourcils. - ---Mais certainement j'en userai, reprit-il, et vous, mon cher, que cela -vous plaise ou non, vous me céderez la place comme c'est le devoir d'un -subordonné à l'égard de son supérieur. Vous prendrez plus tard votre -revanche. Vous pouvez attendre, vous! moi j'ai quarante ans. Il faut me -dépêcher de jouir de la vie. - -A ces paroles Soubotcheff se leva, salua froidement le gouverneur et les -deux hommes se séparaient. - - * * * * * - -Depuis plus d'un mois Soubotcheff était l'amant heureux de la princesse -Daschkoff. La jeune femme savait se donner à un homme sans rien perdre -de son autorité ni de ses avantages sur lui. En réalité elle ne se -donnait point, elle se livrait à des baisers, à des caresses, et -demeurait tout de même une maîtresse indépendante, railleuse, parfois -impitoyable, toujours sans gratitude pour celui qui lui procurait du -plaisir. Obligée à la suite d'un scandale, et pour compenser des -prodigalités excessives, d'aller vivre quelque temps sur les terres de -son mari, elle avait essayé de retrouver aux environs de Kalouga les -amusements de Pétersbourg et choisi Soubotcheff parmi tous les jeunes -gens du voisinage pour être le serviteur docile de ses fantaisies. -Habitué à l'existence monotone d'une ville de province, Soubotcheff ne -se sentait pas d'orgueil d'avoir été distingué par une telle femme. Elle -n'avait pas eu besoin d'un effort pour le plier à son caprice; il lui -obéissait naturellement; il était devenu avec délices son esclave. - -Mais le zèle n'empêche point la maladresse, et Soubotcheff était un -amant aussi inhabile que dévoué. La princesse, pensa-t-il, se doutera de -l'indiscrétion du gouverneur et il est de mon devoir de lui en parler. -Il profita d'une après-midi de congé pour se rendre à Glinnoë. - -Le prince était à la chasse et la princesse le reçut avec l'empressement -d'une amoureuse longtemps privée. Ils s'embrassèrent et se réjouirent -jusqu'au soir. Comme Soubotcheff quittait enfin le lit de sa maîtresse, -il contempla un instant les beautés majestueuses qu'elle offrait à la -vue. Lasse d'étreintes elle s'était tournée vers la muraille pour -reposer; sa légère chemisette s'était enroulée sur son dos, et elle -présentait ses larges fesses dans toute leur ampleur. - ---O belles chairs! s'écria Soubotcheff. Comment des mains barbares -ont-elles osé vous déchirer! - -La princesse, qui avait un sommeil très léger, se réveilla aux paroles -de son amant, et, se tournant vers lui: - ---Que dites-vous? fit-elle avec une vague inquiétude comme si elle -pressentait que Soubotcheff allait lui avouer quelque chose de -désagréable. - ---J'admirais, reprit-il avec une sotte assurance, j'admirais votre -beauté si parfaite et je me demandais comment il avait pu se trouver sur -terre un rustre assez grossier, assez barbare pour se permettre de -déchirer ces chairs divines d'une forme et d'un éclat incomparables. - -Elle se redressa brusquement: - ---Etes-vous fou? - -Il sentit bien sa maladresse, mais il était trop tard pour la réparer. - ---On m'a conté, balbutia-t-il... - -Elle lui mit les mains sur les épaules et le secouant: - ---On vous a conté! Qui vous a conté? - ---Le gouverneur. - ---Et que vous a-t-il conté, le gouverneur? - -A présent il n'osait plus répondre. - ---Allons, parlez donc, dites-moi les belles choses que son excellence le -gouverneur vous a contées. - -Il se décida enfin et s'arrêtant après chaque mot: - ---Mais il m'a dit qu'après un bal... où vous aviez tenu des propos... -imprudents... il vous avait conduite au bureau de police et que là... - ---Achevez donc! en vérité vous êtes impatientant. - ---Eh bien! il a prétendu qu'il vous avait vue fouetter. - -La princesse devint pâle, mais elle ne voulut pas laisser voir son -émotion, et avec une colère qui n'était nullement jouée mais qu'on -pouvait attribuer aussi bien qu'au ressentiment d'une injure réelle, à -l'indignation qu'inspire une calomnie: - ---Vous êtes un sot, mon pauvre garçon, oui, un sot, pour croire, comme -parole d'évangile, les propos stupides que vous tient le gouverneur. Ah! -ce monsieur a beaucoup d'imagination; seulement il devrait s'en servir -pour conter des histoires de fées aux petits enfants et non pour essayer -de noircir ses contemporains. Ses inventions en vérité sont trop -absurdes! Me voyez-vous fouettée, mon pauvre ami, et dans un bureau de -police, moi, la princesse Daschkoff, qui suis à la tête de -l'aristocratie russe! Moi qui ai du sang royal dans les veines! En -vérité M. le gouverneur a des plaisanteries bien amusantes, mais tout de -même un peu grosses. - -Et comme Soubotcheff restait abasourdi. - ---Habillez-vous vite, dit-elle, mon cher, mon mari va rentrer de la -chasse et je ne voudrais pas qu'il vous rencontrât dans cette chambre. -Ce serait là une mauvaise farce, presque aussi mauvaise que celles de M. -le gouverneur. - -Soubotcheff en partant voulut l'embrasser, mais elle ne lui laissa même -pas baiser sa main. - ---Au revoir, au revoir, fit-elle, en le poussant dans le vestibule. - -Il s'en alla désolé. - -Il était à peine sorti que la princesse fit appeler par un domestique -Mme Narischkin alors occupée à lire dans la bibliothèque. Mme Narischkin -laissa son livre et accourut aussitôt, comme pour montrer son obéissance -et son empressement à se rendre utile. - ---Maria Pawlowna, demanda la princesse à demi-voix, as-tu de l'affection -pour moi? - ---Comment peux-tu m'adresser une pareille question, ma chère Alexandra -Mikhailowna, je n'oublierai jamais ce que tu as fait pour mon pauvre -père et comment tu m'as retirée moi-même de la pauvreté, m'offrant en -partage ton bien-être, ton luxe, tes plaisirs. Oh! oui, je t'aime, tu -peux en être sûre! - ---Alors, me chère Maria, je vais faire appel à ta reconnaisance. -J'attends de toi un grand service. - ---Sans savoir ce que c'est, je suis prête à te le rendre, si seulement -j'en suis capable! - ---Ecoute. On m'a dit qu'autrefois tu accompagnais ton père à la chasse, -et que tu étais toi-même une véritable Diane, que tu ne manquais jamais -un coup de fusil. - ---C'est vrai. Mon frère prétendait qu'il n'avait jamais rencontré -d'aussi bon tireur que moi. - ---Alors Maria Pawlowna, voilà ce que je veux... je veux mettre ton -adresse à l'épreuve. - -Et se penchant contre elle, la princesse pendant quelques instants lui -parla à voix basse, en tournant de temps à autre des yeux inquiets vers -la porte. Madame Narischkin écoutait avec stupeur. Et quand son -interlocutrice eut cessé ses chuchotements, elle ne trouva point de -réponse. - ---Eh bien! demanda la princesse qui parut très anxieuse. - -Madame Narischkin eut une hésitation, puis résolument: - ---Je t'ai promis, Alexandra, de faire ce que tu voudrais. Dispose de -moi! - ---Ne t'effraie pas à l'avance, reprit la princesse. Le bois qui entoure -le pavillon où tu demeures est vaste. Et sur la lisière habite le vieux -Vladimir. On le dit affilié à je ne sais quelle mauvaise secte; le -staroste (maire du village) ne pense point de bien de lui. C'est lui -qu'on soupçonnera. Je voudrais qu'on osât t'accuser. - ---Ce serait possible, Alexandra! - ---Non, non. Je suis là, moi, pour te défendre, moi, la princesse -Daschkoff. S'il t'arrivait la moindre chose, je parlerais au Czar. Je -n'aurais qu'un mot à dire pour te sauver. N'aie donc pas peur! Seulement -cette lettre que tu dois remettre au gouverneur... - ---Quelle lettre? - ---C'est vrai, je ne t'en ai pas parlé! J'ai écrit hier soir, pendant que -le prince dormait, une lettre au gouverneur. Tu la porteras à Kalouga; -mais, une fois dans la ville, tu descendras dans une petite auberge, tu -prendras un cocher et tu l'enverras avec la lettre au gouverneur en lui -recommandant de ne pas la laisser et de te la rapporter. - ---Mais le gouverneur ne voudra jamais la rendre! - ---Si! si! Je lui demande de me répondre au crayon par un mot à diverses -questions que je lui pose et sur le papier même que je lui adresse. -C'est une mesure de prudence qu'il doit comprendre et je pense qu'il n'y -fera pas d'objection. Voici la lettre et des roubles pour le cocher. Va -maintenant, et aie confiance! - ---Que Dieu nous protège! soupira Madame Narischkin. - -Les deux femmes s'étreignirent avant de se séparer. - - * * * * * - -La princesse savait se dominer et cacher à l'entourage ses plus fortes -impressions. Elle était pourtant inquiète et fébrile lorsque le maître -d'hôtel vint annoncer la visite du gouverneur. Elle eut dans les yeux un -éclair de joie puis donna l'ordre de l'introduire aussitôt dans le petit -salon de réception. Une toilette fort simple en apparence, mais d'une -élégance calculée et séductrice, en révélant tous ses charmes, répandait -sur son passage les plus violents désirs qu'irritait son attitude -altière et que l'expression orgueilleuse de son regard promettait de -laisser inassouvis. - -Le gouverneur sourit en apercevant la princesse, mais il lui fit le -salut le plus respectueux, et s'avança vers elle d'un pas dégagé. - ---Je ne vous cacherai pas, princesse, dit-il, que j'ai été quelque peu -surpris de l'honneur et du plaisir que vous avez bien voulu me faire en -m'invitant aujourd'hui à venir vous voir après votre réception plutôt -froide de l'autre jour. - ---Réception plutôt froide! Vous avouerez, mon cher gouverneur, que je ne -pouvais pas, après ce qui s'était passé entre nous à Pétersbourg, me -montrer très empressée, avant de savoir quelles étaient vos nouvelles -dispositions à mon égard. - -Il eut l'air embarrassé et son visage se tendit en une grimace des moins -galantes. - ---Oh! fit-elle, rassurez-vous, je ne vous en veux pas. - -Et comme pour témoigner qu'elle lui pardonnait, elle lui tendit la main -qu'il prit après une courte hésitation tout en regardant son -interlocutrice d'un oeil observateur et défiant. Il paraissait redouter -une mauvaise plaisanterie. Enfin il se rassura et en balbutiant: - ---Vous étiez une enfant à cette époque. Imaginez que Santousky et moi -étions vos professeurs. Ce n'était qu'une pénitence comme on la donne -quelquefois aux écolières, une petite leçon... - ---Et la leçon n'a pas été perdue comme vous allez le voir, reprit-elle, -et c'est même pour prévenir un châtiment plus grave que je vous ai fait -venir aujourd'hui si brusquement, car en autres circonstances, malgré -tout le plaisir que j'éprouve à vous voir, je ne me serais pas permis de -vous arracher de la sorte à vos occupations de Kalouga. - -Il sourit assez niaisement, ne sachant trop si elle se moquait de lui. - ---Et que désirez-vous donc de moi, parlez! Le gouverneur de Kalouga ne -négligera rien pour vous faire oublier le policier de Pétersbourg. - ---Vous avez agi comme vous le deviez, dit-elle, en me punissant d'une -parole imprudente. Aujourd'hui c'est moi qui remplis un devoir en venant -vous dénoncer une conspiration des plus dangereuses et que j'ai surprise -par hasard. Je ne veux pas que l'on me confonde avec des criminels. - ---Comment vous soupçonnerait-on, princesse! - ---J'ai le malheur de recevoir chez moi l'un des conjurés et même ce -misérable, par ses ridicules propos, m'a fort compromise. - ---En vérité! Alors ce n'est pas seulement le souci de sauver le -gouvernement qui vous a donné l'idée de m'écrire, mais aussi le désir de -venger une injure personnelle? - ---J'ai pensé à l'Etat, mais aussi à moi-même; cela ne doit pas vous -étonner? - ---Nullement. Et quel serait le... misérable? - ---Vous voulez savoir son nom? - ---Oui. - ---Vous vous rappelez que tout à l'heure vous vous êtes mis à mes ordres? - ---Quels sont-ils? - ---De faire arrêter à l'instant les coupables. - ---Comme vous y allez! - ---Vous les relâcherez ensuite si vous jugez que je me suis trompée. Vous -allez entrer dans ce cabinet qui est devant vous. J'ai le téléphone. -Vous communiquerez avec le bureau central de police. - ---Et si vous vous jouiez de moi? demanda-t-il toujours défiant, en la -regardant avec attention. - -Mais la princesse demeurait très sérieuse, et on ne pouvait surprendre -dans son visage aucune intention d'ironie. - ---Enfin je sers vos rancunes. - ---Peut-être, mais vous sauvez aussi votre existence. - -Il ne sut pas cacher une soudaine émotion. - ---Pourquoi voudraient-ils me tuer? - ---N'êtes-vous pas un gouverneur assez sévère, et pensez-vous qu'on ne se -souvienne plus du policier? S'il vous faut d'autres détails pour mettre -votre vie en sûreté, je puis vous les donner. - -Et elle lui dit quelques mots à l'oreille. - -Il était de plus en plus inquiet. - ---Les noms... les noms de ces brigands, vite! s'écria-t-il, rouge de -colère. - ---Voici le téléphone, dit-elle, vous allez les mettre sous bonne garde, -j'espère. - ---Vous pouvez m'en croire! je ne vais pas les ménager. Quels sont leurs -noms? - ---Je n'en connais que deux, mais je pourrai sans doute probablement vous -donner les autres d'ici peu; le premier est... on vous a mis en -communication avec le bureau de police! - ---Vous m'avez entendu. Je viens de vous obéir. On vous attend. - ---Le premier coupable est Soubotcheff. - ---Mon secrétaire! - ---Lui-même. En êtes-vous surpris? - ---Pas trop. J'ai reçu déjà des lettres sur lui qui me le présentent -comme un homme suspect en qui je ne dois avoir aucune confiance. Et quel -est l'autre bandit? - ---Un fanatique, un paysan de Glinnoë, un certain Vladimir. Dans le -village on vous montrera sa demeure. - -Le gouverneur lança quelques paroles au téléphone, puis s'approchant -doucement de la princesse. - ---Vous pensez m'avoir sauvé la vie, dit-il, et cependant après vous -avoir vue si bonne et si rayonnante de beauté, il me semble que je ne -puis plus vivre si je n'obtiens de vous ce don suprême sans lequel ceux -qui vous ont connue ne peuvent plus espérer le bonheur. - ---Comme vous êtes galant aujourd'hui! - -Il fut tout démonté de cette réplique. - ---Ah! vous raillez encore? - ---Pas le moins du monde. Je vous admire. - ---Vous me raillez. Vous ne pouvez oublier cette aventure de Pétersbourg. -Santousky seul pourtant en était cause. - ---Je n'en ai voulu ni à Santousky, ni à vous, croyez-le bien, mon cher -gouverneur. Au contraire! Les femmes, vous le savez, aiment parfois -qu'on les brutalise et ne gardent point rancune à leurs vainqueurs. - ---Hélas! je ne suis pas un vainqueur, il s'en faut! - ---N'est-ce donc rien de m'avoir eue en votre pouvoir? Il me semble-que -si j'étais homme, j'aimerais être de la police. Contraindre une femme à -se déshabiller, et lui infliger le traitement qui vous plaît, n'est-ce -pas une belle victoire? - ---Une victoire dont je me serais bien passé. Si vous croyez que je ne -souffrais pas de voir meurtrir de si parfaites beautés! - ---Souffrance bénigne, légère; et que, si vous êtes franc, vous -appelleriez un plaisir... Je m'étonne que m'ayant ainsi à votre -discrétion, vous vous soyez satisfait si vite et à si bon compte. - -Il crut pouvoir commencer une déclaration et sottement, sur un ton de -prière: - ---Oh! princesse, je n'ai voulu jamais devoir qu'à votre générosité une -si précieuse faveur! - ---A ma générosité! s'écria-t-elle, eh bien, mon cher, vous l'attendrez -longtemps! - -Il sentit soudain la colère et le persiflage de la princesse; il en fut -ému un instant, mais songeant combien était grande son autorité et que -cette femme, malgré son rang, pouvait être de nouveau à sa merci, il -retrouva toute son assurance. - ---Vous oubliez trop, dit-il, que les pouvoirs d'un gouverneur surpassent -de beaucoup ceux d'un simple policier et que plus ambitieux dans ses -désirs il peut se satisfaire moins aisément. - -Elle laissa passer entre ses lèvres une sifflante injure, il n'y prit -pas garde et avec plus d'insolence: - ---Qui m'empêche de vous mettre vous aussi dans ce complot que vous venez -de me révéler si imprudemment? - -La princesse eut un rire triomphant. - ---Le complot! fit-elle. Et si je l'avais inventé, ce complot? Si je -m'étais jouée de vous! Si j'avais voulu ridiculiser et compromettre -votre toute puissante autorité! - ---Je m'en doutais, murmura-t-il entre ses dents. - ---Vous vous en doutiez. Seulement vous avez téléphoné tout à l'heure à -Kalouga; vos ordres ont été exécutés. Soubotcheff est arrêté en ce -moment. C'était ce que je voulais. - ---Mais je vais le faire relâcher à l'instant! - ---Si vous le pouvez, dit-elle en se mettant entre lui et la chambrette -du téléphone. Il voulut l'écarter, mais elle saisit un revolver et le -dirigea contre lui, prête à tirer. Vainement essaya-t-il de lui saisir -le bras, de détourner l'arme; la princesse ne céda pas. - ---Ne tirez pas, au nom de Dieu! fit-il pâle d'effroi. - ---Agenouillez-vous, dit-elle, et demandez-moi pardon. - -Il tomba tout tremblant aux pieds de la princesse. - ---Ah! ah! dit-elle, tu es moins fier lorsque tu es seul avec moi. Tu as -besoin pour maîtriser une femme de sentir derrière toi tous tes -policiers! - ---Grâce! implora-t-il. - ---Relève-toi, dit-elle, en lui lançant des coups de pied, relève-toi -donc, misérable! Et maintenant pars. Mais va-t-en donc, coquin! va-t-en -donc. - -Elle lui ouvrit une petite porte par laquelle il sortit effaré, sans -prononcer une parole. Il se trouva dans un étroit escalier qui dépendait -des appartements de la princesse et donnait sur un bois de pins. Un -chemin qui traversait le bois conduisait au village de Glinnoë. Le -gouverneur le prit, croyant que c'était une allée de parc. Avant de s'y -engager il se retourna vers la princesse qui d'une fenêtre observait son -départ. - ---Tu entendras parler de moi! cria-t-il. Sois sûre que je ne t'oublierai -pas dès que je serai à Kalouga! - ---Il faudrait pour cela y arriver, mon cher, répartit la princesse. - -Et elle le regarda s'éloigner sous les grands arbres. Déjà la nuit -tombait et le chemin devenait obscur. Bientôt elle le perdit de vue. -Elle resta à la fenêtre ne pouvant dominer son impatience fébrile, -prêtant l'oreille au moindre bruit et tambourinant sur les vitres avec -une sorte de rage. Soudain une détonation retentit au loin. - ---Enfin! dit-elle. - -Elle rentra dans son salon, alla s'étendre sur un canapé, les mains sur -son coeur qui battait à coups précipités. - -La nuit vint; un valet de chambre apporta des flambeaux allumés et donna -l'électricité; le maître d'hôtel annonça le dîner; la princesse -demeurait toujours dans la même position; seulement de temps à autre -elle tournait la tête vers la porte du petit escalier et elle écoutait. - -Un pas monta vivement; elle se leva, courut ouvrir: Mme Narischkin entra -en toute hâte; ses cheveux en désordre, ses traits altérés, sa mise -d'ordinaire si soignée et qui paraissait cette fois improvisée -brusquement et comme à l'aventure la rendaient méconnaissable. - ---C'est fait! dit-elle d'une voix assourdie. - -La princesse lui saisit les mains avec effusion. - ---Ah! Merci, merci! s'écria-t-elle. Et comment est-il mort, le -misérable? - ---Je l'ai atteint à la tête. Il a tourné sur lui-même et est tombé. Il a -certainement été tué sur le coup. - ---Tant pis! - ---Pourquoi tant pis? - ---J'aurais voulu qu'il souffrît mille fois ce qu'il m'a fait lui-même -souffrir et qu'il vît lentement la mort s'approcher. - ---Oui, mais ç'aurait été plus dangereux pour nous. S'il avait appelé au -secours et parlé, un domestique, un paysan peut-être aurait pu -l'entendre. Tandis qu'avec cette balle dans la tête, qui a fait de sa -figure une bouillie sanglante, personne ne peut plus reconnaître son -cadavre. J'ai eu soin de le déshabiller, d'emporter chez moi ses -vêtements et de les brûler. Mais n'as-tu pas commis quelque imprudence -quand il était avec toi? - -La princesse raconta la scène qui s'était passée entre elle et le -gouverneur. - ---Oh! s'écria Madame Narischkin, pourquoi faire arrêter Soubotcheff? - ---Parce que dans un assassinat bien organisé, il faut d'avance choisir -le faux coupable sur lequel iront s'égarer les soupçons. - ---Mais s'il te dénonce, à son tour? - ---Je suis tranquille. Il n'osera jamais rien dire contre moi. - ---Pauvre Soubotcheff! fit Madame Narischkin pensive. - ---Tu le plains? - ---Certes! Il était innocent et il avait pour toi un grand amour. - ---Il savait mon secret, dit la princesse. - - * * * * * - -A quelques jours de là, il y avait grande réception au château de -Glinnoë. Le général Kapief, qui était parmi les invités, s'approcha de -la princesse. - ---Eh bien, dit-il, cette fameuse comédie où vous deviez suggérer son -rôle au personnage principal, quand donc la jouerons-nous? - ---Mais général, répartit le prince Daschkoff qui, par hasard, ce -soir-là, se trouvait au château, vous savez que nous sommes maintenant -en plein drame: le secrétaire Soubotcheff est arrêté. On le soupçonne -d'avoir fait assassiner le gouverneur. On soupçonne aussi divers paysans -du district. - ---Ah! ce Soubotcheff, dit le général. J'avais toujours prédit qu'il -finirait mal. Il était trop adonné aux femmes! N'importe. Ce sont de -vilaines histoires pour notre tranquille Kalouga. - ---Elle était trop tranquille, répliqua la princesse, et le procès qui -s'annonce nous promet des séances mouvementées. Je tâcherai d'avoir des -cartes pour vous, messieurs. - - - - -LA CRINOLINE - - -Le souper auquel prenaient part de jolies femmes, de délicats -jouisseurs, quelques entremetteuses fières de leur expérience et -quelques antiques fashionables, vieux habitués de Compiègne et de -Fontainebleau, farcis d'anecdotes et de souvenirs, se continuait -joyeusement mais sans tumulte comme entre gens qui connaissent l'art du -plaisir et jugent que le bruit empêche de goûter l'esprit d'une -conversation, la saveur des mets, le fin bouquet des vins, l'éclat et la -lumière des épaules nues et des chevelures diamantées. On parlait des -toilettes de l'année et du retour qui s'annonçait déjà aux modes du -second empire, quand le marquis de Clérambault s'écria tout à coup: - ---Mesdames, permettez-moi d'abominer la crinoline: elle m'a fait rater -mon mariage! - ---Mais alors, observa quelqu'un, vous devriez avoir pour elle de la -dévotion: ne vous a-t-elle pas rendu aux amours libres et volages? - ---Les amours libres et volages, si charmantes qu'elles soient, ne m'ont -pas encore consolé de m'être séparé de ma femme, pour ainsi dire avant -d'en avoir goûté, car le fruit me paraissait exquis. - ---Mon cher ami, si vous devenez élégiaque, nous nous en allons. - ---Oh! je n'ai pas l'intention de vous conter mon histoire. - ---Si! si! cria la voisine de Clérambault, une petite blonde à l'oeil -narquois et au nez joliment retroussé, contez-nous la! - ---Oui! oui! contez-nous la, reprirent en choeur toutes les femmes, -duègnes et amoureuses. - ---Puisque vous le désirez, dit Clérambault, qui était en veine de -paroles ce soir-là, je vais vous satisfaire: du moins essaierais-je -d'être le moins triste et le plus joyeux que je pourrai. - ---Quand vous deviendrez trop lugubre, on vous donnera une coupe de -champagne pour vous rendre la gaieté. - ---Soit, fit Clérambault qui commença aussitôt le récit de son infortune -conjugale: - -Elle s'appelait Alix. Il est inutile que je vous donne son nom de -famille. Elle était riche et de vieille lignée, orpheline et sous la -gouverne d'une grand'mère dont elle faisait l'enchantement et qui, en -retour, était soumise à tous ses caprices. Elle sortait du couvent, -avait l'air modeste qui alors était de mode chez les jeunes filles, mais -cependant ne se montrait ni gauche, ni embarrassée; elle n'était même -pas dépourvue d'une certaine coquetterie, s'habillait avec le goût d'une -femme expérimentée et prenait de temps à autre des allures fières qui ne -déplaisaient point à un chasseur de femmes de mon genre, dédaigneux des -proies faciles, cherchant le gibier qui se dérobe et qu'on n'atteint -qu'à force d'art et d'habileté. - -On commençait alors à porter des crinolines, et Alix en avait une -monumentale, étant à un âge où l'on se fait un point d'honneur -d'exagérer tout ce qui paraît neuf, comme si on était fier de montrer -ainsi sa jeunesse et d'insulter aux vieilles façons. Malgré ses -proportions inusitées, je vous avoue que cette crinoline ne me -paraissait nullement ridicule et que je trouvais au contraire qu'elle -convenait à merveille à la beauté d'Alix. - -Imaginez une petite tête fine sans maigreur, encadrée de beaux cheveux -châtain clair dont les yeux bruns, un peu myopes, semblaient de loin par -leur clignement vous regarder avec insolence et devenaient plus larges -et plus doux lorsque vous approchiez; une peau fort blanche de blonde, -pourtant bien enluminée aux joues d'une rougeur de santé; la taille -assez mince et ornée, pour tout joyau, d'une croix d'or suspendue par -une longue chaîne de cou: cette figure où l'on trouvait à la fois les -traits d'une madone et l'expression d'une petite fille espiègle; ce -buste vraiment virginal aux épaules et aux bras chastement couverts, aux -seins menus et à peine accusés sous la mousseline; cette image d'autel -retouchée par un peintre un peu sensuel et irrévérencieux, mais malgré -cela, grave, convenable, évoquant les vertus de famille, vous la voyiez -se dresser comme au-dessus d'une estrade d'étoffes, et tandis que cette -figure, ce corsage et ces mains restaient si parfaitement honnêtes, les -cent volants de la jupe se mouvaient, s'agitaient, s'étalaient, -tourbillonnaient avec une coquetterie, une impertinence, une impudeur -extraordinaire. Vous asseyiez-vous devant, derrière, à côté, loin de -cette jupe crinolisée? Vous étiez sûr de l'avoir dans le dos, sur les -épaules, à vos pieds ou même sous le nez. Vous ne pouviez pas y -échapper. Elle vous entourait, vous enveloppait de soie et de parfums. -On eût dit que la femme, telle qu'une étrange sirène, était parvenue à -grandir monstrueusement le bas de son corps pour prendre les hommes -comme dans une nasse énorme qui avait fini par s'adapter si bien à sa -personne qu'elle en faisait partie, qu'on ne l'imaginait plus sans cela. -Et quand sur un canapé, ou dans une voiture, vous étiez battu, -souffleté, pressé par ces vagues d'étoffe, lourdes ou écumeuses, il vous -semblait que c'était une chair féminine qui vous opprimait ainsi et -c'était pour vos désirs mâles une irritation délicieuse. Enervante -aussi. Devant la crinoline au repos d'Alix, il m'arrivait souvent de me -demander quelle sorte de malicieux animal, grassouillet, large, cambré, -palpitait au milieu de cette cage éblouissante. J'avais l'envie qu'on -éprouve de briser un écrin pour avoir un diamant, de lacérer les -feuilles d'un arbuste afin d'en cueillir le fruit. - -L'innocente grand'mère s'étonnait en voyant sa mignonne petite fille se -mouvoir avec aisance au milieu de ces jupes grossies, bouffantes, -tendues, qui vous mettaient à chaque instant dans l'attente d'un -malheur: la prise et l'arrêt d'une femme dans l'embrasure d'une porte, -le renversement d'une table à thé ou d'une console. Mais Alix passait -partout comme une sylphide et sans autre éclat qu'un long bruissement -d'étoffes comme si elle courait sur des feuilles sèches, et elle n'avait -à se reprocher jusqu'ici ni le bris d'une porcelaine, ni la déchirure -d'un volant. Ce qui n'empêchait pas la grand'mère de s'écrier: - ---Ah! ma pauvre enfant, comme ces modes nouvelles sont extravagantes! Si -nous avions porté ces robes-là dans notre temps! - -Observation qui amenait un sourire sur les lèvres d'Alix, et le sourire -persistait au mot de la grand'mère: - ---J'avoue qu'elles sont bien plus convenables pour une jeune fille que -les jupes étroites. - -Pauvre dame! Qu'importe l'étroitesse ou la largeur d'une jupe! Le Diable -travaille toujours avec les couturières au grand bénéfice des -amoureuses. - -La vérité, c'est qu'avec ces robes qui remplissaient un salon et ces -crinolines qui les défendaient contre toute entreprise, les femmes -prenaient une importance, un orgueil, une hardiesse inimaginables. Sous -la protection de pareilles cuirasses elles devenaient d'une liberté -effrénée et elles s'exposaient au péril, avec la sérénité la plus -complète, persuadées qu'elles pourraient y échapper sans aucun dommage. - -Ma fiancée, sortie à peine du couvent, n'avait pas encore l'audace d'une -femme habituée à la vie mondaine, mais à ses intempérances de langage, à -ses réparties trop vives, au ton décidé, impérieux, tranchant de ses -confidences qui avaient pour but principal de m'initier à ses fantaisies -et à ses volontés, je sentais qu'en dépit de sa gentillesse et de sa -grâce, elle allait être pour moi, si je n'y mettais ordre, un inlassable -despote. Cela excitait bien mon désir de conquérant, mais effaçait -toutes mes idées matrimoniales; elle se fût peut-être révélée la plus -charmante des maîtresses; au contraire elle promettait à un mari -l'existence la moins unie et les plus ennuyeuses aventures. - -Seulement elle savait si bien corriger ses paroles imprudentes par une -manière chaste d'abaisser les yeux, et une expression d'ineffable -modestie, que mes craintes se dissipaient et que je me laissais aisément -persuader par mon amour qu'elle était aussi douce que jolie. - ---Ce sont, me disais-je, ces pimpantes toilettes, si nouvelles pour une -fille qui sort du pensionnat, qui la grisent; elle a l'impression de -figurer dans un bal costumé; comme un masque elle se croit tout permis. -Plus habituée à ces robes, ou moins fastueusement vêtue, elle sera par -là même moins vaniteuse, moins volontaire; elle perdra son effronterie -et adoptera le maintien qui convient à une femme mariée. - -Ayant hâte de voir cette transformation s'accomplir, je fus d'accord -avec sa grand'mère pour décider que nous irions passer les premiers -jours de notre union en Anjou, dans une vieille propriété de famille et -qui faisait partie de sa dot. - -Dès que nos noces furent célébrées, immédiatement après la collation, -Alix dépouilla son étincelante robe et revêtit un costume de voyage, -mais, hélas! s'il était de teinte plus sombre et d'étoffe moins fine, il -avait une coupe aussi compliquée, des formes aussi embarrassantes que -des toilettes de ville; enfin la jupe était soutenue par -l'indispensable, l'inévitable crinoline. - -Ce qui m'effraya davantage, ce furent les malles énormes dont on chargea -la voiture. Une troupe de théâtre n'emporte pas plus de bagages. - ---Mais, demandai-je, nous n'allons pas là-bas donner des réceptions? - ---Rassurez-vous, dit-elle, c'est pour nous! - -Nous arrivâmes assez tard et assez fatigués dans ce château de La -Chesnaye où, malgré la lettre de la grand'mère, on ne nous attendait -point. Il fallut réveiller les domestiques, préparer des chambres à la -hâte. Alix feignit l'embarrassée quand elle vit qu'il n'y avait qu'un -lit pour nous deux, mais, comme elle était assez lasse, elle cessa vite -ses minauderies et se décida à se déshabiller, tandis que j'allais dans -une chambre voisine procéder à ma toilette nocturne. - -Elle était déjà couchée lorsque je revins la trouver. Elle ne parut pas -trop effarouchée quand je me glissai à ses côtés, mais à peine étais-je -dans le lit qu'elle se redressa et souffla vivement la bougie qui -brûlait près de nous. - -Rien ne pouvait m'être plus désagréable. Les jouissances de la vue sont -pour moi les principales, et puis j'aime à savoir où je suis; d'un -cloaque ou d'un jardin parfumé parfois les dehors sont les mêmes. Enfin -j'espérai que le contact de cette peau éblouissante compenserait le -chagrin que j'avais de ne point la contempler, et j'étreignis avidement -Alix. Hélas! si mon épousée n'était pas en crinoline, cela n'en valait -pas mieux pour moi. Une chemise empesée, aussi dure qu'une cuirasse, lui -montait jusqu'au cou et lui descendait jusqu'aux pieds; vainement -j'essayais de la soulever, Alix se mit à se débattre, à égratigner les -mains qui la caressaient, à mordre les lèvres qui la voulaient baiser, à -envoyer de furieux coups de genou dans ces jambes qui essayaient de la -presser amoureusement. Bref cette nuit fut pour moi une révoltante -défaite. Je perdis sans effet des flots d'éloquence. J'étais las de mon -effort; elle criait toujours en me repoussant: «Laissez-moi, mais -laissez-moi donc!» Je l'abandonnai; elle me tourna son derrière, protégé -comme le reste de sa personne, et j'accueillis en sauveur le sommeil qui -me fermait les paupières. - -En m'éveillant à la lumière le lendemain, avec le vague souvenir de -cette nuit humiliante, je me promenais de mieux employer les heures de -la journée et de venger l'affront qu'on venait de me faire. Je fus bien -surpris de ne point voir Alix à côté de moi; je me levai, j'allai dans -les deux cabinets de toilette, dans le petit salon qui formait l'entrée -de notre appartement nuptial: personne! L'oiseau s'était envolé! Tout -confus d'une pareille aventure, je me décidai pourtant à m'habiller et, -une fois vêtu, à me mettre à la recherche de mon épousée, je ne pouvais -dire encore de ma femme! Il n'était pas probable qu'elle eût quitté La -Chesnaye. J'errai donc une grande heure à travers le château, ne -laissant pas un coin inexploré. Je ne découvris point Alix; seulement, -comme j'entrais dans une chambre, il me semblait entendre un trot léger -dans la pièce voisine. Jugeant cette chasse inutile et ne voulant pas me -risquer dans le parc où une pluie battante, comme pour narguer nos -épousailles, s'était mise à tomber, je retournai à notre chambre. Mais -je ne pus en ouvrir la porte qui était fermée à clef. De l'intérieur -j'entendis la voix d'Alix qui me criait: «On n'entre pas! On n'entre -pas!» Elle avait joué, mais sans rire, à cache-cache avec moi. Comme je -priais et suppliais, à la fin sous la porte on glissa un papier. Il -était à mon adresse. Voici ce que j'y lus: - - -«Vous vous êtes conduit hier soir en goujat. Je vous déteste. Je ne vous -reparlerai jamais. - -«N'essayez pas de me voir. Je vais rester dans ma chambre jusqu'à -l'arrivée de ma grand'mère avec laquelle je retournerai à Paris. - - «ALIX» - - -Je ne le cacherai point: j'étais furieux; et je ne sais à quelles -violences je me laissais emporter quand survint une vieille servante -portant le chocolat de «Mademoiselle». Une idée me vint alors à -l'esprit, fort inconvenante, mais qui me calma et me réjouit pleinement. -«Attendez, dis-je à la servante, mademoiselle a toujours coutume de -mettre dans son chocolat un peu de vanille et je n'en sens pas le -parfum.» La bonne femme s'arrêta docilement; aussitôt, courant à la -petite pharmacie qui était renfermée dans une de mes valises, je retirai -d'une boîte quelques pincées de poudre que je laissai tomber au milieu -de la tasse: «Cela remplace la vanille!» ajoutai-je; la servante n'en -demanda pas davantage, frappa chez sa maîtresse: «Mademoiselle, voici -votre chocolat!» La porte s'entrebâilla, une main prit vivement la -tasse, puis on referma aussitôt. - -La comédie commençait et j'attendis que mon tour fût venu d'y jouer un -rôle. - -Une heure ne s'était pas écoulée que voici mon Alix toute pâle, toute -effarée qui sort de sa chambre. - ---Je savais bien, me dis-je, que je t'en délogerais, petite obstinée! - -Je n'eusse point osé souhaiter un pareil négligé. Les cheveux en -torsade, ébouriffés, et non seulement point de crinoline, mais point de -robe: une camisole légère comme les femmes alors en portaient la nuit, -par-dessus la chemise longue il est vrai, mais libre et flottante sous -le large et court jupon: c'était là toute sa toilette. - -Elle passa très vite et s'enferma précipitamment dans une petite pièce -du vestibule. - -J'attendis son retour à la porte de sa chambre. - ---Ah! monsieur, c'est lâche! Profiter de ce que je suis malade pour -venir ici... Mais vous n'entrerez pas! - ---J'entrerai! - -Et après des poussées et des repoussées, je parvins à ouvrir, puis, lui -saisissant les mains, je l'entraînai avec moi et verrouillai la porte. -Elle était ma prisonnière. - ---Ah! ah! c'est affreux, c'est infâme, s'écria-t-elle. - -J'étais tellement irrité que j'oubliai avec elle les galanteries -ordinaires. Le moment des prières, des chatteries était passé; il -fallait bien lui parler d'un ton rude, et même, je le devinai de suite, -il fallait plus encore pour la soumettre. - -«Alix, lui dis-je, je suis votre mari depuis hier. Vous devez m'obéir -comme vous obéissiez à votre grand'mère.» - -Du fauteuil où elle s'était laissée tomber, elle eut cette riposte: - -«Je ne lui obéissais pas. - ---Vous aviez tort, lui répliquai-je à mon tour, mais croyez bien que je -ne serai pas aussi indulgent que cette bonne dame. - -Elle prit une attitude de défi. - ---Pensez-vous que je vous supporterai? - ---Je vois ce dont vous avez besoin, m'écriai-je, et je m'élançai sur -elle. - ---Grand'mère! grand'mère! appela-t-elle, comme si sa grand'mère, de -Paris, pouvait l'entendre et voler à son secours. - -Elle avait une frayeur extrême, et, cependant, par des coups de pied et -des coups de dents, elle essayait de se défendre. Je parvins pourtant à -la lever de son fauteuil, à la jeter en travers du lit, à la retourner -sur le ventre; en dépit de ses jambes qui les tenaient serrés entre -leurs chairs, j'arrachai de sa peau jupon et chemise; je dénouai et -abaissai jusqu'à ses chevilles son pantalon, puis, m'asseyant à côté de -son derrière, je lui enserrai la taille, et, de la main restée libre, je -commençai à faire prendre à ses joues inférieures l'empreinte de mes -cinq doigts. - -Ce qui me surprit, c'est que sa main, durant toute la correction, -demeura obstinément plaquée sur le haut de sa fesse droite, et que je ne -pus l'en chasser. Enfin, j'avais un champ assez vaste pour la châtier; -elle devait sentir mes coups, et elle le témoignait bien par ses soupirs -et le battement de ses jambes. - -Quand ma colère se fut un peu dissipée, j'éprouvai le besoin de regarder -ces beautés secrètes que, durant plusieurs mois, je n'avais même pu -deviner sous la robe à crinoline. A la vérité, la petite obstinée à -taille mince qui était ma femme possédait des hanches vastes et une -croupe large, plus grasse que n'en ont d'ordinaire les jeunes filles, -croupe honnête, pleine de gravité bourgeoise et différant fort du reste -de sa personne évaporée, croupe qui, honteuse, eût-on dit, de ses -proportions, dissimulait sa fente et ses mystères, en rapprochant ses -vastes joues. - -Par malheur, la main qui me cachait le côté droit des reins, le jour -pluvieux, les arbres qui, devant les fenêtres, interceptaient la -lumière, les lourds meubles qui emplissaient la chambre, le lit garni de -rideaux, la posture de ma victime, tout était réuni pour dérober ces -fesses joliment replètes et m'empêcher de bien jouir de leur aimable -vue. Cependant, si imparfait que fût le spectacle, faute d'être éclairé -suffisamment, je tenais à le prolonger. Aussi, comme je demandais à la -douce épousée si elle était prête désormais à m'obéir et qu'elle me -répondait par des injures en me traitant de «lâche» ou de «misérable», -je trouvai dans ces paroles un prétexte à reprendre la correction. -J'aperçus contre la cheminée un balai de genêts verts, et il me parut -qu'en la cinglant de ces verges piquantes je rendrais la leçon pour elle -plus profitable qu'en lui administrant une simple fessée. - -De fait, elle ne les eût pas plus tôt reçues que sans retirer la main de -sa fesse droite, elle se mit à pousser les hauts cris: «Au secours! -Grand'mère! grâce! ah! c'est affreux! grâce! grâce! au secours!» Voyant -sa peau rouge et meurtrie, et n'étant pas un bourreau impitoyable, je -jugeai qu'elle en avait assez et je jetai les verges. - -Quand elle ne sentit plus les cinglons, elle rabattit sa chemise et son -jupon, remonta sa culotte et se coucha sur le lit. Je m'étendis à côté -d'elle. - ---Serez-vous obéissante, maintenant, lui demandai-je, reconnaîtrez-vous -que je suis votre mari? - -Elle ne répondit que par des sanglots; alors je l'étreignis et, -jouissant du souvenir tout frais de ses grâces secrètes et de la vue de -sa jolie figure rouge de larmes, je l'épousai réellement, cette fois, ce -dont elle ne parut pas trop se plaindre, puisqu'à la fin du jour elle me -rendait au double mes baisers. - ---Oh! dit-elle, pourquoi m'avez-vous ainsi maltraitée? - ---Pourquoi m'avez-vous fermé votre porte? - ---J'étais toute blessée de ce que vous aviez fait hier soir. - ---Qu'avais-je donc fait de si horrible? - ---Vous m'avez regardée à la lumière; vous avez soulevé ma chemise! Dites -que vous ne le ferez plus! - ---Je ne le ferai plus, mais alors vous ne vous barricaderez plus dans -votre chambre? - ---Non, mais jurez-moi de ne plus me maltraiter. - ---Je le jure... - -Puis, me penchant à l'oreille de ma petite femme: - ---Jamais vous n'avez eu le fouet? - ---Jamais on ne m'a _battue_, dit-elle. - -Il est à remarquer que les enfants admettent qu'on peut les battre, mais -non pas les fouetter. Le battu en effet rend les coups, tandis que le -fouetté subit sa peine avec une passivité déshonorante. Ainsi une -fillette qu'on a troussée, déculottée, et qui a les yeux encore rouges -de la fessée qu'elle vient de recevoir, reconnaît avoir été battue; elle -n'avouera jamais qu'on l'a corrigée. Les enfants comme les hommes font -tenir leur orgueil dans des mots et des paroles. - - * * * * * - -Satisfait sottement de ce premier acte d'autorité, que je croyais -suffire à assurer mon autorité de mari, je ne voulus pas blesser ma -femme par mes exigences. Je pensais que peu à peu elle accommoderait ses -habitudes aux miennes et que ses caprices céderaient quelquefois devant -mes goûts. Mais il n'en fut rien. Je ne pouvais l'embrasser que dans les -ténèbres, couverte de cette étrange chemise dont j'ai déjà parlé; et à -peine nous étions-nous enlacés qu'elle quittait mon lit pour aller -dormir dans une chambre voisine dont elle fermait la porte à clef. Dès -le matin elle était habillée, protégée par sa crinoline inattaquable, et -elle retrouvait cette expression orgueilleuse, ces façons d'inconnue et -d'étrangère qui prévenaient de ma part toute tendresse, toute expansion, -toute familiarité. Sauf, en ces courts moments de la nuit où elle -voulait bien s'étendre à côté de moi et recevoir mes caresses, dans une -telle obscurité, un silence si bien gardé et en si grand secret qu'elle -aurait pu aisément se faire remplacer pour cet office par une autre -femme, j'étais moins pour elle un mari qu'un voisin de table, l'habitué -d'une même maison à qui on adresse des phrases polies et indifférentes -sans jamais s'abandonner devant lui à une confidence. Ce n'est pas ainsi -que je conçois le mariage, ni même une cohabitation avec une femme. -Aussi je ne tardai pas à reprendre ma liberté; mais ce ne fut pas sans -regret que nous nous séparâmes. - - * * * * * - -Là-dessus M. de Clérambault poussa un soupir et nous dit: - ---Croyez-vous maintenant que je puisse adorer la crinoline? - ---Mais, observa quelqu'un, je ne vois pas trop comment cette pauvre -crinoline peut avoir causé vos malheurs conjugaux. - ---Il n'y eut pourtant pas d'autre coupable. Avec sa crinoline, la femme -ne peut plus être soumise, ni bonne, ni douce; elle perd même toutes ses -grâces enfantines; elle cesse d'être joueuse et espiègle; elle a -l'impression d'être éloignée des autres êtres, cuirassée contre les -attaques des hommes; elle est portée au sérieux, à la solennité; -convaincue d'être une puissance, elle se croit le devoir de se montrer -un despote. La crinoline est un symbole; elle représente bien le besoin -qu'ont les femmes du monde moderne d'être toujours--comment -dirais-je?--sous les armes, de n'apparaître qu'en toilette et parées; la -crainte aussi qu'elles éprouvent de laisser voir une boucle défrisée à -leur chevelure, un mauvais pli à leur jupe, une défaillance à leur -orgueil. - ---Accusez encore la crinoline. Elle peut être, comme vous le prétendez, -un conseiller d'orgueil, mais aussi un déguisement, un moyen de cacher -quelque défaut. - ---Que voulez-vous dire? demanda Clérambault prêt à se mettre en colère. - ---C'est sûr! dit la petite blonde au nez retroussé qui, en sa qualité de -femme galante, se croyait tout permis et ne redoutait nullement -d'irriter Clérambault. C'est sûr! Ne nous as-tu pas conté que lorsque tu -as troussé ta femme pour la fesser, elle plaquait la main sur le côté -droit de son c...? - ---Oh! je ne prétends pas, s'écria l'interlocuteur mâle de Clérambault, -que votre femme eut rien à cacher, mais les crinolines du jour, les -chemises longues de la nuit ont été inventées bien moins par la pudeur -et l'orgueil que par une coquetterie savante, soucieuse de dissimuler -les imperfections du corps féminin. Ecoutez plutôt ce qui est arrivé à -un de mes amis: - -J'étais, me disait-il, à Biarritz en septembre 186., au moment où la -présence de l'empereur attirait sur cette plage les femmes les plus -élégantes de Paris et de Madrid. - -Elles s'y disputaient les hommes d'amour, non seulement aux bals et -concerts du Casino, mais aussi le matin, à l'heure du bain, où, après -s'être montrées la veille au soir, enveloppées jusqu'aux épaules, le -corps dérobé par les jupes amples, les voiles de soie et de crêpe de -Chine, la peau couverte par les fleurs et les diamants, elles révélaient -subitement des charmes inattendus, dans un costume simple et serré qui -moulait leurs formes, laissait éclater la cambrure et l'ampleur de leur -croupe; la fermeté ronde de leurs seins; la sveltesse de leur taille; -des chevilles fines, des jambes hautes, de larges cuisses, des hanches -fortes, une chair lumineuse et pleine;--bref, toutes les séductions d'un -corps bien fait. Plus que les fêtes du Casino le bain était le triomphe -des beautés jeunes et accomplies. Les femmes qui n'étaient pas sûres de -leurs grâces n'osaient s'y risquer. Et telles qui s'étaient faites -remarquer l'hiver précédent par une physionomie expressive, langoureuse, -espiègle, passionnée; par les traits réguliers de leur visage; par l'art -de se bien vêtir et de porter avec aisance une toilette somptueuse; se -voyaient avec étonnement dédaignées, laissées en oubli pour des -créatures de nom, de figure et de tenue moins nobles, mais d'une solide -et harmonieuse charpente, d'une chair riche, claire, qui réjouit et la -main et l'oeil. - -Aux bals du Casino, une jeune femme me séduisit fort par sa mutinerie, -son enjouement, ce qu'il y avait de gai et de naturel dans sa causerie. -Bien qu'avec leurs crinolines, il est fort difficile de juger un corps -féminin, elle me parut bien faite; d'ailleurs, de formes ingrates ou -admirables, je m'imaginais qu'elle devait être assez exempte de -coquetterie pour affronter toutes les critiques et même s'en gausser au -besoin; aussi je fus assez surpris de ne point la voir se baigner. Je -pensai qu'il fallait attribuer cette abstention à la crainte de -certaines promiscuités, ou peut-être à l'une de ces étranges et -excessives pudeurs qui se rencontrent quelquefois chez les femmes les -plus libres et les plus hardies. Cela ne m'empêcha donc point de lui -montrer qu'elle me plaisait, de lui faire la cour et d'avoir bientôt -avec elle les relations les plus amicales. Mais bien que je ne sois -point un timide, j'étais arrêté dans mes entreprises amoureuses par la -colère soudaine et l'énergie de sa défense; protégée comme elle était -par sa toilette compliquée, véritable geôle pour son corps, dont elle -seule connaissait les sorties et les échappées secrètes, il me -paraissait inutile de l'attaquer; que sa résistance fût feinte ou -réelle, je ne pouvais réellement pas le savoir, tant qu'elle serait -ainsi vêtue. Comme mon désir devenait de jour en jour violent et qu'il -était bien improbable qu'elle changeât tout à coup sa manière de -s'habiller, voici le stratagème que j'imaginai pour avoir bon gré mal -gré cette hésitante ou cette moqueuse; je ne la voyais en effet qu'avec -l'un ou l'autre de ces caractères. Rien alors ne m'expliquait sa -conduite avec moi que la crainte religieuse qu'elle pouvait avoir de -commettre un péché ou le plaisir orgueilleux de se jouer d'un amant. - -Une compagnie de jeunes gens et de jeunes femmes de notre connaissance -avaient arrangé pour le lendemain une excursion assez lointaine et nous -étions invités tous deux à y prendre part. - -Mon amie se réjouissait à l'idée de changer de place et de voir du -nouveau; j'étais heureux à l'idée que cette promenade favoriserait mes -desseins, car alors il me serait facile de me trouver seul avec elle, en -un de ces abandons qui sont fréquents, même chez les prudes, en pareille -circonstance, et dans un endroit assez isolé pour qu'elle ne songe point -à s'y défendre; seulement mon projet n'avait quelques chances de -réussite que si elle renonçait à ces robes-forteresses qu'elle portait -toujours, même en négligé. Naturellement elle ne s'y déciderait pas -d'elle-même; je devais donc l'y contraindre. - -Dans la nuit qui précéda l'excursion, pendant qu'elle était au Casino, -je fis enlever de chez elle et transporter chez moi toutes ses -toilettes. Le lendemain sa femme de chambre que j'avais achetée, ce qui -n'avait pas été sans peine, ni sans gros débours, devait au moment où -elle ferait sa toilette lui apprendre le vol; il était vraisemblable que -Madame serait au désespoir. Là-dessus la femme de chambre avec douceur -insinuerait notre proposition: - ---Si Madame voulait sortir quand même aujourd'hui, il y aurait bien un -moyen. - ---Lequel? - ---La bonne de la villa voisine, à qui j'ai conté la chose, m'a dit que -sa maîtresse était prête à mettre à la disposition de Madame un costume -de chasse tout neuf, qu'elle n'a pas encore porté. - ---Mais il ne m'irait pas, ce costume! - ---Elle a la même taille que Madame. - ---Et puis, c'est une personne de la galanterie? - ---Oh! elle est tout à fait comme il faut. - -Bref la femme de chambre, par de chaleureux discours, triompherait des -répugnances de mon amie qui finirait par accepter le costume de sa -voisine, une de mes anciennes maîtresses, restée en fort bons termes -avec moi et qui s'était prêtée avec beaucoup de plaisir à cette petite -intrigue. - -Tout se passa comme je l'avais désiré, et mon amie, avec des soupirs -mensongers et une joie réelle, revêtit cet habillement de Diane moderne -qui la changeait des robes à volants et des jupes monumentales. - -Vous n'imagineriez rien de plus gracieux que ce costume demi-masculin, -si bien ajusté à la taille de mon amie qu'on eût dit qu'il avait été -fait pour elle. Je la découvrais plus jolie que je ne l'eusse rêvée sous -cette veste légèrement flottante qui laissait voir le souple et ample -dessin des épaules, la nuque longue et fine; dans ce gilet qui ne -déguisait rien de la beauté ronde de sa gorge; dans cette culotte -bouffante aux genoux, serrée sur le derrière large aux courbes hardies, -qui, disproportionné chez une autre femme, au contraire était glorieux -chez elle, porté par des cuisses fortes et de hautes jambes. Un chapeau -tyrolien, orné d'une aigrette de plumes de coq, posé de côté sur les -cheveux chatain clair donnait à mon amie quelque chose de brave ou de -fanfaron, qui rendait son charme encore plus irritant. - -Sa beauté, que cette tenue rendait éclatante, et à laquelle on ne -s'attendait point; puis le récit du vol dont elle avait été victime, lui -valurent un grand succès. Les femmes lui lancèrent des regards envieux, -les jeunes gens s'empressèrent autour d'elle; les compliments, les -oeillades, l'ardeur amoureuse de son entourage la mirent en des -dispositions excellentes pour mes projets, mais j'eus mille peines, -lorsque nous descendîmes de notre char-à-bancs, à l'isoler de son -cortège d'adorateurs. Il fallut, avec l'aide du guide, égarer les uns -après les autres, ces messieurs, qui ne voulaient pas la quitter. - -Enfin ils nous avaient laissés dans cette campagne assez sauvage, où je -n'apercevais ni une maison, ni un être humain: ni rien qui pût arrêter -mon désir, lorsque tout à coup, pâle de gêne, et peut-être de la -contrainte qu'elle s'imposait depuis quelques instants, elle me dit -qu'elle voulait arranger ses dessous, négligés par sa femme de chambre, -et me pria de la laisser seule un instant. Je feignis seulement de lui -obéir. Le chemin que nous suivions, très ombragé, faisait un coude à -quelques mètres de l'endroit où nous étions. J'allai jusqu'à ce tournant -de route, et, au risque de m'entendre crier les pires injures, je revins -sur mes pas en me cachant derrière les arbres jusqu'à la place où je -l'avais quittée. Dans la violence de mon désir, je ne craignais ni sa -honte, ni sa surprise, ni sa colère; je voulais l'étreindre et j'avais -hâte de la tenir dans mon embrassement. - -Je l'aperçus de dos. La culotte aux chevilles et la tête courbée vers -ses bas comme pour les rajuster, elle me tendait les reins. - -A mon approche une bouffée de vent souleva sa courte et lâche -chemisette; et pareille à une large jatte de lait qu'on me lancerait au -visage, je vis jaillir sa croupe vaste. Mon regard allait s'en délecter -quand tout à coup j'aperçus au bas des reins, à droite, sur le haut -d'une de ses fesses magnifiques, une inscription et un dessin qui -formaient sur la peau claire des arabesques d'un bleu noirâtre. Ces -tatouages étaient alors fort mal portés. Ils n'étaient en usage que chez -les femmes à matelot et les rôdeuses de barrière; si épris que je fusse, -la découverte de ces caractères et de ce grossier croquis furent pour -mon désir comme une douche d'eau glacée. Je n'en voulus pas voir -davantage. Je détournai les yeux. Je m'enfuis. Laissant là mes amours et -leur cortège, je revins seul à Biarritz et repartis le soir même pour -Paris. - - * * * * * - ---Si elle était si jolie, dit un convive, votre ami n'était pas -excusable. - ---Que voulez-vous? J'avais... mon ami avait pris une aventurière de la -dernière catégorie pour une femme du meilleur monde. La désillusion -était cruelle. Trouver une pierreuse qui s'était donnée peut-être pour -quarante sous sur les fortifs quand on s'attendait, après une attaque -difficile, à conquérir la comtesse de Pommereuil! - ---Comment s'appelait-elle? demanda avec anxiété M. de Clérambault. - ---La comtesse de Pommereuil, répéta le conteur, Alix de Pommereuil. - ---Mais c'était ma femme! s'écria Clérambault en levant les bras au ciel. -Malheureux! vous avez osé faire la cour à ma femme! - ---Ce n'était pas moi, c'était mon ami. D'ailleurs, vous le voyez! il l'a -respectée! - ---Jolie façon de respecter une personne vertueuse et du meilleur monde! -C'était un goujat, votre ami, le dernier des goujats. - ---Mais puisque vous étiez séparés? - ---Peu importe. C'était un insolent pour oser prétendre à l'amour de Mme -de Pommereuil, et un sot pour s'imaginer ensuite qu'elle était une -aventurière. Qu'y avait-il donc d'inscrit sur sa peau? - ---Vous devez bien le savoir puisque vous avez été son mari. - ---Sauf pendant la querelle dont je vous ai parlé je n'ai jamais vu ma -femme, le jour, qu'en crinoline; la nuit, je vous l'ai dit, elle avait -une chemise qui lui tombait jusqu'aux pieds. Encore me forçait-elle de -souffler les bougies dès qu'elle s'était couchée. J'ai toujours ignoré -qu'elle portât sur son corps une inscription. Mais quel était donc ce -tatouage? - ---Je vais vous le dire, moi, s'écria tout à coup une dame majestueuse, -presqu'imposante sous le harnais, à la faveur du henné qui lui teignait -les cheveux, et qui ressemblait à sa voisine, la petite blonde au nez -retroussé, comme une vieille chromo peut ressembler à une fraîche -peinture, je vais vous dire aussi pourquoi on lui a fait ça! - ---Vous connaissez Mme de Pommereuil, vous! lança dédaigneusement -Clérambault. - ---Certainement, je la connais, Alix de Pommereuil, et je l'ai connue -avant vous, avant son mariage. - -Et, sans attendre qu'on l'en priât, la dame imposante nous fit ce récit: - -J'étais alors toute gamine et j'avais un petit ami que j'aimais bien, -qu'on appelait Totor. Totor et moi nous faisions des promenades à n'en -plus finir dans la banlieue de Paris, même que nos paternels ne nous -arrangeaient pas au retour pour cracher comme ça sur l'ouvrage et passer -en ballade les trois quarts de la journée et la moitié de l'autre quart. -Une fois, un jeudi que je crois, nous étions partis toute une bande. -Chacun de nous, Gisèle, Henriette, Clémentine, avait son ami. Il y avait -même un garçon de trop, le petit Riri, qui était vieux d'à peine quinze -ans et qui ne promenait point de demoiselle à son bras, quoiqu'il ne lui -eût p't'être pas marché su'l'pied s'il en avait trouvé une à sa -convenance, vu qu'y nous regardait toutes avec des mirettes en braise à -chacun de nos tourniquets. Seulement Totor lui avait dit en partant: -«Riri, n'te fais pas de bile! Nous te trouverons une gosse gironde et -nous te marierons en route.» Or nous voilà tous envolés sur les -hauteurs, là-bas, à Montmartre, qui n'était point un quartier de rupins -comme aujourd'hui, mais pour ainsi dire la campagne perdue. Totor nous -conduisit chez «La Mère Michel,» un petit caboulot on l'on sirotait pour -un rond une prune à l'eau-de-vie. Comme nous étions là à rire, à -buvocher et à chanter, nous voyons défiler des régiments de demoiselles, -des petites et des grandes et des moyennes, avec des soeurs dont les -grandes coiffes claquaient en l'air et de longs chapelets qui leur -battaient les cuisses avec le bruit d'un sabre de cavalerie, et toutes -ces chères soeurs se remuaient et se trémoussaient et allaient de droite -à gauche et alignaient les unes et morigénaient les autres, et -avançaient celles-ci, et reculaient celles-là, que toutes baissaient les -yeux et se laissaient mettre en place comme un troupeau de baudets. -«Qu'est-ce que toute cette bondieuserie, Mère Michel? demanda -Totor.»--M'sieur Totor, répondit la bonne femme qui était une copine -pour lui, tout ça vient de Saint-Pierre. Y a fête et, je crois bien, -pèlerinage.» Enfin comme le soir venait, toutes les chères soeurs se -remisèrent avec les petites oies qu'elles conduisaient. «Y faut rentrer -aussi nous,» dit Totor, et il paya, en grand seigneur, la Mère Michel. -Nous étions encore à souhaiter le bonsoir à la bonne femme quand voilà -une grande demoiselle de quatorze, quinze ans, qui passe à côté de nous, -effarée et toute niaise, comme si elle cherchait son esprit qu'elle -avait perdu en chemin: «Messieurs, Mesdemoiselles, le chemin de Paris, -s'il vous plaît? - ---Le chemin de Paris, le voilà! s'écrie Totor, et nous descendons avec -vous.» Elle voulait se sauver, mais nous la rejoignons. «Tiens! dit -Totor à Riri, voici la femme que tu cherchais. Donne-lui le bras.» Et -nous le poussions dans les jupons de la petite qui faisait toujours son -effarouchée, d'autant mieux que Riri, qui n'avait point l'air moins -penaud, ne pouvait guère lui donner confiance. Enfin, comme nous -poussions toujours Riri et que nous nous moquions de sa timidité, mon -Riri, d'un coup, s'enhardit, parle à Mademoiselle. Ce qu'il lui raconte, -je n'en sais rien, mais ça ne devait pas être des oraisons, car la -frimousse de Mademoiselle devient rouge comme un panier de cerises. Riri -n'en reste pas là. Il lui prend la taille et l'embrasse. Pour le coup, -Mademoiselle se fâche. Elle le gifle. Riri lui répond par une claque. -Mademoiselle lui lance une ruade. Riri lui botte le fessier. Ils se -prennent aux cheveux, se griffent, se mordent, se donnent des coups de -poing. Nous les séparons, mais, comme Mademoiselle faisait toujours sa -renchérie, Clémentine, qui venait d'avoir une roulée de sa belle-mère et -la sentait encore dans les jambes, propose, histoire de se venger, de -flanquer le fouet à Mademoiselle. «C'est ça! c'est ça! crient toutes les -filles et les garçons qui mouraient d'envie de voir le derrière d'une -personne du monde, fichons-lui le fouet.» Nous entrons dans un autre -rince-gueule, du genre de celui que nous venions de quitter, et, au -milieu de la cour, la demoiselle a beau jouer des pieds et des mains, -ses cotillons et sa chemise sont bientôt par-dessus sa tête, et nous y -allons chacun d'une claque sur sa fesse, avec un entrain tel qu'on nous -aurait payés nous n'y aurions pas mis plus de coeur! Quand son séant a -été rouge comme une culotte de soldat, elle s'est cachée la tête contre -le mur, dans son jupon, mais alors Riri s'est mis à lui parler -doucement, doucement, et, comme elle était toute tremblante et qu'elle -n'aurait pas fait de mal à une mouche, je crois bien que mon Riri s'est -conduit avec elle comme un petit homme. En tout cas, il en était fort -capable, le scélérat! Totor, qui les avait laissés s'expliquer en -tête-à-tête un moment, est revenu avec nous et, voyant Riri embrasser la -fillette, il lui a dit: «Riri, à présent, tu as une femme, c'est bien, -mais ton mariage n'est pas signé! Faut que tu passes devant Monsieur le -Maire!» Il appelait ainsi un grand maigre, un ancien matelot, qui était -toujours dans la boutique et qui faisait métier de dessiner et d'écrire -des devises sur la peau. Cet homme est venu. Et il a demandé à la -demoiselle quel était son nom. «Alix,» a-t-elle répondu. Alors Totor a -commandé au dessinateur de lui écrire ceci: «Alix est à Riri pour la -vie.» - ---Et où faut-il lui écrire ça? - ---Sur le c...! dit Totor que nous avons tous applaudi pour cette idée. - -Là-dessus on a couché Alix sur le lit, on l'a retroussée encore une -fois, et on lui a gravé en haut de la fesse droite deux coeurs percés -d'une flèche avec cette inscription: _Alix est à Riri pour la vie_. - -Quand l'opération lui causait trop de mal, nous lui apportions pour la -calmer un verre d'anisette. Je crois bien qu'elle était ivre à la fin de -la séance; elle n'en dut pas moins assister à l'inscription de son mari -auquel on grava sur le bras le même dessin avec cette devise: - -_Riri est pour toute la vie à Alix._ - -Puis nous banquetâmes en l'honneur des nouveaux époux et toute la nuit -se passa dans cette maison nuptiale. - -Le lendemain Alix errait, dégrisée, d'une chambre à l'autre, comme une -folle, criant sans cesse: - ---Oh! mon Dieu! mon Dieu! Que vais-je devenir! que m'a-t-on fait! Mon -Dieu! mon Dieu! prenez pitié de moi! Que vont dire les soeurs? - -Ses supplications nous émurent: - ---Faut la ramener, dit Totor, mais où demeures-tu, la gosse? - ---Chez les soeurs de Marie, gémit Alix. - ---Et où logent-elles, ces soeurs de Marie? - ---Au coin de la rue de Bourgogne et de la rue de Varennes. - ---C'est bien, et comme Totor agissait toujours en grand seigneur, il -prit une voiture pour reconduire Alix à son couvent. - -On fut bientôt arrivé, Totor descendit avec la fillette et sonna à une -grande porte; une vieille tourière vint ouvrir. - ---Dites donc, madame! c'est une demoiselle qui s'est égarée de notre -côté, qui était quasiment perdue et que nous vous ramenons. Y a-t-il une -récompense? - -Pour toute réponse, la tourière prit Alix par le bras, la fit entrer -dans le couvent et ferma la porte violemment. - ---Eh bien, y sont rien pingres, dans cette boîte, observa Totor en -réglant la voiture avec les quarante sous qui lui restaient. - -A présent, je crois bien que Alix de Pommereuil,--car c'est bien le nom -que j'ai vu inscrit sur le livret que la gosse avait laissé tomber de -son jupon,--Alix de Pommereuil n'a point fait de boniments sur cette -histoire, et si les chères soeurs en ont su quelque chose, elles se sont -bien gardées d'en souffler mot à sa grand mère. - - * * * * * - ---Allez donc vous fier aux jeunes filles, déclara Clérambault en matière -de conclusion. - ---Tu parais tout triste, mon vieux, dit la petite blonde au nez -retroussé. - ---On le serait à moins! - ---Mais puisque tu t'es séparé de ta femme, que l'importent à présent les -aventures qui lui sont arrivées avant ou après toi? - ---Je pensais que j'avais épousé une fière et chaste jeune fille, soupira -Clérambault, et c'est navrant de perdre à mon âge ses illusions. - ---Tout ça ce sont des fadaises! s'écria la petite blonde qui, grisée, -allumée par le champagne, monta sur le canapé du salon et releva ses -jupes. Tiens! contemple! Tu n'auras pas d'illusions à perdre avec moi. -Tu peux me regarder à gauche, à droite, de haut en bas, tu ne -découvriras pas un défaut. - -Et frappant sur ses fesses avec orgueil: - ---J'ai posé pour Dalou, pour Falguière, pour Rodin, mon cher! Il n'y a -pas beaucoup de femmes qui pourraient s'en vanter! Et j'en suis plus -fière, moi, que d'avoir eu sur le dos des diamants et des frusques pour -cinq cent mille francs! - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - Gringalette 1 - Un jeu de femme 47 - Les Révoltées de Brescia 93 - La Comédie chez la Princesse 165 - La Crinoline 225 - - -ALENÇON.--IMP. VEUVE FÉLIX GUY ET Cie - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Gringalette, by Hugues Rebell - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GRINGALETTE *** - -***** This file should be named 43782-8.txt or 43782-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/3/7/8/43782/ - -Produced by the Online Distributed Proofreading Team at -http://www.pgdp.net (This book was produced from scanned -images of public domain material from the Google Print -project.) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License (available with this file or online at -http://gutenberg.org/license). - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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