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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org - - -Title: Les grands froids - -Author: Émile Bouant - -Illustrator: Theodore Weber - -Release Date: September 17, 2013 [EBook #43760] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES GRANDS FROIDS *** - - - - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - - - - - -BIBLIOTHÈQUE DES MERVEILLES - -PUBLIÉE SOUS LA DIRECTION DE M. ÉDOUARD CHARTON - -LES GRANDS FROIDS - -PAR ÉMILE BOUANT - -ANCIEN ÉLÈVE DE L'ÉCOLE NORMALE - -OUVRAGE ILLUSTRÉ DE 31 VIGNETTES - -PAR TH. WEBER - -PARIS - -LIBRAIRIE HACHETTE ET C^ie - -79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 - -1880 - -Droits de propriété et de traduction réservés - - - - -INTRODUCTION - - -Nous estimons d'habitude l'état calorifique d'un corps par l'impression -qu'il produit sur la main. Le corps nous semble chaud ou froid suivant -qu'il donne de la chaleur à la main ou qu'il lui en enlève. Mais le -jugement que nous portons ainsi est incomplet et sujet à bien des -erreurs. Il nous suffira de le montrer par quelques exemples. - -Plongeons la main droite dans un vase rempli d'eau très froide, la -gauche dans un second vase rempli d'eau très chaude. Après quelques -instants d'attente, sortons les mains du liquide et plongeons-les toutes -les deux à la fois dans de l'eau tiède: nous la trouverons chaude à la -main droite, froide à la gauche. - -Voici, rapprochées l'une de l'autre, une plaque de cuivre et une de -bois: la main, étendue de façon à s'appuyer sur les deux plaques, trouve -la première beaucoup plus froide que la seconde, quoiqu'elles soient -certainement toutes les deux dans le même état calorifique. C'est que le -cuivre, qui conduit bien la chaleur, refroidit la main beaucoup plus -rapidement que ne le fait le bois. - -Je suis dans la campagne, exposé au froid le plus vif, je retire mon -gant et j'applique ma main sur mon visage. Mon visage est glacé, la main -me semble chaude; je la pose sur ma poitrine, qui est chaude, la main me -semble glacée. - -Lorsqu'il s'agit d'apprécier le degré de chaleur ou de froid de l'air, -que nous ne pouvons toucher directement, les erreurs sont encore plus -faciles. L'impression produite sur l'organisme entier dépend alors de -mille circonstances: de notre état de santé ou de maladie, des vêtements -qui nous couvrent, de l'endroit d'où nous sortons... De plus, la -sensation ne laissant aucune trace, il est absolument impossible de -comparer le froid éprouvé à deux époques différentes, si peu éloignées -qu'elles soient. - -Aussi, dès le dix-septième siècle, les savants ont-ils senti le besoin -d'imaginer un instrument précis, susceptible de nous renseigner -exactement sur le froid et le chaud, susceptible en même temps de -traduire par des nombres l'état calorifique des divers corps avec -lesquels on le met en contact: cet instrument se nomme le thermomètre. -Après maintes transformations, il est arrivé à la disposition que nous -allons indiquer. - -[Illustration: _a_] - -Dans une petite boule de verre munie d'un col très long et extrêmement -étroit, _a_, on introduit un liquide, alcool ou mercure; puis on ferme -le col à la lampe. - -Si nous plongeons le petit appareil ainsi construit dans de l'eau -chauffée, nous remarquerons que le liquide s'élève de plus en plus dans -le col à mesure que l'eau devient de plus en plus chaude. C'est qu'il se -produit une augmentation de volume sous l'action de la chaleur: cet -effet se nomme dilatation. - -Qu'on enlève le feu, nous verrons le niveau baisser peu à peu, pour -revenir à la hauteur primitive quand le refroidissement sera complet. - -De là il faut conclure: d'abord, que le liquide augmente de volume en -s'échauffant, diminue de volume en se refroidissant; ensuite, qu'à -chaque état calorifique du liquide correspond un volume déterminé, de -telle sorte que le niveau dans la tige reviendra le même chaque fois que -l'appareil sera placé dans les mêmes conditions de chaleur. - -Nous pouvons donc, en marquant une graduation sur la tige, définir les -divers états calorifiques par les numéros en face desquels s'arrêtera le -liquide dans chaque cas. - -[Illustration] - -Pour que les indications ainsi obtenues soient comparables entre elles, -il suffit de faire des conventions auxquelles chacun se conformera. - -Les conventions universellement adoptées aujourd'hui sont fondées sur -les faits suivants: 1º Le thermomètre, plongé dans la glace fondante, -c'est-à-dire dans la glace placée depuis plusieurs heures dans une pièce -chauffée, s'arrête à un niveau fixe qui ne dépend ni de l'origine de la -glace, ni du froid extérieur, ni de la chaleur de l'appartement. En ce -point, on place l'origine de la graduation, le degré zéro. 2º Le même -appareil, placé dans la vapeur d'eau bouillante, monte beaucoup plus -haut par suite de la dilatation, et finit par s'arrêter à un nouveau -point fixe, indépendant de l'eau choisie et du feu qui la fait bouillir. -Ce second point fixe détermine le centième degré de la graduation. - -L'espace compris entre les deux points fixes est divisé en cent parties -égales, et l'on a le thermomètre dit centigrade. La division est -prolongée au-dessus de 100 degrés pour les chaleurs plus fortes que -celle de l'eau bouillante, au-dessous de zéro pour les froids plus -grands que celui de la glace fondante. - -Un thermomètre gradué d'après ces principes étant placé dans un lieu -déterminé, le liquide qu'il renferme s'élèvera jusqu'à une certaine -division: le numéro de cette division est ce que l'on nomme la -température du lieu. - -Exemples: Dans une chambre, le mercure du thermomètre s'arrête en face -de la division 12; on dit que la température de la chambre est de 12 -degrés centigrades au-dessus de zéro, et cette température s'écrit +12°. -Dehors, au contraire, le mercure s'arrête en face de la division 8 -au-dessous du zéro; on dit que la température est de 8 degrés -centigrades au-dessous de zéro, et cette température s'écrit -8°. - -Bien d'autres conventions avaient été successivement adoptées avant -celle que nous venons d'indiquer. Maintenant encore on se sert en -certains pays de graduations nommées graduation Fahrenheit, graduation -Réaumur. Nous n'en exposerons point les principes, parce qu'elles sont -actuellement presque complètement abandonnées. Du reste, pour éviter -toute confusion, nous rapporterons, dans le courant de cet ouvrage, -toutes les températures à la graduation centigrade. - -Le liquide contenu dans le thermomètre est tantôt du mercure, tantôt de -l'alcool; mais, les bases de la graduation étant toujours les mêmes, la -température indiquée dans chaque cas est la même, quel que soit le -liquide choisi. Le mercure est le plus souvent employé pour mesurer les -hautes températures; mais comme il a l'inconvénient de se solidifier à -la température de -40 degrés, on le remplace par de l'alcool quand on -veut étudier les froids excessifs. - - - - -LES GRANDS FROIDS - - - - -LIVRE PREMIER - -LES EFFETS DU FROID - - - - -CHAPITRE PREMIER - -ACTION DU FROID SUR L'HOMME. - - -Quand il se transporte du pôle à l'équateur, l'homme observe des -températures bien diverses. Pendant ce long parcours, tout change autour -de lui. A l'équateur il voit, accompagnant la chaleur extrême, des jours -égaux aux nuits, une végétation luxuriante, une flore et une faune -nombreuses, des orages effroyables, des pluies torrentielles, des -cyclones dévastateurs. Dans les régions froides, ce sont des jours de -plusieurs mois, des nuits presque sans fin, à peine quelques animaux et -quelques plantes; au lieu de forêts, des amas de glaces éternelles, les -pluies remplacées par des neiges, les orages par des aurores boréales. - -[Illustration: Au lieu de forêts, des amas de glaces éternelles...] - -Pour ne citer que les points extrêmes de l'échelle thermométrique, M. -Duveyrier a observé dans le pays des Touaregs une chaleur de +67°.7 à -l'ombre, tandis qu'à Nijni-Kdinsk, en Sibérie, on a eu à supporter un -froid de -62°.5. Ce qui donne un écart total de 130 degrés. A ces deux -températures si éloignées l'une de l'autre l'homme peut vivre, et la -chaleur de son corps est sensiblement la même dans l'un et l'autre pays. -Ce n'est qu'à cette condition, du reste, qu'il résiste à des climats si -dissemblables, car la mort arrive très rapidement dès que la chaleur du -corps s'écarte de quelques degrés en plus ou en moins de sa température -normale, qui est de +38 degrés. - -Comment cette température de notre corps peut-elle ainsi demeurer -stationnaire? Comment l'homme ne s'échauffe-t-il pas, de même que les -substances inanimées, quand il est dans un milieu chaud? Comment ne se -refroidit-il pas quand il est plongé dans une atmosphère glaciale? - -Il semble d'autant plus difficile de s'expliquer la résistance à la -chaleur que, nous le savons, notre corps est le siège d'une combustion -incessante, la respiration, produisant à chaque instant une quantité de -chaleur considérable. Comment dès lors concevoir que, chauffés -intérieurement, plongés à l'extérieur dans un milieu à température -élevée, nous ne nous échauffions pas très rapidement? - -Il n'en est rien pourtant. C'est que l'homme, pour se défendre, a -plusieurs moyens à sa disposition. - -D'abord, l'habitant des pays chauds mange peu, et par suite respire peu. -L'ennemi intérieur, foyer qui ne peut s'éteindre complètement, ne -produit que la quantité de chaleur strictement nécessaire à l'entretien -de la vie. Nous n'avons à lutter que contre le réchauffement extérieur. - -Pour nous protéger, nous avons d'abord les vêtements, tout aussi propres -à arrêter le chaud que le froid. Ces mêmes étoffes qui, pendant l'hiver, -empêchent la chaleur de sortir des corps, empêchent aussi dans les -régions chaudes, et de la même manière, la chaleur extérieure de -pénétrer jusqu'à nous. - -Outre les vêtements, cuirasse passive qui se laisserait traverser à la -longue, nous avons l'évaporation, source active de froid répandue sur -toute la surface de la peau, défense bien autrement efficace. - -Chacun sait que l'évaporation d'un liquide produit du froid, et un froid -souvent considérable. Qui n'a vérifié, en effet, que si on se mouille en -été les mains et le visage, on éprouve bientôt une sensation de -fraîcheur délicieuse due à l'évaporation de l'eau. Quelques gouttes -d'éther, liquide très volatil, versées sur la main déterminent par leur -évaporation un froid quelquefois assez intense pour amener -l'insensibilité. - -C'est au moyen du froid produit par l'évaporation du gaz ammoniac -liquéfié qu'on arrive actuellement, dans l'appareil Carré, à obtenir la -glace industriellement à très bas prix pendant l'été. - -Eh bien, la surface de la peau est constamment, mais surtout pendant -l'été, le siège d'une évaporation considérable. C'est elle qui garantit -notre corps d'une élévation de température qui ne tarderait pas à lui -être funeste. Quand le danger devient plus grand, les glandes -sudoripares produisent abondamment un liquide qui ruisselle sur le -corps. Cette sueur, par son évaporation rapide, maintient l'équilibre de -température nécessaire à notre existence. - -L'action combinée des vêtements et de l'évaporation de la sueur est -telle, que nous pouvons supporter non seulement des températures de 62 -degrés, mais des températures de 120 degrés, 130 degrés, de beaucoup -supérieures à celle de l'eau bouillante. Pour n'en citer qu'un exemple, -en 1874, neuf observateurs pénétrèrent dans une chambre chauffée à 128 -degrés et y demeurèrent huit minutes. Dans cette chambre on avait placé, -à côté des observateurs, des oeufs qui ne tardèrent pas à bouillir, un -bifteck qui fut rapidement cuit, de l'eau qui entra presque -immédiatement en ébullition. - -Cependant ces défenses ne sont efficaces que si la grande chaleur ne se -maintient pas trop longtemps; et elles deviennent insuffisantes pour -toute température un peu supérieure à 38 degrés qui serait longtemps -prolongée. Ainsi, l'abbé Gaubil rapporte que, du 14 au 23 juillet 1743, -par une température soutenue de 40 degrés, 11400 personnes moururent de -chaud dans les rues de Pékin. - -Quand il s'agit de se garantir du refroidissement, le problème semble -plus facile; et, en effet, la protection peut être plus efficace. - -C'est que le foyer intérieur de la respiration compense en partie les -pertes causées par le rayonnement de notre corps dans un air trop froid. -Aussi notre premier moyen de lutter contre le froid est dans l'activité -plus grande que prend la respiration. Cette activité sera encore exaltée -par le mouvement, l'exercice continuel, qui est comme le courant d'air -qui avive la combustion. - -L'exercice, en effet, a pour action de déterminer une circulation plus -active du sang, un renouvellement plus rapide de l'air qu'il renferme, -et de doubler dans certains cas la somme de chaleur qui se produit au -dedans de nous. Mais, de même qu'un courant d'air violent n'activera le -feu que si le combustible ne manque pas, de même l'exercice n'activera -la respiration d'une manière permanente que si nous fournissons au sang -des matériaux susceptibles d'être brûlés. De là la nécessité d'une -alimentation abondante quand on a à lutter contre le froid, et tout -aussi bien d'une alimentation convenablement choisie. Les viandes, les -substances grasses surtout, devront être mangées en abondance. - -Les habitants des régions polaires sont doués d'un appétit féroce; ils -mangent, ou plutôt ils dévorent une quantité prodigieuse d'aliments, -parmi lesquels les huiles et les graisses, éminemment propres à produire -de la chaleur, sont prépondérantes. - -Des vêtements appropriés sont tout aussi indispensables. Les matières -d'origine animale, soie, laine, poils, ont la propriété de conduire mal -la chaleur, c'est-à-dire de s'opposer au passage de la chaleur à travers -elles. Un vêtement de laine ou de fourrure empêchera donc la chaleur du -corps de se perdre à l'extérieur. Les vêtements, à eux seuls, lorsqu'ils -sont assez abondants et assez fourrés, joints à une bonne alimentation, -suffiront à défendre du froid. - -Les habitants des climats tempérés peuvent se contenter d'étoffes de -laine; ceux des régions polaires doivent y joindre les peaux d'animaux. -Tous les voyageurs au pôle Nord se sont préoccupés des vêtements chauds -à donner aux gens de leur équipage, et il est curieux de voir quels -soins ont présidé à la confection des objets d'habillement des équipages -de la _Germania_ et de la _Hansa_, qui ont exploré les côtes du -Groenland en 1869 et 1870. - -Pendant les froids de l'hiver, l'évaporation cutanée se produit encore, -quoique bien faiblement, et tendrait à nous refroidir. Dans les climats -rigoureux, on peut empêcher cette évaporation en répandant sur le corps -une substance grasse, qui met en même temps la peau à l'abri de -l'impression du froid. «Le Lapon et le Samoyède, dit Virey, graissés -d'huile rance de poisson, se promènent sans inconvénient, la poitrine -débraillée, par des froids de -40 à -50 degrés. En Sibérie, les soldats -russes s'enveloppent les oreilles et le nez dans des papillotes de -parchemin enduites de graisse d'oie, qui reste fluide et ne se gerce pas -comme le suif. Ils bravent ainsi les froids les plus violents.» - -Enfin, pour se défendre du froid, l'homme a les moyens extérieurs: il se -réfugie dans les habitations; il emploie le feu, qui s'ajoute à la -chaleur produite dans la respiration. - -Les habitants des régions polaires vivent le plus souvent sous terre, -dans des huttes creusées sous le sol, munies d'un toit formé de peaux de -bêtes. Ils sont là un peu comme des animaux hibernants, à l'abri de tout -courant d'air extérieur, à l'abri aussi du rayonnement qui tendrait à -refroidir leur demeure. - -[Illustration: Les habitants des régions polaires vivent le plus souvent -sous terre.] - -Mais dans les pays civilisés, une semblable habitation ne peut être -employée, et il faut construire des maisons plus commodes. Elles doivent -avoir des murs épais, faits autant que possible de substances peu -conductrices de la chaleur. Le bois et la brique sont, pour ces -constructions, très préférables à la pierre. Bien plus, dans certains -pays froids, les murs sont doubles, en briques ou en planches, de mince -épaisseur, et l'intervalle qui les sépare est garni de sciure de bois ou -de paille hachée, qui constituent une couche parfaitement isolante. De -doubles fenêtres augmentent aussi beaucoup l'efficacité de la -préservation. - -Dans nos maisons françaises, surtout celles du midi et du centre, on ne -cherche à réaliser aucune de ces conditions. Les murs sont en pierre, -simples et légers; les fenêtres sont uniques et le plus souvent mal -jointes. Aussi, dès que l'hiver est rigoureux, nous avons plus à -souffrir que les habitants des pays froids. - -En 1870, l'équipage de la _Hansa_, forcé d'abandonner son bateau, se -réfugie sur un immense glaçon flottant et y demeure plus de huit mois. -Eh bien, par une température extérieure de 18 et 20 degrés au-dessous de -zéro, on obtenait, dans la hutte construite sur ce glaçon avec une -partie de la provision de charbon, une température de 18 degrés -au-dessus de zéro. C'est que les murs étaient faits d'une substance -conduisant mal la chaleur, et que toutes les ouvertures inutiles étaient -bien rigoureusement bouchées. Combien peu de personnes, même dans nos -hivers ordinaires, atteignent une température aussi élevée! encore -faut-il un feu constamment soutenu. - -[Illustration: L'équipage sut y maintenir une température supérieure à -+20 degrés.] - -C'est qu'aussi notre moyen de chauffage n'est pas mieux organisé que nos -maisons pour lutter contre le froid. La cheminée, pleine de gaieté, -excellent système de ventilation, est un moyen de chauffage détestable. -L'air chaud, au lieu de rester dans l'appartement, monte constamment -dans le tuyau et est renouvelé par de l'air froid venant du dehors: -l'échauffement ne se fait que par rayonnement, et la chaleur rayonnée -n'est qu'une bien faible portion de la chaleur produite. - -Combien sont supérieurs les poêles, au moins au point de vue de -l'élévation de la température! Les poêles de fonte de nos pays ont -l'inconvénient de s'échauffer trop fort, jusqu'au rouge, ce qui n'est -pas sans danger pour l'hygiène de l'appartement; mais les poêles des -pays froids, et notamment ceux de la Russie, ont une tout autre -disposition. - -Ce sont d'immenses constructions de briques, recouvertes de porcelaine -ou de faïence. L'air, aspiré de l'extérieur par un conduit spécial, -vient se chauffer dans le poêle pour se répandre ensuite dans -l'appartement. La masse s'échauffe lentement; puis, quand il ne reste -plus dans l'intérieur qu'un brasier, on ferme toutes les ouvertures, et -la chaleur se conserve pendant de longues heures. Les paysans russes -produisent ainsi dans leurs misérables réduits des températures -effroyables, de 40 à 50 degrés, qui font ressembler leurs habitations à -des fours. La chaleur accablante de cette atmosphère, l'odeur -repoussante et l'effroyable saleté qui l'accompagnent, rendent le séjour -dans ces demeures impossible à quiconque n'y est pas né. - -Enfin nous devons compter aussi l'habitude de résister au froid, -l'endurcissement qui en résulte, comme un préservatif souvent efficace -contre le refroidissement. Les hommes robustes peuvent, en effet, par un -endurcissement progressif, arriver à avoir une grande force de -résistance contre le froid. Nos mains et notre visage possèdent à un -degré élevé cette insensibilité relative, parce qu'ils sont constamment -exposés aux intempéries. Les mains, qui ont une si grande surface de -refroidissement pour un volume très faible, seraient à chaque instant -les victimes du froid sans cet endurcissement. - -Aristide demandait un jour à un Scythe comment il pouvait, presque nu, -résister au froid de l'hiver: «Je suis tout visage», lui répond le -barbare, indiquant ainsi ce que peut l'endurcissement sur toutes les -parties du corps. - -Ces moyens de préservation: endurcissement, vêtements convenables, -nourriture appropriée, habitations bien closes, chauffage bien entendu, -suffisent pour empêcher tout accident; mais, dans bien des cas, -quelques-uns de ces moyens de défense font défaut. Il n'y a que trop de -gens exposés aux rigueurs de l'hiver sans habitation et sans feu, sans -vêtements suffisants, sans nourriture. Alors, si le froid est assez vif, -si son action est assez prolongée, l'endurcissement n'est plus que d'un -faible secours, et il survient les accidents les plus graves, sur -lesquels nous devons nous arrêter. - -Dans quelques cas, lorsque l'individu exposé au froid est peu robuste, -l'action peut être foudroyante. Celui qui est atteint par cette soudaine -invasion du refroidissement s'agite comme saisi de frayeur, son regard -devient fixe et sombre, il pousse un cri, puis tombe rigide et glacé. On -a vu de jeunes militaires qui, exposés à un froid violent pendant une -heure seulement, ont été trouvés morts dans un état de rigidité -complète; mais ces cas foudroyants sont rares. - -D'habitude, l'action d'un froid excessif est plus lente. Elle est locale -ou générale. - -L'action locale, qui commence par une douleur assez vive, est bientôt -suivie de fourmillements, d'engourdissement, d'un ralentissement -progressif de la circulation. Si l'arrêt a été total, la circulation -souvent ne peut plus être rétablie et l'ablation du membre devient -nécessaire. Les pieds, les oreilles, les mains, le nez, sont les parties -le plus souvent atteintes par la congélation. Nous verrons que les -voyageurs des régions polaires ont souvent à éprouver ces accidents. Ils -se produisent bien plus fréquemment encore dans les armées en campagne. - -Nous en trouvons des exemples dès l'antiquité. L'armée romaine, en 177 -avant notre ère, était campée en Arménie. L'hiver fut des plus rudes, au -rapport de Tacite: «La terre était si durcie par la glace, qu'il fallait -la creuser avec le fer pour y enfoncer les pieux. Beaucoup de soldats -eurent les membres gelés, et plusieurs moururent en sentinelle. On en -remarqua un qui, en portant une fascine, eut les mains tellement raidies -par le froid, qu'elles s'attachèrent à ce fardeau et tombèrent de ses -bras mutilés.» - -En 1341, l'hiver fut des plus rudes en Livonie, et beaucoup de soldats -de l'armée des croisés eurent le nez, les doigts et les membres gelés. - -En 1524, le froid fut tel en Angleterre que beaucoup de personnes -perdirent les orteils. - -En 1552 et 1553, au siège de Metz par Charles-Quint, les soldats eurent -fort à souffrir du froid; beaucoup restaient raides et transis dans les -tranchées. «Trouvions, dit Vieilleville, des soldats assis sur de -grosses pierres, ayant les jambes dans les fanges gelées jusqu'aux -genoux... A la plupart il falloit couper les jambes, car elles étoient -mortes et gelées.» - -L'insensibilité qui accompagne l'arrêt de la circulation est quelquefois -absolue. Nous avons vu, au mois de décembre 1870, un garde mobile du -département de Saône-et-Loire, qui se chauffait au feu du bivouac, se -brûler presque entièrement un pied sans éprouver aucune douleur. Il -fallut le lui couper. - -Ces accidents sont si fréquents que le plus souvent les historiens ne -prennent pas la peine de les mentionner. Bien près de nous, ils ont été -terribles pendant les funestes guerres de 1811-1812 et de 1870-1871, sur -lesquelles nous aurons l'occasion de revenir. Des cas de congélation -partielle peuvent se produire et se produisent en réalité presque chaque -année, même dans les hivers les moins rigoureux, surtout aux pieds; il -est important d'en connaître le traitement. - -Il faut d'abord faire de douces frictions avec de la neige sur la partie -malade; dès que la sensibilité est revenue, on pratique des lotions avec -de l'eau très froide dont on élève graduellement la température. - -L'exposition à la chaleur doit être évitée avec le plus grand soin, -comme le montrent les récits suivants, empruntés à la campagne de -Russie. - -«Peu de monde, écrit M. René Bourgeois, chirurgien-major de la grande -armée, échappa à la congélation, et chacun en fut frappé dans quelques -parties du corps. Heureux ceux à qui elle n'atteignit que le bout du -nez, les oreilles et une partie des doigts! Ce qui rendait les ravages -encore plus funestes, c'est qu'en arrivant près des feux, on y plongeait -imprudemment les parties refroidies, qui, ayant perdu toute sensibilité, -n'étaient plus susceptibles de ressentir l'impression de la chaleur qui -les consumait. Bien loin d'éprouver le soulagement que l'on recherchait, -l'action subite du feu donnait lieu à de vives douleurs, et déterminait -promptement la gangrène.» - -«Malheur, s'écrie Larrey, à l'homme engourdi par le froid et chez qui la -sensibilité extérieure était éteinte! s'il entrait subitement dans une -chambre trop chaude, ou s'il s'approchait de trop près d'un grand feu de -bivouac, les parties engourdies ou gelées étaient frappées de gangrène, -qui se montrait à l'instant même avec une telle rapidité que ses progrès -étaient sensibles à l'oeil.» - -On a vu des soldats tomber raides morts devant les feux des bivouacs. -Mais ces congélations partielles, souvent faciles à guérir, quelquefois -nécessitant des amputations, rarement suivies de mort, ne sont rien -auprès de l'action générale du froid sur les individus affaiblis ou mal -garantis. - -Cette action générale se porte surtout sur le cerveau et sur le système -nerveux. L'action sur le cerveau se traduit assez fréquemment par un -délire furieux, bientôt suivi d'une méningite rapidement mortelle. Mais -le plus souvent les accidents se produisent d'une manière toute -différente. A la pâleur de la face succède une congestion accompagnée -d'un assoupissement qui augmente graduellement; les muscles -s'affaiblissent de plus en plus; il en résulte une grande difficulté -d'agir, de parler même, une faiblesse de la vue qui va, dans quelques -cas, jusqu'à la cécité absolue, enfin un hébétement qui semble de -l'idiotisme. Puis, l'assoupissement augmentant, le besoin de repos et de -sommeil devient irrésistible. Le malheureux se couche avec délice sur la -neige ou la terre glacée, il s'endort pour ne plus se réveiller. - -«Sous l'excès du froid, écrit Paul Bert, la soif que l'on éprouve est -atroce; le goût et l'odorat diminuent, les yeux se ferment -involontairement; les mouvements deviennent incertains, toute force -s'enfuit; la langue bégaye, et les pensées sont lentes et indistinctes.» - -Les anciens connaissaient parfaitement tous ces symptômes de l'action -progressive du froid. D'après Plutarque, «un froid excessif engourdit -les nerfs et les prive de mouvement; il suspend l'usage de la langue, -et, par sa dureté, il glace les parties molles et humides du corps.» - -Le froid sec est bien moins à craindre que le froid accompagné -d'humidité. M. Lacassagne rappelle que dans la retraite de Constantine, -en novembre 1836, par une température minima de -1 degré, il y eut des -accidents graves de congélation. - -Les effets de l'humidité et des vents se montrèrent d'une manière -beaucoup plus effrayante dans l'expédition de Sétif au Bou-Thaleb, en -1846. En trois jours, sur une colonne de 2800 hommes, 208 périrent par -l'action immédiate du froid, et plus de 500 furent atteints de -congélation. Et pourtant le thermomètre ne descendit pas jusqu'à -2 -degrés. - -Que de fois des hommes ont été gelés et sont morts de froid! -Naturellement, les pauvres gens, obligés de coucher dehors, mal nourris -et mal vêtus, sont les premiers, le plus souvent les seuls atteints; -mais ce sont toujours les armées en campagne qui présentent le plus -triste spectacle. Il faut lire dans Xénophon le récit des souffrances -des Dix mille surpris par le froid dans les montagnes de l'Arménie. Il -faut voir comment Charles XII, après la bataille de Pultava, en 1709, -perdit la moitié de son armée dans les forêts de l'Ukraine. - -Il faut cependant, dans les récits des historiens, bien se garder de -confondre les cas de mort par le froid avec les mortalités causées par -les maladies consécutives du froid, ou par les famines survenues à la -suite des grands hivers. Voyons d'abord, dans l'histoire, les accidents -causés par la seule action du froid. Ces accidents, qui se produisent -presque constamment, ne sont jamais bien nombreux, sauf pendant les -guerres, et ne peuvent prendre le caractère de calamités publiques. - -En 823, des hommes meurent de froid en grand nombre; il en fut de même -en 874. En 1124, beaucoup de femmes et d'enfants moururent de froid. En -1523, il y eut en Angleterre un hiver si rigoureux que plusieurs -personnes périrent par la rigueur du froid; d'autres perdirent les -orteils. - -Peignot rapporte les tristes effets d'un voyage dans les régions -polaires, entrepris en 1552: «Le capitaine Willoughby cherchait le -chemin de la mer de la Chine par la mer septentrionale; les glaces -l'arrêtèrent à Arzina, port de la Laponie, à la latitude de 69 degrés. -L'année suivante, on le trouva mort, ainsi que tous les gens de son -équipage.» - -Sous Henri III, le duc d'Épernon, faisant le siège de la ville de -Chorges, en Dauphiné, que défendaient les protestants, perdit par le -froid une grande partie de son armée. Mézeray raconte en ces termes les -souffrances des soldats: «Survint un hiver qui fut plus cruel cette -année-là qu'il ne l'avoit été depuis cinquante ans. On raconte des -choses étranges du grand excès de cette froidure: on trouvoit les -sentinelles tout roides morts, quelques-uns plantés debout, que le -verglas avoit attachés par les pieds à terre, comme s'ils eussent pris -racine; d'autres fixés sur les chevaux comme des statues. La violence du -froid engourdissoit les plus vigoureux, et leur geloit la voix jusques -dans les entrailles: on vit des soldats qu'elle avoit rendus si -insensibles qu'ils s'étoient à demi rostis dans le feu avant que de -pouvoir être échauffés. Ils mouroient par centaines; les vivants ne -pouvoient suffire à enterrer les morts, et les jetoient par monceaux -dans de grandes fosses: tellement que cette armée, qui étoit de plus de -dix mille hommes, se trouva réduite, au partir de là, à trois ou quatre -mille.» - -Mais il nous faut nous arrêter dans cette énumération, qui serait trop -longue et bien monotone. Arrivons donc de suite aux temps qui sont plus -proches de nous. - -Un invincible besoin de sommeil saisit ceux que le froid va terrasser. -Cet engourdissement nous sera montré d'une manière bien frappante par -l'exemple suivant. Le docteur Solander, l'un des compagnons du capitaine -Cook, surpris par le froid sur les côtes de Terre-Neuve avec plusieurs -matelots, usait de toute son influence pour les empêcher de s'abandonner -au sommeil. «Quiconque s'assiéra s'endormira, s'écriait-il, et quiconque -s'endormira ne se réveillera plus.» Et lui-même, vaincu à son tour, -oublie son expérience et ses conseils; il se couche sur la terre -couverte de neige, en suppliant son ami Banks de le laisser dormir. Il -fallut employer la violence pour le réveiller. - -Mais c'est encore le tableau de la retraite de Russie qui nous montrera -le mieux l'influence générale du froid. Nous y verrons à quel point les -hommes, démoralisés par la défaite, usés par la fatigue et les -privations antérieures, sont rapidement atteints. Reprenons le récit de -René Bourgeois: «Toutes les facultés étaient anéanties chez la plupart -des soldats; la certitude de la mort les empêchait de faire aucun effort -pour s'y soustraire: se croyant hors d'état de supporter la moindre -fatigue, ils refusaient de continuer leur route, et se couchaient à -terre pour y attendre la fin de leur déplorable existence. Un grand -nombre étaient dans un véritable état de démence, le regard fixe, l'oeil -hagard; ils marchaient comme des automates, dans le plus profond -silence. Les outrages, les coups même, étaient incapables de les -rappeler à eux-mêmes. Le froid excessif, auquel il était impossible de -résister, acheva de nous détruire. Chaque jour il moissonnait un grand -nombre de victimes, les nuits surtout étaient très meurtrières; la route -et les bivouacs que nous quittions étaient jonchés de cadavres. Pour ne -pas succomber, il ne fallait rien moins qu'un exercice continuel qui -tînt constamment le corps dans un état d'effervescence et répartît la -chaleur naturelle dans toutes les parties. Si, abattu par la fatigue, -vous aviez le malheur de vous abandonner au sommeil, les forces vitales -n'opposant plus qu'une faible résistance, l'équilibre s'établissait -bientôt entre vous et les corps environnants, et il fallait bien peu de -temps pour que, d'après l'acception rigoureuse du langage physique, -votre sang se glaçât dans vos veines. Quand, affaissé sous le poids des -privations antérieures, on ne pouvait surmonter le besoin de sommeil, -alors la congélation faisait de rapides progrès, s'étendait à tous les -liquides, et l'on passait, sans s'en apercevoir, de cet engourdissement -léthargique à la mort. Heureux ceux dont le réveil était assez prompt -pour prévenir cette extinction totale de la vie! Les jeunes soldats qui -venaient rejoindre la grande armée, frappés tout à coup par l'action -subite d'un froid auquel ils n'avaient point encore été exposés, -succombèrent bientôt à l'excès des souffrances auxquelles ils étaient -livrés. Ceux-ci ne périssaient ni d'épuisement, ni d'inaction, et le -froid seul les frappait de mort. On les voyait d'abord chanceler comme -des hommes ivres. Il semblait que tout leur sang fût refoulé vers leur -tête, tant ils avaient la figure rouge et gonflée. Bientôt ils étaient -entièrement saisis et perdaient toutes leurs forces. Leurs membres -étaient comme paralysés; ne pouvant plus soutenir leurs bras, ils les -abandonnaient à leur propre poids et les laissaient aller passivement; -leurs fusils s'échappaient alors de leurs mains, leurs jambes -fléchissaient sous eux, et ils tombaient enfin, après s'être épuisés en -efforts impuissants. Au moment où ils se sentaient défaillir, des larmes -mouillaient leurs paupières, et quand ils étaient abattus, ils se -relevaient à diverses reprises pour regarder fixement ce qui les -environnait; ils paraissaient avoir perdu entièrement le sens, et ils -avaient un air étonné et hagard; mais l'ensemble de leur physionomie, la -contraction forcée des muscles de la face, offraient des traces non -équivoques des cruelles douleurs qu'ils ressentaient. Les yeux étaient -extrêmement rouges, et très souvent le sang transsudait à travers les -pores et s'écoulait par gouttes au dehors de la membrane qui recouvre le -dedans des paupières.» - -[Illustration: La route et les bivouacs étaient jonchés de cadavres.] - -Larrey, de son côté, trace un tableau tout aussi triste: «Après le -passage de la Bérésina, le 25 décembre, le thermomètre ne fit que -baisser, et, dans la nuit du 25 au 26, il tomba à -26 degrés. Le bivouac -fut terrible. On pouvait à peine se tenir debout, et celui qui perdait -l'équilibre tombait frappé d'une stupeur glaciale et mortelle. Malheur à -celui qui se laissait gagner par le sommeil! quelques minutes -suffisaient pour le geler entièrement, et il restait mort à la place où -il s'était endormi.» - -Le découragement, l'affaiblissement, étaient tels que rien ne pouvait -sauver ces malheureux. «Sourds à tous les conseils, ne raisonnant plus, -entièrement dominés par la sensation actuelle, officiers, soldats, tous -se précipitaient auprès des granges incendiées; mais bientôt, frappés -d'une apoplexie foudroyante, ils tombaient dans ce même feu auprès -duquel ils croyaient trouver leur salut; d'autres, agités de mouvements -convulsifs, devenus tout à coup furieux, s'y précipitaient eux-mêmes. De -tels exemples ne servaient à rien; ces malheureux étaient bientôt -remplacés par d'autres; leur sort était même envié! A l'aspect de ces -cadavres brûlés, à l'insensibilité, au peu d'étonnement que causaient de -pareilles scènes, on aurait cru voir des barbares accoutumés à des -sacrifices humains.» (Jauffret.) - -L'immersion dans l'eau glacée, surtout pour les hommes affaiblis, est -une cause de mort encore plus prompte que l'action de la température la -plus basse. Nombre de soldats périrent de la sorte au passage de la -Bérésina. Ceux qui ne trouvaient pas à passer sur les ponts, ou qui y -étaient bousculés trop fort, se jetaient à l'eau, dans l'espoir de -gagner à la nage l'autre rive. Mais leurs membres étaient immédiatement -envahis par une raideur cadavérique, tout mouvement devenait impossible, -et les malheureux trouvaient une mort prompte, suspendus entre les -glaçons. Les héroïques pontonniers qui, sous la conduite de l'admirable -général Éblé, se plongèrent dans la Bérésina pour rétablir les ponts -effondrés, moururent presque tous: quelques-uns à peine furent sauvés. -Le général qui leur avait donné l'exemple ne tarda pas à les suivre dans -la tombe. - -La mort par le froid, si souvent constatée, est une véritable asphyxie: -elle a pour cause principale l'arrêt de la respiration par suite de la -rigidité des muscles. - -Les asphyxies par le froid sont si fréquentes que chacun peut se trouver -en présence d'un de ces accidents, et doit connaître les soins à donner. -Nous ne pouvons mieux faire que de copier ici la méthode de traitement -publiée au milieu de ce siècle par le conseil de salubrité de la Seine. -Cette instruction, parfaitement conçue, est relative à toutes les sortes -d'asphyxies: elle devrait être connue de tous. Nous n'en transcrirons -que les passages relatifs à l'asphyxie par le froid: - -1º On portera l'asphyxié, le plus promptement possible, de l'endroit où -il aura été trouvé au lieu où il devra recevoir des secours. Pendant ce -transport, on enveloppera le corps avec des couvertures, ou, à défaut de -couvertures, avec de la paille ou du foin; on laissera la face libre. On -évitera aussi d'imprimer au corps, surtout aux membres, des mouvements -brusques. - -2º Dans l'asphyxie par le froid, il est de la plus haute importance de -ne rétablir la chaleur que lentement et par degrés. Un asphyxié par le -froid qu'on approcherait du feu, ou que, dès le commencement, on ferait -séjourner dans un lieu échauffé, même médiocrement, serait -irrévocablement perdu. Il faut, en conséquence, le porter dans une -chambre sans feu, et là lui administrer les premiers secours que réclame -sa position. - -3º Si l'asphyxie a eu lieu par un froid de plusieurs degrés au-dessous -de zéro, et que le malade conserve de la souplesse, on le déshabillera -et l'on couvrira tout le corps, y compris les membres, de linges trempés -dans l'eau froide, qu'on rafraîchira encore en y ajoutant des glaçons -concassés. - -4º Si le corps était tellement frappé par le froid qu'il fût dans un -état de rigidité prononcée, il y aurait avantage à le plonger dans une -baignoire contenant assez d'eau pour que le tronc et les membres en -fussent couverts. Cette eau devra être aussi froide que possible, et -l'on en élèverait la température par degrés de dix en dix minutes. - -5º Lorsque les membres auront repris leur souplesse, on fera exécuter à -la poitrine et au ventre des mouvements dans le but de provoquer la -respiration. On continuera en même temps des frictions sur le corps et -les membres, soit avec de la neige, si l'on a pu s'en procurer, soit -avec des linges trempés dans de l'eau froide. - -6º Lorsque l'asphyxié commence à se réchauffer, ou qu'il se manifeste -quelques signes de vie, on doit l'essuyer avec soin et le placer dans un -lit qui ne soit pas plus chaud que le corps lui-même. Il ne faut pas non -plus allumer du feu dans la pièce avant que le corps ait recouvré -entièrement sa chaleur naturelle. - -7º Aussitôt que le malade peut avaler, on peut lui faire prendre un -demi-verre d'eau froide dans laquelle on ajoute une cuillerée à café -d'eau de mélisse, d'eau de Cologne ou de tout autre spiritueux. - -8º Si, au contraire, l'asphyxié avait de la propension à -l'engourdissement, on lui ferait boire de l'eau vinaigrée, et si cet -engourdissement était profond, on administrerait des lavements irritants -avec de l'eau salée ou avec de l'eau de savon. Il est utile de faire -remarquer que, de toutes les asphyxies, l'asphyxie par le froid est -celle qui laisse, selon l'expérience des pays septentrionaux, le plus de -chances de succès, même après douze à quinze heures de mort apparente; -mais, d'un autre côté, cette asphyxie exige aussi, plus que toute autre, -une grande précision dans l'emploi des moyens destinés à la combattre, -notamment dans le réchauffement du malade. - - * * * * * - -Remarquons en terminant cette étude que le froid, sans agir -immédiatement sur l'homme, peut occasionner des maladies graves, causes -d'une mortalité souvent énorme. Cette mortalité sévit surtout sur la -classe pauvre, qui n'a pour résister ni la ressource d'une bonne -alimentation, ni celle d'une bonne hygiène. - -C'est aux épidémies, bien plus qu'aux asphyxies causées par le froid, -qu'il faut attribuer les grandes mortalités des hivers rigoureux cités -par les historiens. Faisons quelques emprunts à l'importante notice -d'Arago, qui nous a déjà servi et qui nous servira encore longtemps de -guide. - -670 de notre ère.--L'hiver fut très véhément et très prolongé du côté de -Constantinople, et fit périr un grand nombre d'hommes et d'animaux. - -717.--L'hiver fut si rigoureux à Constantinople, que les chevaux et les -chameaux de l'armée des Sarrasins qui l'assiégeaient périrent pour la -plupart. - -823.--Beaucoup d'animaux et même des hommes succombent sous l'excès du -froid. Une épidémie consécutive emporte une multitude de personnes des -deux sexes et de tout âge. - -Dans l'étude particulière que nous ferons d'un grand nombre d'hivers, -nous aurons l'occasion de revenir sur ces mortalités. - -Mais toutes ces tristes conséquences des froids violents de nos régions -ne sont rien auprès des désastres produits dans la végétation, et des -terribles famines qui en ont été si souvent la conséquence. Nous allons -bientôt les étudier. - - - - -CHAPITRE II - -ACTION DU FROID SUR LES ANIMAUX ET SUR LES PLANTES. - - -Les animaux aussi sont sensibles au froid; beaucoup même y sont plus -sensibles que l'homme. L'homme a, comme nous l'avons vu, la propriété de -vivre dans des climats bien divers; il peut, presque sans inconvénient, -passer des pays chauds aux régions froides, pourvu qu'il prenne des -précautions convenables. - -Bien plus, il peut supporter, sans en souffrir, des variations de -température extrêmement considérables et fort rapides. Quelques exemples -de ces variations extraordinaires doivent être cités. Dans le voyage du -vapeur _le Tegetthoff_ à la Nouvelle-Zemble, en 1872, 1873 et 1874, on a -observé des températures de 50 degrés au-dessous de zéro. L'équipage, -enfermé dans la grande chambre du navire, sut y maintenir constamment -une température supérieure à +20 degrés; la différence entre la -température du dehors et celle du dedans dépassait donc quelquefois 70 -degrés, et cependant les matelots entraient et sortaient, subissant -plusieurs fois par jour ces variations énormes sans aucun danger. - -Chappe, dans le récit de son voyage en Sibérie, effectué au siècle -dernier, raconte que les Russes, à la sortie de bains de vapeur dans -lesquels ils sont restés plusieurs heures à une température de +70 -degrés, vont, absolument nus, se sécher dehors avec de la neige, alors -que le froid est de 30 degrés. - -De tous les animaux, le chien est le seul qui, sous ce rapport, soit -comparable à l'homme. La plupart des animaux ne peuvent supporter sans -périr que des variations bien plus faibles, et chacun reste dans le -climat qui l'a vu naître. Même certains d'entre eux ne peuvent pas -supporter toutes les variations de température du milieu dans lequel ils -habitent. «Pour éviter les extrêmes de température, dit Elisée Reclus, -soit les froids de l'hiver, soit les trop grandes chaleurs de l'été, -certaines espèces animales ont la ressource des migrations, ou celle de -s'enfouir dans le sol. La plupart des insectes passent leur existence de -larve sous l'écorce des arbres, sous les tas de feuilles ou sous les -couches superficielles de la terre. Des espèces de mollusques, des -poissons, plusieurs reptiles et quelques mammifères se couchent aussi -dans le limon des lacs et des marais, ou dans des terriers creusés à -l'avance. Ainsi protégés contre le climat du dehors, les animaux tombent -dans un état d'engourdissement ou de sommeil, pendant lequel leur vie -reste partiellement suspendue: la température de leur corps s'abaisse -parfois jusqu'au point de glace, et l'on a même vu des poissons se geler -complètement, sans que la mort apparente les ait empêchés de ressusciter -plus tard; la respiration et la circulation du sang sont graduellement -ralenties, la digestion cesse tout à fait; les organes, devenus -temporairement inutiles, se rétrécissent; les parasites intestinaux -s'engourdissent eux-mêmes avec les animaux aux dépens desquels ils -vivent.» Les animaux de nos climats, surtout nos animaux domestiques, -ont une assez grande résistance au froid et à la chaleur; cependant, -dans les grands hivers, il n'est pas rare de les voir mourir de froid, -de voir des épidémies régner, qui dépeuplent les étables. A ces -souffrances il faut ajouter les difficultés de la subsistance. Les -animaux non domestiques ne peuvent aller chercher, sous la neige épaisse -qui couvre le sol, la nourriture qui leur est nécessaire; ils meurent de -faim. La difficulté n'est pas beaucoup moindre pour ceux que nous -élevons; car leurs propriétaires ne peuvent plus les nourrir, privés -qu'ils sont de la végétation qui, d'habitude, dure presque tout l'hiver. - -En 544, l'hiver fut si rigoureux dans les Gaules, par l'abondance de la -glace et de la neige, que les oiseaux et autres bêtes sauvages se -laissèrent prendre à la main. - -En 566, en 670, en 791, en 843, en 860, en 874... un grand nombre -d'animaux périrent soit de froid, soit de faim, soit d'une épidémie -consécutive du froid. - -En 887, l'hiver fut accompagné d'une épidémie si violente sur les boeufs -et les moutons, qu'il ne resta plus guère en France d'animaux de cette -espèce. - -En 1276, les troupeaux périrent presque totalement dans le diocèse de -Parme. Les exemples semblables ne nous manqueraient pas, aussi nombreux -que nous puissions les désirer. - -Mais c'est surtout sur les plantes que nous devons nous arrêter. Les -plantes sont comme les animaux hibernants: arrivée la saison froide, -elles cessent pour ainsi dire de végéter, s'engourdissent de manière à -résister à toutes les intempéries, et attendent des temps meilleurs. -Pendant cet engourdissement, elles ne sont guère sensibles au froid. -Reclus, après avoir parlé des animaux, arrive aux plantes: «La plupart -des plantes de la zone tempérée, dit-il, peuvent supporter des froids de -10, 15, 20 degrés, sans que la force vitale soit supprimée chez elles, -mais aucune ne peut croître à une température inférieure au point de -glace. Dans les montagnes, les saxifrages et les soldanelles fleurissent -jusque dans la neige, mais l'eau qui arrose leurs racines, et l'air qui -entoure leurs feuilles, ont déjà une température supérieure à zéro.» - -Cependant, quand le froid se prolonge, les plantes les plus robustes de -nos climats finissent par succomber. La continuité du froid, qui permet -à l'abaissement de température de pénétrer peu à peu même les plus -grosses branches, est plus nuisible que quelques froids isolés, aussi -grands qu'ils soient. - -Le degré de froid qui arrête la végétation, et celui qui cause la mort -de la plante, varient considérablement avec les différentes espèces -végétales. Mais on peut dire d'une manière générale que c'est vers zéro -que cesse la végétation, tandis qu'il faut des températures de plusieurs -degrés au-dessous de zéro pour amener la congélation des plantes de nos -régions tempérées. - -D'autre part, dès que la végétation est commencée, et que les jeunes -feuilles se développent, que les nouveaux bourgeons s'entr'ouvrent, la -plante devient beaucoup plus sensible, et souvent les faibles gelées du -printemps viennent faire plus de mal que les rigueurs de l'hiver. Lisons -ce que disent à ce sujet Buffon et Duhamel: «La gelée est quelquefois si -forte pendant l'hiver, qu'elle détruit presque tous les végétaux, et la -disette de 1709 est une époque de ses cruels effets. Les graines -périrent entièrement; quelques espèces d'arbres, comme les noyers, -périrent aussi sans ressource; d'autres, comme les oliviers et presque -tous les arbres fruitiers, furent moins maltraités; ils repoussèrent de -dessus leur souche, leurs racines n'ayant pas été endommagées. Enfin, -plusieurs grands arbres plus vigoureux poussèrent au printemps presque -sur toutes les branches, et ne parurent pas en avoir beaucoup souffert. -Cependant cette gelée a produit, dans les arbres qu'elle n'a pas -entièrement détruits, des défauts qui ne s'effaceront jamais. Une gelée -qui nous prive des choses les plus nécessaires à la vie, qui fait périr -entièrement plusieurs espèces d'arbres utiles, et n'en laisse presque -aucun qui ne se ressente de sa rigueur, est certainement des plus -redoutables. Ainsi, nous avons tout à craindre des grandes gelées qui -viennent pendant l'hiver, et qui nous réduiraient aux dernières -extrémités si nous en ressentions plus souvent les effets; mais -heureusement on ne peut citer que deux ou trois hivers qui, comme celui -de l'année 1709, aient produit une calamité redoutable. - -»Les plus grands désordres que causent jamais les gelées du printemps ne -portent pas, à beaucoup près, sur des choses aussi essentielles, -quoiqu'elles endommagent les graines; on n'a jamais vu que cela ait -produit de grandes disettes; elles n'affectent pas les parties les plus -solides des arbres, leur tronc ni leurs branches; mais elles détruisent -totalement leurs productions, et nous privent de récoltes de vins et de -fruits, et par la suppression des nouveaux bourgeons elles causent un -dommage considérable aux forêts.» - -Nos plantes les plus sensibles, cultivées seulement dans le midi, sont -le palmier, le dattier, le myrte, le grenadier. Ces arbustes sont -souvent détruits par les hivers un peu rigoureux. Les orangers et les -oliviers ne résistent pas beaucoup plus. Puis viennent les vignes et les -récoltes en terre, blés, avoines, qui sont bien souvent victimes du -froid. Parmi les arbres plus vigoureux, qui résistent plus longtemps, le -pin d'Alep, le chêne vert, le platane, sont ceux qui ont le plus à -craindre. Puis, successivement, le hêtre, le chêne, le sapin, le pin, le -bouleau, qui est l'arbre le plus résistant de nos régions. - -Les arbres fruitiers doivent être placés, comme résistance, entre le -chêne vert et le hêtre; ils sont quelquefois détruits jusqu'aux racines -dans nos hivers les plus rigoureux. - -Est-il possible de donner sur ce sujet des indications plus précises? -Non. Il n'y a pas pour chaque arbre une température à laquelle il meurt, -et le mal produit par les gelées intenses dépend de bien des -circonstances. Il en est des végétaux comme des hommes et des animaux. -M. de Gasparin, dans son Cours d'agriculture, insiste sur ce point: «Il -ne suffirait pas de connaître l'abaissement de température que peut -supporter chaque arbre, pour expliquer sa mort; il faudrait encore -connaître la durée de cette température extrême. Un moment suffit pour -détruire le bourgeon baigné de rosée; il faut plus longtemps pour le -rameau; le tronc ne périt qu'après une longue succession de froids, la -racine résiste presque toujours. Mais ce qui rend plus difficile la -détermination de ce degré extrême, c'est que nous voyons les ravages du -froid dépendre souvent beaucoup plus des circonstances du dégel que de -l'intensité même du froid et de l'état des cultures.» - -Si l'on ne connaît pas exactement le degré de froid nécessaire pour -faire périr chaque arbre, on ne connaît pas davantage à la suite de -quelle action les plantes sont tuées par le froid. Peut-être la gelée, -en diminuant le volume des cellules des vaisseaux et des canaux dans -lesquels circule la sève, affaiblit-elle ou arrête-t-elle tout à fait le -mouvement de cette sève. Et le dommage causé serait d'autant plus grand -que ce ralentissement aurait été poussé plus loin. Ainsi, les jeunes -pousses de chêne ne sont pas affectées sensiblement quand la température -est à zéro, tandis que celles du mûrier et du figuier, ne pouvant -résister à cette température, meurent. - -Une explication qui se présente naturellement à l'esprit pour l'action -du froid sur les plantes est la suivante. Les sucs de la plante, -contenant beaucoup d'eau, augmentent de volume comme celle-ci par la -congélation. Cette dilatation déchire les cellules, rompt les vaisseaux -qui deviennent impropres à la circulation de la sève, le végétal meurt. -Tant que la congélation persiste, la plante ne semble pas atteinte; mais -vienne l'action du soleil, la glace fond, les canaux brisés -s'affaissent, les désastres apparaissent. - -S'il est incontestable que les choses se passent ainsi quelquefois, la -mort des plantes est due le plus souvent à une autre cause. Nous voyons, -en effet, différentes plantes de nos pays devenir raides, n'être à peu -près qu'un glaçon après une forte gelée, et reprendre ensuite, pourvu -qu'elles soient dégelées lentement. On peut considérer la rapidité du -dégel comme une des causes principales du mal produit par le froid. Il -est impossible de ne pas voir là une analogie frappante entre l'action -du froid sur les plantes et cette action sur les animaux. Enfin, la -plupart des espèces propres aux pays chauds succombent à une température -de quelques degrés au-dessus de zéro, et qui ne peut dès lors congeler -leurs sucs. - -Il est certain cependant que des froids rigoureux amènent mécaniquement -des déchirures considérables dans les végétaux. Sous l'action des fortes -gelées de l'hiver, les arbres les plus vigoureux éclatent avec fracas, -et les habitants des campagnes entendent avec effroi pendant la nuit des -détonations comparables au bruit du tonnerre. Ces détonations se -produisent très fréquemment, et sans aller dans les pays froids, le nord -de la France les entend se produire presque à chaque hiver. Pour ces -cas-là l'explication précédente est la seule admissible. La congélation -de l'eau qui se trouve dans l'arbre, déterminant une augmentation de -volume, amène la rupture de l'arbre. Aussi ces accidents se -produisent-ils surtout dans les régions humides. - -Dans la majorité des cas, elles font plus de bruit que de mal. L'arbre -d'où vient de partir un bruit formidable ne semble pas endommagé; mais -si on le considère de près, on voit, partant du bas et s'élevant à une -hauteur de deux ou trois mètres, une fissure étroite, verticale, qui -s'étend jusqu'au centre de l'arbre; sa largeur est de quelques -millimètres, rarement de quelques centimètres. Dans les cas -exceptionnels, la fente traverse l'arbre de part en part, et alors -l'écartement peut atteindre jusqu'à dix centimètres. Cette blessure ne -cause pas le plus souvent grand dommage; quand la glace qui est à -l'intérieur s'est fondue, la fente disparaît, les parties se -rapprochent, et l'arbre continue à végéter. Mais si, longtemps après -l'accident, le tronc est scié horizontalement, on voit, sous les couches -continues déposées pendant les dernières années, la fente nettement -tracée, et l'on peut, en comptant les couches intactes, trouver la date -de la rupture. - -Chez les historiens on voit souvent citer ces détonations produites par -les arbres que fend la gelée. Elles sont données comme une des preuves -les plus remarquables de la violence extraordinaire du froid. La preuve -n'est pas convaincante, car on entend souvent ces détonations par des -températures ne dépassant pas 10 degrés au-dessous de zéro, températures -qui se produisent presque chaque année dans le nord de la France. - -Si la rupture des gros arbres ne cause que de faibles dommages, la perte -des récoltes, des vignes et des arbres à fruits, est au contraire d'une -importance immense. C'est la principale calamité des grands hivers, -calamité bien plus grande que toutes celles dont nous avons parlé -jusqu'ici. - -Les morts d'hommes et d'animaux sous l'action du froid, les épidémies -elles-mêmes qui, par suite du froid, augmentent dans de larges -proportions la mortalité pendant les saisons rigoureuses, ne sont rien à -côté des terribles famines qui, jusqu'à notre siècle, suivent presque -tous les grands hivers. Les récoltes étant perdues, la vie devient -impossible: le pays se trouve dans une situation analogue à celle des -peuplades des régions polaires, mais avec une population -proportionnellement deux ou trois cents fois plus considérable. Les -hommes sont alors réduits à brouter l'herbe, à manger les aliments qui, -d'habitude, servent de nourriture aux animaux immondes. En même temps -que les céréales, le gibier, le bétail, font défaut, tués qu'ils sont -les premiers par le manque de nourriture. De sorte que le mal s'accroît -de lui-même, les ressources diminuant à mesure que les besoins -augmentent. Et la misère publique prend d'horribles proportions. - -Nous donnerons plus tard quelques développements sur l'une des plus -terribles famines qui aient ravagé notre pays, celle de 1709; citons-en -dès maintenant quelques autres. - -La liste complète, si nous voulions la dresser, serait presque la même -que celle des grands hivers, tant autrefois ces deux calamités se -suivaient fatalement, une famine après un hiver rigoureux. - -La famine et l'épidémie qui suivirent l'hiver de 874 firent périr, -suivant l'annaliste de Fulde, le tiers de la population de la Gaule. - -En 1044, la famine qui succéda à un hiver rigoureux fut telle, que -beaucoup de pauvres gens furent réduits à manger des animaux immondes; -en 1068, on mangea même de la chair humaine. En 1133, la disette fut -affreuse à ce point que des populations entières furent réduites à se -nourrir d'herbes, et qu'il se trouva des gens assez pressés par la faim -pour exhumer les cadavres et se nourrir de leur chair. - -L'hiver de 1316 fut très rigoureux en France, en Allemagne et en -Angleterre. Dans ces contrées, la famine fut générale et amena à sa -suite les plus terribles maladies. Lisons, dans l'Histoire d'Angleterre -de Rapin de Thoyras, l'émouvant récit des souffrances qu'endurèrent les -populations: «Cependant la famine ravageait la misérable Angleterre -d'une si terrible manière, qu'on ne peut presque ajouter foi à ce que -les historiens en rapportent. Ils ne se sont pas contentés de dire que -les animaux pour lesquels on a le plus d'horreur servaient de nourriture -aux hommes; mais, ce qui est bien plus horrible, qu'on était obligé de -cacher les enfants avec un soin extrême, si l'on ne voulait les exposer -à être dérobés pour servir d'aliments aux larrons. Ils assurent que les -hommes mêmes prenaient des précautions pour s'empêcher d'être assommés -dans les lieux secrets, sachant qu'il n'y avait que trop d'exemples que -quelques-uns en avaient été ainsi traités, pour repaître ceux qui ne -pouvaient trouver la nourriture par d'autres moyens. On voit encore, -dans les histoires de ce temps-là, que ceux qui étaient renfermés dans -les prisons se dévoraient impitoyablement les uns les autres, l'extrême -disette de vivres ne permettant pas qu'on leur fournît les aliments -nécessaires. Une dyssenterie, qui provenait de la mauvaise nourriture, -acheva de mettre le comble à la misère des Anglais. Il en mourut tous -les jours un si grand nombre, qu'à peine les vivants pouvaient-ils -suffire à enterrer les morts. Le seul remède qu'on put trouver contre la -famine, mais qui ne fut pas capable d'apporter tout le changement -nécessaire, fut de défendre, sous peine de la vie, de brasser aucune -sorte de bière. C'était afin que le grain qu'on employait ordinairement -à faire ce breuvage servît à faire du pain.» - -Du reste, il semble qu'on se soit assez souvent résolu à manger de la -chair humaine dans les siècles qui ont précédé le nôtre. Du moins, on -trouve dans les historiens de nombreuses affirmations de ce fait -monstrueux. Pour n'en citer qu'un de plus, pendant le siège de Paris par -Henri IV, en 1590, alors que les habitants en étaient réduits à manger -des animaux immondes, des bouillies d'herbe, et le cuir des souliers, -une mère aurait tenté de manger ses deux enfants. Elle en mourut, et ses -héritiers, car elle était riche, trouvèrent encore quelques membres des -malheureux, qu'elle avait fait saler pour les conserver plus longtemps. - -En 1420, la famine fut grande à Paris, et pendant que les malheureux -allaient à la recherche des plus vils aliments, les loups arrivaient -jusque dans la ville, qui était devenue comme une vaste solitude. - -Il ne faudrait pas croire, cependant, que toutes les famines aient été -causées par la rigueur des hivers. Beaucoup l'ont été aussi par leur -trop grande douceur, qui déterminait une végétation trop hâtive, -détruite ensuite par les gelées de mars et d'avril. C'est ce que les -historiens nomment le renversement des saisons. D'autres enfin, et non -les moins terribles, étaient la suite des guerres étrangères et des -discordes civiles, qui détournaient si souvent les hommes de la culture -de la terre. - -Ainsi le douzième siècle fut affligé de deux épouvantables famines, dues -justement au dérèglement des saisons. L'une, la plus longue et la plus -désastreuse, arriva en 1108. Elle dura trois ans et dépeupla presque -tout notre hémisphère, au rapport de Mézeray. «Les loups venaient manger -les hommes jusque dans les villes; et les hommes mêmes, devenus loups à -l'endroit de leurs semblables, les assommaient pour les dévorer. La -seconde arriva sous le règne de Philippe-Auguste et fut un peu moins -cruelle. Mais, pendant cette seconde famine, il se produisit de si -grands et si fréquents prodiges, que tout le monde attendait à toute -heure le jugement dernier.» - -[Illustration: Hiver de l'année 1108.] - -Puis vient une longue et complaisante énumération de ces prodiges. Ici -ce sont des éclipses qui frappent l'imagination populaire; là on voit -dans les airs deux armées de flammes qui s'entre-choquent avec un bruit -étrange; ailleurs c'est un pain qui, en sortant du four, laisse écouler -une grande quantité de sang; enfin, dans un autre endroit, une mère -porte son enfant pendant deux ans, et cet enfant parle en naissant. Et -l'historien, dont la crédulité dépasse toute imagination, ajoute -naïvement: «J'obmets plusieurs autres prodiges, parce qu'ils ne -paroîtroient pas vray-semblables, quoique peut-être ils fussent vrais.» - -Et voilà pourtant sur quelles autorités nous devons nous appuyer pour -tracer l'histoire des grandes intempéries anciennes! Dans les -témoignages que nous rapporterons, nous devons donc faire une large part -à la fable et à l'invention. - -On pense bien que de si terribles calamités n'étaient pas sans porter -une rude atteinte à la santé publique. Outre les gens qui mouraient de -faim, et ils étaient souvent en fort grand nombre, il y avait ceux qui -étaient victimes des épidémies causées par la misère et la mauvaise -nourriture. Ces victimes-là étaient encore les plus nombreuses. La cause -première de la mort était la même pour tous, c'est seulement le mode qui -différait. - -Mézeray décrit une de ces épidémies. C'était sous François Ier; -plusieurs années s'étant écoulées successivement presque sans hiver, il -en résulta une perturbation profonde dans la végétation, et une horrible -famine. La misère était générale: «La nécessité, mère de toutes les -inventions, fit enfin trouver le moyen aux indigents de faire du pain de -gland et de racines de fougères, les fruits et les herbes n'étant pas -capables de les sustenter. Mais de cette mauvaise nourriture s'engendra -une nouvelle maladie, inconnue aux médecins, qui était si contagieuse -qu'elle saisissait incontinent quiconque approchait de ceux qui en -étaient frappés. Elle portait avec soi une grosse fièvre continue qui -faisait mourir son homme en peu d'heures, d'où elle fut dite -_trousse-galant_.» - -Quels moyens employait-on à cette époque pour mettre fin à de telles -calamités? D'abord les aumônes, la charité publique; mais le remède -était mince et ne servait qu'à un bien petit nombre. Du reste, que peut -faire la charité dans de semblables circonstances? La famine se déclare -quand un pays n'a pas, par suite d'événements malheureux, produit de -quoi suffire à son alimentation. La charité publique a beau se -multiplier, elle ne peut créer des subsistances, elle ne peut rien -contre la famine. Mieux vaudraient quelques sacs de blé amenés dans un -pays affamé, que tout l'or du monde. - -Le second moyen, à peine plus efficace, était la perquisition à -domicile, la réquisition des grains. Dans toutes ces famines nous voyons -intervenir des arrêts ordonnant un recensement général de tous les -grains en magasin, interdisant aux détenteurs d'en faire le commerce en -gros, les obligeant, sous les peines les plus sévères, à les conduire au -marché pour y être vendus en détail aux pauvres gens. Mesure excellente, -mais absolument insuffisante. - -Il faut dire, pour rendre hommage à la vérité, qu'on voyait vaguement le -véritable remède, mais sans avoir le moyen ni peut-être la ferme volonté -de l'employer. On faisait venir du blé des pays voisins; mais, à cause -de l'insuffisance des moyens de transport, et du retard apporté à la -prise de ces mesures, on ne ressentait qu'un bien faible soulagement. - -De plus, les famines étant dues beaucoup plus souvent à la guerre civile -ou étrangère qu'aux intempéries des saisons, la cause même qui l'avait -fait naître empêchait qu'on pût même songer à y porter remède. - -La dernière ressource, comme les autres inefficace, mais qui donnait au -moins aux malheureux quelque espérance, était celle des prières -publiques. - -Félibien, dans l'Histoire de Paris, fait le récit d'une procession qui -eut lieu dans la capitale en 1587, dans le but de faire cesser la famine -et la contagion qui décimaient la population. Nous allons voir avec -quelle pompe ces cérémonies étaient faites: - -«Après avoir employé tous les secours humains, on eut recours aux -prières publiques pour fléchir le ciel sur tant de misères. On fit, le 9 -de juillet, une procession générale, où fut portée la châsse de -Sainte-Geneviève, avec toutes les cérémonies accoutumées. Cette -procession fut bientôt suivie d'une autre plus particulière et aussi -solennelle. Le mardi 21 du même mois, le cardinal de Bourbon, abbé de -Saint-Germain des Prés, qui avoit commencé l'année précédente à bâtir -son palais abbatial, fit faire la procession en cet ordre. A la tête de -la procession paroissoient les enfants du faubourg, garçons et filles, -la plus part vêtus de blanc et pieds nuds, et tant les uns que les -autres avec un cierge à la main. Venoient ensuite les Capucins, les -Augustins, les Cordeliers, les Pénitents blancs, et le clergé de -Saint-Sulpice. Tout cela précédoit les religieux de l'abbaye qui -marchoient les derniers. Plusieurs d'entre eux tenoient en leurs mains -des reliques. Les autres reliquaires, au nombre de sept châsses, étaient -portés par des hommes nuds en chemise et couronnés de fleurs. La châsse -de S. Germain faisoit la huitième. Elle étoit précédée de douze autres -hommes aussi couronnés de fleurs, et portée de même que les sept -premières. Le choeur étoit secondé d'une musique très harmonieuse. Le -roi assistoit à la procession et étoit mêlé avec ceux de sa confrérie. -Les deux cardinaux de Bourbon et de Vendôme y étoient aussi dans leurs -habits rouges, suivis d'un grand concours de toute la ville.» - -L'historien oublie de nous rapporter si cette imposante cérémonie eut -l'effet qu'on en attendait et si elle fit cesser les souffrances du -peuple. Mais il remarque que tout s'y passa avec tant d'ordre que le roi -en parla le même jour à son dîner, et dit que le cardinal de Bourbon son -cousin en avait tout l'honneur. Il ne manque pas ensuite de parler de -l'achèvement du palais abbatial de Saint-Germain des Prés, qui lui tient -plus au coeur que les famines, dont il n'est plus question. - - - - -CHAPITRE III - -LA NEIGE. - - -La neige est la pluie de l'hiver. Presque chaque fois que la température -de l'air s'abaisse au-dessous de zéro, l'eau des nuages, ne pouvant -demeurer à l'état liquide, cristallise sous les formes les plus variées. -Sa chute, arrêtée en partie par la résistance de l'air, qui trouve à -s'exercer sur ces cristaux si ramifiés, devient plus lente. Cette pluie -nouvelle, au lieu de suivre les pentes pour aller de suite grossir la -rivière, s'arrête où elle tombe; au lieu de s'infiltrer dans le sol, -elle reste à la surface, constituant un blanc manteau dont l'épaisseur -va en augmentant à mesure que se prolonge la chute. - -Dans les régions de la zone glaciale, où la température reste pendant -plusieurs mois constamment inférieure à zéro, la pluie liquide est -inconnue; pendant les longues nuits d'un hiver presque sans fin il ne -tombe que de la neige. Quand arrivent les chaleurs, les couches -accumulées forment une épaisseur considérable. - -Sur les montagnes assez élevées de la zone tempérée, et même de la zone -torride, l'accumulation des neiges est tout aussi grande. - -Pour n'en donner qu'un exemple, disons qu'Agassiz, étant à l'hospice du -Grimsel, dans les Alpes, à une hauteur de 1874 mètres au-dessus du -niveau de la mer, a vu tomber pendant six mois d'hiver l'énorme couche -de 17 mètres de neige. Cette neige, fondue, aurait donné une épaisseur -d'eau de 1m.50; c'est deux fois et demie la masse d'eau qui tombe à -Paris en une année entière. - -Dans nos plaines il s'en faut de beaucoup que l'épaisseur approche -jamais de celle que nous venons de citer. Le nombre des jours où il -neige est fort restreint en tous les points de la France; dans le midi, -la neige est rare; dans le centre, des hivers entiers se passent -quelquefois sans qu'elle ait fait son apparition. De plus, la neige ne -reste chez nous que peu de temps sur le sol, et chaque nouvelle chute -qui se produit trouve le plus souvent le sol absolument découvert. Ce -sont des hivers rares, et tout à fait exceptionnels, ceux où la neige -demeure plusieurs semaines sur le sol dans les plaines, ceux où elle -atteint une épaisseur dépassant 20 centimètres. - -M. de Gasparin divise l'Europe en trois régions au point de vue de la -neige. La région du midi, où la neige fond en tombant; la région du -centre, où elle reste un certain temps sur le sol. Le nord de la France -est dans la seconde de ces régions, le midi dans la première. Enfin la -région du nord, qui conserve la neige pendant tout l'hiver. - -Cette division n'a rien d'absolu, et il arrive quelquefois que, dans le -midi de la France, la neige demeure plusieurs semaines. - -Même en Italie, dans les plaines et sur les montagnes peu élevées, -l'histoire a enregistré des chutes de neiges abondantes qui se sont -conservées sans fondre pendant une grande partie de l'hiver. - -C'est ainsi qu'en 271 avant Jésus-Christ, il y eut tant de neiges en -Italie que le Forum, à Rome, en resta couvert pendant quarante jours -jusqu'à une hauteur prodigieuse. - -Nous serions en droit de nous demander ce que signifie pour l'historien -«une hauteur prodigieuse», mais nous n'en ferons rien. Il faudra, en -effet, nous contenter, dans les nombreux renseignements que nous -emprunterons aux chroniqueurs, comme dans ceux que nous leur avons déjà -empruntés, de termes vagues ou d'affirmations sans preuves. Ce qu'ils -nous racontent, ils l'ont rarement vu; ils sont les échos, plus ou moins -fidèles, des bruits qui parviennent jusqu'à eux. Nous les prendrons si -souvent en flagrant délit d'exagération ou de crédulité naïve, qu'il -sera prudent de ne les croire qu'à moitié. Mais, dans l'impossibilité où -nous serons de contrôler leurs affirmations, nous devrons nous contenter -de citer leurs textes sans y ajouter de commentaires.--Ceci dit, -reprenons nos citations. - -La seconde guerre punique, en 210 avant notre ère, nous montre de -nouveaux exemples de l'abondance et de la persistance des neiges dans -l'Italie et l'Espagne. Nous allons en emprunter le récit à Tite-Live. Il -est vrai qu'il s'agit ici de régions montagneuses; mais les neiges dont -on nous parle sont bien réellement des neiges exceptionnelles même pour -ces régions. Annibal, franchissant les Alpes avec son armée pour passer -en Italie, est presque arrêté dans les montagnes par d'énormes neiges. -Il a les plus grandes peines à rendre à ses soldats la confiance et le -courage. «Quoique les soldats fussent déjà prévenus par la renommée, qui -exagère ordinairement les choses inconnues, quand ils virent de près la -hauteur des montagnes, des neiges qui semblaient se confondre avec le -ciel, de misérables cabanes suspendues aux pointes des rochers, le -bétail et les chevaux rabougris par le froid, des hommes aux longs -cheveux et presque sauvages, les êtres animés et inanimés paralysés par -la glace, toute cette désolation de l'hiver, plus affreuse encore qu'on -ne peut le décrire, renouvela la terreur de l'armée.» - -Puis, lorsqu'il fallut passer les Apennins, l'armée d'Annibal fut -assaillie par une furieuse tempête de vent et de pluie dans laquelle -elle faillit périr. «Bientôt l'eau élevée par le vent, s'étant gelée sur -le sommet glacé des montagnes, retomba en neige si forte et si pressée -que, renonçant à tout, les hommes se couchaient ensevelis plutôt -qu'abrités sous leurs vêtements. A cette neige succéda un froid d'une -telle âpreté que de tous ces misérables, hommes et chevaux, étendus par -terre, quand chacun voulut se relever et se redresser, de longtemps -aucun ne le put... Ils passèrent deux jours en cet endroit, comme -assiégés; il y périt beaucoup d'hommes, de chevaux, et sept éléphants.» - -Plutarque raconte une tempête de neige analogue, qui se produisit en -Grèce au premier siècle de notre ère: «Vous avez entendu dire, à -Delphes, écrit-il, que ceux qui allèrent au secours des bacchantes que -la neige et un vent violent avaient surprises sur le sommet du Parnasse, -eurent leurs manteaux tellement gelés par la rigueur du froid, qu'ils -devinrent raides comme du bois, et qu'ils se déchiraient quand on -voulait les étendre.» - -Au moment où Annibal souffrait de la neige en Italie, les armées -d'Espagne n'étaient pas plus heureuses. Scipion assiégeait la ville des -Ausétans, voisins de l'Ebre: «Les assiégés n'avaient d'autre défense que -l'hiver qui contrariait les assiégeants. Le siège dura trente jours, -durant lesquels il y eut rarement moins de quatre pieds de neige; elle -avait tellement recouvert les montagnes et les gabions des Romains, -qu'elle suffit pour les protéger contre les feux quelquefois lancés par -l'ennemi.» - -Pour la France, les exemples de neige exceptionnelle ne manquent pas non -plus; et s'il fallait prendre à la lettre les récits que nous allons en -donner, il semblerait que les neiges aient été beaucoup plus abondantes -anciennement qu'elles ne le sont aujourd'hui. - -En l'année 763 de notre ère, il tomba, en certaines contrées de la -Gaule, jusqu'à dix mètres de neige, à en croire les historiens. - -De même, l'an 874, la terre demeura ensevelie sous la neige pendant cinq -mois. Il en tomba de telles quantités que les chemins étaient devenus -impraticables, les forêts inaccessibles, et que le peuple ne pouvait se -procurer du bois. - -Quelquefois même les neiges tombent en abondance à des époques où on est -accoutumé de les voir disparaître tout à fait: ainsi, en 893, il tombe -beaucoup de neige au mois de mars, et en 975, au mois de mai. - -Quelques siècles plus tard, en 1359, il y eut une quantité si -prodigieuse de neige, que jamais il n'y en avait eu autant au dire des -contemporains. A les entendre, il y en eut à Bologne jusqu'à dix brasses -de hauteur, ce qui fait plus de dix-sept mètres. Les jeunes gens de la -ville pratiquèrent, sous cet immense amoncellement, des galeries et des -salles de bal, dans lesquelles ils se plaisaient à donner des fêtes en -mémoire d'un événement aussi extraordinaire. - -Le midi de la France, qui voit actuellement assez peu de neige, semble -en avoir eu pendant quelques siècles des chutes extraordinaires qui ne -se sont pas reproduites depuis cette époque. On trouve en un vieux -registre de Carcassonne, écrit en langue du pays, «que, l'an 1442, la -reine de France, Marie d'Anjou, épouse du roi Charles VII, étant en -cette ville, y fut assiégée par les neiges, hautes de plus de six pieds -par les rues, et fallut que s'y tînt l'espace de trois mois, et jusqu'à -ce que monsieur le Dauphin son fils la vînt quérir, et la conduisît à -Montauban, où étoit le roi son père.» - -Dans le siècle suivant, nous voyons dans cette même ville de Carcassonne -des neiges tout aussi hautes. Ainsi, nous lisons dans l'_Histoire -générale du Languedoc_, par un religieux bénédictin: «Le roi Charles -arriva à Carcassonne le 12 janvier 1565. Il descendit à la Cité, et il -devoit, le lendemain, faire son entrée solennelle dans la ville basse, -dont les habitants avoient fait de grands préparatifs; mais, comme -l'hiver étoit fort rude, il tomba, la nuit, une si grande quantité de -neige, que les arcs de triomphe qu'on avoit préparés furent tous -renversés, et que le roi demeura comme assiégé dans la Cité pendant -plusieurs jours. Le froid fut d'ailleurs si vif cette année, que -plusieurs voyageurs moururent dans les chemins, que le Rhône fut glacé -par trois fois du côté d'Arles, et que les orangers, les citronniers et -tous les blés périrent.» - -Et plus tard, toujours à Carcassonne, on vit une chute de neige -extraordinaire. «En 1571, la neige couvrit la terre en Languedoc, en -Dauphiné et en Provence pendant soixante jours de suite: on n'avoit rien -vu de pareil depuis soixante-dix-sept ans. Il tomba une si grande -quantité de neige à Carcassonne, qu'elle fit crouler plusieurs maisons -par sa pesanteur, et que plusieurs habitants y périrent sans pouvoir -recevoir de secours. Les autres furent obligés d'étayer leurs maisons.» - -En 1755, on eut deux pieds de neige dans le midi. En 1757, l'hiver fut -rude en Languedoc et en Provence. Ces contrées étaient encore couvertes -de neige dans les premiers jours de février: elles avaient, au -témoignage de la Condamine, l'aspect du sommet des Cordillères du Pérou. -Un Lapon, suivant les expressions du célèbre naturaliste, ne s'y serait -pas cru dépaysé. - -Remarquons que, dans ces deux dernières années 1755 et 1757, on ne -compte plus les neiges par brasses, mais seulement par pieds. Est-ce -qu'elles étaient en réalité devenues moins abondantes? Ne serait-ce pas -plutôt que les historiens, plus consciencieux et mieux renseignés, -étaient devenus plus véridiques? Il y a peut-être l'un et l'autre. - -Carcassonne, dans le midi, n'avait pas, pendant cette période, le -privilège des grandes neiges, comme les récits précédents pourraient le -faire croire. - -Ainsi, en 1507, le jour des Rois, il tomba trois pieds de neige à -Marseille. Cette grande quantité de neige est, au dire des historiens, -un phénomène peut-être unique dans cette ville. On n'eut qu'à se louer -de cette abondance, car, au milieu d'un hiver des plus rigoureux, un -grand nombre d'arbres et les récoltes en terre furent protégés très -efficacement de la gelée. Il résulte de tout ceci, d'une manière -évidente, que tout le seizième siècle fut remarquable par l'énorme -quantité de neige qu'on y vit dans le midi. - -Il y en avait aussi beaucoup dans le nord au quinzième et au seizième -siècle. Jacques du Clercq, dans ses _Mémoires_, dit que: «An -cinquante-sept (1457), il fut si fort et si grand hiver, et long, que, -depuis la Saint-Martin d'hiver jusqu'au dix-huitième de février, il gela -si fort que on passoit la rivière d'Oise et plusieurs autres rivières à -chariot et à cheval; et ce fut en la fin très grande neige, et si grande -quantité en tomba, que quand il dégella il fit si grande lavasse qu'il -n'étoit point mémoire d'homme que on les eut vu si grandes, et firent si -grands dommages.» - -Quittons un instant la France, pour rapporter un fait curieux. On lit -dans les _Mémoires de l'Académie des sciences_ pour l'année 1762, dans -une communication de M. Guettard: «Un ambassadeur de la Porte à la cour -de Varsovie, s'en retournant l'hiver à Constantinople, fut pris par la -nuit dans un endroit éloigné de toute auberge; effrayé de passer la nuit -à l'air, ses gens lui bâtirent une espèce d'appartement sous des -monceaux de neige qu'ils amassèrent à cet effet; ils y formèrent -plusieurs chambres et y établirent une cuisine et des chambres à -coucher, dans une desquelles l'ambassadeur passa la nuit aussi -commodément qu'il aurait pu le faire dans la meilleure auberge.» - -Donnons, pour terminer cette série d'exemples des grandes neiges -historiques, un récit du général Canrobert, relatif à un incident de la -guerre de Crimée, en 1855: «L'armée, dit-il, conservera longtemps le -souvenir de la journée du 16 janvier. Pendant vingt-quatre heures la -nuit n'a cessé de régner sur nos bivouacs. D'épais nuages, inondant -l'atmosphère d'une poussière de neige chassée par un vent glacé du -nord-est, s'abaissaient jusqu'au sol. Dans les terrains les plus -favorisés, la neige avait atteint une épaisseur de dix-huit pouces; -toute voie avait disparu; toute direction faisait défaut aux mouvements -des troupes, à ceux des convois commandés la veille pour assurer la -subsistance des divers corps. On ne saurait imaginer de situation plus -violente.» - -Les tempêtes de neige; qui se produisent rarement dans les plaines de la -France, et n'y sont guère dangereuses, sont, au contraire, fréquentes et -terribles dans les montagnes et dans les plaines désolées des régions -polaires. Des masses énormes de neige, poussées par le vent, arrivent -semblables à des avalanches. En un instant, des précipices immenses sont -comblés, des gorges sont obstruées, et le voyageur, s'il n'a pas été -enseveli dans la tourmente, cherche en vain sa route dans cette plaine -d'apparence si douce, qui cache les bas-fonds les plus dangereux, et ne -tarde pas à être englouti dans un gouffre qui subitement s'ouvre sous -ses pas. D'autres fois, aveuglé par la neige qui lui fouette le visage, -il est forcé de s'arrêter dans sa route et d'attendre sans espoir un -secours qui ne lui vient pas. Le chemin qui traverse le grand -Saint-Bernard est assez fréquenté par les voyageurs qui ont à franchir -les Alpes; dans cette région élevée, les tempêtes de neige se produisent -souvent. Mais là, au moins, ceux qui sont surpris par la tourmente -peuvent conserver l'espérance: les religieux de l'hospice, secondés par -les chiens les plus intelligents, arrivent souvent à temps pour les -arracher à la mort. - -[Illustration: Les chiens du Grand Saint-Bernard.] - -La gelée blanche, le givre, qui couvrent quelquefois la terre et les -arbres en hiver, et donnent souvent au paysage un aspect si pittoresque, -ne sont autre chose que de la neige. L'humidité de l'air, au contact -avec les objets que le rayonnement nocturne a fortement refroidis -jusqu'à une température très basse, se dépose sous forme d'une rosée -solide et cristalline. Ces aiguilles de givre atteignent parfois des -dimensions étonnantes. Pendant l'hiver, toutes les parties saillantes de -l'Observatoire du Puy de Dôme s'entourent d'une masse énorme de givre, -semblable à celui qui recouvre d'ordinaire les arbres des forêts: il -présente seulement un développement plus considérable. Les pointes ont -jusqu'à un mètre de longueur. Ceux qui en hiver, ou même au printemps, -gravissent la montagne, en sont absolument couverts. M. Faye raconte son -ascension, en mai 1879: «J'ai trouvé les neiges non encore fondues au -sommet du Puy de Dôme, et c'est au sein d'un nuage épais et froid qu'il -m'a fallu gravir les dernières pentes. J'ai fait ainsi connaissance avec -un milieu où ne pénètre guère le commun des mortels, si ce n'est les -aéronautes. Et encore ceux-ci marchent avec les nuages qu'ils traversent -verticalement; ils ne les reçoivent pas en pleine figure avec une -vitesse de 85 mètres par seconde ou de 20 lieues à l'heure, ce qui -produit des sensations toutes particulières. Pendant que je me -raidissais sur mon bâton pour résister, M. Alluard me dit: «Regardez -donc votre poitrine du côté du vent.» Elle était toute hérissée de fines -aiguilles de glace de un à deux centimètres de longueur. Ces aiguilles -se reformaient dès qu'on les détachait en se brossant avec la manche. -Sans doute elles étaient formées par une poussière absolument impalpable -d'eau congelée ou à l'état de surfusion; cette poussière prenait une -disposition cristalline dès que son mouvement était arrêté par un corps -quelconque. Ce mode de cristallisation régulière, toute géométrique, à -la rencontre violente avec un obstacle, est assurément un phénomène -intéressant; s'il se prolonge, il ne devient pas pour cela confus; les -aiguilles se renforcent, elles s'allongent, elles prennent jusqu'à un -mètre et plus de longueur.» - -Cette neige, compagne obligée de nos hivers, d'où vient-elle? Comment se -forme-t-elle? C'est ce qui nous reste à examiner. D'où elle vient, il -est facile de le dire. L'air, même le plus transparent, contient -toujours beaucoup de vapeur: c'est le soleil qui, pompant pour ainsi -dire l'eau de la surface des mers, des fleuves, du sol, entretient cette -humidité constante de l'atmosphère. C'est là le réservoir immense où est -puisée la neige. Cette vapeur, suffisamment refroidie dans les hautes -régions, passe d'abord à l'état liquide pour former les nuages. Si le -froid est assez intense, les gouttelettes aqueuses provenant de la -condensation se solidifient séparément. Les microscopiques fragments de -glace ainsi formés s'unissent les uns aux autres, et bientôt la masse -est assez compacte pour constituer des flocons qui descendent lentement -jusqu'à nous. - -La disposition de ces flocons est remarquable. Le capitaine Scoresby en -a le premier étudié scientifiquement la forme dans ses voyages dans les -régions polaires. Leur disposition, d'une régularité parfaite, est d'une -beauté merveilleuse. Lisons leur description, écrite par Tyndall: «Les -cristaux de neige, formés dans une atmosphère calme, sont tous -construits sur le même type; les molécules s'arrangent pour former des -étoiles hexagonales. D'un noyau central sortent six aiguilles formant -deux à deux des angles de 60 degrés. De ces aiguilles centrales sortent -à droite et à gauche d'autres aiguilles plus petites, traçant à leur -tour, avec une infaillible fidélité, leur angle de 60 degrés; sur cette -seconde série d'aiguillettes, d'autres encore plus petites s'embranchent -de nouveau, toujours sous le même angle de 60 degrés. Les fleurs à six -pétales prennent les formes les plus variées et les plus merveilleuses; -elles sont dessinées par la plus fine des gazes, et tout autour de leurs -angles on voit quelquefois se fixer des rosettes de dimensions encore -plus microscopiques. La beauté se superpose à la beauté, comme si la -nature, une fois à la tâche, prenait plaisir à montrer, même dans la -plus étroite des sphères, la toute-puissance de ses ressources.» - -Mais la neige n'a pas seulement l'avantage d'être belle, elle est aussi -bienfaisante. Son rôle sans contredit le plus important, c'est la -régularisation du régime des eaux. Accumulée sur le sommet des -montagnes, elle ne fond que peu à peu. Sur les montagnes assez élevées, -elle ne disparaît jamais complètement, ne fond qu'à peine, et se -transforme progressivement en glace. Le glacier ainsi formé coule le -long de la montagne pour aller se fondre dans la plaine. C'est cette -fonte progressive des neiges d'abord, du glacier ensuite, qui alimente -nos rivières et nos fleuves pendant la saison sèche. Grâce à elle, nous -avons encore en automne des cours d'eau qui coulent à pleins bords, et -la source qui les alimente n'arrive jamais à se tarir. Sans la neige, -nous n'aurions que des torrents, dévastateurs en hiver, sans eau en été. - -Il faut bien dire pourtant que la neige manque de temps en temps à sa -mission. Il lui arrive d'oublier son rôle modérateur et de devenir la -source de calamités épouvantables. Quand arrive un dégel rapide et que -les plaines basses sont couvertes de neige, la fonte se fait quelquefois -plus vite qu'il ne faudrait, et il en résulte les inondations les plus -désastreuses. - -Les années où la neige est tombée en grande abondance ont presque toutes -été marquées par des inondations. Celles de ces inondations qui sont -uniquement dues à la fonte trop rapide nous occuperont seules pour le -moment; nous parlerons plus tard des débâcles qui rendent souvent le mal -plus grand encore. - -En 1003, l'hiver fut suivi d'inondations désastreuses. - -«En 1296, le 20 décembre, raconte Félibien, la Seine crut à un tel -point, qu'elle causa dans Paris la plus grande inondation dont l'on eût -encore entendu parler. Non-seulement toute la ville se trouva entourée -d'eau, mais les rues en furent si remplies qu'on ne pouvait aller dans -aucun quartier sans bateau. La crue de la rivière et l'impétuosité des -flots firent tomber les deux ponts de pierre avec les maisons qui -étaient dessus, et leur chute écrasa les moulins qui étoient dessous. Le -petit pont du Châtelet fut aussi renversé. Cette inondation dura huit -jours entiers, pendant lesquels il fallut remplir des bateaux de vivres -et les porter aux habitants, pour les empescher de mourir de faim.» - -En 1480, une autre grande inondation fit de grands ravages à Paris. -«L'hiver 1493-1494 ne fut pas d'une grande rigueur, mais il se fit -remarquer par de terribles inondations. La rivière envahit la place de -Grève, la place Maubert, la rue Saint-André-des-Arts. Le 12 janvier on -promena solennellement les châsses de saint Marcel, de saint André, de -saint Proxent, de saint Blancard, de sainte Anne et de sainte Geneviève -pour conjurer le fléau. On érigea, au coin de la _Vallée de misère_, un -pilier portant une image de la Vierge avec cette inscription: - - «Mil quatre cens quatre-vingt-treize, - Le septième jour de janvier, - Seyne fut ici à son aise, - Battant le siège du pillier.» - -Mais ce n'est pas seulement en hiver qu'on a à craindre les inondations -résultant de la fonte des neiges. Au printemps, à l'été, celles des -montagnes fondent quelquefois avec une telle rapidité que les mêmes -faits se reproduisent. - -Du 21 au 24 juin 1875, des pluies torrentielles tombèrent, sans -discontinuer, dans tout le bassin de la Garonne; ces pluies, à elles -seules, eurent suffi pour déterminer une crue assez forte, mais non pour -amener la terrible inondation dont personne n'a perdu le souvenir. -Poussés par un vent tiède qui les échauffait, les nuages rencontrèrent -les Pyrénées, alors couvertes d'une prodigieuse quantité de neige: il -n'en fallut pas davantage pour déterminer une fonte générale, qui -s'opéra avec une rapidité qui allait devenir fatale. Les eaux provenant -de la pluie, et celles plus abondantes encore que produisait la fusion, -arrivèrent en même temps dans les affluents de la Garonne et dans le -fleuve lui-même, et la crue prit dès le début des proportions -inquiétantes. - -L'intrépide général Nansouty, installé depuis quelques jours à son -observatoire météorologique du pic du Midi, avait vu le danger: la -vallée de la Garonne était menacée d'une dévastation complète. Il -fallait porter dans la plaine un avertissement qui, s'il arrivait à -temps, pouvait sauver bien des existences. Les deux braves qui -constituaient tout le personnel de l'observatoire n'hésitèrent pas. -Pendant que le général demeurait seul, au sommet du pic, à continuer les -observations, se demandant s'il n'allait pas y périr emporté par -l'ouragan, son compagnon, M. Baylac, ne consultant que son courage, -entreprenait une descente impossible. Perdu dans une effroyable -tourmente, disparaissant presque à chaque pas dans une immense couche de -neige fondante, il parvenait enfin au but de son voyage. - -Mais tant de dévouement devait être inutile. Sur ces pentes rapides -l'eau descendait plus vite que M. Baylac: elle était arrivée avant lui. -Depuis cette époque, le pic du Midi possède une station télégraphique; -installée quelques mois plus tôt, elle eût empêché la mort de nombreuses -victimes. - -[Illustration: 1875. Toulouse.--L'eau montant toujours, le spectacle -devint plus lugubre.] - -On n'avait encore eu le temps de prendre aucune mesure, que déjà une -partie de Toulouse était envahie. Le 23 juin, le faubourg Saint-Cyprien -s'abîmait presque soudainement sous les eaux. Ses 30000 habitants, dont -un petit nombre seulement avaient songé à fuir, se trouvaient entourés -par les flots, isolés du reste du monde. Puis, l'eau montant toujours, -le spectacle devint plus lugubre. Les maisons, s'écroulant avec un -fracas sinistre, entraînaient dans leur ruine leurs malheureux -habitants. De sinistres épaves, meubles, poutres, tonneaux, lits, -berceaux, cadavres même, étaient charriées par un courant auquel rien ne -pouvait résister. En vain les habitants de la ville et les soldats de la -garnison firent des prodiges, en vain les dévouements furent nombreux et -sublimes, les malheurs ne purent être évités. Tous les ponts emportés, -un immense faubourg d'une grande ville détruit, plusieurs villages -absolument rasés, toutes les récoltes perdues, plus de quatre cents -victimes, voilà ce qu'avait fait cette fonte des neiges. - -L'année suivante, en février 1876, l'importante inondation de la Seine a -été, au moins en grande partie, déterminée par la fonte des neiges, -arrivée en même temps sur tout le bassin. - -Quelques années plus tard, une catastrophe bien autrement terrible que -celle de Toulouse devait encore avoir la même cause. A la suite de la -température printanière du mois de février 1879, les neiges des hauts -plateaux de la Hongrie fondirent prématurément. La Theiss, subitement -grossie, vint détruire presque complètement la grande ville de Szegedin. - -Pour ne pas rester sur d'aussi tristes tableaux, et nous réconcilier -avec cette belle neige qui, malgré ses effroyables emportements, nous -fait beaucoup plus de bien que de mal, indiquons son rôle protecteur -pour la végétation. La neige, en effet, conduit très mal la chaleur, -c'est-à-dire qu'elle empêche le sol qu'elle recouvre de se refroidir par -l'effet du rayonnement nocturne. Elle agit comme un manteau de fourrure -qui recouvrirait la surface de la terre. - -Le thermomètre nous montrera nettement combien cette préservation est -efficace. Un thermomètre suspendu à un mètre au-dessus du sol, abrité -par un toit métallique qui laisse librement circuler l'air, nous donne -la température vraie de l'atmosphère. Étendons horizontalement sur la -neige, en dehors de l'abri, un second thermomètre: il indiquera pendant -la nuit, et surtout le matin, une température plus basse que le premier; -c'est l'effet du rayonnement. Mais ce refroidissement est tout -superficiel. Un troisième thermomètre, placé à quelques centimètres sous -la neige, marquera au contraire une température plus élevée que celle de -l'air. Bien plus, si l'épaisseur de neige est assez grande, le froid de -l'extérieur ne pénétrera dans la couche qu'avec une extrême lenteur, et -le sol conservera toujours une température à peine inférieure à zéro. -Sous une couche de neige de dix centimètres d'épaisseur, la température -du sol s'abaisse bien rarement plus bas que -3°, et toutes les plantes -de nos pays peuvent supporter, sans périr, cette température. - -C'est pour cette raison que les grands hivers sans neige sont les plus -désastreux pour la végétation. Chaque fois que, à la suite d'un hiver -rigoureux, la récolte est relativement bonne, c'est à l'abondance des -neiges qu'il faut l'attribuer. - - - - -CHAPITRE IV - -LA GLACE. - - -Sous l'action du froid, l'eau se change beaucoup plus souvent en glace -qu'en neige. Il nous faut dire deux mots des propriétés de cette eau -solide, car elles jouent dans la nature un rôle capital. - -Exposons à une basse température d'hiver un vase plein d'eau. Nous -verrons bientôt la partie supérieure du liquide se solidifier, et, -l'action du froid se prolongeant, la couche solide augmentera -d'épaisseur jusqu'à ce que toute l'eau soit convertie en une masse -transparente, dure, mais fragile. Cette masse transparente, cette eau -solide, c'est la glace. - -La transparence de la glace est telle que les Lapons en construisent des -vitres à travers lesquelles le jour pénètre dans leurs cabanes -souterraines. Transparente pour la lumière du soleil, elle l'est un peu -aussi pour sa chaleur, absolument comme le verre. Aussi de nombreux -voyageurs dans les régions polaires ont-ils pu allumer du feu par la -concentration des rayons solaires au moyen d'une lentille de glace. Mais -cette transparence pour la lumière et la chaleur n'ayant qu'une faible -importance, arrivons rapidement à l'énumération de quelques autres -propriétés. - -La glace flotte à la surface des mers, des lacs, des rivières; elle est -donc plus légère que l'eau. Sous ce rapport, comme sous beaucoup -d'autres, l'eau présente une exception, car presque tous les liquides -produisent en se solidifiant une masse plus lourde qui va au fond. C'est -que l'eau, en se congelant, au lieu de diminuer de volume, subit au -contraire une expansion très notable. - -Cette expansion de volume se produit avec une force considérable, -presque irrésistible, qui a été observée scientifiquement pour la -première fois en 1607, par Huygens. Il a rempli d'eau deux moitiés d'un -canon de pistolet et les a très exactement fermés avec des vis et du -plomb fondu. Ces canons de pistolet, exposés à l'air par un froid très -vif, furent brisés par l'effet de la congélation de l'eau. L'expérience, -qui avait été très remarquée, fut répétée par plusieurs savants pendant -les rudes froids de l'hiver de 1670. - -La force expansive de la glace peut briser des obstacles encore plus -résistants. Ainsi, le major d'artillerie Edward William, étant à Québec -par un froid très vif, remplit d'eau une bombe de 13 pouces de diamètre, -ferma le trou de la fusée avec un bouchon en fer fortement enfoncé, et -l'exposa à la gelée. Au bout de quelque temps le bouchon de fer fut -lancé à une grande distance, et un cylindre de glace de 8 pouces de long -sortit de l'ouverture. Dans une autre expérience, le bouchon ayant -résisté, la bombe elle-même fut fendue. - -Les anciens connaissaient parfaitement les effets de la congélation de -l'eau. Plutarque, dans son traité sur _la Cause du froid_, raconte que -«dans les climats où l'hiver est très rude, le froid fait éclater les -vaisseaux de cuivre et de terre, et jamais quand ils sont vides, mais -seulement quand ils sont pleins, parce qu'alors le froid donne à l'eau -une très grande force.» - -Que de fois, de nos jours, se produisent ces accidents signalés par -Plutarque. Tout vase, tout tuyau de conduite des eaux dans lequel se -forme la glace est perdu si la dilatation ne peut s'y produire -librement. Les canalisations d'eau des villes, les pompes des -particuliers, sont rompues en maints endroits quand on n'a pas eu la -précaution de les maintenir vides pendant l'hiver. Les pierres assez -poreuses pour s'imprégner d'eau se brisent sous l'action de la gelée; -les plantes dont les canaux sont gorgés de sève ont le même sort. - -A côté des conséquences fâcheuses de l'expansion de l'eau qui se gèle, -il convient de placer ses avantages. Supposons la glace plus lourde que -l'eau. Au fur et à mesure de sa formation, elle se rendra au fond de la -mer, du lac, de la rivière dans laquelle elle aura pris naissance; -l'eau, toujours en contact avec une atmosphère glacée, continuera à se -congeler, et l'amoncellement du solide sur le fond augmentera de plus en -plus. A la fin d'un hiver rigoureux, la masse de glace sera énorme; elle -comblera le lac, elle obstruera la rivière, elle déterminera la perte de -tous les animaux aquatiques. Dans la réalité, au contraire, nous voyons -les glaces surnager, former à la surface une croûte solide. L'eau qui -continue à couler au-dessous est dès lors préservée du froid comme le -sol l'est par la neige; elle ne se gèle plus qu'avec une extrême -lenteur; la couche de glace n'augmente pas indéfiniment d'épaisseur. Que -le dégel vienne, elle sera aisément fondue, rapidement entraînée, et la -rivière reprendra son aspect normal. - -Revenons à la force expansive de la glace. Aussi grande qu'elle soit, -elle n'est cependant pas irrésistible; si le vase qui renferme l'eau est -assez résistant, comme le serait, par exemple, un canon d'acier très -épais, la rupture ne se produit pas. Dans ce cas, la congélation n'a pas -lieu, et l'eau demeure liquide malgré le refroidissement intense auquel -on la soumet. C'est que les deux faits, expansion, congélation, ne -peuvent être séparés; tout obstacle opposé au premier arrête en même -temps le second. On peut donc avoir, sans forte pression, de l'eau -liquide beaucoup plus froide que la glace. Mais si la pression, qui -seule s'opposait à la formation de la glace, disparaît, la masse entière -de l'eau prendra immédiatement l'état solide. - -Réciproquement, du reste, si on presse très fortement un morceau de -glace de manière à diminuer son volume, elle redeviendra liquide, -quoique étant plus froide que zéro, sa température normale de fusion. -Cette fusion, bien entendu, ne sera que momentanée, et ne durera pas -plus longtemps que la pression qui l'a produite. C'est Faraday qui le -premier a découvert, en 1850, l'action d'une pression extérieure sur la -formation de la glace. Le phénomène a été ensuite étudié par plusieurs -savants, et notamment par M. Tyndall. Son importance est telle pour le -sujet qui nous occupe, que nous devons le mettre en évidence par -quelques expériences simples. - -[Illustration] - -AB est un bloc de glace appuyé sur deux supports par ses extrémités. A -cheval sur ce morceau de glace, plaçons un fil de fer fin fortement -tendu par deux poids un peu lourds. Nous verrons le fil pénétrer peu à -peu dans la glace, la couper entièrement, pour tomber bientôt -au-dessous. Et cependant, quand le fil de fer aura tout traversé, nous -trouverons le bloc de glace entier, d'un seul morceau, comme auparavant. -La pression du fil avait d'abord déterminé la fusion de la glace; elle -n'aurait pas été coupée sans cela, car elle n'est ni molle, ni -plastique. Mais l'eau résultant de la fusion passant au-dessus du fil, -et n'étant plus comprimée, s'est regelée à mesure qu'elle se produisait, -et a ressoudé ainsi les deux morceaux. - -[Illustration] - -Voici maintenant un autre bloc de glace. Après l'avoir mis au-dessus -d'une cavité hémisphérique C, taillée dans un morceau de bois dur, -recouvrons-le d'une seconde cavité D semblable à la première, et -comprimons fortement au moyen de la presse hydraulique. Des craquements -se font entendre qui indiquent la rupture de la glace; de l'eau s'écoule -en assez grande quantité, indice de fusion, puis les deux parties du -moule se rejoignent. Séparons-les, nous obtiendrons une sphère de glace -B, parfaitement transparente, d'une seule pièce. La glace qui avait été -fondue par la pression se regèle aussitôt que cesse cette pression en -produisant la sphère parfaite que nous admirons. - -Les phénomènes de dégel et de regel ont dans la nature une grande -importance. C'est grâce à eux que la neige pulvérulente, chauffée et -serrée entre les mains, se transforme en une boule dure et solide dont -les enfants savent si bien tirer parti; que la neige des hautes -montagnes se transforme peu à peu en glace capable de couler le long des -flancs de la montagne comme un lent torrent d'eau; que les glaçons -charriés par un fleuve se soudent entre eux pour former une nappe -continue; que, dans les débâcles, cette nappe disjointe par la crue des -eaux peut se reformer de nouveau, et constituer dès lors une barrière -infranchissable qui arrête le courant et détermine en amont de terribles -inondations. Nous reviendrons sur tout cela. - -Mais si la glace a de singulières et importantes propriétés, l'eau aussi -présente des particularités précieuses que nous devons connaître si nous -voulons comprendre comment se congèlent les fleuves et les lacs. Tandis -que tous les liquides se contractent sous l'action du froid, l'eau seule -fait exception. Refroidie à partir de 20 degrés, elle commence par -diminuer de volume; mais arrivée à la température de quatre degrés, sa -contraction cesse et se change en une dilatation qui continue jusqu'au -moment de la congélation. - -Une expérience bien simple nous permettra de mettre cette propriété en -évidence. Remplissons d'eau un tube thermométrique A et exposons-le au -froid de l'hiver, en même temps qu'un thermomètre à alcool B. Le liquide -descendra d'abord dans les deux vases, par suite de la contraction que -produit le froid; mais au moment où le thermomètre indiquera la -température de 4 degrés, nous verrons l'eau cesser de descendre dans le -tube A pour prendre une marche ascensionnelle. A partir de là, les deux -appareils auront une marche inverse, le liquide montant dans l'un, -descendant dans l'autre. L'ascension de l'eau sera lente d'abord; mais à -partir de zéro, alors que la glace commencera à apparaître, elle sera -bien plus rapide par suite de la formation du solide. En somme, -l'augmentation considérable qui doit se produire dans le volume au -moment de la congélation commence dès la température de 4 degrés; à -cette température, l'eau a un maximum de densité; elle est plus lourde -qu'à toute autre. - -[Illustration] - -[Illustration] - -L'expérience bien connue de Hoppe, un peu modifiée, va nous aider à -tirer de ce fait une conséquence importante. Trois thermomètres sont -plongés dans un vase plein d'eau de façon à donner à chaque instant la -température du fond, du milieu et de la surface du liquide. Le tout est -abandonné à un refroidissement lent dans une atmosphère à basse -température. Les trois thermomètres, qui donnent d'abord la même -indication, ne tardent pas à se séparer. A mesure que l'eau voisine de -la surface et des parois se refroidit, elle devient plus lourde, glisse -lentement vers le fond; A va seul baisser jusqu'à ce qu'il arrive à -marquer la température de quatre degrés. Dès lors le liquide du fond, -aussi lourd que possible, deviendra immobile; des couches successives -d'eau à quatre degrés se superposeront à la première, et, -successivement, les thermomètres B et C donneront la même indication. -Voilà donc toute la masse à 4 degrés. Le refroidissement continue, l'eau -plus froide devient plus légère, monte, et c'est le thermomètre C qui va -seul baisser; il ne tardera pas à marquer zéro, et la congélation -commencera à la surface du liquide, produisant une glace plus légère -encore qui restera en haut; puis, l'action du froid se prolongeant -encore, B et ensuite A arriveront à zéro; la glace se formera sur les -parois, augmentera d'épaisseur jusqu'à ce que toute la masse soit -solidifiée. - -Recommençons l'expérience dans des conditions différentes, en enterrant -le vase dans la terre, de façon que le refroidissement ne se produise -que par la surface. Le commencement du phénomène ne sera pas modifié; il -se produira seulement avec plus de lenteur. Mais à partir du moment où -les trois thermomètres marqueront à la fois la température de 4 degrés, -tout changera. L'eau refroidie seulement par la surface, devenant plus -légère, restera à la partie supérieure, et le thermomètre du haut seul -baissera; il atteindra bientôt zéro, et la glace commencera à se former. -Nous aurons donc une couche de glace au-dessus d'une masse d'eau à 4 -degrés. Cette glace, agissant en corps mauvais conducteur, empêchera le -refroidissement de l'eau qui se trouve au-dessous; l'épaisseur de la -couche n'augmentera qu'avec une grande lenteur, et après plusieurs -jours, plusieurs mois même d'un froid assez vif, nous aurons encore, -sous la glace, de l'eau à la température de 4 degrés. La masse entière -ne deviendra solide que si le froid est très intense. - -C'est justement ce qui se produit dans les lacs, où l'eau peut être -considérée comme à peu près tranquille. Au commencement de l'hiver toute -la masse d'eau est à la température de 15 à 20 degrés: elle se refroidit -lentement de manière à atteindre 4 degrés dans toute sa profondeur; ce -refroidissement sera fort lent si la profondeur du lac est considérable, -et le plus souvent l'hiver sera terminé avant que le phénomène soit -accompli. C'est pour cela que les grands lacs, et surtout les lacs -profonds, se gèlent si rarement. Mais dès que la masse entière de l'eau -sera arrivée à la température du maximum de densité, les courants -intérieurs cesseront, la surface se refroidira rapidement et ne tardera -pas à se couvrir de glace. Protégées par ce manteau isolant, les eaux -profondes se conserveront indéfiniment à 4 degrés pendant que la glace -augmentera lentement d'épaisseur jusqu'à devenir capable de supporter -les plus lourds fardeaux. C'est qu'en effet la glace conduit un peu -mieux la chaleur que la neige, et nous verrons, dans les hivers très -longs et très rigoureux, qu'elle pourra atteindre une épaisseur de -plusieurs pieds. Nous savons qu'au contraire une épaisseur bien moindre -de neige préserve complètement le sol du refroidissement. - -Nous ne serons plus étonnés, maintenant, de voir les grands lacs, aux -eaux si calmes, encore libres de glaces tandis que les rivières les plus -impétueuses sont arrêtées: la faible profondeur des rivières en certains -points est la cause de leur peu de résistance au froid. - -Pourtant, dans les climats très rigoureux, les lacs se gèlent aussi, -surtout les moins profonds, et la navigation y devient impossible. - -C'est ce qui arrive pour les lacs de l'Amérique du Nord, surtout ceux de -la Nouvelle-Bretagne, qui se gèlent chaque année. Le journal _la Nature_ -rapporte qu'en hiver les petits lacs du Canada sont, depuis quelques -années, le théâtre d'un nouveau sport qui a beaucoup de vogue. Des -sortes de traîneaux, montés sur une traverse de bois munie à chacune de -ses extrémités d'un patin allongé, portent des voiles qui les font -glisser sur la glace avec une rapidité considérable. En Hollande cet -exercice est très répandu, et semble remonter à l'année 1600. On assure -qu'il n'est pas rare de voir ces bateaux à glace se mouvoir sous -l'action du vent avec une rapidité de 46 kilomètres à l'heure. - -[Illustration: Canada.--Sous l'action du vent, on voit ces bateaux se -mouvoir sur la glace avec une grande rapidité.] - -La congélation des rivières est beaucoup moins rare que celle des grands -lacs: dans notre pays, au climat si tempéré, elle se produit un grand -nombre de fois dans chaque siècle. Il n'est peut-être pas un fleuve de -l'Europe qui n'ait été gelé quelquefois. Même sur cette terre si chaude -de l'Afrique, le Nil a été arrêté par le froid: en 829, l'année où le -patriarche jacobite d'Antioche, Denis de Telmahre, alla avec le calife -Al-Mamoun en Egypte, ils trouvèrent le Nil gelé. Pour ne parler que de -la France, la Seine fut prise quatorze fois et le Rhône trois au -dix-huitième siècle; depuis l'année 1800, la Seine en est à sa douzième, -le Rhône à sa troisième gelée. - -Du reste, la congélation des fleuves se produit d'une manière très -capricieuse. Tandis qu'en 1762 la Seine fut totalement prise après six -jours de gelée, et par un froid de -9°.7, elle resta constamment libre -en son milieu en 1709, par un froid de -23°, précédé de gelées fortes et -prolongées. Les causes de ces inégalités, dont nous dirons quelques -mots, sont encore mal ou plutôt incomplètement connues.--La congélation -de la surface de la mer, plus rare sur nos côtes, se produit au -contraire avec une grande régularité dans ses conditions: on peut -affirmer qu'il faut un froid persistant de 14 à 16 degrés au-dessous de -zéro pour geler nos ports de mer et l'eau de nos côtes. Choisissons -quelques exemples pris dans les hivers dont nous ne donnerons pas la -description spéciale. - -Strabon rapporte que, l'année 66 avant Jésus-Christ, le froid fut si -intense en Orient, qu'un des généraux de Mithridate défit sur la glace -la cavalerie des barbares précisément à l'endroit où en été ils furent -vaincus dans un combat naval, à l'embouchure des Palus Méotides (mer -d'Azof). - -En 559 de notre ère, les Bulgares, en passant sur le Danube glacé, -viennent fondre dans la Thrace et s'approchent des faubourgs de -Constantinople. - -En 763, le Bosphore et le Pont-Euxin gelèrent. - -En 860, la mer Adriatique était prise autour de Venise, et sa lagune -parcourue par les cavaliers et les voitures chargées des marchands. - -En 1074, le froid, rendu plus vif par une bise d'une âpreté et d'une -sécheresse inouïes, était si rigoureux que les fleuves étaient pris non -seulement à la surface, mais convertis en un bloc de glace. Nous n'avons -pas besoin de faire remarquer ici l'exagération du chroniqueur: les -fleuves ne peuvent jamais être convertis en un bloc de glace, car ils ne -peuvent jamais être absolument arrêtés dans leur course. - -En 1082, au mois de décembre, l'empereur Henri IV traversa le Pô -complètement gelé, suivi de ses soldats et d'une grande multitude de -citoyens. - -En 1149, l'hiver fut rude dans les Flandres. Les eaux de la mer étaient -complètement gelées et praticables sur une distance de plus de trois -milles à partir du rivage; les vagues, qui s'étaient solidifiées, -apparaissaient de loin comme des tours. - -Cette congélation de la mer sur les côtes doit nous arrêter quelques -instants. Elle ne se produit que rarement, dans les hivers tout à fait -exceptionnels, et encore ne s'étend-elle jamais beaucoup au loin. La mer -Baltique elle-même, par 58° de latitude, ne se gèle jamais en totalité. -Chaque année une partie assez considérable de la Baltique se prend, -mais, durant les derniers siècles, elle ne l'a pas une seule fois été en -totalité. Au quatorzième siècle ces congélations semblent avoir été plus -nombreuses que de nos jours, et la glace atteignait une plus grande -épaisseur. Ainsi, en 1323, «la partie méridionale du bassin gela -complètement, et pendant six semaines les voyageurs se rendaient à -cheval de Copenhague à Lubeck et à Dantzig: on avait même élevé sur la -glace des hameaux temporaires au croisement des routes.» - -Le même phénomène se produisit en 1333, 1349, 1399, 1402, 1407. - -La mer Noire, qui ne reçoit aucune dérivation du Gulf-Stream, largement -ouverte à tous les vents qui descendent des régions polaires, semble -avoir été prise plus souvent et surtout plus complètement, quoiqu'elle -soit bien plus proche de l'équateur, et que ses eaux soient beaucoup -plus salées que celles de la Baltique. - -Nous avons cité déjà plusieurs exemples de ces congélations; le dernier -est plus frappant: «En 401, la mer Noire gela presque entièrement, et -lors de la débâcle on vit d'énormes montagnes de glace flotter pendant -trente-deux jours sur la mer de Marmara. Il en fut de même en 762, et -cette année-là la glace fut couverte d'une couche de neige haute de -vingt coudées.» - -Revenons à notre nomenclature. En 1457, il gela si fort qu'on passait la -rivière d'Oise et plusieurs autres rivières à chariot et à cheval. En -Allemagne, le froid fut si vif que sur le Danube congelé campa une armée -de 40000 hommes. En 1493, la lagune et tous les canaux de Venise -gelèrent; les gens à pied, les chevaux et les voitures passaient dessus. -En 1503, le Pô fut gelé et soutint le poids de l'armée du pape Jules II. -En 1548, toutes les rivières de France furent gelées de manière à porter -les voitures les plus pesamment chargées. - -Le froid de l'hiver de 1589 fut si rude qu'il gela entièrement le Rhône; -les mulets, les voitures, les charrettes, tout le traversait à Tarascon -comme sur une grande route. Le colonel Alphonse y fit même passer à deux -ou trois reprises des canons; le maréchal de Montmorency le franchit -ensuite avec sa compagnie de gendarmes. En 1595, la mer se prit sur les -côtes de Marseille. En 1620, le Zuyderzée gela entièrement; une partie -de la mer Baltique fut couverte d'une glace très épaisse; les glaces des -lagunes de l'Adriatique emprisonnèrent la flotte vénitienne. Le froid -fut très intense en Provence. - -En 1655, en Allemagne, «le froid fut si vif qu'à Wismar -(Mecklembourg-Schwerin, dans la Baltique) on vit arriver des chariots -chargés et attelés de quatre chevaux, de la distance de 40 kilomètres. -En 1683, «la Tamise, à Londres, fut si fortement gelée qu'on y érigea -des cabanes et des loges; on y tint une foire qui dura deux semaines, et -dès le 9 janvier les voitures la traversèrent et la pratiquèrent dans -tous les sens comme la terre ferme; on y donna un combat de taureaux, -une chasse au renard, et sur la glace on fit rôtir un boeuf entier. La -mer, sur les côtes d'Angleterre, de France, de Flandre, de Hollande, fut -gelée dans l'étendue de quelques milles, au point qu'aucun paquebot ne -put sortir des ports ou y rentrer pendant plus de deux semaines.» - -En 1726, on passa en traîneau de Copenhague à la province de Scanie, en -Suède. - -Des phénomènes analogues à ceux que nous venons de rapporter se -produisirent encore en 1754, 1762, 1765, 1766... - -Nous pouvons remarquer que, dans tous les hivers assez rigoureux pour -congeler profondément les rivières, on en profite pour les transformer -en voies de communication. Tantôt on se contente de les traverser, -évitant ainsi les longs détours nécessaires pour aller chercher les -ponts, tantôt on s'en sert en guise de routes. C'est surtout dans les -pays du Nord, où les rivières se gèlent solidement presque chaque année, -que ces singuliers chemins sont fréquentés. Plutarque rapporte que -«certains peuples barbares, quand ils veulent traverser les rivières, -font marcher devant eux des renards. Si la glace n'est pas épaisse, et -que l'eau ne soit prise qu'à la surface, ces animaux, avertis par le -bruit de l'eau qui coule sous la glace, retournent sur leurs pas.» - -Guettard, membre de l'Académie des sciences, raconte, en 1762, comment -on utilise en hiver la Vistule congelée. «La neige qui couvre les -chemins ayant pris de la consistance par les gelées, les chemins -deviennent praticables aux traîneaux, qui ne sont pas même arrêtés par -les rivières; elles sont alors gelées et permettent ainsi à toute espèce -de voitures de les traverser; cette facilité engage donc alors les gens -de la campagne à conduire à Varsovie sur des traîneaux ce qu'ils ont à -vendre; c'est un malheur pour la campagne et la ville lorsque l'hiver -est trop doux, qu'il ne tombe point ou très peu de neige, et que les -rivières ne prennent point: c'est dans la vue de prévenir ce dernier -inconvénient, qu'aussitôt que la Vistule charrie beaucoup, des hommes -portés par de petits bateaux jettent entre les glaçons de la longue -paille, afin que par son moyen les glaçons puissent s'entre-accrocher, -ralentir par conséquent leur mouvement, et faire prendre entièrement la -rivière; alors, si l'on veut avoir promptement un chemin qui soit ferme -et sûr pour traverser cette rivière, on le forme avec de la même paille -que l'on arrose: elle ne fait bientôt plus qu'un seul corps avec cette -eau, qui se gèle aussitôt, et avec les glaçons; elle procure ainsi un -chemin sur lequel on peut passer, lors même qu'il ne serait pas prudent -de tenter le passage dans les autres endroits où les glaçons sont -également arrêtés. Ce chemin est même cause que dans le dégel la rivière -ne débâcle pas aussitôt qu'elle le ferait si on ne l'avait pas formé: on -s'en sert encore pour le passage, lorsqu'on a abandonné les autres qui -n'avaient été tracés que par les voitures et les passagers. Au reste, -les uns et les autres sont très commodes, lors surtout qu'il est tombé -beaucoup de neiges; ils en deviennent plus unis.» - -La glace ne devient assez forte pour porter les charges que lorsqu'elle -a atteint une certaine épaisseur. Cette épaisseur est beaucoup moins -considérable qu'on ne serait tenté de le croire, car la glace a une -grande force de résistance, qui se trouve encore bien augmentée par -l'eau qui la soutient par-dessous. Des expériences ont été poursuivies -sur ce sujet par plusieurs physiciens, Hamberger, Temanza, Toaldo, par -la Société royale de Londres. On a reconnu qu'il faut 5 centimètres pour -que la glace porte un homme, 9 centimètres pour qu'un cavalier y passe -en sûreté; quand la glace atteint 13 centimètres, elle porte des pièces -de huit placées sur des traîneaux, et quand son épaisseur s'accroît -jusqu'à 20 centimètres, l'artillerie de campagne attelée peut y passer. -Les plus lourdes voitures, une armée, une nombreuse foule, sont en -sûreté sur la glace dont l'épaisseur atteint 27 centimètres. - -Examinons maintenant comment se forme la glace à la surface des rivières -et des mers. Ici il s'agit d'une eau sans cesse agitée, dans laquelle -les phénomènes que nous avons étudiés à propos des lacs ne peuvent se -produire. On a constaté, en effet, que l'eau d'une rivière a dans toute -sa masse et en toute saison une température à peu près uniforme, à cause -du mélange continuel produit par le courant. Quand cette température est -arrivée à zéro, la congélation de la rivière commence: elle charrie des -glaçons. Les savants ont cru longtemps que ces glaçons étaient -exclusivement formés à la surface de l'eau. Il s'en forme effectivement -ainsi, notamment dans tous les points où le courant est assez faible, -sur les rivières à faible pente, et sur les bords des rivières plus -rapides. Ces glaces de surface restent en place, s'étendant de plus en -plus, ou bien se détachent et deviennent flottantes. Mais ce n'est là -l'origine que d'une bien faible partie des glaces flottantes. Le plus -grand nombre se forme au fond, directement sur le lit. Les glaces de -fond non plus ne se forment pas partout. Leur production n'a lieu que là -où la profondeur est peu considérable et où le fond est formé de -cailloux ou de gravier. - -Longtemps avant que les physiciens aient admis cette formation de la -glace de fond, elle était connue des meuniers, des pêcheurs, des -bateliers. «Ils faisaient remarquer, pour appuyer leur opinion, écrit -Arago, que la surface inférieure des gros glaçons est imprégnée de -fange, qu'elle est incrustée de gravier, qu'elle porte, en un mot, les -vestiges les moins équivoques du terrain sur lequel ils reposaient. En -Allemagne, les mariniers ont même un nom spécial et caractéristique pour -désigner les glaces flottantes; ils les appellent _grundeis_, -c'est-à-dire glaces de fond. Les pêcheurs affirmaient que dans les -journées froides, longtemps avant l'apparition de la glace à la surface -du fleuve, leurs filets, situés au fond de l'eau, se couvraient d'une -telle quantité de _grundeis_ qu'il leur était très difficile de les -retirer; que les corbeilles dont on se sert pour prendre des anguilles -revenaient souvent d'elles-mêmes à la surface, incrustées extérieurement -de glace...» Il ne fallut rien moins que les nombreuses expériences et -observations de bien des savants, Hales, Desmarest, Braun, Knight, -Mérian, Hugi, Fargeau, Duhamel..., pour faire admettre comme vraie cette -formation. Elle est maintenant établie d'une façon indubitable, et -chacun sait que les glaçons qui se forment au fond, lorsqu'ils ont -acquis une force ascensionnelle suffisante pour se détacher des cailloux -qui les retiennent, montent et deviennent flottants. L'explication que -l'on donne actuellement de cette formation des glaces de fond n'est pas -absolument satisfaisante. Le courant de la rivière est moins rapide au -fond qu'à la surface à cause du frottement, et comme la température y -est aussi basse, la congélation y sera plus facile. De plus, les -aspérités présentées par les pierres permettent aux premiers cristaux de -se fixer, de s'enchevêtrer, puis de s'accroître jusqu'à former un bloc -de glace. Mais cette explication ne rend pas compte de certaines -particularités que présente parfois le phénomène. Quoi qu'il en soit de -l'explication, le fait demeure acquis. - -Les glaces de fond, tout aussi bien que les glaces de surface, se -forment principalement dans le cours supérieur du fleuve et dans les -affluents, à cause du moindre courant et de la moindre profondeur des -eaux. Mais, arrivés dans le cours inférieur du fleuve, ces glaçons -peuvent l'obstruer en s'arrêtant dans les coudes, dans les passages à -moindre courant, dans les endroits surtout où des obstacles s'opposent à -leur passage. Pressés les uns contre les autres, ils se soudent par -suite du phénomène de dégel et de regel que nous avons étudié. Tous ceux -qui arrivent se trouvent arrêtés à leur tour, et à partir de ce point la -rivière se prend dans tout le cours supérieur. Si l'arrêt se fait près -de l'embouchure, la totalité du fleuve pourra être couverte de glace; -si, par suite de la soudaineté du froid, les glaçons charriés deviennent -subitement fort nombreux, il leur arrivera souvent de se souder dans les -affluents eux-mêmes, et le fleuve restera libre dans une partie de son -cours, comme cela eut lieu en 1709 pour la Seine à Paris, et pour le -Rhône à Viviers. - -Dans la mer, il se forme aussi des glaces de fond. Lisons dans Elisée -Reclus la saisissante description du phénomène: «Dans les mers polaires, -l'abaissement de température a pour conséquence la formation des glaces. -Pendant les longs hivers de ces froides régions, l'eau tranquille des -baies et des golfes se congèle sur le pourtour des côtes; et la masse -cristalline, gagnant incessamment sur les mers, finit par s'étendre au -large jusqu'à de très grandes distances. C'est la «glace de terre.» Mais -dans les mers qui n'ont pas une grande profondeur, c'est généralement -sur le lit même que la masse liquide se congèle. Lorsque la masse n'est -pas agitée, elle reste liquide; puis, sous un ébranlement quelconque, -elle se prend subitement. Parfois, au commencement de l'hiver, les -marins et les pêcheurs de la Baltique et des côtes occidentales de la -Norvège sont tout à coup environnés de glaçons qui s'élèvent du lit de -la mer, et dont les plaques contiennent encore des fragments de fucus. -L'apparition se produit d'une manière tellement rapide que souvent les -bateaux courent le risque d'être écrasés entre les masses solides qui -s'entassent autour d'eux, et l'équipage se trouve en danger. Dans les -régions polaires, ces glaces de fond soulèvent fréquemment de grosses -pierres arrachées des écueils. Ce sont ces glaçons qui s'unissent pour -former les banquises.» - -[Illustration: Au milieu des glaçons.] - -Mais les glaces ne peuvent durer toujours dans nos climats tempérés. Le -froid n'immobilise pas longtemps les flots de la mer, pas plus qu'il -n'arrête le courant des rivières. Le dégel arrive, la neige fond, la -rivière monte et soulève l'immense masse de glace. Des craquements -épouvantables se font entendre; les fragments qu'avait soudés la gelée -se séparent et reprennent leur course un moment interrompue: c'est la -débâcle. Le fleuve devenu torrent précipite sa course, les glaçons -arrêtés par les obstacles s'amoncellent et renversent tout sur leur -passage. Les ponts sont emportés, les chaussées détruites, les plaines -submergées. Nulle puissance ne peut arrêter le fléau, et l'homme -assiste, impuissant, à la ruine de tous ses travaux. - -Toutes les chroniques sont remplies des désastreux effets produits par -les débâcles. Nous en examinerons plusieurs par la suite; commençons dès -maintenant à en citer quelques-unes. - -En 822, la débâcle produisit de grands dégâts dans les métairies situées -sur les bords du Rhin. En 1234, la débâcle des fleuves amena en -Allemagne la rupture des ponts et la chute de nombre de maisons, de -murailles et d'arbres. En 1236, les ponts de Saumur et de Tours furent -rompus par la débâcle des glaces. En 1307, lors de la débâcle, -l'impétuosité des glaces fut telle que les ponts, les moulins et les -maisons voisines des rivières s'écroulèrent. A Paris, au port de la -Grève, un grand nombre de bateaux marchands s'abîmèrent avec les -personnes et les approvisionnements qu'ils contenaient. - -Lisons le récit de la débâcle de la Seine en 1408, par Félibien: «Des -glaçons d'une grandeur énorme, se détachant tout à coup, le 30 du mois -de janvier, allèrent heurter avec impétuosité les deux petits ponts, -l'un de bois, joignant le petit Chastelet, l'autre de pierre, appelé le -pont Neuf, aujourd'hui Saint-Michel, qui avoit été fait depuis quelques -années. Tous les deux furent abattus par les glaçons le 31, et renversés -dans la rivière avec les maisons qui étoient dessus, où logeoient -quantité de marchands et d'ouvriers de toutes sortes, comme teinturiers, -écrivains, barbiers, cousturiers, éperonniers, fourbisseurs, frippiers, -tapissiers, brodeurs, luttiers, libraires, chausseliers. Mais il n'y -périt personne, parce que l'accident arriva de jour, depuis sept à huit -heures du matin jusqu'à une ou deux heures après midi..... Au-dessus du -grand pont il y avoit des moulins qui appartenoient à l'évesque de -Paris; ils furent brisés et abîmés par les glaçons; et le grand pont -même fut si ébranlé qu'on vit trébucher quelques maisons de changeurs -qui étoient dessus.» En 1616, ce pont Saint-Michel fut encore renversé; -il y eut des accidents palpitants. C'est encore à Félibien que nous -emprunterons ce récit: «Le roi étoit en marche de Bordeaux à Paris dans -le fort de l'hiver. Une partie de sa suite périt de froid et de fatigue -par les chemins. On compta que du seul régiment des gardes, qui étoit de -trois mille hommes, il en mourut plus de mille. A Paris, le dégel qui -survint après une gelée extrême emporta, par la violence des glaces, le -côté du pont Saint-Michel qui regardoit le petit pont, avec perte de -quantité de richesses, la nuit du 29 au 30 janvier. Mais il n'y eut -qu'une seule personne noyée. Le pont au Change reçut aussi une telle -secousse que plusieurs maisons du côté du pont Notre-Dame en furent -renversées dans l'eau. Un enfant qui se trouva enseveli dans les ruines -fut préservé d'une manière tout à fait singulière. Deux poutres se -croisèrent comme pour le garder. Un chien, qui se trouva enfermé avec -lui, jappoit si fort, qu'on décombra le lieu pour le délivrer. Le chien -sortit, mais, voyant qu'on laissoit l'enfant, il rentra sous les masures -et ne cessa de japper jusqu'à ce qu'on vînt délivrer l'enfant, que l'on -trouva sain et entier.» - -En 1658, il se produisit des faits analogues à Paris; plusieurs -personnes périrent. En 1768, il y eut encore à Paris une débâcle très -pénible dont le récit nous a été conservé par Déparcieux, qui avait été -chargé par l'Académie des sciences de l'étudier de près. Il examine -scientifiquement cette débâcle dans ses moindres détails. Il montre que -les désastres causés dans les villes par la rupture des glaces sont dus -presque entièrement aux ponts et aux établissements flottants qui -s'opposent à leur écoulement. En 1768, l'accumulation fut telle que le -courant en fut presque intercepté, et qu'il en résulta dans le cours -supérieur de la Seine une inondation considérable. «Les glaçons arrivant -en foule, et plus vite qu'ils ne pouvoient passer par les ponts, les -derniers poussoient les premiers de côté et d'autre en avançant -toujours; ils cassoient les câbles, entraînoient les bateaux, grands et -petits, et les poussoient contre les maisons ou contre les quais, les -faisoient entrer les uns dans les autres, les flancs des plus foibles -cédant aux plus forts. La Samaritaine fut garantie, comme la pompe du -pont Notre-Dame, par trois bateaux de blanchisseuses et autant de -moulins que les glaçons poussèrent sur les bateaux devant l'arche de -cette machine; trois bateaux et deux moulins y ont péri; on ne les a -enlevés que pièce à pièce.» - -Puis il raconte des épisodes de la débâcle, épisodes dont il a été le -témoin: «Il y eut en cet endroit, peu après le commencement de la -débâcle, un spectacle bien triste et bien effrayant; je ne puis me le -rappeler sans frémir. Deux filles se trouvèrent entraînées dans un -bateau de blanchisseuses tout fracassé, qui, heureusement pour elles, -vint se loger dans l'arche de la Samaritaine, non loin d'un moulin qui -venoit d'être coulé à fond; et leur bateau étoit prêt à en faire autant. -Les glaçons entassés, les moulins et les bateaux brisés en cet endroit, -ne leur permettoient aucun passage; elles croyoient être à leur dernier -moment, lorsque quelques personnes secourables leur descendirent une -corde de dessus le parapet; l'une des deux, celle à qui j'ai parlé, s'en -saisit, la passe sous ses aisselles, la noue elle-même, et on l'enlève; -mais telle fut sa frayeur que, le noeud se resserrant lui fit croire que -la corde cassoit, elle arriva évanouie en haut; on secourut ensuite -l'autre. Un charbonnier, au même endroit, ne fut pas aussi heureux; il -tomba entre un bateau et des glaçons, et disparut. Il y eut à déplorer -bien d'autres malheurs. La rivière étoit si haute qu'elle porta un train -de grosses pièces de charpente destinées pour la marine dans un jardin -de Bercy, en faisant marcher le parapet devant le train de bois. Cette -eau porta et répandit une quantité prodigieuse de glaçons dans les -plaines d'Ivry, de Maisons, de Choisy, de Villeneuve-Saint-Georges, qui -ont été autant de moins pour le passage dans Paris. L'eau entra dans le -faubourg Saint-Antoine par la rue Traversière, qui fut remplie de -glaçons jusqu'au delà de la rue de Charenton.» - -La plupart des malheurs des débâcles sont dus à l'embarras des glaces. -Il est fort probable que presque tous les dégâts dont parle l'histoire -de Paris ont été causés par des accumulations semblables à celle que -nous venons de décrire. - -Déparcieux se demande, dans la seconde partie de son mémoire, s'il n'y -aurait pas moyen d'empêcher les désastres. D'après lui, il n'y a qu'à -mettre obstacle à la congélation de la rivière dans la ville, et il -propose des procédés qu'il croit efficaces pour arriver à ce résultat. - -Il montre très nettement les causes qui déterminent la prise si -fréquente de la rivière dans Paris. Les glaces flottantes, qui arrivent -librement, rencontrent sur leur passage à travers la ville de nombreux -obstacles qu'on ne peut songer à supprimer. Elles s'accumulent, se -soudent, s'arrêtent complètement. On n'a d'autre moyen d'empêcher la -prise des eaux de la ville que celui d'arrêter les glaces avant leur -arrivée, en déterminant au-dessus une congélation complète. Cette -congélation lui semble facile à produire. - -Il propose de tendre, au-dessus du confluent de la Seine et de la Marne, -dans chacune des deux rivières, immédiatement au-dessus du niveau de -l'eau, une chaîne flottante faite avec de forts madriers de sapin. Cette -chaîne, tendue quand la température fait prévoir que la Seine va -charrier, arrêtera les glaçons. Ils se souderont les uns aux autres -au-dessus du barrage et détermineront la prise totale de la rivière à -partir de la chaîne. Il établit que cette chaîne n'aura pas à supporter -une poussée bien considérable, et qu'il sera facile de la faire assez -résistante. De cette manière, les glaçons flottants n'arriveront pas -dans la ville, et, pour empêcher la rivière de s'y arrêter, il suffira -de casser une fois par jour la glace sur les bords et autour des -bateaux. On maintiendra ainsi toujours libre la rivière dans Paris, et -il en résultera beaucoup d'avantages. - -D'abord, on pourra mettre les bateaux à l'abri, de manière à ce que, au -moment de la débâcle, ils ne soient pas ruinés et ne nuisent pas à -l'écoulement des glaces. De plus, au dégel, les glaces de la Seine -arrivant en grand nombre n'éprouveront aucun obstacle à leur écoulement, -la traversée de Paris se trouvant libre, et elles passeront sans causer -de dommage. On n'en peut douter quand on remarque que la débâcle de la -Marne, qui se produit toujours alors que la Seine est libre dans Paris, -n'y cause jamais aucun accident. - -Ce moyen indiqué par Déparcieux ne semble pas avoir été essayé; car, -dans les grands hivers qui suivent celui de 1768, nous voyons la rivière -se congeler dans Paris comme par le passé. Il méritait cependant un -meilleur sort et aurait sans doute donné de bons résultats. - -Le moyen employé de nos jours, dont nous parlerons à propos de l'hiver -de 1879-1880, est beaucoup moins rationnel, et ne donne que de bien -petits résultats. - - - - -CHAPITRE V - -EFFETS DIVERS DU FROID. - - -Quelques effets de la gelée nous ont échappé dans les chapitres -précédents: nous allons les énumérer rapidement, en quelques mots. Il -s'agit encore de la congélation de l'eau et de divers liquides, mais -produite dans des conditions toutes spéciales. - -L'eau des puits est le plus ordinairement préservée de la gelée. -Enfoncée de plusieurs mètres au-dessous du sol, ne communiquant avec -l'extérieur que par une étroite ouverture, elle ne peut guère se -refroidir. Elle y arrive cependant quelquefois, et peut-être la -congélation dans les puits un peu profonds est-elle un des signes les -plus caractéristiques de la rigueur du froid, un des effets les plus -rares. Arago, dans sa notice, cite avec soin les rares cas de -congélation de l'eau des puits. - -Déparcieux, dans le mémoire dont nous avons déjà donné de longs -extraits, cite plusieurs exemples dignes d'intérêt. Il remarque que, en -l'hiver 1767-1768, beaucoup de puits se gelèrent, qui étaient restés -entièrement liquides en 1709, terrible hiver cependant, et bien plus -froid que celui de 1768. Il rapporte d'abord l'observation de Duhamel: -dans un puits situé à Ascou, près de Denainvilliers, ayant 50 pieds de -profondeur, 6 pieds de diamètre à la margelle, et 11 pieds dans le bas, -il gela à un demi-centimètre d'épaisseur. Beaucoup d'autres puits du -voisinage, moins profonds, avaient gelé beaucoup plus fortement. - -Il cite encore un grand nombre de puits qui, au dire des vieillards, -n'avaient pas été gelés en 1709 et qui le furent alors. A Montmorency -chez le père Cotte, à Alais en Languedoc, à Ménars chez M. le marquis de -Marigny, on eut des glaces fort épaisses au fond des puits. - -Fréquemment les liquides qui ne se gèlent pas d'ordinaire, encre, -vinaigre, verjus, vin, ont été gelés dans les grands hivers. En 860, le -vin gela dans les vases qui le contenaient; de même en 1133. En 1216, le -vin, dans les caves, faisait en se solidifiant éclater les tonneaux. -Nous verrons qu'en 1408 l'encre se gelait dans l'encrier du greffier du -Parlement, qu'en 1422 le vinaigre et le verjus gelaient dans les caves. - -En 1468, le vin exposé au dehors fut entièrement solidifié. On lit, en -effet, dans Philippe de Comynes: «Par trois fois fut départy le vin -qu'on donnoit chez le duc de Bourgogne, pour les gens qui en -demandoient, à coups de coignée, car il étoit gelé dedans les pipes, et -falloit rompre le glaçon qui étoit entier, et en faire des pièces que -les gens mettoient en un chapeau ou un panier, ainsi qu'ils vouloient.» -Et il ajoute: «J'en dirois assez d'étranges choses, longues à écrire; -mais la faim nous fit fuir à grande hâte après avoir séjourné huit -jours.» - -En 1544, «la froidure étoit si extrême qu'elle glaçoit le vin dans les -muids; il le falloit couper à coups de hache, et les pièces s'en -vendoient à la livre.» En 1776, les vins qui se trouvaient sur les quais -de la Seine, à Paris, firent en se solidifiant éclater les tonneaux. - -Remarquons que dans ces trois derniers exemples, il s'agit de vin exposé -en plein air, sans abri; les congélations dans les caves, assez -fréquentes, ne sont jamais aussi complètes. Les caves mal construites, -trop librement exposées aux courants d'air, sont les seules qui laissent -entrer le froid. - -Les pierres elles-mêmes ne sont pas à l'abri de la gelée. Celles qui, -plus particulièrement poreuses, se laissent pénétrer par l'eau, sont -surtout exposées. La congélation de l'eau qu'elles renferment, et son -augmentation de volume, déterminent la rupture de la pierre. Si l'hiver -est rigoureux, si de plus la pierre est humide dans tout son volume, -elle peut être brisée entièrement, quelquefois même avec bruit. Mais le -plus souvent, dans les hivers ordinaires, c'est seulement la surface qui -est gelée, et il s'en sépare de petites lamelles qui tombent, et la -pierre s'en va à la longue en petits fragments. Les pierres qui sont -sujettes à ce morcellement par le froid sont dites gélives. L'action du -froid sur les pierres, et en général sur presque toutes les roches qui -constituent l'écorce terrestre, a une grande importance, car elle est -une des causes principales de la formation de la terre végétale. - -Nous voici maintenant arrivés au terme de la première partie de cette -étude. Nous connaissons tous les phénomènes qui se produisent dans les -hivers rigoureux, et qui peuvent servir à les caractériser. Il est bon -de les réunir en quelques lignes. - -Ces phénomènes peuvent se diviser en trois catégories: - -1º Action sur les hommes et les animaux. Le froid détermine les -congélations partielles ou totales, la mort par asphyxie, des épidémies -consécutives si désastreuses qu'elles ont quelquefois privé des régions -entières de la presque totalité de leurs bestiaux et d'une très notable -partie de leurs habitants; - -2º L'action destructive sur les plantes, la plus triste des conséquences -du froid, parce qu'à la perte de la récolte succèdent les plus -épouvantables famines, à la nourriture insuffisante les plus terribles -épidémies; - -3º L'action sur la nature minérale: congélation des divers liquides, et -notamment de l'eau, des mers, des fleuves, suivie de débâcles violentes. -Le spectacle des débâcles, spectacle grandiose et terrible, est bien -fait pour frapper l'imagination et remplir les âmes de terreur; mais les -conséquences qui en résultent sont infiniment moins graves que les -précédentes. - -Nous allons maintenant voir ces phénomènes en action. Nous les -considérerons d'abord en permanence dans les régions voisines des pôles, -là où règne un hiver plus remarquable encore par sa durée que par sa -rigueur; puis dans l'Europe centrale, notamment dans la France, pendant -les hivers les plus rigoureux dont l'histoire nous ait conservé le -souvenir. - - - - -LIVRE II - -LES RÉGIONS DES GRANDS FROIDS. - - - - -CHAPITRE PREMIER - -DESCRIPTION DES RÉGIONS POLAIRES. - - -Sur presque toute la surface de la terre on voit les étés succéder aux -hivers. Après les froids, dont les effets sont parfois si terribles, -arrive le dégel, et la terre semble faire une provision de chaleur qui -lui permettra de lutter contre la rigueur de la mauvaise saison -suivante. - -Mais il est des régions tristement partagées qui n'ont pas ce temps de -repos. L'été n'y dure que quelques semaines, quelques jours même, et -quel été! Ce sont ces hivers perpétuels, aussi tristes par leur -prolongation que par leur extrême froidure, dont nous allons donner -d'abord un rapide tableau. - -A mesure que l'on s'éloigne de l'équateur pour marcher vers le pôle, on -sent la chaleur diminuer rapidement. Les rayons du soleil, plus -obliques, ne font que raser la terre et ne l'échauffent plus. De plus, à -mesure qu'il s'élève moins, le soleil devient plus irrégulier dans sa -course, les jours d'hiver deviennent plus courts, les nuits plus -longues. Dans le voisinage du pôle, à l'époque du solstice d'hiver, le -soleil reste vingt-quatre heures sans se montrer à l'horizon. Le -parallèle sur lequel on voit ce premier jour sans soleil est le cercle -polaire. Pour tous les points situés au delà du cercle polaire on a, au -solstice d'hiver une nuit de plus de vingt-quatre heures, au solstice -d'été un jour de plus de vingt-quatre heures. Et la durée de cette -sombre nuit augmente à mesure qu'on marche vers le pôle. Au cap Nord, le -soleil reste pendant deux grands mois au-dessous de l'horizon; au -Spitzberg, la nuit est de cent jours; au pôle, enfin, un jour de six -mois succède à une nuit de même durée. - -Cette étrange succession des nuits et des jours n'est pas une des -moindres curiosités de ces si rudes climat; et le voyageur qui y arrive -en souffre cruellement. D'après les navigateurs, l'absence prolongée du -soleil, que vient remplacer presque constamment la lueur fantastique des -aurores boréales, est moins pénible à supporter que l'effroyable -monotonie d'un jour sans fin. - -[Illustration: Les déserts glacés du pôle.] - -C'est dans ces régions que nous allons rencontrer un hiver presque -perpétuel. «Là, nous sommes arrivés aux limites de la terre habitée, à -ces déserts glacés que les pêcheurs de phoques et de morses fréquentent -seuls, et qui ne sont peuplés que par quelques tribus d'Esquimaux. -Groupées autour des pôles, ces régions représentent deux calottes -sphériques dont la septentrionale seule a été explorée. Elle comprend le -Spitzberg, la Nouvelle-Zemble, le nord de la Sibérie, la partie de la -Nouvelle-Bretagne qui confine à l'océan Glacial, la terre de Baffin, le -nord du Groenland et les îles de la mer Polaire comprises sous la -dénomination de _terres arctiques_. Rien ne peut peindre l'aspect -sinistre de ces solitudes. L'oeil n'y rencontre que des mers immobiles, -que des glaciers surplombant d'immenses champs de neige à la surface -desquels se dressent des rochers nus et dépouillés où se dessine de loin -en loin la silhouette d'un renne ou d'un ours blanc. Les rayons d'un -soleil oblique, traversant avec peine un épais rideau de brume, viennent -se réfléchir sur ces grandes surfaces d'un blanc uniforme et les -éclairent d'un jour douteux. Cette lueur monotone remplit le ciel -pendant le cours d'un long été sans nuits, et disparaît ensuite pour -faire place pendant plusieurs mois à la clarté blafarde de la lune, à -l'éclat des aurores boréales.» - -Au pôle austral, moins connu, on rencontre moins de terres, avec un -climat plus froid encore. Au delà du cercle polaire austral, les glaces -s'opposent presque complètement au passage des navigateurs, tandis que, -dans le Nord, les baleiniers vont souvent jusqu'au Spitzberg, bien plus -rapproché du pôle. Cook, en 1773 et 1774, fit le tour de la terre dans -le voisinage du cercle polaire antarctique. Des glaces continues ne lui -permirent guère de dépasser le parallèle de 71 degrés. «L'horreur des -solitudes australes jusque-là si inconnues, la rigueur excessive du -climat, les montagnes de glaces aux formes et aux dimensions colossales, -les hautes et longues falaises recouvertes d'un épais manteau de neige, -la mer semée de débris qui s'agitent et se heurtent sans repos, -frappèrent fortement la vive imagination de Cook.» Les îles ou -continents de ces régions presque complètement inconnues, et pour sûr -sans habitants, ne peuvent guère nous fournir de données pour notre -étude; revenons donc au pôle boréal.--Il a été assez exploré et assez -décrit pour que nous puissions en donner un tableau. - -Là, tout est sous la glace, tout est sous la neige. Sur les côtes de la -Sibérie, de la Laponie, de la Nouvelle-Bretagne, de l'Amérique russe -jusqu'au Kamtschatka, tout est solide pendant la plus grande partie de -l'année. Sur terre comme sur mer, on ne voit que de l'eau solidifiée. -Des froids terribles semblent rendre le séjour de ces contrées -absolument impossible. Et pourtant que de voyageurs y ont passé de longs -hivers! Sir John Ross n'a pas pu les quitter pendant quatre ans. Entre -le 70e et le 74e degré de latitude, il a observé une température moyenne -de -14 degrés. En toute saison il a eu des gelées: la température la -plus basse a été de -49 degrés, la plus élevée de +10 degrés. Le mois le -plus froid, celui de janvier, avait une température moyenne de -34 -degrés. - -Dans de si froides contrées, il y a même des habitants qui n'émigrent -jamais. «On peut juger, dit Reclus, du climat de la Laponie par la -langue des Lapons, qui contient 20 noms pour désigner la glace, 11 pour -le froid, 41 pour la neige et ses composés, 26 verbes pour indiquer les -phénomènes du gel et du dégel.» - -On ne connaît pas la température du pôle, puisque jamais on n'y a -pénétré; mais on a noté, dans les régions voisines, des froids plus -intenses encore que ceux rapportés par Ross. «Le temps est, de plus, -d'une inconstance remarquable dans les régions polaires: on voit -succéder à un calme plat des coups de vent aussi brusques que violents. -Tous les navigateurs parlent de ces bourrasques qui disloquent les -montagnes de glace et menacent d'engloutir les navires sous leurs -débris. En quelques heures, le ciel jusque-là serein se couvre de -nuages, et quand la température s'élève, l'atmosphère est obscurcie par -des brumes tellement épaisses qu'on ne distingue pas les objets à -quelques pas devant soi.» - -Les caractères de ce rude climat ne s'arrêtent pas brusquement au cercle -polaire, et bien des régions plus proches de l'équateur ne sont pas -beaucoup mieux partagées. Les grands fleuves de la Sibérie, comme la -Léna, ne peuvent servir à la navigation dans leur partie basse, car ils -sont congelés pendant la moitié de l'année, et ils baignent des contrées -incultes, presque désertes, périodiquement désolées par de terribles -inondations. - -Ces tristes régions ne sont pas cependant complètement privées d'un été -relatif. Quand il arrive, les glaces commencent à fondre, se disloquent; -c'est la débâcle, débâcle formidable comme les glaces qui la produisent. -Les champs de glace du pôle arctique se brisent, et leurs débris s'en -vont à la dérive. Des montagnes de glace, provenant de la chute des -glaciers du Spitzberg dans l'Océan, se détachent de la masse avec le -bruit du tonnerre et deviennent errantes. On les nomme des icebergs: -leurs dimensions sont colossales. Élisée Reclus nous en donne une -saisissante description: «Au large des côtes rocheuses du Groenland, du -Labrador, du Spitzberg, les glaçons s'unissent pour former les -banquises. Elles ont parfois une superficie de centaines de milliers de -kilomètres carrés, ou même constituent de véritables continents. Que de -fois les explorateurs des mers arctiques ont en vain tenté de trouver un -passage à travers ces barrières, et sont restés emprisonnés dans la -masse solide, après s'être aventurés dans quelque baie trompeuse de la -banquise! Les montagnes de glace détachées des glaciers ont aussi des -dimensions colossales, 120 mètres au-dessus de l'eau, 1000 au-dessous. -Hayes compare au colosse de Rhodes un des blocs qu'il rencontra; un -large détroit coulait entre ses deux piliers. John Ross a rencontré dans -la baie de Baffin plusieurs blocs échoués à une profondeur de 475 -mètres. Quant aux fragments de banquises, on en a rencontré qui -n'avaient pas moins de 100 à 150 kilomètres dans tous les sens, et qui -devaient peser jusqu'à 18 milliards de tonnes.» - -Malheur au vaisseau qui est pris entre ces blocs énormes, il est broyé -et disparaît. Le _Tegetthoff_, emprisonné dans les glaces polaires en -1873, fut le témoin de ces luttes grandioses des éléments au moment de -la débâcle. Son équipage n'échappa que par miracle à une mort qu'il -croyait certaine. Nous empruntons la description du phénomène à la -relation du _Tour du monde_: «Ce n'est qu'au moyen de l'ouïe qu'on peut -se rendre compte de l'épouvantable conflit des éléments autour de soi, -car on est dans une nuit profonde que nulle lanterne ne saurait -éclairer. Les fracas de la glace comprimée, dont les blocs se heurtent -et se brisent les uns contre les autres, ont augmenté sensiblement de -sonorité à mesure que le froid s'est accru. A l'automne, alors que les -plaines du _Pack_ ne formaient pas encore des entablements aussi énormes -et aussi puissamment soudés, les convulsions étaient accompagnées de -bruits graves et sourds; à présent, ce sont de véritables hurlements de -rage; oui, aucun mot ne saurait rendre la nature de ce vacarme. -L'horrible grondement se rapproche de plus en plus; on dirait des -centaines de chariots qui roulent sur un sol très raviné. En même temps, -l'intensité de la pression s'accroît; déjà la glace commence à trembler -immédiatement au-dessous de nous, et à gémir sur tous les modes -imaginables. C'est d'abord comme le sifflement de mille flèches; c'est -ensuite un espèce de concert furieux où les voix les plus aiguës -glapissent mêlées aux plus graves; le mugissement devient de plus en -plus sauvage; la glace, tout autour du navire, se rompt en fêlures -concentriques, et ses fragments fracassés roulent les uns sur les -autres, - -»Un rythme particulier, marqué d'effrayantes saccades, indique le point -culminant de la pression. L'oreille épie avec angoisse cette modulation -bien connue. Ensuite survient un craquement; quelques raies noires -strient la neige au hasard; ce sont de nouvelles crevasses qui ouvrent, -un instant après, tout à côté de nous, des abîmes béants. C'est souvent -aussi le dernier effort du phénomène. Les hautes agglomérations -s'agitent en grondant et s'écroulent, pareilles à une ville qui tombe en -ruine. On entend encore, par intervalles, quelques murmures, puis tout -semble rentré dans le repos. Hélas! ce n'est que le commencement.» - -L'immense couronne de glace que l'on rencontre à chaque extrémité de la -terre se continue-t-elle jusqu'au pôle? Presque tous les navigateurs -répondent que non. Ils croient à l'existence d'une mer libre, à -température relativement élevée, séparée de notre océan par des glaces, -des îles, des continents, que personne encore n'est parvenu à franchir. -Cependant, le savant explorateur suédois Nordenskiold, qui vient de -traverser si glorieusement tout l'océan Glacial, de Sibérie jusqu'au -détroit de Behring, ne partage pas l'opinion générale. Après s'être -approché du pôle jusqu'à une distance de 800 kilomètres, plus près que -tout autre navigateur, il déclare que l'existence d'une mer libre -arctique est une chimère. - -Les terres enveloppées de glace, qui se joignent à l'Océan solidifié -pour arrêter les explorateurs les plus intrépides, présentent un -spectacle plus triste encore que celui des icebergs et des banquises. -Dans l'intérieur de ces îles souvent immenses, où n'arrive plus aucune -dérivation du Gulf-Stream, la température est plus basse encore que sur -les glaces flottantes; il gèle en toute saison, et presque aucune -végétation ne vient annoncer le retour d'un été sans chaleur. Aucune -peuplade ne peut habiter à ces latitudes extrêmes, car l'homme n'y -trouverait ni bois pour se chauffer, ni plantes pour aider à sa -subsistance, et les animaux trop rares ne lui fourniraient qu'une -existence bien précaire. - -Chose surprenante pourtant, ces horribles climats, avec leurs rigueurs -et leurs variations continuelles, leurs glaces, leurs brouillards et -leurs tempêtes, sont des plus sains, et l'homme qui y porterait de quoi -vivre jouirait d'une parfaite santé. Le Spitzberg, une des terres les -plus proches du pôle, complètement inhabité, est cependant d'une grande -salubrité. Écoutons Élisée Reclus: «L'archipel du Spitzberg, attiédi par -les courants maritimes, participe à l'adoucissement du climat de toute -l'Europe occidentale. En été, le climat du Spitzberg est, sinon l'un des -plus agréables de la terre, du moins l'un des plus salubres.» Les divers -explorateurs ont constaté que, pendant la belle saison, rhumes, -catarrhes, toux, affections de poitrine, sont inconnus des équipages qui -y séjournent. «Le Spitzberg devrait être recommandé par les médecins -comme un excellent séjour d'été à un grand nombre de malades. Peut-être -que, dans un avenir prochain, des hôtels pareils à ceux des sommets -alpins seront érigés au bord des criques du Spitzberg, pour -l'accommodation des chasseurs et des malades venus de l'Angleterre et du -continent. Toutefois, ce climat salubre reste froid, inégal, changeant. -Jamais le ciel n'est serein pendant une journée entière.» - -Le Spitzberg, presque en son entier, est recouvert de glaciers et de -neiges; la neige y tombe à toutes les époques de l'année. Souvent le -froid est tel que le mercure se congèle à l'air. C'est surtout pendant -l'immense jour de quatre mois, par un temps relativement calme, que se -produisent les températures les plus basses. L'inégalité du climat est -telle que, pendant le mois de janvier, qui est le plus froid, la -température s'élève quelquefois au-dessus du point de glace. Un été très -court, de quelques semaines, pendant lequel la neige tombe souvent, -présente une température moyenne plus basse que celle du mois de janvier -de nos climats. - -Les récits des voyageurs vont nous éclairer davantage sur les grands -froids de ces tristes régions. - - - - -CHAPITRE II - -VOYAGES DANS LES RÉGIONS POLAIRES. - - -Dès le commencement du dix-huitième siècle, les voyageurs constatèrent -et mesurèrent les froids intenses de la Sibérie, le plus froid des pays -du monde. Quoique sous la même latitude que la Norvège et que la -Laponie, elle a à supporter des hivers bien plus rigoureux encore, plus -rigoureux même que ceux du Spitzberg et du Groenland. Ils y durent de -neuf à dix mois, et la neige, qui apparaît d'habitude en septembre, -tombe encore fréquemment en mai. Ce pays, cependant, n'est pas dépourvu -de végétation, grâce aux chaleurs d'un été très court mais très chaud. -Telles sont, en effet, les variations de ce climat, qu'à Iaktusk, le -pays le plus froid du monde en hiver, les Tunguses peuvent aller nus en -été. - -En 1749, Delisle, étant à Saint-Pétersbourg, envoya en Sibérie un -certain nombre de thermomètres, pour que la température y fût observée -exactement. Lui-même avait supporté à Saint-Pétersbourg une température -de -34 degrés centigrades. «Il était impossible, dit-il, de rester -exposé à ce froid le visage découvert pendant une demi-minute; la -respiration y aurait pu manquer si l'on y fût resté plus longtemps; ce -n'était qu'au travers des vitres de la fenêtre d'une chambre chauffée -que l'on pouvait regarder mes thermomètres; personne ne pouvait -impunément s'exposer à sortir des maisons, quelque couvert qu'il fût de -bonnes fourrures.» La souffrance que faisait endurer le froid devait -être due probablement à un vent d'est assez fort qui soufflait ce -jour-là. - -Mais cette température n'est rien en comparaison de celles observées -vers la même époque en Suède par M. de Maupertuis, et en Sibérie par des -voyageurs antérieurs. M. de Maupertuis eut, en effet, à Lubin, en Suède, -un froid de -46 degrés. Il affirme que, lorsqu'on sortait par cette -température, l'air semblait déchirer la poitrine. Il rapporte un effet -curieux de ce froid: lorsqu'on ouvrait la porte d'une chambre chaude, -l'air du dehors convertissait sur-le-champ en neige la vapeur qui s'y -trouvait et formait de gros tourbillons blancs. - -Des observations plus anciennes montrent que, dès le seizième siècle, on -connaissait en Europe le froid intense de la Sibérie. Nous avons vu que -le capitaine Hugues Willoughby, étant allé chercher, vers 1553, le -chemin de la Chine par la mer septentrionale, fut arrêté par les glaces -dans un port de la Laponie nommé Arzina, où il fut trouvé mort avec tout -son monde l'année suivante. «Les Hollandais qui, étant allés de même -chercher le chemin de la Chine par la mer Glaciale, furent obligés -d'hiverner à la côte orientale de la Nouvelle-Zemble, l'an 1596, sous la -latitude de 76 degrés, ne purent se garantir du froid qui les aurait -tous fait mourir, qu'en s'enfermant dans une cabane qu'ils avaient -construite avec des bois que les glaces avaient par bonheur entraînés, -et par le moyen d'un feu continuel qu'ils entretenaient, tant avec ce -bois qu'avec de la houille qu'ils avaient apportée de Hollande; même -avec ce secours, ils eurent bien de la peine à s'empêcher d'avoir les -pieds gelés auprès du feu: leur cabane, quoique presque ensevelie sous -la neige, et sans aucune issue pour la fumée afin de mieux conserver la -chaleur du feu, était cependant en dedans couverte de glace de -l'épaisseur d'un doigt; leurs habits et fourrures étaient aussi couverts -de glace; le vin sec de Xérès était devenu par la gelée, dans la même -cabane, aussi dur que le marbre et se distribuait par morceaux. Ils ne -parlent point d'eau-de-vie, ni d'autres liqueurs plus fortes, n'en ayant -peut-être pas alors.» - -[Illustration: Pris dans les glaces.] - -Le capitaine Middleton, dans l'habitation des Anglais à la baie -d'Hudson, fut placé à peu près dans les mêmes conditions, quoique à une -latitude de moins de 58 degrés. «Quoique, dit-il, les maisons dans -lesquelles on est obligé de s'enfermer pendant cinq à six mois de -l'année soient de pierre, dont les murs ont deux pieds d'épaisseur; -quoique les fenêtres soient fort étroites et garnies de planches fort -épaisses, et que l'on ferme pendant dix-huit heures tous les jours; -quoique l'on fasse dans ces chambres un très grand feu quatre fois par -jour dans de grands poêles faits exprès, et que l'on ferme bien les -cheminées lorsque le bois est consommé, et qu'il ne reste plus que de la -braise ardente afin de mieux conserver la chaleur; cependant tout -l'intérieur des chambres et les lits se couvrent de glace de l'épaisseur -de trois pouces, que l'on est obligé d'ôter tous les jours. L'on ne -s'éclaire dans ces longues nuits qu'avec des boulets de fer de -vingt-quatre, rougis au feu et suspendus devant les fenêtres; toutes les -liqueurs gèlent dans ces appartements, et même l'eau-de-vie dans les -plus petites chambres, quoique l'on y fasse continuellement un grand -feu. Ceux qui se hasardent à l'air extérieur, quoique couverts de -doubles et triples habillements et fourrures, non seulement autour du -corps mais encore autour de la tête, du cou, des pieds et des mains, se -trouvent d'abord engourdis par le froid et ne peuvent rentrer dans les -lieux chauds, que la peau de leur visage et de leurs mains ne s'enlève -et qu'ils n'aient quelquefois les doigts des pieds gelés.» - -Hansteen a rapporté de son séjour en Sibérie des observations pleines -d'intérêt sur le froid qui y règne. Le ciel y est presque toujours pur, -et l'absence complète de vent permet de sortir par des températures -extrêmement basses. Le calme de l'air est le plus souvent tel que la -chandelle avec laquelle ils allaient faire dehors leurs observations ne -vacillait même pas. Voyons les expressions mêmes du voyageur: «Dans -cette région l'air est toujours tranquille, et sa sécheresse fait que -l'on y souffre moins à -37 degrés qu'en Norvège à -19 degrés. Le nez et -les oreilles sont les parties les plus exposées à l'effet du froid, et -il arrivait souvent que pendant mes observations mon domestique me -prévenait que mon nez était déjà tout blanc et requérait une prompte -friction.» - -Mais si, par des froids qui souvent dépassaient -40 degrés, on pouvait -sortir, il n'était guère possible de faire de grandes courses. Si, aussi -couvert de fourrures que l'on fût, on voulait essayer de marcher vite, -la respiration s'accélérait et l'on éprouvait aussitôt une grande -angoisse dans les poumons. Les chevaux, pressés par le postillon, -saignaient souvent par les narines: cet accident, qui se produit là-bas -assez fréquemment, n'a aucune gravité et l'on n'y prend pas garde.--On -était obligé de prendre des précautions constantes pour empêcher le -mercure du baromètre de se congeler. Pour faire les observations, il -était indispensable de ne pas toucher directement le métal avec la main -nue; on avait été obligé de garnir de peau tous les boutons des -instruments: «Si l'on touche le métal avec la main nue, dit Hansteen, on -sent au contact une douleur poignante, comme si c'était un charbon -ardent, et il s'élève sur la peau une cloche blanche, comme au contact -du fer rouge.» L'histoire rapporte des exemples d'accidents arrivés par -le contact de la main et du métal par un froid trop intense. Nous en -verrons un bien frappant en parlant du capitaine Parry. - -La précaution recommandée par Hansteen (1829), de se frotter de temps en -temps le visage et les mains avec de la neige, ne doit pas être oubliée. -A Saint-Pétersbourg, par des températures de -30 degrés, les passants -s'avertissent mutuellement des dangers de congélation qu'ils courent. La -tragédienne Rachel, un jour qu'elle se promenait à Saint-Pétersbourg, -fut surprise d'une agression des plus vives d'un passant: il se -précipita dans sa voiture, et, sans lui rien dire, car le cas était -pressant, il se mit à lui frictionner vivement le nez. - -Depuis Hudson (1690), les voyages de découverte au pôle Nord ont été -nombreux, et tous les explorateurs eurent à lutter contre les glaces, à -se préserver de froids véritablement terribles. Combien d'entre eux -payèrent de leur vie leur courageux dévouement à la science! Combien -n'ont pu sortir de ces régions polaires, trop froides pour avoir des -habitants! «Quoique situées en dehors du monde habité, ces terres -inhospitalières rappellent néanmoins quelques-unes des gloires les plus -pures de l'humanité. Ces mers dangereuses ont été parcourues dans tous -les sens par des hommes sans peur, qui ne cherchaient ni les batailles, -ni la fortune, mais seulement la joie d'être utiles.» - -Après Hudson, qui mourut, avec son fils, victime d'une révolte de -l'équipage, arrive Behring (1741). Celui-ci, après d'importantes -découvertes, périt dans une île déserte, de fatigue et de froid. Les -neiges et les glaces furent son tombeau. - -En 1813, les expéditions recommencent avec Ross, Parry, -Franklin...--Nous tirerons des récits de ces voyages ce qui peut nous -montrer le froid prodigieux des contrées parcourues. - -En 1829, Ross retrouva dans le canal du Prince-Régent le vaisseau -_Fury_, qui avait été abandonné par Parry en 1825. Pendant ces quatre -années, toutes les provisions avaient été parfaitement conservées par le -froid. Le rôle de conservation du froid, et surtout des glaces, se -retrouve souvent dans les récits, et a acquis de nos jours une -importance considérable. - -Dans cette Sibérie, dont nous avons déjà décrit les froids rigoureux, un -pêcheur tunguse trouva, en 1770, au milieu des glaces, à l'embouchure de -la Léna, un mammouth (_Elephas primigenius_) en parfait état de -conservation. Cet animal était enseveli là et conservé par les glaces -depuis bien des milliers d'années. Le pêcheur en prit les défenses, et -les tribus voisines le dépecèrent pour nourrir leurs chiens de sa chair. -On rapporte même qu'ils ne se firent pas faute d'en manger eux-mêmes. -Lorsque Adam, naturaliste russe, arriva pour constater la découverte, il -ne restait plus que des os auxquels adhéraient encore quelques lambeaux -de peau. En 1804, un autre mammouth fut découvert dans le golfe d'Obi. -Cet éléphant avait la peau couverte de longs poils rouges brunâtres. Sa -tête et son cou portaient une longue crinière qui tombait jusqu'aux -genoux. Sa taille était plus grande, ses défenses plus longues, que -celles de nos éléphants actuels. - -Mais revenons au capitaine Ross. Son navire ayant été pris dans les -glaces, il dut passer six hivers de suite dans ces affreuses régions, -sans en pouvoir sortir. Il en profita pour faire de nombreuses -observations. Ecoutons-le lui-même: «Dans les contrées polaires, la -glace est si froide qu'on ne peut la tenir dans la main ni la fondre -dans sa bouche; on souffre beaucoup de la soif; la neige, à une si basse -température, l'augmente avec excès: aussi les Esquimaux aiment mieux -l'endurer que de manger de la neige. En janvier nous ne pouvions faire -aucune observation avec les instruments dont il était aussi impossible -de toucher le métal que si c'eût été un fer rouge, tant ils glaçaient -rapidement la main au contact, comme le mercure congelé. Un renard -perdit la langue pour avoir mordu les barres de fer de la trappe où il -fut pris. Le mercure en se congelant et se cristallisant dans la boule -du thermomètre ne la brisa pas. On a chargé un fusil d'une balle de -mercure gelé, et on a percé une planche de 1 pouce d'épaisseur; une -balle d'huile d'amandes douces, congelée à -40 degrés, tirée contre une -planche, la fendit et rebondit à terre sans être cassée.» - -On conçoit que les matelots conduits dans ces aventureuses expéditions -devaient être choisis parmi les plus robustes. Sir John Ross a raconté à -M. Ch. Martins qu'il éprouvait la résistance au froid des matelots en -leur faisant poser un pied nu sur la glace: ceux qui ne tremblaient ni -ne pâlissaient étaient choisis par lui, les autres refusés. - -A la même époque, Parry explorait les mêmes régions. Il atteignit le -quatre-vingt-deuxième degré de latitude. Il acquit la conviction qu'il -existe une grande mer polaire libre, ouverte et sans glaces. Il eut à -supporter, à l'île Melville, pendant le long séjour qu'il y fit, une -température de -48 degrés. Alexandre Fischer, chirurgien en second de -l'expédition, affirme, comme Hansteen, qu'un homme bien vêtu pouvait se -promener sans inconvénient à l'air libre par une température de -46 -degrés centigrades, pourvu que l'atmosphère fût parfaitement tranquille; -mais il n'en était pas de même dès qu'il soufflait le plus petit vent, -car alors on éprouvait sur la face une douleur cuisante, suivie bientôt -d'un mal de tête insupportable. En février 1819, le mercure s'étant -entièrement congelé à l'air, le capitaine Parry et ses compagnons -reconnurent que le mercure solide est peu malléable; il se brise sous le -choc du marteau. Un jour, par un froid terrible, il fit verser du haut -du mât de l'eau tiède à travers une passoire: l'eau arriva sur le pont à -l'état de grêle. - -Il rapporte un curieux et malheureux exemple de l'action du métal nu sur -les mains par ces températures si froides. Un incendie s'étant déclaré -dans la petite hutte construite sur le rivage, qui servait -d'observatoire, on procéda au sauvetage des instruments. Un matelot ne -prit pas le temps de mettre ses gants et transporta à bord du vaisseau -un instrument de métal. En arrivant, ses mains étaient si froides que -l'eau dans laquelle il les plongea fut congelée à leur contact. Il -fallut lui couper les doigts. - -Presque tous les compagnons de Parry perdirent quelques doigts ou les -ongles. - -Ross et Parry revinrent de leurs voyages, Franklin devait avoir le même -sort que Behring. Perdu au milieu des glaces avec deux canots, il -souffrit d'abord de la faim la plus atroce, au milieu d'une contrée -déserte, couverte de neige. Il fallut vivre d'une mousse nommée tripe de -roche: deux Canadiens étant morts de froid, on se partagea la semelle de -leurs souliers. Lorsqu'il arriva au fort Entreprise, Franklin n'y -trouva, pour toutes provisions, que des os abandonnés dans un tas -d'ordures, et on en fit la soupe. Enfin arrivèrent des secours et des -provisions. Les malheureux étaient sauvés. - -Mais dans son troisième voyage, en 1845, Franklin fut moins heureux. Il -partit avec des provisions pour sept années. Le 26 juin, il rencontra un -baleinier, et depuis on ne reçut plus de ses nouvelles. En 1848 on -commença à s'inquiéter de son absence, et pendant les années qui -suivirent de nombreuses expéditions partirent successivement à sa -recherche. Ce ne fut que plusieurs années après que des peuplades -d'Esquimaux donnèrent quelques renseignements. Ils avaient vu, en 1850, -une troupe de soixante hommes blancs, fort amaigris, voyageant dans un -canot. Ces malheureux firent comprendre que leurs vaisseaux avaient été -détruits par les glaces et qu'ils chassaient. Plus tard les Esquimaux -trouvèrent un campement où il y avait trente cadavres. L'état de ces -corps montrait que ces infortunés avaient été réduits à l'horrible -ressource du cannibalisme. - -En 1852, le docteur Kane partit pour les régions polaires. Il hiverna au -78e degré de latitude: excepté au Spitzberg, qui jouit d'un climat -tempéré par des courants marins, aucun navigateur n'avait encore hiverné -à une aussi haute latitude. Pendant une longue nuit de presque cinq mois -on éprouva des températures de -56 degrés, ce qui n'empêcha pas de faire -constamment des observations. - -Le commandant américain avait l'intention de profiter des glaces de -l'hiver pour faire vers le nord une expédition en traîneau; il avait -dans cette intention amené un magnifique attelage de neuf chiens de -Terre-Neuve, et de trente-quatre chiens esquimaux; mais la froidure -extrême les fit presque tous périr, et il ne lui en resta que six pour -ses courses. Il montra l'existence dans le Groenland de glaciers -immenses, auprès desquels les glaciers des Alpes ne sont rien. Il -parvint jusqu'au 83e degré de latitude. - -[Illustration: Attelage de chiens.] - -Forcés de séjourner au milieu des glaces un hiver encore, le docteur -Kane et ses compagnons eurent cruellement à souffrir malgré leur -alliance avec les Esquimaux. «Enfermés dans une étroite cabine entourée -de mousse, dit M. Laugel, à peine défendus contre le froid, obligés de -brûler chaque jour quelque partie du navire, atteints du scorbut, osant -à peine interroger l'avenir dans leurs sinistres réflexions, le docteur -Kane et ses compagnons atteignirent sans doute la limite des souffrances -que la nature humaine peut endurer.» Enfin, au printemps, ils prirent le -parti désespéré d'abandonner leur navire, et ils arrivèrent heureusement -à Uppernavik. Quelques mois après Kane mourait, à trente-quatre ans, des -suites de ses souffrances. - -L'une des dernières explorations au pôle Nord est l'exploration -allemande des navires _la Germania_ et _la Hansa_, en 1869 et 1870. Fait -assez singulier, sur la côte orientale du Groenland, les voyageurs -n'eurent à supporter que des températures relativement élevées, ne -dépassant pas -30 degrés. C'est que le Gulf-Stream envoie encore par là -quelques dérivations. Le sort de l'équipage de la _Hansa_ ne fut pas -cependant pour cela moins à plaindre. Forcé d'abandonner le vaisseau qui -avait été écrasé par les glaces, il resta pendant 237 jours sur un -glaçon qui le portait à la dérive vers le sud. Sur cette île flottante -de sept milles de circonférence on ne manqua d'abord de rien. Une grande -partie du chargement avait pu être embarquée. Mais à la fin, le -combustible venant à manquer, on en fut réduit à tout brûler pour se -chauffer, pétrole, eau-de-vie, le tabac même. Enfin, le 13 juillet, -après une course en canot de deux mois, on parvint à Friedrichsthal. - -Ces quelques extraits de quelques-unes des expéditions au pôle Nord nous -suffisent pour connaître quelles sont les températures les plus basses -observées, et quels effets elles produisent. Résumons ces températures -et ces effets. - -Des températures de -40 degrés ont été observées en Amérique à la même -latitude que Marseille, à Newport, Franconvay, Bangor. Plus au nord on a -subi des températures bien plus basses: à l'île Melville, -48 degrés; au -fort Entreprise, -49 degrés; au fort Reliance, -56°.7; c'est -vraisemblablement le froid le plus grand qui ait jamais été observé en -Amérique. L'Europe, dans des terres beaucoup moins boréales, a vu des -températures presque aussi basses: à Moscou, -43 degrés; à Calix -(Suède), -55 degrés. Le Spitzberg est beaucoup moins froid. - -Mais c'est à l'Asie, avec ses masses profondes de terre, que reviennent -les températures les plus basses qui aient jamais été observées. A -Iakoutsk, le 25 janvier 1829, on observa -58 degrés. La température -beaucoup plus basse encore de -60 degrés aurait été constatée en ce même -lieu le 21 janvier 1873, par un marchand russe nommé Severow. Enfin, un -médecin-major, Middendorf, a affirmé y avoir noté un froid de -63 -degrés. «Alors, dit-il, le mercure devenu métal se travaille au marteau -comme le plomb, le fer devient cassant, les haches se brisent comme du -verre quand on veut s'en servir, le bois refuse de se laisser couper; il -semble que le feu lui-même gèle, car les gaz qui l'alimentent perdent de -leur chaleur.» Le fait de la congélation du mercure se produit à partir -de la température de -40 degrés dans toutes les contrées que nous venons -de décrire; il faut alors nécessairement remplacer le thermomètre à -mercure par le thermomètre à alcool. C'est pour n'avoir pas pris cette -précaution que Gmelin, le 16 janvier 1735, à six heures du matin, crut -avoir noté une température de -70 degrés à Ieniseisk, puis une -température de -84 degrés à Kiring. Le mercure s'était congelé dans son -thermomètre, et, par la contraction produite au moment de la -solidification, avait marqué une température beaucoup plus basse que la -température réelle. - -Mais Gmelin ne s'aperçut pas de ce qui était arrivé; Delisle, en 1736, -reconnut le premier que le mercure peut se solidifier par le froid. -Cependant, jusqu'en 1760, le fait resta ignoré du plus grand nombre, et -fut même révoqué en doute par ceux auxquels il était raconté. C'est -seulement à cette époque que divers physiciens, utilisant le froid -rigoureux qu'il faisait à Saint-Pétersbourg pour obtenir à l'aide de -mélanges réfrigérants des températures plus basses encore, purent -solidifier artificiellement le mercure, et étudier ses nouvelles -propriétés. Les savants étaient si peu préparés à cette solidification, -ils la croyaient si impossible, qu'on lit dans l'_Histoire de l'Académie -des sciences pour 1760_: «Quand les premiers navigateurs qui passèrent -dans l'Inde dirent aux Indiens que cette liqueur qui leur paraissait si -mobile, si fluide, que l'eau enfin devenait en hiver, dans les climats -septentrionaux, dure et solide comme la pierre, ils les prirent pour des -imposteurs; ils ne se rendirent que lorsqu'on eut trouvé le moyen de -leur montrer cette eau durcie, de la glace en un mot, et de leur faire -voir que rien n'était plus vrai que ce qu'ils n'avaient jamais voulu -croire. Nous aurions peut-être été aussi étonnés et aussi incrédules -qu'eux autrefois, si l'on nous eût dit que le mercure peut acquérir la -solidité des corps durs, des métaux.» - -Dans l'hiver de 1808-1809, le mercure se congela naturellement dans -l'air à Moscou. - -La solidification du mercure, ainsi constatée d'une manière indiscutable -en 1760, fut un événement considérable, et causa une certaine déception -aux savants. C'est que, à cette époque, on n'avait pas encore perdu -l'espérance de changer les métaux communs en métaux précieux, et qu'on -comptait sur le mercure pour opérer la transmutation. Les savants -croyaient à la possibilité de solidifier le mercure d'une manière -permanente, et, suivant le degré plus ou moins parfait de sa -solidification, d'en faire du plomb, de l'étain ou de l'argent. Il n'y -aurait plus eu alors qu'à ajouter à ce mercure solide une nouvelle -qualité, la couleur, au moyen d'une teinture convenable, pour en faire -de l'or. - -Aussi, lorsque l'on eut constaté que le mercure une fois solidifié -redevenait liquide quand le froid disparaissait, les alchimistes -sentirent crouler leurs dernières espérances. - -Sur l'homme, les effets de froids si excessifs sont rapides. Toutes les -parties du corps qui ne sont pas assez garanties sont vite congelées. -Par un temps absolument calme, nous l'avons vu, on peut résister quelque -temps, et le visage, même à découvert, peut rester exposé à l'air. C'est -que dans ce cas la chaleur du sang qui réchauffe le visage n'a à lutter -que contre le rayonnement; l'air froid qui le touche, ne se renouvelant -que lentement, n'emporte guère de chaleur. Quand il y a du vent, il en -est tout autrement, et la rapidité du refroidissement est bien plus -grande. Aussi, en Sibérie, fait-on quelquefois usage de masques pour se -couvrir le visage, pour préserver le nez et les oreilles. - -Quand on se livre à un exercice violent, à une marche rapide, la -souffrance au visage n'est pas moindre, mais il vient s'en ajouter une -autre. La respiration s'accélère, la quantité d'air qui pénètre dans la -poitrine augmente, et comme cet air est glacé, la chaleur du sang ne -suffit plus à réchauffer les poumons; de là la souffrance intérieure. - -Nous pouvons donc affirmer que par des froids de -40 degrés la vie -extérieure n'est plus possible; c'est à peine si l'on peut séjourner -quelques instants dehors, et encore à la condition qu'on ne s'y livre à -aucun exercice un peu violent. Ce n'est pas seulement le contact de -l'air qui est à craindre dans ces cas, mais encore, mais surtout le -contact des métaux; nous en avons rapporté plusieurs exemples. -L'explication de ce fait est aisée. - -Les métaux sont des corps bon conducteurs de la chaleur; si un corps -chaud est placé sur une barre métallique, la chaleur se propage -rapidement à partir du point de contact pour se répandre dans toute la -barre; de telle sorte qu'au bout de quelques instants le corps chaud -sera entièrement refroidi. La barre métallique lui aura soutiré toute sa -chaleur par le point de contact pour s'échauffer elle-même. Que le corps -chaud soit au contraire placé sur du bois, sur une étoffe de laine, la -chaleur qui passera dans l'étoffe, ne pouvant s'y propager rapidement, -car l'étoffe conduit mal la chaleur, restera au point de contact; le -corps chaud se refroidira lentement. - -Notre main, c'est le corps chaud. Qu'elle saisisse un morceau de bois, -elle l'échauffe seulement à l'endroit touché, et ne perd elle-même que -peu de chaleur. Mais si nous prenons une barre de fer, la chaleur qui -sort de la main est à chaque instant disséminée dans la totalité de la -masse de métal, les points de contact ne s'échauffent pas sensiblement. -De là une soustraction rapide de chaleur qui occasionne une -désorganisation des tissus analogue à celle que cause une brûlure. C'est -ce qui nous explique aussi pourquoi, en hiver, un métal nous semble à la -main beaucoup plus froid que le bois placé à côté de lui, quoique, en -réalité, les deux corps soient à la même température. - - - - -CHAPITRE III - -FAUNE ET FLORE DES RÉGIONS POLAIRES. - - -Les froides régions qui entourent les pôles ne peuvent pas être bien -riches en espèces végétales et animales. Un hiver presque perpétuel, une -nuit de plusieurs mois, ne permettent pas à la végétation de se -développer librement; les animaux, d'autre part, plus ou moins sensibles -au froid et ne trouvant pas à se nourrir, fuient ces lieux -inhospitaliers. - -Chaque végétal a besoin, pour commencer son développement, d'une -température déterminée, et, pour l'achever, d'une certaine quantité de -chaleur comptée à partir de cette température. Bien peu de plantes -peuvent se contenter de la petite somme qu'offrent les régions polaires. -Aussi voit-on une richesse croissante de la flore en allant des pôles à -l'équateur. L'île du Spitzberg, parfaitement explorée, ne possède que -quatre-vingt-dix espèces de plantes; tandis que la Sicile, d'une étendue -moins considérable, en possède deux mille six cent cinquante. - -Les rares plantes de la zone glaciale doivent avoir le temps, dans -l'espace de quelques journées de l'été polaire, de germer, d'ouvrir -leurs feuilles et de mûrir leurs fruits. Une somme de 50 à 100 degrés -leur suffit. - -La terre a été divisée en zones de végétation se succédant du pôle à -l'équateur. La zone polaire boréale, à laquelle correspondrait une zone -australe encore inconnue, comprend l'archipel Glacial de l'Amérique, le -Groenland, le Spitzberg, la Sibérie du nord. Dans cette zone, pas de -forêts; suivant l'expression de Linné, «les lichens, les derniers des -végétaux, y couvrent la dernière des terres.» En Islande, on ne -rencontre plus de froment, les arbustes n'y sont plus que des -broussailles; un mûrier solitaire, qui pousse à l'abri d'une muraille, à -Akreyri, est nommé avec orgueil par les insulaires «l'arbre.» Au sud de -cette zone polaire s'étend une autre zone, dite _arctique_, où se -montrent les premiers arbres et les premières cultures. - -Comment les animaux vivraient-ils dans un semblable milieu? Les -obstacles apportés à la végétation par la rigueur et la prolongation du -froid ne nuisent pas moins aux animaux. «Certains animaux, comme l'homme -et le chien, peuvent supporter des températures extrêmes sans qu'il y -ait danger pour leur vie, et ceux-là, nous les voyons habiter les -régions polaires et les régions équatoriales; mais il en est d'autres, -comme les singes, qui ne peuvent vivre dans un état parfaitement normal -que sous les tropiques, et comme les rennes, qui ne trouvent que dans -les régions septentrionales les conditions nécessaires à leur existence. -Certaines espèces meurent quand on les arrache aux terres boréales, -couvertes de glaces pendant la plus grande partie de l'année. Le -campagnol que M. Martins a vu sur le Fanthorn, et certains animalcules, -tels que le _Desoria nivalis_ et le _Podura hiemalis_, ont les neiges ou -le sol qu'elles recouvrent pour aire d'habitation. Dans les mers, la -baleine franche et divers animaux de la famille des cétacés sont arrêtés -par les eaux chaudes des latitudes tropicales comme par une barrière de -flamme.» - -Mais encore faut-il que ces animaux trouvent à se nourrir dans les -régions qu'ils habitent. Dans le voisinage immédiat du pôle, sans -végétation, on ne trouve sur terre que des insectes, et dans les mers -couvertes de glaces qu'un très petit nombre de poissons, de mollusques -et de crustacés. A ces animaux se joignent quelques carnassiers -ichtyophages, ours et morses. La population marine est plus nombreuse. -M. Nordenskiold, dans son dernier voyage de 1878-1879, a trouvé dans -l'océan Sibérien une abondance surprenante de la vie. Il y a découvert -une faune aussi riche en individus que celle des mers tropicales, -quoique la température du fond soit constamment au-dessous de zéro. Sur -terre, dans les parties où la moindre rigueur des hivers permet la -croissance de quelques rares végétaux, apparaissent les herbivores et -les carnivores. - -La Sibérie, la plus froide des régions du globe pendant l'hiver, n'est -pas cependant la moins bien pourvue en végétaux, et non seulement la -végétation mais même l'agriculture y sont encore possibles. - -C'est que, à des hivers de neuf et dix mois, pendant lesquels la -température descend à -60 degrés, succèdent des étés courts mais -brûlants, plus chauds que les nôtres, avec des chaleurs de +35 degrés. -Aussi les blés et les autres végétaux croissent, pour ainsi dire, à vue -d'oeil. Les plantes auxquelles la rigueur de la saison ne laisse que -quelques jours d'existence ont cependant le temps de fleurir et de -porter des graines. Dans le pays des Yakoutes, la végétation ne commence -qu'en mai, après la fonte des neiges; mais elle se produit alors avec -une telle rapidité, que trente jours après, les feuilles ont acquis leur -entier développement. Dans les prairies, le foin s'élève à la hauteur -d'un homme à cheval. C'est que la chaleur de l'été est aussi grande -qu'est excessif le froid de l'hiver. Au Kamtschatka, le blé ne peut plus -arriver à maturité, mais l'orge peut encore mûrir. - -Outre les plantes annuelles, qui n'ont pas à supporter les rigueurs de -l'hiver, on rencontre des plantes vivaces, mais seulement les plus -robustes. Le chêne, le noisetier, le sapin de Norvège lui-même, ne -tardent pas à disparaître lorsqu'on s'avance assez vers le nord. Mais, à -la place de ces arbres, on rencontre d'épaisses forêts de bouleaux, -d'aunes, de tilleuls, d'érables, de peupliers et d'arbres verts. -Quelques belles plantes même, cachées sous les neiges pendant l'hiver, -le lis des vallées, l'ellébore, l'iris et l'anémone, forment des -prairies éblouissantes de couleurs et d'une odeur suave. - -Avec une pareille végétation, les animaux trouvent facilement à vivre -pendant l'été: en hiver, leur vie est très difficile. Cependant les -espèces animales qui y vivent à l'état sauvage sont nombreuses, et la -Sibérie est une source presque inépuisable à laquelle on demande en -abondance le gibier et la fourrure. Cependant plusieurs cris d'alarme -ont déjà été poussés, et si les procédés employés pour la chasse ne sont -pas un peu modifiés, on verra, en Sibérie comme partout, se produire la -dépopulation. Là se rencontrent les martes zibelines, les renards noirs, -les renards blancs, les hermines, les marmottes, l'écureuil, l'ours, et -tant d'autres animaux à fourrure. L'élan est aussi très répandu. C'est -au mois de mars qu'on se livre à sa chasse; à cette époque, la neige à -moitié fondue permet encore au chasseur de glisser sur de grands patins -de bois; mais l'élan perce la neige à chaque pas et s'y enfonce. - -[Illustration: L'élan perce la neige à chaque pas et s'y enfonce.] - -Le pays a aussi un nombre considérable d'oiseaux, qui sont un excellent -gibier. - -Les mers de la Sibérie et ses fleuves abondent en poissons, et nombre de -peuplades ne vivent que de la pêche. - -Dans la Nouvelle-Sibérie, la faune et la flore sont bien plus rares. - -Les régions polaires de l'Europe, moins froides en hiver mais aussi -moins chaudes en été, ne sont pas aussi favorisées au point de vue des -plantes et des animaux. - -La Laponie a cependant un climat comparable à celui de la Sibérie. -Aussi, à Zyngen, près du cap Nord, à la latitude de 70 degrés, on -récolte encore du blé dans les lieux abrités des vents de la mer. Les -neiges ne disparaissent qu'en juin; mais alors, par un jour sans nuit -qui dure plus d'un mois, la végétation avance avec une prodigieuse -rapidité, et à la fin d'août, après 72 jours de croissance, les blés -sont mûrs. A cette latitude il n'y a plus d'arbres. - -Tous les points de la Laponie sont bien loin de pouvoir produire du blé: -«La Laponie, écrit William Hepworth Dixon, n'est autre chose qu'un -fouillis de rocs énormes, de marécages profonds et sombres; çà et là se -déroule, entre ces obstacles, une vallée sinueuse sur les pentes de -laquelle poussent ces lichens chétifs dont les rennes font leur -nourriture. Des bouquets de pins et de bouleaux donnent à ce paysage -austère un peu de variété; mais aucune céréale ne croît sous ces froides -zones, et les indigènes n'ont d'autres ressources que le gibier et le -poisson. Le pain de seigle, leur seul luxe, doit être expédié par eau -des villes d'Onéga et d'Arkhangel, qui elles-mêmes le tirent des -provinces méridionales.» - -C'est déjà presque le tableau désolé du Spitzberg. Là, les rigueurs de -l'hiver ne sont pas excessives, et la température moyenne du mois le -plus froid n'est que de -18°.2, mais il n'y a pas d'été. Sous ce ciel -gris et sans lumière, même pendant le long jour de l'été, les plantes ne -peuvent s'accroître. Pendant les rapides semaines de soleil, quelques -phanérogames fleurissent, semblables à celles des Alpes, et viennent -égayer de leurs vives couleurs ces froides solitudes. En dehors de là, -des mousses et des lichens: en tout 90 plantes. La faune n'est guère -plus riche. M. Charles Martins n'y a rencontré, en comptant les cétacés, -que l6 mammifères, dont quatre seulement terrestres: l'ours, qui vit -principalement de poissons; le renne, un campagnol et un renard bleu. -Là, aucun reptile, mais plusieurs insectes. Les poissons non plus ne -sont guère nombreux. - -Les cétacés, au contraire, pullulent. De 1669 à 1778, les baleiniers -hollandais tuèrent sur les côtes du Spitzberg 57 000 baleines; leur -nombre aujourd'hui diminue singulièrement. Il en est de même des morses. -Ainsi, à l'île des Ours, à 450 kilomètres au nord-ouest des côtes du -Finmarken, on rencontrait anciennement un nombre énorme de morses. En -1608, un équipage en tua plus de mille en une seule journée. Maintenant -on n'en voit presque plus. - -Malgré la pauvreté des espèces au Spitzberg, on a rencontré des régions -plus pauvres. La terre François-Joseph, plus au nord, avec sa -température moyenne de -15 degrés, ne renferme presque plus rien. «La -végétation de ce pays, dit M. Reclus, où les chaleurs de l'été ne -peuvent ouvrir que d'étroites clairières dans le couvercle continu des -neiges et des glaces, est naturellement d'une extrême pauvreté; en -comparaison des _prairies_ de François-Joseph, celles du Spitzberg -semblent d'une exubérante richesse. Quelques herbes, des saxifrages, un -pavot, des mousses et des lichens, telle est la flore de la contrée. -Payen n'a point vu de renne: cet animal ne trouverait sans doute point à -se nourrir dans ces îles désolées; mais dans les régions septentrionales -de l'archipel, près de la _mer libre_, se voyaient partout les traces de -l'ours, du lièvre et du renard, et des veaux marins étaient en foule -étendus sur la glace. De même que sur les côtes des Feroërs, de -l'Islande, du Spitzberg, les rocs isolés sont habités par des myriades -de pingouins et d'autres oiseaux, et, à l'approche des voyageurs, les -mâles s'élèvent en vols immenses, avec un bruit d'ailes assourdissant. - -»C'est que, si les terres rapprochées des pôles sont pauvres en espèces, -ces espèces elles-mêmes ont, pour la plupart, des représentants en -nombre immense. Quelques îlots des Lofodens sont tellement peuplés de -volatiles qu'on leur a donné le nom de Hyken, ou montagnes d'oiseaux. De -même sur les promontoires et dans les fiords des Hébrides, des -Shettlands, des Feroërs, de la Norvège, du Spitzberg, de la -Nouvelle-Zemble, les assises des rochers sont occupées, à perte de vue, -par des rangées d'oiseaux pressées comme les soldats d'une armée. Quand -ces foules de volatiles s'élancent contre le vent et la mer pour aller -chercher leur proie, ou tourbillonnent au-dessus des chasseurs, elles -s'élèvent en nuages, et l'homme, ivre de destruction, n'a qu'à tirer au -hasard pour abattre ses victimes, à moins qu'armé d'un bâton il ne -préfère assommer les femelles qui, tout en glapissant avec rage, restent -noblement accroupies sur leur couvée.» - -L'Islande, comme le Spitzberg, quoique beaucoup moins au nord, profite -du Gulf-Stream. Les hivers y sont, dans leurs écarts extrêmes, moins -froids que ceux de France, et les étés moins chauds. Le pays emprunte de -plus aux singularités de son sol une originalité toute spéciale. Neiges -éternelles, volcans, sources jaillissantes d'eau bouillante, on y -rencontre les plus étranges contrastes. Les chaleurs de l'été, bien -modérées cependant, permettent d'y récolter quelques grains et des -pommes de terre. Les prairies permettent d'y élever des boeufs, des -moutons, des rennes, des chevaux. On y fait la chasse des oiseaux et de -quelques animaux à fourrure. La pêche y est abondante. C'est à peine si -l'île de Terre-Neuve, à la latitude de 48 degrés, est plus favorisée. - -La Nouvelle-Bretagne, un immense continent comme la Sibérie, présente -presque les mêmes caractères. Cependant les eaux de l'Océan qui le -pénètrent de toutes parts, qui séparent les nombreuses îles de son -archipel, ont un peu adouci son climat; mais l'adoucissement est petit. -Mêmes hivers horribles, mêmes étés étouffants, même répartition des -animaux et des plantes. Nous n'y insisterons pas. - - - - -CHAPITRE IV - -LES HABITANTS DES RÉGIONS POLAIRES. - - -Dans les régions si froides dont nous venons de parler ne peuvent vivre -que de rares et peu nombreuses peuplades. La rigueur du climat, en les -attaquant directement, rend leur vie bien pénible; mais ce sont surtout -les difficultés de la subsistance qui arrêtent leur développement. -Faisons sur ce sujet un nouvel emprunt à Elisée Reclus. - -«De rares peuplades seulement se sont égarées dans la solitude de la -zone glaciale, et luttent péniblement contre le climat pour lui arracher -chaque jour leur dure existence. Ne pouvant guère pénétrer dans -l'intérieur des îles et des terres continentales, à cause des glaciers -et du manque de végétation, ils construisent leurs huttes de bois ou de -neige au bord de l'océan. Là, du moins, les vents apportent en été -quelques bouffées d'un air équatorial, les contre-courants poussent sur -la rive des eaux venues des tropiques et qui n'ont pas encore perdu -entièrement leur chaleur primitive; enfin, quand la tempête n'agite pas -la mer, et que la surface liquide n'est pas recouverte de bancs de glace -épars, le pêcheur peut se hasarder dans sa barque de cuir à la poursuite -des phoques et des poissons. Quand il a forcé de son harpon les animaux -qui doivent servir de nourriture à sa famille, il revient dans le trou -noir qui lui sert de tanière, et c'est là qu'il passe, en se chauffant à -la flamme d'une lampe, cette longue nuit d'hiver qui semble ne devoir -jamais finir, car le soleil même, le foyer de la vie terrestre, -abandonne la zone glaciale pendant des semaines et des mois, et l'aurore -polaire, qui remplace l'astre par intervalle, n'envoie qu'une lueur -livide, véritable fantôme du jour. La vie est difficile pendant ce long -et ténébreux hiver: aussi la famine sévit souvent parmi ces peuplades, -et parfois des tribus ont disparu sans laisser de trace de leur -passage.» - -»Comment l'esprit des Groenlandais, des Esquimaux et des Kamtschadales -ne subirait-il pas l'influence du climat désolé des régions polaires? -Tous les voyageurs racontent que les plus simples plaisirs suffisent -pour remplir de joie ces êtres naïfs dont la vie est si monotone; dans -leur lutte pour l'existence, ils ne sont point ambitieux, car la grande -chose est de se nourrir, et le sol est trop rebelle à la culture, le -climat trop inclément, pour qu'ils puissent réagir contre la terre et -tenter de se l'approprier; ils sont aimants et doux, car dans leur hutte -de neige, la famille est pour eux tout l'univers. Ils sont attachés à -leur patrie et meurent quand ils sont obligés de la quitter, parce que -leurs idées sont uniformes comme le pays dans lequel ils sont nés, et -que là seulement ils peuvent ressentir ces joies simples et ces plaisirs -tranquilles qui les reposent de leurs fatigues. Parmi les peuples, ce -sont encore des enfants. Ils périssent quand on les arrache du sein de -leur mère.» - -Encore ces rares peuplades n'ont-elles pu remonter bien haut, et -beaucoup de terres se rencontrent, au delà du 75e degré, qui n'ont pas -d'habitants. Leur végétation, leur faune, sont trop pauvres pour pouvoir -fournir à la nourriture des peuplades les plus clair-semées. La -Nouvelle-Sibérie, la Nouvelle-Zemble, le Spitzberg, l'extrémité nord du -Groenland, les îles arctiques de l'archipel américain, ne voient que les -rares voyageurs qui y sont attirés par l'amour de la science ou l'appât -de quelque gain, principalement de la pêche des morses et des baleines. -Plus au sud, on rencontre des habitants permanents disséminés en -peuplades à moitié sauvages; mais ils sont bien clair-semés. - -Dans la Sibérie, cette immense région, d'une étendue au moins égale à -celle de l'Europe, on compte à peine deux millions d'habitants. Ce sont -les Russes ou Cosaques émigrants, puis les tribus indigènes en nombre -considérable, Tartares, Tungouses, Samoyèdes, Yakoutes, Kamtschadales... - -Dans le nord de l'Europe, ce sont encore les Samoyèdes, puis les Lapons -et les habitants de l'Islande. En Amérique, les Esquimaux, qui sont -répandus partout, au Groenland, au Labrador, comme à l'ouest de la baie -d'Hudson. - -Habitant des régions presque identiques, soumises aux mêmes influences -climatériques, ayant à lutter contre les mêmes difficultés, ces -peuplades si nombreuses se ressemblent presque en tous points. Même -manière de se garantir du froid, mêmes abris primitifs, même mode de -subsistance. Chez tous la nourriture est presque exclusivement animale, -puisque la terre se refuse à produire des plantes qui peuvent servir à -la nourriture de l'homme. Le poisson et le renne, voilà les deux -comestibles presque uniques qui nourrissent les peuples des régions -polaires. - -Cette nourriture animale, grasse surtout, est du reste indispensable -comme moyen de défense contre le froid. Le Dictionnaire de médecine -indique en ces termes cette nécessité: «La résistance aux froids dans -les régions tempérées s'acquiert à peu de frais et sans changement -radical dans les habitudes. L'homme a-t-il, au contraire, à lutter -contre le froid antivital des régions polaires, il n'a le dessus dans -cette lutte qu'en modifiant profondément toutes les conditions de sa -vie. Il trouve surtout dans un genre spécial de nourriture un moyen -efficace de résistance. Les explorations pour trouver le passage du -nord-ouest ont fixé les points essentiels de cette hygiène polaire. Il -est bien reconnu maintenant qu'à l'imitation du régime des Esquimaux, la -nourriture des Européens doit contenir une grande proportion de matières -grasses, c'est-à-dire d'aliments principalement respiratoires, mais que -les alcooliques vont à rencontre du but qu'on se propose; des boissons -théiformes, chaudes, aromatiques, les remplacent avec avantage. Parry -avait déjà signalé les inconvénients de l'alcool, Hayes a insisté -fortement sur ce point.» - -Quelques terres très froides pourraient cependant nourrir de nombreux -habitants si l'on savait mettre à profit la belle saison, pendant -laquelle la végétation est si rapide. Mais ces peuples nomades ne -connaissent guère l'agriculture. Ainsi, l'île de Terre-Neuve est presque -complètement déserte; les rares habitants qui vivent sur ses côtes ne -demandent qu'à la pêche des ressources pour soutenir leur triste -existence. Et cependant, dans l'intérieur des terres, M. Murray a -découvert des vallées très fertiles, bien boisées, et dans lesquelles on -pourrait se livrer à l'agriculture. Telle vallée explorée par M. Murray, -sur les bords du Gander, suffirait à nourrir plus de 100 000 habitants. - -Dans l'impossibilité où nous sommes de passer en revue toutes les -peuplades qui habitent les régions polaires, nous nous contenterons d'en -prendre trois, les Samoyèdes pour l'Asie, les Lapons pour l'Europe, les -Esquimaux pour l'Amérique: ces deux dernières étant, du reste, de -beaucoup les plus importantes, sinon les seules, pour l'Europe et pour -l'Amérique. - -Au physique, la ressemblance de ces hommes si éloignés les uns des -autres est frappante. Tous les trois sont de petite taille, avec une -grosse tête, un torse assez fort, et des jambes très grêles. Cette -disproportion tient à ce que ces peuples, sans cesse occupés à ramer, -développent ainsi leur torse aux dépens de la partie inférieure du -corps. - -La taille des Lapons a été longtemps opposée à celle des Patagons, ces -géants qui occupent à peu près les antipodes de la Laponie. Mais, de -même qu'il a fallu rabattre de l'immense taille des Patagons, de même on -a reconnu que les Lapons ne sont pas des nains. Leur taille moyenne -n'est guère inférieure à 1m.60, et plusieurs atteignent la taille de -1m.70. Les Samoyèdes sont un peu plus grands, ainsi que les Esquimaux. -Ils sont tous assez laids. Les femmes, aussi petites et aussi laides que -les hommes, sont couvertes de vêtements dépourvus d'élégance qui ne -rehaussent en rien leur beauté. - -Ces malheureux, entourés de toutes les difficultés de l'existence, dont -beaucoup sont condamnés à vivre sans feu sous le climat le plus dur, -sont tristes, mais en général simples et bons. Les Samoyèdes, opprimés -et misérables, sont peut-être les plus à plaindre. - -[Illustration: Samoyèdes.] - -«Les Lapons, dit M. Reclus, sont d'une grande douceur; ils ont le regard -triste de l'homme vaincu, mais ils sont restés bienveillants. Ils sont -très hospitaliers. - -»Grâce à l'extrême salubrité du pays, et malgré la saleté repoussante de -leurs cabanes, les Lapons jouissent en général d'une excellente santé et -deviennent très âgés; la mortalité est moins forte chez eux que chez les -civilisés du littoral; mais, ainsi qu'Acerbi le remarquait déjà au -siècle dernier, ils ont souvent les yeux rouges et malades à cause de la -fumée des tentes et de leurs continuels voyages au milieu des neiges. - -»Les voyageurs russes disent les Lapons de Russie très supérieurs à -leurs voisins par la pureté des moeurs, la délicatesse des sentiments, -la probité de la vie, bien que leurs relations avec les Russes les aient -déjà corrompus. Les Lapons ne ressemblent à leurs voisins les paysans -russes que par le costume et leur penchant à l'ivrognerie. Ils ont grand -soin de leurs personnes et se lavent soigneusement même en hiver.» - -Nous avons déjà eu l'occasion de dire que les régions polaires, malgré -l'effroyable rigueur de leur climat, ne sont pas insalubres. L'âge -avancé auquel arrivent les Lapons en est une nouvelle preuve. Toutes les -relations des voyageurs en font foi. «En lisant ces récits lugubres qui -nous représentent une poignée d'hommes aux prises avec la faim, la -fatigue et le froid, partant pour des excursions de plusieurs mois, à -travers ces solitudes sans bornes, attelés le jour aux traîneaux qui -renferment leurs provisions, dormant la nuit sur la glace qui conserve -au réveil l'empreinte de leurs corps, l'esprit se partage entre -l'admiration qu'inspirent ces mâles courages et la surprise qu'on -ressent en voyant presque tous ces hommes y résister.» - -De même qu'on ne connaît la vraie taille des Lapons que depuis peu, -depuis peu aussi on les représente avec leur véritable caractère. Au -milieu de ce siècle, les voyageurs les dépeignaient encore comme étant -de véritables brutes, méchants, avares, défiants, ornés de tous les -vices. - -Les Esquimaux n'étaient pas mieux traités, et on leur accordait «un -caractère aussi odieux que leur personne était difforme.» On les -représentait comme étant querelleurs et toujours prêts à manquer à leur -promesse. Et cependant, en 1852, lorsque le docteur Kane, forcé -d'hiverner dans le Groenland, traita avec eux, il n'eut qu'à se louer de -leur caractère. Ils ne manquèrent à la foi jurée dans aucune occasion et -ne songèrent pas à profiter de leur supériorité numérique pour massacrer -l'équipage et s'emparer des objets si tentants que renfermait le navire. -De quel droit, dès lors, a-t-on pu accuser, sans aucune preuve, ces -paisibles peuplades du meurtre de Franklin et de ses compagnons? - -Presque identiques sont donc toutes ces tribus par l'aspect et le -caractère. Aussi grande est la ressemblance pour la manière de vivre. -Pour se défendre contre le froid, ils ont leurs vêtements, leurs cabanes -et le feu. - -Leurs vêtements sont faits de peaux de bêtes, qu'ils façonnent avec une -habileté plus ou moins grande. Le cuir les préserve de l'humidité, le -poil les protège contre le froid. - -Les habitations sont fort diverses d'aspect, mais presque toujours assez -bien disposées pour le but à obtenir. Tantôt ce sont de simples trous -creusés en terre, avec une ouverture très petite qui sert à la fois de -porte et de cheminée; tantôt ce trou est béant, et couvert au ras du sol -de peaux garnies de leurs poils. D'autres fois, autour du trou creusé en -terre s'élèvent des piquets qui supportent la toiture, composée de -branches d'arbres, dans les pays où il y en a, et d'herbes sèches, -revêtues d'une couche de terre d'un pied d'épaisseur. Dans ces huttes, -pas de cheminées; la fumée sort par la porte, et l'action de cette fumée -sur les yeux, jointe à la réverbération de la neige, cause des -ophtalmies très nombreuses. - -Chez les Esquimaux, notamment, la cheminée serait bien inutile: la -végétation est si pauvre que le combustible manque. Ils n'ont guère que -de la graisse à faire brûler dans des lampes qui les éclairent et les -chauffent à la fois. Le passage suivant, extrait de la Géographie de -Malte-Brun, montre combien est grande la pénurie de combustible chez ces -peuplades. Il s'agit pourtant ici des îles Aléoutiennes, dont la -latitude est moindre que 55 degrés. «Lorsque ces insulaires veulent -manger quelque chose de cuit, envie qui leur prend rarement, ils -dressent deux pierres l'une à côté de l'autre, en prennent une troisième -plate qu'ils pressent horizontalement par-dessus et autour de laquelle -ils forment un rebord de terre glaise ou d'argile, remplissent tout le -dessus d'herbes sèches et y mettent le feu. Quand ils veulent se -chauffer eux-mêmes, ils ne font pas de feu, mais ils mettent entre leurs -jambes une lampe à huile allumée, et en conduisent la chaleur sous les -peaux dont ils sont couverts. De cette manière, on est en peu de temps -chauffé comme dans un bain russe.» - -Enfin les peuplades plus nomades se construisent souvent des huttes de -neige durcie ou de glace. Elles sont faites avec art: la lumière pénètre -par une fenêtre pratiquée au plafond et fermée par un fragment bien -diaphane de glace. Un jour suffit pour élever ces constructions. - -Les huttes d'été sont encore plus rudimentaires que celles d'hiver, et -se composent seulement de quatre perches supportant des peaux de renne -qui constituent le toit. Ces habitations d'été sont quelquefois -soutenues en l'air par des perches, et on n'y arrive qu'en grimpant. - -Dans les régions où la végétation est un peu plus florissante, où le -combustible n'est pas rare, il y a des cheminées. Ainsi, les -Kamtschadales passent l'hiver dans des huttes souterraines dont chacune -sert d'asile à plusieurs familles. Là, pendant la mauvaise saison, ils -allument de grands feux et se divertissent par des danses, pendant que -la neige amoncelée couvre la hutte jusqu'au tuyau de la cheminée, la -garantissant ainsi, mieux que ne le ferait la plus épaisse fourrure, du -froid extérieur. - -Et comme le bois est assez commun en Sibérie, et ces huttes creusées -sous terre parfaitement closes, les naturels y obtiennent des -températures dont nous n'avons aucune idée. L'abbé Chappe d'Auteroche, -qui voyageait en Sibérie au dix-huitième siècle, a constaté dans des -chaumières russes l'épouvantable température de +50 degrés centigrades. -Dans ce four les indigènes vivent souvent absolument nus, tandis qu'à -l'extérieur il fait un froid de -30 à -40 degrés. - -Du reste, les habitants du Kamtschatka, de même que certaines peuplades -relativement favorisées de la Sibérie, sont moins misérables et plus -civilisés que les Esquimaux et les Lapons. Ainsi, les Yakoutes sont -intelligents, industrieux, hospitaliers. Ils ont des sentiments élevés, -protègent leurs parents et leur obéissent, honorent les vieillards. -Leurs femmes, quelquefois jolies, sont très modestes et très réservées. -Ils aiment le travail, et sont si durs à la fatigue qu'ils peuvent -travailler trois et quatre jours sans rien manger. A côté de cela ils -possèdent les vices de la civilisation; ils sont ivrognes et volontiers -menteurs. - -Mais revenons aux bords de l'océan Glacial. Outre le problème des -vêtements et de l'habitation, ces peuplades ont à résoudre le problème -bien autrement difficile de la subsistance. De nourriture végétale, il -n'y faut guère songer: c'est à peine si ces pays déshérités produisent -assez pour nourrir quelques herbivores d'une frugalité incroyable. Et -cependant la nourriture végétale doit, dans bien des cas, leur venir en -aide. - -Pendant l'hiver, les Lapons de Russie et les Samoyèdes mangent de la -mousse, des écorces d'arbres, et une sorte d'herbe amère et malsaine. -Les plus favorisés, et ils sont peu nombreux, y ajoutent du pain d'orge -et de seigle, et quelques produits importés. Les gens des pays voisins, -qui parcourent ces contrées pour le commerce du gibier et des fourrures, -payent souvent en nature, et souvent avec les pires produits de la -civilisation. Cependant chez les Lapons l'usage du café s'est en grande -partie substitué à celui de l'eau-de-vie. Les plus riches parmi les -Lapons en font un usage immodéré, jusqu'à en boire presque constamment. -Ils en font un véritable aliment, en y ajoutant du sel, du fromage, du -sang, de la graisse. - -Mais tout cela n'est rien qu'un agrément pour les riches, s'il s'agit du -café; qu'un pis-aller pour les pauvres, s'il s'agit de nourriture -végétale. On peut dire, d'une manière générale, que ces gens du Nord ne -vivent que de viande et de graisse. Les Esquimaux, par exemple, n'ont -pour toute nourriture que de la chair de phoque, du saumon salé, et de -l'huile de poisson dont ils font une consommation effrayante. Les uns, -les nomades, qui vivent surtout dans l'intérieur des terres, se -nourrissent de la viande et du lait de leurs troupeaux. Les autres, -relativement sédentaires, vivent du produit de leur chasse, et surtout -de leur pêche. Deux animaux domestiques, les deux seuls de ces climats, -constituent toute la ressource de ces pauvres gens. - -Les familles des pasteurs, aussi bien Samoyèdes que Lapons ou Esquimaux, -ont le renne. Cet animal est fait pour le pays qu'il habite. Sa -résistance au froid est illimitée, sa frugalité inouïe. En été, les -rares herbes qui poussent sur le sol lui fournissent une nourriture -abondante; en hiver, il sait vivre de rien. Le lichen qu'il trouve sous -la neige suffit à sa subsistance. Mais ce lichen pousse avec une lenteur -excessive: aussi ne peut-on paître une région qu'une fois tous les dix -ans. Cette circonstance suffit à elle seule à expliquer la prodigieuse -rareté des habitants dans ces régions. Il faut de 600 à 700 hectares de -ces prairies de lichen pour nourrir 25 rennes, et 25 rennes sont -nécessaires à l'existence d'un Lapon. C'est que le Lapon pasteur tire de -son troupeau la totalité de sa subsistance. Il attelle ses rennes à son -traîneau et se transporte ainsi, avec tout ce qu'il possède, d'un point -à un autre de ses immenses et misérables pâturages. La dépouille du -renne est utilisée tout entière par lui: la peau lui sert de vêtement, -avec les boyaux il fait du fil, avec la vessie des bouteilles. Ces -bouteilles servent à conserver la graisse, le sang. «Le repas ordinaire -de la journée est la soupe de sang, faite de farine et de sang mêlé de -caillot, que les ménagères savent garder pendant les mois d'hiver, à -l'état liquide, dans des tonneaux ou des outres en estomac de renne.» -Mais ce n'est pas seulement la chair et le sang du renne qui nourrissent -le Lapon, son lait est aussi employé. Pendant tout l'hiver, le Lapon -mange le lait du renne, conservé sous forme de rondelles. - -Dans tous les voyages, le renne, qui n'est, comme force et vitesse, -qu'un attelage médiocre, montre une résistance prodigieuse, et il se -passe d'étable par une température capable de tuer les animaux les plus -robustes. - -Mais les pasteurs ne sont pas les plus nombreux, surtout parmi les -Esquimaux. Un plus grand nombre de peuplades vivent surtout de leur -chasse, et là ils sont aidés par le second animal domestique, par le -chien. - -Comme le renne, le chien sert de bête de trait. Le traîneau de -l'Esquimaux ou du Samoyède, attelé de dix ou douze chiens, court sur la -neige avec une rapidité vertigineuse, et pendant un temps très long. -Malheureusement, ces chiens, toujours affamés, nourris exclusivement de -viande, quand ils sont nourris, sont désobéissants et quelquefois -féroces. Ils n'obéissent qu'au fouet, que les Esquimaux manoeuvrent avec -une incroyable adresse et avec une sévérité nécessaire. C'est que le -chien des régions polaires, assez semblable à notre chien de berger, n'a -aucun des instincts généreux du noble animal qui, chez nous, est l'ami -de l'homme. C'est encore un animal sauvage, maintenu en servitude par -les nécessités de son existence, et n'obéissant qu'à la force. - -Tel qu'il est cependant, il est aussi indispensable au chasseur que le -renne l'est au nomade. C'est grâce à lui que l'Esquimaux peut tirer -parti des faibles ressources du triste pays qu'il habite. C'est lui qui -le transporte dans ses courses, qui l'aide dans ses chasses. Sans le -chien, il ne pourrait poursuivre ni le renne sauvage dans les prairies, -ni le veau marin sous la glace, ni l'ours sur les glaçons flottants; -sans le chien, plus de subsistance et bientôt la mort. - -[Illustration: Esquimaux.] - -La pêche enfin est la troisième ressource des peuples du Nord, et la -plus importante. La population des côtes est, en effet, la plus -nombreuse, et elle vit presque exclusivement de poisson, et, qui plus -est, de poisson cru, frais ou séché. - -De même que les Samoyèdes, appelés aussi _Siroydis_ ou _mangeurs de -viande crue_, dévorent la viande du renne sans la faire cuire; de même -les Esquimaux, dont le nom a à peu près le même sens, mangent le poisson -absolument cru, presque vivant. La pêche est la seule occupation de ces -peuples du littoral. - -Les Esquimaux notamment y sont habiles. Ils ont de petits canots faits -avec un art extrême, nommés kayaks. Composés d'un bois très léger, ils -sont recouverts de peaux de phoque, si artistement cousues les unes aux -autres qu'elles sont absolument imperméables à l'eau. Le canot, -extrêmement petit, ayant la forme d'une aiguille de tisserand, n'a que -bien juste la place du pêcheur. Là dedans, armé d'une rame unique de six -pieds de long, il file comme le vent. Le corps complètement immobile, -car le moindre mouvement ferait tout chavirer, il s'avance le long des -côtes, navigue à travers les glaces, poursuivant le veau marin, le morse -et le narval, faisant aussi le service de la poste entre les -établissements danois. - -Et c'est ainsi que ces peuples misérables, placés dans un milieu qui les -menace de toutes parts, exposés à chaque instant à mourir de froid et de -faim, traînent leur malheureuse existence, sans un instant de repos, -plus à plaindre cent fois, dans cette terrible lutte pour l'existence, -que les plus tristes animaux de nos pays. Combien, après ces peintures, -vont nous sembler doux nos hivers les plus rigoureux, douces aussi les -misères qu'ils traînent après eux! - - - - -CHAPITRE V - -LE FROID DANS LES MONTAGNES. - - -A mesure que l'on s'élève au-dessus du niveau de la mer, la température -s'abaisse. Ce fait a été constaté de toute antiquité. On le remarque, -soit que l'on monte en ballon à une certaine hauteur, soit qu'on -gravisse péniblement les montagnes. On éprouve alors la même succession -de température que si on allait de l'équateur au pôle, et on rencontre -sur sa route, à mesure que l'on s'élève, des animaux et des plantes qui -habitent d'ordinaire des pays de plus en plus froids. Le froid qui règne -au sommet des montagnes un peu élevées suffit pour y maintenir des -neiges éternelles, et alors elles deviennent complètement inhabitables -pour l'homme, et souvent même inaccessibles. Aussi la plus grande -altitude atteinte l'a-t-elle été en ballon. Glaisher et Coxvell seraient -arrivés, le 5 septembre 1862, à la hauteur de 11000 mètres. - -Sur le flanc des montagnes on n'est pas allé si haut; le pic le plus -élevé dont on ait visité le sommet est l'Ibi-Gamin, montagne du Thibet, -qui a 6730 mètres au-dessus du niveau de la mer. Mais les habitations -permanentes sont loin d'aller à de telles hauteurs. Le village de -Saint-Yéran, le plus élevé de l'Europe, est à 2009 mètres. L'hospice du -Saint-Bernard est à 2472 mètres. La maison la plus élevée de la terre, -la station de poste de Humiliuasi, entre Cuzco et Puno, dans le Pérou, -presque sous l'équateur, est à 4934 mètres. Voyons l'aspect de ces -régions élevées. Nous y trouverons un hiver perpétuel, ou, plus -exactement, une région polaire égarée en pays chaud. - -Sur les flancs des montagnes la neige tombée pendant l'hiver fond au -printemps; mais à partir d'une certaine hauteur, la chaleur de -l'atmosphère diminuant, la neige demeure toute l'année. La limite des -neiges persistantes n'est pas la même partout. La ligne de séparation -entre la zone des pluies et celle des neiges est d'autant plus élevée -qu'on est plus près du pôle. Cette ligne ne s'abaisse probablement nulle -part jusqu'au niveau de la mer. Toutes les terres connues, même le nord -du Groenland et la terre François-Joseph, n'ont plus de neige au niveau -de la mer pendant les quelques jours du milieu de l'été. Dans le Thibet, -la limite des neiges persistantes ne commence qu'entre 5000 et 6000 -mètres d'altitude. Dans les Alpes et les Pyrénées, elle commence vers -2800 mètres. - -Il ne faudrait pas croire cependant que sur les hauts sommets le soleil -n'ait pas de force; ce serait une complète erreur. Là-haut, au -contraire, les nuages sont rares; le voyageur les a au-dessous et non -pas au-dessus de lui. Entre le soleil et la montagne, rien qui -intercepte les rayons, qui tamise leur chaleur: ils sont brûlants. Mais -ces rayons passent à travers l'air sans réchauffer, et, malgré leur -ardeur, l'atmosphère reste froide. M. Tyndall va nous raconter les -sensations que peut faire éprouver le soleil des montagnes: - -«Tandis qu'un quartier de viande est rôti par l'action du foyer, l'air -qui l'environne peut rester aussi froid que glace. L'air des hautes -montagnes peut être excessivement froid, quoique le soleil darde des -rayons brûlants. Les rayons solaires, qui, dans leur contact avec la -peau humaine, sont presque douloureux, restent impuissants à échauffer -l'air d'une manière sensible; il suffit de se mettre parfaitement à -l'ombre pour sentir le froid de l'atmosphère. Jamais, dans aucune -circonstance, je n'ai tant souffert de la chaleur solaire qu'en -descendant du _Corridor_, au _grand plateau_ du mont Blanc, le 13 août -1857; pendant que je m'enfonçais dans la neige jusqu'aux reins, le -soleil dardait ses rayons sur moi avec une force intolérable. Mon -immersion dans l'ombre du dôme du Gouté changea à l'instant mes -impressions, car là l'air était à la température de la glace. Il n'était -pourtant pas sensiblement plus froid que l'air traversé par les rayons -du soleil, et je souffrais, non pas du contact de l'air chaud, mais du -choc des rayons calorifiques lancés contre moi à travers un milieu froid -comme la glace.» - -Les rayons du soleil ne sont pas sans action sur la neige des hautes -régions, et ils en déterminent constamment la fonte. La neige, fondue à -la surface, produit une eau glacée qui s'enfonce. Soustraite alors à -l'action du soleil, elle se regèle, et peu à peu la masse entière se -transforme en glace. Au sommet de la montagne on a la neige, un peu plus -bas le névé, ou neige déjà à moitié durcie par la fonte et le regel; -plus bas encore, la transformation est complète, c'est le glacier. - -Ce glacier, poussé sur la pente de la montagne de toute la force de son -poids, descend lentement, se modelant sur les gorges et les vallées. -C'est, comme nous l'avons expliqué, la fusion de la glace par pression, -et sa recongélation quand la pression ne s'exerce plus, qui expliquent -cette plasticité apparente du glacier, qui lui permet de couler pour -ainsi dire comme un fleuve. Arrivée à la limite des neiges persistantes, -la base du glacier se fond, formant un ruisseau, un torrent, la -naissance d'un fleuve. Les neiges persistantes du sommet des montagnes -ne sont donc pas des neiges éternelles; sans cesse elles fondent et -descendent le long des pentes, soit lentement à l'état de glace, soit -brusquement dans les avalanches qui causent si souvent en bas de -terribles ravages. Aussi les neiges sont moins abondantes au sommet des -monts à la fin de l'été qu'à son début. - -Mais bientôt la provision est renouvelée. Elle l'est même en été, car -dans ces hautes régions, où la température de l'air est constamment -inférieure à zéro, il ne pleut jamais, il neige. Tout nuage qui se -résout au-dessus du sommet de la montagne se résout en neige; de telle -sorte qu'à quelques heures d'intervalle on peut voir le soleil, par -l'ardeur de ses rayons, fondant la neige à la surface, puis cette neige -être renouvelée par une chute presque immédiate. - -Et nous voyons bien nettement ici le rôle du soleil, rôle prépondérant -dans notre monde, puisque c'est lui qui est la cause déterminante de -tous les phénomènes qui se produisent à la surface de la terre. Cette -eau, qui coule en bas du glacier par suite de l'action du soleil, va -donner naissance à un fleuve, va alimenter l'océan. Peu à peu le soleil -la reprend, la volatilise; elle devient invisible, mais se répand -partout dans notre atmosphère, y jouant, au point de vue qui nous -occupe, un rôle capital que nous aurons à examiner. Cette vapeur, -rencontrée dans les hautes régions par un courant d'air froid, va former -les nuages, puis la neige, qui viendra tomber de nouveau sur ce même pic -peut-être d'où elle était partie quelques mois auparavant. Admirable -évolution, dans laquelle nous voyons l'eau tour à tour solide, liquide, -gazeuse, tournant sans cesse dans le même cercle, toujours nouvelle et -toujours la même. Et toutes ces transformations sont dues à la même -cause, la chaleur du soleil. - -Rien n'est plus facile que de montrer directement, en quelques instants, -sans sortir de sa chambre, les nombreuses métamorphoses de l'eau. Dans -cette chambre bien chauffée introduisons un mélange réfrigérant. -Aussitôt nous voyons le vase qui le renferme se recouvrir d'une blanche -enveloppe. Raclée avec un couteau, la couche condensée nous donne de la -neige; un peu pressée entre les mains, notre neige devient du névé. -Comprimons ce névé dans un moule de bois, nous aurons une lentille de -glace si transparente qu'on pourrait, en l'exposant aux rayons du -soleil, l'employer pour allumer du feu. Mais bientôt notre glace fond, -la voilà réduite en eau. Comme nous sommes un peu pressés, mettons cette -eau sur le feu, et dans quelques minutes notre vase sera vide. L'air a -repris, après tant de transformations, la vapeur invisible que nous lui -avons enlevée au début. - -Dans les régions des neiges éternelles ne se trouvent plus d'habitants, -mais il s'y rencontre encore des animaux et des plantes. Le système de -distribution des plantes et des espèces animales, que l'on reconnaît en -allant de l'équateur aux pôles, on le retrouve en gravissant une -montagne. Faisons encore à ce sujet un emprunt à Elisée Reclus: «Prenons -pour exemple, dit-il, le Canigou, qui se dresse si superbement. Les -oliviers qui recouvrent les campagnes de la Têt et du Tech croissent -aussi sur les racines avancées du mont, jusqu'à 420 mètres d'altitude: -la vigne s'élève beaucoup plus haut, mais à 550 mètres elle disparaît à -son tour: au delà de 800 mètres cesse de croître le châtaignier. Les -derniers champs cultivés en seigle et en pommes de terre ne dépassent -point 1 610 mètres, hauteur à laquelle le hêtre, le pin, le sapin, le -bouleau, souffrent déjà du vent et de la rigueur des hivers. A 1 950 -mètres s'arrête le sapin: le bouleau ne se hasarde point au delà de 2000 -mètres; mais le pin, plus hardi, escalade les rochers jusqu'à l'altitude -de 2 430 mètres, non loin de la cime. Au-dessus, la végétation ne se -compose plus que d'espèces alpines ou polaires. Le rhododendron, dont -les premières touffes s'étaient montrées à 1 320 mètres, a pour limite -une élévation de 2840 mètres. Quant au genévrier, il monte en rampant et -en cachant à demi son branchage dans le sol jusqu'à la pointe terminale, -haute de 2785 mètres, et couverte de neige pendant presque toute -l'année.» - -La végétation s'arrête donc seulement à la limite des neiges éternelles. -Là, elle cesse complètement, car presque aucune plante ne semble pouvoir -végéter à une température constamment inférieure à zéro degré. Dans les -régions polaires, nous avons vu la triste végétation ne se développer -que pendant les quelques jours d'été où la température s'élève un peu -au-dessus de zéro. - -Cependant, un saxifrage (_Saxifraga oppositifolia_) peut fleurir -jusqu'au milieu des glaces du Spitzberg, et, dans les hautes montagnes, -sur la lisière des neiges éternelles. D'autre part, M. Martins rapporte -avoir vu en fleur la soldanelle alpine, sous une voûte de neige. J'ai -vu, pour ma part, pendant le terrible hiver de 1879-1880, des violettes -en fleur sous la neige, au mois de décembre, par une température -extérieure extrêmement basse. - -Enfin, là où ni le rhododendron ni le genévrier ne peuvent vivre, on -trouve encore, comme au Spitzberg, des lichens et des mousses, dernière -végétation des pays froids. - -Les animaux qui se rencontrent plus loin que les plantes dans les -régions polaires vont aussi plus haut qu'elles sur les sommets des -montagnes. On rencontre même des mammifères au-dessus de la limite des -neiges perpétuelles. M. Hugi, puis ensuite M. Martins, ont en effet -trouvé, à une hauteur de près de 4 000 mètres au-dessus du niveau de la -mer, une sorte de souris que M. Martins a nommée le «campagnol des -neiges.» La marmotte, si connue de tous, habite en été les plus hauts -sommets des Alpes, tout couverts de neige. Elle semble fuir devant la -chaleur et monter plus haut à mesure que les neiges fondent par le bas. -Elle se tient juste à la limite des neiges, pour avoir à la fois la -possibilité de rester dans le milieu qu'elle affectionne et de se -nourrir des rares herbes qui poussent un peu plus bas. - -Dans les montagnes de nos pays, l'ours brun a remplacé l'ours blanc des -régions polaires; le chamois est venu prendre la place du renne. Les -oiseaux sont plus nombreux que les mammifères; mais ici ils se trouvent -dans des conditions bien différentes de celles des oiseaux des régions -polaires. Quelques minutes de vol, quelques heures au plus, suffisent -pour les conduire dans les prairies chaudes qui sont au-dessous, dans -lesquelles ils trouvent une subsistance abondante et assurée. Pour les -oiseaux, la montagne neigeuse est donc plutôt un lieu de refuge qu'une -aire d'habitation et de subsistance. Tel est l'aigle des Alpes. - -[Illustration: L'ours brun.] - -Quelques oiseaux cependant semblent habiter réellement les neiges -éternelles, y vivant d'insectes, et ne les quitter presque jamais. Le -bec-fin roitelet, un des plus petits oiseaux de notre pays, est dans ce -cas. Plus haut encore se trouve le pinson des neiges, qu'on ne rencontre -jamais dans nos plaines, mais qu'on voit en Sibérie et dans la -Nouvelle-Bretagne, là où il retrouve ses conditions d'existence. -Toujours au-dessus des neiges éternelles, perché sur un rocher qui a été -dénudé par la tempête, il daigne à peine descendre jusqu'aux hospices du -Saint-Bernard et du Saint-Gothard pour y nicher quelquefois. - -Les reptiles, presque inconnus dans les régions polaires, ont cependant -quelques représentants dans les neiges des montagnes. Une espèce de -lézard passe sa vie au sommet des Alpes, engourdi sous la neige pendant -dix mois de l'année. Pendant son court réveil, il fait concurrence au -bec-fin et au pinson, et leur dispute les rares insectes qui vivent -là-haut. «La zone glaciale est si bien le milieu naturel de ces lézards, -qu'ils aiment mieux mourir de faim que vivre dans des régions plus -hospitalières où on a voulu les transplanter.» - - - - -LIVRE III - -LES GRANDS HIVERS FRANÇAIS. - - - - -CHAPITRE PREMIER - -LES GRANDS HIVERS AVANT CELUI DE 1709. - - -Nous n'avons, sur les hivers anciens, que des renseignements fort -incomplets, et le plus souvent fort vagues. Maintes fois même les récits -des historiens méritent peu de créance: il s'agit seulement de faits mal -observés, souvent légendaires, presque toujours exagérés à plaisir. Nous -les passerons très rapidement en revue. - -Plusieurs savants ont recherché, chez les historiens, les mentions -d'hiver rigoureux, et ont tenté d'en dresser une liste complète. Arago, -notamment, a établi cette liste avec la description rapide de tous ces -grands hivers. Nous y avons déjà fait, nous y ferons encore de nombreux -emprunts; emprunts nécessaires, car la notice d'Arago renferme en abrégé -tout ce qui peut être dit sur la matière. - -Cette liste, complétée par M. Barral, renferme deux cent vingt hivers, -compris entre l'année 396 avant notre ère et l'année 1858, bien proche -de nous. Elle est, au début, nécessairement fort incomplète, car les -historiens n'ont pas parlé de tous les hivers de rigueur moyenne -comparables à ceux qu'Arago cite dans les derniers siècles. - -L'hiver de 1709 étant le premier des grands hivers sur lesquels nous -ayons des renseignements presque complets, nous allons d'abord nous -occuper de ceux qui ont précédé celui-là. Nous n'en citerons que -quelques-uns, non pas les plus rigoureux, puisque nous n'avons aucun -moyen de mesurer exactement leur rigueur, mais ceux qui nous -présenteront des faits dignes d'être rapportés. Nous passerons aussi -sous silence ceux dont nous avons déjà eu occasion de parler dans la -première partie de cette étude. - -En 821: «Toutes les plus grandes rivières de la Gaule et de la Germanie -furent tellement glacées que, par l'espace de trente jours et davantage, -on y passoit par-dessus et à cheval et avec des charrettes; de sorte -que, venant cette glace à fondre, il y eut plusieurs villes et citez -voisines des fleuves qui en furent grandement endommagées.» - -En 1076: «Cette année fut si étrangement froide que la plupart des -arbres, vignes et fruictiers mourut, et que même les semences en furent -intéressées; et continuèrent les grandes gelées depuis le premier jour -de novembre jusqu'à la my-avril, qui fut cause que la terre devint -stérile pour quelques années ensuyvantes.» La disette de blé fut si -grande que peu de gens purent se flatter d'avoir vu du froment de la -récolte de cette année. - -En 1124: «Cet hiver fut plus rude que d'ordinaire et extrêmement pénible -à supporter, à cause de l'amoncellement de la neige qui tomboit presque -sans relâche. Un grand nombre d'enfants, et même de femmes, moururent de -l'excès du froid. Dans les rivières, les poissons périrent emprisonnés -sous la glace, qui étoit si épaisse et si solide qu'elle supportait les -voitures chargées, et que les chevaux circuloient sur le Rhin comme sur -la terre ferme. On vit, en Brabant, un fait singulier: les anguilles, -chassées en quantité innombrable de leurs marécages par la gelée, se -réfugièrent dans les granges, où elles se cachèrent; mais le froid étoit -tel qu'elles y périrent faute de nourriture et se putréfièrent. Le -bétail mourut dans beaucoup de contrées. Les intempéries se prolongèrent -tellement que les arbres ne prirent leurs feuilles qu'en mai.» Il est -impossible de voir en moins de mots une description plus complète d'un -grand hiver. Elle est empruntée par Arago à Guillaume de Nangis. Tout -s'y trouve parmi les effets que nous avons étudiés sur le froid. - -En 1325, l'hiver fut très rigoureux. La débâcle de la Seine à Paris fut -très difficile, et les deux ponts de bois furent emportés. - -L'hiver de 1408 fut certainement l'un des plus rudes du moyen âge, et, -d'après les chroniqueurs, il faut remonter au moins à 500 ans pour en -rencontrer un semblable. Il nous serait aisé d'y insister longuement. On -lit dans les registres du Parlement: «La Saint-Martin dernière passée, a -esté telle froidure que nul ne pouvoit besogner; le greffier même, -combien qu'il eût du feu près de lui en une pelette pour garder l'encre -de son cornet de geler, toutes fois l'encre se geloit en sa plume, de -deux ou trois mots en trois mots, et tant que enregistrer ne pouvoit.» -Félibien en donne une assez longue description: «Tous les annalistes de -ce temps-là ont pris soin de remarquer que l'hyver de cette année fut le -plus cruel qui eût esté depuis plus de 500 ans. Il fut si long, qu'il -dura depuis la Saint-Martin jusqu'à la fin de janvier, et si aspre, que -les racines des vignes et des arbres fruitiers gelèrent. Toutes les -rivières étoient gelées et les voitures passoient sur celle de Seine -dans Paris. On y souffroit une grande nécessité de bois et de pain, tous -les moulins de la rivière estant arrestez, et l'on seroit mort de faim -dans la ville, sans quelques farines qui y furent apportées des pays -voisins. Le temps commença à devenir plus doux le 27 janvier, mais le -dégel causa de grands désordres.» - -La débâcle commença à Paris dans la matinée du 30 janvier. Les premiers -chocs des glaçons contre les arches des ponts avertirent les habitants -des nombreuses maisons construites dessus de pourvoir à leur sûreté: -aussi, au moment de la rupture de deux de ces ponts, n'eut-on pas -d'accidents de personnes à déplorer. - -A voir avec quel soin Félibien donne la description de cet hiver, il -semble qu'il n'y ait pas de doute possible et qu'on soit bien réellement -en présence d'un hiver tout à fait exceptionnel. Il n'est pas, du reste, -le seul historien à en parler, et, dans cette circonstance, Félibien est -absolument véridique. Les divers récits se corroborent les uns les -autres. Et cependant, seize ans après, à une époque où l'on ne pouvait -avoir oublié cet hiver exceptionnel, il y en eut un autre: nombre -d'historiens, qui n'avaient pas parlé des rigueurs de 1408, parlent de -1422; tandis que d'autres, après avoir raconté longuement l'hiver de -1408, ne font aucune mention de celui de 1422. Chacun se borne à -déclarer que son hiver est le plus fort des hivers. Le _Journal de -Paris_, dans les Mémoires pour servir à l'Histoire de France et de -Bourgogne, s'exprime ainsi: «En 1422, douzième jour, fut le plus aspre -froid _que homme eust veu faire_; car il gela si terriblement qu'en -moins de trois jours le vinaigre, le verjus, geloient dans les caves, et -fut la rivière de Seine, qui grande étoit, toute prise, et les fruits -gelés en moins de quatre jours, et d'une telle âpre gelée dix-huit jours -entiers...» Cet exemple, qui est loin d'être le seul, doit nous rendre -fort circonspects dans nos recherches, et nous montre qu'il faut -absolument renoncer à classer, par des considérations quelconques, les -hivers qui ont précédé 1709. Nous savons, du reste, comment on écrivait -l'histoire à cette époque. Continuons donc notre nomenclature rapide, -sans y chercher autre chose que le récit de quelques faits curieux -auxquels nous n'accorderons qu'une croyance modérée. - -En 1434: «L'hiver fut très long. Il neigea près de 40 jours consécutifs, -la nuit comme le jour. Il fut ordonné d'enlever la neige des rues et de -la porter dans la place de Grève, mais on n'y pouvoit suffire. On a -remarqué, comme une chose fort singulière, que dans le tronc d'un seul -arbre il se trouva, de compte fait, plus de cent quarante oiseaux morts -de froid.» - -Nous ne pensions pas, en faisant les réserves précédentes, trouver sitôt -l'occasion de les appliquer. Est-il croyable que la neige soit tombée -pendant quarante jours consécutifs? La vie à Paris n'aurait-elle pas été -complètement interrompue, et n'en serait-il pas résulté une perturbation -telle dans la capitale que tous les historiens en eussent parlé? Et sur -ce point tous gardent le silence. Il y a donc ici une exagération -flagrante, exagération doublée d'enfantillage. Quoi, il est tombé de la -neige pendant quarante jours à Paris, et l'effet le plus remarquable de -ces neiges a été de faire périr quelques petits oiseaux. Ceux qui ont vu -Paris après une chute de neige de 24 heures, qui ont été obligés de -circuler alors dans les étroites rues de la vieille ville, ne pourront -que sourire en lisant les lignes qui précèdent. - -François de Belle-Forest nous donne, dans _les Grandes Annales_, la -description de l'hiver de 1564: «Le roi entrant en Languedoc, l'hiver -commença aussi premièrement par pluies, puis devint si âpre et si -rigoureux, et si violent en vents, gelées et neiges, qu'il n'y avoit -homme, tant vieux fût-il, qui l'ait vu ni si long, ni tant véhément, -comme ainsi fait que les rivières demeurèrent éprises et caillées plus -de deux mois, et ainsi le cours d'icelles empesché; ne faut-il s'ébahir -si le trafic cessoit et s'il y avoit faute de bois en plusieurs lieux, -et surtout à Paris, et si au dégel les ponts et les moulins furent -emportés par les glaçons; tant y a que les vignes, les arbres et -fruictiers se ressentirent tellement de cette froidure, et la terre en -fut de telle sorte épuisée de sa chaleur radicale, qu'elle a esté assez -longtemps après sans être si fertile qu'auparavant, et les vignes à demi -mortes ont été plusieurs années si étonnées, que la moindre gelée leur -ôtoit leur puissance de produire et de nourrir le raisin, d'où est -advenue cette grande cherté des vins qui dure si longuement en ce -royaume.» C'est dans cet hiver que le roi fut pris à Carcassonne par les -neiges. - -Sa durée nous est indiquée par les vers suivants de Pierre de l'Estoile: - - L'an mil cinq cent soixante-quatre, - La veille de la Saint-Thomas, - Le grand hyver vint nous combattre, - Tuant les vieux noyers à tas: - Cent ans a qu'on ne vit tel cas. - Il dura trois mois sans lâcher, - Un mois outre la Saint-Mathias, - Qui fit beaucoup de gens fâcher. - -Enfin, pour terminer ce rapide examen de quelques-uns des anciens -hivers, passons à celui de 1608, juste cent ans avant le terrible hiver -de 1709. - -Mézeray, dans son Histoire de France, éditée en 1755, en parle en ces -termes: «L'année 1608 est nommée encore aujourd'hui l'année du grand -hiver, à cause de sa longue et terrible froidure. Elle avoit commencé à -devenir très âpre le jour de Saint-Thomas, et ayant duré plus de deux -mois sans relâcher qu'un jour ou deux, elle glaça, pour ainsi dire, -pétrifia toutes les rivières, gela presque toutes les jeunes vignes et -les jeunes plantes à la racine, tua plus de la moitié des oiseaux et du -gibier à la campagne, grand nombre de voyageurs par les chemins, et près -de la quatrième partie du bétail dans les étables, tant par la rigueur -du temps que par le défaut de fourrages. On remarqua que les chaleurs de -l'été suivant égalèrent presque les rigueurs de l'hiver et que néanmoins -l'année fut des plus abondantes.» Cette abondance montre que les ravages -exercés sur la végétation ne furent pas aussi grands que l'indique -Mézeray. - -Le 10 janvier, à Paris, dans l'église Saint-André des Arcs, le vin gela -dans le calice; «il fallut, dit l'Estoile, chercher un réchaux pour le -fondre.» Le pain qu'on servit à Henri IV, le 23 janvier, était gelé; il -ne voulut pas qu'on le lui changeât. A Anvers, les habitants dressèrent -des tentes sur l'Escaut, et on allait y banqueter. Mézeray, complètant -sa description, parle de la débâcle: «Les glaces des rivières rompirent -les bateaux, les chaussées et les ponts; les eaux, grossies par les -neiges fondues, inondèrent toutes les vallées; et la Loire, bouleversant -ses digues en plusieurs endroits, fit un second déluge dans les -campagnes voisines. En Italie, il survint du commencement un si grand -débordement des rivières, que Rome se vit presque en un déluge par les -eaux du Tibre, qui descendirent avec une telle violence des monts -Apennins que plusieurs maisons en furent renversés.» - -[Illustration: 1608. Anvers.--Les habitants dressèrent des tentes sur -l'Escaut.] - -De son côté, Jean de Serres, dans l'_Inventaire de l'histoire de -France_, décrit dans un langage quelque peu ampoulé les rigueurs de cet -hiver. Nous trouverons cités dans cette description quelques faits dont -il a été déjà question au début de cet ouvrage. «Le commencement de l'an -1608 fut signalé d'un hiver si grand et qui fit sentir les pointes de sa -froidure si rigoureuses, qu'il n'en est parlé de pareilles de mémoire -d'homme. Ni les glaces de la Samartie (Russie), ni les âpres gelées des -Palus Méotides (mer d'Azof), ne furent jamais plus extrêmes. On trouve -Tacite hardi en ses témoignages, comme entre autres où il tient qu'un -soldat portant un faix de bois, ses mains se tordirent de froid et se -collèrent à sa charge, de sorte qu'elles y demeurèrent attachées et -mortes, s'étant départies des bras. Et pourroit-on bien encore trouver -le sieur du Bellay aussi hardi, où il récite que durant le voyage de -Luxembourg les gelées furent si âpres que le vin de munition se coupoit -à coups de hache et de coignée, et se débitoit par poids aux soldats qui -l'emportoient dans des paniers. Mais quiconque dira que la froidure de -cet hyver a été plus horrible, et qu'il n'y a point d'égalité en ces -rigueurs et celles des autres, il dira vérité. La France, assez tempérée -d'ailleurs, est néanmoins fameuse des difficultés et des mésaises d'un -si grand et si extrême hyver. Celles-cy en sont, que les voyageurs, -accueillis d'horribles monceaux de neige, en perdoient la connaissance -du pays et des chemins. Et n'eût été trop mal propre à d'aucun, que pour -se mettre à couvert et sauver du froid ils se fussent avisés, ainsi que -l'armée de Bajazet passant par la Russie, d'éventrer les chevaux et -montures pour se jetter dedans et jouir de la chaleur vitale, si les -bêtes mêmes n'eussent perdu toute chaleur naturelle qui les pût défendre -de la gelée. La disette et la cherté du bois apporta d'autres -incommodités à ceux des villes, principalement à la commune de Paris. -Ceux qui n'estoient fournis de provisions l'achetoient quatre fois plus -que d'ordinaire, et la pluspart même n'en avoient pas pour de l'argent. -La cause la plus urgente en fut rapportée tant à la rigueur et âpreté du -froid qu'au cours de la Seine et autres rivières arrêtées par la glace. -Si fut-elle cette eau affermie d'une telle épaisseur de glace, que les -carrosses et chariots tout chargés, le roi même, les seigneurs de sa -cour, et plusieurs du menu peuple, y passoient assurément que sur terre -ferme.» Nous bornerons là ces citations des hivers anciens, d'autant -plus que nous avons déjà eu l'occasion, dans les chapitres précédents, -de conter un grand nombre de faits les concernant. Nous tâcherons -seulement, pour terminer, de chercher s'il nous serait possible de fixer -approximativement le froid de ces hivers, en l'absence de toute donnée -thermométrique; de voir s'ils sont plus rigoureux, ou moins rigoureux, -que les grands hivers actuels. - -Le docteur Fuster nous servira de guide dans cette recherche, car il a -indiqué, dans sa remarquable étude _sur les changements dans le climat -de la France_, la marche à suivre pour faire cette comparaison. A défaut -des indications du thermomètre, qui n'existe que depuis bien peu de -temps, comme nous l'avons vu, il se sert des phénomènes naturels relatés -dans les divers récits qui viennent de passer sous nos yeux. - -La température à laquelle les fleuves commencent à charrier des glaçons -est assez constante. Ceux des provinces du nord: la Seine, le Rhin, la -Moselle et la Loire, charrient communément au bout de trois ou quatre -jours d'un froid de -7 degrés à -8 degrés; ceux des provinces du Midi: -la Gironde, la Garonne, le Tarn, le Var, la Durance et le Rhône, -charrient, en général, un peu plus tôt que les premiers, et c'est -communément après trois ou quatre jours d'un froid de -5 à -6 degrés. -Ces rapports assez fixes peuvent servir de point de départ pour les -degrés inférieurs d'une échelle de nos grands hivers. - -On ne peut rien conclure, au contraire, du fait de la congélation -complète des fleuves. Nous avons vu, en effet, cette congélation se -produire parfois totalement par des températures de -9 degrés, tandis -que d'autres fois elle n'a pas été produite, comme cela eut lieu en -1709, par des froids de -23 degrés. Nous observons plus de constance -dans les rapports thermométriques de la congélation des grands étangs du -Languedoc et de la Provence, des côtes et des petits ports de la -Méditerranée, des côtes et des petits ports de la Manche. L'expérience -des deux hivers de 1709 et de 1789 donne le droit de penser que ces -côtes et ces bassins ne gèlent pas en entier, à moins d'un froid continu -de -20 degrés. - -Ce phénomène nous permet d'affirmer qu'aucun hiver n'a été, sur les -côtes de la Méditerranée, pendant notre siècle, aussi rigoureux que ceux -qui virent ces congélations, comme 1638 et 1709. - -Les végétaux, depuis ceux du midi les plus susceptibles, tels que -dattiers et orangers, jusqu'à nos essences forestières les plus -résistantes, peuvent aussi nous donner une échelle de graduation des -hivers rigoureux. - -Or, tous ces phénomènes se produisent actuellement, comme ils se sont -produits aux temps anciens. Nous voyons encore les rivières se geler, -les arbres périr, même les plus résistants. Nous devons en conclure que -les grands hivers ne sont actuellement ni beaucoup plus froids ni -beaucoup plus chauds que les grands hivers anciens, et que, s'il s'est -produit dans la suite des siècles des changements dans notre climat, il -faut avoir recours, pour les mettre en évidence, à des faits étrangers -aux grands hivers. - - - - -CHAPITRE II - -LE GRAND HIVER DE 1709. - - -Nous avons été obligés, jusqu'à présent, de passer très rapidement sur -les grands hivers. Les renseignements donnés sur eux par les historiens -sont généralement fort vagues: ils se contentent d'enregistrer quelques -faits, en les exagérant généralement, de telle manière qu'il est -absolument impossible d'établir, par une méthode de discussion -quelconque, un classement de ces hivers par ordre de rigueur. - -A partir de 1709 nous allons marcher plus sûrement. Et d'abord, cet -hiver est le premier sur lequel nous possédions quelques renseignements -thermométriques. Sans doute ils sont fort incomplets, et, qui plus est, -peu précis, mais tels qu'ils sont ils constituent des éléments précieux -pour la comparaison. - -Mais avant d'entrer dans la discussion du froid thermométrique de cet -hiver, donnons une idée de sa rigueur par les récits des contemporains. -Comme ils abondent, nous n'aurons qu'à choisir. Nous emprunterons au -_Magasin pittoresque_ un grand nombre de ces récits. Nous y verrons -comme un résumé de tous les hivers rigoureux qui l'ont précédé, comme un -tableau général du type des grands hivers. C'est ce qui nous engagera à -y insister. - -Les mois d'octobre et de novembre 1708 furent doux; le mois de décembre -présenta une température très ordinaire. Janvier débuta comme avait fini -décembre, par de la chaleur; mais, par sauts brusques, du 4 au 13 la -température s'abaissa jusqu'à un froid excessif. Avec des alternatives -de douceur relative et de gelées plus fortes, l'hiver resta rigoureux -jusqu'au milieu du mois de mars. - -Ce ne fut pas seulement à Paris que le froid se fit sentir avec cette -rigueur, mais bien dans toute l'Europe. L'hiver de 1709 est un de ceux -qui se sont étendus sur le plus grand nombre de régions. En France, en -Italie, en Espagne, en Allemagne, en Angleterre, en Russie, sur toute -l'Europe enfin, il exerça ses ravages. En quelques jours tous les -fleuves furent entièrement pris; il n'y eut pas jusqu'aux eaux de la -mer, même sur les côtes méridionales de l'Italie et de la France, qui -furent gelées. - -La Garonne, ce qui est bien rare, l'Ebre même, furent glacés. La Meuse -fut prise, à Namur, à 1m.60 de profondeur. Le 8 avril, la Baltique était -encore couverte de glaces, aussi loin que la vue, aidée de lunettes, -pouvait s'étendre. Le Rhône fut gelé jusqu'à la hauteur de 12 pieds par -les couches de glace qui s'y amassèrent, «et l'étang de Thau, -ordinairement fort orageux, et qui communique à la mer par un court et -large canal, s'est pris de bout à bout, et plusieurs personnes sont -allées des bains de Balaruc et du lieu de Bousigues jusqu'à Cette -par-dessus la glace, route inconnue à nos pères, et qui le sera -peut-être longtemps à nos neveux.» Enfin la mer se gela au loin à Cette, -à Marseille, dans la Manche et dans l'Adriatique. - -Nous avons vu que pendant ce grand froid, alors que les mers, les lacs -les plus profonds, comme celui de Constance et celui de Zurich, étaient -pris à porter des charrettes, la Seine demeura complètement libre à -Paris, et le Rhône à Viviers. Nous avons donné l'explication de ce fait -qui préoccupa beaucoup les contemporains. Des inondations considérables -furent aussi la suite d'un dégel sans exemple: la Loire rompit ses -levées, monta à une hauteur telle qu'on ne l'avait pas vue depuis deux -siècles, et ensevelit tout sur son parcours. - -Les effets du froid extraordinaire de cet hiver sont longuement décrits -dans les Mémoires des contemporains. - -Gauteron écrivait de Montpellier à l'Académie des sciences: «La nuit du -10 au 11 janvier a été la plus froide qu'on ait jamais sentie dans ce -pays-ci: dans les maisons les mieux étoffées on sentait un froid très -cuisant, dont on avait peine à se garantir; et peu de personnes purent -dormir d'un bon somme, malgré toutes les précautions qu'elles ont pu -prendre pour se mettre à couvert de ce grand froid.» - -Un grand nombre de voyageurs périrent de froid par les chemins. Gauteron -remarque encore que «le dégel du 23 janvier, comme celui du 25 de -février, ont été suivis d'un rhume épidémique, dont presque personne n'a -été exempt. Tant de personnes en furent saisies toutes à la fois, qu'on -ne peut rapporter cette maladie qu'à une cause générale qui ait agi en -même temps sur tous les hommes.» - -Et voilà son explication: «Pendant le grand froid le sang retient -beaucoup de parties séreuses et lymphatiques qui demeurent enveloppées -dans ses parties sulfureuses, et dont il ne peut se débarrasser que par -une fonte générale. Cette fonte d'humeurs doit arriver par le dégel. -Dans ce temps-là le nitre se divise en petites molécules, une grande -quantité de ce sel se môle brusquement avec le sang, l'anime et le -fermente; il n'en faut pas davantage pour faire séparer tout à coup une -grande quantité de lymphe et de sérosité qui se jette sur toutes les -glandes du corps et produit le mal de tête, le dégoût, l'enchifrenure, -la toux, la crudité et l'abondance des urines, la lassitude qu'on -appelle spontanée, et quelquefois un peu de fièvre. - -»Ce rhume est, d'après Gauteron, fort différent de celui qui arrive -pendant le grand froid: dans celui-ci les humeurs circulent avec peine, -et par leur épaississement donnent occasion à quelques parties séreuses -de s'en séparer, ce qui produit la roupie et la toux, qui sont souvent -accompagnées d'un larmoyement involontaire, parce que les points -lacrymaux se trouvent quelquefois bouchés par l'épaississement de la -mucosité qui se sépare dans le nez. Aussi doit-on traiter ces rhumes -d'une manière bien différente; les rhumes de froid se guérissent plus -promptement par le parfum de Rababé que par aucun autre remède, sans -doute à cause de la quantité de sel et de soufre volatil que cette -résine contient. - -»Le vin et l'eau-de-vie brûlés avec du sucre, le thé, le café et le -chocolat, conviennent par la même raison, et j'ai guéri plusieurs rhumes -cet hiver très violents et très opiniâtres avec des bouillons de poulet, -dans lesquels je faisais bouillir pendant un quart d'heure une once de -chair de serpent séchée avec une poignée de feuilles de cresson. - -»Les rhumes de dégel doivent être traités d'une manière toute -différente. Il faut empêcher la trop grande foule des humeurs par des -émulsions cuites, les crèmes de riz, de gruau, d'orge, par l'eau de son, -l'eau de rose et le jaune d'oeuf avec le sucre candi, par le petit lait -et par le lait même. Les narcotiques et la saignée conviennent aux deux -espèces de rhume, surtout quand les malades sont fatigués de la toux, et -que l'on craint quelque inflammation de poitrine. - -»Voilà quelle idée j'ai de la gelée et de ses effets.» - -Qui s'étonnerait après cela de voir Molière bafouer les médecins qui ont -immédiatement précédé celui-là. - -A Paris, le froid fut tel que, tant qu'il dura, le Parlement n'entra pas -au palais: le commerce et les travaux furent interrompus; l'Opéra cessa; -la Comédie et les jeux furent fermés. Cependant une note de la main de -Réaumur démontre que les savants ne furent pas si délicats: «En 1709, -écrit-il, les séances furent tenues pendant la durée du froid, mais le -samedi 20 janvier, il n'y eut pas d'assemblée à cause d'un grand dégel.» - -Les animaux ne furent pas plus épargnés que les hommes. Plusieurs -espèces de petits oiseaux et d'insectes furent presque anéantis en -Angleterre et dans le nord du continent. Derham compte jusqu'à vingt -espèces d'oiseaux de la zone glaciale qui furent vus et tués sur les -côtes d'Angleterre. Le bétail périt dans plusieurs provinces. Mais ce -furent surtout les végétaux qui curent à souffrir. - -Faisons à ce sujet quelques emprunts aux Mémoires de Jamerai Duval, ce -gardeur de dindons qui devait devenir un savant. Chassé de chez ses -maîtres, il allait à l'aventure, dans une misère profonde. Pris par la -petite vérole, il est recueilli près de Provins par un pauvre paysan qui -le met dans une étable à brebis, dans un trou sous le fumier. La misère -de ce pauvre homme était telle que Duval écrit: «Les seuls aliments que -l'on fut en état de me fournir, consistèrent en un peu de soupe maigre -et quelques morceaux de pain bis que la gelée avait tellement durci, -qu'on avoit été obligé de le couper à coups de hache, de façon que, -nonobstant la faim qui me pressait, j'étais réduit à le sucer.» - -Puis il ajoute: «Pendant que j'étois comme inhumé dans l'infection et la -pourriture, l'hiver continuoit à désoler la campagne par les plus -terribles dévastations. Derrière la bergerie, il y avoit plusieurs -touffes de noyers et de chênes fort élevés qui étendoient leurs branches -sur le toit qui me couvroit. Je passois peu de nuits sans être éveillé -par des bruits subits et impétueux, pareils à ceux du tonnerre ou de -l'artillerie; et quand, au matin, je m'informais de la cause d'un tel -fracas, on m'apprenoit que l'âpreté de la gelée avoit été si véhémente, -que des pierres d'une grosseur énorme en avoient été brisées en pièces, -et que plusieurs chênes, noyers et autres arbres, s'étoient éclatés et -fendus jusqu'aux racines. Enfin, tout ce que la terre produit pour -l'aliment de l'homme, sans même en excepter les arbres fruitiers de la -plus solide consistance, avoit été détruit par la force et la pénétrante -activité de la gelée.» - -A Montpellier, les oliviers et les orangers perdirent leurs feuilles et -leurs branches: la plus grande partie de ces arbres moururent jusqu'à la -racine, et, «ce qu'on n'avoit jamais vu dans ce pays-ci, dit Gauteron, -les lauriers, les figuiers, les grenadiers, les jasmins, les yeuses et -quelques chênes même, ont eu le même sort.» - -Dans toute la France, beaucoup d'arbres forestiers furent gelés jusqu'à -l'aubier, et vingt ou trente ans plus tard on retrouvait, dans la coupe -d'un vieux tronc, la marque de la cicatrice de 1709. Les lauriers, les -cyprès, les chênes verts, les oliviers, châtaigniers, les noyers les -plus vieux et les plus forts, moururent en grand nombre. Ecoutons -Réaumur, qui nous explique la cause principale des dégâts: - -«Le premier dégel vint le 26 janvier, mais le froid reprit peu de jours -après. Ce fut cette reprise qui fit tout le mal, parce que, l'eau -n'ayant pas eu le temps de s'emboire dans la terre, ni de se sécher sur -les arbres, la gelée forte et subite qui revint saisit et coupa toutes -les racines du blé, et détruisit l'organisation même dans les arbres -délicats.» - -Les blés auraient été en partie protégés par la neige, sans un grand -vent qui causa bien du mal. Voici ce que consigne à ce sujet, dans le -registre de sa paroisse, le curé de Feings, près de Mortagne: «Le lundi -7 janvier commença une gelée, qui fut ce jour-là la plus rude et la plus -difficile à souffrir: elle dura jusqu'au 3 ou 4 février. Pendant ce -temps-là, il vint de la neige d'environ demi-pied de haut: cette neige -étoit fort fine, elle se fondoit difficilement. Quelques jours après -qu'elle fut tombée, il fit un vent fort froid entre bise et galerne -(vent du nord-ouest) qui la ramassa dans les lieux bas; il découvrit les -blés, qui gelèrent presque tous.» - -La vigne disparut dans plusieurs parties de la France; les jardins et -les vergers furent dépouillés de leurs arbres fruitiers. Beaucoup de -pommiers parurent n'être pas morts; ils poussèrent des feuilles et des -fleurs et moururent ensuite; d'autres succombèrent l'année suivante. La -destruction des blés surtout causa une calamité publique. - -La famine fut si grande que de mémoire d'homme on n'en avait vu de -pareille. Au palais de Versailles même on ne mangea plus que du pain -bis, et Mme de Maintenon se mit au pain d'avoine. Que l'on se figure la -misère du peuple, quand les grands, à la cour, étaient réduits à cette -extrémité. Ce fut cette année que Louis XIV vendit pour quatre cent -mille francs de vaisselle d'argent à la Monnaie. Le désastre fut tel que -les blés manquèrent universellement par toute la France. En Normandie, -dans le Perche et sur les côtes de Bretagne, on récolta de quoi faire la -semence. «Du blé de 1709, écrit un contemporain, il n'en sera point du -tout mangé.» Aussi, le prix du pain s'élève rapidement à des hauteurs -inconnues: à Chartres, le pain se vend, le 15 juin 1709, au prix de 35 -sous les neuf livres, au lieu de 7 à 8 sous, prix ordinaire. - -Par bonheur, quelques agriculteurs avisés promenèrent la charrue sur -leurs champs ensemencés en blé pour y mettre, malgré les prescriptions -de la police, l'orge qui servit à faire le pain nommé de disette. - -La famine devint telle qu'au mois d'avril il parut un arrêt du Conseil -qui ordonnait à tous les citoyens, sans distinction, ainsi qu'aux -communautés, de déclarer exactement leurs approvisionnements en grains -et denrées, sous peine de galère et même de mort. - -On fit en divers endroits de Paris, et notamment au Louvre, des -distributions de pain. Une estampe du temps porte pour devise: -«Distribution du pain du roi au Louvre.» Au-dessous sont gravés les -quatre mauvais vers suivants: - - Chacun accourt au pain: c'est à qui en aura. - O Dieu! la foule est si grande qu'on _si_ tue: - La livre est à deux sous; pour l'avoir il faudra - _Risqué_ d'être étouffé, si cela continue. - -Le peuple fut réduit à se nourrir d'animaux immondes et d'herbes -d'habitude réservées aux animaux. - -Ecoutons de nouveau Jamerai Duval, qui, remis de sa petite vérole, -marchait toujours à l'aventure, cherchant des climats plus cléments. Il -arrive au printemps en Champagne: «L'indigence et la faim avoient établi -leur séjour dans ces tristes lieux. Les maisons couvertes de chaume et -de roseaux s'abaissoient jusqu'à terre et ressembloient à des glacières. -Un enduit d'argile broyée avec un peu de paille étoit le seul obstacle -qui en défendît l'entrée. Quant aux habitants, leur figure cadroit à -merveille avec la pauvreté de leurs cabanes. Les haillons dont ils -étoient couverts, la pâleur de leur visage, leurs yeux livides et -abattus, leur maintien languissant, morne et engourdi, la nudité et la -maigreur de quantité d'enfants que la faim desséchoit, et que je voyois -dispersés parmi les haies et les buissons pour y chercher certaines -racines qu'ils dévoroient avec avidité: tous ces affreux symptômes d'une -calamité publique m'épouvantèrent et me causèrent une extrême aversion -pour cette sinistre contrée. Je la traversai le plus rapidement qu'il me -fut possible, n'ayant pour tout aliment que des herbes et un peu de pain -de chènevis que j'achetois, et que j'avois même beaucoup de peine à -trouver. Cette nourriture brûlante et corrosive, destinée seulement à -repaître les plus vils animaux, émoussa mes forces, altéra la bonté de -mon tempérament, et me causa des infirmités dont j'ai longtemps ressenti -les tristes effets.» - -[Illustration: Les haillons dont ils étaient couverts...] - -Une telle misère suscita la pitié publique, et des comités de charité se -formèrent, à Paris, pour secourir autant que possible les plus -malheureux. Les détails qui suivent sont extraits d'un placard imprimé à -Paris, par les soins d'un comité de charité, sous le titre de _Nouvel -advis important sur les misères du temps_. Tout ce qui est rapporté dans -ce placard est déclaré très véritable, étant écrit par témoins -oculaires, gens de bien et de capacité, et très dignes de foi, qui en -ont donné des témoignages authentiques et dont on garde les originaux. - -Voilà quelques extraits de ce placard: «De Romorantin, du 18 avril, on -mande qu'outre mille pauvres qui y sont déjà morts de misère, il s'y en -trouve encore près de deux mille autres qui languissent et qui sont aux -abois; la plupart n'ayant rien que leurs métiers, dont ils ne -travaillent plus, personne ne les occupant. - -»A Onzain, près Blois, un vertueux ecclésiastique prêcha à quatre ou -cinq cents squelettes, des gens qui, ne mangeant plus que des chardons -crus, des limaces, des charognes et d'autres ordures, sont plus -semblables à des morts qu'à des vivants. La misère passe tout ce que -l'on en écrit, et, sans un prompt remède, il faut qu'il meure dans le -Blésois plus de 20 000 pauvres. - -»Sans parler d'Illiers et des environs de Chartres, où il est déjà mort -plus de trois cents personnes de faim, du Vendômois, on écrit de -Montoire, du mois d'avril, qu'outre les extrémités qu'on souffre là -comme ailleurs, le désespoir a rendu le brigandage si commun que -personne ne s'en croit à couvert; que, depuis peu, huit hommes ont -massacré une femme pour avoir un pain qu'elle portoit, et qu'un homme, -pour défendre le sien, en a tué un autre qui venoit le lui prendre, et -que, sur les grands chemins, il y a des gens masqués qui volent; il est -commun, dans tout ce pays-là, de faire du pain de fougère toute seule, -concassée, avec la septième partie de son, et du potage avec le gui des -arbres et des orties. - -»Dans la plupart des villes et des villages de la Beauce, du Blésois, de -la Touraine... on meurt à tas; on les trouve morts ou mourants dans les -jardins et sur les chemins. Dans les faubourgs de Vendôme, on voit des -gens couchés par terre qui expirent ainsi sur le pavé, n'ayant pas même -de la paille pour mettre sous leur tête, ni un morceau de pain. - -»En plusieurs endroits, lorsque les chiens trouvent quelque chose de -mangeable, les pauvres se jettent dessus pour le leur arracher; ceux qui -achètent du blé sont obligés de s'armer, de peur d'être volés. - -»A Amboise, les misères sont à tel excès, qu'on y a vu plusieurs hommes -et femmes se jeter sur un cheval écorché, en tirer chacun leur morceau -et n'y laisser rien de reste; qu'il s'est trouvé une fille orpheline -morte de faim après s'être mangé une main, et un enfant ses doigts. - -»Il y a des lieux où, de quatre cents feux, il ne reste que trois -personnes. Le 10 mai, un enfant pressé par la faim, arracha et coupa -avec les dents un doigt à son frère, qu'il avala, n'ayant pu lui -arracher une limace qu'il avoit avalée. Il s'en trouve de si foibles que -les chiens les ont en partie mangés: à Beaumont-la-Ronce, le mari et la -femme étant couchés sur la paille et réduits à l'extrémité, la femme ne -put empêcher les chiens de manger le visage à son mari, qui venoit -d'expirer à son côté, tant elle étoit débile.» - -A la fin du dix-huitième siècle, Moucher, dans son poème sur _les Mois_, -prend l'hiver de 1709 comme type, et en fait la peinture suivante: - - Vieillards dont l'oeil a vu ce siècle à son aurore, - Nestors français, sans doute il vous souvient encore - De ce neuvième hiver, de cet hiver affreux, - Qui fit à votre enfance un sort plus désastreux. - Janus avait ouvert les portes de l'année, - Et tandis que la France, aux autels prosternée, - Solennisait le jour où l'on vit autrefois - Le berceau de son Dieu révéré par des rois, - Tout à coup l'aquilon frappe de la gelée - L'eau qui, des cieux naguère à grands flots écoulée, - Ecumait et nageait sur la face des champs; - C'est une mer de glace, et ses angles tranchants, - Atteignant les forêts jusques à leurs racines, - Rivaux des feux du ciel, les couvrent de ruines; - Le chêne des ravins tant de fois triomphant, - Le chêne vigoureux crie, éclate, et se fend. - Ce roi de la forêt meurt. Avec lui, sans nombre, - Expirent les sujets que protégeait son ombre. - - Brillante Occitanie, hélas! encor tes rives - Pleurent l'honneur perdu de tes rameaux d'olives! - L'hiver s'irrite encor; sa farouche âpreté - Et du marbre et du roc brise la dureté: - Ouverts à longs éclats, ils quittent les montagnes, - Et, fracassés, rompus, roulent dans les campagnes. - L'oiseau meurt dans les airs, le cerf dans les forêts. - L'innocente perdrix au milieu des guérets; - Et la chèvre et l'agneau, qu'un même toit rassemble, - Bêlant plaintivement, y périssent ensemble; - Le taureau, le coursier, expirent sans secours; - Les fleuves, dont la glace a suspendu le cours, - La Dordogne et la Loire, et la Seine et le Rhône, - Et le Rhin si rapide, et la vaste Garonne, - Redemandent en vain les enfants de leurs eaux. - L'homme faible et percé jusqu'au fond de ses os, - Près d'un foyer ardent, croit tromper la froidure. - Hélas! rien n'adoucit les tourments qu'il endure. - L'impitoyable hiver le suit sous ses lambris, - L'attaque à ses foyers, d'arbres entiers nourris, - Le surprend dans sa couche, à ses côtés se place, - L'assiège de frissons, le raidit et le glace. - Le règne du travail alors fut suspendu, - Alors dans les cités ne fut plus entendu - Ni le bruit du marteau, ni les cris de la scie; - Les chars ne roulent plus sur la terre durcie; - Partout un long silence, image de la mort. - Thémis laisse tomber son glaive, et le remord - Venge seul la vertu de l'audace du crime. - Tout le courroux des dieux vainement nous opprime, - Les temples sont déserts; ou si quelques mortels - Demandent que le vin coule encore aux autels, - Le vin, sous l'oeil des dieux que le prêtre réclame, - S'épaissit et se glace à côté de la flamme. - - * * * * * - -Tâchons maintenant de rechercher quelles furent les températures de cet -hiver mémorable, et s'il fut en réalité plus rigoureux que les hivers -qui l'ont précédé et qui devaient le suivre. - -En 1709, on faisait déjà depuis assez longtemps des observations -thermométriques. L'invention du thermomètre remonte vraisemblablement à -l'année 1625. A cette époque, en effet, Sanctorius, médecin d'Italie -célèbre par ses écrits, né à Capo d'Istria, en 1561, «s'avisa de faire -une machine appelée _thermomètre_, pour connoître les différents degrés -de chaleur de ceux qui avoient la fièvre, sans faire attention, suivant -toutes les apparences, que la même machine pouvoit lui montrer les -changements qui arriveroient à l'air qui peut augmenter de volume par -les différentes chaleurs, et qu'elle seroit fort curieuse et plus utile -au public par la connoissance qu'elle lui donneroit des températures de -l'air que par l'application qu'il en vouloit faire à la médecine.» - -Quoi qu'il en soit de la date précise de l'invention du thermomètre, ses -observations régulières faites à l'Observatoire de Paris remontent à -l'année 1666. En 1709, les observations étaient faites depuis déjà -trente ans par de la Hire: «Mon thermomètre, dit-il, est placé dans la -tour orientale de l'Observatoire, laquelle est découverte; en sorte -qu'il est à l'abri du vent, et que le soleil ne donne jamais sur la -boule ni sur le tuyau. Toutes les observations sont faites un peu avant -le lever du soleil, qui est le moment où la température est -ordinairement le plus bas.» - -Ce thermomètre n'était donc pas placé dans des conditions convenables, -et quoique la tour fut découverte, il y faisait certainement une -température supérieure pendant les froids à la température extérieure. -De plus, le thermomètre de de la Hire n'était pas gradué au moyen d'une -règle bien déterminée, comme cela se fait de nos jours. Or, ce -thermomètre a été détruit vers la fin du dix-huitième siècle, et on n'a -pas une correspondance exacte de ses températures avec celles du -thermomètre centigrade. Aussi tous les savants se préoccupèrent-ils, -pendant toute la durée du dix-huitième siècle, de ramener les -températures de 1709, au moyen de comparaisons approximatives, aux -échelles connues. Grâce aux travaux de Réaumur, de Meissier, de -Lavoisier, de Van-Swinden, de M. Renou, on a pu établir à peu près cette -correspondance. Malheureusement, elle ne s'étend que sur quelques -observations. Il ne reste, en effet, des notes de l'époque, que les deux -fragments que nous allons citer, l'un de de la Hire lui-même, l'autre -écrit un peu plus tard par Réaumur. - -De la Hire écrit: «Le froid du commencement de cette année a été -excessif avec beaucoup de neige; car mon thermomètre est descendu -jusqu'à 5 parties, le 13 et le 14 janvier; et, les jours suivants, étant -un peu remonté, il revint à 6 parties le 20, et le 21 à 5 3/4; mais -ensuite le froid diminua peu à peu. Ce grand froid a été fort sensible; -car, le 4 de ce mois de janvier, le thermomètre était à 42 parties, qui -est un état fort proche du moyen, que j'ai déterminé à 48; le 6, il vint -à 30; le 7, à 22; le 10, à 9; et enfin, le 13, à 5. C'est sans doute ce -changement subit qui a paru si extraordinaire. Ce thermomètre n'était -encore jamais descendu si bas. - -»En 1695 il n'avait pas été si bas, et cependant le froid de cet hiver a -été regardé comme un des plus grands qu'il ait fait il y a longtemps. -L'hiver de cette année a duré fort longtemps, car le 13 mars il gelait -encore très fort, le thermomètre était à 24 parties, et la gelée -commence quand il est à 32.» - -Voilà, d'autre part, les renseignements donnés par Réaumur, qui sont, au -moins quant aux nombres, copiés sur la note de de la Hire: «Le froid -commença presque subitement le 5 janvier au soir, jour auquel il avait -plu une grande partie de la journée, et où le thermomètre était à 42, -très proche du tempéré fixé à 48. Le 13 et le 14 janvier furent les plus -froids. Le thermomètre descendit à 5 parties le 13 et le 14 janvier. Le -froid vint sans vent considérable. Le vent était très faible, et, ce qui -est à remarquer, au sud; et lorsque le vent augmentait et tournait vers -le nord, le froid diminuait.» - -De la Hire ajoute que le froid de 1709 a dû être plus violent que celui -de 1608, appelé cependant grand hiver. Réaumur, Lavoisier, affirment que -le froid de 1709 est le plus grand froid qu'on ait éprouvé de mémoire -d'homme en France. - -Il semble donc certain qu'il faut remonter au moins au quinzième siècle -pour trouver un hiver comparable à celui de 1709, et même aucun document -précis ne nous autorise à affirmer qu'il y ait jamais eu en France, -avant 1709, un hiver aussi froid. - -Les travaux des savants que nous avons cités, pour ramener les nombres -de de la Hire à des échelles connues, ont conduit à des résultats -quelque peu contradictoires. Mais on peut affirmer que ces températures, -exprimées en degrés centigrades, ont été certainement moins froides que -celles données par les nombres suivants: - - 29 octobre 1708 -1°.5 - 12 décembre -5.2 - 4 janvier 1709 +7.5 - 6 janvier -1.4 - 7 janvier -7.6 - 10 janvier -18.0 - 13 janvier -23.1 - 14 janvier -21.3 - 20 janvier -20.4 - 21 janvier -20.6 - 13 mars -5.6 - -Nous savons, d'après la lettre de Réaumur, citée à propos de l'effet sur -les végétaux, que le froid ne dura pas sans interruption du 5 janvier au -13 mars, puisqu'il y eut à la fin de janvier un dégel complet. A cette -époque les observations thermométriques commençaient déjà à se répandre -quelque peu, et l'on a sur les froids de divers points de l'Europe -quelques renseignements. - -A Montpellier, le froid le plus vif eut lieu le 11 janvier; il fut de --16°.1. A Marseille, on observa -17°.5. - -Le froid qu'on éprouva dans la Hollande, en Angleterre et en Prusse, fut -moindre qu'à Paris. Il commença à geler, dans les environs de Londres, -le jour de Noël, et la gelée dura jusqu'à la fin de mars; le plus grand -froid observé fut le 14 janvier, de -17°.3 au collège de Gresham. A -Berlin, les 9 et 10 janvier, on eut -16°.6. A Namur on eut -19°.1. - -Remarquons, dès maintenant, que ces froids sont bien moins intenses que -ceux observés en France pendant le mois de décembre 1879. - - - - -CHAPITRE III - -LES HIVERS DE 1709 A 1830. - - -Dans la période de cent vingt ans qui s'écoule entre les deux grands -hivers de 1709 et de 1830, il y eut un grand nombre d'hivers rigoureux. -Arago en compte quarante-cinq, Fuster trente seulement. En somme, il n'y -en eut pas plus de trois ou quatre qui furent réellement -extraordinaires. Quelques-uns même, et notamment celui de 1740 et celui -de 1776, ont été peut-être aussi rigoureux que celui de 1830. Nous y -insisterons cependant beaucoup moins, car nous n'aurions qu'à répéter -pour eux, en les atténuant, les récits que nous venons de faire. Nous -nous contenterons de citer les faits saillants de quelques-uns de ces -hivers. - -«Le nom d'année du grand hiver est devenu propre à 1709, écrivait -Réaumur dans les Mémoires de l'Académie des sciences; celui de long -hiver est dû à aussi bon titre à 1740: quoique le froid ait été assez -vif à Paris dans cette dernière année, il n'a pas été aussi considérable -qu'en 1709; mais il a duré plus longtemps.» - -En effet, le froid le plus vif se fit presque constamment sentir pendant -les mois de janvier, de février et les neuf premiers jours du mois de -mars. La température s'éleva fort peu le reste de ce mois et durant le -mois d'avril; elle ne monta réellement à sa hauteur normale que le 23 -mai. La Seine fut gelée dans toute sa longueur. Montpellier ne ressentit -nullement le rigoureux hiver de cette année. Les observations du -président Bon ont établi que l'hiver y avait été plus doux que le -printemps à Paris. - -Les végétaux n'eurent pas autant à souffrir qu'en 1709, mais la longue -durée du froid eut des conséquences funestes sur la santé publique: la -mortalité fut énorme à la suite de cette saison calamiteuse. Le mémoire -de Réaumur, dont nous donnons plus loin des extraits, le montrera. - -Les hirondelles, venues au commencement d'avril, moururent d'inanition, -par suite du retard apporté par la durée de l'hiver à l'éclosion des -nymphes des petits insectes dont elles se nourrissent en volant. Elles -tombaient à toute heure dans les rues, dans les cours, dans les jardin. - -«Dans cette saison, le peuple de Londres construisit sur la glace une -cuisine spacieuse, dans laquelle on fit rôtir un boeuf entier. A -Saint-Pétersbourg, on construisit un palais de glace, au-dessus duquel -étaient six canons, également de glace, chargés chacun d'un quartaut de -poudre et d'un boulet. On les tira sans faire éclater la glace. Comme en -1709, le dégel fut accompagné d'inondations désastreuses; le pont de -Rouen fut emporté par les glaces.» - -Quelques extraits d'un mémoire de Réaumur nous donneront sur cet hiver -des notions précises: «L'année 1740 peut être mise au nombre de celles -où la mortalité a été la plus grande, au printemps, dans le royaume. -Dans la plupart de ses provinces, les campagnes ont perdu un nombre -prodigieux d'habitants; je connais des villages du Poitou à qui la -moitié des leurs a été enlevée.» - -Les blés n'eurent pas à souffrir des froids de l'hiver, et, en juin, ils -avaient une magnifique apparence; mais le froid relatif de juillet et -les pluies continuelles d'août anéantirent presque complètement la -récolte. La vigne, qui, elle aussi, avait d'abord été très belle, trompa -les espérances, et en beaucoup de localités on ne vendangea même pas, le -fruit n'ayant pu mûrir. Dans certains pays du Nord, le froid de 1740 fut -plus vif que celui de 1709. - -«M. Celsius a rassemblé un grand nombre de faits qui concourent à -prouver que le froid de 1740 fut excessif en Suède. Les hommes qui -s'étaient trouvés exposés à l'air sans s'être assez vêtus moururent de -froid. Le froid fit périr dans les forêts une très grande quantité -d'animaux. Toute l'eau des petits lacs et peu profonds devint une pièce -de glace. Vers la fin de février, dans le milieu du lac Ekoln, qui est -une partie considérable du lac Meler, la glace avait d'épaisseur -vingt-huit de nos pouces de Paris et trente-quatre pouces à quelque -distance du rivage. La mer qui est entre la Suède et la Finlande fut -assez gelée pour que le messager pût passer dessus.» - -L'hiver de 1776 n'a été surpassé que par celui de 1709. Mais ce froid de -1776 a procédé fort inégalement. Sa violence dans le nord le place au -rang des plus rudes. Il a été moins vif en général dans les provinces du -centre et du midi; on l'a très peu senti dans quelques-unes, et il a -même été nul sur d'autres points. Les fortes gelées firent périr -beaucoup de monde sur les grandes routes, à la campagne et jusque dans -les rues. Beaucoup de rivières gelèrent; sur les côtes maritimes les -glaces eurent jusqu'à 3m.40 d'épaisseur. «L'embouchure de la Seine, sur -une largeur de plus de 8 000 mètres, se montra, le 29 janvier et les -jours suivants, toute couverte de glace, ainsi que cette partie de la -mer comprise entre la baie de Caen et le cap de la Hève, en sorte que du -Havre la mer paraissait couverte de glace jusqu'à l'horizon. Cette glace -était rompue par le flux et le reflux, ce qui donnait à notre mer -l'apparence de la Baltique.» - -Le grand froid de cet hiver attira beaucoup l'attention des savants. -Meissier, Lavoisier, notamment, firent des travaux importants, -principalement dans le but de le comparer à l'hiver de 1709. Le public -lui-même ne resta pas indifférent; voilà ce que nous dit Meissier à ce -sujet: «Le grand froid intéressait généralement les habitants de la -capitale. Les matins, un grand nombre de personnes se rendaient chez moi -pour avoir le degré de froid, et je fus obligé de mettre chez le portier -de l'hôtel de Cluny un bulletin qui contenait le degré de froid observé; -on y venait en foule pour le copier et le répandre ensuite dans la -capitale.» - -Le long mémoire que Meissier consacre à cet hiver renferme des faits -pleins d'intérêt. - -Il remarque que, à cause de l'abondance de la neige, il y eut un grand -nombre d'accidents dans les rues de Paris. La consommation du bois, -ainsi que celle du charbon, fut considérable. Les pendules s'arrêtèrent -dans les appartements à feu. Plusieurs cloches se cassèrent en sonnant: -celle du collège de Cluny, place de la Sorbonne, fut du nombre. - -Le fait suivant est assez rare pour être cité: «La fenêtre de ma -cuisine, dit Meissier, qui donnait au levant, et qui avait été fermée -pendant le temps des grands froids, ayant été ouverte le 3 février vers -midi (au moment du dégel, par une grande élévation de température), la -communication de l'air extérieur avec celui de ma cuisine produisit au -moment même une détente des parties de toute la vaisselle de faïence, -avec un bruit assez fort pour craindre qu'elle ne se cassât. Deux -gobelets de verre, vides et sans être couverts, se cassèrent; le bruit -fut considérable au moment de l'explosion.» - -Adanson dressa une liste des plantes qui furent tuées par cet hiver, et -de celles qui résistèrent. Il montre le rôle protecteur de la neige, qui -avait quatre pouces d'épaisseur. Il ajoute: «Le peuple a beaucoup -souffert; on amenait tous les jours à Paris plusieurs hommes et femmes -trouvés morts de froid et gelés à la campagne: il est constant aussi que -plusieurs personnes aisées, obligées de voyager, allant de Paris à -Versailles dans leurs équipages, ont essuyé une maladie très sérieuse -par l'effet du froid.» Le courrier de Paris pour la Picardie fut trouvé -gelé dans sa voiture, lorsqu'il arriva à Clermont en Beauvoisis. «Les -mendiants qui couchent dans les granges, dit Duhamel, eurent les pieds -gelés; d'autres ont péri le long des chemins; on en a même trouvé de -morts dans les maisons. Beaucoup de vieillards ont été frappés de mort -subite.» - -[Illustration: Une scène de l'hiver de 1776.] - -Le gibier eut beaucoup à souffrir. On vit des volées de perdrix -s'abattre aux Tuileries. Au mois de mai, on trouva dans l'emplacement -clos où l'on construisit la Comédie française, un lièvre qui s'y était -réfugié pendant l'hiver. - -Louis XVI fit supprimer les sentinelles du château de Versailles: il en -fit ouvrir toutes les cuisines aux pauvres. Touché du triste sort de ces -pauvres malheureux, il leur fit distribuer plusieurs charrettes de bois. -Voyant un jour passer une file de ces voitures, tandis que beaucoup de -seigneurs se préparaient à se faire traîner rapidement sur la glace, il -leur dit: «Messieurs, voici mes traîneaux.» - -C'est la reine Marie-Antoinette qui avait mis les traîneaux à la mode. -Mme Campan nous l'indique en ses Mémoires, dans les termes suivants: -«L'hiver 1776 fut très froid. La reine eut le désir de faire des parties -de traîneau. Cet amusement avait déjà eu lieu à la cour de France; on en -eut la preuve en retrouvant, dans le dépôt des écuries, des traîneaux -qui avaient servi au Dauphin, père de Louis XVI, dans sa jeunesse. On en -fit construire quelques-uns d'un goût plus moderne pour la reine. Les -princes en commandèrent de leur côté, et en peu de jours il y en eut un -assez grand nombre. Ils étaient conduits par les princes et les -seigneurs de la cour. Le bruit des sonnettes et des grelots dont les -harnais des chevaux étaient garnis, l'élégance et la blancheur de leurs -panaches, la variété des formes de ces espèces de voitures, l'or dont -elles étaient toutes rehaussées, rendaient ces parties agréables à -l'oeil... Mais cette mode, qui tient aux usages des cours du Nord, n'eut -aucun succès auprès des Parisiens. La reine en fut informée; et quoique -tous les traîneaux eussent été conservés, et que depuis cette époque il -y ait eu plusieurs hivers favorables à ce genre d'amusement, elle ne -voulut plus s'y livrer.» - -Et, en effet, quelques années plus tard, en 1783-1784, un nouvel hiver -très rigoureux se produisit. La température descendit à Paris jusqu'à 19 -degrés au-dessous de zéro. Comme en 1709, il y eut nombre d'accidents de -personnes, des gens dévorés par les loups, la circulation interrompue -par les neiges, une misère extrême; «on manquait de tout, de pain, de -bois et d'argent.» - -Les inondations dues au dégel occasionnèrent de grands désastres: des -ponts rompus, des villages entiers presque détruits, des habitants -emportés avec leurs meubles. Sur l'ordre du roi Louis XVI on alluma des -feux publics dans les rues pour chauffer les pauvres gens. Le peuple -reconnaissant éleva une statue de neige au roi, à la barrière des -Sergents; elle resta là plusieurs semaines sans fondre. - -Cet hiver de 1783 à 1784 se renferma presque exclusivement dans la zone -du nord. On le trouve mentionné comme l'un des plus rudes à Paris par le -Gentil et le P. Cotte, tandis qu'il n'en est nullement question dans les -observations météorologiques de Bordeaux, de Marseille, de Montpellier, -ni généralement de la région des oliviers. - -L'hiver de 1788-1789 a été long et rigoureux sur toute l'Europe. Il -présenta à Paris 86 jours de gelée, dont 56 presque consécutifs, nombres -qui ne se sont pas rencontrés depuis. Les mois de novembre, décembre, -janvier, mars, furent très rigoureux; celui de février, au contraire, -fut très doux, avec seulement deux jours de gelée. Les caractères furent -ceux de tous les grands hivers précédents. Nous y voyons de grandes -neiges, presque toutes les rivières arrêtées, des voyageurs mourant de -froid, les végétaux très éprouvés. Cet hiver gela nos ports de mer et la -mer sur nos côtes; la masse des glaces intercepta la communication de -Calais à Douvres, couvrit la Manche à deux lieues au large, obstrua les -ports de ces parages et emprisonna les navires. A Marseille, les bord du -bassin furent couverts de glace. Dans le pays toulousain, le pain gela -dans presque tous les ménages: on ne pouvait le couper qu'après l'avoir -exposé au feu. Les débâcles furent désastreuses. Citons-en une seule: -«Dans une sinuosité du lit de la Loire, dit un rapport adressé au -directeur général des ponts et chaussées, la glace s'est amoncelée et a -formé une digue qui a obstaclé et barré le courant presque en entier. -Les eaux se sont élevées de manière à excéder la hauteur des levées, et -elles se sont précipitées à torrents sur le terrain bas qui se trouvait -derrière. La levée, en cet endroit, a bientôt été dégradée et emportée -par la violence du courant, et il s'est fait deux brèches voisines l'une -de l'autre. C'est par cette rupture, qui se trouve précisément dans la -direction du courant de la rivière, que passe depuis cinq jours l'énorme -quantité de glace dont elle était couverte dans sa partie supérieure.» -Tout le Val, près d'Orléans, fut inondé et dévasté par suite de cette -rupture des digues. - -Cependant cet hiver n'amena pas de famine. Les blés, protégés par la -neige, apparurent très verts au dégel, plus épais même qu'à l'ordinaire, -parce qu'ils avaient été purgés des mauvaises herbes qui les étouffent -après les hivers doux. L'année fut assez abondante, et cependant la -misère du peuple fut grande pendant l'année 1789; mais la faute n'en -était pas à la rigueur de la saison. - -L'hiver de 1794-1795, moins rigoureux en somme, mérite de nous retenir à -cause de son intérêt historique. On y observa un des plus grands froids -qui aient jamais été observés à Paris, -23°.5, mais il n'y eut que 64 -jours de gelée. C'est grâce à la rigueur exceptionnelle de cet hiver que -Pichegru put, presque sans combattre, conquérir la Hollande. Toutes les -rivières étaient prises, et l'armée ne rencontrait dans sa marche aucun -obstacle. Bientôt l'armée française entrait dans Amsterdam. «Les soldats -français donnèrent dans cette occasion le plus bel exemple d'ordre et de -discipline. Privés de vivres et de vêtements, exposés à la glace et à la -neige, au milieu de l'une des plus riches capitales de l'Europe, ils -attendirent pendant plusieurs heures, autour de leurs armes rangées en -faisceaux, que les magistrats eussent pourvu à leurs besoins et à leurs -logements.»--«Le merveilleux lui-même, dit M. Thiers, vint s'ajouter à -cette opération de guerre déjà si extraordinaire. Une partie de la -flotte hollandaise mouillait près du Texel. Pichegru, qui ne voulait pas -qu'elle eût le temps de se détacher des glaces et de faire voile vers -l'Angleterre, envoya des divisions de cavalerie et plusieurs batteries -d'artillerie légère vers la Nord-Hollande. Le Zuyderzée était gelé; nos -escadrons traversèrent au galop ces plaines de glace, et l'on vit des -hussards et des artilleurs à cheval sommer comme une place forte ces -vaisseaux devenus immobiles. Les vaisseaux hollandais se rendirent à ces -assaillants d'une espèce si nouvelle.» - -Bientôt la conquête fut complète, conquête due à l'admirable constance -des soldats, à leur force de résistance, à la saison, beaucoup plus qu'à -l'habileté des généraux. - -C'est aussi pour des faits de guerre que l'hiver 1812-1813 restera à -jamais mémorable. Il ne présenta pas, en effet, en France, de rigueurs -bien extraordinaires, et même sa température minima à Paris, -10°.6, est -observée au moins une année sur deux; mais en Russie, là où se trouvait -l'immense armée qui était forcée de quitter Moscou, il était précoce et -très rigoureux. Dès le commencement de novembre, le froid devint -intense, et le 23, jour de l'évacuation complète de Moscou, la neige -tombait déjà depuis plus d'un mois, et la température était inférieure à --25 degrés. Les rivières étaient toutes gelées de manière à porter -l'artillerie. - -Ce sont d'abord les neiges qui s'opposent à la retraite: «Pendant que le -soldat s'efforce, dit M. de Ségur dans son _Histoire de la campagne de -Russie_, pour se faire jour au travers de ces tourbillons de vent et de -frimas, les flocons de neige, poussés par la tempête, s'amoncellent et -s'arrêtent dans toutes les cavités; leur surface cache des profondeurs -inconnues qui s'ouvrent profondément sous nos pas. Là, le soldat -s'engouffre, et les plus faibles, s'abandonnant, y restent ensevelis. -Ceux qui suivent se détournent, mais la tourmente leur fouette au visage -la neige du ciel et celle qu'elle enlève de la terre; elle semble -vouloir avec acharnement s'opposer à leur marche. L'hiver moscovite, -sous cette nouvelle forme, les attaque de toutes parts: il pénètre au -travers de leurs légers vêtements et de leurs chaussures déchirées. -Leurs habits mouillés se gèlent sur eux; cette enveloppe de glace saisit -leur corps et raidit tous leurs membres. Un vent aigu et violent coupe -leur respiration; il s'en empare au moment où ils l'exhalent et en -forment des glaçons qui pendent à leur barbe autour de leur bouche. Les -malheureux se traînent encore en grelottant jusqu'à ce que la neige qui -s'attache sous leurs pieds en forme de pierre, quelque débris, une -branche, ou le corps de leurs compagnons, les fasse trébucher et tomber. -Là, ils gémissent en vain; bientôt la neige les couvre; de légères -éminences les font reconnaître: voilà leur sépulture! La route est toute -parsemée de ces ondulations comme un champ funéraire. Les plus -intrépides ou les plus indifférents s'affectent: ils passent rapidement -en détournant leurs regards. Mais devant eux, autour d'eux, tout est -neige; leur vue se perd dans cette immense et triste uniformité, -l'imagination s'étonne: c'est comme un grand linceul dont la nature -enveloppe l'armée. Les seuls objets qui s'en détachent, ce sont de -sombres sapins, des arbres de tombeau avec leur funèbre verdure, et la -gigantesque immobilité de leurs noires tiges, et leur grande tristesse -qui complète cet aspect désolé d'un deuil général, d'une nature sauvage -et d'une armée mourante au milieu d'une nature morte. Tout, jusqu'à -leurs armes encore offensives à Malo-Iaroslawitz, mais depuis seulement -défensives, se tourna alors contre eux-mêmes. Elles parurent à leurs -bras engourdis un poids insupportable. Dans les chutes fréquentes qu'ils -faisaient, elles s'échappaient de leurs mains, elles se brisaient ou se -perdaient dans la neige. S'ils se relevaient, c'était sans elles; car -ils ne les jetèrent point, la faim et le froid les leur arrachèrent. Les -doigts de beaucoup d'autres gelèrent sur le fusil qu'ils tenaient -encore, et qui leur ôtait le mouvement nécessaire pour y entretenir un -reste de chaleur et de vie.» - -[Illustration: 1812.--Retraite de Russie.] - -Puis le froid fait périr ceux qui n'ont pas été ensevelis sous la neige. -Le 6 décembre 1812, «en quittant Molodeczno, le froid devint encore plus -rigoureux, et le thermomètre descendit à 30 degrés Réaumur (-38 degrés -centigrades). La vie se serait interrompue même dans des corps sains, à -plus forte raison dans des corps épuisés par la fatigue et les -privations. Les chevaux étaient presque tous morts; quant aux hommes, -ils tombaient par centaines sur les chemins. On marchait serrés les uns -contre les autres, en troupe armée ou désarmée, dans un silence de -stupéfaction, dans une tristesse profonde, ne disant mot, ne regardant -rien, se suivant les uns les autres et tous suivant l'avant-garde, qui -suivait elle-même la grande route de Wilna partout indiquée. A mesure -qu'on marchait, le froid, agissant sur les plus faibles, leur ôtait -d'abord la vue, puis l'ouïe, bientôt la connaissance, et puis, au moment -d'expirer, la force de se mouvoir. Alors seulement ils tombaient sur la -route, foulés aux pieds par ceux qui venaient après comme des cadavres -inconnus. Les plus forts du jour étaient à leur tour les plus faibles du -lendemain, et chaque journée emportait de nouvelles générations de -victimes. - -»Le soir, au bivouac, il en mourait par une autre cause: c'était -l'action trop peu ménagée de la chaleur. Pressés de se réchauffer, la -plupart se hâtaient de présenter à l'ardeur des flammes leurs extrémités -glacées. La chaleur ayant pour effet ordinaire de décomposer rapidement -les corps que le principe vital ne défend plus, la gangrène se mettait -tout de suite aux pieds, aux mains, au visage même de ceux qu'une trop -grande impatience de s'approcher du feu portait à s'y apposer sans -précaution. Il n'y avait de sauvés que ceux qui, par une marche -continue, par quelques aliments pris modérément, par quelques spiritueux -ou quelques boissons chaudes, entretenaient la circulation du sang, ou -qui, ayant une extrémité paralysée, y rappelaient la vie en la -frictionnant avec de la neige. Ceux qui n'avaient pas eu ce soin se -trouvaient paralysés le matin, au moment de quitter le bivouac, ou de -tout le corps, ou d'un membre que la gangrène avait atteint subitement.» -(Thiers, _Histoire du Consulat et de l'Empire_.) - -L'hiver 1819-1820 fut, en France, le plus grand de tous les hivers -compris entre 1789 et 1830. Son étude ne nous présenterait rien de -nouveau à signaler, nous ne l'entreprendrons pas. - - - - -CHAPITRE IV - -LE GRAND HIVER DE 1830. - - -L'hiver de 1829-1830 a été le plus rigoureux du dix-neuvième siècle, -jusqu'à celui de 1879-1880. Il a été aussi remarquable par sa longueur -que par sa rigueur, et, à cause de cette longueur même, il a été -extrêmement funeste à l'agriculture. Ses ravages, comme pour celui de -1709, s'étendirent sur toute l'Europe. Dès le mois de novembre, les -gelées ayant commencé partout à être très fortes, l'Europe presque -entière se couvrit d'une grande quantité de neige qui, presque partout, -resta longtemps sans fondre. Ainsi, le 2 novembre, il tomba assez de -neige à Varsovie pour qu'on pût aller en traîneau dans les rues. En -Prusse, il tomba beaucoup de neige, et, en janvier, il y en avait -cinquante centimètres dans les rues de Berlin. Toutes les voitures y -étaient transformées en traîneaux dès la fin de décembre. Dans le midi -de la France, il neigea abondamment en décembre et en janvier, et dans -certains endroits la neige couvrit le sol pendant cinquante-quatre jours -consécutifs. C'est énorme pour le climat du Languedoc et de la Provence, -où, le plus souvent, elle se fond en tombant, ou à peu près. A Genève, -il y avait dans les rues plus de trente centimètres de neige, pendant -qu'il n'y en avait pas dans la vallée de Chamouny, au pied du mont -Blanc, ni sur le mont Saint-Bernard: phénomène qui semble -extraordinaire, et qui cependant se reproduit dans un grand nombre -d'hivers rigoureux. - -En Corse, en Italie, en Portugal, il tomba d'énormes quantités de neige. -En Espagne, les communications se trouvèrent interrompues. Dans -certaines vallées, on en mesura plus de trois mètres. En France, à -Roncevaux, il y en eut six pieds de hauteur. Ces chutes de neige étaient -parfois accompagnées de violentes tempêtes. Ainsi, dans le canton de -Rivesaltes, une bergerie s'écroula, dans la nuit du 27 au 28 décembre, -sous l'action du vent, et écrasa dans sa chute un troupeau de trois -cents moutons. - -En Savoie, par un froid de 19 degrés, l'Arve fut glacé d'une épaisseur -de treize pieds, et les montagnes furent ensevelies sous quarante pieds -de neige. - -En bien des points, notamment à Pau, les loups, chassés des montagnes -par une telle abondance de neige, se répandirent dans la plaine, -attaquant les personnes, et portant l'effroi dans les habitations. En -Espagne, ils descendirent en troupes nombreuses, firent de cruels -ravages parmi les troupeaux, et dévorèrent un grand nombre de personnes. - -Les communications ne tardèrent pas à être interrompues en un grand -nombre de points: les courriers n'arrivèrent plus à destination. Ainsi, -on écrivait de Toulouse, le 20 décembre: «Depuis quelques jours le froid -se fait sentir avec une grande violence. Il y a huit à dix pouces de -neige dans les environs, et il ne cesse pas d'en tomber avec abondance. -On attend la diligence de Paris, qui n'arrive pas.» - -De même, à la même date, on mandait de Caen: «Il est tombé une si grande -quantité de neige dans les départements du Calvados et de la Manche, que -les communications de la ville de Caen avec les campagnes et les villes -voisines sont non seulement devenues difficiles, mais même dangereuses. -Il paraît que les neiges, poussées par les gros vents qui se sont fait -sentir les jours précédents, se sont amoncelées jusqu'à cinq et six -pieds dans le Cotentin.» Beaucoup de voituriers disparurent dans ces -immenses neiges. - -A Paris, il en était presque de même, et, dans les premiers jours de -janvier, la circulation des voitures dans les rues était impossible. Six -cents tombereaux et quatre mille individus furent employés pendant -plusieurs semaines à l'enlèvement des glaces et des neiges dans Paris. - -Le froid fut assez cruel pour que presque partout les hommes et les -animaux en aient été victimes. A Paris, un soldat mourut dans la nuit du -26 décembre après avoir fait sa faction. A Rouen, un enfant mourut de -froid. A Montreuil, le 1er janvier, deux hommes furent ramassés morts de -froid. A Marseille, le 12 janvier, on trouva cinq individus qui avaient -également succombé sur la voie publique. A la Peña d'Orduna, en Espagne, -quatorze muletiers moururent de froid. A Berlin, le nombre des décès -s'éleva considérablement, les hôpitaux et les maisons de travail se -remplirent de malheureux accablés par la misère et le froid. - -Les pauvres gens, sans bois pour se chauffer, souffraient horriblement. -Le maire du septième arrondissement et celui du dixième firent établir -des chauffoirs publics à partir du 15 janvier. On fut obligé d'envoyer -en Alsace des soldats à la poursuite des malheureux qui pillaient les -bois et les forêts pour se chauffer; il y eut même, le 10 février, une -émeute à Guebwiller, amenée par la répression du vol du bois. Le roi -Charles X crut devoir, par une ordonnance du 4 mars, accorder une -amnistie pour les délits forestiers commis pendant la durée de l'hiver. -Partout dans Paris on organisa des quêtes pour les indigents. Les -membres de la famille royale s'étant distingués par leur générosité, le -marquis de Valori, chevalier des ordres de Malte et de la Légion -d'honneur, célébra cette bienfaisance en termes pompeux et emphatiques. -Cette _Ode sur l'hiver de 1830_ se trouve en entier dans le _Moniteur -universel_; quelques extraits nous suffiront: - - Oui, je consolerai sur la glèbe durcie - Le soc agriculteur, aux stériles efforts; - Et le cristal des flots, rebelle à l'âpre scie, - Se brisera sous mes trésors. - - * * * * * - - Attendrissant spectacle! Au banquet charitable, - Le riche citadin sans peine a consacré - L'orgueil de ses habits, le luxe de sa table, - Et l'éclat de son char doré. - - * * * * * - - De pudiques tributs quelle moisson pieuse! - Je ne sais, mais je crois que d'invisibles mains - Prirent avec le ciel une part glorieuse - Au soulagement des humains. - - * * * * * - - Ainsi l'orme géant, fortifié par l'âge, - Prolongeant dans les bois ses verdoyants arceaux, - Garantit de la neige et des feux de l'orage - Le peuple nain des arbrisseaux. - -La perte en bestiaux fut aussi très considérable. On écrivait d'Arles, -le 6 février: «L'hiver dépassera celui de 1789. Nos oliviers meurent -sous l'action du froid; les troupeaux périssent en détail: tout souffre -dans les fermes comme à la ville.» On porte à quatorze mille têtes de -bétail les pertes de l'Andalousie. L'abondance de la neige força à -suspendre partout, pendant trois mois, les travaux de la campagne. Les -dégâts sur les végétaux, très considérables, le furent cependant -beaucoup moins qu'en 1709. Les récoltes en terre, blés, avoines, orges, -sainfoins, prairies, furent en partie préservées par la neige. Cependant -en beaucoup d'endroits, comme en 1709, les champs dépouillés de la neige -par le vent furent exposés à toute la rigueur du froid, et les récoltes -furent gelées. Dans d'autres points, les gelées arrivant après le dégel -furent fatales. Sur les terres en pente, où les eaux purent facilement -s'écouler, les blés furent très bons, et il ne vint rien dans les creux -au milieu des plaines. La sécheresse du printemps vint augmenter le mal -et causa autant de dommages que la gelée. En somme, les blés, les -fourrages, les maïs, furent clairs et courts. La récolte fut des plus -médiocres, mais non pas nulle. Il n'en résulta aucune famine comparable -à celles des siècles précédents. C'est que déjà, à cette époque, les -famines étaient passées pour ne plus revenir. - -Quant aux arbres, que la neige ne pouvait garantir, ils furent plus -malheureux encore, quoique beaucoup se soient sauvés. La liste de ceux -qui périrent serait trop longue. Citons seulement rapidement les plus -importants. Les oliviers, les vignes, les châtaigniers, les figuiers, -les mûriers, les lauriers, périrent en grand nombre, et on se chauffa -pendant l'hiver suivant avec les nombreux arbres qu'il fallut couper au -pied. Au contraire, les noyers, noisetiers, cognassiers, néfliers, -sorbiers, cerisiers, abricotiers, pruniers, poiriers, pommiers, eurent -peu à souffrir, de même qu'un certain nombre d'arbres exotiques. - -Les phénomènes de congélation, les débâcles, les inondations dues à la -fonte des neiges, méritent de nous arrêter plus longuement; d'autant -plus que nous n'avons guère eu à en parler pour l'hiver de 1709. Presque -tous les fleuves d'Europe furent gelés, et l'énumération en serait trop -longue. - -Pour ne dire que quelques mots des faits qui se produisirent hors de -France: à Genève, le 29 décembre au matin, le vent du nord s'étant -apaisé, le lac cessa d'être agité, et les vagues, transformées depuis la -veille en nombreux glaçons qu'on voyait flotter le long des rives et à -l'entrée du port, se sont aussitôt soudées et ont transformé la surface -liquide en une plaine solide, qui permettait presque de traverser le lac -à pied depuis les pâquis aux Eaux-Vives, en longeant l'estacade. - -Le 10 du mois de janvier, la glace de la Meuse s'est rompue devant -Schiedam, au moment où plus de quatre cents personnes se trouvaient -dessus; elles ont été toutes sauvées, à l'exception de deux. - -En Suède et en Danemark, le froid, intense et continu en décembre, -faiblit en janvier; les glaces du Belt n'interrompirent la navigation -que pendant douze jours; mais des traîneaux, pesamment chargés, -traversèrent, en décembre, le Sund sur une largeur de sept à huit lieues -entre la Suède et le Danemark. En janvier, la communication directe sur -la glace, entre Elseneur et Helsingfors, fut interrompue par la violence -des courants, et sur d'autres points le peu d'intensité de la gelée de -ce mois rendit les excursions sur la glace très périlleuses. Le port -d'Odessa, dans la mer Noire, fut pris dès le 8 décembre. - -La débâcle du Danube et de ses affluents, et les débordements produits -par la foule des neiges, furent si graves en Allemagne que des ponts -furent rompus, des faubourgs dévastés. Trente cadavres furent retrouvés -le 4 mars. - -En France, tous les fleuves, toutes les rivières, furent gelées, même -celles du midi, qui ne sont complètement prises que bien rarement. Le -Rhin fut presque entièrement gelé le 20 janvier; les glaçons charriés -par ce fleuve, après avoir longtemps battu les soutiens du pont du Rhin, -en ont enfin enlevé une partie vers le milieu de la journée, et -interrompu de cette manière toute communication entre Strasbourg et -Kehl. Dans le midi, la Garonne, la Dordogne, la Durance, le canal des -deux mers, furent pris, et l'on passa le Rhône sur la glace. - -Ainsi, on écrivait de Bordeaux, à la date du 31 décembre: «La Garonne -continue à se couvrir de glaçons, et les sinistres qu'elle produit sont -de jour en jour plus affligeants; on ne voit sur les glaces que mâts -brisés et que chaloupes sans pilote. A la marée montante, deux navires, -_la Clémentine_ et _la Danaé_, ont chassé sur leurs ancres et ont été -jetés par la force des glaces en travers du pont. _La Bonne-Madeleine_, -entraînée de même, passa sous les ponts, et les mâts s'opposant à son -passage, ils furent brisés.» - -[Illustration: 1830. La Garonne.--On ne voit sur les glaces que mâts -brisés et chaloupes sans pilote.] - -Le Rhône et la Saône se prirent deux fois en totalité, et les débâcles -présentèrent des particularités dignes de nous arrêter. - -La première débâcle du Rhône eut lieu le 24 janvier, en plein jour. Le -pont d'Avignon, sur la grande branche du Rhône, assailli par d'énormes -blocs de glace, ne put résister à la violence des chocs, et deux arches -furent d'abord emportées; plusieurs autres, fortement ébranlées, durent -être reconstruites. - -La seconde débâcle se produisit le 9 février; elle causa de grands -malheurs dans Lyon: «Les glaces que le fleuve charrie, écrivait-on, -s'étant accumulées pendant la nuit, ont formé un barrage qui a retenu et -fait élever les eaux de plusieurs pieds, jusqu'à ce que, surmontant -violemment cet obstacle, elles aient repoussé la digue de glace, qui -s'est alors précipitée sur les usines. Quelques-unes ont été rejetées et -brisées contre les glacis de la chaussée, d'autres ont été gravement -endommagées. L'une a été fixée dans les glaces au milieu du Rhône et y -est demeurée plusieurs jours.» - -La seconde débâcle de la Saône eut lieu aussi dans la première quinzaine -de février. Elle donna naissance à une banquise analogue à celles qui se -produisirent en 1880, et sur lesquelles nous insisterons. Citons -textuellement le rapport publié par _le Moniteur universel_, en février -1830: «La débâcle de la Saône donnait, à Lyon, les plus vives -inquiétudes; les glaces, amoncelées en amont du pont de Serin et de -l'île Barbe, touchaient au fond de la rivière et s'élevaient par place -fort au-dessus du niveau des eaux. Cette masse énorme menaçait d'une -destruction subite le pont de Serin, qui devait en éprouver le premier -choc. Les piles de ce pont sont en pierre et les arches en bois, et si -le tablier en eût été enlevé par un encombrement de glaces, il se serait -formé en aval un barrage par-dessus lequel les eaux, se précipitant avec -une force incalculable, auraient inondé la ville. On craignait les -malheurs les plus affreux, et l'énormité de l'amas de glace défiait -toutes les mesures par lesquelles on aurait pu tenter de les prévenir. - -»Enfin, le 16 février, ce vaste chaos, soulevé par l'eau qui pénétrait -dessous, s'est tout à la fois mis en mouvement; en moins de cinq -minutes, la rivière s'est élevée de deux mètres; des glaçons d'une -épaisseur moyenne de quarante à cinquante centimètres, soudés les uns -contre les autres sous toutes les inclinaisons, semblaient ne former -qu'une seule plaine hérissée sur toute l'étendue de la rivière et -marchaient comme un seul corps: on eût dit un glacier des Alpes -descendant silencieusement vers la mer. Ce spectacle, dont on ne saurait -peindre la majestueuse horreur, a duré près de cinq quarts d'heure. -Heureusement, la débâcle n'a point eu lieu par une crue; elle s'est -opérée par un temps froid, il a gelé pendant les trois nuits qui l'ont -précédée. Avec un mètre d'eau de plus, le pont de Serin, dont les glaces -ont atteint les fermes, aurait été infailliblement emporté, et il n'est -pas donné de calculer les suites qu'aurait entraînées un pareil -événement. - -»On n'a à déplorer aucun malheur sérieux; dans l'appréhension où chacun -se trouvait, on ne tint pas compte de quelques bateaux emportés.» - -Dans le centre et dans le nord, les rivières ne présentaient pas un -aspect différent. A Argenton, «les plus vieux habitants de nos contrées -ne se souviennent pas d'avoir vu un froid si rigoureux. La glace qui -couvre la Creuse est épaisse de 15 pouces en certains endroits, et -supporte les plus lourdes charrettes. Les vignes sont presque -entièrement détruites, et on a trouvé dans la campagne des arbres fendus -par la force du froid. Plusieurs chasseurs ont tué des cygnes, des -butors et d'autres oiseaux qui n'avaient jamais paru dans nos climats.» - -A Boulogne, on prenait, en décembre et janvier, des quantités -prodigieuses de soles chassées des mers du Nord par les froids. - -Le 8 février, la Scarpe (Nord), subitement grossie par le dégel, -renversait les digues en plusieurs points et envahissait les campagnes. - -Mais ce furent surtout les faits de congélation et de débâcle de la -Seine et des rivières de son bassin qui, comme toujours, occupèrent -l'opinion publique. Dès le 26 décembre, les bâtiments sortis du Havre et -de Honfleur à destination de Rouen, furent obligés de regagner le port, -pour éviter les glaces qui commençaient à charrier très fort. Le 27, la -rivière était entièrement prise dans tout son cours. Ces bâtiments -attendirent dans les ports, pendant plus d'un mois, que la débâcle -arrivât pour leur permettre de remonter jusqu'à Rouen. Le 18 janvier, on -établit à Rouen une foire sur la glace. A Paris, des boutiques -s'établirent sur le petit bras de la Seine. - -L'administration, justement préoccupée des désastres que pouvait amener -la débâcle, cherchait à en diminuer les dangers en brisant d'avance les -glaces. On employa successivement deux moyens. - -Des essais furent faits le 17 janvier, près de la plaine d'Ivry, avec -des marrons à briser la glace, chargés de poudre. Ils furent repris -quelques jours après à côté du pont des Arts. Malheureusement l'effet -produit ne répondit pas aux espérances. Le sciage des glaces fut employé -près du quai de l'École avec beaucoup plus de succès. - -Cependant les marrons à briser la glace étaient employés depuis -plusieurs années à Mulhouse avec un succès complet, et cette année 1830 -ils réussirent comme toujours. Il est vrai de dire qu'à Paris, sous -prétexte de faire mieux, on avait imaginé un grand nombre de moyens -divers de lancer les marrons, se refusant toujours à employer le moyen -usité à Mulhouse, qui donnait pourtant de si bons résultats. - -Ces marrons de M. Gluck étaient employés avec un plein succès à Mulhouse -depuis 1778.--«12 février 1830. C'est grâce à l'emploi des marrons de M. -Gluck qu'on s'est rendu maître des énormes glaçons qui s'amoncelaient -partout. Ainsi, pendant qu'à Paris on venait de faire un essai -infructueux de cet ingénieux moyen, parce qu'on n'avait pas voulu suivre -les indications données, ce même moyen réussissait complètement à -Mulhouse; des glaçons d'une grandeur et d'une grosseur énormes, qu'aucun -levier n'aurait pu faire céder, se rompaient en éclats, comme par -enchantement, par l'emploi d'un seul marron, et remettaient à flot des -masses d'autres glaçons qui s'étaient arrêtés aux piles des ponts.» - -«M. Fournet, ingénieur en chef du département, et M. Morin, ingénieur de -l'arrondissement, ont été témoins du prodigieux effet des marrons de M. -Gluck, lorsqu'ils sont bien employés, c'est-à-dire lorsque, au lieu -d'être lancés au fond de l'eau, comme l'a fait M. Ruggieri à Paris, on -les fixe à une perche pour les présenter et les faire éclater -immédiatement sous le glaçon flottant qu'on veut briser.» - -Enfin la débâcle se produisait à Paris le 26 janvier. En voici le -tableau, d'après le rapport de l'inspecteur général de la navigation: -«Un exprès, arrivé hier de Choisy-le-Roi, avait annoncé que les glaces -descendues de Melun et Corbeil étaient arrêtées au pont de Choisy et y -formaient un mur de 15 pieds de hauteur; que les piles étaient -submergées jusqu'au couronnement; que la commune se trouvait dans un -lac, l'eau couvrant le parc et menaçant d'en renverser les murs, les -grandes berges tombées, et les bois chantiers environnants en péril. -Ainsi averti, on s'est tenu sur ses gardes, s'attendant pour la nuit à -une violente débâcle dans Paris... A trois heures du matin, les glaces -sont parties avec force, ont marché pendant 35 minutes, et se sont -arrêtées en formant d'énormes rencharges contre les ponts supérieurs et -la grande estacade de l'île Saint-Louis... Sur les 5 heures et demie, -les glaces sont reparties avec une furie impossible à décrire, et la -grande estacade, fermée cette année avec un soin particulier, et -renforcée de charpentes nouvelles, a essuyé un choc si terrible qu'elle -en a reculé de 11 pouces, ébranlant et dérangeant les assises des culées -du quai sur lequel elle s'appuie. Elle a résisté comme par miracle et a -préservé non seulement les riches et nombreux bateaux placés derrière -elle, mais encore les ponts du grand bras que cette masse de bateaux -aurait pu entraîner avec elle. La blanchisserie _les Sirènes_, au pont -des Arts, a été enfoncée par les glaçons qui s'y sont logés, l'ont -brisée et coulée à fond de manière à ne pouvoir être sauvée... On a des -inquiétudes pour les ponts de Choisy-le-Roi, de Bezons et du Pecq... La -retenue des glaces à Choisy-le-Roi, où, formant une espèce de barrage, -elles ont fait déborder les eaux sur toute la commune, et les temps secs -qui ont régné depuis quelques jours, ont heureusement amorti pour Paris -les effets de la débâcle et de l'inondation, qui probablement, sans ces -circonstances, auraient été aussi terribles qu'en 1802.» Cette débâcle -devait bientôt être suivie d'une autre. En effet, le 5 février, la Seine -était de nouveau complètement reprise, et une seconde débâcle se -produisait le 10, sans aucun accident. Le rapport de l'inspecteur -général de la navigation remarque que, depuis 1789, on n'avait pas vu -deux débâcles à Paris dans un même hiver. Cette seconde débâcle, qui -devait se terminer sans aucun accident, avait cependant causé les plus -grandes inquiétudes, à cause d'une accumulation de glace analogue à -celle qui s'était produite à Choisy lors de la première. - -«On craint, le 9 février, une seconde débâcle plus grave que la -première. Un amas effrayant de glaces, venues de la Marne supérieure, -s'est arrêté dans la longueur d'une lieue et demie sur la partie de la -rivière qui traverse Corbeil, et menace le voisinage. On prend des -mesures pour débarrasser le cours de la rivière.» - -Heureusement il devait en être de l'embâcle de la Marne comme de celle -de la Saône. Le 15 février, tout danger avait disparu; la débâcle -s'était achevée sans entraîner aucun des graves accidents que -l'amoncellement des glaces avait fait redouter et contre lesquels toutes -les mesures de précaution possibles avaient été prises. - -Maintenant que nous avons passé en revue les principaux traits de cet -hiver rigoureux, occupons-nous de rechercher ses températures. Disons -d'abord qu'il fut rigoureux sur toute l'Europe. En France, le midi eut -plus à souffrir que le nord, proportionnellement aux hivers moyens. Le -tableau suivant donne quelques-unes des températures les plus basses -pour quelques villes de France. - - Mulhouse -28°.1 - Nancy -26.3 - Épinal -25.6 - Aurillac -23.6 - Strasbourg -23.4 - Metz -20.5 - Dieppe -19.8 - Colmar -18.0 - Pau -17.5 - Paris -17.2 - Toulouse -15.0 - Avignon -13.0 - Lyon -12.0 - Bordeaux -10.6 - Marseille -10.1 - Hyères -5.3 - -Pour Paris nous pouvons entrer dans quelques détails, mais il nous faut -d'abord donner des définitions. - -On appelle température maxima et température minima d'une journée, la -plus haute et la plus basse température de cette journée. Elles sont -données, soit par des thermomètres spéciaux, dits thermomètres à maxima -et à minima, soit par des thermométrographes qui inscrivent -automatiquement la température à chaque instant du jour et de la nuit. - -Imaginons maintenant qu'on prenne la température à chacune des 24 heures -de la journée; la somme de ces 24 températures, divisée par 24, est ce -qu'on nomme la température moyenne de la journée. Le nombre auquel on -arrive en faisant cette opération est sensiblement le même que celui -obtenu en prenant la demi-somme de la température maxima et de la -température minima de la journée. Aussi cette demi-somme est-elle prise -très souvent comme température moyenne du jour. - -Exemples: - - Température maxima +12° - Température minima +6 - Moyenne (12 + 6) / 2 = 9° - - Température maxima +2° - Température minima -6 - Moyenne (+2 - 6) / 2 = -2° - - Température maxima -2° - Température minima -10 - Moyenne (-2 - 10) / 2 = -6° - -Nous pouvons avoir ainsi la température moyenne de chacun des jours du -mois de janvier. La somme de ces 31 moyennes, divisée par 31, donne la -température moyenne de janvier. - -On aura de même la température moyenne de tous les mois d'une année. La -somme de ces températures moyennes, divisée par 12, est la température -moyenne de l'année. De même la somme des températures moyennes des trois -mois de décembre, janvier, février, divisée par 3, est la température -moyenne de l'hiver météorologique. - -Tous les calculs que nous venons d'indiquer ont été faits, pour le -climat de Paris, à l'aide des observations de l'Observatoire depuis le -commencement du siècle. Avant cette époque, les renseignements ne sont -pas complets. - -Prenons donc, depuis le commencement du siècle, une longue série -d'observations, par exemple 50 ans. Faisons la somme des 50 températures -moyennes de janvier pour ces 50 années; divisons cette somme par 50, -nous aurons la température moyenne autour de laquelle oscillent les mois -de janvier des diverses années. On aura de même la température moyenne -normale de chaque mois, de chaque saison, de l'année entière. - -Voici le tableau des températures moyennes normales déduites de -cinquante années d'observations (1816 à 1866), faites à l'Observatoire -de Paris, et calculées par M. Renou: - - ( Décembre +3°.54 - Hiver, +3°.26 ( Janvier +2°.32 - ( Février +3°.91 - - ( Mars +6°.41 - Printemps, +10°.16 ( Avril +10°.17 - ( Mai +13°.89 - - ( Juin +17°.24 - Été, +18°.12 ( Juillet +18°.69 - ( Août +18°.44 - - ( Septembre +15°.59 - Automne +11°.15 ( Octobre +11°.27 - ( Novembre +6°.58 - - Moyenne de l'année, +10°.67. - -Un hiver est rigoureux, lorsque la moyenne de ses trois mois, jointe, -s'il y a lieu, à la moyenne des mois de novembre et de mars, est -sensiblement plus basse que la moyenne normale. Mais cette moyenne ne -suffit pas pour qu'on puisse apprécier complètement la rigueur d'un -hiver. On aura à tenir compte de tous les détails des oscillations de la -température pendant cet hiver, et en particulier du nombre de jours de -gelée, c'est-à-dire du nombre de jours où le thermomètre à minima s'est -abaissé au-dessous de zéro. Le nombre le plus considérable observé à -Paris, depuis que les observations sont régulières, est de 80 pour -l'hiver 1788-1789; le moins considérable est de 10 pour l'hiver -1820-1821. Le nombre moyen des jours de gelée à Paris est de 47. - -Le tableau suivant, calculé d'après les principes que nous venons -d'indiquer, résume l'hiver de 1829-1830. Il comprend les cinq mois de la -saison froide. - -HIVER 1829-1830. - - MOIS. MOYENNE MOYENNE DIFFÉRENCES NOMBRE MOYENNE TEMPÉRATURE - normale pour en faveur des des la plus - du mois l'hiver du mois jours de minima basse - à Paris 1829-1830 normal gelée du mois du mois - - Novembre +6.58 +4.7 +1.88 8 +1.9 -5.3 - Décembre +3.54 -3.5 +7.04 26 -5.7 -14.5 - Janvier +2.32 -2.5 +4.82 21 -4.5 -17.2 - Février +3.91 +1.2 +2.71 17 -2.0 -15.6 - Mars +6.41 +8.9 -2.49 4 +4.4 -2.3 - -Ce tableau nous montre que les quatre mois de novembre, décembre, -janvier, février, furent beaucoup plus froids que la moyenne normale, et -qu'au contraire le mois de mars fut très chaud. - -La moyenne des trois mois d'hiver est de -1°.6 inférieure de 4°.86 à -l'hiver normal. La moyenne des cinq mois de la saison froide est de -+1°.76, inférieure de 2°.79 à la moyenne correspondante de l'année -normale. - -Il y eut trois périodes de froid bien marquées: la période de décembre, -du 6 décembre au 7 janvier; c'est la plus longue. Elle est suivie, après -une bien courte interruption, de la période la plus cruelle, du 12 au 20 -janvier. Puis vient un dégel sérieux qui amène les premières débâcles; -Le 29 janvier, le froid revient aussi fort qu'auparavant, pour se -terminer le 8 février, et amener les secondes débâcles. - -C'est à cette date que se terminent les rigueurs de l'hiver: il avait -duré deux mois, pendant lesquels on avait compté 54 jours de gelée. Des -gelées peu intenses, avant le 6 décembre, et après le 8 février, au -nombre de 22, complètent le nombre total de 76 gelées pour l'hiver -entier, nombre qui n'avait pas été obtenu depuis l'hiver de 1788-1789. - -Pour ceux auxquels les moyennes que nous venons d'examiner ne seraient -pas assez familières, employons la méthode de calcul employée dans les -applications de la météorologie à l'agriculture. Faisons la somme des -degrés de chaleur comptés au-dessus de zéro pendant la durée des trois -mois de décembre, janvier, février, de l'hiver 1829-1830. Faisons, -d'autre part, la somme des degrés de froid comptés au-dessous de zéro -pendant le même temps. Nous trouverons que la somme des degrés de froid -surpasse la somme des degrés de chaleur de 153 degrés. Donc l'hiver de -1829-1830 a présenté une somme de 153 degrés au-dessous de la -température moyenne de zéro. Au contraire, en année normale, la somme -est de 291 degrés au-dessus de cette même moyenne. Donc il a manqué 444 -degrés, en trois mois, pour faire de l'hiver 1829-1830 un hiver normal. -Cette somme, répartie sur les 90 jours des trois mois, montre que la -température a été chaque jour de près de 5 degrés, en moyenne, -inférieure à la température normale. - - - - -CHAPITRE V - -LES HIVERS DE 1830 A 1879. - - -De 1830 à 1879 il n'y eut pas en France de bien grands hivers. Si -quelques-uns furent un peu rudes, aucun n'a été comparable à celui que -nous venons d'examiner. Nous aurons bien vite fait d'indiquer, en -suivant l'ordre chronologique, les faits saillants de cette période de -cinquante ans. - -L'hiver 1837-1838 fut remarquable par 77 jours de gelée, dont 33 -consécutifs, nombres supérieurs à ceux de 1829-1830. La température -minima à Paris fut de -19 degrés, le 20 janvier. Il semble donc, au -premier abord, que cet hiver ait été plus rigoureux que le grand hiver -1829-1830. Mais, quand on y regarde de près, on voit que, d'abord, il -s'étendit sur une surface de l'Europe beaucoup moindre, et que, même à -Paris, les gelées si nombreuses furent très souvent peu intenses. Aussi, -la moyenne des trois mois d'hiver fut-elle de +0°.7 au lieu de -1°.6, -présentée par 1829-1830, supérieure à cette dernière de 2°.3. - -Cet hiver présente cependant ce point remarquable, que la température -moyenne de janvier, -4°.4 est la moyenne la plus basse qui ait jamais -été rigoureusement calculée, jusqu'au mois de décembre 1879. Aussi, -pendant ce mois de janvier, vit-on se produire tous les caractères qui -accompagnent les grands hivers, prise des rivières, congélation d'hommes -et d'animaux, pertes grandes pour l'agriculture et la sylviculture. - -L'hiver 1840-1841 ne présenta rien de bien particulier, à aucun point de -vue, et plus de quinze hivers du dix-neuvième siècle, dont nous ne -parlerons même pas, ont été plus rigoureux. Il est resté cependant gravé -dans bien des mémoires, à cause d'un événement qui s'y produisit. Le 15 -décembre, jour du plus grand froid, où la température descendit à -14 -degrés, eut lieu l'entrée solennelle, par l'arc de triomphe de l'Étoile, -des cendres de l'empereur Napoléon rapportées de Sainte-Hélène. «Une -multitude innombrable de personnes, les légions de la garde nationale de -Paris et des communes voisines, des régiments nombreux, stationnèrent -depuis le matin jusqu'à deux heures de l'après-midi dans les -Champs-Élysées. Tout le monde souffrit cruellement du froid. Des gardes -nationaux, des ouvriers, crurent se réchauffer en buvant de -l'eau-de-vie, et, saisis par le froid, périrent d'une congestion -immédiate. D'autres individus furent victimes de leur curiosité: ayant -envahi les arbres de l'avenue pour apercevoir le coup d'oeil du cortège, -leurs extrémités, engourdies par la gelée, ne purent les y maintenir; -ils tombèrent des branches et se tuèrent.» - -En 1844-1845, il y eut 79 jours de gelée à Paris; c'était le nombre le -plus considérable depuis 1789, mais elles ne furent pas très intenses, -et s'échelonnèrent sur un long intervalle; il n'y en eut jamais plus de -quinze consécutives. Aussi, quoique la moyenne de cet hiver soit plus -basse que celle de 1838, il fit moins de mal. Cet hiver est surtout -remarquable par l'énorme quantité de neiges qui tombèrent pendant -plusieurs mois sur une grande partie de l'Europe. «Non seulement les -Ardennes, les Vosges, le Jura, les Alpes, les Cévennes, les montagnes de -l'Auvergne et les Pyrénées, furent couvertes, dans cet hiver, d'une -couche de neige triple de celle dont ces hauteurs sont chargées dans les -hivers ordinaires, mais presque toutes les routes dans le midi en furent -encombrées; les communications furent interrompues sur un nombre -considérable de points; à Marseille, il tomba 0m.50 de neige en -trente-six heures. En Allemagne, les railways du Harz et de la Silésie, -ceux de Magdebourg et de Leipzig à Dresde, furent enterrés sous une -couche d'une épaisseur de 7 mètres. Dans la haute Silésie, des maisons -furent ensevelies avec leurs habitants. Dans le département de la Drôme, -dans les Pyrénées, près de Nîmes, des hommes et des animaux furent -ensevelis sous la neige.» - -[Illustration: 1844-1845.--Toutes les routes du midi furent couvertes de -neige.] - -Les hivers de 1851-1855 et de 1855-1856 ne furent pas très rudes en -France, mais ils resteront célèbres aussi, ceux-là, à cause des pertes -considérables que le rude climat de la Crimée fit subir à nos troupes. -Nous lisons, en effet, dans l'_Histoire de la guerre de Crimée_, de M. -Camille Roussel, que pendant cette longue et terrible guerre, plus de -265 000 hommes périrent, tant Français qu'Anglais, Piémontais, Turcs et -Russes. Et ce nombre est certainement de beaucoup trop faible. Sur tant -de victimes de la guerre, moins de 40 000 périrent par suite du feu de -l'ennemi; tout le reste, soit plus de 225 000 hommes, mourut de maladie. -Grâce à la rigueur de la saison, par des températures allant jusqu'à -27 -degrés, les affections de poitrine, la dyssenterie, le scorbut, puis le -typhus, exerçaient des ravages incroyables. Les chevaux sans abri -mouraient par centaines; la cavalerie était presque démontée. Il n'y -avait que les chevaux d'Afrique et les mulets qui résistaient -admirablement au froid, à la fatigue, à la faim. - -Les cas de congélation étaient fréquents et graves; pendant le mois de -janvier 1855, il n'y en eut pas moins de 2 500 dans la seule armée -française, pour un tiers suivis de mort, pour la plupart de mutilations -dangereuses: on compterait le nombre de ceux qui ne demeurèrent pas à -jamais estropiés. Sur 75 000 hommes que comptait au 31 janvier l'armée -française, il y en avait dans les hôpitaux et les ambulances plus de 9 -000, un huitième à peu près de l'effectif général. - -L'hiver de 1870-1871 n'est pas non plus extrêmement froid, du moins à -Paris, mais il restera à jamais mémorable en France à cause des tristes -circonstances dans lesquelles il s'est produit, à cause des souffrances -que ses rigueurs ont occasionnées à nos soldats. A ce point de vue -surtout il mérite qu'on s'y arrête. - -A Paris, il n'y eut aucune gelée en octobre ni en novembre 1870, fait -qui se produit assez rarement; et la moyenne de température de ces deux -mois fut à peu près égale à la moyenne normale des mois d'octobre et de -novembre. Mais au 1er décembre le froid commence et se maintient presque -sans interruption pendant toute la durée de décembre et de janvier. -Pendant les soixante-deux jours qui constituent ces deux mois, le -thermomètre s'abaissa quarante-quatre fois au dessous de zéro degré, -sans qu'il y eût aucun froid excessif, la température la plus basse de -janvier ayant été de -11°.7 le 24, et celle de février de -11°.9 le 5. -Puis le froid disparaît subitement comme il était venu, et la -température de février est très notablement supérieure à la moyenne -ordinaire. Cet hiver n'a donc été ni long, ni extrêmement rigoureux. On -n'y compte à Paris, en tout, que 50 jours de gelée, et des températures -minima qui n'ont rien d'exceptionnel. La température moyenne de décembre -y fut de -0.7, et depuis le commencement du siècle, six mois de décembre -avaient été plus froids que celui-là; la température moyenne de janvier -y fut de -0.8, et depuis le commencement du siècle, neuf mois de janvier -avaient été plus froids. Ni décembre ni janvier n'ont donc isolément -rien présenté d'extraordinaire par leurs températures; mais ils ont été -froids tous les deux, tandis qu'en général deux mois froids ne se -suivent pas immédiatement. - -Si nous considérons seulement l'ensemble des deux mois de décembre et -janvier, l'hiver de 1870-1871 arrive, comme rigueur, pour la période de -1800 à 1878, immédiatement après ceux de 1829-1830 et de 1838-1839. Mais -si nous tenons compte du nombre des jours de gelée et de la moyenne -totale des mois froids, l'hiver 1870-1871 doit être considéré comme -simplement assez rude. Il serait, comme celui de 1812-1813, tristement -célèbre aussi, et, pour la même cause, classé au dixième ou douzième -rang parmi ceux du siècle. - -En certains points du territoire, le froid constant de ces deux mois de -décembre et janvier, joint aux misères de la guerre, aux tristesses de -l'occupation prussienne, eut une funeste influence sur la santé -publique. M. Renou écrivait de Vendôme, en février 1871: «La mortalité -est effrayante ici. Il est mort autant de monde en janvier qu'il en -meurt ordinairement en un an, et cela sans compter les décès des -militaires français ou prussiens. On a enterré ici cinquante-sept -personnes le 27 décembre.» Mais c'est surtout dans le midi que les -froids se firent sentir. Tandis qu'à Paris ils n'atteignaient pas -12 -degrés, il dépassaient -17 degrés à Bordeaux, -23 degrés à Périgueux, --16 degrés à Montpellier. Une seule fois, dans cette dernière ville, le -20 janvier 1855, on avait observé un froid plus vif, de -18°.2. - -M. Martins, dans un mémoire adressé à l'Académie des sciences, établit -qu'en janvier comme en février 1871, les températures minima de -Montpellier furent constamment inférieures à celles de Paris. Il est -vrai que, à cause de la sérénité habituelle du ciel du midi, à des nuits -très froides succédaient des journées presque chaudes: aussi la moyenne -générale est-elle plus élevée à Montpellier qu'à Paris. Les effets de -cette température si anormale furent désastreux sur la végétation. Dans -le jardin botanique de Montpellier, nombre d'arbres indigènes furent -gelés jusqu'aux racines: les chênes verts, les pins d'Alep, les -oliviers, les cyprès, les grenadiers, les figuiers, moururent. - -Qu'on songe aux souffrances que durent éprouver nos soldats, couchant -dehors par un mois de novembre sans cesse pluvieux, par un mois de -décembre et un mois de janvier constamment froids. A Paris, plus -peut-être qu'ailleurs, les souffrances furent grandes. Les soldats, aux -avant-postes, n'étaient pas les seuls à souffrir. Les femmes, obligées -d'aller passer plusieurs heures chaque jour à la porte des boucheries et -des boulangeries, pour obtenir les quelques grammes de viande, le petit -morceau de pain, et quel pain! qui étaient alloués à chacun, n'étaient -pas plus heureuses. «Aux souffrances de la faim, dit le général Ducrot, -vint s'ajouter celle du froid: plus de houille, plus de coke, plus de -bois; on rationna la chaleur comme on avait rationné la nourriture.» - -Lisons, dans les _Mémoires sur la défense de Paris_, de E. -Viollet-le-Duc, le tableau des avant-postes: «Il faut avoir passé des -nuits au bivouac, dans la tranchée, aux avant-postes, l'âme inquiète et -l'oreille au guet, au milieu de ces soldats mornes, pelotonnés autour -d'un brasier, sales, défaits, couverts de lambeaux sans nom, abrités -derrière les débris de meubles arrachés à quelques maisons voisines, ne -répondant aux questions que par monosyllabes, laissant brûler leurs -restes de vêtements et leurs souliers, n'entendant plus la voix de leurs -officiers. Il faut avoir vu la pâle lueur d'une aurore d'hiver se lever -sur ces demi-cadavres, sur ces membres engourdis et couverts de givre, -sur ces visages sans éclairs...» Que ceux qui ont passé les longs mois -du siège de Paris aux avant-postes, dans les tranchées d'Arcueil-Cachan, -des Hautes-Bruyères, ou de la ferme des Mèches, se souviennent et disent -si ce sombre tableau n'est pas frappant de ressemblance. - -[Illustration: Nuits au bivouac sur la neige.] - -A Belfort, les souffrances étaient plus grandes encore; car le froid -était plus intense et les ressources moindres. Nous lisons dans _la -Défense de Belfort_: «Nous ne pouvions remplacer la chaussure usée des -hommes. Ces malheureux, presque tous sans guêtres et avec les mauvais -souliers qu'on avait livrés à la troupe, avaient cruellement à souffrir -par ces froids terribles atteignant, certaines nuits, jusqu'à 18 et 19 -degrés centigrades au-dessous de zéro. Nombre d'hommes avaient les pieds -gelés. Il fallut, pour parer à ces graves inconvénients, faire flèche de -tout bois, et le gouverneur mit à la disposition des corps de troupe les -sacs à farine vides, pour en faire des guêtres. Il ordonna également -qu'en cas d'extrême besoin de cuir et en l'absence de moyens pour tanner -les peaux des bêtes mangées, on devrait les utiliser non tannées, pour -faire des chaussures à la manière des peuples primitifs.» - -Les armées qui tenaient la campagne, souvent sans abris, sans tentes, -étaient décimées par les maladies, par les cas fréquents de congélation. -Et cet hiver semblait s'acharner surtout contre nous en favorisant nos -ennemis. M. de Freycinet en fait la remarque dans son histoire de _la -Guerre en province_: «Les influences météorologiques ont constamment -lutté contre nous. Il semblait que la nature eût fait un pacte avec nos -ennemis. Chaque fois qu'ils se mettaient en marche, ils étaient -favorisés par un temps admirable, tandis que tous nos mouvements étaient -contrariés par la pluie ou le froid. La rigueur de l'hiver a été -certainement pour moitié dans l'insuccès de la campagne de l'Est. Le -froid a contribué beaucoup à la défaite d'Orléans, et même à celle du -Mans: c'est la pluie qui a retardé une première fois la marche de -l'armée de la Loire, ou qui, du moins, a permis de justifier son -inaction. Nos ennemis, au contraire, ont toujours été secondés dans -leurs mouvements. Qui ne se rappelle le temps exceptionnel qui a régné -pendant tout le mois de septembre et la première quinzaine d'octobre, -alors que l'armée prussienne marchait sur Paris et installait les -travaux du siège? Qui ne se rappelle également la température -printanière qui a régné dès la fin de janvier, aussitôt après que -l'armistice a clos les hostilités? Autant l'hiver avait été rude pour -les mouvements de notre armée de l'Est, autant il a été propice pour le -retour des Prussiens en Allemagne.» - -L'hiver qui suivit celui de la guerre s'annonça d'abord comme devant -être beaucoup plus rigoureux. Heureusement il ne tint pas complètement -ses promesses. Trois gelées en octobre et dix-sept en novembre, avec des -moyennes de +9°.5 et +3°.1, voilà le début. Ces deux mois, en 1870, -n'avaient donné aucune gelée, et les moyennes en avaient été de +11°.2 -et +6°.1. Dès le 22 novembre, la Loire charriait des glaçons à -Châtillon. D'après M. Renou, depuis un siècle, quatre mois de novembre -seulement avaient été plus froids: ceux de 1774, 1782, 1786 et 1858. -Puis, à partir du commencement de décembre, la température s'abaissa -progressivement pour atteindre, le 9 décembre au matin, dans le parc de -Montsouris, un froid sans précédent, de -23°.7. On ne trouve, en effet, -nulle part, dans aucun document, la trace d'une pareille température -réellement observée à Paris. Les deux circonstances analogues que l'on -peut rappeler sont celles du 31 décembre 1788, où le thermomètre -s'abaissa à -21°.5, et celle du 23 janvier 1795, où l'on eut -23°.4. Ce -coup de froid extraordinaire ne sévit ni d'une manière simultanée, ni au -même degré, sur toute la France. C'est entre Charleville et Paris que, -le 9, s'étendait la région du maximum de froid. Cette température -extrêmement basse était localisée sur une très petite étendue du -continent et même de la France. Dans le Loiret, on observait 25, 26 et -même 27°.5 au-dessous de zéro, tandis qu'il ne gelait même pas en -certains points du littoral de l'Océan. Bien plus, tandis qu'à Angers la -température descendait à -12 degrés et à Vendôme à -14 degrés, à la -Flèche, presque à égale distance des deux villes, et si rapprochée de -chacune d'elles, le thermomètre demeurait constamment au-dessus de zéro. - -Les hivers de 1874-1875 et de 1875-1876 furent dans leur ensemble -presque aussi rigoureux que celui de 1870-1871, et cependant ils ont -passé inaperçus. Ils ont présenté l'un et l'autre, à Paris, une -température minima plus basse que celle de 1870-1871, un nombre de jours -de gelée bien plus considérable, mais malgré cela une moyenne plus -élevée. Les froids se sont étendus sur plus de mois, mais n'ont pas été -si continus. - -Enfin l'hiver 1878-1879 doit être considéré comme un hiver assez -rigoureux. Il a présenté soixante-huit jours de gelée, et la moyenne des -trois mois d'hiver est à peine supérieure à celle de 1770-1871. La -moyenne des cinq mois froids est même moins élevée pour cet hiver que -pour celui de 1870-1871. Le froid, très prolongé, ne fut pas très vif, -puisque le minimum de Paris a été de -8°.6. - -Comme phénomènes remarquables de cet hiver, il y a lieu de noter les -chutes abondantes de neige dont le sol est resté couvert pendant -plusieurs semaines, et la pluie de verglas qui, succédant à la neige, a -causé de grands dégâts à la sylviculture, entre le 22 et le 24 janvier. -Nous allons nous en entretenir plus longuement. - - - - -LIVRE IV - -LE GRAND HIVER DE 1879-1880 - - - - -CHAPITRE PREMIER - -LES TEMPÉRATURES DU GRAND HIVER. - - -L'hiver 1879-1880 a été incontestablement un des plus rudes qui aient -jamais désolé la France. Le point à examiner est seulement de savoir -jusqu'à quelle époque il faut remonter pour en rencontrer un aussi -rigoureux. Il semble, du reste, que dès les saisons précédentes, les -influences météorologiques qui déterminent les variations de température -aient oscillé d'un extrême à l'autre de l'échelle. Cet hiver si froid -avait, en effet, été précédé, à deux ans de distance, par un autre, -celui de 1876-1877, tout aussi remarquable, car sa moyenne à Paris -surpasse toutes celles que nous connaissons. - -Le grand hiver dont nous allons nous occuper a été bien entouré. A en -croire un préjugé populaire, un hiver chaud succède d'habitude à un été -froid; pour cette fois, la tradition s'est trouvée singulièrement en -défaut. L'abaissement de température qui devait aboutir à des nombres -inconnus jusqu'à nos jours, semblait se préparer depuis bien des mois. -Toute l'année météorologique 1878-1879 fut, en effet, extrêmement -froide. - -L'Annuaire de l'Observatoire météorologique de Montsouris et les -articles publiés par M. Angot dans la _Revue scientifique_, vont nous -fournir quelques renseignements sur ce premier hiver rigoureux et sur -l'été extraordinaire qui l'a suivi. M. Angot écrivait, en avril 1879: -«L'hiver que nous venons de traverser comptera parmi l'un des plus -froids qui se soient fait sentir depuis longtemps. Bien que le -thermomètre ne soit pas un seul jour descendu à un chiffre exceptionnel, -il est resté peu élevé pendant un long espace de temps, de sorte que la -température moyenne des mois de novembre et décembre 1878, janvier et -février 1879, est une des plus basses qu'on puisse signaler dans ces -trente dernières années.» - -Si l'on compare les températures moyennes de ces quatre mois, telles -qu'elles ont été notées à Montsouris, avec leurs valeurs normales pour -Paris, déduites de cinquante années d'observations, on trouve les -résultats suivants: - - MOIS. TEMPÉRATURES TEMPÉRATURES DIFFÉRENCES. - normales. de l'hiver - 1878-1879. - - Novembre +6°.58 +5°.0 -1°.58 - Décembre +3.54 +0.9 -3.64 - Janvier +2.32 -0.1 -2.42 - Février +3.9 +4.5 +0.6 - -Le mois de février est donc le seul qui se soit trouvé un peu plus chaud -que la température normale. Les trois autres, au contraire, et surtout -décembre et janvier, ont été notablement plus froids. - -M. Angot termine son étude de l'hiver 1878-1879 par la prédiction -suivante, faite un peu au hasard, il faut bien le dire, mais qui devait -si tristement être réalisée dès l'année suivante: «Mais il faut ajouter -que, suivant toute probabilité, nous aurons encore, sous peu, d'autres -hivers analogues. Depuis quelques années, en effet, la température -moyenne de la saison froide est notablement plus élevée que sa valeur -normale, même en comprenant le dernier hiver dans le calcul de la -moyenne. La température de l'été, au contraire, varie beaucoup moins et -reste toujours sensiblement ce qu'elle doit être. Or, à moins d'admettre -un réchauffement général de notre climat, chose qui ne paraît rien moins -que probable, il faut de toute nécessité qu'il se produise, d'ici peu de -temps, quelques hivers rigoureux pour compenser l'excès de chaleur de -ces derniers temps, et ramener la moyenne à la chaleur que lui ont -assignée nos plus longues séries d'observations. Bien que cette -perspective n'ait rien de particulièrement agréable, l'hiver dernier -sera donc probablement suivi, à courte échéance, d'autres hivers -également froids.» - -Et, comme pour donner raison à M. Angot, le froid, après s'être reposé -un peu pendant les mois de février et mars, est revenu plus -extraordinaire en avril, mai, juin et juillet. Pendant les cent -vingt-deux jours dont se composent ces quatre mois, dix-huit seulement -ont été plus chauds que leur moyenne normale, tous les autres plus -froids. Le tableau suivant nous montrera que cette période de l'année a -été plus froide encore que l'hiver précédent, comparativement à la -température normale. - - MOIS. TEMPÉRATURES TEMPÉRATURES DIFFÉRENCES. - normales. en 1879. - Avril +10°.17 +8°.4 -1°.77 - Mai +13.89 +10.6 -3.29 - Juin +17.24 +16.2 -1.04 - Juillet +18.69 +16.2 -2.49 - -Il faut remonter jusqu'à l'année 1740 pour trouver un mois de mai aussi -froid que celui de 1879, et jusqu'en 1735 pour trouver une moyenne aussi -basse pour la période entière des quatre mois. Cette période a été, au -point de vue de la température, tout aussi extraordinaire que l'hiver -qui devait suivre, et les conséquences ont été tout aussi fatales. La -température constamment très basse, le ciel toujours couvert de nuages, -les pluies presque journalières, tout cela nuisit aux récoltes, de -manière à en rendre quelques-unes à peu près nulles. Car ce fut presque -sur toute la France que se produisit ce funeste abaissement de la -température de l'été. - -Le petit excès de chaleur arrivé pendant les mois d'août et de septembre -ne put suffire à réparer le mal, ni à amener la maturité des raisins -dans le centre de la France. De plus, cette seconde recrudescence de -chaleur ne devait pas être de plus longue durée que la première. Dès le -mois d'octobre le froid revenait, plus intense que jamais, et pour une -nouvelle période de quatre mois. Le second hiver rigoureux commençait, -et il devait laisser bien loin derrière lui celui qui l'avait précédé. -Il peut être considéré, dans son ensemble, comme l'un des plus froids -qui se soient jamais produits dans nos climats. - -Pour ne parler d'abord que de Paris, la gelée commença dès le mois -d'octobre, pour devenir âpre et fréquente en novembre, horrible et -continue en décembre, et se soutenir encore fort rude pendant toute la -durée de janvier. Les premiers jours de février furent encore assez -froids, puis, presque subitement, la température s'éleva de telle sorte, -que les deux derniers mois de l'hiver, février et mars, ont été aussi -remarquables par leur chaleur extrême que l'avaient été les premiers par -leur prodigieuse froidure. Un nouveau tableau nous montrera ces froids. -Les moyennes que nous donnons pour le mois de cet hiver ne sont -peut-être pas exactement celles qui seront publiées bientôt par -l'_Annuaire de l'Observatoire de Montsouris_, mais elles ne s'en -écartent certainement pas beaucoup. Elles suffiront pour nous montrer -les caractères principaux du grand hiver. - - MOIS. MOYENNES MOYENNES DIFFÉRENCES. TEMPÉRATURES NOMBRE DES - normales. de minima. jours de gelée - 1879-1880. à Montsouris. - Octobre 11°.27 +10°.6 -0°.7 -1 1 - Novembre 6.58 +3.9 -2.7 -6 12 - Décembre 3.54 -7.4 -11.0 -25.6 28 - Janvier 2.32 -1.1 -3.4 -11 27 - Février 3.91 +6.1 +2.2 -6 6 - Mars 6.41 +11.0 +4.5 +1 0 - -Ce tableau nous montre que l'hiver a été caractérisé par une succession, -non pas de deux mois, mais de trois mois froids, ce qui est très rare. -Aussi, quoiqu'il ait été terminé dès le commencement de février, doit-on -le considérer comme un hiver long. - -Le mois d'octobre, un peu plus froid que la moyenne normale, n'eut -cependant rien de rigoureux. Mais novembre commence la série; on y -remarque une température de -6 degrés, qui s'observe bien rarement à -Paris dans ce mois. Trois mois de novembre seulement, depuis le -commencement du siècle, celui de 1871, celui de 1858 et celui de 1815, -furent plus froids. - -Puis arrive décembre. Ici nous avons une moyenne absolument -extraordinaire de -7°.4, inférieure de 11 degrés à la température -normale du mois. Aucune période de trente jours consécutifs, prise à une -époque quelconque de l'hiver, n'a présenté une moyenne aussi basse -depuis l'origine des observations météorologiques. Le mois le plus froid -du siècle avait été celui de janvier 1838, avec une moyenne de -4°.6 -seulement. Il avait été précédé d'un mois de décembre chaud, et fut -suivi d'un mois de février qui ne fut pas très froid. M. Renou, à la -suite de calculs qui présentent une suffisante garantie d'exactitude, a -admis que les mois les plus froids du siècle dernier avaient été le mois -de décembre 1788 et le mois de janvier 1795, dont la moyenne, pour l'un -comme pour l'autre, aurait été d'environ -6°.5. Nous pouvons donc -affirmer que, depuis deux cents ans au moins, une pareille série de -froid ne s'était pas produite en France, et rien ne nous autorise à -supposer que dans les siècles du moyen âge on ait jamais rien observé de -tel. - -Cette moyenne a été produite par une longue succession de températures -extrêmement basses. Voici, pour ce mois, la série des températures -minima notées à l'Observatoire de Saint-Maur: - - 1er -8 - 2 -11 - 3 -13.7 - 4 -5 - 5 -7 - 6 -10 - 7 -15.6 - 8 -17.8 - 9 -24.2 - 10 -25.6 - 11 -8.4 - 12 -9.1 - 13 -11 - 14 -12.5 - 15 -12.5 - 16 -19.8 - 17 -21.6 - 18 -11 - 19 -13.7 - 20 -13.8 - 21 -18 - 22 -17.5 - 23 -16 - 24 -18.5 - 25 -16.5 - 26 -8 - 27 -17.7 - 28 -16.2 - 29 +2.2 - 30 -0.5 - 31 +2 - -Pendant ce mois, la température s'est abaissée huit fois au-dessous de -la température la plus basse du grand hiver de 1829-1830. Elle a -présenté deux jours de suite des maxima, -24°.2 et -25°.6, qui n'avaient -jamais été observés à Paris. Il n'en faut pas conclure que le froid -n'ait jamais été aussi rigoureux à Paris: les températures de -21°.5 et --23°.5, observées en décembre 1788 et janvier 1795, correspondent -probablement à des froids aussi vifs. Elles ont été relevées, en effet, -près d'habitations, dans Paris même, sur des thermomètres mal exposés, -et marquant par suite trop haut. Il est constant toutefois que s'il a -fait quelquefois à Paris aussi froid qu'en décembre 1879, du moins -jamais n'y a-t-on vu le thermomètre aussi bas. - -Il n'est pas sans intérêt de comparer ce rude hiver à ceux qui l'ont -précédé. Notre comparaison ne portera que sur Paris: nous manquerions -d'espace et de documents précis pour étendre la comparaison à d'autres -points. - -M. Renou admet que le grand hiver de 1829-1830 est peut-être le plus -grand qu'il y ait eu en France depuis plusieurs centaines d'années, -Voilà, en effet, comment il s'exprimait, en 1871, dans une discussion -sur l'hiver qui venait de prendre fin: «La moyenne, -1°.6, de l'hiver de -1830 est plus basse que celle des hivers de 1789 et 1795, plus basse -aussi certainement que celle de 1709, et il ne paraît même pas qu'elle -ait jamais été notablement moindre dans les hivers les plus rudes, tels -que 1408, 1658..., pendant lesquels la Seine a été gelée plus de -cinquante jours comme en 1789.» - -Donc, d'après M. Renou, l'hiver de 1830 a été, à Paris, plus rude que -ceux de 1795, 1789, 1709..., et peut-être aussi de 1658 et de 1408. Il -nous suffira par conséquent de le comparer à celui de 1879-1880 pour -voir s'il doit conserver son rang. Nous avons, pour l'un et pour -l'autre, tous les éléments d'une comparaison rigoureuse. - -La moyenne des trois mois d'hiver, décembre, janvier, février, est, pour -1829-1830, de -1°.6; elle est de 0°.8 pour 1879-1880. En y ajoutant le -mois de novembre, qui a été rigoureux dans les deux années, on arrive à -un résultat de même sens. Mais ceci prouve seulement une chose: que -l'hiver 1829-1830, qui a duré quatre mois, a été plus long que celui de -1879-1880, qui n'en a duré que trois. Dans le dernier, février, très -chaud, a considérablement relevé la moyenne. Mais si l'hiver de 1880 a -été moins long, il a présenté, en trois mois, une plus grande somme de -froid que l'autre en quatre. Du 14 novembre au 6 février, sur un espace -de quatre-vingt-quatre jours, il a offert soixante-treize jours de -gelée; tandis qu'en 1829-1830, pour trouver ce même nombre de gelées, il -faut embrasser un espace de quatre-vingt-dix-sept jours, allant du 16 -novembre au 21 février. Et les gelées du dernier hiver ont été beaucoup -plus intenses, puisque la somme des degrés comptés au-dessous de zéro -dans l'hiver de 1879-1880 a été d'à peu près six cents, répartis en -quatre-vingt-quatre jours; tandis qu'en 1829-1830, il n'avait été que de -quatre cent soixante-dix-huit répartis en plus de cent jours. - -Au point de vue des froids intenses et de leur prolongation, au point de -vue des effets nuisibles que ces froids ont pu produire sur la -végétation, l'hiver dernier est donc incontestablement plus rigoureux -que celui de 1829-1830, et sans doute plus rigoureux que tous les hivers -du siècle dernier. Et comme si, pendant cet hiver, tout devait être -exceptionnel, il a été terminé par un mois de mars qui n'a pas été moins -extraordinaire que celui de décembre. C'est le mois de mars le plus -chaud dont il soit fait mention dans les registres des observatoires -météorologiques. Non seulement il n'a présenté à Paris aucun jour de -gelée, fait qui se produit assez rarement, mais sa moyenne est -supérieure de près de 5 degrés à sa moyenne normale. Il a été très -notablement plus chaud que le mois de mai 1879, fait qui, non plus, ne -s'était pas présenté depuis plus de cent ans. - -Allons-nous maintenant rechercher les causes de la rigueur extrême de -cet hiver, puis de la chaleur excessive du début du printemps? Il nous -faudrait pour cela quitter le domaine des faits pour entrer dans le -champ des hypothèses. Il nous faudrait ajouter au tableau des -températures celui des pressions barométriques, de la direction des -vents, de toutes les circonstances climatériques, pour n'arriver, en fin -de compte, qu'à avouer notre ignorance. Nous ne le ferons pas. Disons -seulement que les températures très basses ont été, comme cela a lieu le -plus souvent pendant les grands hivers, accompagnées de pressions -barométriques très élevées, et d'un ciel presque constamment serein. De -plus, «Ce régime exceptionnel, dit M. Angot, présentait une autre -particularité remarquable: il était spécial aux régions supérieures de -l'atmosphère. Le sol semblait recouvert d'une couche d'air froid d'un -millier de mètres d'épaisseur au plus; au-dessus, la température était -beaucoup plus douce, et non pas seulement d'une manière relative. Le 9 -et le 10 décembre, les températures au pic du Midi et au Puy de Dôme -étaient à peine égales à celles que l'on observait au pied; dans la -seconde moitié du mois, l'inversion devenait complète: au Puy de Dôme, -il faisait, le 17 décembre, 17 degrés de plus qu'à Clermont, 20 degrés -le 27, et jusqu'à 21 degrés le 22; nous ne citons, bien entendu, que les -nombres les plus grands, car la même distribution se reproduisit presque -chaque jour depuis le 8 décembre. Au pic du Midi, le phénomène était -tout aussi marqué: depuis le 19 décembre jusqu'à la fin du mois, le -thermomètre montait chaque jour bien au-dessus de zéro. De pareilles -interversions ne sont pas rares; on en signale chaque hiver.» - -Nous irons plus loin: non seulement, comme le dit M. Angot, ce phénomène -d'interversion n'est pas rare, mais il se produit constamment dans les -hivers rigoureux; non seulement il n'est pas l'exception, mais il est la -règle des grands hivers. La cause qui produit les grands froids, quelle -qu'elle soit, est certainement la même qui amène les pressions -barométriques élevées et les interversions de la température. Ces trois -phénomènes vont généralement de front. - -Point n'était besoin, du reste, pendant l'hiver qui nous occupe, de -monter sur les montagnes élevées pour constater l'interversion: on l'a -remarquée en bien des points, sur les plus petites collines. Elle s'est -produite au Puy de Dôme, au pic du Midi, au mont Néthou, au Righi, à -l'Utliberg, au Ballon de Guebwiller. Dans le département de -Saône-et-Loire, les habitants des collines souffrirent beaucoup moins -que ceux des plaines; dans le Cantal, l'hiver a été très doux; les -montagnards des environs de Clermont-Ferrand étaient saisis, lorsqu'ils -descendaient à la ville, par un froid contre lequel ils n'avaient pas -songé à se prémunir. - -Dans les plaines, au contraire, l'hiver présentait à peu près les mêmes -caractères qu'à Paris; mais s'il a été en bien des points plus rigoureux -que celui de 1829-1830, il est certain qu'il s'est étendu beaucoup -moins, et il semble même que, dans certaines régions de la France, il a -été moins rude, non seulement que celui de 1830, mais même que celui de -1870-1871. - -Dans le Cantal, dans l'Ariège, on a eu pendant la plus grande partie de -l'hiver une température printanière. - -Le midi n'a guère souffert. A Montpellier, la moyenne de décembre est -+0°.85, de beaucoup inférieure à la moyenne normale, mais supérieure -cependant à la moyenne de janvier 1872. Grâce à la constante sérénité du -ciel, l'écart entre la température minima et la température maxima d'une -journée a toujours été considérable. Tandis que le matin la température -descendait fréquemment à -8 degrés, -9, et même -11, elle atteignait -dans l'après-midi +10, +12, et même +15 degrés, avec un écart double au -moins de celui de Paris. En France, les froids se sont surtout fait -sentir dans le centre et dans l'est, et là ils ont été, comme à Paris, -plus rigoureux qu'ils ne l'avaient jamais été. - -Le froid même augmentait à mesure qu'on allait vers l'est, de sorte que -l'hiver, à Nancy, par exemple, a été, proportionnellement au climat de -cette ville, tout aussi rude qu'à Paris. Le tableau suivant nous le -montrera. - - TEMPÉRATURES - normales MOYENNES TEMPÉRATURE NOMBRE - MOIS. calculées pour DIFFÉRENCES. minima. des jours - d'après 10 ans 1879-1880. de gelée. - d'observations. - Novembre +4°.06 +2.09 -1°.97 -8° 12 - Décembre +0.88 -8.58 -9.41 -22.4 29 - Janvier +0.78 -2.64 -3.42 -16.0 27 - Février +7.00 +3.05 +6.05 +10.8 11 - -Nous voyons qu'à Nancy les moyennes ont été plus basses qu'à Paris, mais -cependant un peu moins éloignées des moyennes normales. De plus, la -température minima de l'hiver n'a été que de -22°.4, moins froide que -celle de Paris. Mais cela tient surtout à ce que les observations du -tableau précédent ont été faites dans l'intérieur de la ville, où la -température est toujours plus élevée en hiver que dans les champs. Et, -en effet, en rase campagne, à la station météorologique de -Bellefontaine, tout près de Nancy, le minimum du 8 décembre a été de -30 -degrés, température observée scientifiquement, comme cela a lieu pour -les observations parisiennes, c'est-à-dire avec un bon thermomètre placé -sous abri. Les moyennes de la station de Bellefontaine sont certainement -beaucoup plus basses que celles de Nancy. - -A Logelbach, près de Colmar, la moyenne de décembre a été -8°.7, et -celle de janvier -4°.1. - -Voici, pour terminer, une liste de quelques-unes des températures les -plus basses observées en divers points de la France pendant cet hiver; -elles se sont presque toutes produites dans le voisinage du 9 décembre. - - Charolles -24 degrés. - Melun -25 - Joigny (Yonne) -27 - Chaumont -27 - Soissons -28 - Orléans -28 - Toul -29 - Monceau-les-Mines -29 - Près de Nancy -30 - Autun -31 - Langres -33 - -Dans les Vosges, on aurait même observé la température de -35 degrés. -Même en ne tenant pas compte de cette dernière observation, nous voyons -que le minimum de Langres, -33, est le plus bas qui ait jamais été cité -pour la France. La plus froide température observée jusqu'à ce jour -avait été de -31 degrés à Pontarlier, en 1794. Dans cette ville même, ce -froid a été dépassé le 8 décembre 1879. - -Pendant que l'hiver faisait rage en France, l'Amérique présentait, au -contraire, un grand excès de température; l'Angleterre continuait à -jouir de son climat insulaire; c'est à peine si l'on pouvait y patiner -sur les petits lacs. Mais à l'est de notre pays, le froid allait en -augmentant: en Belgique, en Hollande, en Allemagne, en Russie, en Italie -même et en Grèce, l'hiver était rude. - - - - -CHAPITRE II - -1879. LA NEIGE, LE VERGLAS ET LA PRISE DES RIVIÈRES. - - -L'année 1879, qui devait, comme nous l'avons vu, présenter pendant toute -sa durée des températures anormales, débuta par un phénomène presque -unique, par un prodigieux verglas. Le verglas est connu de tous; mais -personne n'en avait encore vu de comparable à celui de janvier 1879. - -Presque chaque année, il arrive qu'une pluie fine tombant sur le sol s'y -solidifie instantanément et le recouvre d'une couche uniforme de glace, -dangereux et glissant vernis qui disparaît bientôt: c'est le verglas. -Cette couche est généralement de très faible épaisseur; elle se borne à -entraver, pendant quelques heures, la circulation: aussi les physiciens -ne s'étaient pas préoccupés, jusqu'à aujourd'hui, de son mode de -formation. Ce mode semblait bien simple, et on admettait, sans examen, -que l'eau tombant à une température supérieure à zéro sur un sol -fortement glacé par les froids antérieurs ou par l'effet du rayonnement -nocturne, se congelait immédiatement. Bientôt le sol réchauffé par le -contact de l'eau, réchauffé aussi par le fait même de la congélation, se -mettait en équilibre de température avec l'eau; la formation du verglas -cessait, et la mince couche se fondait même rapidement. On admettait -ainsi que la couche de verglas ne pouvait jamais devenir épaisse, et -qu'elle ne se formait que par des températures supérieures à zéro degré. - -Tout cela est vrai le plus souvent; mais le phénomène qui se produisit -le 22 janvier 1879 a montré que l'explication que nous venons de donner -ne peut s'appliquer à tous les cas. Il résulte des observations de -nombreux savants, et notamment de celles de MM. Godefroi, Piébourg, -Decharme, Colladon..., que, le 22, le 23 et le 24 janvier 1879, il est -tombé de l'eau liquide quand la température extérieure était de -2 -degrés, -3 degrés, et même -4 degrés; c'est-à-dire inférieure à celle de -la formation normale de la glace. Cette pluie était donc à l'état de -surfusion. Arrivée sur le sol également très froid, cette eau se -solidifiait immédiatement, comme le fait tout liquide en surfusion -auquel on fait subir une agitation ou un choc, et il se formait un -verglas dont l'épaisseur pouvait augmenter indéfiniment. - -Déjà, à plusieurs reprises, depuis le commencement du siècle, on avait -observé des pluies par des températures inférieures à zéro; mais on -n'avait pas attaché d'importance à ce fait, qui n'avait produit aucun -phénomène frappant. Il devait en être autrement en janvier 1879; la -formation du verglas y prit presque, en effet, le caractère d'un fléau -pour la sylviculture. - -On ne trouve dans aucun document la preuve qu'aucun verglas ait jamais -produit des dégâts comparables à ceux que nous allons enregistrer. -Arago, dans sa Notice sur les grands hivers, n'en cite qu'un seul, celui -de 1498-1499, dans lequel on ait eu des pertes sérieuses dues à l'action -du verglas. Voici ce passage, extrait, au moins pour le fond, de la -_Chronique_ de Jean Molinet: «Les frimas de cet hiver se présentèrent -dans le Hainaut sous une forme tout à fait insolite. Il tomba, dans la -nuit de Noël, une grêle très forte, mêlée de pluie, qui fut -immédiatement saisie par la gelée et forma une rivière de glace polie. -Vint ensuite une neige abondante, «tellement que le tout, dit le -chroniqueur, congéré et entremeslé ensemble, causèrent une glace dure -comme pierre.» Les arbres, ne pouvant supporter un tel fardeau, «furent -esbranchez et desbrisez par grands esclas»; les branches qui -résistèrent, agitées par le vent, formaient un bruit «à manière du -cliquetis de harnois d'armes.» Cette singulière gelée dura douze jours, -et quand vint le dégel, des pièces de glace énormes tombèrent des -clochers et endommagèrent les nefs et les chapelles des églises.» - -Le verglas extraordinaire de janvier 1879 dut être semblable à celui-là. -Il causa d'immenses dégâts dans la sylviculture. Un météorologiste -distingué, M. Angot, les a rapportés très exactement: «Sur une longue -bande étroite, s'étendant du nord-est au sud-ouest, le désastre fut -immense; tel qu'on peut difficilement se le figurer. Tous les objets, le -sol, les arbres, les plus petits brins d'herbe, étaient recouverts d'une -couche de glace, qui atteignit deux centimètres d'épaisseur. Sur les -fils télégraphiques, le diamètre de l'enveloppe glacée arrivait à 38 -millimètres; une petite branche, du poids de sept grammes, portait 193 -grammes de glace. Sous une surcharge aussi grande, bien peu d'arbres -pouvaient résister, et beaucoup étaient rompus ou déracinés. Dans la -forêt de Fontainebleau notamment, les dégâts furent incalculables: à -certains endroits, on aurait dit une forêt mitraillée. Les routes -restèrent longtemps coupées par des troncs d'arbres qui les jonchaient, -et, dans la région envahie par le fléau, toutes les lignes -télégraphiques furent détruites.» - -M. Louis Figuier, dans _l'Année scientifique_, écrit: «Dans les bois et -dans les forêts des environs de la Chapelle-Saint-Mesmin, le phénomène -du verglas eut des conséquences désastreuses. Le poids des branches -recouvertes de glace augmenta de plus en plus. Dès la première nuit, -plusieurs furent brisées. Dans la soirée du second jour, le phénomène -prit des proportions effrayantes. Toute la nuit, les craquements se -succédèrent avec une rapidité toujours croissante. Le lendemain matin, -les branches arrachées et brisées jonchaient le sol; des arbres entiers -gisaient déracinés; d'autres, et des plus grands, étaient fendus en deux -depuis le sommet jusqu'à la base. Le plus grand nombre étaient -entièrement dépouillés de leurs branches, de sorte que certaines régions -boisées simulaient assez bien les abords d'un bassin à flot hérissé de -mâts.» - -D'après des documents officiels, on peut évaluer à deux cent mille -stères le volume des bois brisés par le verglas dans les forêts -domaniales du seul département de Seine-et-Marne. Il aurait été presque -impossible d'y retrouver un seul bouleau intact. L'oeuvre de la -restauration de la forêt de Fontainebleau s'est trouvée retardée de -trente ans. La forêt de Villeformoy (Seine-et-Marne) ressemblait à une -immense exposition de cristallerie. «Rien de plus saisissant, dit un -témoin oculaire, que l'immobilité et le silence qui pesaient sur la -forêt, brusquement troublés de temps en temps par l'effroyable fracas -des bris d'arbres.» - -M. Jamin, dans _la Revue des Deux Mondes_, raconte des effets bien -curieux de ce verglas: «Les animaux n'ont pas été plus épargnés que les -plantes; des alouettes ont été fixées au sol, rivées dans le verglas par -les pattes ou par la queue. Dans la Champagne, on trouva des perdreaux -gelés, debout dans un linceul de glace; et l'on ne peut s'empêcher de -comparer cet ensevelissement glaciaire à celui qui, aux époques -géologiques, a surpris les mastodontes qu'on retrouve aujourd'hui sur -les bords de la Léna. Eux aussi se présentent debout, le nez en l'air, -serrés dans un vêtement de glace, non de neige, comme s'ils avaient été -surpris par un immense verglas. Cette hypothèse est aussi plausible que -celle du tourbillon glacé qu'on a imaginé pour expliquer leur -ensevelissement.» - -Le verglas si extraordinaire du 24 janvier 1879, phénomène presque -unique jusqu'alors, devait se reproduire aussi désastreux, à quelques -mois de distance, au début de la période des grands froids du mois de -décembre de la même année. Sur une grande partie de l'Europe, la neige -tomba dans la nuit du 3 au 4 décembre; cette chute de neige fut suivie -dans un grand nombre de régions, et principalement dans l'ouest de la -France, d'une pluie glacée qui recouvrit tout d'une immense couche de -verglas. Dans la nuit du 4 au 5, une effroyable tempête de neige, -pendant laquelle tous les éléments semblaient déchaînés, vint cacher la -glace qui recouvrait le sol et déterminer le rupture de nombreux arbres -trop fortement chargés. Sous l'action du verglas, toutes les maisons se -recouvrirent d'un vernis luisant qui avait quelquefois plus d'un -centimètre d'épaisseur, qui rendait les vitres presque opaques, et -soudait si bien les fenêtres qu'on ne pouvait les ouvrir. Puis, quand -vint l'ouragan, la neige, fine et sèche, pénétrait entre les ardoises -des toits et remplissait les greniers les mieux clos. - -M. Demoget a donné, au journal _la Nature_, une description du verglas -du 4 décembre à Nantes: «Le mercredi 3 décembre, dit-il, le ciel resta -couvert, et la journée fut très froide; vers sept heures du soir, la -neige commença à tomber; et le lendemain jeudi la terre en était -complètement couverte. Mais, vers huit heures du matin, la neige se -changea en une pluie glacée par un vent d'est assez violent et très -froid. Dans la journée, la pluie se congelait en partie, se fixait aux -divers objets qu'elle rencontrait, et formait bientôt une couche épaisse -de verglas recouvrant toute la végétation. Vers le soir, sous le poids -de la couche glacée, les branches d'arbres commencèrent à se rompre. -Enfin, pendant la nuit, une tempête de neige, chassée par un fort vent -d'est, vint encore aggraver la situation. Un grand nombre d'arbres -surchargés par le verglas et la neige se brisèrent. Les ormes des -promenades publiques et ceux bordant les routes, moins solidement -charpentés, furent les plus maltraités. En général, les arbrisseaux et -les arbres à basse tige résistèrent beaucoup mieux, parce que les -stalactites de glace, en se soudant aux parties inférieures de la -plante, consolidèrent les branches jusque sur le sol et empêchèrent leur -rupture. Toute la plante était emprisonnée sous une charpente glacée, -qui reliait et soudait toutes les branches et les feuilles entre elles. -Le vendredi 5 décembre, le ciel étant très pur, le soleil vint augmenter -la beauté du phénomène, en faisant scintiller cette splendide végétation -de cristal. C'est la deuxième fois pendant l'année 1879 que ce rare -phénomène météorologique se produit.» - -La campagne de Nantes n'était pas seule éprouvée; on écrivait, de -Saint-Georges-sur-Loire, à _l'Union de l'Ouest_: «Une pluie glaciale est -tombée toute la journée du 4, se congelant au fur et à mesure; et, vers -le soir, les arbres étaient revêtus d'une couche de verglas d'une -épaisseur extraordinaire. De tous côtés on voyait les branches cédant -sous ce poids énorme s'incliner vers la terre; quelques-unes se -brisaient; cependant, si le temps restait calme, on pourrait espérer que -le mal ne serait pas trop grand.» - -Mais le temps ne resta pas calme, la tempête ne tarda pas à se -déchaîner. «Quelle nuit! A chaque instant, au milieu des hurlements de -la tempête, on entendait des décharges d'artillerie, suivies de -véritables feux de file. C'étaient les chênes centenaires, les ormes, -les frênes, qui s'abîmaient sous la rafale, tandis que les jeunes arbres -se brisaient net par la moitié! Vers le matin, le calme se rétablit; -mais le mal était fait, il dépassa même les prévisions. Le jour, en se -levant, éclaira une scène de désolation. Le sol jonché de débris, les -arbres déchirés, brisés de haut en bas, les peupliers surtout n'ayant -plus de cime, plus de branches, nus comme des poteaux de télégraphe; à -moins de l'avoir vu, rien ne peut donner une idée de ce spectacle -lamentable. Tous les parcs du pays, Serrant, l'Épinai, la Cauterie, la -Bénaudière, le Pin, Laucran, le Chillon, etc., sont littéralement -ravagés. Il faudra dix ans pour réparer le désastre d'une nuit, et -encore bien des dégâts sont-ils irréparables.» - -Le verglas a été localisé, mais la neige couvrit une grande partie de -l'Europe. «En même temps, une chute abondante de neige recouvrait la -France, interrompant toutes les communications: aux environs de Paris, -l'épaisseur de cette couche atteignit en moyenne vingt-cinq centimètres. -La neige reprit un instant le 8, ajoutant une nouvelle couche de plus de -dix centimètres à la première; de sorte qu'il s'accumula sur le sol, du -4 au 8 décembre, une couche d'eau gelée qui, fondue, ne correspondait -pas à moins d'un volume de quarante-cinq litres d'eau par mètre carré de -surface.» Quoique cette abondance n'eût rien d'extraordinaire, elle -suffit pour causer de graves accidents, tels que l'effondrement du -marché Saint-Martin, et pour arrêter la circulation pendant plusieurs -jours.» - -Nous n'avons pas à discuter ici les moyens employés pour débarrasser le -sol de cette couche encombrante. Disons seulement que ceux qui ont -préconisé l'emploi de la vapeur surchauffée pour fondre la neige des -rues n'ont fait que prouver l'ignorance absolue dans laquelle ils sont -des plus simples notions de la physique. Une grande locomotive routière, -capable de brûler 70 kilogrammes de charbon par heure, aurait pu, étant -donnée l'épaisseur de neige qui se trouvait sur le sol de Paris, -nettoyer 50 mètres carrés de chaussée par heure. A ce chiffre, 1000 -locomotives auraient à peine, en un mois, terminé leur besogne. - -En province, la neige était par régions beaucoup plus abondante qu'à -Paris. Dans le centre et le nord, elle atteignait une hauteur tout à -fait insolite. A Joigny, dans l'Yonne, il y en avait plus de 50 -centimètres. Dès le 1er décembre, il y en avait 30 centimètres dans les -rues de Valenciennes, et il devait en tomber beaucoup encore. A Laval, -on observait 50 centimètres de neige. A Bapaume, au milieu de décembre, -il y eut en certains endroits 1m.60 de neige: le courrier dut, au péril -de sa vie, porter sur son dos le sac des dépêches. - -Près de Cambrai, des villages bloqués par les neiges demandent des -secours et des vivres. Dans les Ardennes, des villages entiers étaient -ensevelis; et demeuraient pendant plusieurs jours isolés du reste du -monde, dans une détresse affreuse, sur le point de manquer complètement -de pain. Les moulins ne pouvaient plus moudre, la farine manquait, tout -gelait dans les maisons. - -Dans certaines parties des Vosges, la neige, poussée par le vent, -comblait les vallées, et s'amassait en masses de 10 mètres d'épaisseur. -Sur divers points, nombre de gens étaient ensevelis sous la neige et -périssaient misérablement. Les transports étaient devenus presque -impossibles, et, près de Cambrai, les cultivateurs imaginaient -d'employer des traîneaux grossiers pour leurs transports. - -A l'étranger il y avait aussi de grandes neiges. A Naples, les trains -étaient arrêtés par les grandes accumulations de neige. - -Dans les montagnes, au contraire, de même qu'il y avait peu de froid, il -n'y avait guère de neige. Les habitants du Causse de Chanac étaient -obligés, faute d'eau et de neige, de faire un très long parcours pour -aller chercher dans le lit du Lot de gros blocs de glace qu'ils -charriaient à la ferme, et qu'ils faisaient fondre au fur et à mesure -pour les besoins du ménage et pour abreuver les bestiaux. Le 14 -décembre, le général Nansouty télégraphiait plaisamment à un ami, du -haut du pic du Midi: «Nous sommes en détresse; nous ne trouverons -bientôt plus assez de neige pour faire l'eau pour le thé et la soupe. -Apportez-nous de la neige si Paris en a assez.» - -C'est à la suite de cette grande chute de neige que se produisirent les -froids extraordinaires de l'hiver. Les phénomènes de congélation de -divers liquides, cités toujours par les historiens comme caractérisant -les grands hivers, ont été observés alors dans un grand nombre de -localités. L'eau, en maints endroits, s'est gelée au fond des puits; -l'eau-de-vie, exposée à l'air, s'est prise en une masse solide; le vin a -pu être coupé à la hache. A Verneuil, département de l'Eure, le vin gèle -dans les caves, cinq cents bouteilles de vin sont brisées. Dans le -Berry, au fond d'une cave bien close, plusieurs centaines de bouteilles -de vins fins éclatent par l'effet de la gelée. - -Dans le département de Saône-et-Loire, tout gèle dans les maisons. Dans -plusieurs départements, toutes les provisions qui n'étaient pas -enfermées dans des caves très profondes étaient totalement perdues. - -Dans des chambres à feu, l'eau se gelait dans les carafes pendant la -durée du repas. La rapidité de la congélation devenait extrême quand -l'eau était placée à l'extérieur. Au milieu du mois de janvier, le feu -se déclare dans la caserne d'artillerie, à Orléans, au milieu de la -nuit. Pendant deux heures il est impossible de manoeuvrer les pompes, -les conduites d'eau étant gelées. La température était cette nuit-là de --18 degrés. L'eau qui tombait sur les murs se solidifiait et formait -au-dessous des poutres des stalactites de glace. Les pompiers étaient -recouverts d'une épaisse couche de verglas. Les conduits d'alimentation -des pompes ont été tellement avariés que l'administration municipale a -dû consacrer un important crédit à leur réparation. - -M. Déleveaux, professeur au lycée d'Orléans, a profité de ces basses -températures pour refaire l'expérience de William. Le 17 décembre, il a -rempli d'eau un obus de 95 millimètres de diamètre. Il l'a placé en -plein air, et le lendemain l'a trouvé cassé. Les vases rompus par suite -de la gelée ont été très nombreux, même dans les appartements qui -semblaient le mieux à l'abri des accidents de cette nature. Le journal -_la Nature_ donnait le curieux spécimen, d'après une photographie, d'un -effet de congélation sur une bouteille contenant une solution faible de -nitrate d'argent. Le bouchon avait été soulevé, dans un placard de -laboratoire, à une grande hauteur par une colonne de glace sortie du -goulot. - -Dès le début du mois de décembre, les fontaines publiques de Paris -présentaient, par suite de la formation des glaces, l'aspect le plus -agréable. Les lions de la fontaine Saint-Michel étaient notamment d'un -magnifique aspect. Sur la place de la Concorde, les statues qui décorent -les fontaines étaient enveloppées dans d'immenses blocs de glaces dont -elles formaient en quelque sorte le noyau. - -Mais c'est surtout la prise des cours d'eau qui nous présente des faits -dignes d'attention. Dès le mois de novembre, la Néva avait été prise. A -Saint-Pétersbourg, les glaçons emportaient treize bateaux et plusieurs -débarcadères. Des paquebots partis de Cronstadt avec trois cents -passagers étaient entourés par des masses de glace flottante et jetés -sur un banc de sable. - -Dès les premiers jours de décembre, toutes les rivières du nord et du -centre de la France étaient couvertes de glaces épaisses. La congélation -s'était produite, pour certaines rivières, précisément à l'époque de la -chute des neiges, et il en était résulté des effets singuliers. A la -Flèche, sur le Loir, la neige, chassée par le vent sur la glace encore -très faible, s'y était entassée en grande quantité. La glace, cédant -sous le poids, ne tarda pas à s'enfoncer avec son fardeau, et la rivière -se reprit par-dessus. Quinze jours après, nous avons encore pu -constater, en brisant la glace, qui avait pris une épaisseur de 40 -centimètres, que la neige était encore là. L'accumulation était telle -qu'elle allait, sur les bords, jusqu'au fond, à plus d'un mètre. Cette -neige était spongieuse: l'eau, à zéro degré, qui l'imprégnait, était -impuissante à la fondre. - -Le 8 décembre, le Sund charriait des glaçons et Copenhague était bloqué -par les glaces. La navigation de l'Escaut était interrompue. Bientôt la -Seine et la Loire se prenaient dans toute leur étendue, puis la Saône et -une grande partie du Rhône. Les plus anciens riverains n'avaient jamais -vu autant de glace sur le Rhône: il était gelé d'une rive à l'autre sur -une longueur de plus de 60 kilomètres à partir d'Arles. Cependant, en -1830, on avait pu passer en voiture sur la glace de Tarascon à -Beaucaire; on ne le fit pas en 1879. Sur le Lot, à Espalion, la glace -avait 50 centimètres d'épaisseur; la rivière avait été prise le 30 -novembre, et le 22 janvier, jour de la foire, tout le monde la -traversait encore; on y jouait aux quilles, on y faisait de la -photographie. Le canal du Midi, de Toulouse à Cette, était entièrement -gelé au commencement de décembre. - -Bien plus, tandis que le froid épargnait presque le sud-ouest de la -France, il gagnait l'Italie. L'Arno se gelait à Florence; le Pô pouvait -être traversé en tous sens; la mer se prenait en partie à Venise. - -A mesure que le froid se prolongeait, l'épaisseur de la glace devenait -plus grande, et on pouvait circuler librement sur les lacs et sur les -fleuves. En certains points il y eut sur la Loire 70 centimètres de -glace. A Vichy, sur l'Allier, les grosses voitures de roulage -circulaient comme sur une route. A Mayence, sur le Rhin, les diverses -corporations d'ouvriers installaient des ateliers. Un tonnelier, aidé de -ses ouvriers, fabriquait, le jour de Noël, deux grands tonneaux sur la -glace; ces tonneaux, destinés à un commerce de vins de Mayence, portent -une inscription mentionnant le fait. En même temps, des maréchaux -ferrants, des cordonniers, s'établissaient sur le Rhin; on installait -une grande boucherie. - -[Illustration: 1879.--Le Rhin.] - -Le dégel de la fin de décembre devait rendre la vie à presque tous ces -cours d'eau. Mais un grand nombre ont été, pour la seconde fois, repris -en janvier. - -A Paris, dès la première quinzaine de décembre, de nombreux promeneurs -ne tardaient pas à descendre sur la Seine, malgré la défense de -l'autorité. La glace, qui atteignit bientôt, en tous points, plus de 40 -centimètres d'épaisseur, aurait été capable de porter les plus grands -fardeaux. Les glaces sur lesquelles se lancèrent les hussards de -Pichegru, le 20 janvier 1795, pour aller prendre d'assaut la flotte -hollandaise, n'étaient pas plus épaisses. Lorsque, en 1657, Charles X, -roi de Suède, fit traverser la Baltique sur la glace à toute son armée; -lorsque, en 1458, une armée de quarante mille hommes campa sur le -Danube, les glaces n'avaient pas non plus une solidité plus grande. - -Aussi le jeudi, jour de Noël, la Seine était-elle couverte de patineurs: -dans la nuit, on y organisait une nombreuse promenade aux flambeaux. - -[Illustration: Sur la Seine en décembre 1879.] - -Pendant que la Seine était ainsi prise à Paris, les rues recouvertes -d'une couche glissante de neige durcie, les promenades et surtout les -transports de marchandises étaient devenus extrêmement difficiles. Aussi -le patinage et la course en traîneaux prenaient une extension -extraordinaire. Des commerçants avaient songé à faire leurs transports à -l'aide de traîneaux, et les gens riches adoptaient, pour leurs -promenades, ce mode de locomotion. Aux Champs-Élysées, on comptait un -traîneau pour cinq voitures. Nous avons vu qu'au surplus ce -divertissement n'était pas nouveau en France. - -Dans l'Europe centrale, les grands lacs se prenaient presque tous. Ils -ne se gèlent presque jamais, et seulement après une longue suite de -jours extrêmement froids. Aussi leur congélation se produisit-elle -seulement au mois de janvier. - -Le lac Trasimène, près de Pérouse, le lac de Zurich, celui de Zirknitz, -en Carniole, plusieurs grands lacs de la haute Autriche, purent être -traversés sur la glace à la fin de janvier. Le lac de Neuchâtel était -pris au commencement de février. Ce fait ne s'était pas produit depuis -1830: une gravure, aujourd'hui rare et très recherchée des amateurs, -avait consacré le souvenir de cet événement. Au commencement de janvier, -le lac de Genève était en partie couvert de glace, au moins sur les -bords. La résistance de la glace était telle en février sur le lac de -Constance, qu'on y installa, à Bregenz, une imprimerie. Là, on tira un -numéro unique de la _Gazette du lac de Constance_, contenant une -chronique sur le froid et l'historique des congélations du lac. A -l'occasion de ce rare événement, qui ne s'était pas produit depuis 1830, -on donna de grandes fêtes sur la glace, accompagnées de brillantes -courses en traîneau. - - - - -CHAPITRE III - -LE DÉGEL ET LES DÉBÂCLES. - - -Cependant à Paris on songeait à la débâcle, et on tâchait d'en atténuer -les effets, si souvent désastreux. Nous avons vu qu'en 1768 Déparcieux -avait indiqué un moyen d'empêcher la prise de la Seine à Paris: en 1879, -pas plus que dans les grands hivers précédents, on n'avait songé à -essayer ce moyen; il fallait donc briser la glace pour que le courant se -trouvât libre au moment du dégel. En 1830, on avait tenté sans succès -d'employer la poudre pour faire partir les glaçons; on espérait obtenir -de meilleurs résultats avec la puissante substance explosible que nous -avons maintenant à notre disposition. Des cartouches renfermant 250, 300 -et 400 grammes de dynamite étaient placées sous la glace et allumées -avec des mèches. Les débris, projetés à une grande hauteur, retombaient -dans l'eau et pouvaient être emportés par le courant. Chaque cartouche -pouvait disjoindre 150 mètres carrés de glace. On eut alors l'espérance -de rendre complètement libre le cours du fleuve dans la ville, et de -faciliter ainsi l'écoulement des glaçons lors du dégel. Ces efforts -n'ont pas été tout à fait vains, et peut-être ont-ils empêché des dégâts -plus grands que ceux que nous avons à enregistrer. - -Le dégel arriva, en effet, assez vite et très brusquement. Le 28 -décembre, la température s'éleva avec une rapidité inouïe de -15 degrés -à +3. En même temps, une épouvantable tempête remplaçait, sur une partie -de l'Europe, le calme absolu des jours précédents. D'après les -observations du docteur Robert Grant, de l'université de Glasgow, la -vitesse du vent était, dans cette ville, à sept heures du soir, de 115 -kilomètres à l'heure. C'est à ce moment que, sous l'action de cet -ouragan terrible, se produisit l'épouvantable catastrophe du pont de la -Tay. Ce pont, entièrement métallique, qui reliait Dundee à Édimbourg, -avait plus de trois kilomètres de longueur: il avait été terminé -seulement en 1875, et ses constructeurs, fiers à juste titre de cette -oeuvre merveilleuse, avaient cru pouvoir affirmer que la tempête la plus -furieuse ne produirait pas la moitié de l'effort nécessaire pour -renverser les piles. Le plus terrible accident qu'ait à enregistrer -l'histoire des chemins de fer devait donner un triste démenti à cette -affirmation. Laissons la parole à M. Walker, directeur du chemin de fer -North British: - -«D'après les rapports qui nous ont été faits sur le terrible malheur -survenu au pont de la Tay, il paraît que plusieurs des grosses traverses -du pont ont été précipitées dans la rivière, en même temps que le -dernier train venant d'Édimbourg, hier au soir, 28 décembre, vers sept -heures et demie. Il y avait, je déplore profondément d'avoir à le dire, -près de trois cents voyageurs dans le train, sans compter les employés -de la compagnie qui en faisaient le service. - -»Les premières nouvelles de l'accident, transmises à Dundee, n'y -provoquèrent qu'un sentiment d'incrédulité, tant la catastrophe -paraissait effroyable: ce sentiment ne tarda pas à faire place à une -consternation profonde. - -»Le train, qui était parti d'Édimbourg dimanche, à quatre heures quinze, -était composé de quatre wagons de troisième classe, un de deuxième et un -de première classe, un fourgon de bagages, et la machine; en tout huit -véhicules. - -»Le train avait quitté Burntisland à l'heure réglementaire, et, à toutes -les stations du Fifeshire, la même régularité s'était maintenue en -prenant des voyageurs dans les principales gares. A celle de Saint-Fort, -le train avait juste cinq minutes de retard. Il fut signalé à partir de -là au garde-barrière de l'extrémité méridionale du pont, qui transmit le -signal à son collègue de l'extrémité nord, et de là à Dundee. En ce -moment, un vent des plus violents, véritable ouragan, faisait rage; et, -à peine une minute ou deux après la communication télégraphique d'une -extrémité du pont à l'autre, le pont s'écroula subitement. On crut -d'abord que le train avait pu rétrograder, et l'on essaya de s'en -assurer en se mettant en communication avec la rive du Fifeshire de la -Tay. Mais les employés de la Compagnie durent enfin se rendre à -l'évidence et reconnaître que le train avait été précipité dans la -rivière. - -»Le vapeur qui, parti à onze heures du soir, eut toutes les peines du -monde à arriver sur le théâtre de la catastrophe, y parvint au moment où -la lune commençait à se cacher derrière d'épais nuages. Ceux qui le -montaient purent néanmoins s'assurer que, sur une longueur de mille -mètres, tout avait cédé. Il n'y restait pas même un simple bout de barre -de fer. C'était une grande ouverture béante, où quelques extrémités de -poutres passaient seules de chaque côté! Au milieu de l'obscurité, les -passagers du steamboat crurent distinguer des êtres humains sur l'une ou -l'autre des deux berges, mais c'était une illusion d'optique; la rivière -n'avait rien rendu, et ce que l'on avait pris pour des hommes, c'étaient -des bouts de câble restés fixés aux culées maçonnées du pont. - -»On se perd en conjectures pour expliquer comment treize massives -traverses ont pu être enlevées si complètement qu'elles n'ont laissé -aucune trace. L'explication la plus plausible paraît être celle qui -attribue leur rupture à la pression latérale exercée par le vent, au -moment où le poids du train en exerçait une verticale et provoquait des -vibrations qui ont été contrariées par l'action opposée simultanée de -l'ouragan. Dans cet état de choses, quelque partie plus faible ayant -cédé, la lourde masse du train aura accéléré la rupture totale. Une -chose surprenante, c'est que le bruit d'une chute pareille n'ait pas été -entendu dans le village, probablement à cause de la violence du vent. En -somme, il n'est resté du pont que les fondations en pierre et une partie -des culées en maçonnerie encore garnies de bouts de montants en fer.» - -Telle fut cette catastrophe sans exemple, dans laquelle trois cents -personnes ont trouvé la mort. Bien peu de cadavres ont pu être -retrouvés. - -Cependant, à Paris et dans presque toute l'Europe, le dégel commençait. -La terre, fortement durcie par la gelée, était presque imperméable, et -l'eau provenant de la fonte des neiges glissait rapidement à sa surface -pour aller grossir les rivières. Les eaux de la Seine, montant -rapidement, déterminèrent bientôt la rupture bruyante des glaces. Le 2 -janvier, la débâcle commença; le 3, elle atteignit sa plus grande -intensité. Le fleuve entier fut bientôt couvert de glaçons accumulés, -entassés pêle-mêle, descendant le courant avec une rapidité -vertigineuse. De nombreux débris étaient ainsi charriés: bateaux, -tonneaux, poutres, arbres, pans de murs, on voyait de tout sur cet -immense radeau de glace. Et tout cela frappait les piles des ponts avec -une telle force que le sol en tremblait. - -Et cependant le fleuve monte toujours; malgré les plus grands efforts, -les ponts sont en grande partie obstrués, les quais submergés: on craint -un moment un immense désastre. Heureusement il devait nous être épargné. -Le pont des Invalides seul ne put résister au choc. Il était en -réparation depuis plusieurs mois, et l'on avait construit en avant une -passerelle de bois pour la circulation des piétons. Celte passerelle ne -tarde pas à être emportée, et ses débris, encombrant les arches, -déterminent la rupture du pont lui-même. Le 6, tout danger d'inondation -avait complètement disparu. - -En somme, cette débâcle fut une des moins désastreuses de celles qui -eurent Paris pour théâtre. Elle se bornait à des dégâts matériels, dont -l'état estimatif a fixé la valeur, pour l'intérieur de Paris, à 3 500 -000 francs. Dans les banlieues, les dégâts furent plus grands: à -Villeneuve, à Choisy-le-Roi, à Alfort-Ville, il y avait eu plus d'un -mètre d'eau dans les rues. Tout cela est beaucoup, mais bien peu à côté -de ce que l'on avait à craindre, bien peu à côté des désastres rapportés -par l'histoire. - -Les glaces n'arrivèrent que lentement dans la basse Seine. Elles furent -d'abord arrêtées à Meulan par le pont de la ville. Elles s'y -accumulèrent en quantité si considérable qu'elles arrivèrent à la -hauteur des poteaux télégraphiques. Puis cette muraille immense finit -par céder, et le torrent, franchissant le pont, se précipita sur -l'écluse. Il n'y eut que des accidents de bateaux. Ce fut le dernier -incident de la débâcle de la Seine. - -Malheureusement, tous les riverains des grands fleuves ne devaient pas -en être quittes à si bon marché, et diverses débâcles, surtout dans le -centre de l'Europe, furent bien autrement funestes. - -En Hongrie, dès le 15 décembre, il y eut de grandes inondations, et les -glaces causèrent de grands dégâts. - -Au commencement de janvier, la Moselle inonde la ville de Metz, et les -glaces font de grands ravages; le Rhin emporte en divers points les -remblais du chemin de fer. La Meuse présente à Liège un spectacle -terrible et grandiose: les glaçons, en se choquant les uns contre les -autres, produisent un bruit effrayant; une terrible inondation charrie -des épaves de toutes sortes. A Sarrebourg, la Sarre démolit les ponts, -brise les arbres, inonde la campagne, et emporte tout ce qui se trouve -sur son passage. Le Danube est plus furieux encore; il inonde -complètement l'île de Shutt, près de Presbourg, et ses glaces emportent -plusieurs ponts. Près de Cracovie, plus de vingt villages sont ensevelis -par le débordement de la Vistule. - -[Illustration: La débâcle sur le Rhin.] - -Enfin, en France, la Saône au-dessus de Lyon, et la Loire au-dessus de -Saumur, furent arrêtées par d'immenses amoncellements de glaces qui -donnèrent la plus grande inquiétude. La rencharge de Saumur, désormais -célèbre sous le nom de glacier de Saumur, s'étendait sur une longueur de -douze kilomètres et sur toute la largeur du fleuve, atteignant presque -un kilomètre en cet endroit. Elle occupa, passionna l'opinion publique -pendant six semaines. La presse en donna les descriptions et les dessins -les plus variés, et tint le public au courant de tous les travaux -entrepris pour conjurer le péril. L'attention était d'autant plus vive -que l'on répétait sur tous les tons que le phénomène était unique, qu'il -ne s'était jamais produit en aucun temps et en aucun lieu. Il ne sera -donc pas inutile de montrer qu'au contraire les encombrements de glaces -sont presque la règle générale des débâcles, et qu'il n'y a de -différences que dans la plus ou moins grande importance de -l'amoncellement et dans la durée du glacier formé. - -Dans les hivers rigoureux et longs, la glace atteint dans les fleuves -une épaisseur considérable. Au moment de la débâcle, la rupture ne se -produit que difficilement, et les glaçons charriés ont une grande -surface, par suite un poids énorme, une force d'entraînement -prodigieuse. - -Il suffit alors qu'un obstacle, pont, île, bas-fond, se présente, pour -déterminer ce qu'on nomme une rencharge. Les premiers glaçons sont -arrêtés; ceux qui suivent choquent violemment les premiers, se dressent -les uns sur les autres, et forment une solide barrière qui augmente de -volume à chaque instant. Si l'obstacle est un pont, il ne tarde pas à -être emporté, et la débâcle reprend sa marche; mais si l'embâcle est -causée par une île, un bas-fond, qui ne peuvent céder, la barricade -prend des dimensions importantes: toutes les glaces d'amont se -réunissent au même endroit, se soudent les unes aux autres, et forment -un tout solide, dont le volume se chiffre par millions de mètres cubes. - -Les eaux, arrêtées dans leur cours, s'élèvent à une hauteur anormale. Il -se produit de part et d'autre du glacier une différence de niveau de -plusieurs mètres; les campagnes voisines sont inondées, dévastées, et -souvent le fleuve se creuse, dans les vallées latérales, un lit nouveau -qu'il conservera peut être définitivement si les travaux de l'homme ne -viennent le déposséder de sa conquête. Suivant l'importance du fleuve, -l'épaisseur des glaces, la hauteur des eaux et la durée du dégel, le -glacier sera plus ou moins considérable, l'inondation plus ou moins -dévastatrice, la débâcle définitive plus ou moins tardive, plus ou moins -désastreuse, mais au fond le phénomène sera toujours le même. - -Et qu'on ne vienne pas dire que ce sont là de pures spéculations; -l'histoire nous montre à chaque instant ces amoncellements de glaces et -leurs tristes conséquences. Nous en avons cité un certain nombre, -notamment pour les années 1216, 1364, 1789, 1830. Ajoutons-en encore -deux ou trois. - -En 1840, un engorgement du genre de celui dont nous nous occupons a eu -lieu dans la Vistule, à deux kilomètres environ au-dessus de la ville de -Dantzig. La rivière, arrêtée par les glaces empilées, s'ouvrit un -nouveau cours sur la rive droite. En quelques jours elle se creusa, à -travers des collines sablonneuses de douze à dix-huit mètres de haut, un -lit profond et large de plusieurs lieues de longueur. - -En 1876, le 3 mars, le Danube, arrêté par des glaces qui s'élevaient à -une hauteur prodigieuse, causa de terribles inondations et d'immenses -dégâts. - -Mais notre étonnement redouble quand nous considérons les faits mêmes du -grand hiver de 1879. Juste au moment où tous les journaux de France -étaient pleins du glacier de Saumur et le déclaraient unique, il se -produisait au-dessus de Lyon un phénomène du même genre. Il subsistait -aussi longtemps que celui de Saumur, donnait aux ingénieurs les mêmes -inquiétudes, en un mot, lui ressemblait de tous points. L'accumulation -des glaces, énorme cependant, était seulement un peu moins considérable. - -Occupons-nous de ce premier glacier, si dédaigné des chroniqueurs, à -cause sans doute de son éloignement de Paris, et nous verrons s'il était -en réalité bien différent de celui de Saumur. Nous emprunterons les -récits qui suivent aux journaux de Lyon, qui seuls s'entretenaient de ce -fait effrayant, dont le reste de la France semblait se désintéresser -absolument. - -La débâcle de la Saône commença le 2 janvier: les glaces emportèrent -d'abord le pont de Taissey (Ain). A Lyon, le mouvement se produisit le -3. Aussitôt après la rupture de la couche de glace le fleuve charrie à -pleins bords. Mais il se forme bientôt, en face de l'île Barbe et du -pont Serin, un immense amoncellement. Le 5, ces glaces se mettent en -mouvement avec un fracas épouvantable, mais elles s'arrêtent de nouveau -à Vaise: là, l'embâcle se reforme avec plus d'intensité. En quelques -heures, tout l'espace compris entre Vaise et l'île Barbe est encombré; -les glaces, à l'île Barbe, atteignent le pied de la maison éclusière; -les glaçons, entassés les uns sur les autres, dépassent, en certains -endroits, les parapets des quais. L'aspect de la Saône est saisissant et -grandiose: c'est celui d'une véritable mer de glace, mais d'une mer -tourmentée, convulsée. Les glaçons, éclairés par un resplendissant -soleil, jettent mille lueurs; ceux de provenance du Doubs se -reconnaissent à leur couleur bleue très pure. Dans cet enchevêtrement de -glaçons immenses, on distingue les formes les plus fantastiques: des -pièces de bois, des carcasses de bateaux brisés, des arbres, des débris -de toutes provenances, rappellent au sentiment de la réalité; ces traces -des malheurs de la veille en font craindre de plus terribles pour le -lendemain. - -Le 13 janvier, M. Pasquot, ingénieur chargé de la navigation, fait un -rapport sur le phénomène. Il dit que sur toute la largeur du fleuve, et -sur une longueur de plusieurs kilomètres, la Saône est un véritable -glacier. «La glace, ajoute-t-il, a de huit à dix mètres d'épaisseur, et -le volume total dépasse certainement cinq millions de mètres cubes. Ce -glacier descend jusqu'au fond du lit même de la Saône, et il barre si -complètement la rivière, que le niveau de l'eau en amont de cette digue -est arrivé à dépasser de 3m.17 le niveau de l'eau en aval. Si cette -barre, ajoute le rapport, est soulevée ou rompue brusquement par l'effet -du dégel ou d'une poussée venant de la débâcle du haut, la Saône peut -monter dans Lyon de deux mètres en quelques minutes.» - -En présence d'un semblable péril, des ingénieurs sont envoyés qui se -mettent à l'ouvrage. On attaque, d'abord sans grand espoir, la banquise -avec la dynamite; dans l'axe on perce un chenal pour permettre -l'écoulement des eaux. Du reste, le niveau du fleuve baisse rapidement, -et bientôt la surface du glacier présente l'aspect d'une vallée -profonde, bordée de montagnes de sept à huit mètres de hauteur. Malgré -les doutes d'un grand nombre d'ingénieurs, on travaille avec ardeur; on -brûle jusqu'à deux mille kilogrammes de dynamite par jour, les -détonations se succèdent sans relâche. Grâce au beau temps, et aussi aux -efforts faits, le danger diminue tous les jours. C'est seulement le 15 -février que toutes les glaces ont quitté la Saône. - -La dynamite, jointe à un temps favorable, avait évité à Lyon, comme elle -évitait à Saumur, bien des dévastations. Le moyen que l'on avait employé -pour émietter le glacier était-il le meilleur? Beaucoup, et notamment -des ingénieurs, avaient proposé de scier les banquises. Ils rappelaient -que l'ingénieur Venetz avait sauvé, au commencement du siècle, la ville -de Viège, dans le Valais, en sciant une immense banquise de glace qui la -menaçait, et derrière laquelle se trouvait un lac qui aurait produit une -inondation formidable. Ils rappelaient que l'amiral Pâris avait, lui -aussi, utilisé le sciage d'une façon très heureuse, pour maintenir -libres ses navires emprisonnés par les glaces du grand lac Léman, du -Boug et du Dnieper. L'amiral Pâris, interrogé à ce sujet dans une séance -de l'Académie des sciences, avait déclaré que dans une rivière où l'on a -un courant pour enlever à mesure les glaçons, il devait y avoir grand -profit de temps et de travail à employer la scie. Et cependant la scie -n'a pas été employée: c'est que l'épaisseur de la glace était, à Lyon -comme à Saumur, de plusieurs mètres, et qu'il semblait impossible de -manoeuvrer des scies de dimension suffisante; c'est que, presque -partout, la glace touchait le fond de la rivière, et que, dans ce cas, -le sciage n'aurait produit absolument aucun résultat. Il n'y avait -aucune analogie à établir entre la couche de glace sciée par l'amiral -Pâris, et les amoncellements que l'on voulait dissiper sur la Saône et -sur la Loire. - -D'autres ingénieurs proposaient en même temps à l'Académie des sciences -un nouveau procédé pour débiter rapidement les glaces de n'importe -quelle épaisseur. Ce procédé consiste à poser à la surface de la glace -un tube flexible en plomb, de petit calibre, et communiquant au moyen -d'un robinet à un générateur mobile de vapeur. Le tube, fondant la glace -à sa périphérie, s'enfoncerait à mesure, laissant une tranchée verticale -de faible largeur, pendant que l'eau de condensation s'échapperait par -l'extrémité opposée restée ouverte. Ce nouveau procédé ne fut pas -employé non plus. Il semble impossible, du reste, que les eaux provenant -de la fonte de la glace et de la condensation de la vapeur ne se -regèlent pas dans la tranchée même, au-dessus du tuyau, si le froid -extérieur est un peu vif. - -Nous allons voir maintenant que le glacier de Saumur ne différait que -par des points de détail de celui qui existait au même moment à Lyon. Il -commence à la même époque, ne dure que quelques jours de plus, est -favorisé par les mêmes circonstances, attaqué par les mêmes moyens, et -se termine de la même manière, sans accident grave. Sa dimension était -peut-être double de la dimension du premier. - -La débâcle de la haute Loire se signale d'abord par un désastre. Au -village de Némant, commune d'Avaine, les glaces, poussées par le -courant, coupent, sur une étendue de 300 mètres, le chemin qui longe le -fleuve. Il se forme là une première embâcle que l'on détruit par la -dynamite; la retenue des eaux avait été telle, qu'en moins de 30 minutes -la Loire était montée d'un mètre au pont de Saumur. Les glaces se -remettent en mouvement, et bientôt elles arrivent en masse à -Villebernier. Sous la poussée de l'eau la surface solide tout entière -s'ébranle; les glaçons, serrés les uns contre les autres, sont entraînés -par le courant; le fracas sinistre de la débâcle se fait entendre -jusqu'à Saumur, semblable à un roulement de tonnerre. Mais, au bout de -quelques heures, le transport des glaces cesse tout à coup; elles -s'arrêtent au-dessus de Saumur le 9, et s'accumulent en quantité -considérable. Entre Saumur et Montsoreau il s'établit une différence de -niveau de 2m.50. Dans le silence de la nuit on entend un bruit confus et -uniforme: c'est l'eau qui se heurte contre la banquise et fait chute par -derrière. C'est un spectacle grandiose et effrayant. Les glaces -s'accumulent de plus en plus, forment bientôt un immense bloc, tout -d'une pièce. De l'île Souzay à Montsoreau, sur une étendue de dix -kilomètres, tout est couvert; le courant est intercepté et se fraye un -passage du côté de Dampierre, dans une étroite vallée qu'il inonde. -L'île de Souzay est presque entièrement couverte par les glaces. Cette -île renferme sept fermes; elles sont bientôt séparées les unes des -autres par des courants rapides, et dans deux le pain fait défaut, les -fours étant submergés; de petits enfants ont souffert de ce manque de -nourriture. Grâce au travail des pontonniers, cette île est bientôt -complètement évacuée. Les hommes et les animaux sont ramenés à terre, -non sans de grandes difficultés. - -[Illustration: Emploi de la dynamite aux glaces de la Saône.] - -On conçoit les terreurs des riverains. D'une part, le glacier pouvait -céder à la violence du courant, se mettre en marche, emporter les ponts -de Saumur, s'arrêter de nouveau au-dessous de la ville et déterminer une -inondation qui aurait pu détruire des quartiers entiers. D'un autre -côté, la levée qui sépare la Loire de la vallée de l'Authion pouvait -être emportée par la violence du courant, et plusieurs milliers -d'hectares de terrain, un grand nombre de villages, auraient été -submergés. - -Au bout de quelques jours, les craintes étaient momentanément calmées; -par suite de la baisse rapide des eaux, l'écoulement était devenu -facile. C'est alors que de nombreux visiteurs accoururent en foule pour -contempler ce spectacle à la fois grandiose et terrible. Les vastes -prairies abandonnées par la Loire présentaient un singulier spectacle. -Elles étaient pavées d'immenses dalles de glace d'une épaisseur de 40 à -50 centimètres. Tous les arbres, peupliers, bouleaux, saules, étaient -brisés, tordus, décapités; des ravines profondes avaient été creusées -par les eaux. Dans le fleuve, sur une longueur de douze kilomètres, -c'est véritablement une mer de glace, couverte de débris de toutes -sortes. Non seulement les glaçons sont dressés les uns contre les -autres, présentant des aspérités à pic, mais encore, au milieu de cette -plaine raboteuse, on voit s'élever des collines, se creuser des vallées; -en maints endroits le glacier repose directement sur le fond; des -sondages indiquent une épaisseur de dix mètres de glace. Partout la -surface de la banquise scintille sous l'action des rayons du soleil, -présentant les colorations les plus variées; on reconnaît à leur couleur -les glaces des différents affluents de la Loire. - -Mais ce n'est là qu'un repos momentané. Bientôt le dégel reviendra; la -Loire, grossie pour la seconde fois, exigera un passage, et les plus -grands malheurs seront à craindre. Ce passage, il faut le créer à la -hâte: il faut tailler dans le vif de cet immense bloc. Des travaux -énormes sont entrepris: la dynamite fait rage, un chenal de grande -largeur est creusé pour livrer passage au courant et amener la -désagrégation lente de toute la masse. Tous les jours les ingénieurs -tiennent conseil; le ministre des travaux publics vient en personne se -rendre compte du péril et activer les travaux. Après la rive gauche, -c'est la rive droite qu'on attaque; la banquise, sapée de toutes parts, -disparaît peu à peu. Tandis que tout le monde désespère et proclame -l'inutilité des efforts, les ingénieurs poursuivent leur but avec -ardeur, et ils l'atteignent. Ils ont puissamment contribué à préserver -la ville de Saumur et surtout la vallée de l'Authion de bien des ruines. - - - - -CHAPITRE IV - -LES HOMMES, LES ANIMAUX ET LES PLANTES PENDANT LE GRAND HIVER -(1879-1880). - - -Les souffrances furent grandes pendant ce terrible hiver; mais, si nous -les comparons à celles des grands hivers des siècles précédents, nous -pourrons juger des progrès de l'humanité dans la voie de la préservation -générale, du bien-être de tous. Il n'y eut pas maintenant, comme alors, -des milliers de personnes mourant de froid par les chemins. C'est que -des routes bien tracées et bien entretenues sillonnent aujourd'hui toute -la France, et qu'il est devenu presque impossible, dans la plupart de -nos départements, de s'égarer dans les neiges. C'est que les chemins de -fer ont remplacé les diligences pour les courses un peu lointaines: bien -clos, quelque peu chauffés, les wagons garantissent les voyageurs des -grandes intempéries; le peu de durée des voyages, la fréquence des -arrêts, sont des sauvegardes efficaces contre la congélation. Aussi, -quelle qu'ait été la rigueur du grand hiver de 1879-1880, les morts par -le froid ont été assez rares. Les journaux quotidiens en ont cité de -nombreux exemples; mais en les réunissant tous on n'arriverait qu'à un -total assez faible. Et ce total aurait les plus grandes chances d'être -trop élevé; les journaux d'aujourd'hui ont remplacé les chroniqueurs -d'autrefois: ils sont plus nombreux et mieux informés, mais ils sont -tout autant sujets à l'exagération et à l'erreur. - -Citons quelques-uns des accidents qui sont survenus, en ne prenant que -ceux dont l'authenticité paraît attestée par de nombreux témoignages. -Celle liste sera loin d'être complète, mais elle nous montrera que les -accidents ont été rares, isolés, et n'ont, dans aucun cas, présenté le -caractère d'une calamité publique. - -A la suite des grandes chutes de neige, qui furent surtout abondantes -au-dessus de Paris, plusieurs personnes dans les départements du Nord et -du Pas-de-Calais sont mortes de froid. D'autres, trouvées perdues dans -les neiges, n'ont été qu'à grand'peine sauvées de l'asphyxie; nombre de -bras et de jambes ont été cassés à la suite de chutes. A la même époque, -un facteur rural est trouvé mort dans la neige à Laval: la couche -atteignait cinquante centimètres d'épaisseur. Au commencement de -décembre, plusieurs personnes meurent de froid dans le département de -Saône-et-Loire. En Belgique, on trouve un soldat mort de froid près de -Bruxelles. Près de Charleroi, un homme, surpris par l'effroyable tempête -de neige et de verglas, s'égare et est enseveli: on le retrouve gelé. -Près de Tourny, dans l'Eure, un homme se perd dans les neiges avec sa -charrette attelée de quatre boeufs: le conducteur et les animaux -périssent. - -Dans le courant du mois de décembre, deux jeunes filles de Valmy -(Pas-de-Calais) meurent ensevelies dans la neige. Dans la Somme, deux -personnes sont trouvées mortes de froid sur un chemin. A la Chapelle, -près de Belfort, on a trouvé, le 14 décembre, à quelques pas du village, -un pauvre homme qui était gelé. A Lyon, plusieurs pauvres gens sont -trouvés morts de froid chez eux: un soldat a le même sort à la salle de -police de la caserne de la Part-Dieu. En Bohême, dans la commune de -Katlowitch, quatorze enfants revenant de l'école, le 14 décembre, par un -froid de -20 degrés, sont arrêtés par la neige et périssent tous de -froid. - -Mais, si peu succombèrent, tous eurent à souffrir. Pour lutter contre un -froid si intense, nos maisons sont mal construites, et avec les feux les -plus vifs, soutenus nuit et jour, bien des personnes ne pouvaient -arriver à obtenir une température supérieure à zéro degré. Tous les -moyens de chauffage étaient simultanément employés: gaz, bois, coke, -charbon, tout était utilisé, et la consommation était considérable. -Cette augmentation dans la consommation, jointe à la difficulté des -communications qu'amenait l'encombrement des neiges, ne tarda pas à -faire atteindre aux combustibles des prix fort élevés. - -La nécessité de se chauffer constamment et par tous les moyens possibles -a augmenté très notablement, dans les grandes villes, le nombre des -incendies. Le nombre total des incendies à Paris, pour l'année 1879, -tant en feux de cheminée qu'en incendies véritables, a été de 2752; dans -ce nombre, le mois de décembre est entré à lui seul pour 581, -c'est-à-dire pour plus d'un cinquième. Les conduites d'eau, en partie -gelées, rendaient les secours très lents et très difficiles: aussi -a-t-on vu l'augmentation porter surtout sur les grands incendies, qu'on -n'avait pu arrêter à temps. - -Le combustible n'avait pas seul augmenté de prix. La campagne était -couverte de neige, les routes impraticables, les maraîchers ne pouvaient -ni récolter, ni conduire leurs produits à destination; de plus, beaucoup -de provisions avaient été gelées jusque dans les caves. La cherté des -objets de première nécessité était devenue générale. - -Aussi la misère était grande. Les plus pauvres, sans charbon et sans -bois, sans travail aussi, forcés d'engager, pour manger, leurs -couvertures et leurs vêtements, demandaient de prompts secours. La -charité publique a été à la hauteur des circonstances. Tous les moyens -de l'employer ont été trouvés bons: souscriptions publiques dans les -journaux, dons en espèces ou en nature à l'administration de -l'assistance publique, loteries de bienfaisance, fêtes magnifiques -organisées par la presse et par les théâtres, tout a été mis en oeuvre -pour procurer aux pauvres un peu de chaleur, des matelas, des -couvertures, du bois, pour donner du pain aux plus nécessiteux. - -Des chauffoirs publics étaient ouverts dans un grand nombre de -quartiers. Des précautions étaient prises pour adoucir la situation des -gens qui sont obligés, par métier, de séjourner dans la rue; des -braseros y étaient entretenus par les soins et aux frais de la -municipalité, et chacun pouvait venir s'y réchauffer. - -Jamais les sentiments fraternels qui unissent chez nous toutes les -classes de la société n'avaient été autant mis en lumière. Ce fut une -touchante et unanime manifestation, bien faite pour adoucir aujourd'hui -le souvenir des souffrances endurées. De ces souffrances, il reste -cependant autre chose que des souvenirs; il reste, hélas! des deuils -nombreux. La mortalité a été notablement accrue. Mais, grâce à -l'augmentation générale du bien-être, à une meilleure organisation de la -charité publique, à une application plus rationnelle des lois de -l'hygiène, cette augmentation de la mortalité n'a pas été bien -considérable. - -Le tableau suivant nous donne la comparaison de la mortalité pendant -seize semaines, à partir du 1er novembre, pour les années 1878-1879 et -1879-1880: il est relatif à Paris, et porte sur une population d'à peu -près 2 000 000 d'habitants. - - PÉRIODES. 1818-1879. 1870-1880. RAPPORT. - 4 premières semaines - de novembre 3601 3733 1.038 - 4 semaines suivantes - (novembre et décembre) 3756 4473 1.191 - 4 semaines suivantes - (décembre et janvier) 4062 5123 1.261 - 4 semaines suivantes - (janvier et février) 4157 5962 1.433 - -L'augmentation de la mortalité commence donc dès le mois de novembre, -mais elle est d'abord faible. Elle s'accentue pendant la période des -grands froids, pour devenir surtout considérable au moment où la chaleur -revient; à ce moment la mortalité est accrue dans le rapport de 1.000 à -1.433. A partir de là, le rapport diminue, l'influence de l'hiver se -fait moins sentir à mesure qu'il s'éloigne d'avantage. Nous ne voyons -rien là de comparable à cette mortalité de certains villages du Poitou -qui, au dire de Réaumur, perdirent, en 1740, la moitié de leurs -habitants des suites du froid. - -Il semble, du reste, que nous soyons devenus moins sensibles aux basses -températures que ne l'étaient nos ancêtres. En 1709, le froid suspendit -à Paris les plaisirs et le commerce: des magasins furent fermés, l'Opéra -cessa de jouer, le Parlement de tenir ses séances; les membres de -l'Académie des sciences seuls continuèrent à se réunir. En 1879, par des -températures plus basses, malgré l'encombrement produit par les neiges, -Paris continua à vivre de sa vie normale. Dans le siècle de la vapeur et -de l'électricité, il faut autre chose que le mauvais temps pour arrêter -les rouages d'une ville aussi affairée que l'est Paris. - -Les animaux aussi ont eu cruellement à souffrir. Les animaux -domestiques, souvent mieux nourris et mieux logés aujourd'hui que ne -l'étaient autrefois les hommes, ont été relativement peu éprouvés; ils -ont cependant souffert de la faim et du froid. Les fourrages d'hiver -étaient anéantis par des froids précoces ou ensevelis sous la neige: il -fallut rationner la nourriture; les étables mal closes n'étaient pas -inaccessibles au froid. Dans le Loiret, des animaux, principalement des -chevaux et des ânes, ont été trouvés morts de froid dans les étables; -ces derniers, d'ordinaire si rustiques, se sont montrés particulièrement -sensibles à l'abaissement de la température. Dans l'Aube, en décembre, -par une température de -27 degrés, les animaux dans les étables étaient -couverts de givre et tremblaient au point de refuser leur nourriture. -Dans beaucoup de poulaillers, les poules ont eu les pattes gelées; -beaucoup de ruches d'abeilles ont vu périr tous leurs habitants. - -Quant aux animaux non domestiques, leur sort était encore plus -misérable. Sans nourriture et sans abri, peu préparés aux rigueurs d'un -semblable hiver, ils succombèrent par milliers. Dans l'Est et dans le -Nord, le gibier a été presque entièrement détruit. Les oiseaux, mourant -de faim, entraient dans les fermes et se laissaient prendre à la main; -dans tous les buissons on rencontrait des lièvres, des oiseaux morts ou -mourants. Beaucoup vivaient encore, mais avaient les pattes gelées. - -Les loups, ne trouvant plus dans les forêts et sur les hauteurs de quoi -pourvoir à leur nourriture, descendirent dans la plaine en plein jour, -arrivant jusque dans les fermes, jusque dans les villes, s'attaquant aux -enfants, aux femmes, quelquefois même aux hommes, détruisant beaucoup de -bétail. Dans l'Aube, dans la Haute-Loire, dans l'Yonne, dans le Comtat, -à Belfort, on eut à lutter contre ces animaux rendus audacieux par la -faim qui les pressait. - -Le sort des poissons n'était pas moins misérable. Nombre d'étangs peu -profond furent gelés jusqu'au fond; dans les autres, les poissons -enfermés sans air dans une masse d'eau trop faible périrent asphyxiés. -Dans le département de la Loire, le préfet rendit une ordonnance par -laquelle les propriétaires des étangs devaient retirer de l'eau les -poissons morts et les enfouir, avec de la chaux vive, dans des fosses -profondes. D'autres habitants des rivières devaient être victimes d'un -accident d'un genre plus nouveau: les détonations produites dans la -Saône et dans la Loire par les cartouches de dynamite faisaient périr -tous les poissons qui se trouvaient sous la glace; ils étaient entraînés -en grande quantité par le courant, et des pêcheurs improvisés en -faisaient leur profit. - -A côté des poissons, de nombreuses huîtres furent gelées; à Arcachon, -dans la Seudre, à la Tremblade, on en perdit plusieurs millions. - -Les animaux inférieurs, presque tous nuisibles, résistèrent au contraire -parfaitement bien. M. Lichtenstein a montré que le phylloxéra n'avait -pas éprouvé le moindre malaise d'une température de -11 degrés. Il s'est -assuré que les pucerons du pêcher, du fusain, du chou, de -l'épine-vinette, ont supporté vaillamment les rigueurs des frimas. Ces -bestioles, fixées, comme on sait, aux parties aériennes des plantes -qu'elles exploitent, se sont complètement engourdies; mais, transportées -dans le laboratoire, elles se sont bientôt mises à pondre, comme si de -rien n'avait été. - -Si les insectes nuisibles ont été épargnés, il n'en a pas été, -malheureusement, de même des végétaux. Nous avons déjà eu l'occasion de -dire que la principale calamité des grands hivers résulte des désastres -produits sur la végétation. Ce sont eux qui ont causé, pendant tout le -moyen âge, et même au dix-huitième siècle, les plus épouvantables -famines. - -Heureusement le mal n'a pas été aussi grand en 1879 qu'auraient pu le -faire craindre les températures sibériennes du mois de décembre. -L'action préservatrice de la neige ne s'est jamais exercée avec une plus -satisfaisante efficacité. Dans les régions mêmes où les froids avaient -été le plus vifs, les récoltes en terre présentaient au printemps un -splendide aspect; les températures de -2 degrés et -3 degrés auxquelles -les blés avaient été soumis à travers la neige ne leur avaient fait -aucun mal. Les vignes et les arbres ne pouvaient pas être préservés par -le même moyen, ils ont beaucoup souffert. Les uns ont été fendus -brusquement par la gelée, les autres tués par la pénétration lente du -froid. - -A Lyon, les platanes plantés sur les quais ont été en grand nombre -gelés. Certains ont été fendus en deux dans le sens de la longueur, et, -au moment de la rupture, on a entendu une forte détonation. A peu de -distance de Paris, par un froid de -28 degrés, des chênes de cent -cinquante ans ont été fendus de part en part; certaines fentes -présentaient une largeur de plus de dix centimètres. Le tronc de l'un -des marronniers qui ornent la place Timothée-Halley, à Lillebonne -(Seine-Inférieure), a été fendu de part en part et dans toute la -hauteur, quoiqu'il ne mesure pas moins de 1m.45 de circonférence. -Presque partout des faits analogues se sont produits, et en grand -nombre. - -Dès le mois de janvier, chacun a voulu se rendre compte des dégâts, et -la panique a été grande. De tous les points de la France, de la Seine, -de la Champagne, de la Bourgogne, du Berry, de Belgique, de Hollande, -d'Espagne même et de Grèce, arrivaient les plus tristes nouvelles. Tout -était perdu, les récoltes, les vignes, les arbres fruitiers, les -essences forestières les plus résistantes, rien n'avait résisté. Mais on -ne tarda pas à reconnaître que le mal, encore bien grand, était moindre -cependant qu'on ne l'avait pensé. Du reste, à l'heure actuelle, en avril -1880, il est encore impossible de se rendre un compte exact des pertes -éprouvées: bien des arbres fleurissent, poussent des feuilles, qui sont -cependant mortellement atteints, et qui succomberont en été au coup dont -l'hiver les a frappés; on ne peut pas juger de la récolte future des -fruits par l'abondance actuelle des fleurs. - -[Illustration: Effets de la glace sur les essences forestières les plus -résistantes. (1879-1880.)] - -Le récit suivant, de M. le marquis de Cherville, montre, au début, -l'exagération qui suivit la grande période des froids; sa fin fait -naître des espérances qui devaient en grande partie se réaliser; elle -fait espérer une résurrection qui s'est, en effet, produite pour -beaucoup d'arbres. - -«Comme nous l'avions prévu, dit-il, les effets des gelées furieuses du -mois de décembre ont été désastreux pour les végétaux tant utiles que -d'agrément. Il est facile de découvrir ce qui a été atteint par le gel; -c'est ce qui a été épargné qui se rencontre avec le plus de difficulté: -les noyers, les châtaigniers des forêts, les jeunes ormes et érables des -pépinières, sont atteints comme les conifères exotiques, comme les -arbrisseaux à feuillage persistant; les rosiers à tige, c'est-à-dire -greffés sur églantier, ont été presque universellement détruits; seuls -les rosiers francs de pied, protégés par la neige, ont été épargnés; -c'est ainsi qu'on voit survivre de délicats bengales aux hybrides les -plus robustes. C'est en ce qui concerne les arbres fruitiers que les -pertes prennent des proportions vraiment graves. Ils ont été frappés par -le gel, aussi bien dans les jardins que dans la campagne; poiriers, -cerisiers, abricotiers, pêchers, ont au moins du plomb dans l'aile; nous -avons vu des poiriers gros comme la cuisse d'un homme, dont le coeur -était aussi sec que si l'arbre était mort depuis un an. - -»Contre l'opinion générale, c'est bien moins à l'intensité du froid qu'à -sa précocité qu'il faut attribuer le phénomène. L'année ayant été -exceptionnellement tardive, la sève n'avait pas complété son mouvement -de retraite lorsque la gelée est survenue: beaucoup d'arbres avaient -encore des feuilles. De gros poiriers, transplantés avant la baisse du -thermomètre, n'ont nullement souffert au milieu d'autres qui sont -perdus, uniquement parce qu'en les déplantant on avait précipité le -retour de la sève dans les racines. Le mouvement de cette sève aura-t-il -la puissance de ramener la vitalité de ces précieux végétaux? Cela nous -paraît probable, au moins pour quelques-uns: aussi engageons-nous les -intéressés à ne point condamner hâtivement tel ou tel arbre qui leur -semble sec, et à attendre le mois de juin avant de désespérer de sa -résurrection. Ils auront tout à y gagner, rien à y perdre.» - -Nous avons donc à enregistrer beaucoup de pertes, mais aussi beaucoup de -résurrections. Dans plusieurs régions, notamment en Champagne et en -Bourgogne, les vignes ont été fortement éprouvées: généralement les -racines ne sont pas mortes, mais un tiers au moins des pieds ne -porteront pas de fruits de deux ans. Le phylloxéra continuant à éprouver -le Midi, tandis que la gelée a fortement attaqué le Nord, nous devons -nous attendre à avoir, en 1880, une récolte de vin peut-être plus mince -encore que les si tristes récoltes des années précédentes. Dans la -Sologne, d'immenses plantations de sapins et de pins ont été -littéralement grillées, tous les bourgeons sont devenus noirs, et les -sommets des branches entièrement roux. On est obligé de tout abattre. -Plusieurs propriétaires sont complètement ruinés. - -Dans le Midi, beaucoup d'oliviers et de figuiers sont morts jusqu'à la -racine. - -Quant aux plantes exotiques, les stations voisines de la mer, les plus -favorisées, ont pu seules en conserver. Au Jardin des plantes de Paris, -le spectacle est navrant: presque tout sera à remplacer. - -La perte est donc immense, et peut-être l'horticulture n'a-t-elle jamais -subi, en France, des désastres comparables à ceux que lui a infligés le -mois de décembre 1879. - -Mais nous n'avons pas à craindre la famine, la récolte des blés étant -sauvée. Du reste, les famines sont passées pour ne plus revenir. Depuis -1709, la civilisation a marché à grands pas, renversant les barrières et -rapprochant les peuples: ce que les uns ne récoltent pas, d'autres le -fournissent, et les denrées, toujours en quantités suffisantes, -demeurent à la portée de tous. Aux réquisitions du dix-huitième siècle -ont succédé les approvisionnements venus des pays voisins. La machine à -vapeur a tué la famine; la civilisation a chassé la misère. Nous ne -saurions mieux montrer son rôle qu'en reproduisant les lignes éloquentes -écrites par M. Hirsch, dans sa préface de l'_Histoire de la machine à -vapeur_, de Thurston; - -«Tandis que les partis montent au pouvoir et en descendent, que les -gouvernements se liguent ou se séparent, que les traités se font ou se -défont, que les armées battent ou sont battues, l'humanité reste -immobile et ne tire pas le moindre profit de ce jeu d'escarpolette; et -de tout ce mouvement stérile, ce qui ressort de plus clair, ce sont de -grandes dépenses d'argent et de forces vives matérielles ou -intellectuelles; ce sont les guerres, dont notre siècle a donné de si -nombreux et si épouvantables exemples; c'est le sang qui coule à -torrents; ce sont les larmes, les ruines, la famine et le typhus. - -»Au milieu de cette agitation violente et funeste, quelques -travailleurs, retirés au fond de leur cabinet, s'attachent opiniâtres à -leur modeste besogne de fourmi; ils alignent, jour par jour, les -chiffres et les formules; s'acharnent après un boulon ou un clapet; -tracent des épures, les effacent, les recommencent, remettent vingt fois -l'ouvrage sur le métier, s'obstinent en dépit des déboires, et souvent, -hélas! se ruinent et meurent à la peine. Sous l'effort continu de leur -labeur ingrat, le progrès se fait lentement, mais sans relâche; le -bien-être se répand petit à petit et gagne les couches les plus -profondes de la société; la terre livre un à un ses trésors; les -produits s'échangent d'un climat à l'autre; les haines de province à -province et de peuple à peuple s'émoussent; la famine disparaît, et la -misère est vaincue.» - - - - -LIVRE V - -LES GRANDS FROIDS ET LES CLIMATS - - - - -CHAPITRE PREMIER - -LES CAUSES DU FROID. - - -Il nous reste à expliquer les différences énormes de température que -l'on observe quand on va de l'équateur au pôle, ou qui se produisent, en -un lieu déterminé, d'une saison à l'autre. Trois causes, que nous -examinerons successivement, tendent à faire varier constamment la -température de la surface de la terre. - -Et d'abord, la terre possède, sous la croûte solide que nous -connaissons, une immense masse fluide ou plutôt peut-être d'énormes amas -d'une matière liquéfiée, disséminés en diverses régions, et séparés les -uns des autres par des parties solides. Quelles que soient la -disposition, la grandeur et la température de ce feu central, il tend -constamment à réchauffer la surface de la terre, de même que l'eau -chaude que l'on verse dans un vase de porcelaine en échauffe -l'extérieur. Mais pour la terre l'épaisseur de la croûte est -considérable; les substances qui la constituent sont fort peu -conductrices, et par suite la chaleur qui arrive à la traverser est bien -petite: elle se perd au fur et à mesure par rayonnement. Le calcul -mathématique a permis de démontrer que le feu central élève à peine la -température de la surface de 1/36e de degré. Nous n'avons donc pas à -tenir compte de cette première cause, dont l'influence est absolument -négligeable; si la terre venait subitement à être refroidie jusqu'à son -centre, il n'en résulterait, pour la surface extérieure, aucun -refroidissement sensible. Toutes les variations sont dues à la lutte -constante qui se produit entre l'action du soleil, qui nous échauffe, et -l'action du rayonnement extérieur, qui nous refroidit. - -Un corps chaud, comme un boulet de canon rougi au feu, envoie autour de -lui, quand on le sort du foyer, une quantité considérable de chaleur. Il -se refroidit peu à peu jusqu'à ce que sa température soit devenue égale -à celle de l'air qui l'environne. L'intensité de ce rayonnement dépend -de la grosseur du boulet, de sa température primitive, et aussi de -l'état physique de sa surface. Si la surface est formée d'un métal poli, -le rayonnement sera faible, le refroidissement sera lent; on dit que le -métal poli a un faible pouvoir émissif. Si la surface est formée d'une -substance mate et dépolie, de noir de fumée ou de blanc de plomb, le -rayonnement sera intense, le refroidissement bien plus rapide. - -Enfin, la vitesse du refroidissement dépend de la substance même qui -constitue la boule chaude. Que cette substance conduise bien la chaleur, -à la manière des métaux, le rayonnement sera intense; à mesure que la -surface extérieure sera refroidie, la chaleur viendra du centre pour -compenser la perte et se répandre à son tour dans l'espace. Si, de plus, -la boule métallique est recouverte d'une couche ayant un grand pouvoir -rayonnant, noir de fumée ou blanc de plomb, elle sera bientôt, dans -toute sa masse, à la température de l'air; elle cessera de rayonner de -la chaleur sensible au thermomètre. Mais si notre enduit de noir de -fumée recouvrait une sphère chaude formée d'une substance peu -conductrice, de bois par exemple, il en serait tout autrement. Au début, -le rayonnement serait rapide; mais, la chaleur se transportant mal à -travers le bois, la surface se refroidirait presque seule, le centre -restant chaud. Il y aurait bientôt, de l'extérieur à l'intérieur, une -différence de température considérable; le refroidissement total serait -très lent à se produire. - -C'est ce qui arrive pour la terre. Abandonnée dans l'espace, elle -rayonne de la chaleur constamment autour d'elle, et l'extérieur se -refroidit considérablement par rapport à l'intérieur qui reste chaud. Si -aucune cause de réchauffement ne venait compenser l'action du -rayonnement, la surface de la terre serait bientôt en tous ses points à -la température des espaces planétaires, tandis que son centre resterait -sensiblement comme il est aujourd'hui. Le froid des espaces planétaires -n'est pas exactement connu, et il ne saurait l'être par une expérience -directe, puisqu'il nous est impossible de pénétrer dans ces régions -vides d'air; mais ce froid est extrême. Fourier l'évalue à -70 degrés, -M. Pouillet à -140 degrés. Le second nombre est bien certainement plus -près de la réalité que le premier. Le rayonnement de la surface de la -terre joue un rôle énorme dans la physique du globe; c'est grâce à lui -que se forment la rosée, la gelée blanche; c'est aussi lui qui est la -cause des ravages produits par les gelées tardives du printemps. - -Toute cause capable de diminuer le rayonnement arrêtera ou diminuera la -formation de la rosée, de la gelée blanche, diminuera les chances des -gelées tardives. Les nuages, par exemple, placés entre la terre et le -ciel, arrêtent la chaleur rayonnée par le sol, la conservent dans le -voisinage de la terre, et empêchent l'abaissement de la température -d'être aussi rapide. Par un temps couvert, il ne se forme pas de rosée, -il n'y a pas de gelées tardives. Les nuits les plus sereines sont -toujours les plus froides. De là la pratique souvent employée par les -horticulteurs et les viticulteurs pour préserver leurs plantes du gel au -printemps. Les premiers les recouvrent de paillassons, qui constituent -un manteau suffisant contre le rayonnement. Les seconds, pendant les -matinées de mai où la gelée est à craindre, font brûler de la paille -humide et des substances goudronneuses dans leurs vignes, et les -recouvrent ainsi d'un nuage artificiel de fumée. Ce moyen, du reste, -n'est pas nouveau, et M. Daguin rapporte que, d'après Garcilasso de -Vega, les Péruviens, quand ils voyaient le temps très clair, brûlaient -du fumier pour dégager une épaisse fumée et former un nuage artificiel -qui préservait d'un froid trop vif les pousses des jeunes plantes. - -Dans les pays chauds, où le temps est le plus souvent clair, le -rayonnement nocturne suffit pour déterminer la formation de la glace, -quoique la température de l'air reste bien supérieure à zéro degré. Au -Bengale, il existe des fabriques de glace artificielle qui occupent -plusieurs centaines d'ouvriers. «On creuse des fossés, dit M. Tyndall, -que l'on remplit en partie de paille, et sur la paille on expose au ciel -pur des bassins plats contenant de l'eau que l'on a fait bouillir. L'eau -a un grand pouvoir de radiation; elle envoie en abondance sa chaleur -dans l'espace, et la chaleur ainsi perdue ne peut pas être remplacée par -la chaleur de la terre, que la paille non conductrice arrête au passage. -Le soleil n'est pas levé que déjà la glace s'est formée dans chaque -vase.» Même sous le ciel brumeux de l'Angleterre, Wells, qui le premier -a compris les effets du rayonnement nocturne, est parvenu à faire en été -de la glace par le même moyen; mais il fallait une nuit exceptionnelle. -On a tenté à Saint-Ouen, près de Paris, de fabriquer industriellement de -la glace de la même manière, mais on a dû y renoncer; les nuits assez -sereines sont trop rares dans nos climats. - -Il ne suffit pas, pour que le rayonnement nocturne soit très intense, -que le ciel soit sans nuages; il faut, de plus, que l'air soit sec, -privé autant que possible de vapeur d'eau à l'état invisible. Cela -résulte clairement de la remarque suivante de sir Robert Barker: «Les -nuits les plus favorables à la production de la glace sont celles qui -sont les plus claires, les plus sereines, et pendant lesquelles il -apparaît très peu de rosée après minuit.» Et pour que, par une nuit très -claire, il ne se forme pas de rosée, il faut que l'air soit -remarquablement sec. - -C'est qu'en effet l'eau à l'état liquide, telle qu'elle se trouve dans -les nuages, n'a pas seule la propriété d'empêcher le rayonnement -nocturne. M. Tyndall a montré que l'eau en vapeur transparente, toujours -répandue dans l'air en assez grande quantité, jouit de la même -propriété. Comme l'eau des nuages, elle arrête une partie des rayons du -soleil pendant le jour; comme l'eau des nuages, elle conserve une partie -de la chaleur de la terre pendant la nuit. La vapeur d'eau absorbe la -chaleur en grande quantité, qu'elle vienne du soleil ou de la terre, -tandis que l'air sec la laisse passer entièrement sans l'absorber. Elle -joue dans l'atmosphère le rôle d'un manteau qui vous préserve à la fois -du chaud et du froid, et ce n'est pas là le moindre de ses bienfaits; -sans elle, nos jours d'été seraient beaucoup plus chauds et nos nuits -bien plus froides. Elle nous rend ainsi les plus grands services, et -nous serions mal inspirés si nous lui appliquions le mot de la fable: - - Arrière ceux dont la bouche - Souffle le chaud et le froid. - -«La vapeur aqueuse, dit M. Tyndall, est une couverture plus nécessaire à -la vie végétale de l'Angleterre que les vêtements ne le sont à l'homme. -Otez pendant une seule nuit la vapeur aqueuse contenue dans l'air qui -environne notre pays, et vous détruirez certainement toutes les plantes -qui peuvent être détruites par la gelée. La chaleur de nos champs et de -nos jardins se répandra sans retour dans l'espace, et lorsque le soleil -viendra à paraître sur notre île, il la trouvera en proie à un froid -rigoureux. La vapeur aqueuse est une écluse locale qui emmagasine la -température de la surface de la terre.» - -Dans les pays où la sécheresse est grande, il y a souvent entre la -température du jour et celle de la nuit une énorme différence. Le -docteur Livingstone, dans le sud de l'Afrique centrale, observait sous -sa tente, au milieu du jour, une température de +35 degrés, et le matin -une température de +5 degrés seulement. A l'air libre, la différence -aurait été certainement beaucoup plus grande. Dans cet été africain, si -brûlant, les habitants de Balonde font du feu jusqu'à 9 heures du matin. -Quand Livingstone arriva sur les bords de la rivière de Zambesi, là où -l'atmosphère est humide, il vit aussitôt le climat changer totalement; -les nuits étaient, là, presque aussi chaudes que les jours. Dans le -centre de l'Australie, la température varie quelquefois, du matin au -soir, depuis -12 degrés jusqu'à +20 degrés. - -Dans l'Europe centrale, il se produit des faits analogues, dus à la -sécheresse de l'air. Les paysans hongrois, quand ils ont une nuit à -passer dehors, ont soin, même en été, de se munir de bons vêtements -contre le froid. - -[Illustration] - -Nous connaissons maintenant la cause du refroidissement du sol; voyons -comment le soleil lutte contre ce refroidissement. Le soleil envoie -constamment sur la terre de la chaleur et de la lumière. M. Pouillet a -montré que la quantité de chaleur qui nous arrive ainsi serait -suffisante, si elle était répartie uniformément sur le globe, pour -fondre en un an une couche de glace qui le recouvrirait complètement, et -qui aurait 30 mètres d'épaisseur. Mais cette chaleur n'est pas répandue -uniformément, et, de plus, elle n'arrive pas toute jusqu'au sol. - -Voyons ce qui se produit en deux points aussi éloignés l'un de l'autre -que possible, à l'équateur et au pôle. Les rayons solaires arrivent sur -l'équateur dans une direction normale à celle du sol; mais à mesure que -la région considérée s'éloigne de l'équateur, elle reçoit des rayons de -plus en plus obliques, et par conséquent de moins en moins nombreux pour -une étendue donnée. De plus, grâce à cette obliquité, la chaleur du -soleil est réfléchie en bien plus grande quantité vers les pôles que -dans le voisinage de l'équateur, et par là l'intensité de l'action du -soleil est encore diminuée. Enfin la figure montre que les rayons -solaires doivent, pour arriver au pôle, traverser une épaisseur -d'atmosphère bien plus considérable que pour arriver à l'équateur. Or, -nous avons vu que l'air, grâce surtout à la vapeur d'eau qu'il contient, -arrête une très notable proportion de la chaleur du soleil; les rayons -qui arrivent au pôle seront donc moins chauds que ceux qui parviennent à -l'équateur. Le froid du pôle se trouve ainsi expliqué. - -Des considérations différentes nous permettront de nous rendre compte de -la différence considérable de température que l'on observe à la base et -au sommet des montagnes élevées. L'air humide absorbe sans doute la -chaleur du soleil, mais en faible proportion; l'action qu'il produit -n'est sensible qu'à cause de la formidable épaisseur d'air qui nous -entoure; mais chaque portion ne s'échauffe pour ainsi dire pas par suite -de cette faible absorption. C'est le sol qui s'échauffe et qui, par -contact direct, échauffe l'air. L'air chaud, devenant plus léger, -s'élève pour être remplacé au niveau du sol par de l'air froid qui vient -se chauffer à son tour. Il en résulte, dans le voisinage immédiat de la -terre, un mouvement continuel de convection qui est bien visible -au-dessus des prairies et surtout des sables directement chauffés par le -soleil. - -Mais cet air chaud qui monte se refroidit peu à peu par rayonnement et -par le fait même de sa dilatation: aussi, à mesure qu'on s'éloigne du -niveau de la mer, il a une température de moins en moins élevée. C'est -ce qui explique pourquoi, au sommet des montagnes, par un soleil plus -chaud que celui des plaines, on a une atmosphère glacée. - -Enfin, dans un lieu déterminé, la succession périodique des saisons -s'expliquera par des considérations analogues. Si le mouvement apparent -du soleil se produisait dans le plan même de l'équateur, les jours par -toute la terre seraient constamment égaux aux nuits, la température -serait sensiblement la même pendant toute la durée de l'année. Mais, à -cause de l'obliquité du plan de l'écliptique, cette égalité n'a lieu que -pour les points situés sur l'équateur. A mesure que l'on s'éloigne de -l'équateur pour s'approcher des pôles, l'inégalité des jours et des -nuits devient de plus en plus grande. En été, c'est-à-dire à l'époque où -les jours sont plus grands que les nuits, la quantité de chaleur est -beaucoup plus considérable qu'en hiver, où les jours sont plus petits -que les nuits. A partir de la latitude de 66 degrés et demi, il y a en -chaque point une nuit de plus de 24 heures en hiver, un jour de plus de -24 heures en été. Au pôle même on n'a qu'un seul jour et qu'une seule -nuit, chacun de six mois. - -Pendant cette longue nuit des régions polaires, le rayonnement terrestre -agit seul, sans compensation, et la température s'abaisse -considérablement. Les heures ne se distinguent plus les unes des autres -par l'éclat du ciel ni par son obscurité, ni non plus par des -différences de température. Tandis que chez nous les heures du jour sont -en moyenne beaucoup plus chaudes que celles de la nuit, dans ces régions -sans soleil les perturbations atmosphériques font seules varier la -température. - -A Bossekop, par 70 degrés de latitude, MM. Bravais et Martins ont -régulièrement observé la température pendant toute la durée d'une longue -nuit de presque trois mois. Les moyennes de température qu'ils ont -obtenues ont été sensiblement les mêmes pour toutes les heures. - - Midi -9°.12 - 2 heures -9.05 - 4 -- -9.28 - 6 -- -9.31 - 8 -- -9.22 - 10 -- -9.07 - Minuit -9°.09 - 2 heures -9.25 - 4 -- -9.21 - 6 -- -9.22 - 8 -- -9.09 - 10 -- -8.94 - -Mais quand arrive le soleil, et qu'il reste pendant plusieurs mois -au-dessus de l'horizon, malgré la grande obliquité de ses rayons, l'air -s'échauffe et la température devient parfois très élevée. De là une -énorme différence entre la température moyenne de l'hiver et celle de -l'été. En maints endroits de la Sibérie, à des hivers où le mercure se -congèle naturellement, succèdent des étés qui en six semaines font mûrir -d'abondantes récoltes, et pendant lesquels les habitants peuvent aller -nus. Tandis qu'à Paris la différence entre la température moyenne de -l'été et celle de l'hiver n'atteint pas 15 degrés, elle est de 27 degrés -à Saint-Pétersbourg. - - - - -CHAPITRE II - -LES DIVERS CLIMATS. - - -Les différences de distribution de la chaleur à la surface du globe ont -permis de diviser la terre en grandes régions de plus en plus froides à -mesure qu'on s'approche davantage du pôle. La zone torride, située de -part et d'autre de l'équateur, est caractérisée par l'absence presque -complète d'hiver; elle s'arrête aux tropiques. Les zones tempérées, dans -chacun des deux hémisphères, sont comprises entre les tropiques et les -cercles polaires; l'Europe entière se trouve dans la zone tempérée -boréale. Enfin, les zones glaciales s'étendent depuis les cercles -polaires jusqu'aux pôles. - -Les limites des zones sont donc uniquement déterminées par le mouvement -du soleil par rapport à la terre; mais il ne faudrait pas croire que la -distribution de la chaleur à la surface du globe soit aussi régulière -que ces subdivisions semblent l'indiquer. La température d'un lieu -dépend d'une foule de circonstances que l'on peut diviser, comme l'a -fait de Humboldt, en causes générales et causes particulières. Ces -causes sont tellement multiples qu'il est impossible de tenir compte de -leur influence respective et de déterminer _à priori_ quel doit être le -climat d'une région au point de vue de la température. - -Les causes particulières sont: l'inégalité des terrains, la direction -des chaînes de montagnes, la forme et la masse des terres, les -variations barométriques; toutes ces causes déterminent ou modifient la -direction des vents, que M. Martins a appelés avec tant de raison les -grands arbitres des changements atmosphériques. Il faut ajouter encore -l'état de la surface terrestre, selon qu'elle est dénudée ou couverte de -végétation, les changements résultant de la culture, la quantité de -neige qui couvre les terres en hiver. - -Les causes générales sont: la latitude et l'altitude, dont nous avons -parlé, et la position relative, à latitude égale, des continents et des -mers. C'est de cette troisième cause générale que nous devons dire -quelques mots. - -Lorsque le soleil darde ses rayons sur l'eau de la mer, elle s'échauffe -fort lentement; il est facile d'en comprendre la raison. D'abord, -l'atmosphère qui se trouve au-dessus de l'Océan renferme une grande -quantité de vapeur d'eau qui arrête une notable proportion de la -chaleur. De plus, l'eau a besoin, pour s'échauffer, d'une quantité -considérable de chaleur: un kilogramme d'eau s'échauffera beaucoup moins -rapidement qu'un kilogramme de bois ou de terre soumis au rayonnement du -même foyer de chaleur; on exprime ce fait en disant que l'eau a une -grande chaleur spécifique. La surface de la mer, en la supposant -immobile, s'échauffera donc beaucoup moins vite que la surface du sol. -Mais elle n'est pas immobile: à cause de l'action des vents, du -mouvement des marées, elle est constamment agitée; ses diverses couches -sont mélangées incessamment, de sorte que l'eau s'échauffe presque dans -toute sa masse, tandis que la terre des continents ne s'échauffe qu'à la -surface. Aussi, tandis qu'on a vu la température de l'air au-dessus du -sable brûlant des déserts s'élever au-dessus de +60 degrés, jamais, même -à l'équateur, la température à la surface de la mer n'a dépassé +31 -degrés. - -En hiver, le phénomène est inverse. La terre, qui n'était échauffée qu'à -sa surface, se trouve bientôt refroidie. La mer, au contraire, a -emmagasiné jusque dans ses profondeurs une provision de chaleur d'autant -plus grande que la chaleur spécifique de l'eau est plus considérable; de -plus, elle est recouverte d'un manteau de vapeur d'eau, qui empêche en -partie le rayonnement; le refroidissement sera lent. La mer est donc -moins chaude en été, moins froide en hiver; elle a un climat plus -constant. Les terres placées dans son voisinage participent à cette -égalisation; elles ont le climat marin, en opposition avec le climat -continental, qui présente de plus grandes variations de température. - -Le docteur Forel a calculé la quantité de chaleur fournie par le lac -Léman en cinq jours: le 19 décembre 1879, la température du lac à sa -surface était de 5°.6; le 24, cette température n'était plus que de -5°.4, refroidissement qui semble insignifiant. Et cependant: «Je suis -parti de là, dit le docteur Forel, pour calculer quelle était la -quantité de chaleur qui avait été perdue par le lac dans ces cinq jours, -et je l'ai trouvée égale à environ dix milliards de calories, soit à la -quantité de chaleur dégagée par la combustion de 1 250 000 tonnes de -charbon, ou par la combustion d'un cube de charbon de 100 mètres de -côté. Le ciel ayant été pendant ces cinq jours généralement couvert par -un voile de nuages, la plus grande partie de cette chaleur est restée -dans l'air, et a ainsi contribué à atténuer, pour notre vallée, le froid -qui sévissait si cruellement ailleurs.» - -Le réchauffement des hivers par le voisinage de la mer n'avait pas -échappé aux anciens. Plutarque le mentionne en ces termes très clairs: -«En hiver, nous préférons les séjours voisins de la mer, pour fuir la -terre à cause de sa froidure.» Horace, dans une épître à Mécène, lui -dit: «Quand la neige aura blanchi les plaines d'Albe, le poète que vous -aimez descendra vers la mer, ménagera sa santé...» - -Aussi, à latitude égale, les climats marins sont beaucoup moins -excessifs dans le froid et dans le chaud que les climats continentaux. -L'île d'Hyères ne connaît presque ni été ni hiver; elle a un climat -marin. «En hiver même, lorsque la nature est engourdie dans le reste de -la France, elle est encore belle à Hyères, où, par une illusion dont on -ne peut se défendre, on croit en arrivant avoir changé de saison et de -climat. C'est l'endroit de la Provence qui plut davantage à Bachaumont -et à Chapelle; ils regrettaient que Paris ne fût pas situé sous un si -beau climat. C'est avec plaisir, disaient-ils: - - Que c'est avec plaisir qu'aux mois - Si fâcheux en France et si froids, - On est contraint de chercher l'ombre - Des orangers qu'en mille endroits - On y voit, sans rang et sans nombre, - Former des forêts et des bois! - - Ici, jamais les grands hivers - N'ont pu leur déclarer la guerre. - Cet heureux coin de l'univers - Les a toujours beaux, toujours verts, - Toujours fleuris en pleine terre.» - -Beaucoup plus constant encore est le climat des îles Feroë. «Peut-être -n'existe-t-il point, dit M. E. Reclus, en dehors de la zone équatoriale, -de parages marins où l'écart annuel du froid et du chaud soit moins -considérable. Dans l'air, la variation moyenne de l'été à l'hiver -dépasse à peine 7 degrés; en plein janvier, sous la même latitude que le -Labrador, et tandis qu'il gèle sur maint rivage de la Méditerranée, la -température atmosphérique des Foeroers est d'environ +3 degrés. Le ciel -des îles est bas et humide, gris de vapeurs ou ruisselant de pluies. Ce -n'est pas la chaleur, c'est la lumière qui manque: aussi presque tous -les champs sont-ils inclinés au sud, afin de recevoir les rayons du -soleil. Les hivers n'ont pas de frimas, mais les étés sont sans -chaleur.» - -Mais ici l'action pondératrice de la mer est singulièrement augmentée -par le vaste courant du Gulf-Stream qui entoure complètement les îles. -Maury, dans sa _Géographie de la mer_, en donne la description la plus -poétique: «Il est un fleuve dans l'Océan; dans les plus grandes -sécheresses, jamais il ne tarit; dans les plus grandes crues, jamais il -ne déborde. Ses rives et son lit sont des couches d'eau froide, entre -lesquelles coulent à flots pressés des eaux tièdes et bleues. Nulle part -sur le globe il n'existe un courant aussi majestueux. Il est plus rapide -que l'Amazone, plus impétueux que le Mississipi; et la masse de ces deux -fleuves ne représente pas la millième partie du volume d'eau qu'il -déplace.» - -Venant des régions équatoriales, où il a pris une grande quantité de -chaleur, ce fleuve océanique sort du golfe du Mexique, laisse bientôt -l'Amérique pour traverser l'Atlantique, et vient enfin baigner les côtes -de l'Irlande, ainsi que la côte nord-ouest de presque toute l'Europe. Il -nous amène ainsi une grande quantité de chaleur et réchauffe notablement -nos hivers. Si nous ajoutons à cela le courant d'air, l'alizé supérieur, -compagnon atmosphérique du Gulf-Stream, qui vient, chargé de chaleur et -d'humidité, s'abattre aussi sur nous, nous comprendrons combien notre -climat doit se trouver adouci. - -L'Angleterre surtout se trouve sur le passage de ces deux courants -chauds. «C'est à cet état de choses, dit M. Tyndall, que nous devons et -nos champs si verts, et les joues roses de nos jeunes filles.»--«Nulle -part, d'après M. Reclus, si ce n'est dans les Foeroërs et sur les côtes -de Norvège, qui reçoit le même souffle bienfaisant, le climat réel n'est -plus en désaccord avec celui que l'on pourrait calculer par -l'éloignement graduel de l'équateur au pôle. En dépit de la marche du -soleil, la température moyenne est aussi élevée en Irlande, sous le 52e -degré de latitude, qu'aux États-Unis sous le 38e degré, à 1540 -kilomètres plus au sud; quant à la température hivernale, elle est plus -douce à l'extrémité même de l'Ecosse que dans le nouveau monde, à 20 -degrés plus près de l'équateur.» - -Si la terre ne tournait pas sur elle-même, les deux courants qui -arrivent sur l'Angleterre et aussi un peu sur la France réchaufferaient -surtout les côtes d'Amérique, dont la température serait de beaucoup -élevée. Aussi les Américains ont-ils raison d'accuser les Anglais de -leur voler leur climat. Si le globe, au contraire, tournait un peu plus -vite, nous aurions l'adoucissement de climat dont profite l'Angleterre, -en conservant, au moins en grande partie, la sérénité du ciel que nous -donne notre position plus méridionale. Aussi Babinet aurait-il eu, à en -croire un de ses élèves, M. Malapert, l'idée de détourner le Gulf-Stream -de sa route par une digue gigantesque placée dans le voisinage des îles -du cap Vert. Grâce à cette digue, la presque totalité des eaux chaudes -de l'équateur serait venue baigner nos côtes et celles de l'Angleterre, -et nous aurait donné un printemps perpétuel. Il est vrai que personne -jusqu'à présent n'a pris au sérieux ce projet Babinet-Malapert. - -L'influence du voisinage de la mer est montrée en France de la manière -la plus évidente par les nombres suivants: - - TEMPÉRATURES TEMPÉRATURES - VILLES. moyennes moyennes DIFFÉRENCES. - de l'été. de l'hiver. - Brest 16°.8 7°.1 9°.7 - Paris 18.1 3.3 14.8 - Lyon 21.1 2.3 18.8 - -Tout ceci nous montre combien la chaleur est irrégulièrement distribuée -sur notre globe. De Humboldt a imaginé, au commencement du siècle, de -tracer sur la carte du monde des lignes joignant les uns aux autres les -lieux de même température moyenne. La ligne qui relie tous les points de -notre hémisphère dont la température moyenne de l'année est 10 degrés, -se nomme la ligne isotherme de 10 degrés. On a de même, pour chaque -degré de température, des lignes isothermes qui sont comme les -parallèles thermiques. Ils sont loin d'avoir la régularité géométrique -des parallèles géographiques. - -Les lignes qui traversent les régions ayant la même température moyenne -d'hiver sont dites isochimènes. Ces lignes se rapprochent de l'équateur -quand elles traversent les continents, et s'en éloignent sur l'océan. -Nous venons d'en voir la raison. La direction des isochimènes en France -est bien frappante; la ligne isochimène de Paris s'abaisse comme le -contour de nos côtes maritimes, et va passer par Orléans, Toulouse, -Carcassonne, Valence, Nice. La direction générale des courbes isothermes -et isochimènes, dans notre hémisphère, semble rendre très probable -l'existence de deux pôles de froid dans le voisinage du pôle nord. L'un, -d'une température moyenne de -17 degrés, serait au nord de l'Asie, près -de la Nouvelle-Sibérie; l'autre, dans l'archipel polaire américain, sa -température serait de -19 degrés. Les régions dont le froid est le plus -rigoureux seraient donc situées sous des latitudes que l'homme a déjà -visitées, et par conséquent se trouve justifié l'espoir de ceux qui ne -croient point le pôle proprement dit inabordable. - -La distribution irrégulière de la température est encore rendue -manifeste quand on considère les températures les plus basses qui aient -été observées en divers points du globe; cet examen montre encore -clairement l'influence du voisinage de la mer. - -TEMPÉRATURE LA PLUS BASSE OBSERVÉE AVANT 1854: - - Iles Britanniques -20°.6 (près Londres). - France -31.3 (Pontarlier, 14 décembre 1846). - Hollande et Belgique -24.4 (Malines, janvier 1823). - Danemark, Suède et Norvège -55.0 (Calix). - Russie -43.7 (Moscou, janvier 1836). - Allemagne -35.6 (Brême, décembre 1788). - Italie -17.8 (Turin). - -Pour ne parler que de la France, nous voyons que les villes situées sur -le bord de la mer n'ont jamais de bien grands froids. Les froids les -plus rigoureux observés jusqu'en 1854 avaient été: - - [ Cherbourg -8.5 - [ Saint-Malo -13.8 - Littoral de l'Océan [ Nantes -13.0 - [ La Rochelle -16.0 - - [ Nancy -26.0 - [ Tours -25.0 - Intérieur [ Pontarlier -31.3 - [ Lyon -22.9 - - [ Montpellier -18.0 - [ Béziers -7.0 - Littoral de la Méditerranée [ Toulon -10.0 - [ Hyères -12.0 - -Dans le continent américain, à des latitudes qui sont sensiblement -celles de la France, les températures sont bien plus basses, et en -plusieurs endroits on y a vu le mercure se congeler à l'air libre. En -janvier 1835, tandis que la température en France était au-dessus de la -moyenne, on avait à Bangor, à Franconia, à Newport, des froids de -40 -degrés. Les villes du littoral, Portsmouth, New-York, Washington, -étaient moins éprouvées, et le froid n'y dépassait pas -30 degrés. - - - - -CHAPITRE III - -LES VARIATIONS DE CLIMAT. - - -Le climat de la France a-t-il varié depuis les temps historiques? les -grands hivers sont-ils actuellement plus rudes et plus fréquents, ou -bien moins rudes et moins fréquents qu'autrefois? La question n'est pas -facile à résoudre avec exactitude. Il est bien certain que le climat -actuel n'est pas identique à celui des premiers siècles de notre ère, et -tous les savants admettent sa variation; mais il est bien difficile de -fixer la valeur de ces variations, plus difficile encore de savoir si -les extrêmes de froid et de chaud ont varié dans un sens ou dans -l'autre. - -Les nombreux exemples que nous avons cités démontrent qu'il y avait en -France de grands hivers sous la domination romaine, et qu'il n'a pas -cessé d'y en avoir depuis cette époque. Il ne semble pas, autant qu'on -peut en juger par des renseignements incomplets, qu'ils aient été à -aucune époque sensiblement plus nombreux ou moins nombreux -qu'actuellement. Mais il est impossible d'en fixer exactement la -rigueur. Cependant l'étude que nous avons faite du dernier grand hiver, -celui de 1879, nous a montré d'une manière absolument certaine que cet -hiver a été à peu près aussi rigoureux que tous ceux dont nous parle -l'histoire. Tous les effets du froid se sont produits dans cette -dernière année avec une intensité aussi grande que jamais, et si les -conséquences en ont été moins tristes, c'est aux progrès de la -civilisation que nous le devons. - -Si cela n'avait pas été absolument en dehors du cadre de notre ouvrage, -il nous aurait été tout aussi facile de montrer que l'hiver 1877-1878 a -été aussi doux qu'aucun des plus doux hivers de l'histoire, que l'été -1879 a été aussi froid que les plus froids. - -Il ne semble donc pas que, dans leurs variations extrêmes, les saisons -présentent actuellement des caractères différents de ceux qu'elles ont -toujours présentés. Et cependant que de protestations n'entendons-nous -pas tous les jours! Chaque fois, et cela arrive souvent, qu'un hiver ou -qu'un été ne présente pas exactement les caractères qu'on attend de lui, -chacun déplore le dérèglement des saisons. Sur ce point, nous savons à -quoi nous en tenir, et nous avons vu qu'au moyen âge ce prétendu -renversement des saisons se produisait comme maintenant, faisait crier -comme maintenant, et s'affirmait souvent par de désastreuses -conséquences. - -Oui, il y a deux mille ans, il y a mille ans, comme aujourd'hui, on -avait des hivers rigoureux succédant à des hivers trop doux; alors, -comme maintenant, on voyait quelquefois les arbres se couvrir de fleurs -en janvier et la neige tomber en avril. Le printemps oubliait le plus -souvent de se montrer à l'heure dite, et l'on passait rapidement, -presque sans transition, des frimas de la saison froide aux chaleurs -accablantes de l'été. Il en est encore ainsi de nos jours. Sans doute il -arrive une fois par hasard aux mois d'avril et de mai de nous offrir les -charmantes douceurs chantées par les poètes; mais que ces printemps -délicieux sont rares! qu'ils étaient rares aussi aux époques qui ont -précédé la nôtre! - -Cessons donc de croire et de dire, à chaque hiver plus rude ou plus doux -que la moyenne des hivers, à chaque printemps pluvieux, à chaque été -sans soleil, que les saisons sont bouleversées, que rien de semblable -n'arrivait autrefois. Les historiens, et, plus récemment, les -observations météorologiques précises, sont là pour nous prouver que les -saisons n'ont jamais eu un cours plus régulier qu'aujourd'hui. - -Ce n'est donc pas dans les variations extrêmes et anormales des saisons -qu'il nous faut chercher des preuves de la variation du climat de la -France; mais nous pouvons nous demander si la température moyenne -normale est demeurée invariable depuis les temps historiques; si, la -température moyenne restant la même, l'écart normal de l'été à l'hiver -n'est pas devenu plus grand ou plus petit; si notre climat est devenu -plus continental ou plus océanique. - -Les observations thermométriques directes sont jusqu'à présent impropres -à montrer ces variations. Elles ne remontent qu'à deux siècles à peine, -et depuis cette époque elles ont été faites dans des conditions si -variables, si peu déterminées, qu'elles ne sont pas comparables entre -elles, pas même celles faites à l'Observatoire de Paris. Le seul -appareil actuel qui soit en état de nous renseigner sur les variations -de la température moyenne est le thermomètre de Lavoisier, placé dans la -cave la plus profonde de l'Observatoire de Paris, à l'abri des -variations diurnes et annuelles; mais ses indications, qui se sont -compliquées, à l'origine, des variations dans la position du zéro, ne -permettent encore de conclure à aucune modification certaine. - -Le climat de l'Angleterre semble au contraire se réchauffer assez -rapidement pour que ce soit déjà sensible au thermomètre. D'après M. -Glaisher, chargé de la météorologie à l'Observatoire de Greenwich, la -température moyenne de Londres se serait accrue d'un degré depuis un -siècle; ce réchauffement aurait porté surtout sur les mois d'hiver. Des -variations analogues ont été constatées en Allemagne, en Suisse, au -Groenland, en Sibérie; ces pays sont devenus plus froids. - -Puisque le thermomètre ne nous indique rien pour la France, il nous faut -avoir recours à d'autres documents. L'examen des végétaux nous fournira -le meilleur. Chaque plante demande, en effet, pour prospérer, une -certaine quantité de chaleur, et quand nous verrons les cultures aller -vers le nord ou rétrograder du côté du midi, nous serons presque en -droit de conclure à un accroissement ou à un abaissement de la -température moyenne, ou tout au moins de la température de l'été. - -Le docteur Fuster a principalement recueilli, par un immense travail -d'érudition, toutes les preuves à l'appui de sa thèse, pour démontrer -que des variations continuelles se sont produites dans le climat de la -France. Suivons rapidement le docteur Fuster dans ses recherches depuis -l'origine des temps historiques de notre pays. - -D'après César, Diodore de Sicile, Strabon, Tite-Live, Sénèque, Pline, -Plutarque, le climat de la Gaule était froid et humide. Les hivers -étaient longs et rigoureux, les étés courts et pluvieux. L'olivier, le -figuier, la vigne même, ne pouvaient porter de fruits, et les Gaulois, -fort avides cependant du vin que leur sol était impropre à produire, -étaient réduits à le remplacer par la bière. La Gaule Narbonnaise seule -était presque aussi favorisée que l'Italie. Mais à partir du sixième -siècle de notre ère, le climat semble être devenu plus clément, et -l'amélioration est telle que nous voyons au neuvième siècle la vigne -cultivée sur tout le territoire. La Bretagne, la Normandie, la Picardie, -dans lesquelles le raisin ne mûrit plus, avaient des vignes, et des -vignes qui produisaient du vin chaque année. La culture de la vigne -s'arrête actuellement dans le département de l'Oise. Dans les régions -qui produisent actuellement du vin, les vendanges avaient lieu bien plus -tôt que maintenant; les coteaux très élevés, sur lesquels aujourd'hui le -raisin n'arrive plus à maturité, avaient des vendanges très régulières. - -Cette amélioration du climat dura pendant quelques siècles. Arago -rapporte qu'en 1552 les huguenots se retirèrent à Lancié, près Mâcon, et -qu'ils y burent du vin muscat du pays. Le raisin muscat ne mûrit pas -assez maintenant dans le Mâconnais pour qu'on puisse en faire du vin. - -Aujourd'hui, la culture de la vigne, du figuier, de l'olivier, ont opéré -de nouveau une retraite vers le sud. - -D'après M. de Gasparin, et, plus récemment, d'après M. Reclus, ces -changements de climat, conclus de la progression des cultures vers le -nord ou vers le sud, ne sont peut-être qu'apparents. «Dans ce mouvement -de retraite des végétaux cultivés, dit M. Reclus, comment faire la part -du climat et des convenances de l'agriculture? Telle plante qui donnait -de médiocres produits sous un ciel inclément n'en était pas moins -cultivée quand les communications avec les contrées à climat plus doux -étaient rares encore; la facilité moderne des échanges a rendu ces -cultures désormais inutiles, et par suite leur domaine s'est rétréci.» - -Cette thèse, vraie en général, n'est pas soutenable pour un certain -nombre de cas. Il est aisé de démontrer, par exemple, que les vins de la -Normandie étaient bons au neuvième siècle. Plus tôt même, en 360, -l'empereur Julien faisait servir à sa table du vin de Suresnes, et il le -trouvait excellent. Les vins bretons, normands, étaient fort estimés, et -par des gens qui jugeaient les vins aussi bien que nous le ferions de -nos jours. Les vins de Bordeaux, de Bourgogne, de Champagne, étaient dès -le moyen âge considérés comme les meilleurs de France, et les points de -comparaison ne manquaient pas. Et cependant les ducs, les rois, les -moines même estimaient fort les vins de régions qui aujourd'hui n'en -produisent plus. - -Mais l'adoucissement du climat ne devait pas durer toujours. Dès le -douzième siècle, la détérioration commence; les vignes rétrogradent peu -à peu, de même que le figuier et l'olivier. Les vins de Bretagne et de -Normandie deviennent mauvais, puis ils disparaissent, et peu à peu le -climat prend les caractères que nous lui connaissons aujourd'hui. - -Pour tous les auteurs, ces changements de climat ne sont pas aussi -considérables, ni aussi certains. Le comte de Villeneuve, de Gasparin, -de Candolle, les nient presque complètement; Arago en admet une partie; -Fuster cherche à démontrer que le climat de la France a toujours changé, -qu'il change actuellement et qu'il changera toujours. «Dans tous les -cas, dit M. Reclus, les modifications subies par les climats pendant la -période historique n'ont encore qu'une faible importance relative; mais -celles qui se sont opérées durant les âges géologiques récents ont suffi -pour déplacer les faunes, les flores et les races sur d'immenses -étendues. On le sait par les traces qu'ont laissées les anciens glaciers -des Alpes, des Pyrénées, des Vosges, dans des vallées aujourd'hui -populeuses. On le voit aussi par les espèces animales et végétales qui -ont dû changer d'aire, d'habitation, pour fuir devant un climat -contraire.» - -Quelles sont les causes des variations qui se sont produites dans notre -climat pendant la période historique? - -La première, la plus importante peut-être, est l'action des agents -atmosphériques à la surface du globe. Tandis que la croûte terrestre, -encore mal assise, est sujette à des mouvements lents, mais continuels, -qui tendent à modifier le relief du sol, les agents atmosphériques -agissent d'un autre côté. Sous l'action combinée de l'air, agent -chimique; de la gelée, de l'humidité, des eaux errantes, agents -physiques, les montagnes tendent à descendre dans les plaines, les -continents comblent le fond des mers. Peu à peu le relief change, et par -suite se modifient les mille circonstances secondaires qui participent à -la fixation du climat. Puis vient l'action, incessante aussi, et non -moins puissante de l'homme. L'homme, depuis son arrivée sur la terre, -l'a modifiée de telle sorte qu'elle n'est plus reconnaissable. Les -forêts, autrefois immenses et nombreuses, diminuent de plus en plus et -sont remplacées par des cultures; les lacs et les étangs sont desséchés -en grand nombre; les rivières, maintenues dans leurs lits, ne se -répandent plus à chaque instant dans les campagnes; les marais sont -changés en terres cultivées. L'action de ces transformations sur le -climat est considérable; malheureusement, cette action ne se produit pas -toujours à notre avantage. On peut dire d'une manière générale que les -forêts, comparables à la mer sous ce rapport, atténuent les différences -naturelles de température entre les diverses saisons, tandis que le -déboisement écarte les extrêmes de froidure et de chaleur, et donne une -plus grande violence aux courants atmosphériques. Le défrichement des -terres incultes, l'assainissement des marais tend, au contraire, à -rapprocher les extrêmes, à rendre le climat plus constant. - -L'Amérique, soumise d'hier à l'action énergique de l'homme civilisé, a -subi les plus rapides modifications. D'après M. Boussingault, les hivers -y sont devenus moins rigoureux, les étés moins chauds; en même temps la -température moyenne s'est légèrement accrue. - - - - -CHAPITRE IV - -LA PÉRIODICITÉ DES GRANDS HIVERS ET LA PRÉVISION DU TEMPS. - - -Nous l'avons vu, le climat de la France a changé et changera toujours. -Mais ces changements sont assez lents pour qu'on les néglige quand on ne -considère qu'un petit nombre de siècles. Ils ne modifient pas d'une -manière sensible la succession des saisons qui, aujourd'hui comme -autrefois, se suivent et ne se ressemblent pas. Des hivers doux -succèdent à des hivers rigoureux, des étés chauds à des étés sans -soleil, sans qu'il semble possible de distinguer dans ces variations -capricieuses une loi fixe qui en détermine le caractère. - -Beaucoup de météorologistes se sont cependant occupés de rechercher -cette loi, de prédire, longtemps à l'avance, les caractères généraux des -saisons. Les systèmes abondent, tous empiriques, le plus souvent en -opposition avec les faits; mais, au milieu des immenses séries -d'observations, la loi reste encore à trouver. Les grands hivers se -succèdent-ils avec une certaine régularité? Cette question ne date pas -d'aujourd'hui. Nous lisons, en effet, dans l'_Histoire de Provence_, de -Papon, que les grands hivers se reproduisent de telle sorte «que l'on -serait presque tenté de croire qu'il y a dans la nature des retours -périodiques qui ramènent les mêmes phénomènes à des époques à peu près -semblables.» - -Au dix-huitième siècle, on cherchait déjà à rattacher les variations -anormales des saisons à des causes cosmiques, parmi lesquelles les -taches du soleil arrivaient en première ligne. Maraldi écrivait, en -1720, dans une communication à l'Académie des sciences: «Quelques-uns se -sont imaginé que le plus et le moins de chaleur qui règne dans la même -saison en différentes années pouvoit venir des taches qui se rencontrent -en même temps dans le soleil, et comme, lorsqu'il est taché, il n'envoye -pas un si grand nombre de ses rayons à la terre, les chaleurs doivent -être moins grandes que lorsqu'il n'a point de taches. Mais les -expériences que nous avons des années précédentes montrent que cette -explication n'est pas suffisante.» - -Quelques années plus tard, en 1726, il y revient: «Il y a eu, dit-il, -pendant presque toute l'année, un grand nombre de taches dans le soleil, -et quelquefois plus grandes que n'est la surface de la terre, ce qui n'a -pas empêché que nous n'ayons eu de grandes chaleurs. La même chose est -arrivée en 1718 et 1719.» - -De nos jours, on est revenu à cette considération des taches du soleil, -et à la recherche de l'influence des causes cosmiques sur les variations -des saisons. D'après certains météorologistes, et parmi eux quelques-uns -des plus distingués, le soleil, la lune, joueraient le plus grand rôle -dans ces variations, et de la périodicité de leurs positions dans le -ciel résulterait une périodicité analogue dans la succession des -saisons. Il semble pourtant bien difficile d'admettre que des causes -cosmiques, essentiellement générales, produisent une si singulière -répartition des grands froids que l'on puisse voir au même moment à -Paris des rigueurs excessives, et au Havre des températures -printanières. On ne saurait expliquer ces différences qu'en accordant -aux causes locales une influence prépondérante, et alors que deviendrait -la cause cosmique? - -Est-ce à dire qu'on n'arrivera jamais à déterminer à l'avance le -caractère général des saisons? Qu'on ne résoudra jamais le problème plus -difficile encore de la prédiction exacte du temps? Non, sans doute; mais -la solution nous semble encore bien lointaine... - -Arago niait formellement la possibilité de prédire le temps. «Jamais, -écrivait-il, une parole sortie de ma bouche, ni dans l'intimité, ni dans -les cours que j'ai professés pendant plus de quarante années, n'a -autorisé personne à me prêter la pensée qu'il serait jamais possible, -dans l'état de nos connaissances, d'annoncer avec quelque certitude le -temps qu'il fera une année, un mois, une semaine, je dirai même un seul -jour d'avance.» Voilà pour le présent, et jusque-là il avait raison; -mais il poursuit: «Jamais, quels que puissent être les progrès des -sciences, les savants de bonne foi et soucieux de leur réputation ne se -hasarderont à prédire le temps.» Et il ajoutait, paraît-il, dans la -conversation: «Quiconque veut cesser d'être regardé comme un savant doit -se mettre à prédire le temps.» - -Cette conviction, si fortement exprimée, était le fruit de longues -méditations. Arago ne niait pas l'existence des causes générales qui -peuvent agir d'une manière, toujours la même, pour régler le temps; mais -il admettait que les causes perturbatrices devaient dans tous les cas -amener des modifications impossibles à prévoir. Il énumère ces causes -perturbatrices non susceptibles d'être prévues. Ce sont: la progression -des glaces polaires du côté de l'équateur, l'état de diaphanéité ou de -phosphorescence de la mer, la mobilité de l'atmosphère, les -obscurcissements accidentels de l'atmosphère, et les travaux des hommes -sur les forêts, les marais, les lacs, le développement des villes. - -Il est aisé de voir que toutes ces causes n'ont pas la même importance. -Ce ne sont pas les travaux des hommes qui s'opposeront jamais à la -prévision du temps; car ils ne modifient le climat que d'une manière -lente et insensible. Les variations de diaphanéité et la phosphorescence -de la mer, qui la rendent plus ou moins propre à absorber les rayons du -soleil, sont des phénomènes locaux, temporaires, dont l'influence est -certainement négligeable. - -Celle de la progression des glaces polaires est plus importante. Il est -certain que la dislocation des champs de glace des régions polaires, qui -peuvent amener vers les latitudes tempérées d'immenses amas de glace non -encore fondue, détermine en certaines années un refroidissement de nos -côtes. - -Ainsi, nous lisons dans les _Mémoires de l'Académie des sciences pour -l'année 1725_: «Dans la grande mer qui est entre notre continent et -l'Amérique, ordinairement on ne trouve plus de glaces dès le mois -d'avril en deçà des 67e et 68e degrés de latitude septentrionale, et les -sauvages de l'Acadie et du Canada disent que quand elles ne sont pas -toutes fondues dans ce mois-là, c'est une marque que le reste de l'année -sera froid et pluvieux. Mais M. Deslandes, qui depuis plusieurs années -séjourne à Brest, et qui est en relation avec nos principales colonies, -a su que cette année les glaces n'étaient pas fondues au mois de juin, -et que les vaisseaux français qui vont à la pêche de la morue en ont -trouvé des montagnes et des îles flottantes par le 41e et le 42e degré -de latitude, spectacle qui leur était nouveau. Le 15 juin, deux -vaisseaux pensèrent être surpris de ces mêmes glaces vers le 45e degré. -Il se pourrait que le froid ou le peu de chaleur de l'été qu'on a eu en -Europe tînt à cette cause, du moins en partie. Les météores d'un pays -dépendent souvent de ceux d'un autre; ils sont tous en commerce, quelque -éloignés qu'ils soient.» - -[Illustration: Progression des glaces polaires du côté de l'équateur.] - -Plus près de nous, M. Renou a attribué le froid de l'été de 1810 à une -grande débâcle des glaces polaires. - -Voici donc une cause accidentelle qui peut amener dans certaines années -d'importantes modifications dans nos climats. Mais, d'une part, elle -intervient rarement et peut-être, en outre, se produit-elle dans des -circonstances déterminées qu'on arrivera à connaître, de façon à tenir -compte de ces débâcles dans la prévision du temps. - -Reste enfin, parmi les causes perturbatrices d'Arago, la mobilité de -l'atmosphère et ses obscurcissements accidentels, en un mot les -mouvements de l'atmosphère. Toutes les autres causes accidentelles ne -sont rien à côté de celle-là, ou plutôt celle-là les contient et les -résume toutes. Le but des météorologistes actuels est justement de -déterminer les lois de ces mouvements, d'où dépendent tous les -changements de temps. Cette mobilité, ils la considèrent comme la cause -principale qu'ils cherchent à connaître dans toutes ses manifestations. -Ce but, ils l'atteindront, ils en ont tous la ferme espérance; et si -Arago revenait, loin de persister dans son dédain pour ceux qui veulent -prédire le temps, il se mettrait à leur tête pour les encourager et les -diriger. - -«Bien que je ne puisse réclamer, disait M. Robert H. Scott en 1873, ni -pour moi, ni pour aucun météorologue, des progrès décisifs vers ce qu'on -a si bien appelé la splendide possibilité de prédire la nature des -saisons, j'espère cependant vous prouver que les progrès sont assez -sérieux pour permettre de classer au nombre des sciences la connaissance -du temps.» - -Mais cette science ne peut se former tout d'un coup; et, comme les -autres, elle ne peut faire que de lents progrès. «La météorologie, dit -M. Angot, est une science tellement récente qu'on se saurait trop exiger -d'elle. Constituée seulement d'hier, son développement commence à peine, -et elle rencontre pour cela plus de difficulté que toute autre science. -Seule, en effet, elle nécessite le concours d'un grand nombre de -personnes, même de nations. Un observatoire suffit à l'astronome, un -laboratoire au chimiste, au physicien, au naturaliste; pour faire -utilement de la météorologie, il faudrait des milliers d'observateurs -sur terre comme sur mer; il faudrait que la surface entière du globe fût -surveillée de telle sorte qu'on pût retrouver l'origine, suivre la -marche entière et constater la disparition de toutes les perturbations -atmosphériques. Bien que les plus grands efforts soient faits pour -atteindre ce résultat, nous en sommes loin encore. - -[Illustration: Il faudrait des milliers d'observatoires sur terre...] - -»Il faudrait ensuite, dans quelques années, quand les données précises -auront été multipliées, créer un enseignement pour la météorologie comme -il en existe pour toute science; c'est là encore une condition -indispensable de progrès, la seule qui puisse faire des météorologistes, -comme on fait des mathématiciens, des physiciens et des naturalistes. - -»Il ne vient guère aujourd'hui à l'esprit de personne qu'on puisse d'un -jour à l'autre devenir astronome sans avoir appris l'astronomie, médecin -sans avoir suivi des cours de médecine. Tout le monde, au contraire, se -croit volontiers autorisé à imaginer une théorie météorologique sans -avoir à s'embarrasser un seul instant d'études préalables. Aussi la -météorologie est-elle malheureusement la partie de la science qui est le -plus envahie par les conceptions _à priori_ et les théories les plus -étranges, les plus fantaisistes. Tantôt pour expliquer une année -exceptionnelle on va invoquer l'éruption d'un volcan; tantôt on profite -de ce que le Sahara est désert, et que nul ne peut dire ce qui s'y -passe, pour l'accuser de toutes les perturbations. Autrefois, quand nous -ne recevions pas d'observations d'Amérique, on faisait naître sur -l'Atlantique toutes les tempêtes qui nous arrivent par l'ouest. Plus -tard, quand les Américains eurent commencé à publier des cartes, on -reconnut vite que bon nombre de ces tempêtes les avaient visités avant -de nous parvenir. Les cartes américaines s'arrêtaient aux montagnes -Rocheuses; c'est là qu'on mit le berceau des tempêtes, et une théorie -vint bientôt montrer qu'elles devaient en effet s'y former sur place. -Quelques années plus tard, les Américains étendirent leurs observations -jusqu'au Pacifique, et l'on vit les dépressions barométriques arriver -par l'ouest sur la Californie et franchir les montagnes Rocheuses en -dépit des théories qui les y faisaient naître. Il va donc falloir -reporter plus loin encore leur berceau. On pourrait presque en dire -autant du plus grand nombre des théories en météorologie; ébauchées -aujourd'hui sans base sérieuse et presque au hasard, elles sont -destinées à disparaître demain devant la réalité des faits, ou à être -modifiées de façon à devenir méconnaissables. - -»Dans ces conditions, il semble qu'une seule voie soit ouverte, celle -qu'ont suivie successivement toutes les sciences dont nous admirons -aujourd'hui le développement: l'expérimentation. Il faut que tout le -monde sache qu'il est plus utile aujourd'hui d'avoir de bonnes -observations que des théories. Il faut que les météorologistes aient le -courage d'envisager que la science qu'ils cultivent n'en est encore qu'à -sa naissance, et qu'elle est soumise aux mêmes lois d'évolution que les -autres. Dans les sciences expérimentales la théorie ne vient jamais que -bien après l'observation. C'est vers celle-ci que doivent se porter tous -les efforts, et quand le moment sera venu, quand le terrain sera -suffisamment préparé, il viendra un Kepler ou un Newton qui édifiera sur -nos travaux la théorie que nous poursuivons vainement.» - -Certes, de telles espérances sont bien faites pour donner du courage aux -observateurs, surtout quand on envisage la grandeur du but à atteindre: -«La connaissance anticipée des alternatives du climat sera, dit M. -Reclus, une des plus grandes conquêtes de l'homme. Déjà maître du -présent par le travail, il le deviendra aussi de l'avenir par la -science. Cette terre qu'il dit lui appartenir sera véritablement sienne; -il en utilisera la force productive à son gré et fera servir toutes les -vies inférieures, animaux et plantes, aux conforts de sa propre vie; -mais, devenu possesseur de la terre, qu'il le devienne aussi de -lui-même; qu'il triomphe enfin de ses propres passions, et qu'il -apprenne à vivre en paix sur cette planète si souvent arrosée de sang! -Que la terre puisse mériter bientôt le nom de «bienheureuse», que lui -ont donné les peuples enfants!» - - -FIN - - - - -TABLE DES GRAVURES - - - 1. Au lieu de forêts, des amas de glaces éternelles 3 - 2. Les habitants des régions polaires vivent le plus souvent - sous terre 9 - 3. La route et les bivouacs étaient jonchés de cadavres 17 - 4. L'équipage sut y maintenir une température supérieure - à +20 degrés 25 - 5. Hiver de l'année 1108 35 - 6. Les chiens du Grand Saint-Bernard 47 - 7. 1875. Toulouse.--L'eau montant toujours, le spectacle - devint plus lugubre 53 - 8. Canada.--Sous l'action du vent, on voit ces bateaux se - mouvoir sur la glace avec une grande rapidité 65 - 9. Au milieu des glaçons 73 - 10. Les déserts glacés du pôle 83 - 11. Pris dans les glaces 93 - 12. Attelage de chiens 100 - 13. L'élan perce la neige à chaque pas et s'y enfonce 109 - 14. Samoyèdes 118 - 15. Esquimaux 125 - 16. L'ours brun 134 - 17. 1608. Anvers.--Les habitants dressèrent des tentes sur - l'Escaut 143 - 18. Les haillons dont ils étaient couverts... 154 - 19. Une scène de l'hiver de 1776 165 - 20. 1812.--Retraite de Russie 173 - 21. 1830. La Garonne.--On ne voit sur les glaces que mâts - brisés et chaloupes sans pilote 183 - 22. 1844-1845.--Toutes les routes du midi furent couvertes - de neige 195 - 23. Nuits au bivouac sur la neige 199 - 24. 1879.--Le Rhin 227 - 25. Sur la Seine en décembre 1879 229 - 26. La débâcle sur le Rhin 235 - 27. Emploi de la dynamite aux glaces de la Saône 241 - 28. Effets de la glace sur les essences forestières les - plus résistantes (1879-1880) 253 - 29. Figure théorique de l'action du soleil aux pôles et - à l'équateur 264 - 30. Progression des glaces polaires du côté de l'équateur 287 - 31. Il faudrait des milliers d'observatoires sur terre 289 - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - INTRODUCTION V - - LIVRE PREMIER - LES EFFETS DU FROID - - Action du froid sur l'homme 15 - Action du froid sur les animaux et sur les plantes 23 - La neige 39 - La glace 56 - Effets divers du froid 78 - - LIVRE II - LES RÉGIONS DES GRANDS FROIDS - - Description des régions polaires 81 - Voyages dans les régions polaires 91 - Faune et flore des régions polaires 105 - Les habitants des régions polaires 114 - Le froid dans les montagnes 128 - - LIVRE III - LES GRANDS HIVERS FRANÇAIS - - Les grands hivers avant celui de 1709 137 - Le grand hiver de 1709 147 - Les hivers de 1709 à 1830 162 - Le grand hiver de 1830 177 - Les hivers de 1830 à 1879 193 - - LIVRE IV - LE GRAND HIVER DE 1879-1880 - - Les températures du grand hiver 203 - La neige, le verglas et la prise des rivières 215 - Le dégel et les débâcles 230 - Les hommes, les animaux et les plantes pendant le grand hiver 245 - - LIVRE V - LES GRANDS FROIDS ET LES CLIMATS - - Les causes du froid 259 - Les divers climats 268 - Les variations de climat 276 - La périodicité des grands hivers et la prévision du temps 283 - - -PARIS.--TYPOGRAPHIE DU MAGASIN PITTORESQUE - -(JULES CHARTON, ADMINISTRATEUR DÉLÉGUÉ) - -rue des Missions, 15 - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Les grands froids, by Émile Bouant - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES GRANDS FROIDS *** - -***** This file should be named 43760-8.txt or 43760-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/3/7/6/43760/ - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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