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-The Project Gutenberg EBook of Les grands froids, by Émile Bouant
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-Title: Les grands froids
-
-Author: Émile Bouant
-
-Illustrator: Theodore Weber
-
-Release Date: September 17, 2013 [EBook #43760]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES GRANDS FROIDS ***
-
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-
-Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
-Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by the
-Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
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-BIBLIOTHÈQUE DES MERVEILLES
-
-PUBLIÉE SOUS LA DIRECTION DE M. ÉDOUARD CHARTON
-
-LES GRANDS FROIDS
-
-PAR ÉMILE BOUANT
-
-ANCIEN ÉLÈVE DE L'ÉCOLE NORMALE
-
-OUVRAGE ILLUSTRÉ DE 31 VIGNETTES
-
-PAR TH. WEBER
-
-PARIS
-
-LIBRAIRIE HACHETTE ET C^ie
-
-79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
-
-1880
-
-Droits de propriété et de traduction réservés
-
-
-
-
-INTRODUCTION
-
-
-Nous estimons d'habitude l'état calorifique d'un corps par l'impression
-qu'il produit sur la main. Le corps nous semble chaud ou froid suivant
-qu'il donne de la chaleur à la main ou qu'il lui en enlève. Mais le
-jugement que nous portons ainsi est incomplet et sujet à bien des
-erreurs. Il nous suffira de le montrer par quelques exemples.
-
-Plongeons la main droite dans un vase rempli d'eau très froide, la
-gauche dans un second vase rempli d'eau très chaude. Après quelques
-instants d'attente, sortons les mains du liquide et plongeons-les toutes
-les deux à la fois dans de l'eau tiède: nous la trouverons chaude à la
-main droite, froide à la gauche.
-
-Voici, rapprochées l'une de l'autre, une plaque de cuivre et une de
-bois: la main, étendue de façon à s'appuyer sur les deux plaques, trouve
-la première beaucoup plus froide que la seconde, quoiqu'elles soient
-certainement toutes les deux dans le même état calorifique. C'est que le
-cuivre, qui conduit bien la chaleur, refroidit la main beaucoup plus
-rapidement que ne le fait le bois.
-
-Je suis dans la campagne, exposé au froid le plus vif, je retire mon
-gant et j'applique ma main sur mon visage. Mon visage est glacé, la main
-me semble chaude; je la pose sur ma poitrine, qui est chaude, la main me
-semble glacée.
-
-Lorsqu'il s'agit d'apprécier le degré de chaleur ou de froid de l'air,
-que nous ne pouvons toucher directement, les erreurs sont encore plus
-faciles. L'impression produite sur l'organisme entier dépend alors de
-mille circonstances: de notre état de santé ou de maladie, des vêtements
-qui nous couvrent, de l'endroit d'où nous sortons... De plus, la
-sensation ne laissant aucune trace, il est absolument impossible de
-comparer le froid éprouvé à deux époques différentes, si peu éloignées
-qu'elles soient.
-
-Aussi, dès le dix-septième siècle, les savants ont-ils senti le besoin
-d'imaginer un instrument précis, susceptible de nous renseigner
-exactement sur le froid et le chaud, susceptible en même temps de
-traduire par des nombres l'état calorifique des divers corps avec
-lesquels on le met en contact: cet instrument se nomme le thermomètre.
-Après maintes transformations, il est arrivé à la disposition que nous
-allons indiquer.
-
-[Illustration: _a_]
-
-Dans une petite boule de verre munie d'un col très long et extrêmement
-étroit, _a_, on introduit un liquide, alcool ou mercure; puis on ferme
-le col à la lampe.
-
-Si nous plongeons le petit appareil ainsi construit dans de l'eau
-chauffée, nous remarquerons que le liquide s'élève de plus en plus dans
-le col à mesure que l'eau devient de plus en plus chaude. C'est qu'il se
-produit une augmentation de volume sous l'action de la chaleur: cet
-effet se nomme dilatation.
-
-Qu'on enlève le feu, nous verrons le niveau baisser peu à peu, pour
-revenir à la hauteur primitive quand le refroidissement sera complet.
-
-De là il faut conclure: d'abord, que le liquide augmente de volume en
-s'échauffant, diminue de volume en se refroidissant; ensuite, qu'à
-chaque état calorifique du liquide correspond un volume déterminé, de
-telle sorte que le niveau dans la tige reviendra le même chaque fois que
-l'appareil sera placé dans les mêmes conditions de chaleur.
-
-Nous pouvons donc, en marquant une graduation sur la tige, définir les
-divers états calorifiques par les numéros en face desquels s'arrêtera le
-liquide dans chaque cas.
-
-[Illustration]
-
-Pour que les indications ainsi obtenues soient comparables entre elles,
-il suffit de faire des conventions auxquelles chacun se conformera.
-
-Les conventions universellement adoptées aujourd'hui sont fondées sur
-les faits suivants: 1º Le thermomètre, plongé dans la glace fondante,
-c'est-à-dire dans la glace placée depuis plusieurs heures dans une pièce
-chauffée, s'arrête à un niveau fixe qui ne dépend ni de l'origine de la
-glace, ni du froid extérieur, ni de la chaleur de l'appartement. En ce
-point, on place l'origine de la graduation, le degré zéro. 2º Le même
-appareil, placé dans la vapeur d'eau bouillante, monte beaucoup plus
-haut par suite de la dilatation, et finit par s'arrêter à un nouveau
-point fixe, indépendant de l'eau choisie et du feu qui la fait bouillir.
-Ce second point fixe détermine le centième degré de la graduation.
-
-L'espace compris entre les deux points fixes est divisé en cent parties
-égales, et l'on a le thermomètre dit centigrade. La division est
-prolongée au-dessus de 100 degrés pour les chaleurs plus fortes que
-celle de l'eau bouillante, au-dessous de zéro pour les froids plus
-grands que celui de la glace fondante.
-
-Un thermomètre gradué d'après ces principes étant placé dans un lieu
-déterminé, le liquide qu'il renferme s'élèvera jusqu'à une certaine
-division: le numéro de cette division est ce que l'on nomme la
-température du lieu.
-
-Exemples: Dans une chambre, le mercure du thermomètre s'arrête en face
-de la division 12; on dit que la température de la chambre est de 12
-degrés centigrades au-dessus de zéro, et cette température s'écrit +12°.
-Dehors, au contraire, le mercure s'arrête en face de la division 8
-au-dessous du zéro; on dit que la température est de 8 degrés
-centigrades au-dessous de zéro, et cette température s'écrit -8°.
-
-Bien d'autres conventions avaient été successivement adoptées avant
-celle que nous venons d'indiquer. Maintenant encore on se sert en
-certains pays de graduations nommées graduation Fahrenheit, graduation
-Réaumur. Nous n'en exposerons point les principes, parce qu'elles sont
-actuellement presque complètement abandonnées. Du reste, pour éviter
-toute confusion, nous rapporterons, dans le courant de cet ouvrage,
-toutes les températures à la graduation centigrade.
-
-Le liquide contenu dans le thermomètre est tantôt du mercure, tantôt de
-l'alcool; mais, les bases de la graduation étant toujours les mêmes, la
-température indiquée dans chaque cas est la même, quel que soit le
-liquide choisi. Le mercure est le plus souvent employé pour mesurer les
-hautes températures; mais comme il a l'inconvénient de se solidifier à
-la température de -40 degrés, on le remplace par de l'alcool quand on
-veut étudier les froids excessifs.
-
-
-
-
-LES GRANDS FROIDS
-
-
-
-
-LIVRE PREMIER
-
-LES EFFETS DU FROID
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-ACTION DU FROID SUR L'HOMME.
-
-
-Quand il se transporte du pôle à l'équateur, l'homme observe des
-températures bien diverses. Pendant ce long parcours, tout change autour
-de lui. A l'équateur il voit, accompagnant la chaleur extrême, des jours
-égaux aux nuits, une végétation luxuriante, une flore et une faune
-nombreuses, des orages effroyables, des pluies torrentielles, des
-cyclones dévastateurs. Dans les régions froides, ce sont des jours de
-plusieurs mois, des nuits presque sans fin, à peine quelques animaux et
-quelques plantes; au lieu de forêts, des amas de glaces éternelles, les
-pluies remplacées par des neiges, les orages par des aurores boréales.
-
-[Illustration: Au lieu de forêts, des amas de glaces éternelles...]
-
-Pour ne citer que les points extrêmes de l'échelle thermométrique, M.
-Duveyrier a observé dans le pays des Touaregs une chaleur de +67°.7 à
-l'ombre, tandis qu'à Nijni-Kdinsk, en Sibérie, on a eu à supporter un
-froid de -62°.5. Ce qui donne un écart total de 130 degrés. A ces deux
-températures si éloignées l'une de l'autre l'homme peut vivre, et la
-chaleur de son corps est sensiblement la même dans l'un et l'autre pays.
-Ce n'est qu'à cette condition, du reste, qu'il résiste à des climats si
-dissemblables, car la mort arrive très rapidement dès que la chaleur du
-corps s'écarte de quelques degrés en plus ou en moins de sa température
-normale, qui est de +38 degrés.
-
-Comment cette température de notre corps peut-elle ainsi demeurer
-stationnaire? Comment l'homme ne s'échauffe-t-il pas, de même que les
-substances inanimées, quand il est dans un milieu chaud? Comment ne se
-refroidit-il pas quand il est plongé dans une atmosphère glaciale?
-
-Il semble d'autant plus difficile de s'expliquer la résistance à la
-chaleur que, nous le savons, notre corps est le siège d'une combustion
-incessante, la respiration, produisant à chaque instant une quantité de
-chaleur considérable. Comment dès lors concevoir que, chauffés
-intérieurement, plongés à l'extérieur dans un milieu à température
-élevée, nous ne nous échauffions pas très rapidement?
-
-Il n'en est rien pourtant. C'est que l'homme, pour se défendre, a
-plusieurs moyens à sa disposition.
-
-D'abord, l'habitant des pays chauds mange peu, et par suite respire peu.
-L'ennemi intérieur, foyer qui ne peut s'éteindre complètement, ne
-produit que la quantité de chaleur strictement nécessaire à l'entretien
-de la vie. Nous n'avons à lutter que contre le réchauffement extérieur.
-
-Pour nous protéger, nous avons d'abord les vêtements, tout aussi propres
-à arrêter le chaud que le froid. Ces mêmes étoffes qui, pendant l'hiver,
-empêchent la chaleur de sortir des corps, empêchent aussi dans les
-régions chaudes, et de la même manière, la chaleur extérieure de
-pénétrer jusqu'à nous.
-
-Outre les vêtements, cuirasse passive qui se laisserait traverser à la
-longue, nous avons l'évaporation, source active de froid répandue sur
-toute la surface de la peau, défense bien autrement efficace.
-
-Chacun sait que l'évaporation d'un liquide produit du froid, et un froid
-souvent considérable. Qui n'a vérifié, en effet, que si on se mouille en
-été les mains et le visage, on éprouve bientôt une sensation de
-fraîcheur délicieuse due à l'évaporation de l'eau. Quelques gouttes
-d'éther, liquide très volatil, versées sur la main déterminent par leur
-évaporation un froid quelquefois assez intense pour amener
-l'insensibilité.
-
-C'est au moyen du froid produit par l'évaporation du gaz ammoniac
-liquéfié qu'on arrive actuellement, dans l'appareil Carré, à obtenir la
-glace industriellement à très bas prix pendant l'été.
-
-Eh bien, la surface de la peau est constamment, mais surtout pendant
-l'été, le siège d'une évaporation considérable. C'est elle qui garantit
-notre corps d'une élévation de température qui ne tarderait pas à lui
-être funeste. Quand le danger devient plus grand, les glandes
-sudoripares produisent abondamment un liquide qui ruisselle sur le
-corps. Cette sueur, par son évaporation rapide, maintient l'équilibre de
-température nécessaire à notre existence.
-
-L'action combinée des vêtements et de l'évaporation de la sueur est
-telle, que nous pouvons supporter non seulement des températures de 62
-degrés, mais des températures de 120 degrés, 130 degrés, de beaucoup
-supérieures à celle de l'eau bouillante. Pour n'en citer qu'un exemple,
-en 1874, neuf observateurs pénétrèrent dans une chambre chauffée à 128
-degrés et y demeurèrent huit minutes. Dans cette chambre on avait placé,
-à côté des observateurs, des oeufs qui ne tardèrent pas à bouillir, un
-bifteck qui fut rapidement cuit, de l'eau qui entra presque
-immédiatement en ébullition.
-
-Cependant ces défenses ne sont efficaces que si la grande chaleur ne se
-maintient pas trop longtemps; et elles deviennent insuffisantes pour
-toute température un peu supérieure à 38 degrés qui serait longtemps
-prolongée. Ainsi, l'abbé Gaubil rapporte que, du 14 au 23 juillet 1743,
-par une température soutenue de 40 degrés, 11400 personnes moururent de
-chaud dans les rues de Pékin.
-
-Quand il s'agit de se garantir du refroidissement, le problème semble
-plus facile; et, en effet, la protection peut être plus efficace.
-
-C'est que le foyer intérieur de la respiration compense en partie les
-pertes causées par le rayonnement de notre corps dans un air trop froid.
-Aussi notre premier moyen de lutter contre le froid est dans l'activité
-plus grande que prend la respiration. Cette activité sera encore exaltée
-par le mouvement, l'exercice continuel, qui est comme le courant d'air
-qui avive la combustion.
-
-L'exercice, en effet, a pour action de déterminer une circulation plus
-active du sang, un renouvellement plus rapide de l'air qu'il renferme,
-et de doubler dans certains cas la somme de chaleur qui se produit au
-dedans de nous. Mais, de même qu'un courant d'air violent n'activera le
-feu que si le combustible ne manque pas, de même l'exercice n'activera
-la respiration d'une manière permanente que si nous fournissons au sang
-des matériaux susceptibles d'être brûlés. De là la nécessité d'une
-alimentation abondante quand on a à lutter contre le froid, et tout
-aussi bien d'une alimentation convenablement choisie. Les viandes, les
-substances grasses surtout, devront être mangées en abondance.
-
-Les habitants des régions polaires sont doués d'un appétit féroce; ils
-mangent, ou plutôt ils dévorent une quantité prodigieuse d'aliments,
-parmi lesquels les huiles et les graisses, éminemment propres à produire
-de la chaleur, sont prépondérantes.
-
-Des vêtements appropriés sont tout aussi indispensables. Les matières
-d'origine animale, soie, laine, poils, ont la propriété de conduire mal
-la chaleur, c'est-à-dire de s'opposer au passage de la chaleur à travers
-elles. Un vêtement de laine ou de fourrure empêchera donc la chaleur du
-corps de se perdre à l'extérieur. Les vêtements, à eux seuls, lorsqu'ils
-sont assez abondants et assez fourrés, joints à une bonne alimentation,
-suffiront à défendre du froid.
-
-Les habitants des climats tempérés peuvent se contenter d'étoffes de
-laine; ceux des régions polaires doivent y joindre les peaux d'animaux.
-Tous les voyageurs au pôle Nord se sont préoccupés des vêtements chauds
-à donner aux gens de leur équipage, et il est curieux de voir quels
-soins ont présidé à la confection des objets d'habillement des équipages
-de la _Germania_ et de la _Hansa_, qui ont exploré les côtes du
-Groenland en 1869 et 1870.
-
-Pendant les froids de l'hiver, l'évaporation cutanée se produit encore,
-quoique bien faiblement, et tendrait à nous refroidir. Dans les climats
-rigoureux, on peut empêcher cette évaporation en répandant sur le corps
-une substance grasse, qui met en même temps la peau à l'abri de
-l'impression du froid. «Le Lapon et le Samoyède, dit Virey, graissés
-d'huile rance de poisson, se promènent sans inconvénient, la poitrine
-débraillée, par des froids de -40 à -50 degrés. En Sibérie, les soldats
-russes s'enveloppent les oreilles et le nez dans des papillotes de
-parchemin enduites de graisse d'oie, qui reste fluide et ne se gerce pas
-comme le suif. Ils bravent ainsi les froids les plus violents.»
-
-Enfin, pour se défendre du froid, l'homme a les moyens extérieurs: il se
-réfugie dans les habitations; il emploie le feu, qui s'ajoute à la
-chaleur produite dans la respiration.
-
-Les habitants des régions polaires vivent le plus souvent sous terre,
-dans des huttes creusées sous le sol, munies d'un toit formé de peaux de
-bêtes. Ils sont là un peu comme des animaux hibernants, à l'abri de tout
-courant d'air extérieur, à l'abri aussi du rayonnement qui tendrait à
-refroidir leur demeure.
-
-[Illustration: Les habitants des régions polaires vivent le plus souvent
-sous terre.]
-
-Mais dans les pays civilisés, une semblable habitation ne peut être
-employée, et il faut construire des maisons plus commodes. Elles doivent
-avoir des murs épais, faits autant que possible de substances peu
-conductrices de la chaleur. Le bois et la brique sont, pour ces
-constructions, très préférables à la pierre. Bien plus, dans certains
-pays froids, les murs sont doubles, en briques ou en planches, de mince
-épaisseur, et l'intervalle qui les sépare est garni de sciure de bois ou
-de paille hachée, qui constituent une couche parfaitement isolante. De
-doubles fenêtres augmentent aussi beaucoup l'efficacité de la
-préservation.
-
-Dans nos maisons françaises, surtout celles du midi et du centre, on ne
-cherche à réaliser aucune de ces conditions. Les murs sont en pierre,
-simples et légers; les fenêtres sont uniques et le plus souvent mal
-jointes. Aussi, dès que l'hiver est rigoureux, nous avons plus à
-souffrir que les habitants des pays froids.
-
-En 1870, l'équipage de la _Hansa_, forcé d'abandonner son bateau, se
-réfugie sur un immense glaçon flottant et y demeure plus de huit mois.
-Eh bien, par une température extérieure de 18 et 20 degrés au-dessous de
-zéro, on obtenait, dans la hutte construite sur ce glaçon avec une
-partie de la provision de charbon, une température de 18 degrés
-au-dessus de zéro. C'est que les murs étaient faits d'une substance
-conduisant mal la chaleur, et que toutes les ouvertures inutiles étaient
-bien rigoureusement bouchées. Combien peu de personnes, même dans nos
-hivers ordinaires, atteignent une température aussi élevée! encore
-faut-il un feu constamment soutenu.
-
-[Illustration: L'équipage sut y maintenir une température supérieure à
-+20 degrés.]
-
-C'est qu'aussi notre moyen de chauffage n'est pas mieux organisé que nos
-maisons pour lutter contre le froid. La cheminée, pleine de gaieté,
-excellent système de ventilation, est un moyen de chauffage détestable.
-L'air chaud, au lieu de rester dans l'appartement, monte constamment
-dans le tuyau et est renouvelé par de l'air froid venant du dehors:
-l'échauffement ne se fait que par rayonnement, et la chaleur rayonnée
-n'est qu'une bien faible portion de la chaleur produite.
-
-Combien sont supérieurs les poêles, au moins au point de vue de
-l'élévation de la température! Les poêles de fonte de nos pays ont
-l'inconvénient de s'échauffer trop fort, jusqu'au rouge, ce qui n'est
-pas sans danger pour l'hygiène de l'appartement; mais les poêles des
-pays froids, et notamment ceux de la Russie, ont une tout autre
-disposition.
-
-Ce sont d'immenses constructions de briques, recouvertes de porcelaine
-ou de faïence. L'air, aspiré de l'extérieur par un conduit spécial,
-vient se chauffer dans le poêle pour se répandre ensuite dans
-l'appartement. La masse s'échauffe lentement; puis, quand il ne reste
-plus dans l'intérieur qu'un brasier, on ferme toutes les ouvertures, et
-la chaleur se conserve pendant de longues heures. Les paysans russes
-produisent ainsi dans leurs misérables réduits des températures
-effroyables, de 40 à 50 degrés, qui font ressembler leurs habitations à
-des fours. La chaleur accablante de cette atmosphère, l'odeur
-repoussante et l'effroyable saleté qui l'accompagnent, rendent le séjour
-dans ces demeures impossible à quiconque n'y est pas né.
-
-Enfin nous devons compter aussi l'habitude de résister au froid,
-l'endurcissement qui en résulte, comme un préservatif souvent efficace
-contre le refroidissement. Les hommes robustes peuvent, en effet, par un
-endurcissement progressif, arriver à avoir une grande force de
-résistance contre le froid. Nos mains et notre visage possèdent à un
-degré élevé cette insensibilité relative, parce qu'ils sont constamment
-exposés aux intempéries. Les mains, qui ont une si grande surface de
-refroidissement pour un volume très faible, seraient à chaque instant
-les victimes du froid sans cet endurcissement.
-
-Aristide demandait un jour à un Scythe comment il pouvait, presque nu,
-résister au froid de l'hiver: «Je suis tout visage», lui répond le
-barbare, indiquant ainsi ce que peut l'endurcissement sur toutes les
-parties du corps.
-
-Ces moyens de préservation: endurcissement, vêtements convenables,
-nourriture appropriée, habitations bien closes, chauffage bien entendu,
-suffisent pour empêcher tout accident; mais, dans bien des cas,
-quelques-uns de ces moyens de défense font défaut. Il n'y a que trop de
-gens exposés aux rigueurs de l'hiver sans habitation et sans feu, sans
-vêtements suffisants, sans nourriture. Alors, si le froid est assez vif,
-si son action est assez prolongée, l'endurcissement n'est plus que d'un
-faible secours, et il survient les accidents les plus graves, sur
-lesquels nous devons nous arrêter.
-
-Dans quelques cas, lorsque l'individu exposé au froid est peu robuste,
-l'action peut être foudroyante. Celui qui est atteint par cette soudaine
-invasion du refroidissement s'agite comme saisi de frayeur, son regard
-devient fixe et sombre, il pousse un cri, puis tombe rigide et glacé. On
-a vu de jeunes militaires qui, exposés à un froid violent pendant une
-heure seulement, ont été trouvés morts dans un état de rigidité
-complète; mais ces cas foudroyants sont rares.
-
-D'habitude, l'action d'un froid excessif est plus lente. Elle est locale
-ou générale.
-
-L'action locale, qui commence par une douleur assez vive, est bientôt
-suivie de fourmillements, d'engourdissement, d'un ralentissement
-progressif de la circulation. Si l'arrêt a été total, la circulation
-souvent ne peut plus être rétablie et l'ablation du membre devient
-nécessaire. Les pieds, les oreilles, les mains, le nez, sont les parties
-le plus souvent atteintes par la congélation. Nous verrons que les
-voyageurs des régions polaires ont souvent à éprouver ces accidents. Ils
-se produisent bien plus fréquemment encore dans les armées en campagne.
-
-Nous en trouvons des exemples dès l'antiquité. L'armée romaine, en 177
-avant notre ère, était campée en Arménie. L'hiver fut des plus rudes, au
-rapport de Tacite: «La terre était si durcie par la glace, qu'il fallait
-la creuser avec le fer pour y enfoncer les pieux. Beaucoup de soldats
-eurent les membres gelés, et plusieurs moururent en sentinelle. On en
-remarqua un qui, en portant une fascine, eut les mains tellement raidies
-par le froid, qu'elles s'attachèrent à ce fardeau et tombèrent de ses
-bras mutilés.»
-
-En 1341, l'hiver fut des plus rudes en Livonie, et beaucoup de soldats
-de l'armée des croisés eurent le nez, les doigts et les membres gelés.
-
-En 1524, le froid fut tel en Angleterre que beaucoup de personnes
-perdirent les orteils.
-
-En 1552 et 1553, au siège de Metz par Charles-Quint, les soldats eurent
-fort à souffrir du froid; beaucoup restaient raides et transis dans les
-tranchées. «Trouvions, dit Vieilleville, des soldats assis sur de
-grosses pierres, ayant les jambes dans les fanges gelées jusqu'aux
-genoux... A la plupart il falloit couper les jambes, car elles étoient
-mortes et gelées.»
-
-L'insensibilité qui accompagne l'arrêt de la circulation est quelquefois
-absolue. Nous avons vu, au mois de décembre 1870, un garde mobile du
-département de Saône-et-Loire, qui se chauffait au feu du bivouac, se
-brûler presque entièrement un pied sans éprouver aucune douleur. Il
-fallut le lui couper.
-
-Ces accidents sont si fréquents que le plus souvent les historiens ne
-prennent pas la peine de les mentionner. Bien près de nous, ils ont été
-terribles pendant les funestes guerres de 1811-1812 et de 1870-1871, sur
-lesquelles nous aurons l'occasion de revenir. Des cas de congélation
-partielle peuvent se produire et se produisent en réalité presque chaque
-année, même dans les hivers les moins rigoureux, surtout aux pieds; il
-est important d'en connaître le traitement.
-
-Il faut d'abord faire de douces frictions avec de la neige sur la partie
-malade; dès que la sensibilité est revenue, on pratique des lotions avec
-de l'eau très froide dont on élève graduellement la température.
-
-L'exposition à la chaleur doit être évitée avec le plus grand soin,
-comme le montrent les récits suivants, empruntés à la campagne de
-Russie.
-
-«Peu de monde, écrit M. René Bourgeois, chirurgien-major de la grande
-armée, échappa à la congélation, et chacun en fut frappé dans quelques
-parties du corps. Heureux ceux à qui elle n'atteignit que le bout du
-nez, les oreilles et une partie des doigts! Ce qui rendait les ravages
-encore plus funestes, c'est qu'en arrivant près des feux, on y plongeait
-imprudemment les parties refroidies, qui, ayant perdu toute sensibilité,
-n'étaient plus susceptibles de ressentir l'impression de la chaleur qui
-les consumait. Bien loin d'éprouver le soulagement que l'on recherchait,
-l'action subite du feu donnait lieu à de vives douleurs, et déterminait
-promptement la gangrène.»
-
-«Malheur, s'écrie Larrey, à l'homme engourdi par le froid et chez qui la
-sensibilité extérieure était éteinte! s'il entrait subitement dans une
-chambre trop chaude, ou s'il s'approchait de trop près d'un grand feu de
-bivouac, les parties engourdies ou gelées étaient frappées de gangrène,
-qui se montrait à l'instant même avec une telle rapidité que ses progrès
-étaient sensibles à l'oeil.»
-
-On a vu des soldats tomber raides morts devant les feux des bivouacs.
-Mais ces congélations partielles, souvent faciles à guérir, quelquefois
-nécessitant des amputations, rarement suivies de mort, ne sont rien
-auprès de l'action générale du froid sur les individus affaiblis ou mal
-garantis.
-
-Cette action générale se porte surtout sur le cerveau et sur le système
-nerveux. L'action sur le cerveau se traduit assez fréquemment par un
-délire furieux, bientôt suivi d'une méningite rapidement mortelle. Mais
-le plus souvent les accidents se produisent d'une manière toute
-différente. A la pâleur de la face succède une congestion accompagnée
-d'un assoupissement qui augmente graduellement; les muscles
-s'affaiblissent de plus en plus; il en résulte une grande difficulté
-d'agir, de parler même, une faiblesse de la vue qui va, dans quelques
-cas, jusqu'à la cécité absolue, enfin un hébétement qui semble de
-l'idiotisme. Puis, l'assoupissement augmentant, le besoin de repos et de
-sommeil devient irrésistible. Le malheureux se couche avec délice sur la
-neige ou la terre glacée, il s'endort pour ne plus se réveiller.
-
-«Sous l'excès du froid, écrit Paul Bert, la soif que l'on éprouve est
-atroce; le goût et l'odorat diminuent, les yeux se ferment
-involontairement; les mouvements deviennent incertains, toute force
-s'enfuit; la langue bégaye, et les pensées sont lentes et indistinctes.»
-
-Les anciens connaissaient parfaitement tous ces symptômes de l'action
-progressive du froid. D'après Plutarque, «un froid excessif engourdit
-les nerfs et les prive de mouvement; il suspend l'usage de la langue,
-et, par sa dureté, il glace les parties molles et humides du corps.»
-
-Le froid sec est bien moins à craindre que le froid accompagné
-d'humidité. M. Lacassagne rappelle que dans la retraite de Constantine,
-en novembre 1836, par une température minima de -1 degré, il y eut des
-accidents graves de congélation.
-
-Les effets de l'humidité et des vents se montrèrent d'une manière
-beaucoup plus effrayante dans l'expédition de Sétif au Bou-Thaleb, en
-1846. En trois jours, sur une colonne de 2800 hommes, 208 périrent par
-l'action immédiate du froid, et plus de 500 furent atteints de
-congélation. Et pourtant le thermomètre ne descendit pas jusqu'à -2
-degrés.
-
-Que de fois des hommes ont été gelés et sont morts de froid!
-Naturellement, les pauvres gens, obligés de coucher dehors, mal nourris
-et mal vêtus, sont les premiers, le plus souvent les seuls atteints;
-mais ce sont toujours les armées en campagne qui présentent le plus
-triste spectacle. Il faut lire dans Xénophon le récit des souffrances
-des Dix mille surpris par le froid dans les montagnes de l'Arménie. Il
-faut voir comment Charles XII, après la bataille de Pultava, en 1709,
-perdit la moitié de son armée dans les forêts de l'Ukraine.
-
-Il faut cependant, dans les récits des historiens, bien se garder de
-confondre les cas de mort par le froid avec les mortalités causées par
-les maladies consécutives du froid, ou par les famines survenues à la
-suite des grands hivers. Voyons d'abord, dans l'histoire, les accidents
-causés par la seule action du froid. Ces accidents, qui se produisent
-presque constamment, ne sont jamais bien nombreux, sauf pendant les
-guerres, et ne peuvent prendre le caractère de calamités publiques.
-
-En 823, des hommes meurent de froid en grand nombre; il en fut de même
-en 874. En 1124, beaucoup de femmes et d'enfants moururent de froid. En
-1523, il y eut en Angleterre un hiver si rigoureux que plusieurs
-personnes périrent par la rigueur du froid; d'autres perdirent les
-orteils.
-
-Peignot rapporte les tristes effets d'un voyage dans les régions
-polaires, entrepris en 1552: «Le capitaine Willoughby cherchait le
-chemin de la mer de la Chine par la mer septentrionale; les glaces
-l'arrêtèrent à Arzina, port de la Laponie, à la latitude de 69 degrés.
-L'année suivante, on le trouva mort, ainsi que tous les gens de son
-équipage.»
-
-Sous Henri III, le duc d'Épernon, faisant le siège de la ville de
-Chorges, en Dauphiné, que défendaient les protestants, perdit par le
-froid une grande partie de son armée. Mézeray raconte en ces termes les
-souffrances des soldats: «Survint un hiver qui fut plus cruel cette
-année-là qu'il ne l'avoit été depuis cinquante ans. On raconte des
-choses étranges du grand excès de cette froidure: on trouvoit les
-sentinelles tout roides morts, quelques-uns plantés debout, que le
-verglas avoit attachés par les pieds à terre, comme s'ils eussent pris
-racine; d'autres fixés sur les chevaux comme des statues. La violence du
-froid engourdissoit les plus vigoureux, et leur geloit la voix jusques
-dans les entrailles: on vit des soldats qu'elle avoit rendus si
-insensibles qu'ils s'étoient à demi rostis dans le feu avant que de
-pouvoir être échauffés. Ils mouroient par centaines; les vivants ne
-pouvoient suffire à enterrer les morts, et les jetoient par monceaux
-dans de grandes fosses: tellement que cette armée, qui étoit de plus de
-dix mille hommes, se trouva réduite, au partir de là, à trois ou quatre
-mille.»
-
-Mais il nous faut nous arrêter dans cette énumération, qui serait trop
-longue et bien monotone. Arrivons donc de suite aux temps qui sont plus
-proches de nous.
-
-Un invincible besoin de sommeil saisit ceux que le froid va terrasser.
-Cet engourdissement nous sera montré d'une manière bien frappante par
-l'exemple suivant. Le docteur Solander, l'un des compagnons du capitaine
-Cook, surpris par le froid sur les côtes de Terre-Neuve avec plusieurs
-matelots, usait de toute son influence pour les empêcher de s'abandonner
-au sommeil. «Quiconque s'assiéra s'endormira, s'écriait-il, et quiconque
-s'endormira ne se réveillera plus.» Et lui-même, vaincu à son tour,
-oublie son expérience et ses conseils; il se couche sur la terre
-couverte de neige, en suppliant son ami Banks de le laisser dormir. Il
-fallut employer la violence pour le réveiller.
-
-Mais c'est encore le tableau de la retraite de Russie qui nous montrera
-le mieux l'influence générale du froid. Nous y verrons à quel point les
-hommes, démoralisés par la défaite, usés par la fatigue et les
-privations antérieures, sont rapidement atteints. Reprenons le récit de
-René Bourgeois: «Toutes les facultés étaient anéanties chez la plupart
-des soldats; la certitude de la mort les empêchait de faire aucun effort
-pour s'y soustraire: se croyant hors d'état de supporter la moindre
-fatigue, ils refusaient de continuer leur route, et se couchaient à
-terre pour y attendre la fin de leur déplorable existence. Un grand
-nombre étaient dans un véritable état de démence, le regard fixe, l'oeil
-hagard; ils marchaient comme des automates, dans le plus profond
-silence. Les outrages, les coups même, étaient incapables de les
-rappeler à eux-mêmes. Le froid excessif, auquel il était impossible de
-résister, acheva de nous détruire. Chaque jour il moissonnait un grand
-nombre de victimes, les nuits surtout étaient très meurtrières; la route
-et les bivouacs que nous quittions étaient jonchés de cadavres. Pour ne
-pas succomber, il ne fallait rien moins qu'un exercice continuel qui
-tînt constamment le corps dans un état d'effervescence et répartît la
-chaleur naturelle dans toutes les parties. Si, abattu par la fatigue,
-vous aviez le malheur de vous abandonner au sommeil, les forces vitales
-n'opposant plus qu'une faible résistance, l'équilibre s'établissait
-bientôt entre vous et les corps environnants, et il fallait bien peu de
-temps pour que, d'après l'acception rigoureuse du langage physique,
-votre sang se glaçât dans vos veines. Quand, affaissé sous le poids des
-privations antérieures, on ne pouvait surmonter le besoin de sommeil,
-alors la congélation faisait de rapides progrès, s'étendait à tous les
-liquides, et l'on passait, sans s'en apercevoir, de cet engourdissement
-léthargique à la mort. Heureux ceux dont le réveil était assez prompt
-pour prévenir cette extinction totale de la vie! Les jeunes soldats qui
-venaient rejoindre la grande armée, frappés tout à coup par l'action
-subite d'un froid auquel ils n'avaient point encore été exposés,
-succombèrent bientôt à l'excès des souffrances auxquelles ils étaient
-livrés. Ceux-ci ne périssaient ni d'épuisement, ni d'inaction, et le
-froid seul les frappait de mort. On les voyait d'abord chanceler comme
-des hommes ivres. Il semblait que tout leur sang fût refoulé vers leur
-tête, tant ils avaient la figure rouge et gonflée. Bientôt ils étaient
-entièrement saisis et perdaient toutes leurs forces. Leurs membres
-étaient comme paralysés; ne pouvant plus soutenir leurs bras, ils les
-abandonnaient à leur propre poids et les laissaient aller passivement;
-leurs fusils s'échappaient alors de leurs mains, leurs jambes
-fléchissaient sous eux, et ils tombaient enfin, après s'être épuisés en
-efforts impuissants. Au moment où ils se sentaient défaillir, des larmes
-mouillaient leurs paupières, et quand ils étaient abattus, ils se
-relevaient à diverses reprises pour regarder fixement ce qui les
-environnait; ils paraissaient avoir perdu entièrement le sens, et ils
-avaient un air étonné et hagard; mais l'ensemble de leur physionomie, la
-contraction forcée des muscles de la face, offraient des traces non
-équivoques des cruelles douleurs qu'ils ressentaient. Les yeux étaient
-extrêmement rouges, et très souvent le sang transsudait à travers les
-pores et s'écoulait par gouttes au dehors de la membrane qui recouvre le
-dedans des paupières.»
-
-[Illustration: La route et les bivouacs étaient jonchés de cadavres.]
-
-Larrey, de son côté, trace un tableau tout aussi triste: «Après le
-passage de la Bérésina, le 25 décembre, le thermomètre ne fit que
-baisser, et, dans la nuit du 25 au 26, il tomba à -26 degrés. Le bivouac
-fut terrible. On pouvait à peine se tenir debout, et celui qui perdait
-l'équilibre tombait frappé d'une stupeur glaciale et mortelle. Malheur à
-celui qui se laissait gagner par le sommeil! quelques minutes
-suffisaient pour le geler entièrement, et il restait mort à la place où
-il s'était endormi.»
-
-Le découragement, l'affaiblissement, étaient tels que rien ne pouvait
-sauver ces malheureux. «Sourds à tous les conseils, ne raisonnant plus,
-entièrement dominés par la sensation actuelle, officiers, soldats, tous
-se précipitaient auprès des granges incendiées; mais bientôt, frappés
-d'une apoplexie foudroyante, ils tombaient dans ce même feu auprès
-duquel ils croyaient trouver leur salut; d'autres, agités de mouvements
-convulsifs, devenus tout à coup furieux, s'y précipitaient eux-mêmes. De
-tels exemples ne servaient à rien; ces malheureux étaient bientôt
-remplacés par d'autres; leur sort était même envié! A l'aspect de ces
-cadavres brûlés, à l'insensibilité, au peu d'étonnement que causaient de
-pareilles scènes, on aurait cru voir des barbares accoutumés à des
-sacrifices humains.» (Jauffret.)
-
-L'immersion dans l'eau glacée, surtout pour les hommes affaiblis, est
-une cause de mort encore plus prompte que l'action de la température la
-plus basse. Nombre de soldats périrent de la sorte au passage de la
-Bérésina. Ceux qui ne trouvaient pas à passer sur les ponts, ou qui y
-étaient bousculés trop fort, se jetaient à l'eau, dans l'espoir de
-gagner à la nage l'autre rive. Mais leurs membres étaient immédiatement
-envahis par une raideur cadavérique, tout mouvement devenait impossible,
-et les malheureux trouvaient une mort prompte, suspendus entre les
-glaçons. Les héroïques pontonniers qui, sous la conduite de l'admirable
-général Éblé, se plongèrent dans la Bérésina pour rétablir les ponts
-effondrés, moururent presque tous: quelques-uns à peine furent sauvés.
-Le général qui leur avait donné l'exemple ne tarda pas à les suivre dans
-la tombe.
-
-La mort par le froid, si souvent constatée, est une véritable asphyxie:
-elle a pour cause principale l'arrêt de la respiration par suite de la
-rigidité des muscles.
-
-Les asphyxies par le froid sont si fréquentes que chacun peut se trouver
-en présence d'un de ces accidents, et doit connaître les soins à donner.
-Nous ne pouvons mieux faire que de copier ici la méthode de traitement
-publiée au milieu de ce siècle par le conseil de salubrité de la Seine.
-Cette instruction, parfaitement conçue, est relative à toutes les sortes
-d'asphyxies: elle devrait être connue de tous. Nous n'en transcrirons
-que les passages relatifs à l'asphyxie par le froid:
-
-1º On portera l'asphyxié, le plus promptement possible, de l'endroit où
-il aura été trouvé au lieu où il devra recevoir des secours. Pendant ce
-transport, on enveloppera le corps avec des couvertures, ou, à défaut de
-couvertures, avec de la paille ou du foin; on laissera la face libre. On
-évitera aussi d'imprimer au corps, surtout aux membres, des mouvements
-brusques.
-
-2º Dans l'asphyxie par le froid, il est de la plus haute importance de
-ne rétablir la chaleur que lentement et par degrés. Un asphyxié par le
-froid qu'on approcherait du feu, ou que, dès le commencement, on ferait
-séjourner dans un lieu échauffé, même médiocrement, serait
-irrévocablement perdu. Il faut, en conséquence, le porter dans une
-chambre sans feu, et là lui administrer les premiers secours que réclame
-sa position.
-
-3º Si l'asphyxie a eu lieu par un froid de plusieurs degrés au-dessous
-de zéro, et que le malade conserve de la souplesse, on le déshabillera
-et l'on couvrira tout le corps, y compris les membres, de linges trempés
-dans l'eau froide, qu'on rafraîchira encore en y ajoutant des glaçons
-concassés.
-
-4º Si le corps était tellement frappé par le froid qu'il fût dans un
-état de rigidité prononcée, il y aurait avantage à le plonger dans une
-baignoire contenant assez d'eau pour que le tronc et les membres en
-fussent couverts. Cette eau devra être aussi froide que possible, et
-l'on en élèverait la température par degrés de dix en dix minutes.
-
-5º Lorsque les membres auront repris leur souplesse, on fera exécuter à
-la poitrine et au ventre des mouvements dans le but de provoquer la
-respiration. On continuera en même temps des frictions sur le corps et
-les membres, soit avec de la neige, si l'on a pu s'en procurer, soit
-avec des linges trempés dans de l'eau froide.
-
-6º Lorsque l'asphyxié commence à se réchauffer, ou qu'il se manifeste
-quelques signes de vie, on doit l'essuyer avec soin et le placer dans un
-lit qui ne soit pas plus chaud que le corps lui-même. Il ne faut pas non
-plus allumer du feu dans la pièce avant que le corps ait recouvré
-entièrement sa chaleur naturelle.
-
-7º Aussitôt que le malade peut avaler, on peut lui faire prendre un
-demi-verre d'eau froide dans laquelle on ajoute une cuillerée à café
-d'eau de mélisse, d'eau de Cologne ou de tout autre spiritueux.
-
-8º Si, au contraire, l'asphyxié avait de la propension à
-l'engourdissement, on lui ferait boire de l'eau vinaigrée, et si cet
-engourdissement était profond, on administrerait des lavements irritants
-avec de l'eau salée ou avec de l'eau de savon. Il est utile de faire
-remarquer que, de toutes les asphyxies, l'asphyxie par le froid est
-celle qui laisse, selon l'expérience des pays septentrionaux, le plus de
-chances de succès, même après douze à quinze heures de mort apparente;
-mais, d'un autre côté, cette asphyxie exige aussi, plus que toute autre,
-une grande précision dans l'emploi des moyens destinés à la combattre,
-notamment dans le réchauffement du malade.
-
- * * * * *
-
-Remarquons en terminant cette étude que le froid, sans agir
-immédiatement sur l'homme, peut occasionner des maladies graves, causes
-d'une mortalité souvent énorme. Cette mortalité sévit surtout sur la
-classe pauvre, qui n'a pour résister ni la ressource d'une bonne
-alimentation, ni celle d'une bonne hygiène.
-
-C'est aux épidémies, bien plus qu'aux asphyxies causées par le froid,
-qu'il faut attribuer les grandes mortalités des hivers rigoureux cités
-par les historiens. Faisons quelques emprunts à l'importante notice
-d'Arago, qui nous a déjà servi et qui nous servira encore longtemps de
-guide.
-
-670 de notre ère.--L'hiver fut très véhément et très prolongé du côté de
-Constantinople, et fit périr un grand nombre d'hommes et d'animaux.
-
-717.--L'hiver fut si rigoureux à Constantinople, que les chevaux et les
-chameaux de l'armée des Sarrasins qui l'assiégeaient périrent pour la
-plupart.
-
-823.--Beaucoup d'animaux et même des hommes succombent sous l'excès du
-froid. Une épidémie consécutive emporte une multitude de personnes des
-deux sexes et de tout âge.
-
-Dans l'étude particulière que nous ferons d'un grand nombre d'hivers,
-nous aurons l'occasion de revenir sur ces mortalités.
-
-Mais toutes ces tristes conséquences des froids violents de nos régions
-ne sont rien auprès des désastres produits dans la végétation, et des
-terribles famines qui en ont été si souvent la conséquence. Nous allons
-bientôt les étudier.
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-ACTION DU FROID SUR LES ANIMAUX ET SUR LES PLANTES.
-
-
-Les animaux aussi sont sensibles au froid; beaucoup même y sont plus
-sensibles que l'homme. L'homme a, comme nous l'avons vu, la propriété de
-vivre dans des climats bien divers; il peut, presque sans inconvénient,
-passer des pays chauds aux régions froides, pourvu qu'il prenne des
-précautions convenables.
-
-Bien plus, il peut supporter, sans en souffrir, des variations de
-température extrêmement considérables et fort rapides. Quelques exemples
-de ces variations extraordinaires doivent être cités. Dans le voyage du
-vapeur _le Tegetthoff_ à la Nouvelle-Zemble, en 1872, 1873 et 1874, on a
-observé des températures de 50 degrés au-dessous de zéro. L'équipage,
-enfermé dans la grande chambre du navire, sut y maintenir constamment
-une température supérieure à +20 degrés; la différence entre la
-température du dehors et celle du dedans dépassait donc quelquefois 70
-degrés, et cependant les matelots entraient et sortaient, subissant
-plusieurs fois par jour ces variations énormes sans aucun danger.
-
-Chappe, dans le récit de son voyage en Sibérie, effectué au siècle
-dernier, raconte que les Russes, à la sortie de bains de vapeur dans
-lesquels ils sont restés plusieurs heures à une température de +70
-degrés, vont, absolument nus, se sécher dehors avec de la neige, alors
-que le froid est de 30 degrés.
-
-De tous les animaux, le chien est le seul qui, sous ce rapport, soit
-comparable à l'homme. La plupart des animaux ne peuvent supporter sans
-périr que des variations bien plus faibles, et chacun reste dans le
-climat qui l'a vu naître. Même certains d'entre eux ne peuvent pas
-supporter toutes les variations de température du milieu dans lequel ils
-habitent. «Pour éviter les extrêmes de température, dit Elisée Reclus,
-soit les froids de l'hiver, soit les trop grandes chaleurs de l'été,
-certaines espèces animales ont la ressource des migrations, ou celle de
-s'enfouir dans le sol. La plupart des insectes passent leur existence de
-larve sous l'écorce des arbres, sous les tas de feuilles ou sous les
-couches superficielles de la terre. Des espèces de mollusques, des
-poissons, plusieurs reptiles et quelques mammifères se couchent aussi
-dans le limon des lacs et des marais, ou dans des terriers creusés à
-l'avance. Ainsi protégés contre le climat du dehors, les animaux tombent
-dans un état d'engourdissement ou de sommeil, pendant lequel leur vie
-reste partiellement suspendue: la température de leur corps s'abaisse
-parfois jusqu'au point de glace, et l'on a même vu des poissons se geler
-complètement, sans que la mort apparente les ait empêchés de ressusciter
-plus tard; la respiration et la circulation du sang sont graduellement
-ralenties, la digestion cesse tout à fait; les organes, devenus
-temporairement inutiles, se rétrécissent; les parasites intestinaux
-s'engourdissent eux-mêmes avec les animaux aux dépens desquels ils
-vivent.» Les animaux de nos climats, surtout nos animaux domestiques,
-ont une assez grande résistance au froid et à la chaleur; cependant,
-dans les grands hivers, il n'est pas rare de les voir mourir de froid,
-de voir des épidémies régner, qui dépeuplent les étables. A ces
-souffrances il faut ajouter les difficultés de la subsistance. Les
-animaux non domestiques ne peuvent aller chercher, sous la neige épaisse
-qui couvre le sol, la nourriture qui leur est nécessaire; ils meurent de
-faim. La difficulté n'est pas beaucoup moindre pour ceux que nous
-élevons; car leurs propriétaires ne peuvent plus les nourrir, privés
-qu'ils sont de la végétation qui, d'habitude, dure presque tout l'hiver.
-
-En 544, l'hiver fut si rigoureux dans les Gaules, par l'abondance de la
-glace et de la neige, que les oiseaux et autres bêtes sauvages se
-laissèrent prendre à la main.
-
-En 566, en 670, en 791, en 843, en 860, en 874... un grand nombre
-d'animaux périrent soit de froid, soit de faim, soit d'une épidémie
-consécutive du froid.
-
-En 887, l'hiver fut accompagné d'une épidémie si violente sur les boeufs
-et les moutons, qu'il ne resta plus guère en France d'animaux de cette
-espèce.
-
-En 1276, les troupeaux périrent presque totalement dans le diocèse de
-Parme. Les exemples semblables ne nous manqueraient pas, aussi nombreux
-que nous puissions les désirer.
-
-Mais c'est surtout sur les plantes que nous devons nous arrêter. Les
-plantes sont comme les animaux hibernants: arrivée la saison froide,
-elles cessent pour ainsi dire de végéter, s'engourdissent de manière à
-résister à toutes les intempéries, et attendent des temps meilleurs.
-Pendant cet engourdissement, elles ne sont guère sensibles au froid.
-Reclus, après avoir parlé des animaux, arrive aux plantes: «La plupart
-des plantes de la zone tempérée, dit-il, peuvent supporter des froids de
-10, 15, 20 degrés, sans que la force vitale soit supprimée chez elles,
-mais aucune ne peut croître à une température inférieure au point de
-glace. Dans les montagnes, les saxifrages et les soldanelles fleurissent
-jusque dans la neige, mais l'eau qui arrose leurs racines, et l'air qui
-entoure leurs feuilles, ont déjà une température supérieure à zéro.»
-
-Cependant, quand le froid se prolonge, les plantes les plus robustes de
-nos climats finissent par succomber. La continuité du froid, qui permet
-à l'abaissement de température de pénétrer peu à peu même les plus
-grosses branches, est plus nuisible que quelques froids isolés, aussi
-grands qu'ils soient.
-
-Le degré de froid qui arrête la végétation, et celui qui cause la mort
-de la plante, varient considérablement avec les différentes espèces
-végétales. Mais on peut dire d'une manière générale que c'est vers zéro
-que cesse la végétation, tandis qu'il faut des températures de plusieurs
-degrés au-dessous de zéro pour amener la congélation des plantes de nos
-régions tempérées.
-
-D'autre part, dès que la végétation est commencée, et que les jeunes
-feuilles se développent, que les nouveaux bourgeons s'entr'ouvrent, la
-plante devient beaucoup plus sensible, et souvent les faibles gelées du
-printemps viennent faire plus de mal que les rigueurs de l'hiver. Lisons
-ce que disent à ce sujet Buffon et Duhamel: «La gelée est quelquefois si
-forte pendant l'hiver, qu'elle détruit presque tous les végétaux, et la
-disette de 1709 est une époque de ses cruels effets. Les graines
-périrent entièrement; quelques espèces d'arbres, comme les noyers,
-périrent aussi sans ressource; d'autres, comme les oliviers et presque
-tous les arbres fruitiers, furent moins maltraités; ils repoussèrent de
-dessus leur souche, leurs racines n'ayant pas été endommagées. Enfin,
-plusieurs grands arbres plus vigoureux poussèrent au printemps presque
-sur toutes les branches, et ne parurent pas en avoir beaucoup souffert.
-Cependant cette gelée a produit, dans les arbres qu'elle n'a pas
-entièrement détruits, des défauts qui ne s'effaceront jamais. Une gelée
-qui nous prive des choses les plus nécessaires à la vie, qui fait périr
-entièrement plusieurs espèces d'arbres utiles, et n'en laisse presque
-aucun qui ne se ressente de sa rigueur, est certainement des plus
-redoutables. Ainsi, nous avons tout à craindre des grandes gelées qui
-viennent pendant l'hiver, et qui nous réduiraient aux dernières
-extrémités si nous en ressentions plus souvent les effets; mais
-heureusement on ne peut citer que deux ou trois hivers qui, comme celui
-de l'année 1709, aient produit une calamité redoutable.
-
-»Les plus grands désordres que causent jamais les gelées du printemps ne
-portent pas, à beaucoup près, sur des choses aussi essentielles,
-quoiqu'elles endommagent les graines; on n'a jamais vu que cela ait
-produit de grandes disettes; elles n'affectent pas les parties les plus
-solides des arbres, leur tronc ni leurs branches; mais elles détruisent
-totalement leurs productions, et nous privent de récoltes de vins et de
-fruits, et par la suppression des nouveaux bourgeons elles causent un
-dommage considérable aux forêts.»
-
-Nos plantes les plus sensibles, cultivées seulement dans le midi, sont
-le palmier, le dattier, le myrte, le grenadier. Ces arbustes sont
-souvent détruits par les hivers un peu rigoureux. Les orangers et les
-oliviers ne résistent pas beaucoup plus. Puis viennent les vignes et les
-récoltes en terre, blés, avoines, qui sont bien souvent victimes du
-froid. Parmi les arbres plus vigoureux, qui résistent plus longtemps, le
-pin d'Alep, le chêne vert, le platane, sont ceux qui ont le plus à
-craindre. Puis, successivement, le hêtre, le chêne, le sapin, le pin, le
-bouleau, qui est l'arbre le plus résistant de nos régions.
-
-Les arbres fruitiers doivent être placés, comme résistance, entre le
-chêne vert et le hêtre; ils sont quelquefois détruits jusqu'aux racines
-dans nos hivers les plus rigoureux.
-
-Est-il possible de donner sur ce sujet des indications plus précises?
-Non. Il n'y a pas pour chaque arbre une température à laquelle il meurt,
-et le mal produit par les gelées intenses dépend de bien des
-circonstances. Il en est des végétaux comme des hommes et des animaux.
-M. de Gasparin, dans son Cours d'agriculture, insiste sur ce point: «Il
-ne suffirait pas de connaître l'abaissement de température que peut
-supporter chaque arbre, pour expliquer sa mort; il faudrait encore
-connaître la durée de cette température extrême. Un moment suffit pour
-détruire le bourgeon baigné de rosée; il faut plus longtemps pour le
-rameau; le tronc ne périt qu'après une longue succession de froids, la
-racine résiste presque toujours. Mais ce qui rend plus difficile la
-détermination de ce degré extrême, c'est que nous voyons les ravages du
-froid dépendre souvent beaucoup plus des circonstances du dégel que de
-l'intensité même du froid et de l'état des cultures.»
-
-Si l'on ne connaît pas exactement le degré de froid nécessaire pour
-faire périr chaque arbre, on ne connaît pas davantage à la suite de
-quelle action les plantes sont tuées par le froid. Peut-être la gelée,
-en diminuant le volume des cellules des vaisseaux et des canaux dans
-lesquels circule la sève, affaiblit-elle ou arrête-t-elle tout à fait le
-mouvement de cette sève. Et le dommage causé serait d'autant plus grand
-que ce ralentissement aurait été poussé plus loin. Ainsi, les jeunes
-pousses de chêne ne sont pas affectées sensiblement quand la température
-est à zéro, tandis que celles du mûrier et du figuier, ne pouvant
-résister à cette température, meurent.
-
-Une explication qui se présente naturellement à l'esprit pour l'action
-du froid sur les plantes est la suivante. Les sucs de la plante,
-contenant beaucoup d'eau, augmentent de volume comme celle-ci par la
-congélation. Cette dilatation déchire les cellules, rompt les vaisseaux
-qui deviennent impropres à la circulation de la sève, le végétal meurt.
-Tant que la congélation persiste, la plante ne semble pas atteinte; mais
-vienne l'action du soleil, la glace fond, les canaux brisés
-s'affaissent, les désastres apparaissent.
-
-S'il est incontestable que les choses se passent ainsi quelquefois, la
-mort des plantes est due le plus souvent à une autre cause. Nous voyons,
-en effet, différentes plantes de nos pays devenir raides, n'être à peu
-près qu'un glaçon après une forte gelée, et reprendre ensuite, pourvu
-qu'elles soient dégelées lentement. On peut considérer la rapidité du
-dégel comme une des causes principales du mal produit par le froid. Il
-est impossible de ne pas voir là une analogie frappante entre l'action
-du froid sur les plantes et cette action sur les animaux. Enfin, la
-plupart des espèces propres aux pays chauds succombent à une température
-de quelques degrés au-dessus de zéro, et qui ne peut dès lors congeler
-leurs sucs.
-
-Il est certain cependant que des froids rigoureux amènent mécaniquement
-des déchirures considérables dans les végétaux. Sous l'action des fortes
-gelées de l'hiver, les arbres les plus vigoureux éclatent avec fracas,
-et les habitants des campagnes entendent avec effroi pendant la nuit des
-détonations comparables au bruit du tonnerre. Ces détonations se
-produisent très fréquemment, et sans aller dans les pays froids, le nord
-de la France les entend se produire presque à chaque hiver. Pour ces
-cas-là l'explication précédente est la seule admissible. La congélation
-de l'eau qui se trouve dans l'arbre, déterminant une augmentation de
-volume, amène la rupture de l'arbre. Aussi ces accidents se
-produisent-ils surtout dans les régions humides.
-
-Dans la majorité des cas, elles font plus de bruit que de mal. L'arbre
-d'où vient de partir un bruit formidable ne semble pas endommagé; mais
-si on le considère de près, on voit, partant du bas et s'élevant à une
-hauteur de deux ou trois mètres, une fissure étroite, verticale, qui
-s'étend jusqu'au centre de l'arbre; sa largeur est de quelques
-millimètres, rarement de quelques centimètres. Dans les cas
-exceptionnels, la fente traverse l'arbre de part en part, et alors
-l'écartement peut atteindre jusqu'à dix centimètres. Cette blessure ne
-cause pas le plus souvent grand dommage; quand la glace qui est à
-l'intérieur s'est fondue, la fente disparaît, les parties se
-rapprochent, et l'arbre continue à végéter. Mais si, longtemps après
-l'accident, le tronc est scié horizontalement, on voit, sous les couches
-continues déposées pendant les dernières années, la fente nettement
-tracée, et l'on peut, en comptant les couches intactes, trouver la date
-de la rupture.
-
-Chez les historiens on voit souvent citer ces détonations produites par
-les arbres que fend la gelée. Elles sont données comme une des preuves
-les plus remarquables de la violence extraordinaire du froid. La preuve
-n'est pas convaincante, car on entend souvent ces détonations par des
-températures ne dépassant pas 10 degrés au-dessous de zéro, températures
-qui se produisent presque chaque année dans le nord de la France.
-
-Si la rupture des gros arbres ne cause que de faibles dommages, la perte
-des récoltes, des vignes et des arbres à fruits, est au contraire d'une
-importance immense. C'est la principale calamité des grands hivers,
-calamité bien plus grande que toutes celles dont nous avons parlé
-jusqu'ici.
-
-Les morts d'hommes et d'animaux sous l'action du froid, les épidémies
-elles-mêmes qui, par suite du froid, augmentent dans de larges
-proportions la mortalité pendant les saisons rigoureuses, ne sont rien à
-côté des terribles famines qui, jusqu'à notre siècle, suivent presque
-tous les grands hivers. Les récoltes étant perdues, la vie devient
-impossible: le pays se trouve dans une situation analogue à celle des
-peuplades des régions polaires, mais avec une population
-proportionnellement deux ou trois cents fois plus considérable. Les
-hommes sont alors réduits à brouter l'herbe, à manger les aliments qui,
-d'habitude, servent de nourriture aux animaux immondes. En même temps
-que les céréales, le gibier, le bétail, font défaut, tués qu'ils sont
-les premiers par le manque de nourriture. De sorte que le mal s'accroît
-de lui-même, les ressources diminuant à mesure que les besoins
-augmentent. Et la misère publique prend d'horribles proportions.
-
-Nous donnerons plus tard quelques développements sur l'une des plus
-terribles famines qui aient ravagé notre pays, celle de 1709; citons-en
-dès maintenant quelques autres.
-
-La liste complète, si nous voulions la dresser, serait presque la même
-que celle des grands hivers, tant autrefois ces deux calamités se
-suivaient fatalement, une famine après un hiver rigoureux.
-
-La famine et l'épidémie qui suivirent l'hiver de 874 firent périr,
-suivant l'annaliste de Fulde, le tiers de la population de la Gaule.
-
-En 1044, la famine qui succéda à un hiver rigoureux fut telle, que
-beaucoup de pauvres gens furent réduits à manger des animaux immondes;
-en 1068, on mangea même de la chair humaine. En 1133, la disette fut
-affreuse à ce point que des populations entières furent réduites à se
-nourrir d'herbes, et qu'il se trouva des gens assez pressés par la faim
-pour exhumer les cadavres et se nourrir de leur chair.
-
-L'hiver de 1316 fut très rigoureux en France, en Allemagne et en
-Angleterre. Dans ces contrées, la famine fut générale et amena à sa
-suite les plus terribles maladies. Lisons, dans l'Histoire d'Angleterre
-de Rapin de Thoyras, l'émouvant récit des souffrances qu'endurèrent les
-populations: «Cependant la famine ravageait la misérable Angleterre
-d'une si terrible manière, qu'on ne peut presque ajouter foi à ce que
-les historiens en rapportent. Ils ne se sont pas contentés de dire que
-les animaux pour lesquels on a le plus d'horreur servaient de nourriture
-aux hommes; mais, ce qui est bien plus horrible, qu'on était obligé de
-cacher les enfants avec un soin extrême, si l'on ne voulait les exposer
-à être dérobés pour servir d'aliments aux larrons. Ils assurent que les
-hommes mêmes prenaient des précautions pour s'empêcher d'être assommés
-dans les lieux secrets, sachant qu'il n'y avait que trop d'exemples que
-quelques-uns en avaient été ainsi traités, pour repaître ceux qui ne
-pouvaient trouver la nourriture par d'autres moyens. On voit encore,
-dans les histoires de ce temps-là, que ceux qui étaient renfermés dans
-les prisons se dévoraient impitoyablement les uns les autres, l'extrême
-disette de vivres ne permettant pas qu'on leur fournît les aliments
-nécessaires. Une dyssenterie, qui provenait de la mauvaise nourriture,
-acheva de mettre le comble à la misère des Anglais. Il en mourut tous
-les jours un si grand nombre, qu'à peine les vivants pouvaient-ils
-suffire à enterrer les morts. Le seul remède qu'on put trouver contre la
-famine, mais qui ne fut pas capable d'apporter tout le changement
-nécessaire, fut de défendre, sous peine de la vie, de brasser aucune
-sorte de bière. C'était afin que le grain qu'on employait ordinairement
-à faire ce breuvage servît à faire du pain.»
-
-Du reste, il semble qu'on se soit assez souvent résolu à manger de la
-chair humaine dans les siècles qui ont précédé le nôtre. Du moins, on
-trouve dans les historiens de nombreuses affirmations de ce fait
-monstrueux. Pour n'en citer qu'un de plus, pendant le siège de Paris par
-Henri IV, en 1590, alors que les habitants en étaient réduits à manger
-des animaux immondes, des bouillies d'herbe, et le cuir des souliers,
-une mère aurait tenté de manger ses deux enfants. Elle en mourut, et ses
-héritiers, car elle était riche, trouvèrent encore quelques membres des
-malheureux, qu'elle avait fait saler pour les conserver plus longtemps.
-
-En 1420, la famine fut grande à Paris, et pendant que les malheureux
-allaient à la recherche des plus vils aliments, les loups arrivaient
-jusque dans la ville, qui était devenue comme une vaste solitude.
-
-Il ne faudrait pas croire, cependant, que toutes les famines aient été
-causées par la rigueur des hivers. Beaucoup l'ont été aussi par leur
-trop grande douceur, qui déterminait une végétation trop hâtive,
-détruite ensuite par les gelées de mars et d'avril. C'est ce que les
-historiens nomment le renversement des saisons. D'autres enfin, et non
-les moins terribles, étaient la suite des guerres étrangères et des
-discordes civiles, qui détournaient si souvent les hommes de la culture
-de la terre.
-
-Ainsi le douzième siècle fut affligé de deux épouvantables famines, dues
-justement au dérèglement des saisons. L'une, la plus longue et la plus
-désastreuse, arriva en 1108. Elle dura trois ans et dépeupla presque
-tout notre hémisphère, au rapport de Mézeray. «Les loups venaient manger
-les hommes jusque dans les villes; et les hommes mêmes, devenus loups à
-l'endroit de leurs semblables, les assommaient pour les dévorer. La
-seconde arriva sous le règne de Philippe-Auguste et fut un peu moins
-cruelle. Mais, pendant cette seconde famine, il se produisit de si
-grands et si fréquents prodiges, que tout le monde attendait à toute
-heure le jugement dernier.»
-
-[Illustration: Hiver de l'année 1108.]
-
-Puis vient une longue et complaisante énumération de ces prodiges. Ici
-ce sont des éclipses qui frappent l'imagination populaire; là on voit
-dans les airs deux armées de flammes qui s'entre-choquent avec un bruit
-étrange; ailleurs c'est un pain qui, en sortant du four, laisse écouler
-une grande quantité de sang; enfin, dans un autre endroit, une mère
-porte son enfant pendant deux ans, et cet enfant parle en naissant. Et
-l'historien, dont la crédulité dépasse toute imagination, ajoute
-naïvement: «J'obmets plusieurs autres prodiges, parce qu'ils ne
-paroîtroient pas vray-semblables, quoique peut-être ils fussent vrais.»
-
-Et voilà pourtant sur quelles autorités nous devons nous appuyer pour
-tracer l'histoire des grandes intempéries anciennes! Dans les
-témoignages que nous rapporterons, nous devons donc faire une large part
-à la fable et à l'invention.
-
-On pense bien que de si terribles calamités n'étaient pas sans porter
-une rude atteinte à la santé publique. Outre les gens qui mouraient de
-faim, et ils étaient souvent en fort grand nombre, il y avait ceux qui
-étaient victimes des épidémies causées par la misère et la mauvaise
-nourriture. Ces victimes-là étaient encore les plus nombreuses. La cause
-première de la mort était la même pour tous, c'est seulement le mode qui
-différait.
-
-Mézeray décrit une de ces épidémies. C'était sous François Ier;
-plusieurs années s'étant écoulées successivement presque sans hiver, il
-en résulta une perturbation profonde dans la végétation, et une horrible
-famine. La misère était générale: «La nécessité, mère de toutes les
-inventions, fit enfin trouver le moyen aux indigents de faire du pain de
-gland et de racines de fougères, les fruits et les herbes n'étant pas
-capables de les sustenter. Mais de cette mauvaise nourriture s'engendra
-une nouvelle maladie, inconnue aux médecins, qui était si contagieuse
-qu'elle saisissait incontinent quiconque approchait de ceux qui en
-étaient frappés. Elle portait avec soi une grosse fièvre continue qui
-faisait mourir son homme en peu d'heures, d'où elle fut dite
-_trousse-galant_.»
-
-Quels moyens employait-on à cette époque pour mettre fin à de telles
-calamités? D'abord les aumônes, la charité publique; mais le remède
-était mince et ne servait qu'à un bien petit nombre. Du reste, que peut
-faire la charité dans de semblables circonstances? La famine se déclare
-quand un pays n'a pas, par suite d'événements malheureux, produit de
-quoi suffire à son alimentation. La charité publique a beau se
-multiplier, elle ne peut créer des subsistances, elle ne peut rien
-contre la famine. Mieux vaudraient quelques sacs de blé amenés dans un
-pays affamé, que tout l'or du monde.
-
-Le second moyen, à peine plus efficace, était la perquisition à
-domicile, la réquisition des grains. Dans toutes ces famines nous voyons
-intervenir des arrêts ordonnant un recensement général de tous les
-grains en magasin, interdisant aux détenteurs d'en faire le commerce en
-gros, les obligeant, sous les peines les plus sévères, à les conduire au
-marché pour y être vendus en détail aux pauvres gens. Mesure excellente,
-mais absolument insuffisante.
-
-Il faut dire, pour rendre hommage à la vérité, qu'on voyait vaguement le
-véritable remède, mais sans avoir le moyen ni peut-être la ferme volonté
-de l'employer. On faisait venir du blé des pays voisins; mais, à cause
-de l'insuffisance des moyens de transport, et du retard apporté à la
-prise de ces mesures, on ne ressentait qu'un bien faible soulagement.
-
-De plus, les famines étant dues beaucoup plus souvent à la guerre civile
-ou étrangère qu'aux intempéries des saisons, la cause même qui l'avait
-fait naître empêchait qu'on pût même songer à y porter remède.
-
-La dernière ressource, comme les autres inefficace, mais qui donnait au
-moins aux malheureux quelque espérance, était celle des prières
-publiques.
-
-Félibien, dans l'Histoire de Paris, fait le récit d'une procession qui
-eut lieu dans la capitale en 1587, dans le but de faire cesser la famine
-et la contagion qui décimaient la population. Nous allons voir avec
-quelle pompe ces cérémonies étaient faites:
-
-«Après avoir employé tous les secours humains, on eut recours aux
-prières publiques pour fléchir le ciel sur tant de misères. On fit, le 9
-de juillet, une procession générale, où fut portée la châsse de
-Sainte-Geneviève, avec toutes les cérémonies accoutumées. Cette
-procession fut bientôt suivie d'une autre plus particulière et aussi
-solennelle. Le mardi 21 du même mois, le cardinal de Bourbon, abbé de
-Saint-Germain des Prés, qui avoit commencé l'année précédente à bâtir
-son palais abbatial, fit faire la procession en cet ordre. A la tête de
-la procession paroissoient les enfants du faubourg, garçons et filles,
-la plus part vêtus de blanc et pieds nuds, et tant les uns que les
-autres avec un cierge à la main. Venoient ensuite les Capucins, les
-Augustins, les Cordeliers, les Pénitents blancs, et le clergé de
-Saint-Sulpice. Tout cela précédoit les religieux de l'abbaye qui
-marchoient les derniers. Plusieurs d'entre eux tenoient en leurs mains
-des reliques. Les autres reliquaires, au nombre de sept châsses, étaient
-portés par des hommes nuds en chemise et couronnés de fleurs. La châsse
-de S. Germain faisoit la huitième. Elle étoit précédée de douze autres
-hommes aussi couronnés de fleurs, et portée de même que les sept
-premières. Le choeur étoit secondé d'une musique très harmonieuse. Le
-roi assistoit à la procession et étoit mêlé avec ceux de sa confrérie.
-Les deux cardinaux de Bourbon et de Vendôme y étoient aussi dans leurs
-habits rouges, suivis d'un grand concours de toute la ville.»
-
-L'historien oublie de nous rapporter si cette imposante cérémonie eut
-l'effet qu'on en attendait et si elle fit cesser les souffrances du
-peuple. Mais il remarque que tout s'y passa avec tant d'ordre que le roi
-en parla le même jour à son dîner, et dit que le cardinal de Bourbon son
-cousin en avait tout l'honneur. Il ne manque pas ensuite de parler de
-l'achèvement du palais abbatial de Saint-Germain des Prés, qui lui tient
-plus au coeur que les famines, dont il n'est plus question.
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
-LA NEIGE.
-
-
-La neige est la pluie de l'hiver. Presque chaque fois que la température
-de l'air s'abaisse au-dessous de zéro, l'eau des nuages, ne pouvant
-demeurer à l'état liquide, cristallise sous les formes les plus variées.
-Sa chute, arrêtée en partie par la résistance de l'air, qui trouve à
-s'exercer sur ces cristaux si ramifiés, devient plus lente. Cette pluie
-nouvelle, au lieu de suivre les pentes pour aller de suite grossir la
-rivière, s'arrête où elle tombe; au lieu de s'infiltrer dans le sol,
-elle reste à la surface, constituant un blanc manteau dont l'épaisseur
-va en augmentant à mesure que se prolonge la chute.
-
-Dans les régions de la zone glaciale, où la température reste pendant
-plusieurs mois constamment inférieure à zéro, la pluie liquide est
-inconnue; pendant les longues nuits d'un hiver presque sans fin il ne
-tombe que de la neige. Quand arrivent les chaleurs, les couches
-accumulées forment une épaisseur considérable.
-
-Sur les montagnes assez élevées de la zone tempérée, et même de la zone
-torride, l'accumulation des neiges est tout aussi grande.
-
-Pour n'en donner qu'un exemple, disons qu'Agassiz, étant à l'hospice du
-Grimsel, dans les Alpes, à une hauteur de 1874 mètres au-dessus du
-niveau de la mer, a vu tomber pendant six mois d'hiver l'énorme couche
-de 17 mètres de neige. Cette neige, fondue, aurait donné une épaisseur
-d'eau de 1m.50; c'est deux fois et demie la masse d'eau qui tombe à
-Paris en une année entière.
-
-Dans nos plaines il s'en faut de beaucoup que l'épaisseur approche
-jamais de celle que nous venons de citer. Le nombre des jours où il
-neige est fort restreint en tous les points de la France; dans le midi,
-la neige est rare; dans le centre, des hivers entiers se passent
-quelquefois sans qu'elle ait fait son apparition. De plus, la neige ne
-reste chez nous que peu de temps sur le sol, et chaque nouvelle chute
-qui se produit trouve le plus souvent le sol absolument découvert. Ce
-sont des hivers rares, et tout à fait exceptionnels, ceux où la neige
-demeure plusieurs semaines sur le sol dans les plaines, ceux où elle
-atteint une épaisseur dépassant 20 centimètres.
-
-M. de Gasparin divise l'Europe en trois régions au point de vue de la
-neige. La région du midi, où la neige fond en tombant; la région du
-centre, où elle reste un certain temps sur le sol. Le nord de la France
-est dans la seconde de ces régions, le midi dans la première. Enfin la
-région du nord, qui conserve la neige pendant tout l'hiver.
-
-Cette division n'a rien d'absolu, et il arrive quelquefois que, dans le
-midi de la France, la neige demeure plusieurs semaines.
-
-Même en Italie, dans les plaines et sur les montagnes peu élevées,
-l'histoire a enregistré des chutes de neiges abondantes qui se sont
-conservées sans fondre pendant une grande partie de l'hiver.
-
-C'est ainsi qu'en 271 avant Jésus-Christ, il y eut tant de neiges en
-Italie que le Forum, à Rome, en resta couvert pendant quarante jours
-jusqu'à une hauteur prodigieuse.
-
-Nous serions en droit de nous demander ce que signifie pour l'historien
-«une hauteur prodigieuse», mais nous n'en ferons rien. Il faudra, en
-effet, nous contenter, dans les nombreux renseignements que nous
-emprunterons aux chroniqueurs, comme dans ceux que nous leur avons déjà
-empruntés, de termes vagues ou d'affirmations sans preuves. Ce qu'ils
-nous racontent, ils l'ont rarement vu; ils sont les échos, plus ou moins
-fidèles, des bruits qui parviennent jusqu'à eux. Nous les prendrons si
-souvent en flagrant délit d'exagération ou de crédulité naïve, qu'il
-sera prudent de ne les croire qu'à moitié. Mais, dans l'impossibilité où
-nous serons de contrôler leurs affirmations, nous devrons nous contenter
-de citer leurs textes sans y ajouter de commentaires.--Ceci dit,
-reprenons nos citations.
-
-La seconde guerre punique, en 210 avant notre ère, nous montre de
-nouveaux exemples de l'abondance et de la persistance des neiges dans
-l'Italie et l'Espagne. Nous allons en emprunter le récit à Tite-Live. Il
-est vrai qu'il s'agit ici de régions montagneuses; mais les neiges dont
-on nous parle sont bien réellement des neiges exceptionnelles même pour
-ces régions. Annibal, franchissant les Alpes avec son armée pour passer
-en Italie, est presque arrêté dans les montagnes par d'énormes neiges.
-Il a les plus grandes peines à rendre à ses soldats la confiance et le
-courage. «Quoique les soldats fussent déjà prévenus par la renommée, qui
-exagère ordinairement les choses inconnues, quand ils virent de près la
-hauteur des montagnes, des neiges qui semblaient se confondre avec le
-ciel, de misérables cabanes suspendues aux pointes des rochers, le
-bétail et les chevaux rabougris par le froid, des hommes aux longs
-cheveux et presque sauvages, les êtres animés et inanimés paralysés par
-la glace, toute cette désolation de l'hiver, plus affreuse encore qu'on
-ne peut le décrire, renouvela la terreur de l'armée.»
-
-Puis, lorsqu'il fallut passer les Apennins, l'armée d'Annibal fut
-assaillie par une furieuse tempête de vent et de pluie dans laquelle
-elle faillit périr. «Bientôt l'eau élevée par le vent, s'étant gelée sur
-le sommet glacé des montagnes, retomba en neige si forte et si pressée
-que, renonçant à tout, les hommes se couchaient ensevelis plutôt
-qu'abrités sous leurs vêtements. A cette neige succéda un froid d'une
-telle âpreté que de tous ces misérables, hommes et chevaux, étendus par
-terre, quand chacun voulut se relever et se redresser, de longtemps
-aucun ne le put... Ils passèrent deux jours en cet endroit, comme
-assiégés; il y périt beaucoup d'hommes, de chevaux, et sept éléphants.»
-
-Plutarque raconte une tempête de neige analogue, qui se produisit en
-Grèce au premier siècle de notre ère: «Vous avez entendu dire, à
-Delphes, écrit-il, que ceux qui allèrent au secours des bacchantes que
-la neige et un vent violent avaient surprises sur le sommet du Parnasse,
-eurent leurs manteaux tellement gelés par la rigueur du froid, qu'ils
-devinrent raides comme du bois, et qu'ils se déchiraient quand on
-voulait les étendre.»
-
-Au moment où Annibal souffrait de la neige en Italie, les armées
-d'Espagne n'étaient pas plus heureuses. Scipion assiégeait la ville des
-Ausétans, voisins de l'Ebre: «Les assiégés n'avaient d'autre défense que
-l'hiver qui contrariait les assiégeants. Le siège dura trente jours,
-durant lesquels il y eut rarement moins de quatre pieds de neige; elle
-avait tellement recouvert les montagnes et les gabions des Romains,
-qu'elle suffit pour les protéger contre les feux quelquefois lancés par
-l'ennemi.»
-
-Pour la France, les exemples de neige exceptionnelle ne manquent pas non
-plus; et s'il fallait prendre à la lettre les récits que nous allons en
-donner, il semblerait que les neiges aient été beaucoup plus abondantes
-anciennement qu'elles ne le sont aujourd'hui.
-
-En l'année 763 de notre ère, il tomba, en certaines contrées de la
-Gaule, jusqu'à dix mètres de neige, à en croire les historiens.
-
-De même, l'an 874, la terre demeura ensevelie sous la neige pendant cinq
-mois. Il en tomba de telles quantités que les chemins étaient devenus
-impraticables, les forêts inaccessibles, et que le peuple ne pouvait se
-procurer du bois.
-
-Quelquefois même les neiges tombent en abondance à des époques où on est
-accoutumé de les voir disparaître tout à fait: ainsi, en 893, il tombe
-beaucoup de neige au mois de mars, et en 975, au mois de mai.
-
-Quelques siècles plus tard, en 1359, il y eut une quantité si
-prodigieuse de neige, que jamais il n'y en avait eu autant au dire des
-contemporains. A les entendre, il y en eut à Bologne jusqu'à dix brasses
-de hauteur, ce qui fait plus de dix-sept mètres. Les jeunes gens de la
-ville pratiquèrent, sous cet immense amoncellement, des galeries et des
-salles de bal, dans lesquelles ils se plaisaient à donner des fêtes en
-mémoire d'un événement aussi extraordinaire.
-
-Le midi de la France, qui voit actuellement assez peu de neige, semble
-en avoir eu pendant quelques siècles des chutes extraordinaires qui ne
-se sont pas reproduites depuis cette époque. On trouve en un vieux
-registre de Carcassonne, écrit en langue du pays, «que, l'an 1442, la
-reine de France, Marie d'Anjou, épouse du roi Charles VII, étant en
-cette ville, y fut assiégée par les neiges, hautes de plus de six pieds
-par les rues, et fallut que s'y tînt l'espace de trois mois, et jusqu'à
-ce que monsieur le Dauphin son fils la vînt quérir, et la conduisît à
-Montauban, où étoit le roi son père.»
-
-Dans le siècle suivant, nous voyons dans cette même ville de Carcassonne
-des neiges tout aussi hautes. Ainsi, nous lisons dans l'_Histoire
-générale du Languedoc_, par un religieux bénédictin: «Le roi Charles
-arriva à Carcassonne le 12 janvier 1565. Il descendit à la Cité, et il
-devoit, le lendemain, faire son entrée solennelle dans la ville basse,
-dont les habitants avoient fait de grands préparatifs; mais, comme
-l'hiver étoit fort rude, il tomba, la nuit, une si grande quantité de
-neige, que les arcs de triomphe qu'on avoit préparés furent tous
-renversés, et que le roi demeura comme assiégé dans la Cité pendant
-plusieurs jours. Le froid fut d'ailleurs si vif cette année, que
-plusieurs voyageurs moururent dans les chemins, que le Rhône fut glacé
-par trois fois du côté d'Arles, et que les orangers, les citronniers et
-tous les blés périrent.»
-
-Et plus tard, toujours à Carcassonne, on vit une chute de neige
-extraordinaire. «En 1571, la neige couvrit la terre en Languedoc, en
-Dauphiné et en Provence pendant soixante jours de suite: on n'avoit rien
-vu de pareil depuis soixante-dix-sept ans. Il tomba une si grande
-quantité de neige à Carcassonne, qu'elle fit crouler plusieurs maisons
-par sa pesanteur, et que plusieurs habitants y périrent sans pouvoir
-recevoir de secours. Les autres furent obligés d'étayer leurs maisons.»
-
-En 1755, on eut deux pieds de neige dans le midi. En 1757, l'hiver fut
-rude en Languedoc et en Provence. Ces contrées étaient encore couvertes
-de neige dans les premiers jours de février: elles avaient, au
-témoignage de la Condamine, l'aspect du sommet des Cordillères du Pérou.
-Un Lapon, suivant les expressions du célèbre naturaliste, ne s'y serait
-pas cru dépaysé.
-
-Remarquons que, dans ces deux dernières années 1755 et 1757, on ne
-compte plus les neiges par brasses, mais seulement par pieds. Est-ce
-qu'elles étaient en réalité devenues moins abondantes? Ne serait-ce pas
-plutôt que les historiens, plus consciencieux et mieux renseignés,
-étaient devenus plus véridiques? Il y a peut-être l'un et l'autre.
-
-Carcassonne, dans le midi, n'avait pas, pendant cette période, le
-privilège des grandes neiges, comme les récits précédents pourraient le
-faire croire.
-
-Ainsi, en 1507, le jour des Rois, il tomba trois pieds de neige à
-Marseille. Cette grande quantité de neige est, au dire des historiens,
-un phénomène peut-être unique dans cette ville. On n'eut qu'à se louer
-de cette abondance, car, au milieu d'un hiver des plus rigoureux, un
-grand nombre d'arbres et les récoltes en terre furent protégés très
-efficacement de la gelée. Il résulte de tout ceci, d'une manière
-évidente, que tout le seizième siècle fut remarquable par l'énorme
-quantité de neige qu'on y vit dans le midi.
-
-Il y en avait aussi beaucoup dans le nord au quinzième et au seizième
-siècle. Jacques du Clercq, dans ses _Mémoires_, dit que: «An
-cinquante-sept (1457), il fut si fort et si grand hiver, et long, que,
-depuis la Saint-Martin d'hiver jusqu'au dix-huitième de février, il gela
-si fort que on passoit la rivière d'Oise et plusieurs autres rivières à
-chariot et à cheval; et ce fut en la fin très grande neige, et si grande
-quantité en tomba, que quand il dégella il fit si grande lavasse qu'il
-n'étoit point mémoire d'homme que on les eut vu si grandes, et firent si
-grands dommages.»
-
-Quittons un instant la France, pour rapporter un fait curieux. On lit
-dans les _Mémoires de l'Académie des sciences_ pour l'année 1762, dans
-une communication de M. Guettard: «Un ambassadeur de la Porte à la cour
-de Varsovie, s'en retournant l'hiver à Constantinople, fut pris par la
-nuit dans un endroit éloigné de toute auberge; effrayé de passer la nuit
-à l'air, ses gens lui bâtirent une espèce d'appartement sous des
-monceaux de neige qu'ils amassèrent à cet effet; ils y formèrent
-plusieurs chambres et y établirent une cuisine et des chambres à
-coucher, dans une desquelles l'ambassadeur passa la nuit aussi
-commodément qu'il aurait pu le faire dans la meilleure auberge.»
-
-Donnons, pour terminer cette série d'exemples des grandes neiges
-historiques, un récit du général Canrobert, relatif à un incident de la
-guerre de Crimée, en 1855: «L'armée, dit-il, conservera longtemps le
-souvenir de la journée du 16 janvier. Pendant vingt-quatre heures la
-nuit n'a cessé de régner sur nos bivouacs. D'épais nuages, inondant
-l'atmosphère d'une poussière de neige chassée par un vent glacé du
-nord-est, s'abaissaient jusqu'au sol. Dans les terrains les plus
-favorisés, la neige avait atteint une épaisseur de dix-huit pouces;
-toute voie avait disparu; toute direction faisait défaut aux mouvements
-des troupes, à ceux des convois commandés la veille pour assurer la
-subsistance des divers corps. On ne saurait imaginer de situation plus
-violente.»
-
-Les tempêtes de neige; qui se produisent rarement dans les plaines de la
-France, et n'y sont guère dangereuses, sont, au contraire, fréquentes et
-terribles dans les montagnes et dans les plaines désolées des régions
-polaires. Des masses énormes de neige, poussées par le vent, arrivent
-semblables à des avalanches. En un instant, des précipices immenses sont
-comblés, des gorges sont obstruées, et le voyageur, s'il n'a pas été
-enseveli dans la tourmente, cherche en vain sa route dans cette plaine
-d'apparence si douce, qui cache les bas-fonds les plus dangereux, et ne
-tarde pas à être englouti dans un gouffre qui subitement s'ouvre sous
-ses pas. D'autres fois, aveuglé par la neige qui lui fouette le visage,
-il est forcé de s'arrêter dans sa route et d'attendre sans espoir un
-secours qui ne lui vient pas. Le chemin qui traverse le grand
-Saint-Bernard est assez fréquenté par les voyageurs qui ont à franchir
-les Alpes; dans cette région élevée, les tempêtes de neige se produisent
-souvent. Mais là, au moins, ceux qui sont surpris par la tourmente
-peuvent conserver l'espérance: les religieux de l'hospice, secondés par
-les chiens les plus intelligents, arrivent souvent à temps pour les
-arracher à la mort.
-
-[Illustration: Les chiens du Grand Saint-Bernard.]
-
-La gelée blanche, le givre, qui couvrent quelquefois la terre et les
-arbres en hiver, et donnent souvent au paysage un aspect si pittoresque,
-ne sont autre chose que de la neige. L'humidité de l'air, au contact
-avec les objets que le rayonnement nocturne a fortement refroidis
-jusqu'à une température très basse, se dépose sous forme d'une rosée
-solide et cristalline. Ces aiguilles de givre atteignent parfois des
-dimensions étonnantes. Pendant l'hiver, toutes les parties saillantes de
-l'Observatoire du Puy de Dôme s'entourent d'une masse énorme de givre,
-semblable à celui qui recouvre d'ordinaire les arbres des forêts: il
-présente seulement un développement plus considérable. Les pointes ont
-jusqu'à un mètre de longueur. Ceux qui en hiver, ou même au printemps,
-gravissent la montagne, en sont absolument couverts. M. Faye raconte son
-ascension, en mai 1879: «J'ai trouvé les neiges non encore fondues au
-sommet du Puy de Dôme, et c'est au sein d'un nuage épais et froid qu'il
-m'a fallu gravir les dernières pentes. J'ai fait ainsi connaissance avec
-un milieu où ne pénètre guère le commun des mortels, si ce n'est les
-aéronautes. Et encore ceux-ci marchent avec les nuages qu'ils traversent
-verticalement; ils ne les reçoivent pas en pleine figure avec une
-vitesse de 85 mètres par seconde ou de 20 lieues à l'heure, ce qui
-produit des sensations toutes particulières. Pendant que je me
-raidissais sur mon bâton pour résister, M. Alluard me dit: «Regardez
-donc votre poitrine du côté du vent.» Elle était toute hérissée de fines
-aiguilles de glace de un à deux centimètres de longueur. Ces aiguilles
-se reformaient dès qu'on les détachait en se brossant avec la manche.
-Sans doute elles étaient formées par une poussière absolument impalpable
-d'eau congelée ou à l'état de surfusion; cette poussière prenait une
-disposition cristalline dès que son mouvement était arrêté par un corps
-quelconque. Ce mode de cristallisation régulière, toute géométrique, à
-la rencontre violente avec un obstacle, est assurément un phénomène
-intéressant; s'il se prolonge, il ne devient pas pour cela confus; les
-aiguilles se renforcent, elles s'allongent, elles prennent jusqu'à un
-mètre et plus de longueur.»
-
-Cette neige, compagne obligée de nos hivers, d'où vient-elle? Comment se
-forme-t-elle? C'est ce qui nous reste à examiner. D'où elle vient, il
-est facile de le dire. L'air, même le plus transparent, contient
-toujours beaucoup de vapeur: c'est le soleil qui, pompant pour ainsi
-dire l'eau de la surface des mers, des fleuves, du sol, entretient cette
-humidité constante de l'atmosphère. C'est là le réservoir immense où est
-puisée la neige. Cette vapeur, suffisamment refroidie dans les hautes
-régions, passe d'abord à l'état liquide pour former les nuages. Si le
-froid est assez intense, les gouttelettes aqueuses provenant de la
-condensation se solidifient séparément. Les microscopiques fragments de
-glace ainsi formés s'unissent les uns aux autres, et bientôt la masse
-est assez compacte pour constituer des flocons qui descendent lentement
-jusqu'à nous.
-
-La disposition de ces flocons est remarquable. Le capitaine Scoresby en
-a le premier étudié scientifiquement la forme dans ses voyages dans les
-régions polaires. Leur disposition, d'une régularité parfaite, est d'une
-beauté merveilleuse. Lisons leur description, écrite par Tyndall: «Les
-cristaux de neige, formés dans une atmosphère calme, sont tous
-construits sur le même type; les molécules s'arrangent pour former des
-étoiles hexagonales. D'un noyau central sortent six aiguilles formant
-deux à deux des angles de 60 degrés. De ces aiguilles centrales sortent
-à droite et à gauche d'autres aiguilles plus petites, traçant à leur
-tour, avec une infaillible fidélité, leur angle de 60 degrés; sur cette
-seconde série d'aiguillettes, d'autres encore plus petites s'embranchent
-de nouveau, toujours sous le même angle de 60 degrés. Les fleurs à six
-pétales prennent les formes les plus variées et les plus merveilleuses;
-elles sont dessinées par la plus fine des gazes, et tout autour de leurs
-angles on voit quelquefois se fixer des rosettes de dimensions encore
-plus microscopiques. La beauté se superpose à la beauté, comme si la
-nature, une fois à la tâche, prenait plaisir à montrer, même dans la
-plus étroite des sphères, la toute-puissance de ses ressources.»
-
-Mais la neige n'a pas seulement l'avantage d'être belle, elle est aussi
-bienfaisante. Son rôle sans contredit le plus important, c'est la
-régularisation du régime des eaux. Accumulée sur le sommet des
-montagnes, elle ne fond que peu à peu. Sur les montagnes assez élevées,
-elle ne disparaît jamais complètement, ne fond qu'à peine, et se
-transforme progressivement en glace. Le glacier ainsi formé coule le
-long de la montagne pour aller se fondre dans la plaine. C'est cette
-fonte progressive des neiges d'abord, du glacier ensuite, qui alimente
-nos rivières et nos fleuves pendant la saison sèche. Grâce à elle, nous
-avons encore en automne des cours d'eau qui coulent à pleins bords, et
-la source qui les alimente n'arrive jamais à se tarir. Sans la neige,
-nous n'aurions que des torrents, dévastateurs en hiver, sans eau en été.
-
-Il faut bien dire pourtant que la neige manque de temps en temps à sa
-mission. Il lui arrive d'oublier son rôle modérateur et de devenir la
-source de calamités épouvantables. Quand arrive un dégel rapide et que
-les plaines basses sont couvertes de neige, la fonte se fait quelquefois
-plus vite qu'il ne faudrait, et il en résulte les inondations les plus
-désastreuses.
-
-Les années où la neige est tombée en grande abondance ont presque toutes
-été marquées par des inondations. Celles de ces inondations qui sont
-uniquement dues à la fonte trop rapide nous occuperont seules pour le
-moment; nous parlerons plus tard des débâcles qui rendent souvent le mal
-plus grand encore.
-
-En 1003, l'hiver fut suivi d'inondations désastreuses.
-
-«En 1296, le 20 décembre, raconte Félibien, la Seine crut à un tel
-point, qu'elle causa dans Paris la plus grande inondation dont l'on eût
-encore entendu parler. Non-seulement toute la ville se trouva entourée
-d'eau, mais les rues en furent si remplies qu'on ne pouvait aller dans
-aucun quartier sans bateau. La crue de la rivière et l'impétuosité des
-flots firent tomber les deux ponts de pierre avec les maisons qui
-étaient dessus, et leur chute écrasa les moulins qui étoient dessous. Le
-petit pont du Châtelet fut aussi renversé. Cette inondation dura huit
-jours entiers, pendant lesquels il fallut remplir des bateaux de vivres
-et les porter aux habitants, pour les empescher de mourir de faim.»
-
-En 1480, une autre grande inondation fit de grands ravages à Paris.
-«L'hiver 1493-1494 ne fut pas d'une grande rigueur, mais il se fit
-remarquer par de terribles inondations. La rivière envahit la place de
-Grève, la place Maubert, la rue Saint-André-des-Arts. Le 12 janvier on
-promena solennellement les châsses de saint Marcel, de saint André, de
-saint Proxent, de saint Blancard, de sainte Anne et de sainte Geneviève
-pour conjurer le fléau. On érigea, au coin de la _Vallée de misère_, un
-pilier portant une image de la Vierge avec cette inscription:
-
- «Mil quatre cens quatre-vingt-treize,
- Le septième jour de janvier,
- Seyne fut ici à son aise,
- Battant le siège du pillier.»
-
-Mais ce n'est pas seulement en hiver qu'on a à craindre les inondations
-résultant de la fonte des neiges. Au printemps, à l'été, celles des
-montagnes fondent quelquefois avec une telle rapidité que les mêmes
-faits se reproduisent.
-
-Du 21 au 24 juin 1875, des pluies torrentielles tombèrent, sans
-discontinuer, dans tout le bassin de la Garonne; ces pluies, à elles
-seules, eurent suffi pour déterminer une crue assez forte, mais non pour
-amener la terrible inondation dont personne n'a perdu le souvenir.
-Poussés par un vent tiède qui les échauffait, les nuages rencontrèrent
-les Pyrénées, alors couvertes d'une prodigieuse quantité de neige: il
-n'en fallut pas davantage pour déterminer une fonte générale, qui
-s'opéra avec une rapidité qui allait devenir fatale. Les eaux provenant
-de la pluie, et celles plus abondantes encore que produisait la fusion,
-arrivèrent en même temps dans les affluents de la Garonne et dans le
-fleuve lui-même, et la crue prit dès le début des proportions
-inquiétantes.
-
-L'intrépide général Nansouty, installé depuis quelques jours à son
-observatoire météorologique du pic du Midi, avait vu le danger: la
-vallée de la Garonne était menacée d'une dévastation complète. Il
-fallait porter dans la plaine un avertissement qui, s'il arrivait à
-temps, pouvait sauver bien des existences. Les deux braves qui
-constituaient tout le personnel de l'observatoire n'hésitèrent pas.
-Pendant que le général demeurait seul, au sommet du pic, à continuer les
-observations, se demandant s'il n'allait pas y périr emporté par
-l'ouragan, son compagnon, M. Baylac, ne consultant que son courage,
-entreprenait une descente impossible. Perdu dans une effroyable
-tourmente, disparaissant presque à chaque pas dans une immense couche de
-neige fondante, il parvenait enfin au but de son voyage.
-
-Mais tant de dévouement devait être inutile. Sur ces pentes rapides
-l'eau descendait plus vite que M. Baylac: elle était arrivée avant lui.
-Depuis cette époque, le pic du Midi possède une station télégraphique;
-installée quelques mois plus tôt, elle eût empêché la mort de nombreuses
-victimes.
-
-[Illustration: 1875. Toulouse.--L'eau montant toujours, le spectacle
-devint plus lugubre.]
-
-On n'avait encore eu le temps de prendre aucune mesure, que déjà une
-partie de Toulouse était envahie. Le 23 juin, le faubourg Saint-Cyprien
-s'abîmait presque soudainement sous les eaux. Ses 30000 habitants, dont
-un petit nombre seulement avaient songé à fuir, se trouvaient entourés
-par les flots, isolés du reste du monde. Puis, l'eau montant toujours,
-le spectacle devint plus lugubre. Les maisons, s'écroulant avec un
-fracas sinistre, entraînaient dans leur ruine leurs malheureux
-habitants. De sinistres épaves, meubles, poutres, tonneaux, lits,
-berceaux, cadavres même, étaient charriées par un courant auquel rien ne
-pouvait résister. En vain les habitants de la ville et les soldats de la
-garnison firent des prodiges, en vain les dévouements furent nombreux et
-sublimes, les malheurs ne purent être évités. Tous les ponts emportés,
-un immense faubourg d'une grande ville détruit, plusieurs villages
-absolument rasés, toutes les récoltes perdues, plus de quatre cents
-victimes, voilà ce qu'avait fait cette fonte des neiges.
-
-L'année suivante, en février 1876, l'importante inondation de la Seine a
-été, au moins en grande partie, déterminée par la fonte des neiges,
-arrivée en même temps sur tout le bassin.
-
-Quelques années plus tard, une catastrophe bien autrement terrible que
-celle de Toulouse devait encore avoir la même cause. A la suite de la
-température printanière du mois de février 1879, les neiges des hauts
-plateaux de la Hongrie fondirent prématurément. La Theiss, subitement
-grossie, vint détruire presque complètement la grande ville de Szegedin.
-
-Pour ne pas rester sur d'aussi tristes tableaux, et nous réconcilier
-avec cette belle neige qui, malgré ses effroyables emportements, nous
-fait beaucoup plus de bien que de mal, indiquons son rôle protecteur
-pour la végétation. La neige, en effet, conduit très mal la chaleur,
-c'est-à-dire qu'elle empêche le sol qu'elle recouvre de se refroidir par
-l'effet du rayonnement nocturne. Elle agit comme un manteau de fourrure
-qui recouvrirait la surface de la terre.
-
-Le thermomètre nous montrera nettement combien cette préservation est
-efficace. Un thermomètre suspendu à un mètre au-dessus du sol, abrité
-par un toit métallique qui laisse librement circuler l'air, nous donne
-la température vraie de l'atmosphère. Étendons horizontalement sur la
-neige, en dehors de l'abri, un second thermomètre: il indiquera pendant
-la nuit, et surtout le matin, une température plus basse que le premier;
-c'est l'effet du rayonnement. Mais ce refroidissement est tout
-superficiel. Un troisième thermomètre, placé à quelques centimètres sous
-la neige, marquera au contraire une température plus élevée que celle de
-l'air. Bien plus, si l'épaisseur de neige est assez grande, le froid de
-l'extérieur ne pénétrera dans la couche qu'avec une extrême lenteur, et
-le sol conservera toujours une température à peine inférieure à zéro.
-Sous une couche de neige de dix centimètres d'épaisseur, la température
-du sol s'abaisse bien rarement plus bas que -3°, et toutes les plantes
-de nos pays peuvent supporter, sans périr, cette température.
-
-C'est pour cette raison que les grands hivers sans neige sont les plus
-désastreux pour la végétation. Chaque fois que, à la suite d'un hiver
-rigoureux, la récolte est relativement bonne, c'est à l'abondance des
-neiges qu'il faut l'attribuer.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV
-
-LA GLACE.
-
-
-Sous l'action du froid, l'eau se change beaucoup plus souvent en glace
-qu'en neige. Il nous faut dire deux mots des propriétés de cette eau
-solide, car elles jouent dans la nature un rôle capital.
-
-Exposons à une basse température d'hiver un vase plein d'eau. Nous
-verrons bientôt la partie supérieure du liquide se solidifier, et,
-l'action du froid se prolongeant, la couche solide augmentera
-d'épaisseur jusqu'à ce que toute l'eau soit convertie en une masse
-transparente, dure, mais fragile. Cette masse transparente, cette eau
-solide, c'est la glace.
-
-La transparence de la glace est telle que les Lapons en construisent des
-vitres à travers lesquelles le jour pénètre dans leurs cabanes
-souterraines. Transparente pour la lumière du soleil, elle l'est un peu
-aussi pour sa chaleur, absolument comme le verre. Aussi de nombreux
-voyageurs dans les régions polaires ont-ils pu allumer du feu par la
-concentration des rayons solaires au moyen d'une lentille de glace. Mais
-cette transparence pour la lumière et la chaleur n'ayant qu'une faible
-importance, arrivons rapidement à l'énumération de quelques autres
-propriétés.
-
-La glace flotte à la surface des mers, des lacs, des rivières; elle est
-donc plus légère que l'eau. Sous ce rapport, comme sous beaucoup
-d'autres, l'eau présente une exception, car presque tous les liquides
-produisent en se solidifiant une masse plus lourde qui va au fond. C'est
-que l'eau, en se congelant, au lieu de diminuer de volume, subit au
-contraire une expansion très notable.
-
-Cette expansion de volume se produit avec une force considérable,
-presque irrésistible, qui a été observée scientifiquement pour la
-première fois en 1607, par Huygens. Il a rempli d'eau deux moitiés d'un
-canon de pistolet et les a très exactement fermés avec des vis et du
-plomb fondu. Ces canons de pistolet, exposés à l'air par un froid très
-vif, furent brisés par l'effet de la congélation de l'eau. L'expérience,
-qui avait été très remarquée, fut répétée par plusieurs savants pendant
-les rudes froids de l'hiver de 1670.
-
-La force expansive de la glace peut briser des obstacles encore plus
-résistants. Ainsi, le major d'artillerie Edward William, étant à Québec
-par un froid très vif, remplit d'eau une bombe de 13 pouces de diamètre,
-ferma le trou de la fusée avec un bouchon en fer fortement enfoncé, et
-l'exposa à la gelée. Au bout de quelque temps le bouchon de fer fut
-lancé à une grande distance, et un cylindre de glace de 8 pouces de long
-sortit de l'ouverture. Dans une autre expérience, le bouchon ayant
-résisté, la bombe elle-même fut fendue.
-
-Les anciens connaissaient parfaitement les effets de la congélation de
-l'eau. Plutarque, dans son traité sur _la Cause du froid_, raconte que
-«dans les climats où l'hiver est très rude, le froid fait éclater les
-vaisseaux de cuivre et de terre, et jamais quand ils sont vides, mais
-seulement quand ils sont pleins, parce qu'alors le froid donne à l'eau
-une très grande force.»
-
-Que de fois, de nos jours, se produisent ces accidents signalés par
-Plutarque. Tout vase, tout tuyau de conduite des eaux dans lequel se
-forme la glace est perdu si la dilatation ne peut s'y produire
-librement. Les canalisations d'eau des villes, les pompes des
-particuliers, sont rompues en maints endroits quand on n'a pas eu la
-précaution de les maintenir vides pendant l'hiver. Les pierres assez
-poreuses pour s'imprégner d'eau se brisent sous l'action de la gelée;
-les plantes dont les canaux sont gorgés de sève ont le même sort.
-
-A côté des conséquences fâcheuses de l'expansion de l'eau qui se gèle,
-il convient de placer ses avantages. Supposons la glace plus lourde que
-l'eau. Au fur et à mesure de sa formation, elle se rendra au fond de la
-mer, du lac, de la rivière dans laquelle elle aura pris naissance;
-l'eau, toujours en contact avec une atmosphère glacée, continuera à se
-congeler, et l'amoncellement du solide sur le fond augmentera de plus en
-plus. A la fin d'un hiver rigoureux, la masse de glace sera énorme; elle
-comblera le lac, elle obstruera la rivière, elle déterminera la perte de
-tous les animaux aquatiques. Dans la réalité, au contraire, nous voyons
-les glaces surnager, former à la surface une croûte solide. L'eau qui
-continue à couler au-dessous est dès lors préservée du froid comme le
-sol l'est par la neige; elle ne se gèle plus qu'avec une extrême
-lenteur; la couche de glace n'augmente pas indéfiniment d'épaisseur. Que
-le dégel vienne, elle sera aisément fondue, rapidement entraînée, et la
-rivière reprendra son aspect normal.
-
-Revenons à la force expansive de la glace. Aussi grande qu'elle soit,
-elle n'est cependant pas irrésistible; si le vase qui renferme l'eau est
-assez résistant, comme le serait, par exemple, un canon d'acier très
-épais, la rupture ne se produit pas. Dans ce cas, la congélation n'a pas
-lieu, et l'eau demeure liquide malgré le refroidissement intense auquel
-on la soumet. C'est que les deux faits, expansion, congélation, ne
-peuvent être séparés; tout obstacle opposé au premier arrête en même
-temps le second. On peut donc avoir, sans forte pression, de l'eau
-liquide beaucoup plus froide que la glace. Mais si la pression, qui
-seule s'opposait à la formation de la glace, disparaît, la masse entière
-de l'eau prendra immédiatement l'état solide.
-
-Réciproquement, du reste, si on presse très fortement un morceau de
-glace de manière à diminuer son volume, elle redeviendra liquide,
-quoique étant plus froide que zéro, sa température normale de fusion.
-Cette fusion, bien entendu, ne sera que momentanée, et ne durera pas
-plus longtemps que la pression qui l'a produite. C'est Faraday qui le
-premier a découvert, en 1850, l'action d'une pression extérieure sur la
-formation de la glace. Le phénomène a été ensuite étudié par plusieurs
-savants, et notamment par M. Tyndall. Son importance est telle pour le
-sujet qui nous occupe, que nous devons le mettre en évidence par
-quelques expériences simples.
-
-[Illustration]
-
-AB est un bloc de glace appuyé sur deux supports par ses extrémités. A
-cheval sur ce morceau de glace, plaçons un fil de fer fin fortement
-tendu par deux poids un peu lourds. Nous verrons le fil pénétrer peu à
-peu dans la glace, la couper entièrement, pour tomber bientôt
-au-dessous. Et cependant, quand le fil de fer aura tout traversé, nous
-trouverons le bloc de glace entier, d'un seul morceau, comme auparavant.
-La pression du fil avait d'abord déterminé la fusion de la glace; elle
-n'aurait pas été coupée sans cela, car elle n'est ni molle, ni
-plastique. Mais l'eau résultant de la fusion passant au-dessus du fil,
-et n'étant plus comprimée, s'est regelée à mesure qu'elle se produisait,
-et a ressoudé ainsi les deux morceaux.
-
-[Illustration]
-
-Voici maintenant un autre bloc de glace. Après l'avoir mis au-dessus
-d'une cavité hémisphérique C, taillée dans un morceau de bois dur,
-recouvrons-le d'une seconde cavité D semblable à la première, et
-comprimons fortement au moyen de la presse hydraulique. Des craquements
-se font entendre qui indiquent la rupture de la glace; de l'eau s'écoule
-en assez grande quantité, indice de fusion, puis les deux parties du
-moule se rejoignent. Séparons-les, nous obtiendrons une sphère de glace
-B, parfaitement transparente, d'une seule pièce. La glace qui avait été
-fondue par la pression se regèle aussitôt que cesse cette pression en
-produisant la sphère parfaite que nous admirons.
-
-Les phénomènes de dégel et de regel ont dans la nature une grande
-importance. C'est grâce à eux que la neige pulvérulente, chauffée et
-serrée entre les mains, se transforme en une boule dure et solide dont
-les enfants savent si bien tirer parti; que la neige des hautes
-montagnes se transforme peu à peu en glace capable de couler le long des
-flancs de la montagne comme un lent torrent d'eau; que les glaçons
-charriés par un fleuve se soudent entre eux pour former une nappe
-continue; que, dans les débâcles, cette nappe disjointe par la crue des
-eaux peut se reformer de nouveau, et constituer dès lors une barrière
-infranchissable qui arrête le courant et détermine en amont de terribles
-inondations. Nous reviendrons sur tout cela.
-
-Mais si la glace a de singulières et importantes propriétés, l'eau aussi
-présente des particularités précieuses que nous devons connaître si nous
-voulons comprendre comment se congèlent les fleuves et les lacs. Tandis
-que tous les liquides se contractent sous l'action du froid, l'eau seule
-fait exception. Refroidie à partir de 20 degrés, elle commence par
-diminuer de volume; mais arrivée à la température de quatre degrés, sa
-contraction cesse et se change en une dilatation qui continue jusqu'au
-moment de la congélation.
-
-Une expérience bien simple nous permettra de mettre cette propriété en
-évidence. Remplissons d'eau un tube thermométrique A et exposons-le au
-froid de l'hiver, en même temps qu'un thermomètre à alcool B. Le liquide
-descendra d'abord dans les deux vases, par suite de la contraction que
-produit le froid; mais au moment où le thermomètre indiquera la
-température de 4 degrés, nous verrons l'eau cesser de descendre dans le
-tube A pour prendre une marche ascensionnelle. A partir de là, les deux
-appareils auront une marche inverse, le liquide montant dans l'un,
-descendant dans l'autre. L'ascension de l'eau sera lente d'abord; mais à
-partir de zéro, alors que la glace commencera à apparaître, elle sera
-bien plus rapide par suite de la formation du solide. En somme,
-l'augmentation considérable qui doit se produire dans le volume au
-moment de la congélation commence dès la température de 4 degrés; à
-cette température, l'eau a un maximum de densité; elle est plus lourde
-qu'à toute autre.
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-L'expérience bien connue de Hoppe, un peu modifiée, va nous aider à
-tirer de ce fait une conséquence importante. Trois thermomètres sont
-plongés dans un vase plein d'eau de façon à donner à chaque instant la
-température du fond, du milieu et de la surface du liquide. Le tout est
-abandonné à un refroidissement lent dans une atmosphère à basse
-température. Les trois thermomètres, qui donnent d'abord la même
-indication, ne tardent pas à se séparer. A mesure que l'eau voisine de
-la surface et des parois se refroidit, elle devient plus lourde, glisse
-lentement vers le fond; A va seul baisser jusqu'à ce qu'il arrive à
-marquer la température de quatre degrés. Dès lors le liquide du fond,
-aussi lourd que possible, deviendra immobile; des couches successives
-d'eau à quatre degrés se superposeront à la première, et,
-successivement, les thermomètres B et C donneront la même indication.
-Voilà donc toute la masse à 4 degrés. Le refroidissement continue, l'eau
-plus froide devient plus légère, monte, et c'est le thermomètre C qui va
-seul baisser; il ne tardera pas à marquer zéro, et la congélation
-commencera à la surface du liquide, produisant une glace plus légère
-encore qui restera en haut; puis, l'action du froid se prolongeant
-encore, B et ensuite A arriveront à zéro; la glace se formera sur les
-parois, augmentera d'épaisseur jusqu'à ce que toute la masse soit
-solidifiée.
-
-Recommençons l'expérience dans des conditions différentes, en enterrant
-le vase dans la terre, de façon que le refroidissement ne se produise
-que par la surface. Le commencement du phénomène ne sera pas modifié; il
-se produira seulement avec plus de lenteur. Mais à partir du moment où
-les trois thermomètres marqueront à la fois la température de 4 degrés,
-tout changera. L'eau refroidie seulement par la surface, devenant plus
-légère, restera à la partie supérieure, et le thermomètre du haut seul
-baissera; il atteindra bientôt zéro, et la glace commencera à se former.
-Nous aurons donc une couche de glace au-dessus d'une masse d'eau à 4
-degrés. Cette glace, agissant en corps mauvais conducteur, empêchera le
-refroidissement de l'eau qui se trouve au-dessous; l'épaisseur de la
-couche n'augmentera qu'avec une grande lenteur, et après plusieurs
-jours, plusieurs mois même d'un froid assez vif, nous aurons encore,
-sous la glace, de l'eau à la température de 4 degrés. La masse entière
-ne deviendra solide que si le froid est très intense.
-
-C'est justement ce qui se produit dans les lacs, où l'eau peut être
-considérée comme à peu près tranquille. Au commencement de l'hiver toute
-la masse d'eau est à la température de 15 à 20 degrés: elle se refroidit
-lentement de manière à atteindre 4 degrés dans toute sa profondeur; ce
-refroidissement sera fort lent si la profondeur du lac est considérable,
-et le plus souvent l'hiver sera terminé avant que le phénomène soit
-accompli. C'est pour cela que les grands lacs, et surtout les lacs
-profonds, se gèlent si rarement. Mais dès que la masse entière de l'eau
-sera arrivée à la température du maximum de densité, les courants
-intérieurs cesseront, la surface se refroidira rapidement et ne tardera
-pas à se couvrir de glace. Protégées par ce manteau isolant, les eaux
-profondes se conserveront indéfiniment à 4 degrés pendant que la glace
-augmentera lentement d'épaisseur jusqu'à devenir capable de supporter
-les plus lourds fardeaux. C'est qu'en effet la glace conduit un peu
-mieux la chaleur que la neige, et nous verrons, dans les hivers très
-longs et très rigoureux, qu'elle pourra atteindre une épaisseur de
-plusieurs pieds. Nous savons qu'au contraire une épaisseur bien moindre
-de neige préserve complètement le sol du refroidissement.
-
-Nous ne serons plus étonnés, maintenant, de voir les grands lacs, aux
-eaux si calmes, encore libres de glaces tandis que les rivières les plus
-impétueuses sont arrêtées: la faible profondeur des rivières en certains
-points est la cause de leur peu de résistance au froid.
-
-Pourtant, dans les climats très rigoureux, les lacs se gèlent aussi,
-surtout les moins profonds, et la navigation y devient impossible.
-
-C'est ce qui arrive pour les lacs de l'Amérique du Nord, surtout ceux de
-la Nouvelle-Bretagne, qui se gèlent chaque année. Le journal _la Nature_
-rapporte qu'en hiver les petits lacs du Canada sont, depuis quelques
-années, le théâtre d'un nouveau sport qui a beaucoup de vogue. Des
-sortes de traîneaux, montés sur une traverse de bois munie à chacune de
-ses extrémités d'un patin allongé, portent des voiles qui les font
-glisser sur la glace avec une rapidité considérable. En Hollande cet
-exercice est très répandu, et semble remonter à l'année 1600. On assure
-qu'il n'est pas rare de voir ces bateaux à glace se mouvoir sous
-l'action du vent avec une rapidité de 46 kilomètres à l'heure.
-
-[Illustration: Canada.--Sous l'action du vent, on voit ces bateaux se
-mouvoir sur la glace avec une grande rapidité.]
-
-La congélation des rivières est beaucoup moins rare que celle des grands
-lacs: dans notre pays, au climat si tempéré, elle se produit un grand
-nombre de fois dans chaque siècle. Il n'est peut-être pas un fleuve de
-l'Europe qui n'ait été gelé quelquefois. Même sur cette terre si chaude
-de l'Afrique, le Nil a été arrêté par le froid: en 829, l'année où le
-patriarche jacobite d'Antioche, Denis de Telmahre, alla avec le calife
-Al-Mamoun en Egypte, ils trouvèrent le Nil gelé. Pour ne parler que de
-la France, la Seine fut prise quatorze fois et le Rhône trois au
-dix-huitième siècle; depuis l'année 1800, la Seine en est à sa douzième,
-le Rhône à sa troisième gelée.
-
-Du reste, la congélation des fleuves se produit d'une manière très
-capricieuse. Tandis qu'en 1762 la Seine fut totalement prise après six
-jours de gelée, et par un froid de -9°.7, elle resta constamment libre
-en son milieu en 1709, par un froid de -23°, précédé de gelées fortes et
-prolongées. Les causes de ces inégalités, dont nous dirons quelques
-mots, sont encore mal ou plutôt incomplètement connues.--La congélation
-de la surface de la mer, plus rare sur nos côtes, se produit au
-contraire avec une grande régularité dans ses conditions: on peut
-affirmer qu'il faut un froid persistant de 14 à 16 degrés au-dessous de
-zéro pour geler nos ports de mer et l'eau de nos côtes. Choisissons
-quelques exemples pris dans les hivers dont nous ne donnerons pas la
-description spéciale.
-
-Strabon rapporte que, l'année 66 avant Jésus-Christ, le froid fut si
-intense en Orient, qu'un des généraux de Mithridate défit sur la glace
-la cavalerie des barbares précisément à l'endroit où en été ils furent
-vaincus dans un combat naval, à l'embouchure des Palus Méotides (mer
-d'Azof).
-
-En 559 de notre ère, les Bulgares, en passant sur le Danube glacé,
-viennent fondre dans la Thrace et s'approchent des faubourgs de
-Constantinople.
-
-En 763, le Bosphore et le Pont-Euxin gelèrent.
-
-En 860, la mer Adriatique était prise autour de Venise, et sa lagune
-parcourue par les cavaliers et les voitures chargées des marchands.
-
-En 1074, le froid, rendu plus vif par une bise d'une âpreté et d'une
-sécheresse inouïes, était si rigoureux que les fleuves étaient pris non
-seulement à la surface, mais convertis en un bloc de glace. Nous n'avons
-pas besoin de faire remarquer ici l'exagération du chroniqueur: les
-fleuves ne peuvent jamais être convertis en un bloc de glace, car ils ne
-peuvent jamais être absolument arrêtés dans leur course.
-
-En 1082, au mois de décembre, l'empereur Henri IV traversa le Pô
-complètement gelé, suivi de ses soldats et d'une grande multitude de
-citoyens.
-
-En 1149, l'hiver fut rude dans les Flandres. Les eaux de la mer étaient
-complètement gelées et praticables sur une distance de plus de trois
-milles à partir du rivage; les vagues, qui s'étaient solidifiées,
-apparaissaient de loin comme des tours.
-
-Cette congélation de la mer sur les côtes doit nous arrêter quelques
-instants. Elle ne se produit que rarement, dans les hivers tout à fait
-exceptionnels, et encore ne s'étend-elle jamais beaucoup au loin. La mer
-Baltique elle-même, par 58° de latitude, ne se gèle jamais en totalité.
-Chaque année une partie assez considérable de la Baltique se prend,
-mais, durant les derniers siècles, elle ne l'a pas une seule fois été en
-totalité. Au quatorzième siècle ces congélations semblent avoir été plus
-nombreuses que de nos jours, et la glace atteignait une plus grande
-épaisseur. Ainsi, en 1323, «la partie méridionale du bassin gela
-complètement, et pendant six semaines les voyageurs se rendaient à
-cheval de Copenhague à Lubeck et à Dantzig: on avait même élevé sur la
-glace des hameaux temporaires au croisement des routes.»
-
-Le même phénomène se produisit en 1333, 1349, 1399, 1402, 1407.
-
-La mer Noire, qui ne reçoit aucune dérivation du Gulf-Stream, largement
-ouverte à tous les vents qui descendent des régions polaires, semble
-avoir été prise plus souvent et surtout plus complètement, quoiqu'elle
-soit bien plus proche de l'équateur, et que ses eaux soient beaucoup
-plus salées que celles de la Baltique.
-
-Nous avons cité déjà plusieurs exemples de ces congélations; le dernier
-est plus frappant: «En 401, la mer Noire gela presque entièrement, et
-lors de la débâcle on vit d'énormes montagnes de glace flotter pendant
-trente-deux jours sur la mer de Marmara. Il en fut de même en 762, et
-cette année-là la glace fut couverte d'une couche de neige haute de
-vingt coudées.»
-
-Revenons à notre nomenclature. En 1457, il gela si fort qu'on passait la
-rivière d'Oise et plusieurs autres rivières à chariot et à cheval. En
-Allemagne, le froid fut si vif que sur le Danube congelé campa une armée
-de 40000 hommes. En 1493, la lagune et tous les canaux de Venise
-gelèrent; les gens à pied, les chevaux et les voitures passaient dessus.
-En 1503, le Pô fut gelé et soutint le poids de l'armée du pape Jules II.
-En 1548, toutes les rivières de France furent gelées de manière à porter
-les voitures les plus pesamment chargées.
-
-Le froid de l'hiver de 1589 fut si rude qu'il gela entièrement le Rhône;
-les mulets, les voitures, les charrettes, tout le traversait à Tarascon
-comme sur une grande route. Le colonel Alphonse y fit même passer à deux
-ou trois reprises des canons; le maréchal de Montmorency le franchit
-ensuite avec sa compagnie de gendarmes. En 1595, la mer se prit sur les
-côtes de Marseille. En 1620, le Zuyderzée gela entièrement; une partie
-de la mer Baltique fut couverte d'une glace très épaisse; les glaces des
-lagunes de l'Adriatique emprisonnèrent la flotte vénitienne. Le froid
-fut très intense en Provence.
-
-En 1655, en Allemagne, «le froid fut si vif qu'à Wismar
-(Mecklembourg-Schwerin, dans la Baltique) on vit arriver des chariots
-chargés et attelés de quatre chevaux, de la distance de 40 kilomètres.
-En 1683, «la Tamise, à Londres, fut si fortement gelée qu'on y érigea
-des cabanes et des loges; on y tint une foire qui dura deux semaines, et
-dès le 9 janvier les voitures la traversèrent et la pratiquèrent dans
-tous les sens comme la terre ferme; on y donna un combat de taureaux,
-une chasse au renard, et sur la glace on fit rôtir un boeuf entier. La
-mer, sur les côtes d'Angleterre, de France, de Flandre, de Hollande, fut
-gelée dans l'étendue de quelques milles, au point qu'aucun paquebot ne
-put sortir des ports ou y rentrer pendant plus de deux semaines.»
-
-En 1726, on passa en traîneau de Copenhague à la province de Scanie, en
-Suède.
-
-Des phénomènes analogues à ceux que nous venons de rapporter se
-produisirent encore en 1754, 1762, 1765, 1766...
-
-Nous pouvons remarquer que, dans tous les hivers assez rigoureux pour
-congeler profondément les rivières, on en profite pour les transformer
-en voies de communication. Tantôt on se contente de les traverser,
-évitant ainsi les longs détours nécessaires pour aller chercher les
-ponts, tantôt on s'en sert en guise de routes. C'est surtout dans les
-pays du Nord, où les rivières se gèlent solidement presque chaque année,
-que ces singuliers chemins sont fréquentés. Plutarque rapporte que
-«certains peuples barbares, quand ils veulent traverser les rivières,
-font marcher devant eux des renards. Si la glace n'est pas épaisse, et
-que l'eau ne soit prise qu'à la surface, ces animaux, avertis par le
-bruit de l'eau qui coule sous la glace, retournent sur leurs pas.»
-
-Guettard, membre de l'Académie des sciences, raconte, en 1762, comment
-on utilise en hiver la Vistule congelée. «La neige qui couvre les
-chemins ayant pris de la consistance par les gelées, les chemins
-deviennent praticables aux traîneaux, qui ne sont pas même arrêtés par
-les rivières; elles sont alors gelées et permettent ainsi à toute espèce
-de voitures de les traverser; cette facilité engage donc alors les gens
-de la campagne à conduire à Varsovie sur des traîneaux ce qu'ils ont à
-vendre; c'est un malheur pour la campagne et la ville lorsque l'hiver
-est trop doux, qu'il ne tombe point ou très peu de neige, et que les
-rivières ne prennent point: c'est dans la vue de prévenir ce dernier
-inconvénient, qu'aussitôt que la Vistule charrie beaucoup, des hommes
-portés par de petits bateaux jettent entre les glaçons de la longue
-paille, afin que par son moyen les glaçons puissent s'entre-accrocher,
-ralentir par conséquent leur mouvement, et faire prendre entièrement la
-rivière; alors, si l'on veut avoir promptement un chemin qui soit ferme
-et sûr pour traverser cette rivière, on le forme avec de la même paille
-que l'on arrose: elle ne fait bientôt plus qu'un seul corps avec cette
-eau, qui se gèle aussitôt, et avec les glaçons; elle procure ainsi un
-chemin sur lequel on peut passer, lors même qu'il ne serait pas prudent
-de tenter le passage dans les autres endroits où les glaçons sont
-également arrêtés. Ce chemin est même cause que dans le dégel la rivière
-ne débâcle pas aussitôt qu'elle le ferait si on ne l'avait pas formé: on
-s'en sert encore pour le passage, lorsqu'on a abandonné les autres qui
-n'avaient été tracés que par les voitures et les passagers. Au reste,
-les uns et les autres sont très commodes, lors surtout qu'il est tombé
-beaucoup de neiges; ils en deviennent plus unis.»
-
-La glace ne devient assez forte pour porter les charges que lorsqu'elle
-a atteint une certaine épaisseur. Cette épaisseur est beaucoup moins
-considérable qu'on ne serait tenté de le croire, car la glace a une
-grande force de résistance, qui se trouve encore bien augmentée par
-l'eau qui la soutient par-dessous. Des expériences ont été poursuivies
-sur ce sujet par plusieurs physiciens, Hamberger, Temanza, Toaldo, par
-la Société royale de Londres. On a reconnu qu'il faut 5 centimètres pour
-que la glace porte un homme, 9 centimètres pour qu'un cavalier y passe
-en sûreté; quand la glace atteint 13 centimètres, elle porte des pièces
-de huit placées sur des traîneaux, et quand son épaisseur s'accroît
-jusqu'à 20 centimètres, l'artillerie de campagne attelée peut y passer.
-Les plus lourdes voitures, une armée, une nombreuse foule, sont en
-sûreté sur la glace dont l'épaisseur atteint 27 centimètres.
-
-Examinons maintenant comment se forme la glace à la surface des rivières
-et des mers. Ici il s'agit d'une eau sans cesse agitée, dans laquelle
-les phénomènes que nous avons étudiés à propos des lacs ne peuvent se
-produire. On a constaté, en effet, que l'eau d'une rivière a dans toute
-sa masse et en toute saison une température à peu près uniforme, à cause
-du mélange continuel produit par le courant. Quand cette température est
-arrivée à zéro, la congélation de la rivière commence: elle charrie des
-glaçons. Les savants ont cru longtemps que ces glaçons étaient
-exclusivement formés à la surface de l'eau. Il s'en forme effectivement
-ainsi, notamment dans tous les points où le courant est assez faible,
-sur les rivières à faible pente, et sur les bords des rivières plus
-rapides. Ces glaces de surface restent en place, s'étendant de plus en
-plus, ou bien se détachent et deviennent flottantes. Mais ce n'est là
-l'origine que d'une bien faible partie des glaces flottantes. Le plus
-grand nombre se forme au fond, directement sur le lit. Les glaces de
-fond non plus ne se forment pas partout. Leur production n'a lieu que là
-où la profondeur est peu considérable et où le fond est formé de
-cailloux ou de gravier.
-
-Longtemps avant que les physiciens aient admis cette formation de la
-glace de fond, elle était connue des meuniers, des pêcheurs, des
-bateliers. «Ils faisaient remarquer, pour appuyer leur opinion, écrit
-Arago, que la surface inférieure des gros glaçons est imprégnée de
-fange, qu'elle est incrustée de gravier, qu'elle porte, en un mot, les
-vestiges les moins équivoques du terrain sur lequel ils reposaient. En
-Allemagne, les mariniers ont même un nom spécial et caractéristique pour
-désigner les glaces flottantes; ils les appellent _grundeis_,
-c'est-à-dire glaces de fond. Les pêcheurs affirmaient que dans les
-journées froides, longtemps avant l'apparition de la glace à la surface
-du fleuve, leurs filets, situés au fond de l'eau, se couvraient d'une
-telle quantité de _grundeis_ qu'il leur était très difficile de les
-retirer; que les corbeilles dont on se sert pour prendre des anguilles
-revenaient souvent d'elles-mêmes à la surface, incrustées extérieurement
-de glace...» Il ne fallut rien moins que les nombreuses expériences et
-observations de bien des savants, Hales, Desmarest, Braun, Knight,
-Mérian, Hugi, Fargeau, Duhamel..., pour faire admettre comme vraie cette
-formation. Elle est maintenant établie d'une façon indubitable, et
-chacun sait que les glaçons qui se forment au fond, lorsqu'ils ont
-acquis une force ascensionnelle suffisante pour se détacher des cailloux
-qui les retiennent, montent et deviennent flottants. L'explication que
-l'on donne actuellement de cette formation des glaces de fond n'est pas
-absolument satisfaisante. Le courant de la rivière est moins rapide au
-fond qu'à la surface à cause du frottement, et comme la température y
-est aussi basse, la congélation y sera plus facile. De plus, les
-aspérités présentées par les pierres permettent aux premiers cristaux de
-se fixer, de s'enchevêtrer, puis de s'accroître jusqu'à former un bloc
-de glace. Mais cette explication ne rend pas compte de certaines
-particularités que présente parfois le phénomène. Quoi qu'il en soit de
-l'explication, le fait demeure acquis.
-
-Les glaces de fond, tout aussi bien que les glaces de surface, se
-forment principalement dans le cours supérieur du fleuve et dans les
-affluents, à cause du moindre courant et de la moindre profondeur des
-eaux. Mais, arrivés dans le cours inférieur du fleuve, ces glaçons
-peuvent l'obstruer en s'arrêtant dans les coudes, dans les passages à
-moindre courant, dans les endroits surtout où des obstacles s'opposent à
-leur passage. Pressés les uns contre les autres, ils se soudent par
-suite du phénomène de dégel et de regel que nous avons étudié. Tous ceux
-qui arrivent se trouvent arrêtés à leur tour, et à partir de ce point la
-rivière se prend dans tout le cours supérieur. Si l'arrêt se fait près
-de l'embouchure, la totalité du fleuve pourra être couverte de glace;
-si, par suite de la soudaineté du froid, les glaçons charriés deviennent
-subitement fort nombreux, il leur arrivera souvent de se souder dans les
-affluents eux-mêmes, et le fleuve restera libre dans une partie de son
-cours, comme cela eut lieu en 1709 pour la Seine à Paris, et pour le
-Rhône à Viviers.
-
-Dans la mer, il se forme aussi des glaces de fond. Lisons dans Elisée
-Reclus la saisissante description du phénomène: «Dans les mers polaires,
-l'abaissement de température a pour conséquence la formation des glaces.
-Pendant les longs hivers de ces froides régions, l'eau tranquille des
-baies et des golfes se congèle sur le pourtour des côtes; et la masse
-cristalline, gagnant incessamment sur les mers, finit par s'étendre au
-large jusqu'à de très grandes distances. C'est la «glace de terre.» Mais
-dans les mers qui n'ont pas une grande profondeur, c'est généralement
-sur le lit même que la masse liquide se congèle. Lorsque la masse n'est
-pas agitée, elle reste liquide; puis, sous un ébranlement quelconque,
-elle se prend subitement. Parfois, au commencement de l'hiver, les
-marins et les pêcheurs de la Baltique et des côtes occidentales de la
-Norvège sont tout à coup environnés de glaçons qui s'élèvent du lit de
-la mer, et dont les plaques contiennent encore des fragments de fucus.
-L'apparition se produit d'une manière tellement rapide que souvent les
-bateaux courent le risque d'être écrasés entre les masses solides qui
-s'entassent autour d'eux, et l'équipage se trouve en danger. Dans les
-régions polaires, ces glaces de fond soulèvent fréquemment de grosses
-pierres arrachées des écueils. Ce sont ces glaçons qui s'unissent pour
-former les banquises.»
-
-[Illustration: Au milieu des glaçons.]
-
-Mais les glaces ne peuvent durer toujours dans nos climats tempérés. Le
-froid n'immobilise pas longtemps les flots de la mer, pas plus qu'il
-n'arrête le courant des rivières. Le dégel arrive, la neige fond, la
-rivière monte et soulève l'immense masse de glace. Des craquements
-épouvantables se font entendre; les fragments qu'avait soudés la gelée
-se séparent et reprennent leur course un moment interrompue: c'est la
-débâcle. Le fleuve devenu torrent précipite sa course, les glaçons
-arrêtés par les obstacles s'amoncellent et renversent tout sur leur
-passage. Les ponts sont emportés, les chaussées détruites, les plaines
-submergées. Nulle puissance ne peut arrêter le fléau, et l'homme
-assiste, impuissant, à la ruine de tous ses travaux.
-
-Toutes les chroniques sont remplies des désastreux effets produits par
-les débâcles. Nous en examinerons plusieurs par la suite; commençons dès
-maintenant à en citer quelques-unes.
-
-En 822, la débâcle produisit de grands dégâts dans les métairies situées
-sur les bords du Rhin. En 1234, la débâcle des fleuves amena en
-Allemagne la rupture des ponts et la chute de nombre de maisons, de
-murailles et d'arbres. En 1236, les ponts de Saumur et de Tours furent
-rompus par la débâcle des glaces. En 1307, lors de la débâcle,
-l'impétuosité des glaces fut telle que les ponts, les moulins et les
-maisons voisines des rivières s'écroulèrent. A Paris, au port de la
-Grève, un grand nombre de bateaux marchands s'abîmèrent avec les
-personnes et les approvisionnements qu'ils contenaient.
-
-Lisons le récit de la débâcle de la Seine en 1408, par Félibien: «Des
-glaçons d'une grandeur énorme, se détachant tout à coup, le 30 du mois
-de janvier, allèrent heurter avec impétuosité les deux petits ponts,
-l'un de bois, joignant le petit Chastelet, l'autre de pierre, appelé le
-pont Neuf, aujourd'hui Saint-Michel, qui avoit été fait depuis quelques
-années. Tous les deux furent abattus par les glaçons le 31, et renversés
-dans la rivière avec les maisons qui étoient dessus, où logeoient
-quantité de marchands et d'ouvriers de toutes sortes, comme teinturiers,
-écrivains, barbiers, cousturiers, éperonniers, fourbisseurs, frippiers,
-tapissiers, brodeurs, luttiers, libraires, chausseliers. Mais il n'y
-périt personne, parce que l'accident arriva de jour, depuis sept à huit
-heures du matin jusqu'à une ou deux heures après midi..... Au-dessus du
-grand pont il y avoit des moulins qui appartenoient à l'évesque de
-Paris; ils furent brisés et abîmés par les glaçons; et le grand pont
-même fut si ébranlé qu'on vit trébucher quelques maisons de changeurs
-qui étoient dessus.» En 1616, ce pont Saint-Michel fut encore renversé;
-il y eut des accidents palpitants. C'est encore à Félibien que nous
-emprunterons ce récit: «Le roi étoit en marche de Bordeaux à Paris dans
-le fort de l'hiver. Une partie de sa suite périt de froid et de fatigue
-par les chemins. On compta que du seul régiment des gardes, qui étoit de
-trois mille hommes, il en mourut plus de mille. A Paris, le dégel qui
-survint après une gelée extrême emporta, par la violence des glaces, le
-côté du pont Saint-Michel qui regardoit le petit pont, avec perte de
-quantité de richesses, la nuit du 29 au 30 janvier. Mais il n'y eut
-qu'une seule personne noyée. Le pont au Change reçut aussi une telle
-secousse que plusieurs maisons du côté du pont Notre-Dame en furent
-renversées dans l'eau. Un enfant qui se trouva enseveli dans les ruines
-fut préservé d'une manière tout à fait singulière. Deux poutres se
-croisèrent comme pour le garder. Un chien, qui se trouva enfermé avec
-lui, jappoit si fort, qu'on décombra le lieu pour le délivrer. Le chien
-sortit, mais, voyant qu'on laissoit l'enfant, il rentra sous les masures
-et ne cessa de japper jusqu'à ce qu'on vînt délivrer l'enfant, que l'on
-trouva sain et entier.»
-
-En 1658, il se produisit des faits analogues à Paris; plusieurs
-personnes périrent. En 1768, il y eut encore à Paris une débâcle très
-pénible dont le récit nous a été conservé par Déparcieux, qui avait été
-chargé par l'Académie des sciences de l'étudier de près. Il examine
-scientifiquement cette débâcle dans ses moindres détails. Il montre que
-les désastres causés dans les villes par la rupture des glaces sont dus
-presque entièrement aux ponts et aux établissements flottants qui
-s'opposent à leur écoulement. En 1768, l'accumulation fut telle que le
-courant en fut presque intercepté, et qu'il en résulta dans le cours
-supérieur de la Seine une inondation considérable. «Les glaçons arrivant
-en foule, et plus vite qu'ils ne pouvoient passer par les ponts, les
-derniers poussoient les premiers de côté et d'autre en avançant
-toujours; ils cassoient les câbles, entraînoient les bateaux, grands et
-petits, et les poussoient contre les maisons ou contre les quais, les
-faisoient entrer les uns dans les autres, les flancs des plus foibles
-cédant aux plus forts. La Samaritaine fut garantie, comme la pompe du
-pont Notre-Dame, par trois bateaux de blanchisseuses et autant de
-moulins que les glaçons poussèrent sur les bateaux devant l'arche de
-cette machine; trois bateaux et deux moulins y ont péri; on ne les a
-enlevés que pièce à pièce.»
-
-Puis il raconte des épisodes de la débâcle, épisodes dont il a été le
-témoin: «Il y eut en cet endroit, peu après le commencement de la
-débâcle, un spectacle bien triste et bien effrayant; je ne puis me le
-rappeler sans frémir. Deux filles se trouvèrent entraînées dans un
-bateau de blanchisseuses tout fracassé, qui, heureusement pour elles,
-vint se loger dans l'arche de la Samaritaine, non loin d'un moulin qui
-venoit d'être coulé à fond; et leur bateau étoit prêt à en faire autant.
-Les glaçons entassés, les moulins et les bateaux brisés en cet endroit,
-ne leur permettoient aucun passage; elles croyoient être à leur dernier
-moment, lorsque quelques personnes secourables leur descendirent une
-corde de dessus le parapet; l'une des deux, celle à qui j'ai parlé, s'en
-saisit, la passe sous ses aisselles, la noue elle-même, et on l'enlève;
-mais telle fut sa frayeur que, le noeud se resserrant lui fit croire que
-la corde cassoit, elle arriva évanouie en haut; on secourut ensuite
-l'autre. Un charbonnier, au même endroit, ne fut pas aussi heureux; il
-tomba entre un bateau et des glaçons, et disparut. Il y eut à déplorer
-bien d'autres malheurs. La rivière étoit si haute qu'elle porta un train
-de grosses pièces de charpente destinées pour la marine dans un jardin
-de Bercy, en faisant marcher le parapet devant le train de bois. Cette
-eau porta et répandit une quantité prodigieuse de glaçons dans les
-plaines d'Ivry, de Maisons, de Choisy, de Villeneuve-Saint-Georges, qui
-ont été autant de moins pour le passage dans Paris. L'eau entra dans le
-faubourg Saint-Antoine par la rue Traversière, qui fut remplie de
-glaçons jusqu'au delà de la rue de Charenton.»
-
-La plupart des malheurs des débâcles sont dus à l'embarras des glaces.
-Il est fort probable que presque tous les dégâts dont parle l'histoire
-de Paris ont été causés par des accumulations semblables à celle que
-nous venons de décrire.
-
-Déparcieux se demande, dans la seconde partie de son mémoire, s'il n'y
-aurait pas moyen d'empêcher les désastres. D'après lui, il n'y a qu'à
-mettre obstacle à la congélation de la rivière dans la ville, et il
-propose des procédés qu'il croit efficaces pour arriver à ce résultat.
-
-Il montre très nettement les causes qui déterminent la prise si
-fréquente de la rivière dans Paris. Les glaces flottantes, qui arrivent
-librement, rencontrent sur leur passage à travers la ville de nombreux
-obstacles qu'on ne peut songer à supprimer. Elles s'accumulent, se
-soudent, s'arrêtent complètement. On n'a d'autre moyen d'empêcher la
-prise des eaux de la ville que celui d'arrêter les glaces avant leur
-arrivée, en déterminant au-dessus une congélation complète. Cette
-congélation lui semble facile à produire.
-
-Il propose de tendre, au-dessus du confluent de la Seine et de la Marne,
-dans chacune des deux rivières, immédiatement au-dessus du niveau de
-l'eau, une chaîne flottante faite avec de forts madriers de sapin. Cette
-chaîne, tendue quand la température fait prévoir que la Seine va
-charrier, arrêtera les glaçons. Ils se souderont les uns aux autres
-au-dessus du barrage et détermineront la prise totale de la rivière à
-partir de la chaîne. Il établit que cette chaîne n'aura pas à supporter
-une poussée bien considérable, et qu'il sera facile de la faire assez
-résistante. De cette manière, les glaçons flottants n'arriveront pas
-dans la ville, et, pour empêcher la rivière de s'y arrêter, il suffira
-de casser une fois par jour la glace sur les bords et autour des
-bateaux. On maintiendra ainsi toujours libre la rivière dans Paris, et
-il en résultera beaucoup d'avantages.
-
-D'abord, on pourra mettre les bateaux à l'abri, de manière à ce que, au
-moment de la débâcle, ils ne soient pas ruinés et ne nuisent pas à
-l'écoulement des glaces. De plus, au dégel, les glaces de la Seine
-arrivant en grand nombre n'éprouveront aucun obstacle à leur écoulement,
-la traversée de Paris se trouvant libre, et elles passeront sans causer
-de dommage. On n'en peut douter quand on remarque que la débâcle de la
-Marne, qui se produit toujours alors que la Seine est libre dans Paris,
-n'y cause jamais aucun accident.
-
-Ce moyen indiqué par Déparcieux ne semble pas avoir été essayé; car,
-dans les grands hivers qui suivent celui de 1768, nous voyons la rivière
-se congeler dans Paris comme par le passé. Il méritait cependant un
-meilleur sort et aurait sans doute donné de bons résultats.
-
-Le moyen employé de nos jours, dont nous parlerons à propos de l'hiver
-de 1879-1880, est beaucoup moins rationnel, et ne donne que de bien
-petits résultats.
-
-
-
-
-CHAPITRE V
-
-EFFETS DIVERS DU FROID.
-
-
-Quelques effets de la gelée nous ont échappé dans les chapitres
-précédents: nous allons les énumérer rapidement, en quelques mots. Il
-s'agit encore de la congélation de l'eau et de divers liquides, mais
-produite dans des conditions toutes spéciales.
-
-L'eau des puits est le plus ordinairement préservée de la gelée.
-Enfoncée de plusieurs mètres au-dessous du sol, ne communiquant avec
-l'extérieur que par une étroite ouverture, elle ne peut guère se
-refroidir. Elle y arrive cependant quelquefois, et peut-être la
-congélation dans les puits un peu profonds est-elle un des signes les
-plus caractéristiques de la rigueur du froid, un des effets les plus
-rares. Arago, dans sa notice, cite avec soin les rares cas de
-congélation de l'eau des puits.
-
-Déparcieux, dans le mémoire dont nous avons déjà donné de longs
-extraits, cite plusieurs exemples dignes d'intérêt. Il remarque que, en
-l'hiver 1767-1768, beaucoup de puits se gelèrent, qui étaient restés
-entièrement liquides en 1709, terrible hiver cependant, et bien plus
-froid que celui de 1768. Il rapporte d'abord l'observation de Duhamel:
-dans un puits situé à Ascou, près de Denainvilliers, ayant 50 pieds de
-profondeur, 6 pieds de diamètre à la margelle, et 11 pieds dans le bas,
-il gela à un demi-centimètre d'épaisseur. Beaucoup d'autres puits du
-voisinage, moins profonds, avaient gelé beaucoup plus fortement.
-
-Il cite encore un grand nombre de puits qui, au dire des vieillards,
-n'avaient pas été gelés en 1709 et qui le furent alors. A Montmorency
-chez le père Cotte, à Alais en Languedoc, à Ménars chez M. le marquis de
-Marigny, on eut des glaces fort épaisses au fond des puits.
-
-Fréquemment les liquides qui ne se gèlent pas d'ordinaire, encre,
-vinaigre, verjus, vin, ont été gelés dans les grands hivers. En 860, le
-vin gela dans les vases qui le contenaient; de même en 1133. En 1216, le
-vin, dans les caves, faisait en se solidifiant éclater les tonneaux.
-Nous verrons qu'en 1408 l'encre se gelait dans l'encrier du greffier du
-Parlement, qu'en 1422 le vinaigre et le verjus gelaient dans les caves.
-
-En 1468, le vin exposé au dehors fut entièrement solidifié. On lit, en
-effet, dans Philippe de Comynes: «Par trois fois fut départy le vin
-qu'on donnoit chez le duc de Bourgogne, pour les gens qui en
-demandoient, à coups de coignée, car il étoit gelé dedans les pipes, et
-falloit rompre le glaçon qui étoit entier, et en faire des pièces que
-les gens mettoient en un chapeau ou un panier, ainsi qu'ils vouloient.»
-Et il ajoute: «J'en dirois assez d'étranges choses, longues à écrire;
-mais la faim nous fit fuir à grande hâte après avoir séjourné huit
-jours.»
-
-En 1544, «la froidure étoit si extrême qu'elle glaçoit le vin dans les
-muids; il le falloit couper à coups de hache, et les pièces s'en
-vendoient à la livre.» En 1776, les vins qui se trouvaient sur les quais
-de la Seine, à Paris, firent en se solidifiant éclater les tonneaux.
-
-Remarquons que dans ces trois derniers exemples, il s'agit de vin exposé
-en plein air, sans abri; les congélations dans les caves, assez
-fréquentes, ne sont jamais aussi complètes. Les caves mal construites,
-trop librement exposées aux courants d'air, sont les seules qui laissent
-entrer le froid.
-
-Les pierres elles-mêmes ne sont pas à l'abri de la gelée. Celles qui,
-plus particulièrement poreuses, se laissent pénétrer par l'eau, sont
-surtout exposées. La congélation de l'eau qu'elles renferment, et son
-augmentation de volume, déterminent la rupture de la pierre. Si l'hiver
-est rigoureux, si de plus la pierre est humide dans tout son volume,
-elle peut être brisée entièrement, quelquefois même avec bruit. Mais le
-plus souvent, dans les hivers ordinaires, c'est seulement la surface qui
-est gelée, et il s'en sépare de petites lamelles qui tombent, et la
-pierre s'en va à la longue en petits fragments. Les pierres qui sont
-sujettes à ce morcellement par le froid sont dites gélives. L'action du
-froid sur les pierres, et en général sur presque toutes les roches qui
-constituent l'écorce terrestre, a une grande importance, car elle est
-une des causes principales de la formation de la terre végétale.
-
-Nous voici maintenant arrivés au terme de la première partie de cette
-étude. Nous connaissons tous les phénomènes qui se produisent dans les
-hivers rigoureux, et qui peuvent servir à les caractériser. Il est bon
-de les réunir en quelques lignes.
-
-Ces phénomènes peuvent se diviser en trois catégories:
-
-1º Action sur les hommes et les animaux. Le froid détermine les
-congélations partielles ou totales, la mort par asphyxie, des épidémies
-consécutives si désastreuses qu'elles ont quelquefois privé des régions
-entières de la presque totalité de leurs bestiaux et d'une très notable
-partie de leurs habitants;
-
-2º L'action destructive sur les plantes, la plus triste des conséquences
-du froid, parce qu'à la perte de la récolte succèdent les plus
-épouvantables famines, à la nourriture insuffisante les plus terribles
-épidémies;
-
-3º L'action sur la nature minérale: congélation des divers liquides, et
-notamment de l'eau, des mers, des fleuves, suivie de débâcles violentes.
-Le spectacle des débâcles, spectacle grandiose et terrible, est bien
-fait pour frapper l'imagination et remplir les âmes de terreur; mais les
-conséquences qui en résultent sont infiniment moins graves que les
-précédentes.
-
-Nous allons maintenant voir ces phénomènes en action. Nous les
-considérerons d'abord en permanence dans les régions voisines des pôles,
-là où règne un hiver plus remarquable encore par sa durée que par sa
-rigueur; puis dans l'Europe centrale, notamment dans la France, pendant
-les hivers les plus rigoureux dont l'histoire nous ait conservé le
-souvenir.
-
-
-
-
-LIVRE II
-
-LES RÉGIONS DES GRANDS FROIDS.
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-DESCRIPTION DES RÉGIONS POLAIRES.
-
-
-Sur presque toute la surface de la terre on voit les étés succéder aux
-hivers. Après les froids, dont les effets sont parfois si terribles,
-arrive le dégel, et la terre semble faire une provision de chaleur qui
-lui permettra de lutter contre la rigueur de la mauvaise saison
-suivante.
-
-Mais il est des régions tristement partagées qui n'ont pas ce temps de
-repos. L'été n'y dure que quelques semaines, quelques jours même, et
-quel été! Ce sont ces hivers perpétuels, aussi tristes par leur
-prolongation que par leur extrême froidure, dont nous allons donner
-d'abord un rapide tableau.
-
-A mesure que l'on s'éloigne de l'équateur pour marcher vers le pôle, on
-sent la chaleur diminuer rapidement. Les rayons du soleil, plus
-obliques, ne font que raser la terre et ne l'échauffent plus. De plus, à
-mesure qu'il s'élève moins, le soleil devient plus irrégulier dans sa
-course, les jours d'hiver deviennent plus courts, les nuits plus
-longues. Dans le voisinage du pôle, à l'époque du solstice d'hiver, le
-soleil reste vingt-quatre heures sans se montrer à l'horizon. Le
-parallèle sur lequel on voit ce premier jour sans soleil est le cercle
-polaire. Pour tous les points situés au delà du cercle polaire on a, au
-solstice d'hiver une nuit de plus de vingt-quatre heures, au solstice
-d'été un jour de plus de vingt-quatre heures. Et la durée de cette
-sombre nuit augmente à mesure qu'on marche vers le pôle. Au cap Nord, le
-soleil reste pendant deux grands mois au-dessous de l'horizon; au
-Spitzberg, la nuit est de cent jours; au pôle, enfin, un jour de six
-mois succède à une nuit de même durée.
-
-Cette étrange succession des nuits et des jours n'est pas une des
-moindres curiosités de ces si rudes climat; et le voyageur qui y arrive
-en souffre cruellement. D'après les navigateurs, l'absence prolongée du
-soleil, que vient remplacer presque constamment la lueur fantastique des
-aurores boréales, est moins pénible à supporter que l'effroyable
-monotonie d'un jour sans fin.
-
-[Illustration: Les déserts glacés du pôle.]
-
-C'est dans ces régions que nous allons rencontrer un hiver presque
-perpétuel. «Là, nous sommes arrivés aux limites de la terre habitée, à
-ces déserts glacés que les pêcheurs de phoques et de morses fréquentent
-seuls, et qui ne sont peuplés que par quelques tribus d'Esquimaux.
-Groupées autour des pôles, ces régions représentent deux calottes
-sphériques dont la septentrionale seule a été explorée. Elle comprend le
-Spitzberg, la Nouvelle-Zemble, le nord de la Sibérie, la partie de la
-Nouvelle-Bretagne qui confine à l'océan Glacial, la terre de Baffin, le
-nord du Groenland et les îles de la mer Polaire comprises sous la
-dénomination de _terres arctiques_. Rien ne peut peindre l'aspect
-sinistre de ces solitudes. L'oeil n'y rencontre que des mers immobiles,
-que des glaciers surplombant d'immenses champs de neige à la surface
-desquels se dressent des rochers nus et dépouillés où se dessine de loin
-en loin la silhouette d'un renne ou d'un ours blanc. Les rayons d'un
-soleil oblique, traversant avec peine un épais rideau de brume, viennent
-se réfléchir sur ces grandes surfaces d'un blanc uniforme et les
-éclairent d'un jour douteux. Cette lueur monotone remplit le ciel
-pendant le cours d'un long été sans nuits, et disparaît ensuite pour
-faire place pendant plusieurs mois à la clarté blafarde de la lune, à
-l'éclat des aurores boréales.»
-
-Au pôle austral, moins connu, on rencontre moins de terres, avec un
-climat plus froid encore. Au delà du cercle polaire austral, les glaces
-s'opposent presque complètement au passage des navigateurs, tandis que,
-dans le Nord, les baleiniers vont souvent jusqu'au Spitzberg, bien plus
-rapproché du pôle. Cook, en 1773 et 1774, fit le tour de la terre dans
-le voisinage du cercle polaire antarctique. Des glaces continues ne lui
-permirent guère de dépasser le parallèle de 71 degrés. «L'horreur des
-solitudes australes jusque-là si inconnues, la rigueur excessive du
-climat, les montagnes de glaces aux formes et aux dimensions colossales,
-les hautes et longues falaises recouvertes d'un épais manteau de neige,
-la mer semée de débris qui s'agitent et se heurtent sans repos,
-frappèrent fortement la vive imagination de Cook.» Les îles ou
-continents de ces régions presque complètement inconnues, et pour sûr
-sans habitants, ne peuvent guère nous fournir de données pour notre
-étude; revenons donc au pôle boréal.--Il a été assez exploré et assez
-décrit pour que nous puissions en donner un tableau.
-
-Là, tout est sous la glace, tout est sous la neige. Sur les côtes de la
-Sibérie, de la Laponie, de la Nouvelle-Bretagne, de l'Amérique russe
-jusqu'au Kamtschatka, tout est solide pendant la plus grande partie de
-l'année. Sur terre comme sur mer, on ne voit que de l'eau solidifiée.
-Des froids terribles semblent rendre le séjour de ces contrées
-absolument impossible. Et pourtant que de voyageurs y ont passé de longs
-hivers! Sir John Ross n'a pas pu les quitter pendant quatre ans. Entre
-le 70e et le 74e degré de latitude, il a observé une température moyenne
-de -14 degrés. En toute saison il a eu des gelées: la température la
-plus basse a été de -49 degrés, la plus élevée de +10 degrés. Le mois le
-plus froid, celui de janvier, avait une température moyenne de -34
-degrés.
-
-Dans de si froides contrées, il y a même des habitants qui n'émigrent
-jamais. «On peut juger, dit Reclus, du climat de la Laponie par la
-langue des Lapons, qui contient 20 noms pour désigner la glace, 11 pour
-le froid, 41 pour la neige et ses composés, 26 verbes pour indiquer les
-phénomènes du gel et du dégel.»
-
-On ne connaît pas la température du pôle, puisque jamais on n'y a
-pénétré; mais on a noté, dans les régions voisines, des froids plus
-intenses encore que ceux rapportés par Ross. «Le temps est, de plus,
-d'une inconstance remarquable dans les régions polaires: on voit
-succéder à un calme plat des coups de vent aussi brusques que violents.
-Tous les navigateurs parlent de ces bourrasques qui disloquent les
-montagnes de glace et menacent d'engloutir les navires sous leurs
-débris. En quelques heures, le ciel jusque-là serein se couvre de
-nuages, et quand la température s'élève, l'atmosphère est obscurcie par
-des brumes tellement épaisses qu'on ne distingue pas les objets à
-quelques pas devant soi.»
-
-Les caractères de ce rude climat ne s'arrêtent pas brusquement au cercle
-polaire, et bien des régions plus proches de l'équateur ne sont pas
-beaucoup mieux partagées. Les grands fleuves de la Sibérie, comme la
-Léna, ne peuvent servir à la navigation dans leur partie basse, car ils
-sont congelés pendant la moitié de l'année, et ils baignent des contrées
-incultes, presque désertes, périodiquement désolées par de terribles
-inondations.
-
-Ces tristes régions ne sont pas cependant complètement privées d'un été
-relatif. Quand il arrive, les glaces commencent à fondre, se disloquent;
-c'est la débâcle, débâcle formidable comme les glaces qui la produisent.
-Les champs de glace du pôle arctique se brisent, et leurs débris s'en
-vont à la dérive. Des montagnes de glace, provenant de la chute des
-glaciers du Spitzberg dans l'Océan, se détachent de la masse avec le
-bruit du tonnerre et deviennent errantes. On les nomme des icebergs:
-leurs dimensions sont colossales. Élisée Reclus nous en donne une
-saisissante description: «Au large des côtes rocheuses du Groenland, du
-Labrador, du Spitzberg, les glaçons s'unissent pour former les
-banquises. Elles ont parfois une superficie de centaines de milliers de
-kilomètres carrés, ou même constituent de véritables continents. Que de
-fois les explorateurs des mers arctiques ont en vain tenté de trouver un
-passage à travers ces barrières, et sont restés emprisonnés dans la
-masse solide, après s'être aventurés dans quelque baie trompeuse de la
-banquise! Les montagnes de glace détachées des glaciers ont aussi des
-dimensions colossales, 120 mètres au-dessus de l'eau, 1000 au-dessous.
-Hayes compare au colosse de Rhodes un des blocs qu'il rencontra; un
-large détroit coulait entre ses deux piliers. John Ross a rencontré dans
-la baie de Baffin plusieurs blocs échoués à une profondeur de 475
-mètres. Quant aux fragments de banquises, on en a rencontré qui
-n'avaient pas moins de 100 à 150 kilomètres dans tous les sens, et qui
-devaient peser jusqu'à 18 milliards de tonnes.»
-
-Malheur au vaisseau qui est pris entre ces blocs énormes, il est broyé
-et disparaît. Le _Tegetthoff_, emprisonné dans les glaces polaires en
-1873, fut le témoin de ces luttes grandioses des éléments au moment de
-la débâcle. Son équipage n'échappa que par miracle à une mort qu'il
-croyait certaine. Nous empruntons la description du phénomène à la
-relation du _Tour du monde_: «Ce n'est qu'au moyen de l'ouïe qu'on peut
-se rendre compte de l'épouvantable conflit des éléments autour de soi,
-car on est dans une nuit profonde que nulle lanterne ne saurait
-éclairer. Les fracas de la glace comprimée, dont les blocs se heurtent
-et se brisent les uns contre les autres, ont augmenté sensiblement de
-sonorité à mesure que le froid s'est accru. A l'automne, alors que les
-plaines du _Pack_ ne formaient pas encore des entablements aussi énormes
-et aussi puissamment soudés, les convulsions étaient accompagnées de
-bruits graves et sourds; à présent, ce sont de véritables hurlements de
-rage; oui, aucun mot ne saurait rendre la nature de ce vacarme.
-L'horrible grondement se rapproche de plus en plus; on dirait des
-centaines de chariots qui roulent sur un sol très raviné. En même temps,
-l'intensité de la pression s'accroît; déjà la glace commence à trembler
-immédiatement au-dessous de nous, et à gémir sur tous les modes
-imaginables. C'est d'abord comme le sifflement de mille flèches; c'est
-ensuite un espèce de concert furieux où les voix les plus aiguës
-glapissent mêlées aux plus graves; le mugissement devient de plus en
-plus sauvage; la glace, tout autour du navire, se rompt en fêlures
-concentriques, et ses fragments fracassés roulent les uns sur les
-autres,
-
-»Un rythme particulier, marqué d'effrayantes saccades, indique le point
-culminant de la pression. L'oreille épie avec angoisse cette modulation
-bien connue. Ensuite survient un craquement; quelques raies noires
-strient la neige au hasard; ce sont de nouvelles crevasses qui ouvrent,
-un instant après, tout à côté de nous, des abîmes béants. C'est souvent
-aussi le dernier effort du phénomène. Les hautes agglomérations
-s'agitent en grondant et s'écroulent, pareilles à une ville qui tombe en
-ruine. On entend encore, par intervalles, quelques murmures, puis tout
-semble rentré dans le repos. Hélas! ce n'est que le commencement.»
-
-L'immense couronne de glace que l'on rencontre à chaque extrémité de la
-terre se continue-t-elle jusqu'au pôle? Presque tous les navigateurs
-répondent que non. Ils croient à l'existence d'une mer libre, à
-température relativement élevée, séparée de notre océan par des glaces,
-des îles, des continents, que personne encore n'est parvenu à franchir.
-Cependant, le savant explorateur suédois Nordenskiold, qui vient de
-traverser si glorieusement tout l'océan Glacial, de Sibérie jusqu'au
-détroit de Behring, ne partage pas l'opinion générale. Après s'être
-approché du pôle jusqu'à une distance de 800 kilomètres, plus près que
-tout autre navigateur, il déclare que l'existence d'une mer libre
-arctique est une chimère.
-
-Les terres enveloppées de glace, qui se joignent à l'Océan solidifié
-pour arrêter les explorateurs les plus intrépides, présentent un
-spectacle plus triste encore que celui des icebergs et des banquises.
-Dans l'intérieur de ces îles souvent immenses, où n'arrive plus aucune
-dérivation du Gulf-Stream, la température est plus basse encore que sur
-les glaces flottantes; il gèle en toute saison, et presque aucune
-végétation ne vient annoncer le retour d'un été sans chaleur. Aucune
-peuplade ne peut habiter à ces latitudes extrêmes, car l'homme n'y
-trouverait ni bois pour se chauffer, ni plantes pour aider à sa
-subsistance, et les animaux trop rares ne lui fourniraient qu'une
-existence bien précaire.
-
-Chose surprenante pourtant, ces horribles climats, avec leurs rigueurs
-et leurs variations continuelles, leurs glaces, leurs brouillards et
-leurs tempêtes, sont des plus sains, et l'homme qui y porterait de quoi
-vivre jouirait d'une parfaite santé. Le Spitzberg, une des terres les
-plus proches du pôle, complètement inhabité, est cependant d'une grande
-salubrité. Écoutons Élisée Reclus: «L'archipel du Spitzberg, attiédi par
-les courants maritimes, participe à l'adoucissement du climat de toute
-l'Europe occidentale. En été, le climat du Spitzberg est, sinon l'un des
-plus agréables de la terre, du moins l'un des plus salubres.» Les divers
-explorateurs ont constaté que, pendant la belle saison, rhumes,
-catarrhes, toux, affections de poitrine, sont inconnus des équipages qui
-y séjournent. «Le Spitzberg devrait être recommandé par les médecins
-comme un excellent séjour d'été à un grand nombre de malades. Peut-être
-que, dans un avenir prochain, des hôtels pareils à ceux des sommets
-alpins seront érigés au bord des criques du Spitzberg, pour
-l'accommodation des chasseurs et des malades venus de l'Angleterre et du
-continent. Toutefois, ce climat salubre reste froid, inégal, changeant.
-Jamais le ciel n'est serein pendant une journée entière.»
-
-Le Spitzberg, presque en son entier, est recouvert de glaciers et de
-neiges; la neige y tombe à toutes les époques de l'année. Souvent le
-froid est tel que le mercure se congèle à l'air. C'est surtout pendant
-l'immense jour de quatre mois, par un temps relativement calme, que se
-produisent les températures les plus basses. L'inégalité du climat est
-telle que, pendant le mois de janvier, qui est le plus froid, la
-température s'élève quelquefois au-dessus du point de glace. Un été très
-court, de quelques semaines, pendant lequel la neige tombe souvent,
-présente une température moyenne plus basse que celle du mois de janvier
-de nos climats.
-
-Les récits des voyageurs vont nous éclairer davantage sur les grands
-froids de ces tristes régions.
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-VOYAGES DANS LES RÉGIONS POLAIRES.
-
-
-Dès le commencement du dix-huitième siècle, les voyageurs constatèrent
-et mesurèrent les froids intenses de la Sibérie, le plus froid des pays
-du monde. Quoique sous la même latitude que la Norvège et que la
-Laponie, elle a à supporter des hivers bien plus rigoureux encore, plus
-rigoureux même que ceux du Spitzberg et du Groenland. Ils y durent de
-neuf à dix mois, et la neige, qui apparaît d'habitude en septembre,
-tombe encore fréquemment en mai. Ce pays, cependant, n'est pas dépourvu
-de végétation, grâce aux chaleurs d'un été très court mais très chaud.
-Telles sont, en effet, les variations de ce climat, qu'à Iaktusk, le
-pays le plus froid du monde en hiver, les Tunguses peuvent aller nus en
-été.
-
-En 1749, Delisle, étant à Saint-Pétersbourg, envoya en Sibérie un
-certain nombre de thermomètres, pour que la température y fût observée
-exactement. Lui-même avait supporté à Saint-Pétersbourg une température
-de -34 degrés centigrades. «Il était impossible, dit-il, de rester
-exposé à ce froid le visage découvert pendant une demi-minute; la
-respiration y aurait pu manquer si l'on y fût resté plus longtemps; ce
-n'était qu'au travers des vitres de la fenêtre d'une chambre chauffée
-que l'on pouvait regarder mes thermomètres; personne ne pouvait
-impunément s'exposer à sortir des maisons, quelque couvert qu'il fût de
-bonnes fourrures.» La souffrance que faisait endurer le froid devait
-être due probablement à un vent d'est assez fort qui soufflait ce
-jour-là.
-
-Mais cette température n'est rien en comparaison de celles observées
-vers la même époque en Suède par M. de Maupertuis, et en Sibérie par des
-voyageurs antérieurs. M. de Maupertuis eut, en effet, à Lubin, en Suède,
-un froid de -46 degrés. Il affirme que, lorsqu'on sortait par cette
-température, l'air semblait déchirer la poitrine. Il rapporte un effet
-curieux de ce froid: lorsqu'on ouvrait la porte d'une chambre chaude,
-l'air du dehors convertissait sur-le-champ en neige la vapeur qui s'y
-trouvait et formait de gros tourbillons blancs.
-
-Des observations plus anciennes montrent que, dès le seizième siècle, on
-connaissait en Europe le froid intense de la Sibérie. Nous avons vu que
-le capitaine Hugues Willoughby, étant allé chercher, vers 1553, le
-chemin de la Chine par la mer septentrionale, fut arrêté par les glaces
-dans un port de la Laponie nommé Arzina, où il fut trouvé mort avec tout
-son monde l'année suivante. «Les Hollandais qui, étant allés de même
-chercher le chemin de la Chine par la mer Glaciale, furent obligés
-d'hiverner à la côte orientale de la Nouvelle-Zemble, l'an 1596, sous la
-latitude de 76 degrés, ne purent se garantir du froid qui les aurait
-tous fait mourir, qu'en s'enfermant dans une cabane qu'ils avaient
-construite avec des bois que les glaces avaient par bonheur entraînés,
-et par le moyen d'un feu continuel qu'ils entretenaient, tant avec ce
-bois qu'avec de la houille qu'ils avaient apportée de Hollande; même
-avec ce secours, ils eurent bien de la peine à s'empêcher d'avoir les
-pieds gelés auprès du feu: leur cabane, quoique presque ensevelie sous
-la neige, et sans aucune issue pour la fumée afin de mieux conserver la
-chaleur du feu, était cependant en dedans couverte de glace de
-l'épaisseur d'un doigt; leurs habits et fourrures étaient aussi couverts
-de glace; le vin sec de Xérès était devenu par la gelée, dans la même
-cabane, aussi dur que le marbre et se distribuait par morceaux. Ils ne
-parlent point d'eau-de-vie, ni d'autres liqueurs plus fortes, n'en ayant
-peut-être pas alors.»
-
-[Illustration: Pris dans les glaces.]
-
-Le capitaine Middleton, dans l'habitation des Anglais à la baie
-d'Hudson, fut placé à peu près dans les mêmes conditions, quoique à une
-latitude de moins de 58 degrés. «Quoique, dit-il, les maisons dans
-lesquelles on est obligé de s'enfermer pendant cinq à six mois de
-l'année soient de pierre, dont les murs ont deux pieds d'épaisseur;
-quoique les fenêtres soient fort étroites et garnies de planches fort
-épaisses, et que l'on ferme pendant dix-huit heures tous les jours;
-quoique l'on fasse dans ces chambres un très grand feu quatre fois par
-jour dans de grands poêles faits exprès, et que l'on ferme bien les
-cheminées lorsque le bois est consommé, et qu'il ne reste plus que de la
-braise ardente afin de mieux conserver la chaleur; cependant tout
-l'intérieur des chambres et les lits se couvrent de glace de l'épaisseur
-de trois pouces, que l'on est obligé d'ôter tous les jours. L'on ne
-s'éclaire dans ces longues nuits qu'avec des boulets de fer de
-vingt-quatre, rougis au feu et suspendus devant les fenêtres; toutes les
-liqueurs gèlent dans ces appartements, et même l'eau-de-vie dans les
-plus petites chambres, quoique l'on y fasse continuellement un grand
-feu. Ceux qui se hasardent à l'air extérieur, quoique couverts de
-doubles et triples habillements et fourrures, non seulement autour du
-corps mais encore autour de la tête, du cou, des pieds et des mains, se
-trouvent d'abord engourdis par le froid et ne peuvent rentrer dans les
-lieux chauds, que la peau de leur visage et de leurs mains ne s'enlève
-et qu'ils n'aient quelquefois les doigts des pieds gelés.»
-
-Hansteen a rapporté de son séjour en Sibérie des observations pleines
-d'intérêt sur le froid qui y règne. Le ciel y est presque toujours pur,
-et l'absence complète de vent permet de sortir par des températures
-extrêmement basses. Le calme de l'air est le plus souvent tel que la
-chandelle avec laquelle ils allaient faire dehors leurs observations ne
-vacillait même pas. Voyons les expressions mêmes du voyageur: «Dans
-cette région l'air est toujours tranquille, et sa sécheresse fait que
-l'on y souffre moins à -37 degrés qu'en Norvège à -19 degrés. Le nez et
-les oreilles sont les parties les plus exposées à l'effet du froid, et
-il arrivait souvent que pendant mes observations mon domestique me
-prévenait que mon nez était déjà tout blanc et requérait une prompte
-friction.»
-
-Mais si, par des froids qui souvent dépassaient -40 degrés, on pouvait
-sortir, il n'était guère possible de faire de grandes courses. Si, aussi
-couvert de fourrures que l'on fût, on voulait essayer de marcher vite,
-la respiration s'accélérait et l'on éprouvait aussitôt une grande
-angoisse dans les poumons. Les chevaux, pressés par le postillon,
-saignaient souvent par les narines: cet accident, qui se produit là-bas
-assez fréquemment, n'a aucune gravité et l'on n'y prend pas garde.--On
-était obligé de prendre des précautions constantes pour empêcher le
-mercure du baromètre de se congeler. Pour faire les observations, il
-était indispensable de ne pas toucher directement le métal avec la main
-nue; on avait été obligé de garnir de peau tous les boutons des
-instruments: «Si l'on touche le métal avec la main nue, dit Hansteen, on
-sent au contact une douleur poignante, comme si c'était un charbon
-ardent, et il s'élève sur la peau une cloche blanche, comme au contact
-du fer rouge.» L'histoire rapporte des exemples d'accidents arrivés par
-le contact de la main et du métal par un froid trop intense. Nous en
-verrons un bien frappant en parlant du capitaine Parry.
-
-La précaution recommandée par Hansteen (1829), de se frotter de temps en
-temps le visage et les mains avec de la neige, ne doit pas être oubliée.
-A Saint-Pétersbourg, par des températures de -30 degrés, les passants
-s'avertissent mutuellement des dangers de congélation qu'ils courent. La
-tragédienne Rachel, un jour qu'elle se promenait à Saint-Pétersbourg,
-fut surprise d'une agression des plus vives d'un passant: il se
-précipita dans sa voiture, et, sans lui rien dire, car le cas était
-pressant, il se mit à lui frictionner vivement le nez.
-
-Depuis Hudson (1690), les voyages de découverte au pôle Nord ont été
-nombreux, et tous les explorateurs eurent à lutter contre les glaces, à
-se préserver de froids véritablement terribles. Combien d'entre eux
-payèrent de leur vie leur courageux dévouement à la science! Combien
-n'ont pu sortir de ces régions polaires, trop froides pour avoir des
-habitants! «Quoique situées en dehors du monde habité, ces terres
-inhospitalières rappellent néanmoins quelques-unes des gloires les plus
-pures de l'humanité. Ces mers dangereuses ont été parcourues dans tous
-les sens par des hommes sans peur, qui ne cherchaient ni les batailles,
-ni la fortune, mais seulement la joie d'être utiles.»
-
-Après Hudson, qui mourut, avec son fils, victime d'une révolte de
-l'équipage, arrive Behring (1741). Celui-ci, après d'importantes
-découvertes, périt dans une île déserte, de fatigue et de froid. Les
-neiges et les glaces furent son tombeau.
-
-En 1813, les expéditions recommencent avec Ross, Parry,
-Franklin...--Nous tirerons des récits de ces voyages ce qui peut nous
-montrer le froid prodigieux des contrées parcourues.
-
-En 1829, Ross retrouva dans le canal du Prince-Régent le vaisseau
-_Fury_, qui avait été abandonné par Parry en 1825. Pendant ces quatre
-années, toutes les provisions avaient été parfaitement conservées par le
-froid. Le rôle de conservation du froid, et surtout des glaces, se
-retrouve souvent dans les récits, et a acquis de nos jours une
-importance considérable.
-
-Dans cette Sibérie, dont nous avons déjà décrit les froids rigoureux, un
-pêcheur tunguse trouva, en 1770, au milieu des glaces, à l'embouchure de
-la Léna, un mammouth (_Elephas primigenius_) en parfait état de
-conservation. Cet animal était enseveli là et conservé par les glaces
-depuis bien des milliers d'années. Le pêcheur en prit les défenses, et
-les tribus voisines le dépecèrent pour nourrir leurs chiens de sa chair.
-On rapporte même qu'ils ne se firent pas faute d'en manger eux-mêmes.
-Lorsque Adam, naturaliste russe, arriva pour constater la découverte, il
-ne restait plus que des os auxquels adhéraient encore quelques lambeaux
-de peau. En 1804, un autre mammouth fut découvert dans le golfe d'Obi.
-Cet éléphant avait la peau couverte de longs poils rouges brunâtres. Sa
-tête et son cou portaient une longue crinière qui tombait jusqu'aux
-genoux. Sa taille était plus grande, ses défenses plus longues, que
-celles de nos éléphants actuels.
-
-Mais revenons au capitaine Ross. Son navire ayant été pris dans les
-glaces, il dut passer six hivers de suite dans ces affreuses régions,
-sans en pouvoir sortir. Il en profita pour faire de nombreuses
-observations. Ecoutons-le lui-même: «Dans les contrées polaires, la
-glace est si froide qu'on ne peut la tenir dans la main ni la fondre
-dans sa bouche; on souffre beaucoup de la soif; la neige, à une si basse
-température, l'augmente avec excès: aussi les Esquimaux aiment mieux
-l'endurer que de manger de la neige. En janvier nous ne pouvions faire
-aucune observation avec les instruments dont il était aussi impossible
-de toucher le métal que si c'eût été un fer rouge, tant ils glaçaient
-rapidement la main au contact, comme le mercure congelé. Un renard
-perdit la langue pour avoir mordu les barres de fer de la trappe où il
-fut pris. Le mercure en se congelant et se cristallisant dans la boule
-du thermomètre ne la brisa pas. On a chargé un fusil d'une balle de
-mercure gelé, et on a percé une planche de 1 pouce d'épaisseur; une
-balle d'huile d'amandes douces, congelée à -40 degrés, tirée contre une
-planche, la fendit et rebondit à terre sans être cassée.»
-
-On conçoit que les matelots conduits dans ces aventureuses expéditions
-devaient être choisis parmi les plus robustes. Sir John Ross a raconté à
-M. Ch. Martins qu'il éprouvait la résistance au froid des matelots en
-leur faisant poser un pied nu sur la glace: ceux qui ne tremblaient ni
-ne pâlissaient étaient choisis par lui, les autres refusés.
-
-A la même époque, Parry explorait les mêmes régions. Il atteignit le
-quatre-vingt-deuxième degré de latitude. Il acquit la conviction qu'il
-existe une grande mer polaire libre, ouverte et sans glaces. Il eut à
-supporter, à l'île Melville, pendant le long séjour qu'il y fit, une
-température de -48 degrés. Alexandre Fischer, chirurgien en second de
-l'expédition, affirme, comme Hansteen, qu'un homme bien vêtu pouvait se
-promener sans inconvénient à l'air libre par une température de -46
-degrés centigrades, pourvu que l'atmosphère fût parfaitement tranquille;
-mais il n'en était pas de même dès qu'il soufflait le plus petit vent,
-car alors on éprouvait sur la face une douleur cuisante, suivie bientôt
-d'un mal de tête insupportable. En février 1819, le mercure s'étant
-entièrement congelé à l'air, le capitaine Parry et ses compagnons
-reconnurent que le mercure solide est peu malléable; il se brise sous le
-choc du marteau. Un jour, par un froid terrible, il fit verser du haut
-du mât de l'eau tiède à travers une passoire: l'eau arriva sur le pont à
-l'état de grêle.
-
-Il rapporte un curieux et malheureux exemple de l'action du métal nu sur
-les mains par ces températures si froides. Un incendie s'étant déclaré
-dans la petite hutte construite sur le rivage, qui servait
-d'observatoire, on procéda au sauvetage des instruments. Un matelot ne
-prit pas le temps de mettre ses gants et transporta à bord du vaisseau
-un instrument de métal. En arrivant, ses mains étaient si froides que
-l'eau dans laquelle il les plongea fut congelée à leur contact. Il
-fallut lui couper les doigts.
-
-Presque tous les compagnons de Parry perdirent quelques doigts ou les
-ongles.
-
-Ross et Parry revinrent de leurs voyages, Franklin devait avoir le même
-sort que Behring. Perdu au milieu des glaces avec deux canots, il
-souffrit d'abord de la faim la plus atroce, au milieu d'une contrée
-déserte, couverte de neige. Il fallut vivre d'une mousse nommée tripe de
-roche: deux Canadiens étant morts de froid, on se partagea la semelle de
-leurs souliers. Lorsqu'il arriva au fort Entreprise, Franklin n'y
-trouva, pour toutes provisions, que des os abandonnés dans un tas
-d'ordures, et on en fit la soupe. Enfin arrivèrent des secours et des
-provisions. Les malheureux étaient sauvés.
-
-Mais dans son troisième voyage, en 1845, Franklin fut moins heureux. Il
-partit avec des provisions pour sept années. Le 26 juin, il rencontra un
-baleinier, et depuis on ne reçut plus de ses nouvelles. En 1848 on
-commença à s'inquiéter de son absence, et pendant les années qui
-suivirent de nombreuses expéditions partirent successivement à sa
-recherche. Ce ne fut que plusieurs années après que des peuplades
-d'Esquimaux donnèrent quelques renseignements. Ils avaient vu, en 1850,
-une troupe de soixante hommes blancs, fort amaigris, voyageant dans un
-canot. Ces malheureux firent comprendre que leurs vaisseaux avaient été
-détruits par les glaces et qu'ils chassaient. Plus tard les Esquimaux
-trouvèrent un campement où il y avait trente cadavres. L'état de ces
-corps montrait que ces infortunés avaient été réduits à l'horrible
-ressource du cannibalisme.
-
-En 1852, le docteur Kane partit pour les régions polaires. Il hiverna au
-78e degré de latitude: excepté au Spitzberg, qui jouit d'un climat
-tempéré par des courants marins, aucun navigateur n'avait encore hiverné
-à une aussi haute latitude. Pendant une longue nuit de presque cinq mois
-on éprouva des températures de -56 degrés, ce qui n'empêcha pas de faire
-constamment des observations.
-
-Le commandant américain avait l'intention de profiter des glaces de
-l'hiver pour faire vers le nord une expédition en traîneau; il avait
-dans cette intention amené un magnifique attelage de neuf chiens de
-Terre-Neuve, et de trente-quatre chiens esquimaux; mais la froidure
-extrême les fit presque tous périr, et il ne lui en resta que six pour
-ses courses. Il montra l'existence dans le Groenland de glaciers
-immenses, auprès desquels les glaciers des Alpes ne sont rien. Il
-parvint jusqu'au 83e degré de latitude.
-
-[Illustration: Attelage de chiens.]
-
-Forcés de séjourner au milieu des glaces un hiver encore, le docteur
-Kane et ses compagnons eurent cruellement à souffrir malgré leur
-alliance avec les Esquimaux. «Enfermés dans une étroite cabine entourée
-de mousse, dit M. Laugel, à peine défendus contre le froid, obligés de
-brûler chaque jour quelque partie du navire, atteints du scorbut, osant
-à peine interroger l'avenir dans leurs sinistres réflexions, le docteur
-Kane et ses compagnons atteignirent sans doute la limite des souffrances
-que la nature humaine peut endurer.» Enfin, au printemps, ils prirent le
-parti désespéré d'abandonner leur navire, et ils arrivèrent heureusement
-à Uppernavik. Quelques mois après Kane mourait, à trente-quatre ans, des
-suites de ses souffrances.
-
-L'une des dernières explorations au pôle Nord est l'exploration
-allemande des navires _la Germania_ et _la Hansa_, en 1869 et 1870. Fait
-assez singulier, sur la côte orientale du Groenland, les voyageurs
-n'eurent à supporter que des températures relativement élevées, ne
-dépassant pas -30 degrés. C'est que le Gulf-Stream envoie encore par là
-quelques dérivations. Le sort de l'équipage de la _Hansa_ ne fut pas
-cependant pour cela moins à plaindre. Forcé d'abandonner le vaisseau qui
-avait été écrasé par les glaces, il resta pendant 237 jours sur un
-glaçon qui le portait à la dérive vers le sud. Sur cette île flottante
-de sept milles de circonférence on ne manqua d'abord de rien. Une grande
-partie du chargement avait pu être embarquée. Mais à la fin, le
-combustible venant à manquer, on en fut réduit à tout brûler pour se
-chauffer, pétrole, eau-de-vie, le tabac même. Enfin, le 13 juillet,
-après une course en canot de deux mois, on parvint à Friedrichsthal.
-
-Ces quelques extraits de quelques-unes des expéditions au pôle Nord nous
-suffisent pour connaître quelles sont les températures les plus basses
-observées, et quels effets elles produisent. Résumons ces températures
-et ces effets.
-
-Des températures de -40 degrés ont été observées en Amérique à la même
-latitude que Marseille, à Newport, Franconvay, Bangor. Plus au nord on a
-subi des températures bien plus basses: à l'île Melville, -48 degrés; au
-fort Entreprise, -49 degrés; au fort Reliance, -56°.7; c'est
-vraisemblablement le froid le plus grand qui ait jamais été observé en
-Amérique. L'Europe, dans des terres beaucoup moins boréales, a vu des
-températures presque aussi basses: à Moscou, -43 degrés; à Calix
-(Suède), -55 degrés. Le Spitzberg est beaucoup moins froid.
-
-Mais c'est à l'Asie, avec ses masses profondes de terre, que reviennent
-les températures les plus basses qui aient jamais été observées. A
-Iakoutsk, le 25 janvier 1829, on observa -58 degrés. La température
-beaucoup plus basse encore de -60 degrés aurait été constatée en ce même
-lieu le 21 janvier 1873, par un marchand russe nommé Severow. Enfin, un
-médecin-major, Middendorf, a affirmé y avoir noté un froid de -63
-degrés. «Alors, dit-il, le mercure devenu métal se travaille au marteau
-comme le plomb, le fer devient cassant, les haches se brisent comme du
-verre quand on veut s'en servir, le bois refuse de se laisser couper; il
-semble que le feu lui-même gèle, car les gaz qui l'alimentent perdent de
-leur chaleur.» Le fait de la congélation du mercure se produit à partir
-de la température de -40 degrés dans toutes les contrées que nous venons
-de décrire; il faut alors nécessairement remplacer le thermomètre à
-mercure par le thermomètre à alcool. C'est pour n'avoir pas pris cette
-précaution que Gmelin, le 16 janvier 1735, à six heures du matin, crut
-avoir noté une température de -70 degrés à Ieniseisk, puis une
-température de -84 degrés à Kiring. Le mercure s'était congelé dans son
-thermomètre, et, par la contraction produite au moment de la
-solidification, avait marqué une température beaucoup plus basse que la
-température réelle.
-
-Mais Gmelin ne s'aperçut pas de ce qui était arrivé; Delisle, en 1736,
-reconnut le premier que le mercure peut se solidifier par le froid.
-Cependant, jusqu'en 1760, le fait resta ignoré du plus grand nombre, et
-fut même révoqué en doute par ceux auxquels il était raconté. C'est
-seulement à cette époque que divers physiciens, utilisant le froid
-rigoureux qu'il faisait à Saint-Pétersbourg pour obtenir à l'aide de
-mélanges réfrigérants des températures plus basses encore, purent
-solidifier artificiellement le mercure, et étudier ses nouvelles
-propriétés. Les savants étaient si peu préparés à cette solidification,
-ils la croyaient si impossible, qu'on lit dans l'_Histoire de l'Académie
-des sciences pour 1760_: «Quand les premiers navigateurs qui passèrent
-dans l'Inde dirent aux Indiens que cette liqueur qui leur paraissait si
-mobile, si fluide, que l'eau enfin devenait en hiver, dans les climats
-septentrionaux, dure et solide comme la pierre, ils les prirent pour des
-imposteurs; ils ne se rendirent que lorsqu'on eut trouvé le moyen de
-leur montrer cette eau durcie, de la glace en un mot, et de leur faire
-voir que rien n'était plus vrai que ce qu'ils n'avaient jamais voulu
-croire. Nous aurions peut-être été aussi étonnés et aussi incrédules
-qu'eux autrefois, si l'on nous eût dit que le mercure peut acquérir la
-solidité des corps durs, des métaux.»
-
-Dans l'hiver de 1808-1809, le mercure se congela naturellement dans
-l'air à Moscou.
-
-La solidification du mercure, ainsi constatée d'une manière indiscutable
-en 1760, fut un événement considérable, et causa une certaine déception
-aux savants. C'est que, à cette époque, on n'avait pas encore perdu
-l'espérance de changer les métaux communs en métaux précieux, et qu'on
-comptait sur le mercure pour opérer la transmutation. Les savants
-croyaient à la possibilité de solidifier le mercure d'une manière
-permanente, et, suivant le degré plus ou moins parfait de sa
-solidification, d'en faire du plomb, de l'étain ou de l'argent. Il n'y
-aurait plus eu alors qu'à ajouter à ce mercure solide une nouvelle
-qualité, la couleur, au moyen d'une teinture convenable, pour en faire
-de l'or.
-
-Aussi, lorsque l'on eut constaté que le mercure une fois solidifié
-redevenait liquide quand le froid disparaissait, les alchimistes
-sentirent crouler leurs dernières espérances.
-
-Sur l'homme, les effets de froids si excessifs sont rapides. Toutes les
-parties du corps qui ne sont pas assez garanties sont vite congelées.
-Par un temps absolument calme, nous l'avons vu, on peut résister quelque
-temps, et le visage, même à découvert, peut rester exposé à l'air. C'est
-que dans ce cas la chaleur du sang qui réchauffe le visage n'a à lutter
-que contre le rayonnement; l'air froid qui le touche, ne se renouvelant
-que lentement, n'emporte guère de chaleur. Quand il y a du vent, il en
-est tout autrement, et la rapidité du refroidissement est bien plus
-grande. Aussi, en Sibérie, fait-on quelquefois usage de masques pour se
-couvrir le visage, pour préserver le nez et les oreilles.
-
-Quand on se livre à un exercice violent, à une marche rapide, la
-souffrance au visage n'est pas moindre, mais il vient s'en ajouter une
-autre. La respiration s'accélère, la quantité d'air qui pénètre dans la
-poitrine augmente, et comme cet air est glacé, la chaleur du sang ne
-suffit plus à réchauffer les poumons; de là la souffrance intérieure.
-
-Nous pouvons donc affirmer que par des froids de -40 degrés la vie
-extérieure n'est plus possible; c'est à peine si l'on peut séjourner
-quelques instants dehors, et encore à la condition qu'on ne s'y livre à
-aucun exercice un peu violent. Ce n'est pas seulement le contact de
-l'air qui est à craindre dans ces cas, mais encore, mais surtout le
-contact des métaux; nous en avons rapporté plusieurs exemples.
-L'explication de ce fait est aisée.
-
-Les métaux sont des corps bon conducteurs de la chaleur; si un corps
-chaud est placé sur une barre métallique, la chaleur se propage
-rapidement à partir du point de contact pour se répandre dans toute la
-barre; de telle sorte qu'au bout de quelques instants le corps chaud
-sera entièrement refroidi. La barre métallique lui aura soutiré toute sa
-chaleur par le point de contact pour s'échauffer elle-même. Que le corps
-chaud soit au contraire placé sur du bois, sur une étoffe de laine, la
-chaleur qui passera dans l'étoffe, ne pouvant s'y propager rapidement,
-car l'étoffe conduit mal la chaleur, restera au point de contact; le
-corps chaud se refroidira lentement.
-
-Notre main, c'est le corps chaud. Qu'elle saisisse un morceau de bois,
-elle l'échauffe seulement à l'endroit touché, et ne perd elle-même que
-peu de chaleur. Mais si nous prenons une barre de fer, la chaleur qui
-sort de la main est à chaque instant disséminée dans la totalité de la
-masse de métal, les points de contact ne s'échauffent pas sensiblement.
-De là une soustraction rapide de chaleur qui occasionne une
-désorganisation des tissus analogue à celle que cause une brûlure. C'est
-ce qui nous explique aussi pourquoi, en hiver, un métal nous semble à la
-main beaucoup plus froid que le bois placé à côté de lui, quoique, en
-réalité, les deux corps soient à la même température.
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
-FAUNE ET FLORE DES RÉGIONS POLAIRES.
-
-
-Les froides régions qui entourent les pôles ne peuvent pas être bien
-riches en espèces végétales et animales. Un hiver presque perpétuel, une
-nuit de plusieurs mois, ne permettent pas à la végétation de se
-développer librement; les animaux, d'autre part, plus ou moins sensibles
-au froid et ne trouvant pas à se nourrir, fuient ces lieux
-inhospitaliers.
-
-Chaque végétal a besoin, pour commencer son développement, d'une
-température déterminée, et, pour l'achever, d'une certaine quantité de
-chaleur comptée à partir de cette température. Bien peu de plantes
-peuvent se contenter de la petite somme qu'offrent les régions polaires.
-Aussi voit-on une richesse croissante de la flore en allant des pôles à
-l'équateur. L'île du Spitzberg, parfaitement explorée, ne possède que
-quatre-vingt-dix espèces de plantes; tandis que la Sicile, d'une étendue
-moins considérable, en possède deux mille six cent cinquante.
-
-Les rares plantes de la zone glaciale doivent avoir le temps, dans
-l'espace de quelques journées de l'été polaire, de germer, d'ouvrir
-leurs feuilles et de mûrir leurs fruits. Une somme de 50 à 100 degrés
-leur suffit.
-
-La terre a été divisée en zones de végétation se succédant du pôle à
-l'équateur. La zone polaire boréale, à laquelle correspondrait une zone
-australe encore inconnue, comprend l'archipel Glacial de l'Amérique, le
-Groenland, le Spitzberg, la Sibérie du nord. Dans cette zone, pas de
-forêts; suivant l'expression de Linné, «les lichens, les derniers des
-végétaux, y couvrent la dernière des terres.» En Islande, on ne
-rencontre plus de froment, les arbustes n'y sont plus que des
-broussailles; un mûrier solitaire, qui pousse à l'abri d'une muraille, à
-Akreyri, est nommé avec orgueil par les insulaires «l'arbre.» Au sud de
-cette zone polaire s'étend une autre zone, dite _arctique_, où se
-montrent les premiers arbres et les premières cultures.
-
-Comment les animaux vivraient-ils dans un semblable milieu? Les
-obstacles apportés à la végétation par la rigueur et la prolongation du
-froid ne nuisent pas moins aux animaux. «Certains animaux, comme l'homme
-et le chien, peuvent supporter des températures extrêmes sans qu'il y
-ait danger pour leur vie, et ceux-là, nous les voyons habiter les
-régions polaires et les régions équatoriales; mais il en est d'autres,
-comme les singes, qui ne peuvent vivre dans un état parfaitement normal
-que sous les tropiques, et comme les rennes, qui ne trouvent que dans
-les régions septentrionales les conditions nécessaires à leur existence.
-Certaines espèces meurent quand on les arrache aux terres boréales,
-couvertes de glaces pendant la plus grande partie de l'année. Le
-campagnol que M. Martins a vu sur le Fanthorn, et certains animalcules,
-tels que le _Desoria nivalis_ et le _Podura hiemalis_, ont les neiges ou
-le sol qu'elles recouvrent pour aire d'habitation. Dans les mers, la
-baleine franche et divers animaux de la famille des cétacés sont arrêtés
-par les eaux chaudes des latitudes tropicales comme par une barrière de
-flamme.»
-
-Mais encore faut-il que ces animaux trouvent à se nourrir dans les
-régions qu'ils habitent. Dans le voisinage immédiat du pôle, sans
-végétation, on ne trouve sur terre que des insectes, et dans les mers
-couvertes de glaces qu'un très petit nombre de poissons, de mollusques
-et de crustacés. A ces animaux se joignent quelques carnassiers
-ichtyophages, ours et morses. La population marine est plus nombreuse.
-M. Nordenskiold, dans son dernier voyage de 1878-1879, a trouvé dans
-l'océan Sibérien une abondance surprenante de la vie. Il y a découvert
-une faune aussi riche en individus que celle des mers tropicales,
-quoique la température du fond soit constamment au-dessous de zéro. Sur
-terre, dans les parties où la moindre rigueur des hivers permet la
-croissance de quelques rares végétaux, apparaissent les herbivores et
-les carnivores.
-
-La Sibérie, la plus froide des régions du globe pendant l'hiver, n'est
-pas cependant la moins bien pourvue en végétaux, et non seulement la
-végétation mais même l'agriculture y sont encore possibles.
-
-C'est que, à des hivers de neuf et dix mois, pendant lesquels la
-température descend à -60 degrés, succèdent des étés courts mais
-brûlants, plus chauds que les nôtres, avec des chaleurs de +35 degrés.
-Aussi les blés et les autres végétaux croissent, pour ainsi dire, à vue
-d'oeil. Les plantes auxquelles la rigueur de la saison ne laisse que
-quelques jours d'existence ont cependant le temps de fleurir et de
-porter des graines. Dans le pays des Yakoutes, la végétation ne commence
-qu'en mai, après la fonte des neiges; mais elle se produit alors avec
-une telle rapidité, que trente jours après, les feuilles ont acquis leur
-entier développement. Dans les prairies, le foin s'élève à la hauteur
-d'un homme à cheval. C'est que la chaleur de l'été est aussi grande
-qu'est excessif le froid de l'hiver. Au Kamtschatka, le blé ne peut plus
-arriver à maturité, mais l'orge peut encore mûrir.
-
-Outre les plantes annuelles, qui n'ont pas à supporter les rigueurs de
-l'hiver, on rencontre des plantes vivaces, mais seulement les plus
-robustes. Le chêne, le noisetier, le sapin de Norvège lui-même, ne
-tardent pas à disparaître lorsqu'on s'avance assez vers le nord. Mais, à
-la place de ces arbres, on rencontre d'épaisses forêts de bouleaux,
-d'aunes, de tilleuls, d'érables, de peupliers et d'arbres verts.
-Quelques belles plantes même, cachées sous les neiges pendant l'hiver,
-le lis des vallées, l'ellébore, l'iris et l'anémone, forment des
-prairies éblouissantes de couleurs et d'une odeur suave.
-
-Avec une pareille végétation, les animaux trouvent facilement à vivre
-pendant l'été: en hiver, leur vie est très difficile. Cependant les
-espèces animales qui y vivent à l'état sauvage sont nombreuses, et la
-Sibérie est une source presque inépuisable à laquelle on demande en
-abondance le gibier et la fourrure. Cependant plusieurs cris d'alarme
-ont déjà été poussés, et si les procédés employés pour la chasse ne sont
-pas un peu modifiés, on verra, en Sibérie comme partout, se produire la
-dépopulation. Là se rencontrent les martes zibelines, les renards noirs,
-les renards blancs, les hermines, les marmottes, l'écureuil, l'ours, et
-tant d'autres animaux à fourrure. L'élan est aussi très répandu. C'est
-au mois de mars qu'on se livre à sa chasse; à cette époque, la neige à
-moitié fondue permet encore au chasseur de glisser sur de grands patins
-de bois; mais l'élan perce la neige à chaque pas et s'y enfonce.
-
-[Illustration: L'élan perce la neige à chaque pas et s'y enfonce.]
-
-Le pays a aussi un nombre considérable d'oiseaux, qui sont un excellent
-gibier.
-
-Les mers de la Sibérie et ses fleuves abondent en poissons, et nombre de
-peuplades ne vivent que de la pêche.
-
-Dans la Nouvelle-Sibérie, la faune et la flore sont bien plus rares.
-
-Les régions polaires de l'Europe, moins froides en hiver mais aussi
-moins chaudes en été, ne sont pas aussi favorisées au point de vue des
-plantes et des animaux.
-
-La Laponie a cependant un climat comparable à celui de la Sibérie.
-Aussi, à Zyngen, près du cap Nord, à la latitude de 70 degrés, on
-récolte encore du blé dans les lieux abrités des vents de la mer. Les
-neiges ne disparaissent qu'en juin; mais alors, par un jour sans nuit
-qui dure plus d'un mois, la végétation avance avec une prodigieuse
-rapidité, et à la fin d'août, après 72 jours de croissance, les blés
-sont mûrs. A cette latitude il n'y a plus d'arbres.
-
-Tous les points de la Laponie sont bien loin de pouvoir produire du blé:
-«La Laponie, écrit William Hepworth Dixon, n'est autre chose qu'un
-fouillis de rocs énormes, de marécages profonds et sombres; çà et là se
-déroule, entre ces obstacles, une vallée sinueuse sur les pentes de
-laquelle poussent ces lichens chétifs dont les rennes font leur
-nourriture. Des bouquets de pins et de bouleaux donnent à ce paysage
-austère un peu de variété; mais aucune céréale ne croît sous ces froides
-zones, et les indigènes n'ont d'autres ressources que le gibier et le
-poisson. Le pain de seigle, leur seul luxe, doit être expédié par eau
-des villes d'Onéga et d'Arkhangel, qui elles-mêmes le tirent des
-provinces méridionales.»
-
-C'est déjà presque le tableau désolé du Spitzberg. Là, les rigueurs de
-l'hiver ne sont pas excessives, et la température moyenne du mois le
-plus froid n'est que de -18°.2, mais il n'y a pas d'été. Sous ce ciel
-gris et sans lumière, même pendant le long jour de l'été, les plantes ne
-peuvent s'accroître. Pendant les rapides semaines de soleil, quelques
-phanérogames fleurissent, semblables à celles des Alpes, et viennent
-égayer de leurs vives couleurs ces froides solitudes. En dehors de là,
-des mousses et des lichens: en tout 90 plantes. La faune n'est guère
-plus riche. M. Charles Martins n'y a rencontré, en comptant les cétacés,
-que l6 mammifères, dont quatre seulement terrestres: l'ours, qui vit
-principalement de poissons; le renne, un campagnol et un renard bleu.
-Là, aucun reptile, mais plusieurs insectes. Les poissons non plus ne
-sont guère nombreux.
-
-Les cétacés, au contraire, pullulent. De 1669 à 1778, les baleiniers
-hollandais tuèrent sur les côtes du Spitzberg 57 000 baleines; leur
-nombre aujourd'hui diminue singulièrement. Il en est de même des morses.
-Ainsi, à l'île des Ours, à 450 kilomètres au nord-ouest des côtes du
-Finmarken, on rencontrait anciennement un nombre énorme de morses. En
-1608, un équipage en tua plus de mille en une seule journée. Maintenant
-on n'en voit presque plus.
-
-Malgré la pauvreté des espèces au Spitzberg, on a rencontré des régions
-plus pauvres. La terre François-Joseph, plus au nord, avec sa
-température moyenne de -15 degrés, ne renferme presque plus rien. «La
-végétation de ce pays, dit M. Reclus, où les chaleurs de l'été ne
-peuvent ouvrir que d'étroites clairières dans le couvercle continu des
-neiges et des glaces, est naturellement d'une extrême pauvreté; en
-comparaison des _prairies_ de François-Joseph, celles du Spitzberg
-semblent d'une exubérante richesse. Quelques herbes, des saxifrages, un
-pavot, des mousses et des lichens, telle est la flore de la contrée.
-Payen n'a point vu de renne: cet animal ne trouverait sans doute point à
-se nourrir dans ces îles désolées; mais dans les régions septentrionales
-de l'archipel, près de la _mer libre_, se voyaient partout les traces de
-l'ours, du lièvre et du renard, et des veaux marins étaient en foule
-étendus sur la glace. De même que sur les côtes des Feroërs, de
-l'Islande, du Spitzberg, les rocs isolés sont habités par des myriades
-de pingouins et d'autres oiseaux, et, à l'approche des voyageurs, les
-mâles s'élèvent en vols immenses, avec un bruit d'ailes assourdissant.
-
-»C'est que, si les terres rapprochées des pôles sont pauvres en espèces,
-ces espèces elles-mêmes ont, pour la plupart, des représentants en
-nombre immense. Quelques îlots des Lofodens sont tellement peuplés de
-volatiles qu'on leur a donné le nom de Hyken, ou montagnes d'oiseaux. De
-même sur les promontoires et dans les fiords des Hébrides, des
-Shettlands, des Feroërs, de la Norvège, du Spitzberg, de la
-Nouvelle-Zemble, les assises des rochers sont occupées, à perte de vue,
-par des rangées d'oiseaux pressées comme les soldats d'une armée. Quand
-ces foules de volatiles s'élancent contre le vent et la mer pour aller
-chercher leur proie, ou tourbillonnent au-dessus des chasseurs, elles
-s'élèvent en nuages, et l'homme, ivre de destruction, n'a qu'à tirer au
-hasard pour abattre ses victimes, à moins qu'armé d'un bâton il ne
-préfère assommer les femelles qui, tout en glapissant avec rage, restent
-noblement accroupies sur leur couvée.»
-
-L'Islande, comme le Spitzberg, quoique beaucoup moins au nord, profite
-du Gulf-Stream. Les hivers y sont, dans leurs écarts extrêmes, moins
-froids que ceux de France, et les étés moins chauds. Le pays emprunte de
-plus aux singularités de son sol une originalité toute spéciale. Neiges
-éternelles, volcans, sources jaillissantes d'eau bouillante, on y
-rencontre les plus étranges contrastes. Les chaleurs de l'été, bien
-modérées cependant, permettent d'y récolter quelques grains et des
-pommes de terre. Les prairies permettent d'y élever des boeufs, des
-moutons, des rennes, des chevaux. On y fait la chasse des oiseaux et de
-quelques animaux à fourrure. La pêche y est abondante. C'est à peine si
-l'île de Terre-Neuve, à la latitude de 48 degrés, est plus favorisée.
-
-La Nouvelle-Bretagne, un immense continent comme la Sibérie, présente
-presque les mêmes caractères. Cependant les eaux de l'Océan qui le
-pénètrent de toutes parts, qui séparent les nombreuses îles de son
-archipel, ont un peu adouci son climat; mais l'adoucissement est petit.
-Mêmes hivers horribles, mêmes étés étouffants, même répartition des
-animaux et des plantes. Nous n'y insisterons pas.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV
-
-LES HABITANTS DES RÉGIONS POLAIRES.
-
-
-Dans les régions si froides dont nous venons de parler ne peuvent vivre
-que de rares et peu nombreuses peuplades. La rigueur du climat, en les
-attaquant directement, rend leur vie bien pénible; mais ce sont surtout
-les difficultés de la subsistance qui arrêtent leur développement.
-Faisons sur ce sujet un nouvel emprunt à Elisée Reclus.
-
-«De rares peuplades seulement se sont égarées dans la solitude de la
-zone glaciale, et luttent péniblement contre le climat pour lui arracher
-chaque jour leur dure existence. Ne pouvant guère pénétrer dans
-l'intérieur des îles et des terres continentales, à cause des glaciers
-et du manque de végétation, ils construisent leurs huttes de bois ou de
-neige au bord de l'océan. Là, du moins, les vents apportent en été
-quelques bouffées d'un air équatorial, les contre-courants poussent sur
-la rive des eaux venues des tropiques et qui n'ont pas encore perdu
-entièrement leur chaleur primitive; enfin, quand la tempête n'agite pas
-la mer, et que la surface liquide n'est pas recouverte de bancs de glace
-épars, le pêcheur peut se hasarder dans sa barque de cuir à la poursuite
-des phoques et des poissons. Quand il a forcé de son harpon les animaux
-qui doivent servir de nourriture à sa famille, il revient dans le trou
-noir qui lui sert de tanière, et c'est là qu'il passe, en se chauffant à
-la flamme d'une lampe, cette longue nuit d'hiver qui semble ne devoir
-jamais finir, car le soleil même, le foyer de la vie terrestre,
-abandonne la zone glaciale pendant des semaines et des mois, et l'aurore
-polaire, qui remplace l'astre par intervalle, n'envoie qu'une lueur
-livide, véritable fantôme du jour. La vie est difficile pendant ce long
-et ténébreux hiver: aussi la famine sévit souvent parmi ces peuplades,
-et parfois des tribus ont disparu sans laisser de trace de leur
-passage.»
-
-»Comment l'esprit des Groenlandais, des Esquimaux et des Kamtschadales
-ne subirait-il pas l'influence du climat désolé des régions polaires?
-Tous les voyageurs racontent que les plus simples plaisirs suffisent
-pour remplir de joie ces êtres naïfs dont la vie est si monotone; dans
-leur lutte pour l'existence, ils ne sont point ambitieux, car la grande
-chose est de se nourrir, et le sol est trop rebelle à la culture, le
-climat trop inclément, pour qu'ils puissent réagir contre la terre et
-tenter de se l'approprier; ils sont aimants et doux, car dans leur hutte
-de neige, la famille est pour eux tout l'univers. Ils sont attachés à
-leur patrie et meurent quand ils sont obligés de la quitter, parce que
-leurs idées sont uniformes comme le pays dans lequel ils sont nés, et
-que là seulement ils peuvent ressentir ces joies simples et ces plaisirs
-tranquilles qui les reposent de leurs fatigues. Parmi les peuples, ce
-sont encore des enfants. Ils périssent quand on les arrache du sein de
-leur mère.»
-
-Encore ces rares peuplades n'ont-elles pu remonter bien haut, et
-beaucoup de terres se rencontrent, au delà du 75e degré, qui n'ont pas
-d'habitants. Leur végétation, leur faune, sont trop pauvres pour pouvoir
-fournir à la nourriture des peuplades les plus clair-semées. La
-Nouvelle-Sibérie, la Nouvelle-Zemble, le Spitzberg, l'extrémité nord du
-Groenland, les îles arctiques de l'archipel américain, ne voient que les
-rares voyageurs qui y sont attirés par l'amour de la science ou l'appât
-de quelque gain, principalement de la pêche des morses et des baleines.
-Plus au sud, on rencontre des habitants permanents disséminés en
-peuplades à moitié sauvages; mais ils sont bien clair-semés.
-
-Dans la Sibérie, cette immense région, d'une étendue au moins égale à
-celle de l'Europe, on compte à peine deux millions d'habitants. Ce sont
-les Russes ou Cosaques émigrants, puis les tribus indigènes en nombre
-considérable, Tartares, Tungouses, Samoyèdes, Yakoutes, Kamtschadales...
-
-Dans le nord de l'Europe, ce sont encore les Samoyèdes, puis les Lapons
-et les habitants de l'Islande. En Amérique, les Esquimaux, qui sont
-répandus partout, au Groenland, au Labrador, comme à l'ouest de la baie
-d'Hudson.
-
-Habitant des régions presque identiques, soumises aux mêmes influences
-climatériques, ayant à lutter contre les mêmes difficultés, ces
-peuplades si nombreuses se ressemblent presque en tous points. Même
-manière de se garantir du froid, mêmes abris primitifs, même mode de
-subsistance. Chez tous la nourriture est presque exclusivement animale,
-puisque la terre se refuse à produire des plantes qui peuvent servir à
-la nourriture de l'homme. Le poisson et le renne, voilà les deux
-comestibles presque uniques qui nourrissent les peuples des régions
-polaires.
-
-Cette nourriture animale, grasse surtout, est du reste indispensable
-comme moyen de défense contre le froid. Le Dictionnaire de médecine
-indique en ces termes cette nécessité: «La résistance aux froids dans
-les régions tempérées s'acquiert à peu de frais et sans changement
-radical dans les habitudes. L'homme a-t-il, au contraire, à lutter
-contre le froid antivital des régions polaires, il n'a le dessus dans
-cette lutte qu'en modifiant profondément toutes les conditions de sa
-vie. Il trouve surtout dans un genre spécial de nourriture un moyen
-efficace de résistance. Les explorations pour trouver le passage du
-nord-ouest ont fixé les points essentiels de cette hygiène polaire. Il
-est bien reconnu maintenant qu'à l'imitation du régime des Esquimaux, la
-nourriture des Européens doit contenir une grande proportion de matières
-grasses, c'est-à-dire d'aliments principalement respiratoires, mais que
-les alcooliques vont à rencontre du but qu'on se propose; des boissons
-théiformes, chaudes, aromatiques, les remplacent avec avantage. Parry
-avait déjà signalé les inconvénients de l'alcool, Hayes a insisté
-fortement sur ce point.»
-
-Quelques terres très froides pourraient cependant nourrir de nombreux
-habitants si l'on savait mettre à profit la belle saison, pendant
-laquelle la végétation est si rapide. Mais ces peuples nomades ne
-connaissent guère l'agriculture. Ainsi, l'île de Terre-Neuve est presque
-complètement déserte; les rares habitants qui vivent sur ses côtes ne
-demandent qu'à la pêche des ressources pour soutenir leur triste
-existence. Et cependant, dans l'intérieur des terres, M. Murray a
-découvert des vallées très fertiles, bien boisées, et dans lesquelles on
-pourrait se livrer à l'agriculture. Telle vallée explorée par M. Murray,
-sur les bords du Gander, suffirait à nourrir plus de 100 000 habitants.
-
-Dans l'impossibilité où nous sommes de passer en revue toutes les
-peuplades qui habitent les régions polaires, nous nous contenterons d'en
-prendre trois, les Samoyèdes pour l'Asie, les Lapons pour l'Europe, les
-Esquimaux pour l'Amérique: ces deux dernières étant, du reste, de
-beaucoup les plus importantes, sinon les seules, pour l'Europe et pour
-l'Amérique.
-
-Au physique, la ressemblance de ces hommes si éloignés les uns des
-autres est frappante. Tous les trois sont de petite taille, avec une
-grosse tête, un torse assez fort, et des jambes très grêles. Cette
-disproportion tient à ce que ces peuples, sans cesse occupés à ramer,
-développent ainsi leur torse aux dépens de la partie inférieure du
-corps.
-
-La taille des Lapons a été longtemps opposée à celle des Patagons, ces
-géants qui occupent à peu près les antipodes de la Laponie. Mais, de
-même qu'il a fallu rabattre de l'immense taille des Patagons, de même on
-a reconnu que les Lapons ne sont pas des nains. Leur taille moyenne
-n'est guère inférieure à 1m.60, et plusieurs atteignent la taille de
-1m.70. Les Samoyèdes sont un peu plus grands, ainsi que les Esquimaux.
-Ils sont tous assez laids. Les femmes, aussi petites et aussi laides que
-les hommes, sont couvertes de vêtements dépourvus d'élégance qui ne
-rehaussent en rien leur beauté.
-
-Ces malheureux, entourés de toutes les difficultés de l'existence, dont
-beaucoup sont condamnés à vivre sans feu sous le climat le plus dur,
-sont tristes, mais en général simples et bons. Les Samoyèdes, opprimés
-et misérables, sont peut-être les plus à plaindre.
-
-[Illustration: Samoyèdes.]
-
-«Les Lapons, dit M. Reclus, sont d'une grande douceur; ils ont le regard
-triste de l'homme vaincu, mais ils sont restés bienveillants. Ils sont
-très hospitaliers.
-
-»Grâce à l'extrême salubrité du pays, et malgré la saleté repoussante de
-leurs cabanes, les Lapons jouissent en général d'une excellente santé et
-deviennent très âgés; la mortalité est moins forte chez eux que chez les
-civilisés du littoral; mais, ainsi qu'Acerbi le remarquait déjà au
-siècle dernier, ils ont souvent les yeux rouges et malades à cause de la
-fumée des tentes et de leurs continuels voyages au milieu des neiges.
-
-»Les voyageurs russes disent les Lapons de Russie très supérieurs à
-leurs voisins par la pureté des moeurs, la délicatesse des sentiments,
-la probité de la vie, bien que leurs relations avec les Russes les aient
-déjà corrompus. Les Lapons ne ressemblent à leurs voisins les paysans
-russes que par le costume et leur penchant à l'ivrognerie. Ils ont grand
-soin de leurs personnes et se lavent soigneusement même en hiver.»
-
-Nous avons déjà eu l'occasion de dire que les régions polaires, malgré
-l'effroyable rigueur de leur climat, ne sont pas insalubres. L'âge
-avancé auquel arrivent les Lapons en est une nouvelle preuve. Toutes les
-relations des voyageurs en font foi. «En lisant ces récits lugubres qui
-nous représentent une poignée d'hommes aux prises avec la faim, la
-fatigue et le froid, partant pour des excursions de plusieurs mois, à
-travers ces solitudes sans bornes, attelés le jour aux traîneaux qui
-renferment leurs provisions, dormant la nuit sur la glace qui conserve
-au réveil l'empreinte de leurs corps, l'esprit se partage entre
-l'admiration qu'inspirent ces mâles courages et la surprise qu'on
-ressent en voyant presque tous ces hommes y résister.»
-
-De même qu'on ne connaît la vraie taille des Lapons que depuis peu,
-depuis peu aussi on les représente avec leur véritable caractère. Au
-milieu de ce siècle, les voyageurs les dépeignaient encore comme étant
-de véritables brutes, méchants, avares, défiants, ornés de tous les
-vices.
-
-Les Esquimaux n'étaient pas mieux traités, et on leur accordait «un
-caractère aussi odieux que leur personne était difforme.» On les
-représentait comme étant querelleurs et toujours prêts à manquer à leur
-promesse. Et cependant, en 1852, lorsque le docteur Kane, forcé
-d'hiverner dans le Groenland, traita avec eux, il n'eut qu'à se louer de
-leur caractère. Ils ne manquèrent à la foi jurée dans aucune occasion et
-ne songèrent pas à profiter de leur supériorité numérique pour massacrer
-l'équipage et s'emparer des objets si tentants que renfermait le navire.
-De quel droit, dès lors, a-t-on pu accuser, sans aucune preuve, ces
-paisibles peuplades du meurtre de Franklin et de ses compagnons?
-
-Presque identiques sont donc toutes ces tribus par l'aspect et le
-caractère. Aussi grande est la ressemblance pour la manière de vivre.
-Pour se défendre contre le froid, ils ont leurs vêtements, leurs cabanes
-et le feu.
-
-Leurs vêtements sont faits de peaux de bêtes, qu'ils façonnent avec une
-habileté plus ou moins grande. Le cuir les préserve de l'humidité, le
-poil les protège contre le froid.
-
-Les habitations sont fort diverses d'aspect, mais presque toujours assez
-bien disposées pour le but à obtenir. Tantôt ce sont de simples trous
-creusés en terre, avec une ouverture très petite qui sert à la fois de
-porte et de cheminée; tantôt ce trou est béant, et couvert au ras du sol
-de peaux garnies de leurs poils. D'autres fois, autour du trou creusé en
-terre s'élèvent des piquets qui supportent la toiture, composée de
-branches d'arbres, dans les pays où il y en a, et d'herbes sèches,
-revêtues d'une couche de terre d'un pied d'épaisseur. Dans ces huttes,
-pas de cheminées; la fumée sort par la porte, et l'action de cette fumée
-sur les yeux, jointe à la réverbération de la neige, cause des
-ophtalmies très nombreuses.
-
-Chez les Esquimaux, notamment, la cheminée serait bien inutile: la
-végétation est si pauvre que le combustible manque. Ils n'ont guère que
-de la graisse à faire brûler dans des lampes qui les éclairent et les
-chauffent à la fois. Le passage suivant, extrait de la Géographie de
-Malte-Brun, montre combien est grande la pénurie de combustible chez ces
-peuplades. Il s'agit pourtant ici des îles Aléoutiennes, dont la
-latitude est moindre que 55 degrés. «Lorsque ces insulaires veulent
-manger quelque chose de cuit, envie qui leur prend rarement, ils
-dressent deux pierres l'une à côté de l'autre, en prennent une troisième
-plate qu'ils pressent horizontalement par-dessus et autour de laquelle
-ils forment un rebord de terre glaise ou d'argile, remplissent tout le
-dessus d'herbes sèches et y mettent le feu. Quand ils veulent se
-chauffer eux-mêmes, ils ne font pas de feu, mais ils mettent entre leurs
-jambes une lampe à huile allumée, et en conduisent la chaleur sous les
-peaux dont ils sont couverts. De cette manière, on est en peu de temps
-chauffé comme dans un bain russe.»
-
-Enfin les peuplades plus nomades se construisent souvent des huttes de
-neige durcie ou de glace. Elles sont faites avec art: la lumière pénètre
-par une fenêtre pratiquée au plafond et fermée par un fragment bien
-diaphane de glace. Un jour suffit pour élever ces constructions.
-
-Les huttes d'été sont encore plus rudimentaires que celles d'hiver, et
-se composent seulement de quatre perches supportant des peaux de renne
-qui constituent le toit. Ces habitations d'été sont quelquefois
-soutenues en l'air par des perches, et on n'y arrive qu'en grimpant.
-
-Dans les régions où la végétation est un peu plus florissante, où le
-combustible n'est pas rare, il y a des cheminées. Ainsi, les
-Kamtschadales passent l'hiver dans des huttes souterraines dont chacune
-sert d'asile à plusieurs familles. Là, pendant la mauvaise saison, ils
-allument de grands feux et se divertissent par des danses, pendant que
-la neige amoncelée couvre la hutte jusqu'au tuyau de la cheminée, la
-garantissant ainsi, mieux que ne le ferait la plus épaisse fourrure, du
-froid extérieur.
-
-Et comme le bois est assez commun en Sibérie, et ces huttes creusées
-sous terre parfaitement closes, les naturels y obtiennent des
-températures dont nous n'avons aucune idée. L'abbé Chappe d'Auteroche,
-qui voyageait en Sibérie au dix-huitième siècle, a constaté dans des
-chaumières russes l'épouvantable température de +50 degrés centigrades.
-Dans ce four les indigènes vivent souvent absolument nus, tandis qu'à
-l'extérieur il fait un froid de -30 à -40 degrés.
-
-Du reste, les habitants du Kamtschatka, de même que certaines peuplades
-relativement favorisées de la Sibérie, sont moins misérables et plus
-civilisés que les Esquimaux et les Lapons. Ainsi, les Yakoutes sont
-intelligents, industrieux, hospitaliers. Ils ont des sentiments élevés,
-protègent leurs parents et leur obéissent, honorent les vieillards.
-Leurs femmes, quelquefois jolies, sont très modestes et très réservées.
-Ils aiment le travail, et sont si durs à la fatigue qu'ils peuvent
-travailler trois et quatre jours sans rien manger. A côté de cela ils
-possèdent les vices de la civilisation; ils sont ivrognes et volontiers
-menteurs.
-
-Mais revenons aux bords de l'océan Glacial. Outre le problème des
-vêtements et de l'habitation, ces peuplades ont à résoudre le problème
-bien autrement difficile de la subsistance. De nourriture végétale, il
-n'y faut guère songer: c'est à peine si ces pays déshérités produisent
-assez pour nourrir quelques herbivores d'une frugalité incroyable. Et
-cependant la nourriture végétale doit, dans bien des cas, leur venir en
-aide.
-
-Pendant l'hiver, les Lapons de Russie et les Samoyèdes mangent de la
-mousse, des écorces d'arbres, et une sorte d'herbe amère et malsaine.
-Les plus favorisés, et ils sont peu nombreux, y ajoutent du pain d'orge
-et de seigle, et quelques produits importés. Les gens des pays voisins,
-qui parcourent ces contrées pour le commerce du gibier et des fourrures,
-payent souvent en nature, et souvent avec les pires produits de la
-civilisation. Cependant chez les Lapons l'usage du café s'est en grande
-partie substitué à celui de l'eau-de-vie. Les plus riches parmi les
-Lapons en font un usage immodéré, jusqu'à en boire presque constamment.
-Ils en font un véritable aliment, en y ajoutant du sel, du fromage, du
-sang, de la graisse.
-
-Mais tout cela n'est rien qu'un agrément pour les riches, s'il s'agit du
-café; qu'un pis-aller pour les pauvres, s'il s'agit de nourriture
-végétale. On peut dire, d'une manière générale, que ces gens du Nord ne
-vivent que de viande et de graisse. Les Esquimaux, par exemple, n'ont
-pour toute nourriture que de la chair de phoque, du saumon salé, et de
-l'huile de poisson dont ils font une consommation effrayante. Les uns,
-les nomades, qui vivent surtout dans l'intérieur des terres, se
-nourrissent de la viande et du lait de leurs troupeaux. Les autres,
-relativement sédentaires, vivent du produit de leur chasse, et surtout
-de leur pêche. Deux animaux domestiques, les deux seuls de ces climats,
-constituent toute la ressource de ces pauvres gens.
-
-Les familles des pasteurs, aussi bien Samoyèdes que Lapons ou Esquimaux,
-ont le renne. Cet animal est fait pour le pays qu'il habite. Sa
-résistance au froid est illimitée, sa frugalité inouïe. En été, les
-rares herbes qui poussent sur le sol lui fournissent une nourriture
-abondante; en hiver, il sait vivre de rien. Le lichen qu'il trouve sous
-la neige suffit à sa subsistance. Mais ce lichen pousse avec une lenteur
-excessive: aussi ne peut-on paître une région qu'une fois tous les dix
-ans. Cette circonstance suffit à elle seule à expliquer la prodigieuse
-rareté des habitants dans ces régions. Il faut de 600 à 700 hectares de
-ces prairies de lichen pour nourrir 25 rennes, et 25 rennes sont
-nécessaires à l'existence d'un Lapon. C'est que le Lapon pasteur tire de
-son troupeau la totalité de sa subsistance. Il attelle ses rennes à son
-traîneau et se transporte ainsi, avec tout ce qu'il possède, d'un point
-à un autre de ses immenses et misérables pâturages. La dépouille du
-renne est utilisée tout entière par lui: la peau lui sert de vêtement,
-avec les boyaux il fait du fil, avec la vessie des bouteilles. Ces
-bouteilles servent à conserver la graisse, le sang. «Le repas ordinaire
-de la journée est la soupe de sang, faite de farine et de sang mêlé de
-caillot, que les ménagères savent garder pendant les mois d'hiver, à
-l'état liquide, dans des tonneaux ou des outres en estomac de renne.»
-Mais ce n'est pas seulement la chair et le sang du renne qui nourrissent
-le Lapon, son lait est aussi employé. Pendant tout l'hiver, le Lapon
-mange le lait du renne, conservé sous forme de rondelles.
-
-Dans tous les voyages, le renne, qui n'est, comme force et vitesse,
-qu'un attelage médiocre, montre une résistance prodigieuse, et il se
-passe d'étable par une température capable de tuer les animaux les plus
-robustes.
-
-Mais les pasteurs ne sont pas les plus nombreux, surtout parmi les
-Esquimaux. Un plus grand nombre de peuplades vivent surtout de leur
-chasse, et là ils sont aidés par le second animal domestique, par le
-chien.
-
-Comme le renne, le chien sert de bête de trait. Le traîneau de
-l'Esquimaux ou du Samoyède, attelé de dix ou douze chiens, court sur la
-neige avec une rapidité vertigineuse, et pendant un temps très long.
-Malheureusement, ces chiens, toujours affamés, nourris exclusivement de
-viande, quand ils sont nourris, sont désobéissants et quelquefois
-féroces. Ils n'obéissent qu'au fouet, que les Esquimaux manoeuvrent avec
-une incroyable adresse et avec une sévérité nécessaire. C'est que le
-chien des régions polaires, assez semblable à notre chien de berger, n'a
-aucun des instincts généreux du noble animal qui, chez nous, est l'ami
-de l'homme. C'est encore un animal sauvage, maintenu en servitude par
-les nécessités de son existence, et n'obéissant qu'à la force.
-
-Tel qu'il est cependant, il est aussi indispensable au chasseur que le
-renne l'est au nomade. C'est grâce à lui que l'Esquimaux peut tirer
-parti des faibles ressources du triste pays qu'il habite. C'est lui qui
-le transporte dans ses courses, qui l'aide dans ses chasses. Sans le
-chien, il ne pourrait poursuivre ni le renne sauvage dans les prairies,
-ni le veau marin sous la glace, ni l'ours sur les glaçons flottants;
-sans le chien, plus de subsistance et bientôt la mort.
-
-[Illustration: Esquimaux.]
-
-La pêche enfin est la troisième ressource des peuples du Nord, et la
-plus importante. La population des côtes est, en effet, la plus
-nombreuse, et elle vit presque exclusivement de poisson, et, qui plus
-est, de poisson cru, frais ou séché.
-
-De même que les Samoyèdes, appelés aussi _Siroydis_ ou _mangeurs de
-viande crue_, dévorent la viande du renne sans la faire cuire; de même
-les Esquimaux, dont le nom a à peu près le même sens, mangent le poisson
-absolument cru, presque vivant. La pêche est la seule occupation de ces
-peuples du littoral.
-
-Les Esquimaux notamment y sont habiles. Ils ont de petits canots faits
-avec un art extrême, nommés kayaks. Composés d'un bois très léger, ils
-sont recouverts de peaux de phoque, si artistement cousues les unes aux
-autres qu'elles sont absolument imperméables à l'eau. Le canot,
-extrêmement petit, ayant la forme d'une aiguille de tisserand, n'a que
-bien juste la place du pêcheur. Là dedans, armé d'une rame unique de six
-pieds de long, il file comme le vent. Le corps complètement immobile,
-car le moindre mouvement ferait tout chavirer, il s'avance le long des
-côtes, navigue à travers les glaces, poursuivant le veau marin, le morse
-et le narval, faisant aussi le service de la poste entre les
-établissements danois.
-
-Et c'est ainsi que ces peuples misérables, placés dans un milieu qui les
-menace de toutes parts, exposés à chaque instant à mourir de froid et de
-faim, traînent leur malheureuse existence, sans un instant de repos,
-plus à plaindre cent fois, dans cette terrible lutte pour l'existence,
-que les plus tristes animaux de nos pays. Combien, après ces peintures,
-vont nous sembler doux nos hivers les plus rigoureux, douces aussi les
-misères qu'ils traînent après eux!
-
-
-
-
-CHAPITRE V
-
-LE FROID DANS LES MONTAGNES.
-
-
-A mesure que l'on s'élève au-dessus du niveau de la mer, la température
-s'abaisse. Ce fait a été constaté de toute antiquité. On le remarque,
-soit que l'on monte en ballon à une certaine hauteur, soit qu'on
-gravisse péniblement les montagnes. On éprouve alors la même succession
-de température que si on allait de l'équateur au pôle, et on rencontre
-sur sa route, à mesure que l'on s'élève, des animaux et des plantes qui
-habitent d'ordinaire des pays de plus en plus froids. Le froid qui règne
-au sommet des montagnes un peu élevées suffit pour y maintenir des
-neiges éternelles, et alors elles deviennent complètement inhabitables
-pour l'homme, et souvent même inaccessibles. Aussi la plus grande
-altitude atteinte l'a-t-elle été en ballon. Glaisher et Coxvell seraient
-arrivés, le 5 septembre 1862, à la hauteur de 11000 mètres.
-
-Sur le flanc des montagnes on n'est pas allé si haut; le pic le plus
-élevé dont on ait visité le sommet est l'Ibi-Gamin, montagne du Thibet,
-qui a 6730 mètres au-dessus du niveau de la mer. Mais les habitations
-permanentes sont loin d'aller à de telles hauteurs. Le village de
-Saint-Yéran, le plus élevé de l'Europe, est à 2009 mètres. L'hospice du
-Saint-Bernard est à 2472 mètres. La maison la plus élevée de la terre,
-la station de poste de Humiliuasi, entre Cuzco et Puno, dans le Pérou,
-presque sous l'équateur, est à 4934 mètres. Voyons l'aspect de ces
-régions élevées. Nous y trouverons un hiver perpétuel, ou, plus
-exactement, une région polaire égarée en pays chaud.
-
-Sur les flancs des montagnes la neige tombée pendant l'hiver fond au
-printemps; mais à partir d'une certaine hauteur, la chaleur de
-l'atmosphère diminuant, la neige demeure toute l'année. La limite des
-neiges persistantes n'est pas la même partout. La ligne de séparation
-entre la zone des pluies et celle des neiges est d'autant plus élevée
-qu'on est plus près du pôle. Cette ligne ne s'abaisse probablement nulle
-part jusqu'au niveau de la mer. Toutes les terres connues, même le nord
-du Groenland et la terre François-Joseph, n'ont plus de neige au niveau
-de la mer pendant les quelques jours du milieu de l'été. Dans le Thibet,
-la limite des neiges persistantes ne commence qu'entre 5000 et 6000
-mètres d'altitude. Dans les Alpes et les Pyrénées, elle commence vers
-2800 mètres.
-
-Il ne faudrait pas croire cependant que sur les hauts sommets le soleil
-n'ait pas de force; ce serait une complète erreur. Là-haut, au
-contraire, les nuages sont rares; le voyageur les a au-dessous et non
-pas au-dessus de lui. Entre le soleil et la montagne, rien qui
-intercepte les rayons, qui tamise leur chaleur: ils sont brûlants. Mais
-ces rayons passent à travers l'air sans réchauffer, et, malgré leur
-ardeur, l'atmosphère reste froide. M. Tyndall va nous raconter les
-sensations que peut faire éprouver le soleil des montagnes:
-
-«Tandis qu'un quartier de viande est rôti par l'action du foyer, l'air
-qui l'environne peut rester aussi froid que glace. L'air des hautes
-montagnes peut être excessivement froid, quoique le soleil darde des
-rayons brûlants. Les rayons solaires, qui, dans leur contact avec la
-peau humaine, sont presque douloureux, restent impuissants à échauffer
-l'air d'une manière sensible; il suffit de se mettre parfaitement à
-l'ombre pour sentir le froid de l'atmosphère. Jamais, dans aucune
-circonstance, je n'ai tant souffert de la chaleur solaire qu'en
-descendant du _Corridor_, au _grand plateau_ du mont Blanc, le 13 août
-1857; pendant que je m'enfonçais dans la neige jusqu'aux reins, le
-soleil dardait ses rayons sur moi avec une force intolérable. Mon
-immersion dans l'ombre du dôme du Gouté changea à l'instant mes
-impressions, car là l'air était à la température de la glace. Il n'était
-pourtant pas sensiblement plus froid que l'air traversé par les rayons
-du soleil, et je souffrais, non pas du contact de l'air chaud, mais du
-choc des rayons calorifiques lancés contre moi à travers un milieu froid
-comme la glace.»
-
-Les rayons du soleil ne sont pas sans action sur la neige des hautes
-régions, et ils en déterminent constamment la fonte. La neige, fondue à
-la surface, produit une eau glacée qui s'enfonce. Soustraite alors à
-l'action du soleil, elle se regèle, et peu à peu la masse entière se
-transforme en glace. Au sommet de la montagne on a la neige, un peu plus
-bas le névé, ou neige déjà à moitié durcie par la fonte et le regel;
-plus bas encore, la transformation est complète, c'est le glacier.
-
-Ce glacier, poussé sur la pente de la montagne de toute la force de son
-poids, descend lentement, se modelant sur les gorges et les vallées.
-C'est, comme nous l'avons expliqué, la fusion de la glace par pression,
-et sa recongélation quand la pression ne s'exerce plus, qui expliquent
-cette plasticité apparente du glacier, qui lui permet de couler pour
-ainsi dire comme un fleuve. Arrivée à la limite des neiges persistantes,
-la base du glacier se fond, formant un ruisseau, un torrent, la
-naissance d'un fleuve. Les neiges persistantes du sommet des montagnes
-ne sont donc pas des neiges éternelles; sans cesse elles fondent et
-descendent le long des pentes, soit lentement à l'état de glace, soit
-brusquement dans les avalanches qui causent si souvent en bas de
-terribles ravages. Aussi les neiges sont moins abondantes au sommet des
-monts à la fin de l'été qu'à son début.
-
-Mais bientôt la provision est renouvelée. Elle l'est même en été, car
-dans ces hautes régions, où la température de l'air est constamment
-inférieure à zéro, il ne pleut jamais, il neige. Tout nuage qui se
-résout au-dessus du sommet de la montagne se résout en neige; de telle
-sorte qu'à quelques heures d'intervalle on peut voir le soleil, par
-l'ardeur de ses rayons, fondant la neige à la surface, puis cette neige
-être renouvelée par une chute presque immédiate.
-
-Et nous voyons bien nettement ici le rôle du soleil, rôle prépondérant
-dans notre monde, puisque c'est lui qui est la cause déterminante de
-tous les phénomènes qui se produisent à la surface de la terre. Cette
-eau, qui coule en bas du glacier par suite de l'action du soleil, va
-donner naissance à un fleuve, va alimenter l'océan. Peu à peu le soleil
-la reprend, la volatilise; elle devient invisible, mais se répand
-partout dans notre atmosphère, y jouant, au point de vue qui nous
-occupe, un rôle capital que nous aurons à examiner. Cette vapeur,
-rencontrée dans les hautes régions par un courant d'air froid, va former
-les nuages, puis la neige, qui viendra tomber de nouveau sur ce même pic
-peut-être d'où elle était partie quelques mois auparavant. Admirable
-évolution, dans laquelle nous voyons l'eau tour à tour solide, liquide,
-gazeuse, tournant sans cesse dans le même cercle, toujours nouvelle et
-toujours la même. Et toutes ces transformations sont dues à la même
-cause, la chaleur du soleil.
-
-Rien n'est plus facile que de montrer directement, en quelques instants,
-sans sortir de sa chambre, les nombreuses métamorphoses de l'eau. Dans
-cette chambre bien chauffée introduisons un mélange réfrigérant.
-Aussitôt nous voyons le vase qui le renferme se recouvrir d'une blanche
-enveloppe. Raclée avec un couteau, la couche condensée nous donne de la
-neige; un peu pressée entre les mains, notre neige devient du névé.
-Comprimons ce névé dans un moule de bois, nous aurons une lentille de
-glace si transparente qu'on pourrait, en l'exposant aux rayons du
-soleil, l'employer pour allumer du feu. Mais bientôt notre glace fond,
-la voilà réduite en eau. Comme nous sommes un peu pressés, mettons cette
-eau sur le feu, et dans quelques minutes notre vase sera vide. L'air a
-repris, après tant de transformations, la vapeur invisible que nous lui
-avons enlevée au début.
-
-Dans les régions des neiges éternelles ne se trouvent plus d'habitants,
-mais il s'y rencontre encore des animaux et des plantes. Le système de
-distribution des plantes et des espèces animales, que l'on reconnaît en
-allant de l'équateur aux pôles, on le retrouve en gravissant une
-montagne. Faisons encore à ce sujet un emprunt à Elisée Reclus: «Prenons
-pour exemple, dit-il, le Canigou, qui se dresse si superbement. Les
-oliviers qui recouvrent les campagnes de la Têt et du Tech croissent
-aussi sur les racines avancées du mont, jusqu'à 420 mètres d'altitude:
-la vigne s'élève beaucoup plus haut, mais à 550 mètres elle disparaît à
-son tour: au delà de 800 mètres cesse de croître le châtaignier. Les
-derniers champs cultivés en seigle et en pommes de terre ne dépassent
-point 1 610 mètres, hauteur à laquelle le hêtre, le pin, le sapin, le
-bouleau, souffrent déjà du vent et de la rigueur des hivers. A 1 950
-mètres s'arrête le sapin: le bouleau ne se hasarde point au delà de 2000
-mètres; mais le pin, plus hardi, escalade les rochers jusqu'à l'altitude
-de 2 430 mètres, non loin de la cime. Au-dessus, la végétation ne se
-compose plus que d'espèces alpines ou polaires. Le rhododendron, dont
-les premières touffes s'étaient montrées à 1 320 mètres, a pour limite
-une élévation de 2840 mètres. Quant au genévrier, il monte en rampant et
-en cachant à demi son branchage dans le sol jusqu'à la pointe terminale,
-haute de 2785 mètres, et couverte de neige pendant presque toute
-l'année.»
-
-La végétation s'arrête donc seulement à la limite des neiges éternelles.
-Là, elle cesse complètement, car presque aucune plante ne semble pouvoir
-végéter à une température constamment inférieure à zéro degré. Dans les
-régions polaires, nous avons vu la triste végétation ne se développer
-que pendant les quelques jours d'été où la température s'élève un peu
-au-dessus de zéro.
-
-Cependant, un saxifrage (_Saxifraga oppositifolia_) peut fleurir
-jusqu'au milieu des glaces du Spitzberg, et, dans les hautes montagnes,
-sur la lisière des neiges éternelles. D'autre part, M. Martins rapporte
-avoir vu en fleur la soldanelle alpine, sous une voûte de neige. J'ai
-vu, pour ma part, pendant le terrible hiver de 1879-1880, des violettes
-en fleur sous la neige, au mois de décembre, par une température
-extérieure extrêmement basse.
-
-Enfin, là où ni le rhododendron ni le genévrier ne peuvent vivre, on
-trouve encore, comme au Spitzberg, des lichens et des mousses, dernière
-végétation des pays froids.
-
-Les animaux qui se rencontrent plus loin que les plantes dans les
-régions polaires vont aussi plus haut qu'elles sur les sommets des
-montagnes. On rencontre même des mammifères au-dessus de la limite des
-neiges perpétuelles. M. Hugi, puis ensuite M. Martins, ont en effet
-trouvé, à une hauteur de près de 4 000 mètres au-dessus du niveau de la
-mer, une sorte de souris que M. Martins a nommée le «campagnol des
-neiges.» La marmotte, si connue de tous, habite en été les plus hauts
-sommets des Alpes, tout couverts de neige. Elle semble fuir devant la
-chaleur et monter plus haut à mesure que les neiges fondent par le bas.
-Elle se tient juste à la limite des neiges, pour avoir à la fois la
-possibilité de rester dans le milieu qu'elle affectionne et de se
-nourrir des rares herbes qui poussent un peu plus bas.
-
-Dans les montagnes de nos pays, l'ours brun a remplacé l'ours blanc des
-régions polaires; le chamois est venu prendre la place du renne. Les
-oiseaux sont plus nombreux que les mammifères; mais ici ils se trouvent
-dans des conditions bien différentes de celles des oiseaux des régions
-polaires. Quelques minutes de vol, quelques heures au plus, suffisent
-pour les conduire dans les prairies chaudes qui sont au-dessous, dans
-lesquelles ils trouvent une subsistance abondante et assurée. Pour les
-oiseaux, la montagne neigeuse est donc plutôt un lieu de refuge qu'une
-aire d'habitation et de subsistance. Tel est l'aigle des Alpes.
-
-[Illustration: L'ours brun.]
-
-Quelques oiseaux cependant semblent habiter réellement les neiges
-éternelles, y vivant d'insectes, et ne les quitter presque jamais. Le
-bec-fin roitelet, un des plus petits oiseaux de notre pays, est dans ce
-cas. Plus haut encore se trouve le pinson des neiges, qu'on ne rencontre
-jamais dans nos plaines, mais qu'on voit en Sibérie et dans la
-Nouvelle-Bretagne, là où il retrouve ses conditions d'existence.
-Toujours au-dessus des neiges éternelles, perché sur un rocher qui a été
-dénudé par la tempête, il daigne à peine descendre jusqu'aux hospices du
-Saint-Bernard et du Saint-Gothard pour y nicher quelquefois.
-
-Les reptiles, presque inconnus dans les régions polaires, ont cependant
-quelques représentants dans les neiges des montagnes. Une espèce de
-lézard passe sa vie au sommet des Alpes, engourdi sous la neige pendant
-dix mois de l'année. Pendant son court réveil, il fait concurrence au
-bec-fin et au pinson, et leur dispute les rares insectes qui vivent
-là-haut. «La zone glaciale est si bien le milieu naturel de ces lézards,
-qu'ils aiment mieux mourir de faim que vivre dans des régions plus
-hospitalières où on a voulu les transplanter.»
-
-
-
-
-LIVRE III
-
-LES GRANDS HIVERS FRANÇAIS.
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-LES GRANDS HIVERS AVANT CELUI DE 1709.
-
-
-Nous n'avons, sur les hivers anciens, que des renseignements fort
-incomplets, et le plus souvent fort vagues. Maintes fois même les récits
-des historiens méritent peu de créance: il s'agit seulement de faits mal
-observés, souvent légendaires, presque toujours exagérés à plaisir. Nous
-les passerons très rapidement en revue.
-
-Plusieurs savants ont recherché, chez les historiens, les mentions
-d'hiver rigoureux, et ont tenté d'en dresser une liste complète. Arago,
-notamment, a établi cette liste avec la description rapide de tous ces
-grands hivers. Nous y avons déjà fait, nous y ferons encore de nombreux
-emprunts; emprunts nécessaires, car la notice d'Arago renferme en abrégé
-tout ce qui peut être dit sur la matière.
-
-Cette liste, complétée par M. Barral, renferme deux cent vingt hivers,
-compris entre l'année 396 avant notre ère et l'année 1858, bien proche
-de nous. Elle est, au début, nécessairement fort incomplète, car les
-historiens n'ont pas parlé de tous les hivers de rigueur moyenne
-comparables à ceux qu'Arago cite dans les derniers siècles.
-
-L'hiver de 1709 étant le premier des grands hivers sur lesquels nous
-ayons des renseignements presque complets, nous allons d'abord nous
-occuper de ceux qui ont précédé celui-là. Nous n'en citerons que
-quelques-uns, non pas les plus rigoureux, puisque nous n'avons aucun
-moyen de mesurer exactement leur rigueur, mais ceux qui nous
-présenteront des faits dignes d'être rapportés. Nous passerons aussi
-sous silence ceux dont nous avons déjà eu occasion de parler dans la
-première partie de cette étude.
-
-En 821: «Toutes les plus grandes rivières de la Gaule et de la Germanie
-furent tellement glacées que, par l'espace de trente jours et davantage,
-on y passoit par-dessus et à cheval et avec des charrettes; de sorte
-que, venant cette glace à fondre, il y eut plusieurs villes et citez
-voisines des fleuves qui en furent grandement endommagées.»
-
-En 1076: «Cette année fut si étrangement froide que la plupart des
-arbres, vignes et fruictiers mourut, et que même les semences en furent
-intéressées; et continuèrent les grandes gelées depuis le premier jour
-de novembre jusqu'à la my-avril, qui fut cause que la terre devint
-stérile pour quelques années ensuyvantes.» La disette de blé fut si
-grande que peu de gens purent se flatter d'avoir vu du froment de la
-récolte de cette année.
-
-En 1124: «Cet hiver fut plus rude que d'ordinaire et extrêmement pénible
-à supporter, à cause de l'amoncellement de la neige qui tomboit presque
-sans relâche. Un grand nombre d'enfants, et même de femmes, moururent de
-l'excès du froid. Dans les rivières, les poissons périrent emprisonnés
-sous la glace, qui étoit si épaisse et si solide qu'elle supportait les
-voitures chargées, et que les chevaux circuloient sur le Rhin comme sur
-la terre ferme. On vit, en Brabant, un fait singulier: les anguilles,
-chassées en quantité innombrable de leurs marécages par la gelée, se
-réfugièrent dans les granges, où elles se cachèrent; mais le froid étoit
-tel qu'elles y périrent faute de nourriture et se putréfièrent. Le
-bétail mourut dans beaucoup de contrées. Les intempéries se prolongèrent
-tellement que les arbres ne prirent leurs feuilles qu'en mai.» Il est
-impossible de voir en moins de mots une description plus complète d'un
-grand hiver. Elle est empruntée par Arago à Guillaume de Nangis. Tout
-s'y trouve parmi les effets que nous avons étudiés sur le froid.
-
-En 1325, l'hiver fut très rigoureux. La débâcle de la Seine à Paris fut
-très difficile, et les deux ponts de bois furent emportés.
-
-L'hiver de 1408 fut certainement l'un des plus rudes du moyen âge, et,
-d'après les chroniqueurs, il faut remonter au moins à 500 ans pour en
-rencontrer un semblable. Il nous serait aisé d'y insister longuement. On
-lit dans les registres du Parlement: «La Saint-Martin dernière passée, a
-esté telle froidure que nul ne pouvoit besogner; le greffier même,
-combien qu'il eût du feu près de lui en une pelette pour garder l'encre
-de son cornet de geler, toutes fois l'encre se geloit en sa plume, de
-deux ou trois mots en trois mots, et tant que enregistrer ne pouvoit.»
-Félibien en donne une assez longue description: «Tous les annalistes de
-ce temps-là ont pris soin de remarquer que l'hyver de cette année fut le
-plus cruel qui eût esté depuis plus de 500 ans. Il fut si long, qu'il
-dura depuis la Saint-Martin jusqu'à la fin de janvier, et si aspre, que
-les racines des vignes et des arbres fruitiers gelèrent. Toutes les
-rivières étoient gelées et les voitures passoient sur celle de Seine
-dans Paris. On y souffroit une grande nécessité de bois et de pain, tous
-les moulins de la rivière estant arrestez, et l'on seroit mort de faim
-dans la ville, sans quelques farines qui y furent apportées des pays
-voisins. Le temps commença à devenir plus doux le 27 janvier, mais le
-dégel causa de grands désordres.»
-
-La débâcle commença à Paris dans la matinée du 30 janvier. Les premiers
-chocs des glaçons contre les arches des ponts avertirent les habitants
-des nombreuses maisons construites dessus de pourvoir à leur sûreté:
-aussi, au moment de la rupture de deux de ces ponts, n'eut-on pas
-d'accidents de personnes à déplorer.
-
-A voir avec quel soin Félibien donne la description de cet hiver, il
-semble qu'il n'y ait pas de doute possible et qu'on soit bien réellement
-en présence d'un hiver tout à fait exceptionnel. Il n'est pas, du reste,
-le seul historien à en parler, et, dans cette circonstance, Félibien est
-absolument véridique. Les divers récits se corroborent les uns les
-autres. Et cependant, seize ans après, à une époque où l'on ne pouvait
-avoir oublié cet hiver exceptionnel, il y en eut un autre: nombre
-d'historiens, qui n'avaient pas parlé des rigueurs de 1408, parlent de
-1422; tandis que d'autres, après avoir raconté longuement l'hiver de
-1408, ne font aucune mention de celui de 1422. Chacun se borne à
-déclarer que son hiver est le plus fort des hivers. Le _Journal de
-Paris_, dans les Mémoires pour servir à l'Histoire de France et de
-Bourgogne, s'exprime ainsi: «En 1422, douzième jour, fut le plus aspre
-froid _que homme eust veu faire_; car il gela si terriblement qu'en
-moins de trois jours le vinaigre, le verjus, geloient dans les caves, et
-fut la rivière de Seine, qui grande étoit, toute prise, et les fruits
-gelés en moins de quatre jours, et d'une telle âpre gelée dix-huit jours
-entiers...» Cet exemple, qui est loin d'être le seul, doit nous rendre
-fort circonspects dans nos recherches, et nous montre qu'il faut
-absolument renoncer à classer, par des considérations quelconques, les
-hivers qui ont précédé 1709. Nous savons, du reste, comment on écrivait
-l'histoire à cette époque. Continuons donc notre nomenclature rapide,
-sans y chercher autre chose que le récit de quelques faits curieux
-auxquels nous n'accorderons qu'une croyance modérée.
-
-En 1434: «L'hiver fut très long. Il neigea près de 40 jours consécutifs,
-la nuit comme le jour. Il fut ordonné d'enlever la neige des rues et de
-la porter dans la place de Grève, mais on n'y pouvoit suffire. On a
-remarqué, comme une chose fort singulière, que dans le tronc d'un seul
-arbre il se trouva, de compte fait, plus de cent quarante oiseaux morts
-de froid.»
-
-Nous ne pensions pas, en faisant les réserves précédentes, trouver sitôt
-l'occasion de les appliquer. Est-il croyable que la neige soit tombée
-pendant quarante jours consécutifs? La vie à Paris n'aurait-elle pas été
-complètement interrompue, et n'en serait-il pas résulté une perturbation
-telle dans la capitale que tous les historiens en eussent parlé? Et sur
-ce point tous gardent le silence. Il y a donc ici une exagération
-flagrante, exagération doublée d'enfantillage. Quoi, il est tombé de la
-neige pendant quarante jours à Paris, et l'effet le plus remarquable de
-ces neiges a été de faire périr quelques petits oiseaux. Ceux qui ont vu
-Paris après une chute de neige de 24 heures, qui ont été obligés de
-circuler alors dans les étroites rues de la vieille ville, ne pourront
-que sourire en lisant les lignes qui précèdent.
-
-François de Belle-Forest nous donne, dans _les Grandes Annales_, la
-description de l'hiver de 1564: «Le roi entrant en Languedoc, l'hiver
-commença aussi premièrement par pluies, puis devint si âpre et si
-rigoureux, et si violent en vents, gelées et neiges, qu'il n'y avoit
-homme, tant vieux fût-il, qui l'ait vu ni si long, ni tant véhément,
-comme ainsi fait que les rivières demeurèrent éprises et caillées plus
-de deux mois, et ainsi le cours d'icelles empesché; ne faut-il s'ébahir
-si le trafic cessoit et s'il y avoit faute de bois en plusieurs lieux,
-et surtout à Paris, et si au dégel les ponts et les moulins furent
-emportés par les glaçons; tant y a que les vignes, les arbres et
-fruictiers se ressentirent tellement de cette froidure, et la terre en
-fut de telle sorte épuisée de sa chaleur radicale, qu'elle a esté assez
-longtemps après sans être si fertile qu'auparavant, et les vignes à demi
-mortes ont été plusieurs années si étonnées, que la moindre gelée leur
-ôtoit leur puissance de produire et de nourrir le raisin, d'où est
-advenue cette grande cherté des vins qui dure si longuement en ce
-royaume.» C'est dans cet hiver que le roi fut pris à Carcassonne par les
-neiges.
-
-Sa durée nous est indiquée par les vers suivants de Pierre de l'Estoile:
-
- L'an mil cinq cent soixante-quatre,
- La veille de la Saint-Thomas,
- Le grand hyver vint nous combattre,
- Tuant les vieux noyers à tas:
- Cent ans a qu'on ne vit tel cas.
- Il dura trois mois sans lâcher,
- Un mois outre la Saint-Mathias,
- Qui fit beaucoup de gens fâcher.
-
-Enfin, pour terminer ce rapide examen de quelques-uns des anciens
-hivers, passons à celui de 1608, juste cent ans avant le terrible hiver
-de 1709.
-
-Mézeray, dans son Histoire de France, éditée en 1755, en parle en ces
-termes: «L'année 1608 est nommée encore aujourd'hui l'année du grand
-hiver, à cause de sa longue et terrible froidure. Elle avoit commencé à
-devenir très âpre le jour de Saint-Thomas, et ayant duré plus de deux
-mois sans relâcher qu'un jour ou deux, elle glaça, pour ainsi dire,
-pétrifia toutes les rivières, gela presque toutes les jeunes vignes et
-les jeunes plantes à la racine, tua plus de la moitié des oiseaux et du
-gibier à la campagne, grand nombre de voyageurs par les chemins, et près
-de la quatrième partie du bétail dans les étables, tant par la rigueur
-du temps que par le défaut de fourrages. On remarqua que les chaleurs de
-l'été suivant égalèrent presque les rigueurs de l'hiver et que néanmoins
-l'année fut des plus abondantes.» Cette abondance montre que les ravages
-exercés sur la végétation ne furent pas aussi grands que l'indique
-Mézeray.
-
-Le 10 janvier, à Paris, dans l'église Saint-André des Arcs, le vin gela
-dans le calice; «il fallut, dit l'Estoile, chercher un réchaux pour le
-fondre.» Le pain qu'on servit à Henri IV, le 23 janvier, était gelé; il
-ne voulut pas qu'on le lui changeât. A Anvers, les habitants dressèrent
-des tentes sur l'Escaut, et on allait y banqueter. Mézeray, complètant
-sa description, parle de la débâcle: «Les glaces des rivières rompirent
-les bateaux, les chaussées et les ponts; les eaux, grossies par les
-neiges fondues, inondèrent toutes les vallées; et la Loire, bouleversant
-ses digues en plusieurs endroits, fit un second déluge dans les
-campagnes voisines. En Italie, il survint du commencement un si grand
-débordement des rivières, que Rome se vit presque en un déluge par les
-eaux du Tibre, qui descendirent avec une telle violence des monts
-Apennins que plusieurs maisons en furent renversés.»
-
-[Illustration: 1608. Anvers.--Les habitants dressèrent des tentes sur
-l'Escaut.]
-
-De son côté, Jean de Serres, dans l'_Inventaire de l'histoire de
-France_, décrit dans un langage quelque peu ampoulé les rigueurs de cet
-hiver. Nous trouverons cités dans cette description quelques faits dont
-il a été déjà question au début de cet ouvrage. «Le commencement de l'an
-1608 fut signalé d'un hiver si grand et qui fit sentir les pointes de sa
-froidure si rigoureuses, qu'il n'en est parlé de pareilles de mémoire
-d'homme. Ni les glaces de la Samartie (Russie), ni les âpres gelées des
-Palus Méotides (mer d'Azof), ne furent jamais plus extrêmes. On trouve
-Tacite hardi en ses témoignages, comme entre autres où il tient qu'un
-soldat portant un faix de bois, ses mains se tordirent de froid et se
-collèrent à sa charge, de sorte qu'elles y demeurèrent attachées et
-mortes, s'étant départies des bras. Et pourroit-on bien encore trouver
-le sieur du Bellay aussi hardi, où il récite que durant le voyage de
-Luxembourg les gelées furent si âpres que le vin de munition se coupoit
-à coups de hache et de coignée, et se débitoit par poids aux soldats qui
-l'emportoient dans des paniers. Mais quiconque dira que la froidure de
-cet hyver a été plus horrible, et qu'il n'y a point d'égalité en ces
-rigueurs et celles des autres, il dira vérité. La France, assez tempérée
-d'ailleurs, est néanmoins fameuse des difficultés et des mésaises d'un
-si grand et si extrême hyver. Celles-cy en sont, que les voyageurs,
-accueillis d'horribles monceaux de neige, en perdoient la connaissance
-du pays et des chemins. Et n'eût été trop mal propre à d'aucun, que pour
-se mettre à couvert et sauver du froid ils se fussent avisés, ainsi que
-l'armée de Bajazet passant par la Russie, d'éventrer les chevaux et
-montures pour se jetter dedans et jouir de la chaleur vitale, si les
-bêtes mêmes n'eussent perdu toute chaleur naturelle qui les pût défendre
-de la gelée. La disette et la cherté du bois apporta d'autres
-incommodités à ceux des villes, principalement à la commune de Paris.
-Ceux qui n'estoient fournis de provisions l'achetoient quatre fois plus
-que d'ordinaire, et la pluspart même n'en avoient pas pour de l'argent.
-La cause la plus urgente en fut rapportée tant à la rigueur et âpreté du
-froid qu'au cours de la Seine et autres rivières arrêtées par la glace.
-Si fut-elle cette eau affermie d'une telle épaisseur de glace, que les
-carrosses et chariots tout chargés, le roi même, les seigneurs de sa
-cour, et plusieurs du menu peuple, y passoient assurément que sur terre
-ferme.» Nous bornerons là ces citations des hivers anciens, d'autant
-plus que nous avons déjà eu l'occasion, dans les chapitres précédents,
-de conter un grand nombre de faits les concernant. Nous tâcherons
-seulement, pour terminer, de chercher s'il nous serait possible de fixer
-approximativement le froid de ces hivers, en l'absence de toute donnée
-thermométrique; de voir s'ils sont plus rigoureux, ou moins rigoureux,
-que les grands hivers actuels.
-
-Le docteur Fuster nous servira de guide dans cette recherche, car il a
-indiqué, dans sa remarquable étude _sur les changements dans le climat
-de la France_, la marche à suivre pour faire cette comparaison. A défaut
-des indications du thermomètre, qui n'existe que depuis bien peu de
-temps, comme nous l'avons vu, il se sert des phénomènes naturels relatés
-dans les divers récits qui viennent de passer sous nos yeux.
-
-La température à laquelle les fleuves commencent à charrier des glaçons
-est assez constante. Ceux des provinces du nord: la Seine, le Rhin, la
-Moselle et la Loire, charrient communément au bout de trois ou quatre
-jours d'un froid de -7 degrés à -8 degrés; ceux des provinces du Midi:
-la Gironde, la Garonne, le Tarn, le Var, la Durance et le Rhône,
-charrient, en général, un peu plus tôt que les premiers, et c'est
-communément après trois ou quatre jours d'un froid de -5 à -6 degrés.
-Ces rapports assez fixes peuvent servir de point de départ pour les
-degrés inférieurs d'une échelle de nos grands hivers.
-
-On ne peut rien conclure, au contraire, du fait de la congélation
-complète des fleuves. Nous avons vu, en effet, cette congélation se
-produire parfois totalement par des températures de -9 degrés, tandis
-que d'autres fois elle n'a pas été produite, comme cela eut lieu en
-1709, par des froids de -23 degrés. Nous observons plus de constance
-dans les rapports thermométriques de la congélation des grands étangs du
-Languedoc et de la Provence, des côtes et des petits ports de la
-Méditerranée, des côtes et des petits ports de la Manche. L'expérience
-des deux hivers de 1709 et de 1789 donne le droit de penser que ces
-côtes et ces bassins ne gèlent pas en entier, à moins d'un froid continu
-de -20 degrés.
-
-Ce phénomène nous permet d'affirmer qu'aucun hiver n'a été, sur les
-côtes de la Méditerranée, pendant notre siècle, aussi rigoureux que ceux
-qui virent ces congélations, comme 1638 et 1709.
-
-Les végétaux, depuis ceux du midi les plus susceptibles, tels que
-dattiers et orangers, jusqu'à nos essences forestières les plus
-résistantes, peuvent aussi nous donner une échelle de graduation des
-hivers rigoureux.
-
-Or, tous ces phénomènes se produisent actuellement, comme ils se sont
-produits aux temps anciens. Nous voyons encore les rivières se geler,
-les arbres périr, même les plus résistants. Nous devons en conclure que
-les grands hivers ne sont actuellement ni beaucoup plus froids ni
-beaucoup plus chauds que les grands hivers anciens, et que, s'il s'est
-produit dans la suite des siècles des changements dans notre climat, il
-faut avoir recours, pour les mettre en évidence, à des faits étrangers
-aux grands hivers.
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-LE GRAND HIVER DE 1709.
-
-
-Nous avons été obligés, jusqu'à présent, de passer très rapidement sur
-les grands hivers. Les renseignements donnés sur eux par les historiens
-sont généralement fort vagues: ils se contentent d'enregistrer quelques
-faits, en les exagérant généralement, de telle manière qu'il est
-absolument impossible d'établir, par une méthode de discussion
-quelconque, un classement de ces hivers par ordre de rigueur.
-
-A partir de 1709 nous allons marcher plus sûrement. Et d'abord, cet
-hiver est le premier sur lequel nous possédions quelques renseignements
-thermométriques. Sans doute ils sont fort incomplets, et, qui plus est,
-peu précis, mais tels qu'ils sont ils constituent des éléments précieux
-pour la comparaison.
-
-Mais avant d'entrer dans la discussion du froid thermométrique de cet
-hiver, donnons une idée de sa rigueur par les récits des contemporains.
-Comme ils abondent, nous n'aurons qu'à choisir. Nous emprunterons au
-_Magasin pittoresque_ un grand nombre de ces récits. Nous y verrons
-comme un résumé de tous les hivers rigoureux qui l'ont précédé, comme un
-tableau général du type des grands hivers. C'est ce qui nous engagera à
-y insister.
-
-Les mois d'octobre et de novembre 1708 furent doux; le mois de décembre
-présenta une température très ordinaire. Janvier débuta comme avait fini
-décembre, par de la chaleur; mais, par sauts brusques, du 4 au 13 la
-température s'abaissa jusqu'à un froid excessif. Avec des alternatives
-de douceur relative et de gelées plus fortes, l'hiver resta rigoureux
-jusqu'au milieu du mois de mars.
-
-Ce ne fut pas seulement à Paris que le froid se fit sentir avec cette
-rigueur, mais bien dans toute l'Europe. L'hiver de 1709 est un de ceux
-qui se sont étendus sur le plus grand nombre de régions. En France, en
-Italie, en Espagne, en Allemagne, en Angleterre, en Russie, sur toute
-l'Europe enfin, il exerça ses ravages. En quelques jours tous les
-fleuves furent entièrement pris; il n'y eut pas jusqu'aux eaux de la
-mer, même sur les côtes méridionales de l'Italie et de la France, qui
-furent gelées.
-
-La Garonne, ce qui est bien rare, l'Ebre même, furent glacés. La Meuse
-fut prise, à Namur, à 1m.60 de profondeur. Le 8 avril, la Baltique était
-encore couverte de glaces, aussi loin que la vue, aidée de lunettes,
-pouvait s'étendre. Le Rhône fut gelé jusqu'à la hauteur de 12 pieds par
-les couches de glace qui s'y amassèrent, «et l'étang de Thau,
-ordinairement fort orageux, et qui communique à la mer par un court et
-large canal, s'est pris de bout à bout, et plusieurs personnes sont
-allées des bains de Balaruc et du lieu de Bousigues jusqu'à Cette
-par-dessus la glace, route inconnue à nos pères, et qui le sera
-peut-être longtemps à nos neveux.» Enfin la mer se gela au loin à Cette,
-à Marseille, dans la Manche et dans l'Adriatique.
-
-Nous avons vu que pendant ce grand froid, alors que les mers, les lacs
-les plus profonds, comme celui de Constance et celui de Zurich, étaient
-pris à porter des charrettes, la Seine demeura complètement libre à
-Paris, et le Rhône à Viviers. Nous avons donné l'explication de ce fait
-qui préoccupa beaucoup les contemporains. Des inondations considérables
-furent aussi la suite d'un dégel sans exemple: la Loire rompit ses
-levées, monta à une hauteur telle qu'on ne l'avait pas vue depuis deux
-siècles, et ensevelit tout sur son parcours.
-
-Les effets du froid extraordinaire de cet hiver sont longuement décrits
-dans les Mémoires des contemporains.
-
-Gauteron écrivait de Montpellier à l'Académie des sciences: «La nuit du
-10 au 11 janvier a été la plus froide qu'on ait jamais sentie dans ce
-pays-ci: dans les maisons les mieux étoffées on sentait un froid très
-cuisant, dont on avait peine à se garantir; et peu de personnes purent
-dormir d'un bon somme, malgré toutes les précautions qu'elles ont pu
-prendre pour se mettre à couvert de ce grand froid.»
-
-Un grand nombre de voyageurs périrent de froid par les chemins. Gauteron
-remarque encore que «le dégel du 23 janvier, comme celui du 25 de
-février, ont été suivis d'un rhume épidémique, dont presque personne n'a
-été exempt. Tant de personnes en furent saisies toutes à la fois, qu'on
-ne peut rapporter cette maladie qu'à une cause générale qui ait agi en
-même temps sur tous les hommes.»
-
-Et voilà son explication: «Pendant le grand froid le sang retient
-beaucoup de parties séreuses et lymphatiques qui demeurent enveloppées
-dans ses parties sulfureuses, et dont il ne peut se débarrasser que par
-une fonte générale. Cette fonte d'humeurs doit arriver par le dégel.
-Dans ce temps-là le nitre se divise en petites molécules, une grande
-quantité de ce sel se môle brusquement avec le sang, l'anime et le
-fermente; il n'en faut pas davantage pour faire séparer tout à coup une
-grande quantité de lymphe et de sérosité qui se jette sur toutes les
-glandes du corps et produit le mal de tête, le dégoût, l'enchifrenure,
-la toux, la crudité et l'abondance des urines, la lassitude qu'on
-appelle spontanée, et quelquefois un peu de fièvre.
-
-»Ce rhume est, d'après Gauteron, fort différent de celui qui arrive
-pendant le grand froid: dans celui-ci les humeurs circulent avec peine,
-et par leur épaississement donnent occasion à quelques parties séreuses
-de s'en séparer, ce qui produit la roupie et la toux, qui sont souvent
-accompagnées d'un larmoyement involontaire, parce que les points
-lacrymaux se trouvent quelquefois bouchés par l'épaississement de la
-mucosité qui se sépare dans le nez. Aussi doit-on traiter ces rhumes
-d'une manière bien différente; les rhumes de froid se guérissent plus
-promptement par le parfum de Rababé que par aucun autre remède, sans
-doute à cause de la quantité de sel et de soufre volatil que cette
-résine contient.
-
-»Le vin et l'eau-de-vie brûlés avec du sucre, le thé, le café et le
-chocolat, conviennent par la même raison, et j'ai guéri plusieurs rhumes
-cet hiver très violents et très opiniâtres avec des bouillons de poulet,
-dans lesquels je faisais bouillir pendant un quart d'heure une once de
-chair de serpent séchée avec une poignée de feuilles de cresson.
-
-»Les rhumes de dégel doivent être traités d'une manière toute
-différente. Il faut empêcher la trop grande foule des humeurs par des
-émulsions cuites, les crèmes de riz, de gruau, d'orge, par l'eau de son,
-l'eau de rose et le jaune d'oeuf avec le sucre candi, par le petit lait
-et par le lait même. Les narcotiques et la saignée conviennent aux deux
-espèces de rhume, surtout quand les malades sont fatigués de la toux, et
-que l'on craint quelque inflammation de poitrine.
-
-»Voilà quelle idée j'ai de la gelée et de ses effets.»
-
-Qui s'étonnerait après cela de voir Molière bafouer les médecins qui ont
-immédiatement précédé celui-là.
-
-A Paris, le froid fut tel que, tant qu'il dura, le Parlement n'entra pas
-au palais: le commerce et les travaux furent interrompus; l'Opéra cessa;
-la Comédie et les jeux furent fermés. Cependant une note de la main de
-Réaumur démontre que les savants ne furent pas si délicats: «En 1709,
-écrit-il, les séances furent tenues pendant la durée du froid, mais le
-samedi 20 janvier, il n'y eut pas d'assemblée à cause d'un grand dégel.»
-
-Les animaux ne furent pas plus épargnés que les hommes. Plusieurs
-espèces de petits oiseaux et d'insectes furent presque anéantis en
-Angleterre et dans le nord du continent. Derham compte jusqu'à vingt
-espèces d'oiseaux de la zone glaciale qui furent vus et tués sur les
-côtes d'Angleterre. Le bétail périt dans plusieurs provinces. Mais ce
-furent surtout les végétaux qui curent à souffrir.
-
-Faisons à ce sujet quelques emprunts aux Mémoires de Jamerai Duval, ce
-gardeur de dindons qui devait devenir un savant. Chassé de chez ses
-maîtres, il allait à l'aventure, dans une misère profonde. Pris par la
-petite vérole, il est recueilli près de Provins par un pauvre paysan qui
-le met dans une étable à brebis, dans un trou sous le fumier. La misère
-de ce pauvre homme était telle que Duval écrit: «Les seuls aliments que
-l'on fut en état de me fournir, consistèrent en un peu de soupe maigre
-et quelques morceaux de pain bis que la gelée avait tellement durci,
-qu'on avoit été obligé de le couper à coups de hache, de façon que,
-nonobstant la faim qui me pressait, j'étais réduit à le sucer.»
-
-Puis il ajoute: «Pendant que j'étois comme inhumé dans l'infection et la
-pourriture, l'hiver continuoit à désoler la campagne par les plus
-terribles dévastations. Derrière la bergerie, il y avoit plusieurs
-touffes de noyers et de chênes fort élevés qui étendoient leurs branches
-sur le toit qui me couvroit. Je passois peu de nuits sans être éveillé
-par des bruits subits et impétueux, pareils à ceux du tonnerre ou de
-l'artillerie; et quand, au matin, je m'informais de la cause d'un tel
-fracas, on m'apprenoit que l'âpreté de la gelée avoit été si véhémente,
-que des pierres d'une grosseur énorme en avoient été brisées en pièces,
-et que plusieurs chênes, noyers et autres arbres, s'étoient éclatés et
-fendus jusqu'aux racines. Enfin, tout ce que la terre produit pour
-l'aliment de l'homme, sans même en excepter les arbres fruitiers de la
-plus solide consistance, avoit été détruit par la force et la pénétrante
-activité de la gelée.»
-
-A Montpellier, les oliviers et les orangers perdirent leurs feuilles et
-leurs branches: la plus grande partie de ces arbres moururent jusqu'à la
-racine, et, «ce qu'on n'avoit jamais vu dans ce pays-ci, dit Gauteron,
-les lauriers, les figuiers, les grenadiers, les jasmins, les yeuses et
-quelques chênes même, ont eu le même sort.»
-
-Dans toute la France, beaucoup d'arbres forestiers furent gelés jusqu'à
-l'aubier, et vingt ou trente ans plus tard on retrouvait, dans la coupe
-d'un vieux tronc, la marque de la cicatrice de 1709. Les lauriers, les
-cyprès, les chênes verts, les oliviers, châtaigniers, les noyers les
-plus vieux et les plus forts, moururent en grand nombre. Ecoutons
-Réaumur, qui nous explique la cause principale des dégâts:
-
-«Le premier dégel vint le 26 janvier, mais le froid reprit peu de jours
-après. Ce fut cette reprise qui fit tout le mal, parce que, l'eau
-n'ayant pas eu le temps de s'emboire dans la terre, ni de se sécher sur
-les arbres, la gelée forte et subite qui revint saisit et coupa toutes
-les racines du blé, et détruisit l'organisation même dans les arbres
-délicats.»
-
-Les blés auraient été en partie protégés par la neige, sans un grand
-vent qui causa bien du mal. Voici ce que consigne à ce sujet, dans le
-registre de sa paroisse, le curé de Feings, près de Mortagne: «Le lundi
-7 janvier commença une gelée, qui fut ce jour-là la plus rude et la plus
-difficile à souffrir: elle dura jusqu'au 3 ou 4 février. Pendant ce
-temps-là, il vint de la neige d'environ demi-pied de haut: cette neige
-étoit fort fine, elle se fondoit difficilement. Quelques jours après
-qu'elle fut tombée, il fit un vent fort froid entre bise et galerne
-(vent du nord-ouest) qui la ramassa dans les lieux bas; il découvrit les
-blés, qui gelèrent presque tous.»
-
-La vigne disparut dans plusieurs parties de la France; les jardins et
-les vergers furent dépouillés de leurs arbres fruitiers. Beaucoup de
-pommiers parurent n'être pas morts; ils poussèrent des feuilles et des
-fleurs et moururent ensuite; d'autres succombèrent l'année suivante. La
-destruction des blés surtout causa une calamité publique.
-
-La famine fut si grande que de mémoire d'homme on n'en avait vu de
-pareille. Au palais de Versailles même on ne mangea plus que du pain
-bis, et Mme de Maintenon se mit au pain d'avoine. Que l'on se figure la
-misère du peuple, quand les grands, à la cour, étaient réduits à cette
-extrémité. Ce fut cette année que Louis XIV vendit pour quatre cent
-mille francs de vaisselle d'argent à la Monnaie. Le désastre fut tel que
-les blés manquèrent universellement par toute la France. En Normandie,
-dans le Perche et sur les côtes de Bretagne, on récolta de quoi faire la
-semence. «Du blé de 1709, écrit un contemporain, il n'en sera point du
-tout mangé.» Aussi, le prix du pain s'élève rapidement à des hauteurs
-inconnues: à Chartres, le pain se vend, le 15 juin 1709, au prix de 35
-sous les neuf livres, au lieu de 7 à 8 sous, prix ordinaire.
-
-Par bonheur, quelques agriculteurs avisés promenèrent la charrue sur
-leurs champs ensemencés en blé pour y mettre, malgré les prescriptions
-de la police, l'orge qui servit à faire le pain nommé de disette.
-
-La famine devint telle qu'au mois d'avril il parut un arrêt du Conseil
-qui ordonnait à tous les citoyens, sans distinction, ainsi qu'aux
-communautés, de déclarer exactement leurs approvisionnements en grains
-et denrées, sous peine de galère et même de mort.
-
-On fit en divers endroits de Paris, et notamment au Louvre, des
-distributions de pain. Une estampe du temps porte pour devise:
-«Distribution du pain du roi au Louvre.» Au-dessous sont gravés les
-quatre mauvais vers suivants:
-
- Chacun accourt au pain: c'est à qui en aura.
- O Dieu! la foule est si grande qu'on _si_ tue:
- La livre est à deux sous; pour l'avoir il faudra
- _Risqué_ d'être étouffé, si cela continue.
-
-Le peuple fut réduit à se nourrir d'animaux immondes et d'herbes
-d'habitude réservées aux animaux.
-
-Ecoutons de nouveau Jamerai Duval, qui, remis de sa petite vérole,
-marchait toujours à l'aventure, cherchant des climats plus cléments. Il
-arrive au printemps en Champagne: «L'indigence et la faim avoient établi
-leur séjour dans ces tristes lieux. Les maisons couvertes de chaume et
-de roseaux s'abaissoient jusqu'à terre et ressembloient à des glacières.
-Un enduit d'argile broyée avec un peu de paille étoit le seul obstacle
-qui en défendît l'entrée. Quant aux habitants, leur figure cadroit à
-merveille avec la pauvreté de leurs cabanes. Les haillons dont ils
-étoient couverts, la pâleur de leur visage, leurs yeux livides et
-abattus, leur maintien languissant, morne et engourdi, la nudité et la
-maigreur de quantité d'enfants que la faim desséchoit, et que je voyois
-dispersés parmi les haies et les buissons pour y chercher certaines
-racines qu'ils dévoroient avec avidité: tous ces affreux symptômes d'une
-calamité publique m'épouvantèrent et me causèrent une extrême aversion
-pour cette sinistre contrée. Je la traversai le plus rapidement qu'il me
-fut possible, n'ayant pour tout aliment que des herbes et un peu de pain
-de chènevis que j'achetois, et que j'avois même beaucoup de peine à
-trouver. Cette nourriture brûlante et corrosive, destinée seulement à
-repaître les plus vils animaux, émoussa mes forces, altéra la bonté de
-mon tempérament, et me causa des infirmités dont j'ai longtemps ressenti
-les tristes effets.»
-
-[Illustration: Les haillons dont ils étaient couverts...]
-
-Une telle misère suscita la pitié publique, et des comités de charité se
-formèrent, à Paris, pour secourir autant que possible les plus
-malheureux. Les détails qui suivent sont extraits d'un placard imprimé à
-Paris, par les soins d'un comité de charité, sous le titre de _Nouvel
-advis important sur les misères du temps_. Tout ce qui est rapporté dans
-ce placard est déclaré très véritable, étant écrit par témoins
-oculaires, gens de bien et de capacité, et très dignes de foi, qui en
-ont donné des témoignages authentiques et dont on garde les originaux.
-
-Voilà quelques extraits de ce placard: «De Romorantin, du 18 avril, on
-mande qu'outre mille pauvres qui y sont déjà morts de misère, il s'y en
-trouve encore près de deux mille autres qui languissent et qui sont aux
-abois; la plupart n'ayant rien que leurs métiers, dont ils ne
-travaillent plus, personne ne les occupant.
-
-»A Onzain, près Blois, un vertueux ecclésiastique prêcha à quatre ou
-cinq cents squelettes, des gens qui, ne mangeant plus que des chardons
-crus, des limaces, des charognes et d'autres ordures, sont plus
-semblables à des morts qu'à des vivants. La misère passe tout ce que
-l'on en écrit, et, sans un prompt remède, il faut qu'il meure dans le
-Blésois plus de 20 000 pauvres.
-
-»Sans parler d'Illiers et des environs de Chartres, où il est déjà mort
-plus de trois cents personnes de faim, du Vendômois, on écrit de
-Montoire, du mois d'avril, qu'outre les extrémités qu'on souffre là
-comme ailleurs, le désespoir a rendu le brigandage si commun que
-personne ne s'en croit à couvert; que, depuis peu, huit hommes ont
-massacré une femme pour avoir un pain qu'elle portoit, et qu'un homme,
-pour défendre le sien, en a tué un autre qui venoit le lui prendre, et
-que, sur les grands chemins, il y a des gens masqués qui volent; il est
-commun, dans tout ce pays-là, de faire du pain de fougère toute seule,
-concassée, avec la septième partie de son, et du potage avec le gui des
-arbres et des orties.
-
-»Dans la plupart des villes et des villages de la Beauce, du Blésois, de
-la Touraine... on meurt à tas; on les trouve morts ou mourants dans les
-jardins et sur les chemins. Dans les faubourgs de Vendôme, on voit des
-gens couchés par terre qui expirent ainsi sur le pavé, n'ayant pas même
-de la paille pour mettre sous leur tête, ni un morceau de pain.
-
-»En plusieurs endroits, lorsque les chiens trouvent quelque chose de
-mangeable, les pauvres se jettent dessus pour le leur arracher; ceux qui
-achètent du blé sont obligés de s'armer, de peur d'être volés.
-
-»A Amboise, les misères sont à tel excès, qu'on y a vu plusieurs hommes
-et femmes se jeter sur un cheval écorché, en tirer chacun leur morceau
-et n'y laisser rien de reste; qu'il s'est trouvé une fille orpheline
-morte de faim après s'être mangé une main, et un enfant ses doigts.
-
-»Il y a des lieux où, de quatre cents feux, il ne reste que trois
-personnes. Le 10 mai, un enfant pressé par la faim, arracha et coupa
-avec les dents un doigt à son frère, qu'il avala, n'ayant pu lui
-arracher une limace qu'il avoit avalée. Il s'en trouve de si foibles que
-les chiens les ont en partie mangés: à Beaumont-la-Ronce, le mari et la
-femme étant couchés sur la paille et réduits à l'extrémité, la femme ne
-put empêcher les chiens de manger le visage à son mari, qui venoit
-d'expirer à son côté, tant elle étoit débile.»
-
-A la fin du dix-huitième siècle, Moucher, dans son poème sur _les Mois_,
-prend l'hiver de 1709 comme type, et en fait la peinture suivante:
-
- Vieillards dont l'oeil a vu ce siècle à son aurore,
- Nestors français, sans doute il vous souvient encore
- De ce neuvième hiver, de cet hiver affreux,
- Qui fit à votre enfance un sort plus désastreux.
- Janus avait ouvert les portes de l'année,
- Et tandis que la France, aux autels prosternée,
- Solennisait le jour où l'on vit autrefois
- Le berceau de son Dieu révéré par des rois,
- Tout à coup l'aquilon frappe de la gelée
- L'eau qui, des cieux naguère à grands flots écoulée,
- Ecumait et nageait sur la face des champs;
- C'est une mer de glace, et ses angles tranchants,
- Atteignant les forêts jusques à leurs racines,
- Rivaux des feux du ciel, les couvrent de ruines;
- Le chêne des ravins tant de fois triomphant,
- Le chêne vigoureux crie, éclate, et se fend.
- Ce roi de la forêt meurt. Avec lui, sans nombre,
- Expirent les sujets que protégeait son ombre.
-
- Brillante Occitanie, hélas! encor tes rives
- Pleurent l'honneur perdu de tes rameaux d'olives!
- L'hiver s'irrite encor; sa farouche âpreté
- Et du marbre et du roc brise la dureté:
- Ouverts à longs éclats, ils quittent les montagnes,
- Et, fracassés, rompus, roulent dans les campagnes.
- L'oiseau meurt dans les airs, le cerf dans les forêts.
- L'innocente perdrix au milieu des guérets;
- Et la chèvre et l'agneau, qu'un même toit rassemble,
- Bêlant plaintivement, y périssent ensemble;
- Le taureau, le coursier, expirent sans secours;
- Les fleuves, dont la glace a suspendu le cours,
- La Dordogne et la Loire, et la Seine et le Rhône,
- Et le Rhin si rapide, et la vaste Garonne,
- Redemandent en vain les enfants de leurs eaux.
- L'homme faible et percé jusqu'au fond de ses os,
- Près d'un foyer ardent, croit tromper la froidure.
- Hélas! rien n'adoucit les tourments qu'il endure.
- L'impitoyable hiver le suit sous ses lambris,
- L'attaque à ses foyers, d'arbres entiers nourris,
- Le surprend dans sa couche, à ses côtés se place,
- L'assiège de frissons, le raidit et le glace.
- Le règne du travail alors fut suspendu,
- Alors dans les cités ne fut plus entendu
- Ni le bruit du marteau, ni les cris de la scie;
- Les chars ne roulent plus sur la terre durcie;
- Partout un long silence, image de la mort.
- Thémis laisse tomber son glaive, et le remord
- Venge seul la vertu de l'audace du crime.
- Tout le courroux des dieux vainement nous opprime,
- Les temples sont déserts; ou si quelques mortels
- Demandent que le vin coule encore aux autels,
- Le vin, sous l'oeil des dieux que le prêtre réclame,
- S'épaissit et se glace à côté de la flamme.
-
- * * * * *
-
-Tâchons maintenant de rechercher quelles furent les températures de cet
-hiver mémorable, et s'il fut en réalité plus rigoureux que les hivers
-qui l'ont précédé et qui devaient le suivre.
-
-En 1709, on faisait déjà depuis assez longtemps des observations
-thermométriques. L'invention du thermomètre remonte vraisemblablement à
-l'année 1625. A cette époque, en effet, Sanctorius, médecin d'Italie
-célèbre par ses écrits, né à Capo d'Istria, en 1561, «s'avisa de faire
-une machine appelée _thermomètre_, pour connoître les différents degrés
-de chaleur de ceux qui avoient la fièvre, sans faire attention, suivant
-toutes les apparences, que la même machine pouvoit lui montrer les
-changements qui arriveroient à l'air qui peut augmenter de volume par
-les différentes chaleurs, et qu'elle seroit fort curieuse et plus utile
-au public par la connoissance qu'elle lui donneroit des températures de
-l'air que par l'application qu'il en vouloit faire à la médecine.»
-
-Quoi qu'il en soit de la date précise de l'invention du thermomètre, ses
-observations régulières faites à l'Observatoire de Paris remontent à
-l'année 1666. En 1709, les observations étaient faites depuis déjà
-trente ans par de la Hire: «Mon thermomètre, dit-il, est placé dans la
-tour orientale de l'Observatoire, laquelle est découverte; en sorte
-qu'il est à l'abri du vent, et que le soleil ne donne jamais sur la
-boule ni sur le tuyau. Toutes les observations sont faites un peu avant
-le lever du soleil, qui est le moment où la température est
-ordinairement le plus bas.»
-
-Ce thermomètre n'était donc pas placé dans des conditions convenables,
-et quoique la tour fut découverte, il y faisait certainement une
-température supérieure pendant les froids à la température extérieure.
-De plus, le thermomètre de de la Hire n'était pas gradué au moyen d'une
-règle bien déterminée, comme cela se fait de nos jours. Or, ce
-thermomètre a été détruit vers la fin du dix-huitième siècle, et on n'a
-pas une correspondance exacte de ses températures avec celles du
-thermomètre centigrade. Aussi tous les savants se préoccupèrent-ils,
-pendant toute la durée du dix-huitième siècle, de ramener les
-températures de 1709, au moyen de comparaisons approximatives, aux
-échelles connues. Grâce aux travaux de Réaumur, de Meissier, de
-Lavoisier, de Van-Swinden, de M. Renou, on a pu établir à peu près cette
-correspondance. Malheureusement, elle ne s'étend que sur quelques
-observations. Il ne reste, en effet, des notes de l'époque, que les deux
-fragments que nous allons citer, l'un de de la Hire lui-même, l'autre
-écrit un peu plus tard par Réaumur.
-
-De la Hire écrit: «Le froid du commencement de cette année a été
-excessif avec beaucoup de neige; car mon thermomètre est descendu
-jusqu'à 5 parties, le 13 et le 14 janvier; et, les jours suivants, étant
-un peu remonté, il revint à 6 parties le 20, et le 21 à 5 3/4; mais
-ensuite le froid diminua peu à peu. Ce grand froid a été fort sensible;
-car, le 4 de ce mois de janvier, le thermomètre était à 42 parties, qui
-est un état fort proche du moyen, que j'ai déterminé à 48; le 6, il vint
-à 30; le 7, à 22; le 10, à 9; et enfin, le 13, à 5. C'est sans doute ce
-changement subit qui a paru si extraordinaire. Ce thermomètre n'était
-encore jamais descendu si bas.
-
-»En 1695 il n'avait pas été si bas, et cependant le froid de cet hiver a
-été regardé comme un des plus grands qu'il ait fait il y a longtemps.
-L'hiver de cette année a duré fort longtemps, car le 13 mars il gelait
-encore très fort, le thermomètre était à 24 parties, et la gelée
-commence quand il est à 32.»
-
-Voilà, d'autre part, les renseignements donnés par Réaumur, qui sont, au
-moins quant aux nombres, copiés sur la note de de la Hire: «Le froid
-commença presque subitement le 5 janvier au soir, jour auquel il avait
-plu une grande partie de la journée, et où le thermomètre était à 42,
-très proche du tempéré fixé à 48. Le 13 et le 14 janvier furent les plus
-froids. Le thermomètre descendit à 5 parties le 13 et le 14 janvier. Le
-froid vint sans vent considérable. Le vent était très faible, et, ce qui
-est à remarquer, au sud; et lorsque le vent augmentait et tournait vers
-le nord, le froid diminuait.»
-
-De la Hire ajoute que le froid de 1709 a dû être plus violent que celui
-de 1608, appelé cependant grand hiver. Réaumur, Lavoisier, affirment que
-le froid de 1709 est le plus grand froid qu'on ait éprouvé de mémoire
-d'homme en France.
-
-Il semble donc certain qu'il faut remonter au moins au quinzième siècle
-pour trouver un hiver comparable à celui de 1709, et même aucun document
-précis ne nous autorise à affirmer qu'il y ait jamais eu en France,
-avant 1709, un hiver aussi froid.
-
-Les travaux des savants que nous avons cités, pour ramener les nombres
-de de la Hire à des échelles connues, ont conduit à des résultats
-quelque peu contradictoires. Mais on peut affirmer que ces températures,
-exprimées en degrés centigrades, ont été certainement moins froides que
-celles données par les nombres suivants:
-
- 29 octobre 1708 -1°.5
- 12 décembre -5.2
- 4 janvier 1709 +7.5
- 6 janvier -1.4
- 7 janvier -7.6
- 10 janvier -18.0
- 13 janvier -23.1
- 14 janvier -21.3
- 20 janvier -20.4
- 21 janvier -20.6
- 13 mars -5.6
-
-Nous savons, d'après la lettre de Réaumur, citée à propos de l'effet sur
-les végétaux, que le froid ne dura pas sans interruption du 5 janvier au
-13 mars, puisqu'il y eut à la fin de janvier un dégel complet. A cette
-époque les observations thermométriques commençaient déjà à se répandre
-quelque peu, et l'on a sur les froids de divers points de l'Europe
-quelques renseignements.
-
-A Montpellier, le froid le plus vif eut lieu le 11 janvier; il fut de
--16°.1. A Marseille, on observa -17°.5.
-
-Le froid qu'on éprouva dans la Hollande, en Angleterre et en Prusse, fut
-moindre qu'à Paris. Il commença à geler, dans les environs de Londres,
-le jour de Noël, et la gelée dura jusqu'à la fin de mars; le plus grand
-froid observé fut le 14 janvier, de -17°.3 au collège de Gresham. A
-Berlin, les 9 et 10 janvier, on eut -16°.6. A Namur on eut -19°.1.
-
-Remarquons, dès maintenant, que ces froids sont bien moins intenses que
-ceux observés en France pendant le mois de décembre 1879.
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
-LES HIVERS DE 1709 A 1830.
-
-
-Dans la période de cent vingt ans qui s'écoule entre les deux grands
-hivers de 1709 et de 1830, il y eut un grand nombre d'hivers rigoureux.
-Arago en compte quarante-cinq, Fuster trente seulement. En somme, il n'y
-en eut pas plus de trois ou quatre qui furent réellement
-extraordinaires. Quelques-uns même, et notamment celui de 1740 et celui
-de 1776, ont été peut-être aussi rigoureux que celui de 1830. Nous y
-insisterons cependant beaucoup moins, car nous n'aurions qu'à répéter
-pour eux, en les atténuant, les récits que nous venons de faire. Nous
-nous contenterons de citer les faits saillants de quelques-uns de ces
-hivers.
-
-«Le nom d'année du grand hiver est devenu propre à 1709, écrivait
-Réaumur dans les Mémoires de l'Académie des sciences; celui de long
-hiver est dû à aussi bon titre à 1740: quoique le froid ait été assez
-vif à Paris dans cette dernière année, il n'a pas été aussi considérable
-qu'en 1709; mais il a duré plus longtemps.»
-
-En effet, le froid le plus vif se fit presque constamment sentir pendant
-les mois de janvier, de février et les neuf premiers jours du mois de
-mars. La température s'éleva fort peu le reste de ce mois et durant le
-mois d'avril; elle ne monta réellement à sa hauteur normale que le 23
-mai. La Seine fut gelée dans toute sa longueur. Montpellier ne ressentit
-nullement le rigoureux hiver de cette année. Les observations du
-président Bon ont établi que l'hiver y avait été plus doux que le
-printemps à Paris.
-
-Les végétaux n'eurent pas autant à souffrir qu'en 1709, mais la longue
-durée du froid eut des conséquences funestes sur la santé publique: la
-mortalité fut énorme à la suite de cette saison calamiteuse. Le mémoire
-de Réaumur, dont nous donnons plus loin des extraits, le montrera.
-
-Les hirondelles, venues au commencement d'avril, moururent d'inanition,
-par suite du retard apporté par la durée de l'hiver à l'éclosion des
-nymphes des petits insectes dont elles se nourrissent en volant. Elles
-tombaient à toute heure dans les rues, dans les cours, dans les jardin.
-
-«Dans cette saison, le peuple de Londres construisit sur la glace une
-cuisine spacieuse, dans laquelle on fit rôtir un boeuf entier. A
-Saint-Pétersbourg, on construisit un palais de glace, au-dessus duquel
-étaient six canons, également de glace, chargés chacun d'un quartaut de
-poudre et d'un boulet. On les tira sans faire éclater la glace. Comme en
-1709, le dégel fut accompagné d'inondations désastreuses; le pont de
-Rouen fut emporté par les glaces.»
-
-Quelques extraits d'un mémoire de Réaumur nous donneront sur cet hiver
-des notions précises: «L'année 1740 peut être mise au nombre de celles
-où la mortalité a été la plus grande, au printemps, dans le royaume.
-Dans la plupart de ses provinces, les campagnes ont perdu un nombre
-prodigieux d'habitants; je connais des villages du Poitou à qui la
-moitié des leurs a été enlevée.»
-
-Les blés n'eurent pas à souffrir des froids de l'hiver, et, en juin, ils
-avaient une magnifique apparence; mais le froid relatif de juillet et
-les pluies continuelles d'août anéantirent presque complètement la
-récolte. La vigne, qui, elle aussi, avait d'abord été très belle, trompa
-les espérances, et en beaucoup de localités on ne vendangea même pas, le
-fruit n'ayant pu mûrir. Dans certains pays du Nord, le froid de 1740 fut
-plus vif que celui de 1709.
-
-«M. Celsius a rassemblé un grand nombre de faits qui concourent à
-prouver que le froid de 1740 fut excessif en Suède. Les hommes qui
-s'étaient trouvés exposés à l'air sans s'être assez vêtus moururent de
-froid. Le froid fit périr dans les forêts une très grande quantité
-d'animaux. Toute l'eau des petits lacs et peu profonds devint une pièce
-de glace. Vers la fin de février, dans le milieu du lac Ekoln, qui est
-une partie considérable du lac Meler, la glace avait d'épaisseur
-vingt-huit de nos pouces de Paris et trente-quatre pouces à quelque
-distance du rivage. La mer qui est entre la Suède et la Finlande fut
-assez gelée pour que le messager pût passer dessus.»
-
-L'hiver de 1776 n'a été surpassé que par celui de 1709. Mais ce froid de
-1776 a procédé fort inégalement. Sa violence dans le nord le place au
-rang des plus rudes. Il a été moins vif en général dans les provinces du
-centre et du midi; on l'a très peu senti dans quelques-unes, et il a
-même été nul sur d'autres points. Les fortes gelées firent périr
-beaucoup de monde sur les grandes routes, à la campagne et jusque dans
-les rues. Beaucoup de rivières gelèrent; sur les côtes maritimes les
-glaces eurent jusqu'à 3m.40 d'épaisseur. «L'embouchure de la Seine, sur
-une largeur de plus de 8 000 mètres, se montra, le 29 janvier et les
-jours suivants, toute couverte de glace, ainsi que cette partie de la
-mer comprise entre la baie de Caen et le cap de la Hève, en sorte que du
-Havre la mer paraissait couverte de glace jusqu'à l'horizon. Cette glace
-était rompue par le flux et le reflux, ce qui donnait à notre mer
-l'apparence de la Baltique.»
-
-Le grand froid de cet hiver attira beaucoup l'attention des savants.
-Meissier, Lavoisier, notamment, firent des travaux importants,
-principalement dans le but de le comparer à l'hiver de 1709. Le public
-lui-même ne resta pas indifférent; voilà ce que nous dit Meissier à ce
-sujet: «Le grand froid intéressait généralement les habitants de la
-capitale. Les matins, un grand nombre de personnes se rendaient chez moi
-pour avoir le degré de froid, et je fus obligé de mettre chez le portier
-de l'hôtel de Cluny un bulletin qui contenait le degré de froid observé;
-on y venait en foule pour le copier et le répandre ensuite dans la
-capitale.»
-
-Le long mémoire que Meissier consacre à cet hiver renferme des faits
-pleins d'intérêt.
-
-Il remarque que, à cause de l'abondance de la neige, il y eut un grand
-nombre d'accidents dans les rues de Paris. La consommation du bois,
-ainsi que celle du charbon, fut considérable. Les pendules s'arrêtèrent
-dans les appartements à feu. Plusieurs cloches se cassèrent en sonnant:
-celle du collège de Cluny, place de la Sorbonne, fut du nombre.
-
-Le fait suivant est assez rare pour être cité: «La fenêtre de ma
-cuisine, dit Meissier, qui donnait au levant, et qui avait été fermée
-pendant le temps des grands froids, ayant été ouverte le 3 février vers
-midi (au moment du dégel, par une grande élévation de température), la
-communication de l'air extérieur avec celui de ma cuisine produisit au
-moment même une détente des parties de toute la vaisselle de faïence,
-avec un bruit assez fort pour craindre qu'elle ne se cassât. Deux
-gobelets de verre, vides et sans être couverts, se cassèrent; le bruit
-fut considérable au moment de l'explosion.»
-
-Adanson dressa une liste des plantes qui furent tuées par cet hiver, et
-de celles qui résistèrent. Il montre le rôle protecteur de la neige, qui
-avait quatre pouces d'épaisseur. Il ajoute: «Le peuple a beaucoup
-souffert; on amenait tous les jours à Paris plusieurs hommes et femmes
-trouvés morts de froid et gelés à la campagne: il est constant aussi que
-plusieurs personnes aisées, obligées de voyager, allant de Paris à
-Versailles dans leurs équipages, ont essuyé une maladie très sérieuse
-par l'effet du froid.» Le courrier de Paris pour la Picardie fut trouvé
-gelé dans sa voiture, lorsqu'il arriva à Clermont en Beauvoisis. «Les
-mendiants qui couchent dans les granges, dit Duhamel, eurent les pieds
-gelés; d'autres ont péri le long des chemins; on en a même trouvé de
-morts dans les maisons. Beaucoup de vieillards ont été frappés de mort
-subite.»
-
-[Illustration: Une scène de l'hiver de 1776.]
-
-Le gibier eut beaucoup à souffrir. On vit des volées de perdrix
-s'abattre aux Tuileries. Au mois de mai, on trouva dans l'emplacement
-clos où l'on construisit la Comédie française, un lièvre qui s'y était
-réfugié pendant l'hiver.
-
-Louis XVI fit supprimer les sentinelles du château de Versailles: il en
-fit ouvrir toutes les cuisines aux pauvres. Touché du triste sort de ces
-pauvres malheureux, il leur fit distribuer plusieurs charrettes de bois.
-Voyant un jour passer une file de ces voitures, tandis que beaucoup de
-seigneurs se préparaient à se faire traîner rapidement sur la glace, il
-leur dit: «Messieurs, voici mes traîneaux.»
-
-C'est la reine Marie-Antoinette qui avait mis les traîneaux à la mode.
-Mme Campan nous l'indique en ses Mémoires, dans les termes suivants:
-«L'hiver 1776 fut très froid. La reine eut le désir de faire des parties
-de traîneau. Cet amusement avait déjà eu lieu à la cour de France; on en
-eut la preuve en retrouvant, dans le dépôt des écuries, des traîneaux
-qui avaient servi au Dauphin, père de Louis XVI, dans sa jeunesse. On en
-fit construire quelques-uns d'un goût plus moderne pour la reine. Les
-princes en commandèrent de leur côté, et en peu de jours il y en eut un
-assez grand nombre. Ils étaient conduits par les princes et les
-seigneurs de la cour. Le bruit des sonnettes et des grelots dont les
-harnais des chevaux étaient garnis, l'élégance et la blancheur de leurs
-panaches, la variété des formes de ces espèces de voitures, l'or dont
-elles étaient toutes rehaussées, rendaient ces parties agréables à
-l'oeil... Mais cette mode, qui tient aux usages des cours du Nord, n'eut
-aucun succès auprès des Parisiens. La reine en fut informée; et quoique
-tous les traîneaux eussent été conservés, et que depuis cette époque il
-y ait eu plusieurs hivers favorables à ce genre d'amusement, elle ne
-voulut plus s'y livrer.»
-
-Et, en effet, quelques années plus tard, en 1783-1784, un nouvel hiver
-très rigoureux se produisit. La température descendit à Paris jusqu'à 19
-degrés au-dessous de zéro. Comme en 1709, il y eut nombre d'accidents de
-personnes, des gens dévorés par les loups, la circulation interrompue
-par les neiges, une misère extrême; «on manquait de tout, de pain, de
-bois et d'argent.»
-
-Les inondations dues au dégel occasionnèrent de grands désastres: des
-ponts rompus, des villages entiers presque détruits, des habitants
-emportés avec leurs meubles. Sur l'ordre du roi Louis XVI on alluma des
-feux publics dans les rues pour chauffer les pauvres gens. Le peuple
-reconnaissant éleva une statue de neige au roi, à la barrière des
-Sergents; elle resta là plusieurs semaines sans fondre.
-
-Cet hiver de 1783 à 1784 se renferma presque exclusivement dans la zone
-du nord. On le trouve mentionné comme l'un des plus rudes à Paris par le
-Gentil et le P. Cotte, tandis qu'il n'en est nullement question dans les
-observations météorologiques de Bordeaux, de Marseille, de Montpellier,
-ni généralement de la région des oliviers.
-
-L'hiver de 1788-1789 a été long et rigoureux sur toute l'Europe. Il
-présenta à Paris 86 jours de gelée, dont 56 presque consécutifs, nombres
-qui ne se sont pas rencontrés depuis. Les mois de novembre, décembre,
-janvier, mars, furent très rigoureux; celui de février, au contraire,
-fut très doux, avec seulement deux jours de gelée. Les caractères furent
-ceux de tous les grands hivers précédents. Nous y voyons de grandes
-neiges, presque toutes les rivières arrêtées, des voyageurs mourant de
-froid, les végétaux très éprouvés. Cet hiver gela nos ports de mer et la
-mer sur nos côtes; la masse des glaces intercepta la communication de
-Calais à Douvres, couvrit la Manche à deux lieues au large, obstrua les
-ports de ces parages et emprisonna les navires. A Marseille, les bord du
-bassin furent couverts de glace. Dans le pays toulousain, le pain gela
-dans presque tous les ménages: on ne pouvait le couper qu'après l'avoir
-exposé au feu. Les débâcles furent désastreuses. Citons-en une seule:
-«Dans une sinuosité du lit de la Loire, dit un rapport adressé au
-directeur général des ponts et chaussées, la glace s'est amoncelée et a
-formé une digue qui a obstaclé et barré le courant presque en entier.
-Les eaux se sont élevées de manière à excéder la hauteur des levées, et
-elles se sont précipitées à torrents sur le terrain bas qui se trouvait
-derrière. La levée, en cet endroit, a bientôt été dégradée et emportée
-par la violence du courant, et il s'est fait deux brèches voisines l'une
-de l'autre. C'est par cette rupture, qui se trouve précisément dans la
-direction du courant de la rivière, que passe depuis cinq jours l'énorme
-quantité de glace dont elle était couverte dans sa partie supérieure.»
-Tout le Val, près d'Orléans, fut inondé et dévasté par suite de cette
-rupture des digues.
-
-Cependant cet hiver n'amena pas de famine. Les blés, protégés par la
-neige, apparurent très verts au dégel, plus épais même qu'à l'ordinaire,
-parce qu'ils avaient été purgés des mauvaises herbes qui les étouffent
-après les hivers doux. L'année fut assez abondante, et cependant la
-misère du peuple fut grande pendant l'année 1789; mais la faute n'en
-était pas à la rigueur de la saison.
-
-L'hiver de 1794-1795, moins rigoureux en somme, mérite de nous retenir à
-cause de son intérêt historique. On y observa un des plus grands froids
-qui aient jamais été observés à Paris, -23°.5, mais il n'y eut que 64
-jours de gelée. C'est grâce à la rigueur exceptionnelle de cet hiver que
-Pichegru put, presque sans combattre, conquérir la Hollande. Toutes les
-rivières étaient prises, et l'armée ne rencontrait dans sa marche aucun
-obstacle. Bientôt l'armée française entrait dans Amsterdam. «Les soldats
-français donnèrent dans cette occasion le plus bel exemple d'ordre et de
-discipline. Privés de vivres et de vêtements, exposés à la glace et à la
-neige, au milieu de l'une des plus riches capitales de l'Europe, ils
-attendirent pendant plusieurs heures, autour de leurs armes rangées en
-faisceaux, que les magistrats eussent pourvu à leurs besoins et à leurs
-logements.»--«Le merveilleux lui-même, dit M. Thiers, vint s'ajouter à
-cette opération de guerre déjà si extraordinaire. Une partie de la
-flotte hollandaise mouillait près du Texel. Pichegru, qui ne voulait pas
-qu'elle eût le temps de se détacher des glaces et de faire voile vers
-l'Angleterre, envoya des divisions de cavalerie et plusieurs batteries
-d'artillerie légère vers la Nord-Hollande. Le Zuyderzée était gelé; nos
-escadrons traversèrent au galop ces plaines de glace, et l'on vit des
-hussards et des artilleurs à cheval sommer comme une place forte ces
-vaisseaux devenus immobiles. Les vaisseaux hollandais se rendirent à ces
-assaillants d'une espèce si nouvelle.»
-
-Bientôt la conquête fut complète, conquête due à l'admirable constance
-des soldats, à leur force de résistance, à la saison, beaucoup plus qu'à
-l'habileté des généraux.
-
-C'est aussi pour des faits de guerre que l'hiver 1812-1813 restera à
-jamais mémorable. Il ne présenta pas, en effet, en France, de rigueurs
-bien extraordinaires, et même sa température minima à Paris, -10°.6, est
-observée au moins une année sur deux; mais en Russie, là où se trouvait
-l'immense armée qui était forcée de quitter Moscou, il était précoce et
-très rigoureux. Dès le commencement de novembre, le froid devint
-intense, et le 23, jour de l'évacuation complète de Moscou, la neige
-tombait déjà depuis plus d'un mois, et la température était inférieure à
--25 degrés. Les rivières étaient toutes gelées de manière à porter
-l'artillerie.
-
-Ce sont d'abord les neiges qui s'opposent à la retraite: «Pendant que le
-soldat s'efforce, dit M. de Ségur dans son _Histoire de la campagne de
-Russie_, pour se faire jour au travers de ces tourbillons de vent et de
-frimas, les flocons de neige, poussés par la tempête, s'amoncellent et
-s'arrêtent dans toutes les cavités; leur surface cache des profondeurs
-inconnues qui s'ouvrent profondément sous nos pas. Là, le soldat
-s'engouffre, et les plus faibles, s'abandonnant, y restent ensevelis.
-Ceux qui suivent se détournent, mais la tourmente leur fouette au visage
-la neige du ciel et celle qu'elle enlève de la terre; elle semble
-vouloir avec acharnement s'opposer à leur marche. L'hiver moscovite,
-sous cette nouvelle forme, les attaque de toutes parts: il pénètre au
-travers de leurs légers vêtements et de leurs chaussures déchirées.
-Leurs habits mouillés se gèlent sur eux; cette enveloppe de glace saisit
-leur corps et raidit tous leurs membres. Un vent aigu et violent coupe
-leur respiration; il s'en empare au moment où ils l'exhalent et en
-forment des glaçons qui pendent à leur barbe autour de leur bouche. Les
-malheureux se traînent encore en grelottant jusqu'à ce que la neige qui
-s'attache sous leurs pieds en forme de pierre, quelque débris, une
-branche, ou le corps de leurs compagnons, les fasse trébucher et tomber.
-Là, ils gémissent en vain; bientôt la neige les couvre; de légères
-éminences les font reconnaître: voilà leur sépulture! La route est toute
-parsemée de ces ondulations comme un champ funéraire. Les plus
-intrépides ou les plus indifférents s'affectent: ils passent rapidement
-en détournant leurs regards. Mais devant eux, autour d'eux, tout est
-neige; leur vue se perd dans cette immense et triste uniformité,
-l'imagination s'étonne: c'est comme un grand linceul dont la nature
-enveloppe l'armée. Les seuls objets qui s'en détachent, ce sont de
-sombres sapins, des arbres de tombeau avec leur funèbre verdure, et la
-gigantesque immobilité de leurs noires tiges, et leur grande tristesse
-qui complète cet aspect désolé d'un deuil général, d'une nature sauvage
-et d'une armée mourante au milieu d'une nature morte. Tout, jusqu'à
-leurs armes encore offensives à Malo-Iaroslawitz, mais depuis seulement
-défensives, se tourna alors contre eux-mêmes. Elles parurent à leurs
-bras engourdis un poids insupportable. Dans les chutes fréquentes qu'ils
-faisaient, elles s'échappaient de leurs mains, elles se brisaient ou se
-perdaient dans la neige. S'ils se relevaient, c'était sans elles; car
-ils ne les jetèrent point, la faim et le froid les leur arrachèrent. Les
-doigts de beaucoup d'autres gelèrent sur le fusil qu'ils tenaient
-encore, et qui leur ôtait le mouvement nécessaire pour y entretenir un
-reste de chaleur et de vie.»
-
-[Illustration: 1812.--Retraite de Russie.]
-
-Puis le froid fait périr ceux qui n'ont pas été ensevelis sous la neige.
-Le 6 décembre 1812, «en quittant Molodeczno, le froid devint encore plus
-rigoureux, et le thermomètre descendit à 30 degrés Réaumur (-38 degrés
-centigrades). La vie se serait interrompue même dans des corps sains, à
-plus forte raison dans des corps épuisés par la fatigue et les
-privations. Les chevaux étaient presque tous morts; quant aux hommes,
-ils tombaient par centaines sur les chemins. On marchait serrés les uns
-contre les autres, en troupe armée ou désarmée, dans un silence de
-stupéfaction, dans une tristesse profonde, ne disant mot, ne regardant
-rien, se suivant les uns les autres et tous suivant l'avant-garde, qui
-suivait elle-même la grande route de Wilna partout indiquée. A mesure
-qu'on marchait, le froid, agissant sur les plus faibles, leur ôtait
-d'abord la vue, puis l'ouïe, bientôt la connaissance, et puis, au moment
-d'expirer, la force de se mouvoir. Alors seulement ils tombaient sur la
-route, foulés aux pieds par ceux qui venaient après comme des cadavres
-inconnus. Les plus forts du jour étaient à leur tour les plus faibles du
-lendemain, et chaque journée emportait de nouvelles générations de
-victimes.
-
-»Le soir, au bivouac, il en mourait par une autre cause: c'était
-l'action trop peu ménagée de la chaleur. Pressés de se réchauffer, la
-plupart se hâtaient de présenter à l'ardeur des flammes leurs extrémités
-glacées. La chaleur ayant pour effet ordinaire de décomposer rapidement
-les corps que le principe vital ne défend plus, la gangrène se mettait
-tout de suite aux pieds, aux mains, au visage même de ceux qu'une trop
-grande impatience de s'approcher du feu portait à s'y apposer sans
-précaution. Il n'y avait de sauvés que ceux qui, par une marche
-continue, par quelques aliments pris modérément, par quelques spiritueux
-ou quelques boissons chaudes, entretenaient la circulation du sang, ou
-qui, ayant une extrémité paralysée, y rappelaient la vie en la
-frictionnant avec de la neige. Ceux qui n'avaient pas eu ce soin se
-trouvaient paralysés le matin, au moment de quitter le bivouac, ou de
-tout le corps, ou d'un membre que la gangrène avait atteint subitement.»
-(Thiers, _Histoire du Consulat et de l'Empire_.)
-
-L'hiver 1819-1820 fut, en France, le plus grand de tous les hivers
-compris entre 1789 et 1830. Son étude ne nous présenterait rien de
-nouveau à signaler, nous ne l'entreprendrons pas.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV
-
-LE GRAND HIVER DE 1830.
-
-
-L'hiver de 1829-1830 a été le plus rigoureux du dix-neuvième siècle,
-jusqu'à celui de 1879-1880. Il a été aussi remarquable par sa longueur
-que par sa rigueur, et, à cause de cette longueur même, il a été
-extrêmement funeste à l'agriculture. Ses ravages, comme pour celui de
-1709, s'étendirent sur toute l'Europe. Dès le mois de novembre, les
-gelées ayant commencé partout à être très fortes, l'Europe presque
-entière se couvrit d'une grande quantité de neige qui, presque partout,
-resta longtemps sans fondre. Ainsi, le 2 novembre, il tomba assez de
-neige à Varsovie pour qu'on pût aller en traîneau dans les rues. En
-Prusse, il tomba beaucoup de neige, et, en janvier, il y en avait
-cinquante centimètres dans les rues de Berlin. Toutes les voitures y
-étaient transformées en traîneaux dès la fin de décembre. Dans le midi
-de la France, il neigea abondamment en décembre et en janvier, et dans
-certains endroits la neige couvrit le sol pendant cinquante-quatre jours
-consécutifs. C'est énorme pour le climat du Languedoc et de la Provence,
-où, le plus souvent, elle se fond en tombant, ou à peu près. A Genève,
-il y avait dans les rues plus de trente centimètres de neige, pendant
-qu'il n'y en avait pas dans la vallée de Chamouny, au pied du mont
-Blanc, ni sur le mont Saint-Bernard: phénomène qui semble
-extraordinaire, et qui cependant se reproduit dans un grand nombre
-d'hivers rigoureux.
-
-En Corse, en Italie, en Portugal, il tomba d'énormes quantités de neige.
-En Espagne, les communications se trouvèrent interrompues. Dans
-certaines vallées, on en mesura plus de trois mètres. En France, à
-Roncevaux, il y en eut six pieds de hauteur. Ces chutes de neige étaient
-parfois accompagnées de violentes tempêtes. Ainsi, dans le canton de
-Rivesaltes, une bergerie s'écroula, dans la nuit du 27 au 28 décembre,
-sous l'action du vent, et écrasa dans sa chute un troupeau de trois
-cents moutons.
-
-En Savoie, par un froid de 19 degrés, l'Arve fut glacé d'une épaisseur
-de treize pieds, et les montagnes furent ensevelies sous quarante pieds
-de neige.
-
-En bien des points, notamment à Pau, les loups, chassés des montagnes
-par une telle abondance de neige, se répandirent dans la plaine,
-attaquant les personnes, et portant l'effroi dans les habitations. En
-Espagne, ils descendirent en troupes nombreuses, firent de cruels
-ravages parmi les troupeaux, et dévorèrent un grand nombre de personnes.
-
-Les communications ne tardèrent pas à être interrompues en un grand
-nombre de points: les courriers n'arrivèrent plus à destination. Ainsi,
-on écrivait de Toulouse, le 20 décembre: «Depuis quelques jours le froid
-se fait sentir avec une grande violence. Il y a huit à dix pouces de
-neige dans les environs, et il ne cesse pas d'en tomber avec abondance.
-On attend la diligence de Paris, qui n'arrive pas.»
-
-De même, à la même date, on mandait de Caen: «Il est tombé une si grande
-quantité de neige dans les départements du Calvados et de la Manche, que
-les communications de la ville de Caen avec les campagnes et les villes
-voisines sont non seulement devenues difficiles, mais même dangereuses.
-Il paraît que les neiges, poussées par les gros vents qui se sont fait
-sentir les jours précédents, se sont amoncelées jusqu'à cinq et six
-pieds dans le Cotentin.» Beaucoup de voituriers disparurent dans ces
-immenses neiges.
-
-A Paris, il en était presque de même, et, dans les premiers jours de
-janvier, la circulation des voitures dans les rues était impossible. Six
-cents tombereaux et quatre mille individus furent employés pendant
-plusieurs semaines à l'enlèvement des glaces et des neiges dans Paris.
-
-Le froid fut assez cruel pour que presque partout les hommes et les
-animaux en aient été victimes. A Paris, un soldat mourut dans la nuit du
-26 décembre après avoir fait sa faction. A Rouen, un enfant mourut de
-froid. A Montreuil, le 1er janvier, deux hommes furent ramassés morts de
-froid. A Marseille, le 12 janvier, on trouva cinq individus qui avaient
-également succombé sur la voie publique. A la Peña d'Orduna, en Espagne,
-quatorze muletiers moururent de froid. A Berlin, le nombre des décès
-s'éleva considérablement, les hôpitaux et les maisons de travail se
-remplirent de malheureux accablés par la misère et le froid.
-
-Les pauvres gens, sans bois pour se chauffer, souffraient horriblement.
-Le maire du septième arrondissement et celui du dixième firent établir
-des chauffoirs publics à partir du 15 janvier. On fut obligé d'envoyer
-en Alsace des soldats à la poursuite des malheureux qui pillaient les
-bois et les forêts pour se chauffer; il y eut même, le 10 février, une
-émeute à Guebwiller, amenée par la répression du vol du bois. Le roi
-Charles X crut devoir, par une ordonnance du 4 mars, accorder une
-amnistie pour les délits forestiers commis pendant la durée de l'hiver.
-Partout dans Paris on organisa des quêtes pour les indigents. Les
-membres de la famille royale s'étant distingués par leur générosité, le
-marquis de Valori, chevalier des ordres de Malte et de la Légion
-d'honneur, célébra cette bienfaisance en termes pompeux et emphatiques.
-Cette _Ode sur l'hiver de 1830_ se trouve en entier dans le _Moniteur
-universel_; quelques extraits nous suffiront:
-
- Oui, je consolerai sur la glèbe durcie
- Le soc agriculteur, aux stériles efforts;
- Et le cristal des flots, rebelle à l'âpre scie,
- Se brisera sous mes trésors.
-
- * * * * *
-
- Attendrissant spectacle! Au banquet charitable,
- Le riche citadin sans peine a consacré
- L'orgueil de ses habits, le luxe de sa table,
- Et l'éclat de son char doré.
-
- * * * * *
-
- De pudiques tributs quelle moisson pieuse!
- Je ne sais, mais je crois que d'invisibles mains
- Prirent avec le ciel une part glorieuse
- Au soulagement des humains.
-
- * * * * *
-
- Ainsi l'orme géant, fortifié par l'âge,
- Prolongeant dans les bois ses verdoyants arceaux,
- Garantit de la neige et des feux de l'orage
- Le peuple nain des arbrisseaux.
-
-La perte en bestiaux fut aussi très considérable. On écrivait d'Arles,
-le 6 février: «L'hiver dépassera celui de 1789. Nos oliviers meurent
-sous l'action du froid; les troupeaux périssent en détail: tout souffre
-dans les fermes comme à la ville.» On porte à quatorze mille têtes de
-bétail les pertes de l'Andalousie. L'abondance de la neige força à
-suspendre partout, pendant trois mois, les travaux de la campagne. Les
-dégâts sur les végétaux, très considérables, le furent cependant
-beaucoup moins qu'en 1709. Les récoltes en terre, blés, avoines, orges,
-sainfoins, prairies, furent en partie préservées par la neige. Cependant
-en beaucoup d'endroits, comme en 1709, les champs dépouillés de la neige
-par le vent furent exposés à toute la rigueur du froid, et les récoltes
-furent gelées. Dans d'autres points, les gelées arrivant après le dégel
-furent fatales. Sur les terres en pente, où les eaux purent facilement
-s'écouler, les blés furent très bons, et il ne vint rien dans les creux
-au milieu des plaines. La sécheresse du printemps vint augmenter le mal
-et causa autant de dommages que la gelée. En somme, les blés, les
-fourrages, les maïs, furent clairs et courts. La récolte fut des plus
-médiocres, mais non pas nulle. Il n'en résulta aucune famine comparable
-à celles des siècles précédents. C'est que déjà, à cette époque, les
-famines étaient passées pour ne plus revenir.
-
-Quant aux arbres, que la neige ne pouvait garantir, ils furent plus
-malheureux encore, quoique beaucoup se soient sauvés. La liste de ceux
-qui périrent serait trop longue. Citons seulement rapidement les plus
-importants. Les oliviers, les vignes, les châtaigniers, les figuiers,
-les mûriers, les lauriers, périrent en grand nombre, et on se chauffa
-pendant l'hiver suivant avec les nombreux arbres qu'il fallut couper au
-pied. Au contraire, les noyers, noisetiers, cognassiers, néfliers,
-sorbiers, cerisiers, abricotiers, pruniers, poiriers, pommiers, eurent
-peu à souffrir, de même qu'un certain nombre d'arbres exotiques.
-
-Les phénomènes de congélation, les débâcles, les inondations dues à la
-fonte des neiges, méritent de nous arrêter plus longuement; d'autant
-plus que nous n'avons guère eu à en parler pour l'hiver de 1709. Presque
-tous les fleuves d'Europe furent gelés, et l'énumération en serait trop
-longue.
-
-Pour ne dire que quelques mots des faits qui se produisirent hors de
-France: à Genève, le 29 décembre au matin, le vent du nord s'étant
-apaisé, le lac cessa d'être agité, et les vagues, transformées depuis la
-veille en nombreux glaçons qu'on voyait flotter le long des rives et à
-l'entrée du port, se sont aussitôt soudées et ont transformé la surface
-liquide en une plaine solide, qui permettait presque de traverser le lac
-à pied depuis les pâquis aux Eaux-Vives, en longeant l'estacade.
-
-Le 10 du mois de janvier, la glace de la Meuse s'est rompue devant
-Schiedam, au moment où plus de quatre cents personnes se trouvaient
-dessus; elles ont été toutes sauvées, à l'exception de deux.
-
-En Suède et en Danemark, le froid, intense et continu en décembre,
-faiblit en janvier; les glaces du Belt n'interrompirent la navigation
-que pendant douze jours; mais des traîneaux, pesamment chargés,
-traversèrent, en décembre, le Sund sur une largeur de sept à huit lieues
-entre la Suède et le Danemark. En janvier, la communication directe sur
-la glace, entre Elseneur et Helsingfors, fut interrompue par la violence
-des courants, et sur d'autres points le peu d'intensité de la gelée de
-ce mois rendit les excursions sur la glace très périlleuses. Le port
-d'Odessa, dans la mer Noire, fut pris dès le 8 décembre.
-
-La débâcle du Danube et de ses affluents, et les débordements produits
-par la foule des neiges, furent si graves en Allemagne que des ponts
-furent rompus, des faubourgs dévastés. Trente cadavres furent retrouvés
-le 4 mars.
-
-En France, tous les fleuves, toutes les rivières, furent gelées, même
-celles du midi, qui ne sont complètement prises que bien rarement. Le
-Rhin fut presque entièrement gelé le 20 janvier; les glaçons charriés
-par ce fleuve, après avoir longtemps battu les soutiens du pont du Rhin,
-en ont enfin enlevé une partie vers le milieu de la journée, et
-interrompu de cette manière toute communication entre Strasbourg et
-Kehl. Dans le midi, la Garonne, la Dordogne, la Durance, le canal des
-deux mers, furent pris, et l'on passa le Rhône sur la glace.
-
-Ainsi, on écrivait de Bordeaux, à la date du 31 décembre: «La Garonne
-continue à se couvrir de glaçons, et les sinistres qu'elle produit sont
-de jour en jour plus affligeants; on ne voit sur les glaces que mâts
-brisés et que chaloupes sans pilote. A la marée montante, deux navires,
-_la Clémentine_ et _la Danaé_, ont chassé sur leurs ancres et ont été
-jetés par la force des glaces en travers du pont. _La Bonne-Madeleine_,
-entraînée de même, passa sous les ponts, et les mâts s'opposant à son
-passage, ils furent brisés.»
-
-[Illustration: 1830. La Garonne.--On ne voit sur les glaces que mâts
-brisés et chaloupes sans pilote.]
-
-Le Rhône et la Saône se prirent deux fois en totalité, et les débâcles
-présentèrent des particularités dignes de nous arrêter.
-
-La première débâcle du Rhône eut lieu le 24 janvier, en plein jour. Le
-pont d'Avignon, sur la grande branche du Rhône, assailli par d'énormes
-blocs de glace, ne put résister à la violence des chocs, et deux arches
-furent d'abord emportées; plusieurs autres, fortement ébranlées, durent
-être reconstruites.
-
-La seconde débâcle se produisit le 9 février; elle causa de grands
-malheurs dans Lyon: «Les glaces que le fleuve charrie, écrivait-on,
-s'étant accumulées pendant la nuit, ont formé un barrage qui a retenu et
-fait élever les eaux de plusieurs pieds, jusqu'à ce que, surmontant
-violemment cet obstacle, elles aient repoussé la digue de glace, qui
-s'est alors précipitée sur les usines. Quelques-unes ont été rejetées et
-brisées contre les glacis de la chaussée, d'autres ont été gravement
-endommagées. L'une a été fixée dans les glaces au milieu du Rhône et y
-est demeurée plusieurs jours.»
-
-La seconde débâcle de la Saône eut lieu aussi dans la première quinzaine
-de février. Elle donna naissance à une banquise analogue à celles qui se
-produisirent en 1880, et sur lesquelles nous insisterons. Citons
-textuellement le rapport publié par _le Moniteur universel_, en février
-1830: «La débâcle de la Saône donnait, à Lyon, les plus vives
-inquiétudes; les glaces, amoncelées en amont du pont de Serin et de
-l'île Barbe, touchaient au fond de la rivière et s'élevaient par place
-fort au-dessus du niveau des eaux. Cette masse énorme menaçait d'une
-destruction subite le pont de Serin, qui devait en éprouver le premier
-choc. Les piles de ce pont sont en pierre et les arches en bois, et si
-le tablier en eût été enlevé par un encombrement de glaces, il se serait
-formé en aval un barrage par-dessus lequel les eaux, se précipitant avec
-une force incalculable, auraient inondé la ville. On craignait les
-malheurs les plus affreux, et l'énormité de l'amas de glace défiait
-toutes les mesures par lesquelles on aurait pu tenter de les prévenir.
-
-»Enfin, le 16 février, ce vaste chaos, soulevé par l'eau qui pénétrait
-dessous, s'est tout à la fois mis en mouvement; en moins de cinq
-minutes, la rivière s'est élevée de deux mètres; des glaçons d'une
-épaisseur moyenne de quarante à cinquante centimètres, soudés les uns
-contre les autres sous toutes les inclinaisons, semblaient ne former
-qu'une seule plaine hérissée sur toute l'étendue de la rivière et
-marchaient comme un seul corps: on eût dit un glacier des Alpes
-descendant silencieusement vers la mer. Ce spectacle, dont on ne saurait
-peindre la majestueuse horreur, a duré près de cinq quarts d'heure.
-Heureusement, la débâcle n'a point eu lieu par une crue; elle s'est
-opérée par un temps froid, il a gelé pendant les trois nuits qui l'ont
-précédée. Avec un mètre d'eau de plus, le pont de Serin, dont les glaces
-ont atteint les fermes, aurait été infailliblement emporté, et il n'est
-pas donné de calculer les suites qu'aurait entraînées un pareil
-événement.
-
-»On n'a à déplorer aucun malheur sérieux; dans l'appréhension où chacun
-se trouvait, on ne tint pas compte de quelques bateaux emportés.»
-
-Dans le centre et dans le nord, les rivières ne présentaient pas un
-aspect différent. A Argenton, «les plus vieux habitants de nos contrées
-ne se souviennent pas d'avoir vu un froid si rigoureux. La glace qui
-couvre la Creuse est épaisse de 15 pouces en certains endroits, et
-supporte les plus lourdes charrettes. Les vignes sont presque
-entièrement détruites, et on a trouvé dans la campagne des arbres fendus
-par la force du froid. Plusieurs chasseurs ont tué des cygnes, des
-butors et d'autres oiseaux qui n'avaient jamais paru dans nos climats.»
-
-A Boulogne, on prenait, en décembre et janvier, des quantités
-prodigieuses de soles chassées des mers du Nord par les froids.
-
-Le 8 février, la Scarpe (Nord), subitement grossie par le dégel,
-renversait les digues en plusieurs points et envahissait les campagnes.
-
-Mais ce furent surtout les faits de congélation et de débâcle de la
-Seine et des rivières de son bassin qui, comme toujours, occupèrent
-l'opinion publique. Dès le 26 décembre, les bâtiments sortis du Havre et
-de Honfleur à destination de Rouen, furent obligés de regagner le port,
-pour éviter les glaces qui commençaient à charrier très fort. Le 27, la
-rivière était entièrement prise dans tout son cours. Ces bâtiments
-attendirent dans les ports, pendant plus d'un mois, que la débâcle
-arrivât pour leur permettre de remonter jusqu'à Rouen. Le 18 janvier, on
-établit à Rouen une foire sur la glace. A Paris, des boutiques
-s'établirent sur le petit bras de la Seine.
-
-L'administration, justement préoccupée des désastres que pouvait amener
-la débâcle, cherchait à en diminuer les dangers en brisant d'avance les
-glaces. On employa successivement deux moyens.
-
-Des essais furent faits le 17 janvier, près de la plaine d'Ivry, avec
-des marrons à briser la glace, chargés de poudre. Ils furent repris
-quelques jours après à côté du pont des Arts. Malheureusement l'effet
-produit ne répondit pas aux espérances. Le sciage des glaces fut employé
-près du quai de l'École avec beaucoup plus de succès.
-
-Cependant les marrons à briser la glace étaient employés depuis
-plusieurs années à Mulhouse avec un succès complet, et cette année 1830
-ils réussirent comme toujours. Il est vrai de dire qu'à Paris, sous
-prétexte de faire mieux, on avait imaginé un grand nombre de moyens
-divers de lancer les marrons, se refusant toujours à employer le moyen
-usité à Mulhouse, qui donnait pourtant de si bons résultats.
-
-Ces marrons de M. Gluck étaient employés avec un plein succès à Mulhouse
-depuis 1778.--«12 février 1830. C'est grâce à l'emploi des marrons de M.
-Gluck qu'on s'est rendu maître des énormes glaçons qui s'amoncelaient
-partout. Ainsi, pendant qu'à Paris on venait de faire un essai
-infructueux de cet ingénieux moyen, parce qu'on n'avait pas voulu suivre
-les indications données, ce même moyen réussissait complètement à
-Mulhouse; des glaçons d'une grandeur et d'une grosseur énormes, qu'aucun
-levier n'aurait pu faire céder, se rompaient en éclats, comme par
-enchantement, par l'emploi d'un seul marron, et remettaient à flot des
-masses d'autres glaçons qui s'étaient arrêtés aux piles des ponts.»
-
-«M. Fournet, ingénieur en chef du département, et M. Morin, ingénieur de
-l'arrondissement, ont été témoins du prodigieux effet des marrons de M.
-Gluck, lorsqu'ils sont bien employés, c'est-à-dire lorsque, au lieu
-d'être lancés au fond de l'eau, comme l'a fait M. Ruggieri à Paris, on
-les fixe à une perche pour les présenter et les faire éclater
-immédiatement sous le glaçon flottant qu'on veut briser.»
-
-Enfin la débâcle se produisait à Paris le 26 janvier. En voici le
-tableau, d'après le rapport de l'inspecteur général de la navigation:
-«Un exprès, arrivé hier de Choisy-le-Roi, avait annoncé que les glaces
-descendues de Melun et Corbeil étaient arrêtées au pont de Choisy et y
-formaient un mur de 15 pieds de hauteur; que les piles étaient
-submergées jusqu'au couronnement; que la commune se trouvait dans un
-lac, l'eau couvrant le parc et menaçant d'en renverser les murs, les
-grandes berges tombées, et les bois chantiers environnants en péril.
-Ainsi averti, on s'est tenu sur ses gardes, s'attendant pour la nuit à
-une violente débâcle dans Paris... A trois heures du matin, les glaces
-sont parties avec force, ont marché pendant 35 minutes, et se sont
-arrêtées en formant d'énormes rencharges contre les ponts supérieurs et
-la grande estacade de l'île Saint-Louis... Sur les 5 heures et demie,
-les glaces sont reparties avec une furie impossible à décrire, et la
-grande estacade, fermée cette année avec un soin particulier, et
-renforcée de charpentes nouvelles, a essuyé un choc si terrible qu'elle
-en a reculé de 11 pouces, ébranlant et dérangeant les assises des culées
-du quai sur lequel elle s'appuie. Elle a résisté comme par miracle et a
-préservé non seulement les riches et nombreux bateaux placés derrière
-elle, mais encore les ponts du grand bras que cette masse de bateaux
-aurait pu entraîner avec elle. La blanchisserie _les Sirènes_, au pont
-des Arts, a été enfoncée par les glaçons qui s'y sont logés, l'ont
-brisée et coulée à fond de manière à ne pouvoir être sauvée... On a des
-inquiétudes pour les ponts de Choisy-le-Roi, de Bezons et du Pecq... La
-retenue des glaces à Choisy-le-Roi, où, formant une espèce de barrage,
-elles ont fait déborder les eaux sur toute la commune, et les temps secs
-qui ont régné depuis quelques jours, ont heureusement amorti pour Paris
-les effets de la débâcle et de l'inondation, qui probablement, sans ces
-circonstances, auraient été aussi terribles qu'en 1802.» Cette débâcle
-devait bientôt être suivie d'une autre. En effet, le 5 février, la Seine
-était de nouveau complètement reprise, et une seconde débâcle se
-produisait le 10, sans aucun accident. Le rapport de l'inspecteur
-général de la navigation remarque que, depuis 1789, on n'avait pas vu
-deux débâcles à Paris dans un même hiver. Cette seconde débâcle, qui
-devait se terminer sans aucun accident, avait cependant causé les plus
-grandes inquiétudes, à cause d'une accumulation de glace analogue à
-celle qui s'était produite à Choisy lors de la première.
-
-«On craint, le 9 février, une seconde débâcle plus grave que la
-première. Un amas effrayant de glaces, venues de la Marne supérieure,
-s'est arrêté dans la longueur d'une lieue et demie sur la partie de la
-rivière qui traverse Corbeil, et menace le voisinage. On prend des
-mesures pour débarrasser le cours de la rivière.»
-
-Heureusement il devait en être de l'embâcle de la Marne comme de celle
-de la Saône. Le 15 février, tout danger avait disparu; la débâcle
-s'était achevée sans entraîner aucun des graves accidents que
-l'amoncellement des glaces avait fait redouter et contre lesquels toutes
-les mesures de précaution possibles avaient été prises.
-
-Maintenant que nous avons passé en revue les principaux traits de cet
-hiver rigoureux, occupons-nous de rechercher ses températures. Disons
-d'abord qu'il fut rigoureux sur toute l'Europe. En France, le midi eut
-plus à souffrir que le nord, proportionnellement aux hivers moyens. Le
-tableau suivant donne quelques-unes des températures les plus basses
-pour quelques villes de France.
-
- Mulhouse -28°.1
- Nancy -26.3
- Épinal -25.6
- Aurillac -23.6
- Strasbourg -23.4
- Metz -20.5
- Dieppe -19.8
- Colmar -18.0
- Pau -17.5
- Paris -17.2
- Toulouse -15.0
- Avignon -13.0
- Lyon -12.0
- Bordeaux -10.6
- Marseille -10.1
- Hyères -5.3
-
-Pour Paris nous pouvons entrer dans quelques détails, mais il nous faut
-d'abord donner des définitions.
-
-On appelle température maxima et température minima d'une journée, la
-plus haute et la plus basse température de cette journée. Elles sont
-données, soit par des thermomètres spéciaux, dits thermomètres à maxima
-et à minima, soit par des thermométrographes qui inscrivent
-automatiquement la température à chaque instant du jour et de la nuit.
-
-Imaginons maintenant qu'on prenne la température à chacune des 24 heures
-de la journée; la somme de ces 24 températures, divisée par 24, est ce
-qu'on nomme la température moyenne de la journée. Le nombre auquel on
-arrive en faisant cette opération est sensiblement le même que celui
-obtenu en prenant la demi-somme de la température maxima et de la
-température minima de la journée. Aussi cette demi-somme est-elle prise
-très souvent comme température moyenne du jour.
-
-Exemples:
-
- Température maxima +12°
- Température minima +6
- Moyenne (12 + 6) / 2 = 9°
-
- Température maxima +2°
- Température minima -6
- Moyenne (+2 - 6) / 2 = -2°
-
- Température maxima -2°
- Température minima -10
- Moyenne (-2 - 10) / 2 = -6°
-
-Nous pouvons avoir ainsi la température moyenne de chacun des jours du
-mois de janvier. La somme de ces 31 moyennes, divisée par 31, donne la
-température moyenne de janvier.
-
-On aura de même la température moyenne de tous les mois d'une année. La
-somme de ces températures moyennes, divisée par 12, est la température
-moyenne de l'année. De même la somme des températures moyennes des trois
-mois de décembre, janvier, février, divisée par 3, est la température
-moyenne de l'hiver météorologique.
-
-Tous les calculs que nous venons d'indiquer ont été faits, pour le
-climat de Paris, à l'aide des observations de l'Observatoire depuis le
-commencement du siècle. Avant cette époque, les renseignements ne sont
-pas complets.
-
-Prenons donc, depuis le commencement du siècle, une longue série
-d'observations, par exemple 50 ans. Faisons la somme des 50 températures
-moyennes de janvier pour ces 50 années; divisons cette somme par 50,
-nous aurons la température moyenne autour de laquelle oscillent les mois
-de janvier des diverses années. On aura de même la température moyenne
-normale de chaque mois, de chaque saison, de l'année entière.
-
-Voici le tableau des températures moyennes normales déduites de
-cinquante années d'observations (1816 à 1866), faites à l'Observatoire
-de Paris, et calculées par M. Renou:
-
- ( Décembre +3°.54
- Hiver, +3°.26 ( Janvier +2°.32
- ( Février +3°.91
-
- ( Mars +6°.41
- Printemps, +10°.16 ( Avril +10°.17
- ( Mai +13°.89
-
- ( Juin +17°.24
- Été, +18°.12 ( Juillet +18°.69
- ( Août +18°.44
-
- ( Septembre +15°.59
- Automne +11°.15 ( Octobre +11°.27
- ( Novembre +6°.58
-
- Moyenne de l'année, +10°.67.
-
-Un hiver est rigoureux, lorsque la moyenne de ses trois mois, jointe,
-s'il y a lieu, à la moyenne des mois de novembre et de mars, est
-sensiblement plus basse que la moyenne normale. Mais cette moyenne ne
-suffit pas pour qu'on puisse apprécier complètement la rigueur d'un
-hiver. On aura à tenir compte de tous les détails des oscillations de la
-température pendant cet hiver, et en particulier du nombre de jours de
-gelée, c'est-à-dire du nombre de jours où le thermomètre à minima s'est
-abaissé au-dessous de zéro. Le nombre le plus considérable observé à
-Paris, depuis que les observations sont régulières, est de 80 pour
-l'hiver 1788-1789; le moins considérable est de 10 pour l'hiver
-1820-1821. Le nombre moyen des jours de gelée à Paris est de 47.
-
-Le tableau suivant, calculé d'après les principes que nous venons
-d'indiquer, résume l'hiver de 1829-1830. Il comprend les cinq mois de la
-saison froide.
-
-HIVER 1829-1830.
-
- MOIS. MOYENNE MOYENNE DIFFÉRENCES NOMBRE MOYENNE TEMPÉRATURE
- normale pour en faveur des des la plus
- du mois l'hiver du mois jours de minima basse
- à Paris 1829-1830 normal gelée du mois du mois
-
- Novembre +6.58 +4.7 +1.88 8 +1.9 -5.3
- Décembre +3.54 -3.5 +7.04 26 -5.7 -14.5
- Janvier +2.32 -2.5 +4.82 21 -4.5 -17.2
- Février +3.91 +1.2 +2.71 17 -2.0 -15.6
- Mars +6.41 +8.9 -2.49 4 +4.4 -2.3
-
-Ce tableau nous montre que les quatre mois de novembre, décembre,
-janvier, février, furent beaucoup plus froids que la moyenne normale, et
-qu'au contraire le mois de mars fut très chaud.
-
-La moyenne des trois mois d'hiver est de -1°.6 inférieure de 4°.86 à
-l'hiver normal. La moyenne des cinq mois de la saison froide est de
-+1°.76, inférieure de 2°.79 à la moyenne correspondante de l'année
-normale.
-
-Il y eut trois périodes de froid bien marquées: la période de décembre,
-du 6 décembre au 7 janvier; c'est la plus longue. Elle est suivie, après
-une bien courte interruption, de la période la plus cruelle, du 12 au 20
-janvier. Puis vient un dégel sérieux qui amène les premières débâcles;
-Le 29 janvier, le froid revient aussi fort qu'auparavant, pour se
-terminer le 8 février, et amener les secondes débâcles.
-
-C'est à cette date que se terminent les rigueurs de l'hiver: il avait
-duré deux mois, pendant lesquels on avait compté 54 jours de gelée. Des
-gelées peu intenses, avant le 6 décembre, et après le 8 février, au
-nombre de 22, complètent le nombre total de 76 gelées pour l'hiver
-entier, nombre qui n'avait pas été obtenu depuis l'hiver de 1788-1789.
-
-Pour ceux auxquels les moyennes que nous venons d'examiner ne seraient
-pas assez familières, employons la méthode de calcul employée dans les
-applications de la météorologie à l'agriculture. Faisons la somme des
-degrés de chaleur comptés au-dessus de zéro pendant la durée des trois
-mois de décembre, janvier, février, de l'hiver 1829-1830. Faisons,
-d'autre part, la somme des degrés de froid comptés au-dessous de zéro
-pendant le même temps. Nous trouverons que la somme des degrés de froid
-surpasse la somme des degrés de chaleur de 153 degrés. Donc l'hiver de
-1829-1830 a présenté une somme de 153 degrés au-dessous de la
-température moyenne de zéro. Au contraire, en année normale, la somme
-est de 291 degrés au-dessus de cette même moyenne. Donc il a manqué 444
-degrés, en trois mois, pour faire de l'hiver 1829-1830 un hiver normal.
-Cette somme, répartie sur les 90 jours des trois mois, montre que la
-température a été chaque jour de près de 5 degrés, en moyenne,
-inférieure à la température normale.
-
-
-
-
-CHAPITRE V
-
-LES HIVERS DE 1830 A 1879.
-
-
-De 1830 à 1879 il n'y eut pas en France de bien grands hivers. Si
-quelques-uns furent un peu rudes, aucun n'a été comparable à celui que
-nous venons d'examiner. Nous aurons bien vite fait d'indiquer, en
-suivant l'ordre chronologique, les faits saillants de cette période de
-cinquante ans.
-
-L'hiver 1837-1838 fut remarquable par 77 jours de gelée, dont 33
-consécutifs, nombres supérieurs à ceux de 1829-1830. La température
-minima à Paris fut de -19 degrés, le 20 janvier. Il semble donc, au
-premier abord, que cet hiver ait été plus rigoureux que le grand hiver
-1829-1830. Mais, quand on y regarde de près, on voit que, d'abord, il
-s'étendit sur une surface de l'Europe beaucoup moindre, et que, même à
-Paris, les gelées si nombreuses furent très souvent peu intenses. Aussi,
-la moyenne des trois mois d'hiver fut-elle de +0°.7 au lieu de -1°.6,
-présentée par 1829-1830, supérieure à cette dernière de 2°.3.
-
-Cet hiver présente cependant ce point remarquable, que la température
-moyenne de janvier, -4°.4 est la moyenne la plus basse qui ait jamais
-été rigoureusement calculée, jusqu'au mois de décembre 1879. Aussi,
-pendant ce mois de janvier, vit-on se produire tous les caractères qui
-accompagnent les grands hivers, prise des rivières, congélation d'hommes
-et d'animaux, pertes grandes pour l'agriculture et la sylviculture.
-
-L'hiver 1840-1841 ne présenta rien de bien particulier, à aucun point de
-vue, et plus de quinze hivers du dix-neuvième siècle, dont nous ne
-parlerons même pas, ont été plus rigoureux. Il est resté cependant gravé
-dans bien des mémoires, à cause d'un événement qui s'y produisit. Le 15
-décembre, jour du plus grand froid, où la température descendit à -14
-degrés, eut lieu l'entrée solennelle, par l'arc de triomphe de l'Étoile,
-des cendres de l'empereur Napoléon rapportées de Sainte-Hélène. «Une
-multitude innombrable de personnes, les légions de la garde nationale de
-Paris et des communes voisines, des régiments nombreux, stationnèrent
-depuis le matin jusqu'à deux heures de l'après-midi dans les
-Champs-Élysées. Tout le monde souffrit cruellement du froid. Des gardes
-nationaux, des ouvriers, crurent se réchauffer en buvant de
-l'eau-de-vie, et, saisis par le froid, périrent d'une congestion
-immédiate. D'autres individus furent victimes de leur curiosité: ayant
-envahi les arbres de l'avenue pour apercevoir le coup d'oeil du cortège,
-leurs extrémités, engourdies par la gelée, ne purent les y maintenir;
-ils tombèrent des branches et se tuèrent.»
-
-En 1844-1845, il y eut 79 jours de gelée à Paris; c'était le nombre le
-plus considérable depuis 1789, mais elles ne furent pas très intenses,
-et s'échelonnèrent sur un long intervalle; il n'y en eut jamais plus de
-quinze consécutives. Aussi, quoique la moyenne de cet hiver soit plus
-basse que celle de 1838, il fit moins de mal. Cet hiver est surtout
-remarquable par l'énorme quantité de neiges qui tombèrent pendant
-plusieurs mois sur une grande partie de l'Europe. «Non seulement les
-Ardennes, les Vosges, le Jura, les Alpes, les Cévennes, les montagnes de
-l'Auvergne et les Pyrénées, furent couvertes, dans cet hiver, d'une
-couche de neige triple de celle dont ces hauteurs sont chargées dans les
-hivers ordinaires, mais presque toutes les routes dans le midi en furent
-encombrées; les communications furent interrompues sur un nombre
-considérable de points; à Marseille, il tomba 0m.50 de neige en
-trente-six heures. En Allemagne, les railways du Harz et de la Silésie,
-ceux de Magdebourg et de Leipzig à Dresde, furent enterrés sous une
-couche d'une épaisseur de 7 mètres. Dans la haute Silésie, des maisons
-furent ensevelies avec leurs habitants. Dans le département de la Drôme,
-dans les Pyrénées, près de Nîmes, des hommes et des animaux furent
-ensevelis sous la neige.»
-
-[Illustration: 1844-1845.--Toutes les routes du midi furent couvertes de
-neige.]
-
-Les hivers de 1851-1855 et de 1855-1856 ne furent pas très rudes en
-France, mais ils resteront célèbres aussi, ceux-là, à cause des pertes
-considérables que le rude climat de la Crimée fit subir à nos troupes.
-Nous lisons, en effet, dans l'_Histoire de la guerre de Crimée_, de M.
-Camille Roussel, que pendant cette longue et terrible guerre, plus de
-265 000 hommes périrent, tant Français qu'Anglais, Piémontais, Turcs et
-Russes. Et ce nombre est certainement de beaucoup trop faible. Sur tant
-de victimes de la guerre, moins de 40 000 périrent par suite du feu de
-l'ennemi; tout le reste, soit plus de 225 000 hommes, mourut de maladie.
-Grâce à la rigueur de la saison, par des températures allant jusqu'à -27
-degrés, les affections de poitrine, la dyssenterie, le scorbut, puis le
-typhus, exerçaient des ravages incroyables. Les chevaux sans abri
-mouraient par centaines; la cavalerie était presque démontée. Il n'y
-avait que les chevaux d'Afrique et les mulets qui résistaient
-admirablement au froid, à la fatigue, à la faim.
-
-Les cas de congélation étaient fréquents et graves; pendant le mois de
-janvier 1855, il n'y en eut pas moins de 2 500 dans la seule armée
-française, pour un tiers suivis de mort, pour la plupart de mutilations
-dangereuses: on compterait le nombre de ceux qui ne demeurèrent pas à
-jamais estropiés. Sur 75 000 hommes que comptait au 31 janvier l'armée
-française, il y en avait dans les hôpitaux et les ambulances plus de 9
-000, un huitième à peu près de l'effectif général.
-
-L'hiver de 1870-1871 n'est pas non plus extrêmement froid, du moins à
-Paris, mais il restera à jamais mémorable en France à cause des tristes
-circonstances dans lesquelles il s'est produit, à cause des souffrances
-que ses rigueurs ont occasionnées à nos soldats. A ce point de vue
-surtout il mérite qu'on s'y arrête.
-
-A Paris, il n'y eut aucune gelée en octobre ni en novembre 1870, fait
-qui se produit assez rarement; et la moyenne de température de ces deux
-mois fut à peu près égale à la moyenne normale des mois d'octobre et de
-novembre. Mais au 1er décembre le froid commence et se maintient presque
-sans interruption pendant toute la durée de décembre et de janvier.
-Pendant les soixante-deux jours qui constituent ces deux mois, le
-thermomètre s'abaissa quarante-quatre fois au dessous de zéro degré,
-sans qu'il y eût aucun froid excessif, la température la plus basse de
-janvier ayant été de -11°.7 le 24, et celle de février de -11°.9 le 5.
-Puis le froid disparaît subitement comme il était venu, et la
-température de février est très notablement supérieure à la moyenne
-ordinaire. Cet hiver n'a donc été ni long, ni extrêmement rigoureux. On
-n'y compte à Paris, en tout, que 50 jours de gelée, et des températures
-minima qui n'ont rien d'exceptionnel. La température moyenne de décembre
-y fut de -0.7, et depuis le commencement du siècle, six mois de décembre
-avaient été plus froids que celui-là; la température moyenne de janvier
-y fut de -0.8, et depuis le commencement du siècle, neuf mois de janvier
-avaient été plus froids. Ni décembre ni janvier n'ont donc isolément
-rien présenté d'extraordinaire par leurs températures; mais ils ont été
-froids tous les deux, tandis qu'en général deux mois froids ne se
-suivent pas immédiatement.
-
-Si nous considérons seulement l'ensemble des deux mois de décembre et
-janvier, l'hiver de 1870-1871 arrive, comme rigueur, pour la période de
-1800 à 1878, immédiatement après ceux de 1829-1830 et de 1838-1839. Mais
-si nous tenons compte du nombre des jours de gelée et de la moyenne
-totale des mois froids, l'hiver 1870-1871 doit être considéré comme
-simplement assez rude. Il serait, comme celui de 1812-1813, tristement
-célèbre aussi, et, pour la même cause, classé au dixième ou douzième
-rang parmi ceux du siècle.
-
-En certains points du territoire, le froid constant de ces deux mois de
-décembre et janvier, joint aux misères de la guerre, aux tristesses de
-l'occupation prussienne, eut une funeste influence sur la santé
-publique. M. Renou écrivait de Vendôme, en février 1871: «La mortalité
-est effrayante ici. Il est mort autant de monde en janvier qu'il en
-meurt ordinairement en un an, et cela sans compter les décès des
-militaires français ou prussiens. On a enterré ici cinquante-sept
-personnes le 27 décembre.» Mais c'est surtout dans le midi que les
-froids se firent sentir. Tandis qu'à Paris ils n'atteignaient pas -12
-degrés, il dépassaient -17 degrés à Bordeaux, -23 degrés à Périgueux,
--16 degrés à Montpellier. Une seule fois, dans cette dernière ville, le
-20 janvier 1855, on avait observé un froid plus vif, de -18°.2.
-
-M. Martins, dans un mémoire adressé à l'Académie des sciences, établit
-qu'en janvier comme en février 1871, les températures minima de
-Montpellier furent constamment inférieures à celles de Paris. Il est
-vrai que, à cause de la sérénité habituelle du ciel du midi, à des nuits
-très froides succédaient des journées presque chaudes: aussi la moyenne
-générale est-elle plus élevée à Montpellier qu'à Paris. Les effets de
-cette température si anormale furent désastreux sur la végétation. Dans
-le jardin botanique de Montpellier, nombre d'arbres indigènes furent
-gelés jusqu'aux racines: les chênes verts, les pins d'Alep, les
-oliviers, les cyprès, les grenadiers, les figuiers, moururent.
-
-Qu'on songe aux souffrances que durent éprouver nos soldats, couchant
-dehors par un mois de novembre sans cesse pluvieux, par un mois de
-décembre et un mois de janvier constamment froids. A Paris, plus
-peut-être qu'ailleurs, les souffrances furent grandes. Les soldats, aux
-avant-postes, n'étaient pas les seuls à souffrir. Les femmes, obligées
-d'aller passer plusieurs heures chaque jour à la porte des boucheries et
-des boulangeries, pour obtenir les quelques grammes de viande, le petit
-morceau de pain, et quel pain! qui étaient alloués à chacun, n'étaient
-pas plus heureuses. «Aux souffrances de la faim, dit le général Ducrot,
-vint s'ajouter celle du froid: plus de houille, plus de coke, plus de
-bois; on rationna la chaleur comme on avait rationné la nourriture.»
-
-Lisons, dans les _Mémoires sur la défense de Paris_, de E.
-Viollet-le-Duc, le tableau des avant-postes: «Il faut avoir passé des
-nuits au bivouac, dans la tranchée, aux avant-postes, l'âme inquiète et
-l'oreille au guet, au milieu de ces soldats mornes, pelotonnés autour
-d'un brasier, sales, défaits, couverts de lambeaux sans nom, abrités
-derrière les débris de meubles arrachés à quelques maisons voisines, ne
-répondant aux questions que par monosyllabes, laissant brûler leurs
-restes de vêtements et leurs souliers, n'entendant plus la voix de leurs
-officiers. Il faut avoir vu la pâle lueur d'une aurore d'hiver se lever
-sur ces demi-cadavres, sur ces membres engourdis et couverts de givre,
-sur ces visages sans éclairs...» Que ceux qui ont passé les longs mois
-du siège de Paris aux avant-postes, dans les tranchées d'Arcueil-Cachan,
-des Hautes-Bruyères, ou de la ferme des Mèches, se souviennent et disent
-si ce sombre tableau n'est pas frappant de ressemblance.
-
-[Illustration: Nuits au bivouac sur la neige.]
-
-A Belfort, les souffrances étaient plus grandes encore; car le froid
-était plus intense et les ressources moindres. Nous lisons dans _la
-Défense de Belfort_: «Nous ne pouvions remplacer la chaussure usée des
-hommes. Ces malheureux, presque tous sans guêtres et avec les mauvais
-souliers qu'on avait livrés à la troupe, avaient cruellement à souffrir
-par ces froids terribles atteignant, certaines nuits, jusqu'à 18 et 19
-degrés centigrades au-dessous de zéro. Nombre d'hommes avaient les pieds
-gelés. Il fallut, pour parer à ces graves inconvénients, faire flèche de
-tout bois, et le gouverneur mit à la disposition des corps de troupe les
-sacs à farine vides, pour en faire des guêtres. Il ordonna également
-qu'en cas d'extrême besoin de cuir et en l'absence de moyens pour tanner
-les peaux des bêtes mangées, on devrait les utiliser non tannées, pour
-faire des chaussures à la manière des peuples primitifs.»
-
-Les armées qui tenaient la campagne, souvent sans abris, sans tentes,
-étaient décimées par les maladies, par les cas fréquents de congélation.
-Et cet hiver semblait s'acharner surtout contre nous en favorisant nos
-ennemis. M. de Freycinet en fait la remarque dans son histoire de _la
-Guerre en province_: «Les influences météorologiques ont constamment
-lutté contre nous. Il semblait que la nature eût fait un pacte avec nos
-ennemis. Chaque fois qu'ils se mettaient en marche, ils étaient
-favorisés par un temps admirable, tandis que tous nos mouvements étaient
-contrariés par la pluie ou le froid. La rigueur de l'hiver a été
-certainement pour moitié dans l'insuccès de la campagne de l'Est. Le
-froid a contribué beaucoup à la défaite d'Orléans, et même à celle du
-Mans: c'est la pluie qui a retardé une première fois la marche de
-l'armée de la Loire, ou qui, du moins, a permis de justifier son
-inaction. Nos ennemis, au contraire, ont toujours été secondés dans
-leurs mouvements. Qui ne se rappelle le temps exceptionnel qui a régné
-pendant tout le mois de septembre et la première quinzaine d'octobre,
-alors que l'armée prussienne marchait sur Paris et installait les
-travaux du siège? Qui ne se rappelle également la température
-printanière qui a régné dès la fin de janvier, aussitôt après que
-l'armistice a clos les hostilités? Autant l'hiver avait été rude pour
-les mouvements de notre armée de l'Est, autant il a été propice pour le
-retour des Prussiens en Allemagne.»
-
-L'hiver qui suivit celui de la guerre s'annonça d'abord comme devant
-être beaucoup plus rigoureux. Heureusement il ne tint pas complètement
-ses promesses. Trois gelées en octobre et dix-sept en novembre, avec des
-moyennes de +9°.5 et +3°.1, voilà le début. Ces deux mois, en 1870,
-n'avaient donné aucune gelée, et les moyennes en avaient été de +11°.2
-et +6°.1. Dès le 22 novembre, la Loire charriait des glaçons à
-Châtillon. D'après M. Renou, depuis un siècle, quatre mois de novembre
-seulement avaient été plus froids: ceux de 1774, 1782, 1786 et 1858.
-Puis, à partir du commencement de décembre, la température s'abaissa
-progressivement pour atteindre, le 9 décembre au matin, dans le parc de
-Montsouris, un froid sans précédent, de -23°.7. On ne trouve, en effet,
-nulle part, dans aucun document, la trace d'une pareille température
-réellement observée à Paris. Les deux circonstances analogues que l'on
-peut rappeler sont celles du 31 décembre 1788, où le thermomètre
-s'abaissa à -21°.5, et celle du 23 janvier 1795, où l'on eut -23°.4. Ce
-coup de froid extraordinaire ne sévit ni d'une manière simultanée, ni au
-même degré, sur toute la France. C'est entre Charleville et Paris que,
-le 9, s'étendait la région du maximum de froid. Cette température
-extrêmement basse était localisée sur une très petite étendue du
-continent et même de la France. Dans le Loiret, on observait 25, 26 et
-même 27°.5 au-dessous de zéro, tandis qu'il ne gelait même pas en
-certains points du littoral de l'Océan. Bien plus, tandis qu'à Angers la
-température descendait à -12 degrés et à Vendôme à -14 degrés, à la
-Flèche, presque à égale distance des deux villes, et si rapprochée de
-chacune d'elles, le thermomètre demeurait constamment au-dessus de zéro.
-
-Les hivers de 1874-1875 et de 1875-1876 furent dans leur ensemble
-presque aussi rigoureux que celui de 1870-1871, et cependant ils ont
-passé inaperçus. Ils ont présenté l'un et l'autre, à Paris, une
-température minima plus basse que celle de 1870-1871, un nombre de jours
-de gelée bien plus considérable, mais malgré cela une moyenne plus
-élevée. Les froids se sont étendus sur plus de mois, mais n'ont pas été
-si continus.
-
-Enfin l'hiver 1878-1879 doit être considéré comme un hiver assez
-rigoureux. Il a présenté soixante-huit jours de gelée, et la moyenne des
-trois mois d'hiver est à peine supérieure à celle de 1770-1871. La
-moyenne des cinq mois froids est même moins élevée pour cet hiver que
-pour celui de 1870-1871. Le froid, très prolongé, ne fut pas très vif,
-puisque le minimum de Paris a été de -8°.6.
-
-Comme phénomènes remarquables de cet hiver, il y a lieu de noter les
-chutes abondantes de neige dont le sol est resté couvert pendant
-plusieurs semaines, et la pluie de verglas qui, succédant à la neige, a
-causé de grands dégâts à la sylviculture, entre le 22 et le 24 janvier.
-Nous allons nous en entretenir plus longuement.
-
-
-
-
-LIVRE IV
-
-LE GRAND HIVER DE 1879-1880
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-LES TEMPÉRATURES DU GRAND HIVER.
-
-
-L'hiver 1879-1880 a été incontestablement un des plus rudes qui aient
-jamais désolé la France. Le point à examiner est seulement de savoir
-jusqu'à quelle époque il faut remonter pour en rencontrer un aussi
-rigoureux. Il semble, du reste, que dès les saisons précédentes, les
-influences météorologiques qui déterminent les variations de température
-aient oscillé d'un extrême à l'autre de l'échelle. Cet hiver si froid
-avait, en effet, été précédé, à deux ans de distance, par un autre,
-celui de 1876-1877, tout aussi remarquable, car sa moyenne à Paris
-surpasse toutes celles que nous connaissons.
-
-Le grand hiver dont nous allons nous occuper a été bien entouré. A en
-croire un préjugé populaire, un hiver chaud succède d'habitude à un été
-froid; pour cette fois, la tradition s'est trouvée singulièrement en
-défaut. L'abaissement de température qui devait aboutir à des nombres
-inconnus jusqu'à nos jours, semblait se préparer depuis bien des mois.
-Toute l'année météorologique 1878-1879 fut, en effet, extrêmement
-froide.
-
-L'Annuaire de l'Observatoire météorologique de Montsouris et les
-articles publiés par M. Angot dans la _Revue scientifique_, vont nous
-fournir quelques renseignements sur ce premier hiver rigoureux et sur
-l'été extraordinaire qui l'a suivi. M. Angot écrivait, en avril 1879:
-«L'hiver que nous venons de traverser comptera parmi l'un des plus
-froids qui se soient fait sentir depuis longtemps. Bien que le
-thermomètre ne soit pas un seul jour descendu à un chiffre exceptionnel,
-il est resté peu élevé pendant un long espace de temps, de sorte que la
-température moyenne des mois de novembre et décembre 1878, janvier et
-février 1879, est une des plus basses qu'on puisse signaler dans ces
-trente dernières années.»
-
-Si l'on compare les températures moyennes de ces quatre mois, telles
-qu'elles ont été notées à Montsouris, avec leurs valeurs normales pour
-Paris, déduites de cinquante années d'observations, on trouve les
-résultats suivants:
-
- MOIS. TEMPÉRATURES TEMPÉRATURES DIFFÉRENCES.
- normales. de l'hiver
- 1878-1879.
-
- Novembre +6°.58 +5°.0 -1°.58
- Décembre +3.54 +0.9 -3.64
- Janvier +2.32 -0.1 -2.42
- Février +3.9 +4.5 +0.6
-
-Le mois de février est donc le seul qui se soit trouvé un peu plus chaud
-que la température normale. Les trois autres, au contraire, et surtout
-décembre et janvier, ont été notablement plus froids.
-
-M. Angot termine son étude de l'hiver 1878-1879 par la prédiction
-suivante, faite un peu au hasard, il faut bien le dire, mais qui devait
-si tristement être réalisée dès l'année suivante: «Mais il faut ajouter
-que, suivant toute probabilité, nous aurons encore, sous peu, d'autres
-hivers analogues. Depuis quelques années, en effet, la température
-moyenne de la saison froide est notablement plus élevée que sa valeur
-normale, même en comprenant le dernier hiver dans le calcul de la
-moyenne. La température de l'été, au contraire, varie beaucoup moins et
-reste toujours sensiblement ce qu'elle doit être. Or, à moins d'admettre
-un réchauffement général de notre climat, chose qui ne paraît rien moins
-que probable, il faut de toute nécessité qu'il se produise, d'ici peu de
-temps, quelques hivers rigoureux pour compenser l'excès de chaleur de
-ces derniers temps, et ramener la moyenne à la chaleur que lui ont
-assignée nos plus longues séries d'observations. Bien que cette
-perspective n'ait rien de particulièrement agréable, l'hiver dernier
-sera donc probablement suivi, à courte échéance, d'autres hivers
-également froids.»
-
-Et, comme pour donner raison à M. Angot, le froid, après s'être reposé
-un peu pendant les mois de février et mars, est revenu plus
-extraordinaire en avril, mai, juin et juillet. Pendant les cent
-vingt-deux jours dont se composent ces quatre mois, dix-huit seulement
-ont été plus chauds que leur moyenne normale, tous les autres plus
-froids. Le tableau suivant nous montrera que cette période de l'année a
-été plus froide encore que l'hiver précédent, comparativement à la
-température normale.
-
- MOIS. TEMPÉRATURES TEMPÉRATURES DIFFÉRENCES.
- normales. en 1879.
- Avril +10°.17 +8°.4 -1°.77
- Mai +13.89 +10.6 -3.29
- Juin +17.24 +16.2 -1.04
- Juillet +18.69 +16.2 -2.49
-
-Il faut remonter jusqu'à l'année 1740 pour trouver un mois de mai aussi
-froid que celui de 1879, et jusqu'en 1735 pour trouver une moyenne aussi
-basse pour la période entière des quatre mois. Cette période a été, au
-point de vue de la température, tout aussi extraordinaire que l'hiver
-qui devait suivre, et les conséquences ont été tout aussi fatales. La
-température constamment très basse, le ciel toujours couvert de nuages,
-les pluies presque journalières, tout cela nuisit aux récoltes, de
-manière à en rendre quelques-unes à peu près nulles. Car ce fut presque
-sur toute la France que se produisit ce funeste abaissement de la
-température de l'été.
-
-Le petit excès de chaleur arrivé pendant les mois d'août et de septembre
-ne put suffire à réparer le mal, ni à amener la maturité des raisins
-dans le centre de la France. De plus, cette seconde recrudescence de
-chaleur ne devait pas être de plus longue durée que la première. Dès le
-mois d'octobre le froid revenait, plus intense que jamais, et pour une
-nouvelle période de quatre mois. Le second hiver rigoureux commençait,
-et il devait laisser bien loin derrière lui celui qui l'avait précédé.
-Il peut être considéré, dans son ensemble, comme l'un des plus froids
-qui se soient jamais produits dans nos climats.
-
-Pour ne parler d'abord que de Paris, la gelée commença dès le mois
-d'octobre, pour devenir âpre et fréquente en novembre, horrible et
-continue en décembre, et se soutenir encore fort rude pendant toute la
-durée de janvier. Les premiers jours de février furent encore assez
-froids, puis, presque subitement, la température s'éleva de telle sorte,
-que les deux derniers mois de l'hiver, février et mars, ont été aussi
-remarquables par leur chaleur extrême que l'avaient été les premiers par
-leur prodigieuse froidure. Un nouveau tableau nous montrera ces froids.
-Les moyennes que nous donnons pour le mois de cet hiver ne sont
-peut-être pas exactement celles qui seront publiées bientôt par
-l'_Annuaire de l'Observatoire de Montsouris_, mais elles ne s'en
-écartent certainement pas beaucoup. Elles suffiront pour nous montrer
-les caractères principaux du grand hiver.
-
- MOIS. MOYENNES MOYENNES DIFFÉRENCES. TEMPÉRATURES NOMBRE DES
- normales. de minima. jours de gelée
- 1879-1880. à Montsouris.
- Octobre 11°.27 +10°.6 -0°.7 -1 1
- Novembre 6.58 +3.9 -2.7 -6 12
- Décembre 3.54 -7.4 -11.0 -25.6 28
- Janvier 2.32 -1.1 -3.4 -11 27
- Février 3.91 +6.1 +2.2 -6 6
- Mars 6.41 +11.0 +4.5 +1 0
-
-Ce tableau nous montre que l'hiver a été caractérisé par une succession,
-non pas de deux mois, mais de trois mois froids, ce qui est très rare.
-Aussi, quoiqu'il ait été terminé dès le commencement de février, doit-on
-le considérer comme un hiver long.
-
-Le mois d'octobre, un peu plus froid que la moyenne normale, n'eut
-cependant rien de rigoureux. Mais novembre commence la série; on y
-remarque une température de -6 degrés, qui s'observe bien rarement à
-Paris dans ce mois. Trois mois de novembre seulement, depuis le
-commencement du siècle, celui de 1871, celui de 1858 et celui de 1815,
-furent plus froids.
-
-Puis arrive décembre. Ici nous avons une moyenne absolument
-extraordinaire de -7°.4, inférieure de 11 degrés à la température
-normale du mois. Aucune période de trente jours consécutifs, prise à une
-époque quelconque de l'hiver, n'a présenté une moyenne aussi basse
-depuis l'origine des observations météorologiques. Le mois le plus froid
-du siècle avait été celui de janvier 1838, avec une moyenne de -4°.6
-seulement. Il avait été précédé d'un mois de décembre chaud, et fut
-suivi d'un mois de février qui ne fut pas très froid. M. Renou, à la
-suite de calculs qui présentent une suffisante garantie d'exactitude, a
-admis que les mois les plus froids du siècle dernier avaient été le mois
-de décembre 1788 et le mois de janvier 1795, dont la moyenne, pour l'un
-comme pour l'autre, aurait été d'environ -6°.5. Nous pouvons donc
-affirmer que, depuis deux cents ans au moins, une pareille série de
-froid ne s'était pas produite en France, et rien ne nous autorise à
-supposer que dans les siècles du moyen âge on ait jamais rien observé de
-tel.
-
-Cette moyenne a été produite par une longue succession de températures
-extrêmement basses. Voici, pour ce mois, la série des températures
-minima notées à l'Observatoire de Saint-Maur:
-
- 1er -8
- 2 -11
- 3 -13.7
- 4 -5
- 5 -7
- 6 -10
- 7 -15.6
- 8 -17.8
- 9 -24.2
- 10 -25.6
- 11 -8.4
- 12 -9.1
- 13 -11
- 14 -12.5
- 15 -12.5
- 16 -19.8
- 17 -21.6
- 18 -11
- 19 -13.7
- 20 -13.8
- 21 -18
- 22 -17.5
- 23 -16
- 24 -18.5
- 25 -16.5
- 26 -8
- 27 -17.7
- 28 -16.2
- 29 +2.2
- 30 -0.5
- 31 +2
-
-Pendant ce mois, la température s'est abaissée huit fois au-dessous de
-la température la plus basse du grand hiver de 1829-1830. Elle a
-présenté deux jours de suite des maxima, -24°.2 et -25°.6, qui n'avaient
-jamais été observés à Paris. Il n'en faut pas conclure que le froid
-n'ait jamais été aussi rigoureux à Paris: les températures de -21°.5 et
--23°.5, observées en décembre 1788 et janvier 1795, correspondent
-probablement à des froids aussi vifs. Elles ont été relevées, en effet,
-près d'habitations, dans Paris même, sur des thermomètres mal exposés,
-et marquant par suite trop haut. Il est constant toutefois que s'il a
-fait quelquefois à Paris aussi froid qu'en décembre 1879, du moins
-jamais n'y a-t-on vu le thermomètre aussi bas.
-
-Il n'est pas sans intérêt de comparer ce rude hiver à ceux qui l'ont
-précédé. Notre comparaison ne portera que sur Paris: nous manquerions
-d'espace et de documents précis pour étendre la comparaison à d'autres
-points.
-
-M. Renou admet que le grand hiver de 1829-1830 est peut-être le plus
-grand qu'il y ait eu en France depuis plusieurs centaines d'années,
-Voilà, en effet, comment il s'exprimait, en 1871, dans une discussion
-sur l'hiver qui venait de prendre fin: «La moyenne, -1°.6, de l'hiver de
-1830 est plus basse que celle des hivers de 1789 et 1795, plus basse
-aussi certainement que celle de 1709, et il ne paraît même pas qu'elle
-ait jamais été notablement moindre dans les hivers les plus rudes, tels
-que 1408, 1658..., pendant lesquels la Seine a été gelée plus de
-cinquante jours comme en 1789.»
-
-Donc, d'après M. Renou, l'hiver de 1830 a été, à Paris, plus rude que
-ceux de 1795, 1789, 1709..., et peut-être aussi de 1658 et de 1408. Il
-nous suffira par conséquent de le comparer à celui de 1879-1880 pour
-voir s'il doit conserver son rang. Nous avons, pour l'un et pour
-l'autre, tous les éléments d'une comparaison rigoureuse.
-
-La moyenne des trois mois d'hiver, décembre, janvier, février, est, pour
-1829-1830, de -1°.6; elle est de 0°.8 pour 1879-1880. En y ajoutant le
-mois de novembre, qui a été rigoureux dans les deux années, on arrive à
-un résultat de même sens. Mais ceci prouve seulement une chose: que
-l'hiver 1829-1830, qui a duré quatre mois, a été plus long que celui de
-1879-1880, qui n'en a duré que trois. Dans le dernier, février, très
-chaud, a considérablement relevé la moyenne. Mais si l'hiver de 1880 a
-été moins long, il a présenté, en trois mois, une plus grande somme de
-froid que l'autre en quatre. Du 14 novembre au 6 février, sur un espace
-de quatre-vingt-quatre jours, il a offert soixante-treize jours de
-gelée; tandis qu'en 1829-1830, pour trouver ce même nombre de gelées, il
-faut embrasser un espace de quatre-vingt-dix-sept jours, allant du 16
-novembre au 21 février. Et les gelées du dernier hiver ont été beaucoup
-plus intenses, puisque la somme des degrés comptés au-dessous de zéro
-dans l'hiver de 1879-1880 a été d'à peu près six cents, répartis en
-quatre-vingt-quatre jours; tandis qu'en 1829-1830, il n'avait été que de
-quatre cent soixante-dix-huit répartis en plus de cent jours.
-
-Au point de vue des froids intenses et de leur prolongation, au point de
-vue des effets nuisibles que ces froids ont pu produire sur la
-végétation, l'hiver dernier est donc incontestablement plus rigoureux
-que celui de 1829-1830, et sans doute plus rigoureux que tous les hivers
-du siècle dernier. Et comme si, pendant cet hiver, tout devait être
-exceptionnel, il a été terminé par un mois de mars qui n'a pas été moins
-extraordinaire que celui de décembre. C'est le mois de mars le plus
-chaud dont il soit fait mention dans les registres des observatoires
-météorologiques. Non seulement il n'a présenté à Paris aucun jour de
-gelée, fait qui se produit assez rarement, mais sa moyenne est
-supérieure de près de 5 degrés à sa moyenne normale. Il a été très
-notablement plus chaud que le mois de mai 1879, fait qui, non plus, ne
-s'était pas présenté depuis plus de cent ans.
-
-Allons-nous maintenant rechercher les causes de la rigueur extrême de
-cet hiver, puis de la chaleur excessive du début du printemps? Il nous
-faudrait pour cela quitter le domaine des faits pour entrer dans le
-champ des hypothèses. Il nous faudrait ajouter au tableau des
-températures celui des pressions barométriques, de la direction des
-vents, de toutes les circonstances climatériques, pour n'arriver, en fin
-de compte, qu'à avouer notre ignorance. Nous ne le ferons pas. Disons
-seulement que les températures très basses ont été, comme cela a lieu le
-plus souvent pendant les grands hivers, accompagnées de pressions
-barométriques très élevées, et d'un ciel presque constamment serein. De
-plus, «Ce régime exceptionnel, dit M. Angot, présentait une autre
-particularité remarquable: il était spécial aux régions supérieures de
-l'atmosphère. Le sol semblait recouvert d'une couche d'air froid d'un
-millier de mètres d'épaisseur au plus; au-dessus, la température était
-beaucoup plus douce, et non pas seulement d'une manière relative. Le 9
-et le 10 décembre, les températures au pic du Midi et au Puy de Dôme
-étaient à peine égales à celles que l'on observait au pied; dans la
-seconde moitié du mois, l'inversion devenait complète: au Puy de Dôme,
-il faisait, le 17 décembre, 17 degrés de plus qu'à Clermont, 20 degrés
-le 27, et jusqu'à 21 degrés le 22; nous ne citons, bien entendu, que les
-nombres les plus grands, car la même distribution se reproduisit presque
-chaque jour depuis le 8 décembre. Au pic du Midi, le phénomène était
-tout aussi marqué: depuis le 19 décembre jusqu'à la fin du mois, le
-thermomètre montait chaque jour bien au-dessus de zéro. De pareilles
-interversions ne sont pas rares; on en signale chaque hiver.»
-
-Nous irons plus loin: non seulement, comme le dit M. Angot, ce phénomène
-d'interversion n'est pas rare, mais il se produit constamment dans les
-hivers rigoureux; non seulement il n'est pas l'exception, mais il est la
-règle des grands hivers. La cause qui produit les grands froids, quelle
-qu'elle soit, est certainement la même qui amène les pressions
-barométriques élevées et les interversions de la température. Ces trois
-phénomènes vont généralement de front.
-
-Point n'était besoin, du reste, pendant l'hiver qui nous occupe, de
-monter sur les montagnes élevées pour constater l'interversion: on l'a
-remarquée en bien des points, sur les plus petites collines. Elle s'est
-produite au Puy de Dôme, au pic du Midi, au mont Néthou, au Righi, à
-l'Utliberg, au Ballon de Guebwiller. Dans le département de
-Saône-et-Loire, les habitants des collines souffrirent beaucoup moins
-que ceux des plaines; dans le Cantal, l'hiver a été très doux; les
-montagnards des environs de Clermont-Ferrand étaient saisis, lorsqu'ils
-descendaient à la ville, par un froid contre lequel ils n'avaient pas
-songé à se prémunir.
-
-Dans les plaines, au contraire, l'hiver présentait à peu près les mêmes
-caractères qu'à Paris; mais s'il a été en bien des points plus rigoureux
-que celui de 1829-1830, il est certain qu'il s'est étendu beaucoup
-moins, et il semble même que, dans certaines régions de la France, il a
-été moins rude, non seulement que celui de 1830, mais même que celui de
-1870-1871.
-
-Dans le Cantal, dans l'Ariège, on a eu pendant la plus grande partie de
-l'hiver une température printanière.
-
-Le midi n'a guère souffert. A Montpellier, la moyenne de décembre est
-+0°.85, de beaucoup inférieure à la moyenne normale, mais supérieure
-cependant à la moyenne de janvier 1872. Grâce à la constante sérénité du
-ciel, l'écart entre la température minima et la température maxima d'une
-journée a toujours été considérable. Tandis que le matin la température
-descendait fréquemment à -8 degrés, -9, et même -11, elle atteignait
-dans l'après-midi +10, +12, et même +15 degrés, avec un écart double au
-moins de celui de Paris. En France, les froids se sont surtout fait
-sentir dans le centre et dans l'est, et là ils ont été, comme à Paris,
-plus rigoureux qu'ils ne l'avaient jamais été.
-
-Le froid même augmentait à mesure qu'on allait vers l'est, de sorte que
-l'hiver, à Nancy, par exemple, a été, proportionnellement au climat de
-cette ville, tout aussi rude qu'à Paris. Le tableau suivant nous le
-montrera.
-
- TEMPÉRATURES
- normales MOYENNES TEMPÉRATURE NOMBRE
- MOIS. calculées pour DIFFÉRENCES. minima. des jours
- d'après 10 ans 1879-1880. de gelée.
- d'observations.
- Novembre +4°.06 +2.09 -1°.97 -8° 12
- Décembre +0.88 -8.58 -9.41 -22.4 29
- Janvier +0.78 -2.64 -3.42 -16.0 27
- Février +7.00 +3.05 +6.05 +10.8 11
-
-Nous voyons qu'à Nancy les moyennes ont été plus basses qu'à Paris, mais
-cependant un peu moins éloignées des moyennes normales. De plus, la
-température minima de l'hiver n'a été que de -22°.4, moins froide que
-celle de Paris. Mais cela tient surtout à ce que les observations du
-tableau précédent ont été faites dans l'intérieur de la ville, où la
-température est toujours plus élevée en hiver que dans les champs. Et,
-en effet, en rase campagne, à la station météorologique de
-Bellefontaine, tout près de Nancy, le minimum du 8 décembre a été de -30
-degrés, température observée scientifiquement, comme cela a lieu pour
-les observations parisiennes, c'est-à-dire avec un bon thermomètre placé
-sous abri. Les moyennes de la station de Bellefontaine sont certainement
-beaucoup plus basses que celles de Nancy.
-
-A Logelbach, près de Colmar, la moyenne de décembre a été -8°.7, et
-celle de janvier -4°.1.
-
-Voici, pour terminer, une liste de quelques-unes des températures les
-plus basses observées en divers points de la France pendant cet hiver;
-elles se sont presque toutes produites dans le voisinage du 9 décembre.
-
- Charolles -24 degrés.
- Melun -25
- Joigny (Yonne) -27
- Chaumont -27
- Soissons -28
- Orléans -28
- Toul -29
- Monceau-les-Mines -29
- Près de Nancy -30
- Autun -31
- Langres -33
-
-Dans les Vosges, on aurait même observé la température de -35 degrés.
-Même en ne tenant pas compte de cette dernière observation, nous voyons
-que le minimum de Langres, -33, est le plus bas qui ait jamais été cité
-pour la France. La plus froide température observée jusqu'à ce jour
-avait été de -31 degrés à Pontarlier, en 1794. Dans cette ville même, ce
-froid a été dépassé le 8 décembre 1879.
-
-Pendant que l'hiver faisait rage en France, l'Amérique présentait, au
-contraire, un grand excès de température; l'Angleterre continuait à
-jouir de son climat insulaire; c'est à peine si l'on pouvait y patiner
-sur les petits lacs. Mais à l'est de notre pays, le froid allait en
-augmentant: en Belgique, en Hollande, en Allemagne, en Russie, en Italie
-même et en Grèce, l'hiver était rude.
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-1879. LA NEIGE, LE VERGLAS ET LA PRISE DES RIVIÈRES.
-
-
-L'année 1879, qui devait, comme nous l'avons vu, présenter pendant toute
-sa durée des températures anormales, débuta par un phénomène presque
-unique, par un prodigieux verglas. Le verglas est connu de tous; mais
-personne n'en avait encore vu de comparable à celui de janvier 1879.
-
-Presque chaque année, il arrive qu'une pluie fine tombant sur le sol s'y
-solidifie instantanément et le recouvre d'une couche uniforme de glace,
-dangereux et glissant vernis qui disparaît bientôt: c'est le verglas.
-Cette couche est généralement de très faible épaisseur; elle se borne à
-entraver, pendant quelques heures, la circulation: aussi les physiciens
-ne s'étaient pas préoccupés, jusqu'à aujourd'hui, de son mode de
-formation. Ce mode semblait bien simple, et on admettait, sans examen,
-que l'eau tombant à une température supérieure à zéro sur un sol
-fortement glacé par les froids antérieurs ou par l'effet du rayonnement
-nocturne, se congelait immédiatement. Bientôt le sol réchauffé par le
-contact de l'eau, réchauffé aussi par le fait même de la congélation, se
-mettait en équilibre de température avec l'eau; la formation du verglas
-cessait, et la mince couche se fondait même rapidement. On admettait
-ainsi que la couche de verglas ne pouvait jamais devenir épaisse, et
-qu'elle ne se formait que par des températures supérieures à zéro degré.
-
-Tout cela est vrai le plus souvent; mais le phénomène qui se produisit
-le 22 janvier 1879 a montré que l'explication que nous venons de donner
-ne peut s'appliquer à tous les cas. Il résulte des observations de
-nombreux savants, et notamment de celles de MM. Godefroi, Piébourg,
-Decharme, Colladon..., que, le 22, le 23 et le 24 janvier 1879, il est
-tombé de l'eau liquide quand la température extérieure était de -2
-degrés, -3 degrés, et même -4 degrés; c'est-à-dire inférieure à celle de
-la formation normale de la glace. Cette pluie était donc à l'état de
-surfusion. Arrivée sur le sol également très froid, cette eau se
-solidifiait immédiatement, comme le fait tout liquide en surfusion
-auquel on fait subir une agitation ou un choc, et il se formait un
-verglas dont l'épaisseur pouvait augmenter indéfiniment.
-
-Déjà, à plusieurs reprises, depuis le commencement du siècle, on avait
-observé des pluies par des températures inférieures à zéro; mais on
-n'avait pas attaché d'importance à ce fait, qui n'avait produit aucun
-phénomène frappant. Il devait en être autrement en janvier 1879; la
-formation du verglas y prit presque, en effet, le caractère d'un fléau
-pour la sylviculture.
-
-On ne trouve dans aucun document la preuve qu'aucun verglas ait jamais
-produit des dégâts comparables à ceux que nous allons enregistrer.
-Arago, dans sa Notice sur les grands hivers, n'en cite qu'un seul, celui
-de 1498-1499, dans lequel on ait eu des pertes sérieuses dues à l'action
-du verglas. Voici ce passage, extrait, au moins pour le fond, de la
-_Chronique_ de Jean Molinet: «Les frimas de cet hiver se présentèrent
-dans le Hainaut sous une forme tout à fait insolite. Il tomba, dans la
-nuit de Noël, une grêle très forte, mêlée de pluie, qui fut
-immédiatement saisie par la gelée et forma une rivière de glace polie.
-Vint ensuite une neige abondante, «tellement que le tout, dit le
-chroniqueur, congéré et entremeslé ensemble, causèrent une glace dure
-comme pierre.» Les arbres, ne pouvant supporter un tel fardeau, «furent
-esbranchez et desbrisez par grands esclas»; les branches qui
-résistèrent, agitées par le vent, formaient un bruit «à manière du
-cliquetis de harnois d'armes.» Cette singulière gelée dura douze jours,
-et quand vint le dégel, des pièces de glace énormes tombèrent des
-clochers et endommagèrent les nefs et les chapelles des églises.»
-
-Le verglas extraordinaire de janvier 1879 dut être semblable à celui-là.
-Il causa d'immenses dégâts dans la sylviculture. Un météorologiste
-distingué, M. Angot, les a rapportés très exactement: «Sur une longue
-bande étroite, s'étendant du nord-est au sud-ouest, le désastre fut
-immense; tel qu'on peut difficilement se le figurer. Tous les objets, le
-sol, les arbres, les plus petits brins d'herbe, étaient recouverts d'une
-couche de glace, qui atteignit deux centimètres d'épaisseur. Sur les
-fils télégraphiques, le diamètre de l'enveloppe glacée arrivait à 38
-millimètres; une petite branche, du poids de sept grammes, portait 193
-grammes de glace. Sous une surcharge aussi grande, bien peu d'arbres
-pouvaient résister, et beaucoup étaient rompus ou déracinés. Dans la
-forêt de Fontainebleau notamment, les dégâts furent incalculables: à
-certains endroits, on aurait dit une forêt mitraillée. Les routes
-restèrent longtemps coupées par des troncs d'arbres qui les jonchaient,
-et, dans la région envahie par le fléau, toutes les lignes
-télégraphiques furent détruites.»
-
-M. Louis Figuier, dans _l'Année scientifique_, écrit: «Dans les bois et
-dans les forêts des environs de la Chapelle-Saint-Mesmin, le phénomène
-du verglas eut des conséquences désastreuses. Le poids des branches
-recouvertes de glace augmenta de plus en plus. Dès la première nuit,
-plusieurs furent brisées. Dans la soirée du second jour, le phénomène
-prit des proportions effrayantes. Toute la nuit, les craquements se
-succédèrent avec une rapidité toujours croissante. Le lendemain matin,
-les branches arrachées et brisées jonchaient le sol; des arbres entiers
-gisaient déracinés; d'autres, et des plus grands, étaient fendus en deux
-depuis le sommet jusqu'à la base. Le plus grand nombre étaient
-entièrement dépouillés de leurs branches, de sorte que certaines régions
-boisées simulaient assez bien les abords d'un bassin à flot hérissé de
-mâts.»
-
-D'après des documents officiels, on peut évaluer à deux cent mille
-stères le volume des bois brisés par le verglas dans les forêts
-domaniales du seul département de Seine-et-Marne. Il aurait été presque
-impossible d'y retrouver un seul bouleau intact. L'oeuvre de la
-restauration de la forêt de Fontainebleau s'est trouvée retardée de
-trente ans. La forêt de Villeformoy (Seine-et-Marne) ressemblait à une
-immense exposition de cristallerie. «Rien de plus saisissant, dit un
-témoin oculaire, que l'immobilité et le silence qui pesaient sur la
-forêt, brusquement troublés de temps en temps par l'effroyable fracas
-des bris d'arbres.»
-
-M. Jamin, dans _la Revue des Deux Mondes_, raconte des effets bien
-curieux de ce verglas: «Les animaux n'ont pas été plus épargnés que les
-plantes; des alouettes ont été fixées au sol, rivées dans le verglas par
-les pattes ou par la queue. Dans la Champagne, on trouva des perdreaux
-gelés, debout dans un linceul de glace; et l'on ne peut s'empêcher de
-comparer cet ensevelissement glaciaire à celui qui, aux époques
-géologiques, a surpris les mastodontes qu'on retrouve aujourd'hui sur
-les bords de la Léna. Eux aussi se présentent debout, le nez en l'air,
-serrés dans un vêtement de glace, non de neige, comme s'ils avaient été
-surpris par un immense verglas. Cette hypothèse est aussi plausible que
-celle du tourbillon glacé qu'on a imaginé pour expliquer leur
-ensevelissement.»
-
-Le verglas si extraordinaire du 24 janvier 1879, phénomène presque
-unique jusqu'alors, devait se reproduire aussi désastreux, à quelques
-mois de distance, au début de la période des grands froids du mois de
-décembre de la même année. Sur une grande partie de l'Europe, la neige
-tomba dans la nuit du 3 au 4 décembre; cette chute de neige fut suivie
-dans un grand nombre de régions, et principalement dans l'ouest de la
-France, d'une pluie glacée qui recouvrit tout d'une immense couche de
-verglas. Dans la nuit du 4 au 5, une effroyable tempête de neige,
-pendant laquelle tous les éléments semblaient déchaînés, vint cacher la
-glace qui recouvrait le sol et déterminer le rupture de nombreux arbres
-trop fortement chargés. Sous l'action du verglas, toutes les maisons se
-recouvrirent d'un vernis luisant qui avait quelquefois plus d'un
-centimètre d'épaisseur, qui rendait les vitres presque opaques, et
-soudait si bien les fenêtres qu'on ne pouvait les ouvrir. Puis, quand
-vint l'ouragan, la neige, fine et sèche, pénétrait entre les ardoises
-des toits et remplissait les greniers les mieux clos.
-
-M. Demoget a donné, au journal _la Nature_, une description du verglas
-du 4 décembre à Nantes: «Le mercredi 3 décembre, dit-il, le ciel resta
-couvert, et la journée fut très froide; vers sept heures du soir, la
-neige commença à tomber; et le lendemain jeudi la terre en était
-complètement couverte. Mais, vers huit heures du matin, la neige se
-changea en une pluie glacée par un vent d'est assez violent et très
-froid. Dans la journée, la pluie se congelait en partie, se fixait aux
-divers objets qu'elle rencontrait, et formait bientôt une couche épaisse
-de verglas recouvrant toute la végétation. Vers le soir, sous le poids
-de la couche glacée, les branches d'arbres commencèrent à se rompre.
-Enfin, pendant la nuit, une tempête de neige, chassée par un fort vent
-d'est, vint encore aggraver la situation. Un grand nombre d'arbres
-surchargés par le verglas et la neige se brisèrent. Les ormes des
-promenades publiques et ceux bordant les routes, moins solidement
-charpentés, furent les plus maltraités. En général, les arbrisseaux et
-les arbres à basse tige résistèrent beaucoup mieux, parce que les
-stalactites de glace, en se soudant aux parties inférieures de la
-plante, consolidèrent les branches jusque sur le sol et empêchèrent leur
-rupture. Toute la plante était emprisonnée sous une charpente glacée,
-qui reliait et soudait toutes les branches et les feuilles entre elles.
-Le vendredi 5 décembre, le ciel étant très pur, le soleil vint augmenter
-la beauté du phénomène, en faisant scintiller cette splendide végétation
-de cristal. C'est la deuxième fois pendant l'année 1879 que ce rare
-phénomène météorologique se produit.»
-
-La campagne de Nantes n'était pas seule éprouvée; on écrivait, de
-Saint-Georges-sur-Loire, à _l'Union de l'Ouest_: «Une pluie glaciale est
-tombée toute la journée du 4, se congelant au fur et à mesure; et, vers
-le soir, les arbres étaient revêtus d'une couche de verglas d'une
-épaisseur extraordinaire. De tous côtés on voyait les branches cédant
-sous ce poids énorme s'incliner vers la terre; quelques-unes se
-brisaient; cependant, si le temps restait calme, on pourrait espérer que
-le mal ne serait pas trop grand.»
-
-Mais le temps ne resta pas calme, la tempête ne tarda pas à se
-déchaîner. «Quelle nuit! A chaque instant, au milieu des hurlements de
-la tempête, on entendait des décharges d'artillerie, suivies de
-véritables feux de file. C'étaient les chênes centenaires, les ormes,
-les frênes, qui s'abîmaient sous la rafale, tandis que les jeunes arbres
-se brisaient net par la moitié! Vers le matin, le calme se rétablit;
-mais le mal était fait, il dépassa même les prévisions. Le jour, en se
-levant, éclaira une scène de désolation. Le sol jonché de débris, les
-arbres déchirés, brisés de haut en bas, les peupliers surtout n'ayant
-plus de cime, plus de branches, nus comme des poteaux de télégraphe; à
-moins de l'avoir vu, rien ne peut donner une idée de ce spectacle
-lamentable. Tous les parcs du pays, Serrant, l'Épinai, la Cauterie, la
-Bénaudière, le Pin, Laucran, le Chillon, etc., sont littéralement
-ravagés. Il faudra dix ans pour réparer le désastre d'une nuit, et
-encore bien des dégâts sont-ils irréparables.»
-
-Le verglas a été localisé, mais la neige couvrit une grande partie de
-l'Europe. «En même temps, une chute abondante de neige recouvrait la
-France, interrompant toutes les communications: aux environs de Paris,
-l'épaisseur de cette couche atteignit en moyenne vingt-cinq centimètres.
-La neige reprit un instant le 8, ajoutant une nouvelle couche de plus de
-dix centimètres à la première; de sorte qu'il s'accumula sur le sol, du
-4 au 8 décembre, une couche d'eau gelée qui, fondue, ne correspondait
-pas à moins d'un volume de quarante-cinq litres d'eau par mètre carré de
-surface.» Quoique cette abondance n'eût rien d'extraordinaire, elle
-suffit pour causer de graves accidents, tels que l'effondrement du
-marché Saint-Martin, et pour arrêter la circulation pendant plusieurs
-jours.»
-
-Nous n'avons pas à discuter ici les moyens employés pour débarrasser le
-sol de cette couche encombrante. Disons seulement que ceux qui ont
-préconisé l'emploi de la vapeur surchauffée pour fondre la neige des
-rues n'ont fait que prouver l'ignorance absolue dans laquelle ils sont
-des plus simples notions de la physique. Une grande locomotive routière,
-capable de brûler 70 kilogrammes de charbon par heure, aurait pu, étant
-donnée l'épaisseur de neige qui se trouvait sur le sol de Paris,
-nettoyer 50 mètres carrés de chaussée par heure. A ce chiffre, 1000
-locomotives auraient à peine, en un mois, terminé leur besogne.
-
-En province, la neige était par régions beaucoup plus abondante qu'à
-Paris. Dans le centre et le nord, elle atteignait une hauteur tout à
-fait insolite. A Joigny, dans l'Yonne, il y en avait plus de 50
-centimètres. Dès le 1er décembre, il y en avait 30 centimètres dans les
-rues de Valenciennes, et il devait en tomber beaucoup encore. A Laval,
-on observait 50 centimètres de neige. A Bapaume, au milieu de décembre,
-il y eut en certains endroits 1m.60 de neige: le courrier dut, au péril
-de sa vie, porter sur son dos le sac des dépêches.
-
-Près de Cambrai, des villages bloqués par les neiges demandent des
-secours et des vivres. Dans les Ardennes, des villages entiers étaient
-ensevelis; et demeuraient pendant plusieurs jours isolés du reste du
-monde, dans une détresse affreuse, sur le point de manquer complètement
-de pain. Les moulins ne pouvaient plus moudre, la farine manquait, tout
-gelait dans les maisons.
-
-Dans certaines parties des Vosges, la neige, poussée par le vent,
-comblait les vallées, et s'amassait en masses de 10 mètres d'épaisseur.
-Sur divers points, nombre de gens étaient ensevelis sous la neige et
-périssaient misérablement. Les transports étaient devenus presque
-impossibles, et, près de Cambrai, les cultivateurs imaginaient
-d'employer des traîneaux grossiers pour leurs transports.
-
-A l'étranger il y avait aussi de grandes neiges. A Naples, les trains
-étaient arrêtés par les grandes accumulations de neige.
-
-Dans les montagnes, au contraire, de même qu'il y avait peu de froid, il
-n'y avait guère de neige. Les habitants du Causse de Chanac étaient
-obligés, faute d'eau et de neige, de faire un très long parcours pour
-aller chercher dans le lit du Lot de gros blocs de glace qu'ils
-charriaient à la ferme, et qu'ils faisaient fondre au fur et à mesure
-pour les besoins du ménage et pour abreuver les bestiaux. Le 14
-décembre, le général Nansouty télégraphiait plaisamment à un ami, du
-haut du pic du Midi: «Nous sommes en détresse; nous ne trouverons
-bientôt plus assez de neige pour faire l'eau pour le thé et la soupe.
-Apportez-nous de la neige si Paris en a assez.»
-
-C'est à la suite de cette grande chute de neige que se produisirent les
-froids extraordinaires de l'hiver. Les phénomènes de congélation de
-divers liquides, cités toujours par les historiens comme caractérisant
-les grands hivers, ont été observés alors dans un grand nombre de
-localités. L'eau, en maints endroits, s'est gelée au fond des puits;
-l'eau-de-vie, exposée à l'air, s'est prise en une masse solide; le vin a
-pu être coupé à la hache. A Verneuil, département de l'Eure, le vin gèle
-dans les caves, cinq cents bouteilles de vin sont brisées. Dans le
-Berry, au fond d'une cave bien close, plusieurs centaines de bouteilles
-de vins fins éclatent par l'effet de la gelée.
-
-Dans le département de Saône-et-Loire, tout gèle dans les maisons. Dans
-plusieurs départements, toutes les provisions qui n'étaient pas
-enfermées dans des caves très profondes étaient totalement perdues.
-
-Dans des chambres à feu, l'eau se gelait dans les carafes pendant la
-durée du repas. La rapidité de la congélation devenait extrême quand
-l'eau était placée à l'extérieur. Au milieu du mois de janvier, le feu
-se déclare dans la caserne d'artillerie, à Orléans, au milieu de la
-nuit. Pendant deux heures il est impossible de manoeuvrer les pompes,
-les conduites d'eau étant gelées. La température était cette nuit-là de
--18 degrés. L'eau qui tombait sur les murs se solidifiait et formait
-au-dessous des poutres des stalactites de glace. Les pompiers étaient
-recouverts d'une épaisse couche de verglas. Les conduits d'alimentation
-des pompes ont été tellement avariés que l'administration municipale a
-dû consacrer un important crédit à leur réparation.
-
-M. Déleveaux, professeur au lycée d'Orléans, a profité de ces basses
-températures pour refaire l'expérience de William. Le 17 décembre, il a
-rempli d'eau un obus de 95 millimètres de diamètre. Il l'a placé en
-plein air, et le lendemain l'a trouvé cassé. Les vases rompus par suite
-de la gelée ont été très nombreux, même dans les appartements qui
-semblaient le mieux à l'abri des accidents de cette nature. Le journal
-_la Nature_ donnait le curieux spécimen, d'après une photographie, d'un
-effet de congélation sur une bouteille contenant une solution faible de
-nitrate d'argent. Le bouchon avait été soulevé, dans un placard de
-laboratoire, à une grande hauteur par une colonne de glace sortie du
-goulot.
-
-Dès le début du mois de décembre, les fontaines publiques de Paris
-présentaient, par suite de la formation des glaces, l'aspect le plus
-agréable. Les lions de la fontaine Saint-Michel étaient notamment d'un
-magnifique aspect. Sur la place de la Concorde, les statues qui décorent
-les fontaines étaient enveloppées dans d'immenses blocs de glaces dont
-elles formaient en quelque sorte le noyau.
-
-Mais c'est surtout la prise des cours d'eau qui nous présente des faits
-dignes d'attention. Dès le mois de novembre, la Néva avait été prise. A
-Saint-Pétersbourg, les glaçons emportaient treize bateaux et plusieurs
-débarcadères. Des paquebots partis de Cronstadt avec trois cents
-passagers étaient entourés par des masses de glace flottante et jetés
-sur un banc de sable.
-
-Dès les premiers jours de décembre, toutes les rivières du nord et du
-centre de la France étaient couvertes de glaces épaisses. La congélation
-s'était produite, pour certaines rivières, précisément à l'époque de la
-chute des neiges, et il en était résulté des effets singuliers. A la
-Flèche, sur le Loir, la neige, chassée par le vent sur la glace encore
-très faible, s'y était entassée en grande quantité. La glace, cédant
-sous le poids, ne tarda pas à s'enfoncer avec son fardeau, et la rivière
-se reprit par-dessus. Quinze jours après, nous avons encore pu
-constater, en brisant la glace, qui avait pris une épaisseur de 40
-centimètres, que la neige était encore là. L'accumulation était telle
-qu'elle allait, sur les bords, jusqu'au fond, à plus d'un mètre. Cette
-neige était spongieuse: l'eau, à zéro degré, qui l'imprégnait, était
-impuissante à la fondre.
-
-Le 8 décembre, le Sund charriait des glaçons et Copenhague était bloqué
-par les glaces. La navigation de l'Escaut était interrompue. Bientôt la
-Seine et la Loire se prenaient dans toute leur étendue, puis la Saône et
-une grande partie du Rhône. Les plus anciens riverains n'avaient jamais
-vu autant de glace sur le Rhône: il était gelé d'une rive à l'autre sur
-une longueur de plus de 60 kilomètres à partir d'Arles. Cependant, en
-1830, on avait pu passer en voiture sur la glace de Tarascon à
-Beaucaire; on ne le fit pas en 1879. Sur le Lot, à Espalion, la glace
-avait 50 centimètres d'épaisseur; la rivière avait été prise le 30
-novembre, et le 22 janvier, jour de la foire, tout le monde la
-traversait encore; on y jouait aux quilles, on y faisait de la
-photographie. Le canal du Midi, de Toulouse à Cette, était entièrement
-gelé au commencement de décembre.
-
-Bien plus, tandis que le froid épargnait presque le sud-ouest de la
-France, il gagnait l'Italie. L'Arno se gelait à Florence; le Pô pouvait
-être traversé en tous sens; la mer se prenait en partie à Venise.
-
-A mesure que le froid se prolongeait, l'épaisseur de la glace devenait
-plus grande, et on pouvait circuler librement sur les lacs et sur les
-fleuves. En certains points il y eut sur la Loire 70 centimètres de
-glace. A Vichy, sur l'Allier, les grosses voitures de roulage
-circulaient comme sur une route. A Mayence, sur le Rhin, les diverses
-corporations d'ouvriers installaient des ateliers. Un tonnelier, aidé de
-ses ouvriers, fabriquait, le jour de Noël, deux grands tonneaux sur la
-glace; ces tonneaux, destinés à un commerce de vins de Mayence, portent
-une inscription mentionnant le fait. En même temps, des maréchaux
-ferrants, des cordonniers, s'établissaient sur le Rhin; on installait
-une grande boucherie.
-
-[Illustration: 1879.--Le Rhin.]
-
-Le dégel de la fin de décembre devait rendre la vie à presque tous ces
-cours d'eau. Mais un grand nombre ont été, pour la seconde fois, repris
-en janvier.
-
-A Paris, dès la première quinzaine de décembre, de nombreux promeneurs
-ne tardaient pas à descendre sur la Seine, malgré la défense de
-l'autorité. La glace, qui atteignit bientôt, en tous points, plus de 40
-centimètres d'épaisseur, aurait été capable de porter les plus grands
-fardeaux. Les glaces sur lesquelles se lancèrent les hussards de
-Pichegru, le 20 janvier 1795, pour aller prendre d'assaut la flotte
-hollandaise, n'étaient pas plus épaisses. Lorsque, en 1657, Charles X,
-roi de Suède, fit traverser la Baltique sur la glace à toute son armée;
-lorsque, en 1458, une armée de quarante mille hommes campa sur le
-Danube, les glaces n'avaient pas non plus une solidité plus grande.
-
-Aussi le jeudi, jour de Noël, la Seine était-elle couverte de patineurs:
-dans la nuit, on y organisait une nombreuse promenade aux flambeaux.
-
-[Illustration: Sur la Seine en décembre 1879.]
-
-Pendant que la Seine était ainsi prise à Paris, les rues recouvertes
-d'une couche glissante de neige durcie, les promenades et surtout les
-transports de marchandises étaient devenus extrêmement difficiles. Aussi
-le patinage et la course en traîneaux prenaient une extension
-extraordinaire. Des commerçants avaient songé à faire leurs transports à
-l'aide de traîneaux, et les gens riches adoptaient, pour leurs
-promenades, ce mode de locomotion. Aux Champs-Élysées, on comptait un
-traîneau pour cinq voitures. Nous avons vu qu'au surplus ce
-divertissement n'était pas nouveau en France.
-
-Dans l'Europe centrale, les grands lacs se prenaient presque tous. Ils
-ne se gèlent presque jamais, et seulement après une longue suite de
-jours extrêmement froids. Aussi leur congélation se produisit-elle
-seulement au mois de janvier.
-
-Le lac Trasimène, près de Pérouse, le lac de Zurich, celui de Zirknitz,
-en Carniole, plusieurs grands lacs de la haute Autriche, purent être
-traversés sur la glace à la fin de janvier. Le lac de Neuchâtel était
-pris au commencement de février. Ce fait ne s'était pas produit depuis
-1830: une gravure, aujourd'hui rare et très recherchée des amateurs,
-avait consacré le souvenir de cet événement. Au commencement de janvier,
-le lac de Genève était en partie couvert de glace, au moins sur les
-bords. La résistance de la glace était telle en février sur le lac de
-Constance, qu'on y installa, à Bregenz, une imprimerie. Là, on tira un
-numéro unique de la _Gazette du lac de Constance_, contenant une
-chronique sur le froid et l'historique des congélations du lac. A
-l'occasion de ce rare événement, qui ne s'était pas produit depuis 1830,
-on donna de grandes fêtes sur la glace, accompagnées de brillantes
-courses en traîneau.
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
-LE DÉGEL ET LES DÉBÂCLES.
-
-
-Cependant à Paris on songeait à la débâcle, et on tâchait d'en atténuer
-les effets, si souvent désastreux. Nous avons vu qu'en 1768 Déparcieux
-avait indiqué un moyen d'empêcher la prise de la Seine à Paris: en 1879,
-pas plus que dans les grands hivers précédents, on n'avait songé à
-essayer ce moyen; il fallait donc briser la glace pour que le courant se
-trouvât libre au moment du dégel. En 1830, on avait tenté sans succès
-d'employer la poudre pour faire partir les glaçons; on espérait obtenir
-de meilleurs résultats avec la puissante substance explosible que nous
-avons maintenant à notre disposition. Des cartouches renfermant 250, 300
-et 400 grammes de dynamite étaient placées sous la glace et allumées
-avec des mèches. Les débris, projetés à une grande hauteur, retombaient
-dans l'eau et pouvaient être emportés par le courant. Chaque cartouche
-pouvait disjoindre 150 mètres carrés de glace. On eut alors l'espérance
-de rendre complètement libre le cours du fleuve dans la ville, et de
-faciliter ainsi l'écoulement des glaçons lors du dégel. Ces efforts
-n'ont pas été tout à fait vains, et peut-être ont-ils empêché des dégâts
-plus grands que ceux que nous avons à enregistrer.
-
-Le dégel arriva, en effet, assez vite et très brusquement. Le 28
-décembre, la température s'éleva avec une rapidité inouïe de -15 degrés
-à +3. En même temps, une épouvantable tempête remplaçait, sur une partie
-de l'Europe, le calme absolu des jours précédents. D'après les
-observations du docteur Robert Grant, de l'université de Glasgow, la
-vitesse du vent était, dans cette ville, à sept heures du soir, de 115
-kilomètres à l'heure. C'est à ce moment que, sous l'action de cet
-ouragan terrible, se produisit l'épouvantable catastrophe du pont de la
-Tay. Ce pont, entièrement métallique, qui reliait Dundee à Édimbourg,
-avait plus de trois kilomètres de longueur: il avait été terminé
-seulement en 1875, et ses constructeurs, fiers à juste titre de cette
-oeuvre merveilleuse, avaient cru pouvoir affirmer que la tempête la plus
-furieuse ne produirait pas la moitié de l'effort nécessaire pour
-renverser les piles. Le plus terrible accident qu'ait à enregistrer
-l'histoire des chemins de fer devait donner un triste démenti à cette
-affirmation. Laissons la parole à M. Walker, directeur du chemin de fer
-North British:
-
-«D'après les rapports qui nous ont été faits sur le terrible malheur
-survenu au pont de la Tay, il paraît que plusieurs des grosses traverses
-du pont ont été précipitées dans la rivière, en même temps que le
-dernier train venant d'Édimbourg, hier au soir, 28 décembre, vers sept
-heures et demie. Il y avait, je déplore profondément d'avoir à le dire,
-près de trois cents voyageurs dans le train, sans compter les employés
-de la compagnie qui en faisaient le service.
-
-»Les premières nouvelles de l'accident, transmises à Dundee, n'y
-provoquèrent qu'un sentiment d'incrédulité, tant la catastrophe
-paraissait effroyable: ce sentiment ne tarda pas à faire place à une
-consternation profonde.
-
-»Le train, qui était parti d'Édimbourg dimanche, à quatre heures quinze,
-était composé de quatre wagons de troisième classe, un de deuxième et un
-de première classe, un fourgon de bagages, et la machine; en tout huit
-véhicules.
-
-»Le train avait quitté Burntisland à l'heure réglementaire, et, à toutes
-les stations du Fifeshire, la même régularité s'était maintenue en
-prenant des voyageurs dans les principales gares. A celle de Saint-Fort,
-le train avait juste cinq minutes de retard. Il fut signalé à partir de
-là au garde-barrière de l'extrémité méridionale du pont, qui transmit le
-signal à son collègue de l'extrémité nord, et de là à Dundee. En ce
-moment, un vent des plus violents, véritable ouragan, faisait rage; et,
-à peine une minute ou deux après la communication télégraphique d'une
-extrémité du pont à l'autre, le pont s'écroula subitement. On crut
-d'abord que le train avait pu rétrograder, et l'on essaya de s'en
-assurer en se mettant en communication avec la rive du Fifeshire de la
-Tay. Mais les employés de la Compagnie durent enfin se rendre à
-l'évidence et reconnaître que le train avait été précipité dans la
-rivière.
-
-»Le vapeur qui, parti à onze heures du soir, eut toutes les peines du
-monde à arriver sur le théâtre de la catastrophe, y parvint au moment où
-la lune commençait à se cacher derrière d'épais nuages. Ceux qui le
-montaient purent néanmoins s'assurer que, sur une longueur de mille
-mètres, tout avait cédé. Il n'y restait pas même un simple bout de barre
-de fer. C'était une grande ouverture béante, où quelques extrémités de
-poutres passaient seules de chaque côté! Au milieu de l'obscurité, les
-passagers du steamboat crurent distinguer des êtres humains sur l'une ou
-l'autre des deux berges, mais c'était une illusion d'optique; la rivière
-n'avait rien rendu, et ce que l'on avait pris pour des hommes, c'étaient
-des bouts de câble restés fixés aux culées maçonnées du pont.
-
-»On se perd en conjectures pour expliquer comment treize massives
-traverses ont pu être enlevées si complètement qu'elles n'ont laissé
-aucune trace. L'explication la plus plausible paraît être celle qui
-attribue leur rupture à la pression latérale exercée par le vent, au
-moment où le poids du train en exerçait une verticale et provoquait des
-vibrations qui ont été contrariées par l'action opposée simultanée de
-l'ouragan. Dans cet état de choses, quelque partie plus faible ayant
-cédé, la lourde masse du train aura accéléré la rupture totale. Une
-chose surprenante, c'est que le bruit d'une chute pareille n'ait pas été
-entendu dans le village, probablement à cause de la violence du vent. En
-somme, il n'est resté du pont que les fondations en pierre et une partie
-des culées en maçonnerie encore garnies de bouts de montants en fer.»
-
-Telle fut cette catastrophe sans exemple, dans laquelle trois cents
-personnes ont trouvé la mort. Bien peu de cadavres ont pu être
-retrouvés.
-
-Cependant, à Paris et dans presque toute l'Europe, le dégel commençait.
-La terre, fortement durcie par la gelée, était presque imperméable, et
-l'eau provenant de la fonte des neiges glissait rapidement à sa surface
-pour aller grossir les rivières. Les eaux de la Seine, montant
-rapidement, déterminèrent bientôt la rupture bruyante des glaces. Le 2
-janvier, la débâcle commença; le 3, elle atteignit sa plus grande
-intensité. Le fleuve entier fut bientôt couvert de glaçons accumulés,
-entassés pêle-mêle, descendant le courant avec une rapidité
-vertigineuse. De nombreux débris étaient ainsi charriés: bateaux,
-tonneaux, poutres, arbres, pans de murs, on voyait de tout sur cet
-immense radeau de glace. Et tout cela frappait les piles des ponts avec
-une telle force que le sol en tremblait.
-
-Et cependant le fleuve monte toujours; malgré les plus grands efforts,
-les ponts sont en grande partie obstrués, les quais submergés: on craint
-un moment un immense désastre. Heureusement il devait nous être épargné.
-Le pont des Invalides seul ne put résister au choc. Il était en
-réparation depuis plusieurs mois, et l'on avait construit en avant une
-passerelle de bois pour la circulation des piétons. Celte passerelle ne
-tarde pas à être emportée, et ses débris, encombrant les arches,
-déterminent la rupture du pont lui-même. Le 6, tout danger d'inondation
-avait complètement disparu.
-
-En somme, cette débâcle fut une des moins désastreuses de celles qui
-eurent Paris pour théâtre. Elle se bornait à des dégâts matériels, dont
-l'état estimatif a fixé la valeur, pour l'intérieur de Paris, à 3 500
-000 francs. Dans les banlieues, les dégâts furent plus grands: à
-Villeneuve, à Choisy-le-Roi, à Alfort-Ville, il y avait eu plus d'un
-mètre d'eau dans les rues. Tout cela est beaucoup, mais bien peu à côté
-de ce que l'on avait à craindre, bien peu à côté des désastres rapportés
-par l'histoire.
-
-Les glaces n'arrivèrent que lentement dans la basse Seine. Elles furent
-d'abord arrêtées à Meulan par le pont de la ville. Elles s'y
-accumulèrent en quantité si considérable qu'elles arrivèrent à la
-hauteur des poteaux télégraphiques. Puis cette muraille immense finit
-par céder, et le torrent, franchissant le pont, se précipita sur
-l'écluse. Il n'y eut que des accidents de bateaux. Ce fut le dernier
-incident de la débâcle de la Seine.
-
-Malheureusement, tous les riverains des grands fleuves ne devaient pas
-en être quittes à si bon marché, et diverses débâcles, surtout dans le
-centre de l'Europe, furent bien autrement funestes.
-
-En Hongrie, dès le 15 décembre, il y eut de grandes inondations, et les
-glaces causèrent de grands dégâts.
-
-Au commencement de janvier, la Moselle inonde la ville de Metz, et les
-glaces font de grands ravages; le Rhin emporte en divers points les
-remblais du chemin de fer. La Meuse présente à Liège un spectacle
-terrible et grandiose: les glaçons, en se choquant les uns contre les
-autres, produisent un bruit effrayant; une terrible inondation charrie
-des épaves de toutes sortes. A Sarrebourg, la Sarre démolit les ponts,
-brise les arbres, inonde la campagne, et emporte tout ce qui se trouve
-sur son passage. Le Danube est plus furieux encore; il inonde
-complètement l'île de Shutt, près de Presbourg, et ses glaces emportent
-plusieurs ponts. Près de Cracovie, plus de vingt villages sont ensevelis
-par le débordement de la Vistule.
-
-[Illustration: La débâcle sur le Rhin.]
-
-Enfin, en France, la Saône au-dessus de Lyon, et la Loire au-dessus de
-Saumur, furent arrêtées par d'immenses amoncellements de glaces qui
-donnèrent la plus grande inquiétude. La rencharge de Saumur, désormais
-célèbre sous le nom de glacier de Saumur, s'étendait sur une longueur de
-douze kilomètres et sur toute la largeur du fleuve, atteignant presque
-un kilomètre en cet endroit. Elle occupa, passionna l'opinion publique
-pendant six semaines. La presse en donna les descriptions et les dessins
-les plus variés, et tint le public au courant de tous les travaux
-entrepris pour conjurer le péril. L'attention était d'autant plus vive
-que l'on répétait sur tous les tons que le phénomène était unique, qu'il
-ne s'était jamais produit en aucun temps et en aucun lieu. Il ne sera
-donc pas inutile de montrer qu'au contraire les encombrements de glaces
-sont presque la règle générale des débâcles, et qu'il n'y a de
-différences que dans la plus ou moins grande importance de
-l'amoncellement et dans la durée du glacier formé.
-
-Dans les hivers rigoureux et longs, la glace atteint dans les fleuves
-une épaisseur considérable. Au moment de la débâcle, la rupture ne se
-produit que difficilement, et les glaçons charriés ont une grande
-surface, par suite un poids énorme, une force d'entraînement
-prodigieuse.
-
-Il suffit alors qu'un obstacle, pont, île, bas-fond, se présente, pour
-déterminer ce qu'on nomme une rencharge. Les premiers glaçons sont
-arrêtés; ceux qui suivent choquent violemment les premiers, se dressent
-les uns sur les autres, et forment une solide barrière qui augmente de
-volume à chaque instant. Si l'obstacle est un pont, il ne tarde pas à
-être emporté, et la débâcle reprend sa marche; mais si l'embâcle est
-causée par une île, un bas-fond, qui ne peuvent céder, la barricade
-prend des dimensions importantes: toutes les glaces d'amont se
-réunissent au même endroit, se soudent les unes aux autres, et forment
-un tout solide, dont le volume se chiffre par millions de mètres cubes.
-
-Les eaux, arrêtées dans leur cours, s'élèvent à une hauteur anormale. Il
-se produit de part et d'autre du glacier une différence de niveau de
-plusieurs mètres; les campagnes voisines sont inondées, dévastées, et
-souvent le fleuve se creuse, dans les vallées latérales, un lit nouveau
-qu'il conservera peut être définitivement si les travaux de l'homme ne
-viennent le déposséder de sa conquête. Suivant l'importance du fleuve,
-l'épaisseur des glaces, la hauteur des eaux et la durée du dégel, le
-glacier sera plus ou moins considérable, l'inondation plus ou moins
-dévastatrice, la débâcle définitive plus ou moins tardive, plus ou moins
-désastreuse, mais au fond le phénomène sera toujours le même.
-
-Et qu'on ne vienne pas dire que ce sont là de pures spéculations;
-l'histoire nous montre à chaque instant ces amoncellements de glaces et
-leurs tristes conséquences. Nous en avons cité un certain nombre,
-notamment pour les années 1216, 1364, 1789, 1830. Ajoutons-en encore
-deux ou trois.
-
-En 1840, un engorgement du genre de celui dont nous nous occupons a eu
-lieu dans la Vistule, à deux kilomètres environ au-dessus de la ville de
-Dantzig. La rivière, arrêtée par les glaces empilées, s'ouvrit un
-nouveau cours sur la rive droite. En quelques jours elle se creusa, à
-travers des collines sablonneuses de douze à dix-huit mètres de haut, un
-lit profond et large de plusieurs lieues de longueur.
-
-En 1876, le 3 mars, le Danube, arrêté par des glaces qui s'élevaient à
-une hauteur prodigieuse, causa de terribles inondations et d'immenses
-dégâts.
-
-Mais notre étonnement redouble quand nous considérons les faits mêmes du
-grand hiver de 1879. Juste au moment où tous les journaux de France
-étaient pleins du glacier de Saumur et le déclaraient unique, il se
-produisait au-dessus de Lyon un phénomène du même genre. Il subsistait
-aussi longtemps que celui de Saumur, donnait aux ingénieurs les mêmes
-inquiétudes, en un mot, lui ressemblait de tous points. L'accumulation
-des glaces, énorme cependant, était seulement un peu moins considérable.
-
-Occupons-nous de ce premier glacier, si dédaigné des chroniqueurs, à
-cause sans doute de son éloignement de Paris, et nous verrons s'il était
-en réalité bien différent de celui de Saumur. Nous emprunterons les
-récits qui suivent aux journaux de Lyon, qui seuls s'entretenaient de ce
-fait effrayant, dont le reste de la France semblait se désintéresser
-absolument.
-
-La débâcle de la Saône commença le 2 janvier: les glaces emportèrent
-d'abord le pont de Taissey (Ain). A Lyon, le mouvement se produisit le
-3. Aussitôt après la rupture de la couche de glace le fleuve charrie à
-pleins bords. Mais il se forme bientôt, en face de l'île Barbe et du
-pont Serin, un immense amoncellement. Le 5, ces glaces se mettent en
-mouvement avec un fracas épouvantable, mais elles s'arrêtent de nouveau
-à Vaise: là, l'embâcle se reforme avec plus d'intensité. En quelques
-heures, tout l'espace compris entre Vaise et l'île Barbe est encombré;
-les glaces, à l'île Barbe, atteignent le pied de la maison éclusière;
-les glaçons, entassés les uns sur les autres, dépassent, en certains
-endroits, les parapets des quais. L'aspect de la Saône est saisissant et
-grandiose: c'est celui d'une véritable mer de glace, mais d'une mer
-tourmentée, convulsée. Les glaçons, éclairés par un resplendissant
-soleil, jettent mille lueurs; ceux de provenance du Doubs se
-reconnaissent à leur couleur bleue très pure. Dans cet enchevêtrement de
-glaçons immenses, on distingue les formes les plus fantastiques: des
-pièces de bois, des carcasses de bateaux brisés, des arbres, des débris
-de toutes provenances, rappellent au sentiment de la réalité; ces traces
-des malheurs de la veille en font craindre de plus terribles pour le
-lendemain.
-
-Le 13 janvier, M. Pasquot, ingénieur chargé de la navigation, fait un
-rapport sur le phénomène. Il dit que sur toute la largeur du fleuve, et
-sur une longueur de plusieurs kilomètres, la Saône est un véritable
-glacier. «La glace, ajoute-t-il, a de huit à dix mètres d'épaisseur, et
-le volume total dépasse certainement cinq millions de mètres cubes. Ce
-glacier descend jusqu'au fond du lit même de la Saône, et il barre si
-complètement la rivière, que le niveau de l'eau en amont de cette digue
-est arrivé à dépasser de 3m.17 le niveau de l'eau en aval. Si cette
-barre, ajoute le rapport, est soulevée ou rompue brusquement par l'effet
-du dégel ou d'une poussée venant de la débâcle du haut, la Saône peut
-monter dans Lyon de deux mètres en quelques minutes.»
-
-En présence d'un semblable péril, des ingénieurs sont envoyés qui se
-mettent à l'ouvrage. On attaque, d'abord sans grand espoir, la banquise
-avec la dynamite; dans l'axe on perce un chenal pour permettre
-l'écoulement des eaux. Du reste, le niveau du fleuve baisse rapidement,
-et bientôt la surface du glacier présente l'aspect d'une vallée
-profonde, bordée de montagnes de sept à huit mètres de hauteur. Malgré
-les doutes d'un grand nombre d'ingénieurs, on travaille avec ardeur; on
-brûle jusqu'à deux mille kilogrammes de dynamite par jour, les
-détonations se succèdent sans relâche. Grâce au beau temps, et aussi aux
-efforts faits, le danger diminue tous les jours. C'est seulement le 15
-février que toutes les glaces ont quitté la Saône.
-
-La dynamite, jointe à un temps favorable, avait évité à Lyon, comme elle
-évitait à Saumur, bien des dévastations. Le moyen que l'on avait employé
-pour émietter le glacier était-il le meilleur? Beaucoup, et notamment
-des ingénieurs, avaient proposé de scier les banquises. Ils rappelaient
-que l'ingénieur Venetz avait sauvé, au commencement du siècle, la ville
-de Viège, dans le Valais, en sciant une immense banquise de glace qui la
-menaçait, et derrière laquelle se trouvait un lac qui aurait produit une
-inondation formidable. Ils rappelaient que l'amiral Pâris avait, lui
-aussi, utilisé le sciage d'une façon très heureuse, pour maintenir
-libres ses navires emprisonnés par les glaces du grand lac Léman, du
-Boug et du Dnieper. L'amiral Pâris, interrogé à ce sujet dans une séance
-de l'Académie des sciences, avait déclaré que dans une rivière où l'on a
-un courant pour enlever à mesure les glaçons, il devait y avoir grand
-profit de temps et de travail à employer la scie. Et cependant la scie
-n'a pas été employée: c'est que l'épaisseur de la glace était, à Lyon
-comme à Saumur, de plusieurs mètres, et qu'il semblait impossible de
-manoeuvrer des scies de dimension suffisante; c'est que, presque
-partout, la glace touchait le fond de la rivière, et que, dans ce cas,
-le sciage n'aurait produit absolument aucun résultat. Il n'y avait
-aucune analogie à établir entre la couche de glace sciée par l'amiral
-Pâris, et les amoncellements que l'on voulait dissiper sur la Saône et
-sur la Loire.
-
-D'autres ingénieurs proposaient en même temps à l'Académie des sciences
-un nouveau procédé pour débiter rapidement les glaces de n'importe
-quelle épaisseur. Ce procédé consiste à poser à la surface de la glace
-un tube flexible en plomb, de petit calibre, et communiquant au moyen
-d'un robinet à un générateur mobile de vapeur. Le tube, fondant la glace
-à sa périphérie, s'enfoncerait à mesure, laissant une tranchée verticale
-de faible largeur, pendant que l'eau de condensation s'échapperait par
-l'extrémité opposée restée ouverte. Ce nouveau procédé ne fut pas
-employé non plus. Il semble impossible, du reste, que les eaux provenant
-de la fonte de la glace et de la condensation de la vapeur ne se
-regèlent pas dans la tranchée même, au-dessus du tuyau, si le froid
-extérieur est un peu vif.
-
-Nous allons voir maintenant que le glacier de Saumur ne différait que
-par des points de détail de celui qui existait au même moment à Lyon. Il
-commence à la même époque, ne dure que quelques jours de plus, est
-favorisé par les mêmes circonstances, attaqué par les mêmes moyens, et
-se termine de la même manière, sans accident grave. Sa dimension était
-peut-être double de la dimension du premier.
-
-La débâcle de la haute Loire se signale d'abord par un désastre. Au
-village de Némant, commune d'Avaine, les glaces, poussées par le
-courant, coupent, sur une étendue de 300 mètres, le chemin qui longe le
-fleuve. Il se forme là une première embâcle que l'on détruit par la
-dynamite; la retenue des eaux avait été telle, qu'en moins de 30 minutes
-la Loire était montée d'un mètre au pont de Saumur. Les glaces se
-remettent en mouvement, et bientôt elles arrivent en masse à
-Villebernier. Sous la poussée de l'eau la surface solide tout entière
-s'ébranle; les glaçons, serrés les uns contre les autres, sont entraînés
-par le courant; le fracas sinistre de la débâcle se fait entendre
-jusqu'à Saumur, semblable à un roulement de tonnerre. Mais, au bout de
-quelques heures, le transport des glaces cesse tout à coup; elles
-s'arrêtent au-dessus de Saumur le 9, et s'accumulent en quantité
-considérable. Entre Saumur et Montsoreau il s'établit une différence de
-niveau de 2m.50. Dans le silence de la nuit on entend un bruit confus et
-uniforme: c'est l'eau qui se heurte contre la banquise et fait chute par
-derrière. C'est un spectacle grandiose et effrayant. Les glaces
-s'accumulent de plus en plus, forment bientôt un immense bloc, tout
-d'une pièce. De l'île Souzay à Montsoreau, sur une étendue de dix
-kilomètres, tout est couvert; le courant est intercepté et se fraye un
-passage du côté de Dampierre, dans une étroite vallée qu'il inonde.
-L'île de Souzay est presque entièrement couverte par les glaces. Cette
-île renferme sept fermes; elles sont bientôt séparées les unes des
-autres par des courants rapides, et dans deux le pain fait défaut, les
-fours étant submergés; de petits enfants ont souffert de ce manque de
-nourriture. Grâce au travail des pontonniers, cette île est bientôt
-complètement évacuée. Les hommes et les animaux sont ramenés à terre,
-non sans de grandes difficultés.
-
-[Illustration: Emploi de la dynamite aux glaces de la Saône.]
-
-On conçoit les terreurs des riverains. D'une part, le glacier pouvait
-céder à la violence du courant, se mettre en marche, emporter les ponts
-de Saumur, s'arrêter de nouveau au-dessous de la ville et déterminer une
-inondation qui aurait pu détruire des quartiers entiers. D'un autre
-côté, la levée qui sépare la Loire de la vallée de l'Authion pouvait
-être emportée par la violence du courant, et plusieurs milliers
-d'hectares de terrain, un grand nombre de villages, auraient été
-submergés.
-
-Au bout de quelques jours, les craintes étaient momentanément calmées;
-par suite de la baisse rapide des eaux, l'écoulement était devenu
-facile. C'est alors que de nombreux visiteurs accoururent en foule pour
-contempler ce spectacle à la fois grandiose et terrible. Les vastes
-prairies abandonnées par la Loire présentaient un singulier spectacle.
-Elles étaient pavées d'immenses dalles de glace d'une épaisseur de 40 à
-50 centimètres. Tous les arbres, peupliers, bouleaux, saules, étaient
-brisés, tordus, décapités; des ravines profondes avaient été creusées
-par les eaux. Dans le fleuve, sur une longueur de douze kilomètres,
-c'est véritablement une mer de glace, couverte de débris de toutes
-sortes. Non seulement les glaçons sont dressés les uns contre les
-autres, présentant des aspérités à pic, mais encore, au milieu de cette
-plaine raboteuse, on voit s'élever des collines, se creuser des vallées;
-en maints endroits le glacier repose directement sur le fond; des
-sondages indiquent une épaisseur de dix mètres de glace. Partout la
-surface de la banquise scintille sous l'action des rayons du soleil,
-présentant les colorations les plus variées; on reconnaît à leur couleur
-les glaces des différents affluents de la Loire.
-
-Mais ce n'est là qu'un repos momentané. Bientôt le dégel reviendra; la
-Loire, grossie pour la seconde fois, exigera un passage, et les plus
-grands malheurs seront à craindre. Ce passage, il faut le créer à la
-hâte: il faut tailler dans le vif de cet immense bloc. Des travaux
-énormes sont entrepris: la dynamite fait rage, un chenal de grande
-largeur est creusé pour livrer passage au courant et amener la
-désagrégation lente de toute la masse. Tous les jours les ingénieurs
-tiennent conseil; le ministre des travaux publics vient en personne se
-rendre compte du péril et activer les travaux. Après la rive gauche,
-c'est la rive droite qu'on attaque; la banquise, sapée de toutes parts,
-disparaît peu à peu. Tandis que tout le monde désespère et proclame
-l'inutilité des efforts, les ingénieurs poursuivent leur but avec
-ardeur, et ils l'atteignent. Ils ont puissamment contribué à préserver
-la ville de Saumur et surtout la vallée de l'Authion de bien des ruines.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV
-
-LES HOMMES, LES ANIMAUX ET LES PLANTES PENDANT LE GRAND HIVER
-(1879-1880).
-
-
-Les souffrances furent grandes pendant ce terrible hiver; mais, si nous
-les comparons à celles des grands hivers des siècles précédents, nous
-pourrons juger des progrès de l'humanité dans la voie de la préservation
-générale, du bien-être de tous. Il n'y eut pas maintenant, comme alors,
-des milliers de personnes mourant de froid par les chemins. C'est que
-des routes bien tracées et bien entretenues sillonnent aujourd'hui toute
-la France, et qu'il est devenu presque impossible, dans la plupart de
-nos départements, de s'égarer dans les neiges. C'est que les chemins de
-fer ont remplacé les diligences pour les courses un peu lointaines: bien
-clos, quelque peu chauffés, les wagons garantissent les voyageurs des
-grandes intempéries; le peu de durée des voyages, la fréquence des
-arrêts, sont des sauvegardes efficaces contre la congélation. Aussi,
-quelle qu'ait été la rigueur du grand hiver de 1879-1880, les morts par
-le froid ont été assez rares. Les journaux quotidiens en ont cité de
-nombreux exemples; mais en les réunissant tous on n'arriverait qu'à un
-total assez faible. Et ce total aurait les plus grandes chances d'être
-trop élevé; les journaux d'aujourd'hui ont remplacé les chroniqueurs
-d'autrefois: ils sont plus nombreux et mieux informés, mais ils sont
-tout autant sujets à l'exagération et à l'erreur.
-
-Citons quelques-uns des accidents qui sont survenus, en ne prenant que
-ceux dont l'authenticité paraît attestée par de nombreux témoignages.
-Celle liste sera loin d'être complète, mais elle nous montrera que les
-accidents ont été rares, isolés, et n'ont, dans aucun cas, présenté le
-caractère d'une calamité publique.
-
-A la suite des grandes chutes de neige, qui furent surtout abondantes
-au-dessus de Paris, plusieurs personnes dans les départements du Nord et
-du Pas-de-Calais sont mortes de froid. D'autres, trouvées perdues dans
-les neiges, n'ont été qu'à grand'peine sauvées de l'asphyxie; nombre de
-bras et de jambes ont été cassés à la suite de chutes. A la même époque,
-un facteur rural est trouvé mort dans la neige à Laval: la couche
-atteignait cinquante centimètres d'épaisseur. Au commencement de
-décembre, plusieurs personnes meurent de froid dans le département de
-Saône-et-Loire. En Belgique, on trouve un soldat mort de froid près de
-Bruxelles. Près de Charleroi, un homme, surpris par l'effroyable tempête
-de neige et de verglas, s'égare et est enseveli: on le retrouve gelé.
-Près de Tourny, dans l'Eure, un homme se perd dans les neiges avec sa
-charrette attelée de quatre boeufs: le conducteur et les animaux
-périssent.
-
-Dans le courant du mois de décembre, deux jeunes filles de Valmy
-(Pas-de-Calais) meurent ensevelies dans la neige. Dans la Somme, deux
-personnes sont trouvées mortes de froid sur un chemin. A la Chapelle,
-près de Belfort, on a trouvé, le 14 décembre, à quelques pas du village,
-un pauvre homme qui était gelé. A Lyon, plusieurs pauvres gens sont
-trouvés morts de froid chez eux: un soldat a le même sort à la salle de
-police de la caserne de la Part-Dieu. En Bohême, dans la commune de
-Katlowitch, quatorze enfants revenant de l'école, le 14 décembre, par un
-froid de -20 degrés, sont arrêtés par la neige et périssent tous de
-froid.
-
-Mais, si peu succombèrent, tous eurent à souffrir. Pour lutter contre un
-froid si intense, nos maisons sont mal construites, et avec les feux les
-plus vifs, soutenus nuit et jour, bien des personnes ne pouvaient
-arriver à obtenir une température supérieure à zéro degré. Tous les
-moyens de chauffage étaient simultanément employés: gaz, bois, coke,
-charbon, tout était utilisé, et la consommation était considérable.
-Cette augmentation dans la consommation, jointe à la difficulté des
-communications qu'amenait l'encombrement des neiges, ne tarda pas à
-faire atteindre aux combustibles des prix fort élevés.
-
-La nécessité de se chauffer constamment et par tous les moyens possibles
-a augmenté très notablement, dans les grandes villes, le nombre des
-incendies. Le nombre total des incendies à Paris, pour l'année 1879,
-tant en feux de cheminée qu'en incendies véritables, a été de 2752; dans
-ce nombre, le mois de décembre est entré à lui seul pour 581,
-c'est-à-dire pour plus d'un cinquième. Les conduites d'eau, en partie
-gelées, rendaient les secours très lents et très difficiles: aussi
-a-t-on vu l'augmentation porter surtout sur les grands incendies, qu'on
-n'avait pu arrêter à temps.
-
-Le combustible n'avait pas seul augmenté de prix. La campagne était
-couverte de neige, les routes impraticables, les maraîchers ne pouvaient
-ni récolter, ni conduire leurs produits à destination; de plus, beaucoup
-de provisions avaient été gelées jusque dans les caves. La cherté des
-objets de première nécessité était devenue générale.
-
-Aussi la misère était grande. Les plus pauvres, sans charbon et sans
-bois, sans travail aussi, forcés d'engager, pour manger, leurs
-couvertures et leurs vêtements, demandaient de prompts secours. La
-charité publique a été à la hauteur des circonstances. Tous les moyens
-de l'employer ont été trouvés bons: souscriptions publiques dans les
-journaux, dons en espèces ou en nature à l'administration de
-l'assistance publique, loteries de bienfaisance, fêtes magnifiques
-organisées par la presse et par les théâtres, tout a été mis en oeuvre
-pour procurer aux pauvres un peu de chaleur, des matelas, des
-couvertures, du bois, pour donner du pain aux plus nécessiteux.
-
-Des chauffoirs publics étaient ouverts dans un grand nombre de
-quartiers. Des précautions étaient prises pour adoucir la situation des
-gens qui sont obligés, par métier, de séjourner dans la rue; des
-braseros y étaient entretenus par les soins et aux frais de la
-municipalité, et chacun pouvait venir s'y réchauffer.
-
-Jamais les sentiments fraternels qui unissent chez nous toutes les
-classes de la société n'avaient été autant mis en lumière. Ce fut une
-touchante et unanime manifestation, bien faite pour adoucir aujourd'hui
-le souvenir des souffrances endurées. De ces souffrances, il reste
-cependant autre chose que des souvenirs; il reste, hélas! des deuils
-nombreux. La mortalité a été notablement accrue. Mais, grâce à
-l'augmentation générale du bien-être, à une meilleure organisation de la
-charité publique, à une application plus rationnelle des lois de
-l'hygiène, cette augmentation de la mortalité n'a pas été bien
-considérable.
-
-Le tableau suivant nous donne la comparaison de la mortalité pendant
-seize semaines, à partir du 1er novembre, pour les années 1878-1879 et
-1879-1880: il est relatif à Paris, et porte sur une population d'à peu
-près 2 000 000 d'habitants.
-
- PÉRIODES. 1818-1879. 1870-1880. RAPPORT.
- 4 premières semaines
- de novembre 3601 3733 1.038
- 4 semaines suivantes
- (novembre et décembre) 3756 4473 1.191
- 4 semaines suivantes
- (décembre et janvier) 4062 5123 1.261
- 4 semaines suivantes
- (janvier et février) 4157 5962 1.433
-
-L'augmentation de la mortalité commence donc dès le mois de novembre,
-mais elle est d'abord faible. Elle s'accentue pendant la période des
-grands froids, pour devenir surtout considérable au moment où la chaleur
-revient; à ce moment la mortalité est accrue dans le rapport de 1.000 à
-1.433. A partir de là, le rapport diminue, l'influence de l'hiver se
-fait moins sentir à mesure qu'il s'éloigne d'avantage. Nous ne voyons
-rien là de comparable à cette mortalité de certains villages du Poitou
-qui, au dire de Réaumur, perdirent, en 1740, la moitié de leurs
-habitants des suites du froid.
-
-Il semble, du reste, que nous soyons devenus moins sensibles aux basses
-températures que ne l'étaient nos ancêtres. En 1709, le froid suspendit
-à Paris les plaisirs et le commerce: des magasins furent fermés, l'Opéra
-cessa de jouer, le Parlement de tenir ses séances; les membres de
-l'Académie des sciences seuls continuèrent à se réunir. En 1879, par des
-températures plus basses, malgré l'encombrement produit par les neiges,
-Paris continua à vivre de sa vie normale. Dans le siècle de la vapeur et
-de l'électricité, il faut autre chose que le mauvais temps pour arrêter
-les rouages d'une ville aussi affairée que l'est Paris.
-
-Les animaux aussi ont eu cruellement à souffrir. Les animaux
-domestiques, souvent mieux nourris et mieux logés aujourd'hui que ne
-l'étaient autrefois les hommes, ont été relativement peu éprouvés; ils
-ont cependant souffert de la faim et du froid. Les fourrages d'hiver
-étaient anéantis par des froids précoces ou ensevelis sous la neige: il
-fallut rationner la nourriture; les étables mal closes n'étaient pas
-inaccessibles au froid. Dans le Loiret, des animaux, principalement des
-chevaux et des ânes, ont été trouvés morts de froid dans les étables;
-ces derniers, d'ordinaire si rustiques, se sont montrés particulièrement
-sensibles à l'abaissement de la température. Dans l'Aube, en décembre,
-par une température de -27 degrés, les animaux dans les étables étaient
-couverts de givre et tremblaient au point de refuser leur nourriture.
-Dans beaucoup de poulaillers, les poules ont eu les pattes gelées;
-beaucoup de ruches d'abeilles ont vu périr tous leurs habitants.
-
-Quant aux animaux non domestiques, leur sort était encore plus
-misérable. Sans nourriture et sans abri, peu préparés aux rigueurs d'un
-semblable hiver, ils succombèrent par milliers. Dans l'Est et dans le
-Nord, le gibier a été presque entièrement détruit. Les oiseaux, mourant
-de faim, entraient dans les fermes et se laissaient prendre à la main;
-dans tous les buissons on rencontrait des lièvres, des oiseaux morts ou
-mourants. Beaucoup vivaient encore, mais avaient les pattes gelées.
-
-Les loups, ne trouvant plus dans les forêts et sur les hauteurs de quoi
-pourvoir à leur nourriture, descendirent dans la plaine en plein jour,
-arrivant jusque dans les fermes, jusque dans les villes, s'attaquant aux
-enfants, aux femmes, quelquefois même aux hommes, détruisant beaucoup de
-bétail. Dans l'Aube, dans la Haute-Loire, dans l'Yonne, dans le Comtat,
-à Belfort, on eut à lutter contre ces animaux rendus audacieux par la
-faim qui les pressait.
-
-Le sort des poissons n'était pas moins misérable. Nombre d'étangs peu
-profond furent gelés jusqu'au fond; dans les autres, les poissons
-enfermés sans air dans une masse d'eau trop faible périrent asphyxiés.
-Dans le département de la Loire, le préfet rendit une ordonnance par
-laquelle les propriétaires des étangs devaient retirer de l'eau les
-poissons morts et les enfouir, avec de la chaux vive, dans des fosses
-profondes. D'autres habitants des rivières devaient être victimes d'un
-accident d'un genre plus nouveau: les détonations produites dans la
-Saône et dans la Loire par les cartouches de dynamite faisaient périr
-tous les poissons qui se trouvaient sous la glace; ils étaient entraînés
-en grande quantité par le courant, et des pêcheurs improvisés en
-faisaient leur profit.
-
-A côté des poissons, de nombreuses huîtres furent gelées; à Arcachon,
-dans la Seudre, à la Tremblade, on en perdit plusieurs millions.
-
-Les animaux inférieurs, presque tous nuisibles, résistèrent au contraire
-parfaitement bien. M. Lichtenstein a montré que le phylloxéra n'avait
-pas éprouvé le moindre malaise d'une température de -11 degrés. Il s'est
-assuré que les pucerons du pêcher, du fusain, du chou, de
-l'épine-vinette, ont supporté vaillamment les rigueurs des frimas. Ces
-bestioles, fixées, comme on sait, aux parties aériennes des plantes
-qu'elles exploitent, se sont complètement engourdies; mais, transportées
-dans le laboratoire, elles se sont bientôt mises à pondre, comme si de
-rien n'avait été.
-
-Si les insectes nuisibles ont été épargnés, il n'en a pas été,
-malheureusement, de même des végétaux. Nous avons déjà eu l'occasion de
-dire que la principale calamité des grands hivers résulte des désastres
-produits sur la végétation. Ce sont eux qui ont causé, pendant tout le
-moyen âge, et même au dix-huitième siècle, les plus épouvantables
-famines.
-
-Heureusement le mal n'a pas été aussi grand en 1879 qu'auraient pu le
-faire craindre les températures sibériennes du mois de décembre.
-L'action préservatrice de la neige ne s'est jamais exercée avec une plus
-satisfaisante efficacité. Dans les régions mêmes où les froids avaient
-été le plus vifs, les récoltes en terre présentaient au printemps un
-splendide aspect; les températures de -2 degrés et -3 degrés auxquelles
-les blés avaient été soumis à travers la neige ne leur avaient fait
-aucun mal. Les vignes et les arbres ne pouvaient pas être préservés par
-le même moyen, ils ont beaucoup souffert. Les uns ont été fendus
-brusquement par la gelée, les autres tués par la pénétration lente du
-froid.
-
-A Lyon, les platanes plantés sur les quais ont été en grand nombre
-gelés. Certains ont été fendus en deux dans le sens de la longueur, et,
-au moment de la rupture, on a entendu une forte détonation. A peu de
-distance de Paris, par un froid de -28 degrés, des chênes de cent
-cinquante ans ont été fendus de part en part; certaines fentes
-présentaient une largeur de plus de dix centimètres. Le tronc de l'un
-des marronniers qui ornent la place Timothée-Halley, à Lillebonne
-(Seine-Inférieure), a été fendu de part en part et dans toute la
-hauteur, quoiqu'il ne mesure pas moins de 1m.45 de circonférence.
-Presque partout des faits analogues se sont produits, et en grand
-nombre.
-
-Dès le mois de janvier, chacun a voulu se rendre compte des dégâts, et
-la panique a été grande. De tous les points de la France, de la Seine,
-de la Champagne, de la Bourgogne, du Berry, de Belgique, de Hollande,
-d'Espagne même et de Grèce, arrivaient les plus tristes nouvelles. Tout
-était perdu, les récoltes, les vignes, les arbres fruitiers, les
-essences forestières les plus résistantes, rien n'avait résisté. Mais on
-ne tarda pas à reconnaître que le mal, encore bien grand, était moindre
-cependant qu'on ne l'avait pensé. Du reste, à l'heure actuelle, en avril
-1880, il est encore impossible de se rendre un compte exact des pertes
-éprouvées: bien des arbres fleurissent, poussent des feuilles, qui sont
-cependant mortellement atteints, et qui succomberont en été au coup dont
-l'hiver les a frappés; on ne peut pas juger de la récolte future des
-fruits par l'abondance actuelle des fleurs.
-
-[Illustration: Effets de la glace sur les essences forestières les plus
-résistantes. (1879-1880.)]
-
-Le récit suivant, de M. le marquis de Cherville, montre, au début,
-l'exagération qui suivit la grande période des froids; sa fin fait
-naître des espérances qui devaient en grande partie se réaliser; elle
-fait espérer une résurrection qui s'est, en effet, produite pour
-beaucoup d'arbres.
-
-«Comme nous l'avions prévu, dit-il, les effets des gelées furieuses du
-mois de décembre ont été désastreux pour les végétaux tant utiles que
-d'agrément. Il est facile de découvrir ce qui a été atteint par le gel;
-c'est ce qui a été épargné qui se rencontre avec le plus de difficulté:
-les noyers, les châtaigniers des forêts, les jeunes ormes et érables des
-pépinières, sont atteints comme les conifères exotiques, comme les
-arbrisseaux à feuillage persistant; les rosiers à tige, c'est-à-dire
-greffés sur églantier, ont été presque universellement détruits; seuls
-les rosiers francs de pied, protégés par la neige, ont été épargnés;
-c'est ainsi qu'on voit survivre de délicats bengales aux hybrides les
-plus robustes. C'est en ce qui concerne les arbres fruitiers que les
-pertes prennent des proportions vraiment graves. Ils ont été frappés par
-le gel, aussi bien dans les jardins que dans la campagne; poiriers,
-cerisiers, abricotiers, pêchers, ont au moins du plomb dans l'aile; nous
-avons vu des poiriers gros comme la cuisse d'un homme, dont le coeur
-était aussi sec que si l'arbre était mort depuis un an.
-
-»Contre l'opinion générale, c'est bien moins à l'intensité du froid qu'à
-sa précocité qu'il faut attribuer le phénomène. L'année ayant été
-exceptionnellement tardive, la sève n'avait pas complété son mouvement
-de retraite lorsque la gelée est survenue: beaucoup d'arbres avaient
-encore des feuilles. De gros poiriers, transplantés avant la baisse du
-thermomètre, n'ont nullement souffert au milieu d'autres qui sont
-perdus, uniquement parce qu'en les déplantant on avait précipité le
-retour de la sève dans les racines. Le mouvement de cette sève aura-t-il
-la puissance de ramener la vitalité de ces précieux végétaux? Cela nous
-paraît probable, au moins pour quelques-uns: aussi engageons-nous les
-intéressés à ne point condamner hâtivement tel ou tel arbre qui leur
-semble sec, et à attendre le mois de juin avant de désespérer de sa
-résurrection. Ils auront tout à y gagner, rien à y perdre.»
-
-Nous avons donc à enregistrer beaucoup de pertes, mais aussi beaucoup de
-résurrections. Dans plusieurs régions, notamment en Champagne et en
-Bourgogne, les vignes ont été fortement éprouvées: généralement les
-racines ne sont pas mortes, mais un tiers au moins des pieds ne
-porteront pas de fruits de deux ans. Le phylloxéra continuant à éprouver
-le Midi, tandis que la gelée a fortement attaqué le Nord, nous devons
-nous attendre à avoir, en 1880, une récolte de vin peut-être plus mince
-encore que les si tristes récoltes des années précédentes. Dans la
-Sologne, d'immenses plantations de sapins et de pins ont été
-littéralement grillées, tous les bourgeons sont devenus noirs, et les
-sommets des branches entièrement roux. On est obligé de tout abattre.
-Plusieurs propriétaires sont complètement ruinés.
-
-Dans le Midi, beaucoup d'oliviers et de figuiers sont morts jusqu'à la
-racine.
-
-Quant aux plantes exotiques, les stations voisines de la mer, les plus
-favorisées, ont pu seules en conserver. Au Jardin des plantes de Paris,
-le spectacle est navrant: presque tout sera à remplacer.
-
-La perte est donc immense, et peut-être l'horticulture n'a-t-elle jamais
-subi, en France, des désastres comparables à ceux que lui a infligés le
-mois de décembre 1879.
-
-Mais nous n'avons pas à craindre la famine, la récolte des blés étant
-sauvée. Du reste, les famines sont passées pour ne plus revenir. Depuis
-1709, la civilisation a marché à grands pas, renversant les barrières et
-rapprochant les peuples: ce que les uns ne récoltent pas, d'autres le
-fournissent, et les denrées, toujours en quantités suffisantes,
-demeurent à la portée de tous. Aux réquisitions du dix-huitième siècle
-ont succédé les approvisionnements venus des pays voisins. La machine à
-vapeur a tué la famine; la civilisation a chassé la misère. Nous ne
-saurions mieux montrer son rôle qu'en reproduisant les lignes éloquentes
-écrites par M. Hirsch, dans sa préface de l'_Histoire de la machine à
-vapeur_, de Thurston;
-
-«Tandis que les partis montent au pouvoir et en descendent, que les
-gouvernements se liguent ou se séparent, que les traités se font ou se
-défont, que les armées battent ou sont battues, l'humanité reste
-immobile et ne tire pas le moindre profit de ce jeu d'escarpolette; et
-de tout ce mouvement stérile, ce qui ressort de plus clair, ce sont de
-grandes dépenses d'argent et de forces vives matérielles ou
-intellectuelles; ce sont les guerres, dont notre siècle a donné de si
-nombreux et si épouvantables exemples; c'est le sang qui coule à
-torrents; ce sont les larmes, les ruines, la famine et le typhus.
-
-»Au milieu de cette agitation violente et funeste, quelques
-travailleurs, retirés au fond de leur cabinet, s'attachent opiniâtres à
-leur modeste besogne de fourmi; ils alignent, jour par jour, les
-chiffres et les formules; s'acharnent après un boulon ou un clapet;
-tracent des épures, les effacent, les recommencent, remettent vingt fois
-l'ouvrage sur le métier, s'obstinent en dépit des déboires, et souvent,
-hélas! se ruinent et meurent à la peine. Sous l'effort continu de leur
-labeur ingrat, le progrès se fait lentement, mais sans relâche; le
-bien-être se répand petit à petit et gagne les couches les plus
-profondes de la société; la terre livre un à un ses trésors; les
-produits s'échangent d'un climat à l'autre; les haines de province à
-province et de peuple à peuple s'émoussent; la famine disparaît, et la
-misère est vaincue.»
-
-
-
-
-LIVRE V
-
-LES GRANDS FROIDS ET LES CLIMATS
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-LES CAUSES DU FROID.
-
-
-Il nous reste à expliquer les différences énormes de température que
-l'on observe quand on va de l'équateur au pôle, ou qui se produisent, en
-un lieu déterminé, d'une saison à l'autre. Trois causes, que nous
-examinerons successivement, tendent à faire varier constamment la
-température de la surface de la terre.
-
-Et d'abord, la terre possède, sous la croûte solide que nous
-connaissons, une immense masse fluide ou plutôt peut-être d'énormes amas
-d'une matière liquéfiée, disséminés en diverses régions, et séparés les
-uns des autres par des parties solides. Quelles que soient la
-disposition, la grandeur et la température de ce feu central, il tend
-constamment à réchauffer la surface de la terre, de même que l'eau
-chaude que l'on verse dans un vase de porcelaine en échauffe
-l'extérieur. Mais pour la terre l'épaisseur de la croûte est
-considérable; les substances qui la constituent sont fort peu
-conductrices, et par suite la chaleur qui arrive à la traverser est bien
-petite: elle se perd au fur et à mesure par rayonnement. Le calcul
-mathématique a permis de démontrer que le feu central élève à peine la
-température de la surface de 1/36e de degré. Nous n'avons donc pas à
-tenir compte de cette première cause, dont l'influence est absolument
-négligeable; si la terre venait subitement à être refroidie jusqu'à son
-centre, il n'en résulterait, pour la surface extérieure, aucun
-refroidissement sensible. Toutes les variations sont dues à la lutte
-constante qui se produit entre l'action du soleil, qui nous échauffe, et
-l'action du rayonnement extérieur, qui nous refroidit.
-
-Un corps chaud, comme un boulet de canon rougi au feu, envoie autour de
-lui, quand on le sort du foyer, une quantité considérable de chaleur. Il
-se refroidit peu à peu jusqu'à ce que sa température soit devenue égale
-à celle de l'air qui l'environne. L'intensité de ce rayonnement dépend
-de la grosseur du boulet, de sa température primitive, et aussi de
-l'état physique de sa surface. Si la surface est formée d'un métal poli,
-le rayonnement sera faible, le refroidissement sera lent; on dit que le
-métal poli a un faible pouvoir émissif. Si la surface est formée d'une
-substance mate et dépolie, de noir de fumée ou de blanc de plomb, le
-rayonnement sera intense, le refroidissement bien plus rapide.
-
-Enfin, la vitesse du refroidissement dépend de la substance même qui
-constitue la boule chaude. Que cette substance conduise bien la chaleur,
-à la manière des métaux, le rayonnement sera intense; à mesure que la
-surface extérieure sera refroidie, la chaleur viendra du centre pour
-compenser la perte et se répandre à son tour dans l'espace. Si, de plus,
-la boule métallique est recouverte d'une couche ayant un grand pouvoir
-rayonnant, noir de fumée ou blanc de plomb, elle sera bientôt, dans
-toute sa masse, à la température de l'air; elle cessera de rayonner de
-la chaleur sensible au thermomètre. Mais si notre enduit de noir de
-fumée recouvrait une sphère chaude formée d'une substance peu
-conductrice, de bois par exemple, il en serait tout autrement. Au début,
-le rayonnement serait rapide; mais, la chaleur se transportant mal à
-travers le bois, la surface se refroidirait presque seule, le centre
-restant chaud. Il y aurait bientôt, de l'extérieur à l'intérieur, une
-différence de température considérable; le refroidissement total serait
-très lent à se produire.
-
-C'est ce qui arrive pour la terre. Abandonnée dans l'espace, elle
-rayonne de la chaleur constamment autour d'elle, et l'extérieur se
-refroidit considérablement par rapport à l'intérieur qui reste chaud. Si
-aucune cause de réchauffement ne venait compenser l'action du
-rayonnement, la surface de la terre serait bientôt en tous ses points à
-la température des espaces planétaires, tandis que son centre resterait
-sensiblement comme il est aujourd'hui. Le froid des espaces planétaires
-n'est pas exactement connu, et il ne saurait l'être par une expérience
-directe, puisqu'il nous est impossible de pénétrer dans ces régions
-vides d'air; mais ce froid est extrême. Fourier l'évalue à -70 degrés,
-M. Pouillet à -140 degrés. Le second nombre est bien certainement plus
-près de la réalité que le premier. Le rayonnement de la surface de la
-terre joue un rôle énorme dans la physique du globe; c'est grâce à lui
-que se forment la rosée, la gelée blanche; c'est aussi lui qui est la
-cause des ravages produits par les gelées tardives du printemps.
-
-Toute cause capable de diminuer le rayonnement arrêtera ou diminuera la
-formation de la rosée, de la gelée blanche, diminuera les chances des
-gelées tardives. Les nuages, par exemple, placés entre la terre et le
-ciel, arrêtent la chaleur rayonnée par le sol, la conservent dans le
-voisinage de la terre, et empêchent l'abaissement de la température
-d'être aussi rapide. Par un temps couvert, il ne se forme pas de rosée,
-il n'y a pas de gelées tardives. Les nuits les plus sereines sont
-toujours les plus froides. De là la pratique souvent employée par les
-horticulteurs et les viticulteurs pour préserver leurs plantes du gel au
-printemps. Les premiers les recouvrent de paillassons, qui constituent
-un manteau suffisant contre le rayonnement. Les seconds, pendant les
-matinées de mai où la gelée est à craindre, font brûler de la paille
-humide et des substances goudronneuses dans leurs vignes, et les
-recouvrent ainsi d'un nuage artificiel de fumée. Ce moyen, du reste,
-n'est pas nouveau, et M. Daguin rapporte que, d'après Garcilasso de
-Vega, les Péruviens, quand ils voyaient le temps très clair, brûlaient
-du fumier pour dégager une épaisse fumée et former un nuage artificiel
-qui préservait d'un froid trop vif les pousses des jeunes plantes.
-
-Dans les pays chauds, où le temps est le plus souvent clair, le
-rayonnement nocturne suffit pour déterminer la formation de la glace,
-quoique la température de l'air reste bien supérieure à zéro degré. Au
-Bengale, il existe des fabriques de glace artificielle qui occupent
-plusieurs centaines d'ouvriers. «On creuse des fossés, dit M. Tyndall,
-que l'on remplit en partie de paille, et sur la paille on expose au ciel
-pur des bassins plats contenant de l'eau que l'on a fait bouillir. L'eau
-a un grand pouvoir de radiation; elle envoie en abondance sa chaleur
-dans l'espace, et la chaleur ainsi perdue ne peut pas être remplacée par
-la chaleur de la terre, que la paille non conductrice arrête au passage.
-Le soleil n'est pas levé que déjà la glace s'est formée dans chaque
-vase.» Même sous le ciel brumeux de l'Angleterre, Wells, qui le premier
-a compris les effets du rayonnement nocturne, est parvenu à faire en été
-de la glace par le même moyen; mais il fallait une nuit exceptionnelle.
-On a tenté à Saint-Ouen, près de Paris, de fabriquer industriellement de
-la glace de la même manière, mais on a dû y renoncer; les nuits assez
-sereines sont trop rares dans nos climats.
-
-Il ne suffit pas, pour que le rayonnement nocturne soit très intense,
-que le ciel soit sans nuages; il faut, de plus, que l'air soit sec,
-privé autant que possible de vapeur d'eau à l'état invisible. Cela
-résulte clairement de la remarque suivante de sir Robert Barker: «Les
-nuits les plus favorables à la production de la glace sont celles qui
-sont les plus claires, les plus sereines, et pendant lesquelles il
-apparaît très peu de rosée après minuit.» Et pour que, par une nuit très
-claire, il ne se forme pas de rosée, il faut que l'air soit
-remarquablement sec.
-
-C'est qu'en effet l'eau à l'état liquide, telle qu'elle se trouve dans
-les nuages, n'a pas seule la propriété d'empêcher le rayonnement
-nocturne. M. Tyndall a montré que l'eau en vapeur transparente, toujours
-répandue dans l'air en assez grande quantité, jouit de la même
-propriété. Comme l'eau des nuages, elle arrête une partie des rayons du
-soleil pendant le jour; comme l'eau des nuages, elle conserve une partie
-de la chaleur de la terre pendant la nuit. La vapeur d'eau absorbe la
-chaleur en grande quantité, qu'elle vienne du soleil ou de la terre,
-tandis que l'air sec la laisse passer entièrement sans l'absorber. Elle
-joue dans l'atmosphère le rôle d'un manteau qui vous préserve à la fois
-du chaud et du froid, et ce n'est pas là le moindre de ses bienfaits;
-sans elle, nos jours d'été seraient beaucoup plus chauds et nos nuits
-bien plus froides. Elle nous rend ainsi les plus grands services, et
-nous serions mal inspirés si nous lui appliquions le mot de la fable:
-
- Arrière ceux dont la bouche
- Souffle le chaud et le froid.
-
-«La vapeur aqueuse, dit M. Tyndall, est une couverture plus nécessaire à
-la vie végétale de l'Angleterre que les vêtements ne le sont à l'homme.
-Otez pendant une seule nuit la vapeur aqueuse contenue dans l'air qui
-environne notre pays, et vous détruirez certainement toutes les plantes
-qui peuvent être détruites par la gelée. La chaleur de nos champs et de
-nos jardins se répandra sans retour dans l'espace, et lorsque le soleil
-viendra à paraître sur notre île, il la trouvera en proie à un froid
-rigoureux. La vapeur aqueuse est une écluse locale qui emmagasine la
-température de la surface de la terre.»
-
-Dans les pays où la sécheresse est grande, il y a souvent entre la
-température du jour et celle de la nuit une énorme différence. Le
-docteur Livingstone, dans le sud de l'Afrique centrale, observait sous
-sa tente, au milieu du jour, une température de +35 degrés, et le matin
-une température de +5 degrés seulement. A l'air libre, la différence
-aurait été certainement beaucoup plus grande. Dans cet été africain, si
-brûlant, les habitants de Balonde font du feu jusqu'à 9 heures du matin.
-Quand Livingstone arriva sur les bords de la rivière de Zambesi, là où
-l'atmosphère est humide, il vit aussitôt le climat changer totalement;
-les nuits étaient, là, presque aussi chaudes que les jours. Dans le
-centre de l'Australie, la température varie quelquefois, du matin au
-soir, depuis -12 degrés jusqu'à +20 degrés.
-
-Dans l'Europe centrale, il se produit des faits analogues, dus à la
-sécheresse de l'air. Les paysans hongrois, quand ils ont une nuit à
-passer dehors, ont soin, même en été, de se munir de bons vêtements
-contre le froid.
-
-[Illustration]
-
-Nous connaissons maintenant la cause du refroidissement du sol; voyons
-comment le soleil lutte contre ce refroidissement. Le soleil envoie
-constamment sur la terre de la chaleur et de la lumière. M. Pouillet a
-montré que la quantité de chaleur qui nous arrive ainsi serait
-suffisante, si elle était répartie uniformément sur le globe, pour
-fondre en un an une couche de glace qui le recouvrirait complètement, et
-qui aurait 30 mètres d'épaisseur. Mais cette chaleur n'est pas répandue
-uniformément, et, de plus, elle n'arrive pas toute jusqu'au sol.
-
-Voyons ce qui se produit en deux points aussi éloignés l'un de l'autre
-que possible, à l'équateur et au pôle. Les rayons solaires arrivent sur
-l'équateur dans une direction normale à celle du sol; mais à mesure que
-la région considérée s'éloigne de l'équateur, elle reçoit des rayons de
-plus en plus obliques, et par conséquent de moins en moins nombreux pour
-une étendue donnée. De plus, grâce à cette obliquité, la chaleur du
-soleil est réfléchie en bien plus grande quantité vers les pôles que
-dans le voisinage de l'équateur, et par là l'intensité de l'action du
-soleil est encore diminuée. Enfin la figure montre que les rayons
-solaires doivent, pour arriver au pôle, traverser une épaisseur
-d'atmosphère bien plus considérable que pour arriver à l'équateur. Or,
-nous avons vu que l'air, grâce surtout à la vapeur d'eau qu'il contient,
-arrête une très notable proportion de la chaleur du soleil; les rayons
-qui arrivent au pôle seront donc moins chauds que ceux qui parviennent à
-l'équateur. Le froid du pôle se trouve ainsi expliqué.
-
-Des considérations différentes nous permettront de nous rendre compte de
-la différence considérable de température que l'on observe à la base et
-au sommet des montagnes élevées. L'air humide absorbe sans doute la
-chaleur du soleil, mais en faible proportion; l'action qu'il produit
-n'est sensible qu'à cause de la formidable épaisseur d'air qui nous
-entoure; mais chaque portion ne s'échauffe pour ainsi dire pas par suite
-de cette faible absorption. C'est le sol qui s'échauffe et qui, par
-contact direct, échauffe l'air. L'air chaud, devenant plus léger,
-s'élève pour être remplacé au niveau du sol par de l'air froid qui vient
-se chauffer à son tour. Il en résulte, dans le voisinage immédiat de la
-terre, un mouvement continuel de convection qui est bien visible
-au-dessus des prairies et surtout des sables directement chauffés par le
-soleil.
-
-Mais cet air chaud qui monte se refroidit peu à peu par rayonnement et
-par le fait même de sa dilatation: aussi, à mesure qu'on s'éloigne du
-niveau de la mer, il a une température de moins en moins élevée. C'est
-ce qui explique pourquoi, au sommet des montagnes, par un soleil plus
-chaud que celui des plaines, on a une atmosphère glacée.
-
-Enfin, dans un lieu déterminé, la succession périodique des saisons
-s'expliquera par des considérations analogues. Si le mouvement apparent
-du soleil se produisait dans le plan même de l'équateur, les jours par
-toute la terre seraient constamment égaux aux nuits, la température
-serait sensiblement la même pendant toute la durée de l'année. Mais, à
-cause de l'obliquité du plan de l'écliptique, cette égalité n'a lieu que
-pour les points situés sur l'équateur. A mesure que l'on s'éloigne de
-l'équateur pour s'approcher des pôles, l'inégalité des jours et des
-nuits devient de plus en plus grande. En été, c'est-à-dire à l'époque où
-les jours sont plus grands que les nuits, la quantité de chaleur est
-beaucoup plus considérable qu'en hiver, où les jours sont plus petits
-que les nuits. A partir de la latitude de 66 degrés et demi, il y a en
-chaque point une nuit de plus de 24 heures en hiver, un jour de plus de
-24 heures en été. Au pôle même on n'a qu'un seul jour et qu'une seule
-nuit, chacun de six mois.
-
-Pendant cette longue nuit des régions polaires, le rayonnement terrestre
-agit seul, sans compensation, et la température s'abaisse
-considérablement. Les heures ne se distinguent plus les unes des autres
-par l'éclat du ciel ni par son obscurité, ni non plus par des
-différences de température. Tandis que chez nous les heures du jour sont
-en moyenne beaucoup plus chaudes que celles de la nuit, dans ces régions
-sans soleil les perturbations atmosphériques font seules varier la
-température.
-
-A Bossekop, par 70 degrés de latitude, MM. Bravais et Martins ont
-régulièrement observé la température pendant toute la durée d'une longue
-nuit de presque trois mois. Les moyennes de température qu'ils ont
-obtenues ont été sensiblement les mêmes pour toutes les heures.
-
- Midi -9°.12
- 2 heures -9.05
- 4 -- -9.28
- 6 -- -9.31
- 8 -- -9.22
- 10 -- -9.07
- Minuit -9°.09
- 2 heures -9.25
- 4 -- -9.21
- 6 -- -9.22
- 8 -- -9.09
- 10 -- -8.94
-
-Mais quand arrive le soleil, et qu'il reste pendant plusieurs mois
-au-dessus de l'horizon, malgré la grande obliquité de ses rayons, l'air
-s'échauffe et la température devient parfois très élevée. De là une
-énorme différence entre la température moyenne de l'hiver et celle de
-l'été. En maints endroits de la Sibérie, à des hivers où le mercure se
-congèle naturellement, succèdent des étés qui en six semaines font mûrir
-d'abondantes récoltes, et pendant lesquels les habitants peuvent aller
-nus. Tandis qu'à Paris la différence entre la température moyenne de
-l'été et celle de l'hiver n'atteint pas 15 degrés, elle est de 27 degrés
-à Saint-Pétersbourg.
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-LES DIVERS CLIMATS.
-
-
-Les différences de distribution de la chaleur à la surface du globe ont
-permis de diviser la terre en grandes régions de plus en plus froides à
-mesure qu'on s'approche davantage du pôle. La zone torride, située de
-part et d'autre de l'équateur, est caractérisée par l'absence presque
-complète d'hiver; elle s'arrête aux tropiques. Les zones tempérées, dans
-chacun des deux hémisphères, sont comprises entre les tropiques et les
-cercles polaires; l'Europe entière se trouve dans la zone tempérée
-boréale. Enfin, les zones glaciales s'étendent depuis les cercles
-polaires jusqu'aux pôles.
-
-Les limites des zones sont donc uniquement déterminées par le mouvement
-du soleil par rapport à la terre; mais il ne faudrait pas croire que la
-distribution de la chaleur à la surface du globe soit aussi régulière
-que ces subdivisions semblent l'indiquer. La température d'un lieu
-dépend d'une foule de circonstances que l'on peut diviser, comme l'a
-fait de Humboldt, en causes générales et causes particulières. Ces
-causes sont tellement multiples qu'il est impossible de tenir compte de
-leur influence respective et de déterminer _à priori_ quel doit être le
-climat d'une région au point de vue de la température.
-
-Les causes particulières sont: l'inégalité des terrains, la direction
-des chaînes de montagnes, la forme et la masse des terres, les
-variations barométriques; toutes ces causes déterminent ou modifient la
-direction des vents, que M. Martins a appelés avec tant de raison les
-grands arbitres des changements atmosphériques. Il faut ajouter encore
-l'état de la surface terrestre, selon qu'elle est dénudée ou couverte de
-végétation, les changements résultant de la culture, la quantité de
-neige qui couvre les terres en hiver.
-
-Les causes générales sont: la latitude et l'altitude, dont nous avons
-parlé, et la position relative, à latitude égale, des continents et des
-mers. C'est de cette troisième cause générale que nous devons dire
-quelques mots.
-
-Lorsque le soleil darde ses rayons sur l'eau de la mer, elle s'échauffe
-fort lentement; il est facile d'en comprendre la raison. D'abord,
-l'atmosphère qui se trouve au-dessus de l'Océan renferme une grande
-quantité de vapeur d'eau qui arrête une notable proportion de la
-chaleur. De plus, l'eau a besoin, pour s'échauffer, d'une quantité
-considérable de chaleur: un kilogramme d'eau s'échauffera beaucoup moins
-rapidement qu'un kilogramme de bois ou de terre soumis au rayonnement du
-même foyer de chaleur; on exprime ce fait en disant que l'eau a une
-grande chaleur spécifique. La surface de la mer, en la supposant
-immobile, s'échauffera donc beaucoup moins vite que la surface du sol.
-Mais elle n'est pas immobile: à cause de l'action des vents, du
-mouvement des marées, elle est constamment agitée; ses diverses couches
-sont mélangées incessamment, de sorte que l'eau s'échauffe presque dans
-toute sa masse, tandis que la terre des continents ne s'échauffe qu'à la
-surface. Aussi, tandis qu'on a vu la température de l'air au-dessus du
-sable brûlant des déserts s'élever au-dessus de +60 degrés, jamais, même
-à l'équateur, la température à la surface de la mer n'a dépassé +31
-degrés.
-
-En hiver, le phénomène est inverse. La terre, qui n'était échauffée qu'à
-sa surface, se trouve bientôt refroidie. La mer, au contraire, a
-emmagasiné jusque dans ses profondeurs une provision de chaleur d'autant
-plus grande que la chaleur spécifique de l'eau est plus considérable; de
-plus, elle est recouverte d'un manteau de vapeur d'eau, qui empêche en
-partie le rayonnement; le refroidissement sera lent. La mer est donc
-moins chaude en été, moins froide en hiver; elle a un climat plus
-constant. Les terres placées dans son voisinage participent à cette
-égalisation; elles ont le climat marin, en opposition avec le climat
-continental, qui présente de plus grandes variations de température.
-
-Le docteur Forel a calculé la quantité de chaleur fournie par le lac
-Léman en cinq jours: le 19 décembre 1879, la température du lac à sa
-surface était de 5°.6; le 24, cette température n'était plus que de
-5°.4, refroidissement qui semble insignifiant. Et cependant: «Je suis
-parti de là, dit le docteur Forel, pour calculer quelle était la
-quantité de chaleur qui avait été perdue par le lac dans ces cinq jours,
-et je l'ai trouvée égale à environ dix milliards de calories, soit à la
-quantité de chaleur dégagée par la combustion de 1 250 000 tonnes de
-charbon, ou par la combustion d'un cube de charbon de 100 mètres de
-côté. Le ciel ayant été pendant ces cinq jours généralement couvert par
-un voile de nuages, la plus grande partie de cette chaleur est restée
-dans l'air, et a ainsi contribué à atténuer, pour notre vallée, le froid
-qui sévissait si cruellement ailleurs.»
-
-Le réchauffement des hivers par le voisinage de la mer n'avait pas
-échappé aux anciens. Plutarque le mentionne en ces termes très clairs:
-«En hiver, nous préférons les séjours voisins de la mer, pour fuir la
-terre à cause de sa froidure.» Horace, dans une épître à Mécène, lui
-dit: «Quand la neige aura blanchi les plaines d'Albe, le poète que vous
-aimez descendra vers la mer, ménagera sa santé...»
-
-Aussi, à latitude égale, les climats marins sont beaucoup moins
-excessifs dans le froid et dans le chaud que les climats continentaux.
-L'île d'Hyères ne connaît presque ni été ni hiver; elle a un climat
-marin. «En hiver même, lorsque la nature est engourdie dans le reste de
-la France, elle est encore belle à Hyères, où, par une illusion dont on
-ne peut se défendre, on croit en arrivant avoir changé de saison et de
-climat. C'est l'endroit de la Provence qui plut davantage à Bachaumont
-et à Chapelle; ils regrettaient que Paris ne fût pas situé sous un si
-beau climat. C'est avec plaisir, disaient-ils:
-
- Que c'est avec plaisir qu'aux mois
- Si fâcheux en France et si froids,
- On est contraint de chercher l'ombre
- Des orangers qu'en mille endroits
- On y voit, sans rang et sans nombre,
- Former des forêts et des bois!
-
- Ici, jamais les grands hivers
- N'ont pu leur déclarer la guerre.
- Cet heureux coin de l'univers
- Les a toujours beaux, toujours verts,
- Toujours fleuris en pleine terre.»
-
-Beaucoup plus constant encore est le climat des îles Feroë. «Peut-être
-n'existe-t-il point, dit M. E. Reclus, en dehors de la zone équatoriale,
-de parages marins où l'écart annuel du froid et du chaud soit moins
-considérable. Dans l'air, la variation moyenne de l'été à l'hiver
-dépasse à peine 7 degrés; en plein janvier, sous la même latitude que le
-Labrador, et tandis qu'il gèle sur maint rivage de la Méditerranée, la
-température atmosphérique des Foeroers est d'environ +3 degrés. Le ciel
-des îles est bas et humide, gris de vapeurs ou ruisselant de pluies. Ce
-n'est pas la chaleur, c'est la lumière qui manque: aussi presque tous
-les champs sont-ils inclinés au sud, afin de recevoir les rayons du
-soleil. Les hivers n'ont pas de frimas, mais les étés sont sans
-chaleur.»
-
-Mais ici l'action pondératrice de la mer est singulièrement augmentée
-par le vaste courant du Gulf-Stream qui entoure complètement les îles.
-Maury, dans sa _Géographie de la mer_, en donne la description la plus
-poétique: «Il est un fleuve dans l'Océan; dans les plus grandes
-sécheresses, jamais il ne tarit; dans les plus grandes crues, jamais il
-ne déborde. Ses rives et son lit sont des couches d'eau froide, entre
-lesquelles coulent à flots pressés des eaux tièdes et bleues. Nulle part
-sur le globe il n'existe un courant aussi majestueux. Il est plus rapide
-que l'Amazone, plus impétueux que le Mississipi; et la masse de ces deux
-fleuves ne représente pas la millième partie du volume d'eau qu'il
-déplace.»
-
-Venant des régions équatoriales, où il a pris une grande quantité de
-chaleur, ce fleuve océanique sort du golfe du Mexique, laisse bientôt
-l'Amérique pour traverser l'Atlantique, et vient enfin baigner les côtes
-de l'Irlande, ainsi que la côte nord-ouest de presque toute l'Europe. Il
-nous amène ainsi une grande quantité de chaleur et réchauffe notablement
-nos hivers. Si nous ajoutons à cela le courant d'air, l'alizé supérieur,
-compagnon atmosphérique du Gulf-Stream, qui vient, chargé de chaleur et
-d'humidité, s'abattre aussi sur nous, nous comprendrons combien notre
-climat doit se trouver adouci.
-
-L'Angleterre surtout se trouve sur le passage de ces deux courants
-chauds. «C'est à cet état de choses, dit M. Tyndall, que nous devons et
-nos champs si verts, et les joues roses de nos jeunes filles.»--«Nulle
-part, d'après M. Reclus, si ce n'est dans les Foeroërs et sur les côtes
-de Norvège, qui reçoit le même souffle bienfaisant, le climat réel n'est
-plus en désaccord avec celui que l'on pourrait calculer par
-l'éloignement graduel de l'équateur au pôle. En dépit de la marche du
-soleil, la température moyenne est aussi élevée en Irlande, sous le 52e
-degré de latitude, qu'aux États-Unis sous le 38e degré, à 1540
-kilomètres plus au sud; quant à la température hivernale, elle est plus
-douce à l'extrémité même de l'Ecosse que dans le nouveau monde, à 20
-degrés plus près de l'équateur.»
-
-Si la terre ne tournait pas sur elle-même, les deux courants qui
-arrivent sur l'Angleterre et aussi un peu sur la France réchaufferaient
-surtout les côtes d'Amérique, dont la température serait de beaucoup
-élevée. Aussi les Américains ont-ils raison d'accuser les Anglais de
-leur voler leur climat. Si le globe, au contraire, tournait un peu plus
-vite, nous aurions l'adoucissement de climat dont profite l'Angleterre,
-en conservant, au moins en grande partie, la sérénité du ciel que nous
-donne notre position plus méridionale. Aussi Babinet aurait-il eu, à en
-croire un de ses élèves, M. Malapert, l'idée de détourner le Gulf-Stream
-de sa route par une digue gigantesque placée dans le voisinage des îles
-du cap Vert. Grâce à cette digue, la presque totalité des eaux chaudes
-de l'équateur serait venue baigner nos côtes et celles de l'Angleterre,
-et nous aurait donné un printemps perpétuel. Il est vrai que personne
-jusqu'à présent n'a pris au sérieux ce projet Babinet-Malapert.
-
-L'influence du voisinage de la mer est montrée en France de la manière
-la plus évidente par les nombres suivants:
-
- TEMPÉRATURES TEMPÉRATURES
- VILLES. moyennes moyennes DIFFÉRENCES.
- de l'été. de l'hiver.
- Brest 16°.8 7°.1 9°.7
- Paris 18.1 3.3 14.8
- Lyon 21.1 2.3 18.8
-
-Tout ceci nous montre combien la chaleur est irrégulièrement distribuée
-sur notre globe. De Humboldt a imaginé, au commencement du siècle, de
-tracer sur la carte du monde des lignes joignant les uns aux autres les
-lieux de même température moyenne. La ligne qui relie tous les points de
-notre hémisphère dont la température moyenne de l'année est 10 degrés,
-se nomme la ligne isotherme de 10 degrés. On a de même, pour chaque
-degré de température, des lignes isothermes qui sont comme les
-parallèles thermiques. Ils sont loin d'avoir la régularité géométrique
-des parallèles géographiques.
-
-Les lignes qui traversent les régions ayant la même température moyenne
-d'hiver sont dites isochimènes. Ces lignes se rapprochent de l'équateur
-quand elles traversent les continents, et s'en éloignent sur l'océan.
-Nous venons d'en voir la raison. La direction des isochimènes en France
-est bien frappante; la ligne isochimène de Paris s'abaisse comme le
-contour de nos côtes maritimes, et va passer par Orléans, Toulouse,
-Carcassonne, Valence, Nice. La direction générale des courbes isothermes
-et isochimènes, dans notre hémisphère, semble rendre très probable
-l'existence de deux pôles de froid dans le voisinage du pôle nord. L'un,
-d'une température moyenne de -17 degrés, serait au nord de l'Asie, près
-de la Nouvelle-Sibérie; l'autre, dans l'archipel polaire américain, sa
-température serait de -19 degrés. Les régions dont le froid est le plus
-rigoureux seraient donc situées sous des latitudes que l'homme a déjà
-visitées, et par conséquent se trouve justifié l'espoir de ceux qui ne
-croient point le pôle proprement dit inabordable.
-
-La distribution irrégulière de la température est encore rendue
-manifeste quand on considère les températures les plus basses qui aient
-été observées en divers points du globe; cet examen montre encore
-clairement l'influence du voisinage de la mer.
-
-TEMPÉRATURE LA PLUS BASSE OBSERVÉE AVANT 1854:
-
- Iles Britanniques -20°.6 (près Londres).
- France -31.3 (Pontarlier, 14 décembre 1846).
- Hollande et Belgique -24.4 (Malines, janvier 1823).
- Danemark, Suède et Norvège -55.0 (Calix).
- Russie -43.7 (Moscou, janvier 1836).
- Allemagne -35.6 (Brême, décembre 1788).
- Italie -17.8 (Turin).
-
-Pour ne parler que de la France, nous voyons que les villes situées sur
-le bord de la mer n'ont jamais de bien grands froids. Les froids les
-plus rigoureux observés jusqu'en 1854 avaient été:
-
- [ Cherbourg -8.5
- [ Saint-Malo -13.8
- Littoral de l'Océan [ Nantes -13.0
- [ La Rochelle -16.0
-
- [ Nancy -26.0
- [ Tours -25.0
- Intérieur [ Pontarlier -31.3
- [ Lyon -22.9
-
- [ Montpellier -18.0
- [ Béziers -7.0
- Littoral de la Méditerranée [ Toulon -10.0
- [ Hyères -12.0
-
-Dans le continent américain, à des latitudes qui sont sensiblement
-celles de la France, les températures sont bien plus basses, et en
-plusieurs endroits on y a vu le mercure se congeler à l'air libre. En
-janvier 1835, tandis que la température en France était au-dessus de la
-moyenne, on avait à Bangor, à Franconia, à Newport, des froids de -40
-degrés. Les villes du littoral, Portsmouth, New-York, Washington,
-étaient moins éprouvées, et le froid n'y dépassait pas -30 degrés.
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
-LES VARIATIONS DE CLIMAT.
-
-
-Le climat de la France a-t-il varié depuis les temps historiques? les
-grands hivers sont-ils actuellement plus rudes et plus fréquents, ou
-bien moins rudes et moins fréquents qu'autrefois? La question n'est pas
-facile à résoudre avec exactitude. Il est bien certain que le climat
-actuel n'est pas identique à celui des premiers siècles de notre ère, et
-tous les savants admettent sa variation; mais il est bien difficile de
-fixer la valeur de ces variations, plus difficile encore de savoir si
-les extrêmes de froid et de chaud ont varié dans un sens ou dans
-l'autre.
-
-Les nombreux exemples que nous avons cités démontrent qu'il y avait en
-France de grands hivers sous la domination romaine, et qu'il n'a pas
-cessé d'y en avoir depuis cette époque. Il ne semble pas, autant qu'on
-peut en juger par des renseignements incomplets, qu'ils aient été à
-aucune époque sensiblement plus nombreux ou moins nombreux
-qu'actuellement. Mais il est impossible d'en fixer exactement la
-rigueur. Cependant l'étude que nous avons faite du dernier grand hiver,
-celui de 1879, nous a montré d'une manière absolument certaine que cet
-hiver a été à peu près aussi rigoureux que tous ceux dont nous parle
-l'histoire. Tous les effets du froid se sont produits dans cette
-dernière année avec une intensité aussi grande que jamais, et si les
-conséquences en ont été moins tristes, c'est aux progrès de la
-civilisation que nous le devons.
-
-Si cela n'avait pas été absolument en dehors du cadre de notre ouvrage,
-il nous aurait été tout aussi facile de montrer que l'hiver 1877-1878 a
-été aussi doux qu'aucun des plus doux hivers de l'histoire, que l'été
-1879 a été aussi froid que les plus froids.
-
-Il ne semble donc pas que, dans leurs variations extrêmes, les saisons
-présentent actuellement des caractères différents de ceux qu'elles ont
-toujours présentés. Et cependant que de protestations n'entendons-nous
-pas tous les jours! Chaque fois, et cela arrive souvent, qu'un hiver ou
-qu'un été ne présente pas exactement les caractères qu'on attend de lui,
-chacun déplore le dérèglement des saisons. Sur ce point, nous savons à
-quoi nous en tenir, et nous avons vu qu'au moyen âge ce prétendu
-renversement des saisons se produisait comme maintenant, faisait crier
-comme maintenant, et s'affirmait souvent par de désastreuses
-conséquences.
-
-Oui, il y a deux mille ans, il y a mille ans, comme aujourd'hui, on
-avait des hivers rigoureux succédant à des hivers trop doux; alors,
-comme maintenant, on voyait quelquefois les arbres se couvrir de fleurs
-en janvier et la neige tomber en avril. Le printemps oubliait le plus
-souvent de se montrer à l'heure dite, et l'on passait rapidement,
-presque sans transition, des frimas de la saison froide aux chaleurs
-accablantes de l'été. Il en est encore ainsi de nos jours. Sans doute il
-arrive une fois par hasard aux mois d'avril et de mai de nous offrir les
-charmantes douceurs chantées par les poètes; mais que ces printemps
-délicieux sont rares! qu'ils étaient rares aussi aux époques qui ont
-précédé la nôtre!
-
-Cessons donc de croire et de dire, à chaque hiver plus rude ou plus doux
-que la moyenne des hivers, à chaque printemps pluvieux, à chaque été
-sans soleil, que les saisons sont bouleversées, que rien de semblable
-n'arrivait autrefois. Les historiens, et, plus récemment, les
-observations météorologiques précises, sont là pour nous prouver que les
-saisons n'ont jamais eu un cours plus régulier qu'aujourd'hui.
-
-Ce n'est donc pas dans les variations extrêmes et anormales des saisons
-qu'il nous faut chercher des preuves de la variation du climat de la
-France; mais nous pouvons nous demander si la température moyenne
-normale est demeurée invariable depuis les temps historiques; si, la
-température moyenne restant la même, l'écart normal de l'été à l'hiver
-n'est pas devenu plus grand ou plus petit; si notre climat est devenu
-plus continental ou plus océanique.
-
-Les observations thermométriques directes sont jusqu'à présent impropres
-à montrer ces variations. Elles ne remontent qu'à deux siècles à peine,
-et depuis cette époque elles ont été faites dans des conditions si
-variables, si peu déterminées, qu'elles ne sont pas comparables entre
-elles, pas même celles faites à l'Observatoire de Paris. Le seul
-appareil actuel qui soit en état de nous renseigner sur les variations
-de la température moyenne est le thermomètre de Lavoisier, placé dans la
-cave la plus profonde de l'Observatoire de Paris, à l'abri des
-variations diurnes et annuelles; mais ses indications, qui se sont
-compliquées, à l'origine, des variations dans la position du zéro, ne
-permettent encore de conclure à aucune modification certaine.
-
-Le climat de l'Angleterre semble au contraire se réchauffer assez
-rapidement pour que ce soit déjà sensible au thermomètre. D'après M.
-Glaisher, chargé de la météorologie à l'Observatoire de Greenwich, la
-température moyenne de Londres se serait accrue d'un degré depuis un
-siècle; ce réchauffement aurait porté surtout sur les mois d'hiver. Des
-variations analogues ont été constatées en Allemagne, en Suisse, au
-Groenland, en Sibérie; ces pays sont devenus plus froids.
-
-Puisque le thermomètre ne nous indique rien pour la France, il nous faut
-avoir recours à d'autres documents. L'examen des végétaux nous fournira
-le meilleur. Chaque plante demande, en effet, pour prospérer, une
-certaine quantité de chaleur, et quand nous verrons les cultures aller
-vers le nord ou rétrograder du côté du midi, nous serons presque en
-droit de conclure à un accroissement ou à un abaissement de la
-température moyenne, ou tout au moins de la température de l'été.
-
-Le docteur Fuster a principalement recueilli, par un immense travail
-d'érudition, toutes les preuves à l'appui de sa thèse, pour démontrer
-que des variations continuelles se sont produites dans le climat de la
-France. Suivons rapidement le docteur Fuster dans ses recherches depuis
-l'origine des temps historiques de notre pays.
-
-D'après César, Diodore de Sicile, Strabon, Tite-Live, Sénèque, Pline,
-Plutarque, le climat de la Gaule était froid et humide. Les hivers
-étaient longs et rigoureux, les étés courts et pluvieux. L'olivier, le
-figuier, la vigne même, ne pouvaient porter de fruits, et les Gaulois,
-fort avides cependant du vin que leur sol était impropre à produire,
-étaient réduits à le remplacer par la bière. La Gaule Narbonnaise seule
-était presque aussi favorisée que l'Italie. Mais à partir du sixième
-siècle de notre ère, le climat semble être devenu plus clément, et
-l'amélioration est telle que nous voyons au neuvième siècle la vigne
-cultivée sur tout le territoire. La Bretagne, la Normandie, la Picardie,
-dans lesquelles le raisin ne mûrit plus, avaient des vignes, et des
-vignes qui produisaient du vin chaque année. La culture de la vigne
-s'arrête actuellement dans le département de l'Oise. Dans les régions
-qui produisent actuellement du vin, les vendanges avaient lieu bien plus
-tôt que maintenant; les coteaux très élevés, sur lesquels aujourd'hui le
-raisin n'arrive plus à maturité, avaient des vendanges très régulières.
-
-Cette amélioration du climat dura pendant quelques siècles. Arago
-rapporte qu'en 1552 les huguenots se retirèrent à Lancié, près Mâcon, et
-qu'ils y burent du vin muscat du pays. Le raisin muscat ne mûrit pas
-assez maintenant dans le Mâconnais pour qu'on puisse en faire du vin.
-
-Aujourd'hui, la culture de la vigne, du figuier, de l'olivier, ont opéré
-de nouveau une retraite vers le sud.
-
-D'après M. de Gasparin, et, plus récemment, d'après M. Reclus, ces
-changements de climat, conclus de la progression des cultures vers le
-nord ou vers le sud, ne sont peut-être qu'apparents. «Dans ce mouvement
-de retraite des végétaux cultivés, dit M. Reclus, comment faire la part
-du climat et des convenances de l'agriculture? Telle plante qui donnait
-de médiocres produits sous un ciel inclément n'en était pas moins
-cultivée quand les communications avec les contrées à climat plus doux
-étaient rares encore; la facilité moderne des échanges a rendu ces
-cultures désormais inutiles, et par suite leur domaine s'est rétréci.»
-
-Cette thèse, vraie en général, n'est pas soutenable pour un certain
-nombre de cas. Il est aisé de démontrer, par exemple, que les vins de la
-Normandie étaient bons au neuvième siècle. Plus tôt même, en 360,
-l'empereur Julien faisait servir à sa table du vin de Suresnes, et il le
-trouvait excellent. Les vins bretons, normands, étaient fort estimés, et
-par des gens qui jugeaient les vins aussi bien que nous le ferions de
-nos jours. Les vins de Bordeaux, de Bourgogne, de Champagne, étaient dès
-le moyen âge considérés comme les meilleurs de France, et les points de
-comparaison ne manquaient pas. Et cependant les ducs, les rois, les
-moines même estimaient fort les vins de régions qui aujourd'hui n'en
-produisent plus.
-
-Mais l'adoucissement du climat ne devait pas durer toujours. Dès le
-douzième siècle, la détérioration commence; les vignes rétrogradent peu
-à peu, de même que le figuier et l'olivier. Les vins de Bretagne et de
-Normandie deviennent mauvais, puis ils disparaissent, et peu à peu le
-climat prend les caractères que nous lui connaissons aujourd'hui.
-
-Pour tous les auteurs, ces changements de climat ne sont pas aussi
-considérables, ni aussi certains. Le comte de Villeneuve, de Gasparin,
-de Candolle, les nient presque complètement; Arago en admet une partie;
-Fuster cherche à démontrer que le climat de la France a toujours changé,
-qu'il change actuellement et qu'il changera toujours. «Dans tous les
-cas, dit M. Reclus, les modifications subies par les climats pendant la
-période historique n'ont encore qu'une faible importance relative; mais
-celles qui se sont opérées durant les âges géologiques récents ont suffi
-pour déplacer les faunes, les flores et les races sur d'immenses
-étendues. On le sait par les traces qu'ont laissées les anciens glaciers
-des Alpes, des Pyrénées, des Vosges, dans des vallées aujourd'hui
-populeuses. On le voit aussi par les espèces animales et végétales qui
-ont dû changer d'aire, d'habitation, pour fuir devant un climat
-contraire.»
-
-Quelles sont les causes des variations qui se sont produites dans notre
-climat pendant la période historique?
-
-La première, la plus importante peut-être, est l'action des agents
-atmosphériques à la surface du globe. Tandis que la croûte terrestre,
-encore mal assise, est sujette à des mouvements lents, mais continuels,
-qui tendent à modifier le relief du sol, les agents atmosphériques
-agissent d'un autre côté. Sous l'action combinée de l'air, agent
-chimique; de la gelée, de l'humidité, des eaux errantes, agents
-physiques, les montagnes tendent à descendre dans les plaines, les
-continents comblent le fond des mers. Peu à peu le relief change, et par
-suite se modifient les mille circonstances secondaires qui participent à
-la fixation du climat. Puis vient l'action, incessante aussi, et non
-moins puissante de l'homme. L'homme, depuis son arrivée sur la terre,
-l'a modifiée de telle sorte qu'elle n'est plus reconnaissable. Les
-forêts, autrefois immenses et nombreuses, diminuent de plus en plus et
-sont remplacées par des cultures; les lacs et les étangs sont desséchés
-en grand nombre; les rivières, maintenues dans leurs lits, ne se
-répandent plus à chaque instant dans les campagnes; les marais sont
-changés en terres cultivées. L'action de ces transformations sur le
-climat est considérable; malheureusement, cette action ne se produit pas
-toujours à notre avantage. On peut dire d'une manière générale que les
-forêts, comparables à la mer sous ce rapport, atténuent les différences
-naturelles de température entre les diverses saisons, tandis que le
-déboisement écarte les extrêmes de froidure et de chaleur, et donne une
-plus grande violence aux courants atmosphériques. Le défrichement des
-terres incultes, l'assainissement des marais tend, au contraire, à
-rapprocher les extrêmes, à rendre le climat plus constant.
-
-L'Amérique, soumise d'hier à l'action énergique de l'homme civilisé, a
-subi les plus rapides modifications. D'après M. Boussingault, les hivers
-y sont devenus moins rigoureux, les étés moins chauds; en même temps la
-température moyenne s'est légèrement accrue.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV
-
-LA PÉRIODICITÉ DES GRANDS HIVERS ET LA PRÉVISION DU TEMPS.
-
-
-Nous l'avons vu, le climat de la France a changé et changera toujours.
-Mais ces changements sont assez lents pour qu'on les néglige quand on ne
-considère qu'un petit nombre de siècles. Ils ne modifient pas d'une
-manière sensible la succession des saisons qui, aujourd'hui comme
-autrefois, se suivent et ne se ressemblent pas. Des hivers doux
-succèdent à des hivers rigoureux, des étés chauds à des étés sans
-soleil, sans qu'il semble possible de distinguer dans ces variations
-capricieuses une loi fixe qui en détermine le caractère.
-
-Beaucoup de météorologistes se sont cependant occupés de rechercher
-cette loi, de prédire, longtemps à l'avance, les caractères généraux des
-saisons. Les systèmes abondent, tous empiriques, le plus souvent en
-opposition avec les faits; mais, au milieu des immenses séries
-d'observations, la loi reste encore à trouver. Les grands hivers se
-succèdent-ils avec une certaine régularité? Cette question ne date pas
-d'aujourd'hui. Nous lisons, en effet, dans l'_Histoire de Provence_, de
-Papon, que les grands hivers se reproduisent de telle sorte «que l'on
-serait presque tenté de croire qu'il y a dans la nature des retours
-périodiques qui ramènent les mêmes phénomènes à des époques à peu près
-semblables.»
-
-Au dix-huitième siècle, on cherchait déjà à rattacher les variations
-anormales des saisons à des causes cosmiques, parmi lesquelles les
-taches du soleil arrivaient en première ligne. Maraldi écrivait, en
-1720, dans une communication à l'Académie des sciences: «Quelques-uns se
-sont imaginé que le plus et le moins de chaleur qui règne dans la même
-saison en différentes années pouvoit venir des taches qui se rencontrent
-en même temps dans le soleil, et comme, lorsqu'il est taché, il n'envoye
-pas un si grand nombre de ses rayons à la terre, les chaleurs doivent
-être moins grandes que lorsqu'il n'a point de taches. Mais les
-expériences que nous avons des années précédentes montrent que cette
-explication n'est pas suffisante.»
-
-Quelques années plus tard, en 1726, il y revient: «Il y a eu, dit-il,
-pendant presque toute l'année, un grand nombre de taches dans le soleil,
-et quelquefois plus grandes que n'est la surface de la terre, ce qui n'a
-pas empêché que nous n'ayons eu de grandes chaleurs. La même chose est
-arrivée en 1718 et 1719.»
-
-De nos jours, on est revenu à cette considération des taches du soleil,
-et à la recherche de l'influence des causes cosmiques sur les variations
-des saisons. D'après certains météorologistes, et parmi eux quelques-uns
-des plus distingués, le soleil, la lune, joueraient le plus grand rôle
-dans ces variations, et de la périodicité de leurs positions dans le
-ciel résulterait une périodicité analogue dans la succession des
-saisons. Il semble pourtant bien difficile d'admettre que des causes
-cosmiques, essentiellement générales, produisent une si singulière
-répartition des grands froids que l'on puisse voir au même moment à
-Paris des rigueurs excessives, et au Havre des températures
-printanières. On ne saurait expliquer ces différences qu'en accordant
-aux causes locales une influence prépondérante, et alors que deviendrait
-la cause cosmique?
-
-Est-ce à dire qu'on n'arrivera jamais à déterminer à l'avance le
-caractère général des saisons? Qu'on ne résoudra jamais le problème plus
-difficile encore de la prédiction exacte du temps? Non, sans doute; mais
-la solution nous semble encore bien lointaine...
-
-Arago niait formellement la possibilité de prédire le temps. «Jamais,
-écrivait-il, une parole sortie de ma bouche, ni dans l'intimité, ni dans
-les cours que j'ai professés pendant plus de quarante années, n'a
-autorisé personne à me prêter la pensée qu'il serait jamais possible,
-dans l'état de nos connaissances, d'annoncer avec quelque certitude le
-temps qu'il fera une année, un mois, une semaine, je dirai même un seul
-jour d'avance.» Voilà pour le présent, et jusque-là il avait raison;
-mais il poursuit: «Jamais, quels que puissent être les progrès des
-sciences, les savants de bonne foi et soucieux de leur réputation ne se
-hasarderont à prédire le temps.» Et il ajoutait, paraît-il, dans la
-conversation: «Quiconque veut cesser d'être regardé comme un savant doit
-se mettre à prédire le temps.»
-
-Cette conviction, si fortement exprimée, était le fruit de longues
-méditations. Arago ne niait pas l'existence des causes générales qui
-peuvent agir d'une manière, toujours la même, pour régler le temps; mais
-il admettait que les causes perturbatrices devaient dans tous les cas
-amener des modifications impossibles à prévoir. Il énumère ces causes
-perturbatrices non susceptibles d'être prévues. Ce sont: la progression
-des glaces polaires du côté de l'équateur, l'état de diaphanéité ou de
-phosphorescence de la mer, la mobilité de l'atmosphère, les
-obscurcissements accidentels de l'atmosphère, et les travaux des hommes
-sur les forêts, les marais, les lacs, le développement des villes.
-
-Il est aisé de voir que toutes ces causes n'ont pas la même importance.
-Ce ne sont pas les travaux des hommes qui s'opposeront jamais à la
-prévision du temps; car ils ne modifient le climat que d'une manière
-lente et insensible. Les variations de diaphanéité et la phosphorescence
-de la mer, qui la rendent plus ou moins propre à absorber les rayons du
-soleil, sont des phénomènes locaux, temporaires, dont l'influence est
-certainement négligeable.
-
-Celle de la progression des glaces polaires est plus importante. Il est
-certain que la dislocation des champs de glace des régions polaires, qui
-peuvent amener vers les latitudes tempérées d'immenses amas de glace non
-encore fondue, détermine en certaines années un refroidissement de nos
-côtes.
-
-Ainsi, nous lisons dans les _Mémoires de l'Académie des sciences pour
-l'année 1725_: «Dans la grande mer qui est entre notre continent et
-l'Amérique, ordinairement on ne trouve plus de glaces dès le mois
-d'avril en deçà des 67e et 68e degrés de latitude septentrionale, et les
-sauvages de l'Acadie et du Canada disent que quand elles ne sont pas
-toutes fondues dans ce mois-là, c'est une marque que le reste de l'année
-sera froid et pluvieux. Mais M. Deslandes, qui depuis plusieurs années
-séjourne à Brest, et qui est en relation avec nos principales colonies,
-a su que cette année les glaces n'étaient pas fondues au mois de juin,
-et que les vaisseaux français qui vont à la pêche de la morue en ont
-trouvé des montagnes et des îles flottantes par le 41e et le 42e degré
-de latitude, spectacle qui leur était nouveau. Le 15 juin, deux
-vaisseaux pensèrent être surpris de ces mêmes glaces vers le 45e degré.
-Il se pourrait que le froid ou le peu de chaleur de l'été qu'on a eu en
-Europe tînt à cette cause, du moins en partie. Les météores d'un pays
-dépendent souvent de ceux d'un autre; ils sont tous en commerce, quelque
-éloignés qu'ils soient.»
-
-[Illustration: Progression des glaces polaires du côté de l'équateur.]
-
-Plus près de nous, M. Renou a attribué le froid de l'été de 1810 à une
-grande débâcle des glaces polaires.
-
-Voici donc une cause accidentelle qui peut amener dans certaines années
-d'importantes modifications dans nos climats. Mais, d'une part, elle
-intervient rarement et peut-être, en outre, se produit-elle dans des
-circonstances déterminées qu'on arrivera à connaître, de façon à tenir
-compte de ces débâcles dans la prévision du temps.
-
-Reste enfin, parmi les causes perturbatrices d'Arago, la mobilité de
-l'atmosphère et ses obscurcissements accidentels, en un mot les
-mouvements de l'atmosphère. Toutes les autres causes accidentelles ne
-sont rien à côté de celle-là, ou plutôt celle-là les contient et les
-résume toutes. Le but des météorologistes actuels est justement de
-déterminer les lois de ces mouvements, d'où dépendent tous les
-changements de temps. Cette mobilité, ils la considèrent comme la cause
-principale qu'ils cherchent à connaître dans toutes ses manifestations.
-Ce but, ils l'atteindront, ils en ont tous la ferme espérance; et si
-Arago revenait, loin de persister dans son dédain pour ceux qui veulent
-prédire le temps, il se mettrait à leur tête pour les encourager et les
-diriger.
-
-«Bien que je ne puisse réclamer, disait M. Robert H. Scott en 1873, ni
-pour moi, ni pour aucun météorologue, des progrès décisifs vers ce qu'on
-a si bien appelé la splendide possibilité de prédire la nature des
-saisons, j'espère cependant vous prouver que les progrès sont assez
-sérieux pour permettre de classer au nombre des sciences la connaissance
-du temps.»
-
-Mais cette science ne peut se former tout d'un coup; et, comme les
-autres, elle ne peut faire que de lents progrès. «La météorologie, dit
-M. Angot, est une science tellement récente qu'on se saurait trop exiger
-d'elle. Constituée seulement d'hier, son développement commence à peine,
-et elle rencontre pour cela plus de difficulté que toute autre science.
-Seule, en effet, elle nécessite le concours d'un grand nombre de
-personnes, même de nations. Un observatoire suffit à l'astronome, un
-laboratoire au chimiste, au physicien, au naturaliste; pour faire
-utilement de la météorologie, il faudrait des milliers d'observateurs
-sur terre comme sur mer; il faudrait que la surface entière du globe fût
-surveillée de telle sorte qu'on pût retrouver l'origine, suivre la
-marche entière et constater la disparition de toutes les perturbations
-atmosphériques. Bien que les plus grands efforts soient faits pour
-atteindre ce résultat, nous en sommes loin encore.
-
-[Illustration: Il faudrait des milliers d'observatoires sur terre...]
-
-»Il faudrait ensuite, dans quelques années, quand les données précises
-auront été multipliées, créer un enseignement pour la météorologie comme
-il en existe pour toute science; c'est là encore une condition
-indispensable de progrès, la seule qui puisse faire des météorologistes,
-comme on fait des mathématiciens, des physiciens et des naturalistes.
-
-»Il ne vient guère aujourd'hui à l'esprit de personne qu'on puisse d'un
-jour à l'autre devenir astronome sans avoir appris l'astronomie, médecin
-sans avoir suivi des cours de médecine. Tout le monde, au contraire, se
-croit volontiers autorisé à imaginer une théorie météorologique sans
-avoir à s'embarrasser un seul instant d'études préalables. Aussi la
-météorologie est-elle malheureusement la partie de la science qui est le
-plus envahie par les conceptions _à priori_ et les théories les plus
-étranges, les plus fantaisistes. Tantôt pour expliquer une année
-exceptionnelle on va invoquer l'éruption d'un volcan; tantôt on profite
-de ce que le Sahara est désert, et que nul ne peut dire ce qui s'y
-passe, pour l'accuser de toutes les perturbations. Autrefois, quand nous
-ne recevions pas d'observations d'Amérique, on faisait naître sur
-l'Atlantique toutes les tempêtes qui nous arrivent par l'ouest. Plus
-tard, quand les Américains eurent commencé à publier des cartes, on
-reconnut vite que bon nombre de ces tempêtes les avaient visités avant
-de nous parvenir. Les cartes américaines s'arrêtaient aux montagnes
-Rocheuses; c'est là qu'on mit le berceau des tempêtes, et une théorie
-vint bientôt montrer qu'elles devaient en effet s'y former sur place.
-Quelques années plus tard, les Américains étendirent leurs observations
-jusqu'au Pacifique, et l'on vit les dépressions barométriques arriver
-par l'ouest sur la Californie et franchir les montagnes Rocheuses en
-dépit des théories qui les y faisaient naître. Il va donc falloir
-reporter plus loin encore leur berceau. On pourrait presque en dire
-autant du plus grand nombre des théories en météorologie; ébauchées
-aujourd'hui sans base sérieuse et presque au hasard, elles sont
-destinées à disparaître demain devant la réalité des faits, ou à être
-modifiées de façon à devenir méconnaissables.
-
-»Dans ces conditions, il semble qu'une seule voie soit ouverte, celle
-qu'ont suivie successivement toutes les sciences dont nous admirons
-aujourd'hui le développement: l'expérimentation. Il faut que tout le
-monde sache qu'il est plus utile aujourd'hui d'avoir de bonnes
-observations que des théories. Il faut que les météorologistes aient le
-courage d'envisager que la science qu'ils cultivent n'en est encore qu'à
-sa naissance, et qu'elle est soumise aux mêmes lois d'évolution que les
-autres. Dans les sciences expérimentales la théorie ne vient jamais que
-bien après l'observation. C'est vers celle-ci que doivent se porter tous
-les efforts, et quand le moment sera venu, quand le terrain sera
-suffisamment préparé, il viendra un Kepler ou un Newton qui édifiera sur
-nos travaux la théorie que nous poursuivons vainement.»
-
-Certes, de telles espérances sont bien faites pour donner du courage aux
-observateurs, surtout quand on envisage la grandeur du but à atteindre:
-«La connaissance anticipée des alternatives du climat sera, dit M.
-Reclus, une des plus grandes conquêtes de l'homme. Déjà maître du
-présent par le travail, il le deviendra aussi de l'avenir par la
-science. Cette terre qu'il dit lui appartenir sera véritablement sienne;
-il en utilisera la force productive à son gré et fera servir toutes les
-vies inférieures, animaux et plantes, aux conforts de sa propre vie;
-mais, devenu possesseur de la terre, qu'il le devienne aussi de
-lui-même; qu'il triomphe enfin de ses propres passions, et qu'il
-apprenne à vivre en paix sur cette planète si souvent arrosée de sang!
-Que la terre puisse mériter bientôt le nom de «bienheureuse», que lui
-ont donné les peuples enfants!»
-
-
-FIN
-
-
-
-
-TABLE DES GRAVURES
-
-
- 1. Au lieu de forêts, des amas de glaces éternelles 3
- 2. Les habitants des régions polaires vivent le plus souvent
- sous terre 9
- 3. La route et les bivouacs étaient jonchés de cadavres 17
- 4. L'équipage sut y maintenir une température supérieure
- à +20 degrés 25
- 5. Hiver de l'année 1108 35
- 6. Les chiens du Grand Saint-Bernard 47
- 7. 1875. Toulouse.--L'eau montant toujours, le spectacle
- devint plus lugubre 53
- 8. Canada.--Sous l'action du vent, on voit ces bateaux se
- mouvoir sur la glace avec une grande rapidité 65
- 9. Au milieu des glaçons 73
- 10. Les déserts glacés du pôle 83
- 11. Pris dans les glaces 93
- 12. Attelage de chiens 100
- 13. L'élan perce la neige à chaque pas et s'y enfonce 109
- 14. Samoyèdes 118
- 15. Esquimaux 125
- 16. L'ours brun 134
- 17. 1608. Anvers.--Les habitants dressèrent des tentes sur
- l'Escaut 143
- 18. Les haillons dont ils étaient couverts... 154
- 19. Une scène de l'hiver de 1776 165
- 20. 1812.--Retraite de Russie 173
- 21. 1830. La Garonne.--On ne voit sur les glaces que mâts
- brisés et chaloupes sans pilote 183
- 22. 1844-1845.--Toutes les routes du midi furent couvertes
- de neige 195
- 23. Nuits au bivouac sur la neige 199
- 24. 1879.--Le Rhin 227
- 25. Sur la Seine en décembre 1879 229
- 26. La débâcle sur le Rhin 235
- 27. Emploi de la dynamite aux glaces de la Saône 241
- 28. Effets de la glace sur les essences forestières les
- plus résistantes (1879-1880) 253
- 29. Figure théorique de l'action du soleil aux pôles et
- à l'équateur 264
- 30. Progression des glaces polaires du côté de l'équateur 287
- 31. Il faudrait des milliers d'observatoires sur terre 289
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- INTRODUCTION V
-
- LIVRE PREMIER
- LES EFFETS DU FROID
-
- Action du froid sur l'homme 15
- Action du froid sur les animaux et sur les plantes 23
- La neige 39
- La glace 56
- Effets divers du froid 78
-
- LIVRE II
- LES RÉGIONS DES GRANDS FROIDS
-
- Description des régions polaires 81
- Voyages dans les régions polaires 91
- Faune et flore des régions polaires 105
- Les habitants des régions polaires 114
- Le froid dans les montagnes 128
-
- LIVRE III
- LES GRANDS HIVERS FRANÇAIS
-
- Les grands hivers avant celui de 1709 137
- Le grand hiver de 1709 147
- Les hivers de 1709 à 1830 162
- Le grand hiver de 1830 177
- Les hivers de 1830 à 1879 193
-
- LIVRE IV
- LE GRAND HIVER DE 1879-1880
-
- Les températures du grand hiver 203
- La neige, le verglas et la prise des rivières 215
- Le dégel et les débâcles 230
- Les hommes, les animaux et les plantes pendant le grand hiver 245
-
- LIVRE V
- LES GRANDS FROIDS ET LES CLIMATS
-
- Les causes du froid 259
- Les divers climats 268
- Les variations de climat 276
- La périodicité des grands hivers et la prévision du temps 283
-
-
-PARIS.--TYPOGRAPHIE DU MAGASIN PITTORESQUE
-
-(JULES CHARTON, ADMINISTRATEUR DÉLÉGUÉ)
-
-rue des Missions, 15
-
-
-
-
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-works. See paragraph 1.E below.
-
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-or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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