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diff --git a/43782-0.txt b/43782-0.txt new file mode 100644 index 0000000..b0ec1a8 --- /dev/null +++ b/43782-0.txt @@ -0,0 +1,4782 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43782 *** + +HUGUES REBELL + +Femmes châtiées.--Deuxième série + +Gringalette + +_Un Jeu de Femme_ + +_Les Révoltées de Brescia_ + +_La Comédie chez la Princesse_ + +_La Crinoline_ + +PARIS + +LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES PARISIENS + +13, Faubourg Montmartre, 13 + +1905 + + + + +Il a été tiré de cet ouvrage cinq exemplaires sur Japon impérial, +numérotés de 1 à 5, et cinq cents sur papier de Hollande numérotés de 6 +à 505 + +Le présent est Nº + + +Droits de reproduction et de traduction réservés. + + + + +GRINGALETTE + + +Par suite d'un incendie qui s'était déclaré la veille, après le +spectacle, et qui promptement étouffé, avait causé quelques dégâts, le +cirque Cusani faisait relâche. Bichot Lagingeole, le clown favori du +public, dont le nom éclatait en grosses lettres sur tous les programmes +comme s'il devait en être l'attrait principal, Bichot qui ne pouvait +montrer son long corps dégingandé et sa face ahurie, taillée en sabre, +sans mettre en gaieté toute une salle, Bichot se reposait ce soir-là de +ses farces triomphales et fatigantes. Mais habitué à veiller fort tard +et ayant dormi tout le jour il n'avait point sommeil; aussi se leva-t-il +à peu près à l'heure de la représentation, plus embarrassé par ce congé +inattendu que par les exercices les plus difficiles. Il se demandait à +quoi il allait bien employer son temps. + +--Si _nous nous_ promenions? dit-il enfin. + +Il laissa son chapeau pointu et sa culotte bouffante à un clou de sa +logette, et revêtit un costume de ville fort commun et déjà râpé, mais +qui ne laissait en rien deviner l'acrobate, puis il alla chercher la +petite Juzaine qui était à l'écurie auprès de la belle jument blanche +Reine-de-Mai. + +--Allons, Juzaine, vite! mets-toi quelque chose sur la tête, prends ton +manteau. Nous allons en ballade. + +--Oh! chic! s'écria la fillette qui bondit aussitôt de l'écurie dans le +couloir, s'élança légèrement vers la logette du clown et revint un +instant après, habillée pour sortir. + +Bichot lui prit la main et ils montèrent les étroites ruelles de la +butte Montmartre. Tout en haut, rue Gabrielle, Bichot connaissait un +petit restaurant où il allait quelquefois déjeuner ou jouer à la +manille. Il se proposait d'y souper avec Juzaine. + +Ils étaient sans doute pressés d'arriver et dans leur hâte ils ne se +parlaient point, mais on remarquait chez le clown à sa manière de tenir +Juzaine, de régler sa marche sur celle de l'enfant, de se pencher de +temps à autre vers elle, comme une affectueuse sollicitude. + +Juzaine paraissait avoir une douzaine d'années. Bien qu'elle ne vînt pas +même à l'épaule de son compagnon, elle était déjà grande, elle était +surtout joliment grassouillette, et, sous ses beaux cheveux d'un blond +pâle, son teint avait l'éclat et la fraîcheur rosée dont Rubens se plaît +à embellir ses nymphes et Hoppner ses gracieux visages de jeunes filles. + +Elle semblait aussi toute heureuse d'être à côté de Bichot; sautait les +flaques d'eau et descendait les trottoirs avec des gambades et des élans +de plaisir. + +Au cirque on prétendait qu'elle était la fille du clown; la vérité est +qu'il l'avait ramenée de Belgique; on ne savait rien de plus. Il lui +témoignait une tendresse toute paternelle à laquelle il mêlait peut-être +une passion moins désintéressée et qui n'aurait pas été innocente si +Juzaine avait eu l'âge d'y répondre. + +A l'entrée de la rue Gabrielle, Juzaine abandonna la main de son +compagnon et se mit à courir. + +--Je vais en avant, cria-t-elle, je veux voir ce qu'ils vont nous donner +à briffer. + +Bichot voulut courir derrière elle, mais à était-elle arrivée au +restaurant qu'elle revint sur ses pas. + +--Tout est fermé, dit-elle, les volets sont sur les vitres. + +--Il y a peut-être du monde à l'intérieur, fit Bichot étonné, mais non, +je ne vois pas de lumière aux fenêtres. + +A ce moment il aperçut une ombre contre la porte. Une fillette était +assise sur le seuil. + +--Que fais-tu là, Gringalette? lui demanda le clown. + +--J'fais rien, répondit l'enfant avec un accent triste et découragé. + +--Où sont ton papa et ta maman? + +--J'sais pas. _Ils_ les ont emmenés. + +--Qui les a emmenés? + +--Les flics.[1] + + [1] Les sergents de ville. + +--Et pourquoi, sang d'un taureau! Qu'ont-ils fait? Qu'est-il arrivé? + +--J'sais pas. + +--Alors tu es toute seule dans la maison? + +--J'suis pas dans la maison. J'suis dehors. Quand j'suis arrivée de +l'école, ce matin, tout était barricadé. + +--Et où as-tu mangé? + +--J'ai pas mangé... depuis hier. + +--Pauvre gosse! s'écria Bichot ému. Eh bien, viens avec nous. + +Gringalette ne demandait pas mieux. Juzaine et Bichot n'étaient pas des +étrangers pour elle. Souvent, le soir, lorsqu'elle venait leur servir de +la bière ou du lait, le clown la faisait asseoir à ses côtés, malgré les +cris de la patronne qui ne voulait pas que sa fille «fainéantât», et les +deux enfants ouvraient de grands yeux, ou éclataient de rire de +compagnie aux merveilleuses histoires que leur contait Bichot. + +Il les fit entrer dans un café, demanda des saucisses, de la choucroute, +du poulet, des oranges, une bouteille de vin; et Gringalette, après +s'être jetée sur les victuailles avec une voracité de chienne affamée, +après avoir honoré de ses jolies dents jusqu'aux os et aux écorces, +oublia son chagrin, et montra la plus vive gaieté. + +La soirée se passa en plaisanteries qui, comme de coutume, égayèrent aux +larmes Juzaine et Gringalette. Vers minuit, comme la plupart des clients +se retiraient et qu'on éteignait le gaz ici et là, le clown demanda: + +--Où vas-tu coucher, ma petite Gringalette? + +L'enfant ne souffla mot et redevint triste. + +--Allons! dit Bichot, tu n'es pas grosse, et Juzaine, je pense, voudra +bien te faire une petite place dans son lit. N'est-ce pas, Juzaine? + +Pour toute réponse, Juzaine se jeta au cou de Gringalette et l'embrassa +avec emportement. + +--J'espère que vous serez de bonnes amies! + +--Mais nous le sommes déjà! répliqua Juzaine. + +--Et que vous ne vous disputerez pas trop, ajouta Bichot en souriant. + +Ils rentrèrent au Cirque Cusani et le clown assista à leur coucher. +Gringalette était toute honteuse parce qu'elle ne savait comment cacher +toute la misère de ses vêtements qui, croyait-elle, devait mieux +apparaître à la lumière de la lampe électrique qui ne laissait dans +l'ombre aucun coin de la logette. Elle serrait ses jambes maigres et +gauchement dénouait ses bottines éculées, s'imaginant toujours que les +yeux du clown et de Suzanne étaient fixés sur les trous de ses bas et +les déchirures de son jupon. Enfin à demi déshabillée et sur +l'invitation de Bichot, elle s'allongea dans le lit, et, un instant +après, Juzaine venait s'étendre à côté d'elle. + +Le clown regarda les deux enfants dont les têtes se touchaient, comme +liées l'une à l'autre par leurs cheveux mêlés. Du même âge à peu près +que Suzanne, Gringalette était loin d'avoir le charme rose et +grassouillet de sa compagne de lit; maigriotte, noiraude, elle n'offrait +rien d'agréable, au premier coup d'oeil, mais pour peu qu'on l'examinât, +on était attiré par ses yeux singuliers; tantôt d'une reposante douceur, +tantôt d'un étrange éclat, ils n'avaient point la naïve indifférence de +leur âge, mais variaient sans cesse d'expression au point de laisser +tout ignorer de l'âme qui les illuminait: âme de femme déjà, peut-être +bonne, peut-être perfide, certainement passionnée. + +Après les avoir contemplées un instant, le clown se pencha vers Juzaine +et lui donna un long baiser qu'on lui rendit, puis il souhaita le +bonsoir à Gringalette. En se couchant, il les regarda encore. Déjà +Juzaine était endormie, quant à Gringalette il l'entendit sangloter. Il +revint à leur lit. Les joues de Gringalette étaient humides de larmes. + +--Voyons ma petite Gringalette, qu'as-tu à pleurer comme ça? + +Elle ne répondit point d'abord; enfin, comme il la pressait: + +--J'ai, j'ai... que tout à l'heure tu ne m'as pas embrassée! + +Bichot ne voulut pas, pour si peu, prolonger la peine de Gringalette. + +--Quelle gosse, tout de même, répétait-il, quelle gosse, nom d'un +taureau! + + * * * * * + +Gringalette resta au cirque. En allant aux nouvelles Bichot apprit que +les parents de la petite étaient soupçonnés d'avoir participé à un vol, +suivi d'assassinat, qui avait eu lieu quelques mois plus tôt. Que +deviendrait-elle s'il n'en prenait pas soin? Dans la rue, ou aux enfants +assistés, son sort devait être à peu près le même. Il gagnait assez pour +la nourrir; ce serait une camarade pour Juzaine, et plus tard peut-être +deviendrait-elle une artiste. + +En attendant que la vocation de Gringalette lui fût clairement révélée, +il s'occupait surtout de Juzaine. Mais à voir avec quelle exactitude +attentive il dirigeait les exercices, on n'eût rien deviné de la tendre +affection qui l'attachait à l'enfant. C'était un maître sans indulgence, +soucieux seulement de développer et de mettre en valeur les talents de +son élève. C'était peut-être aussi plus qu'un maître. + +Chaque jour, dans l'après-midi, un valet d'écurie amenait Reine de Mai, +la jument blanche, dans l'arène; elle s'arrêtait brusquement en secouant +deux ou trois fois sa belle tête et en s'ébrouant pour se préparer à la +course. Alors, toute légère, toute fine, sous une grosse robe en toile, +pliant sur ses jambes, puis bondissant très haut, mue, eût-on dit, par +des ressorts, arrivait Juzaine. Le valet lui tendait le creux de la main +pour qu'elle y mît le pied et sautât sur le cheval. + +--Non! non! criait une voix. Pas de bêtises! Qu'elle monte toute seule! + +C'était Bichot qui arrivait un long fouet à la main. + +Obéissante, Juzaine s'appuyait sur le garrot de la jument, se haussait +sur la pointe du pied, puis d'un élan vif, elle était montée. Reine de +Mai, bonne, docile, avant de sentir battre contre sa peau les petites +jambes de la cavalière, ne se serait pas d'elle-même permis le moindre +mouvement, mais Bichot se montrait moins patient, et d'un claquement de +fouet il forçait la jument à partir; parfois Juzaine n'avait pu encore +s'enlever et elle restait une ou deux minutes accrochée à l'encolure ou +bien, mal assise, elle glissait très vite à terre et il lui fallait +remonter sans que Reine de Mai interrompît sa course. + +Juzaine accomplissait d'autres prouesses et devenait une très habile +écuyère. Bichot voulait qu'elle se tînt debout sans selle sur Reine de +Mai, et qu'elle dansât au trot de la jument. La fillette n'y arrivait +pas sans peine; d'autant que Bichot ne laissait passer aucune faute. Une +cinglade à la croupe de la jument, et une autre, dirigée plus haut, plus +doucement, mais qu'une jeune chair devait néanmoins sentir, punissait à +la fois la bête et l'enfant comme s'ils ne formaient qu'une seule et +même personne. + +--Allons! recommençons! criait Bichot. + +Et toute rouge de honte, la chevelure dénouée, les yeux pleins de +larmes, la jupe collée aux flancs, Juzaine essayait de faire mieux ou du +moins de contenter son professeur. + +D'ordinaire les exercices se terminaient par une course aux cerceaux qui +rendait Juzaine comme folle. Folle du désir de bien faire, folle de +s'agiter ainsi dans l'espace, folle de la peur de tomber, folle de la +crainte des coups de fouet. Et Bichot aussi semblait fou à ce moment. +Les claquements et les cinglades se succédaient au hasard, accompagnant +le trot régulier de Reine de Mai. + +--Plus haut, plus haut! criait-il aux valets d'écurie perchés sur les +escabeaux qui levaient au passage de l'écuyère les grands cercles de +papier. + +Et plus haut dans l'air s'élançait Juzaine; les mains collées au corps, +crevant et déchirant la soie des cerceaux, retombant tantôt debout, +tantôt assise sur la jument, et laissant une minute dans le vent de la +course entrevoir sous la robe soulevée son joli derrière épanoui où +l'exercice et les coups de fouet dessinaient peu à peu une double rose. + +Soit économie, soit sévérité de maître qui tient à ce que ses élèves +sentent bien ses remontrances, Bichot voulait que Juzaine réservât ses +maillots pour la représentation. Peut-être aussi cette exigence +avait-elle une autre cause; on en était même persuadé lorsqu'on voyait +de quels yeux brillants il suivait cette voltige et ces apparitions +blanches, puis pourpres, de la chair, tendue, arrondie, pareille à un +astre en feu environné de nuages, au milieu de la jupe envolée et des +papiers épars. + +Et de plus en plus insensé il fouaillait et criait sans interruption +jusqu'à ce que hors d'haleine il donnât d'un geste l'ordre de finir. + +Alors Reine de Mai, s'arrêtant brusquement, Juzaine, toute rouge, toute +haletante, sautait à terre et tombait dans les bras de Bichot qui +oubliant sa sévérité de tout à l'heure l'étreignait avec une tendresse +passionnée, baisait les yeux en larmes et les joues tout humides de la +fillette. + +--Une autre fois, par exemple, ma petite, disait-il, il ne faudra pas +attendre trois tours de cirque pour sauter. + +Mais le reproche était prononcé d'une voix douce comme une caresse. + +Gringalette assistait à ces exercices dans une complète immobilité. Elle +ne perdait pas de vue Juzaine un seul instant, les yeux illuminés d'on +ne sait quel désir. + +Tous trois rentraient dans la logette où Bichot, quand il était content, +versait à Juzaine un petit verre de malaga. Une fois Gringalette prit le +verre des mains de Juzaine et le tendit au clown pour qu'il le lui +remplît. Il eut un moment d'hésitation. + +--En veux-tu, aussi, toi? C'est pas pour les fainéantes, tu sais, +fit-il, en riant. + +A ces mots Gringalette retirait son verre, sans souffler mot, demeurait +un instant la tête basse, puis éclatait en sanglots. Bichot se +retournait vers elle et la considérait avec surprise. + +--Je voudrais bien savoir quelle araignée trotte dans sa ciboule, par +exemple! Lui ai-je refusé du malaga? Tiens, voilà la bouteille; bois-la +toute, ma fille, et soûle-toi. Ça m'est bien égal! + +Mais Gringalette repoussait la bouteille en haussant les épaules. + +--Pourrais-je savoir quelle indisposition a Mademoiselle? demandait +Bichot de plus en plus étonné. + +Gringalette ne répondit rien. + +--Laissons-la marronner, et allons manger un morceau avant la +représentation. + +Il allait partir quand se ravisant: + +--Tu ne viens pas, Gringalette? Nous n'avons pas le temps d'attendre! + +La faim décidait la petite à sortir avec ses compagnons, mais elle +marchait derrière eux, et au restaurant elle s'asseyait sans prononcer +une parole. Cependant elle essuya ses larmes et fit grand honneur à +l'omelette savoureuse que le garçon venait de servir; aussi Bichot +crut-il le moment arrivé d'obtenir une explication. + +--Gringalette, nous direz-vous à présent pourquoi vous êtes ce soir +gentille comme un crin et riante comme une porte de prison? + +Alors sans se presser, en regardant son assiette, et d'une voix +entrecoupée: + +--Pourquoi que vous m'avez appelée fainéante? + +--Moi, je t'ai appelée fainéante? C'était donc pour plaisanter. + +--Non, non, continua-t-elle, c'était pas pour plaisanter. C'est vrai que +j'suis fainéante, mais à qui la faute? Est-ce que je voudrais pas +turbiner comme Juzaine, est-ce que je ne voudrais pas m'cavaler, sur +Reine-de-Mai ou sur l'Arabe, est-ce que j'serais pas capable d'être +écuyère, moi aussi? + +--Ecuyère! ma pauvre Gringalette, mais c'est difficile d'être écuyère: +tout le monde n'y arrive pas. + +--Vous ne savez pas si je pourrais le devenir. Vous ne m'avez jamais +fait monter à cheval! + +--Tu y monteras, je te promets. Et tu verras comme c'est agréable. Ton +derrière recevra le fouet plus souvent peut-être qu'il ne le désirerait. + +--Je recevrai des coups... parce que ça vous amusera de m'en donner. + +--Oh! ça ne m'amusera pas, mais je ne connais pas d'autre manière +d'apprendre... M. Cusani et n'importe quel écuyer serait à ma place +qu'il n'agirait pas différemment. + +--Eh bien, dit résolument Gringalette, on me fouettera. Tant pis! + +Juzaine se mit à rire. + +--Mademoiselle Gringalette, dit-elle, je vois bien, consentirait à avoir +les fesses à vif pour venir tirer sa révérence au public et faire la +gracieuse. C'est que Mademoiselle Gringalette aime les applaudissements +et les succès, et je comprends ça, quand on est si jolie! + +Elle s'arrêta, effrayée du regard étincelant de sa compagne. + +--Oui, s'écria Gringalette, j'aimerais les succès et les bravos, et les +messieurs qui vous lancent des fleurs et des oranges. Est-ce que tu ne +les aimes pas, toi? Pourquoi ne les aimerais-je pas aussi, moi? Parce +que j'suis moins gironde? Mais tu ne t'es donc pas regardée, ma +pauv'petite, tu as une tête de veau, oui, je le répète, une tête de +veau! + +Et elle éclata d'un rire forcé et sonore tandis que Juzaine, les poings +menaçants, se rapprochait d'elle et lui jetait à la face toutes les plus +grossières injures qu'elle connaissait. + +--Espèce de crève-la-faim, finit-elle par dire, on ira te boucler dans +le ballon,[2] avant qu'il soit longtemps, avec tes sales dab et +dabuche[3]. + + [2] Prison. + + [3] Tes père et mère. + +--Allons, silence, Juzaine, dit Bichot, et toi, Gringalette, +asseois-toi, tout de suite! + +--Elle insulte mes parents, la canaille, grondait Gringalette, qui +s'était jetée sur Juzaine, et, saisissant un couteau sur la table, le +brandissait contre elle. + +Bichot dut lui arrêter le bras. + +--Du calme, voyons! + +--Non j'me calmerai pas. Puis, c'est vous qui êtes cause de tout ça. +Pourquoi que vous m'avez prise et pourquoi que vous me gardez puisque +j'suis bonne à rien. Dites-le donc! + +--Mais je te trouve bonne à quelque chose. J'ai parlé hier de toi à M. +Cusani. On te fera danser la valse, le quadrille et les rondes dans la +pantomime du prochain carnaval. + +Gringalette s'était subitement radoucie. + +--Vrai? je danserai au Carnaval? + +--Puisque je te le dis. + +--Et je monterai à cheval? + +--Oui, mais plus tard. Attends un peu. A présent il faut que nous +revenions au cirque pour la représentation. Mais avant vous allez me +faire le plaisir de vous embrasser gentiment, comme de bonnes camarades. + +--Elle m'a appelée tête de veau, fit Juzaine en pleurnichant. + +--Elle a dit des cochonneries sur ma famille. + +--Avec ça que tu n'en disais pas autant sur ta sainte famille quand ils +venaient de te trousser le jupon devant nous pour te rincer le derrière! + +--Qu'on parle mal de papa, j'le défends pas, parce que d'abord, c'est +pas mon père et puis y a d'autres raisons... mais maman, c'est pas la +même chose, j'veux qu'on la respecte, et si Juzaine avait le malheur de +lâcher un mot comme tout à l'heure!... + +--Elle ne recommencera plus. Embrassez-vous maintenant. Il est tard. Il +faut que nous rentrions. + +Les deux fillettes obéirent à contre-coeur. Elles se tendirent et se +touchèrent la joue en détournant les yeux l'une de l'autre. C'était la +paix que souhaitait le clown, mais une paix bien provisoire. Les +adversaires semblaient encore trop animées de colère pour suspendre +longtemps les hostilités. + +Dans la nuit Bichot fut réveillé par des cris; il éclaira aussitôt la +logette: les cris cessèrent, mais il vit le drap qui recouvrait le lit +des fillettes se soulever en des mouvements lents ou subits; les épaules +sombres de Gringalette apparurent, puis la nuque blonde de Juzaine comme +si successivement elles se vautraient l'une sur l'autre pour s'étouffer. + +Le clown se leva, fut devant le lit d'un bond, découvrit les corps +enlacés; les dents qui mordent; les mains qui s'étreignent enchaînées, +ou libres vont pincer, égratigner, meurtrir la chair; les derrières +tendus, gonflés par l'effort ou aplatis par la défaite. Les combattantes +étaient d'égale force; en une minute tour à tour Juzaine était sur +Gringalette; puis Gringalette sur Juzaine. + +--Ah! saloperies! gronda-t-il. + +Et, les tirant avec violence par les cheveux, il les eut bien vite +séparées; à toutes deux avec une impartiale libéralité, il gifla les +joues, claqua les fesses. Gringalette était haletante, mais elle ne +paraissait ni surprise de la soudaine intervention du clown, ni fatiguée +de la lutte. Elle ne songeait pour le moment qu'à protéger son derrière; +aux premiers coups du clown, elle s'était vite placée sur le dos, et les +cuisses, les reins collés au drap, elle luttait de toute sa force contre +Bichot qui avait entrepris de la retourner sur le ventre pour lui +administrer, à l'endroit le moins osseux de sa personne, une vigoureuse +correction. + +--C'est Juzaine qui a commencé, disait-elle. + +--Non, c'est elle, reprenait Juzaine, qui s'était mise à pleurer. + +Bichot, arraché à un sommeil dont il avait grand besoin, n'était pas en +humeur de faire le justicier. + +--Eh bien! que je vous entende encore, se contenta-t-il de dire, et je +vous promets que cette fois vous n'écoperez pas! + +Gringalette eut un coup d'oeil d'aspic pour sa compagne. Le clown +n'avait pas donné raison à Juzaine; cela lui parut un premier triomphe. + +La nuit se passa sans autre incident. + +Le lendemain, Mlle Amélia Cusani, la fille du directeur, devait monter +en haute école. Comme le costume adopté pour ce genre d'exercice est +assez simple, Mlle Cusani tenait à le relever par le luxe de quelques +joyaux précieux et d'une cravache à pomme d'or d'un travail délicat et +enrichie de merveilleuses émeraudes. Quelle ne fut pas sa surprise, au +moment de s'habiller pour la représentation, de ne pas voir à côté de sa +jupe d'amazone et de son haut-de-forme la cravache qu'elle venait d'y +placer quelques minutes auparavant. Elle la fit chercher par les +écuyers. Elle-même courut en chemise par tout le cirque, comme affolée +de cette perte. On ne la trouva point. Elle était si désolée qu'elle ne +voulait pas paraître en public. Son père dut l'y contraindre. Quel dépit +lorsqu'elle dut se montrer avec une cravache vulgaire de quelques +francs! Elle en pleurait de rage. + +--Mademoiselle, dit un écuyer à la fin de la représentation, je viens de +retrouver votre cravache. + +Le visage de la jeune fille s'illumina. + +--Où donc cela? + +--Dans la loge de Bichot, sur le lit de Juzaine. + +--La petite coquine! Elle voulait me la voler, c'est sûr! + +Et comme Juzaine passait dans un couloir, en toilette de cirque, elle +l'arrêta brusquement par le bras. + +--C'est vous qui avez pris ma cravache? + +--Moi, Mademoiselle! + +--Oui, vous. Ne faites pas l'étonnée. Cela ne servirait à rien. Je suis +édifiée sur votre compte. + +A ce moment, M. Cusani accourut. + +--Ah! j'en apprends de belles. Vous êtes une escroqueuse, il paraît? + +--Je ne sais pas ce que vous voulez dire, Monsieur. + +--Comment osez-vous, répliqua Cusani, filouter vos maîtres, friponne que +vous êtes! Vous êtes aussi maladroite dans vos actes que dans vos +façons. Vous deviez bien penser qu'en volant ce soir la cravache de ma +fille sans la mieux cacher, vous seriez découverte. + +Juzaine écoutait avec stupeur; on eût dit qu'on lui parlait une langue +inconnue dont elle n'entendait pas un mot. Quand M. Cusani eut achevé, +elle rougit de honte: elle avait compris enfin! + +--Monsieur, dit Juzaine, vous n'avez pas le droit de me soupçonner sans +raison, et je ne vous permets pas de m'accuser ainsi en public! + +--Ah! tu ne me permets pas... je vais te demander la permission +peut-être. + +--Vous êtes un insolent. + +--Si tu le prends sur ce ton-là, nous allons voir ça, par exemple! Comme +je vais te rabattre le caquet et moucher ton esbrouffe! + +Tout en parlant de la sorte, le gros Cusani s'était jeté sur Juzaine +qui, vainement, avait essayé de fuir, repoussée vers lui par +Mademoiselle Cusani, par les écuyers et les valets. Il l'avait acculée à +l'écurie et, après une courte lune, il la força de s'agenouiller et la +traîna vers une stalle vide, la tête tournée vers le ratelier. Toute une +foule, parmi laquelle se trouvaient des spectateurs, les suivait, très +intéressée. + +--Nous allons voir à présent si tu fais la faraude, ma fille. + +Et il releva les jupes légères qui formèrent au-dessus des reins comme +une vaste auréole. De Juzaine, dans cette attitude, la tête, les épaules +étaient complètement cachées; les pieds disparaissaient presque sous la +paille de l'écurie; on n'apercevait que les fesses grassouillettes, un +peu foncées par la clarté du tulle qui les environnait, saillantes, +tendues malgré elles, et si bien en chair, si serrées par la frayeur que +la fente s'en distinguait à peine sous le maillot collant et rosé. On +eût dit, sous les larges feuilles d'un arbuste des tropiques, un beau +fruit, à peine mûr, mais qui ravit déjà les yeux. + +Mlle Cusani contemplait avec un visible plaisir ces grâces secrètes que +Juzaine n'avait jamais laissé deviner qu'une seconde, dans une rapide +voltige, et qu'elle offrait en spectacle, ce soir-là, malgré elle, pour +qu'on les flétrît, et dans une posture qui les rendait ridicules. +Gringalette, se faufilant au milieu du public, était arrivée auprès de +sa jeune directrice et, comme elle, se délectait à cette humiliante +exposition, non moins qu'à la pensée des sévices cruels qu'annonçaient +ces préparatifs. La lueur de leurs regards, le sourire qui desserrait +leurs lèvres, exprimaient la joie féroce et sans déguisement des jeunes +filles. + +--Pas de maillot! criait-on dans le public. + +--C'est ça, pas de maillot! répéta Gringalette entre ses dents et avec +une crainte vague que Bichot fût présent et l'entendît. + +--Déculotte-la, papa, qu'elle le sente bien! glapissait Mlle Cusani. +Veux-tu un canif? + +--Je crois, faisait Cusani en tenant Juzaine entre ses jambes, je crois +que, tout à l'heure, vous ne ferez plus la fière quand nous vous aurons +fourbi devant le monde le médaillon. + +Et il allait lui déchirer le maillot lorsque Mlle Cusani, tournant la +tête avec inquiétude, dit à son père: + +--Papa, dépêche-toi. Si la police allait arriver? + +--Qu'elle arrive! repartit Cusani. Je n'en ai pas peur. J'ai bien le +droit de corriger une voleuse, je suppose. + +Puis, comme s'il n'était pas si tranquille qu'il essayait de le +paraître: + +--Passe-moi un fouet, une cravache, vite! + +Mlle Cusani lui tendit une légère badine, qu'il leva sur les chairs +tremblantes de Juzaine; mais le coup qu'il voulait porter fut donné dans +le vide. Brusquement Bichot, surgissant du couloir, s'était élancé sur +le directeur, lui avait arrêté la main et, le repoussant du genou, +l'envoya tomber à quelques pas. + +Il releva Juzaine et, se frayant un chemin à travers la foule, il rentra +avec la fillette tout en pleurs dans sa loge où il s'enferma. + +--Arrêtez les voleurs! criait M. Cusani qui s'était relevé. Je ne veux +pas que ces misérables passent la nuit sous mon toit. + +Il fit grand bruit et, accompagné par sa fille, il proféra nombre +d'injures à la porte de Bichot, mais n'obtenant aucune réponse et +fatigué de cette scène, il alla se coucher après avoir donné l'ordre à +deux valets d'écurie d'empêcher le clown de se sauver avant l'arrivée de +la police. Mais soit qu'on eût négligé de la prévenir, soit qu'elle ne +jugeât pas utile de se déranger, la police ne parut pas et laissa Bichot +pleurer à son aise avec la pauvre Juzaine qu'il essayait vainement de +consoler et dont il ne sut que partager le chagrin. + +Dès le matin, M. Cusani, qu'un peu de sommeil avait calmé, vint avec sa +fille frapper à la logette du clown. Bichot lui ouvrit. Il y eut une +explication, puis des excuses de la part du directeur, qui ne voulait +point se priver de deux artistes qui étaient l'honneur de sa troupe. + +--J'avais bu trop de champagne, dit-il en les quittant. Oubliez ma +brutalité... Certainement quelqu'un vous en veut et a essayé de vous +faire passer pour des voleurs. + +L'attitude de Gringalette était si embarrassée et, la veille, elle avait +si bien encouragé Monsieur Cusani à châtier Juzaine que les soupçons du +clown s'étaient portés aussitôt sur elle, et il ne lui laissait +aucunement ignorer. Il n'était pas sûr qu'elle fût coupable; mais cette +incertitude, loin de l'apaiser, excitait d'autant plus son irritation. + +Elle éclata un beau jour que, rentrant dans sa loge à l'improviste, il +surprit Gringalette, des ciseaux aux doigts, occupée avec Juzaine d'une +façon fort singulière. Les exercices de la matinée, la chaleur du jour, +avaient fatigué la petite écuyère, qui dormait profondément. Gringalette +profitait de ce sommeil pour couper les beaux cheveux blonds de la +fillette. Déjà de longues boucles étaient éparses à terre et sur le lit. +L'étonnement, la colère du clown furent extrêmes; et Gringalette, qui ne +s'attendait point à le voir, laissa, de stupeur, tomber ses ciseaux. + +--Canaille! s'écria-t-il. + +Elle voulut sourire, mais vite l'expression narquoise de son visage +disparut et fit place à de l'épouvante, tant la fureur de Bichot +semblait terrible. Il lui frappa la tête d'abord violemment, à lui +laisser croire qu'il allait l'assommer. Elle eut une voix si plaintive +pour demander grâce qu'il s'arrêta, ému de pitié malgré lui; mais le +sourire qui revint sur les lèvres de la fillette comme si, en dépit de +sa faiblesse corporelle, elle se sentait réellement la plus forte, +l'exaspéra et lui rendit toute sa colère. Alors il se décida à la +meurtrir d'une façon ignominieuse et qui brisât son orgueil. Il la +courba vers la terre, puis la chevauchant à reculons, il la saisit par +le ventre, comme une enfant. + +Ce fut un curieux spectacle que le corps à corps de cette fillette à la +face malicieuse et de ce grand clown dégingandé, spectacle dont Juzaine, +qui venait de s'éveiller, put jouir tout à son aise. Quand Bichot eut +troussé la courte jupe et la chemise, apparurent des fesses jaunes et +longues dont la fente ici et là se creusait en des replis sombres; des +fesses qui semblaient rire d'une gaieté railleuse. Bichot qui avait pris +sa ceinture, se mit à les fouetter vigoureusement. Alors les jambes de +la victime battirent l'air, et son corps souple se redressa, parut +s'enrouler comme un serpent. Sa figure, toute rouge, se retourna vers le +clown et lui fit mille grimaces pour le narguer. Mais vainement +Gringalette voulait-elle paraître moqueuse; à chaque coup, il lui +fallait faire un effort pour ne pas crier, tous ses traits se +contractaient, en même temps que la douleur entr'ouvrait de force les +fesses qui essayaient de dérober au supplice leur chair la plus +sensible. + +Vaincue et châtiée, mais non pas soumise, elle luttait, se défendait +toujours. Etait-ce des larmes, était-ce des éclairs de colère qui +brillaient dans ses yeux? Elle essayait de saisir en arrière et à la +volée la ceinture du clown, ou encore de le mordre; elle parvenait à le +griffer. + +Tout a coup, au milieu des valets et des écuyers qui étaient venus +assister à cette féroce fessée, Mlle Cusani montra son nez retroussé, +son visage rieur et curieux. Gringalette l'aperçut, et alors toute la +résistance qu'elle avait jusqu'ici opposée à son bourreau cessa; on eût +dit qu'elle venait de sentir subitement la cruauté du fouet; elle poussa +des cris de bête et, sans plus essayer d'arrêter le clown, elle +s'abandonna aux coups avec une sorte de désespoir. + +--Allons, Monsieur Bichot, dit Mlle Cusani, je ne sais pas ce qu'elle a +fait, mais elle en a assez; voyez comme elle saigne! + +--C'est une infection, Mademoiselle. C'est elle qui vous a volée, il n'y +a plus de doute, et vous voyez ce qu'elle a fait à la pauvre Juzaine! Si +je n'étais arrivé, elle lui rasait la tête ainsi qu'à une galeuse. + +Enfin, il lâcha Gringalette, que Mlle Cusani fit coucher sur le lit +d'une loge voisine. Elle fermait à demi les yeux, comme si elle était +près de s'évanouir, et respirait avec difficulté. Un verre de Porto que +lui apporta Mlle Cusani la réconforta un peu. + + * * * * * + +Elle resta au cirque, mais ne coucha plus dans la loge du clown. La +directrice lui offrit un lit dans un cabinet proche de sa chambre. + +Cette correction publique l'avait profondément humiliée; elle en avait +perdu son narquois et malicieux sourire. Elle ne pouvait rencontrer +Juzaine sans murmurer entre ses dents ou lui lancer quelque injure; au +contraire, elle ne semblait point garder rancune à Bichot; elle essayait +même de lier la conversation avec lui, mais ses paroles n'obtenaient +aucune réponse. + +Il avait refusé, malgré la promesse faite naguère, de lui apprendre à +danser. Il ne voulait plus s'occuper d'elle, et c'était Mlle Cusani qui +lui montrait la valse et certaines danses espagnoles pour qu'elle +figurât avec des jeunes filles et des enfants dans un grand bal donné au +cirque lors du Carnaval. + +Cette fête dont elle espérait tant de plaisir ne lui causa que du dépit. +Elle fut vivement irritée, ainsi que Mlle Cusani, de voir que tous les +applaudissements étaient allés aux danses équestres de Juzaine. + +Comme pour renouveler le triomphe de la petite écuyère, le cirque Cusani +donna le même spectacle deux jours après. Mais au moment où Juzaine se +disposait à monter en selle, un valet d'écurie accourut, effaré. + +--Eh bien, dit-elle, vous ne m'amenez pas Reine-de-Mai? + +--Mademoiselle, Reine-de-Mai est couchée dans sa stalle. Il n'y a pas +moyen de la faire lever. Elle doit être malade. + +Juzaine, qui éprouvait pour sa jument toute l'affection d'une amie, fut +très émue. Elle entra dans l'écurie, s'approcha de Reine-de-Mai, lui +donna de petites tapes, lui caressa l'encolure, l'embrassa. Mais +Reine-de-Mai, qui savait si bien d'ordinaire reconnaître les attentions +de sa jeune maîtresse, parut cette fois insensible. Elle demeura +couchée; son oeil était terne et immobile, et Juzaine observa qu'elle +avait le ventre très enflé. + +--Pauvre Reine-de-Mai! répétait Juzaine qui avait les larmes aux yeux. +Il faut qu'on aille chercher le vétérinaire dès ce soir. + +A ce moment, M. Cusani parut, suivi de sa fille en jupe d'amazone. + +--Il ne s'agit pas de vétérinaire, dit le directeur, il s'agit de vous, +Juzaine. On vous attend. Si Reine-de-Mai est malade, prenez Frimousse +que vous avez déjà montée. + +--Ah! non, s'écria Mlle Cusani. Je garde Frimousse. Qu'elle monte Le +Kabyle. + +--Mais Le Kabyle a trop de fougue. Elle ne pourra rien en faire. + +--Tant pis! dit Mlle Cusani, moi je garde Frimousse. + +Juzaine fut obligée de prendre Le Kabyle. + +C'était un magnifique cheval noir à la crinière et à la longue queue +flottante, vif, docile quand il se sentait conduit par une main solide, +mais prêt à s'abandonner à toutes ses fantaisies dès que son cavalier +était neuf, inexpérimenté, faible ou indulgent. + +Juzaine, on l'a vu, n'était point une novice dans l'art de l'équitation, +mais elle connaissait mal Le Kabyle. Elle sut pourtant le maîtriser +durant une partie de la représentation. Le spectacle se terminait par +une grande pantomime: _Scènes du Far-West_, où Juzaine figurait une +jeune Américaine, fille d'un cowboy, que veulent enlever, puis que se +disputent des Pawnies. Prisonnière d'un Indien, qui l'emportait en +croupe du Kabyle, elle parvenait à rompre ses liens et, se dressant sur +le cheval, elle frappait son ravisseur. A ce moment, un Indien à pied, +qui n'avait point paru aux répétitions et dont la venue subite parut +surprendre les autres acteurs de la pantomime, s'approcha du cheval et +lui tira de côté, mais presque à bout portant, un coup de pistolet. +Devant ce jet de feu et de fumée, Le Kabyle fit un écart et se leva sur +ses pattes de derrière. Ce mouvement fut si brusque et si inattendu que +Juzaine, qui se tenait alors tout debout sur le cheval, fut jetée à +terre. La cavalerie des Indiens arrivait par derrière au galop. Ils ne +purent retenir leurs chevaux. Juzaine fut piétinée. Un cri étrange, à la +fois atroce et comique, cri d'oiseau blessé et poursuivi, cri de +perroquet effarouché, remplit le cirque, et l'on vit attifé en +burlesque, coiffé de son petit chapeau pointu et vêtu de sa culotte +bouffante semée de grenouilles noires, Bichot écarter les Indiens et les +écuyers, se précipiter entre les chevaux et se jeter sur Juzaine. Comme +les spectateurs n'attendent que du plaisir, et que la tournure et la +voix du clown avaient le don d'exciter l'hilarité, on crut pendant +quelques minutes à une nouvelle farce du comique, et il y eut une fusée +bruyante de rires; mais cette gaieté eut un arrêt soudain, terrible, +lorsqu'à la stupeur des écuyers, au désarroi des mimes, aux hurlements +et aux lamentations de Bichot, il fallut bien que le public reconnût sa +méprise et un accident peut-être mortel. Monsieur Cusani eut beau +paraître en habit noir, saluer le public et annoncer que «la chute de +cheval de Mlle Juzaine était sans gravité et que la représentation +allait continuer», sa venue ne dissipa point l'impression tragique de la +foule, non plus d'ailleurs que les danses les plus gracieuses de sa +fille et de Gringalette. La douleur du clown, s'arrachant les cheveux de +désespoir, derrière Juzaine inanimée, que deux écuyers se hâtaient de +transporter hors de la salle, était un spectacle trop saisissant pour +qu'on pût, d'une minute à l'autre, l'oublier. + +Juzaine était réellement morte, et le pauvre clown qui la pleurait +ressentait davantage son malheur à la vue de ce visage si joli il n'y +avait qu'un instant et à présent défiguré par les sabots des chevaux. Le +nez et l'oeil droit étaient écrasés; il n'y avait plus de traces de +lèvres, et les dents fines, dans cette bouche découverte, paraissaient +hideuses. Les beaux cheveux blonds eux-mêmes étaient éclaboussés de +sang. Jamais la mort ne fut plus cruellement profanatrice. + +Le chagrin du clown touchait tout le monde, mais Bichot demeurait +indifférent aux témoignages d'intérêt ou d'amitié que lui prodiguaient +ses camarades. Il semblait inconsolable. + + * * * * * + +Le soir de l'enterrement, comme il pleurait, agenouillé devant le lit +vide de Juzaine, des cheveux effleurèrent sa joue, et une voix douce lui +chuchota à l'oreille: + +--Maintenant qu'Elle n'est plus là, veux-tu que je sois ta fille et +m'aimer un peu? + +Il tressaillit à ces paroles et leva la tête avec une sorte de terreur. + +Gringalette était devant lui. + +Il la regarda longtemps comme s'il cherchait à lire dans ce visage qui +voulait paraître triste pour lui complaire, mais dont les yeux, +involontairement, avaient un sourire. Sans doute une image effrayante +passa dans son esprit; il se couvrit le front, il écarta Gringalette +avec horreur et sortit en courant comme un insensé. Des écuyers qui le +rencontrèrent ont rapporté qu'il les arrêtait en leur disant: «Je suis +un misérable! J'ai recueilli, j'ai nourri moi-même l'assassin de mon +enfant.» + +Et à chacun il répétait ces paroles. + +Depuis on ne l'a plus jamais revu. + + + + +UN JEU DE FEMME + + +Mlle Trébuchet, l'une des plus ferventes dévotes de la paroisse +Saint-Jacques du Haut-Pas, qui venait chaque jour assister à la première +messe, arrivait, par faute de sa pendule, un peu en retard ce matin-là, +et gagnait sa chaise avec plus de hâte et moins de componction que +d'habitude, lorsque le bedeau l'arrêta par le bord de son châle. + +--Vous ne savez donc pas ce qui est arrivé, Mademoiselle, +chuchocha-t-il? + +Mlle Trébuchet parut très étonnée. Depuis des années, la vie s'écoulait +pour elle d'un flot si semblable qu'elle n'imaginait même pas que le +lendemain pût différer de la veille. + +--Un grand malheur! continua le bedeau qui se composa un visage de +circonstance et leva les yeux vers la voûte de l'église comme s'il eût +espéré y apercevoir le visage de Dieu, un grand malheur! + +--M. l'abbé Palloy ne dit pas la messe de sept heures? + +Elle ne prévoyait pas dans le cours de son existence de révolution plus +considérable. + +--Non, répondit le bedeau d'un ton d'infini dédain, l'abbé Palloy ne dit +pas sa messe. + +--Il est malade? demanda-t-elle avec inquiétude. + +--Il vaudrait mieux qu'il fût malade, et même qu'il fût mort. + +Alors se penchant à l'oreille de Mlle Trébuchet, il murmura d'une voix à +peine sensible: + +--Il vient d'être arrêté par la police... pour affaire de moeurs... Il +paraît que ce qu'il a commis est abominable. + +--Mon Dieu! Mon Dieu! soupira Mademoiselle Trébuchet qui chancela et dut +s'appuyer sur une chaise. + +Elle crut qu'elle allait devenir folle. L'idée que le bon abbé Palloy, +son confesseur, était un criminel, qu'on pouvait le confondre à présent +avec le mauvais larron ou le Judas de son chemin de Croix était +insupportable à sa pensée; elle eût admis plus facilement la +simultanéité du jour et de la nuit. + +Ce ne fut qu'en récitant machinalement des prières qu'elle parvint peu à +peu à dominer son trouble. Elle entendit la messe de huit heures et +demeura longtemps en oraison après que le prêtre eut quitté l'autel. + +Lorsqu'elle sortit de l'église, elle se sentit plus calme, mais avec un +vif besoin de confidence. Elle ne pouvait garder pour elle seule le +secret d'une telle aventure. Volontiers elle l'eût crié aux passants, +mais elle préférait en instruire sa jeune amie Valentine Chassériau. + +Comment Mlle Trébuchet, femme d'un âge mûr, d'une dévotion scrupuleuse, +d'une vie modeste et tranquille, était-elle liée avec cette petite +personne, coquette et évaporée, qui souriait aux jeunes gens et dont +jasait tout le quartier? Une circonstance les avait rapprochées. Le +tuteur de Valentine était un parent de Mademoiselle Trébuchet, et comme +il habitait La Rochelle et que Valentine désirait achever son éducation +à Paris, il lui avait confié sa pupille. Deux ans plus tard, Valentine +se mariait, malgré les conseils de Mlle Trébuchet, avec un professeur +connu pour son anticléricalisme. A cette occasion, Mlle Trébuchet avait +tenté une rupture, mais son âme tendre s'y était refusée. Valentine et +l'abbé Palloy étaient ses seules attaches terrestres; elles en étaient +d'autant plus fortes. + +Mademoiselle se dirigea vers une haute maison de la rue Claude-Bernard. +Elle monta au second étage et fut introduite par une bonne, jeune, de +visage aimable et fort proprement vêtue. L'appartement n'avait rien de +fastueux; les appointements de M. Chassériau ne permettaient pas à sa +femme d'être aussi dépensière qu'elle l'eût souhaité; mais Valentine +était de ces personnes qui, faute de pouvoir posséder des meubles +vraiment beaux, préfèrent à une simplicité qui ne tire point l'oeil +l'imitation banale et grossière du luxe. Il y avait de faux canapés +Louis XVI, de faux bahuts Henri II, de petites tables de Mapple achetées +aux ventes publiques, des lambeaux de tentures liberty, et, pour +harmoniser cet assemblage disparate, des rubans partout: aux fauteuils, +aux tapis, aux rideaux, aux cadres. La bibliothèque, les livres mêmes du +professeur en étaient entourés. On eût dit l'intérieur d'une «étudiante» +ou d'une petite provinciale de la galanterie, et l'on juge que le châle +noir, la capeline sombre et le long visage jaune et osseux de Mlle +Trébuchet s'y trouvaient quelque peu dépaysés. + +Bien qu'il fût onze heures, Valentine était encore au lit. En cette +chaude matinée, elle avait rejeté les draps à ses pieds et, tournée vers +l'ombre de la muraille, la chemise de soie noire retroussée sur les +reins, c'était la médaille fendue et poinçonnée de sa personne qu'elle +présentait aux regards. + +--Que tu es paresseuse, ma pauvre Valentine! s'écria Mlle Trébuchet en +entrant; mais voyant à quel interlocuteur inattendu elle avait affaire, +elle parut très choquée et détourna pudiquement les yeux. Quelle +indécence! fit-elle, si au lieu d'une dame de mon âge, ç'avait été son +mari ou sa bonne qui fût entrée dans sa chambre; joli et édifiant +spectacle, en vérité! + +Les réflexions de Mlle Trébuchet, proférées à haute voix, éveillèrent la +dormeuse. + +Mouvant toute une vague d'odeurs: la senteur forte de sa chair unie aux +pénétrants parfums des essences, Valentine se retourna brusquement et +montra son autre figure, un petit nez fin aux ailes palpitantes, aux +narines voluptueuses, des dents riantes dans une bouche large et molle +comme un fruit; des yeux brillants et calins sous leurs longs cils, et +une chevelure sombre, ébouriffée, dont la double crinière cachait les +seins menus laissés à découvert par la chemise trop lâche. + +--Ah! c'est vous, Mademoiselle, s'écria Valentine. Vous êtes bien +aimable de venir me voir; mais vous auriez bien dû ne pas venir si tôt. + +--Si tôt! Il y a cinq heures que je suis debout. + +--Oh! vous, vous êtes une sainte. + +--Ce n'est pas un acte de sainteté de se lever de bonne heure; seulement +on a tort de passer comme vous ses journées dans son lit, surtout quand +on a un ménage, un mari... + +--Oh! mon mari, vous savez bien qu'il ne rentre que le soir, pour +dîner... + +--Vous avez d'autres obligations, vous le savez, que de préparer le +repas de votre mari... Il me semble, Valentine, que vous devenez bien +indifférente à la religion, que vous négligez vos devoirs de chrétienne. +Le matin, vous devriez assister à la messe... + +--Mais vous-même, Mademoiselle, il me semble que vous ne prêchez pas +d'exemple. + +--J'ai entendu la messe il y a deux heures et, si je ne m'occupe pas +aujourd'hui de mes oeuvres ordinaires, c'est que je suis pour le moment +incapable de penser à quoi que ce soit, sinon au grand malheur qui vient +de m'arriver. + +--Vous avez perdu de l'argent? + +--J'ai perdu, ce qui est bien plus douloureux pour moi, mon confesseur, +le vénérable abbé Palloy, qui vient d'être arrêté sur une dénonciation +que j'ai toute raison de croire calomnieuse. Je venais vous demander un +conseil. Malgré votre jeunesse, vous connaissez bien mieux que moi les +choses de ce monde, et peut-être sauriez-vous ce que je dois faire pour +le voir, et même pour obtenir sa mise en liberté. Au besoin votre mari, +qui est très instruit, connu pour son savoir et son honorabilité, +pourrait nous aider. Il ne s'agit pas ici de combattre ou de défendre la +religion, mais de sauver un innocent, accusé à tort, j'en suis +persuadée. + +Valentine se mordit les lèvres, se gratta la tête, rejeta sur son dos +les touffes de cheveux qui lui couvraient la gorge et ne répondit pas. + +--Qu'avez-vous! s'écria Mlle Trébuchet surprise. Le service que je vous +demande n'a rien d'extraordinaire. + +--Il m'est impossible de vous le rendre, répliqua vivement Valentine. + +--Et pourquoi cela? + +--Parce que c'est mon mari lui-même qui a fait arrêter l'abbé Palloy. + +--Votre mari! mais c'est donc un monstre. Et quels griefs peut-il avoir +contre notre malheureux vicaire? + +--Mais comment voulez-vous que je le sache? + +--Vous le savez, j'en ai la conviction. Votre mari ne s'est pas +déterminé à un acte pareil sans vous en avertir. + +--Pourquoi m'aurait-il averti? Il ne me parle pas de ses affaires. + +--Ce ne sont pas ses affaires, mais les vôtres. Vous avez vu l'abbé +Palloy chez moi, vous avez entendu sa messe, peut-être vous êtes-vous +confessée à lui. Si votre mari a songé à ce digne prêtre, c'est que vous +lui en avez parlé. Qu'avez-vous pu lui dire? + +--Je ne lui ai rien dit à son sujet, je vous assure. Seulement, Victor, +depuis quelque temps, est devenu très jaloux; il s'est imaginé que +l'abbé Palloy fleuretait avec moi. + +--Voyons, votre mari n'a pas encore perdu la raison. Comment se +serait-il imaginé de lui-même que l'abbé Palloy vous courtisait? Si +l'abbé Palloy est venu vous voir, ce n'est que dans la journée; il ne +sort jamais après six heures. Or, vous m'avez dit plusieurs fois que +votre mari ne rentrait que fort tard dans la soirée à cause de ses cours +et de ses leçons. + +--Il est rentré une fois dans l'après-midi; l'abbé était venu quêter +chez moi pour une oeuvre de charité. Cette visite a donné des soupçons à +Victor. + +--Et c'est sur de pareils soupçons qu'il aurait pu le faire arrêter! +Valentine, vous me trompez. Vous savez la vérité et vous ne voulez pas +me la dire; mais vous me la direz, je vous le promets; et je ne m'en +irai pas d'ici que vous ne me l'ayez dite complètement! + +Valentine, petite créature faible, se sentit vaincue par la volonté de +Mlle Trébuchet; elle eut une mine craintive, imploratrice; puis d'une +voix gémissante: + +--Je vous assure, Mademoiselle, que je ne suis pas coupable. Il ne faut +pas m'en vouloir... C'est une aventure bien singulière. + +--Pour le moment, il s'agit de ne me rien cacher, dit Mlle Trébuchet en +s'asseyant tout près du lit; si vous avez commis une faute, vous devez +la réparer. Qu'est-il arrivé, voyons! + +Après une courte hésitation, Valentine se décida enfin à des aveux. Sa +confession fut d'abord timide; mais peu à peu elle s'enhardit jusqu'à +prendre des allures cyniques dont ne réussirent pas à la corriger les +appels indignés et fréquents de son interlocutrice. + +--Un jour, fit-elle, ou plutôt une nuit, j'étais si piquée de +l'indifférence, de la froideur de Victor que je cherchais tous les +moyens de lui être désagréable. Au dîner, il avait attaqué les ordres +religieux et le clergé avec la fureur qu'il montre d'ordinaire lorsqu'il +aborde ce sujet. + +«--Ces prêtres que tu ne peux souffrir, lui dis-je tout à coup, n'ont +pas votre âme sèche et brutale d'universitaires. Ils sont tendres, +prévenants, amoureux. + +«--Comment peux-tu le savoir? me demanda-t-il. + +«--Mais tu sais bien, lui répondis-je, que j'ai été élevée par des +religieuses. Je voyais--c'est tout naturel--l'aumônier du couvent. Je me +confessais à lui. Je l'aimais beaucoup, et il me témoignait lui-même la +plus vive affection. Ah! je l'ai bien regretté, je le regrette encore!» + +Ce fut tout ce que je lui dis ce soir-là, mais je sentis bien que je +l'avais offensé, quoiqu'il ne m'eût soufflé mot. La blessure était +faite, et j'allais, souvent sans le vouloir, l'élargir. + +Le lendemain, au repas, il n'eut pas pour moi une parole. Il paraissait +fort préoccupé. Comme nous nous déshabillions pour nous mettre au lit: + +«--Qu'as-tu donc ce soir? lui demandai-je. + +«Alors, sans répondre à ma question: + +«--Tu m'as parlé hier de l'aumônier du couvent où l'on t'a élevée. Tu +m'as avoué qu'il te témoignait une grande affection. Est-ce qu'il +t'embrassait? + +«--Oui, quelquefois, comme un père peut embrasser un enfant. + +«--Seulement ce n'était pas ton père, et il n'en avait pas les droits... +Et il te caressait? + +«--Il me donnait de petites tapes sur les joues, et aussi par dessus ma +robe. + +«--Ah! il te donnait de petites tapes... A propos, il était ton +confesseur; quelles pénitences t'infligeait-il? + +«--Quelles pénitences?... Mais le chapelet à réciter, quelquefois tout +entier, quand je n'avais pas été sage. + +«--Et il ne te battait pas? + +«J'eus grande envie de lui éclater de rire à la face, mais je me +contins, et me ravisant: + +«--Oh! s'il me battait! tu connais le proverbe: qui aime bien châtie +bien. + +«--Il t'a battue souvent? + +«--Plusieurs fois. + +«--Et à quel âge as-tu quitté le couvent? + +«--A seize ans. + +«--Et il te battait encore? + +«--Sans doute. Pour dire vrai, je ne m'en souviens plus.» + +Cette fois encore nous en restâmes là, mais je pris dans la suite un +malin plaisir à irriter sa jalousie. + +Un jour que je m'attardais en déshabillé devant mon miroir, il me +reprocha ma lenteur et me dit de presser ma toilette. Je fus fort +dépitée de son observation et qu'il n'eut pas eu un regard pour ce que +je lui laissais voir de ma personne. + +«--Ah! tu ne ressembles guère à notre ancien aumônier, m'écriai-je. Ce +n'est pas lui qui serait resté indifférent à ce que je te montrais tout +à l'heure. + +«Voilà mon mari rouge de colère. + +«--Qu'est-ce que tu viens de dire? Qu'est-ce que tu viens de dire? +Répète-le. + +«--Calme-toi d'abord, je te prie. + +«--Je veux avoir des explications. Avoue-le; il t'a prise, il t'a eue +avant moi. + +«--Tu sais bien que non, répliquai-je en souriant. + +«--Enfin que signifie ta phrase de tout à l'heure? + +«--Que notre aumônier cherchait toutes les occasions de nous voir... de +contempler notre beauté. + +«--Le misérable! + +«--Ce n'était pas un misérable. J'en aurais fait tout autant à sa place. +C'était si facile pour lui! Je me rappelle le cours d'instruction +religieuse. Un jour, je me frottais sur mon banc le derrière qui me +démangeait. A la fin de la classe, l'abbé m'appelle, me conduit dans le +petit cabinet où l'on mettait les livres d'étude. «Vous souffrez, mon +enfant? me demanda-t-il.--Non, Monsieur l'abbé.--Vous ne pouviez tenir +en place tout à l'heure.» Je rougissais et ne répondais rien. +«Déshabillez-vous, me dit-il, et comme je déboutonnais ma pèlerine: non, +par en bas! Relevez votre robe et étendez-vous sur ce banc.» Juge si +j'étais honteuse. Il m'écarte les jambes. «Petite coquine, que +faisiez-vous tout à l'heure? Que faites-vous la nuit? Vous n'êtes pas +sage. Vous allez être punie. Retournez-vous!» Cette fois, je dois me +coucher sur le ventre, les jupons retroussés, et comme je me demande, +toute palpitante d'émotion, ce qui va m'arriver, je reçois un coup sur +les fesses qui m'arrache un cri de douleur. Je sens les ongles de +l'aumônier s'incruster aux creux et aux pleins de ma chair, tandis qu'il +me recommande de ne plus crier si je ne veux pas augmenter la rigueur de +mon châtiment. Il continue à me frapper, d'abord de ses larges paumes, +puis de la souple baguette qui sert au maître de géographie pour montrer +les cartes. Je lui obéis, je retiens mes cris, mais, à demi-voix, je le +supplie de me pardonner: «Monsieur l'abbé! Monsieur l'abbé! je vous en +prie, ne me battez plus! J'ai trop mal!» Mais il ne s'arrêtait pas. Ah! +comme il me cinglait. Il ne m'eut pas plutôt dit de me rajuster que +j'éclatai en sanglots. Je n'osais pas rentrer dans la cour de +récréation, les yeux rouges et comme meurtris. Quelque écolière +indiscrète avait surpris la scène et était venue la raconter à mes +condisciples; les grandes chuchotaient en me regardant; si je +m'approchais, elles faisaient semblant de ne pas me voir, comme si la +fessée que j'avais reçue m'avait déshonorée et rendue infréquentable. +L'abbé, lui, me considérait en souriant. Il m'appela: «Ecoutez-moi, mon +enfant. C'est pour votre bien que je vous ai punie. Dites-moi que vous +ne m'en voulez pas. Et donnez-moi un baiser de paix.--Non, Monsieur +l'abbé, lui répondit-je en lui tendant la joue, je ne vous en veux pas.» +C'était vrai. Même après une fessée aussi rude, je n'avais pas de haine +pour lui. S'il m'administrait un jour des claques sur le derrière, une +autre fois, pour me récompenser, il m'apportait des bonbons. Et puis, +quoique gosse, je sentais bien qu'il s'amusait à me corriger, et de +temps à autre je me résignais ainsi à lui faire plaisir. + +«--L'infâme!... L'infâme!» répétait mon mari tout troublé, et comme je +prenais ma figure naïve, il haussait les épaules. + + * * * * * + +--Vraiment, s'écria Mlle Trébuchet fort surprise, cela le divertissait +tant, votre aumônier, de vous donner le fouet? + +--Mais non! répliqua Valentine; seulement je m'amusais à conter des +histoires à Victor pour l'agacer un peu. J'ai été élevée par une +institutrice, et j'avais alors pour confesseur le curé de Saint-Michel +dont je n'apercevais le visage que par le guichet du confessionnal. + +--Alors, vous mentiez ainsi, par plaisir!... Mais c'est indigne! + +--On voit bien que vous n'avez jamais eu de mari! + +--Enfin! quel rapport peut avoir ce récit avec l'arrestation de notre +malheureux vicaire? + +--Vous allez le voir, répondit Valentine... Toutes ces confidences +avaient exaspéré la jalousie de Victor bien plus que je ne me serais +imaginée. En lui donnant de vagues soupçons, je ne songeais qu'à lui +enlever quelque peu de sa belle assurance, à le rendre moins confiant +dans ses propres mérites, moins sûr de mon affection et, par là même, +plus amoureux. Quand je m'aperçus qu'il était si ému de mes fausses +confidences, je fus très effrayée, mais il était trop tard. + +--Il n'est jamais trop tard, observa Mademoiselle Trébuchet, pour se +repentir et réparer le mal que l'on a fait. + +--Je me serais déshonorée à ses yeux, dit Valentine, en lui avouant que +j'avais menti. Il s'imaginait réellement que l'aumônier ne s'était pas +borné à me découvrir le derrière, que les corrections qu'il m'infligeait +n'étaient qu'un prétexte pour prendre avec moi les plus grandes +libertés. «Jure-moi, me disait-il, qu'il n'a pas été ton amant.» Je le +lui jurai. Mon serment ne réussissait pas à le convaincre. «Tu ne me +feras pas croire, disait-il, que ce prêtre n'a pas essayé de te revoir à +Paris depuis que tu es mariée.» Pour le persuader, je dus inventer +encore une histoire et mentir à nouveau. + +--Malheureuse enfant! soupira Mademoiselle Trébuchet. + +--Je ne pouvais pas agir autrement. Il me fallait à tout prix le +rassurer, endormir cette jalousie du passé que j'avais irritée si +étourdiment. Surtout, je ne voulais pas qu'il me jugeât coupable. En +reconnaissant que ses soupçons n'étaient pas illusoires, en flattant sa +manie d'anticléricalisme, je pensais qu'il me croirait plus volontiers. +«Je ne te cacherai pas, dis-je un soir à Victor, que mon ancien aumônier +a essayé de me revoir; il est venu sonner à cette porte, et malgré moi +il a pénétré ici. Après s'être informé de ma vie et de mes dévotions, +peu à peu il m'a parlé du couvent; il m'en a rappelé les exercices, les +actes de piété, quelquefois sur un ton grave et religieux, mais le plus +souvent avec des familiarités insinuantes, des sous-entendus libertins +qui m'ont tellement choquée que je lui ai ordonné de se taire, le +menaçant, s'il continuait ses propos inconvenants, d'appeler la femme de +chambre pour le mettre dehors. Sans m'écouter, décidé sans doute à tout +se permettre, il a essayé de m'enlacer; par bonheur je suis parvenue à +me dégager de son étreinte, à gagner la chambre voisine, à m'y enfermer, +le laissant dans un véritable état de folie amoureuse ou sensuelle. Mes +trois petites nièces, Henriette, âgée de douze ans; Lise, qui a onze +ans, et Emilie qui en a neuf, étaient à jouer à la maison; elles +couraient de chambre en chambre et firent irruption en se bousculant +dans la pièce où il était demeuré. Comme les deux plus grandes fillettes +avaient renversé leur cousine, ce lui fut une raison suffisante pour les +gronder; voyant qu'elles se moquaient de lui, il n'hésita pas à les +gifler et à les battre. Etait-ce fureur de n'avoir pas réussi, besoin de +trouver à cet amour trompé une compensation luxurieuse? Il saisit +Henriette, la déculotta et à l'aide d'une embrasse de rideau il se mit à +la fouetter avec une telle violence que la pauvre enfant, qui est très +courageuse, poussa des hurlements que la bonne entendit de la cave. Elle +reconnut la voix d'Henriette et remonta vite. J'étais si effrayée que je +n'avais osé sortir de la chambre. «Madame, madame, me cria cette fille, +le curé qui est à martyriser Mademoiselle Henriette!» A côté de ma bonne +je repris courage, toutes deux nous arrachâmes ma petite nièce à ce +barbare et nous le jetâmes à la porte. Henriette gémissait et de temps à +autre portait la main à ses fesses qui saignaient jusque sur le +plancher. Tandis que nous pansions la pauvre petite, Lise nous dit que +l'abbé, avant de fouetter sa soeur, l'avait attachée à un fauteuil et +qu'il l'avait pincée sous ses jupes à deux reprises et en des endroits +qu'elle n'osait désigner: «Attends, s'était-il écrié, que j'en aie fini +avec ta camarade, et je reviens accorder ta guitare». Nous découvrîmes +au haut de ses cuisses et sur son derrière des meurtrissures profondes. +Les ongles du prêtre avaient labouré, déchiré cette peau tendre et lisse +comme un pétale de rose». Lorsque j'eus fini mon récit, je regardai +Victor avec inquiétude: il ne m'avait pas interrompue une seule fois, il +n'avait écoutée sans un geste et d'un visage impassible. Allait-il ne +croire? «Quel monstre! s'écria-t-il enfin, et imaginerait-on qu'il +puisse exister de telles passions! Et quand je songe que les pauvres +enfants de tes soeurs ont failli être victimes de cette cruauté +bestiale!... Ecoute, Valentine, tu vas écrire tout ce que tu viens de me +raconter. Et tu demanderas aussi à la bonne et aux fillettes d'écrire ce +qu'on leur a fait et ce qu'elles ont vu. L'infâme ne pourra repousser +ces cinq accusations!... Je vais d'ailleurs moi-même interroger la bonne +et les enfants.» Un résultat si imprévu m'atterra. Vainement dis-je à +Victor que cette aventure regrettable n'aurait pas de suite et qu'il +valait mieux l'oublier, je ne réussis pas à le détourner de ses projets +de vengeance. La bonne ni les fillettes n'étaient pas à la maison, mais +il allait les voir le lendemain. Aurais-je le temps de le prévenir, et +au reste voudraient-elles, sauraient-elles répéter mes mensonges? +Qu'arriverait-il s'il venait à s'apercevoir que tout ce que je lui avais +raconté était faux? Je passai une nuit d'angoisses, sans un instant de +sommeil. Dès le matin j'étais levée et je me trouvais à l'arrivée de la +domestique. Je lui dis... ce que j'attendais de sa complaisance. Cette +fille, qui comprenait mal mes raisons et craignait de s'engager dans une +fâcheuse affaire, se refusa longtemps à se mettre dans mon jeu. Enfin ma +bourse, que je vidai dans ses mains, la décida. Je courus aussitôt chez +mes nièces. Henriette et Emilie, ravies des bonbons que je leur +apportai, écrivirent tout ce que je voulus; mais Lise fit des façons: +«Pisque z'ai pas vu l'curé, disait-elle... pisque z'ai pas eu le fouet.» + +--«Si tu ne l'as pas eu, tu vas l'avoir!» m'écriai-je en la courbant +vers la table et en la forçant à se lever de la chaise où elle était +assise, comme si je me préparais réellement à la fesser. Elle eut peur, +implora son pardon et se mit à écrire, à l'exemple de sa soeur et de sa +cousine, ce que je lui dictai. Je commençais à être un peu plus rassurée +et je ne fus pas trop émue quand mon mari rentra le soir et me demanda +ma déposition ainsi que celles de la bonne et des enfants. «C'est bien, +dit-il froidement, à présent il faut m'avouer le nom.--Le nom, quel nom? +m'écriai-je de nouveau effrayée.--Le nom du misérable qui est venu ici, +qui a essayé de te prendre de force et de souiller tes pauvres petites +nièces!--Mais je ne sais pas son nom.--Tu ne sais pas son nom! Tu ne +sais pas le nom de ton ancien aumônier! Prends garde, Valentine, je vais +croire que tu es son complice.--Mais je vous jure!...» + +Je ne trouvais plus une parole tant j'étais épouvantée. Il me serrait le +bras si fort que je poussai des cris. Je crus qu'il allait me tuer: «On +peut parfois pardonner à un adultère, disait-il, mais non pas une +trahison pareille, et je serai sans pitié, sois-en sûre, pour une +coquine qui s'est prostituée à un cabotin immonde comme ton +galant.--Mais ce n'est pas mon amant, m'écriais-je, désespérée.--Ce +n'est pas ton amant, alors pourquoi ne veux-tu pas me dire son nom? Si +tu as pitié d'un tel scélérat, tu es digne d'aller avec lui.» Je sentis +qu'il fallait parler, et je dis le nom que j'avais sur mes lèvres, le +seul nom que ma mémoire m'offrit à ce moment; le nom du prêtre que vous +me parliez sans cesse, le nom de l'abbé Palloy. Je vous assure que je le +lançai par hasard, sans mauvaise intention, ne cherchant qu'à me +disculper devant mon mari. Vous savez le reste! + + * * * * * + +Mademoiselle Trébuchet avait écouté avec stupeur cette confession sans +repentir. Elle ne trouva qu'un mot pour exprimer son trouble. + +--C'est abominable! C'est abominable! répétait-elle en levant les yeux +et en joignant les mains; soudain elle se tourna vers Valentine dans un +élan de colère si inattendu que la jeune femme, malgré l'apparence +faible et vénérable de son interlocutrice, prit peur et eut un geste +comme pour implorer sa grâce. + +--C'est donc le diable qui est en toi, mauvaise fille! s'écria +Mademoiselle Trébuchet. + +--Je vous assure... je vous assure que c'est bien malgré moi que j'ai +fait ces mensonges. Mon mari m'y a, pour ainsi dire, forcée. + +--Tu mériterais qu'on te battît, qu'on t'assommât! continuait +Mademoiselle Trébuchet en la menaçant de ses poings levés. + +Enfin, les supplications, les yeux en larmes de Valentine ne la +trouvèrent pas impitoyable; elle se calma un peu. + +--Je veux bien te pardonner, dit-elle, mais à une condition: c'est que +tu vas rétracter par écrit toutes les calomnies infâmes que tu as osé +lancer contre notre saint vicaire, et tu feras rétracter aussi toutes +celles qu'ont proférées, à ton instigation, ta domestique et tes petites +nièces. + +--Oh! Mademoiselle, que me demandez-vous? + +--Rien que de juste et de naturel. Tu as obtenu de quatre personnes +qu'elles mentent pour t'être agréable; tu obtiendras bien qu'elles +disent la vérité pour sauver un innocent. + +--Mais que dira mon mari? Je vais être perdue! + +--Tant pis. Tu l'auras voulu. Mais je ne permettrai pas qu'un bon prêtre +comme l'abbé Palloy soit victime de tes mensonges... Allons, je ne +partirai que lorsque tu m'auras donné ta confession, et bien sincère! +Dépêche-toi, et sois persuadée que tu n'as rien à gagner en faisant la +fourbe avec moi. Je dirai à ton mari toute la vérité, si tu m'y +contrains. + +--Ah! gémit Valentine, je le connais, il me tuera! + +--Il ne saura rien. Mais avoue que s'il te battait un peu, tu ne +l'aurais pas volé! + +Valentine comprit qu'elle n'avait qu'à obéir; elle se leva, s'enveloppa +vivement de sa robe de chambre et se mit à écrire sous les yeux de Mlle +Trébucher; puis elles allèrent ensemble trouver la bonne et les +fillettes. Lorsque la vieille dévote quitta Valentine, elle emportait +avec elle les cinq rétractations. + +Elle ne perdit point de temps; malgré les lenteurs de la justice, elle +commença aussitôt ses démarches en faveur de l'abbé Palloy, et, trois +jours plus tard, elle obtenait la libération du vicaire. + + * * * * * + +Quand M. Chassériau vit dans les journaux que l'abbé Palloy, comme si +rien ne s'était passé, avait repris ses fonctions à Saint-Jacques du +Haut-Pas, il ne put contenir sa colère. C'était un samedi soir qu'il +apprit cette nouvelle; il passa toute la nuit du dimanche dans une +agitation étrange. Il se promenait dans sa chambre en lançant des +imprécations, ou, se jetant dans un fauteuil, il semblait ruminer je ne +sais quels projets, puis reprenait vite sa marche folle. Vainement +Valentine se leva plusieurs fois, vêtue seulement d'une chemise fine et +souple qui, sans rien voiler de ses grâces, en rehaussait la séduction +par la soie obscure et lumineuse qui ne les couvrait un instant que pour +en donner, la minute d'après, une vision soudaine et éblouissante; elle +se montrait un instant à la porte du cabinet de travail, avec un +clignement amoureux vers son lit défait dont elle apportait l'odeur +chaude; et par les plus charmantes, les plus libres attitudes, appelait +son mari au plaisir. + +--Eh bien, mon ami, tu ne veux donc pas te coucher? + +--Non, non, laisse-moi, répondait-il d'une voix hargneuse. + +Il n'avait pas fermé l'oeil lorsque l'aube vint éclairer la chambre, +mais il avait sans doute pris une résolution, car il se mit à écrire +plusieurs lettres et réveilla sa femme. + +--Habille-toi vite, lui ordonna-t-il d'un ton autoritaire, nous allons +aujourd'hui à la grand messe. + +Valentine fut bien étonnée. + +--Comment, mon ami, toi, un impie, qui ne crois à rien, tu veux aller à +une messe qui va durer près d'une heure. Mais tu vas t'ennuyer. +Moi-même, qui suis pieuse, cela ne m'amuse guère... + +--Il ne s'agit pas de s'amuser. Nous allons ce matin à la grand'messe à +Saint-Jacques du Haut-Pas. + +--Mais, mon ami, implora Valentine. + +--Pas de réplique. C'est une chose décidée. Lève-toi! + +Et comme elle demeurait hésitante, la tête appuyée sur son oreiller, il +rejeta le drap qui couvrait le lit et tira sa femme sans précaution. +Valentine se sentit aussi pénétrée de honte et de crainte que si elle +eût été une fillette menacée du fouet; même elle eut peur pour ses +grasses, indolentes et voluptueuses fesses que son mari regardait sans +sourire, d'un oeil dur, impitoyable. Domptée, elle ne résista plus, se +leva et s'habilla avec soin, mais sans ses flâneries habituelles. + +Elle était bien tremblante lorsqu'ils partirent. Son mari, d'ordinaire +insoucieux de sa toilette, s'était vêtu avec une grande recherche +d'élégance; il lui donnait le bras cérémonieusement sans lui parler, +sans tourner la tête de son côté, à la façon d'un sergent de ville qui +entraînerait le malfaiteur qu'il vient d'arrêter. + +Ils arrivèrent à Saint-Jacques-du-Haut-Pas; elle trempa sa main dans le +bénitier et fit le signe de la croix avec une dévote lenteur, puis elle +offrit de l'eau du bout des doigts à son mari, qui refusant de toucher +son gant humide, passa devant elle et fendit la foule. L'église était +pleine de monde, mais M. Chassériau écartait vivement tous ceux qui se +trouvaient sur son passage. Sa femme le suivait soumise, dominée par +lui. + +Tout à coup l'orgue déchaîna ses tempêtes; des enfants calottés de +rouge, des hommes obèses ou dégingandés, en surplis étroits ou trop +courts, défilèrent; des prêtres portant des chapes étincelantes parurent +au milieu du rayonnement des cierges allumés. La messe commençait. +L'abbé Palloy était parmi les officiants. A ce moment Valentine tourna +la tête et vit tout près d'elle Mademoiselle Trébuchet agenouillée sur +son prie-dieu et le front incliné vers son paroissien. Mademoiselle +l'aperçut cependant par suite de ce don singulier qu'ont les dévotes de +pouvoir à la fois lire des prières et ne rien perdre de ce qui se passe +autour d'elles; elle eut un petit signe de tête discret auquel Valentine +s'apprêtait à répondre quand tout à coup quatre détonations retentirent +tout près d'elle. Elle n'eut pas le temps de s'épouvanter. Après +quelques secondes de silence, de stupeur, un grand mouvement et une +rumeur énorme se produisirent. Valentine fut écartée presque +brutalement, rejetée sur Mademoiselle Trébuchet, puis repoussée, +emportée plus loin jusqu'en dehors de la nef. Alors avec des battements +de coeur précipités elle regarda ce qui se passait. Sauf le prêtre qui +disait la messe et qui était adossé à l'autel, tous les autres étaient +groupés à droite de la balustrade devant un groupe très agité. Elle vit +le bedeau, le suisse, et deux assistants qui emmenaient un homme dont, à +cause de la distance, elle ne put distinguer les traits. Cependant +l'orgue éclatait à nouveau; les chants montaient vers les voûtes. La +messe continuait. Ne pouvant changer de place Valentine ouvrit un +paroissien, en tourna les pages, s'assit, se leva, se signa suivant les +prescriptions, puis à la fin de la cérémonie, comme on commençait à +sortir, elle gagna la porte, pensant qu'elle allait retrouver M. +Chassériau. A ce moment Mademoiselle Trébuchet passa près d'elle et lui +dit: + +--Il est donc insensé, votre mari? + +--Mais qu'a-t-il fait? Qu'y a-t-il? demanda-t-elle. + +On ne lui répondit pas; Mademoiselle Trébuchet était déjà loin. + +Alors abordant le sacristain elle l'interrogea et put enfin apprendre +l'événement. + +--C'est un fou qui a tiré quatre coups de revolver sur M. l'abbé Palloy. + +Cela lui suffisait. Elle était sûre à présent que le coupable était son +mari. Elle fut quelques minutes assez émue. Cependant personne ne lui +disait rien, le soleil brillait dans les feuillages clairs, une chaude +odeur de printemps, de poussière, d'étoffe neuve et de parfums lui +venaient aux narines. Elle eut faim, et se dirigea tranquillement vers +un restaurant où elle déjeuna de mets délicats et d'un fort bon appétit. + +De retour à la maison elle eut peur. «Il est arrêté, se dit-elle, et +peut-être va-t-on m'arrêter moi-même.» Elle attendait à chaque instant +l'arrivée d'un commissaire de police. Il ne vint personne. A la montée +de la nuit elle songea qu'elle était libre de passer sa soirée selon son +caprice; elle s'habilla de sa plus belle robe, mit son chapeau neuf, ses +bijoux, alla dîner dans un restaurant assez cher du quartier latin où +son mari l'avait menée une fois, et se fit conduire ensuite aux +Nouveautés, où elle rit et s'égaya de tout coeur. Un jeune homme, assez +bien fait de sa personne, qui était assis près d'elle lui fit la cour; +ils causèrent durant les entractes et à la fin de la représentation il +l'invita à souper. + +--Non, dit-elle, après un moment d'hésitation, ce ne serait pas +convenable. + +Elle lui laissa toutefois son adresse et lui permit de lui écrire. + +Elle eut une petite frayeur en rentrant dans son logis solitaire, mais +son dîner copieux, le plaisir du théâtre, les émotions de la journée lui +avaient donné quelque lassitude et à peine couchée, elle s'endormit. + +Le lendemain elle fut mandée chez le juge d'instruction. Elle ressentit +quelque trouble en apercevant ce magistrat, mais il fut si poli, si +aimable qu'elle retrouva vite son assurance. Son mari apparut, pâle, +affaissé. + +--Mon pauvre ami, dit-elle en lui tendant la main, comment as-tu pu +faire cela! + +--Vous connaissiez depuis longtemps l'abbé Palloy, madame? demanda le +juge d'instruction. + +--Nullement, monsieur, répondit Valentine, je le voyais seulement à la +messe et aux offices de Saint-Jacques-du-Haut-Pas, mais je ne lui avais +jamais parlé. + +--Mais il était votre confesseur? + +--Non, monsieur. Je ne me confesse qu'une fois par an, et à un +dominicain. + +--Pourquoi alors avez-vous raconté à votre mari qu'il s'était permis des +libertés excessives à votre égard, qu'il vous avait fouettée comme une +enfant, à nu, après avoir retroussé vos jupes, et que plus tard même il +avait essayé de devenir votre amant?... Non seulement vous l'avez +raconté, mais vous l'avez écrit. Ce manuscrit, en effet, est bien de +votre écriture, vous le reconnaissez? + +Et il lui montrait le cahier qu'elle avait donné à son mari. + +--Mon Dieu, monsieur, dit-elle simplement, je griffonne parfois du +papier pour me distraire: cela n'a aucune importance. Je me suis amusée +à écrire un conte que je destinais à une revue où collaborent +quelques-unes de mes amies. + +--Mais pourquoi nommez-vous l'abbé Palloy? + +--Je parlais de l'abbé Palloy comme j'aurais parlé de l'abbé Durand. Je +ne savais même pas qu'il y avait un prêtre qui portât ce nom. + +--Tout cela est bien étrange... Enfin!... signez votre déposition. + +Valentine signa d'une écriture ferme et entoura son nom d'une élégante +arabesque. + +--Vous pouvez vous retirer à présent, madame, dit le juge d'instruction. + +Elle tendit alors dignement la main à son mari qui n'eut pas un mot ni +un geste, puis elle s'éloigna d'un pas léger avec une allure de petite +innocente. + +Les balles de M. Chassériau n'avaient atteint personne; cependant pour +sa tentative de meurtre et malgré une éloquente plaidoirie de son avocat +il fut condamné à deux ans de prison. A l'audience Valentine ne chargea +point son mari, mais ne le disculpa point non plus. Elle eut d'ailleurs +une attitude que tout le monde s'accorda à trouver excellente. Quand +elle entendit la condamnation de M. Chassériau elle faillit s'évanouir. + +Son appartement lui paraissait bien vide à présent que son mari ne +l'habitait plus. Elle eut des heures de mélancolie, et comme le jeune +homme qu'elle avait rencontré aux Nouveautés était venu la voir, elle +l'accueillit avec empressement, tel qu'un consolateur. Que pouvait +devenir une pauvre femme toute seule? Elle prit un amant. + +Mademoiselle Trébuchet le sut; elle alla trouver aussitôt Valentine pour +la confesser et la gronder un peu, mais l'ayant trouvée docile, +attentive aux conseils, toute disposée à reprendre les pratiques +religieuses, elle jugea convenable de ne point se montrer trop sévère. + +--Que veux-tu, ma chère enfant, lui dit-elle en la quittant, je ne +t'approuve pas, mais ce Chassériau l'a bien mérité! + + + + +LES RÉVOLTÉES DE BRESCIA. + +(_Récit d'un ancien diplomate_) + + +En mai 1852 je me trouvais à Géra, chez le prince de Reuss, avec les +généraux Haynau et Herbillon. Haynau était célèbre par la manière +énergique et cruelle dont il avait conduit la guerre et réprimé diverses +insurrections en Hongrie et en Italie. Herbillon avait eu la confiance +de Saint Arnaud et du prince président qui, au coup d'Etat de décembre +1851, lui donna l'ordre de combattre l'émeute au quartier Saint-Antoine. + +Par une après-midi charmante nous nous promenions dans les jardins que +venait d'arroser une légère ondée matinale; le soleil en buvait la +fraîcheur, fondait les perles suspendues aux branches, répandues sur les +pelouses et les feuillées. Nous goûtions avec délices la douceur de +l'air quand un cri suivi de gémissements, vint troubler notre plaisir. + +--C'est un de mes jardiniers, nous dit le prince, qui est en train de +corriger sa petite servante. Il la fouette souvent car elle a un fort +mauvais naturel; elle est aussi insolente et désobéissante que gourmande +et paresseuse. Aussi je ne lui reproche point de la châtier; si on ne +lui donnait de temps à autre sur le derrière, cette enfant deviendrait +avec l'âge une coquine accomplie. Je vous avouerai que je ne suis point +opposé aux châtiments corporels. J'imagine que c'est le seul moyen de +mettre en harmonie avec les lois sociales la cruauté inhérente à +l'homme. J'ai observé que mon jardinier avait un véritable agrément à +trousser les jupons de la petite insubordonnée; il n'en est pas moins +vrai qu'en satisfaisant sa passion il corrige cette fille et lui est +utile. S'il avait pris une servante douce et soumise, il aurait tort de +la maltraiter; au contraire avec cette méchante créature il se conduit +comme il doit. Par ce choix il justifie son instinct qui, en réalité, +n'est nuisible que s'il s'exerce à contre-temps. + +«Moi-même je vous avoue que j'ai été parfois aussi cruel qu'amoureux. Il +y a quelques années je m'étais épris d'une princesse allemande fort +jolie, mais qui montrait une froideur, une insensibilité exaspérantes. +Je sus bientôt que si elle paraissait indifférente à mes déclarations, +elle entretenait le commerce le plus ignoble avec un de ses valets; je +trouvai un motif pour me plaindre de ce valet et le faire enfermer; +quant à la princesse je la dénonçai à son mari et j'eus le plaisir de +voir l'adultère châtiée sous mes yeux, avant un dîner de gala. Dans +l'étroit boudoir où je lui fis la confidence, attenant au grand salon de +réception, le prince, sans songer à ses invités qui attendaient dans les +pièces voisines, déchira la robe et les jupons de l'épouse coupable, et +parmi les dentelles et la soie en lambeaux, il brandissait sa canne, un +jonc souple, et en cinglait de toutes ses forces les épaules, les +jambes, le derrière de la princesse qui courait éperdue autour de la +chambre, dont elle cherchait vainement à ouvrir les portes. Quand enfin +elle y réussit, ses chairs étaient en sang et l'on put voir sa nudité +rouge traverser vivement le grand corridor du palais, traînant après +elle les loques d'une toilette de deux mille florins! + +«Ce n'était pas un spectacle sans agrément pour un amoureux rebuté. Je +vous avoue, toutefois, que j'eusse préféré tenir entre mes bras le corps +sans blessure de la belle, mais pour cela il eût fallu lui imposer mon +amour, lui faire violence; il en serait résulté un scandale que je +voulais éviter. Je me contentai donc d'assister à la punition de cette +grossière amoureuse qui préférait les baisers d'un rustre à une liaison +élégante et profitable. A voir ma physionomie impassible, le mari ne +soupçonna point que je n'étais rien moins que justicier et que beaucoup +plus qu'à son honneur conjugal je m'intéressais aux grâces charnelles de +sa femme. + + * * * * * + +--Vous avez agi sagement, monseigneur, dit Herbillon, en vous abstenant +d'aimer une femme qui ne vous aimait point. Si elle s'était froidement +donnée à vous, vous vous seriez attendri sur elle; vous n'auriez pas eu +le courage ensuite de punir ses trahisons, ses dédains, son +indifférence, et le mal que vous auriez épargné à sa chair, elle vous +l'aurait fait elle-même à votre coeur. + +«L'année dernière j'ai commis une grande sottise. Mes soldats venaient +d'enlever la barricade de la rue Tiquetonne. Ils avaient saisi plusieurs +gamins de quatorze à quinze ans dont les mains noires de poudre +montraient qu'ils avaient tiré sur nous. Mes hommes étaient exaspérés; +ils voulaient passer grands et petits par les armes. Je m'interposai. +Les écrivains révolutionnaires ne m'ont point reproché une férocité +extrême. Je dis aux soldats: «Faites grâce aux mômes; ils sont plus +bêtes que méchants; déculottez-les et donnez-leur une fessée un peu +rude, qui leur servira de leçon; c'est tout ce qu'ils méritent.» Ce +genre de punition amusa les soldats et les rendit moins cruels. Je ne +dis pas toutefois que leurs mains furent douces aux coupables qui en +voyant abaisser leur pantalon poussaient des cris indignés comme si on +les eût pour toujours déshonorés. + +«En procédant à cette exécution d'un genre plus familial que militaire, +voilà un soldat qui dit tout à coup: «Ah! il en a, celui-là, des +coussins pour s'asseoir, on n'aura pas besoin de viser avec lui... mais +c'est pas Dieu possible! c'est une fille!» Je m'approche. C'était en +effet une fille, les cheveux ramassés sous une casquette d'ouvrier, +culottée et emblousée comme un garçon. Elle avait de beaux yeux vifs, un +nez qui flairait les aventures et une bouche charnue ouverte sur les +plus jolies dents du monde. Au milieu des mains d'hommes qui la tenait, +elle se débattait avec une fureur qui semblait infatigable. «Allons, +laissez-la, dis-je aux soldats. Vous n'allez pas vous attaquer aux +filles à présent. Je prends celle-ci sous ma protection.» Ils +grondaient, et j'eus de la peine à leur arracher leur proie. Sans doute +ils eussent fouetté cette petite avec des verges de leur façon. + +«Je l'avais confiée à l'un de mes aides de camp, et lorsque je revins à +ma garçonnière de la rue d'Alger, je l'emmenai avec moi. + +«Elle était blessée et je ne savais pas trop ce que j'allais en faire; +mais la grâce qu'elle conservait dans son costume masculin, en dépit de +ses allures d'insurgée, m'avait ému; je ne pouvais à présent +l'abandonner. + +«A mon arrivée je la couchai, je lui donnai les premiers soins, et le +lendemain un médecin que j'appelai, après un examen sérieux me déclara +la blessure de la fillette sans gravité, causé seulement par +l'effleurement d'une balle qui avait déchiré la peau sans pénétrer dans +le corps. Elle se remit vite; quelques jours après elle était sur pied. + +«Allais-je la renvoyer? Je ne pouvais m'y décider. A la voir chaque jour +je m'étais attaché à elle, à son joli visage, à ses gestes gentils; il +me paraissait difficile de m'en passer. Elle pouvait avoir quinze ou +seize ans au plus; je sentais un ardent désir d'étreindre son corps; je +me décidai à lui demander de rester comme femme de chambre. Jacques, mon +valet, lui dis-je, a besoin d'aide dans son service. En réalité ce +n'était qu'un prétexte pour la garder. + +«Mais ma proposition l'indigna. Etre servante? Elle, Irène Bureau? +Vraiment, que lui demandait-on? Elle me débita alors des phrases de son +catéchisme révolutionnaire. Qui l'avait donc si bien instruite? A force +d'être indiscret je finis par la pousser aux dernières confidences; elle +m'avoua que c'était son ami Charlot qui lui avait fait son éducation. +Charlot avait le même âge qu'Irène. + +«--Eh bien, lui dis-je, si votre ami Charlot consentait à venir habiter +avec vous, consentiriez-vous à rester ici? + +«Elle eut un sourire narquois. + +«--Oh! fit-elle, je sais bien qu'il n'y consentirait pas. + +«--N'importe! répliquai-je, écrivez-lui de venir vous trouver. + +«J'avais mon projet qui n'était pas mauvais, comme vous allez le voir, +si j'avais eu la constance de l'exécuter complètement. Lorsque Charlot +arriva, je le pris à part. Je lui dis comment j'avais recueilli chez moi +sa petite amie et que je désirais, s'ils le voulaient bien, les garder +chez moi comme domestiques. Leurs gages seraient assez élevés. Mais tout +dépendait d'Irène. C'était à lui, Charlot, de la décider. + +«Je n'eus pas de peine à remarquer que mon amoureux révolutionnaire +tenait bien moins à la gentille Irène et à ses idées politiques qu'à +l'argent que je lui offrais, et comme il avait alors sur elle beaucoup +d'influence, il l'eut vite décidée à rester. + +«--Ecoute, lui dis-je, Irène me paraît une excellente fille, mais elle +est très jeune, très enfant; elle a besoin qu'on la surveille et même +qu'on l'éduque un peu. Ne me cache rien de sa conduite. Si elle agit +bien ou mal, je veux le savoir. Tu me diras chaque soir comment elle se +sera comportée dans la journée. Au reste je te paierai pour cette facile +surveillance. Si tu me trompes, et je le saurai un jour ou l'autre, je +te mets aussitôt à la porte. + +«Deux jours ne s'étaient pas écoulés que déjà Charlot me faisait son +premier rapport pour lequel je lui donnai un louis de récompense: Irène +avait découvert la cave à liqueurs et avait bu tout un flacon d'anisette +russe. J'appelai Irène et quand je fus seul avec elle, je lui reprochai +sa gourmandise et son vol. Elle mentit. + +«--Ce n'est pas moi! Ce n'est pas moi! répétait-elle avec des +trépignements. + +«--Je vois, Irène, dis-je, ce dont vous avez besoin. + +«Sans peut-être deviner ce que je lui voulais, elle me laissa rabattre +sur ses bottines son pantalon d'ouvrier, mais quand j'eus retroussé sa +chemise et qu'elle me vit lever ma cravache, elle eut une rage folle et +essaya de lutter avec moi. Je dus lui attacher les mains et alors, +malgré les bonds et les contorsions de son corps, malgré les hurlements +dont elle remplissait la maison, je lui donnai une cinglade qui lui +marbra convenablement la peau. + +«Enfin je la laissai aller pleurant, sanglotant, gémissant. Charlot, par +la porte entrouverte, avait assisté à la correction et riait sous cape +d'avoir vu écorcher le derrière de sa bonne amie. + +«Pendant deux jours elle se tint à l'écart, triste et boudeuse; elle +n'obéissait aux ordres de Jacques ni aux miens; elle ne parlait à +personne. Le soir du second jour elle s'approcha de moi et me dit très +vite comme si elle n'était pas sûre d'elle-même et craignait une seconde +plus tard de manquer d'audace: + +«--Ce n'est pas Jacques, c'est Charlot qui vous a dénoncé à moi. Eh +bien, c'est un fourbe, ce Charlot, je le déteste! C'est pour boire avec +lui que j'ai pris le carafon de liqueur; et puis il vous vole vos +cigares... + +«Mais il m'était indifférent qu'elle accusât Charlot et même que Charlot +fût coupable de m'avoir volé des cigares. L'important pour moi, c'est +qu'Irène et Charlot, d'amoureux fussent devenus des ennemis acharnés. +Irène sentait en Charlot un espion et ne pouvait plus le souffrir; +Charlot trouvait son intérêt à dénoncer Irène et il ne l'aimait plus +depuis qu'il l'avait vue courber le derrière sous ma cravache. Ce +difficile amant la trouvait ridicule. + +«Pour consoler Irène je lui commandai de jolis costumes d'homme: un pour +la maison, deux pour sortir le jour, et un habillement complet pour +m'accompagner le soir au cabaret et aux petits théâtres. J'avais aussi +commandé des costumes pour Charlot. + +«Le premier soir que nous dinâmes tous trois ensemble dans un salon du +Café Anglais, Irène était si séduisante dans son travesti que je ne pus +y tenir. Dès qu'on eut servi le champagne, je l'entraînai sur le canapé, +et je déboutonnai ses vêtements. Je n'ai pas besoin de dire que ce ne +fut pas pour la fouetter. Quelle joie de caresser son ventre lisse et de +sentir sous mes mains la plénitude et la cambrure de ses fesses! Les +yeux d'Irène brillaient de plaisir; ses joues étaient empourprées par le +vin, l'émotion de la fête. Je l'embrassais comme un fou et elle me +rendait au double mes baisers. Devant nous, Charlot faisait semblant de +ricaner, mais au vrai il était furieux contre son ancienne maîtresse. + +«Nous recommençâmes plusieurs fois ces dinettes; nous terminions la +soirée au théâtre. Le joli visage d'Irène lui valait des succès de +toutes sortes; des hommes, des femmes lui écrivaient; beaucoup se +trompaient ou feignaient de se tromper sur son sexe. Par ses +espiègleries et aussi ses façons coquettes elle provoquait ces +déclarations passionnées; souvent même de notre baignoire, debout ou la +tête penchée au dehors, elle répondait aux galanteries par des gestes, +des oeillades nullement équivoques. + +«--Regardez donc Irène, me chuchotait Charlot, en me poussant le coude. + +«--Irène, m'écriai-je, tu sais ce qui t'attend au retour. + +«Elle me regardait, se rasseyait, et était prise sur son fauteuil d'un +grand tremblement. Son derrière, dont la culotte étalait bien l'ampleur, +se ramassait et semblait se rapetisser de crainte. Je jouissais vivement +de son trouble qui durait tout le temps du spectacle. Cette angoisse +augmentait quand nous montions en voiture. A peine rentrés, je la jetais +sur un divan, je la faisais tenir par Charlot et après l'avoir à demi +déshabillée, je la fessais vigoureusement avec une cravache. Elle +criait, sanglotait. Elle se calmait ensuite dans mon lit entre mes bras. + +«Elle était devenue tout à fait ma maîtresse; laissant à Jacques et à +Charlot les soins de la maison, elle ne s'occupait plus que de se vêtir +et de se promener. + +«Un jour Charlot me montra une lettre qu'elle venait d'écrire et qu'elle +avait remise à un commissionnaire. Elle répondait à un inconnu et lui +donnait un rendez-vous. + +«--Qu'est-ce que cette lettre? dis-je à Irène en colère. + +«Elle pâlit, se troubla, mais vite elle eut dominé son émotion; et, +haussant les épaules: + +«--Une invention de Charlot, fit-elle. Il me hait parce que je ne l'aime +plus. Il a imité mon écriture, ce qui n'était pas difficile puisque +c'est lui qui m'apprit à écrire, et qui autrefois me traçait les modèles +que je m'efforçais ensuite de bien reproduire. + +«Je feignis de me contenter de cette explication, mais je n'étais point +rassuré sur la fidélité d'Irène. + +«Le lendemain même, j'avais besoin de Charlot pour une commission; je le +sonne, il ne vient pas et Jacques m'apprend qu'il est sorti à la hâte il +y a plus d'une heure. Cela me cause une certaine surprise car je lui +avais défendu de quitter la maison sans m'en demander la permission. + +«J'entre dans mon cabinet de travail pour écrire une lettre; et là que +vois-je? Irène étendue tout de son long sur le parquet et paraissant +évanouie. + +«--Ah! c'est vous, fait-elle, d'une voix éteinte, entrouvrant les yeux. +Oh! secourez-moi, sauvez-moi. Je crois que je vais mourir. + +«Très effrayé, je la prends dans mes bras. + +«--Mais qu'avez-vous, mon enfant, qu'avez-vous? + +«--Oh! je ne sais pas, je me sens malade... étourdie. Il me semble qu'on +m'a donné un grand coup... Ah oui! C'est lui... Charlot. + +«Sa tête retombe comme si elle n'avait plus la force de parler et +qu'elle fût sur le point de perdre connaissance, mais un moment après +elle revient à elle, elle me parle de nouveau. + +«--J'étais là, dans ce fauteuil, quand Charlot est entré avec vos clefs. +Il a ouvert le petit meuble. Comme il prenait des billets de banque, je +me suis élancée sur lui: «Tu ne feras pas cela devant moi, je ne le +permettrai pas!» Alors il m'a donné sur la tête un coup terrible qui m'a +jetée à la renverse, et je ne sais plus ce qui est arrivé. + +«Avec l'aide de Jacques je transportai Irène sur son lit, je fis venir +un médecin, qui trouva que le coup avait pu être donné avec violence +mais qu'il n'aurait pas de suites, et que la victime ne s'en +ressentirait nullement. Rassuré, j'allai inspecter mon secrétaire et +j'eus l'ennui de constater le vol qu'Irène venait de m'annoncer: deux +mille francs avaient disparu de mon secrétaire. + +«Le lendemain Irène était remise de son étourdissement et toute +radieuse. Je ne l'avais jamais vue si gaie. Comme nous étions à +déjeuner, Charlot, à ma grande surprise, revint. Il me dit que la +veille, une lettre où on lui annonçait la mort de son père l'avait fait +quitter brusquement la maison, mais qu'au moment où il allait prendre le +chemin de fer pour se rendre dans sa famille et assister à +l'enterrement, il avait rencontré par hasard un de ses parents qui lui +avait donné des nouvelles de son père qu'il venait de voir, qui était à +Paris et se portait à merveille. + +«--Cette histoire m'intéresse peu, m'écriai-je, mais veux-tu me dire ce +que tu as fait de mes deux mille francs? + +«Il écarquilla les yeux et parut plus étonné encore que je ne l'avais +été de son retour. + +«--Vos deux mille francs? balbutia-t-il. + +«--Oui, mes deux mille francs, qu'en as-tu fait, coquin, voleur! Je vais +te faire arrêter. + +«--Mais, s'écria-t-il, je ne vous ai jamais rien pris, je vous le jure, +mon général, je vous le jure sur la tête de mon père! + +«Sans prendre garde à ses protestations je dis à Irène d'envoyer Jacques +chercher des sergents de ville. + +«Alors il comprit qu'il perdait sa peine à vouloir me convaincre; voyant +Irène se lever il tourne les talons et, sans qu'il me soit possible de +l'arrêter, traverse en courant le corridor, le vestibule; quelques +secondes après il était dehors, au loin. Jacques essaya inutilement de +le rattraper. + +«--La vue de cet homme me fait mal, me dit alors Irène. Elle était toute +pâle et j'entendais battre son coeur. + +«--Sois tranquille, ma chérie, nous le retrouverons et nous le ferons +mettre dans un endroit d'où il ne sortira plus pour t'ennuyer. + +«Ce jour-là j'étais invité à l'Elysée et, comme j'avais à faire +auparavant quelques visites officielles, je me mis de bonne heure en +uniforme: je ne devais rentrer que fort tard à la maison. Par hasard je +n'avais pris qu'une paire de gants; il m'en fallait d'autres pour me +présenter devant le prince. Je rentrai chez moi. Ah! quelle surprise m'y +attendait! + +«Dans mon lit j'aperçus Irène à demi déshabillée et toute découverte +auprès d'un homme dont elle ne laissait voir, dans sa posture, que les +jambes et les bras, mais au juron que je proférai, l'homme se souleva du +lit et me montra la figure effarée de mon aide de camp. Avec quelle +colère je me jetai sur le couple! Je saisis le ceinturon de mon amoureux +pour les cingler, et je les frappai à tour de bras. La tête dans +l'oreiller, Irène hurlait comme une chienne. Quant à son complice, il se +sauva en chemise dans la rue; je lui lançai par la fenêtre son sabre, +son shako, ses bottes, sa culotte. Il dut se rhabiller dans une allée. +Je revins à Irène; après lui avoir donné des coups de cravache par le +visage et lui avoir botté le derrière de la bonne façon, je la fis +dégringoler mon escalier et je la jetai à la porte avec une jupe et une +blouse sur les bras. J'étais comme affolé de ce qui venait de m'arriver; +j'étais si sot, si naïf que j'avais fini par avoir confiance dans cette +fille; j'avais beau être jaloux, je ne m'imaginais pas qu'elle pût me +tromper. + +«Je regrettai bientôt d'avoir traité si durement Charlot. Je retrouvai +l'un de mes billets de mille francs dans un coffret d'Irène, et, dans +son buvard, le brouillon de la fausse lettre qu'elle lui avait envoyée +pour lui annoncer la mort de son père et le tenir éloigné de la maison +au moment où elle l'accuserait de m'avoir volé. Ainsi elle avait inventé +toute cette mise en scène de l'évanouissement pour m'émouvoir! Tant +d'astuce me paraissait inconcevable; j'étais surtout désespéré qu'elle +m'eût trompé avec un officier, avec un des miens. Une pareille trahison +m'était doublement douloureuse. + +«--Ah! me disais-je, pourquoi n'ai-je pas laissé cette créature aux +mains de mes soldats, le 3 décembre! Quand ils lui auraient déchiré son +derrière de voleuse, quand ils l'auraient violée, ne valait-il pas mieux +qu'elle subît tous les outrages et qu'elle ne vînt pas déshonorer mon +uniforme, en me donnant des façons de niais et d'amoureux transi. + +«Pourquoi n'ai-je pas été cruel! Pourquoi me suis-je laissé attendrir? + + * * * * * + +«--Mais, fit Herbillon après une pause et en essuyant une larme, c'est +assez de regrets. + +Et se tournant vers Haynau: + +--A vous, général, à vous de nous conter vos exploits de guerre et +d'amour. + +--Permettez-moi un aveu, répliqua Haynau. Je ne conçois pas que dans nos +relations avec une femme nous oubliions notre orgueil plus que notre +plaisir. Monseigneur, dans l'aventure qu'il a bien voulu nous faire +connaître, s'est souvenu surtout de son autorité: je ne puis lui donner +tort. Vous, Herbillon, il me semble qu'à la mode de nombre de vos +compatriotes, après avoir affecté de traiter votre petite prisonnière en +conquérant, vous l'avez laissée devenir un peu trop votre maîtresse. +Vous vous êtes placé dans un état d'infériorité fâcheux à l'égard de vos +subordonnés qui n'ignoraient pas vos façons d'agir; le prince, lui, +s'est seulement privé d'une jouissance. Je ne prétends pas m'offrir en +exemple, mais je crois avoir réussi quelquefois à contenter mes désirs +d'homme sans rien perdre de mon prestige sur mes soldats et mes +officiers qui, soyez-en persuadés, connaissent la vie privée de leur +chef et lui refusent, dans les circonstances périlleuses, pleine +obéissance, lorsqu'ils savent qu'il a faibli ou s'est rendu le moins du +monde ridicule devant une femme. + +Je vais vous dire ce qui m'est arrivé à Brescia en avril 1849. + +D'abord je tiens à me justifier des reproches que m'ont lancés les +journalistes révolutionnaires. A les entendre nul bourreau n'a surpassé +mes cruautés; je ne suis pas un homme, mais un monstre. Ces messieurs +eussent voulu me voir panser les blessés et soigner les malades +italiens, comme si j'étais un médecin ou une soeur de charité! + +Je suis général, aux ordres de Sa Majesté l'empereur d'Autriche; mon +devoir était d'obéir à mon souverain qui me commandait de pacifier ses +états par les moyens les plus rapides et en épargnant autant que je +pourrais la vie de ses soldats. Il me fallait choisir entre l'armée dont +j'avais le soin et les bandes des insurgés qui s'attaquaient au pouvoir +de mon maître. Quant aux représailles dont j'ai usé à l'égard des +rebelles, les Français, durant la guerre d'Espagne, les Russes, durant +la guerre de Pologne, m'en ont donné l'exemple; elles sont inévitables +dans ces luttes de partisans; après un assaut pareil à celui de Brescia, +où chaque rue avait une barricade, où chaque maison était une +forteresse, mes troupes se seraient révoltées si je leur avais demandé +d'être miséricordieuses; elles étaient exaspérées par une résistance +aussi farouche, aussi meurtrière; elles avaient soif de vengeance. + +On me reproche surtout, je le sais, d'avoir été impitoyable pour les +femmes; mais si, comme moi, on les avait vues prêcher l'assassinat, si +on avait découvert leur complicité dans plusieurs empoisonnements +d'officiers autrichiens, on s'abstiendrait de me blâmer. J'ai évité +d'ailleurs presque toujours de les condamner à mort, les regardant comme +des enfants qu'il faut plutôt punir que supprimer. Les fusiller est un +mauvais moyen de leur faire expier un crime; la plupart en apprenant +leur sort perdent connaissance; on n'exécute que des cadavres. Au +contraire, frapper leur orgueil, humilier leur beauté, dégrader, +endolorir leurs chairs précieuses, voilà un châtiment sûr et que je ne +me fis point faute de leur infliger... + +Mais ce n'est point mon apologie que vous souhaitez entendre. Voici +donc, sans plus tarder, l'aventure que je vous ai promise. + +Je venais seulement d'entrer à Brescia. + +A peine m'étais-je installé, avec mon état-major, à la maison de ville +qu'un jeune homme fort élégamment vêtu vint se présenter devant moi. +Assez bien fait, il avait un de ces jolis visages un peu efféminés dont +Raphaël nous a laissé le portrait. Il me dit sans préambule: + +--Son Excellence désire-t-elle connaître le nom des conspirateurs? + +--Quels conspirateurs? lui demandai-je. + +--Ceux qui ont juré d'anéantir l'armée autrichienne. Son Excellence ne +doit pas croire qu'elle en a déjà fini avec Brescia? + +--Je ne le pense pas non plus, répliquai-je, et je fais bonne garde. +Mais, comment sais-tu qu'il y a une conspiration? + +--J'ai surpris le secret d'un des conjurés. + +--Tu es donc un traître ou un espion? + +--Ni l'un ni l'autre. + +--Un délateur en tout cas! + +--Je n'ai qu'un moyen de me venger. + +--Enfin quel est ce secret? + +--Je ne puis pas le dire. + +--Tu attends que je te donne de l'argent. Prends garde plutôt que je te +fasse fusiller? + +--Je ne dirai pas ce secret, parce que je n'en sais que ce que je viens +de vous apprendre; il y a un complot; quel est ce complot? je l'ignore; +mais je connais le nom de la personne chez qui se réunissent les +conjurés. + +--Nomme-la donc. + +--Emma Camporesi. Elle habite Contrada della Palata. + +--C'est bien. Reviens demain au Municipe, et si tu n'as pas menti, tu +auras ta récompense: tout service en mérite une, quoique j'aie pu dire +tout à l'heure... + +--Oh! fit-il, je ne veux aucune récompense. Il suffit à mon plaisir +d'être vengé. + +J'eus lieu de voir, dans la suite, que ce mépris de l'argent, comme il +arrive en pareils cas, n'était nullement sincère. + +Cependant mon jeune homme s'éloigna et, absorbé par l'installation de +mes troupes, je ne m'inquiétai point de sa dénonciation. Souvent on m'en +a fait de semblables dont je reconnaissais bientôt la fausseté et qui +n'étaient inspirées que par la cupidité ou un besoin servile de montrer +du zèle au vainqueur. J'avais même tout à fait oublié le personnage et +sa démarche quand le soir, en dînant avec les principaux officiers de +l'armée, je sentis l'enivrement féroce qu'on éprouve en quittant les +champs de bataille, cette griserie du sang où l'on oublie les fatigues +de la lutte et où on sent naître, violent et terrible, le désir de +l'étreinte comme si du carnage s'élevait un appel vers la vie. Mes +compagnons, jeunes, ou dans la force de l'âge, subissaient, comme moi, +cette ivresse. Au-dessus des verres on entendait à chaque instant se +croiser les mêmes mots prononcés par cent voix différentes: «Les +femmes... Les filles de Brescia... Ces putes-là!... Il paraît qu'il y en +a de jolies... J'ai vu une frimousse tout à l'heure en sortant du +Municipe...» Et toujours revenaient dans la conversation les mots de +femme, de fille, de créature. + +Soudain le colonel Zichy dit à son voisin: + +--Il y a dans cette ville une très belle courtisane: Emma Camporesi. + +Je me souvins du jeune délateur. + +--C'est, prétend-on, m'écriai-je en souriant, un de nos plus terribles +adversaires. + +--Allons donc! + +--Il n'y a qu'à l'envoyer chercher: nous apprécierons. + +J'avais inscrit l'adresse d'Emma. J'envoyai une lettre fort galante que +je fis porter par l'ordonnance du colonel Zichy. J'invitais la dame à +venir boire du champagne le soir même en notre compagnie. La demande +était peut-être un peu brusque, mais j'avais observé qu'en Italie, +d'ordinaire, les princesses d'amour, même les plus huppées, ne se +choquent point de façons vives et gaillardes. + +L'ordonnance revint bientôt. Emma se trouvait à l'adresse indiquée. Elle +habitait, au dire de notre soldat, un vieux palais très luxueusement +meublé; l'abord majestueux, mais le visage gracieux et joli, elle ne +mentait point à sa réputation. Seulement ce friand morceau n'était point +pour notre bouche. + +--Madame, nous dit l'ordonnance, a fait répondre qu'elle refusait +d'assister à une fête donnée par les ennemis de sa patrie. Il ne lui +convient pas, a-t-elle ajouté, de se réjouir au moment où l'Italie est +en deuil. + +--Peste! m'écriai-je, si nous avons affaire à des héroïnes, nous n'avons +pas fini! + +--Voulez-vous la voir? ce n'est pas difficile! + +La personne qui venait de parler ainsi était une femme grande, blonde et +rose, aux hanches fortes, aux yeux gris, aux traits fins, le type de ces +beautés du Nord qui vous charment d'autant plus qu'on a goûté longtemps +aux méridionales langoureuses, dont l'amabilité facile mais commune du +visage, le corps d'ordinaire mal fait, à la taille longue et aux jambes +courtes, vous lassent bien vite. + +--Est-ce que cette dame est entrée par le plafond? demandai-je à Schwab. + +--Mais non! répondit Schwab, vous n'avez pas vu la tête de Hartmann +quand il l'a amenée à son bras? + +--Est-ce donc sa maîtresse? + +--Vous savez bien, me répliqua Schwab, que Hartmann n'a pas une fortune +à s'offrir une pareille femme. + +J'examinai la nouvelle venue; sa toilette d'une élégance recherchée, +surtout les diamants de ses bracelets et de ses bagues, et les joyaux +splendides qui étincelaient dans ses cheveux, qui chargeaient son cou et +sa poitrine, tout annonçait en elle une femme qui met un haut prix à ses +faveurs. + +--Pourriez-vous nous amener votre amie, madame? lui demandai-je. + +--Oh! ce n'est point mon amie, se hâta-t-elle de répondre, mais je vous +l'amènerai tout de même. + +--Vous aurez de la peine! + +--Et pourquoi donc ne viendrait-elle pas où je vais bien, moi? Ne +suis-je pas aussi riche et aussi distinguée que cette demoiselle? + +--Vous n'êtes sans doute pas une italienne? + +--Par bonheur! N'importe! elle viendra, qu'elle le veuille ou non. + +--Vous avez l'air de lui en vouloir. Seriez-vous jalouse? + +--Moi, jalouse d'elle? Ah! ce serait drôle par exemple. Si je n'habite +pas, comme elle, un palais, mes amants sont plus riches que les siens, +sans compter que j'ai une autre tournure! + +Elle se cambrait et nous voyions se dessiner au milieu des fines +batistes sa gorge aux pommes hautes et fermes et, sous la jupe serrée, +les fesses amples et magnifiques. + +--Avouez que vous avez une petite rancune à satisfaire. + +--Certes! répliqua-t-elle, je déteste cette femme, je la déteste à mort. + +--Mais tout le monde a donc pour elle de la haine? + +Elle me regarda d'un oeil interrogateur. Je lui contai la visite que +j'avais reçue dans l'après-midi. + +--Ah! ah! fit-elle, je sais: c'est Casacietto, son ancien amant ou +plutôt son maq... + +--C'est qu'il n'a pas l'air du tout de lui vouloir du bien! + +--Je vous crois! il s'imagine que la signora a un préféré, qui n'est pas +lui, simplement parce que la Camporesi depuis quelque temps ne lui donne +plus de galette et devient avare. On raconte qu'elle met de l'argent de +côté pour qu'on lui dise des messes après sa mort. + +--Vous êtes méchante. Que vous a-t-elle donc fait? + +--Une petite chose que je ne lui pardonnerai jamais... Elle m'a battue +quand je servais chez elle. + +Elle fit cet aveu avec une sorte de fierté qui surprit tout l'entourage. + +--Eh bien oui! dit-elle, j'ai été servante. Cela ne m'empêche pas d'être +la maîtresse de ceux que je choisis pour m'adorer... Tenez, ce grand +blanc qui est là, devant moi, avec sa poitrine couverte de plaques et de +rubans, il sera à mes pieds quand je voudrai. + +C'était à moi qu'elle s'adressait. + +--Doucement, doucement, ma fille, lui dis-je en lui pinçant le derrière +et je la secouai un peu rudement. + +--Voulez-vous me lâcher, criait-elle en se débattant. + +L'ancienne servante reparaissait toute dans ses façons grossières qui +étaient en violent désaccord avec sa beauté gracieuse et l'élégance de +sa toilette d'une richesse trop éclatante, mais pourtant de coupe et de +nuances harmonieuses. + +--Savez-vous que nous sommes les maîtres, dis-je, et que nous pouvons +vous forcer à nous obéir? + +Changeant alors subitement de ton, elle prit une attitude câline, une +voix caressante et mielleuse, où il y avait pourtant comme un +arrière-goût d'ironie. + +--Pourquoi prétendez-vous me contraindre, susurrait-elle, quand je suis +toute aux ordres du vainqueur de Brescia? Esther Bettington, dont la +mère était autrichienne, est une admiratrice du général Haynau. Tout à +l'heure je voulais plaisanter. Je sais bien qu'on n'est point la +maîtresse du général, mais son humble servante. Que me commande votre +Excellence? + +--Ce que vous désirez vous-même, ma charmante Esther Bettington, +répliquai-je, radouci. Nous voudrions voir comment votre beauté efface +toutes les grâces si vantées de la Signera Camporesi. + +--Je vais m'empresser de vous satisfaire. J'ai justement une lettre de +Casacietto qui lui donne rendez-vous dans cette salle. Je vais envoyer +porter cette lettre par une femme de chambre que la Camporesi ne connaît +pas pour qu'elle vienne ici sans défiance. + +--Vous croyez qu'elle viendra? + +--Je n'en doute pas. Dès que son Casacietto l'appelle, elle accourt. Et +l'imbécile s'imagine qu'elle ne l'aime plus! Il est vrai qu'elle n'a +plus pour lui ses prodigalités d'autrefois. Aussi lui ai-je conseillé +d'irriter un peu son amour et sa jalousie afin de la rendre plus +généreuse. Les amours trop confiantes deviennent égoïstes... Mon +Casacietto lui donne donc aujourd'hui, à cette maison de ville, un +rendez-vous auquel il ne viendra point. + +--Mais pourquoi l'accuse-t-il de conspirer contre nous? + +--Par intérêt. Il espère obtenir ainsi une double récompense, de vous, +pour l'avoir dénoncée; d'elle pour l'avoir sauvée, car il croit à son +innocence et pense qu'après quelques jours de prison il sera facile +d'obtenir sa mise en liberté. Il compte, pour cette grâce, sur sa +parenté avec une dame qui accompagne l'armée autrichienne, épouse de la +main gauche d'un colonel... mais je dois être discrète. + +--Et vous pensez sans doute, comme Casacietto, que la Signora Camporesi +n'est pas coupable? + +--Je pense tout au contraire qu'elle est l'instigatrice du complot formé +à Brescia pour massacrer les troupes autrichiennes. C'est moi qui ai dit +à Casacietto d'aller la dénoncer, laissant croire à ce niais qu'il n'y +avait à cela nul danger pour sa maîtresse et du profit pour lui-même. + +--Mais parlera-t-elle? + +Esther Bettington eut un atroce sourire. + +--Vous savez, mieux que moi, dit-elle, les moyens de la rendre bavarde. + +--Envoyez-lui donc porter la lettre de Casacietto! + +Esther aussitôt prit un papier dans son corsage, et le remit à +l'ordonnance de Zichy pour sa domestique. La salle devint alors presque +silencieuse. Malgré le vin bu en abondance, l'excitation des batailles +récentes, du danger proche, et la vue de cette belle fille dont la +personne n'avait rien de pudique, l'idée de cette Emma Camporesi nous +avait rendus anxieux. Seul le colonel Hartmann, fier d'avoir amené +Esther, ne cessait de chuchoter des plaisanteries à l'oreille de sa +prétendue conquête, qui, assise sur le bord de la table, l'air +indifférent, les yeux distraits, les accueillait par un petit rire de +politesse, en s'éventant de son mouchoir parfumé. + +Une heure se passa dans cette attente. Nous entendîmes un pas vif monter +l'escalier. + +--Je suis sûre que c'est elle, dit Esther en prêtant l'oreille, éloignez +les lumières: cela vaudra mieux. Elle n'entrerait pas ici. Vous les +rapporterez ensuite. + +Les ordonnances emportèrent les candélabres de la salle qui demeura dans +une pénombre. Une petite lampe qui brûlait dans l'escalier glissait +seulement par la porte entrebâillée une mince lueur. Esther se couvrit +le visage de sa sortie de bal et s'avança sur le palier; puis +contrefaisant sa voix: + +--Vous cherchez sans doute Casacietto, Madame, dit-elle; il va venir à +l'instant. Il m'a prié de vous dire de l'attendre dans cette salle. + +Emma Camporesi, la figure voilée, entra, suivie d'Esther. Aussitôt on +rapporte les candélabres et on ferme les portes. Emma aperçut les +officiers attablés, Esther qui avait rejeté sa sortie de bal et moi qui +m'avançais vers elle pour lui faire les honneurs de la fête. + +--C'est une indignité, s'écriait-elle, un pareil guet-apens!... C'est +toi, coquine, lança-t-elle à Esther, c'est toi qui m'as attirée ici! + +--Il m'a semblé, ma chère Emma, répliqua Esther, qu'on ne pouvait se +réjouir à Brescia en votre absence. + +--Ce n'est pas le moment de se réjouir, dit Emma, mais de se lamenter. + +--Voilà des paroles bien graves, signora, répondis-je, pour une bouche +aussi jeune. + +Je la regardai. Sans être petite elle avait la taille courte et assez +forte; un visage aux grâces mignonnes, gentilles, presque enfantines, +contrastait avec l'embonpoint naissant de son corps. Elle portait une +mantille à l'espagnole et une jupe de satin noir; aucun bijou, sauf une +broche ornée d'une grosse émeraude dont les feux verts étaient pour ses +amis un symbole d'espérance. + +--Qu'on me laisse partir! s'écria-t-elle comme mes officiers s'étaient +approchés d'elle et l'entouraient. Qu'on me laisse partir! Je ne veux +pas rester ici une minute de plus. + +--Et pourquoi êtes-vous venue, cara signora? + +--Un doux coeur et une bourse plus douce encore sans doute l'attendaient +ici, chuchota Esther. + +--Taisez-vous! répliqua Emma indignée, si je me suis donnée, c'est +librement et à un italien. + +--Si distingué que soit votre ami, madame, dit le colonel Zichy +sérieusement, les officiers qui vous entourent ne lui cèdent en rien en +noblesse. Vous avez ici devant vous les représentants de la meilleure +aristocratie autrichienne, et vous pouvez faire un choix parmi eux, +j'imagine, sans vous croire déshonorée. + +--F... moi la paix, s'écria Emma, et laissez-moi sortir. + +Je crus qu'il était temps d'intervenir. + +--Si vous avez refusé, dis-je, une invitation qui vous était adressée +avec courtoisie, du moins vous ne vous déroberez pas à mon +interrogatoire. + +Elle me regarda et pâlit. Elle vit que je n'avais nulle intention de +plaisanter. + +--Je sais, continuai-je, qu'on se réunit chez vous en secret, pour des +desseins qui n'ont rien d'amoureux ni de divertissant. Pourriez-vous +nous en faire part? Pourriez-vous nous nommer quelques-uns de ces +mystérieux affiliés? + +Elle eut un tremblement, mais reprit d'une voix ferme. + +--Je ne vous dirai rien. Je ne vous dirai rien parce que je n'ai rien à +vous dire. + +--Vous oubliez qu'on peut vous faire parler. + +--Vous pouvez seulement me faire fusiller. + +--Oh! oh! ma chère, décidément vous étiez née pour la tragédie. Quel +malheur que je goûte peu ce genre, et que je préfère le comique, qui, +j'en suis sûr, vous divertit beaucoup moins. Vous faire fusiller? faire +fusiller la plus belle femme de Brescia? Dieu m'en garde. L'Autriche se +reprocherait une pareille cruauté; elle tient seulement à justifier au +moins une fois le nom que vous lui donnez si fréquemment: «L'Autriche +n'est pas une mère, dites-vous, c'est une marâtre.» Or une marâtre, +avouez-le, est bien excusable si à une fille toujours en révolte elle +administre à la fois une copieuse fessée. Ce châtiment est peut-être +moins décoratif qu'une fusillade, mais il est aussi plus bénin et il +aurait pour nous de plus sérieux avantages. Nous ne voulons pas votre +mort, chère madame, mais des aveux, des aveux sincères. Hein, dites-moi, +belle signora Camporesi, que penseriez-vous d'une fessée, d'une fessée +administrée d'une main un peu rude, mais juste? + +Emma Camporesi avait peine à se soutenir. + +--C'est cela! qu'on lui donne la fessée! s'écria Esther en +applaudissant. + +--Oui! oui! qu'on la fouette! qu'on la fouette! rugirent les officiers. + +--Vous entendez, chère amie! dis-je, vos hommes politiques soutiennent +l'excellence du suffrage universel; vous accepterez donc une sentence +qui a reçu une approbation aussi générale. + +Emma tomba à mes pieds. + +--Je supplie votre Excellence!... faites-moi grâce, laissez-moi me +retirer sans outrage. Vous êtes un homme brave; vous devez avoir la +générosité des soldats et ne pouvez prendre plaisir à déshonorer une +femme! + +--Vous déshonorer, ma chère? mais je n'en ai nullement l'intention. +Est-ce que votre maman, ou votre institutrice vous déshonoraient en vous +corrigeant? Vous n'allez pas vous calomnier en vous proclamant trop +vieille pour avoir le fouet, je suppose. Il me semble en vous regardant +que vous sortez du pensionnat. Ne vous plaignez donc pas si je vous +traite en pensionnaire. C'est un hommage que je rends à votre jeunesse. + +--Grâce! pitié! répétait la malheureuse Emma en étreignant mes jambes. + +--Allons! m'écriai-je. En voilà assez! + +Et faisant signe à des ordonnances qui étaient là pour nous servir les +rafraîchissements et les liqueurs. + +--Saisissez-la, dis-je, entraînez-la jusqu'au fauteuil; vous la forcerez +de s'agenouiller sur les bras où vous l'attacherez par les pieds; l'un +de vous lui inclinera le haut du corps sur le dossier tandis qu'un +autre, par derrière, lui tiendra les mains. + +L'ordre s'exécute malgré la fureur d'Emma qui ne suppliait plus, mais +luttait désespérément comme un animal affolé. Enfin elle est liée sur le +fauteuil. + +--Allez donc, dis-je à Esther, ils vont lui déchirer ses jupes. + +--Oh non! répond-elle, avec une moue, en s'éventant de son mouchoir +parfumé, je craindrais ses mauvaises odeurs; je l'ai approchée de trop +près; je sais comment elle soigne ses dessous. + +--Comme je regrette, ma chère, fis-je à Emma en prenant un air apitoyé, +comme je regrette que votre femme de chambre ne soit pas là pour vous +déshabiller. + +A ce moment elle poussa un cri de rage; ses jupons de soie craquaient; +et on lui relevait sa chemise sur les épaules. Les officiers poussèrent +des «och! och!» de plaisir. Pour moi j'étais à la fois surpris et amusé +que cette petite tête mignonne et sérieuse de fillette pût appartenir à +la même personne que cette croupe vraiment monumentale. + +Jamais femme n'eut plus de honte. Emma, paraît-il, avait posé autrefois +devant des peintres idéalistes fort épris de sa figure virginale et +ingénue, mais que choquait le développement de ses charmes inférieurs. +Ces artistes lui avaient persuadé que ses hanches et ses fesses +n'étaient pas en harmonie avec le reste de sa personne. Aussi, sans +parler de l'effroi qu'inspirait à cette courtisane douillette l'idée +d'une peine physique, c'était déjà pour elle un supplice atroce de subir +ce déshabillage et d'être contrainte d'étaler aux yeux d'une centaine +d'hommes, cette partie de son corps qu'elle croyait imparfaite et +qu'elle dérobait même à ses amoureux. + +--Voilà donc les grâces qui ont passionné l'Italie, s'écria Hartmann. + +--Je ne sais, dit Esther, si divulguées, elles ne perdront pas de leur +valeur et si demain on paiera comme hier cent florins pour les voir. + +--Les galants suivront notre exemple désormais et s'en offriront le +spectacle gratuit. + +--A moins qu'ils ne les jugent trop connues pour leur plaire. + +Réduite à l'humiliation extrême, la Camporesi qui n'avait plus rien à +ménager, retrouvait ses libertés anciennes de fille publique pour +insulter et braver ses bourreaux. Et elle lançait les pires grossièretés +à l'adresse de l'empereur, des officiers, de moi-même. + +--Ah! fi donc, ma chère, disait Hartmann, on m'avait vanté vos talents +de cantatrice, mais je croyais que vous les manifestiez d'une autre +façon. + +--Allons, dis-je aux ordonnances, prenez vos sangles, et qu'on se mette +à la fouetter vigoureusement. + +Sous les cinglons des soldats, des pois de pourpre apparurent sur les +chairs qui nous étaient offertes, puis des raies sombres; bientôt la +croupe de la Camporesi fut pareille à une grande compote de fraises, +d'un rouge violacé. Elle retenait ses cris; mais la douleur fut plus +forte que son courage; à une cinglade plus coupante, des hurlements +montèrent de sa gorge, suivis de rugissements, et les injures +alternèrent avec les supplications. + +Je me penchai vers elle: + +--Consentirez-vous maintenant à parler, à nommer vos complices? + +Sans me répondre elle se mit à pousser des gémissements. + +--Arrêtez un instant, commandai-je aux ordonnances; déliez-la et +donnez-lui un verre de champagne. Si tout à l'heure elle refuse de faire +des aveux, vous recommencerez à la sangler. + +Elle avait un moment de répit. Comme l'endolorissement de ses fesses ne +permettait pas de l'asseoir sur le fauteuil, on la coucha sur des +coussins. Elle eut beaucoup de peine à boire car ses mains tremblaient, +et son corps était secoué par de grands sanglots. + +Esther Bettington contemplait sa rivale d'un oeil féroce; elle avait +suivi le supplice sans en perdre le moindre détail: + +--Je vois, me dit-elle, que ce ne sera pas facile de la faire parler +sous le fouet. Il y aurait peut-être un autre moyen de lui arracher des +paroles. + +--Lequel? + +--Je vous préviens qu'il sera assez coûteux. + +--Je paierai ce qu'il faut si ce moyen me paraît effectif et praticable. + +--Oui, il vous donnera un résultat. Il s'agit d'acheter Casacietto. + +Je sus plus tard qu'il s'agissait aussi d'acheter Esther Bettington. + +--Et il demande un prix si élevé pour se vendre? + +--Vous comprenez que cet homme tire de beaux revenus de l'amour de la +Camporesi; et il ne pourra plus guère y compter. + +--Naturellement. Et combien voudra-t-il? + +--Dix mille florins au moins. + +--Voilà des aveux que je n'aurai pas à bon marché! + +--Mais songez donc que la Camporesi est à la tête des conjurés, qu'elle +sait tout ce qu'ils préparent, et qu'en prévenant leur complot vous +sauvez votre armée et peut-être votre propre existence! + +--Evidemment, dis-je, ce n'est pas trop cher. Et une fois que mon homme +est acheté, qu'arrivera-t-il? + +--Vous le verrez tout à l'heure. + +--Vous allez amener ici Casacietto? + +--Dans un instant. + +--Allez donc le chercher! + +--J'attends que vous ayez versé l'argent. + +--Vous avez ma parole. + +--Je voudrais au moins un acompte et votre signature. + +Je promis de lui remettre le soir même le papier qu'elle demandait et +cinq cents florins que j'avais sur moi. Après quelques hésitations et +m'avoir à plusieurs reprises regardé comme si elle craignait d'être ma +dupe, elle partit à la recherche de Casacietto. + +Elle le trouva promptement car elle connaissait les habitudes du beau +sire. Chaque soir il allait jouer à la taverne de Saint Pilastre +l'argent que lui avait procuré ses amours. + +Voilà l'entretien qu'Esther eut avec ce rufian, d'après ce qu'elle m'a +rapporté: + +--Veux-tu venir à la maison de ville où le général Haynau fait subir un +interrogatoire à la Camporesi? + +Dans l'effroi que lui causa cette demande, Casacietto laissa tomber le +cornet de dés qu'il tenait à la main. + +--Aller à la maison de ville, s'écria-t-il, et pourquoi? + +--Pour y gagner quelques milliers de florins. + +Il fut rassuré et se mit à sourire. + +--Ce n'est pas à dédaigner. + +--Alors tu viens? + +--Encore dois-je savoir ce que l'on attend de moi. + +--Que tu aies l'air d'être mon amant!... Oh! seulement l'air, +ajouta-t-elle en riant. Je ne tiens pas d'ordinaire, à ce que tu frôles +ton sale museau contre ma figure, mais pour une fois et quelques +florins, j'y consens. + +--Comment, s'écria cette brute, mais je n'ai pas l'intention de te +donner quoi que ce soit. + +--Sois rassuré, ladre! réplique Esther, on nous paie tous deux. + +Et lui prenant le bras, elle me l'amena; puis, à voix basse, elle me dit +le rôle qu'elle se proposait de jouer tout à l'heure aux yeux de son +ancienne maîtresse et quel langage je devais lui tenir moi-même: cette +femme, dans sa haine et sa soif de vengeance, me dictait mes actes et je +me laissais conduire par elle. + +La laissant à l'écart avec Casacietto au fond de la salle et bien +dissimulée par un groupe d'officiers je m'approchai de la Camporesi qui +ne cessait de sangloter. + +--Eh bien, cara signora! lui dis-je, ces coups sur votre beau derrière +vous ont-ils amendée? êtes-vous décidée enfin à vous confesser? + +Elle secoua la tête au milieu de ses larmes. + +--Vous tenez donc à ce qu'on vous donne encore le fouet? + +Et comme elle me considérait d'un regard épouvanté: + +--Oui! nous sommes décidés à vous fouetter jusqu'à ce que vous soyez +décidée à parler... Ecoutez, lui dis-je, en m'asseyant auprès d'elle, +nous ne vous voulons point de mal. Soyez seulement un peu raisonnable! +Nous savons que vous conspirez contre sa Majesté l'Empereur, que vous +complotez avec plusieurs fous le massacre de nos troupes et pourquoi +cela, je vous le demande? Simplement, pour vous donner une réputation de +femme héroïque, dévouée à la patrie, qui fasse oublier votre ancien +renom de beauté facile, et si vous tenez tant à entrer dans la classe +des femmes vénérables, avant l'âge! c'est que vous désirez épouser +certain marquis florentin, et pourquoi désirez-vous épouser ce marquis +très riche, il est vrai, mais laid, vieux, infirme, plein de manies et +d'exigences? Est-ce donc que vous avez besoin d'argent pour vous-même? +Nullement. C'est que Casacietto devient chaque jour plus exigeant, et +que vous voyez dans la fortune du marquis le moyen de satisfaire la +cupidité de votre amant. Est-ce vrai? + +Je lui débitais tout ce que venait de m'apprendre sur son compte Esther +Bettington. Elle parut très surprise que je fusse si bien informé. + +--Vous voyez que je connais votre histoire, repris-je. Je sais aussi des +choses que vous ignorez, et je vais vous les apprendre. Vous +compromettez votre fortune et votre existence non seulement pour un +homme qui ne vous aime pas, mais pour un ingrat, pour un traître. + +--Que dites-vous! s'écria-t-elle en se redressant vers moi. + +--Votre bien-aimé Casacietto vous trompe avec Esther Bettington. + +--C'est faux. Vous mentez! + +Et, malgré la douleur qu'elle éprouvait, elle bondit vers moi, et sans +les soldats qui la gardaient, elle m'eût frappé au visage. + +--Calmez-vous, cara signora. Je puis vous prouver tout de suite que je +ne mens pas. Regardez derrière vous. + +Esther Bettington s'approchait au bras de Casacietto à la grande fureur +du colonel Hartmann qui tenait à passer auprès des autres officiers pour +être l'amant d'Esther. + +--Eh bien ma chère, dit la Bettington, comment avez-vous supporté le +fouet tout à l'heure? Quel triomphe c'eût été pour vous, quand on vous a +découvert le derrière, si vous aviez suivi mes conseils et pris des +bains de lait qui donnent à la peau un éclat incomparable. Vous eussiez +enflammé d'amour tous les officiers! Mais vous négligez trop votre +personne, je vous le dis franchement, et puis que la musique plaintive +que vous nous avez soupirée était monotone. Cet accompagnement de +sanglades, si original, aurait dû pourtant vous inspirer et nous valoir +quelque brillante cavatine. + +En même temps elle prenait la main de Casacietto qui lui entourait la +taille. + +La Camporesi eut un tremblement de colère. + +--Combien lui donnes-tu, à ce porc, répliqua-t-elle pour qu'il te +caresse ta peau... si avare que tu sois avec lui, je t'en avertis, tu +perds ton argent, car il n'a pas de c... + +--Un homme peut bien être impuissant avec une femme comme toi qui +empestes! + +--Tu ne sens donc pas ton odeur, bouche d'égout? + +--Et tu ne vois donc pas ton derrière en marmelade et tes seins qui +dégringolent, vieille rouleuse! + +Les deux femmes continuèrent ainsi à se jeter d'immondes injures à la +face. Je dus m'interposer et éloigner Esther. + +--Donnez-moi du papier, une plume, dit alors la Camporesi d'une voix +sourde. Je suis décidée à tout vous dire. A présent cela m'est bien +égal! + +Je m'empressai de lui apporter ce qu'elle me demandait. Elle écrivit +d'une main ferme et sans s'arrêter deux grandes pages de dénonciations +qui compromettaient les principaux nobles de Brescia et plusieurs femmes +de l'aristocratie. + +--Puis-je à présent me retirer? demanda-t-elle. + +--Ne voulez-vous pas avoir, dans ces moments de trouble, chère amie, un +sauf-conduit qui vous assure la protection de nos troupes? Les soldats +quelquefois peuvent pécher par excès de zèle. Venez donc avec moi. Vous +avez d'ailleurs besoin de réparer le désordre de votre toilette. + +Je la conduisis jusqu'à ma chambre qui était au second étage de la +maison de ville. J'avoue que la vue de son joli visage d'enfant, que les +larmes rendaient encore plus gracieux, que l'offre forcée, tardive de +cette amoureuse qui s'était refusée à mon invitation galante et auquel +j'avais imposé un châtiment ignominieux, tout enfin m'incitait à achever +ma victoire. Je la poussai vers mon lit, je l'y fis rouler sous mon +corps en rut, et j'étreignis, j'embrassai sa chair. J'eus le temps de +prendre mon plaisir; mais tout à coup avec brusquerie elle rompit +l'enlacement et me mordit la bouche. + +--Ah! coquine! m'écriai-je, et je voulus la frapper. + +Mais avec plus de vivacité que je n'en eusse attendue d'une femme aussi +grasse et qu'avaient dû fatiguer les émotions et les peines de cette +soirée, elle s'échappa. + +--Monstre! fit-elle du palier. + +Le colonel Zichy dont la chambre était près de la mienne sortit à ce +moment et la voyant s'enfuir: + +--Vous la laissez s'en aller, me dit-il, vous ne craignez pas sa +vengeance? + +--Je laisse à d'autres, lui répondis-je, le soin de se venger sur elle. + +J'allais rentrer chez moi quand apparut la figure de Casacietto, basse +de sournoiserie et de servilité. + +--Que veux-tu? + +--Votre Excellence, je viens demander la récompense promise. + +La morsure de la Camporesi dont je souffrais encore m'avait exaspéré. Je +n'étais pas en humeur de libéralités. + +--Ta récompense? tu oses demander ta récompense? Mais la récompense d'un +espion et d'un rufian de ton espèce c'est une bonne bastonnade et le +repos forcé au fond d'un cul de basse-fosse. Les désires-tu? + +Il n'en demanda pas davantage, descendit les escaliers très vivement et +avec une grande peur qu'on ne le laissât pas sortir; il fut tout surpris +et tout heureux de pouvoir respirer l'air libre. + +Esther Bettington ne se contenta pas si aisément. Dès le lendemain +matin, et lorsque j'étais encore au lit, elle demanda à me voir, et mon +ordonnance croyant que j'attendais sa visite, eut le tort de la faire +entrer dans ma chambre. + +--Je pense que votre Excellence tiendra sa promesse, me dit-elle après +m'avoir salué. + +--Vous pouvez y compter, ma belle, répondis-je, mais approchez-vous +donc; les chaises sont un peu rudes ici; dans ce lit vous serez mieux +pour causer. + +--Votre Excellence me pardonnera, répliqua-t-elle froidement, mais j'ai +«mes mois» aujourd'hui et ne puis la satisfaire. + +--Est-ce que vous croyez que je tiens à vos bonnes grâces? vous vous +trompez, ma chérie; je ne désire pas avoir les restes de vos souteneurs! + +--Je ne suis pas venue pour entendre vos insultes mais pour recevoir les +dix mille florins que vous m'aviez promis. + +--On est déjà venu les réclamer hier soir. + +--C'est à moi que vous deviez les remettre. + +--Sa Majesté l'Empereur d'Autriche ne m'a pas nommé général de ses +armées pour entendre les récriminations des catins. Vous allez me faire +le plaisir de tourner les talons. + +--Je ne m'en irai pas avant d'avoir mon dû. + +--Oh! oh! si vous le prenez sur ce ton, nous allons voir, par exemple! + +Et je sonnai mes ordonnances. + +--Prenez cette femme par le bras, agenouillez-la devant mon lit, et +troussez-lui ses jupons. + +Esther Bettington eut un cri de colère, mais elle eut beau se débattre, +ruer, mordre, donner des coups de poing, les deux soldats qui la +maintenaient l'eurent bientôt fait tomber au pied de mon lit. + +--Détachez vos ceintures, dis-je alors, puis me tournant vers Esther: +regardez ces sangles, ma belle; ce sont celles qui ont fouetté hier soir +votre amie Emma; elles portent encore les traces de son sang. Vous allez +bientôt, si vous y tenez, les marquer à votre tour; j'imagine en effet +que les ceintures feront de fort jolis dessins rouges sur vos grosses +fesses dont la peau me paraît plus blanche et plus fine encore que celle +de votre amie. + +--Grâce! s'écria Esther prête à pleurer. + +J'étais fatigué, avais envie de dormir et je ne me montrai pas +impitoyable. + +--Relevez-la, dis-je à mes ordonnances et menez-la à la porte. + +A mes paroles, elle se releva elle-même et s'enfuit aussi rapide que +l'éclair. Elle quitta le soir même Brescia où elle avait tout à redouter +de nos ennemis et où les officiers de mon armée eussent peut-être abusé +de ses grâces. + +J'appris peu de temps après, que sans égard pour la peine que je lui +avais infligée on avait assassiné la Camporesi en représailles de sa +trahison. + +C'est ainsi que mes relations avec ces deux femmes fort séduisantes +l'une et l'autre, mais toutes deux d'une vertu peu recommandable, +n'eurent pas de suite. Mes amours ne me donnèrent que le délice d'un +moment; du moins ne me laissèrent-elles pas d'épines. + +Le prince de Reuss avait écouté Haynau fort attentivement. + +--Général, dit-il, je vous félicite de votre aventure; mais laissez-moi +vous dire que s'il y avait une émeute à Géra, je ne vous chargerais pas +de la réprimer. + +--Pourquoi, monseigneur? + +--Parce que vous la feriez dégénérer en révolution. Herbillon au +contraire saurait la traiter doucement et l'apaiser. + +Comme Haynau paraissait fort blessé de cette remarque tandis que son +compagnon se rengorgeait, le prince eut un sourire, et pour atténuer +l'effet désobligeant de ses paroles: + +--Soyez-en persuadé! dit-il, si des passions féroces soulèvent mon +peuple, et qu'il faille une main de fer pour le châtier, nous penserons +à vous, Haynau. + +--Vous aurez raison, monseigneur, répondit simplement le général, je ne +suis jamais si heureux que lorsque dans une ville tumultueuse en proie +aux fureurs déchaînées de la foule je parviens à rétablir l'ordre et à +faire régner la paix. + +--Avouez, observa Herbillon, que vous ne craignez pas de ramener cette +bonne déesse sur des ruines fumantes et des monceaux de cadavres. + +--Ce sont les accidents inévitables de la guerre, répliqua Haynau. Ce +n'est pas pour des jeux bénins que les peuples fabriquent des canons et +équipent des armées. + + + + +LA COMÉDIE CHEZ LA PRINCESSE + + +Jamais la princesse Daschkoff ne s'était trouvée plus belle qu'à cette +petite réception intime, où elle voyait les yeux de ses visiteurs +s'allumer de désirs en la regardant. Dans son vaste et magnifique +château de Glinnoë elle jouissait de tout le confort et de tout le luxe +qu'elle avait à Pétersbourg, et elle se sentait plus adorée par les +fonctionnaires et les châtelains oisifs du district, plus reine au +milieu de cette armée de serviteurs attentifs à ses moindres désirs, +prêts à satisfaire ses caprices les plus extravagants. Elle était digne +aussi d'inspirer l'amour et l'admiration. Elle n'avait point cette +stature massive de certaines Vénus slaves qui semblent avoir échangé les +grâces de leur sexe contre une force trop apparente et masculine; mais +fine, souple, élancée, elle mouvait les hanches les mieux arrondies, et +dans ses libres attaches sa jupe laissait deviner des formes amples et +cambrées que n'annonce pas d'ordinaire une taille aussi mince. Au soleil +couchant qui illuminait ses cheveux blonds, et mettait sur sa tête comme +une auréole, toute droite sous une étole étincelante d'émeraudes, elle +avait parfois quelque chose d'une sainte de vitrail ou d'une prêtresse à +l'autel, mais vite un geste vif, un sourire malicieux corrigeait +l'expression sévère ou orgueilleuse de son visage, et volontiers, malgré +ses vingt-deux ans, elle devenait pour ses hôtes une gamine joueuse et +espiègle, à condition que seule elle fût libre et que ses plus grandes +audaces de paroles ne fissent point oublier le respect dû à son rang et +à sa beauté. + +A côté de la princesse se tenait comme son ombre, Madame Narischkin, +petite, noirâtre, heureuse de tout ce qui pouvait rejaillir sur elle de +son charme, de son luxe, de sa richesse, ayant renoncé par suite d'une +humilité excessive au moindre succès personnel. + +Parmi les visiteurs se trouvaient deux châtelains des environs, le +général Kapieff, et l'aide-de-camp du nouveau gouverneur de Kalouga, M. +Soubotchef qui s'était assis sur un siège très bas, tout près de la +princesse et semblait un prêtre en extase devant son Dieu. + +--Messieurs, dit-elle, en changeant soudain la conversation, profitons +de ce que mon mari fait la sieste et n'est pas là à nous raser avec les +réformes de l'administration et la politique du sultan pour organiser un +complot. + +--Un complot! s'écrièrent ces messieurs avec surprise. + +--Oui, un complot, mais avant que je vous explique ce dont il s'agit, il +serait bon de prendre des forces. Vous en aurez besoin. Maria Pawlovna, +ajouta-t-elle en se tournant vers Madame Narischkin, verse donc du Xérès +et offre des gâteaux à ces messieurs... Que penseriez-vous, pour charmer +les loisirs ou plutôt distraire les ennuis de Glinnoë, d'une comédie que +nous jouerions, que nous inventerions nous-mêmes? + +On se regarda en souriant; on était rassuré. + +--C'est là le complot? + +--Mais c'en est un, reprit la princesse. Je n'ai pas l'intention +d'écrire une pièce, mais de contraindre par une sorte de suggestion des +gens à la jouer autour de moi et comme je le voudrais. + +--Nous entrons dans le domaine de la sorcellerie. + +--Nullement. Certaines circonstances en déterminent d'autres pour ainsi +dire forcément; vous vous rappelez la pièce de Gogol et comment le +gouverneur et les principaux officiers d'une petite ville prennent ce +farceur de Khlestakof pour un inspecteur général et le forcent ainsi à +en usurper les façons. Eh bien, il faut que nous trouvions parmi nos +voisins un homme auquel nous composions un rôle sans qu'il s'en doute, +et qui le joue au naturel pour notre plus grand plaisir. + +--Ce n'est pas un divertissement facile, princesse, que vous imaginez +là! + +--Le plus aisé du monde au contraire. Par exemple, prenons M. +Soubotchef. Approchez, M. Soubotchef. Agenouillez-vous et tendez le +museau. Bien! comme cela. Donnez-moi un biscuit, Maria Pawlovna. +Ecoutez, vous Soubotchef. Vous allez garder le biscuit sur votre museau. +Et prenez bien garde de le faire tomber jusqu'à ce que je fasse un +signe. Attention. Une, deux, trois! hop! Mangez le biscuit maintenant. +Vous voyez, messieurs, comme M. Soubotchef fait bien le chien, et sans +sortir de son caractère! + +Tout le monde éclata de rire, même M. Soubotchef qui s'était relevé et +avait repris sa place sur le siège bas, auprès de la princesse. + +--L'important, pour la réalisation de notre projet, c'est que la +personne choisie par nous n'ait pas à sortir de son caractère. +Trouvez-moi donc quelqu'un auquel on puisse faire changer brusquement +son genre de vie sans qu'il change pour cela de nature. + +--Le gouverneur, insinua Kapieff. + +--Le nouveau gouverneur? Je ne le connais pas. + +--Il m'a dit qu'il avait eu l'honneur de vous être présenté par le +prince à la gare de Kalouga. + +--Je ne me le rappelais pas. Il était nuit, j'avais froid, je n'ai pas +fait attention à lui, et il n'a pas dû non plus me trouver bien +charmante, car j'avais relevé mon collet, baissé ma voilette et je +m'étais emmitouflée de fourrures: on ne pouvait seulement découvrir le +bout de mon nez. + +--Il a dû garder cependant bon souvenir de cette entrevue puisqu'à peine +installé à Kalouga il compte venir vous voir aujourd'hui. + +--Simple visite de politesse! Cela m'amuserait bien, moi, qu'il se +dérangeât pour rien. Maria Pawlovna, veuillez donner l'ordre de ne pas +recevoir le gouverneur, ou lui dire que je suis souffrante. + +--Et s'il voit nos voitures dans la cour du château? + +--Tant pis! il pensera ce qu'il voudra. + +--Ce serait pourtant un acteur excellent pour votre comédie. + +--Je le regrette. Seulement je ne suis pas en humeur de voir de nouveaux +visages. + +Mais il était trop tard. Madame Narischkin n'eut pas le temps de gagner +l'antichambre que le maître d'hôtel, soulevant les draperies du salon, +annonçait l'arrivée de l'importun. + +--Son Excellence M. le gouverneur de Kalouga! + +Grand et gros, correct et élégant, les yeux fureteurs, les lèvres fines, +avec quelque chose de hautain et d'insolent, apparut M. le gouverneur. +Devant la princesse il devint humble. + +--Je n'ai pas voulu, madame, dit-il en s'inclinant, m'établir à Kalouga +sans venir aussitôt vous présenter mes hommages. Il m'a semblé que de +vous voir à mon arrivée serait non seulement un grand plaisir mais un +gage de bonheur pour mon nouveau gouvernement. Je suis fort +superstitieux et, en certaines circonstances, la vue d'une personne +belle et aimable m'apparaît comme un heureux présage. + +Ces compliments n'eurent aucun effet. Dès qu'elle avait aperçu le +gouverneur, la princesse avait pâli, et tandis qu'il parlait, sans +paraître se soucier de ces démonstrations de respect, elle le regardait +avec stupeur. + +--Je vous remercie, dit-elle froidement. Je suis en vérité très +satisfaite de vous inspirer tant de confiance dans les agréments d'un +séjour en notre district. + +Le ton de ses paroles était d'une ironie si blessante, témoignait si +évidemment de quelque ressentiment ancien que le gouverneur qui, +jusque-là avait tenu les yeux baissés, leva la tête d'un mouvement +brusque et regarda son interlocutrice: ce fut à son tour d'être surpris, +mais il se remit vite de son étonnement; un sourire narquois effleura +ses lèvres, et il commença à examiner la princesse de la tête aux pieds +avec l'attention injurieuse d'un fêteur en quête d'une compagne nocturne +ou le souci minutieux d'un maître musulman qui veut acheter une esclave +saine, solide et bien conformée. + +Sous ce regard impudique et retroussent qui détaillait son corps, en +violait les charmes secrets, et lui donnait l'impression, malgré jupes, +fourrures, étole, d'être nue comme une pauvre créature que le besoin +d'une pièce d'or contraint à se livrer aux caprices brutaux d'un +débauché, la princesse serrait les dents de rage et pouvait à peine +maîtriser sa colère. Elle essaya toutefois, pour donner le change à ses +visiteurs, de jouer l'indifférence et de lancer la causerie sur les +plaisirs et les ennuis de Kalouga, mais son esprit, si brillant +d'ordinaire, parut terne ou distrait; ses paroles devinrent étranges; et +comme on n'y répondait que par politesse, la conversation traînait. Il y +eut de longs et pénibles silences. + +Elle se leva tout à coup. + +--Messieurs, je vous prie de m'excuser: je suis un peu souffrante. +Madame Narischkin, par bonheur, est là et me remplacera auprès de vous +avec avantage. + +Là-dessus elle sortit vivement, laissant ses visiteurs effarés, très +émus du malaise mystérieux que venait de lui causer l'arrivée du +gouverneur, et torturant leur imagination pour découvrir les motifs de +cette scène inattendue. + +Le prince, peu après, fit dire que l'état de la princesse l'obligeait à +demeurer auprès d'elle et qu'il ne paraîtrait pas de la soirée. Au lieu +du magnifique repas qu'il donnait chaque semaine aux jours de réception, +ses visiteurs durent se contenter ce soir-là de sandwiches au caviar, de +viandes froides et de quelques verres de kwas et de Champagne, pris en +compagnie de la triste Madame Narischkin qui tentait vainement de +paraître gaie, et risquait des plaisanteries dont pas une n'arrivait à +faire rire. + + * * * * * + +On remonta très tôt en voiture. M. Soubotcheff prit place dans +l'automobile du gouverneur pour retourner avec lui à Kalouga. Le trajet +fut court. Le gouverneur paraissait triomphant, mais n'adressa pas une +parole à son compagnon qui n'osait par déférence l'interroger, quoiqu'il +en eût grande envie. Enfin, au bout d'un quart d'heure, comme on entrait +à Kalouga, le gouverneur fit arrêter l'automobile devant le grand hôtel. + +--Vous dînez avec moi, n'est-ce pas? Cette maudite collation de Glinnoë, +loin de calmer mon appétit, m'a donné une faim de tigre. + +M. Soubotcheff eût jugé malhonnête de refuser l'invitation, et +d'ailleurs il était trop content de l'accepter. Il pensait bien que le +gouverneur, excité par le vin et la bonne chère, se laisserait +facilement aller aux confidences. Son attente ne fut pas trompée. + +A peine à table le gouverneur se frotta les mains. + +--Voilà une visite, dit-il, qui me promet des journées assez +divertissantes. Jamais je ne me serais imaginé ce matin qui j'allais +voir! + +Et comme Soubotcheff écarquillait les yeux: + +--J'aurai la princesse quand il me plaira. Je connais un secret de sa +belle jeunesse qui me rend absolument son maître... Vous tenez à le +savoir, vous aussi, curieux!... Eh bien, je vais vous le dire. Vous +pouvez en profiter après moi, si bon vous semble, et cela m'amusera, +moi, de vous le confier. Je revivrai ainsi en imagination une soirée ou +plutôt une nuit qui vraiment ne me parut pas du tout ennuyeuse. +Permettez-moi seulement de goûter encore à ces sterlets à la sauce +impériale qui sont vraiment exquis. + +Il mit sur son assiette tout ce qui restait dans le plat, et l'engloutit +en quelques bouchées. + +Alors il s'essuya la moustache, reprit haleine et conta ce qui suit: + + * * * * * + +«Il y a de cela cinq ans. On venait de découvrir un terrible attentat +nihiliste. Le train impérial avait été miné. L'explosion devait se +produire quelques minutes après le départ. Le Czar, la Czarine et tous +ceux qui les accompagnaient auraient été tués. Ce fut le maître d'hôtel, +que l'un des conjurés avait cru pouvoir mettre dans le complot, qui le +dénonça. Il y eut des arrestations en masse, et la police reçut les +ordres les plus sévères. Elle devait étendre partout sa surveillance et +non seulement arrêter les suspects, mais punir sans jugement les +moindres délits. Une parole imprudente ou irrespectueuse était à ce +moment considérée comme une provocation. + +«J'appartenais alors au bureau de Santousky et je fus chargé d'assister +à un bal que donnait la princesse Youssoupoff, connue pour ses opinions +libérales, même révolutionnaires, et ses relations avec la société +cosmopolite de Pétersbourg. + +«Délaissant les salons de danse et de jeu, j'avais pénétré avec deux ou +trois officiers dans une sorte de boudoir où causaient plusieurs jeunes +femmes. L'une d'elles, que sa beauté, ses dentelles, ses joyaux, +notamment un merveilleux collier de perles grises et roses, me firent +aussitôt remarquer, avait une singulière hardiesse de langage, et +étonnait, amusait tout l'entourage par l'esprit et parfois l'étourderie +impertinente de ses réparties. On vint à parler du dernier attentat. + +«--Oh! s'écria-t-elle, si nous n'avions plus notre petit père[4], ce ne +serait pas un grand malheur. On en trouverait toujours un autre de sa +force. + + [4] Le Czar. + +«--Vous êtes un peu anarchiste, avouez-le, insinua quelqu'un. + +«--Moi, répliqua-t-elle, je ne trouve pas du tout absurdes les théories +des révolutionnaires... J'en connais d'ailleurs quelques-uns. Ce sont de +très honnêtes gens. + +«--A part leurs assassinats, répliqua un interlocuteur ironique, je ne +vois pas en effet ce qu'on pourrait leur reprocher. + +«--Oh! leurs assassinats, parlons-en! dit la jeune femme. Si un homme ou +même plusieurs hommes doivent, en mourant, procurer à l'humanité le +bonheur, pourquoi hésiterait-on à sacrifier leur existence? + +«--Voici, fis-je à mon voisin, une bien aimable sectaire. + +«--C'est la comtesse Pougatscheff, me répondit-il. Son mari n'a pas eu +le temps de faire son éducation, car il est mort l'année dernière. Il y +avait trois mois qu'il l'avait épousée. + +«--Voilà comment elle le pleure! + +«--Pougatscheff était vieux et maniaque, et elle avait à peine seize +ans. + +«--Son père aurait mieux fait, au lieu de la marier, de l'envoyer à +l'école. + +«Durant tout le bal la comtesse Pougatscheff tint des propos aussi +extravagants. Elle y prenait goût car elle ne sortit du boudoir que pour +le souper, et ne quitta la fête que vers quatre heures du matin. On me +dit qu'à l'ordinaire elle préférait de beaucoup la danse à la causerie, +mais que cette fois, une légère entorse qu'elle s'était donnée en +descendant de voiture l'avait contrainte à renoncer à l'un de ses plus +grands plaisirs. + +«J'attendis son départ, la devançai à la sortie, montai avec l'ivoschik +et, dès qu'elle fut en voiture, j'ordonnai d'aller au bureau de police +de Santousky. Elle ne s'aperçut du changement de direction qu'à l'arrêt +de la voiture devant le couloir du bureau, d'aspect assez misérable. +Comme elle s'attendait à voir l'élégant escalier du palais Pougatscheff +elle crut à une erreur du cocher et eut un violent accès de colère. + +«--Brute, stupide imbécile! criait-elle, vous vous êtes encore grisé +sans doute! Ne connaissez-vous plus le chemin du palais? Allez-vous +m'arrêter deux heures devant cette maison infecte et par un froid +pareil. Vous mériteriez qu'on vous déchirât la peau! + +«--Permettez, madame, dis-je en m'avançant vers elle et en lui offrant +le bras, c'est moi qui ai dit à votre cocher de vous conduire au bureau +de police. Nous aurions un petit renseignement à vous demander. + +«Elle fut si étonnée et même, malgré son assurance de tout à l'heure, si +effrayée que je pus l'entraîner sans peine jusqu'au cabinet de travail +de Santousky. Un vagabond, la face ensanglantée, et deux rôdeuses de la +dernière classe, arrêtés le soir même, considéraient avec étonnement +cette femme couverte de diamants, enveloppée des plus magnifiques +fourrures et dont le passage laissait dans l'escalier une odeur fine et +enivrante. + +«Je chuchotai quelques mots à l'oreille de Santousky qui, après un court +salut, demanda vivement et d'un ton assez autoritaire à ma comtesse: + +«--Vous connaissez des nihilistes? + +«Elle répondit en balbutiant: + +«--Mais non, monsieur, je vous assure. + +«--Pourquoi donc, il n'y a qu'un instant, chez la princesse Youssoupoff, +disiez-vous que vous étiez liée avec des révolutionnaires... + +«--Et même que c'étaient de braves gens, ajoutai-je. + +«Je la vis pâlir et trembler. Elle cherchait du regard une chaise pour +s'y reposer, mais il n'y avait dans le cabinet de Santousky d'autre +siège que le fauteuil où était assis le chef de police. + +«--Oh! fit-elle, je ne sais pas ce que j'ai dit tout à l'heure. Je +m'amusais, je plaisantais. + +«--Il y a des plaisanteries qui ne sont pas seulement inconvenantes, +mais criminelles, reprit Santousky. Vous avez manqué de respect à Sa +Majesté, vous avez excusé, bien mieux! exalté l'assassinat. De tels +discours tenus dans un salon plein de monde, sont une véritable +provocation au meurtre. Félicitez-vous que votre rang et votre jeunesse +ne vous vaillent cette fois qu'un avertissement. + +«Elle regardait la porte avec angoisse, et pensa qu'on allait lui +permettre, après cette admonestation honteuse, de se retirer, mais une +humiliation autrement cruelle l'attendait. + +«--Veuillez, je vous prie, me dit Santousky, débarrasser madame de ses +fourrures. + +«Je lui enlevai son manteau. Elle était si émue que chef de police dut +la soutenir pour l'empêcher de tomber. Soulevant alors une draperie, il +l'introduisit dans un petit salon obscur qui se trouvait derrière son +fauteuil. Il sonna. J'entendis presque aussitôt un cri étouffé. Je +m'approchai. Je n'oublierai jamais le spectacle qui s'offrit à mes yeux: + +«Santousky venait de donner l'électricité et l'étroit salon était en +pleine lumière. D'abord je me demandai où était la comtesse. Et voici +dans quelle situation je l'aperçus. Sa tête apparaissait au ras du +parquet, le cou rentré dans les épaules; ses bras étaient étendus, ses +doigts accrochés aux planches. On eût dit qu'on venait de lui trancher +le haut du corps et qu'on avait jeté au loin la partie inférieure de sa +personne, ou bien encore qu'un enchanteur l'avait privée de ses membres +inférieurs, la rendant assez semblable à ces anges qu'on voit sur les +rétables des anciennes églises. + +«Tandis que je me demandais où étaient passées ses superbes hanches +qu'une heure plus tôt, au palais Youssoupoff, j'avais tant admirées, je +compris l'aventure. Assez banale au temps de Nicolas, elle est d'un +caractère plus surprenant à notre époque, sans être cependant unique. Je +l'ai vue, moi qui vous parle, deux fois se renouveler, toujours il est +vrai dans des moments de trouble, alors que les différents pouvoirs se +trouvent sans contrôle et que les autorités peuvent se permettre les +mesures les plus arbitraires pour ramener l'ordre. + +«Par excès de zèle, peut-être aussi par vengeance, car j'ai su qu'il +avait eu à se plaindre autrefois de la comtesse, Santousky l'avait +soumise à une de ces corrections privées, qu'on n'administre plus guère +qu'à des filles révoltées, en état d'ivresse ou coupables d'avoir frappé +un policier. A un coup de sonnette, le gardien qui se trouvait dans le +sous-sol avait fait descendre la trappe du petit salon où Santousky +venait de mener la comtesse, de telle sorte que notre belle avait les +reins au-dessous du parquet et les épaules au-dessus. + +«Je vous assure que je n'ai point assisté à une comédie plus +voluptueuse. Figurez-vous, au niveau du plancher, cette tête jeune et +aimable dont l'effroi élargissait les yeux et rapetissait le front, la +bouche entrouverte montrant les dents fines et claires, et le contraste +surprenant d'une expression d'épouvante et d'une tenue de fête: les +cheveux savamment crêpés, en boucles sur les tempes, en casque par +derrière, illuminés de diamants; le cou entouré d'un collier de quatre +rangs de perles; les bras cerclés de bracelets; les doigts chargés de +bagues étincelantes, et les traits figés de la face, les crispations des +mains, et ce sein soulevé d'émotion! Santousky, les mains collées aux +genoux, se penchait sur sa victime et approchait de cette peau nue +éblouissante ses souliers mouchetés de boue comme s'il eût voulu en +essuyer le cuir sur la chair satinée, comme s'il eût exigé qu'elle y +posât ses lèvres! + +«Tout à coup ce visage encore charmant malgré sa frayeur, s'allongea +puis se contracta en une série de grimaces comiques: les paupières +voilaient à demi et découvraient aussitôt les yeux vagues: comme si la +comtesse s'attendait à un éternuement qui ne venait pas. Successivement +elle serrait les dents, se mordait les lèvres, poussait un soupir. Enfin +le cri qu'elle essayait de retenir s'échappa malgré elle, perçant, +lamentable. Les yeux étaient grands ouverts, les sourcils arqués +jusqu'aux cheveux et, de la bouche à présent, des hurlements montaient +toutes les demi-minutes: il semblait qu'en bas le flagellateur voulût +mettre un intervalle assez long entre chaque coup, de manière à produire +une douleur lente et successive que doublaient les angoisses de +l'attente. Santousky sans doute pressé ou qui était d'une cruauté moins +raffinée que son bourreau, me dit: + +«--Allez donc voir ce que fait cet animal. Je crois qu'il s'endort sur +l'ouvrage. + +«Je descendis dans la pièce qui était au-dessous du petit salon, aussi +basse qu'une cave. L'abat-jour d'une lampe était disposé de façon à +réserver toute la lumière pour le milieu de la chambre où de petits +pieds chaussés de satin blanc se débattaient, se perdaient dans une +longue jupe à traîne qui semblait pendue au plafond. Mais je vis, en +m'approchant, que les pieds et la jupe reposaient sur la trappe +descendue à quelques centimètres du sol et soutenue par quatre fortes +chaînes en fer. Derrière, apparut un homme court et trapu, à la barbe +bien fournie et qui tenait une verge épineuse à la main. + +«--Y a pas moyen de fouetter cette gaupe-là, excellence, me dit-il. La +robe est si lourde qu'elle lui retombe à chaque coup sur le derrière. + +«--Eh bien, dis-je, appelle Serge Paulovitch et Ermeleï Serghéitch. L'un +tiendra les pieds et l'autre retroussera les jupons, tandis que tu la +cingleras. + +«Les deux hommes arrivèrent un instant après. Il y eut un violent +soubresaut de la comtesse lorsque Serge lui saisit les jambes; ses reins +alors se tendirent et nous vîmes se dessiner sous la jupe collante le +double relief et le creux profond de la croupe; mais c'est à peine si +Ermeleï me laissa le temps d'admirer ce tableau sous son voile à demi +transparent, tant il avait hâte probablement de l'étaler en pleine +lumière. + +«Quand il releva la robe et les dessous neigeux je crus voir s'ouvrir un +riche écrin tandis que se répandait dans l'air une onde de parfums. Déjà +rouges et pareilles à deux cornalines séparées par un onyx, apparurent +les fesses de la Pougatscheff bien présentées par Serge qui, de la tête, +à la façon d'un taureau qui assaille une cavale, lui repoussait le +ventre de toute sa force et lui tirait les jambes pour qu'elle offrît +largement son derrière aux piqûres des verges. Il n'était point si petit +que la mignonne tête de la comtesse l'eut fait prévoir; l'exercice du +cheval l'avait développé, il eût inspiré l'admiration à des hommes moins +rudes que ces policiers si la manière dont Serge l'offrait au regard ne +lui avait donné un aspect quasi bouffon. + +«Cependant les verges se levèrent, la croupe rougit encore, des gouttes +de sang perlaient. Sans retenue dans son supplice, la vaste face lunaire +s'agitait, et aux senteurs fines d'essence de fleurs qu'exhalaient les +pantalons de dentelles, se mêlait une odeur forte et animale. Les +mignons souliers blancs de la victime se levaient comme pour prévenir +les coups ou implorer ses bourreaux, et retombaient ensuite avec une +lassitude désespérée. + +«Je voulus voir l'autre figure et je remontai dans le petit salon. Ce +n'était plus le visage audacieux et fier que j'avais contemplé au palais +Youssoupoff, mais une mine honteuse et effarée de petite fille. Les +larmes faisaient paraître cette face de la comtesse aussi rouge et +bouffie que son revers; le fard des lèvres et des joues, le noir des +cils se mêlaient à la poudre de riz et formaient ici et là de longues +rigoles multicolores. Rien ne subsistait de cette beauté en détresse que +son impeccable chevelure blonde dont, par un contraste plaisant, pas une +boucle n'était défaite. + +«Santousky était toujours penché sur sa victime. Elle lui avait saisi +les pieds, les étreignait de ses bras nus et entre deux cris arrachés +par le fouet qu'on ne cessait de lui administrer, elle murmurait d'une +voix entrecoupée: + +«--Grâce! pitié! + +«Le chef de police enfin agita une sonnette et le supplice fut arrêté. +La comtesse remonta avec sa jupe relevée et ses jupons en désordre, +laissant voir sa peau sanglante sur laquelle Santousky ne put s'empêcher +de jeter un coup d'oeil. + +«Remarquant les souillures qui tachaient ses dessous, il la conduisit +haletante, secouée de sanglots, jusqu'à son cabinet de toilette et lui +apporta un verre de Xérès. + +«--Que cette leçon vous profite, madame! lui dit-il. + +«Tout en pleurant elle se lava et s'arrangea tant bien que mal. Je dus +lui offrir mon bras pour la conduire jusqu'à sa voiture, et dans +l'escalier elle eut à supporter les railleries ignobles des prostituées +qui s'amusaient de ses yeux rouges, de ses joues luisantes de larmes, de +ses jupons qui traînaient jusque sous ses souliers de satin mouchetés de +sang. Santousky nous suivait à quelques pas. + +«Lorsqu'elle fut dehors il parut qu'elle ne conservait plus de cette +séance si pénible qu'un horrible désir de vengeance; elle reprit son +attitude fière, et nous jeta, à Santousky et à moi, un de ces regards +qui fixent les traits d'un visage dans la mémoire comme pour les graver. +Elle nous en voulait certes! à tous deux, mais bah! il a bien fallu +qu'elle nous oubliât. D'ailleurs Santousky est mort comme vous savez, et +quelques jours après cette aventure... + + * * * * * + +--Voudriez-vous dire?... demanda Soubotcheff effrayé. + +--Que la comtesse fut pour quelque chose dans cette fin? Non, répliqua +le gouverneur en souriant. Il est presque prouvé que Santousky a été +assassiné par les nihilistes. Je n'ai jamais eu à me plaindre de la +comtesse, et j'ai été bien étonné aujourd'hui de rencontrer à Glinnoë ma +touchante fouettée de Pétersbourg. + +--Alors cette comtesse Pougatscheff serait...? + +--La princesse Daschkoff. Elle a épousé le prince l'année dernière. +J'étais alors malade, en congé à Menton. Je n'ai pas assisté à leur +mariage. Je n'avais fait qu'entrevoir la princesse, si bien voilée et +cachée dans son costume de voyage, qu'elle rendait méconnaissable cette +beauté captivante dont j'avais pu découvrir au bureau de police, +jusqu'aux charmes les plus secrets, jusqu'aux mystères les moins +fastueux de son corps. Vous devez penser si je suis satisfait de cette +rencontre, car une connaissance aussi intime n'est pas sans donner +quelques droits à une possession complète et je compte bien en user! + +--En vérité? s'écria Soubotcheff d'un ton si insolent que le gouverneur +fronça les sourcils. + +--Mais certainement j'en userai, reprit-il, et vous, mon cher, que cela +vous plaise ou non, vous me céderez la place comme c'est le devoir d'un +subordonné à l'égard de son supérieur. Vous prendrez plus tard votre +revanche. Vous pouvez attendre, vous! moi j'ai quarante ans. Il faut me +dépêcher de jouir de la vie. + +A ces paroles Soubotcheff se leva, salua froidement le gouverneur et les +deux hommes se séparaient. + + * * * * * + +Depuis plus d'un mois Soubotcheff était l'amant heureux de la princesse +Daschkoff. La jeune femme savait se donner à un homme sans rien perdre +de son autorité ni de ses avantages sur lui. En réalité elle ne se +donnait point, elle se livrait à des baisers, à des caresses, et +demeurait tout de même une maîtresse indépendante, railleuse, parfois +impitoyable, toujours sans gratitude pour celui qui lui procurait du +plaisir. Obligée à la suite d'un scandale, et pour compenser des +prodigalités excessives, d'aller vivre quelque temps sur les terres de +son mari, elle avait essayé de retrouver aux environs de Kalouga les +amusements de Pétersbourg et choisi Soubotcheff parmi tous les jeunes +gens du voisinage pour être le serviteur docile de ses fantaisies. +Habitué à l'existence monotone d'une ville de province, Soubotcheff ne +se sentait pas d'orgueil d'avoir été distingué par une telle femme. Elle +n'avait pas eu besoin d'un effort pour le plier à son caprice; il lui +obéissait naturellement; il était devenu avec délices son esclave. + +Mais le zèle n'empêche point la maladresse, et Soubotcheff était un +amant aussi inhabile que dévoué. La princesse, pensa-t-il, se doutera de +l'indiscrétion du gouverneur et il est de mon devoir de lui en parler. +Il profita d'une après-midi de congé pour se rendre à Glinnoë. + +Le prince était à la chasse et la princesse le reçut avec l'empressement +d'une amoureuse longtemps privée. Ils s'embrassèrent et se réjouirent +jusqu'au soir. Comme Soubotcheff quittait enfin le lit de sa maîtresse, +il contempla un instant les beautés majestueuses qu'elle offrait à la +vue. Lasse d'étreintes elle s'était tournée vers la muraille pour +reposer; sa légère chemisette s'était enroulée sur son dos, et elle +présentait ses larges fesses dans toute leur ampleur. + +--O belles chairs! s'écria Soubotcheff. Comment des mains barbares +ont-elles osé vous déchirer! + +La princesse, qui avait un sommeil très léger, se réveilla aux paroles +de son amant, et, se tournant vers lui: + +--Que dites-vous? fit-elle avec une vague inquiétude comme si elle +pressentait que Soubotcheff allait lui avouer quelque chose de +désagréable. + +--J'admirais, reprit-il avec une sotte assurance, j'admirais votre +beauté si parfaite et je me demandais comment il avait pu se trouver sur +terre un rustre assez grossier, assez barbare pour se permettre de +déchirer ces chairs divines d'une forme et d'un éclat incomparables. + +Elle se redressa brusquement: + +--Etes-vous fou? + +Il sentit bien sa maladresse, mais il était trop tard pour la réparer. + +--On m'a conté, balbutia-t-il... + +Elle lui mit les mains sur les épaules et le secouant: + +--On vous a conté! Qui vous a conté? + +--Le gouverneur. + +--Et que vous a-t-il conté, le gouverneur? + +A présent il n'osait plus répondre. + +--Allons, parlez donc, dites-moi les belles choses que son excellence le +gouverneur vous a contées. + +Il se décida enfin et s'arrêtant après chaque mot: + +--Mais il m'a dit qu'après un bal... où vous aviez tenu des propos... +imprudents... il vous avait conduite au bureau de police et que là... + +--Achevez donc! en vérité vous êtes impatientant. + +--Eh bien! il a prétendu qu'il vous avait vue fouetter. + +La princesse devint pâle, mais elle ne voulut pas laisser voir son +émotion, et avec une colère qui n'était nullement jouée mais qu'on +pouvait attribuer aussi bien qu'au ressentiment d'une injure réelle, à +l'indignation qu'inspire une calomnie: + +--Vous êtes un sot, mon pauvre garçon, oui, un sot, pour croire, comme +parole d'évangile, les propos stupides que vous tient le gouverneur. Ah! +ce monsieur a beaucoup d'imagination; seulement il devrait s'en servir +pour conter des histoires de fées aux petits enfants et non pour essayer +de noircir ses contemporains. Ses inventions en vérité sont trop +absurdes! Me voyez-vous fouettée, mon pauvre ami, et dans un bureau de +police, moi, la princesse Daschkoff, qui suis à la tête de +l'aristocratie russe! Moi qui ai du sang royal dans les veines! En +vérité M. le gouverneur a des plaisanteries bien amusantes, mais tout de +même un peu grosses. + +Et comme Soubotcheff restait abasourdi. + +--Habillez-vous vite, dit-elle, mon cher, mon mari va rentrer de la +chasse et je ne voudrais pas qu'il vous rencontrât dans cette chambre. +Ce serait là une mauvaise farce, presque aussi mauvaise que celles de M. +le gouverneur. + +Soubotcheff en partant voulut l'embrasser, mais elle ne lui laissa même +pas baiser sa main. + +--Au revoir, au revoir, fit-elle, en le poussant dans le vestibule. + +Il s'en alla désolé. + +Il était à peine sorti que la princesse fit appeler par un domestique +Mme Narischkin alors occupée à lire dans la bibliothèque. Mme Narischkin +laissa son livre et accourut aussitôt, comme pour montrer son obéissance +et son empressement à se rendre utile. + +--Maria Pawlowna, demanda la princesse à demi-voix, as-tu de l'affection +pour moi? + +--Comment peux-tu m'adresser une pareille question, ma chère Alexandra +Mikhailowna, je n'oublierai jamais ce que tu as fait pour mon pauvre +père et comment tu m'as retirée moi-même de la pauvreté, m'offrant en +partage ton bien-être, ton luxe, tes plaisirs. Oh! oui, je t'aime, tu +peux en être sûre! + +--Alors, me chère Maria, je vais faire appel à ta reconnaisance. +J'attends de toi un grand service. + +--Sans savoir ce que c'est, je suis prête à te le rendre, si seulement +j'en suis capable! + +--Ecoute. On m'a dit qu'autrefois tu accompagnais ton père à la chasse, +et que tu étais toi-même une véritable Diane, que tu ne manquais jamais +un coup de fusil. + +--C'est vrai. Mon frère prétendait qu'il n'avait jamais rencontré +d'aussi bon tireur que moi. + +--Alors Maria Pawlowna, voilà ce que je veux... je veux mettre ton +adresse à l'épreuve. + +Et se penchant contre elle, la princesse pendant quelques instants lui +parla à voix basse, en tournant de temps à autre des yeux inquiets vers +la porte. Madame Narischkin écoutait avec stupeur. Et quand son +interlocutrice eut cessé ses chuchotements, elle ne trouva point de +réponse. + +--Eh bien! demanda la princesse qui parut très anxieuse. + +Madame Narischkin eut une hésitation, puis résolument: + +--Je t'ai promis, Alexandra, de faire ce que tu voudrais. Dispose de +moi! + +--Ne t'effraie pas à l'avance, reprit la princesse. Le bois qui entoure +le pavillon où tu demeures est vaste. Et sur la lisière habite le vieux +Vladimir. On le dit affilié à je ne sais quelle mauvaise secte; le +staroste (maire du village) ne pense point de bien de lui. C'est lui +qu'on soupçonnera. Je voudrais qu'on osât t'accuser. + +--Ce serait possible, Alexandra! + +--Non, non. Je suis là, moi, pour te défendre, moi, la princesse +Daschkoff. S'il t'arrivait la moindre chose, je parlerais au Czar. Je +n'aurais qu'un mot à dire pour te sauver. N'aie donc pas peur! Seulement +cette lettre que tu dois remettre au gouverneur... + +--Quelle lettre? + +--C'est vrai, je ne t'en ai pas parlé! J'ai écrit hier soir, pendant que +le prince dormait, une lettre au gouverneur. Tu la porteras à Kalouga; +mais, une fois dans la ville, tu descendras dans une petite auberge, tu +prendras un cocher et tu l'enverras avec la lettre au gouverneur en lui +recommandant de ne pas la laisser et de te la rapporter. + +--Mais le gouverneur ne voudra jamais la rendre! + +--Si! si! Je lui demande de me répondre au crayon par un mot à diverses +questions que je lui pose et sur le papier même que je lui adresse. +C'est une mesure de prudence qu'il doit comprendre et je pense qu'il n'y +fera pas d'objection. Voici la lettre et des roubles pour le cocher. Va +maintenant, et aie confiance! + +--Que Dieu nous protège! soupira Madame Narischkin. + +Les deux femmes s'étreignirent avant de se séparer. + + * * * * * + +La princesse savait se dominer et cacher à l'entourage ses plus fortes +impressions. Elle était pourtant inquiète et fébrile lorsque le maître +d'hôtel vint annoncer la visite du gouverneur. Elle eut dans les yeux un +éclair de joie puis donna l'ordre de l'introduire aussitôt dans le petit +salon de réception. Une toilette fort simple en apparence, mais d'une +élégance calculée et séductrice, en révélant tous ses charmes, répandait +sur son passage les plus violents désirs qu'irritait son attitude +altière et que l'expression orgueilleuse de son regard promettait de +laisser inassouvis. + +Le gouverneur sourit en apercevant la princesse, mais il lui fit le +salut le plus respectueux, et s'avança vers elle d'un pas dégagé. + +--Je ne vous cacherai pas, princesse, dit-il, que j'ai été quelque peu +surpris de l'honneur et du plaisir que vous avez bien voulu me faire en +m'invitant aujourd'hui à venir vous voir après votre réception plutôt +froide de l'autre jour. + +--Réception plutôt froide! Vous avouerez, mon cher gouverneur, que je ne +pouvais pas, après ce qui s'était passé entre nous à Pétersbourg, me +montrer très empressée, avant de savoir quelles étaient vos nouvelles +dispositions à mon égard. + +Il eut l'air embarrassé et son visage se tendit en une grimace des moins +galantes. + +--Oh! fit-elle, rassurez-vous, je ne vous en veux pas. + +Et comme pour témoigner qu'elle lui pardonnait, elle lui tendit la main +qu'il prit après une courte hésitation tout en regardant son +interlocutrice d'un oeil observateur et défiant. Il paraissait redouter +une mauvaise plaisanterie. Enfin il se rassura et en balbutiant: + +--Vous étiez une enfant à cette époque. Imaginez que Santousky et moi +étions vos professeurs. Ce n'était qu'une pénitence comme on la donne +quelquefois aux écolières, une petite leçon... + +--Et la leçon n'a pas été perdue comme vous allez le voir, reprit-elle, +et c'est même pour prévenir un châtiment plus grave que je vous ai fait +venir aujourd'hui si brusquement, car en autres circonstances, malgré +tout le plaisir que j'éprouve à vous voir, je ne me serais pas permis de +vous arracher de la sorte à vos occupations de Kalouga. + +Il sourit assez niaisement, ne sachant trop si elle se moquait de lui. + +--Et que désirez-vous donc de moi, parlez! Le gouverneur de Kalouga ne +négligera rien pour vous faire oublier le policier de Pétersbourg. + +--Vous avez agi comme vous le deviez, dit-elle, en me punissant d'une +parole imprudente. Aujourd'hui c'est moi qui remplis un devoir en venant +vous dénoncer une conspiration des plus dangereuses et que j'ai surprise +par hasard. Je ne veux pas que l'on me confonde avec des criminels. + +--Comment vous soupçonnerait-on, princesse! + +--J'ai le malheur de recevoir chez moi l'un des conjurés et même ce +misérable, par ses ridicules propos, m'a fort compromise. + +--En vérité! Alors ce n'est pas seulement le souci de sauver le +gouvernement qui vous a donné l'idée de m'écrire, mais aussi le désir de +venger une injure personnelle? + +--J'ai pensé à l'Etat, mais aussi à moi-même; cela ne doit pas vous +étonner? + +--Nullement. Et quel serait le... misérable? + +--Vous voulez savoir son nom? + +--Oui. + +--Vous vous rappelez que tout à l'heure vous vous êtes mis à mes ordres? + +--Quels sont-ils? + +--De faire arrêter à l'instant les coupables. + +--Comme vous y allez! + +--Vous les relâcherez ensuite si vous jugez que je me suis trompée. Vous +allez entrer dans ce cabinet qui est devant vous. J'ai le téléphone. +Vous communiquerez avec le bureau central de police. + +--Et si vous vous jouiez de moi? demanda-t-il toujours défiant, en la +regardant avec attention. + +Mais la princesse demeurait très sérieuse, et on ne pouvait surprendre +dans son visage aucune intention d'ironie. + +--Enfin je sers vos rancunes. + +--Peut-être, mais vous sauvez aussi votre existence. + +Il ne sut pas cacher une soudaine émotion. + +--Pourquoi voudraient-ils me tuer? + +--N'êtes-vous pas un gouverneur assez sévère, et pensez-vous qu'on ne se +souvienne plus du policier? S'il vous faut d'autres détails pour mettre +votre vie en sûreté, je puis vous les donner. + +Et elle lui dit quelques mots à l'oreille. + +Il était de plus en plus inquiet. + +--Les noms... les noms de ces brigands, vite! s'écria-t-il, rouge de +colère. + +--Voici le téléphone, dit-elle, vous allez les mettre sous bonne garde, +j'espère. + +--Vous pouvez m'en croire! je ne vais pas les ménager. Quels sont leurs +noms? + +--Je n'en connais que deux, mais je pourrai sans doute probablement vous +donner les autres d'ici peu; le premier est... on vous a mis en +communication avec le bureau de police! + +--Vous m'avez entendu. Je viens de vous obéir. On vous attend. + +--Le premier coupable est Soubotcheff. + +--Mon secrétaire! + +--Lui-même. En êtes-vous surpris? + +--Pas trop. J'ai reçu déjà des lettres sur lui qui me le présentent +comme un homme suspect en qui je ne dois avoir aucune confiance. Et quel +est l'autre bandit? + +--Un fanatique, un paysan de Glinnoë, un certain Vladimir. Dans le +village on vous montrera sa demeure. + +Le gouverneur lança quelques paroles au téléphone, puis s'approchant +doucement de la princesse. + +--Vous pensez m'avoir sauvé la vie, dit-il, et cependant après vous +avoir vue si bonne et si rayonnante de beauté, il me semble que je ne +puis plus vivre si je n'obtiens de vous ce don suprême sans lequel ceux +qui vous ont connue ne peuvent plus espérer le bonheur. + +--Comme vous êtes galant aujourd'hui! + +Il fut tout démonté de cette réplique. + +--Ah! vous raillez encore? + +--Pas le moins du monde. Je vous admire. + +--Vous me raillez. Vous ne pouvez oublier cette aventure de Pétersbourg. +Santousky seul pourtant en était cause. + +--Je n'en ai voulu ni à Santousky, ni à vous, croyez-le bien, mon cher +gouverneur. Au contraire! Les femmes, vous le savez, aiment parfois +qu'on les brutalise et ne gardent point rancune à leurs vainqueurs. + +--Hélas! je ne suis pas un vainqueur, il s'en faut! + +--N'est-ce donc rien de m'avoir eue en votre pouvoir? Il me semble-que +si j'étais homme, j'aimerais être de la police. Contraindre une femme à +se déshabiller, et lui infliger le traitement qui vous plaît, n'est-ce +pas une belle victoire? + +--Une victoire dont je me serais bien passé. Si vous croyez que je ne +souffrais pas de voir meurtrir de si parfaites beautés! + +--Souffrance bénigne, légère; et que, si vous êtes franc, vous +appelleriez un plaisir... Je m'étonne que m'ayant ainsi à votre +discrétion, vous vous soyez satisfait si vite et à si bon compte. + +Il crut pouvoir commencer une déclaration et sottement, sur un ton de +prière: + +--Oh! princesse, je n'ai voulu jamais devoir qu'à votre générosité une +si précieuse faveur! + +--A ma générosité! s'écria-t-elle, eh bien, mon cher, vous l'attendrez +longtemps! + +Il sentit soudain la colère et le persiflage de la princesse; il en fut +ému un instant, mais songeant combien était grande son autorité et que +cette femme, malgré son rang, pouvait être de nouveau à sa merci, il +retrouva toute son assurance. + +--Vous oubliez trop, dit-il, que les pouvoirs d'un gouverneur surpassent +de beaucoup ceux d'un simple policier et que plus ambitieux dans ses +désirs il peut se satisfaire moins aisément. + +Elle laissa passer entre ses lèvres une sifflante injure, il n'y prit +pas garde et avec plus d'insolence: + +--Qui m'empêche de vous mettre vous aussi dans ce complot que vous venez +de me révéler si imprudemment? + +La princesse eut un rire triomphant. + +--Le complot! fit-elle. Et si je l'avais inventé, ce complot? Si je +m'étais jouée de vous! Si j'avais voulu ridiculiser et compromettre +votre toute puissante autorité! + +--Je m'en doutais, murmura-t-il entre ses dents. + +--Vous vous en doutiez. Seulement vous avez téléphoné tout à l'heure à +Kalouga; vos ordres ont été exécutés. Soubotcheff est arrêté en ce +moment. C'était ce que je voulais. + +--Mais je vais le faire relâcher à l'instant! + +--Si vous le pouvez, dit-elle en se mettant entre lui et la chambrette +du téléphone. Il voulut l'écarter, mais elle saisit un revolver et le +dirigea contre lui, prête à tirer. Vainement essaya-t-il de lui saisir +le bras, de détourner l'arme; la princesse ne céda pas. + +--Ne tirez pas, au nom de Dieu! fit-il pâle d'effroi. + +--Agenouillez-vous, dit-elle, et demandez-moi pardon. + +Il tomba tout tremblant aux pieds de la princesse. + +--Ah! ah! dit-elle, tu es moins fier lorsque tu es seul avec moi. Tu as +besoin pour maîtriser une femme de sentir derrière toi tous tes +policiers! + +--Grâce! implora-t-il. + +--Relève-toi, dit-elle, en lui lançant des coups de pied, relève-toi +donc, misérable! Et maintenant pars. Mais va-t-en donc, coquin! va-t-en +donc. + +Elle lui ouvrit une petite porte par laquelle il sortit effaré, sans +prononcer une parole. Il se trouva dans un étroit escalier qui dépendait +des appartements de la princesse et donnait sur un bois de pins. Un +chemin qui traversait le bois conduisait au village de Glinnoë. Le +gouverneur le prit, croyant que c'était une allée de parc. Avant de s'y +engager il se retourna vers la princesse qui d'une fenêtre observait son +départ. + +--Tu entendras parler de moi! cria-t-il. Sois sûre que je ne t'oublierai +pas dès que je serai à Kalouga! + +--Il faudrait pour cela y arriver, mon cher, répartit la princesse. + +Et elle le regarda s'éloigner sous les grands arbres. Déjà la nuit +tombait et le chemin devenait obscur. Bientôt elle le perdit de vue. +Elle resta à la fenêtre ne pouvant dominer son impatience fébrile, +prêtant l'oreille au moindre bruit et tambourinant sur les vitres avec +une sorte de rage. Soudain une détonation retentit au loin. + +--Enfin! dit-elle. + +Elle rentra dans son salon, alla s'étendre sur un canapé, les mains sur +son coeur qui battait à coups précipités. + +La nuit vint; un valet de chambre apporta des flambeaux allumés et donna +l'électricité; le maître d'hôtel annonça le dîner; la princesse +demeurait toujours dans la même position; seulement de temps à autre +elle tournait la tête vers la porte du petit escalier et elle écoutait. + +Un pas monta vivement; elle se leva, courut ouvrir: Mme Narischkin entra +en toute hâte; ses cheveux en désordre, ses traits altérés, sa mise +d'ordinaire si soignée et qui paraissait cette fois improvisée +brusquement et comme à l'aventure la rendaient méconnaissable. + +--C'est fait! dit-elle d'une voix assourdie. + +La princesse lui saisit les mains avec effusion. + +--Ah! Merci, merci! s'écria-t-elle. Et comment est-il mort, le +misérable? + +--Je l'ai atteint à la tête. Il a tourné sur lui-même et est tombé. Il a +certainement été tué sur le coup. + +--Tant pis! + +--Pourquoi tant pis? + +--J'aurais voulu qu'il souffrît mille fois ce qu'il m'a fait lui-même +souffrir et qu'il vît lentement la mort s'approcher. + +--Oui, mais ç'aurait été plus dangereux pour nous. S'il avait appelé au +secours et parlé, un domestique, un paysan peut-être aurait pu +l'entendre. Tandis qu'avec cette balle dans la tête, qui a fait de sa +figure une bouillie sanglante, personne ne peut plus reconnaître son +cadavre. J'ai eu soin de le déshabiller, d'emporter chez moi ses +vêtements et de les brûler. Mais n'as-tu pas commis quelque imprudence +quand il était avec toi? + +La princesse raconta la scène qui s'était passée entre elle et le +gouverneur. + +--Oh! s'écria Madame Narischkin, pourquoi faire arrêter Soubotcheff? + +--Parce que dans un assassinat bien organisé, il faut d'avance choisir +le faux coupable sur lequel iront s'égarer les soupçons. + +--Mais s'il te dénonce, à son tour? + +--Je suis tranquille. Il n'osera jamais rien dire contre moi. + +--Pauvre Soubotcheff! fit Madame Narischkin pensive. + +--Tu le plains? + +--Certes! Il était innocent et il avait pour toi un grand amour. + +--Il savait mon secret, dit la princesse. + + * * * * * + +A quelques jours de là, il y avait grande réception au château de +Glinnoë. Le général Kapief, qui était parmi les invités, s'approcha de +la princesse. + +--Eh bien, dit-il, cette fameuse comédie où vous deviez suggérer son +rôle au personnage principal, quand donc la jouerons-nous? + +--Mais général, répartit le prince Daschkoff qui, par hasard, ce +soir-là, se trouvait au château, vous savez que nous sommes maintenant +en plein drame: le secrétaire Soubotcheff est arrêté. On le soupçonne +d'avoir fait assassiner le gouverneur. On soupçonne aussi divers paysans +du district. + +--Ah! ce Soubotcheff, dit le général. J'avais toujours prédit qu'il +finirait mal. Il était trop adonné aux femmes! N'importe. Ce sont de +vilaines histoires pour notre tranquille Kalouga. + +--Elle était trop tranquille, répliqua la princesse, et le procès qui +s'annonce nous promet des séances mouvementées. Je tâcherai d'avoir des +cartes pour vous, messieurs. + + + + +LA CRINOLINE + + +Le souper auquel prenaient part de jolies femmes, de délicats +jouisseurs, quelques entremetteuses fières de leur expérience et +quelques antiques fashionables, vieux habitués de Compiègne et de +Fontainebleau, farcis d'anecdotes et de souvenirs, se continuait +joyeusement mais sans tumulte comme entre gens qui connaissent l'art du +plaisir et jugent que le bruit empêche de goûter l'esprit d'une +conversation, la saveur des mets, le fin bouquet des vins, l'éclat et la +lumière des épaules nues et des chevelures diamantées. On parlait des +toilettes de l'année et du retour qui s'annonçait déjà aux modes du +second empire, quand le marquis de Clérambault s'écria tout à coup: + +--Mesdames, permettez-moi d'abominer la crinoline: elle m'a fait rater +mon mariage! + +--Mais alors, observa quelqu'un, vous devriez avoir pour elle de la +dévotion: ne vous a-t-elle pas rendu aux amours libres et volages? + +--Les amours libres et volages, si charmantes qu'elles soient, ne m'ont +pas encore consolé de m'être séparé de ma femme, pour ainsi dire avant +d'en avoir goûté, car le fruit me paraissait exquis. + +--Mon cher ami, si vous devenez élégiaque, nous nous en allons. + +--Oh! je n'ai pas l'intention de vous conter mon histoire. + +--Si! si! cria la voisine de Clérambault, une petite blonde à l'oeil +narquois et au nez joliment retroussé, contez-nous la! + +--Oui! oui! contez-nous la, reprirent en choeur toutes les femmes, +duègnes et amoureuses. + +--Puisque vous le désirez, dit Clérambault, qui était en veine de +paroles ce soir-là, je vais vous satisfaire: du moins essaierais-je +d'être le moins triste et le plus joyeux que je pourrai. + +--Quand vous deviendrez trop lugubre, on vous donnera une coupe de +champagne pour vous rendre la gaieté. + +--Soit, fit Clérambault qui commença aussitôt le récit de son infortune +conjugale: + +Elle s'appelait Alix. Il est inutile que je vous donne son nom de +famille. Elle était riche et de vieille lignée, orpheline et sous la +gouverne d'une grand'mère dont elle faisait l'enchantement et qui, en +retour, était soumise à tous ses caprices. Elle sortait du couvent, +avait l'air modeste qui alors était de mode chez les jeunes filles, mais +cependant ne se montrait ni gauche, ni embarrassée; elle n'était même +pas dépourvue d'une certaine coquetterie, s'habillait avec le goût d'une +femme expérimentée et prenait de temps à autre des allures fières qui ne +déplaisaient point à un chasseur de femmes de mon genre, dédaigneux des +proies faciles, cherchant le gibier qui se dérobe et qu'on n'atteint +qu'à force d'art et d'habileté. + +On commençait alors à porter des crinolines, et Alix en avait une +monumentale, étant à un âge où l'on se fait un point d'honneur +d'exagérer tout ce qui paraît neuf, comme si on était fier de montrer +ainsi sa jeunesse et d'insulter aux vieilles façons. Malgré ses +proportions inusitées, je vous avoue que cette crinoline ne me +paraissait nullement ridicule et que je trouvais au contraire qu'elle +convenait à merveille à la beauté d'Alix. + +Imaginez une petite tête fine sans maigreur, encadrée de beaux cheveux +châtain clair dont les yeux bruns, un peu myopes, semblaient de loin par +leur clignement vous regarder avec insolence et devenaient plus larges +et plus doux lorsque vous approchiez; une peau fort blanche de blonde, +pourtant bien enluminée aux joues d'une rougeur de santé; la taille +assez mince et ornée, pour tout joyau, d'une croix d'or suspendue par +une longue chaîne de cou: cette figure où l'on trouvait à la fois les +traits d'une madone et l'expression d'une petite fille espiègle; ce +buste vraiment virginal aux épaules et aux bras chastement couverts, aux +seins menus et à peine accusés sous la mousseline; cette image d'autel +retouchée par un peintre un peu sensuel et irrévérencieux, mais malgré +cela, grave, convenable, évoquant les vertus de famille, vous la voyiez +se dresser comme au-dessus d'une estrade d'étoffes, et tandis que cette +figure, ce corsage et ces mains restaient si parfaitement honnêtes, les +cent volants de la jupe se mouvaient, s'agitaient, s'étalaient, +tourbillonnaient avec une coquetterie, une impertinence, une impudeur +extraordinaire. Vous asseyiez-vous devant, derrière, à côté, loin de +cette jupe crinolisée? Vous étiez sûr de l'avoir dans le dos, sur les +épaules, à vos pieds ou même sous le nez. Vous ne pouviez pas y +échapper. Elle vous entourait, vous enveloppait de soie et de parfums. +On eût dit que la femme, telle qu'une étrange sirène, était parvenue à +grandir monstrueusement le bas de son corps pour prendre les hommes +comme dans une nasse énorme qui avait fini par s'adapter si bien à sa +personne qu'elle en faisait partie, qu'on ne l'imaginait plus sans cela. +Et quand sur un canapé, ou dans une voiture, vous étiez battu, +souffleté, pressé par ces vagues d'étoffe, lourdes ou écumeuses, il vous +semblait que c'était une chair féminine qui vous opprimait ainsi et +c'était pour vos désirs mâles une irritation délicieuse. Enervante +aussi. Devant la crinoline au repos d'Alix, il m'arrivait souvent de me +demander quelle sorte de malicieux animal, grassouillet, large, cambré, +palpitait au milieu de cette cage éblouissante. J'avais l'envie qu'on +éprouve de briser un écrin pour avoir un diamant, de lacérer les +feuilles d'un arbuste afin d'en cueillir le fruit. + +L'innocente grand'mère s'étonnait en voyant sa mignonne petite fille se +mouvoir avec aisance au milieu de ces jupes grossies, bouffantes, +tendues, qui vous mettaient à chaque instant dans l'attente d'un +malheur: la prise et l'arrêt d'une femme dans l'embrasure d'une porte, +le renversement d'une table à thé ou d'une console. Mais Alix passait +partout comme une sylphide et sans autre éclat qu'un long bruissement +d'étoffes comme si elle courait sur des feuilles sèches, et elle n'avait +à se reprocher jusqu'ici ni le bris d'une porcelaine, ni la déchirure +d'un volant. Ce qui n'empêchait pas la grand'mère de s'écrier: + +--Ah! ma pauvre enfant, comme ces modes nouvelles sont extravagantes! Si +nous avions porté ces robes-là dans notre temps! + +Observation qui amenait un sourire sur les lèvres d'Alix, et le sourire +persistait au mot de la grand'mère: + +--J'avoue qu'elles sont bien plus convenables pour une jeune fille que +les jupes étroites. + +Pauvre dame! Qu'importe l'étroitesse ou la largeur d'une jupe! Le Diable +travaille toujours avec les couturières au grand bénéfice des +amoureuses. + +La vérité, c'est qu'avec ces robes qui remplissaient un salon et ces +crinolines qui les défendaient contre toute entreprise, les femmes +prenaient une importance, un orgueil, une hardiesse inimaginables. Sous +la protection de pareilles cuirasses elles devenaient d'une liberté +effrénée et elles s'exposaient au péril, avec la sérénité la plus +complète, persuadées qu'elles pourraient y échapper sans aucun dommage. + +Ma fiancée, sortie à peine du couvent, n'avait pas encore l'audace d'une +femme habituée à la vie mondaine, mais à ses intempérances de langage, à +ses réparties trop vives, au ton décidé, impérieux, tranchant de ses +confidences qui avaient pour but principal de m'initier à ses fantaisies +et à ses volontés, je sentais qu'en dépit de sa gentillesse et de sa +grâce, elle allait être pour moi, si je n'y mettais ordre, un inlassable +despote. Cela excitait bien mon désir de conquérant, mais effaçait +toutes mes idées matrimoniales; elle se fût peut-être révélée la plus +charmante des maîtresses; au contraire elle promettait à un mari +l'existence la moins unie et les plus ennuyeuses aventures. + +Seulement elle savait si bien corriger ses paroles imprudentes par une +manière chaste d'abaisser les yeux, et une expression d'ineffable +modestie, que mes craintes se dissipaient et que je me laissais aisément +persuader par mon amour qu'elle était aussi douce que jolie. + +--Ce sont, me disais-je, ces pimpantes toilettes, si nouvelles pour une +fille qui sort du pensionnat, qui la grisent; elle a l'impression de +figurer dans un bal costumé; comme un masque elle se croit tout permis. +Plus habituée à ces robes, ou moins fastueusement vêtue, elle sera par +là même moins vaniteuse, moins volontaire; elle perdra son effronterie +et adoptera le maintien qui convient à une femme mariée. + +Ayant hâte de voir cette transformation s'accomplir, je fus d'accord +avec sa grand'mère pour décider que nous irions passer les premiers +jours de notre union en Anjou, dans une vieille propriété de famille et +qui faisait partie de sa dot. + +Dès que nos noces furent célébrées, immédiatement après la collation, +Alix dépouilla son étincelante robe et revêtit un costume de voyage, +mais, hélas! s'il était de teinte plus sombre et d'étoffe moins fine, il +avait une coupe aussi compliquée, des formes aussi embarrassantes que +des toilettes de ville; enfin la jupe était soutenue par +l'indispensable, l'inévitable crinoline. + +Ce qui m'effraya davantage, ce furent les malles énormes dont on chargea +la voiture. Une troupe de théâtre n'emporte pas plus de bagages. + +--Mais, demandai-je, nous n'allons pas là-bas donner des réceptions? + +--Rassurez-vous, dit-elle, c'est pour nous! + +Nous arrivâmes assez tard et assez fatigués dans ce château de La +Chesnaye où, malgré la lettre de la grand'mère, on ne nous attendait +point. Il fallut réveiller les domestiques, préparer des chambres à la +hâte. Alix feignit l'embarrassée quand elle vit qu'il n'y avait qu'un +lit pour nous deux, mais, comme elle était assez lasse, elle cessa vite +ses minauderies et se décida à se déshabiller, tandis que j'allais dans +une chambre voisine procéder à ma toilette nocturne. + +Elle était déjà couchée lorsque je revins la trouver. Elle ne parut pas +trop effarouchée quand je me glissai à ses côtés, mais à peine étais-je +dans le lit qu'elle se redressa et souffla vivement la bougie qui +brûlait près de nous. + +Rien ne pouvait m'être plus désagréable. Les jouissances de la vue sont +pour moi les principales, et puis j'aime à savoir où je suis; d'un +cloaque ou d'un jardin parfumé parfois les dehors sont les mêmes. Enfin +j'espérai que le contact de cette peau éblouissante compenserait le +chagrin que j'avais de ne point la contempler, et j'étreignis avidement +Alix. Hélas! si mon épousée n'était pas en crinoline, cela n'en valait +pas mieux pour moi. Une chemise empesée, aussi dure qu'une cuirasse, lui +montait jusqu'au cou et lui descendait jusqu'aux pieds; vainement +j'essayais de la soulever, Alix se mit à se débattre, à égratigner les +mains qui la caressaient, à mordre les lèvres qui la voulaient baiser, à +envoyer de furieux coups de genou dans ces jambes qui essayaient de la +presser amoureusement. Bref cette nuit fut pour moi une révoltante +défaite. Je perdis sans effet des flots d'éloquence. J'étais las de mon +effort; elle criait toujours en me repoussant: «Laissez-moi, mais +laissez-moi donc!» Je l'abandonnai; elle me tourna son derrière, protégé +comme le reste de sa personne, et j'accueillis en sauveur le sommeil qui +me fermait les paupières. + +En m'éveillant à la lumière le lendemain, avec le vague souvenir de +cette nuit humiliante, je me promenais de mieux employer les heures de +la journée et de venger l'affront qu'on venait de me faire. Je fus bien +surpris de ne point voir Alix à côté de moi; je me levai, j'allai dans +les deux cabinets de toilette, dans le petit salon qui formait l'entrée +de notre appartement nuptial: personne! L'oiseau s'était envolé! Tout +confus d'une pareille aventure, je me décidai pourtant à m'habiller et, +une fois vêtu, à me mettre à la recherche de mon épousée, je ne pouvais +dire encore de ma femme! Il n'était pas probable qu'elle eût quitté La +Chesnaye. J'errai donc une grande heure à travers le château, ne +laissant pas un coin inexploré. Je ne découvris point Alix; seulement, +comme j'entrais dans une chambre, il me semblait entendre un trot léger +dans la pièce voisine. Jugeant cette chasse inutile et ne voulant pas me +risquer dans le parc où une pluie battante, comme pour narguer nos +épousailles, s'était mise à tomber, je retournai à notre chambre. Mais +je ne pus en ouvrir la porte qui était fermée à clef. De l'intérieur +j'entendis la voix d'Alix qui me criait: «On n'entre pas! On n'entre +pas!» Elle avait joué, mais sans rire, à cache-cache avec moi. Comme je +priais et suppliais, à la fin sous la porte on glissa un papier. Il +était à mon adresse. Voici ce que j'y lus: + + +«Vous vous êtes conduit hier soir en goujat. Je vous déteste. Je ne vous +reparlerai jamais. + +«N'essayez pas de me voir. Je vais rester dans ma chambre jusqu'à +l'arrivée de ma grand'mère avec laquelle je retournerai à Paris. + + «ALIX» + + +Je ne le cacherai point: j'étais furieux; et je ne sais à quelles +violences je me laissais emporter quand survint une vieille servante +portant le chocolat de «Mademoiselle». Une idée me vint alors à +l'esprit, fort inconvenante, mais qui me calma et me réjouit pleinement. +«Attendez, dis-je à la servante, mademoiselle a toujours coutume de +mettre dans son chocolat un peu de vanille et je n'en sens pas le +parfum.» La bonne femme s'arrêta docilement; aussitôt, courant à la +petite pharmacie qui était renfermée dans une de mes valises, je retirai +d'une boîte quelques pincées de poudre que je laissai tomber au milieu +de la tasse: «Cela remplace la vanille!» ajoutai-je; la servante n'en +demanda pas davantage, frappa chez sa maîtresse: «Mademoiselle, voici +votre chocolat!» La porte s'entrebâilla, une main prit vivement la +tasse, puis on referma aussitôt. + +La comédie commençait et j'attendis que mon tour fût venu d'y jouer un +rôle. + +Une heure ne s'était pas écoulée que voici mon Alix toute pâle, toute +effarée qui sort de sa chambre. + +--Je savais bien, me dis-je, que je t'en délogerais, petite obstinée! + +Je n'eusse point osé souhaiter un pareil négligé. Les cheveux en +torsade, ébouriffés, et non seulement point de crinoline, mais point de +robe: une camisole légère comme les femmes alors en portaient la nuit, +par-dessus la chemise longue il est vrai, mais libre et flottante sous +le large et court jupon: c'était là toute sa toilette. + +Elle passa très vite et s'enferma précipitamment dans une petite pièce +du vestibule. + +J'attendis son retour à la porte de sa chambre. + +--Ah! monsieur, c'est lâche! Profiter de ce que je suis malade pour +venir ici... Mais vous n'entrerez pas! + +--J'entrerai! + +Et après des poussées et des repoussées, je parvins à ouvrir, puis, lui +saisissant les mains, je l'entraînai avec moi et verrouillai la porte. +Elle était ma prisonnière. + +--Ah! ah! c'est affreux, c'est infâme, s'écria-t-elle. + +J'étais tellement irrité que j'oubliai avec elle les galanteries +ordinaires. Le moment des prières, des chatteries était passé; il +fallait bien lui parler d'un ton rude, et même, je le devinai de suite, +il fallait plus encore pour la soumettre. + +«Alix, lui dis-je, je suis votre mari depuis hier. Vous devez m'obéir +comme vous obéissiez à votre grand'mère.» + +Du fauteuil où elle s'était laissée tomber, elle eut cette riposte: + +«Je ne lui obéissais pas. + +--Vous aviez tort, lui répliquai-je à mon tour, mais croyez bien que je +ne serai pas aussi indulgent que cette bonne dame. + +Elle prit une attitude de défi. + +--Pensez-vous que je vous supporterai? + +--Je vois ce dont vous avez besoin, m'écriai-je, et je m'élançai sur +elle. + +--Grand'mère! grand'mère! appela-t-elle, comme si sa grand'mère, de +Paris, pouvait l'entendre et voler à son secours. + +Elle avait une frayeur extrême, et, cependant, par des coups de pied et +des coups de dents, elle essayait de se défendre. Je parvins pourtant à +la lever de son fauteuil, à la jeter en travers du lit, à la retourner +sur le ventre; en dépit de ses jambes qui les tenaient serrés entre +leurs chairs, j'arrachai de sa peau jupon et chemise; je dénouai et +abaissai jusqu'à ses chevilles son pantalon, puis, m'asseyant à côté de +son derrière, je lui enserrai la taille, et, de la main restée libre, je +commençai à faire prendre à ses joues inférieures l'empreinte de mes +cinq doigts. + +Ce qui me surprit, c'est que sa main, durant toute la correction, +demeura obstinément plaquée sur le haut de sa fesse droite, et que je ne +pus l'en chasser. Enfin, j'avais un champ assez vaste pour la châtier; +elle devait sentir mes coups, et elle le témoignait bien par ses soupirs +et le battement de ses jambes. + +Quand ma colère se fut un peu dissipée, j'éprouvai le besoin de regarder +ces beautés secrètes que, durant plusieurs mois, je n'avais même pu +deviner sous la robe à crinoline. A la vérité, la petite obstinée à +taille mince qui était ma femme possédait des hanches vastes et une +croupe large, plus grasse que n'en ont d'ordinaire les jeunes filles, +croupe honnête, pleine de gravité bourgeoise et différant fort du reste +de sa personne évaporée, croupe qui, honteuse, eût-on dit, de ses +proportions, dissimulait sa fente et ses mystères, en rapprochant ses +vastes joues. + +Par malheur, la main qui me cachait le côté droit des reins, le jour +pluvieux, les arbres qui, devant les fenêtres, interceptaient la +lumière, les lourds meubles qui emplissaient la chambre, le lit garni de +rideaux, la posture de ma victime, tout était réuni pour dérober ces +fesses joliment replètes et m'empêcher de bien jouir de leur aimable +vue. Cependant, si imparfait que fût le spectacle, faute d'être éclairé +suffisamment, je tenais à le prolonger. Aussi, comme je demandais à la +douce épousée si elle était prête désormais à m'obéir et qu'elle me +répondait par des injures en me traitant de «lâche» ou de «misérable», +je trouvai dans ces paroles un prétexte à reprendre la correction. +J'aperçus contre la cheminée un balai de genêts verts, et il me parut +qu'en la cinglant de ces verges piquantes je rendrais la leçon pour elle +plus profitable qu'en lui administrant une simple fessée. + +De fait, elle ne les eût pas plus tôt reçues que sans retirer la main de +sa fesse droite, elle se mit à pousser les hauts cris: «Au secours! +Grand'mère! grâce! ah! c'est affreux! grâce! grâce! au secours!» Voyant +sa peau rouge et meurtrie, et n'étant pas un bourreau impitoyable, je +jugeai qu'elle en avait assez et je jetai les verges. + +Quand elle ne sentit plus les cinglons, elle rabattit sa chemise et son +jupon, remonta sa culotte et se coucha sur le lit. Je m'étendis à côté +d'elle. + +--Serez-vous obéissante, maintenant, lui demandai-je, reconnaîtrez-vous +que je suis votre mari? + +Elle ne répondit que par des sanglots; alors je l'étreignis et, +jouissant du souvenir tout frais de ses grâces secrètes et de la vue de +sa jolie figure rouge de larmes, je l'épousai réellement, cette fois, ce +dont elle ne parut pas trop se plaindre, puisqu'à la fin du jour elle me +rendait au double mes baisers. + +--Oh! dit-elle, pourquoi m'avez-vous ainsi maltraitée? + +--Pourquoi m'avez-vous fermé votre porte? + +--J'étais toute blessée de ce que vous aviez fait hier soir. + +--Qu'avais-je donc fait de si horrible? + +--Vous m'avez regardée à la lumière; vous avez soulevé ma chemise! Dites +que vous ne le ferez plus! + +--Je ne le ferai plus, mais alors vous ne vous barricaderez plus dans +votre chambre? + +--Non, mais jurez-moi de ne plus me maltraiter. + +--Je le jure... + +Puis, me penchant à l'oreille de ma petite femme: + +--Jamais vous n'avez eu le fouet? + +--Jamais on ne m'a _battue_, dit-elle. + +Il est à remarquer que les enfants admettent qu'on peut les battre, mais +non pas les fouetter. Le battu en effet rend les coups, tandis que le +fouetté subit sa peine avec une passivité déshonorante. Ainsi une +fillette qu'on a troussée, déculottée, et qui a les yeux encore rouges +de la fessée qu'elle vient de recevoir, reconnaît avoir été battue; elle +n'avouera jamais qu'on l'a corrigée. Les enfants comme les hommes font +tenir leur orgueil dans des mots et des paroles. + + * * * * * + +Satisfait sottement de ce premier acte d'autorité, que je croyais +suffire à assurer mon autorité de mari, je ne voulus pas blesser ma +femme par mes exigences. Je pensais que peu à peu elle accommoderait ses +habitudes aux miennes et que ses caprices céderaient quelquefois devant +mes goûts. Mais il n'en fut rien. Je ne pouvais l'embrasser que dans les +ténèbres, couverte de cette étrange chemise dont j'ai déjà parlé; et à +peine nous étions-nous enlacés qu'elle quittait mon lit pour aller +dormir dans une chambre voisine dont elle fermait la porte à clef. Dès +le matin elle était habillée, protégée par sa crinoline inattaquable, et +elle retrouvait cette expression orgueilleuse, ces façons d'inconnue et +d'étrangère qui prévenaient de ma part toute tendresse, toute expansion, +toute familiarité. Sauf, en ces courts moments de la nuit où elle +voulait bien s'étendre à côté de moi et recevoir mes caresses, dans une +telle obscurité, un silence si bien gardé et en si grand secret qu'elle +aurait pu aisément se faire remplacer pour cet office par une autre +femme, j'étais moins pour elle un mari qu'un voisin de table, l'habitué +d'une même maison à qui on adresse des phrases polies et indifférentes +sans jamais s'abandonner devant lui à une confidence. Ce n'est pas ainsi +que je conçois le mariage, ni même une cohabitation avec une femme. +Aussi je ne tardai pas à reprendre ma liberté; mais ce ne fut pas sans +regret que nous nous séparâmes. + + * * * * * + +Là-dessus M. de Clérambault poussa un soupir et nous dit: + +--Croyez-vous maintenant que je puisse adorer la crinoline? + +--Mais, observa quelqu'un, je ne vois pas trop comment cette pauvre +crinoline peut avoir causé vos malheurs conjugaux. + +--Il n'y eut pourtant pas d'autre coupable. Avec sa crinoline, la femme +ne peut plus être soumise, ni bonne, ni douce; elle perd même toutes ses +grâces enfantines; elle cesse d'être joueuse et espiègle; elle a +l'impression d'être éloignée des autres êtres, cuirassée contre les +attaques des hommes; elle est portée au sérieux, à la solennité; +convaincue d'être une puissance, elle se croit le devoir de se montrer +un despote. La crinoline est un symbole; elle représente bien le besoin +qu'ont les femmes du monde moderne d'être toujours--comment +dirais-je?--sous les armes, de n'apparaître qu'en toilette et parées; la +crainte aussi qu'elles éprouvent de laisser voir une boucle défrisée à +leur chevelure, un mauvais pli à leur jupe, une défaillance à leur +orgueil. + +--Accusez encore la crinoline. Elle peut être, comme vous le prétendez, +un conseiller d'orgueil, mais aussi un déguisement, un moyen de cacher +quelque défaut. + +--Que voulez-vous dire? demanda Clérambault prêt à se mettre en colère. + +--C'est sûr! dit la petite blonde au nez retroussé qui, en sa qualité de +femme galante, se croyait tout permis et ne redoutait nullement +d'irriter Clérambault. C'est sûr! Ne nous as-tu pas conté que lorsque tu +as troussé ta femme pour la fesser, elle plaquait la main sur le côté +droit de son c...? + +--Oh! je ne prétends pas, s'écria l'interlocuteur mâle de Clérambault, +que votre femme eut rien à cacher, mais les crinolines du jour, les +chemises longues de la nuit ont été inventées bien moins par la pudeur +et l'orgueil que par une coquetterie savante, soucieuse de dissimuler +les imperfections du corps féminin. Ecoutez plutôt ce qui est arrivé à +un de mes amis: + +J'étais, me disait-il, à Biarritz en septembre 186., au moment où la +présence de l'empereur attirait sur cette plage les femmes les plus +élégantes de Paris et de Madrid. + +Elles s'y disputaient les hommes d'amour, non seulement aux bals et +concerts du Casino, mais aussi le matin, à l'heure du bain, où, après +s'être montrées la veille au soir, enveloppées jusqu'aux épaules, le +corps dérobé par les jupes amples, les voiles de soie et de crêpe de +Chine, la peau couverte par les fleurs et les diamants, elles révélaient +subitement des charmes inattendus, dans un costume simple et serré qui +moulait leurs formes, laissait éclater la cambrure et l'ampleur de leur +croupe; la fermeté ronde de leurs seins; la sveltesse de leur taille; +des chevilles fines, des jambes hautes, de larges cuisses, des hanches +fortes, une chair lumineuse et pleine;--bref, toutes les séductions d'un +corps bien fait. Plus que les fêtes du Casino le bain était le triomphe +des beautés jeunes et accomplies. Les femmes qui n'étaient pas sûres de +leurs grâces n'osaient s'y risquer. Et telles qui s'étaient faites +remarquer l'hiver précédent par une physionomie expressive, langoureuse, +espiègle, passionnée; par les traits réguliers de leur visage; par l'art +de se bien vêtir et de porter avec aisance une toilette somptueuse; se +voyaient avec étonnement dédaignées, laissées en oubli pour des +créatures de nom, de figure et de tenue moins nobles, mais d'une solide +et harmonieuse charpente, d'une chair riche, claire, qui réjouit et la +main et l'oeil. + +Aux bals du Casino, une jeune femme me séduisit fort par sa mutinerie, +son enjouement, ce qu'il y avait de gai et de naturel dans sa causerie. +Bien qu'avec leurs crinolines, il est fort difficile de juger un corps +féminin, elle me parut bien faite; d'ailleurs, de formes ingrates ou +admirables, je m'imaginais qu'elle devait être assez exempte de +coquetterie pour affronter toutes les critiques et même s'en gausser au +besoin; aussi je fus assez surpris de ne point la voir se baigner. Je +pensai qu'il fallait attribuer cette abstention à la crainte de +certaines promiscuités, ou peut-être à l'une de ces étranges et +excessives pudeurs qui se rencontrent quelquefois chez les femmes les +plus libres et les plus hardies. Cela ne m'empêcha donc point de lui +montrer qu'elle me plaisait, de lui faire la cour et d'avoir bientôt +avec elle les relations les plus amicales. Mais bien que je ne sois +point un timide, j'étais arrêté dans mes entreprises amoureuses par la +colère soudaine et l'énergie de sa défense; protégée comme elle était +par sa toilette compliquée, véritable geôle pour son corps, dont elle +seule connaissait les sorties et les échappées secrètes, il me +paraissait inutile de l'attaquer; que sa résistance fût feinte ou +réelle, je ne pouvais réellement pas le savoir, tant qu'elle serait +ainsi vêtue. Comme mon désir devenait de jour en jour violent et qu'il +était bien improbable qu'elle changeât tout à coup sa manière de +s'habiller, voici le stratagème que j'imaginai pour avoir bon gré mal +gré cette hésitante ou cette moqueuse; je ne la voyais en effet qu'avec +l'un ou l'autre de ces caractères. Rien alors ne m'expliquait sa +conduite avec moi que la crainte religieuse qu'elle pouvait avoir de +commettre un péché ou le plaisir orgueilleux de se jouer d'un amant. + +Une compagnie de jeunes gens et de jeunes femmes de notre connaissance +avaient arrangé pour le lendemain une excursion assez lointaine et nous +étions invités tous deux à y prendre part. + +Mon amie se réjouissait à l'idée de changer de place et de voir du +nouveau; j'étais heureux à l'idée que cette promenade favoriserait mes +desseins, car alors il me serait facile de me trouver seul avec elle, en +un de ces abandons qui sont fréquents, même chez les prudes, en pareille +circonstance, et dans un endroit assez isolé pour qu'elle ne songe point +à s'y défendre; seulement mon projet n'avait quelques chances de +réussite que si elle renonçait à ces robes-forteresses qu'elle portait +toujours, même en négligé. Naturellement elle ne s'y déciderait pas +d'elle-même; je devais donc l'y contraindre. + +Dans la nuit qui précéda l'excursion, pendant qu'elle était au Casino, +je fis enlever de chez elle et transporter chez moi toutes ses +toilettes. Le lendemain sa femme de chambre que j'avais achetée, ce qui +n'avait pas été sans peine, ni sans gros débours, devait au moment où +elle ferait sa toilette lui apprendre le vol; il était vraisemblable que +Madame serait au désespoir. Là-dessus la femme de chambre avec douceur +insinuerait notre proposition: + +--Si Madame voulait sortir quand même aujourd'hui, il y aurait bien un +moyen. + +--Lequel? + +--La bonne de la villa voisine, à qui j'ai conté la chose, m'a dit que +sa maîtresse était prête à mettre à la disposition de Madame un costume +de chasse tout neuf, qu'elle n'a pas encore porté. + +--Mais il ne m'irait pas, ce costume! + +--Elle a la même taille que Madame. + +--Et puis, c'est une personne de la galanterie? + +--Oh! elle est tout à fait comme il faut. + +Bref la femme de chambre, par de chaleureux discours, triompherait des +répugnances de mon amie qui finirait par accepter le costume de sa +voisine, une de mes anciennes maîtresses, restée en fort bons termes +avec moi et qui s'était prêtée avec beaucoup de plaisir à cette petite +intrigue. + +Tout se passa comme je l'avais désiré, et mon amie, avec des soupirs +mensongers et une joie réelle, revêtit cet habillement de Diane moderne +qui la changeait des robes à volants et des jupes monumentales. + +Vous n'imagineriez rien de plus gracieux que ce costume demi-masculin, +si bien ajusté à la taille de mon amie qu'on eût dit qu'il avait été +fait pour elle. Je la découvrais plus jolie que je ne l'eusse rêvée sous +cette veste légèrement flottante qui laissait voir le souple et ample +dessin des épaules, la nuque longue et fine; dans ce gilet qui ne +déguisait rien de la beauté ronde de sa gorge; dans cette culotte +bouffante aux genoux, serrée sur le derrière large aux courbes hardies, +qui, disproportionné chez une autre femme, au contraire était glorieux +chez elle, porté par des cuisses fortes et de hautes jambes. Un chapeau +tyrolien, orné d'une aigrette de plumes de coq, posé de côté sur les +cheveux chatain clair donnait à mon amie quelque chose de brave ou de +fanfaron, qui rendait son charme encore plus irritant. + +Sa beauté, que cette tenue rendait éclatante, et à laquelle on ne +s'attendait point; puis le récit du vol dont elle avait été victime, lui +valurent un grand succès. Les femmes lui lancèrent des regards envieux, +les jeunes gens s'empressèrent autour d'elle; les compliments, les +oeillades, l'ardeur amoureuse de son entourage la mirent en des +dispositions excellentes pour mes projets, mais j'eus mille peines, +lorsque nous descendîmes de notre char-à-bancs, à l'isoler de son +cortège d'adorateurs. Il fallut, avec l'aide du guide, égarer les uns +après les autres, ces messieurs, qui ne voulaient pas la quitter. + +Enfin ils nous avaient laissés dans cette campagne assez sauvage, où je +n'apercevais ni une maison, ni un être humain: ni rien qui pût arrêter +mon désir, lorsque tout à coup, pâle de gêne, et peut-être de la +contrainte qu'elle s'imposait depuis quelques instants, elle me dit +qu'elle voulait arranger ses dessous, négligés par sa femme de chambre, +et me pria de la laisser seule un instant. Je feignis seulement de lui +obéir. Le chemin que nous suivions, très ombragé, faisait un coude à +quelques mètres de l'endroit où nous étions. J'allai jusqu'à ce tournant +de route, et, au risque de m'entendre crier les pires injures, je revins +sur mes pas en me cachant derrière les arbres jusqu'à la place où je +l'avais quittée. Dans la violence de mon désir, je ne craignais ni sa +honte, ni sa surprise, ni sa colère; je voulais l'étreindre et j'avais +hâte de la tenir dans mon embrassement. + +Je l'aperçus de dos. La culotte aux chevilles et la tête courbée vers +ses bas comme pour les rajuster, elle me tendait les reins. + +A mon approche une bouffée de vent souleva sa courte et lâche +chemisette; et pareille à une large jatte de lait qu'on me lancerait au +visage, je vis jaillir sa croupe vaste. Mon regard allait s'en délecter +quand tout à coup j'aperçus au bas des reins, à droite, sur le haut +d'une de ses fesses magnifiques, une inscription et un dessin qui +formaient sur la peau claire des arabesques d'un bleu noirâtre. Ces +tatouages étaient alors fort mal portés. Ils n'étaient en usage que chez +les femmes à matelot et les rôdeuses de barrière; si épris que je fusse, +la découverte de ces caractères et de ce grossier croquis furent pour +mon désir comme une douche d'eau glacée. Je n'en voulus pas voir +davantage. Je détournai les yeux. Je m'enfuis. Laissant là mes amours et +leur cortège, je revins seul à Biarritz et repartis le soir même pour +Paris. + + * * * * * + +--Si elle était si jolie, dit un convive, votre ami n'était pas +excusable. + +--Que voulez-vous? J'avais... mon ami avait pris une aventurière de la +dernière catégorie pour une femme du meilleur monde. La désillusion +était cruelle. Trouver une pierreuse qui s'était donnée peut-être pour +quarante sous sur les fortifs quand on s'attendait, après une attaque +difficile, à conquérir la comtesse de Pommereuil! + +--Comment s'appelait-elle? demanda avec anxiété M. de Clérambault. + +--La comtesse de Pommereuil, répéta le conteur, Alix de Pommereuil. + +--Mais c'était ma femme! s'écria Clérambault en levant les bras au ciel. +Malheureux! vous avez osé faire la cour à ma femme! + +--Ce n'était pas moi, c'était mon ami. D'ailleurs, vous le voyez! il l'a +respectée! + +--Jolie façon de respecter une personne vertueuse et du meilleur monde! +C'était un goujat, votre ami, le dernier des goujats. + +--Mais puisque vous étiez séparés? + +--Peu importe. C'était un insolent pour oser prétendre à l'amour de Mme +de Pommereuil, et un sot pour s'imaginer ensuite qu'elle était une +aventurière. Qu'y avait-il donc d'inscrit sur sa peau? + +--Vous devez bien le savoir puisque vous avez été son mari. + +--Sauf pendant la querelle dont je vous ai parlé je n'ai jamais vu ma +femme, le jour, qu'en crinoline; la nuit, je vous l'ai dit, elle avait +une chemise qui lui tombait jusqu'aux pieds. Encore me forçait-elle de +souffler les bougies dès qu'elle s'était couchée. J'ai toujours ignoré +qu'elle portât sur son corps une inscription. Mais quel était donc ce +tatouage? + +--Je vais vous le dire, moi, s'écria tout à coup une dame majestueuse, +presqu'imposante sous le harnais, à la faveur du henné qui lui teignait +les cheveux, et qui ressemblait à sa voisine, la petite blonde au nez +retroussé, comme une vieille chromo peut ressembler à une fraîche +peinture, je vais vous dire aussi pourquoi on lui a fait ça! + +--Vous connaissez Mme de Pommereuil, vous! lança dédaigneusement +Clérambault. + +--Certainement, je la connais, Alix de Pommereuil, et je l'ai connue +avant vous, avant son mariage. + +Et, sans attendre qu'on l'en priât, la dame imposante nous fit ce récit: + +J'étais alors toute gamine et j'avais un petit ami que j'aimais bien, +qu'on appelait Totor. Totor et moi nous faisions des promenades à n'en +plus finir dans la banlieue de Paris, même que nos paternels ne nous +arrangeaient pas au retour pour cracher comme ça sur l'ouvrage et passer +en ballade les trois quarts de la journée et la moitié de l'autre quart. +Une fois, un jeudi que je crois, nous étions partis toute une bande. +Chacun de nous, Gisèle, Henriette, Clémentine, avait son ami. Il y avait +même un garçon de trop, le petit Riri, qui était vieux d'à peine quinze +ans et qui ne promenait point de demoiselle à son bras, quoiqu'il ne lui +eût p't'être pas marché su'l'pied s'il en avait trouvé une à sa +convenance, vu qu'y nous regardait toutes avec des mirettes en braise à +chacun de nos tourniquets. Seulement Totor lui avait dit en partant: +«Riri, n'te fais pas de bile! Nous te trouverons une gosse gironde et +nous te marierons en route.» Or nous voilà tous envolés sur les +hauteurs, là-bas, à Montmartre, qui n'était point un quartier de rupins +comme aujourd'hui, mais pour ainsi dire la campagne perdue. Totor nous +conduisit chez «La Mère Michel,» un petit caboulot on l'on sirotait pour +un rond une prune à l'eau-de-vie. Comme nous étions là à rire, à +buvocher et à chanter, nous voyons défiler des régiments de demoiselles, +des petites et des grandes et des moyennes, avec des soeurs dont les +grandes coiffes claquaient en l'air et de longs chapelets qui leur +battaient les cuisses avec le bruit d'un sabre de cavalerie, et toutes +ces chères soeurs se remuaient et se trémoussaient et allaient de droite +à gauche et alignaient les unes et morigénaient les autres, et +avançaient celles-ci, et reculaient celles-là, que toutes baissaient les +yeux et se laissaient mettre en place comme un troupeau de baudets. +«Qu'est-ce que toute cette bondieuserie, Mère Michel? demanda +Totor.»--M'sieur Totor, répondit la bonne femme qui était une copine +pour lui, tout ça vient de Saint-Pierre. Y a fête et, je crois bien, +pèlerinage.» Enfin comme le soir venait, toutes les chères soeurs se +remisèrent avec les petites oies qu'elles conduisaient. «Y faut rentrer +aussi nous,» dit Totor, et il paya, en grand seigneur, la Mère Michel. +Nous étions encore à souhaiter le bonsoir à la bonne femme quand voilà +une grande demoiselle de quatorze, quinze ans, qui passe à côté de nous, +effarée et toute niaise, comme si elle cherchait son esprit qu'elle +avait perdu en chemin: «Messieurs, Mesdemoiselles, le chemin de Paris, +s'il vous plaît? + +--Le chemin de Paris, le voilà! s'écrie Totor, et nous descendons avec +vous.» Elle voulait se sauver, mais nous la rejoignons. «Tiens! dit +Totor à Riri, voici la femme que tu cherchais. Donne-lui le bras.» Et +nous le poussions dans les jupons de la petite qui faisait toujours son +effarouchée, d'autant mieux que Riri, qui n'avait point l'air moins +penaud, ne pouvait guère lui donner confiance. Enfin, comme nous +poussions toujours Riri et que nous nous moquions de sa timidité, mon +Riri, d'un coup, s'enhardit, parle à Mademoiselle. Ce qu'il lui raconte, +je n'en sais rien, mais ça ne devait pas être des oraisons, car la +frimousse de Mademoiselle devient rouge comme un panier de cerises. Riri +n'en reste pas là. Il lui prend la taille et l'embrasse. Pour le coup, +Mademoiselle se fâche. Elle le gifle. Riri lui répond par une claque. +Mademoiselle lui lance une ruade. Riri lui botte le fessier. Ils se +prennent aux cheveux, se griffent, se mordent, se donnent des coups de +poing. Nous les séparons, mais, comme Mademoiselle faisait toujours sa +renchérie, Clémentine, qui venait d'avoir une roulée de sa belle-mère et +la sentait encore dans les jambes, propose, histoire de se venger, de +flanquer le fouet à Mademoiselle. «C'est ça! c'est ça! crient toutes les +filles et les garçons qui mouraient d'envie de voir le derrière d'une +personne du monde, fichons-lui le fouet.» Nous entrons dans un autre +rince-gueule, du genre de celui que nous venions de quitter, et, au +milieu de la cour, la demoiselle a beau jouer des pieds et des mains, +ses cotillons et sa chemise sont bientôt par-dessus sa tête, et nous y +allons chacun d'une claque sur sa fesse, avec un entrain tel qu'on nous +aurait payés nous n'y aurions pas mis plus de coeur! Quand son séant a +été rouge comme une culotte de soldat, elle s'est cachée la tête contre +le mur, dans son jupon, mais alors Riri s'est mis à lui parler +doucement, doucement, et, comme elle était toute tremblante et qu'elle +n'aurait pas fait de mal à une mouche, je crois bien que mon Riri s'est +conduit avec elle comme un petit homme. En tout cas, il en était fort +capable, le scélérat! Totor, qui les avait laissés s'expliquer en +tête-à-tête un moment, est revenu avec nous et, voyant Riri embrasser la +fillette, il lui a dit: «Riri, à présent, tu as une femme, c'est bien, +mais ton mariage n'est pas signé! Faut que tu passes devant Monsieur le +Maire!» Il appelait ainsi un grand maigre, un ancien matelot, qui était +toujours dans la boutique et qui faisait métier de dessiner et d'écrire +des devises sur la peau. Cet homme est venu. Et il a demandé à la +demoiselle quel était son nom. «Alix,» a-t-elle répondu. Alors Totor a +commandé au dessinateur de lui écrire ceci: «Alix est à Riri pour la +vie.» + +--Et où faut-il lui écrire ça? + +--Sur le c...! dit Totor que nous avons tous applaudi pour cette idée. + +Là-dessus on a couché Alix sur le lit, on l'a retroussée encore une +fois, et on lui a gravé en haut de la fesse droite deux coeurs percés +d'une flèche avec cette inscription: _Alix est à Riri pour la vie_. + +Quand l'opération lui causait trop de mal, nous lui apportions pour la +calmer un verre d'anisette. Je crois bien qu'elle était ivre à la fin de +la séance; elle n'en dut pas moins assister à l'inscription de son mari +auquel on grava sur le bras le même dessin avec cette devise: + +_Riri est pour toute la vie à Alix._ + +Puis nous banquetâmes en l'honneur des nouveaux époux et toute la nuit +se passa dans cette maison nuptiale. + +Le lendemain Alix errait, dégrisée, d'une chambre à l'autre, comme une +folle, criant sans cesse: + +--Oh! mon Dieu! mon Dieu! Que vais-je devenir! que m'a-t-on fait! Mon +Dieu! mon Dieu! prenez pitié de moi! Que vont dire les soeurs? + +Ses supplications nous émurent: + +--Faut la ramener, dit Totor, mais où demeures-tu, la gosse? + +--Chez les soeurs de Marie, gémit Alix. + +--Et où logent-elles, ces soeurs de Marie? + +--Au coin de la rue de Bourgogne et de la rue de Varennes. + +--C'est bien, et comme Totor agissait toujours en grand seigneur, il +prit une voiture pour reconduire Alix à son couvent. + +On fut bientôt arrivé, Totor descendit avec la fillette et sonna à une +grande porte; une vieille tourière vint ouvrir. + +--Dites donc, madame! c'est une demoiselle qui s'est égarée de notre +côté, qui était quasiment perdue et que nous vous ramenons. Y a-t-il une +récompense? + +Pour toute réponse, la tourière prit Alix par le bras, la fit entrer +dans le couvent et ferma la porte violemment. + +--Eh bien, y sont rien pingres, dans cette boîte, observa Totor en +réglant la voiture avec les quarante sous qui lui restaient. + +A présent, je crois bien que Alix de Pommereuil,--car c'est bien le nom +que j'ai vu inscrit sur le livret que la gosse avait laissé tomber de +son jupon,--Alix de Pommereuil n'a point fait de boniments sur cette +histoire, et si les chères soeurs en ont su quelque chose, elles se sont +bien gardées d'en souffler mot à sa grand mère. + + * * * * * + +--Allez donc vous fier aux jeunes filles, déclara Clérambault en matière +de conclusion. + +--Tu parais tout triste, mon vieux, dit la petite blonde au nez +retroussé. + +--On le serait à moins! + +--Mais puisque tu t'es séparé de ta femme, que l'importent à présent les +aventures qui lui sont arrivées avant ou après toi? + +--Je pensais que j'avais épousé une fière et chaste jeune fille, soupira +Clérambault, et c'est navrant de perdre à mon âge ses illusions. + +--Tout ça ce sont des fadaises! s'écria la petite blonde qui, grisée, +allumée par le champagne, monta sur le canapé du salon et releva ses +jupes. Tiens! contemple! Tu n'auras pas d'illusions à perdre avec moi. +Tu peux me regarder à gauche, à droite, de haut en bas, tu ne +découvriras pas un défaut. + +Et frappant sur ses fesses avec orgueil: + +--J'ai posé pour Dalou, pour Falguière, pour Rodin, mon cher! Il n'y a +pas beaucoup de femmes qui pourraient s'en vanter! Et j'en suis plus +fière, moi, que d'avoir eu sur le dos des diamants et des frusques pour +cinq cent mille francs! + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + Gringalette 1 + Un jeu de femme 47 + Les Révoltées de Brescia 93 + La Comédie chez la Princesse 165 + La Crinoline 225 + + +ALENÇON.--IMP. VEUVE FÉLIX GUY ET Cie + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Gringalette, by Hugues Rebell + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43782 *** |
