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| author | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-03-07 14:31:37 -0800 |
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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org - - -Title: La Chèvre d'Or - -Author: Paul Arène - -Release Date: September 19, 2013 [EBook #43767] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CHÈVRE D'OR *** - - - - -Produced by Claudine Corbasson, Hans Pieterse and the -Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net -(This file was produced from images generously made -available by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - -</pre> - +<body> +<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43767 ***</div> <hr class="full"/> @@ -153,13 +115,13 @@ available by The Internet Archive/Canadian Libraries) <img class="sep6" src="images/titre.jpg" width="401" height="550" alt="Page de titre" title="Page de titre" /> </div></div> -<p class="sep3 cent t1">La Chèvre d'Or</p> +<p class="sep3 cent t1">La Chèvre d'Or</p> -<p class="sep6 cent"><i>DU MÊME AUTEUR</i></p> +<p class="sep6 cent"><i>DU MÊME AUTEUR</i></p> <table summary="Autres ouvrages" style="width: 30em;"> <tr> - <td class="tdc" colspan="2">PETITE BIBLIOTHÈQUE LITTÉRAIRE</td> + <td class="tdc" colspan="2">PETITE BIBLIOTHÈQUE LITTÉRAIRE</td> </tr> <tr> <td class="tdl"><span class="smcap">Jean des Figues.</span>—<i>Le Tor d'Entrays.</i>—<i>Le @@ -168,7 +130,7 @@ des six capitaines.</i> 1 vol. avec portrait</td> <td class="tdr">6 fr.</td> </tr> <tr> - <td class="tdc" colspan="2">Édition in-18 à 3 fr. 50</td> + <td class="tdc" colspan="2">Édition in-18 à 3 fr. 50</td> </tr> <tr> <td class="tdl"><span class="smcap">Vingt jours en Tunisie</span></td> @@ -178,14 +140,14 @@ des six capitaines.</i> 1 vol. avec portrait</td> <hr class="hr10" /> -<p class="cent"><i>Tous droits réservés.</i></p> +<p class="cent"><i>Tous droits réservés.</i></p> <hr class="hr30" /> -<p class="sep3 cent t2 esp"><i>PAUL ARÈNE</i></p> +<p class="sep3 cent t2 esp"><i>PAUL ARÈNE</i></p> <hr class="hr20" /> -<h1> La Chèvre d'Or</h1> +<h1> La Chèvre d'Or</h1> <div class="figcenter" style="width: 150px;"> <img class="sep3 sepb" src="images/vignette.jpg" width="150" height="222" alt="" title="" /> @@ -193,7 +155,7 @@ des six capitaines.</i> 1 vol. avec portrait</td> <p class="cent esp"><i>PARIS</i></p> -<p class="cent t3 esp">ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR</p> +<p class="cent t3 esp">ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR</p> <p class="cent t4">23-31, PASSAGE CHOISEUL, 23-31</p> <hr class="hr5" /> @@ -208,10 +170,10 @@ des six capitaines.</i> 1 vol. avec portrait</td> <div class="epi"> <p><i>En souvenir de nos voyages au joyeux pays de -Provence, permettez-moi, cher Maître et cher -Ami, de vous dédier</i> La Chèvre d'Or. <i>Ce petit -roman romanesque ne parle pas de névrose. Peut-être -vous plaira-t-il à cause de cela.</i></p> +Provence, permettez-moi, cher Maître et cher +Ami, de vous dédier</i> La Chèvre d'Or. <i>Ce petit +roman romanesque ne parle pas de névrose. Peut-être +vous plaira-t-il à cause de cela.</i></p> <p class="signat">P. A.</p> </div></div> @@ -219,414 +181,414 @@ vous plaira-t-il à cause de cela.</i></p> <hr class="hr30" /> <div class="npage"> -<p class="sep2 cent t1" id="Page_1">La Chèvre d'Or</p> +<p class="sep2 cent t1" id="Page_1">La Chèvre d'Or</p> <hr class="hr20" /> <h2>I<br /> <b>LETTRE D'ENVOI</b></h2> -<p>Ris, ne te gêne point, ami très cher, ô philosophe!</p> +<p>Ris, ne te gêne point, ami très cher, ô philosophe!</p> <p>Je te vois d'ici lisant ces lignes au fond du fastueux cabinet -encombré de la dépouille des âges où, parmi les tableaux anciens, -les émaux, les tapisseries, pareil à un Faust qui serait bibelotier, -tu passes au creuset de la science moderne ce que l'humanité -gardait encore de mystères, et uses tes jours, poussé par je ne -sais quel contradictoire et douloureux besoin <span class="pagenum" id="Page_2">2</span> de vérité, -à réduire en vaine fumée les illusions de ce passé dont le reflet +encombré de la dépouille des âges où, parmi les tableaux anciens, +les émaux, les tapisseries, pareil à un Faust qui serait bibelotier, +tu passes au creuset de la science moderne ce que l'humanité +gardait encore de mystères, et uses tes jours, poussé par je ne +sais quel contradictoire et douloureux besoin <span class="pagenum" id="Page_2">2</span> de vérité, +à réduire en vaine fumée les illusions de ce passé dont le reflet pourtant reste ta seule joie; je te vois d'ici, et je devine -la compatissante ironie qui, durant une minute, va éclairer ton +la compatissante ironie qui, durant une minute, va éclairer ton numismatique profil.</p> </div> <p>Tel que tu me connais, devenu douteur par -raison, guéri des beaux enthousiasmes et déshabitué -de l'espérance, je suis très sérieusement -occupé à la recherche d'un trésor.</p> +raison, guéri des beaux enthousiasmes et déshabitué +de l'espérance, je suis très sérieusement +occupé à la recherche d'un trésor.</p> <p>Oui! ici, en Provence, dans un pays tout -de lumière et de belle réalité, aux horizons jamais -voilés, aux nuits claires et sans fantômes, -je rêve ainsi, éveillé, le plus merveilleux des -rêves.</p> - -<p>Folie! vas-tu dire. Rassure-toi. Bientôt ta -sagesse reconnaîtra qu'il me faudrait être fou -pour renoncer à ma folie. Car le trésor en question -est un trésor réel, palpable, depuis plus de -mille ans enfoui, un vrai trésor en or et qui n'a -rien de chimérique. Bien que comparable aux -amoncellements de joyaux précieux et de frissonnantes +de lumière et de belle réalité, aux horizons jamais +voilés, aux nuits claires et sans fantômes, +je rêve ainsi, éveillé, le plus merveilleux des +rêves.</p> + +<p>Folie! vas-tu dire. Rassure-toi. Bientôt ta +sagesse reconnaîtra qu'il me faudrait être fou +pour renoncer à ma folie. Car le trésor en question +est un trésor réel, palpable, depuis plus de +mille ans enfoui, un vrai trésor en or et qui n'a +rien de chimérique. Bien que comparable aux +amoncellements de joyaux précieux et de frissonnantes pierreries dont l'imagination populaire -s'éblouissait au temps des <i>Mille et Une -Nuits</i>, aucun génie, aucun monstre ne le garde -et bientôt il m'appartiendra.</p> +s'éblouissait au temps des <i>Mille et Une +Nuits</i>, aucun génie, aucun monstre ne le garde +et bientôt il m'appartiendra.</p> <div class="pagenum" id="Page_3">3</div> <p>Comment?... Laisse-m'en le secret une semaine encore.</p> -<p>Du reste j'avais, à ton intention, jeté sur le +<p>Du reste j'avais, à ton intention, jeté sur le papier, d'abord pour occuper mes loisirs, plus -tard pour amuser mon impatience, le détail -exactement noté de mes sensations et de mes +tard pour amuser mon impatience, le détail +exactement noté de mes sensations et de mes aventures depuis le jour de nos adieux.</p> -<p>Tu recevras le paquet en même temps que cette lettre. Tout un petit -roman dont les circonstances ont seules tissé la trame et où ma volonté -ne fut pour rien. Il n'y est question de trésor qu'assez tard. Je -t'enverrai bientôt la suite et tu pourras ainsi t'associer aux émotions -que je traverse. En attendant, montre-toi indulgent à ma chimère.</p> +<p>Tu recevras le paquet en même temps que cette lettre. Tout un petit +roman dont les circonstances ont seules tissé la trame et où ma volonté +ne fut pour rien. Il n'y est question de trésor qu'assez tard. Je +t'enverrai bientôt la suite et tu pourras ainsi t'associer aux émotions +que je traverse. En attendant, montre-toi indulgent à ma chimère.</p> <p>Pour te prouver que je suis lucide et que la manie des grandeurs ne -m'a pas troublé le cerveau, je te jure qu'avant un mois, à Paris, je -rirai avec toi et plus fort que toi de mes déconvenues si, au réveil, -sous le dernier coup de pioche, je ne trouve, comme dans les contes, à -la place du Colchos et de la Golconde espérés qu'un coffre vermoulu, -des cailloux et des feuilles sèches.</p> +m'a pas troublé le cerveau, je te jure qu'avant un mois, à Paris, je +rirai avec toi et plus fort que toi de mes déconvenues si, au réveil, +sous le dernier coup de pioche, je ne trouve, comme dans les contes, à +la place du Colchos et de la Golconde espérés qu'un coffre vermoulu, +des cailloux et des feuilles sèches.</p> <h2><span class="pagenum" id="Page_4">4</span>II<br /> <b>EN VOYAGE</b></h2> -<p>Me voici loin, résumons-nous!</p> +<p>Me voici loin, résumons-nous!</p> <p>Le bilan est simple: des amours ou soi-disant -tels qui ne m'ont pas donné le bonheur; -des travaux impatients qui ne m'ont pas donné -la gloire; des amitiés, la tienne exceptée, qui -m'ont toutes, en s'évaporant, laissé ce froid au -cœur mêlé de sourde colère que provoque l'humiliation +tels qui ne m'ont pas donné le bonheur; +des travaux impatients qui ne m'ont pas donné +la gloire; des amitiés, la tienne exceptée, qui +m'ont toutes, en s'évaporant, laissé ce froid au +cœur mêlé de sourde colère que provoque l'humiliation de se savoir dupe.</p> -<p>Bref! je me retrouve de même qu'au début, +<p>Bref! je me retrouve de même qu'au début, avec en moins la foi dans l'avenir et ce don -précieux d'être trompé qui, seul, fait la vie +précieux d'être trompé qui, seul, fait la vie <span class="pagenum" id="Page_5">5</span> -supportable. Je ne rappelle que pour mémoire -une fortune fort ébréchée sans même que +supportable. Je ne rappelle que pour mémoire +une fortune fort ébréchée sans même que je puisse me donner l'excuse de quelque honorable folie.</p> -<p>J'avais très distinct le sentiment de cela, il y -a un instant, dans l'éternelle chambre d'hôtel -banale et triste, en écoutant l'horloge de la ville +<p>J'avais très distinct le sentiment de cela, il y +a un instant, dans l'éternelle chambre d'hôtel +banale et triste, en écoutant l'horloge de la ville sonner.</p> <p>Par une rencontre qui n'a rien de singulier, cette horloge, au milieu de la nuit, sonnait -l'heure de ma naissance, cependant qu'à défaut +l'heure de ma naissance, cependant qu'à défaut de calendrier, un bouquet d'anniversaire, envoi d'une trop peu oublieuse amie, me disait avec une cruelle douceur le chiffre de mes quarante ans... Ne serait-ce point la cloche d'argent du -palais d'Avignon, au même tintement grêle et -clair, qui ne sonnait qu'à la mort des papes?</p> +palais d'Avignon, au même tintement grêle et +clair, qui ne sonnait qu'à la mort des papes?</p> <p>Il me semble qu'en moi quelque chose vient de mourir.</p> -<p>A quoi me résoudre? M'établir pessimiste? +<p>A quoi me résoudre? M'établir pessimiste? Non pas, certes! J'aurais trop peur de ta bien portante raillerie.</p> -<p>Après tout, je ne suis plus riche: mais il me +<p>Après tout, je ne suis plus riche: mais il me reste de quoi vivre libre. Je ne suis plus jeune: -mais il y a encore une dizaine de belles années +mais il y a encore une dizaine de belles années <span class="pagenum" id="Page_6">6</span> -entre l'homme qui m'apparaît dans cette glace -et un vieillard. Il est trop tard pour songer à -la gloire: mais le travail, même sans gloire, a +entre l'homme qui m'apparaît dans cette glace +et un vieillard. Il est trop tard pour songer à +la gloire: mais le travail, même sans gloire, a ses nobles joies.</p> -<p>Et, puisque je n'eus pas le génie d'être créateur, -peut-être qu'un effort dans l'ordre scientifique, -une série de recherches, établies nettement -et courageusement poursuivies, me débarrasseront -des désespérantes hésitations qui, si souvent, -m'ont laissé tomber l'outil des mains à -mi-tâche devant des entreprises trop purement -imaginatives pour ne pas, à certains moments -douloureux, apparaître creuses et vaines au +<p>Et, puisque je n'eus pas le génie d'être créateur, +peut-être qu'un effort dans l'ordre scientifique, +une série de recherches, établies nettement +et courageusement poursuivies, me débarrasseront +des désespérantes hésitations qui, si souvent, +m'ont laissé tomber l'outil des mains à +mi-tâche devant des entreprises trop purement +imaginatives pour ne pas, à certains moments +douloureux, apparaître creuses et vaines au raisonneur et au timide que le hasard a fait de moi.</p> -<p>Après avoir cherché, réfléchi, je me suis -donc fixé une besogne selon mon courage et -mes goûts.</p> +<p>Après avoir cherché, réfléchi, je me suis +donc fixé une besogne selon mon courage et +mes goûts.</p> <p>Tu sais, s'il m'est permis d'employer une -expression que tu affectionnes et que as même, -je crois, un peu inventée, quel enragé <i>traditioniste</i> +expression que tu affectionnes et que as même, +je crois, un peu inventée, quel enragé <i>traditioniste</i> je suis.</p> <p>En exil au milieu du monde moderne, j'ai -cette infirmité qu'aucune chose ne m'intéresse +cette infirmité qu'aucune chose ne m'intéresse si je n'y retrouve le fil d'or qui la rattache au <span class="pagenum" id="Page_7">7</span> -passé. Mon sentiment, d'ailleurs, peut se défendre; -l'avenir nous étant fermé, revivre le -passé reste encore le seul moyen qui s'offre à +passé. Mon sentiment, d'ailleurs, peut se défendre; +l'avenir nous étant fermé, revivre le +passé reste encore le seul moyen qui s'offre à nous d'allonger intelligemment nos quelques -années d'existence.</p> +années d'existence.</p> -<p>Tu sais aussi, pour m'avoir souvent plaisanté -sur un vague atavisme barbaresque que ton érudition -moqueuse me prêtait, tu sais quel faible +<p>Tu sais aussi, pour m'avoir souvent plaisanté +sur un vague atavisme barbaresque que ton érudition +moqueuse me prêtait, tu sais quel faible j'eus toujours pour les souvenirs de la civilisation arabe.</p> -<p>Dans ce beau pays où, par la langue et par la +<p>Dans ce beau pays où, par la langue et par la race, au-dessus du vieux tuf ligure, tant de peuples, -Phéniciens, Phocéens, Latins, ont laissé +Phéniciens, Phocéens, Latins, ont laissé leur marque, les derniers venus, les Arabes -seuls m'intéressent.</p> +seuls m'intéressent.</p> <p>Plus que la Grecque qui, avec ses yeux gris-bleu -s'encadrant de longs sourcils noirs, évoque +s'encadrant de longs sourcils noirs, évoque la vision de quelque Cypris paysanne, plus que la Romaine dont souvent tu admiras les -fières pâleurs patriciennes, me plaît, rencontrée -au détour d'un sentier, la souple et fine Sarrasine, -aux lèvres rouges, au teint d'ambre. Et -tandis que d'autres sentent leur cœur battre à +fières pâleurs patriciennes, me plaît, rencontrée +au détour d'un sentier, la souple et fine Sarrasine, +aux lèvres rouges, au teint d'ambre. Et +tandis que d'autres sentent leur cœur battre à la trouvaille d'un fragment d'urne antique ou -d'une main de déesse que le soleil a dorée, +d'une main de déesse que le soleil a dorée, <span class="pagenum" id="Page_8">8</span> -je ne fus jamais tant ému qu'un jour, dans -Nîmes, près des bains de Diane, dont les vieilles -pierres disparaissaient sous un écroulement de -rose, en foulant, parmi les débris, le plafond -de marbre fouillé et gaufré que les envahisseurs -venus d'Afrique par l'Espagne ajoutèrent -ingénument aux ornements ioniens du temple +je ne fus jamais tant ému qu'un jour, dans +Nîmes, près des bains de Diane, dont les vieilles +pierres disparaissaient sous un écroulement de +rose, en foulant, parmi les débris, le plafond +de marbre fouillé et gaufré que les envahisseurs +venus d'Afrique par l'Espagne ajoutèrent +ingénument aux ornements ioniens du temple des nymphes.</p> <p>On accueillit en amis, chez nous, ces chevaleresques aventuriers qui, au milieu du dur -moyen-âge, nous apportaient, vêtus de soie, la -grâce et les arts d'Orient. Quand les Arabes -vaincus se réembarquèrent, la Provence entière +moyen-âge, nous apportaient, vêtus de soie, la +grâce et les arts d'Orient. Quand les Arabes +vaincus se réembarquèrent, la Provence entière pleura comme pleurait Blanche de Simiane -au départ de son bel émir.</p> +au départ de son bel émir.</p> <p>J'avais entrepris autrefois sur ce sujet un travail, -hélas! interrompu trop vite, et retrouve -même fort à propos un carnet jauni dont bien -des pages sont restées blanches. Je ferai revivre, -en les complétant, ces notes longtemps -oubliées. Je recommencerai mes longues courses -sous ce ciel pareil au ciel d'Orient, à travers ces +hélas! interrompu trop vite, et retrouve +même fort à propos un carnet jauni dont bien +des pages sont restées blanches. Je ferai revivre, +en les complétant, ces notes longtemps +oubliées. Je recommencerai mes longues courses +sous ce ciel pareil au ciel d'Orient, à travers ces rocs mi-africains qui portent le palmier et la figue de Barbarie, le long de ces <i>calanques</i> bleues -propices au débarquement, de ces plages où, +propices au débarquement, de ces plages où, <span class="pagenum" id="Page_9">9</span> -dans le sable blond, s'enfonçait la proue des +dans le sable blond, s'enfonçait la proue des tartanes.</p> <p>Heureux le soir et n'ayant pas perdu ma -journée, si je découvre quelque nom de famille +journée, si je découvre quelque nom de famille ou de lieu dont la consonance dise l'origine, si -j'aperçois au soleil couchant, près de la mer, +j'aperçois au soleil couchant, près de la mer, sur une cime, quelque village blanc, avec une -vieille tour sarrasine gardant encore ses créneaux +vieille tour sarrasine gardant encore ses créneaux et l'amorce de ses moucharabis.</p> <p>Dans ce pays hospitalier, indulgent aux mauvais -chasseurs, un fusil jeté sur l'épaule me -donnera l'accès auprès des paysans.</p> +chasseurs, un fusil jeté sur l'épaule me +donnera l'accès auprès des paysans.</p> -<p>La mission, gratuite d'ailleurs et peu déterminée, -que ton amitié, à tout hasard, m'avait -obtenue du ministère, me fera bien accueillir -des savants locaux, des curés, des instituteurs, +<p>La mission, gratuite d'ailleurs et peu déterminée, +que ton amitié, à tout hasard, m'avait +obtenue du ministère, me fera bien accueillir +des savants locaux, des curés, des instituteurs, et me permettra de fouiller les vieux cahiers de -tailles, les cadastres, les résidus d'archives.</p> +tailles, les cadastres, les résidus d'archives.</p> -<p>Et, après un mois ou deux de cette érudition -en plein air, j'espère te rapporter sinon d'importantes -découvertes, du moins un ami solide -et bronzé à la place du Parisien ultra-nerveux -que tu as envoyé se refaire l'esprit et le corps +<p>Et, après un mois ou deux de cette érudition +en plein air, j'espère te rapporter sinon d'importantes +découvertes, du moins un ami solide +et bronzé à la place du Parisien ultra-nerveux +que tu as envoyé se refaire l'esprit et le corps au soleil.</p> <h2><span class="pagenum" id="Page_10">10</span>III<br /> <b>LA PETITE CAMARGUE</b></h2> <p>Mais avant d'entrer en campagne, avant de -mettre à exécution tous ces beaux projets, j'aurais +mettre à exécution tous ces beaux projets, j'aurais besoin de me recueillir quelques jours. Si -j'allais demander l'hospitalité à patron Ruf? Il -vit sans doute encore. Nous sommes liés depuis +j'allais demander l'hospitalité à patron Ruf? Il +vit sans doute encore. Nous sommes liés depuis quatre ans, et voici comment je fis sa connaissance.</p> -<p>Je voyageais, suivant la côte de Marseille à +<p>Je voyageais, suivant la côte de Marseille à Nice, quand un soir, pas bien loin d'ici, aux -environs de l'Estérel, mon attention fut attirée +environs de l'Estérel, mon attention fut attirée <span class="pagenum" id="Page_11">11</span> -par une demeure rustique dont la singularité -m'intéressa.</p> +par une demeure rustique dont la singularité +m'intéressa.</p> -<p>C'était, au pied d'un rocher à pic, une de ces -cabanes basses spéciales au delta du Rhône, +<p>C'était, au pied d'un rocher à pic, une de ces +cabanes basses spéciales au delta du Rhône, faites de terre battue et de roseaux, et d'une physionomie -si caractéristique avec leur toit blanc de chaux, relevé +si caractéristique avec leur toit blanc de chaux, relevé en corne.</p> -<p>Le rocher, évidemment, plongeait autrefois +<p>Le rocher, évidemment, plongeait autrefois dans la mer; mais l'amoncellement de sables -rejetés là par les courants, l'alluvion d'une -petite rivière dont l'embouchure paresseuse -s'étale en dormantes lagunes avaient peu à peu -fait de la baie primitive une étendue de limon -saumâtre coupée çà et là de flaques d'eau où +rejetés là par les courants, l'alluvion d'une +petite rivière dont l'embouchure paresseuse +s'étale en dormantes lagunes avaient peu à peu +fait de la baie primitive une étendue de limon +saumâtre coupée çà et là de flaques d'eau où poussent des herbes marines, quelques joncs et des tamaris.</p> <p>Trouver ainsi, en pleine Provence levantine, une minuscule Camargue et sa cabane de -gardien avait déjà de quoi me surprendre; -mais mon étonnement fut au comble quand -j'aperçus, raccommodant des filets devant -la porte, une femme vêtue du costume rhodanien.</p> +gardien avait déjà de quoi me surprendre; +mais mon étonnement fut au comble quand +j'aperçus, raccommodant des filets devant +la porte, une femme vêtue du costume rhodanien.</p> <p>A mon approche, l'homme sortit. Je le saluai -d'un «bien le bonjour!» Au bout d'un moment +d'un «bien le bonjour!» Au bout d'un moment <span class="pagenum" id="Page_12">12</span> nous nous trouvions les meilleurs amis du monde.</p> <p>Ruf Ganteaume, et plus usuellement patron Ruf, compromis en 1851 pour avoir, avec son -bateau, facilité la fuite de quelques soldats de -la résistance, s'en était tiré, ma foi! à bon -compte, évitant Cayenne et Lambessa, par un +bateau, facilité la fuite de quelques soldats de +la résistance, s'en était tiré, ma foi! à bon +compte, évitant Cayenne et Lambessa, par un internement aux environs d'Arles.</p> -<p>Plus heureux que d'autres, en sa qualité -de pêcheur, il put gagner sa vie sur le fleuve, -se maria et revint au pays après l'amnistie, -avec sa femme, née Tardif, des Tardif de -Fourques, et qu'il continuait à appeler Tardive.</p> +<p>Plus heureux que d'autres, en sa qualité +de pêcheur, il put gagner sa vie sur le fleuve, +se maria et revint au pays après l'amnistie, +avec sa femme, née Tardif, des Tardif de +Fourques, et qu'il continuait à appeler Tardive.</p> <p>Ruf et Tardive avaient un fils qu'ils voulurent -me présenter.</p> +me présenter.</p> -<p>On cria: «Ganteaume! Ganteaume!» Je -m'attendais à quelque solide gaillard déjà tanné +<p>On cria: «Ganteaume! Ganteaume!» Je +m'attendais à quelque solide gaillard déjà tanné par le soleil et la mer; je vis sortir d'une touffe de tamaris un tard-venu de dix ans, les cheveux -ébouriffés, l'air sauvage, tenant par les +ébouriffés, l'air sauvage, tenant par les pattes une grenouille qu'il venait de capturer. -C'était M. l'Aîné, porteur du nom, c'était Ganteaume.</p> +C'était M. l'Aîné, porteur du nom, c'était Ganteaume.</p> -<p>Je parvins à apprivoiser Ganteaume, et vécus +<p>Je parvins à apprivoiser Ganteaume, et vécus <span class="pagenum" id="Page_13">13</span> chez ces braves gens toute une semaine. J'avais promis de leur donner de mes nouvelles. Je ne -l'ai point fait. Me reconnaîtront-ils après quatre +l'ai point fait. Me reconnaîtront-ils après quatre ans?...</p> -<p>Ils m'ont reconnu, et j'ai trouvé toutes -choses en état.</p> +<p>Ils m'ont reconnu, et j'ai trouvé toutes +choses en état.</p> -<p>Une cabane toujours neuve; car Ruf, à chaque +<p>Une cabane toujours neuve; car Ruf, à chaque automne, en renouvelle la toiture de roseaux, et Tardive, tous les samedis, Ganteaume -tenant le seau où flotte la chaux délayée, rebadigeonne -crête et murs, suivant la coutume du +tenant le seau où flotte la chaux délayée, rebadigeonne +crête et murs, suivant la coutume du pays d'Arles.</p> <p>Comme changement, quelques rides sur -la face incrustée de sel du patron, et quelques +la face incrustée de sel du patron, et quelques fils d'argent dans les bandeaux grecs de Tardive.</p> -<p>Ganteaume, poussé vite, est devenu un vaillant -garçonnet aux cheveux frisottants de petit -blond qui brunira. Ganteaume ne pêche plus -aux grenouilles. Quand il ne va pas à la mer, il -monte Arlatan, un étalon camarguais, blanc +<p>Ganteaume, poussé vite, est devenu un vaillant +garçonnet aux cheveux frisottants de petit +blond qui brunira. Ganteaume ne pêche plus +aux grenouilles. Quand il ne va pas à la mer, il +monte Arlatan, un étalon camarguais, blanc comme la craie, vif comme la poudre, que son -père, avec le harnachement en crin tressé, les -étriers pleins, la haute selle, ramena de Fourques -où l'avait appelé un héritage.</p> +père, avec le harnachement en crin tressé, les +étriers pleins, la haute selle, ramena de Fourques +où l'avait appelé un héritage.</p> <div class="pagenum" id="Page_14">14</div> -<p>Mon installation est bientôt prête. Ganteaume, -qui couchera à côté de ses parents, me -cède sa chambre; il me semble qu'elle m'attendait.</p> +<p>Mon installation est bientôt prête. Ganteaume, +qui couchera à côté de ses parents, me +cède sa chambre; il me semble qu'elle m'attendait.</p> -<p>En l'honneur de mon arrivée, on a dîné -d'une bouillabaisse pêchée par patron Ruf lui-même -et servie, suivant l'usage, sur une écorce -de liège oblongue creusée légèrement, pareille -à un bouclier barbare. Nous avions chacun -pour assiette une moitié de nacre, moules +<p>En l'honneur de mon arrivée, on a dîné +d'une bouillabaisse pêchée par patron Ruf lui-même +et servie, suivant l'usage, sur une écorce +de liège oblongue creusée légèrement, pareille +à un bouclier barbare. Nous avions chacun +pour assiette une moitié de nacre, moules gigantesques aux reflets d'argent et d'acajou -que les barques, à grand effort, d'un câble noué -en nœud coulant, arrachent dans les récifs du +que les barques, à grand effort, d'un câble noué +en nœud coulant, arrachent dans les récifs du golfe.</p> -<p>A part ce détail tout local des assiettes et du +<p>A part ce détail tout local des assiettes et du plat, j'aurais pu, avec cet horizon d'eaux miroitantes, de tamaris en dentelle sur l'or du couchant, et le clairin d'Arlatan qui tintait, me -croire au bord du Vaccarès, dans quelque +croire au bord du Vaccarès, dans quelque coin perdu, entre la tour Saint-Louis et les Saintes.</p> -<p>Derrière les dunes, la vague chantait.</p> +<p>Derrière les dunes, la vague chantait.</p> -<p>Jusqu'à minuit, Tardive, belle d'humble -orgueil, me fit l'éloge de son bonheur. Ganteaume +<p>Jusqu'à minuit, Tardive, belle d'humble +orgueil, me fit l'éloge de son bonheur. Ganteaume sommeillait. Patron Ruf fumait sans <span class="pagenum" id="Page_15">15</span> -rien dire. Et j'admirais cet inconscient poète -qui, pour que sa femme se sentît heureuse et -l'aimât, sur un peu de terre amoncelée par l'eau +rien dire. Et j'admirais cet inconscient poète +qui, pour que sa femme se sentît heureuse et +l'aimât, sur un peu de terre amoncelée par l'eau d'un ruisseau, lui avait refait une patrie.</p> <h2><span class="pagenum" id="Page_16">16</span>IV<br /> <b>PATRON RUF</b></h2> -<p>Patron Ruf, en réalité, vit de sa pêche que -Tardive, montée sur Arlatan, va deux ou trois -fois par semaine vendre à la ville. Mais son orgueil -est d'être corailleur.</p> +<p>Patron Ruf, en réalité, vit de sa pêche que +Tardive, montée sur Arlatan, va deux ou trois +fois par semaine vendre à la ville. Mais son orgueil +est d'être corailleur.</p> <p>Ne devient pas corailleur qui veut! Le titre -se transmet de père en fils, et les membres de -la corporation, une fois reçus, jurent le secret.</p> +se transmet de père en fils, et les membres de +la corporation, une fois reçus, jurent le secret.</p> -<p>Un triste métier, paraît-il, que celui de mousse -apprenti. Patron Ruf a passé par là, restant -des journées entières au fond du bateau—pendant +<p>Un triste métier, paraît-il, que celui de mousse +apprenti. Patron Ruf a passé par là , restant +des journées entières au fond du bateau—pendant <span class="pagenum" id="Page_17">17</span> -que l'équipage, avant de promener le filet-drague +que l'équipage, avant de promener le filet-drague dans les hauts-fonds, s'orientait, pour -reconnaître les endroits propices, sur quelque -rocher remarqué, quelque <i>ensignadou</i> de la -côte—et ne respirant guère que le soir, quand, -la journée finie, le bateau amarré, il s'agissait +reconnaître les endroits propices, sur quelque +rocher remarqué, quelque <i>ensignadou</i> de la +côte—et ne respirant guère que le soir, quand, +la journée finie, le bateau amarré, il s'agissait de chercher de l'eau, de ramasser du bois et de faire la bouillabaisse.</p> -<p>A seize ans, patron Ruf avait été initié. Et -maintenant encore, dès que les mois d'été arrivent, -le diable ne l'empêcherait pas d'aller rejoindre -la flottille des Confrères au cap d'Antibes. -Expéditions mystérieuses où l'on emporte -deux, trois jours de vivres, où l'on feint d'embarquer -pour Gênes, la Corse, la Sardaigne, -bien qu'en somme on ne perde guère la terre de +<p>A seize ans, patron Ruf avait été initié. Et +maintenant encore, dès que les mois d'été arrivent, +le diable ne l'empêcherait pas d'aller rejoindre +la flottille des Confrères au cap d'Antibes. +Expéditions mystérieuses où l'on emporte +deux, trois jours de vivres, où l'on feint d'embarquer +pour Gênes, la Corse, la Sardaigne, +bien qu'en somme on ne perde guère la terre de vue.</p> <p>Juin approchant, patron Ruf parle de partir, d'emmener cette fois Ganteaume.</p> -<p>Mais Tardive gardera Ganteaume, et c'est là +<p>Mais Tardive gardera Ganteaume, et c'est là leur seule querelle.</p> <p>En attendant, patron Ruf m'a pris pour second. @@ -635,151 +597,151 @@ le <i>gangui</i> ou bien tendre les <i>palangrottes</i>.</p> <p>Hier, la mer est devenue grosse subitement. <span class="pagenum" id="Page_18">18</span> -Un peu de mistral soufflait! nous avons dû, au -retour, tirer des bordées.</p> +Un peu de mistral soufflait! nous avons dû, au +retour, tirer des bordées.</p> <p>Patron Ruf tenait la barre et ne parlait pas. Ganteaume courait pieds nus sur le plat-bord, -tout entier à sa voile et à ses cordages. +tout entier à sa voile et à ses cordages. Et tandis que les grandes lames, lentes et -lourdes, se déroulaient sous le soleil pareilles -à du plomb fondu, je m'amusais, passager -inutile, à regarder la côte aride, les collines -échelonnées montant ou s'abaissant les unes -derrière les autres selon que la bordée nous +lourdes, se déroulaient sous le soleil pareilles +à du plomb fondu, je m'amusais, passager +inutile, à regarder la côte aride, les collines +échelonnées montant ou s'abaissant les unes +derrière les autres selon que la bordée nous rapprochait de la rive ou bien nous ramenait au large.</p> <p>A la cime d'un pic, dans le soleil, une tache -blanche brillait. Je demandai:—«Est-ce un -village?—Le Puget..., répondit patron Ruf -sans lâcher sa pipe.—Le Puget-Maure!» +blanche brillait. Je demandai:—«Est-ce un +village?—Le Puget..., répondit patron Ruf +sans lâcher sa pipe.—Le Puget-Maure!» ajouta Ganteaume.</p> <p>L'aspect du lieu, ce nom sarrasin, surexcitaient -ma curiosité savante. J'aurais voulu -d'autres détails. Mais patron Ruf, furieux d'un -coup de barre donné à faux, s'obstinait dans sa -taciturnité; malgré mon impatience, je dus me -résigner et attendre que la belle humeur lui -revînt avec le beau temps.</p> +ma curiosité savante. J'aurais voulu +d'autres détails. Mais patron Ruf, furieux d'un +coup de barre donné à faux, s'obstinait dans sa +taciturnité; malgré mon impatience, je dus me +résigner et attendre que la belle humeur lui +revînt avec le beau temps.</p> <div class="pagenum" id="Page_19">19</div> -<p>Aujourd'hui le vent a augmenté.</p> +<p>Aujourd'hui le vent a augmenté.</p> -<p>Au <i>cagnard</i>, entre deux buttes de sable tiède -où le vif soleil des jours de mistral allume des +<p>Au <i>cagnard</i>, entre deux buttes de sable tiède +où le vif soleil des jours de mistral allume des paillettes, nous causons, patron Ruf et moi, -tandis que là-bas Tardive cuisine et que Ganteaume +tandis que là -bas Tardive cuisine et que Ganteaume vagabonde sur la plage ramassant, pour me les montrer, des coquilles, des os de seiche, -des pierres ponces, et les épis d'algue feutrés en +des pierres ponces, et les épis d'algue feutrés en boules brunes que rejette au milieu de flocons -d'écume la grande colère de la mer.</p> +d'écume la grande colère de la mer.</p> -<p>Dans nos conversations, c'est généralement +<p>Dans nos conversations, c'est généralement de politique qu'il s'agit.</p> -<p>Grave, rasé, l'air d'un Latin, patron Ruf, -plus que jamais, maintient la République. Paris -le préoccupe beaucoup. Il en admire les grands -hommes. Et, n'ayant guère pour lecture qu'un -vieux Plutarque dépareillé, il se figure Paris -comme Rome ou Athènes. Il possède dans sa -cabane un buste en plâtre de Marianne qu'il -appelle sérieusement la déesse et qui fait pendant -à une sainte Marthe domptant la tarasque, +<p>Grave, rasé, l'air d'un Latin, patron Ruf, +plus que jamais, maintient la République. Paris +le préoccupe beaucoup. Il en admire les grands +hommes. Et, n'ayant guère pour lecture qu'un +vieux Plutarque dépareillé, il se figure Paris +comme Rome ou Athènes. Il possède dans sa +cabane un buste en plâtre de Marianne qu'il +appelle sérieusement la déesse et qui fait pendant +à une sainte Marthe domptant la tarasque, que Tardive apporta de Tarascon. Les jours de -fête, Tardive partage ses fleurs entre sainte -Marthe et Marianne. Parfois aussi elle se révolte:—«Eh -té! qu'est-ce qu'elle peut nous donner +fête, Tardive partage ses fleurs entre sainte +Marthe et Marianne. Parfois aussi elle se révolte:—«Eh +té! qu'est-ce qu'elle peut nous donner <span class="pagenum" id="Page_20">20</span> -de plus ta République? N'avons-nous pas une -maison, un bon bateau, un bel enfant?...» A -quoi patron Ruf répond:—«Tout le monde +de plus ta République? N'avons-nous pas une +maison, un bon bateau, un bel enfant?...» A +quoi patron Ruf répond:—«Tout le monde n'est pas comme nous. Il y a des pauvres dans les grandes villes. Les femmes ne comprennent -pas ça! La gloire de la République, c'est de -songer au sort des pauvres.»</p> +pas ça! La gloire de la République, c'est de +songer au sort des pauvres.»</p> <p>Pour une fois cependant nous laissons la politique -tranquille. Encore préoccupé de notre -traversée d'hier, j'ai remis sur le tapis ce village -du Puget-Maure, entrevu de loin et si étrangement -perché.</p> +tranquille. Encore préoccupé de notre +traversée d'hier, j'ai remis sur le tapis ce village +du Puget-Maure, entrevu de loin et si étrangement +perché.</p> -<p>—«Drôle d'idée de vouloir vous perdre dans -ce paradis des couleuvres. Le Puget n'est même +<p>—«Drôle d'idée de vouloir vous perdre dans +ce paradis des couleuvres. Le Puget n'est même plus un village. Il y a cent ans, je ne dis pas. -Mais depuis, ce qu'il pouvait rester de bon là-haut, +Mais depuis, ce qu'il pouvait rester de bon là -haut, terre et habitants, est descendu en plaine. Le roc seul persiste, avec une vingtaine de familles qui font semblant de cultiver ce que la -pluie a laissé dans les creux. Et quelles familles! -des gens à figure de bohémiens qui ne se marient -qu'entre eux, par fierté, disent-ils, mais -aussi par misère. Tout ce vilain monde n'aurait -qu'à mourir de sa belle faim. Seulement les -femmes, un peu sorcières, vont à la ville les +pluie a laissé dans les creux. Et quelles familles! +des gens à figure de bohémiens qui ne se marient +qu'entre eux, par fierté, disent-ils, mais +aussi par misère. Tout ce vilain monde n'aurait +qu'à mourir de sa belle faim. Seulement les +femmes, un peu sorcières, vont à la ville les <span class="pagenum" id="Page_21">21</span> -jours de marché vendre des fromageons et des +jours de marché vendre des fromageons et des plantes de montagne. Les hommes, eux, braconnent -malgré les gendarmes, et la poudre ne -leur coûte pas cher.»</p> +malgré les gendarmes, et la poudre ne +leur coûte pas cher.»</p> <p>Patron Ruf ne se doute pas qu'en disant du mal du Puget-Maure, il ne fait qu'augmenter -mon désir.</p> +mon désir.</p> -<p>—«Vous ne trouverez même plus de route. -Il en existait une autrefois. L'orage l'a changée +<p>—«Vous ne trouverez même plus de route. +Il en existait une autrefois. L'orage l'a changée en ravine, et les gens du Puget se croient -trop grands seigneurs pour faire métier de cantonniers.»</p> +trop grands seigneurs pour faire métier de cantonniers.»</p> <p>Mon obstination pourtant a fini par vaincre -les résistances de patron Ruf, qui, Romain dans -le sang, hait par instinct ces races bédouines, -et, vieil homme de mer, considère comme une -aventureuse expédition cette marche de quelques +les résistances de patron Ruf, qui, Romain dans +le sang, hait par instinct ces races bédouines, +et, vieil homme de mer, considère comme une +aventureuse expédition cette marche de quelques heures en montagne.</p> -<p>Patron Ruf s'est même rappelé fort à propos -qu'il possédait là-haut un ami.</p> +<p>Patron Ruf s'est même rappelé fort à propos +qu'il possédait là -haut un ami.</p> -<p>—«Un ancien capitaine caboteur, brave -homme, mais à moitié fou, qui s'est mis en tête +<p>—«Un ancien capitaine caboteur, brave +homme, mais à moitié fou, qui s'est mis en tête d'aller vivre au Puget-Maure avec sa fille. Ils -habitent le château. Vous verrez ce château: je -ne le changerais pas pour le mien.»</p> +habitent le château. Vous verrez ce château: je +ne le changerais pas pour le mien.»</p> <div class="pagenum" id="Page_22">22</div> -<p>Que patron Ruf déverse à l'aise son mépris +<p>Que patron Ruf déverse à l'aise son mépris sur le Puget-Maure!</p> -<p>L'important c'est qu'aussitôt le beau temps -revenu, il doit me conduire en barque jusqu'à -la calanque d'Aygues-Sèches, où tombe le -Riou qui passe au Puget. Je pourrai de là, paraît-il, +<p>L'important c'est qu'aussitôt le beau temps +revenu, il doit me conduire en barque jusqu'à +la calanque d'Aygues-Sèches, où tombe le +Riou qui passe au Puget. Je pourrai de là , paraît-il, en remontant le lit du torrent, gagner le village sans trop de peine. Les torrents, ici -comme en Grèce, sont encore, pendant l'été, les +comme en Grèce, sont encore, pendant l'été, les plus praticables des chemins.</p> <h2><span class="pagenum" id="Page_23">23</span>V<br /> <b>LA CALANQUE</b></h2> -<p>Patron Ruf m'a ménagé une surprise.</p> +<p>Patron Ruf m'a ménagé une surprise.</p> <p>Pendant que nous irons par mer, Tardive, -montée sur Arlatan avec Ganteaume en croupe, +montée sur Arlatan avec Ganteaume en croupe, portera, par le sentier ordinaire, il en existe un -décidément, mes bagages jusqu'au Puget. Puis +décidément, mes bagages jusqu'au Puget. Puis Tardive reviendra seule, me laissant Ganteaume -comme société pour une quinzaine. C'est l'époque -où patron Ruf éprouve le besoin d'aller -pêcher du corail, et Ganteaume, ne l'accompagnant +comme société pour une quinzaine. C'est l'époque +où patron Ruf éprouve le besoin d'aller +pêcher du corail, et Ganteaume, ne l'accompagnant pas, lui devient inutile.</p> <div class="pagenum" id="Page_24">24</div> @@ -790,81 +752,81 @@ au Puget.</p> <p>Il profite de ce que nous sommes seuls sur l'eau bleue pour recommencer sa diatribe. Mais au lieu d'attaquer de face, il y arrive par un -détour.</p> +détour.</p> <p>Patron Ruf me raconte, pourquoi me raconte-t-il -cela? que le coin de golfe où nous naviguons +cela? que le coin de golfe où nous naviguons recouvre une ville disparue, on ne sait quand, -du temps de «la louve de marbre!» Lorsque la -mer, comme aujourd'hui, est très unie, on -aperçoit distinctement des murs de cirque, des -colonnes.—«Tout un Arles, là-bas, à dix -brasses. Regardez plutôt!» Je regarde et n'arrive -guère à distinguer, avec de gros oursins +du temps de «la louve de marbre!» Lorsque la +mer, comme aujourd'hui, est très unie, on +aperçoit distinctement des murs de cirque, des +colonnes.—«Tout un Arles, là -bas, à dix +brasses. Regardez plutôt!» Je regarde et n'arrive +guère à distinguer, avec de gros oursins roulant sur leurs piquants et des poissons aux -reflets de métal, qu'un fond montueux noir +reflets de métal, qu'un fond montueux noir d'algues flottantes.</p> -<p>Patron Ruf, plus heureux, découvre toute +<p>Patron Ruf, plus heureux, découvre toute sorte de choses. Il s'exalte. Il parle de coupes -d'argent, de dieux en bronze, autrefois ramenés -dans le filet des pêcheurs, d'une jarre pareille à +d'argent, de dieux en bronze, autrefois ramenés +dans le filet des pêcheurs, d'une jarre pareille à un bloc de rocher sous sa couche de coquillages, -mais pleine de pièces d'or, qu'un enfant -trouva, roulée dans le sable, un lendemain de +mais pleine de pièces d'or, qu'un enfant +trouva, roulée dans le sable, un lendemain de <span class="pagenum" id="Page_25">25</span> -tempête.—«Ah! si tout l'or caché qui dort -inutile paraissait au jour!» Et, vieux républicain -en qui revit l'âme des Gracques, le voilà -pétrissant le monde à sa fantaisie, un monde -où chacun naîtrait riche, où les braves gens seraient +tempête.—«Ah! si tout l'or caché qui dort +inutile paraissait au jour!» Et, vieux républicain +en qui revit l'âme des Gracques, le voilà +pétrissant le monde à sa fantaisie, un monde +où chacun naîtrait riche, où les braves gens seraient heureux.</p> <p>Si pourtant, quelque matin, en jetant le -«gangui», il accrochait, lui aussi, un bout de -trésor? on saurait s'en servir tout comme un -autre.—«Nous voyez-vous, moi en monsieur, +«gangui», il accrochait, lui aussi, un bout de +trésor? on saurait s'en servir tout comme un +autre.—«Nous voyez-vous, moi en monsieur, Tardive en dame et Ganteaume avec des escarpins -vernis!»</p> +vernis!»</p> -<p>Attention: patron Ruf se raille lui-même; et -quand un Provençal se raille, il n'est jamais -long à railler quelqu'un autre.</p> +<p>Attention: patron Ruf se raille lui-même; et +quand un Provençal se raille, il n'est jamais +long à railler quelqu'un autre.</p> <p>Maintenant c'est aux gens du Puget-Maure -qu'en a patron Ruf. Ils possèdent eux aussi un -trésor, et c'est ce qui les rend si fiers, une -chèvre en or qu'on rencontre la nuit broutant +qu'en a patron Ruf. Ils possèdent eux aussi un +trésor, et c'est ce qui les rend si fiers, une +chèvre en or qu'on rencontre la nuit broutant la mousse des montagnes. Jamais personne n'a pu la prendre tant elle court vite. Mais l'espoir fait vivre quoiqu'il engraisse peu; et si les Mouresq, comme on les appelle, sont tous maigres, -c'est que, depuis longtemps, pécaïre! ils ne -vivent guère que d'espoir.</p> +c'est que, depuis longtemps, pécaïre! ils ne +vivent guère que d'espoir.</p> <div class="pagenum" id="Page_26">26</div> <p>Patron Ruf, ayant cette fois tout dit, se mit -à rire silencieusement, les dents serrées sur son -tuyau de pipe. Il riait encore en débarquant au -bas des falaises d'Aygues-Sèches. Il s'arrêta seulement -de rire pour notre déjeuner d'adieu préparé -d'avance par Tardive, et que nous augmentâmes -de quelques douzaines d'arapèdes +à rire silencieusement, les dents serrées sur son +tuyau de pipe. Il riait encore en débarquant au +bas des falaises d'Aygues-Sèches. Il s'arrêta seulement +de rire pour notre déjeuner d'adieu préparé +d'avance par Tardive, et que nous augmentâmes +de quelques douzaines d'arapèdes noblement moussus, cueillis au couteau dans les roches.</p> <h2><span class="pagenum" id="Page_27">27</span>VI<br /> <b>DANS LE VALLON</b></h2> -<p>Patron Ruf m'a dit: «Le vallon passe juste +<p>Patron Ruf m'a dit: «Le vallon passe juste sous le village; en le remontant tout droit, au bout de deux petites heures, vous serez rendu -au Puget.»</p> +au Puget.»</p> <p>Un berger de quinze ans qui, laissant son -chien faire la garde, s'amusait à tailler en figurines -les nodosités baroques d'un bâton de caroubier, +chien faire la garde, s'amusait à tailler en figurines +les nodosités baroques d'un bâton de caroubier, confirme ces renseignements.</p> <p>Le voyage est charmant d'abord dans ce lit @@ -875,291 +837,291 @@ grises.</p> <p>Par malheur, ni patron Ruf, ni le berger, ne m'ont averti d'un point important. C'est qu'un -peu plus haut, l'orage, mauvais ingénieur, a -laissé en route les trois quarts au moins des -cailloux roulés et des rochers que son flot -boueux devait charrier à la grève. De sorte que, +peu plus haut, l'orage, mauvais ingénieur, a +laissé en route les trois quarts au moins des +cailloux roulés et des rochers que son flot +boueux devait charrier à la grève. De sorte que, maintenant, ma marche vers le Puget-Maure -n'est plus qu'une série de périlleuses escalades -à travers des cascades sèches, amas de pierrailles -et de blocs traîtreusement polis que +n'est plus qu'une série de périlleuses escalades +à travers des cascades sèches, amas de pierrailles +et de blocs traîtreusement polis que rend plus glissants encore un tapis d'aiguilles de pins.</p> -<p>Combien durèrent les deux heures? je +<p>Combien durèrent les deux heures? je l'ignore! le temps passe vite lorsqu'on fait ce -ridicule métier de s'accrocher, sans repos ni -trêve, des pieds, aux aspérités de la pierre, des -mains, à quelque touffe de ciste, de lentisque, -à quelque branche de figuier sauvage, dont les -feuilles froissées m'entêtaient de leur forte +ridicule métier de s'accrocher, sans repos ni +trêve, des pieds, aux aspérités de la pierre, des +mains, à quelque touffe de ciste, de lentisque, +à quelque branche de figuier sauvage, dont les +feuilles froissées m'entêtaient de leur forte odeur.</p> <p>Toujours est-il que le soleil, violent encore, -baissait déjà quand à un détour le Puget-Maure -m'apparut. Il me semblait tout près, à portée +baissait déjà quand à un détour le Puget-Maure +m'apparut. Il me semblait tout près, à portée <span class="pagenum" id="Page_29">29</span> -de la main, derrière ce dernier promontoire. -Mais le promontoire franchi, un autre aussitôt +de la main, derrière ce dernier promontoire. +Mais le promontoire franchi, un autre aussitôt se dressait, puis disparaissait, laissant voir ce fantastique petit village que je m'imaginais toujours -être sur le point d'atteindre, et qui, à -chaque fois, s'éloignait.</p> +être sur le point d'atteindre, et qui, à +chaque fois, s'éloignait.</p> -<p>Le paysage avait changé. Je m'en aperçus -seulement à l'heure où, à bout d'énergie, je -m'étendis, le dos dans l'herbe, sous un bloc.</p> +<p>Le paysage avait changé. Je m'en aperçus +seulement à l'heure où, à bout d'énergie, je +m'étendis, le dos dans l'herbe, sous un bloc.</p> -<p>Ce n'étaient plus les blancheurs calcaires des +<p>Ce n'étaient plus les blancheurs calcaires des falaises au bord du golfe; mais—comme si un -antique volcan eût déversé là ses coulées—deux +antique volcan eût déversé là ses coulées—deux hautes murailles porphyriques dont les innombrables paillettes s'allumaient aux reflets rouges -du couchant. Sur ce terrain de feu où les rayons -se concentraient: une végétation africaine, de -grands aloès, des cactus, et, çà et là, martyr -écorché, le tronc saignant d'un chêne-liège. La -chaleur devenue intense, à la tombée du jour, -faisait partout craquer les écorces, pleurer les -résines, et se mourir dans un crescendo exaspéré +du couchant. Sur ce terrain de feu où les rayons +se concentraient: une végétation africaine, de +grands aloès, des cactus, et, çà et là , martyr +écorché, le tronc saignant d'un chêne-liège. La +chaleur devenue intense, à la tombée du jour, +faisait partout craquer les écorces, pleurer les +résines, et se mourir dans un crescendo exaspéré l'aride chanson des cigales.</p> <p>Il faut croire que je m'endormis.</p> <p>Je m'endormis, et fis tout de suite un -rêve étrange, longtemps continué, pendant lequel +rêve étrange, longtemps continué, pendant lequel <span class="pagenum" id="Page_30">30</span> -il me sembla vivre des années et des années.</p> +il me sembla vivre des années et des années.</p> -<p>En quête de trésors cachés, je parcourais -des pays inconnus, des royaumes chimériques; -mais toujours le rêve me ramenait dans une -vallée fermée, aux parois couleur de braise, incrustés -d'escarboucles, où, souffrant d'une soif -ardente, je poursuivais la Chèvre d'Or.</p> +<p>En quête de trésors cachés, je parcourais +des pays inconnus, des royaumes chimériques; +mais toujours le rêve me ramenait dans une +vallée fermée, aux parois couleur de braise, incrustés +d'escarboucles, où, souffrant d'une soif +ardente, je poursuivais la Chèvre d'Or.</p> -<p>J'étais même sur le point de la saisir, j'apercevais -distinctement, à deux pas de moi, entre +<p>J'étais même sur le point de la saisir, j'apercevais +distinctement, à deux pas de moi, entre deux buissons, ses yeux malicieux, ses cornes -et son front têtu...</p> +et son front têtu...</p> -<p>Mais un chevrotement rapproché, un léger -tintement de clochettes me réveillèrent. J'ouvris +<p>Mais un chevrotement rapproché, un léger +tintement de clochettes me réveillèrent. J'ouvris les yeux et crus d'abord qu'une hallucination -prolongeait mon rêve.</p> +prolongeait mon rêve.</p> <p>Non! Quoique s'assombrissant de minute -en minute sous le crépuscule survenu pendant +en minute sous le crépuscule survenu pendant ce long sommeil, je reconnaissais le paysage -admiré tantôt dans sa splendeur ensoleillée; et -c'était bien une vraie chèvre, une chèvre en -chair et en os qui, à la cime d'une roche aiguë, +admiré tantôt dans sa splendeur ensoleillée; et +c'était bien une vraie chèvre, une chèvre en +chair et en os qui, à la cime d'une roche aiguë, les quatre pieds joints, me regardait. Ses cornes luisaient, ses sabots luisaient, sa toison avait des tons fauves.</p> <div class="pagenum" id="Page_31">31</div> -<p>J'avançai doucement, ma familiarité l'offensa. +<p>J'avançai doucement, ma familiarité l'offensa. Elle fit un bond, disparut un instant, puis reparut sur une autre roche.</p> -<p>A la place qu'elle quittait, où ses sabots -avaient posé, la pierre rouge semblait frottée +<p>A la place qu'elle quittait, où ses sabots +avaient posé, la pierre rouge semblait frottée d'or. Et je me disais:</p> -<p>«Voilà qui semble donner tort aux railleries +<p>«Voilà qui semble donner tort aux railleries de patron Ruf! Si j'avais cependant, pour mes -débuts dans ce pays, rencontré la Chèvre d'Or -de la légende?»</p> +débuts dans ce pays, rencontré la Chèvre d'Or +de la légende?»</p> -<p>Cependant, l'espiègle chèvre jaune, tout -comme eût fait la Chèvre fée, semblait m'attendre, +<p>Cependant, l'espiègle chèvre jaune, tout +comme eût fait la Chèvre fée, semblait m'attendre, me provoquer.</p> -<p>J'avançai encore; elle repartit, cornes en -avant cette fois, dans un épais fourré de lentisques -où, d'abord, elle s'empêtra. Je la tenais -déjà, je caressais son poil rude et roux, quand +<p>J'avançai encore; elle repartit, cornes en +avant cette fois, dans un épais fourré de lentisques +où, d'abord, elle s'empêtra. Je la tenais +déjà , je caressais son poil rude et roux, quand d'un simple effort, rompant l'obstacle des branchages, elle retomba, bondissante et libre, de -l'autre côté.</p> +l'autre côté.</p> <p>Quelque chose tinta, sa clochette sans doute -qui s'était détachée. Car je trouvai, sous le buisson, +qui s'était détachée. Car je trouvai, sous le buisson, une de ces clavettes en forme de demi-croissant dont les bergers se servent pour boucler -le collier de bois que les chèvres portent au +le collier de bois que les chèvres portent au <span class="pagenum" id="Page_32">32</span> cou. Je cherchai vainement la clochette. Plus -lourde, elle avait dû rebondir et rouler dans -un creux, où, parmi les pierres, riait un peu +lourde, elle avait dû rebondir et rouler dans +un creux, où, parmi les pierres, riait un peu d'eau.</p> -<p>La chèvre était loin, elle courait. Piqué au -jeu, intéressé par le mystère, je me mis à courir +<p>La chèvre était loin, elle courait. Piqué au +jeu, intéressé par le mystère, je me mis à courir aussi, sans trop buter pourtant: maintenant -nous suivions une manière de chemin! Et j'étais -déjà tout près d'elle, quand, sous la lune se +nous suivions une manière de chemin! Et j'étais +déjà tout près d'elle, quand, sous la lune se levant, d'un dernier saut, comme par miracle, -je la vis soudain disparaître dans la masse même +je la vis soudain disparaître dans la masse même du roc qui semblait barrer le vallon.</p> -<p>En même temps, au-dessus de moi, à cinquante +<p>En même temps, au-dessus de moi, à cinquante pieds, j'entendis un bruit de voix, un -son d'angelus; et, levant la tête, je m'aperçus, -au déchiquetage des toits sur le ciel, à la silhouette -des gens causant accoudés en haut +son d'angelus; et, levant la tête, je m'aperçus, +au déchiquetage des toits sur le ciel, à la silhouette +des gens causant accoudés en haut d'une terrasse, que ce que j'avais pris pour un -roc, était probablement un village.</p> +roc, était probablement un village.</p> -<p>—«Holà! criai-je, est-ce ici le Puget?</p> +<p>—«Holà ! criai-je, est-ce ici le Puget?</p> -<p>—Ici même, vous n'avez qu'à suivre le sentier, -monter l'escalier et passer la porte.»</p> +<p>—Ici même, vous n'avez qu'à suivre le sentier, +monter l'escalier et passer la porte.»</p> -<p>Je suivis un étroit sentier que continuaient, -mauvais aux pieds, des degrés taillés dans la +<p>Je suivis un étroit sentier que continuaient, +mauvais aux pieds, des degrés taillés dans la pierre. Je passai sous un portail bas, veuf de <span class="pagenum" id="Page_33">33</span> -ses battants, mais encore surmonté de vagues +ses battants, mais encore surmonté de vagues armoiries. Une vieille femme m'indiqua l'auberge.</p> -<p>Et, malgré les sinistres prédictions de patron -Ruf, je pus, après un souper que l'appétit me -fit trouver délicieux, dormir dans un lit blanc -dressé au beau milieu d'une chambrette plus +<p>Et, malgré les sinistres prédictions de patron +Ruf, je pus, après un souper que l'appétit me +fit trouver délicieux, dormir dans un lit blanc +dressé au beau milieu d'une chambrette plus blanche encore, dont les ogives bizarres, jusqu'au -moment où la fatigue ferma mes paupières, -m'avaient donné l'illusion d'un accueillant +moment où la fatigue ferma mes paupières, +m'avaient donné l'illusion d'un accueillant et rustique Alhambra.</p> <h2><span class="pagenum" id="Page_34">34</span>VII<br /> -<b>LA CHÈVRE D'OR</b></h2> +<b>LA CHÈVRE D'OR</b></h2> -<p>J'avais oublié la chèvre. Ganteaume, au matin, +<p>J'avais oublié la chèvre. Ganteaume, au matin, me la rappelle.</p> -<p>Arrivés tard avec Arlatan, il a couché, Tardive -aussitôt repartie, chez cet ancien capitaine +<p>Arrivés tard avec Arlatan, il a couché, Tardive +aussitôt repartie, chez cet ancien capitaine dont patron Ruf hier me parlait.</p> <p>Ganteaume m'apporte ma valise.</p> -<p>En la posant sur la table, il découvre un +<p>En la posant sur la table, il découvre un fragment de rocher rouge, brillant de paillettes, -ramassé par moi machinalement à l'endroit où -la chèvre m'était apparue. Il s'extasie, il me +ramassé par moi machinalement à l'endroit où +la chèvre m'était apparue. Il s'extasie, il me demande si toutes ces paillettes sont du vrai or.</p> <div class="pagenum" id="Page_35">35</div> -<p>La clavette aussi l'intéresse. Généralement -les clavettes sont en buis taillé au couteau, et +<p>La clavette aussi l'intéresse. Généralement +les clavettes sont en buis taillé au couteau, et Ganteaume me fait remarquer que celle-ci est en ivoire.</p> <p>Puis il me quitte pour aller chercher mes -livres. Demeuré seul, je réfléchis.</p> - -<p>Bien avant les récits de patron Ruf, je la -connaissais sa légende, et dans tous les coins de -Provence j'avais rencontré la Chèvre d'Or.</p> - -<p>Aux Baux, pendant les nuits de lune, à travers -les palais abandonnés, le long des abîmes; -non loin d'Arles, à Cordes, autour du mystérieux -souterrain taillé dans le roc, en forme -d'épée; et près de Vallauris, du val d'or, -sur ce plateau semé d'étranges ruines, qu'on -appelle également Cordes ou Cordoue, et d'où -la vue s'étend si belle, par delà les bois d'orangers +livres. Demeuré seul, je réfléchis.</p> + +<p>Bien avant les récits de patron Ruf, je la +connaissais sa légende, et dans tous les coins de +Provence j'avais rencontré la Chèvre d'Or.</p> + +<p>Aux Baux, pendant les nuits de lune, à travers +les palais abandonnés, le long des abîmes; +non loin d'Arles, à Cordes, autour du mystérieux +souterrain taillé dans le roc, en forme +d'épée; et près de Vallauris, du val d'or, +sur ce plateau semé d'étranges ruines, qu'on +appelle également Cordes ou Cordoue, et d'où +la vue s'étend si belle, par delà les bois d'orangers qui font ceinture au golfe Juan, jusqu'aux -îles de Lérins: Sainte-Marguerite, Saint-Honorat, +îles de Lérins: Sainte-Marguerite, Saint-Honorat, blanches au milieu de la mer.</p> -<p>Partout la légende se rattachait aux souvenirs +<p>Partout la légende se rattachait aux souvenirs de l'occupation sarrasine; partout il -s'agissait de cette chèvre à la toison d'or, habitant +s'agissait de cette chèvre à la toison d'or, habitant une grotte pleine d'incalculables richesses, -et menant à la mort l'homme assez +et menant à la mort l'homme assez <span class="pagenum" id="Page_36">36</span> audacieux pour essayer de la suivre ou de s'emparer d'elle.</p> <p>Ainsi ma demi-hallucination s'explique de la -façon la plus naturelle du monde.</p> +façon la plus naturelle du monde.</p> -<p>La chaleur était accablante sous les pins; et, -la tête encore lourde des bavardages de patron -Ruf, il n'est pas étonnant que, m'étant endormi, -j'aie rêvé trésors et qu'au réveil j'aie un instant -pris pour la Chèvre d'Or la première chèvre +<p>La chaleur était accablante sous les pins; et, +la tête encore lourde des bavardages de patron +Ruf, il n'est pas étonnant que, m'étant endormi, +j'aie rêvé trésors et qu'au réveil j'aie un instant +pris pour la Chèvre d'Or la première chèvre venue.</p> -<p>Les chèvres rousses ne sont pas rares. A +<p>Les chèvres rousses ne sont pas rares. A Naples, je me souviens d'en avoir vu tout un troupeau au pied du tombeau de Virgile.</p> -<p>Si les sabots de ma chèvre luisaient avec des +<p>Si les sabots de ma chèvre luisaient avec des reflets de diamant, c'est que, sans doute, elle -les avait polis à galoper dans l'herbe sèche et +les avait polis à galoper dans l'herbe sèche et les pierrailles. Si ses cornes luisaient aussi, c'est -qu'elle aimait fourrager, tête en avant, au milieu +qu'elle aimait fourrager, tête en avant, au milieu du feuillage dur des myrtes et des lentisques. -Quant aux traces laissées par ses sabots, -j'étais assez géologue pour constater, au seul -examen du peu précieux caillou admiré de +Quant aux traces laissées par ses sabots, +j'étais assez géologue pour constater, au seul +examen du peu précieux caillou admiré de Ganteaume, qu'il s'agissait simplement d'un -fragment de porphyre rouge où s'incrustaient +fragment de porphyre rouge où s'incrustaient des grains de mica.</p> <div class="pagenum" id="Page_37">37</div> <p>La clavette pourtant m'intriguait. Je la montrai -à l'aubergiste.</p> +à l'aubergiste.</p> -<p>—«Ceci, me dit-il, en prenant un air grave, +<p>—«Ceci, me dit-il, en prenant un air grave, est une clavette de sonnaille; mais bien qu'ayant, -dans le temps, gardé les troupeaux, je n'en vis +dans le temps, gardé les troupeaux, je n'en vis jamais de pareille. D'abord, si je ne me trompe, on la croirait en fin ivoire. Et puis remarquez ces dessins: les bergers d'aujourd'hui ne savent -plus travailler ainsi. Ça m'a l'air vieux comme +plus travailler ainsi. Ça m'a l'air vieux comme les chemins. L'homme qui fit la clavette doit -être mort depuis longtemps, et aussi la bête qui -la portait au cou.»</p> +être mort depuis longtemps, et aussi la bête qui +la portait au cou.»</p> -<p>Je jugeai inutile de détromper l'hôtelier en -lui racontant que la chèvre qui avait perdu la +<p>Je jugeai inutile de détromper l'hôtelier en +lui racontant que la chèvre qui avait perdu la clavette se trouvait vivante, et bien vivante.</p> -<p>—«Que la clavette soit ou non ancienne, +<p>—«Que la clavette soit ou non ancienne, un morceau d'ivoire aura toujours pu tomber -par hasard entre les mains d'un pâtre qui se -serait amusé à le sculpter.»</p> +par hasard entre les mains d'un pâtre qui se +serait amusé à le sculpter.»</p> -<p>Il n'en est pas moins vrai que si le pâtre en -question, un pâtre quelconque, ou Ganteaume, -en faisant la même trouvaille, avait vu, comme +<p>Il n'en est pas moins vrai que si le pâtre en +question, un pâtre quelconque, ou Ganteaume, +en faisant la même trouvaille, avait vu, comme moi, fuir dans les braises du couchant une -chèvre aux poils rutilants et fauves, si comme -moi il avait remarqué, sur les pierres que ses +chèvre aux poils rutilants et fauves, si comme +moi il avait remarqué, sur les pierres que ses <span class="pagenum" id="Page_38">38</span> -sabots effleuraient, des taches d'un éclat métallique, -aucun raisonnement ne l'eût empêché de -croire que réellement la Chèvre d'Or lui était +sabots effleuraient, des taches d'un éclat métallique, +aucun raisonnement ne l'eût empêché de +croire que réellement la Chèvre d'Or lui était apparue.</p> -<p>J'aurais voulu être ce pâtre.</p> +<p>J'aurais voulu être ce pâtre.</p> -<p>Je serais retourné au vallon chaque soir, -ému de terreur et d'espérance, pour la guetter, -pour la traquer, malgré périls et précipices, par -les lieux sauvages qu'elle hante, jusqu'au trésor, -jusqu'à la grotte. Et cette naïve illusion aurait, +<p>Je serais retourné au vallon chaque soir, +ému de terreur et d'espérance, pour la guetter, +pour la traquer, malgré périls et précipices, par +les lieux sauvages qu'elle hante, jusqu'au trésor, +jusqu'à la grotte. Et cette naïve illusion aurait, du moins pendant quelques heures, quelques -mois, illuminé ma vie.</p> +mois, illuminé ma vie.</p> <h2><span class="pagenum" id="Page_39">39</span>VIII<br /> <b>AU BACCHUS NAVIGATEUR</b></h2> @@ -1167,771 +1129,771 @@ mois, illuminé ma vie.</p> <p>Ganteaume ne revenant pas, je pris le parti de visiter le village.</p> -<p>Vrai nid à pirates, ce Puget, haut perché sur -son roc d'où l'on voit la mer au lointain à travers -les lances aiguës des végétations barbaresques.</p> +<p>Vrai nid à pirates, ce Puget, haut perché sur +son roc d'où l'on voit la mer au lointain à travers +les lances aiguës des végétations barbaresques.</p> <p>Pas de remparts: les maisons en tenaient -lieu, s'alignant au ras de l'abîme et percées de -rares et étroites fenêtres qui pouvaient, au besoin, -servir de meurtrières.</p> +lieu, s'alignant au ras de l'abîme et percées de +rares et étroites fenêtres qui pouvaient, au besoin, +servir de meurtrières.</p> <div class="pagenum" id="Page_40">40</div> <p>J'ai voulu faire tout le tour, descendre au vallon parcouru hier; j'ai reconnu la vieille -porte par laquelle j'étais entré.</p> +porte par laquelle j'étais entré.</p> <p>Au dedans, des ruelles en escalier, de longs couverts sombres et frais, puis, avec la fontaine -et le lavoir, une placette entourée d'arcades +et le lavoir, une placette entourée d'arcades blanches. Beaucoup de maisons vides, ouvertes -à tous les vents. L'herbe y croît, la marjolaine -y embaume dans les débris des plafonds effondrés; -et c'est, entre les fenêtres sans volets ni +à tous les vents. L'herbe y croît, la marjolaine +y embaume dans les débris des plafonds effondrés; +et c'est, entre les fenêtres sans volets ni vitres, les toits dont les trous laissent voir le -bleu du ciel, un chassé-croisé d'hirondelles.</p> +bleu du ciel, un chassé-croisé d'hirondelles.</p> -<p>Si je m'aventurais dans ce dédale? j'essaye, -attiré par le pittoresque, mais je dois bientôt +<p>Si je m'aventurais dans ce dédale? j'essaye, +attiré par le pittoresque, mais je dois bientôt battre en retraite.</p> <p>Hommes et femmes, assis sur les seuils, me regardent, oh! sans malveillance, mais avec un -étonnement marqué. Voilà bien les demi-sauvages -que m'avait annoncés patron Ruf. Ils me +étonnement marqué. Voilà bien les demi-sauvages +que m'avait annoncés patron Ruf. Ils me saluent pourtant lorsque je les salue. Mais la rue leur appartient et je me sens intrus chez eux. -Vite, retournons à la placette!</p> +Vite, retournons à la placette!</p> -<p>Ganteaume était là. Il me cherchait. «Depuis -plus de deux heures!» ajoute-t-il en bon Méridional -amplificateur qu'il est déjà.</p> +<p>Ganteaume était là . Il me cherchait. «Depuis +plus de deux heures!» ajoute-t-il en bon Méridional +amplificateur qu'il est déjà .</p> <div class="pagenum" id="Page_41">41</div> -<p>Quelqu'un me demande, paraît-il, M. Honnorat +<p>Quelqu'un me demande, paraît-il, M. Honnorat Gazan, le capitaine ami de patron Ruf.</p> -<p>Tardive lui a parlé de moi, et il a tenu à me +<p>Tardive lui a parlé de moi, et il a tenu à me faire le premier sa visite.</p> <p>Je gagne donc l'auberge, et gravis, toujours -précédé de Ganteaume, son beau perron en -pierre froide, à qui les chaussures paysannes et +précédé de Ganteaume, son beau perron en +pierre froide, à qui les chaussures paysannes et les glissades des gamins ont donne le poli du -marbre vert, après avoir admiré, détail qui -m'échappa ce matin, l'étonnante enseigne:—<i>Au -Bacchus navigateur</i>,—représentant un enfant -joufflu, coiffé de raisins, à cheval sur un -tonneau qu'assiègent les flots en furie.</p> +marbre vert, après avoir admiré, détail qui +m'échappa ce matin, l'étonnante enseigne:—<i>Au +Bacchus navigateur</i>,—représentant un enfant +joufflu, coiffé de raisins, à cheval sur un +tonneau qu'assiègent les flots en furie.</p> <p>En effet, M. Honnorat m'attendait, tranquillement -d'ailleurs, auprès d'une bouteille de +d'ailleurs, auprès d'une bouteille de muscat, dans la grande salle du <i>Bacchus</i> aussi -obscure qu'un café arabe, les volets en étant -fermés par crainte du soleil et des mouches.</p> +obscure qu'un café arabe, les volets en étant +fermés par crainte du soleil et des mouches.</p> -<p>On se serre la main à tâtons; mais les yeux -peu à peu s'habituent au demi-jour, et la connaissance, -grâce au muscat, se trouve, au bout +<p>On se serre la main à tâtons; mais les yeux +peu à peu s'habituent au demi-jour, et la connaissance, +grâce au muscat, se trouve, au bout d'un moment, faite et parfaite.</p> <p>M. Honnorat, Gazan Honnorat, est justement -le maire du Puget. En cette qualité, il a la -garde des archives, c'est-à-dire qu'il détient +le maire du Puget. En cette qualité, il a la +garde des archives, c'est-à -dire qu'il détient <span class="pagenum" id="Page_42">42</span> -la clef d'un vieux coffre relégué dans un galetas.</p> +la clef d'un vieux coffre relégué dans un galetas.</p> -<p>—«Si vous n'avez peur ni de la poussière -ni des rats, votre visite arrive à point. En fouillant +<p>—«Si vous n'avez peur ni de la poussière +ni des rats, votre visite arrive à point. En fouillant dans nos paperasses vous leur rendrez un vrai service. Saladine, ma gouvernante, vieillit -et les néglige. Elles doivent avoir grand besoin -d'être époussetées.»</p> +et les néglige. Elles doivent avoir grand besoin +d'être époussetées.»</p> <p>Au fond, M. Honnorat est plus savant qu'il -ne voudrait le paraître. Comme j'expose mes -projets, il m'avoue avoir lui-même, dans le -temps, entrepris, puis abandonné un travail analogue -à celui que je rêve: la monographie du -Puget-Maure, ainsi nommé, m'assure-t-il, parce -que grâce à une situation naturellement fortifiée, -des Sarrasins s'y maintinrent même après -la suprême défaite et la destruction du Fraxinet.</p> - -<p>—«C'est fort curieux, et vous auriez dû...</p> - -<p>—Oui! j'aurais dû continuer. Mais que voulez-vous? -Les Provençaux, ceux d'ici en particulier, -sont tous les mêmes. Jusqu'à cinquante +ne voudrait le paraître. Comme j'expose mes +projets, il m'avoue avoir lui-même, dans le +temps, entrepris, puis abandonné un travail analogue +à celui que je rêve: la monographie du +Puget-Maure, ainsi nommé, m'assure-t-il, parce +que grâce à une situation naturellement fortifiée, +des Sarrasins s'y maintinrent même après +la suprême défaite et la destruction du Fraxinet.</p> + +<p>—«C'est fort curieux, et vous auriez dû...</p> + +<p>—Oui! j'aurais dû continuer. Mais que voulez-vous? +Les Provençaux, ceux d'ici en particulier, +sont tous les mêmes. Jusqu'à cinquante ans, de la poudre! et puis la paresse vous gagne, -on engraisse et on devient Turc.»</p> +on engraisse et on devient Turc.»</p> -<p>M. Honnorat me donne des détails.</p> +<p>M. Honnorat me donne des détails.</p> -<p>Trop éloignés de la mer pour fuir, les habitants +<p>Trop éloignés de la mer pour fuir, les habitants <span class="pagenum" id="Page_43">43</span> -du Puget-Maure avaient dû se faire respecter. -Assez tard, vers le <span class="smcap">xv</span><sup>e</sup> siècle, ils -s'étaient convertis tant bien que mal et mêlés +du Puget-Maure avaient dû se faire respecter. +Assez tard, vers le <span class="smcap">xv</span><sup>e</sup> siècle, ils +s'étaient convertis tant bien que mal et mêlés aux gens du voisinage. Mais la race subsistait -ainsi que certaines coutumes caractéristiques. +ainsi que certaines coutumes caractéristiques. M. Honnorat citait des familles: les Quitran, -les Goiran, les Roustan, les Autran.—«Tous +les Goiran, les Roustan, les Autran.—«Tous ces noms en <i>an</i>, disait-il, sentent leur origine arabe. Nous en tenons aussi, nous autres les Gazan; et, si vous avez de bons yeux, vous pourrez distinguer, sur notre porte, un restant -d'écusson de tournure assez maugrabine.»</p> +d'écusson de tournure assez maugrabine.»</p> -<p>Je n'ai pas eu le temps de vérifier la valeur -des théories ethnographiques et linguistiques +<p>Je n'ai pas eu le temps de vérifier la valeur +des théories ethnographiques et linguistiques du brave M. Honnorat.</p> <p>En tout cas, ces maigres et bruns paysans, d'une distinction si sauvage sous leurs habits de -laine couleur de la bête, représenteraient aisément +laine couleur de la bête, représenteraient aisément des pirates fort convenables. Et M. Honnorat -lui-même, avec son grand nez, son air calme +lui-même, avec son grand nez, son air calme et digne, les sentences fatalistes qui, lorsqu'il retire sa pipe pour parler, roulent le long de sa -forte barbe, plus rare près des oreilles et autour -des lèvres, me fait par moment tout l'effet d'un -vieux serviteur du Prophète.</p> +forte barbe, plus rare près des oreilles et autour +des lèvres, me fait par moment tout l'effet d'un +vieux serviteur du Prophète.</p> <div class="pagenum" id="Page_44">44</div> -<p>Mais le muscat est terminé, M. Honnorat, à -toute force, veut me montrer son château, me -présenter sa fille. Il est veuf, paraît-il, et possède -une fille charmante. Nous voilà donc nous -dirigeant vers le château planté au coin de la -placette, château qui ressemblerait à toutes les +<p>Mais le muscat est terminé, M. Honnorat, à +toute force, veut me montrer son château, me +présenter sa fille. Il est veuf, paraît-il, et possède +une fille charmante. Nous voilà donc nous +dirigeant vers le château planté au coin de la +placette, château qui ressemblerait à toutes les maisons sans un assez beau portail d'aspect -féodal et rustique et sans une tour à terrasse, +féodal et rustique et sans une tour à terrasse, jadis forteresse, aujourd'hui colombier, dont -les murs, revêtus sur trois faces, par le soleil, -d'une croûte couleur de brioche, s'effritent -rongés par l'air salin du côté qui regarde la +les murs, revêtus sur trois faces, par le soleil, +d'une croûte couleur de brioche, s'effritent +rongés par l'air salin du côté qui regarde la mer.</p> <h2><span class="pagenum" id="Page_45">45</span>IX<br /> <b>LES PAPILLONS BLANCS</b></h2> -<p>—«Norette! Norette!» criait, de son creux +<p>—«Norette! Norette!» criait, de son creux d'ancien caboteur, M. Honnorat debout au pied -de la tour.—«Norette!...» Mais Norette ne -répondait point.</p> - -<p>—«Ah! vous pouvez bien l'appeler jusqu'à -demain, interrompit une voix irritée, mademoiselle -a quitté le four, me laissant seule, avec -tout le souci, aussitôt la fougasse faite. Maintenant -Mademoiselle est sous les toits, à son grainage; -et quand Mademoiselle est à son grainage, -le Père Éternel pourrait tonner qu'elle ne se -dérangerait pas.»</p> +de la tour.—«Norette!...» Mais Norette ne +répondait point.</p> + +<p>—«Ah! vous pouvez bien l'appeler jusqu'à +demain, interrompit une voix irritée, mademoiselle +a quitté le four, me laissant seule, avec +tout le souci, aussitôt la fougasse faite. Maintenant +Mademoiselle est sous les toits, à son grainage; +et quand Mademoiselle est à son grainage, +le Père Éternel pourrait tonner qu'elle ne se +dérangerait pas.»</p> <div class="pagenum" id="Page_46">46</div> -<p>La personne qui, sans qu'on l'en priât, se -mêlait ainsi à la conversation, suivant le patriarcal -usage de Provence, était une grande femme -maigre et sèche en qui tout de suite et même -avant que M. Honnorat ne lui eût dit: «Posez -donc nos pains pour vous fâcher plus à l'aise, -Saladine!» j'avais deviné, aussi dévouée que -tyrannique, la gouvernante du château des +<p>La personne qui, sans qu'on l'en priât, se +mêlait ainsi à la conversation, suivant le patriarcal +usage de Provence, était une grande femme +maigre et sèche en qui tout de suite et même +avant que M. Honnorat ne lui eût dit: «Posez +donc nos pains pour vous fâcher plus à l'aise, +Saladine!» j'avais deviné, aussi dévouée que +tyrannique, la gouvernante du château des Gazan.</p> -<p>Sur sa tête, classiquement couronnée du petit -coussin rond des cariatides, elle portait en équilibre +<p>Sur sa tête, classiquement couronnée du petit +coussin rond des cariatides, elle portait en équilibre une large planche couverte de pains fumants et tenait sous le bras, dans une serviette, -un de ces gâteaux minces, faits avec la pâte du -pain que les ménagères étalent, le picotant du +un de ces gâteaux minces, faits avec la pâte du +pain que les ménagères étalent, le picotant du bout des doigts et l'arrosant d'huile, devant la gueule ouverte du four.</p> -<p>—«Voilà! soupirait M. Honnorat, voilà ce +<p>—«Voilà ! soupirait M. Honnorat, voilà ce qu'il nous aurait fallu pour faire passer le -muscat. On y pensera une autre fois; goûtons-y -tout de même en attendant.»</p> +muscat. On y pensera une autre fois; goûtons-y +tout de même en attendant.»</p> -<p>Je rompis un angle et déclarai, sans avoir -besoin de mentir, la fougasse délicieuse. M. Honnorat, -lui, ne se prononçait pas:</p> +<p>Je rompis un angle et déclarai, sans avoir +besoin de mentir, la fougasse délicieuse. M. Honnorat, +lui, ne se prononçait pas:</p> -<p>—«On y a peut-être épargné l'huile?...» +<p>—«On y a peut-être épargné l'huile?...» <span class="pagenum" id="Page_47">47</span> -Mot imprudent qui aussitôt redéchaîna les fureurs +Mot imprudent qui aussitôt redéchaîna les fureurs de Saladine.</p> -<p>—«Épargné l'huile? si vous pouvez dire! La -bouteille entière y a passé, une bouteille d'huile +<p>—«Épargné l'huile? si vous pouvez dire! La +bouteille entière y a passé, une bouteille d'huile vierge dont chaque goutte vaut son pesant d'or. -Seulement nous avons trouvé là cinq ou six +Seulement nous avons trouvé là cinq ou six femmes qui <i>cuisaient</i>, et M<sup>lle</sup> Norette, comme toujours, a voulu arroser leur fougasse. C'est un gaspillage, un massacre. Ah! quand la pauvre -Madame Gazan vivait!...»</p> +Madame Gazan vivait!...»</p> <p>M. Honnorat m'avait pris par le bras:</p> -<p>—«Je connais Saladine. Elle en a encore -pour une bonne petite heure à tempêter: sauvons-nous +<p>—«Je connais Saladine. Elle en a encore +pour une bonne petite heure à tempêter: sauvons-nous sous les toits, vous verrez grainer, -c'est intéressant.»</p> +c'est intéressant.»</p> <p>Un escalier noir, un palier noir; puis une -porte qui s'ouvre, et, dans le carré clair de la +porte qui s'ouvre, et, dans le carré clair de la porte, un fourmillement d'argent et d'or.</p> -<p>—«Mademoiselle Gazan... l'ami de patron -Ruf...»</p> +<p>—«Mademoiselle Gazan... l'ami de patron +Ruf...»</p> -<p>Instinctivement, je salue; et, la première surprise -des yeux passée, je regarde autour de moi +<p>Instinctivement, je salue; et, la première surprise +des yeux passée, je regarde autour de moi et me rends compte.</p> -<p>Nous sommes au grenier, un grenier où de +<p>Nous sommes au grenier, un grenier où de toutes parts le soleil entre comme chez lui.</p> <div class="pagenum" id="Page_48">48</div> <p>L'or, c'est des chapelets de cocons suspendus -à des barres transversales et si serrés qu'ils +à des barres transversales et si serrés qu'ils forment tenture; l'argent, des papillons blancs -accrochés le long des cocons.</p> +accrochés le long des cocons.</p> -<p>Prudemment, baissant la tête pour ne rien -heurter, nous pénétrons dans le sanctuaire à la +<p>Prudemment, baissant la tête pour ne rien +heurter, nous pénétrons dans le sanctuaire à la suite de M<sup>lle</sup> Norette et de Ganteaume qui, depuis -hier, s'est constitué son page.</p> +hier, s'est constitué son page.</p> <p>M. Honnorat me raconte que M<sup>lle</sup> Norette, la -soie étant à vil prix et la graine au contraire se -vendant très cher, a eu l'idée de faire exclusivement -du grainage. Elle y réussit, paraît-il. +soie étant à vil prix et la graine au contraire se +vendant très cher, a eu l'idée de faire exclusivement +du grainage. Elle y réussit, paraît-il. L'argent qu'elle gagne est pour elle. De tout temps, dans les familles de bonne bourgeoisie, -l'élevage du ver à soie a été considéré -comme occupation noble à laquelle on peut se -livrer sans déchoir. La graine du Puget-Maure -est recherchée, car on ne fabrique pas de bonne +l'élevage du ver à soie a été considéré +comme occupation noble à laquelle on peut se +livrer sans déchoir. La graine du Puget-Maure +est recherchée, car on ne fabrique pas de bonne graine partout. C'est un travail d'attention et de conscience. Il faut trier les cocons avec grand soin; il faut examiner au microscope, suivant -la méthode Pasteur, les papillons douteux ou +la méthode Pasteur, les papillons douteux ou malades...</p> -<p>Et le voilà qui m'explique tout en détail: les +<p>Et le voilà qui m'explique tout en détail: les cocons de choix mis en chapelets, en <i>filanes</i>, <span class="pagenum" id="Page_49">49</span> -délicatement, l'aiguille dans la bourre, sans +délicatement, l'aiguille dans la bourre, sans qu'elle offense le cocon; les papillons qui sortent, -mâles et femelles, la femelle immobile, -attendant, le mâle frissonnant du corps et des -ailes; comme quoi les uns s'accouplent d'eux-mêmes, +mâles et femelles, la femelle immobile, +attendant, le mâle frissonnant du corps et des +ailes; comme quoi les uns s'accouplent d'eux-mêmes, comme quoi il faut marier les autres et -après cela les <i>démarier</i>, noyant les mâles inutiles -désormais, tandis que les femelles, sur un cadre +après cela les <i>démarier</i>, noyant les mâles inutiles +désormais, tandis que les femelles, sur un cadre garni de toile, pondent leurs œufs, la graine! -pareils à un semis serré de petites perles incolores +pareils à un semis serré de petites perles incolores d'abord, puis jaune paille, puis violettes, -puis gris de plomb. D'autres ont des procédés -compliqués, des sacs en mousseline, des casiers -où chaque cocon est isolé. Lui s'en tient aux -procédés simples...</p> +puis gris de plomb. D'autres ont des procédés +compliqués, des sacs en mousseline, des casiers +où chaque cocon est isolé. Lui s'en tient aux +procédés simples...</p> -<p>Mais je ne l'écoute que vaguement.</p> +<p>Mais je ne l'écoute que vaguement.</p> -<p>Je regarde M<sup>lle</sup> Norette, brune, frêle, presque -une enfant, sauf la précocité orientale du corsage, +<p>Je regarde M<sup>lle</sup> Norette, brune, frêle, presque +une enfant, sauf la précocité orientale du corsage, M<sup>lle</sup> Norette qui s'est remise au travail, et, -souriante, sans penser à mal, avec une ingénue -chasteté, une cruauté ingénue, de ses fins doigts -ambrés, marie et démarie les papillons femelles -dont visiblement le cœur s'ouvre, les mâles tout -vibrants d'une palpitation de désir.</p> +souriante, sans penser à mal, avec une ingénue +chasteté, une cruauté ingénue, de ses fins doigts +ambrés, marie et démarie les papillons femelles +dont visiblement le cœur s'ouvre, les mâles tout +vibrants d'une palpitation de désir.</p> <h2><span class="pagenum" id="Page_50">50</span>X<br /> <b>INSTALLATION DANS LA TOUR</b></h2> -<p>Oui! une enfant, cette M<sup>lle</sup> Norette. Tout à +<p>Oui! une enfant, cette M<sup>lle</sup> Norette. Tout à fait une enfant: ses yeux le disent, que rien ne -semble inquiéter, très noirs, malicieux et doux, +semble inquiéter, très noirs, malicieux et doux, innocemment ouverts sur la vie.</p> -<p>Elle est femme par la volonté.</p> +<p>Elle est femme par la volonté.</p> -<p>Ayant perdu sa mère à douze ans, entre un -père ami du repos et la rugueuse Saladine, depuis -c'est elle qui gouverne. Oh! sans paraître +<p>Ayant perdu sa mère à douze ans, entre un +père ami du repos et la rugueuse Saladine, depuis +c'est elle qui gouverne. Oh! sans paraître commander. Seulement, avec ses airs de bon tyran, M. Honnorat ne fait que ce qu'elle a bien -voulu approuver d'avance, et, malgré ses colères +voulu approuver d'avance, et, malgré ses colères <span class="pagenum" id="Page_51">51</span> -et ses cris d'aigle, Saladine elle-même lui -obéit.</p> +et ses cris d'aigle, Saladine elle-même lui +obéit.</p> -<p>M<sup>lle</sup> Norette a dû vouloir que je m'installe au -château, car M. Honnorat, à force d'instances, -m'y a décidé; ce matin, Saladine me déménage.</p> +<p>M<sup>lle</sup> Norette a dû vouloir que je m'installe au +château, car M. Honnorat, à force d'instances, +m'y a décidé; ce matin, Saladine me déménage.</p> -<p>Il paraît que le <i>Bacchus navigateur</i>, avec ma -chambre attenante à la salle commune, et toujours +<p>Il paraît que le <i>Bacchus navigateur</i>, avec ma +chambre attenante à la salle commune, et toujours pleine, par les trous de la cloison, du bruit des joueurs et du bourdonnement des -mouches, n'était pas un logis convenable pour +mouches, n'était pas un logis convenable pour moi.</p> -<p>—«Et puis, me dit M. Honnorat, que penseraient -les gens s'ils savaient que je laisse à +<p>—«Et puis, me dit M. Honnorat, que penseraient +les gens s'ils savaient que je laisse à l'auberge, comme des colporteurs ou bien des -comédiens, le fils et l'ami de patron Ruf?»</p> +comédiens, le fils et l'ami de patron Ruf?»</p> -<p>J'ai donc quitté le <i>Bacchus navigateur</i> où je -continuerai pourtant à prendre mes repas avec +<p>J'ai donc quitté le <i>Bacchus navigateur</i> où je +continuerai pourtant à prendre mes repas avec Ganteaume.</p> -<p>M. Honnorat nous offre, à Ganteaume et à +<p>M. Honnorat nous offre, à Ganteaume et à moi, toute une tranche de sa tour.</p> <p>La chose au Puget n'a rien qui choque. Habiter -sous le même toit, même quand sous ce toit -est une jeune fille, n'implique pas l'intimité. -Les maisons ont souvent trois, quatre propriétaires; -chacun occupe son coin sans s'inquiéter +sous le même toit, même quand sous ce toit +est une jeune fille, n'implique pas l'intimité. +Les maisons ont souvent trois, quatre propriétaires; +chacun occupe son coin sans s'inquiéter <span class="pagenum" id="Page_52">52</span> -du voisin, et, en cas de procès, on ne se reconnaît -pas toujours aisément dans l'enchevêtrement -des étages.</p> +du voisin, et, en cas de procès, on ne se reconnaît +pas toujours aisément dans l'enchevêtrement +des étages.</p> -<p>Un peu haut peut-être le retrait qui m'est -destiné, mais charmant, comme fait pour moi.</p> +<p>Un peu haut peut-être le retrait qui m'est +destiné, mais charmant, comme fait pour moi.</p> -<p>Les archives sont au-dessus, dans une manière +<p>Les archives sont au-dessus, dans une manière de galetas, ce qui rendra commodes mes recherches.</p> <p>Et, pour ne pas perdre de temps, tandis que -j'écoute, à travers le plancher, Saladine et +j'écoute, à travers le plancher, Saladine et Norette, l'une grondant, l'autre riant, remuer -des meubles, j'ai passé toute une après-midi délicieuse -à secouer ces papiers jaunis, ces parchemins -recroquevillés d'où monte le parfum des -âges. Plusieurs chartes que je me réserve d'étudier. -Un <i>terrier</i> de 1400 où les noms de lieux -sacrilègement travestis par nos employés au +des meubles, j'ai passé toute une après-midi délicieuse +à secouer ces papiers jaunis, ces parchemins +recroquevillés d'où monte le parfum des +âges. Plusieurs chartes que je me réserve d'étudier. +Un <i>terrier</i> de 1400 où les noms de lieux +sacrilègement travestis par nos employés au cadastre, les noms de famille disparus, apparaissent -dans leur originelle vérité sous l'écorce -d'un rude provençal paysan ou d'un latin -naïvement barbare.</p> - -<p>Après le galetas, il y a la terrasse: terrasse à -la mode du pays, bordée d'un haut parapet en -bâtisse qui va diminuant, suivant la pente du -toit dallé, de façon qu'à l'extrémité de la pente +dans leur originelle vérité sous l'écorce +d'un rude provençal paysan ou d'un latin +naïvement barbare.</p> + +<p>Après le galetas, il y a la terrasse: terrasse à +la mode du pays, bordée d'un haut parapet en +bâtisse qui va diminuant, suivant la pente du +toit dallé, de façon qu'à l'extrémité de la pente <span class="pagenum" id="Page_53">53</span> on puisse s'accouder pour voir le paysage et que, sur les trois autres faces, on trouve toujours -un coin d'ombre fraîche en été, un coin de soleil +un coin d'ombre fraîche en été, un coin de soleil en hiver.</p> -<p>Perché comme un guetteur, je pourrais au +<p>Perché comme un guetteur, je pourrais au loin voir passer patron Ruf et sa voile blanche.</p> <p>Un ruisseau chante sous la tour. Des sources invisibles, filtrant au pied du rocher, l'alimentent. -Mais à cent mètres, le ruisseau cesse de luire +Mais à cent mètres, le ruisseau cesse de luire dans le lit pierreux du vallon, tari tout de suite -qu'il est par les saignées qu'y pratiquent les -propriétaires d'une infinité de jardinets dont les -muraillettes en pierre sèche vont dégringolant +qu'il est par les saignées qu'y pratiquent les +propriétaires d'une infinité de jardinets dont les +muraillettes en pierre sèche vont dégringolant la montagne.</p> -<p>Ici on se rend très bien compte, topographiquement, +<p>Ici on se rend très bien compte, topographiquement, de l'histoire du Puget-Maure.</p> -<p>Au temps jadis, avant les défrichements et +<p>Au temps jadis, avant les défrichements et les cultures, l'eau des sources devait descendre -abondante jusqu'à la mer; et l'aride calanque -d'Aygues-Sèches servait alors d'aiguade aux +abondante jusqu'à la mer; et l'aride calanque +d'Aygues-Sèches servait alors d'aiguade aux marins.</p> -<p>Peut-être les Phéniciens et puis les Grecs -eurent-ils là un petit port? Mais à coup sûr les -Sarrasins connurent la plage et y abritèrent leurs -barques légères. Plus tard seulement ils montèrent +<p>Peut-être les Phéniciens et puis les Grecs +eurent-ils là un petit port? Mais à coup sûr les +Sarrasins connurent la plage et y abritèrent leurs +barques légères. Plus tard seulement ils montèrent <span class="pagenum" id="Page_54">54</span> -et s'établirent au Puget demeuré tel -qu'ils l'ont bâti, avec ses rues en escaliers où les +et s'établirent au Puget demeuré tel +qu'ils l'ont bâti, avec ses rues en escaliers où les maisons penchantes s'entre-baiseraient si, de -loin en loin, une voûte, un arceau n'y mettaient +loin en loin, une voûte, un arceau n'y mettaient bon ordre.</p> <p>Gardent-ils quelque vague souvenir de leur -origine, ces hommes qui, là-bas, leur travail +origine, ces hommes qui, là -bas, leur travail fini, devant la vieille maison commune, contemplent -obstinément, dans l'espérance de je ne +obstinément, dans l'espérance de je ne sais quoi qui doit venir, la mer, le chemin bleu -de l'antique patrie oubliée?</p> +de l'antique patrie oubliée?</p> -<p>Un «Monsieur! hé! Monsieur!» interrompt -mes réflexions archéologiques.</p> +<p>Un «Monsieur! hé! Monsieur!» interrompt +mes réflexions archéologiques.</p> -<p>C'est Saladine inquiète, affairée, qui s'avance +<p>C'est Saladine inquiète, affairée, qui s'avance vers moi, se retournant pour voir si quelqu'un ne la suit pas.</p> -<p>Pourquoi ces airs mystérieux, et que peut +<p>Pourquoi ces airs mystérieux, et que peut bien me vouloir Saladine?</p> <h2><span class="pagenum" id="Page_55">55</span>XI<br /> <b>CLAVETTE ET CLOCHETTE</b></h2> -<p>Il paraît qu'en rangeant le léger bagage rapporté +<p>Il paraît qu'en rangeant le léger bagage rapporté du <i>Bacchus navigateur</i> par Ganteaume, -M<sup>lle</sup> Norette s'est montrée fort surprise de découvrir, +M<sup>lle</sup> Norette s'est montrée fort surprise de découvrir, au milieu de mes livres et de mes papiers, la fameuse clavette en ivoire.</p> -<p>Elle a interrogé Ganteaume qui ne lui a rien +<p>Elle a interrogé Ganteaume qui ne lui a rien appris sinon que la clavette m'appartenait. Maintenant elle voudrait savoir comment cette -clavette est arrivée dans mes mains.</p> +clavette est arrivée dans mes mains.</p> -<p>Je raconte alors très simplement à Saladine -la rencontre que j'eus de l'étonnante chèvre +<p>Je raconte alors très simplement à Saladine +la rencontre que j'eus de l'étonnante chèvre <span class="pagenum" id="Page_56">56</span> jaune qui me fit tant courir tout le long du -vallon, il y a trois jours, le soir même de mon -arrivée.</p> +vallon, il y a trois jours, le soir même de mon +arrivée.</p> -<p>—«Mais c'est Jeanne que vous avez rencontrée!</p> +<p>—«Mais c'est Jeanne que vous avez rencontrée!</p> <p>—Jeanne?</p> -<p>—Oui, <i>Misé Jano</i>, la chèvre de M<sup>lle</sup> Norette, -notre chèvre, qui précisément, ce jour-là, après -avoir, tant elle est malicieuse, arraché avec ses -cornes le piquet qui l'attache au pré, rentra, son -collier de travers, prêt à tomber, la lanière pendante, -ayant perdu clavette et clochette. Voilà +<p>—Oui, <i>Misé Jano</i>, la chèvre de M<sup>lle</sup> Norette, +notre chèvre, qui précisément, ce jour-là , après +avoir, tant elle est malicieuse, arraché avec ses +cornes le piquet qui l'attache au pré, rentra, son +collier de travers, prêt à tomber, la lanière pendante, +ayant perdu clavette et clochette. Voilà bien maintenant la clavette, mais c'est la clochette -qu'il faudrait. M<sup>lle</sup> Norette a pleuré, et +qu'il faudrait. M<sup>lle</sup> Norette a pleuré, et M. Honnorat, s'il apprend cela, risque d'en faire une maladie... Une clochette en argent, monsieur, que, depuis des cents et cents ans, les Gazan ont dans leur famille? Si vous vous -rappeliez l'endroit? on pourrait, des fois, la retrouver...»</p> +rappeliez l'endroit? on pourrait, des fois, la retrouver...»</p> -<p>Alors, à son tour, timidement, M<sup>lle</sup> Norette, -qui attendait dans l'escalier le résultat de l'ambassade, -s'est approchée.</p> +<p>Alors, à son tour, timidement, M<sup>lle</sup> Norette, +qui attendait dans l'escalier le résultat de l'ambassade, +s'est approchée.</p> -<p>—«Surtout, monsieur, je vous en prie, que -mon père n'en sache rien.»</p> +<p>—«Surtout, monsieur, je vous en prie, que +mon père n'en sache rien.»</p> <div class="pagenum" id="Page_57">57</div> <p>La nuit tombait. J'ai promis de retourner au -vallon dès l'aube première pour essayer de reconnaître -le buisson que traversait la chèvre, +vallon dès l'aube première pour essayer de reconnaître +le buisson que traversait la chèvre, quand, dans la nuit, il me sembla entendre quelque chose tinter.</p> -<p>Et ce matin je suis retourné au vallon. Singulier -prélude à mes travaux savants que cette -recherche d'une clochette égarée!</p> +<p>Et ce matin je suis retourné au vallon. Singulier +prélude à mes travaux savants que cette +recherche d'une clochette égarée!</p> <p>Heureusement le bloc de porphyre rouge sur -lequel s'est un instant posée la chèvre pourra -servir à me guider.</p> +lequel s'est un instant posée la chèvre pourra +servir à me guider.</p> -<p>Voici bien le buisson, l'endroit où tomba la +<p>Voici bien le buisson, l'endroit où tomba la clavette, et, en bas d'une pente rocheuse, polie -au passage des paysans et de leurs bêtes, le trou -d'eau où la clavette a dû rouler.</p> +au passage des paysans et de leurs bêtes, le trou +d'eau où la clavette a dû rouler.</p> <p>Quelque chose de blanc tremblait au fond: -c'était la clochette.</p> +c'était la clochette.</p> -<p>Je l'ai retirée ruisselante, et tout de suite +<p>Je l'ai retirée ruisselante, et tout de suite j'ai compris l'importance que M. Honnorat et -M<sup>lle</sup> Norette attachaient à sa possession.</p> +M<sup>lle</sup> Norette attachaient à sa possession.</p> -<p>Cette clochette, curieusement ouvragée dans -le goût sarrasin, portait, en ourlet sur l'extrême -bord, une manière d'arabesque que je pris +<p>Cette clochette, curieusement ouvragée dans +le goût sarrasin, portait, en ourlet sur l'extrême +bord, une manière d'arabesque que je pris d'abord pour un pur caprice ornemental, mais -qui, plus attentivement examinée, me parut +qui, plus attentivement examinée, me parut <span class="pagenum" id="Page_58">58</span> -constituer une étrange inscription en grec très -ancien mêlé de caractères coufiques.</p> +constituer une étrange inscription en grec très +ancien mêlé de caractères coufiques.</p> -<p>Le tout me parut rentrer avec un singulier à -propos dans le cadre de mes études.</p> +<p>Le tout me parut rentrer avec un singulier à +propos dans le cadre de mes études.</p> -<p>Je songeais donc à transcrire l'inscription, -me réservant, car je m'entends un peu en -cryptographie, de la déchiffrer à loisir, quand -M<sup>lle</sup> Norette est arrivée. Sa chèvre jaune la -suivait, pareille d'ailleurs à toutes les chèvres +<p>Je songeais donc à transcrire l'inscription, +me réservant, car je m'entends un peu en +cryptographie, de la déchiffrer à loisir, quand +M<sup>lle</sup> Norette est arrivée. Sa chèvre jaune la +suivait, pareille d'ailleurs à toutes les chèvres et nullement fantastique au grand jour.</p> <p>M<sup>lle</sup> Norette m'a repris la clochette, riant et me remerciant; elle l'a suspendue au cou de -<i>Misé Jano</i> qui aussitôt s'est mise à courir devant -sa maîtresse vers le village.</p> +<i>Misé Jano</i> qui aussitôt s'est mise à courir devant +sa maîtresse vers le village.</p> -<p>M. Honnorat grondait lorsque nous rentrâmes.</p> +<p>M. Honnorat grondait lorsque nous rentrâmes.</p> -<p>—«Est-ce raisonnable, Norette, de fier ainsi -cette clochette d'argent à la chèvre? Un jour ou +<p>—«Est-ce raisonnable, Norette, de fier ainsi +cette clochette d'argent à la chèvre? Un jour ou l'autre tu peux la perdre!</p> -<p>—Tu vois bien, père, qu'elle n'est pas perdue.</p> +<p>—Tu vois bien, père, qu'elle n'est pas perdue.</p> <p>—Sans doute! mais des gens l'ont vue. Cela -fait toujours parler les gens.»</p> +fait toujours parler les gens.»</p> -<p>Et, de sa voix doucement entêtée:</p> +<p>Et, de sa voix doucement entêtée:</p> -<p>—«J'aime assez faire parler les gens!» disait +<p>—«J'aime assez faire parler les gens!» disait Norette.</p> <h2><span class="pagenum" id="Page_59">59</span>XII<br /> <b>PANIER DE SOUHAITS</b></h2> -<p>Cette aventure a établi tout de suite une sorte -de complicité entre M<sup>lle</sup> Norette et moi.</p> +<p>Cette aventure a établi tout de suite une sorte +de complicité entre M<sup>lle</sup> Norette et moi.</p> -<p>M<sup>lle</sup> Norette veut, accompagnée de Ganteaume +<p>M<sup>lle</sup> Norette veut, accompagnée de Ganteaume qui ne la quitte plus d'un pas, me faire -visiter de fond en comble, d'abord ma tour, décidément -bien sarrasine, puis le château proprement +visiter de fond en comble, d'abord ma tour, décidément +bien sarrasine, puis le château proprement dit, curieux encore quoique moins ancien.</p> -<p>Un petit logis Renaissance, mais bâti sur le +<p>Un petit logis Renaissance, mais bâti sur le plan des maisons arabes. De sorte que l'on <span class="pagenum" id="Page_60">60</span> -s'étonne comme d'un anachronisme, en découvrant -au plafond de l'escalier, presque méconnaissables -déjà sous les couches de chaux -superposées, quelques naïfs bas-reliefs inspirés +s'étonne comme d'un anachronisme, en découvrant +au plafond de l'escalier, presque méconnaissables +déjà sous les couches de chaux +superposées, quelques naïfs bas-reliefs inspirés de l'<i>Iliade</i>: un Agamemnon portant la toque -du roi François, une dame que, sans le nom -de Briséis inscrit sur une banderole, je prendrais +du roi François, une dame que, sans le nom +de Briséis inscrit sur une banderole, je prendrais pour Diane de Poitiers.</p> -<p>En revanche la cour a gardé un caractère -oriental des plus purs, avec son puits à margelle -basse, ses niches creusées dans le mur pour -servir d'étagères, le double rang de galeries par -où s'éclairent les chambres sans ouvertures sur -la rue, et l'énorme vigne centenaire qui, jaillissant -d'un angle du sol carrelé, la recouvre -presque tout entière de ses bras tortueux et -noirs, de ses pampres chargés de grappes dans -lesquels à midi des pigeons roucoulent.</p> - -<p>L'intérieur est un vrai musée.</p> - -<p>Sans compter quelques portraits d'ancêtres -suffisamment rébarbatifs; partout, des tentures +<p>En revanche la cour a gardé un caractère +oriental des plus purs, avec son puits à margelle +basse, ses niches creusées dans le mur pour +servir d'étagères, le double rang de galeries par +où s'éclairent les chambres sans ouvertures sur +la rue, et l'énorme vigne centenaire qui, jaillissant +d'un angle du sol carrelé, la recouvre +presque tout entière de ses bras tortueux et +noirs, de ses pampres chargés de grappes dans +lesquels à midi des pigeons roucoulent.</p> + +<p>L'intérieur est un vrai musée.</p> + +<p>Sans compter quelques portraits d'ancêtres +suffisamment rébarbatifs; partout, des tentures aux vives couleurs provenant de Smyrne et -d'Alep, des armes damasquinées, des lampes +d'Alep, des armes damasquinées, des lampes de forme bizarre, des tabourets, des tables, des -miroirs à incrustations de nacre font au milieu +miroirs à incrustations de nacre font au milieu <span class="pagenum" id="Page_61">61</span> de meubles d'il y a cent ans le fouillis le plus bizarre du monde.</p> <p>Rien d'ailleurs qui sente le culte du bibelot, inconnu, Dieu merci! sur ces hauteurs; mais -quelque chose de patriarcal, la trace restée de -plusieurs générations.</p> +quelque chose de patriarcal, la trace restée de +plusieurs générations.</p> <p>M<sup>lle</sup> Norette m'explique qu'en effet on a de -tous temps beaucoup voyagé dans la famille.</p> +tous temps beaucoup voyagé dans la famille.</p> -<p>Puis elle ouvre un petit coffre en chêne -cerclé de bandes de fer, et me montre des colliers -en perles, en corail, ayant généralement +<p>Puis elle ouvre un petit coffre en chêne +cerclé de bandes de fer, et me montre des colliers +en perles, en corail, ayant généralement pour agrafe une monnaie grecque ou bien une -pierre gravée antique, des chapelets de sequins, +pierre gravée antique, des chapelets de sequins, de lourds bracelets d'argent, des gorgerins d'un -style raffiné et barbare, toutes sortes de joyaux -rapportés de très loin à des aïeules, des bisaïeules +style raffiné et barbare, toutes sortes de joyaux +rapportés de très loin à des aïeules, des bisaïeules dont elle se rappelle les noms.</p> -<p>Je demande à voir la clochette. Alors M<sup>lle</sup> Norette -se trouble; M<sup>lle</sup> Norette, paraît-il, ne l'a -plus. Elle l'a rendue à son père qui y tient +<p>Je demande à voir la clochette. Alors M<sup>lle</sup> Norette +se trouble; M<sup>lle</sup> Norette, paraît-il, ne l'a +plus. Elle l'a rendue à son père qui y tient beaucoup, comme souvenir.</p> -<p>—«Mais ne lui racontez pas ce qui est -arrivé, ne lui dites jamais que vous l'avez eue -entre les mains.»</p> +<p>—«Mais ne lui racontez pas ce qui est +arrivé, ne lui dites jamais que vous l'avez eue +entre les mains.»</p> <p>Et pour rompre une conversation qui la <span class="pagenum" id="Page_62">62</span> -gêne, tout au fond du coffre elle découvre un -corbillon d'osier tressé. Quelles richesses nouvelles -renferme-t-il sous le carré de vieux satin -qui précieusement l'enveloppe?</p> +gêne, tout au fond du coffre elle découvre un +corbillon d'osier tressé. Quelles richesses nouvelles +renferme-t-il sous le carré de vieux satin +qui précieusement l'enveloppe?</p> <p>Un œuf, un grain de sel, un morceau de pain -bis et un petit bâton portant un brin de laine +bis et un petit bâton portant un brin de laine au bout.</p> -<p>—«Ce sont les souhaits! dit Norette.</p> +<p>—«Ce sont les souhaits! dit Norette.</p> <p>—Les souhaits?</p> -<p>—Oui! les souhaits et les présents que l'on -m'apporta dans mon berceau lorsque j'étais -âgée d'un jour.</p> +<p>—Oui! les souhaits et les présents que l'on +m'apporta dans mon berceau lorsque j'étais +âgée d'un jour.</p> -<p>—Comme au temps des fées?</p> +<p>—Comme au temps des fées?</p> -<p>—Précisément. Mais depuis longtemps les -fées étant mortes, quatre vieilles femmes, -généralement, les remplacent, voisines ou amies, +<p>—Précisément. Mais depuis longtemps les +fées étant mortes, quatre vieilles femmes, +généralement, les remplacent, voisines ou amies, respectueuses des usages, qui se donnent, -quand il y a quelque part une fillette nouveau-née, -cette importante mission. L'idée leur en -vient tout à coup, au four, au lavoir, en causant -du beau temps et de la pluie. La chose décidée, +quand il y a quelque part une fillette nouveau-née, +cette importante mission. L'idée leur en +vient tout à coup, au four, au lavoir, en causant +du beau temps et de la pluie. La chose décidée, elles mettent leur robe de grand'messe, -un bonnet repassé de neuf, et se présentent. Le -petit bâton, qui symbolise une quenouille, est +un bonnet repassé de neuf, et se présentent. Le +petit bâton, qui symbolise une quenouille, est pour que la fillette, en grandissant, devienne <span class="pagenum" id="Page_63">63</span> active et laborieuse; le sel, pour qu'elle reste pure; le pain, pour qu'elle soit bonne comme le bon pain...</p> -<p>—Et l'œuf, demande Ganteaume, à quoi +<p>—Et l'œuf, demande Ganteaume, à quoi sert l'œuf?</p> -<p>—L'œuf, répond Norette avec le plus grand -sérieux, est pour qu'elle fasse un heureux mariage -et pour qu'elle ait beaucoup d'enfants!»</p> +<p>—L'œuf, répond Norette avec le plus grand +sérieux, est pour qu'elle fasse un heureux mariage +et pour qu'elle ait beaucoup d'enfants!»</p> <h2><span class="pagenum" id="Page_64">64</span>XIII<br /> <b>LE TURBAN DU GRAND-ONCLE IMBERT</b></h2> -<p>Mais le dîner doit être prêt et M. Honnorat +<p>Mais le dîner doit être prêt et M. Honnorat nous appelle.</p> -<p>On me présente au curé, l'abbé Sèbe, un +<p>On me présente au curé, l'abbé Sèbe, un petit homme noir comme une taupe qu'on a -invité en mon honneur.</p> +invité en mon honneur.</p> -<p>Il ne parle pas beaucoup, l'abbé Sèbe! par timidité -peut-être, peut-être aussi parce que toute +<p>Il ne parle pas beaucoup, l'abbé Sèbe! par timidité +peut-être, peut-être aussi parce que toute l'attention dont le saint homme est capable se -trouve accaparée par un civet qui vraiment -donne haute idée des talents culinaires de Saladine.</p> +trouve accaparée par un civet qui vraiment +donne haute idée des talents culinaires de Saladine.</p> <div class="pagenum" id="Page_65">65</div> <p>Au contraire, M. Honnorat est fort expansif. La serviette au cou, il nous fait l'histoire des -Gazan ses aïeux, tous marins ou bien médecins. +Gazan ses aïeux, tous marins ou bien médecins. Et je me les figure, je les vois: les uns -savants comme Averroës et Avicenne, les autres -dépensant sur mer, en caravanes, l'ardeur aventureuse -restée dans leur sang.</p> +savants comme Averroës et Avicenne, les autres +dépensant sur mer, en caravanes, l'ardeur aventureuse +restée dans leur sang.</p> -<p>M. Honnorat, lui, serait plutôt du genre -mixte. On le destinait d'abord à la médecine, -mais le voyage l'a tenté.</p> +<p>M. Honnorat, lui, serait plutôt du genre +mixte. On le destinait d'abord à la médecine, +mais le voyage l'a tenté.</p> <p>Il me raconte ses navigations dans le Levant; -il m'énumère les Échelles: Corfou, Négrepont, -Famagouste, toutes sortes de noms qui, prononcés -par lui, évoquent aussitôt des visions -de villes à dômes et à minarets, avec des quais -encombrés de ballots, peuplés de nègres mangeurs -de pastèques, au milieu des odeurs du -goudron fondu et des épices.</p> - -<p>M<sup>lle</sup> Norette l'interrompt parfois d'un «est-ce -bien vrai, père?» qui soudain fait entrer le -bonhomme dans de comiques colères feintes à -moitié.</p> - -<p>Que ceci n'étonne point! De tout temps, les +il m'énumère les Échelles: Corfou, Négrepont, +Famagouste, toutes sortes de noms qui, prononcés +par lui, évoquent aussitôt des visions +de villes à dômes et à minarets, avec des quais +encombrés de ballots, peuplés de nègres mangeurs +de pastèques, au milieu des odeurs du +goudron fondu et des épices.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Norette l'interrompt parfois d'un «est-ce +bien vrai, père?» qui soudain fait entrer le +bonhomme dans de comiques colères feintes à +moitié.</p> + +<p>Que ceci n'étonne point! De tout temps, les Orientaux furent grands conteurs, et c'est -peut-être un reflet des <i>Mille et Une Nuits</i> qui +peut-être un reflet des <i>Mille et Une Nuits</i> qui <span class="pagenum" id="Page_66">66</span> -colore si pittoresquement les imaginations méridionales.</p> +colore si pittoresquement les imaginations méridionales.</p> -<p>Il s'agit maintenant de l'arrière-grand-oncle +<p>Il s'agit maintenant de l'arrière-grand-oncle Imbert, Imbert-Pacha, comme on disait, qui, -parti mousse sur ses douze ans, avait à peu près -parcouru toutes les mers dans un temps où les -marins ne connaissaient que la voile et où il y -avait quelque mérite à naviguer.</p> +parti mousse sur ses douze ans, avait à peu près +parcouru toutes les mers dans un temps où les +marins ne connaissaient que la voile et où il y +avait quelque mérite à naviguer.</p> -<p>Après un certain nombre de fortunes vivement -faites et aussitôt mangées, grand-oncle +<p>Après un certain nombre de fortunes vivement +faites et aussitôt mangées, grand-oncle Imbert, le futur Imbert-Pacha, se trouvait un -jour, en qualité de simple matelot, dans un riche +jour, en qualité de simple matelot, dans un riche port d'Arabie.</p> -<p>Le bateau amarré complétait son chargement, -l'équipage courait les cafés de la ville. Et grand-oncle -Imbert, dont la bourse était vide, essayait de tuer le temps +<p>Le bateau amarré complétait son chargement, +l'équipage courait les cafés de la ville. Et grand-oncle +Imbert, dont la bourse était vide, essayait de tuer le temps en se promenant sur le quai.</p> <p>Un quai superbe, et long, et large, avec des -dalles de marbre blanc dont la réverbération -brûlait les yeux!</p> +dalles de marbre blanc dont la réverbération +brûlait les yeux!</p> -<p>Quelqu'un vint à passer, un gros personnage -du pays sans doute, vêtu de soie, couvert de -bijoux, traînant un manteau tout en perles, et -flanqué de deux belles esclaves qui l'abritaient -d'un parasol et l'éventaient d'un éventail.</p> +<p>Quelqu'un vint à passer, un gros personnage +du pays sans doute, vêtu de soie, couvert de +bijoux, traînant un manteau tout en perles, et +flanqué de deux belles esclaves qui l'abritaient +d'un parasol et l'éventaient d'un éventail.</p> <div class="pagenum" id="Page_67">67</div> <p>Machinalement, grand-oncle Imbert se mit -à le suivre, marchant dans son ombre, la seule -ombre qui fût sur le quai, et, en lui-même il se -disait: «Mon pauvre Imbert, que tu t'ennuies! -mais en voilà un, par exemple, qui n'a pas -l'air de s'ennuyer.»</p> +à le suivre, marchant dans son ombre, la seule +ombre qui fût sur le quai, et, en lui-même il se +disait: «Mon pauvre Imbert, que tu t'ennuies! +mais en voilà un, par exemple, qui n'a pas +l'air de s'ennuyer.»</p> -<p>Tout à coup, l'homme aux deux esclaves -sortit un mouchoir brodé de sa poche, se le -passa sur le visage et s'écria:</p> +<p>Tout à coup, l'homme aux deux esclaves +sortit un mouchoir brodé de sa poche, se le +passa sur le visage et s'écria:</p> -<p>—«<i>Couquin de Diou, qunto calour!</i>»</p> +<p>—«<i>Couquin de Diou, qunto calour!</i>»</p> -<p>Étonné d'entendre un Turc se plaindre de +<p>Étonné d'entendre un Turc se plaindre de la chaleur en marseillais, grand-oncle Imbert -lui tape sur l'épaule:</p> +lui tape sur l'épaule:</p> -<p>—«<i>Quant voles juga que sies Prouvençàu?</i>»</p> +<p>—«<i>Quant voles juga que sies Prouvençà u?</i>»</p> -<p>S'il était Provençal? Jugez: un cousin, un -Gazan de la branche aînée dont la famille avait -perdu la trace et qui était là-bas quelque chose +<p>S'il était Provençal? Jugez: un cousin, un +Gazan de la branche aînée dont la famille avait +perdu la trace et qui était là -bas quelque chose comme prince ou roi.</p> -<p>—«C'est même à cette occasion, concluait +<p>—«C'est même à cette occasion, concluait M. Honnorat, que grand-oncle Imbert prit le -turban pour quelques années.</p> +turban pour quelques années.</p> -<p>—Il prit le turban? interrompt l'abbé.</p> +<p>—Il prit le turban? interrompt l'abbé.</p> <p>—Oui! il prit le turban, il se fit Turc. L'homme a besoin de religion et toutes les religions @@ -1939,146 +1901,146 @@ sont bonnes. D'ailleurs, son turban nous <span class="pagenum" id="Page_68">68</span> l'avons encore... Tiens, Ganteaume, prends l'escabeau et descends-moi le turban de grand-oncle, -là, sur l'armoire.»</p> +là , sur l'armoire.»</p> <p>Ganteaume descendit le turban, un gros turban jaune, et se l'essaya.</p> -<p>—«Elles sont toutes bonnes, les religions! +<p>—«Elles sont toutes bonnes, les religions! insistait M. Honnorat; la religion musulmane -surtout. Allah!... Allah!...»</p> +surtout. Allah!... Allah!...»</p> <p>Un tableau comique et charmant; M. Honnorat -convaincu, l'abbé n'osant pas se fâcher, -Saladine scandalisée, ses grands longs bras maigres +convaincu, l'abbé n'osant pas se fâcher, +Saladine scandalisée, ses grands longs bras maigres au ciel, et Norette qui riait aux larmes.</p> <h2><span class="pagenum" id="Page_69">69</span>XIV<br /> <b>LE PASSAGE D'ANE</b></h2> <p>Dans cette originale maison, presque confortable -grâce à Norette, où les chambres n'ignorent -pas les tapis, où partout, sur les paliers et -les degrés, reluit la brique vernissée, un détail -m'étonne: le corridor.</p> - -<p>Pour s'harmoniser à l'élégance de sa voûte, -il faudrait là, usé au besoin, quelque dallage -héraldique en belle faïence blanche et bleue +grâce à Norette, où les chambres n'ignorent +pas les tapis, où partout, sur les paliers et +les degrés, reluit la brique vernissée, un détail +m'étonne: le corridor.</p> + +<p>Pour s'harmoniser à l'élégance de sa voûte, +il faudrait là , usé au besoin, quelque dallage +héraldique en belle faïence blanche et bleue comme en fabriquaient Moustiers ou Varages.</p> -<p>Mais non! le corridor est pavé; la rue s'y +<p>Mais non! le corridor est pavé; la rue s'y continue, poussant sauvagement jusqu'au bas <span class="pagenum" id="Page_70">70</span> de l'escalier les terribles galets pointus dont le -village se hérisse.</p> +village se hérisse.</p> -<p>Très plaisants d'aspect ces galets, polis qu'ils -sont et devenus nets comme marbre sous l'opiniâtre -travail de Saladine, à qui son obstination +<p>Très plaisants d'aspect ces galets, polis qu'ils +sont et devenus nets comme marbre sous l'opiniâtre +travail de Saladine, à qui son obstination balayante a valu le surnom de Gratte-Caillou.</p> -<p>«<i>Dàu, Grato-caillàu!</i>» lui crient les gamins -quand elle veut les empêcher de piller ses +<p>«<i>Dà u, Grato-caillà u!</i>» lui crient les gamins +quand elle veut les empêcher de piller ses figues.</p> -<p>Et je regrette de n'être pas géologue, car -j'aurais là, variés et multicolores, comme derrière -la glace d'une vitrine, des spécimens de +<p>Et je regrette de n'être pas géologue, car +j'aurais là , variés et multicolores, comme derrière +la glace d'une vitrine, des spécimens de toutes les roches alpestres que nos torrents roulent -à la mer.</p> +à la mer.</p> -<p>Mais ils restent pointus quand même, ces -galets! «La mort des pieds,» dit Saladine; et +<p>Mais ils restent pointus quand même, ces +galets! «La mort des pieds,» dit Saladine; et M<sup>lle</sup> Norette dissimule mal l'ennui qu'elle a de -ne pouvoir aller à sa porte en pantoufles.</p> +ne pouvoir aller à sa porte en pantoufles.</p> -<p>J'ai interrogé M<sup>lle</sup> Norette.</p> +<p>J'ai interrogé M<sup>lle</sup> Norette.</p> -<p>Elle m'a répondu: «C'est le chemin d'âne!» +<p>Elle m'a répondu: «C'est le chemin d'âne!» et s'est tue, son œil noir, un peu endormi, s'allumant -soudain de colère.</p> +soudain de colère.</p> <p>Plus calme, M. Honnorat a bien voulu m'expliquer la chose.</p> -<p>Avec la manie des partages particulière aux +<p>Avec la manie des partages particulière aux <span class="pagenum" id="Page_71">71</span> -Provençaux, les immeubles à chaque succession -nouvelle s'émiettent entre tous les co-héritiers. -Qui veut être chez soi doit racheter la part -des autres, pièce par pièce; et certaines bicoques, -pour revenir dans la main d'un seul propriétaire, -exigèrent plus d'efforts et de diplomatie que -n'en a mis la France à faire son unité.</p> - -<p>Or le château n'appartient pas en entier aux -Gazan, ce qui serait le rêve de M<sup>lle</sup> Norette.</p> - -<p>Depuis qu'elle travaille à le réaliser, M<sup>lle</sup> Norette +Provençaux, les immeubles à chaque succession +nouvelle s'émiettent entre tous les co-héritiers. +Qui veut être chez soi doit racheter la part +des autres, pièce par pièce; et certaines bicoques, +pour revenir dans la main d'un seul propriétaire, +exigèrent plus d'efforts et de diplomatie que +n'en a mis la France à faire son unité.</p> + +<p>Or le château n'appartient pas en entier aux +Gazan, ce qui serait le rêve de M<sup>lle</sup> Norette.</p> + +<p>Depuis qu'elle travaille à le réaliser, M<sup>lle</sup> Norette a pu, profitant d'une mort, obtenir, par -l'échange d'un bout de pré, les appartements -du cinquième; elle a pu, moyennant quelques -sacrifices, évincer un cordonnier qui battait -son cuir dans le petit salon du rez-de-chaussée.</p> +l'échange d'un bout de pré, les appartements +du cinquième; elle a pu, moyennant quelques +sacrifices, évincer un cordonnier qui battait +son cuir dans le petit salon du rez-de-chaussée.</p> -<p>Mais il reste à conquérir l'écurie qui vaut -bien cinquante francs, largement payée, et dont +<p>Mais il reste à conquérir l'écurie qui vaut +bien cinquante francs, largement payée, et dont elle donnerait volontiers mille, car cet obscur -réduit, situé tout au fond de la maison, comporte +réduit, situé tout au fond de la maison, comporte servitude.</p> <p>Les papiers sont formels:</p> -<p>«Item, le propriétaire de l'écurie aura droit, -perpétuellement, au passage qui sera pavé afin -qu'âne chargé n'y glisse.»</p> +<p>«Item, le propriétaire de l'écurie aura droit, +perpétuellement, au passage qui sera pavé afin +qu'âne chargé n'y glisse.»</p> -<p>Et, pour la commodité d'un âne, M<sup>lle</sup> Norette, +<p>Et, pour la commodité d'un âne, M<sup>lle</sup> Norette, <span class="pagenum" id="Page_72">72</span> qui enrage, meurtrit chaque jour ses pieds mignons.</p> -<p>Si au moins l'âne existait!</p> +<p>Si au moins l'âne existait!</p> -<p>Non; c'est un âne hypothétique, un être de -raison, une fiction d'âne.</p> +<p>Non; c'est un âne hypothétique, un être de +raison, une fiction d'âne.</p> -<p>Il y en avait bien un autrefois que son maître, +<p>Il y en avait bien un autrefois que son maître, ce gueux de Galfar, proche cousin avec qui les -Gazan sont brouillés, appelait Saladin à la +Gazan sont brouillés, appelait Saladin à la grande fureur de Saladine. Mais voici beau temps que Galfar, coureur de cabarets, joueur comme les cartes, l'a perdu dans une partie de -vendôme.</p> +vendôme.</p> -<p>Ce qui ne l'empêche pas de garder l'écurie -dont il fait sa chambre les jours où, avec son +<p>Ce qui ne l'empêche pas de garder l'écurie +dont il fait sa chambre les jours où, avec son fusil et ses chiens,—Galfar est aussi un tantinet braconnier,—il monte au village, et d'exiger, insolent et narquois, le maintien du chemin -d'âne, ni plus ni moins que lorsque son âne -habitait là.</p> +d'âne, ni plus ni moins que lorsque son âne +habitait là .</p> <h2><span class="pagenum" id="Page_73">73</span>XV<br /> -<b>LA FÊTE DE L'ÉMIR</b></h2> +<b>LA FÊTE DE L'ÉMIR</b></h2> <p>Hier, au tomber du jour, un gamin sans -chapeau, très grave, a parcouru les rues du village.</p> +chapeau, très grave, a parcouru les rues du village.</p> -<p>Tous les vingt pas il s'arrêtait et, soufflant -dans un coquillage énorme dont la pointe -cassée exprès forme embouchure, il en tirait -une sorte de mugissement mélancolique et prolongé.</p> +<p>Tous les vingt pas il s'arrêtait et, soufflant +dans un coquillage énorme dont la pointe +cassée exprès forme embouchure, il en tirait +une sorte de mugissement mélancolique et prolongé.</p> -<p>Puis il faisait <i>le cri</i>, prologue de la fête; -les gens, non moins graves que lui, l'écoutaient.</p> +<p>Puis il faisait <i>le cri</i>, prologue de la fête; +les gens, non moins graves que lui, l'écoutaient.</p> <div class="pagenum" id="Page_74">74</div> <p>J'ai reconnu Ganteaume qui, Dieu sait au prix de quelles intrigues, a obtenu que, pour -un soir, on lui confiât les fonctions de héraut.</p> +un soir, on lui confiât les fonctions de héraut.</p> <p>Ce matin, par les sentiers blancs qui rayent le flanc des montagnes et descendent au vallon @@ -2086,272 +2048,272 @@ pour remonter ensuite vers le Puget, hommes, femmes, enfants, viennent des villages voisins en caravane.</p> -<p>Le Puget s'apprête pour les recevoir dignement. -Les agneaux crient, les brebis bêlent. +<p>Le Puget s'apprête pour les recevoir dignement. +Les agneaux crient, les brebis bêlent. Dans toutes les cours, sur toutes les portes, des -bouchers improvisés, bras nus, le couteau aux -dents, saignent, écorchent et dépècent.</p> +bouchers improvisés, bras nus, le couteau aux +dents, saignent, écorchent et dépècent.</p> -<p>L'hospitalité se complique de gloriole. C'est -à qui hébergera le plus d'amis, de parents lointains. -Et, tandis que ménagères et servantes +<p>L'hospitalité se complique de gloriole. C'est +à qui hébergera le plus d'amis, de parents lointains. +Et, tandis que ménagères et servantes dressent les tables, montent les broches et entassent la braise autour des marmites, les peaux -clouées fraîches et sanglantes sur la façade de -chaque maison apprennent à l'admiration du -passant le nombre des bêtes qui vont y être -mangées.</p> +clouées fraîches et sanglantes sur la façade de +chaque maison apprennent à l'admiration du +passant le nombre des bêtes qui vont y être +mangées.</p> -<p>Des coups du fusil, des chants d'église:</p> +<p>Des coups du fusil, des chants d'église:</p> -<p>—«Courons, dit Ganteaume, la bravade!»</p> +<p>—«Courons, dit Ganteaume, la bravade!»</p> -<p>Les pénitents apportent le Saint qu'ils sont +<p>Les pénitents apportent le Saint qu'ils sont <span class="pagenum" id="Page_75">75</span> -allés chercher en pompe dans la montagne. Ils -ont orné l'immémoriale statue de grappes de -raisin nouveau. Sous son brancard d'où pend -une étole, les enfants passent et repassent, sûrs +allés chercher en pompe dans la montagne. Ils +ont orné l'immémoriale statue de grappes de +raisin nouveau. Sous son brancard d'où pend +une étole, les enfants passent et repassent, sûrs par ce moyen de devenir forts et courageux; et en avant de la procession, les jeunes gens, pour honorer le saint, font parler la poudre.</p> -<p>Après, on le ramènera là-haut, à la chapelle -solitaire qu'il habite toute l'année, debout sur +<p>Après, on le ramènera là -haut, à la chapelle +solitaire qu'il habite toute l'année, debout sur l'autel et regardant, de ses yeux de bois, par -l'étroite fenêtre grillée à travers laquelle, parfois, -quelque rare pèlerin jette un sou, le roc +l'étroite fenêtre grillée à travers laquelle, parfois, +quelque rare pèlerin jette un sou, le roc que domine la chapelle, violet de lavande au -printemps et gris dès le mois d'août, sous sa -couche d'herbes brûlées.</p> +printemps et gris dès le mois d'août, sous sa +couche d'herbes brûlées.</p> <p>La nuit nous promet d'autres joies.</p> -<p>Après le souper, qui a lieu à huit heures +<p>Après le souper, qui a lieu à huit heures selon l'usage, il m'a fallu, en compagnie de M. Gazan et de Norette, aller voir les danses.</p> -<p>J'espérais un bal, pas du tout! ici les femmes -ne dansent pas; la danse est un exercice viril réservé +<p>J'espérais un bal, pas du tout! ici les femmes +ne dansent pas; la danse est un exercice viril réservé aux hommes.</p> -<p>Sur deux rangs, portant des épées, au son du -tambourin, à la clarté des torches, une douzaine -de gaillards costumés bizarrement ont +<p>Sur deux rangs, portant des épées, au son du +tambourin, à la clarté des torches, une douzaine +de gaillards costumés bizarrement ont <span class="pagenum" id="Page_76">76</span> -d'abord exécuté un quadrille guerrier à figures -nombreuses et compliquées que l'abbé Sèbe, -par qui nous venons d'être rejoints, nous assure -être la pyrrhique. Puis, autour d'un mai -chargé de longs rubans multicolores, croisant, -décroisant les rubans, ils combinent, d'un pas -rythmé, les plus gracieux entrelacs. Tout cela -constitue un amusant mélange de rococo et de +d'abord exécuté un quadrille guerrier à figures +nombreuses et compliquées que l'abbé Sèbe, +par qui nous venons d'être rejoints, nous assure +être la pyrrhique. Puis, autour d'un mai +chargé de longs rubans multicolores, croisant, +décroisant les rubans, ils combinent, d'un pas +rythmé, les plus gracieux entrelacs. Tout cela +constitue un amusant mélange de rococo et de sauvagerie, comme le souvenir tant bien que -mal conservé de galants divertissements organisés +mal conservé de galants divertissements organisés jadis dans ce coin perdu, maugrabin et -rustique, par une châtelaine éprise de Watteau.</p> +rustique, par une châtelaine éprise de Watteau.</p> -<p>L'abbé Sèbe, grand païen malgré sa soutane, -m'explique, avec citations à l'appui, que c'est -là un jeu traditionnel apporté en Provence par -les marins phocéens et représentant les détours -du labyrinthe de Crète.</p> +<p>L'abbé Sèbe, grand païen malgré sa soutane, +m'explique, avec citations à l'appui, que c'est +là un jeu traditionnel apporté en Provence par +les marins phocéens et représentant les détours +du labyrinthe de Crète.</p> -<p>Il explique tout, l'abbé Sèbe, mais il ne +<p>Il explique tout, l'abbé Sèbe, mais il ne m'explique pas le Turc.</p> <p>Car c'est devant un Turc qu'ont lieu ces -danses, un bel émir à barbe postiche qui, -comme si la fête était donnée en son honneur, +danses, un bel émir à barbe postiche qui, +comme si la fête était donnée en son honneur, reste immobile, laissant les autres s'agiter, avec -une sérénité tout orientale.</p> +une sérénité tout orientale.</p> -<p>Et quel turban! un instant je soupçonne +<p>Et quel turban! un instant je soupçonne <span class="pagenum" id="Page_77">77</span> -Ganteaume de s'être approprié pour la circonstance +Ganteaume de s'être approprié pour la circonstance le couvre-chef d'Imbert-Pacha. Mais -l'émir est de haute taille, il ferait aisément -deux Ganteaume à lui seul. Et d'ailleurs, voilà -dans la foule, au premier rang, Ganteaume très +l'émir est de haute taille, il ferait aisément +deux Ganteaume à lui seul. Et d'ailleurs, voilà +dans la foule, au premier rang, Ganteaume très fier de porter une torche.</p> -<p>On dirait que l'émir me regarde, fixant sur +<p>On dirait que l'émir me regarde, fixant sur moi, par intervalles, ses yeux brillants que -rendent farouches deux sourcils tracés au bouchon.</p> +rendent farouches deux sourcils tracés au bouchon.</p> -<p>Que me veut l'émir.</p> +<p>Que me veut l'émir.</p> <p>Sait-il mon faible pour les turqueries? A-t-il -deviné que je suis venu ici tout exprès pour -chercher la trace des chevaleresques conquérants -qu'inconsciemment il représente? Au -fond, quoi qu'en pense l'abbé Sèbe avec sa +deviné que je suis venu ici tout exprès pour +chercher la trace des chevaleresques conquérants +qu'inconsciemment il représente? Au +fond, quoi qu'en pense l'abbé Sèbe avec sa manie de ne voir partout que Grecs et Romains, -dans le rôle joué par cet émir barbu je -flaire, à bon droit, une tradition sarrasine.</p> +dans le rôle joué par cet émir barbu je +flaire, à bon droit, une tradition sarrasine.</p> -<p>L'émir s'approche, si je lui parlais...</p> +<p>L'émir s'approche, si je lui parlais...</p> <p>Mais M<sup>lle</sup> Norette semble avoir peur. Elle -déclare qu'il fait froid, qu'il faudrait rentrer. -Rentrons pour obéir à M<sup>lle</sup> Norette.</p> +déclare qu'il fait froid, qu'il faudrait rentrer. +Rentrons pour obéir à M<sup>lle</sup> Norette.</p> <h2><span class="pagenum" id="Page_78">78</span>XVI<br /> <b>LE COUSIN GALFAR</b></h2> -<p>Non! ce n'est pas par sympathie que l'émir +<p>Non! ce n'est pas par sympathie que l'émir me regardait.</p> <p>Nous venons de nous rencontrer devant la -porte des Gazan. Il était là comme chez lui, appuyé -au mur et fumant, le fusil sur l'épaule, -son chien à ses pieds.</p> +porte des Gazan. Il était là comme chez lui, appuyé +au mur et fumant, le fusil sur l'épaule, +son chien à ses pieds.</p> -<p>Un solide gaillard, ma foi! une manière de -brigand corse, vêtu de velours, le poil en +<p>Un solide gaillard, ma foi! une manière de +brigand corse, vêtu de velours, le poil en broussaille; avec cela je ne sais quel air de -jeune assurance, et, dans sa figure hâlée, de +jeune assurance, et, dans sa figure hâlée, de grands yeux bleus hardis et doux.</p> <div class="pagenum" id="Page_79">79</div> -<p>Où diantre ai-je vu ce beau sauvage? car -certainement je l'ai déjà vu.</p> +<p>Où diantre ai-je vu ce beau sauvage? car +certainement je l'ai déjà vu.</p> <p>A tout hasard, je le salue. Lui s'incline poliment, non sans intention d'ironie. Mais au -moment où je m'apprête à lui adresser la parole, +moment où je m'apprête à lui adresser la parole, il siffle son chien et s'en va.</p> -<p>—«Eh bien! vous le connaissez, maintenant? +<p>—«Eh bien! vous le connaissez, maintenant? me crie Saladine. C'est Galfar, le cousin, -l'homme au chemin d'âne. On était content, +l'homme au chemin d'âne. On était content, depuis deux mois, de n'avoir plus de ses nouvelles. -Le voilà revenu maintenant, sans doute -avec quelque mauvais coup en tête. Drôle -d'idée que les gens ont eue tout de même de -choisir un pareil chrétien pour faire le Turc.</p> +Le voilà revenu maintenant, sans doute +avec quelque mauvais coup en tête. Drôle +d'idée que les gens ont eue tout de même de +choisir un pareil chrétien pour faire le Turc.</p> <p>—Vous savez bien, interrompt M. Honnorat, -que, d'après la coutume, le Turc doit sortir de -notre famille. Il est donc naturel qu'à mon -refus...»</p> +que, d'après la coutume, le Turc doit sortir de +notre famille. Il est donc naturel qu'à mon +refus...»</p> -<p>M. Honnorat dit «à mon refus» d'un ton contraint, -presque vexé. Peut-être ne lui a-t-on pas -offert de faire le Turc cette année, peut-être +<p>M. Honnorat dit «à mon refus» d'un ton contraint, +presque vexé. Peut-être ne lui a-t-on pas +offert de faire le Turc cette année, peut-être aussi Norette n'a-t-elle pas voulu? Cependant -je me représente M. Honnorat, le grave +je me représente M. Honnorat, le grave M. Honnorat faisant le Turc: image qui me remplit de joie.</p> <div class="pagenum" id="Page_80">80</div> -<p>—«Choisir ce Galfar, si c'est Dieu possible!»</p> +<p>—«Choisir ce Galfar, si c'est Dieu possible!»</p> -<p>Ce Galfar, à première vue, ne me paraît pas -précisément un méchant diable. Pourtant, s'il -faut en croire la rancunière Saladine, j'aurais +<p>Ce Galfar, à première vue, ne me paraît pas +précisément un méchant diable. Pourtant, s'il +faut en croire la rancunière Saladine, j'aurais tort de me fier aux apparences.</p> -<p>C'est un mange-tout, un songe-fêtes, le digne +<p>C'est un mange-tout, un songe-fêtes, le digne fils des vieux Galfar, riches jadis, mais prodigues, -tenant maison ouverte, et sous prétexte +tenant maison ouverte, et sous prétexte de cousinage, tout le monde est cousin quand on cherche! logeant et nourrissant des mois entiers les premiers venus.</p> -<p>—«Une fois, chez eux, du temps de l'arrière-grand-père, -il y eut pour le souper de Noël quarante-deux personnes à table, +<p>—«Une fois, chez eux, du temps de l'arrière-grand-père, +il y eut pour le souper de Noël quarante-deux personnes à table, quinze peaux de brebis encadrant le rond du portail; et des personnes -se souviennent avoir vu sur leur perron, du jour de l'an à la +se souviennent avoir vu sur leur perron, du jour de l'an à la Saint-Sylvestre, une table couverte d'une nappe blanche avec un verre -et une cruche de vin, aussitôt vidée, aussitôt remplie, gratis, à la +et une cruche de vin, aussitôt vidée, aussitôt remplie, gratis, à la disposition de qui avait soif et passait.</p> -<p>«En la gouvernant ainsi, une fortune est vite -fondue, surtout quand les procès arrivent.</p> +<p>«En la gouvernant ainsi, une fortune est vite +fondue, surtout quand les procès arrivent.</p> -<p>«L'une après l'autre, peu à peu, toutes les +<p>«L'une après l'autre, peu à peu, toutes les terres se vendirent, et maintenant les Galfar <span class="pagenum" id="Page_81">81</span> sont si pauvres qu'ils pourraient, sans crainte des voleurs, fermer leur porte avec un buisson.</p> -<p>«Il ne leur reste qu'un petit bien dont les +<p>«Il ne leur reste qu'un petit bien dont les huissiers n'ont pas voulu et sur lequel ils vivent. -Le père essaie de le cultiver, mais il s'est -mis trop tard à la pioche: être paysan ne s'apprend -pas dans les collèges! Après avoir couru, -navigué, essayé de tous les métiers, un matin, +Le père essaie de le cultiver, mais il s'est +mis trop tard à la pioche: être paysan ne s'apprend +pas dans les collèges! Après avoir couru, +navigué, essayé de tous les métiers, un matin, le fils est revenu; il fait de la poudre en contrebande -et braconne. La mère, travaillée d'orgueil -et d'idées noires, n'a pas assez de la -journée pour pleurer les larmes de son corps.</p> +et braconne. La mère, travaillée d'orgueil +et d'idées noires, n'a pas assez de la +journée pour pleurer les larmes de son corps.</p> <p>—Et c'est depuis la ruine que les deux familles -sont brouillées?</p> +sont brouillées?</p> <p>—Non pas! M. Honnorat voulait au contraire se rapprocher d'eux, leur venir en aide. -Les Galfar n'ont pas répondu. Galfars et Gazans -naissent en guerre; ils tètent ça avec le lait.»</p> +Les Galfar n'ont pas répondu. Galfars et Gazans +naissent en guerre; ils tètent ça avec le lait.»</p> -<p>Saladine n'exagérait pas.</p> +<p>Saladine n'exagérait pas.</p> <p>J'ai beau interroger sur ce point M. Honnorat et Norette; j'aurais beau sans doute interroger le cousin Galfar. Peine perdue! ils sont -ennemis, voilà ce qu'ils savent; mais les uns, +ennemis, voilà ce qu'ils savent; mais les uns, pas plus que les autres, ne pourraient me dire pourquoi.</p> <h2><span class="pagenum" id="Page_82">82</span>XVII<br /> <b>A MONTE-CARLO</b></h2> -<p>Ganteaume est venu m'éveiller, rayonnant, +<p>Ganteaume est venu m'éveiller, rayonnant, plein d'enthousiasme.</p> -<p>Hier, au <i>Bacchus navigateur</i>, où il dînait seul +<p>Hier, au <i>Bacchus navigateur</i>, où il dînait seul en m'attendant, ainsi que cela lui arrive parfois, pendant que je courais la montagne, Ganteaume -a entendu causer le Turc. Or, ce Turc me connaît, -paraît-il, et racontait sur moi des choses -étranges.</p> +a entendu causer le Turc. Or, ce Turc me connaît, +paraît-il, et racontait sur moi des choses +étranges.</p> -<p>Il faut ici que j'ouvre une parenthèse et que -je fasse un pénible aveu.</p> +<p>Il faut ici que j'ouvre une parenthèse et que +je fasse un pénible aveu.</p> -<p>Pas très loin du Puget-Maure—huit ou dix +<p>Pas très loin du Puget-Maure—huit ou dix <span class="pagenum" id="Page_83">83</span> heures de voyage, mais l'oiseau d'un coup -d'aile franchirait les quelques bois de chênes-lièges +d'aile franchirait les quelques bois de chênes-lièges ou de pins, les quelques montagnettes -brûlées et les quelques promontoires blancs qui -l'en séparent—est un singulier pays par ses -habitants appelé <i>Mounègue</i>, et plus connu parmi -les Français sous le sobriquet italien de <i>Monaco</i>.</p> +brûlées et les quelques promontoires blancs qui +l'en séparent—est un singulier pays par ses +habitants appelé <i>Mounègue</i>, et plus connu parmi +les Français sous le sobriquet italien de <i>Monaco</i>.</p> -<p>M. Honnorat prétend même, laissons-lui la -responsabilité de cette affirmation, que, par +<p>M. Honnorat prétend même, laissons-lui la +responsabilité de cette affirmation, que, par certains jours clairs, avec une bonne lunette, -on peut, du haut de ma tour, découvrir, sur son +on peut, du haut de ma tour, découvrir, sur son roc trempant dans la mer, le vieux Monaco -moyen-âge; plus bas Monte-Carlo, ses jardins +moyen-âge; plus bas Monte-Carlo, ses jardins de marbre, ses palais; et entre eux, le petit port -d'Hercule où des tartanes se balancent.</p> +d'Hercule où des tartanes se balancent.</p> <p>Je vois mieux cela dans le souvenir.</p> -<p>Et surtout je me vois moi-même, il n'y a pas +<p>Et surtout je me vois moi-même, il n'y a pas deux mois, sous les grands rosiers fleuris en -hiver, respirant l'air salin, écoutant les palmiers +hiver, respirant l'air salin, écoutant les palmiers chanter, admirant la splendeur frissonnante du golfe.</p> -<p>Personne encore! Au milieu du décor féerique -mi-parti de nature et d'art, une délicieuse et +<p>Personne encore! Au milieu du décor féerique +mi-parti de nature et d'art, une délicieuse et paradoxale solitude.</p> <div class="pagenum" id="Page_84">84</div> @@ -2360,623 +2322,623 @@ paradoxale solitude.</p> Nice avec son chargement quotidien de joueuses et de joueurs.</p> -<p>Par les rampes en escalier, où déjà les gaz +<p>Par les rampes en escalier, où déjà les gaz s'allument dans le jour mourant, la foule -défile.</p> +défile.</p> -<p>Des hommes fiévreux, mais corrects; des -femmes plus visiblement passionnées, dissimulant +<p>Des hommes fiévreux, mais corrects; des +femmes plus visiblement passionnées, dissimulant moins leur impatience de se retremper au -bain d'or. Et maintenant laissons briller là-haut -les inutiles étoiles qu'aucun regard ne cherchera! -De vagues parfums féminins ont remplacé +bain d'or. Et maintenant laissons briller là -haut +les inutiles étoiles qu'aucun regard ne cherchera! +De vagues parfums féminins ont remplacé l'odeur des roses; les palmiers et les flots -cessent leur dialogue, semblant exprès faire +cessent leur dialogue, semblant exprès faire silence pour qu'on entende seul le bruit des -louis remués.</p> +louis remués.</p> <p>Avant ma retraite chez patron Ruf et sur le -point de mettre à exécution mes projets de sagesse -définitive, j'avais donc voulu, je l'avoue, -goûter une dernière fois aux sensations violemment -contrastées que Monte-Carlo procure.</p> +point de mettre à exécution mes projets de sagesse +définitive, j'avais donc voulu, je l'avoue, +goûter une dernière fois aux sensations violemment +contrastées que Monte-Carlo procure.</p> -<p>Passant mes journées en plein air, rêvant de +<p>Passant mes journées en plein air, rêvant de Virgile dans quelque bois de pins, ou m'endormant -en compagnie de Théocrite au creux d'un -rocher, sur le rivage, j'éprouvais le soir une +en compagnie de Théocrite au creux d'un +rocher, sur le rivage, j'éprouvais le soir une <span class="pagenum" id="Page_85">85</span> -âpre joie à me mesurer, tantôt vainqueur, tantôt -vaincu, avec l'Or,—César méprisable et tout +âpre joie à me mesurer, tantôt vainqueur, tantôt +vaincu, avec l'Or,—César méprisable et tout puissant qui commande au monde.</p> -<p>Bref! une semaine durant, ayant affecté -certaine somme à cet usage, j'exerçai l'état de -joueur, et de beau joueur, paraît-il, car la nuit -où je perdis mon dernier écu, les beautés cosmopolites -du lieu, Américaines, Moscovites, -parurent compatir à ma peine, et le grand -diable de laquais à gilet rouge, providence des +<p>Bref! une semaine durant, ayant affecté +certaine somme à cet usage, j'exerçai l'état de +joueur, et de beau joueur, paraît-il, car la nuit +où je perdis mon dernier écu, les beautés cosmopolites +du lieu, Américaines, Moscovites, +parurent compatir à ma peine, et le grand +diable de laquais à gilet rouge, providence des gosiers rendus arides par l'angoisse, m'offrit, sur un plateau d'argent, le traditionnel verre -d'eau avec une visible considération.</p> +d'eau avec une visible considération.</p> <p>Il y a mieux!</p> <p>Un de ces honorables chevaliers, professeurs -sans diplôme de roulette et de trente-et-quarante, -dont l'industrie consiste à révéler les arcanes -de l'art aux joueurs novices, et à leur -apprendre, Midas en redingote râpée, la marche +sans diplôme de roulette et de trente-et-quarante, +dont l'industrie consiste à révéler les arcanes +de l'art aux joueurs novices, et à leur +apprendre, Midas en redingote râpée, la marche infaillible pour faire sauter la banque chaque soir, monsieur Pascal, oui! monsieur Blaise Pascal vint me retrouver.</p> -<p>Il avait bien, ce M. Blaise, un titre à désinence +<p>Il avait bien, ce M. Blaise, un titre à désinence italienne, et, sur ses cartes, quelque -chose ressemblant à une couronne de comte; +chose ressemblant à une couronne de comte; <span class="pagenum" id="Page_86">86</span> -mais on l'appelait plus volontiers, à Monaco, +mais on l'appelait plus volontiers, à Monaco, Blaise Pascal, car il n'acceptait jamais rien pour ses consultations, se contentant de vous -faire souscrire (cela coûtait généralement un -louis ou deux) à une édition avec notes et -commentaires, prête à paraître le lendemain -depuis vingt ans, du <i>Traité de la roulette</i> que +faire souscrire (cela coûtait généralement un +louis ou deux) à une édition avec notes et +commentaires, prête à paraître le lendemain +depuis vingt ans, du <i>Traité de la roulette</i> que composa, comme chacun sait, l'illustre auteur des <i>Provinciales</i>:</p> -<p class="sep2 cent t3 spaced">Historia Trochoïdis sive cycloïdis<br /> +<p class="sep2 cent t3 spaced">Historia Trochoïdis sive cycloïdis<br /> gallice <i>la Roulette</i>.</p> -<p>Un mystificateur avait soufflé cette idée au +<p>Un mystificateur avait soufflé cette idée au bon professeur de martingale, lequel, sur la -foi du livre imprimé chez Guillaume Després, -rue Saint-Jacques, à l'image Saint-Prosper, -traitait Blaise Pascal en confrère et ne doutait -pas qu'il eût été un illustre grec du temps de +foi du livre imprimé chez Guillaume Després, +rue Saint-Jacques, à l'image Saint-Prosper, +traitait Blaise Pascal en confrère et ne doutait +pas qu'il eût été un illustre grec du temps de Louis XIV.</p> <p>Lieu de l'entrevue: la place du Palais des -jeux, devant le grand café qui fait face à l'hôtel -et, par delà ses toits, regarde la Turbie; car, -depuis longtemps, M. Pascal n'était plus admis -à pénétrer dans les salons.</p> +jeux, devant le grand café qui fait face à l'hôtel +et, par delà ses toits, regarde la Turbie; car, +depuis longtemps, M. Pascal n'était plus admis +à pénétrer dans les salons.</p> <div class="pagenum" id="Page_87">87</div> -<p>—«Il paraît, me dit-il après s'être offert un +<p>—«Il paraît, me dit-il après s'être offert un verre d'absinthe, tribut volontiers consenti par -moi en échange de ses bavardages parfois amusants, -il paraît que vous repartez pour Paris? -Décidément la bille ne vous aime pas, non plus +moi en échange de ses bavardages parfois amusants, +il paraît que vous repartez pour Paris? +Décidément la bille ne vous aime pas, non plus que les cartes, et vous avez raison de renoncer -à les attendrir.»</p> +à les attendrir.»</p> -<p>Je m'inclinai, témoignant par là combien -cette constatation tardive me paraissait justifiée.</p> +<p>Je m'inclinai, témoignant par là combien +cette constatation tardive me paraissait justifiée.</p> -<p>—«Mais j'ai mieux à vous proposer...</p> +<p>—«Mais j'ai mieux à vous proposer...</p> -<p>—Ne vous gênez pas, proposez, mon cher +<p>—Ne vous gênez pas, proposez, mon cher monsieur Blaise.</p> <p>—Une affaire immense, <i>stoupendo</i>! (M. Blaise baragouinait italien aux moments de grande -émotion) une affaire étonnante, <i>miravigliosa</i>, +émotion) une affaire étonnante, <i>miravigliosa</i>, des millions, des milliards, de quoi acheter -Monte-Carlo, Monaco et la France entière, rien -qu'avec une mise de fonds misérable: dix mille, -quinze mille francs tout au plus.»</p> +Monte-Carlo, Monaco et la France entière, rien +qu'avec une mise de fonds misérable: dix mille, +quinze mille francs tout au plus.»</p> -<p>Et le voilà me racontant je ne sais quelle nébuleuse -histoire de trésor caché, de secrets surpris +<p>Et le voilà me racontant je ne sais quelle nébuleuse +histoire de trésor caché, de secrets surpris par un matelot. Il ne s'agissait plus, et -pour cela l'argent était nécessaire, que de mettre +pour cela l'argent était nécessaire, que de mettre la main sur de vieux papiers, des manuscrits, <span class="pagenum" id="Page_88">88</span> -surtout un mystérieux objet dont le détenteur +surtout un mystérieux objet dont le détenteur ne voulait pas se dessaisir. Le matelot s'en chargeait; -<i>ma</i> il fallait de l'argent d'abord, <i>oun pétit +<i>ma</i> il fallait de l'argent d'abord, <i>oun pétit arzent</i>.</p> -<p>En tout autre endroit, la proposition m'eût -fait sourire. Elle n'avait rien d'extraordinaire à -Monaco, où j'ai vu se brasser, entre gens d'ailleurs +<p>En tout autre endroit, la proposition m'eût +fait sourire. Elle n'avait rien d'extraordinaire à +Monaco, où j'ai vu se brasser, entre gens d'ailleurs convaincus, des affaires bien autrement -chimériques.</p> +chimériques.</p> -<p>Et puis, pourquoi marchander l'espérance à +<p>Et puis, pourquoi marchander l'espérance à cet excellent M. Pascal? Je ne lui dis ni oui ni -non, demandant à réfléchir, promettant une réponse -aussitôt mon retour, poussant même la -condescendance jusqu'à me laisser présenter le +non, demandant à réfléchir, promettant une réponse +aussitôt mon retour, poussant même la +condescendance jusqu'à me laisser présenter le matelot en question, qui nous attendait, abominablement ivre, dans un cabaret de la Condamine.</p> -<p>Je ne m'étonne plus, maintenant, d'avoir -trouvé au beau Galfar un air d'ancienne connaissance.</p> +<p>Je ne m'étonne plus, maintenant, d'avoir +trouvé au beau Galfar un air d'ancienne connaissance.</p> -<p>Le matelot ivre, l'homme au trésor, je m'en -rends compte, c'était lui!</p> +<p>Le matelot ivre, l'homme au trésor, je m'en +rends compte, c'était lui!</p> -<p>Dans son long récit, écouté par moi d'une -oreille relativement distraite, maître Blaise -Pascal a-t-il, à propos de trésor, prononcé le nom +<p>Dans son long récit, écouté par moi d'une +oreille relativement distraite, maître Blaise +Pascal a-t-il, à propos de trésor, prononcé le nom <span class="pagenum" id="Page_89">89</span> du Puget-Maure, et Galfar, au milieu de ses effusions affectueuses, auxquelles j'eus quelque -peine à me soustraire, laissa-t-il par hasard -échapper le mot de Chèvre d'Or? C'est ce que +peine à me soustraire, laissa-t-il par hasard +échapper le mot de Chèvre d'Or? C'est ce que je ne saurais me rappeler; en tout cas je ne le remarquai point.</p> <p>Cependant Galfar s'imagine, non sans une apparente vraisemblance, que je suis venu au -Puget traîtreusement, sur les indications de -maître Blaise Pascal et les siennes, que je veux -conquérir à moi tout seul les trésors de la -Chèvre d'Or, et que mes courses à travers -champs, l'attention que je prête aux papiers -anciens, mon intimité même avec M. Gazan et -Norette, n'ont d'autre but que la découverte du +Puget traîtreusement, sur les indications de +maître Blaise Pascal et les siennes, que je veux +conquérir à moi tout seul les trésors de la +Chèvre d'Or, et que mes courses à travers +champs, l'attention que je prête aux papiers +anciens, mon intimité même avec M. Gazan et +Norette, n'ont d'autre but que la découverte du secret.</p> -<p>Tel est le résumé du rapport ému que m'a +<p>Tel est le résumé du rapport ému que m'a fait Ganteaume touchant la conversation par lui surprise, hier, au <i>Bacchus navigateur</i>.</p> <h2><span class="pagenum" id="Page_90">90</span>XVIII<br /> -<b>LES CHASSES DU CURÉ</b></h2> +<b>LES CHASSES DU CURÉ</b></h2> -<p>C'est à croire positivement que la Chèvre +<p>C'est à croire positivement que la Chèvre existe.</p> -<p>Depuis le jour où, tirant sur sa pipe et raillant, -patron Ruf m'en parlait à la calanque -d'Aygues-Sèches; depuis ma rencontre, le soir, -dans le vallon, avec Misé Jano,—car tout le -monde l'appelle Mademoiselle, l'espiègle et cabriolante +<p>Depuis le jour où, tirant sur sa pipe et raillant, +patron Ruf m'en parlait à la calanque +d'Aygues-Sèches; depuis ma rencontre, le soir, +dans le vallon, avec Misé Jano,—car tout le +monde l'appelle Mademoiselle, l'espiègle et cabriolante favorite de Norette!—et la trouvaille que je fis d'une clef de collier perdue par elle; -voici la troisième fois que cette endiablée Chèvre +voici la troisième fois que cette endiablée Chèvre d'Or se met en travers de mon chemin.</p> <div class="pagenum" id="Page_91">91</div> -<p>Dieu sait que j'étais venu au Puget-Maure +<p>Dieu sait que j'étais venu au Puget-Maure sans intention criminelle et que certes, en arrivant, -je songeais à tout, excepté à la Chèvre -d'Or. Mais puisqu'on me soupçonne, puisqu'on -m'accuse, puisque Galfar et le ciel lui-même +je songeais à tout, excepté à la Chèvre +d'Or. Mais puisqu'on me soupçonne, puisqu'on +m'accuse, puisque Galfar et le ciel lui-même semblent d'accord pour m'y pousser, je vais -délibérément me mettre à la poursuite du joli +délibérément me mettre à la poursuite du joli monstre au pelage roux; et je le jure par ses -cornes! avant huit jours j'aurai découvert ce -qui se cache de vérité sous la pittoresque légende -à travers laquelle il galope.</p> +cornes! avant huit jours j'aurai découvert ce +qui se cache de vérité sous la pittoresque légende +à travers laquelle il galope.</p> <p>Qui interroger cependant?...</p> -<p>Les gens du village? Ils sont, hélas! peu +<p>Les gens du village? Ils sont, hélas! peu communicatifs; la moindre question imprudemment -posée leur ferait partager aussitôt les -méfiances dont Galfar m'honore.</p> +posée leur ferait partager aussitôt les +méfiances dont Galfar m'honore.</p> <p>M. Honnorat? Selon ce que Ganteaume -m'a rapporté des discours de Galfar, les Gazan -doivent être plus ou moins directement -mêlés à ces histoires de trésors cachés et de -chèvre. D'ailleurs, comment parler de la -Chèvre d'Or à M. Honnorat sans lui parler -aussi de la mystérieuse clochette? Or, Norette, +m'a rapporté des discours de Galfar, les Gazan +doivent être plus ou moins directement +mêlés à ces histoires de trésors cachés et de +chèvre. D'ailleurs, comment parler de la +Chèvre d'Or à M. Honnorat sans lui parler +aussi de la mystérieuse clochette? Or, Norette, pourquoi? exige que je me taise sur ce point.</p> <div class="pagenum" id="Page_92">92</div> -<p>D'un autre côté, marcher seul ne me paraît +<p>D'un autre côté, marcher seul ne me paraît pas bien commode.</p> <p>Le hasard m'a secouru en amenant chez moi -l'abbé Sèbe, juste au moment où, en désespoir -de cause, je m'apprêtais à me rendre chez lui.</p> +l'abbé Sèbe, juste au moment où, en désespoir +de cause, je m'apprêtais à me rendre chez lui.</p> -<p>Nous sommes maintenant amis inséparables.</p> +<p>Nous sommes maintenant amis inséparables.</p> -<p>Je me sentais d'abord médiocrement porté, -à vrai dire, vers ce garçon trop bien portant, -parlant haut, buvant dur, d'allure restée paysanne, -et plus semblable avec sa soutane rapiécée, +<p>Je me sentais d'abord médiocrement porté, +à vrai dire, vers ce garçon trop bien portant, +parlant haut, buvant dur, d'allure restée paysanne, +et plus semblable avec sa soutane rapiécée, sa barbe qu'il rase seulement tous les -huit jours, à un marabout musulman qu'à un -ministre de l'Évangile.</p> +huit jours, à un marabout musulman qu'à un +ministre de l'Évangile.</p> -<p>Mais il tenait à faire ma connaissance, et, +<p>Mais il tenait à faire ma connaissance, et, vers quelque point de l'horizon que je dirigeasse -mes promenades, j'étais certain, dans les sentiers +mes promenades, j'étais certain, dans les sentiers caillouteux blancs sous le soleil, d'apercevoir, -doublée par son ombre, la noire silhouette -de l'abbé Sèbe.</p> +doublée par son ombre, la noire silhouette +de l'abbé Sèbe.</p> -<p>Je le fuyais, évitant son coup de chapeau, -craignant qu'il ne voulût me convertir.</p> +<p>Je le fuyais, évitant son coup de chapeau, +craignant qu'il ne voulût me convertir.</p> -<p>Erreur! l'abbé Sèbe laisse la gloire et le -souci des conversions à de plus dignes. Il baptise, -marie, enterre, se fiant au Père Éternel -pour le surplus, et très satisfait s'il réussit à +<p>Erreur! l'abbé Sèbe laisse la gloire et le +souci des conversions à de plus dignes. Il baptise, +marie, enterre, se fiant au Père Éternel +pour le surplus, et très satisfait s'il réussit à <span class="pagenum" id="Page_93">93</span> -mener, sans trop d'accidents, d'un bout à -l'autre de l'année, le troupeau mécréant dont +mener, sans trop d'accidents, d'un bout à +l'autre de l'année, le troupeau mécréant dont le destin l'a fait pasteur.</p> -<p>Le matin où, vaincu par tant d'insistance, je -m'arrêtai et lui parlai, à travers la brosse de sa +<p>Le matin où, vaincu par tant d'insistance, je +m'arrêtai et lui parlai, à travers la brosse de sa barbe, sa peau brune se colora d'une enfantine rougeur; et cet homme de Dieu, incapable de -dissimuler une vraie joie, m'écrasa les phalanges -d'une poignée de main si cordiale que +dissimuler une vraie joie, m'écrasa les phalanges +d'une poignée de main si cordiale que tout de suite je devinai qu'avant de porter calice -et ciboire, il avait, montagnard frotté d'un -peu de latin appris à l'étable en hiver, plusieurs -années durant poussé la charrue dans l'humble +et ciboire, il avait, montagnard frotté d'un +peu de latin appris à l'étable en hiver, plusieurs +années durant poussé la charrue dans l'humble ferme paternelle.</p> -<p>Savant à sa manière, grand amateur de pots -cassés, grand collectionneur des sous antiques -que les paysans ramassent parfois à fleur de sol -après la pluie, et ne rentrant au presbytère que -les poches bourrées de cailloux, l'abbé Sèbe, +<p>Savant à sa manière, grand amateur de pots +cassés, grand collectionneur des sous antiques +que les paysans ramassent parfois à fleur de sol +après la pluie, et ne rentrant au presbytère que +les poches bourrées de cailloux, l'abbé Sèbe, depuis que M. Honnorat, aimable jadis, s'enfonce dans une paresse de plus en plus turque, -n'est pas fâché de trouver quelqu'un à qui confier +n'est pas fâché de trouver quelqu'un à qui confier le trop-plein de ses observations et de ses -pensées.</p> +pensées.</p> -<p>Je m'intéresse aux Romains qu'il aime; lui, +<p>Je m'intéresse aux Romains qu'il aime; lui, <span class="pagenum" id="Page_94">94</span> -sans bien comprendre, fait effort pour s'intéresser -à mes recherches sarrasines. Mais c'est +sans bien comprendre, fait effort pour s'intéresser +à mes recherches sarrasines. Mais c'est mon fusil, j'en suis certain, qui finira par faire -de lui un orientaliste distingué.</p> +de lui un orientaliste distingué.</p> -<p>Oui! mon fusil. Lorsque je vais à travers -champs, j'emporte toujours un fusil en manière -de contenance. Chasseur dans l'âme et fin tireur, -l'abbé souffrait de me voir promener, sans +<p>Oui! mon fusil. Lorsque je vais à travers +champs, j'emporte toujours un fusil en manière +de contenance. Chasseur dans l'âme et fin tireur, +l'abbé souffrait de me voir promener, sans jamais m'en servir, ce fusil ridiculement inutile.</p> -<p>Un jour, loin du village, et sûr de n'être vu +<p>Un jour, loin du village, et sûr de n'être vu par personne, il me le prit des mains, histoire de rire, pour essayer.</p> -<p>Il essaya et tua un lièvre.</p> +<p>Il essaya et tua un lièvre.</p> -<p>Le lendemain, il essayait encore, et décimait +<p>Le lendemain, il essayait encore, et décimait une compagnie de perdrix.</p> <p>Deux fois je rapportai mon carnier plein, ce -qui, tout en stupéfiant M. Honnorat, me donna -de la considération dans le village.</p> +qui, tout en stupéfiant M. Honnorat, me donna +de la considération dans le village.</p> <p>Et depuis, c'est chose entendue: quand nous -sortons, ma cueillette érudite faite, je m'étends -à l'ombre d'un roc, sous un arbre, et -livre le fusil avec les cartouches au bon abbé -qui, la soutane retroussée, montrant ses souliers -à clous, son pantalon de bure roussi dans +sortons, ma cueillette érudite faite, je m'étends +à l'ombre d'un roc, sous un arbre, et +livre le fusil avec les cartouches au bon abbé +qui, la soutane retroussée, montrant ses souliers +à clous, son pantalon de bure roussi dans <span class="pagenum" id="Page_95">95</span> -le bas par la terre, se met à poursuivre perdrix -et lièvres.</p> +le bas par la terre, se met à poursuivre perdrix +et lièvres.</p> <p>Nous y trouvons notre compte tous les deux.</p> -<p>L'abbé, pris d'une subite ferveur scientifique, +<p>L'abbé, pris d'une subite ferveur scientifique, m'indique des restes curieux de constructions, me signale les noms de famille ou de -quartier paraissant se rattacher à l'ensemble de -mes études; mais, coïncidence bizarre, partout -où l'abbé connaît quelque chose qu'il juge digne -de m'être montré, nous rencontrons toujours, -par surcroît, un lièvre qui attend au gîte ou des -perdreaux mûrs pour le plomb.</p> +quartier paraissant se rattacher à l'ensemble de +mes études; mais, coïncidence bizarre, partout +où l'abbé connaît quelque chose qu'il juge digne +de m'être montré, nous rencontrons toujours, +par surcroît, un lièvre qui attend au gîte ou des +perdreaux mûrs pour le plomb.</p> <h2><span class="pagenum" id="Page_96">96</span>XIX<br /> <b>L'ERMITAGE</b></h2> -<p>Il doit gîter au moins deux lièvres du côté -de l'ermitage; pour un seul, à coup sûr, l'abbé -Sèbe ne nous mènerait pas si loin.</p> +<p>Il doit gîter au moins deux lièvres du côté +de l'ermitage; pour un seul, à coup sûr, l'abbé +Sèbe ne nous mènerait pas si loin.</p> -<p>Car il est très haut perché cet ermitage, et le +<p>Car il est très haut perché cet ermitage, et le chemin n'en finit pas de grimper entre des rochers -d'une surprenante sécheresse.</p> +d'une surprenante sécheresse.</p> -<p>Mais l'abbé m'a promis des ruines.</p> +<p>Mais l'abbé m'a promis des ruines.</p> -<p>Les ruines y sont, les lièvres aussi. L'abbé -tue un lièvre d'abord, réservant, j'imagine, le -meurtre du second pour égayer notre retour; +<p>Les ruines y sont, les lièvres aussi. L'abbé +tue un lièvre d'abord, réservant, j'imagine, le +meurtre du second pour égayer notre retour; et puis, nous visitons les ruines.</p> <div class="pagenum" id="Page_97">97</div> <p>Elles consistent en une petite chapelle romane -couverte d'un toit dallé sur lequel ont -librement poussé les herbes et les ronces; plus -un amas de plâtras au bout d'un carré clos de -murs, où furent le logis et le cimetière des -ermites; et, par devant, à l'alignement du chemin, -une fontaine armoriée que quelques ornements, +couverte d'un toit dallé sur lequel ont +librement poussé les herbes et les ronces; plus +un amas de plâtras au bout d'un carré clos de +murs, où furent le logis et le cimetière des +ermites; et, par devant, à l'alignement du chemin, +une fontaine armoriée que quelques ornements, visibles encore sous la mousse, datent des commencements de la Renaissance.</p> -<p>Tout cela, sans doute, a du caractère, mais -sans intérêt bien spécial pour moi.</p> +<p>Tout cela, sans doute, a du caractère, mais +sans intérêt bien spécial pour moi.</p> <p>Cependant, sur le mur de la chapelle qui regarde -à l'Est, dans un angle, l'abbé me fait -remarquer un cadran solaire en crépi, notablement -désagrégé par la pluie et le vent de mer. +à l'Est, dans un angle, l'abbé me fait +remarquer un cadran solaire en crépi, notablement +désagrégé par la pluie et le vent de mer. Un cartouche le surmonte, avec quelques lettres -en noir, restes d'une inscription. L'abbé, quoiqu'il +en noir, restes d'une inscription. L'abbé, quoiqu'il se souvienne avoir vu l'inscription presque -entière, ne peut pas m'en dire le sens. C'était, -paraît-il, un distique, obscur dans son latin barbare +entière, ne peut pas m'en dire le sens. C'était, +paraît-il, un distique, obscur dans son latin barbare comme une centurie de Nostradamus, et -qui parlait d'ombre et de trésor.</p> +qui parlait d'ombre et de trésor.</p> -<p>—«Ce cadran et cette inscription, continue -l'abbé, heureux de l'attention que je prête à -ses paroles, furent tracés vers le milieu du +<p>—«Ce cadran et cette inscription, continue +l'abbé, heureux de l'attention que je prête à +ses paroles, furent tracés vers le milieu du <span class="pagenum" id="Page_98">98</span> -<span class="smcap">xviii</span><sup>e</sup> siècle par un membre de la famille Gazan, -médecin, disciple du fameux Mesmer, et qui a -laissé le souvenir d'un original quelque peu fou, -moitié philosophe, moitié cabaliste. L'inscription -eut toujours le don d'exciter la curiosité +<span class="smcap">xviii</span><sup>e</sup> siècle par un membre de la famille Gazan, +médecin, disciple du fameux Mesmer, et qui a +laissé le souvenir d'un original quelque peu fou, +moitié philosophe, moitié cabaliste. L'inscription +eut toujours le don d'exciter la curiosité des gens.</p> -<p>«On s'imaginait, et l'on s'imagine encore, -qu'elle indique l'endroit où, dans les temps anciens, +<p>«On s'imaginait, et l'on s'imagine encore, +qu'elle indique l'endroit où, dans les temps anciens, d'immenses richesses furent enfouies.</p> -<p>«Et, détail qui n'a pas peu contribué à fortifier +<p>«Et, détail qui n'a pas peu contribué à fortifier cette opinion, la fontaine que vous voyez -là s'appelle Fontaine de la Chèvre d'Or.»</p> +là s'appelle Fontaine de la Chèvre d'Or.»</p> <p>Je fis un soubresaut.</p> -<p>—«Eh! quoi, l'abbé, vous connaissiez cette -fontaine de la Chèvre d'Or, et ne m'en avez jamais +<p>—«Eh! quoi, l'abbé, vous connaissiez cette +fontaine de la Chèvre d'Or, et ne m'en avez jamais rien dit?... Le nom ne lui est pourtant -pas venu tout seul, il doit se rapporter à quelque -légende significative.</p> +pas venu tout seul, il doit se rapporter à quelque +légende significative.</p> <p>—En effet, il y a dans le pays, vous ne l'ignorez pas sans -doute? une légende de Chèvre fée donnant puissance et bonheur à qui +doute? une légende de Chèvre fée donnant puissance et bonheur à qui sait l'atteindre, s'emparer d'elle, et ne laissant au cœur de ceux qui l'ont seulement entrevue, qu'amertume et insatiables -désirs.</p> +désirs.</p> -<p>«Telle est, du moins, la version des humbles +<p>«Telle est, du moins, la version des humbles <span class="pagenum" id="Page_99">99</span> -d'esprit et des poètes, celle que l'on raconte à -la veillée quand les femmes trient les amandes, +d'esprit et des poètes, celle que l'on raconte à +la veillée quand les femmes trient les amandes, ou au moulin d'huile quand les hommes pressent le grignon.</p> -<p>«Mais des gens pratiques en ont trouvé une -autre. Peu sensibles au mystérieux, ils pensent -que ce nom de Chèvre d'Or est ni plus ni moins -qu'une manière de parler symbolisant un trésor -fort réel, caché pas bien loin précisément de la -chapelle où nous sommes, et que l'on pourrait -retrouver en fouillant à la bonne place.</p> +<p>«Mais des gens pratiques en ont trouvé une +autre. Peu sensibles au mystérieux, ils pensent +que ce nom de Chèvre d'Or est ni plus ni moins +qu'une manière de parler symbolisant un trésor +fort réel, caché pas bien loin précisément de la +chapelle où nous sommes, et que l'on pourrait +retrouver en fouillant à la bonne place.</p> -<p>«Aussi bien, il ne se passe guère d'années +<p>«Aussi bien, il ne se passe guère d'années sans que quelque amateur essaie de faire tourner -la verge de coudrier, dans le vieux cimetière, -autour de la fontaine. Ils ont, ces enragés, avec -leurs pioches et leurs pics, aux trois quarts démoli, -comme vous voyez, la chapelle, et sacrilègement -retourné les os des ermites qui dorment -là. Sans compter que je dus encore, l'autre -jour, reconduire jusqu'à ma porte, en le menaçant +la verge de coudrier, dans le vieux cimetière, +autour de la fontaine. Ils ont, ces enragés, avec +leurs pioches et leurs pics, aux trois quarts démoli, +comme vous voyez, la chapelle, et sacrilègement +retourné les os des ermites qui dorment +là . Sans compter que je dus encore, l'autre +jour, reconduire jusqu'à ma porte, en le menaçant de coups de trique, un paroissien qui voulait m'amener ici, quand minuit sonnerait, pour me faire dire la messe noire.</p> -<p>—Ainsi, l'abbé, vous ne croyez pas?...</p> +<p>—Ainsi, l'abbé, vous ne croyez pas?...</p> -<p>—Je ne crois qu'à Dieu et au Pape. Mais, +<p>—Je ne crois qu'à Dieu et au Pape. Mais, <span class="pagenum" id="Page_100">100</span> -quoi! dans l'opinion des gens le trésor dont il -s'agit serait un trésor sarrasin; et, d'après vous, -les Sarrasins ont laissé au Puget tant de choses +quoi! dans l'opinion des gens le trésor dont il +s'agit serait un trésor sarrasin; et, d'après vous, +les Sarrasins ont laissé au Puget tant de choses que je ne vois pas pourquoi, en s'en allant, ils -n'y auraient pas laissé un trésor.»</p> +n'y auraient pas laissé un trésor.»</p> -<p>L'abbé riait, il ajouta:</p> +<p>L'abbé riait, il ajouta:</p> -<p>—«Je pensais bien que ceci mériterait votre -attention; j'avais même, à tout hasard, mis dans -ma poche un vieux cahier sur parchemin, prêté +<p>—«Je pensais bien que ceci mériterait votre +attention; j'avais même, à tout hasard, mis dans +ma poche un vieux cahier sur parchemin, prêté par M. Honnorat, et que je n'ai pas encore pris le temps de lui rendre. Un livre de raison: il -date du <span class="smcap">xv</span><sup>e</sup> siècle. Vous y trouverez des renseignements +date du <span class="smcap">xv</span><sup>e</sup> siècle. Vous y trouverez des renseignements concernant la chapelle et la fontaine. -Seulement, pas un mot de tout ceci à M. Honnorat -ni à M<sup>lle</sup> Norette! Les Gazan, je ne sais +Seulement, pas un mot de tout ceci à M. Honnorat +ni à M<sup>lle</sup> Norette! Les Gazan, je ne sais pourquoi, n'aiment pas beaucoup qu'on parle -devant eux de la Chèvre d'Or.»</p> +devant eux de la Chèvre d'Or.»</p> <h2><span class="pagenum" id="Page_101">101</span>XX<br /> <b>LE LIVRE DE RAISON</b></h2> -<p>L'abbé hésitait en me donnant le livre, il +<p>L'abbé hésitait en me donnant le livre, il semblait regretter de me l'avoir offert. Et puis, pourquoi cette expresse recommandation de -n'en jamais rien dire à M. Honnorat non plus -qu'à Norette?</p> +n'en jamais rien dire à M. Honnorat non plus +qu'à Norette?</p> <p>J'ai tressailli, je me le rappelle, oui! visiblement -tressailli quand l'abbé, sans penser à mal, -laissa échapper ces syllabes: «la Chèvre d'Or» +tressailli quand l'abbé, sans penser à mal, +laissa échapper ces syllabes: «la Chèvre d'Or» dont l'obsession depuis quelque temps me poursuit.</p> -<p>Aurait-il remarqué mon émotion? me soupçonnerait-il, -lui aussi, comme Galfar, de rêver +<p>Aurait-il remarqué mon émotion? me soupçonnerait-il, +lui aussi, comme Galfar, de rêver <span class="pagenum" id="Page_102">102</span> -la conquête des trésors enfouis au Puget-Maure?</p> +la conquête des trésors enfouis au Puget-Maure?</p> -<p>Malgré que l'abbé insistât, j'ai refusé d'aller -manger le lièvre au presbytère; j'ai même, prétextant +<p>Malgré que l'abbé insistât, j'ai refusé d'aller +manger le lièvre au presbytère; j'ai même, prétextant un travail d'importance, des lettres -pressées à écrire, faussé pour ce soir compagnie +pressées à écrire, faussé pour ce soir compagnie aux Gazan.</p> -<p>Et me voilà, dans mon infâme auberge, en -train de dîner face à face avec Ganteaume qui +<p>Et me voilà , dans mon infâme auberge, en +train de dîner face à face avec Ganteaume qui m'observe, qui se demande ce que peut bien -contenir le précieux bouquin placé près de moi, +contenir le précieux bouquin placé près de moi, sur la table, et que je ne quitte pas du regard.</p> -<p>Mais Ganteaume en sera pour sa curiosité.</p> +<p>Mais Ganteaume en sera pour sa curiosité.</p> <p>Quelque chose me dit que sous cette reliure -en cuir fauve, criblée par les vers, piquée par -les mites, molle, pareille à l'amadou, je vais -trouver, sinon la solution, du moins les prémices -du problème dont l'inconnu de plus en -plus me préoccupe et m'attire.</p> - -<p>J'attends d'être rentré chez moi; et seul, -écoutant le plaintif chevrotement de Misé Jano +en cuir fauve, criblée par les vers, piquée par +les mites, molle, pareille à l'amadou, je vais +trouver, sinon la solution, du moins les prémices +du problème dont l'inconnu de plus en +plus me préoccupe et m'attire.</p> + +<p>J'attends d'être rentré chez moi; et seul, +écoutant le plaintif chevrotement de Misé Jano dans sa logette, tournant le dos au paysage, -toujours sublime, à cette heure où le soleil +toujours sublime, à cette heure où le soleil tombe, des collines et de la mer, les doigts -tremblants, ému comme quelqu'un qui craint +tremblants, ému comme quelqu'un qui craint <span class="pagenum" id="Page_103">103</span> -de trouver vide un coffret antique et mystérieux, -je dénoue le ruban fané qui ferme la tranche du +de trouver vide un coffret antique et mystérieux, +je dénoue le ruban fané qui ferme la tranche du livre.</p> -<p>L'abbé ne m'a pas trompé.</p> +<p>L'abbé ne m'a pas trompé.</p> <p>C'est un de ces livres de raison, d'usage -commun autrefois dans les familles provençales, -memorandum manuscrit sur les pages respectées +commun autrefois dans les familles provençales, +memorandum manuscrit sur les pages respectées duquel, avec les naissances, les morts, les mariages, on relatait, au jour le jour, les gros et menus faits concernant le pays ou la maison.</p> <p>Mais ces archives domestiques des Gazan ont -ceci pour elles qu'elles remontent au delà -du <span class="smcap">xv</span><sup>e</sup> siècle. Car si, précédant quelques -feuilles de la fin demeurées blanches, les dernières -pages noircies révèlent, par leur fine et -ferme écriture, la main d'une riche bourgeoise, +ceci pour elles qu'elles remontent au delà +du <span class="smcap">xv</span><sup>e</sup> siècle. Car si, précédant quelques +feuilles de la fin demeurées blanches, les dernières +pages noircies révèlent, par leur fine et +ferme écriture, la main d'une riche bourgeoise, sage contemporaine de la Pompadour, les -lettres gothiques du commencement, régulières, -ornées, magistrales, sont dues évidemment -à la plume savante du clerc de la chapelle -ou du tabellion écrivant, attentifs, sous la dictée -des châtelaines.</p> - -<p>Il y a deux semaines, c'eût été pour moi un -régal, une vraie débauche, que de dévorer des +lettres gothiques du commencement, régulières, +ornées, magistrales, sont dues évidemment +à la plume savante du clerc de la chapelle +ou du tabellion écrivant, attentifs, sous la dictée +des châtelaines.</p> + +<p>Il y a deux semaines, c'eût été pour moi un +régal, une vraie débauche, que de dévorer des yeux, les compulsant, les annotant, au risque <span class="pagenum" id="Page_104">104</span> de me laisser surprendre par l'aurore, ces feuillets -jaunis où, depuis le bisaïeul de Norette, je -puis, d'année en année, presque de jour en -jour, remonter jusqu'à l'origine, aux lointains -ancêtres venus d'Orient.</p> +jaunis où, depuis le bisaïeul de Norette, je +puis, d'année en année, presque de jour en +jour, remonter jusqu'à l'origine, aux lointains +ancêtres venus d'Orient.</p> <p>Quelle source de documents, quelle mine -pour mes études! Mais aujourd'hui c'est autre -chose que j'y cherche: un détail, une indication +pour mes études! Mais aujourd'hui c'est autre +chose que j'y cherche: un détail, une indication ayant rapport avec l'ermitage, la fontaine, -le cadran énigmatique et indéchiffré du vieux -médecin cabaliste.</p> +le cadran énigmatique et indéchiffré du vieux +médecin cabaliste.</p> <p>Par malheur, bien des pages manquent -qu'on dirait intentionnellement arrachées.</p> +qu'on dirait intentionnellement arrachées.</p> -<p>Nulle trace de la légende, rien que quelques -lignes constatant qu'en l'année 1503, noble +<p>Nulle trace de la légende, rien que quelques +lignes constatant qu'en l'année 1503, noble Melchior Gazan, dans une intention de bienfaisance -et pour assurer le repos des âmes «des -deux qui sont morts», a permis aux ermites, -présentement et aussi longtemps qu'elle coulera, -de conduire «par tuyaux de terre jusqu'à +et pour assurer le repos des âmes «des +deux qui sont morts», a permis aux ermites, +présentement et aussi longtemps qu'elle coulera, +de conduire «par tuyaux de terre jusqu'à leur ermitage et chapelle, sous la condition -d'en laisser la jouissance et la tombée aux gens +d'en laisser la jouissance et la tombée aux gens qui passeront sur le chemin, la source lui appartenant et naturellement jaillissante au lieu dit: -Rocher de la Chèvre».</p> +Rocher de la Chèvre».</p> <h2><span class="pagenum" id="Page_105">105</span>XXI<br /> <b>LA FONTAINE</b></h2> -<p>Que le trésor ait existé, c'est certain; la légende, -la tradition, certains faits relevés par +<p>Que le trésor ait existé, c'est certain; la légende, +la tradition, certains faits relevés par moi, tout le prouve.</p> <p>Qu'il existe encore, c'est probable: comment -aurait-on fait pour en tenir secrète la découverte?</p> +aurait-on fait pour en tenir secrète la découverte?</p> -<p>Mais le moyen de l'atteindre... voilà l'obscur! -Et peut-être sa destinée est-elle de dormir -jusqu'à la fin des jours, aveugle sous terre, -inutile, comme tant d'autres trésors perdus, -dont les métaux, les pierreries, ne ressusciteront +<p>Mais le moyen de l'atteindre... voilà l'obscur! +Et peut-être sa destinée est-elle de dormir +jusqu'à la fin des jours, aveugle sous terre, +inutile, comme tant d'autres trésors perdus, +dont les métaux, les pierreries, ne ressusciteront <span class="pagenum" id="Page_106">106</span> -plus jamais aux joies vivantes de la lumière.</p> +plus jamais aux joies vivantes de la lumière.</p> -<p>Un matin pourtant, sans songer, une préoccupation -instinctive, plus que la volonté, me -conduisant, je suis monté vers l'ermitage.</p> +<p>Un matin pourtant, sans songer, une préoccupation +instinctive, plus que la volonté, me +conduisant, je suis monté vers l'ermitage.</p> <p>Le soleil, depuis longtemps sur l'horizon, -mais invisible encore derrière les montagnes, -colorait leurs cimes en rose. Arrivé devant la +mais invisible encore derrière les montagnes, +colorait leurs cimes en rose. Arrivé devant la fontaine, je regardais ses deux mascarons cracher l'eau, tandis que des gouttes pleuraient, -très claires, aux fils de ses mousses.</p> +très claires, aux fils de ses mousses.</p> -<p>Tout à coup le soleil parut, inondant le plateau -d'une nappe de clarté blanche; et l'ombre +<p>Tout à coup le soleil parut, inondant le plateau +d'une nappe de clarté blanche; et l'ombre du petit monument, droite et nette, vint s'allonger -jusqu'à mes pieds.</p> +jusqu'à mes pieds.</p> -<p>Alors—la mémoire a de ces hasards, les idées +<p>Alors—la mémoire a de ces hasards, les idées de ces associations subites—songeant au distique -latin du cadran, je me suis soudain rappelé, +latin du cadran, je me suis soudain rappelé, pour l'avoir lu sans doute quelque part, l'aventure de Robert Guiscard, en Sicile, et la -colonne qu'il trouva, et la statue couronnée d'un -cercle de bronze où était gravé: «Le 1<sup>er</sup> mai, -au soleil levant, j'aurai une couronne d'or.» +colonne qu'il trouva, et la statue couronnée d'un +cercle de bronze où était gravé: «Le 1<sup>er</sup> mai, +au soleil levant, j'aurai une couronne d'or.» Mots dont un Sarrasin, prisonnier du comte -Robert, sut pénétrer le sens caché. Car Robert, +Robert, sut pénétrer le sens caché. Car Robert, <span class="pagenum" id="Page_107">107</span> sur ses indications, ayant fait fouiller, le 1<sup>er</sup> mai, -au soleil levant, l'endroit qu'indiquait l'extrémité -de l'ombre projetée par la statue, il y -trouva, dit le chroniqueur, un grand et très -riche trésor.</p> - -<p>Évidemment, si l'inscription tracée par le -vieux docteur mesmérien sur le cadran de l'ermitage -a jamais signifié quelque chose, et si -toutefois le trésor existe, c'est l'ombre d'un +au soleil levant, l'endroit qu'indiquait l'extrémité +de l'ombre projetée par la statue, il y +trouva, dit le chroniqueur, un grand et très +riche trésor.</p> + +<p>Évidemment, si l'inscription tracée par le +vieux docteur mesmérien sur le cadran de l'ermitage +a jamais signifié quelque chose, et si +toutefois le trésor existe, c'est l'ombre d'un objet quelconque qui doit en indiquer la place.</p> <p>Et pourquoi pas l'ombre de la fontaine, -puisqu'elle s'appelle fontaine de la Chèvre +puisqu'elle s'appelle fontaine de la Chèvre d'Or?</p> <p>Ils n'ont certes pas si tort que cela, sauf leur @@ -2984,374 +2946,374 @@ croyance en la vertu de la verge tournante et de la messe noire, les gens qui viennent, pendant la nuit, remuer le sol autour de la fontaine!</p> -<p>Ils brûlent, comme on dit; mais leurs efforts +<p>Ils brûlent, comme on dit; mais leurs efforts resteront vains, car, non plus que moi, ils ne -savent l'heure du jour ni la saison où l'ombre +savent l'heure du jour ni la saison où l'ombre serait indicatrice.</p> -<p>Tout repère manque, l'inscription elle-même -est abolie; et l'abbé qui l'a jadis lue n'en garde +<p>Tout repère manque, l'inscription elle-même +est abolie; et l'abbé qui l'a jadis lue n'en garde qu'un souvenir vague suffisant pour irriter ma -curiosité, insuffisant pour m'être un guide.</p> +curiosité, insuffisant pour m'être un guide.</p> <div class="pagenum" id="Page_108">108</div> <p>Moins heureux que Robert Guiscard, n'ayant -pas, hélas! à mon service un prisonnier sarrasin, -un de ces fils d'Agar héréditairement -experts à deviner le secret des figures, je renoncerai -donc au trésor du Puget-Maure.</p> - -<p>Et, me raillant un peu moi-même, amusé de -mes rêveries, je m'étais étendu sous un buisson, -avec le désir d'oublier le trésor, tandis que -la fontaine, traversée de rayons obliques, semblait, -vision obsédante, rouler dans son cristal, -dans son écume, des diamants et des fragments +pas, hélas! à mon service un prisonnier sarrasin, +un de ces fils d'Agar héréditairement +experts à deviner le secret des figures, je renoncerai +donc au trésor du Puget-Maure.</p> + +<p>Et, me raillant un peu moi-même, amusé de +mes rêveries, je m'étais étendu sous un buisson, +avec le désir d'oublier le trésor, tandis que +la fontaine, traversée de rayons obliques, semblait, +vision obsédante, rouler dans son cristal, +dans son écume, des diamants et des fragments d'or.</p> <h2><span class="pagenum" id="Page_109">109</span>XXII<br /> -<b>LE ROCHER DE LA CHÈVRE</b></h2> +<b>LE ROCHER DE LA CHÈVRE</b></h2> -<p>Depuis, j'ai réfléchi; car ceci à la fin devient -attachant comme la poursuite d'un problème.</p> +<p>Depuis, j'ai réfléchi; car ceci à la fin devient +attachant comme la poursuite d'un problème.</p> -<p>Si le trésor lui-même ou l'entrée du souterrain -qui, à en croire certains récits, le renferme, +<p>Si le trésor lui-même ou l'entrée du souterrain +qui, à en croire certains récits, le renferme, se trouve autour de la fontaine, on pourrait aboutir en sondant avec soin le rond de terrain circonscrit que parcourt, plus ou -moins étendue selon les saisons, l'ombre portée +moins étendue selon les saisons, l'ombre portée de sa pyramide.</p> -<p>Mais je suis assuré maintenant que le trésor -ne se cache point là.</p> +<p>Mais je suis assuré maintenant que le trésor +ne se cache point là .</p> <div class="pagenum" id="Page_110">110</div> -<p>La fontaine date à peine de quatre cents ans, -et n'est point contemporaine du trésor.</p> +<p>La fontaine date à peine de quatre cents ans, +et n'est point contemporaine du trésor.</p> -<p>D'ailleurs,—un enfant y eût songé tout de -suite,—d'après le livre de raison, le nom de -fontaine de la Chèvre d'Or s'appliquant au petit -monument dressé pour les ermites, ne saurait -signifier grand'chose; car évidemment on ne -l'a appelée ainsi que par extension, en souvenir -du rocher dit: «de la Chèvre» d'où descend la -vraie source, la source mère.</p> +<p>D'ailleurs,—un enfant y eût songé tout de +suite,—d'après le livre de raison, le nom de +fontaine de la Chèvre d'Or s'appliquant au petit +monument dressé pour les ermites, ne saurait +signifier grand'chose; car évidemment on ne +l'a appelée ainsi que par extension, en souvenir +du rocher dit: «de la Chèvre» d'où descend la +vraie source, la source mère.</p> <p>En tout cas, trouver le rocher est facile.</p> -<p>Les tuyaux, depuis quatre siècles, s'étant -crevés en maints endroits, je n'ai qu'à suivre +<p>Les tuyaux, depuis quatre siècles, s'étant +crevés en maints endroits, je n'ai qu'à suivre une demi-heure durant, le long de la pente -aride, cette ligne verte tracée sur le sol par les -consoudes et les prêles, plantes dont la présence -révèle le voisinage de l'eau; et me voilà sur un -plateau semé de débris, restes probables de -quelque château-fort, en présence d'un bloc -calcaire, figuré bizarrement, au pied duquel, -cristalline, la source s'épanche.</p> - -<p>Ce plateau, irrégulièrement quadrangulaire, -accessible du côté par où s'en va la source, a pour -fossés, des trois autres côtés, une falaise à pic +aride, cette ligne verte tracée sur le sol par les +consoudes et les prêles, plantes dont la présence +révèle le voisinage de l'eau; et me voilà sur un +plateau semé de débris, restes probables de +quelque château-fort, en présence d'un bloc +calcaire, figuré bizarrement, au pied duquel, +cristalline, la source s'épanche.</p> + +<p>Ce plateau, irrégulièrement quadrangulaire, +accessible du côté par où s'en va la source, a pour +fossés, des trois autres côtés, une falaise à pic que couronnent encore des restes de murailles.</p> <div class="pagenum" id="Page_111">111</div> -<p>Le sol résonne sous les pas, des excavations, -naturelles ou creusées de main d'homme, s'ouvrent -aux flancs de la falaise. C'est ici et non à -l'ermitage, ici, dans ce paysage solitaire et pétrifié, -que doit habiter la Chèvre d'Or.</p> +<p>Le sol résonne sous les pas, des excavations, +naturelles ou creusées de main d'homme, s'ouvrent +aux flancs de la falaise. C'est ici et non à +l'ermitage, ici, dans ce paysage solitaire et pétrifié, +que doit habiter la Chèvre d'Or.</p> -<p>Mais la difficulté se complique.</p> +<p>Mais la difficulté se complique.</p> <p>Fouiller au hasard serait folie: sous une -mince couche de briques brisées et de pierrailles, -tout le plateau se présente comme une +mince couche de briques brisées et de pierrailles, +tout le plateau se présente comme une table de roc vif.</p> <p>En outre, il ne s'agirait pas que de fouiller le plateau. Le bloc surplombe l'escarpement: et -c'est sur la paroi qu'à cette heure du jour, comme +c'est sur la paroi qu'à cette heure du jour, comme sur un cadran gigantesque, son ombre chemine.</p> <p>N'est-ce pas une illusion? La pointe du rocher, -nettement dessinée, se dirige vers un inaccessible -trou noir bâillant en bouche de caverne. -Si pourtant le hasard m'avait servi! Si j'étais -arrivé juste à l'instant où l'ombre indique l'entrée -mystérieuse...</p> +nettement dessinée, se dirige vers un inaccessible +trou noir bâillant en bouche de caverne. +Si pourtant le hasard m'avait servi! Si j'étais +arrivé juste à l'instant où l'ombre indique l'entrée +mystérieuse...</p> -<p>A ce moment, un bref appel: «Ici, Guerrier!» +<p>A ce moment, un bref appel: «Ici, Guerrier!» m'a fait tressaillir, sonnant clair dans la solitude.</p> -<p>C'était un vieil homme, un berger qui appelait +<p>C'était un vieil homme, un berger qui appelait son chien.</p> <div class="pagenum" id="Page_112">112</div> -<p>Absorbé par mes songeries, je ne l'avais pas +<p>Absorbé par mes songeries, je ne l'avais pas entendu venir.</p> <p>Lui, sans mettre la main au chapeau, immobile -sur son crâne paysan comme un chapeau +sur son crâne paysan comme un chapeau de grand d'Espagne, me salua du classique: -«A Dieu soyez!» Puis, laissant Guerrier mordiller +«A Dieu soyez!» Puis, laissant Guerrier mordiller aux jambes cinq ou six brebis en train -d'éplucher l'herbe rare, et désormais ne s'occupant +d'éplucher l'herbe rare, et désormais ne s'occupant pas plus de moi que si je n'existais pas, il -se mit à fumer sa pipe, gravement, par bouffées -économes et mesurées, le regard perdu à l'horizon, -les jambes pendant sur l'abîme.</p> +se mit à fumer sa pipe, gravement, par bouffées +économes et mesurées, le regard perdu à l'horizon, +les jambes pendant sur l'abîme.</p> <h2><span class="pagenum" id="Page_113">113</span>XXIII<br /> <b>DISCOURS DE PEU-PARLE</b></h2> -<p>Étant retourné plusieurs fois au rocher de la -Chèvre, j'ai fini par lier connaissance avec Peu-Parle. +<p>Étant retourné plusieurs fois au rocher de la +Chèvre, j'ai fini par lier connaissance avec Peu-Parle. Tel est le sobriquet de cet homme silencieux.</p> -<p>Sa taciturnité est grande. Brièvement, à son +<p>Sa taciturnité est grande. Brièvement, à son habitude, il en explique les raisons.</p> -<p>—«Pourquoi parler quand on n'a rien à +<p>—«Pourquoi parler quand on n'a rien à dire; pourquoi, surtout, parler si l'on a quelque -chose à dire, puisque neuf fois sur dix se taire -serait le plus sage?»</p> +chose à dire, puisque neuf fois sur dix se taire +serait le plus sage?»</p> <div class="pagenum" id="Page_114">114</div> -<p>Et Peu-Parle se tait énormément, avec délices, -passant ses heures, comme la première -fois où je le rencontrai, près du rocher de la -Chèvre, toujours assis à la même place, toujours -l'œil fixé sur le même point.</p> +<p>Et Peu-Parle se tait énormément, avec délices, +passant ses heures, comme la première +fois où je le rencontrai, près du rocher de la +Chèvre, toujours assis à la même place, toujours +l'œil fixé sur le même point.</p> -<p>Les gens prétendent que Peu-Parle a le +<p>Les gens prétendent que Peu-Parle a le secret.</p> <p>C'est pour cela que chaque matin, hiver -comme été, il monte là-haut, et qu'on le voit, -des journées entières, couver du regard un endroit -connu de lui seul, retraite de la Chèvre -fée.</p> +comme été, il monte là -haut, et qu'on le voit, +des journées entières, couver du regard un endroit +connu de lui seul, retraite de la Chèvre +fée.</p> <p>Peu-Parle, s'il voulait, serait riche comme -un Crésus. Il ne veut pas, l'idée lui suffit. Gardien -jaloux d'un trésor qu'il dédaigne, refusant +un Crésus. Il ne veut pas, l'idée lui suffit. Gardien +jaloux d'un trésor qu'il dédaigne, refusant d'y toucher, craignant d'en laisser approcher les autres, il vit ainsi depuis quarante ans, -heureux, déguenillé, avec son rêve et sa chimère.</p> +heureux, déguenillé, avec son rêve et sa chimère.</p> <p>Peu-Parle passe pour sorcier; les vieilles femmes qui s'en vont couper les lavandes, ont -vu la nuit, quand il garde après le soleil couché, -des formes étranges se promener devant son +vu la nuit, quand il garde après le soleil couché, +des formes étranges se promener devant son feu.</p> -<p>Les hommes, même courageux, n'aiment +<p>Les hommes, même courageux, n'aiment <span class="pagenum" id="Page_115">115</span> -guère entendre sur le tard l'aigre aboi de son -chien Guerrier et le bruit de ses souliers ferrés +guère entendre sur le tard l'aigre aboi de son +chien Guerrier et le bruit de ses souliers ferrés dans les pierrailles.</p> -<p>D'ailleurs, brave homme, et respecté comme +<p>D'ailleurs, brave homme, et respecté comme on respecte les puissances!</p> -<p>Un jour, Peu-Parle m'a parlé.</p> +<p>Un jour, Peu-Parle m'a parlé.</p> <p>Je lui avais offert du tabac pour en bourrer -sa pipe que, faute d'argent, il suçait à vide. L'attention -le toucha, nous causâmes.</p> +sa pipe que, faute d'argent, il suçait à vide. L'attention +le toucha, nous causâmes.</p> -<p>—«Alors vous êtes venu pour le trésor?... +<p>—«Alors vous êtes venu pour le trésor?... Ne dites pas non; je parle peu, mais j'entends bien et je descends quelquefois au village... -Venu même de très loin, paraît-il. Bon! le trésor +Venu même de très loin, paraît-il. Bon! le trésor du roi de Majorque vaut bien qu'on fasse quelques lieues.</p> <p>—Du roi de Majorque?</p> -<p>—Eh! oui, un ancien roi arrivé par mer, -qui plus tard fut obligé de fuir... Vous savez +<p>—Eh! oui, un ancien roi arrivé par mer, +qui plus tard fut obligé de fuir... Vous savez ces choses mieux que moi et me faites bavarder. Mais n'importe! Peu-Parle s'appelle Peu-Parle, il ne conte que ce qu'il veut, il a tout -deviné l'autre jour en vous voyant regarder +deviné l'autre jour en vous voyant regarder l'ombre.</p> -<p>«Que vous a fait la Chèvre d'Or? Pourquoi +<p>«Que vous a fait la Chèvre d'Or? Pourquoi ne pas la laisser tranquille sur sa montagne? <span class="pagenum" id="Page_116">116</span> Elle va, vient, au clair de lune, buvant l'eau -pure, broutant la mousse, et ne fait de mal à +pure, broutant la mousse, et ne fait de mal à personne.</p> -<p>«Quand on l'aura prise, la belle avance!</p> +<p>«Quand on l'aura prise, la belle avance!</p> -<p>«Captive, la Chèvre d'Or se vengera, car -l'or est source de toute misère. C'est à cause -de lui que les hommes se haïssent, c'est à cause +<p>«Captive, la Chèvre d'Or se vengera, car +l'or est source de toute misère. C'est à cause +de lui que les hommes se haïssent, c'est à cause de lui que les femmes ne vont pas vers qui sait les aimer. Dans le clos des ermites, il y a deux -tombes, M. Honnorat les connaît bien, les -tombes de deux cousins, presque deux frères, +tombes, M. Honnorat les connaît bien, les +tombes de deux cousins, presque deux frères, qui moururent de mort sanglante pour avoir -cherché la Chèvre d'Or.</p> +cherché la Chèvre d'Or.</p> -<p>«Que l'or reste oublié, que la Chèvre d'Or +<p>«Que l'or reste oublié, que la Chèvre d'Or reste libre!</p> -<p>«Si je pouvais,—moi, Peu-Parle,—comme +<p>«Si je pouvais,—moi, Peu-Parle,—comme les gens croient, rien qu'en levant un doigt, faire -reparaître au soleil les richesses que ce rocher -recouvre, je ne lèverais pas le doigt, je laisserais -dormir les richesses...»</p> +reparaître au soleil les richesses que ce rocher +recouvre, je ne lèverais pas le doigt, je laisserais +dormir les richesses...»</p> <p>Peu-Parle, quelques instants encore, continua -son discours où se mêlaient, ainsi que dans -une apocalyptique vision, la fabuleuse Chèvre -d'Or avec les préoccupations plus positives des -trésors du roi de Majorque.</p> +son discours où se mêlaient, ainsi que dans +une apocalyptique vision, la fabuleuse Chèvre +d'Or avec les préoccupations plus positives des +trésors du roi de Majorque.</p> <div class="pagenum" id="Page_117">117</div> -<p>Puis, fatigué sans doute de son effort, il siffla +<p>Puis, fatigué sans doute de son effort, il siffla Guerrier, se dressa; et, me tendant la main:</p> -<p>—«Réussir dans cette entreprise serait beau, +<p>—«Réussir dans cette entreprise serait beau, je vous souhaite bonne chance!... Autrefois, -jeune, j'ai tenté; mais la hardiesse ne suffit pas, +jeune, j'ai tenté; mais la hardiesse ne suffit pas, il faut encore qu'on vous aime. Les hommes inventent, calculent. C'est la femme qui a la clef -d'or: faites-vous aimer de Norette!»</p> +d'or: faites-vous aimer de Norette!»</p> <h2><span class="pagenum" id="Page_118">118</span>XXIV<br /> <b>UN BOUQUET</b></h2> -<p>L'aventure tourne au conte de fée.</p> +<p>L'aventure tourne au conte de fée.</p> -<p>Ainsi, d'après le vieux Peu-Parle, pour parvenir -jusqu'au trésor, je dois d'abord me déguiser -en prince Charmant, à mon âge! Auquel +<p>Ainsi, d'après le vieux Peu-Parle, pour parvenir +jusqu'au trésor, je dois d'abord me déguiser +en prince Charmant, à mon âge! Auquel cas, j'aurais pour Belle au Bois dormant, mon Dieu, oui! M<sup>lle</sup> Norette.</p> <p>Mais Norette n'est pas princesse, la maison de M. Honnorat, quoique pittoresque, n'a que -de très lointains rapports avec les châteaux -perdus au fond des forêts enchantées, et je ne +de très lointains rapports avec les châteaux +perdus au fond des forêts enchantées, et je ne <span class="pagenum" id="Page_119">119</span> -veux pas, sur de chimériques espérances, m'établir +veux pas, sur de chimériques espérances, m'établir soupirant d'une petite villageoise.</p> -<p>Car elles sont bien chimériques, ces espérances! -et je m'amuse fort, moi-même, d'analyser -l'étrange travail qui, en raison de l'isolement -où je vis, s'est peu à peu fait dans mon -âme.</p> - -<p>Eh quoi! parce qu'un matin de désœuvrement, -l'idée m'est venue de consacrer aux -Arabes de Provence une étude plus ou moins -érudite; parce qu'il me plaît de rechercher les -traces légères que leur passage a pu laisser dans -le pays; parce que, le jour de mon arrivée, les -nuages de l'air surchauffé, la grisante odeur des -résines et des lavandes m'ont donné, l'espace +<p>Car elles sont bien chimériques, ces espérances! +et je m'amuse fort, moi-même, d'analyser +l'étrange travail qui, en raison de l'isolement +où je vis, s'est peu à peu fait dans mon +âme.</p> + +<p>Eh quoi! parce qu'un matin de désœuvrement, +l'idée m'est venue de consacrer aux +Arabes de Provence une étude plus ou moins +érudite; parce qu'il me plaît de rechercher les +traces légères que leur passage a pu laisser dans +le pays; parce que, le jour de mon arrivée, les +nuages de l'air surchauffé, la grisante odeur des +résines et des lavandes m'ont donné, l'espace de quelques secondes, une hallucination, suite -naturelle d'un rêve; et parce que, Misé Jano -l'ayant perdue, j'ai ramassé une clochette inscrite -de caractères qui me parurent curieux, -voici que, depuis un grand mois, plus crédule +naturelle d'un rêve; et parce que, Misé Jano +l'ayant perdue, j'ai ramassé une clochette inscrite +de caractères qui me parurent curieux, +voici que, depuis un grand mois, plus crédule qu'un paysan, plus visionnaire qu'un berger, -je perds mon temps à chercher les moyens de -conquérir, au fond de la caverne que garde +je perds mon temps à chercher les moyens de +conquérir, au fond de la caverne que garde sans doute un dragon, les richesses du roi de Majorque!</p> <div class="pagenum" id="Page_120">120</div> <p>Tout en songeant ainsi, je redescendais machinalement -la montagne, mais du côté opposé -à celui par lequel j'étais venu.</p> +la montagne, mais du côté opposé +à celui par lequel j'étais venu.</p> -<p>Un étroit sentier, visible à peine, serpente là, +<p>Un étroit sentier, visible à peine, serpente là , au milieu des blocs moussus et des verdures. -Car, autant le versant méridional, brûlé du soleil, +Car, autant le versant méridional, brûlé du soleil, est aride, autant le versant nord, presque -toujours dans l'ombre et perpétuellement humecté +toujours dans l'ombre et perpétuellement humecté par un suintement d'eaux souterraines -venues, sans doute, du même mystérieux réservoir -qui alimente la source du roc de la Chèvre, -offre d'agréable fraîcheur.</p> +venues, sans doute, du même mystérieux réservoir +qui alimente la source du roc de la Chèvre, +offre d'agréable fraîcheur.</p> <p>Nos montagnes ont de ces contrastes; et, -dans certains coins privilégiés, souvent le printemps -se continue, tandis qu'à quelques pas les -feuillages et les herbes sèchent aux flammes de -l'été.</p> +dans certains coins privilégiés, souvent le printemps +se continue, tandis qu'à quelques pas les +feuillages et les herbes sèchent aux flammes de +l'été.</p> <p>Des fleurs croissaient en cet endroit, des -fleurs alpestres, délicates, d'espèces inconnues. +fleurs alpestres, délicates, d'espèces inconnues. J'en cueillis et finis par faire un bouquet que j'encadrai, pour mieux le garantir, d'une collerette -de fougères et de capillaires. Cette précaution +de fougères et de capillaires. Cette précaution me permit de l'apporter intact au village.</p> <p>M. Honnorat, que je rencontrai se promenant -seul sur la place, l'admira fort à cause de sa rareté +seul sur la place, l'admira fort à cause de sa rareté <span class="pagenum" id="Page_121">121</span> en cette saison. Je lui dis l'avoir cueilli pour M<sup>lle</sup> Norette.</p> -<p>—«Vous tombez mal! c'est aujourd'hui +<p>—«Vous tombez mal! c'est aujourd'hui jour de lessive, et les jours de lessive la maison devient inhabitable. J'avais pris la fuite et n'osais plus aller chercher ma pipe, malheureusement -oubliée. Norette est avec Saladine en train -<i>d'étendre</i> dans la cour. Après tout, rien ne coûte -d'essayer, un bouquet embellira peut-être son -humeur.»</p> +oubliée. Norette est avec Saladine en train +<i>d'étendre</i> dans la cour. Après tout, rien ne coûte +d'essayer, un bouquet embellira peut-être son +humeur.»</p> <p>Sur des cordes partout se croisant, d'un -angle à l'autre, entre les arcades, Saladine, -privilégiée par sa haute taille, disposait, d'un +angle à l'autre, entre les arcades, Saladine, +privilégiée par sa haute taille, disposait, d'un air toujours bourru, les toiles que Norette lui passait, et que Ganteaume, religieusement, passait -à Norette.</p> +à Norette.</p> -<p>M. Honnorat n'avançait que prudemment, -à moitié rassuré par ma présence.</p> +<p>M. Honnorat n'avançait que prudemment, +à moitié rassuré par ma présence.</p> -<p>—«Norette? regarde, Norette: le galant -bouquet qu'on veut t'offrir.»</p> +<p>—«Norette? regarde, Norette: le galant +bouquet qu'on veut t'offrir.»</p> <p>Je ne sais ce qu'avait mon bouquet, pareil -pourtant à tous les bouquets! mais au seul +pourtant à tous les bouquets! mais au seul aspect des pauvres fleurs, Ganteaume devint rouge jusqu'aux oreilles. Saladine me jeta un -regard de dogue en soupçon, et Norette, qui les +regard de dogue en soupçon, et Norette, qui les <span class="pagenum" id="Page_122">122</span> -serrait déjà dans ses doigts tremblants, me +serrait déjà dans ses doigts tremblants, me parut, pour un hommage si banal, ressentir une -émotion vraiment singulière.</p> +émotion vraiment singulière.</p> -<p>—«Filons maintenant, j'ai ma pipe!» me +<p>—«Filons maintenant, j'ai ma pipe!» me disait le bon M. Honnorat.</p> -<p>Et moi, tout en le suivant, je songeais à la -phrase énigmatique de Peu-Parle: «C'est la +<p>Et moi, tout en le suivant, je songeais à la +phrase énigmatique de Peu-Parle: «C'est la femme qui a la clef d'or, faites-vous aimer de -Norette.»</p> +Norette.»</p> -<p>Est-ce que Peu-Parle, en sa qualité de sorcier, +<p>Est-ce que Peu-Parle, en sa qualité de sorcier, aurait vu des choses que je n'ai point vues? Est-ce que, sans que je m'en doute, par caprice de jeune fille, M<sup>lle</sup> Norette m'aimerait?</p> @@ -3362,9 +3324,9 @@ caprice de jeune fille, M<sup>lle</sup> Norette m'aimerait?</p> <p>Une surprise m'attendait.</p> <p>Sur la porte, qui rencontrons-nous? Patron -Ruf, toujours rasé, toujours tanné, portant de -chaque main un panier d'oursins frais pêchés -dont les piquants, couleur de châtaigne, se remuaient +Ruf, toujours rasé, toujours tanné, portant de +chaque main un panier d'oursins frais pêchés +dont les piquants, couleur de châtaigne, se remuaient encore lentement au milieu de leur emballage d'herbe marine.</p> @@ -3372,138 +3334,138 @@ emballage d'herbe marine.</p> affronter Saladine. Que sont la lessive et les femmes quand il s'agit d'un ami comme <span class="pagenum" id="Page_124">124</span> -patron Ruf et d'oursins engraissés par la pleine +patron Ruf et d'oursins engraissés par la pleine lune?</p> -<p>Aussitôt le dîner s'improvise, car les oursins -n'attendent pas. On me convie ainsi que l'abbé, -à qui patron Ruf dépêche Ganteaume.</p> +<p>Aussitôt le dîner s'improvise, car les oursins +n'attendent pas. On me convie ainsi que l'abbé, +à qui patron Ruf dépêche Ganteaume.</p> -<p>Saladine, décidément vaincue, séchera son -linge où elle pourra; et nous voilà tous attablés +<p>Saladine, décidément vaincue, séchera son +linge où elle pourra; et nous voilà tous attablés dans la cour aux blanches arcades, sous la vigne en treille dont le cep, perdant son -écorce, a l'air d'un bon vieux boa qui mourrait.</p> +écorce, a l'air d'un bon vieux boa qui mourrait.</p> <p>C'est patron Ruf qui bravement, sans -craindre les pointes, décoiffe l'un après l'autre -les oursins comme on fait des œufs à la +craindre les pointes, décoiffe l'un après l'autre +les oursins comme on fait des œufs à la coque.</p> -<p>Une! deux! et l'étoile de chair jaune-orange -apparaît nageant dans une noirâtre mixture -d'eau de mer et d'algues triturées.</p> +<p>Une! deux! et l'étoile de chair jaune-orange +apparaît nageant dans une noirâtre mixture +d'eau de mer et d'algues triturées.</p> -<p>L'abbé, homme aux préjugés montagnards, -répugne à manger ces bêtes vivantes. Moi-même, +<p>L'abbé, homme aux préjugés montagnards, +répugne à manger ces bêtes vivantes. Moi-même, amateur novice, je fais tomber l'algue et l'eau de mer sur mon assiette, me contentant du jaune que je cueille avec mon couteau. M. Honnorat et patron Ruf nous raillent. Ils -n'y mettent pas, eux, tant de façons. Ils gobent -le tout: eau, algues, étoile! ils raclent la +n'y mettent pas, eux, tant de façons. Ils gobent +le tout: eau, algues, étoile! ils raclent la <span class="pagenum" id="Page_125">125</span> coque avec des mouillettes; et radieux, la barbe -ruisselante, M. Honnorat s'écrie:</p> +ruisselante, M. Honnorat s'écrie:</p> -<p>—«On dirait qu'on mâche la mer!</p> +<p>—«On dirait qu'on mâche la mer!</p> <p>—Encore, interrompt patron Ruf, n'est-ce pas ainsi, entre des murs, que l'oursin se mange; mais sur le rivage, dans la barque, en -écoutant battre le flot. A six heures du matin, +écoutant battre le flot. A six heures du matin, quand le soleil chasse la brume, pourvu que j'aie un bon pain tendre, une bouteille de clairet, -je viens à bout de mes six douzaines, et Rothschild -n'est pas mon cousin!»</p> +je viens à bout de mes six douzaines, et Rothschild +n'est pas mon cousin!»</p> <p>M<sup>lle</sup> Norette a mis le bouquet sur la table, bien en face d'elle; baissant les yeux, le rose aux joues, toutes les fois que je la regarde ou que je regarde le bouquet.</p> -<p>Elle est d'ailleurs très gaie aujourd'hui, +<p>Elle est d'ailleurs très gaie aujourd'hui, M<sup>lle</sup> Norette.</p> <p>Comme on parle de la mer, elle nous raconte -l'impression que lui fit la Méditerranée la première +l'impression que lui fit la Méditerranée la première fois qu'elle la vit.</p> <p>Saladine ramenait Norette de nourrice.</p> -<p>—«Vous vous rappelez, Saladine?»</p> +<p>—«Vous vous rappelez, Saladine?»</p> -<p>Mais Saladine ne répond pas. N'importe! +<p>Mais Saladine ne répond pas. N'importe! Norette continue:</p> -<p>—«Alors, quand nous arrivâmes au mas +<p>—«Alors, quand nous arrivâmes au mas <span class="pagenum" id="Page_126">126</span> -de la Viste d'où tout l'horizon se découvre, je +de la Viste d'où tout l'horizon se découvre, je demandai, petite sauvagesse qui n'a jamais vu -que des montagnes: «Qu'est-ce que c'est que -ce grand pré bleu?» Saladine me dit: «C'est la -mer.»—Et les moutons blancs qui sont dessus?—Ce -sont des barques et leurs voiles.»</p> - -<p>Un peu troublée d'avoir fait cet important -discours, M<sup>lle</sup> Norette, en manière de contenance, -a pris le bouquet posé à côté de son +que des montagnes: «Qu'est-ce que c'est que +ce grand pré bleu?» Saladine me dit: «C'est la +mer.»—Et les moutons blancs qui sont dessus?—Ce +sont des barques et leurs voiles.»</p> + +<p>Un peu troublée d'avoir fait cet important +discours, M<sup>lle</sup> Norette, en manière de contenance, +a pris le bouquet posé à côté de son verre, sur la nappe, et cette action si simple a -si fort impressionné Ganteaume, qu'il en laisse +si fort impressionné Ganteaume, qu'il en laisse tomber une pile d'assiettes,—du vieux Varages -presque aussi finement décoré que le Moustiers,—au -désespoir de Saladine, repentante de s'être +presque aussi finement décoré que le Moustiers,—au +désespoir de Saladine, repentante de s'être adjoint un tel aide.</p> <p>Le fait est que, depuis le commencement du repas, mon Ganteaume, page ahuri, n'a fait qu'entasser maladresses sur maladresses. Et je me demande pourquoi, M<sup>lle</sup> Norette le sait -peut-être? quelques fleurs offertes par moi ont -l'étrange pouvoir de le préoccuper ainsi.</p> +peut-être? quelques fleurs offertes par moi ont +l'étrange pouvoir de le préoccuper ainsi.</p> <h2><span class="pagenum" id="Page_127">127</span>XXVI<br /> <b>UNE AMBASSADE</b></h2> -<p>Après le déjeuner, patron Ruf, laissant -M. Honnorat et l'abbé discuter chasse autour +<p>Après le déjeuner, patron Ruf, laissant +M. Honnorat et l'abbé discuter chasse autour d'un bocal de liqueur aux baies de myrte, digestive -spécialité de Saladine, m'appelle confidentiellement +spécialité de Saladine, m'appelle confidentiellement dans un coin.</p> -<p>Je croyais qu'il voulait, en bon père, se renseigner +<p>Je croyais qu'il voulait, en bon père, se renseigner sur la conduite de Ganteaume et sur la -façon dont celui-ci accomplit les fonctions multiples -qui sont censées l'attacher à ma personne.</p> +façon dont celui-ci accomplit les fonctions multiples +qui sont censées l'attacher à ma personne.</p> -<p>Pas du tout! Patron Ruf est chargé, pour +<p>Pas du tout! Patron Ruf est chargé, pour moi, d'une ambassade.</p> <div class="pagenum" id="Page_128">128</div> -<p>La campagne du corail terminée, patron Ruf, -après avoir embrassé sa femme en passant devant -la petite Camargue, avait dû pousser jusqu'à -Nice pour y négocier, au nom de la confrérie, -le produit de la pêche faite en commun.</p> +<p>La campagne du corail terminée, patron Ruf, +après avoir embrassé sa femme en passant devant +la petite Camargue, avait dû pousser jusqu'à +Nice pour y négocier, au nom de la confrérie, +le produit de la pêche faite en commun.</p> -<p>Il s'était rencontré là, suivant l'usage, avec -de certains marchands génois qui achètent le +<p>Il s'était rencontré là , suivant l'usage, avec +de certains marchands génois qui achètent le corail brut pour les fabriques et logent d'ordinaire -dans un cabaret de la vieille ville, à l'enseigne +dans un cabaret de la vieille ville, à l'enseigne de l'<i>Antico limon verde</i>.</p> -<p>—«Dieu vous préserve, monsieur, de ces -auberges italiennes! Ça sent le fromage et c'est -épais de mouches. Mais il faut en passer par là -lorsqu'on veut vendre aux Génois.»</p> +<p>—«Dieu vous préserve, monsieur, de ces +auberges italiennes! Ça sent le fromage et c'est +épais de mouches. Mais il faut en passer par là +lorsqu'on veut vendre aux Génois.»</p> -<p>Quoi qu'il en soit, l'affaire s'était conclue, et -patron Ruf, l'argent serré dans sa saquette, -s'apprêtait à partir après l'obligatoire tournée -d'<i>asti spumante</i>, «un pauvre petit vin qui fait +<p>Quoi qu'il en soit, l'affaire s'était conclue, et +patron Ruf, l'argent serré dans sa saquette, +s'apprêtait à partir après l'obligatoire tournée +d'<i>asti spumante</i>, «un pauvre petit vin qui fait des embarras et ne vaut pas notre bon clairet -de cassis!» quand, venant d'une table, dans +de cassis!» quand, venant d'une table, dans l'enfoncement le plus sombre, il entendit des mots, des fragments de conversation qui lui firent dresser l'oreille.</p> @@ -3511,930 +3473,930 @@ firent dresser l'oreille.</p> <p>Quelque chose de louche se tramait. On parlait de M. Honnorat, du Puget-Maure; mon <span class="pagenum" id="Page_129">129</span> -nom même et celui de Norette avaient été plusieurs -fois prononcés.</p> +nom même et celui de Norette avaient été plusieurs +fois prononcés.</p> -<p>—«En ma qualité de pêcheur, continuait patron Ruf, toujours au -soleil, sur l'eau luisante, je n'ai guère l'habitude de voir dans le -noir. Pourtant, à force de m'arrondir les yeux en faisant comme font +<p>—«En ma qualité de pêcheur, continuait patron Ruf, toujours au +soleil, sur l'eau luisante, je n'ai guère l'habitude de voir dans le +noir. Pourtant, à force de m'arrondir les yeux en faisant comme font les chats, je finis par distinguer, au milieu d'une demi-douzaine de -sacripants qui écoutaient silencieux, un vieux monsieur à lévite, l'air +sacripants qui écoutaient silencieux, un vieux monsieur à lévite, l'air d'un escamoteur ou d'un notaire, et un jeune homme qui me tournait le dos et que je ne reconnus pas d'abord.</p> -<p>—«Il faut en finir, disait le jeune homme, -après tout, le particulier en question veut nous -voler, et les voleurs, ça se supprime.»</p> +<p>—«Il faut en finir, disait le jeune homme, +après tout, le particulier en question veut nous +voler, et les voleurs, ça se supprime.»</p> -<p>«A quoi le vieux monsieur répondait:</p> +<p>«A quoi le vieux monsieur répondait:</p> -<p>—«Sans doute! quand nous aurons touché -la mise de fonds et si la chose devient nécessaire. -J'estime, en attendant, qu'à tout hasard, +<p>—«Sans doute! quand nous aurons touché +la mise de fonds et si la chose devient nécessaire. +J'estime, en attendant, qu'à tout hasard, nous ferions mieux d'avoir, avec nous, celui dont il s'agit.</p> -<p>—«Puisqu'il ne veut pas?</p> +<p>—«Puisqu'il ne veut pas?</p> -<p>—«Il voudra peut-être.</p> +<p>—«Il voudra peut-être.</p> -<p>—«Eh bien! non. C'est moi maintenant -qui ne voudrais plus s'il voulait.»</p> +<p>—«Eh bien! non. C'est moi maintenant +qui ne voudrais plus s'il voulait.»</p> <div class="pagenum" id="Page_130">130</div> -<p>«Le jeune homme s'était dressé, furieux, faisant +<p>«Le jeune homme s'était dressé, furieux, faisant danser verres et bouteilles d'un grand coup -de poing sur la table. Je le reconnus! c'était +de poing sur la table. Je le reconnus! c'était Galfar: souliers vernis, jaquette neuve, comme -quelqu'un qui vient d'hériter.</p> +quelqu'un qui vient d'hériter.</p> -<p>—«Patron Ruf?—Galfar?—Quel bon vent -vous amène dans ces parages?—Le vent du -Cap... J'arrive d'Antibes à l'instant, avec la -barque, pour vendre notre récolte de corail.—Allons, +<p>—«Patron Ruf?—Galfar?—Quel bon vent +vous amène dans ces parages?—Le vent du +Cap... J'arrive d'Antibes à l'instant, avec la +barque, pour vendre notre récolte de corail.—Allons, tant mieux! et vous retournez?—Au -Puget-Maure.»</p> +Puget-Maure.»</p> -<p>«A ce mot de Puget-Maure, Galfar me regarda, -l'œil méchant.</p> +<p>«A ce mot de Puget-Maure, Galfar me regarda, +l'œil méchant.</p> -<p>—«Au fait, j'oubliais: vous avez là-haut +<p>—«Au fait, j'oubliais: vous avez là -haut votre petit Ganteaume? Mais, alors, vous connaissez -certainement le prétendu de ma cousine +certainement le prétendu de ma cousine Honnorat. Eh bien! dites-lui de ma part que je -lui défends, entendez-vous! que je lui défends -d'épouser Norette. Et dites-lui aussi, au cas où +lui défends, entendez-vous! que je lui défends +d'épouser Norette. Et dites-lui aussi, au cas où vous auriez compris notre conversation de tout -à l'heure, qu'il y a quelque danger pour les -gens à vouloir entrer dans nos familles, que la -Chèvre d'Or, chez les Gazan et les Galfar, a déjà -causé plus d'un malheur, et que si ses sabots, +à l'heure, qu'il y a quelque danger pour les +gens à vouloir entrer dans nos familles, que la +Chèvre d'Or, chez les Gazan et les Galfar, a déjà +causé plus d'un malheur, et que si ses sabots, les nuits de lune, laissent des traces d'or sur <span class="pagenum" id="Page_131">131</span> -les cailloux, souvent aussi, aux endroits où -elle a passé, on trouve des gouttes de sang, des -marques rouges.»</p> +les cailloux, souvent aussi, aux endroits où +elle a passé, on trouve des gouttes de sang, des +marques rouges.»</p> -<p>Patron Ruf était très ému.</p> +<p>Patron Ruf était très ému.</p> -<p>—«Mais, quel rapport, lui dis-je, M<sup>lle</sup> Norette?...</p> +<p>—«Mais, quel rapport, lui dis-je, M<sup>lle</sup> Norette?...</p> -<p>—«Écoutez! j'ignore si vous en voulez au -trésor, et si c'est pour cela que vous prétendez -à M<sup>lle</sup> Norette. Mais j'ai autrefois entendu raconter -que le secret de ce trésor se transmet -de mère en fille parmi les Gazan et les Galfar, +<p>—«Écoutez! j'ignore si vous en voulez au +trésor, et si c'est pour cela que vous prétendez +à M<sup>lle</sup> Norette. Mais j'ai autrefois entendu raconter +que le secret de ce trésor se transmet +de mère en fille parmi les Gazan et les Galfar, qui toujours se marient entre eux. M<sup>lle</sup> Norette, -en conséquence, le tiendrait de feu M<sup>me</sup> Honnorat, -sa mère, qui était une Galfar.»</p> +en conséquence, le tiendrait de feu M<sup>me</sup> Honnorat, +sa mère, qui était une Galfar.»</p> -<p>«Du reste, conclut patron Ruf, vous savez -ce qu'il vous reste à faire. J'avais prévu cela, -vous étiez averti. Que venez-vous chercher dans +<p>«Du reste, conclut patron Ruf, vous savez +ce qu'il vous reste à faire. J'avais prévu cela, +vous étiez averti. Que venez-vous chercher dans ce pays de sauvages? Et pourquoi ne pas retourner -demain à la petite Camargue, où nous -attend Tardive, pour y pêcher, aidés de Ganteaume, +demain à la petite Camargue, où nous +attend Tardive, pour y pêcher, aidés de Ganteaume, la castagnore, le poisson Saint-Pierre, -et coucher, le soir, à la cabane, sans vilains -soucis, bien tranquille, en écoutant tinter le -clairin d'Arlatan?»</p> +et coucher, le soir, à la cabane, sans vilains +soucis, bien tranquille, en écoutant tinter le +clairin d'Arlatan?»</p> <h2><span class="pagenum" id="Page_132">132</span>XXVII<br /> -<b>PERPLEXITÉS SENTIMENTALES</b></h2> +<b>PERPLEXITÉS SENTIMENTALES</b></h2> <p>Resterai-je? Ne resterai-je pas?</p> -<p>Dois-je écouter les prudents conseils de patron -Ruf, ou m'obstiner à la poursuite d'un -rêve peut-être chimérique?</p> +<p>Dois-je écouter les prudents conseils de patron +Ruf, ou m'obstiner à la poursuite d'un +rêve peut-être chimérique?</p> <p>L'alternative me rend perplexe.</p> <p>Si je quitte le Puget-Maure, j'aurai l'air, et cela m'offense, de redouter Galfar, de fuir devant -ses menaces. Mais je me sens médiocrement -fier quand je songe au rôle de comédie +ses menaces. Mais je me sens médiocrement +fier quand je songe au rôle de comédie que, dans le cas contraire, il me faudra jouer.</p> <div class="pagenum" id="Page_133">133</div> -<p>Me voit-on d'ici, par intérêt—eh! oui, par -intérêt, puisque la fortune est au bout,—feignant +<p>Me voit-on d'ici, par intérêt—eh! oui, par +intérêt, puisque la fortune est au bout,—feignant une affection que je n'ai pas pour M<sup>lle</sup> Norette!</p> -<p>Je me rappelle avec quel sentiment de pitié, -mêlé de mépris, il m'est arrivé, jadis, de considérer, +<p>Je me rappelle avec quel sentiment de pitié, +mêlé de mépris, il m'est arrivé, jadis, de considérer, dans ce qu'on appelle le monde, des gens -honnêtes au demeurant, qui n'auraient pas -menti à un homme et qui se mentaient à eux-mêmes +honnêtes au demeurant, qui n'auraient pas +menti à un homme et qui se mentaient à eux-mêmes impudemment, pour se prouver qu'ils aimaient d'amour quelque insignifiante fillette -dont ils ne désiraient guère que la dot.</p> +dont ils ne désiraient guère que la dot.</p> <p>Et ils finissaient, les malheureux, par se -croire épris, comme font ces pleureuses gagées +croire épris, comme font ces pleureuses gagées qui, se grisant de leurs propres cris, s'attendrissant -par leurs propres plaintes, arrivent à +par leurs propres plaintes, arrivent à verser de vraies larmes sur la fosse d'un mort qu'elles n'ont pas connu.</p> -<p>Il me répugnerait d'agir ainsi, bien qu'après -tout, avec M<sup>lle</sup> Norette, maîtresse et gardienne -de la Chèvre d'Or, mon cas ait je ne sais quoi -d'agréablement chevaleresque.</p> +<p>Il me répugnerait d'agir ainsi, bien qu'après +tout, avec M<sup>lle</sup> Norette, maîtresse et gardienne +de la Chèvre d'Or, mon cas ait je ne sais quoi +d'agréablement chevaleresque.</p> -<p>Mais, hélas! comme en peu de temps les +<p>Mais, hélas! comme en peu de temps les choses s'emparent de vous!</p> -<p>Me voici tout triste, maintenant, à la seule +<p>Me voici tout triste, maintenant, à la seule <span class="pagenum" id="Page_134">134</span> -idée de partir, de laisser ce village et ses tortueuses +idée de partir, de laisser ce village et ses tortueuses ruelles, cette vieille maison devenue -mienne, ce pavé de l'âne dont les galets pointus, +mienne, ce pavé de l'âne dont les galets pointus, depuis quelque temps, me semblaient doux.</p> -<p>Et Misé Jano qui m'apparut dans le vallon, +<p>Et Misé Jano qui m'apparut dans le vallon, bondissante, surnaturelle, pour me souhaiter la bienvenue! Et M. Honnorat, et Saladine!...</p> <p>Je n'ose pas ajouter: et M<sup>lle</sup> Norette! par crainte de voir trop clair en moi.</p> -<p>Car elle est charmante, décidément, M<sup>lle</sup> Norette.</p> +<p>Car elle est charmante, décidément, M<sup>lle</sup> Norette.</p> -<p>Avant le dîner d'hier, je ne l'avais jamais regardée, -et je n'aurais su dire si ses yeux étaient +<p>Avant le dîner d'hier, je ne l'avais jamais regardée, +et je n'aurais su dire si ses yeux étaient noirs ou bleus.</p> -<p>Ils sont noirs, d'un noir de velours noyé +<p>Ils sont noirs, d'un noir de velours noyé d'ombre. Un peu alanguis, par exemple, et -doucement mélancoliques. Des yeux d'esclave -heureuse, qui se serait volontairement donnée. -La belle Schéhérazade devait avoir ces yeux-là.</p> +doucement mélancoliques. Des yeux d'esclave +heureuse, qui se serait volontairement donnée. +La belle Schéhérazade devait avoir ces yeux-là .</p> <p>C'est bien de l'honneur que me fait Galfar en -me jugeant digne d'être remarqué par deux +me jugeant digne d'être remarqué par deux yeux pareils! Pourtant, je ne me suis jamais -guère mis en frais pour leur plaire; Galfar non +guère mis en frais pour leur plaire; Galfar non plus, d'ailleurs.</p> <p>Singuliers galants que nous sommes: aussi <span class="pagenum" id="Page_135">135</span> -mal vêtus l'un que l'autre, faits tous deux -comme des brigands; et sa veste en velours à -côtes peut affronter la comparaison avec ma +mal vêtus l'un que l'autre, faits tous deux +comme des brigands; et sa veste en velours à +côtes peut affronter la comparaison avec ma jaquette de gros cadis.</p> -<p>N'importe, béni soit Galfar! Sans Galfar, sans +<p>N'importe, béni soit Galfar! Sans Galfar, sans ses jalousies, j'ignorerais encore Norette.</p> <p>Et Norette! comme il serait bon, savoureux -d'avoir à soi, à soi tout seul, cette âme neuve.</p> +d'avoir à soi, à soi tout seul, cette âme neuve.</p> -<p>Je me sens au cœur une sensation de délicieuse -fraîcheur, sensation presque physique, -en me rappelant sa rougeur ingénue, quand je -lui offris le bouquet, et le subit frémissement -de sa petite poitrine passionnée.</p> +<p>Je me sens au cœur une sensation de délicieuse +fraîcheur, sensation presque physique, +en me rappelant sa rougeur ingénue, quand je +lui offris le bouquet, et le subit frémissement +de sa petite poitrine passionnée.</p> <p>S'imaginer qu'on vous aime est le commencement de l'amour. Norette m'aimant, il me -semble que je ne pourrai plus m'empêcher +semble que je ne pourrai plus m'empêcher d'aimer Norette.</p> -<p>Mais comment savoir? Je crois avoir trouvé +<p>Mais comment savoir? Je crois avoir trouvé le moyen.</p> <p>Patron Ruf s'en retourne demain. Je me -mettrai en route avec lui, ainsi que la loyauté +mettrai en route avec lui, ainsi que la loyauté l'ordonne.</p> -<p>Mais si M<sup>lle</sup> Norette s'obstinait à me retenir, -si elle avouait... Alors, dame! Je n'aurais qu'à +<p>Mais si M<sup>lle</sup> Norette s'obstinait à me retenir, +si elle avouait... Alors, dame! Je n'aurais qu'à laisser faire le destin. Ma conscience sera tranquille. <span class="pagenum" id="Page_136">136</span> -On ne peut pourtant pas tenir rigueur à +On ne peut pourtant pas tenir rigueur à une enfant aimable et qui vous aime, uniquement -sous le prétexte qu'elle est la très hypothétique -héritière d'un roi de Majorque et de -ses trésors.</p> +sous le prétexte qu'elle est la très hypothétique +héritière d'un roi de Majorque et de +ses trésors.</p> <h2><span class="pagenum" id="Page_137">137</span>XXVIII<br /> <b>AU JARDIN</b></h2> -<p>M. Honnorat possède, au pied de sa tour, un -jardin dont il est très fier.</p> +<p>M. Honnorat possède, au pied de sa tour, un +jardin dont il est très fier.</p> <p>Un jardin? non! un ressaut du roc aplani, -entouré d'un mur, et, de tous les côtés, dominant -l'abîme.</p> - -<p>Ce mur retient un peu de terre végétale -trouvée dans les fentes, laquelle terre, se mêlant -aux débris du roc lui-même, friable pierraille -en train de fondre et de se pulvériser au -soleil, constitue un problématique humus qui, -ailleurs, ne suffirait pas à nourrir les sobres racines +entouré d'un mur, et, de tous les côtés, dominant +l'abîme.</p> + +<p>Ce mur retient un peu de terre végétale +trouvée dans les fentes, laquelle terre, se mêlant +aux débris du roc lui-même, friable pierraille +en train de fondre et de se pulvériser au +soleil, constitue un problématique humus qui, +ailleurs, ne suffirait pas à nourrir les sobres racines <span class="pagenum" id="Page_138">138</span> de l'ortie ou de la ronce, mais dont se -contentent, en ce climat béni, trois pieds d'orangers, +contentent, en ce climat béni, trois pieds d'orangers, un laurier, une bordure de romarin, -quelques fruits et quelques légumes.</p> +quelques fruits et quelques légumes.</p> -<p>Le tout, tant bien que mal, arrosé par l'eau -rare d'une citerne que M. Honnorat ménage avec +<p>Le tout, tant bien que mal, arrosé par l'eau +rare d'une citerne que M. Honnorat ménage avec parcimonie.</p> -<p>La nuit approchant, je m'étais accoudé au +<p>La nuit approchant, je m'étais accoudé au parapet de ma terrasse, sans motif, histoire de -réjouir mes regards des changeantes splendeurs -de l'horizon qui, là-bas, s'empourpre; et peut-être +réjouir mes regards des changeantes splendeurs +de l'horizon qui, là -bas, s'empourpre; et peut-être aussi parce que, juste sous la place que j'ai choisie, se trouve un banc de pierre, qu'un -laurier ombrage, où, quelquefois, M<sup>lle</sup> Norette +laurier ombrage, où, quelquefois, M<sup>lle</sup> Norette aime s'asseoir.</p> -<p>Comme l'après-midi a été brûlante et que -plantes et fleurs s'inclinaient altérées, M<sup>lle</sup> Norette +<p>Comme l'après-midi a été brûlante et que +plantes et fleurs s'inclinaient altérées, M<sup>lle</sup> Norette et Saladine font ruisseler largement, joyeusement, -l'eau de la citerne, au grand désespoir +l'eau de la citerne, au grand désespoir de M. Honnorat, qui proteste.</p> <p>M<sup>lle</sup> Norette rit. Les voix montent dans l'air frais du soir.</p> -<p>—«Dès que l'on touche au robinet, s'écrie +<p>—«Dès que l'on touche au robinet, s'écrie Saladine en montrant M. Honnorat, on dirait -que son sang se verse.»</p> +que son sang se verse.»</p> <div class="pagenum" id="Page_139">139</div> <p>Et M<sup>lle</sup> Norette ajoute:</p> -<p>—«Père sème ses haricots par gloire, moi, -je leur donne à boire par pitié.»</p> +<p>—«Père sème ses haricots par gloire, moi, +je leur donne à boire par pitié.»</p> <p>Puis M. Honnorat est sorti, toujours en querelle -avec Saladine, et M<sup>lle</sup> Norette est restée +avec Saladine, et M<sup>lle</sup> Norette est restée seule.</p> <p>Je suis descendu au jardin.</p> <p>M<sup>lle</sup> Norette m'a dit:</p> -<p>—«Je vous avais vu, je vous attendais.» -Elle m'a dit cela d'un air tranquille, ingénument, -sans fausse honte, en personne sûre -d'elle-même et sûre de moi.</p> +<p>—«Je vous avais vu, je vous attendais.» +Elle m'a dit cela d'un air tranquille, ingénument, +sans fausse honte, en personne sûre +d'elle-même et sûre de moi.</p> -<p>Mais, ayant prononcé le mot de départ, tout -à coup je l'ai vue devenir subitement pâle, de -cette pâleur mate des brunes qui les fait ressembler +<p>Mais, ayant prononcé le mot de départ, tout +à coup je l'ai vue devenir subitement pâle, de +cette pâleur mate des brunes qui les fait ressembler au marbre des statues.</p> -<p>Les paupières baissées sans doute pour ne -pas pleurer, immobile, oui! la petite Norette était -de marbre. Et quand elle m'a regardé, dans ses -yeux où des larmes montaient, il y avait une +<p>Les paupières baissées sans doute pour ne +pas pleurer, immobile, oui! la petite Norette était +de marbre. Et quand elle m'a regardé, dans ses +yeux où des larmes montaient, il y avait une immense tristesse.</p> <p>Sans une parole, elle m'a fait signe de l'attendre.</p> -<p>Elle est allée jusqu'à sa chambre chercher la -boîte des souhaits, symbolique coffret où tiennent +<p>Elle est allée jusqu'à sa chambre chercher la +boîte des souhaits, symbolique coffret où tiennent <span class="pagenum" id="Page_140">140</span> -ses espérances et ses bonheurs de jeune -fille; et l'ayant ouvert, l'ayant vidé, elle m'a -montré, pêle-mêle avec l'œuf, le sel et la quenouille, -vingt bouquets pareils à celui que je +ses espérances et ses bonheurs de jeune +fille; et l'ayant ouvert, l'ayant vidé, elle m'a +montré, pêle-mêle avec l'œuf, le sel et la quenouille, +vingt bouquets pareils à celui que je lui ai offert, les uns frais encore, et les autres -déjà flétris.</p> +déjà flétris.</p> -<p>—«Mes fleurs, mes pauvres fleurs! soupirait-elle. -J'étais, chaque matin, si contente de -les trouver, là, sur ce banc, frileuses, baignées -de rosée... Je les réchauffais sur mon cœur, sachant +<p>—«Mes fleurs, mes pauvres fleurs! soupirait-elle. +J'étais, chaque matin, si contente de +les trouver, là , sur ce banc, frileuses, baignées +de rosée... Je les réchauffais sur mon cœur, sachant qu'elles venaient de vous... Je me disais: -il n'ose pas me les donner lui-même; mais il est +il n'ose pas me les donner lui-même; mais il est brave, c'est un homme; le courage, un jour ou -l'autre, lui viendra... Le courage vous était +l'autre, lui viendra... Le courage vous était venu, puisque hier vous m'avez offert un bouquet -de ces mêmes fleurs, devant mon père... +de ces mêmes fleurs, devant mon père... Et, maintenant, vous nous quittez!... Que vous -importe notre amitié! Que vous font les pleurs -de Norette?»</p> +importe notre amitié! Que vous font les pleurs +de Norette?»</p> -<p>Son désespoir s'en allait en larmes. Et, ne -comprenant pas, mais délicieusement ému, je -ne pus m'empêcher de sourire, quand j'entendis +<p>Son désespoir s'en allait en larmes. Et, ne +comprenant pas, mais délicieusement ému, je +ne pus m'empêcher de sourire, quand j'entendis Norette, dans mes bras, entre deux sanglots, -s'écrier d'une voix redevenue enfantine:</p> +s'écrier d'une voix redevenue enfantine:</p> -<p>—«Ah! je suis malheureuse et bien punie +<p>—«Ah! je suis malheureuse et bien punie <span class="pagenum" id="Page_141">141</span> de tant aimer quelqu'un que je ne connais -presque pas!»</p> +presque pas!»</p> -<p>Qu'ai-je répondu? Je l'ignore. Mais, quand +<p>Qu'ai-je répondu? Je l'ignore. Mais, quand nous sommes sortis du jardin, M<sup>lle</sup> Norette ne -pleurait plus, et, malgré mes dénégations étonnées, -on m'avait prouvé que c'était moi qui, +pleurait plus, et, malgré mes dénégations étonnées, +on m'avait prouvé que c'était moi qui, chaque soir depuis vingt jours, laissais, du haut de ma terrasse, tomber un bouquet sur le banc -aimé de Norette.</p> +aimé de Norette.</p> -<p>Le diable, évidemment, se mêle de mes +<p>Le diable, évidemment, se mêle de mes amours et cette histoire de bouquets cache quelque sorcellerie.</p> <p>Ne cherchons pas. Le mieux est encore de laisser aller les choses. Est-il tant besoin de -comprendre pour être heureux?</p> +comprendre pour être heureux?</p> <h2><span class="pagenum" id="Page_142">142</span>XXIX<br /> <b>LES AMOURS DE GANTEAUME</b></h2> -<p>Et pourtant ces bouquets ne sont pas tombés -du ciel, ils n'ont pas poussé tout seuls sur le +<p>Et pourtant ces bouquets ne sont pas tombés +du ciel, ils n'ont pas poussé tout seuls sur le banc!</p> -<p>Or personne, sauf les Gazan, ne pénètre dans +<p>Or personne, sauf les Gazan, ne pénètre dans le jardin; et personne aussi, sauf Ganteaume et moi, n'a la clef de la terrasse.</p> -<p>Je suis bien sûr, à moins de me croire somnambule, -de n'avoir jamais jeté aucun bouquet +<p>Je suis bien sûr, à moins de me croire somnambule, +de n'avoir jamais jeté aucun bouquet du haut de la tour. Reste Ganteaume. Est-ce que Ganteaume?...</p> <div class="pagenum" id="Page_143">143</div> -<p>J'avais bien remarqué ses extases devant Norette, -son empressement à la servir, et son -trouble mal dissimulé, le jour de lessive, à l'aspect +<p>J'avais bien remarqué ses extases devant Norette, +son empressement à la servir, et son +trouble mal dissimulé, le jour de lessive, à l'aspect des fleurs offertes par moi.</p> -<p>Ganteaume doit être coupable.</p> +<p>Ganteaume doit être coupable.</p> -<p>Je l'ai fait comparaître. Il est venu, l'air repentant, +<p>Je l'ai fait comparaître. Il est venu, l'air repentant, la mine basse.</p> -<p>—«Holà! maître Ganteaume, lui ai-je dit, +<p>—«Holà ! maître Ganteaume, lui ai-je dit, est-ce ainsi qu'on comprend ses devoirs de page? Et pensez-vous que j'autoriserai une personne -de ma suite à nouer de coupables intrigues -dans la maison qui nous offre l'hospitalité?»</p> +de ma suite à nouer de coupables intrigues +dans la maison qui nous offre l'hospitalité?»</p> -<p>La solennité d'un tel début achève de décontenancer -le misérable. C'est en sanglotant qu'il -avoue toute une série de méfaits.</p> +<p>La solennité d'un tel début achève de décontenancer +le misérable. C'est en sanglotant qu'il +avoue toute une série de méfaits.</p> -<p>Pendant que je le croyais occupé à rouler +<p>Pendant que je le croyais occupé à rouler les ruelles du Puget-Maure en compagnie des -galopins de son âge, à pêcher la truite au torrent, -ou à dénicher, capture rare, quelque -couvée de merles de roches, Ganteaume, ambitieux -déjà, rêvant de plus hautes destinées, entreprenait, -pour son compte, la conquête de la -Chèvre d'Or.</p> - -<p>Il s'est lié avec Peu-Parle. Ce vieux fou l'honore +galopins de son âge, à pêcher la truite au torrent, +ou à dénicher, capture rare, quelque +couvée de merles de roches, Ganteaume, ambitieux +déjà , rêvant de plus hautes destinées, entreprenait, +pour son compte, la conquête de la +Chèvre d'Or.</p> + +<p>Il s'est lié avec Peu-Parle. Ce vieux fou l'honore <span class="pagenum" id="Page_144">144</span> -de ses confidences et maître Ganteaume, -en échange, lui a fait part de mes projets.</p> +de ses confidences et maître Ganteaume, +en échange, lui a fait part de mes projets.</p> -<p>Le soir, Ganteaume apprend à connaître le -nom des étoiles. Puis, s'asseyant dans la lavande, +<p>Le soir, Ganteaume apprend à connaître le +nom des étoiles. Puis, s'asseyant dans la lavande, tous deux s'entretiennent longuement -du roi de Majorque et de la Chèvre.</p> +du roi de Majorque et de la Chèvre.</p> -<p>Ganteaume croit fermement à l'existence du -trésor. Il sait, d'ailleurs, toujours par Peu-Parle, -des détails curieux que j'ignorais.</p> +<p>Ganteaume croit fermement à l'existence du +trésor. Il sait, d'ailleurs, toujours par Peu-Parle, +des détails curieux que j'ignorais.</p> -<p>C'est bien, comme je l'avais conjecturé, -l'ombre d'une pierre, à certaine heure du jour, -à certaine époque de l'année, qui doit marquer -la place où il s'agit de fouiller.</p> +<p>C'est bien, comme je l'avais conjecturé, +l'ombre d'une pierre, à certaine heure du jour, +à certaine époque de l'année, qui doit marquer +la place où il s'agit de fouiller.</p> -<p>Là, on ne trouvera pas encore le trésor, mais -une cassette en fer contenant des papiers mystérieux. -Avec ces papiers, la réussite est certaine. +<p>Là , on ne trouvera pas encore le trésor, mais +une cassette en fer contenant des papiers mystérieux. +Avec ces papiers, la réussite est certaine. Seulement on ne peut rien faire sans -M<sup>lle</sup> Norette qui possède le talisman, portant -gravé le secret de l'ombre.</p> +M<sup>lle</sup> Norette qui possède le talisman, portant +gravé le secret de l'ombre.</p> -<p>—«Une clochette peut-être?</p> +<p>—«Une clochette peut-être?</p> -<p>—Oui! il me semble que Peu-Parle a prononcé -le mot de clochette.»</p> +<p>—Oui! il me semble que Peu-Parle a prononcé +le mot de clochette.»</p> <p>Ganteaume, au surplus, me jure qu'il n'a -jamais prétendu accaparer seul le trésor. Son -intention était d'en faire trois parts: l'une à +jamais prétendu accaparer seul le trésor. Son +intention était d'en faire trois parts: l'une à <span class="pagenum" id="Page_145">145</span> -moi destinée, l'autre destinée à patron Ruf. -Comme troisième part, Ganteaume se contentait -du bonheur d'épouser Norette et de vivre -éternellement auprès d'elle.</p> +moi destinée, l'autre destinée à patron Ruf. +Comme troisième part, Ganteaume se contentait +du bonheur d'épouser Norette et de vivre +éternellement auprès d'elle.</p> -<p>C'est avec l'espoir de plaire à Norette que, -d'après les conseils de Peu-Parle, il avait imaginé +<p>C'est avec l'espoir de plaire à Norette que, +d'après les conseils de Peu-Parle, il avait imaginé le galant envoi de bouquets dont Norette me fait honneur.</p> -<p>Mais Ganteaume comprend désormais combien -tout cela est irréalisable. Il a renoncé à -Norette silencieusement, sans se plaindre, dès +<p>Mais Ganteaume comprend désormais combien +tout cela est irréalisable. Il a renoncé à +Norette silencieusement, sans se plaindre, dès qu'il a vu qu'elle m'aimait.</p> -<p>Et maintenant, meurtri par l'écroulement -de son rêve, il me supplie de le garder, de ne -pas le renvoyer à patron Ruf.</p> +<p>Et maintenant, meurtri par l'écroulement +de son rêve, il me supplie de le garder, de ne +pas le renvoyer à patron Ruf.</p> -<p>La joie est mère d'indulgence: je pardonne -à mon rival de douze ans.</p> +<p>La joie est mère d'indulgence: je pardonne +à mon rival de douze ans.</p> <p>Il essuie ses larmes, il me remercie.</p> <p>Mais Norette, visiblement, lui tient au cœur, et la blessure saigne encore.</p> -<p>Hélas! qui eût imaginé que Ganteaume, -l'infortuné Ganteaume, serait la première victime -de cette capricieuse Chèvre d'Or?</p> +<p>Hélas! qui eût imaginé que Ganteaume, +l'infortuné Ganteaume, serait la première victime +de cette capricieuse Chèvre d'Or?</p> <h2><span class="pagenum" id="Page_146">146</span>XXX<br /> <b>LES FLEURS DE LA REINE</b></h2> <p>Une autre Norette!</p> -<p>J'aurais peine à reconnaître, quand elle passe +<p>J'aurais peine à reconnaître, quand elle passe me souriant, volontaire et vive, la demi-paysanne -dont l'inconsciente timidité se déguisait +dont l'inconsciente timidité se déguisait de brusquerie.</p> -<p>Désormais M<sup>lle</sup> Norette ignore la timidité. -M<sup>lle</sup> Norette est confiante, quoiqu'on ait négligé +<p>Désormais M<sup>lle</sup> Norette ignore la timidité. +M<sup>lle</sup> Norette est confiante, quoiqu'on ait négligé de faire M. Honnorat le confident de nos -amours, et nous serions époux depuis deux ans +amours, et nous serions époux depuis deux ans qu'elle n'agirait pas d'autre sorte.</p> <p>Ce matin, M<sup>lle</sup> Norette m'aborde:</p> <div class="pagenum" id="Page_147">147</div> -<p>—«Vos fleurs sont belles, je les aime; mais -j'en sais de plus belles que les vôtres.</p> +<p>—«Vos fleurs sont belles, je les aime; mais +j'en sais de plus belles que les vôtres.</p> <p>—Plus belles?</p> <p>—Les fleurs de la Reine! Vos fleurs ne sont que fleurs de montagne. Les miennes sont du -jardin féerique qu'une princesse venue d'Orient -avait autour de son château.</p> +jardin féerique qu'une princesse venue d'Orient +avait autour de son château.</p> -<p>«Aux veillées d'hiver où, un galet sur les genoux, +<p>«Aux veillées d'hiver où, un galet sur les genoux, un autre galet pour marteau, les filles, -en chantant, cassent l'amande amère, vous -pourriez entendre raconter à ce propos, par +en chantant, cassent l'amande amère, vous +pourriez entendre raconter à ce propos, par les paysans braconniers et les paysannes ramasseuses -de litière et de feuilles mortes, des -choses tout à fait surprenantes.</p> +de litière et de feuilles mortes, des +choses tout à fait surprenantes.</p> -<p>«Du jardin redevenu lande, du logis admirable +<p>«Du jardin redevenu lande, du logis admirable autrefois, on ne voit plus qu'un grand -rempart noir, et, çà et là, des pierres tombées. -Mais, aussitôt les beaux jours parus, sous le +rempart noir, et, çà et là , des pierres tombées. +Mais, aussitôt les beaux jours parus, sous le vieux rempart, entre les vieilles pierres, poussent -des fleurs comme personne n'en a vu, à -coup sûr descendantes de celles qu'avait la reine -en son jardin, et dont là-haut, tout près du ciel, -la race s'est perpétuée.</p> +des fleurs comme personne n'en a vu, à +coup sûr descendantes de celles qu'avait la reine +en son jardin, et dont là -haut, tout près du ciel, +la race s'est perpétuée.</p> -<p>—Et c'est bien haut, là-haut, près du ciel?</p> +<p>—Et c'est bien haut, là -haut, près du ciel?</p> -<p>—Très haut! reprit Norette sérieuse, plus +<p>—Très haut! reprit Norette sérieuse, plus <span class="pagenum" id="Page_148">148</span> -haut encore que le rocher de la Chèvre. Mais où -ne monterait-on pas, avec l'espérance de trouver +haut encore que le rocher de la Chèvre. Mais où +ne monterait-on pas, avec l'espérance de trouver ce parterre des <i>Mille et une Nuits</i>, ces fleurs de la -Reine, variées, innombrables, couleur de ciel -et de rosée, des fleurs qui n'ont rien de terrestre -et ne ressemblent pas plus aux grossières fleurs -écloses dans nos vallons...</p> +Reine, variées, innombrables, couleur de ciel +et de rosée, des fleurs qui n'ont rien de terrestre +et ne ressemblent pas plus aux grossières fleurs +écloses dans nos vallons...</p> <p>—Que M<sup>lle</sup> Norette ne ressemble...</p> -<p>—Sans doute! répondit Norette. C'est pourquoi, +<p>—Sans doute! répondit Norette. C'est pourquoi, ce soir, nous irons; mais Ganteaume nous accompagnera.</p> <p>—Ganteaume?</p> -<p>—Préféreriez-vous Saladine?»</p> +<p>—Préféreriez-vous Saladine?»</p> -<p>Trois heures! la chaleur commence à tomber, +<p>Trois heures! la chaleur commence à tomber, c'est le moment de se mettre en route.</p> -<p>Misé Jano, heureuse d'être libre, nous précède. -Ganteaume, un peu mélancolique, porte +<p>Misé Jano, heureuse d'être libre, nous précède. +Ganteaume, un peu mélancolique, porte le panier aux provisions.</p> -<p>Norette se signe en passant devant le cimetière -où dorment «les deux qui sont morts». -On laisse à gauche l'ermitage, le roc de la -Chèvre, au pied duquel je reconnais de loin la -haute taille de Peu-Parle, et nous voilà en pleine +<p>Norette se signe en passant devant le cimetière +où dorment «les deux qui sont morts». +On laisse à gauche l'ermitage, le roc de la +Chèvre, au pied duquel je reconnais de loin la +haute taille de Peu-Parle, et nous voilà en pleine montagne.</p> -<p>A droite, à gauche, des rochers gris-bleu où +<p>A droite, à gauche, des rochers gris-bleu où <span class="pagenum" id="Page_149">149</span> -l'arrachement des blocs éboulés laisse de larges +l'arrachement des blocs éboulés laisse de larges taches blanches que les immortelles sauvages -brodent de leur feuillage d'argent pâle et de +brodent de leur feuillage d'argent pâle et de leurs rigides grappes d'or.</p> <p>Au pied des rochers, ce sont de grands chardons -pareils à des acanthes, des genévriers aux -baies violettes, des caroubiers bossus décorant +pareils à des acanthes, des genévriers aux +baies violettes, des caroubiers bossus décorant leur sombre verdure de gousses luisantes, -comme vernissées, et des pins dont les branches -basses, tranchées par la hache, pleurent des +comme vernissées, et des pins dont les branches +basses, tranchées par la hache, pleurent des larmes d'ambre au soleil.</p> -<p>Sur tout cela, dans la pénétrante odeur des -romarins et des lavandes, un grand silence à -peine troublé par quelque chant d'oiseau, grêle +<p>Sur tout cela, dans la pénétrante odeur des +romarins et des lavandes, un grand silence à +peine troublé par quelque chant d'oiseau, grêle et fin, en harmonie avec le paysage, et le bruit -d'innombrables limaçons vides qui, jonchant le -sentier, s'écrasent et craquent sous nos pas.</p> +d'innombrables limaçons vides qui, jonchant le +sentier, s'écrasent et craquent sous nos pas.</p> -<p>Ganteaume et Misé Jano vont devant.</p> +<p>Ganteaume et Misé Jano vont devant.</p> -<p>Je marche côte à côte avec Norette, la main +<p>Je marche côte à côte avec Norette, la main dans sa main, sans rien dire. Parfois nous retournant, -éblouis de lumière, entre les troncs -lisses des pins, par delà les pentes brûlées, nous +éblouis de lumière, entre les troncs +lisses des pins, par delà les pentes brûlées, nous voyons le bleu de la mer.</p> -<p>—«Qu'on s'arrête ici, et goûtons!» commande +<p>—«Qu'on s'arrête ici, et goûtons!» commande Norette.</p> <div class="pagenum" id="Page_150">150</div> -<p>Ganteaume déballe les provisions, on s'installe +<p>Ganteaume déballe les provisions, on s'installe sur l'herbe menue. Pendant quelques -instants, un appétit noblement gagné par cette -pittoresque mais rude montée nous fait oublier +instants, un appétit noblement gagné par cette +pittoresque mais rude montée nous fait oublier nos soucis d'amour.</p> -<p>—«Maintenant, tandis que je vais cueillir -mes fleurs, libre à vous de contempler le paysage.»</p> +<p>—«Maintenant, tandis que je vais cueillir +mes fleurs, libre à vous de contempler le paysage.»</p> -<p>Et Norette éclate de rire, toujours charmante +<p>Et Norette éclate de rire, toujours charmante et malicieuse.</p> -<p>Je relève la tête, mais le paysage a disparu... -Un brouillard taquin, comme, à cette saison, il +<p>Je relève la tête, mais le paysage a disparu... +Un brouillard taquin, comme, à cette saison, il en rampe au flanc des montagnes, nous a sournoisement -enveloppés. Un gentil brouillard, +enveloppés. Un gentil brouillard, certes! vrai brouillard de Provence, blanc, -clair, plus léger qu'une gaze et tout pénétré de +clair, plus léger qu'une gaze et tout pénétré de rayons. Arrivant sur nous par petits nuages -pressés, il n'en cache pas moins l'étendue. Et -d'en bas, tout près, le vent nous apporte les cocoricos +pressés, il n'en cache pas moins l'étendue. Et +d'en bas, tout près, le vent nous apporte les cocoricos des coqs dans les fermes, le bruit continu des flots.</p> -<p>—«C'est gentil de se savoir seuls!»</p> +<p>—«C'est gentil de se savoir seuls!»</p> -<p>En effet, la brume gagnant peu à peu, nous -nous trouvons dans une atmosphère de nacre -et d'opale, lumineuse pourtant, où Norette +<p>En effet, la brume gagnant peu à peu, nous +nous trouvons dans une atmosphère de nacre +et d'opale, lumineuse pourtant, où Norette <span class="pagenum" id="Page_151">151</span> -apparaît grandie, comme transfigurée, et sur -laquelle, visibles à deux pas de nous, se découpent -avec une singulière vigueur quelques -tiges de graminées, et la silhouette d'un figuier -enraciné au bord du précipice.</p> +apparaît grandie, comme transfigurée, et sur +laquelle, visibles à deux pas de nous, se découpent +avec une singulière vigueur quelques +tiges de graminées, et la silhouette d'un figuier +enraciné au bord du précipice.</p> -<p>Tout à coup, Norette s'agenouille près du +<p>Tout à coup, Norette s'agenouille près du figuier, elle se penche, elle m'appelle. J'arrive -à temps pour la relever, un instant dans mes -bras, émue et frémissante.</p> +à temps pour la relever, un instant dans mes +bras, émue et frémissante.</p> -<p>—«Ah! Ganteaume, que j'ai eu peur!»</p> +<p>—«Ah! Ganteaume, que j'ai eu peur!»</p> -<p>Heureuse d'avoir été secourue par moi, -effrayée encore du léger péril et ne sachant -comment exprimer cette émotion complexe, -bravement, follement, n'écoutant que son cœur, +<p>Heureuse d'avoir été secourue par moi, +effrayée encore du léger péril et ne sachant +comment exprimer cette émotion complexe, +bravement, follement, n'écoutant que son cœur, elle embrasse?... M. Ganteaume.</p> <p>Et ce baiser, en contentant Norette, fit encore -deux heureux par surcroît: Ganteaume qui -l'avait reçu, et moi qui me le savais indirectement -destiné.</p> +deux heureux par surcroît: Ganteaume qui +l'avait reçu, et moi qui me le savais indirectement +destiné.</p> <h2><span class="pagenum" id="Page_152">152</span>XXXI<br /> <b>SAINTE SARE</b></h2> -<p>—«Bon! conclut Norette, ceci n'est rien, -puisque j'ai tout de même mon bouquet... +<p>—«Bon! conclut Norette, ceci n'est rien, +puisque j'ai tout de même mon bouquet... Voyons, Ganteaume: le ruban? le cierge? le -carré de drap rouge?»</p> +carré de drap rouge?»</p> -<p>Ganteaume sort tout cela de l'inépuisable +<p>Ganteaume sort tout cela de l'inépuisable panier.</p> -<p>—«Et maintenant il s'agirait de ne plus +<p>—«Et maintenant il s'agirait de ne plus perdre une minute si nous voulons passer par -le Pas du Sarrasin... Ganteaume, appelez Misé +le Pas du Sarrasin... Ganteaume, appelez Misé Jano. Heureusement que la brume ne doit <span class="pagenum" id="Page_153">153</span> -pas s'étendre bien bas, et que je sais le bon -chemin.»</p> +pas s'étendre bien bas, et que je sais le bon +chemin.»</p> -<p>En effet, la brume n'était qu'une ligne mince +<p>En effet, la brume n'était qu'une ligne mince et droite, coupant la montagne. En quelques -pas nous l'avions franchie; et tandis que ses légers -flocons enveloppaient encore Misé Jano et -Ganteaume, nous nous trouvions déjà, avec -Norette, dans la lumière et le soleil.</p> +pas nous l'avions franchie; et tandis que ses légers +flocons enveloppaient encore Misé Jano et +Ganteaume, nous nous trouvions déjà , avec +Norette, dans la lumière et le soleil.</p> -<p>Quel est ce Pas du Sarrasin où me mène Norette?</p> +<p>Quel est ce Pas du Sarrasin où me mène Norette?</p> -<p>Car Norette, je m'en aperçois, commence à -me mener où elle veut, et mes amis s'amuseraient, -eux qui ont connu mon indépendance, -de me voir, en l'honneur de la Chèvre d'Or, -obéir ainsi à ses caprices. Mais est-ce que depuis -quatre jours, depuis l'aventure des fleurs jetées, -j'y songe seulement à cette Chèvre d'Or?</p> +<p>Car Norette, je m'en aperçois, commence à +me mener où elle veut, et mes amis s'amuseraient, +eux qui ont connu mon indépendance, +de me voir, en l'honneur de la Chèvre d'Or, +obéir ainsi à ses caprices. Mais est-ce que depuis +quatre jours, depuis l'aventure des fleurs jetées, +j'y songe seulement à cette Chèvre d'Or?</p> <p>Norette daigne m'expliquer que le Pas du -Sarrasin est un étroit défilé fermant, du côté de +Sarrasin est un étroit défilé fermant, du côté de la mer, le plus important des trois vallons qui -conduisent au Puget-Maure. Il s'y est jadis livré -des batailles, et, de chaque côté, s'amorçant à +conduisent au Puget-Maure. Il s'y est jadis livré +des batailles, et, de chaque côté, s'amorçant à la roche, on voit des restes de barricade.</p> -<p>—«La chose pourra peut-être vous intéresser, -monsieur le savant!»</p> +<p>—«La chose pourra peut-être vous intéresser, +monsieur le savant!»</p> <div class="pagenum" id="Page_154">154</div> -<p>Pourtant, dans la pensée de Norette, notre -excursion n'a rien de spécialement archéologique. +<p>Pourtant, dans la pensée de Norette, notre +excursion n'a rien de spécialement archéologique. Le Pas du Sarrasin s'ouvre presque en -plaine, à un demi-kilomètre de la route menant à -Fréjus. L'endroit, quoique sauvage et solitaire, -est accessible aux chariots; et les Bohémiens, -avec leurs caravanes roulantes, se détournent +plaine, à un demi-kilomètre de la route menant à +Fréjus. L'endroit, quoique sauvage et solitaire, +est accessible aux chariots; et les Bohémiens, +avec leurs caravanes roulantes, se détournent volontiers pour y faire halte, lorsque au changement de saison ils rejoignent leurs quartiers d'hiver.</p> -<p>Or les Bohémiens sont arrivés. Ils attendent +<p>Or les Bohémiens sont arrivés. Ils attendent Norette avertie et qui doit leur confier une mission -des plus graves. Comme ils se rendent à +des plus graves. Comme ils se rendent à Notre-Dame-de-la-Mer, c'est eux que Norette -chargera de déposer le bouquet noué du ruban -et de faire brûler le cierge sur le tombeau de +chargera de déposer le bouquet noué du ruban +et de faire brûler le cierge sur le tombeau de sainte Sare.</p> -<p>—«Sainte Sare?</p> +<p>—«Sainte Sare?</p> <p>—Vous ne connaissez pas sainte Sare, la -fidèle servante des Trois Maries, qui, venue -avec elles en Provence, après la mort du Christ, +fidèle servante des Trois Maries, qui, venue +avec elles en Provence, après la mort du Christ, sur une barque sans voile et sans rames, mourut -près de Marie Jacobé et de Marie Salomé, en -l'île de Camargue, entre les deux Rhônes, pendant -que Marie-Magdeleine pleurait au désert?</p> +près de Marie Jacobé et de Marie Salomé, en +l'île de Camargue, entre les deux Rhônes, pendant +que Marie-Magdeleine pleurait au désert?</p> <div class="pagenum" id="Page_155">155</div> -<p>«D'Aigues-Mortes à Fos, le long du golfe, -autour des grands étangs, il n'y a pas un matelot, -pas un pêcheur, pas un gardien de taureaux +<p>«D'Aigues-Mortes à Fos, le long du golfe, +autour des grands étangs, il n'y a pas un matelot, +pas un pêcheur, pas un gardien de taureaux et pas un meneur de cavales, qui ne connaisse -sa légende!</p> +sa légende!</p> -<p>«Depuis, dans la magnifique église que la -Provence leur a bâtie, Jacobé avec Salomé habitent, -au-dessus de l'autel, une chapelle aérienne -d'où l'on voit, mon père m'y conduisit, étant +<p>«Depuis, dans la magnifique église que la +Provence leur a bâtie, Jacobé avec Salomé habitent, +au-dessus de l'autel, une chapelle aérienne +d'où l'on voit, mon père m'y conduisit, étant petite, des plages sans fin et la mer.</p> -<p>«Sainte Sare, dédaignée, se contente d'une -humble crypte, où seuls, ou peu s'en faut, les -Bohémiens la vénèrent parce qu'elle était, prétendent-ils, -de leur race et de leur couleur...»</p> +<p>«Sainte Sare, dédaignée, se contente d'une +humble crypte, où seuls, ou peu s'en faut, les +Bohémiens la vénèrent parce qu'elle était, prétendent-ils, +de leur race et de leur couleur...»</p> <p>Nous approchions du campement, presque -désert, les hommes et tout ce qui avait plus de -dix ans étant parti en expédition, dès le matin. -Rien qu'une vieille femme restée pour faire +désert, les hommes et tout ce qui avait plus de +dix ans étant parti en expédition, dès le matin. +Rien qu'une vieille femme restée pour faire bouillir le pot, soigner le cheval, et surveiller une demi-douzaine de marmots noirs comme charbon, qui, tout nus, se roulaient dans l'herbe.</p> -<p>C'est à la vieille précisément que M<sup>lle</sup> Norette +<p>C'est à la vieille précisément que M<sup>lle</sup> Norette avait affaire.</p> -<p>Elle a donné le morceau d'étoffe rouge à la +<p>Elle a donné le morceau d'étoffe rouge à la <span class="pagenum" id="Page_156">156</span> -vieille qui, tout de suite, où diantre la coquetterie -va-t-elle se nicher? se l'est épinglé au corsage. -Puis elles se sont mises à causer, me regardant, +vieille qui, tout de suite, où diantre la coquetterie +va-t-elle se nicher? se l'est épinglé au corsage. +Puis elles se sont mises à causer, me regardant, tandis que le plus jeune et le plus -crépu des marmots tétait, le ventre en l'air, -cramponné aux poils dorés de Misé Jano, et -que les autres donnaient l'assaut aux débris de -provisions restés dans le panier que Ganteaume -ne quitte point. Après quoi, tous, y compris le -nourrisson improvisé, sont venus me mendier -quelques pincées de tabac pour bourrer leurs -pipes, culottées déjà, et se faire des cigarettes.</p> +crépu des marmots tétait, le ventre en l'air, +cramponné aux poils dorés de Misé Jano, et +que les autres donnaient l'assaut aux débris de +provisions restés dans le panier que Ganteaume +ne quitte point. Après quoi, tous, y compris le +nourrisson improvisé, sont venus me mendier +quelques pincées de tabac pour bourrer leurs +pipes, culottées déjà , et se faire des cigarettes.</p> <p>La vieille nous a dit:</p> -<p>—«Vivez sans crainte! Avant qu'il soit huit -jours, le cierge brûlera sur le tombeau, près de +<p>—«Vivez sans crainte! Avant qu'il soit huit +jours, le cierge brûlera sur le tombeau, près de ces fleurs dont les graines vinrent d'Orient; et j'aurai, pour vous la rendre favorable, dit les paroles en langue inconnue que sainte Sare -aime entendre.»</p> +aime entendre.»</p> -<p>Elle ajoute, s'adressant à moi:</p> +<p>Elle ajoute, s'adressant à moi:</p> -<p>—«Tout le bonheur vous était dû!»</p> +<p>—«Tout le bonheur vous était dû!»</p> -<p>Puis, à Norette, avec des douceurs dans la -voix, des nuances de flatterie qui m'étonnent -un peu dans cette bouche d'immémoriale sorcière:</p> +<p>Puis, à Norette, avec des douceurs dans la +voix, des nuances de flatterie qui m'étonnent +un peu dans cette bouche d'immémoriale sorcière:</p> <div class="pagenum" id="Page_157">157</div> -<p>—«Elle est si noble! elle est si belle, la +<p>—«Elle est si noble! elle est si belle, la demoiselle du Puget-Maure! Belle et brune comme Sara, noble comme la princesse dont elle m'apporta les fleurs. Si elle voulait, nous la ferions reine. Mais elle ne veut pas, son Destin est ailleurs... Nous la ferions reine au village des Saintes, selon la coutume, dans le rond -de nos chariots, sur un trône en plein air, parée +de nos chariots, sur un trône en plein air, parée de diamants et d'or. Et le peuple l'admirerait, et de la voir ainsi, les gardiens de Camargue, -serrant le mors à leurs chevaux blancs, envieraient -et deviendraient pâles...»</p> +serrant le mors à leurs chevaux blancs, envieraient +et deviendraient pâles...»</p> -<p>La vieille ne s'arrêtait plus.</p> +<p>La vieille ne s'arrêtait plus.</p> -<p>—«Partons!» dit Norette qui feignait de -rire, mais visiblement gênée, en ma présence, -par ce flux d'énigmatiques paroles.</p> +<p>—«Partons!» dit Norette qui feignait de +rire, mais visiblement gênée, en ma présence, +par ce flux d'énigmatiques paroles.</p> -<p>Le soleil avait disparu. Nous dûmes nous -presser pour être de retour au Puget-Maure +<p>Le soleil avait disparu. Nous dûmes nous +presser pour être de retour au Puget-Maure avant la nuit.</p> -<p>Cependant Norette, ingénument exaltée, me +<p>Cependant Norette, ingénument exaltée, me racontait qu'elle s'appelait Sara, comme sa -mère, et que sainte Sare était leur patronne. -Maintenant, elle se sentait plus heureuse, sûre +mère, et que sainte Sare était leur patronne. +Maintenant, elle se sentait plus heureuse, sûre de la protection de sainte Sare pour quelque chose qu'elle ne me disait pas, mais que son <span class="pagenum" id="Page_158">158</span> -regard, bien qu'à chaque fois il se détournât du +regard, bien qu'à chaque fois il se détournât du mien, me faisait deviner.</p> -<p>Sans la présence de Ganteaume, Norette -m'en eût peut-être dit davantage!</p> +<p>Sans la présence de Ganteaume, Norette +m'en eût peut-être dit davantage!</p> -<p>Malgré l'impatience de M. Honnorat, dont -l'appétit n'avait pas attendu, et la sourde révolte +<p>Malgré l'impatience de M. Honnorat, dont +l'appétit n'avait pas attendu, et la sourde révolte de Saladine, elle voulut encore me montrer, -avant le dîner, un morceau de bois assez -informe que je n'avais pas remarqué dans son -musée des souvenirs.</p> +avant le dîner, un morceau de bois assez +informe que je n'avais pas remarqué dans son +musée des souvenirs.</p> -<p>—«Tenez! la voilà, sainte Sare, la protectrice +<p>—«Tenez! la voilà , sainte Sare, la protectrice des Gazan! Nous l'avons depuis plus de trois cents ans dans la famille. Admirez-la, au -moins. Elle n'est pas belle, mais je l'aime.»</p> +moins. Elle n'est pas belle, mais je l'aime.»</p> -<p>C'était une de ces antiques images dont la -dorure, en s'oxydant, prend des tons d'ébène, +<p>C'était une de ces antiques images dont la +dorure, en s'oxydant, prend des tons d'ébène, et que l'imagination populaire transforme volontiers en vierges noires longtemps enfouies, -puis un beau jour miraculeusement découvertes, -dans quelque hallier qu'on défriche, -par les deux bœufs de labour meuglant et agenouillés.</p> +puis un beau jour miraculeusement découvertes, +dans quelque hallier qu'on défriche, +par les deux bœufs de labour meuglant et agenouillés.</p> <p>Seulement, sainte Sare, avec son profil -oriental, très caractéristique malgré la naïveté -du ciseau, avec les légères traces d'or restées +oriental, très caractéristique malgré la naïveté +du ciseau, avec les légères traces d'or restées <span class="pagenum" id="Page_159">159</span> aux plis du long manteau et aux torsades de la -coiffure, avait un petit air païen qu'en général -les vierges n'ont pas, et ressemblait à une sultane -qui aurait tant soit peu ressemblé à Norette.</p> +coiffure, avait un petit air païen qu'en général +les vierges n'ont pas, et ressemblait à une sultane +qui aurait tant soit peu ressemblé à Norette.</p> <h2><span class="pagenum" id="Page_160">160</span>XXXII<br /> <b>PREMIER BAISER</b></h2> <p>Il serait prudent de partir, et patron Ruf avait raison. Toute la nuit, ne pouvant dormir, -j'ai donné raison à patron Ruf.</p> +j'ai donné raison à patron Ruf.</p> -<p>Les choses vont trop vite à mon gré, Norette -est trop dangereusement ingénue. La pente de +<p>Les choses vont trop vite à mon gré, Norette +est trop dangereusement ingénue. La pente de notre amourette, si ma fantaisie s'y attardait, a chance d'aboutir au mariage.</p> -<p>Voilà où me conduirait la Chèvre d'Or!</p> +<p>Voilà où me conduirait la Chèvre d'Or!</p> -<p>Sans compter que, par une étrange contradiction, -m'étant mis en tête de me faire aimer -de Norette à cause de la Chèvre d'Or, depuis +<p>Sans compter que, par une étrange contradiction, +m'étant mis en tête de me faire aimer +de Norette à cause de la Chèvre d'Or, depuis <span class="pagenum" id="Page_161">161</span> -que Norette m'aime, j'ai oublié la Chèvre d'Or, -et ne pense plus qu'à Norette.</p> +que Norette m'aime, j'ai oublié la Chèvre d'Or, +et ne pense plus qu'à Norette.</p> <p>Passe encore pour la sentimentale histoire des bouquets, passe pour sainte Sare et les -fiançailles à la mode bohémienne! Mais hier, -il s'est passé quelque chose de plus grave.</p> +fiançailles à la mode bohémienne! Mais hier, +il s'est passé quelque chose de plus grave.</p> -<p>Le clair de lune était magnifique, et l'on prolongeait -la soirée au jardin. Nous étions assis, +<p>Le clair de lune était magnifique, et l'on prolongeait +la soirée au jardin. Nous étions assis, Norette et moi, sur le banc de pierre. M. Honnorat nous tournait le dos, fumait sa pipe et -rêvassait, appuyé des deux coudes à la crête du +rêvassait, appuyé des deux coudes à la crête du petit mur.</p> -<p>Nous causions doucement, de choses indifférentes, +<p>Nous causions doucement, de choses indifférentes, comme causent les amoureux, une -émotion se devinant sous le flot des paroles +émotion se devinant sous le flot des paroles vaines.</p> <p>Les dents de Norette brillaient. Je songeais, vaguement jaloux, l'amour est fait de ces sottises! -à l'enfantin baiser dont Ganteaume connaissait +à l'enfantin baiser dont Ganteaume connaissait la douceur.</p> -<p>J'aurais dû me méfier. Mais je me croyais -bien tranquille, puisque M. Honnorat était là et +<p>J'aurais dû me méfier. Mais je me croyais +bien tranquille, puisque M. Honnorat était là et que la lune nous gardait.</p> -<p>Tout à coup, de sa bonne grosse voix, -M. Honnorat s'écrie:</p> +<p>Tout à coup, de sa bonne grosse voix, +M. Honnorat s'écrie:</p> <div class="pagenum" id="Page_162">162</div> -<p>—«Bon! voilà la lune qui passe derrière le +<p>—«Bon! voilà la lune qui passe derrière le pic de l'Aigle, nous en avons pour cinq minutes -à n'y rien voir.»</p> +à n'y rien voir.»</p> -<p>Comme si un rideau fût tombé, tout le jardin -se trouva dans l'ombre. Nous cessâmes de +<p>Comme si un rideau fût tombé, tout le jardin +se trouva dans l'ombre. Nous cessâmes de parler. La main de Norette chercha ma main.</p> -<p>Et quand, par degrés démasquée, la lune -pleine reparut, je n'avais plus à être jaloux de +<p>Et quand, par degrés démasquée, la lune +pleine reparut, je n'avais plus à être jaloux de Ganteaume...</p> <p>Oui! il serait prudent de partir.</p> <p>Mais tout semble se conjurer contre moi: la -lune après le brouillard, et le mistral après la +lune après le brouillard, et le mistral après la lune.</p> -<p>Ce matin, comme je m'apprêtais, le départ -irrévocablement décidé, à traverser la place -pour régler mon compte au <i>Bacchus navigateur</i>, -je me suis heurté contre Saladine qui, fiévreuse, -verrouillait la porte, en général grande -ouverte, du passage d'âne.</p> - -<p>—«Sortir? Jésus, Marie! y pensez-vous? -s'est-elle écriée, les yeux au ciel, en faisant -craquer ses mains ridées. Mais, par un temps -pareil, le Père Éternel resterait chez lui. Écoutez +<p>Ce matin, comme je m'apprêtais, le départ +irrévocablement décidé, à traverser la place +pour régler mon compte au <i>Bacchus navigateur</i>, +je me suis heurté contre Saladine qui, fiévreuse, +verrouillait la porte, en général grande +ouverte, du passage d'âne.</p> + +<p>—«Sortir? Jésus, Marie! y pensez-vous? +s'est-elle écriée, les yeux au ciel, en faisant +craquer ses mains ridées. Mais, par un temps +pareil, le Père Éternel resterait chez lui. Écoutez un peu cette musique. Il pleut des tuiles, les arbres se rompent, l'eau des fontaines s'envole <span class="pagenum" id="Page_163">163</span> -en farine; et tout à l'heure, voulant aller -chez un voisin, à deux pas, où tourne la rue, -de peur de me voir emportée, j'ai dû me cramponner +en farine; et tout à l'heure, voulant aller +chez un voisin, à deux pas, où tourne la rue, +de peur de me voir emportée, j'ai dû me cramponner au mur, et je recevais dans la figure, -en guise de sable, des poignées de cailloux -plus gros que les dragées d'un baptême.</p> +en guise de sable, des poignées de cailloux +plus gros que les dragées d'un baptême.</p> <p>—C'est le mistral?</p> @@ -4443,114 +4405,114 @@ plus gros que les dragées d'un baptême.</p> <p>—Et le mistral dure longtemps?</p> <p>—Jamais moins de trois jours, quelquefois -six, neuf jours le plus souvent,» m'a répondu +six, neuf jours le plus souvent,» m'a répondu Saladine.</p> <h2><span class="pagenum" id="Page_164">164</span>XXXIII<br /> <b>LE MISTRAL</b></h2> <p>Norette aussi a voulu sortir. Mais au moment -où, hésitante, elle posait le pied sur les premiers -pavés de la place, une rafale l'enveloppa, -brusque, violente et glacée.</p> +où, hésitante, elle posait le pied sur les premiers +pavés de la place, une rafale l'enveloppa, +brusque, violente et glacée.</p> -<p>—«Monsieur?... Saladine?... au secours!...»</p> +<p>—«Monsieur?... Saladine?... au secours!...»</p> -<p>Elle riait, ses yeux mi-clos, abrités sous leurs +<p>Elle riait, ses yeux mi-clos, abrités sous leurs longs cils bruns; sa robe, que le vent tordait, laissait voir sa fine cheville, et, du coup, comme -la poussière d'eau des fontaines, et comme les -pierreuses dragées reçues par cette excellente +la poussière d'eau des fontaines, et comme les +pierreuses dragées reçues par cette excellente <span class="pagenum" id="Page_165">165</span> -Saladine, toutes mes sages résolutions s'envolèrent.</p> +Saladine, toutes mes sages résolutions s'envolèrent.</p> -<p>—«Montons au troisième étage; là-haut, -bien à l'abri, nous regarderons le mistral souffler.</p> +<p>—«Montons au troisième étage; là -haut, +bien à l'abri, nous regarderons le mistral souffler.</p> -<p>—Nous l'écouterons aussi?</p> +<p>—Nous l'écouterons aussi?</p> -<p>—Rassurez-vous! même sans qu'on l'en -prie, il se charge de se faire entendre.»</p> +<p>—Rassurez-vous! même sans qu'on l'en +prie, il se charge de se faire entendre.»</p> -<p>Le ciel était bleu, d'un bleu dur et uni de -pierre précieuse, mais aucun oiseau n'y volait: +<p>Le ciel était bleu, d'un bleu dur et uni de +pierre précieuse, mais aucun oiseau n'y volait: et, devant la maison commune, le vieux peuplier de 48, secouant ses feuilles luisantes, -saluait, jusqu'à toucher terre, quoique républicain, -Sa Majesté le mistral.</p> +saluait, jusqu'à toucher terre, quoique républicain, +Sa Majesté le mistral.</p> <p>Par moment, le vent se taisait et le peuplier restait immobile.</p> -<p>Puis, après un intervalle de profond silence, -c'était, parti du lointain, un bruit de houle qui +<p>Puis, après un intervalle de profond silence, +c'était, parti du lointain, un bruit de houle qui montait, grandissait et nous donnait l'assaut, vague, invisible, se brisant, comme le flot sur -les falaises, autour du petit logis collé à son +les falaises, autour du petit logis collé à son roc.</p> -<p>—«De toute la nuit, je n'ai pu dormir, +<p>—«De toute la nuit, je n'ai pu dormir, disait Norette; je pensais aux pauvres gens qui -sont en mer.»</p> +sont en mer.»</p> <div class="pagenum" id="Page_166">166</div> -<p>Et cette idée, l'idée du patron Ruf seul, par -un temps pareil, dans sa barque, donnait à +<p>Et cette idée, l'idée du patron Ruf seul, par +un temps pareil, dans sa barque, donnait à Ganteaume des envies de pleurer.</p> -<p>A deux reprises, après le troisième et le -sixième jour, ce mistral obstiné renouvela son +<p>A deux reprises, après le troisième et le +sixième jour, ce mistral obstiné renouvela son bail; et neuf jours durant, prisonniers du vent, -gardés par la tempête, nous goûtâmes, Norette -et moi, les plaisirs d'un perpétuel tête-à-tête, -d'autant plus délicieux que nous ne l'avions pas -cherché.</p> +gardés par la tempête, nous goûtâmes, Norette +et moi, les plaisirs d'un perpétuel tête-à -tête, +d'autant plus délicieux que nous ne l'avions pas +cherché.</p> -<p>Grâce au mistral, toutes les habitudes de la -maison étaient bouleversées.</p> +<p>Grâce au mistral, toutes les habitudes de la +maison étaient bouleversées.</p> -<p>On ne voyait plus Saladine, qui, énervée, incapable +<p>On ne voyait plus Saladine, qui, énervée, incapable de tenir en place et courant tout le jour de la cuisine au grenier, vieille chatte que le vent affole, paraissait seulement pour les repas.</p> -<p>L'air était froid malgré la saison, quoique le -soleil luisît joyeux à travers les vitres. Un froid +<p>L'air était froid malgré la saison, quoique le +soleil luisît joyeux à travers les vitres. Un froid taquin, paradoxal, qui s'en prenait aux nerfs! M. Honnorat restait, du matin au soir, devant -un grand feu de sarments, occupé à soigner je -ne sais quelles fièvres imaginaires, rapportées -du Sénégal et que le mistral réveillait; taciturne, -bougon, comme personnellement blessé de ce +un grand feu de sarments, occupé à soigner je +ne sais quelles fièvres imaginaires, rapportées +du Sénégal et que le mistral réveillait; taciturne, +bougon, comme personnellement blessé de ce <span class="pagenum" id="Page_167">167</span> -que le maudit vent semblait vouloir le persécuter -jusque chez lui, s'introduisant par la cheminée, -faisant s'éparpiller les cendres, et des +que le maudit vent semblait vouloir le persécuter +jusque chez lui, s'introduisant par la cheminée, +faisant s'éparpiller les cendres, et des flammes claires se rabattre sur la traverse des landiers.</p> -<p>Quant à Ganteaume, il profite du désarroi -général pour disparaître, partant à heure fixe, -des après-midi tout entières. Il s'en va, je le lui +<p>Quant à Ganteaume, il profite du désarroi +général pour disparaître, partant à heure fixe, +des après-midi tout entières. Il s'en va, je le lui ai fait avouer, il s'en va, ses poches pleines de -cailloux, de peur que le vent ne l'enlève, retrouver +cailloux, de peur que le vent ne l'enlève, retrouver son ami Peu-Parle dans la montagne.</p> -<p>Heureux Ganteaume! Il pense toujours à la -Chèvre d'Or, et cela le console un peu de Norette.</p> +<p>Heureux Ganteaume! Il pense toujours à la +Chèvre d'Or, et cela le console un peu de Norette.</p> -<p>Moi, je ne pense qu'à Norette. Je suis prêt -à rester ainsi, loin de tous, sans rien regretter, +<p>Moi, je ne pense qu'à Norette. Je suis prêt +à rester ainsi, loin de tous, sans rien regretter, aussi longtemps qu'il plaira aux follets de l'air -qui mènent vacarme autour de notre tourelle -enchantée.</p> +qui mènent vacarme autour de notre tourelle +enchantée.</p> <p>D'autres fois, quand le vent redouble, assis -à côté de Norette, il nous semble que tout va -partir, que les murs tanguent et s'ébranlent, -et nous faisons le rêve de nous trouver seuls, +à côté de Norette, il nous semble que tout va +partir, que les murs tanguent et s'ébranlent, +et nous faisons le rêve de nous trouver seuls, tranquilles et perdus sur l'infini des flots, dans un naufrage sans danger.</p> @@ -4559,223 +4521,223 @@ un naufrage sans danger.</p> <p>Presque tous les jours, vers une heure, il se produit une accalmie.</p> -<p>Nous nous réfugions alors sur ma terrasse. -Je sais là un angle où la tempête ne donne pas. +<p>Nous nous réfugions alors sur ma terrasse. +Je sais là un angle où la tempête ne donne pas. Le soleil est doux. Tout cependant frissonne -encore, et des tourbillons de poussière blanche +encore, et des tourbillons de poussière blanche courent se poursuivant sur les routes.</p> -<p>Mais bientôt le mistral reprend avec rage. +<p>Mais bientôt le mistral reprend avec rage. Comment traverser la terrasse? Et Norette, qui -feint d'avoir peur, se suspend, espiègle, à mon +feint d'avoir peur, se suspend, espiègle, à mon bras...</p> <p>Un matin, le mistral ne souffla plus.</p> -<p>La mer était bleue au lointain, les arbres -avaient apaisé leur feuillage.</p> +<p>La mer était bleue au lointain, les arbres +avaient apaisé leur feuillage.</p> <p>On entendait, montant de la rue, des voix -joyeuses de femmes et d'enfants; et là-haut, -au voisinage des toits, dans le ciel balayé, les -martinets, en ronde éperdue, passant dans le +joyeuses de femmes et d'enfants; et là -haut, +au voisinage des toits, dans le ciel balayé, les +martinets, en ronde éperdue, passant dans le soleil avec des reflets d'acier, poussaient leurs cris stridents pareils au bruit de la faucille qui -scie le blé mûr.</p> +scie le blé mûr.</p> -<p>—«Vous voilà délivré?</p> +<p>—«Vous voilà délivré?</p> -<p>—Hélas! oui, mademoiselle Norette; mais -j'eusse autant aimé que ma prison durât éternellement.»</p> +<p>—Hélas! oui, mademoiselle Norette; mais +j'eusse autant aimé que ma prison durât éternellement.»</p> <div class="pagenum" id="Page_169">169</div> -<p>Le rêve des neuf jours était fini, la réalité +<p>Le rêve des neuf jours était fini, la réalité allait me reprendre.</p> <p>Robinson eut peur en trouvant l'empreinte -d'un pied nu sur le sable de son île, qu'il -croyait déserte. J'éprouvai, ce jour-là, une -émotion aussi désagréable; car, sorti pour faire -un tour de promenade, la première personne +d'un pied nu sur le sable de son île, qu'il +croyait déserte. J'éprouvai, ce jour-là , une +émotion aussi désagréable; car, sorti pour faire +un tour de promenade, la première personne que je rencontrai, ce fut Galfar, tout de neuf -vêtu, la barbe taillée, ainsi que patron Ruf me -l'avait décrit, mais toujours suivi de son chien, -et son éternel fusil sur l'épaule.</p> +vêtu, la barbe taillée, ainsi que patron Ruf me +l'avait décrit, mais toujours suivi de son chien, +et son éternel fusil sur l'épaule.</p> -<p>Je dois constater toutefois que, l'ayant salué, +<p>Je dois constater toutefois que, l'ayant salué, M. Galfar daigna me rendre mon salut.</p> <h2><span class="pagenum" id="Page_170">170</span>XXXIV<br /> <b>CARTES SUR TABLE</b></h2> -<p>La journée me réservait encore une surprise.</p> +<p>La journée me réservait encore une surprise.</p> -<p>A peine avais-je dépassé l'antique porte du -village, que j'entends courir derrière moi. C'est -Ganteaume soufflant, affairé:</p> +<p>A peine avais-je dépassé l'antique porte du +village, que j'entends courir derrière moi. C'est +Ganteaume soufflant, affairé:</p> -<p>—«Un monsieur vous attend à l'auberge, +<p>—«Un monsieur vous attend à l'auberge, un vieux monsieur qui a des lunettes. Il voudrait vous parler. Je pense que c'est pour la -Chèvre d'Or.</p> +Chèvre d'Or.</p> <p>—Depuis quelque temps, vous vous occupez -un peu trop de la Chèvre d'Or, ami Ganteaume... +un peu trop de la Chèvre d'Or, ami Ganteaume... <span class="pagenum" id="Page_171">171</span> -Qui empêchait, d'ailleurs, le monsieur -à lunettes de venir me trouver chez moi?</p> +Qui empêchait, d'ailleurs, le monsieur +à lunettes de venir me trouver chez moi?</p> -<p>—Je le lui ai dit, mais il préfère...</p> +<p>—Je le lui ai dit, mais il préfère...</p> -<p>—C'est bien! Va devant, je te suis!»</p> +<p>—C'est bien! Va devant, je te suis!»</p> -<p>Le personnage qui m'attendait n'était autre +<p>Le personnage qui m'attendait n'était autre que l'excellent M. Blaise Pascal, M. Blaise, -citoyen de Monte-Carlo et professeur juré de +citoyen de Monte-Carlo et professeur juré de trente-et-quarante et de roulette.</p> <p>Ce vieux fou m'a tenu le plus raisonnable des discours.</p> -<p>—«Jouons cartes sur table. Je pourrais -vous en vouloir, étant persuadé que, sans ma +<p>—«Jouons cartes sur table. Je pourrais +vous en vouloir, étant persuadé que, sans ma proposition d'il y a six mois et les imprudentes -paroles échappées à Galfar ivre, vous n'eussiez -jamais, tout seul, trouvé la piste de la Chèvre -d'Or... Vous dites non? Tant mieux! Il me répugnait -de vous supposer capable d'une indélicatesse. +paroles échappées à Galfar ivre, vous n'eussiez +jamais, tout seul, trouvé la piste de la Chèvre +d'Or... Vous dites non? Tant mieux! Il me répugnait +de vous supposer capable d'une indélicatesse. Admettons qu'un hasard seul vous a conduit ici, c'est possible, je crois au hasard! -et qu'une série d'autres hasards interprétés par -la réflexion aient fini par vous faire connaître +et qu'une série d'autres hasards interprétés par +la réflexion aient fini par vous faire connaître une partie de notre secret.</p> -<p>«Il n'en est pas moins vrai que Galfar, avec +<p>«Il n'en est pas moins vrai que Galfar, avec assez d'apparente logique, vous accuse de le -lui avoir volé, ce secret. Il n'en est pas moins +lui avoir volé, ce secret. Il n'en est pas moins <span class="pagenum" id="Page_172">172</span> -vrai que Galfar qui, lui aussi, voulut l'épouser, -fera l'impossible pour empêcher le mariage que -vous rêvez avec sa cousine Norette.</p> +vrai que Galfar qui, lui aussi, voulut l'épouser, +fera l'impossible pour empêcher le mariage que +vous rêvez avec sa cousine Norette.</p> -<p>«D'ailleurs sur ce dernier point, moyennant +<p>«D'ailleurs sur ce dernier point, moyennant certaines conditions, je me charge de faire -entendre raison à Galfar.</p> +entendre raison à Galfar.</p> -<p>«Pourquoi ne pas nous associer? Ce que +<p>«Pourquoi ne pas nous associer? Ce que vous savez, nous le savons: l'ombre indiquant -la place où une cassette est enfouie; et les papiers +la place où une cassette est enfouie; et les papiers ou parchemins contenus dans cette cassette -indiquant à leur tour l'entrée, cachée par -une pierre mouvante, des souterrains où gît le -trésor. Ce qui vous manque, nous manque +indiquant à leur tour l'entrée, cachée par +une pierre mouvante, des souterrains où gît le +trésor. Ce qui vous manque, nous manque aussi. Vous voyez que je joue, ainsi que je l'ai promis, cartes sur table! C'est une clochette en argent, d'apparence talismanique, un instant dans vos mains,—ne niez pas: Ganteaume -l'a dit à Peu-Parle et Peu-Parle me l'a -redit,—et rendue aussitôt parce que, mal -renseigné encore, vous en ignoriez l'importance. -Avez-vous seulement songé à dessiner +l'a dit à Peu-Parle et Peu-Parle me l'a +redit,—et rendue aussitôt parce que, mal +renseigné encore, vous en ignoriez l'importance. +Avez-vous seulement songé à dessiner l'inscription, pourtant curieuse, qu'elle porte? Tenez, afin de vous prouver ma bonne foi, je vous dirai que cette inscription est tout simplement -du grec écrit à l'envers en caractères +du grec écrit à l'envers en caractères <span class="pagenum" id="Page_173">173</span> -arabes, ou de l'arabe écrit en grec suivant les -méthodes naïves des cryptographes d'autrefois. -La déchiffrer serait un jeu. Mais, pour la déchiffrer, +arabes, ou de l'arabe écrit en grec suivant les +méthodes naïves des cryptographes d'autrefois. +La déchiffrer serait un jeu. Mais, pour la déchiffrer, il faut l'avoir, et on ne l'aura qu'en -devenant l'époux de M<sup>lle</sup> Norette.</p> +devenant l'époux de M<sup>lle</sup> Norette.</p> -<p>«Maintenant, si vous voulez savoir pourquoi -un pareil trésor est resté si longtemps inviolé, -pourquoi, leurs femmes étant dépositaires du +<p>«Maintenant, si vous voulez savoir pourquoi +un pareil trésor est resté si longtemps inviolé, +pourquoi, leurs femmes étant dépositaires du secret, pendant six cents ans, les Galfar et les -Gazan ont, plutôt que d'y toucher, laissé tomber -leurs créneaux et crouler leurs tours, je -répondrai qu'il y a là une cause mystérieuse, et -que, si je la connaissais, je n'aurais peut-être +Gazan ont, plutôt que d'y toucher, laissé tomber +leurs créneaux et crouler leurs tours, je +répondrai qu'il y a là une cause mystérieuse, et +que, si je la connaissais, je n'aurais peut-être pas besoin de vous.</p> -<p>«Et si vous voulez savoir encore comment +<p>«Et si vous voulez savoir encore comment j'ai appris toutes ces choses, je vous dirai que Galfar me les confia un matin que je revenais d'Afrique, et que, pieds nus, il lavait le pont du paquebot.</p> -<p>«Lui tient cela des traditions de sa famille.</p> +<p>«Lui tient cela des traditions de sa famille.</p> -<p>—«Dire pourtant, s'écriait-il en montrant -de son écouvillon mouillé un village de la -côte, tout blanc sur un pic, le village même -où nous sommes, dire que je suis à racler des -planches, les jambes dans l'eau, tandis que là-haut, +<p>—«Dire pourtant, s'écriait-il en montrant +de son écouvillon mouillé un village de la +côte, tout blanc sur un pic, le village même +où nous sommes, dire que je suis à racler des +planches, les jambes dans l'eau, tandis que là -haut, <span class="pagenum" id="Page_174">174</span> avec un peu d'argent et un peu d'aide, -en quinze jours, je deviendrais maître d'un -incalculable trésor!»</p> +en quinze jours, je deviendrais maître d'un +incalculable trésor!»</p> -<p>«J'écoutai Galfar, étant homme pratique. Je +<p>«J'écoutai Galfar, étant homme pratique. Je trouvai de l'argent pour lui, et le mis en mesure -de faire sa cour à Norette. Il ne réussit +de faire sa cour à Norette. Il ne réussit point, qu'attendre d'un simple matelot? C'est -alors que je songeai à vous mettre dans l'affaire. -Mais vous manquiez de confiance, vous eûtes +alors que je songeai à vous mettre dans l'affaire. +Mais vous manquiez de confiance, vous eûtes le tort de refuser. Acceptez aujourd'hui, et il n'y aura que du temps perdu. Ennemis, nous -nous nuirons; amis, la réussite est sûre. Nous -partageons: vous épousez Norette, et je donne +nous nuirons; amis, la réussite est sûre. Nous +partageons: vous épousez Norette, et je donne ma fille, car j'ai une fille, musicienne et blonde! -à Galfar...»</p> +à Galfar...»</p> -<p>Ce diable d'homme, avec son éloquence, +<p>Ce diable d'homme, avec son éloquence, avait presque fini par me tenter.</p> <p>Je croyais voir, pendant qu'il parlait, l'ombre -portée du roc, le trou, la cassette; puis, derrière -la pierre tournante, l'étroit souterrain des -légendes peuplé d'innombrables chauves-souris -dont le vol obscur et silencieux semble un frôlement -de fantômes, et des portes, des portes, -des portes, hérissées de clous, s'enguirlandant, -ô merveilles du fer forgé! d'ornements défensifs +portée du roc, le trou, la cassette; puis, derrière +la pierre tournante, l'étroit souterrain des +légendes peuplé d'innombrables chauves-souris +dont le vol obscur et silencieux semble un frôlement +de fantômes, et des portes, des portes, +des portes, hérissées de clous, s'enguirlandant, +ô merveilles du fer forgé! d'ornements défensifs <span class="pagenum" id="Page_175">175</span> -à la mode arabe; je croyais voir surtout le -dernier réduit, le caveau en cul-de-sac bourré, -comme a dit Peu-Parle à Ganteaume, de diamants -et d'«or en barre».</p> - -<p>Quel beau rêve à réaliser, quel renouvellement -de vie large et libre! Car enfin cette prétendue -civilisation, à la fois très raffinée et très -financière, enchaîne les mains, entrave les -jambes tout en élargissant les cerveaux, et cantonne, -par matérielle indigence, notre pauvre +à la mode arabe; je croyais voir surtout le +dernier réduit, le caveau en cul-de-sac bourré, +comme a dit Peu-Parle à Ganteaume, de diamants +et d'«or en barre».</p> + +<p>Quel beau rêve à réaliser, quel renouvellement +de vie large et libre! Car enfin cette prétendue +civilisation, à la fois très raffinée et très +financière, enchaîne les mains, entrave les +jambes tout en élargissant les cerveaux, et cantonne, +par matérielle indigence, notre pauvre corps dans un coin, tandis que l'esprit, au corps -lié, souffre de ne pouvoir prendre son vol et -réaliser le divin sur terre!</p> - -<p>Par malheur, au moment où je me laissais -ainsi emporter sur les ailes de la chimère, -M. Blaise, horrible décidément, eut la fâcheuse -inspiration d'étaler devant moi, sur la table, -les sortant d'un portefeuille d'ailleurs indécemment -crasseux, trois papiers timbrés, nos traités -libellés d'avance et qu'il n'y avait plus qu'à +lié, souffre de ne pouvoir prendre son vol et +réaliser le divin sur terre!</p> + +<p>Par malheur, au moment où je me laissais +ainsi emporter sur les ailes de la chimère, +M. Blaise, horrible décidément, eut la fâcheuse +inspiration d'étaler devant moi, sur la table, +les sortant d'un portefeuille d'ailleurs indécemment +crasseux, trois papiers timbrés, nos traités +libellés d'avance et qu'il n'y avait plus qu'à signer.</p> -<p>J'eus honte pour la Chèvre d'Or, je fus humilié +<p>J'eus honte pour la Chèvre d'Or, je fus humilié pour Norette, de les voir marchander ainsi.</p> -<p>—«Assez, monsieur Blaise, répondis-je, +<p>—«Assez, monsieur Blaise, répondis-je, <span class="pagenum" id="Page_176">176</span> -qu'il s'agisse des trésors du roi de Majorque ou -de l'amour de M<sup>lle</sup> Norette, et même de tous les +qu'il s'agisse des trésors du roi de Majorque ou +de l'amour de M<sup>lle</sup> Norette, et même de tous les deux ensemble, j'en fais assez haut cas pour -désirer les conquérir à moi seul.</p> +désirer les conquérir à moi seul.</p> <p>—Ainsi, vous refusez?</p> @@ -4786,14 +4748,14 @@ désirer les conquérir à moi seul.</p> <p>—Va pour la guerre!</p> <p>—J'ai fait ce que j'ai pu, je m'en lave les -mains,» conclut M. Blaise.</p> +mains,» conclut M. Blaise.</p> <p>Et M. Blaise me regardait de cet air triste et -apitoyé qu'on ne peut s'empêcher de prendre +apitoyé qu'on ne peut s'empêcher de prendre en regardant les fous.</p> <h2><span class="pagenum" id="Page_177">177</span>XXXV<br /> -<b>GUERRE DÉCLARÉE</b></h2> +<b>GUERRE DÉCLARÉE</b></h2> <p>C'est vraiment la guerre!</p> @@ -4803,547 +4765,547 @@ de Peu-Parle, Galfar et l'estimable M. Blaise ont su ameuter tout le Puget-Maure contre moi.</p> -<p>La chose ne leur a pas été difficile avec cette +<p>La chose ne leur a pas été difficile avec cette population de paysans libres et fiers, prompts -à rêver trésors pendant les loisirs que leur fait +à rêver trésors pendant les loisirs que leur fait une existence de demi-paresse orientale, tous d'ailleurs plus ou moins faiseurs de poudre ou <span class="pagenum" id="Page_178">178</span> braconniers, et chez qui, pour un rien, en -subites colères, se réveille le vieux sang des +subites colères, se réveille le vieux sang des corsaires.</p> -<p>Ils s'étaient habitués à vivre pauvres sous +<p>Ils s'étaient habitués à vivre pauvres sous leurs oliviers, parmi leurs ravins, se consolant, -comme Peu-Parle, à l'idée qu'ils pouvaient se -dire riches, après tout.</p> +comme Peu-Parle, à l'idée qu'ils pouvaient se +dire riches, après tout.</p> -<p>Cette illusion dorait leur misère, et les faisait +<p>Cette illusion dorait leur misère, et les faisait regarder de haut les habitants des autres villages.</p> -<p>Chacun d'eux, vaguement, obscurément, -espérait qu'un jour, en défrichant quelque aride +<p>Chacun d'eux, vaguement, obscurément, +espérait qu'un jour, en défrichant quelque aride plateau fleuri de touffes de lavande, deux ou -trois coups de pioche heureux mettraient à découvert -l'entrée de la caverne féerique. Lequel -d'entre eux ne se souvenait pas, étant à l'affût, -d'avoir entendu bêler la Chèvre et tinter sa +trois coups de pioche heureux mettraient à découvert +l'entrée de la caverne féerique. Lequel +d'entre eux ne se souvenait pas, étant à l'affût, +d'avoir entendu bêler la Chèvre et tinter sa claire clochette?</p> -<p>Que la Chèvre continue, comme par le passé, -à dormir sur une litière d'or au fond de sa retraite -ignorée, et que les sequins, les lingots du +<p>Que la Chèvre continue, comme par le passé, +à dormir sur une litière d'or au fond de sa retraite +ignorée, et que les sequins, les lingots du roi de Majorque restent sous terre pour toujours, ils en sont contents, ils l'admettent sans -désirer plus.</p> +désirer plus.</p> -<p>Mais je viendrais, moi étranger, à moi tout +<p>Mais je viendrais, moi étranger, à moi tout <span class="pagenum" id="Page_179">179</span> -seul les voler tous et ravir l'immémorial héritage -du Puget-Maure! Ceci aussitôt fait scandale, -allume les haines et déchaîne les convoitises.</p> +seul les voler tous et ravir l'immémorial héritage +du Puget-Maure! Ceci aussitôt fait scandale, +allume les haines et déchaîne les convoitises.</p> -<p>Je suis surveillé, suspecté.</p> +<p>Je suis surveillé, suspecté.</p> -<p>Dans les rues, je surprends, à chaque tournant, +<p>Dans les rues, je surprends, à chaque tournant, des regards, des gestes hostiles. Les -femmes, me montrant, se parlent à voix basse. -Les enfants ne m'injurient pas encore, mais déjà +femmes, me montrant, se parlent à voix basse. +Les enfants ne m'injurient pas encore, mais déjà ils oublient de me saluer.</p> <p>Aux champs, il n'y a pas de coin de muraille, il n'y a pas de tronc d'arbre ni de bouquet de -cactus, où je ne devine, m'épiant, un œil soupçonneux +cactus, où je ne devine, m'épiant, un œil soupçonneux et noir; et ce n'est plus uniquement par contenance que je prends mon fusil lorsque je sors en promenade.</p> -<p>Le curé lui-même, cet excellent abbé Sèbe, -par amour de la paix, se détourne de moi.</p> +<p>Le curé lui-même, cet excellent abbé Sèbe, +par amour de la paix, se détourne de moi.</p> <p>Seul, Peu-Parle ne craint pas de rester notre ami.</p> <p>Ganteaume va le voir tous les jours, dans -son désert, malgré mes recommandations de -prudence, et, bavardant avec lui de la Chèvre +son désert, malgré mes recommandations de +prudence, et, bavardant avec lui de la Chèvre d'Or, s'exalte aux divagations fatalistes et visionnaires du bonhomme.</p> <div class="pagenum" id="Page_180">180</div> -<p>Mais hier Ganteaume, qu'enveloppe la tempête -déchaînée sur moi, Ganteaume est rentré -tout meurtri, après un combat à coups de -pierres héroïquement soutenu contre une embuscade +<p>Mais hier Ganteaume, qu'enveloppe la tempête +déchaînée sur moi, Ganteaume est rentré +tout meurtri, après un combat à coups de +pierres héroïquement soutenu contre une embuscade des gamins du pays.</p> -<p>M<sup>lle</sup> Norette l'a pansé.</p> +<p>M<sup>lle</sup> Norette l'a pansé.</p> <p>Et je suis devenu triste, me rappelant cette -parole de Peu-Parle: «Il y a du sang, des -gouttes rouges, mêlées aux traces d'or que laisse -la Chèvre sur les rochers.»</p> +parole de Peu-Parle: «Il y a du sang, des +gouttes rouges, mêlées aux traces d'or que laisse +la Chèvre sur les rochers.»</p> -<p>Pansé par M<sup>lle</sup> Norette, lui, Ganteaume était +<p>Pansé par M<sup>lle</sup> Norette, lui, Ganteaume était radieux.</p> <h2><span class="pagenum" id="Page_181">181</span>XXXVI<br /> <b>LES DEUX QUI SONT MORTS</b></h2> -<p>J'accusais le curé à tort. Aujourd'hui même -j'ai reçu sa visite. Mais cette visite ne produira -pas l'effet que l'excellent homme en espère, car il -voulait me faire renoncer au trésor, et n'a réussi -qu'à me rendre plus certain de son existence.</p> +<p>J'accusais le curé à tort. Aujourd'hui même +j'ai reçu sa visite. Mais cette visite ne produira +pas l'effet que l'excellent homme en espère, car il +voulait me faire renoncer au trésor, et n'a réussi +qu'à me rendre plus certain de son existence.</p> -<p>J'étais dans ma chambre en train de paperasser -quand, m'approchant de la fenêtre, j'ai -aperçu l'abbé Sèbe qui, discrètement, comme -s'il avait peur d'être épié, sortait par la petite -porte du presbytère, regardait la tour, et se -dirigeait de mon côté.</p> +<p>J'étais dans ma chambre en train de paperasser +quand, m'approchant de la fenêtre, j'ai +aperçu l'abbé Sèbe qui, discrètement, comme +s'il avait peur d'être épié, sortait par la petite +porte du presbytère, regardait la tour, et se +dirigeait de mon côté.</p> <div class="pagenum" id="Page_182">182</div> -<p>Pendant la demi-heure qui précède la fin du -jour, rues et ruelles sont désertes. Dans leurs -maisons, dont le toit fume, les femmes enfermées -préparent le repas du soir; les hommes ne -rentrent pas encore des champs. L'abbé Sèbe +<p>Pendant la demi-heure qui précède la fin du +jour, rues et ruelles sont désertes. Dans leurs +maisons, dont le toit fume, les femmes enfermées +préparent le repas du soir; les hommes ne +rentrent pas encore des champs. L'abbé Sèbe pouvait venir chez moi sans rencontrer personne.</p> -<p>Après quelques instants, on frappe. C'est -l'abbé, visiblement ému et gêné. Il souffle, il -s'essouffle pour deux misérables étages, lui qui -gravissait, sans perdre haleine, les plus escarpés -raidillons; et son chapeau, pétri à deux +<p>Après quelques instants, on frappe. C'est +l'abbé, visiblement ému et gêné. Il souffle, il +s'essouffle pour deux misérables étages, lui qui +gravissait, sans perdre haleine, les plus escarpés +raidillons; et son chapeau, pétri à deux poings, prend des formes extraordinaires.</p> -<p>Je lui offre, pour le mettre à l'aise, un verre +<p>Je lui offre, pour le mettre à l'aise, un verre d'eau-de-vie de myrte. Il s'assied, nous trinquons; alors seulement il ose parler.</p> -<p>—«Voilà! s'écrie-t-il, par la faute de Ganteaume, +<p>—«Voilà ! s'écrie-t-il, par la faute de Ganteaume, deux hommes qui s'aiment et s'estiment, -en sont réduits à ne plus se voir.»</p> +en sont réduits à ne plus se voir.»</p> -<p>Ce début m'étonne.</p> +<p>Ce début m'étonne.</p> -<p>—«Pourquoi donc ne nous verrions-nous -plus, mon cher abbé, et, dans tous les cas, -qu'est-ce que l'ingénieux Ganteaume peut avoir -à faire en ceci?</p> +<p>—«Pourquoi donc ne nous verrions-nous +plus, mon cher abbé, et, dans tous les cas, +qu'est-ce que l'ingénieux Ganteaume peut avoir +à faire en ceci?</p> <p>—Ganteaume! Mais vous ignorez donc son <span class="pagenum" id="Page_183">183</span> dernier exploit? Vous ne savez pas que, devenu le disciple du vieux Peu-Parle et partageant -toutes ses folies, il a essayé, avant-hier, d'évoquer -le diable, à minuit, dans un carrefour? Ne +toutes ses folies, il a essayé, avant-hier, d'évoquer +le diable, à minuit, dans un carrefour? Ne dites pas non; je l'ai surpris, debout, le grimoire -à la main, au milieu d'un rond, entre trois cierges. -Je descendais, mon clergeon éclairant le -chemin avec la lanterne, du Mas des Truphémus -où j'étais allé porter le bon Dieu. Ganteaume -criait, se démenait...</p> +à la main, au milieu d'un rond, entre trois cierges. +Je descendais, mon clergeon éclairant le +chemin avec la lanterne, du Mas des Truphémus +où j'étais allé porter le bon Dieu. Ganteaume +criait, se démenait...</p> <p>—Et le diable n'est pas venu?</p> <p>—Non! mais au seul aspect de mon ombre, au seul aspect de la lanterne, Ganteaume, pris de -male-peur, a laissé là ses cierges et couru jusqu'au -village. J'avais ordonné au petit clergeon -de se taire. Malheureusement, il a bavardé. Et, -déjà compromis comme chercheur de trésors, -vous voilà en train de passer pour sorcier, grâce à -Ganteaume. Au four, au lavoir, à la fontaine, -partout où se trouvent deux commères, il ne +male-peur, a laissé là ses cierges et couru jusqu'au +village. J'avais ordonné au petit clergeon +de se taire. Malheureusement, il a bavardé. Et, +déjà compromis comme chercheur de trésors, +vous voilà en train de passer pour sorcier, grâce à +Ganteaume. Au four, au lavoir, à la fontaine, +partout où se trouvent deux commères, il ne s'agit plus que de vous... Et de moi aussi, -hélas! car, ayant essayé de vous défendre, les -gens me soupçonnent déjà d'être du noir complot -ourdi par vous contre la Chèvre d'Or!»</p> +hélas! car, ayant essayé de vous défendre, les +gens me soupçonnent déjà d'être du noir complot +ourdi par vous contre la Chèvre d'Or!»</p> -<p>L'abbé riait. Mais tout à coup devenu grave:</p> +<p>L'abbé riait. Mais tout à coup devenu grave:</p> <div class="pagenum" id="Page_184">184</div> -<p>—«Écoutez! ajouta-t-il, par mon caractère, +<p>—«Écoutez! ajouta-t-il, par mon caractère, par ma robe, je suis responsable de la paix du village, et les choses qui s'y passent depuis -quelques jours m'ont douloureusement affecté.</p> +quelques jours m'ont douloureusement affecté.</p> -<p>«Je ne vous accuse pas, je m'accuse. J'aurais -dû garder le silence au sujet de l'inscription -de l'ermitage, j'aurais dû vous tenir caché le +<p>«Je ne vous accuse pas, je m'accuse. J'aurais +dû garder le silence au sujet de l'inscription +de l'ermitage, j'aurais dû vous tenir caché le livre de raison des Gazan. Mais puisque c'est fait, le mieux sera que vous sachiez tout.</p> -<p>«Je ne dirai pas: dans votre intérêt! mais, -dans l'intérêt de M. Honnorat, dans celui de -M<sup>lle</sup> Norette, partez, renoncez à la Chèvre d'Or. -Vous reviendrez plus tard, après six mois, un -an, quand les préventions auront disparu, quand -les colères seront apaisées.</p> +<p>«Je ne dirai pas: dans votre intérêt! mais, +dans l'intérêt de M. Honnorat, dans celui de +M<sup>lle</sup> Norette, partez, renoncez à la Chèvre d'Or. +Vous reviendrez plus tard, après six mois, un +an, quand les préventions auront disparu, quand +les colères seront apaisées.</p> -<p>«Vous avez le droit, sur des espérances -peut-être chimériques, de risquer votre tranquillité, +<p>«Vous avez le droit, sur des espérances +peut-être chimériques, de risquer votre tranquillité, non celle des autres. Or, Galfar est -capable de tout, et un crime ne se prévient -pas.»</p> +capable de tout, et un crime ne se prévient +pas.»</p> -<p>Je voulus interrompre l'abbé. Mais il avait +<p>Je voulus interrompre l'abbé. Mais il avait pris le livre de raison, parmi mes papiers, sur ma table:</p> -<p>—«Si vous saviez! Toujours la Chèvre d'Or -a attiré quelque malheur sur la demeure des +<p>—«Si vous saviez! Toujours la Chèvre d'Or +a attiré quelque malheur sur la demeure des <span class="pagenum" id="Page_185">185</span> Gazan; c'est pour cela qu'ils n'en parlent jamais et que personne ne leur en parle... Bien des -pages, vous avez dû le remarquer, manquent à -ce livre. C'est moi-même qui, à la prière de -M<sup>me</sup> Honnorat expirante, les ai toutes arrachées -et brûlées pour faire disparaître les dernières -traces d'un drame presque oublié aujourd'hui, -mais dont le sanglant souvenir s'éleva longtemps, +pages, vous avez dû le remarquer, manquent à +ce livre. C'est moi-même qui, à la prière de +M<sup>me</sup> Honnorat expirante, les ai toutes arrachées +et brûlées pour faire disparaître les dernières +traces d'un drame presque oublié aujourd'hui, +mais dont le sanglant souvenir s'éleva longtemps, comme un mur de haine, entre les Galfar et les Gazan. Toutes les pages? Non! Avant de me confier le livre, M<sup>me</sup> Honnorat, de ses mains tremblantes, se faisant aider par Norette, -qui pouvait avoir douze ans, en déchira -une, qu'elle garda... Peut-être cette page contenait-elle -le secret du trésor? Peut-être M<sup>lle</sup> Norette la possède-t-elle -encore? Peu importe! Ce sont là secrets de famille qu'il -ne m'appartient pas de pénétrer.</p> +qui pouvait avoir douze ans, en déchira +une, qu'elle garda... Peut-être cette page contenait-elle +le secret du trésor? Peut-être M<sup>lle</sup> Norette la possède-t-elle +encore? Peu importe! Ce sont là secrets de famille qu'il +ne m'appartient pas de pénétrer.</p> -<p>«Mais en présence de l'aventure où vous +<p>«Mais en présence de l'aventure où vous paraissez vouloir vous engager, j'ai le devoir de -vous faire connaître, comme exemple, l'événement -tel qu'il était relaté sur les pages par moi -détruites.</p> +vous faire connaître, comme exemple, l'événement +tel qu'il était relaté sur les pages par moi +détruites.</p> -<p>«Vers l'année 1500, deux cousins, l'un -Gazan, l'autre Galfar, se trouvèrent en rivalité +<p>«Vers l'année 1500, deux cousins, l'un +Gazan, l'autre Galfar, se trouvèrent en rivalité <span class="pagenum" id="Page_186">186</span> -pour épouser une cousine. Non qu'ils l'aimassent! -Elle était, il est vrai, admirablement belle; -mais aussi pauvre l'un que l'autre, s'étant -ruinés, l'aîné à faire ses caravanes sur mer, -l'autre dans les tripots d'Avignon sous prétexte -d'étudier la médecine, c'est surtout le secret du -trésor qu'ils désiraient d'elle.</p> - -<p>«Aucun ne voulait céder. Ils se querellèrent, -et le cadet souffleta l'aîné.</p> - -<p>«Puis, sans que personne les vît, un soir, -tous deux Caïn, tous deux Abel, ils allèrent -dans la montagne, du côté de la chapelle que -déjà un ermite gardait.</p> - -<p>«Au milieu de la nuit, l'ermite crut rêver que -quelqu'un frappait de grands coups à sa porte, et -s'éveillant, il entendit crier: «Au secours! J'ai -tué mon frère!» Alors, étant sorti, il vit à la -clarté des étoiles, dans l'herbe du cimetière, un -jeune homme étendu, dont un cavalier, plus -âgé, mais lui ressemblant singulièrement, soutenait -la tête.</p> - -<p>«Comme le jeune homme se mourait, l'ermite +pour épouser une cousine. Non qu'ils l'aimassent! +Elle était, il est vrai, admirablement belle; +mais aussi pauvre l'un que l'autre, s'étant +ruinés, l'aîné à faire ses caravanes sur mer, +l'autre dans les tripots d'Avignon sous prétexte +d'étudier la médecine, c'est surtout le secret du +trésor qu'ils désiraient d'elle.</p> + +<p>«Aucun ne voulait céder. Ils se querellèrent, +et le cadet souffleta l'aîné.</p> + +<p>«Puis, sans que personne les vît, un soir, +tous deux Caïn, tous deux Abel, ils allèrent +dans la montagne, du côté de la chapelle que +déjà un ermite gardait.</p> + +<p>«Au milieu de la nuit, l'ermite crut rêver que +quelqu'un frappait de grands coups à sa porte, et +s'éveillant, il entendit crier: «Au secours! J'ai +tué mon frère!» Alors, étant sorti, il vit à la +clarté des étoiles, dans l'herbe du cimetière, un +jeune homme étendu, dont un cavalier, plus +âgé, mais lui ressemblant singulièrement, soutenait +la tête.</p> + +<p>«Comme le jeune homme se mourait, l'ermite le confessa. Et quand le jeune homme fut -mort, le cavalier qui se tenait debout, appuyé -au mur, dit: «Mon père, il est grand temps +mort, le cavalier qui se tenait debout, appuyé +au mur, dit: «Mon père, il est grand temps <span class="pagenum" id="Page_187">187</span> -que vous me confessiez aussi!» Alors l'ermite, -se retournant, vit sur son pourpoint ensanglanté -le manche d'un long poignard qu'il s'était planté -dans la poitrine. Et quand il fut confessé, le cavalier -retira la lame et se coucha dans l'herbe à -côté de l'autre, dont il baisait en pleurant les +que vous me confessiez aussi!» Alors l'ermite, +se retournant, vit sur son pourpoint ensanglanté +le manche d'un long poignard qu'il s'était planté +dans la poitrine. Et quand il fut confessé, le cavalier +retira la lame et se coucha dans l'herbe à +côté de l'autre, dont il baisait en pleurant les cheveux et les yeux.</p> -<p>«Le matin, au moment de les ensevelir, on -les trouva enlacés si étroitement que, pour séparer +<p>«Le matin, au moment de les ensevelir, on +les trouva enlacés si étroitement que, pour séparer leurs cadavres, il aurait fallu briser les os des bras. On les mit ensemble, sans cercueil, -dans la même fosse, et une messe fut fondée -pour l'âme des deux qui sont morts.</p> +dans la même fosse, et une messe fut fondée +pour l'âme des deux qui sont morts.</p> -<p>«C'est après-demain, jour anniversaire, conclut -l'abbé en se levant, que je célèbre cette +<p>«C'est après-demain, jour anniversaire, conclut +l'abbé en se levant, que je célèbre cette messe.</p> -<p>—J'y assisterai dévotement avec Ganteaume, +<p>—J'y assisterai dévotement avec Ganteaume, afin qu'on cesse de nous croire sorciers.</p> <p>—Vous ne partez donc pas?</p> -<p>—Non, certes! même après cet émouvant -récit.</p> +<p>—Non, certes! même après cet émouvant +récit.</p> -<p>—A votre volonté! Mais il n'est pas prudent -de tenter Dieu!»</p> +<p>—A votre volonté! Mais il n'est pas prudent +de tenter Dieu!»</p> <h2><span class="pagenum" id="Page_188">188</span>XXXVII<br /> -<b>SALADIN ET LES PIÉMONTAIS</b></h2> +<b>SALADIN ET LES PIÉMONTAIS</b></h2> -<p>L'abbé me semble bien tragique.</p> +<p>L'abbé me semble bien tragique.</p> -<p>Pourtant cette émotion dans le village est gênante, -et les façons de Galfar commencent à -me préoccuper.</p> +<p>Pourtant cette émotion dans le village est gênante, +et les façons de Galfar commencent à +me préoccuper.</p> -<p>Pourvu que Norette continue à me croire -ingénument épris d'elle et ignore mes coquetteries -avec la Chèvre d'Or! Sur ce point, ce -qu'a dit l'abbé me rassure. Personne ne parlera -de la Chèvre d'Or devant Norette. D'ailleurs, à -supposer une indiscrétion, le naturel de notre +<p>Pourvu que Norette continue à me croire +ingénument épris d'elle et ignore mes coquetteries +avec la Chèvre d'Or! Sur ce point, ce +qu'a dit l'abbé me rassure. Personne ne parlera +de la Chèvre d'Or devant Norette. D'ailleurs, à +supposer une indiscrétion, le naturel de notre <span class="pagenum" id="Page_189">189</span> -rencontre, mon indifférence quand j'ai trouvé -la clochette, la façon dont je l'ai restituée, le -silence que j'observe depuis, suffiraient à m'innocenter.</p> - -<p>Galfar, absent quelques jours, vient de reparaître, -amenant à sa suite un trio de parfaits -brigands, les mêmes sans doute que ceux avec -lesquels patron Ruf l'a surpris en conférence au +rencontre, mon indifférence quand j'ai trouvé +la clochette, la façon dont je l'ai restituée, le +silence que j'observe depuis, suffiraient à m'innocenter.</p> + +<p>Galfar, absent quelques jours, vient de reparaître, +amenant à sa suite un trio de parfaits +brigands, les mêmes sans doute que ceux avec +lesquels patron Ruf l'a surpris en conférence au cabaret de l'<i>Antico limon verde</i>.</p> -<p>Peut-être, décidé à chercher le trésor sur -les insuffisantes données qu'il possède avec +<p>Peut-être, décidé à chercher le trésor sur +les insuffisantes données qu'il possède avec M. Blaise, compte-t-il les employer aux fouilles? -Auquel cas il n'aurait pas tort, car ces Piémontais -à figure ingrate sont, dès qu'il s'agit de remuer +Auquel cas il n'aurait pas tort, car ces Piémontais +à figure ingrate sont, dès qu'il s'agit de remuer la terre ou de tutoyer le rocher, de vaillants et rudes ouvriers.</p> -<p>Peut-être aussi, et le choix, à en juger par +<p>Peut-être aussi, et le choix, à en juger par leur seule mine, ne serait pas mauvais non plus -dans ce cas, les destine-t-il à quelque ténébreux +dans ce cas, les destine-t-il à quelque ténébreux coup de main? En attendant, pour tout travail, -ils tiennent, au <i>Bacchus navigateur</i>, sous la présidence -de Galfar, d'interminables séances, +ils tiennent, au <i>Bacchus navigateur</i>, sous la présidence +de Galfar, d'interminables séances, jouant la <i>mourre</i> du matin au soir, hurlant: -<i>tré! cinque!</i> s'éborgnant de leurs doigts ouverts, -et faisant, à grands coups de poing, tressauter +<i>tré! cinque!</i> s'éborgnant de leurs doigts ouverts, +et faisant, à grands coups de poing, tressauter <span class="pagenum" id="Page_190">190</span> -les couteaux posés près de chaque joueur, sur la +les couteaux posés près de chaque joueur, sur la table, selon l'usage.</p> -<p>Galfar a également amené un âne surnommé -Saladin, comme son prédécesseur, à l'intention +<p>Galfar a également amené un âne surnommé +Saladin, comme son prédécesseur, à l'intention de Saladine, et qu'il loge au fond du couloir, dans -son écurie, en compagnie des trois Piémontais. -Un bon petit âne, à poil brun, inconscient, j'en -suis sûr, du rôle double que Galfar lui fait jouer.</p> - -<p>Car Galfar a intenté un procès au malheureux -M. Honnorat pour qu'on répare, à frais communs, -le passage d'âne, sous prétexte que le -pavé gondole et que Saladin a le sabot tendre; -puis, le procès gagné, c'est Saladin qui, dans -les <i>ensarris</i> de sparterie à califourchon sur son -bât, doit aller chercher au torrent le sable et les -cailloux roulés.</p> +son écurie, en compagnie des trois Piémontais. +Un bon petit âne, à poil brun, inconscient, j'en +suis sûr, du rôle double que Galfar lui fait jouer.</p> + +<p>Car Galfar a intenté un procès au malheureux +M. Honnorat pour qu'on répare, à frais communs, +le passage d'âne, sous prétexte que le +pavé gondole et que Saladin a le sabot tendre; +puis, le procès gagné, c'est Saladin qui, dans +les <i>ensarris</i> de sparterie à califourchon sur son +bât, doit aller chercher au torrent le sable et les +cailloux roulés.</p> <p>Maintenant Saladin, par le sentier pendant, -sous l'étroite porte de ville, fait philosophiquement -le va-et-vient pour la restauration, imaginée -en son honneur, mais dont il se fût bien -passé; et les paveurs pavent, prenant leurs aises, -sans se presser, comme gens au contraire désireux +sous l'étroite porte de ville, fait philosophiquement +le va-et-vient pour la restauration, imaginée +en son honneur, mais dont il se fût bien +passé; et les paveurs pavent, prenant leurs aises, +sans se presser, comme gens au contraire désireux de faire durer la besogne.</p> <p>Notre demeure, si paisible, est devenue inhabitable.</p> <div class="pagenum" id="Page_191">191</div> -<p>Dérangé dans son doux repos musulman, -irrité, chaque fois qu'il entre ou sort, d'avoir à +<p>Dérangé dans son doux repos musulman, +irrité, chaque fois qu'il entre ou sort, d'avoir à franchir des barricades, M. Honnorat s'enferme -chez lui et fume éperdument, cachant dans un +chez lui et fume éperdument, cachant dans un nuage de tabac ses apoplectiques fureurs.</p> <p>Saladine se montre le moins possible, ironiquement -poursuivie de: «Hue! Saladin!» qui +poursuivie de: «Hue! Saladin!» qui la poignardent.</p> -<p>Mais Norette, fière, méprisante, après avoir, -avec un sang-froid d'avocat, défendu sa cause +<p>Mais Norette, fière, méprisante, après avoir, +avec un sang-froid d'avocat, défendu sa cause en justice de paix, surveille les paveurs et les gourmande.</p> -<p>—«Qui paie a droit sur le travail!» dit-elle -sans s'inquiéter des grands airs de Galfar, lequel, -d'ailleurs, devient singulièrement timide -en sa présence. Et quand une affaire l'appelle, +<p>—«Qui paie a droit sur le travail!» dit-elle +sans s'inquiéter des grands airs de Galfar, lequel, +d'ailleurs, devient singulièrement timide +en sa présence. Et quand une affaire l'appelle, elle se fait remplacer par Ganteaume qui, fier de sa mission, s'installe sur un tas de sable en -des attitudes à la fois prudentes et dignes.</p> +des attitudes à la fois prudentes et dignes.</p> -<p>Moi je suis inquiet en feignant de ne l'être +<p>Moi je suis inquiet en feignant de ne l'être pas. J'aime peu, sans compter Galfar, ces trois -sacripants ainsi campés dans la maison où dort +sacripants ainsi campés dans la maison où dort Norette.</p> <h2><span class="pagenum" id="Page_192">192</span>XXXVIII<br /> <b>COUP DOUBLE</b></h2> -<p>Il est évident que je gêne Galfar.</p> +<p>Il est évident que je gêne Galfar.</p> -<p>Cet estimable faiseur de poudre a même -trouvé, pour me l'apprendre, un moyen vraiment +<p>Cet estimable faiseur de poudre a même +trouvé, pour me l'apprendre, un moyen vraiment peu commun.</p> -<p>J'étais parti en chasse de grand matin, un -peu par désœuvrement, un peu par bravade, +<p>J'étais parti en chasse de grand matin, un +peu par désœuvrement, un peu par bravade, pour me prouver d'abord que les sourdes -menaces du Puget conjuré ne me troublent -point, et aussi dans l'intention d'échapper aux -doléances dont M. Honnorat m'accable.</p> +menaces du Puget conjuré ne me troublent +point, et aussi dans l'intention d'échapper aux +doléances dont M. Honnorat m'accable.</p> <p>Je suivais, mon fusil en bretelle et sans songer <span class="pagenum" id="Page_193">193</span> -à mettre à mal aucun gibier, le bord du -vallon escarpé qui va contournant le plateau où -se dresse le roc de la Chèvre.</p> +à mettre à mal aucun gibier, le bord du +vallon escarpé qui va contournant le plateau où +se dresse le roc de la Chèvre.</p> <p>Sur l'autre bord, les perdrix chantaient; -mais l'abbé Sèbe n'étant plus là, je m'intéressais -peu aux perdrix. Mes pensées, à ce moment, je -ne sais pourquoi, étaient à Norette.</p> +mais l'abbé Sèbe n'étant plus là , je m'intéressais +peu aux perdrix. Mes pensées, à ce moment, je +ne sais pourquoi, étaient à Norette.</p> <p>Un aboi de chien, d'un timbre connu, me -tira de la rêverie.</p> +tira de la rêverie.</p> -<p>Galfar suivait le bord opposé.</p> +<p>Galfar suivait le bord opposé.</p> -<p>Nous n'étions séparés que par la largeur du +<p>Nous n'étions séparés que par la largeur du vallon. Galfar certainement m'observait. Je me -mis à l'observer aussi. Il menait une chasse -étrange.</p> +mis à l'observer aussi. Il menait une chasse +étrange.</p> -<p>Deux fois, très correctement levées par son +<p>Deux fois, très correctement levées par son chien, les perdrix, une superbe compagnie de perdrix rouges, lui partirent au bout du canon; deux fois il ne les tira point.</p> -<p>Quoique médiocre chasseur et nullement fanatique, +<p>Quoique médiocre chasseur et nullement fanatique, j'enrageais.</p> -<p>Mais Galfar devait avoir son idée.</p> +<p>Mais Galfar devait avoir son idée.</p> -<p>Au troisième vol, la compagnie prit un parti, -et, traquée, franchit le vallon, selon une tactique +<p>Au troisième vol, la compagnie prit un parti, +et, traquée, franchit le vallon, selon une tactique d'ailleurs connue.</p> -<p>On eût dit que Galfar attendait cela.</p> +<p>On eût dit que Galfar attendait cela.</p> <div class="pagenum" id="Page_194">194</div> -<p>Je le vis sauter dans les ronces, disparaître, -traverser le vallon, remonter la pente, et reparaître -tout gaillard, portant son chien à bras +<p>Je le vis sauter dans les ronces, disparaître, +traverser le vallon, remonter la pente, et reparaître +tout gaillard, portant son chien à bras tendu.</p> -<p>Puis les voilà qui prennent les perdrix à revers +<p>Puis les voilà qui prennent les perdrix à revers comme pour les rabattre sur moi.</p> -<p>Le chien se met en quête et va.</p> +<p>Le chien se met en quête et va.</p> <p>Les perdrix s'envolent du milieu d'un plan -d'herbes sèches, là, devant mon nez, en rideau. -Galfar épaule... Un instant je tremblai, tant je +d'herbes sèches, là , devant mon nez, en rideau. +Galfar épaule... Un instant je tremblai, tant je me trouvais dans sa ligne, croyant qu'il allait faire feu sur moi. Il vise, il tire: pan! pan! J'entends quelque chose siffler aux alentours -de mes oreilles. Deux perdrix tombent à mes +de mes oreilles. Deux perdrix tombent à mes pieds.</p> <p>Galfar s'approche, me salue. Galfar devient -très gentilhomme, depuis qu'il a des habits +très gentilhomme, depuis qu'il a des habits neufs.</p> -<p>—«Un joli coup double, lui dis-je.</p> +<p>—«Un joli coup double, lui dis-je.</p> -<p>—Peuh! le mérite n'est pas grand quand -on fabrique sa poudre soi-même.»</p> +<p>—Peuh! le mérite n'est pas grand quand +on fabrique sa poudre soi-même.»</p> <p>Puis il ramassa les deux perdreaux.</p> -<p>-«Voudriez-vous, il n'y a pas d'offense -puisque nous serons bientôt parents, les porter -à l'oncle Honnorat? Ceci le consolera peut-être +<p>-«Voudriez-vous, il n'y a pas d'offense +puisque nous serons bientôt parents, les porter +à l'oncle Honnorat? Ceci le consolera peut-être <span class="pagenum" id="Page_195">195</span> du grand mauvais sang qu'il se fait depuis que -je me suis mis en tête de réparer le chemin -d'âne?»</p> +je me suis mis en tête de réparer le chemin +d'âne?»</p> <p>Et, soufflant dans la plume, Galfar ajoute:</p> -<p>—«Voyez! pas abîmés: un seul trou. Ici, -pour épargner le plomb, nous tirons les perdreaux -à balle.»</p> +<p>—«Voyez! pas abîmés: un seul trou. Ici, +pour épargner le plomb, nous tirons les perdreaux +à balle.»</p> -<p>Je félicitai Galfar, et me chargeai des perdreaux, -ne voulant pas être avec lui en reste de +<p>Je félicitai Galfar, et me chargeai des perdreaux, +ne voulant pas être avec lui en reste de courtoisie.</p> <p>Son œil m'interrogeait, l'œil des blonds du -Midi, fixe, d'un bleu dur, morceau de Méditerranée -gelée.</p> +Midi, fixe, d'un bleu dur, morceau de Méditerranée +gelée.</p> -<p>J'estime que Galfar avait espéré me faire +<p>J'estime que Galfar avait espéré me faire peur.</p> <h2><span class="pagenum" id="Page_196">196</span>XXXIX<br /> <b>LA PIERRE</b></h2> -<p>Sans être ce qui s'appelle effrayé, je commence à craindre que mon +<p>Sans être ce qui s'appelle effrayé, je commence à craindre que mon aventure finisse par tourner au tragique. Je sens dans l'air, autour de moi, comme des dangers et des menaces dont le coup double de Galfar -aurait été le significatif présage. Cet état de guerre ne me déplaît +aurait été le significatif présage. Cet état de guerre ne me déplaît pas. Quelque romanesque en rejaillit sur le fond un peu monotone de mon existence au Puget.</p> -<p>Norette semble plus émue. Elle connaît la -haine que son brun cousin m'a vouée, et +<p>Norette semble plus émue. Elle connaît la +haine que son brun cousin m'a vouée, et <span class="pagenum" id="Page_197">197</span> -l'hommage ironique des perdreaux lui donne à -réfléchir. Mais elle ignore, par bonheur! que -ce soit la Chèvre d'Or qui, en réalité, nous divise; -elle met ingénument, présomptueusement, +l'hommage ironique des perdreaux lui donne à +réfléchir. Mais elle ignore, par bonheur! que +ce soit la Chèvre d'Or qui, en réalité, nous divise; +elle met ingénument, présomptueusement, cette haine, et, certes! je n'aurai garde de la -détromper, au compte d'une jalousie amoureuse +détromper, au compte d'une jalousie amoureuse de Galfar.</p> <p>C'est pourquoi, pour ne pas irriter Galfar davantage, Norette m'enjoint, confiante et prudente, de tenir secrets nos projets; et la demande -en mariage, qui s'imposait à ma conscience, -se trouve, jusqu'à nouvel ordre, -ajournée.</p> +en mariage, qui s'imposait à ma conscience, +se trouve, jusqu'à nouvel ordre, +ajournée.</p> -<p>—«Mon père est très courageux, dit Norette, -ses aventures l'ont démontré. Courageux sur -mer! mais, sur terre, il éprouve un tel besoin +<p>—«Mon père est très courageux, dit Norette, +ses aventures l'ont démontré. Courageux sur +mer! mais, sur terre, il éprouve un tel besoin de calme, une telle horreur de toute action, que -je le crois capable, en désirant notre bonheur, -de vous refuser ma main et de l'accorder à -Galfar, dans l'intérêt de ses digestions et pour -la tranquillité de ses pipes.»</p> +je le crois capable, en désirant notre bonheur, +de vous refuser ma main et de l'accorder à +Galfar, dans l'intérêt de ses digestions et pour +la tranquillité de ses pipes.»</p> <p>En attendant, nos amours vont leur train. Et -même, peu à peu, par une pente naturelle, +même, peu à peu, par une pente naturelle, innocentes d'abord, elles sont devenues relativement -coupables. Ailleurs, j'eusse résisté à +coupables. Ailleurs, j'eusse résisté à <span class="pagenum" id="Page_198">198</span> -moi-même. Mais ici, où Norette est seule, où -je suis seul avec Norette; dans ce côte à côte de +moi-même. Mais ici, où Norette est seule, où +je suis seul avec Norette; dans ce côte à côte de chaque jour; sous ce ciel, parmi ces parfums, ce silence, cette solitude; au milieu d'une nature indulgente, encourageante et complice, un @@ -5353,33 +5315,33 @@ instant, de tout cœur, j'ai cru aimer Norette.</p> me pardonnerait!</p> <p>Tous les soirs, une fois la lampe de sa -chambre éteinte, c'était le signal! j'allais trouver +chambre éteinte, c'était le signal! j'allais trouver au jardin Norette qui m'attendait, et nous passions -là, en face du clair horizon, des heures -délicieuses. Jusqu'au lointain, jusqu'à la mer, -les collines se déroulaient vagues et frissonnantes. -Les étoiles seules nous voyaient.</p> +là , en face du clair horizon, des heures +délicieuses. Jusqu'au lointain, jusqu'à la mer, +les collines se déroulaient vagues et frissonnantes. +Les étoiles seules nous voyaient.</p> <p>D'ordinaire, je me glissais par une petite porte communiquant avec le corridor et le -passage d'âne.</p> +passage d'âne.</p> -<p>Mais maintenant que le passage d'âne est -occupé, la nuit presque autant que le jour, par -les Piémontais de Galfar, j'ai dû trouver un +<p>Mais maintenant que le passage d'âne est +occupé, la nuit presque autant que le jour, par +les Piémontais de Galfar, j'ai dû trouver un autre chemin.</p> <p>Le mur, entourant le jardin, ne monte pas -très haut avec son couronnement à balustres; -et, dans le rocher presque à pic qui le porte, +très haut avec son couronnement à balustres; +et, dans le rocher presque à pic qui le porte, <span class="pagenum" id="Page_199">199</span> -une fissure se présente, où poussent quelques -arbustes rabougris, et tout à fait propice à l'escalade.</p> +une fissure se présente, où poussent quelques +arbustes rabougris, et tout à fait propice à l'escalade.</p> -<p>C'est par là que je grimpe, jouant du coude -et du genou, m'accrochant aux aspérités du -calcaire, aux racines nues et résistantes des -chênes nains.</p> +<p>C'est par là que je grimpe, jouant du coude +et du genou, m'accrochant aux aspérités du +calcaire, aux racines nues et résistantes des +chênes nains.</p> <p>Tout en haut, une grosse pierre surplombe, sur laquelle je dois me hisser pour atteindre jusqu'au @@ -5389,156 +5351,156 @@ Norette m'y aide quelquefois.</p> <p>Personne, d'ailleurs, ne peut nous surprendre. Saladine se couche avec les poules, et M. Honnorat fait comme elle, autant par orgueil -que par hygiène, afin de pouvoir se promener -dans les rues avant l'aube, étonner de +que par hygiène, afin de pouvoir se promener +dans les rues avant l'aube, étonner de ses habitudes matinales les paysans qui vont aux champs.</p> -<p>M'a-t-on espionné? Je le crois. Un soir, quelqu'un -sans doute l'ayant nuitamment descellée, -j'ai senti la pierre branler et se dérober sous -mes pieds. La pierre a roulé, à grand bruit, -pendant que je réussissais à empoigner un balustre, -et que Norette, penchée sur le vide, +<p>M'a-t-on espionné? Je le crois. Un soir, quelqu'un +sans doute l'ayant nuitamment descellée, +j'ai senti la pierre branler et se dérober sous +mes pieds. La pierre a roulé, à grand bruit, +pendant que je réussissais à empoigner un balustre, +et que Norette, penchée sur le vide, sans un cri, me tendait les bras.</p> <div class="pagenum" id="Page_200">200</div> -<p>On cause de la chose ce matin, à déjeuner. +<p>On cause de la chose ce matin, à déjeuner. Norette et moi feignons l'ignorance. Saladine n'a rien entendu. M. Honnorat a entendu, lui! Il voulait se lever, allumer sa lanterne. Mais il -s'est décidé à rester au lit, ayant réfléchi que -l'an passé, au même mois, après de fortes -pluies, une autre grosse pierre s'était écroulée +s'est décidé à rester au lit, ayant réfléchi que +l'an passé, au même mois, après de fortes +pluies, une autre grosse pierre s'était écroulée de la sorte.</p> <p>Quoi qu'en pense M. Honnorat, la pluie -n'est pour rien dans l'événement.</p> +n'est pour rien dans l'événement.</p> <p>D'abord, il n'a pas plu. Et puis Ganteaume, en train d'inspecter selon sa louable habitude, -aussitôt le jour blanchissant, le pavé des rues -et la poussière des routes, a surpris Galfar, -flanqué de ses Piémontais inséparables, qui -considérait, avec un intérêt trop vif pour n'être -pas suspect, la place de la pierre tombée.</p> +aussitôt le jour blanchissant, le pavé des rues +et la poussière des routes, a surpris Galfar, +flanqué de ses Piémontais inséparables, qui +considérait, avec un intérêt trop vif pour n'être +pas suspect, la place de la pierre tombée.</p> <h2><span class="pagenum" id="Page_201">201</span>XL<br /> <b>LA MESSE</b></h2> -<p>C'est précisément ce matin que l'abbé Sèbe -doit dire sa messe annuelle pour l'âme «des -deux qui sont morts».</p> +<p>C'est précisément ce matin que l'abbé Sèbe +doit dire sa messe annuelle pour l'âme «des +deux qui sont morts».</p> <p>J'y assisterai, l'ayant promis.</p> <p>La cloche tinte, nous partons. M. Honnorat et Saladine vont devant. Je les suis, curieusement -regardé par les gens debout sur le seuil +regardé par les gens debout sur le seuil des portes, ayant eu cette audace, avec un -sourire accueillie, d'offrir le bras à M<sup>lle</sup> Norette.</p> +sourire accueillie, d'offrir le bras à M<sup>lle</sup> Norette.</p> <p>Ganteaume est absent. Depuis quelques -jours on ne sait jamais où trouver Ganteaume.</p> +jours on ne sait jamais où trouver Ganteaume.</p> <div class="pagenum" id="Page_202">202</div> -<p>Église blanche et froide, sans tableaux aux -murs, ni boiseries, nue comme une mosquée -de village arabe. Deux rangées de bancs qu'un -vide sépare. Et, de chaque côté, échangeant, -malgré la sainteté du lieu, des regards farouches, +<p>Église blanche et froide, sans tableaux aux +murs, ni boiseries, nue comme une mosquée +de village arabe. Deux rangées de bancs qu'un +vide sépare. Et, de chaque côté, échangeant, +malgré la sainteté du lieu, des regards farouches, les deux familles avec ceux qui tiennent pour elles. Car, si Galfar a ses partisans, M. Honnorat aussi a les siens. Moi je suis l'ennemi -de tous. La Chèvre d'Or a réveillé les -haines; à cause de la Chèvre d'Or, les partisans +de tous. La Chèvre d'Or a réveillé les +haines; à cause de la Chèvre d'Or, les partisans de M. Honnorat ne m'en veulent pas moins que ceux de Galfar.</p> -<p>Galfar, avec son père, Christophe Galfar, -vieux paysan à figure de gentilhomme, et sa -mère, jadis Madame, aujourd'hui simplement -la Christole, grande femme maigre, révoltée et -fière, occupent le premier rang à droite.</p> +<p>Galfar, avec son père, Christophe Galfar, +vieux paysan à figure de gentilhomme, et sa +mère, jadis Madame, aujourd'hui simplement +la Christole, grande femme maigre, révoltée et +fière, occupent le premier rang à droite.</p> -<p>Nous occupons parallèlement, les Gazan et +<p>Nous occupons parallèlement, les Gazan et moi, le premier banc de gauche; Galfar, me -voyant paraître sain et sauf, s'étonne et dissimule -mal une grimace de désappointement.</p> +voyant paraître sain et sauf, s'étonne et dissimule +mal une grimace de désappointement.</p> -<p>Je souris, songeant à la pierre; M<sup>lle</sup> Norette, -également, ne peut s'empêcher de sourire.</p> +<p>Je souris, songeant à la pierre; M<sup>lle</sup> Norette, +également, ne peut s'empêcher de sourire.</p> -<p>Le vieux Peu-Parle, lui-même, est là, en -costume de cérémonie, portant tricorne, culottes +<p>Le vieux Peu-Parle, lui-même, est là , en +costume de cérémonie, portant tricorne, culottes <span class="pagenum" id="Page_203">203</span> -courtes et l'habit de cadis blanc, taillé à la -française.</p> +courtes et l'habit de cadis blanc, taillé à la +française.</p> -<p>Cérémonieux et discret, il a tenu à venir par -politesse et savoir-vivre. Peu-Parle connaît le -secret de la Chèvre, nos agitations ne l'intéressent +<p>Cérémonieux et discret, il a tenu à venir par +politesse et savoir-vivre. Peu-Parle connaît le +secret de la Chèvre, nos agitations ne l'intéressent point.</p> -<p>Après la messe que, rasé de frais pour la circonstance, -il a fort dignement célébrée, l'abbé, +<p>Après la messe que, rasé de frais pour la circonstance, +il a fort dignement célébrée, l'abbé, devant l'autel, prononce une courte allocution, -conseillant à tous la douceur et le mépris des +conseillant à tous la douceur et le mépris des biens de la terre.</p> <p>Ses paroles sont touchantes. M. Honnorat, qui ne demande que la paix, se mouche bruyamment -au plus beau passage. Galfar, lui-même, -semble ému. Mais M<sup>lle</sup> Norette ne bronche point. -Impassible, obstinée, son profil droit et calme, -son regard fixe, résolu, me font songer à la -statuette impérieuse et mignonne de sainte +au plus beau passage. Galfar, lui-même, +semble ému. Mais M<sup>lle</sup> Norette ne bronche point. +Impassible, obstinée, son profil droit et calme, +son regard fixe, résolu, me font songer à la +statuette impérieuse et mignonne de sainte Sare.</p> <p>Elle avait raison, M<sup>lle</sup> Norette.</p> -<p>Au sortir de l'église, nous voyons arriver -Ganteaume, soutenant, caressant Misé Jano -blessée, qui trotte douloureusement sur trois +<p>Au sortir de l'église, nous voyons arriver +Ganteaume, soutenant, caressant Misé Jano +blessée, qui trotte douloureusement sur trois pattes.</p> -<p>—«Un coup de couteau piémontais, caché +<p>—«Un coup de couteau piémontais, caché <span class="pagenum" id="Page_204">204</span> -dans la manche et lancé de loin! nous dit Ganteaume. -Si au moins j'avais pu me trouver là? -Mais l'assassin était déjà parti, et Misé Jano +dans la manche et lancé de loin! nous dit Ganteaume. +Si au moins j'avais pu me trouver là ? +Mais l'assassin était déjà parti, et Misé Jano semblait vouloir se laisser mourir, perdant son -sang, couchée dans l'herbe.</p> +sang, couchée dans l'herbe.</p> -<p>—Voilà pourtant, Norette, à quoi tes imprudences, -tes folles bravades nous exposent!» -s'écriait M. Honnorat, pourpre d'égoïste colère. -Et, comme s'il eût senti, dans sa propre chair à +<p>—Voilà pourtant, Norette, à quoi tes imprudences, +tes folles bravades nous exposent!» +s'écriait M. Honnorat, pourpre d'égoïste colère. +Et, comme s'il eût senti, dans sa propre chair à lui, Mitre Honnorat Gazan, le froid du couteau -piémontais:—«Voilà ce que c'est que de laisser -courir Misé Jano avec la clochette!</p> +piémontais:—«Voilà ce que c'est que de laisser +courir Misé Jano avec la clochette!</p> -<p>—Mais Misé Jano, père, n'avait pas la clochette.</p> +<p>—Mais Misé Jano, père, n'avait pas la clochette.</p> -<p>—On a dû croire qu'elle l'avait.</p> +<p>—On a dû croire qu'elle l'avait.</p> <p>—Bon! et quand il s'emparerait de la clochette, -pensez-vous que Galfar, bel héritier, +pensez-vous que Galfar, bel héritier, ma foi, pour le roi de Majorque! s'en trouverait -plus avancé?...» conclut Norette, essuyant de -son mouchoir les yeux effrayés de Misé Jano.</p> +plus avancé?...» conclut Norette, essuyant de +son mouchoir les yeux effrayés de Misé Jano.</p> -<p>C'est la première fois que Norette, et certes! -sans me soupçonner, faisait devant moi allusion -à la Chèvre d'Or.</p> +<p>C'est la première fois que Norette, et certes! +sans me soupçonner, faisait devant moi allusion +à la Chèvre d'Or.</p> <h2><span class="pagenum" id="Page_205">205</span>XLI<br /> <b>LE VOL</b></h2> -<p>Tous ces événements, le dernier surtout, ne -doivent pas être étrangers à la résolution, subitement +<p>Tous ces événements, le dernier surtout, ne +doivent pas être étrangers à la résolution, subitement prise par M. Honnorat, d'aller voir des parents qu'il a quelque part, dans un village de la montagne.</p> @@ -5546,34 +5508,34 @@ la montagne.</p> <p>M<sup>lle</sup> Norette me propose de faire partie du voyage. M. Honnorat insiste.</p> -<p>Une partie charmante à travers un pays pittoresque -et frais, où sont des ruisseaux épais de +<p>Une partie charmante à travers un pays pittoresque +et frais, où sont des ruisseaux épais de truites. Saladine garderait la maison.</p> -<p>Je résiste, quoique tenté. Je ne me juge pas +<p>Je résiste, quoique tenté. Je ne me juge pas <span class="pagenum" id="Page_206">206</span> -de reste, en présence de Galfar et de ses Piémontais, -pour garder la maison de compte à +de reste, en présence de Galfar et de ses Piémontais, +pour garder la maison de compte à demi avec Saladine.</p> -<p>Un travail pressé, que j'invente, me sert +<p>Un travail pressé, que j'invente, me sert d'excuse. Pourquoi, d'ailleurs, l'occasion est -bonne, n'emploierais-je pas ces trois jours à +bonne, n'emploierais-je pas ces trois jours à mettre un peu d'ordre dans les notes, assez -confusément ramassées, au hasard des lectures -et des promenades, pour l'ouvrage que je rêvais +confusément ramassées, au hasard des lectures +et des promenades, pour l'ouvrage que je rêvais en m'installant, il y a trois mois, au Puget-Maure?</p> -<p>Mais les allées et venues de Galfar, ses airs -de conspiration et de mystère ne me laisseront +<p>Mais les allées et venues de Galfar, ses airs +de conspiration et de mystère ne me laisseront pas, j'en ai grand'crainte, ce loisir.</p> -<p>Galfar prépare un coup. Je le sais par Ganteaume -qui, lui-même, le tient de Peu-Parle.</p> +<p>Galfar prépare un coup. Je le sais par Ganteaume +qui, lui-même, le tient de Peu-Parle.</p> <p>Quel coup? Un vol, sans doute! et la chose -lui sera facile, puisque, grâce à son ingénieuse -idée du repavage, le voilà dans la place avec trois +lui sera facile, puisque, grâce à son ingénieuse +idée du repavage, le voilà dans la place avec trois sacripants.</p> <p>Heureusement, je veille; Ganteaume fait tout @@ -5584,285 +5546,285 @@ les longs bras de Saladine.</p> <p>Pendant deux jours, ce qui est assez naturel, <span class="pagenum" id="Page_207">207</span> et pendant deux nuits, ce qui m'humilie un -peu, rien n'arrive. Mais à la troisième nuit, sur -les onze heures, le village étant endormi, j'entends -tout à coup, dans l'écurie, au fond du -couloir, l'âne braire.</p> +peu, rien n'arrive. Mais à la troisième nuit, sur +les onze heures, le village étant endormi, j'entends +tout à coup, dans l'écurie, au fond du +couloir, l'âne braire.</p> <p>Puis une porte grince, des pas sourds montent -l'escalier; et, de ma fenêtre ouverte sur le -jardin, j'aperçois Galfar qui, faisant un geste de -la main, comme pour arrêter des gens qui le -suivent, applique son oreille aux volets du rez-de-chaussée -où dort Saladine.</p> +l'escalier; et, de ma fenêtre ouverte sur le +jardin, j'aperçois Galfar qui, faisant un geste de +la main, comme pour arrêter des gens qui le +suivent, applique son oreille aux volets du rez-de-chaussée +où dort Saladine.</p> -<p>—«Allez, murmure-t-il, et pas de bruit! je -reste ici en sentinelle, pour le cas où elle se réveillerait.»</p> +<p>—«Allez, murmure-t-il, et pas de bruit! je +reste ici en sentinelle, pour le cas où elle se réveillerait.»</p> -<p>Évidemment, les Piémontais ont mission de -dévaliser la chambre de Norette; c'est eux qui +<p>Évidemment, les Piémontais ont mission de +dévaliser la chambre de Norette; c'est eux qui forceront la porte. Galfar se contente d'ordonner, -étant de trop bonne famille pour s'abaisser -à ces métiers.</p> +étant de trop bonne famille pour s'abaisser +à ces métiers.</p> <p>Si je lui envoyais une balle, comme remerciement de son double coup?</p> -<p>Soudain, d'en bas, un cri s'élève:</p> +<p>Soudain, d'en bas, un cri s'élève:</p> -<p>—«Oh! Saladine... oh! des Gazan...</p> +<p>—«Oh! Saladine... oh! des Gazan...</p> -<p>—Oh! du four...» répond Saladine, d'une -voix encore ensommeillée.</p> +<p>—Oh! du four...» répond Saladine, d'une +voix encore ensommeillée.</p> <div class="pagenum" id="Page_208">208</div> <p>C'est le fournier en train de parcourir le village, -annonçant l'heure des levains aux gens -qui, demain, doivent cuire, et s'arrêtant sous -les fenêtres, au lieu de cogner et de monter, -moins par paresse que par besoin décoratif de +annonçant l'heure des levains aux gens +qui, demain, doivent cuire, et s'arrêtant sous +les fenêtres, au lieu de cogner et de monter, +moins par paresse que par besoin décoratif de remplir du bruit de sa voix le grand silence de la nuit.</p> <p>Galfar a disparu. Une vitre luit, Saladine se -lève.</p> +lève.</p> -<p>Après quoi, la vitre de nouveau s'obscurcit: +<p>Après quoi, la vitre de nouveau s'obscurcit: et, sur les briques de l'escalier, sur les galets -du passage d'âne, j'écoute un instant les pas -traînants de Saladine qui s'en va; tandis que, -s'éloignant pour d'autres fournées, le fournier -jette son appel: «Oh! Myon... oh! Nore... -oh! Madon...» de plus en plus indistinct et +du passage d'âne, j'écoute un instant les pas +traînants de Saladine qui s'en va; tandis que, +s'éloignant pour d'autres fournées, le fournier +jette son appel: «Oh! Myon... oh! Nore... +oh! Madon...» de plus en plus indistinct et vague.</p> -<p>Je m'étais cru débarrassé de mes voleurs. -Terrés un instant, ils ont reparu aussitôt Saladine -définitivement partie.</p> +<p>Je m'étais cru débarrassé de mes voleurs. +Terrés un instant, ils ont reparu aussitôt Saladine +définitivement partie.</p> -<p>Que faire, seul contre quatre! Réveiller Ganteaume -qui dort là-haut, au-dessus de ma tête, -dans le grenier? Ganteaume, certes, a l'âme -héroïque. Mais il doit rêver de Norette; mieux -vaut le laisser à ses songes.</p> +<p>Que faire, seul contre quatre! Réveiller Ganteaume +qui dort là -haut, au-dessus de ma tête, +dans le grenier? Ganteaume, certes, a l'âme +héroïque. Mais il doit rêver de Norette; mieux +vaut le laisser à ses songes.</p> <div class="pagenum" id="Page_209">209</div> <p>Cependant j'entends comme un bruit de vis qui crient, de bois qui grince. Les voleurs enfoncent. -Une idée me vient.</p> +Une idée me vient.</p> -<p>La porte du passage d'âne, qui donne sur la +<p>La porte du passage d'âne, qui donne sur la placette, est ouverte; et, suivant les patriarcales -coutumes du pays, sa clef, une clef énorme, -capable d'assommer un bœuf, reste à demeure +coutumes du pays, sa clef, une clef énorme, +capable d'assommer un bœuf, reste à demeure dans la serrure.</p> <p>Je sortirai, je fermerai la porte en dehors, et j'irai, par le bas du village, monter la garde sous le jardin, devant la seule issue que Galfar -et ses estafiers puissent prendre, c'est-à-dire au -bas de la fente par où je grimpais à mes rendez-vous.</p> +et ses estafiers puissent prendre, c'est-à -dire au +bas de la fente par où je grimpais à mes rendez-vous.</p> -<p>Galfar certainement connaît cette issue.</p> +<p>Galfar certainement connaît cette issue.</p> -<p>Leur coup fait, et trouvant la porte fermée, -ils essaieront de se sauver par là.</p> +<p>Leur coup fait, et trouvant la porte fermée, +ils essaieront de se sauver par là .</p> <h2><span class="pagenum" id="Page_210">210</span>XLII<br /> -<b>«GUEITO!»</b></h2> +<b>«GUEITO!»</b></h2> -<p>Ma clef à la main, pourquoi l'avoir gardée? je traverse -précipitamment la placette toute noire, sans un fanal; j'enfile des -voûtes, des ruelles, une manière d'escalier taillé en zigzag dans la -pierre vive; je franchis la poterne à mâchicoulis où se balancent, au -gré d'un perpétuel courant d'air, d'énormes touffes de capillaires; et -me voici embusqué, bien dans l'ombre, précisément devant la pierre que -mon imprudente escalade a fait s'ébouler l'autre jour.</p> +<p>Ma clef à la main, pourquoi l'avoir gardée? je traverse +précipitamment la placette toute noire, sans un fanal; j'enfile des +voûtes, des ruelles, une manière d'escalier taillé en zigzag dans la +pierre vive; je franchis la poterne à mâchicoulis où se balancent, au +gré d'un perpétuel courant d'air, d'énormes touffes de capillaires; et +me voici embusqué, bien dans l'ombre, précisément devant la pierre que +mon imprudente escalade a fait s'ébouler l'autre jour.</p> <div class="pagenum" id="Page_211">211</div> -<p>En levant la tête, j'aperçois, au-dessus de -moi, le village, le château Gazan, sa tour carrée, -de vieux murs revêtus de lierre, et, pour -piédestal, portant tout cela, une pyramide en -gradins d'étroits jardins superposés.</p> +<p>En levant la tête, j'aperçois, au-dessus de +moi, le village, le château Gazan, sa tour carrée, +de vieux murs revêtus de lierre, et, pour +piédestal, portant tout cela, une pyramide en +gradins d'étroits jardins superposés.</p> -<p>Mais un seul jardin m'intéresse, celui là-haut, -où, se détachant sur le ciel clair, passent -et repassent des ombres inquiètes.</p> +<p>Mais un seul jardin m'intéresse, celui là -haut, +où, se détachant sur le ciel clair, passent +et repassent des ombres inquiètes.</p> -<p>J'ai bien fait, d'ailleurs, de me hâter.</p> +<p>J'ai bien fait, d'ailleurs, de me hâter.</p> -<p>A peine arrivé, trois des ombres enjambent +<p>A peine arrivé, trois des ombres enjambent le mur, et prudemment se laissent couler le -long du roc; une quatrième suit portant, -celle-là, quelque chose comme un fusil en -bandoulière.</p> +long du roc; une quatrième suit portant, +celle-là , quelque chose comme un fusil en +bandoulière.</p> -<p>—«Ecco, signor!»</p> +<p>—«Ecco, signor!»</p> -<p>Aussitôt rejoints, les trois Piémontais, car -c'était eux, remettent je ne sais quoi à Galfar -et s'empressent de détaler, le dos tourné au -village, sans regarder derrière eux, roulant du +<p>Aussitôt rejoints, les trois Piémontais, car +c'était eux, remettent je ne sais quoi à Galfar +et s'empressent de détaler, le dos tourné au +village, sans regarder derrière eux, roulant du talon dans les cailloux, s'embarrassant les jambes -dans les genêts et dans les myrtes.</p> +dans les genêts et dans les myrtes.</p> -<p>Ils disparaissent. Galfar, rassuré et désormais -certain que c'est eux qu'on soupçonnera, s'assied -sur le bord du chemin, tire de l'énorme +<p>Ils disparaissent. Galfar, rassuré et désormais +certain que c'est eux qu'on soupçonnera, s'assied +sur le bord du chemin, tire de l'énorme poche transversale formant sac dans le dos de <span class="pagenum" id="Page_212">212</span> -sa veste, l'objet mystérieux que les fuyards lui +sa veste, l'objet mystérieux que les fuyards lui ont remis, et le regarde avec complaisance, car -une vague lueur d'aube se mêle, depuis quelques -instants, à celle, pâlissante déjà, des -étoiles.</p> +une vague lueur d'aube se mêle, depuis quelques +instants, à celle, pâlissante déjà , des +étoiles.</p> -<p>Je devine, je reconnais la clochette de Misé -Jano, la clochette de la Chèvre d'Or.</p> +<p>Je devine, je reconnais la clochette de Misé +Jano, la clochette de la Chèvre d'Or.</p> -<p>Je bondis. Galfar hurle. La clochette roule à -terre, en même temps que la massive clef de fer -dont j'ai frappé, et que je lâche instinctivement +<p>Je bondis. Galfar hurle. La clochette roule à +terre, en même temps que la massive clef de fer +dont j'ai frappé, et que je lâche instinctivement pour m'armer de mon pistolet.</p> -<p>Galfar s'est retourné, mon pistolet l'arrête... -Il recule, vaincu, mâchant des paroles de menace, +<p>Galfar s'est retourné, mon pistolet l'arrête... +Il recule, vaincu, mâchant des paroles de menace, soutenant, de la main gauche, son poignet sanglant et meurtri.</p> -<p>Je le croyais loin, et déjà ramassais la précieuse +<p>Je le croyais loin, et déjà ramassais la précieuse clochette enfin conquise. Un appel me fait redresser.</p> -<p>—«<i>Gueito!</i>» crie Galfar, ce qui, en langage -du Puget-Maure, signifie, paraît-il: «Garde-toi!»</p> +<p>—«<i>Gueito!</i>» crie Galfar, ce qui, en langage +du Puget-Maure, signifie, paraît-il: «Garde-toi!»</p> -<p>Et, à quelque quarante mètres, j'aperçois, -dans la clarté du jour levant, mon enragé qui, +<p>Et, à quelque quarante mètres, j'aperçois, +dans la clarté du jour levant, mon enragé qui, de sa seule main valide, tient un fusil en joue et vise.</p> <div class="pagenum" id="Page_213">213</div> -<p>J'ai un pistolet. Visons aussi à tout hasard.</p> +<p>J'ai un pistolet. Visons aussi à tout hasard.</p> -<p>—«<i>Gueito!</i>» crie encore Galfar. Sans m'attendre, -il tire, je tombe. Galfar a peut-être tiré -trop tôt? mais après m'avoir averti; et, en somme, +<p>—«<i>Gueito!</i>» crie encore Galfar. Sans m'attendre, +il tire, je tombe. Galfar a peut-être tiré +trop tôt? mais après m'avoir averti; et, en somme, l'honneur est sauf.</p> <h2><span class="pagenum" id="Page_214">214</span>XLIII<br /> <b>LE BON GENDARME</b></h2> -<p>Où suis-je? Mon œil s'étonne et ne reconnaît -pas l'étage de tour froid et nu qu'il avait -coutume de voir à l'heure ordinaire de mes réveils.</p> +<p>Où suis-je? Mon œil s'étonne et ne reconnaît +pas l'étage de tour froid et nu qu'il avait +coutume de voir à l'heure ordinaire de mes réveils.</p> -<p>Des yatagans, des narghilés en terre rouge -incrustée de filigrane, des guéridons et des +<p>Des yatagans, des narghilés en terre rouge +incrustée de filigrane, des guéridons et des miroirs fleuris de corail et de nacre, partout des tapis, des tentures... Eh! parbleu! c'est la chambre de M. Honnorat, celle qu'il appelle, en -exagérant un peu, la chambre aux merveilles, +exagérant un peu, la chambre aux merveilles, <span class="pagenum" id="Page_215">215</span> et M<sup>lle</sup> Norette, plus simplement: la chambre aux pipes.</p> -<p>Il paraît que je dois la vie à Peu-Parle, toujours -en chemin, dès l'aurore, et dont la subite -arrivée, sur le coup de fusil, a fait fuir mon +<p>Il paraît que je dois la vie à Peu-Parle, toujours +en chemin, dès l'aurore, et dont la subite +arrivée, sur le coup de fusil, a fait fuir mon meurtrier inconnu.</p> -<p>Je m'étais évanoui. Des gens, par Peu-Parle -appelés, m'ont mis en travers sur des branches. -On m'a porté chez les Gazan; et, comme l'escalier -de la tour se trouvait trop étroit pour le -transport d'un blessé, Saladine a pris sur elle, +<p>Je m'étais évanoui. Des gens, par Peu-Parle +appelés, m'ont mis en travers sur des branches. +On m'a porté chez les Gazan; et, comme l'escalier +de la tour se trouvait trop étroit pour le +transport d'un blessé, Saladine a pris sur elle, bonne Saladine! de transformer en infirmerie la propre chambre de M. Honnorat.</p> -<p>Tant pis si M. Honnorat se fâche! Il n'aura -qu'à changer ses habitudes et fumer ses pipes +<p>Tant pis si M. Honnorat se fâche! Il n'aura +qu'à changer ses habitudes et fumer ses pipes ailleurs.</p> <p>Car M. Honnorat n'est pas encore revenu, -non plus que Norette. Il n'y a de présents que -Peu-Parle et Saladine. Ganteaume, après avoir -aidé à un premier pansement sommaire, est -parti, je ne sais où, chercher le médecin.</p> +non plus que Norette. Il n'y a de présents que +Peu-Parle et Saladine. Ganteaume, après avoir +aidé à un premier pansement sommaire, est +parti, je ne sais où, chercher le médecin.</p> <p>Cependant, quelqu'un s'incline sur mon lit, -me parlant comme à un enfant, murmurant des -paroles douces. Si c'était Norette, ou seulement +me parlant comme à un enfant, murmurant des +paroles douces. Si c'était Norette, ou seulement M. Honnorat? le fin profil oriental de la fille <span class="pagenum" id="Page_216">216</span> -ou la grosse figure du père, d'un si réconfortant -égoïsme?</p> +ou la grosse figure du père, d'un si réconfortant +égoïsme?</p> -<p>Malédiction! C'est un gendarme. Un bon -vieux gendarme à moustache couleur de cirage, +<p>Malédiction! C'est un gendarme. Un bon +vieux gendarme à moustache couleur de cirage, avec le baudrier, le tricorne, en costume de -procès-verbal.</p> +procès-verbal.</p> -<p>—«Voilà bien la quatrième fois, me dit +<p>—«Voilà bien la quatrième fois, me dit Saladine, que, depuis l'accident de ce matin, il -vient demander de vos nouvelles.»</p> +vient demander de vos nouvelles.»</p> -<p>Tant de sollicitude me touche. Affaibli, léger -de pensées, je me sens prêt à ouvrir mon cœur -au représentant de l'autorité.</p> +<p>Tant de sollicitude me touche. Affaibli, léger +de pensées, je me sens prêt à ouvrir mon cœur +au représentant de l'autorité.</p> <p>Cependant, sans insister, sans avoir l'air, le bon gendarme m'interroge. Il met, certes, des gants pour m'interroger, mais ce sont des gants -d'ordonnance; et je n'ai pas de peine, malgré -mon état, à déjouer sa diplomatie, tout ensemble -grossière et ingénue.</p> +d'ordonnance; et je n'ai pas de peine, malgré +mon état, à déjouer sa diplomatie, tout ensemble +grossière et ingénue.</p> -<p>Ce gendarme, désireux de se faire honneur, -étant relativement lettré, d'un procès-verbal -«rédigé sur place», voudrait savoir quand et -comment, et par qui j'ai été blessé.</p> +<p>Ce gendarme, désireux de se faire honneur, +étant relativement lettré, d'un procès-verbal +«rédigé sur place», voudrait savoir quand et +comment, et par qui j'ai été blessé.</p> -<p>—«Mais, mon Dieu, lui dis-je, monsieur +<p>—«Mais, mon Dieu, lui dis-je, monsieur le gendarme, je vous crois assez perspicace pour -l'avoir tout de suite deviné. J'ai été blessé ce +l'avoir tout de suite deviné. J'ai été blessé ce <span class="pagenum" id="Page_217">217</span> -matin par un, j'ignore lequel! des trois Piémontais -employés à paver le passage d'âne, et +matin par un, j'ignore lequel! des trois Piémontais +employés à paver le passage d'âne, et que j'avais surpris en train de piller la maison. -L'ont-ils pillée, au moins?</p> +L'ont-ils pillée, au moins?</p> -<p>—Hélas! répondit Saladine.</p> +<p>—Hélas! répondit Saladine.</p> <p>—On ne les a plus vus?</p> <p>—Et on ne les reverra jamais!</p> -<p>—Donc, leur absence les dénonce. Ils +<p>—Donc, leur absence les dénonce. Ils avaient, d'ailleurs, monsieur le gendarme, autant que la nuit me permettait de voir, de -fortes bottes non cirées, et se parlaient en -italien.»</p> +fortes bottes non cirées, et se parlaient en +italien.»</p> -<p>L'air fâché, bonhomme et méfiant, le gendarme -m'écoutait dire. Il ajouta:</p> +<p>L'air fâché, bonhomme et méfiant, le gendarme +m'écoutait dire. Il ajouta:</p> -<p>—«Nous avons constaté le vol, et vos dépositions +<p>—«Nous avons constaté le vol, et vos dépositions concordent. Nonobstant, le coup de -fusil m'étonne. Ce n'est pas du fusil que se -servent généralement les Piémontais.</p> +fusil m'étonne. Ce n'est pas du fusil que se +servent généralement les Piémontais.</p> -<p>—J'ai pourtant reçu une balle.</p> +<p>—J'ai pourtant reçu une balle.</p> <p>—Sans doute!... Mais venant ainsi de -simples Piémontais, une balle n'est pas dans -l'ordre, reprit le gendarme qui, évidemment, -avait ses soupçons et son idée. Ne vous connaîtriez-vous +simples Piémontais, une balle n'est pas dans +l'ordre, reprit le gendarme qui, évidemment, +avait ses soupçons et son idée. Ne vous connaîtriez-vous pas, par hasard, quelque rival, quelque ennemi?</p> <div class="pagenum" id="Page_218">218</div> @@ -5870,192 +5832,192 @@ pas, par hasard, quelque rival, quelque ennemi?</p> <p>—Eh! par l'amour du ciel, interrompit Saladine, laissez ce pauvre Monsieur tranquille! Il va retomber en faiblesse et j'ai eu bien tort de -vous laisser entrer avant le médecin.»</p> +vous laisser entrer avant le médecin.»</p> <p>Le gendarme s'inclina, sourit; et son sourire signifiait:</p> -<p>«Ce sont là histoires du Puget-Maure. Vous -ne désirez pas que le gouvernement s'en mêle, -à votre aise!»</p> +<p>«Ce sont là histoires du Puget-Maure. Vous +ne désirez pas que le gouvernement s'en mêle, +à votre aise!»</p> <p>Puis il sortit, d'un pas militaire, tandis que Saladine, jalouse avant tout de l'honneur des -Gazan, heureuse du scandale évité, me jetait +Gazan, heureuse du scandale évité, me jetait le seul regard aimable que je lui ai connu de sa vie, et que Peu-Parle, desserrant les dents, murmurait:</p> -<p>—«Vous avez raison! Querelles d'honnêtes +<p>—«Vous avez raison! Querelles d'honnêtes gens ne regardent pas les gendarmes. Ce matin pourtant, nul autre que nous ne le saura, il -m'a bien semblé reconnaître la voix du fusil -de Galfar.»</p> +m'a bien semblé reconnaître la voix du fusil +de Galfar.»</p> <h2><span class="pagenum" id="Page_219">219</span>XLIV<br /> <b>LES SONGES</b></h2> <p>Que de choses en ces quelques jours! Que -d'événements, de surprises. Quelle quantité de -bonheur! J'en ai le cœur doucement réjoui, et -la tête comme brisée.</p> +d'événements, de surprises. Quelle quantité de +bonheur! J'en ai le cœur doucement réjoui, et +la tête comme brisée.</p> -<p>Toutes mes prévisions se réalisent.</p> +<p>Toutes mes prévisions se réalisent.</p> -<p>L'heureux succès de l'aventure dépasse même -ce que j'espérais.</p> +<p>L'heureux succès de l'aventure dépasse même +ce que j'espérais.</p> <p>Pauvre Galfar qui s'imaginait, en s'emparant -de la clochette, être maître de la Chèvre +de la clochette, être maître de la Chèvre d'Or.</p> <p>Galfar doit le comprendre maintenant: la <span class="pagenum" id="Page_220">220</span> -Chèvre d'Or ne cède pas ainsi aux menaces. -Fière, elle hait les violents; il faut savoir lui +Chèvre d'Or ne cède pas ainsi aux menaces. +Fière, elle hait les violents; il faut savoir lui plaire, la charmer, le reste n'est que peine inutile.</p> -<p>Certes, la clochette de Misé Jano m'a servi. -J'en ai déchiffré, avec un peu d'étude, les mots -gravés, et j'ai obtenu de cette façon l'indication -nécessaire.</p> +<p>Certes, la clochette de Misé Jano m'a servi. +J'en ai déchiffré, avec un peu d'étude, les mots +gravés, et j'ai obtenu de cette façon l'indication +nécessaire.</p> <p>Mais qu'aurais-je fait sans Norette? C'est elle -qui m'a soutenu, encouragé. C'est grâce à elle, -c'est pour elle, que j'ai eu le courage de persévérer -dans l'entreprise malgré Galfar, les gens -du Puget, leur colère au grand jour et leurs -sourdes embûches. C'est en sa présence qu'au -moment du solstice, à l'heure prescrite, et +qui m'a soutenu, encouragé. C'est grâce à elle, +c'est pour elle, que j'ai eu le courage de persévérer +dans l'entreprise malgré Galfar, les gens +du Puget, leur colère au grand jour et leurs +sourdes embûches. C'est en sa présence qu'au +moment du solstice, à l'heure prescrite, et l'ombre du roc marquant la place, nous est apparu, sous un peu de terre et de gazon, le -mystérieux coffret de fer, dépositaire du secret.</p> +mystérieux coffret de fer, dépositaire du secret.</p> -<p>Nous sommes allés dans un vallon sauvage, -la nuit. De hauts rochers se découpaient sur un -ciel pailleté d'étoiles, et Misé Jano, sa clochette +<p>Nous sommes allés dans un vallon sauvage, +la nuit. De hauts rochers se découpaient sur un +ciel pailleté d'étoiles, et Misé Jano, sa clochette au cou, nous suivait. Ensemble, d'un commun effort, Norette m'aidant de ses petites mains brunes, nous avons fait tourner la pierre mouvante. -Oh! l'éblouissement tout au fond de la +Oh! l'éblouissement tout au fond de la <span class="pagenum" id="Page_221">221</span> -grotte sombre, dont nous suivions les étroits -couloirs, lentement, les doigts enlacés!</p> +grotte sombre, dont nous suivions les étroits +couloirs, lentement, les doigts enlacés!</p> -<p>Ils étaient là, innombrables et jetant des feux -sous les reflets de notre torche, les trésors du +<p>Ils étaient là , innombrables et jetant des feux +sous les reflets de notre torche, les trésors du roi de Majorque. Je les ai vus, mes yeux en -brûlent, vus cette seule fois, pendant un instant. +brûlent, vus cette seule fois, pendant un instant. Je ne les reverrai que dans un mois, au lendemain de notre mariage. Car Norette le veut -ainsi, et je dois obéir à Norette.</p> +ainsi, et je dois obéir à Norette.</p> <h2><span class="pagenum" id="Page_222">222</span>XLV<br /> <b>TOUJOURS LES SONGES</b></h2> -<p>Oh! j'ai obéi, j'ai attendu. Maintenant très -riches, très heureux, grâce à la Chèvre fantastique -et à ses inépuisables monceaux d'or, nous -réalisons, Norette et moi, des choses extraordinaires.</p> +<p>Oh! j'ai obéi, j'ai attendu. Maintenant très +riches, très heureux, grâce à la Chèvre fantastique +et à ses inépuisables monceaux d'or, nous +réalisons, Norette et moi, des choses extraordinaires.</p> -<p>D'abord le Puget-Maure a été passé, de fond +<p>D'abord le Puget-Maure a été passé, de fond en comble, au lait de chaux, et reluit, quand le soleil donne, comme un diamant sur son pic. -Comblés des libéralités de Norette, les habitants +Comblés des libéralités de Norette, les habitants sont devenus autant de petits seigneurs et ne -braconnent plus que pour leur agrément. +braconnent plus que pour leur agrément. <span class="pagenum" id="Page_223">223</span> -M. Honnorat, toujours maire, mais qui désormais -fume ses pipes en costume turc, a eu l'idée -ingénieuse de placer à l'entrée du village un -écriteau portant ceci:</p> +M. Honnorat, toujours maire, mais qui désormais +fume ses pipes en costume turc, a eu l'idée +ingénieuse de placer à l'entrée du village un +écriteau portant ceci:</p> <div class="epi"> -<p class="cent t2">ARRÊTÉ MUNICIPAL</p> +<p class="cent t2">ARRÊTÉ MUNICIPAL</p> -<p class="cent spaced"><i>La pauvreté est interdite sur le territoire</i><br /> +<p class="cent spaced"><i>La pauvreté est interdite sur le territoire</i><br /> DE LA COMMUNE</p> </div> -<p>C'est Peu-Parle, aidé du bon gendarme, qui -ont charge de traquer les délinquants. Ils les -appréhendent sans pitié et ne leur permettent -le séjour qu'à la condition d'accepter des habits +<p>C'est Peu-Parle, aidé du bon gendarme, qui +ont charge de traquer les délinquants. Ils les +appréhendent sans pitié et ne leur permettent +le séjour qu'à la condition d'accepter des habits neufs et une bourse abondamment garnie. -Ceux qui font les méchants et refusent sont illico -reconduits à la frontière.</p> +Ceux qui font les méchants et refusent sont illico +reconduits à la frontière.</p> -<p>Pour le quart d'heure, un certain égoïsme +<p>Pour le quart d'heure, un certain égoïsme me tient, et je m'occupe surtout de Norette, -c'est-à-dire de moi-même.</p> +c'est-à -dire de moi-même.</p> -<p>J'ai relevé pour elle, en élégant style mauresque, -au milieu des précipices et des rocs, le -château dans les débris duquel nous cueillîmes +<p>J'ai relevé pour elle, en élégant style mauresque, +au milieu des précipices et des rocs, le +château dans les débris duquel nous cueillîmes les fleurs de la Reine. Norette est reine, reine -des Bohémiens; elle a des robes brodées de -perles et de rubis, elle se pare de bijoux étranges. +des Bohémiens; elle a des robes brodées de +perles et de rubis, elle se pare de bijoux étranges. <span class="pagenum" id="Page_224">224</span> -Saladine la sert; seulement Saladine est négresse +Saladine la sert; seulement Saladine est négresse et s'appelle Sara, ce qui, d'ailleurs, n'a l'air -d'étonner personne.</p> - -<p>J'oubliais de dire que Misé Jano—entre -nous, c'était bien elle la Chèvre d'Or, et l'autre -matin, l'ayant arrêtée par les cornes, je me suis -étonné de la lourdeur et du froid métallique de -sa toison,—oui! j'oubliais de dire que Misé -Jano habite, au fond d'un jardin égayé de jets +d'étonner personne.</p> + +<p>J'oubliais de dire que Misé Jano—entre +nous, c'était bien elle la Chèvre d'Or, et l'autre +matin, l'ayant arrêtée par les cornes, je me suis +étonné de la lourdeur et du froid métallique de +sa toison,—oui! j'oubliais de dire que Misé +Jano habite, au fond d'un jardin égayé de jets d'eau chantant dans des bassins de marbre et -planté d'arbres d'Orient, un délicieux pavillon -à jour; et que chaque dimanche l'abbé Sèbe -nous dit la messe, dans une chapelle coiffée +planté d'arbres d'Orient, un délicieux pavillon +à jour; et que chaque dimanche l'abbé Sèbe +nous dit la messe, dans une chapelle coiffée d'une calotte en briques peintes et qui a ses cloches dans un minaret.</p> <p>Au surplus, je compte mettre la fortune dont le destin m'a fait comptable, au service de la -France et de l'Humanité. Je médite de grands -projets. Mais j'attends, avant l'exécution, la -présence de Ganteaume qui a des idées là-dessus.</p> +France et de l'Humanité. Je médite de grands +projets. Mais j'attends, avant l'exécution, la +présence de Ganteaume qui a des idées là -dessus.</p> <p>Car seul Ganteaume manque au Puget. Ganteaume est parti sur Arlatan pour aller retrouver, -là-bas, en Petite-Camargue, patron Ruf et Tardive. +là -bas, en Petite-Camargue, patron Ruf et Tardive. Mais ils doivent revenir tous les trois, -bientôt. Un signal annoncera que leur galère +bientôt. Un signal annoncera que leur galère <span class="pagenum" id="Page_225">225</span> -est mouillée à la calanque d'Aygues-Sèches. +est mouillée à la calanque d'Aygues-Sèches. Nous la chargerons de pierreries, je m'embarquerai avec Norette et nous ferons le tour du monde...</p> -<p>Au milieu de mes rêves, c'étaient là, je m'en -rends compte maintenant, des rêves causés par -la fièvre, parfois une angoisse se mêlait, comme +<p>Au milieu de mes rêves, c'étaient là , je m'en +rends compte maintenant, des rêves causés par +la fièvre, parfois une angoisse se mêlait, comme la douleur lancinante de quelque blessure mal -fermée. Alors m'apparaissait Galfar, un Galfar -méchant, ironique, dont le sourire me glaçait.</p> +fermée. Alors m'apparaissait Galfar, un Galfar +méchant, ironique, dont le sourire me glaçait.</p> <p>Puis l'angoisse, la douleur cessaient pour faire place de nouveau -à la féerie des visions, visions de puissance, de vie noble et libre -généreusement promenée, avec l'amour pour compagnon, à travers -les océans bleus, le long de côtes fortunées, où des groupes de +à la féerie des visions, visions de puissance, de vie noble et libre +généreusement promenée, avec l'amour pour compagnon, à travers +les océans bleus, le long de côtes fortunées, où des groupes de villes blanches, des palais aux vives couleurs se cachent parmi les palmiers.</p> <h2><span class="pagenum" id="Page_226">226</span>XLVI<br /> <b>CONVALESCENCE</b></h2> -<p>Un matin, les rêves s'envolent et je me -trouve de nouveau couché dans la chambre aux +<p>Un matin, les rêves s'envolent et je me +trouve de nouveau couché dans la chambre aux merveilles.</p> -<p>Le souvenir me revient du Piémontais, de +<p>Le souvenir me revient du Piémontais, de la clochette, du coup de fusil de Galfar. On a -pu extraire la balle; mais je suis resté près de -deux semaines, délirant, entre la vie et la mort. +pu extraire la balle; mais je suis resté près de +deux semaines, délirant, entre la vie et la mort. Galfar avait bien fait les choses.</p> <p>Que de braves cœurs s'empressent autour de @@ -6063,151 +6025,151 @@ moi!</p> <div class="pagenum" id="Page_227">227</div> -<p>Ganteaume ressent une telle joie d'être reconnu -et appelé de son nom: «Ganteaume?» +<p>Ganteaume ressent une telle joie d'être reconnu +et appelé de son nom: «Ganteaume?» qu'il s'en va pleurer dans un coin.</p> -<p>Saladine, maintenant que me voilà hors de -danger, médit du médecin et, pour me guérir -tout à fait, invente chaque jour quelque potion -nouvelle, composée d'herbes par ses mains +<p>Saladine, maintenant que me voilà hors de +danger, médit du médecin et, pour me guérir +tout à fait, invente chaque jour quelque potion +nouvelle, composée d'herbes par ses mains cueillies, inoffensives en tout cas.</p> -<p>M. Honnorat, sacrifice énorme! s'abstient +<p>M. Honnorat, sacrifice énorme! s'abstient quelquefois de fumer et, pendant des demi-heures, -il s'installe à mon chevet, contant pour -la cinquantième fois ses voyages.</p> +il s'installe à mon chevet, contant pour +la cinquantième fois ses voyages.</p> -<p>L'abbé ne m'en veut pas trop, quoique déçu! +<p>L'abbé ne m'en veut pas trop, quoique déçu! Il comptait en effet envoyer au ciel, avec viatique -de première classe, mon âme, une âme -de savant qui devait là-haut lui faire honneur.</p> +de première classe, mon âme, une âme +de savant qui devait là -haut lui faire honneur.</p> -<p>—«Que diantre voulez-vous, avoue-t-il avec -son ingénuité paysanne, chacun a son amour-propre, +<p>—«Que diantre voulez-vous, avoue-t-il avec +son ingénuité paysanne, chacun a son amour-propre, et des occasions pareilles ne se rencontrent -pas souvent au Puget.»</p> +pas souvent au Puget.»</p> -<p>Tout le monde s'est mis à m'aimer. Les pires -ennemis que m'avait faits la Chèvre d'Or, s'inquiètent +<p>Tout le monde s'est mis à m'aimer. Les pires +ennemis que m'avait faits la Chèvre d'Or, s'inquiètent et demandent de mes nouvelles au -four, chez le barbier, à la fontaine, et notre -rancunière Saladine prend plaisir à les rudoyer.</p> +four, chez le barbier, à la fontaine, et notre +rancunière Saladine prend plaisir à les rudoyer.</p> <div class="pagenum" id="Page_228">228</div> -<p>Ce revirement est dû sans doute au caractère -chevaleresque de mon attitude à l'endroit de +<p>Ce revirement est dû sans doute au caractère +chevaleresque de mon attitude à l'endroit de Galfar devant le bon gendarme.</p> -<p>Que dis-je? Galfar lui-même semble me savoir -gré de n'être pas mort et de lui éviter ainsi -un dérangement toujours désagréable en Cour -d'assises. Galfar, s'imaginant que l'appétit m'est -déjà revenu, a, pas plus tard qu'hier, daigné -envoyer à mon intention, par l'intermédiaire +<p>Que dis-je? Galfar lui-même semble me savoir +gré de n'être pas mort et de lui éviter ainsi +un dérangement toujours désagréable en Cour +d'assises. Galfar, s'imaginant que l'appétit m'est +déjà revenu, a, pas plus tard qu'hier, daigné +envoyer à mon intention, par l'intermédiaire de Peu-Parle, toute sa chasse de la veille.</p> -<p>Et Norette? Et la Chèvre d'Or?</p> +<p>Et Norette? Et la Chèvre d'Or?</p> -<p>Quant à la Chèvre d'Or en qui, plus que +<p>Quant à la Chèvre d'Or en qui, plus que jamais, je crois, un point me suffit, c'est que la -clochette est sauvée. Je la tenais au poing, Peu-Parle -me l'a dit, lorsqu'il me releva, mouillé +clochette est sauvée. Je la tenais au poing, Peu-Parle +me l'a dit, lorsqu'il me releva, mouillé de sang, dans les cailloux.</p> -<p>Mais les façons de M<sup>lle</sup> Norette ne sont pas -sans m'inquiéter un peu. Je revois, à travers -certaines éclaircies de mon délire, une Norette -inquiète, passionnée, penchant sur moi un -front pâle, des yeux attendris.</p> +<p>Mais les façons de M<sup>lle</sup> Norette ne sont pas +sans m'inquiéter un peu. Je revois, à travers +certaines éclaircies de mon délire, une Norette +inquiète, passionnée, penchant sur moi un +front pâle, des yeux attendris.</p> -<p>Maintenant Norette n'est plus la même. Norette -s'est comme fermée. Elle paraît ne se +<p>Maintenant Norette n'est plus la même. Norette +s'est comme fermée. Elle paraît ne se rappeler rien. Et quelquefois je me demande si -je n'aurais pas rêvé nos soirs d'amour au jardin, +je n'aurais pas rêvé nos soirs d'amour au jardin, <span class="pagenum" id="Page_229">229</span> -sous le regard complice des étoiles, comme -j'ai rêvé notre visite à la grotte de la Chèvre +sous le regard complice des étoiles, comme +j'ai rêvé notre visite à la grotte de la Chèvre d'Or.</p> -<p>Ceci me torture affreusement, et m'empêche -de savourer, dans leur pénétrante douceur, les +<p>Ceci me torture affreusement, et m'empêche +de savourer, dans leur pénétrante douceur, les joies de la convalescence. A se sentir vivre quand -on croyait mourir, l'âme éprouve les émotions +on croyait mourir, l'âme éprouve les émotions d'un retour. Mais quoi? un ciel si bleu, un si clair soleil, des fleurs, des parfums, des chants d'oiseau, et pas le sourire de Norette.</p> -<p>J'ai le désir enfantin de ce sourire, plus que -le désir: un besoin! je l'attendais en ouvrant -les yeux, il faisait partie de ma guérison.</p> +<p>J'ai le désir enfantin de ce sourire, plus que +le désir: un besoin! je l'attendais en ouvrant +les yeux, il faisait partie de ma guérison.</p> -<p>Norette, hélas! ne me sourira plus. Son regard -me l'a dit, regard de mépris et de pitié, +<p>Norette, hélas! ne me sourira plus. Son regard +me l'a dit, regard de mépris et de pitié, hier, dans le jardin, car j'y fais parfois quelques -pas, soutenu par elle, dans le jardin, près des -lauriers dont l'ombre épaisse nous cachait, à -côté du banc où si souvent nous nous assîmes.</p> +pas, soutenu par elle, dans le jardin, près des +lauriers dont l'ombre épaisse nous cachait, à +côté du banc où si souvent nous nous assîmes.</p> <p>J'avais voulu baiser sa main, lui parler des -choses anciennes, mais ce clair regard m'arrêta.</p> +choses anciennes, mais ce clair regard m'arrêta.</p> -<p>Qu'ai-je donc fait qui puisse mériter la haine +<p>Qu'ai-je donc fait qui puisse mériter la haine de Norette?</p> <p>Rien! Seulement Norette est femme; et, je -ne sais pourquoi, peut-être par caprice ou +ne sais pourquoi, peut-être par caprice ou <span class="pagenum" id="Page_230">230</span> par simple besoin de torturer qui l'aime, elle -emploie contre moi, sans trop penser à mal, -cette effrayante faculté d'oubli dont savent si -cruellement, depuis Ève, se servir les plus ingénues.</p> +emploie contre moi, sans trop penser à mal, +cette effrayante faculté d'oubli dont savent si +cruellement, depuis Ève, se servir les plus ingénues.</p> <h2><span class="pagenum" id="Page_231">231</span>XLVII<br /> <b>EN ROUTE POUR LA CALANQUE</b></h2> <p>Un matin, arrive M. Honnorat, joyeux, -bruyant, en équipage de pêche.</p> +bruyant, en équipage de pêche.</p> -<p>—«Allons, debout, tout est fini! le médecin +<p>—«Allons, debout, tout est fini! le médecin autorise une sortie. La lune nouvelle a fait -son apparition cette nuit, et les châtaignes de -mer doivent être pleines.»</p> +son apparition cette nuit, et les châtaignes de +mer doivent être pleines.»</p> -<p>Tout convalescent est sensible à la gourmandise. -Ce mot de châtaignes de mer éveilla soudain +<p>Tout convalescent est sensible à la gourmandise. +Ce mot de châtaignes de mer éveilla soudain je ne sais quelles gastronomiques nostalgies -endormies au fond de mon être.</p> +endormies au fond de mon être.</p> <p>Depuis six mois au moins, M. Honnorat me <span class="pagenum" id="Page_232">232</span> -la promettait cette pêche, et bien des fois, levés -avant le soleil, nous étions descendus vers la -Calanque, dans l'espérance d'un temps favorable.</p> +la promettait cette pêche, et bien des fois, levés +avant le soleil, nous étions descendus vers la +Calanque, dans l'espérance d'un temps favorable.</p> <p>Mais, chaque fois, une malicieuse petite brise, frisant la surface de l'eau, nous avait -obligés à renvoyer la partie. Pour le genre de -pêche que nous voulions faire, il faut absolument +obligés à renvoyer la partie. Pour le genre de +pêche que nous voulions faire, il faut absolument un calme plat.</p> -<p>Ce matin-là, tout s'annonçait à souhait: pas -un souffle dans l'air, et, là-bas, sur la mer, pas +<p>Ce matin-là , tout s'annonçait à souhait: pas +un souffle dans l'air, et, là -bas, sur la mer, pas une ride.</p> -<p>—«Il s'agirait donc de traquer l'oursin?</p> +<p>—«Il s'agirait donc de traquer l'oursin?</p> -<p>—Précisément! Dans un quart d'heure, -nous partons tous, le gros de l'équipage à pied, +<p>—Précisément! Dans un quart d'heure, +nous partons tous, le gros de l'équipage à pied, vous, pour ne pas vous fatiguer, sur Saladin -que Galfar prête. Nous devrions être rendus -déjà aux Aygues-Sèches, où nous attend une -surprise. On pêchera jusqu'à ce que la chaleur +que Galfar prête. Nous devrions être rendus +déjà aux Aygues-Sèches, où nous attend une +surprise. On pêchera jusqu'à ce que la chaleur arrive et l'on fera la bouillabaisse sous les -pins.»</p> +pins.»</p> -<p>J'accepte de grand cœur. Norette s'obstine à +<p>J'accepte de grand cœur. Norette s'obstine à me fuir quand je veux lui parler; chemin faisant, je trouverai bien l'occasion de m'expliquer avec Norette.</p> @@ -6215,34 +6177,34 @@ avec Norette.</p> <div class="pagenum" id="Page_233">233</div> <p>Pendant toute la longue descente, Norette, -qui marchait à côté de ma monture, n'a pas -même daigné m'adresser la parole. Elle s'entretenait -avec son père, indifférente, d'un -procès qui les appelle à Arles et, sans doute, -nécessitera un long séjour. Peut-être même, -par suite d'intérêts nouveaux, leur faudra-t-il -quitter, à tout jamais, le Puget-Maure. Et moi, +qui marchait à côté de ma monture, n'a pas +même daigné m'adresser la parole. Elle s'entretenait +avec son père, indifférente, d'un +procès qui les appelle à Arles et, sans doute, +nécessitera un long séjour. Peut-être même, +par suite d'intérêts nouveaux, leur faudra-t-il +quitter, à tout jamais, le Puget-Maure. Et moi, alors, que deviendrai-je?</p> <p>Mais Norette ne me voit pas.</p> -<p>Norette s'inquiète peu de mes peines.</p> +<p>Norette s'inquiète peu de mes peines.</p> -<p>Elle est bonne, pourtant; le sort de Misé Jano -l'inquiète.</p> +<p>Elle est bonne, pourtant; le sort de Misé Jano +l'inquiète.</p> -<p>—«Bah! lui dit M. Honnorat, nous en ferons -cadeau à Peu-Parle; ce maniaque aime -les bêtes, Misé Jano ne peut qu'être heureuse -avec lui.»</p> +<p>—«Bah! lui dit M. Honnorat, nous en ferons +cadeau à Peu-Parle; ce maniaque aime +les bêtes, Misé Jano ne peut qu'être heureuse +avec lui.»</p> <p>Et M<sup>lle</sup> Norette approuve tout en caressant de la main, sa main brune et souple que j'ai -pressée, le poil bourru de Saladin.</p> +pressée, le poil bourru de Saladin.</p> -<p>Comme cela ressemble peu à l'aurore de -notre amour, à nos courses dans la montagne, -quand j'étais jaloux de Ganteaume et que Misé +<p>Comme cela ressemble peu à l'aurore de +notre amour, à nos courses dans la montagne, +quand j'étais jaloux de Ganteaume et que Misé Jano nous suivait!</p> <p>La surprise, c'est patron Ruf avec Tardive @@ -6250,412 +6212,412 @@ Jano nous suivait!</p> qui, avertis par cet excellent M. Honnorat, nous attendent dans la grande barque.</p> -<p>—«Eh quoi, patron Ruf? Quoi, Tardive?...»</p> +<p>—«Eh quoi, patron Ruf? Quoi, Tardive?...»</p> <p>Embrassades! Ganteaume exulte, et M. Honnorat, -qui savait tout, feint de s'étonner le plus +qui savait tout, feint de s'étonner le plus fort.</p> -<p>Moi seul ne puis être joyeux et continue à +<p>Moi seul ne puis être joyeux et continue à faire grise mine. Heureusement, pour m'excuser, -j'ai le prétexte de ma maladie.</p> +j'ai le prétexte de ma maladie.</p> <h2><span class="pagenum" id="Page_235">235</span>XLVIII<br /> -<b>PÊCHE A L'OURSIN</b></h2> +<b>PÊCHE A L'OURSIN</b></h2> <p>Cependant patron Ruf s'impatientait.</p> -<p>—«A la fin, t'avanceras-tu, méchant mousse, -voilà deux heures qu'on t'espère?»</p> +<p>—«A la fin, t'avanceras-tu, méchant mousse, +voilà deux heures qu'on t'espère?»</p> -<p>Je crus d'abord qu'il s'adressait à Ganteaume. -Mais aussitôt patron Ruf ajouta:</p> +<p>Je crus d'abord qu'il s'adressait à Ganteaume. +Mais aussitôt patron Ruf ajouta:</p> -<p>—«Le Tonnerre de Dieu me cure, on ne -fera jamais rien de cet animal!»</p> +<p>—«Le Tonnerre de Dieu me cure, on ne +fera jamais rien de cet animal!»</p> -<p>Je m'étonnai que le brave patron Ruf, si réfléchi, -de si bonnes manières, parlât ainsi, -surtout à son fils. Mais je m'aperçus qu'il riait +<p>Je m'étonnai que le brave patron Ruf, si réfléchi, +de si bonnes manières, parlât ainsi, +surtout à son fils. Mais je m'aperçus qu'il riait <span class="pagenum" id="Page_236">236</span> -en dessous, malgré qu'il fît la grosse voix, et -compris que sa colère était feinte.</p> +en dessous, malgré qu'il fît la grosse voix, et +compris que sa colère était feinte.</p> -<p>Un homme à barbe grise sortit des tamaris. -Il tenait de chaque main une <i>dourgue</i> vernissée -qu'il venait de remplir à la source, et, quoique -vêtu en simple matelot, il portait la rosette -rouge à la boutonnière.</p> +<p>Un homme à barbe grise sortit des tamaris. +Il tenait de chaque main une <i>dourgue</i> vernissée +qu'il venait de remplir à la source, et, quoique +vêtu en simple matelot, il portait la rosette +rouge à la boutonnière.</p> -<p>—«C'est vous, colonel! s'écria M. Honnorat. -Quel bon vent, quel heureux hasard?...»</p> +<p>—«C'est vous, colonel! s'écria M. Honnorat. +Quel bon vent, quel heureux hasard?...»</p> <p>Mais patron Ruf ne donna pas au colonel le -temps de répondre.</p> +temps de répondre.</p> -<p>—«Allons, mousse, passe-moi la <i>dourgue</i>, -et plus vite que ça, la langue me pèle!»</p> +<p>—«Allons, mousse, passe-moi la <i>dourgue</i>, +et plus vite que ça, la langue me pèle!»</p> -<p>Le mousse de cinquante ans passés, officier -de la légion d'honneur, passa la <i>dourgue</i>. Patron +<p>Le mousse de cinquante ans passés, officier +de la légion d'honneur, passa la <i>dourgue</i>. Patron Ruf avait l'air de s'amuser beaucoup. Il fit semblant -de se calmer après avoir bu un coup d'eau -fraîche, et le mousse colonel put nous donner +de se calmer après avoir bu un coup d'eau +fraîche, et le mousse colonel put nous donner des explications.</p> -<p>Ils étaient comme cela, dans Antibes, une +<p>Ils étaient comme cela, dans Antibes, une douzaine de vieux officiers en retraite qui subissaient -la même destinée que lui.</p> +la même destinée que lui.</p> <p>Pris de la folie de la mer, passant les trois quarts de leur vie sur l'eau, ces terriens, pour -échapper aux tyrannies d'un règlement qui +échapper aux tyrannies d'un règlement qui <span class="pagenum" id="Page_237">237</span> -n'est pas doux à l'endroit des marins amateurs, +n'est pas doux à l'endroit des marins amateurs, et se soustraire, une fois pour toutes, aux vexations et aux amendes du terrible commissaire -du port, avaient résolu de prendre le brevet -de patrons pêcheurs.</p> +du port, avaient résolu de prendre le brevet +de patrons pêcheurs.</p> -<p>Mais, avant d'être patron, il faut, selon +<p>Mais, avant d'être patron, il faut, selon l'ordonnance de Colbert, toujours en vigueur -sur nos côtes, avoir fait son stage de mousse.</p> +sur nos côtes, avoir fait son stage de mousse.</p> <p>Et ils faisaient leur stage de mousse avec -sérieux, les braves gens, chez des patrons amis +sérieux, les braves gens, chez des patrons amis qui voulaient bien d'eux. Les patrons, naturellement, les traitaient en mousses.</p> -<p>—«Pour ma part, disait philosophiquement -le colonel, je n'ai pas encore trop à me plaindre. +<p>—«Pour ma part, disait philosophiquement +le colonel, je n'ai pas encore trop à me plaindre. Patron Ruf crie, mais il est bon homme. J'en -sais qui sont tombés plus mal.»</p> +sais qui sont tombés plus mal.»</p> -<p>A ce moment patron Ruf se remit à tempêter:</p> +<p>A ce moment patron Ruf se remit à tempêter:</p> -<p>—«La fiole d'huile, les paniers, les rames.</p> +<p>—«La fiole d'huile, les paniers, les rames.</p> -<p>—A vos ordres, voilà! Le patron se fâche, -embarquons.»</p> +<p>—A vos ordres, voilà ! Le patron se fâche, +embarquons.»</p> -<p>J'étais un peu surpris de ne pas voir le +<p>J'étais un peu surpris de ne pas voir le moindre filet dans le bateau.</p> -<p>—«Avec quoi diantre pêche-t-on les oursins?</p> +<p>—«Avec quoi diantre pêche-t-on les oursins?</p> <p>—Patience! nous trouverons, dans les canniers <span class="pagenum" id="Page_238">238</span> -de Vau-Méjane, plus d'engins qu'il ne +de Vau-Méjane, plus d'engins qu'il ne nous en faut.</p> -<p>En effet, comme nous longions Vau-Méjane, -le colonel, tout à ses devoirs de mousse et -bien qu'un peu humilié par la présence de +<p>En effet, comme nous longions Vau-Méjane, +le colonel, tout à ses devoirs de mousse et +bien qu'un peu humilié par la présence de Norette, prit terre bravement et coupa, dans -une haie de roseaux échevelés et frémissants, +une haie de roseaux échevelés et frémissants, plusieurs cannes de belle longueur.</p> -<p>Puis, s'étant rembarqué, il dépouilla les cannes +<p>Puis, s'étant rembarqué, il dépouilla les cannes de leurs feuilles, il les fendit en quatre par un bout, il introduisit dans ce bout, pour tenir -les quatre sections écartées, un caillou rond ramassé -exprès sur la plage; il tailla, ficela, cira, -et se trouva avoir fabriqué, de la sorte, des -ustensiles assez pareils aux cueilloirs à fruits +les quatre sections écartées, un caillou rond ramassé +exprès sur la plage; il tailla, ficela, cira, +et se trouva avoir fabriqué, de la sorte, des +ustensiles assez pareils aux cueilloirs à fruits dont se servent les jardiniers.</p> -<p>Le mieux réussi fut pour Norette.</p> +<p>Le mieux réussi fut pour Norette.</p> -<p>Pendant cette importante opération, patron -Ruf, aidé de Ganteaume et employant tantôt -la voile, tantôt la rame, nous avait doucement -conduits à l'endroit désiré.</p> +<p>Pendant cette importante opération, patron +Ruf, aidé de Ganteaume et employant tantôt +la voile, tantôt la rame, nous avait doucement +conduits à l'endroit désiré.</p> -<p>Sur un fond de roches et d'algue, à travers +<p>Sur un fond de roches et d'algue, à travers l'eau d'un vert lumineux, on voyait se promener -les oursins, lentement, un peu de côté, -à l'aide de leurs piquants mobiles, en sorte +les oursins, lentement, un peu de côté, +à l'aide de leurs piquants mobiles, en sorte <span class="pagenum" id="Page_239">239</span> -qu'on eût dit de gros marrons vivants hérissés +qu'on eût dit de gros marrons vivants hérissés dans leur coque.</p> -<p>Il ne nous restait plus qu'à les cueillir, ce -qui, au premier abord, paraît simple.</p> +<p>Il ne nous restait plus qu'à les cueillir, ce +qui, au premier abord, paraît simple.</p> <p>Vous plongez le roseau dans l'eau, vous visez l'animal: maintenant, foncez, ramenez... Eh! -mais pas déjà si facile que cela! M. Honnorat, -Ganteaume et Norette ont la main à cet exercice +mais pas déjà si facile que cela! M. Honnorat, +Ganteaume et Norette ont la main à cet exercice et manquent rarement leur coup. Le colonel et -moi nous le manquons à chaque fois. C'est le -diable que de diriger sous l'eau, à près de deux -brasses, un roseau que la réfraction vous fait -paraître cassé en deux.</p> +moi nous le manquons à chaque fois. C'est le +diable que de diriger sous l'eau, à près de deux +brasses, un roseau que la réfraction vous fait +paraître cassé en deux.</p> -<p>Je m'aveugle, couché sur le ventre, à scruter -ces claires profondeurs, scintillantes, pénétrées -de soleil, où roulent des émeraudes fondues.</p> +<p>Je m'aveugle, couché sur le ventre, à scruter +ces claires profondeurs, scintillantes, pénétrées +de soleil, où roulent des émeraudes fondues.</p> -<p>Victoire! fourrageant à tort et à travers, +<p>Victoire! fourrageant à tort et à travers, enfin mon roseau remonte avec un oursin au -bout. Un oursin bleu, hélas! Au lieu d'être -couleur d'acajou, le mien, à chacune de ses +bout. Un oursin bleu, hélas! Au lieu d'être +couleur d'acajou, le mien, à chacune de ses pointes, lesquelles ne piquent pas, porte une -perle de turquoise du ton le plus délicat.</p> +perle de turquoise du ton le plus délicat.</p> -<p>Très joli à voir l'oursin bleu, mais d'un goût -positivement détestable.</p> +<p>Très joli à voir l'oursin bleu, mais d'un goût +positivement détestable.</p> <p>Tous me raillent pour ce bel exploit, et Norette <span class="pagenum" id="Page_240">240</span> plus que les autres. Mais patron Ruf prend -pitié de moi; il me relève de mes fonctions de -pêcheur et me confie la fiole à huile.</p> +pitié de moi; il me relève de mes fonctions de +pêcheur et me confie la fiole à huile.</p> -<p>La brise s'est levée, la mer commence à +<p>La brise s'est levée, la mer commence à rire, et l'on voit trouble au fond de l'eau. Avec -une barbe de plume, suivant l'immémorial -usage que les Provençaux tiennent des Grecs, +une barbe de plume, suivant l'immémorial +usage que les Provençaux tiennent des Grecs, j'asperge de quelques gouttes d'huile les vagues -autour de la barque. L'huile s'étale, les vagues -s'effacent, et la mer, au milieu des flots remués, +autour de la barque. L'huile s'étale, les vagues +s'effacent, et la mer, au milieu des flots remués, redevient, sur un espace de quelques pieds, -unie comme une glace légèrement irisée.</p> +unie comme une glace légèrement irisée.</p> <p>Des oursins, et puis des oursins! Les douzaines -succèdent aux douzaines. Enfin patron -Ruf dépose sa lance, allume une pipe et déclare -qu'en voilà de reste et qu'il se fait temps de -déjeuner.</p> - -<p>Neuf heures, le soleil est déjà haut. On débarque, -on s'installe à l'ombre sous une roche -grise et lavée que parsèment des aiguilles de +succèdent aux douzaines. Enfin patron +Ruf dépose sa lance, allume une pipe et déclare +qu'en voilà de reste et qu'il se fait temps de +déjeuner.</p> + +<p>Neuf heures, le soleil est déjà haut. On débarque, +on s'installe à l'ombre sous une roche +grise et lavée que parsèment des aiguilles de pin.</p> -<p>Là-bas, au loin, par delà le golfe, la côte arrondit +<p>Là -bas, au loin, par delà le golfe, la côte arrondit sa noble ligne entre la mer d'azur et les -Alpes violettes dentelées de neige. Paresseuse, -la mer soupire. Les pins répondent à la mer.</p> +Alpes violettes dentelées de neige. Paresseuse, +la mer soupire. Les pins répondent à la mer.</p> <div class="pagenum" id="Page_241">241</div> <p>Alors, oubliant les oursins, regardant M<sup>lle</sup> Norette toujours impassible et hautaine, je me -mets à envier le colonel. Il ne songe point aux +mets à envier le colonel. Il ne songe point aux amours; un encouragement de patron Ruf est -plus doux à son cœur que tous les sourires de -Norette; et je voudrais, comme lui, être mousse, -oui! bon vieux mousse à barbe grise avec l'ami +plus doux à son cœur que tous les sourires de +Norette; et je voudrais, comme lui, être mousse, +oui! bon vieux mousse à barbe grise avec l'ami Ruf pour patron.</p> <h2><span class="pagenum" id="Page_242">242</span>XLIX<br /> <b>LE SACRIFICE</b></h2> -<p>Un cent d'oursins, dégustés au bord de la -mer, ne comptent guère que comme apéritif. -Il s'agirait maintenant de pêcher dans les -anfractuosités du rivage le <i>pey San-Péiré</i>, la +<p>Un cent d'oursins, dégustés au bord de la +mer, ne comptent guère que comme apéritif. +Il s'agirait maintenant de pêcher dans les +anfractuosités du rivage le <i>pey San-Péiré</i>, la <i>rascasse</i> et autres savoureux poissons de roche, -indispensables éléments de la bouillabaisse -projetée que nous mangerons au dîner, c'est-à-dire -vers midi. Car ici on dîne à midi, chaque +indispensables éléments de la bouillabaisse +projetée que nous mangerons au dîner, c'est-à -dire +vers midi. Car ici on dîne à midi, chaque peuple ayant ses usages.</p> -<p>Patron Ruf me passe une ligne, une poignée +<p>Patron Ruf me passe une ligne, une poignée <span class="pagenum" id="Page_243">243</span> -de <i>mourédus</i>, et me voilà essayant des expériences -d'équilibre au grand soleil sur les avancements -escarpés, les arêtes coupantes et blanches +de <i>mourédus</i>, et me voilà essayant des expériences +d'équilibre au grand soleil sur les avancements +escarpés, les arêtes coupantes et blanches de la rive.</p> -<p>Mais j'avais trop présumé de mes forces. La -danse des rayons dans l'eau, mon attention à -regarder, m'ont brouillé les yeux et troublé la -tête. L'odeur mêlée des pins résineux et de +<p>Mais j'avais trop présumé de mes forces. La +danse des rayons dans l'eau, mon attention à +regarder, m'ont brouillé les yeux et troublé la +tête. L'odeur mêlée des pins résineux et de l'algue, cet air du large que je respire avec -délices, achèvent encore de me griser. J'éprouve -un besoin de dormir, un irrésistible besoin -d'immobilité et de bien-être; et, ma ligne cédée +délices, achèvent encore de me griser. J'éprouve +un besoin de dormir, un irrésistible besoin +d'immobilité et de bien-être; et, ma ligne cédée au colonel, c'est en chancelant comme un -homme ivre que je vais m'étendre au fond de la -barque amarrée en un creux de falaise.</p> +homme ivre que je vais m'étendre au fond de la +barque amarrée en un creux de falaise.</p> <p>La barque se balance au clapotis du flot et -gémit. Sur ma tête, cachant le soleil, surplombe -une voûte humide, incrustée de sel, où des -cailloux luisent, où vivent des <i>patelles</i>, où, sur -l'immobile ligne d'étiage, des mousses aux senteurs -amères et des plantes marines ont poussé.</p> +gémit. Sur ma tête, cachant le soleil, surplombe +une voûte humide, incrustée de sel, où des +cailloux luisent, où vivent des <i>patelles</i>, où, sur +l'immobile ligne d'étiage, des mousses aux senteurs +amères et des plantes marines ont poussé.</p> -<p>J'ai fermé les yeux.</p> +<p>J'ai fermé les yeux.</p> <p>N'est-ce point ici, dans ce golfe, au plus profond -de l'abîme bleu, que disparut, il y a des -siècles, avec ses portiques, ses tours de marbre, +de l'abîme bleu, que disparut, il y a des +siècles, avec ses portiques, ses tours de marbre, <span class="pagenum" id="Page_244">244</span> -la fabuleuse cité, antique souvenir des Atlantes, -dont patron Ruf, un jour, me décrivait les +la fabuleuse cité, antique souvenir des Atlantes, +dont patron Ruf, un jour, me décrivait les splendeurs?</p> -<p>Mais la mer doucement s'écoule sous la -barque; et la barque, descendant en même -temps qu'elle, me dépose sur un fond de sable -d'or, semé de perles.</p> +<p>Mais la mer doucement s'écoule sous la +barque; et la barque, descendant en même +temps qu'elle, me dépose sur un fond de sable +d'or, semé de perles.</p> -<p>Et voici Norette, coiffée de corail, en costume -de fée Océane, qui me prend par la main, +<p>Et voici Norette, coiffée de corail, en costume +de fée Océane, qui me prend par la main, me conduit dans l'immense ville, me montre -son palais, ses trésors...</p> +son palais, ses trésors...</p> -<p>Toujours des rêves, toujours des trésors, et +<p>Toujours des rêves, toujours des trésors, et toujours Norette!</p> -<p>Un choc interrompt mon léger sommeil.</p> +<p>Un choc interrompt mon léger sommeil.</p> -<p>La barque a heurté le rocher, quelqu'un a -sauté dans la barque.</p> +<p>La barque a heurté le rocher, quelqu'un a +sauté dans la barque.</p> <p>Je me dresse, je reconnais Norette qui me fuyait depuis huit jours et qui me cherche maintenant.</p> -<p>Ganteaume l'accompagne, il détache l'amarre.</p> +<p>Ganteaume l'accompagne, il détache l'amarre.</p> -<p>—«Viens, Ganteaume, tu rameras.»</p> +<p>—«Viens, Ganteaume, tu rameras.»</p> -<p>Puis, s'adressant à moi:</p> +<p>Puis, s'adressant à moi:</p> -<p>—«Nous serons mieux au large, plus seuls, -j'ai des choses graves à vous confier.»</p> +<p>—«Nous serons mieux au large, plus seuls, +j'ai des choses graves à vous confier.»</p> <div class="pagenum" id="Page_245">245</div> <p>Je me sentis rougir, et n'aurais pu dire pourquoi! -en écoutant sa voix émue, en subissant -le long regard de ses beaux yeux voilés moins +en écoutant sa voix émue, en subissant +le long regard de ses beaux yeux voilés moins de courroux que de tristesse.</p> <p>Elle ajouta:</p> -<p>—«C'est à propos de la Chèvre d'Or!»</p> +<p>—«C'est à propos de la Chèvre d'Or!»</p> <p>A ces seuls mots, dans une soudaine vision, je devinai enfin les trop justes motifs de son -attitude envers moi. Une honte mêlée de remords +attitude envers moi. Une honte mêlée de remords m'envahit. Je voulais parler et ne trouvais point de paroles.</p> -<p>—«Ne niez rien, n'expliquez rien! Il est -des choses irréparables. Plût au ciel que vous +<p>—«Ne niez rien, n'expliquez rien! Il est +des choses irréparables. Plût au ciel que vous fussiez mort du coup de fusil de Galfar! J'en -serais peut-être morte aussi; et si la terre noire -n'eût pas voulu de moi, je restais du moins -votre veuve avec l'éternel deuil au cœur d'un -amour auquel j'aurais cru. Mais votre fièvre a -rêvé tout haut, trop haut pour mon bonheur, -puisque, hélas! je l'ai entendue. De l'or, des -diamants, la chèvre, la clochette... Et toute +serais peut-être morte aussi; et si la terre noire +n'eût pas voulu de moi, je restais du moins +votre veuve avec l'éternel deuil au cœur d'un +amour auquel j'aurais cru. Mais votre fièvre a +rêvé tout haut, trop haut pour mon bonheur, +puisque, hélas! je l'ai entendue. De l'or, des +diamants, la chèvre, la clochette... Et toute une longue nuit qui me semblait ne devoir -plus finir, à votre chevet, sur vos lèvres où j'épiais, +plus finir, à votre chevet, sur vos lèvres où j'épiais, heureuse, un souffle de vie, j'ai cueilli, syllabe par syllabe, cette douloureuse et humiliante <span class="pagenum" id="Page_246">246</span> -certitude qu'aimé de moi, le sachant, -vous ne m'aimiez pas.»</p> +certitude qu'aimé de moi, le sachant, +vous ne m'aimiez pas.»</p> -<p>Elle était belle ainsi et digne de tous les désirs, -cette fière enfant, en qui un dépit passionné -éveillait la femme.</p> +<p>Elle était belle ainsi et digne de tous les désirs, +cette fière enfant, en qui un dépit passionné +éveillait la femme.</p> <p>J'essayai de baiser ses mains, je les mouillai -de larmes qui n'étaient point feintes.</p> +de larmes qui n'étaient point feintes.</p> -<p>Elle me repoussait, secouant la tête doucement, -avec une obstination désolée.</p> +<p>Elle me repoussait, secouant la tête doucement, +avec une obstination désolée.</p> -<p>—«A quoi bon? puisque je sais, puisque -tout est fini, puisque, même disant la vérité, je -refuserais de vous croire.»</p> +<p>—«A quoi bon? puisque je sais, puisque +tout est fini, puisque, même disant la vérité, je +refuserais de vous croire.»</p> -<p>L'absolu du décret me révolta, et ce sentiment -de révolte éveilla en moi quelque courage.</p> +<p>L'absolu du décret me révolta, et ce sentiment +de révolte éveilla en moi quelque courage.</p> -<p>—«Écoutez-moi, Norette, je serai franc! -Ce que je vais avouer, je vous l'avouerais à genoux, +<p>—«Écoutez-moi, Norette, je serai franc! +Ce que je vais avouer, je vous l'avouerais à genoux, si ma blessure le permettait et si tant de coques d'oursins ne jonchaient la cale. Oui, -une série de hasards étranges, parmi lesquels, +une série de hasards étranges, parmi lesquels, en premier lieu, ma trouvaille de la clochette, -m'ont fait deviner, oh! sans préméditation de +m'ont fait deviner, oh! sans préméditation de ma part, et votre origine orientale, et le secret -par vous possédé du trésor des rois de Majorque. -Le trésor, j'y croyais à peine quand je -vous connus. Peu à peu, je m'habituai, sans +par vous possédé du trésor des rois de Majorque. +Le trésor, j'y croyais à peine quand je +vous connus. Peu à peu, je m'habituai, sans <span class="pagenum" id="Page_247">247</span> -réfléchir, à vous confondre tous les deux, le trésor -et vous, dans les mêmes vagues projets de -conquête. Pourquoi ne vous l'avoir point dit? +réfléchir, à vous confondre tous les deux, le trésor +et vous, dans les mêmes vagues projets de +conquête. Pourquoi ne vous l'avoir point dit? Mon silence fut mon seul crime! Crime involontaire -que j'expie, puisqu'il me coûte votre +que j'expie, puisqu'il me coûte votre amour. Mais s'il est vrai que vos paroles d'aujourd'hui -présagent une séparation éternelle, je -jure ici, devant Dieu, en présence de Ganteaume, +présagent une séparation éternelle, je +jure ici, devant Dieu, en présence de Ganteaume, que nul calcul ne guidait mes pas, quand je suivais le torrent pierreux qui me -conduisit au Puget-Maure: je jure que, la première -fois que je vous vis, prêt à vous aimer -déjà, Norette! j'ignorais, certes, l'existence et -le nom même de la Chèvre d'Or.»</p> +conduisit au Puget-Maure: je jure que, la première +fois que je vous vis, prêt à vous aimer +déjà , Norette! j'ignorais, certes, l'existence et +le nom même de la Chèvre d'Or.»</p> <p>Il y avait, dans mon plaidoyer, un peu -de vérité avec beaucoup de mensonge, mais -les faits étaient si lointains et mes sentiments -tellement transformés depuis, que mensonge -et vérité pouvaient, en conscience, se confondre.</p> +de vérité avec beaucoup de mensonge, mais +les faits étaient si lointains et mes sentiments +tellement transformés depuis, que mensonge +et vérité pouvaient, en conscience, se confondre.</p> -<p>Norette songeait:—«S'il croyait pourtant -dire vrai?»</p> +<p>Norette songeait:—«S'il croyait pourtant +dire vrai?»</p> -<p>Moi:—«Si pourtant elle feignait de me -croire?»</p> +<p>Moi:—«Si pourtant elle feignait de me +croire?»</p> -<p>Deux amants sont bien près de s'entendre, +<p>Deux amants sont bien près de s'entendre, <span class="pagenum" id="Page_248">248</span> -quand leurs désirs ont de ces muettes complicités.</p> +quand leurs désirs ont de ces muettes complicités.</p> -<p>Mais Norette ne céda point.</p> +<p>Mais Norette ne céda point.</p> -<p>Ganteaume, fort troublé de tous ces discours, -avait, en quelques coups de rame, doublé +<p>Ganteaume, fort troublé de tous ces discours, +avait, en quelques coups de rame, doublé la pointe d'un petit cap dont la masse, -aride et blanche près du flot, coiffée de myrtes -à sa cime, nous mettait à l'abri des regards.</p> +aride et blanche près du flot, coiffée de myrtes +à sa cime, nous mettait à l'abri des regards.</p> -<p>—«Vous ne vous êtes pas trompé, le trésor -existe, continuait Norette. Depuis la défaite et +<p>—«Vous ne vous êtes pas trompé, le trésor +existe, continuait Norette. Depuis la défaite et l'embarquement, le secret en resta dans notre -famille. Longtemps conservé par tradition, c'est -au quatorzième siècle seulement qu'un de nos -arrière-grands-pères, maître Michel Gazan, astrologue -et médecin de la reine Jeanne, fondit -et grava, de peur qu'à la fin ce secret ne se -perdît, le fameux talisman figurant une clochette -à la mode sarrasine... Prenez-le, prenez, +famille. Longtemps conservé par tradition, c'est +au quatorzième siècle seulement qu'un de nos +arrière-grands-pères, maître Michel Gazan, astrologue +et médecin de la reine Jeanne, fondit +et grava, de peur qu'à la fin ce secret ne se +perdît, le fameux talisman figurant une clochette +à la mode sarrasine... Prenez-le, prenez, le voici! rouge de votre sang comme quand -vous l'avez arraché à Galfar.</p> +vous l'avez arraché à Galfar.</p> -<p>«Prenez donc! Pourquoi hésiter? n'aurez-vous -pas ainsi tout ce que vous désiriez de Norette?»</p> +<p>«Prenez donc! Pourquoi hésiter? n'aurez-vous +pas ainsi tout ce que vous désiriez de Norette?»</p> -<p>Je pris la clochette. Norette pâlit; mais un -éclair de joie illumina l'œil mélancolique de +<p>Je pris la clochette. Norette pâlit; mais un +éclair de joie illumina l'œil mélancolique de <span class="pagenum" id="Page_249">249</span> -Ganteaume. Accepter le trésor, c était renoncer -à Norette. Et, moi faisant cela, Ganteaume pouvait -espérer.</p> +Ganteaume. Accepter le trésor, c était renoncer +à Norette. Et, moi faisant cela, Ganteaume pouvait +espérer.</p> -<p>Je m'étais dressé. La clochette d'argent, reluisante, +<p>Je m'étais dressé. La clochette d'argent, reluisante, tremblait un peu entre mon index et mon pouce, et le soleil, les reflets de l'eau, allumaient des turquoises et des diamants aux @@ -6663,308 +6625,308 @@ intailles de l'inscription en arabesque qui courait autour de ses bords.</p> <p>A ce moment, j'aurais pu la lire; mais une -larme, venue je ne sais d'où, troublait ma vue, -et c'est ce qui m'en empêcha.</p> +larme, venue je ne sais d'où, troublait ma vue, +et c'est ce qui m'en empêcha.</p> -<p>—«Alors, demandai-je à Norette, ceci nous -sépare éternellement?</p> +<p>—«Alors, demandai-je à Norette, ceci nous +sépare éternellement?</p> -<p>—Éternellement! répondit-elle.</p> +<p>—Éternellement! répondit-elle.</p> <p>—Rien ici-bas ne vaut l'amour. Pourquoi -attrister notre vie de ce qui empêche d'aimer. +attrister notre vie de ce qui empêche d'aimer. La mer, sous la barque, est profonde, je n'ai -qu'à desserrer les doigts pour que le secret de -la Chèvre d'Or s'y ensevelisse pour toujours.</p> +qu'à desserrer les doigts pour que le secret de +la Chèvre d'Or s'y ensevelisse pour toujours.</p> -<p>—Vous êtes le maître!» soupira Norette.</p> +<p>—Vous êtes le maître!» soupira Norette.</p> <p>Je tins la clochette encore un instant suspendue; puis, me penchant, je desserrai les -doigts. Lentement, doucement, comme à regret, -la clochette descendit, se balançant, et, +doigts. Lentement, doucement, comme à regret, +la clochette descendit, se balançant, et, <span class="pagenum" id="Page_250">250</span> -blanche étoile qui se meurt, finit par disparaître +blanche étoile qui se meurt, finit par disparaître sous les profondeurs de l'eau transparente. -Les trésors du roi de Majorque rejoignaient +Les trésors du roi de Majorque rejoignaient ceux de patron Ruf.</p> <p>Du haut du cap, parmi les myrtes, M. Honnorat nous criait:</p> -<p>—«Allons, les enfants, la brise creuse, et -Tardive a déjà servi la bouillabaisse!»</p> +<p>—«Allons, les enfants, la brise creuse, et +Tardive a déjà servi la bouillabaisse!»</p> -<p>Ganteaume, le plus misérable, ayant perdu -amour et trésors, mêlait l'averse de ses pleurs +<p>Ganteaume, le plus misérable, ayant perdu +amour et trésors, mêlait l'averse de ses pleurs aux gouttes rejaillies dont s'emperlaient les rames.</p> -<p>Mais Norette était dans mes bras, et, tout au -divin égoïsme de l'amour, nous ne voyions pas +<p>Mais Norette était dans mes bras, et, tout au +divin égoïsme de l'amour, nous ne voyions pas les pleurs de Ganteaume.</p> <h2><span class="pagenum" id="Page_251">251</span>L<br /> -<b>JOURNÉE DE JOIE ET SOIR DE DEUIL</b></h2> +<b>JOURNÉE DE JOIE ET SOIR DE DEUIL</b></h2> -<p>C'est triste et l'âme en mélancolie, que je -reprends, me l'étant promis, ces mémoires +<p>C'est triste et l'âme en mélancolie, que je +reprends, me l'étant promis, ces mémoires six mois durant interrompus par le bonheur.</p> <p>Le bonheur?</p> -<p>Oui, je l'ai connu du jour où j'épousai Norette: -un bonheur tranquille, ingénu, que rien -n'eût altéré sans le deuil qui, subit, vint ennuager -de ses ombres la douce lumière persistante +<p>Oui, je l'ai connu du jour où j'épousai Norette: +un bonheur tranquille, ingénu, que rien +n'eût altéré sans le deuil qui, subit, vint ennuager +de ses ombres la douce lumière persistante de notre lune de miel.</p> -<p>Le mariage accompli—que de poudre brûla -<i>la Bravade</i>, à cette occasion, et que de peaux -fraîches écorchées enguirlandèrent le portail +<p>Le mariage accompli—que de poudre brûla +<i>la Bravade</i>, à cette occasion, et que de peaux +fraîches écorchées enguirlandèrent le portail <span class="pagenum" id="Page_252">252</span> de la demeure des Gazan!—un certain calme, -après tant d'événements, régnait de nouveau +après tant d'événements, régnait de nouveau sur le Puget-Maure.</p> -<p>Ganteaume, désillusionné, s'en est retourné -à la Petite-Camargue. Un peu d'amour le tient +<p>Ganteaume, désillusionné, s'en est retourné +à la Petite-Camargue. Un peu d'amour le tient encore, mais la mer le consolera. Il monte nous -voir, une fois par semaine, tantôt avec Tardive, -tantôt avec patron Ruf, et nous apporte +voir, une fois par semaine, tantôt avec Tardive, +tantôt avec patron Ruf, et nous apporte du poisson ou des coquillages. Nous avons, d'ailleurs, le projet d'aller passer tout un printemps dans leur cabanette agrandie, et Norette -s'enthousiasme à l'idée de dormir sous le joli +s'enthousiasme à l'idée de dormir sous le joli plafond de velours vert sombre que fait l'envers -d'une toiture en roseaux d'étang longs -empanachés.</p> +d'une toiture en roseaux d'étang longs +empanachés.</p> -<p>La maison ici est restée la même, toujours -vieille et blanche, avec sa cour si fraîche qu'une -treille recouvre, son étroit jardin suspendu +<p>La maison ici est restée la même, toujours +vieille et blanche, avec sa cour si fraîche qu'une +treille recouvre, son étroit jardin suspendu que parfument la sauge et le romarin. On n'a -seulement pas touché aux pavés du passage -d'âne, bien que Galfar, décidément vaincu par -ma générosité, ait cédé l'écurie du fond et mis -ainsi fin à des dissensions séculaires, avant +seulement pas touché aux pavés du passage +d'âne, bien que Galfar, décidément vaincu par +ma générosité, ait cédé l'écurie du fond et mis +ainsi fin à des dissensions séculaires, avant d'entreprendre un voyage aux Indes, dont M. Honnorat a voulu faire les frais.</p> <div class="pagenum" id="Page_253">253</div> -<p>Saladin nous appartient. Il habite l'écurie en -compagnie de Misé Jano; Saladine, insensiblement, -s'accoutume à lui donner le nom de -son défunt mari.</p> +<p>Saladin nous appartient. Il habite l'écurie en +compagnie de Misé Jano; Saladine, insensiblement, +s'accoutume à lui donner le nom de +son défunt mari.</p> <p>J'essaie de me remettre au travail, et le bon -abbé Sèbe, comme autrefois, m'emprunte mon -fusil quand l'occasion s'en présente.</p> +abbé Sèbe, comme autrefois, m'emprunte mon +fusil quand l'occasion s'en présente.</p> -<p>Du reste, nos chasses archéologiques, nos -stations devant des pierres frustes ont cessé +<p>Du reste, nos chasses archéologiques, nos +stations devant des pierres frustes ont cessé d'offusquer les paysans. Personne ne songe plus -aux trésors du roi de Majorque, personne, sauf -Peu-Parle qui, un instant troublé par ces aventures, -retourne maintenant s'asseoir à sa place -ordinaire, dessous le rocher de la Chèvre, et, +aux trésors du roi de Majorque, personne, sauf +Peu-Parle qui, un instant troublé par ces aventures, +retourne maintenant s'asseoir à sa place +ordinaire, dessous le rocher de la Chèvre, et, taciturne, tant que le soleil dure, continue son -rêve interrompu.</p> +rêve interrompu.</p> -<p>Quant à Norette, que dirai-je? Norette ne +<p>Quant à Norette, que dirai-je? Norette ne ment point aux pronostics contenus dans le panier des trois vieilles femmes. Toujours bonne comme le pain, pure comme le sel, laborieuse -comme la quenouille, j'espère que d'ici à peu -elle va faire honneur au quatrième souhait.</p> +comme la quenouille, j'espère que d'ici à peu +elle va faire honneur au quatrième souhait.</p> -<p>Elle m'en a dit quelque chose à l'oreille. +<p>Elle m'en a dit quelque chose à l'oreille. Patron Ruf sera le parrain.</p> <p>M. Honnorat ne tient pas en place depuis <span class="pagenum" id="Page_254">254</span> qu'il a l'espoir -de se voir grand-père. Le Turc qui était en lui disparaît. Plus de -sieste l'après-midi, plus de ces interminables heures oisives qu'il +de se voir grand-père. Le Turc qui était en lui disparaît. Plus de +sieste l'après-midi, plus de ces interminables heures oisives qu'il passait assis, sans penser, en fumant des pipes. Un besoin continu de -mouvement, une activité toute juvénile.</p> +mouvement, une activité toute juvénile.</p> -<p>—«Soyons vivaces!» répète-t-il. M. Honnorat +<p>—«Soyons vivaces!» répète-t-il. M. Honnorat veut que son petit-fils ait la fortune; et, -dans ce très louable dessein, il s'est mis en tête +dans ce très louable dessein, il s'est mis en tête de reconstituer les vignobles du Puget-Maure. -D'après lui, le vin autrefois coulait par les -ruelles du village comme coule l'eau après qu'il +D'après lui, le vin autrefois coulait par les +ruelles du village comme coule l'eau après qu'il a plu. C'est pour cela que toutes les maisons -ont de si vastes caves, avec des cuves briquetées -pareilles à des tours, et des tonneaux de pierre -taillée, en prévision des années exceptionnelles -où les tonneaux de bois ne suffisaient pas. Mais -voilà, à force de trop lui demander, l'homme a +ont de si vastes caves, avec des cuves briquetées +pareilles à des tours, et des tonneaux de pierre +taillée, en prévision des années exceptionnelles +où les tonneaux de bois ne suffisaient pas. Mais +voilà , à force de trop lui demander, l'homme a fini par fatiguer la vigne.</p> -<p>Dire que depuis Noé, nous avons toujours -marché par bouture, et que jamais l'idée n'est -venue à personne de rajeunir, à l'aide de semis, +<p>Dire que depuis Noé, nous avons toujours +marché par bouture, et que jamais l'idée n'est +venue à personne de rajeunir, à l'aide de semis, ces plants je ne sais combien de fois centenaires? -Comment veut-on qu'avec une telle hygiène -le divin bois tordu ait conservé sa force et puisse, +Comment veut-on qu'avec une telle hygiène +le divin bois tordu ait conservé sa force et puisse, <span class="pagenum" id="Page_255">255</span> -désormais plus mou que l'amadou, résister à +désormais plus mou que l'amadou, résister à la dent vorace des invisibles ennemis qui, de -tous côtés, s'abattent sur lui? Aussi l'oïdium, -le <i>Milo-Diou</i>, le phylloxéra, que sais-je encore, -ont raison de cette proie facile. «Rendons à la -vigne des moelles fermes, une dure écorce, -rien de tout cela n'y mordra plus!» Théorie -d'une simplicité vraiment lumineuse!</p> - -<p>M. Honnorat, par patriotisme, répugne à -l'emploi des plants d'Amérique, lesquels, d'ailleurs, +tous côtés, s'abattent sur lui? Aussi l'oïdium, +le <i>Milo-Diou</i>, le phylloxéra, que sais-je encore, +ont raison de cette proie facile. «Rendons à la +vigne des moelles fermes, une dure écorce, +rien de tout cela n'y mordra plus!» Théorie +d'une simplicité vraiment lumineuse!</p> + +<p>M. Honnorat, par patriotisme, répugne à +l'emploi des plants d'Amérique, lesquels, d'ailleurs, ne produisent qu'un faux vin. M. Honnorat -sèmera des pépins de grappes françaises +sèmera des pépins de grappes françaises choisies parmi les meilleurs crus. L'angle du -jardin, chaud comme une serre, est déjà tout -en plates-bandes. Il faudra peut-être cinq ans, -dix ans, avant que ces pépins aient convenablement -raciné. Qu'importe? la mère des jours +jardin, chaud comme une serre, est déjà tout +en plates-bandes. Il faudra peut-être cinq ans, +dix ans, avant que ces pépins aient convenablement +raciné. Qu'importe? la mère des jours n'est pas morte.</p> <p>En attendant, pour occuper son impatience, M. Honnorat dirige une escouade de paysans dont la mission est d'arracher avec soin, sans offenser le chevelu, au fond des vallons, sous -les taillis, tout pied de <i>labrusque</i> emmêlant, -aux branches d'un pin ou d'un chêne, ses flexibles -sarments chargés de raisins aux grains menus +les taillis, tout pied de <i>labrusque</i> emmêlant, +aux branches d'un pin ou d'un chêne, ses flexibles +sarments chargés de raisins aux grains menus <span class="pagenum" id="Page_256">256</span> -et rares. «La vigne sauvage est la vraie -vigne et vaut tous les <i>Jaquez</i> du monde!»</p> +et rares. «La vigne sauvage est la vraie +vigne et vaut tous les <i>Jaquez</i> du monde!»</p> -<p>Après quoi, on repique à grands frais les +<p>Après quoi, on repique à grands frais les pieds ainsi conquis sur une lande caillouteuse, -inculte immémorialement, et dont M. Honnorat -s'est découvert propriétaire.</p> +inculte immémorialement, et dont M. Honnorat +s'est découvert propriétaire.</p> <p>Excellent M. Honnorat.</p> -<p>Je n'ai pu résister à la démangeaison de railler -un peu sa méthode.</p> +<p>Je n'ai pu résister à la démangeaison de railler +un peu sa méthode.</p> -<p>—«Bah! répondit-il, ce ne sont là que des +<p>—«Bah! répondit-il, ce ne sont là que des essais, et pour triompher, je compte avant tout -sur les graines.»</p> +sur les graines.»</p> -<p>Puis me montrant la dégringolade des collines -qui descendent de sa vigne future jusqu'à +<p>Puis me montrant la dégringolade des collines +qui descendent de sa vigne future jusqu'à la mer, il ajouta, riant de son rire:</p> -<p>—«En tout cas, mauvais ou bons, si le -phylloxéra veut manger mes plants, il faudra, +<p>—«En tout cas, mauvais ou bons, si le +phylloxéra veut manger mes plants, il faudra, pour grimper si haut, qu'il ait soin de se commander -une paire de jambes neuves.»</p> +une paire de jambes neuves.»</p> -<p>Un soir, M. Honnorat est rentré ruisselant -et transi, ayant voulu, malgré la pluie, une -pluie d'automne glacée! rester à surveiller ses +<p>Un soir, M. Honnorat est rentré ruisselant +et transi, ayant voulu, malgré la pluie, une +pluie d'automne glacée! rester à surveiller ses planteurs de labrusques.</p> -<p>Il a boudé la soupe, lui d'ordinaire si gai -mangeur; il a regagné sa chambre, symptôme +<p>Il a boudé la soupe, lui d'ordinaire si gai +mangeur; il a regagné sa chambre, symptôme <span class="pagenum" id="Page_257">257</span> grave! sans allumer sa pipe. Le lendemain, -M. Honnorat a gardé le lit et Saladine s'est -alarmée.</p> +M. Honnorat a gardé le lit et Saladine s'est +alarmée.</p> -<p>—«Gazan couché, Gazan perdu! répétait-elle +<p>—«Gazan couché, Gazan perdu! répétait-elle en cachant ses larmes, je ne m'y trompe -pas: c'est le troisième dans la maison dont j'aurai -été la triste habilleuse.»</p> +pas: c'est le troisième dans la maison dont j'aurai +été la triste habilleuse.»</p> -<p>Hélas! que Saladine avait raison! Au bout -d'une semaine, malgré nos soins, M. Honnorat -s'est éteint, tranquille, presque sans agonie.</p> +<p>Hélas! que Saladine avait raison! Au bout +d'une semaine, malgré nos soins, M. Honnorat +s'est éteint, tranquille, presque sans agonie.</p> -<p>Peu d'instants auparavant, très affaibli, mais +<p>Peu d'instants auparavant, très affaibli, mais en possession de toute sa raison, il me faisait -mille recommandations à propos des vignes et +mille recommandations à propos des vignes et plaisantait avec Norette. Il ne se plaignait pas de souffrir, mais rester immobile l'ennuyait.</p> <p>Il a voulu boire; et, surpris, sans transition aucune, nous nous -aperçûmes qu'il délirait. Il croyait être enfant, il parlait de sa -mère, et, revivant dans l'éclair d'une vision ses années, il appelait +aperçûmes qu'il délirait. Il croyait être enfant, il parlait de sa +mère, et, revivant dans l'éclair d'une vision ses années, il appelait d'anciens amis, partait pour de lointains voyages.</p> <p>Puis il s'est tu, ma main qu'il serrait s'est -glacée.</p> +glacée.</p> -<p>—«Père! où es-tu?... Papa...» sanglotait -Norette à genoux.</p> +<p>—«Père! où es-tu?... Papa...» sanglotait +Norette à genoux.</p> <div class="pagenum" id="Page_258">258</div> -<p>Les Prieurs, des paysans vêtus en moines, -sont venus prendre le cercueil et l'ont porté, se -relayant, jusqu'à l'église et jusqu'au cimetière. -L'abbé Sèbe chantait les prières. Nous suivions -avec patron Ruf et Ganteaume accourus dès la +<p>Les Prieurs, des paysans vêtus en moines, +sont venus prendre le cercueil et l'ont porté, se +relayant, jusqu'à l'église et jusqu'au cimetière. +L'abbé Sèbe chantait les prières. Nous suivions +avec patron Ruf et Ganteaume accourus dès la triste nouvelle, avec Peu-Parle et tout le village.</p> -<p>Au retour, j'ai retrouvé Norette, en compagnie -de Tardive, dans la chambre où se consumaient +<p>Au retour, j'ai retrouvé Norette, en compagnie +de Tardive, dans la chambre où se consumaient les trois cierges, et qu'elle n'avait -pas voulu quitter. Le soleil entrait par la fenêtre -grande ouverte, caressant du même rayon +pas voulu quitter. Le soleil entrait par la fenêtre +grande ouverte, caressant du même rayon le lit sur lequel M. Honnorat venait d'expirer, -et le front pâle de ma femme, ses yeux pleins -de larmes, mais agrandis, animés déjà par l'étonnement -et l'orgueil des premières maternités. -Quel que soit l'excès de douleur, la vie -proteste contre la mort, et toujours à la trame -de nos deuils se mêle celle de nos joies! Alors, +et le front pâle de ma femme, ses yeux pleins +de larmes, mais agrandis, animés déjà par l'étonnement +et l'orgueil des premières maternités. +Quel que soit l'excès de douleur, la vie +proteste contre la mort, et toujours à la trame +de nos deuils se mêle celle de nos joies! Alors, songeant au pauvre mort qui ne verrait plus ce -soleil, qui ne connaîtrait pas ce petit-fils d'avance -tant aimé, j'ai senti soudain tout mon courage -s'évanouir, et, venu pour consoler, j'ai pleuré -moi-même.</p> +soleil, qui ne connaîtrait pas ce petit-fils d'avance +tant aimé, j'ai senti soudain tout mon courage +s'évanouir, et, venu pour consoler, j'ai pleuré +moi-même.</p> <h2><span class="pagenum" id="Page_259">259</span>LI<br /> <b>LE DERNIER SECRET DE NORETTE</b></h2> -<p>Peut-être aurais-je pu, me dispensant d'écrire -ces dernières pages, m'arrêter à la minute heureuse -qui, sous les rocs blancs d'Aygues-Sèches, +<p>Peut-être aurais-je pu, me dispensant d'écrire +ces dernières pages, m'arrêter à la minute heureuse +qui, sous les rocs blancs d'Aygues-Sèches, jeta Norette dans mes bras.</p> <p>Mais cette mort de M. Honnorat se rattache -précisément, et de façon assez singulière pour -moi, à l'histoire de la Chèvre d'Or.</p> +précisément, et de façon assez singulière pour +moi, à l'histoire de la Chèvre d'Or.</p> -<p>—«Ayez bien soin de mes semis?» m'avait +<p>—«Ayez bien soin de mes semis?» m'avait dit avant d'expirer, et presque comme recommandation -dernière, le brave homme, jusqu'à -la fin préoccupé de sa manie.</p> +dernière, le brave homme, jusqu'à +la fin préoccupé de sa manie.</p> <div class="pagenum" id="Page_260">260</div> -<p>Ces paroles, longtemps oubliées, me revinrent -un jour en mémoire. Février finissait, des fleurs +<p>Ces paroles, longtemps oubliées, me revinrent +un jour en mémoire. Février finissait, des fleurs naissaient sur les collines, et des brins de gazon -luisaient parmi les rocs, annonçant le printemps +luisaient parmi les rocs, annonçant le printemps si bref et si enivrant de Provence.</p> -<p>Tandis que Norette, mère avec emphase, -promenait au jardin l'<i>Héritier</i>: «Allons voir, -me dis-je, où en sont les semis du grand-père.»</p> +<p>Tandis que Norette, mère avec emphase, +promenait au jardin l'<i>Héritier</i>: «Allons voir, +me dis-je, où en sont les semis du grand-père.»</p> -<p>Les semis n'avaient pas bougé; peut-être +<p>Les semis n'avaient pas bougé; peut-être fallait-il, afin de leur donner un peu d'air, gratter -légèrement le sol de la pépinière?</p> +légèrement le sol de la pépinière?</p> -<p>Je pénétrai donc, pour la première fois, sous -une voûte basse, creusée dans les fondements -de ma tour et défendue par un vitrage, sorte de -cave à prétention de serre, où M. Honnorat +<p>Je pénétrai donc, pour la première fois, sous +une voûte basse, creusée dans les fondements +de ma tour et défendue par un vitrage, sorte de +cave à prétention de serre, où M. Honnorat remisait ses outils.</p> <p>Des limaces s'y promenaient, et les murs @@ -6972,92 +6934,92 @@ exhalaient cette odeur de terreau humide et de moisi que connaissent bien les amateurs d'horticulture.</p> <p>Je ne voulais que prendre la binette, une -curiosité ironiquement émue m'arrêta.</p> +curiosité ironiquement émue m'arrêta.</p> -<p>Le long du mur, sur des étagères, des paquets -s'alignaient avec leurs étiquettes: <i>Clairet</i>—<i>Muscat</i>—<i>Grec -à grains doubles</i>, toutes les variétés <span class="pagenum" id="Page_261">261</span> que M. Honnorat -comptait voir pousser et mûrir dans ses domaines du Puget-Maure.</p> +<p>Le long du mur, sur des étagères, des paquets +s'alignaient avec leurs étiquettes: <i>Clairet</i>—<i>Muscat</i>—<i>Grec +à grains doubles</i>, toutes les variétés <span class="pagenum" id="Page_261">261</span> que M. Honnorat +comptait voir pousser et mûrir dans ses domaines du Puget-Maure.</p> -<p>Un des paquets, celui du <i>Grec</i> à grains +<p>Un des paquets, celui du <i>Grec</i> à grains doubles, me parut de parchemin, et quelle ne -fut pas, en l'ouvrant, ma surprise, de reconnaître, -avec sa couleur jaune et ses lettres pâlies, +fut pas, en l'ouvrant, ma surprise, de reconnaître, +avec sa couleur jaune et ses lettres pâlies, un feuillet du livre de raison.</p> -<p>D'où venait-il et qui l'avait lacéré, ce livre -de raison, avant l'hécatombe pieusement sacrilège -opérée par l'abbé Sèbe, à la demande de +<p>D'où venait-il et qui l'avait lacéré, ce livre +de raison, avant l'hécatombe pieusement sacrilège +opérée par l'abbé Sèbe, à la demande de M<sup>me</sup> Honnorat Gazan? Quelque main ignorante, -celle de Saladine? Peut-être aussi le feuillet -était-il celui que M<sup>me</sup> Honnorat voulut garder, +celle de Saladine? Peut-être aussi le feuillet +était-il celui que M<sup>me</sup> Honnorat voulut garder, et, mourante, fit arracher par Norette.</p> <p>En tout cas, voici ce que disait la feuille par -miracle échappée:</p> +miracle échappée:</p> <div class="manuscr"> -<p>... <i>Et comme, sans compter les sanglantes inimitiés -fomentées entre parents et frères, cette</i> -Cabre d'Or <i>ne se plaisait qu'en lieux périlleux, -balmes sauvages ou précipices, quiconque eût -tenté, la suivant, conquérir le trésor sarrasin des -rois de Majorque, s'exposait à de sûres morts. +<p>... <i>Et comme, sans compter les sanglantes inimitiés +fomentées entre parents et frères, cette</i> +Cabre d'Or <i>ne se plaisait qu'en lieux périlleux, +balmes sauvages ou précipices, quiconque eût +tenté, la suivant, conquérir le trésor sarrasin des +rois de Majorque, s'exposait à de sûres morts. Aussi, pendant mille ans et plus, aucune fille, soit des Galfar, soit des Gazan, soit de tel autre cousinage, <span class="pagenum" id="Page_262">262</span> -ne voulut, par crainte des dangers à courir, rien révéler -touchant lesdits trésors, ni à celui qui l'avait épousée, -ni à personne autre qu'elle aimât.</i></p> +ne voulut, par crainte des dangers à courir, rien révéler +touchant lesdits trésors, ni à celui qui l'avait épousée, +ni à personne autre qu'elle aimât.</i></p> -<p><i>Il est même certain qu'au temps du roi René +<p><i>Il est même certain qu'au temps du roi René d'Anjou, dame Guiraude Gazan, violemment -sollicitée à ce sujet par le sien mari, qui était -homme fort dépensier et grand joueur, lui répondit: -«Prenez mes bijoux et vendez-les, si l'or -vous manque, mais je tiens encore bien trop à -vous, malgré votre méchante vie, pour mettre en -vos mains un secret qui a déjà coûté tant de -malheurs.</i>»</p> - -<p><i>Et le mari toujours la pressant, après s'être -seule enfermée dans sa chambre ronde de la tour, +sollicitée à ce sujet par le sien mari, qui était +homme fort dépensier et grand joueur, lui répondit: +«Prenez mes bijoux et vendez-les, si l'or +vous manque, mais je tiens encore bien trop à +vous, malgré votre méchante vie, pour mettre en +vos mains un secret qui a déjà coûté tant de +malheurs.</i>»</p> + +<p><i>Et le mari toujours la pressant, après s'être +seule enfermée dans sa chambre ronde de la tour, elle jeta au feu noblement, et d'un fier courage, -le talisman, qui était fait d'une clochette en +le talisman, qui était fait d'une clochette en argent fin, avec un collier de bois comme on les -met au cou des chèvres, le tout travaillé curieusement -et couvert de mystérieuses écritures.</i></p> +met au cou des chèvres, le tout travaillé curieusement +et couvert de mystérieuses écritures.</i></p> <p><i>La clochette ne fondit point et se retrouva dans -les cendres; mais, le collier ayant brûlé, les -trésors avec lui partirent en fumée. Car l'inscription -avait été si industrieusement combinée, que -moitié s'en trouvait dessous la clochette et moitié +les cendres; mais, le collier ayant brûlé, les +trésors avec lui partirent en fumée. Car l'inscription +avait été si industrieusement combinée, que +moitié s'en trouvait dessous la clochette et moitié <span class="pagenum" id="Page_263">263</span> dessus le collier, de sorte que, avoir l'une des -parts sans posséder l'autre, c'était tout comme +parts sans posséder l'autre, c'était tout comme n'avoir rien.</i></p> -<p><i>C'est ainsi</i>, concluait le naïf document, <i>que +<p><i>C'est ainsi</i>, concluait le naïf document, <i>que dame Guiraude, volontiers, perdit le secret de la -Chèvre, le destin des femmes dans notre famille -étant, dit un proverbe, de maintenir leurs maris +Chèvre, le destin des femmes dans notre famille +étant, dit un proverbe, de maintenir leurs maris pauvres, par faute de trop les aimer</i>.</p> </div> <p>En me voyant sortir de la serre, par le vitrage -de laquelle il lui était facile de m'épier, Norette, -pourtant attristée, n'a pu s'empêcher de sourire.</p> - -<p>Pourquoi? Aurais-je été sa dupe? Se serait-elle, -par besoin de malice féminine, et pour -jeter sur notre ingénu roman d'amour un vague -reflet d'héroïsme, simplement amusée de moi -à propos de la Chèvre d'Or?</p> - -<p>Bien des détails qui, maintenant, me reviennent -en mémoire, son sourire, la découverte -du fragment de parchemin, précisément -dans un endroit où Norette savait bien que je +de laquelle il lui était facile de m'épier, Norette, +pourtant attristée, n'a pu s'empêcher de sourire.</p> + +<p>Pourquoi? Aurais-je été sa dupe? Se serait-elle, +par besoin de malice féminine, et pour +jeter sur notre ingénu roman d'amour un vague +reflet d'héroïsme, simplement amusée de moi +à propos de la Chèvre d'Or?</p> + +<p>Bien des détails qui, maintenant, me reviennent +en mémoire, son sourire, la découverte +du fragment de parchemin, précisément +dans un endroit où Norette savait bien que je le trouverais un jour ou l'autre, pourraient le faire supposer.</p> @@ -7065,17 +7027,17 @@ faire supposer.</p> <div class="pagenum" id="Page_264">264</div> -<p>Norette n'a jamais songé à déchiffrer ces pages jaunies; Norette -croyait, comme j'y croyais, au trésor gardé par la Chèvre; et c'est de -bonne foi tous les deux, d'un même élan de cœur, avec le même -enthousiasme, que, le jour de la pêche à l'oursin, dans la calanque -d'Aygues-Sèches, Norette, pour être sûre que je l'aimais, moi, pour -prouver que j'aimais Norette, nous renouvelâmes, en le complétant, le +<p>Norette n'a jamais songé à déchiffrer ces pages jaunies; Norette +croyait, comme j'y croyais, au trésor gardé par la Chèvre; et c'est de +bonne foi tous les deux, d'un même élan de cœur, avec le même +enthousiasme, que, le jour de la pêche à l'oursin, dans la calanque +d'Aygues-Sèches, Norette, pour être sûre que je l'aimais, moi, pour +prouver que j'aimais Norette, nous renouvelâmes, en le complétant, le sacrifice de dame Guiraude.</p> <p>Au surplus, tout est bien mieux ainsi: les -légendes, comme les amours, gagnent à garder -leur mystère!</p> +légendes, comme les amours, gagnent à garder +leur mystère!</p> <p class="sep3 cent esp sepb">FIN</p> @@ -7084,9 +7046,9 @@ leur mystère!</p> <div id="toc" class="sep6"> -<h2>Table des matières</h2> +<h2>Table des matières</h2> -<table summary="Table des matières"> +<table summary="Table des matières"> <tr> <td class="tdr">I</td> <td class="tdl">LETTRE D'ENVOI</td> @@ -7119,7 +7081,7 @@ leur mystère!</p> </tr> <tr> <td class="tdr">VII</td> - <td class="tdl">LA CHÈVRE D'OR</td> + <td class="tdl">LA CHÈVRE D'OR</td> <td class="tdr"><a href="#Page_34">34</a></td> </tr> <tr> @@ -7159,7 +7121,7 @@ leur mystère!</p> </tr> <tr> <td class="tdr">XV</td> - <td class="tdl">LA FÊTE DE L'ÉMIR</td> + <td class="tdl">LA FÊTE DE L'ÉMIR</td> <td class="tdr"><a href="#Page_73">73</a></td> </tr> <tr> @@ -7174,7 +7136,7 @@ leur mystère!</p> </tr> <tr> <td class="tdr">XVIII</td> - <td class="tdl">LES CHASSES DU CURÉ</td> + <td class="tdl">LES CHASSES DU CURÉ</td> <td class="tdr"><a href="#Page_90">90</a></td> </tr> <tr> @@ -7194,7 +7156,7 @@ leur mystère!</p> </tr> <tr> <td class="tdr">XXII</td> - <td class="tdl">LE ROCHER DE LA CHÈVRE</td> + <td class="tdl">LE ROCHER DE LA CHÈVRE</td> <td class="tdr"><a href="#Page_109">109</a></td> </tr> <tr> @@ -7219,7 +7181,7 @@ leur mystère!</p> </tr> <tr> <td class="tdr">XXVII</td> - <td class="tdl">PERPLEXITÉS SENTIMENTALES</td> + <td class="tdl">PERPLEXITÉS SENTIMENTALES</td> <td class="tdr"><a href="#Page_132">132</a></td> </tr> <tr> @@ -7259,7 +7221,7 @@ leur mystère!</p> </tr> <tr> <td class="tdr">XXXV</td> - <td class="tdl">GUERRE DÉCLARÉE</td> + <td class="tdl">GUERRE DÉCLARÉE</td> <td class="tdr"><a href="#Page_177">177</a></td> </tr> <tr> @@ -7269,7 +7231,7 @@ leur mystère!</p> </tr> <tr> <td class="tdr">XXXVII</td> - <td class="tdl">SALADIN ET LES PIÉMONTAIS</td> + <td class="tdl">SALADIN ET LES PIÉMONTAIS</td> <td class="tdr"><a href="#Page_188">188</a></td> </tr> <tr> @@ -7294,7 +7256,7 @@ leur mystère!</p> </tr> <tr> <td class="tdr">XLII</td> - <td class="tdl">«GUEITO!»</td> + <td class="tdl">«GUEITO!»</td> <td class="tdr"><a href="#Page_210">210</a></td> </tr> <tr> @@ -7324,7 +7286,7 @@ leur mystère!</p> </tr> <tr> <td class="tdr">XLVIII</td> - <td class="tdl">PÊCHE A L'OURSIN</td> + <td class="tdl">PÊCHE A L'OURSIN</td> <td class="tdr"><a href="#Page_235">235</a></td> </tr> <tr> @@ -7334,7 +7296,7 @@ leur mystère!</p> </tr> <tr> <td class="tdr">L</td> - <td class="tdl">JOURNÉE DE JOIE ET SOIR DE DEUIL</td> + <td class="tdl">JOURNÉE DE JOIE ET SOIR DE DEUIL</td> <td class="tdr"><a href="#Page_251">251</a></td> </tr> <tr> @@ -7348,42 +7310,42 @@ leur mystère!</p> <hr class="hr30" /> <div class="npage"> -<p class="cent esp"><i>BIBLIOTHÈQUE CONTEMPORAINE</i></p> +<p class="cent esp"><i>BIBLIOTHÈQUE CONTEMPORAINE</i></p> <hr class="hr8" /> -<p class="cent t4 esp">VOLUMES IN-18 JÉSUS, IMPRIMÉS SUR PAPIER VÉLIN</p> +<p class="cent t4 esp">VOLUMES IN-18 JÉSUS, IMPRIMÉS SUR PAPIER VÉLIN</p> <p class="cent t3">Chaque volume: 3 fr. 50</p> <hr class="hr8" /> -<p class="cent t2 esp">DERNIÈRES PUBLICATIONS</p> +<p class="cent t2 esp">DERNIÈRES PUBLICATIONS</p> -<table summary="dernières publications" class="sepb"> +<table summary="dernières publications" class="sepb"> <tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Paul Arène</span></td> - <td class="tdl"><i>La Chèvre d'or</i></td> + <td class="tdl"><span class="smcap">Paul Arène</span></td> + <td class="tdl"><i>La Chèvre d'or</i></td> <td class="tdr">1 vol.</td> </tr> <tr> <td class="tdl"><span class="smcap">Barbey d'Aurevilly</span></td> - <td class="tdl"><i>Littérature épistolaire</i></td> + <td class="tdl"><i>Littérature épistolaire</i></td> <td class="tdr">1 vol.</td> </tr> <tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Léon Allard</span></td> + <td class="tdl"><span class="smcap">Léon Allard</span></td> <td class="tdl"><i>Les deux Portraits</i></td> <td class="tdr">1 vol.</td> </tr> <tr> <td class="tdl"><span class="smcap">Auguste Blondel</span></td> - <td class="tdl"><i>Près du Rêve</i></td> + <td class="tdl"><i>Près du Rêve</i></td> <td class="tdr">1 vol.</td> </tr> <tr> <td class="tdl"><span class="smcap">Paul Bonnetain</span></td> - <td class="tdl"><i>Passagère</i></td> + <td class="tdl"><i>Passagère</i></td> <td class="tdr">1 vol.</td> </tr> <tr> @@ -7392,7 +7354,7 @@ leur mystère!</p> <td class="tdr">1 vol.</td> </tr> <tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">J. de la Bretonnière</span></td> + <td class="tdl"><span class="smcap">J. de la Bretonnière</span></td> <td class="tdl"><i>Belle-Sœur</i></td> <td class="tdr">1 vol.</td> </tr> @@ -7403,11 +7365,11 @@ leur mystère!</p> </tr> <tr> <td class="tdl"><span class="smcap">Philippe Chaperon</span></td> - <td class="tdl"><i>La Possédée</i></td> + <td class="tdl"><i>La Possédée</i></td> <td class="tdr">1 vol.</td> </tr> <tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Adolphe Chenevière</span></td> + <td class="tdl"><span class="smcap">Adolphe Chenevière</span></td> <td class="tdl"><i>Henri Vernol</i></td> <td class="tdr">1 vol.</td> </tr> @@ -7422,8 +7384,8 @@ leur mystère!</p> <td class="tdr">1 vol.</td> </tr> <tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">François Coppée</span></td> - <td class="tdl"><i>Longues & Brèves</i></td> + <td class="tdl"><span class="smcap">François Coppée</span></td> + <td class="tdl"><i>Longues & Brèves</i></td> <td class="tdr">1 vol.</td> </tr> <tr> @@ -7443,12 +7405,12 @@ leur mystère!</p> </tr> <tr> <td class="tdl"><span class="smcap">Ed. & J. de Goncourt</span></td> - <td class="tdl"><i>Sœur Philomène</i> (Éd. Guillaume)</td> + <td class="tdl"><i>Sœur Philomène</i> (Éd. Guillaume)</td> <td class="tdr">1 vol.</td> </tr> <tr> <td class="tdl"><span class="smcap">Paul Hervieu</span></td> - <td class="tdl"><i>Peints par eux-mêmes</i></td> + <td class="tdl"><i>Peints par eux-mêmes</i></td> <td class="tdr">1 vol.</td> </tr> <tr> @@ -7468,17 +7430,17 @@ leur mystère!</p> </tr> <tr> <td class="tdl"><span class="smcap">A. de Lamartine</span></td> - <td class="tdl"><i>Trois Poètes italiens</i></td> + <td class="tdl"><i>Trois Poètes italiens</i></td> <td class="tdr">1 vol.</td> </tr> <tr> <td class="tdl"><span class="smcap">Ch. le Goffic</span></td> - <td class="tdl"><i>Le Crucifié de Keraliès</i></td> + <td class="tdl"><i>Le Crucifié de Keraliès</i></td> <td class="tdr">1 vol.</td> </tr> <tr> <td class="tdl"><span class="smcap">Bernard Lazare</span></td> - <td class="tdl"><i>Le Miroir des Légendes</i></td> + <td class="tdl"><i>Le Miroir des Légendes</i></td> <td class="tdr">1 vol.</td> </tr> <tr> @@ -7492,7 +7454,7 @@ leur mystère!</p> <td class="tdr">1 vol.</td> </tr> <tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">François de Mahy</span></td> + <td class="tdl"><span class="smcap">François de Mahy</span></td> <td class="tdl"><i>L'Ile Bourbon et Madagascar</i></td> <td class="tdr">1 vol.</td> </tr> @@ -7502,8 +7464,8 @@ leur mystère!</p> <td class="tdr">1 vol.</td> </tr> <tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">André Mellerio</span></td> - <td class="tdl"><i>La Vie stérile</i></td> + <td class="tdl"><span class="smcap">André Mellerio</span></td> + <td class="tdl"><i>La Vie stérile</i></td> <td class="tdr">1 vol.</td> </tr> <tr> @@ -7527,7 +7489,7 @@ leur mystère!</p> <td class="tdr">1 vol.</td> </tr> <tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Marcel Prévost</span></td> + <td class="tdl"><span class="smcap">Marcel Prévost</span></td> <td class="tdl"><i>L'Automne d'une Femme</i></td> <td class="tdr">1 vol.</td> </tr> @@ -7543,7 +7505,7 @@ leur mystère!</p> </tr> <tr> <td class="tdl"><span class="smcap">Robert Scheffer</span></td> - <td class="tdl"><i>Misère royale</i></td> + <td class="tdl"><i>Misère royale</i></td> <td class="tdr">1 vol.</td> </tr> <tr> @@ -7557,17 +7519,17 @@ leur mystère!</p> <td class="tdr">1 vol.</td> </tr> <tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">André Theuriet</span></td> + <td class="tdl"><span class="smcap">André Theuriet</span></td> <td class="tdl"><i>Mademoiselle Roche</i></td> <td class="tdr">1 vol.</td> </tr> <tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Eugène Vermersch</span></td> + <td class="tdl"><span class="smcap">Eugène Vermersch</span></td> <td class="tdl"><i>L'Infamie humaine</i></td> <td class="tdr">1 vol.</td> </tr> <tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Vigné d'Octon</span></td> + <td class="tdl"><span class="smcap">Vigné d'Octon</span></td> <td class="tdl"><i>Les Angoisses du docteur Combalas</i></td> <td class="tdr">1 vol.</td> </tr> @@ -7585,390 +7547,15 @@ leur mystère!</p> <div class="box sep6" id="au_lecteur"> <p>Au lecteur.</p> -<p>Ce livre électronique reproduit intégralement le texte original. -Seules quelques erreurs typographiques évidentes ont été corrigées.</p> +<p>Ce livre électronique reproduit intégralement le texte original. +Seules quelques erreurs typographiques évidentes ont été corrigées.</p> -<p>Une <a href="#toc">table des matières</a> a été ajoutée.</p> +<p>Une <a href="#toc">table des matières</a> a été ajoutée.</p> </div> <hr class="full" /> </div> - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of La Chèvre d'Or, by Paul Arène - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CHÈVRE D'OR *** - -***** This file should be named 43767-h.htm or 43767-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/3/7/6/43767/ - -Produced by Claudine Corbasson, Hans Pieterse and the -Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net -(This file was produced from images generously made -available by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License available with this file or online at - www.gutenberg.org/license. - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at 809 -North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email -contact links and up to date contact information can be found at the -Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. 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Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm -concept of a library of electronic works that could be freely shared -with anyone. For forty years, he produced and distributed Project -Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. -unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily -keep eBooks in compliance with any particular paper edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search facility: - - www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - - -</pre> - +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43767 ***</div> </body> </html> |
