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-The Project Gutenberg EBook of Gringalette, by Hugues Rebell
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
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-
-Title: Gringalette
-
-Author: Hugues Rebell
-
-Release Date: September 21, 2013 [EBook #43782]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GRINGALETTE ***
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-
-Produced by the Online Distributed Proofreading Team at
-http://www.pgdp.net (This book was produced from scanned
-images of public domain material from the Google Print
-project.)
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-HUGUES REBELL
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-Femmes châtiées.--Deuxième série
-
-Gringalette
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-_Un Jeu de Femme_
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-_Les Révoltées de Brescia_
-
-_La Comédie chez la Princesse_
-
-_La Crinoline_
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-PARIS
-
-LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES PARISIENS
-
-13, Faubourg Montmartre, 13
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-1905
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-Il a été tiré de cet ouvrage cinq exemplaires sur Japon impérial,
-numérotés de 1 à 5, et cinq cents sur papier de Hollande numérotés de 6
-à 505
-
-Le présent est Nº
-
-
-Droits de reproduction et de traduction réservés.
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-
-GRINGALETTE
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-
-Par suite d'un incendie qui s'était déclaré la veille, après le
-spectacle, et qui promptement étouffé, avait causé quelques dégâts, le
-cirque Cusani faisait relâche. Bichot Lagingeole, le clown favori du
-public, dont le nom éclatait en grosses lettres sur tous les programmes
-comme s'il devait en être l'attrait principal, Bichot qui ne pouvait
-montrer son long corps dégingandé et sa face ahurie, taillée en sabre,
-sans mettre en gaieté toute une salle, Bichot se reposait ce soir-là de
-ses farces triomphales et fatigantes. Mais habitué à veiller fort tard
-et ayant dormi tout le jour il n'avait point sommeil; aussi se leva-t-il
-à peu près à l'heure de la représentation, plus embarrassé par ce congé
-inattendu que par les exercices les plus difficiles. Il se demandait à
-quoi il allait bien employer son temps.
-
---Si _nous nous_ promenions? dit-il enfin.
-
-Il laissa son chapeau pointu et sa culotte bouffante à un clou de sa
-logette, et revêtit un costume de ville fort commun et déjà râpé, mais
-qui ne laissait en rien deviner l'acrobate, puis il alla chercher la
-petite Juzaine qui était à l'écurie auprès de la belle jument blanche
-Reine-de-Mai.
-
---Allons, Juzaine, vite! mets-toi quelque chose sur la tête, prends ton
-manteau. Nous allons en ballade.
-
---Oh! chic! s'écria la fillette qui bondit aussitôt de l'écurie dans le
-couloir, s'élança légèrement vers la logette du clown et revint un
-instant après, habillée pour sortir.
-
-Bichot lui prit la main et ils montèrent les étroites ruelles de la
-butte Montmartre. Tout en haut, rue Gabrielle, Bichot connaissait un
-petit restaurant où il allait quelquefois déjeuner ou jouer à la
-manille. Il se proposait d'y souper avec Juzaine.
-
-Ils étaient sans doute pressés d'arriver et dans leur hâte ils ne se
-parlaient point, mais on remarquait chez le clown à sa manière de tenir
-Juzaine, de régler sa marche sur celle de l'enfant, de se pencher de
-temps à autre vers elle, comme une affectueuse sollicitude.
-
-Juzaine paraissait avoir une douzaine d'années. Bien qu'elle ne vînt pas
-même à l'épaule de son compagnon, elle était déjà grande, elle était
-surtout joliment grassouillette, et, sous ses beaux cheveux d'un blond
-pâle, son teint avait l'éclat et la fraîcheur rosée dont Rubens se plaît
-à embellir ses nymphes et Hoppner ses gracieux visages de jeunes filles.
-
-Elle semblait aussi toute heureuse d'être à côté de Bichot; sautait les
-flaques d'eau et descendait les trottoirs avec des gambades et des élans
-de plaisir.
-
-Au cirque on prétendait qu'elle était la fille du clown; la vérité est
-qu'il l'avait ramenée de Belgique; on ne savait rien de plus. Il lui
-témoignait une tendresse toute paternelle à laquelle il mêlait peut-être
-une passion moins désintéressée et qui n'aurait pas été innocente si
-Juzaine avait eu l'âge d'y répondre.
-
-A l'entrée de la rue Gabrielle, Juzaine abandonna la main de son
-compagnon et se mit à courir.
-
---Je vais en avant, cria-t-elle, je veux voir ce qu'ils vont nous donner
-à briffer.
-
-Bichot voulut courir derrière elle, mais à était-elle arrivée au
-restaurant qu'elle revint sur ses pas.
-
---Tout est fermé, dit-elle, les volets sont sur les vitres.
-
---Il y a peut-être du monde à l'intérieur, fit Bichot étonné, mais non,
-je ne vois pas de lumière aux fenêtres.
-
-A ce moment il aperçut une ombre contre la porte. Une fillette était
-assise sur le seuil.
-
---Que fais-tu là, Gringalette? lui demanda le clown.
-
---J'fais rien, répondit l'enfant avec un accent triste et découragé.
-
---Où sont ton papa et ta maman?
-
---J'sais pas. _Ils_ les ont emmenés.
-
---Qui les a emmenés?
-
---Les flics.[1]
-
- [1] Les sergents de ville.
-
---Et pourquoi, sang d'un taureau! Qu'ont-ils fait? Qu'est-il arrivé?
-
---J'sais pas.
-
---Alors tu es toute seule dans la maison?
-
---J'suis pas dans la maison. J'suis dehors. Quand j'suis arrivée de
-l'école, ce matin, tout était barricadé.
-
---Et où as-tu mangé?
-
---J'ai pas mangé... depuis hier.
-
---Pauvre gosse! s'écria Bichot ému. Eh bien, viens avec nous.
-
-Gringalette ne demandait pas mieux. Juzaine et Bichot n'étaient pas des
-étrangers pour elle. Souvent, le soir, lorsqu'elle venait leur servir de
-la bière ou du lait, le clown la faisait asseoir à ses côtés, malgré les
-cris de la patronne qui ne voulait pas que sa fille «fainéantât», et les
-deux enfants ouvraient de grands yeux, ou éclataient de rire de
-compagnie aux merveilleuses histoires que leur contait Bichot.
-
-Il les fit entrer dans un café, demanda des saucisses, de la choucroute,
-du poulet, des oranges, une bouteille de vin; et Gringalette, après
-s'être jetée sur les victuailles avec une voracité de chienne affamée,
-après avoir honoré de ses jolies dents jusqu'aux os et aux écorces,
-oublia son chagrin, et montra la plus vive gaieté.
-
-La soirée se passa en plaisanteries qui, comme de coutume, égayèrent aux
-larmes Juzaine et Gringalette. Vers minuit, comme la plupart des clients
-se retiraient et qu'on éteignait le gaz ici et là, le clown demanda:
-
---Où vas-tu coucher, ma petite Gringalette?
-
-L'enfant ne souffla mot et redevint triste.
-
---Allons! dit Bichot, tu n'es pas grosse, et Juzaine, je pense, voudra
-bien te faire une petite place dans son lit. N'est-ce pas, Juzaine?
-
-Pour toute réponse, Juzaine se jeta au cou de Gringalette et l'embrassa
-avec emportement.
-
---J'espère que vous serez de bonnes amies!
-
---Mais nous le sommes déjà! répliqua Juzaine.
-
---Et que vous ne vous disputerez pas trop, ajouta Bichot en souriant.
-
-Ils rentrèrent au Cirque Cusani et le clown assista à leur coucher.
-Gringalette était toute honteuse parce qu'elle ne savait comment cacher
-toute la misère de ses vêtements qui, croyait-elle, devait mieux
-apparaître à la lumière de la lampe électrique qui ne laissait dans
-l'ombre aucun coin de la logette. Elle serrait ses jambes maigres et
-gauchement dénouait ses bottines éculées, s'imaginant toujours que les
-yeux du clown et de Suzanne étaient fixés sur les trous de ses bas et
-les déchirures de son jupon. Enfin à demi déshabillée et sur
-l'invitation de Bichot, elle s'allongea dans le lit, et, un instant
-après, Juzaine venait s'étendre à côté d'elle.
-
-Le clown regarda les deux enfants dont les têtes se touchaient, comme
-liées l'une à l'autre par leurs cheveux mêlés. Du même âge à peu près
-que Suzanne, Gringalette était loin d'avoir le charme rose et
-grassouillet de sa compagne de lit; maigriotte, noiraude, elle n'offrait
-rien d'agréable, au premier coup d'oeil, mais pour peu qu'on l'examinât,
-on était attiré par ses yeux singuliers; tantôt d'une reposante douceur,
-tantôt d'un étrange éclat, ils n'avaient point la naïve indifférence de
-leur âge, mais variaient sans cesse d'expression au point de laisser
-tout ignorer de l'âme qui les illuminait: âme de femme déjà, peut-être
-bonne, peut-être perfide, certainement passionnée.
-
-Après les avoir contemplées un instant, le clown se pencha vers Juzaine
-et lui donna un long baiser qu'on lui rendit, puis il souhaita le
-bonsoir à Gringalette. En se couchant, il les regarda encore. Déjà
-Juzaine était endormie, quant à Gringalette il l'entendit sangloter. Il
-revint à leur lit. Les joues de Gringalette étaient humides de larmes.
-
---Voyons ma petite Gringalette, qu'as-tu à pleurer comme ça?
-
-Elle ne répondit point d'abord; enfin, comme il la pressait:
-
---J'ai, j'ai... que tout à l'heure tu ne m'as pas embrassée!
-
-Bichot ne voulut pas, pour si peu, prolonger la peine de Gringalette.
-
---Quelle gosse, tout de même, répétait-il, quelle gosse, nom d'un
-taureau!
-
- * * * * *
-
-Gringalette resta au cirque. En allant aux nouvelles Bichot apprit que
-les parents de la petite étaient soupçonnés d'avoir participé à un vol,
-suivi d'assassinat, qui avait eu lieu quelques mois plus tôt. Que
-deviendrait-elle s'il n'en prenait pas soin? Dans la rue, ou aux enfants
-assistés, son sort devait être à peu près le même. Il gagnait assez pour
-la nourrir; ce serait une camarade pour Juzaine, et plus tard peut-être
-deviendrait-elle une artiste.
-
-En attendant que la vocation de Gringalette lui fût clairement révélée,
-il s'occupait surtout de Juzaine. Mais à voir avec quelle exactitude
-attentive il dirigeait les exercices, on n'eût rien deviné de la tendre
-affection qui l'attachait à l'enfant. C'était un maître sans indulgence,
-soucieux seulement de développer et de mettre en valeur les talents de
-son élève. C'était peut-être aussi plus qu'un maître.
-
-Chaque jour, dans l'après-midi, un valet d'écurie amenait Reine de Mai,
-la jument blanche, dans l'arène; elle s'arrêtait brusquement en secouant
-deux ou trois fois sa belle tête et en s'ébrouant pour se préparer à la
-course. Alors, toute légère, toute fine, sous une grosse robe en toile,
-pliant sur ses jambes, puis bondissant très haut, mue, eût-on dit, par
-des ressorts, arrivait Juzaine. Le valet lui tendait le creux de la main
-pour qu'elle y mît le pied et sautât sur le cheval.
-
---Non! non! criait une voix. Pas de bêtises! Qu'elle monte toute seule!
-
-C'était Bichot qui arrivait un long fouet à la main.
-
-Obéissante, Juzaine s'appuyait sur le garrot de la jument, se haussait
-sur la pointe du pied, puis d'un élan vif, elle était montée. Reine de
-Mai, bonne, docile, avant de sentir battre contre sa peau les petites
-jambes de la cavalière, ne se serait pas d'elle-même permis le moindre
-mouvement, mais Bichot se montrait moins patient, et d'un claquement de
-fouet il forçait la jument à partir; parfois Juzaine n'avait pu encore
-s'enlever et elle restait une ou deux minutes accrochée à l'encolure ou
-bien, mal assise, elle glissait très vite à terre et il lui fallait
-remonter sans que Reine de Mai interrompît sa course.
-
-Juzaine accomplissait d'autres prouesses et devenait une très habile
-écuyère. Bichot voulait qu'elle se tînt debout sans selle sur Reine de
-Mai, et qu'elle dansât au trot de la jument. La fillette n'y arrivait
-pas sans peine; d'autant que Bichot ne laissait passer aucune faute. Une
-cinglade à la croupe de la jument, et une autre, dirigée plus haut, plus
-doucement, mais qu'une jeune chair devait néanmoins sentir, punissait à
-la fois la bête et l'enfant comme s'ils ne formaient qu'une seule et
-même personne.
-
---Allons! recommençons! criait Bichot.
-
-Et toute rouge de honte, la chevelure dénouée, les yeux pleins de
-larmes, la jupe collée aux flancs, Juzaine essayait de faire mieux ou du
-moins de contenter son professeur.
-
-D'ordinaire les exercices se terminaient par une course aux cerceaux qui
-rendait Juzaine comme folle. Folle du désir de bien faire, folle de
-s'agiter ainsi dans l'espace, folle de la peur de tomber, folle de la
-crainte des coups de fouet. Et Bichot aussi semblait fou à ce moment.
-Les claquements et les cinglades se succédaient au hasard, accompagnant
-le trot régulier de Reine de Mai.
-
---Plus haut, plus haut! criait-il aux valets d'écurie perchés sur les
-escabeaux qui levaient au passage de l'écuyère les grands cercles de
-papier.
-
-Et plus haut dans l'air s'élançait Juzaine; les mains collées au corps,
-crevant et déchirant la soie des cerceaux, retombant tantôt debout,
-tantôt assise sur la jument, et laissant une minute dans le vent de la
-course entrevoir sous la robe soulevée son joli derrière épanoui où
-l'exercice et les coups de fouet dessinaient peu à peu une double rose.
-
-Soit économie, soit sévérité de maître qui tient à ce que ses élèves
-sentent bien ses remontrances, Bichot voulait que Juzaine réservât ses
-maillots pour la représentation. Peut-être aussi cette exigence
-avait-elle une autre cause; on en était même persuadé lorsqu'on voyait
-de quels yeux brillants il suivait cette voltige et ces apparitions
-blanches, puis pourpres, de la chair, tendue, arrondie, pareille à un
-astre en feu environné de nuages, au milieu de la jupe envolée et des
-papiers épars.
-
-Et de plus en plus insensé il fouaillait et criait sans interruption
-jusqu'à ce que hors d'haleine il donnât d'un geste l'ordre de finir.
-
-Alors Reine de Mai, s'arrêtant brusquement, Juzaine, toute rouge, toute
-haletante, sautait à terre et tombait dans les bras de Bichot qui
-oubliant sa sévérité de tout à l'heure l'étreignait avec une tendresse
-passionnée, baisait les yeux en larmes et les joues tout humides de la
-fillette.
-
---Une autre fois, par exemple, ma petite, disait-il, il ne faudra pas
-attendre trois tours de cirque pour sauter.
-
-Mais le reproche était prononcé d'une voix douce comme une caresse.
-
-Gringalette assistait à ces exercices dans une complète immobilité. Elle
-ne perdait pas de vue Juzaine un seul instant, les yeux illuminés d'on
-ne sait quel désir.
-
-Tous trois rentraient dans la logette où Bichot, quand il était content,
-versait à Juzaine un petit verre de malaga. Une fois Gringalette prit le
-verre des mains de Juzaine et le tendit au clown pour qu'il le lui
-remplît. Il eut un moment d'hésitation.
-
---En veux-tu, aussi, toi? C'est pas pour les fainéantes, tu sais,
-fit-il, en riant.
-
-A ces mots Gringalette retirait son verre, sans souffler mot, demeurait
-un instant la tête basse, puis éclatait en sanglots. Bichot se
-retournait vers elle et la considérait avec surprise.
-
---Je voudrais bien savoir quelle araignée trotte dans sa ciboule, par
-exemple! Lui ai-je refusé du malaga? Tiens, voilà la bouteille; bois-la
-toute, ma fille, et soûle-toi. Ça m'est bien égal!
-
-Mais Gringalette repoussait la bouteille en haussant les épaules.
-
---Pourrais-je savoir quelle indisposition a Mademoiselle? demandait
-Bichot de plus en plus étonné.
-
-Gringalette ne répondit rien.
-
---Laissons-la marronner, et allons manger un morceau avant la
-représentation.
-
-Il allait partir quand se ravisant:
-
---Tu ne viens pas, Gringalette? Nous n'avons pas le temps d'attendre!
-
-La faim décidait la petite à sortir avec ses compagnons, mais elle
-marchait derrière eux, et au restaurant elle s'asseyait sans prononcer
-une parole. Cependant elle essuya ses larmes et fit grand honneur à
-l'omelette savoureuse que le garçon venait de servir; aussi Bichot
-crut-il le moment arrivé d'obtenir une explication.
-
---Gringalette, nous direz-vous à présent pourquoi vous êtes ce soir
-gentille comme un crin et riante comme une porte de prison?
-
-Alors sans se presser, en regardant son assiette, et d'une voix
-entrecoupée:
-
---Pourquoi que vous m'avez appelée fainéante?
-
---Moi, je t'ai appelée fainéante? C'était donc pour plaisanter.
-
---Non, non, continua-t-elle, c'était pas pour plaisanter. C'est vrai que
-j'suis fainéante, mais à qui la faute? Est-ce que je voudrais pas
-turbiner comme Juzaine, est-ce que je ne voudrais pas m'cavaler, sur
-Reine-de-Mai ou sur l'Arabe, est-ce que j'serais pas capable d'être
-écuyère, moi aussi?
-
---Ecuyère! ma pauvre Gringalette, mais c'est difficile d'être écuyère:
-tout le monde n'y arrive pas.
-
---Vous ne savez pas si je pourrais le devenir. Vous ne m'avez jamais
-fait monter à cheval!
-
---Tu y monteras, je te promets. Et tu verras comme c'est agréable. Ton
-derrière recevra le fouet plus souvent peut-être qu'il ne le désirerait.
-
---Je recevrai des coups... parce que ça vous amusera de m'en donner.
-
---Oh! ça ne m'amusera pas, mais je ne connais pas d'autre manière
-d'apprendre... M. Cusani et n'importe quel écuyer serait à ma place
-qu'il n'agirait pas différemment.
-
---Eh bien, dit résolument Gringalette, on me fouettera. Tant pis!
-
-Juzaine se mit à rire.
-
---Mademoiselle Gringalette, dit-elle, je vois bien, consentirait à avoir
-les fesses à vif pour venir tirer sa révérence au public et faire la
-gracieuse. C'est que Mademoiselle Gringalette aime les applaudissements
-et les succès, et je comprends ça, quand on est si jolie!
-
-Elle s'arrêta, effrayée du regard étincelant de sa compagne.
-
---Oui, s'écria Gringalette, j'aimerais les succès et les bravos, et les
-messieurs qui vous lancent des fleurs et des oranges. Est-ce que tu ne
-les aimes pas, toi? Pourquoi ne les aimerais-je pas aussi, moi? Parce
-que j'suis moins gironde? Mais tu ne t'es donc pas regardée, ma
-pauv'petite, tu as une tête de veau, oui, je le répète, une tête de
-veau!
-
-Et elle éclata d'un rire forcé et sonore tandis que Juzaine, les poings
-menaçants, se rapprochait d'elle et lui jetait à la face toutes les plus
-grossières injures qu'elle connaissait.
-
---Espèce de crève-la-faim, finit-elle par dire, on ira te boucler dans
-le ballon,[2] avant qu'il soit longtemps, avec tes sales dab et
-dabuche[3].
-
- [2] Prison.
-
- [3] Tes père et mère.
-
---Allons, silence, Juzaine, dit Bichot, et toi, Gringalette,
-asseois-toi, tout de suite!
-
---Elle insulte mes parents, la canaille, grondait Gringalette, qui
-s'était jetée sur Juzaine, et, saisissant un couteau sur la table, le
-brandissait contre elle.
-
-Bichot dut lui arrêter le bras.
-
---Du calme, voyons!
-
---Non j'me calmerai pas. Puis, c'est vous qui êtes cause de tout ça.
-Pourquoi que vous m'avez prise et pourquoi que vous me gardez puisque
-j'suis bonne à rien. Dites-le donc!
-
---Mais je te trouve bonne à quelque chose. J'ai parlé hier de toi à M.
-Cusani. On te fera danser la valse, le quadrille et les rondes dans la
-pantomime du prochain carnaval.
-
-Gringalette s'était subitement radoucie.
-
---Vrai? je danserai au Carnaval?
-
---Puisque je te le dis.
-
---Et je monterai à cheval?
-
---Oui, mais plus tard. Attends un peu. A présent il faut que nous
-revenions au cirque pour la représentation. Mais avant vous allez me
-faire le plaisir de vous embrasser gentiment, comme de bonnes camarades.
-
---Elle m'a appelée tête de veau, fit Juzaine en pleurnichant.
-
---Elle a dit des cochonneries sur ma famille.
-
---Avec ça que tu n'en disais pas autant sur ta sainte famille quand ils
-venaient de te trousser le jupon devant nous pour te rincer le derrière!
-
---Qu'on parle mal de papa, j'le défends pas, parce que d'abord, c'est
-pas mon père et puis y a d'autres raisons... mais maman, c'est pas la
-même chose, j'veux qu'on la respecte, et si Juzaine avait le malheur de
-lâcher un mot comme tout à l'heure!...
-
---Elle ne recommencera plus. Embrassez-vous maintenant. Il est tard. Il
-faut que nous rentrions.
-
-Les deux fillettes obéirent à contre-coeur. Elles se tendirent et se
-touchèrent la joue en détournant les yeux l'une de l'autre. C'était la
-paix que souhaitait le clown, mais une paix bien provisoire. Les
-adversaires semblaient encore trop animées de colère pour suspendre
-longtemps les hostilités.
-
-Dans la nuit Bichot fut réveillé par des cris; il éclaira aussitôt la
-logette: les cris cessèrent, mais il vit le drap qui recouvrait le lit
-des fillettes se soulever en des mouvements lents ou subits; les épaules
-sombres de Gringalette apparurent, puis la nuque blonde de Juzaine comme
-si successivement elles se vautraient l'une sur l'autre pour s'étouffer.
-
-Le clown se leva, fut devant le lit d'un bond, découvrit les corps
-enlacés; les dents qui mordent; les mains qui s'étreignent enchaînées,
-ou libres vont pincer, égratigner, meurtrir la chair; les derrières
-tendus, gonflés par l'effort ou aplatis par la défaite. Les combattantes
-étaient d'égale force; en une minute tour à tour Juzaine était sur
-Gringalette; puis Gringalette sur Juzaine.
-
---Ah! saloperies! gronda-t-il.
-
-Et, les tirant avec violence par les cheveux, il les eut bien vite
-séparées; à toutes deux avec une impartiale libéralité, il gifla les
-joues, claqua les fesses. Gringalette était haletante, mais elle ne
-paraissait ni surprise de la soudaine intervention du clown, ni fatiguée
-de la lutte. Elle ne songeait pour le moment qu'à protéger son derrière;
-aux premiers coups du clown, elle s'était vite placée sur le dos, et les
-cuisses, les reins collés au drap, elle luttait de toute sa force contre
-Bichot qui avait entrepris de la retourner sur le ventre pour lui
-administrer, à l'endroit le moins osseux de sa personne, une vigoureuse
-correction.
-
---C'est Juzaine qui a commencé, disait-elle.
-
---Non, c'est elle, reprenait Juzaine, qui s'était mise à pleurer.
-
-Bichot, arraché à un sommeil dont il avait grand besoin, n'était pas en
-humeur de faire le justicier.
-
---Eh bien! que je vous entende encore, se contenta-t-il de dire, et je
-vous promets que cette fois vous n'écoperez pas!
-
-Gringalette eut un coup d'oeil d'aspic pour sa compagne. Le clown
-n'avait pas donné raison à Juzaine; cela lui parut un premier triomphe.
-
-La nuit se passa sans autre incident.
-
-Le lendemain, Mlle Amélia Cusani, la fille du directeur, devait monter
-en haute école. Comme le costume adopté pour ce genre d'exercice est
-assez simple, Mlle Cusani tenait à le relever par le luxe de quelques
-joyaux précieux et d'une cravache à pomme d'or d'un travail délicat et
-enrichie de merveilleuses émeraudes. Quelle ne fut pas sa surprise, au
-moment de s'habiller pour la représentation, de ne pas voir à côté de sa
-jupe d'amazone et de son haut-de-forme la cravache qu'elle venait d'y
-placer quelques minutes auparavant. Elle la fit chercher par les
-écuyers. Elle-même courut en chemise par tout le cirque, comme affolée
-de cette perte. On ne la trouva point. Elle était si désolée qu'elle ne
-voulait pas paraître en public. Son père dut l'y contraindre. Quel dépit
-lorsqu'elle dut se montrer avec une cravache vulgaire de quelques
-francs! Elle en pleurait de rage.
-
---Mademoiselle, dit un écuyer à la fin de la représentation, je viens de
-retrouver votre cravache.
-
-Le visage de la jeune fille s'illumina.
-
---Où donc cela?
-
---Dans la loge de Bichot, sur le lit de Juzaine.
-
---La petite coquine! Elle voulait me la voler, c'est sûr!
-
-Et comme Juzaine passait dans un couloir, en toilette de cirque, elle
-l'arrêta brusquement par le bras.
-
---C'est vous qui avez pris ma cravache?
-
---Moi, Mademoiselle!
-
---Oui, vous. Ne faites pas l'étonnée. Cela ne servirait à rien. Je suis
-édifiée sur votre compte.
-
-A ce moment, M. Cusani accourut.
-
---Ah! j'en apprends de belles. Vous êtes une escroqueuse, il paraît?
-
---Je ne sais pas ce que vous voulez dire, Monsieur.
-
---Comment osez-vous, répliqua Cusani, filouter vos maîtres, friponne que
-vous êtes! Vous êtes aussi maladroite dans vos actes que dans vos
-façons. Vous deviez bien penser qu'en volant ce soir la cravache de ma
-fille sans la mieux cacher, vous seriez découverte.
-
-Juzaine écoutait avec stupeur; on eût dit qu'on lui parlait une langue
-inconnue dont elle n'entendait pas un mot. Quand M. Cusani eut achevé,
-elle rougit de honte: elle avait compris enfin!
-
---Monsieur, dit Juzaine, vous n'avez pas le droit de me soupçonner sans
-raison, et je ne vous permets pas de m'accuser ainsi en public!
-
---Ah! tu ne me permets pas... je vais te demander la permission
-peut-être.
-
---Vous êtes un insolent.
-
---Si tu le prends sur ce ton-là, nous allons voir ça, par exemple! Comme
-je vais te rabattre le caquet et moucher ton esbrouffe!
-
-Tout en parlant de la sorte, le gros Cusani s'était jeté sur Juzaine
-qui, vainement, avait essayé de fuir, repoussée vers lui par
-Mademoiselle Cusani, par les écuyers et les valets. Il l'avait acculée à
-l'écurie et, après une courte lune, il la força de s'agenouiller et la
-traîna vers une stalle vide, la tête tournée vers le ratelier. Toute une
-foule, parmi laquelle se trouvaient des spectateurs, les suivait, très
-intéressée.
-
---Nous allons voir à présent si tu fais la faraude, ma fille.
-
-Et il releva les jupes légères qui formèrent au-dessus des reins comme
-une vaste auréole. De Juzaine, dans cette attitude, la tête, les épaules
-étaient complètement cachées; les pieds disparaissaient presque sous la
-paille de l'écurie; on n'apercevait que les fesses grassouillettes, un
-peu foncées par la clarté du tulle qui les environnait, saillantes,
-tendues malgré elles, et si bien en chair, si serrées par la frayeur que
-la fente s'en distinguait à peine sous le maillot collant et rosé. On
-eût dit, sous les larges feuilles d'un arbuste des tropiques, un beau
-fruit, à peine mûr, mais qui ravit déjà les yeux.
-
-Mlle Cusani contemplait avec un visible plaisir ces grâces secrètes que
-Juzaine n'avait jamais laissé deviner qu'une seconde, dans une rapide
-voltige, et qu'elle offrait en spectacle, ce soir-là, malgré elle, pour
-qu'on les flétrît, et dans une posture qui les rendait ridicules.
-Gringalette, se faufilant au milieu du public, était arrivée auprès de
-sa jeune directrice et, comme elle, se délectait à cette humiliante
-exposition, non moins qu'à la pensée des sévices cruels qu'annonçaient
-ces préparatifs. La lueur de leurs regards, le sourire qui desserrait
-leurs lèvres, exprimaient la joie féroce et sans déguisement des jeunes
-filles.
-
---Pas de maillot! criait-on dans le public.
-
---C'est ça, pas de maillot! répéta Gringalette entre ses dents et avec
-une crainte vague que Bichot fût présent et l'entendît.
-
---Déculotte-la, papa, qu'elle le sente bien! glapissait Mlle Cusani.
-Veux-tu un canif?
-
---Je crois, faisait Cusani en tenant Juzaine entre ses jambes, je crois
-que, tout à l'heure, vous ne ferez plus la fière quand nous vous aurons
-fourbi devant le monde le médaillon.
-
-Et il allait lui déchirer le maillot lorsque Mlle Cusani, tournant la
-tête avec inquiétude, dit à son père:
-
---Papa, dépêche-toi. Si la police allait arriver?
-
---Qu'elle arrive! repartit Cusani. Je n'en ai pas peur. J'ai bien le
-droit de corriger une voleuse, je suppose.
-
-Puis, comme s'il n'était pas si tranquille qu'il essayait de le
-paraître:
-
---Passe-moi un fouet, une cravache, vite!
-
-Mlle Cusani lui tendit une légère badine, qu'il leva sur les chairs
-tremblantes de Juzaine; mais le coup qu'il voulait porter fut donné dans
-le vide. Brusquement Bichot, surgissant du couloir, s'était élancé sur
-le directeur, lui avait arrêté la main et, le repoussant du genou,
-l'envoya tomber à quelques pas.
-
-Il releva Juzaine et, se frayant un chemin à travers la foule, il rentra
-avec la fillette tout en pleurs dans sa loge où il s'enferma.
-
---Arrêtez les voleurs! criait M. Cusani qui s'était relevé. Je ne veux
-pas que ces misérables passent la nuit sous mon toit.
-
-Il fit grand bruit et, accompagné par sa fille, il proféra nombre
-d'injures à la porte de Bichot, mais n'obtenant aucune réponse et
-fatigué de cette scène, il alla se coucher après avoir donné l'ordre à
-deux valets d'écurie d'empêcher le clown de se sauver avant l'arrivée de
-la police. Mais soit qu'on eût négligé de la prévenir, soit qu'elle ne
-jugeât pas utile de se déranger, la police ne parut pas et laissa Bichot
-pleurer à son aise avec la pauvre Juzaine qu'il essayait vainement de
-consoler et dont il ne sut que partager le chagrin.
-
-Dès le matin, M. Cusani, qu'un peu de sommeil avait calmé, vint avec sa
-fille frapper à la logette du clown. Bichot lui ouvrit. Il y eut une
-explication, puis des excuses de la part du directeur, qui ne voulait
-point se priver de deux artistes qui étaient l'honneur de sa troupe.
-
---J'avais bu trop de champagne, dit-il en les quittant. Oubliez ma
-brutalité... Certainement quelqu'un vous en veut et a essayé de vous
-faire passer pour des voleurs.
-
-L'attitude de Gringalette était si embarrassée et, la veille, elle avait
-si bien encouragé Monsieur Cusani à châtier Juzaine que les soupçons du
-clown s'étaient portés aussitôt sur elle, et il ne lui laissait
-aucunement ignorer. Il n'était pas sûr qu'elle fût coupable; mais cette
-incertitude, loin de l'apaiser, excitait d'autant plus son irritation.
-
-Elle éclata un beau jour que, rentrant dans sa loge à l'improviste, il
-surprit Gringalette, des ciseaux aux doigts, occupée avec Juzaine d'une
-façon fort singulière. Les exercices de la matinée, la chaleur du jour,
-avaient fatigué la petite écuyère, qui dormait profondément. Gringalette
-profitait de ce sommeil pour couper les beaux cheveux blonds de la
-fillette. Déjà de longues boucles étaient éparses à terre et sur le lit.
-L'étonnement, la colère du clown furent extrêmes; et Gringalette, qui ne
-s'attendait point à le voir, laissa, de stupeur, tomber ses ciseaux.
-
---Canaille! s'écria-t-il.
-
-Elle voulut sourire, mais vite l'expression narquoise de son visage
-disparut et fit place à de l'épouvante, tant la fureur de Bichot
-semblait terrible. Il lui frappa la tête d'abord violemment, à lui
-laisser croire qu'il allait l'assommer. Elle eut une voix si plaintive
-pour demander grâce qu'il s'arrêta, ému de pitié malgré lui; mais le
-sourire qui revint sur les lèvres de la fillette comme si, en dépit de
-sa faiblesse corporelle, elle se sentait réellement la plus forte,
-l'exaspéra et lui rendit toute sa colère. Alors il se décida à la
-meurtrir d'une façon ignominieuse et qui brisât son orgueil. Il la
-courba vers la terre, puis la chevauchant à reculons, il la saisit par
-le ventre, comme une enfant.
-
-Ce fut un curieux spectacle que le corps à corps de cette fillette à la
-face malicieuse et de ce grand clown dégingandé, spectacle dont Juzaine,
-qui venait de s'éveiller, put jouir tout à son aise. Quand Bichot eut
-troussé la courte jupe et la chemise, apparurent des fesses jaunes et
-longues dont la fente ici et là se creusait en des replis sombres; des
-fesses qui semblaient rire d'une gaieté railleuse. Bichot qui avait pris
-sa ceinture, se mit à les fouetter vigoureusement. Alors les jambes de
-la victime battirent l'air, et son corps souple se redressa, parut
-s'enrouler comme un serpent. Sa figure, toute rouge, se retourna vers le
-clown et lui fit mille grimaces pour le narguer. Mais vainement
-Gringalette voulait-elle paraître moqueuse; à chaque coup, il lui
-fallait faire un effort pour ne pas crier, tous ses traits se
-contractaient, en même temps que la douleur entr'ouvrait de force les
-fesses qui essayaient de dérober au supplice leur chair la plus
-sensible.
-
-Vaincue et châtiée, mais non pas soumise, elle luttait, se défendait
-toujours. Etait-ce des larmes, était-ce des éclairs de colère qui
-brillaient dans ses yeux? Elle essayait de saisir en arrière et à la
-volée la ceinture du clown, ou encore de le mordre; elle parvenait à le
-griffer.
-
-Tout a coup, au milieu des valets et des écuyers qui étaient venus
-assister à cette féroce fessée, Mlle Cusani montra son nez retroussé,
-son visage rieur et curieux. Gringalette l'aperçut, et alors toute la
-résistance qu'elle avait jusqu'ici opposée à son bourreau cessa; on eût
-dit qu'elle venait de sentir subitement la cruauté du fouet; elle poussa
-des cris de bête et, sans plus essayer d'arrêter le clown, elle
-s'abandonna aux coups avec une sorte de désespoir.
-
---Allons, Monsieur Bichot, dit Mlle Cusani, je ne sais pas ce qu'elle a
-fait, mais elle en a assez; voyez comme elle saigne!
-
---C'est une infection, Mademoiselle. C'est elle qui vous a volée, il n'y
-a plus de doute, et vous voyez ce qu'elle a fait à la pauvre Juzaine! Si
-je n'étais arrivé, elle lui rasait la tête ainsi qu'à une galeuse.
-
-Enfin, il lâcha Gringalette, que Mlle Cusani fit coucher sur le lit
-d'une loge voisine. Elle fermait à demi les yeux, comme si elle était
-près de s'évanouir, et respirait avec difficulté. Un verre de Porto que
-lui apporta Mlle Cusani la réconforta un peu.
-
- * * * * *
-
-Elle resta au cirque, mais ne coucha plus dans la loge du clown. La
-directrice lui offrit un lit dans un cabinet proche de sa chambre.
-
-Cette correction publique l'avait profondément humiliée; elle en avait
-perdu son narquois et malicieux sourire. Elle ne pouvait rencontrer
-Juzaine sans murmurer entre ses dents ou lui lancer quelque injure; au
-contraire, elle ne semblait point garder rancune à Bichot; elle essayait
-même de lier la conversation avec lui, mais ses paroles n'obtenaient
-aucune réponse.
-
-Il avait refusé, malgré la promesse faite naguère, de lui apprendre à
-danser. Il ne voulait plus s'occuper d'elle, et c'était Mlle Cusani qui
-lui montrait la valse et certaines danses espagnoles pour qu'elle
-figurât avec des jeunes filles et des enfants dans un grand bal donné au
-cirque lors du Carnaval.
-
-Cette fête dont elle espérait tant de plaisir ne lui causa que du dépit.
-Elle fut vivement irritée, ainsi que Mlle Cusani, de voir que tous les
-applaudissements étaient allés aux danses équestres de Juzaine.
-
-Comme pour renouveler le triomphe de la petite écuyère, le cirque Cusani
-donna le même spectacle deux jours après. Mais au moment où Juzaine se
-disposait à monter en selle, un valet d'écurie accourut, effaré.
-
---Eh bien, dit-elle, vous ne m'amenez pas Reine-de-Mai?
-
---Mademoiselle, Reine-de-Mai est couchée dans sa stalle. Il n'y a pas
-moyen de la faire lever. Elle doit être malade.
-
-Juzaine, qui éprouvait pour sa jument toute l'affection d'une amie, fut
-très émue. Elle entra dans l'écurie, s'approcha de Reine-de-Mai, lui
-donna de petites tapes, lui caressa l'encolure, l'embrassa. Mais
-Reine-de-Mai, qui savait si bien d'ordinaire reconnaître les attentions
-de sa jeune maîtresse, parut cette fois insensible. Elle demeura
-couchée; son oeil était terne et immobile, et Juzaine observa qu'elle
-avait le ventre très enflé.
-
---Pauvre Reine-de-Mai! répétait Juzaine qui avait les larmes aux yeux.
-Il faut qu'on aille chercher le vétérinaire dès ce soir.
-
-A ce moment, M. Cusani parut, suivi de sa fille en jupe d'amazone.
-
---Il ne s'agit pas de vétérinaire, dit le directeur, il s'agit de vous,
-Juzaine. On vous attend. Si Reine-de-Mai est malade, prenez Frimousse
-que vous avez déjà montée.
-
---Ah! non, s'écria Mlle Cusani. Je garde Frimousse. Qu'elle monte Le
-Kabyle.
-
---Mais Le Kabyle a trop de fougue. Elle ne pourra rien en faire.
-
---Tant pis! dit Mlle Cusani, moi je garde Frimousse.
-
-Juzaine fut obligée de prendre Le Kabyle.
-
-C'était un magnifique cheval noir à la crinière et à la longue queue
-flottante, vif, docile quand il se sentait conduit par une main solide,
-mais prêt à s'abandonner à toutes ses fantaisies dès que son cavalier
-était neuf, inexpérimenté, faible ou indulgent.
-
-Juzaine, on l'a vu, n'était point une novice dans l'art de l'équitation,
-mais elle connaissait mal Le Kabyle. Elle sut pourtant le maîtriser
-durant une partie de la représentation. Le spectacle se terminait par
-une grande pantomime: _Scènes du Far-West_, où Juzaine figurait une
-jeune Américaine, fille d'un cowboy, que veulent enlever, puis que se
-disputent des Pawnies. Prisonnière d'un Indien, qui l'emportait en
-croupe du Kabyle, elle parvenait à rompre ses liens et, se dressant sur
-le cheval, elle frappait son ravisseur. A ce moment, un Indien à pied,
-qui n'avait point paru aux répétitions et dont la venue subite parut
-surprendre les autres acteurs de la pantomime, s'approcha du cheval et
-lui tira de côté, mais presque à bout portant, un coup de pistolet.
-Devant ce jet de feu et de fumée, Le Kabyle fit un écart et se leva sur
-ses pattes de derrière. Ce mouvement fut si brusque et si inattendu que
-Juzaine, qui se tenait alors tout debout sur le cheval, fut jetée à
-terre. La cavalerie des Indiens arrivait par derrière au galop. Ils ne
-purent retenir leurs chevaux. Juzaine fut piétinée. Un cri étrange, à la
-fois atroce et comique, cri d'oiseau blessé et poursuivi, cri de
-perroquet effarouché, remplit le cirque, et l'on vit attifé en
-burlesque, coiffé de son petit chapeau pointu et vêtu de sa culotte
-bouffante semée de grenouilles noires, Bichot écarter les Indiens et les
-écuyers, se précipiter entre les chevaux et se jeter sur Juzaine. Comme
-les spectateurs n'attendent que du plaisir, et que la tournure et la
-voix du clown avaient le don d'exciter l'hilarité, on crut pendant
-quelques minutes à une nouvelle farce du comique, et il y eut une fusée
-bruyante de rires; mais cette gaieté eut un arrêt soudain, terrible,
-lorsqu'à la stupeur des écuyers, au désarroi des mimes, aux hurlements
-et aux lamentations de Bichot, il fallut bien que le public reconnût sa
-méprise et un accident peut-être mortel. Monsieur Cusani eut beau
-paraître en habit noir, saluer le public et annoncer que «la chute de
-cheval de Mlle Juzaine était sans gravité et que la représentation
-allait continuer», sa venue ne dissipa point l'impression tragique de la
-foule, non plus d'ailleurs que les danses les plus gracieuses de sa
-fille et de Gringalette. La douleur du clown, s'arrachant les cheveux de
-désespoir, derrière Juzaine inanimée, que deux écuyers se hâtaient de
-transporter hors de la salle, était un spectacle trop saisissant pour
-qu'on pût, d'une minute à l'autre, l'oublier.
-
-Juzaine était réellement morte, et le pauvre clown qui la pleurait
-ressentait davantage son malheur à la vue de ce visage si joli il n'y
-avait qu'un instant et à présent défiguré par les sabots des chevaux. Le
-nez et l'oeil droit étaient écrasés; il n'y avait plus de traces de
-lèvres, et les dents fines, dans cette bouche découverte, paraissaient
-hideuses. Les beaux cheveux blonds eux-mêmes étaient éclaboussés de
-sang. Jamais la mort ne fut plus cruellement profanatrice.
-
-Le chagrin du clown touchait tout le monde, mais Bichot demeurait
-indifférent aux témoignages d'intérêt ou d'amitié que lui prodiguaient
-ses camarades. Il semblait inconsolable.
-
- * * * * *
-
-Le soir de l'enterrement, comme il pleurait, agenouillé devant le lit
-vide de Juzaine, des cheveux effleurèrent sa joue, et une voix douce lui
-chuchota à l'oreille:
-
---Maintenant qu'Elle n'est plus là, veux-tu que je sois ta fille et
-m'aimer un peu?
-
-Il tressaillit à ces paroles et leva la tête avec une sorte de terreur.
-
-Gringalette était devant lui.
-
-Il la regarda longtemps comme s'il cherchait à lire dans ce visage qui
-voulait paraître triste pour lui complaire, mais dont les yeux,
-involontairement, avaient un sourire. Sans doute une image effrayante
-passa dans son esprit; il se couvrit le front, il écarta Gringalette
-avec horreur et sortit en courant comme un insensé. Des écuyers qui le
-rencontrèrent ont rapporté qu'il les arrêtait en leur disant: «Je suis
-un misérable! J'ai recueilli, j'ai nourri moi-même l'assassin de mon
-enfant.»
-
-Et à chacun il répétait ces paroles.
-
-Depuis on ne l'a plus jamais revu.
-
-
-
-
-UN JEU DE FEMME
-
-
-Mlle Trébuchet, l'une des plus ferventes dévotes de la paroisse
-Saint-Jacques du Haut-Pas, qui venait chaque jour assister à la première
-messe, arrivait, par faute de sa pendule, un peu en retard ce matin-là,
-et gagnait sa chaise avec plus de hâte et moins de componction que
-d'habitude, lorsque le bedeau l'arrêta par le bord de son châle.
-
---Vous ne savez donc pas ce qui est arrivé, Mademoiselle,
-chuchocha-t-il?
-
-Mlle Trébuchet parut très étonnée. Depuis des années, la vie s'écoulait
-pour elle d'un flot si semblable qu'elle n'imaginait même pas que le
-lendemain pût différer de la veille.
-
---Un grand malheur! continua le bedeau qui se composa un visage de
-circonstance et leva les yeux vers la voûte de l'église comme s'il eût
-espéré y apercevoir le visage de Dieu, un grand malheur!
-
---M. l'abbé Palloy ne dit pas la messe de sept heures?
-
-Elle ne prévoyait pas dans le cours de son existence de révolution plus
-considérable.
-
---Non, répondit le bedeau d'un ton d'infini dédain, l'abbé Palloy ne dit
-pas sa messe.
-
---Il est malade? demanda-t-elle avec inquiétude.
-
---Il vaudrait mieux qu'il fût malade, et même qu'il fût mort.
-
-Alors se penchant à l'oreille de Mlle Trébuchet, il murmura d'une voix à
-peine sensible:
-
---Il vient d'être arrêté par la police... pour affaire de moeurs... Il
-paraît que ce qu'il a commis est abominable.
-
---Mon Dieu! Mon Dieu! soupira Mademoiselle Trébuchet qui chancela et dut
-s'appuyer sur une chaise.
-
-Elle crut qu'elle allait devenir folle. L'idée que le bon abbé Palloy,
-son confesseur, était un criminel, qu'on pouvait le confondre à présent
-avec le mauvais larron ou le Judas de son chemin de Croix était
-insupportable à sa pensée; elle eût admis plus facilement la
-simultanéité du jour et de la nuit.
-
-Ce ne fut qu'en récitant machinalement des prières qu'elle parvint peu à
-peu à dominer son trouble. Elle entendit la messe de huit heures et
-demeura longtemps en oraison après que le prêtre eut quitté l'autel.
-
-Lorsqu'elle sortit de l'église, elle se sentit plus calme, mais avec un
-vif besoin de confidence. Elle ne pouvait garder pour elle seule le
-secret d'une telle aventure. Volontiers elle l'eût crié aux passants,
-mais elle préférait en instruire sa jeune amie Valentine Chassériau.
-
-Comment Mlle Trébuchet, femme d'un âge mûr, d'une dévotion scrupuleuse,
-d'une vie modeste et tranquille, était-elle liée avec cette petite
-personne, coquette et évaporée, qui souriait aux jeunes gens et dont
-jasait tout le quartier? Une circonstance les avait rapprochées. Le
-tuteur de Valentine était un parent de Mademoiselle Trébuchet, et comme
-il habitait La Rochelle et que Valentine désirait achever son éducation
-à Paris, il lui avait confié sa pupille. Deux ans plus tard, Valentine
-se mariait, malgré les conseils de Mlle Trébuchet, avec un professeur
-connu pour son anticléricalisme. A cette occasion, Mlle Trébuchet avait
-tenté une rupture, mais son âme tendre s'y était refusée. Valentine et
-l'abbé Palloy étaient ses seules attaches terrestres; elles en étaient
-d'autant plus fortes.
-
-Mademoiselle se dirigea vers une haute maison de la rue Claude-Bernard.
-Elle monta au second étage et fut introduite par une bonne, jeune, de
-visage aimable et fort proprement vêtue. L'appartement n'avait rien de
-fastueux; les appointements de M. Chassériau ne permettaient pas à sa
-femme d'être aussi dépensière qu'elle l'eût souhaité; mais Valentine
-était de ces personnes qui, faute de pouvoir posséder des meubles
-vraiment beaux, préfèrent à une simplicité qui ne tire point l'oeil
-l'imitation banale et grossière du luxe. Il y avait de faux canapés
-Louis XVI, de faux bahuts Henri II, de petites tables de Mapple achetées
-aux ventes publiques, des lambeaux de tentures liberty, et, pour
-harmoniser cet assemblage disparate, des rubans partout: aux fauteuils,
-aux tapis, aux rideaux, aux cadres. La bibliothèque, les livres mêmes du
-professeur en étaient entourés. On eût dit l'intérieur d'une «étudiante»
-ou d'une petite provinciale de la galanterie, et l'on juge que le châle
-noir, la capeline sombre et le long visage jaune et osseux de Mlle
-Trébuchet s'y trouvaient quelque peu dépaysés.
-
-Bien qu'il fût onze heures, Valentine était encore au lit. En cette
-chaude matinée, elle avait rejeté les draps à ses pieds et, tournée vers
-l'ombre de la muraille, la chemise de soie noire retroussée sur les
-reins, c'était la médaille fendue et poinçonnée de sa personne qu'elle
-présentait aux regards.
-
---Que tu es paresseuse, ma pauvre Valentine! s'écria Mlle Trébuchet en
-entrant; mais voyant à quel interlocuteur inattendu elle avait affaire,
-elle parut très choquée et détourna pudiquement les yeux. Quelle
-indécence! fit-elle, si au lieu d'une dame de mon âge, ç'avait été son
-mari ou sa bonne qui fût entrée dans sa chambre; joli et édifiant
-spectacle, en vérité!
-
-Les réflexions de Mlle Trébuchet, proférées à haute voix, éveillèrent la
-dormeuse.
-
-Mouvant toute une vague d'odeurs: la senteur forte de sa chair unie aux
-pénétrants parfums des essences, Valentine se retourna brusquement et
-montra son autre figure, un petit nez fin aux ailes palpitantes, aux
-narines voluptueuses, des dents riantes dans une bouche large et molle
-comme un fruit; des yeux brillants et calins sous leurs longs cils, et
-une chevelure sombre, ébouriffée, dont la double crinière cachait les
-seins menus laissés à découvert par la chemise trop lâche.
-
---Ah! c'est vous, Mademoiselle, s'écria Valentine. Vous êtes bien
-aimable de venir me voir; mais vous auriez bien dû ne pas venir si tôt.
-
---Si tôt! Il y a cinq heures que je suis debout.
-
---Oh! vous, vous êtes une sainte.
-
---Ce n'est pas un acte de sainteté de se lever de bonne heure; seulement
-on a tort de passer comme vous ses journées dans son lit, surtout quand
-on a un ménage, un mari...
-
---Oh! mon mari, vous savez bien qu'il ne rentre que le soir, pour
-dîner...
-
---Vous avez d'autres obligations, vous le savez, que de préparer le
-repas de votre mari... Il me semble, Valentine, que vous devenez bien
-indifférente à la religion, que vous négligez vos devoirs de chrétienne.
-Le matin, vous devriez assister à la messe...
-
---Mais vous-même, Mademoiselle, il me semble que vous ne prêchez pas
-d'exemple.
-
---J'ai entendu la messe il y a deux heures et, si je ne m'occupe pas
-aujourd'hui de mes oeuvres ordinaires, c'est que je suis pour le moment
-incapable de penser à quoi que ce soit, sinon au grand malheur qui vient
-de m'arriver.
-
---Vous avez perdu de l'argent?
-
---J'ai perdu, ce qui est bien plus douloureux pour moi, mon confesseur,
-le vénérable abbé Palloy, qui vient d'être arrêté sur une dénonciation
-que j'ai toute raison de croire calomnieuse. Je venais vous demander un
-conseil. Malgré votre jeunesse, vous connaissez bien mieux que moi les
-choses de ce monde, et peut-être sauriez-vous ce que je dois faire pour
-le voir, et même pour obtenir sa mise en liberté. Au besoin votre mari,
-qui est très instruit, connu pour son savoir et son honorabilité,
-pourrait nous aider. Il ne s'agit pas ici de combattre ou de défendre la
-religion, mais de sauver un innocent, accusé à tort, j'en suis
-persuadée.
-
-Valentine se mordit les lèvres, se gratta la tête, rejeta sur son dos
-les touffes de cheveux qui lui couvraient la gorge et ne répondit pas.
-
---Qu'avez-vous! s'écria Mlle Trébuchet surprise. Le service que je vous
-demande n'a rien d'extraordinaire.
-
---Il m'est impossible de vous le rendre, répliqua vivement Valentine.
-
---Et pourquoi cela?
-
---Parce que c'est mon mari lui-même qui a fait arrêter l'abbé Palloy.
-
---Votre mari! mais c'est donc un monstre. Et quels griefs peut-il avoir
-contre notre malheureux vicaire?
-
---Mais comment voulez-vous que je le sache?
-
---Vous le savez, j'en ai la conviction. Votre mari ne s'est pas
-déterminé à un acte pareil sans vous en avertir.
-
---Pourquoi m'aurait-il averti? Il ne me parle pas de ses affaires.
-
---Ce ne sont pas ses affaires, mais les vôtres. Vous avez vu l'abbé
-Palloy chez moi, vous avez entendu sa messe, peut-être vous êtes-vous
-confessée à lui. Si votre mari a songé à ce digne prêtre, c'est que vous
-lui en avez parlé. Qu'avez-vous pu lui dire?
-
---Je ne lui ai rien dit à son sujet, je vous assure. Seulement, Victor,
-depuis quelque temps, est devenu très jaloux; il s'est imaginé que
-l'abbé Palloy fleuretait avec moi.
-
---Voyons, votre mari n'a pas encore perdu la raison. Comment se
-serait-il imaginé de lui-même que l'abbé Palloy vous courtisait? Si
-l'abbé Palloy est venu vous voir, ce n'est que dans la journée; il ne
-sort jamais après six heures. Or, vous m'avez dit plusieurs fois que
-votre mari ne rentrait que fort tard dans la soirée à cause de ses cours
-et de ses leçons.
-
---Il est rentré une fois dans l'après-midi; l'abbé était venu quêter
-chez moi pour une oeuvre de charité. Cette visite a donné des soupçons à
-Victor.
-
---Et c'est sur de pareils soupçons qu'il aurait pu le faire arrêter!
-Valentine, vous me trompez. Vous savez la vérité et vous ne voulez pas
-me la dire; mais vous me la direz, je vous le promets; et je ne m'en
-irai pas d'ici que vous ne me l'ayez dite complètement!
-
-Valentine, petite créature faible, se sentit vaincue par la volonté de
-Mlle Trébuchet; elle eut une mine craintive, imploratrice; puis d'une
-voix gémissante:
-
---Je vous assure, Mademoiselle, que je ne suis pas coupable. Il ne faut
-pas m'en vouloir... C'est une aventure bien singulière.
-
---Pour le moment, il s'agit de ne me rien cacher, dit Mlle Trébuchet en
-s'asseyant tout près du lit; si vous avez commis une faute, vous devez
-la réparer. Qu'est-il arrivé, voyons!
-
-Après une courte hésitation, Valentine se décida enfin à des aveux. Sa
-confession fut d'abord timide; mais peu à peu elle s'enhardit jusqu'à
-prendre des allures cyniques dont ne réussirent pas à la corriger les
-appels indignés et fréquents de son interlocutrice.
-
---Un jour, fit-elle, ou plutôt une nuit, j'étais si piquée de
-l'indifférence, de la froideur de Victor que je cherchais tous les
-moyens de lui être désagréable. Au dîner, il avait attaqué les ordres
-religieux et le clergé avec la fureur qu'il montre d'ordinaire lorsqu'il
-aborde ce sujet.
-
-«--Ces prêtres que tu ne peux souffrir, lui dis-je tout à coup, n'ont
-pas votre âme sèche et brutale d'universitaires. Ils sont tendres,
-prévenants, amoureux.
-
-«--Comment peux-tu le savoir? me demanda-t-il.
-
-«--Mais tu sais bien, lui répondis-je, que j'ai été élevée par des
-religieuses. Je voyais--c'est tout naturel--l'aumônier du couvent. Je me
-confessais à lui. Je l'aimais beaucoup, et il me témoignait lui-même la
-plus vive affection. Ah! je l'ai bien regretté, je le regrette encore!»
-
-Ce fut tout ce que je lui dis ce soir-là, mais je sentis bien que je
-l'avais offensé, quoiqu'il ne m'eût soufflé mot. La blessure était
-faite, et j'allais, souvent sans le vouloir, l'élargir.
-
-Le lendemain, au repas, il n'eut pas pour moi une parole. Il paraissait
-fort préoccupé. Comme nous nous déshabillions pour nous mettre au lit:
-
-«--Qu'as-tu donc ce soir? lui demandai-je.
-
-«Alors, sans répondre à ma question:
-
-«--Tu m'as parlé hier de l'aumônier du couvent où l'on t'a élevée. Tu
-m'as avoué qu'il te témoignait une grande affection. Est-ce qu'il
-t'embrassait?
-
-«--Oui, quelquefois, comme un père peut embrasser un enfant.
-
-«--Seulement ce n'était pas ton père, et il n'en avait pas les droits...
-Et il te caressait?
-
-«--Il me donnait de petites tapes sur les joues, et aussi par dessus ma
-robe.
-
-«--Ah! il te donnait de petites tapes... A propos, il était ton
-confesseur; quelles pénitences t'infligeait-il?
-
-«--Quelles pénitences?... Mais le chapelet à réciter, quelquefois tout
-entier, quand je n'avais pas été sage.
-
-«--Et il ne te battait pas?
-
-«J'eus grande envie de lui éclater de rire à la face, mais je me
-contins, et me ravisant:
-
-«--Oh! s'il me battait! tu connais le proverbe: qui aime bien châtie
-bien.
-
-«--Il t'a battue souvent?
-
-«--Plusieurs fois.
-
-«--Et à quel âge as-tu quitté le couvent?
-
-«--A seize ans.
-
-«--Et il te battait encore?
-
-«--Sans doute. Pour dire vrai, je ne m'en souviens plus.»
-
-Cette fois encore nous en restâmes là, mais je pris dans la suite un
-malin plaisir à irriter sa jalousie.
-
-Un jour que je m'attardais en déshabillé devant mon miroir, il me
-reprocha ma lenteur et me dit de presser ma toilette. Je fus fort
-dépitée de son observation et qu'il n'eut pas eu un regard pour ce que
-je lui laissais voir de ma personne.
-
-«--Ah! tu ne ressembles guère à notre ancien aumônier, m'écriai-je. Ce
-n'est pas lui qui serait resté indifférent à ce que je te montrais tout
-à l'heure.
-
-«Voilà mon mari rouge de colère.
-
-«--Qu'est-ce que tu viens de dire? Qu'est-ce que tu viens de dire?
-Répète-le.
-
-«--Calme-toi d'abord, je te prie.
-
-«--Je veux avoir des explications. Avoue-le; il t'a prise, il t'a eue
-avant moi.
-
-«--Tu sais bien que non, répliquai-je en souriant.
-
-«--Enfin que signifie ta phrase de tout à l'heure?
-
-«--Que notre aumônier cherchait toutes les occasions de nous voir... de
-contempler notre beauté.
-
-«--Le misérable!
-
-«--Ce n'était pas un misérable. J'en aurais fait tout autant à sa place.
-C'était si facile pour lui! Je me rappelle le cours d'instruction
-religieuse. Un jour, je me frottais sur mon banc le derrière qui me
-démangeait. A la fin de la classe, l'abbé m'appelle, me conduit dans le
-petit cabinet où l'on mettait les livres d'étude. «Vous souffrez, mon
-enfant? me demanda-t-il.--Non, Monsieur l'abbé.--Vous ne pouviez tenir
-en place tout à l'heure.» Je rougissais et ne répondais rien.
-«Déshabillez-vous, me dit-il, et comme je déboutonnais ma pèlerine: non,
-par en bas! Relevez votre robe et étendez-vous sur ce banc.» Juge si
-j'étais honteuse. Il m'écarte les jambes. «Petite coquine, que
-faisiez-vous tout à l'heure? Que faites-vous la nuit? Vous n'êtes pas
-sage. Vous allez être punie. Retournez-vous!» Cette fois, je dois me
-coucher sur le ventre, les jupons retroussés, et comme je me demande,
-toute palpitante d'émotion, ce qui va m'arriver, je reçois un coup sur
-les fesses qui m'arrache un cri de douleur. Je sens les ongles de
-l'aumônier s'incruster aux creux et aux pleins de ma chair, tandis qu'il
-me recommande de ne plus crier si je ne veux pas augmenter la rigueur de
-mon châtiment. Il continue à me frapper, d'abord de ses larges paumes,
-puis de la souple baguette qui sert au maître de géographie pour montrer
-les cartes. Je lui obéis, je retiens mes cris, mais, à demi-voix, je le
-supplie de me pardonner: «Monsieur l'abbé! Monsieur l'abbé! je vous en
-prie, ne me battez plus! J'ai trop mal!» Mais il ne s'arrêtait pas. Ah!
-comme il me cinglait. Il ne m'eut pas plutôt dit de me rajuster que
-j'éclatai en sanglots. Je n'osais pas rentrer dans la cour de
-récréation, les yeux rouges et comme meurtris. Quelque écolière
-indiscrète avait surpris la scène et était venue la raconter à mes
-condisciples; les grandes chuchotaient en me regardant; si je
-m'approchais, elles faisaient semblant de ne pas me voir, comme si la
-fessée que j'avais reçue m'avait déshonorée et rendue infréquentable.
-L'abbé, lui, me considérait en souriant. Il m'appela: «Ecoutez-moi, mon
-enfant. C'est pour votre bien que je vous ai punie. Dites-moi que vous
-ne m'en voulez pas. Et donnez-moi un baiser de paix.--Non, Monsieur
-l'abbé, lui répondit-je en lui tendant la joue, je ne vous en veux pas.»
-C'était vrai. Même après une fessée aussi rude, je n'avais pas de haine
-pour lui. S'il m'administrait un jour des claques sur le derrière, une
-autre fois, pour me récompenser, il m'apportait des bonbons. Et puis,
-quoique gosse, je sentais bien qu'il s'amusait à me corriger, et de
-temps à autre je me résignais ainsi à lui faire plaisir.
-
-«--L'infâme!... L'infâme!» répétait mon mari tout troublé, et comme je
-prenais ma figure naïve, il haussait les épaules.
-
- * * * * *
-
---Vraiment, s'écria Mlle Trébuchet fort surprise, cela le divertissait
-tant, votre aumônier, de vous donner le fouet?
-
---Mais non! répliqua Valentine; seulement je m'amusais à conter des
-histoires à Victor pour l'agacer un peu. J'ai été élevée par une
-institutrice, et j'avais alors pour confesseur le curé de Saint-Michel
-dont je n'apercevais le visage que par le guichet du confessionnal.
-
---Alors, vous mentiez ainsi, par plaisir!... Mais c'est indigne!
-
---On voit bien que vous n'avez jamais eu de mari!
-
---Enfin! quel rapport peut avoir ce récit avec l'arrestation de notre
-malheureux vicaire?
-
---Vous allez le voir, répondit Valentine... Toutes ces confidences
-avaient exaspéré la jalousie de Victor bien plus que je ne me serais
-imaginée. En lui donnant de vagues soupçons, je ne songeais qu'à lui
-enlever quelque peu de sa belle assurance, à le rendre moins confiant
-dans ses propres mérites, moins sûr de mon affection et, par là même,
-plus amoureux. Quand je m'aperçus qu'il était si ému de mes fausses
-confidences, je fus très effrayée, mais il était trop tard.
-
---Il n'est jamais trop tard, observa Mademoiselle Trébuchet, pour se
-repentir et réparer le mal que l'on a fait.
-
---Je me serais déshonorée à ses yeux, dit Valentine, en lui avouant que
-j'avais menti. Il s'imaginait réellement que l'aumônier ne s'était pas
-borné à me découvrir le derrière, que les corrections qu'il m'infligeait
-n'étaient qu'un prétexte pour prendre avec moi les plus grandes
-libertés. «Jure-moi, me disait-il, qu'il n'a pas été ton amant.» Je le
-lui jurai. Mon serment ne réussissait pas à le convaincre. «Tu ne me
-feras pas croire, disait-il, que ce prêtre n'a pas essayé de te revoir à
-Paris depuis que tu es mariée.» Pour le persuader, je dus inventer
-encore une histoire et mentir à nouveau.
-
---Malheureuse enfant! soupira Mademoiselle Trébuchet.
-
---Je ne pouvais pas agir autrement. Il me fallait à tout prix le
-rassurer, endormir cette jalousie du passé que j'avais irritée si
-étourdiment. Surtout, je ne voulais pas qu'il me jugeât coupable. En
-reconnaissant que ses soupçons n'étaient pas illusoires, en flattant sa
-manie d'anticléricalisme, je pensais qu'il me croirait plus volontiers.
-«Je ne te cacherai pas, dis-je un soir à Victor, que mon ancien aumônier
-a essayé de me revoir; il est venu sonner à cette porte, et malgré moi
-il a pénétré ici. Après s'être informé de ma vie et de mes dévotions,
-peu à peu il m'a parlé du couvent; il m'en a rappelé les exercices, les
-actes de piété, quelquefois sur un ton grave et religieux, mais le plus
-souvent avec des familiarités insinuantes, des sous-entendus libertins
-qui m'ont tellement choquée que je lui ai ordonné de se taire, le
-menaçant, s'il continuait ses propos inconvenants, d'appeler la femme de
-chambre pour le mettre dehors. Sans m'écouter, décidé sans doute à tout
-se permettre, il a essayé de m'enlacer; par bonheur je suis parvenue à
-me dégager de son étreinte, à gagner la chambre voisine, à m'y enfermer,
-le laissant dans un véritable état de folie amoureuse ou sensuelle. Mes
-trois petites nièces, Henriette, âgée de douze ans; Lise, qui a onze
-ans, et Emilie qui en a neuf, étaient à jouer à la maison; elles
-couraient de chambre en chambre et firent irruption en se bousculant
-dans la pièce où il était demeuré. Comme les deux plus grandes fillettes
-avaient renversé leur cousine, ce lui fut une raison suffisante pour les
-gronder; voyant qu'elles se moquaient de lui, il n'hésita pas à les
-gifler et à les battre. Etait-ce fureur de n'avoir pas réussi, besoin de
-trouver à cet amour trompé une compensation luxurieuse? Il saisit
-Henriette, la déculotta et à l'aide d'une embrasse de rideau il se mit à
-la fouetter avec une telle violence que la pauvre enfant, qui est très
-courageuse, poussa des hurlements que la bonne entendit de la cave. Elle
-reconnut la voix d'Henriette et remonta vite. J'étais si effrayée que je
-n'avais osé sortir de la chambre. «Madame, madame, me cria cette fille,
-le curé qui est à martyriser Mademoiselle Henriette!» A côté de ma bonne
-je repris courage, toutes deux nous arrachâmes ma petite nièce à ce
-barbare et nous le jetâmes à la porte. Henriette gémissait et de temps à
-autre portait la main à ses fesses qui saignaient jusque sur le
-plancher. Tandis que nous pansions la pauvre petite, Lise nous dit que
-l'abbé, avant de fouetter sa soeur, l'avait attachée à un fauteuil et
-qu'il l'avait pincée sous ses jupes à deux reprises et en des endroits
-qu'elle n'osait désigner: «Attends, s'était-il écrié, que j'en aie fini
-avec ta camarade, et je reviens accorder ta guitare». Nous découvrîmes
-au haut de ses cuisses et sur son derrière des meurtrissures profondes.
-Les ongles du prêtre avaient labouré, déchiré cette peau tendre et lisse
-comme un pétale de rose». Lorsque j'eus fini mon récit, je regardai
-Victor avec inquiétude: il ne m'avait pas interrompue une seule fois, il
-n'avait écoutée sans un geste et d'un visage impassible. Allait-il ne
-croire? «Quel monstre! s'écria-t-il enfin, et imaginerait-on qu'il
-puisse exister de telles passions! Et quand je songe que les pauvres
-enfants de tes soeurs ont failli être victimes de cette cruauté
-bestiale!... Ecoute, Valentine, tu vas écrire tout ce que tu viens de me
-raconter. Et tu demanderas aussi à la bonne et aux fillettes d'écrire ce
-qu'on leur a fait et ce qu'elles ont vu. L'infâme ne pourra repousser
-ces cinq accusations!... Je vais d'ailleurs moi-même interroger la bonne
-et les enfants.» Un résultat si imprévu m'atterra. Vainement dis-je à
-Victor que cette aventure regrettable n'aurait pas de suite et qu'il
-valait mieux l'oublier, je ne réussis pas à le détourner de ses projets
-de vengeance. La bonne ni les fillettes n'étaient pas à la maison, mais
-il allait les voir le lendemain. Aurais-je le temps de le prévenir, et
-au reste voudraient-elles, sauraient-elles répéter mes mensonges?
-Qu'arriverait-il s'il venait à s'apercevoir que tout ce que je lui avais
-raconté était faux? Je passai une nuit d'angoisses, sans un instant de
-sommeil. Dès le matin j'étais levée et je me trouvais à l'arrivée de la
-domestique. Je lui dis... ce que j'attendais de sa complaisance. Cette
-fille, qui comprenait mal mes raisons et craignait de s'engager dans une
-fâcheuse affaire, se refusa longtemps à se mettre dans mon jeu. Enfin ma
-bourse, que je vidai dans ses mains, la décida. Je courus aussitôt chez
-mes nièces. Henriette et Emilie, ravies des bonbons que je leur
-apportai, écrivirent tout ce que je voulus; mais Lise fit des façons:
-«Pisque z'ai pas vu l'curé, disait-elle... pisque z'ai pas eu le fouet.»
-
---«Si tu ne l'as pas eu, tu vas l'avoir!» m'écriai-je en la courbant
-vers la table et en la forçant à se lever de la chaise où elle était
-assise, comme si je me préparais réellement à la fesser. Elle eut peur,
-implora son pardon et se mit à écrire, à l'exemple de sa soeur et de sa
-cousine, ce que je lui dictai. Je commençais à être un peu plus rassurée
-et je ne fus pas trop émue quand mon mari rentra le soir et me demanda
-ma déposition ainsi que celles de la bonne et des enfants. «C'est bien,
-dit-il froidement, à présent il faut m'avouer le nom.--Le nom, quel nom?
-m'écriai-je de nouveau effrayée.--Le nom du misérable qui est venu ici,
-qui a essayé de te prendre de force et de souiller tes pauvres petites
-nièces!--Mais je ne sais pas son nom.--Tu ne sais pas son nom! Tu ne
-sais pas le nom de ton ancien aumônier! Prends garde, Valentine, je vais
-croire que tu es son complice.--Mais je vous jure!...»
-
-Je ne trouvais plus une parole tant j'étais épouvantée. Il me serrait le
-bras si fort que je poussai des cris. Je crus qu'il allait me tuer: «On
-peut parfois pardonner à un adultère, disait-il, mais non pas une
-trahison pareille, et je serai sans pitié, sois-en sûre, pour une
-coquine qui s'est prostituée à un cabotin immonde comme ton
-galant.--Mais ce n'est pas mon amant, m'écriais-je, désespérée.--Ce
-n'est pas ton amant, alors pourquoi ne veux-tu pas me dire son nom? Si
-tu as pitié d'un tel scélérat, tu es digne d'aller avec lui.» Je sentis
-qu'il fallait parler, et je dis le nom que j'avais sur mes lèvres, le
-seul nom que ma mémoire m'offrit à ce moment; le nom du prêtre que vous
-me parliez sans cesse, le nom de l'abbé Palloy. Je vous assure que je le
-lançai par hasard, sans mauvaise intention, ne cherchant qu'à me
-disculper devant mon mari. Vous savez le reste!
-
- * * * * *
-
-Mademoiselle Trébuchet avait écouté avec stupeur cette confession sans
-repentir. Elle ne trouva qu'un mot pour exprimer son trouble.
-
---C'est abominable! C'est abominable! répétait-elle en levant les yeux
-et en joignant les mains; soudain elle se tourna vers Valentine dans un
-élan de colère si inattendu que la jeune femme, malgré l'apparence
-faible et vénérable de son interlocutrice, prit peur et eut un geste
-comme pour implorer sa grâce.
-
---C'est donc le diable qui est en toi, mauvaise fille! s'écria
-Mademoiselle Trébuchet.
-
---Je vous assure... je vous assure que c'est bien malgré moi que j'ai
-fait ces mensonges. Mon mari m'y a, pour ainsi dire, forcée.
-
---Tu mériterais qu'on te battît, qu'on t'assommât! continuait
-Mademoiselle Trébuchet en la menaçant de ses poings levés.
-
-Enfin, les supplications, les yeux en larmes de Valentine ne la
-trouvèrent pas impitoyable; elle se calma un peu.
-
---Je veux bien te pardonner, dit-elle, mais à une condition: c'est que
-tu vas rétracter par écrit toutes les calomnies infâmes que tu as osé
-lancer contre notre saint vicaire, et tu feras rétracter aussi toutes
-celles qu'ont proférées, à ton instigation, ta domestique et tes petites
-nièces.
-
---Oh! Mademoiselle, que me demandez-vous?
-
---Rien que de juste et de naturel. Tu as obtenu de quatre personnes
-qu'elles mentent pour t'être agréable; tu obtiendras bien qu'elles
-disent la vérité pour sauver un innocent.
-
---Mais que dira mon mari? Je vais être perdue!
-
---Tant pis. Tu l'auras voulu. Mais je ne permettrai pas qu'un bon prêtre
-comme l'abbé Palloy soit victime de tes mensonges... Allons, je ne
-partirai que lorsque tu m'auras donné ta confession, et bien sincère!
-Dépêche-toi, et sois persuadée que tu n'as rien à gagner en faisant la
-fourbe avec moi. Je dirai à ton mari toute la vérité, si tu m'y
-contrains.
-
---Ah! gémit Valentine, je le connais, il me tuera!
-
---Il ne saura rien. Mais avoue que s'il te battait un peu, tu ne
-l'aurais pas volé!
-
-Valentine comprit qu'elle n'avait qu'à obéir; elle se leva, s'enveloppa
-vivement de sa robe de chambre et se mit à écrire sous les yeux de Mlle
-Trébucher; puis elles allèrent ensemble trouver la bonne et les
-fillettes. Lorsque la vieille dévote quitta Valentine, elle emportait
-avec elle les cinq rétractations.
-
-Elle ne perdit point de temps; malgré les lenteurs de la justice, elle
-commença aussitôt ses démarches en faveur de l'abbé Palloy, et, trois
-jours plus tard, elle obtenait la libération du vicaire.
-
- * * * * *
-
-Quand M. Chassériau vit dans les journaux que l'abbé Palloy, comme si
-rien ne s'était passé, avait repris ses fonctions à Saint-Jacques du
-Haut-Pas, il ne put contenir sa colère. C'était un samedi soir qu'il
-apprit cette nouvelle; il passa toute la nuit du dimanche dans une
-agitation étrange. Il se promenait dans sa chambre en lançant des
-imprécations, ou, se jetant dans un fauteuil, il semblait ruminer je ne
-sais quels projets, puis reprenait vite sa marche folle. Vainement
-Valentine se leva plusieurs fois, vêtue seulement d'une chemise fine et
-souple qui, sans rien voiler de ses grâces, en rehaussait la séduction
-par la soie obscure et lumineuse qui ne les couvrait un instant que pour
-en donner, la minute d'après, une vision soudaine et éblouissante; elle
-se montrait un instant à la porte du cabinet de travail, avec un
-clignement amoureux vers son lit défait dont elle apportait l'odeur
-chaude; et par les plus charmantes, les plus libres attitudes, appelait
-son mari au plaisir.
-
---Eh bien, mon ami, tu ne veux donc pas te coucher?
-
---Non, non, laisse-moi, répondait-il d'une voix hargneuse.
-
-Il n'avait pas fermé l'oeil lorsque l'aube vint éclairer la chambre,
-mais il avait sans doute pris une résolution, car il se mit à écrire
-plusieurs lettres et réveilla sa femme.
-
---Habille-toi vite, lui ordonna-t-il d'un ton autoritaire, nous allons
-aujourd'hui à la grand messe.
-
-Valentine fut bien étonnée.
-
---Comment, mon ami, toi, un impie, qui ne crois à rien, tu veux aller à
-une messe qui va durer près d'une heure. Mais tu vas t'ennuyer.
-Moi-même, qui suis pieuse, cela ne m'amuse guère...
-
---Il ne s'agit pas de s'amuser. Nous allons ce matin à la grand'messe à
-Saint-Jacques du Haut-Pas.
-
---Mais, mon ami, implora Valentine.
-
---Pas de réplique. C'est une chose décidée. Lève-toi!
-
-Et comme elle demeurait hésitante, la tête appuyée sur son oreiller, il
-rejeta le drap qui couvrait le lit et tira sa femme sans précaution.
-Valentine se sentit aussi pénétrée de honte et de crainte que si elle
-eût été une fillette menacée du fouet; même elle eut peur pour ses
-grasses, indolentes et voluptueuses fesses que son mari regardait sans
-sourire, d'un oeil dur, impitoyable. Domptée, elle ne résista plus, se
-leva et s'habilla avec soin, mais sans ses flâneries habituelles.
-
-Elle était bien tremblante lorsqu'ils partirent. Son mari, d'ordinaire
-insoucieux de sa toilette, s'était vêtu avec une grande recherche
-d'élégance; il lui donnait le bras cérémonieusement sans lui parler,
-sans tourner la tête de son côté, à la façon d'un sergent de ville qui
-entraînerait le malfaiteur qu'il vient d'arrêter.
-
-Ils arrivèrent à Saint-Jacques-du-Haut-Pas; elle trempa sa main dans le
-bénitier et fit le signe de la croix avec une dévote lenteur, puis elle
-offrit de l'eau du bout des doigts à son mari, qui refusant de toucher
-son gant humide, passa devant elle et fendit la foule. L'église était
-pleine de monde, mais M. Chassériau écartait vivement tous ceux qui se
-trouvaient sur son passage. Sa femme le suivait soumise, dominée par
-lui.
-
-Tout à coup l'orgue déchaîna ses tempêtes; des enfants calottés de
-rouge, des hommes obèses ou dégingandés, en surplis étroits ou trop
-courts, défilèrent; des prêtres portant des chapes étincelantes parurent
-au milieu du rayonnement des cierges allumés. La messe commençait.
-L'abbé Palloy était parmi les officiants. A ce moment Valentine tourna
-la tête et vit tout près d'elle Mademoiselle Trébuchet agenouillée sur
-son prie-dieu et le front incliné vers son paroissien. Mademoiselle
-l'aperçut cependant par suite de ce don singulier qu'ont les dévotes de
-pouvoir à la fois lire des prières et ne rien perdre de ce qui se passe
-autour d'elles; elle eut un petit signe de tête discret auquel Valentine
-s'apprêtait à répondre quand tout à coup quatre détonations retentirent
-tout près d'elle. Elle n'eut pas le temps de s'épouvanter. Après
-quelques secondes de silence, de stupeur, un grand mouvement et une
-rumeur énorme se produisirent. Valentine fut écartée presque
-brutalement, rejetée sur Mademoiselle Trébuchet, puis repoussée,
-emportée plus loin jusqu'en dehors de la nef. Alors avec des battements
-de coeur précipités elle regarda ce qui se passait. Sauf le prêtre qui
-disait la messe et qui était adossé à l'autel, tous les autres étaient
-groupés à droite de la balustrade devant un groupe très agité. Elle vit
-le bedeau, le suisse, et deux assistants qui emmenaient un homme dont, à
-cause de la distance, elle ne put distinguer les traits. Cependant
-l'orgue éclatait à nouveau; les chants montaient vers les voûtes. La
-messe continuait. Ne pouvant changer de place Valentine ouvrit un
-paroissien, en tourna les pages, s'assit, se leva, se signa suivant les
-prescriptions, puis à la fin de la cérémonie, comme on commençait à
-sortir, elle gagna la porte, pensant qu'elle allait retrouver M.
-Chassériau. A ce moment Mademoiselle Trébuchet passa près d'elle et lui
-dit:
-
---Il est donc insensé, votre mari?
-
---Mais qu'a-t-il fait? Qu'y a-t-il? demanda-t-elle.
-
-On ne lui répondit pas; Mademoiselle Trébuchet était déjà loin.
-
-Alors abordant le sacristain elle l'interrogea et put enfin apprendre
-l'événement.
-
---C'est un fou qui a tiré quatre coups de revolver sur M. l'abbé Palloy.
-
-Cela lui suffisait. Elle était sûre à présent que le coupable était son
-mari. Elle fut quelques minutes assez émue. Cependant personne ne lui
-disait rien, le soleil brillait dans les feuillages clairs, une chaude
-odeur de printemps, de poussière, d'étoffe neuve et de parfums lui
-venaient aux narines. Elle eut faim, et se dirigea tranquillement vers
-un restaurant où elle déjeuna de mets délicats et d'un fort bon appétit.
-
-De retour à la maison elle eut peur. «Il est arrêté, se dit-elle, et
-peut-être va-t-on m'arrêter moi-même.» Elle attendait à chaque instant
-l'arrivée d'un commissaire de police. Il ne vint personne. A la montée
-de la nuit elle songea qu'elle était libre de passer sa soirée selon son
-caprice; elle s'habilla de sa plus belle robe, mit son chapeau neuf, ses
-bijoux, alla dîner dans un restaurant assez cher du quartier latin où
-son mari l'avait menée une fois, et se fit conduire ensuite aux
-Nouveautés, où elle rit et s'égaya de tout coeur. Un jeune homme, assez
-bien fait de sa personne, qui était assis près d'elle lui fit la cour;
-ils causèrent durant les entractes et à la fin de la représentation il
-l'invita à souper.
-
---Non, dit-elle, après un moment d'hésitation, ce ne serait pas
-convenable.
-
-Elle lui laissa toutefois son adresse et lui permit de lui écrire.
-
-Elle eut une petite frayeur en rentrant dans son logis solitaire, mais
-son dîner copieux, le plaisir du théâtre, les émotions de la journée lui
-avaient donné quelque lassitude et à peine couchée, elle s'endormit.
-
-Le lendemain elle fut mandée chez le juge d'instruction. Elle ressentit
-quelque trouble en apercevant ce magistrat, mais il fut si poli, si
-aimable qu'elle retrouva vite son assurance. Son mari apparut, pâle,
-affaissé.
-
---Mon pauvre ami, dit-elle en lui tendant la main, comment as-tu pu
-faire cela!
-
---Vous connaissiez depuis longtemps l'abbé Palloy, madame? demanda le
-juge d'instruction.
-
---Nullement, monsieur, répondit Valentine, je le voyais seulement à la
-messe et aux offices de Saint-Jacques-du-Haut-Pas, mais je ne lui avais
-jamais parlé.
-
---Mais il était votre confesseur?
-
---Non, monsieur. Je ne me confesse qu'une fois par an, et à un
-dominicain.
-
---Pourquoi alors avez-vous raconté à votre mari qu'il s'était permis des
-libertés excessives à votre égard, qu'il vous avait fouettée comme une
-enfant, à nu, après avoir retroussé vos jupes, et que plus tard même il
-avait essayé de devenir votre amant?... Non seulement vous l'avez
-raconté, mais vous l'avez écrit. Ce manuscrit, en effet, est bien de
-votre écriture, vous le reconnaissez?
-
-Et il lui montrait le cahier qu'elle avait donné à son mari.
-
---Mon Dieu, monsieur, dit-elle simplement, je griffonne parfois du
-papier pour me distraire: cela n'a aucune importance. Je me suis amusée
-à écrire un conte que je destinais à une revue où collaborent
-quelques-unes de mes amies.
-
---Mais pourquoi nommez-vous l'abbé Palloy?
-
---Je parlais de l'abbé Palloy comme j'aurais parlé de l'abbé Durand. Je
-ne savais même pas qu'il y avait un prêtre qui portât ce nom.
-
---Tout cela est bien étrange... Enfin!... signez votre déposition.
-
-Valentine signa d'une écriture ferme et entoura son nom d'une élégante
-arabesque.
-
---Vous pouvez vous retirer à présent, madame, dit le juge d'instruction.
-
-Elle tendit alors dignement la main à son mari qui n'eut pas un mot ni
-un geste, puis elle s'éloigna d'un pas léger avec une allure de petite
-innocente.
-
-Les balles de M. Chassériau n'avaient atteint personne; cependant pour
-sa tentative de meurtre et malgré une éloquente plaidoirie de son avocat
-il fut condamné à deux ans de prison. A l'audience Valentine ne chargea
-point son mari, mais ne le disculpa point non plus. Elle eut d'ailleurs
-une attitude que tout le monde s'accorda à trouver excellente. Quand
-elle entendit la condamnation de M. Chassériau elle faillit s'évanouir.
-
-Son appartement lui paraissait bien vide à présent que son mari ne
-l'habitait plus. Elle eut des heures de mélancolie, et comme le jeune
-homme qu'elle avait rencontré aux Nouveautés était venu la voir, elle
-l'accueillit avec empressement, tel qu'un consolateur. Que pouvait
-devenir une pauvre femme toute seule? Elle prit un amant.
-
-Mademoiselle Trébuchet le sut; elle alla trouver aussitôt Valentine pour
-la confesser et la gronder un peu, mais l'ayant trouvée docile,
-attentive aux conseils, toute disposée à reprendre les pratiques
-religieuses, elle jugea convenable de ne point se montrer trop sévère.
-
---Que veux-tu, ma chère enfant, lui dit-elle en la quittant, je ne
-t'approuve pas, mais ce Chassériau l'a bien mérité!
-
-
-
-
-LES RÉVOLTÉES DE BRESCIA.
-
-(_Récit d'un ancien diplomate_)
-
-
-En mai 1852 je me trouvais à Géra, chez le prince de Reuss, avec les
-généraux Haynau et Herbillon. Haynau était célèbre par la manière
-énergique et cruelle dont il avait conduit la guerre et réprimé diverses
-insurrections en Hongrie et en Italie. Herbillon avait eu la confiance
-de Saint Arnaud et du prince président qui, au coup d'Etat de décembre
-1851, lui donna l'ordre de combattre l'émeute au quartier Saint-Antoine.
-
-Par une après-midi charmante nous nous promenions dans les jardins que
-venait d'arroser une légère ondée matinale; le soleil en buvait la
-fraîcheur, fondait les perles suspendues aux branches, répandues sur les
-pelouses et les feuillées. Nous goûtions avec délices la douceur de
-l'air quand un cri suivi de gémissements, vint troubler notre plaisir.
-
---C'est un de mes jardiniers, nous dit le prince, qui est en train de
-corriger sa petite servante. Il la fouette souvent car elle a un fort
-mauvais naturel; elle est aussi insolente et désobéissante que gourmande
-et paresseuse. Aussi je ne lui reproche point de la châtier; si on ne
-lui donnait de temps à autre sur le derrière, cette enfant deviendrait
-avec l'âge une coquine accomplie. Je vous avouerai que je ne suis point
-opposé aux châtiments corporels. J'imagine que c'est le seul moyen de
-mettre en harmonie avec les lois sociales la cruauté inhérente à
-l'homme. J'ai observé que mon jardinier avait un véritable agrément à
-trousser les jupons de la petite insubordonnée; il n'en est pas moins
-vrai qu'en satisfaisant sa passion il corrige cette fille et lui est
-utile. S'il avait pris une servante douce et soumise, il aurait tort de
-la maltraiter; au contraire avec cette méchante créature il se conduit
-comme il doit. Par ce choix il justifie son instinct qui, en réalité,
-n'est nuisible que s'il s'exerce à contre-temps.
-
-«Moi-même je vous avoue que j'ai été parfois aussi cruel qu'amoureux. Il
-y a quelques années je m'étais épris d'une princesse allemande fort
-jolie, mais qui montrait une froideur, une insensibilité exaspérantes.
-Je sus bientôt que si elle paraissait indifférente à mes déclarations,
-elle entretenait le commerce le plus ignoble avec un de ses valets; je
-trouvai un motif pour me plaindre de ce valet et le faire enfermer;
-quant à la princesse je la dénonçai à son mari et j'eus le plaisir de
-voir l'adultère châtiée sous mes yeux, avant un dîner de gala. Dans
-l'étroit boudoir où je lui fis la confidence, attenant au grand salon de
-réception, le prince, sans songer à ses invités qui attendaient dans les
-pièces voisines, déchira la robe et les jupons de l'épouse coupable, et
-parmi les dentelles et la soie en lambeaux, il brandissait sa canne, un
-jonc souple, et en cinglait de toutes ses forces les épaules, les
-jambes, le derrière de la princesse qui courait éperdue autour de la
-chambre, dont elle cherchait vainement à ouvrir les portes. Quand enfin
-elle y réussit, ses chairs étaient en sang et l'on put voir sa nudité
-rouge traverser vivement le grand corridor du palais, traînant après
-elle les loques d'une toilette de deux mille florins!
-
-«Ce n'était pas un spectacle sans agrément pour un amoureux rebuté. Je
-vous avoue, toutefois, que j'eusse préféré tenir entre mes bras le corps
-sans blessure de la belle, mais pour cela il eût fallu lui imposer mon
-amour, lui faire violence; il en serait résulté un scandale que je
-voulais éviter. Je me contentai donc d'assister à la punition de cette
-grossière amoureuse qui préférait les baisers d'un rustre à une liaison
-élégante et profitable. A voir ma physionomie impassible, le mari ne
-soupçonna point que je n'étais rien moins que justicier et que beaucoup
-plus qu'à son honneur conjugal je m'intéressais aux grâces charnelles de
-sa femme.
-
- * * * * *
-
---Vous avez agi sagement, monseigneur, dit Herbillon, en vous abstenant
-d'aimer une femme qui ne vous aimait point. Si elle s'était froidement
-donnée à vous, vous vous seriez attendri sur elle; vous n'auriez pas eu
-le courage ensuite de punir ses trahisons, ses dédains, son
-indifférence, et le mal que vous auriez épargné à sa chair, elle vous
-l'aurait fait elle-même à votre coeur.
-
-«L'année dernière j'ai commis une grande sottise. Mes soldats venaient
-d'enlever la barricade de la rue Tiquetonne. Ils avaient saisi plusieurs
-gamins de quatorze à quinze ans dont les mains noires de poudre
-montraient qu'ils avaient tiré sur nous. Mes hommes étaient exaspérés;
-ils voulaient passer grands et petits par les armes. Je m'interposai.
-Les écrivains révolutionnaires ne m'ont point reproché une férocité
-extrême. Je dis aux soldats: «Faites grâce aux mômes; ils sont plus
-bêtes que méchants; déculottez-les et donnez-leur une fessée un peu
-rude, qui leur servira de leçon; c'est tout ce qu'ils méritent.» Ce
-genre de punition amusa les soldats et les rendit moins cruels. Je ne
-dis pas toutefois que leurs mains furent douces aux coupables qui en
-voyant abaisser leur pantalon poussaient des cris indignés comme si on
-les eût pour toujours déshonorés.
-
-«En procédant à cette exécution d'un genre plus familial que militaire,
-voilà un soldat qui dit tout à coup: «Ah! il en a, celui-là, des
-coussins pour s'asseoir, on n'aura pas besoin de viser avec lui... mais
-c'est pas Dieu possible! c'est une fille!» Je m'approche. C'était en
-effet une fille, les cheveux ramassés sous une casquette d'ouvrier,
-culottée et emblousée comme un garçon. Elle avait de beaux yeux vifs, un
-nez qui flairait les aventures et une bouche charnue ouverte sur les
-plus jolies dents du monde. Au milieu des mains d'hommes qui la tenait,
-elle se débattait avec une fureur qui semblait infatigable. «Allons,
-laissez-la, dis-je aux soldats. Vous n'allez pas vous attaquer aux
-filles à présent. Je prends celle-ci sous ma protection.» Ils
-grondaient, et j'eus de la peine à leur arracher leur proie. Sans doute
-ils eussent fouetté cette petite avec des verges de leur façon.
-
-«Je l'avais confiée à l'un de mes aides de camp, et lorsque je revins à
-ma garçonnière de la rue d'Alger, je l'emmenai avec moi.
-
-«Elle était blessée et je ne savais pas trop ce que j'allais en faire;
-mais la grâce qu'elle conservait dans son costume masculin, en dépit de
-ses allures d'insurgée, m'avait ému; je ne pouvais à présent
-l'abandonner.
-
-«A mon arrivée je la couchai, je lui donnai les premiers soins, et le
-lendemain un médecin que j'appelai, après un examen sérieux me déclara
-la blessure de la fillette sans gravité, causé seulement par
-l'effleurement d'une balle qui avait déchiré la peau sans pénétrer dans
-le corps. Elle se remit vite; quelques jours après elle était sur pied.
-
-«Allais-je la renvoyer? Je ne pouvais m'y décider. A la voir chaque jour
-je m'étais attaché à elle, à son joli visage, à ses gestes gentils; il
-me paraissait difficile de m'en passer. Elle pouvait avoir quinze ou
-seize ans au plus; je sentais un ardent désir d'étreindre son corps; je
-me décidai à lui demander de rester comme femme de chambre. Jacques, mon
-valet, lui dis-je, a besoin d'aide dans son service. En réalité ce
-n'était qu'un prétexte pour la garder.
-
-«Mais ma proposition l'indigna. Etre servante? Elle, Irène Bureau?
-Vraiment, que lui demandait-on? Elle me débita alors des phrases de son
-catéchisme révolutionnaire. Qui l'avait donc si bien instruite? A force
-d'être indiscret je finis par la pousser aux dernières confidences; elle
-m'avoua que c'était son ami Charlot qui lui avait fait son éducation.
-Charlot avait le même âge qu'Irène.
-
-«--Eh bien, lui dis-je, si votre ami Charlot consentait à venir habiter
-avec vous, consentiriez-vous à rester ici?
-
-«Elle eut un sourire narquois.
-
-«--Oh! fit-elle, je sais bien qu'il n'y consentirait pas.
-
-«--N'importe! répliquai-je, écrivez-lui de venir vous trouver.
-
-«J'avais mon projet qui n'était pas mauvais, comme vous allez le voir,
-si j'avais eu la constance de l'exécuter complètement. Lorsque Charlot
-arriva, je le pris à part. Je lui dis comment j'avais recueilli chez moi
-sa petite amie et que je désirais, s'ils le voulaient bien, les garder
-chez moi comme domestiques. Leurs gages seraient assez élevés. Mais tout
-dépendait d'Irène. C'était à lui, Charlot, de la décider.
-
-«Je n'eus pas de peine à remarquer que mon amoureux révolutionnaire
-tenait bien moins à la gentille Irène et à ses idées politiques qu'à
-l'argent que je lui offrais, et comme il avait alors sur elle beaucoup
-d'influence, il l'eut vite décidée à rester.
-
-«--Ecoute, lui dis-je, Irène me paraît une excellente fille, mais elle
-est très jeune, très enfant; elle a besoin qu'on la surveille et même
-qu'on l'éduque un peu. Ne me cache rien de sa conduite. Si elle agit
-bien ou mal, je veux le savoir. Tu me diras chaque soir comment elle se
-sera comportée dans la journée. Au reste je te paierai pour cette facile
-surveillance. Si tu me trompes, et je le saurai un jour ou l'autre, je
-te mets aussitôt à la porte.
-
-«Deux jours ne s'étaient pas écoulés que déjà Charlot me faisait son
-premier rapport pour lequel je lui donnai un louis de récompense: Irène
-avait découvert la cave à liqueurs et avait bu tout un flacon d'anisette
-russe. J'appelai Irène et quand je fus seul avec elle, je lui reprochai
-sa gourmandise et son vol. Elle mentit.
-
-«--Ce n'est pas moi! Ce n'est pas moi! répétait-elle avec des
-trépignements.
-
-«--Je vois, Irène, dis-je, ce dont vous avez besoin.
-
-«Sans peut-être deviner ce que je lui voulais, elle me laissa rabattre
-sur ses bottines son pantalon d'ouvrier, mais quand j'eus retroussé sa
-chemise et qu'elle me vit lever ma cravache, elle eut une rage folle et
-essaya de lutter avec moi. Je dus lui attacher les mains et alors,
-malgré les bonds et les contorsions de son corps, malgré les hurlements
-dont elle remplissait la maison, je lui donnai une cinglade qui lui
-marbra convenablement la peau.
-
-«Enfin je la laissai aller pleurant, sanglotant, gémissant. Charlot, par
-la porte entrouverte, avait assisté à la correction et riait sous cape
-d'avoir vu écorcher le derrière de sa bonne amie.
-
-«Pendant deux jours elle se tint à l'écart, triste et boudeuse; elle
-n'obéissait aux ordres de Jacques ni aux miens; elle ne parlait à
-personne. Le soir du second jour elle s'approcha de moi et me dit très
-vite comme si elle n'était pas sûre d'elle-même et craignait une seconde
-plus tard de manquer d'audace:
-
-«--Ce n'est pas Jacques, c'est Charlot qui vous a dénoncé à moi. Eh
-bien, c'est un fourbe, ce Charlot, je le déteste! C'est pour boire avec
-lui que j'ai pris le carafon de liqueur; et puis il vous vole vos
-cigares...
-
-«Mais il m'était indifférent qu'elle accusât Charlot et même que Charlot
-fût coupable de m'avoir volé des cigares. L'important pour moi, c'est
-qu'Irène et Charlot, d'amoureux fussent devenus des ennemis acharnés.
-Irène sentait en Charlot un espion et ne pouvait plus le souffrir;
-Charlot trouvait son intérêt à dénoncer Irène et il ne l'aimait plus
-depuis qu'il l'avait vue courber le derrière sous ma cravache. Ce
-difficile amant la trouvait ridicule.
-
-«Pour consoler Irène je lui commandai de jolis costumes d'homme: un pour
-la maison, deux pour sortir le jour, et un habillement complet pour
-m'accompagner le soir au cabaret et aux petits théâtres. J'avais aussi
-commandé des costumes pour Charlot.
-
-«Le premier soir que nous dinâmes tous trois ensemble dans un salon du
-Café Anglais, Irène était si séduisante dans son travesti que je ne pus
-y tenir. Dès qu'on eut servi le champagne, je l'entraînai sur le canapé,
-et je déboutonnai ses vêtements. Je n'ai pas besoin de dire que ce ne
-fut pas pour la fouetter. Quelle joie de caresser son ventre lisse et de
-sentir sous mes mains la plénitude et la cambrure de ses fesses! Les
-yeux d'Irène brillaient de plaisir; ses joues étaient empourprées par le
-vin, l'émotion de la fête. Je l'embrassais comme un fou et elle me
-rendait au double mes baisers. Devant nous, Charlot faisait semblant de
-ricaner, mais au vrai il était furieux contre son ancienne maîtresse.
-
-«Nous recommençâmes plusieurs fois ces dinettes; nous terminions la
-soirée au théâtre. Le joli visage d'Irène lui valait des succès de
-toutes sortes; des hommes, des femmes lui écrivaient; beaucoup se
-trompaient ou feignaient de se tromper sur son sexe. Par ses
-espiègleries et aussi ses façons coquettes elle provoquait ces
-déclarations passionnées; souvent même de notre baignoire, debout ou la
-tête penchée au dehors, elle répondait aux galanteries par des gestes,
-des oeillades nullement équivoques.
-
-«--Regardez donc Irène, me chuchotait Charlot, en me poussant le coude.
-
-«--Irène, m'écriai-je, tu sais ce qui t'attend au retour.
-
-«Elle me regardait, se rasseyait, et était prise sur son fauteuil d'un
-grand tremblement. Son derrière, dont la culotte étalait bien l'ampleur,
-se ramassait et semblait se rapetisser de crainte. Je jouissais vivement
-de son trouble qui durait tout le temps du spectacle. Cette angoisse
-augmentait quand nous montions en voiture. A peine rentrés, je la jetais
-sur un divan, je la faisais tenir par Charlot et après l'avoir à demi
-déshabillée, je la fessais vigoureusement avec une cravache. Elle
-criait, sanglotait. Elle se calmait ensuite dans mon lit entre mes bras.
-
-«Elle était devenue tout à fait ma maîtresse; laissant à Jacques et à
-Charlot les soins de la maison, elle ne s'occupait plus que de se vêtir
-et de se promener.
-
-«Un jour Charlot me montra une lettre qu'elle venait d'écrire et qu'elle
-avait remise à un commissionnaire. Elle répondait à un inconnu et lui
-donnait un rendez-vous.
-
-«--Qu'est-ce que cette lettre? dis-je à Irène en colère.
-
-«Elle pâlit, se troubla, mais vite elle eut dominé son émotion; et,
-haussant les épaules:
-
-«--Une invention de Charlot, fit-elle. Il me hait parce que je ne l'aime
-plus. Il a imité mon écriture, ce qui n'était pas difficile puisque
-c'est lui qui m'apprit à écrire, et qui autrefois me traçait les modèles
-que je m'efforçais ensuite de bien reproduire.
-
-«Je feignis de me contenter de cette explication, mais je n'étais point
-rassuré sur la fidélité d'Irène.
-
-«Le lendemain même, j'avais besoin de Charlot pour une commission; je le
-sonne, il ne vient pas et Jacques m'apprend qu'il est sorti à la hâte il
-y a plus d'une heure. Cela me cause une certaine surprise car je lui
-avais défendu de quitter la maison sans m'en demander la permission.
-
-«J'entre dans mon cabinet de travail pour écrire une lettre; et là que
-vois-je? Irène étendue tout de son long sur le parquet et paraissant
-évanouie.
-
-«--Ah! c'est vous, fait-elle, d'une voix éteinte, entrouvrant les yeux.
-Oh! secourez-moi, sauvez-moi. Je crois que je vais mourir.
-
-«Très effrayé, je la prends dans mes bras.
-
-«--Mais qu'avez-vous, mon enfant, qu'avez-vous?
-
-«--Oh! je ne sais pas, je me sens malade... étourdie. Il me semble qu'on
-m'a donné un grand coup... Ah oui! C'est lui... Charlot.
-
-«Sa tête retombe comme si elle n'avait plus la force de parler et
-qu'elle fût sur le point de perdre connaissance, mais un moment après
-elle revient à elle, elle me parle de nouveau.
-
-«--J'étais là, dans ce fauteuil, quand Charlot est entré avec vos clefs.
-Il a ouvert le petit meuble. Comme il prenait des billets de banque, je
-me suis élancée sur lui: «Tu ne feras pas cela devant moi, je ne le
-permettrai pas!» Alors il m'a donné sur la tête un coup terrible qui m'a
-jetée à la renverse, et je ne sais plus ce qui est arrivé.
-
-«Avec l'aide de Jacques je transportai Irène sur son lit, je fis venir
-un médecin, qui trouva que le coup avait pu être donné avec violence
-mais qu'il n'aurait pas de suites, et que la victime ne s'en
-ressentirait nullement. Rassuré, j'allai inspecter mon secrétaire et
-j'eus l'ennui de constater le vol qu'Irène venait de m'annoncer: deux
-mille francs avaient disparu de mon secrétaire.
-
-«Le lendemain Irène était remise de son étourdissement et toute
-radieuse. Je ne l'avais jamais vue si gaie. Comme nous étions à
-déjeuner, Charlot, à ma grande surprise, revint. Il me dit que la
-veille, une lettre où on lui annonçait la mort de son père l'avait fait
-quitter brusquement la maison, mais qu'au moment où il allait prendre le
-chemin de fer pour se rendre dans sa famille et assister à
-l'enterrement, il avait rencontré par hasard un de ses parents qui lui
-avait donné des nouvelles de son père qu'il venait de voir, qui était à
-Paris et se portait à merveille.
-
-«--Cette histoire m'intéresse peu, m'écriai-je, mais veux-tu me dire ce
-que tu as fait de mes deux mille francs?
-
-«Il écarquilla les yeux et parut plus étonné encore que je ne l'avais
-été de son retour.
-
-«--Vos deux mille francs? balbutia-t-il.
-
-«--Oui, mes deux mille francs, qu'en as-tu fait, coquin, voleur! Je vais
-te faire arrêter.
-
-«--Mais, s'écria-t-il, je ne vous ai jamais rien pris, je vous le jure,
-mon général, je vous le jure sur la tête de mon père!
-
-«Sans prendre garde à ses protestations je dis à Irène d'envoyer Jacques
-chercher des sergents de ville.
-
-«Alors il comprit qu'il perdait sa peine à vouloir me convaincre; voyant
-Irène se lever il tourne les talons et, sans qu'il me soit possible de
-l'arrêter, traverse en courant le corridor, le vestibule; quelques
-secondes après il était dehors, au loin. Jacques essaya inutilement de
-le rattraper.
-
-«--La vue de cet homme me fait mal, me dit alors Irène. Elle était toute
-pâle et j'entendais battre son coeur.
-
-«--Sois tranquille, ma chérie, nous le retrouverons et nous le ferons
-mettre dans un endroit d'où il ne sortira plus pour t'ennuyer.
-
-«Ce jour-là j'étais invité à l'Elysée et, comme j'avais à faire
-auparavant quelques visites officielles, je me mis de bonne heure en
-uniforme: je ne devais rentrer que fort tard à la maison. Par hasard je
-n'avais pris qu'une paire de gants; il m'en fallait d'autres pour me
-présenter devant le prince. Je rentrai chez moi. Ah! quelle surprise m'y
-attendait!
-
-«Dans mon lit j'aperçus Irène à demi déshabillée et toute découverte
-auprès d'un homme dont elle ne laissait voir, dans sa posture, que les
-jambes et les bras, mais au juron que je proférai, l'homme se souleva du
-lit et me montra la figure effarée de mon aide de camp. Avec quelle
-colère je me jetai sur le couple! Je saisis le ceinturon de mon amoureux
-pour les cingler, et je les frappai à tour de bras. La tête dans
-l'oreiller, Irène hurlait comme une chienne. Quant à son complice, il se
-sauva en chemise dans la rue; je lui lançai par la fenêtre son sabre,
-son shako, ses bottes, sa culotte. Il dut se rhabiller dans une allée.
-Je revins à Irène; après lui avoir donné des coups de cravache par le
-visage et lui avoir botté le derrière de la bonne façon, je la fis
-dégringoler mon escalier et je la jetai à la porte avec une jupe et une
-blouse sur les bras. J'étais comme affolé de ce qui venait de m'arriver;
-j'étais si sot, si naïf que j'avais fini par avoir confiance dans cette
-fille; j'avais beau être jaloux, je ne m'imaginais pas qu'elle pût me
-tromper.
-
-«Je regrettai bientôt d'avoir traité si durement Charlot. Je retrouvai
-l'un de mes billets de mille francs dans un coffret d'Irène, et, dans
-son buvard, le brouillon de la fausse lettre qu'elle lui avait envoyée
-pour lui annoncer la mort de son père et le tenir éloigné de la maison
-au moment où elle l'accuserait de m'avoir volé. Ainsi elle avait inventé
-toute cette mise en scène de l'évanouissement pour m'émouvoir! Tant
-d'astuce me paraissait inconcevable; j'étais surtout désespéré qu'elle
-m'eût trompé avec un officier, avec un des miens. Une pareille trahison
-m'était doublement douloureuse.
-
-«--Ah! me disais-je, pourquoi n'ai-je pas laissé cette créature aux
-mains de mes soldats, le 3 décembre! Quand ils lui auraient déchiré son
-derrière de voleuse, quand ils l'auraient violée, ne valait-il pas mieux
-qu'elle subît tous les outrages et qu'elle ne vînt pas déshonorer mon
-uniforme, en me donnant des façons de niais et d'amoureux transi.
-
-«Pourquoi n'ai-je pas été cruel! Pourquoi me suis-je laissé attendrir?
-
- * * * * *
-
-«--Mais, fit Herbillon après une pause et en essuyant une larme, c'est
-assez de regrets.
-
-Et se tournant vers Haynau:
-
---A vous, général, à vous de nous conter vos exploits de guerre et
-d'amour.
-
---Permettez-moi un aveu, répliqua Haynau. Je ne conçois pas que dans nos
-relations avec une femme nous oubliions notre orgueil plus que notre
-plaisir. Monseigneur, dans l'aventure qu'il a bien voulu nous faire
-connaître, s'est souvenu surtout de son autorité: je ne puis lui donner
-tort. Vous, Herbillon, il me semble qu'à la mode de nombre de vos
-compatriotes, après avoir affecté de traiter votre petite prisonnière en
-conquérant, vous l'avez laissée devenir un peu trop votre maîtresse.
-Vous vous êtes placé dans un état d'infériorité fâcheux à l'égard de vos
-subordonnés qui n'ignoraient pas vos façons d'agir; le prince, lui,
-s'est seulement privé d'une jouissance. Je ne prétends pas m'offrir en
-exemple, mais je crois avoir réussi quelquefois à contenter mes désirs
-d'homme sans rien perdre de mon prestige sur mes soldats et mes
-officiers qui, soyez-en persuadés, connaissent la vie privée de leur
-chef et lui refusent, dans les circonstances périlleuses, pleine
-obéissance, lorsqu'ils savent qu'il a faibli ou s'est rendu le moins du
-monde ridicule devant une femme.
-
-Je vais vous dire ce qui m'est arrivé à Brescia en avril 1849.
-
-D'abord je tiens à me justifier des reproches que m'ont lancés les
-journalistes révolutionnaires. A les entendre nul bourreau n'a surpassé
-mes cruautés; je ne suis pas un homme, mais un monstre. Ces messieurs
-eussent voulu me voir panser les blessés et soigner les malades
-italiens, comme si j'étais un médecin ou une soeur de charité!
-
-Je suis général, aux ordres de Sa Majesté l'empereur d'Autriche; mon
-devoir était d'obéir à mon souverain qui me commandait de pacifier ses
-états par les moyens les plus rapides et en épargnant autant que je
-pourrais la vie de ses soldats. Il me fallait choisir entre l'armée dont
-j'avais le soin et les bandes des insurgés qui s'attaquaient au pouvoir
-de mon maître. Quant aux représailles dont j'ai usé à l'égard des
-rebelles, les Français, durant la guerre d'Espagne, les Russes, durant
-la guerre de Pologne, m'en ont donné l'exemple; elles sont inévitables
-dans ces luttes de partisans; après un assaut pareil à celui de Brescia,
-où chaque rue avait une barricade, où chaque maison était une
-forteresse, mes troupes se seraient révoltées si je leur avais demandé
-d'être miséricordieuses; elles étaient exaspérées par une résistance
-aussi farouche, aussi meurtrière; elles avaient soif de vengeance.
-
-On me reproche surtout, je le sais, d'avoir été impitoyable pour les
-femmes; mais si, comme moi, on les avait vues prêcher l'assassinat, si
-on avait découvert leur complicité dans plusieurs empoisonnements
-d'officiers autrichiens, on s'abstiendrait de me blâmer. J'ai évité
-d'ailleurs presque toujours de les condamner à mort, les regardant comme
-des enfants qu'il faut plutôt punir que supprimer. Les fusiller est un
-mauvais moyen de leur faire expier un crime; la plupart en apprenant
-leur sort perdent connaissance; on n'exécute que des cadavres. Au
-contraire, frapper leur orgueil, humilier leur beauté, dégrader,
-endolorir leurs chairs précieuses, voilà un châtiment sûr et que je ne
-me fis point faute de leur infliger...
-
-Mais ce n'est point mon apologie que vous souhaitez entendre. Voici
-donc, sans plus tarder, l'aventure que je vous ai promise.
-
-Je venais seulement d'entrer à Brescia.
-
-A peine m'étais-je installé, avec mon état-major, à la maison de ville
-qu'un jeune homme fort élégamment vêtu vint se présenter devant moi.
-Assez bien fait, il avait un de ces jolis visages un peu efféminés dont
-Raphaël nous a laissé le portrait. Il me dit sans préambule:
-
---Son Excellence désire-t-elle connaître le nom des conspirateurs?
-
---Quels conspirateurs? lui demandai-je.
-
---Ceux qui ont juré d'anéantir l'armée autrichienne. Son Excellence ne
-doit pas croire qu'elle en a déjà fini avec Brescia?
-
---Je ne le pense pas non plus, répliquai-je, et je fais bonne garde.
-Mais, comment sais-tu qu'il y a une conspiration?
-
---J'ai surpris le secret d'un des conjurés.
-
---Tu es donc un traître ou un espion?
-
---Ni l'un ni l'autre.
-
---Un délateur en tout cas!
-
---Je n'ai qu'un moyen de me venger.
-
---Enfin quel est ce secret?
-
---Je ne puis pas le dire.
-
---Tu attends que je te donne de l'argent. Prends garde plutôt que je te
-fasse fusiller?
-
---Je ne dirai pas ce secret, parce que je n'en sais que ce que je viens
-de vous apprendre; il y a un complot; quel est ce complot? je l'ignore;
-mais je connais le nom de la personne chez qui se réunissent les
-conjurés.
-
---Nomme-la donc.
-
---Emma Camporesi. Elle habite Contrada della Palata.
-
---C'est bien. Reviens demain au Municipe, et si tu n'as pas menti, tu
-auras ta récompense: tout service en mérite une, quoique j'aie pu dire
-tout à l'heure...
-
---Oh! fit-il, je ne veux aucune récompense. Il suffit à mon plaisir
-d'être vengé.
-
-J'eus lieu de voir, dans la suite, que ce mépris de l'argent, comme il
-arrive en pareils cas, n'était nullement sincère.
-
-Cependant mon jeune homme s'éloigna et, absorbé par l'installation de
-mes troupes, je ne m'inquiétai point de sa dénonciation. Souvent on m'en
-a fait de semblables dont je reconnaissais bientôt la fausseté et qui
-n'étaient inspirées que par la cupidité ou un besoin servile de montrer
-du zèle au vainqueur. J'avais même tout à fait oublié le personnage et
-sa démarche quand le soir, en dînant avec les principaux officiers de
-l'armée, je sentis l'enivrement féroce qu'on éprouve en quittant les
-champs de bataille, cette griserie du sang où l'on oublie les fatigues
-de la lutte et où on sent naître, violent et terrible, le désir de
-l'étreinte comme si du carnage s'élevait un appel vers la vie. Mes
-compagnons, jeunes, ou dans la force de l'âge, subissaient, comme moi,
-cette ivresse. Au-dessus des verres on entendait à chaque instant se
-croiser les mêmes mots prononcés par cent voix différentes: «Les
-femmes... Les filles de Brescia... Ces putes-là!... Il paraît qu'il y en
-a de jolies... J'ai vu une frimousse tout à l'heure en sortant du
-Municipe...» Et toujours revenaient dans la conversation les mots de
-femme, de fille, de créature.
-
-Soudain le colonel Zichy dit à son voisin:
-
---Il y a dans cette ville une très belle courtisane: Emma Camporesi.
-
-Je me souvins du jeune délateur.
-
---C'est, prétend-on, m'écriai-je en souriant, un de nos plus terribles
-adversaires.
-
---Allons donc!
-
---Il n'y a qu'à l'envoyer chercher: nous apprécierons.
-
-J'avais inscrit l'adresse d'Emma. J'envoyai une lettre fort galante que
-je fis porter par l'ordonnance du colonel Zichy. J'invitais la dame à
-venir boire du champagne le soir même en notre compagnie. La demande
-était peut-être un peu brusque, mais j'avais observé qu'en Italie,
-d'ordinaire, les princesses d'amour, même les plus huppées, ne se
-choquent point de façons vives et gaillardes.
-
-L'ordonnance revint bientôt. Emma se trouvait à l'adresse indiquée. Elle
-habitait, au dire de notre soldat, un vieux palais très luxueusement
-meublé; l'abord majestueux, mais le visage gracieux et joli, elle ne
-mentait point à sa réputation. Seulement ce friand morceau n'était point
-pour notre bouche.
-
---Madame, nous dit l'ordonnance, a fait répondre qu'elle refusait
-d'assister à une fête donnée par les ennemis de sa patrie. Il ne lui
-convient pas, a-t-elle ajouté, de se réjouir au moment où l'Italie est
-en deuil.
-
---Peste! m'écriai-je, si nous avons affaire à des héroïnes, nous n'avons
-pas fini!
-
---Voulez-vous la voir? ce n'est pas difficile!
-
-La personne qui venait de parler ainsi était une femme grande, blonde et
-rose, aux hanches fortes, aux yeux gris, aux traits fins, le type de ces
-beautés du Nord qui vous charment d'autant plus qu'on a goûté longtemps
-aux méridionales langoureuses, dont l'amabilité facile mais commune du
-visage, le corps d'ordinaire mal fait, à la taille longue et aux jambes
-courtes, vous lassent bien vite.
-
---Est-ce que cette dame est entrée par le plafond? demandai-je à Schwab.
-
---Mais non! répondit Schwab, vous n'avez pas vu la tête de Hartmann
-quand il l'a amenée à son bras?
-
---Est-ce donc sa maîtresse?
-
---Vous savez bien, me répliqua Schwab, que Hartmann n'a pas une fortune
-à s'offrir une pareille femme.
-
-J'examinai la nouvelle venue; sa toilette d'une élégance recherchée,
-surtout les diamants de ses bracelets et de ses bagues, et les joyaux
-splendides qui étincelaient dans ses cheveux, qui chargeaient son cou et
-sa poitrine, tout annonçait en elle une femme qui met un haut prix à ses
-faveurs.
-
---Pourriez-vous nous amener votre amie, madame? lui demandai-je.
-
---Oh! ce n'est point mon amie, se hâta-t-elle de répondre, mais je vous
-l'amènerai tout de même.
-
---Vous aurez de la peine!
-
---Et pourquoi donc ne viendrait-elle pas où je vais bien, moi? Ne
-suis-je pas aussi riche et aussi distinguée que cette demoiselle?
-
---Vous n'êtes sans doute pas une italienne?
-
---Par bonheur! N'importe! elle viendra, qu'elle le veuille ou non.
-
---Vous avez l'air de lui en vouloir. Seriez-vous jalouse?
-
---Moi, jalouse d'elle? Ah! ce serait drôle par exemple. Si je n'habite
-pas, comme elle, un palais, mes amants sont plus riches que les siens,
-sans compter que j'ai une autre tournure!
-
-Elle se cambrait et nous voyions se dessiner au milieu des fines
-batistes sa gorge aux pommes hautes et fermes et, sous la jupe serrée,
-les fesses amples et magnifiques.
-
---Avouez que vous avez une petite rancune à satisfaire.
-
---Certes! répliqua-t-elle, je déteste cette femme, je la déteste à mort.
-
---Mais tout le monde a donc pour elle de la haine?
-
-Elle me regarda d'un oeil interrogateur. Je lui contai la visite que
-j'avais reçue dans l'après-midi.
-
---Ah! ah! fit-elle, je sais: c'est Casacietto, son ancien amant ou
-plutôt son maq...
-
---C'est qu'il n'a pas l'air du tout de lui vouloir du bien!
-
---Je vous crois! il s'imagine que la signora a un préféré, qui n'est pas
-lui, simplement parce que la Camporesi depuis quelque temps ne lui donne
-plus de galette et devient avare. On raconte qu'elle met de l'argent de
-côté pour qu'on lui dise des messes après sa mort.
-
---Vous êtes méchante. Que vous a-t-elle donc fait?
-
---Une petite chose que je ne lui pardonnerai jamais... Elle m'a battue
-quand je servais chez elle.
-
-Elle fit cet aveu avec une sorte de fierté qui surprit tout l'entourage.
-
---Eh bien oui! dit-elle, j'ai été servante. Cela ne m'empêche pas d'être
-la maîtresse de ceux que je choisis pour m'adorer... Tenez, ce grand
-blanc qui est là, devant moi, avec sa poitrine couverte de plaques et de
-rubans, il sera à mes pieds quand je voudrai.
-
-C'était à moi qu'elle s'adressait.
-
---Doucement, doucement, ma fille, lui dis-je en lui pinçant le derrière
-et je la secouai un peu rudement.
-
---Voulez-vous me lâcher, criait-elle en se débattant.
-
-L'ancienne servante reparaissait toute dans ses façons grossières qui
-étaient en violent désaccord avec sa beauté gracieuse et l'élégance de
-sa toilette d'une richesse trop éclatante, mais pourtant de coupe et de
-nuances harmonieuses.
-
---Savez-vous que nous sommes les maîtres, dis-je, et que nous pouvons
-vous forcer à nous obéir?
-
-Changeant alors subitement de ton, elle prit une attitude câline, une
-voix caressante et mielleuse, où il y avait pourtant comme un
-arrière-goût d'ironie.
-
---Pourquoi prétendez-vous me contraindre, susurrait-elle, quand je suis
-toute aux ordres du vainqueur de Brescia? Esther Bettington, dont la
-mère était autrichienne, est une admiratrice du général Haynau. Tout à
-l'heure je voulais plaisanter. Je sais bien qu'on n'est point la
-maîtresse du général, mais son humble servante. Que me commande votre
-Excellence?
-
---Ce que vous désirez vous-même, ma charmante Esther Bettington,
-répliquai-je, radouci. Nous voudrions voir comment votre beauté efface
-toutes les grâces si vantées de la Signera Camporesi.
-
---Je vais m'empresser de vous satisfaire. J'ai justement une lettre de
-Casacietto qui lui donne rendez-vous dans cette salle. Je vais envoyer
-porter cette lettre par une femme de chambre que la Camporesi ne connaît
-pas pour qu'elle vienne ici sans défiance.
-
---Vous croyez qu'elle viendra?
-
---Je n'en doute pas. Dès que son Casacietto l'appelle, elle accourt. Et
-l'imbécile s'imagine qu'elle ne l'aime plus! Il est vrai qu'elle n'a
-plus pour lui ses prodigalités d'autrefois. Aussi lui ai-je conseillé
-d'irriter un peu son amour et sa jalousie afin de la rendre plus
-généreuse. Les amours trop confiantes deviennent égoïstes... Mon
-Casacietto lui donne donc aujourd'hui, à cette maison de ville, un
-rendez-vous auquel il ne viendra point.
-
---Mais pourquoi l'accuse-t-il de conspirer contre nous?
-
---Par intérêt. Il espère obtenir ainsi une double récompense, de vous,
-pour l'avoir dénoncée; d'elle pour l'avoir sauvée, car il croit à son
-innocence et pense qu'après quelques jours de prison il sera facile
-d'obtenir sa mise en liberté. Il compte, pour cette grâce, sur sa
-parenté avec une dame qui accompagne l'armée autrichienne, épouse de la
-main gauche d'un colonel... mais je dois être discrète.
-
---Et vous pensez sans doute, comme Casacietto, que la Signora Camporesi
-n'est pas coupable?
-
---Je pense tout au contraire qu'elle est l'instigatrice du complot formé
-à Brescia pour massacrer les troupes autrichiennes. C'est moi qui ai dit
-à Casacietto d'aller la dénoncer, laissant croire à ce niais qu'il n'y
-avait à cela nul danger pour sa maîtresse et du profit pour lui-même.
-
---Mais parlera-t-elle?
-
-Esther Bettington eut un atroce sourire.
-
---Vous savez, mieux que moi, dit-elle, les moyens de la rendre bavarde.
-
---Envoyez-lui donc porter la lettre de Casacietto!
-
-Esther aussitôt prit un papier dans son corsage, et le remit à
-l'ordonnance de Zichy pour sa domestique. La salle devint alors presque
-silencieuse. Malgré le vin bu en abondance, l'excitation des batailles
-récentes, du danger proche, et la vue de cette belle fille dont la
-personne n'avait rien de pudique, l'idée de cette Emma Camporesi nous
-avait rendus anxieux. Seul le colonel Hartmann, fier d'avoir amené
-Esther, ne cessait de chuchoter des plaisanteries à l'oreille de sa
-prétendue conquête, qui, assise sur le bord de la table, l'air
-indifférent, les yeux distraits, les accueillait par un petit rire de
-politesse, en s'éventant de son mouchoir parfumé.
-
-Une heure se passa dans cette attente. Nous entendîmes un pas vif monter
-l'escalier.
-
---Je suis sûre que c'est elle, dit Esther en prêtant l'oreille, éloignez
-les lumières: cela vaudra mieux. Elle n'entrerait pas ici. Vous les
-rapporterez ensuite.
-
-Les ordonnances emportèrent les candélabres de la salle qui demeura dans
-une pénombre. Une petite lampe qui brûlait dans l'escalier glissait
-seulement par la porte entrebâillée une mince lueur. Esther se couvrit
-le visage de sa sortie de bal et s'avança sur le palier; puis
-contrefaisant sa voix:
-
---Vous cherchez sans doute Casacietto, Madame, dit-elle; il va venir à
-l'instant. Il m'a prié de vous dire de l'attendre dans cette salle.
-
-Emma Camporesi, la figure voilée, entra, suivie d'Esther. Aussitôt on
-rapporte les candélabres et on ferme les portes. Emma aperçut les
-officiers attablés, Esther qui avait rejeté sa sortie de bal et moi qui
-m'avançais vers elle pour lui faire les honneurs de la fête.
-
---C'est une indignité, s'écriait-elle, un pareil guet-apens!... C'est
-toi, coquine, lança-t-elle à Esther, c'est toi qui m'as attirée ici!
-
---Il m'a semblé, ma chère Emma, répliqua Esther, qu'on ne pouvait se
-réjouir à Brescia en votre absence.
-
---Ce n'est pas le moment de se réjouir, dit Emma, mais de se lamenter.
-
---Voilà des paroles bien graves, signora, répondis-je, pour une bouche
-aussi jeune.
-
-Je la regardai. Sans être petite elle avait la taille courte et assez
-forte; un visage aux grâces mignonnes, gentilles, presque enfantines,
-contrastait avec l'embonpoint naissant de son corps. Elle portait une
-mantille à l'espagnole et une jupe de satin noir; aucun bijou, sauf une
-broche ornée d'une grosse émeraude dont les feux verts étaient pour ses
-amis un symbole d'espérance.
-
---Qu'on me laisse partir! s'écria-t-elle comme mes officiers s'étaient
-approchés d'elle et l'entouraient. Qu'on me laisse partir! Je ne veux
-pas rester ici une minute de plus.
-
---Et pourquoi êtes-vous venue, cara signora?
-
---Un doux coeur et une bourse plus douce encore sans doute l'attendaient
-ici, chuchota Esther.
-
---Taisez-vous! répliqua Emma indignée, si je me suis donnée, c'est
-librement et à un italien.
-
---Si distingué que soit votre ami, madame, dit le colonel Zichy
-sérieusement, les officiers qui vous entourent ne lui cèdent en rien en
-noblesse. Vous avez ici devant vous les représentants de la meilleure
-aristocratie autrichienne, et vous pouvez faire un choix parmi eux,
-j'imagine, sans vous croire déshonorée.
-
---F... moi la paix, s'écria Emma, et laissez-moi sortir.
-
-Je crus qu'il était temps d'intervenir.
-
---Si vous avez refusé, dis-je, une invitation qui vous était adressée
-avec courtoisie, du moins vous ne vous déroberez pas à mon
-interrogatoire.
-
-Elle me regarda et pâlit. Elle vit que je n'avais nulle intention de
-plaisanter.
-
---Je sais, continuai-je, qu'on se réunit chez vous en secret, pour des
-desseins qui n'ont rien d'amoureux ni de divertissant. Pourriez-vous
-nous en faire part? Pourriez-vous nous nommer quelques-uns de ces
-mystérieux affiliés?
-
-Elle eut un tremblement, mais reprit d'une voix ferme.
-
---Je ne vous dirai rien. Je ne vous dirai rien parce que je n'ai rien à
-vous dire.
-
---Vous oubliez qu'on peut vous faire parler.
-
---Vous pouvez seulement me faire fusiller.
-
---Oh! oh! ma chère, décidément vous étiez née pour la tragédie. Quel
-malheur que je goûte peu ce genre, et que je préfère le comique, qui,
-j'en suis sûr, vous divertit beaucoup moins. Vous faire fusiller? faire
-fusiller la plus belle femme de Brescia? Dieu m'en garde. L'Autriche se
-reprocherait une pareille cruauté; elle tient seulement à justifier au
-moins une fois le nom que vous lui donnez si fréquemment: «L'Autriche
-n'est pas une mère, dites-vous, c'est une marâtre.» Or une marâtre,
-avouez-le, est bien excusable si à une fille toujours en révolte elle
-administre à la fois une copieuse fessée. Ce châtiment est peut-être
-moins décoratif qu'une fusillade, mais il est aussi plus bénin et il
-aurait pour nous de plus sérieux avantages. Nous ne voulons pas votre
-mort, chère madame, mais des aveux, des aveux sincères. Hein, dites-moi,
-belle signora Camporesi, que penseriez-vous d'une fessée, d'une fessée
-administrée d'une main un peu rude, mais juste?
-
-Emma Camporesi avait peine à se soutenir.
-
---C'est cela! qu'on lui donne la fessée! s'écria Esther en
-applaudissant.
-
---Oui! oui! qu'on la fouette! qu'on la fouette! rugirent les officiers.
-
---Vous entendez, chère amie! dis-je, vos hommes politiques soutiennent
-l'excellence du suffrage universel; vous accepterez donc une sentence
-qui a reçu une approbation aussi générale.
-
-Emma tomba à mes pieds.
-
---Je supplie votre Excellence!... faites-moi grâce, laissez-moi me
-retirer sans outrage. Vous êtes un homme brave; vous devez avoir la
-générosité des soldats et ne pouvez prendre plaisir à déshonorer une
-femme!
-
---Vous déshonorer, ma chère? mais je n'en ai nullement l'intention.
-Est-ce que votre maman, ou votre institutrice vous déshonoraient en vous
-corrigeant? Vous n'allez pas vous calomnier en vous proclamant trop
-vieille pour avoir le fouet, je suppose. Il me semble en vous regardant
-que vous sortez du pensionnat. Ne vous plaignez donc pas si je vous
-traite en pensionnaire. C'est un hommage que je rends à votre jeunesse.
-
---Grâce! pitié! répétait la malheureuse Emma en étreignant mes jambes.
-
---Allons! m'écriai-je. En voilà assez!
-
-Et faisant signe à des ordonnances qui étaient là pour nous servir les
-rafraîchissements et les liqueurs.
-
---Saisissez-la, dis-je, entraînez-la jusqu'au fauteuil; vous la forcerez
-de s'agenouiller sur les bras où vous l'attacherez par les pieds; l'un
-de vous lui inclinera le haut du corps sur le dossier tandis qu'un
-autre, par derrière, lui tiendra les mains.
-
-L'ordre s'exécute malgré la fureur d'Emma qui ne suppliait plus, mais
-luttait désespérément comme un animal affolé. Enfin elle est liée sur le
-fauteuil.
-
---Allez donc, dis-je à Esther, ils vont lui déchirer ses jupes.
-
---Oh non! répond-elle, avec une moue, en s'éventant de son mouchoir
-parfumé, je craindrais ses mauvaises odeurs; je l'ai approchée de trop
-près; je sais comment elle soigne ses dessous.
-
---Comme je regrette, ma chère, fis-je à Emma en prenant un air apitoyé,
-comme je regrette que votre femme de chambre ne soit pas là pour vous
-déshabiller.
-
-A ce moment elle poussa un cri de rage; ses jupons de soie craquaient;
-et on lui relevait sa chemise sur les épaules. Les officiers poussèrent
-des «och! och!» de plaisir. Pour moi j'étais à la fois surpris et amusé
-que cette petite tête mignonne et sérieuse de fillette pût appartenir à
-la même personne que cette croupe vraiment monumentale.
-
-Jamais femme n'eut plus de honte. Emma, paraît-il, avait posé autrefois
-devant des peintres idéalistes fort épris de sa figure virginale et
-ingénue, mais que choquait le développement de ses charmes inférieurs.
-Ces artistes lui avaient persuadé que ses hanches et ses fesses
-n'étaient pas en harmonie avec le reste de sa personne. Aussi, sans
-parler de l'effroi qu'inspirait à cette courtisane douillette l'idée
-d'une peine physique, c'était déjà pour elle un supplice atroce de subir
-ce déshabillage et d'être contrainte d'étaler aux yeux d'une centaine
-d'hommes, cette partie de son corps qu'elle croyait imparfaite et
-qu'elle dérobait même à ses amoureux.
-
---Voilà donc les grâces qui ont passionné l'Italie, s'écria Hartmann.
-
---Je ne sais, dit Esther, si divulguées, elles ne perdront pas de leur
-valeur et si demain on paiera comme hier cent florins pour les voir.
-
---Les galants suivront notre exemple désormais et s'en offriront le
-spectacle gratuit.
-
---A moins qu'ils ne les jugent trop connues pour leur plaire.
-
-Réduite à l'humiliation extrême, la Camporesi qui n'avait plus rien à
-ménager, retrouvait ses libertés anciennes de fille publique pour
-insulter et braver ses bourreaux. Et elle lançait les pires grossièretés
-à l'adresse de l'empereur, des officiers, de moi-même.
-
---Ah! fi donc, ma chère, disait Hartmann, on m'avait vanté vos talents
-de cantatrice, mais je croyais que vous les manifestiez d'une autre
-façon.
-
---Allons, dis-je aux ordonnances, prenez vos sangles, et qu'on se mette
-à la fouetter vigoureusement.
-
-Sous les cinglons des soldats, des pois de pourpre apparurent sur les
-chairs qui nous étaient offertes, puis des raies sombres; bientôt la
-croupe de la Camporesi fut pareille à une grande compote de fraises,
-d'un rouge violacé. Elle retenait ses cris; mais la douleur fut plus
-forte que son courage; à une cinglade plus coupante, des hurlements
-montèrent de sa gorge, suivis de rugissements, et les injures
-alternèrent avec les supplications.
-
-Je me penchai vers elle:
-
---Consentirez-vous maintenant à parler, à nommer vos complices?
-
-Sans me répondre elle se mit à pousser des gémissements.
-
---Arrêtez un instant, commandai-je aux ordonnances; déliez-la et
-donnez-lui un verre de champagne. Si tout à l'heure elle refuse de faire
-des aveux, vous recommencerez à la sangler.
-
-Elle avait un moment de répit. Comme l'endolorissement de ses fesses ne
-permettait pas de l'asseoir sur le fauteuil, on la coucha sur des
-coussins. Elle eut beaucoup de peine à boire car ses mains tremblaient,
-et son corps était secoué par de grands sanglots.
-
-Esther Bettington contemplait sa rivale d'un oeil féroce; elle avait
-suivi le supplice sans en perdre le moindre détail:
-
---Je vois, me dit-elle, que ce ne sera pas facile de la faire parler
-sous le fouet. Il y aurait peut-être un autre moyen de lui arracher des
-paroles.
-
---Lequel?
-
---Je vous préviens qu'il sera assez coûteux.
-
---Je paierai ce qu'il faut si ce moyen me paraît effectif et praticable.
-
---Oui, il vous donnera un résultat. Il s'agit d'acheter Casacietto.
-
-Je sus plus tard qu'il s'agissait aussi d'acheter Esther Bettington.
-
---Et il demande un prix si élevé pour se vendre?
-
---Vous comprenez que cet homme tire de beaux revenus de l'amour de la
-Camporesi; et il ne pourra plus guère y compter.
-
---Naturellement. Et combien voudra-t-il?
-
---Dix mille florins au moins.
-
---Voilà des aveux que je n'aurai pas à bon marché!
-
---Mais songez donc que la Camporesi est à la tête des conjurés, qu'elle
-sait tout ce qu'ils préparent, et qu'en prévenant leur complot vous
-sauvez votre armée et peut-être votre propre existence!
-
---Evidemment, dis-je, ce n'est pas trop cher. Et une fois que mon homme
-est acheté, qu'arrivera-t-il?
-
---Vous le verrez tout à l'heure.
-
---Vous allez amener ici Casacietto?
-
---Dans un instant.
-
---Allez donc le chercher!
-
---J'attends que vous ayez versé l'argent.
-
---Vous avez ma parole.
-
---Je voudrais au moins un acompte et votre signature.
-
-Je promis de lui remettre le soir même le papier qu'elle demandait et
-cinq cents florins que j'avais sur moi. Après quelques hésitations et
-m'avoir à plusieurs reprises regardé comme si elle craignait d'être ma
-dupe, elle partit à la recherche de Casacietto.
-
-Elle le trouva promptement car elle connaissait les habitudes du beau
-sire. Chaque soir il allait jouer à la taverne de Saint Pilastre
-l'argent que lui avait procuré ses amours.
-
-Voilà l'entretien qu'Esther eut avec ce rufian, d'après ce qu'elle m'a
-rapporté:
-
---Veux-tu venir à la maison de ville où le général Haynau fait subir un
-interrogatoire à la Camporesi?
-
-Dans l'effroi que lui causa cette demande, Casacietto laissa tomber le
-cornet de dés qu'il tenait à la main.
-
---Aller à la maison de ville, s'écria-t-il, et pourquoi?
-
---Pour y gagner quelques milliers de florins.
-
-Il fut rassuré et se mit à sourire.
-
---Ce n'est pas à dédaigner.
-
---Alors tu viens?
-
---Encore dois-je savoir ce que l'on attend de moi.
-
---Que tu aies l'air d'être mon amant!... Oh! seulement l'air,
-ajouta-t-elle en riant. Je ne tiens pas d'ordinaire, à ce que tu frôles
-ton sale museau contre ma figure, mais pour une fois et quelques
-florins, j'y consens.
-
---Comment, s'écria cette brute, mais je n'ai pas l'intention de te
-donner quoi que ce soit.
-
---Sois rassuré, ladre! réplique Esther, on nous paie tous deux.
-
-Et lui prenant le bras, elle me l'amena; puis, à voix basse, elle me dit
-le rôle qu'elle se proposait de jouer tout à l'heure aux yeux de son
-ancienne maîtresse et quel langage je devais lui tenir moi-même: cette
-femme, dans sa haine et sa soif de vengeance, me dictait mes actes et je
-me laissais conduire par elle.
-
-La laissant à l'écart avec Casacietto au fond de la salle et bien
-dissimulée par un groupe d'officiers je m'approchai de la Camporesi qui
-ne cessait de sangloter.
-
---Eh bien, cara signora! lui dis-je, ces coups sur votre beau derrière
-vous ont-ils amendée? êtes-vous décidée enfin à vous confesser?
-
-Elle secoua la tête au milieu de ses larmes.
-
---Vous tenez donc à ce qu'on vous donne encore le fouet?
-
-Et comme elle me considérait d'un regard épouvanté:
-
---Oui! nous sommes décidés à vous fouetter jusqu'à ce que vous soyez
-décidée à parler... Ecoutez, lui dis-je, en m'asseyant auprès d'elle,
-nous ne vous voulons point de mal. Soyez seulement un peu raisonnable!
-Nous savons que vous conspirez contre sa Majesté l'Empereur, que vous
-complotez avec plusieurs fous le massacre de nos troupes et pourquoi
-cela, je vous le demande? Simplement, pour vous donner une réputation de
-femme héroïque, dévouée à la patrie, qui fasse oublier votre ancien
-renom de beauté facile, et si vous tenez tant à entrer dans la classe
-des femmes vénérables, avant l'âge! c'est que vous désirez épouser
-certain marquis florentin, et pourquoi désirez-vous épouser ce marquis
-très riche, il est vrai, mais laid, vieux, infirme, plein de manies et
-d'exigences? Est-ce donc que vous avez besoin d'argent pour vous-même?
-Nullement. C'est que Casacietto devient chaque jour plus exigeant, et
-que vous voyez dans la fortune du marquis le moyen de satisfaire la
-cupidité de votre amant. Est-ce vrai?
-
-Je lui débitais tout ce que venait de m'apprendre sur son compte Esther
-Bettington. Elle parut très surprise que je fusse si bien informé.
-
---Vous voyez que je connais votre histoire, repris-je. Je sais aussi des
-choses que vous ignorez, et je vais vous les apprendre. Vous
-compromettez votre fortune et votre existence non seulement pour un
-homme qui ne vous aime pas, mais pour un ingrat, pour un traître.
-
---Que dites-vous! s'écria-t-elle en se redressant vers moi.
-
---Votre bien-aimé Casacietto vous trompe avec Esther Bettington.
-
---C'est faux. Vous mentez!
-
-Et, malgré la douleur qu'elle éprouvait, elle bondit vers moi, et sans
-les soldats qui la gardaient, elle m'eût frappé au visage.
-
---Calmez-vous, cara signora. Je puis vous prouver tout de suite que je
-ne mens pas. Regardez derrière vous.
-
-Esther Bettington s'approchait au bras de Casacietto à la grande fureur
-du colonel Hartmann qui tenait à passer auprès des autres officiers pour
-être l'amant d'Esther.
-
---Eh bien ma chère, dit la Bettington, comment avez-vous supporté le
-fouet tout à l'heure? Quel triomphe c'eût été pour vous, quand on vous a
-découvert le derrière, si vous aviez suivi mes conseils et pris des
-bains de lait qui donnent à la peau un éclat incomparable. Vous eussiez
-enflammé d'amour tous les officiers! Mais vous négligez trop votre
-personne, je vous le dis franchement, et puis que la musique plaintive
-que vous nous avez soupirée était monotone. Cet accompagnement de
-sanglades, si original, aurait dû pourtant vous inspirer et nous valoir
-quelque brillante cavatine.
-
-En même temps elle prenait la main de Casacietto qui lui entourait la
-taille.
-
-La Camporesi eut un tremblement de colère.
-
---Combien lui donnes-tu, à ce porc, répliqua-t-elle pour qu'il te
-caresse ta peau... si avare que tu sois avec lui, je t'en avertis, tu
-perds ton argent, car il n'a pas de c...
-
---Un homme peut bien être impuissant avec une femme comme toi qui
-empestes!
-
---Tu ne sens donc pas ton odeur, bouche d'égout?
-
---Et tu ne vois donc pas ton derrière en marmelade et tes seins qui
-dégringolent, vieille rouleuse!
-
-Les deux femmes continuèrent ainsi à se jeter d'immondes injures à la
-face. Je dus m'interposer et éloigner Esther.
-
---Donnez-moi du papier, une plume, dit alors la Camporesi d'une voix
-sourde. Je suis décidée à tout vous dire. A présent cela m'est bien
-égal!
-
-Je m'empressai de lui apporter ce qu'elle me demandait. Elle écrivit
-d'une main ferme et sans s'arrêter deux grandes pages de dénonciations
-qui compromettaient les principaux nobles de Brescia et plusieurs femmes
-de l'aristocratie.
-
---Puis-je à présent me retirer? demanda-t-elle.
-
---Ne voulez-vous pas avoir, dans ces moments de trouble, chère amie, un
-sauf-conduit qui vous assure la protection de nos troupes? Les soldats
-quelquefois peuvent pécher par excès de zèle. Venez donc avec moi. Vous
-avez d'ailleurs besoin de réparer le désordre de votre toilette.
-
-Je la conduisis jusqu'à ma chambre qui était au second étage de la
-maison de ville. J'avoue que la vue de son joli visage d'enfant, que les
-larmes rendaient encore plus gracieux, que l'offre forcée, tardive de
-cette amoureuse qui s'était refusée à mon invitation galante et auquel
-j'avais imposé un châtiment ignominieux, tout enfin m'incitait à achever
-ma victoire. Je la poussai vers mon lit, je l'y fis rouler sous mon
-corps en rut, et j'étreignis, j'embrassai sa chair. J'eus le temps de
-prendre mon plaisir; mais tout à coup avec brusquerie elle rompit
-l'enlacement et me mordit la bouche.
-
---Ah! coquine! m'écriai-je, et je voulus la frapper.
-
-Mais avec plus de vivacité que je n'en eusse attendue d'une femme aussi
-grasse et qu'avaient dû fatiguer les émotions et les peines de cette
-soirée, elle s'échappa.
-
---Monstre! fit-elle du palier.
-
-Le colonel Zichy dont la chambre était près de la mienne sortit à ce
-moment et la voyant s'enfuir:
-
---Vous la laissez s'en aller, me dit-il, vous ne craignez pas sa
-vengeance?
-
---Je laisse à d'autres, lui répondis-je, le soin de se venger sur elle.
-
-J'allais rentrer chez moi quand apparut la figure de Casacietto, basse
-de sournoiserie et de servilité.
-
---Que veux-tu?
-
---Votre Excellence, je viens demander la récompense promise.
-
-La morsure de la Camporesi dont je souffrais encore m'avait exaspéré. Je
-n'étais pas en humeur de libéralités.
-
---Ta récompense? tu oses demander ta récompense? Mais la récompense d'un
-espion et d'un rufian de ton espèce c'est une bonne bastonnade et le
-repos forcé au fond d'un cul de basse-fosse. Les désires-tu?
-
-Il n'en demanda pas davantage, descendit les escaliers très vivement et
-avec une grande peur qu'on ne le laissât pas sortir; il fut tout surpris
-et tout heureux de pouvoir respirer l'air libre.
-
-Esther Bettington ne se contenta pas si aisément. Dès le lendemain
-matin, et lorsque j'étais encore au lit, elle demanda à me voir, et mon
-ordonnance croyant que j'attendais sa visite, eut le tort de la faire
-entrer dans ma chambre.
-
---Je pense que votre Excellence tiendra sa promesse, me dit-elle après
-m'avoir salué.
-
---Vous pouvez y compter, ma belle, répondis-je, mais approchez-vous
-donc; les chaises sont un peu rudes ici; dans ce lit vous serez mieux
-pour causer.
-
---Votre Excellence me pardonnera, répliqua-t-elle froidement, mais j'ai
-«mes mois» aujourd'hui et ne puis la satisfaire.
-
---Est-ce que vous croyez que je tiens à vos bonnes grâces? vous vous
-trompez, ma chérie; je ne désire pas avoir les restes de vos souteneurs!
-
---Je ne suis pas venue pour entendre vos insultes mais pour recevoir les
-dix mille florins que vous m'aviez promis.
-
---On est déjà venu les réclamer hier soir.
-
---C'est à moi que vous deviez les remettre.
-
---Sa Majesté l'Empereur d'Autriche ne m'a pas nommé général de ses
-armées pour entendre les récriminations des catins. Vous allez me faire
-le plaisir de tourner les talons.
-
---Je ne m'en irai pas avant d'avoir mon dû.
-
---Oh! oh! si vous le prenez sur ce ton, nous allons voir, par exemple!
-
-Et je sonnai mes ordonnances.
-
---Prenez cette femme par le bras, agenouillez-la devant mon lit, et
-troussez-lui ses jupons.
-
-Esther Bettington eut un cri de colère, mais elle eut beau se débattre,
-ruer, mordre, donner des coups de poing, les deux soldats qui la
-maintenaient l'eurent bientôt fait tomber au pied de mon lit.
-
---Détachez vos ceintures, dis-je alors, puis me tournant vers Esther:
-regardez ces sangles, ma belle; ce sont celles qui ont fouetté hier soir
-votre amie Emma; elles portent encore les traces de son sang. Vous allez
-bientôt, si vous y tenez, les marquer à votre tour; j'imagine en effet
-que les ceintures feront de fort jolis dessins rouges sur vos grosses
-fesses dont la peau me paraît plus blanche et plus fine encore que celle
-de votre amie.
-
---Grâce! s'écria Esther prête à pleurer.
-
-J'étais fatigué, avais envie de dormir et je ne me montrai pas
-impitoyable.
-
---Relevez-la, dis-je à mes ordonnances et menez-la à la porte.
-
-A mes paroles, elle se releva elle-même et s'enfuit aussi rapide que
-l'éclair. Elle quitta le soir même Brescia où elle avait tout à redouter
-de nos ennemis et où les officiers de mon armée eussent peut-être abusé
-de ses grâces.
-
-J'appris peu de temps après, que sans égard pour la peine que je lui
-avais infligée on avait assassiné la Camporesi en représailles de sa
-trahison.
-
-C'est ainsi que mes relations avec ces deux femmes fort séduisantes
-l'une et l'autre, mais toutes deux d'une vertu peu recommandable,
-n'eurent pas de suite. Mes amours ne me donnèrent que le délice d'un
-moment; du moins ne me laissèrent-elles pas d'épines.
-
-Le prince de Reuss avait écouté Haynau fort attentivement.
-
---Général, dit-il, je vous félicite de votre aventure; mais laissez-moi
-vous dire que s'il y avait une émeute à Géra, je ne vous chargerais pas
-de la réprimer.
-
---Pourquoi, monseigneur?
-
---Parce que vous la feriez dégénérer en révolution. Herbillon au
-contraire saurait la traiter doucement et l'apaiser.
-
-Comme Haynau paraissait fort blessé de cette remarque tandis que son
-compagnon se rengorgeait, le prince eut un sourire, et pour atténuer
-l'effet désobligeant de ses paroles:
-
---Soyez-en persuadé! dit-il, si des passions féroces soulèvent mon
-peuple, et qu'il faille une main de fer pour le châtier, nous penserons
-à vous, Haynau.
-
---Vous aurez raison, monseigneur, répondit simplement le général, je ne
-suis jamais si heureux que lorsque dans une ville tumultueuse en proie
-aux fureurs déchaînées de la foule je parviens à rétablir l'ordre et à
-faire régner la paix.
-
---Avouez, observa Herbillon, que vous ne craignez pas de ramener cette
-bonne déesse sur des ruines fumantes et des monceaux de cadavres.
-
---Ce sont les accidents inévitables de la guerre, répliqua Haynau. Ce
-n'est pas pour des jeux bénins que les peuples fabriquent des canons et
-équipent des armées.
-
-
-
-
-LA COMÉDIE CHEZ LA PRINCESSE
-
-
-Jamais la princesse Daschkoff ne s'était trouvée plus belle qu'à cette
-petite réception intime, où elle voyait les yeux de ses visiteurs
-s'allumer de désirs en la regardant. Dans son vaste et magnifique
-château de Glinnoë elle jouissait de tout le confort et de tout le luxe
-qu'elle avait à Pétersbourg, et elle se sentait plus adorée par les
-fonctionnaires et les châtelains oisifs du district, plus reine au
-milieu de cette armée de serviteurs attentifs à ses moindres désirs,
-prêts à satisfaire ses caprices les plus extravagants. Elle était digne
-aussi d'inspirer l'amour et l'admiration. Elle n'avait point cette
-stature massive de certaines Vénus slaves qui semblent avoir échangé les
-grâces de leur sexe contre une force trop apparente et masculine; mais
-fine, souple, élancée, elle mouvait les hanches les mieux arrondies, et
-dans ses libres attaches sa jupe laissait deviner des formes amples et
-cambrées que n'annonce pas d'ordinaire une taille aussi mince. Au soleil
-couchant qui illuminait ses cheveux blonds, et mettait sur sa tête comme
-une auréole, toute droite sous une étole étincelante d'émeraudes, elle
-avait parfois quelque chose d'une sainte de vitrail ou d'une prêtresse à
-l'autel, mais vite un geste vif, un sourire malicieux corrigeait
-l'expression sévère ou orgueilleuse de son visage, et volontiers, malgré
-ses vingt-deux ans, elle devenait pour ses hôtes une gamine joueuse et
-espiègle, à condition que seule elle fût libre et que ses plus grandes
-audaces de paroles ne fissent point oublier le respect dû à son rang et
-à sa beauté.
-
-A côté de la princesse se tenait comme son ombre, Madame Narischkin,
-petite, noirâtre, heureuse de tout ce qui pouvait rejaillir sur elle de
-son charme, de son luxe, de sa richesse, ayant renoncé par suite d'une
-humilité excessive au moindre succès personnel.
-
-Parmi les visiteurs se trouvaient deux châtelains des environs, le
-général Kapieff, et l'aide-de-camp du nouveau gouverneur de Kalouga, M.
-Soubotchef qui s'était assis sur un siège très bas, tout près de la
-princesse et semblait un prêtre en extase devant son Dieu.
-
---Messieurs, dit-elle, en changeant soudain la conversation, profitons
-de ce que mon mari fait la sieste et n'est pas là à nous raser avec les
-réformes de l'administration et la politique du sultan pour organiser un
-complot.
-
---Un complot! s'écrièrent ces messieurs avec surprise.
-
---Oui, un complot, mais avant que je vous explique ce dont il s'agit, il
-serait bon de prendre des forces. Vous en aurez besoin. Maria Pawlovna,
-ajouta-t-elle en se tournant vers Madame Narischkin, verse donc du Xérès
-et offre des gâteaux à ces messieurs... Que penseriez-vous, pour charmer
-les loisirs ou plutôt distraire les ennuis de Glinnoë, d'une comédie que
-nous jouerions, que nous inventerions nous-mêmes?
-
-On se regarda en souriant; on était rassuré.
-
---C'est là le complot?
-
---Mais c'en est un, reprit la princesse. Je n'ai pas l'intention
-d'écrire une pièce, mais de contraindre par une sorte de suggestion des
-gens à la jouer autour de moi et comme je le voudrais.
-
---Nous entrons dans le domaine de la sorcellerie.
-
---Nullement. Certaines circonstances en déterminent d'autres pour ainsi
-dire forcément; vous vous rappelez la pièce de Gogol et comment le
-gouverneur et les principaux officiers d'une petite ville prennent ce
-farceur de Khlestakof pour un inspecteur général et le forcent ainsi à
-en usurper les façons. Eh bien, il faut que nous trouvions parmi nos
-voisins un homme auquel nous composions un rôle sans qu'il s'en doute,
-et qui le joue au naturel pour notre plus grand plaisir.
-
---Ce n'est pas un divertissement facile, princesse, que vous imaginez
-là!
-
---Le plus aisé du monde au contraire. Par exemple, prenons M.
-Soubotchef. Approchez, M. Soubotchef. Agenouillez-vous et tendez le
-museau. Bien! comme cela. Donnez-moi un biscuit, Maria Pawlovna.
-Ecoutez, vous Soubotchef. Vous allez garder le biscuit sur votre museau.
-Et prenez bien garde de le faire tomber jusqu'à ce que je fasse un
-signe. Attention. Une, deux, trois! hop! Mangez le biscuit maintenant.
-Vous voyez, messieurs, comme M. Soubotchef fait bien le chien, et sans
-sortir de son caractère!
-
-Tout le monde éclata de rire, même M. Soubotchef qui s'était relevé et
-avait repris sa place sur le siège bas, auprès de la princesse.
-
---L'important, pour la réalisation de notre projet, c'est que la
-personne choisie par nous n'ait pas à sortir de son caractère.
-Trouvez-moi donc quelqu'un auquel on puisse faire changer brusquement
-son genre de vie sans qu'il change pour cela de nature.
-
---Le gouverneur, insinua Kapieff.
-
---Le nouveau gouverneur? Je ne le connais pas.
-
---Il m'a dit qu'il avait eu l'honneur de vous être présenté par le
-prince à la gare de Kalouga.
-
---Je ne me le rappelais pas. Il était nuit, j'avais froid, je n'ai pas
-fait attention à lui, et il n'a pas dû non plus me trouver bien
-charmante, car j'avais relevé mon collet, baissé ma voilette et je
-m'étais emmitouflée de fourrures: on ne pouvait seulement découvrir le
-bout de mon nez.
-
---Il a dû garder cependant bon souvenir de cette entrevue puisqu'à peine
-installé à Kalouga il compte venir vous voir aujourd'hui.
-
---Simple visite de politesse! Cela m'amuserait bien, moi, qu'il se
-dérangeât pour rien. Maria Pawlovna, veuillez donner l'ordre de ne pas
-recevoir le gouverneur, ou lui dire que je suis souffrante.
-
---Et s'il voit nos voitures dans la cour du château?
-
---Tant pis! il pensera ce qu'il voudra.
-
---Ce serait pourtant un acteur excellent pour votre comédie.
-
---Je le regrette. Seulement je ne suis pas en humeur de voir de nouveaux
-visages.
-
-Mais il était trop tard. Madame Narischkin n'eut pas le temps de gagner
-l'antichambre que le maître d'hôtel, soulevant les draperies du salon,
-annonçait l'arrivée de l'importun.
-
---Son Excellence M. le gouverneur de Kalouga!
-
-Grand et gros, correct et élégant, les yeux fureteurs, les lèvres fines,
-avec quelque chose de hautain et d'insolent, apparut M. le gouverneur.
-Devant la princesse il devint humble.
-
---Je n'ai pas voulu, madame, dit-il en s'inclinant, m'établir à Kalouga
-sans venir aussitôt vous présenter mes hommages. Il m'a semblé que de
-vous voir à mon arrivée serait non seulement un grand plaisir mais un
-gage de bonheur pour mon nouveau gouvernement. Je suis fort
-superstitieux et, en certaines circonstances, la vue d'une personne
-belle et aimable m'apparaît comme un heureux présage.
-
-Ces compliments n'eurent aucun effet. Dès qu'elle avait aperçu le
-gouverneur, la princesse avait pâli, et tandis qu'il parlait, sans
-paraître se soucier de ces démonstrations de respect, elle le regardait
-avec stupeur.
-
---Je vous remercie, dit-elle froidement. Je suis en vérité très
-satisfaite de vous inspirer tant de confiance dans les agréments d'un
-séjour en notre district.
-
-Le ton de ses paroles était d'une ironie si blessante, témoignait si
-évidemment de quelque ressentiment ancien que le gouverneur qui,
-jusque-là avait tenu les yeux baissés, leva la tête d'un mouvement
-brusque et regarda son interlocutrice: ce fut à son tour d'être surpris,
-mais il se remit vite de son étonnement; un sourire narquois effleura
-ses lèvres, et il commença à examiner la princesse de la tête aux pieds
-avec l'attention injurieuse d'un fêteur en quête d'une compagne nocturne
-ou le souci minutieux d'un maître musulman qui veut acheter une esclave
-saine, solide et bien conformée.
-
-Sous ce regard impudique et retroussent qui détaillait son corps, en
-violait les charmes secrets, et lui donnait l'impression, malgré jupes,
-fourrures, étole, d'être nue comme une pauvre créature que le besoin
-d'une pièce d'or contraint à se livrer aux caprices brutaux d'un
-débauché, la princesse serrait les dents de rage et pouvait à peine
-maîtriser sa colère. Elle essaya toutefois, pour donner le change à ses
-visiteurs, de jouer l'indifférence et de lancer la causerie sur les
-plaisirs et les ennuis de Kalouga, mais son esprit, si brillant
-d'ordinaire, parut terne ou distrait; ses paroles devinrent étranges; et
-comme on n'y répondait que par politesse, la conversation traînait. Il y
-eut de longs et pénibles silences.
-
-Elle se leva tout à coup.
-
---Messieurs, je vous prie de m'excuser: je suis un peu souffrante.
-Madame Narischkin, par bonheur, est là et me remplacera auprès de vous
-avec avantage.
-
-Là-dessus elle sortit vivement, laissant ses visiteurs effarés, très
-émus du malaise mystérieux que venait de lui causer l'arrivée du
-gouverneur, et torturant leur imagination pour découvrir les motifs de
-cette scène inattendue.
-
-Le prince, peu après, fit dire que l'état de la princesse l'obligeait à
-demeurer auprès d'elle et qu'il ne paraîtrait pas de la soirée. Au lieu
-du magnifique repas qu'il donnait chaque semaine aux jours de réception,
-ses visiteurs durent se contenter ce soir-là de sandwiches au caviar, de
-viandes froides et de quelques verres de kwas et de Champagne, pris en
-compagnie de la triste Madame Narischkin qui tentait vainement de
-paraître gaie, et risquait des plaisanteries dont pas une n'arrivait à
-faire rire.
-
- * * * * *
-
-On remonta très tôt en voiture. M. Soubotcheff prit place dans
-l'automobile du gouverneur pour retourner avec lui à Kalouga. Le trajet
-fut court. Le gouverneur paraissait triomphant, mais n'adressa pas une
-parole à son compagnon qui n'osait par déférence l'interroger, quoiqu'il
-en eût grande envie. Enfin, au bout d'un quart d'heure, comme on entrait
-à Kalouga, le gouverneur fit arrêter l'automobile devant le grand hôtel.
-
---Vous dînez avec moi, n'est-ce pas? Cette maudite collation de Glinnoë,
-loin de calmer mon appétit, m'a donné une faim de tigre.
-
-M. Soubotcheff eût jugé malhonnête de refuser l'invitation, et
-d'ailleurs il était trop content de l'accepter. Il pensait bien que le
-gouverneur, excité par le vin et la bonne chère, se laisserait
-facilement aller aux confidences. Son attente ne fut pas trompée.
-
-A peine à table le gouverneur se frotta les mains.
-
---Voilà une visite, dit-il, qui me promet des journées assez
-divertissantes. Jamais je ne me serais imaginé ce matin qui j'allais
-voir!
-
-Et comme Soubotcheff écarquillait les yeux:
-
---J'aurai la princesse quand il me plaira. Je connais un secret de sa
-belle jeunesse qui me rend absolument son maître... Vous tenez à le
-savoir, vous aussi, curieux!... Eh bien, je vais vous le dire. Vous
-pouvez en profiter après moi, si bon vous semble, et cela m'amusera,
-moi, de vous le confier. Je revivrai ainsi en imagination une soirée ou
-plutôt une nuit qui vraiment ne me parut pas du tout ennuyeuse.
-Permettez-moi seulement de goûter encore à ces sterlets à la sauce
-impériale qui sont vraiment exquis.
-
-Il mit sur son assiette tout ce qui restait dans le plat, et l'engloutit
-en quelques bouchées.
-
-Alors il s'essuya la moustache, reprit haleine et conta ce qui suit:
-
- * * * * *
-
-«Il y a de cela cinq ans. On venait de découvrir un terrible attentat
-nihiliste. Le train impérial avait été miné. L'explosion devait se
-produire quelques minutes après le départ. Le Czar, la Czarine et tous
-ceux qui les accompagnaient auraient été tués. Ce fut le maître d'hôtel,
-que l'un des conjurés avait cru pouvoir mettre dans le complot, qui le
-dénonça. Il y eut des arrestations en masse, et la police reçut les
-ordres les plus sévères. Elle devait étendre partout sa surveillance et
-non seulement arrêter les suspects, mais punir sans jugement les
-moindres délits. Une parole imprudente ou irrespectueuse était à ce
-moment considérée comme une provocation.
-
-«J'appartenais alors au bureau de Santousky et je fus chargé d'assister
-à un bal que donnait la princesse Youssoupoff, connue pour ses opinions
-libérales, même révolutionnaires, et ses relations avec la société
-cosmopolite de Pétersbourg.
-
-«Délaissant les salons de danse et de jeu, j'avais pénétré avec deux ou
-trois officiers dans une sorte de boudoir où causaient plusieurs jeunes
-femmes. L'une d'elles, que sa beauté, ses dentelles, ses joyaux,
-notamment un merveilleux collier de perles grises et roses, me firent
-aussitôt remarquer, avait une singulière hardiesse de langage, et
-étonnait, amusait tout l'entourage par l'esprit et parfois l'étourderie
-impertinente de ses réparties. On vint à parler du dernier attentat.
-
-«--Oh! s'écria-t-elle, si nous n'avions plus notre petit père[4], ce ne
-serait pas un grand malheur. On en trouverait toujours un autre de sa
-force.
-
- [4] Le Czar.
-
-«--Vous êtes un peu anarchiste, avouez-le, insinua quelqu'un.
-
-«--Moi, répliqua-t-elle, je ne trouve pas du tout absurdes les théories
-des révolutionnaires... J'en connais d'ailleurs quelques-uns. Ce sont de
-très honnêtes gens.
-
-«--A part leurs assassinats, répliqua un interlocuteur ironique, je ne
-vois pas en effet ce qu'on pourrait leur reprocher.
-
-«--Oh! leurs assassinats, parlons-en! dit la jeune femme. Si un homme ou
-même plusieurs hommes doivent, en mourant, procurer à l'humanité le
-bonheur, pourquoi hésiterait-on à sacrifier leur existence?
-
-«--Voici, fis-je à mon voisin, une bien aimable sectaire.
-
-«--C'est la comtesse Pougatscheff, me répondit-il. Son mari n'a pas eu
-le temps de faire son éducation, car il est mort l'année dernière. Il y
-avait trois mois qu'il l'avait épousée.
-
-«--Voilà comment elle le pleure!
-
-«--Pougatscheff était vieux et maniaque, et elle avait à peine seize
-ans.
-
-«--Son père aurait mieux fait, au lieu de la marier, de l'envoyer à
-l'école.
-
-«Durant tout le bal la comtesse Pougatscheff tint des propos aussi
-extravagants. Elle y prenait goût car elle ne sortit du boudoir que pour
-le souper, et ne quitta la fête que vers quatre heures du matin. On me
-dit qu'à l'ordinaire elle préférait de beaucoup la danse à la causerie,
-mais que cette fois, une légère entorse qu'elle s'était donnée en
-descendant de voiture l'avait contrainte à renoncer à l'un de ses plus
-grands plaisirs.
-
-«J'attendis son départ, la devançai à la sortie, montai avec l'ivoschik
-et, dès qu'elle fut en voiture, j'ordonnai d'aller au bureau de police
-de Santousky. Elle ne s'aperçut du changement de direction qu'à l'arrêt
-de la voiture devant le couloir du bureau, d'aspect assez misérable.
-Comme elle s'attendait à voir l'élégant escalier du palais Pougatscheff
-elle crut à une erreur du cocher et eut un violent accès de colère.
-
-«--Brute, stupide imbécile! criait-elle, vous vous êtes encore grisé
-sans doute! Ne connaissez-vous plus le chemin du palais? Allez-vous
-m'arrêter deux heures devant cette maison infecte et par un froid
-pareil. Vous mériteriez qu'on vous déchirât la peau!
-
-«--Permettez, madame, dis-je en m'avançant vers elle et en lui offrant
-le bras, c'est moi qui ai dit à votre cocher de vous conduire au bureau
-de police. Nous aurions un petit renseignement à vous demander.
-
-«Elle fut si étonnée et même, malgré son assurance de tout à l'heure, si
-effrayée que je pus l'entraîner sans peine jusqu'au cabinet de travail
-de Santousky. Un vagabond, la face ensanglantée, et deux rôdeuses de la
-dernière classe, arrêtés le soir même, considéraient avec étonnement
-cette femme couverte de diamants, enveloppée des plus magnifiques
-fourrures et dont le passage laissait dans l'escalier une odeur fine et
-enivrante.
-
-«Je chuchotai quelques mots à l'oreille de Santousky qui, après un court
-salut, demanda vivement et d'un ton assez autoritaire à ma comtesse:
-
-«--Vous connaissez des nihilistes?
-
-«Elle répondit en balbutiant:
-
-«--Mais non, monsieur, je vous assure.
-
-«--Pourquoi donc, il n'y a qu'un instant, chez la princesse Youssoupoff,
-disiez-vous que vous étiez liée avec des révolutionnaires...
-
-«--Et même que c'étaient de braves gens, ajoutai-je.
-
-«Je la vis pâlir et trembler. Elle cherchait du regard une chaise pour
-s'y reposer, mais il n'y avait dans le cabinet de Santousky d'autre
-siège que le fauteuil où était assis le chef de police.
-
-«--Oh! fit-elle, je ne sais pas ce que j'ai dit tout à l'heure. Je
-m'amusais, je plaisantais.
-
-«--Il y a des plaisanteries qui ne sont pas seulement inconvenantes,
-mais criminelles, reprit Santousky. Vous avez manqué de respect à Sa
-Majesté, vous avez excusé, bien mieux! exalté l'assassinat. De tels
-discours tenus dans un salon plein de monde, sont une véritable
-provocation au meurtre. Félicitez-vous que votre rang et votre jeunesse
-ne vous vaillent cette fois qu'un avertissement.
-
-«Elle regardait la porte avec angoisse, et pensa qu'on allait lui
-permettre, après cette admonestation honteuse, de se retirer, mais une
-humiliation autrement cruelle l'attendait.
-
-«--Veuillez, je vous prie, me dit Santousky, débarrasser madame de ses
-fourrures.
-
-«Je lui enlevai son manteau. Elle était si émue que chef de police dut
-la soutenir pour l'empêcher de tomber. Soulevant alors une draperie, il
-l'introduisit dans un petit salon obscur qui se trouvait derrière son
-fauteuil. Il sonna. J'entendis presque aussitôt un cri étouffé. Je
-m'approchai. Je n'oublierai jamais le spectacle qui s'offrit à mes yeux:
-
-«Santousky venait de donner l'électricité et l'étroit salon était en
-pleine lumière. D'abord je me demandai où était la comtesse. Et voici
-dans quelle situation je l'aperçus. Sa tête apparaissait au ras du
-parquet, le cou rentré dans les épaules; ses bras étaient étendus, ses
-doigts accrochés aux planches. On eût dit qu'on venait de lui trancher
-le haut du corps et qu'on avait jeté au loin la partie inférieure de sa
-personne, ou bien encore qu'un enchanteur l'avait privée de ses membres
-inférieurs, la rendant assez semblable à ces anges qu'on voit sur les
-rétables des anciennes églises.
-
-«Tandis que je me demandais où étaient passées ses superbes hanches
-qu'une heure plus tôt, au palais Youssoupoff, j'avais tant admirées, je
-compris l'aventure. Assez banale au temps de Nicolas, elle est d'un
-caractère plus surprenant à notre époque, sans être cependant unique. Je
-l'ai vue, moi qui vous parle, deux fois se renouveler, toujours il est
-vrai dans des moments de trouble, alors que les différents pouvoirs se
-trouvent sans contrôle et que les autorités peuvent se permettre les
-mesures les plus arbitraires pour ramener l'ordre.
-
-«Par excès de zèle, peut-être aussi par vengeance, car j'ai su qu'il
-avait eu à se plaindre autrefois de la comtesse, Santousky l'avait
-soumise à une de ces corrections privées, qu'on n'administre plus guère
-qu'à des filles révoltées, en état d'ivresse ou coupables d'avoir frappé
-un policier. A un coup de sonnette, le gardien qui se trouvait dans le
-sous-sol avait fait descendre la trappe du petit salon où Santousky
-venait de mener la comtesse, de telle sorte que notre belle avait les
-reins au-dessous du parquet et les épaules au-dessus.
-
-«Je vous assure que je n'ai point assisté à une comédie plus
-voluptueuse. Figurez-vous, au niveau du plancher, cette tête jeune et
-aimable dont l'effroi élargissait les yeux et rapetissait le front, la
-bouche entrouverte montrant les dents fines et claires, et le contraste
-surprenant d'une expression d'épouvante et d'une tenue de fête: les
-cheveux savamment crêpés, en boucles sur les tempes, en casque par
-derrière, illuminés de diamants; le cou entouré d'un collier de quatre
-rangs de perles; les bras cerclés de bracelets; les doigts chargés de
-bagues étincelantes, et les traits figés de la face, les crispations des
-mains, et ce sein soulevé d'émotion! Santousky, les mains collées aux
-genoux, se penchait sur sa victime et approchait de cette peau nue
-éblouissante ses souliers mouchetés de boue comme s'il eût voulu en
-essuyer le cuir sur la chair satinée, comme s'il eût exigé qu'elle y
-posât ses lèvres!
-
-«Tout à coup ce visage encore charmant malgré sa frayeur, s'allongea
-puis se contracta en une série de grimaces comiques: les paupières
-voilaient à demi et découvraient aussitôt les yeux vagues: comme si la
-comtesse s'attendait à un éternuement qui ne venait pas. Successivement
-elle serrait les dents, se mordait les lèvres, poussait un soupir. Enfin
-le cri qu'elle essayait de retenir s'échappa malgré elle, perçant,
-lamentable. Les yeux étaient grands ouverts, les sourcils arqués
-jusqu'aux cheveux et, de la bouche à présent, des hurlements montaient
-toutes les demi-minutes: il semblait qu'en bas le flagellateur voulût
-mettre un intervalle assez long entre chaque coup, de manière à produire
-une douleur lente et successive que doublaient les angoisses de
-l'attente. Santousky sans doute pressé ou qui était d'une cruauté moins
-raffinée que son bourreau, me dit:
-
-«--Allez donc voir ce que fait cet animal. Je crois qu'il s'endort sur
-l'ouvrage.
-
-«Je descendis dans la pièce qui était au-dessous du petit salon, aussi
-basse qu'une cave. L'abat-jour d'une lampe était disposé de façon à
-réserver toute la lumière pour le milieu de la chambre où de petits
-pieds chaussés de satin blanc se débattaient, se perdaient dans une
-longue jupe à traîne qui semblait pendue au plafond. Mais je vis, en
-m'approchant, que les pieds et la jupe reposaient sur la trappe
-descendue à quelques centimètres du sol et soutenue par quatre fortes
-chaînes en fer. Derrière, apparut un homme court et trapu, à la barbe
-bien fournie et qui tenait une verge épineuse à la main.
-
-«--Y a pas moyen de fouetter cette gaupe-là, excellence, me dit-il. La
-robe est si lourde qu'elle lui retombe à chaque coup sur le derrière.
-
-«--Eh bien, dis-je, appelle Serge Paulovitch et Ermeleï Serghéitch. L'un
-tiendra les pieds et l'autre retroussera les jupons, tandis que tu la
-cingleras.
-
-«Les deux hommes arrivèrent un instant après. Il y eut un violent
-soubresaut de la comtesse lorsque Serge lui saisit les jambes; ses reins
-alors se tendirent et nous vîmes se dessiner sous la jupe collante le
-double relief et le creux profond de la croupe; mais c'est à peine si
-Ermeleï me laissa le temps d'admirer ce tableau sous son voile à demi
-transparent, tant il avait hâte probablement de l'étaler en pleine
-lumière.
-
-«Quand il releva la robe et les dessous neigeux je crus voir s'ouvrir un
-riche écrin tandis que se répandait dans l'air une onde de parfums. Déjà
-rouges et pareilles à deux cornalines séparées par un onyx, apparurent
-les fesses de la Pougatscheff bien présentées par Serge qui, de la tête,
-à la façon d'un taureau qui assaille une cavale, lui repoussait le
-ventre de toute sa force et lui tirait les jambes pour qu'elle offrît
-largement son derrière aux piqûres des verges. Il n'était point si petit
-que la mignonne tête de la comtesse l'eut fait prévoir; l'exercice du
-cheval l'avait développé, il eût inspiré l'admiration à des hommes moins
-rudes que ces policiers si la manière dont Serge l'offrait au regard ne
-lui avait donné un aspect quasi bouffon.
-
-«Cependant les verges se levèrent, la croupe rougit encore, des gouttes
-de sang perlaient. Sans retenue dans son supplice, la vaste face lunaire
-s'agitait, et aux senteurs fines d'essence de fleurs qu'exhalaient les
-pantalons de dentelles, se mêlait une odeur forte et animale. Les
-mignons souliers blancs de la victime se levaient comme pour prévenir
-les coups ou implorer ses bourreaux, et retombaient ensuite avec une
-lassitude désespérée.
-
-«Je voulus voir l'autre figure et je remontai dans le petit salon. Ce
-n'était plus le visage audacieux et fier que j'avais contemplé au palais
-Youssoupoff, mais une mine honteuse et effarée de petite fille. Les
-larmes faisaient paraître cette face de la comtesse aussi rouge et
-bouffie que son revers; le fard des lèvres et des joues, le noir des
-cils se mêlaient à la poudre de riz et formaient ici et là de longues
-rigoles multicolores. Rien ne subsistait de cette beauté en détresse que
-son impeccable chevelure blonde dont, par un contraste plaisant, pas une
-boucle n'était défaite.
-
-«Santousky était toujours penché sur sa victime. Elle lui avait saisi
-les pieds, les étreignait de ses bras nus et entre deux cris arrachés
-par le fouet qu'on ne cessait de lui administrer, elle murmurait d'une
-voix entrecoupée:
-
-«--Grâce! pitié!
-
-«Le chef de police enfin agita une sonnette et le supplice fut arrêté.
-La comtesse remonta avec sa jupe relevée et ses jupons en désordre,
-laissant voir sa peau sanglante sur laquelle Santousky ne put s'empêcher
-de jeter un coup d'oeil.
-
-«Remarquant les souillures qui tachaient ses dessous, il la conduisit
-haletante, secouée de sanglots, jusqu'à son cabinet de toilette et lui
-apporta un verre de Xérès.
-
-«--Que cette leçon vous profite, madame! lui dit-il.
-
-«Tout en pleurant elle se lava et s'arrangea tant bien que mal. Je dus
-lui offrir mon bras pour la conduire jusqu'à sa voiture, et dans
-l'escalier elle eut à supporter les railleries ignobles des prostituées
-qui s'amusaient de ses yeux rouges, de ses joues luisantes de larmes, de
-ses jupons qui traînaient jusque sous ses souliers de satin mouchetés de
-sang. Santousky nous suivait à quelques pas.
-
-«Lorsqu'elle fut dehors il parut qu'elle ne conservait plus de cette
-séance si pénible qu'un horrible désir de vengeance; elle reprit son
-attitude fière, et nous jeta, à Santousky et à moi, un de ces regards
-qui fixent les traits d'un visage dans la mémoire comme pour les graver.
-Elle nous en voulait certes! à tous deux, mais bah! il a bien fallu
-qu'elle nous oubliât. D'ailleurs Santousky est mort comme vous savez, et
-quelques jours après cette aventure...
-
- * * * * *
-
---Voudriez-vous dire?... demanda Soubotcheff effrayé.
-
---Que la comtesse fut pour quelque chose dans cette fin? Non, répliqua
-le gouverneur en souriant. Il est presque prouvé que Santousky a été
-assassiné par les nihilistes. Je n'ai jamais eu à me plaindre de la
-comtesse, et j'ai été bien étonné aujourd'hui de rencontrer à Glinnoë ma
-touchante fouettée de Pétersbourg.
-
---Alors cette comtesse Pougatscheff serait...?
-
---La princesse Daschkoff. Elle a épousé le prince l'année dernière.
-J'étais alors malade, en congé à Menton. Je n'ai pas assisté à leur
-mariage. Je n'avais fait qu'entrevoir la princesse, si bien voilée et
-cachée dans son costume de voyage, qu'elle rendait méconnaissable cette
-beauté captivante dont j'avais pu découvrir au bureau de police,
-jusqu'aux charmes les plus secrets, jusqu'aux mystères les moins
-fastueux de son corps. Vous devez penser si je suis satisfait de cette
-rencontre, car une connaissance aussi intime n'est pas sans donner
-quelques droits à une possession complète et je compte bien en user!
-
---En vérité? s'écria Soubotcheff d'un ton si insolent que le gouverneur
-fronça les sourcils.
-
---Mais certainement j'en userai, reprit-il, et vous, mon cher, que cela
-vous plaise ou non, vous me céderez la place comme c'est le devoir d'un
-subordonné à l'égard de son supérieur. Vous prendrez plus tard votre
-revanche. Vous pouvez attendre, vous! moi j'ai quarante ans. Il faut me
-dépêcher de jouir de la vie.
-
-A ces paroles Soubotcheff se leva, salua froidement le gouverneur et les
-deux hommes se séparaient.
-
- * * * * *
-
-Depuis plus d'un mois Soubotcheff était l'amant heureux de la princesse
-Daschkoff. La jeune femme savait se donner à un homme sans rien perdre
-de son autorité ni de ses avantages sur lui. En réalité elle ne se
-donnait point, elle se livrait à des baisers, à des caresses, et
-demeurait tout de même une maîtresse indépendante, railleuse, parfois
-impitoyable, toujours sans gratitude pour celui qui lui procurait du
-plaisir. Obligée à la suite d'un scandale, et pour compenser des
-prodigalités excessives, d'aller vivre quelque temps sur les terres de
-son mari, elle avait essayé de retrouver aux environs de Kalouga les
-amusements de Pétersbourg et choisi Soubotcheff parmi tous les jeunes
-gens du voisinage pour être le serviteur docile de ses fantaisies.
-Habitué à l'existence monotone d'une ville de province, Soubotcheff ne
-se sentait pas d'orgueil d'avoir été distingué par une telle femme. Elle
-n'avait pas eu besoin d'un effort pour le plier à son caprice; il lui
-obéissait naturellement; il était devenu avec délices son esclave.
-
-Mais le zèle n'empêche point la maladresse, et Soubotcheff était un
-amant aussi inhabile que dévoué. La princesse, pensa-t-il, se doutera de
-l'indiscrétion du gouverneur et il est de mon devoir de lui en parler.
-Il profita d'une après-midi de congé pour se rendre à Glinnoë.
-
-Le prince était à la chasse et la princesse le reçut avec l'empressement
-d'une amoureuse longtemps privée. Ils s'embrassèrent et se réjouirent
-jusqu'au soir. Comme Soubotcheff quittait enfin le lit de sa maîtresse,
-il contempla un instant les beautés majestueuses qu'elle offrait à la
-vue. Lasse d'étreintes elle s'était tournée vers la muraille pour
-reposer; sa légère chemisette s'était enroulée sur son dos, et elle
-présentait ses larges fesses dans toute leur ampleur.
-
---O belles chairs! s'écria Soubotcheff. Comment des mains barbares
-ont-elles osé vous déchirer!
-
-La princesse, qui avait un sommeil très léger, se réveilla aux paroles
-de son amant, et, se tournant vers lui:
-
---Que dites-vous? fit-elle avec une vague inquiétude comme si elle
-pressentait que Soubotcheff allait lui avouer quelque chose de
-désagréable.
-
---J'admirais, reprit-il avec une sotte assurance, j'admirais votre
-beauté si parfaite et je me demandais comment il avait pu se trouver sur
-terre un rustre assez grossier, assez barbare pour se permettre de
-déchirer ces chairs divines d'une forme et d'un éclat incomparables.
-
-Elle se redressa brusquement:
-
---Etes-vous fou?
-
-Il sentit bien sa maladresse, mais il était trop tard pour la réparer.
-
---On m'a conté, balbutia-t-il...
-
-Elle lui mit les mains sur les épaules et le secouant:
-
---On vous a conté! Qui vous a conté?
-
---Le gouverneur.
-
---Et que vous a-t-il conté, le gouverneur?
-
-A présent il n'osait plus répondre.
-
---Allons, parlez donc, dites-moi les belles choses que son excellence le
-gouverneur vous a contées.
-
-Il se décida enfin et s'arrêtant après chaque mot:
-
---Mais il m'a dit qu'après un bal... où vous aviez tenu des propos...
-imprudents... il vous avait conduite au bureau de police et que là...
-
---Achevez donc! en vérité vous êtes impatientant.
-
---Eh bien! il a prétendu qu'il vous avait vue fouetter.
-
-La princesse devint pâle, mais elle ne voulut pas laisser voir son
-émotion, et avec une colère qui n'était nullement jouée mais qu'on
-pouvait attribuer aussi bien qu'au ressentiment d'une injure réelle, à
-l'indignation qu'inspire une calomnie:
-
---Vous êtes un sot, mon pauvre garçon, oui, un sot, pour croire, comme
-parole d'évangile, les propos stupides que vous tient le gouverneur. Ah!
-ce monsieur a beaucoup d'imagination; seulement il devrait s'en servir
-pour conter des histoires de fées aux petits enfants et non pour essayer
-de noircir ses contemporains. Ses inventions en vérité sont trop
-absurdes! Me voyez-vous fouettée, mon pauvre ami, et dans un bureau de
-police, moi, la princesse Daschkoff, qui suis à la tête de
-l'aristocratie russe! Moi qui ai du sang royal dans les veines! En
-vérité M. le gouverneur a des plaisanteries bien amusantes, mais tout de
-même un peu grosses.
-
-Et comme Soubotcheff restait abasourdi.
-
---Habillez-vous vite, dit-elle, mon cher, mon mari va rentrer de la
-chasse et je ne voudrais pas qu'il vous rencontrât dans cette chambre.
-Ce serait là une mauvaise farce, presque aussi mauvaise que celles de M.
-le gouverneur.
-
-Soubotcheff en partant voulut l'embrasser, mais elle ne lui laissa même
-pas baiser sa main.
-
---Au revoir, au revoir, fit-elle, en le poussant dans le vestibule.
-
-Il s'en alla désolé.
-
-Il était à peine sorti que la princesse fit appeler par un domestique
-Mme Narischkin alors occupée à lire dans la bibliothèque. Mme Narischkin
-laissa son livre et accourut aussitôt, comme pour montrer son obéissance
-et son empressement à se rendre utile.
-
---Maria Pawlowna, demanda la princesse à demi-voix, as-tu de l'affection
-pour moi?
-
---Comment peux-tu m'adresser une pareille question, ma chère Alexandra
-Mikhailowna, je n'oublierai jamais ce que tu as fait pour mon pauvre
-père et comment tu m'as retirée moi-même de la pauvreté, m'offrant en
-partage ton bien-être, ton luxe, tes plaisirs. Oh! oui, je t'aime, tu
-peux en être sûre!
-
---Alors, me chère Maria, je vais faire appel à ta reconnaisance.
-J'attends de toi un grand service.
-
---Sans savoir ce que c'est, je suis prête à te le rendre, si seulement
-j'en suis capable!
-
---Ecoute. On m'a dit qu'autrefois tu accompagnais ton père à la chasse,
-et que tu étais toi-même une véritable Diane, que tu ne manquais jamais
-un coup de fusil.
-
---C'est vrai. Mon frère prétendait qu'il n'avait jamais rencontré
-d'aussi bon tireur que moi.
-
---Alors Maria Pawlowna, voilà ce que je veux... je veux mettre ton
-adresse à l'épreuve.
-
-Et se penchant contre elle, la princesse pendant quelques instants lui
-parla à voix basse, en tournant de temps à autre des yeux inquiets vers
-la porte. Madame Narischkin écoutait avec stupeur. Et quand son
-interlocutrice eut cessé ses chuchotements, elle ne trouva point de
-réponse.
-
---Eh bien! demanda la princesse qui parut très anxieuse.
-
-Madame Narischkin eut une hésitation, puis résolument:
-
---Je t'ai promis, Alexandra, de faire ce que tu voudrais. Dispose de
-moi!
-
---Ne t'effraie pas à l'avance, reprit la princesse. Le bois qui entoure
-le pavillon où tu demeures est vaste. Et sur la lisière habite le vieux
-Vladimir. On le dit affilié à je ne sais quelle mauvaise secte; le
-staroste (maire du village) ne pense point de bien de lui. C'est lui
-qu'on soupçonnera. Je voudrais qu'on osât t'accuser.
-
---Ce serait possible, Alexandra!
-
---Non, non. Je suis là, moi, pour te défendre, moi, la princesse
-Daschkoff. S'il t'arrivait la moindre chose, je parlerais au Czar. Je
-n'aurais qu'un mot à dire pour te sauver. N'aie donc pas peur! Seulement
-cette lettre que tu dois remettre au gouverneur...
-
---Quelle lettre?
-
---C'est vrai, je ne t'en ai pas parlé! J'ai écrit hier soir, pendant que
-le prince dormait, une lettre au gouverneur. Tu la porteras à Kalouga;
-mais, une fois dans la ville, tu descendras dans une petite auberge, tu
-prendras un cocher et tu l'enverras avec la lettre au gouverneur en lui
-recommandant de ne pas la laisser et de te la rapporter.
-
---Mais le gouverneur ne voudra jamais la rendre!
-
---Si! si! Je lui demande de me répondre au crayon par un mot à diverses
-questions que je lui pose et sur le papier même que je lui adresse.
-C'est une mesure de prudence qu'il doit comprendre et je pense qu'il n'y
-fera pas d'objection. Voici la lettre et des roubles pour le cocher. Va
-maintenant, et aie confiance!
-
---Que Dieu nous protège! soupira Madame Narischkin.
-
-Les deux femmes s'étreignirent avant de se séparer.
-
- * * * * *
-
-La princesse savait se dominer et cacher à l'entourage ses plus fortes
-impressions. Elle était pourtant inquiète et fébrile lorsque le maître
-d'hôtel vint annoncer la visite du gouverneur. Elle eut dans les yeux un
-éclair de joie puis donna l'ordre de l'introduire aussitôt dans le petit
-salon de réception. Une toilette fort simple en apparence, mais d'une
-élégance calculée et séductrice, en révélant tous ses charmes, répandait
-sur son passage les plus violents désirs qu'irritait son attitude
-altière et que l'expression orgueilleuse de son regard promettait de
-laisser inassouvis.
-
-Le gouverneur sourit en apercevant la princesse, mais il lui fit le
-salut le plus respectueux, et s'avança vers elle d'un pas dégagé.
-
---Je ne vous cacherai pas, princesse, dit-il, que j'ai été quelque peu
-surpris de l'honneur et du plaisir que vous avez bien voulu me faire en
-m'invitant aujourd'hui à venir vous voir après votre réception plutôt
-froide de l'autre jour.
-
---Réception plutôt froide! Vous avouerez, mon cher gouverneur, que je ne
-pouvais pas, après ce qui s'était passé entre nous à Pétersbourg, me
-montrer très empressée, avant de savoir quelles étaient vos nouvelles
-dispositions à mon égard.
-
-Il eut l'air embarrassé et son visage se tendit en une grimace des moins
-galantes.
-
---Oh! fit-elle, rassurez-vous, je ne vous en veux pas.
-
-Et comme pour témoigner qu'elle lui pardonnait, elle lui tendit la main
-qu'il prit après une courte hésitation tout en regardant son
-interlocutrice d'un oeil observateur et défiant. Il paraissait redouter
-une mauvaise plaisanterie. Enfin il se rassura et en balbutiant:
-
---Vous étiez une enfant à cette époque. Imaginez que Santousky et moi
-étions vos professeurs. Ce n'était qu'une pénitence comme on la donne
-quelquefois aux écolières, une petite leçon...
-
---Et la leçon n'a pas été perdue comme vous allez le voir, reprit-elle,
-et c'est même pour prévenir un châtiment plus grave que je vous ai fait
-venir aujourd'hui si brusquement, car en autres circonstances, malgré
-tout le plaisir que j'éprouve à vous voir, je ne me serais pas permis de
-vous arracher de la sorte à vos occupations de Kalouga.
-
-Il sourit assez niaisement, ne sachant trop si elle se moquait de lui.
-
---Et que désirez-vous donc de moi, parlez! Le gouverneur de Kalouga ne
-négligera rien pour vous faire oublier le policier de Pétersbourg.
-
---Vous avez agi comme vous le deviez, dit-elle, en me punissant d'une
-parole imprudente. Aujourd'hui c'est moi qui remplis un devoir en venant
-vous dénoncer une conspiration des plus dangereuses et que j'ai surprise
-par hasard. Je ne veux pas que l'on me confonde avec des criminels.
-
---Comment vous soupçonnerait-on, princesse!
-
---J'ai le malheur de recevoir chez moi l'un des conjurés et même ce
-misérable, par ses ridicules propos, m'a fort compromise.
-
---En vérité! Alors ce n'est pas seulement le souci de sauver le
-gouvernement qui vous a donné l'idée de m'écrire, mais aussi le désir de
-venger une injure personnelle?
-
---J'ai pensé à l'Etat, mais aussi à moi-même; cela ne doit pas vous
-étonner?
-
---Nullement. Et quel serait le... misérable?
-
---Vous voulez savoir son nom?
-
---Oui.
-
---Vous vous rappelez que tout à l'heure vous vous êtes mis à mes ordres?
-
---Quels sont-ils?
-
---De faire arrêter à l'instant les coupables.
-
---Comme vous y allez!
-
---Vous les relâcherez ensuite si vous jugez que je me suis trompée. Vous
-allez entrer dans ce cabinet qui est devant vous. J'ai le téléphone.
-Vous communiquerez avec le bureau central de police.
-
---Et si vous vous jouiez de moi? demanda-t-il toujours défiant, en la
-regardant avec attention.
-
-Mais la princesse demeurait très sérieuse, et on ne pouvait surprendre
-dans son visage aucune intention d'ironie.
-
---Enfin je sers vos rancunes.
-
---Peut-être, mais vous sauvez aussi votre existence.
-
-Il ne sut pas cacher une soudaine émotion.
-
---Pourquoi voudraient-ils me tuer?
-
---N'êtes-vous pas un gouverneur assez sévère, et pensez-vous qu'on ne se
-souvienne plus du policier? S'il vous faut d'autres détails pour mettre
-votre vie en sûreté, je puis vous les donner.
-
-Et elle lui dit quelques mots à l'oreille.
-
-Il était de plus en plus inquiet.
-
---Les noms... les noms de ces brigands, vite! s'écria-t-il, rouge de
-colère.
-
---Voici le téléphone, dit-elle, vous allez les mettre sous bonne garde,
-j'espère.
-
---Vous pouvez m'en croire! je ne vais pas les ménager. Quels sont leurs
-noms?
-
---Je n'en connais que deux, mais je pourrai sans doute probablement vous
-donner les autres d'ici peu; le premier est... on vous a mis en
-communication avec le bureau de police!
-
---Vous m'avez entendu. Je viens de vous obéir. On vous attend.
-
---Le premier coupable est Soubotcheff.
-
---Mon secrétaire!
-
---Lui-même. En êtes-vous surpris?
-
---Pas trop. J'ai reçu déjà des lettres sur lui qui me le présentent
-comme un homme suspect en qui je ne dois avoir aucune confiance. Et quel
-est l'autre bandit?
-
---Un fanatique, un paysan de Glinnoë, un certain Vladimir. Dans le
-village on vous montrera sa demeure.
-
-Le gouverneur lança quelques paroles au téléphone, puis s'approchant
-doucement de la princesse.
-
---Vous pensez m'avoir sauvé la vie, dit-il, et cependant après vous
-avoir vue si bonne et si rayonnante de beauté, il me semble que je ne
-puis plus vivre si je n'obtiens de vous ce don suprême sans lequel ceux
-qui vous ont connue ne peuvent plus espérer le bonheur.
-
---Comme vous êtes galant aujourd'hui!
-
-Il fut tout démonté de cette réplique.
-
---Ah! vous raillez encore?
-
---Pas le moins du monde. Je vous admire.
-
---Vous me raillez. Vous ne pouvez oublier cette aventure de Pétersbourg.
-Santousky seul pourtant en était cause.
-
---Je n'en ai voulu ni à Santousky, ni à vous, croyez-le bien, mon cher
-gouverneur. Au contraire! Les femmes, vous le savez, aiment parfois
-qu'on les brutalise et ne gardent point rancune à leurs vainqueurs.
-
---Hélas! je ne suis pas un vainqueur, il s'en faut!
-
---N'est-ce donc rien de m'avoir eue en votre pouvoir? Il me semble-que
-si j'étais homme, j'aimerais être de la police. Contraindre une femme à
-se déshabiller, et lui infliger le traitement qui vous plaît, n'est-ce
-pas une belle victoire?
-
---Une victoire dont je me serais bien passé. Si vous croyez que je ne
-souffrais pas de voir meurtrir de si parfaites beautés!
-
---Souffrance bénigne, légère; et que, si vous êtes franc, vous
-appelleriez un plaisir... Je m'étonne que m'ayant ainsi à votre
-discrétion, vous vous soyez satisfait si vite et à si bon compte.
-
-Il crut pouvoir commencer une déclaration et sottement, sur un ton de
-prière:
-
---Oh! princesse, je n'ai voulu jamais devoir qu'à votre générosité une
-si précieuse faveur!
-
---A ma générosité! s'écria-t-elle, eh bien, mon cher, vous l'attendrez
-longtemps!
-
-Il sentit soudain la colère et le persiflage de la princesse; il en fut
-ému un instant, mais songeant combien était grande son autorité et que
-cette femme, malgré son rang, pouvait être de nouveau à sa merci, il
-retrouva toute son assurance.
-
---Vous oubliez trop, dit-il, que les pouvoirs d'un gouverneur surpassent
-de beaucoup ceux d'un simple policier et que plus ambitieux dans ses
-désirs il peut se satisfaire moins aisément.
-
-Elle laissa passer entre ses lèvres une sifflante injure, il n'y prit
-pas garde et avec plus d'insolence:
-
---Qui m'empêche de vous mettre vous aussi dans ce complot que vous venez
-de me révéler si imprudemment?
-
-La princesse eut un rire triomphant.
-
---Le complot! fit-elle. Et si je l'avais inventé, ce complot? Si je
-m'étais jouée de vous! Si j'avais voulu ridiculiser et compromettre
-votre toute puissante autorité!
-
---Je m'en doutais, murmura-t-il entre ses dents.
-
---Vous vous en doutiez. Seulement vous avez téléphoné tout à l'heure à
-Kalouga; vos ordres ont été exécutés. Soubotcheff est arrêté en ce
-moment. C'était ce que je voulais.
-
---Mais je vais le faire relâcher à l'instant!
-
---Si vous le pouvez, dit-elle en se mettant entre lui et la chambrette
-du téléphone. Il voulut l'écarter, mais elle saisit un revolver et le
-dirigea contre lui, prête à tirer. Vainement essaya-t-il de lui saisir
-le bras, de détourner l'arme; la princesse ne céda pas.
-
---Ne tirez pas, au nom de Dieu! fit-il pâle d'effroi.
-
---Agenouillez-vous, dit-elle, et demandez-moi pardon.
-
-Il tomba tout tremblant aux pieds de la princesse.
-
---Ah! ah! dit-elle, tu es moins fier lorsque tu es seul avec moi. Tu as
-besoin pour maîtriser une femme de sentir derrière toi tous tes
-policiers!
-
---Grâce! implora-t-il.
-
---Relève-toi, dit-elle, en lui lançant des coups de pied, relève-toi
-donc, misérable! Et maintenant pars. Mais va-t-en donc, coquin! va-t-en
-donc.
-
-Elle lui ouvrit une petite porte par laquelle il sortit effaré, sans
-prononcer une parole. Il se trouva dans un étroit escalier qui dépendait
-des appartements de la princesse et donnait sur un bois de pins. Un
-chemin qui traversait le bois conduisait au village de Glinnoë. Le
-gouverneur le prit, croyant que c'était une allée de parc. Avant de s'y
-engager il se retourna vers la princesse qui d'une fenêtre observait son
-départ.
-
---Tu entendras parler de moi! cria-t-il. Sois sûre que je ne t'oublierai
-pas dès que je serai à Kalouga!
-
---Il faudrait pour cela y arriver, mon cher, répartit la princesse.
-
-Et elle le regarda s'éloigner sous les grands arbres. Déjà la nuit
-tombait et le chemin devenait obscur. Bientôt elle le perdit de vue.
-Elle resta à la fenêtre ne pouvant dominer son impatience fébrile,
-prêtant l'oreille au moindre bruit et tambourinant sur les vitres avec
-une sorte de rage. Soudain une détonation retentit au loin.
-
---Enfin! dit-elle.
-
-Elle rentra dans son salon, alla s'étendre sur un canapé, les mains sur
-son coeur qui battait à coups précipités.
-
-La nuit vint; un valet de chambre apporta des flambeaux allumés et donna
-l'électricité; le maître d'hôtel annonça le dîner; la princesse
-demeurait toujours dans la même position; seulement de temps à autre
-elle tournait la tête vers la porte du petit escalier et elle écoutait.
-
-Un pas monta vivement; elle se leva, courut ouvrir: Mme Narischkin entra
-en toute hâte; ses cheveux en désordre, ses traits altérés, sa mise
-d'ordinaire si soignée et qui paraissait cette fois improvisée
-brusquement et comme à l'aventure la rendaient méconnaissable.
-
---C'est fait! dit-elle d'une voix assourdie.
-
-La princesse lui saisit les mains avec effusion.
-
---Ah! Merci, merci! s'écria-t-elle. Et comment est-il mort, le
-misérable?
-
---Je l'ai atteint à la tête. Il a tourné sur lui-même et est tombé. Il a
-certainement été tué sur le coup.
-
---Tant pis!
-
---Pourquoi tant pis?
-
---J'aurais voulu qu'il souffrît mille fois ce qu'il m'a fait lui-même
-souffrir et qu'il vît lentement la mort s'approcher.
-
---Oui, mais ç'aurait été plus dangereux pour nous. S'il avait appelé au
-secours et parlé, un domestique, un paysan peut-être aurait pu
-l'entendre. Tandis qu'avec cette balle dans la tête, qui a fait de sa
-figure une bouillie sanglante, personne ne peut plus reconnaître son
-cadavre. J'ai eu soin de le déshabiller, d'emporter chez moi ses
-vêtements et de les brûler. Mais n'as-tu pas commis quelque imprudence
-quand il était avec toi?
-
-La princesse raconta la scène qui s'était passée entre elle et le
-gouverneur.
-
---Oh! s'écria Madame Narischkin, pourquoi faire arrêter Soubotcheff?
-
---Parce que dans un assassinat bien organisé, il faut d'avance choisir
-le faux coupable sur lequel iront s'égarer les soupçons.
-
---Mais s'il te dénonce, à son tour?
-
---Je suis tranquille. Il n'osera jamais rien dire contre moi.
-
---Pauvre Soubotcheff! fit Madame Narischkin pensive.
-
---Tu le plains?
-
---Certes! Il était innocent et il avait pour toi un grand amour.
-
---Il savait mon secret, dit la princesse.
-
- * * * * *
-
-A quelques jours de là, il y avait grande réception au château de
-Glinnoë. Le général Kapief, qui était parmi les invités, s'approcha de
-la princesse.
-
---Eh bien, dit-il, cette fameuse comédie où vous deviez suggérer son
-rôle au personnage principal, quand donc la jouerons-nous?
-
---Mais général, répartit le prince Daschkoff qui, par hasard, ce
-soir-là, se trouvait au château, vous savez que nous sommes maintenant
-en plein drame: le secrétaire Soubotcheff est arrêté. On le soupçonne
-d'avoir fait assassiner le gouverneur. On soupçonne aussi divers paysans
-du district.
-
---Ah! ce Soubotcheff, dit le général. J'avais toujours prédit qu'il
-finirait mal. Il était trop adonné aux femmes! N'importe. Ce sont de
-vilaines histoires pour notre tranquille Kalouga.
-
---Elle était trop tranquille, répliqua la princesse, et le procès qui
-s'annonce nous promet des séances mouvementées. Je tâcherai d'avoir des
-cartes pour vous, messieurs.
-
-
-
-
-LA CRINOLINE
-
-
-Le souper auquel prenaient part de jolies femmes, de délicats
-jouisseurs, quelques entremetteuses fières de leur expérience et
-quelques antiques fashionables, vieux habitués de Compiègne et de
-Fontainebleau, farcis d'anecdotes et de souvenirs, se continuait
-joyeusement mais sans tumulte comme entre gens qui connaissent l'art du
-plaisir et jugent que le bruit empêche de goûter l'esprit d'une
-conversation, la saveur des mets, le fin bouquet des vins, l'éclat et la
-lumière des épaules nues et des chevelures diamantées. On parlait des
-toilettes de l'année et du retour qui s'annonçait déjà aux modes du
-second empire, quand le marquis de Clérambault s'écria tout à coup:
-
---Mesdames, permettez-moi d'abominer la crinoline: elle m'a fait rater
-mon mariage!
-
---Mais alors, observa quelqu'un, vous devriez avoir pour elle de la
-dévotion: ne vous a-t-elle pas rendu aux amours libres et volages?
-
---Les amours libres et volages, si charmantes qu'elles soient, ne m'ont
-pas encore consolé de m'être séparé de ma femme, pour ainsi dire avant
-d'en avoir goûté, car le fruit me paraissait exquis.
-
---Mon cher ami, si vous devenez élégiaque, nous nous en allons.
-
---Oh! je n'ai pas l'intention de vous conter mon histoire.
-
---Si! si! cria la voisine de Clérambault, une petite blonde à l'oeil
-narquois et au nez joliment retroussé, contez-nous la!
-
---Oui! oui! contez-nous la, reprirent en choeur toutes les femmes,
-duègnes et amoureuses.
-
---Puisque vous le désirez, dit Clérambault, qui était en veine de
-paroles ce soir-là, je vais vous satisfaire: du moins essaierais-je
-d'être le moins triste et le plus joyeux que je pourrai.
-
---Quand vous deviendrez trop lugubre, on vous donnera une coupe de
-champagne pour vous rendre la gaieté.
-
---Soit, fit Clérambault qui commença aussitôt le récit de son infortune
-conjugale:
-
-Elle s'appelait Alix. Il est inutile que je vous donne son nom de
-famille. Elle était riche et de vieille lignée, orpheline et sous la
-gouverne d'une grand'mère dont elle faisait l'enchantement et qui, en
-retour, était soumise à tous ses caprices. Elle sortait du couvent,
-avait l'air modeste qui alors était de mode chez les jeunes filles, mais
-cependant ne se montrait ni gauche, ni embarrassée; elle n'était même
-pas dépourvue d'une certaine coquetterie, s'habillait avec le goût d'une
-femme expérimentée et prenait de temps à autre des allures fières qui ne
-déplaisaient point à un chasseur de femmes de mon genre, dédaigneux des
-proies faciles, cherchant le gibier qui se dérobe et qu'on n'atteint
-qu'à force d'art et d'habileté.
-
-On commençait alors à porter des crinolines, et Alix en avait une
-monumentale, étant à un âge où l'on se fait un point d'honneur
-d'exagérer tout ce qui paraît neuf, comme si on était fier de montrer
-ainsi sa jeunesse et d'insulter aux vieilles façons. Malgré ses
-proportions inusitées, je vous avoue que cette crinoline ne me
-paraissait nullement ridicule et que je trouvais au contraire qu'elle
-convenait à merveille à la beauté d'Alix.
-
-Imaginez une petite tête fine sans maigreur, encadrée de beaux cheveux
-châtain clair dont les yeux bruns, un peu myopes, semblaient de loin par
-leur clignement vous regarder avec insolence et devenaient plus larges
-et plus doux lorsque vous approchiez; une peau fort blanche de blonde,
-pourtant bien enluminée aux joues d'une rougeur de santé; la taille
-assez mince et ornée, pour tout joyau, d'une croix d'or suspendue par
-une longue chaîne de cou: cette figure où l'on trouvait à la fois les
-traits d'une madone et l'expression d'une petite fille espiègle; ce
-buste vraiment virginal aux épaules et aux bras chastement couverts, aux
-seins menus et à peine accusés sous la mousseline; cette image d'autel
-retouchée par un peintre un peu sensuel et irrévérencieux, mais malgré
-cela, grave, convenable, évoquant les vertus de famille, vous la voyiez
-se dresser comme au-dessus d'une estrade d'étoffes, et tandis que cette
-figure, ce corsage et ces mains restaient si parfaitement honnêtes, les
-cent volants de la jupe se mouvaient, s'agitaient, s'étalaient,
-tourbillonnaient avec une coquetterie, une impertinence, une impudeur
-extraordinaire. Vous asseyiez-vous devant, derrière, à côté, loin de
-cette jupe crinolisée? Vous étiez sûr de l'avoir dans le dos, sur les
-épaules, à vos pieds ou même sous le nez. Vous ne pouviez pas y
-échapper. Elle vous entourait, vous enveloppait de soie et de parfums.
-On eût dit que la femme, telle qu'une étrange sirène, était parvenue à
-grandir monstrueusement le bas de son corps pour prendre les hommes
-comme dans une nasse énorme qui avait fini par s'adapter si bien à sa
-personne qu'elle en faisait partie, qu'on ne l'imaginait plus sans cela.
-Et quand sur un canapé, ou dans une voiture, vous étiez battu,
-souffleté, pressé par ces vagues d'étoffe, lourdes ou écumeuses, il vous
-semblait que c'était une chair féminine qui vous opprimait ainsi et
-c'était pour vos désirs mâles une irritation délicieuse. Enervante
-aussi. Devant la crinoline au repos d'Alix, il m'arrivait souvent de me
-demander quelle sorte de malicieux animal, grassouillet, large, cambré,
-palpitait au milieu de cette cage éblouissante. J'avais l'envie qu'on
-éprouve de briser un écrin pour avoir un diamant, de lacérer les
-feuilles d'un arbuste afin d'en cueillir le fruit.
-
-L'innocente grand'mère s'étonnait en voyant sa mignonne petite fille se
-mouvoir avec aisance au milieu de ces jupes grossies, bouffantes,
-tendues, qui vous mettaient à chaque instant dans l'attente d'un
-malheur: la prise et l'arrêt d'une femme dans l'embrasure d'une porte,
-le renversement d'une table à thé ou d'une console. Mais Alix passait
-partout comme une sylphide et sans autre éclat qu'un long bruissement
-d'étoffes comme si elle courait sur des feuilles sèches, et elle n'avait
-à se reprocher jusqu'ici ni le bris d'une porcelaine, ni la déchirure
-d'un volant. Ce qui n'empêchait pas la grand'mère de s'écrier:
-
---Ah! ma pauvre enfant, comme ces modes nouvelles sont extravagantes! Si
-nous avions porté ces robes-là dans notre temps!
-
-Observation qui amenait un sourire sur les lèvres d'Alix, et le sourire
-persistait au mot de la grand'mère:
-
---J'avoue qu'elles sont bien plus convenables pour une jeune fille que
-les jupes étroites.
-
-Pauvre dame! Qu'importe l'étroitesse ou la largeur d'une jupe! Le Diable
-travaille toujours avec les couturières au grand bénéfice des
-amoureuses.
-
-La vérité, c'est qu'avec ces robes qui remplissaient un salon et ces
-crinolines qui les défendaient contre toute entreprise, les femmes
-prenaient une importance, un orgueil, une hardiesse inimaginables. Sous
-la protection de pareilles cuirasses elles devenaient d'une liberté
-effrénée et elles s'exposaient au péril, avec la sérénité la plus
-complète, persuadées qu'elles pourraient y échapper sans aucun dommage.
-
-Ma fiancée, sortie à peine du couvent, n'avait pas encore l'audace d'une
-femme habituée à la vie mondaine, mais à ses intempérances de langage, à
-ses réparties trop vives, au ton décidé, impérieux, tranchant de ses
-confidences qui avaient pour but principal de m'initier à ses fantaisies
-et à ses volontés, je sentais qu'en dépit de sa gentillesse et de sa
-grâce, elle allait être pour moi, si je n'y mettais ordre, un inlassable
-despote. Cela excitait bien mon désir de conquérant, mais effaçait
-toutes mes idées matrimoniales; elle se fût peut-être révélée la plus
-charmante des maîtresses; au contraire elle promettait à un mari
-l'existence la moins unie et les plus ennuyeuses aventures.
-
-Seulement elle savait si bien corriger ses paroles imprudentes par une
-manière chaste d'abaisser les yeux, et une expression d'ineffable
-modestie, que mes craintes se dissipaient et que je me laissais aisément
-persuader par mon amour qu'elle était aussi douce que jolie.
-
---Ce sont, me disais-je, ces pimpantes toilettes, si nouvelles pour une
-fille qui sort du pensionnat, qui la grisent; elle a l'impression de
-figurer dans un bal costumé; comme un masque elle se croit tout permis.
-Plus habituée à ces robes, ou moins fastueusement vêtue, elle sera par
-là même moins vaniteuse, moins volontaire; elle perdra son effronterie
-et adoptera le maintien qui convient à une femme mariée.
-
-Ayant hâte de voir cette transformation s'accomplir, je fus d'accord
-avec sa grand'mère pour décider que nous irions passer les premiers
-jours de notre union en Anjou, dans une vieille propriété de famille et
-qui faisait partie de sa dot.
-
-Dès que nos noces furent célébrées, immédiatement après la collation,
-Alix dépouilla son étincelante robe et revêtit un costume de voyage,
-mais, hélas! s'il était de teinte plus sombre et d'étoffe moins fine, il
-avait une coupe aussi compliquée, des formes aussi embarrassantes que
-des toilettes de ville; enfin la jupe était soutenue par
-l'indispensable, l'inévitable crinoline.
-
-Ce qui m'effraya davantage, ce furent les malles énormes dont on chargea
-la voiture. Une troupe de théâtre n'emporte pas plus de bagages.
-
---Mais, demandai-je, nous n'allons pas là-bas donner des réceptions?
-
---Rassurez-vous, dit-elle, c'est pour nous!
-
-Nous arrivâmes assez tard et assez fatigués dans ce château de La
-Chesnaye où, malgré la lettre de la grand'mère, on ne nous attendait
-point. Il fallut réveiller les domestiques, préparer des chambres à la
-hâte. Alix feignit l'embarrassée quand elle vit qu'il n'y avait qu'un
-lit pour nous deux, mais, comme elle était assez lasse, elle cessa vite
-ses minauderies et se décida à se déshabiller, tandis que j'allais dans
-une chambre voisine procéder à ma toilette nocturne.
-
-Elle était déjà couchée lorsque je revins la trouver. Elle ne parut pas
-trop effarouchée quand je me glissai à ses côtés, mais à peine étais-je
-dans le lit qu'elle se redressa et souffla vivement la bougie qui
-brûlait près de nous.
-
-Rien ne pouvait m'être plus désagréable. Les jouissances de la vue sont
-pour moi les principales, et puis j'aime à savoir où je suis; d'un
-cloaque ou d'un jardin parfumé parfois les dehors sont les mêmes. Enfin
-j'espérai que le contact de cette peau éblouissante compenserait le
-chagrin que j'avais de ne point la contempler, et j'étreignis avidement
-Alix. Hélas! si mon épousée n'était pas en crinoline, cela n'en valait
-pas mieux pour moi. Une chemise empesée, aussi dure qu'une cuirasse, lui
-montait jusqu'au cou et lui descendait jusqu'aux pieds; vainement
-j'essayais de la soulever, Alix se mit à se débattre, à égratigner les
-mains qui la caressaient, à mordre les lèvres qui la voulaient baiser, à
-envoyer de furieux coups de genou dans ces jambes qui essayaient de la
-presser amoureusement. Bref cette nuit fut pour moi une révoltante
-défaite. Je perdis sans effet des flots d'éloquence. J'étais las de mon
-effort; elle criait toujours en me repoussant: «Laissez-moi, mais
-laissez-moi donc!» Je l'abandonnai; elle me tourna son derrière, protégé
-comme le reste de sa personne, et j'accueillis en sauveur le sommeil qui
-me fermait les paupières.
-
-En m'éveillant à la lumière le lendemain, avec le vague souvenir de
-cette nuit humiliante, je me promenais de mieux employer les heures de
-la journée et de venger l'affront qu'on venait de me faire. Je fus bien
-surpris de ne point voir Alix à côté de moi; je me levai, j'allai dans
-les deux cabinets de toilette, dans le petit salon qui formait l'entrée
-de notre appartement nuptial: personne! L'oiseau s'était envolé! Tout
-confus d'une pareille aventure, je me décidai pourtant à m'habiller et,
-une fois vêtu, à me mettre à la recherche de mon épousée, je ne pouvais
-dire encore de ma femme! Il n'était pas probable qu'elle eût quitté La
-Chesnaye. J'errai donc une grande heure à travers le château, ne
-laissant pas un coin inexploré. Je ne découvris point Alix; seulement,
-comme j'entrais dans une chambre, il me semblait entendre un trot léger
-dans la pièce voisine. Jugeant cette chasse inutile et ne voulant pas me
-risquer dans le parc où une pluie battante, comme pour narguer nos
-épousailles, s'était mise à tomber, je retournai à notre chambre. Mais
-je ne pus en ouvrir la porte qui était fermée à clef. De l'intérieur
-j'entendis la voix d'Alix qui me criait: «On n'entre pas! On n'entre
-pas!» Elle avait joué, mais sans rire, à cache-cache avec moi. Comme je
-priais et suppliais, à la fin sous la porte on glissa un papier. Il
-était à mon adresse. Voici ce que j'y lus:
-
-
-«Vous vous êtes conduit hier soir en goujat. Je vous déteste. Je ne vous
-reparlerai jamais.
-
-«N'essayez pas de me voir. Je vais rester dans ma chambre jusqu'à
-l'arrivée de ma grand'mère avec laquelle je retournerai à Paris.
-
- «ALIX»
-
-
-Je ne le cacherai point: j'étais furieux; et je ne sais à quelles
-violences je me laissais emporter quand survint une vieille servante
-portant le chocolat de «Mademoiselle». Une idée me vint alors à
-l'esprit, fort inconvenante, mais qui me calma et me réjouit pleinement.
-«Attendez, dis-je à la servante, mademoiselle a toujours coutume de
-mettre dans son chocolat un peu de vanille et je n'en sens pas le
-parfum.» La bonne femme s'arrêta docilement; aussitôt, courant à la
-petite pharmacie qui était renfermée dans une de mes valises, je retirai
-d'une boîte quelques pincées de poudre que je laissai tomber au milieu
-de la tasse: «Cela remplace la vanille!» ajoutai-je; la servante n'en
-demanda pas davantage, frappa chez sa maîtresse: «Mademoiselle, voici
-votre chocolat!» La porte s'entrebâilla, une main prit vivement la
-tasse, puis on referma aussitôt.
-
-La comédie commençait et j'attendis que mon tour fût venu d'y jouer un
-rôle.
-
-Une heure ne s'était pas écoulée que voici mon Alix toute pâle, toute
-effarée qui sort de sa chambre.
-
---Je savais bien, me dis-je, que je t'en délogerais, petite obstinée!
-
-Je n'eusse point osé souhaiter un pareil négligé. Les cheveux en
-torsade, ébouriffés, et non seulement point de crinoline, mais point de
-robe: une camisole légère comme les femmes alors en portaient la nuit,
-par-dessus la chemise longue il est vrai, mais libre et flottante sous
-le large et court jupon: c'était là toute sa toilette.
-
-Elle passa très vite et s'enferma précipitamment dans une petite pièce
-du vestibule.
-
-J'attendis son retour à la porte de sa chambre.
-
---Ah! monsieur, c'est lâche! Profiter de ce que je suis malade pour
-venir ici... Mais vous n'entrerez pas!
-
---J'entrerai!
-
-Et après des poussées et des repoussées, je parvins à ouvrir, puis, lui
-saisissant les mains, je l'entraînai avec moi et verrouillai la porte.
-Elle était ma prisonnière.
-
---Ah! ah! c'est affreux, c'est infâme, s'écria-t-elle.
-
-J'étais tellement irrité que j'oubliai avec elle les galanteries
-ordinaires. Le moment des prières, des chatteries était passé; il
-fallait bien lui parler d'un ton rude, et même, je le devinai de suite,
-il fallait plus encore pour la soumettre.
-
-«Alix, lui dis-je, je suis votre mari depuis hier. Vous devez m'obéir
-comme vous obéissiez à votre grand'mère.»
-
-Du fauteuil où elle s'était laissée tomber, elle eut cette riposte:
-
-«Je ne lui obéissais pas.
-
---Vous aviez tort, lui répliquai-je à mon tour, mais croyez bien que je
-ne serai pas aussi indulgent que cette bonne dame.
-
-Elle prit une attitude de défi.
-
---Pensez-vous que je vous supporterai?
-
---Je vois ce dont vous avez besoin, m'écriai-je, et je m'élançai sur
-elle.
-
---Grand'mère! grand'mère! appela-t-elle, comme si sa grand'mère, de
-Paris, pouvait l'entendre et voler à son secours.
-
-Elle avait une frayeur extrême, et, cependant, par des coups de pied et
-des coups de dents, elle essayait de se défendre. Je parvins pourtant à
-la lever de son fauteuil, à la jeter en travers du lit, à la retourner
-sur le ventre; en dépit de ses jambes qui les tenaient serrés entre
-leurs chairs, j'arrachai de sa peau jupon et chemise; je dénouai et
-abaissai jusqu'à ses chevilles son pantalon, puis, m'asseyant à côté de
-son derrière, je lui enserrai la taille, et, de la main restée libre, je
-commençai à faire prendre à ses joues inférieures l'empreinte de mes
-cinq doigts.
-
-Ce qui me surprit, c'est que sa main, durant toute la correction,
-demeura obstinément plaquée sur le haut de sa fesse droite, et que je ne
-pus l'en chasser. Enfin, j'avais un champ assez vaste pour la châtier;
-elle devait sentir mes coups, et elle le témoignait bien par ses soupirs
-et le battement de ses jambes.
-
-Quand ma colère se fut un peu dissipée, j'éprouvai le besoin de regarder
-ces beautés secrètes que, durant plusieurs mois, je n'avais même pu
-deviner sous la robe à crinoline. A la vérité, la petite obstinée à
-taille mince qui était ma femme possédait des hanches vastes et une
-croupe large, plus grasse que n'en ont d'ordinaire les jeunes filles,
-croupe honnête, pleine de gravité bourgeoise et différant fort du reste
-de sa personne évaporée, croupe qui, honteuse, eût-on dit, de ses
-proportions, dissimulait sa fente et ses mystères, en rapprochant ses
-vastes joues.
-
-Par malheur, la main qui me cachait le côté droit des reins, le jour
-pluvieux, les arbres qui, devant les fenêtres, interceptaient la
-lumière, les lourds meubles qui emplissaient la chambre, le lit garni de
-rideaux, la posture de ma victime, tout était réuni pour dérober ces
-fesses joliment replètes et m'empêcher de bien jouir de leur aimable
-vue. Cependant, si imparfait que fût le spectacle, faute d'être éclairé
-suffisamment, je tenais à le prolonger. Aussi, comme je demandais à la
-douce épousée si elle était prête désormais à m'obéir et qu'elle me
-répondait par des injures en me traitant de «lâche» ou de «misérable»,
-je trouvai dans ces paroles un prétexte à reprendre la correction.
-J'aperçus contre la cheminée un balai de genêts verts, et il me parut
-qu'en la cinglant de ces verges piquantes je rendrais la leçon pour elle
-plus profitable qu'en lui administrant une simple fessée.
-
-De fait, elle ne les eût pas plus tôt reçues que sans retirer la main de
-sa fesse droite, elle se mit à pousser les hauts cris: «Au secours!
-Grand'mère! grâce! ah! c'est affreux! grâce! grâce! au secours!» Voyant
-sa peau rouge et meurtrie, et n'étant pas un bourreau impitoyable, je
-jugeai qu'elle en avait assez et je jetai les verges.
-
-Quand elle ne sentit plus les cinglons, elle rabattit sa chemise et son
-jupon, remonta sa culotte et se coucha sur le lit. Je m'étendis à côté
-d'elle.
-
---Serez-vous obéissante, maintenant, lui demandai-je, reconnaîtrez-vous
-que je suis votre mari?
-
-Elle ne répondit que par des sanglots; alors je l'étreignis et,
-jouissant du souvenir tout frais de ses grâces secrètes et de la vue de
-sa jolie figure rouge de larmes, je l'épousai réellement, cette fois, ce
-dont elle ne parut pas trop se plaindre, puisqu'à la fin du jour elle me
-rendait au double mes baisers.
-
---Oh! dit-elle, pourquoi m'avez-vous ainsi maltraitée?
-
---Pourquoi m'avez-vous fermé votre porte?
-
---J'étais toute blessée de ce que vous aviez fait hier soir.
-
---Qu'avais-je donc fait de si horrible?
-
---Vous m'avez regardée à la lumière; vous avez soulevé ma chemise! Dites
-que vous ne le ferez plus!
-
---Je ne le ferai plus, mais alors vous ne vous barricaderez plus dans
-votre chambre?
-
---Non, mais jurez-moi de ne plus me maltraiter.
-
---Je le jure...
-
-Puis, me penchant à l'oreille de ma petite femme:
-
---Jamais vous n'avez eu le fouet?
-
---Jamais on ne m'a _battue_, dit-elle.
-
-Il est à remarquer que les enfants admettent qu'on peut les battre, mais
-non pas les fouetter. Le battu en effet rend les coups, tandis que le
-fouetté subit sa peine avec une passivité déshonorante. Ainsi une
-fillette qu'on a troussée, déculottée, et qui a les yeux encore rouges
-de la fessée qu'elle vient de recevoir, reconnaît avoir été battue; elle
-n'avouera jamais qu'on l'a corrigée. Les enfants comme les hommes font
-tenir leur orgueil dans des mots et des paroles.
-
- * * * * *
-
-Satisfait sottement de ce premier acte d'autorité, que je croyais
-suffire à assurer mon autorité de mari, je ne voulus pas blesser ma
-femme par mes exigences. Je pensais que peu à peu elle accommoderait ses
-habitudes aux miennes et que ses caprices céderaient quelquefois devant
-mes goûts. Mais il n'en fut rien. Je ne pouvais l'embrasser que dans les
-ténèbres, couverte de cette étrange chemise dont j'ai déjà parlé; et à
-peine nous étions-nous enlacés qu'elle quittait mon lit pour aller
-dormir dans une chambre voisine dont elle fermait la porte à clef. Dès
-le matin elle était habillée, protégée par sa crinoline inattaquable, et
-elle retrouvait cette expression orgueilleuse, ces façons d'inconnue et
-d'étrangère qui prévenaient de ma part toute tendresse, toute expansion,
-toute familiarité. Sauf, en ces courts moments de la nuit où elle
-voulait bien s'étendre à côté de moi et recevoir mes caresses, dans une
-telle obscurité, un silence si bien gardé et en si grand secret qu'elle
-aurait pu aisément se faire remplacer pour cet office par une autre
-femme, j'étais moins pour elle un mari qu'un voisin de table, l'habitué
-d'une même maison à qui on adresse des phrases polies et indifférentes
-sans jamais s'abandonner devant lui à une confidence. Ce n'est pas ainsi
-que je conçois le mariage, ni même une cohabitation avec une femme.
-Aussi je ne tardai pas à reprendre ma liberté; mais ce ne fut pas sans
-regret que nous nous séparâmes.
-
- * * * * *
-
-Là-dessus M. de Clérambault poussa un soupir et nous dit:
-
---Croyez-vous maintenant que je puisse adorer la crinoline?
-
---Mais, observa quelqu'un, je ne vois pas trop comment cette pauvre
-crinoline peut avoir causé vos malheurs conjugaux.
-
---Il n'y eut pourtant pas d'autre coupable. Avec sa crinoline, la femme
-ne peut plus être soumise, ni bonne, ni douce; elle perd même toutes ses
-grâces enfantines; elle cesse d'être joueuse et espiègle; elle a
-l'impression d'être éloignée des autres êtres, cuirassée contre les
-attaques des hommes; elle est portée au sérieux, à la solennité;
-convaincue d'être une puissance, elle se croit le devoir de se montrer
-un despote. La crinoline est un symbole; elle représente bien le besoin
-qu'ont les femmes du monde moderne d'être toujours--comment
-dirais-je?--sous les armes, de n'apparaître qu'en toilette et parées; la
-crainte aussi qu'elles éprouvent de laisser voir une boucle défrisée à
-leur chevelure, un mauvais pli à leur jupe, une défaillance à leur
-orgueil.
-
---Accusez encore la crinoline. Elle peut être, comme vous le prétendez,
-un conseiller d'orgueil, mais aussi un déguisement, un moyen de cacher
-quelque défaut.
-
---Que voulez-vous dire? demanda Clérambault prêt à se mettre en colère.
-
---C'est sûr! dit la petite blonde au nez retroussé qui, en sa qualité de
-femme galante, se croyait tout permis et ne redoutait nullement
-d'irriter Clérambault. C'est sûr! Ne nous as-tu pas conté que lorsque tu
-as troussé ta femme pour la fesser, elle plaquait la main sur le côté
-droit de son c...?
-
---Oh! je ne prétends pas, s'écria l'interlocuteur mâle de Clérambault,
-que votre femme eut rien à cacher, mais les crinolines du jour, les
-chemises longues de la nuit ont été inventées bien moins par la pudeur
-et l'orgueil que par une coquetterie savante, soucieuse de dissimuler
-les imperfections du corps féminin. Ecoutez plutôt ce qui est arrivé à
-un de mes amis:
-
-J'étais, me disait-il, à Biarritz en septembre 186., au moment où la
-présence de l'empereur attirait sur cette plage les femmes les plus
-élégantes de Paris et de Madrid.
-
-Elles s'y disputaient les hommes d'amour, non seulement aux bals et
-concerts du Casino, mais aussi le matin, à l'heure du bain, où, après
-s'être montrées la veille au soir, enveloppées jusqu'aux épaules, le
-corps dérobé par les jupes amples, les voiles de soie et de crêpe de
-Chine, la peau couverte par les fleurs et les diamants, elles révélaient
-subitement des charmes inattendus, dans un costume simple et serré qui
-moulait leurs formes, laissait éclater la cambrure et l'ampleur de leur
-croupe; la fermeté ronde de leurs seins; la sveltesse de leur taille;
-des chevilles fines, des jambes hautes, de larges cuisses, des hanches
-fortes, une chair lumineuse et pleine;--bref, toutes les séductions d'un
-corps bien fait. Plus que les fêtes du Casino le bain était le triomphe
-des beautés jeunes et accomplies. Les femmes qui n'étaient pas sûres de
-leurs grâces n'osaient s'y risquer. Et telles qui s'étaient faites
-remarquer l'hiver précédent par une physionomie expressive, langoureuse,
-espiègle, passionnée; par les traits réguliers de leur visage; par l'art
-de se bien vêtir et de porter avec aisance une toilette somptueuse; se
-voyaient avec étonnement dédaignées, laissées en oubli pour des
-créatures de nom, de figure et de tenue moins nobles, mais d'une solide
-et harmonieuse charpente, d'une chair riche, claire, qui réjouit et la
-main et l'oeil.
-
-Aux bals du Casino, une jeune femme me séduisit fort par sa mutinerie,
-son enjouement, ce qu'il y avait de gai et de naturel dans sa causerie.
-Bien qu'avec leurs crinolines, il est fort difficile de juger un corps
-féminin, elle me parut bien faite; d'ailleurs, de formes ingrates ou
-admirables, je m'imaginais qu'elle devait être assez exempte de
-coquetterie pour affronter toutes les critiques et même s'en gausser au
-besoin; aussi je fus assez surpris de ne point la voir se baigner. Je
-pensai qu'il fallait attribuer cette abstention à la crainte de
-certaines promiscuités, ou peut-être à l'une de ces étranges et
-excessives pudeurs qui se rencontrent quelquefois chez les femmes les
-plus libres et les plus hardies. Cela ne m'empêcha donc point de lui
-montrer qu'elle me plaisait, de lui faire la cour et d'avoir bientôt
-avec elle les relations les plus amicales. Mais bien que je ne sois
-point un timide, j'étais arrêté dans mes entreprises amoureuses par la
-colère soudaine et l'énergie de sa défense; protégée comme elle était
-par sa toilette compliquée, véritable geôle pour son corps, dont elle
-seule connaissait les sorties et les échappées secrètes, il me
-paraissait inutile de l'attaquer; que sa résistance fût feinte ou
-réelle, je ne pouvais réellement pas le savoir, tant qu'elle serait
-ainsi vêtue. Comme mon désir devenait de jour en jour violent et qu'il
-était bien improbable qu'elle changeât tout à coup sa manière de
-s'habiller, voici le stratagème que j'imaginai pour avoir bon gré mal
-gré cette hésitante ou cette moqueuse; je ne la voyais en effet qu'avec
-l'un ou l'autre de ces caractères. Rien alors ne m'expliquait sa
-conduite avec moi que la crainte religieuse qu'elle pouvait avoir de
-commettre un péché ou le plaisir orgueilleux de se jouer d'un amant.
-
-Une compagnie de jeunes gens et de jeunes femmes de notre connaissance
-avaient arrangé pour le lendemain une excursion assez lointaine et nous
-étions invités tous deux à y prendre part.
-
-Mon amie se réjouissait à l'idée de changer de place et de voir du
-nouveau; j'étais heureux à l'idée que cette promenade favoriserait mes
-desseins, car alors il me serait facile de me trouver seul avec elle, en
-un de ces abandons qui sont fréquents, même chez les prudes, en pareille
-circonstance, et dans un endroit assez isolé pour qu'elle ne songe point
-à s'y défendre; seulement mon projet n'avait quelques chances de
-réussite que si elle renonçait à ces robes-forteresses qu'elle portait
-toujours, même en négligé. Naturellement elle ne s'y déciderait pas
-d'elle-même; je devais donc l'y contraindre.
-
-Dans la nuit qui précéda l'excursion, pendant qu'elle était au Casino,
-je fis enlever de chez elle et transporter chez moi toutes ses
-toilettes. Le lendemain sa femme de chambre que j'avais achetée, ce qui
-n'avait pas été sans peine, ni sans gros débours, devait au moment où
-elle ferait sa toilette lui apprendre le vol; il était vraisemblable que
-Madame serait au désespoir. Là-dessus la femme de chambre avec douceur
-insinuerait notre proposition:
-
---Si Madame voulait sortir quand même aujourd'hui, il y aurait bien un
-moyen.
-
---Lequel?
-
---La bonne de la villa voisine, à qui j'ai conté la chose, m'a dit que
-sa maîtresse était prête à mettre à la disposition de Madame un costume
-de chasse tout neuf, qu'elle n'a pas encore porté.
-
---Mais il ne m'irait pas, ce costume!
-
---Elle a la même taille que Madame.
-
---Et puis, c'est une personne de la galanterie?
-
---Oh! elle est tout à fait comme il faut.
-
-Bref la femme de chambre, par de chaleureux discours, triompherait des
-répugnances de mon amie qui finirait par accepter le costume de sa
-voisine, une de mes anciennes maîtresses, restée en fort bons termes
-avec moi et qui s'était prêtée avec beaucoup de plaisir à cette petite
-intrigue.
-
-Tout se passa comme je l'avais désiré, et mon amie, avec des soupirs
-mensongers et une joie réelle, revêtit cet habillement de Diane moderne
-qui la changeait des robes à volants et des jupes monumentales.
-
-Vous n'imagineriez rien de plus gracieux que ce costume demi-masculin,
-si bien ajusté à la taille de mon amie qu'on eût dit qu'il avait été
-fait pour elle. Je la découvrais plus jolie que je ne l'eusse rêvée sous
-cette veste légèrement flottante qui laissait voir le souple et ample
-dessin des épaules, la nuque longue et fine; dans ce gilet qui ne
-déguisait rien de la beauté ronde de sa gorge; dans cette culotte
-bouffante aux genoux, serrée sur le derrière large aux courbes hardies,
-qui, disproportionné chez une autre femme, au contraire était glorieux
-chez elle, porté par des cuisses fortes et de hautes jambes. Un chapeau
-tyrolien, orné d'une aigrette de plumes de coq, posé de côté sur les
-cheveux chatain clair donnait à mon amie quelque chose de brave ou de
-fanfaron, qui rendait son charme encore plus irritant.
-
-Sa beauté, que cette tenue rendait éclatante, et à laquelle on ne
-s'attendait point; puis le récit du vol dont elle avait été victime, lui
-valurent un grand succès. Les femmes lui lancèrent des regards envieux,
-les jeunes gens s'empressèrent autour d'elle; les compliments, les
-oeillades, l'ardeur amoureuse de son entourage la mirent en des
-dispositions excellentes pour mes projets, mais j'eus mille peines,
-lorsque nous descendîmes de notre char-à-bancs, à l'isoler de son
-cortège d'adorateurs. Il fallut, avec l'aide du guide, égarer les uns
-après les autres, ces messieurs, qui ne voulaient pas la quitter.
-
-Enfin ils nous avaient laissés dans cette campagne assez sauvage, où je
-n'apercevais ni une maison, ni un être humain: ni rien qui pût arrêter
-mon désir, lorsque tout à coup, pâle de gêne, et peut-être de la
-contrainte qu'elle s'imposait depuis quelques instants, elle me dit
-qu'elle voulait arranger ses dessous, négligés par sa femme de chambre,
-et me pria de la laisser seule un instant. Je feignis seulement de lui
-obéir. Le chemin que nous suivions, très ombragé, faisait un coude à
-quelques mètres de l'endroit où nous étions. J'allai jusqu'à ce tournant
-de route, et, au risque de m'entendre crier les pires injures, je revins
-sur mes pas en me cachant derrière les arbres jusqu'à la place où je
-l'avais quittée. Dans la violence de mon désir, je ne craignais ni sa
-honte, ni sa surprise, ni sa colère; je voulais l'étreindre et j'avais
-hâte de la tenir dans mon embrassement.
-
-Je l'aperçus de dos. La culotte aux chevilles et la tête courbée vers
-ses bas comme pour les rajuster, elle me tendait les reins.
-
-A mon approche une bouffée de vent souleva sa courte et lâche
-chemisette; et pareille à une large jatte de lait qu'on me lancerait au
-visage, je vis jaillir sa croupe vaste. Mon regard allait s'en délecter
-quand tout à coup j'aperçus au bas des reins, à droite, sur le haut
-d'une de ses fesses magnifiques, une inscription et un dessin qui
-formaient sur la peau claire des arabesques d'un bleu noirâtre. Ces
-tatouages étaient alors fort mal portés. Ils n'étaient en usage que chez
-les femmes à matelot et les rôdeuses de barrière; si épris que je fusse,
-la découverte de ces caractères et de ce grossier croquis furent pour
-mon désir comme une douche d'eau glacée. Je n'en voulus pas voir
-davantage. Je détournai les yeux. Je m'enfuis. Laissant là mes amours et
-leur cortège, je revins seul à Biarritz et repartis le soir même pour
-Paris.
-
- * * * * *
-
---Si elle était si jolie, dit un convive, votre ami n'était pas
-excusable.
-
---Que voulez-vous? J'avais... mon ami avait pris une aventurière de la
-dernière catégorie pour une femme du meilleur monde. La désillusion
-était cruelle. Trouver une pierreuse qui s'était donnée peut-être pour
-quarante sous sur les fortifs quand on s'attendait, après une attaque
-difficile, à conquérir la comtesse de Pommereuil!
-
---Comment s'appelait-elle? demanda avec anxiété M. de Clérambault.
-
---La comtesse de Pommereuil, répéta le conteur, Alix de Pommereuil.
-
---Mais c'était ma femme! s'écria Clérambault en levant les bras au ciel.
-Malheureux! vous avez osé faire la cour à ma femme!
-
---Ce n'était pas moi, c'était mon ami. D'ailleurs, vous le voyez! il l'a
-respectée!
-
---Jolie façon de respecter une personne vertueuse et du meilleur monde!
-C'était un goujat, votre ami, le dernier des goujats.
-
---Mais puisque vous étiez séparés?
-
---Peu importe. C'était un insolent pour oser prétendre à l'amour de Mme
-de Pommereuil, et un sot pour s'imaginer ensuite qu'elle était une
-aventurière. Qu'y avait-il donc d'inscrit sur sa peau?
-
---Vous devez bien le savoir puisque vous avez été son mari.
-
---Sauf pendant la querelle dont je vous ai parlé je n'ai jamais vu ma
-femme, le jour, qu'en crinoline; la nuit, je vous l'ai dit, elle avait
-une chemise qui lui tombait jusqu'aux pieds. Encore me forçait-elle de
-souffler les bougies dès qu'elle s'était couchée. J'ai toujours ignoré
-qu'elle portât sur son corps une inscription. Mais quel était donc ce
-tatouage?
-
---Je vais vous le dire, moi, s'écria tout à coup une dame majestueuse,
-presqu'imposante sous le harnais, à la faveur du henné qui lui teignait
-les cheveux, et qui ressemblait à sa voisine, la petite blonde au nez
-retroussé, comme une vieille chromo peut ressembler à une fraîche
-peinture, je vais vous dire aussi pourquoi on lui a fait ça!
-
---Vous connaissez Mme de Pommereuil, vous! lança dédaigneusement
-Clérambault.
-
---Certainement, je la connais, Alix de Pommereuil, et je l'ai connue
-avant vous, avant son mariage.
-
-Et, sans attendre qu'on l'en priât, la dame imposante nous fit ce récit:
-
-J'étais alors toute gamine et j'avais un petit ami que j'aimais bien,
-qu'on appelait Totor. Totor et moi nous faisions des promenades à n'en
-plus finir dans la banlieue de Paris, même que nos paternels ne nous
-arrangeaient pas au retour pour cracher comme ça sur l'ouvrage et passer
-en ballade les trois quarts de la journée et la moitié de l'autre quart.
-Une fois, un jeudi que je crois, nous étions partis toute une bande.
-Chacun de nous, Gisèle, Henriette, Clémentine, avait son ami. Il y avait
-même un garçon de trop, le petit Riri, qui était vieux d'à peine quinze
-ans et qui ne promenait point de demoiselle à son bras, quoiqu'il ne lui
-eût p't'être pas marché su'l'pied s'il en avait trouvé une à sa
-convenance, vu qu'y nous regardait toutes avec des mirettes en braise à
-chacun de nos tourniquets. Seulement Totor lui avait dit en partant:
-«Riri, n'te fais pas de bile! Nous te trouverons une gosse gironde et
-nous te marierons en route.» Or nous voilà tous envolés sur les
-hauteurs, là-bas, à Montmartre, qui n'était point un quartier de rupins
-comme aujourd'hui, mais pour ainsi dire la campagne perdue. Totor nous
-conduisit chez «La Mère Michel,» un petit caboulot on l'on sirotait pour
-un rond une prune à l'eau-de-vie. Comme nous étions là à rire, à
-buvocher et à chanter, nous voyons défiler des régiments de demoiselles,
-des petites et des grandes et des moyennes, avec des soeurs dont les
-grandes coiffes claquaient en l'air et de longs chapelets qui leur
-battaient les cuisses avec le bruit d'un sabre de cavalerie, et toutes
-ces chères soeurs se remuaient et se trémoussaient et allaient de droite
-à gauche et alignaient les unes et morigénaient les autres, et
-avançaient celles-ci, et reculaient celles-là, que toutes baissaient les
-yeux et se laissaient mettre en place comme un troupeau de baudets.
-«Qu'est-ce que toute cette bondieuserie, Mère Michel? demanda
-Totor.»--M'sieur Totor, répondit la bonne femme qui était une copine
-pour lui, tout ça vient de Saint-Pierre. Y a fête et, je crois bien,
-pèlerinage.» Enfin comme le soir venait, toutes les chères soeurs se
-remisèrent avec les petites oies qu'elles conduisaient. «Y faut rentrer
-aussi nous,» dit Totor, et il paya, en grand seigneur, la Mère Michel.
-Nous étions encore à souhaiter le bonsoir à la bonne femme quand voilà
-une grande demoiselle de quatorze, quinze ans, qui passe à côté de nous,
-effarée et toute niaise, comme si elle cherchait son esprit qu'elle
-avait perdu en chemin: «Messieurs, Mesdemoiselles, le chemin de Paris,
-s'il vous plaît?
-
---Le chemin de Paris, le voilà! s'écrie Totor, et nous descendons avec
-vous.» Elle voulait se sauver, mais nous la rejoignons. «Tiens! dit
-Totor à Riri, voici la femme que tu cherchais. Donne-lui le bras.» Et
-nous le poussions dans les jupons de la petite qui faisait toujours son
-effarouchée, d'autant mieux que Riri, qui n'avait point l'air moins
-penaud, ne pouvait guère lui donner confiance. Enfin, comme nous
-poussions toujours Riri et que nous nous moquions de sa timidité, mon
-Riri, d'un coup, s'enhardit, parle à Mademoiselle. Ce qu'il lui raconte,
-je n'en sais rien, mais ça ne devait pas être des oraisons, car la
-frimousse de Mademoiselle devient rouge comme un panier de cerises. Riri
-n'en reste pas là. Il lui prend la taille et l'embrasse. Pour le coup,
-Mademoiselle se fâche. Elle le gifle. Riri lui répond par une claque.
-Mademoiselle lui lance une ruade. Riri lui botte le fessier. Ils se
-prennent aux cheveux, se griffent, se mordent, se donnent des coups de
-poing. Nous les séparons, mais, comme Mademoiselle faisait toujours sa
-renchérie, Clémentine, qui venait d'avoir une roulée de sa belle-mère et
-la sentait encore dans les jambes, propose, histoire de se venger, de
-flanquer le fouet à Mademoiselle. «C'est ça! c'est ça! crient toutes les
-filles et les garçons qui mouraient d'envie de voir le derrière d'une
-personne du monde, fichons-lui le fouet.» Nous entrons dans un autre
-rince-gueule, du genre de celui que nous venions de quitter, et, au
-milieu de la cour, la demoiselle a beau jouer des pieds et des mains,
-ses cotillons et sa chemise sont bientôt par-dessus sa tête, et nous y
-allons chacun d'une claque sur sa fesse, avec un entrain tel qu'on nous
-aurait payés nous n'y aurions pas mis plus de coeur! Quand son séant a
-été rouge comme une culotte de soldat, elle s'est cachée la tête contre
-le mur, dans son jupon, mais alors Riri s'est mis à lui parler
-doucement, doucement, et, comme elle était toute tremblante et qu'elle
-n'aurait pas fait de mal à une mouche, je crois bien que mon Riri s'est
-conduit avec elle comme un petit homme. En tout cas, il en était fort
-capable, le scélérat! Totor, qui les avait laissés s'expliquer en
-tête-à-tête un moment, est revenu avec nous et, voyant Riri embrasser la
-fillette, il lui a dit: «Riri, à présent, tu as une femme, c'est bien,
-mais ton mariage n'est pas signé! Faut que tu passes devant Monsieur le
-Maire!» Il appelait ainsi un grand maigre, un ancien matelot, qui était
-toujours dans la boutique et qui faisait métier de dessiner et d'écrire
-des devises sur la peau. Cet homme est venu. Et il a demandé à la
-demoiselle quel était son nom. «Alix,» a-t-elle répondu. Alors Totor a
-commandé au dessinateur de lui écrire ceci: «Alix est à Riri pour la
-vie.»
-
---Et où faut-il lui écrire ça?
-
---Sur le c...! dit Totor que nous avons tous applaudi pour cette idée.
-
-Là-dessus on a couché Alix sur le lit, on l'a retroussée encore une
-fois, et on lui a gravé en haut de la fesse droite deux coeurs percés
-d'une flèche avec cette inscription: _Alix est à Riri pour la vie_.
-
-Quand l'opération lui causait trop de mal, nous lui apportions pour la
-calmer un verre d'anisette. Je crois bien qu'elle était ivre à la fin de
-la séance; elle n'en dut pas moins assister à l'inscription de son mari
-auquel on grava sur le bras le même dessin avec cette devise:
-
-_Riri est pour toute la vie à Alix._
-
-Puis nous banquetâmes en l'honneur des nouveaux époux et toute la nuit
-se passa dans cette maison nuptiale.
-
-Le lendemain Alix errait, dégrisée, d'une chambre à l'autre, comme une
-folle, criant sans cesse:
-
---Oh! mon Dieu! mon Dieu! Que vais-je devenir! que m'a-t-on fait! Mon
-Dieu! mon Dieu! prenez pitié de moi! Que vont dire les soeurs?
-
-Ses supplications nous émurent:
-
---Faut la ramener, dit Totor, mais où demeures-tu, la gosse?
-
---Chez les soeurs de Marie, gémit Alix.
-
---Et où logent-elles, ces soeurs de Marie?
-
---Au coin de la rue de Bourgogne et de la rue de Varennes.
-
---C'est bien, et comme Totor agissait toujours en grand seigneur, il
-prit une voiture pour reconduire Alix à son couvent.
-
-On fut bientôt arrivé, Totor descendit avec la fillette et sonna à une
-grande porte; une vieille tourière vint ouvrir.
-
---Dites donc, madame! c'est une demoiselle qui s'est égarée de notre
-côté, qui était quasiment perdue et que nous vous ramenons. Y a-t-il une
-récompense?
-
-Pour toute réponse, la tourière prit Alix par le bras, la fit entrer
-dans le couvent et ferma la porte violemment.
-
---Eh bien, y sont rien pingres, dans cette boîte, observa Totor en
-réglant la voiture avec les quarante sous qui lui restaient.
-
-A présent, je crois bien que Alix de Pommereuil,--car c'est bien le nom
-que j'ai vu inscrit sur le livret que la gosse avait laissé tomber de
-son jupon,--Alix de Pommereuil n'a point fait de boniments sur cette
-histoire, et si les chères soeurs en ont su quelque chose, elles se sont
-bien gardées d'en souffler mot à sa grand mère.
-
- * * * * *
-
---Allez donc vous fier aux jeunes filles, déclara Clérambault en matière
-de conclusion.
-
---Tu parais tout triste, mon vieux, dit la petite blonde au nez
-retroussé.
-
---On le serait à moins!
-
---Mais puisque tu t'es séparé de ta femme, que l'importent à présent les
-aventures qui lui sont arrivées avant ou après toi?
-
---Je pensais que j'avais épousé une fière et chaste jeune fille, soupira
-Clérambault, et c'est navrant de perdre à mon âge ses illusions.
-
---Tout ça ce sont des fadaises! s'écria la petite blonde qui, grisée,
-allumée par le champagne, monta sur le canapé du salon et releva ses
-jupes. Tiens! contemple! Tu n'auras pas d'illusions à perdre avec moi.
-Tu peux me regarder à gauche, à droite, de haut en bas, tu ne
-découvriras pas un défaut.
-
-Et frappant sur ses fesses avec orgueil:
-
---J'ai posé pour Dalou, pour Falguière, pour Rodin, mon cher! Il n'y a
-pas beaucoup de femmes qui pourraient s'en vanter! Et j'en suis plus
-fière, moi, que d'avoir eu sur le dos des diamants et des frusques pour
-cinq cent mille francs!
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- Gringalette 1
- Un jeu de femme 47
- Les Révoltées de Brescia 93
- La Comédie chez la Princesse 165
- La Crinoline 225
-
-
-ALENÇON.--IMP. VEUVE FÉLIX GUY ET Cie
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Gringalette, by Hugues Rebell
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GRINGALETTE ***
-
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
-people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
-http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at
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-business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
-information can be found at the Foundation's web site and official
-page at http://pglaf.org
-
-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
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- gbnewby@pglaf.org
-
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
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-where we have not received written confirmation of compliance. To
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-works.
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-concept of a library of electronic works that could be freely shared
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