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diff --git a/43760-0.txt b/43760-0.txt new file mode 100644 index 0000000..19bc65f --- /dev/null +++ b/43760-0.txt @@ -0,0 +1,8569 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43760 *** + +BIBLIOTHÈQUE DES MERVEILLES + +PUBLIÉE SOUS LA DIRECTION DE M. ÉDOUARD CHARTON + +LES GRANDS FROIDS + +PAR ÉMILE BOUANT + +ANCIEN ÉLÈVE DE L'ÉCOLE NORMALE + +OUVRAGE ILLUSTRÉ DE 31 VIGNETTES + +PAR TH. WEBER + +PARIS + +LIBRAIRIE HACHETTE ET C^ie + +79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 + +1880 + +Droits de propriété et de traduction réservés + + + + +INTRODUCTION + + +Nous estimons d'habitude l'état calorifique d'un corps par l'impression +qu'il produit sur la main. Le corps nous semble chaud ou froid suivant +qu'il donne de la chaleur à la main ou qu'il lui en enlève. Mais le +jugement que nous portons ainsi est incomplet et sujet à bien des +erreurs. Il nous suffira de le montrer par quelques exemples. + +Plongeons la main droite dans un vase rempli d'eau très froide, la +gauche dans un second vase rempli d'eau très chaude. Après quelques +instants d'attente, sortons les mains du liquide et plongeons-les toutes +les deux à la fois dans de l'eau tiède: nous la trouverons chaude à la +main droite, froide à la gauche. + +Voici, rapprochées l'une de l'autre, une plaque de cuivre et une de +bois: la main, étendue de façon à s'appuyer sur les deux plaques, trouve +la première beaucoup plus froide que la seconde, quoiqu'elles soient +certainement toutes les deux dans le même état calorifique. C'est que le +cuivre, qui conduit bien la chaleur, refroidit la main beaucoup plus +rapidement que ne le fait le bois. + +Je suis dans la campagne, exposé au froid le plus vif, je retire mon +gant et j'applique ma main sur mon visage. Mon visage est glacé, la main +me semble chaude; je la pose sur ma poitrine, qui est chaude, la main me +semble glacée. + +Lorsqu'il s'agit d'apprécier le degré de chaleur ou de froid de l'air, +que nous ne pouvons toucher directement, les erreurs sont encore plus +faciles. L'impression produite sur l'organisme entier dépend alors de +mille circonstances: de notre état de santé ou de maladie, des vêtements +qui nous couvrent, de l'endroit d'où nous sortons... De plus, la +sensation ne laissant aucune trace, il est absolument impossible de +comparer le froid éprouvé à deux époques différentes, si peu éloignées +qu'elles soient. + +Aussi, dès le dix-septième siècle, les savants ont-ils senti le besoin +d'imaginer un instrument précis, susceptible de nous renseigner +exactement sur le froid et le chaud, susceptible en même temps de +traduire par des nombres l'état calorifique des divers corps avec +lesquels on le met en contact: cet instrument se nomme le thermomètre. +Après maintes transformations, il est arrivé à la disposition que nous +allons indiquer. + +[Illustration: _a_] + +Dans une petite boule de verre munie d'un col très long et extrêmement +étroit, _a_, on introduit un liquide, alcool ou mercure; puis on ferme +le col à la lampe. + +Si nous plongeons le petit appareil ainsi construit dans de l'eau +chauffée, nous remarquerons que le liquide s'élève de plus en plus dans +le col à mesure que l'eau devient de plus en plus chaude. C'est qu'il se +produit une augmentation de volume sous l'action de la chaleur: cet +effet se nomme dilatation. + +Qu'on enlève le feu, nous verrons le niveau baisser peu à peu, pour +revenir à la hauteur primitive quand le refroidissement sera complet. + +De là il faut conclure: d'abord, que le liquide augmente de volume en +s'échauffant, diminue de volume en se refroidissant; ensuite, qu'à +chaque état calorifique du liquide correspond un volume déterminé, de +telle sorte que le niveau dans la tige reviendra le même chaque fois que +l'appareil sera placé dans les mêmes conditions de chaleur. + +Nous pouvons donc, en marquant une graduation sur la tige, définir les +divers états calorifiques par les numéros en face desquels s'arrêtera le +liquide dans chaque cas. + +[Illustration] + +Pour que les indications ainsi obtenues soient comparables entre elles, +il suffit de faire des conventions auxquelles chacun se conformera. + +Les conventions universellement adoptées aujourd'hui sont fondées sur +les faits suivants: 1º Le thermomètre, plongé dans la glace fondante, +c'est-à-dire dans la glace placée depuis plusieurs heures dans une pièce +chauffée, s'arrête à un niveau fixe qui ne dépend ni de l'origine de la +glace, ni du froid extérieur, ni de la chaleur de l'appartement. En ce +point, on place l'origine de la graduation, le degré zéro. 2º Le même +appareil, placé dans la vapeur d'eau bouillante, monte beaucoup plus +haut par suite de la dilatation, et finit par s'arrêter à un nouveau +point fixe, indépendant de l'eau choisie et du feu qui la fait bouillir. +Ce second point fixe détermine le centième degré de la graduation. + +L'espace compris entre les deux points fixes est divisé en cent parties +égales, et l'on a le thermomètre dit centigrade. La division est +prolongée au-dessus de 100 degrés pour les chaleurs plus fortes que +celle de l'eau bouillante, au-dessous de zéro pour les froids plus +grands que celui de la glace fondante. + +Un thermomètre gradué d'après ces principes étant placé dans un lieu +déterminé, le liquide qu'il renferme s'élèvera jusqu'à une certaine +division: le numéro de cette division est ce que l'on nomme la +température du lieu. + +Exemples: Dans une chambre, le mercure du thermomètre s'arrête en face +de la division 12; on dit que la température de la chambre est de 12 +degrés centigrades au-dessus de zéro, et cette température s'écrit +12°. +Dehors, au contraire, le mercure s'arrête en face de la division 8 +au-dessous du zéro; on dit que la température est de 8 degrés +centigrades au-dessous de zéro, et cette température s'écrit -8°. + +Bien d'autres conventions avaient été successivement adoptées avant +celle que nous venons d'indiquer. Maintenant encore on se sert en +certains pays de graduations nommées graduation Fahrenheit, graduation +Réaumur. Nous n'en exposerons point les principes, parce qu'elles sont +actuellement presque complètement abandonnées. Du reste, pour éviter +toute confusion, nous rapporterons, dans le courant de cet ouvrage, +toutes les températures à la graduation centigrade. + +Le liquide contenu dans le thermomètre est tantôt du mercure, tantôt de +l'alcool; mais, les bases de la graduation étant toujours les mêmes, la +température indiquée dans chaque cas est la même, quel que soit le +liquide choisi. Le mercure est le plus souvent employé pour mesurer les +hautes températures; mais comme il a l'inconvénient de se solidifier à +la température de -40 degrés, on le remplace par de l'alcool quand on +veut étudier les froids excessifs. + + + + +LES GRANDS FROIDS + + + + +LIVRE PREMIER + +LES EFFETS DU FROID + + + + +CHAPITRE PREMIER + +ACTION DU FROID SUR L'HOMME. + + +Quand il se transporte du pôle à l'équateur, l'homme observe des +températures bien diverses. Pendant ce long parcours, tout change autour +de lui. A l'équateur il voit, accompagnant la chaleur extrême, des jours +égaux aux nuits, une végétation luxuriante, une flore et une faune +nombreuses, des orages effroyables, des pluies torrentielles, des +cyclones dévastateurs. Dans les régions froides, ce sont des jours de +plusieurs mois, des nuits presque sans fin, à peine quelques animaux et +quelques plantes; au lieu de forêts, des amas de glaces éternelles, les +pluies remplacées par des neiges, les orages par des aurores boréales. + +[Illustration: Au lieu de forêts, des amas de glaces éternelles...] + +Pour ne citer que les points extrêmes de l'échelle thermométrique, M. +Duveyrier a observé dans le pays des Touaregs une chaleur de +67°.7 à +l'ombre, tandis qu'à Nijni-Kdinsk, en Sibérie, on a eu à supporter un +froid de -62°.5. Ce qui donne un écart total de 130 degrés. A ces deux +températures si éloignées l'une de l'autre l'homme peut vivre, et la +chaleur de son corps est sensiblement la même dans l'un et l'autre pays. +Ce n'est qu'à cette condition, du reste, qu'il résiste à des climats si +dissemblables, car la mort arrive très rapidement dès que la chaleur du +corps s'écarte de quelques degrés en plus ou en moins de sa température +normale, qui est de +38 degrés. + +Comment cette température de notre corps peut-elle ainsi demeurer +stationnaire? Comment l'homme ne s'échauffe-t-il pas, de même que les +substances inanimées, quand il est dans un milieu chaud? Comment ne se +refroidit-il pas quand il est plongé dans une atmosphère glaciale? + +Il semble d'autant plus difficile de s'expliquer la résistance à la +chaleur que, nous le savons, notre corps est le siège d'une combustion +incessante, la respiration, produisant à chaque instant une quantité de +chaleur considérable. Comment dès lors concevoir que, chauffés +intérieurement, plongés à l'extérieur dans un milieu à température +élevée, nous ne nous échauffions pas très rapidement? + +Il n'en est rien pourtant. C'est que l'homme, pour se défendre, a +plusieurs moyens à sa disposition. + +D'abord, l'habitant des pays chauds mange peu, et par suite respire peu. +L'ennemi intérieur, foyer qui ne peut s'éteindre complètement, ne +produit que la quantité de chaleur strictement nécessaire à l'entretien +de la vie. Nous n'avons à lutter que contre le réchauffement extérieur. + +Pour nous protéger, nous avons d'abord les vêtements, tout aussi propres +à arrêter le chaud que le froid. Ces mêmes étoffes qui, pendant l'hiver, +empêchent la chaleur de sortir des corps, empêchent aussi dans les +régions chaudes, et de la même manière, la chaleur extérieure de +pénétrer jusqu'à nous. + +Outre les vêtements, cuirasse passive qui se laisserait traverser à la +longue, nous avons l'évaporation, source active de froid répandue sur +toute la surface de la peau, défense bien autrement efficace. + +Chacun sait que l'évaporation d'un liquide produit du froid, et un froid +souvent considérable. Qui n'a vérifié, en effet, que si on se mouille en +été les mains et le visage, on éprouve bientôt une sensation de +fraîcheur délicieuse due à l'évaporation de l'eau. Quelques gouttes +d'éther, liquide très volatil, versées sur la main déterminent par leur +évaporation un froid quelquefois assez intense pour amener +l'insensibilité. + +C'est au moyen du froid produit par l'évaporation du gaz ammoniac +liquéfié qu'on arrive actuellement, dans l'appareil Carré, à obtenir la +glace industriellement à très bas prix pendant l'été. + +Eh bien, la surface de la peau est constamment, mais surtout pendant +l'été, le siège d'une évaporation considérable. C'est elle qui garantit +notre corps d'une élévation de température qui ne tarderait pas à lui +être funeste. Quand le danger devient plus grand, les glandes +sudoripares produisent abondamment un liquide qui ruisselle sur le +corps. Cette sueur, par son évaporation rapide, maintient l'équilibre de +température nécessaire à notre existence. + +L'action combinée des vêtements et de l'évaporation de la sueur est +telle, que nous pouvons supporter non seulement des températures de 62 +degrés, mais des températures de 120 degrés, 130 degrés, de beaucoup +supérieures à celle de l'eau bouillante. Pour n'en citer qu'un exemple, +en 1874, neuf observateurs pénétrèrent dans une chambre chauffée à 128 +degrés et y demeurèrent huit minutes. Dans cette chambre on avait placé, +à côté des observateurs, des oeufs qui ne tardèrent pas à bouillir, un +bifteck qui fut rapidement cuit, de l'eau qui entra presque +immédiatement en ébullition. + +Cependant ces défenses ne sont efficaces que si la grande chaleur ne se +maintient pas trop longtemps; et elles deviennent insuffisantes pour +toute température un peu supérieure à 38 degrés qui serait longtemps +prolongée. Ainsi, l'abbé Gaubil rapporte que, du 14 au 23 juillet 1743, +par une température soutenue de 40 degrés, 11400 personnes moururent de +chaud dans les rues de Pékin. + +Quand il s'agit de se garantir du refroidissement, le problème semble +plus facile; et, en effet, la protection peut être plus efficace. + +C'est que le foyer intérieur de la respiration compense en partie les +pertes causées par le rayonnement de notre corps dans un air trop froid. +Aussi notre premier moyen de lutter contre le froid est dans l'activité +plus grande que prend la respiration. Cette activité sera encore exaltée +par le mouvement, l'exercice continuel, qui est comme le courant d'air +qui avive la combustion. + +L'exercice, en effet, a pour action de déterminer une circulation plus +active du sang, un renouvellement plus rapide de l'air qu'il renferme, +et de doubler dans certains cas la somme de chaleur qui se produit au +dedans de nous. Mais, de même qu'un courant d'air violent n'activera le +feu que si le combustible ne manque pas, de même l'exercice n'activera +la respiration d'une manière permanente que si nous fournissons au sang +des matériaux susceptibles d'être brûlés. De là la nécessité d'une +alimentation abondante quand on a à lutter contre le froid, et tout +aussi bien d'une alimentation convenablement choisie. Les viandes, les +substances grasses surtout, devront être mangées en abondance. + +Les habitants des régions polaires sont doués d'un appétit féroce; ils +mangent, ou plutôt ils dévorent une quantité prodigieuse d'aliments, +parmi lesquels les huiles et les graisses, éminemment propres à produire +de la chaleur, sont prépondérantes. + +Des vêtements appropriés sont tout aussi indispensables. Les matières +d'origine animale, soie, laine, poils, ont la propriété de conduire mal +la chaleur, c'est-à-dire de s'opposer au passage de la chaleur à travers +elles. Un vêtement de laine ou de fourrure empêchera donc la chaleur du +corps de se perdre à l'extérieur. Les vêtements, à eux seuls, lorsqu'ils +sont assez abondants et assez fourrés, joints à une bonne alimentation, +suffiront à défendre du froid. + +Les habitants des climats tempérés peuvent se contenter d'étoffes de +laine; ceux des régions polaires doivent y joindre les peaux d'animaux. +Tous les voyageurs au pôle Nord se sont préoccupés des vêtements chauds +à donner aux gens de leur équipage, et il est curieux de voir quels +soins ont présidé à la confection des objets d'habillement des équipages +de la _Germania_ et de la _Hansa_, qui ont exploré les côtes du +Groenland en 1869 et 1870. + +Pendant les froids de l'hiver, l'évaporation cutanée se produit encore, +quoique bien faiblement, et tendrait à nous refroidir. Dans les climats +rigoureux, on peut empêcher cette évaporation en répandant sur le corps +une substance grasse, qui met en même temps la peau à l'abri de +l'impression du froid. «Le Lapon et le Samoyède, dit Virey, graissés +d'huile rance de poisson, se promènent sans inconvénient, la poitrine +débraillée, par des froids de -40 à -50 degrés. En Sibérie, les soldats +russes s'enveloppent les oreilles et le nez dans des papillotes de +parchemin enduites de graisse d'oie, qui reste fluide et ne se gerce pas +comme le suif. Ils bravent ainsi les froids les plus violents.» + +Enfin, pour se défendre du froid, l'homme a les moyens extérieurs: il se +réfugie dans les habitations; il emploie le feu, qui s'ajoute à la +chaleur produite dans la respiration. + +Les habitants des régions polaires vivent le plus souvent sous terre, +dans des huttes creusées sous le sol, munies d'un toit formé de peaux de +bêtes. Ils sont là un peu comme des animaux hibernants, à l'abri de tout +courant d'air extérieur, à l'abri aussi du rayonnement qui tendrait à +refroidir leur demeure. + +[Illustration: Les habitants des régions polaires vivent le plus souvent +sous terre.] + +Mais dans les pays civilisés, une semblable habitation ne peut être +employée, et il faut construire des maisons plus commodes. Elles doivent +avoir des murs épais, faits autant que possible de substances peu +conductrices de la chaleur. Le bois et la brique sont, pour ces +constructions, très préférables à la pierre. Bien plus, dans certains +pays froids, les murs sont doubles, en briques ou en planches, de mince +épaisseur, et l'intervalle qui les sépare est garni de sciure de bois ou +de paille hachée, qui constituent une couche parfaitement isolante. De +doubles fenêtres augmentent aussi beaucoup l'efficacité de la +préservation. + +Dans nos maisons françaises, surtout celles du midi et du centre, on ne +cherche à réaliser aucune de ces conditions. Les murs sont en pierre, +simples et légers; les fenêtres sont uniques et le plus souvent mal +jointes. Aussi, dès que l'hiver est rigoureux, nous avons plus à +souffrir que les habitants des pays froids. + +En 1870, l'équipage de la _Hansa_, forcé d'abandonner son bateau, se +réfugie sur un immense glaçon flottant et y demeure plus de huit mois. +Eh bien, par une température extérieure de 18 et 20 degrés au-dessous de +zéro, on obtenait, dans la hutte construite sur ce glaçon avec une +partie de la provision de charbon, une température de 18 degrés +au-dessus de zéro. C'est que les murs étaient faits d'une substance +conduisant mal la chaleur, et que toutes les ouvertures inutiles étaient +bien rigoureusement bouchées. Combien peu de personnes, même dans nos +hivers ordinaires, atteignent une température aussi élevée! encore +faut-il un feu constamment soutenu. + +[Illustration: L'équipage sut y maintenir une température supérieure à ++20 degrés.] + +C'est qu'aussi notre moyen de chauffage n'est pas mieux organisé que nos +maisons pour lutter contre le froid. La cheminée, pleine de gaieté, +excellent système de ventilation, est un moyen de chauffage détestable. +L'air chaud, au lieu de rester dans l'appartement, monte constamment +dans le tuyau et est renouvelé par de l'air froid venant du dehors: +l'échauffement ne se fait que par rayonnement, et la chaleur rayonnée +n'est qu'une bien faible portion de la chaleur produite. + +Combien sont supérieurs les poêles, au moins au point de vue de +l'élévation de la température! Les poêles de fonte de nos pays ont +l'inconvénient de s'échauffer trop fort, jusqu'au rouge, ce qui n'est +pas sans danger pour l'hygiène de l'appartement; mais les poêles des +pays froids, et notamment ceux de la Russie, ont une tout autre +disposition. + +Ce sont d'immenses constructions de briques, recouvertes de porcelaine +ou de faïence. L'air, aspiré de l'extérieur par un conduit spécial, +vient se chauffer dans le poêle pour se répandre ensuite dans +l'appartement. La masse s'échauffe lentement; puis, quand il ne reste +plus dans l'intérieur qu'un brasier, on ferme toutes les ouvertures, et +la chaleur se conserve pendant de longues heures. Les paysans russes +produisent ainsi dans leurs misérables réduits des températures +effroyables, de 40 à 50 degrés, qui font ressembler leurs habitations à +des fours. La chaleur accablante de cette atmosphère, l'odeur +repoussante et l'effroyable saleté qui l'accompagnent, rendent le séjour +dans ces demeures impossible à quiconque n'y est pas né. + +Enfin nous devons compter aussi l'habitude de résister au froid, +l'endurcissement qui en résulte, comme un préservatif souvent efficace +contre le refroidissement. Les hommes robustes peuvent, en effet, par un +endurcissement progressif, arriver à avoir une grande force de +résistance contre le froid. Nos mains et notre visage possèdent à un +degré élevé cette insensibilité relative, parce qu'ils sont constamment +exposés aux intempéries. Les mains, qui ont une si grande surface de +refroidissement pour un volume très faible, seraient à chaque instant +les victimes du froid sans cet endurcissement. + +Aristide demandait un jour à un Scythe comment il pouvait, presque nu, +résister au froid de l'hiver: «Je suis tout visage», lui répond le +barbare, indiquant ainsi ce que peut l'endurcissement sur toutes les +parties du corps. + +Ces moyens de préservation: endurcissement, vêtements convenables, +nourriture appropriée, habitations bien closes, chauffage bien entendu, +suffisent pour empêcher tout accident; mais, dans bien des cas, +quelques-uns de ces moyens de défense font défaut. Il n'y a que trop de +gens exposés aux rigueurs de l'hiver sans habitation et sans feu, sans +vêtements suffisants, sans nourriture. Alors, si le froid est assez vif, +si son action est assez prolongée, l'endurcissement n'est plus que d'un +faible secours, et il survient les accidents les plus graves, sur +lesquels nous devons nous arrêter. + +Dans quelques cas, lorsque l'individu exposé au froid est peu robuste, +l'action peut être foudroyante. Celui qui est atteint par cette soudaine +invasion du refroidissement s'agite comme saisi de frayeur, son regard +devient fixe et sombre, il pousse un cri, puis tombe rigide et glacé. On +a vu de jeunes militaires qui, exposés à un froid violent pendant une +heure seulement, ont été trouvés morts dans un état de rigidité +complète; mais ces cas foudroyants sont rares. + +D'habitude, l'action d'un froid excessif est plus lente. Elle est locale +ou générale. + +L'action locale, qui commence par une douleur assez vive, est bientôt +suivie de fourmillements, d'engourdissement, d'un ralentissement +progressif de la circulation. Si l'arrêt a été total, la circulation +souvent ne peut plus être rétablie et l'ablation du membre devient +nécessaire. Les pieds, les oreilles, les mains, le nez, sont les parties +le plus souvent atteintes par la congélation. Nous verrons que les +voyageurs des régions polaires ont souvent à éprouver ces accidents. Ils +se produisent bien plus fréquemment encore dans les armées en campagne. + +Nous en trouvons des exemples dès l'antiquité. L'armée romaine, en 177 +avant notre ère, était campée en Arménie. L'hiver fut des plus rudes, au +rapport de Tacite: «La terre était si durcie par la glace, qu'il fallait +la creuser avec le fer pour y enfoncer les pieux. Beaucoup de soldats +eurent les membres gelés, et plusieurs moururent en sentinelle. On en +remarqua un qui, en portant une fascine, eut les mains tellement raidies +par le froid, qu'elles s'attachèrent à ce fardeau et tombèrent de ses +bras mutilés.» + +En 1341, l'hiver fut des plus rudes en Livonie, et beaucoup de soldats +de l'armée des croisés eurent le nez, les doigts et les membres gelés. + +En 1524, le froid fut tel en Angleterre que beaucoup de personnes +perdirent les orteils. + +En 1552 et 1553, au siège de Metz par Charles-Quint, les soldats eurent +fort à souffrir du froid; beaucoup restaient raides et transis dans les +tranchées. «Trouvions, dit Vieilleville, des soldats assis sur de +grosses pierres, ayant les jambes dans les fanges gelées jusqu'aux +genoux... A la plupart il falloit couper les jambes, car elles étoient +mortes et gelées.» + +L'insensibilité qui accompagne l'arrêt de la circulation est quelquefois +absolue. Nous avons vu, au mois de décembre 1870, un garde mobile du +département de Saône-et-Loire, qui se chauffait au feu du bivouac, se +brûler presque entièrement un pied sans éprouver aucune douleur. Il +fallut le lui couper. + +Ces accidents sont si fréquents que le plus souvent les historiens ne +prennent pas la peine de les mentionner. Bien près de nous, ils ont été +terribles pendant les funestes guerres de 1811-1812 et de 1870-1871, sur +lesquelles nous aurons l'occasion de revenir. Des cas de congélation +partielle peuvent se produire et se produisent en réalité presque chaque +année, même dans les hivers les moins rigoureux, surtout aux pieds; il +est important d'en connaître le traitement. + +Il faut d'abord faire de douces frictions avec de la neige sur la partie +malade; dès que la sensibilité est revenue, on pratique des lotions avec +de l'eau très froide dont on élève graduellement la température. + +L'exposition à la chaleur doit être évitée avec le plus grand soin, +comme le montrent les récits suivants, empruntés à la campagne de +Russie. + +«Peu de monde, écrit M. René Bourgeois, chirurgien-major de la grande +armée, échappa à la congélation, et chacun en fut frappé dans quelques +parties du corps. Heureux ceux à qui elle n'atteignit que le bout du +nez, les oreilles et une partie des doigts! Ce qui rendait les ravages +encore plus funestes, c'est qu'en arrivant près des feux, on y plongeait +imprudemment les parties refroidies, qui, ayant perdu toute sensibilité, +n'étaient plus susceptibles de ressentir l'impression de la chaleur qui +les consumait. Bien loin d'éprouver le soulagement que l'on recherchait, +l'action subite du feu donnait lieu à de vives douleurs, et déterminait +promptement la gangrène.» + +«Malheur, s'écrie Larrey, à l'homme engourdi par le froid et chez qui la +sensibilité extérieure était éteinte! s'il entrait subitement dans une +chambre trop chaude, ou s'il s'approchait de trop près d'un grand feu de +bivouac, les parties engourdies ou gelées étaient frappées de gangrène, +qui se montrait à l'instant même avec une telle rapidité que ses progrès +étaient sensibles à l'oeil.» + +On a vu des soldats tomber raides morts devant les feux des bivouacs. +Mais ces congélations partielles, souvent faciles à guérir, quelquefois +nécessitant des amputations, rarement suivies de mort, ne sont rien +auprès de l'action générale du froid sur les individus affaiblis ou mal +garantis. + +Cette action générale se porte surtout sur le cerveau et sur le système +nerveux. L'action sur le cerveau se traduit assez fréquemment par un +délire furieux, bientôt suivi d'une méningite rapidement mortelle. Mais +le plus souvent les accidents se produisent d'une manière toute +différente. A la pâleur de la face succède une congestion accompagnée +d'un assoupissement qui augmente graduellement; les muscles +s'affaiblissent de plus en plus; il en résulte une grande difficulté +d'agir, de parler même, une faiblesse de la vue qui va, dans quelques +cas, jusqu'à la cécité absolue, enfin un hébétement qui semble de +l'idiotisme. Puis, l'assoupissement augmentant, le besoin de repos et de +sommeil devient irrésistible. Le malheureux se couche avec délice sur la +neige ou la terre glacée, il s'endort pour ne plus se réveiller. + +«Sous l'excès du froid, écrit Paul Bert, la soif que l'on éprouve est +atroce; le goût et l'odorat diminuent, les yeux se ferment +involontairement; les mouvements deviennent incertains, toute force +s'enfuit; la langue bégaye, et les pensées sont lentes et indistinctes.» + +Les anciens connaissaient parfaitement tous ces symptômes de l'action +progressive du froid. D'après Plutarque, «un froid excessif engourdit +les nerfs et les prive de mouvement; il suspend l'usage de la langue, +et, par sa dureté, il glace les parties molles et humides du corps.» + +Le froid sec est bien moins à craindre que le froid accompagné +d'humidité. M. Lacassagne rappelle que dans la retraite de Constantine, +en novembre 1836, par une température minima de -1 degré, il y eut des +accidents graves de congélation. + +Les effets de l'humidité et des vents se montrèrent d'une manière +beaucoup plus effrayante dans l'expédition de Sétif au Bou-Thaleb, en +1846. En trois jours, sur une colonne de 2800 hommes, 208 périrent par +l'action immédiate du froid, et plus de 500 furent atteints de +congélation. Et pourtant le thermomètre ne descendit pas jusqu'à -2 +degrés. + +Que de fois des hommes ont été gelés et sont morts de froid! +Naturellement, les pauvres gens, obligés de coucher dehors, mal nourris +et mal vêtus, sont les premiers, le plus souvent les seuls atteints; +mais ce sont toujours les armées en campagne qui présentent le plus +triste spectacle. Il faut lire dans Xénophon le récit des souffrances +des Dix mille surpris par le froid dans les montagnes de l'Arménie. Il +faut voir comment Charles XII, après la bataille de Pultava, en 1709, +perdit la moitié de son armée dans les forêts de l'Ukraine. + +Il faut cependant, dans les récits des historiens, bien se garder de +confondre les cas de mort par le froid avec les mortalités causées par +les maladies consécutives du froid, ou par les famines survenues à la +suite des grands hivers. Voyons d'abord, dans l'histoire, les accidents +causés par la seule action du froid. Ces accidents, qui se produisent +presque constamment, ne sont jamais bien nombreux, sauf pendant les +guerres, et ne peuvent prendre le caractère de calamités publiques. + +En 823, des hommes meurent de froid en grand nombre; il en fut de même +en 874. En 1124, beaucoup de femmes et d'enfants moururent de froid. En +1523, il y eut en Angleterre un hiver si rigoureux que plusieurs +personnes périrent par la rigueur du froid; d'autres perdirent les +orteils. + +Peignot rapporte les tristes effets d'un voyage dans les régions +polaires, entrepris en 1552: «Le capitaine Willoughby cherchait le +chemin de la mer de la Chine par la mer septentrionale; les glaces +l'arrêtèrent à Arzina, port de la Laponie, à la latitude de 69 degrés. +L'année suivante, on le trouva mort, ainsi que tous les gens de son +équipage.» + +Sous Henri III, le duc d'Épernon, faisant le siège de la ville de +Chorges, en Dauphiné, que défendaient les protestants, perdit par le +froid une grande partie de son armée. Mézeray raconte en ces termes les +souffrances des soldats: «Survint un hiver qui fut plus cruel cette +année-là qu'il ne l'avoit été depuis cinquante ans. On raconte des +choses étranges du grand excès de cette froidure: on trouvoit les +sentinelles tout roides morts, quelques-uns plantés debout, que le +verglas avoit attachés par les pieds à terre, comme s'ils eussent pris +racine; d'autres fixés sur les chevaux comme des statues. La violence du +froid engourdissoit les plus vigoureux, et leur geloit la voix jusques +dans les entrailles: on vit des soldats qu'elle avoit rendus si +insensibles qu'ils s'étoient à demi rostis dans le feu avant que de +pouvoir être échauffés. Ils mouroient par centaines; les vivants ne +pouvoient suffire à enterrer les morts, et les jetoient par monceaux +dans de grandes fosses: tellement que cette armée, qui étoit de plus de +dix mille hommes, se trouva réduite, au partir de là, à trois ou quatre +mille.» + +Mais il nous faut nous arrêter dans cette énumération, qui serait trop +longue et bien monotone. Arrivons donc de suite aux temps qui sont plus +proches de nous. + +Un invincible besoin de sommeil saisit ceux que le froid va terrasser. +Cet engourdissement nous sera montré d'une manière bien frappante par +l'exemple suivant. Le docteur Solander, l'un des compagnons du capitaine +Cook, surpris par le froid sur les côtes de Terre-Neuve avec plusieurs +matelots, usait de toute son influence pour les empêcher de s'abandonner +au sommeil. «Quiconque s'assiéra s'endormira, s'écriait-il, et quiconque +s'endormira ne se réveillera plus.» Et lui-même, vaincu à son tour, +oublie son expérience et ses conseils; il se couche sur la terre +couverte de neige, en suppliant son ami Banks de le laisser dormir. Il +fallut employer la violence pour le réveiller. + +Mais c'est encore le tableau de la retraite de Russie qui nous montrera +le mieux l'influence générale du froid. Nous y verrons à quel point les +hommes, démoralisés par la défaite, usés par la fatigue et les +privations antérieures, sont rapidement atteints. Reprenons le récit de +René Bourgeois: «Toutes les facultés étaient anéanties chez la plupart +des soldats; la certitude de la mort les empêchait de faire aucun effort +pour s'y soustraire: se croyant hors d'état de supporter la moindre +fatigue, ils refusaient de continuer leur route, et se couchaient à +terre pour y attendre la fin de leur déplorable existence. Un grand +nombre étaient dans un véritable état de démence, le regard fixe, l'oeil +hagard; ils marchaient comme des automates, dans le plus profond +silence. Les outrages, les coups même, étaient incapables de les +rappeler à eux-mêmes. Le froid excessif, auquel il était impossible de +résister, acheva de nous détruire. Chaque jour il moissonnait un grand +nombre de victimes, les nuits surtout étaient très meurtrières; la route +et les bivouacs que nous quittions étaient jonchés de cadavres. Pour ne +pas succomber, il ne fallait rien moins qu'un exercice continuel qui +tînt constamment le corps dans un état d'effervescence et répartît la +chaleur naturelle dans toutes les parties. Si, abattu par la fatigue, +vous aviez le malheur de vous abandonner au sommeil, les forces vitales +n'opposant plus qu'une faible résistance, l'équilibre s'établissait +bientôt entre vous et les corps environnants, et il fallait bien peu de +temps pour que, d'après l'acception rigoureuse du langage physique, +votre sang se glaçât dans vos veines. Quand, affaissé sous le poids des +privations antérieures, on ne pouvait surmonter le besoin de sommeil, +alors la congélation faisait de rapides progrès, s'étendait à tous les +liquides, et l'on passait, sans s'en apercevoir, de cet engourdissement +léthargique à la mort. Heureux ceux dont le réveil était assez prompt +pour prévenir cette extinction totale de la vie! Les jeunes soldats qui +venaient rejoindre la grande armée, frappés tout à coup par l'action +subite d'un froid auquel ils n'avaient point encore été exposés, +succombèrent bientôt à l'excès des souffrances auxquelles ils étaient +livrés. Ceux-ci ne périssaient ni d'épuisement, ni d'inaction, et le +froid seul les frappait de mort. On les voyait d'abord chanceler comme +des hommes ivres. Il semblait que tout leur sang fût refoulé vers leur +tête, tant ils avaient la figure rouge et gonflée. Bientôt ils étaient +entièrement saisis et perdaient toutes leurs forces. Leurs membres +étaient comme paralysés; ne pouvant plus soutenir leurs bras, ils les +abandonnaient à leur propre poids et les laissaient aller passivement; +leurs fusils s'échappaient alors de leurs mains, leurs jambes +fléchissaient sous eux, et ils tombaient enfin, après s'être épuisés en +efforts impuissants. Au moment où ils se sentaient défaillir, des larmes +mouillaient leurs paupières, et quand ils étaient abattus, ils se +relevaient à diverses reprises pour regarder fixement ce qui les +environnait; ils paraissaient avoir perdu entièrement le sens, et ils +avaient un air étonné et hagard; mais l'ensemble de leur physionomie, la +contraction forcée des muscles de la face, offraient des traces non +équivoques des cruelles douleurs qu'ils ressentaient. Les yeux étaient +extrêmement rouges, et très souvent le sang transsudait à travers les +pores et s'écoulait par gouttes au dehors de la membrane qui recouvre le +dedans des paupières.» + +[Illustration: La route et les bivouacs étaient jonchés de cadavres.] + +Larrey, de son côté, trace un tableau tout aussi triste: «Après le +passage de la Bérésina, le 25 décembre, le thermomètre ne fit que +baisser, et, dans la nuit du 25 au 26, il tomba à -26 degrés. Le bivouac +fut terrible. On pouvait à peine se tenir debout, et celui qui perdait +l'équilibre tombait frappé d'une stupeur glaciale et mortelle. Malheur à +celui qui se laissait gagner par le sommeil! quelques minutes +suffisaient pour le geler entièrement, et il restait mort à la place où +il s'était endormi.» + +Le découragement, l'affaiblissement, étaient tels que rien ne pouvait +sauver ces malheureux. «Sourds à tous les conseils, ne raisonnant plus, +entièrement dominés par la sensation actuelle, officiers, soldats, tous +se précipitaient auprès des granges incendiées; mais bientôt, frappés +d'une apoplexie foudroyante, ils tombaient dans ce même feu auprès +duquel ils croyaient trouver leur salut; d'autres, agités de mouvements +convulsifs, devenus tout à coup furieux, s'y précipitaient eux-mêmes. De +tels exemples ne servaient à rien; ces malheureux étaient bientôt +remplacés par d'autres; leur sort était même envié! A l'aspect de ces +cadavres brûlés, à l'insensibilité, au peu d'étonnement que causaient de +pareilles scènes, on aurait cru voir des barbares accoutumés à des +sacrifices humains.» (Jauffret.) + +L'immersion dans l'eau glacée, surtout pour les hommes affaiblis, est +une cause de mort encore plus prompte que l'action de la température la +plus basse. Nombre de soldats périrent de la sorte au passage de la +Bérésina. Ceux qui ne trouvaient pas à passer sur les ponts, ou qui y +étaient bousculés trop fort, se jetaient à l'eau, dans l'espoir de +gagner à la nage l'autre rive. Mais leurs membres étaient immédiatement +envahis par une raideur cadavérique, tout mouvement devenait impossible, +et les malheureux trouvaient une mort prompte, suspendus entre les +glaçons. Les héroïques pontonniers qui, sous la conduite de l'admirable +général Éblé, se plongèrent dans la Bérésina pour rétablir les ponts +effondrés, moururent presque tous: quelques-uns à peine furent sauvés. +Le général qui leur avait donné l'exemple ne tarda pas à les suivre dans +la tombe. + +La mort par le froid, si souvent constatée, est une véritable asphyxie: +elle a pour cause principale l'arrêt de la respiration par suite de la +rigidité des muscles. + +Les asphyxies par le froid sont si fréquentes que chacun peut se trouver +en présence d'un de ces accidents, et doit connaître les soins à donner. +Nous ne pouvons mieux faire que de copier ici la méthode de traitement +publiée au milieu de ce siècle par le conseil de salubrité de la Seine. +Cette instruction, parfaitement conçue, est relative à toutes les sortes +d'asphyxies: elle devrait être connue de tous. Nous n'en transcrirons +que les passages relatifs à l'asphyxie par le froid: + +1º On portera l'asphyxié, le plus promptement possible, de l'endroit où +il aura été trouvé au lieu où il devra recevoir des secours. Pendant ce +transport, on enveloppera le corps avec des couvertures, ou, à défaut de +couvertures, avec de la paille ou du foin; on laissera la face libre. On +évitera aussi d'imprimer au corps, surtout aux membres, des mouvements +brusques. + +2º Dans l'asphyxie par le froid, il est de la plus haute importance de +ne rétablir la chaleur que lentement et par degrés. Un asphyxié par le +froid qu'on approcherait du feu, ou que, dès le commencement, on ferait +séjourner dans un lieu échauffé, même médiocrement, serait +irrévocablement perdu. Il faut, en conséquence, le porter dans une +chambre sans feu, et là lui administrer les premiers secours que réclame +sa position. + +3º Si l'asphyxie a eu lieu par un froid de plusieurs degrés au-dessous +de zéro, et que le malade conserve de la souplesse, on le déshabillera +et l'on couvrira tout le corps, y compris les membres, de linges trempés +dans l'eau froide, qu'on rafraîchira encore en y ajoutant des glaçons +concassés. + +4º Si le corps était tellement frappé par le froid qu'il fût dans un +état de rigidité prononcée, il y aurait avantage à le plonger dans une +baignoire contenant assez d'eau pour que le tronc et les membres en +fussent couverts. Cette eau devra être aussi froide que possible, et +l'on en élèverait la température par degrés de dix en dix minutes. + +5º Lorsque les membres auront repris leur souplesse, on fera exécuter à +la poitrine et au ventre des mouvements dans le but de provoquer la +respiration. On continuera en même temps des frictions sur le corps et +les membres, soit avec de la neige, si l'on a pu s'en procurer, soit +avec des linges trempés dans de l'eau froide. + +6º Lorsque l'asphyxié commence à se réchauffer, ou qu'il se manifeste +quelques signes de vie, on doit l'essuyer avec soin et le placer dans un +lit qui ne soit pas plus chaud que le corps lui-même. Il ne faut pas non +plus allumer du feu dans la pièce avant que le corps ait recouvré +entièrement sa chaleur naturelle. + +7º Aussitôt que le malade peut avaler, on peut lui faire prendre un +demi-verre d'eau froide dans laquelle on ajoute une cuillerée à café +d'eau de mélisse, d'eau de Cologne ou de tout autre spiritueux. + +8º Si, au contraire, l'asphyxié avait de la propension à +l'engourdissement, on lui ferait boire de l'eau vinaigrée, et si cet +engourdissement était profond, on administrerait des lavements irritants +avec de l'eau salée ou avec de l'eau de savon. Il est utile de faire +remarquer que, de toutes les asphyxies, l'asphyxie par le froid est +celle qui laisse, selon l'expérience des pays septentrionaux, le plus de +chances de succès, même après douze à quinze heures de mort apparente; +mais, d'un autre côté, cette asphyxie exige aussi, plus que toute autre, +une grande précision dans l'emploi des moyens destinés à la combattre, +notamment dans le réchauffement du malade. + + * * * * * + +Remarquons en terminant cette étude que le froid, sans agir +immédiatement sur l'homme, peut occasionner des maladies graves, causes +d'une mortalité souvent énorme. Cette mortalité sévit surtout sur la +classe pauvre, qui n'a pour résister ni la ressource d'une bonne +alimentation, ni celle d'une bonne hygiène. + +C'est aux épidémies, bien plus qu'aux asphyxies causées par le froid, +qu'il faut attribuer les grandes mortalités des hivers rigoureux cités +par les historiens. Faisons quelques emprunts à l'importante notice +d'Arago, qui nous a déjà servi et qui nous servira encore longtemps de +guide. + +670 de notre ère.--L'hiver fut très véhément et très prolongé du côté de +Constantinople, et fit périr un grand nombre d'hommes et d'animaux. + +717.--L'hiver fut si rigoureux à Constantinople, que les chevaux et les +chameaux de l'armée des Sarrasins qui l'assiégeaient périrent pour la +plupart. + +823.--Beaucoup d'animaux et même des hommes succombent sous l'excès du +froid. Une épidémie consécutive emporte une multitude de personnes des +deux sexes et de tout âge. + +Dans l'étude particulière que nous ferons d'un grand nombre d'hivers, +nous aurons l'occasion de revenir sur ces mortalités. + +Mais toutes ces tristes conséquences des froids violents de nos régions +ne sont rien auprès des désastres produits dans la végétation, et des +terribles famines qui en ont été si souvent la conséquence. Nous allons +bientôt les étudier. + + + + +CHAPITRE II + +ACTION DU FROID SUR LES ANIMAUX ET SUR LES PLANTES. + + +Les animaux aussi sont sensibles au froid; beaucoup même y sont plus +sensibles que l'homme. L'homme a, comme nous l'avons vu, la propriété de +vivre dans des climats bien divers; il peut, presque sans inconvénient, +passer des pays chauds aux régions froides, pourvu qu'il prenne des +précautions convenables. + +Bien plus, il peut supporter, sans en souffrir, des variations de +température extrêmement considérables et fort rapides. Quelques exemples +de ces variations extraordinaires doivent être cités. Dans le voyage du +vapeur _le Tegetthoff_ à la Nouvelle-Zemble, en 1872, 1873 et 1874, on a +observé des températures de 50 degrés au-dessous de zéro. L'équipage, +enfermé dans la grande chambre du navire, sut y maintenir constamment +une température supérieure à +20 degrés; la différence entre la +température du dehors et celle du dedans dépassait donc quelquefois 70 +degrés, et cependant les matelots entraient et sortaient, subissant +plusieurs fois par jour ces variations énormes sans aucun danger. + +Chappe, dans le récit de son voyage en Sibérie, effectué au siècle +dernier, raconte que les Russes, à la sortie de bains de vapeur dans +lesquels ils sont restés plusieurs heures à une température de +70 +degrés, vont, absolument nus, se sécher dehors avec de la neige, alors +que le froid est de 30 degrés. + +De tous les animaux, le chien est le seul qui, sous ce rapport, soit +comparable à l'homme. La plupart des animaux ne peuvent supporter sans +périr que des variations bien plus faibles, et chacun reste dans le +climat qui l'a vu naître. Même certains d'entre eux ne peuvent pas +supporter toutes les variations de température du milieu dans lequel ils +habitent. «Pour éviter les extrêmes de température, dit Elisée Reclus, +soit les froids de l'hiver, soit les trop grandes chaleurs de l'été, +certaines espèces animales ont la ressource des migrations, ou celle de +s'enfouir dans le sol. La plupart des insectes passent leur existence de +larve sous l'écorce des arbres, sous les tas de feuilles ou sous les +couches superficielles de la terre. Des espèces de mollusques, des +poissons, plusieurs reptiles et quelques mammifères se couchent aussi +dans le limon des lacs et des marais, ou dans des terriers creusés à +l'avance. Ainsi protégés contre le climat du dehors, les animaux tombent +dans un état d'engourdissement ou de sommeil, pendant lequel leur vie +reste partiellement suspendue: la température de leur corps s'abaisse +parfois jusqu'au point de glace, et l'on a même vu des poissons se geler +complètement, sans que la mort apparente les ait empêchés de ressusciter +plus tard; la respiration et la circulation du sang sont graduellement +ralenties, la digestion cesse tout à fait; les organes, devenus +temporairement inutiles, se rétrécissent; les parasites intestinaux +s'engourdissent eux-mêmes avec les animaux aux dépens desquels ils +vivent.» Les animaux de nos climats, surtout nos animaux domestiques, +ont une assez grande résistance au froid et à la chaleur; cependant, +dans les grands hivers, il n'est pas rare de les voir mourir de froid, +de voir des épidémies régner, qui dépeuplent les étables. A ces +souffrances il faut ajouter les difficultés de la subsistance. Les +animaux non domestiques ne peuvent aller chercher, sous la neige épaisse +qui couvre le sol, la nourriture qui leur est nécessaire; ils meurent de +faim. La difficulté n'est pas beaucoup moindre pour ceux que nous +élevons; car leurs propriétaires ne peuvent plus les nourrir, privés +qu'ils sont de la végétation qui, d'habitude, dure presque tout l'hiver. + +En 544, l'hiver fut si rigoureux dans les Gaules, par l'abondance de la +glace et de la neige, que les oiseaux et autres bêtes sauvages se +laissèrent prendre à la main. + +En 566, en 670, en 791, en 843, en 860, en 874... un grand nombre +d'animaux périrent soit de froid, soit de faim, soit d'une épidémie +consécutive du froid. + +En 887, l'hiver fut accompagné d'une épidémie si violente sur les boeufs +et les moutons, qu'il ne resta plus guère en France d'animaux de cette +espèce. + +En 1276, les troupeaux périrent presque totalement dans le diocèse de +Parme. Les exemples semblables ne nous manqueraient pas, aussi nombreux +que nous puissions les désirer. + +Mais c'est surtout sur les plantes que nous devons nous arrêter. Les +plantes sont comme les animaux hibernants: arrivée la saison froide, +elles cessent pour ainsi dire de végéter, s'engourdissent de manière à +résister à toutes les intempéries, et attendent des temps meilleurs. +Pendant cet engourdissement, elles ne sont guère sensibles au froid. +Reclus, après avoir parlé des animaux, arrive aux plantes: «La plupart +des plantes de la zone tempérée, dit-il, peuvent supporter des froids de +10, 15, 20 degrés, sans que la force vitale soit supprimée chez elles, +mais aucune ne peut croître à une température inférieure au point de +glace. Dans les montagnes, les saxifrages et les soldanelles fleurissent +jusque dans la neige, mais l'eau qui arrose leurs racines, et l'air qui +entoure leurs feuilles, ont déjà une température supérieure à zéro.» + +Cependant, quand le froid se prolonge, les plantes les plus robustes de +nos climats finissent par succomber. La continuité du froid, qui permet +à l'abaissement de température de pénétrer peu à peu même les plus +grosses branches, est plus nuisible que quelques froids isolés, aussi +grands qu'ils soient. + +Le degré de froid qui arrête la végétation, et celui qui cause la mort +de la plante, varient considérablement avec les différentes espèces +végétales. Mais on peut dire d'une manière générale que c'est vers zéro +que cesse la végétation, tandis qu'il faut des températures de plusieurs +degrés au-dessous de zéro pour amener la congélation des plantes de nos +régions tempérées. + +D'autre part, dès que la végétation est commencée, et que les jeunes +feuilles se développent, que les nouveaux bourgeons s'entr'ouvrent, la +plante devient beaucoup plus sensible, et souvent les faibles gelées du +printemps viennent faire plus de mal que les rigueurs de l'hiver. Lisons +ce que disent à ce sujet Buffon et Duhamel: «La gelée est quelquefois si +forte pendant l'hiver, qu'elle détruit presque tous les végétaux, et la +disette de 1709 est une époque de ses cruels effets. Les graines +périrent entièrement; quelques espèces d'arbres, comme les noyers, +périrent aussi sans ressource; d'autres, comme les oliviers et presque +tous les arbres fruitiers, furent moins maltraités; ils repoussèrent de +dessus leur souche, leurs racines n'ayant pas été endommagées. Enfin, +plusieurs grands arbres plus vigoureux poussèrent au printemps presque +sur toutes les branches, et ne parurent pas en avoir beaucoup souffert. +Cependant cette gelée a produit, dans les arbres qu'elle n'a pas +entièrement détruits, des défauts qui ne s'effaceront jamais. Une gelée +qui nous prive des choses les plus nécessaires à la vie, qui fait périr +entièrement plusieurs espèces d'arbres utiles, et n'en laisse presque +aucun qui ne se ressente de sa rigueur, est certainement des plus +redoutables. Ainsi, nous avons tout à craindre des grandes gelées qui +viennent pendant l'hiver, et qui nous réduiraient aux dernières +extrémités si nous en ressentions plus souvent les effets; mais +heureusement on ne peut citer que deux ou trois hivers qui, comme celui +de l'année 1709, aient produit une calamité redoutable. + +»Les plus grands désordres que causent jamais les gelées du printemps ne +portent pas, à beaucoup près, sur des choses aussi essentielles, +quoiqu'elles endommagent les graines; on n'a jamais vu que cela ait +produit de grandes disettes; elles n'affectent pas les parties les plus +solides des arbres, leur tronc ni leurs branches; mais elles détruisent +totalement leurs productions, et nous privent de récoltes de vins et de +fruits, et par la suppression des nouveaux bourgeons elles causent un +dommage considérable aux forêts.» + +Nos plantes les plus sensibles, cultivées seulement dans le midi, sont +le palmier, le dattier, le myrte, le grenadier. Ces arbustes sont +souvent détruits par les hivers un peu rigoureux. Les orangers et les +oliviers ne résistent pas beaucoup plus. Puis viennent les vignes et les +récoltes en terre, blés, avoines, qui sont bien souvent victimes du +froid. Parmi les arbres plus vigoureux, qui résistent plus longtemps, le +pin d'Alep, le chêne vert, le platane, sont ceux qui ont le plus à +craindre. Puis, successivement, le hêtre, le chêne, le sapin, le pin, le +bouleau, qui est l'arbre le plus résistant de nos régions. + +Les arbres fruitiers doivent être placés, comme résistance, entre le +chêne vert et le hêtre; ils sont quelquefois détruits jusqu'aux racines +dans nos hivers les plus rigoureux. + +Est-il possible de donner sur ce sujet des indications plus précises? +Non. Il n'y a pas pour chaque arbre une température à laquelle il meurt, +et le mal produit par les gelées intenses dépend de bien des +circonstances. Il en est des végétaux comme des hommes et des animaux. +M. de Gasparin, dans son Cours d'agriculture, insiste sur ce point: «Il +ne suffirait pas de connaître l'abaissement de température que peut +supporter chaque arbre, pour expliquer sa mort; il faudrait encore +connaître la durée de cette température extrême. Un moment suffit pour +détruire le bourgeon baigné de rosée; il faut plus longtemps pour le +rameau; le tronc ne périt qu'après une longue succession de froids, la +racine résiste presque toujours. Mais ce qui rend plus difficile la +détermination de ce degré extrême, c'est que nous voyons les ravages du +froid dépendre souvent beaucoup plus des circonstances du dégel que de +l'intensité même du froid et de l'état des cultures.» + +Si l'on ne connaît pas exactement le degré de froid nécessaire pour +faire périr chaque arbre, on ne connaît pas davantage à la suite de +quelle action les plantes sont tuées par le froid. Peut-être la gelée, +en diminuant le volume des cellules des vaisseaux et des canaux dans +lesquels circule la sève, affaiblit-elle ou arrête-t-elle tout à fait le +mouvement de cette sève. Et le dommage causé serait d'autant plus grand +que ce ralentissement aurait été poussé plus loin. Ainsi, les jeunes +pousses de chêne ne sont pas affectées sensiblement quand la température +est à zéro, tandis que celles du mûrier et du figuier, ne pouvant +résister à cette température, meurent. + +Une explication qui se présente naturellement à l'esprit pour l'action +du froid sur les plantes est la suivante. Les sucs de la plante, +contenant beaucoup d'eau, augmentent de volume comme celle-ci par la +congélation. Cette dilatation déchire les cellules, rompt les vaisseaux +qui deviennent impropres à la circulation de la sève, le végétal meurt. +Tant que la congélation persiste, la plante ne semble pas atteinte; mais +vienne l'action du soleil, la glace fond, les canaux brisés +s'affaissent, les désastres apparaissent. + +S'il est incontestable que les choses se passent ainsi quelquefois, la +mort des plantes est due le plus souvent à une autre cause. Nous voyons, +en effet, différentes plantes de nos pays devenir raides, n'être à peu +près qu'un glaçon après une forte gelée, et reprendre ensuite, pourvu +qu'elles soient dégelées lentement. On peut considérer la rapidité du +dégel comme une des causes principales du mal produit par le froid. Il +est impossible de ne pas voir là une analogie frappante entre l'action +du froid sur les plantes et cette action sur les animaux. Enfin, la +plupart des espèces propres aux pays chauds succombent à une température +de quelques degrés au-dessus de zéro, et qui ne peut dès lors congeler +leurs sucs. + +Il est certain cependant que des froids rigoureux amènent mécaniquement +des déchirures considérables dans les végétaux. Sous l'action des fortes +gelées de l'hiver, les arbres les plus vigoureux éclatent avec fracas, +et les habitants des campagnes entendent avec effroi pendant la nuit des +détonations comparables au bruit du tonnerre. Ces détonations se +produisent très fréquemment, et sans aller dans les pays froids, le nord +de la France les entend se produire presque à chaque hiver. Pour ces +cas-là l'explication précédente est la seule admissible. La congélation +de l'eau qui se trouve dans l'arbre, déterminant une augmentation de +volume, amène la rupture de l'arbre. Aussi ces accidents se +produisent-ils surtout dans les régions humides. + +Dans la majorité des cas, elles font plus de bruit que de mal. L'arbre +d'où vient de partir un bruit formidable ne semble pas endommagé; mais +si on le considère de près, on voit, partant du bas et s'élevant à une +hauteur de deux ou trois mètres, une fissure étroite, verticale, qui +s'étend jusqu'au centre de l'arbre; sa largeur est de quelques +millimètres, rarement de quelques centimètres. Dans les cas +exceptionnels, la fente traverse l'arbre de part en part, et alors +l'écartement peut atteindre jusqu'à dix centimètres. Cette blessure ne +cause pas le plus souvent grand dommage; quand la glace qui est à +l'intérieur s'est fondue, la fente disparaît, les parties se +rapprochent, et l'arbre continue à végéter. Mais si, longtemps après +l'accident, le tronc est scié horizontalement, on voit, sous les couches +continues déposées pendant les dernières années, la fente nettement +tracée, et l'on peut, en comptant les couches intactes, trouver la date +de la rupture. + +Chez les historiens on voit souvent citer ces détonations produites par +les arbres que fend la gelée. Elles sont données comme une des preuves +les plus remarquables de la violence extraordinaire du froid. La preuve +n'est pas convaincante, car on entend souvent ces détonations par des +températures ne dépassant pas 10 degrés au-dessous de zéro, températures +qui se produisent presque chaque année dans le nord de la France. + +Si la rupture des gros arbres ne cause que de faibles dommages, la perte +des récoltes, des vignes et des arbres à fruits, est au contraire d'une +importance immense. C'est la principale calamité des grands hivers, +calamité bien plus grande que toutes celles dont nous avons parlé +jusqu'ici. + +Les morts d'hommes et d'animaux sous l'action du froid, les épidémies +elles-mêmes qui, par suite du froid, augmentent dans de larges +proportions la mortalité pendant les saisons rigoureuses, ne sont rien à +côté des terribles famines qui, jusqu'à notre siècle, suivent presque +tous les grands hivers. Les récoltes étant perdues, la vie devient +impossible: le pays se trouve dans une situation analogue à celle des +peuplades des régions polaires, mais avec une population +proportionnellement deux ou trois cents fois plus considérable. Les +hommes sont alors réduits à brouter l'herbe, à manger les aliments qui, +d'habitude, servent de nourriture aux animaux immondes. En même temps +que les céréales, le gibier, le bétail, font défaut, tués qu'ils sont +les premiers par le manque de nourriture. De sorte que le mal s'accroît +de lui-même, les ressources diminuant à mesure que les besoins +augmentent. Et la misère publique prend d'horribles proportions. + +Nous donnerons plus tard quelques développements sur l'une des plus +terribles famines qui aient ravagé notre pays, celle de 1709; citons-en +dès maintenant quelques autres. + +La liste complète, si nous voulions la dresser, serait presque la même +que celle des grands hivers, tant autrefois ces deux calamités se +suivaient fatalement, une famine après un hiver rigoureux. + +La famine et l'épidémie qui suivirent l'hiver de 874 firent périr, +suivant l'annaliste de Fulde, le tiers de la population de la Gaule. + +En 1044, la famine qui succéda à un hiver rigoureux fut telle, que +beaucoup de pauvres gens furent réduits à manger des animaux immondes; +en 1068, on mangea même de la chair humaine. En 1133, la disette fut +affreuse à ce point que des populations entières furent réduites à se +nourrir d'herbes, et qu'il se trouva des gens assez pressés par la faim +pour exhumer les cadavres et se nourrir de leur chair. + +L'hiver de 1316 fut très rigoureux en France, en Allemagne et en +Angleterre. Dans ces contrées, la famine fut générale et amena à sa +suite les plus terribles maladies. Lisons, dans l'Histoire d'Angleterre +de Rapin de Thoyras, l'émouvant récit des souffrances qu'endurèrent les +populations: «Cependant la famine ravageait la misérable Angleterre +d'une si terrible manière, qu'on ne peut presque ajouter foi à ce que +les historiens en rapportent. Ils ne se sont pas contentés de dire que +les animaux pour lesquels on a le plus d'horreur servaient de nourriture +aux hommes; mais, ce qui est bien plus horrible, qu'on était obligé de +cacher les enfants avec un soin extrême, si l'on ne voulait les exposer +à être dérobés pour servir d'aliments aux larrons. Ils assurent que les +hommes mêmes prenaient des précautions pour s'empêcher d'être assommés +dans les lieux secrets, sachant qu'il n'y avait que trop d'exemples que +quelques-uns en avaient été ainsi traités, pour repaître ceux qui ne +pouvaient trouver la nourriture par d'autres moyens. On voit encore, +dans les histoires de ce temps-là, que ceux qui étaient renfermés dans +les prisons se dévoraient impitoyablement les uns les autres, l'extrême +disette de vivres ne permettant pas qu'on leur fournît les aliments +nécessaires. Une dyssenterie, qui provenait de la mauvaise nourriture, +acheva de mettre le comble à la misère des Anglais. Il en mourut tous +les jours un si grand nombre, qu'à peine les vivants pouvaient-ils +suffire à enterrer les morts. Le seul remède qu'on put trouver contre la +famine, mais qui ne fut pas capable d'apporter tout le changement +nécessaire, fut de défendre, sous peine de la vie, de brasser aucune +sorte de bière. C'était afin que le grain qu'on employait ordinairement +à faire ce breuvage servît à faire du pain.» + +Du reste, il semble qu'on se soit assez souvent résolu à manger de la +chair humaine dans les siècles qui ont précédé le nôtre. Du moins, on +trouve dans les historiens de nombreuses affirmations de ce fait +monstrueux. Pour n'en citer qu'un de plus, pendant le siège de Paris par +Henri IV, en 1590, alors que les habitants en étaient réduits à manger +des animaux immondes, des bouillies d'herbe, et le cuir des souliers, +une mère aurait tenté de manger ses deux enfants. Elle en mourut, et ses +héritiers, car elle était riche, trouvèrent encore quelques membres des +malheureux, qu'elle avait fait saler pour les conserver plus longtemps. + +En 1420, la famine fut grande à Paris, et pendant que les malheureux +allaient à la recherche des plus vils aliments, les loups arrivaient +jusque dans la ville, qui était devenue comme une vaste solitude. + +Il ne faudrait pas croire, cependant, que toutes les famines aient été +causées par la rigueur des hivers. Beaucoup l'ont été aussi par leur +trop grande douceur, qui déterminait une végétation trop hâtive, +détruite ensuite par les gelées de mars et d'avril. C'est ce que les +historiens nomment le renversement des saisons. D'autres enfin, et non +les moins terribles, étaient la suite des guerres étrangères et des +discordes civiles, qui détournaient si souvent les hommes de la culture +de la terre. + +Ainsi le douzième siècle fut affligé de deux épouvantables famines, dues +justement au dérèglement des saisons. L'une, la plus longue et la plus +désastreuse, arriva en 1108. Elle dura trois ans et dépeupla presque +tout notre hémisphère, au rapport de Mézeray. «Les loups venaient manger +les hommes jusque dans les villes; et les hommes mêmes, devenus loups à +l'endroit de leurs semblables, les assommaient pour les dévorer. La +seconde arriva sous le règne de Philippe-Auguste et fut un peu moins +cruelle. Mais, pendant cette seconde famine, il se produisit de si +grands et si fréquents prodiges, que tout le monde attendait à toute +heure le jugement dernier.» + +[Illustration: Hiver de l'année 1108.] + +Puis vient une longue et complaisante énumération de ces prodiges. Ici +ce sont des éclipses qui frappent l'imagination populaire; là on voit +dans les airs deux armées de flammes qui s'entre-choquent avec un bruit +étrange; ailleurs c'est un pain qui, en sortant du four, laisse écouler +une grande quantité de sang; enfin, dans un autre endroit, une mère +porte son enfant pendant deux ans, et cet enfant parle en naissant. Et +l'historien, dont la crédulité dépasse toute imagination, ajoute +naïvement: «J'obmets plusieurs autres prodiges, parce qu'ils ne +paroîtroient pas vray-semblables, quoique peut-être ils fussent vrais.» + +Et voilà pourtant sur quelles autorités nous devons nous appuyer pour +tracer l'histoire des grandes intempéries anciennes! Dans les +témoignages que nous rapporterons, nous devons donc faire une large part +à la fable et à l'invention. + +On pense bien que de si terribles calamités n'étaient pas sans porter +une rude atteinte à la santé publique. Outre les gens qui mouraient de +faim, et ils étaient souvent en fort grand nombre, il y avait ceux qui +étaient victimes des épidémies causées par la misère et la mauvaise +nourriture. Ces victimes-là étaient encore les plus nombreuses. La cause +première de la mort était la même pour tous, c'est seulement le mode qui +différait. + +Mézeray décrit une de ces épidémies. C'était sous François Ier; +plusieurs années s'étant écoulées successivement presque sans hiver, il +en résulta une perturbation profonde dans la végétation, et une horrible +famine. La misère était générale: «La nécessité, mère de toutes les +inventions, fit enfin trouver le moyen aux indigents de faire du pain de +gland et de racines de fougères, les fruits et les herbes n'étant pas +capables de les sustenter. Mais de cette mauvaise nourriture s'engendra +une nouvelle maladie, inconnue aux médecins, qui était si contagieuse +qu'elle saisissait incontinent quiconque approchait de ceux qui en +étaient frappés. Elle portait avec soi une grosse fièvre continue qui +faisait mourir son homme en peu d'heures, d'où elle fut dite +_trousse-galant_.» + +Quels moyens employait-on à cette époque pour mettre fin à de telles +calamités? D'abord les aumônes, la charité publique; mais le remède +était mince et ne servait qu'à un bien petit nombre. Du reste, que peut +faire la charité dans de semblables circonstances? La famine se déclare +quand un pays n'a pas, par suite d'événements malheureux, produit de +quoi suffire à son alimentation. La charité publique a beau se +multiplier, elle ne peut créer des subsistances, elle ne peut rien +contre la famine. Mieux vaudraient quelques sacs de blé amenés dans un +pays affamé, que tout l'or du monde. + +Le second moyen, à peine plus efficace, était la perquisition à +domicile, la réquisition des grains. Dans toutes ces famines nous voyons +intervenir des arrêts ordonnant un recensement général de tous les +grains en magasin, interdisant aux détenteurs d'en faire le commerce en +gros, les obligeant, sous les peines les plus sévères, à les conduire au +marché pour y être vendus en détail aux pauvres gens. Mesure excellente, +mais absolument insuffisante. + +Il faut dire, pour rendre hommage à la vérité, qu'on voyait vaguement le +véritable remède, mais sans avoir le moyen ni peut-être la ferme volonté +de l'employer. On faisait venir du blé des pays voisins; mais, à cause +de l'insuffisance des moyens de transport, et du retard apporté à la +prise de ces mesures, on ne ressentait qu'un bien faible soulagement. + +De plus, les famines étant dues beaucoup plus souvent à la guerre civile +ou étrangère qu'aux intempéries des saisons, la cause même qui l'avait +fait naître empêchait qu'on pût même songer à y porter remède. + +La dernière ressource, comme les autres inefficace, mais qui donnait au +moins aux malheureux quelque espérance, était celle des prières +publiques. + +Félibien, dans l'Histoire de Paris, fait le récit d'une procession qui +eut lieu dans la capitale en 1587, dans le but de faire cesser la famine +et la contagion qui décimaient la population. Nous allons voir avec +quelle pompe ces cérémonies étaient faites: + +«Après avoir employé tous les secours humains, on eut recours aux +prières publiques pour fléchir le ciel sur tant de misères. On fit, le 9 +de juillet, une procession générale, où fut portée la châsse de +Sainte-Geneviève, avec toutes les cérémonies accoutumées. Cette +procession fut bientôt suivie d'une autre plus particulière et aussi +solennelle. Le mardi 21 du même mois, le cardinal de Bourbon, abbé de +Saint-Germain des Prés, qui avoit commencé l'année précédente à bâtir +son palais abbatial, fit faire la procession en cet ordre. A la tête de +la procession paroissoient les enfants du faubourg, garçons et filles, +la plus part vêtus de blanc et pieds nuds, et tant les uns que les +autres avec un cierge à la main. Venoient ensuite les Capucins, les +Augustins, les Cordeliers, les Pénitents blancs, et le clergé de +Saint-Sulpice. Tout cela précédoit les religieux de l'abbaye qui +marchoient les derniers. Plusieurs d'entre eux tenoient en leurs mains +des reliques. Les autres reliquaires, au nombre de sept châsses, étaient +portés par des hommes nuds en chemise et couronnés de fleurs. La châsse +de S. Germain faisoit la huitième. Elle étoit précédée de douze autres +hommes aussi couronnés de fleurs, et portée de même que les sept +premières. Le choeur étoit secondé d'une musique très harmonieuse. Le +roi assistoit à la procession et étoit mêlé avec ceux de sa confrérie. +Les deux cardinaux de Bourbon et de Vendôme y étoient aussi dans leurs +habits rouges, suivis d'un grand concours de toute la ville.» + +L'historien oublie de nous rapporter si cette imposante cérémonie eut +l'effet qu'on en attendait et si elle fit cesser les souffrances du +peuple. Mais il remarque que tout s'y passa avec tant d'ordre que le roi +en parla le même jour à son dîner, et dit que le cardinal de Bourbon son +cousin en avait tout l'honneur. Il ne manque pas ensuite de parler de +l'achèvement du palais abbatial de Saint-Germain des Prés, qui lui tient +plus au coeur que les famines, dont il n'est plus question. + + + + +CHAPITRE III + +LA NEIGE. + + +La neige est la pluie de l'hiver. Presque chaque fois que la température +de l'air s'abaisse au-dessous de zéro, l'eau des nuages, ne pouvant +demeurer à l'état liquide, cristallise sous les formes les plus variées. +Sa chute, arrêtée en partie par la résistance de l'air, qui trouve à +s'exercer sur ces cristaux si ramifiés, devient plus lente. Cette pluie +nouvelle, au lieu de suivre les pentes pour aller de suite grossir la +rivière, s'arrête où elle tombe; au lieu de s'infiltrer dans le sol, +elle reste à la surface, constituant un blanc manteau dont l'épaisseur +va en augmentant à mesure que se prolonge la chute. + +Dans les régions de la zone glaciale, où la température reste pendant +plusieurs mois constamment inférieure à zéro, la pluie liquide est +inconnue; pendant les longues nuits d'un hiver presque sans fin il ne +tombe que de la neige. Quand arrivent les chaleurs, les couches +accumulées forment une épaisseur considérable. + +Sur les montagnes assez élevées de la zone tempérée, et même de la zone +torride, l'accumulation des neiges est tout aussi grande. + +Pour n'en donner qu'un exemple, disons qu'Agassiz, étant à l'hospice du +Grimsel, dans les Alpes, à une hauteur de 1874 mètres au-dessus du +niveau de la mer, a vu tomber pendant six mois d'hiver l'énorme couche +de 17 mètres de neige. Cette neige, fondue, aurait donné une épaisseur +d'eau de 1m.50; c'est deux fois et demie la masse d'eau qui tombe à +Paris en une année entière. + +Dans nos plaines il s'en faut de beaucoup que l'épaisseur approche +jamais de celle que nous venons de citer. Le nombre des jours où il +neige est fort restreint en tous les points de la France; dans le midi, +la neige est rare; dans le centre, des hivers entiers se passent +quelquefois sans qu'elle ait fait son apparition. De plus, la neige ne +reste chez nous que peu de temps sur le sol, et chaque nouvelle chute +qui se produit trouve le plus souvent le sol absolument découvert. Ce +sont des hivers rares, et tout à fait exceptionnels, ceux où la neige +demeure plusieurs semaines sur le sol dans les plaines, ceux où elle +atteint une épaisseur dépassant 20 centimètres. + +M. de Gasparin divise l'Europe en trois régions au point de vue de la +neige. La région du midi, où la neige fond en tombant; la région du +centre, où elle reste un certain temps sur le sol. Le nord de la France +est dans la seconde de ces régions, le midi dans la première. Enfin la +région du nord, qui conserve la neige pendant tout l'hiver. + +Cette division n'a rien d'absolu, et il arrive quelquefois que, dans le +midi de la France, la neige demeure plusieurs semaines. + +Même en Italie, dans les plaines et sur les montagnes peu élevées, +l'histoire a enregistré des chutes de neiges abondantes qui se sont +conservées sans fondre pendant une grande partie de l'hiver. + +C'est ainsi qu'en 271 avant Jésus-Christ, il y eut tant de neiges en +Italie que le Forum, à Rome, en resta couvert pendant quarante jours +jusqu'à une hauteur prodigieuse. + +Nous serions en droit de nous demander ce que signifie pour l'historien +«une hauteur prodigieuse», mais nous n'en ferons rien. Il faudra, en +effet, nous contenter, dans les nombreux renseignements que nous +emprunterons aux chroniqueurs, comme dans ceux que nous leur avons déjà +empruntés, de termes vagues ou d'affirmations sans preuves. Ce qu'ils +nous racontent, ils l'ont rarement vu; ils sont les échos, plus ou moins +fidèles, des bruits qui parviennent jusqu'à eux. Nous les prendrons si +souvent en flagrant délit d'exagération ou de crédulité naïve, qu'il +sera prudent de ne les croire qu'à moitié. Mais, dans l'impossibilité où +nous serons de contrôler leurs affirmations, nous devrons nous contenter +de citer leurs textes sans y ajouter de commentaires.--Ceci dit, +reprenons nos citations. + +La seconde guerre punique, en 210 avant notre ère, nous montre de +nouveaux exemples de l'abondance et de la persistance des neiges dans +l'Italie et l'Espagne. Nous allons en emprunter le récit à Tite-Live. Il +est vrai qu'il s'agit ici de régions montagneuses; mais les neiges dont +on nous parle sont bien réellement des neiges exceptionnelles même pour +ces régions. Annibal, franchissant les Alpes avec son armée pour passer +en Italie, est presque arrêté dans les montagnes par d'énormes neiges. +Il a les plus grandes peines à rendre à ses soldats la confiance et le +courage. «Quoique les soldats fussent déjà prévenus par la renommée, qui +exagère ordinairement les choses inconnues, quand ils virent de près la +hauteur des montagnes, des neiges qui semblaient se confondre avec le +ciel, de misérables cabanes suspendues aux pointes des rochers, le +bétail et les chevaux rabougris par le froid, des hommes aux longs +cheveux et presque sauvages, les êtres animés et inanimés paralysés par +la glace, toute cette désolation de l'hiver, plus affreuse encore qu'on +ne peut le décrire, renouvela la terreur de l'armée.» + +Puis, lorsqu'il fallut passer les Apennins, l'armée d'Annibal fut +assaillie par une furieuse tempête de vent et de pluie dans laquelle +elle faillit périr. «Bientôt l'eau élevée par le vent, s'étant gelée sur +le sommet glacé des montagnes, retomba en neige si forte et si pressée +que, renonçant à tout, les hommes se couchaient ensevelis plutôt +qu'abrités sous leurs vêtements. A cette neige succéda un froid d'une +telle âpreté que de tous ces misérables, hommes et chevaux, étendus par +terre, quand chacun voulut se relever et se redresser, de longtemps +aucun ne le put... Ils passèrent deux jours en cet endroit, comme +assiégés; il y périt beaucoup d'hommes, de chevaux, et sept éléphants.» + +Plutarque raconte une tempête de neige analogue, qui se produisit en +Grèce au premier siècle de notre ère: «Vous avez entendu dire, à +Delphes, écrit-il, que ceux qui allèrent au secours des bacchantes que +la neige et un vent violent avaient surprises sur le sommet du Parnasse, +eurent leurs manteaux tellement gelés par la rigueur du froid, qu'ils +devinrent raides comme du bois, et qu'ils se déchiraient quand on +voulait les étendre.» + +Au moment où Annibal souffrait de la neige en Italie, les armées +d'Espagne n'étaient pas plus heureuses. Scipion assiégeait la ville des +Ausétans, voisins de l'Ebre: «Les assiégés n'avaient d'autre défense que +l'hiver qui contrariait les assiégeants. Le siège dura trente jours, +durant lesquels il y eut rarement moins de quatre pieds de neige; elle +avait tellement recouvert les montagnes et les gabions des Romains, +qu'elle suffit pour les protéger contre les feux quelquefois lancés par +l'ennemi.» + +Pour la France, les exemples de neige exceptionnelle ne manquent pas non +plus; et s'il fallait prendre à la lettre les récits que nous allons en +donner, il semblerait que les neiges aient été beaucoup plus abondantes +anciennement qu'elles ne le sont aujourd'hui. + +En l'année 763 de notre ère, il tomba, en certaines contrées de la +Gaule, jusqu'à dix mètres de neige, à en croire les historiens. + +De même, l'an 874, la terre demeura ensevelie sous la neige pendant cinq +mois. Il en tomba de telles quantités que les chemins étaient devenus +impraticables, les forêts inaccessibles, et que le peuple ne pouvait se +procurer du bois. + +Quelquefois même les neiges tombent en abondance à des époques où on est +accoutumé de les voir disparaître tout à fait: ainsi, en 893, il tombe +beaucoup de neige au mois de mars, et en 975, au mois de mai. + +Quelques siècles plus tard, en 1359, il y eut une quantité si +prodigieuse de neige, que jamais il n'y en avait eu autant au dire des +contemporains. A les entendre, il y en eut à Bologne jusqu'à dix brasses +de hauteur, ce qui fait plus de dix-sept mètres. Les jeunes gens de la +ville pratiquèrent, sous cet immense amoncellement, des galeries et des +salles de bal, dans lesquelles ils se plaisaient à donner des fêtes en +mémoire d'un événement aussi extraordinaire. + +Le midi de la France, qui voit actuellement assez peu de neige, semble +en avoir eu pendant quelques siècles des chutes extraordinaires qui ne +se sont pas reproduites depuis cette époque. On trouve en un vieux +registre de Carcassonne, écrit en langue du pays, «que, l'an 1442, la +reine de France, Marie d'Anjou, épouse du roi Charles VII, étant en +cette ville, y fut assiégée par les neiges, hautes de plus de six pieds +par les rues, et fallut que s'y tînt l'espace de trois mois, et jusqu'à +ce que monsieur le Dauphin son fils la vînt quérir, et la conduisît à +Montauban, où étoit le roi son père.» + +Dans le siècle suivant, nous voyons dans cette même ville de Carcassonne +des neiges tout aussi hautes. Ainsi, nous lisons dans l'_Histoire +générale du Languedoc_, par un religieux bénédictin: «Le roi Charles +arriva à Carcassonne le 12 janvier 1565. Il descendit à la Cité, et il +devoit, le lendemain, faire son entrée solennelle dans la ville basse, +dont les habitants avoient fait de grands préparatifs; mais, comme +l'hiver étoit fort rude, il tomba, la nuit, une si grande quantité de +neige, que les arcs de triomphe qu'on avoit préparés furent tous +renversés, et que le roi demeura comme assiégé dans la Cité pendant +plusieurs jours. Le froid fut d'ailleurs si vif cette année, que +plusieurs voyageurs moururent dans les chemins, que le Rhône fut glacé +par trois fois du côté d'Arles, et que les orangers, les citronniers et +tous les blés périrent.» + +Et plus tard, toujours à Carcassonne, on vit une chute de neige +extraordinaire. «En 1571, la neige couvrit la terre en Languedoc, en +Dauphiné et en Provence pendant soixante jours de suite: on n'avoit rien +vu de pareil depuis soixante-dix-sept ans. Il tomba une si grande +quantité de neige à Carcassonne, qu'elle fit crouler plusieurs maisons +par sa pesanteur, et que plusieurs habitants y périrent sans pouvoir +recevoir de secours. Les autres furent obligés d'étayer leurs maisons.» + +En 1755, on eut deux pieds de neige dans le midi. En 1757, l'hiver fut +rude en Languedoc et en Provence. Ces contrées étaient encore couvertes +de neige dans les premiers jours de février: elles avaient, au +témoignage de la Condamine, l'aspect du sommet des Cordillères du Pérou. +Un Lapon, suivant les expressions du célèbre naturaliste, ne s'y serait +pas cru dépaysé. + +Remarquons que, dans ces deux dernières années 1755 et 1757, on ne +compte plus les neiges par brasses, mais seulement par pieds. Est-ce +qu'elles étaient en réalité devenues moins abondantes? Ne serait-ce pas +plutôt que les historiens, plus consciencieux et mieux renseignés, +étaient devenus plus véridiques? Il y a peut-être l'un et l'autre. + +Carcassonne, dans le midi, n'avait pas, pendant cette période, le +privilège des grandes neiges, comme les récits précédents pourraient le +faire croire. + +Ainsi, en 1507, le jour des Rois, il tomba trois pieds de neige à +Marseille. Cette grande quantité de neige est, au dire des historiens, +un phénomène peut-être unique dans cette ville. On n'eut qu'à se louer +de cette abondance, car, au milieu d'un hiver des plus rigoureux, un +grand nombre d'arbres et les récoltes en terre furent protégés très +efficacement de la gelée. Il résulte de tout ceci, d'une manière +évidente, que tout le seizième siècle fut remarquable par l'énorme +quantité de neige qu'on y vit dans le midi. + +Il y en avait aussi beaucoup dans le nord au quinzième et au seizième +siècle. Jacques du Clercq, dans ses _Mémoires_, dit que: «An +cinquante-sept (1457), il fut si fort et si grand hiver, et long, que, +depuis la Saint-Martin d'hiver jusqu'au dix-huitième de février, il gela +si fort que on passoit la rivière d'Oise et plusieurs autres rivières à +chariot et à cheval; et ce fut en la fin très grande neige, et si grande +quantité en tomba, que quand il dégella il fit si grande lavasse qu'il +n'étoit point mémoire d'homme que on les eut vu si grandes, et firent si +grands dommages.» + +Quittons un instant la France, pour rapporter un fait curieux. On lit +dans les _Mémoires de l'Académie des sciences_ pour l'année 1762, dans +une communication de M. Guettard: «Un ambassadeur de la Porte à la cour +de Varsovie, s'en retournant l'hiver à Constantinople, fut pris par la +nuit dans un endroit éloigné de toute auberge; effrayé de passer la nuit +à l'air, ses gens lui bâtirent une espèce d'appartement sous des +monceaux de neige qu'ils amassèrent à cet effet; ils y formèrent +plusieurs chambres et y établirent une cuisine et des chambres à +coucher, dans une desquelles l'ambassadeur passa la nuit aussi +commodément qu'il aurait pu le faire dans la meilleure auberge.» + +Donnons, pour terminer cette série d'exemples des grandes neiges +historiques, un récit du général Canrobert, relatif à un incident de la +guerre de Crimée, en 1855: «L'armée, dit-il, conservera longtemps le +souvenir de la journée du 16 janvier. Pendant vingt-quatre heures la +nuit n'a cessé de régner sur nos bivouacs. D'épais nuages, inondant +l'atmosphère d'une poussière de neige chassée par un vent glacé du +nord-est, s'abaissaient jusqu'au sol. Dans les terrains les plus +favorisés, la neige avait atteint une épaisseur de dix-huit pouces; +toute voie avait disparu; toute direction faisait défaut aux mouvements +des troupes, à ceux des convois commandés la veille pour assurer la +subsistance des divers corps. On ne saurait imaginer de situation plus +violente.» + +Les tempêtes de neige; qui se produisent rarement dans les plaines de la +France, et n'y sont guère dangereuses, sont, au contraire, fréquentes et +terribles dans les montagnes et dans les plaines désolées des régions +polaires. Des masses énormes de neige, poussées par le vent, arrivent +semblables à des avalanches. En un instant, des précipices immenses sont +comblés, des gorges sont obstruées, et le voyageur, s'il n'a pas été +enseveli dans la tourmente, cherche en vain sa route dans cette plaine +d'apparence si douce, qui cache les bas-fonds les plus dangereux, et ne +tarde pas à être englouti dans un gouffre qui subitement s'ouvre sous +ses pas. D'autres fois, aveuglé par la neige qui lui fouette le visage, +il est forcé de s'arrêter dans sa route et d'attendre sans espoir un +secours qui ne lui vient pas. Le chemin qui traverse le grand +Saint-Bernard est assez fréquenté par les voyageurs qui ont à franchir +les Alpes; dans cette région élevée, les tempêtes de neige se produisent +souvent. Mais là, au moins, ceux qui sont surpris par la tourmente +peuvent conserver l'espérance: les religieux de l'hospice, secondés par +les chiens les plus intelligents, arrivent souvent à temps pour les +arracher à la mort. + +[Illustration: Les chiens du Grand Saint-Bernard.] + +La gelée blanche, le givre, qui couvrent quelquefois la terre et les +arbres en hiver, et donnent souvent au paysage un aspect si pittoresque, +ne sont autre chose que de la neige. L'humidité de l'air, au contact +avec les objets que le rayonnement nocturne a fortement refroidis +jusqu'à une température très basse, se dépose sous forme d'une rosée +solide et cristalline. Ces aiguilles de givre atteignent parfois des +dimensions étonnantes. Pendant l'hiver, toutes les parties saillantes de +l'Observatoire du Puy de Dôme s'entourent d'une masse énorme de givre, +semblable à celui qui recouvre d'ordinaire les arbres des forêts: il +présente seulement un développement plus considérable. Les pointes ont +jusqu'à un mètre de longueur. Ceux qui en hiver, ou même au printemps, +gravissent la montagne, en sont absolument couverts. M. Faye raconte son +ascension, en mai 1879: «J'ai trouvé les neiges non encore fondues au +sommet du Puy de Dôme, et c'est au sein d'un nuage épais et froid qu'il +m'a fallu gravir les dernières pentes. J'ai fait ainsi connaissance avec +un milieu où ne pénètre guère le commun des mortels, si ce n'est les +aéronautes. Et encore ceux-ci marchent avec les nuages qu'ils traversent +verticalement; ils ne les reçoivent pas en pleine figure avec une +vitesse de 85 mètres par seconde ou de 20 lieues à l'heure, ce qui +produit des sensations toutes particulières. Pendant que je me +raidissais sur mon bâton pour résister, M. Alluard me dit: «Regardez +donc votre poitrine du côté du vent.» Elle était toute hérissée de fines +aiguilles de glace de un à deux centimètres de longueur. Ces aiguilles +se reformaient dès qu'on les détachait en se brossant avec la manche. +Sans doute elles étaient formées par une poussière absolument impalpable +d'eau congelée ou à l'état de surfusion; cette poussière prenait une +disposition cristalline dès que son mouvement était arrêté par un corps +quelconque. Ce mode de cristallisation régulière, toute géométrique, à +la rencontre violente avec un obstacle, est assurément un phénomène +intéressant; s'il se prolonge, il ne devient pas pour cela confus; les +aiguilles se renforcent, elles s'allongent, elles prennent jusqu'à un +mètre et plus de longueur.» + +Cette neige, compagne obligée de nos hivers, d'où vient-elle? Comment se +forme-t-elle? C'est ce qui nous reste à examiner. D'où elle vient, il +est facile de le dire. L'air, même le plus transparent, contient +toujours beaucoup de vapeur: c'est le soleil qui, pompant pour ainsi +dire l'eau de la surface des mers, des fleuves, du sol, entretient cette +humidité constante de l'atmosphère. C'est là le réservoir immense où est +puisée la neige. Cette vapeur, suffisamment refroidie dans les hautes +régions, passe d'abord à l'état liquide pour former les nuages. Si le +froid est assez intense, les gouttelettes aqueuses provenant de la +condensation se solidifient séparément. Les microscopiques fragments de +glace ainsi formés s'unissent les uns aux autres, et bientôt la masse +est assez compacte pour constituer des flocons qui descendent lentement +jusqu'à nous. + +La disposition de ces flocons est remarquable. Le capitaine Scoresby en +a le premier étudié scientifiquement la forme dans ses voyages dans les +régions polaires. Leur disposition, d'une régularité parfaite, est d'une +beauté merveilleuse. Lisons leur description, écrite par Tyndall: «Les +cristaux de neige, formés dans une atmosphère calme, sont tous +construits sur le même type; les molécules s'arrangent pour former des +étoiles hexagonales. D'un noyau central sortent six aiguilles formant +deux à deux des angles de 60 degrés. De ces aiguilles centrales sortent +à droite et à gauche d'autres aiguilles plus petites, traçant à leur +tour, avec une infaillible fidélité, leur angle de 60 degrés; sur cette +seconde série d'aiguillettes, d'autres encore plus petites s'embranchent +de nouveau, toujours sous le même angle de 60 degrés. Les fleurs à six +pétales prennent les formes les plus variées et les plus merveilleuses; +elles sont dessinées par la plus fine des gazes, et tout autour de leurs +angles on voit quelquefois se fixer des rosettes de dimensions encore +plus microscopiques. La beauté se superpose à la beauté, comme si la +nature, une fois à la tâche, prenait plaisir à montrer, même dans la +plus étroite des sphères, la toute-puissance de ses ressources.» + +Mais la neige n'a pas seulement l'avantage d'être belle, elle est aussi +bienfaisante. Son rôle sans contredit le plus important, c'est la +régularisation du régime des eaux. Accumulée sur le sommet des +montagnes, elle ne fond que peu à peu. Sur les montagnes assez élevées, +elle ne disparaît jamais complètement, ne fond qu'à peine, et se +transforme progressivement en glace. Le glacier ainsi formé coule le +long de la montagne pour aller se fondre dans la plaine. C'est cette +fonte progressive des neiges d'abord, du glacier ensuite, qui alimente +nos rivières et nos fleuves pendant la saison sèche. Grâce à elle, nous +avons encore en automne des cours d'eau qui coulent à pleins bords, et +la source qui les alimente n'arrive jamais à se tarir. Sans la neige, +nous n'aurions que des torrents, dévastateurs en hiver, sans eau en été. + +Il faut bien dire pourtant que la neige manque de temps en temps à sa +mission. Il lui arrive d'oublier son rôle modérateur et de devenir la +source de calamités épouvantables. Quand arrive un dégel rapide et que +les plaines basses sont couvertes de neige, la fonte se fait quelquefois +plus vite qu'il ne faudrait, et il en résulte les inondations les plus +désastreuses. + +Les années où la neige est tombée en grande abondance ont presque toutes +été marquées par des inondations. Celles de ces inondations qui sont +uniquement dues à la fonte trop rapide nous occuperont seules pour le +moment; nous parlerons plus tard des débâcles qui rendent souvent le mal +plus grand encore. + +En 1003, l'hiver fut suivi d'inondations désastreuses. + +«En 1296, le 20 décembre, raconte Félibien, la Seine crut à un tel +point, qu'elle causa dans Paris la plus grande inondation dont l'on eût +encore entendu parler. Non-seulement toute la ville se trouva entourée +d'eau, mais les rues en furent si remplies qu'on ne pouvait aller dans +aucun quartier sans bateau. La crue de la rivière et l'impétuosité des +flots firent tomber les deux ponts de pierre avec les maisons qui +étaient dessus, et leur chute écrasa les moulins qui étoient dessous. Le +petit pont du Châtelet fut aussi renversé. Cette inondation dura huit +jours entiers, pendant lesquels il fallut remplir des bateaux de vivres +et les porter aux habitants, pour les empescher de mourir de faim.» + +En 1480, une autre grande inondation fit de grands ravages à Paris. +«L'hiver 1493-1494 ne fut pas d'une grande rigueur, mais il se fit +remarquer par de terribles inondations. La rivière envahit la place de +Grève, la place Maubert, la rue Saint-André-des-Arts. Le 12 janvier on +promena solennellement les châsses de saint Marcel, de saint André, de +saint Proxent, de saint Blancard, de sainte Anne et de sainte Geneviève +pour conjurer le fléau. On érigea, au coin de la _Vallée de misère_, un +pilier portant une image de la Vierge avec cette inscription: + + «Mil quatre cens quatre-vingt-treize, + Le septième jour de janvier, + Seyne fut ici à son aise, + Battant le siège du pillier.» + +Mais ce n'est pas seulement en hiver qu'on a à craindre les inondations +résultant de la fonte des neiges. Au printemps, à l'été, celles des +montagnes fondent quelquefois avec une telle rapidité que les mêmes +faits se reproduisent. + +Du 21 au 24 juin 1875, des pluies torrentielles tombèrent, sans +discontinuer, dans tout le bassin de la Garonne; ces pluies, à elles +seules, eurent suffi pour déterminer une crue assez forte, mais non pour +amener la terrible inondation dont personne n'a perdu le souvenir. +Poussés par un vent tiède qui les échauffait, les nuages rencontrèrent +les Pyrénées, alors couvertes d'une prodigieuse quantité de neige: il +n'en fallut pas davantage pour déterminer une fonte générale, qui +s'opéra avec une rapidité qui allait devenir fatale. Les eaux provenant +de la pluie, et celles plus abondantes encore que produisait la fusion, +arrivèrent en même temps dans les affluents de la Garonne et dans le +fleuve lui-même, et la crue prit dès le début des proportions +inquiétantes. + +L'intrépide général Nansouty, installé depuis quelques jours à son +observatoire météorologique du pic du Midi, avait vu le danger: la +vallée de la Garonne était menacée d'une dévastation complète. Il +fallait porter dans la plaine un avertissement qui, s'il arrivait à +temps, pouvait sauver bien des existences. Les deux braves qui +constituaient tout le personnel de l'observatoire n'hésitèrent pas. +Pendant que le général demeurait seul, au sommet du pic, à continuer les +observations, se demandant s'il n'allait pas y périr emporté par +l'ouragan, son compagnon, M. Baylac, ne consultant que son courage, +entreprenait une descente impossible. Perdu dans une effroyable +tourmente, disparaissant presque à chaque pas dans une immense couche de +neige fondante, il parvenait enfin au but de son voyage. + +Mais tant de dévouement devait être inutile. Sur ces pentes rapides +l'eau descendait plus vite que M. Baylac: elle était arrivée avant lui. +Depuis cette époque, le pic du Midi possède une station télégraphique; +installée quelques mois plus tôt, elle eût empêché la mort de nombreuses +victimes. + +[Illustration: 1875. Toulouse.--L'eau montant toujours, le spectacle +devint plus lugubre.] + +On n'avait encore eu le temps de prendre aucune mesure, que déjà une +partie de Toulouse était envahie. Le 23 juin, le faubourg Saint-Cyprien +s'abîmait presque soudainement sous les eaux. Ses 30000 habitants, dont +un petit nombre seulement avaient songé à fuir, se trouvaient entourés +par les flots, isolés du reste du monde. Puis, l'eau montant toujours, +le spectacle devint plus lugubre. Les maisons, s'écroulant avec un +fracas sinistre, entraînaient dans leur ruine leurs malheureux +habitants. De sinistres épaves, meubles, poutres, tonneaux, lits, +berceaux, cadavres même, étaient charriées par un courant auquel rien ne +pouvait résister. En vain les habitants de la ville et les soldats de la +garnison firent des prodiges, en vain les dévouements furent nombreux et +sublimes, les malheurs ne purent être évités. Tous les ponts emportés, +un immense faubourg d'une grande ville détruit, plusieurs villages +absolument rasés, toutes les récoltes perdues, plus de quatre cents +victimes, voilà ce qu'avait fait cette fonte des neiges. + +L'année suivante, en février 1876, l'importante inondation de la Seine a +été, au moins en grande partie, déterminée par la fonte des neiges, +arrivée en même temps sur tout le bassin. + +Quelques années plus tard, une catastrophe bien autrement terrible que +celle de Toulouse devait encore avoir la même cause. A la suite de la +température printanière du mois de février 1879, les neiges des hauts +plateaux de la Hongrie fondirent prématurément. La Theiss, subitement +grossie, vint détruire presque complètement la grande ville de Szegedin. + +Pour ne pas rester sur d'aussi tristes tableaux, et nous réconcilier +avec cette belle neige qui, malgré ses effroyables emportements, nous +fait beaucoup plus de bien que de mal, indiquons son rôle protecteur +pour la végétation. La neige, en effet, conduit très mal la chaleur, +c'est-à-dire qu'elle empêche le sol qu'elle recouvre de se refroidir par +l'effet du rayonnement nocturne. Elle agit comme un manteau de fourrure +qui recouvrirait la surface de la terre. + +Le thermomètre nous montrera nettement combien cette préservation est +efficace. Un thermomètre suspendu à un mètre au-dessus du sol, abrité +par un toit métallique qui laisse librement circuler l'air, nous donne +la température vraie de l'atmosphère. Étendons horizontalement sur la +neige, en dehors de l'abri, un second thermomètre: il indiquera pendant +la nuit, et surtout le matin, une température plus basse que le premier; +c'est l'effet du rayonnement. Mais ce refroidissement est tout +superficiel. Un troisième thermomètre, placé à quelques centimètres sous +la neige, marquera au contraire une température plus élevée que celle de +l'air. Bien plus, si l'épaisseur de neige est assez grande, le froid de +l'extérieur ne pénétrera dans la couche qu'avec une extrême lenteur, et +le sol conservera toujours une température à peine inférieure à zéro. +Sous une couche de neige de dix centimètres d'épaisseur, la température +du sol s'abaisse bien rarement plus bas que -3°, et toutes les plantes +de nos pays peuvent supporter, sans périr, cette température. + +C'est pour cette raison que les grands hivers sans neige sont les plus +désastreux pour la végétation. Chaque fois que, à la suite d'un hiver +rigoureux, la récolte est relativement bonne, c'est à l'abondance des +neiges qu'il faut l'attribuer. + + + + +CHAPITRE IV + +LA GLACE. + + +Sous l'action du froid, l'eau se change beaucoup plus souvent en glace +qu'en neige. Il nous faut dire deux mots des propriétés de cette eau +solide, car elles jouent dans la nature un rôle capital. + +Exposons à une basse température d'hiver un vase plein d'eau. Nous +verrons bientôt la partie supérieure du liquide se solidifier, et, +l'action du froid se prolongeant, la couche solide augmentera +d'épaisseur jusqu'à ce que toute l'eau soit convertie en une masse +transparente, dure, mais fragile. Cette masse transparente, cette eau +solide, c'est la glace. + +La transparence de la glace est telle que les Lapons en construisent des +vitres à travers lesquelles le jour pénètre dans leurs cabanes +souterraines. Transparente pour la lumière du soleil, elle l'est un peu +aussi pour sa chaleur, absolument comme le verre. Aussi de nombreux +voyageurs dans les régions polaires ont-ils pu allumer du feu par la +concentration des rayons solaires au moyen d'une lentille de glace. Mais +cette transparence pour la lumière et la chaleur n'ayant qu'une faible +importance, arrivons rapidement à l'énumération de quelques autres +propriétés. + +La glace flotte à la surface des mers, des lacs, des rivières; elle est +donc plus légère que l'eau. Sous ce rapport, comme sous beaucoup +d'autres, l'eau présente une exception, car presque tous les liquides +produisent en se solidifiant une masse plus lourde qui va au fond. C'est +que l'eau, en se congelant, au lieu de diminuer de volume, subit au +contraire une expansion très notable. + +Cette expansion de volume se produit avec une force considérable, +presque irrésistible, qui a été observée scientifiquement pour la +première fois en 1607, par Huygens. Il a rempli d'eau deux moitiés d'un +canon de pistolet et les a très exactement fermés avec des vis et du +plomb fondu. Ces canons de pistolet, exposés à l'air par un froid très +vif, furent brisés par l'effet de la congélation de l'eau. L'expérience, +qui avait été très remarquée, fut répétée par plusieurs savants pendant +les rudes froids de l'hiver de 1670. + +La force expansive de la glace peut briser des obstacles encore plus +résistants. Ainsi, le major d'artillerie Edward William, étant à Québec +par un froid très vif, remplit d'eau une bombe de 13 pouces de diamètre, +ferma le trou de la fusée avec un bouchon en fer fortement enfoncé, et +l'exposa à la gelée. Au bout de quelque temps le bouchon de fer fut +lancé à une grande distance, et un cylindre de glace de 8 pouces de long +sortit de l'ouverture. Dans une autre expérience, le bouchon ayant +résisté, la bombe elle-même fut fendue. + +Les anciens connaissaient parfaitement les effets de la congélation de +l'eau. Plutarque, dans son traité sur _la Cause du froid_, raconte que +«dans les climats où l'hiver est très rude, le froid fait éclater les +vaisseaux de cuivre et de terre, et jamais quand ils sont vides, mais +seulement quand ils sont pleins, parce qu'alors le froid donne à l'eau +une très grande force.» + +Que de fois, de nos jours, se produisent ces accidents signalés par +Plutarque. Tout vase, tout tuyau de conduite des eaux dans lequel se +forme la glace est perdu si la dilatation ne peut s'y produire +librement. Les canalisations d'eau des villes, les pompes des +particuliers, sont rompues en maints endroits quand on n'a pas eu la +précaution de les maintenir vides pendant l'hiver. Les pierres assez +poreuses pour s'imprégner d'eau se brisent sous l'action de la gelée; +les plantes dont les canaux sont gorgés de sève ont le même sort. + +A côté des conséquences fâcheuses de l'expansion de l'eau qui se gèle, +il convient de placer ses avantages. Supposons la glace plus lourde que +l'eau. Au fur et à mesure de sa formation, elle se rendra au fond de la +mer, du lac, de la rivière dans laquelle elle aura pris naissance; +l'eau, toujours en contact avec une atmosphère glacée, continuera à se +congeler, et l'amoncellement du solide sur le fond augmentera de plus en +plus. A la fin d'un hiver rigoureux, la masse de glace sera énorme; elle +comblera le lac, elle obstruera la rivière, elle déterminera la perte de +tous les animaux aquatiques. Dans la réalité, au contraire, nous voyons +les glaces surnager, former à la surface une croûte solide. L'eau qui +continue à couler au-dessous est dès lors préservée du froid comme le +sol l'est par la neige; elle ne se gèle plus qu'avec une extrême +lenteur; la couche de glace n'augmente pas indéfiniment d'épaisseur. Que +le dégel vienne, elle sera aisément fondue, rapidement entraînée, et la +rivière reprendra son aspect normal. + +Revenons à la force expansive de la glace. Aussi grande qu'elle soit, +elle n'est cependant pas irrésistible; si le vase qui renferme l'eau est +assez résistant, comme le serait, par exemple, un canon d'acier très +épais, la rupture ne se produit pas. Dans ce cas, la congélation n'a pas +lieu, et l'eau demeure liquide malgré le refroidissement intense auquel +on la soumet. C'est que les deux faits, expansion, congélation, ne +peuvent être séparés; tout obstacle opposé au premier arrête en même +temps le second. On peut donc avoir, sans forte pression, de l'eau +liquide beaucoup plus froide que la glace. Mais si la pression, qui +seule s'opposait à la formation de la glace, disparaît, la masse entière +de l'eau prendra immédiatement l'état solide. + +Réciproquement, du reste, si on presse très fortement un morceau de +glace de manière à diminuer son volume, elle redeviendra liquide, +quoique étant plus froide que zéro, sa température normale de fusion. +Cette fusion, bien entendu, ne sera que momentanée, et ne durera pas +plus longtemps que la pression qui l'a produite. C'est Faraday qui le +premier a découvert, en 1850, l'action d'une pression extérieure sur la +formation de la glace. Le phénomène a été ensuite étudié par plusieurs +savants, et notamment par M. Tyndall. Son importance est telle pour le +sujet qui nous occupe, que nous devons le mettre en évidence par +quelques expériences simples. + +[Illustration] + +AB est un bloc de glace appuyé sur deux supports par ses extrémités. A +cheval sur ce morceau de glace, plaçons un fil de fer fin fortement +tendu par deux poids un peu lourds. Nous verrons le fil pénétrer peu à +peu dans la glace, la couper entièrement, pour tomber bientôt +au-dessous. Et cependant, quand le fil de fer aura tout traversé, nous +trouverons le bloc de glace entier, d'un seul morceau, comme auparavant. +La pression du fil avait d'abord déterminé la fusion de la glace; elle +n'aurait pas été coupée sans cela, car elle n'est ni molle, ni +plastique. Mais l'eau résultant de la fusion passant au-dessus du fil, +et n'étant plus comprimée, s'est regelée à mesure qu'elle se produisait, +et a ressoudé ainsi les deux morceaux. + +[Illustration] + +Voici maintenant un autre bloc de glace. Après l'avoir mis au-dessus +d'une cavité hémisphérique C, taillée dans un morceau de bois dur, +recouvrons-le d'une seconde cavité D semblable à la première, et +comprimons fortement au moyen de la presse hydraulique. Des craquements +se font entendre qui indiquent la rupture de la glace; de l'eau s'écoule +en assez grande quantité, indice de fusion, puis les deux parties du +moule se rejoignent. Séparons-les, nous obtiendrons une sphère de glace +B, parfaitement transparente, d'une seule pièce. La glace qui avait été +fondue par la pression se regèle aussitôt que cesse cette pression en +produisant la sphère parfaite que nous admirons. + +Les phénomènes de dégel et de regel ont dans la nature une grande +importance. C'est grâce à eux que la neige pulvérulente, chauffée et +serrée entre les mains, se transforme en une boule dure et solide dont +les enfants savent si bien tirer parti; que la neige des hautes +montagnes se transforme peu à peu en glace capable de couler le long des +flancs de la montagne comme un lent torrent d'eau; que les glaçons +charriés par un fleuve se soudent entre eux pour former une nappe +continue; que, dans les débâcles, cette nappe disjointe par la crue des +eaux peut se reformer de nouveau, et constituer dès lors une barrière +infranchissable qui arrête le courant et détermine en amont de terribles +inondations. Nous reviendrons sur tout cela. + +Mais si la glace a de singulières et importantes propriétés, l'eau aussi +présente des particularités précieuses que nous devons connaître si nous +voulons comprendre comment se congèlent les fleuves et les lacs. Tandis +que tous les liquides se contractent sous l'action du froid, l'eau seule +fait exception. Refroidie à partir de 20 degrés, elle commence par +diminuer de volume; mais arrivée à la température de quatre degrés, sa +contraction cesse et se change en une dilatation qui continue jusqu'au +moment de la congélation. + +Une expérience bien simple nous permettra de mettre cette propriété en +évidence. Remplissons d'eau un tube thermométrique A et exposons-le au +froid de l'hiver, en même temps qu'un thermomètre à alcool B. Le liquide +descendra d'abord dans les deux vases, par suite de la contraction que +produit le froid; mais au moment où le thermomètre indiquera la +température de 4 degrés, nous verrons l'eau cesser de descendre dans le +tube A pour prendre une marche ascensionnelle. A partir de là, les deux +appareils auront une marche inverse, le liquide montant dans l'un, +descendant dans l'autre. L'ascension de l'eau sera lente d'abord; mais à +partir de zéro, alors que la glace commencera à apparaître, elle sera +bien plus rapide par suite de la formation du solide. En somme, +l'augmentation considérable qui doit se produire dans le volume au +moment de la congélation commence dès la température de 4 degrés; à +cette température, l'eau a un maximum de densité; elle est plus lourde +qu'à toute autre. + +[Illustration] + +[Illustration] + +L'expérience bien connue de Hoppe, un peu modifiée, va nous aider à +tirer de ce fait une conséquence importante. Trois thermomètres sont +plongés dans un vase plein d'eau de façon à donner à chaque instant la +température du fond, du milieu et de la surface du liquide. Le tout est +abandonné à un refroidissement lent dans une atmosphère à basse +température. Les trois thermomètres, qui donnent d'abord la même +indication, ne tardent pas à se séparer. A mesure que l'eau voisine de +la surface et des parois se refroidit, elle devient plus lourde, glisse +lentement vers le fond; A va seul baisser jusqu'à ce qu'il arrive à +marquer la température de quatre degrés. Dès lors le liquide du fond, +aussi lourd que possible, deviendra immobile; des couches successives +d'eau à quatre degrés se superposeront à la première, et, +successivement, les thermomètres B et C donneront la même indication. +Voilà donc toute la masse à 4 degrés. Le refroidissement continue, l'eau +plus froide devient plus légère, monte, et c'est le thermomètre C qui va +seul baisser; il ne tardera pas à marquer zéro, et la congélation +commencera à la surface du liquide, produisant une glace plus légère +encore qui restera en haut; puis, l'action du froid se prolongeant +encore, B et ensuite A arriveront à zéro; la glace se formera sur les +parois, augmentera d'épaisseur jusqu'à ce que toute la masse soit +solidifiée. + +Recommençons l'expérience dans des conditions différentes, en enterrant +le vase dans la terre, de façon que le refroidissement ne se produise +que par la surface. Le commencement du phénomène ne sera pas modifié; il +se produira seulement avec plus de lenteur. Mais à partir du moment où +les trois thermomètres marqueront à la fois la température de 4 degrés, +tout changera. L'eau refroidie seulement par la surface, devenant plus +légère, restera à la partie supérieure, et le thermomètre du haut seul +baissera; il atteindra bientôt zéro, et la glace commencera à se former. +Nous aurons donc une couche de glace au-dessus d'une masse d'eau à 4 +degrés. Cette glace, agissant en corps mauvais conducteur, empêchera le +refroidissement de l'eau qui se trouve au-dessous; l'épaisseur de la +couche n'augmentera qu'avec une grande lenteur, et après plusieurs +jours, plusieurs mois même d'un froid assez vif, nous aurons encore, +sous la glace, de l'eau à la température de 4 degrés. La masse entière +ne deviendra solide que si le froid est très intense. + +C'est justement ce qui se produit dans les lacs, où l'eau peut être +considérée comme à peu près tranquille. Au commencement de l'hiver toute +la masse d'eau est à la température de 15 à 20 degrés: elle se refroidit +lentement de manière à atteindre 4 degrés dans toute sa profondeur; ce +refroidissement sera fort lent si la profondeur du lac est considérable, +et le plus souvent l'hiver sera terminé avant que le phénomène soit +accompli. C'est pour cela que les grands lacs, et surtout les lacs +profonds, se gèlent si rarement. Mais dès que la masse entière de l'eau +sera arrivée à la température du maximum de densité, les courants +intérieurs cesseront, la surface se refroidira rapidement et ne tardera +pas à se couvrir de glace. Protégées par ce manteau isolant, les eaux +profondes se conserveront indéfiniment à 4 degrés pendant que la glace +augmentera lentement d'épaisseur jusqu'à devenir capable de supporter +les plus lourds fardeaux. C'est qu'en effet la glace conduit un peu +mieux la chaleur que la neige, et nous verrons, dans les hivers très +longs et très rigoureux, qu'elle pourra atteindre une épaisseur de +plusieurs pieds. Nous savons qu'au contraire une épaisseur bien moindre +de neige préserve complètement le sol du refroidissement. + +Nous ne serons plus étonnés, maintenant, de voir les grands lacs, aux +eaux si calmes, encore libres de glaces tandis que les rivières les plus +impétueuses sont arrêtées: la faible profondeur des rivières en certains +points est la cause de leur peu de résistance au froid. + +Pourtant, dans les climats très rigoureux, les lacs se gèlent aussi, +surtout les moins profonds, et la navigation y devient impossible. + +C'est ce qui arrive pour les lacs de l'Amérique du Nord, surtout ceux de +la Nouvelle-Bretagne, qui se gèlent chaque année. Le journal _la Nature_ +rapporte qu'en hiver les petits lacs du Canada sont, depuis quelques +années, le théâtre d'un nouveau sport qui a beaucoup de vogue. Des +sortes de traîneaux, montés sur une traverse de bois munie à chacune de +ses extrémités d'un patin allongé, portent des voiles qui les font +glisser sur la glace avec une rapidité considérable. En Hollande cet +exercice est très répandu, et semble remonter à l'année 1600. On assure +qu'il n'est pas rare de voir ces bateaux à glace se mouvoir sous +l'action du vent avec une rapidité de 46 kilomètres à l'heure. + +[Illustration: Canada.--Sous l'action du vent, on voit ces bateaux se +mouvoir sur la glace avec une grande rapidité.] + +La congélation des rivières est beaucoup moins rare que celle des grands +lacs: dans notre pays, au climat si tempéré, elle se produit un grand +nombre de fois dans chaque siècle. Il n'est peut-être pas un fleuve de +l'Europe qui n'ait été gelé quelquefois. Même sur cette terre si chaude +de l'Afrique, le Nil a été arrêté par le froid: en 829, l'année où le +patriarche jacobite d'Antioche, Denis de Telmahre, alla avec le calife +Al-Mamoun en Egypte, ils trouvèrent le Nil gelé. Pour ne parler que de +la France, la Seine fut prise quatorze fois et le Rhône trois au +dix-huitième siècle; depuis l'année 1800, la Seine en est à sa douzième, +le Rhône à sa troisième gelée. + +Du reste, la congélation des fleuves se produit d'une manière très +capricieuse. Tandis qu'en 1762 la Seine fut totalement prise après six +jours de gelée, et par un froid de -9°.7, elle resta constamment libre +en son milieu en 1709, par un froid de -23°, précédé de gelées fortes et +prolongées. Les causes de ces inégalités, dont nous dirons quelques +mots, sont encore mal ou plutôt incomplètement connues.--La congélation +de la surface de la mer, plus rare sur nos côtes, se produit au +contraire avec une grande régularité dans ses conditions: on peut +affirmer qu'il faut un froid persistant de 14 à 16 degrés au-dessous de +zéro pour geler nos ports de mer et l'eau de nos côtes. Choisissons +quelques exemples pris dans les hivers dont nous ne donnerons pas la +description spéciale. + +Strabon rapporte que, l'année 66 avant Jésus-Christ, le froid fut si +intense en Orient, qu'un des généraux de Mithridate défit sur la glace +la cavalerie des barbares précisément à l'endroit où en été ils furent +vaincus dans un combat naval, à l'embouchure des Palus Méotides (mer +d'Azof). + +En 559 de notre ère, les Bulgares, en passant sur le Danube glacé, +viennent fondre dans la Thrace et s'approchent des faubourgs de +Constantinople. + +En 763, le Bosphore et le Pont-Euxin gelèrent. + +En 860, la mer Adriatique était prise autour de Venise, et sa lagune +parcourue par les cavaliers et les voitures chargées des marchands. + +En 1074, le froid, rendu plus vif par une bise d'une âpreté et d'une +sécheresse inouïes, était si rigoureux que les fleuves étaient pris non +seulement à la surface, mais convertis en un bloc de glace. Nous n'avons +pas besoin de faire remarquer ici l'exagération du chroniqueur: les +fleuves ne peuvent jamais être convertis en un bloc de glace, car ils ne +peuvent jamais être absolument arrêtés dans leur course. + +En 1082, au mois de décembre, l'empereur Henri IV traversa le Pô +complètement gelé, suivi de ses soldats et d'une grande multitude de +citoyens. + +En 1149, l'hiver fut rude dans les Flandres. Les eaux de la mer étaient +complètement gelées et praticables sur une distance de plus de trois +milles à partir du rivage; les vagues, qui s'étaient solidifiées, +apparaissaient de loin comme des tours. + +Cette congélation de la mer sur les côtes doit nous arrêter quelques +instants. Elle ne se produit que rarement, dans les hivers tout à fait +exceptionnels, et encore ne s'étend-elle jamais beaucoup au loin. La mer +Baltique elle-même, par 58° de latitude, ne se gèle jamais en totalité. +Chaque année une partie assez considérable de la Baltique se prend, +mais, durant les derniers siècles, elle ne l'a pas une seule fois été en +totalité. Au quatorzième siècle ces congélations semblent avoir été plus +nombreuses que de nos jours, et la glace atteignait une plus grande +épaisseur. Ainsi, en 1323, «la partie méridionale du bassin gela +complètement, et pendant six semaines les voyageurs se rendaient à +cheval de Copenhague à Lubeck et à Dantzig: on avait même élevé sur la +glace des hameaux temporaires au croisement des routes.» + +Le même phénomène se produisit en 1333, 1349, 1399, 1402, 1407. + +La mer Noire, qui ne reçoit aucune dérivation du Gulf-Stream, largement +ouverte à tous les vents qui descendent des régions polaires, semble +avoir été prise plus souvent et surtout plus complètement, quoiqu'elle +soit bien plus proche de l'équateur, et que ses eaux soient beaucoup +plus salées que celles de la Baltique. + +Nous avons cité déjà plusieurs exemples de ces congélations; le dernier +est plus frappant: «En 401, la mer Noire gela presque entièrement, et +lors de la débâcle on vit d'énormes montagnes de glace flotter pendant +trente-deux jours sur la mer de Marmara. Il en fut de même en 762, et +cette année-là la glace fut couverte d'une couche de neige haute de +vingt coudées.» + +Revenons à notre nomenclature. En 1457, il gela si fort qu'on passait la +rivière d'Oise et plusieurs autres rivières à chariot et à cheval. En +Allemagne, le froid fut si vif que sur le Danube congelé campa une armée +de 40000 hommes. En 1493, la lagune et tous les canaux de Venise +gelèrent; les gens à pied, les chevaux et les voitures passaient dessus. +En 1503, le Pô fut gelé et soutint le poids de l'armée du pape Jules II. +En 1548, toutes les rivières de France furent gelées de manière à porter +les voitures les plus pesamment chargées. + +Le froid de l'hiver de 1589 fut si rude qu'il gela entièrement le Rhône; +les mulets, les voitures, les charrettes, tout le traversait à Tarascon +comme sur une grande route. Le colonel Alphonse y fit même passer à deux +ou trois reprises des canons; le maréchal de Montmorency le franchit +ensuite avec sa compagnie de gendarmes. En 1595, la mer se prit sur les +côtes de Marseille. En 1620, le Zuyderzée gela entièrement; une partie +de la mer Baltique fut couverte d'une glace très épaisse; les glaces des +lagunes de l'Adriatique emprisonnèrent la flotte vénitienne. Le froid +fut très intense en Provence. + +En 1655, en Allemagne, «le froid fut si vif qu'à Wismar +(Mecklembourg-Schwerin, dans la Baltique) on vit arriver des chariots +chargés et attelés de quatre chevaux, de la distance de 40 kilomètres. +En 1683, «la Tamise, à Londres, fut si fortement gelée qu'on y érigea +des cabanes et des loges; on y tint une foire qui dura deux semaines, et +dès le 9 janvier les voitures la traversèrent et la pratiquèrent dans +tous les sens comme la terre ferme; on y donna un combat de taureaux, +une chasse au renard, et sur la glace on fit rôtir un boeuf entier. La +mer, sur les côtes d'Angleterre, de France, de Flandre, de Hollande, fut +gelée dans l'étendue de quelques milles, au point qu'aucun paquebot ne +put sortir des ports ou y rentrer pendant plus de deux semaines.» + +En 1726, on passa en traîneau de Copenhague à la province de Scanie, en +Suède. + +Des phénomènes analogues à ceux que nous venons de rapporter se +produisirent encore en 1754, 1762, 1765, 1766... + +Nous pouvons remarquer que, dans tous les hivers assez rigoureux pour +congeler profondément les rivières, on en profite pour les transformer +en voies de communication. Tantôt on se contente de les traverser, +évitant ainsi les longs détours nécessaires pour aller chercher les +ponts, tantôt on s'en sert en guise de routes. C'est surtout dans les +pays du Nord, où les rivières se gèlent solidement presque chaque année, +que ces singuliers chemins sont fréquentés. Plutarque rapporte que +«certains peuples barbares, quand ils veulent traverser les rivières, +font marcher devant eux des renards. Si la glace n'est pas épaisse, et +que l'eau ne soit prise qu'à la surface, ces animaux, avertis par le +bruit de l'eau qui coule sous la glace, retournent sur leurs pas.» + +Guettard, membre de l'Académie des sciences, raconte, en 1762, comment +on utilise en hiver la Vistule congelée. «La neige qui couvre les +chemins ayant pris de la consistance par les gelées, les chemins +deviennent praticables aux traîneaux, qui ne sont pas même arrêtés par +les rivières; elles sont alors gelées et permettent ainsi à toute espèce +de voitures de les traverser; cette facilité engage donc alors les gens +de la campagne à conduire à Varsovie sur des traîneaux ce qu'ils ont à +vendre; c'est un malheur pour la campagne et la ville lorsque l'hiver +est trop doux, qu'il ne tombe point ou très peu de neige, et que les +rivières ne prennent point: c'est dans la vue de prévenir ce dernier +inconvénient, qu'aussitôt que la Vistule charrie beaucoup, des hommes +portés par de petits bateaux jettent entre les glaçons de la longue +paille, afin que par son moyen les glaçons puissent s'entre-accrocher, +ralentir par conséquent leur mouvement, et faire prendre entièrement la +rivière; alors, si l'on veut avoir promptement un chemin qui soit ferme +et sûr pour traverser cette rivière, on le forme avec de la même paille +que l'on arrose: elle ne fait bientôt plus qu'un seul corps avec cette +eau, qui se gèle aussitôt, et avec les glaçons; elle procure ainsi un +chemin sur lequel on peut passer, lors même qu'il ne serait pas prudent +de tenter le passage dans les autres endroits où les glaçons sont +également arrêtés. Ce chemin est même cause que dans le dégel la rivière +ne débâcle pas aussitôt qu'elle le ferait si on ne l'avait pas formé: on +s'en sert encore pour le passage, lorsqu'on a abandonné les autres qui +n'avaient été tracés que par les voitures et les passagers. Au reste, +les uns et les autres sont très commodes, lors surtout qu'il est tombé +beaucoup de neiges; ils en deviennent plus unis.» + +La glace ne devient assez forte pour porter les charges que lorsqu'elle +a atteint une certaine épaisseur. Cette épaisseur est beaucoup moins +considérable qu'on ne serait tenté de le croire, car la glace a une +grande force de résistance, qui se trouve encore bien augmentée par +l'eau qui la soutient par-dessous. Des expériences ont été poursuivies +sur ce sujet par plusieurs physiciens, Hamberger, Temanza, Toaldo, par +la Société royale de Londres. On a reconnu qu'il faut 5 centimètres pour +que la glace porte un homme, 9 centimètres pour qu'un cavalier y passe +en sûreté; quand la glace atteint 13 centimètres, elle porte des pièces +de huit placées sur des traîneaux, et quand son épaisseur s'accroît +jusqu'à 20 centimètres, l'artillerie de campagne attelée peut y passer. +Les plus lourdes voitures, une armée, une nombreuse foule, sont en +sûreté sur la glace dont l'épaisseur atteint 27 centimètres. + +Examinons maintenant comment se forme la glace à la surface des rivières +et des mers. Ici il s'agit d'une eau sans cesse agitée, dans laquelle +les phénomènes que nous avons étudiés à propos des lacs ne peuvent se +produire. On a constaté, en effet, que l'eau d'une rivière a dans toute +sa masse et en toute saison une température à peu près uniforme, à cause +du mélange continuel produit par le courant. Quand cette température est +arrivée à zéro, la congélation de la rivière commence: elle charrie des +glaçons. Les savants ont cru longtemps que ces glaçons étaient +exclusivement formés à la surface de l'eau. Il s'en forme effectivement +ainsi, notamment dans tous les points où le courant est assez faible, +sur les rivières à faible pente, et sur les bords des rivières plus +rapides. Ces glaces de surface restent en place, s'étendant de plus en +plus, ou bien se détachent et deviennent flottantes. Mais ce n'est là +l'origine que d'une bien faible partie des glaces flottantes. Le plus +grand nombre se forme au fond, directement sur le lit. Les glaces de +fond non plus ne se forment pas partout. Leur production n'a lieu que là +où la profondeur est peu considérable et où le fond est formé de +cailloux ou de gravier. + +Longtemps avant que les physiciens aient admis cette formation de la +glace de fond, elle était connue des meuniers, des pêcheurs, des +bateliers. «Ils faisaient remarquer, pour appuyer leur opinion, écrit +Arago, que la surface inférieure des gros glaçons est imprégnée de +fange, qu'elle est incrustée de gravier, qu'elle porte, en un mot, les +vestiges les moins équivoques du terrain sur lequel ils reposaient. En +Allemagne, les mariniers ont même un nom spécial et caractéristique pour +désigner les glaces flottantes; ils les appellent _grundeis_, +c'est-à-dire glaces de fond. Les pêcheurs affirmaient que dans les +journées froides, longtemps avant l'apparition de la glace à la surface +du fleuve, leurs filets, situés au fond de l'eau, se couvraient d'une +telle quantité de _grundeis_ qu'il leur était très difficile de les +retirer; que les corbeilles dont on se sert pour prendre des anguilles +revenaient souvent d'elles-mêmes à la surface, incrustées extérieurement +de glace...» Il ne fallut rien moins que les nombreuses expériences et +observations de bien des savants, Hales, Desmarest, Braun, Knight, +Mérian, Hugi, Fargeau, Duhamel..., pour faire admettre comme vraie cette +formation. Elle est maintenant établie d'une façon indubitable, et +chacun sait que les glaçons qui se forment au fond, lorsqu'ils ont +acquis une force ascensionnelle suffisante pour se détacher des cailloux +qui les retiennent, montent et deviennent flottants. L'explication que +l'on donne actuellement de cette formation des glaces de fond n'est pas +absolument satisfaisante. Le courant de la rivière est moins rapide au +fond qu'à la surface à cause du frottement, et comme la température y +est aussi basse, la congélation y sera plus facile. De plus, les +aspérités présentées par les pierres permettent aux premiers cristaux de +se fixer, de s'enchevêtrer, puis de s'accroître jusqu'à former un bloc +de glace. Mais cette explication ne rend pas compte de certaines +particularités que présente parfois le phénomène. Quoi qu'il en soit de +l'explication, le fait demeure acquis. + +Les glaces de fond, tout aussi bien que les glaces de surface, se +forment principalement dans le cours supérieur du fleuve et dans les +affluents, à cause du moindre courant et de la moindre profondeur des +eaux. Mais, arrivés dans le cours inférieur du fleuve, ces glaçons +peuvent l'obstruer en s'arrêtant dans les coudes, dans les passages à +moindre courant, dans les endroits surtout où des obstacles s'opposent à +leur passage. Pressés les uns contre les autres, ils se soudent par +suite du phénomène de dégel et de regel que nous avons étudié. Tous ceux +qui arrivent se trouvent arrêtés à leur tour, et à partir de ce point la +rivière se prend dans tout le cours supérieur. Si l'arrêt se fait près +de l'embouchure, la totalité du fleuve pourra être couverte de glace; +si, par suite de la soudaineté du froid, les glaçons charriés deviennent +subitement fort nombreux, il leur arrivera souvent de se souder dans les +affluents eux-mêmes, et le fleuve restera libre dans une partie de son +cours, comme cela eut lieu en 1709 pour la Seine à Paris, et pour le +Rhône à Viviers. + +Dans la mer, il se forme aussi des glaces de fond. Lisons dans Elisée +Reclus la saisissante description du phénomène: «Dans les mers polaires, +l'abaissement de température a pour conséquence la formation des glaces. +Pendant les longs hivers de ces froides régions, l'eau tranquille des +baies et des golfes se congèle sur le pourtour des côtes; et la masse +cristalline, gagnant incessamment sur les mers, finit par s'étendre au +large jusqu'à de très grandes distances. C'est la «glace de terre.» Mais +dans les mers qui n'ont pas une grande profondeur, c'est généralement +sur le lit même que la masse liquide se congèle. Lorsque la masse n'est +pas agitée, elle reste liquide; puis, sous un ébranlement quelconque, +elle se prend subitement. Parfois, au commencement de l'hiver, les +marins et les pêcheurs de la Baltique et des côtes occidentales de la +Norvège sont tout à coup environnés de glaçons qui s'élèvent du lit de +la mer, et dont les plaques contiennent encore des fragments de fucus. +L'apparition se produit d'une manière tellement rapide que souvent les +bateaux courent le risque d'être écrasés entre les masses solides qui +s'entassent autour d'eux, et l'équipage se trouve en danger. Dans les +régions polaires, ces glaces de fond soulèvent fréquemment de grosses +pierres arrachées des écueils. Ce sont ces glaçons qui s'unissent pour +former les banquises.» + +[Illustration: Au milieu des glaçons.] + +Mais les glaces ne peuvent durer toujours dans nos climats tempérés. Le +froid n'immobilise pas longtemps les flots de la mer, pas plus qu'il +n'arrête le courant des rivières. Le dégel arrive, la neige fond, la +rivière monte et soulève l'immense masse de glace. Des craquements +épouvantables se font entendre; les fragments qu'avait soudés la gelée +se séparent et reprennent leur course un moment interrompue: c'est la +débâcle. Le fleuve devenu torrent précipite sa course, les glaçons +arrêtés par les obstacles s'amoncellent et renversent tout sur leur +passage. Les ponts sont emportés, les chaussées détruites, les plaines +submergées. Nulle puissance ne peut arrêter le fléau, et l'homme +assiste, impuissant, à la ruine de tous ses travaux. + +Toutes les chroniques sont remplies des désastreux effets produits par +les débâcles. Nous en examinerons plusieurs par la suite; commençons dès +maintenant à en citer quelques-unes. + +En 822, la débâcle produisit de grands dégâts dans les métairies situées +sur les bords du Rhin. En 1234, la débâcle des fleuves amena en +Allemagne la rupture des ponts et la chute de nombre de maisons, de +murailles et d'arbres. En 1236, les ponts de Saumur et de Tours furent +rompus par la débâcle des glaces. En 1307, lors de la débâcle, +l'impétuosité des glaces fut telle que les ponts, les moulins et les +maisons voisines des rivières s'écroulèrent. A Paris, au port de la +Grève, un grand nombre de bateaux marchands s'abîmèrent avec les +personnes et les approvisionnements qu'ils contenaient. + +Lisons le récit de la débâcle de la Seine en 1408, par Félibien: «Des +glaçons d'une grandeur énorme, se détachant tout à coup, le 30 du mois +de janvier, allèrent heurter avec impétuosité les deux petits ponts, +l'un de bois, joignant le petit Chastelet, l'autre de pierre, appelé le +pont Neuf, aujourd'hui Saint-Michel, qui avoit été fait depuis quelques +années. Tous les deux furent abattus par les glaçons le 31, et renversés +dans la rivière avec les maisons qui étoient dessus, où logeoient +quantité de marchands et d'ouvriers de toutes sortes, comme teinturiers, +écrivains, barbiers, cousturiers, éperonniers, fourbisseurs, frippiers, +tapissiers, brodeurs, luttiers, libraires, chausseliers. Mais il n'y +périt personne, parce que l'accident arriva de jour, depuis sept à huit +heures du matin jusqu'à une ou deux heures après midi..... Au-dessus du +grand pont il y avoit des moulins qui appartenoient à l'évesque de +Paris; ils furent brisés et abîmés par les glaçons; et le grand pont +même fut si ébranlé qu'on vit trébucher quelques maisons de changeurs +qui étoient dessus.» En 1616, ce pont Saint-Michel fut encore renversé; +il y eut des accidents palpitants. C'est encore à Félibien que nous +emprunterons ce récit: «Le roi étoit en marche de Bordeaux à Paris dans +le fort de l'hiver. Une partie de sa suite périt de froid et de fatigue +par les chemins. On compta que du seul régiment des gardes, qui étoit de +trois mille hommes, il en mourut plus de mille. A Paris, le dégel qui +survint après une gelée extrême emporta, par la violence des glaces, le +côté du pont Saint-Michel qui regardoit le petit pont, avec perte de +quantité de richesses, la nuit du 29 au 30 janvier. Mais il n'y eut +qu'une seule personne noyée. Le pont au Change reçut aussi une telle +secousse que plusieurs maisons du côté du pont Notre-Dame en furent +renversées dans l'eau. Un enfant qui se trouva enseveli dans les ruines +fut préservé d'une manière tout à fait singulière. Deux poutres se +croisèrent comme pour le garder. Un chien, qui se trouva enfermé avec +lui, jappoit si fort, qu'on décombra le lieu pour le délivrer. Le chien +sortit, mais, voyant qu'on laissoit l'enfant, il rentra sous les masures +et ne cessa de japper jusqu'à ce qu'on vînt délivrer l'enfant, que l'on +trouva sain et entier.» + +En 1658, il se produisit des faits analogues à Paris; plusieurs +personnes périrent. En 1768, il y eut encore à Paris une débâcle très +pénible dont le récit nous a été conservé par Déparcieux, qui avait été +chargé par l'Académie des sciences de l'étudier de près. Il examine +scientifiquement cette débâcle dans ses moindres détails. Il montre que +les désastres causés dans les villes par la rupture des glaces sont dus +presque entièrement aux ponts et aux établissements flottants qui +s'opposent à leur écoulement. En 1768, l'accumulation fut telle que le +courant en fut presque intercepté, et qu'il en résulta dans le cours +supérieur de la Seine une inondation considérable. «Les glaçons arrivant +en foule, et plus vite qu'ils ne pouvoient passer par les ponts, les +derniers poussoient les premiers de côté et d'autre en avançant +toujours; ils cassoient les câbles, entraînoient les bateaux, grands et +petits, et les poussoient contre les maisons ou contre les quais, les +faisoient entrer les uns dans les autres, les flancs des plus foibles +cédant aux plus forts. La Samaritaine fut garantie, comme la pompe du +pont Notre-Dame, par trois bateaux de blanchisseuses et autant de +moulins que les glaçons poussèrent sur les bateaux devant l'arche de +cette machine; trois bateaux et deux moulins y ont péri; on ne les a +enlevés que pièce à pièce.» + +Puis il raconte des épisodes de la débâcle, épisodes dont il a été le +témoin: «Il y eut en cet endroit, peu après le commencement de la +débâcle, un spectacle bien triste et bien effrayant; je ne puis me le +rappeler sans frémir. Deux filles se trouvèrent entraînées dans un +bateau de blanchisseuses tout fracassé, qui, heureusement pour elles, +vint se loger dans l'arche de la Samaritaine, non loin d'un moulin qui +venoit d'être coulé à fond; et leur bateau étoit prêt à en faire autant. +Les glaçons entassés, les moulins et les bateaux brisés en cet endroit, +ne leur permettoient aucun passage; elles croyoient être à leur dernier +moment, lorsque quelques personnes secourables leur descendirent une +corde de dessus le parapet; l'une des deux, celle à qui j'ai parlé, s'en +saisit, la passe sous ses aisselles, la noue elle-même, et on l'enlève; +mais telle fut sa frayeur que, le noeud se resserrant lui fit croire que +la corde cassoit, elle arriva évanouie en haut; on secourut ensuite +l'autre. Un charbonnier, au même endroit, ne fut pas aussi heureux; il +tomba entre un bateau et des glaçons, et disparut. Il y eut à déplorer +bien d'autres malheurs. La rivière étoit si haute qu'elle porta un train +de grosses pièces de charpente destinées pour la marine dans un jardin +de Bercy, en faisant marcher le parapet devant le train de bois. Cette +eau porta et répandit une quantité prodigieuse de glaçons dans les +plaines d'Ivry, de Maisons, de Choisy, de Villeneuve-Saint-Georges, qui +ont été autant de moins pour le passage dans Paris. L'eau entra dans le +faubourg Saint-Antoine par la rue Traversière, qui fut remplie de +glaçons jusqu'au delà de la rue de Charenton.» + +La plupart des malheurs des débâcles sont dus à l'embarras des glaces. +Il est fort probable que presque tous les dégâts dont parle l'histoire +de Paris ont été causés par des accumulations semblables à celle que +nous venons de décrire. + +Déparcieux se demande, dans la seconde partie de son mémoire, s'il n'y +aurait pas moyen d'empêcher les désastres. D'après lui, il n'y a qu'à +mettre obstacle à la congélation de la rivière dans la ville, et il +propose des procédés qu'il croit efficaces pour arriver à ce résultat. + +Il montre très nettement les causes qui déterminent la prise si +fréquente de la rivière dans Paris. Les glaces flottantes, qui arrivent +librement, rencontrent sur leur passage à travers la ville de nombreux +obstacles qu'on ne peut songer à supprimer. Elles s'accumulent, se +soudent, s'arrêtent complètement. On n'a d'autre moyen d'empêcher la +prise des eaux de la ville que celui d'arrêter les glaces avant leur +arrivée, en déterminant au-dessus une congélation complète. Cette +congélation lui semble facile à produire. + +Il propose de tendre, au-dessus du confluent de la Seine et de la Marne, +dans chacune des deux rivières, immédiatement au-dessus du niveau de +l'eau, une chaîne flottante faite avec de forts madriers de sapin. Cette +chaîne, tendue quand la température fait prévoir que la Seine va +charrier, arrêtera les glaçons. Ils se souderont les uns aux autres +au-dessus du barrage et détermineront la prise totale de la rivière à +partir de la chaîne. Il établit que cette chaîne n'aura pas à supporter +une poussée bien considérable, et qu'il sera facile de la faire assez +résistante. De cette manière, les glaçons flottants n'arriveront pas +dans la ville, et, pour empêcher la rivière de s'y arrêter, il suffira +de casser une fois par jour la glace sur les bords et autour des +bateaux. On maintiendra ainsi toujours libre la rivière dans Paris, et +il en résultera beaucoup d'avantages. + +D'abord, on pourra mettre les bateaux à l'abri, de manière à ce que, au +moment de la débâcle, ils ne soient pas ruinés et ne nuisent pas à +l'écoulement des glaces. De plus, au dégel, les glaces de la Seine +arrivant en grand nombre n'éprouveront aucun obstacle à leur écoulement, +la traversée de Paris se trouvant libre, et elles passeront sans causer +de dommage. On n'en peut douter quand on remarque que la débâcle de la +Marne, qui se produit toujours alors que la Seine est libre dans Paris, +n'y cause jamais aucun accident. + +Ce moyen indiqué par Déparcieux ne semble pas avoir été essayé; car, +dans les grands hivers qui suivent celui de 1768, nous voyons la rivière +se congeler dans Paris comme par le passé. Il méritait cependant un +meilleur sort et aurait sans doute donné de bons résultats. + +Le moyen employé de nos jours, dont nous parlerons à propos de l'hiver +de 1879-1880, est beaucoup moins rationnel, et ne donne que de bien +petits résultats. + + + + +CHAPITRE V + +EFFETS DIVERS DU FROID. + + +Quelques effets de la gelée nous ont échappé dans les chapitres +précédents: nous allons les énumérer rapidement, en quelques mots. Il +s'agit encore de la congélation de l'eau et de divers liquides, mais +produite dans des conditions toutes spéciales. + +L'eau des puits est le plus ordinairement préservée de la gelée. +Enfoncée de plusieurs mètres au-dessous du sol, ne communiquant avec +l'extérieur que par une étroite ouverture, elle ne peut guère se +refroidir. Elle y arrive cependant quelquefois, et peut-être la +congélation dans les puits un peu profonds est-elle un des signes les +plus caractéristiques de la rigueur du froid, un des effets les plus +rares. Arago, dans sa notice, cite avec soin les rares cas de +congélation de l'eau des puits. + +Déparcieux, dans le mémoire dont nous avons déjà donné de longs +extraits, cite plusieurs exemples dignes d'intérêt. Il remarque que, en +l'hiver 1767-1768, beaucoup de puits se gelèrent, qui étaient restés +entièrement liquides en 1709, terrible hiver cependant, et bien plus +froid que celui de 1768. Il rapporte d'abord l'observation de Duhamel: +dans un puits situé à Ascou, près de Denainvilliers, ayant 50 pieds de +profondeur, 6 pieds de diamètre à la margelle, et 11 pieds dans le bas, +il gela à un demi-centimètre d'épaisseur. Beaucoup d'autres puits du +voisinage, moins profonds, avaient gelé beaucoup plus fortement. + +Il cite encore un grand nombre de puits qui, au dire des vieillards, +n'avaient pas été gelés en 1709 et qui le furent alors. A Montmorency +chez le père Cotte, à Alais en Languedoc, à Ménars chez M. le marquis de +Marigny, on eut des glaces fort épaisses au fond des puits. + +Fréquemment les liquides qui ne se gèlent pas d'ordinaire, encre, +vinaigre, verjus, vin, ont été gelés dans les grands hivers. En 860, le +vin gela dans les vases qui le contenaient; de même en 1133. En 1216, le +vin, dans les caves, faisait en se solidifiant éclater les tonneaux. +Nous verrons qu'en 1408 l'encre se gelait dans l'encrier du greffier du +Parlement, qu'en 1422 le vinaigre et le verjus gelaient dans les caves. + +En 1468, le vin exposé au dehors fut entièrement solidifié. On lit, en +effet, dans Philippe de Comynes: «Par trois fois fut départy le vin +qu'on donnoit chez le duc de Bourgogne, pour les gens qui en +demandoient, à coups de coignée, car il étoit gelé dedans les pipes, et +falloit rompre le glaçon qui étoit entier, et en faire des pièces que +les gens mettoient en un chapeau ou un panier, ainsi qu'ils vouloient.» +Et il ajoute: «J'en dirois assez d'étranges choses, longues à écrire; +mais la faim nous fit fuir à grande hâte après avoir séjourné huit +jours.» + +En 1544, «la froidure étoit si extrême qu'elle glaçoit le vin dans les +muids; il le falloit couper à coups de hache, et les pièces s'en +vendoient à la livre.» En 1776, les vins qui se trouvaient sur les quais +de la Seine, à Paris, firent en se solidifiant éclater les tonneaux. + +Remarquons que dans ces trois derniers exemples, il s'agit de vin exposé +en plein air, sans abri; les congélations dans les caves, assez +fréquentes, ne sont jamais aussi complètes. Les caves mal construites, +trop librement exposées aux courants d'air, sont les seules qui laissent +entrer le froid. + +Les pierres elles-mêmes ne sont pas à l'abri de la gelée. Celles qui, +plus particulièrement poreuses, se laissent pénétrer par l'eau, sont +surtout exposées. La congélation de l'eau qu'elles renferment, et son +augmentation de volume, déterminent la rupture de la pierre. Si l'hiver +est rigoureux, si de plus la pierre est humide dans tout son volume, +elle peut être brisée entièrement, quelquefois même avec bruit. Mais le +plus souvent, dans les hivers ordinaires, c'est seulement la surface qui +est gelée, et il s'en sépare de petites lamelles qui tombent, et la +pierre s'en va à la longue en petits fragments. Les pierres qui sont +sujettes à ce morcellement par le froid sont dites gélives. L'action du +froid sur les pierres, et en général sur presque toutes les roches qui +constituent l'écorce terrestre, a une grande importance, car elle est +une des causes principales de la formation de la terre végétale. + +Nous voici maintenant arrivés au terme de la première partie de cette +étude. Nous connaissons tous les phénomènes qui se produisent dans les +hivers rigoureux, et qui peuvent servir à les caractériser. Il est bon +de les réunir en quelques lignes. + +Ces phénomènes peuvent se diviser en trois catégories: + +1º Action sur les hommes et les animaux. Le froid détermine les +congélations partielles ou totales, la mort par asphyxie, des épidémies +consécutives si désastreuses qu'elles ont quelquefois privé des régions +entières de la presque totalité de leurs bestiaux et d'une très notable +partie de leurs habitants; + +2º L'action destructive sur les plantes, la plus triste des conséquences +du froid, parce qu'à la perte de la récolte succèdent les plus +épouvantables famines, à la nourriture insuffisante les plus terribles +épidémies; + +3º L'action sur la nature minérale: congélation des divers liquides, et +notamment de l'eau, des mers, des fleuves, suivie de débâcles violentes. +Le spectacle des débâcles, spectacle grandiose et terrible, est bien +fait pour frapper l'imagination et remplir les âmes de terreur; mais les +conséquences qui en résultent sont infiniment moins graves que les +précédentes. + +Nous allons maintenant voir ces phénomènes en action. Nous les +considérerons d'abord en permanence dans les régions voisines des pôles, +là où règne un hiver plus remarquable encore par sa durée que par sa +rigueur; puis dans l'Europe centrale, notamment dans la France, pendant +les hivers les plus rigoureux dont l'histoire nous ait conservé le +souvenir. + + + + +LIVRE II + +LES RÉGIONS DES GRANDS FROIDS. + + + + +CHAPITRE PREMIER + +DESCRIPTION DES RÉGIONS POLAIRES. + + +Sur presque toute la surface de la terre on voit les étés succéder aux +hivers. Après les froids, dont les effets sont parfois si terribles, +arrive le dégel, et la terre semble faire une provision de chaleur qui +lui permettra de lutter contre la rigueur de la mauvaise saison +suivante. + +Mais il est des régions tristement partagées qui n'ont pas ce temps de +repos. L'été n'y dure que quelques semaines, quelques jours même, et +quel été! Ce sont ces hivers perpétuels, aussi tristes par leur +prolongation que par leur extrême froidure, dont nous allons donner +d'abord un rapide tableau. + +A mesure que l'on s'éloigne de l'équateur pour marcher vers le pôle, on +sent la chaleur diminuer rapidement. Les rayons du soleil, plus +obliques, ne font que raser la terre et ne l'échauffent plus. De plus, à +mesure qu'il s'élève moins, le soleil devient plus irrégulier dans sa +course, les jours d'hiver deviennent plus courts, les nuits plus +longues. Dans le voisinage du pôle, à l'époque du solstice d'hiver, le +soleil reste vingt-quatre heures sans se montrer à l'horizon. Le +parallèle sur lequel on voit ce premier jour sans soleil est le cercle +polaire. Pour tous les points situés au delà du cercle polaire on a, au +solstice d'hiver une nuit de plus de vingt-quatre heures, au solstice +d'été un jour de plus de vingt-quatre heures. Et la durée de cette +sombre nuit augmente à mesure qu'on marche vers le pôle. Au cap Nord, le +soleil reste pendant deux grands mois au-dessous de l'horizon; au +Spitzberg, la nuit est de cent jours; au pôle, enfin, un jour de six +mois succède à une nuit de même durée. + +Cette étrange succession des nuits et des jours n'est pas une des +moindres curiosités de ces si rudes climat; et le voyageur qui y arrive +en souffre cruellement. D'après les navigateurs, l'absence prolongée du +soleil, que vient remplacer presque constamment la lueur fantastique des +aurores boréales, est moins pénible à supporter que l'effroyable +monotonie d'un jour sans fin. + +[Illustration: Les déserts glacés du pôle.] + +C'est dans ces régions que nous allons rencontrer un hiver presque +perpétuel. «Là, nous sommes arrivés aux limites de la terre habitée, à +ces déserts glacés que les pêcheurs de phoques et de morses fréquentent +seuls, et qui ne sont peuplés que par quelques tribus d'Esquimaux. +Groupées autour des pôles, ces régions représentent deux calottes +sphériques dont la septentrionale seule a été explorée. Elle comprend le +Spitzberg, la Nouvelle-Zemble, le nord de la Sibérie, la partie de la +Nouvelle-Bretagne qui confine à l'océan Glacial, la terre de Baffin, le +nord du Groenland et les îles de la mer Polaire comprises sous la +dénomination de _terres arctiques_. Rien ne peut peindre l'aspect +sinistre de ces solitudes. L'oeil n'y rencontre que des mers immobiles, +que des glaciers surplombant d'immenses champs de neige à la surface +desquels se dressent des rochers nus et dépouillés où se dessine de loin +en loin la silhouette d'un renne ou d'un ours blanc. Les rayons d'un +soleil oblique, traversant avec peine un épais rideau de brume, viennent +se réfléchir sur ces grandes surfaces d'un blanc uniforme et les +éclairent d'un jour douteux. Cette lueur monotone remplit le ciel +pendant le cours d'un long été sans nuits, et disparaît ensuite pour +faire place pendant plusieurs mois à la clarté blafarde de la lune, à +l'éclat des aurores boréales.» + +Au pôle austral, moins connu, on rencontre moins de terres, avec un +climat plus froid encore. Au delà du cercle polaire austral, les glaces +s'opposent presque complètement au passage des navigateurs, tandis que, +dans le Nord, les baleiniers vont souvent jusqu'au Spitzberg, bien plus +rapproché du pôle. Cook, en 1773 et 1774, fit le tour de la terre dans +le voisinage du cercle polaire antarctique. Des glaces continues ne lui +permirent guère de dépasser le parallèle de 71 degrés. «L'horreur des +solitudes australes jusque-là si inconnues, la rigueur excessive du +climat, les montagnes de glaces aux formes et aux dimensions colossales, +les hautes et longues falaises recouvertes d'un épais manteau de neige, +la mer semée de débris qui s'agitent et se heurtent sans repos, +frappèrent fortement la vive imagination de Cook.» Les îles ou +continents de ces régions presque complètement inconnues, et pour sûr +sans habitants, ne peuvent guère nous fournir de données pour notre +étude; revenons donc au pôle boréal.--Il a été assez exploré et assez +décrit pour que nous puissions en donner un tableau. + +Là, tout est sous la glace, tout est sous la neige. Sur les côtes de la +Sibérie, de la Laponie, de la Nouvelle-Bretagne, de l'Amérique russe +jusqu'au Kamtschatka, tout est solide pendant la plus grande partie de +l'année. Sur terre comme sur mer, on ne voit que de l'eau solidifiée. +Des froids terribles semblent rendre le séjour de ces contrées +absolument impossible. Et pourtant que de voyageurs y ont passé de longs +hivers! Sir John Ross n'a pas pu les quitter pendant quatre ans. Entre +le 70e et le 74e degré de latitude, il a observé une température moyenne +de -14 degrés. En toute saison il a eu des gelées: la température la +plus basse a été de -49 degrés, la plus élevée de +10 degrés. Le mois le +plus froid, celui de janvier, avait une température moyenne de -34 +degrés. + +Dans de si froides contrées, il y a même des habitants qui n'émigrent +jamais. «On peut juger, dit Reclus, du climat de la Laponie par la +langue des Lapons, qui contient 20 noms pour désigner la glace, 11 pour +le froid, 41 pour la neige et ses composés, 26 verbes pour indiquer les +phénomènes du gel et du dégel.» + +On ne connaît pas la température du pôle, puisque jamais on n'y a +pénétré; mais on a noté, dans les régions voisines, des froids plus +intenses encore que ceux rapportés par Ross. «Le temps est, de plus, +d'une inconstance remarquable dans les régions polaires: on voit +succéder à un calme plat des coups de vent aussi brusques que violents. +Tous les navigateurs parlent de ces bourrasques qui disloquent les +montagnes de glace et menacent d'engloutir les navires sous leurs +débris. En quelques heures, le ciel jusque-là serein se couvre de +nuages, et quand la température s'élève, l'atmosphère est obscurcie par +des brumes tellement épaisses qu'on ne distingue pas les objets à +quelques pas devant soi.» + +Les caractères de ce rude climat ne s'arrêtent pas brusquement au cercle +polaire, et bien des régions plus proches de l'équateur ne sont pas +beaucoup mieux partagées. Les grands fleuves de la Sibérie, comme la +Léna, ne peuvent servir à la navigation dans leur partie basse, car ils +sont congelés pendant la moitié de l'année, et ils baignent des contrées +incultes, presque désertes, périodiquement désolées par de terribles +inondations. + +Ces tristes régions ne sont pas cependant complètement privées d'un été +relatif. Quand il arrive, les glaces commencent à fondre, se disloquent; +c'est la débâcle, débâcle formidable comme les glaces qui la produisent. +Les champs de glace du pôle arctique se brisent, et leurs débris s'en +vont à la dérive. Des montagnes de glace, provenant de la chute des +glaciers du Spitzberg dans l'Océan, se détachent de la masse avec le +bruit du tonnerre et deviennent errantes. On les nomme des icebergs: +leurs dimensions sont colossales. Élisée Reclus nous en donne une +saisissante description: «Au large des côtes rocheuses du Groenland, du +Labrador, du Spitzberg, les glaçons s'unissent pour former les +banquises. Elles ont parfois une superficie de centaines de milliers de +kilomètres carrés, ou même constituent de véritables continents. Que de +fois les explorateurs des mers arctiques ont en vain tenté de trouver un +passage à travers ces barrières, et sont restés emprisonnés dans la +masse solide, après s'être aventurés dans quelque baie trompeuse de la +banquise! Les montagnes de glace détachées des glaciers ont aussi des +dimensions colossales, 120 mètres au-dessus de l'eau, 1000 au-dessous. +Hayes compare au colosse de Rhodes un des blocs qu'il rencontra; un +large détroit coulait entre ses deux piliers. John Ross a rencontré dans +la baie de Baffin plusieurs blocs échoués à une profondeur de 475 +mètres. Quant aux fragments de banquises, on en a rencontré qui +n'avaient pas moins de 100 à 150 kilomètres dans tous les sens, et qui +devaient peser jusqu'à 18 milliards de tonnes.» + +Malheur au vaisseau qui est pris entre ces blocs énormes, il est broyé +et disparaît. Le _Tegetthoff_, emprisonné dans les glaces polaires en +1873, fut le témoin de ces luttes grandioses des éléments au moment de +la débâcle. Son équipage n'échappa que par miracle à une mort qu'il +croyait certaine. Nous empruntons la description du phénomène à la +relation du _Tour du monde_: «Ce n'est qu'au moyen de l'ouïe qu'on peut +se rendre compte de l'épouvantable conflit des éléments autour de soi, +car on est dans une nuit profonde que nulle lanterne ne saurait +éclairer. Les fracas de la glace comprimée, dont les blocs se heurtent +et se brisent les uns contre les autres, ont augmenté sensiblement de +sonorité à mesure que le froid s'est accru. A l'automne, alors que les +plaines du _Pack_ ne formaient pas encore des entablements aussi énormes +et aussi puissamment soudés, les convulsions étaient accompagnées de +bruits graves et sourds; à présent, ce sont de véritables hurlements de +rage; oui, aucun mot ne saurait rendre la nature de ce vacarme. +L'horrible grondement se rapproche de plus en plus; on dirait des +centaines de chariots qui roulent sur un sol très raviné. En même temps, +l'intensité de la pression s'accroît; déjà la glace commence à trembler +immédiatement au-dessous de nous, et à gémir sur tous les modes +imaginables. C'est d'abord comme le sifflement de mille flèches; c'est +ensuite un espèce de concert furieux où les voix les plus aiguës +glapissent mêlées aux plus graves; le mugissement devient de plus en +plus sauvage; la glace, tout autour du navire, se rompt en fêlures +concentriques, et ses fragments fracassés roulent les uns sur les +autres, + +»Un rythme particulier, marqué d'effrayantes saccades, indique le point +culminant de la pression. L'oreille épie avec angoisse cette modulation +bien connue. Ensuite survient un craquement; quelques raies noires +strient la neige au hasard; ce sont de nouvelles crevasses qui ouvrent, +un instant après, tout à côté de nous, des abîmes béants. C'est souvent +aussi le dernier effort du phénomène. Les hautes agglomérations +s'agitent en grondant et s'écroulent, pareilles à une ville qui tombe en +ruine. On entend encore, par intervalles, quelques murmures, puis tout +semble rentré dans le repos. Hélas! ce n'est que le commencement.» + +L'immense couronne de glace que l'on rencontre à chaque extrémité de la +terre se continue-t-elle jusqu'au pôle? Presque tous les navigateurs +répondent que non. Ils croient à l'existence d'une mer libre, à +température relativement élevée, séparée de notre océan par des glaces, +des îles, des continents, que personne encore n'est parvenu à franchir. +Cependant, le savant explorateur suédois Nordenskiold, qui vient de +traverser si glorieusement tout l'océan Glacial, de Sibérie jusqu'au +détroit de Behring, ne partage pas l'opinion générale. Après s'être +approché du pôle jusqu'à une distance de 800 kilomètres, plus près que +tout autre navigateur, il déclare que l'existence d'une mer libre +arctique est une chimère. + +Les terres enveloppées de glace, qui se joignent à l'Océan solidifié +pour arrêter les explorateurs les plus intrépides, présentent un +spectacle plus triste encore que celui des icebergs et des banquises. +Dans l'intérieur de ces îles souvent immenses, où n'arrive plus aucune +dérivation du Gulf-Stream, la température est plus basse encore que sur +les glaces flottantes; il gèle en toute saison, et presque aucune +végétation ne vient annoncer le retour d'un été sans chaleur. Aucune +peuplade ne peut habiter à ces latitudes extrêmes, car l'homme n'y +trouverait ni bois pour se chauffer, ni plantes pour aider à sa +subsistance, et les animaux trop rares ne lui fourniraient qu'une +existence bien précaire. + +Chose surprenante pourtant, ces horribles climats, avec leurs rigueurs +et leurs variations continuelles, leurs glaces, leurs brouillards et +leurs tempêtes, sont des plus sains, et l'homme qui y porterait de quoi +vivre jouirait d'une parfaite santé. Le Spitzberg, une des terres les +plus proches du pôle, complètement inhabité, est cependant d'une grande +salubrité. Écoutons Élisée Reclus: «L'archipel du Spitzberg, attiédi par +les courants maritimes, participe à l'adoucissement du climat de toute +l'Europe occidentale. En été, le climat du Spitzberg est, sinon l'un des +plus agréables de la terre, du moins l'un des plus salubres.» Les divers +explorateurs ont constaté que, pendant la belle saison, rhumes, +catarrhes, toux, affections de poitrine, sont inconnus des équipages qui +y séjournent. «Le Spitzberg devrait être recommandé par les médecins +comme un excellent séjour d'été à un grand nombre de malades. Peut-être +que, dans un avenir prochain, des hôtels pareils à ceux des sommets +alpins seront érigés au bord des criques du Spitzberg, pour +l'accommodation des chasseurs et des malades venus de l'Angleterre et du +continent. Toutefois, ce climat salubre reste froid, inégal, changeant. +Jamais le ciel n'est serein pendant une journée entière.» + +Le Spitzberg, presque en son entier, est recouvert de glaciers et de +neiges; la neige y tombe à toutes les époques de l'année. Souvent le +froid est tel que le mercure se congèle à l'air. C'est surtout pendant +l'immense jour de quatre mois, par un temps relativement calme, que se +produisent les températures les plus basses. L'inégalité du climat est +telle que, pendant le mois de janvier, qui est le plus froid, la +température s'élève quelquefois au-dessus du point de glace. Un été très +court, de quelques semaines, pendant lequel la neige tombe souvent, +présente une température moyenne plus basse que celle du mois de janvier +de nos climats. + +Les récits des voyageurs vont nous éclairer davantage sur les grands +froids de ces tristes régions. + + + + +CHAPITRE II + +VOYAGES DANS LES RÉGIONS POLAIRES. + + +Dès le commencement du dix-huitième siècle, les voyageurs constatèrent +et mesurèrent les froids intenses de la Sibérie, le plus froid des pays +du monde. Quoique sous la même latitude que la Norvège et que la +Laponie, elle a à supporter des hivers bien plus rigoureux encore, plus +rigoureux même que ceux du Spitzberg et du Groenland. Ils y durent de +neuf à dix mois, et la neige, qui apparaît d'habitude en septembre, +tombe encore fréquemment en mai. Ce pays, cependant, n'est pas dépourvu +de végétation, grâce aux chaleurs d'un été très court mais très chaud. +Telles sont, en effet, les variations de ce climat, qu'à Iaktusk, le +pays le plus froid du monde en hiver, les Tunguses peuvent aller nus en +été. + +En 1749, Delisle, étant à Saint-Pétersbourg, envoya en Sibérie un +certain nombre de thermomètres, pour que la température y fût observée +exactement. Lui-même avait supporté à Saint-Pétersbourg une température +de -34 degrés centigrades. «Il était impossible, dit-il, de rester +exposé à ce froid le visage découvert pendant une demi-minute; la +respiration y aurait pu manquer si l'on y fût resté plus longtemps; ce +n'était qu'au travers des vitres de la fenêtre d'une chambre chauffée +que l'on pouvait regarder mes thermomètres; personne ne pouvait +impunément s'exposer à sortir des maisons, quelque couvert qu'il fût de +bonnes fourrures.» La souffrance que faisait endurer le froid devait +être due probablement à un vent d'est assez fort qui soufflait ce +jour-là. + +Mais cette température n'est rien en comparaison de celles observées +vers la même époque en Suède par M. de Maupertuis, et en Sibérie par des +voyageurs antérieurs. M. de Maupertuis eut, en effet, à Lubin, en Suède, +un froid de -46 degrés. Il affirme que, lorsqu'on sortait par cette +température, l'air semblait déchirer la poitrine. Il rapporte un effet +curieux de ce froid: lorsqu'on ouvrait la porte d'une chambre chaude, +l'air du dehors convertissait sur-le-champ en neige la vapeur qui s'y +trouvait et formait de gros tourbillons blancs. + +Des observations plus anciennes montrent que, dès le seizième siècle, on +connaissait en Europe le froid intense de la Sibérie. Nous avons vu que +le capitaine Hugues Willoughby, étant allé chercher, vers 1553, le +chemin de la Chine par la mer septentrionale, fut arrêté par les glaces +dans un port de la Laponie nommé Arzina, où il fut trouvé mort avec tout +son monde l'année suivante. «Les Hollandais qui, étant allés de même +chercher le chemin de la Chine par la mer Glaciale, furent obligés +d'hiverner à la côte orientale de la Nouvelle-Zemble, l'an 1596, sous la +latitude de 76 degrés, ne purent se garantir du froid qui les aurait +tous fait mourir, qu'en s'enfermant dans une cabane qu'ils avaient +construite avec des bois que les glaces avaient par bonheur entraînés, +et par le moyen d'un feu continuel qu'ils entretenaient, tant avec ce +bois qu'avec de la houille qu'ils avaient apportée de Hollande; même +avec ce secours, ils eurent bien de la peine à s'empêcher d'avoir les +pieds gelés auprès du feu: leur cabane, quoique presque ensevelie sous +la neige, et sans aucune issue pour la fumée afin de mieux conserver la +chaleur du feu, était cependant en dedans couverte de glace de +l'épaisseur d'un doigt; leurs habits et fourrures étaient aussi couverts +de glace; le vin sec de Xérès était devenu par la gelée, dans la même +cabane, aussi dur que le marbre et se distribuait par morceaux. Ils ne +parlent point d'eau-de-vie, ni d'autres liqueurs plus fortes, n'en ayant +peut-être pas alors.» + +[Illustration: Pris dans les glaces.] + +Le capitaine Middleton, dans l'habitation des Anglais à la baie +d'Hudson, fut placé à peu près dans les mêmes conditions, quoique à une +latitude de moins de 58 degrés. «Quoique, dit-il, les maisons dans +lesquelles on est obligé de s'enfermer pendant cinq à six mois de +l'année soient de pierre, dont les murs ont deux pieds d'épaisseur; +quoique les fenêtres soient fort étroites et garnies de planches fort +épaisses, et que l'on ferme pendant dix-huit heures tous les jours; +quoique l'on fasse dans ces chambres un très grand feu quatre fois par +jour dans de grands poêles faits exprès, et que l'on ferme bien les +cheminées lorsque le bois est consommé, et qu'il ne reste plus que de la +braise ardente afin de mieux conserver la chaleur; cependant tout +l'intérieur des chambres et les lits se couvrent de glace de l'épaisseur +de trois pouces, que l'on est obligé d'ôter tous les jours. L'on ne +s'éclaire dans ces longues nuits qu'avec des boulets de fer de +vingt-quatre, rougis au feu et suspendus devant les fenêtres; toutes les +liqueurs gèlent dans ces appartements, et même l'eau-de-vie dans les +plus petites chambres, quoique l'on y fasse continuellement un grand +feu. Ceux qui se hasardent à l'air extérieur, quoique couverts de +doubles et triples habillements et fourrures, non seulement autour du +corps mais encore autour de la tête, du cou, des pieds et des mains, se +trouvent d'abord engourdis par le froid et ne peuvent rentrer dans les +lieux chauds, que la peau de leur visage et de leurs mains ne s'enlève +et qu'ils n'aient quelquefois les doigts des pieds gelés.» + +Hansteen a rapporté de son séjour en Sibérie des observations pleines +d'intérêt sur le froid qui y règne. Le ciel y est presque toujours pur, +et l'absence complète de vent permet de sortir par des températures +extrêmement basses. Le calme de l'air est le plus souvent tel que la +chandelle avec laquelle ils allaient faire dehors leurs observations ne +vacillait même pas. Voyons les expressions mêmes du voyageur: «Dans +cette région l'air est toujours tranquille, et sa sécheresse fait que +l'on y souffre moins à -37 degrés qu'en Norvège à -19 degrés. Le nez et +les oreilles sont les parties les plus exposées à l'effet du froid, et +il arrivait souvent que pendant mes observations mon domestique me +prévenait que mon nez était déjà tout blanc et requérait une prompte +friction.» + +Mais si, par des froids qui souvent dépassaient -40 degrés, on pouvait +sortir, il n'était guère possible de faire de grandes courses. Si, aussi +couvert de fourrures que l'on fût, on voulait essayer de marcher vite, +la respiration s'accélérait et l'on éprouvait aussitôt une grande +angoisse dans les poumons. Les chevaux, pressés par le postillon, +saignaient souvent par les narines: cet accident, qui se produit là-bas +assez fréquemment, n'a aucune gravité et l'on n'y prend pas garde.--On +était obligé de prendre des précautions constantes pour empêcher le +mercure du baromètre de se congeler. Pour faire les observations, il +était indispensable de ne pas toucher directement le métal avec la main +nue; on avait été obligé de garnir de peau tous les boutons des +instruments: «Si l'on touche le métal avec la main nue, dit Hansteen, on +sent au contact une douleur poignante, comme si c'était un charbon +ardent, et il s'élève sur la peau une cloche blanche, comme au contact +du fer rouge.» L'histoire rapporte des exemples d'accidents arrivés par +le contact de la main et du métal par un froid trop intense. Nous en +verrons un bien frappant en parlant du capitaine Parry. + +La précaution recommandée par Hansteen (1829), de se frotter de temps en +temps le visage et les mains avec de la neige, ne doit pas être oubliée. +A Saint-Pétersbourg, par des températures de -30 degrés, les passants +s'avertissent mutuellement des dangers de congélation qu'ils courent. La +tragédienne Rachel, un jour qu'elle se promenait à Saint-Pétersbourg, +fut surprise d'une agression des plus vives d'un passant: il se +précipita dans sa voiture, et, sans lui rien dire, car le cas était +pressant, il se mit à lui frictionner vivement le nez. + +Depuis Hudson (1690), les voyages de découverte au pôle Nord ont été +nombreux, et tous les explorateurs eurent à lutter contre les glaces, à +se préserver de froids véritablement terribles. Combien d'entre eux +payèrent de leur vie leur courageux dévouement à la science! Combien +n'ont pu sortir de ces régions polaires, trop froides pour avoir des +habitants! «Quoique situées en dehors du monde habité, ces terres +inhospitalières rappellent néanmoins quelques-unes des gloires les plus +pures de l'humanité. Ces mers dangereuses ont été parcourues dans tous +les sens par des hommes sans peur, qui ne cherchaient ni les batailles, +ni la fortune, mais seulement la joie d'être utiles.» + +Après Hudson, qui mourut, avec son fils, victime d'une révolte de +l'équipage, arrive Behring (1741). Celui-ci, après d'importantes +découvertes, périt dans une île déserte, de fatigue et de froid. Les +neiges et les glaces furent son tombeau. + +En 1813, les expéditions recommencent avec Ross, Parry, +Franklin...--Nous tirerons des récits de ces voyages ce qui peut nous +montrer le froid prodigieux des contrées parcourues. + +En 1829, Ross retrouva dans le canal du Prince-Régent le vaisseau +_Fury_, qui avait été abandonné par Parry en 1825. Pendant ces quatre +années, toutes les provisions avaient été parfaitement conservées par le +froid. Le rôle de conservation du froid, et surtout des glaces, se +retrouve souvent dans les récits, et a acquis de nos jours une +importance considérable. + +Dans cette Sibérie, dont nous avons déjà décrit les froids rigoureux, un +pêcheur tunguse trouva, en 1770, au milieu des glaces, à l'embouchure de +la Léna, un mammouth (_Elephas primigenius_) en parfait état de +conservation. Cet animal était enseveli là et conservé par les glaces +depuis bien des milliers d'années. Le pêcheur en prit les défenses, et +les tribus voisines le dépecèrent pour nourrir leurs chiens de sa chair. +On rapporte même qu'ils ne se firent pas faute d'en manger eux-mêmes. +Lorsque Adam, naturaliste russe, arriva pour constater la découverte, il +ne restait plus que des os auxquels adhéraient encore quelques lambeaux +de peau. En 1804, un autre mammouth fut découvert dans le golfe d'Obi. +Cet éléphant avait la peau couverte de longs poils rouges brunâtres. Sa +tête et son cou portaient une longue crinière qui tombait jusqu'aux +genoux. Sa taille était plus grande, ses défenses plus longues, que +celles de nos éléphants actuels. + +Mais revenons au capitaine Ross. Son navire ayant été pris dans les +glaces, il dut passer six hivers de suite dans ces affreuses régions, +sans en pouvoir sortir. Il en profita pour faire de nombreuses +observations. Ecoutons-le lui-même: «Dans les contrées polaires, la +glace est si froide qu'on ne peut la tenir dans la main ni la fondre +dans sa bouche; on souffre beaucoup de la soif; la neige, à une si basse +température, l'augmente avec excès: aussi les Esquimaux aiment mieux +l'endurer que de manger de la neige. En janvier nous ne pouvions faire +aucune observation avec les instruments dont il était aussi impossible +de toucher le métal que si c'eût été un fer rouge, tant ils glaçaient +rapidement la main au contact, comme le mercure congelé. Un renard +perdit la langue pour avoir mordu les barres de fer de la trappe où il +fut pris. Le mercure en se congelant et se cristallisant dans la boule +du thermomètre ne la brisa pas. On a chargé un fusil d'une balle de +mercure gelé, et on a percé une planche de 1 pouce d'épaisseur; une +balle d'huile d'amandes douces, congelée à -40 degrés, tirée contre une +planche, la fendit et rebondit à terre sans être cassée.» + +On conçoit que les matelots conduits dans ces aventureuses expéditions +devaient être choisis parmi les plus robustes. Sir John Ross a raconté à +M. Ch. Martins qu'il éprouvait la résistance au froid des matelots en +leur faisant poser un pied nu sur la glace: ceux qui ne tremblaient ni +ne pâlissaient étaient choisis par lui, les autres refusés. + +A la même époque, Parry explorait les mêmes régions. Il atteignit le +quatre-vingt-deuxième degré de latitude. Il acquit la conviction qu'il +existe une grande mer polaire libre, ouverte et sans glaces. Il eut à +supporter, à l'île Melville, pendant le long séjour qu'il y fit, une +température de -48 degrés. Alexandre Fischer, chirurgien en second de +l'expédition, affirme, comme Hansteen, qu'un homme bien vêtu pouvait se +promener sans inconvénient à l'air libre par une température de -46 +degrés centigrades, pourvu que l'atmosphère fût parfaitement tranquille; +mais il n'en était pas de même dès qu'il soufflait le plus petit vent, +car alors on éprouvait sur la face une douleur cuisante, suivie bientôt +d'un mal de tête insupportable. En février 1819, le mercure s'étant +entièrement congelé à l'air, le capitaine Parry et ses compagnons +reconnurent que le mercure solide est peu malléable; il se brise sous le +choc du marteau. Un jour, par un froid terrible, il fit verser du haut +du mât de l'eau tiède à travers une passoire: l'eau arriva sur le pont à +l'état de grêle. + +Il rapporte un curieux et malheureux exemple de l'action du métal nu sur +les mains par ces températures si froides. Un incendie s'étant déclaré +dans la petite hutte construite sur le rivage, qui servait +d'observatoire, on procéda au sauvetage des instruments. Un matelot ne +prit pas le temps de mettre ses gants et transporta à bord du vaisseau +un instrument de métal. En arrivant, ses mains étaient si froides que +l'eau dans laquelle il les plongea fut congelée à leur contact. Il +fallut lui couper les doigts. + +Presque tous les compagnons de Parry perdirent quelques doigts ou les +ongles. + +Ross et Parry revinrent de leurs voyages, Franklin devait avoir le même +sort que Behring. Perdu au milieu des glaces avec deux canots, il +souffrit d'abord de la faim la plus atroce, au milieu d'une contrée +déserte, couverte de neige. Il fallut vivre d'une mousse nommée tripe de +roche: deux Canadiens étant morts de froid, on se partagea la semelle de +leurs souliers. Lorsqu'il arriva au fort Entreprise, Franklin n'y +trouva, pour toutes provisions, que des os abandonnés dans un tas +d'ordures, et on en fit la soupe. Enfin arrivèrent des secours et des +provisions. Les malheureux étaient sauvés. + +Mais dans son troisième voyage, en 1845, Franklin fut moins heureux. Il +partit avec des provisions pour sept années. Le 26 juin, il rencontra un +baleinier, et depuis on ne reçut plus de ses nouvelles. En 1848 on +commença à s'inquiéter de son absence, et pendant les années qui +suivirent de nombreuses expéditions partirent successivement à sa +recherche. Ce ne fut que plusieurs années après que des peuplades +d'Esquimaux donnèrent quelques renseignements. Ils avaient vu, en 1850, +une troupe de soixante hommes blancs, fort amaigris, voyageant dans un +canot. Ces malheureux firent comprendre que leurs vaisseaux avaient été +détruits par les glaces et qu'ils chassaient. Plus tard les Esquimaux +trouvèrent un campement où il y avait trente cadavres. L'état de ces +corps montrait que ces infortunés avaient été réduits à l'horrible +ressource du cannibalisme. + +En 1852, le docteur Kane partit pour les régions polaires. Il hiverna au +78e degré de latitude: excepté au Spitzberg, qui jouit d'un climat +tempéré par des courants marins, aucun navigateur n'avait encore hiverné +à une aussi haute latitude. Pendant une longue nuit de presque cinq mois +on éprouva des températures de -56 degrés, ce qui n'empêcha pas de faire +constamment des observations. + +Le commandant américain avait l'intention de profiter des glaces de +l'hiver pour faire vers le nord une expédition en traîneau; il avait +dans cette intention amené un magnifique attelage de neuf chiens de +Terre-Neuve, et de trente-quatre chiens esquimaux; mais la froidure +extrême les fit presque tous périr, et il ne lui en resta que six pour +ses courses. Il montra l'existence dans le Groenland de glaciers +immenses, auprès desquels les glaciers des Alpes ne sont rien. Il +parvint jusqu'au 83e degré de latitude. + +[Illustration: Attelage de chiens.] + +Forcés de séjourner au milieu des glaces un hiver encore, le docteur +Kane et ses compagnons eurent cruellement à souffrir malgré leur +alliance avec les Esquimaux. «Enfermés dans une étroite cabine entourée +de mousse, dit M. Laugel, à peine défendus contre le froid, obligés de +brûler chaque jour quelque partie du navire, atteints du scorbut, osant +à peine interroger l'avenir dans leurs sinistres réflexions, le docteur +Kane et ses compagnons atteignirent sans doute la limite des souffrances +que la nature humaine peut endurer.» Enfin, au printemps, ils prirent le +parti désespéré d'abandonner leur navire, et ils arrivèrent heureusement +à Uppernavik. Quelques mois après Kane mourait, à trente-quatre ans, des +suites de ses souffrances. + +L'une des dernières explorations au pôle Nord est l'exploration +allemande des navires _la Germania_ et _la Hansa_, en 1869 et 1870. Fait +assez singulier, sur la côte orientale du Groenland, les voyageurs +n'eurent à supporter que des températures relativement élevées, ne +dépassant pas -30 degrés. C'est que le Gulf-Stream envoie encore par là +quelques dérivations. Le sort de l'équipage de la _Hansa_ ne fut pas +cependant pour cela moins à plaindre. Forcé d'abandonner le vaisseau qui +avait été écrasé par les glaces, il resta pendant 237 jours sur un +glaçon qui le portait à la dérive vers le sud. Sur cette île flottante +de sept milles de circonférence on ne manqua d'abord de rien. Une grande +partie du chargement avait pu être embarquée. Mais à la fin, le +combustible venant à manquer, on en fut réduit à tout brûler pour se +chauffer, pétrole, eau-de-vie, le tabac même. Enfin, le 13 juillet, +après une course en canot de deux mois, on parvint à Friedrichsthal. + +Ces quelques extraits de quelques-unes des expéditions au pôle Nord nous +suffisent pour connaître quelles sont les températures les plus basses +observées, et quels effets elles produisent. Résumons ces températures +et ces effets. + +Des températures de -40 degrés ont été observées en Amérique à la même +latitude que Marseille, à Newport, Franconvay, Bangor. Plus au nord on a +subi des températures bien plus basses: à l'île Melville, -48 degrés; au +fort Entreprise, -49 degrés; au fort Reliance, -56°.7; c'est +vraisemblablement le froid le plus grand qui ait jamais été observé en +Amérique. L'Europe, dans des terres beaucoup moins boréales, a vu des +températures presque aussi basses: à Moscou, -43 degrés; à Calix +(Suède), -55 degrés. Le Spitzberg est beaucoup moins froid. + +Mais c'est à l'Asie, avec ses masses profondes de terre, que reviennent +les températures les plus basses qui aient jamais été observées. A +Iakoutsk, le 25 janvier 1829, on observa -58 degrés. La température +beaucoup plus basse encore de -60 degrés aurait été constatée en ce même +lieu le 21 janvier 1873, par un marchand russe nommé Severow. Enfin, un +médecin-major, Middendorf, a affirmé y avoir noté un froid de -63 +degrés. «Alors, dit-il, le mercure devenu métal se travaille au marteau +comme le plomb, le fer devient cassant, les haches se brisent comme du +verre quand on veut s'en servir, le bois refuse de se laisser couper; il +semble que le feu lui-même gèle, car les gaz qui l'alimentent perdent de +leur chaleur.» Le fait de la congélation du mercure se produit à partir +de la température de -40 degrés dans toutes les contrées que nous venons +de décrire; il faut alors nécessairement remplacer le thermomètre à +mercure par le thermomètre à alcool. C'est pour n'avoir pas pris cette +précaution que Gmelin, le 16 janvier 1735, à six heures du matin, crut +avoir noté une température de -70 degrés à Ieniseisk, puis une +température de -84 degrés à Kiring. Le mercure s'était congelé dans son +thermomètre, et, par la contraction produite au moment de la +solidification, avait marqué une température beaucoup plus basse que la +température réelle. + +Mais Gmelin ne s'aperçut pas de ce qui était arrivé; Delisle, en 1736, +reconnut le premier que le mercure peut se solidifier par le froid. +Cependant, jusqu'en 1760, le fait resta ignoré du plus grand nombre, et +fut même révoqué en doute par ceux auxquels il était raconté. C'est +seulement à cette époque que divers physiciens, utilisant le froid +rigoureux qu'il faisait à Saint-Pétersbourg pour obtenir à l'aide de +mélanges réfrigérants des températures plus basses encore, purent +solidifier artificiellement le mercure, et étudier ses nouvelles +propriétés. Les savants étaient si peu préparés à cette solidification, +ils la croyaient si impossible, qu'on lit dans l'_Histoire de l'Académie +des sciences pour 1760_: «Quand les premiers navigateurs qui passèrent +dans l'Inde dirent aux Indiens que cette liqueur qui leur paraissait si +mobile, si fluide, que l'eau enfin devenait en hiver, dans les climats +septentrionaux, dure et solide comme la pierre, ils les prirent pour des +imposteurs; ils ne se rendirent que lorsqu'on eut trouvé le moyen de +leur montrer cette eau durcie, de la glace en un mot, et de leur faire +voir que rien n'était plus vrai que ce qu'ils n'avaient jamais voulu +croire. Nous aurions peut-être été aussi étonnés et aussi incrédules +qu'eux autrefois, si l'on nous eût dit que le mercure peut acquérir la +solidité des corps durs, des métaux.» + +Dans l'hiver de 1808-1809, le mercure se congela naturellement dans +l'air à Moscou. + +La solidification du mercure, ainsi constatée d'une manière indiscutable +en 1760, fut un événement considérable, et causa une certaine déception +aux savants. C'est que, à cette époque, on n'avait pas encore perdu +l'espérance de changer les métaux communs en métaux précieux, et qu'on +comptait sur le mercure pour opérer la transmutation. Les savants +croyaient à la possibilité de solidifier le mercure d'une manière +permanente, et, suivant le degré plus ou moins parfait de sa +solidification, d'en faire du plomb, de l'étain ou de l'argent. Il n'y +aurait plus eu alors qu'à ajouter à ce mercure solide une nouvelle +qualité, la couleur, au moyen d'une teinture convenable, pour en faire +de l'or. + +Aussi, lorsque l'on eut constaté que le mercure une fois solidifié +redevenait liquide quand le froid disparaissait, les alchimistes +sentirent crouler leurs dernières espérances. + +Sur l'homme, les effets de froids si excessifs sont rapides. Toutes les +parties du corps qui ne sont pas assez garanties sont vite congelées. +Par un temps absolument calme, nous l'avons vu, on peut résister quelque +temps, et le visage, même à découvert, peut rester exposé à l'air. C'est +que dans ce cas la chaleur du sang qui réchauffe le visage n'a à lutter +que contre le rayonnement; l'air froid qui le touche, ne se renouvelant +que lentement, n'emporte guère de chaleur. Quand il y a du vent, il en +est tout autrement, et la rapidité du refroidissement est bien plus +grande. Aussi, en Sibérie, fait-on quelquefois usage de masques pour se +couvrir le visage, pour préserver le nez et les oreilles. + +Quand on se livre à un exercice violent, à une marche rapide, la +souffrance au visage n'est pas moindre, mais il vient s'en ajouter une +autre. La respiration s'accélère, la quantité d'air qui pénètre dans la +poitrine augmente, et comme cet air est glacé, la chaleur du sang ne +suffit plus à réchauffer les poumons; de là la souffrance intérieure. + +Nous pouvons donc affirmer que par des froids de -40 degrés la vie +extérieure n'est plus possible; c'est à peine si l'on peut séjourner +quelques instants dehors, et encore à la condition qu'on ne s'y livre à +aucun exercice un peu violent. Ce n'est pas seulement le contact de +l'air qui est à craindre dans ces cas, mais encore, mais surtout le +contact des métaux; nous en avons rapporté plusieurs exemples. +L'explication de ce fait est aisée. + +Les métaux sont des corps bon conducteurs de la chaleur; si un corps +chaud est placé sur une barre métallique, la chaleur se propage +rapidement à partir du point de contact pour se répandre dans toute la +barre; de telle sorte qu'au bout de quelques instants le corps chaud +sera entièrement refroidi. La barre métallique lui aura soutiré toute sa +chaleur par le point de contact pour s'échauffer elle-même. Que le corps +chaud soit au contraire placé sur du bois, sur une étoffe de laine, la +chaleur qui passera dans l'étoffe, ne pouvant s'y propager rapidement, +car l'étoffe conduit mal la chaleur, restera au point de contact; le +corps chaud se refroidira lentement. + +Notre main, c'est le corps chaud. Qu'elle saisisse un morceau de bois, +elle l'échauffe seulement à l'endroit touché, et ne perd elle-même que +peu de chaleur. Mais si nous prenons une barre de fer, la chaleur qui +sort de la main est à chaque instant disséminée dans la totalité de la +masse de métal, les points de contact ne s'échauffent pas sensiblement. +De là une soustraction rapide de chaleur qui occasionne une +désorganisation des tissus analogue à celle que cause une brûlure. C'est +ce qui nous explique aussi pourquoi, en hiver, un métal nous semble à la +main beaucoup plus froid que le bois placé à côté de lui, quoique, en +réalité, les deux corps soient à la même température. + + + + +CHAPITRE III + +FAUNE ET FLORE DES RÉGIONS POLAIRES. + + +Les froides régions qui entourent les pôles ne peuvent pas être bien +riches en espèces végétales et animales. Un hiver presque perpétuel, une +nuit de plusieurs mois, ne permettent pas à la végétation de se +développer librement; les animaux, d'autre part, plus ou moins sensibles +au froid et ne trouvant pas à se nourrir, fuient ces lieux +inhospitaliers. + +Chaque végétal a besoin, pour commencer son développement, d'une +température déterminée, et, pour l'achever, d'une certaine quantité de +chaleur comptée à partir de cette température. Bien peu de plantes +peuvent se contenter de la petite somme qu'offrent les régions polaires. +Aussi voit-on une richesse croissante de la flore en allant des pôles à +l'équateur. L'île du Spitzberg, parfaitement explorée, ne possède que +quatre-vingt-dix espèces de plantes; tandis que la Sicile, d'une étendue +moins considérable, en possède deux mille six cent cinquante. + +Les rares plantes de la zone glaciale doivent avoir le temps, dans +l'espace de quelques journées de l'été polaire, de germer, d'ouvrir +leurs feuilles et de mûrir leurs fruits. Une somme de 50 à 100 degrés +leur suffit. + +La terre a été divisée en zones de végétation se succédant du pôle à +l'équateur. La zone polaire boréale, à laquelle correspondrait une zone +australe encore inconnue, comprend l'archipel Glacial de l'Amérique, le +Groenland, le Spitzberg, la Sibérie du nord. Dans cette zone, pas de +forêts; suivant l'expression de Linné, «les lichens, les derniers des +végétaux, y couvrent la dernière des terres.» En Islande, on ne +rencontre plus de froment, les arbustes n'y sont plus que des +broussailles; un mûrier solitaire, qui pousse à l'abri d'une muraille, à +Akreyri, est nommé avec orgueil par les insulaires «l'arbre.» Au sud de +cette zone polaire s'étend une autre zone, dite _arctique_, où se +montrent les premiers arbres et les premières cultures. + +Comment les animaux vivraient-ils dans un semblable milieu? Les +obstacles apportés à la végétation par la rigueur et la prolongation du +froid ne nuisent pas moins aux animaux. «Certains animaux, comme l'homme +et le chien, peuvent supporter des températures extrêmes sans qu'il y +ait danger pour leur vie, et ceux-là, nous les voyons habiter les +régions polaires et les régions équatoriales; mais il en est d'autres, +comme les singes, qui ne peuvent vivre dans un état parfaitement normal +que sous les tropiques, et comme les rennes, qui ne trouvent que dans +les régions septentrionales les conditions nécessaires à leur existence. +Certaines espèces meurent quand on les arrache aux terres boréales, +couvertes de glaces pendant la plus grande partie de l'année. Le +campagnol que M. Martins a vu sur le Fanthorn, et certains animalcules, +tels que le _Desoria nivalis_ et le _Podura hiemalis_, ont les neiges ou +le sol qu'elles recouvrent pour aire d'habitation. Dans les mers, la +baleine franche et divers animaux de la famille des cétacés sont arrêtés +par les eaux chaudes des latitudes tropicales comme par une barrière de +flamme.» + +Mais encore faut-il que ces animaux trouvent à se nourrir dans les +régions qu'ils habitent. Dans le voisinage immédiat du pôle, sans +végétation, on ne trouve sur terre que des insectes, et dans les mers +couvertes de glaces qu'un très petit nombre de poissons, de mollusques +et de crustacés. A ces animaux se joignent quelques carnassiers +ichtyophages, ours et morses. La population marine est plus nombreuse. +M. Nordenskiold, dans son dernier voyage de 1878-1879, a trouvé dans +l'océan Sibérien une abondance surprenante de la vie. Il y a découvert +une faune aussi riche en individus que celle des mers tropicales, +quoique la température du fond soit constamment au-dessous de zéro. Sur +terre, dans les parties où la moindre rigueur des hivers permet la +croissance de quelques rares végétaux, apparaissent les herbivores et +les carnivores. + +La Sibérie, la plus froide des régions du globe pendant l'hiver, n'est +pas cependant la moins bien pourvue en végétaux, et non seulement la +végétation mais même l'agriculture y sont encore possibles. + +C'est que, à des hivers de neuf et dix mois, pendant lesquels la +température descend à -60 degrés, succèdent des étés courts mais +brûlants, plus chauds que les nôtres, avec des chaleurs de +35 degrés. +Aussi les blés et les autres végétaux croissent, pour ainsi dire, à vue +d'oeil. Les plantes auxquelles la rigueur de la saison ne laisse que +quelques jours d'existence ont cependant le temps de fleurir et de +porter des graines. Dans le pays des Yakoutes, la végétation ne commence +qu'en mai, après la fonte des neiges; mais elle se produit alors avec +une telle rapidité, que trente jours après, les feuilles ont acquis leur +entier développement. Dans les prairies, le foin s'élève à la hauteur +d'un homme à cheval. C'est que la chaleur de l'été est aussi grande +qu'est excessif le froid de l'hiver. Au Kamtschatka, le blé ne peut plus +arriver à maturité, mais l'orge peut encore mûrir. + +Outre les plantes annuelles, qui n'ont pas à supporter les rigueurs de +l'hiver, on rencontre des plantes vivaces, mais seulement les plus +robustes. Le chêne, le noisetier, le sapin de Norvège lui-même, ne +tardent pas à disparaître lorsqu'on s'avance assez vers le nord. Mais, à +la place de ces arbres, on rencontre d'épaisses forêts de bouleaux, +d'aunes, de tilleuls, d'érables, de peupliers et d'arbres verts. +Quelques belles plantes même, cachées sous les neiges pendant l'hiver, +le lis des vallées, l'ellébore, l'iris et l'anémone, forment des +prairies éblouissantes de couleurs et d'une odeur suave. + +Avec une pareille végétation, les animaux trouvent facilement à vivre +pendant l'été: en hiver, leur vie est très difficile. Cependant les +espèces animales qui y vivent à l'état sauvage sont nombreuses, et la +Sibérie est une source presque inépuisable à laquelle on demande en +abondance le gibier et la fourrure. Cependant plusieurs cris d'alarme +ont déjà été poussés, et si les procédés employés pour la chasse ne sont +pas un peu modifiés, on verra, en Sibérie comme partout, se produire la +dépopulation. Là se rencontrent les martes zibelines, les renards noirs, +les renards blancs, les hermines, les marmottes, l'écureuil, l'ours, et +tant d'autres animaux à fourrure. L'élan est aussi très répandu. C'est +au mois de mars qu'on se livre à sa chasse; à cette époque, la neige à +moitié fondue permet encore au chasseur de glisser sur de grands patins +de bois; mais l'élan perce la neige à chaque pas et s'y enfonce. + +[Illustration: L'élan perce la neige à chaque pas et s'y enfonce.] + +Le pays a aussi un nombre considérable d'oiseaux, qui sont un excellent +gibier. + +Les mers de la Sibérie et ses fleuves abondent en poissons, et nombre de +peuplades ne vivent que de la pêche. + +Dans la Nouvelle-Sibérie, la faune et la flore sont bien plus rares. + +Les régions polaires de l'Europe, moins froides en hiver mais aussi +moins chaudes en été, ne sont pas aussi favorisées au point de vue des +plantes et des animaux. + +La Laponie a cependant un climat comparable à celui de la Sibérie. +Aussi, à Zyngen, près du cap Nord, à la latitude de 70 degrés, on +récolte encore du blé dans les lieux abrités des vents de la mer. Les +neiges ne disparaissent qu'en juin; mais alors, par un jour sans nuit +qui dure plus d'un mois, la végétation avance avec une prodigieuse +rapidité, et à la fin d'août, après 72 jours de croissance, les blés +sont mûrs. A cette latitude il n'y a plus d'arbres. + +Tous les points de la Laponie sont bien loin de pouvoir produire du blé: +«La Laponie, écrit William Hepworth Dixon, n'est autre chose qu'un +fouillis de rocs énormes, de marécages profonds et sombres; çà et là se +déroule, entre ces obstacles, une vallée sinueuse sur les pentes de +laquelle poussent ces lichens chétifs dont les rennes font leur +nourriture. Des bouquets de pins et de bouleaux donnent à ce paysage +austère un peu de variété; mais aucune céréale ne croît sous ces froides +zones, et les indigènes n'ont d'autres ressources que le gibier et le +poisson. Le pain de seigle, leur seul luxe, doit être expédié par eau +des villes d'Onéga et d'Arkhangel, qui elles-mêmes le tirent des +provinces méridionales.» + +C'est déjà presque le tableau désolé du Spitzberg. Là, les rigueurs de +l'hiver ne sont pas excessives, et la température moyenne du mois le +plus froid n'est que de -18°.2, mais il n'y a pas d'été. Sous ce ciel +gris et sans lumière, même pendant le long jour de l'été, les plantes ne +peuvent s'accroître. Pendant les rapides semaines de soleil, quelques +phanérogames fleurissent, semblables à celles des Alpes, et viennent +égayer de leurs vives couleurs ces froides solitudes. En dehors de là, +des mousses et des lichens: en tout 90 plantes. La faune n'est guère +plus riche. M. Charles Martins n'y a rencontré, en comptant les cétacés, +que l6 mammifères, dont quatre seulement terrestres: l'ours, qui vit +principalement de poissons; le renne, un campagnol et un renard bleu. +Là, aucun reptile, mais plusieurs insectes. Les poissons non plus ne +sont guère nombreux. + +Les cétacés, au contraire, pullulent. De 1669 à 1778, les baleiniers +hollandais tuèrent sur les côtes du Spitzberg 57 000 baleines; leur +nombre aujourd'hui diminue singulièrement. Il en est de même des morses. +Ainsi, à l'île des Ours, à 450 kilomètres au nord-ouest des côtes du +Finmarken, on rencontrait anciennement un nombre énorme de morses. En +1608, un équipage en tua plus de mille en une seule journée. Maintenant +on n'en voit presque plus. + +Malgré la pauvreté des espèces au Spitzberg, on a rencontré des régions +plus pauvres. La terre François-Joseph, plus au nord, avec sa +température moyenne de -15 degrés, ne renferme presque plus rien. «La +végétation de ce pays, dit M. Reclus, où les chaleurs de l'été ne +peuvent ouvrir que d'étroites clairières dans le couvercle continu des +neiges et des glaces, est naturellement d'une extrême pauvreté; en +comparaison des _prairies_ de François-Joseph, celles du Spitzberg +semblent d'une exubérante richesse. Quelques herbes, des saxifrages, un +pavot, des mousses et des lichens, telle est la flore de la contrée. +Payen n'a point vu de renne: cet animal ne trouverait sans doute point à +se nourrir dans ces îles désolées; mais dans les régions septentrionales +de l'archipel, près de la _mer libre_, se voyaient partout les traces de +l'ours, du lièvre et du renard, et des veaux marins étaient en foule +étendus sur la glace. De même que sur les côtes des Feroërs, de +l'Islande, du Spitzberg, les rocs isolés sont habités par des myriades +de pingouins et d'autres oiseaux, et, à l'approche des voyageurs, les +mâles s'élèvent en vols immenses, avec un bruit d'ailes assourdissant. + +»C'est que, si les terres rapprochées des pôles sont pauvres en espèces, +ces espèces elles-mêmes ont, pour la plupart, des représentants en +nombre immense. Quelques îlots des Lofodens sont tellement peuplés de +volatiles qu'on leur a donné le nom de Hyken, ou montagnes d'oiseaux. De +même sur les promontoires et dans les fiords des Hébrides, des +Shettlands, des Feroërs, de la Norvège, du Spitzberg, de la +Nouvelle-Zemble, les assises des rochers sont occupées, à perte de vue, +par des rangées d'oiseaux pressées comme les soldats d'une armée. Quand +ces foules de volatiles s'élancent contre le vent et la mer pour aller +chercher leur proie, ou tourbillonnent au-dessus des chasseurs, elles +s'élèvent en nuages, et l'homme, ivre de destruction, n'a qu'à tirer au +hasard pour abattre ses victimes, à moins qu'armé d'un bâton il ne +préfère assommer les femelles qui, tout en glapissant avec rage, restent +noblement accroupies sur leur couvée.» + +L'Islande, comme le Spitzberg, quoique beaucoup moins au nord, profite +du Gulf-Stream. Les hivers y sont, dans leurs écarts extrêmes, moins +froids que ceux de France, et les étés moins chauds. Le pays emprunte de +plus aux singularités de son sol une originalité toute spéciale. Neiges +éternelles, volcans, sources jaillissantes d'eau bouillante, on y +rencontre les plus étranges contrastes. Les chaleurs de l'été, bien +modérées cependant, permettent d'y récolter quelques grains et des +pommes de terre. Les prairies permettent d'y élever des boeufs, des +moutons, des rennes, des chevaux. On y fait la chasse des oiseaux et de +quelques animaux à fourrure. La pêche y est abondante. C'est à peine si +l'île de Terre-Neuve, à la latitude de 48 degrés, est plus favorisée. + +La Nouvelle-Bretagne, un immense continent comme la Sibérie, présente +presque les mêmes caractères. Cependant les eaux de l'Océan qui le +pénètrent de toutes parts, qui séparent les nombreuses îles de son +archipel, ont un peu adouci son climat; mais l'adoucissement est petit. +Mêmes hivers horribles, mêmes étés étouffants, même répartition des +animaux et des plantes. Nous n'y insisterons pas. + + + + +CHAPITRE IV + +LES HABITANTS DES RÉGIONS POLAIRES. + + +Dans les régions si froides dont nous venons de parler ne peuvent vivre +que de rares et peu nombreuses peuplades. La rigueur du climat, en les +attaquant directement, rend leur vie bien pénible; mais ce sont surtout +les difficultés de la subsistance qui arrêtent leur développement. +Faisons sur ce sujet un nouvel emprunt à Elisée Reclus. + +«De rares peuplades seulement se sont égarées dans la solitude de la +zone glaciale, et luttent péniblement contre le climat pour lui arracher +chaque jour leur dure existence. Ne pouvant guère pénétrer dans +l'intérieur des îles et des terres continentales, à cause des glaciers +et du manque de végétation, ils construisent leurs huttes de bois ou de +neige au bord de l'océan. Là, du moins, les vents apportent en été +quelques bouffées d'un air équatorial, les contre-courants poussent sur +la rive des eaux venues des tropiques et qui n'ont pas encore perdu +entièrement leur chaleur primitive; enfin, quand la tempête n'agite pas +la mer, et que la surface liquide n'est pas recouverte de bancs de glace +épars, le pêcheur peut se hasarder dans sa barque de cuir à la poursuite +des phoques et des poissons. Quand il a forcé de son harpon les animaux +qui doivent servir de nourriture à sa famille, il revient dans le trou +noir qui lui sert de tanière, et c'est là qu'il passe, en se chauffant à +la flamme d'une lampe, cette longue nuit d'hiver qui semble ne devoir +jamais finir, car le soleil même, le foyer de la vie terrestre, +abandonne la zone glaciale pendant des semaines et des mois, et l'aurore +polaire, qui remplace l'astre par intervalle, n'envoie qu'une lueur +livide, véritable fantôme du jour. La vie est difficile pendant ce long +et ténébreux hiver: aussi la famine sévit souvent parmi ces peuplades, +et parfois des tribus ont disparu sans laisser de trace de leur +passage.» + +»Comment l'esprit des Groenlandais, des Esquimaux et des Kamtschadales +ne subirait-il pas l'influence du climat désolé des régions polaires? +Tous les voyageurs racontent que les plus simples plaisirs suffisent +pour remplir de joie ces êtres naïfs dont la vie est si monotone; dans +leur lutte pour l'existence, ils ne sont point ambitieux, car la grande +chose est de se nourrir, et le sol est trop rebelle à la culture, le +climat trop inclément, pour qu'ils puissent réagir contre la terre et +tenter de se l'approprier; ils sont aimants et doux, car dans leur hutte +de neige, la famille est pour eux tout l'univers. Ils sont attachés à +leur patrie et meurent quand ils sont obligés de la quitter, parce que +leurs idées sont uniformes comme le pays dans lequel ils sont nés, et +que là seulement ils peuvent ressentir ces joies simples et ces plaisirs +tranquilles qui les reposent de leurs fatigues. Parmi les peuples, ce +sont encore des enfants. Ils périssent quand on les arrache du sein de +leur mère.» + +Encore ces rares peuplades n'ont-elles pu remonter bien haut, et +beaucoup de terres se rencontrent, au delà du 75e degré, qui n'ont pas +d'habitants. Leur végétation, leur faune, sont trop pauvres pour pouvoir +fournir à la nourriture des peuplades les plus clair-semées. La +Nouvelle-Sibérie, la Nouvelle-Zemble, le Spitzberg, l'extrémité nord du +Groenland, les îles arctiques de l'archipel américain, ne voient que les +rares voyageurs qui y sont attirés par l'amour de la science ou l'appât +de quelque gain, principalement de la pêche des morses et des baleines. +Plus au sud, on rencontre des habitants permanents disséminés en +peuplades à moitié sauvages; mais ils sont bien clair-semés. + +Dans la Sibérie, cette immense région, d'une étendue au moins égale à +celle de l'Europe, on compte à peine deux millions d'habitants. Ce sont +les Russes ou Cosaques émigrants, puis les tribus indigènes en nombre +considérable, Tartares, Tungouses, Samoyèdes, Yakoutes, Kamtschadales... + +Dans le nord de l'Europe, ce sont encore les Samoyèdes, puis les Lapons +et les habitants de l'Islande. En Amérique, les Esquimaux, qui sont +répandus partout, au Groenland, au Labrador, comme à l'ouest de la baie +d'Hudson. + +Habitant des régions presque identiques, soumises aux mêmes influences +climatériques, ayant à lutter contre les mêmes difficultés, ces +peuplades si nombreuses se ressemblent presque en tous points. Même +manière de se garantir du froid, mêmes abris primitifs, même mode de +subsistance. Chez tous la nourriture est presque exclusivement animale, +puisque la terre se refuse à produire des plantes qui peuvent servir à +la nourriture de l'homme. Le poisson et le renne, voilà les deux +comestibles presque uniques qui nourrissent les peuples des régions +polaires. + +Cette nourriture animale, grasse surtout, est du reste indispensable +comme moyen de défense contre le froid. Le Dictionnaire de médecine +indique en ces termes cette nécessité: «La résistance aux froids dans +les régions tempérées s'acquiert à peu de frais et sans changement +radical dans les habitudes. L'homme a-t-il, au contraire, à lutter +contre le froid antivital des régions polaires, il n'a le dessus dans +cette lutte qu'en modifiant profondément toutes les conditions de sa +vie. Il trouve surtout dans un genre spécial de nourriture un moyen +efficace de résistance. Les explorations pour trouver le passage du +nord-ouest ont fixé les points essentiels de cette hygiène polaire. Il +est bien reconnu maintenant qu'à l'imitation du régime des Esquimaux, la +nourriture des Européens doit contenir une grande proportion de matières +grasses, c'est-à-dire d'aliments principalement respiratoires, mais que +les alcooliques vont à rencontre du but qu'on se propose; des boissons +théiformes, chaudes, aromatiques, les remplacent avec avantage. Parry +avait déjà signalé les inconvénients de l'alcool, Hayes a insisté +fortement sur ce point.» + +Quelques terres très froides pourraient cependant nourrir de nombreux +habitants si l'on savait mettre à profit la belle saison, pendant +laquelle la végétation est si rapide. Mais ces peuples nomades ne +connaissent guère l'agriculture. Ainsi, l'île de Terre-Neuve est presque +complètement déserte; les rares habitants qui vivent sur ses côtes ne +demandent qu'à la pêche des ressources pour soutenir leur triste +existence. Et cependant, dans l'intérieur des terres, M. Murray a +découvert des vallées très fertiles, bien boisées, et dans lesquelles on +pourrait se livrer à l'agriculture. Telle vallée explorée par M. Murray, +sur les bords du Gander, suffirait à nourrir plus de 100 000 habitants. + +Dans l'impossibilité où nous sommes de passer en revue toutes les +peuplades qui habitent les régions polaires, nous nous contenterons d'en +prendre trois, les Samoyèdes pour l'Asie, les Lapons pour l'Europe, les +Esquimaux pour l'Amérique: ces deux dernières étant, du reste, de +beaucoup les plus importantes, sinon les seules, pour l'Europe et pour +l'Amérique. + +Au physique, la ressemblance de ces hommes si éloignés les uns des +autres est frappante. Tous les trois sont de petite taille, avec une +grosse tête, un torse assez fort, et des jambes très grêles. Cette +disproportion tient à ce que ces peuples, sans cesse occupés à ramer, +développent ainsi leur torse aux dépens de la partie inférieure du +corps. + +La taille des Lapons a été longtemps opposée à celle des Patagons, ces +géants qui occupent à peu près les antipodes de la Laponie. Mais, de +même qu'il a fallu rabattre de l'immense taille des Patagons, de même on +a reconnu que les Lapons ne sont pas des nains. Leur taille moyenne +n'est guère inférieure à 1m.60, et plusieurs atteignent la taille de +1m.70. Les Samoyèdes sont un peu plus grands, ainsi que les Esquimaux. +Ils sont tous assez laids. Les femmes, aussi petites et aussi laides que +les hommes, sont couvertes de vêtements dépourvus d'élégance qui ne +rehaussent en rien leur beauté. + +Ces malheureux, entourés de toutes les difficultés de l'existence, dont +beaucoup sont condamnés à vivre sans feu sous le climat le plus dur, +sont tristes, mais en général simples et bons. Les Samoyèdes, opprimés +et misérables, sont peut-être les plus à plaindre. + +[Illustration: Samoyèdes.] + +«Les Lapons, dit M. Reclus, sont d'une grande douceur; ils ont le regard +triste de l'homme vaincu, mais ils sont restés bienveillants. Ils sont +très hospitaliers. + +»Grâce à l'extrême salubrité du pays, et malgré la saleté repoussante de +leurs cabanes, les Lapons jouissent en général d'une excellente santé et +deviennent très âgés; la mortalité est moins forte chez eux que chez les +civilisés du littoral; mais, ainsi qu'Acerbi le remarquait déjà au +siècle dernier, ils ont souvent les yeux rouges et malades à cause de la +fumée des tentes et de leurs continuels voyages au milieu des neiges. + +»Les voyageurs russes disent les Lapons de Russie très supérieurs à +leurs voisins par la pureté des moeurs, la délicatesse des sentiments, +la probité de la vie, bien que leurs relations avec les Russes les aient +déjà corrompus. Les Lapons ne ressemblent à leurs voisins les paysans +russes que par le costume et leur penchant à l'ivrognerie. Ils ont grand +soin de leurs personnes et se lavent soigneusement même en hiver.» + +Nous avons déjà eu l'occasion de dire que les régions polaires, malgré +l'effroyable rigueur de leur climat, ne sont pas insalubres. L'âge +avancé auquel arrivent les Lapons en est une nouvelle preuve. Toutes les +relations des voyageurs en font foi. «En lisant ces récits lugubres qui +nous représentent une poignée d'hommes aux prises avec la faim, la +fatigue et le froid, partant pour des excursions de plusieurs mois, à +travers ces solitudes sans bornes, attelés le jour aux traîneaux qui +renferment leurs provisions, dormant la nuit sur la glace qui conserve +au réveil l'empreinte de leurs corps, l'esprit se partage entre +l'admiration qu'inspirent ces mâles courages et la surprise qu'on +ressent en voyant presque tous ces hommes y résister.» + +De même qu'on ne connaît la vraie taille des Lapons que depuis peu, +depuis peu aussi on les représente avec leur véritable caractère. Au +milieu de ce siècle, les voyageurs les dépeignaient encore comme étant +de véritables brutes, méchants, avares, défiants, ornés de tous les +vices. + +Les Esquimaux n'étaient pas mieux traités, et on leur accordait «un +caractère aussi odieux que leur personne était difforme.» On les +représentait comme étant querelleurs et toujours prêts à manquer à leur +promesse. Et cependant, en 1852, lorsque le docteur Kane, forcé +d'hiverner dans le Groenland, traita avec eux, il n'eut qu'à se louer de +leur caractère. Ils ne manquèrent à la foi jurée dans aucune occasion et +ne songèrent pas à profiter de leur supériorité numérique pour massacrer +l'équipage et s'emparer des objets si tentants que renfermait le navire. +De quel droit, dès lors, a-t-on pu accuser, sans aucune preuve, ces +paisibles peuplades du meurtre de Franklin et de ses compagnons? + +Presque identiques sont donc toutes ces tribus par l'aspect et le +caractère. Aussi grande est la ressemblance pour la manière de vivre. +Pour se défendre contre le froid, ils ont leurs vêtements, leurs cabanes +et le feu. + +Leurs vêtements sont faits de peaux de bêtes, qu'ils façonnent avec une +habileté plus ou moins grande. Le cuir les préserve de l'humidité, le +poil les protège contre le froid. + +Les habitations sont fort diverses d'aspect, mais presque toujours assez +bien disposées pour le but à obtenir. Tantôt ce sont de simples trous +creusés en terre, avec une ouverture très petite qui sert à la fois de +porte et de cheminée; tantôt ce trou est béant, et couvert au ras du sol +de peaux garnies de leurs poils. D'autres fois, autour du trou creusé en +terre s'élèvent des piquets qui supportent la toiture, composée de +branches d'arbres, dans les pays où il y en a, et d'herbes sèches, +revêtues d'une couche de terre d'un pied d'épaisseur. Dans ces huttes, +pas de cheminées; la fumée sort par la porte, et l'action de cette fumée +sur les yeux, jointe à la réverbération de la neige, cause des +ophtalmies très nombreuses. + +Chez les Esquimaux, notamment, la cheminée serait bien inutile: la +végétation est si pauvre que le combustible manque. Ils n'ont guère que +de la graisse à faire brûler dans des lampes qui les éclairent et les +chauffent à la fois. Le passage suivant, extrait de la Géographie de +Malte-Brun, montre combien est grande la pénurie de combustible chez ces +peuplades. Il s'agit pourtant ici des îles Aléoutiennes, dont la +latitude est moindre que 55 degrés. «Lorsque ces insulaires veulent +manger quelque chose de cuit, envie qui leur prend rarement, ils +dressent deux pierres l'une à côté de l'autre, en prennent une troisième +plate qu'ils pressent horizontalement par-dessus et autour de laquelle +ils forment un rebord de terre glaise ou d'argile, remplissent tout le +dessus d'herbes sèches et y mettent le feu. Quand ils veulent se +chauffer eux-mêmes, ils ne font pas de feu, mais ils mettent entre leurs +jambes une lampe à huile allumée, et en conduisent la chaleur sous les +peaux dont ils sont couverts. De cette manière, on est en peu de temps +chauffé comme dans un bain russe.» + +Enfin les peuplades plus nomades se construisent souvent des huttes de +neige durcie ou de glace. Elles sont faites avec art: la lumière pénètre +par une fenêtre pratiquée au plafond et fermée par un fragment bien +diaphane de glace. Un jour suffit pour élever ces constructions. + +Les huttes d'été sont encore plus rudimentaires que celles d'hiver, et +se composent seulement de quatre perches supportant des peaux de renne +qui constituent le toit. Ces habitations d'été sont quelquefois +soutenues en l'air par des perches, et on n'y arrive qu'en grimpant. + +Dans les régions où la végétation est un peu plus florissante, où le +combustible n'est pas rare, il y a des cheminées. Ainsi, les +Kamtschadales passent l'hiver dans des huttes souterraines dont chacune +sert d'asile à plusieurs familles. Là, pendant la mauvaise saison, ils +allument de grands feux et se divertissent par des danses, pendant que +la neige amoncelée couvre la hutte jusqu'au tuyau de la cheminée, la +garantissant ainsi, mieux que ne le ferait la plus épaisse fourrure, du +froid extérieur. + +Et comme le bois est assez commun en Sibérie, et ces huttes creusées +sous terre parfaitement closes, les naturels y obtiennent des +températures dont nous n'avons aucune idée. L'abbé Chappe d'Auteroche, +qui voyageait en Sibérie au dix-huitième siècle, a constaté dans des +chaumières russes l'épouvantable température de +50 degrés centigrades. +Dans ce four les indigènes vivent souvent absolument nus, tandis qu'à +l'extérieur il fait un froid de -30 à -40 degrés. + +Du reste, les habitants du Kamtschatka, de même que certaines peuplades +relativement favorisées de la Sibérie, sont moins misérables et plus +civilisés que les Esquimaux et les Lapons. Ainsi, les Yakoutes sont +intelligents, industrieux, hospitaliers. Ils ont des sentiments élevés, +protègent leurs parents et leur obéissent, honorent les vieillards. +Leurs femmes, quelquefois jolies, sont très modestes et très réservées. +Ils aiment le travail, et sont si durs à la fatigue qu'ils peuvent +travailler trois et quatre jours sans rien manger. A côté de cela ils +possèdent les vices de la civilisation; ils sont ivrognes et volontiers +menteurs. + +Mais revenons aux bords de l'océan Glacial. Outre le problème des +vêtements et de l'habitation, ces peuplades ont à résoudre le problème +bien autrement difficile de la subsistance. De nourriture végétale, il +n'y faut guère songer: c'est à peine si ces pays déshérités produisent +assez pour nourrir quelques herbivores d'une frugalité incroyable. Et +cependant la nourriture végétale doit, dans bien des cas, leur venir en +aide. + +Pendant l'hiver, les Lapons de Russie et les Samoyèdes mangent de la +mousse, des écorces d'arbres, et une sorte d'herbe amère et malsaine. +Les plus favorisés, et ils sont peu nombreux, y ajoutent du pain d'orge +et de seigle, et quelques produits importés. Les gens des pays voisins, +qui parcourent ces contrées pour le commerce du gibier et des fourrures, +payent souvent en nature, et souvent avec les pires produits de la +civilisation. Cependant chez les Lapons l'usage du café s'est en grande +partie substitué à celui de l'eau-de-vie. Les plus riches parmi les +Lapons en font un usage immodéré, jusqu'à en boire presque constamment. +Ils en font un véritable aliment, en y ajoutant du sel, du fromage, du +sang, de la graisse. + +Mais tout cela n'est rien qu'un agrément pour les riches, s'il s'agit du +café; qu'un pis-aller pour les pauvres, s'il s'agit de nourriture +végétale. On peut dire, d'une manière générale, que ces gens du Nord ne +vivent que de viande et de graisse. Les Esquimaux, par exemple, n'ont +pour toute nourriture que de la chair de phoque, du saumon salé, et de +l'huile de poisson dont ils font une consommation effrayante. Les uns, +les nomades, qui vivent surtout dans l'intérieur des terres, se +nourrissent de la viande et du lait de leurs troupeaux. Les autres, +relativement sédentaires, vivent du produit de leur chasse, et surtout +de leur pêche. Deux animaux domestiques, les deux seuls de ces climats, +constituent toute la ressource de ces pauvres gens. + +Les familles des pasteurs, aussi bien Samoyèdes que Lapons ou Esquimaux, +ont le renne. Cet animal est fait pour le pays qu'il habite. Sa +résistance au froid est illimitée, sa frugalité inouïe. En été, les +rares herbes qui poussent sur le sol lui fournissent une nourriture +abondante; en hiver, il sait vivre de rien. Le lichen qu'il trouve sous +la neige suffit à sa subsistance. Mais ce lichen pousse avec une lenteur +excessive: aussi ne peut-on paître une région qu'une fois tous les dix +ans. Cette circonstance suffit à elle seule à expliquer la prodigieuse +rareté des habitants dans ces régions. Il faut de 600 à 700 hectares de +ces prairies de lichen pour nourrir 25 rennes, et 25 rennes sont +nécessaires à l'existence d'un Lapon. C'est que le Lapon pasteur tire de +son troupeau la totalité de sa subsistance. Il attelle ses rennes à son +traîneau et se transporte ainsi, avec tout ce qu'il possède, d'un point +à un autre de ses immenses et misérables pâturages. La dépouille du +renne est utilisée tout entière par lui: la peau lui sert de vêtement, +avec les boyaux il fait du fil, avec la vessie des bouteilles. Ces +bouteilles servent à conserver la graisse, le sang. «Le repas ordinaire +de la journée est la soupe de sang, faite de farine et de sang mêlé de +caillot, que les ménagères savent garder pendant les mois d'hiver, à +l'état liquide, dans des tonneaux ou des outres en estomac de renne.» +Mais ce n'est pas seulement la chair et le sang du renne qui nourrissent +le Lapon, son lait est aussi employé. Pendant tout l'hiver, le Lapon +mange le lait du renne, conservé sous forme de rondelles. + +Dans tous les voyages, le renne, qui n'est, comme force et vitesse, +qu'un attelage médiocre, montre une résistance prodigieuse, et il se +passe d'étable par une température capable de tuer les animaux les plus +robustes. + +Mais les pasteurs ne sont pas les plus nombreux, surtout parmi les +Esquimaux. Un plus grand nombre de peuplades vivent surtout de leur +chasse, et là ils sont aidés par le second animal domestique, par le +chien. + +Comme le renne, le chien sert de bête de trait. Le traîneau de +l'Esquimaux ou du Samoyède, attelé de dix ou douze chiens, court sur la +neige avec une rapidité vertigineuse, et pendant un temps très long. +Malheureusement, ces chiens, toujours affamés, nourris exclusivement de +viande, quand ils sont nourris, sont désobéissants et quelquefois +féroces. Ils n'obéissent qu'au fouet, que les Esquimaux manoeuvrent avec +une incroyable adresse et avec une sévérité nécessaire. C'est que le +chien des régions polaires, assez semblable à notre chien de berger, n'a +aucun des instincts généreux du noble animal qui, chez nous, est l'ami +de l'homme. C'est encore un animal sauvage, maintenu en servitude par +les nécessités de son existence, et n'obéissant qu'à la force. + +Tel qu'il est cependant, il est aussi indispensable au chasseur que le +renne l'est au nomade. C'est grâce à lui que l'Esquimaux peut tirer +parti des faibles ressources du triste pays qu'il habite. C'est lui qui +le transporte dans ses courses, qui l'aide dans ses chasses. Sans le +chien, il ne pourrait poursuivre ni le renne sauvage dans les prairies, +ni le veau marin sous la glace, ni l'ours sur les glaçons flottants; +sans le chien, plus de subsistance et bientôt la mort. + +[Illustration: Esquimaux.] + +La pêche enfin est la troisième ressource des peuples du Nord, et la +plus importante. La population des côtes est, en effet, la plus +nombreuse, et elle vit presque exclusivement de poisson, et, qui plus +est, de poisson cru, frais ou séché. + +De même que les Samoyèdes, appelés aussi _Siroydis_ ou _mangeurs de +viande crue_, dévorent la viande du renne sans la faire cuire; de même +les Esquimaux, dont le nom a à peu près le même sens, mangent le poisson +absolument cru, presque vivant. La pêche est la seule occupation de ces +peuples du littoral. + +Les Esquimaux notamment y sont habiles. Ils ont de petits canots faits +avec un art extrême, nommés kayaks. Composés d'un bois très léger, ils +sont recouverts de peaux de phoque, si artistement cousues les unes aux +autres qu'elles sont absolument imperméables à l'eau. Le canot, +extrêmement petit, ayant la forme d'une aiguille de tisserand, n'a que +bien juste la place du pêcheur. Là dedans, armé d'une rame unique de six +pieds de long, il file comme le vent. Le corps complètement immobile, +car le moindre mouvement ferait tout chavirer, il s'avance le long des +côtes, navigue à travers les glaces, poursuivant le veau marin, le morse +et le narval, faisant aussi le service de la poste entre les +établissements danois. + +Et c'est ainsi que ces peuples misérables, placés dans un milieu qui les +menace de toutes parts, exposés à chaque instant à mourir de froid et de +faim, traînent leur malheureuse existence, sans un instant de repos, +plus à plaindre cent fois, dans cette terrible lutte pour l'existence, +que les plus tristes animaux de nos pays. Combien, après ces peintures, +vont nous sembler doux nos hivers les plus rigoureux, douces aussi les +misères qu'ils traînent après eux! + + + + +CHAPITRE V + +LE FROID DANS LES MONTAGNES. + + +A mesure que l'on s'élève au-dessus du niveau de la mer, la température +s'abaisse. Ce fait a été constaté de toute antiquité. On le remarque, +soit que l'on monte en ballon à une certaine hauteur, soit qu'on +gravisse péniblement les montagnes. On éprouve alors la même succession +de température que si on allait de l'équateur au pôle, et on rencontre +sur sa route, à mesure que l'on s'élève, des animaux et des plantes qui +habitent d'ordinaire des pays de plus en plus froids. Le froid qui règne +au sommet des montagnes un peu élevées suffit pour y maintenir des +neiges éternelles, et alors elles deviennent complètement inhabitables +pour l'homme, et souvent même inaccessibles. Aussi la plus grande +altitude atteinte l'a-t-elle été en ballon. Glaisher et Coxvell seraient +arrivés, le 5 septembre 1862, à la hauteur de 11000 mètres. + +Sur le flanc des montagnes on n'est pas allé si haut; le pic le plus +élevé dont on ait visité le sommet est l'Ibi-Gamin, montagne du Thibet, +qui a 6730 mètres au-dessus du niveau de la mer. Mais les habitations +permanentes sont loin d'aller à de telles hauteurs. Le village de +Saint-Yéran, le plus élevé de l'Europe, est à 2009 mètres. L'hospice du +Saint-Bernard est à 2472 mètres. La maison la plus élevée de la terre, +la station de poste de Humiliuasi, entre Cuzco et Puno, dans le Pérou, +presque sous l'équateur, est à 4934 mètres. Voyons l'aspect de ces +régions élevées. Nous y trouverons un hiver perpétuel, ou, plus +exactement, une région polaire égarée en pays chaud. + +Sur les flancs des montagnes la neige tombée pendant l'hiver fond au +printemps; mais à partir d'une certaine hauteur, la chaleur de +l'atmosphère diminuant, la neige demeure toute l'année. La limite des +neiges persistantes n'est pas la même partout. La ligne de séparation +entre la zone des pluies et celle des neiges est d'autant plus élevée +qu'on est plus près du pôle. Cette ligne ne s'abaisse probablement nulle +part jusqu'au niveau de la mer. Toutes les terres connues, même le nord +du Groenland et la terre François-Joseph, n'ont plus de neige au niveau +de la mer pendant les quelques jours du milieu de l'été. Dans le Thibet, +la limite des neiges persistantes ne commence qu'entre 5000 et 6000 +mètres d'altitude. Dans les Alpes et les Pyrénées, elle commence vers +2800 mètres. + +Il ne faudrait pas croire cependant que sur les hauts sommets le soleil +n'ait pas de force; ce serait une complète erreur. Là-haut, au +contraire, les nuages sont rares; le voyageur les a au-dessous et non +pas au-dessus de lui. Entre le soleil et la montagne, rien qui +intercepte les rayons, qui tamise leur chaleur: ils sont brûlants. Mais +ces rayons passent à travers l'air sans réchauffer, et, malgré leur +ardeur, l'atmosphère reste froide. M. Tyndall va nous raconter les +sensations que peut faire éprouver le soleil des montagnes: + +«Tandis qu'un quartier de viande est rôti par l'action du foyer, l'air +qui l'environne peut rester aussi froid que glace. L'air des hautes +montagnes peut être excessivement froid, quoique le soleil darde des +rayons brûlants. Les rayons solaires, qui, dans leur contact avec la +peau humaine, sont presque douloureux, restent impuissants à échauffer +l'air d'une manière sensible; il suffit de se mettre parfaitement à +l'ombre pour sentir le froid de l'atmosphère. Jamais, dans aucune +circonstance, je n'ai tant souffert de la chaleur solaire qu'en +descendant du _Corridor_, au _grand plateau_ du mont Blanc, le 13 août +1857; pendant que je m'enfonçais dans la neige jusqu'aux reins, le +soleil dardait ses rayons sur moi avec une force intolérable. Mon +immersion dans l'ombre du dôme du Gouté changea à l'instant mes +impressions, car là l'air était à la température de la glace. Il n'était +pourtant pas sensiblement plus froid que l'air traversé par les rayons +du soleil, et je souffrais, non pas du contact de l'air chaud, mais du +choc des rayons calorifiques lancés contre moi à travers un milieu froid +comme la glace.» + +Les rayons du soleil ne sont pas sans action sur la neige des hautes +régions, et ils en déterminent constamment la fonte. La neige, fondue à +la surface, produit une eau glacée qui s'enfonce. Soustraite alors à +l'action du soleil, elle se regèle, et peu à peu la masse entière se +transforme en glace. Au sommet de la montagne on a la neige, un peu plus +bas le névé, ou neige déjà à moitié durcie par la fonte et le regel; +plus bas encore, la transformation est complète, c'est le glacier. + +Ce glacier, poussé sur la pente de la montagne de toute la force de son +poids, descend lentement, se modelant sur les gorges et les vallées. +C'est, comme nous l'avons expliqué, la fusion de la glace par pression, +et sa recongélation quand la pression ne s'exerce plus, qui expliquent +cette plasticité apparente du glacier, qui lui permet de couler pour +ainsi dire comme un fleuve. Arrivée à la limite des neiges persistantes, +la base du glacier se fond, formant un ruisseau, un torrent, la +naissance d'un fleuve. Les neiges persistantes du sommet des montagnes +ne sont donc pas des neiges éternelles; sans cesse elles fondent et +descendent le long des pentes, soit lentement à l'état de glace, soit +brusquement dans les avalanches qui causent si souvent en bas de +terribles ravages. Aussi les neiges sont moins abondantes au sommet des +monts à la fin de l'été qu'à son début. + +Mais bientôt la provision est renouvelée. Elle l'est même en été, car +dans ces hautes régions, où la température de l'air est constamment +inférieure à zéro, il ne pleut jamais, il neige. Tout nuage qui se +résout au-dessus du sommet de la montagne se résout en neige; de telle +sorte qu'à quelques heures d'intervalle on peut voir le soleil, par +l'ardeur de ses rayons, fondant la neige à la surface, puis cette neige +être renouvelée par une chute presque immédiate. + +Et nous voyons bien nettement ici le rôle du soleil, rôle prépondérant +dans notre monde, puisque c'est lui qui est la cause déterminante de +tous les phénomènes qui se produisent à la surface de la terre. Cette +eau, qui coule en bas du glacier par suite de l'action du soleil, va +donner naissance à un fleuve, va alimenter l'océan. Peu à peu le soleil +la reprend, la volatilise; elle devient invisible, mais se répand +partout dans notre atmosphère, y jouant, au point de vue qui nous +occupe, un rôle capital que nous aurons à examiner. Cette vapeur, +rencontrée dans les hautes régions par un courant d'air froid, va former +les nuages, puis la neige, qui viendra tomber de nouveau sur ce même pic +peut-être d'où elle était partie quelques mois auparavant. Admirable +évolution, dans laquelle nous voyons l'eau tour à tour solide, liquide, +gazeuse, tournant sans cesse dans le même cercle, toujours nouvelle et +toujours la même. Et toutes ces transformations sont dues à la même +cause, la chaleur du soleil. + +Rien n'est plus facile que de montrer directement, en quelques instants, +sans sortir de sa chambre, les nombreuses métamorphoses de l'eau. Dans +cette chambre bien chauffée introduisons un mélange réfrigérant. +Aussitôt nous voyons le vase qui le renferme se recouvrir d'une blanche +enveloppe. Raclée avec un couteau, la couche condensée nous donne de la +neige; un peu pressée entre les mains, notre neige devient du névé. +Comprimons ce névé dans un moule de bois, nous aurons une lentille de +glace si transparente qu'on pourrait, en l'exposant aux rayons du +soleil, l'employer pour allumer du feu. Mais bientôt notre glace fond, +la voilà réduite en eau. Comme nous sommes un peu pressés, mettons cette +eau sur le feu, et dans quelques minutes notre vase sera vide. L'air a +repris, après tant de transformations, la vapeur invisible que nous lui +avons enlevée au début. + +Dans les régions des neiges éternelles ne se trouvent plus d'habitants, +mais il s'y rencontre encore des animaux et des plantes. Le système de +distribution des plantes et des espèces animales, que l'on reconnaît en +allant de l'équateur aux pôles, on le retrouve en gravissant une +montagne. Faisons encore à ce sujet un emprunt à Elisée Reclus: «Prenons +pour exemple, dit-il, le Canigou, qui se dresse si superbement. Les +oliviers qui recouvrent les campagnes de la Têt et du Tech croissent +aussi sur les racines avancées du mont, jusqu'à 420 mètres d'altitude: +la vigne s'élève beaucoup plus haut, mais à 550 mètres elle disparaît à +son tour: au delà de 800 mètres cesse de croître le châtaignier. Les +derniers champs cultivés en seigle et en pommes de terre ne dépassent +point 1 610 mètres, hauteur à laquelle le hêtre, le pin, le sapin, le +bouleau, souffrent déjà du vent et de la rigueur des hivers. A 1 950 +mètres s'arrête le sapin: le bouleau ne se hasarde point au delà de 2000 +mètres; mais le pin, plus hardi, escalade les rochers jusqu'à l'altitude +de 2 430 mètres, non loin de la cime. Au-dessus, la végétation ne se +compose plus que d'espèces alpines ou polaires. Le rhododendron, dont +les premières touffes s'étaient montrées à 1 320 mètres, a pour limite +une élévation de 2840 mètres. Quant au genévrier, il monte en rampant et +en cachant à demi son branchage dans le sol jusqu'à la pointe terminale, +haute de 2785 mètres, et couverte de neige pendant presque toute +l'année.» + +La végétation s'arrête donc seulement à la limite des neiges éternelles. +Là, elle cesse complètement, car presque aucune plante ne semble pouvoir +végéter à une température constamment inférieure à zéro degré. Dans les +régions polaires, nous avons vu la triste végétation ne se développer +que pendant les quelques jours d'été où la température s'élève un peu +au-dessus de zéro. + +Cependant, un saxifrage (_Saxifraga oppositifolia_) peut fleurir +jusqu'au milieu des glaces du Spitzberg, et, dans les hautes montagnes, +sur la lisière des neiges éternelles. D'autre part, M. Martins rapporte +avoir vu en fleur la soldanelle alpine, sous une voûte de neige. J'ai +vu, pour ma part, pendant le terrible hiver de 1879-1880, des violettes +en fleur sous la neige, au mois de décembre, par une température +extérieure extrêmement basse. + +Enfin, là où ni le rhododendron ni le genévrier ne peuvent vivre, on +trouve encore, comme au Spitzberg, des lichens et des mousses, dernière +végétation des pays froids. + +Les animaux qui se rencontrent plus loin que les plantes dans les +régions polaires vont aussi plus haut qu'elles sur les sommets des +montagnes. On rencontre même des mammifères au-dessus de la limite des +neiges perpétuelles. M. Hugi, puis ensuite M. Martins, ont en effet +trouvé, à une hauteur de près de 4 000 mètres au-dessus du niveau de la +mer, une sorte de souris que M. Martins a nommée le «campagnol des +neiges.» La marmotte, si connue de tous, habite en été les plus hauts +sommets des Alpes, tout couverts de neige. Elle semble fuir devant la +chaleur et monter plus haut à mesure que les neiges fondent par le bas. +Elle se tient juste à la limite des neiges, pour avoir à la fois la +possibilité de rester dans le milieu qu'elle affectionne et de se +nourrir des rares herbes qui poussent un peu plus bas. + +Dans les montagnes de nos pays, l'ours brun a remplacé l'ours blanc des +régions polaires; le chamois est venu prendre la place du renne. Les +oiseaux sont plus nombreux que les mammifères; mais ici ils se trouvent +dans des conditions bien différentes de celles des oiseaux des régions +polaires. Quelques minutes de vol, quelques heures au plus, suffisent +pour les conduire dans les prairies chaudes qui sont au-dessous, dans +lesquelles ils trouvent une subsistance abondante et assurée. Pour les +oiseaux, la montagne neigeuse est donc plutôt un lieu de refuge qu'une +aire d'habitation et de subsistance. Tel est l'aigle des Alpes. + +[Illustration: L'ours brun.] + +Quelques oiseaux cependant semblent habiter réellement les neiges +éternelles, y vivant d'insectes, et ne les quitter presque jamais. Le +bec-fin roitelet, un des plus petits oiseaux de notre pays, est dans ce +cas. Plus haut encore se trouve le pinson des neiges, qu'on ne rencontre +jamais dans nos plaines, mais qu'on voit en Sibérie et dans la +Nouvelle-Bretagne, là où il retrouve ses conditions d'existence. +Toujours au-dessus des neiges éternelles, perché sur un rocher qui a été +dénudé par la tempête, il daigne à peine descendre jusqu'aux hospices du +Saint-Bernard et du Saint-Gothard pour y nicher quelquefois. + +Les reptiles, presque inconnus dans les régions polaires, ont cependant +quelques représentants dans les neiges des montagnes. Une espèce de +lézard passe sa vie au sommet des Alpes, engourdi sous la neige pendant +dix mois de l'année. Pendant son court réveil, il fait concurrence au +bec-fin et au pinson, et leur dispute les rares insectes qui vivent +là-haut. «La zone glaciale est si bien le milieu naturel de ces lézards, +qu'ils aiment mieux mourir de faim que vivre dans des régions plus +hospitalières où on a voulu les transplanter.» + + + + +LIVRE III + +LES GRANDS HIVERS FRANÇAIS. + + + + +CHAPITRE PREMIER + +LES GRANDS HIVERS AVANT CELUI DE 1709. + + +Nous n'avons, sur les hivers anciens, que des renseignements fort +incomplets, et le plus souvent fort vagues. Maintes fois même les récits +des historiens méritent peu de créance: il s'agit seulement de faits mal +observés, souvent légendaires, presque toujours exagérés à plaisir. Nous +les passerons très rapidement en revue. + +Plusieurs savants ont recherché, chez les historiens, les mentions +d'hiver rigoureux, et ont tenté d'en dresser une liste complète. Arago, +notamment, a établi cette liste avec la description rapide de tous ces +grands hivers. Nous y avons déjà fait, nous y ferons encore de nombreux +emprunts; emprunts nécessaires, car la notice d'Arago renferme en abrégé +tout ce qui peut être dit sur la matière. + +Cette liste, complétée par M. Barral, renferme deux cent vingt hivers, +compris entre l'année 396 avant notre ère et l'année 1858, bien proche +de nous. Elle est, au début, nécessairement fort incomplète, car les +historiens n'ont pas parlé de tous les hivers de rigueur moyenne +comparables à ceux qu'Arago cite dans les derniers siècles. + +L'hiver de 1709 étant le premier des grands hivers sur lesquels nous +ayons des renseignements presque complets, nous allons d'abord nous +occuper de ceux qui ont précédé celui-là. Nous n'en citerons que +quelques-uns, non pas les plus rigoureux, puisque nous n'avons aucun +moyen de mesurer exactement leur rigueur, mais ceux qui nous +présenteront des faits dignes d'être rapportés. Nous passerons aussi +sous silence ceux dont nous avons déjà eu occasion de parler dans la +première partie de cette étude. + +En 821: «Toutes les plus grandes rivières de la Gaule et de la Germanie +furent tellement glacées que, par l'espace de trente jours et davantage, +on y passoit par-dessus et à cheval et avec des charrettes; de sorte +que, venant cette glace à fondre, il y eut plusieurs villes et citez +voisines des fleuves qui en furent grandement endommagées.» + +En 1076: «Cette année fut si étrangement froide que la plupart des +arbres, vignes et fruictiers mourut, et que même les semences en furent +intéressées; et continuèrent les grandes gelées depuis le premier jour +de novembre jusqu'à la my-avril, qui fut cause que la terre devint +stérile pour quelques années ensuyvantes.» La disette de blé fut si +grande que peu de gens purent se flatter d'avoir vu du froment de la +récolte de cette année. + +En 1124: «Cet hiver fut plus rude que d'ordinaire et extrêmement pénible +à supporter, à cause de l'amoncellement de la neige qui tomboit presque +sans relâche. Un grand nombre d'enfants, et même de femmes, moururent de +l'excès du froid. Dans les rivières, les poissons périrent emprisonnés +sous la glace, qui étoit si épaisse et si solide qu'elle supportait les +voitures chargées, et que les chevaux circuloient sur le Rhin comme sur +la terre ferme. On vit, en Brabant, un fait singulier: les anguilles, +chassées en quantité innombrable de leurs marécages par la gelée, se +réfugièrent dans les granges, où elles se cachèrent; mais le froid étoit +tel qu'elles y périrent faute de nourriture et se putréfièrent. Le +bétail mourut dans beaucoup de contrées. Les intempéries se prolongèrent +tellement que les arbres ne prirent leurs feuilles qu'en mai.» Il est +impossible de voir en moins de mots une description plus complète d'un +grand hiver. Elle est empruntée par Arago à Guillaume de Nangis. Tout +s'y trouve parmi les effets que nous avons étudiés sur le froid. + +En 1325, l'hiver fut très rigoureux. La débâcle de la Seine à Paris fut +très difficile, et les deux ponts de bois furent emportés. + +L'hiver de 1408 fut certainement l'un des plus rudes du moyen âge, et, +d'après les chroniqueurs, il faut remonter au moins à 500 ans pour en +rencontrer un semblable. Il nous serait aisé d'y insister longuement. On +lit dans les registres du Parlement: «La Saint-Martin dernière passée, a +esté telle froidure que nul ne pouvoit besogner; le greffier même, +combien qu'il eût du feu près de lui en une pelette pour garder l'encre +de son cornet de geler, toutes fois l'encre se geloit en sa plume, de +deux ou trois mots en trois mots, et tant que enregistrer ne pouvoit.» +Félibien en donne une assez longue description: «Tous les annalistes de +ce temps-là ont pris soin de remarquer que l'hyver de cette année fut le +plus cruel qui eût esté depuis plus de 500 ans. Il fut si long, qu'il +dura depuis la Saint-Martin jusqu'à la fin de janvier, et si aspre, que +les racines des vignes et des arbres fruitiers gelèrent. Toutes les +rivières étoient gelées et les voitures passoient sur celle de Seine +dans Paris. On y souffroit une grande nécessité de bois et de pain, tous +les moulins de la rivière estant arrestez, et l'on seroit mort de faim +dans la ville, sans quelques farines qui y furent apportées des pays +voisins. Le temps commença à devenir plus doux le 27 janvier, mais le +dégel causa de grands désordres.» + +La débâcle commença à Paris dans la matinée du 30 janvier. Les premiers +chocs des glaçons contre les arches des ponts avertirent les habitants +des nombreuses maisons construites dessus de pourvoir à leur sûreté: +aussi, au moment de la rupture de deux de ces ponts, n'eut-on pas +d'accidents de personnes à déplorer. + +A voir avec quel soin Félibien donne la description de cet hiver, il +semble qu'il n'y ait pas de doute possible et qu'on soit bien réellement +en présence d'un hiver tout à fait exceptionnel. Il n'est pas, du reste, +le seul historien à en parler, et, dans cette circonstance, Félibien est +absolument véridique. Les divers récits se corroborent les uns les +autres. Et cependant, seize ans après, à une époque où l'on ne pouvait +avoir oublié cet hiver exceptionnel, il y en eut un autre: nombre +d'historiens, qui n'avaient pas parlé des rigueurs de 1408, parlent de +1422; tandis que d'autres, après avoir raconté longuement l'hiver de +1408, ne font aucune mention de celui de 1422. Chacun se borne à +déclarer que son hiver est le plus fort des hivers. Le _Journal de +Paris_, dans les Mémoires pour servir à l'Histoire de France et de +Bourgogne, s'exprime ainsi: «En 1422, douzième jour, fut le plus aspre +froid _que homme eust veu faire_; car il gela si terriblement qu'en +moins de trois jours le vinaigre, le verjus, geloient dans les caves, et +fut la rivière de Seine, qui grande étoit, toute prise, et les fruits +gelés en moins de quatre jours, et d'une telle âpre gelée dix-huit jours +entiers...» Cet exemple, qui est loin d'être le seul, doit nous rendre +fort circonspects dans nos recherches, et nous montre qu'il faut +absolument renoncer à classer, par des considérations quelconques, les +hivers qui ont précédé 1709. Nous savons, du reste, comment on écrivait +l'histoire à cette époque. Continuons donc notre nomenclature rapide, +sans y chercher autre chose que le récit de quelques faits curieux +auxquels nous n'accorderons qu'une croyance modérée. + +En 1434: «L'hiver fut très long. Il neigea près de 40 jours consécutifs, +la nuit comme le jour. Il fut ordonné d'enlever la neige des rues et de +la porter dans la place de Grève, mais on n'y pouvoit suffire. On a +remarqué, comme une chose fort singulière, que dans le tronc d'un seul +arbre il se trouva, de compte fait, plus de cent quarante oiseaux morts +de froid.» + +Nous ne pensions pas, en faisant les réserves précédentes, trouver sitôt +l'occasion de les appliquer. Est-il croyable que la neige soit tombée +pendant quarante jours consécutifs? La vie à Paris n'aurait-elle pas été +complètement interrompue, et n'en serait-il pas résulté une perturbation +telle dans la capitale que tous les historiens en eussent parlé? Et sur +ce point tous gardent le silence. Il y a donc ici une exagération +flagrante, exagération doublée d'enfantillage. Quoi, il est tombé de la +neige pendant quarante jours à Paris, et l'effet le plus remarquable de +ces neiges a été de faire périr quelques petits oiseaux. Ceux qui ont vu +Paris après une chute de neige de 24 heures, qui ont été obligés de +circuler alors dans les étroites rues de la vieille ville, ne pourront +que sourire en lisant les lignes qui précèdent. + +François de Belle-Forest nous donne, dans _les Grandes Annales_, la +description de l'hiver de 1564: «Le roi entrant en Languedoc, l'hiver +commença aussi premièrement par pluies, puis devint si âpre et si +rigoureux, et si violent en vents, gelées et neiges, qu'il n'y avoit +homme, tant vieux fût-il, qui l'ait vu ni si long, ni tant véhément, +comme ainsi fait que les rivières demeurèrent éprises et caillées plus +de deux mois, et ainsi le cours d'icelles empesché; ne faut-il s'ébahir +si le trafic cessoit et s'il y avoit faute de bois en plusieurs lieux, +et surtout à Paris, et si au dégel les ponts et les moulins furent +emportés par les glaçons; tant y a que les vignes, les arbres et +fruictiers se ressentirent tellement de cette froidure, et la terre en +fut de telle sorte épuisée de sa chaleur radicale, qu'elle a esté assez +longtemps après sans être si fertile qu'auparavant, et les vignes à demi +mortes ont été plusieurs années si étonnées, que la moindre gelée leur +ôtoit leur puissance de produire et de nourrir le raisin, d'où est +advenue cette grande cherté des vins qui dure si longuement en ce +royaume.» C'est dans cet hiver que le roi fut pris à Carcassonne par les +neiges. + +Sa durée nous est indiquée par les vers suivants de Pierre de l'Estoile: + + L'an mil cinq cent soixante-quatre, + La veille de la Saint-Thomas, + Le grand hyver vint nous combattre, + Tuant les vieux noyers à tas: + Cent ans a qu'on ne vit tel cas. + Il dura trois mois sans lâcher, + Un mois outre la Saint-Mathias, + Qui fit beaucoup de gens fâcher. + +Enfin, pour terminer ce rapide examen de quelques-uns des anciens +hivers, passons à celui de 1608, juste cent ans avant le terrible hiver +de 1709. + +Mézeray, dans son Histoire de France, éditée en 1755, en parle en ces +termes: «L'année 1608 est nommée encore aujourd'hui l'année du grand +hiver, à cause de sa longue et terrible froidure. Elle avoit commencé à +devenir très âpre le jour de Saint-Thomas, et ayant duré plus de deux +mois sans relâcher qu'un jour ou deux, elle glaça, pour ainsi dire, +pétrifia toutes les rivières, gela presque toutes les jeunes vignes et +les jeunes plantes à la racine, tua plus de la moitié des oiseaux et du +gibier à la campagne, grand nombre de voyageurs par les chemins, et près +de la quatrième partie du bétail dans les étables, tant par la rigueur +du temps que par le défaut de fourrages. On remarqua que les chaleurs de +l'été suivant égalèrent presque les rigueurs de l'hiver et que néanmoins +l'année fut des plus abondantes.» Cette abondance montre que les ravages +exercés sur la végétation ne furent pas aussi grands que l'indique +Mézeray. + +Le 10 janvier, à Paris, dans l'église Saint-André des Arcs, le vin gela +dans le calice; «il fallut, dit l'Estoile, chercher un réchaux pour le +fondre.» Le pain qu'on servit à Henri IV, le 23 janvier, était gelé; il +ne voulut pas qu'on le lui changeât. A Anvers, les habitants dressèrent +des tentes sur l'Escaut, et on allait y banqueter. Mézeray, complètant +sa description, parle de la débâcle: «Les glaces des rivières rompirent +les bateaux, les chaussées et les ponts; les eaux, grossies par les +neiges fondues, inondèrent toutes les vallées; et la Loire, bouleversant +ses digues en plusieurs endroits, fit un second déluge dans les +campagnes voisines. En Italie, il survint du commencement un si grand +débordement des rivières, que Rome se vit presque en un déluge par les +eaux du Tibre, qui descendirent avec une telle violence des monts +Apennins que plusieurs maisons en furent renversés.» + +[Illustration: 1608. Anvers.--Les habitants dressèrent des tentes sur +l'Escaut.] + +De son côté, Jean de Serres, dans l'_Inventaire de l'histoire de +France_, décrit dans un langage quelque peu ampoulé les rigueurs de cet +hiver. Nous trouverons cités dans cette description quelques faits dont +il a été déjà question au début de cet ouvrage. «Le commencement de l'an +1608 fut signalé d'un hiver si grand et qui fit sentir les pointes de sa +froidure si rigoureuses, qu'il n'en est parlé de pareilles de mémoire +d'homme. Ni les glaces de la Samartie (Russie), ni les âpres gelées des +Palus Méotides (mer d'Azof), ne furent jamais plus extrêmes. On trouve +Tacite hardi en ses témoignages, comme entre autres où il tient qu'un +soldat portant un faix de bois, ses mains se tordirent de froid et se +collèrent à sa charge, de sorte qu'elles y demeurèrent attachées et +mortes, s'étant départies des bras. Et pourroit-on bien encore trouver +le sieur du Bellay aussi hardi, où il récite que durant le voyage de +Luxembourg les gelées furent si âpres que le vin de munition se coupoit +à coups de hache et de coignée, et se débitoit par poids aux soldats qui +l'emportoient dans des paniers. Mais quiconque dira que la froidure de +cet hyver a été plus horrible, et qu'il n'y a point d'égalité en ces +rigueurs et celles des autres, il dira vérité. La France, assez tempérée +d'ailleurs, est néanmoins fameuse des difficultés et des mésaises d'un +si grand et si extrême hyver. Celles-cy en sont, que les voyageurs, +accueillis d'horribles monceaux de neige, en perdoient la connaissance +du pays et des chemins. Et n'eût été trop mal propre à d'aucun, que pour +se mettre à couvert et sauver du froid ils se fussent avisés, ainsi que +l'armée de Bajazet passant par la Russie, d'éventrer les chevaux et +montures pour se jetter dedans et jouir de la chaleur vitale, si les +bêtes mêmes n'eussent perdu toute chaleur naturelle qui les pût défendre +de la gelée. La disette et la cherté du bois apporta d'autres +incommodités à ceux des villes, principalement à la commune de Paris. +Ceux qui n'estoient fournis de provisions l'achetoient quatre fois plus +que d'ordinaire, et la pluspart même n'en avoient pas pour de l'argent. +La cause la plus urgente en fut rapportée tant à la rigueur et âpreté du +froid qu'au cours de la Seine et autres rivières arrêtées par la glace. +Si fut-elle cette eau affermie d'une telle épaisseur de glace, que les +carrosses et chariots tout chargés, le roi même, les seigneurs de sa +cour, et plusieurs du menu peuple, y passoient assurément que sur terre +ferme.» Nous bornerons là ces citations des hivers anciens, d'autant +plus que nous avons déjà eu l'occasion, dans les chapitres précédents, +de conter un grand nombre de faits les concernant. Nous tâcherons +seulement, pour terminer, de chercher s'il nous serait possible de fixer +approximativement le froid de ces hivers, en l'absence de toute donnée +thermométrique; de voir s'ils sont plus rigoureux, ou moins rigoureux, +que les grands hivers actuels. + +Le docteur Fuster nous servira de guide dans cette recherche, car il a +indiqué, dans sa remarquable étude _sur les changements dans le climat +de la France_, la marche à suivre pour faire cette comparaison. A défaut +des indications du thermomètre, qui n'existe que depuis bien peu de +temps, comme nous l'avons vu, il se sert des phénomènes naturels relatés +dans les divers récits qui viennent de passer sous nos yeux. + +La température à laquelle les fleuves commencent à charrier des glaçons +est assez constante. Ceux des provinces du nord: la Seine, le Rhin, la +Moselle et la Loire, charrient communément au bout de trois ou quatre +jours d'un froid de -7 degrés à -8 degrés; ceux des provinces du Midi: +la Gironde, la Garonne, le Tarn, le Var, la Durance et le Rhône, +charrient, en général, un peu plus tôt que les premiers, et c'est +communément après trois ou quatre jours d'un froid de -5 à -6 degrés. +Ces rapports assez fixes peuvent servir de point de départ pour les +degrés inférieurs d'une échelle de nos grands hivers. + +On ne peut rien conclure, au contraire, du fait de la congélation +complète des fleuves. Nous avons vu, en effet, cette congélation se +produire parfois totalement par des températures de -9 degrés, tandis +que d'autres fois elle n'a pas été produite, comme cela eut lieu en +1709, par des froids de -23 degrés. Nous observons plus de constance +dans les rapports thermométriques de la congélation des grands étangs du +Languedoc et de la Provence, des côtes et des petits ports de la +Méditerranée, des côtes et des petits ports de la Manche. L'expérience +des deux hivers de 1709 et de 1789 donne le droit de penser que ces +côtes et ces bassins ne gèlent pas en entier, à moins d'un froid continu +de -20 degrés. + +Ce phénomène nous permet d'affirmer qu'aucun hiver n'a été, sur les +côtes de la Méditerranée, pendant notre siècle, aussi rigoureux que ceux +qui virent ces congélations, comme 1638 et 1709. + +Les végétaux, depuis ceux du midi les plus susceptibles, tels que +dattiers et orangers, jusqu'à nos essences forestières les plus +résistantes, peuvent aussi nous donner une échelle de graduation des +hivers rigoureux. + +Or, tous ces phénomènes se produisent actuellement, comme ils se sont +produits aux temps anciens. Nous voyons encore les rivières se geler, +les arbres périr, même les plus résistants. Nous devons en conclure que +les grands hivers ne sont actuellement ni beaucoup plus froids ni +beaucoup plus chauds que les grands hivers anciens, et que, s'il s'est +produit dans la suite des siècles des changements dans notre climat, il +faut avoir recours, pour les mettre en évidence, à des faits étrangers +aux grands hivers. + + + + +CHAPITRE II + +LE GRAND HIVER DE 1709. + + +Nous avons été obligés, jusqu'à présent, de passer très rapidement sur +les grands hivers. Les renseignements donnés sur eux par les historiens +sont généralement fort vagues: ils se contentent d'enregistrer quelques +faits, en les exagérant généralement, de telle manière qu'il est +absolument impossible d'établir, par une méthode de discussion +quelconque, un classement de ces hivers par ordre de rigueur. + +A partir de 1709 nous allons marcher plus sûrement. Et d'abord, cet +hiver est le premier sur lequel nous possédions quelques renseignements +thermométriques. Sans doute ils sont fort incomplets, et, qui plus est, +peu précis, mais tels qu'ils sont ils constituent des éléments précieux +pour la comparaison. + +Mais avant d'entrer dans la discussion du froid thermométrique de cet +hiver, donnons une idée de sa rigueur par les récits des contemporains. +Comme ils abondent, nous n'aurons qu'à choisir. Nous emprunterons au +_Magasin pittoresque_ un grand nombre de ces récits. Nous y verrons +comme un résumé de tous les hivers rigoureux qui l'ont précédé, comme un +tableau général du type des grands hivers. C'est ce qui nous engagera à +y insister. + +Les mois d'octobre et de novembre 1708 furent doux; le mois de décembre +présenta une température très ordinaire. Janvier débuta comme avait fini +décembre, par de la chaleur; mais, par sauts brusques, du 4 au 13 la +température s'abaissa jusqu'à un froid excessif. Avec des alternatives +de douceur relative et de gelées plus fortes, l'hiver resta rigoureux +jusqu'au milieu du mois de mars. + +Ce ne fut pas seulement à Paris que le froid se fit sentir avec cette +rigueur, mais bien dans toute l'Europe. L'hiver de 1709 est un de ceux +qui se sont étendus sur le plus grand nombre de régions. En France, en +Italie, en Espagne, en Allemagne, en Angleterre, en Russie, sur toute +l'Europe enfin, il exerça ses ravages. En quelques jours tous les +fleuves furent entièrement pris; il n'y eut pas jusqu'aux eaux de la +mer, même sur les côtes méridionales de l'Italie et de la France, qui +furent gelées. + +La Garonne, ce qui est bien rare, l'Ebre même, furent glacés. La Meuse +fut prise, à Namur, à 1m.60 de profondeur. Le 8 avril, la Baltique était +encore couverte de glaces, aussi loin que la vue, aidée de lunettes, +pouvait s'étendre. Le Rhône fut gelé jusqu'à la hauteur de 12 pieds par +les couches de glace qui s'y amassèrent, «et l'étang de Thau, +ordinairement fort orageux, et qui communique à la mer par un court et +large canal, s'est pris de bout à bout, et plusieurs personnes sont +allées des bains de Balaruc et du lieu de Bousigues jusqu'à Cette +par-dessus la glace, route inconnue à nos pères, et qui le sera +peut-être longtemps à nos neveux.» Enfin la mer se gela au loin à Cette, +à Marseille, dans la Manche et dans l'Adriatique. + +Nous avons vu que pendant ce grand froid, alors que les mers, les lacs +les plus profonds, comme celui de Constance et celui de Zurich, étaient +pris à porter des charrettes, la Seine demeura complètement libre à +Paris, et le Rhône à Viviers. Nous avons donné l'explication de ce fait +qui préoccupa beaucoup les contemporains. Des inondations considérables +furent aussi la suite d'un dégel sans exemple: la Loire rompit ses +levées, monta à une hauteur telle qu'on ne l'avait pas vue depuis deux +siècles, et ensevelit tout sur son parcours. + +Les effets du froid extraordinaire de cet hiver sont longuement décrits +dans les Mémoires des contemporains. + +Gauteron écrivait de Montpellier à l'Académie des sciences: «La nuit du +10 au 11 janvier a été la plus froide qu'on ait jamais sentie dans ce +pays-ci: dans les maisons les mieux étoffées on sentait un froid très +cuisant, dont on avait peine à se garantir; et peu de personnes purent +dormir d'un bon somme, malgré toutes les précautions qu'elles ont pu +prendre pour se mettre à couvert de ce grand froid.» + +Un grand nombre de voyageurs périrent de froid par les chemins. Gauteron +remarque encore que «le dégel du 23 janvier, comme celui du 25 de +février, ont été suivis d'un rhume épidémique, dont presque personne n'a +été exempt. Tant de personnes en furent saisies toutes à la fois, qu'on +ne peut rapporter cette maladie qu'à une cause générale qui ait agi en +même temps sur tous les hommes.» + +Et voilà son explication: «Pendant le grand froid le sang retient +beaucoup de parties séreuses et lymphatiques qui demeurent enveloppées +dans ses parties sulfureuses, et dont il ne peut se débarrasser que par +une fonte générale. Cette fonte d'humeurs doit arriver par le dégel. +Dans ce temps-là le nitre se divise en petites molécules, une grande +quantité de ce sel se môle brusquement avec le sang, l'anime et le +fermente; il n'en faut pas davantage pour faire séparer tout à coup une +grande quantité de lymphe et de sérosité qui se jette sur toutes les +glandes du corps et produit le mal de tête, le dégoût, l'enchifrenure, +la toux, la crudité et l'abondance des urines, la lassitude qu'on +appelle spontanée, et quelquefois un peu de fièvre. + +»Ce rhume est, d'après Gauteron, fort différent de celui qui arrive +pendant le grand froid: dans celui-ci les humeurs circulent avec peine, +et par leur épaississement donnent occasion à quelques parties séreuses +de s'en séparer, ce qui produit la roupie et la toux, qui sont souvent +accompagnées d'un larmoyement involontaire, parce que les points +lacrymaux se trouvent quelquefois bouchés par l'épaississement de la +mucosité qui se sépare dans le nez. Aussi doit-on traiter ces rhumes +d'une manière bien différente; les rhumes de froid se guérissent plus +promptement par le parfum de Rababé que par aucun autre remède, sans +doute à cause de la quantité de sel et de soufre volatil que cette +résine contient. + +»Le vin et l'eau-de-vie brûlés avec du sucre, le thé, le café et le +chocolat, conviennent par la même raison, et j'ai guéri plusieurs rhumes +cet hiver très violents et très opiniâtres avec des bouillons de poulet, +dans lesquels je faisais bouillir pendant un quart d'heure une once de +chair de serpent séchée avec une poignée de feuilles de cresson. + +»Les rhumes de dégel doivent être traités d'une manière toute +différente. Il faut empêcher la trop grande foule des humeurs par des +émulsions cuites, les crèmes de riz, de gruau, d'orge, par l'eau de son, +l'eau de rose et le jaune d'oeuf avec le sucre candi, par le petit lait +et par le lait même. Les narcotiques et la saignée conviennent aux deux +espèces de rhume, surtout quand les malades sont fatigués de la toux, et +que l'on craint quelque inflammation de poitrine. + +»Voilà quelle idée j'ai de la gelée et de ses effets.» + +Qui s'étonnerait après cela de voir Molière bafouer les médecins qui ont +immédiatement précédé celui-là. + +A Paris, le froid fut tel que, tant qu'il dura, le Parlement n'entra pas +au palais: le commerce et les travaux furent interrompus; l'Opéra cessa; +la Comédie et les jeux furent fermés. Cependant une note de la main de +Réaumur démontre que les savants ne furent pas si délicats: «En 1709, +écrit-il, les séances furent tenues pendant la durée du froid, mais le +samedi 20 janvier, il n'y eut pas d'assemblée à cause d'un grand dégel.» + +Les animaux ne furent pas plus épargnés que les hommes. Plusieurs +espèces de petits oiseaux et d'insectes furent presque anéantis en +Angleterre et dans le nord du continent. Derham compte jusqu'à vingt +espèces d'oiseaux de la zone glaciale qui furent vus et tués sur les +côtes d'Angleterre. Le bétail périt dans plusieurs provinces. Mais ce +furent surtout les végétaux qui curent à souffrir. + +Faisons à ce sujet quelques emprunts aux Mémoires de Jamerai Duval, ce +gardeur de dindons qui devait devenir un savant. Chassé de chez ses +maîtres, il allait à l'aventure, dans une misère profonde. Pris par la +petite vérole, il est recueilli près de Provins par un pauvre paysan qui +le met dans une étable à brebis, dans un trou sous le fumier. La misère +de ce pauvre homme était telle que Duval écrit: «Les seuls aliments que +l'on fut en état de me fournir, consistèrent en un peu de soupe maigre +et quelques morceaux de pain bis que la gelée avait tellement durci, +qu'on avoit été obligé de le couper à coups de hache, de façon que, +nonobstant la faim qui me pressait, j'étais réduit à le sucer.» + +Puis il ajoute: «Pendant que j'étois comme inhumé dans l'infection et la +pourriture, l'hiver continuoit à désoler la campagne par les plus +terribles dévastations. Derrière la bergerie, il y avoit plusieurs +touffes de noyers et de chênes fort élevés qui étendoient leurs branches +sur le toit qui me couvroit. Je passois peu de nuits sans être éveillé +par des bruits subits et impétueux, pareils à ceux du tonnerre ou de +l'artillerie; et quand, au matin, je m'informais de la cause d'un tel +fracas, on m'apprenoit que l'âpreté de la gelée avoit été si véhémente, +que des pierres d'une grosseur énorme en avoient été brisées en pièces, +et que plusieurs chênes, noyers et autres arbres, s'étoient éclatés et +fendus jusqu'aux racines. Enfin, tout ce que la terre produit pour +l'aliment de l'homme, sans même en excepter les arbres fruitiers de la +plus solide consistance, avoit été détruit par la force et la pénétrante +activité de la gelée.» + +A Montpellier, les oliviers et les orangers perdirent leurs feuilles et +leurs branches: la plus grande partie de ces arbres moururent jusqu'à la +racine, et, «ce qu'on n'avoit jamais vu dans ce pays-ci, dit Gauteron, +les lauriers, les figuiers, les grenadiers, les jasmins, les yeuses et +quelques chênes même, ont eu le même sort.» + +Dans toute la France, beaucoup d'arbres forestiers furent gelés jusqu'à +l'aubier, et vingt ou trente ans plus tard on retrouvait, dans la coupe +d'un vieux tronc, la marque de la cicatrice de 1709. Les lauriers, les +cyprès, les chênes verts, les oliviers, châtaigniers, les noyers les +plus vieux et les plus forts, moururent en grand nombre. Ecoutons +Réaumur, qui nous explique la cause principale des dégâts: + +«Le premier dégel vint le 26 janvier, mais le froid reprit peu de jours +après. Ce fut cette reprise qui fit tout le mal, parce que, l'eau +n'ayant pas eu le temps de s'emboire dans la terre, ni de se sécher sur +les arbres, la gelée forte et subite qui revint saisit et coupa toutes +les racines du blé, et détruisit l'organisation même dans les arbres +délicats.» + +Les blés auraient été en partie protégés par la neige, sans un grand +vent qui causa bien du mal. Voici ce que consigne à ce sujet, dans le +registre de sa paroisse, le curé de Feings, près de Mortagne: «Le lundi +7 janvier commença une gelée, qui fut ce jour-là la plus rude et la plus +difficile à souffrir: elle dura jusqu'au 3 ou 4 février. Pendant ce +temps-là, il vint de la neige d'environ demi-pied de haut: cette neige +étoit fort fine, elle se fondoit difficilement. Quelques jours après +qu'elle fut tombée, il fit un vent fort froid entre bise et galerne +(vent du nord-ouest) qui la ramassa dans les lieux bas; il découvrit les +blés, qui gelèrent presque tous.» + +La vigne disparut dans plusieurs parties de la France; les jardins et +les vergers furent dépouillés de leurs arbres fruitiers. Beaucoup de +pommiers parurent n'être pas morts; ils poussèrent des feuilles et des +fleurs et moururent ensuite; d'autres succombèrent l'année suivante. La +destruction des blés surtout causa une calamité publique. + +La famine fut si grande que de mémoire d'homme on n'en avait vu de +pareille. Au palais de Versailles même on ne mangea plus que du pain +bis, et Mme de Maintenon se mit au pain d'avoine. Que l'on se figure la +misère du peuple, quand les grands, à la cour, étaient réduits à cette +extrémité. Ce fut cette année que Louis XIV vendit pour quatre cent +mille francs de vaisselle d'argent à la Monnaie. Le désastre fut tel que +les blés manquèrent universellement par toute la France. En Normandie, +dans le Perche et sur les côtes de Bretagne, on récolta de quoi faire la +semence. «Du blé de 1709, écrit un contemporain, il n'en sera point du +tout mangé.» Aussi, le prix du pain s'élève rapidement à des hauteurs +inconnues: à Chartres, le pain se vend, le 15 juin 1709, au prix de 35 +sous les neuf livres, au lieu de 7 à 8 sous, prix ordinaire. + +Par bonheur, quelques agriculteurs avisés promenèrent la charrue sur +leurs champs ensemencés en blé pour y mettre, malgré les prescriptions +de la police, l'orge qui servit à faire le pain nommé de disette. + +La famine devint telle qu'au mois d'avril il parut un arrêt du Conseil +qui ordonnait à tous les citoyens, sans distinction, ainsi qu'aux +communautés, de déclarer exactement leurs approvisionnements en grains +et denrées, sous peine de galère et même de mort. + +On fit en divers endroits de Paris, et notamment au Louvre, des +distributions de pain. Une estampe du temps porte pour devise: +«Distribution du pain du roi au Louvre.» Au-dessous sont gravés les +quatre mauvais vers suivants: + + Chacun accourt au pain: c'est à qui en aura. + O Dieu! la foule est si grande qu'on _si_ tue: + La livre est à deux sous; pour l'avoir il faudra + _Risqué_ d'être étouffé, si cela continue. + +Le peuple fut réduit à se nourrir d'animaux immondes et d'herbes +d'habitude réservées aux animaux. + +Ecoutons de nouveau Jamerai Duval, qui, remis de sa petite vérole, +marchait toujours à l'aventure, cherchant des climats plus cléments. Il +arrive au printemps en Champagne: «L'indigence et la faim avoient établi +leur séjour dans ces tristes lieux. Les maisons couvertes de chaume et +de roseaux s'abaissoient jusqu'à terre et ressembloient à des glacières. +Un enduit d'argile broyée avec un peu de paille étoit le seul obstacle +qui en défendît l'entrée. Quant aux habitants, leur figure cadroit à +merveille avec la pauvreté de leurs cabanes. Les haillons dont ils +étoient couverts, la pâleur de leur visage, leurs yeux livides et +abattus, leur maintien languissant, morne et engourdi, la nudité et la +maigreur de quantité d'enfants que la faim desséchoit, et que je voyois +dispersés parmi les haies et les buissons pour y chercher certaines +racines qu'ils dévoroient avec avidité: tous ces affreux symptômes d'une +calamité publique m'épouvantèrent et me causèrent une extrême aversion +pour cette sinistre contrée. Je la traversai le plus rapidement qu'il me +fut possible, n'ayant pour tout aliment que des herbes et un peu de pain +de chènevis que j'achetois, et que j'avois même beaucoup de peine à +trouver. Cette nourriture brûlante et corrosive, destinée seulement à +repaître les plus vils animaux, émoussa mes forces, altéra la bonté de +mon tempérament, et me causa des infirmités dont j'ai longtemps ressenti +les tristes effets.» + +[Illustration: Les haillons dont ils étaient couverts...] + +Une telle misère suscita la pitié publique, et des comités de charité se +formèrent, à Paris, pour secourir autant que possible les plus +malheureux. Les détails qui suivent sont extraits d'un placard imprimé à +Paris, par les soins d'un comité de charité, sous le titre de _Nouvel +advis important sur les misères du temps_. Tout ce qui est rapporté dans +ce placard est déclaré très véritable, étant écrit par témoins +oculaires, gens de bien et de capacité, et très dignes de foi, qui en +ont donné des témoignages authentiques et dont on garde les originaux. + +Voilà quelques extraits de ce placard: «De Romorantin, du 18 avril, on +mande qu'outre mille pauvres qui y sont déjà morts de misère, il s'y en +trouve encore près de deux mille autres qui languissent et qui sont aux +abois; la plupart n'ayant rien que leurs métiers, dont ils ne +travaillent plus, personne ne les occupant. + +»A Onzain, près Blois, un vertueux ecclésiastique prêcha à quatre ou +cinq cents squelettes, des gens qui, ne mangeant plus que des chardons +crus, des limaces, des charognes et d'autres ordures, sont plus +semblables à des morts qu'à des vivants. La misère passe tout ce que +l'on en écrit, et, sans un prompt remède, il faut qu'il meure dans le +Blésois plus de 20 000 pauvres. + +»Sans parler d'Illiers et des environs de Chartres, où il est déjà mort +plus de trois cents personnes de faim, du Vendômois, on écrit de +Montoire, du mois d'avril, qu'outre les extrémités qu'on souffre là +comme ailleurs, le désespoir a rendu le brigandage si commun que +personne ne s'en croit à couvert; que, depuis peu, huit hommes ont +massacré une femme pour avoir un pain qu'elle portoit, et qu'un homme, +pour défendre le sien, en a tué un autre qui venoit le lui prendre, et +que, sur les grands chemins, il y a des gens masqués qui volent; il est +commun, dans tout ce pays-là, de faire du pain de fougère toute seule, +concassée, avec la septième partie de son, et du potage avec le gui des +arbres et des orties. + +»Dans la plupart des villes et des villages de la Beauce, du Blésois, de +la Touraine... on meurt à tas; on les trouve morts ou mourants dans les +jardins et sur les chemins. Dans les faubourgs de Vendôme, on voit des +gens couchés par terre qui expirent ainsi sur le pavé, n'ayant pas même +de la paille pour mettre sous leur tête, ni un morceau de pain. + +»En plusieurs endroits, lorsque les chiens trouvent quelque chose de +mangeable, les pauvres se jettent dessus pour le leur arracher; ceux qui +achètent du blé sont obligés de s'armer, de peur d'être volés. + +»A Amboise, les misères sont à tel excès, qu'on y a vu plusieurs hommes +et femmes se jeter sur un cheval écorché, en tirer chacun leur morceau +et n'y laisser rien de reste; qu'il s'est trouvé une fille orpheline +morte de faim après s'être mangé une main, et un enfant ses doigts. + +»Il y a des lieux où, de quatre cents feux, il ne reste que trois +personnes. Le 10 mai, un enfant pressé par la faim, arracha et coupa +avec les dents un doigt à son frère, qu'il avala, n'ayant pu lui +arracher une limace qu'il avoit avalée. Il s'en trouve de si foibles que +les chiens les ont en partie mangés: à Beaumont-la-Ronce, le mari et la +femme étant couchés sur la paille et réduits à l'extrémité, la femme ne +put empêcher les chiens de manger le visage à son mari, qui venoit +d'expirer à son côté, tant elle étoit débile.» + +A la fin du dix-huitième siècle, Moucher, dans son poème sur _les Mois_, +prend l'hiver de 1709 comme type, et en fait la peinture suivante: + + Vieillards dont l'oeil a vu ce siècle à son aurore, + Nestors français, sans doute il vous souvient encore + De ce neuvième hiver, de cet hiver affreux, + Qui fit à votre enfance un sort plus désastreux. + Janus avait ouvert les portes de l'année, + Et tandis que la France, aux autels prosternée, + Solennisait le jour où l'on vit autrefois + Le berceau de son Dieu révéré par des rois, + Tout à coup l'aquilon frappe de la gelée + L'eau qui, des cieux naguère à grands flots écoulée, + Ecumait et nageait sur la face des champs; + C'est une mer de glace, et ses angles tranchants, + Atteignant les forêts jusques à leurs racines, + Rivaux des feux du ciel, les couvrent de ruines; + Le chêne des ravins tant de fois triomphant, + Le chêne vigoureux crie, éclate, et se fend. + Ce roi de la forêt meurt. Avec lui, sans nombre, + Expirent les sujets que protégeait son ombre. + + Brillante Occitanie, hélas! encor tes rives + Pleurent l'honneur perdu de tes rameaux d'olives! + L'hiver s'irrite encor; sa farouche âpreté + Et du marbre et du roc brise la dureté: + Ouverts à longs éclats, ils quittent les montagnes, + Et, fracassés, rompus, roulent dans les campagnes. + L'oiseau meurt dans les airs, le cerf dans les forêts. + L'innocente perdrix au milieu des guérets; + Et la chèvre et l'agneau, qu'un même toit rassemble, + Bêlant plaintivement, y périssent ensemble; + Le taureau, le coursier, expirent sans secours; + Les fleuves, dont la glace a suspendu le cours, + La Dordogne et la Loire, et la Seine et le Rhône, + Et le Rhin si rapide, et la vaste Garonne, + Redemandent en vain les enfants de leurs eaux. + L'homme faible et percé jusqu'au fond de ses os, + Près d'un foyer ardent, croit tromper la froidure. + Hélas! rien n'adoucit les tourments qu'il endure. + L'impitoyable hiver le suit sous ses lambris, + L'attaque à ses foyers, d'arbres entiers nourris, + Le surprend dans sa couche, à ses côtés se place, + L'assiège de frissons, le raidit et le glace. + Le règne du travail alors fut suspendu, + Alors dans les cités ne fut plus entendu + Ni le bruit du marteau, ni les cris de la scie; + Les chars ne roulent plus sur la terre durcie; + Partout un long silence, image de la mort. + Thémis laisse tomber son glaive, et le remord + Venge seul la vertu de l'audace du crime. + Tout le courroux des dieux vainement nous opprime, + Les temples sont déserts; ou si quelques mortels + Demandent que le vin coule encore aux autels, + Le vin, sous l'oeil des dieux que le prêtre réclame, + S'épaissit et se glace à côté de la flamme. + + * * * * * + +Tâchons maintenant de rechercher quelles furent les températures de cet +hiver mémorable, et s'il fut en réalité plus rigoureux que les hivers +qui l'ont précédé et qui devaient le suivre. + +En 1709, on faisait déjà depuis assez longtemps des observations +thermométriques. L'invention du thermomètre remonte vraisemblablement à +l'année 1625. A cette époque, en effet, Sanctorius, médecin d'Italie +célèbre par ses écrits, né à Capo d'Istria, en 1561, «s'avisa de faire +une machine appelée _thermomètre_, pour connoître les différents degrés +de chaleur de ceux qui avoient la fièvre, sans faire attention, suivant +toutes les apparences, que la même machine pouvoit lui montrer les +changements qui arriveroient à l'air qui peut augmenter de volume par +les différentes chaleurs, et qu'elle seroit fort curieuse et plus utile +au public par la connoissance qu'elle lui donneroit des températures de +l'air que par l'application qu'il en vouloit faire à la médecine.» + +Quoi qu'il en soit de la date précise de l'invention du thermomètre, ses +observations régulières faites à l'Observatoire de Paris remontent à +l'année 1666. En 1709, les observations étaient faites depuis déjà +trente ans par de la Hire: «Mon thermomètre, dit-il, est placé dans la +tour orientale de l'Observatoire, laquelle est découverte; en sorte +qu'il est à l'abri du vent, et que le soleil ne donne jamais sur la +boule ni sur le tuyau. Toutes les observations sont faites un peu avant +le lever du soleil, qui est le moment où la température est +ordinairement le plus bas.» + +Ce thermomètre n'était donc pas placé dans des conditions convenables, +et quoique la tour fut découverte, il y faisait certainement une +température supérieure pendant les froids à la température extérieure. +De plus, le thermomètre de de la Hire n'était pas gradué au moyen d'une +règle bien déterminée, comme cela se fait de nos jours. Or, ce +thermomètre a été détruit vers la fin du dix-huitième siècle, et on n'a +pas une correspondance exacte de ses températures avec celles du +thermomètre centigrade. Aussi tous les savants se préoccupèrent-ils, +pendant toute la durée du dix-huitième siècle, de ramener les +températures de 1709, au moyen de comparaisons approximatives, aux +échelles connues. Grâce aux travaux de Réaumur, de Meissier, de +Lavoisier, de Van-Swinden, de M. Renou, on a pu établir à peu près cette +correspondance. Malheureusement, elle ne s'étend que sur quelques +observations. Il ne reste, en effet, des notes de l'époque, que les deux +fragments que nous allons citer, l'un de de la Hire lui-même, l'autre +écrit un peu plus tard par Réaumur. + +De la Hire écrit: «Le froid du commencement de cette année a été +excessif avec beaucoup de neige; car mon thermomètre est descendu +jusqu'à 5 parties, le 13 et le 14 janvier; et, les jours suivants, étant +un peu remonté, il revint à 6 parties le 20, et le 21 à 5 3/4; mais +ensuite le froid diminua peu à peu. Ce grand froid a été fort sensible; +car, le 4 de ce mois de janvier, le thermomètre était à 42 parties, qui +est un état fort proche du moyen, que j'ai déterminé à 48; le 6, il vint +à 30; le 7, à 22; le 10, à 9; et enfin, le 13, à 5. C'est sans doute ce +changement subit qui a paru si extraordinaire. Ce thermomètre n'était +encore jamais descendu si bas. + +»En 1695 il n'avait pas été si bas, et cependant le froid de cet hiver a +été regardé comme un des plus grands qu'il ait fait il y a longtemps. +L'hiver de cette année a duré fort longtemps, car le 13 mars il gelait +encore très fort, le thermomètre était à 24 parties, et la gelée +commence quand il est à 32.» + +Voilà, d'autre part, les renseignements donnés par Réaumur, qui sont, au +moins quant aux nombres, copiés sur la note de de la Hire: «Le froid +commença presque subitement le 5 janvier au soir, jour auquel il avait +plu une grande partie de la journée, et où le thermomètre était à 42, +très proche du tempéré fixé à 48. Le 13 et le 14 janvier furent les plus +froids. Le thermomètre descendit à 5 parties le 13 et le 14 janvier. Le +froid vint sans vent considérable. Le vent était très faible, et, ce qui +est à remarquer, au sud; et lorsque le vent augmentait et tournait vers +le nord, le froid diminuait.» + +De la Hire ajoute que le froid de 1709 a dû être plus violent que celui +de 1608, appelé cependant grand hiver. Réaumur, Lavoisier, affirment que +le froid de 1709 est le plus grand froid qu'on ait éprouvé de mémoire +d'homme en France. + +Il semble donc certain qu'il faut remonter au moins au quinzième siècle +pour trouver un hiver comparable à celui de 1709, et même aucun document +précis ne nous autorise à affirmer qu'il y ait jamais eu en France, +avant 1709, un hiver aussi froid. + +Les travaux des savants que nous avons cités, pour ramener les nombres +de de la Hire à des échelles connues, ont conduit à des résultats +quelque peu contradictoires. Mais on peut affirmer que ces températures, +exprimées en degrés centigrades, ont été certainement moins froides que +celles données par les nombres suivants: + + 29 octobre 1708 -1°.5 + 12 décembre -5.2 + 4 janvier 1709 +7.5 + 6 janvier -1.4 + 7 janvier -7.6 + 10 janvier -18.0 + 13 janvier -23.1 + 14 janvier -21.3 + 20 janvier -20.4 + 21 janvier -20.6 + 13 mars -5.6 + +Nous savons, d'après la lettre de Réaumur, citée à propos de l'effet sur +les végétaux, que le froid ne dura pas sans interruption du 5 janvier au +13 mars, puisqu'il y eut à la fin de janvier un dégel complet. A cette +époque les observations thermométriques commençaient déjà à se répandre +quelque peu, et l'on a sur les froids de divers points de l'Europe +quelques renseignements. + +A Montpellier, le froid le plus vif eut lieu le 11 janvier; il fut de +-16°.1. A Marseille, on observa -17°.5. + +Le froid qu'on éprouva dans la Hollande, en Angleterre et en Prusse, fut +moindre qu'à Paris. Il commença à geler, dans les environs de Londres, +le jour de Noël, et la gelée dura jusqu'à la fin de mars; le plus grand +froid observé fut le 14 janvier, de -17°.3 au collège de Gresham. A +Berlin, les 9 et 10 janvier, on eut -16°.6. A Namur on eut -19°.1. + +Remarquons, dès maintenant, que ces froids sont bien moins intenses que +ceux observés en France pendant le mois de décembre 1879. + + + + +CHAPITRE III + +LES HIVERS DE 1709 A 1830. + + +Dans la période de cent vingt ans qui s'écoule entre les deux grands +hivers de 1709 et de 1830, il y eut un grand nombre d'hivers rigoureux. +Arago en compte quarante-cinq, Fuster trente seulement. En somme, il n'y +en eut pas plus de trois ou quatre qui furent réellement +extraordinaires. Quelques-uns même, et notamment celui de 1740 et celui +de 1776, ont été peut-être aussi rigoureux que celui de 1830. Nous y +insisterons cependant beaucoup moins, car nous n'aurions qu'à répéter +pour eux, en les atténuant, les récits que nous venons de faire. Nous +nous contenterons de citer les faits saillants de quelques-uns de ces +hivers. + +«Le nom d'année du grand hiver est devenu propre à 1709, écrivait +Réaumur dans les Mémoires de l'Académie des sciences; celui de long +hiver est dû à aussi bon titre à 1740: quoique le froid ait été assez +vif à Paris dans cette dernière année, il n'a pas été aussi considérable +qu'en 1709; mais il a duré plus longtemps.» + +En effet, le froid le plus vif se fit presque constamment sentir pendant +les mois de janvier, de février et les neuf premiers jours du mois de +mars. La température s'éleva fort peu le reste de ce mois et durant le +mois d'avril; elle ne monta réellement à sa hauteur normale que le 23 +mai. La Seine fut gelée dans toute sa longueur. Montpellier ne ressentit +nullement le rigoureux hiver de cette année. Les observations du +président Bon ont établi que l'hiver y avait été plus doux que le +printemps à Paris. + +Les végétaux n'eurent pas autant à souffrir qu'en 1709, mais la longue +durée du froid eut des conséquences funestes sur la santé publique: la +mortalité fut énorme à la suite de cette saison calamiteuse. Le mémoire +de Réaumur, dont nous donnons plus loin des extraits, le montrera. + +Les hirondelles, venues au commencement d'avril, moururent d'inanition, +par suite du retard apporté par la durée de l'hiver à l'éclosion des +nymphes des petits insectes dont elles se nourrissent en volant. Elles +tombaient à toute heure dans les rues, dans les cours, dans les jardin. + +«Dans cette saison, le peuple de Londres construisit sur la glace une +cuisine spacieuse, dans laquelle on fit rôtir un boeuf entier. A +Saint-Pétersbourg, on construisit un palais de glace, au-dessus duquel +étaient six canons, également de glace, chargés chacun d'un quartaut de +poudre et d'un boulet. On les tira sans faire éclater la glace. Comme en +1709, le dégel fut accompagné d'inondations désastreuses; le pont de +Rouen fut emporté par les glaces.» + +Quelques extraits d'un mémoire de Réaumur nous donneront sur cet hiver +des notions précises: «L'année 1740 peut être mise au nombre de celles +où la mortalité a été la plus grande, au printemps, dans le royaume. +Dans la plupart de ses provinces, les campagnes ont perdu un nombre +prodigieux d'habitants; je connais des villages du Poitou à qui la +moitié des leurs a été enlevée.» + +Les blés n'eurent pas à souffrir des froids de l'hiver, et, en juin, ils +avaient une magnifique apparence; mais le froid relatif de juillet et +les pluies continuelles d'août anéantirent presque complètement la +récolte. La vigne, qui, elle aussi, avait d'abord été très belle, trompa +les espérances, et en beaucoup de localités on ne vendangea même pas, le +fruit n'ayant pu mûrir. Dans certains pays du Nord, le froid de 1740 fut +plus vif que celui de 1709. + +«M. Celsius a rassemblé un grand nombre de faits qui concourent à +prouver que le froid de 1740 fut excessif en Suède. Les hommes qui +s'étaient trouvés exposés à l'air sans s'être assez vêtus moururent de +froid. Le froid fit périr dans les forêts une très grande quantité +d'animaux. Toute l'eau des petits lacs et peu profonds devint une pièce +de glace. Vers la fin de février, dans le milieu du lac Ekoln, qui est +une partie considérable du lac Meler, la glace avait d'épaisseur +vingt-huit de nos pouces de Paris et trente-quatre pouces à quelque +distance du rivage. La mer qui est entre la Suède et la Finlande fut +assez gelée pour que le messager pût passer dessus.» + +L'hiver de 1776 n'a été surpassé que par celui de 1709. Mais ce froid de +1776 a procédé fort inégalement. Sa violence dans le nord le place au +rang des plus rudes. Il a été moins vif en général dans les provinces du +centre et du midi; on l'a très peu senti dans quelques-unes, et il a +même été nul sur d'autres points. Les fortes gelées firent périr +beaucoup de monde sur les grandes routes, à la campagne et jusque dans +les rues. Beaucoup de rivières gelèrent; sur les côtes maritimes les +glaces eurent jusqu'à 3m.40 d'épaisseur. «L'embouchure de la Seine, sur +une largeur de plus de 8 000 mètres, se montra, le 29 janvier et les +jours suivants, toute couverte de glace, ainsi que cette partie de la +mer comprise entre la baie de Caen et le cap de la Hève, en sorte que du +Havre la mer paraissait couverte de glace jusqu'à l'horizon. Cette glace +était rompue par le flux et le reflux, ce qui donnait à notre mer +l'apparence de la Baltique.» + +Le grand froid de cet hiver attira beaucoup l'attention des savants. +Meissier, Lavoisier, notamment, firent des travaux importants, +principalement dans le but de le comparer à l'hiver de 1709. Le public +lui-même ne resta pas indifférent; voilà ce que nous dit Meissier à ce +sujet: «Le grand froid intéressait généralement les habitants de la +capitale. Les matins, un grand nombre de personnes se rendaient chez moi +pour avoir le degré de froid, et je fus obligé de mettre chez le portier +de l'hôtel de Cluny un bulletin qui contenait le degré de froid observé; +on y venait en foule pour le copier et le répandre ensuite dans la +capitale.» + +Le long mémoire que Meissier consacre à cet hiver renferme des faits +pleins d'intérêt. + +Il remarque que, à cause de l'abondance de la neige, il y eut un grand +nombre d'accidents dans les rues de Paris. La consommation du bois, +ainsi que celle du charbon, fut considérable. Les pendules s'arrêtèrent +dans les appartements à feu. Plusieurs cloches se cassèrent en sonnant: +celle du collège de Cluny, place de la Sorbonne, fut du nombre. + +Le fait suivant est assez rare pour être cité: «La fenêtre de ma +cuisine, dit Meissier, qui donnait au levant, et qui avait été fermée +pendant le temps des grands froids, ayant été ouverte le 3 février vers +midi (au moment du dégel, par une grande élévation de température), la +communication de l'air extérieur avec celui de ma cuisine produisit au +moment même une détente des parties de toute la vaisselle de faïence, +avec un bruit assez fort pour craindre qu'elle ne se cassât. Deux +gobelets de verre, vides et sans être couverts, se cassèrent; le bruit +fut considérable au moment de l'explosion.» + +Adanson dressa une liste des plantes qui furent tuées par cet hiver, et +de celles qui résistèrent. Il montre le rôle protecteur de la neige, qui +avait quatre pouces d'épaisseur. Il ajoute: «Le peuple a beaucoup +souffert; on amenait tous les jours à Paris plusieurs hommes et femmes +trouvés morts de froid et gelés à la campagne: il est constant aussi que +plusieurs personnes aisées, obligées de voyager, allant de Paris à +Versailles dans leurs équipages, ont essuyé une maladie très sérieuse +par l'effet du froid.» Le courrier de Paris pour la Picardie fut trouvé +gelé dans sa voiture, lorsqu'il arriva à Clermont en Beauvoisis. «Les +mendiants qui couchent dans les granges, dit Duhamel, eurent les pieds +gelés; d'autres ont péri le long des chemins; on en a même trouvé de +morts dans les maisons. Beaucoup de vieillards ont été frappés de mort +subite.» + +[Illustration: Une scène de l'hiver de 1776.] + +Le gibier eut beaucoup à souffrir. On vit des volées de perdrix +s'abattre aux Tuileries. Au mois de mai, on trouva dans l'emplacement +clos où l'on construisit la Comédie française, un lièvre qui s'y était +réfugié pendant l'hiver. + +Louis XVI fit supprimer les sentinelles du château de Versailles: il en +fit ouvrir toutes les cuisines aux pauvres. Touché du triste sort de ces +pauvres malheureux, il leur fit distribuer plusieurs charrettes de bois. +Voyant un jour passer une file de ces voitures, tandis que beaucoup de +seigneurs se préparaient à se faire traîner rapidement sur la glace, il +leur dit: «Messieurs, voici mes traîneaux.» + +C'est la reine Marie-Antoinette qui avait mis les traîneaux à la mode. +Mme Campan nous l'indique en ses Mémoires, dans les termes suivants: +«L'hiver 1776 fut très froid. La reine eut le désir de faire des parties +de traîneau. Cet amusement avait déjà eu lieu à la cour de France; on en +eut la preuve en retrouvant, dans le dépôt des écuries, des traîneaux +qui avaient servi au Dauphin, père de Louis XVI, dans sa jeunesse. On en +fit construire quelques-uns d'un goût plus moderne pour la reine. Les +princes en commandèrent de leur côté, et en peu de jours il y en eut un +assez grand nombre. Ils étaient conduits par les princes et les +seigneurs de la cour. Le bruit des sonnettes et des grelots dont les +harnais des chevaux étaient garnis, l'élégance et la blancheur de leurs +panaches, la variété des formes de ces espèces de voitures, l'or dont +elles étaient toutes rehaussées, rendaient ces parties agréables à +l'oeil... Mais cette mode, qui tient aux usages des cours du Nord, n'eut +aucun succès auprès des Parisiens. La reine en fut informée; et quoique +tous les traîneaux eussent été conservés, et que depuis cette époque il +y ait eu plusieurs hivers favorables à ce genre d'amusement, elle ne +voulut plus s'y livrer.» + +Et, en effet, quelques années plus tard, en 1783-1784, un nouvel hiver +très rigoureux se produisit. La température descendit à Paris jusqu'à 19 +degrés au-dessous de zéro. Comme en 1709, il y eut nombre d'accidents de +personnes, des gens dévorés par les loups, la circulation interrompue +par les neiges, une misère extrême; «on manquait de tout, de pain, de +bois et d'argent.» + +Les inondations dues au dégel occasionnèrent de grands désastres: des +ponts rompus, des villages entiers presque détruits, des habitants +emportés avec leurs meubles. Sur l'ordre du roi Louis XVI on alluma des +feux publics dans les rues pour chauffer les pauvres gens. Le peuple +reconnaissant éleva une statue de neige au roi, à la barrière des +Sergents; elle resta là plusieurs semaines sans fondre. + +Cet hiver de 1783 à 1784 se renferma presque exclusivement dans la zone +du nord. On le trouve mentionné comme l'un des plus rudes à Paris par le +Gentil et le P. Cotte, tandis qu'il n'en est nullement question dans les +observations météorologiques de Bordeaux, de Marseille, de Montpellier, +ni généralement de la région des oliviers. + +L'hiver de 1788-1789 a été long et rigoureux sur toute l'Europe. Il +présenta à Paris 86 jours de gelée, dont 56 presque consécutifs, nombres +qui ne se sont pas rencontrés depuis. Les mois de novembre, décembre, +janvier, mars, furent très rigoureux; celui de février, au contraire, +fut très doux, avec seulement deux jours de gelée. Les caractères furent +ceux de tous les grands hivers précédents. Nous y voyons de grandes +neiges, presque toutes les rivières arrêtées, des voyageurs mourant de +froid, les végétaux très éprouvés. Cet hiver gela nos ports de mer et la +mer sur nos côtes; la masse des glaces intercepta la communication de +Calais à Douvres, couvrit la Manche à deux lieues au large, obstrua les +ports de ces parages et emprisonna les navires. A Marseille, les bord du +bassin furent couverts de glace. Dans le pays toulousain, le pain gela +dans presque tous les ménages: on ne pouvait le couper qu'après l'avoir +exposé au feu. Les débâcles furent désastreuses. Citons-en une seule: +«Dans une sinuosité du lit de la Loire, dit un rapport adressé au +directeur général des ponts et chaussées, la glace s'est amoncelée et a +formé une digue qui a obstaclé et barré le courant presque en entier. +Les eaux se sont élevées de manière à excéder la hauteur des levées, et +elles se sont précipitées à torrents sur le terrain bas qui se trouvait +derrière. La levée, en cet endroit, a bientôt été dégradée et emportée +par la violence du courant, et il s'est fait deux brèches voisines l'une +de l'autre. C'est par cette rupture, qui se trouve précisément dans la +direction du courant de la rivière, que passe depuis cinq jours l'énorme +quantité de glace dont elle était couverte dans sa partie supérieure.» +Tout le Val, près d'Orléans, fut inondé et dévasté par suite de cette +rupture des digues. + +Cependant cet hiver n'amena pas de famine. Les blés, protégés par la +neige, apparurent très verts au dégel, plus épais même qu'à l'ordinaire, +parce qu'ils avaient été purgés des mauvaises herbes qui les étouffent +après les hivers doux. L'année fut assez abondante, et cependant la +misère du peuple fut grande pendant l'année 1789; mais la faute n'en +était pas à la rigueur de la saison. + +L'hiver de 1794-1795, moins rigoureux en somme, mérite de nous retenir à +cause de son intérêt historique. On y observa un des plus grands froids +qui aient jamais été observés à Paris, -23°.5, mais il n'y eut que 64 +jours de gelée. C'est grâce à la rigueur exceptionnelle de cet hiver que +Pichegru put, presque sans combattre, conquérir la Hollande. Toutes les +rivières étaient prises, et l'armée ne rencontrait dans sa marche aucun +obstacle. Bientôt l'armée française entrait dans Amsterdam. «Les soldats +français donnèrent dans cette occasion le plus bel exemple d'ordre et de +discipline. Privés de vivres et de vêtements, exposés à la glace et à la +neige, au milieu de l'une des plus riches capitales de l'Europe, ils +attendirent pendant plusieurs heures, autour de leurs armes rangées en +faisceaux, que les magistrats eussent pourvu à leurs besoins et à leurs +logements.»--«Le merveilleux lui-même, dit M. Thiers, vint s'ajouter à +cette opération de guerre déjà si extraordinaire. Une partie de la +flotte hollandaise mouillait près du Texel. Pichegru, qui ne voulait pas +qu'elle eût le temps de se détacher des glaces et de faire voile vers +l'Angleterre, envoya des divisions de cavalerie et plusieurs batteries +d'artillerie légère vers la Nord-Hollande. Le Zuyderzée était gelé; nos +escadrons traversèrent au galop ces plaines de glace, et l'on vit des +hussards et des artilleurs à cheval sommer comme une place forte ces +vaisseaux devenus immobiles. Les vaisseaux hollandais se rendirent à ces +assaillants d'une espèce si nouvelle.» + +Bientôt la conquête fut complète, conquête due à l'admirable constance +des soldats, à leur force de résistance, à la saison, beaucoup plus qu'à +l'habileté des généraux. + +C'est aussi pour des faits de guerre que l'hiver 1812-1813 restera à +jamais mémorable. Il ne présenta pas, en effet, en France, de rigueurs +bien extraordinaires, et même sa température minima à Paris, -10°.6, est +observée au moins une année sur deux; mais en Russie, là où se trouvait +l'immense armée qui était forcée de quitter Moscou, il était précoce et +très rigoureux. Dès le commencement de novembre, le froid devint +intense, et le 23, jour de l'évacuation complète de Moscou, la neige +tombait déjà depuis plus d'un mois, et la température était inférieure à +-25 degrés. Les rivières étaient toutes gelées de manière à porter +l'artillerie. + +Ce sont d'abord les neiges qui s'opposent à la retraite: «Pendant que le +soldat s'efforce, dit M. de Ségur dans son _Histoire de la campagne de +Russie_, pour se faire jour au travers de ces tourbillons de vent et de +frimas, les flocons de neige, poussés par la tempête, s'amoncellent et +s'arrêtent dans toutes les cavités; leur surface cache des profondeurs +inconnues qui s'ouvrent profondément sous nos pas. Là, le soldat +s'engouffre, et les plus faibles, s'abandonnant, y restent ensevelis. +Ceux qui suivent se détournent, mais la tourmente leur fouette au visage +la neige du ciel et celle qu'elle enlève de la terre; elle semble +vouloir avec acharnement s'opposer à leur marche. L'hiver moscovite, +sous cette nouvelle forme, les attaque de toutes parts: il pénètre au +travers de leurs légers vêtements et de leurs chaussures déchirées. +Leurs habits mouillés se gèlent sur eux; cette enveloppe de glace saisit +leur corps et raidit tous leurs membres. Un vent aigu et violent coupe +leur respiration; il s'en empare au moment où ils l'exhalent et en +forment des glaçons qui pendent à leur barbe autour de leur bouche. Les +malheureux se traînent encore en grelottant jusqu'à ce que la neige qui +s'attache sous leurs pieds en forme de pierre, quelque débris, une +branche, ou le corps de leurs compagnons, les fasse trébucher et tomber. +Là, ils gémissent en vain; bientôt la neige les couvre; de légères +éminences les font reconnaître: voilà leur sépulture! La route est toute +parsemée de ces ondulations comme un champ funéraire. Les plus +intrépides ou les plus indifférents s'affectent: ils passent rapidement +en détournant leurs regards. Mais devant eux, autour d'eux, tout est +neige; leur vue se perd dans cette immense et triste uniformité, +l'imagination s'étonne: c'est comme un grand linceul dont la nature +enveloppe l'armée. Les seuls objets qui s'en détachent, ce sont de +sombres sapins, des arbres de tombeau avec leur funèbre verdure, et la +gigantesque immobilité de leurs noires tiges, et leur grande tristesse +qui complète cet aspect désolé d'un deuil général, d'une nature sauvage +et d'une armée mourante au milieu d'une nature morte. Tout, jusqu'à +leurs armes encore offensives à Malo-Iaroslawitz, mais depuis seulement +défensives, se tourna alors contre eux-mêmes. Elles parurent à leurs +bras engourdis un poids insupportable. Dans les chutes fréquentes qu'ils +faisaient, elles s'échappaient de leurs mains, elles se brisaient ou se +perdaient dans la neige. S'ils se relevaient, c'était sans elles; car +ils ne les jetèrent point, la faim et le froid les leur arrachèrent. Les +doigts de beaucoup d'autres gelèrent sur le fusil qu'ils tenaient +encore, et qui leur ôtait le mouvement nécessaire pour y entretenir un +reste de chaleur et de vie.» + +[Illustration: 1812.--Retraite de Russie.] + +Puis le froid fait périr ceux qui n'ont pas été ensevelis sous la neige. +Le 6 décembre 1812, «en quittant Molodeczno, le froid devint encore plus +rigoureux, et le thermomètre descendit à 30 degrés Réaumur (-38 degrés +centigrades). La vie se serait interrompue même dans des corps sains, à +plus forte raison dans des corps épuisés par la fatigue et les +privations. Les chevaux étaient presque tous morts; quant aux hommes, +ils tombaient par centaines sur les chemins. On marchait serrés les uns +contre les autres, en troupe armée ou désarmée, dans un silence de +stupéfaction, dans une tristesse profonde, ne disant mot, ne regardant +rien, se suivant les uns les autres et tous suivant l'avant-garde, qui +suivait elle-même la grande route de Wilna partout indiquée. A mesure +qu'on marchait, le froid, agissant sur les plus faibles, leur ôtait +d'abord la vue, puis l'ouïe, bientôt la connaissance, et puis, au moment +d'expirer, la force de se mouvoir. Alors seulement ils tombaient sur la +route, foulés aux pieds par ceux qui venaient après comme des cadavres +inconnus. Les plus forts du jour étaient à leur tour les plus faibles du +lendemain, et chaque journée emportait de nouvelles générations de +victimes. + +»Le soir, au bivouac, il en mourait par une autre cause: c'était +l'action trop peu ménagée de la chaleur. Pressés de se réchauffer, la +plupart se hâtaient de présenter à l'ardeur des flammes leurs extrémités +glacées. La chaleur ayant pour effet ordinaire de décomposer rapidement +les corps que le principe vital ne défend plus, la gangrène se mettait +tout de suite aux pieds, aux mains, au visage même de ceux qu'une trop +grande impatience de s'approcher du feu portait à s'y apposer sans +précaution. Il n'y avait de sauvés que ceux qui, par une marche +continue, par quelques aliments pris modérément, par quelques spiritueux +ou quelques boissons chaudes, entretenaient la circulation du sang, ou +qui, ayant une extrémité paralysée, y rappelaient la vie en la +frictionnant avec de la neige. Ceux qui n'avaient pas eu ce soin se +trouvaient paralysés le matin, au moment de quitter le bivouac, ou de +tout le corps, ou d'un membre que la gangrène avait atteint subitement.» +(Thiers, _Histoire du Consulat et de l'Empire_.) + +L'hiver 1819-1820 fut, en France, le plus grand de tous les hivers +compris entre 1789 et 1830. Son étude ne nous présenterait rien de +nouveau à signaler, nous ne l'entreprendrons pas. + + + + +CHAPITRE IV + +LE GRAND HIVER DE 1830. + + +L'hiver de 1829-1830 a été le plus rigoureux du dix-neuvième siècle, +jusqu'à celui de 1879-1880. Il a été aussi remarquable par sa longueur +que par sa rigueur, et, à cause de cette longueur même, il a été +extrêmement funeste à l'agriculture. Ses ravages, comme pour celui de +1709, s'étendirent sur toute l'Europe. Dès le mois de novembre, les +gelées ayant commencé partout à être très fortes, l'Europe presque +entière se couvrit d'une grande quantité de neige qui, presque partout, +resta longtemps sans fondre. Ainsi, le 2 novembre, il tomba assez de +neige à Varsovie pour qu'on pût aller en traîneau dans les rues. En +Prusse, il tomba beaucoup de neige, et, en janvier, il y en avait +cinquante centimètres dans les rues de Berlin. Toutes les voitures y +étaient transformées en traîneaux dès la fin de décembre. Dans le midi +de la France, il neigea abondamment en décembre et en janvier, et dans +certains endroits la neige couvrit le sol pendant cinquante-quatre jours +consécutifs. C'est énorme pour le climat du Languedoc et de la Provence, +où, le plus souvent, elle se fond en tombant, ou à peu près. A Genève, +il y avait dans les rues plus de trente centimètres de neige, pendant +qu'il n'y en avait pas dans la vallée de Chamouny, au pied du mont +Blanc, ni sur le mont Saint-Bernard: phénomène qui semble +extraordinaire, et qui cependant se reproduit dans un grand nombre +d'hivers rigoureux. + +En Corse, en Italie, en Portugal, il tomba d'énormes quantités de neige. +En Espagne, les communications se trouvèrent interrompues. Dans +certaines vallées, on en mesura plus de trois mètres. En France, à +Roncevaux, il y en eut six pieds de hauteur. Ces chutes de neige étaient +parfois accompagnées de violentes tempêtes. Ainsi, dans le canton de +Rivesaltes, une bergerie s'écroula, dans la nuit du 27 au 28 décembre, +sous l'action du vent, et écrasa dans sa chute un troupeau de trois +cents moutons. + +En Savoie, par un froid de 19 degrés, l'Arve fut glacé d'une épaisseur +de treize pieds, et les montagnes furent ensevelies sous quarante pieds +de neige. + +En bien des points, notamment à Pau, les loups, chassés des montagnes +par une telle abondance de neige, se répandirent dans la plaine, +attaquant les personnes, et portant l'effroi dans les habitations. En +Espagne, ils descendirent en troupes nombreuses, firent de cruels +ravages parmi les troupeaux, et dévorèrent un grand nombre de personnes. + +Les communications ne tardèrent pas à être interrompues en un grand +nombre de points: les courriers n'arrivèrent plus à destination. Ainsi, +on écrivait de Toulouse, le 20 décembre: «Depuis quelques jours le froid +se fait sentir avec une grande violence. Il y a huit à dix pouces de +neige dans les environs, et il ne cesse pas d'en tomber avec abondance. +On attend la diligence de Paris, qui n'arrive pas.» + +De même, à la même date, on mandait de Caen: «Il est tombé une si grande +quantité de neige dans les départements du Calvados et de la Manche, que +les communications de la ville de Caen avec les campagnes et les villes +voisines sont non seulement devenues difficiles, mais même dangereuses. +Il paraît que les neiges, poussées par les gros vents qui se sont fait +sentir les jours précédents, se sont amoncelées jusqu'à cinq et six +pieds dans le Cotentin.» Beaucoup de voituriers disparurent dans ces +immenses neiges. + +A Paris, il en était presque de même, et, dans les premiers jours de +janvier, la circulation des voitures dans les rues était impossible. Six +cents tombereaux et quatre mille individus furent employés pendant +plusieurs semaines à l'enlèvement des glaces et des neiges dans Paris. + +Le froid fut assez cruel pour que presque partout les hommes et les +animaux en aient été victimes. A Paris, un soldat mourut dans la nuit du +26 décembre après avoir fait sa faction. A Rouen, un enfant mourut de +froid. A Montreuil, le 1er janvier, deux hommes furent ramassés morts de +froid. A Marseille, le 12 janvier, on trouva cinq individus qui avaient +également succombé sur la voie publique. A la Peña d'Orduna, en Espagne, +quatorze muletiers moururent de froid. A Berlin, le nombre des décès +s'éleva considérablement, les hôpitaux et les maisons de travail se +remplirent de malheureux accablés par la misère et le froid. + +Les pauvres gens, sans bois pour se chauffer, souffraient horriblement. +Le maire du septième arrondissement et celui du dixième firent établir +des chauffoirs publics à partir du 15 janvier. On fut obligé d'envoyer +en Alsace des soldats à la poursuite des malheureux qui pillaient les +bois et les forêts pour se chauffer; il y eut même, le 10 février, une +émeute à Guebwiller, amenée par la répression du vol du bois. Le roi +Charles X crut devoir, par une ordonnance du 4 mars, accorder une +amnistie pour les délits forestiers commis pendant la durée de l'hiver. +Partout dans Paris on organisa des quêtes pour les indigents. Les +membres de la famille royale s'étant distingués par leur générosité, le +marquis de Valori, chevalier des ordres de Malte et de la Légion +d'honneur, célébra cette bienfaisance en termes pompeux et emphatiques. +Cette _Ode sur l'hiver de 1830_ se trouve en entier dans le _Moniteur +universel_; quelques extraits nous suffiront: + + Oui, je consolerai sur la glèbe durcie + Le soc agriculteur, aux stériles efforts; + Et le cristal des flots, rebelle à l'âpre scie, + Se brisera sous mes trésors. + + * * * * * + + Attendrissant spectacle! Au banquet charitable, + Le riche citadin sans peine a consacré + L'orgueil de ses habits, le luxe de sa table, + Et l'éclat de son char doré. + + * * * * * + + De pudiques tributs quelle moisson pieuse! + Je ne sais, mais je crois que d'invisibles mains + Prirent avec le ciel une part glorieuse + Au soulagement des humains. + + * * * * * + + Ainsi l'orme géant, fortifié par l'âge, + Prolongeant dans les bois ses verdoyants arceaux, + Garantit de la neige et des feux de l'orage + Le peuple nain des arbrisseaux. + +La perte en bestiaux fut aussi très considérable. On écrivait d'Arles, +le 6 février: «L'hiver dépassera celui de 1789. Nos oliviers meurent +sous l'action du froid; les troupeaux périssent en détail: tout souffre +dans les fermes comme à la ville.» On porte à quatorze mille têtes de +bétail les pertes de l'Andalousie. L'abondance de la neige força à +suspendre partout, pendant trois mois, les travaux de la campagne. Les +dégâts sur les végétaux, très considérables, le furent cependant +beaucoup moins qu'en 1709. Les récoltes en terre, blés, avoines, orges, +sainfoins, prairies, furent en partie préservées par la neige. Cependant +en beaucoup d'endroits, comme en 1709, les champs dépouillés de la neige +par le vent furent exposés à toute la rigueur du froid, et les récoltes +furent gelées. Dans d'autres points, les gelées arrivant après le dégel +furent fatales. Sur les terres en pente, où les eaux purent facilement +s'écouler, les blés furent très bons, et il ne vint rien dans les creux +au milieu des plaines. La sécheresse du printemps vint augmenter le mal +et causa autant de dommages que la gelée. En somme, les blés, les +fourrages, les maïs, furent clairs et courts. La récolte fut des plus +médiocres, mais non pas nulle. Il n'en résulta aucune famine comparable +à celles des siècles précédents. C'est que déjà, à cette époque, les +famines étaient passées pour ne plus revenir. + +Quant aux arbres, que la neige ne pouvait garantir, ils furent plus +malheureux encore, quoique beaucoup se soient sauvés. La liste de ceux +qui périrent serait trop longue. Citons seulement rapidement les plus +importants. Les oliviers, les vignes, les châtaigniers, les figuiers, +les mûriers, les lauriers, périrent en grand nombre, et on se chauffa +pendant l'hiver suivant avec les nombreux arbres qu'il fallut couper au +pied. Au contraire, les noyers, noisetiers, cognassiers, néfliers, +sorbiers, cerisiers, abricotiers, pruniers, poiriers, pommiers, eurent +peu à souffrir, de même qu'un certain nombre d'arbres exotiques. + +Les phénomènes de congélation, les débâcles, les inondations dues à la +fonte des neiges, méritent de nous arrêter plus longuement; d'autant +plus que nous n'avons guère eu à en parler pour l'hiver de 1709. Presque +tous les fleuves d'Europe furent gelés, et l'énumération en serait trop +longue. + +Pour ne dire que quelques mots des faits qui se produisirent hors de +France: à Genève, le 29 décembre au matin, le vent du nord s'étant +apaisé, le lac cessa d'être agité, et les vagues, transformées depuis la +veille en nombreux glaçons qu'on voyait flotter le long des rives et à +l'entrée du port, se sont aussitôt soudées et ont transformé la surface +liquide en une plaine solide, qui permettait presque de traverser le lac +à pied depuis les pâquis aux Eaux-Vives, en longeant l'estacade. + +Le 10 du mois de janvier, la glace de la Meuse s'est rompue devant +Schiedam, au moment où plus de quatre cents personnes se trouvaient +dessus; elles ont été toutes sauvées, à l'exception de deux. + +En Suède et en Danemark, le froid, intense et continu en décembre, +faiblit en janvier; les glaces du Belt n'interrompirent la navigation +que pendant douze jours; mais des traîneaux, pesamment chargés, +traversèrent, en décembre, le Sund sur une largeur de sept à huit lieues +entre la Suède et le Danemark. En janvier, la communication directe sur +la glace, entre Elseneur et Helsingfors, fut interrompue par la violence +des courants, et sur d'autres points le peu d'intensité de la gelée de +ce mois rendit les excursions sur la glace très périlleuses. Le port +d'Odessa, dans la mer Noire, fut pris dès le 8 décembre. + +La débâcle du Danube et de ses affluents, et les débordements produits +par la foule des neiges, furent si graves en Allemagne que des ponts +furent rompus, des faubourgs dévastés. Trente cadavres furent retrouvés +le 4 mars. + +En France, tous les fleuves, toutes les rivières, furent gelées, même +celles du midi, qui ne sont complètement prises que bien rarement. Le +Rhin fut presque entièrement gelé le 20 janvier; les glaçons charriés +par ce fleuve, après avoir longtemps battu les soutiens du pont du Rhin, +en ont enfin enlevé une partie vers le milieu de la journée, et +interrompu de cette manière toute communication entre Strasbourg et +Kehl. Dans le midi, la Garonne, la Dordogne, la Durance, le canal des +deux mers, furent pris, et l'on passa le Rhône sur la glace. + +Ainsi, on écrivait de Bordeaux, à la date du 31 décembre: «La Garonne +continue à se couvrir de glaçons, et les sinistres qu'elle produit sont +de jour en jour plus affligeants; on ne voit sur les glaces que mâts +brisés et que chaloupes sans pilote. A la marée montante, deux navires, +_la Clémentine_ et _la Danaé_, ont chassé sur leurs ancres et ont été +jetés par la force des glaces en travers du pont. _La Bonne-Madeleine_, +entraînée de même, passa sous les ponts, et les mâts s'opposant à son +passage, ils furent brisés.» + +[Illustration: 1830. La Garonne.--On ne voit sur les glaces que mâts +brisés et chaloupes sans pilote.] + +Le Rhône et la Saône se prirent deux fois en totalité, et les débâcles +présentèrent des particularités dignes de nous arrêter. + +La première débâcle du Rhône eut lieu le 24 janvier, en plein jour. Le +pont d'Avignon, sur la grande branche du Rhône, assailli par d'énormes +blocs de glace, ne put résister à la violence des chocs, et deux arches +furent d'abord emportées; plusieurs autres, fortement ébranlées, durent +être reconstruites. + +La seconde débâcle se produisit le 9 février; elle causa de grands +malheurs dans Lyon: «Les glaces que le fleuve charrie, écrivait-on, +s'étant accumulées pendant la nuit, ont formé un barrage qui a retenu et +fait élever les eaux de plusieurs pieds, jusqu'à ce que, surmontant +violemment cet obstacle, elles aient repoussé la digue de glace, qui +s'est alors précipitée sur les usines. Quelques-unes ont été rejetées et +brisées contre les glacis de la chaussée, d'autres ont été gravement +endommagées. L'une a été fixée dans les glaces au milieu du Rhône et y +est demeurée plusieurs jours.» + +La seconde débâcle de la Saône eut lieu aussi dans la première quinzaine +de février. Elle donna naissance à une banquise analogue à celles qui se +produisirent en 1880, et sur lesquelles nous insisterons. Citons +textuellement le rapport publié par _le Moniteur universel_, en février +1830: «La débâcle de la Saône donnait, à Lyon, les plus vives +inquiétudes; les glaces, amoncelées en amont du pont de Serin et de +l'île Barbe, touchaient au fond de la rivière et s'élevaient par place +fort au-dessus du niveau des eaux. Cette masse énorme menaçait d'une +destruction subite le pont de Serin, qui devait en éprouver le premier +choc. Les piles de ce pont sont en pierre et les arches en bois, et si +le tablier en eût été enlevé par un encombrement de glaces, il se serait +formé en aval un barrage par-dessus lequel les eaux, se précipitant avec +une force incalculable, auraient inondé la ville. On craignait les +malheurs les plus affreux, et l'énormité de l'amas de glace défiait +toutes les mesures par lesquelles on aurait pu tenter de les prévenir. + +»Enfin, le 16 février, ce vaste chaos, soulevé par l'eau qui pénétrait +dessous, s'est tout à la fois mis en mouvement; en moins de cinq +minutes, la rivière s'est élevée de deux mètres; des glaçons d'une +épaisseur moyenne de quarante à cinquante centimètres, soudés les uns +contre les autres sous toutes les inclinaisons, semblaient ne former +qu'une seule plaine hérissée sur toute l'étendue de la rivière et +marchaient comme un seul corps: on eût dit un glacier des Alpes +descendant silencieusement vers la mer. Ce spectacle, dont on ne saurait +peindre la majestueuse horreur, a duré près de cinq quarts d'heure. +Heureusement, la débâcle n'a point eu lieu par une crue; elle s'est +opérée par un temps froid, il a gelé pendant les trois nuits qui l'ont +précédée. Avec un mètre d'eau de plus, le pont de Serin, dont les glaces +ont atteint les fermes, aurait été infailliblement emporté, et il n'est +pas donné de calculer les suites qu'aurait entraînées un pareil +événement. + +»On n'a à déplorer aucun malheur sérieux; dans l'appréhension où chacun +se trouvait, on ne tint pas compte de quelques bateaux emportés.» + +Dans le centre et dans le nord, les rivières ne présentaient pas un +aspect différent. A Argenton, «les plus vieux habitants de nos contrées +ne se souviennent pas d'avoir vu un froid si rigoureux. La glace qui +couvre la Creuse est épaisse de 15 pouces en certains endroits, et +supporte les plus lourdes charrettes. Les vignes sont presque +entièrement détruites, et on a trouvé dans la campagne des arbres fendus +par la force du froid. Plusieurs chasseurs ont tué des cygnes, des +butors et d'autres oiseaux qui n'avaient jamais paru dans nos climats.» + +A Boulogne, on prenait, en décembre et janvier, des quantités +prodigieuses de soles chassées des mers du Nord par les froids. + +Le 8 février, la Scarpe (Nord), subitement grossie par le dégel, +renversait les digues en plusieurs points et envahissait les campagnes. + +Mais ce furent surtout les faits de congélation et de débâcle de la +Seine et des rivières de son bassin qui, comme toujours, occupèrent +l'opinion publique. Dès le 26 décembre, les bâtiments sortis du Havre et +de Honfleur à destination de Rouen, furent obligés de regagner le port, +pour éviter les glaces qui commençaient à charrier très fort. Le 27, la +rivière était entièrement prise dans tout son cours. Ces bâtiments +attendirent dans les ports, pendant plus d'un mois, que la débâcle +arrivât pour leur permettre de remonter jusqu'à Rouen. Le 18 janvier, on +établit à Rouen une foire sur la glace. A Paris, des boutiques +s'établirent sur le petit bras de la Seine. + +L'administration, justement préoccupée des désastres que pouvait amener +la débâcle, cherchait à en diminuer les dangers en brisant d'avance les +glaces. On employa successivement deux moyens. + +Des essais furent faits le 17 janvier, près de la plaine d'Ivry, avec +des marrons à briser la glace, chargés de poudre. Ils furent repris +quelques jours après à côté du pont des Arts. Malheureusement l'effet +produit ne répondit pas aux espérances. Le sciage des glaces fut employé +près du quai de l'École avec beaucoup plus de succès. + +Cependant les marrons à briser la glace étaient employés depuis +plusieurs années à Mulhouse avec un succès complet, et cette année 1830 +ils réussirent comme toujours. Il est vrai de dire qu'à Paris, sous +prétexte de faire mieux, on avait imaginé un grand nombre de moyens +divers de lancer les marrons, se refusant toujours à employer le moyen +usité à Mulhouse, qui donnait pourtant de si bons résultats. + +Ces marrons de M. Gluck étaient employés avec un plein succès à Mulhouse +depuis 1778.--«12 février 1830. C'est grâce à l'emploi des marrons de M. +Gluck qu'on s'est rendu maître des énormes glaçons qui s'amoncelaient +partout. Ainsi, pendant qu'à Paris on venait de faire un essai +infructueux de cet ingénieux moyen, parce qu'on n'avait pas voulu suivre +les indications données, ce même moyen réussissait complètement à +Mulhouse; des glaçons d'une grandeur et d'une grosseur énormes, qu'aucun +levier n'aurait pu faire céder, se rompaient en éclats, comme par +enchantement, par l'emploi d'un seul marron, et remettaient à flot des +masses d'autres glaçons qui s'étaient arrêtés aux piles des ponts.» + +«M. Fournet, ingénieur en chef du département, et M. Morin, ingénieur de +l'arrondissement, ont été témoins du prodigieux effet des marrons de M. +Gluck, lorsqu'ils sont bien employés, c'est-à-dire lorsque, au lieu +d'être lancés au fond de l'eau, comme l'a fait M. Ruggieri à Paris, on +les fixe à une perche pour les présenter et les faire éclater +immédiatement sous le glaçon flottant qu'on veut briser.» + +Enfin la débâcle se produisait à Paris le 26 janvier. En voici le +tableau, d'après le rapport de l'inspecteur général de la navigation: +«Un exprès, arrivé hier de Choisy-le-Roi, avait annoncé que les glaces +descendues de Melun et Corbeil étaient arrêtées au pont de Choisy et y +formaient un mur de 15 pieds de hauteur; que les piles étaient +submergées jusqu'au couronnement; que la commune se trouvait dans un +lac, l'eau couvrant le parc et menaçant d'en renverser les murs, les +grandes berges tombées, et les bois chantiers environnants en péril. +Ainsi averti, on s'est tenu sur ses gardes, s'attendant pour la nuit à +une violente débâcle dans Paris... A trois heures du matin, les glaces +sont parties avec force, ont marché pendant 35 minutes, et se sont +arrêtées en formant d'énormes rencharges contre les ponts supérieurs et +la grande estacade de l'île Saint-Louis... Sur les 5 heures et demie, +les glaces sont reparties avec une furie impossible à décrire, et la +grande estacade, fermée cette année avec un soin particulier, et +renforcée de charpentes nouvelles, a essuyé un choc si terrible qu'elle +en a reculé de 11 pouces, ébranlant et dérangeant les assises des culées +du quai sur lequel elle s'appuie. Elle a résisté comme par miracle et a +préservé non seulement les riches et nombreux bateaux placés derrière +elle, mais encore les ponts du grand bras que cette masse de bateaux +aurait pu entraîner avec elle. La blanchisserie _les Sirènes_, au pont +des Arts, a été enfoncée par les glaçons qui s'y sont logés, l'ont +brisée et coulée à fond de manière à ne pouvoir être sauvée... On a des +inquiétudes pour les ponts de Choisy-le-Roi, de Bezons et du Pecq... La +retenue des glaces à Choisy-le-Roi, où, formant une espèce de barrage, +elles ont fait déborder les eaux sur toute la commune, et les temps secs +qui ont régné depuis quelques jours, ont heureusement amorti pour Paris +les effets de la débâcle et de l'inondation, qui probablement, sans ces +circonstances, auraient été aussi terribles qu'en 1802.» Cette débâcle +devait bientôt être suivie d'une autre. En effet, le 5 février, la Seine +était de nouveau complètement reprise, et une seconde débâcle se +produisait le 10, sans aucun accident. Le rapport de l'inspecteur +général de la navigation remarque que, depuis 1789, on n'avait pas vu +deux débâcles à Paris dans un même hiver. Cette seconde débâcle, qui +devait se terminer sans aucun accident, avait cependant causé les plus +grandes inquiétudes, à cause d'une accumulation de glace analogue à +celle qui s'était produite à Choisy lors de la première. + +«On craint, le 9 février, une seconde débâcle plus grave que la +première. Un amas effrayant de glaces, venues de la Marne supérieure, +s'est arrêté dans la longueur d'une lieue et demie sur la partie de la +rivière qui traverse Corbeil, et menace le voisinage. On prend des +mesures pour débarrasser le cours de la rivière.» + +Heureusement il devait en être de l'embâcle de la Marne comme de celle +de la Saône. Le 15 février, tout danger avait disparu; la débâcle +s'était achevée sans entraîner aucun des graves accidents que +l'amoncellement des glaces avait fait redouter et contre lesquels toutes +les mesures de précaution possibles avaient été prises. + +Maintenant que nous avons passé en revue les principaux traits de cet +hiver rigoureux, occupons-nous de rechercher ses températures. Disons +d'abord qu'il fut rigoureux sur toute l'Europe. En France, le midi eut +plus à souffrir que le nord, proportionnellement aux hivers moyens. Le +tableau suivant donne quelques-unes des températures les plus basses +pour quelques villes de France. + + Mulhouse -28°.1 + Nancy -26.3 + Épinal -25.6 + Aurillac -23.6 + Strasbourg -23.4 + Metz -20.5 + Dieppe -19.8 + Colmar -18.0 + Pau -17.5 + Paris -17.2 + Toulouse -15.0 + Avignon -13.0 + Lyon -12.0 + Bordeaux -10.6 + Marseille -10.1 + Hyères -5.3 + +Pour Paris nous pouvons entrer dans quelques détails, mais il nous faut +d'abord donner des définitions. + +On appelle température maxima et température minima d'une journée, la +plus haute et la plus basse température de cette journée. Elles sont +données, soit par des thermomètres spéciaux, dits thermomètres à maxima +et à minima, soit par des thermométrographes qui inscrivent +automatiquement la température à chaque instant du jour et de la nuit. + +Imaginons maintenant qu'on prenne la température à chacune des 24 heures +de la journée; la somme de ces 24 températures, divisée par 24, est ce +qu'on nomme la température moyenne de la journée. Le nombre auquel on +arrive en faisant cette opération est sensiblement le même que celui +obtenu en prenant la demi-somme de la température maxima et de la +température minima de la journée. Aussi cette demi-somme est-elle prise +très souvent comme température moyenne du jour. + +Exemples: + + Température maxima +12° + Température minima +6 + Moyenne (12 + 6) / 2 = 9° + + Température maxima +2° + Température minima -6 + Moyenne (+2 - 6) / 2 = -2° + + Température maxima -2° + Température minima -10 + Moyenne (-2 - 10) / 2 = -6° + +Nous pouvons avoir ainsi la température moyenne de chacun des jours du +mois de janvier. La somme de ces 31 moyennes, divisée par 31, donne la +température moyenne de janvier. + +On aura de même la température moyenne de tous les mois d'une année. La +somme de ces températures moyennes, divisée par 12, est la température +moyenne de l'année. De même la somme des températures moyennes des trois +mois de décembre, janvier, février, divisée par 3, est la température +moyenne de l'hiver météorologique. + +Tous les calculs que nous venons d'indiquer ont été faits, pour le +climat de Paris, à l'aide des observations de l'Observatoire depuis le +commencement du siècle. Avant cette époque, les renseignements ne sont +pas complets. + +Prenons donc, depuis le commencement du siècle, une longue série +d'observations, par exemple 50 ans. Faisons la somme des 50 températures +moyennes de janvier pour ces 50 années; divisons cette somme par 50, +nous aurons la température moyenne autour de laquelle oscillent les mois +de janvier des diverses années. On aura de même la température moyenne +normale de chaque mois, de chaque saison, de l'année entière. + +Voici le tableau des températures moyennes normales déduites de +cinquante années d'observations (1816 à 1866), faites à l'Observatoire +de Paris, et calculées par M. Renou: + + ( Décembre +3°.54 + Hiver, +3°.26 ( Janvier +2°.32 + ( Février +3°.91 + + ( Mars +6°.41 + Printemps, +10°.16 ( Avril +10°.17 + ( Mai +13°.89 + + ( Juin +17°.24 + Été, +18°.12 ( Juillet +18°.69 + ( Août +18°.44 + + ( Septembre +15°.59 + Automne +11°.15 ( Octobre +11°.27 + ( Novembre +6°.58 + + Moyenne de l'année, +10°.67. + +Un hiver est rigoureux, lorsque la moyenne de ses trois mois, jointe, +s'il y a lieu, à la moyenne des mois de novembre et de mars, est +sensiblement plus basse que la moyenne normale. Mais cette moyenne ne +suffit pas pour qu'on puisse apprécier complètement la rigueur d'un +hiver. On aura à tenir compte de tous les détails des oscillations de la +température pendant cet hiver, et en particulier du nombre de jours de +gelée, c'est-à-dire du nombre de jours où le thermomètre à minima s'est +abaissé au-dessous de zéro. Le nombre le plus considérable observé à +Paris, depuis que les observations sont régulières, est de 80 pour +l'hiver 1788-1789; le moins considérable est de 10 pour l'hiver +1820-1821. Le nombre moyen des jours de gelée à Paris est de 47. + +Le tableau suivant, calculé d'après les principes que nous venons +d'indiquer, résume l'hiver de 1829-1830. Il comprend les cinq mois de la +saison froide. + +HIVER 1829-1830. + + MOIS. MOYENNE MOYENNE DIFFÉRENCES NOMBRE MOYENNE TEMPÉRATURE + normale pour en faveur des des la plus + du mois l'hiver du mois jours de minima basse + à Paris 1829-1830 normal gelée du mois du mois + + Novembre +6.58 +4.7 +1.88 8 +1.9 -5.3 + Décembre +3.54 -3.5 +7.04 26 -5.7 -14.5 + Janvier +2.32 -2.5 +4.82 21 -4.5 -17.2 + Février +3.91 +1.2 +2.71 17 -2.0 -15.6 + Mars +6.41 +8.9 -2.49 4 +4.4 -2.3 + +Ce tableau nous montre que les quatre mois de novembre, décembre, +janvier, février, furent beaucoup plus froids que la moyenne normale, et +qu'au contraire le mois de mars fut très chaud. + +La moyenne des trois mois d'hiver est de -1°.6 inférieure de 4°.86 à +l'hiver normal. La moyenne des cinq mois de la saison froide est de ++1°.76, inférieure de 2°.79 à la moyenne correspondante de l'année +normale. + +Il y eut trois périodes de froid bien marquées: la période de décembre, +du 6 décembre au 7 janvier; c'est la plus longue. Elle est suivie, après +une bien courte interruption, de la période la plus cruelle, du 12 au 20 +janvier. Puis vient un dégel sérieux qui amène les premières débâcles; +Le 29 janvier, le froid revient aussi fort qu'auparavant, pour se +terminer le 8 février, et amener les secondes débâcles. + +C'est à cette date que se terminent les rigueurs de l'hiver: il avait +duré deux mois, pendant lesquels on avait compté 54 jours de gelée. Des +gelées peu intenses, avant le 6 décembre, et après le 8 février, au +nombre de 22, complètent le nombre total de 76 gelées pour l'hiver +entier, nombre qui n'avait pas été obtenu depuis l'hiver de 1788-1789. + +Pour ceux auxquels les moyennes que nous venons d'examiner ne seraient +pas assez familières, employons la méthode de calcul employée dans les +applications de la météorologie à l'agriculture. Faisons la somme des +degrés de chaleur comptés au-dessus de zéro pendant la durée des trois +mois de décembre, janvier, février, de l'hiver 1829-1830. Faisons, +d'autre part, la somme des degrés de froid comptés au-dessous de zéro +pendant le même temps. Nous trouverons que la somme des degrés de froid +surpasse la somme des degrés de chaleur de 153 degrés. Donc l'hiver de +1829-1830 a présenté une somme de 153 degrés au-dessous de la +température moyenne de zéro. Au contraire, en année normale, la somme +est de 291 degrés au-dessus de cette même moyenne. Donc il a manqué 444 +degrés, en trois mois, pour faire de l'hiver 1829-1830 un hiver normal. +Cette somme, répartie sur les 90 jours des trois mois, montre que la +température a été chaque jour de près de 5 degrés, en moyenne, +inférieure à la température normale. + + + + +CHAPITRE V + +LES HIVERS DE 1830 A 1879. + + +De 1830 à 1879 il n'y eut pas en France de bien grands hivers. Si +quelques-uns furent un peu rudes, aucun n'a été comparable à celui que +nous venons d'examiner. Nous aurons bien vite fait d'indiquer, en +suivant l'ordre chronologique, les faits saillants de cette période de +cinquante ans. + +L'hiver 1837-1838 fut remarquable par 77 jours de gelée, dont 33 +consécutifs, nombres supérieurs à ceux de 1829-1830. La température +minima à Paris fut de -19 degrés, le 20 janvier. Il semble donc, au +premier abord, que cet hiver ait été plus rigoureux que le grand hiver +1829-1830. Mais, quand on y regarde de près, on voit que, d'abord, il +s'étendit sur une surface de l'Europe beaucoup moindre, et que, même à +Paris, les gelées si nombreuses furent très souvent peu intenses. Aussi, +la moyenne des trois mois d'hiver fut-elle de +0°.7 au lieu de -1°.6, +présentée par 1829-1830, supérieure à cette dernière de 2°.3. + +Cet hiver présente cependant ce point remarquable, que la température +moyenne de janvier, -4°.4 est la moyenne la plus basse qui ait jamais +été rigoureusement calculée, jusqu'au mois de décembre 1879. Aussi, +pendant ce mois de janvier, vit-on se produire tous les caractères qui +accompagnent les grands hivers, prise des rivières, congélation d'hommes +et d'animaux, pertes grandes pour l'agriculture et la sylviculture. + +L'hiver 1840-1841 ne présenta rien de bien particulier, à aucun point de +vue, et plus de quinze hivers du dix-neuvième siècle, dont nous ne +parlerons même pas, ont été plus rigoureux. Il est resté cependant gravé +dans bien des mémoires, à cause d'un événement qui s'y produisit. Le 15 +décembre, jour du plus grand froid, où la température descendit à -14 +degrés, eut lieu l'entrée solennelle, par l'arc de triomphe de l'Étoile, +des cendres de l'empereur Napoléon rapportées de Sainte-Hélène. «Une +multitude innombrable de personnes, les légions de la garde nationale de +Paris et des communes voisines, des régiments nombreux, stationnèrent +depuis le matin jusqu'à deux heures de l'après-midi dans les +Champs-Élysées. Tout le monde souffrit cruellement du froid. Des gardes +nationaux, des ouvriers, crurent se réchauffer en buvant de +l'eau-de-vie, et, saisis par le froid, périrent d'une congestion +immédiate. D'autres individus furent victimes de leur curiosité: ayant +envahi les arbres de l'avenue pour apercevoir le coup d'oeil du cortège, +leurs extrémités, engourdies par la gelée, ne purent les y maintenir; +ils tombèrent des branches et se tuèrent.» + +En 1844-1845, il y eut 79 jours de gelée à Paris; c'était le nombre le +plus considérable depuis 1789, mais elles ne furent pas très intenses, +et s'échelonnèrent sur un long intervalle; il n'y en eut jamais plus de +quinze consécutives. Aussi, quoique la moyenne de cet hiver soit plus +basse que celle de 1838, il fit moins de mal. Cet hiver est surtout +remarquable par l'énorme quantité de neiges qui tombèrent pendant +plusieurs mois sur une grande partie de l'Europe. «Non seulement les +Ardennes, les Vosges, le Jura, les Alpes, les Cévennes, les montagnes de +l'Auvergne et les Pyrénées, furent couvertes, dans cet hiver, d'une +couche de neige triple de celle dont ces hauteurs sont chargées dans les +hivers ordinaires, mais presque toutes les routes dans le midi en furent +encombrées; les communications furent interrompues sur un nombre +considérable de points; à Marseille, il tomba 0m.50 de neige en +trente-six heures. En Allemagne, les railways du Harz et de la Silésie, +ceux de Magdebourg et de Leipzig à Dresde, furent enterrés sous une +couche d'une épaisseur de 7 mètres. Dans la haute Silésie, des maisons +furent ensevelies avec leurs habitants. Dans le département de la Drôme, +dans les Pyrénées, près de Nîmes, des hommes et des animaux furent +ensevelis sous la neige.» + +[Illustration: 1844-1845.--Toutes les routes du midi furent couvertes de +neige.] + +Les hivers de 1851-1855 et de 1855-1856 ne furent pas très rudes en +France, mais ils resteront célèbres aussi, ceux-là, à cause des pertes +considérables que le rude climat de la Crimée fit subir à nos troupes. +Nous lisons, en effet, dans l'_Histoire de la guerre de Crimée_, de M. +Camille Roussel, que pendant cette longue et terrible guerre, plus de +265 000 hommes périrent, tant Français qu'Anglais, Piémontais, Turcs et +Russes. Et ce nombre est certainement de beaucoup trop faible. Sur tant +de victimes de la guerre, moins de 40 000 périrent par suite du feu de +l'ennemi; tout le reste, soit plus de 225 000 hommes, mourut de maladie. +Grâce à la rigueur de la saison, par des températures allant jusqu'à -27 +degrés, les affections de poitrine, la dyssenterie, le scorbut, puis le +typhus, exerçaient des ravages incroyables. Les chevaux sans abri +mouraient par centaines; la cavalerie était presque démontée. Il n'y +avait que les chevaux d'Afrique et les mulets qui résistaient +admirablement au froid, à la fatigue, à la faim. + +Les cas de congélation étaient fréquents et graves; pendant le mois de +janvier 1855, il n'y en eut pas moins de 2 500 dans la seule armée +française, pour un tiers suivis de mort, pour la plupart de mutilations +dangereuses: on compterait le nombre de ceux qui ne demeurèrent pas à +jamais estropiés. Sur 75 000 hommes que comptait au 31 janvier l'armée +française, il y en avait dans les hôpitaux et les ambulances plus de 9 +000, un huitième à peu près de l'effectif général. + +L'hiver de 1870-1871 n'est pas non plus extrêmement froid, du moins à +Paris, mais il restera à jamais mémorable en France à cause des tristes +circonstances dans lesquelles il s'est produit, à cause des souffrances +que ses rigueurs ont occasionnées à nos soldats. A ce point de vue +surtout il mérite qu'on s'y arrête. + +A Paris, il n'y eut aucune gelée en octobre ni en novembre 1870, fait +qui se produit assez rarement; et la moyenne de température de ces deux +mois fut à peu près égale à la moyenne normale des mois d'octobre et de +novembre. Mais au 1er décembre le froid commence et se maintient presque +sans interruption pendant toute la durée de décembre et de janvier. +Pendant les soixante-deux jours qui constituent ces deux mois, le +thermomètre s'abaissa quarante-quatre fois au dessous de zéro degré, +sans qu'il y eût aucun froid excessif, la température la plus basse de +janvier ayant été de -11°.7 le 24, et celle de février de -11°.9 le 5. +Puis le froid disparaît subitement comme il était venu, et la +température de février est très notablement supérieure à la moyenne +ordinaire. Cet hiver n'a donc été ni long, ni extrêmement rigoureux. On +n'y compte à Paris, en tout, que 50 jours de gelée, et des températures +minima qui n'ont rien d'exceptionnel. La température moyenne de décembre +y fut de -0.7, et depuis le commencement du siècle, six mois de décembre +avaient été plus froids que celui-là; la température moyenne de janvier +y fut de -0.8, et depuis le commencement du siècle, neuf mois de janvier +avaient été plus froids. Ni décembre ni janvier n'ont donc isolément +rien présenté d'extraordinaire par leurs températures; mais ils ont été +froids tous les deux, tandis qu'en général deux mois froids ne se +suivent pas immédiatement. + +Si nous considérons seulement l'ensemble des deux mois de décembre et +janvier, l'hiver de 1870-1871 arrive, comme rigueur, pour la période de +1800 à 1878, immédiatement après ceux de 1829-1830 et de 1838-1839. Mais +si nous tenons compte du nombre des jours de gelée et de la moyenne +totale des mois froids, l'hiver 1870-1871 doit être considéré comme +simplement assez rude. Il serait, comme celui de 1812-1813, tristement +célèbre aussi, et, pour la même cause, classé au dixième ou douzième +rang parmi ceux du siècle. + +En certains points du territoire, le froid constant de ces deux mois de +décembre et janvier, joint aux misères de la guerre, aux tristesses de +l'occupation prussienne, eut une funeste influence sur la santé +publique. M. Renou écrivait de Vendôme, en février 1871: «La mortalité +est effrayante ici. Il est mort autant de monde en janvier qu'il en +meurt ordinairement en un an, et cela sans compter les décès des +militaires français ou prussiens. On a enterré ici cinquante-sept +personnes le 27 décembre.» Mais c'est surtout dans le midi que les +froids se firent sentir. Tandis qu'à Paris ils n'atteignaient pas -12 +degrés, il dépassaient -17 degrés à Bordeaux, -23 degrés à Périgueux, +-16 degrés à Montpellier. Une seule fois, dans cette dernière ville, le +20 janvier 1855, on avait observé un froid plus vif, de -18°.2. + +M. Martins, dans un mémoire adressé à l'Académie des sciences, établit +qu'en janvier comme en février 1871, les températures minima de +Montpellier furent constamment inférieures à celles de Paris. Il est +vrai que, à cause de la sérénité habituelle du ciel du midi, à des nuits +très froides succédaient des journées presque chaudes: aussi la moyenne +générale est-elle plus élevée à Montpellier qu'à Paris. Les effets de +cette température si anormale furent désastreux sur la végétation. Dans +le jardin botanique de Montpellier, nombre d'arbres indigènes furent +gelés jusqu'aux racines: les chênes verts, les pins d'Alep, les +oliviers, les cyprès, les grenadiers, les figuiers, moururent. + +Qu'on songe aux souffrances que durent éprouver nos soldats, couchant +dehors par un mois de novembre sans cesse pluvieux, par un mois de +décembre et un mois de janvier constamment froids. A Paris, plus +peut-être qu'ailleurs, les souffrances furent grandes. Les soldats, aux +avant-postes, n'étaient pas les seuls à souffrir. Les femmes, obligées +d'aller passer plusieurs heures chaque jour à la porte des boucheries et +des boulangeries, pour obtenir les quelques grammes de viande, le petit +morceau de pain, et quel pain! qui étaient alloués à chacun, n'étaient +pas plus heureuses. «Aux souffrances de la faim, dit le général Ducrot, +vint s'ajouter celle du froid: plus de houille, plus de coke, plus de +bois; on rationna la chaleur comme on avait rationné la nourriture.» + +Lisons, dans les _Mémoires sur la défense de Paris_, de E. +Viollet-le-Duc, le tableau des avant-postes: «Il faut avoir passé des +nuits au bivouac, dans la tranchée, aux avant-postes, l'âme inquiète et +l'oreille au guet, au milieu de ces soldats mornes, pelotonnés autour +d'un brasier, sales, défaits, couverts de lambeaux sans nom, abrités +derrière les débris de meubles arrachés à quelques maisons voisines, ne +répondant aux questions que par monosyllabes, laissant brûler leurs +restes de vêtements et leurs souliers, n'entendant plus la voix de leurs +officiers. Il faut avoir vu la pâle lueur d'une aurore d'hiver se lever +sur ces demi-cadavres, sur ces membres engourdis et couverts de givre, +sur ces visages sans éclairs...» Que ceux qui ont passé les longs mois +du siège de Paris aux avant-postes, dans les tranchées d'Arcueil-Cachan, +des Hautes-Bruyères, ou de la ferme des Mèches, se souviennent et disent +si ce sombre tableau n'est pas frappant de ressemblance. + +[Illustration: Nuits au bivouac sur la neige.] + +A Belfort, les souffrances étaient plus grandes encore; car le froid +était plus intense et les ressources moindres. Nous lisons dans _la +Défense de Belfort_: «Nous ne pouvions remplacer la chaussure usée des +hommes. Ces malheureux, presque tous sans guêtres et avec les mauvais +souliers qu'on avait livrés à la troupe, avaient cruellement à souffrir +par ces froids terribles atteignant, certaines nuits, jusqu'à 18 et 19 +degrés centigrades au-dessous de zéro. Nombre d'hommes avaient les pieds +gelés. Il fallut, pour parer à ces graves inconvénients, faire flèche de +tout bois, et le gouverneur mit à la disposition des corps de troupe les +sacs à farine vides, pour en faire des guêtres. Il ordonna également +qu'en cas d'extrême besoin de cuir et en l'absence de moyens pour tanner +les peaux des bêtes mangées, on devrait les utiliser non tannées, pour +faire des chaussures à la manière des peuples primitifs.» + +Les armées qui tenaient la campagne, souvent sans abris, sans tentes, +étaient décimées par les maladies, par les cas fréquents de congélation. +Et cet hiver semblait s'acharner surtout contre nous en favorisant nos +ennemis. M. de Freycinet en fait la remarque dans son histoire de _la +Guerre en province_: «Les influences météorologiques ont constamment +lutté contre nous. Il semblait que la nature eût fait un pacte avec nos +ennemis. Chaque fois qu'ils se mettaient en marche, ils étaient +favorisés par un temps admirable, tandis que tous nos mouvements étaient +contrariés par la pluie ou le froid. La rigueur de l'hiver a été +certainement pour moitié dans l'insuccès de la campagne de l'Est. Le +froid a contribué beaucoup à la défaite d'Orléans, et même à celle du +Mans: c'est la pluie qui a retardé une première fois la marche de +l'armée de la Loire, ou qui, du moins, a permis de justifier son +inaction. Nos ennemis, au contraire, ont toujours été secondés dans +leurs mouvements. Qui ne se rappelle le temps exceptionnel qui a régné +pendant tout le mois de septembre et la première quinzaine d'octobre, +alors que l'armée prussienne marchait sur Paris et installait les +travaux du siège? Qui ne se rappelle également la température +printanière qui a régné dès la fin de janvier, aussitôt après que +l'armistice a clos les hostilités? Autant l'hiver avait été rude pour +les mouvements de notre armée de l'Est, autant il a été propice pour le +retour des Prussiens en Allemagne.» + +L'hiver qui suivit celui de la guerre s'annonça d'abord comme devant +être beaucoup plus rigoureux. Heureusement il ne tint pas complètement +ses promesses. Trois gelées en octobre et dix-sept en novembre, avec des +moyennes de +9°.5 et +3°.1, voilà le début. Ces deux mois, en 1870, +n'avaient donné aucune gelée, et les moyennes en avaient été de +11°.2 +et +6°.1. Dès le 22 novembre, la Loire charriait des glaçons à +Châtillon. D'après M. Renou, depuis un siècle, quatre mois de novembre +seulement avaient été plus froids: ceux de 1774, 1782, 1786 et 1858. +Puis, à partir du commencement de décembre, la température s'abaissa +progressivement pour atteindre, le 9 décembre au matin, dans le parc de +Montsouris, un froid sans précédent, de -23°.7. On ne trouve, en effet, +nulle part, dans aucun document, la trace d'une pareille température +réellement observée à Paris. Les deux circonstances analogues que l'on +peut rappeler sont celles du 31 décembre 1788, où le thermomètre +s'abaissa à -21°.5, et celle du 23 janvier 1795, où l'on eut -23°.4. Ce +coup de froid extraordinaire ne sévit ni d'une manière simultanée, ni au +même degré, sur toute la France. C'est entre Charleville et Paris que, +le 9, s'étendait la région du maximum de froid. Cette température +extrêmement basse était localisée sur une très petite étendue du +continent et même de la France. Dans le Loiret, on observait 25, 26 et +même 27°.5 au-dessous de zéro, tandis qu'il ne gelait même pas en +certains points du littoral de l'Océan. Bien plus, tandis qu'à Angers la +température descendait à -12 degrés et à Vendôme à -14 degrés, à la +Flèche, presque à égale distance des deux villes, et si rapprochée de +chacune d'elles, le thermomètre demeurait constamment au-dessus de zéro. + +Les hivers de 1874-1875 et de 1875-1876 furent dans leur ensemble +presque aussi rigoureux que celui de 1870-1871, et cependant ils ont +passé inaperçus. Ils ont présenté l'un et l'autre, à Paris, une +température minima plus basse que celle de 1870-1871, un nombre de jours +de gelée bien plus considérable, mais malgré cela une moyenne plus +élevée. Les froids se sont étendus sur plus de mois, mais n'ont pas été +si continus. + +Enfin l'hiver 1878-1879 doit être considéré comme un hiver assez +rigoureux. Il a présenté soixante-huit jours de gelée, et la moyenne des +trois mois d'hiver est à peine supérieure à celle de 1770-1871. La +moyenne des cinq mois froids est même moins élevée pour cet hiver que +pour celui de 1870-1871. Le froid, très prolongé, ne fut pas très vif, +puisque le minimum de Paris a été de -8°.6. + +Comme phénomènes remarquables de cet hiver, il y a lieu de noter les +chutes abondantes de neige dont le sol est resté couvert pendant +plusieurs semaines, et la pluie de verglas qui, succédant à la neige, a +causé de grands dégâts à la sylviculture, entre le 22 et le 24 janvier. +Nous allons nous en entretenir plus longuement. + + + + +LIVRE IV + +LE GRAND HIVER DE 1879-1880 + + + + +CHAPITRE PREMIER + +LES TEMPÉRATURES DU GRAND HIVER. + + +L'hiver 1879-1880 a été incontestablement un des plus rudes qui aient +jamais désolé la France. Le point à examiner est seulement de savoir +jusqu'à quelle époque il faut remonter pour en rencontrer un aussi +rigoureux. Il semble, du reste, que dès les saisons précédentes, les +influences météorologiques qui déterminent les variations de température +aient oscillé d'un extrême à l'autre de l'échelle. Cet hiver si froid +avait, en effet, été précédé, à deux ans de distance, par un autre, +celui de 1876-1877, tout aussi remarquable, car sa moyenne à Paris +surpasse toutes celles que nous connaissons. + +Le grand hiver dont nous allons nous occuper a été bien entouré. A en +croire un préjugé populaire, un hiver chaud succède d'habitude à un été +froid; pour cette fois, la tradition s'est trouvée singulièrement en +défaut. L'abaissement de température qui devait aboutir à des nombres +inconnus jusqu'à nos jours, semblait se préparer depuis bien des mois. +Toute l'année météorologique 1878-1879 fut, en effet, extrêmement +froide. + +L'Annuaire de l'Observatoire météorologique de Montsouris et les +articles publiés par M. Angot dans la _Revue scientifique_, vont nous +fournir quelques renseignements sur ce premier hiver rigoureux et sur +l'été extraordinaire qui l'a suivi. M. Angot écrivait, en avril 1879: +«L'hiver que nous venons de traverser comptera parmi l'un des plus +froids qui se soient fait sentir depuis longtemps. Bien que le +thermomètre ne soit pas un seul jour descendu à un chiffre exceptionnel, +il est resté peu élevé pendant un long espace de temps, de sorte que la +température moyenne des mois de novembre et décembre 1878, janvier et +février 1879, est une des plus basses qu'on puisse signaler dans ces +trente dernières années.» + +Si l'on compare les températures moyennes de ces quatre mois, telles +qu'elles ont été notées à Montsouris, avec leurs valeurs normales pour +Paris, déduites de cinquante années d'observations, on trouve les +résultats suivants: + + MOIS. TEMPÉRATURES TEMPÉRATURES DIFFÉRENCES. + normales. de l'hiver + 1878-1879. + + Novembre +6°.58 +5°.0 -1°.58 + Décembre +3.54 +0.9 -3.64 + Janvier +2.32 -0.1 -2.42 + Février +3.9 +4.5 +0.6 + +Le mois de février est donc le seul qui se soit trouvé un peu plus chaud +que la température normale. Les trois autres, au contraire, et surtout +décembre et janvier, ont été notablement plus froids. + +M. Angot termine son étude de l'hiver 1878-1879 par la prédiction +suivante, faite un peu au hasard, il faut bien le dire, mais qui devait +si tristement être réalisée dès l'année suivante: «Mais il faut ajouter +que, suivant toute probabilité, nous aurons encore, sous peu, d'autres +hivers analogues. Depuis quelques années, en effet, la température +moyenne de la saison froide est notablement plus élevée que sa valeur +normale, même en comprenant le dernier hiver dans le calcul de la +moyenne. La température de l'été, au contraire, varie beaucoup moins et +reste toujours sensiblement ce qu'elle doit être. Or, à moins d'admettre +un réchauffement général de notre climat, chose qui ne paraît rien moins +que probable, il faut de toute nécessité qu'il se produise, d'ici peu de +temps, quelques hivers rigoureux pour compenser l'excès de chaleur de +ces derniers temps, et ramener la moyenne à la chaleur que lui ont +assignée nos plus longues séries d'observations. Bien que cette +perspective n'ait rien de particulièrement agréable, l'hiver dernier +sera donc probablement suivi, à courte échéance, d'autres hivers +également froids.» + +Et, comme pour donner raison à M. Angot, le froid, après s'être reposé +un peu pendant les mois de février et mars, est revenu plus +extraordinaire en avril, mai, juin et juillet. Pendant les cent +vingt-deux jours dont se composent ces quatre mois, dix-huit seulement +ont été plus chauds que leur moyenne normale, tous les autres plus +froids. Le tableau suivant nous montrera que cette période de l'année a +été plus froide encore que l'hiver précédent, comparativement à la +température normale. + + MOIS. TEMPÉRATURES TEMPÉRATURES DIFFÉRENCES. + normales. en 1879. + Avril +10°.17 +8°.4 -1°.77 + Mai +13.89 +10.6 -3.29 + Juin +17.24 +16.2 -1.04 + Juillet +18.69 +16.2 -2.49 + +Il faut remonter jusqu'à l'année 1740 pour trouver un mois de mai aussi +froid que celui de 1879, et jusqu'en 1735 pour trouver une moyenne aussi +basse pour la période entière des quatre mois. Cette période a été, au +point de vue de la température, tout aussi extraordinaire que l'hiver +qui devait suivre, et les conséquences ont été tout aussi fatales. La +température constamment très basse, le ciel toujours couvert de nuages, +les pluies presque journalières, tout cela nuisit aux récoltes, de +manière à en rendre quelques-unes à peu près nulles. Car ce fut presque +sur toute la France que se produisit ce funeste abaissement de la +température de l'été. + +Le petit excès de chaleur arrivé pendant les mois d'août et de septembre +ne put suffire à réparer le mal, ni à amener la maturité des raisins +dans le centre de la France. De plus, cette seconde recrudescence de +chaleur ne devait pas être de plus longue durée que la première. Dès le +mois d'octobre le froid revenait, plus intense que jamais, et pour une +nouvelle période de quatre mois. Le second hiver rigoureux commençait, +et il devait laisser bien loin derrière lui celui qui l'avait précédé. +Il peut être considéré, dans son ensemble, comme l'un des plus froids +qui se soient jamais produits dans nos climats. + +Pour ne parler d'abord que de Paris, la gelée commença dès le mois +d'octobre, pour devenir âpre et fréquente en novembre, horrible et +continue en décembre, et se soutenir encore fort rude pendant toute la +durée de janvier. Les premiers jours de février furent encore assez +froids, puis, presque subitement, la température s'éleva de telle sorte, +que les deux derniers mois de l'hiver, février et mars, ont été aussi +remarquables par leur chaleur extrême que l'avaient été les premiers par +leur prodigieuse froidure. Un nouveau tableau nous montrera ces froids. +Les moyennes que nous donnons pour le mois de cet hiver ne sont +peut-être pas exactement celles qui seront publiées bientôt par +l'_Annuaire de l'Observatoire de Montsouris_, mais elles ne s'en +écartent certainement pas beaucoup. Elles suffiront pour nous montrer +les caractères principaux du grand hiver. + + MOIS. MOYENNES MOYENNES DIFFÉRENCES. TEMPÉRATURES NOMBRE DES + normales. de minima. jours de gelée + 1879-1880. à Montsouris. + Octobre 11°.27 +10°.6 -0°.7 -1 1 + Novembre 6.58 +3.9 -2.7 -6 12 + Décembre 3.54 -7.4 -11.0 -25.6 28 + Janvier 2.32 -1.1 -3.4 -11 27 + Février 3.91 +6.1 +2.2 -6 6 + Mars 6.41 +11.0 +4.5 +1 0 + +Ce tableau nous montre que l'hiver a été caractérisé par une succession, +non pas de deux mois, mais de trois mois froids, ce qui est très rare. +Aussi, quoiqu'il ait été terminé dès le commencement de février, doit-on +le considérer comme un hiver long. + +Le mois d'octobre, un peu plus froid que la moyenne normale, n'eut +cependant rien de rigoureux. Mais novembre commence la série; on y +remarque une température de -6 degrés, qui s'observe bien rarement à +Paris dans ce mois. Trois mois de novembre seulement, depuis le +commencement du siècle, celui de 1871, celui de 1858 et celui de 1815, +furent plus froids. + +Puis arrive décembre. Ici nous avons une moyenne absolument +extraordinaire de -7°.4, inférieure de 11 degrés à la température +normale du mois. Aucune période de trente jours consécutifs, prise à une +époque quelconque de l'hiver, n'a présenté une moyenne aussi basse +depuis l'origine des observations météorologiques. Le mois le plus froid +du siècle avait été celui de janvier 1838, avec une moyenne de -4°.6 +seulement. Il avait été précédé d'un mois de décembre chaud, et fut +suivi d'un mois de février qui ne fut pas très froid. M. Renou, à la +suite de calculs qui présentent une suffisante garantie d'exactitude, a +admis que les mois les plus froids du siècle dernier avaient été le mois +de décembre 1788 et le mois de janvier 1795, dont la moyenne, pour l'un +comme pour l'autre, aurait été d'environ -6°.5. Nous pouvons donc +affirmer que, depuis deux cents ans au moins, une pareille série de +froid ne s'était pas produite en France, et rien ne nous autorise à +supposer que dans les siècles du moyen âge on ait jamais rien observé de +tel. + +Cette moyenne a été produite par une longue succession de températures +extrêmement basses. Voici, pour ce mois, la série des températures +minima notées à l'Observatoire de Saint-Maur: + + 1er -8 + 2 -11 + 3 -13.7 + 4 -5 + 5 -7 + 6 -10 + 7 -15.6 + 8 -17.8 + 9 -24.2 + 10 -25.6 + 11 -8.4 + 12 -9.1 + 13 -11 + 14 -12.5 + 15 -12.5 + 16 -19.8 + 17 -21.6 + 18 -11 + 19 -13.7 + 20 -13.8 + 21 -18 + 22 -17.5 + 23 -16 + 24 -18.5 + 25 -16.5 + 26 -8 + 27 -17.7 + 28 -16.2 + 29 +2.2 + 30 -0.5 + 31 +2 + +Pendant ce mois, la température s'est abaissée huit fois au-dessous de +la température la plus basse du grand hiver de 1829-1830. Elle a +présenté deux jours de suite des maxima, -24°.2 et -25°.6, qui n'avaient +jamais été observés à Paris. Il n'en faut pas conclure que le froid +n'ait jamais été aussi rigoureux à Paris: les températures de -21°.5 et +-23°.5, observées en décembre 1788 et janvier 1795, correspondent +probablement à des froids aussi vifs. Elles ont été relevées, en effet, +près d'habitations, dans Paris même, sur des thermomètres mal exposés, +et marquant par suite trop haut. Il est constant toutefois que s'il a +fait quelquefois à Paris aussi froid qu'en décembre 1879, du moins +jamais n'y a-t-on vu le thermomètre aussi bas. + +Il n'est pas sans intérêt de comparer ce rude hiver à ceux qui l'ont +précédé. Notre comparaison ne portera que sur Paris: nous manquerions +d'espace et de documents précis pour étendre la comparaison à d'autres +points. + +M. Renou admet que le grand hiver de 1829-1830 est peut-être le plus +grand qu'il y ait eu en France depuis plusieurs centaines d'années, +Voilà, en effet, comment il s'exprimait, en 1871, dans une discussion +sur l'hiver qui venait de prendre fin: «La moyenne, -1°.6, de l'hiver de +1830 est plus basse que celle des hivers de 1789 et 1795, plus basse +aussi certainement que celle de 1709, et il ne paraît même pas qu'elle +ait jamais été notablement moindre dans les hivers les plus rudes, tels +que 1408, 1658..., pendant lesquels la Seine a été gelée plus de +cinquante jours comme en 1789.» + +Donc, d'après M. Renou, l'hiver de 1830 a été, à Paris, plus rude que +ceux de 1795, 1789, 1709..., et peut-être aussi de 1658 et de 1408. Il +nous suffira par conséquent de le comparer à celui de 1879-1880 pour +voir s'il doit conserver son rang. Nous avons, pour l'un et pour +l'autre, tous les éléments d'une comparaison rigoureuse. + +La moyenne des trois mois d'hiver, décembre, janvier, février, est, pour +1829-1830, de -1°.6; elle est de 0°.8 pour 1879-1880. En y ajoutant le +mois de novembre, qui a été rigoureux dans les deux années, on arrive à +un résultat de même sens. Mais ceci prouve seulement une chose: que +l'hiver 1829-1830, qui a duré quatre mois, a été plus long que celui de +1879-1880, qui n'en a duré que trois. Dans le dernier, février, très +chaud, a considérablement relevé la moyenne. Mais si l'hiver de 1880 a +été moins long, il a présenté, en trois mois, une plus grande somme de +froid que l'autre en quatre. Du 14 novembre au 6 février, sur un espace +de quatre-vingt-quatre jours, il a offert soixante-treize jours de +gelée; tandis qu'en 1829-1830, pour trouver ce même nombre de gelées, il +faut embrasser un espace de quatre-vingt-dix-sept jours, allant du 16 +novembre au 21 février. Et les gelées du dernier hiver ont été beaucoup +plus intenses, puisque la somme des degrés comptés au-dessous de zéro +dans l'hiver de 1879-1880 a été d'à peu près six cents, répartis en +quatre-vingt-quatre jours; tandis qu'en 1829-1830, il n'avait été que de +quatre cent soixante-dix-huit répartis en plus de cent jours. + +Au point de vue des froids intenses et de leur prolongation, au point de +vue des effets nuisibles que ces froids ont pu produire sur la +végétation, l'hiver dernier est donc incontestablement plus rigoureux +que celui de 1829-1830, et sans doute plus rigoureux que tous les hivers +du siècle dernier. Et comme si, pendant cet hiver, tout devait être +exceptionnel, il a été terminé par un mois de mars qui n'a pas été moins +extraordinaire que celui de décembre. C'est le mois de mars le plus +chaud dont il soit fait mention dans les registres des observatoires +météorologiques. Non seulement il n'a présenté à Paris aucun jour de +gelée, fait qui se produit assez rarement, mais sa moyenne est +supérieure de près de 5 degrés à sa moyenne normale. Il a été très +notablement plus chaud que le mois de mai 1879, fait qui, non plus, ne +s'était pas présenté depuis plus de cent ans. + +Allons-nous maintenant rechercher les causes de la rigueur extrême de +cet hiver, puis de la chaleur excessive du début du printemps? Il nous +faudrait pour cela quitter le domaine des faits pour entrer dans le +champ des hypothèses. Il nous faudrait ajouter au tableau des +températures celui des pressions barométriques, de la direction des +vents, de toutes les circonstances climatériques, pour n'arriver, en fin +de compte, qu'à avouer notre ignorance. Nous ne le ferons pas. Disons +seulement que les températures très basses ont été, comme cela a lieu le +plus souvent pendant les grands hivers, accompagnées de pressions +barométriques très élevées, et d'un ciel presque constamment serein. De +plus, «Ce régime exceptionnel, dit M. Angot, présentait une autre +particularité remarquable: il était spécial aux régions supérieures de +l'atmosphère. Le sol semblait recouvert d'une couche d'air froid d'un +millier de mètres d'épaisseur au plus; au-dessus, la température était +beaucoup plus douce, et non pas seulement d'une manière relative. Le 9 +et le 10 décembre, les températures au pic du Midi et au Puy de Dôme +étaient à peine égales à celles que l'on observait au pied; dans la +seconde moitié du mois, l'inversion devenait complète: au Puy de Dôme, +il faisait, le 17 décembre, 17 degrés de plus qu'à Clermont, 20 degrés +le 27, et jusqu'à 21 degrés le 22; nous ne citons, bien entendu, que les +nombres les plus grands, car la même distribution se reproduisit presque +chaque jour depuis le 8 décembre. Au pic du Midi, le phénomène était +tout aussi marqué: depuis le 19 décembre jusqu'à la fin du mois, le +thermomètre montait chaque jour bien au-dessus de zéro. De pareilles +interversions ne sont pas rares; on en signale chaque hiver.» + +Nous irons plus loin: non seulement, comme le dit M. Angot, ce phénomène +d'interversion n'est pas rare, mais il se produit constamment dans les +hivers rigoureux; non seulement il n'est pas l'exception, mais il est la +règle des grands hivers. La cause qui produit les grands froids, quelle +qu'elle soit, est certainement la même qui amène les pressions +barométriques élevées et les interversions de la température. Ces trois +phénomènes vont généralement de front. + +Point n'était besoin, du reste, pendant l'hiver qui nous occupe, de +monter sur les montagnes élevées pour constater l'interversion: on l'a +remarquée en bien des points, sur les plus petites collines. Elle s'est +produite au Puy de Dôme, au pic du Midi, au mont Néthou, au Righi, à +l'Utliberg, au Ballon de Guebwiller. Dans le département de +Saône-et-Loire, les habitants des collines souffrirent beaucoup moins +que ceux des plaines; dans le Cantal, l'hiver a été très doux; les +montagnards des environs de Clermont-Ferrand étaient saisis, lorsqu'ils +descendaient à la ville, par un froid contre lequel ils n'avaient pas +songé à se prémunir. + +Dans les plaines, au contraire, l'hiver présentait à peu près les mêmes +caractères qu'à Paris; mais s'il a été en bien des points plus rigoureux +que celui de 1829-1830, il est certain qu'il s'est étendu beaucoup +moins, et il semble même que, dans certaines régions de la France, il a +été moins rude, non seulement que celui de 1830, mais même que celui de +1870-1871. + +Dans le Cantal, dans l'Ariège, on a eu pendant la plus grande partie de +l'hiver une température printanière. + +Le midi n'a guère souffert. A Montpellier, la moyenne de décembre est ++0°.85, de beaucoup inférieure à la moyenne normale, mais supérieure +cependant à la moyenne de janvier 1872. Grâce à la constante sérénité du +ciel, l'écart entre la température minima et la température maxima d'une +journée a toujours été considérable. Tandis que le matin la température +descendait fréquemment à -8 degrés, -9, et même -11, elle atteignait +dans l'après-midi +10, +12, et même +15 degrés, avec un écart double au +moins de celui de Paris. En France, les froids se sont surtout fait +sentir dans le centre et dans l'est, et là ils ont été, comme à Paris, +plus rigoureux qu'ils ne l'avaient jamais été. + +Le froid même augmentait à mesure qu'on allait vers l'est, de sorte que +l'hiver, à Nancy, par exemple, a été, proportionnellement au climat de +cette ville, tout aussi rude qu'à Paris. Le tableau suivant nous le +montrera. + + TEMPÉRATURES + normales MOYENNES TEMPÉRATURE NOMBRE + MOIS. calculées pour DIFFÉRENCES. minima. des jours + d'après 10 ans 1879-1880. de gelée. + d'observations. + Novembre +4°.06 +2.09 -1°.97 -8° 12 + Décembre +0.88 -8.58 -9.41 -22.4 29 + Janvier +0.78 -2.64 -3.42 -16.0 27 + Février +7.00 +3.05 +6.05 +10.8 11 + +Nous voyons qu'à Nancy les moyennes ont été plus basses qu'à Paris, mais +cependant un peu moins éloignées des moyennes normales. De plus, la +température minima de l'hiver n'a été que de -22°.4, moins froide que +celle de Paris. Mais cela tient surtout à ce que les observations du +tableau précédent ont été faites dans l'intérieur de la ville, où la +température est toujours plus élevée en hiver que dans les champs. Et, +en effet, en rase campagne, à la station météorologique de +Bellefontaine, tout près de Nancy, le minimum du 8 décembre a été de -30 +degrés, température observée scientifiquement, comme cela a lieu pour +les observations parisiennes, c'est-à-dire avec un bon thermomètre placé +sous abri. Les moyennes de la station de Bellefontaine sont certainement +beaucoup plus basses que celles de Nancy. + +A Logelbach, près de Colmar, la moyenne de décembre a été -8°.7, et +celle de janvier -4°.1. + +Voici, pour terminer, une liste de quelques-unes des températures les +plus basses observées en divers points de la France pendant cet hiver; +elles se sont presque toutes produites dans le voisinage du 9 décembre. + + Charolles -24 degrés. + Melun -25 + Joigny (Yonne) -27 + Chaumont -27 + Soissons -28 + Orléans -28 + Toul -29 + Monceau-les-Mines -29 + Près de Nancy -30 + Autun -31 + Langres -33 + +Dans les Vosges, on aurait même observé la température de -35 degrés. +Même en ne tenant pas compte de cette dernière observation, nous voyons +que le minimum de Langres, -33, est le plus bas qui ait jamais été cité +pour la France. La plus froide température observée jusqu'à ce jour +avait été de -31 degrés à Pontarlier, en 1794. Dans cette ville même, ce +froid a été dépassé le 8 décembre 1879. + +Pendant que l'hiver faisait rage en France, l'Amérique présentait, au +contraire, un grand excès de température; l'Angleterre continuait à +jouir de son climat insulaire; c'est à peine si l'on pouvait y patiner +sur les petits lacs. Mais à l'est de notre pays, le froid allait en +augmentant: en Belgique, en Hollande, en Allemagne, en Russie, en Italie +même et en Grèce, l'hiver était rude. + + + + +CHAPITRE II + +1879. LA NEIGE, LE VERGLAS ET LA PRISE DES RIVIÈRES. + + +L'année 1879, qui devait, comme nous l'avons vu, présenter pendant toute +sa durée des températures anormales, débuta par un phénomène presque +unique, par un prodigieux verglas. Le verglas est connu de tous; mais +personne n'en avait encore vu de comparable à celui de janvier 1879. + +Presque chaque année, il arrive qu'une pluie fine tombant sur le sol s'y +solidifie instantanément et le recouvre d'une couche uniforme de glace, +dangereux et glissant vernis qui disparaît bientôt: c'est le verglas. +Cette couche est généralement de très faible épaisseur; elle se borne à +entraver, pendant quelques heures, la circulation: aussi les physiciens +ne s'étaient pas préoccupés, jusqu'à aujourd'hui, de son mode de +formation. Ce mode semblait bien simple, et on admettait, sans examen, +que l'eau tombant à une température supérieure à zéro sur un sol +fortement glacé par les froids antérieurs ou par l'effet du rayonnement +nocturne, se congelait immédiatement. Bientôt le sol réchauffé par le +contact de l'eau, réchauffé aussi par le fait même de la congélation, se +mettait en équilibre de température avec l'eau; la formation du verglas +cessait, et la mince couche se fondait même rapidement. On admettait +ainsi que la couche de verglas ne pouvait jamais devenir épaisse, et +qu'elle ne se formait que par des températures supérieures à zéro degré. + +Tout cela est vrai le plus souvent; mais le phénomène qui se produisit +le 22 janvier 1879 a montré que l'explication que nous venons de donner +ne peut s'appliquer à tous les cas. Il résulte des observations de +nombreux savants, et notamment de celles de MM. Godefroi, Piébourg, +Decharme, Colladon..., que, le 22, le 23 et le 24 janvier 1879, il est +tombé de l'eau liquide quand la température extérieure était de -2 +degrés, -3 degrés, et même -4 degrés; c'est-à-dire inférieure à celle de +la formation normale de la glace. Cette pluie était donc à l'état de +surfusion. Arrivée sur le sol également très froid, cette eau se +solidifiait immédiatement, comme le fait tout liquide en surfusion +auquel on fait subir une agitation ou un choc, et il se formait un +verglas dont l'épaisseur pouvait augmenter indéfiniment. + +Déjà, à plusieurs reprises, depuis le commencement du siècle, on avait +observé des pluies par des températures inférieures à zéro; mais on +n'avait pas attaché d'importance à ce fait, qui n'avait produit aucun +phénomène frappant. Il devait en être autrement en janvier 1879; la +formation du verglas y prit presque, en effet, le caractère d'un fléau +pour la sylviculture. + +On ne trouve dans aucun document la preuve qu'aucun verglas ait jamais +produit des dégâts comparables à ceux que nous allons enregistrer. +Arago, dans sa Notice sur les grands hivers, n'en cite qu'un seul, celui +de 1498-1499, dans lequel on ait eu des pertes sérieuses dues à l'action +du verglas. Voici ce passage, extrait, au moins pour le fond, de la +_Chronique_ de Jean Molinet: «Les frimas de cet hiver se présentèrent +dans le Hainaut sous une forme tout à fait insolite. Il tomba, dans la +nuit de Noël, une grêle très forte, mêlée de pluie, qui fut +immédiatement saisie par la gelée et forma une rivière de glace polie. +Vint ensuite une neige abondante, «tellement que le tout, dit le +chroniqueur, congéré et entremeslé ensemble, causèrent une glace dure +comme pierre.» Les arbres, ne pouvant supporter un tel fardeau, «furent +esbranchez et desbrisez par grands esclas»; les branches qui +résistèrent, agitées par le vent, formaient un bruit «à manière du +cliquetis de harnois d'armes.» Cette singulière gelée dura douze jours, +et quand vint le dégel, des pièces de glace énormes tombèrent des +clochers et endommagèrent les nefs et les chapelles des églises.» + +Le verglas extraordinaire de janvier 1879 dut être semblable à celui-là. +Il causa d'immenses dégâts dans la sylviculture. Un météorologiste +distingué, M. Angot, les a rapportés très exactement: «Sur une longue +bande étroite, s'étendant du nord-est au sud-ouest, le désastre fut +immense; tel qu'on peut difficilement se le figurer. Tous les objets, le +sol, les arbres, les plus petits brins d'herbe, étaient recouverts d'une +couche de glace, qui atteignit deux centimètres d'épaisseur. Sur les +fils télégraphiques, le diamètre de l'enveloppe glacée arrivait à 38 +millimètres; une petite branche, du poids de sept grammes, portait 193 +grammes de glace. Sous une surcharge aussi grande, bien peu d'arbres +pouvaient résister, et beaucoup étaient rompus ou déracinés. Dans la +forêt de Fontainebleau notamment, les dégâts furent incalculables: à +certains endroits, on aurait dit une forêt mitraillée. Les routes +restèrent longtemps coupées par des troncs d'arbres qui les jonchaient, +et, dans la région envahie par le fléau, toutes les lignes +télégraphiques furent détruites.» + +M. Louis Figuier, dans _l'Année scientifique_, écrit: «Dans les bois et +dans les forêts des environs de la Chapelle-Saint-Mesmin, le phénomène +du verglas eut des conséquences désastreuses. Le poids des branches +recouvertes de glace augmenta de plus en plus. Dès la première nuit, +plusieurs furent brisées. Dans la soirée du second jour, le phénomène +prit des proportions effrayantes. Toute la nuit, les craquements se +succédèrent avec une rapidité toujours croissante. Le lendemain matin, +les branches arrachées et brisées jonchaient le sol; des arbres entiers +gisaient déracinés; d'autres, et des plus grands, étaient fendus en deux +depuis le sommet jusqu'à la base. Le plus grand nombre étaient +entièrement dépouillés de leurs branches, de sorte que certaines régions +boisées simulaient assez bien les abords d'un bassin à flot hérissé de +mâts.» + +D'après des documents officiels, on peut évaluer à deux cent mille +stères le volume des bois brisés par le verglas dans les forêts +domaniales du seul département de Seine-et-Marne. Il aurait été presque +impossible d'y retrouver un seul bouleau intact. L'oeuvre de la +restauration de la forêt de Fontainebleau s'est trouvée retardée de +trente ans. La forêt de Villeformoy (Seine-et-Marne) ressemblait à une +immense exposition de cristallerie. «Rien de plus saisissant, dit un +témoin oculaire, que l'immobilité et le silence qui pesaient sur la +forêt, brusquement troublés de temps en temps par l'effroyable fracas +des bris d'arbres.» + +M. Jamin, dans _la Revue des Deux Mondes_, raconte des effets bien +curieux de ce verglas: «Les animaux n'ont pas été plus épargnés que les +plantes; des alouettes ont été fixées au sol, rivées dans le verglas par +les pattes ou par la queue. Dans la Champagne, on trouva des perdreaux +gelés, debout dans un linceul de glace; et l'on ne peut s'empêcher de +comparer cet ensevelissement glaciaire à celui qui, aux époques +géologiques, a surpris les mastodontes qu'on retrouve aujourd'hui sur +les bords de la Léna. Eux aussi se présentent debout, le nez en l'air, +serrés dans un vêtement de glace, non de neige, comme s'ils avaient été +surpris par un immense verglas. Cette hypothèse est aussi plausible que +celle du tourbillon glacé qu'on a imaginé pour expliquer leur +ensevelissement.» + +Le verglas si extraordinaire du 24 janvier 1879, phénomène presque +unique jusqu'alors, devait se reproduire aussi désastreux, à quelques +mois de distance, au début de la période des grands froids du mois de +décembre de la même année. Sur une grande partie de l'Europe, la neige +tomba dans la nuit du 3 au 4 décembre; cette chute de neige fut suivie +dans un grand nombre de régions, et principalement dans l'ouest de la +France, d'une pluie glacée qui recouvrit tout d'une immense couche de +verglas. Dans la nuit du 4 au 5, une effroyable tempête de neige, +pendant laquelle tous les éléments semblaient déchaînés, vint cacher la +glace qui recouvrait le sol et déterminer le rupture de nombreux arbres +trop fortement chargés. Sous l'action du verglas, toutes les maisons se +recouvrirent d'un vernis luisant qui avait quelquefois plus d'un +centimètre d'épaisseur, qui rendait les vitres presque opaques, et +soudait si bien les fenêtres qu'on ne pouvait les ouvrir. Puis, quand +vint l'ouragan, la neige, fine et sèche, pénétrait entre les ardoises +des toits et remplissait les greniers les mieux clos. + +M. Demoget a donné, au journal _la Nature_, une description du verglas +du 4 décembre à Nantes: «Le mercredi 3 décembre, dit-il, le ciel resta +couvert, et la journée fut très froide; vers sept heures du soir, la +neige commença à tomber; et le lendemain jeudi la terre en était +complètement couverte. Mais, vers huit heures du matin, la neige se +changea en une pluie glacée par un vent d'est assez violent et très +froid. Dans la journée, la pluie se congelait en partie, se fixait aux +divers objets qu'elle rencontrait, et formait bientôt une couche épaisse +de verglas recouvrant toute la végétation. Vers le soir, sous le poids +de la couche glacée, les branches d'arbres commencèrent à se rompre. +Enfin, pendant la nuit, une tempête de neige, chassée par un fort vent +d'est, vint encore aggraver la situation. Un grand nombre d'arbres +surchargés par le verglas et la neige se brisèrent. Les ormes des +promenades publiques et ceux bordant les routes, moins solidement +charpentés, furent les plus maltraités. En général, les arbrisseaux et +les arbres à basse tige résistèrent beaucoup mieux, parce que les +stalactites de glace, en se soudant aux parties inférieures de la +plante, consolidèrent les branches jusque sur le sol et empêchèrent leur +rupture. Toute la plante était emprisonnée sous une charpente glacée, +qui reliait et soudait toutes les branches et les feuilles entre elles. +Le vendredi 5 décembre, le ciel étant très pur, le soleil vint augmenter +la beauté du phénomène, en faisant scintiller cette splendide végétation +de cristal. C'est la deuxième fois pendant l'année 1879 que ce rare +phénomène météorologique se produit.» + +La campagne de Nantes n'était pas seule éprouvée; on écrivait, de +Saint-Georges-sur-Loire, à _l'Union de l'Ouest_: «Une pluie glaciale est +tombée toute la journée du 4, se congelant au fur et à mesure; et, vers +le soir, les arbres étaient revêtus d'une couche de verglas d'une +épaisseur extraordinaire. De tous côtés on voyait les branches cédant +sous ce poids énorme s'incliner vers la terre; quelques-unes se +brisaient; cependant, si le temps restait calme, on pourrait espérer que +le mal ne serait pas trop grand.» + +Mais le temps ne resta pas calme, la tempête ne tarda pas à se +déchaîner. «Quelle nuit! A chaque instant, au milieu des hurlements de +la tempête, on entendait des décharges d'artillerie, suivies de +véritables feux de file. C'étaient les chênes centenaires, les ormes, +les frênes, qui s'abîmaient sous la rafale, tandis que les jeunes arbres +se brisaient net par la moitié! Vers le matin, le calme se rétablit; +mais le mal était fait, il dépassa même les prévisions. Le jour, en se +levant, éclaira une scène de désolation. Le sol jonché de débris, les +arbres déchirés, brisés de haut en bas, les peupliers surtout n'ayant +plus de cime, plus de branches, nus comme des poteaux de télégraphe; à +moins de l'avoir vu, rien ne peut donner une idée de ce spectacle +lamentable. Tous les parcs du pays, Serrant, l'Épinai, la Cauterie, la +Bénaudière, le Pin, Laucran, le Chillon, etc., sont littéralement +ravagés. Il faudra dix ans pour réparer le désastre d'une nuit, et +encore bien des dégâts sont-ils irréparables.» + +Le verglas a été localisé, mais la neige couvrit une grande partie de +l'Europe. «En même temps, une chute abondante de neige recouvrait la +France, interrompant toutes les communications: aux environs de Paris, +l'épaisseur de cette couche atteignit en moyenne vingt-cinq centimètres. +La neige reprit un instant le 8, ajoutant une nouvelle couche de plus de +dix centimètres à la première; de sorte qu'il s'accumula sur le sol, du +4 au 8 décembre, une couche d'eau gelée qui, fondue, ne correspondait +pas à moins d'un volume de quarante-cinq litres d'eau par mètre carré de +surface.» Quoique cette abondance n'eût rien d'extraordinaire, elle +suffit pour causer de graves accidents, tels que l'effondrement du +marché Saint-Martin, et pour arrêter la circulation pendant plusieurs +jours.» + +Nous n'avons pas à discuter ici les moyens employés pour débarrasser le +sol de cette couche encombrante. Disons seulement que ceux qui ont +préconisé l'emploi de la vapeur surchauffée pour fondre la neige des +rues n'ont fait que prouver l'ignorance absolue dans laquelle ils sont +des plus simples notions de la physique. Une grande locomotive routière, +capable de brûler 70 kilogrammes de charbon par heure, aurait pu, étant +donnée l'épaisseur de neige qui se trouvait sur le sol de Paris, +nettoyer 50 mètres carrés de chaussée par heure. A ce chiffre, 1000 +locomotives auraient à peine, en un mois, terminé leur besogne. + +En province, la neige était par régions beaucoup plus abondante qu'à +Paris. Dans le centre et le nord, elle atteignait une hauteur tout à +fait insolite. A Joigny, dans l'Yonne, il y en avait plus de 50 +centimètres. Dès le 1er décembre, il y en avait 30 centimètres dans les +rues de Valenciennes, et il devait en tomber beaucoup encore. A Laval, +on observait 50 centimètres de neige. A Bapaume, au milieu de décembre, +il y eut en certains endroits 1m.60 de neige: le courrier dut, au péril +de sa vie, porter sur son dos le sac des dépêches. + +Près de Cambrai, des villages bloqués par les neiges demandent des +secours et des vivres. Dans les Ardennes, des villages entiers étaient +ensevelis; et demeuraient pendant plusieurs jours isolés du reste du +monde, dans une détresse affreuse, sur le point de manquer complètement +de pain. Les moulins ne pouvaient plus moudre, la farine manquait, tout +gelait dans les maisons. + +Dans certaines parties des Vosges, la neige, poussée par le vent, +comblait les vallées, et s'amassait en masses de 10 mètres d'épaisseur. +Sur divers points, nombre de gens étaient ensevelis sous la neige et +périssaient misérablement. Les transports étaient devenus presque +impossibles, et, près de Cambrai, les cultivateurs imaginaient +d'employer des traîneaux grossiers pour leurs transports. + +A l'étranger il y avait aussi de grandes neiges. A Naples, les trains +étaient arrêtés par les grandes accumulations de neige. + +Dans les montagnes, au contraire, de même qu'il y avait peu de froid, il +n'y avait guère de neige. Les habitants du Causse de Chanac étaient +obligés, faute d'eau et de neige, de faire un très long parcours pour +aller chercher dans le lit du Lot de gros blocs de glace qu'ils +charriaient à la ferme, et qu'ils faisaient fondre au fur et à mesure +pour les besoins du ménage et pour abreuver les bestiaux. Le 14 +décembre, le général Nansouty télégraphiait plaisamment à un ami, du +haut du pic du Midi: «Nous sommes en détresse; nous ne trouverons +bientôt plus assez de neige pour faire l'eau pour le thé et la soupe. +Apportez-nous de la neige si Paris en a assez.» + +C'est à la suite de cette grande chute de neige que se produisirent les +froids extraordinaires de l'hiver. Les phénomènes de congélation de +divers liquides, cités toujours par les historiens comme caractérisant +les grands hivers, ont été observés alors dans un grand nombre de +localités. L'eau, en maints endroits, s'est gelée au fond des puits; +l'eau-de-vie, exposée à l'air, s'est prise en une masse solide; le vin a +pu être coupé à la hache. A Verneuil, département de l'Eure, le vin gèle +dans les caves, cinq cents bouteilles de vin sont brisées. Dans le +Berry, au fond d'une cave bien close, plusieurs centaines de bouteilles +de vins fins éclatent par l'effet de la gelée. + +Dans le département de Saône-et-Loire, tout gèle dans les maisons. Dans +plusieurs départements, toutes les provisions qui n'étaient pas +enfermées dans des caves très profondes étaient totalement perdues. + +Dans des chambres à feu, l'eau se gelait dans les carafes pendant la +durée du repas. La rapidité de la congélation devenait extrême quand +l'eau était placée à l'extérieur. Au milieu du mois de janvier, le feu +se déclare dans la caserne d'artillerie, à Orléans, au milieu de la +nuit. Pendant deux heures il est impossible de manoeuvrer les pompes, +les conduites d'eau étant gelées. La température était cette nuit-là de +-18 degrés. L'eau qui tombait sur les murs se solidifiait et formait +au-dessous des poutres des stalactites de glace. Les pompiers étaient +recouverts d'une épaisse couche de verglas. Les conduits d'alimentation +des pompes ont été tellement avariés que l'administration municipale a +dû consacrer un important crédit à leur réparation. + +M. Déleveaux, professeur au lycée d'Orléans, a profité de ces basses +températures pour refaire l'expérience de William. Le 17 décembre, il a +rempli d'eau un obus de 95 millimètres de diamètre. Il l'a placé en +plein air, et le lendemain l'a trouvé cassé. Les vases rompus par suite +de la gelée ont été très nombreux, même dans les appartements qui +semblaient le mieux à l'abri des accidents de cette nature. Le journal +_la Nature_ donnait le curieux spécimen, d'après une photographie, d'un +effet de congélation sur une bouteille contenant une solution faible de +nitrate d'argent. Le bouchon avait été soulevé, dans un placard de +laboratoire, à une grande hauteur par une colonne de glace sortie du +goulot. + +Dès le début du mois de décembre, les fontaines publiques de Paris +présentaient, par suite de la formation des glaces, l'aspect le plus +agréable. Les lions de la fontaine Saint-Michel étaient notamment d'un +magnifique aspect. Sur la place de la Concorde, les statues qui décorent +les fontaines étaient enveloppées dans d'immenses blocs de glaces dont +elles formaient en quelque sorte le noyau. + +Mais c'est surtout la prise des cours d'eau qui nous présente des faits +dignes d'attention. Dès le mois de novembre, la Néva avait été prise. A +Saint-Pétersbourg, les glaçons emportaient treize bateaux et plusieurs +débarcadères. Des paquebots partis de Cronstadt avec trois cents +passagers étaient entourés par des masses de glace flottante et jetés +sur un banc de sable. + +Dès les premiers jours de décembre, toutes les rivières du nord et du +centre de la France étaient couvertes de glaces épaisses. La congélation +s'était produite, pour certaines rivières, précisément à l'époque de la +chute des neiges, et il en était résulté des effets singuliers. A la +Flèche, sur le Loir, la neige, chassée par le vent sur la glace encore +très faible, s'y était entassée en grande quantité. La glace, cédant +sous le poids, ne tarda pas à s'enfoncer avec son fardeau, et la rivière +se reprit par-dessus. Quinze jours après, nous avons encore pu +constater, en brisant la glace, qui avait pris une épaisseur de 40 +centimètres, que la neige était encore là. L'accumulation était telle +qu'elle allait, sur les bords, jusqu'au fond, à plus d'un mètre. Cette +neige était spongieuse: l'eau, à zéro degré, qui l'imprégnait, était +impuissante à la fondre. + +Le 8 décembre, le Sund charriait des glaçons et Copenhague était bloqué +par les glaces. La navigation de l'Escaut était interrompue. Bientôt la +Seine et la Loire se prenaient dans toute leur étendue, puis la Saône et +une grande partie du Rhône. Les plus anciens riverains n'avaient jamais +vu autant de glace sur le Rhône: il était gelé d'une rive à l'autre sur +une longueur de plus de 60 kilomètres à partir d'Arles. Cependant, en +1830, on avait pu passer en voiture sur la glace de Tarascon à +Beaucaire; on ne le fit pas en 1879. Sur le Lot, à Espalion, la glace +avait 50 centimètres d'épaisseur; la rivière avait été prise le 30 +novembre, et le 22 janvier, jour de la foire, tout le monde la +traversait encore; on y jouait aux quilles, on y faisait de la +photographie. Le canal du Midi, de Toulouse à Cette, était entièrement +gelé au commencement de décembre. + +Bien plus, tandis que le froid épargnait presque le sud-ouest de la +France, il gagnait l'Italie. L'Arno se gelait à Florence; le Pô pouvait +être traversé en tous sens; la mer se prenait en partie à Venise. + +A mesure que le froid se prolongeait, l'épaisseur de la glace devenait +plus grande, et on pouvait circuler librement sur les lacs et sur les +fleuves. En certains points il y eut sur la Loire 70 centimètres de +glace. A Vichy, sur l'Allier, les grosses voitures de roulage +circulaient comme sur une route. A Mayence, sur le Rhin, les diverses +corporations d'ouvriers installaient des ateliers. Un tonnelier, aidé de +ses ouvriers, fabriquait, le jour de Noël, deux grands tonneaux sur la +glace; ces tonneaux, destinés à un commerce de vins de Mayence, portent +une inscription mentionnant le fait. En même temps, des maréchaux +ferrants, des cordonniers, s'établissaient sur le Rhin; on installait +une grande boucherie. + +[Illustration: 1879.--Le Rhin.] + +Le dégel de la fin de décembre devait rendre la vie à presque tous ces +cours d'eau. Mais un grand nombre ont été, pour la seconde fois, repris +en janvier. + +A Paris, dès la première quinzaine de décembre, de nombreux promeneurs +ne tardaient pas à descendre sur la Seine, malgré la défense de +l'autorité. La glace, qui atteignit bientôt, en tous points, plus de 40 +centimètres d'épaisseur, aurait été capable de porter les plus grands +fardeaux. Les glaces sur lesquelles se lancèrent les hussards de +Pichegru, le 20 janvier 1795, pour aller prendre d'assaut la flotte +hollandaise, n'étaient pas plus épaisses. Lorsque, en 1657, Charles X, +roi de Suède, fit traverser la Baltique sur la glace à toute son armée; +lorsque, en 1458, une armée de quarante mille hommes campa sur le +Danube, les glaces n'avaient pas non plus une solidité plus grande. + +Aussi le jeudi, jour de Noël, la Seine était-elle couverte de patineurs: +dans la nuit, on y organisait une nombreuse promenade aux flambeaux. + +[Illustration: Sur la Seine en décembre 1879.] + +Pendant que la Seine était ainsi prise à Paris, les rues recouvertes +d'une couche glissante de neige durcie, les promenades et surtout les +transports de marchandises étaient devenus extrêmement difficiles. Aussi +le patinage et la course en traîneaux prenaient une extension +extraordinaire. Des commerçants avaient songé à faire leurs transports à +l'aide de traîneaux, et les gens riches adoptaient, pour leurs +promenades, ce mode de locomotion. Aux Champs-Élysées, on comptait un +traîneau pour cinq voitures. Nous avons vu qu'au surplus ce +divertissement n'était pas nouveau en France. + +Dans l'Europe centrale, les grands lacs se prenaient presque tous. Ils +ne se gèlent presque jamais, et seulement après une longue suite de +jours extrêmement froids. Aussi leur congélation se produisit-elle +seulement au mois de janvier. + +Le lac Trasimène, près de Pérouse, le lac de Zurich, celui de Zirknitz, +en Carniole, plusieurs grands lacs de la haute Autriche, purent être +traversés sur la glace à la fin de janvier. Le lac de Neuchâtel était +pris au commencement de février. Ce fait ne s'était pas produit depuis +1830: une gravure, aujourd'hui rare et très recherchée des amateurs, +avait consacré le souvenir de cet événement. Au commencement de janvier, +le lac de Genève était en partie couvert de glace, au moins sur les +bords. La résistance de la glace était telle en février sur le lac de +Constance, qu'on y installa, à Bregenz, une imprimerie. Là, on tira un +numéro unique de la _Gazette du lac de Constance_, contenant une +chronique sur le froid et l'historique des congélations du lac. A +l'occasion de ce rare événement, qui ne s'était pas produit depuis 1830, +on donna de grandes fêtes sur la glace, accompagnées de brillantes +courses en traîneau. + + + + +CHAPITRE III + +LE DÉGEL ET LES DÉBÂCLES. + + +Cependant à Paris on songeait à la débâcle, et on tâchait d'en atténuer +les effets, si souvent désastreux. Nous avons vu qu'en 1768 Déparcieux +avait indiqué un moyen d'empêcher la prise de la Seine à Paris: en 1879, +pas plus que dans les grands hivers précédents, on n'avait songé à +essayer ce moyen; il fallait donc briser la glace pour que le courant se +trouvât libre au moment du dégel. En 1830, on avait tenté sans succès +d'employer la poudre pour faire partir les glaçons; on espérait obtenir +de meilleurs résultats avec la puissante substance explosible que nous +avons maintenant à notre disposition. Des cartouches renfermant 250, 300 +et 400 grammes de dynamite étaient placées sous la glace et allumées +avec des mèches. Les débris, projetés à une grande hauteur, retombaient +dans l'eau et pouvaient être emportés par le courant. Chaque cartouche +pouvait disjoindre 150 mètres carrés de glace. On eut alors l'espérance +de rendre complètement libre le cours du fleuve dans la ville, et de +faciliter ainsi l'écoulement des glaçons lors du dégel. Ces efforts +n'ont pas été tout à fait vains, et peut-être ont-ils empêché des dégâts +plus grands que ceux que nous avons à enregistrer. + +Le dégel arriva, en effet, assez vite et très brusquement. Le 28 +décembre, la température s'éleva avec une rapidité inouïe de -15 degrés +à +3. En même temps, une épouvantable tempête remplaçait, sur une partie +de l'Europe, le calme absolu des jours précédents. D'après les +observations du docteur Robert Grant, de l'université de Glasgow, la +vitesse du vent était, dans cette ville, à sept heures du soir, de 115 +kilomètres à l'heure. C'est à ce moment que, sous l'action de cet +ouragan terrible, se produisit l'épouvantable catastrophe du pont de la +Tay. Ce pont, entièrement métallique, qui reliait Dundee à Édimbourg, +avait plus de trois kilomètres de longueur: il avait été terminé +seulement en 1875, et ses constructeurs, fiers à juste titre de cette +oeuvre merveilleuse, avaient cru pouvoir affirmer que la tempête la plus +furieuse ne produirait pas la moitié de l'effort nécessaire pour +renverser les piles. Le plus terrible accident qu'ait à enregistrer +l'histoire des chemins de fer devait donner un triste démenti à cette +affirmation. Laissons la parole à M. Walker, directeur du chemin de fer +North British: + +«D'après les rapports qui nous ont été faits sur le terrible malheur +survenu au pont de la Tay, il paraît que plusieurs des grosses traverses +du pont ont été précipitées dans la rivière, en même temps que le +dernier train venant d'Édimbourg, hier au soir, 28 décembre, vers sept +heures et demie. Il y avait, je déplore profondément d'avoir à le dire, +près de trois cents voyageurs dans le train, sans compter les employés +de la compagnie qui en faisaient le service. + +»Les premières nouvelles de l'accident, transmises à Dundee, n'y +provoquèrent qu'un sentiment d'incrédulité, tant la catastrophe +paraissait effroyable: ce sentiment ne tarda pas à faire place à une +consternation profonde. + +»Le train, qui était parti d'Édimbourg dimanche, à quatre heures quinze, +était composé de quatre wagons de troisième classe, un de deuxième et un +de première classe, un fourgon de bagages, et la machine; en tout huit +véhicules. + +»Le train avait quitté Burntisland à l'heure réglementaire, et, à toutes +les stations du Fifeshire, la même régularité s'était maintenue en +prenant des voyageurs dans les principales gares. A celle de Saint-Fort, +le train avait juste cinq minutes de retard. Il fut signalé à partir de +là au garde-barrière de l'extrémité méridionale du pont, qui transmit le +signal à son collègue de l'extrémité nord, et de là à Dundee. En ce +moment, un vent des plus violents, véritable ouragan, faisait rage; et, +à peine une minute ou deux après la communication télégraphique d'une +extrémité du pont à l'autre, le pont s'écroula subitement. On crut +d'abord que le train avait pu rétrograder, et l'on essaya de s'en +assurer en se mettant en communication avec la rive du Fifeshire de la +Tay. Mais les employés de la Compagnie durent enfin se rendre à +l'évidence et reconnaître que le train avait été précipité dans la +rivière. + +»Le vapeur qui, parti à onze heures du soir, eut toutes les peines du +monde à arriver sur le théâtre de la catastrophe, y parvint au moment où +la lune commençait à se cacher derrière d'épais nuages. Ceux qui le +montaient purent néanmoins s'assurer que, sur une longueur de mille +mètres, tout avait cédé. Il n'y restait pas même un simple bout de barre +de fer. C'était une grande ouverture béante, où quelques extrémités de +poutres passaient seules de chaque côté! Au milieu de l'obscurité, les +passagers du steamboat crurent distinguer des êtres humains sur l'une ou +l'autre des deux berges, mais c'était une illusion d'optique; la rivière +n'avait rien rendu, et ce que l'on avait pris pour des hommes, c'étaient +des bouts de câble restés fixés aux culées maçonnées du pont. + +»On se perd en conjectures pour expliquer comment treize massives +traverses ont pu être enlevées si complètement qu'elles n'ont laissé +aucune trace. L'explication la plus plausible paraît être celle qui +attribue leur rupture à la pression latérale exercée par le vent, au +moment où le poids du train en exerçait une verticale et provoquait des +vibrations qui ont été contrariées par l'action opposée simultanée de +l'ouragan. Dans cet état de choses, quelque partie plus faible ayant +cédé, la lourde masse du train aura accéléré la rupture totale. Une +chose surprenante, c'est que le bruit d'une chute pareille n'ait pas été +entendu dans le village, probablement à cause de la violence du vent. En +somme, il n'est resté du pont que les fondations en pierre et une partie +des culées en maçonnerie encore garnies de bouts de montants en fer.» + +Telle fut cette catastrophe sans exemple, dans laquelle trois cents +personnes ont trouvé la mort. Bien peu de cadavres ont pu être +retrouvés. + +Cependant, à Paris et dans presque toute l'Europe, le dégel commençait. +La terre, fortement durcie par la gelée, était presque imperméable, et +l'eau provenant de la fonte des neiges glissait rapidement à sa surface +pour aller grossir les rivières. Les eaux de la Seine, montant +rapidement, déterminèrent bientôt la rupture bruyante des glaces. Le 2 +janvier, la débâcle commença; le 3, elle atteignit sa plus grande +intensité. Le fleuve entier fut bientôt couvert de glaçons accumulés, +entassés pêle-mêle, descendant le courant avec une rapidité +vertigineuse. De nombreux débris étaient ainsi charriés: bateaux, +tonneaux, poutres, arbres, pans de murs, on voyait de tout sur cet +immense radeau de glace. Et tout cela frappait les piles des ponts avec +une telle force que le sol en tremblait. + +Et cependant le fleuve monte toujours; malgré les plus grands efforts, +les ponts sont en grande partie obstrués, les quais submergés: on craint +un moment un immense désastre. Heureusement il devait nous être épargné. +Le pont des Invalides seul ne put résister au choc. Il était en +réparation depuis plusieurs mois, et l'on avait construit en avant une +passerelle de bois pour la circulation des piétons. Celte passerelle ne +tarde pas à être emportée, et ses débris, encombrant les arches, +déterminent la rupture du pont lui-même. Le 6, tout danger d'inondation +avait complètement disparu. + +En somme, cette débâcle fut une des moins désastreuses de celles qui +eurent Paris pour théâtre. Elle se bornait à des dégâts matériels, dont +l'état estimatif a fixé la valeur, pour l'intérieur de Paris, à 3 500 +000 francs. Dans les banlieues, les dégâts furent plus grands: à +Villeneuve, à Choisy-le-Roi, à Alfort-Ville, il y avait eu plus d'un +mètre d'eau dans les rues. Tout cela est beaucoup, mais bien peu à côté +de ce que l'on avait à craindre, bien peu à côté des désastres rapportés +par l'histoire. + +Les glaces n'arrivèrent que lentement dans la basse Seine. Elles furent +d'abord arrêtées à Meulan par le pont de la ville. Elles s'y +accumulèrent en quantité si considérable qu'elles arrivèrent à la +hauteur des poteaux télégraphiques. Puis cette muraille immense finit +par céder, et le torrent, franchissant le pont, se précipita sur +l'écluse. Il n'y eut que des accidents de bateaux. Ce fut le dernier +incident de la débâcle de la Seine. + +Malheureusement, tous les riverains des grands fleuves ne devaient pas +en être quittes à si bon marché, et diverses débâcles, surtout dans le +centre de l'Europe, furent bien autrement funestes. + +En Hongrie, dès le 15 décembre, il y eut de grandes inondations, et les +glaces causèrent de grands dégâts. + +Au commencement de janvier, la Moselle inonde la ville de Metz, et les +glaces font de grands ravages; le Rhin emporte en divers points les +remblais du chemin de fer. La Meuse présente à Liège un spectacle +terrible et grandiose: les glaçons, en se choquant les uns contre les +autres, produisent un bruit effrayant; une terrible inondation charrie +des épaves de toutes sortes. A Sarrebourg, la Sarre démolit les ponts, +brise les arbres, inonde la campagne, et emporte tout ce qui se trouve +sur son passage. Le Danube est plus furieux encore; il inonde +complètement l'île de Shutt, près de Presbourg, et ses glaces emportent +plusieurs ponts. Près de Cracovie, plus de vingt villages sont ensevelis +par le débordement de la Vistule. + +[Illustration: La débâcle sur le Rhin.] + +Enfin, en France, la Saône au-dessus de Lyon, et la Loire au-dessus de +Saumur, furent arrêtées par d'immenses amoncellements de glaces qui +donnèrent la plus grande inquiétude. La rencharge de Saumur, désormais +célèbre sous le nom de glacier de Saumur, s'étendait sur une longueur de +douze kilomètres et sur toute la largeur du fleuve, atteignant presque +un kilomètre en cet endroit. Elle occupa, passionna l'opinion publique +pendant six semaines. La presse en donna les descriptions et les dessins +les plus variés, et tint le public au courant de tous les travaux +entrepris pour conjurer le péril. L'attention était d'autant plus vive +que l'on répétait sur tous les tons que le phénomène était unique, qu'il +ne s'était jamais produit en aucun temps et en aucun lieu. Il ne sera +donc pas inutile de montrer qu'au contraire les encombrements de glaces +sont presque la règle générale des débâcles, et qu'il n'y a de +différences que dans la plus ou moins grande importance de +l'amoncellement et dans la durée du glacier formé. + +Dans les hivers rigoureux et longs, la glace atteint dans les fleuves +une épaisseur considérable. Au moment de la débâcle, la rupture ne se +produit que difficilement, et les glaçons charriés ont une grande +surface, par suite un poids énorme, une force d'entraînement +prodigieuse. + +Il suffit alors qu'un obstacle, pont, île, bas-fond, se présente, pour +déterminer ce qu'on nomme une rencharge. Les premiers glaçons sont +arrêtés; ceux qui suivent choquent violemment les premiers, se dressent +les uns sur les autres, et forment une solide barrière qui augmente de +volume à chaque instant. Si l'obstacle est un pont, il ne tarde pas à +être emporté, et la débâcle reprend sa marche; mais si l'embâcle est +causée par une île, un bas-fond, qui ne peuvent céder, la barricade +prend des dimensions importantes: toutes les glaces d'amont se +réunissent au même endroit, se soudent les unes aux autres, et forment +un tout solide, dont le volume se chiffre par millions de mètres cubes. + +Les eaux, arrêtées dans leur cours, s'élèvent à une hauteur anormale. Il +se produit de part et d'autre du glacier une différence de niveau de +plusieurs mètres; les campagnes voisines sont inondées, dévastées, et +souvent le fleuve se creuse, dans les vallées latérales, un lit nouveau +qu'il conservera peut être définitivement si les travaux de l'homme ne +viennent le déposséder de sa conquête. Suivant l'importance du fleuve, +l'épaisseur des glaces, la hauteur des eaux et la durée du dégel, le +glacier sera plus ou moins considérable, l'inondation plus ou moins +dévastatrice, la débâcle définitive plus ou moins tardive, plus ou moins +désastreuse, mais au fond le phénomène sera toujours le même. + +Et qu'on ne vienne pas dire que ce sont là de pures spéculations; +l'histoire nous montre à chaque instant ces amoncellements de glaces et +leurs tristes conséquences. Nous en avons cité un certain nombre, +notamment pour les années 1216, 1364, 1789, 1830. Ajoutons-en encore +deux ou trois. + +En 1840, un engorgement du genre de celui dont nous nous occupons a eu +lieu dans la Vistule, à deux kilomètres environ au-dessus de la ville de +Dantzig. La rivière, arrêtée par les glaces empilées, s'ouvrit un +nouveau cours sur la rive droite. En quelques jours elle se creusa, à +travers des collines sablonneuses de douze à dix-huit mètres de haut, un +lit profond et large de plusieurs lieues de longueur. + +En 1876, le 3 mars, le Danube, arrêté par des glaces qui s'élevaient à +une hauteur prodigieuse, causa de terribles inondations et d'immenses +dégâts. + +Mais notre étonnement redouble quand nous considérons les faits mêmes du +grand hiver de 1879. Juste au moment où tous les journaux de France +étaient pleins du glacier de Saumur et le déclaraient unique, il se +produisait au-dessus de Lyon un phénomène du même genre. Il subsistait +aussi longtemps que celui de Saumur, donnait aux ingénieurs les mêmes +inquiétudes, en un mot, lui ressemblait de tous points. L'accumulation +des glaces, énorme cependant, était seulement un peu moins considérable. + +Occupons-nous de ce premier glacier, si dédaigné des chroniqueurs, à +cause sans doute de son éloignement de Paris, et nous verrons s'il était +en réalité bien différent de celui de Saumur. Nous emprunterons les +récits qui suivent aux journaux de Lyon, qui seuls s'entretenaient de ce +fait effrayant, dont le reste de la France semblait se désintéresser +absolument. + +La débâcle de la Saône commença le 2 janvier: les glaces emportèrent +d'abord le pont de Taissey (Ain). A Lyon, le mouvement se produisit le +3. Aussitôt après la rupture de la couche de glace le fleuve charrie à +pleins bords. Mais il se forme bientôt, en face de l'île Barbe et du +pont Serin, un immense amoncellement. Le 5, ces glaces se mettent en +mouvement avec un fracas épouvantable, mais elles s'arrêtent de nouveau +à Vaise: là, l'embâcle se reforme avec plus d'intensité. En quelques +heures, tout l'espace compris entre Vaise et l'île Barbe est encombré; +les glaces, à l'île Barbe, atteignent le pied de la maison éclusière; +les glaçons, entassés les uns sur les autres, dépassent, en certains +endroits, les parapets des quais. L'aspect de la Saône est saisissant et +grandiose: c'est celui d'une véritable mer de glace, mais d'une mer +tourmentée, convulsée. Les glaçons, éclairés par un resplendissant +soleil, jettent mille lueurs; ceux de provenance du Doubs se +reconnaissent à leur couleur bleue très pure. Dans cet enchevêtrement de +glaçons immenses, on distingue les formes les plus fantastiques: des +pièces de bois, des carcasses de bateaux brisés, des arbres, des débris +de toutes provenances, rappellent au sentiment de la réalité; ces traces +des malheurs de la veille en font craindre de plus terribles pour le +lendemain. + +Le 13 janvier, M. Pasquot, ingénieur chargé de la navigation, fait un +rapport sur le phénomène. Il dit que sur toute la largeur du fleuve, et +sur une longueur de plusieurs kilomètres, la Saône est un véritable +glacier. «La glace, ajoute-t-il, a de huit à dix mètres d'épaisseur, et +le volume total dépasse certainement cinq millions de mètres cubes. Ce +glacier descend jusqu'au fond du lit même de la Saône, et il barre si +complètement la rivière, que le niveau de l'eau en amont de cette digue +est arrivé à dépasser de 3m.17 le niveau de l'eau en aval. Si cette +barre, ajoute le rapport, est soulevée ou rompue brusquement par l'effet +du dégel ou d'une poussée venant de la débâcle du haut, la Saône peut +monter dans Lyon de deux mètres en quelques minutes.» + +En présence d'un semblable péril, des ingénieurs sont envoyés qui se +mettent à l'ouvrage. On attaque, d'abord sans grand espoir, la banquise +avec la dynamite; dans l'axe on perce un chenal pour permettre +l'écoulement des eaux. Du reste, le niveau du fleuve baisse rapidement, +et bientôt la surface du glacier présente l'aspect d'une vallée +profonde, bordée de montagnes de sept à huit mètres de hauteur. Malgré +les doutes d'un grand nombre d'ingénieurs, on travaille avec ardeur; on +brûle jusqu'à deux mille kilogrammes de dynamite par jour, les +détonations se succèdent sans relâche. Grâce au beau temps, et aussi aux +efforts faits, le danger diminue tous les jours. C'est seulement le 15 +février que toutes les glaces ont quitté la Saône. + +La dynamite, jointe à un temps favorable, avait évité à Lyon, comme elle +évitait à Saumur, bien des dévastations. Le moyen que l'on avait employé +pour émietter le glacier était-il le meilleur? Beaucoup, et notamment +des ingénieurs, avaient proposé de scier les banquises. Ils rappelaient +que l'ingénieur Venetz avait sauvé, au commencement du siècle, la ville +de Viège, dans le Valais, en sciant une immense banquise de glace qui la +menaçait, et derrière laquelle se trouvait un lac qui aurait produit une +inondation formidable. Ils rappelaient que l'amiral Pâris avait, lui +aussi, utilisé le sciage d'une façon très heureuse, pour maintenir +libres ses navires emprisonnés par les glaces du grand lac Léman, du +Boug et du Dnieper. L'amiral Pâris, interrogé à ce sujet dans une séance +de l'Académie des sciences, avait déclaré que dans une rivière où l'on a +un courant pour enlever à mesure les glaçons, il devait y avoir grand +profit de temps et de travail à employer la scie. Et cependant la scie +n'a pas été employée: c'est que l'épaisseur de la glace était, à Lyon +comme à Saumur, de plusieurs mètres, et qu'il semblait impossible de +manoeuvrer des scies de dimension suffisante; c'est que, presque +partout, la glace touchait le fond de la rivière, et que, dans ce cas, +le sciage n'aurait produit absolument aucun résultat. Il n'y avait +aucune analogie à établir entre la couche de glace sciée par l'amiral +Pâris, et les amoncellements que l'on voulait dissiper sur la Saône et +sur la Loire. + +D'autres ingénieurs proposaient en même temps à l'Académie des sciences +un nouveau procédé pour débiter rapidement les glaces de n'importe +quelle épaisseur. Ce procédé consiste à poser à la surface de la glace +un tube flexible en plomb, de petit calibre, et communiquant au moyen +d'un robinet à un générateur mobile de vapeur. Le tube, fondant la glace +à sa périphérie, s'enfoncerait à mesure, laissant une tranchée verticale +de faible largeur, pendant que l'eau de condensation s'échapperait par +l'extrémité opposée restée ouverte. Ce nouveau procédé ne fut pas +employé non plus. Il semble impossible, du reste, que les eaux provenant +de la fonte de la glace et de la condensation de la vapeur ne se +regèlent pas dans la tranchée même, au-dessus du tuyau, si le froid +extérieur est un peu vif. + +Nous allons voir maintenant que le glacier de Saumur ne différait que +par des points de détail de celui qui existait au même moment à Lyon. Il +commence à la même époque, ne dure que quelques jours de plus, est +favorisé par les mêmes circonstances, attaqué par les mêmes moyens, et +se termine de la même manière, sans accident grave. Sa dimension était +peut-être double de la dimension du premier. + +La débâcle de la haute Loire se signale d'abord par un désastre. Au +village de Némant, commune d'Avaine, les glaces, poussées par le +courant, coupent, sur une étendue de 300 mètres, le chemin qui longe le +fleuve. Il se forme là une première embâcle que l'on détruit par la +dynamite; la retenue des eaux avait été telle, qu'en moins de 30 minutes +la Loire était montée d'un mètre au pont de Saumur. Les glaces se +remettent en mouvement, et bientôt elles arrivent en masse à +Villebernier. Sous la poussée de l'eau la surface solide tout entière +s'ébranle; les glaçons, serrés les uns contre les autres, sont entraînés +par le courant; le fracas sinistre de la débâcle se fait entendre +jusqu'à Saumur, semblable à un roulement de tonnerre. Mais, au bout de +quelques heures, le transport des glaces cesse tout à coup; elles +s'arrêtent au-dessus de Saumur le 9, et s'accumulent en quantité +considérable. Entre Saumur et Montsoreau il s'établit une différence de +niveau de 2m.50. Dans le silence de la nuit on entend un bruit confus et +uniforme: c'est l'eau qui se heurte contre la banquise et fait chute par +derrière. C'est un spectacle grandiose et effrayant. Les glaces +s'accumulent de plus en plus, forment bientôt un immense bloc, tout +d'une pièce. De l'île Souzay à Montsoreau, sur une étendue de dix +kilomètres, tout est couvert; le courant est intercepté et se fraye un +passage du côté de Dampierre, dans une étroite vallée qu'il inonde. +L'île de Souzay est presque entièrement couverte par les glaces. Cette +île renferme sept fermes; elles sont bientôt séparées les unes des +autres par des courants rapides, et dans deux le pain fait défaut, les +fours étant submergés; de petits enfants ont souffert de ce manque de +nourriture. Grâce au travail des pontonniers, cette île est bientôt +complètement évacuée. Les hommes et les animaux sont ramenés à terre, +non sans de grandes difficultés. + +[Illustration: Emploi de la dynamite aux glaces de la Saône.] + +On conçoit les terreurs des riverains. D'une part, le glacier pouvait +céder à la violence du courant, se mettre en marche, emporter les ponts +de Saumur, s'arrêter de nouveau au-dessous de la ville et déterminer une +inondation qui aurait pu détruire des quartiers entiers. D'un autre +côté, la levée qui sépare la Loire de la vallée de l'Authion pouvait +être emportée par la violence du courant, et plusieurs milliers +d'hectares de terrain, un grand nombre de villages, auraient été +submergés. + +Au bout de quelques jours, les craintes étaient momentanément calmées; +par suite de la baisse rapide des eaux, l'écoulement était devenu +facile. C'est alors que de nombreux visiteurs accoururent en foule pour +contempler ce spectacle à la fois grandiose et terrible. Les vastes +prairies abandonnées par la Loire présentaient un singulier spectacle. +Elles étaient pavées d'immenses dalles de glace d'une épaisseur de 40 à +50 centimètres. Tous les arbres, peupliers, bouleaux, saules, étaient +brisés, tordus, décapités; des ravines profondes avaient été creusées +par les eaux. Dans le fleuve, sur une longueur de douze kilomètres, +c'est véritablement une mer de glace, couverte de débris de toutes +sortes. Non seulement les glaçons sont dressés les uns contre les +autres, présentant des aspérités à pic, mais encore, au milieu de cette +plaine raboteuse, on voit s'élever des collines, se creuser des vallées; +en maints endroits le glacier repose directement sur le fond; des +sondages indiquent une épaisseur de dix mètres de glace. Partout la +surface de la banquise scintille sous l'action des rayons du soleil, +présentant les colorations les plus variées; on reconnaît à leur couleur +les glaces des différents affluents de la Loire. + +Mais ce n'est là qu'un repos momentané. Bientôt le dégel reviendra; la +Loire, grossie pour la seconde fois, exigera un passage, et les plus +grands malheurs seront à craindre. Ce passage, il faut le créer à la +hâte: il faut tailler dans le vif de cet immense bloc. Des travaux +énormes sont entrepris: la dynamite fait rage, un chenal de grande +largeur est creusé pour livrer passage au courant et amener la +désagrégation lente de toute la masse. Tous les jours les ingénieurs +tiennent conseil; le ministre des travaux publics vient en personne se +rendre compte du péril et activer les travaux. Après la rive gauche, +c'est la rive droite qu'on attaque; la banquise, sapée de toutes parts, +disparaît peu à peu. Tandis que tout le monde désespère et proclame +l'inutilité des efforts, les ingénieurs poursuivent leur but avec +ardeur, et ils l'atteignent. Ils ont puissamment contribué à préserver +la ville de Saumur et surtout la vallée de l'Authion de bien des ruines. + + + + +CHAPITRE IV + +LES HOMMES, LES ANIMAUX ET LES PLANTES PENDANT LE GRAND HIVER +(1879-1880). + + +Les souffrances furent grandes pendant ce terrible hiver; mais, si nous +les comparons à celles des grands hivers des siècles précédents, nous +pourrons juger des progrès de l'humanité dans la voie de la préservation +générale, du bien-être de tous. Il n'y eut pas maintenant, comme alors, +des milliers de personnes mourant de froid par les chemins. C'est que +des routes bien tracées et bien entretenues sillonnent aujourd'hui toute +la France, et qu'il est devenu presque impossible, dans la plupart de +nos départements, de s'égarer dans les neiges. C'est que les chemins de +fer ont remplacé les diligences pour les courses un peu lointaines: bien +clos, quelque peu chauffés, les wagons garantissent les voyageurs des +grandes intempéries; le peu de durée des voyages, la fréquence des +arrêts, sont des sauvegardes efficaces contre la congélation. Aussi, +quelle qu'ait été la rigueur du grand hiver de 1879-1880, les morts par +le froid ont été assez rares. Les journaux quotidiens en ont cité de +nombreux exemples; mais en les réunissant tous on n'arriverait qu'à un +total assez faible. Et ce total aurait les plus grandes chances d'être +trop élevé; les journaux d'aujourd'hui ont remplacé les chroniqueurs +d'autrefois: ils sont plus nombreux et mieux informés, mais ils sont +tout autant sujets à l'exagération et à l'erreur. + +Citons quelques-uns des accidents qui sont survenus, en ne prenant que +ceux dont l'authenticité paraît attestée par de nombreux témoignages. +Celle liste sera loin d'être complète, mais elle nous montrera que les +accidents ont été rares, isolés, et n'ont, dans aucun cas, présenté le +caractère d'une calamité publique. + +A la suite des grandes chutes de neige, qui furent surtout abondantes +au-dessus de Paris, plusieurs personnes dans les départements du Nord et +du Pas-de-Calais sont mortes de froid. D'autres, trouvées perdues dans +les neiges, n'ont été qu'à grand'peine sauvées de l'asphyxie; nombre de +bras et de jambes ont été cassés à la suite de chutes. A la même époque, +un facteur rural est trouvé mort dans la neige à Laval: la couche +atteignait cinquante centimètres d'épaisseur. Au commencement de +décembre, plusieurs personnes meurent de froid dans le département de +Saône-et-Loire. En Belgique, on trouve un soldat mort de froid près de +Bruxelles. Près de Charleroi, un homme, surpris par l'effroyable tempête +de neige et de verglas, s'égare et est enseveli: on le retrouve gelé. +Près de Tourny, dans l'Eure, un homme se perd dans les neiges avec sa +charrette attelée de quatre boeufs: le conducteur et les animaux +périssent. + +Dans le courant du mois de décembre, deux jeunes filles de Valmy +(Pas-de-Calais) meurent ensevelies dans la neige. Dans la Somme, deux +personnes sont trouvées mortes de froid sur un chemin. A la Chapelle, +près de Belfort, on a trouvé, le 14 décembre, à quelques pas du village, +un pauvre homme qui était gelé. A Lyon, plusieurs pauvres gens sont +trouvés morts de froid chez eux: un soldat a le même sort à la salle de +police de la caserne de la Part-Dieu. En Bohême, dans la commune de +Katlowitch, quatorze enfants revenant de l'école, le 14 décembre, par un +froid de -20 degrés, sont arrêtés par la neige et périssent tous de +froid. + +Mais, si peu succombèrent, tous eurent à souffrir. Pour lutter contre un +froid si intense, nos maisons sont mal construites, et avec les feux les +plus vifs, soutenus nuit et jour, bien des personnes ne pouvaient +arriver à obtenir une température supérieure à zéro degré. Tous les +moyens de chauffage étaient simultanément employés: gaz, bois, coke, +charbon, tout était utilisé, et la consommation était considérable. +Cette augmentation dans la consommation, jointe à la difficulté des +communications qu'amenait l'encombrement des neiges, ne tarda pas à +faire atteindre aux combustibles des prix fort élevés. + +La nécessité de se chauffer constamment et par tous les moyens possibles +a augmenté très notablement, dans les grandes villes, le nombre des +incendies. Le nombre total des incendies à Paris, pour l'année 1879, +tant en feux de cheminée qu'en incendies véritables, a été de 2752; dans +ce nombre, le mois de décembre est entré à lui seul pour 581, +c'est-à-dire pour plus d'un cinquième. Les conduites d'eau, en partie +gelées, rendaient les secours très lents et très difficiles: aussi +a-t-on vu l'augmentation porter surtout sur les grands incendies, qu'on +n'avait pu arrêter à temps. + +Le combustible n'avait pas seul augmenté de prix. La campagne était +couverte de neige, les routes impraticables, les maraîchers ne pouvaient +ni récolter, ni conduire leurs produits à destination; de plus, beaucoup +de provisions avaient été gelées jusque dans les caves. La cherté des +objets de première nécessité était devenue générale. + +Aussi la misère était grande. Les plus pauvres, sans charbon et sans +bois, sans travail aussi, forcés d'engager, pour manger, leurs +couvertures et leurs vêtements, demandaient de prompts secours. La +charité publique a été à la hauteur des circonstances. Tous les moyens +de l'employer ont été trouvés bons: souscriptions publiques dans les +journaux, dons en espèces ou en nature à l'administration de +l'assistance publique, loteries de bienfaisance, fêtes magnifiques +organisées par la presse et par les théâtres, tout a été mis en oeuvre +pour procurer aux pauvres un peu de chaleur, des matelas, des +couvertures, du bois, pour donner du pain aux plus nécessiteux. + +Des chauffoirs publics étaient ouverts dans un grand nombre de +quartiers. Des précautions étaient prises pour adoucir la situation des +gens qui sont obligés, par métier, de séjourner dans la rue; des +braseros y étaient entretenus par les soins et aux frais de la +municipalité, et chacun pouvait venir s'y réchauffer. + +Jamais les sentiments fraternels qui unissent chez nous toutes les +classes de la société n'avaient été autant mis en lumière. Ce fut une +touchante et unanime manifestation, bien faite pour adoucir aujourd'hui +le souvenir des souffrances endurées. De ces souffrances, il reste +cependant autre chose que des souvenirs; il reste, hélas! des deuils +nombreux. La mortalité a été notablement accrue. Mais, grâce à +l'augmentation générale du bien-être, à une meilleure organisation de la +charité publique, à une application plus rationnelle des lois de +l'hygiène, cette augmentation de la mortalité n'a pas été bien +considérable. + +Le tableau suivant nous donne la comparaison de la mortalité pendant +seize semaines, à partir du 1er novembre, pour les années 1878-1879 et +1879-1880: il est relatif à Paris, et porte sur une population d'à peu +près 2 000 000 d'habitants. + + PÉRIODES. 1818-1879. 1870-1880. RAPPORT. + 4 premières semaines + de novembre 3601 3733 1.038 + 4 semaines suivantes + (novembre et décembre) 3756 4473 1.191 + 4 semaines suivantes + (décembre et janvier) 4062 5123 1.261 + 4 semaines suivantes + (janvier et février) 4157 5962 1.433 + +L'augmentation de la mortalité commence donc dès le mois de novembre, +mais elle est d'abord faible. Elle s'accentue pendant la période des +grands froids, pour devenir surtout considérable au moment où la chaleur +revient; à ce moment la mortalité est accrue dans le rapport de 1.000 à +1.433. A partir de là, le rapport diminue, l'influence de l'hiver se +fait moins sentir à mesure qu'il s'éloigne d'avantage. Nous ne voyons +rien là de comparable à cette mortalité de certains villages du Poitou +qui, au dire de Réaumur, perdirent, en 1740, la moitié de leurs +habitants des suites du froid. + +Il semble, du reste, que nous soyons devenus moins sensibles aux basses +températures que ne l'étaient nos ancêtres. En 1709, le froid suspendit +à Paris les plaisirs et le commerce: des magasins furent fermés, l'Opéra +cessa de jouer, le Parlement de tenir ses séances; les membres de +l'Académie des sciences seuls continuèrent à se réunir. En 1879, par des +températures plus basses, malgré l'encombrement produit par les neiges, +Paris continua à vivre de sa vie normale. Dans le siècle de la vapeur et +de l'électricité, il faut autre chose que le mauvais temps pour arrêter +les rouages d'une ville aussi affairée que l'est Paris. + +Les animaux aussi ont eu cruellement à souffrir. Les animaux +domestiques, souvent mieux nourris et mieux logés aujourd'hui que ne +l'étaient autrefois les hommes, ont été relativement peu éprouvés; ils +ont cependant souffert de la faim et du froid. Les fourrages d'hiver +étaient anéantis par des froids précoces ou ensevelis sous la neige: il +fallut rationner la nourriture; les étables mal closes n'étaient pas +inaccessibles au froid. Dans le Loiret, des animaux, principalement des +chevaux et des ânes, ont été trouvés morts de froid dans les étables; +ces derniers, d'ordinaire si rustiques, se sont montrés particulièrement +sensibles à l'abaissement de la température. Dans l'Aube, en décembre, +par une température de -27 degrés, les animaux dans les étables étaient +couverts de givre et tremblaient au point de refuser leur nourriture. +Dans beaucoup de poulaillers, les poules ont eu les pattes gelées; +beaucoup de ruches d'abeilles ont vu périr tous leurs habitants. + +Quant aux animaux non domestiques, leur sort était encore plus +misérable. Sans nourriture et sans abri, peu préparés aux rigueurs d'un +semblable hiver, ils succombèrent par milliers. Dans l'Est et dans le +Nord, le gibier a été presque entièrement détruit. Les oiseaux, mourant +de faim, entraient dans les fermes et se laissaient prendre à la main; +dans tous les buissons on rencontrait des lièvres, des oiseaux morts ou +mourants. Beaucoup vivaient encore, mais avaient les pattes gelées. + +Les loups, ne trouvant plus dans les forêts et sur les hauteurs de quoi +pourvoir à leur nourriture, descendirent dans la plaine en plein jour, +arrivant jusque dans les fermes, jusque dans les villes, s'attaquant aux +enfants, aux femmes, quelquefois même aux hommes, détruisant beaucoup de +bétail. Dans l'Aube, dans la Haute-Loire, dans l'Yonne, dans le Comtat, +à Belfort, on eut à lutter contre ces animaux rendus audacieux par la +faim qui les pressait. + +Le sort des poissons n'était pas moins misérable. Nombre d'étangs peu +profond furent gelés jusqu'au fond; dans les autres, les poissons +enfermés sans air dans une masse d'eau trop faible périrent asphyxiés. +Dans le département de la Loire, le préfet rendit une ordonnance par +laquelle les propriétaires des étangs devaient retirer de l'eau les +poissons morts et les enfouir, avec de la chaux vive, dans des fosses +profondes. D'autres habitants des rivières devaient être victimes d'un +accident d'un genre plus nouveau: les détonations produites dans la +Saône et dans la Loire par les cartouches de dynamite faisaient périr +tous les poissons qui se trouvaient sous la glace; ils étaient entraînés +en grande quantité par le courant, et des pêcheurs improvisés en +faisaient leur profit. + +A côté des poissons, de nombreuses huîtres furent gelées; à Arcachon, +dans la Seudre, à la Tremblade, on en perdit plusieurs millions. + +Les animaux inférieurs, presque tous nuisibles, résistèrent au contraire +parfaitement bien. M. Lichtenstein a montré que le phylloxéra n'avait +pas éprouvé le moindre malaise d'une température de -11 degrés. Il s'est +assuré que les pucerons du pêcher, du fusain, du chou, de +l'épine-vinette, ont supporté vaillamment les rigueurs des frimas. Ces +bestioles, fixées, comme on sait, aux parties aériennes des plantes +qu'elles exploitent, se sont complètement engourdies; mais, transportées +dans le laboratoire, elles se sont bientôt mises à pondre, comme si de +rien n'avait été. + +Si les insectes nuisibles ont été épargnés, il n'en a pas été, +malheureusement, de même des végétaux. Nous avons déjà eu l'occasion de +dire que la principale calamité des grands hivers résulte des désastres +produits sur la végétation. Ce sont eux qui ont causé, pendant tout le +moyen âge, et même au dix-huitième siècle, les plus épouvantables +famines. + +Heureusement le mal n'a pas été aussi grand en 1879 qu'auraient pu le +faire craindre les températures sibériennes du mois de décembre. +L'action préservatrice de la neige ne s'est jamais exercée avec une plus +satisfaisante efficacité. Dans les régions mêmes où les froids avaient +été le plus vifs, les récoltes en terre présentaient au printemps un +splendide aspect; les températures de -2 degrés et -3 degrés auxquelles +les blés avaient été soumis à travers la neige ne leur avaient fait +aucun mal. Les vignes et les arbres ne pouvaient pas être préservés par +le même moyen, ils ont beaucoup souffert. Les uns ont été fendus +brusquement par la gelée, les autres tués par la pénétration lente du +froid. + +A Lyon, les platanes plantés sur les quais ont été en grand nombre +gelés. Certains ont été fendus en deux dans le sens de la longueur, et, +au moment de la rupture, on a entendu une forte détonation. A peu de +distance de Paris, par un froid de -28 degrés, des chênes de cent +cinquante ans ont été fendus de part en part; certaines fentes +présentaient une largeur de plus de dix centimètres. Le tronc de l'un +des marronniers qui ornent la place Timothée-Halley, à Lillebonne +(Seine-Inférieure), a été fendu de part en part et dans toute la +hauteur, quoiqu'il ne mesure pas moins de 1m.45 de circonférence. +Presque partout des faits analogues se sont produits, et en grand +nombre. + +Dès le mois de janvier, chacun a voulu se rendre compte des dégâts, et +la panique a été grande. De tous les points de la France, de la Seine, +de la Champagne, de la Bourgogne, du Berry, de Belgique, de Hollande, +d'Espagne même et de Grèce, arrivaient les plus tristes nouvelles. Tout +était perdu, les récoltes, les vignes, les arbres fruitiers, les +essences forestières les plus résistantes, rien n'avait résisté. Mais on +ne tarda pas à reconnaître que le mal, encore bien grand, était moindre +cependant qu'on ne l'avait pensé. Du reste, à l'heure actuelle, en avril +1880, il est encore impossible de se rendre un compte exact des pertes +éprouvées: bien des arbres fleurissent, poussent des feuilles, qui sont +cependant mortellement atteints, et qui succomberont en été au coup dont +l'hiver les a frappés; on ne peut pas juger de la récolte future des +fruits par l'abondance actuelle des fleurs. + +[Illustration: Effets de la glace sur les essences forestières les plus +résistantes. (1879-1880.)] + +Le récit suivant, de M. le marquis de Cherville, montre, au début, +l'exagération qui suivit la grande période des froids; sa fin fait +naître des espérances qui devaient en grande partie se réaliser; elle +fait espérer une résurrection qui s'est, en effet, produite pour +beaucoup d'arbres. + +«Comme nous l'avions prévu, dit-il, les effets des gelées furieuses du +mois de décembre ont été désastreux pour les végétaux tant utiles que +d'agrément. Il est facile de découvrir ce qui a été atteint par le gel; +c'est ce qui a été épargné qui se rencontre avec le plus de difficulté: +les noyers, les châtaigniers des forêts, les jeunes ormes et érables des +pépinières, sont atteints comme les conifères exotiques, comme les +arbrisseaux à feuillage persistant; les rosiers à tige, c'est-à-dire +greffés sur églantier, ont été presque universellement détruits; seuls +les rosiers francs de pied, protégés par la neige, ont été épargnés; +c'est ainsi qu'on voit survivre de délicats bengales aux hybrides les +plus robustes. C'est en ce qui concerne les arbres fruitiers que les +pertes prennent des proportions vraiment graves. Ils ont été frappés par +le gel, aussi bien dans les jardins que dans la campagne; poiriers, +cerisiers, abricotiers, pêchers, ont au moins du plomb dans l'aile; nous +avons vu des poiriers gros comme la cuisse d'un homme, dont le coeur +était aussi sec que si l'arbre était mort depuis un an. + +»Contre l'opinion générale, c'est bien moins à l'intensité du froid qu'à +sa précocité qu'il faut attribuer le phénomène. L'année ayant été +exceptionnellement tardive, la sève n'avait pas complété son mouvement +de retraite lorsque la gelée est survenue: beaucoup d'arbres avaient +encore des feuilles. De gros poiriers, transplantés avant la baisse du +thermomètre, n'ont nullement souffert au milieu d'autres qui sont +perdus, uniquement parce qu'en les déplantant on avait précipité le +retour de la sève dans les racines. Le mouvement de cette sève aura-t-il +la puissance de ramener la vitalité de ces précieux végétaux? Cela nous +paraît probable, au moins pour quelques-uns: aussi engageons-nous les +intéressés à ne point condamner hâtivement tel ou tel arbre qui leur +semble sec, et à attendre le mois de juin avant de désespérer de sa +résurrection. Ils auront tout à y gagner, rien à y perdre.» + +Nous avons donc à enregistrer beaucoup de pertes, mais aussi beaucoup de +résurrections. Dans plusieurs régions, notamment en Champagne et en +Bourgogne, les vignes ont été fortement éprouvées: généralement les +racines ne sont pas mortes, mais un tiers au moins des pieds ne +porteront pas de fruits de deux ans. Le phylloxéra continuant à éprouver +le Midi, tandis que la gelée a fortement attaqué le Nord, nous devons +nous attendre à avoir, en 1880, une récolte de vin peut-être plus mince +encore que les si tristes récoltes des années précédentes. Dans la +Sologne, d'immenses plantations de sapins et de pins ont été +littéralement grillées, tous les bourgeons sont devenus noirs, et les +sommets des branches entièrement roux. On est obligé de tout abattre. +Plusieurs propriétaires sont complètement ruinés. + +Dans le Midi, beaucoup d'oliviers et de figuiers sont morts jusqu'à la +racine. + +Quant aux plantes exotiques, les stations voisines de la mer, les plus +favorisées, ont pu seules en conserver. Au Jardin des plantes de Paris, +le spectacle est navrant: presque tout sera à remplacer. + +La perte est donc immense, et peut-être l'horticulture n'a-t-elle jamais +subi, en France, des désastres comparables à ceux que lui a infligés le +mois de décembre 1879. + +Mais nous n'avons pas à craindre la famine, la récolte des blés étant +sauvée. Du reste, les famines sont passées pour ne plus revenir. Depuis +1709, la civilisation a marché à grands pas, renversant les barrières et +rapprochant les peuples: ce que les uns ne récoltent pas, d'autres le +fournissent, et les denrées, toujours en quantités suffisantes, +demeurent à la portée de tous. Aux réquisitions du dix-huitième siècle +ont succédé les approvisionnements venus des pays voisins. La machine à +vapeur a tué la famine; la civilisation a chassé la misère. Nous ne +saurions mieux montrer son rôle qu'en reproduisant les lignes éloquentes +écrites par M. Hirsch, dans sa préface de l'_Histoire de la machine à +vapeur_, de Thurston; + +«Tandis que les partis montent au pouvoir et en descendent, que les +gouvernements se liguent ou se séparent, que les traités se font ou se +défont, que les armées battent ou sont battues, l'humanité reste +immobile et ne tire pas le moindre profit de ce jeu d'escarpolette; et +de tout ce mouvement stérile, ce qui ressort de plus clair, ce sont de +grandes dépenses d'argent et de forces vives matérielles ou +intellectuelles; ce sont les guerres, dont notre siècle a donné de si +nombreux et si épouvantables exemples; c'est le sang qui coule à +torrents; ce sont les larmes, les ruines, la famine et le typhus. + +»Au milieu de cette agitation violente et funeste, quelques +travailleurs, retirés au fond de leur cabinet, s'attachent opiniâtres à +leur modeste besogne de fourmi; ils alignent, jour par jour, les +chiffres et les formules; s'acharnent après un boulon ou un clapet; +tracent des épures, les effacent, les recommencent, remettent vingt fois +l'ouvrage sur le métier, s'obstinent en dépit des déboires, et souvent, +hélas! se ruinent et meurent à la peine. Sous l'effort continu de leur +labeur ingrat, le progrès se fait lentement, mais sans relâche; le +bien-être se répand petit à petit et gagne les couches les plus +profondes de la société; la terre livre un à un ses trésors; les +produits s'échangent d'un climat à l'autre; les haines de province à +province et de peuple à peuple s'émoussent; la famine disparaît, et la +misère est vaincue.» + + + + +LIVRE V + +LES GRANDS FROIDS ET LES CLIMATS + + + + +CHAPITRE PREMIER + +LES CAUSES DU FROID. + + +Il nous reste à expliquer les différences énormes de température que +l'on observe quand on va de l'équateur au pôle, ou qui se produisent, en +un lieu déterminé, d'une saison à l'autre. Trois causes, que nous +examinerons successivement, tendent à faire varier constamment la +température de la surface de la terre. + +Et d'abord, la terre possède, sous la croûte solide que nous +connaissons, une immense masse fluide ou plutôt peut-être d'énormes amas +d'une matière liquéfiée, disséminés en diverses régions, et séparés les +uns des autres par des parties solides. Quelles que soient la +disposition, la grandeur et la température de ce feu central, il tend +constamment à réchauffer la surface de la terre, de même que l'eau +chaude que l'on verse dans un vase de porcelaine en échauffe +l'extérieur. Mais pour la terre l'épaisseur de la croûte est +considérable; les substances qui la constituent sont fort peu +conductrices, et par suite la chaleur qui arrive à la traverser est bien +petite: elle se perd au fur et à mesure par rayonnement. Le calcul +mathématique a permis de démontrer que le feu central élève à peine la +température de la surface de 1/36e de degré. Nous n'avons donc pas à +tenir compte de cette première cause, dont l'influence est absolument +négligeable; si la terre venait subitement à être refroidie jusqu'à son +centre, il n'en résulterait, pour la surface extérieure, aucun +refroidissement sensible. Toutes les variations sont dues à la lutte +constante qui se produit entre l'action du soleil, qui nous échauffe, et +l'action du rayonnement extérieur, qui nous refroidit. + +Un corps chaud, comme un boulet de canon rougi au feu, envoie autour de +lui, quand on le sort du foyer, une quantité considérable de chaleur. Il +se refroidit peu à peu jusqu'à ce que sa température soit devenue égale +à celle de l'air qui l'environne. L'intensité de ce rayonnement dépend +de la grosseur du boulet, de sa température primitive, et aussi de +l'état physique de sa surface. Si la surface est formée d'un métal poli, +le rayonnement sera faible, le refroidissement sera lent; on dit que le +métal poli a un faible pouvoir émissif. Si la surface est formée d'une +substance mate et dépolie, de noir de fumée ou de blanc de plomb, le +rayonnement sera intense, le refroidissement bien plus rapide. + +Enfin, la vitesse du refroidissement dépend de la substance même qui +constitue la boule chaude. Que cette substance conduise bien la chaleur, +à la manière des métaux, le rayonnement sera intense; à mesure que la +surface extérieure sera refroidie, la chaleur viendra du centre pour +compenser la perte et se répandre à son tour dans l'espace. Si, de plus, +la boule métallique est recouverte d'une couche ayant un grand pouvoir +rayonnant, noir de fumée ou blanc de plomb, elle sera bientôt, dans +toute sa masse, à la température de l'air; elle cessera de rayonner de +la chaleur sensible au thermomètre. Mais si notre enduit de noir de +fumée recouvrait une sphère chaude formée d'une substance peu +conductrice, de bois par exemple, il en serait tout autrement. Au début, +le rayonnement serait rapide; mais, la chaleur se transportant mal à +travers le bois, la surface se refroidirait presque seule, le centre +restant chaud. Il y aurait bientôt, de l'extérieur à l'intérieur, une +différence de température considérable; le refroidissement total serait +très lent à se produire. + +C'est ce qui arrive pour la terre. Abandonnée dans l'espace, elle +rayonne de la chaleur constamment autour d'elle, et l'extérieur se +refroidit considérablement par rapport à l'intérieur qui reste chaud. Si +aucune cause de réchauffement ne venait compenser l'action du +rayonnement, la surface de la terre serait bientôt en tous ses points à +la température des espaces planétaires, tandis que son centre resterait +sensiblement comme il est aujourd'hui. Le froid des espaces planétaires +n'est pas exactement connu, et il ne saurait l'être par une expérience +directe, puisqu'il nous est impossible de pénétrer dans ces régions +vides d'air; mais ce froid est extrême. Fourier l'évalue à -70 degrés, +M. Pouillet à -140 degrés. Le second nombre est bien certainement plus +près de la réalité que le premier. Le rayonnement de la surface de la +terre joue un rôle énorme dans la physique du globe; c'est grâce à lui +que se forment la rosée, la gelée blanche; c'est aussi lui qui est la +cause des ravages produits par les gelées tardives du printemps. + +Toute cause capable de diminuer le rayonnement arrêtera ou diminuera la +formation de la rosée, de la gelée blanche, diminuera les chances des +gelées tardives. Les nuages, par exemple, placés entre la terre et le +ciel, arrêtent la chaleur rayonnée par le sol, la conservent dans le +voisinage de la terre, et empêchent l'abaissement de la température +d'être aussi rapide. Par un temps couvert, il ne se forme pas de rosée, +il n'y a pas de gelées tardives. Les nuits les plus sereines sont +toujours les plus froides. De là la pratique souvent employée par les +horticulteurs et les viticulteurs pour préserver leurs plantes du gel au +printemps. Les premiers les recouvrent de paillassons, qui constituent +un manteau suffisant contre le rayonnement. Les seconds, pendant les +matinées de mai où la gelée est à craindre, font brûler de la paille +humide et des substances goudronneuses dans leurs vignes, et les +recouvrent ainsi d'un nuage artificiel de fumée. Ce moyen, du reste, +n'est pas nouveau, et M. Daguin rapporte que, d'après Garcilasso de +Vega, les Péruviens, quand ils voyaient le temps très clair, brûlaient +du fumier pour dégager une épaisse fumée et former un nuage artificiel +qui préservait d'un froid trop vif les pousses des jeunes plantes. + +Dans les pays chauds, où le temps est le plus souvent clair, le +rayonnement nocturne suffit pour déterminer la formation de la glace, +quoique la température de l'air reste bien supérieure à zéro degré. Au +Bengale, il existe des fabriques de glace artificielle qui occupent +plusieurs centaines d'ouvriers. «On creuse des fossés, dit M. Tyndall, +que l'on remplit en partie de paille, et sur la paille on expose au ciel +pur des bassins plats contenant de l'eau que l'on a fait bouillir. L'eau +a un grand pouvoir de radiation; elle envoie en abondance sa chaleur +dans l'espace, et la chaleur ainsi perdue ne peut pas être remplacée par +la chaleur de la terre, que la paille non conductrice arrête au passage. +Le soleil n'est pas levé que déjà la glace s'est formée dans chaque +vase.» Même sous le ciel brumeux de l'Angleterre, Wells, qui le premier +a compris les effets du rayonnement nocturne, est parvenu à faire en été +de la glace par le même moyen; mais il fallait une nuit exceptionnelle. +On a tenté à Saint-Ouen, près de Paris, de fabriquer industriellement de +la glace de la même manière, mais on a dû y renoncer; les nuits assez +sereines sont trop rares dans nos climats. + +Il ne suffit pas, pour que le rayonnement nocturne soit très intense, +que le ciel soit sans nuages; il faut, de plus, que l'air soit sec, +privé autant que possible de vapeur d'eau à l'état invisible. Cela +résulte clairement de la remarque suivante de sir Robert Barker: «Les +nuits les plus favorables à la production de la glace sont celles qui +sont les plus claires, les plus sereines, et pendant lesquelles il +apparaît très peu de rosée après minuit.» Et pour que, par une nuit très +claire, il ne se forme pas de rosée, il faut que l'air soit +remarquablement sec. + +C'est qu'en effet l'eau à l'état liquide, telle qu'elle se trouve dans +les nuages, n'a pas seule la propriété d'empêcher le rayonnement +nocturne. M. Tyndall a montré que l'eau en vapeur transparente, toujours +répandue dans l'air en assez grande quantité, jouit de la même +propriété. Comme l'eau des nuages, elle arrête une partie des rayons du +soleil pendant le jour; comme l'eau des nuages, elle conserve une partie +de la chaleur de la terre pendant la nuit. La vapeur d'eau absorbe la +chaleur en grande quantité, qu'elle vienne du soleil ou de la terre, +tandis que l'air sec la laisse passer entièrement sans l'absorber. Elle +joue dans l'atmosphère le rôle d'un manteau qui vous préserve à la fois +du chaud et du froid, et ce n'est pas là le moindre de ses bienfaits; +sans elle, nos jours d'été seraient beaucoup plus chauds et nos nuits +bien plus froides. Elle nous rend ainsi les plus grands services, et +nous serions mal inspirés si nous lui appliquions le mot de la fable: + + Arrière ceux dont la bouche + Souffle le chaud et le froid. + +«La vapeur aqueuse, dit M. Tyndall, est une couverture plus nécessaire à +la vie végétale de l'Angleterre que les vêtements ne le sont à l'homme. +Otez pendant une seule nuit la vapeur aqueuse contenue dans l'air qui +environne notre pays, et vous détruirez certainement toutes les plantes +qui peuvent être détruites par la gelée. La chaleur de nos champs et de +nos jardins se répandra sans retour dans l'espace, et lorsque le soleil +viendra à paraître sur notre île, il la trouvera en proie à un froid +rigoureux. La vapeur aqueuse est une écluse locale qui emmagasine la +température de la surface de la terre.» + +Dans les pays où la sécheresse est grande, il y a souvent entre la +température du jour et celle de la nuit une énorme différence. Le +docteur Livingstone, dans le sud de l'Afrique centrale, observait sous +sa tente, au milieu du jour, une température de +35 degrés, et le matin +une température de +5 degrés seulement. A l'air libre, la différence +aurait été certainement beaucoup plus grande. Dans cet été africain, si +brûlant, les habitants de Balonde font du feu jusqu'à 9 heures du matin. +Quand Livingstone arriva sur les bords de la rivière de Zambesi, là où +l'atmosphère est humide, il vit aussitôt le climat changer totalement; +les nuits étaient, là, presque aussi chaudes que les jours. Dans le +centre de l'Australie, la température varie quelquefois, du matin au +soir, depuis -12 degrés jusqu'à +20 degrés. + +Dans l'Europe centrale, il se produit des faits analogues, dus à la +sécheresse de l'air. Les paysans hongrois, quand ils ont une nuit à +passer dehors, ont soin, même en été, de se munir de bons vêtements +contre le froid. + +[Illustration] + +Nous connaissons maintenant la cause du refroidissement du sol; voyons +comment le soleil lutte contre ce refroidissement. Le soleil envoie +constamment sur la terre de la chaleur et de la lumière. M. Pouillet a +montré que la quantité de chaleur qui nous arrive ainsi serait +suffisante, si elle était répartie uniformément sur le globe, pour +fondre en un an une couche de glace qui le recouvrirait complètement, et +qui aurait 30 mètres d'épaisseur. Mais cette chaleur n'est pas répandue +uniformément, et, de plus, elle n'arrive pas toute jusqu'au sol. + +Voyons ce qui se produit en deux points aussi éloignés l'un de l'autre +que possible, à l'équateur et au pôle. Les rayons solaires arrivent sur +l'équateur dans une direction normale à celle du sol; mais à mesure que +la région considérée s'éloigne de l'équateur, elle reçoit des rayons de +plus en plus obliques, et par conséquent de moins en moins nombreux pour +une étendue donnée. De plus, grâce à cette obliquité, la chaleur du +soleil est réfléchie en bien plus grande quantité vers les pôles que +dans le voisinage de l'équateur, et par là l'intensité de l'action du +soleil est encore diminuée. Enfin la figure montre que les rayons +solaires doivent, pour arriver au pôle, traverser une épaisseur +d'atmosphère bien plus considérable que pour arriver à l'équateur. Or, +nous avons vu que l'air, grâce surtout à la vapeur d'eau qu'il contient, +arrête une très notable proportion de la chaleur du soleil; les rayons +qui arrivent au pôle seront donc moins chauds que ceux qui parviennent à +l'équateur. Le froid du pôle se trouve ainsi expliqué. + +Des considérations différentes nous permettront de nous rendre compte de +la différence considérable de température que l'on observe à la base et +au sommet des montagnes élevées. L'air humide absorbe sans doute la +chaleur du soleil, mais en faible proportion; l'action qu'il produit +n'est sensible qu'à cause de la formidable épaisseur d'air qui nous +entoure; mais chaque portion ne s'échauffe pour ainsi dire pas par suite +de cette faible absorption. C'est le sol qui s'échauffe et qui, par +contact direct, échauffe l'air. L'air chaud, devenant plus léger, +s'élève pour être remplacé au niveau du sol par de l'air froid qui vient +se chauffer à son tour. Il en résulte, dans le voisinage immédiat de la +terre, un mouvement continuel de convection qui est bien visible +au-dessus des prairies et surtout des sables directement chauffés par le +soleil. + +Mais cet air chaud qui monte se refroidit peu à peu par rayonnement et +par le fait même de sa dilatation: aussi, à mesure qu'on s'éloigne du +niveau de la mer, il a une température de moins en moins élevée. C'est +ce qui explique pourquoi, au sommet des montagnes, par un soleil plus +chaud que celui des plaines, on a une atmosphère glacée. + +Enfin, dans un lieu déterminé, la succession périodique des saisons +s'expliquera par des considérations analogues. Si le mouvement apparent +du soleil se produisait dans le plan même de l'équateur, les jours par +toute la terre seraient constamment égaux aux nuits, la température +serait sensiblement la même pendant toute la durée de l'année. Mais, à +cause de l'obliquité du plan de l'écliptique, cette égalité n'a lieu que +pour les points situés sur l'équateur. A mesure que l'on s'éloigne de +l'équateur pour s'approcher des pôles, l'inégalité des jours et des +nuits devient de plus en plus grande. En été, c'est-à-dire à l'époque où +les jours sont plus grands que les nuits, la quantité de chaleur est +beaucoup plus considérable qu'en hiver, où les jours sont plus petits +que les nuits. A partir de la latitude de 66 degrés et demi, il y a en +chaque point une nuit de plus de 24 heures en hiver, un jour de plus de +24 heures en été. Au pôle même on n'a qu'un seul jour et qu'une seule +nuit, chacun de six mois. + +Pendant cette longue nuit des régions polaires, le rayonnement terrestre +agit seul, sans compensation, et la température s'abaisse +considérablement. Les heures ne se distinguent plus les unes des autres +par l'éclat du ciel ni par son obscurité, ni non plus par des +différences de température. Tandis que chez nous les heures du jour sont +en moyenne beaucoup plus chaudes que celles de la nuit, dans ces régions +sans soleil les perturbations atmosphériques font seules varier la +température. + +A Bossekop, par 70 degrés de latitude, MM. Bravais et Martins ont +régulièrement observé la température pendant toute la durée d'une longue +nuit de presque trois mois. Les moyennes de température qu'ils ont +obtenues ont été sensiblement les mêmes pour toutes les heures. + + Midi -9°.12 + 2 heures -9.05 + 4 -- -9.28 + 6 -- -9.31 + 8 -- -9.22 + 10 -- -9.07 + Minuit -9°.09 + 2 heures -9.25 + 4 -- -9.21 + 6 -- -9.22 + 8 -- -9.09 + 10 -- -8.94 + +Mais quand arrive le soleil, et qu'il reste pendant plusieurs mois +au-dessus de l'horizon, malgré la grande obliquité de ses rayons, l'air +s'échauffe et la température devient parfois très élevée. De là une +énorme différence entre la température moyenne de l'hiver et celle de +l'été. En maints endroits de la Sibérie, à des hivers où le mercure se +congèle naturellement, succèdent des étés qui en six semaines font mûrir +d'abondantes récoltes, et pendant lesquels les habitants peuvent aller +nus. Tandis qu'à Paris la différence entre la température moyenne de +l'été et celle de l'hiver n'atteint pas 15 degrés, elle est de 27 degrés +à Saint-Pétersbourg. + + + + +CHAPITRE II + +LES DIVERS CLIMATS. + + +Les différences de distribution de la chaleur à la surface du globe ont +permis de diviser la terre en grandes régions de plus en plus froides à +mesure qu'on s'approche davantage du pôle. La zone torride, située de +part et d'autre de l'équateur, est caractérisée par l'absence presque +complète d'hiver; elle s'arrête aux tropiques. Les zones tempérées, dans +chacun des deux hémisphères, sont comprises entre les tropiques et les +cercles polaires; l'Europe entière se trouve dans la zone tempérée +boréale. Enfin, les zones glaciales s'étendent depuis les cercles +polaires jusqu'aux pôles. + +Les limites des zones sont donc uniquement déterminées par le mouvement +du soleil par rapport à la terre; mais il ne faudrait pas croire que la +distribution de la chaleur à la surface du globe soit aussi régulière +que ces subdivisions semblent l'indiquer. La température d'un lieu +dépend d'une foule de circonstances que l'on peut diviser, comme l'a +fait de Humboldt, en causes générales et causes particulières. Ces +causes sont tellement multiples qu'il est impossible de tenir compte de +leur influence respective et de déterminer _à priori_ quel doit être le +climat d'une région au point de vue de la température. + +Les causes particulières sont: l'inégalité des terrains, la direction +des chaînes de montagnes, la forme et la masse des terres, les +variations barométriques; toutes ces causes déterminent ou modifient la +direction des vents, que M. Martins a appelés avec tant de raison les +grands arbitres des changements atmosphériques. Il faut ajouter encore +l'état de la surface terrestre, selon qu'elle est dénudée ou couverte de +végétation, les changements résultant de la culture, la quantité de +neige qui couvre les terres en hiver. + +Les causes générales sont: la latitude et l'altitude, dont nous avons +parlé, et la position relative, à latitude égale, des continents et des +mers. C'est de cette troisième cause générale que nous devons dire +quelques mots. + +Lorsque le soleil darde ses rayons sur l'eau de la mer, elle s'échauffe +fort lentement; il est facile d'en comprendre la raison. D'abord, +l'atmosphère qui se trouve au-dessus de l'Océan renferme une grande +quantité de vapeur d'eau qui arrête une notable proportion de la +chaleur. De plus, l'eau a besoin, pour s'échauffer, d'une quantité +considérable de chaleur: un kilogramme d'eau s'échauffera beaucoup moins +rapidement qu'un kilogramme de bois ou de terre soumis au rayonnement du +même foyer de chaleur; on exprime ce fait en disant que l'eau a une +grande chaleur spécifique. La surface de la mer, en la supposant +immobile, s'échauffera donc beaucoup moins vite que la surface du sol. +Mais elle n'est pas immobile: à cause de l'action des vents, du +mouvement des marées, elle est constamment agitée; ses diverses couches +sont mélangées incessamment, de sorte que l'eau s'échauffe presque dans +toute sa masse, tandis que la terre des continents ne s'échauffe qu'à la +surface. Aussi, tandis qu'on a vu la température de l'air au-dessus du +sable brûlant des déserts s'élever au-dessus de +60 degrés, jamais, même +à l'équateur, la température à la surface de la mer n'a dépassé +31 +degrés. + +En hiver, le phénomène est inverse. La terre, qui n'était échauffée qu'à +sa surface, se trouve bientôt refroidie. La mer, au contraire, a +emmagasiné jusque dans ses profondeurs une provision de chaleur d'autant +plus grande que la chaleur spécifique de l'eau est plus considérable; de +plus, elle est recouverte d'un manteau de vapeur d'eau, qui empêche en +partie le rayonnement; le refroidissement sera lent. La mer est donc +moins chaude en été, moins froide en hiver; elle a un climat plus +constant. Les terres placées dans son voisinage participent à cette +égalisation; elles ont le climat marin, en opposition avec le climat +continental, qui présente de plus grandes variations de température. + +Le docteur Forel a calculé la quantité de chaleur fournie par le lac +Léman en cinq jours: le 19 décembre 1879, la température du lac à sa +surface était de 5°.6; le 24, cette température n'était plus que de +5°.4, refroidissement qui semble insignifiant. Et cependant: «Je suis +parti de là, dit le docteur Forel, pour calculer quelle était la +quantité de chaleur qui avait été perdue par le lac dans ces cinq jours, +et je l'ai trouvée égale à environ dix milliards de calories, soit à la +quantité de chaleur dégagée par la combustion de 1 250 000 tonnes de +charbon, ou par la combustion d'un cube de charbon de 100 mètres de +côté. Le ciel ayant été pendant ces cinq jours généralement couvert par +un voile de nuages, la plus grande partie de cette chaleur est restée +dans l'air, et a ainsi contribué à atténuer, pour notre vallée, le froid +qui sévissait si cruellement ailleurs.» + +Le réchauffement des hivers par le voisinage de la mer n'avait pas +échappé aux anciens. Plutarque le mentionne en ces termes très clairs: +«En hiver, nous préférons les séjours voisins de la mer, pour fuir la +terre à cause de sa froidure.» Horace, dans une épître à Mécène, lui +dit: «Quand la neige aura blanchi les plaines d'Albe, le poète que vous +aimez descendra vers la mer, ménagera sa santé...» + +Aussi, à latitude égale, les climats marins sont beaucoup moins +excessifs dans le froid et dans le chaud que les climats continentaux. +L'île d'Hyères ne connaît presque ni été ni hiver; elle a un climat +marin. «En hiver même, lorsque la nature est engourdie dans le reste de +la France, elle est encore belle à Hyères, où, par une illusion dont on +ne peut se défendre, on croit en arrivant avoir changé de saison et de +climat. C'est l'endroit de la Provence qui plut davantage à Bachaumont +et à Chapelle; ils regrettaient que Paris ne fût pas situé sous un si +beau climat. C'est avec plaisir, disaient-ils: + + Que c'est avec plaisir qu'aux mois + Si fâcheux en France et si froids, + On est contraint de chercher l'ombre + Des orangers qu'en mille endroits + On y voit, sans rang et sans nombre, + Former des forêts et des bois! + + Ici, jamais les grands hivers + N'ont pu leur déclarer la guerre. + Cet heureux coin de l'univers + Les a toujours beaux, toujours verts, + Toujours fleuris en pleine terre.» + +Beaucoup plus constant encore est le climat des îles Feroë. «Peut-être +n'existe-t-il point, dit M. E. Reclus, en dehors de la zone équatoriale, +de parages marins où l'écart annuel du froid et du chaud soit moins +considérable. Dans l'air, la variation moyenne de l'été à l'hiver +dépasse à peine 7 degrés; en plein janvier, sous la même latitude que le +Labrador, et tandis qu'il gèle sur maint rivage de la Méditerranée, la +température atmosphérique des Foeroers est d'environ +3 degrés. Le ciel +des îles est bas et humide, gris de vapeurs ou ruisselant de pluies. Ce +n'est pas la chaleur, c'est la lumière qui manque: aussi presque tous +les champs sont-ils inclinés au sud, afin de recevoir les rayons du +soleil. Les hivers n'ont pas de frimas, mais les étés sont sans +chaleur.» + +Mais ici l'action pondératrice de la mer est singulièrement augmentée +par le vaste courant du Gulf-Stream qui entoure complètement les îles. +Maury, dans sa _Géographie de la mer_, en donne la description la plus +poétique: «Il est un fleuve dans l'Océan; dans les plus grandes +sécheresses, jamais il ne tarit; dans les plus grandes crues, jamais il +ne déborde. Ses rives et son lit sont des couches d'eau froide, entre +lesquelles coulent à flots pressés des eaux tièdes et bleues. Nulle part +sur le globe il n'existe un courant aussi majestueux. Il est plus rapide +que l'Amazone, plus impétueux que le Mississipi; et la masse de ces deux +fleuves ne représente pas la millième partie du volume d'eau qu'il +déplace.» + +Venant des régions équatoriales, où il a pris une grande quantité de +chaleur, ce fleuve océanique sort du golfe du Mexique, laisse bientôt +l'Amérique pour traverser l'Atlantique, et vient enfin baigner les côtes +de l'Irlande, ainsi que la côte nord-ouest de presque toute l'Europe. Il +nous amène ainsi une grande quantité de chaleur et réchauffe notablement +nos hivers. Si nous ajoutons à cela le courant d'air, l'alizé supérieur, +compagnon atmosphérique du Gulf-Stream, qui vient, chargé de chaleur et +d'humidité, s'abattre aussi sur nous, nous comprendrons combien notre +climat doit se trouver adouci. + +L'Angleterre surtout se trouve sur le passage de ces deux courants +chauds. «C'est à cet état de choses, dit M. Tyndall, que nous devons et +nos champs si verts, et les joues roses de nos jeunes filles.»--«Nulle +part, d'après M. Reclus, si ce n'est dans les Foeroërs et sur les côtes +de Norvège, qui reçoit le même souffle bienfaisant, le climat réel n'est +plus en désaccord avec celui que l'on pourrait calculer par +l'éloignement graduel de l'équateur au pôle. En dépit de la marche du +soleil, la température moyenne est aussi élevée en Irlande, sous le 52e +degré de latitude, qu'aux États-Unis sous le 38e degré, à 1540 +kilomètres plus au sud; quant à la température hivernale, elle est plus +douce à l'extrémité même de l'Ecosse que dans le nouveau monde, à 20 +degrés plus près de l'équateur.» + +Si la terre ne tournait pas sur elle-même, les deux courants qui +arrivent sur l'Angleterre et aussi un peu sur la France réchaufferaient +surtout les côtes d'Amérique, dont la température serait de beaucoup +élevée. Aussi les Américains ont-ils raison d'accuser les Anglais de +leur voler leur climat. Si le globe, au contraire, tournait un peu plus +vite, nous aurions l'adoucissement de climat dont profite l'Angleterre, +en conservant, au moins en grande partie, la sérénité du ciel que nous +donne notre position plus méridionale. Aussi Babinet aurait-il eu, à en +croire un de ses élèves, M. Malapert, l'idée de détourner le Gulf-Stream +de sa route par une digue gigantesque placée dans le voisinage des îles +du cap Vert. Grâce à cette digue, la presque totalité des eaux chaudes +de l'équateur serait venue baigner nos côtes et celles de l'Angleterre, +et nous aurait donné un printemps perpétuel. Il est vrai que personne +jusqu'à présent n'a pris au sérieux ce projet Babinet-Malapert. + +L'influence du voisinage de la mer est montrée en France de la manière +la plus évidente par les nombres suivants: + + TEMPÉRATURES TEMPÉRATURES + VILLES. moyennes moyennes DIFFÉRENCES. + de l'été. de l'hiver. + Brest 16°.8 7°.1 9°.7 + Paris 18.1 3.3 14.8 + Lyon 21.1 2.3 18.8 + +Tout ceci nous montre combien la chaleur est irrégulièrement distribuée +sur notre globe. De Humboldt a imaginé, au commencement du siècle, de +tracer sur la carte du monde des lignes joignant les uns aux autres les +lieux de même température moyenne. La ligne qui relie tous les points de +notre hémisphère dont la température moyenne de l'année est 10 degrés, +se nomme la ligne isotherme de 10 degrés. On a de même, pour chaque +degré de température, des lignes isothermes qui sont comme les +parallèles thermiques. Ils sont loin d'avoir la régularité géométrique +des parallèles géographiques. + +Les lignes qui traversent les régions ayant la même température moyenne +d'hiver sont dites isochimènes. Ces lignes se rapprochent de l'équateur +quand elles traversent les continents, et s'en éloignent sur l'océan. +Nous venons d'en voir la raison. La direction des isochimènes en France +est bien frappante; la ligne isochimène de Paris s'abaisse comme le +contour de nos côtes maritimes, et va passer par Orléans, Toulouse, +Carcassonne, Valence, Nice. La direction générale des courbes isothermes +et isochimènes, dans notre hémisphère, semble rendre très probable +l'existence de deux pôles de froid dans le voisinage du pôle nord. L'un, +d'une température moyenne de -17 degrés, serait au nord de l'Asie, près +de la Nouvelle-Sibérie; l'autre, dans l'archipel polaire américain, sa +température serait de -19 degrés. Les régions dont le froid est le plus +rigoureux seraient donc situées sous des latitudes que l'homme a déjà +visitées, et par conséquent se trouve justifié l'espoir de ceux qui ne +croient point le pôle proprement dit inabordable. + +La distribution irrégulière de la température est encore rendue +manifeste quand on considère les températures les plus basses qui aient +été observées en divers points du globe; cet examen montre encore +clairement l'influence du voisinage de la mer. + +TEMPÉRATURE LA PLUS BASSE OBSERVÉE AVANT 1854: + + Iles Britanniques -20°.6 (près Londres). + France -31.3 (Pontarlier, 14 décembre 1846). + Hollande et Belgique -24.4 (Malines, janvier 1823). + Danemark, Suède et Norvège -55.0 (Calix). + Russie -43.7 (Moscou, janvier 1836). + Allemagne -35.6 (Brême, décembre 1788). + Italie -17.8 (Turin). + +Pour ne parler que de la France, nous voyons que les villes situées sur +le bord de la mer n'ont jamais de bien grands froids. Les froids les +plus rigoureux observés jusqu'en 1854 avaient été: + + [ Cherbourg -8.5 + [ Saint-Malo -13.8 + Littoral de l'Océan [ Nantes -13.0 + [ La Rochelle -16.0 + + [ Nancy -26.0 + [ Tours -25.0 + Intérieur [ Pontarlier -31.3 + [ Lyon -22.9 + + [ Montpellier -18.0 + [ Béziers -7.0 + Littoral de la Méditerranée [ Toulon -10.0 + [ Hyères -12.0 + +Dans le continent américain, à des latitudes qui sont sensiblement +celles de la France, les températures sont bien plus basses, et en +plusieurs endroits on y a vu le mercure se congeler à l'air libre. En +janvier 1835, tandis que la température en France était au-dessus de la +moyenne, on avait à Bangor, à Franconia, à Newport, des froids de -40 +degrés. Les villes du littoral, Portsmouth, New-York, Washington, +étaient moins éprouvées, et le froid n'y dépassait pas -30 degrés. + + + + +CHAPITRE III + +LES VARIATIONS DE CLIMAT. + + +Le climat de la France a-t-il varié depuis les temps historiques? les +grands hivers sont-ils actuellement plus rudes et plus fréquents, ou +bien moins rudes et moins fréquents qu'autrefois? La question n'est pas +facile à résoudre avec exactitude. Il est bien certain que le climat +actuel n'est pas identique à celui des premiers siècles de notre ère, et +tous les savants admettent sa variation; mais il est bien difficile de +fixer la valeur de ces variations, plus difficile encore de savoir si +les extrêmes de froid et de chaud ont varié dans un sens ou dans +l'autre. + +Les nombreux exemples que nous avons cités démontrent qu'il y avait en +France de grands hivers sous la domination romaine, et qu'il n'a pas +cessé d'y en avoir depuis cette époque. Il ne semble pas, autant qu'on +peut en juger par des renseignements incomplets, qu'ils aient été à +aucune époque sensiblement plus nombreux ou moins nombreux +qu'actuellement. Mais il est impossible d'en fixer exactement la +rigueur. Cependant l'étude que nous avons faite du dernier grand hiver, +celui de 1879, nous a montré d'une manière absolument certaine que cet +hiver a été à peu près aussi rigoureux que tous ceux dont nous parle +l'histoire. Tous les effets du froid se sont produits dans cette +dernière année avec une intensité aussi grande que jamais, et si les +conséquences en ont été moins tristes, c'est aux progrès de la +civilisation que nous le devons. + +Si cela n'avait pas été absolument en dehors du cadre de notre ouvrage, +il nous aurait été tout aussi facile de montrer que l'hiver 1877-1878 a +été aussi doux qu'aucun des plus doux hivers de l'histoire, que l'été +1879 a été aussi froid que les plus froids. + +Il ne semble donc pas que, dans leurs variations extrêmes, les saisons +présentent actuellement des caractères différents de ceux qu'elles ont +toujours présentés. Et cependant que de protestations n'entendons-nous +pas tous les jours! Chaque fois, et cela arrive souvent, qu'un hiver ou +qu'un été ne présente pas exactement les caractères qu'on attend de lui, +chacun déplore le dérèglement des saisons. Sur ce point, nous savons à +quoi nous en tenir, et nous avons vu qu'au moyen âge ce prétendu +renversement des saisons se produisait comme maintenant, faisait crier +comme maintenant, et s'affirmait souvent par de désastreuses +conséquences. + +Oui, il y a deux mille ans, il y a mille ans, comme aujourd'hui, on +avait des hivers rigoureux succédant à des hivers trop doux; alors, +comme maintenant, on voyait quelquefois les arbres se couvrir de fleurs +en janvier et la neige tomber en avril. Le printemps oubliait le plus +souvent de se montrer à l'heure dite, et l'on passait rapidement, +presque sans transition, des frimas de la saison froide aux chaleurs +accablantes de l'été. Il en est encore ainsi de nos jours. Sans doute il +arrive une fois par hasard aux mois d'avril et de mai de nous offrir les +charmantes douceurs chantées par les poètes; mais que ces printemps +délicieux sont rares! qu'ils étaient rares aussi aux époques qui ont +précédé la nôtre! + +Cessons donc de croire et de dire, à chaque hiver plus rude ou plus doux +que la moyenne des hivers, à chaque printemps pluvieux, à chaque été +sans soleil, que les saisons sont bouleversées, que rien de semblable +n'arrivait autrefois. Les historiens, et, plus récemment, les +observations météorologiques précises, sont là pour nous prouver que les +saisons n'ont jamais eu un cours plus régulier qu'aujourd'hui. + +Ce n'est donc pas dans les variations extrêmes et anormales des saisons +qu'il nous faut chercher des preuves de la variation du climat de la +France; mais nous pouvons nous demander si la température moyenne +normale est demeurée invariable depuis les temps historiques; si, la +température moyenne restant la même, l'écart normal de l'été à l'hiver +n'est pas devenu plus grand ou plus petit; si notre climat est devenu +plus continental ou plus océanique. + +Les observations thermométriques directes sont jusqu'à présent impropres +à montrer ces variations. Elles ne remontent qu'à deux siècles à peine, +et depuis cette époque elles ont été faites dans des conditions si +variables, si peu déterminées, qu'elles ne sont pas comparables entre +elles, pas même celles faites à l'Observatoire de Paris. Le seul +appareil actuel qui soit en état de nous renseigner sur les variations +de la température moyenne est le thermomètre de Lavoisier, placé dans la +cave la plus profonde de l'Observatoire de Paris, à l'abri des +variations diurnes et annuelles; mais ses indications, qui se sont +compliquées, à l'origine, des variations dans la position du zéro, ne +permettent encore de conclure à aucune modification certaine. + +Le climat de l'Angleterre semble au contraire se réchauffer assez +rapidement pour que ce soit déjà sensible au thermomètre. D'après M. +Glaisher, chargé de la météorologie à l'Observatoire de Greenwich, la +température moyenne de Londres se serait accrue d'un degré depuis un +siècle; ce réchauffement aurait porté surtout sur les mois d'hiver. Des +variations analogues ont été constatées en Allemagne, en Suisse, au +Groenland, en Sibérie; ces pays sont devenus plus froids. + +Puisque le thermomètre ne nous indique rien pour la France, il nous faut +avoir recours à d'autres documents. L'examen des végétaux nous fournira +le meilleur. Chaque plante demande, en effet, pour prospérer, une +certaine quantité de chaleur, et quand nous verrons les cultures aller +vers le nord ou rétrograder du côté du midi, nous serons presque en +droit de conclure à un accroissement ou à un abaissement de la +température moyenne, ou tout au moins de la température de l'été. + +Le docteur Fuster a principalement recueilli, par un immense travail +d'érudition, toutes les preuves à l'appui de sa thèse, pour démontrer +que des variations continuelles se sont produites dans le climat de la +France. Suivons rapidement le docteur Fuster dans ses recherches depuis +l'origine des temps historiques de notre pays. + +D'après César, Diodore de Sicile, Strabon, Tite-Live, Sénèque, Pline, +Plutarque, le climat de la Gaule était froid et humide. Les hivers +étaient longs et rigoureux, les étés courts et pluvieux. L'olivier, le +figuier, la vigne même, ne pouvaient porter de fruits, et les Gaulois, +fort avides cependant du vin que leur sol était impropre à produire, +étaient réduits à le remplacer par la bière. La Gaule Narbonnaise seule +était presque aussi favorisée que l'Italie. Mais à partir du sixième +siècle de notre ère, le climat semble être devenu plus clément, et +l'amélioration est telle que nous voyons au neuvième siècle la vigne +cultivée sur tout le territoire. La Bretagne, la Normandie, la Picardie, +dans lesquelles le raisin ne mûrit plus, avaient des vignes, et des +vignes qui produisaient du vin chaque année. La culture de la vigne +s'arrête actuellement dans le département de l'Oise. Dans les régions +qui produisent actuellement du vin, les vendanges avaient lieu bien plus +tôt que maintenant; les coteaux très élevés, sur lesquels aujourd'hui le +raisin n'arrive plus à maturité, avaient des vendanges très régulières. + +Cette amélioration du climat dura pendant quelques siècles. Arago +rapporte qu'en 1552 les huguenots se retirèrent à Lancié, près Mâcon, et +qu'ils y burent du vin muscat du pays. Le raisin muscat ne mûrit pas +assez maintenant dans le Mâconnais pour qu'on puisse en faire du vin. + +Aujourd'hui, la culture de la vigne, du figuier, de l'olivier, ont opéré +de nouveau une retraite vers le sud. + +D'après M. de Gasparin, et, plus récemment, d'après M. Reclus, ces +changements de climat, conclus de la progression des cultures vers le +nord ou vers le sud, ne sont peut-être qu'apparents. «Dans ce mouvement +de retraite des végétaux cultivés, dit M. Reclus, comment faire la part +du climat et des convenances de l'agriculture? Telle plante qui donnait +de médiocres produits sous un ciel inclément n'en était pas moins +cultivée quand les communications avec les contrées à climat plus doux +étaient rares encore; la facilité moderne des échanges a rendu ces +cultures désormais inutiles, et par suite leur domaine s'est rétréci.» + +Cette thèse, vraie en général, n'est pas soutenable pour un certain +nombre de cas. Il est aisé de démontrer, par exemple, que les vins de la +Normandie étaient bons au neuvième siècle. Plus tôt même, en 360, +l'empereur Julien faisait servir à sa table du vin de Suresnes, et il le +trouvait excellent. Les vins bretons, normands, étaient fort estimés, et +par des gens qui jugeaient les vins aussi bien que nous le ferions de +nos jours. Les vins de Bordeaux, de Bourgogne, de Champagne, étaient dès +le moyen âge considérés comme les meilleurs de France, et les points de +comparaison ne manquaient pas. Et cependant les ducs, les rois, les +moines même estimaient fort les vins de régions qui aujourd'hui n'en +produisent plus. + +Mais l'adoucissement du climat ne devait pas durer toujours. Dès le +douzième siècle, la détérioration commence; les vignes rétrogradent peu +à peu, de même que le figuier et l'olivier. Les vins de Bretagne et de +Normandie deviennent mauvais, puis ils disparaissent, et peu à peu le +climat prend les caractères que nous lui connaissons aujourd'hui. + +Pour tous les auteurs, ces changements de climat ne sont pas aussi +considérables, ni aussi certains. Le comte de Villeneuve, de Gasparin, +de Candolle, les nient presque complètement; Arago en admet une partie; +Fuster cherche à démontrer que le climat de la France a toujours changé, +qu'il change actuellement et qu'il changera toujours. «Dans tous les +cas, dit M. Reclus, les modifications subies par les climats pendant la +période historique n'ont encore qu'une faible importance relative; mais +celles qui se sont opérées durant les âges géologiques récents ont suffi +pour déplacer les faunes, les flores et les races sur d'immenses +étendues. On le sait par les traces qu'ont laissées les anciens glaciers +des Alpes, des Pyrénées, des Vosges, dans des vallées aujourd'hui +populeuses. On le voit aussi par les espèces animales et végétales qui +ont dû changer d'aire, d'habitation, pour fuir devant un climat +contraire.» + +Quelles sont les causes des variations qui se sont produites dans notre +climat pendant la période historique? + +La première, la plus importante peut-être, est l'action des agents +atmosphériques à la surface du globe. Tandis que la croûte terrestre, +encore mal assise, est sujette à des mouvements lents, mais continuels, +qui tendent à modifier le relief du sol, les agents atmosphériques +agissent d'un autre côté. Sous l'action combinée de l'air, agent +chimique; de la gelée, de l'humidité, des eaux errantes, agents +physiques, les montagnes tendent à descendre dans les plaines, les +continents comblent le fond des mers. Peu à peu le relief change, et par +suite se modifient les mille circonstances secondaires qui participent à +la fixation du climat. Puis vient l'action, incessante aussi, et non +moins puissante de l'homme. L'homme, depuis son arrivée sur la terre, +l'a modifiée de telle sorte qu'elle n'est plus reconnaissable. Les +forêts, autrefois immenses et nombreuses, diminuent de plus en plus et +sont remplacées par des cultures; les lacs et les étangs sont desséchés +en grand nombre; les rivières, maintenues dans leurs lits, ne se +répandent plus à chaque instant dans les campagnes; les marais sont +changés en terres cultivées. L'action de ces transformations sur le +climat est considérable; malheureusement, cette action ne se produit pas +toujours à notre avantage. On peut dire d'une manière générale que les +forêts, comparables à la mer sous ce rapport, atténuent les différences +naturelles de température entre les diverses saisons, tandis que le +déboisement écarte les extrêmes de froidure et de chaleur, et donne une +plus grande violence aux courants atmosphériques. Le défrichement des +terres incultes, l'assainissement des marais tend, au contraire, à +rapprocher les extrêmes, à rendre le climat plus constant. + +L'Amérique, soumise d'hier à l'action énergique de l'homme civilisé, a +subi les plus rapides modifications. D'après M. Boussingault, les hivers +y sont devenus moins rigoureux, les étés moins chauds; en même temps la +température moyenne s'est légèrement accrue. + + + + +CHAPITRE IV + +LA PÉRIODICITÉ DES GRANDS HIVERS ET LA PRÉVISION DU TEMPS. + + +Nous l'avons vu, le climat de la France a changé et changera toujours. +Mais ces changements sont assez lents pour qu'on les néglige quand on ne +considère qu'un petit nombre de siècles. Ils ne modifient pas d'une +manière sensible la succession des saisons qui, aujourd'hui comme +autrefois, se suivent et ne se ressemblent pas. Des hivers doux +succèdent à des hivers rigoureux, des étés chauds à des étés sans +soleil, sans qu'il semble possible de distinguer dans ces variations +capricieuses une loi fixe qui en détermine le caractère. + +Beaucoup de météorologistes se sont cependant occupés de rechercher +cette loi, de prédire, longtemps à l'avance, les caractères généraux des +saisons. Les systèmes abondent, tous empiriques, le plus souvent en +opposition avec les faits; mais, au milieu des immenses séries +d'observations, la loi reste encore à trouver. Les grands hivers se +succèdent-ils avec une certaine régularité? Cette question ne date pas +d'aujourd'hui. Nous lisons, en effet, dans l'_Histoire de Provence_, de +Papon, que les grands hivers se reproduisent de telle sorte «que l'on +serait presque tenté de croire qu'il y a dans la nature des retours +périodiques qui ramènent les mêmes phénomènes à des époques à peu près +semblables.» + +Au dix-huitième siècle, on cherchait déjà à rattacher les variations +anormales des saisons à des causes cosmiques, parmi lesquelles les +taches du soleil arrivaient en première ligne. Maraldi écrivait, en +1720, dans une communication à l'Académie des sciences: «Quelques-uns se +sont imaginé que le plus et le moins de chaleur qui règne dans la même +saison en différentes années pouvoit venir des taches qui se rencontrent +en même temps dans le soleil, et comme, lorsqu'il est taché, il n'envoye +pas un si grand nombre de ses rayons à la terre, les chaleurs doivent +être moins grandes que lorsqu'il n'a point de taches. Mais les +expériences que nous avons des années précédentes montrent que cette +explication n'est pas suffisante.» + +Quelques années plus tard, en 1726, il y revient: «Il y a eu, dit-il, +pendant presque toute l'année, un grand nombre de taches dans le soleil, +et quelquefois plus grandes que n'est la surface de la terre, ce qui n'a +pas empêché que nous n'ayons eu de grandes chaleurs. La même chose est +arrivée en 1718 et 1719.» + +De nos jours, on est revenu à cette considération des taches du soleil, +et à la recherche de l'influence des causes cosmiques sur les variations +des saisons. D'après certains météorologistes, et parmi eux quelques-uns +des plus distingués, le soleil, la lune, joueraient le plus grand rôle +dans ces variations, et de la périodicité de leurs positions dans le +ciel résulterait une périodicité analogue dans la succession des +saisons. Il semble pourtant bien difficile d'admettre que des causes +cosmiques, essentiellement générales, produisent une si singulière +répartition des grands froids que l'on puisse voir au même moment à +Paris des rigueurs excessives, et au Havre des températures +printanières. On ne saurait expliquer ces différences qu'en accordant +aux causes locales une influence prépondérante, et alors que deviendrait +la cause cosmique? + +Est-ce à dire qu'on n'arrivera jamais à déterminer à l'avance le +caractère général des saisons? Qu'on ne résoudra jamais le problème plus +difficile encore de la prédiction exacte du temps? Non, sans doute; mais +la solution nous semble encore bien lointaine... + +Arago niait formellement la possibilité de prédire le temps. «Jamais, +écrivait-il, une parole sortie de ma bouche, ni dans l'intimité, ni dans +les cours que j'ai professés pendant plus de quarante années, n'a +autorisé personne à me prêter la pensée qu'il serait jamais possible, +dans l'état de nos connaissances, d'annoncer avec quelque certitude le +temps qu'il fera une année, un mois, une semaine, je dirai même un seul +jour d'avance.» Voilà pour le présent, et jusque-là il avait raison; +mais il poursuit: «Jamais, quels que puissent être les progrès des +sciences, les savants de bonne foi et soucieux de leur réputation ne se +hasarderont à prédire le temps.» Et il ajoutait, paraît-il, dans la +conversation: «Quiconque veut cesser d'être regardé comme un savant doit +se mettre à prédire le temps.» + +Cette conviction, si fortement exprimée, était le fruit de longues +méditations. Arago ne niait pas l'existence des causes générales qui +peuvent agir d'une manière, toujours la même, pour régler le temps; mais +il admettait que les causes perturbatrices devaient dans tous les cas +amener des modifications impossibles à prévoir. Il énumère ces causes +perturbatrices non susceptibles d'être prévues. Ce sont: la progression +des glaces polaires du côté de l'équateur, l'état de diaphanéité ou de +phosphorescence de la mer, la mobilité de l'atmosphère, les +obscurcissements accidentels de l'atmosphère, et les travaux des hommes +sur les forêts, les marais, les lacs, le développement des villes. + +Il est aisé de voir que toutes ces causes n'ont pas la même importance. +Ce ne sont pas les travaux des hommes qui s'opposeront jamais à la +prévision du temps; car ils ne modifient le climat que d'une manière +lente et insensible. Les variations de diaphanéité et la phosphorescence +de la mer, qui la rendent plus ou moins propre à absorber les rayons du +soleil, sont des phénomènes locaux, temporaires, dont l'influence est +certainement négligeable. + +Celle de la progression des glaces polaires est plus importante. Il est +certain que la dislocation des champs de glace des régions polaires, qui +peuvent amener vers les latitudes tempérées d'immenses amas de glace non +encore fondue, détermine en certaines années un refroidissement de nos +côtes. + +Ainsi, nous lisons dans les _Mémoires de l'Académie des sciences pour +l'année 1725_: «Dans la grande mer qui est entre notre continent et +l'Amérique, ordinairement on ne trouve plus de glaces dès le mois +d'avril en deçà des 67e et 68e degrés de latitude septentrionale, et les +sauvages de l'Acadie et du Canada disent que quand elles ne sont pas +toutes fondues dans ce mois-là, c'est une marque que le reste de l'année +sera froid et pluvieux. Mais M. Deslandes, qui depuis plusieurs années +séjourne à Brest, et qui est en relation avec nos principales colonies, +a su que cette année les glaces n'étaient pas fondues au mois de juin, +et que les vaisseaux français qui vont à la pêche de la morue en ont +trouvé des montagnes et des îles flottantes par le 41e et le 42e degré +de latitude, spectacle qui leur était nouveau. Le 15 juin, deux +vaisseaux pensèrent être surpris de ces mêmes glaces vers le 45e degré. +Il se pourrait que le froid ou le peu de chaleur de l'été qu'on a eu en +Europe tînt à cette cause, du moins en partie. Les météores d'un pays +dépendent souvent de ceux d'un autre; ils sont tous en commerce, quelque +éloignés qu'ils soient.» + +[Illustration: Progression des glaces polaires du côté de l'équateur.] + +Plus près de nous, M. Renou a attribué le froid de l'été de 1810 à une +grande débâcle des glaces polaires. + +Voici donc une cause accidentelle qui peut amener dans certaines années +d'importantes modifications dans nos climats. Mais, d'une part, elle +intervient rarement et peut-être, en outre, se produit-elle dans des +circonstances déterminées qu'on arrivera à connaître, de façon à tenir +compte de ces débâcles dans la prévision du temps. + +Reste enfin, parmi les causes perturbatrices d'Arago, la mobilité de +l'atmosphère et ses obscurcissements accidentels, en un mot les +mouvements de l'atmosphère. Toutes les autres causes accidentelles ne +sont rien à côté de celle-là, ou plutôt celle-là les contient et les +résume toutes. Le but des météorologistes actuels est justement de +déterminer les lois de ces mouvements, d'où dépendent tous les +changements de temps. Cette mobilité, ils la considèrent comme la cause +principale qu'ils cherchent à connaître dans toutes ses manifestations. +Ce but, ils l'atteindront, ils en ont tous la ferme espérance; et si +Arago revenait, loin de persister dans son dédain pour ceux qui veulent +prédire le temps, il se mettrait à leur tête pour les encourager et les +diriger. + +«Bien que je ne puisse réclamer, disait M. Robert H. Scott en 1873, ni +pour moi, ni pour aucun météorologue, des progrès décisifs vers ce qu'on +a si bien appelé la splendide possibilité de prédire la nature des +saisons, j'espère cependant vous prouver que les progrès sont assez +sérieux pour permettre de classer au nombre des sciences la connaissance +du temps.» + +Mais cette science ne peut se former tout d'un coup; et, comme les +autres, elle ne peut faire que de lents progrès. «La météorologie, dit +M. Angot, est une science tellement récente qu'on se saurait trop exiger +d'elle. Constituée seulement d'hier, son développement commence à peine, +et elle rencontre pour cela plus de difficulté que toute autre science. +Seule, en effet, elle nécessite le concours d'un grand nombre de +personnes, même de nations. Un observatoire suffit à l'astronome, un +laboratoire au chimiste, au physicien, au naturaliste; pour faire +utilement de la météorologie, il faudrait des milliers d'observateurs +sur terre comme sur mer; il faudrait que la surface entière du globe fût +surveillée de telle sorte qu'on pût retrouver l'origine, suivre la +marche entière et constater la disparition de toutes les perturbations +atmosphériques. Bien que les plus grands efforts soient faits pour +atteindre ce résultat, nous en sommes loin encore. + +[Illustration: Il faudrait des milliers d'observatoires sur terre...] + +»Il faudrait ensuite, dans quelques années, quand les données précises +auront été multipliées, créer un enseignement pour la météorologie comme +il en existe pour toute science; c'est là encore une condition +indispensable de progrès, la seule qui puisse faire des météorologistes, +comme on fait des mathématiciens, des physiciens et des naturalistes. + +»Il ne vient guère aujourd'hui à l'esprit de personne qu'on puisse d'un +jour à l'autre devenir astronome sans avoir appris l'astronomie, médecin +sans avoir suivi des cours de médecine. Tout le monde, au contraire, se +croit volontiers autorisé à imaginer une théorie météorologique sans +avoir à s'embarrasser un seul instant d'études préalables. Aussi la +météorologie est-elle malheureusement la partie de la science qui est le +plus envahie par les conceptions _à priori_ et les théories les plus +étranges, les plus fantaisistes. Tantôt pour expliquer une année +exceptionnelle on va invoquer l'éruption d'un volcan; tantôt on profite +de ce que le Sahara est désert, et que nul ne peut dire ce qui s'y +passe, pour l'accuser de toutes les perturbations. Autrefois, quand nous +ne recevions pas d'observations d'Amérique, on faisait naître sur +l'Atlantique toutes les tempêtes qui nous arrivent par l'ouest. Plus +tard, quand les Américains eurent commencé à publier des cartes, on +reconnut vite que bon nombre de ces tempêtes les avaient visités avant +de nous parvenir. Les cartes américaines s'arrêtaient aux montagnes +Rocheuses; c'est là qu'on mit le berceau des tempêtes, et une théorie +vint bientôt montrer qu'elles devaient en effet s'y former sur place. +Quelques années plus tard, les Américains étendirent leurs observations +jusqu'au Pacifique, et l'on vit les dépressions barométriques arriver +par l'ouest sur la Californie et franchir les montagnes Rocheuses en +dépit des théories qui les y faisaient naître. Il va donc falloir +reporter plus loin encore leur berceau. On pourrait presque en dire +autant du plus grand nombre des théories en météorologie; ébauchées +aujourd'hui sans base sérieuse et presque au hasard, elles sont +destinées à disparaître demain devant la réalité des faits, ou à être +modifiées de façon à devenir méconnaissables. + +»Dans ces conditions, il semble qu'une seule voie soit ouverte, celle +qu'ont suivie successivement toutes les sciences dont nous admirons +aujourd'hui le développement: l'expérimentation. Il faut que tout le +monde sache qu'il est plus utile aujourd'hui d'avoir de bonnes +observations que des théories. Il faut que les météorologistes aient le +courage d'envisager que la science qu'ils cultivent n'en est encore qu'à +sa naissance, et qu'elle est soumise aux mêmes lois d'évolution que les +autres. Dans les sciences expérimentales la théorie ne vient jamais que +bien après l'observation. C'est vers celle-ci que doivent se porter tous +les efforts, et quand le moment sera venu, quand le terrain sera +suffisamment préparé, il viendra un Kepler ou un Newton qui édifiera sur +nos travaux la théorie que nous poursuivons vainement.» + +Certes, de telles espérances sont bien faites pour donner du courage aux +observateurs, surtout quand on envisage la grandeur du but à atteindre: +«La connaissance anticipée des alternatives du climat sera, dit M. +Reclus, une des plus grandes conquêtes de l'homme. Déjà maître du +présent par le travail, il le deviendra aussi de l'avenir par la +science. Cette terre qu'il dit lui appartenir sera véritablement sienne; +il en utilisera la force productive à son gré et fera servir toutes les +vies inférieures, animaux et plantes, aux conforts de sa propre vie; +mais, devenu possesseur de la terre, qu'il le devienne aussi de +lui-même; qu'il triomphe enfin de ses propres passions, et qu'il +apprenne à vivre en paix sur cette planète si souvent arrosée de sang! +Que la terre puisse mériter bientôt le nom de «bienheureuse», que lui +ont donné les peuples enfants!» + + +FIN + + + + +TABLE DES GRAVURES + + + 1. Au lieu de forêts, des amas de glaces éternelles 3 + 2. Les habitants des régions polaires vivent le plus souvent + sous terre 9 + 3. La route et les bivouacs étaient jonchés de cadavres 17 + 4. L'équipage sut y maintenir une température supérieure + à +20 degrés 25 + 5. Hiver de l'année 1108 35 + 6. Les chiens du Grand Saint-Bernard 47 + 7. 1875. Toulouse.--L'eau montant toujours, le spectacle + devint plus lugubre 53 + 8. Canada.--Sous l'action du vent, on voit ces bateaux se + mouvoir sur la glace avec une grande rapidité 65 + 9. Au milieu des glaçons 73 + 10. Les déserts glacés du pôle 83 + 11. Pris dans les glaces 93 + 12. Attelage de chiens 100 + 13. L'élan perce la neige à chaque pas et s'y enfonce 109 + 14. Samoyèdes 118 + 15. Esquimaux 125 + 16. L'ours brun 134 + 17. 1608. Anvers.--Les habitants dressèrent des tentes sur + l'Escaut 143 + 18. Les haillons dont ils étaient couverts... 154 + 19. Une scène de l'hiver de 1776 165 + 20. 1812.--Retraite de Russie 173 + 21. 1830. La Garonne.--On ne voit sur les glaces que mâts + brisés et chaloupes sans pilote 183 + 22. 1844-1845.--Toutes les routes du midi furent couvertes + de neige 195 + 23. Nuits au bivouac sur la neige 199 + 24. 1879.--Le Rhin 227 + 25. Sur la Seine en décembre 1879 229 + 26. La débâcle sur le Rhin 235 + 27. Emploi de la dynamite aux glaces de la Saône 241 + 28. Effets de la glace sur les essences forestières les + plus résistantes (1879-1880) 253 + 29. Figure théorique de l'action du soleil aux pôles et + à l'équateur 264 + 30. Progression des glaces polaires du côté de l'équateur 287 + 31. Il faudrait des milliers d'observatoires sur terre 289 + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + INTRODUCTION V + + LIVRE PREMIER + LES EFFETS DU FROID + + Action du froid sur l'homme 15 + Action du froid sur les animaux et sur les plantes 23 + La neige 39 + La glace 56 + Effets divers du froid 78 + + LIVRE II + LES RÉGIONS DES GRANDS FROIDS + + Description des régions polaires 81 + Voyages dans les régions polaires 91 + Faune et flore des régions polaires 105 + Les habitants des régions polaires 114 + Le froid dans les montagnes 128 + + LIVRE III + LES GRANDS HIVERS FRANÇAIS + + Les grands hivers avant celui de 1709 137 + Le grand hiver de 1709 147 + Les hivers de 1709 à 1830 162 + Le grand hiver de 1830 177 + Les hivers de 1830 à 1879 193 + + LIVRE IV + LE GRAND HIVER DE 1879-1880 + + Les températures du grand hiver 203 + La neige, le verglas et la prise des rivières 215 + Le dégel et les débâcles 230 + Les hommes, les animaux et les plantes pendant le grand hiver 245 + + LIVRE V + LES GRANDS FROIDS ET LES CLIMATS + + Les causes du froid 259 + Les divers climats 268 + Les variations de climat 276 + La périodicité des grands hivers et la prévision du temps 283 + + +PARIS.--TYPOGRAPHIE DU MAGASIN PITTORESQUE + +(JULES CHARTON, ADMINISTRATEUR DÉLÉGUÉ) + +rue des Missions, 15 + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les grands froids, by Émile Bouant + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43760 *** |
