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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 3 (3/6) - -Author: Pierre Dufour - -Release Date: September 16, 2013 [EBook #43752] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA PROSTITUTION 3/6 *** - - - - -Produced by Laurent Vogel, Bibimbop, Guy de Montpellier -and the Online Distributed Proofreading Team at -http://www.pgdp.net (This book was produced from scanned -images of public domain material from the Google Print -project.) - - - - - - - - - - Note de transcription: - - Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été - corrigées. Il y a une note plus détaillée à la fin de ce livre. - - La translittération de texte en Grec est indiquée par +...+. - - - - - HISTOIRE - DE LA - PROSTITUTION - CHEZ TOUS LES PEUPLES DU MONDE - DEPUIS - L'ANTIQUITÉ LA PLUS RECULÉE JUSQU'A NOS JOURS, - - PAR - - PIERRE DUFOUR, - Membre de plusieurs Académies et Sociétés savantes françaises et - étrangères. - - ÉDITION ILLUSTRÉE - Par 20 belles gravures sur acier, - exécutées par les Artistes les plus éminents. - - TOME TROISIÈME - - PARIS.--1852. - - SERÉ, ÉDITEUR, 5, RUE DU PONT-DE-LODI; - ET CHEZ MARTINON, RUE DU COQ-SAINT-HONORÉ, 4. - - TYPOGRAPHIE PLON FRÈRES, - RUE DE VAUGIRARD, 36, A PARIS. - - - - - HISTOIRE - DE LA - PROSTITUTION - CHEZ TOUS LES PEUPLES DU MONDE - DEPUIS - L'ANTIQUITÉ LA PLUS RECULÉE JUSQU'A NOS JOURS, - - PAR - - PIERRE DUFOUR, - Membre de plusieurs Académies et Sociétés savantes françaises et - étrangères. - - TOME TROISIÈME. - - PARIS--1852 - - SERÉ, ÉDITEUR, 5, RUE DU PONT-DE-LODI, - ET - P. MARTINON, RUE DU COQ-SAINT-HONORÉ, 4. - - - - - HISTOIRE - DE - LA PROSTITUTION. - - SECONDE PARTIE. - - ÈRE CHRÉTIENNE. - - - - -CHAPITRE PREMIER. - - SOMMAIRE. --Ère chrétienne: introduction. --Le mariage chrétien. - --Épîtres de saint Paul aux Romains sur leurs abominables - vices. --La sentine de la population des faubourgs de Rome aux - prédications de saint Paul. --Le mariage, conseillé par saint - Paul comme dernier préservatif contre les tentations de la - chair. --_Fornicatio_, _immunditia_, _impudicitia_ et _luxuria_. - --Prédications de saint Paul contre la Prostitution. --Les - philosophes païens ne recommandaient la tempérance qu'au point - de vue de l'économie physique. --La chasteté religieuse chez - les païens et le célibat chrétien. --Triomphe de la virginité - chrétienne. --Guerre éclatante de la morale évangélique contre la - Prostitution. --Les époux dans le mariage chrétien. --Sévérité de - l'Église naissante à l'égard des infractions charnelles que la loi - n'atteignait pas. --Pourquoi les païens infligèrent de préférence - aux vierges chrétiennes le supplice de la Prostitution. - - -Tous les cultes du paganisme n'étaient, pour ainsi dire, que des -symboles et des mystères de Prostitution: le christianisme, en se -proposant de les faire disparaître et de les remplacer par un seul -culte fondé sur la morale humaine et divine, dut s'attaquer tout -d'abord à la Prostitution et réformer les moeurs avant de changer le -dogme religieux. Il est certain que les premiers apôtres commencèrent -leur mission au milieu d'un monde corrompu, en prêchant la continence -et la chasteté comme principes fondamentaux de la doctrine nouvelle. -Jésus-Christ avait vécu, en effet, sur la terre, chastement et -virginalement, quoiqu'il eût absous la femme pécheresse et converti -la Madeleine, quoiqu'il eût relevé par le repentir les malheureuses -victimes du démon de la chair. C'était donc un fait inconnu dans la -société païenne, que cet enseignement et cette pratique des vertus -qu'on peut appeler sensuelles, et ce pardon céleste qui avait toujours -le privilége d'effacer les souillures invétérées. Ce fut aussi un -étrange contraste avec les lois civiles et morales de l'antiquité, que -ce frein austère imposé aux appétits charnels, et cette indulgente -pitié pour les erreurs de la fragilité terrestre. En présence de la -jurisprudence romaine, qui condamnait à mort l'adultère; malgré la -loi de Moïse, qui n'était pas moins rigoureuse et qui était encore -plus scrupuleusement observée chez les Juifs; Jésus-Christ osa dire -aux scribes et aux pharisiens, qui lui amenaient une femme surprise -en adultère et qui voulaient la lapider devant lui: «Que celui de vous -qui est sans péché jette la première pierre contre elle!» Puis, ayant -demandé à cette criminelle, agenouillée à ses pieds, quels étaient les -accusateurs et les juges, il lui dit d'une voix douce et consolante: -«Ce n'est pas moi qui vous condamnerai! Allez et ne péchez plus (_vade -et jam amplius noli peccare_).» Et pourtant Jésus avait institué le -mariage chrétien, bien différent de ce qu'était l'union conjugale -dans les moeurs grecques et romaines. La sainteté de ce mariage -indissoluble, contracté vis-à-vis de Dieu, éclate dans ces paroles -qui renfermaient toute une législation, toute une moralité, toute une -philosophie: «L'homme laissera son père et sa mère et s'attachera à sa -femme, et les deux seront une seule chair; ainsi, ils ne seront plus -deux, mais une seule chair. Que l'homme donc ne sépare pas ce que Dieu -a joint.» - -L'oeuvre du Christ devait être de régénérer le monde moral et -d'apprendre à l'humanité le respect qu'elle se doit à elle-même; la -religion sortie de l'Évangile fut comme une digue destinée à contenir -les débordements de la corruption antique, alors que ces débordements -menaçaient d'engloutir toutes les notions primitives du bien et -de l'honnête. Il ne fallut pas moins de trois siècles de lutte, de -prédication et surtout d'exemple, pour renverser les temples impurs -d'Isis, de Cérès, de Vénus, de Flore et des autres divinités de la -Prostitution. Le christianisme, en déclarant la guerre, non-seulement -aux abus des jouissances physiques, mais encore à ces jouissances -mêmes, eut beaucoup plus de peine à détruire le paganisme, qui les -protégeait quand il ne les encourageait pas. On comprend les efforts -immenses des apôtres et de leurs saints successeurs pour arriver à ce -prodigieux résultat: l'établissement de la loi morale et la répression -religieuse de la sensualité. Moïse avait posé en principe dans le -_Deutéronome_: «Il n'y aura point de prostituée dans Israël;» mais ce -commandement n'avait jamais été mis à exécution chez les Israélites, -qui ne se firent pas faute d'avoir des prostituées de leur nation et -souvent d'en fournir aux nations étrangères. La Prostitution légale -était peut-être plus active et plus répandue dans la Judée, que dans -le reste de l'empire romain. Saint Paul, inspiré par le Christ, avait -donc à faire ce que Moïse n'avait pas fait, lorsqu'il se leva pour -chasser de l'Église naissante l'esprit malin de la Prostitution: «Ne -vivez pas dans les festins et l'ivrognerie, disait-il en ses Épîtres -aux Romains, ni dans les impudicités, ni dans les débauches (_cubilibus -et impudicitiis_), ni dans les contentions, ni dans les envies; mais -revêtez-vous de notre Seigneur J.-C. et ne cherchez point à contenter -votre chair selon les plaisirs de votre sensualité (_et carnis curam -feceritis in desideriis_).» Pendant tout le cours de son apostolat, -saint Paul poursuivit avec une inflexible rigueur le péché de la chair, -dans lequel il croyait combattre l'essence même du paganisme. - -Il est vrai que saint Paul connaissait bien ce dont les païens étaient -capables en fait d'incontinence, et lui-même avait vécu assez longtemps -dans les voluptés, pour en apprécier la fatale influence. Aussi, dès -sa première épître aux Romains, il leur adresse d'énergiques reproches -sur leurs abominables vices, qu'il appelle les passions de l'ignominie -(_passiones ignominiæ_); il les représente comme tout souillés de la -plus hideuse luxure (_masculi in masculos turpitudinem operantes_). -C'est à l'idolâtrie qu'il attribue cette effrayante démoralisation, -qui était devenue une forme du culte des faux dieux. «Ils ont changé -la gloire du Dieu incorruptible, s'écrie-t-il avec une chaste horreur, -pour lui donner la figure de l'homme corruptible, des oiseaux, des -quadrupèdes et des serpents. Voilà pourquoi Dieu les a livrés aux -convoitises de leur coeur, à l'impureté, de sorte qu'ils prêtent -leur corps l'un à l'autre en le déshonorant (_propter quod tradidit -illos Deus in desideria cordis eorum, in immunditiam, ut contumeliis -afficiant corpora sua in semetipsis_).» Les Romains furent bien surpris -que l'apôtre du _roi des Juifs_ s'avisât de leur défendre ce que les -plus rigides philosophes avaient pleinement autorisé par leur exemple -autant que par leurs écrits, à l'exception toutefois de Sénèque, qui -passait alors pour un chrétien déguisé. Mais saint Paul n'était pas -venu à Rome pour transiger avec son ennemi, le péché de la chair, que -Dieu avait condamné, disait-il, par cela même que Dieu avait envoyé sur -la terre son propre fils en forme de chair de péché (_in similitudinem -carnis peccati_), pour racheter le péché: «L'affection de la chair est -inimitié contre Dieu, car elle ne se rend point sujette à la loi de -Dieu. C'est pourquoi ceux qui sont en la chair ne peuvent plaire à Dieu -(_qui autem in carne sunt, Deo placere non possunt_).» - -Ceux qui écoutaient les prédications de saint Paul n'étaient pas de -riches voluptueux, vivant dans les délices et faisant contribuer -le monde entier à la satisfaction de leurs voluptés; c'étaient de -pauvres plébéiens qui ne savaient rien de ces monstrueux raffinements -de la débauche asiatique, apportée dans Rome avec les trophées des -peuples vaincus; c'étaient des bateliers du Tibre, des mendiants -de carrefour, des fossoyeurs de la voie Appienne, des vendeuses de -poissons, des marchandes d'herbes, des esclaves fugitifs, de malheureux -affranchis. Mais, parmi cette sentine de la population des faubourgs -de la ville éternelle, il y avait la jeune génération qu'on élevait, -filles et garçons, pour l'usage de la Prostitution mercenaire. -L'Apôtre s'adressait surtout à ces tristes victimes de la corruption -de leurs parents, ou de leurs maîtres, ou de leurs camarades; il -n'essayait pas à les faire rougir de leur ignoble genre de vie, mais -il leur conseillait d'y renoncer pour se consacrer au service du vrai -Dieu qui ne voulait que des esprits et non des corps. «Vous avez -prêté vos membres au service de l'impureté et de l'iniquité, pour -commettre l'iniquité (_exhibuistis membra vestra servire immunditiæ -et iniquitati, ad iniquitatem_); maintenant appliquez vos membres -au service de la justice pour vous sanctifier.» Plusieurs fois les -prosélytes de saint Paul, étonnés de la sévérité de ses préceptes à -l'égard des rapports charnels entre les deux sexes, lui demandèrent -comment imposer silence à leurs désirs et à leurs appétits plus ou -moins impérieux; le vertueux saint leur conseillait la prière, le -jeûne, la méditation, la pénitence comme les plus efficaces remèdes -à employer contre les soulèvements de la chair; puis, ces remèdes ne -suffisant pas à quelques natures rebelles, il laissait au mariage la -tâche délicate de dompter ces rébellions: «S'ils sont faibles pour -garder la continence, disait-il aux Corinthiens, qu'ils se marient, -car il vaut mieux se marier que de brûler (_quod si non se continent, -nubant. Melius est enim nubere quam uri_).» - -Le mariage chrétien étant le dernier préservatif que saint Paul -opposait aux tentations de la chair, il établissait donc le véritable -caractère de ce mariage, qui fut la plus forte digue inventée contre -la Prostitution par le christianisme, et pourtant il ne paraissait -pas très-chaud partisan de l'union conjugale, quand il disait aux -Corinthiens en manière d'énigme: «Celui qui marie sa fille fait bien, -mais celui qui ne la marie pas fait encore mieux.» Il est vrai que, -peu de temps après, il revenait sur cette délicate question, à propos -des femmes qui priaient sans avoir la tête couverte: «La femme est la -gloire de l'homme! s'écriait-il en inclinant à des sentiments plus -humains; elle est la gloire de l'homme, parce que l'homme n'est pas -sorti de la femme, mais bien la femme de l'homme; et aussi, l'homme -n'a pas été créé pour la femme, mais la femme pour l'homme.» Saint -Paul n'en était pas moins inflexible à l'égard de toute concession -faite à la chair: «La volonté de Dieu, dit-il aux Thessaloniciens, -est que vous soyez saints et purs, et que vous vous absteniez de la -fornication, et que chacun de vous sache posséder le vase de son corps -saintement et honnêtement (_ut sciat unusquisque vestrum vas suum -possidere in sanctificatione et honore_), et non point en suivant les -mouvements de la concupiscence comme les païens qui ne connaissent -point Dieu, car Dieu ne nous a pas appelés pour être impurs, mais pour -être saints.» Ailleurs il énumère les divers degrés d'impureté, par -lesquels le corps peut passer en se souillant aussi à divers degrés: -«Les oeuvres de la chair sont la fornication, l'impureté, l'impudicité, -la luxure.» Chacun de ces péchés a été défini par les Pères de l'Église -et les théologiens: la fornication, _fornicatio_, c'est le commerce -d'un homme libre avec une femme libre, c'est l'acte charnel accompli -en dehors du mariage; l'impureté, _immunditia_, c'est l'habitude des -sales voluptés, c'est la recherche des plaisirs obscènes; l'impudicité, -_impudicitia_, c'est la sodomie ou autre acte contre nature; enfin, la -luxure, _luxuria_, c'est la paillardise, c'est le déchaînement de la -sensualité. - -[Illustration: - Racinet del. - Drouart imp. - E. Leguay Sc. - - RIBAUDE SUISSE (XVI Siècle) -] - -A Éphèse comme à Corinthe, à Colossis comme à Thessalonique, saint -Paul attaque, poursuit et terrasse le paganisme sous la forme du -sensualisme ou de la luxure; c'est la Prostitution qu'il combat -sans cesse, parce qu'il la retrouve partout et qu'il va la flétrir -jusque dans les mystères du culte des faux dieux. Saint Paul avait -été païen; il avait donc par lui-même connu, apprécié le véritable -caractère de la religion matérielle qu'il voulait remplacer par la -religion de l'esprit; voilà pourquoi, dans toutes ses prédications, -il se posait comme réformateur des moeurs, au nom de Jésus-Christ, -qui, selon l'expression d'un Père de l'Église, avait vécu chastement, -quoique né d'une femme, et ne s'était jamais dépouillé de sa robe -blanche de virginité. Voilà pourquoi saint Paul disait littéralement -aux Thessaloniciens: «La volonté de Dieu, c'est votre sanctification, -afin que vous vous absteniez de la fornication (_ut abstineatis vos -à fornicatione_) et que chacun de vous sache posséder le vase de son -corps saintement et honorablement, sans céder aux mouvements de la -concupiscence, à l'instar des gentils qui ignorent Dieu.» Il disait de -même aux Colossiens: «Mortifiez donc vos membres qui sont sur la terre, -c'est-à-dire la fornication, l'impureté, la luxure, la concupiscence.» -Il disait aux Galates: «Celui qui sème dans sa chair recueillera de -sa chair la corruption, et celui qui sème dans l'esprit recueillera -de l'esprit la vie éternelle.» S'il écrivait aux Éphésiens, c'était -pour les conjurer de ne pas vivre comme les autres nations, qui, ayant -perdu tout remords et tout sentiment de pudeur, s'abandonnaient à la -dissolution pour se plonger avec une avidité insatiable dans toutes -sortes d'impuretés. S'il osait prêcher la chasteté et la continence au -milieu des corruptions de la voluptueuse Corinthe et en présence des -gens de mauvaise vie, des larrons et des débauchés, que la curiosité -lui donnait pour auditeurs: «Ne savez-vous pas, s'écriait-il, que -celui qui se joint à une prostituée est un même corps avec elle? Car -ceux qui étaient deux ne sont plus qu'une chair, dit l'Écriture. Mais -celui qui demeure attaché au Seigneur est un même esprit avec lui. -Fuyez la fornication. Quelque autre péché que l'homme commette, il -est hors du corps; mais celui qui commet la fornication pèche contre -son propre corps (_an nescitis quoniam qui adhæret meretrici unum -corpus efficitur? Erunt enim, inquit, duo in carne una!... Fugite -fornicationem. Omne peccatum quodcumque fecerit homo, extra corpus est; -qui autem fornicatur, in corpus suum peccat_).» - -Tous les apôtres étaient, d'ailleurs, d'accord avec saint Paul, -pour condamner le paganisme dans ses oeuvres de Prostitution: ils ne -faisaient que se conformer aux sentiments des prophètes et à la lettre -de la Bible; mais les évangélistes s'étaient prononcés avec moins -d'énergie contre les péchés de la chair. Saint Jean avait même séparé -en deux catégories distinctes les actes spirituels et corporels, de -manière qu'ils ne fussent pas confondus dans un même jugement: «Ce qui -est né de la chair est chair; ce qui est né de l'esprit est esprit.» -C'était peut-être une excuse charitable offerte aux pécheurs charnels -qui voudraient se purifier par les eaux du baptême. Quoi qu'il en -soit, la doctrine de saint Paul, plus austère et moins équivoque, fut -adoptée généralement par les premiers Pères de l'Église et par les -conciles. «Haïssez comme un vêtement souillé, avait dit saint Jude, -tout ce qui tient de la corruption de la chair.» De cette horreur pour -l'incontinence devait inévitablement sortir le célibat chrétien. - -La philosophie, il est vrai, avait enseigné quelquefois la tempérance -aux païens; mais cette tempérance philosophique ne tirait sa raison -d'être que de considérations purement humaines; elle n'était que -relative et accidentelle, car Cicéron prétendait que la nature devait -se faire obéir et que ses lois parlaient aussi haut que celles d'un -dieu. Aristote, de son côté, ne proposait pas d'autre règle dans -l'usage des plaisirs sensuels, que la connaissance de ses propres -forces, c'est-à-dire l'instinct de nature. Aussi, les philosophes -ne recommandaient-ils la tempérance, qu'au point de vue de la santé -et de l'économie physique; ils s'abandonnaient souvent eux-mêmes -à leur convoitise, parce qu'ils regardaient les plaisirs des sens -comme très-conformes à la nature (+hôs physeôs ergon+), suivant le -témoignage de saint Nil, disciple de saint Jean Chrysostome. La pudeur -n'était une vertu que dans les chants des poëtes; et cette vertu -même chez les anciens n'avait pas les attributions qu'on pourrait -lui supposer d'après son nom. La Pudicité, qui eut des temples et des -autels dans tout l'empire romain, ne représentait pas, de l'avis des -plus savants antiquaires, la virginité ou même la continence; elle -figurait plutôt la conscience, la voix intime de l'âme, la honte du -mal et l'amour du bien. Cette Pudicité romaine avait pour simulacre -une femme assise, quelquefois voilée, portant la main droite vers son -visage et le désignant avec son index levé, pour exprimer que le signe -de la pudeur éclate dans un regard qui s'abaisse et sur un front qui -rougit. Sénèque est peut-être le seul philosophe païen qui ait compris -et enseigné la chasteté morale, que les chrétiens s'imposaient avec -une pieuse abnégation de l'instinct de nature: «Parmi eux, rapporte -Origène, les personnes les plus simples et les moins éclairées, et -même celles qui appartiennent à la plus basse condition, font paraître -souvent dans leurs moeurs et dans leur conduite une gravité, une -pureté, une chasteté et une innocence admirables, tandis que ces grands -philosophes, qui se donnent pour sages, sont si éloignés de ces vertus, -qu'ils se souillent ouvertement des crimes les plus infâmes et les plus -abominables.» - -La chasteté religieuse, néanmoins, n'était pas absolument dédaignée -par les païens. Nous avons déjà dit que les hommes et les femmes -s'abstenaient de tout rapport sexuel lorsqu'ils se proposaient d'offrir -un sacrifice aux dieux; les amants eux-mêmes s'éloignaient alors de -leurs maîtresses, et celles-ci évitaient un contact charnel qui les eût -forcées de se purifier avant la cérémonie. L'acte vénérien n'était pas -considéré comme répréhensible en aucun cas, et il n'offensait jamais -la divinité, qui l'encourageait, au contraire, dans une acception -générale; mais c'était déjà commencer une offrande, agréable au dieu -qui en était l'objet, que de se priver, à l'intention de ce dieu, d'une -jouissance qu'on estimait entre toutes. Il y avait là un sacrifice -de l'espèce la plus délicate, puisque le sacrificateur était en même -temps la victime. Cette continence de pure dévotion se trouvait donc -souvent dans la vie privée des Romains qui pratiquaient leur religion -avec quelque scrupule: la veille de certaines fêtes, aux approches -de certains mystères, le lit conjugal ne réunissait plus les deux -époux, qui avaient soin de se tenir à distance et de s'imposer une -réserve absolue sur les plaisirs du mariage. Ovide, dans ses Fastes -(liv. II), nous montre Hercule, Hercule lui-même, se conformant à -l'usage, lorsqu'il se préparait avec Omphale à sacrifier à Bacchus: -ils couchaient dans deux lits séparés, quoique voisins (_et positis -juxta succubuere toris_), et ils ne faisaient rien qui pût nuire -à la décence du sacrifice. Les prêtres, qui sacrifiaient tous les -jours, n'étaient pas tenus sans doute d'être chastes tous les jours; -cependant on pourrait inférer, de plusieurs passages des auteurs -latins, qu'un sacrifice n'était reconnu bon et propice, qu'autant que -le sacrificateur avait les mains pures. La chasteté plaît aux dieux, -dit le poëte Tibulle (_casta placent superis_), qui recommande aux -néophytes de ne s'approcher de l'autel qu'avec des habits immaculés -(_pura cum veste_) et de ne puiser l'eau sacrée qu'avec des mains -chastes. «Loin des autels, s'écrie Tibulle, celui qui a donné une -partie de sa nuit à Vénus! (_Discedite ab aris, queis tulit hesterna -gaudia nocte Venus_).» Quant au voeu de virginité, la religion païenne -l'autorisait ou le prescrivait dans différentes circonstances; mais ce -genre de virginité matérielle n'avait pas d'analogie avec la virginité -morale telle que la comprenaient et l'observaient les chrétiens. Les -vestales, par exemple, devaient conserver intacte leur fleur virginale, -sous peine d'être enterrées vives et livrées au plus horrible supplice; -mais la nécessité de rester vierges cessait pour elles à l'âge où -finissait la puberté, et elles pouvaient alors entretenir le feu -de Vénus comme elles avaient fait le feu de Vesta. Les plus jeunes, -d'ailleurs, n'étaient point astreintes à la chasteté de l'esprit ni à -l'innocence du coeur: elles assistaient aux jeux publics, aux combats -de gladiateurs, aux mimes, aux atellanes, aux danses du théâtre; elles -ne fermaient pas les yeux aux images voluptueuses, ni les oreilles aux -paroles obscènes, aux chants impudiques. Leur virginité ne dépassait -donc pas la ceinture, suivant l'expression d'un Père de l'Église. - -«Opposera-t-on, dit saint Ambroise (_De virginitate_, lib. I), à nos -vierges chrétiennes les vierges de Vesta et les prêtresses de Pallas? -Mais quelle espèce de virginité est celle que l'on fait consister, -non pas dans la pureté et la sainteté des moeurs, mais dans le nombre -des années, et qui n'est point perpétuelle, mais prescrite seulement -jusqu'à un certain âge? Cette intégrité prétendue se change bientôt en -libertinage, quand on est ainsi résolu de la perdre dans un âge plus -avancé (_petulantior est talis integritas, cujus corruptela seniori -servatur ætati_). Ceux qui prescrivent un temps à la virginité, -apprennent ainsi à leurs vierges à ne pas persévérer dans cet état. -Quelle religion, qui commande la pudicité aux jeunes et l'impudicité -aux vieilles!... Non, ces vestales ne sont point chastes, puisqu'elles -ne le sont que par contrainte, ni honnêtes, puisqu'on les achète ou -plutôt qu'on les loue pour de l'argent, et l'on ne doit pas appeler -_pudor_ celle qui se donne en proie tous les jours aux regards -impudiques de tout un peuple corrompu et débauché (_nec pudor ille est -qui intemperantium oculorum quotidiano expositus convitio, flagitiosis -aspectibus verberatur_)!» Les Pères de l'Église ne se lassaient pas de -comparer les vierges chrétiennes aux vestales et aux vierges païennes, -pour mieux faire ressortir la différence profonde qui existait entre la -virginité des unes et des autres. Saint Ambroise revient sans cesse sur -le chapitre des vestales, pour rabaisser le mérite de leur virginité -intéressée et imparfaite; il ne va pas aussi loin que Minutius Felix, -qui juge cette virginité fort suspecte et qui ose dire que toutes -les vestales seraient enterrées vives, si l'impunité ne protégeait -pas leurs désordres (_impunitatem fecerit non castitas tutior, sed -impudicitia felicior_): «Qu'on ne nous vante donc pas les vestales, -s'écrie saint Ambroise, car la chasteté qui se vend à prix d'argent -et qui ne se conserve pas par amour de la vertu, n'est pas chasteté; -ce n'est pas la virginité, celle qui, comme à un encan, s'achète ou -se loue pour un temps!» Quant à cette virginité toute corporelle que -les païens exigeaient de leurs vestales, elle semblait si difficile à -garder et si dangereuse à promettre, qu'on ne trouvait pas aisément une -fille qui consentît à se vouer de son plein gré à la triste condition -de vestale. «A peine avez-vous sept vestales, écrivait saint Ambroise à -l'empereur Valentinien, et encore étaient-elles en bas âge quand elles -furent consacrées à Vesta! Voilà tout ce que l'idolâtrie peut avoir de -vierges à son service! Il y a sept malheureuses qui se laissent séduire -par des habits brodés de pourpre, par des litières somptueuses, par un -nombreux cortége d'esclaves, par des priviléges, des revenus énormes, -et surtout par l'espoir de ne pas mourir vierges en dépit de leur -voeu!» - -Le célibat chrétien était devenu, surtout chez les femmes, un des -plus puissants moyens de propagande pour la religion évangélique; la -doctrine formulée par saint Paul à l'égard de la continence avait été -acceptée avec fanatisme par les jeunes converties, qui se faisaient -une gloire de dompter les mouvements de la chair; car les ardeurs des -sens se trouvaient apaisées, sinon éteintes, par l'abstinence, la -sobriété, la prière et la solitude. Lorsque le célibat, que la loi -romaine proscrivait comme une honte, fut considéré par les nouveaux -adeptes de Jésus-Christ, comme un honneur et comme une victoire, -on vit une sorte d'émulation parmi les vierges qui se vouaient à un -mariage mystique avec le Fils de Dieu. Tout à coup la Prostitution -antique s'arrêta et recula devant le triomphe de la virginité. «Que -les gentils, disait saint Ambroise, élèvent les yeux du corps et en -même temps ceux de l'âme; qu'ils voient cette multitude illustre, cette -assemblée vénérable, ce peuple entier de vierges qui honorent l'Église -(_plebem pudoris, populum integritatis, concilium virginitatis_): elles -ne portent point de bandelettes sur la tête, mais un voile modeste -qui ne se recommande que par un chaste usage; elles ne se permettent -pas ces recherches de toilette qui servent au honteux trafic de la -beauté (_lenocinia pulchritudinis_)!» Prudence, dans son livre contre -Symmaque, exaltait aussi la virginité chrétienne: «Les plus beaux -priviléges de nos vierges, disait-il, c'est la pudeur, c'est leur -visage couvert d'un voile sacré, c'est leur vie honnête et décente -loin des regards profanes, c'est leur nourriture frugale, c'est leur -esprit toujours sobre et chaste!» Il faut pourtant l'avouer, ce qui -faisait ce concours, cette émulation de virginité, ce n'était pas -tant le contentement de l'état virginal, que le plaisir d'avoir une -supériorité sur les autres femmes et de se faire remarquer par une -vertu qui avait une espèce d'apparat. Ainsi les vierges occupaient une -place spéciale dans les cérémonies du culte; elles portaient aussi un -attribut distinctif qui les signalait en public. Étrange coïncidence! -cet attribut était la mitre que les courtisanes de Rome, principalement -les Syriennes, avaient prise pour insignes et qui déshonorait la femme -assez effrontée ou assez imprudente pour adopter pareille coiffure. -La mitre des vierges, dont parle saint Optat (_Contra Donat._, lib. -VI) différait sans doute, en hauteur, en forme et en couleur, de la -mitre des courtisanes; elle ne souffrait pas, d'ailleurs, des cheveux -longs et flottants, ni une perruque blonde, ni une chevelure crêpée -étincelante de poudre d'or, car une vierge chrétienne proclamait sa -vocation en se coupant les cheveux; en outre, cette mitre réhabilitée -se cachait sous un voile violet, brun ou noir, qui couvrait le visage -et les épaules, comme le _flammeum_ des vestales. - -Pendant les trois premiers siècles qui furent nécessaires à la -fondation du dogme catholique, il y eut une guerre éclatante de la -morale contre la Prostitution, et les docteurs de l'Église opposèrent -sans cesse à la philosophie sensuelle des païens la chaste et austère -épreuve de la vie chrétienne. Les saints Pères voulaient se rendre -maîtres du corps, pour mieux s'emparer des esprits. Les femmes -s'enthousiasmèrent d'abord pour la virginité; à leur exemple, les -hommes se soumirent à la continence. «Que peut-on imaginer de plus beau -que la vertu sublime de chasteté? disait saint Bernard en s'inspirant, -au onzième siècle, des grandes pensées de l'Église primitive. Elle -rend net un corps qui était tiré d'une masse souillée et corrompue; -d'un ennemi, elle fait un ami, et d'un homme un ange!» En opposition -aux débauches religieuses du paganisme, le nouveau culte s'entourait -de pratiques simples et modestes; ses mystères se célébraient dans une -sainte contemplation, sans tumulte, sans clameurs, sans scandale. La -pudeur et la décence présidaient à toutes les cérémonies chrétiennes. -Les deux sexes étaient séparés dans les églises; ils ne se voyaient -pas, quoiqu'ils fussent en présence devant l'autel; ils ne se -rencontraient pas même en allant prier, et ils évitaient ainsi les -périls d'un commerce familier qui eût donné carrière aux faiblesses -de la chair. Les exhortations des prêtres n'avaient pas de texte plus -favori que ces paroles de saint Paul, dans ses Épîtres aux Romains: «Ne -livrez pas vos membres au péché pour lui servir d'armes d'iniquité!» -L'éloge, la glorification de la chasteté servait de point de départ -à tous les enseignements. «La continence, disait saint Basile, est -la ruine du péché, le dépouillement des affections vicieuses, la -mortification des passions et des désirs même naturels de notre corps, -l'augmentation des mérites, l'oeuvre de Dieu, l'école de la vertu et la -possession de tous les biens.» (_Interrog._, 17 _resp._) - -[Illustration: - Castelli del. - Drouart, imp., r. du Fouarre, 11, Paris. - Foliet sc. - - SÉDUCTION ET CORRUPTION. -] - -Comme les chrétiens étaient fiers de la supériorité de leur morale et -de la pureté de leurs moeurs, les païens employèrent contre eux l'arme -de la calomnie et prétendirent que leur culte n'était qu'un monstrueux -assemblage de prostitutions infâmes. Les chrétiens, en effet, menacés -ou persécutés, ne s'assemblaient qu'en secret, loin des regards de -leurs ennemis, au fond des bois, dans les cavernes, et surtout dans -les profondeurs des catacombes. Nul profane ne pénétrait dans leurs -sanctuaires cachés, et l'on ne savait, de leurs rites, de leurs -usages, de leurs dogmes, que ce qui en transpirait dans les récits -mensongers de quelques rares apostats. Aussi, l'opinion du peuple, -travaillée et accréditée par les prêtres fanatiques des faux dieux, -fut-elle longtemps hostile à ces pieux catéchumènes qui vivaient dans -la pratique des vertus les plus austères et qui préféraient la mort -à la moindre souillure de leur corps. On avait répandu que les frères -et soeurs en Jésus-Christ professaient une religion si épouvantable, -qu'ils n'osaient pas en avouer les principes et les actes; on racontait -les horreurs inouïes qui se commettaient dans leurs assemblées -nocturnes, et l'on allait jusqu'à dire que leur horrible luxure ne -respectait ni l'âge, ni le sexe, ni les liens du sang et de la famille. -Le christianisme, selon les uns, n'était que le judaïsme déguisé; selon -les autres, c'était une exécrable frénésie d'athéisme et de débauche, -qui avait essayé plusieurs fois de s'introduire dans la religion de -l'empire romain, et qui se composait des plus odieuses inventions de la -perversité humaine. Voilà comment la Prostitution antique tenta de se -défendre et de se faire absoudre, en attribuant ses propres excès au -christianisme, qui pendant deux siècles mina la société païenne avant -de se faire jour et de se dévoiler dans tout l'éclat de sa pureté. - -Les philosophes platoniciens furent les premiers à connaître et à -justifier la doctrine évangélique; dès l'an 170 de l'ère nouvelle, -Athénagoras avait réfuté victorieusement les calomnies indignes qui -attribuaient aux chrétiens toutes sortes d'incestes et d'infamies; -dans son Apologie de la religion chrétienne, adressée aux empereurs -Marc Aurèle et Lucius Verus, il proclamait la chasteté des chrétiens, -selon la différence des sexes, des âges et des degrés de parenté: -«Nous regardons les uns comme nos enfants, disait-il, les autres -comme nos frères et nos soeurs, et nous honorons les vieillards comme -nos pères et nos mères. Ainsi, nous avons grand soin de conserver -la pureté de ceux que nous considérons comme nos parents. Quand nous -venons au baiser de paix, c'est avec une grande précaution comme à un -acte de religion; puisque, s'il était souillé d'une pensée impure, il -nous priverait de la vie éternelle. Chacun de nous, en prenant une -femme, ne se propose que d'avoir des enfants, et imite le laboureur -qui, ayant une fois confié son grain à la terre, attend la moisson en -patience.» Dans un autre passage de son Apologie, Athénagoras revient -avec plus de force sur cette chasteté qui caractérise surtout les -chrétiens au milieu de l'incontinence ordinaire et permanente des -gentils: «Les chrétiens, dit-il, ne s'abstiennent pas seulement des -adultères, mais encore du commerce des femmes publiques; et la peur -qu'ils ont de tomber dans cet abîme les empêche de souffrir la pensée -du moindre plaisir déshonnête, et leur fait éviter soigneusement tous -ces regards lascifs qui peuvent transmettre les images de quelque -impureté. Ils bannissent les visites assidues, les enjouements, les -discours déshonnêtes, les longues conversations, les attouchements -inutiles, les ris immodérés. Ils se refusent les plus innocentes -libertés et ils ne montrent jamais les parties de leur corps que -l'honnêteté tient couvertes. Leurs habits les cachent au dehors et -leur pudeur les enferme au dedans, de sorte qu'à la maison ils ont -honte de leurs parents et serviteurs; dans le bain, des femmes; et dans -le particulier, d'eux-mêmes.» Tous les Pères de l'Église naissante -protestent avec la même énergie contre les imputations perfides et -calomnieuses qui tendaient à diffamer les chrétiens: «L'amour de -la chasteté a tant de force sur eux, disait saint Justin dans ses -Dialogues, que l'on en trouve beaucoup qui passent toute leur vie sans -aucune alliance charnelle et qui sont vierges à l'âge de soixante ans, -sans que le tempérament ou le pays fasse leur continence.» - -Saint Cyprien, saint Clément d'Alexandrie, saint Grégoire de Nysse, -saint Basile, tous les Pères grecs et latins ont fait une peinture -édifiante des moeurs chrétiennes, qui furent d'autant plus pures que -celles des païens étaient plus dépravées. Saint Cyprien consacre son -Traité de la Pudicité, à l'exaltation de cette vertu des chrétiens: -«Ils savent, dit-il, que les voluptés charnelles commencent par -l'espoir de rencontrer des joies solides, et se terminent en de pures -illusions qui nous font rougir de nous-mêmes. Elles nous précipitent -avec fureur dans toute la brutalité de leurs mouvements; elles nous -induisent à toutes sortes de crimes, en nous menant dans l'horreur -et l'abomination de ces alliances monstrueuses qui passent, du sexe -où la nature nous allie, à notre propre sexe, et descendent à celui -des animaux, en inventant mille abominations voluptueuses auxquelles -l'imagination n'a pu s'arrêter sans rougir.» Saint Grégoire de Nysse -en appelle au témoignage des païens eux-mêmes, pour constater la -glorieuse chasteté des chrétiens: «Ils ne se contentent pas d'être -chastes dans leur corps par la mortification de toutes les voluptés -charnelles; ils se purifient encore dans leur esprit, sachant que la -véritable virginité doit se défendre de l'adultère des péchés.» C'est -par la crainte de souiller leur esprit, qu'ils ôtaient de leur vue tout -spectacle honteux, toute image déshonnête; ils n'assistaient jamais -aux jeux du théâtre, que saint Cyprien qualifie d'_écoles d'impureté_; -ils bannissaient de leurs tables frugales ces mets diaboliques qui -soulèvent les sens et les entraînent à de grossières satisfactions; -ils ne se permettaient pas l'usage des parfums qui nourrissent ces -pensées molles et lascives que la sensualité promène autour d'elle; -ils n'admettaient ni les chansons, ni les danses, ni les rires, ni -l'ivrognerie, ni la gourmandise, à leurs banquets, où se révélait -toujours la présence de l'Esprit saint. - -Saint Clément d'Alexandrie (_Pedag._, lib. II) entre même dans des -détails intimes au sujet de cette chasteté qui faisait l'orgueil des -fidèles et la honte des gentils. Après avoir établi, dans ses Stromates -(liv. II), la différence radicale qui existait entre les mariages -des uns et des autres, en disant que les païens ne cherchent que -leur convoitise et leur brutalité dans le fait conjugal, tandis que -les chrétiens ne demandent que cette union qui nous mène à celle de -Jésus-Christ: «Les chrétiens, dit-il, veulent que les femmes plaisent -à leurs maris, par la pureté de leurs moeurs et non par leur beauté; -ils veulent aussi que les maris ne se servent pas de leurs femmes comme -d'une prostituée, dont on ne cherche que les corruptions sensuelles;» -car «la nature ne nous a donné le mariage, ajoute-t-il dans son -_Pédagogue_, que comme les aliments dont l'usage, et non l'abus, est -autorisé par elle dans une proportion utile à la santé du corps.» Ce -même Père de l'Église nous présente un curieux tableau de la décence -du mariage chrétien: «Les époux, dit-il, portent la pudeur dans leur -lit, de peur que, s'ils violaient dans les ténèbres les préceptes de -cette pudeur qu'ils ont appris au grand jour, ils ne ressemblassent -à cette Pénélope qui défaisait pendant la nuit ce qu'elle avait ourdi -dans la journée. Cette pudeur étant une preuve qu'ils savent réprimer -leur convoitise, là même où elle a le droit de s'émanciper; elle est -une preuve qu'en se donnant l'un à l'autre, ils sont chastes dans le -dehors. On ne voit pas dans leur lit tous ces emportements du péché, -que la seule volupté a inventés; car si Jésus-Christ leur a permis de -se marier, il ne leur a pas dit d'être voluptueux.» Ailleurs, saint -Clément définit encore la chasteté du mariage chrétien, auprès duquel -le mariage des païens n'était qu'une Prostitution concubinaire ou -un trafic immoral: «La seule fin de l'union des deux sexes, dit-il -(_Pedag._, lib. II, cap. 10), est d'avoir des enfants pour en faire des -gens de bien. C'est agir contre la raison et contre les lois, que de ne -rechercher, dans le mariage, que le plaisir, mais on ne doit pourtant -pas s'en abstenir par crainte d'avoir des enfants. La nature défend -également dans l'enfance et la vieillesse le commerce impudique des -deux sexes; ceux à qui le mariage permet ces rapports charnels doivent -être continuellement attentifs à la présence de Dieu et respecter leurs -corps qui sont ses membres, en s'abstenant de tous regards, de tous -attouchements sales ou illicites...» - -La conduite réservée des époux dans l'état de mariage avait amené -naturellement certains docteurs de l'Église, tels qu'Origène, -à supprimer le sexe féminin dans l'autre vie, comme inutile et -dangereux. Origène, qui avait expérimenté sur lui-même sa doctrine -du retranchement des sexes, voulait que le sexe masculin ressuscitât -seul. D'autres Pères, pour mieux assurer la continence des bienheureux, -furent d'avis que les élus n'avaient pas de sexe, mais que les damnés -conservaient le leur avec leurs misérables passions. Le plus grand -nombre des docteurs, au contraire, se fondaient sur les paroles de -l'_Apocalypse_, pour croire et enseigner que dans le ciel les saints -seraient mariés, engendreraient des enfants et jouiraient de tous les -plaisirs du corps. Tertullien, Lactance, Irénée, Justin et Methodius se -prononcèrent pour ce mariage céleste et éternel. Mais l'Église, par la -voix des conciles, devait redresser cette opinion hasardée et déclarer -que, si les deux sexes persistaient dans le ciel, il n'y aurait pas -mariage, encore moins jouissance terrestre et procréation d'enfants. -Saint Augustin dit, à cet égard, dans sa _Cité de Dieu_, liv. II, ch. -17: «Dieu ôtera ce qu'il y a de vicieux chez les élus, mais il laissera -subsister le sexe, qui n'est pas un mal, puisque Dieu en est créateur. -Les membres qui n'auront plus de passions et qui ne serviront plus aux -anciens usages, seront revêtus d'une beauté nouvelle.» Les casuistes -ne devaient pas s'en tenir là, car ils imaginèrent que la résurrection -réparerait l'intégrité virginale, dans les corps qui l'auraient perdue -sur la terre. - -La chasteté, cette vertu dont les chrétiens s'arrogeaient le monopole, -était donc leur préoccupation constante et le signe principal de -leur croyance; ils la gardaient comme un précieux dépôt que leur -avait remis le divin Sauveur, et ils s'en faisaient une arme de -provocation contre le sensualisme païen, qui se sentait incapable de -l'imiter. On comprend que les fondateurs du catholicisme, sachant la -puissance d'action que cette chasteté avait sur les masses comme sur -l'individu, aient appelé à son aide toutes les rigueurs de la pénalité -ecclésiastique, tant l'Église naissante avait intérêt à protéger les -moeurs et à prêcher d'exemple. De là cette sévérité du code chrétien -à l'égard des infractions charnelles que la loi humaine n'atteignait -pas. Pour la simple fornication, saint Grégoire de Nysse voulait que la -pénitence fût de neuf ans, divisés en trois catégories, en sorte que -les fornicateurs restaient pendant trois ans _exclus_ de la prière, -pendant trois ans _auditeurs_, et pendant trois ans _prosternés_. -Saint Basile était plus indulgent: il se contentait d'une pénitence -de quatre ans pour la fornication, à savoir un an passé dans chaque -état de la pénitence. En revanche, il n'épargnait pas l'adultère, -ni l'inceste, ni la sodomie, ni la bestialité, qu'il punissait d'une -pénitence de quinze ans, le coupable demeurant quatre ans _pleurant_, -cinq ans _auditeur_, quatre ans _prosterné_ et deux ans _assistant_. -Cependant l'adultère de l'homme marié avec une femme non mariée, -équivalait à une simple fornication. La polygamie, quoique considérée -comme un état de bestialité et indigne de l'homme, n'entraînait qu'une -pénitence de quatre ans, un an _pleurant_ et trois ans _prosterné_. Le -concubinage des personnes consacrées à Dieu n'était compté que comme -un cas de fornication, pourvu que ces conjonctions illicites fussent -rompues. Une fille qui s'était prostituée avec le consentement de ses -parents ou de ses maîtres, faisait trois ans de pénitence; celle qui -n'avait cédé qu'à la violence, n'encourait aucune peine et n'était pas -souillée devant Dieu ni devant les hommes. Quant au diacre coupable -de fornication, il devait redescendre au rang des simples laïques et -travailler à mortifier sa chair pécheresse. - -Cette législation de l'Église primitive prouve assez le prix -inestimable que les chrétiens attachaient à la conservation de leur -pureté corporelle et mentale; aussi, les païens se montrèrent-ils -malicieusement acharnés contre une vertu que leurs adversaires -opposaient sans cesse comme un défi aux désordres et aux impuretés du -paganisme. Ils s'appliquèrent à éprouver jusqu'où cette vertu pouvait -aller, et ils essayèrent de lui imprimer une souillure en la livrant -aux attentats de la violence et aux outrages de la débauche. Mais -ce genre de supplice n'eut pas plus d'empire que les autres sur la -sainte résignation des vierges et des martyres. Ces victimes faisaient -à Dieu le sacrifice de leur virginité et subissaient, sans cesser -d'être pures et radieuses, le joug impur de la fornication. L'Église -les assistait dans cette agonie de persécution, et sa voix consolante -les encourageait à monter au ciel par la voie pénible et amère de -la Prostitution: «La virginité, leur criait saint Augustin (_Contra -Jul._, lib. IV), est dans le corps; la pudicité dans l'esprit: celle-ci -y reste, lorsque la virginité est ôtée au corps.»--«Ce n'est pas la -violence qui corrompt le corps des saintes femmes!» ajoutait saint -Jérôme.--«Une vierge, disait saint Ambroise, peut être prostituée et -non souillée.»--«Tout ce qu'on peut faire, d'ailleurs, du corps et -dans le corps par la violence, reprenait saint Augustin, tout cela ne -souille point la personne qui a souffert cette violence sans pouvoir -s'y soustraire; car si la pureté périssait de la sorte, ce ne serait -plus une vertu de l'esprit, mais une qualité du corps, ainsi que la -beauté, la santé et d'autres biens périssables.» - -Un prêtre nommé Victorien avait écrit à saint Augustin pour lui -annoncer douloureusement les horribles violences que les barbares -faisaient endurer aux vierges chrétiennes; le saint lui répondit (_Ép. -122_) que si ces vierges enduraient ces violences sans y consentir et -sans s'y soumettre, elles ne seraient pas coupables vis-à-vis de Dieu: -«Ce leur sera plutôt, dit-il, une plaie honorable et glorieuse, qu'une -honteuse corruption; car la chasteté, qui est dans l'âme, a une si -grande force spirituelle, qu'elle demeure inviolable et qu'elle fait -que la pureté même du corps ne peut recevoir aucune atteinte, bien que -les corrupteurs aient osé vaincre et violer les membres de ce corps -matériel.» Saint Basile exprime, à peu près dans les mêmes termes, une -doctrine analogue, pour tranquilliser l'esprit des vierges menacées -du plus redoutable martyre: «S'il y en a quelques-unes, dit-il, qui -aient enduré la violence, leurs âmes n'y ayant pas consenti, elles -n'ont pas laissé de présenter à leur divin Époux ces âmes toutes -pures et sans corruption, même avec plus d'honneur et de gloire.» -C'était un encouragement et une réparation à la fois pour les pauvres -vierges qu'on livrait au supplice de la Prostitution. L'idée de ce -cruel supplice avait été certainement inspiré aux persécuteurs par -la singulière admiration que les chrétiens manifestaient pour leurs -vierges, et, en même temps, par l'orgueil rayonnant que celles-ci -tiraient de leur état de pureté immaculée. Voilà pourquoi, pendant les -persécutions, il y eut tant de vierges chrétiennes outragées par leurs -bourreaux, qui ne faisaient qu'appliquer l'antique loi romaine, en -vertu de laquelle une vierge ne pouvait pas être mise à mort. «Quant -aux vierges, dit Suétone dans la Vie de Tibère, comme une ancienne -coutume défendait de les étrangler, le bourreau les violait d'abord -et les étranglait ensuite (_immaturatæ puellæ, quia more tradito -nefas esset virgines strangulari, vitiatæ prius a carnifice, dein -strangulatæ_).» Le viol des vierges chrétiennes n'était donc dans -l'origine qu'un préliminaire de la peine capitale, conformément à -l'usage de la pénalité romaine; plus tard, ce viol devint la partie -principale du supplice lui-même, et les vierges n'avaient garde de -décliner la responsabilité de leur état virginal, devant les juges -païens qui prenaient un odieux plaisir à les frapper dans ce qu'elles -avaient de plus cher; mais leur virginité était un sacrifice qu'elles -offraient chastement à Dieu en échange de la couronne du martyre. - -Il faut entendre le chant de victoire que saint Cyprien adresse à ces -martyres résignées, que dévorait le monstre de la Prostitution païenne: -«Les vierges, dit-il, sont comme les fleurs du jardin de l'Église, le -chef-d'oeuvre de la grâce, l'ornement de la nature, un ouvrage parfait -et incorruptible, digne de toute louange, de tout honneur, l'image -de Dieu correspondante à la sainteté de notre Seigneur, et la plus -illustre partie du troupeau de J.-C.!» Le paganisme espérait détruire -le germe de la religion nouvelle en s'attaquant au principe même de la -virginité, mais les vierges furent plus fortes que les bourreaux. - - - - -CHAPITRE II. - - SOMMAIRE. --Raison de nécessité pour laquelle saint Paul et les - apôtres durent imposer aux chrétiens l'abstinence charnelle et la - pureté virginale. --Les _agapes_. --Les fossoyeurs des catacombes - de Rome furent les premiers adorateurs du Christ. --Action - régénératrice et consolante de la religion chrétienne sur les êtres - dégradés voués au service de la Prostitution. --Les courtisanes - martyres. --Histoire de Marie l'Égyptienne racontée par elle-même. - --Légende de sainte Thaïs. --Comment s'y prit saint Ephrem pour - convertir une femme de mauvaise vie. --Les deux solitaires et - la prostituée. --Saint Siméon Stylite. --Conversion de Porphyre. - --Sainte Pélagie. --Sainte Théodote. --Conversion et supplice de - sainte Afra. --Prière de sainte Afra sur le bûcher, ou oraison des - prostituées repentantes. - - -Il n'est pas difficile de se rendre compte des motifs de haute -prévoyance qui firent recommander la chasteté entre toutes les vertus -chrétiennes. Cette vertu était sans doute prescrite par la loi de -Moïse, et l'on trouve, à chaque instant, dans les saintes Écritures, -la condamnation des excès de la chair. Salomon, qui devait avoir -sept cents concubines dans sa vieillesse, n'épargna pas ces coupables -débordements auxquels il se laissa lui-même entraîner: «Celui qui est -adultère perdra son âme par la folie de son coeur, disait-il dans ses -_Proverbes_ (chap. VI); il s'attirera de plus en plus la turpitude et -l'ignominie, et son opprobre ne s'effacera jamais.» Saint Paul et les -apôtres ne firent donc que suivre la doctrine mosaïque, en imposant -aux chrétiens l'abstinence charnelle et la pureté virginale. Mais il -y avait une raison de nécessité qui venait se joindre à toutes celles -que conseillait la religion, dans l'intérêt de la morale qui avait -dicté son Évangile: la vie commune des catéchumènes des deux sexes les -exposait à des tentations, à des ardeurs et à des périls journaliers -qui avaient besoin d'un préservatif bien puissant pour ne pas aboutir -à des désordres presque inévitables. Ces désordres, en rappelant les -mystères les plus honteux du paganisme, auraient confondu avec lui, -aux yeux des païens, la divine religion de Jésus-Christ, et le culte du -vrai Dieu n'eût pas lutté avec avantage contre les cultes avilissants -de Vénus, de Bacchus, de Cybèle et d'Isis; car, dans ces différentes -idolâtries, la célébration des mystères ne souillait les temples et -les bois sacrés qu'à certaines époques de l'année, tandis que les -cérémonies occultes de la foi catholique avaient lieu en tout temps, -tous les jours, ou plutôt toutes les nuits, sous le nom d'_agapes_. - -Dans ces agapes, dans ces repas fraternels où la parole du Seigneur -nourrissait l'âme en mortifiant le corps, les deux sexes étaient -réunis, et la concupiscence se fût éveillée dans les coeurs les plus -chastes et les plus froids, si la loi du nouveau culte n'avait mis -un frein salutaire aux instincts de la nature et aux entraînements -du vice. Voilà pourquoi la continence était la première vertu qu'on -exigeait des chrétiens pour garantir et favoriser toutes les autres. -Si cette vertu n'avait été prêchée sans cesse et profondément enracinée -dans les croyances de chacun, les agapes n'eussent servi qu'à propager -la Prostitution. Rien ne peut donner une idée complète de l'exaltation -des fidèles, qui n'aspiraient qu'au martyre et qui le souffraient -volontiers en eux-mêmes, dans leurs désirs et dans leurs passions, -avant de s'y abandonner tout entiers sur la place publique. Cette -exaltation, tournée à la débauche, comme cela n'arriva que trop par le -fait des hérésies, eût amené de monstrueux libertinages et discrédité -le christianisme en dévouant au mépris universel les apôtres et les -prosélytes. Qu'on imagine aussi les dangers que courait sans cesse, -dans cette existence contemplative, la pudeur des frères et des soeurs -rassemblés par la prière et la pénitence! Les femmes étaient toutes -voilées et couvertes d'amples vêtements qui ne dessinaient aucune forme -du corps; ces vêtements, de laine grossière et d'une couleur uniforme, -blancs, gris ou noirs, n'attiraient pas les regards et la curiosité par -des ornements mondains; l'odorat n'était pas réveillé par les molles -sollicitations des parfums. Ces femmes, dont le cothurne entièrement -fermé n'apparaissait pas même hors des plis de leur longue robe, -ressemblaient dans l'ombre à des statues immobiles ou à des pleureuses -de funérailles. Les hommes, de leur côté, n'étaient pas vêtus avec -moins de décence, à cette différence près qu'ils ne portaient pas de -voiles, mais de grands chapeaux, de larges capuchons sous lesquels leur -visage, pâle et amaigri, avait l'aspect d'une tête de mort. Mais ce -n'était point encore assez pour empêcher la nature de parler plus haut -que la volonté: il fallait que cette nature rebelle et fougueuse se -laissât enchaîner par l'autorité du précepte et par l'exemple. - -Ainsi, hommes et femmes pouvaient impunément rester, pendant des -jours et des nuits, pêle-mêle et vis-à-vis les uns des autres, sans -actes coupables et même sans mauvaises pensées; ils respiraient le -même air, ils couchaient côte à côte dans les catacombes, au milieu -des bois; ils s'endormaient et se réveillaient en priant. Bien plus, -lorsque les persécutions forcèrent les chrétiens à se cacher et à vivre -entre eux au fond des solitudes, le dogme de la continence était déjà -bien fortement établi parmi les fils et les épouses de Jésus-Christ, -puisqu'il avait dompté les plus violentes révoltes de la chair, -malgré la menace continuelle du découragement et de l'oisiveté. Il n'y -avait plus de sexe, pour ainsi dire, dans ce pieux mélange de saints -et de saintes qui habitaient ensemble ces retraites souterraines où -ils avaient eu souvent leur berceau et qui leur gardaient une tombe -inviolable. Il n'est donc pas surprenant que les païens, ignorant -la chasteté de cette vie secrète, l'aient supposée telle qu'ils -l'auraient faite avec la licence de leurs moeurs et la sensualité de -leur religion: ils ne se persuadaient pas que les sens pussent accepter -un pareil esclavage; ils ne soupçonnaient pas quel pouvait être -l'empire de la prière et ce que pouvait faire le fanatisme du devoir -religieux. De là, les odieuses calomnies qu'ils accréditaient contre -les chrétiens, avec lesquels ils confondaient d'impurs hérésiarques que -l'Église naissante repoussait avec horreur. - -Ce fut dans les catacombes, dans ces vastes excavations où Rome avait -trouvé les matériaux de ses temples et de ses édifices, ce fut dans ces -sombres souterrains, qui servaient de cimetière aux esclaves et à la -population pauvre de la ville éternelle, que le Christ rencontra ses -premiers adorateurs; car son Évangile s'adressait surtout aux êtres -souffrants et malheureux. Les fossoyeurs (_fossores_), qui creusaient -les sépultures et qui ne voyaient jamais le soleil, acceptèrent tout -d'abord avec confiance une religion qui abaissait les superbes et -relevait les humbles; ils s'enrichirent ainsi de toutes les joies -du Paradis que leur promettait le Sauveur, et ils se sentirent -réhabilités, eux qui étaient poursuivis par l'horreur et le mépris des -vivants qu'ils avaient le triste privilége d'enterrer. Une semblable -réhabilitation attendait les classes abjectes, qui avaient besoin de -retrouver leur propre estime sous la flétrissure dont les chargeait -l'opinion publique. Le christianisme effaçait toute tache originelle, -par le repentir et le baptême: il créait dans le vieil homme un homme -nouveau; il rendait pur ce qui avait été impur jusque-là; il mettait -une auréole de pardon sur des fronts stigmatisés. On s'explique -naturellement son action régénératrice et consolante parmi les êtres -dégradés qui étaient voués au service de la Prostitution. - -Ces misérables, qui naguère n'avaient pas la conscience de leur -dégradation, furent tout à coup attristés et honteux; leurs yeux -s'étaient ouverts à la lumière de la morale évangélique, et ils -comprenaient avec effroi toute la profondeur de l'abîme où le vice -les avait jetés. Les uns se convertirent et abjurèrent leur vie -scandaleuse; les autres la continuèrent dans les larmes et la prière, -en s'y soumettant comme à une odieuse tyrannie et en offrant au ciel -l'holocauste de leurs souffrances. La religion du Christ se propagea -rapidement à travers ces âmes pleines de remords et d'amertume, et la -prostituée la plus avilie releva la tête en regardant le ciel. Les -prédications des apôtres et de leurs disciples avaient lieu d'abord -dans les carrefours, à l'entrée des villes, sur les places et dans -les faubourgs, partout où une foule oisive et curieuse prêtait un -auditoire complaisant à l'orateur. Les portefaix, les matelots, les -bateleurs, les esclaves errants, la plus vile populace en un mot, -se pressaient autour de l'homme de Dieu qui prêchait la continence -et la mortification de la chair. Les prostituées étaient les plus -ardentes à écouter cette parole bienfaisante qui apaisait l'émotion -de leurs coeurs, et qui leur donnait la force de marcher devant Dieu. -Ces malheureuses victimes de la débauche avaient moins d'horreur -d'elles-mêmes, quand elles croyaient avoir communiqué avec le -Rédempteur, et souvent elles renonçaient à leur affreux métier, pour -se consacrer à la divine mission que Jésus envoyait aux vierges et -aux martyres. Tel fut certainement l'impérieux motif qui présida dans -les premiers siècles à l'institution du célibat chrétien. Jésus avait -absous Marie Madeleine, parce qu'elle avait beaucoup aimé; à l'exemple -de Jésus, les saints confesseurs se montrèrent indulgents pour les -femmes qui avaient vécu dans l'impureté, tant qu'elles furent païennes, -et qui, en devenant chrétiennes, entraient dans la glorieuse vie de la -pénitence. - -La légende est remplie de ces courtisanes qui sont touchées de la main -du Seigneur et qui s'attachent à ses pas pour faire leur salut en -effaçant la turpitude de leur vie passée. Toutes ces pauvres femmes -sont animées de l'Esprit saint, comme les trois Maries qui avaient -tout quitté pour suivre Jésus-Christ. Plus elles ont été souillées par -le péché, plus elles s'efforcent de s'épurer aux flammes de la foi et -de l'expiation. Beaucoup d'entre elles, et des plus perverties, se -changent en saintes et obtiennent la couronne du martyre. Le nombre -des saintes de cette espèce est assez considérable pour que le Père -jésuite Théophile Raynaud en ait fait un martyrologe particulier à -la suite de l'histoire de Marie l'Égyptienne, leur modèle et leur -patronne. Nous n'avons pas le projet d'écrire la légende dorée de -toutes ces mérétrices béatifiées, et nous ne leur contesterons pas la -place qu'elles occupent à tort ou à raison dans la béatitude céleste; -mais nous emprunterons seulement certains passages aux écrits des -anciens hagiographes, pour faire voir l'influence du christianisme sur -la Prostitution païenne, et pour établir ce fait singulier, que les -prostituées eurent l'insigne honneur d'abjurer les premières le culte -des faux dieux, ces emblèmes plus ou moins déshonnêtes de la sensualité -humaine. - -Marie l'Égyptienne, qui vivait sous le règne de Claude et qui s'était -cachée dans le désert pour y faire pénitence après sa conversion, -raconta elle-même son histoire à l'abbé Zosime qu'elle avait rencontré, -lorsqu'elle était complètement nue, le corps noir et brûlé par le -soleil: «Je suis née en Égypte, lui dit-elle en couvrant sa nudité -du manteau que Zosime lui avait donné; dans ma douzième année, je -me rendis à Alexandrie, où pendant dix-sept ans je me soumis à la -dépravation publique et ne me refusai à aucun homme. Et comme des gens -de cette contrée se disposaient à faire le voyage de Jérusalem pour -adorer la vraie Croix, je priai les mariniers, qui les conduisaient, -de me prendre avec eux. Quand ils me demandèrent le prix du passage, -je leur dis: «Frères, je n'ai rien à donner, mais prenez mon corps -pour le payement de mon passage.» Ils me prirent ainsi et disposèrent -de mon corps pour se payer. Nous arrivâmes à Jérusalem ensemble, et -m'étant présentée avec les autres aux portes de l'église pour adorer -la vraie Croix, je fus soudainement repoussée par une force invisible; -je retournai plusieurs fois inutilement jusqu'aux portes de l'église -et toujours je me sentais retenue, tandis que les autres entraient -sans difficulté. Alors je fis un retour sur moi-même et pensai que -mes nombreux et sales péchés étaient la cause de cette répulsion. Je -commençai à soupirer profondément, à verser des larmes amères et à -châtier mon corps avec mes mains.» Elle fit voeu de chasteté et se mit -sous la sauvegarde de la vierge Marie, qui lui permit d'entrer dans -l'église et d'adorer la vraie Croix. Après quoi, elle passa le Jourdain -et s'enfonça dans le désert où elle resta quarante-sept ans sans voir -aucun homme, en vivant de trois pains qu'elle avait apportés avec elle. -«Pendant les dix-sept premières années de ma vie solitaire, dit-elle, -j'ai eu à souffrir des tentations de la chair; mais, avec la grâce de -Dieu, je les ai toutes vaincues...» Voilà les exemples à imiter que le -confesseur chrétien offrait aux femmes de mauvaise vie, qui accouraient -en foule pour l'entendre. La relation que nous avons empruntée à -Jacques de Voragine, le grand légendaire du moyen âge, est plus décente -que celle des Actes de la sainte, paraphrasés et commentés avec peu -de retenue par son historien Théophile Raynaud. Cette sainte était la -patronne ordinaire des courtisanes, et l'abandon qu'elle fit de son -corps aux bateliers se voyait représenté sur les vitraux des églises, -notamment à Sainte-Marie-de-la-Jussienne, chapelle située autrefois -dans la rue qui a conservé ce nom à Paris, et affectée à la grande -confrérie des filles publiques. - -Une autre courtisane, qui n'eut pas la réputation de Marie l'Égyptienne -auprès de ses pareilles, figure aussi dans la Vie des Pères, où elle -fait amende honorable de ses péchés. Il serait possible néanmoins que -cette sainte n'ait jamais été qu'une personnification de la débauche -pénitente et un touchant emblème de la purification d'un corps souillé. -Elle se nommait Thaïs et habitait une ville d'Égypte que la tradition -ne nomme pas; sa beauté était telle, que beaucoup d'insensés vendaient -tout ce qu'ils possédaient pour acheter ses faveurs et se trouvaient, -au sortir de sa couche, réduits à une extrême pauvreté; ses amants -en venaient souvent aux mains dans des querelles de jalousie, et -sa porte était arrosée de sang, raconte Jacques de Voragine. L'abbé -Paphnuce eut la pensée de la convertir. Il revêtit un habit séculier, -prit une pièce de monnaie et la lui présenta comme rémunération du -péché qu'il semblait solliciter d'elle. Celle-ci accepta la pièce de -monnaie, en disant: «Allons dans ma chambre!» Et quand Paphnuce fut -entré dans cette chambre et qu'elle l'invitait à monter sur le lit, -tout couvert de riches étoffes, il lui dit: «Allons dans un lieu plus -secret?» Elle le mena successivement dans plusieurs autres chambres, -et il objectait toujours qu'il craignait d'être vu: «C'est une chambre -où personne n'entre, lui dit-elle tristement; mais, si c'est Dieu que -tu crains, il n'y a aucun endroit qui soit caché à ses regards.» Le -vieillard, étonné de ce langage, lui demanda si elle savait qu'il y -eût un Dieu rémunérateur et vengeur. Elle répondit qu'elle le savait: -«Puisque tu le sais, s'écria Paphnuce avec sévérité, comment as-tu -perdu tant d'âmes? Oui, pécheresse, il y a un Dieu, et tu lui rendras -compte, non-seulement de ton âme, mais encore de toutes celles que tu -as induites au péché.» A ces mots, Thaïs tomba aux pieds de Paphnuce, -en versant des larmes de contrition: «Mon père, lui dit-elle, j'espère -pouvoir obtenir par la prière la rémission de mes fautes; je te prie -de m'accorder trois heures pour me préparer à te suivre; je ferai -ensuite tout ce que tu ordonneras.» L'abbé, lui ayant indiqué le lieu -où il l'attendrait, sortit de cette maison d'impureté. Thaïs rassembla -tout ce qui était le gain de ses péchés, vêtements somptueux, riches -joyaux, meubles splendides, et en fit un feu de joie sur la place -publique, en présence de tout le peuple. «Venez tous, criait-elle, -venez, vous qui avez péché avec moi, et voyez comme je brûle tout ce -que j'ai reçu de vous!» Ces objets montaient à la valeur de quarante -livres d'or. Lorsque tout fut consumé, elle rejoignit Paphnuce, qui la -conduisit dans un monastère de vierges, et il l'enferma dans une petite -cellule, dont il ferma et scella la porte, en ne laissant subsister -qu'une étroite fenêtre, par laquelle on faisait passer chaque jour à -la recluse une faible ration de pain et un peu d'eau. Au moment où le -vieillard prenait congé d'elle: «Mon père, lui cria Thaïs, où veux-tu -que je répande l'eau que la nature chassera de mon corps?--Dans ta -cellule, comme tu le mérites,» répondit-il durement. Elle lui demanda -encore comment elle devait adorer Dieu: «Tu n'es pas digne de nommer -Dieu, répliqua-t-il avec mépris, ni de lever tes mains vers le ciel, -car tes lèvres sont pleines d'iniquité et tes mains sont chargées de -souillures. Prosterne-toi du côté de l'Orient en répétant souvent ces -mots: Toi qui m'as créée, aie pitié de moi!» Cette dure pénitence dura -trois ans, après lesquels Thaïs, délivrée par l'abbé Paphnuce, malgré -elle, rentra dans le siècle; mais elle ne survécut que trois jours à la -rémission de ses péchés et mourut en paix comme une vierge. - -Saint Éphrem fut moins heureux dans la conversion d'une autre femme de -mauvaise vie qui voulait l'induire à pécher avec elle. Pour se dérober -à ses importunes provocations, le saint lui dit: «Suis-moi!» Elle le -suivit; mais, lui, au lieu de chercher un endroit écarté, favorable -à une oeuvre illicite, mena cette femme au milieu d'un carrefour où -affluait une grande foule de peuple; puis, se tournant vers elle: -«Arrêtons-nous ici, lui dit-il brusquement, afin que j'aie commerce -avec toi!--Je ne le puis, répondit-elle en rougissant: il y a trop -de monde ici!--Si tu rougis de la présence des hommes, répliqua saint -Éphrem avec indignation, ne dois-tu pas rougir davantage de la présence -de ton Créateur, qui découvre les choses cachées au fond des ténèbres!» -La courtisane, honteuse et confuse, s'enfuit la tête basse, mais ne se -retira pas dans un monastère et ne livra point au feu les produits de -son infâme métier. Souvent les Pères de l'Église ne craignaient pas de -se commettre avec ces créatures, pour essayer de les ramener à Dieu en -les forçant à rougir de leur péché. Les Vies des Pères sont remplies -de ces aventures, qui témoignent de la constance et de la charité de -ces vénérables confesseurs. Deux solitaires, qui se rendaient à la -ville d'Aige en Tharse, souffrent tellement de la chaleur du jour, en -route, qu'ils sont forcés de faire halte dans une hôtellerie, malgré -la répugnance qu'ils avaient à entrer dans ce mauvais lieu. Il y avait -dans cette hôtellerie quelques jeunes débauchés et une prostituée. -Celle-ci, inspirée par le démon, s'approche d'un des deux solitaires -et l'invite à commettre un acte d'incontinence. Le solitaire la -repousse avec dégoût et se détourne en priant Dieu de lui pardonner. -Cette effrontée revient à la charge avec mille agaceries et conjure ce -pauvre solitaire de ne pas se refuser à ce qu'elle réclame de lui: elle -prononce alors le nom de la Madeleine, qui trouva grâce devant Jésus, -dit-elle: «En vérité! reprit le solitaire; mais quand Jésus eut adressé -la parole à la pécheresse, elle cessa d'être courtisane.--Et moi -aussi!» s'écria cette femme, obéissant à une inspiration de l'Esprit -saint. Elle se sépara sur-le-champ de ses compagnons de débauche et -elle suivit pieusement les deux solitaires, qui la présentèrent dans -un monastère de femmes, où elle vécut dans les macérations sous le nom -de Marie. Ses compagnes ne lui reprochèrent jamais son ancien état, et -toute souillée qu'elle avait été avant sa conversion miraculeuse, elle -se regardait comme une des épouses les plus fidèles de Jésus-Christ. - -Un passage de la Vie de saint Siméon Stylite, qui passa plus de -quarante ans sur le chapiteau d'une colonne, où il avait établi sa -cellule d'anachorète (mort en 460), nous fait connaître l'empressement -que mettaient les courtisanes de tous les pays à venir repaître -leurs yeux du spectacle émouvant de ses austérités, et leurs oreilles -des encouragements de la parole divine. Saint Siméon, du haut de sa -colonne, convertit une multitude d'hommes vicieux ou pervers, qui -accouraient de toutes parts à ses prédications. Les mérétrices, que -la renommée du saint attirait en foule, ne l'avaient pas plutôt aperçu -priant et bénissant sur sa colonne, qu'elles renonçaient à leur genre -de vie, à leurs pompeux habits, à leurs parfums et à leurs voluptés, -pour entrer dans un monastère, où elles devenaient des saintes, à -force de répandre des larmes et de détester leurs péchés: _Quid porro -de meretricibus dicam, quæ, ex diversis procul terris, ad servi Dei -septum profectæ, postquam illum conspexere, patriam suam deseruere, -et severiorem ascetarum disciplinam in monasterio professæ, sanctorum -honorem commeruerunt, posteaquam, Domino largiente, præteritorum -criminum chirographa suis lacrymis_ (_Acta Sanctorum_, t. II, p. 344). -On pourrait inférer de ce passage curieux, que les courtisanes, qui se -laissaient toucher par la grâce, devaient faire une confession générale -de leurs péchés et en dresser un inventaire détaillé, qu'elles avaient -toujours présent sous les yeux pendant leur longue pénitence, pour -ne pas oublier leurs anciens méfaits et les pleurer éternellement. -Au reste, les courtisanes pénitentes pouvaient être catéchumènes, -dès qu'elles avaient abjuré leur état de Prostitution; ainsi, dans la -Vie de sainte Pélagie (Arnaud d'Andilly, t. I, p. 572), on voit cette -fameuse comédienne, qui n'avait pas encore renoncé au siècle, assister -à une instruction religieuse dans l'église d'Antioche, où elle n'était -jamais entrée auparavant; et pourtant, elle avait donné un terrible -scandale à l'évêque et à ses suffragants, assis à la porte de l'église -de Saint-Julien, lorsqu'elle passa auprès d'eux, toute étincelante de -pierres précieuses, de perles et d'or, qui brillaient jusque sur ses -brodequins, toute parfumée d'essences, toute fière de sa merveilleuse -beauté, devant laquelle le saint évêque et ses assesseurs battirent -en retraite, les yeux baissés et l'âme gémissante, pour ne pas voir -cette figure diabolique, ces épaules, ce sein, ces bras nus, que la -tentatrice offrait à leurs chastes regards. - -Cette sainte Pélagie n'est pas celle qui se nommait Porphyre dans -sa vie de courtisane, et qui vécut à Tyr, deux ou trois siècles -plus tard. Un jour, celle-ci aperçut dans la rue deux solitaires qui -venaient quêter pour les pauvres et les malades. Porphyre reçut tout -à coup un trait enflammé de la grâce; elle courut à la rencontre -de ces bons pères, et s'adressant au plus vieux: «Sauvez-moi, mon -père, s'écria-t-elle avec un élan du coeur, sauvez-moi, ainsi que -Jésus-Christ sauva la pécheresse!» Le solitaire, à qui elle parlait -ainsi, leva les yeux vers elle et la contempla d'un air doux et -mélancolique. «Suivez-moi!» lui dit-il. Elle le suivit à distance -avec humilité et respect; mais, lui, alla droit à elle, la prit -par la main et la conduisit publiquement à travers la ville. Quand -ils en furent dehors, ils entrèrent dans une église qui s'offrit à -eux, et Porphyre y trouva un enfant nouveau-né, qu'elle adopta. Le -solitaire et la courtisane s'en allèrent donc avec l'enfant, mais on -les soupçonna d'avoir à se reprocher la naissance de cet enfant; et ce -fut un scandale que le solitaire fit cesser, en portant des charbons -ardents dans sa robe, pour prouver son innocence. Porphyre avait pris -le nom de Pélagie et s'était renfermée dans un monastère. Son exemple -fit une telle impression sur l'esprit des courtisanes de Tyr, qu'elles -voulurent l'imiter et que plusieurs d'entre elles se consacrèrent -à Dieu, pour laver leur robe d'innocence et devenir épouses de -Jésus-Christ. - -La première sainte Pélagie périt à Antioche, pendant la persécution de -Licinius, en 308: elle se jeta du haut d'un toit, pour échapper aux -soldats qui venaient s'emparer d'elle et qui menaçaient d'attenter -à son voeu de chasteté. Pendant la même persécution, il y eut des -courtisanes qui souffrirent le martyre, entre autres Théodote, Afra -et ses suivantes, qui exerçaient également la Prostitution. Le savant -Ruinart, qui a placé sous cette date les actes de sainte Théodote, fait -cette observation, qu'il aurait dû appuyer de quelques autorités: «On -ne voit pas, dit-il, qu'une courtisane ait été admise dans la communion -des fidèles et reçue à l'église, avant les temps de la persécution -de Licinius, et l'on ne saurait nier que Théodote ait fait trafic de -son corps (_quæstum corpore fecisse_).» Le martyre de sainte Afra -fut même plus remarquable que celui de Théodote, qui eut l'affront -d'être condamnée à reprendre son honteux métier. Afra comparut devant -le juge Gaius, qui l'accueillit en souriant: «Comme je l'apprends, -tu es mérétrix, lui dit-il. Sacrifie aux dieux! Tu le feras d'autant -plus volontiers, qu'une mérétrix n'a rien à démêler avec le Dieu -des chrétiens?» Afra garde le silence et se recommande tout bas à -Jésus-Christ. «Sacrifie, reprend le juge, sacrifie, pour que les dieux -t'accordent d'être aimée de tes amants comme ils t'ont aimée jusqu'à -présent! Sacrifie, pour que tes amants t'apportent beaucoup d'argent!» - -Afra rougit de cette allusion à sa vie passée: «Je n'accepterais pas -désormais cet argent exécrable, s'écrie-t-elle avec un geste d'horreur, -car l'argent que j'avais amassé ainsi, je l'ai rejeté loin de moi, -parce qu'il n'était pas de bonne conscience (_de bonâ conscientiâ_). -J'ai prié un de mes frères pauvres, qui ne voulait pas l'accepter, de -le purifier en l'acceptant et en priant pour moi. Si je me suis défait -d'un bien mal acquis, qui me pesait sur le coeur, comment puis-je -songer à en acquérir de la même manière?--Christ ne te trouve pas -digne, reprend Gaius. C'est donc sans raison que tu l'appelles ton -Dieu; quant à lui, il ne te reconnaît pas pour sienne; car une femme -qui est mérétrix ne peut se dire chrétienne.--En effet, je ne mérite -pas le nom de chrétienne! Cependant la miséricorde de Dieu, qui juge -non mes mérites mais ma foi, voudra bien me recevoir dans le paradis.» -Le juge Gaius prononça alors son jugement: «Nous ordonnons que la -courtisane Afra (_publicam meretricem_), qui s'est confessée chrétienne -et qui n'a pas voulu participer aux sacrifices, soit brûlée vive!» - -Afra marcha au supplice, tandis que ses deux suivantes, Eunomia et -Eutropia, qui avaient été baptisées comme elle par l'évêque Narcissus, -se tenaient, voilées et silencieuses, au bord du fleuve, en espérant -partager le martyre de leur maîtresse, ainsi qu'elles avaient partagé -son péché (_simulque fuerant in peccato_). Afra, en montant sur le -bûcher, fait cette prière, qu'on avait adoptée au moyen âge comme -l'oraison des prostituées repentantes: - -«Seigneur Dieu tout-puissant, Jésus-Christ, qui n'es pas venu appeler -les justes, mais les pécheurs, à la pénitence; Jésus, dont la promesse -est vraie et manifeste, parce que tu as daigné dire que dès qu'un -pécheur se sera converti de ses iniquités, à cette heure même tu ne -te souviendras plus des péchés de ce pénitent; reçois donc à cette -heure l'expiation de ma mort (_Accipe in hac horâ passionis meæ -poenitentiam_)!» - -Une courtisane martyrisée au nom du Christ arrachait toujours une foule -de victimes à la Prostitution et enfantait de nouveaux martyrs. - - - - -CHAPITRE III. - - SOMMAIRE. --Pourquoi les gentils infligeaient aux femmes - chrétiennes le supplice de la Prostitution publique. --Légende des - _Sept vierges_ d'Ancyre. --Agonie d'une virginité vouée à l'outrage - de l'impudicité païenne, dépeinte par le poëte Aurelius Prudentius. - --Sainte Agnès est dénoncée comme chrétienne. --Jugement du préfet - Symphronius. --Agnès est conduite dans une maison de débauche. - --Mort miraculeuse du fils de Symphronius. --Particularités - importantes pour l'histoire de la Prostitution. --Sainte Théodore, - dénoncée comme chrétienne, est condamnée au supplice du lupanar. - --Dévouement sublime de Didyme. --Décapitation de Théodore et - de Didyme. --Fait analogue rapporté par Palladius. --Légende de - sainte Théodote. --Sainte Denise livrée à deux libertins par ordre - du proconsul Optimus. --Délivrance miraculeuse de sainte Denise. - --Légende de sainte Euphémie. - - -Les chrétiens étaient si fiers de leur chasteté, ils y attachaient -tant de prix, ils craignaient tellement de perdre ou d'altérer ce -trésor, que leurs persécuteurs se firent un malin plaisir de les -tourmenter dans la possession d'un bien qu'on n'eût jamais songé à -leur enlever, s'ils n'avaient pas porté, de la sorte, un défi à la -religion et à la philosophie païennes. On s'explique ainsi cet étrange -supplice, qui consistait à livrer une femme chrétienne, vierge ou -non, aux brutalités infâmes de la Prostitution publique. Il est trop -souvent question d'un pareil supplice dans les Actes des saints, pour -qu'on puisse le révoquer en doute et le regarder comme un emblème des -excès de l'idolâtrie. Les hagiographes entrent à cet égard dans les -détails les plus singuliers, et saint Ambroise, au liv. III de son -_Traité des Vierges_, où il raconte avec complaisance le martyre de -sainte Théodore, nous donne à entendre que cette pénible épreuve était -presque toujours réservée aux vierges qui refusaient de sacrifier aux -dieux. Au reste, comme nous l'avons déjà dit, ce n'était peut-être -que l'application de la vieille loi romaine qui défendait de mettre -à mort une vierge, et qui abandonnait celle-ci à une espèce de -dégradation, que le bourreau avait le droit d'exercer sur sa victime -avant d'exécuter l'arrêt. Mais, à cet antique usage de la pénalité, -se joignait certainement l'intention de déshonorer la chrétienne à ses -propres yeux comme aux yeux de ses coreligionnaires. - -Le sacrifice aux dieux qu'on imposait à toute femme accusée d'être -chrétienne, n'était pour celle-ci qu'un acheminement à la Prostitution, -car la plupart des dieux et des déesses semblaient avoir été inventés -pour déifier les passions sensuelles et pour faire un appel permanent -à la débauche: «Les gentils, dit saint Clément d'Alexandrie, renonçant -à tout sentiment de modestie et de pudeur, gardent dans leurs maisons -des tableaux où leurs dieux sont représentés au milieu des plus infâmes -transports que puisse causer la volupté; ils parent leurs chambres -à coucher de ces peintures déshonnêtes, et prennent pour une sorte -de piété la plus monstrueuse incontinence. Vous regardez de vos lits -l'image de Venus et l'oiseau qui vole vers Léda; plus un tableau est -impudique, plus il vous paraît excellent: vous en faites graver le -dessin, et vous avez pour cachet les débordements de Jupiter! Voilà les -modèles de votre mollesse, voilà les idées infâmes que vous avez de vos -dieux, voilà la doctrine criminelle qu'ils vous enseignent et qu'ils -pratiquent avec vous!... Vous commettez la fornication et l'adultère -par les yeux et par les oreilles, avant que de les commettre en -réalité; vous faites outrage à la nature de l'homme et vous anéantissez -la Divinité par vos indignes actions!» Les chrétiennes auraient cru -donc commettre une fornication ou un adultère, en sacrifiant aux dieux -du paganisme, en s'approchant de leurs autels, en y jetant un grain -d'encens, en levant les yeux vers ces statues qui bravaient souvent -la pudeur et qui enseignaient le péché par leurs attributs et leurs -muettes provocations. Les vierges détournaient la vue ou se voilaient -avec horreur en présence de ces impures divinités, et le juge alors, -comme pour les préparer à sacrifier à Vénus, à Isis, à Bacchus ou à -quelque autre idole, les envoyait faire un rude apprentissage dans une -maison de Prostitution. - -C'était avec un profond désespoir que les saintes femmes subissaient -ces horribles violences: elles demandaient à leur divin Époux de les -appeler à lui, avant que leur chère pureté fût la proie des impies; -elles s'abîmaient dans la prière et la contrition, pour ne pas être -témoins de leur propre avilissement; elles auraient préféré mille -morts, mille tortures, à la perte de leur innocence. Il paraîtrait -que l'exposition des chrétiennes à la merci des libertins ne fut -point mise en pratique avant la terrible persécution de Marc-Aurèle, -car Tertullien, dans son _Apologétique_, parle de ce genre de -supplice comme d'une invention récente due à un raffinement de -cruauté (_exquisitior crudelitas_). «En condamnant dernièrement une -vierge au lénon plutôt qu'au lion, dit-il avec un amer jeu de mots, -vous avez confessé qu'un outrage à la pudeur était réputé chez les -chrétiens plus atroce que tous les supplices et tous les genres de -mort. (_Proximè ad lenonem damnando christianam, potiusquam ad leonem, -confessi estis labem pudicitiæ apud nos atrociorem omni poena et omni -morte reputari_).» Mais Jésus-Christ eut souvent pitié de ses chastes -épouses, et tantôt il leur accordait la grâce de mourir saines et -sauves, tantôt il faisait descendre ses anges auprès d'elles pour -les défendre et les exhorter, tantôt il frappait d'impuissance les -bourreaux les plus formidables, ou bien il en faisait tout à coup des -chrétiens et des confesseurs. «Lorsque l'implacable persécution était -dans toute sa force, raconte saint Basile (_De verâ virginitate_, no -52), des vierges choisies à cause de leur foi en leur divin Époux, -ayant été livrées comme des jouets aux regards des impies, gardèrent -la pureté de leurs corps, et cela n'arriva que par la grâce de -Jésus-Christ, qui voulut montrer que tous les efforts des impies ne -parviendraient pas à souiller la chair de ces vierges, et que leurs -corps restaient inviolables, sous sa sauvegarde, par l'effet d'un -miracle.» Il faudrait peut-être, dans le texte latin de ce passage, -corriger un mot, et mettre _liminibus_ au lieu de _luminibus_, ce qui -donnerait un sens plus conforme aux usages de la persécution, dans -cette phrase: «_Electæ virgines propter Sponsi fidem, ad illudendum -impiis luminibus traditæ, corporibus inviolatæ perdurarunt_.» Il est -probable que saint Basile avait désigné les dictérions ou les lupanars, -qui recevaient ordinairement les vierges chrétiennes condamnées à la -Prostitution; mais le traducteur latin ayant remplacé le mot grec -par une périphrase, _impiis liminibus_, qui caractérise assez bien -ces mauvais lieux, une faute de copiste a changé le sens, que nous -proposons de rétablir, sans sortir de notre sujet. - -Nous n'avons pas l'espace nécessaire pour relater ici tous les martyres -qui ont commencé ou fini par la Prostitution violente. Il y aurait un -livre entier à faire sur la matière, en dépouillant, à ce point de vue -unique, l'immense recueil des Bollandistes et en étudiant les Actes -des saintes qui ont été plus ou moins persécutées dans leur virginité -ou leur chasteté. Nous grouperons seulement quelques faits analogues, -pour faire apprécier dans quel but et dans quelle forme le paganisme -attentait à la pudeur chrétienne. On comprendra ainsi avec quel pur -amour les saintes femmes se donnaient à Jésus-Christ, en voyant le -gracieux portrait que saint Augustin a fait de la chasteté chrétienne, -dans ses _Confessions_: «La Chasteté se présentait à moi avec un visage -plein de majesté et de douceur, et joignant à un gracieux souris des -caresses sans afféterie, afin de me donner la hardiesse de m'approcher -d'elle, elle étendait, pour me recevoir et m'embrasser, ses bras -charitables, entre lesquels je voyais tant de personnes qui pouvaient -me servir d'exemples. Il y avait un grand nombre de jeunes garçons -et de jeunes filles, des hommes et des femmes de tout âge, des veuves -vénérables et des vierges arrivées presque à la vieillesse. Et cette -excellente vertu n'est pas stérile, mais féconde dans ces bonnes âmes, -puisqu'elle est mère de tant de célestes désirs, qu'elle conçoit de -vous, ô mon Dieu, qui êtes son véritable et son saint époux!» Cette -chasteté était aussi jalouse de sa conservation dans la vieillesse -que dans l'enfance, et la persécution n'avait aucun égard à l'âge, -lorsqu'elle destinait une victime aux outrages de la Prostitution. -Sainte Agnès n'avait pas treize ans, et les sept vierges d'Ancyre ne se -souvenaient plus d'avoir été jeunes. - -Ces sept vierges, quoique âgées de soixante-dix à quatre-vingts ans -chacune, furent condamnées, comme chrétiennes, à être livrées aux -débauchés d'Ancyre. Ces débauchés n'eurent pourtant pas le courage -de se faire les instruments de la cruauté des persécuteurs; un seul -d'entre eux osa tenter l'aventure, mais l'esprit de Dieu se mit entre -lui et les saintes vierges. Le préfet d'Ancyre, furieux de voir que -son jugement n'était pas exécuté, les condamna, par malice, à cause -de leur invincible virginité, au service du temple de Diane. Par une -singularité que le légendaire ne justifie pas, elles furent mises -toutes nues pour aller laver la statue de la déesse dans un lac sacré, -voisin de la ville que traversa le cortége, dans lequel leur nudité -avait lieu de surprendre les spectateurs. Ce fut dans les eaux du lac -qu'elles trouvèrent un refuge contre les regards curieux de la foule. -Cet étrange martyre daterait du quatrième siècle, selon Nilus, qui nous -en a conservé l'incroyable récit. Les autres saintes qui ont également -été exposées à la brutalité païenne, sont presque toutes de la même -époque. Théodore, Irène, Agnès, Euphémie, furent éprouvées de la même -façon, dans l'horrible persécution ordonnée par Dioclétien en 303, -persécution qui dura jusqu'en 311, et qui fit plus de martyrs que les -précédentes. Jamais on n'avait imaginé des supplices plus douloureux -pour la chasteté chrétienne. Ainsi, en Thébaïde, on attachait les -femmes par un pied, et on les élevait en l'air avec des machines, afin -qu'elles demeurassent suspendues, la tête en bas, entièrement nues. Le -génie de la Prostitution semblait inspirer aux juges et aux bourreaux -un luxe prodigieux de tortures infâmes. - -Le poëte Aurélius Prudentius, qui écrivait plus de soixante ans après -les horreurs de cette persécution, en avait recueilli sans doute -les souvenirs, lorsqu'il a dépeint l'agonie d'une virginité vouée à -l'outrage de l'impudicité païenne. Si la vierge n'appuyait pas sa tête -contre l'autel de Minerve et ne demandait pas sa grâce à la déesse, -on l'insultait, dès qu'elle se mettait en marche pour se rendre au -lupanar. Alors toute une jeunesse ardente s'élançait sur les pas de -l'infortunée et se disputait le droit de l'insulter (_novum ludibriorum -mancipium petat_). On lui criait de s'arrêter, au détour de chaque rue; -mais la vierge fuyait plus vite, en détournant la tête et en cachant -son visage, poursuivie par une foule impatiente; elle craignait que -quelque libertin ne portât la main sur elle et ne fît un cruel affront -à son sexe (_ne petulantiùs quisquam verendum conspiceret locum_); -et sous la menace de ce péril, elle se hâtait de mettre à l'abri sa -virginité dans le lupanar, comme si elle devait y être en sûreté, comme -si le lupanar ne pouvait qu'être chaste et inviolable pour elle. Rien -n'est plus touchant que ce tableau de la pudeur chrétienne. - -Sainte Agnès, en effet, ne perdit pas sa virginité, pour avoir été -conduite dans un lupanar de Rome. Elle appartenait à une des premières -familles de cette ville, et quoique âgée de treize ans à peine, elle -avait été déjà recherchée en mariage par plusieurs jeunes patriciens. -Sa grande beauté ne la détourna pas de la vie austère qu'elle avait -embrassée. Elle fut dénoncée comme chrétienne au préfet Symphronius -par le fils même de ce préfet, qu'elle avait dédaigné comme les autres -prétendants; elle proclama hautement sa croyance et déclara qu'elle -avait consacré sa virginité à Jésus-Christ. «Choisis entre deux partis -à prendre, lui dit le juge: ou sacrifie à Vesta avec les Vestales, -ou prostitue-toi avec les courtisanes dans un lupanar de soldats, -où tu n'auras pas recours aux chrétiens qui t'ont séduite (_aut cum -meretricibus scortaberis in contubernio lupanari_).» Agnès répondit à -Symphronius, en le bravant. Celui-ci, irrité de cette audace, ordonne -qu'elle soit dépouillée de ses vêtements et menée nue au lupanar, -précédée d'un héraut criant à son de trompe: «Agnès, vierge sacrilége, -ayant blasphémé les dieux, est livrée à la Prostitution publique -(_scortum lupanaribus datam_).» On exécute l'ordre du préfet. Mais à -peine Agnès est-elle mise à nu, que ses cheveux poussent à l'instant -et forment un voile autour de son corps. Un ange marche à ses côtés -et l'environne d'une splendeur divine. Elle entre au lupanar, toute -resplendissante de clarté, mais déjà sa pudeur est garantie par une -robe, de blancheur éblouissante, qui la couvre de la tête aux pieds. -Les débauchés, qui l'attendaient dans le mauvais lieu, n'osent pas -s'approcher d'elle et la contemplent avec terreur, jusqu'à ce qu'ils se -jettent à ses pieds en implorant son pardon. Le fils du préfet accourt -avec ses compagnons de plaisir, pour s'emparer de la belle proie qu'il -s'est promise; mais dès qu'il étend la main vers Agnès, il tombe mort, -comme frappé de la foudre. - -Tel est le récit de saint Ambroise, dans ses Épîtres (liv. IV, ép. -34); mais les Actes de la sainte, publiés par Ruinart, ajoutent -à ce récit bien des particularités importantes pour l'histoire de -la Prostitution. Selon ces Actes, dès que la sainte fut arrivée au -lupanar, on la revêtit d'une chemise de gaze transparente, que les -filles de joie portaient dans l'intérieur des mauvais lieux, pour -mieux solliciter la luxure, en laissant entrevoir ou deviner tout ce -qui pouvait l'enflammer. Aussitôt la populace envahit le lupanar, -et chacun s'empresse de faire valoir son droit de premier venu; -mais aussitôt cette ardeur impudique s'éteint et s'évanouit: les -libertins restent immobiles, tremblants, indécis, sans force et sans -volonté; ils rougissent de honte et se retirent, sans avoir touché la -sainte, qui les regarde avec calme. Le lupanar ne se vide que pour se -remplir de nouveau; mais le miracle se renouvelle, et les affronteurs -demeurent interdits, avant d'avoir fait une tentative de violence -que la jeune Agnès ne semble pas redouter. Tous s'éloignent avec -terreur, avec respect, et personne n'ose plus pénétrer dans le repaire -de Prostitution. Un seul se présente encore: le bruit se répand que -c'est le propre fils de Symphronius; il ne doute pas du succès de sa -honteuse entreprise; il s'élance seul derrière le rideau qui ferme -l'entrée du lupanar; il s'avance impétueusement vers Agnès, il étend -les bras pour la saisir, mais il tombe mort à ses pieds. Cependant ses -amis l'attendaient à la porte, curieux, inquiets de savoir si ce loup -ravissant s'était emparé de la brebis du Christ, selon les paroles -mêmes de la légende. Comme on ne le voit pas reparaître, comme on -n'entend rien dans la cellule d'Agnès, quelqu'un se hasarde à y entrer: -à l'aspect du mort, il se trouble, il invoque la pitié de la sainte, il -est converti. Nul ne sera désormais assez hardi pour vouloir se faire -l'exécuteur de l'arrêt de Symphronius, devant qui l'on ramène Agnès -encore munie de sa virginité. Agnès consent à ressusciter le mort, -qu'elle avait sacrifié à la défense de sa pudeur, et le ressuscité ne -se soucie plus de s'en prendre aux vierges chrétiennes; mais cette -résurrection miraculeuse est attribuée à des invocations magiques, -et Agnès, condamnée à être brûlée vive, emporte avec elle sa fleur -virginale dans les flammes du bûcher. Le savant éditeur de cette -légende mentionne la tradition qui plaçait, sous les voûtes du Cirque -Agonal ou destiné aux jeux publics, ce lupanar où la virginité d'Agnès -avait remporté la victoire sur ses impurs ennemis. - -Le supplice du lupanar se reproduit souvent dans les Actes des saintes, -mais toujours avec des circonstances différentes, qui sembleraient -accuser des variantes de détails sur un thème unique. Il n'est pas -probable que les mêmes faits se soient représentés si souvent avec -autant de similitude. Le plus célèbre de tous les martyres de cette -espèce est celui de sainte Théodore, qui doit sans doute la célébrité -de son nom à une mauvaise tragédie de Pierre Corneille, plutôt qu'à -la légende paraphrasée par saint Ambroise et à ses Actes publiés -par Ruinart. C'était une dame noble d'Alexandrie. Le juge la cita -devant lui et la somma de sacrifier aux dieux. «D'après les ordres -de l'empereur, lui dit-il, vous autres vierges qui refusez d'offrir -de l'encens aux dieux, vous devez être exposées dans les lieux -infâmes. Mais j'ai pitié de votre naissance et de votre beauté.--Vous -pouvez faire ce qui vous plaira, répond Théodore. Ma volonté n'aura -point de part aux violences que vous exercerez.» On la soufflette, -par ordre du juge, qui s'efforce de dompter cette rebelle. «Malgré -votre condition illustre, lui dit-il, vous me contraignez de vous -faire affront devant le peuple, qui attend votre jugement. Je vous -donne trois jours pour réfléchir; après ce délai, si vous refusez de -sacrifier, je vous exposerai dans un lupanar, afin que les personnes -de votre sexe voient votre déshonneur et s'amendent.» Les trois jours -écoulés, Théodore resta aussi ferme dans sa résolution. «Théodore, -lui dit le juge, puisque vous persistez dans votre refus de sacrifier, -j'ordonne qu'on vous conduise au lupanar. Nous verrons si votre Christ -vous délivrera.--Le Dieu qui m'a jusqu'à présent gardée sans tache, -reprend Théodore avec douceur, connaît ce qui en arrivera; il est assez -puissant pour me protéger contre ceux qui voudraient me faire injure.» -On la conduit dans une maison de Prostitution; en y entrant, elle -adresse une prière fervente à son Époux céleste. Le peuple environne -la maison: il attend l'issue d'un martyre qui n'est pas chose nouvelle -pour lui, et qui se termine ordinairement par la consécration de la -virginité des patientes. Cette fois, il y a plus de spectateurs que -d'acteurs. Aucun ne se présente pour faire affront à la chrétienne. -Enfin, un soldat fend la foule et pénètre dans le lieu du supplice. -Théodore frissonne au bruit des pas; elle rassemble autour d'elle, -avec ses mains craintives, le peu de vêtements qu'on lui a laissés, et -qui ne cachent pas tout ce qu'elle essaie de voiler. Ce soldat est un -chrétien, qui a pris ce déguisement pour arriver jusqu'à elle et pour -la sauver; il la conjure de changer d'habillement avec lui, et finit -par la décider, en lui faisant un hideux tableau du sort qui l'attend -dans cette vilaine maison. Théodore, déguisée en soldat, couvrant son -visage avec sa cape et ses deux mains, sort heureusement de l'antre -du vice, sans répondre aux questions qui l'assiégent et aux éclats de -rire qui la poursuivent. Une heure après, le chrétien conduit devant -le juge, était condamné à être décapité pour avoir aidé la délivrance -de Théodore. Celle-ci reparaît et dispute à son libérateur la couronne -du martyre. «C'est moi qui ai été condamné, lui dit Didyme.--Vous avez -bien voulu me sauver l'honneur, répond Théodore, mais je ne consens -point que vous me sauviez la vie; car j'ai fui l'infamie et non la -mort.» Ils furent décapités ensemble, et Théodore mourut vierge. - -Palladius, dans la Vie des Pères (_Vita Patrum_, cap. CXLVIII: _De -fæmina nobilissima quæ fuit semper virgo_), rapporte un fait à peu -près semblable, qui se serait passé un siècle auparavant, mais dont -il ne nomme pas les héros, quoiqu'il emprunte son récit à «un ancien -livre, dit-il, écrit par Hippolyte, qui fut l'ami des apôtres.» Une -fille noble et vertueuse vivait à Corinthe dans la pratique austère -du célibat chrétien. Elle fut dénoncée au juge, dans un temps de -persécution. Ce juge impie avait un amour immodéré pour les femmes, -et afin de satisfaire cet amour charnel, il recourait souvent aux bons -offices des lénons et des marchands de Prostitution (_cauponatores_). -Ceux-ci lui avaient vanté la beauté merveilleuse de la vierge -chrétienne; il la trouva plus surprenante encore qu'il ne l'eût -imaginée, et il n'épargna rien pour séduire cette vierge, qui repoussa -ses prières aussi bien que ses menaces. Les tourments ne purent rien -obtenir de la pure et douce victime. Le juge alors, indigné de cette -résistance, eut l'idée, pour la vaincre, de condamner cette sainte à la -Prostitution publique. Il la place dans un lupanar et il recommande au -maître du lieu (_jussit ei qui eas possidebat_): «Prends cette fille, -lui dit-il, et paye-moi tous les jours trois pièces d'or (_nummos_).» -Le lupanaire accepte le marché et veut y faire honneur sur-le-champ. -La nouvelle prostituée est annoncée aux libertins de la ville par un -écriteau, qui lui assigne un nom et qui fixe son tarif. La débauche -accourt, la bourse à la main; c'est à qui aura l'avantage de la -première rencontre; ils se disputent, les indignes, le trésor de cette -virginité qui ne se défend pas. «Écoutez, leur dit la pauvre femme qui -ne peut se résigner à souffrir le martyre; il faut que je vous révèle -ce que j'ai caché au lénon, et ce que je vous prie de tenir secret. -J'ai un ulcère (_ulcus_) aux parties honteuses; cet ulcère exhale une -mauvaise odeur; de plus, il est de nature contagieuse. Je ne veux pas -que vous me détestiez..... Accordez-moi quelques jours de répit, et je -me livrerai à vous, quand je serai guérie.» Tous se retirèrent, sans -demander leur reste. La vierge, se voyant délivrée de ces bourreaux -pour quelques jours du moins, priait Dieu de compléter sa délivrance en -la faisant mourir. Tout à coup entre dans le lupanar un jeune homme, -qui semblait trop animé pour que la fable de l'ulcère fût capable de -l'arrêter dans ses desseins. La malheureuse vierge crut avec effroi que -le dernier moment de sa virginité était venu; mais ce jeune homme était -un chrétien, pieux et chaste, qui avait appris le péril que courait -sa soeur en Jésus-Christ. Il avait donc formé le projet de la sauver, -et il s'était fait admettre à prix d'argent dans ce lieu infâme. Il -changea d'habits avec elle, et il demeura, le visage voilé, à la place -obscène que la jeune fille venait de quitter. Dès que la substitution -de personne eut été reconnue et le changement de sexe constaté, le -chrétien fut condamné à mort et livré aux bêtes, ou plutôt, suivant un -commentateur, à toutes les horreurs de la Prostitution antiphysique. - -Ce ne fut pas la seule chrétienne qui sortit vierge du lupanar; la -légende en cite une autre qui, après avoir, en qualité de mérétrix, -prostitué son corps dans un lieu de débauche, retrouva sa virginité en -allant à la mort. C'est la fameuse sainte Théodote, cette courtisane -dont nous avons déjà parlé et qui souffrit la persécution, vers 249, -du temps de l'empereur Philippe. Quand le préteur lui ordonna de -sacrifier aux dieux: «C'est bien assez, s'écria-t-elle, que je sois -une prostituée pour tout le monde. Je n'ajouterai pas ce crime à mes -autres crimes, afin qu'au jour suprême du jugement, je puisse au moins -me défendre d'avoir trahi le vrai Dieu!» On l'envoie en prison, où -elle passe vingt et un jours, sans prendre aucune nourriture. Quand -elle reparaît devant le juge, elle adresse publiquement une prière au -Christ: «Je te conjure, dit-elle, de m'absoudre du crime dans lequel je -suis tombée, à l'instigation du diable, car on m'appelle avec raison -_meretrix_. Fortifie mon courage et regarde-moi avec clémence, afin -que les plus atroces tortures n'aient pas même le pouvoir d'émouvoir -mon coeur.» Le juge procède à l'interrogatoire: «De mon état, dit-elle -fièrement, je suis courtisane, mais de ma religion, chrétienne, si -toutefois je suis digne du Christ.» Elle est condamnée; la foule -l'exhorte à sacrifier aux dieux; ses anciens amants la supplient -d'épargner sa vie: «Suspendez-la au gibet, dit le juge, et déchirez-lui -la peau avec des peignes de fer.» Elle supporte tout, en chantant les -louanges du Seigneur. On verse du vinaigre et du plomb fondu dans ses -plaies; on lui arrache les dents: elle ne cesse pas de prier à haute -voix. Enfin, pour la faire taire, on la lapide. Les chrétiens qui -ensevelirent son corps constatèrent, avec une surprise bien naturelle, -que cette courtisane était vierge. - -Quelquefois, au lieu d'envoyer la vierge dans un lupanar et de la -livrer ainsi à un outrage public, le juge l'abandonnait à quelque -libertin émérite qui s'engageait à ne la lui ramener que souillée et -bonne pour le supplice capital. Ainsi en advint-il à sainte Denise, -qui comparut devant le proconsul Optimus avec trois chrétiens nommés -Pierre, André et Paul. Le proconsul la menaçait d'être brûlée vive -si elle ne sacrifiait pas aux idoles: «Mon Dieu est plus grand que -toi, répondit-elle; c'est pourquoi je ne crains pas tes menaces!» Le -proconsul ne l'envoya pas au bûcher, mais il l'abandonna au bon plaisir -de deux jeunes débauchés (_ad corrumpendam_). Ceux-ci l'emmenèrent -avec eux dans leur maison et réunirent leurs efforts pour la faire -céder à leurs obsessions criminelles: cette lutte inégale dura -pourtant jusqu'au milieu de la nuit, sans qu'ils triomphassent d'une -si courageuse vertu (_ut ei vim turpitudinis inferrent_). Cependant -leur ardeur commençait à s'affaiblir et le démon de l'impureté se -retirait d'eux (_marescebat eorum cupiditatis libido_). Enfin une -clarté soudaine illumina toute la chambre, et un ange apparut, qui -prit sous sa protection la vierge aux abois. Les deux corrupteurs -effrayés tombèrent aux genoux de la chaste jeune fille, qui les releva -en souriant: «Ne craignez rien, leur dit-elle; celui-ci est mon tuteur -et mon gardien; c'est pour lui que je me suis livrée à vos impuissantes -insultes.» Les deux païens la supplièrent d'intercéder pour eux auprès -de ce divin protecteur et promirent de se convertir, en jurant qu'ils -n'attenteraient plus jamais aux vierges du Seigneur. - -On est autorisé à croire que ces attentats contre les vierges -chrétiennes avaient lieu principalement à Alexandrie, pendant la grande -persécution de Dioclétien. Le préfet de l'Égypte, nommé Hiéroclès, -avait enjoint à tous les juges d'appliquer sans exception cette -pénalité à toutes les femmes qui se disaient vierges par amour du -Christ. Cet Hiéroclès, que les Actes des martyrs appellent souvent -Héraclius, s'acharnait surtout à la persécution des femmes, et il -les livrait impitoyablement aux agents de Prostitution (_sanctas Dei -virgines lenonibus tradentem_, disent les Actes publiés par Ruinart, -t. II, p. 196). On n'a pas de peine à croire que, dans une foule de -cas, le juge ne dédaignait pas d'être lui-même l'exécuteur de ses -arrêts. Ainsi en agissait le juge Priscus, qui fit beaucoup de mal aux -chrétiens à la même époque. La Légende dorée de Jacques de Voragine le -représente comme un homme inique et libidineux. Euphémie, fille d'un -sénateur, alla s'accuser elle-même devant Priscus et réclama la faveur -du martyre, en se plaignant de ce qu'on l'avait épargnée jusqu'alors, -en dépit de sa profession de foi chrétienne. Priscus la fit battre -de verges et l'envoya en prison: il ne tarda pas à l'y suivre, et il -essaya de la violer; mais la sainte se défendit fortement, et la grâce -de Dieu paralysa la lubricité de ce païen. Lui, se crut ensorcelé, et -il chargea son intendant d'aller séduire par des promesses ou vaincre -par des menaces l'intrépide prisonnière; mais l'intendant ne put -pas ouvrir la porte du cachot, contre laquelle les haches mêmes ne -faisaient que s'émousser, et il fut saisi par le diable, qui le força -de se déchirer de ses propres mains. Le juge exposa inutilement la -vierge à divers supplices, qui ne réussirent pas à lui ôter la vie, -encore moins sa virginité. Cependant il avait donné ordre de la livrer -à tous les jeunes libertins qui voudraient abuser d'elle jusqu'à ce -qu'elle en mourût; mais ces libertins ne se souciaient pas de tenir -tête à une magicienne, et les plus audacieux ne dépassèrent pas le -seuil de la cellule où la sainte était renfermée dans l'attente de son -déshonneur. Un d'eux pourtant, à qui la luxure donnait du coeur, osa -pénétrer dans cette cellule; il fut bien surpris d'y trouver Euphémie -entourée de vierges qui priaient avec elle; il confessa timidement -sa mauvaise intention et se fit chrétien. Euphémie resta donc vierge, -malgré les détestables projets de Priscus, qui voulut la voir décapiter -et qui n'eut pas même le temps de dévoiler les mystères de ce corps -sans tache; car, au moment où il allait profaner de ses regards -impudiques cette virginité que la mort lui avait dérobée, il fut dévoré -par un lion qui s'était échappé de la fosse et qui ne laissa pas un -seul débris du persécuteur des vierges. «Sainte vierge triomphante, -s'écrie saint Ambroise, à qui nous empruntons ce récit, en recevant -la couronne de la virginité, tu méritas aussi la palme du martyre!» De -pareils exemples gagnaient à la virginité et à la chasteté chrétienne -toutes les âmes qu'ils enlevaient à la Prostitution et à l'impureté du -paganisme. - - - - -CHAPITRE IV. - - SOMMAIRE. --Les faux docteurs et les sectes blasphématrices. --Les - _nicolaïtes_. --Atroces préceptes attribués au diacre Nicolas, - fondateur de cette secte. --Les _phibionites_, les _stratiotiques_, - les _lévitiques_ et les _borborites_. --Abominations de ces sectes, - décrites par saint Épiphane. --Les hérésies du corps et celles de - l'esprit. --Les _carpocratiens_ et les _valésiens_. --Épiphane. - --Marcelline. --Les _caïnites_ et les _adamites_. --Impuretés - corporelles auxquelles se livraient les caïnites. --L'_Ascension - de saint Paul au ciel_. --Hérésie de Quintillia. --Prodicus. - --Déréglements monstrueux du culte des adamites. --Réforme morale - que subit cette secte après la mort de son fondateur. --Les - _marcionites_. --Les _valentiniens_, etc. - - -Nous avons dit que si la continence et la chasteté des premiers -chrétiens étaient suspectes aux gentils, les hérétiques n'avaient que -trop justifié l'opinion des incrédules à cet égard. Ces hérétiques -semblaient surtout avoir pris à tâche de souiller la morale évangélique -et d'étouffer sous la matière le flambeau spirituel du christianisme. -Ce n'étaient pourtant pas des païens déguisés, qui avaient pénétré -dans le sanctuaire de l'Église du Christ, pour le déshonorer en y -introduisant les impuretés du culte idolâtre et en renchérissant sur -la doctrine d'Épicure et des anciens philosophes grecs. C'étaient -des illuminés chrétiens, si l'on peut se servir de cette expression -moderne; c'étaient des novateurs fanatiques, qui voulaient faire -servir le puissant auxiliaire de la volupté au triomphe d'une religion -toute métaphysique. Pendant trois siècles, le schisme ne cessa de -se reproduire et de se transformer dans le sein même de l'Église -naissante, et la Prostitution fut presque toujours employée, comme un -moyen de propagande et de domination mystérieuses, par ces hérésies qui -découlaient souvent des croyances et des moeurs religieuses de l'Inde. - -La première hérésie qui ait fait irruption dans le christianisme, -remonte aux temps des apôtres, et se rattache peut-être aux antiques -traditions que le culte de Baal avait laissées dans la Judée. La -seconde épître de saint Pierre, que la chronologie chrétienne date de -l'an 65, paraît concerner cette hérésie, qui eut pour auteur un des -sept premiers diacres. «Or, il y a eu de faux prophètes dans le peuple, -disait saint Pierre, comme il y aura parmi vous de faux docteurs qui -introduiront des sectes de perdition et qui renieront Dieu qui les a -rachetés, en attirant bientôt la perdition sur eux-mêmes, et plusieurs -imiteront les débauches de ces méchants, par qui sera blasphémée la -voix de la vérité.» Saint Pierre dit ensuite que Dieu, qui a déchaîné -le déluge sur l'ancien monde, en n'épargnant que Noé et sa famille; -qui a réduit en cendres les villes impies de Sodome et de Gomorrhe, -en arrachant Lot à l'impur contact des habitants de ces deux cités -(_à luxuriosâ conversatione eripuit_); Dieu délivrera de la tentation -ceux qui l'honorent, et se réservera de punir les pécheurs au jour -du jugement: parmi ces pécheurs, il distingue particulièrement ceux -qui, entraînés par la chair, marchent dans la passion de l'impudicité -(_qui post carnem in concupiscentiâ impudicitiæ ambulant_), méprisent -toute domination, audacieux qui se complaisent en eux-mêmes et qui ne -craignent pas d'introduire des sectes blasphématrices. «Ces hommes, -semblables à des bêtes déraisonnables qui courent naturellement à -leur perte, blasphémant contre ce qu'ils ignorent, périront dans -leur corruption et recevront la récompense de leur iniquité: eux, qui -regardent la volupté comme les délices du siècle, se jettent dans ces -délices de souillure et d'infamie (_coinquinationis et maculæ delicis -affluentes_), et vous prostituent dans leurs festins impudiques; -eux, qui ont les yeux pleins d'adultère et toujours ardents au péché -(_oculos habentes plenos adulterii et incessabilis delicti_); eux, qui -séduisent les âmes faibles et qui ont le coeur exercé à la convoitise; -fils de malédiction, ils vont errant, hors du droit chemin, comme -Balaam, qui aima le salaire d'iniquité.» On voit, dans ce passage assez -confus, que ces hérétiques ne se piquaient pas de rester chastes et -purs, mais il est difficile de constater, d'après le texte même de -la Vulgate, le genre d'impureté que saint Pierre leur reproche. Un -commentateur, donnant à cette comparaison des nicolaïtes avec Balaam -une portée que nous n'apprécierons pas, suppose que leur hérésie avait -fait jouer à l'âne un rôle infâme, si l'on peut expliquer dans ce sens -un verset que nous ne traduisons pas, pour ne lui faire rien dire -de plus ni de moins: _Subjugale mutum animal, hominis voce loquens, -prohibuit prophetæ insipientiam_. - -Cependant, s'il n'était pas question de bestialité dans l'hérésie -des nicolaïtes, on ne peut douter que la sodomie ne s'y trouvât mêlée -sous le manteau de la fraternité catholique. Les Pères de l'Église, -qui ont parlé des nicolaïtes avec autant d'horreur que d'indignation -(saint Ignace, _Epist. ad Trall. et ad Philadelph._; saint Clément -d'Alexandrie, _Strom._, l. III; saint Irénée; saint Épiphane, etc.), -n'avaient pas vu les commencements de cette secte abominable, et n'en -savaient que ce qu'ils tenaient de la tradition orale. Selon plusieurs -d'entre eux, le diacre Nicolas, que saint Irénée qualifie formellement -de _maître des nicolaïtes_, aurait imaginé son odieuse hérésie pour se -venger des apôtres, notamment de saint Pierre, qui le blâmaient d'avoir -repris sa femme avec lui, après qu'il se fut séparé d'elle pour garder -la continence. Nicolas, afin d'excuser sa faiblesse, se mit à enseigner -effrontément que, pour acquérir le salut éternel, il était nécessaire -de se souiller de toutes sortes d'impuretés. Les raisonnements sur -lesquels il appuyait cette monstrueuse doctrine, n'étaient pas de -nature à l'absoudre: il prétendait qu'une chair souillée devait être -plus agréable à Dieu, parce que les mérites du divin Rédempteur avaient -lieu de s'exercer davantage sur elle, pour la rendre digne du paradis. -D'autres Pères de l'Église essayèrent de défendre la mémoire de Nicolas -contre la honte de l'exécrable hérésie qui s'était répandue sous son -nom parmi les chrétiens: ils déclarèrent que ce Nicolas avait vécu -chastement sous le toit conjugal, sans autre commerce que celui de sa -femme légitime, qui lui donna plusieurs filles et un fils: celui-ci fut -évêque de Samarie et les filles moururent vierges. Quant aux atroces -préceptes qu'on lui attribuait, il n'était coupable que d'avoir employé -une expression amphibologique, en disant _abuser de la chair_ dans le -sens de _mortifier la chair_. Ses disciples, dit-on, avaient pris à la -lettre cette locution vicieuse, et ne se privaient pas d'abuser de la -chair, sous la responsabilité du pieux diacre qui n'y avait pas entendu -malice. - -Ce ne fut pas la seule exagération de la légende, relativement à ce -Nicolas que l'Église dut souvent maudire, à cause des excès de ses -prétendus imitateurs. On racontait que sa femme était fort belle, -et qu'il était, lui, fort jaloux. Les apôtres lui reprochaient sa -jalousie, tellement que, pour échapper à des sarcasmes perpétuels, il -fit venir cette femme dans une assemblée des chrétiens, et l'autorisa -hautement à prendre pour mari celui qu'elle voudrait. La légende -ne dit rien de plus, et l'on ne sait pas si la femme de Nicolas -profita de cette autorisation. Quoi qu'il en fût, on vit, dans la -conduite de Nicolas, une excitation à la débauche et une indulgence -plénière accordée aux désirs sensuels. Les premiers nicolaïtes ne -s'amusèrent donc pas à rattacher aux dogmes leur hérésie licencieuse; -ils ne changèrent rien à l'enseignement chrétien, si ce n'est qu'ils -prêchèrent d'exemple l'oubli de toute pudeur sexuelle. Plus tard, pour -justifier leur séparation de l'Église, ils s'attaquèrent à la divinité -de Jésus-Christ et soutinrent que les plus illicites voluptés étaient -bonnes et saintes, attendu que le Fils de Dieu aurait pu les éprouver -en habitant un corps terrestre et sensible. Bientôt, sans abandonner -leurs pratiques obscènes, ils se rapprochèrent des gnostiques et se -confondirent avec eux, en formant de nouvelles sectes sous les noms de -_phibionites_, de _stratiotiques_, de _lévitiques_ et de _barborites_. -Ces nouvelles sectes, dont saint Épiphane a décrit les abominations -à la fin du quatrième siècle, avaient toutes le même but, savoir -le contentement des appétits charnels et le retour aux instincts de -nature. Elles se sont perpétuées secrètement jusqu'au douzième siècle, -où elles essayèrent de sortir de leur obscurité pour y rentrer à -jamais. - -Les hérésies des premiers siècles se divisaient, pour ainsi dire, en -deux classes distinctes: celles du corps et celles de l'esprit. Ces -dernières, entre lesquelles il suffit de nommer celles de Sabellius, -d'Eutychès, de Symmache, de Jovinien, ne s'intéressaient qu'à des -questions de philosophie religieuse et de métaphysique abstraite; ils -se perdaient généralement en rêveries relatives à la divinité et à -la mission de Jésus-Christ. Les hérésies du corps joignaient, à ces -imaginations plus ou moins ingénieuses ou extravagantes, comme but ou -comme moyen, un prodigieux débordement de sensualité. Le gnosticisme, -émané des religions asiatiques, était venu s'attacher à tous les -rameaux de la religion chrétienne, et les étouffait de ses branches -parasites souvent pleines de poison et de scandale. La doctrine la -plus fréquente chez tous les hérétiques, c'était la communauté des -femmes et la promiscuité des sexes. Les carpocratiens et les valésiens -professaient cette doctrine vers le commencement du deuxième siècle. -Carpocrate, qui avait étudié dans l'école païenne d'Alexandrie, n'était -réellement qu'un disciple d'Épicure, quoiqu'il s'intitulât chrétien. Il -faisait, en effet, de Jésus-Christ un philosophe épicurien, qui s'était -mis, disait-il, en communication directe avec Dieu, et qui avait vaincu -les démons créateurs du monde. Ces démons ayant été renfermés dans -l'enfer, le mal n'existait plus sur la terre, et tout ce qui pouvait -être fait par les hommes suivant cette maxime de l'Évangile: Ne faites -pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fît à vous-même, -tout était licite et autorisé. On comprend qu'un pareil précepte -ne laissait rien subsister de la continence chrétienne, et que les -carpocratiens abusaient d'eux-mêmes et des autres, dans l'intérêt de -leurs passions brutales. La pudeur, cette noble et touchante fiction -qui distingue les êtres intelligents de la brute, fut supprimée par -ces sectaires, qui la niaient et qui la regardaient comme injurieuse -à la divinité. Carpocrate n'emporta pas son hérésie avec lui dans la -tombe: son fils Épiphane, qui avait également appris la philosophie -épicurienne et platonicienne dans les écoles d'Alexandrie, eut le temps -de compléter le système philosophique de son père, quoiqu'il mourût à -dix-huit ans, en décrétant que les femmes seraient communes parmi les -carpocratiens, et que nulle d'elles n'aurait le droit de refuser ses -faveurs à quiconque les lui demanderait en vertu du droit naturel. -Épiphane fut considéré comme un dieu, et on lui éleva une statue à -Samé, ville de Céphalonie. Une femme de sa secte, nommée Marcelline, -vint à Rome vers l'an 160, et y fit beaucoup de prosélytes, à la -sueur de son corps. C'était dans des agapes ou repas nocturnes, que -les carpocratiens et les épiphaniens commettaient leurs infamies: ils -mangeaient et buvaient avec peu de sobriété; puis, le repas terminé, -les grâces dites, le roi du festin criait par trois fois: «Loin de nous -les lumières et les profanes!» Alors, on éteignait les flambeaux, et -ce qui se passait dans les ténèbres, sans distinction de sexe, d'âge -et de parenté, ne devait pas même laisser de traces dans le souvenir, -et représentait aux yeux des docteurs de la secte l'image confuse de la -nature avant la création. - -Les Pères de l'Église, saint Épiphane surtout (_Hær._, 27), ont tonné -contre les mystérieuses prostitutions de ces hérétiques, qui semblaient -avoir pris à tâche de déshonorer le nom chrétien; mais les sectateurs -de Carpocrate et d'Épiphane étaient des saints auprès des caïnites et -des adamites, que le deuxième siècle vit se multiplier dans le sein -de l'Église avec une effrayante émulation. Le nom de l'inventeur du -caïnisme n'est pas connu: on a lieu de supposer que c'était un de ces -audacieux gnostiques qui ne craignaient pas de s'adresser aux penchants -les plus pervers de l'humanité, pour fonder leur impure domination -sur un crédule troupeau d'esclaves. Les caïnites avaient pour dogme -la réhabilitation du mal et le triomphe de la matière sur l'esprit. -Ils prenaient donc à rebours l'interprétation des livres saints, et -ils honoraient, comme des victimes injustement sacrifiées, les plus -exécrables types de la méchanceté humaine, marqués au sceau de la -réprobation divine, depuis Caïn jusqu'à Judas Iscariote. Caïn surtout -avait le triste honneur d'exciter au plus haut degré leur admiration -et leur estime; ils justifiaient ainsi le meurtre d'Abel. On reconnaît -dans cette affreuse doctrine une inspiration de l'arimanisme persan, -appliqué à la lecture de la Bible et des Évangiles. Ils se glorifiaient -d'imiter les hideux vices qu'ils attribuaient à Caïn, et qu'ils -retrouvaient avec amour chez les habitants de Sodome et de Gomorrhe; -ils protestaient contre la destruction de ces villes maudites, et ils -se flattaient de pouvoir les rebâtir un jour sous la sauvegarde de -Caïn, qui personnifiait pour eux le principe du mal ou l'Arimane de -Zoroastre. Les Pères de l'Église se sont peut-être abusés cependant -sur l'hérésie qu'ils combattaient et qu'ils ne connaissaient pas à -fond, car il est difficile de croire que de pareilles turpitudes aient -eu cours publiquement, et se soient produites sous l'empire d'une -croyance chrétienne; or les caïnites ne contestaient pas la divinité -de Jésus-Christ et son oeuvre de rédemption. Comment accorder cette -croyance avec le culte du mal et de l'abomination? «Il n'y avoit -point d'impureté corporelle où ils ne se plongeassent, dit Bayle, qui -ne fait qu'analyser les récits de Tertullien, de Théodoret, de saint -Irénée et de saint Épiphane; point de crime où ils ne se crussent en -droit de participer; car, selon leurs abominables principes, la voie -du salut étoit diamétralement opposée aux préceptes de l'Écriture. Ils -s'imaginoient que chaque volupté sensuelle étoit présidée par quelque -génie: c'est pourquoi ils ne manquoient pas, quand ils se préparoient -à quelque action déshonnête, d'invoquer nommément le génie qui avoit -l'intendance de la volupté qu'ils alloient goûter.» Cette définition -du culte des caïnites prouverait qu'ils n'étaient pas dégagés des -habitudes de l'idolâtrie païenne, et qu'ils avaient seulement remplacé -les dieux par des génies. On n'a rien conservé de leurs livres, et l'on -doit regretter surtout leur fameuse _Ascension de saint Paul au ciel_, -sorte d'Apocalypse dans lequel la vision de saint Paul avait révélé -à ces hérétiques une incroyable théorie d'impuretés. Quoi qu'il en -soit, on ne peut guère douter que les caïnites aient été plus ou moins -adonnés aux honteux égarements de l'amour antiphysique, et ce fut pour -entraîner les femmes dans la secte des caïnites, qui les méprisaient, -qu'une jeune femme, nommée Quintillia, voulut établir une hérésie dans -l'hérésie elle-même, et prêcha le caïnisme à l'usage des femmes: ce -caïnisme-là, moins infect que celui de Sodome, descendait de Sapho en -ligne directe, mais figurait sans doute aussi dans les merveilleux -récits de la vision de saint Paul. Il eut, grâce à Quintillia, qui -n'était peut-être qu'une courtisane, beaucoup de vogue en Afrique, où -il s'enracina, surtout à Carthage. - -Les adamites avaient fait remonter leur doctrine au premier homme pour -n'avoir rien à démêler avec les caïnites; mais, du premier homme, -ils ne séparaient pas la femme, comme les héritiers de Caïn et de -Sapho. Le fondateur de leur secte fut un nommé Prodicus, qui avait -été carpocratien, et qui n'approuvait pas le mystère que Carpocrate -avait imposé à l'opération charnelle. Selon lui, ce qui était un bien -dans les ténèbres ne pouvait être un mal en plein jour. Il eut donc -l'audace de permettre et de prescrire des «copulations publiques -entre les deux sexes.» C'est ainsi que Bayle a traduit ce texte de -Théodoret: +prophanôs largeuein+ (_publice scortari_). Saint Clément -d'Alexandrie impute les mêmes infamies à la secte de Carpocrate, qui, -dit-il, devait établir ses lois pour des chiens, des boucs et des -pourceaux. L'initiation des adamites avait lieu dans une de ces agapes -où les hérétiques libidineux ouvraient le champ à leurs détestables -mystères. Prodicus changea quelque chose à l'usage des accouplements -formés au hasard et répétés sans choix dans une nuit profonde qui -faisait l'égalité des âges et des rangs. Théodoret (_Hæret._, lib. I et -V) raconte que Prodicus, mécontent des déceptions de cette ténébreuse -orgie, invita ceux qui célébraient les agapes à se précautionner -d'avance et à se concerter entre eux, de manière que le consentement et -l'accord des deux parties réglassent leur rencontre et leur union, au -moment où les lumières seraient éteintes. Les conditions de la débauche -se discutaient et se traitaient à l'amiable, avant que l'agape eût -rassemblé les convives autour de la table carpocratienne. Théodoret -s'appuie ici du témoignage de saint Clément d'Alexandrie (_Strom._, -lib. III), qui parle, en effet, de ces conventions impudiques, imitées, -d'ailleurs, des moeurs conviviales de Rome païenne; car Horace, dans -une de ses odes (lib. III, 6), signale les adultères qui s'exécutaient -ainsi, d'intelligence avec le mari aviné et presque sous ses yeux, -quand on avait emporté les flambeaux et livré la place à la volupté. - - Mox juniores quærit adulteros - Inter mariti vina: neque eligit - Cui donet impermissa raptim - Gaudia, luminibus remotis; - Sed jussa coram non sine conscio - Surgit marito: seu vocat institor, - Seu navis Hispanæ magister, - Dedecorum pretiosus emtor. - -On voit par cette citation que les païens et Horace lui-même étaient de -véritables carpocratiens sans le savoir, d'où il résulte que ceux-ci -n'étaient que des païens mal convertis. Prodicus, pour motiver ces -déréglements monstrueux, prétendait «que les âmes avaient été envoyées -dans les corps, non pas pour être punies, mais afin que par toutes -sortes de voluptés elles rendissent hommage aux anges ou aux génies -qui avaient créé le monde.» Il avait, en outre, par un sacrilége -détestable, voulu représenter l'union mystique des frères et soeurs en -Jésus-Christ, par la conjonction charnelle de l'homme avec la femme. On -dut lui savoir gré pourtant de n'avoir point, à l'exemple des caïnites, -sanctifié les moeurs de Sodome et tenté de détruire l'humanité dans son -berceau. - -Cependant, après Prodicus qui vivait en 120, les adamites subirent -une réforme morale dont l'auteur est resté inconnu: ils se vouèrent à -la continence et à la virginité, quoiqu'ils abusassent de l'imitation -de leur patron, au point de vouloir revenir à l'état de nudité du -premier homme. Les Pères ne nous donnent pas la raison de cette bizarre -hérésie, et l'on est réduit à des conjectures qui nous amènent à -croire que les adamites, en adoptant ce costume indécent pour leurs -cérémonies secrètes, sinon pour les rites publics du culte, avaient -eu l'intention de se rappeler mutuellement l'innocence de l'homme, -antérieurement au péché d'Adam. «Ils s'assemblent, dit saint Épiphane, -tout aussi nus qu'ils étaient au sortir du ventre de leur mère, et -en cet état, ils font leurs lectures, leurs oraisons et leurs autres -exercices de religion.» Saint Augustin ne fait que répéter presque -textuellement les paroles de saint Épiphane. «Ainsi, hommes et femmes, -ils s'assemblent nus, ils écoutent nus les lectures, ils prient nus, -et nus ils célèbrent les sacrements (_nudi itaque mares feminæque -conveniunt, nudi lectiones audiunt, nudi orant, nudi celebrant -sacramenta_).» Malgré cette délicate épreuve de leur continence, ces -adamites restaient chastes ou du moins n'en venaient jamais aux actes -de la chair, mais ils ne conservaient pas la pudeur des yeux, et le -spectacle de toutes ces nudités salissait leur pensée, en leur donnant -plus de peine à se défendre des aiguillons de la concupiscence. Mais -saint Épiphane et saint Augustin disent expressément qu'ils résistaient -à cette continuelle provocation de la luxure, et qu'ils finissaient -par se regarder comme des choses inertes. Néanmoins, saint Clément -d'Alexandrie, qui s'obstine à voir les imitateurs de Prodicus dans -les héritiers de son hérésie, les accuse toujours de s'accoupler dans -les ténèbres, à la suite de leurs impures agapes: +to kataischynon -autôn tên pornikên tautên dikaiosynên ekpodôn poiêsamenous phôs tê -tou lychnou peritropê, mignysthai+. Nous n'oserons pas nous prononcer, -entre des avis si opposés, pour ou contre les faits et gestes des -adamites; nous pensons pourtant que ces sectaires, qui n'étaient que -des gnostiques d'une espèce particulière, se conduisaient dans leurs -assemblées nocturnes aussi honnêtement que le leur permettait la nudité -dont ils faisaient parade en l'honneur d'Adam et d'Ève. - -Cette nudité allégorique devint même, pour certains adamites des deux -sexes, une condition normale de la vie ascétique. Ils demeuraient nus, -avec une ceinture qui leur couvrait les reins, et ils se cachaient, -soit par groupes, soit isolés, dans le fond des bois et des déserts; -ils s'enfuyaient à l'approche de tout être humain qui se distinguait -d'eux par ses vêtements, et ils aspiraient à se croire revenus aux -premiers âges du monde, où l'homme menait la vie des animaux. Cette -vie bestiale devait souvent produire chez ces êtres dégradés un oubli -complet de leur sexe et un amortissement absolu des sens. Aussi, -quand parfois ils rentraient dans la société de leurs semblables, sans -consentir à se montrer vêtus en public, ils affectaient de n'être plus -d'aucun sexe, ils paraissaient insensibles à la vue et au toucher -de la chair. «Ils sont hommes avec les hommes, dit saint Clément -d'Alexandrie, femmes avec les femmes; ils voulaient être de tous les -deux sexes.» Cette phrase complémentaire implique peut-être un sens -bien différent de celui qu'Évagrius a cru devoir adopter en rapportant -ce fait singulier (_Histor. eccles._, lib. I, cap. 21). Il faudrait -comprendre plutôt, en effet, que ces espèces de satyres se livraient -à tous les déportements de leur salacité, sans distinction de sexe ni -de personnes. C'est ainsi du moins que les adamites se perpétuèrent -à travers les siècles jusqu'au seizième, où ils apparurent pour la -dernière fois, à moins qu'on ne veuille les reconnaître encore dans les -convulsionnaires du dix-huitième siècle. - -Ces excès d'impudicité, que les hérésiarques enveloppaient du -manteau de la foi nouvelle, devaient inévitablement produire, en sens -contraire, des excès de continence et d'ascétisme. C'était toujours -le gnosticisme qui empruntait une forme chrétienne et qui créait un -nouveau foyer d'hérésie. On vit naître successivement plusieurs sectes -gnostiques qui se condamnaient à d'étranges servitudes de chasteté: les -unes, pour ressembler à Jésus-Christ, qui mourut vierge; les autres, -pour se rapprocher autant que possible de l'état de l'homme dans le -paradis; ceux-ci, pour tuer le péché en ne perpétuant pas l'humanité; -ceux-là, pour se soustraire à l'empire du démon qui s'incarnait dans -la femme. Les encratites ou les continents, les marcionites et les -valentiniens, se firent connaître presque en même temps, au milieu du -deuxième siècle, par leur exagération de chasteté. Le fondateur de la -secte des marcionites, Marcion, fils d'un pieux évêque de Sinope en -Paphlagonie, n'avait pas d'abord été un modèle bien édifiant de cette -continence, qu'il prêcha plus tard avec autant d'autorité que saint -Paul, car il commença ses actes d'hérésiarque par une fornication -dont il ne put se faire absoudre par son père; il se vengea de son -excommunication en jetant le trouble parmi les orthodoxes. Après avoir -débauché une fille, il se lia de corps et d'esprit avec une femme -qui l'aida dans son apostolat d'hérésie. Il n'admettait que l'état de -célibat et la continence absolue chez les chrétiens, et il ne baptisait -que ceux ou celles qui faisaient voeu de conserver leur pureté -charnelle et spirituelle. Cependant il trouvait bon que les sodomites -eussent été délivrés des enfers par les mérites du Rédempteur, et -il assurait que, les corps ne devant pas ressusciter, leur souillure -n'altérait pas les âmes qui arrivaient seules devant Dieu purifiées par -la mort. Les marcionites ne se tenaient pas à l'écart de la société des -femmes, lorsqu'ils croyaient avoir dompté la chair; celles-ci pouvaient -administrer le baptême et dire la messe, pourvu qu'elles eussent -les mains pures et l'âme candide. Marcion, à l'instar des principaux -gnostiques, reconnaissait dans la nature l'existence de deux principes, -l'un bon et l'autre mauvais, éternellement en guerre; il attribuait à -la continence le pouvoir de combattre et de vaincre toutes les embûches -du démon, qui avait son fort dans la tête de la femme. Cette hérésie, -en dépit des privations qu'elle imposait à ses adeptes, fit de tels -progrès dans tout l'empire, que Constantin le Grand publia un édit -contre les marcionites en 326, et que, près d'un siècle plus tard, -Théodoret, évêque de Tyr, en convertit plus de dix mille dans le cours -de son épiscopat. - -Valentin, qui vécut dans le même temps que Marcion, fut plus versé que -lui dans les abstractions de la philosophie gnostique et platonicienne; -mais, comme lui, comme beaucoup de philosophes d'Alexandrie, il -jugea utile de ranger l'homme sous le joug de la continence. Ses -obscures théories religieuses ne s'adressaient, d'ailleurs, qu'aux -plus hautes aspirations de l'esprit, qui se détachaient du corps -comme d'un poids inutile. Les valentiniens, qui évitaient avec soin -les aiguillons de la luxure, mortifiaient le corps de manière à ne -pas lui laisser le libre usage de ses facultés; ils ne buvaient -pas de vin, jeûnaient, dormaient peu et sur la dure, ne fixaient -pas leurs regards sur les objets extérieurs et ne tendaient qu'à se -perdre dans les nuages de la métaphysique. On les accusa toutefois -de désordres qui eussent été au-dessus de leurs forces, si ces -désordres n'avaient pas été contraires à l'essence même de leur -doctrine. Les marcionites devenaient presque des êtres éthérés et -des intelligences immatérielles, dans ce commerce habituel avec les -génies ou les éons qu'ils avaient imaginés comme intermédiaires entre -l'homme et la Divinité. Il est possible néanmoins que la mystique -Prostitution des incubes et des succubes, qui ont souillé souvent -la couche la plus chaste au moyen âge, soit née tout naïvement de -l'hérésie des marcionites. Les encratites ou les continents ne furent -pas moins sévères que les marcionites à l'égard du péché de la chair. -Ils tiraient leur origine des épîtres de saint Paul, expliquées -par Tatien, disciple de saint Justin. Tatien avait fait un dogme -des répugnances de saint Paul contre le mariage; il avait condamné -ce sacrement comme une conjonction détestable, et il ordonnait le -célibat comme un acheminement à la vie angélique. C'était l'abus d'une -foi vive et impatiente, car Tatien se proposait de transporter sur -la terre la perfection des élus du paradis. Les sectateurs de cet -hérésiarque poussèrent jusqu'à la folie cette passion de la pureté -et de la continence; ils s'estimaient seuls purs et parfaits entre -les chrétiens, et ils faisaient un tel usage de l'eau, extérieurement -et intérieurement, comme symbole d'ablution, qu'ils furent surnommés -_hydroparastates_. - -Les valésiens, qui n'eurent qu'une vogue de curiosité vers 240, -poussèrent plus loin encore le culte de la pureté corporelle, car leur -fondateur, l'Arabe Valésius, en s'inspirant du sacrifice qu'Origène -avait fait de son sexe aux mortifications de la chair, se persuada que -la véritable chasteté ne pouvait résider que dans une nature mutilée; -il déclara que, pour anéantir le péché de l'incontinence, il en fallait -détruire la cause, et il n'eut aucun regret de se séparer de cette -périlleuse virilité qui l'avait induit à pécher et qui en avait fait -pécher d'autres. Ses disciples ne s'aperçurent pas qu'ils ne faisaient -qu'entrer en concurrence avec les prêtres de Cybèle; et non contents de -se livrer eux-mêmes à une castration qui ressemblait fort à un martyre, -ils se vouaient avec une sorte de frénésie à la propagation de leur -cruelle hérésie: ils ne sortaient qu'armés d'un petit couteau pointu -et tranchant, semblable à celui avec lequel les chirurgiens enlevaient -la verge ou les testicules aux esclaves destinés à la condition -d'eunuques ou au métier de _spadones_; on les voyait lancer çà et là -des regards torves et cherchant une victime, sans interrompre le fil -de leurs oraisons mentales; ils ne trouvaient pas à faire beaucoup de -prosélytes qui consentissent à se rendre eunuques, mais ils usaient -de violence pour conquérir des corps à la chasteté valésienne, et ils -mutilaient impitoyablement tous les patients, chrétiens ou païens, qui -leur tombaient sous la main. Ce fut principalement dans la Judée, que -ces furieux hérétiques, qui suivaient d'ailleurs les sentiments des -gnostiques, s'attaquèrent ainsi aux pauvres pécheurs, sous prétexte -d'en faire des anges de leur vivant. - -Mais ces gnostiques n'étaient pas tous aussi radicalement ennemis de -l'oeuvre de la chair. Sous le nom de manichéens, au contraire, ils -proclamaient, avec la haine du mariage, le libre et immodéré exercice -de toutes les facultés sensuelles. Ces manichéens, qui ont presque -balancé la prépondérance des vrais chrétiens dans le quatrième siècle, -et qui se sont glissés jusqu'à nous à travers les rudes guerres que -l'Église leur a faites, avaient voulu, si l'on en croit les Pères -et les conciles, ériger le culte des sens et fonder la Prostitution -religieuse à la place de l'Évangile et du culte de l'esprit. L'auteur -de cette mystérieuse hérésie fut un Perse, nommé Manès, qui avait -déposé son étrange doctrine dans des livres où ses disciples puisèrent -le principe de toutes les impuretés. On a peine à croire ce que saint -Augustin raconte de leur système sur le salut des âmes séparées des -corps. Suivant ce système, Dieu avait construit une grande machine -composée de douze vaisseaux aériens, qui étaient continuellement -chargés d'âmes et qui les transportaient à travers les espaces dans -la lune et dans le soleil, mais le voyage s'opérait sous de bizarres -auspices. Il y avait, dans les vaisseaux, des vierges divines qui -prenaient la forme masculine pour donner de l'amour aux femmes, et -la forme féminine pour exciter les ardeurs des hommes; en sorte que -les âmes des deux sexes ne cessaient de s'épurer dans cet immense -accouplement: car, disaient les manichéens, pendant l'émotion de la -luxure, la lumière se dégage des substances ténébreuses de la matière -et saillit vers la Divinité (_ut per hanc illecebram, commota eorum -concupiscentia, fugiat de illis lumen, quod membris suis permixtum -tenebant_). Si les manichéens avaient mis la Prostitution dans les -sphères célestes, ils n'avaient garde de vouloir l'abolir sur la -terre; aussi, considéraient-ils l'acte vénérien comme une oeuvre -sainte, à condition que la sainteté de cet acte ne fût pas compromise -ou annihilée par le mariage et par la conception. _Et si utuntur -conjugibus_, dit saint Augustin (_de Hæresibus_, cap. 46), _conceptum -tamen generationemque devitant, ne divina substantia quæ in eos per -alimenta ingreditur vinculis carneis ligetur in prole_. C'était une -incroyable imagination que de voir dans la génération des enfants -une diminution de la substance divine que chacun s'incorporait par la -nutrition! Avec des idées aussi monstrueuses, les manichéens étaient -convaincus d'avance de toutes les turpitudes qu'on leur imputait, -et ils furent persécutés par les chrétiens ainsi que les chrétiens -l'avaient été par les païens. «Comme ils croyoient que l'esprit venoit -du bon principe, dit Maimbourg dans son _Histoire de saint Léon_, et -que la chair et le corps étoient du méchant, ils enseignoient qu'on le -devoit haïr, lui faire honte et le déshonorer en toutes les manières -qu'on pourroit; et sur cet infâme précepte, il n'y a sorte d'exécrables -impudicités dont ils ne se souillassent dans leurs assemblées.» Ce -n'est pourtant pas une raison suffisante pour ajouter foi à l'horrible -et dégoûtante pratique dont les accuse saint Augustin, en prétendant -qu'ils mêlaient à leurs hosties et à leurs aliments de la semence -humaine: «_Qua occasione vel potius execrabilis superstitionis quadam -necessitate coguntur electi eorum, velut eucharistiam conspersam -cum semine humano sumere, ut etiam inde, sicut de aliis libis quos -accipiunt, substantia illa divina purgetur... Ac per hoc sequitur eos, -ut sic eam et de semine humano, quam admodum de aliis seminibus, quæ in -alimentis sumunt, debeant manducando purgare._» N'est-il pas évident -que la Prostitution était partout où le christianisme de l'Évangile -n'était pas? - - - - -CHAPITRE V. - - SOMMAIRE. --La Prostitution sacrée et la Prostitution hospitalière, - dans le christianisme. --Les ermites, les vierges et les premiers - moines. --Tableau des souffrances physiques auxquelles se soumirent - les Pères du désert. --Les filles et les femmes ermites. --Légende - de saint Arsène et de la patricienne romaine. --Le jeune solitaire - et le patriarche. --L'ermite et sa mère. --Légende populaire de - saint Barlaam et du roi Josaphat. --Le démon de la luxure et de - la convoitise. --Légende d'un vieil ermite qui eut ce démon à - combattre. --La Prostitution hospitalière dans les agapes nocturnes - et à travers les solitudes catholiques. --Les moines errants. --Les - _Sarabaïtes_. --Conduite impudente de ces moines dissolus. --Moeurs - relâchées de certaines abbayes de femmes. --La Prostitution sacrée - dans le culte des images. --Les saints apocryphes. --Culte obscène - rendu en divers endroits jusqu'à la révolution française, par - les femmes stériles, les maris impuissants et les _maléficiés_, - aux saints Paterne, René, Prix, Gilles, Renaud, Guignolet, etc. - --Légende de saint Guignolet. --L'oeil d'Isis et l'oie de Priape. - --Statue indécente de saint Guignolet à Montreuil en Picardie. - --Saint Paterne. --Saint Guerlichon. --Saint Gilles. --Saint René. - --Saint Prix. --Saint Arnaud. --Vestiges du paganisme dans le culte - chrétien. - - -Le christianisme, lorsqu'il était en lutte avec la Prostitution -païenne, trouva donc, dans son propre sein, d'indignes adversaires -qui s'efforcèrent de le souiller de tous les désordres les plus -abominables. Ces adversaires étaient quelquefois suscités par les -religions profanes, que la foi du Christ sapait dans leurs honteuses -racines attachées aux passions sensuelles de l'homme qui avait fait -ses dieux à son image. Quelquefois aussi, les hérésiarques les plus -redoutables n'étaient que des catéchumènes ignorants ou des diacres de -bonne volonté, exaltés et aveuglés par les austérités, la prière et -la solitude. Voilà comment la continence excessive pouvait produire -l'excessive impureté; voilà comment des chrétiens, longtemps chastes -et vertueux, se laissaient emporter à des aberrations criminelles, -que les gentils eux-mêmes ne se fussent pas permises. Le principe de -la chasteté de l'âme et du corps était la plus grande force de cette -loi nouvelle, qui avait fait par là des esclaves soumis en faisant -des prosélytes. Les docteurs et les Pères de l'Église ne cessèrent -donc, en aucun temps, de poursuivre et de terrasser le paganisme dans -les oeuvres de la Prostitution sacrée et légale. Mais, chose étrange! -pendant que le christianisme naissant livrait cette guerre infatigable -aux doctrines et aux actes de l'iniquité, il ne s'apercevait pas que -la Prostitution sacrée, et même la Prostitution hospitalière, ces deux -soeurs aussi vieilles que le monde, osaient déjà reparaître sous un -déguisement chrétien, qui changeait complétement leur caractère et -dissimulait leur origine primitive. Grâce à ce déguisement sous lequel -on ne les reconnaissait plus, quoiqu'elles se révélassent assez par -leurs actes, elles occupèrent une place parasite que l'hérésie leur -avait conquise, et que la morale religieuse ne parvint à leur enlever -que fort tard, en purifiant tout ce qui avait porté trace de leur -passage. - -Ce fut dans la vie ascétique des ermites, des vierges et des premiers -moines, que la Prostitution hospitalière, cette forme naïve de la -Prostitution sacrée, sembla, sinon renaître, du moins essayer de -prouver qu'elle avait existé dans des circonstances analogues. Des -solitaires de l'un et de l'autre sexe avaient rompu violemment avec -le siècle, et s'étaient retirés le long des rives du Jourdain et dans -les déserts de la Thébaïde, pour y vivre d'une vie contemplative et -pénitente, loin du péché, ce lion dévorant qu'ils redoutaient cent -fois plus que les lions de ces vastes solitudes. Il fallait des -années de cette existence laborieuse et sauvage, pour que le démon -de la chair fût dompté, pour que ses ardeurs fussent éteintes, pour -que l'esprit fût définitivement maître du corps. Pendant ces années -de lutte et d'épreuve, où la révolte des sens menaçait souvent de -briser toutes les entraves de la continence, l'âme avait des heures de -doute et de faiblesse, des intervalles de vertige et de folie. Alors, -de voluptueuses hallucinations erraient à l'entour de ces pauvres -victimes du Tentateur; le saint homme ou la sainte femme n'avait plus -conscience de son individualité ni de son état; la cellule étroite et -nue, la caverne sombre et froide, la hutte misérable et ouverte aux -intempéries de l'air se transformait, dans les rêves de celui ou de -celle qui l'occupait, en un palais embaumé de parfums, resplendissant -d'étoffes de soie, tout rempli de musique et de chants, tout encombré -de vases d'or et d'argent, de tapis et de coussins, de tables -chargées de mets exquis et de vins délicieux. Ordinairement, la prière -triomphait de ces piéges de l'enfer, et le souffle de Dieu dissipait le -nuage fascinateur; mais, dans ces moments difficiles, dans ces nuits -d'insomnie brûlantes, dans ces journées de retour involontaire vers -les choses de la terre, si tout à coup un voyageur égaré pénétrait -dans l'asile de la vierge aux abois, si une femme, une chrétienne, -avide des consolations de la parole de Dieu, apparaissait soudain aux -yeux du patriarche en délire, le patriarche, la vierge, pouvaient se -croire encore aux anciens temps bibliques et s'incliner avec amour -devant l'hôte divin que le ciel lui envoyait. Le diable y aidant, la -Prostitution hospitalière reprenait son empire, et laissait ensuite -dans les larmes et le repentir la fragile vertu qu'elle avait abusée, -avec les illusions de la science et les vanités du coeur humain. -Était-il même besoin que les frères ou les soeurs, qui venaient ainsi -visiter des solitaires, passassent pour des anges, et le devoir de -l'hospitalité n'était-il pas toujours un encouragement au péché que -l'occasion déterminait? - -En lisant les vies des Pères du désert, on voit à chaque page quelle -était la puissance de la chair sur ces natures énergiques, épuisées -par les jeûnes, les macérations et les souffrances physiques, mais -exaltées aussi par la terreur du péché et l'impatience de la perfection -spirituelle. «Hélas, mon Dieu! raconte saint Jérôme, le modèle des -anachorètes; combien de fois, lorsque j'étais dans cette affreuse -solitude, toute brûlée par les ardeurs du soleil, croyais-je encore -me trouver au milieu des délices et des divertissements de Rome! -Mes membres tout languissants faisaient horreur à voir par le sac -dont ils étaient couverts; ma peau était aussi noire que celle d'un -Éthiopien. Je ne faisais que pleurer et gémir; je ne dormais point, et -si le sommeil m'accablait quelquefois et me fermait les yeux malgré -moi, malgré toutes mes résistances, je me jetais sur la terre nue -plutôt pour y briser mes os que pour les reposer. Je ne parle point -de ma nourriture, puisque les solitaires, en quelque langueur qu'ils -soient, ne boivent jamais que de l'eau froide, et que ce serait une -sorte d'excès que de manger un aliment cuit. Et moi, qui me trouvais -dans cet état et qui m'étais condamné à cette peine volontaire par la -crainte que j'avais de l'enfer; moi qui n'avais pour compagnie que les -scorpions et les bêtes féroces, je m'imaginais néanmoins quelquefois -être dans la compagnie des jeunes filles! Mon visage était tout pâle -à force de jeûnes; mon corps était tout froid et tout desséché, et je -sentais néanmoins des chaleurs impures qui rendaient ma concupiscence -toute vivante et tout embrasée dans une chair à demi morte. Combien de -fois me suis-je prosterné aux pieds du Fils de Dieu, pour les arroser -de mes larmes et les essuyer de mes cheveux! Combien de fois passai-je -les semaines entières à dompter ma chair rebelle! Combien de fois ai-je -consumé les jours et les nuits, criant continuellement et ne cessant de -me frapper la poitrine jusqu'à ce que la tranquillité me fût rendue! -J'avais horreur de ma cellule, comme si elle eût connu mes pensées -impures, et j'allais, tout irrité contre moi-même, me précipiter, -m'enfoncer dans les déserts les plus sauvages. Si je voyais quelque -roche bien horrible, quelque caverne bien sombre, quelque montagne -bien escarpée, c'était le lieu que je choisissais pour y offrir à -Dieu mes prières, et pour y faire retentir mes gémissements. Enfin, -Dieu, qui écoutait mes soupirs et mes larmes, après avoir vu mes yeux -si longtemps attachés sur lui, me mettait dans une telle disposition -d'esprit, qu'il me semblait tout à coup que je fusse dans la compagnie -des anges, et que dans des transports de joie je m'écriais: Je courrai -après vous, pour suivre l'odeur de vos parfums!» - -Ce passage, qui trouverait son analogue dans les confessions de chaque -Père du désert, suffit pour nous initier à la nature des tentations -diaboliques qui assiégeaient ces saints personnages. On s'explique -assez l'influence provocatrice que devait avoir la vue d'une personne -d'un autre sexe sur un esprit torturé de concupiscence, sur un corps -irrité de privations. Nous avons déjà vu l'abbé Zosime poursuivant, -dans les sables de l'Égypte, une créature toute nue au corps noir et -brûlé par le soleil, laquelle n'était autre que la fameuse pécheresse -dite Marie l'Égyptienne. Il y avait en Afrique et dans l'Asie-Mineure -une multitude de filles et de femmes ermites qui se consacraient à -la vie monastique, et qui n'échappaient pas sans combat aux terribles -émotions de la chair; ce qui faisait dire à saint Jérôme, témoin, juge -et partie de ces entraînements tyranniques: «Je place la virginité -dans le ciel et ne me vante pas de l'avoir.» L'histoire des Pères, -recueillie et écrite par lui, est pleine de récits singuliers qui nous -montrent les solitaires des deux sexes, en communication permanente -avec des êtres qui leur viennent du ciel ou de l'enfer, pour les -tenter ou pour les encourager. On peut aussi, sans vouloir contester le -caractère religieux et touchant de ces récits extraordinaires, supposer -que le voisinage et la fréquentation des deux sexes, au fond de ces -solitudes peuplées de cellules et de pénitences, devaient engendrer -bien des abus au point de vue des moeurs, si l'on se rend compte des -passions fougueuses que la retraite, le silence, le jeûne et l'insomnie -développent dans une âme ardente et fanatique. La soumission des sens -était souvent au-dessus des forces humaines, et le démon, à qui l'on -attribuait ces déchaînements de luxure, venait en aide à tous les -troubles de l'esprit et à toutes les rébellions du corps. - -Saint Arsène, qui vivait tout nu dans le désert, et qui se nourrissait -d'herbes comme les bêtes en fuyant l'approche de ses semblables, -trouva un jour à la porte de sa cellule une femme noble et âgée, que -la dévotion avait amenée vers lui: «Si tu veux voir mon visage, lui -dit-il avec indignation, regarde!» Mais elle n'osa pas regarder et -elle resta prosternée devant le solitaire: «Tu retourneras à Rome, -reprit-il tristement, et tu diras à d'autres femmes que tu as vu l'abbé -Arsène, et elles viendront aussi pour me voir!--Avec la permission -de Dieu, répliqua-t-elle en s'attristant de la tristesse du saint, -je ne souffrirai qu'aucune femme vienne ici!--Je demande à Dieu -d'effacer ton souvenir de mon coeur!» murmura le pauvre abbé. Cette -dame revint de sa visite au désert, avec la fièvre et une profonde -amertume; elle voulait mourir: «Ne sais-tu pas, lui dit-un archevêque -qui lui apporta des consolations, ne sais-tu pas que tu es une femme -et que le démon emploie la femme pour attaquer les solitaires? C'est -ce qui fait qu'Arsène t'a parlé ainsi, mais il prie sans cesse pour -ton âme.» Et cette dame consentit à vivre. Le légendaire qui rapporte -cette mélancolique aventure, le naïf Jacques de Voragine, y ajoute -deux autres exemples qui prouvent la fragilité humaine chez les plus -vénérables confesseurs. Un jeune solitaire disait à un patriarche -dont il était le disciple: «Tu as vieilli; rapprochons-nous un -peu du monde?--Allons là où il n'y a point de femmes! répondit le -vieillard.--Ce n'est qu'au désert, reprit le jeune homme, que l'on -n'est point exposé à rencontrer des femmes.--Mène-moi donc au désert!» -Un autre Père, pour porter sa vieille mère et l'aider à traverser une -rivière, se couvrit les mains avec son manteau: «Pourquoi couvres-tu -ainsi tes mains, mon fils? lui demanda la bonne femme.--Le corps d'une -femme est du feu! répondit-il en chassant le démon avec des signes de -croix. Pendant que je te touchais, ma mère, le souvenir d'autres femmes -se réveillait dans mon coeur!» - -Le vilain rôle que jouait le démon pour faire pécher les saints par -convoitise de la chair est nettement établi dans la légende populaire -de saint Barlaam et du roi Josaphat, légende qui a souvent inspiré -l'épopée romanesque du moyen âge dans toutes les langues. Barlaam -convertit Josaphat, fils d'un roi idolâtre, que la légende nomme sans -doute par allégorie: le roi Avenir. Ce roi se désole de voir son fils -devenu chrétien, et il s'efforce de le ramener à la religion des faux -dieux. Le magicien Théodas conseille au roi d'éloigner de son fils tous -les hommes et de le faire servir par de belles femmes bien parées et -bien séduisantes: «J'enverrai vers lui un des esprits que j'ai sous -mes ordres, afin de le porter à la luxure, dit-il; car rien n'est plus -propre que la figure des femmes à séduire les jeunes gens.» D'après ce -conseil pervers, le jeune chrétien fut enfermé au milieu d'un sérail -de femmes qui le provoquaient sans cesse au péché, et le malin esprit, -envoyé par le magicien, s'empara de Josaphat avec tant de puissance que -celui-ci eût bientôt succombé si le Dieu des chrétiens ne fût venu à -son aide. Il résista donc à la tentation et soumit la chair à l'empire -de l'âme. Mais on lui présenta une fille de roi, qui était parfaitement -belle, et qui produisit sur lui plus d'effet que toutes les autres -femmes; il essaya de la convertir, tout en admirant sa beauté -enchanteresse: «Si tu veux que je renonce aux idoles, épouse-moi! lui -dit cette sirène. Les chrétiens n'ont pas le mariage en aversion; ils -le louent, au contraire; car les patriarches, les prophètes et saint -Pierre, le prince des apôtres, ont été mariés.--C'est en vain que tu me -persécutes, répondit-il en se détournant. Il est permis aux chrétiens -de se marier, mais cela n'est point permis à ceux qui ont fait voeu -de virginité.» Elle fit semblant de pleurer, et elle le regarda plus -tendrement: «Si tu veux contribuer à mon salut, murmura-t-elle d'une -voix tremblante, accorde-moi une demande qui est bien peu de chose: -couche cette nuit avec moi, et je te promets qu'au point du jour je -me ferai chrétienne.» Josaphat n'était pas préparé à cette étrange -proposition: il savait quelle joie pour les anges que la conversion -d'un idolâtre; il savait également quelle tristesse leur cause le péché -de luxure; néanmoins il balançait, et il cherchait dans les regards -de la séductrice le honteux courage du péché. Alors le malin esprit, -qui avait mission de le faire pécher, dit à ses compagnons infernaux: -«Voyez comme cette jeune fille ébranle la vertu de ce jeune homme que -nous n'avions pu vaincre? Venez donc et jetons-nous sur lui, car le -moment est opportun.» Josaphat, en effet, se sentait embrasé des feux -de la concupiscence, tandis que le démon lui suggérait la détestable -pensée de sauver au prix de son âme l'âme de cette jolie païenne. Mais, -avant de consentir à ce qu'on attendait de sa charité chrétienne, il -fit un signe de croix et se mit en oraison. Aussitôt il s'endormit, et -fut transporté en songe dans le séjour des bienheureux. A son réveil, -selon les paroles du naïf compilateur de la _Légende dorée_ qui a suivi -pas à pas le récit de Jean de Damascène: «La beauté de cette fille -et de ses compagnes ne lui inspira plus que le dégoût qu'on ressent à -l'aspect de la plus sale ordure.» - -Les Pères de l'Église croyaient à l'existence d'un démon qui présidait -particulièrement à la luxure, et qui avait pour rôle d'exciter la -concupiscence charnelle parmi les hommes idolâtres ou chrétiens. -On trouve ce démon à chaque page dans la vie des Pères et dans les -légendes des saints; il emprunte les formes les plus attrayantes -pour entraîner à mal les vierges et les confesseurs; il est souvent -repoussé et mis en fuite, mais quelquefois il en arrive à ses fins, -et il invente les fourberies les plus singulières pour venir à bout -de la continence d'un anachorète. Nous serions en peine de dire si ce -démon de la luxure et de la convoitise était le même que celui de la -Prostitution que nous rencontrons sous ce nom (_demon scortationis_) -dans l'Histoire ecclésiastique d'Évagrius (chap. 26), mais qui n'y -fait rien pour justifier son nom. Un vieil ermite déjouait depuis bien -des années toutes les ruses de ce démon, qui l'assiégeait de mille -manières avec une ardeur infatigable. Cet ermite, il est vrai, avait sa -cellule sur le mont des Oliviers, où l'esprit de Dieu était toujours -présent: «Quand me laisseras-tu donc tranquille? lui dit un jour le -pieux solitaire. Va-t'en, car tu as vieilli autant que moi.» Le démon -lui apparut alors, et lui promit de ne plus le tourmenter, pourvu que -le saint homme jurât de ne rien révéler à personne au monde de ce que -lui confierait le démon. L'ermite s'empresse d'acheter son repos à ce -prix-là, et fait le serment qu'exige son tentateur; mais ensuite ce -dernier lui dit avec malice: «Je te conseille de ne plus adorer cette -image qui représente une femme tenant entre ses bras un enfant.» Le -démon se retire là-dessus, et le vieillard reste tout inquiet d'un -semblable conseil que son serment l'empêche de révéler même à son -confesseur. Profondément troublé dans sa conscience, il se rend à la -ville voisine, nommée Pharan, et va se confesser à l'abbé Théodore, qui -lui donne l'absolution de son parjure: «Hâte-toi seulement de sortir -de cette ville, qui n'est qu'un grand lupanar, lui dit-il, car tu ne -serais pas le plus fort contre le démon de la Prostitution, mais adore -en partant Jésus-Christ et sa divine mère.» Le vieillard, rentré dans -sa cellule, y retrouve le démon qui l'accuse de s'être parjuré: «Loin -de moi! s'écrie le saint qui le chasse à grands signes de croix; je -suis trop vieux pour t'écouter et pour te craindre!» - -La vie cénobitique était donc assiégée de désirs sensuels et de pensées -mondaines: la victoire du Tentateur ne dépendait souvent que de sa -persévérance à tendre des piéges aux solitaires, et les occasions -de péché ne se reproduisaient que trop souvent. La Prostitution -hospitalière parlait plus haut que les austères enseignements de -l'Église; elle ne pénétrait pas seulement, avec les hérétiques, dans -les agapes nocturnes et dans la visitation des vierges et des veuves -chrétiennes; elle se promenait encore avec mystère à travers les -solitudes où se rassemblaient, pour prier et travailler en commun, les -frères et les soeurs de la nouvelle famille catholique. L'ignorance -et la crédulité préparaient les victimes que dévorait le monstre -de l'impudicité. Ce furent les hérésies qui amenèrent avec elles ce -prodigieux relâchement dans la chrétienté, dès l'année 230: «Il n'y -avait plus de charité dans la vie des chrétiens, raconte saint Cyprien, -témoin oculaire de cette triste époque, il n'y avait plus de discipline -dans les moeurs: les hommes peignaient leur barbe, les femmes fardaient -leur visage; on corrompait la pureté des yeux en violant l'ouvrage des -mains de Dieu, et celle des cheveux même en leur donnant une couleur -étrangère. On usait de subtilités et d'artifices pour tromper les -simples; les chrétiens surprenaient leurs frères par des infidélités -et des fourberies. On se mariait avec les infidèles; on prostituait -aux païens les membres de Jésus-Christ.» Ce passage et bien d'autres -témoigneraient au besoin de l'existence de la Prostitution hospitalière -dans la vie commune des chrétiens de l'un ou de l'autre sexe, malgré -les excommunications des conciles et les admonestations des docteurs. - -Il faut attribuer ces mauvaises moeurs, qui régnaient dans un si -grand nombre de communautés de femmes, à l'influence démoralisatrice -d'une foule de moines errants et séculiers que la débauche et la -paresse multipliaient partout. Ces hérétiques vivaient joyeusement -dans le siècle, sans résidence fixe, sans occupation sédentaire, sans -moyens d'existence; ils se divisaient en une foule de sectes qui ne -se distinguaient entre elles que par des variétés de libertinage; ils -menaient tous le même genre de vie oisive et vagabonde, allant de ville -en ville, ou plutôt de couvent en couvent; car, avant l'institution -régulière des ordres monastiques, les vierges vouées et consacrées -vivaient ensemble dans la retraite et la prière, fuyant le contact -et la vue des païens, mais fréquentant volontiers les prêtres et les -fidèles. Entre ces sectes de fainéants et de débauchés, on remarquait -celle des sarabaïtes, qui sont nommés _remoboth_ par saint Jérôme et -_gyrovagues_ par les historiens du cinquième siècle. Les sarabaïtes, -dont le nom signifiait en langue égyptienne _indisciplinés_, faisaient -remonter leur origine au Juif Ananias, que saint Pierre punit de -son mensonge en le frappant de mort subite avec sa jeune femme -Saphira. Quoique soi-disant chrétiens, ils ne renonçaient pas à la -circoncision, qui favorisait leurs impures habitudes: «Tout chez eux -respire l'affectation, écrivait à Eustochie, en 384, saint Jérôme, -qui n'a garde de les confondre avec les cénobites et les anachorètes: -ils ont des manches et des chaussures larges, un vêtement encore plus -grossier; ils poussent de fréquents soupirs, sont exacts à visiter les -vierges, déchirent la réputation des clercs, et les jours de fête ils -se livrent aux excès de l'intempérance la plus effrénée (_saturantur -ad vomitum_).» Dans les commencements, ils formaient des associations -fraternelles, deux par deux ou trois par trois, et ils demandaient -au travail de leurs mains une nourriture frugale et commune; mais ils -avaient de fréquentes disputes, qui provenaient, selon saint Jérôme, de -ce que, vivant de leur chétive industrie, ils ne pouvaient souffrir de -maître: mais la cause de ces altercations, qui se terminaient souvent -par des voies de fait, résultait plutôt de leurs jalousies et de leurs -rivalités amoureuses. Ils ne tardèrent pas à s'isoler et à chercher -fortune chacun de son côté. Cassien, dans ses Commentaires (_Collat._ -XVIII, c. 8), représente sous les traits les plus hideux la conduite -impudente de ces moines dissolus qui se propagèrent dans l'Égypte et -jusqu'au fond des déserts de la Thébaïde, et qui n'avaient pas encore -disparu au neuvième siècle, puisque Charlemagne fit une loi pour les -détruire (_Capitul. reg. Francor._, t. I, p. 370). Nous ne sommes -nullement portés à défendre et à justifier les sarabaïtes, comme a -essayé de le faire, dans les Mémoires de l'Académie de Gottingue (t. -VI, 1775), le savant François Walch, qui veut distinguer d'eux les -_gyrovagues_, en appliquant à ces derniers tous les débordements qu'on -impute aux sarabaïtes. Cassien, que nous préférons suivre dans nos -jugements sur ces hérétiques, les avait vus à l'oeuvre dans la haute -Égypte, où la seule ville d'Oxiringue renfermait plus de dix mille -vierges, et où la population entière ne se composait que de cénobites -et de moines. Quatre siècles plus tard, alors que les ordres religieux -étaient répandus par tout le monde chrétien et que la règle monastique -fermait la porte des cloîtres aux dangereux apôtres de la Prostitution -hospitalière, saint Benoît recommande à ses disciples de se défier -de ces corrupteurs: «Il y a une troisième et très-mauvaise classe de -moines, dit-il; c'est celle des sarabaïtes, qui, ne s'astreignant à -aucune règle, sourds aux conseils de l'expérience, conservant toujours -les goûts du siècle, osent mentir à Dieu, usurpant les ordres sacrés. -Réunis par deux, par trois, quelquefois même seuls, ils vivent sans -pasteur, renfermés non dans le bercail du Seigneur, mais dans leur -propre bergerie. Leur désir est leur loi; ils appellent saint tout -ce qui est de leur choix; ce qu'ils n'aiment point, ils le regardent -comme défendu.» La règle de saint Benoît parle aussi des gyrovagues qui -n'avaient ni feu ni lieu, et qui s'en allaient à l'aventure, mangeant, -buvant et logeant dans les couvents, où ils ne laissaient que trop de -souvenirs de leur intempérance, de leur irréligion et de leur impureté -(_per diversarum cellas hospitantur, semper vagi et nunquam stabiles et -propriis voluptatibus et gulæ illecebris servientes_). - -Pour rechercher et découvrir les dernières traces de la Prostitution -hospitalière, il faudrait approfondir l'histoire monastique, et -constater les nombreux égarements qui ont prouvé la fragilité de la -vertu humaine et l'impuissance des voeux les plus sacrés. Nous verrions -que, dans les monastères de femmes, la réception des gens d'église -et l'hospitalité octroyée aux moines de passage entraînaient parfois -des désordres qui n'éclataient pas toujours en scandales, et qui ne -sortaient guère du silence de la vie religieuse. L'Église, comme une -mère indulgente, étouffait sous son manteau les infractions à la règle -et les déportements de son jeune troupeau. Elle avait, d'ailleurs, les -yeux ouverts sur les excès qui se cachaient en vain dans l'ombre de -ces asiles de pénitence. C'est moins dans les Actes des conciles et -dans les chroniques monacales, que dans la tradition appuyée sur le -témoignage des romans et des poésies populaires; c'est moins d'après -des faits nombreux et signalés que d'après le vague murmure des échos -du passé, qu'il serait possible de dépeindre les moeurs relâchées de -certaines abbayes, où l'arrivée d'un pèlerin ou d'un moine évoquait -des réminiscences joyeuses de l'hérésie des sarabaïtes. Le peuple, -qui avait des yeux et des oreilles, pour ainsi dire, dans l'intérieur -de ces asiles impénétrables, en racontait la légende scandaleuse, et -disait merveilles de l'hospitalité des couvents. Le fabliau du comte -Ory, qu'on retrouve sous différents noms dans presque toutes les -littératures du moyen âge, est une gracieuse indiscrétion qui nous en -apprend beaucoup plus sur cette hospitalité, que les actes authentiques -de la réformation de plusieurs couvents de femmes, dans lesquels le -désordre s'était introduit avec des hôtes aimables et audacieux. Nous -ne croyons pas devoir insister davantage sur la question délicate du -relâchement des moeurs claustrales et sur les dangers de l'hospitalité -monastique. - -Quant à la Prostitution sacrée, qui appartenait exclusivement aux -religions de l'idolâtrie, et qui y avait imprimé ses souillures -allégoriques, on s'étonnera, on s'indignera sans doute qu'elle ait -cherché à revivre ou du moins à ne pas mourir tout entière dans -une religion fondée sur la morale la plus pure et remplie des plus -nobles aspirations de l'âme. On s'expliquera cependant que le culte -des images ait gardé çà et là quelques traces de cette affligeante -Prostitution: l'église succédait au temple; les chastes statues du -Sauveur, de la Vierge et des saints remplaçaient les statues effrontées -de Bacchus, de Vénus, d'Hercule et de Priape; mais le peuple avait de -la peine à changer à la fois de dieux et de culte: elle conserva donc -de l'ancien culte tout ce qu'elle pût mêler grossièrement au culte -du vrai Dieu. Les prêtres, de leur côté, ne se firent pas scrupule -de s'approprier certaines formes de cérémonies religieuses qu'ils -avaient revêtues d'une signification chrétienne; mais ils n'empêchèrent -pas l'intrusion de certaines pratiques essentiellement idolâtres, -outrageantes même pour la foi nouvelle. Parmi ces premiers ordonnateurs -du culte, il y eut sans doute aussi des esprits pervers ou corrompus -qui abusèrent de la candeur des néophytes. Ainsi voyons-nous, en ces -temps de fondation ecclésiastique, l'hérésie qui s'empare de toutes -les issues du christianisme, et qui ose y jeter encore les racines -de la Prostitution sacrée: ici, ce sont les danses et la musique, -ces insidieux auxiliaires de la volupté; là, ce sont les agapes où -viennent se refléter les obscénités des Bacchanales; ailleurs, ce sont -les saints déguisés en divinités dont ils portent les attributs; bien -plus, les sacrements eux-mêmes ne sont pas exempts de ces honteuses -imitations: au baptême, comme saint Jean Chrysostome l'écrivait au -pape Innocent Ier, les femmes étaient nues, sans qu'on leur permît -même de voiler leur sexe; à la messe, les assistants s'entre-baisaient -sur la bouche; dans les processions, les vierges voilées portaient -des amulettes et des idoles qui auraient convenu au culte d'Isis ou de -Mythra; les gâteaux obscènes des fêtes du paganisme, les _coliphia_ et -les _siligines_, avaient à peine modifié leurs formes et leurs usages. -En un mot, la Prostitution sacrée s'attachait de toutes parts, comme -un lierre parasite, non pas au dogme, mais à la liturgie. Il fallut que -les Pères de l'Église et les conciles amenassent par degrés les esprits -et les coeurs à subir le joug divin de la morale évangélique. - -Mais si le culte catholique épurait et rejetait l'ivraie païenne qui -avait germé dans son sein, le paganisme se perpétuait dans certaines -croyances, dans certaines cérémonies, qui touchaient de près à la -vieille souche de la Prostitution sacrée. Voilà comment le culte secret -des dieux domestiques se retrancha dans le _lararium_ comme dans un -fort, et y resta inviolable pendant des siècles après l'établissement -du christianisme; voilà pourquoi Vénus, Priape, le dieu Terme, les -faunes et les sylvains eurent des autels et des sacrifices jusque dans -le moyen âge. Les amants et les vierges sont les derniers soutiens de -la théogonie qui avait déifié les sens et les passions; mais ce ne sont -plus des adorateurs exclusifs et timorés de l'idole qu'ils encensent au -pied d'un arbre séculaire, au bord d'une fontaine, dans le fond d'une -grotte, au sommet d'une montagne: ils réclament, d'un ton impérieux et -parfois avec des menaces, les secours et la protection de ces dieux -déchus, que l'espérance tolère encore sur leur piédestal, et qui -tomberont en morceaux à la première épreuve de leur impuissance. Les -filles qui veulent avoir des amants ou des maris vouent leur virginité -au génie du fleuve, de la forêt, d'un arbre ou d'une pierre, mais -elles n'offrent pas à ces génies invisibles le tribut matériel de leur -virginité, qui s'immole elle-même sur le gazon fleuri quand un pâtre -aussi beau que Daphnis se trouve là pour recevoir la victime. C'est -toujours Vénus qui est l'âme de l'univers, c'est Vénus qui conserve son -culte éternel en présence de la nature. - -Les nouveaux convertis ne se séparent pas aisément de ces divinités -avec lesquelles ils se sentent jeunes et pleins d'ardeur: ils sont -baptisés, ils vont dans les églises, ils participent aux agapes, -ils sentent avec une douce émotion couler dans leur âme la morale -de l'Évangile, mais ils se rattachent, par quelque lien sensuel, par -quelque instinct physique, aux images divinisées de leurs passions, -aux analogies divines de leur corps. Vénus avait été la première -personnification de l'idolâtrie sous les noms de Mylitta, d'Uranie -et d'Astarté: elle en fut la dernière, sous son nom de Vénus, que ses -grossiers et rustiques desservants prononçaient _Bénus_. On a découvert -à Pompéi une curieuse inscription, qui montre bien que, dès le milieu -du premier siècle de Jésus-Christ, le culte de Vénus avait déjà des -sacriléges. C'est un amant malheureux qui voudrait se venger de ses -peines de coeur sur la déesse de l'amour elle-même: «Qu'il vienne -ici celui qui aime! je veux rompre les côtes de Vénus et lui casser -les reins à coups de bâton. Elle a bien pu briser mon sensible coeur, -la cruelle déesse: pourquoi, en revanche, ne lui briserais-je pas la -tête?» - - Quisquis amat, veniat! Benere, vole frangere costas - Fustibus et lumbos debilitare deæ. - Si potest illa mihi tenerum pertundere pectus, - Quin ergo non possim caput deæ frangere? - -Cette idolâtrie se glissa dans le culte de différents saints, qui -furent choisis par le caprice populaire pour remplacer des dieux -familiers qu'on invoquait dans les circonstances les plus ordinaires -de la vie. Nous n'avons pas à nous étendre, malgré le droit de la -science, sur un sujet qui côtoie les choses les plus respectables, -et qui leur prêterait un reflet déshonnête; mais il est impossible -de ne pas constater que la Prostitution sacrée s'était réfugiée sous -les auspices de ces saints, que le peuple avait créés à l'image de -divers faux dieux, et que tous les efforts de l'Église ne réussirent -pas à faire tomber dans le mépris public, avant que le peuple eût -appris à rougir de ses ignobles superstitions. Tels étaient les saints -apocryphes, qui avaient le bienheureux privilége de guérir la stérilité -chez les femmes et l'impuissance chez les hommes. On ne saurait douter -que ces saints-là ne soient issus en ligne directe de Priape et de -ses impudiques assesseurs, le dieu Terme, Mutinus, Tychon, etc. Jamais -l'autorité ecclésiastique n'a protégé de pareils saints, qu'on laissait -comme des fétiches à l'adoration du vulgaire, et qui n'exerçaient leur -influence régénératrice, que dans un rayon très-borné, à la faveur de -la crédule confiance des pauvres gens qu'une tradition immémoriale -avait convaincus des mérites de ces étranges patrons. Ce n'étaient -la plupart que des Priapes déguisés, et l'archéologie a démontré que, -dans tous les endroits où ce culte indécent a été établi, il y avait eu -autrefois un temple ou une statue ou un emblème de Priape. - -Nous ne passerons pas en revue les saints, qu'invoquaient naguère les -femmes stériles, les maris impuissants et les _maléficiés_. Calvin -les a dénoncés à l'honnêteté publique, dans son fameux _Traité des -Reliques_; Henri Estienne, dans son _Apologie pour Hérodote_, les a -mis à l'index, et bien avant ces protestations satiriques, la religion -avait condamné comme superstitieux et scandaleux le culte de ces -impuretés. Nous n'avons donc pas besoin de dire que le paganisme, -en ce qu'il avait de plus obscène, s'était perpétué dans le culte -particulier qu'on rendait en divers endroits aux saints Paterne, René, -Prix, Gilles, Renaud, Guignolet, etc. Mais ce dernier, plus célèbre que -les autres, doit fixer aussi plus curieusement notre attention, parce -qu'il avait hérité de tous les attributs de Priape, et qu'il était -encore en France, avant la Révolution de 1789, le dernier symbole de la -Prostitution sacrée. - -«Au fond du port de Brest, raconte Harmand de la Meuse dans ses -_Anecdotes relatives à la Révolution_, au delà des fortifications, en -remontant la rivière, il existait une chapelle auprès d'une fontaine et -d'un petit bois qui couvre la colline, et dans cette chapelle était une -statue de pierre honorée du nom de saint. Si la décence permettait de -décrire Priape avec ses indécents attributs, je peindrais cette statue. -Lorsque je l'ai vue, la chapelle était à moitié démolie et découverte, -la statue en dehors étendue par terre et sans être brisée, de sorte -qu'elle subsistait en entier et même avec des réparations qui me la -firent paraître encore plus scandaleuse. Les femmes stériles ou qui -craignaient de l'être allaient à cette statue, et, après avoir gratté -ou raclé ce que je n'ose nommer, et bu cette poudre infusée dans un -verre d'eau de la fontaine, ces femmes s'en retournaient avec l'espoir -d'être fertiles.» Ainsi voilà le culte de Priape en plein exercice, à -l'époque de la Révolution, dans la province la plus religieuse de la -France. - -La légende de saint Guignolet n'a cependant pas d'analogie avec -la fable de Priape dans la mythologie hellénique. Ce saint, nommé -Winvaloeus, qu'on a traduit par _Guignolet_, _Guenolé_, _Guingulois_ -et _Wignevalay_, fut le premier abbé de Landevenec, au milieu du -cinquième siècle, et vécut dans une grande austérité, sans communiquer -jamais avec les femmes. Sa légende nous semble néanmoins entachée de -symbolisme érotique, et plusieurs de ses miracles directs affectent une -spécialité que ses reliques et ses statues ont gardée pendant près de -treize siècles. On aura la clef de son culte à Brest, en établissant -l'étymologie du nom de l'abbaye de Landevenec, située à trois lieues -de cette ville: _Landevenec_ renferme évidemment _landa Veneris_, et il -est certain que cette lande ou plaine, riveraine de la mer, possédait, -à une époque reculée, un temple ou _fanum_ de Vénus, fort renommé -surtout chez les matelots bretons, qui, au retour de leurs courses -maritimes, ne manquaient pas d'aller sacrifier à la déesse et de lui -recommander la fertilité de leurs femmes. A Landevenec comme dans -tous les lieux consacrés au culte de Vénus, le christianisme purifia -le temple païen et sanctifia l'idole; mais l'obstination populaire -attribua au saint les qualités du faux dieu, et Guignolet continua -Priape. Les reliques de ce saint breton étaient honorées ailleurs, -notamment à l'abbaye de Blandinberg près de Gand et à Montreuil en -Picardie. Le nom de la ville de Montreuil se rapporte probablement à -la légende de Guignolet et aux symboles de Priape. Selon la légende, -une oie avait avalé l'oeil de la soeur de Guignolet: celui-ci ouvrit le -ventre de l'oie, y reprit l'oeil et le remit intact à sa place. Or, on -sait ce que figurait l'oeil mystique dans les religions de l'antiquité, -spécialement dans le culte d'Isis, auquel s'était mêlé celui de Vénus; -quant à l'oie, c'était l'oiseau symbolique de Priape. Cambry raconte -le miracle dans son _Voyage au Finistère_, mais il n'en cherche point -le sens primitif et il ne paraît pas se douter de ce que pouvaient -avoir de commun entre eux l'oie de Priape et l'oeil d'Isis. La statue -de saint Guignolet à Montreuil était plus indécente encore que celle -que les marins adoraient à Brest. Dulaure, dont le témoignage, il -est vrai, n'est pas trop recommandable dans une question de ce genre, -avait vu cette statue, encore vénérée en 1789, et il n'hésite pas à la -décrire dans sa _Description des principaux lieux de la France_. Elle -était de pierre et représentait le saint, entièrement nu, couché sur le -dos, avec un phallus monstrueux. Ce phallus formait une pièce postiche -qu'on poussait par derrière, à mesure que la dévotion des femmes en -diminuait les proportions à force de le racler. Nous regardons cette -particularité comme une vilaine plaisanterie de Dulaure, qui ne perdait -aucune occasion de tourner en ridicule les pratiques superstitieuses. - -Saint Guignolet, comme nous l'avons dit, n'était pas le seul qui eût -conservé quelque chose de la physionomie et du caractère de Priape. La -Bretagne avait surtout une dévotion spéciale dans les saints de cette -famille: elle possédait un saint Paterne ou Paternel, qu'on invoquait -à Vannes et qui se mêlait des mystères de la paternité. Henri Estienne -a recueilli l'hagiographie des autres successeurs de Priape à qui les -inscriptions ithyphalliques décernent l'épithète de _paternus_ et de -_pantheus_: «Quant au mal de stérilité (auquel les médecins se trouvent -si empeschez), dit l'auteur de l'_Apologie pour Hérodote_, il y a -force saints qui en guarissent, faisans avoir des enfans aux femmes, -voire par une seule apprehension devotieuse. Et premièrement, saint -Guerlichon, qui est en une abbaye de la ville de Bourg-de-Dieu, en -tirant à Romorantin et en plusieurs autres lieux, se vante d'engrosser -autant de femmes qu'il en vient, pourveu que pendant le temps de leur -neuvaine ne faillent à s'estendre par dévotion sur la benoiste idole -qui est gisante de plat et non point debout comme les autres. Outre -cela, il est requis que chacun jour elles boivent un certain breuvage -meslé de la poudre raclée de quelque endroit d'icelle et mesmement du -plus deshonneste à nommer.» Henri Estienne, qui s'indigne avec raison -de trouver une si honteuse dévotion en usage chez des chrétiens, ajoute -que la partie de la statue qu'on raclait de préférence était bien usée, -à l'époque où cette image priapique fut examinée par une personne digne -de foi, qu'il ne nomme pas, mais qui lui certifia l'authenticité du -fait, vers 1550 environ. - -«Il y a aussi au pays de Constantin en Normandie (qu'on dit communément -Contantin), ajoute-t-il, un saint Gilles qui n'a pas eu moins de crédit -en ces affaires, quelque vieil et caduc qu'il fust, selon le commun -proverbe de ceux-là mesme qui s'amusent à tels abus et qui les vendent -aux autres, qu'il n'est miracle que de vieux saints. J'ay aussi ouy -parler d'un certain saint René, en Anjou, qui se mesle de ce mestier; -mais comment les femmes se gouvernent autour de luy (qui leur monstre -aussy ce que l'honnesteté commande de cacher), comme j'aurois honte -de l'escrire, aussy les lecteurs auroyent honte de le lire.» Il est -incontestable que la destination de ces saints de pierre était la même -que celle de l'idole de Mutinus (voyez ci-dessus, t. 1, page 383), que -nous retrouverons dans les religions de l'Inde, comme nous l'avons -déjà reconnue dans celles de la Phénicie et de l'Égypte. Il serait -facile de rattacher par l'étymologie saint Gilles et saint Guerlichon à -Priape et à ses auxiliaires. Quant à René ou Renaud, il fait allusion -aux _reins_, _rena_, et un poëte du seizième siècle avait en vue ce -rapprochement étymologique dans un vers goguenard où il invoque - - Et saint Renaud pour les rognons. - -On peut encore faire remonter à Priape la généalogie de saint Prix, -en latin _Projectus_, qu'on avait traduit dans la langue vulgaire -par _Prey_ et _Priet_. Il serait aisé de reconnaître _Priapus_ dans -_Projectus_, qu'on écrivait _Proiectus_. Néanmoins, ce saint Projet -était un évêque de Clermont en Auvergne, martyrisé au septième siècle; -ses reliques furent très-répandues, ainsi que ses images, et les femmes -stériles lui rendaient un culte scandaleux, dont le pieux évêque -n'a jamais été responsable. Les Actes du saint sont imprimés dans -le Recueil des Bollandistes; mais on n'y trouve rien, bien entendu, -qui puisse justifier les indécences de cette superstition populaire -à son égard; elle n'existait, d'ailleurs, que dans un petit nombre -de chapelles de campagne, tandis que plus de quatre cents églises -honoraient saint Projet ou saint Prix avec beaucoup de convenance. -Au village de Cormeil, près Paris, on vit longtemps une image de -saint Prix, qui avait pu être originairement une statue de Priape, et -qui, dans tous les cas, aurait été faite d'après le modèle du dieu -païen. Il est tout simple que, dans l'origine du culte catholique, -les statues n'aient fait que changer de nom, de même que les temples -devenaient des églises. Enfin, le savant le Duchat, dans ses remarques -sur l'_Apologie pour Hérodote_, ajoute à notre catalogue de saints -ithyphalliques un saint Arnaud qu'on adorait à Saint-Auban (nous ne -saurions dire en quelle province était située cette localité): «La -statue de saint Arnaud, dit-il, portoit un tablier qui lui cachoit -les parties génitales. Les femmes stériles supposant qu'à cause de -quelque ressemblance de nom, saint Arnaud devoit avoir la même vertu -que le saint Renaud des Bourguignons, levoient le tablier de cette -statue, comme si la seule inspection d'un tel objet avoit dû les rendre -fécondes.» Nous trouverions peut-être dans le culte antique de Priape -ou d'Horus quelque usage analogue, qui s'était invétéré parmi les -croyances du petit peuple, et qui avait persisté de siècle en siècle, -dans l'intérêt des unions stériles. - -Il y aurait un livre entier à écrire sur les vestiges du paganisme -dans le culte chrétien; il y aurait surtout une curieuse étude de -la Prostitution sacrée à travers les métamorphoses religieuses et -liturgiques; nous nous bornons à indiquer ce sujet, aussi neuf que -bizarre, aux archéologues et aux savants, qui trouveront dans les Pères -de l'Église, notamment dans Lactance et dans saint Augustin, une foule -de détails relatifs à la ténacité des Prostitutions païennes, en dépit -de la prédication évangélique. L'empereur Constantin eut beau détruire -de fond en comble les temples de Vénus à Héliopolis et à Aphaques: -il ne détourna pas le courant des pèlerinages qui se portaient -toujours vers ces lieux, consacrés à la déesse génératrice depuis -tant de siècles, et les basiliques chrétiennes qu'il fit élever sur -l'emplacement même des temples retinrent, pour ainsi dire, le cachet -de l'ancien culte; car il fut obligé de défendre, par une loi écrite -(_rursus scriptas misit institutiones_, lit-on dans la vie de cet -empereur, par Eusèbe), la Prostitution des filles vierges et des femmes -mariées, à Héliopolis en Phénicie, et ses décrets furent sans force -contre la forme primitive du culte d'Astarté. Cette Prostitution sacrée -restait, en quelque sorte, attachée aux lieux qui l'avaient fait naître -et aux débris des temples qui en avaient été les témoins. Les empereurs -chrétiens eurent besoin de toute leur autorité pour étouffer le culte -public des divinités du paganisme; mais, en ruinant les temples, en -renversant les statues, en persécutant les prêtres, ils n'atteignirent -pas les profondes racines que ce culte avait laissées dans les opinions -et dans les moeurs. Le peuple des champs, plus grossier que celui des -villes, mais aussi plus fidèle aux leçons de ses ancêtres, prit sous -sa garde les dieux qu'il aimait et que ne remplaçait pas pour lui -le symbolisme moral du catholicisme; il protégea tant qu'il put les -chapelles, les autels rustiques, les images de ces dieux, dans les -forêts épaisses, au milieu des landes désertes, sur les monts et auprès -des sources; puis, lorsque, cédant enfin aux excommunications des -conciles et à la police des évêques, ils renoncèrent à ces images, à -ces autels et à ces ædiculi, dont ils respectaient toujours les ruines, -ce fut avec un sentiment tout païen qu'ils s'attachèrent au culte -particulier des saints, qu'ils revêtirent des priviléges de leurs dieux -abolis. Voilà comment Vénus, Flore, Bacchus, Isis, Priape et les autres -divinités qui représentaient la nature et le principe générateur eurent -des fidèles et presque des temples jusqu'à nos jours. - - - - -CHAPITRE VI. - - SOMMAIRE. --Opinion de l'Église sur la Prostitution. --Sentiment - de saint Augustin et de saint Jérôme à l'égard des prostituées. - --Définition de la Prostitution légale par saint Jérôme. --Les - Canons des Apôtres. --Constitutions apostoliques du pape Clément. - --Avis de l'Église sur les ablutions corporelles. --Définition - des principaux péchés de la chair. --Doctrine de l'Église sur le - commerce illicite et criminel. --Le concile d'Évire ou d'Elne. - --Des mères qui prostituent leurs filles. --De ceux qui pratiquent - le lénocinium. --De celles qui violent leur voeu de virginité. --De - celles qui n'ont pas gardé leur virginité après l'avoir vouée. - --Des femmes que les évêques et les clercs peuvent avoir chez - eux. --Des jeunes gens qui après le baptême sont tombés dans le - péché d'impureté. --Des idoles domestiques. --Des prostituées qui - contractent le mariage après avoir renoncé à leur métier. --Des - femmes qui, grosses d'adultère, auront fait périr leur fruit. --Des - femmes qui auront vécu dans l'adultère jusqu'à la mort. --Des - gens qu'il est défendu de prendre à gages. --De ceux ou celles - qui ne seront tombés qu'une seule fois dans l'adultère. --De la - femme qui aura commis un adultère du consentement de son mari. - --Des corrupteurs de l'enfance. --Le concile de Néocésarée. --Les - eunuques malgré eux. --L'entrée du sanctuaire défendue aux femmes - par le concile de Laodicée. --Le concile de Tyr. --Saint Athanase - et la femme de mauvaise vie. --Le concile de Tolède. --Portrait - miraculeux du patriarche Polémon. --Le concile de Carthage. --Le - dix-septième canon du concile de Tolède. --Le douzième canon du - concile de Rome. --Le concile de Bâle. --Chapitre unique dans - l'histoire des conciles. - - -Nous avons vu quelle était la doctrine de l'Église primitive au sujet -de l'impureté et de l'incontinence; nous avons vu combien les Pères -étaient unanimes pour exiger des fidèles une vie chaste et décente, -lorsque ceux-ci ne se sentaient pas capables de se vouer au célibat -chrétien. Il n'y avait donc, vis-à-vis de cette prescription de -chasteté absolue adressée à tous les membres de Jésus-Christ, aucune -jurisprudence ecclésiastique spécialement applicable aux agents de -la Prostitution. L'Église, pour être conséquente avec l'essence même -de sa morale, ne pouvait approuver ni reconnaître comme un fait légal -cette Prostitution, qui s'exerçait pourtant sous ses yeux, à la porte -de ses églises aussi bien que naguère aux abords des temples. Les -prostituées n'étaient que des pécheresses ordinaires, que la grâce -et le repentir pouvaient prendre au milieu de leur honteux métier et -qui se trouvaient de la sorte toujours prêtes à entrer dans la voie -du salut. Quant aux instigateurs et aux spéculateurs de Prostitution, -ils se confondaient dans la foule des libertins et n'avaient pas même -de rang spécial parmi les esclaves du péché. C'était aux confesseurs -à régler la pénitence suivant la faute et à n'accorder l'absolution -qu'après l'accomplissement de cette pénitence, qui devait être -publique, comme si le péché l'avait été. Toute Prostitution était -comprise, d'ailleurs, dans le terme générique de _fornication_, qu'on -distinguait pourtant, par degrés proportionnels, en fornication simple, -double, éventuelle, permanente ou redoublée. Il est donc tout naturel -que, d'après ce principe fondamental qui voulait que chaque chrétien -fût un austère défenseur de la pureté de son corps, la Prostitution -légale n'eût pas raison d'être aux yeux de l'Église, qui n'aurait osé -ni l'autoriser, ni la proscrire, ni la tolérer. Les conciles ne font -pas mention de cette lèpre morale des sociétés avant le quinzième -siècle, et ils se renferment dans des généralités, pour condamner en -masse tous les genres de libertinage. Ils semblent éviter, en esquivant -ce point délicat, de se rencontrer en contradiction avec les lois -humaines, qui règlent la Prostitution et qui la reconnaissent comme une -impure servitude des passions du vulgaire. Les conciles ont l'air de se -souvenir toujours que la Madeleine fut une femme de mauvaise vie et que -les mérétrices ont fourni autant de martyres, que les princesses, à la -foi du Christ, qui a des miséricordes infinies pour tous les péchés. - -Cependant on a lieu de croire que l'Église, au point de vue de la -police humaine et de l'économie des États, admettait la Prostitution -légale ou du moins fermait les yeux sur cette triste nécessité de la -vie des peuples. Cette opinion de l'Église se trouve clairement et -formellement énoncée, non dans le texte d'un concile ou d'un synode, -mais dans les écrits de saint Augustin: «Supprimez les courtisanes, -dit-il dans son _Traité de l'ordre_ (lib. II, c. 12), vous allez tout -bouleverser par le caprice des passions.» La loi ecclésiastique ne -s'immisçait donc pas dans les attributions de la loi civile. Saint -Jérôme (_Epist. ad Furiam_) a l'air de partager le sentiment de saint -Augustin à l'égard des malheureuses victimes de la Prostitution; il -ne les opprime pas sous le poids de leur ignominie; il les encourage -seulement à se dépouiller de leur infâme livrée: «La courtisane de -l'Évangile, baptisée par ses larmes (_meretrix illa in Evangelio -baptizata lachrymis suis_), essuyant avec ses cheveux les pieds -du Seigneur, a été sauvée; elle n'avait pas une mitre crêpée, des -souliers qui crient; elle n'avait pas le tour des yeux noirci avec de -l'antimoine; elle n'était pas d'autant plus belle qu'elle était plus -impudique (_non habuit crispantes mitras, non stridentes calceolos, nec -orbes stibio fuliginatos: quanto foedior, tanto pulchrior_).» Dans un -autre passage de la même épître, saint Jérôme relève encore la femme -dégradée, en lui tendant la main de la pénitence. «Nous ne demandons -pas aux chrétiens, dit-il, comment ils ont commencé, mais comment ils -finissent!» Le baptême des larmes peut toujours laver d'anciennes -souillures et régénérer une âme dans un corps impur. Enfin, saint -Jérôme, dans une autre circonstance (_Epist. ad Fabiolam_), définit -la Prostitution légale comme l'avait fait le jurisconsulte Ulpien, -et dit avec la précision d'un légiste: «La courtisane est celle qui -s'abandonne à la débauche de plusieurs hommes (_meretrix est quæ -multorum libidini patet_).» - -Nous avons recherché soigneusement ce qui pouvait concerner la -Prostitution, soit dans les Canons des apôtres, soit dans les -Constitutions apostoliques, qui n'ont pas précédé les Actes des -conciles, malgré l'origine qu'on leur attribuait dans l'ancienne -Église, mais qui renferment pourtant l'expression sincère de la -doctrine canonique des premiers chrétiens. Il y est question une seule -fois de Prostitution proprement dite (_scortatio_); mais en plusieurs -endroits, de fornication simple ou double. Dans les Canons des apôtres, -le sixième défend à l'évêque et aux prêtres de chasser leurs femmes, -même sous prétexte de religion, et frappe d'excommunication ceux qui se -déroberaient de la sorte aux liens du mariage. Le dix-huitième canon -défend d'admettre dans le clergé les _bigames_, c'est-à-dire ceux qui -auraient été mariés deux fois, parce qu'il y a une espèce d'indécence -attachée aux secondes noces, qui témoignent de l'incontinence de l'un -ou l'autre époux. Le vingt-troisième canon ordonne la déposition des -clercs qui se seraient privés de leur sexe par crainte de pécher ou -par toute autre cause. Le vingt-quatrième condamne les laïques pour -le même fait, et les éloigne de la sainte table pendant trois ans. -Le soixante-unième canon empêche d'admettre dans la cléricature toute -personne convaincue d'adultère ou de fornication. Le soixante-septième -canon enfin prononce l'excommunication contre quiconque aura fait -violence à une vierge et oblige le coupable à épouser celle qu'il a -flétrie. Nous remarquerons que dans les Canons des apôtres, qui sont -écrits en grec de même que les Constitutions apostoliques, l'acte de -Prostitution est compris sous les noms d'_adultère_ (+moicheia+) et de -_fornication_ (+kamarôsis+). Le mot grec, comme le mot latin qui se -traduit par _fornication_, signifiait proprement une voûte, un lieu -voûté, et s'entendait, au figuré, de l'acte même qui s'accomplissait -dans ces lieux-là. On ne voit pas que ce mot ait été en usage dans le -sens figuré, avant que les écrivains ecclésiastiques l'aient employé -pour remplacer _meretricium_, _scortatio_ et d'autres mots plus -malhonnêtes encore. - -Dans les Constitutions apostoliques, attribuées au pape Clément, -élu l'an 67 de J.-C., mais rédigées certainement dans le troisième -siècle sur les traditions de l'Église primitive, on trouve indiquée -la règle de conduite que les femmes chrétiennes doivent suivre pour -ne pas ressembler aux idolâtres, qui n'avaient pas de moeurs, et qui -ne sentaient pas le besoin d'en avoir. Les chrétiennes devaient, -avant tout, éviter de se montrer en public avec ces recherches de -toilette que le rédacteur de ce code sacré appelle les insignes de la -Prostitution (_quod sunt omnia meretriciæ consuetudinis indicia_, dit -la version latine littérale): chevelure peignée, artistement accommodée -et ointe de parfums, habillement étudié et précieux, chaussure large et -traînante aux pieds, anneaux d'or à tous les doigts. «Si tu veux être -fidèle à ton divin époux, ajoute le législateur chrétien, et si tu veux -lui plaire, enveloppe ta tête, en paraissant dans les rues; voile ton -visage, pour en dérober la vue aux indiscrets; ne farde pas la figure -que Dieu t'a faite, mais marche les yeux baissés, et reste toujours -voilée, comme la décence le commande aux femmes (Liv. I, ch. 8).» -Il est défendu aux deux sexes de se baigner ensemble dans les mêmes -bains; «c'est là surtout que le démon tend ses filets,» dit le texte: -une femme n'ira donc que dans le bain des femmes. Qu'elle se lave -modestement, pudiquement, modérément, jamais inutilement, jamais trop, -jamais à midi, et même, s'il est possible, pas tous les jours (_lavet -modeste, verecunde et moderate, non autem supervacue, neque nimis, -neque sæpius, neque meridie, immo, si fieri potest, non quotidie_). -L'Église n'a pas varié d'avis sur les ablutions corporelles, dont elle -condamne l'abus sans en défendre l'usage. - -Dans le VIIe livre des Constitutions, le législateur définit -très-clairement les principaux péchés de la chair: «On distingue, -dit-il, l'abominable conjonction contre la nature, et la conjonction -contre la loi; la première est celle des sodomites et l'ignoble -débauche qui mêle l'homme avec les bêtes, la seconde comprend -l'adultère et la Prostitution. Dans ces désordres, il y a d'abord -impiété, il y a ensuite iniquité, il y a enfin péché; car les premiers -méditent la fin du monde, lorsqu'ils s'efforcent de faire contre la -nature ce qui est fait par la nature; les seconds, au contraire, font -injure aux autres, lorsqu'ils violent les mariages d'autrui, et quand -ils divisent en deux ce qui a été fait un par le Seigneur, quand ils -rendent suspecte la naissance des enfants et qu'ils exposent le mari -légitime à de telles embûches; enfin la Prostitution est la corruption -de son propre corps, et cette corruption ne s'applique pas à l'oeuvre -de génération pour avoir des fils, mais elle n'a pas d'autre objet -que la volupté, ce qui est un indice d'incontinence et non un signe -de force.» Ce passage remarquable, qui résume toute la doctrine de -l'Église sur le commerce illicite et criminel, nous le reproduisons -en entier dans la version latine littérale, où les obscurités du -texte grec sont un peu éclaircies: «Contra naturam nefaria conjunctio -aut illa contra legem, illa Sodomitarum et cum bestiis miscentium -flagitiosa libido, contra legem vero adulterium et scortatio: ex quibus -libidinibus, in illis quidem impietas est, in iis vero injuria et -denique peccatum... Primi enim interitum mundi machinantur, qui quod -a natura est contra naturam facere conantur; secundi vero injuriam -aliis faciunt, cum aliena matrimonia violant et quod a Deo factum est -unum in duo dividunt et liberos faciunt suspectos et legitimum maritum -insidiis exponunt: ac scortatio corruptio est proprii corporis, quæ -non adhibetur ad generationem filiorum, sed tota ad voluptatem spectat, -quod est indicium incontinentiæ non autem virtutis signum (lib. VIII, -c. 27).» - -Voilà sans doute le premier texte canonique dans lequel la Prostitution -soit nettement signalée comme une des formes les plus coupables de -l'impureté. Dans un autre passage des Constitutions apostoliques, -il est interdit aux chrétiens d'employer des mots obscènes, de jeter -çà et là des regards effrontés et de s'adonner au vin: «C'est de là, -dit le texte, que naissent les adultères et les prostitutions (_non -eris turpiloquens neque injector oculorum neque vinolentus; hinc -enim scortationes et adulteria oriuntur_» (lib. VII, c. 7). Enfin, -ailleurs (lib. IV, c. 5), la loi ecclésiastique ordonne de «fuir les -débauchés; car, dit le Deutéronome, tu n'offriras pas à Dieu le prix -de la Prostitution (_fugiendi præterea scortatores; non offeres, -inquit Deuteronomus, Deo mercedem prostibuli_).» Les Constitutions -apostoliques, bien que rédigées après les premiers conciles, renferment -la doctrine originale du christianisme, émanée de l'Écriture et de -l'Évangile. Cette même doctrine se retrouvera ensuite, développée -et interprétée, dans les décisions des conciles. Ainsi, l'opinion de -l'Église n'a pas varié depuis à l'égard de la Prostitution, qu'on la -nomme _adultère_, ou _fornication_ ou _scortation_. - -Le fameux concile d'Elvire ou d'Elne, en Roussillon, qui paraît être un -recueil tiré de plusieurs conciles plutôt qu'un concile particulier, -puisqu'on ignore en quel temps il a été tenu, et que les savants le -placent tantôt en 250 et tantôt en 324, ce concile _Eliberatanum_ ou -_Illiberitanum_ nous présente un certain nombre de décisions qui se -rapportent à notre sujet et qui ne s'écartent pas des Constitutions -apostoliques. Le douzième canon prive de la communion, même à l'article -de la mort, les mères, les parents ou tous autres qui auront prostitué -leurs filles; il excommunie également quiconque aura pratiqué le -lénocinium, en vendant le corps de son prochain ou le sien: _Si -lenocinium exercuerit eo quod alienum vendiderit corpus vel potius -suum_. Le treizième canon prononce la même peine contre celles qui, -après s'être consacrées à Dieu, auraient violé leur voeu et vécu dans -le libertinage. Quatorzième canon: «Les filles qui n'auront pas gardé -leur virginité, sans l'avoir vouée, seront réconciliées après un an -de pénitence, si elles épousent leurs corrupteurs; la pénitence est -fixée à cinq ans, si elles ont connu plusieurs hommes.» Le concile, -dans cet article, qui a été réformé, comme trop indulgent, par les -conciles suivants, considère la perte de la virginité, non consacrée à -Dieu, comme une violation des _noces_ ou du mariage chrétien. D'après -le vingt-septième canon, un évêque ou tout autre clerc pouvait avoir -chez lui sa soeur ou sa fille, pourvu qu'elle fût vierge, mais non une -femme étrangère. Le canon trente et unième est très-élastique et peut -embrasser tous les genres de Prostitution; ce canon dit que les jeunes -gens qui après le baptême sont tombés dans le péché d'impureté seront -reçus à communion après pénitence et mariés. Il y a loin, de ce canon, -à la règle de saint Basile qui prononce quatre ans de pénitence pour la -simple fornication, et à celle de Grégoire de Nazianze qui porte cette -pénitence à neuf ans. La modération de la pénalité du concile d'Elvire -prouve suffisamment qu'il n'est pas postérieur au troisième siècle. - -Le quarante et unième canon de ce concile a rapport indirectement -à des faits de Prostitution, car il exhorte les fidèles à ne pas -souffrir d'idole en leurs maisons et à rester purs d'idolâtrie dans -le cas où ils craindraient la violence de leurs esclaves en privant -ceux-ci de leurs idoles. Or, ces idoles domestiques étaient celles -des petits dieux obscènes qui présidaient aux mystères de l'amour et -de la génération. Nous avons décrit ailleurs, d'après saint Augustin -et d'autres Pères de l'Église, les impures divinités que les anciens -installaient dans leur chambre à coucher et adoraient au moment de -leurs travaux d'amant ou d'époux. Le dieu Subigus et la déesse Préma -survécurent assurément à Jupiter Tonnant et à Vénus Victorieuse ou -Armée. Le quarante-quatrième canon du concile ordonne expressément de -recevoir dans la communion des fidèles une femme qui a été prostituée -et qui s'est mariée ensuite à un chrétien (_meretrix quæ aliquando -fuerit et postea habuerit maritum_). Ainsi l'Église ne reconnaissait -pas la tache d'ignominie indélébile que la loi romaine attachait à -la Prostitution. Le soixante-troisième canon excommunie à toujours -une femme qui, grosse d'adultère, aura fait périr son fruit. Le -soixante-quatrième canon excommunie pareillement les femmes qui -auront vécu dans l'adultère jusqu'à la mort. Le soixante-septième -canon défend aux femmes, soit fidèles, soit catéchumènes, sous peine -d'excommunication, d'avoir à leurs gages, soit des comédiens, soit des -joueurs de musique. Selon le canon soixante-neuvième, ceux ou celles -qui seront tombés une seule fois dans l'adultère feront pénitence -pendant cinq ans, et ne pourront être réconciliés auparavant, qu'en -cas de maladie mortelle. Le canon soixante-dixième fait une distinction -grave en fait d'adultère, et s'adresse à une des circonstances les plus -fréquentes de la Prostitution: il ordonne que la femme qui aura commis -adultère, du consentement de son mari, soit excommuniée, même à son -lit de mort; mais il borne la pénitence à dix ans, si cette femme a -été répudiée par son mari. Enfin, le canon soixante-onzième excommunie -définitivement les corrupteurs de l'enfance (_stupratoribus puerorum_). - -On peut dire que toute la doctrine de l'Église à l'égard de la -Prostitution se trouve renfermée dans les canons du concile d'Elvire, -car aucun autre concile jusqu'au concile de Trente n'est entré dans -autant de questions relatives à cet état de péché. Dans les conciles -suivants, on ne rencontre que des articles isolés qui répètent ou -complètent les canons du concile d'Elvire, car la plupart de ces -conciles étaient convoqués pour combattre et condamner des hérésies -spéciales qui regardaient le dogme plutôt que la morale. On remarque -néanmoins, dans les actes de ces conciles différents canons qui -contiennent de précieux détails de moeurs. Au concile de Néocésarée, -tenu en 314, on décida qu'un homme, qui, ayant eu le désir de commettre -le péché avec une femme, ne l'aurait pas commis, devait avoir été -préservé par la grâce de Dieu plutôt que défendu par sa propre -vertu. Au concile de Nicée, en 325, contre l'hérésie des valésiens, -qui mettaient tout leur zèle à faire des eunuques au nom de Dieu, -le premier canon déclare que celui qui a été fait eunuque, soit par -les chirurgiens en cas de maladie, soit par les _barbares_ ou les -hérétiques, peut demeurer dans le clergé, mais que celui qui s'est -mutilé lui-même ou a été mutilé de son consentement ne doit pas rester -clerc. La plupart des clercs étant ainsi possesseurs et gardiens de -leur virilité, le huitième canon leur défend généralement d'avoir chez -eux aucune femme, excepté leur mère, leur soeur, leur tante ou quelque -vieille qui ne puisse être suspecte de cohabitation. Le concile de -Laodicée, en 364, qui traite principalement de la vie cléricale, défend -aux femmes, quelles qu'elles soient, d'entrer dans le sanctuaire, -sans s'expliquer sur le motif de cette défense et sans y faire -d'exception. Un canon du concile de Nicée, le vingt-neuvième, nous rend -compte très-catégoriquement des motifs de cette défense: _Ne mulier -menstruata ingrediatur ecclesiam neque sumat sacram communionem, donec -complentur dies illius mundationis et purificationis, quamvis sit in -regum mulieribus_. Ainsi, l'interdiction des lieux saints aux femmes, -pendant le temps plus ou moins long de leurs purgations naturelles, -n'était pas même levée en faveur des reines et des princesses: or, les -femmes étant seules juges des époques de cette interdiction, l'Église -trouvait plus simple de la rendre définitive et perpétuelle, pour -épargner un sacrilége à des dévotions peu scrupuleuses. L'opinion des -Pères de l'Église à l'égard du sexe féminin ne justifiait que trop la -défiance avec laquelle on l'éloignait du sanctuaire: «Les corps des -saintes femmes, avait dit un de leurs plus éloquents avocats, sont de -véritables temples (_sanctarum feminarum corpora templa sunt_);» mais -voici comment un concile caractérise la femme en général: «La femme -est la porte de l'enfer, la voie de l'iniquité, la morsure du scorpion, -une espèce nuisante (_femina janua diaboli, via iniquitatis, scorpionis -percussio, nocivum genus_).» - -La malice de la femme apparut dans toute sa noirceur, au concile de -Tyr, en 353, où les Ariens suscitèrent plusieurs fausses dénonciations -contre saint Athanase, patriarche d'Alexandrie. Une femme de mauvaise -vie, connue par ses débauches (_muliercula libidinosa ac petulans_, -dit le P. Labbe, en suivant les meilleures autorités), fut introduite -dans l'assemblée des Pères du concile; elle déclara hautement qu'elle -avait fait voeu de virginité, et qu'Athanase, pour la récompenser de -l'hospitalité qu'il avait reçue chez elle, s'était oublié jusqu'à lui -faire violence. Athanase, accompagné d'un prêtre nommé Timothée, fut -alors introduit. On l'interrogea sur le fait du viol qui lui était -imputé; il n'eut pas l'air d'entendre et ne répondit pas, comme s'il -fût étranger aux questions qu'on lui adressait. Mais Timothée prit la -parole à sa place et dit avec douceur: «Je ne suis jamais entré dans -ta maison, femme!» Elle, plus impudente, se récrie, se dispute avec -Timothée, étend la main, jure par un anneau qu'elle prétendait tenir -d'Athanase: «Tu m'as ôté ma virginité! dit-elle avec emportement, -tu m'as dépouillée de ma pureté!» Elle se sert des termes et des -injures que les mérétrices seules avaient l'habitude d'employer, sans -qu'Athanase daigne réfuter ces odieuses accusations. Enfin les Pères du -concile eurent honte de ce scandale et firent sortir cette malheureuse -qui outrageait leur pudeur. Athanase n'en fut pas moins condamné à -vingt ans d'exil. Le concile décida ensuite que l'entrée des maisons où -demeuraient les clercs serait absolument interdite aux femmes, quelles -qu'elles fussent. Le concile de Carthage, en 397, renchérit sur cette -mesure de prudence, en ordonnant que les clercs et ceux qui auraient -fait voeu de continence n'iraient pas voir les vierges ou les veuves, -sans la permission d'un évêque ou d'un prêtre, et que, dans tous les -cas, ils iraient, par prudence, dûment accompagnés. - -La conversion des pécheresses était la préoccupation constante des -premiers chrétiens, et ils choisissaient, de préférence, dans les rangs -de la Prostitution, les âmes pénitentes qu'ils offraient à Dieu en -holocauste. Mais, dans cette précipitation à faire des catéchumènes, -les diacres admettaient trop souvent des femmes impures, qui n'avaient -pas abjuré leur honteux genre de vie et qui retournaient au péché en -sortant de la communion. Les conciles exigèrent donc des garanties de -repentir et d'expiation, avant de changer des courtisanes en épouses -de Jésus-Christ. Saint Augustin résume, à cet égard, la doctrine -expresse des conciles, en disant (_Lib. de fide et oper._, c. XI) -qu'on ne saurait trouver aucune Église qui admette au baptême les -femmes publiques (_publicas meretrices_), avant qu'elles aient été -délivrées de la turpitude de leur métier. Dans un autre endroit (_De -octo ad Dulcit. quæst._), il dit la même chose presque dans les mêmes -termes (_nisi ab illa primitus prostitutione liberatas_). Mais, une -fois cette réconciliation faite dans la forme prescrite, le baptême -et la communion reçus, une fille de joie pouvait être, devant Dieu et -devant le chrétien qui l'épousait, aussi pure qu'une vierge, pourvu -qu'elle ne conservât aucune habitude de sa vie passée dans l'état -du mariage. Telle est l'opinion du concile de Tolède en 750: _Licet -fuerit meretrix, licet prostituta, licet multis corruptoribus exposita, -si nuptiale incontaminatum foedus servaverit, prioris vitæ maculas -posterior munditia diluit_. Le même concile ne reconnaît pas d'adultère -antérieur au mariage, ni pour l'homme ni pour la femme absous par -la pénitence, attendu que tout commerce illicite qui aura précédé le -mariage doit être considéré comme un fait de luxure et non d'adultère -(_et quidem talis coitus luxuriæ, sed non adulterii_). - -Les conversions des femmes de mauvaise vie étaient plus fréquentes -que toutes les autres, car la courtisane s'étonnait aisément d'une -réhabilitation qui la mettait tout à coup sur le pied des vierges et -qui lui promettait le refuge du mariage. Mais l'Église n'effaçait que -les péchés d'impureté commis avant le baptême, et ceux qui auraient -suivi le sacrement laissaient une tache indélébile, puisque nul agent -de Prostitution ne pouvait être reçu dans les ordres de la cléricature, -si sa souillure n'était pas lavée par le baptême. Tarisius, évêque de -Constantinople, dans une lettre adressée au second concile de Nicée -en 787, dit expressément qu'il a vu des courtisanes et des débauchés -réconciliés par la pénitence (_meretrices et publicanos receptos per -poenitentiam_, dit la traduction de cette lettre écrite en grec); mais -que si depuis le baptême quelqu'un, homme ou femme, avait été surpris -en flagrant délit de Prostitution ou d'adultère (_in scortatione aut -adulterio_), il n'était plus admissible aux fonctions sacerdotales. -Parmi les Pères et les docteurs qui travaillaient particulièrement à la -réconciliation des femmes perdues, nous citerons un saint patriarche, -nommé Polémon, que les historiens ecclésiastiques ont eu le tort de -passer sous silence, et dont le portrait faisait encore de semblables -conversions après sa mort. (Voy. _la Collect. des conciles_, édit. -de Cossart, t. VII, p. 206 et suiv.) Saint Grégoire de Nazianze a -raconté en beaux vers grecs un miracle de ce genre, qui eut beaucoup de -retentissement à la fin du quatrième siècle. Un jeune homme, tourmenté -du démon de l'incontinence, appela une mérétrice devant une église -dont la porte était ouverte. Cette femme, en accourant à l'appel de la -débauche, aperçut dans l'église un portrait du vénérable Polémon, qui -avait les yeux fixés sur elle. A l'aspect de ce portrait menaçant, elle -se troubla et s'enfuit en baissant la tête: le lendemain elle s'était -convertie, et elle mourut en odeur de sainteté. Saint Basile, évêque -d'Ancyre, glorifia en plein concile cet admirable portrait, qui avait -une telle vertu, que le libertin le plus endurci n'aurait pu voir cette -sainte figure sans rougir de honte et sans renoncer à l'incontinence: -_ex illa patrata est, nisi enim vidisset scortum iconem Polemonis, -nequaquam a stupro cessasset_. Dans le même concile, saint Nicéphore, -évêque de Dyrrachium, dit que cette merveilleuse image devait être -vénérée par les fidèles, puisqu'elle avait eu la puissance d'empêcher -une fille de joie de vaquer à son exécrable métier (_quoniam potuit -mulierculam liberare ab execrabili et turpi operatione_). - -On pourrait même croire, d'après certains passages des Pères et des -conciles, que l'incontinence était autrefois plus ardente, plus -irrésistible qu'elle ne l'est aujourd'hui. Peut-être la licence -des moeurs dans l'antiquité avait-elle développé chez les hommes la -faculté de subvenir à ce prodigieux abus de virilité; peut-être aussi -l'excès de la continence chrétienne produisait-il dans quelques natures -énergiques une terrible révolte des sens. Saint Augustin, dans ses -_Confessions_, a dépeint avec éloquence les formidables luttes qu'il -avait à soutenir contre le démon de la chair: «Mon coeur, dit-il, -était tout brûlant, tout bouillant et tout écumant d'impudicité; il se -répandait, il se débordait, il se fondait en débauches (_et jactabar, -et effundebar, et ebulliebam per fornicationes meas_).» Saint Jérôme, -dans son épître à Furia, dépeint énergiquement les tempêtes des sens -chez de jeunes libertins exaltés par les fumées du vin et enflammés -par la bonne chère: «Non Ætnæi ignes, dit-il, non Vulcania tellus, non -Vesuvius et Olympus tantis ardoribus æstuant, ut juveniles medullæ vino -plenæ et dapibus inflammatæ; nihil hic inflammat corpora aut titillat -membra genitalia, sicut indigestus cibus ructusque convulsus.» Il -résulte, de ces autorités ecclésiastiques, que si l'on mangeait et -buvait avec fureur, on n'en était que plus impatient à la débauche. -L'Église cherchait donc à éteindre les feux de la concupiscence en -la soumettant au régime de la sobriété la plus frugale; car elle -n'ignorait pas combien il était difficile de changer en quelque sorte -le tempérament humain et les idées et les usages du monde païen, qui -ne regardait pas la fornication comme mauvaise en soi ni illicite -(_simplicem fornicationem non esse per se malam neque illicitam_, -dit saint Augustin, _Contra Faust._, II, c. 13). Les emportements de -la sensualité étaient si violents chez les premiers chrétiens, que -quelquefois ils allaient de l'église au lupanar, et se souillaient -au contact infâme d'une courtisane après avoir reçu le corps divin de -Jésus-Christ. C'était là cet horrible adultère que l'Église exprimait -en ces termes: _Infame meretricis et Christi corpus uno et eodem -tempore contractare_. - -Les évêques, les diacres, les autres desservants de l'autel, n'avaient -pas toujours la force de se défendre de ces souillures et, suivant -une belle expression d'un concile, ils osaient étaler devant Dieu -l'impureté de leurs mains. Le concile de Carthage, en 390, recommande -à tous les prêtres, ou autres qui administrent les sacrements, d'être -austères gardiens de leur pudeur, et de s'abstenir de l'approche de -leurs femmes, en cas qu'ils fussent mariés (_pudicitiæ custodes, etiam -ab uxoribus se abstineant, ut in omnibus et ab omnibus pudicitia -custodiatur, qui altari deserviunt_). Il est probable que cette -continence du lit conjugal n'était prescrite aux prêtres mariés, que -pour certains temps où ils devaient administrer les sacrements et -toucher les vases sacrés; car l'Église ne prohibait pas l'exercice -honnête et modéré des devoirs du mariage. Le concile de Gangre en -Paphlagonie prononce l'anathème contre quiconque blâme le mariage, -en disant qu'une femme cohabitant avec un homme ne peut être sauvée. -Le même concile, tout en reconnaissant l'excellence de la virginité -chrétienne, ne veut pas qu'une femme s'habille en homme, sous prétexte -de garder plus facilement la continence sous cet habit. L'Église ne -refusait pourtant pas à ses enfants les moyens d'échapper aux dangers -de l'occasion du péché; ainsi, dans les agapes, que les Constitutions -apostoliques appellent festins de charité ou d'amour (_caritas_), comme -les deux sexes se trouvaient réunis et que ce rapprochement charnel -pouvait avoir de sérieux inconvénients sous l'influence excitatrice -de la gourmandise, on invitait de pauvres vieilles et on les plaçait, -comme de salutaires obstacles, entre les jeunes gens de l'un et de -l'autre sexe (_Const. apost._, l. II, c. 28). Cependant l'Église, si -sévère qu'elle fût pour maintenir la chasteté dans la communion des -fidèles, paraît avoir autorisé, du moins jusqu'au cinquième siècle, -tout laïque chrétien à prendre une concubine et à donner ainsi -satisfaction à sa chair, sans dépasser la mesure du mariage chrétien. -Le dix-septième canon du concile de Tolède, en 400, porte que celui qui -a femme et concubine à la fois sera excommunié, mais non celui qui se -contente, soit d'une femme de passage, soit d'une concubine sédentaire -pour les besoins de son tempérament: _Qui non habet uxorem et pro -uxore concubinam habet, a communione non repellatur; tantum ut unius -mulieris aut uxoris aut concubinæ (ut ei placuerit) sit conjunctione -contentus_. Le concile de Rome, en 1059, voyait encore avec les mêmes -yeux l'habitude des relations concubinaires chez les chrétiens, car le -douzième canon de ce concile ne condamne que la cohabitation simultanée -d'une épouse et d'une concubine. L'Église tolérait donc jusqu'à un -certain point les rapports illicites entre un homme et une femme non -mariés, mais unis l'un à l'autre par ces liens de convention mutuelle -que le code romain avait presque approuvés comme légitimes. Dans -l'esprit du catholicisme, l'adultère ou la fornication pour l'homme -commençait à l'usage de deux femmes, quels que fussent, d'ailleurs, -leurs droits et leurs qualités; la fréquentation de plusieurs ou d'un -grand nombre d'hommes établissait ensuite les degrés de la Prostitution -pour la femme, qui, suivant la bizarre doctrine d'un casuiste du -moyen âge, ne devait être reconnue mérétrix qu'après avoir affronté -vingt-trois mille corrupteurs différents. Selon d'autres docteurs plus -réservés sur les chiffres, le _meretricium_ n'exigeait que quarante à -soixante preuves de la même nature, après lesquelles le cas d'impureté -publique se trouvait suffisamment constaté chez une femme qui encourait -alors la pénitence des prostituées. - -Quant à la Prostitution elle-même, on ne voit pas que les conciles -aient rien tenté pour la faire disparaître de la vie civile des -sociétés chrétiennes. Ils semblent plutôt l'avoir acceptée comme -un mal nécessaire destiné à obvier à de plus grands maux; ils ont -évité néanmoins de formuler à cet égard une opinion qui eût donné -un démenti à la morale de l'Évangile, tout en se conciliant avec les -lois organiques de la civilisation humaine. Saint Thomas avait touché -indirectement le point délicat de la question, lorsqu'il disait que -l'homme cherchait en vain à réaliser la perfection dans un monde où -le Créateur avait permis au mal d'avoir et de tenir une grande place. -C'était admettre implicitement l'existence de la Prostitution légale, -que de considérer l'existence du mal comme une condition inévitable, -essentielle de l'humanité. (Voy. la _Collection des Conciles_, édit. -de Labbe, t. XII, col. 1165.) La nécessité de cette Prostitution étant -admise par l'autorité ecclésiastique, les conciles ne dédaignèrent -donc pas de venir en aide à l'autorité séculière, et de lui suggérer -les règlements les plus propres à contenir le mal dans des limites -restreintes et à le dissimuler aux yeux des honnêtes gens. «Un des -Pères du concile de Bâle, dit le savant historien de la Prostitution -au moyen âge, M. Rabutaux, exposa, en 1431, devant les Pères de -cette assemblée, dans un discours où il se préoccupait des moyens de -corriger les moeurs de son temps, les principes qui avaient inspiré -la législation du moyen âge et les représenta comme les gardiens les -moins impuissants de la décence publique.» Il est remarquable que -la prévoyance de la législation canonique n'ait pas ajouté quelques -dispositions salutaires à la jurisprudence romaine, qui réglait encore -l'exercice de la Prostitution dans la plupart des pays de l'Europe. On -dirait que les conciles, même en s'occupant d'une affaire de police -qui leur répugnait, ont évité avec soin de se prononcer au point de -vue moral et religieux. Il faut donc descendre jusqu'au milieu du -seizième siècle, pour rencontrer dans les Actes des conciles une -pièce qui mette en évidence le système de tolérance que l'Église -avait adopté à l'égard de la Prostitution considérée comme institution -d'utilité publique. Cette pièce, malgré sa date assez récente, peut -établir le véritable caractère de neutralité que l'Église avait voulu -garder dans cette importante question sociale. Ce fut au concile de -Milan, sous l'épiscopat de saint Charles Borromée, que les Pères du -concile introduisirent, dans le texte des Constitutions qu'ils avaient -sanctionnées, un titre spécial affecté aux mérétrices et aux lénons -(tit. 65, _De meretricibus et lenonibus_). Voici la traduction de ce -chapitre où se reflète la jurisprudence de Théodose et de Justinien, -mise sous les auspices des évêques, des princes et des magistrats de -chaque pays et de chaque ville de la chrétienté. - -«Afin que les mérétrices soient tout à fait distinctes des femmes -honnêtes, les évêques veilleront à ce qu'elles soient vêtues, en -public, de quelque habit qui fasse connaître leur condition honteuse -et leur genre de vie. Il ne faut pas leur permettre, si elles sont -étrangères à la localité, de passer la nuit ou de demeurer dans les -cabarets ou dans les auberges (_in meritoriis tabernis vel publicis -cauponis_), à moins que leur route ne les y autorise, et encore, -sera-ce pour un seul jour. Dans chaque ville, les évêques auront soin -d'assigner à ces impures un lieu de séjour, éloigné des cathédrales -et des quartiers fréquentés, dans lequel lieu il leur sera permis -d'habiter toutes ensemble, sous cette réserve que si elles prennent -domicile hors des limites de ce lieu-là, et si elles résident plus d'un -seul jour dans quelque autre maison de la ville, pour quelque cause -que ce soit, elles soient sévèrement punies, ainsi que les maîtres -ou locataires des maisons où elles auront séjourné. Cette mesure de -police est confiée particulièrement à la piété éclairée des princes et -des magistrats. C'est à eux aussi que nous nous adressons pour qu'ils -interdisent aux femmes de mauvaise vie l'usage des pierres précieuses, -de l'or, de l'argent et de la soie dans leurs vêtements. C'est à eux -que nous demandons surtout l'expulsion de tous les infâmes qui exercent -le métier de proxénète (_omnes qui lenocinio quæstum faciunt_).» - -Nous avons rapporté en entier ce chapitre des Constitutions du concile -de Milan, parce qu'il est unique dans l'histoire des conciles, et qu'il -nous montre le pouvoir ecclésiastique en parfaite intelligence avec -le pouvoir légal, pour organiser, régler et réprimer la Prostitution -publique, sans la détruire et même sans la frapper d'anathème. - - - - -CHAPITRE VII. - - SOMMAIRE. --Les vestibules du lupanar. --La tragédie héroïque - est remplacée par la comédie libertine. --L'Église ne pouvait - laisser subsister le théâtre vis-à-vis de la chaire évangélique. - --Son indulgence pour les auteurs et les complices des désordres - scéniques. --Part de la Prostitution dans les habitudes du - théâtre. --Les _dicélies_. --Les _magodies_. --Les _mimes_. - --Les pantomimes. --Les atellanes. --Pantomime d'_Ariane et - Bacchus_. --Les comédiennes. --Les danses érotiques de la - Grèce. --L'_epiphallos_. --L'_hédion_ et l'_heducomos_. --La - _brydalica_. --La _lamptrotera_. --Le _strobilos_. --Le _kidaris_. - --L'_apokinos_. --Le _sybaritiké_. --Le _mothon_, etc. --Les danses - romaines. --La _cordace_. --Les équilibristes et les funambules. - --Immoralité théâtrale. - - -L'autorité ecclésiastique, qui se prononçait par la voix des -conciles et par les écrits des Pères, si tolérante qu'elle fût pour -la Prostitution légale, cette impérieuse infirmité du corps social -et politique, cherchait à en atteindre et à en détruire les causes, -avec un zèle et une sévérité qui ne se ralentirent jamais. Parmi ces -causes plus ou moins immédiates, que le christianisme avait signalées -à l'aversion des fidèles, il faut citer au premier rang les jeux du -cirque et du théâtre, qui comprenaient les danses, la pantomime et la -musique profane. Nous avons déjà parlé de l'obscénité de ces danses et -de ces pantomimes; nous avons dit que le cirque et le théâtre n'étaient -que les vestibules du lupanar (t. II, p. 9); nous avons indiqué quel -était le véritable métier des joueuses de flûte, des citharèdes, des -psaltérionistes, des danseuses et des saltatrices; mais le sujet a -été à peine effleuré dans le petit nombre de passages où il n'offrait -qu'une de ses faces, et nous ne pouvons nous dispenser d'y revenir -ici avec plus de détails, pour faire entrevoir le terrible foyer de -Prostitution, que l'Église chrétienne avait à étouffer ou du moins à -restreindre. Il est incontestable que le théâtre chez les Grecs et les -Romains avait une action funeste sur les moeurs publiques et ouvrait, -pour ainsi dire, une école permanente de Prostitution. On s'expliquera -mieux l'acharnement des docteurs de l'Église contre le théâtre et -contre tout ce qui en dépendait, lorsqu'on se rendra compte de la -démoralisation profonde, engendrée et développée par la passion du -théâtre dans la société païenne, qui se précipitait, sans règle et sans -frein, à la poursuite des plaisirs sensuels. - -Quoique le polythéisme ait eu certainement une grande part dans la -création du théâtre antique, quoique la mythologie se fût incarnée dans -les drames populaires de la Grèce et de l'Italie, quoique la tragédie, -à son origine, n'ait été qu'une forme des mystères religieux, l'Église -aurait sans doute pardonné aux oeuvres tragiques et lyriques d'Eschyle, -de Sophocle et d'Euripide, et le théâtre, que nous appellerons -héroïque, eût trouvé grâce devant la censure la plus rigoureuse; mais, -par suite du relâchement des moeurs, à l'époque où le christianisme eut -besoin de se fonder sur la morale, la tragédie, cette vieille et chaste -muse qui enseignait jadis la vertu au peuple ému d'admiration et de -respect, la tragédie semblait descendue de son trépied et bannie de son -temple: la comédie l'avait remplacée, la comédie, cette muse folâtre -et libertine qui, sous prétexte de corriger les vices, s'amusait à les -peindre sous des couleurs engageantes, et qui mettait effrontément sur -la scène les turpitudes cachées dans l'intérieur des familles et dans -le secret des coeurs. L'école satirique d'Aristophane et d'Eupolis, -tout en se permettant de nombreuses indécences dans son langage, avait -surtout éveillé la malice des spectateurs plutôt que leur libertinage; -l'école joyeuse et plaisante de Ménandre et de Plaute avait donné à -rire et à réfléchir en même temps au public éclairé qui se plaisait à -la représentation de ces chefs-d'oeuvre comiques; mais ni Ménandre, -ni Philémon, ni Plaute, ni leurs émules et leurs imitateurs, ne -s'étaient guère préoccupés de la décence que la comédie ne paraissait -pas comporter alors, et ils s'abandonnèrent, au contraire, à toute -la licence de leur imagination, à toute la pétulance de leur esprit, -sans craindre d'offenser les yeux et les oreilles de leurs auditeurs. -Leur but était peut-être, en exposant des tableaux pleins de hardiesse -et de crudité, de faire rougir, comme devant un miroir, les modèles -de ces peintures cyniques et honteuses; ils ne ménageaient pas les -expressions, pour caractériser les amours ridicules des vieillards, -les passions et les folies de la jeunesse, la bassesse des parasites, -l'avidité des usuriers, la perfidie des valets, les infamies des -marchands d'esclaves et des lénons, les ruses et les artifices des -courtisanes. Ces gens-là, d'ailleurs, parlaient leur langue au théâtre, -et jamais la crainte du scandale n'avait arrêté un bon mot malhonnête -sous la plume du poëte comique. Jamais aussi les applaudissements -frénétiques du vulgaire n'avaient fait défaut à ces impudiques -trivialités. - -Et pourtant la rigidité chrétienne aurait sans doute fléchi devant -l'estime littéraire que les grands comiques grecs et latins avaient -acquise à travers tant d'images licencieuses et tant de préceptes -immoraux; mais cette haute comédie, qui n'admettait pourtant que des -scènes empruntées à la vie intime des courtisanes, s'était encore -prostituée davantage, pour ainsi dire, et avait fini par tomber -dans les mimes et dans les atellanes. L'Église de Jésus-Christ ne -pouvait en même temps prêcher la chasteté et laisser subsister le -théâtre vis-à-vis de la chaire évangélique. La ruine du théâtre fut -donc résolue, ainsi que celle des temples païens, mais les temples -résistèrent moins longtemps que le théâtre. La tragédie même se trouva -enveloppée dans cette proscription, qui frappait indifféremment tous -les genres de spectacles, tous les genres d'acteurs, tous les genres de -divertissements profanes. La loi ecclésiastique était d'accord avec la -loi romaine sur ce point, qu'elle notait d'infamie ceux qui prenaient -un rôle dans les jeux de la scène; de plus, elle les déclarait exclus -de sa communion, et elle ne traitait pas avec moins de rigueur les -poëtes et les musiciens qui prêtaient leur concours à l'_impudicité -théâtrale_. Ce n'était pas probablement à l'origine du théâtre, que -les Pères de l'Église croyaient devoir adresser ces représailles; -c'était plutôt à ses oeuvres d'impiété et de corruption, qu'ils -opposaient une barrière que rendit longtemps impuissante l'habitude -des divertissements de cette espèce. Ainsi, dans les anathèmes que -Tertullien, Lactance, saint Cyprien et d'autres Pères lancent contre -les théâtres, ils ne font pas même allusion à ces fêtes de Bacchus, -qui furent le berceau de l'art dramatique, et dans lesquelles un -choeur de bacchantes et de faunes, barbouillés de lie et enguirlandés -de pampres, chantaient des chansons lascives et dansaient autour des -images obscènes qu'on portait en triomphe. Les anciens Grecs avaient -jugé leur comédie aussi sévèrement que le firent plus tard les docteurs -de l'Église, car ils l'appelaient courtisane élégante et facétieuse -(_meretricula elegans et faceta_, dit le jésuite Boullenger dans son -livre _De theatro_); saint Cyprien la nomme école d'impureté; saint -Jérôme, arsenal de Prostitution. - -Mais il ne s'agit pas de réunir ici toutes les accusations, tous -les griefs de l'Église contre les jeux scéniques, de quelque nature -qu'ils fussent; nous voulons seulement montrer quels étaient les excès -de scandale et d'obscénité, qui décidèrent les évêques chrétiens à -condamner sans distinction tout ce qui appartenait au théâtre païen. -Lorsque commença cette persécution canonique, qui avait pour objet -de poursuivre l'impureté dans les oeuvres du démon théâtral, le goût -blasé du public ne sentait plus autant de plaisir aux représentations -de la bonne comédie: Aristophane, Ménandre, Eupolis, Plaute et les -principaux comiques d'Athènes et de Rome figuraient moins souvent -sur la scène que dans les bibliothèques. C'est là que les rigueurs de -l'anathème catholique allèrent les chercher, et il y eut un déplorable -zèle religieux pour la destruction de tous ces chefs-d'oeuvre de poésie -et de gaieté, que les moeurs grecques et romaines avaient entachés -d'un vernis licencieux. Ce furent les courtisanes, les proxénètes, -les cinædes, les débauchés, qui causèrent la perte de tant de belles -pièces que ces malhonnêtes personnages remplissaient de leurs sales -portraits et de leurs crapuleuses doctrines. Voilà comment il ne nous -est parvenu que des fragments informes de Ménandre qui avait fait cent -dix comédies et qui s'était surpassé dans la peinture des choses de la -Prostitution. Il nous en est resté encore moins de Philémon, d'Eupolis -et des comiques grecs, que l'étrange liberté de leurs plaisanteries et -l'audace de leurs pinceaux avaient condamnés au feu sans absolution. -Plaute aurait péri comme Ménandre qu'il a imité, si un heureux hasard -n'eût conservé vingt de ses comédies, qui nous donnent une idée de -ce qu'était la comédie grecque consacrée à l'histoire des courtisanes -et de leurs amours, comme la tragédie l'était à l'histoire des dieux -et des héros. Quant à Aristophane, on serait bien en peine de dire -pourquoi il a survécu presqu'en entier à l'anéantissement systématique -des oeuvres de théâtre: s'il a été épargné, en dépit des abominables -saletés qui hérissent le dialogue de ses pièces, on peut supposer, -avec quelque apparence de probabilité, que les Pères de l'Église -n'étaient pas fâchés de prouver qu'un poëte païen avait traîné sur -la scène les dieux et les déesses du paganisme, en les fustigeant du -fouet de la satire, et en les couvrant de boue et de crachats. Lucien -dut à un motif analogue l'entière conservation de ses ouvrages, malgré -les obscénités qui les eussent fait mettre à l'index de l'Église -chrétienne. - -Cette Église, qui ne pardonnait pas aux monuments écrits de la licence -théâtrale, était plus indulgente pour les auteurs ou les complices -de ces désordres scéniques. Quiconque avait monté sur un théâtre en -gardait une tache indélébile suivant la loi romaine; mais cette tache -s'effaçait dans la communion des chrétiens, si le repentant histrion -abjurait son état ignominieux. «Si quelque comédien, disent les -Constitutions apostoliques (liv. VIII, ch. 32), est reçu dans le sein -de l'Église, que ce soit un homme ou une femme, un cocher du cirque, -un gladiateur, un coureur, un directeur de théâtre, un athlète, un -choriste, un joueur de harpe ou de lyre, un équilibriste ou un maître -de bateleurs, il faut qu'il renonce à son métier ou qu'il soit exclu -de la communion des fidèles.» L'excommunication pesait également, -comme nous l'avons déjà dit, sur tous les pécheurs qui vivaient du -théâtre, et qui n'étaient pas tous aussi coupables; mais, aux yeux des -Pères, le théâtre, quel qu'il fût, était le domaine de la luxure et -de l'obscénité: _Theatra luxuriant_, disait saint Jérôme (_Epist. ad -Marcel._): «Les théâtres engendrent la luxure.» Tertullien, dans son -livre sur l'hérésie de Marcion, dénonçait les criminelles voluptés du -cirque en fureur, de l'orchestre en vertige et du théâtre en licence -(_voluptates circi furentis, caveæ insanientis, scenæ lascivientis_). -Nous avons vu ce qui se passait dans le grand cirque de Rome, à la -fête des Florales où la présence de Caton empêcha le peuple de donner -le signal de ce hideux spectacle. Malgré Caton, malgré les admonitions -des philosophes, malgré les édits des consuls, les Florales se -célébraient encore de la même manière; et Lactance, qui les décrit -(liv. I, ch. 20), nous prouve assez quelles difficultés rencontrait le -christianisme pour enlever à la populace païenne ses ignobles plaisirs. -«Outre la licence des paroles qui débordent en torrent d'obscénité, -dit le saint auteur des _Divines institutions_, les mérétrices, aux -cris impatients des spectateurs, sont dépouillées de leurs vêtements. -Ce sont elles qui ce jour-là sont chargées de l'office des mimes, et -sous les yeux de tout le peuple, jusqu'à ce que ses regards impudiques -soient assouvis, elles exécutent des mouvements infâmes (_cum pudendis -motibus detinentur_).» Arnobe, en racontant aussi ces incroyables -scandales, pense que la courtisane Flora ferait elle-même une retraite -honorable, comme celle de Caton, si elle pouvait voir les abominations -qu'on célébrait en son honneur, et qui transportaient les lupanars -dans les théâtres (_si suis in ludis flagitiosas conspexerit res -agi et migratum ab lupanaribus in theatra_). Si les Florales avaient -encore lieu à la face des Romains, dans le cours du troisième siècle -de l'ère chrétienne, on peut juger par là quelle était l'obscénité des -représentations scéniques, auxquelles l'Église catholique opposait déjà -victorieusement ses prédications et ses abstinences. - -La comédie en toge, _togata_, ne s'adressait qu'aux esprits cultivés, -et, par conséquent, au petit nombre; saint Cyprien, dans son Épître -103, n'en condamne pas moins les éléments de la comédie grecque et -latine, les intrigues des personnages, les tromperies des adultères, -les impudicités des femmes, et les bouffons ridicules, et ces honteux -parasites, et ces pères de famille, ces patriciens, tantôt niais et -tantôt obscènes: «tous ces acteurs, dit-il avec indignation, qu'ils -jouent un sujet sacré ou profane, remuent les fanges du théâtre, -non-seulement parce que les pièces qu'ils représentent sont indécentes, -mais parce que leurs mouvements et leurs gestes sont impudiques, parce -que souvent les actes de la Prostitution sont traduits sur la scène, -et que la Prostitution s'exerce en même temps sous la scène (_actores -omnes, cum sacri tum profani, spurcitiam scenæ exagitant, non modo -quod fabulæ obscenæ in scena agerentur, sed etiam quod motus, gestusque -essent impudici, atque adeo prostibula ipsa in scenam sæpe venirent et -sub scena prostarent_).» Nous avons, en effet, d'après le témoignage -des poëtes érotiques, dépeint la Prostitution qui se trafiquait dans -les théâtres et dans les cirques et qui accomplissait ensuite ses -marchés impurs aux portes, aux environs de ces lieux publics, et jusque -sous les voûtes (_fornices_) de l'édifice où l'on célébrait les jeux. -Ce seul fait démontre assez quelle part avait la Prostitution dans les -habitudes du théâtre. Il est vrai que les femmes honnêtes, les mères -et les matrones, n'assistaient que rarement aux représentations; mais -les lènes et les lénons, les courtisanes fameuses et les mérétrices -populaires, les cinædes et les spadons, avaient le champ libre, et -chacun d'eux profitait des entraînements sensuels inséparables de ces -jeux scéniques, pour vaquer à son méprisable métier. Le proscénium -ou l'avant-scène du théâtre était spécialement réservé aux jeunes et -imberbes courtisans de la débauche la plus dégoûtante. Plaute cependant -veut les expulser du proscénium, dans le prologue du _Poenulus_: -_Scortum exoletum ne quis in proscenio sedeat_. Sur les gradins -les plus apparents, on voyait triompher les étrangères à la mode, -les porteuses de mitre, qui envoyaient leurs émissaires attendre, -recueillir ou solliciter çà et là une offre ou une proposition. Les -gradins les plus élevés étaient occupés par la lie de la Prostitution, -qui se répandait dans les vomitoires et qui souillait de ses impuretés -les vastes et sombres substructions du théâtre ou de l'amphithéâtre. Ce -n'étaient pas seulement des mérétrices, mais encore des enfants vendus -à la débauche, qui se prostituaient dans ces mauvais lieux, dépendant -de tous les spectacles, pour ainsi dire. Le jésuite Boullenger le dit -expressément, dans son traité _De Circo romano_, et il ne cherche -pas à dissimuler l'exécrable destination des voûtes d'un théâtre: -_Certè ad omnia pene gymnasia_, dit-il, _et spectacula, erant popinæ -et ganeæ utrique veneri masculæ et femineæ_. On suppose d'après deux -passages du livre des Machabées, que ces ignobles sanctuaires de la -Vénus mâle s'appelaient en grec +ephêbia+, et en latin _ephebia_. -Le christianisme, pour arriver à la fermeture des _éphèbes_ et à -l'anéantissement de ces moeurs détestables, ne voulait pas laisser un -seul théâtre debout. - -Les spectateurs et les acteurs faisaient donc assaut d'impudeur, -mais la comédie la plus effrontée était chaste auprès des pantomimes -et des mimes, qui semblaient n'avoir été inventés que pour servir -d'auxiliaires à la Prostitution. Chez les Grecs, les actions scéniques, -tantôt muettes et traduites en gestes, tantôt dialoguées et parlées, -tantôt chantées et dansées, dérivaient des fêtes champêtres qui furent -instituées en l'honneur de Bacchus, de Pan, de Flore et des divinités -rurales. Ce n'étaient plus des hymnes phalliques, que répétaient en -choeur des paysans ivres, en sautant autour de leurs amphores à moitié -vides, tandis que d'autres agitaient avec des cordes certaines images -obscènes (_oscilla_) suspendues à des pins et recevant, du mouvement -qu'on leur communiquait, les formes et les aspects les plus licencieux. -Les chants phalliques s'étaient perpétués sans doute dans les villages -de l'Attique, où se promenait encore le joyeux chariot de Thespis -à l'époque des Bacchanales. Mais ce spectacle grossier avait pris -dans les villes un caractère plus scénique, sans rien perdre de son -obscénité primitive. Telle fut l'origine des _dicélies_, des _magodies_ -et des _mimes_. Les dicélistes, que les Sicyoniens appelaient -_phallophores_, ne montaient sur le théâtre que parés des attributs -de Priape, du dieu Terme, de Pan et des satyres qui présidaient à ces -débauches de gaieté populaire: toutes leurs bouffonneries ne sortaient -pas de là. Quant aux magodies, les acteurs, qu'Athénée désigne sous -le nom de _magodes_, s'habillaient en femmes ou en débauchés, dont -l'insigne emblématique était un bâton droit, nommé +areskos+, jouaient -des rôles d'ivrognes et de villageois grotesques, et s'exprimaient par -gestes et par grimaces. Dans les mimes, au contraire, les baladins -ajoutaient, à ces grimaces et à ces gestes déshonnêtes, d'infâmes -chansons et des dialogues non moins indécents. Les mimes passèrent -à Rome et y furent accompagnés de tous les accessoires voluptueux -de la danse et de la musique. Les bouffons, qui jouaient dans ces -comédies de carrefour, avaient la tête rasée et portaient, avec des -souliers plats, un habit bariolé comme celui des prostituées de bas -étage. Les pantomimes, qui n'avaient pas recours à la pétulante -vivacité du dialogue, employaient les prodigieuses ressources de -l'art mimique pour mettre en scène les épisodes les plus obscènes de -la mythologie. Enfin les atellanes, qui rappelaient souvent la verve -satirique d'Aristophane, et qui s'attaquaient aux personnes en accusant -hautement leurs vices et leurs défauts, ne dédaignaient pas de ramasser -leurs bons mots dans le bourbier de la Prostitution. Ces atellanes, -originaires d'Atella, ville des Orques, étaient la comédie nationale -de l'Italie, et conservaient plus d'une tradition des faunes et des -luperques. - -Les pantomimes mythologiques furent toujours celles qui parlaient le -plus aux sens du spectateur. Longtemps avant qu'elles osassent se -montrer sur la scène, elles faisaient les délices des comessations -et des veillées en Grèce ainsi qu'à Rome. Xénophon, dans le livre du -_Banquet_, a décrit une de ces pantomimes, qui, quoique assez libre, -ne donnera pas même une idée de ce que devint par la suite ce genre de -spectacle, quand il eut passé du mystère des salles du festin au grand -jour de la représentation publique. Un Syracusain, maître de pantomime, -annonce en ces termes celle qu'il va offrir aux convives: «Citoyens, -voici Ariane qui va entrer dans la chambre nuptiale; Bacchus, qui a -fait un peu la débauche avec les dieux, viendra la trouver, et tous -deux se plongeront dans l'ivresse de la volupté.» On voit entrer -Ariane, vêtue de ses habits d'épousée; elle s'assied, pensive et -tremblante. Bacchus paraît, en costume de dieu, marchant sur le rhythme -des airs de triomphe qui sont consacrés à ses fêtes solennelles. Ariane -témoigne par ses gestes combien elle est charmée de l'arrivée de son -époux, mais elle se garde bien d'aller au-devant de lui; elle ne quitte -même pas sa position; mais son sein qui bat, ses joues qui rougissent, -tout son corps qui frissonne, ont trahi son émotion. Bacchus l'aperçoit -tout à coup et s'avance vers elle avec des mouvements passionnés. La -pantomime exprimait clairement, sinon chastement, ce que la parole -n'aurait pas su rendre, et elle suppléait, en quelque sorte, à la -langue des dieux. On se figure sans peine ce que pouvait être la -fable de Pasiphaé, celle de Léda, celle d'Ixion et tant d'autres aussi -monstrueuses, interprétées par cette pantomime, qui s'étudiait à être -aussi fidèle qu'éloquente. Ordinairement, les rôles de femmes étaient -remplis par des jeunes gens qui, suivant l'énergique expression de -saint Jérôme, avaient été rompus dès l'enfance à ce manége féminin: -«_In scenis theatralibus_, dit saint Jérôme, _unus atque idem histrio -nunc mollis in Venerem frangitur, nunc tremulus in Cybelem_.» On -comprend qu'à la vue de ces impures gesticulations (_impuris motibus -scenicorum_), comme dit saint Augustin dans sa _Cité de Dieu_, ceux qui -conservaient un reste de pudeur se détournaient en rougissant; mais ils -n'en apprenaient pas moins, à cette école de lubricité, les débauches -hideuses qu'ils s'efforçaient ensuite d'imiter, sinon de surpasser. - -Il y avait pourtant des comédiennes, quoique la plupart des rôles -de femmes fussent confiés à des hommes, pour exciter davantage les -passions les plus dépravées. Ces comédiennes, quel que fût leur -emploi sur la scène, étaient encore plus méprisées que les histrions, -et à leur note d'infamie venait s'adjoindre la marque d'impudicité, -si honnêtes qu'elles fussent peut-être d'ailleurs. Elles avaient -besoin, en effet, d'oublier la pudeur de leur sexe, pour se prêter aux -honteuses servitudes de leur profession. Procope, dans son histoire, -a fait le portrait d'une courtisane de théâtre, que son art indécent -avait rendue aussi fameuse que sa beauté; ce portrait, tracé d'après -nature au sixième siècle, nous montrera qu'à cette époque, malgré les -constants efforts de l'Église chrétienne, le théâtre ne s'était pas -encore soumis à une réforme morale réclamée par tous les docteurs et -les évêques: «Dès qu'elle eut atteint l'âge de puberté, bien que née -de condition libre, elle voulut se faire inscrire sur la liste des -femmes qui se prostituaient sur la scène. Elle fut donc mérétrix au -théâtre, comme ces malheureuses qu'on appelle pédestres ou pédanées, -parce qu'elles vont chercher fortune dans les festins sans y apporter -d'instruments de musique ou plutôt parce qu'elles se couchent par -terre pour se livrer à leurs grossiers assaillants (_quia ad terram se -subigendas moechis substernerent_, traduction du jésuite Boullenger); -car elle n'avait ni flûte ni harpe; elle n'avait point appris à danser -dans l'orchestre; mais elle vendait sa personne à tous ceux qu'elle -rencontrait, faisant trafic de toutes les parties de son corps. -Ensuite, elle offrit son concours aux mimes, pour tout ce qui concerne -le théâtre, et devenue la compagne des bouffons et des grotesques, -elle prit part à leurs travaux scéniques et joua son rôle dans les -représentations. Souvent elle était mise toute nue sous les yeux du -peuple, et elle restait dans cet état de nudité, au milieu de la scène, -sans autre vêtement qu'un voile léger autour des reins (+boubônas -diazôma echousa monon+).» - -Ces nudités impudentes, ces gestes obscènes, ces pantomimes dégoûtantes -ne confirment que trop le jugement rigoureux que portait Tertullien -sur le théâtre, en général, et sur les tristes victimes du libertinage -public, en particulier (_publicæ libidinis hostiæ_): «Ces bourreaux -de leur propre pudeur, disait-il, rougissent au moins une fois dans -l'année, de leurs horribles prostitutions qu'ils osent étaler au grand -jour, et dont le peuple est souvent épouvanté!» Saint Basile ajoute -un dernier coup de pinceau à l'effrayante peinture que les Pères de -l'Église ont faite de l'impureté théâtrale, en nous initiant à la -contenance des spectateurs pendant la représentation des pantomimes: -«L'orchestre, qui abonde en spectacles impudiques, dit-il dans sa -quatrième homélie _ad Examer._, est une école publique et commune -d'impudicité pour tous ceux qui vont s'y asseoir, et les sons des -flûtes et les chants dissolus, qui s'emparent de l'âme des auditeurs, -n'aboutissent pas à d'autre résultat qu'à saisir de folie tous ces -insensés qui s'adonnent à la turpitude, et qui battent la mesure -avec les citharèdes et les joueurs de flûte.» Le grec est tellement -expressif dans ce passage singulier, que nous n'avons pas réussi à le -traduire en français aussi littéralement que le jésuite Boullenger -l'a traduit en latin: _Orchestra_, dit-il, _quæ abundat spectaculis -impudicis publica et communis schola impudicitiæ iis qui assident, et -tibiarum cantus et cantica meretricia insidentia audientium animis, -nihil aliud persuadent, quam ut omnes foeditati studeant et imitentur -citharistarum aut tibicinum pulsus_. Au reste, les Pères, en condamnant -les turpitudes du théâtre, ne se font pas scrupule de les dépeindre ou -de les caractériser sans réticence; Arnobe parle de ces crispations -de reins (_clunibus crispatis_), qu'on ne pouvait voir avec calme; -saint Cyprien dit que la pantomime est l'art d'exprimer avec les -mains tout ce qu'il y a d'obscénité dans les fables de la mythologie; -Lactance affirme que cette pantomime théâtrale se composait surtout -des gestes et des poses, par lesquels on imite en dansant toutes les -nuances du plaisir (_impudici gestus, quibus infames feminæ imitantur -libidines quas saltando exprimunt_); Salvien déclare qu'il serait trop -long d'énumérer toutes les imitations de choses honteuses, toutes -les obscénités des mots et des consonnances, toutes les turpitudes -des mouvements, toutes les saletés des gestes. Les Pères, quoique -chrétiens, s'indignent de voir les dieux et les déesses du paganisme -livrés aux ignobles mascarades et aux atroces profanations des -pantomimes; Arnobe s'étonne qu'on ait osé faire de Vénus une vile -courtisane et une affreuse bacchante, à Rome où Vénus avait tant de -temples et de statues comme aïeule divine du peuple romain (_saltatur -Venus et per affectus omnes meretriciæ vilitatis impudica exprimitur -imitatione bacchari_). - -Le christianisme, en proscrivant tous les jeux scéniques, avait -moins en vue la comédie que la danse à laquelle se rattachaient tous -les genres de Prostitution. «La danse, comme le dit Lucien dans son -dialogue sur cet art voluptueux, remonte au berceau du monde et naquit -avec l'amour.» Lucien rapporte, à ce sujet, une fable bithynienne -qui voulait que Priape, chargé de l'éducation de Mars enfant, l'eût -formé à la danse plutôt qu'à l'exercice des armes, pour développer -à la fois les forces physiques et le caractère belliqueux de son -élève. Voilà pourquoi, disait la morale de cette fable allégorique, la -dixième partie du butin fait par Mars à la guerre retourne toujours -au profit de Priape. Les Pères de l'Église ne trouvèrent pas que -cette origine guerrière pût absoudre la danse érotique. En effet, -depuis longtemps, on ne dansait plus la pyrrhique et les autres danses -martiales, qui avaient jadis exalté le courage de Lacédémone, et enivré -la Grèce aux sons des boucliers; les danses religieuses elles-mêmes -semblaient froides et muettes. Mais partout, dans les théâtres, dans -les gymnases, dans les festins, on avait introduit la danse lascive -et la pantomime mythologique. C'était une fureur chez les vieillards -ainsi que chez les jeunes gens: on ne se lassait pas de voir danser -des baladins depuis le lever jusqu'au coucher du soleil (_ab orto -sole ad occasum_, dit la traduction de saint Basile, Hom. IV, _ad -Examer._). Ces danses excitaient une sorte de délire dans les rangs -des spectateurs, qui, fussent-ils chauves et portassent-ils une longue -barbe blanche, s'agitaient en cadence sur leurs siéges et poussaient -de honteuses acclamations, en applaudissant les danseurs, ces vils -histrions d'impudicité, ces hommes dégradés et ces femmes perdues, -marqués du sceau de l'infamie par la loi romaine. C'est ainsi que -Lucien nous représente un vieux philosophe au milieu des courtisanes -et des débauchés, secouant sa tête blanchie et se pâmant de plaisir -vis-à-vis d'un misérable efféminé, indigne du nom d'homme: «Vous -allez vous asseoir à l'orchestre, dit Craton à Lucien qu'il gourmande, -pour enivrer vos oreilles et du chant, et des sons de la flûte, pour -charmer vos yeux au spectacle d'un infâme, qui, revêtu des habits de la -mollesse et obéissant à des cantilènes lascives, imite, dans tous leurs -excès, les passions de quelques femmes éhontées telles que Phèdre, -Parthénope, Rhodope, et gesticule aux sons mourants de la lyre, au -bruit des pieds qui marquent la cadence!» Lucien qui prend parti pour -l'art de la danse, et qui le proclame utile autant qu'agréable, ne peut -cependant se dispenser de parler des gymnopédies et d'autres danses -grecques, dans lesquelles figuraient nus des vierges et des enfants: -«La danse, dit-il, doit peindre au vif les moeurs et les passions... -La danse n'a point de limites: elle embrasse tous les objets; c'est un -spectacle qui réunit tous les autres, les instruments, le rhythme, la -mesure, les voix et les choeurs.» On s'explique alors l'empire suprême -qu'exerçait un pareil art sur des sens toujours préparés à la volupté; -on s'explique, en même temps, pourquoi les évêques chrétiens avaient -tant à coeur d'étouffer les séductions irrésistibles de la danse. - -Il serait trop long de citer ici tous les genres de danses théâtrales -ou conviviales, qui avaient sollicité la sévère vigilance de l'Église, -et qui lui semblaient surtout entachées de Prostitution, nous avons -déjà indiqué plus particulièrement celles qui rappelaient quelque fait -mythologique des amours de l'Olympe. Les plus connues et les moins -décentes étaient les danses de Vénus, +aphroditê+, sorte d'épopée -licencieuse qui se composait d'une foule de scènes de pantomime -accompagnées de chants obscènes et de musique énervante. L'histoire -entière de Vénus et ses innombrables adultères étaient reproduits -avec une impure vérité, tellement que le poëte de la _Métamorphose_ -et de l'_Art d'aimer_, le voluptueux Ovide, rougissait de retrouver -ses vers traduits en mouvements, en gestes et en postures érotiques: -_Scribere si fas est imitantes turpia mimos_, disait-il étonné de la -licence de pareils tableaux. Athénée nous donne les noms d'un certain -nombre de danses de la même espèce, qu'il ne décrit pas, mais dont il -caractérise plus ou moins l'indécence. Telles étaient l'_epiphallos_, -qui descendait directement des fêtes et des jeux phalliques; l'_hédion_ -et l'_heducomos_, danses mêlées de chansons lubriques; la _brydalica_, -originaire de Laconie, dansée par des femmes qui avaient des masques -ridicules d'une monstrueuse indécence; la _lamptrotera_, dont les -danseuses entièrement nues, se provoquaient par des propos libertins; -le _strobilos_ ou l'ouragan, qui soulevait les robes des acteurs -par-dessus leurs têtes; le _kidaris_ ou le chapeau, danse immodeste -des Arcadiens; l'_apokinos_, qui consistait dans un prodigieux -frémissement des hanches; le _sybaritiké_, qui justifiait complétement -son nom; le _mothon_ ou l'esclave, qui se permettait bien des libertés; -le _ricnoustai_ et _diaricnoustai_, qui avaient à leur service une -quantité de titillements et de tressaillements du corps, etc. Le savant -Meursius a fait un volume de dissertations sur les danses des Grecs, -et il est loin d'avoir épuisé ce sujet délicat, en ce qui concerne les -danses de l'amour. - -Les Romains avaient encore renchéri sur la mollesse et sur l'impudence -de ces danses qui se produisaient sans voile sur les théâtres, et qui -favorisaient journellement la corruption des moeurs. Chaque danseur, -chaque danseuse, en vogue, inventait la sienne et lui appliquait son -nom: c'est ainsi que Bathylle, Pylade, Phabaton et d'autres célèbres -pantomimes furent des créateurs de diverses danses qui ne le cédaient -pas en lasciveté aux danses de l'Égypte et de la Grèce. Mais la danse -la plus estimée à Rome, celle dont raffolaient les Romains, c'était la -cordace, qui devait ses succès à un merveilleux remuement des reins et -des cuisses. Sénèque se plaint de ce que cette danse libidineuse avait -été introduite sur la scène (_Nat. Quæst._ l. I, c. 16). Il paraîtrait, -d'après l'étymologie du nom de cette danse grecque, que les premiers -danseurs se suspendaient à un câble et se balançaient dans l'air -avec mille postures bouffonnes et malhonnêtes: c'était un souvenir -traditionnel de ces _oscilla_, qu'on faisait brimbaler dans les fêtes -de Bacchus, et qui affectaient parfois de si singulières formes. - -Presque toutes les danses scéniques d'ailleurs demandaient une -incroyable agilité du corps et une souplesse extraordinaire des -membres. Les danseurs étaient tous plus ou moins équilibristes et -funambules. Dans le _Banquet_ de Xénophon, nous voyons une petite -danseuse qui fait la roue en arrière rapprochant sa tête des talons, -tandis qu'un bouffon fait la roue en avant, aux sons de la double -flûte. Les danseurs font une telle dépense de mouvements désordonnés, -en tournant sur eux-mêmes, qu'ils tombent épuisés de lassitude à -force de se remuer en tous sens. Dès la plus haute antiquité, ces -danseurs étaient nus, les uns chargés d'amulettes indécentes, les -autres barbouillés de cumin ou de safran, les uns simulant le sexe -féminin, les autres augmentant les proportions de leur sexe, tous la -tête et le menton rasés, beaucoup coiffés du pétase, en signe de moeurs -efféminées. Cette nudité ordinaire des coryphées de la danse ajoutait -particulièrement à son caractère honteux. Une fresque d'Herculanum -représente une danseuse enfantine, tout à fait nue, qui danse dans la -main d'un flûteur, assis au pied d'un lit de festin où deux convives -s'animent mutuellement à ce spectacle lubrique. Suidas mentionne une -autre danse nue, dans laquelle les acteurs appendaient autour de leurs -reins ou bien à leur cou, d'énormes vessies colorées en rouge, ayant -l'aspect des _oscilla_ et prenant à chaque mouvement de la danse une -physionomie impudique. (Voy. le passage de Suidas, dans le traité du -_Théâtre_, par Boullenger, l. I, c. 52.) - -Il est tout naturel que les mercenaires qui se prêtaient à de pareils -jeux de Prostitution fussent notés d'infamie, et compris dans la -classe des mérétrices et des cinædes. Aussi, dans les premiers siècles -du théâtre latin, les acteurs qui s'exposèrent de la sorte au mépris -public, furent non-seulement exclus du rang des citoyens, mais encore -purent être chassés de Rome par ordre des censeurs. A cette époque de -pudeur censoriale, on n'admettait pas sur la scène un homme en habit -de femme, et la différence des sexes ne s'établissait aux yeux du -spectateur que par le caractère spécial du masque de théâtre. Mais, -nonobstant les décisions des magistrats, l'immoralité théâtrale avait -bientôt rompu toutes les digues, et la Prostitution s'était installée -en reine dans ces impures assemblées. Hormis certaines exceptions -que le talent de l'acteur et le caractère de l'homme pouvaient seuls -déterminer, tout ce qui figurait sur la scène était infâme et diffamé. -Les applaudissements du peuple ne faisaient que consacrer cette -infamie. Parmi les acteurs, il n'y eut que des eunuques, des cinædes, -des _patients_, des spadons et d'autres complices de la débauche -contre nature; parmi les actrices, ce n'étaient que prostituées de -tous les genres. Arnobe s'exprime, à cet égard, avec une énergie que -la traduction la plus exacte ne saurait égaler; il parle des effets -corrupteurs de la musique et de la pantomime: «Ces femmes, dit-il, -deviennent mérétrices, joueuses de harpe et d'instruments, pour livrer -leur corps à un ignoble trafic, pour afficher leur ignominie devant -un peuple qui leur appartient, promptes à se jeter dans les lupanars, -cherchant aventure sous les voûtes du théâtre, ne se refusant à aucune -impureté et offrant leur bouche à la débauche: _In feminis fierent -meretrices, sambucistriæ, psaltriæ, venalia ut prosternerent corpora, -vilitatem sui populo publicarent, in lupanaribus promptæ, in fornicibus -obviæ, nihil pati renuentes, ad oris stuprum paratæ_.» Et pourtant -ce fut parmi ces femmes déshonorées, que le christianisme recruta des -martyres et des saintes. - -Les fondateurs du christianisme avaient senti la nécessité de -s'attaquer en face au théâtre païen, pour arriver à la réforme des -moeurs; ils réunirent toutes leurs forces, toute leur autorité, toute -leur éloquence contre cet ennemi formidable qui se défendait avec les -armes puissantes de la sensualité, du plaisir et de la Prostitution; -mais, pendant plus de six siècles, le théâtre soutint ces assauts, -et il ne s'écroula qu'après les derniers autels du polythéisme. La -Prostitution ne fut pas écrasée néanmoins sous les débris de la scène. - - - - -CHAPITRE VIII. - - SOMMAIRE. --But du christianisme dans la réforme des moeurs - publiques. --Du _vectigal_, ou _impôt lustral_, que payaient les - prostituées dans l'empire romain. --Les _travaux de jour_ et les - _travaux de nuit_. --Le vectigal obscène. --La taxe mérétricienne - sous Héliogabale. --L'_aurum lustrale_. --Les percepteurs du - vectigal de la prostitution. --Épitaphe d'un agent de cette - espèce. --Alexandre Sévère décide que l'_or lustral_ sera employé - à des fondations d'utilité publique. --Suppression du droit - d'exercice pour la prostitution masculine. --Le _chrysargyre_. --La - capitation lustrale limitée à cinq années. --Les collecteurs du - _chrysargyre_. --Épitaphe du premier _lustral_ de l'empire. --Sa - fille _Verecundina_, ou _Pudibonde_. --Dissertation sur l'origine - du mot _lustral_. --Constantin-le-Grand n'est pas le créateur du - chrysargyre. --Édits de cet empereur sur la _collation lustrale_. - --Protestation des philosophes contre le tribut de la Prostitution. - --Théodose II supprime la taxe des lénons dans la collation - lustrale. --Les prolégomènes de sa novelle _De lenonibus_. - --Les courtisanes restent tributaires du fisc. --Recensement des - prostituées. --Explication de la constitution du chrysargyre, - par Cédrénus. --Rigueurs des collecteurs des deniers du vectigal - impur. --Comment s'y prenaient ces agents pour établir les rôles - de la Prostitution. --L'empereur Anastase abolit le chrysargyre. - --Projets des percepteurs et des fermiers de cet impôt pour - en obtenir le rétablissement. --Comment Anastase s'y prit pour - déjouer leurs espérances. --Le chrysargyre reparaît sous Justinien. - --Indulgence de cet empereur pour les prostituées. --L'impératrice - Théodora. --Maison de retraite et de pénitence pour les femmes - publiques. --Les cinq cents recluses de l'impératrice. - - -Il nous reste à examiner l'influence que le christianisme exerça sur la -jurisprudence romaine et sur les décrets des empereurs, au point de vue -de la Prostitution. Cette influence notable, qui émanait des conciles, -ne s'écartait pas de leur doctrine, et tous les empereurs chrétiens, -depuis Constantin jusqu'à Justinien, se sont appliqués à renfermer la -Prostitution dans des limites plus étroites, sous une surveillance -plus sévère, sans compromettre, en essayant de la supprimer tout à -fait, la sécurité de la vie sociale. On ne saurait donc douter que -les empereurs, n'aient été dirigés, en cette occasion, par la raison -éclairée des Pères de l'Église, qui admettaient l'existence de la -Prostitution dans un État, comme un mal nécessaire et incurable, comme -une plaie qu'il ne faut pas cicatriser, mais seulement restreindre et -dissimuler. Mais, en revanche, par le même système, ils cherchaient -à détruire le mal dans son principe, en opposant la pénalité la plus -rigoureuse à tous les actes du _lenocinium_. On peut donc résumer ainsi -le but du christianisme dans la réforme des moeurs publiques, par la -législation impériale: arrêter les progrès de la Prostitution, diminuer -et circonscrire son domaine, en écarter tous ses parasites impurs, -la laisser subsister dans l'ombre du mépris pour l'usage de quelques -pervers, la rendre, s'il était possible, plus honteuse, plus dégradante -encore, et mettre entre elle et la vie honnête une ligne de démarcation -plus profonde et plus marquée. - -Mais avant d'aborder ce que nous nommerons la Police chrétienne de la -Prostitution sous Constantin et ses successeurs, nous devons traiter -un sujet qui s'y rattache et qui mérite d'être étudié à part. Nous -voulons parler du vectigal ou de l'impôt lustral que payaient les -prostituées dans tout l'empire romain, depuis le règne de Caligula, -qui avait établi cet impôt. Il est remarquable que ce scandaleux -vectigal, prélevé sur la dépravation sociale, ait subsisté jusqu'à -Anastase Ier, et que les empereurs chrétiens antérieurs à ce prince -aient consenti à souiller leurs mains, en puisant l'or à cette source -immorale. Il est vrai qu'ils semblent avoir voulu épurer cet or -infâme, par des fondations pieuses et utiles, entre lesquelles nous -trouvons l'établissement d'une maison de refuge ou de pénitence pour -les prostituées. La taxe de la Prostitution, dans l'antiquité, est -un fait d'autant plus intéressant, que nous la verrons reparaître -plus régulière et moins arbitraire dans les temps modernes, sous le -régime d'une administration qui se prétend fondée sur la morale et la -religion. - -Les Romains donnaient le nom de _vectigal_ à toute espèce d'impôt -tiré (_vectus_) de la substance du peuple qui y contribuait: tout -était matière à vectigal dans les choses et les habitudes de la vie -sociale; mais il ne paraît pas que la Prostitution ait été taxée -avant Caligula, qui ordonna que chaque prostituée payerait au fisc -la huitième partie de ses gains journaliers (_ex capturis_), ce -qui produisait un impôt proportionnel qui suivait le cours de la -Prostitution et qui montait ou descendait avec elle. Nous n'acceptons -pas cependant la distinction que le savant commentateur de Suétone, -Torrentius, croit devoir établir entre les travaux de nuit et ceux -de jour des prostituées, en disant que ces derniers seuls étaient -assimilés aux travaux des portefaix et soumis à la fiscalité impériale. -Le mot _captura_ ne porte pas cette distinction beaucoup trop subtile, -et Caligula n'était pas assez innocent pour se priver de la meilleure -part de ses revenus pornoboliques. Ce n'est pas tout; Caligula, pour -augmenter encore les produits du vectigal obscène, y fit contribuer -aussi tous ceux qui, hommes ou femmes, avaient exercé le mérétricium ou -le lénocinium; mais Suétone ne nous apprend pas quel était ce droit, -qui, sans doute, n'avait rien de fixe ni de permanent, puisque les -mariages étaient également frappés d'un droit du même genre (_nec non -et matrimonia obnoxia essent_). Ce vectigal n'avait certainement pas -pour objet de modérer les abus de la Prostitution en la rendant plus -onéreuse. C'était, au contraire, une prime de garantie de tolérance -que l'autorité exigeait de tous les agents de la dépravation publique. -Il y avait loin de là aux lois prohibitives de Tibère, qui exilait ou -déportait les prostituées patriciennes et les débauchés de l'ordre -équestre, pour punir les premières de s'être fait inscrire sur les -listes des courtisanes, et les seconds, d'avoir osé paraître sur le -théâtre ou dans l'arène. L'impôt créé par Caligula ne fut pas aboli -sous les règnes suivants, mais on en changea plusieurs fois l'assiette -et la forme, de manière à lui faire produire davantage et à y soumettre -le plus grand nombre possible de contribuables. - -Nous avons vu (t. II, ch. 29) que l'exécrable Héliogabale avait -imaginé, pour accroître les produits de la Prostitution, d'ouvrir des -lupanars dans son palais même et d'élever arbitrairement les tarifs de -ces lupanars impériaux, dans lesquels accouraient les matrones, et les -chevaliers romains, jaloux de grossir les revenus de César. Mais la -taxe mérétricienne n'avait plus alors aucune mesure, et les percepteurs -chargés de la prélever la fixaient suivant leur caprice ou selon la -fortune des individus. Xiphilin emploie un mot grec analogue au mot -latin _captura_, de Suétone, en décrivant les institutions lupanaires -d'Héliogabale: +chrêmata te par' autôn synelege, kai egaurounto tais -empolais+. Le vectigal de la Prostitution, _meretricium_, comprenait -les droits de tous genres, qu'on percevait sur quiconque faisait -profession de débauche, quel que fût son sexe, ou son âge, ou son rang: -les lénons et les lènes n'étaient pas ménagés dans cette contribution -arbitraire, et les enfants rapportaient de plus fortes sommes que -les femmes, parce qu'ils étaient plus nombreux. Cet impôt honteux, -pour n'être pas confondu avec les autres _vectigalia_ de toute nature -qui écrasaient la population honnête, se déguisa dès lors sous la -dénomination d'_aurum lustrale_, soit qu'on entendît par là que la -taxe avait un caractère d'expiation ou équivalait à la purification -du fait obscène, soit plutôt qu'on fît allusion à la provenance même -de l'impôt, qui sortait surtout des lupanars appelés _lustra_. La -perception de cet impôt devait être très-difficile, et les receveurs -qui avaient mission de le toucher se trouvaient sans doute armés d'une -sorte d'autorité, à l'aide de laquelle ils pouvaient venir à bout du -mauvais vouloir des créatures dégradées qu'on avait mises sous leur -surveillance. Au reste, il est certain que les fonctions de collecteur -de l'or lustral n'entraînaient pas la note d'ignominie, pour ceux qui -remplissaient cette pénible charge publique; car on trouve, dans les -Inscriptions de Gruter, no 347, l'épitaphe d'un agent de cette espèce, -qui est qualifié ainsi: P. AELIO T. F. AVRI LVSTRALIS COACTORI. - -L'impôt de l'or lustral rendait de trop grandes sommes au trésor -public, pour qu'on y renonçât aisément. Aussi, Alexandre Sévère, qui -avait horreur de cet or entaché d'infamie, décida qu'on le purifierait -en l'employant à des fondations d'utilité publique: il l'appliqua -donc à la restauration du Théâtre, du Cirque, de l'Amphithéâtre et -du Stade, afin que ces monuments, consacrés aux plaisirs du peuple, -fussent entretenus aux frais de la Prostitution. (_Lenonum vectigal_, -dit Suétone, _et meretricum et exoletorum, in sacrum ærarium inferri -vetuit_.) Lampride, en racontant cette honnête réforme qui signala le -règne d'Alexandre Sévère, ajoute que ce prince austère et vertueux -avait eu la pensée de faire disparaître entièrement les jeunes -auxiliaires de la débauche publique (_habuit in animo ut exoletos -vetaret_); mais l'empereur craignit que cette mesure ne convertît un -opprobre public en un débordement de passions particulières, «parce -que, dit l'historien des Césars, les hommes désirent plus vivement -ce qui leur est interdit et s'y portent avec une sorte de fureur.» Au -reste, comme Alexandre Sévère diminua tous les impôts (_vectigalia_) -et les réduisit à la trentième partie de ce qu'ils étaient sous -Héliogabale, on doit croire qu'il laissa subsister à l'ancien -taux celui de l'or lustral. Cet impôt subit pourtant différentes -modifications, auxquelles il est impossible d'assigner une époque. Sous -l'empereur Philippe, qui ne cachait pas ses préoccupations chrétiennes, -la Prostitution masculine cessa de payer un droit d'exercice, car -elle fut entièrement abolie en principe, sinon en fait, par un édit -impérial. (Voy. Lampride, ch. 23 de la Vie d'Alexandre Sévère.) -Plus tard, le vectigal impudique ne se paya plus que tous les cinq -ans, comme d'autres taxes résultant du métier et de la condition des -personnes. Il fut appelé alors _chrysargyrum_, mot formé du grec et -qui comprend les deux mots +chrysos+ et +argyrion+, _or_ et _argent_, -pour exprimer sans doute que les uns rachetaient leur infâme industrie -au poids de l'or, les autres au poids de l'argent, et que la taxe -était inégale pour tous, quoique le motif en fût homogène et que la -différence de la Prostitution ne réglât pas la différence du tarif -légal. - -On n'a pas, d'ailleurs, de notions précises sur la quotité de la -capitation lustrale, qui était exigible au commencement de la cinquième -année de cette espèce de bail contracté entre l'État et les agents -directs ou indirects de la Prostitution. Le payement de l'impôt était, -en quelque sorte, une autorisation acquise d'exercer le scandaleux -métier pour lequel il fallait avoir un privilége et une patente, s'il -est possible de caractériser par ces expressions modernes un fait -ancien qu'elles représentent exactement. Le privilége lustral était -ainsi limité à cinq années, afin que les trafiquants de Prostitution -pussent toujours, avant l'expiration du délai de rigueur, déclarer -qu'ils abandonnaient l'exercice de leur métier ignoble et rentraient -dans la vie honnête. La collation des deniers du chrysargyre était -confiée à des officiers de bonnes moeurs, chargés d'établir les -taxes et de les faire tomber dans les caisses du trésor public. Ces -officiers avaient le titre de _lustralis_, comme on le voit dans une -inscription du recueil de Fabricius: PRIMIGENIO LVSTRALI AVGG. N. N. -ALFIA VERECVNDINA PATRI PIENTISSIMO. Cette inscription, qui doit être -du quatrième siècle, nous montre le principal gouverneur de la recette -lustrale ou plutôt le premier _lustral_ de l'Empire; mais elle ne le -nomme pas, en le qualifiant, au nom de sa fille, de père très-tendre -pour ses enfants, _patri pientissimo_. Le nom de la fille de ce -fermier de Prostitution mérite d'être remarqué: _Verecundina_ équivaut -à _pudibonde_, et un pareil nom n'est pas de trop, pour justifier -la position équivoque d'une fille qui avait été élevée au milieu des -impures attributions de la maison paternelle. Nous ne croyons pas qu'il -faille rapporter l'origine du mot _lustralis_ à la période de cinq ans, -pendant laquelle la Prostitution n'avait rien à payer au fisc; Ulpien -a pu employer _lustralis_ dans le sens de _quinquennal_ (de _lustrum_, -lustre), sans ôter à ce mot sa signification primitive qui comportait -une espèce de pénalité expiatoire. - -Zosime, historien grec très-partial contre les chrétiens, reproche -amèrement à Constantin le Grand d'avoir frappé d'un nouvel impôt le -mérétricium, parce que le mot _chrysargyre_ semble n'avoir été employé -que vers cette époque; mais Zosime ne fournit aucune preuve à l'appui -de l'accusation qu'il dirige contre la morale même de l'Évangile, -en attribuant au premier empereur chrétien la création d'un impôt -scandaleux et corrupteur. Il est certain que cet impôt existait depuis -Caligula et n'avait jamais été aboli, mais circonscrit et réglementé. -Constantin avait eu le projet de supprimer à la fois l'impôt et la -tolérance impure qui en était le prétexte: il publia de nouveaux édits -sur la _collation lustrale_, qui comprenait tous les genres de taxe, -exigée de toute nature de commerce, et il laissa subsister les lénons -et les courtisanes parmi les trafiquants qui devaient au fisc une part -de leurs bénéfices. C'était fermer les yeux sur un abus contraire à -l'esprit du christianisme et même à la simple philosophie, mais ce -n'était pas créer ni approuver cet abus, qui ne fut réformé en partie -que sous Théodose le Jeune. Au reste, dès le deuxième siècle, les -philosophes avaient déjà protesté de toute leur indignation contre -l'odieux impôt qui assurait l'impunité de la débauche, et qui plaçait -ses actes les plus avilissants sous la garantie du gouvernement. -Justin, dans son _Apologie pour les chrétiens_, écrite au milieu du -deuxième siècle, accuse énergiquement les empereurs de recevoir le -tribut de la Prostitution: «Comme les anciens, dit-il, nourrissaient -de grands troupeaux de boeufs et de chèvres, de même aujourd'hui -on élève des enfants destinés à l'infamie et des femmes de bonne -volonté (_muliebrem patientiam_, selon la traduction latine), et cette -multitude de femmes, de cinædes et de fellateurs à la bouche impure -(_apicorum spurco ore_) payent des redevances que vous n'avez pas honte -d'accepter!» - -Ce fut Théodose II qui exécuta en partie ce que Constantin avait -projeté, et qui supprima la taxe des lénons dans la collation lustrale; -il n'aurait pu conserver cette taxe et défendre le lénocinium. En -mettant fin à ce hideux commerce et en le proscrivant, sous les peines -les plus sévères, il ne pardonna pas à l'incurie de ses prédécesseurs, -et il la leur reprocha hautement dans les prolégomènes de la novelle -_De lenonibus_, promulguée en 439: «L'insouciance de nos aïeux -s'était laissé circonvenir, dit-il, par la damnable habileté des -lénons, qui, sous prétexte de certaine prestation lustrale, étaient -autorisés à faire commerce de corruption et de débauche (_ut, sub -cujusdam lustralis prestationis obtentu, corrumpendi pudoris liceret -exercere commercium_).» Dans cette même novelle, l'empereur se demande -s'il pouvait être permis aux lénons d'habiter dans la capitale de -l'empire d'Orient, et si le trésor devait s'enrichir de leur infâme -industrie (_aut eorum turpissimo quæstu ærarium videretur augeri_). -Théodose retrancha donc les lénons de la collation lustrale; mais -il n'en exempta pas les courtisanes, qui restèrent tributaires du -fisc. Le chrysargyre continua d'être perçu avec beaucoup de sévérité -sur tous ceux qui s'occupaient de négoce à quelque titre que ce fût: -les lénons et les jeunes artisans de débauche ne furent plus compris -dans le recensement qui avait lieu tous les quatre ans et non, comme -avant le règne de Constantin, tous les cinq ans. Ce recensement se -faisait très-scrupuleusement dans tous les quartiers et dans toutes les -maisons, en sorte que chaque habitant avait à justifier de ses moyens -d'existence et à faire la part de l'empereur. Ceux qui ne pouvaient -payer la taxe, à cause de leur extrême pauvreté, n'échappaient pas aux -mauvais traitements que leur faisait souffrir l'exacteur. Zosime nous -apprend que la levée des deniers était faite, sous Constantin, avec -tant de rigueur, que les mères vendaient leurs enfants et que les pères -prostituaient leurs filles, pour acquitter l'impôt du chrysargyre, -le plus onéreux et le plus injuste de tous les impôts. On voit que le -vectigal impur n'avait pas cessé de s'étendre et d'envelopper dans ses -filets toute la population mercenaire des cités. - -Les historiens ne sont pas d'accord entre eux sur l'application -de cette taxe, qui n'atteignait pas seulement les agents de la -Prostitution urbaine, et qui avait fini par devenir annuelle, au lieu -d'être exigible de quatre ans en quatre ans. Cependant Cédrénus, qui -compilait au onzième siècle son _Histoire universelle_ d'après des -chroniqueurs aujourd'hui perdus, a pris soin d'expliquer, à son point -de vue, la constitution du chrysargyre tel qu'il existait à la fin du -cinquième siècle. «Tout mendiant, dit-il, toute prostituée (+pornê+), -toute femme répudiée, tout esclave, tout affranchi, payaient certaine -redevance au trésor. On avait imposé aussi les mulets, les singes, les -juments et les chiens, fussent-ils en ville ou à la campagne. Homme -ou femme, chaque individu soumis à la taxe payait une pièce d'argent; -on en exigeait autant de chaque cheval, de chaque boeuf et de chaque -mulet, mais l'âne et le chien n'étaient taxés qu'à six oboles par -tête.» Cédrénus semble oublier, dans cette nomenclature, les négociants -de toute espèce (_negociatores_) qui participaient plus ou moins -au chrysargyre, et qui sont désignés collectivement par les décrets -relatifs à la taxe lustrale. Tous les historiens sont unanimes en ce -qui concerne la dureté des exacteurs, qu'ils représentent, d'ailleurs, -comme de hauts personnages honorés de la confiance particulière de -l'empereur. Cédrénus dit, à ce sujet, qu'un immense gémissement -s'élevait de la ville, des faubourgs et des campagnes voisines, -au moment où le fisc envoyait à la curée une implacable armée de -collecteurs, semblables à une nuée de sauterelles. Il paraît néanmoins -que les prostituées et leur vile escorte avaient plus à souffrir -que tous les autres contribuables, probablement parce que l'exaction -s'exerçait sur ces malheureuses sans aucun contrôle et à la merci des -officiers du fisc. Évagrius, dans son _Histoire ecclésiastique_ (Liv. -III, ch. 39), raconte qu'on allait à la recherche des courtisanes et -des débauchés dans les lupanars et dans les cabarets; qu'on employait -la ruse et la violence pour les convaincre du fait de Prostitution, -et qu'on ne leur donnait la liberté d'user de leur corps qu'après leur -avoir délivré un brevet (_charta_) qui constatait à la fois leur vilain -métier et le solde de l'impôt lustral. - -Il était réservé à l'empereur Anastase d'accomplir une réforme que -réclamait depuis des siècles l'Église chrétienne, et que Constantin -le Grand n'avait pu effectuer malgré le désir qu'il en eut. Tel -est le témoignage d'un écrivain anonyme, auteur d'une relation _de -Synodis_, que cite Ducange dans son _Glossarium ad scriptores mediæ et -infimæ græcitatis_. Évagrius fait un récit curieux de l'abolition du -chrysargyre par Anastase, au commencement du sixième siècle. «Cette -exécrable taxe, dit-il, était un outrage à Dieu, une honte pour les -gentils eux-mêmes et un affront pour l'empire chrétien, puisqu'elle -autorisait les infamies dont elle partageait le lucre honteux.» Les -collecteurs qui présidaient à la perception du chrysargyre étaient -pourtant des hommes honorables, qui, après s'être enrichis aux dépens -du vice, remplissaient dans l'État les fonctions les plus imposantes, -et ne rougissaient pas des turpitudes que leurs secrétaires et leurs -agents avaient faites en leur nom et sous leur autorité. Anastase -fut instruit de toutes les horreurs qui se commettaient dans la -collation lustrale, et il résolut aussitôt de mettre fin à ce scandale. -Vainement, un habile homme, appelé Thucydide, essaya de prendre la -défense du chrysargyre et de prouver qu'il était aussi juste que -nécessaire, Anastase le dénonça comme immoral et inique devant le -sénat et l'abolit par une loi, en ordonnant de brûler les registres -des percepteurs et des fermiers de l'impôt. Ceux-ci se promirent bien -d'obtenir le rétablissement du chrysargyre, qui leur avait procuré -de si beaux bénéfices, et ils n'attendaient qu'un nouveau règne pour -reconstituer l'assiette de cet impôt à l'aide des chartes originales -qu'ils avaient conservées ou qu'ils savaient pouvoir retrouver au -besoin. Mais Anastase, averti de leurs espérances et de leurs projets, -voulut leur porter un dernier coup. - -Il feignit de regretter la précipitation avec laquelle il avait agi, en -se privant d'une source si productive de revenus publics; il s'accusa -tout haut d'imprudence et il se plaignit de n'avoir point écouté les -conseils de Thucydide, qui le suppliait de respecter un impôt que les -empereurs, depuis Caligula, avaient considéré comme la richesse du -trésor impérial. Est-ce que cet or n'était pas purifié par l'usage -qu'on en faisait, lorsqu'on l'appliquait aux dépenses de l'armée et du -culte? Là-dessus, Anastase témoigne l'intention de rétablir l'impôt. -Il mande auprès de lui les percepteurs du chrysargyre et leur déclare -qu'il se repent d'avoir appauvri l'État par la suppression de la taxe -lustrale. Tous les assistants se réjouissent de voir l'empereur dans -de telles dispositions, et ils ne lui cachent pas qu'on peut encore -rassembler les chartes et les titres originaux d'après lesquels -on rétablira les registres du fisc. Anastase les félicite de leur -zèle et les encourage à n'épargner ni soins, ni peines pour réunir -tous les titres qui existent encore. Les fermiers du chrysargyre -s'empressent d'obéir et vont à la recherche de ces titres, pendant -que la désolation s'empare de la gent mérétricienne, qui s'était -vue délivrée d'une odieuse servitude. On ne se rendait pas compte du -motif qui avait déterminé l'empereur à revenir sur un acte approuvé -et applaudi par tous les vrais chrétiens. On savait que les moines de -Jérusalem avaient envoyé à Constantinople une députation chargée de -solliciter, au nom de l'Église, l'abolition du chrysargyre; or les -envoyés monastiques avaient été reçus avec beaucoup d'égards chez -l'empereur, qui s'était même beaucoup intéressé à la représentation -d'une tragédie grecque, dans laquelle Timothée de Gaza, non moins -recommandable par sa réputation de sagesse que par son talent de poëte, -avait caractérisé les abominations de cet impôt, digne de Caligula, -son créateur. Anastase dissimula, jusqu'à ce que les chartes originales -lui eussent été livrées, à la diligence des receveurs, qui parvinrent -à les découvrir dans les archives et chez les particuliers. «Est-ce là -tout?» demanda-t-il au premier _lustral_ de l'empire. Sur la réponse -affirmative de cet officier, il fit publier, au son des trompettes, que -le peuple était invité à se rendre au cirque pour y voir un spectacle -qu'on n'avait jamais vu et qu'on ne reverrait jamais. Le peuple ne -manqua point à l'appel: toutes les chartes de l'impôt avaient été -amassées au milieu du cirque; un héraut annonça aux assistants que -le chrysargyre était condamné au feu, comme impie et infâme. Tout fut -brûlé, en effet, aux acclamations de la multitude, et les cendres de -cet amas de papyrus retombèrent sur la tête des courtisanes et des -lénons, qui n'avaient pas été les derniers à envahir les gradins du -cirque. - -Il paraîtrait cependant que le chrysargyre ne fut pas complétement -anéanti dans les flammes, et qu'il ressuscita sous une autre forme, de -manière à fournir encore des sommes considérables au trésor public. -Il existait sous le règne de Justinien, qui évita pourtant de le -spécifier dans le règlement des collecteurs d'impôts (_De exactoribus -tributorum_, C. Just., lib. X, tit. 19). Justinien ne le mentionne -pas davantage dans sa novelle contre les lénons, qui avaient relevé -la tête et qui s'adonnaient ouvertement à leur horrible commerce. On -doit supposer que les femmes seules étaient admises aux oeuvres et -à la taxe de la Prostitution légale, où ne figuraient plus, du moins -ostensiblement, les courtiers et les agents passibles de la débauche. -Nous remarquerons que Justinien est plus indulgent que Théodose, -pour la Prostitution et pour les malheureuses qui l'exercent: il a -révoqué les lois romaines, en vertu desquelles il n'était pas permis -aux citoyens d'épouser des femmes de théâtre notées d'infamie; il a -épousé Théodora, naguère fameuse entre les prostituées, fille d'une -courtisane de bas étage, et digne des leçons de sa mère; Justinien -a couvert du manteau impérial les souillures de cette baladine, qui -avait promené sa honte de ville en ville, avant de monter sur le trône -des impératrices; mais Justinien se souvient toujours que sa femme -avait servi sur la scène aux plaisirs de la populace, et s'était vue -expulsée par les magistrats, qui l'accusaient de corrompre la jeunesse. -Théodora ne l'avait peut-être pas oublié elle-même, et ce fut pour -expier les débordements de sa jeunesse, qu'elle fonda une maison de -retraite et de pénitence pour ses anciennes compagnes d'impureté. Il -est probable que cette fondation pieuse, que lui avaient conseillée les -réminiscences de son premier état, fut faite des deniers de l'impôt -lustral. Procope n'en dit rien, lorsqu'il parle de ce couvent d'un -nouveau genre, dans son Traité des édifices construits sous le règne -de Justinien; mais on a tout lieu de supposer que, depuis Alexandre -Sévère, le produit du vectigal impur s'appliquait spécialement à des -travaux d'utilité publique. Il était dans l'esprit du christianisme -d'employer l'argent de la Prostitution, à la combattre et à réparer ses -funestes effets. Mais Théodora échoua dans l'exécution de son idée, qui -devait produire d'heureux résultats dans d'autres tentatives analogues -que nous verrons se reproduire souvent au moyen âge. Cette courtisane -couronnée eut l'imprudence de recourir à la violence plutôt qu'à la -persuasion. Cinq cents femmes publiques furent enlevées dans les rues -de Constantinople et transportées dans un ancien palais situé sur la -rive asiatique du Bosphore. Ce palais avait été magnifiquement disposé -pour recevoir les recluses; on y avait rassemblé tout ce qui pouvait -les consoler de la perte de leur liberté et de leur état; l'impératrice -n'avait rien négligé pour que les pénitentes trouvassent là de quoi -se distraire d'une manière édifiante; mais ces malheureuses, séparées -de leurs amants et de leurs orgies, préférèrent une prompte mort à une -vie solitaire, privée des joies sensuelles; la plupart se précipitèrent -dans la mer, dès la première nuit, et celles qui restèrent dans leur -prison dorée moururent de langueur ou de désespoir. Procope ne nous -apprend point si Théodora persista dans un essai de moralisation forcée -qui lui avait si mal réussi. Les pauvres victimes, qu'elle faisait -enfermer ainsi de vive force, seraient retournées joyeusement à la -Prostitution, si on les eût laissées libres de sortir du triste refuge -que Théodora leur avait donné. - - - - -CHAPITRE IX. - - SOMMAIRE. --Législation des empereurs chrétiens concernant la - Prostitution. --Le mérétricium est considéré comme un commerce - légal. --La note d'infamie imposée aux filles des lénons et des - lupanaires. --Le mérétricium antiphysique est retranché de l'impôt - lustral. --Loi concernant l'enlèvement des filles nubiles. --Les - maîtresses et servantes de cabaret sont exemptées des peines de - l'adultère. --Prohibition de la vente des esclaves chrétiennes - pour l'usage de la débauche. --Les péchés contre nature punis - de mort. --Théodose le Jeune se fait le défenseur des victimes - du lénocinium. --Le vectigal impur est aboli à l'instigation de - Florentius, préteur de Constantinople. --L'empereur Justinien. - --Sa novelle contre le lénocinium. --Tableau effrayant du commerce - occulte des lénons à Constantinople. --Loi concernant les bains - publics. --Les successeurs de Justinien. - - -La législation des empereurs chrétiens ne changea presque rien à -l'ancienne jurisprudence romaine concernant la Prostitution: cette -plaie attachée à l'existence du corps social ne pouvait être guérie -par des lois de répression et de prohibition rigoureuses; il fallait, -au contraire, la laisser ouverte et saignante dans l'ombre, comme -un exutoire des mauvaises passions et des vices impurs, car elle -était nécessaire pour empêcher le viol, l'adultère, et la séduction -des femmes de bien (_ad vitandum_, dit Lactance, _matronarum -sollicitationes, stupra et adulteria_, lib. VI, c. 23). Tel fut, de -tout temps, le sentiment de l'Église primitive; tel devait être aussi -le sage tempérament adopté par la puissance temporelle, qui se réglait -presque toujours sur les conseils de la puissance spirituelle. Nous -avons expliqué comment les conciles s'étaient abstenus, avec beaucoup -de prudence, d'abolir en fait la Prostitution, qu'ils condamnaient -en principe; nous avons montré la marche indirecte qu'ils avaient -suivie pour arriver graduellement à la réforme des moeurs. Les -empereurs, depuis Constantin, ne suivirent pas une marche différente -et attaquèrent la Prostitution dans ses causes et ses excès. Voilà -pourquoi, dans les codes de Théodose et de Justinien, on ne trouve -aucune loi particulière à la Prostitution en général, mais on rencontre -çà et là un grand nombre de titres qui s'y rapportent et qui la -réglementent, en lui imposant des limites de plus en plus restreintes. -La tolérance est complète pour le mérétricium proprement dit, qui est -assimilé à un négoce et qui paye tribut au trésor; puis, on exclut du -mérétricium, sous les peines les plus sévères, la débauche masculine, -qui en avait toujours fait partie, et enfin on renferme la Prostitution -dans ses bornes naturelles, en lui défendant de se répandre désormais -sur le terrain vague du lénocinium. C'est le lénocinium, que les -successeurs de Constantin s'acharnent à poursuivre et à combattre -sous toutes les formes; c'est le lénocinium, que l'Église dénonce -aux rigueurs implacables de la loi, comme la source principale de la -Prostitution, comme le foyer permanent de ce fléau public. - -Ainsi, sous l'influence du christianisme, le droit romain ne se -modifie pas en ce qui concerne l'exercice légal de la Prostitution, -et la courtisane, en tant que courtisane, peut encore invoquer la -protection des magistrats. Ulpien décide, comme un païen, et non -comme un chrétien, qu'une mérétrix est à l'abri de toute répétition -pour les sommes qu'elle a reçues en qualité de mérétrix, attendu que, -si elle a fait une chose honteuse en travaillant de son vil métier, -elle n'a pas reçu honteusement son salaire de mérétrix. (_Illam enim -turpiter facere, quod sit meretrix, non turpiter accipere, cum sit -meretrix_, Digest., XII, tit. 5.) Ce commentaire subtil sur la nature -d'un don ou d'un salaire prouve que le mérétricium était considéré -légalement comme un commerce soumis à certaines règles de police et -ayant sa jurisprudence spéciale, ainsi que tout autre commerce. En -poussant plus loin l'investigation du commentaire sur ce texte de -loi, _De condictione ob turpem vel injustam causam_, le jurisconsulte -déclare que la mérétrix ne saurait réclamer en justice l'exécution -d'une promesse qui lui aurait été faite dans son rôle de mérétrix, -parce qu'une pareille promesse ne pouvait avoir qu'une cause honteuse. -Enfin, on arrive de la sorte à conclure que la mérétrix use de son -droit de mérétrix en recevant un salaire, et qu'elle reçoit même ce -salaire honnêtement, quoiqu'elle le demande et le gagne d'une manière -déshonnête (_Cod. Justin._, tit. _De legib._ L. _Non dubium_; tit. -_De cond. ob turpem_; tit. _De donat. ante nupt._). On ne s'étonnera -donc pas que les jurisconsultes, d'accord sans doute avec les docteurs -catholiques, aient effacé en faveur des courtisanes la note d'infamie -qui flétrissait tous les agents de la Prostitution légale et se soient -arrêtés à cette bizarre distinction qui réhabilitait la femme dans -la mérétrix. «La femme de mauvaise vie est une personne déshonnête, -mais pourtant elle n'est pas infâme, à moins qu'elle ne soit prise en -flagrant délit d'adultère (_Meretrix est turpis persona, non tamen est -infamis, nisi in adulterio esset deprehensa._ L. _Si quis à parente_).» - -La note d'infamie avait subsisté pour les courtisanes jusqu'à -l'avénement des empereurs chrétiens. Avant Constantin, les anciennes -lois relatives à cette note d'infamie avaient été remises en vigueur -par Dioclétien et Maximien, qui voulurent opposer une digue au -débordement des moeurs publiques. Ces lois défendaient aux citoyens -de condition libre d'épouser des affranchies qui auraient vécu ou non -dans la débauche; elles défendaient aux sénateurs et à leurs fils de -contracter mariage avec des femmes patriciennes qui se seraient livrées -à la Prostitution (_Corp. Jur. Ulp._, tit. 13; _Cod. Justin._, tit. 9, -lib. IX, § 20, ad leg. Jul. _de adult._). Plus tard, la note d'infamie -fut imposée aux filles des lénons et des lupanaires, pour mettre -obstacle aux mariages scandaleux qui unissaient à des sénateurs ces -filles enrichies par la Prostitution et le lénocinium (_Cod. Just._, -lib. 5, tit. 5, l. 7). Au reste, cette note d'infamie ne faisait -que descendre des pères aux filles; car les lénons et les maîtres de -maisons de débauche n'avaient pas encore d'autre punition que d'être -notés d'infamie par le préteur (l. 1 et l. 4, § _Ut prætor_, D. _de -not. infam._). La loi Julia les avait d'ailleurs épargnés, à moins -qu'ils ne fussent complices d'un adultère, même à leur insu. Depuis -Constantin ils furent recherchés et punis avec une rigidité qui ne les -rendait que plus adroits dans leurs négociations et qui ne leur ôtait -pas l'envie de cesser leur horrible métier, plus lucratif que celui de -leurs malheureuses victimes. - -Constantin retrancha d'un seul coup la moitié de la Prostitution, -en faisant rentrer dans les ténèbres le crime de la pédérastie, qui -s'était jusque-là produit au grand jour et qui promenait partout ses -troupeaux de cinædes et de patients impudiques. Dès lors, ce qui -n'avait été regardé que comme une intempérance des sens devint un -acte honteux et coupable, détesté des honnêtes gens et justiciable des -lois humaines. Cette grande réforme, qu'Alexandre Sévère avait tentée -déjà pour l'honneur de la morale et de la philosophie, fut appuyée et -soutenue par le christianisme, qui frappait de son anathème ceux que -le préteur châtiait avec des peines corporelles et pécuniaires. Sans -doute, la prison, l'amende et le déshonneur n'étaient pas un remède -immédiat et radical pour un vice affreux, qui, depuis tant de siècles, -avait corrompu toutes les classes de la société; mais, du moins, le -gouvernement n'autorisait plus par son silence les infâmes habitudes -de la dépravation la plus effrontée, et le scandale n'aidait plus à -la propagande du mal. Comme nous l'avons démontré dans le chapitre -précédent, Constantin ne supprima pas entièrement l'impôt lustral, mais -il le purifia, en défendant de l'appliquer désormais au mérétricium -antiphysique et au lénocinium patent ou caché. Ce n'est pas tout; il -aggrava la pénalité du sénatus-consulte Claudien, rendu contre les -femmes ingénues ou libres qui s'abandonnaient à des esclaves ou à des -affranchis: il voulait aussi atteindre une des prostitutions les plus -ordinaires chez les patriciennes éhontées qui allaient choisir leurs -robustes amants parmi les cochers du cirque et les gladiateurs de -l'amphithéâtre, quand elles ne les prenaient plus discrètement dans -leur escorte d'eunuques spadons ou de bouffons contrefaits. - -Constantin n'avait pas attendu sa conversion à la foi catholique, -pour combattre le relâchement des moeurs par des lois qui, quoique -très-rigoureuses, étaient à peine suffisantes contre les excès de la -corruption publique. Parmi ces excès, l'enlèvement des filles nubiles -avait pris d'autant plus de violence et d'audace, que les couvents de -femmes s'étaient multipliés par tout l'empire, et que ces asiles de la -virginité chrétienne offraient une proie permanente à la cupidité du -libertinage. Il arrivait aussi que les jeunes et belles néophytes, qui -faisaient voeu de chasteté et qui se consacraient à la vie cellulaire, -trouvaient souvent, parmi leurs parents et les amis de leur famille, -des instigateurs et des complices du rapt qui devait les déshonorer -en les rendant à la vie mondaine. La loi _Si quis_, publiée le 1er -avril 320, portait que celui qui enlèverait une fille, soit malgré -elle, soit de son consentement, serait grièvement puni, et que la -fille qui aurait consenti subirait la même peine que son ravisseur -(_Cod. Théod._, _De rapt. virg. vel vid._). Cette loi ne disait pas -quelle serait la grave peine infligée au ravisseur, pour laisser à -cet égard toute latitude à la sévérité ou à la clémence du juge. Ce -fut l'empereur Constance qui fixa l'incertitude de la loi, au sujet -de la pénalité, et qui, par une nouvelle loi du mois de novembre -349, ordonna que les coupables seraient décapités. Le reste de la loi -primitive ne demandait pas de corollaire explicatif: tout était prévu -et arrêté avec une terrible précision. Il y est dit que, si quelque -ami de la famille, si les nourrices de la fille ou quelques autres -personnes ont conseillé l'enlèvement, on leur versera du plomb fondu -dans la bouche, afin que cette partie du corps, qui aura conseillé un -si grand crime, soit fermée pour toujours. Quant aux filles enlevées -malgré elles, qui n'auront pas crié à l'aide, elles seront privées de -la succession paternelle et maternelle. Dans le cas où le ravisseur -s'accorderait avec les parents de la fille enlevée pour obtenir le -silence et l'impunité, chacun aurait le droit de l'accuser et de le -poursuivre en justice. Le dénonciateur recevrait alors une récompense, -et les parents, convaincus d'avoir essayé d'étouffer la plainte et de -cacher le méfait, seraient bannis et envoyés dans une île déserte. Les -complices du ravisseur devaient encourir la même peine que lui; mais -s'ils étaient de condition servile, ils devaient être condamnés au feu. - -On peut juger que cette loi ne concernait que les filles _ingénues_, -car l'enlèvement des affranchies ou des esclaves n'entraînait pas -d'autres peines que les dommages et intérêts que pouvait réclamer le -maître ou le patron de la fille enlevée. Malgré l'égalité humaine -formulée dans l'Évangile, une femme de naissance servile n'avait -pas même le droit de faire respecter sa pudeur. Ainsi, une loi de -Constantin exempte des peines de l'adultère les maîtresses et servantes -de cabaret comme indignes d'être régies par les mêmes lois que les -citoyens libres. Le christianisme n'avait garde de vouloir diminuer -l'infamie qui s'attachait au service des tavernes, dans lesquelles -la Prostitution avait plus de place que l'ivrognerie. Prêter son -ministère aux buveurs (_Si verò potantibus ministerium præbuit_, dit -la loi _Quæ adulterium_), c'était pour une femme le comble de la honte -et le synonyme de la Prostitution. Un commentateur s'est demandé, -à ce propos, si le latin _præbere ministerium_ ne signifiait pas -autre chose que verser à boire, et si les ivrognes, qui ordinairement -remplissent leurs verres eux-mêmes, n'avaient pas besoin, dans une -circonstance plus délicate, de la bonne volonté des cabaretières: -par exemple, quand ils faisaient craquer leurs doigts pour demander -le bassin et qu'ils invoquaient Bacchus ou Hercule _urinator_. Quoi -qu'il en fût, toute servante d'auberge ou de cabaret, mariée ou non, -n'était nullement tenue d'observer les lois de la pudeur, à cause de -l'abjection de son état (_vitæ vilitas_). La loi de Constantin sur -le divorce atteignait aussi la Prostitution, en faisant figurer parmi -les causes de répudiation le lénocinium postérieur au mariage, et en -privant la femme qui l'aurait exercé et de sa dot et de tous gains -nuptiaux (_Cod. Théod._, lib. III, tit. 16, _De repud._). Mais, quels -que fussent les efforts de Constantin pour favoriser l'établissement de -la police chrétienne dans l'empire, la démoralisation était générale -dans toutes les classes de cette société où vivait toujours l'esprit -du polythéisme, c'est-à-dire la Prostitution, et Constantinople avait -des lupanars dans chaque rue, des femmes et des hommes de débauche -dans chaque maison, et la courtisane rôdait le soir autour des églises, -comme autrefois à Rome aux abords des théâtres. - -Les deux fils de Constantin le Grand, Constantius et Constans, ne se -montrèrent pas moins impatients de mettre un frein légal aux abus de la -Prostitution, mais ils ne réussirent pas mieux que leur père à guérir -cette lèpre qui survivait au paganisme. Ils prohibèrent la vente des -esclaves chrétiennes pour l'usage de la débauche publique; et, par la -loi du mois de juillet 343, ils déclarèrent que ces esclaves, nées -de parents chrétiens ou nouvellement baptisées, ne pourraient être -achetées que par des ecclésiastiques ou par des fidèles, qui auraient -à justifier de leur religion. Cette loi présente pourtant quelque -obscurité: car on ne sait pas si le premier possesseur de ces esclaves -pouvait les soumettre aux outrages du lupanar, quand son droit de -propriété était antérieur au décret de l'empereur. _Si quis feminas, -quæ se dedicasse venerationi christianæ legis sanctissimæ dignoscuntur, -ludibriis quibusdam subjicere voluerit ac lupanaribus venditas faciat -vile ministerium prostituti pudoris explere, nemo alter easdem coemendi -habeat facultatem...._ Il est clair que la propriété des lénons et -des lupanaires, sur des esclaves réputées chrétiennes, reste intacte -jusqu'au moment où il est question de les vendre; alors seulement le -maître d'une esclave qui se dit appartenant à la religion du Christ, -n'est plus libre d'exposer en vente sur le marché public cette esclave, -dont il ne pourra plus se défaire, à moins de trouver pour acquéreur -un ecclésiastique ou un chrétien. Le savant Godefroy, dans ses -commentaires sur le code Théodosien, explique ainsi cette loi, qu'il -regarde comme un moyen ingénieux d'entraver le commerce des esclaves -et d'abolir peu à peu la Prostitution; car si des païens obstinés se -faisaient une joie perverse de jeter dans les mauvais lieux ces pauvres -esclaves chrétiennes qu'ils avaient achetées dans ce but infâme; -celles-ci n'avaient qu'à se recommander à la charité de leurs frères -en Jésus-Christ, pour trouver quelque bonne âme qui payait leur rançon -et qui leur rendait avec la liberté le droit de rester pures. C'était -une pieuse émulation chez les chrétiens, que de sacrifier ses biens -terrestres au rachat des esclaves que la loi de l'esclavage vouait à la -Prostitution. Saint Ambroise (_Offic._ II, 15) dit que l'Église avait -plus à coeur de sauver les femmes du déshonneur que d'arracher les -hommes à la mort. On comprend donc pourquoi les empereurs Constantius -et Constans avaient voulu encourager le rachat des filles chrétiennes, -que leur condition servile aurait condamnées au service détestable de -la Prostitution légale. - -Les mêmes empereurs firent plus: ils prononcèrent la peine de mort -contre tout homme qui commettrait, sous quelque forme que ce fût, -l'odieux péché contre nature. C'était le christianisme qui remettait en -vigueur l'antique loi Scantinia, qu'on n'avait point appliquée depuis -six ou sept siècles. La loi nouvelle ne spécifiait pas d'une manière -nette et précise la nature du crime qui pouvait se produire de tant de -façons différentes, elle ne caractérisait pas davantage les degrés de -la pénalité qui devait être appliquée en ces différents cas; mais elle -s'élevait avec une grande force d'indignation contre tous les actes -de cette espèce, et elle en laissait le châtiment à la discrétion du -juge. «Quand un homme, dit le texte de cette loi, change de rôle et -devient une femme qui s'abandonne à d'autres hommes (_cum vir nubit in -femina viris paritura_), que faut-il faire là où le sexe a perdu ses -droits; là où commence un forfait qu'on voudrait ignorer; là où Vénus -subit une étrange métamorphose; là enfin où l'on cherche l'amour et où -l'on ne trouve que l'infamie? Nous ordonnons d'évoquer toutes les lois -humaines et d'armer la justice du glaive vengeur, afin que les infâmes -qui sont coupables ou qui ont essayé de le devenir (_qui sunt infames -vel qui futuri sunt rei_) soient livrés aux plus affreux supplices -(_exquisitis poenis subdantur_).» Une pareille loi dans le code romain -était un éclatant désaveu de tous les vices abjects que la civilisation -païenne avait acceptés et même encouragés, mais que le christianisme -rejetait avec horreur dans le culte des faux dieux. Le texte de la loi -(_Cod. Just._, lib. IX, tit. 9, ad leg. Jul. _de adult._) ne paraît -pas, d'ailleurs, très-correct, puisque Alciat propose de lire _in -feminam viris porrecturam_ au lieu de _in femina viris paritura_, et -que la définition du crime avait besoin de quelques commentaires qui -rempliraient une lacune laissée à dessein par le jurisconsulte. Cette -définition existe tout entière dans le mot _nubit_, qui s'employait -dans la langue judiciaire comme dans la poétique pour exprimer -généralement toute espèce de turpitude contraire aux lois naturelles et -aux rapports légitimes des sexes entre eux. - -Théodose le Jeune, en codifiant les lois de l'empire romain, n'eut pas -le courage de compléter cette jurisprudence relative à un des faits -les plus honteux de la Prostitution; mais il se déclara le défenseur -suprême de toutes les victimes du lénocinium, qu'il poursuivit avec -plus de vigueur encore que ses prédécesseurs n'avaient osé faire: -car le lénocinium n'était pas une industrie exercée au profit du -peuple, mais, au contraire, excitée et soutenue par les passions des -grands et des riches. Théodose ne remonta pas toutefois à la source -du lénocinium, qu'il condamnait, et il ne songea point à punir ceux -qui l'auraient provoqué. Il déclara déchus de leur pouvoir légal les -pères ou les maîtres qui voudraient contraindre leurs esclaves ou -leurs filles à se prostituer. Les malheureuses qui seraient en butte à -cette violence, ou même à des sollicitations impures, n'avaient qu'à -réclamer l'appui des évêques, des juges et des gouverneurs, lesquels -auraient alors à faire cesser la criminelle oppression de ces pères -ou de ces maîtres indignes; en cas où ceux-ci persisteraient dans -leurs sentiments criminels, ils devaient être condamnés à l'exil et -aux travaux des mines (_Cod. Théod._, lib. XV, tit. 8, _De lenonib._). -La loi ajoute que c'était la moindre peine qu'on appliquât, en ces -temps-là, aux proxénètes de profession. Mais, peu d'années après, -le même empereur et son collègue Valentinien portèrent un coup plus -décisif à la Prostitution, en abolissant le vectigal des lénons. -L'initiative de cette mesure honorable appartenait à l'administrateur -de la préture de Constantinople, l'illustre Florentius, qui, voyant -que le lénocinium ne connaissait plus de bornes et multipliait sans -cesse le nombre de ses victimes, proposa aux deux empereurs l'abolition -de l'infâme impôt perçu par le trésor public, et consacra sa fortune -privée à suppléer aux revenus de cet impôt exécrable. Les deux -empereurs, en acceptant l'offre généreuse de Florentius, voulurent en -faire mention dans la novelle qu'ils décrétèrent, pour ne pas rester -en arrière des nobles et pieuses inspirations du préteur. Cette novelle -(18, _De lenon._) n'abolissait pas seulement le vectigal lénonin; elle -avait pour but de détruire indirectement la Prostitution, en frappant -ceux et celles qui en tiraient profit et qui en avaient le monopole: -«Si dorénavant, disait le texte de la loi, quelqu'un, dans son audace -sacrilége, essaie de prostituer des esclaves appartenant soit à autrui, -soit à lui-même, ou des femmes libres qui auraient mis leur corps à -gages (_ingenua corpora qualibet taxatione conducta_), les malheureuses -esclaves seront d'abord rendues à la liberté, les _ingénues_ seront -libérées de leur contrat impie, et l'auteur du scandale sera battu -de verges et chassé hors de la ville qui aura été le théâtre de ce -délit.» En conséquence, les magistrats étaient sommés de tenir la main -à la rigoureuse exécution du décret impérial, sous peine d'une amende -de vingt livres d'or. Mais ce décret, dirigé contre les entrepreneurs -et les négociants de débauche, ne s'adressait pas à la Prostitution -individuelle, qui conservait le privilége de sa honteuse impunité, et -qui n'avait à redouter que des tracasseries de police prétorienne ou -ecclésiastique. Ainsi, quand une femme de mauvaise vie venait se loger -dans le voisinage des gens d'honneur, la loi autorisait son expulsion, -de peur que le voisinage de cette prostituée ne corrompît les moeurs -autour d'elle. (_Cod. Just._ L. _Mimæ_, _De episc. obed._). Cette -expulsion arbitraire, sans aucune peine afflictive, prouve seulement -que la Prostitution était toujours reléguée dans des endroits écartés, -aux faubourgs des villes et au delà des portes. - -Le code Théodosien, qui fut en vigueur pendant près d'un siècle, ne -semble pas s'être modifié, sous le rapport de la Prostitution, jusqu'au -règne de Justinien, qui ne fit que confirmer la plupart des lois -de ses prédécesseurs, et qui les compléta dans le sens catholique. -Comme Théodose, il sévit contre les lénons, et il s'efforça de les -épouvanter par un surcroît de rigueurs implacables. Il continuait -ainsi la guerre indirecte que les empereurs chrétiens faisaient à la -Prostitution depuis plus de deux siècles. Sa première novelle contre -le lénocinium est d'autant plus remarquable, qu'elle présente dans -l'exposé des motifs un tableau effrayant du commerce occulte des lénons -à Constantinople, en 535, date de la promulgation de la loi (Nov. -14, authent. col. 2, tit. 1, _De lenon._). Cette loi résume toute la -jurisprudence impériale et chrétienne sur la Prostitution, qui fut -régie par elle jusqu'à la fin du moyen âge. Elle est donc utile à -connaître en son ensemble, et nous croyons devoir la traduire tout -entière, comme base de la législation pornographique. La voici, avec -quelques légers retranchements: - -«Les anciennes lois ont eu en horreur l'état et le nom de ceux -qui font commerce de femmes publiques (_lenonum causam et nomen_); -plusieurs de ces lois renferment des dispositions sévères contre -eux; nous-même avons depuis longtemps aggravé les supplices qui -attendent ces misérables; nous avons, de plus, suppléé par d'autres -lois à ce que nos prédécesseurs avaient pu omettre, et récemment -encore, quand on nous a dénoncé les désordres scandaleux qu'un trafic -de cette espèce occasionnait dans notre capitale, nous n'avons pas -dédaigné de nous en occuper. Nous avons appris que certains individus -vivaient illicitement, employaient des moyens cruels et odieux pour -s'enrichir de lucres abominables, parcouraient les provinces et les -pays lointains, afin de tromper de misérables filles (_juvenculas -miserandas_), en leur promettant des chaussures et des vêtements, -et qu'après les avoir prises à cette amorce (_et his venari eas_) -ils les amenaient dans cette bienheureuse cité, les établissaient -à demeure dans des maisons qu'ils possèdent, leur donnaient une -chétive nourriture et des habits, les livraient ensuite à la lubricité -publique, et prélevaient pour leur propre compte le produit de cette -déplorable Prostitution; nous avons su, en outre, qu'ils faisaient -souscrire à ces tristes victimes certains engagements, d'après -lesquels, pendant tout le temps qu'ils jugent à propos de fixer, -elles sont tenues de remplir leurs fonctions impies et criminelles; -il y en a même qui exigent des cautions de leurs victimes; et les -crimes de ce genre se multiplient de telle sorte, qu'on les commet -presque partout, tant dans cette cité impériale que dans les pays au -delà du Bosphore, et, ce qui est plus horrible encore, ces habitacles -d'impuretés (_tales habitationes_) sont ouverts auprès des églises -et des maisons les plus respectables. Enfin, de nos jours, les choses -sont allées à ce point d'impiété et d'iniquité, que les honnêtes gens -qui, plaignant ces infortunées, voudraient les arracher à leur vil -métier et les conduire à l'état légitime du mariage, ne sauraient y -parvenir. Il existe même quelques scélérats qui exposent de jeunes -filles au péril de la corruption, avant qu'elles aient atteint leur -dixième année, et les personnes charitables peuvent à peine racheter au -poids de l'or ces pauvres enfants, et leur faire contracter de chastes -unions. Les corrupteurs ont dix mille ruses, qu'aucune expression ne -pourrait rendre; et le mal est monté à un tel degré d'abomination, que -les lieux de débauche, qui se cachaient naguère dans les quartiers les -plus reculés de Constantinople, se répandent maintenant par tous les -quartiers et à l'entour de la ville. Il y a longtemps que quelqu'un -nous avait averti secrètement de ces turpitudes. Dernièrement encore, -les magnifiques préteurs, chargés par nous de s'enquérir à ce sujet, -nous ont fait de semblables rapports; et aussitôt après les avoir -entendus, nous avons pensé qu'il fallait implorer le secours de Dieu -pour délivrer promptement notre capitale d'une telle souillure. - -»En conséquence, nous enjoignons à tous nos sujets d'être chastes -autant qu'ils le peuvent; car la chasteté, jointe à la confiance en -Dieu, peut seule élever l'âme humaine; mais comme il est beaucoup -d'esprits fragiles, qui se laissent entraîner au péché de la luxure -par artifice, par tromperie ou par besoin, nous défendons absolument -d'entretenir un commerce de Prostitution (_nulli fiduciam esse pascere -meretricem_, ce qui est très-obscur), d'avoir des femmes chez soi, -de les livrer publiquement à la débauche (_publice prostituere ad -luxuriam_) ou de les acheter pour quelque autre trafic. Nous défendons -aussi de faire souscrire des contrats de débauche, d'exiger des -cautions et de faire toute autre chose qui oblige ces imprudentes -filles à perdre malgré elles leur chasteté. Il ne sera pas plus -longtemps permis de les tromper par l'appât des vêtements ou des -parures ou de la simple alimentation, afin de le contraindre à se -déshonorer. Nous ne souffrirons à l'avenir rien de pareil, et nous -avons statué à cet égard avec le soin nécessaire, pour que toute -caution, qui aurait été fournie en garantie de tels engagements, soit -déclarée nulle et mise à néant. Nous ne permettons pas que d'indignes -lénons puissent ôter aux filles ce qu'ils leur auraient donné, mais -nous ordonnons, de plus, qu'ils soient eux-mêmes expulsés de cette -bienheureuse cité, comme des pestiférés, comme des destructeurs de la -chasteté publique, comme corrompant les esclaves et les femmes libres, -comme les réduisant à la nécessité de se vendre, comme les trompant -et les élevant pour l'impudicité de tous. Nous ordonnons donc que si -quelqu'un dorénavant se hasarde à emmener une fille malgré elle, à -la garder chez lui sous prétexte de la nourrir, et à s'approprier le -fruit des prostitutions de cette fille, il soit saisi, par ordre des -honorables préteurs du peuple de cette bienheureuse cité, et condamné -aux derniers supplices. Car, si nous avons délégué aux préteurs le -soin de punir les assassinats et les vols d'argent, à plus forte -raison les avons-nous chargés de poursuivre le meurtre et le vol de -la chasteté! Si quelqu'un loge dans sa maison un de ces lénons, et -souffre qu'il y exerce son ignoble métier, et ne le chasse pas, dès -qu'il en aura connaissance, il doit être condamné lui-même à une amende -de cent livres d'or, et à la confiscation de sa maison. Dans le cas où -dorénavant quelque corrupteur, recueillant une fille chez lui, ferait -avec elle une convention écrite, pour sûreté de laquelle cette fille -lui donnerait un répondant (_fideijussor_): que le corrupteur sache -bien qu'il ne pourra tirer avantage ni de l'obligation principale de -la fille, ni de celle du répondant, car l'obligation de la fille étant -nulle dans toutes ses parties, le répondant ne se trouve aucunement -obligé envers le lénon. Celui-ci encourra d'ailleurs, comme nous venons -de le dire, une peine corporelle et sera expulsé de cette grande cité. - -»Or donc, nous voulons que les femmes (et nous les en supplions) -vivent chastement, ne se laissent point entraîner malgré elles à la -vie licencieuse, ni contraindre à faire le mal, car nous prohibons -et punissons le lénocinium, non-seulement dans cette ville et lieux -circonvoisins, mais encore dans les provinces qui appartenaient -précédemment à la république, et surtout dans celles que Dieu a jointes -à notre empire, d'autant que nous voulons conserver purs et immaculés -les dons que nous tenons de lui. Nous avons foi en Dieu Notre-Seigneur -et nous croyons que notre zèle pour la chasteté fera la gloire et la -force de notre gouvernement, parce que Dieu nous récompensera selon -nos oeuvres. Honorables citoyens de Constantinople, jouissez donc -des bénéfices de cette chaste loi; plus tard nous aurons recours à -la sainte voix de l'Église, afin que vous sachiez notre sollicitude -pour vous, et nos efforts pour faire régner la chasteté et la piété, -à l'aide desquelles nous espérons voir la république en pleine -prospérité.» - -Cette belle loi, datée du consulat de Bélisaire, calendes de décembre -535, fut adressée à tous les magistrats de l'empire d'Occident, avec -ordre de la publier et de la porter à la connaissance de tous les -citoyens par des proclamations successives, afin que personne n'eût -à prétexter son ignorance à l'égard des prescriptions de la loi. -Cependant elle fut encore éludée, et les lénons continuèrent à faire -commerce de Prostitution en prenant des sûretés contre les filles qui -passaient un contrat avec eux. Non-seulement ils exigeaient toujours -des cautions solidaires; mais encore ils engageaient leurs dupes dans -les liens d'un serment terrible, que celles-ci n'osaient enfreindre, -en sorte que, pour n'être pas parjures, elles subissaient en silence -l'infamie de leur métier. En outre, les magistrats ne faisaient -pas de différence dans la nature et l'objet des cautions; et, pour -rester fidèles à la lettre de l'ancien droit romain, ils condamnaient -tout répondant à tenir son obligation, sans s'inquiéter qu'elle fût -impure ou non. Justinien se vit forcé d'ajouter une nouvelle loi à -la première, peu d'années après la promulgation de celle-ci. Cette -novelle (_Authent. collat._ V, tit. 6, nov. 51), provoquée par les -plaintes de Jean, préfet du prétoire, deux fois consul et patrice, -signalait l'indigne fourberie que les lénons avaient imaginée pour -abuser leurs malheureuses pensionnaires, qui, se considérant comme -liées par un serment, pensaient agir pieusement en le gardant au -prix de leur chasteté, comme si la transgression d'un pareil serment -n'était pas plus agréable à Dieu que son observation: «En effet, dit -le préliminaire de la loi, si quelqu'un avait reçu d'un autre, par -exemple, le serment de commettre un meurtre ou un adultère, ou quelque -autre mauvaise action, il ne faudrait pas que ce serment-là fût gardé, -puisqu'il est honteux, illicite, et qu'il mènerait à la perdition.» -En conséquence, celui qui exigerait un serment de cette nature serait -condamné à dix livres d'or d'amende; et le juge qui aurait autorisé ce -serment odieux subirait la même peine, quels que fussent ses motifs et -ses intentions. Cette amende devait être délivrée à la femme qui aurait -prêté le serment, pour la mettre en état de mener une vie plus honnête -(_ad aliquem bonæ figuræ vitam_), et la malheureuse se trouverait ainsi -relevée de son sacrilége devant Dieu et devant les hommes. - -Ce ne fut pas la dernière mesure législative, prise par l'empereur -Justinien, pour réformer les moeurs de l'empire, et arriver autant que -possible à guérir les plaies de la Prostitution. Il ne manqua pas, par -exemple, de faire observer rigoureusement l'ancienne législation sur -les bains publics, et il y ajouta certaines prescriptions morales qui -avaient pour but d'éloigner toute occasion de débauche. Ainsi, quoique -les bains publics des hommes fussent séparés de ceux des femmes, il -voulut que la même séparation existât dans les bains particuliers, et -il défendit expressément aux deux sexes de se baigner ensemble, à moins -que le mari ne se mît au bain avec sa femme. Mais celle-ci ne pouvait -se baigner avec d'autres hommes, ni même avec des enfants, sous peine -de se voir répudiée et privée de son douaire. Quant aux maris qui se -baignaient avec des femmes étrangères, ils étaient punis par la perte -de toutes les donations qu'ils pouvaient attendre de leurs femmes -légitimes (_Cod. Just._, _De repud._, l. 1, et nov. 22, _De nupt._). -On pourrait extraire du _Code Justinien_ plusieurs autres dispositions -qui s'adressaient plus ou moins aux actes du libertinage public, et -qui atteignaient indirectement ces faits répréhensibles aux yeux de -la morale plutôt que vis-à-vis de la loi. L'influence de l'impératrice -Théodora ne fut nullement pernicieuse à la police des moeurs; mais on -reconnaît partout l'indulgence du législateur pour les tristes victimes -de la Prostitution, lorsqu'il recherche et poursuit avec sévérité -l'instigation à la débauche. - -Les successeurs de Justinien ne firent que peu d'additions à sa -jurisprudence: on augmenta seulement la pénalité à l'égard du -lénocinium, qui se cachait toujours derrière le mérétricium, et qui -risquait même le supplice pour s'enrichir; quant aux mérétrices, elles -étaient réellement protégées, quoique surveillées et soumises à de -rigoureuses conditions de police, surtout à Constantinople et dans -les grandes villes. La Prostitution légale fut régie à peu près de -la même manière dans le monde chrétien, qui allait «changer de face -sans changer de vice,» suivant l'expression du savant M. Rabutaux, le -premier historien de la Prostitution en Europe. - - -FIN DE L'INTRODUCTION. - - - - - HISTOIRE - DE - LA PROSTITUTION. - - ÈRE CHRÉTIENNE. - - FRANCE. - - - - -CHAPITRE PREMIER. - - SOMMAIRE. --Les Galls et les Kimris avant la conquête de Jules - César. --La Prostitution ne pouvait avoir chez eux une existence - régulière et permanente. --De quelle manière les Germains - traitaient les femmes convaincues de s'être prostituées. --Le - mariage chez les Celtes. --Sénat féminin. --Supériorité accordée - au sexe féminin par les Gaulois. --Épreuve de la paternité - suspecte. --Le Rhin juge et vengeur du mariage. --Vie privée des - femmes gauloises. --Principes régulateurs de leur conduite. --La - vertueuse Chiomara. --Tribunal de femmes chargé de juger les causes - d'honneur et de prononcer sur les délits d'injures. --Horreur - des Germains et des Gaulois pour les prostituées. --L'hospitalité - chez les Gaulois. --Druidisme, druides et druidesses. --Les femmes - de l'île de Mona. --Les divinités secondaires des Gaulois. --Les - _fées_. --Les _ogres_, les _gnomes_, les _ondins_, etc. --Théogonie - gauloise. --La déesse Onouava. --L'_oeuf de serpent_. --Le dieu - Gourm. --La déesse de l'amour physique. --Le dieu Maroun. --Les - mairs ou nornes. --Moeurs des dieux gaulois. --Les _Gaurics_. --Les - _Sulèves_. --Les _Thusses_ et les _Dusiens_. --Les incubes et les - succubes. --Histoire de la belle Camma. --Dévouement d'Éponine - à son mari Sabinus. --Moeurs dissolues des Gaulois. --Conquête - de la Gaule par Jules César. --Destruction du druidisme et des - druides. --Le paganisme dans les Gaules. --La Prostitution chez les - Gallo-Romains. --Divinités du paganisme que les Gaulois choisirent - de préférence pour remplacer Teutatès. --Corruption sociale des - races celtiques. --La courtisane Crispa. --Invasion des Francs. - --Pureté de moeurs de la nation franque. --La loi salique. - - -Il est presque impossible d'établir, d'après des inductions -historiques, le caractère moral des Galls et des Kimris, qui avaient -peuplé la Gaule quinze ou seize siècles avant l'ère chrétienne; nous -ne savons pas même d'une manière certaine l'origine de ces peuplades -sauvages que les plus doctes investigateurs de notre histoire -s'accordent pourtant à faire venir du Nord plutôt que de l'Orient; -nous ne pouvons pas remonter à leur berceau, pour y découvrir leurs -instincts et leurs habitudes, au point de vue social. Il faut donc -recourir à des hypothèses, peut-être hasardées, pour retrouver, à -des époques si obscures, quelques vestiges fugitifs et indécis de la -Prostitution, dans la vie privée des Gaulois, antérieurement à la -conquête de Jules César. C'est après avoir passé en revue le petit -nombre d'autorités grecques et latines qui ont conservé la tradition -des premiers habitants de la Gaule, que nous prétendons mettre hors de -doute que chez eux la Prostitution n'existait pas et ne pouvait exister -à l'état légal; mais nous avons cru rencontrer, dans la religion -druidique, la trace évidente de la Prostitution sacrée: quant à la -Prostitution hospitalière, elle ne paraît pas s'être mêlée aux idées -nobles et généreuses que ces peuples fiers attachaient au culte de -l'hospitalité. Néanmoins, les moeurs des Gaulois entre eux étaient loin -d'être toujours austères et irréprochables. - -La Prostitution proprement dite pouvait-elle avoir une existence -régulière et permanente parmi une nation qui avait fait de la femme -un être privilégié, une sorte de divinité terrestre, un lien vivant -entre la terre et le ciel? Dans cette condition tout exceptionnelle, -la femme n'avait pas même le droit de se donner ou de se vendre à tout -venant, sous peine de perdre son auréole divine; l'homme qui aurait -été le complice de cette espèce d'attentat à la dignité féminine, -eût passé pour sacrilége. La Prostitution ne fut donc jamais qu'un -fait isolé, fort rare, et entouré toujours d'un mystère que la sûreté -des coupables rendait impénétrable. Sans doute, il y avait, chez les -Galls et les Kimris, des femmes vicieuses par emportement des sens -ou par cupidité; il y avait aussi des hommes d'une nature ardente -et libertine, auxquels ne suffisait pas le genre de compensations -sensuelles que les vieux et les jeunes ne rougissaient pas de prendre -en se déshonorant l'un l'autre par respect pour le sexe féminin. Mais -les actes de Prostitution ne s'accomplissaient que loin de l'enceinte -du camp ou de la cité, dans la profondeur des forêts, à la faveur de -la nuit. Il n'y eut jamais de prostituées en titre, qui exerçassent -ce honteux métier ouvertement ou qui avouassent l'exercer, car on -eût chassé avec ignominie la femme dégradée qui se serait dépouillée -ainsi de son caractère divin et vouée elle-même au mépris public. Les -Germains, qui n'étaient autres que les frères des Gaulois, malgré leurs -inimitiés et leurs guerres mutuelles, n'en agissaient pas d'une façon -différente avec les femmes surprises en flagrant délit de Prostitution -ou convaincues de n'y être pas étrangères: on les faisait sortir du -village qu'elles souillaient de leur présence, et chaque habitant de -la tribu s'armait d'une pierre pour la leur jeter. Ordinairement on -laissait s'enfuir ces misérables, qui n'osaient plus reparaître et -qui ensevelissaient leur honte au fond des bois; mais quelquefois la -malheureuse, renversée d'un coup de pierre au moment où elle obéissait -à la sentence d'expulsion, se trouvait lapidée en un instant, au bruit -des huées et des éclats de rire de tout le peuple. Dans la pensée -des Germains, ce châtiment était analogue au méfait; de manière que -la courtisane, qui avait vécu des dons de tous, mourait écrasée sous -les pierres que tous lui jetaient avec fureur, animés qu'ils étaient -par les cris de leurs femmes, qui ne se pardonnaient pas entre elles -l'oubli de leurs devoirs. - -Les Celtes avaient pour les femmes, en général, un respect qui excluait -toute idée de Prostitution. Dans la plupart de leurs tribus, suivant -Athénée (l. XIII, c. 4), les jeunes filles choisissaient librement -leurs maris. C'était dans un festin offert aux jeunes hommes qui -étaient en âge de se marier, que les parents d'une fille nubile -la mettaient à même de faire son choix parmi ces prétendants qui -racontaient leurs hauts faits de guerre ou de chasse et qui buvaient -le cidre et l'hydromel en chantant de vieux bardits nationaux. A la -fin du repas, la fille proclamait l'époux qu'elle avait choisi comme -le plus beau ou comme le plus brave, en allant porter de l'eau à un -des convives et en lui donnant à laver, pour employer l'expression que -la chevalerie avait adoptée avec cet usage antique. Il est probable -que cette ablution manuelle figurait, dans le langage emblématique des -Celtes, l'oubli du passé et la pureté de la vie conjugale. La femme -mariée exerçait une espèce de sacerdoce dans la tribu, d'autant plus -qu'on attribuait le génie prophétique à la nature féminine et qu'on -était toujours prêt à voir une déesse dans la femme la plus vulgaire: -c'était elle qui faisait prévaloir son avis dans toutes les assemblées -où l'on discutait les questions de paix ou de guerre; c'était elle -qui s'interposait dans les querelles et les combats nés au milieu des -orgies: c'était elle, enfin, que tout le monde écoutait ou consultait -comme un oracle. Il y eut même un sénat de femmes, composé de soixante -membres représentant les soixante principales tribus des Gaules; et -ce sénat, dont l'existence semble remonter au douzième siècle avant -J.-C., gouvernait souverainement les confédérations galliques. Cette -supériorité accordée au sexe féminin ne permet pas d'admettre la -possibilité d'une Prostitution organisée, tolérée en secret ou avouée -et reconnue. Les femmes ne pouvaient être considérées comme des -instruments de plaisir ni affectées à des besoins de débauche. - -Cependant le mari avait droit de vie et de mort sur son épouse, -ainsi que sur ses enfants; et l'on doit supposer qu'en certaines -circonstances délicates il faisait une cruelle application de ce -droit suprême. Ainsi, quand il avait conçu des doutes au sujet de sa -paternité, il recevait le nouveau-né au moment où la mère lui donnait -le jour et il l'exposait nu sur un grand bouclier d'osier qu'il -abandonnait au courant du fleuve voisin. Si le courant poussait le -bouclier avec l'enfant sur la rive où la mère lui tendait les bras, -celle-ci n'avait rien à craindre de la jalousie de son époux: car -le génie du fleuve venait de proclamer la légitimité de l'enfant et -l'innocence de sa mère. Au contraire, lorsque l'enfant était submergé -sous les eaux, comme si le fleuve n'eût pas voulu porter le fruit -de l'adultère, la mère devait mourir à son tour, convaincue d'avoir -trahi la foi conjugale, et le mari outragé la tuait de sa propre main -ou la plongeait dans le gouffre qui avait dévoré son enfant. Cette -terrible épreuve d'une paternité suspecte prouverait pourtant que les -femmes gauloises n'étaient pas à l'abri des erreurs du coeur ni de -l'entraînement des sens. Entre tous les fleuves, le Rhin fut le plus -renommé pour son aversion contre les bâtards; jamais un mari n'eût -osé revenir sur un des arrêts que ce fleuve sacré avait prononcés -en sauvant un berceau. L'empereur Julien rapporte, dans une de ses -lettres, cette antique superstition attachée au cours du Rhin, que -les Celtes avaient divinisé: «C'est le Rhin, dit une épigramme de -l'_Anthologie_, c'est ce fleuve au cours impétueux, qui éprouve -chez les Gaulois la sainteté du lit conjugal. A peine le nouveau-né, -descendu du sein maternel, a-t-il poussé le premier cri, que l'époux -s'en empare; il le couche sur un bouclier, il court l'exposer aux -caprices des flots, car il ne sentira point dans sa poitrine battre -un coeur de père avant que le fleuve, juge et vengeur du mariage, -ait prononcé le fatal arrêt.» Les adultères devaient être extrêmement -rares chez les Gaulois, de même que chez les Germains: _Severa illic -matrimonia_, dit Tacite; et le mari n'avait pas besoin de demander -justice à un tribunal, car il était à la fois le juge et l'exécuteur -dans sa propre cause. - -Les Gaulois n'avaient généralement qu'une seule femme; néanmoins, -les chefs et les hommes les plus éminents de la tribu se donnaient -plusieurs femmes, non par libertinage, mais comme marque de suprématie -(_non libidine, sed ob nobilitatem_, dit Tacite). En effet, le climat -de la Gaule, couvert alors de marécages et de forêts, étant froid et -humide en toutes saisons, le tempérament des peuplades qui l'habitaient -se ressentait de cette atmosphère brumeuse et ne s'échauffait qu'aux -intempérances de la table. Les femmes, d'ailleurs, vivaient retirées -et cachées, loin du regard des hommes, excepté dans les cérémonies -publiques, religieuses ou militaires, qui les faisaient sortir de leur -retraite de mères de famille. Ces femmes, occupées de leurs enfants -et de leur ménage, n'entrevoyaient pas d'horizon au delà et restaient -fidèlement enchaînées à l'obéissance de leurs sévères époux. _Nec ulla -cogitatio ultra_, dit Tacite, _nec longior cupiditas_. Elles avaient, -d'ailleurs, l'âme fière et indépendante; elles eussent préféré la -mort à la honte, et c'eût été trop que d'avoir à rougir vis-à-vis -d'elles-mêmes. On comprendra qu'elles fussent bonnes gardiennes, les -unes, de leur virginité, les autres, de la fidélité conjugale, en -rappelant ce principe qui servait de base à leur moralité: «Une femme -qui s'est donnée à un homme ne peut passer dans les bras d'un autre.» -D'après ce principe régulateur de leur conduite, elles ne se croyaient -pas même autorisées à convoler en secondes noces. La loi pourtant ne -les empêchait pas de se remarier, notamment dans quelques tribus où -l'usage était constaté par cette formule proverbiale: «Une femme qui a -couché avec deux hommes est coupable s'ils sont tous les deux debout à -la fois.» La vertueuse Chiomara, citée par Plutarque dans son _Traité -des femmes illustres_, préféra manquer à la sainteté du droit des gens, -plutôt que de laisser vivre l'auteur et le témoin de son déshonneur. -Chiomara était la femme d'Ortiagonte, chef des Galates, ou Gaulois -d'Asie, qui furent défaits et soumis par les Romains l'an de Rome -565. Plutarque ne nous dit pas si Chiomara était belle; mais il nous -apprend qu'elle fut violée par le centurion romain qui l'avait faite -prisonnière. Elle eut l'air de se résigner à cet affront, et quand les -envoyés de son mari apportèrent sa rançon, elle leur dit, en langue -gauloise, qu'elle avait aussi une rançon à exiger. Elle eut l'adresse -d'attirer dans un piége le centurion qui l'avait outragée, et là elle -lui fit couper la tête par les Galates, qui la ramenèrent à Ortiagonte. -Celui-ci, à qui elle offrit la tête sanglante du pauvre centurion, -s'indigna d'un meurtre commis au mépris de la foi jurée: «Je suis -parjure, en effet, dit-elle, mais il ne devait y avoir debout sur la -terre qu'un seul homme qui pût se vanter de m'avoir possédée.» - -Si l'adultère était presque inconnu chez les Gaulois, on est fondé à -croire que la Prostitution y était plus rare encore; car l'adultère -outrageait un seul mari, tandis que la Prostitution étendait -l'outrage à toutes les femmes, qui se sentaient offensées également -par l'inconduite d'une personne de leur sexe. Or, la loi des druides -attribuait aux femmes la permission de juger les affaires particulières -pour le fait d'injure. Duclos, qui relate cette singularité dans un -mémoire sur les Druides, ajoute que, dans un traité conclu entre les -Gaulois et les Carthaginois, du temps d'Annibal, il était dit que si -un Gaulois se plaignait d'un Carthaginois pour des injures, la cause -serait portée devant le magistrat de Carthage; mais que si c'était un -Carthaginois qui se plaignît, les femmes gauloises seraient juges du -différend. Il existait donc un tribunal de femmes, chargé de juger les -causes d'honneur et de prononcer sur les délits d'injures. Les peuples -barbares n'étaient pas moins susceptibles que les Grecs et les Romains -à cet égard, et de toutes les injures qu'on pût adresser à une femme, -celle de _prostituée_ passait pour la plus grave. Nous verrons plus -tard que Rotharis, roi des Lombards, frappa d'une forte amende cette -injure, qui paraît avoir été d'autant plus fréquente qu'elle était -moins méritée. Les femmes gauloises furent donc naturellement les juges -de tout ce qui avait un caractère injurieux pour les personnes, et -elles eurent ainsi à connaître des faits de Prostitution. Par exemple, -lorsqu'un Gaulois, noble ou plébéien, avait épousé, à son insu ou bien -avec connaissance de cause, une femme de mauvaise vie, les femmes -s'assemblaient pour aviser et faire une enquête sur l'indignité de -l'épouse. Tacite avait remarqué chez les Germains cette horreur pour -les prostituées, horreur que partageaient les Gaulois: _Non solum -senatoribus_, dit-il, _sed et plebeis hominibus meretrices uxores -ducendi jus denegabatur; cum virgines solum duci posse_. Les femmes -réunies étaient sans doute appelées quelquefois à se prononcer sur des -questions de galanterie et de sentiment, qui reparurent au moyen âge -avec les Cours d'amour. - -L'hospitalité, comme nous l'avons dit plus haut, était mieux établie -chez les Gaulois que chez tous les peuples, car ils regardaient comme -un crime, digne de la foudre, de fermer sa porte à un étranger ou de -faire tort à un hôte après l'avoir reçu. L'hôte devenait un frère, -un ami, un dépôt sacré; mais son premier devoir était de respecter -le lit de l'homme qui l'accueillait avec cordialité. Le Gaulois se -montrait trop jaloux de son honneur de mari, pour se prêter jamais -aux lâches concessions de la Prostitution hospitalière. Quant à la -Prostitution sacrée, elle n'avait pas de place certainement dans -la religion des druides, religion toute métaphysique qui renfermait -les dogmes les plus élevés des religions de l'Égypte et de l'Inde, -culte mystérieux qui s'entourait de ténèbres et de terreur, sans -chercher à offrir des séductions matérielles à ses prêtres et à ses -desservants. Les druides étaient des philosophes, la plupart éprouvés -par l'âge, vivant en communauté, au fond de solitudes impénétrables: -ils ne communiquaient avec les profanes, que dans un petit nombre de -circonstances, à l'époque des fêtes solennelles, qui n'avaient rien -d'attrayant ni de voluptueux, et qui souvent s'achevaient au milieu des -sacrifices humains. Les druides, d'ailleurs, n'étaient pas seulement -les ministres du culte: à eux seuls appartenaient la législation, -le gouvernement, l'éducation publique; ils enseignaient les sciences -exactes et les sciences sacrées ou philosophiques. Leur vie ne pouvait -qu'être austère comme leur doctrine, et ils se gardaient bien de faire -déchoir la vénération dont ils étaient l'objet, en mêlant aux choses -du culte la débauche ou le plaisir. Ils avaient, d'ailleurs, dans -leurs colléges, des prophétesses, des vierges, qui ne se bornaient -peut-être pas à servir aux cérémonies du druidisme. Ces druidesses, que -l'on voit çà et là passer dans l'histoire des Gaules comme de sombres -apparitions, se cachaient dans des grottes et dans les creux des chênes -séculaires: elles fuyaient l'approche des hommes et ne rendaient leurs -oracles que la nuit, à la lueur des éclairs, au fracas du tonnerre -et au bruit de l'orage. Malgré le prestige dont l'épopée a revêtu -la belle et touchante Velléda, on pourrait avancer que ces _vacies_ -étaient ordinairement vieilles et hideuses, à l'instar des sibylles -du paganisme romain. Elles semblaient avoir oublié leur sexe avec tout -sentiment de pudeur, car dans certaines cérémonies druidiques, elles se -montraient entièrement nues, le corps frotté d'huile et teint en noir, -comme pour imiter la couleur de la peau éthiopienne. (_Tota corpore -oblitæ_, dit Pline dans le livre XXII de son _Histoire naturelle_, -_quibusdam in sacris et nudæ incedunt, Æthiopum colorem imitantes_.) -Quand les Romains, après la révolte des Iceni en Angleterre, -voulurent s'emparer de l'île de Mona (Anglesey), qui était un des -foyers du druidisme, les femmes de l'île, noires comme des furies, se -précipitèrent, nues, le flambeau à la main, au milieu des combattants. -Les Romains furent plus effrayés de cette apparition, que des cris et -de la furieuse résistance de leurs ennemis. - -Si la Prostitution sacrée n'avait aucune raison d'être dans le culte -supérieur des druides, soit parmi leurs leçons de philosophie et leur -enseignement métaphysique, soit vis-à-vis de leurs augures, tirés des -entrailles palpitantes d'un homme écorché, soit à travers la fumée qui -s'élevait du bûcher des victimes humaines enfermées dans des colosses -d'osier; on peut supposer, avec beaucoup de probabilité, qu'elle -existait en fait ou en principe dans le culte inférieur, c'est-à-dire -autour des autels sauvages de certaines divinités secondaires qui -avaient été créées par la superstition du peuple, et que les druides -ne jugeaient pas hostiles à leur religion transcendante. Chez les -Gaulois, il y avait sans doute des esprits dépravés, des natures -hystériques, des instincts charnels, comme chez tout autre peuple, -bien qu'ils fussent plus rares et moins effrontés. Ceux qui, par -exception, éprouvaient cet appétit des sens et cette vague curiosité -de libertinage, évoquèrent, pour les satisfaire, le honteux prétexte -de la Prostitution. Ils inventèrent des dieux à qui le sacrifice de la -virginité était une offrande agréable; ils encouragèrent la luxure, en -lui créant des sanctuaires et en l'autorisant à titre de consécration -divine. Il est permis de supposer que, parmi les _vacies_, que la -tradition populaire rendit célèbres sous le nom de _fées_, il y en -eut qui exigeaient, quand on venait les consulter au fond de leurs -repaires, une preuve de complaisance et de bonne volonté, que leur -vieillesse, leur laideur et leur caractère redoutable ne favorisaient -pas trop. Toutes les légendes merveilleuses du moyen âge font foi -de ces étranges marchés, que les druidesses concluaient avec leurs -audacieux visiteurs, qui ne croyaient jamais avoir assez payé leurs -oracles. Ce que faisaient ces vieilles sibylles gauloises, certains -eubages, certains simnothées, certains membres dégénérés des colléges -druidiques, le faisaient à leur profit et s'instituaient, de leur -plein pouvoir, dieux ou gardiens des fleuves, des sources, des bois, -des montagnes et des pierres. Ils avaient élu résidence dans le lieu -même où leur culte était établi, et ils prélevaient un tribut obscène -sur les imprudents, hommes ou femmes, qui traversaient leur domaine ou -s'approchaient de leur fort. C'étaient eux qui guidaient le voyageur -attardé ou perdu à travers la lande déserte, sur le morne escarpé, dans -le défilé dangereux; c'étaient eux qui avaient des barques sur les -lacs les plus sombres et qui gardaient les ponts jetés au-dessus des -précipices. Malheur à la jeune fille que son mauvais sort livrait à la -merci de ces féroces mangeurs de chair fraîche! Nos contes de fées sont -encore remplis de l'écho lointain et déguisé des violences inouïes, que -se permettaient les ogres, les gnomes, les ondins et les autres génies -de la solitude celtique. Mais il n'y a rien de précis ni d'authentique -dans ces anciennes et bizarres légendes de la Prostitution sacrée, -qui se sont conservées dans la mémoire du vulgaire, après tant de -générations éteintes. Un vaste champ est ouvert aux suppositions et aux -conjectures, au sujet des fées et des ogres, qui furent certainement, -à des époques inappréciables, les acteurs ou les intermédiaires de la -Prostitution sacrée. - -On ne possède que des notions incertaines sur la théogonie gauloise, -et l'on ne saurait, par conséquent, faire ressortir les attributions -érotiques des divinités qui ne nous sont connues que de nom. Cependant -on peut présumer, d'après la découverte de certains monuments, que -ces divinités n'étaient souvent pas plus décentes dans leurs images et -dans leurs priviléges, que celles de l'Italie et de la Grèce. Ainsi, -la déesse Onouava, que les archéologues du dix-septième siècle avaient -confondue avec la Mithra des Perses, était figurée par une tête de -femme, accompagnée de deux grandes ailes déployées, de deux larges -écailles en guise d'oreilles, et de deux serpents qui la couronnaient -avec leurs queues entrelacées. Cette image représentait allégoriquement -la volupté, qui voltige çà et là, qui a toujours les yeux ouverts -et les oreilles fermées, et qui se glisse partout pour enlacer et -dévorer sa proie. Quelquefois, on la représentait par une tête de -femme, sortant d'une pierre brute sur laquelle était sculptée une -couleuvre qui se dresse. Le serpent emblématique jouait, d'ailleurs, -un rôle important dans la religion des druides, et l'on attachait -une idée de bonheur à la découverte et à la possession d'une pierre -fossile, ovale, de couleur brune ou blanche, qu'on appelait _oeuf de -serpent_. Cet oeuf-là passait pour communiquer aux personnes qui le -portaient sur elle une singulière puissance prolifique. Le dieu Gourm -était représenté sous les traits d'un hermaphrodite nu, à tête de -chien. La déesse de l'amour physique, dont les Romains défigurèrent -le nom gaulois en _Murcia_, lorsqu'ils relièrent son culte à celui -de Vénus, n'avait pas d'autre représentation figurée, que des pierres -noires ou des rochers de granit taillés en forme de cône et debout au -bord des chemins. Le dieu Maroun (_Marunus_), que les Romains avaient -aussi travesti en Mercure, présidait aux voyages dans les montagnes, -surtout dans les Alpes: il avait la figure d'un paysan gaulois couvert -du bardocuculle, grosse cape sans manches, avec cagoule ou capuce: -ce bardocuculle s'enlevait et mettait en évidence un phallus monté -sur deux jambes chaussées et liées de courroies. C'était une idole de -la race domestique, de même que les _mairs_ ou _nornes_, qui avaient -mission de veiller à la naissance des enfants et de les douer dans leur -berceau. - -Quant aux moeurs des dieux gaulois, on ne les connaît point assez -pour pouvoir apprécier si elles étaient plus ou moins entachées de -Prostitution. Seulement on sait que les gaurics, monstrueux géants -qu'on rencontrait la nuit auprès des dolmens et des pulvans, surtout en -Bretagne, se livraient entre eux à d'exécrables dépravations. On sait -que les sulèves (_sulvi_ ou _sulfi_) étaient des génies imberbes, à la -voix douce et persuasive, qui guettaient le soir les voyageurs pour en -obtenir de honteuses caresses, moitié par force, moitié par peur. On -sait enfin que les thusses et les dusiens (_dusii_) venaient visiter la -vierge dans son sommeil et lui enlever sa virginité, ou bien offrir à -l'ardent jeune homme le rêve d'une nuit d'amour, ou même essayer leur -puissance corruptrice sur de vils animaux. «C'est une opinion répandue -partout, dit saint Augustin dans sa _Cité de Dieu_, que certains -démons, que les Gaulois nomment _dusiens_, exercent d'impurs attentats -sur les personnes endormies (_hanc assidue immunditiam et tentare et -efficere_).» Saint Augustin ajoute que tant de gens témoigneraient -de l'existence de ces démons libertins, qu'on n'a pas le droit de la -révoquer en doute. L'Église, en effet, admit, au nombre des oeuvres -du diable, les surprises nocturnes des incubes et des succubes, qui -avaient une origine toute gauloise. Il est probable que, malgré la -rigide vertu des femmes de la Gaule, les démons de la convoitise leur -tendaient des piéges auxquels ces vertueuses matrones n'échappaient pas -toujours. Ainsi, Strabon (lib. IV) nous parle de leur passion pour les -joyaux, passion que partageaient également les hommes, car les uns et -les autres se paraient de chaînes, de colliers, de bracelets, de bagues -et de ceintures d'or. Les plus élevés en dignité et les plus illustres -de naissance portaient même des diadèmes, des couronnes et des mitres -d'or, enrichis de pierreries. On peut dire que, de tout temps et dans -tous les pays, l'orfévrerie a été une des plus puissantes armes de la -Prostitution. - -Nous avons vu par l'exemple de Chiomara, que la fidélité conjugale -était une des vertus ordinaires chez les femmes gauloises. Plutarque -raconte encore l'histoire d'une autre Galate, nommée Camma, une des -plus belles de sa nation. Le Gaulois Sinorix en devint amoureux, et -sachant qu'il ne la ferait céder ni de gré, ni de force, tant que son -mari vivrait, il tua ce mari, qui était Romain et se nommait Sinatus. -Camma se réfugia dans le temple de Diane. Ce fut là que Sinorix vint -la poursuivre d'un amour qu'elle repoussait avec horreur. Elle se fit -violence pourtant et feignit de consentir à épouser le meurtrier de -Sinatus. Mais, le jour du mariage, elle lui présenta la coupe nuptiale -qu'elle avait empoisonnée, et elle acheva de vider cette coupe qu'il -lui rendit à moitié pleine: «Grande déesse, s'écria-t-elle en se -tournant vers l'autel de Diane, vous savez combien la mort de Sinatus -m'a été sensible; vous m'êtes témoin que le désir de le venger m'a seul -fait survivre; je meurs contente. Et toi, lâche, dit-elle à Sinorix, -toi qui as voulu triompher de sa mort et de ma fidélité, ne cherche -plus un lit, mais un tombeau!» Le dévouement d'Éponine à son mari -Sabinus est encore plus sublime que celui de Camma, parce qu'il se -prolongea pendant dix ans. Et pourtant ces Gaulois, qui inspiraient à -leurs femmes une tendresse si dévouée et si incorruptible, n'étaient -pas aussi réservés pour leur propre compte, et n'entendaient pas -la fidélité dans sa plus scrupuleuse acception. Le grand historien -Michelet nous les peint, dans son _Histoire de France_, «dissolus -par légèreté, se roulant à l'aveugle, au hasard, dans des plaisirs -infâmes.» En effet, si les Gaulois respectaient leurs femmes, ils -ne se respectaient pas eux-mêmes, et à l'instar des peuples osques -de l'Italie, ils s'abandonnaient aux plus horribles désordres contre -nature, principalement à la suite des festins, où ils avaient fait un -usage immodéré de boissons fermentées. Ces désordres n'étaient pas, -comme chez les Romains et les Grecs, le produit d'une civilisation -exagérée, et le vice de l'imagination plutôt que des sens: ils -répondaient à un grossier besoin d'incontinence qui s'éveillait sous -l'influence de l'ivrognerie, et qui ressemblait à un excès de démence -furieuse. Le festin, longtemps prolongé au bruit des défis bachiques -et des éclats de rire obscènes, se terminait en une confuse orgie où -régnait dans les ténèbres l'égalité de la Prostitution. Diodore de -Sicile prétend même que les Gaulois associaient leurs concubines à ces -nuits d'aveugle débauche; voici la traduction latine du texte grec, -qui constate une aberration étrange du sens moral chez ces barbares: -_Feminæ licet elegantes habebant, nimium tamen illorum consuetudine -afficiuntur, quin potius nefariis masculorum stupris, et humi ferarum -pellibus incubantes, ab utroque latere cum concubinis volutantur. Et -quod omnium indignissimum est, proprii decoris ratione posthabitâ, -corporis venustatem aliis levissimè prostituunt, nec in vitio illud -ponunt, sed potius cum quis oblatam ab ipsis gratiam non acceperit, -inhonestum sibi id esse dicunt._ Le lendemain, au retour de la lumière, -chacun oubliait ce qui s'était passé, pour n'avoir pas à rougir de soi. -Enfin, la bestialité la plus immonde ne prenait pas même la peine de se -cacher au jour, et les Celtes de bonne race (_ingenui_) aimaient leurs -juments et leurs chiennes comme des compagnes de leur vie aventureuse -et guerrière. - -Telle était la situation morale de la Gaule, lorsque Jules César -y fonda la domination romaine. Les Gaulois, d'un naturel léger et -impressionnable, se modelèrent si vite sur leurs vainqueurs, qu'ils -devinrent Romains, en conservant leurs défauts et leurs qualités sous -cette brillante servitude. Déjà ils étaient un peu Grecs, au voisinage -de Marseille et des villes phocéennes; mais l'influence de Rome se fit -encore mieux sentir jusqu'au fond de la Gaule Belgique, et toutes les -principales villes, Lyon, Autun, Bordeaux, Vienne, Lutèce, n'eurent -bientôt plus rien de gaulois, surtout après la destruction du druidisme -et des druides. Il resta, pendant plus de deux siècles, quelques -traces égarées des institutions druidiques; on trouvait encore des -prophétesses au fond des bois; les nornes dansaient toujours, au clair -de lune, dans les clairières; mais la religion des Grecs et des Romains -était pratiquée dans les Gaules avec plus de ferveur que dans le reste -de l'empire; la législation avait suivi la religion, et tout, dans les -habitudes gauloises, se façonnait à la grecque et à la romaine. Nous -n'avons aucun renseignement spécial sur cet état de la Prostitution -chez les Gallo-Romains, mais nous pouvons présumer avec certitude que -cet état ne différait nullement de ce qu'il était à Rome et dans les -provinces asiatiques. Seulement, les femmes gauloises avaient gardé ce -respect d'elles-mêmes, cette fierté hautaine qui les caractérise dans -l'histoire, et elles ne devaient pas fournir beaucoup d'éléments à la -débauche publique. Mais les étrangères ne manquaient pas plus au delà -des Alpes qu'en deçà, et les gouverneurs, les magistrats, les chefs -militaires, que Rome envoyait dans les Gaules, amenaient avec eux tous -les raffinements de luxe auxquels ils étaient accoutumés. Ils ne se -fussent pas privés volontiers de leurs cinèdes, de leurs eunuques, -de leurs danseuses, de leurs citharèdes et de tout leur personnel -de libertinage. Bientôt, l'humeur gauloise y aidant, il y eut une -recrudescence de luxe convivial dans la Gaule en toge (_Togata_), comme -dans la Gaule chevelue (_Comata_), et les repas de Julius Sabinus à -Langres n'eurent pas à envier ceux de Lucullus à Rome. - -Sans doute, la métamorphose, que l'occupation romaine avait fait subir -à la Gaule, fut moins sensible dans les campagnes que dans les villes; -mais les dieux et les déesses de Rome furent accueillis partout avec -le même empressement. Quelques-uns de ces dieux et déesses eurent la -préférence, comme plus sympathiques au caractère des habitants et aux -moeurs du pays. Hercule, Bacchus, Vénus, Isis, Priape, avaient des -temples et des statues qui attiraient une multitude d'offrandes. Le -Gaulois avait choisi, par similitude de goût, les divinités les moins -sévères, et celles qui parlaient le mieux à ses sens: il était las des -mystères terribles de Teutatès, et il ne demandait qu'à se divertir en -l'honneur des nouveaux dieux que Rome lui avait envoyés. Ce fut pour -la Prostitution légale une époque brillante de prospérité, et, ainsi -que tous les peuples qui sont initiés tout à coup aux délices de la -civilisation, les races celtiques arrivèrent promptement au dernier -degré de la corruption sociale. Il faut lire les poésies d'Ausone, -ce vénérable professeur de Bordeaux, qui fut le maître de l'empereur -Gratien, pour se rendre compte de la profonde démoralisation qui -s'était emparée de la société gauloise: Ausone n'approuve pas, bien -entendu, les horreurs de lubricité qu'il étale devant les yeux de son -lecteur, mais il les décrit en homme qui les comprend, pour les avoir -expérimentées. La manière même dont il les flétrit est plus obscène -encore que les plus énergiques passages de Juvénal et d'Horace. Ce ne -sont que voluptés fétides et monstrueuses qui outragent la nature: -tout ce que peut inventer la perversité des sens, tout, hormis la -bestialité, est énuméré et retracé dans quelques épigrammes du poëte -gallo-romain, qui adressait des prières en vers au Christ, la vérité de -la vérité, la lumière de la lumière (_ex vero verus, de lumine lumen_)! -On s'étonne, après avoir lu ces pieuses oraisons chrétiennes, qu'Ausone -se soit sali l'esprit à peindre les contorsions lubriques de la fameuse -courtisane Crispa. - -Quand les Sicambres se précipitèrent de la Germanie sur la Gaule -romaine, quand les Barbares du Nord descendirent dans les provinces -les plus florissantes de l'Empire avec leurs chariots, qui portaient -leurs dieux, leurs femmes et leurs enfants, ils ne se mêlèrent pas -à cette civilisation, que leur passage épouvantait, et qui semblait -se dessécher à leur approche comme une rivière dont la source est -tarie. Ces hordes innombrables se renouvelaient sans cesse, à mesure -qu'elles se répandaient dans les Gaules, en menaçant d'engloutir la -population gallo-romaine. La tribu salienne s'était mise en marche la -dernière, mais elle voulait se fixer sur le sol déjà ravagé par tant -d'invasions successives. Les Salisques ou Saliens, cette redoutable -famille des Francs, qui avait fait une halte vers les bouches de -l'Yssel, commencèrent leur établissement dans la Gaule-Belgique, au -milieu du cinquième siècle, et s'avancèrent de ville en ville vers -Lutèce. Ils étaient beaux et nobles, de haute taille, avec les yeux -bleus et les cheveux blonds; ils avaient l'air doux et intelligent; -cependant ils dévastaient, ils pillaient, ils tuaient, mais ils ne -violaient pas. C'était de leur part dédain plutôt que pitié pour les -populations vaincues. Les moeurs des Francs demeurèrent quelque temps -intactes, sous la sauvegarde de leur religion et de leurs lois; ils -eussent dédaigné de se faire Romains ou Gaulois: ils se préservèrent -ainsi de la souillure de la Prostitution, qui n'avait jamais pénétré, -ni dans leurs temples d'Irmensul, ni sous leur tente hospitalière, ni -dans leurs villages fortifiés. La loi salique ne reconnaissait pas de -courtisane parmi la nation franque. - - - - -CHAPITRE II. - - SOMMAIRE. --Les Francs. --Les femmes libres et les _serves_. - --Condition des _ingénues_ ou femmes libres franques. --Condition - des femmes serves. --La Prostitution légale n'existait pas chez - les Francs. --Les concubines. --Vie privée des femmes libres. - --La Prostitution sacrée était inconnue des Francs. --Débauches - religieuses du mois de février. --Origine de la fête des Fous. - --Les _stries_ ou sorcières. --L'hospitalité franque. --Condition - des femmes veuves. --Prix de la virginité d'une Burgonde libre. - --La pièce de mariage. --Loi protectrice de la pudeur des femmes. - --_Sorcière_ et _mérétrice_. --_Valet de sorcière_ et _faussaire_. - --Le code de Rotharis. --_Chouette_ et _corneille_. --L'attentat - capillaire, l'attouchement libertin et les violences impudiques. - --Le _marché de Prostitution_. --Rigueur de la loi des Ripuaires - contre les auteurs de violences impures envers les femmes. --Les - deux degrés du supplice de la castration. --Lois des barbares - contre l'adultère. --Loi du Sleswig concernant l'inceste. - --Jurisprudence des barbares, en matière de Prostitution. --Décret - de Récarède, roi des Wisigoths. - - -Les Francs, dont le nom ne signifie pas _libre_ dans la langue -teutonique, mais _fier_ et _indomptable_, comme le mot latin _ferox_ -correspond à _frek_ ou _frenck_, n'avaient point accepté, ainsi -que les Germains et les Gaulois leurs ancêtres, la domination des -femmes, et n'accordaient aucune suprématie à ce sexe qu'ils jugeaient -inférieur au leur. C'est là un des traits distinctifs de la tribu -franque, qui faisait consister la noblesse dans la force de corps -et dans l'énergie de l'âme. La femme, chez ces barbares impatients -de guerre et insouciants de la mort, ne s'entourait pas du prestige -et du respect religieux qu'on lui attribuait chez les Gaulois et les -Germains depuis les temps les plus reculés; elle avait conscience -de sa faiblesse et elle se tenait à l'écart du gouvernement des -affaires publiques, sous la sujétion paternelle et conjugale. La -Prostitution, de quelque nature qu'elle fût, n'aurait donc pas eu de -raison d'être dans une société régie par des lois brutales et cruelles, -remplie d'habitudes guerrières, ignorante des arts corrupteurs de la -civilisation, indifférente aux plaisirs de la mollesse, et dédaigneuse -de toute mésalliance charnelle. Nous verrons tout à l'heure que, si -la Prostitution existait quelquefois, elle se cachait toujours et ne -s'avouait pas à elle-même. - -La race franque se divisait en deux catégories d'individus: les -personnes de condition libre, les _ingenui_ des Latins, et les -esclaves ou serfs, _servi_. Ces derniers descendaient probablement -d'une population saxonne ou teutonique, que les Sicambres ou Saliens -avaient réduite en servitude, et qui s'était mêlée avec ses vainqueurs, -après plusieurs générations. Quoi qu'il en fût, la séparation était -profondément tranchée entre les femmes libres et les serves. Celles-ci -appartenaient à un maître, les autres n'appartenaient qu'à leurs -parents ou à leurs maris. Une femme, fille, mariée ou veuve, n'avait -jamais la liberté de disposer d'elle-même; elle était, pour ainsi dire, -en tutelle ou en esclavage. La tribu tout entière pouvait lui demander -compte de sa conduite, lorsqu'elle n'avait plus à en répondre devant -un mari ou devant un père. Dans cet état de soumission permanent, -les _ingénues_ franques n'eussent point osé se livrer à des actes de -Prostitution, qui les auraient fait descendre au rang des esclaves, -et celles-ci, ayant chacune son maître et seigneur, ne pouvaient se -prostituer à tout venant, sans s'exposer à des peines corporelles, -et sans faire peser gravement sur leurs complices la responsabilité -de leurs désordres. D'ailleurs, en tous les temps, comme en tous -les pays, les femmes ne sont que ce que les font les hommes, et les -Francs, malgré leur courage féroce, leur ardeur belliqueuse et leur -pétulante vivacité, n'étaient pas très-portés, par tempérament, pour -la satisfaction des sens. Ils avaient des unions indissolubles, dont le -but unique était la production des enfants mâles; on comprend que, dans -ce but, ils eussent volontiers plusieurs concubines à côté de leurs -femmes; ces concubines, comme le dit expressément le savant dom Bouquet -(_Histoire des Gaules_, t. II, p. 422, note), n'étaient ordinairement -que des serves, qui arrivaient par degrés à être honorées à titre -d'épouse, en passant par les nobles fonctions de mère de famille. Les -femmes franques vivaient fort retirées dans l'intérieur de leur ménage, -nourrissant, élevant leurs nombreux enfants, filant le lin et la laine, -fabriquant les tissus et cousant les vêtements, préparant le lit et la -table de leurs époux, qu'elles ne suivaient pas à la guerre, ni à la -chasse, ni dans les assemblées juridiques, ni dans les jeux équestres. -Elles osaient à peine entr'ouvrir leurs tentes ou regarder de loin, -entre les palissades de leur fort, pour connaître l'issue du combat, ou -des joutes, ou de la chasse. Elles vivaient entre elles, s'observant -et se gardant mutuellement, de telle sorte que la pensée même de -l'incontinence ne pénétrait pas jusqu'à leur esprit. - -Rien non plus dans la religion des Francs ne favorisait la Prostitution -sacrée. Cette religion était un grossier paganisme qui avait -prêté des formes horribles et monstrueuses à la représentation des -éléments naturels, l'eau, le feu, la terre, la tempête, la lune et -le soleil. Ils n'adoraient pas d'autres dieux et ils leur rendaient -un culte extravagant, accompagné de chants, de danses, de grimaces, -de contorsions et de mascarades. On ne sait pas, d'ailleurs, en -quoi consistait ce culte, que Grégoire de Tours qualifie d'insensé -(_fanaticis cultibus_), et qui avait laissé diverses superstitions -dans le christianisme. Par exemple, dans un inventaire des pratiques -païennes, dressé à la suite du synode de Leptines en Hainaut, l'an -743, on remarque des débauches du mois de février (_De spurcalibus -in februario_), dans lesquelles on pourrait reconnaître l'origine -du carnaval; on lit aussi dans le même inventaire: _De pagano cursu -quem yrias nominant_. «Aux calendes de janvier, dit l'abbé Desroches, -dans les _Mémoires de l'Académie de Bruxelles_, les femmes se -travestissaient en hommes, et les hommes en femmes; d'autres, prenant -des peaux et des cornes, se transformaient en bêtes: tous couraient -par les rues, hurlant, sautant et commettant mille extravagances.» Tel -fut le point de départ de la fameuse fête des Fous, qui subsista dans -l'Église chrétienne jusqu'au dix-huitième siècle. Enfin, l'_Indiculus_ -des superstitions, qui nous paraissent franques plutôt que gauloises, -parle des femmes qui commandaient à la lune, et qui dévoraient le -coeur des hommes. C'étaient les stries ou sorcières, que les Francs -regardaient comme si redoutables, et qu'ils accusaient d'être -d'intelligence avec les puissances du mal. Nous prouverons bientôt que -ces stries, qui habitaient dans les repaires les plus impénétrables -des forêts, y exerçaient, sous le bénéfice de la terreur qu'elles -inspiraient, une espèce de Prostitution qu'elles se vantaient de -pratiquer aussi avec les génies malfaisants. - -Les Francs n'avaient pas de respect pour la foi jurée (_familiare -est ridendo fidem frangere_, dit Flavius Vopiscus), et cependant -ils étaient fidèles gardiens de l'hospitalité, suivant Salvien. -Cette hospitalité n'entraînait nullement le commerce de l'hôte, avec -l'épouse, ou la concubine, ou la servante du lieu; celles-ci évitaient -même de se montrer, pendant que les deux hôtes buvaient dans la même -coupe, échangeaient leur poignard ou leurs bracelets, s'animaient à -des jeux de hasard, et finissaient par dormir dans le même lit. Le -voyageur qui s'arrêtait dans un camp ou dans un village salien, n'avait -pas d'autre prétention que de se reposer et d'apaiser sa faim ou sa -soif, pour être en état de reprendre sa route le lendemain. Ce voyageur -n'avait donc pas besoin de trouver sur son chemin une récréation -sensuelle, qui n'eût été qu'une nouvelle fatigue pour lui et qui ne -figurait pas, d'ailleurs, dans le programme de l'hospitalité franque. -Il ne demandait rien de plus que d'échapper à la pesante framée et au -lourd cimeterre de l'ennemi, qu'il avait pu rencontrer sur le champ -de bataille et qui l'accueillait avec générosité dans ses foyers. -Non-seulement, le Franc n'exigeait pas la Prostitution de sa femme, -ou de sa fille, ou de son esclave, au profit de l'hôte qu'il recevait -comme un frère et un ami; mais encore, il les tenait à distance, et il -ne leur permettait pas la vue d'un étranger dans la crainte de troubler -leur pudeur. Les lois des barbares nous prouvent qu'ils étaient -très-jaloux de la vertu de leurs femmes et qu'ils n'y souffraient pas -la plus légère atteinte. Le mari, le père et le maître avaient droit -de vie et de mort sur l'esclave, la fille et l'épouse; on punissait à -peine les excès d'autorité; par exemple, un mari qui tuait sa femme -pour en épouser une autre, n'encourait pas d'autre peine, selon les -anciens capitulaires, que d'être privé de porter ses armes (_armis -depositis_). Une femme tuée pour crime d'adultère, c'était la loi -générale, et cette loi n'entraînait ni lenteurs ni hésitations; souvent -le mari n'attendait pas que le crime eût été commis, et il donnait -d'abord satisfaction à sa jalousie, avant de savoir si elle était -fondée ou non. Le capitulaire se contente de désarmer un Franc qui a -tué sa femme sans raison valable (_sine causa_). - -Nous ne saurions trop insister sur un obstacle, qui s'opposait à -l'exercice de la Prostitution. Une femme ne s'appartenait jamais, pas -même en devenant veuve; si elle n'avait plus à répondre d'elle-même -devant ses parents, son mari ou ses enfants, elle restait, en quelque -sorte, soumise à une servitude commune, attachée à la glèbe du fisc, -et chacun avait, pour ainsi dire, la surveillance de ses moeurs. Cette -veuve voulait-elle se remarier en secondes noces, elle devait payer -une espèce de vectigal ou de rançon au plus proche parent du défunt -ou au trésor du prince ou roi qu'elle reconnaissait pour seigneur. -Cette redevance n'était que de trois sous d'or et un denier (_Lex -sal._, tit. 46, _Reipus_). La loi des Burgondes dit qu'une veuve qui -aura entretenu volontairement une liaison criminelle avec un homme -(_quod si mulier vidua cuicumque se non invita sed libidine victa -sponte miscuerit_) ne pourra réclamer aucuns dommages ni contraindre -son complice à l'épouser, parce que la Prostitution l'a rendue indigne -d'avoir, soit un mari, soit un dédommagement pécuniaire. La même loi -accordait pourtant à la fille d'un Burgonde libre, qui aurait été -séduite par un barbare ou par un Romain, le droit de réclamer quinze -sous d'or à son séducteur, comme pour payer sa virginité déflorée; -mais, ensuite, cette fille demeurait chargée de l'infamie que lui -infligeait la perte de l'honneur (_illa vero facinoris sui deshonestata -flagitio, amissi pudoris sustinebit infamiam_). Ces quinze sols d'or, -que le séducteur délivrait en justice à sa victime ou à sa complice, -représentaient le prix du mérétricium, et la fille qui osait le -revendiquer était assimilée à une courtisane. Il paraîtrait cependant -que la législation des barbares, tout en constatant l'esclavage du -sexe féminin, reconnaissait que la fille, qui n'avait pas encore connu -d'homme, était intéressée pour une petite part dans l'abandon qu'elle -faisait de son corps à un mari; car celui-ci, selon les vieux usages -de la loi salique, ne contractait mariage avec elle, qu'après lui -avoir présenté un sol et un denier, comme pour lui payer sa virginité -d'après un tarif général. Cette pratique nuptiale s'est conservée -jusqu'à nous, quoiqu'on lui ait donné une interprétation chrétienne, -dans la cérémonie de la pièce de mariage que les époux font bénir par -le prêtre avec l'anneau. Ce sol et ce denier, que la femme recevait en -se mariant, constituaient le prix du seul bien (_præmium_) qu'elle pût -revendiquer en propre, et dont la cession, quoique souvent contrainte, -intéressait sa volonté: elle ne possédait, d'ailleurs, ni terres, ni -rentes, ni droit de succession. La dot, que le mari devait à la femme -qu'il épousait, n'était que l'engagement de la nourrir, et cette dot -revenait à la famille de la femme dans le cas où celle-ci mourait. -Ordinairement, les présents que cette famille acceptait de l'époux -futur qu'elle agréait, représentaient une espèce de marché dans lequel -la femme n'était qu'une marchandise passive. Le mariage, ainsi fait par -des parents ou des maîtres avides, avait un caractère de lénocinium -sauvage où la part de la femme (un sol et un denier) se trouvait -garantie par la loi. - -Le code des barbares protégeait les femmes dans tous les cas où leur -pudeur pouvait recevoir une atteinte; mais les femmes, pour avoir -droit à cette protection permanente, devaient la mériter par leur -conduite décente et honorable. Nous avons tout lieu de supposer que -les sorcières et les débauchées ne jouissaient pas du bénéfice de la -loi protectrice et n'avaient aucun titre pour prétendre au respect -de chacun. Il résulte d'un article de la loi salique, qu'on était -admis à faire la preuve de l'indignité de toute femme qui se disait -offensée, et qui venait invoquer l'appui du juge. Cette enquête sur -la moralité des parties entraînait certainement la jurisprudence -pour le fait d'injures, et la plainte était quelquefois arrêtée par -la peur des informations et des témoignages. Voici le texte de la -loi salique, dans lequel nous croyons voir que le délit d'injures à -l'égard d'une femme était subordonné à la condition et aux moeurs de -cette femme, en sorte qu'elle fût toujours prête à justifier de son -genre de vie: «Si quelqu'un a traité de _strie_ ou de _mérétrice_ une -femme de race noble, et qu'il ne puisse la convaincre du fait (_si quis -mulierem ingenuam striam clamaverit aut meretricem et convincere non -poterit_), il sera condamné à payer 7,500 deniers ou 187 sous d'or.» -Il est clair, d'après cet article, que quiconque était accusé d'avoir -injurié et outragé une femme, de quelque manière que ce fût, pouvait -se défendre, en prétendant que cette femme se trouvait, comme sorcière -ou mérétrice, indigne de profiter des avantages de la loi, attendu -qu'une femme exerçant un métier déshonnête et criminel ne pouvait -être outragée en aucun cas. Il faut aussi remarquer que les injures -les plus graves qu'on pût adresser à une femme libre étaient celles -de _sorcière_ et de _courtisane_. L'énormité de l'amende que devait -payer l'auteur de l'outrage, sans doute à la femme qui l'avait reçu, -prouve que les Francs ne méprisaient rien tant que les sorcières et les -femmes débauchées. Quant à la manière dont se faisait la preuve, nous -ne pouvons que fonder nos hypothèses sur les habitudes judiciaires de -la race franque, qui admettait le serment, le combat singulier et les -témoins, pour établir un fait vis-à-vis du magistrat. - -Il y a plusieurs versions de la loi salique rédigées à diverses époques -et chez différentes tribus; dans toutes ces rédactions, le titre _De -heburgio_ (XXXIII), qui renferme des dispositions si sévères au sujet -des deux plus cruelles injures qu'une femme eût à redouter, présente -certaines variantes dans la quotité de l'amende, qui paraît avoir -diminué à mesure qu'on attacha moins d'horreur à la qualification -de _sorcière_ et à celle de _courtisane_. Ainsi, dans la loi salique -modifiée par Charlemagne, l'amende de 7,500 deniers est réduite à 800, -et même à 600 dans un autre code de cette même loi. Ce n'est donc -plus que 45 sous d'or, suivant un ancien manuscrit et même 15 sous -d'or, suivant un autre, que valait l'injure de _courtisane_, adressée -à une femme ingénue, soit par une femme, soit par un homme. Mais nous -renonçons à donner une appréciation exacte de l'importance de cette -amende, à cause des variations continuelles de la valeur monétaire. -Tout ce qu'il nous est possible de faire, c'est de constater, par un -rapprochement, qu'une amende de 7,500 deniers, formant 187 sous d'or -était considérable; car une sorcière ou strie, convaincue d'avoir -mangé de la chair humaine (_si stria hominem comederit_), n'avait à -payer qu'une amende de 800 deniers ou 20 sous d'or. La loi salique ne -reconnaissait, pour les hommes, que deux injures équivalant à celles -de _strie_ et de _mérétrice_ pour les femmes; mais la pénalité de ces -injures n'était pas si forte, sans doute, parce qu'elles étaient plus -fréquentes: la première, _chervioburgus_ ou _strioportius_, signifiait -_valet de sorcière_, elle encourait une amende de 2,500 deniers ou -62 sous et demi; la seconde, que nous rencontrons seulement dans la -loi salique corrigée par Charlemagne, paraît être analogue à notre -mot _faussaire_, car _falsator_ s'entendait surtout d'un parjure qui -faisait un faux serment. Un article de la loi salique carlovingienne -met presque au même tarif l'injure de _falsator_ et celle de -_meretrix_, en taxant la première à 600 deniers ou 15 sous d'or: _Si -quis alterum falsatorem et mulier alteram meretricem clamaverit_. Quant -au _strioportius_, qui jouait un rôle horrible dans les mystères de -la Prostitution magique: on ne l'accusait pas seulement de porter le -chaudron au sabbat des sorcières et à leur infernale cuisine (_illum -qui inium dicitur portasseubit strias cocinant_, selon un texte de -la loi salique); on lui attribuait le pouvoir de servir de monture -à ces infâmes, pour les transporter à leurs assemblées nocturnes à -travers l'espace. La sorcière n'était pas toujours juchée sur les -épaules de son valet complaisant; elle le tenait parfois embrassé, et -parfois encore elle se suspendait à la queue du personnage changé en -chien ou en pourceau. Enfin, on avait vu dans les airs passer comme -une flèche un _chervioburgus_ portant deux ou trois stries, qui le -chevauchaient en guise de manche à balai. Ces diverses sortes d'injures -étaient d'une nature si atroce, qu'on ne les avait pas rangées dans la -catégorie des convices ordinaires (_convicia_), et qu'on les comprenait -sous la dénomination d'_heburgium_, qui voulait dire un véritable -empoisonnement et qui ne serait pas suffisamment rendue par le mot -_calomnie_. - -Tous les législateurs barbares étaient, d'ailleurs, absolument d'accord -sur le caractère de l'injure qu'on faisait à une femme libre en la -traitant de courtisane, mais tous aussi reconnaissaient à l'insulteur -le droit de prouver la vérité de son allégation. Le texte de la loi -salique est très-bref et très-obscur cependant sur ce point; et, pour -l'interpréter, en lui donnant quelques développements nécessaires, -nous avons dans les lois lombardes de Rotharis un chapitre qui -renferme assurément toute la législation des Francs à l'égard du -_heburgium_. Rotharis, qui publia son code en 643, l'avait puisé dans -les lois barbares et notamment dans la loi salique, qu'il n'a fait -souvent qu'éclaircir et commenter. Suivant le code de Rotharis, si -quelqu'un avait appelé à haute voix une fille ou femme libre _strie -ou prostituée_ (_fornicariam aut strigam_) il devait faire amende -honorable ou prouver son dire. Dans le premier cas, assisté de douze -témoins qui se portaient garants de son serment, il jurait n'avoir -proféré cette horrible injure (_nefandum crimen_), que dans un accès -d'emportement et sans être autorisé à en soutenir la justice; en -conséquence, pour se punir lui-même de son incontinence de langue, il -payait une amende de 20 sous d'or, et il s'engageait à ne pas réitérer -une semblable calomnie. Mais, au contraire, si l'auteur de l'outrage -persistait dans son accusation et prétendait qu'il pourrait la prouver, -alors il était admis au jugement de Dieu et il devait combattre le -champion que lui opposait la femme injuriée. Le combat prouvait-il, -par son issue, que la malheureuse était digne du nom de _strie_ ou -de _prostituée_, c'était elle qui payait une amende de 20 sous d'or. -Autrement, si le champion de cette femme remportait la victoire, -le vaincu, pour racheter sa vie, avait à fournir une composition -pécuniaire qui variait suivant la naissance et la condition de la femme -qu'il avait insultée à tort. (Voy. le _Recueil des lois des barbares_, -publié par Paul Canciani, t. I, p. 79.) Dans la loi salique, cette -injure (_meretrix_), dirigée contre une femme libre, s'appelait dans la -langue rustique _extrabo_, que les scholiastes ont essayé de traduire -en saxon par _entroga_, qui n'a pas de sens. - -Les autres injures qu'on pouvait proférer contre une femme de bien -et qui n'avaient pas besoin de preuve, ne sont pas spécifiées dans -la loi salique: celle de _chouette_ ou _corneille_, qui y est seule -précisée, correspond à l'injure de _strie_, parce que les sorcières -ne vaquaient que la nuit à leurs oeuvres de maléfice. Quant à -l'expression de _strie_, comme ayant rapport à celle de _prostituée_, -elle s'appliquait surtout aux vieilles femmes qu'on soupçonnait d'aller -au sabbat, où se pratiquaient, sous l'invocation des puissances du -mal, mille débauches immondes, que nous verrons se perpétuer dans -les débauches de la magie. Mais ce n'était pas tant des injures -verbales que des injures matérielles, que la loi salique s'était -occupée dans l'intérêt du sexe féminin. Ces injures se rattachent à -trois catégories principales, qu'on peut désigner ainsi: l'attentat -capillaire, l'attouchement libertin et les violences impudiques. On -sait que la chevelure, chez une femme aussi bien que chez un homme de -race franque, avait un caractère sacré et inviolable. Il en coûtait -moins cher de tuer une femme grosse, d'un coup de pied ou d'un coup -de poing, que de la décoiffer. En effet, si la femme enceinte mourait -des suites d'un coup qu'on lui aurait donné dans le ventre, l'auteur -du meurtre n'était taxé qu'à 22 sous d'or, tandis qu'on avait 30 sous -à payer pour avoir dérangé la coiffure d'une femme et fait tomber ses -cheveux épars sur ses épaules (_si vitta sua solverit aut capilli ad -scapula sua tangant_); mais on en était quitte pour 15 sous, quand -on avait simplement décoiffé cette femme, de façon que sa coiffe fût -tombée à terre. Les attouchements étaient soumis à des amendes très-peu -encourageantes. Un homme libre qui serrait (_instrinxerit_) la main ou -le doigt d'une femme libre, était taxé à 600 deniers ou 15 sous d'or; -s'il l'arrêtait par le bras (_destrinxerit_), 1,200 deniers ou 30 sous; -s'il lui pressait (_strinxerit_) le bras au-dessus du coude, 1,400 -deniers ou 35 sous; si, enfin, il lui touchait la gorge (_mamillas -capulaverit_), 1,800 deniers ou 45 sous d'or. C'était là une fantaisie -qui coûtait deux fois autant que la mort d'une femme grosse, et celui -qui n'avait pas la somme exigée par la loi perdait le nez, ou les -oreilles, ou davantage. Cependant il y a de telles différences dans -les tarifs des amendes indiquées par les textes de la loi salique, -qu'il faut constater l'impossibilité de les accorder ensemble ou de les -expliquer d'une manière satisfaisante. Ainsi, dans une rédaction qui -pourrait bien être la plus ancienne, le meurtre d'une femme grosse, -qui succombe aux mauvais traitements qu'on lui a fait souffrir en la -battant (_trabattit_), entraîne une composition de 28,000 deniers, -estimés 700 sous d'or. Si l'enfant seul mourait dans le ventre de sa -mère, l'amende était encore de 8,000 deniers ou 200 sous. - -Le viol devait être fort rare chez les peuples teutoniques, qui -n'étaient pas trop sujets aux emportements des sens. Il ne laisse -pas que d'avoir sa place dans les lois barbares et de menacer d'une -pénalité redoutable les libertins qui ne se sentiraient pas retenus -par le respect de la femme d'autrui. Si une fiancée (_druthe_, en -saxon), allant rejoindre son mari, était rencontrée en route par un -homme, et que celui-ci la connût par force, l'auteur de cet attentat -ne pouvait être reçu à composition que moyennant 8,000 deniers ou 200 -sous. (_Si quis puellam sponsatam ducentem ad maritum et eam in viâ -aliquis adsalierit et cum ipsâ violenter moechatus fuerit._) Cette -composition s'appelait dans la langue rustique _changichaldo_, qui veut -dire _marché de prostitution_. S'il était reconnu que cette fiancée -avait cédé de bonne volonté, elle perdait son _ingénuité_, quand elle -appartenait à une condition libre. L'amende ne s'élevait pas plus -haut, lorsqu'un homme, voyageant de compagnie avec une femme libre, -avait tenté de lui faire violence (_adsalierit et vim ille inferre -præsumpserit_). Malheur au coupable, s'il n'était pas libre et si le -titre d'_ingénu_ ne parlait pas en sa faveur: esclave ou affranchi, -il était châtré ou mis à mort. La loi des Ripuaires est encore plus -rigoureuse que la loi salique contre les auteurs de violences impures -envers les femmes. L'enlèvement d'une femme libre par un esclave -n'admettait pas de composition pécuniaire. Le ravisseur noble payait -200 sous. Un esclave qui avait séduit la servante d'autrui et qui -causait sa mort (la loi ripuaire ne dit pas comment), subissait la -castration ou se rachetait avec 6 sous d'or; si la servante n'était -pas morte des suites de la séduction, l'esclave recevait 120 coups de -fouet, ou payait 120 deniers au propriétaire de cette servante qu'il -s'était indûment appropriée. Le supplice de la castration, qui reparaît -si souvent dans les codes des barbares, se pratiquait à deux degrés -constituant deux natures de pénalité: ici, ablation des testicules; -là, enlèvement complet du membre viril. On ne doit pas croire que -le patient, dans l'un ou l'autre cas, succombât fréquemment à cette -affreuse mutilation, qui serait aujourd'hui presque constamment suivie -de mort. Les opérateurs étaient si habiles et les victimes si robustes, -que la castration n'entraînait aucun accident et que la guérison ne se -faisait pas même longtemps attendre. - -Quant à l'adultère, il était puni chez les barbares avec une -impitoyable sévérité; mais il ne faudrait pas induire de cette -sévérité, que les peuples qui l'appliquaient eussent une idée bien -juste de ce crime au point de vue moral et social. Le barbare, -Wisigoth, Burgonde, Ripuaire ou Franc, ne voyait dans l'adultère qu'un -vol charnel et un attentat à la possession d'un objet légitimement -acquis. Le vol de 40 deniers, d'après la loi salique, infligeait à un -homme libre la castration ou une amende de 6 sous d'or; le vol d'une -femme à son mari, dans la loi des Ripuaires, exigeait une composition -de 220 sous d'or. Si une femme, pendant l'absence de son mari, qu'elle -pouvait supposer mort, formait une liaison concubinaire avec un autre -homme, et que le premier mari revînt tout à coup, il avait le droit, -selon le code des Wisigoths, de disposer à son gré de sa femme et du -successeur qu'elle lui avait donné: il était maître de les vendre, ou -de les tuer, ou de leur faire grâce. La loi des Ripuaires, au titre -_De forbattudo_, fait un tableau effrayant de la vengeance qu'un -mari pouvait exercer contre son heureux rival, en prétextant le cas -de légitime défense. S'il avait surpris sa femme en flagrant délit -d'adultère, et si l'auteur du crime faisait mine de résister, l'époux -insulté avait le droit de tuer cet homme qui lui volait son honneur: -après quoi, appelant des témoins, il mettait le cadavre sur une claie -et le traînait dans un carrefour de la cité, où il s'établissait -pendant quarante jours à côté de sa victime. Il racontait, à tous ceux -qui l'interrogeaient, dans quelles circonstances il avait commis ce -meurtre, et il en proclamait la justice. Au bout de quarante jours -révolus, il rendait le cadavre à la famille du mort, et il allait jurer -devant le juge, qu'il avait tué à son corps défendant un homme qui -l'eût tué lui-même, et qui déjà le frappait au lieu de tomber à ses -pieds pour lui demander grâce. Le père avait également le droit d'ôter -la vie à un homme qu'il surprenait déshonorant sa fille. S'il ne le -tuait pas sur la place, la loi salique appelait _theoctidia_ la prise -de possession d'une fille _ingénue_, sans le consentement de ses père -et mère: l'homme qui s'était contenté d'obtenir l'agrément de cette -fille, payait à ses parents une amende de 1,800 deniers ou 45 sous -d'or. Mais la loi ne dit pas si, l'amende soldée, il avait acheté par -là l'autorisation de continuer ses rapports illégitimes avec la fille, -ou bien s'il était forcé d'épouser celle-ci et de la prendre avec lui. -La loi des Burgondes paraît suppléer au silence de la loi salique à -cet égard, en disant qu'une femme qui sera entrée librement et de son -propre mouvement dans la demeure d'un homme (_ad viri cortem_), et -qui aura cohabité de son plein gré avec cet homme, ne le retiendra -pas malgré lui dans cette espèce d'adultère (_is cui adulterii -dicitur societate permixta_): il n'aura qu'à payer aux parents de la -femme l'impôt nuptial (_nuptiale pretium_), et il sera libre ensuite -d'épouser qui bon lui semblera, sans avoir rien à craindre. - -On ne trouve dans la loi salique aucune règle spéciale qui concerne -la Prostitution proprement dite; mais, d'après la législation des -barbares, on peut affirmer qu'elle n'était nulle part tolérée, aux -époques reculées de notre histoire, et qu'elle n'avait qu'à se cacher -ou à s'enfuir aussitôt qu'elle avait été signalée dans un camp ou -dans un village de ces peuples austères et sauvages. L'ancien droit -du Sleswig, dans lequel celui des Francs Sicambres et Saliens semble -s'être conservé, nous apprend que l'inceste n'était plus atteint par -la loi, lorsqu'il avait été commis avec une femme débauchée. Celle-là -seule qui n'était pas infâme et qui n'avait point vendu son corps -(_quæ prius scortum non fecerit, nec infamis fuerit_), appartenait à -la famille et devait garder intacts ses liens de parenté; celle, au -contraire, qui s'était livrée à tous, avait été, par cela même, mise -hors la loi. (Voy. l'_Histoire du droit danois_, par Peter Kofodancher, -1776, in-4o, tom. II, p. 5.) L'ancien droit des Goths, qui se rattache -aussi à la loi salique, constate que la femme convaincue du fait de -Prostitution était expulsée de la cité, comme indigne de faire partie -d'une ghilde, et cette expulsion honteuse, dit le commentateur (J.-O. -Stiernook, dans son livre _De jure Sueonum et Gothorum vetusto_, -1672, pag. 321), était une peine suffisante pour faire expier à une -courtisane la turpitude de sa profession et l'infamie de sa vie. -La loi des Ripuaires ne prononce pas le bannissement de la fille -_ingénue_ qui s'abandonnait à plusieurs hommes; mais celui qui était -surpris avec elle (_si quis cum ingenuâ puellâ moechatus fuerit_) -payait pour les autres et n'en était pas quitte à moins de l'amende -énorme de cinquante sous d'or; cette amende revenait évidemment au -chef de la tribu ou _roi_. Nous pensons que la jurisprudence des -barbares en matière de Prostitution est formelle dans la loi des -Wisigoths, où un décret du roi Récarède, qui monta sur le trône en -586, interdit d'une façon absolue la Prostitution sous des peines -sévères. Récarède était catholique, et ses décrets furent sans doute -soumis aux évêques qui avaient immiscé la puissance ecclésiastique dans -tous les pouvoirs temporels et qui tenaient en tutelle les souverains -qu'ils avaient convertis; mais nous avons vu, par les conciles, que -l'Église catholique se conformait à la législation romaine sur beaucoup -de points moraux et fermait les yeux notamment sur la Prostitution -publique. Les lois des barbares, au contraire, n'admettaient pas cette -tolérance corruptrice et poursuivaient impitoyablement les femmes de -mauvaise vie qui déshonoraient toute une cité où elles avaient leur -résidence et leurs ignobles habitudes. - -Le décret de Récarède est très-développé et très-explicite; on peut le -considérer comme le code général de la Prostitution chez les barbares, -chez les Francs de Belgique, ainsi que chez les Wisigoths d'Espagne. -Si une fille ou une femme de condition libre, exerçant publiquement -la Prostitution dans la cité, était reconnue prostituée (_meretrix -agnoscatur_) et avait été prise souvent en flagrant délit d'adultère; -si cette malheureuse, sans aucune pudeur, entretenait des relations -illicites avec plusieurs hommes, suivant la coutume de son vil métier, -elle devait être arrêtée par ordre du conseil de ville et chassée de -la cité, en présence de tout le peuple, après avoir reçu publiquement -trois cents coups de fouet. Il lui était enjoint de ne plus se laisser -prendre à l'avenir dans l'exercice de la Prostitution, et l'entrée -de la cité lui était à jamais fermée. Osait-elle y reparaître et y -recommencer son genre de vie, le conseil de ville lui faisait donner -de nouveau trois cents coups de fouet et la mettait en servage chez -quelque pauvre homme, qui la tenait sous une rigide surveillance et -qui l'empêchait de se promener par la ville. Arrivait-il que cette -impudique s'adonnât à la débauche, de l'aveu de son père ou de sa -mère, tellement que ses vénales amours procurassent à ses parents les -moyens de vivre, ce père ou cette mère infâme, qui se nourrissait du -déshonneur de sa fille (_pro hac iniquâ conscientiâ_), avait cent coups -de fouet à recevoir. - -Toute servante qui avait des moeurs dissolues recevait trois cents -coups de fouet, et, après avoir été rasée, par ordre du juge, était -rendue à son maître, qui se voyait forcé de l'éloigner de la cité et -de la tenir en lieu sûr pour l'empêcher de revenir jamais. Dans le cas -où ce maître ne voudrait pas vendre cette servante et lui permettrait -de rentrer dans la cité, il serait condamné lui-même à recevoir -publiquement trois cents coups de fouet; puis, son esclave deviendrait -la propriété de quelque pauvre citoyen, au choix du roi ou du juge ou -du comte, et le nouveau maître de cette femme vagabonde aurait soin de -l'empêcher de reparaître sur le théâtre de ses prostitutions. Mais, -dans le cas où il serait arrivé que cette servante se prostituerait -au profit de son maître (_adquirens per fornicationem pecuniam domino -suo_), le maître partagerait la honte et la peine de son esclave, en -recevant trois cents coups de fouet. On devait traiter avec la même -rigueur les femmes communes qui seraient arrêtées dans les villages et -les bourgs et qu'on pourrait convaincre d'habitude de libertinage. - -Le juge qui, par négligence ou par corruption, se dispensait de -faire exécuter le décret de Récarède, encourait lui-même, outre sa -destitution, un rigoureux châtiment, et se voyait condamné par le -conseil de ville à recevoir cent coups de fouet et à payer 30 sous -d'amende à son successeur. - - - - -CHAPITRE III. - - SOMMAIRE. --Les Francs, vainqueurs des Gaules, ne subirent pas - l'influence de la corruption gallo-romaine. --Conversion de Clovis. - --Formation de la société française. --État de la Prostitution sous - les Mérovingiens. --Les Gynécées. --La Prostitution concubinaire. - --Portrait physique et moral des Francs. --Divinités génératrices - des Francs. --_Fréa_ ou _Frigga_, femme de Wodan. --_Liber_ - et _Libera_. --État moral des Francs après leur conversion au - christianisme. --Les nobles. --Les plébéiens. --Efforts du clergé - gaulois pour moraliser les Francs. --Condition des femmes franques. - --Les mariages saliques. --Le _présent du matin_. --Abaissement - volontaire des Franques vis-à-vis de leurs maris. --La _quenouille_ - et l'_épée_. --Multiplicité des alliances concubinaires sous les - rois de la première race. --Tolérance forcée de l'Église au sujet - des servantes concubines. --Les différents degrés d'association - conjugale. --Le _demi-mariage_ et le _mariage de la main gauche_. - --État de la famille en France. --Les _bâtards de la maison_. - --Description d'un _gynécée_ franc. --Origine des sérails du - mahométisme. --Les gynécées des Romains de l'empire d'Orient. - --Gynécées des rois mérovingiens et carlovingiens. --Capitulaires - de Charlemagne. --Des différentes catégories de gynécées. - - -Les Francs, qui s'avançaient pas à pas dans les Gaules depuis le -milieu du cinquième siècle, ne se confondirent pas d'abord avec les -Gallo-Romains qu'ils soumettaient à leur domination; ils conservèrent -leurs moeurs, leur religion et leurs usages, sans se laisser influencer -par le contact de la civilisation brillante et voluptueuse qu'ils -rencontraient dans les cités conquises; ils dédaignaient tout ce qui -ne leur venait pas de leurs ancêtres, et ils paraissaient vouloir -garder leur sauvage individualité, parmi les différentes races, -les différentes religions et les différents États politiques qui -s'étaient agglomérés sur le territoire des Gaules. Mais, en même -temps, ils n'essayèrent pas de changer rien au genre de vie et au -caractère des premiers possesseurs du sol; ils ne leur imposèrent -aucune contrainte d'imitation; ils ne daignèrent seulement pas leur -faire subir l'influence du voisinage et de l'exemple. La démarcation -restait si nettement tranchée entre les Gallo-Romains et les Barbares, -que, dans tous les pays où s'était établie la domination franque, -on avait mis en usage la loi salique vis-à-vis du code théodosien, -qui fut en usage dans les Gaules aussi longtemps que dans les restes -de l'empire romain. Les deux législations, qui avaient force de loi -réciproquement sur les vainqueurs et les vaincus, formaient un code -spécial de _lois mondaines_ (_lex mundana_), dans lequel chacun -trouvait son droit, suivant son origine. Plus tard, le code de Théodose -fut remplacé par celui d'Alaric II, roi des Wisigoths, et ensuite par -celui de l'empereur Justinien pour la jurisprudence romaine; quant à -la jurisprudence barbare, on ne fit qu'ajouter à la loi salique les -lois des Allemands, des Bavarois et des Ripuaires. Ce rapprochement -de deux jurisprudences si diverses et si opposées témoigne assez que -les Francs n'avaient nullement prétendu soumettre à leur code national -les populations avec lesquelles ils évitaient de se mêler; on voit -aussi, par là, qu'ils n'acceptaient pas davantage pour leur compte -l'autorité des lois usuelles de leurs esclaves ou serfs. Il est donc -certain que la Prostitution, qui avait un régime légal dans les villes -gallo-romaines, continua d'y subsister avec les mêmes conditions, après -la conquête des Francs, sans arriver à corrompre l'austérité rude et -fière de ces conquérants. - -Les principaux chefs des tribus franques avaient été appelés dans -les Gaules par les évêques catholiques, qui préféraient garder -leur autorité sous les barbares, que de céder leur siége épiscopal -à l'arianisme protégé par les municipes romains. Ces chefs francs -ne firent que se conformer à un traité secret, contracté avec les -membres influents du clergé gaulois, en respectant les églises, les -monastères et le culte chrétien. Ils ne séjournaient pas avec leurs -hordes guerrières dans l'intérieur des cités qu'ils avaient prises de -vive force ou qui leur avaient ouvert les portes: ils se logeaient -autour de ces cités, dans des villages, dans des fermes, dans des -camps fortifiés, dans l'enceinte de leurs chariots chargés de butin; -ils étaient toujours prêts à se mettre en campagne et à recommencer -la guerre; ils vivaient isolés et fuyaient toute relation d'habitude -avec les indigènes gaulois et les colons romains. La fusion des races -et des moeurs ne fut déterminée que par la conversion de Clovis et -de ses Sicambres au christianisme. Alors, les Francs songèrent à se -fixer dans la Neustrie et l'Austrasie; alors le partage des terres -et des hommes de corps, au profit des chefs de la nation franque, -créa une société nouvelle, qui ne tarda pas à envelopper la société -gallo-romaine et à l'absorber tout entière. Les Francs, en devenant -chrétiens, devinrent aussi Gaulois et Romains, sans perdre toutefois -le cachet de leur naissance et sans cesser d'être barbares. Pendant -plus de deux siècles, se développa lentement, sous les auspices des -institutions mérovingiennes, cette société française, composée de tant -d'éléments divers et portant avec soi les germes de la civilisation -chrétienne. Depuis Clovis jusqu'à Charlemagne, les évêques furent les -véritables législateurs, et le code ecclésiastique domina le code de -Justinien et les lois teutoniques. La Prostitution, condamnée par -l'Église, n'avait pas de cours régulier et légal; les désordres de -l'incontinence n'en étaient que plus indomptables et plus audacieux. -Il n'y avait point, à proprement parler, de courtisanes, de prostituées -exerçant ce honteux métier, dans les villes gouvernées par les évêques, -mais il y eut partout, dans chaque fief (_feudum_), dans chaque demeure -rurale (_mansio_), une espèce de sérail, un gynécée, dans lequel les -femmes libres ou serves travaillaient au fuseau ou à l'aiguille, et -où le maître trouvait des plaisirs faciles et une émulation toujours -complaisante à les servir. Ce fut la Prostitution concubinaire qui -remplaça toute autre Prostitution, jusqu'à ce que le mariage se fût -délivré des scandales parasites qui le déshonoraient. - -Les Francs, nous l'avons déjà dit, ne savaient ce que c'était que la -sensualité, quand ils descendirent dans les Gaules; ils n'usaient de -leurs femmes que pour avoir des enfants, et c'était pour eux accomplir -un pieux devoir que de donner beaucoup de combattants à leur tribu; -car, suivant les paroles du sophiste Libanius dans son discours à -l'empereur Constantin, «ils mettent tout leur bonheur dans la guerre, -qui semble leur véritable élément: le repos leur est insupportable; -jamais leurs voisins n'ont pu les décider ni les contraindre à vivre -tranquilles. Ces barbares sont occupés jour et nuit à méditer des -invasions.» Ils n'avaient donc pas le loisir de penser aux énervantes -récréations de la volupté, eux dont les moeurs, au dire d'Eusèbe (_Vie -de Constantin_, liv. I, ch. 25), ressemblaient à celles des bêtes -féroces. Sidoine Apollinaire ne les peint pas sous des couleurs moins -terribles: «Leur amour pour la guerre devance les années. S'ils sont -accablés par le nombre ou par le désavantage de la position, ils cèdent -à la mort et non à la crainte. Ils semblent invincibles, même dans -leur défaite, et leur vie s'éteint avant leur courage.» Ils n'avaient -aucune propension naturelle aux molles distractions de l'amour; «ils -ne se souciaient pas d'aimer ni d'être aimés par leurs femmes,» dit -Tacite en parlant des Germains, qui ne différaient pas des Francs du -cinquième siècle; ils se piquaient seulement de se rendre redoutables -et de paraître plus grands, plus hideux, plus étranges, aux yeux de -leurs ennemis. Voilà pourquoi ils teignaient en rouge leurs cheveux -blonds, qui, rasés derrière la nuque et ramenés du sommet de la tête -au front, tombaient par-devant en longues tresses ou se retroussaient -en panache au-dessus du crâne. Cette abondance de cheveux était un -emblème de leur force physique et un privilége de leur race; ils -s'intitulaient _guerriers chevelus_ et ils ne gardaient de leur -barbe que des moustaches effilées qui descendaient souvent en pleine -poitrine. Quant à leur costume ordinaire, il n'était pas fait pour -une vie oisive et voluptueuse: d'étroits habits en cuir de cerf ou de -daim serraient leurs membres vigoureux, et se prêtaient à tous leurs -mouvements souples et agiles; un large baudrier soutenait une épée -recourbée qu'on nommait _scramasax_, et une hache à deux tranchants -pendait à leur ceinture; ils ne quittaient pas même leurs armes, dans -les festins nocturnes où la bière remplissait leurs coupes en terre -noire ou rouge, chaque fois qu'ils répétaient le refrain d'un de leurs -chants de guerre. Ils arrivaient toujours ivres dans le lit d'une de -leurs épouses ou de leurs servantes, et ils ne manquaient pas d'en -sortir, avant qu'il fît jour, comme s'ils avaient honte de voir un -ariman (_heere man_, homme de guerre) dans les bras d'une femme. - -Cependant les Francs avaient une divinité qui présidait aux mariages ou -plutôt à la génération: c'était Fréa ou Frigga, femme de Wodan, l'Odin -des Scandinaves, le dieu de la guerre et du carnage. Elle réparait -les maux causés par son farouche époux; elle donnait la vie, après que -celui-ci avait donné la mort; elle départait aux braves le repos et la -volupté (_pacem voluptatemque largiens mortalibus_, dit Adam de Brême, -dans son _Histoire ecclésiastique_). Adam de Brême ajoute que les -adorateurs de cette Vénus du Nord la représentaient sous la forme d'un -monstrueux phallus (_cujus etiam simulacrum ingenti Priapo_), mais on -ne cite aucun autre témoignage à l'appui de cette bizarre configuration -de la déesse Fréa, et nous serions fort embarrassé de justifier par des -autorités anciennes la présence du phallus dans la religion des Francs. -Quoi qu'il en soit, ce phallus n'était pas le symbole du libertinage -et des passions obscènes: il ne figurait pas autre chose que l'acte -divin de la génération, et il caractérisait la nature créatrice. On -doit peut-être rapporter au culte de Fréa, plutôt qu'à celui de Priape, -la plupart des traditions phalliques qui étaient fort répandues dans -les contrées où les Francs ont séjourné, et il faudrait voir ainsi -la Vénus du Nord, dans les idoles, dans les pierres levées, dans les -troncs d'arbre taillés à la serpe, dans les attributs de Priape, que -les villageois respectèrent et adorèrent jusqu'au neuvième siècle. On -a découvert, dans les ruines de plusieurs stations franques au bord du -Rhin, un grand nombre de phallus en bronze et en ivoire qui devaient -être des offrandes commémoratives présentées à Fréa par les femmes -plutôt que par les hommes. Ce n'est que dans l'idolâtrie des Phéniciens -qu'on trouve Vénus ou la nature femelle symbolisée par un phallus. A -la fin du quatrième siècle, lorsque la déesse Fréa, honorée par les -Francs de l'Yssel, pouvait avoir introduit une nouvelle espèce de -Vénus dans le paganisme romain, on dédia des chapelles à deux divinités -qui étaient peut-être d'origine franque, et que saint Augustin, dans -sa _Cité de Dieu_, nous montre comme concourant l'une et l'autre à -l'acte le plus secret de la génération. C'étaient Liber et Libera qui -occupaient le même temple, où la partie sexuelle de l'homme se voyait -placée à côté de celle de la femme, en guise de simulacre de ces -divinités qu'on nommait le _père_ et la _mère_. Saint Augustin cite un -singulier passage de Varron au sujet des attributions de Liber et de -Libera, que nous n'hésitons pas à reconnaître dans la Fréa des Francs: -_Liberum a Liberamento appellatum volunt, quod mares in coeundo, per -ejus beneficium, emissis seminibus, liberentur. Hoc idem in feminis -agere Liberam, quam etiam Venerem putant, quod et ipsas perhibeant -semina emittere, et ob hoc Libero eamdem virilem corporis partem in -templo poni, femineam Liberæ._ - -Mais Clovis, baptisé par saint Remy, renversa les idoles qu'il avait -adorées, et les Francs, à son exemple, se firent baptiser à l'envi, en -renonçant aux dieux de leurs ancêtres. Leur catholicisme fut longtemps -aussi grossier que l'avait été leur idolâtrie; ils ne comprenaient ni -le dogme, ni la morale de la religion, qu'ils avaient embrassée, et -qui se bornait pour eux à certaines pratiques, à certaines cérémonies. -Toutefois, les évêques se servirent avec succès de l'autorité -ecclésiastique, pour adoucir et corriger les moeurs des farouches -Sicambres: ils étaient sans cesse en lutte contre ces barbares qui -ne connaissaient d'autre loi que leurs instincts et leurs passions -brutales; ils procédaient par l'excommunication, et ils s'exposaient à -des injures, à de mauvais traitements, même à la mort, en tenant tête à -leurs néophytes, qui s'abandonnaient avec une fougue sauvage à tous les -excès, et qui se jouaient surtout du sacrement du mariage. Les rois, -comme les leudes et les lètes, avaient une quantité de concubines qui -se succédaient l'une à l'autre, et qui quelquefois avaient un règne -simultané. Or, l'Église, en se fondant sur le sentiment unanime des -conciles, permettait à tout laïque une seule épouse légitime ou une -seule concubine, suivant l'usage de la loi romaine qui survivait au -polythéisme. Les clercs eux-mêmes jouissaient des mêmes priviléges, et -rien n'était plus fréquent que de voir un évêque marié et un prêtre -ayant une concubine. Mais les Francs ne se contentèrent pas de la -tolérance catholique qui permettait à chacun, soit une concubine, -soit une épouse; ils ne se bornaient point à en changer aussi souvent -que l'envie leur prenait de former une nouvelle union légitime ou -autorisée; ils entretenaient, à côté de l'épouse en titre, plusieurs -concubines qui partageaient simultanément la couche du maître; ils -avaient, dans la partie la plus retirée de la maison, un gynécée de -femmes ou de servantes (_ancillæ_) qui leur donnaient des enfants, et -qui passaient tour à tour dans leur lit. C'était la coutume de tous -les barbares, qui manifestaient leur noblesse et leur richesse, par -le nombre de leurs femmes, de leurs chevaux et de leurs chiens. Chez -les pauvres et dans la plèbe, le mariage était monogame, parce que le -mari n'aurait pas eu les moyens de nourrir plusieurs femmes; mais cette -épouse ou cette concubine cédait souvent la place à une autre, car le -divorce n'offrait pas plus de formalités que le mariage. - -On comprend à quel point le clergé gaulois avait à combattre les moeurs -désordonnées de ces barbares, qui s'indignaient de toute contrainte -et qui voyaient une servitude intolérable dans chaque prescription -de la loi divine et humaine. Les Francs ne souffraient pas que le -prêtre se permît de voir, de juger et de condamner ce qui se cachait -dans le sanctuaire du foyer domestique: ils contribuaient volontiers -à toutes les dépenses du culte; ils faisaient généreusement l'aumône; -ils donnaient à pleines mains pour la construction et l'embellissement -des églises, pour l'entretien des monastères, pour les châsses, les -reliquaires, les tombeaux des saints, mais ils devenaient indociles et -rebelles, dès que leur conduite privée était en butte aux réprimandes -et aux anathèmes des évêques et des clercs. Ils ne se conformaient pas, -d'ailleurs, aux préceptes de l'Évangile, qui veut que la femme soit -l'égale de l'homme, et qu'ils ne fassent qu'une seule chair: la femme, -dans leurs idées, était moins la compagne de l'homme que son esclave ou -sa servante, et cette servante, cette esclave, loin d'être affranchie -par le mariage, n'y trouvait qu'un joug plus pesant et un maître moins -facile. Au reste, toutes les femmes, chez les Francs, avaient accepté -cette condition de servage et d'infériorité, que leur attribuait -leur sexe, et elles ne savaient pas même bon gré au clergé de la -protection qu'il s'efforçait d'étendre sur elles; car l'excommunication -qui frappait leurs maris ou leurs maîtres les atteignait aussi dans -ses conséquences, et les exposait à des représailles trop souvent -sanglantes. Un Franc, qui avait répudié son épouse ou chassé sa -concubine, n'hésitait pas à la tuer plutôt que de la reprendre en -obéissant aux injonctions de son évêque et en ayant l'air de fléchir -devant les menaces de l'Église. Ces mariages, ces concubinages, il est -vrai, n'étaient pas la plupart consacrés par la bénédiction religieuse; -ils s'accomplissaient devant la loi salique, par le sou et le denier, -que la femme recevait comme symbole du contrat nuptial; ce contrat, -consenti devant témoins, n'était écrit et signé que dans le cas, peu -ordinaire, où l'époux, le lendemain de la nuit des noces, assignait -un douaire à son épouse, en lui jetant un brin de paille sur le sein, -et en lui serrant le petit doigt de la main gauche. Le présent du -matin (_morghen gabe_) composait, presque à lui seul, le lien d'une -union, commencée la veille par l'octroi d'un sou d'or et d'un denier -d'argent que l'époux avait mis dans la main de sa femme. Ce sou et -ce denier semblent avoir été la taxe (_præmium_) générale et uniforme -qu'une femme, quel que fût son rang, devait réclamer pour prix de sa -virginité. - -Après avoir accepté d'un homme le sou et le denier, la femme se -considérait comme vendue à cet homme, et elle ne s'appartenait plus à -elle-même, tant que les chaînes de ce servage n'étaient pas rompues par -le divorce ou par la mort. On peut juger de la soumission d'une épouse -envers son mari, par les termes qu'elle employait en lui adressant -la parole: «Mon seigneur et mon époux, lui disait-elle; moi, votre -humble servante (_Domini et jugalis mei, ego ancilla tua_).» C'est -ainsi que, dans les _Formules de Marculphe_ (lib. II, c. 27), la femme -parle à son seigneur et maître. Il n'y avait qu'une seule circonstance -où une femme mariée pût échapper à l'esclavage de sa position et se -relever de son abaissement. Quand une fille née de parents libres avait -associé son sort à celui d'un serf et s'était donnée à lui par amour -ou par imprudence, elle suivait la condition de cet époux indigne -d'elle et devenait serve comme lui; mais la loi des Ripuaires lui -offrait toujours, pour l'honneur de sa famille, le moyen de reconquérir -sa liberté. A la requête d'un parent ou d'un ami, elle se faisait -citer devant le roi ou le comte, qui l'interrogeait sur son mariage -déshonorant; elle avouait le fait et s'en remettait à la justice -du roi ou du comte. Celui-ci mandait le mari serf et le confrontait -avec sa femme, à laquelle il présentait en silence une quenouille et -une épée. Si cette femme optait pour la quenouille, elle demeurait -esclave à toujours et à la merci de l'homme qu'elle avait aimé assez -pour lui sacrifier tout; si, au contraire, elle prenait l'épée, elle -redevenait libre, en tuant cet homme qui l'avait faite esclave. Elle -effaçait ainsi la honte de sa Prostitution dans le sang de celui qui -en était coupable, peut-être malgré lui. La quenouille (_conucula_) -était l'emblème de la condition servile que le mariage faisait aux -femmes. Elles ne paraissaient plus en public; elles ne fréquentaient -pas la compagnie des hommes; elles ne sortaient que voilées et -couvertes d'amples vêtements, dans lesquels leurs pieds et leurs mains -restaient toujours ensevelis; elles passaient leur vie à filer le -chanvre et la laine, à fabriquer et à teindre des étoffes, à mettre au -monde et à élever des enfants. Toutes les fois que les historiens des -temps mérovingiens nous introduisent dans l'appartement des femmes, -fussent-elles reines, ils nous les représentent occupées à des soins -de ménage et à des travaux d'aiguille, loin des regards curieux et des -convoitises profanes. - -Les alliances concubinaires, qui convenaient aux moeurs des Francs, -s'étaient multipliées de telle sorte, sous les rois de la première -race, qu'il fallait qu'un Franc fût bien pauvre pour n'avoir qu'une -femme et deux servantes dans sa maison. L'Église fermait les yeux sur -ces désordres, tant qu'elle pouvait paraître les ignorer et tant qu'on -ne s'adressait point à elle pour les faire cesser. Elle poussait la -condescendance à l'égard des maîtres du pays, jusqu'à leur permettre un -commerce permanent avec leurs servantes, pourvu qu'ils se dispensassent -de toute formalité matrimoniale; mais Salvien, qui était Gaulois et qui -écrivait au milieu du cinquième siècle, nous apprend que la tolérance -ecclésiastique au sujet des concubines avait été si mal interprétée, -que la plupart de ceux qui vivaient en concubinage se regardaient -comme légitimement mariés et ne prenaient pas d'autres épouses que -leurs servantes, avec lesquelles ils cohabitaient en leur rendant des -devoirs de mari (_ad tantam res imprudentiam venit, ut ancillas suas -multi uxores putent, atque utinam sicut putantur esse quasi conjuges, -ita solæ haberentur uxores_). Salvien, dans ce passage remarquable (_De -gubern. Dei_, l. IV, c. _De concubinis_), dit que l'Église estimait le -concubinage et le tenait pour chaste, en comparaison de la Prostitution -indécise et vagabonde; car l'homme qui se contentait de ses concubines -imposait une espèce de frein à ses désirs et les renfermait dans le -cercle plus ou moins restreint des amours ancillaires. Ces amours, -quoique illicites, trouvèrent grâce devant le tribunal canonique, -parce qu'ils empêchaient de plus grands désordres et qu'ils assuraient -le repos de la société chrétienne. Le pape saint Léon, vers la fin -du cinquième siècle, étendait son manteau pontifical sur les abus du -concubinat, lorsqu'il disait, dans une lettre à l'évêque de Narbonne: -«Les filles qui sont mariées avec l'autorité de leurs parents n'ont -rien à se reprocher, si les femmes qu'avaient leurs maris auparavant -n'étaient pas véritablement mariées, parce que autre chose est une -femme mariée, autre chose est une concubine.» Nous croyons que le -mot _concubine_, à ces époques où il était si fréquemment employé -et presque toujours en bonne part, s'appliquait à différents degrés -d'association conjugale; mais si ce mot, au singulier, n'avait -d'ordinaire qu'une signification honnête, le même mot, au pluriel, -prenait un sens injurieux et indécent. - -Jusqu'au règne de Charlemagne, selon l'abbé de Cordemoy, dans son -_Histoire de France_: «La qualité de _concubine_, réduite aux termes -de l'honnêteté, désignoit une femme mariée avec honneur et de laquelle -le mariage, quoique fait avec moins de formalités que celui qu'on -appeloit _solennel_, ne laissoit pas d'être valable. Le plus instruit -de nos jurisconsultes (Cujas) dit que le concubinage étoit un lien si -légitime, que la concubine pouvoit être accusée d'adultère aussi bien -que la femme; que la loi permettoit d'épouser, à titre de concubines, -certaines personnes que l'on considéroit comme inégales par le défaut -de quelques qualités qu'il falloit pour soutenir le plein honneur du -mariage; et que, encore que le mariage fût au-dessus du concubinage -pour la dignité et pour les effets civils, le nom de _concubine_ étoit -pourtant un nom d'honneur bien différent de celui de _maîtresse_; mais -qu'enfin le vulgaire en France avoit confondu ces deux mots, faute -d'entendre ce que c'étoit que le concubinage, quoiqu'il soit fort en -usage dans quelques endroits, où il s'appelle _demi-mariage_, et en -d'autres termes, _mariage de la main gauche_.» L'abbé de Cordemoy, -en s'appuyant sur l'autorité de Cujas, ne s'est pas souvenu que ce -savant jurisconsulte avait étudié le droit romain plutôt que le droit -barbare. Le concubinage, chez les Francs et les Gallo-Romains, qui -ne tardèrent pas à imiter leurs maîtres, n'avait pas toujours ce -caractère de demi-mariage que lui assigna la jurisprudence romaine. -Il s'écartait d'autant plus de ce demi-mariage, qu'il se renouvelait -sans cesse et qu'il comprenait quelquefois un certain nombre de femmes -sous le même régime concubinaire. Dans quelques circonstances, il est -vrai, un roi, un magnat, un noble, qui épousait une femme de condition -inférieure, ne lui accordait pas le titre d'épouse, mais celui de -concubine, qui n'impliquait point avec lui la célébration du mariage -chrétien. Ordinairement la concubine était une servante, une esclave, -qui entrait dans le lit de son maître et seigneur. Cette concubine -pouvait se prévaloir d'une sorte de légitimité nuptiale, tant qu'elle -ne partageait pas ses attributions les plus délicates avec une autre -femme. Les Francs, surtout leurs chefs, prenaient des concubines -qu'ils épousaient à la manière franque, par le sou et le denier, afin -de n'être pas, en cas de divorce ou de répudiation, arrêtés par les -entraves du mariage religieux. L'Église n'avait rien à voir dans les -unions qu'elle n'avait pas faites, et si elle s'en mêlait parfois -à contre-coeur, quand un scandale éclatant l'empêchait de garder -la neutralité, elle ne se heurtait pas à de terribles questions de -sacrilége et de bigamie chrétienne: elle ne se prononçait alors, -entre les parties, que sur le chef d'incontinence et de fornication. -Nous persistons à croire que, sous la première et même la seconde -race de nos rois, on appelait _épouse_ la femme mariée suivant le -rite de l'Église, et _concubine_, la femme mariée seulement selon -la loi salique: _Secundum legem salicam et antiquam consuetudinem_, -disent les _Formules de Marculphe_, au sujet du sou et du denier, qui -constituaient le mariage civil des Francs. - -Les concubinages, étant de leur nature étrangers à la sanction -ecclésiastique, ne dépendaient que du caprice des personnes qui les -contractaient à leur fantaisie, et qui les rompaient sans plus de -scrupule. Tel fut pendant plus de trois siècles l'état de la famille -en France: à côté de la femme légitime, seule reconnue par l'Église, -il y avait une ou plusieurs concubines, à qui le maître de la maison -accordait plus ou moins d'égards, en raison de leur naissance, de -leur conduite ou de l'affection qu'il avait pour elles. Quelquefois -ces concubines étaient si nombreuses sous le même toit, que l'homme -qui les nourrissait et les entretenait à ses dépens, se voyait forcé -d'en congédier quelques-unes pour qu'elles ne mourussent pas toutes -de faim. Le mariage salique ne fut en usage que pour les filles -d'origine franque, qui épousaient concubinairement des hommes de leur -race. Ces concubines, en général, se rendaient compte de leur position -inférieure vis-à-vis de la femme légitime mariée catholiquement, et -celle-ci, satisfaite de son rang et de sa part d'épouse, les laissait -sous ses yeux remplir leur rôle concubinaire. Les enfants issus de ces -concubinages n'étaient pas admis aux mêmes droits que les enfants nés -de l'épouse légitime; mais ils avaient pourtant une demi-légitimité, et -leur bâtardise ne leur imprimait aucune tache de honte, puisqu'ils s'en -faisaient honneur et s'intitulaient bâtards de la maison; ils restaient -toutefois dans un état d'infériorité et de respectueuse soumission -vis-à-vis de leurs frères nés de l'épouse véritable, lesquels -représentaient seuls la branche héréditaire et se partageaient entre -eux les biens de leur père. Les concubines semblaient n'avoir d'autre -destination que de suppléer aux insuffisances et aux empêchements de -l'épouse, lorsque celle-ci était éloignée du lit conjugal par son -indisposition mensuelle, par la maladie ou par la nourriture d'un -nouveau-né. Il y avait aussi bien des degrés entre les concubines: -les unes, de condition libre et de race franque, s'estimaient aussi -bien mariées que si l'Église eût sanctionné le contrat du sou et -du denier; les autres, de condition serve et de race étrangère, ne -pouvaient jamais prendre des airs de femme légitime. Une servante, -qui n'avait fait que passer dans la couche du maître, conservait -seulement une sorte d'autorité sur ses compagnes, qui lui accordaient -quelque déférence: cette autorité augmentait à mesure que le temps lui -donnait plus de poids et que le maître (_dominus_) la confirmait par la -bienveillance dont il honorait une vieille maîtresse. - -Toutes les femmes attachées à une maison, en qualité d'épouses, de -concubines et de servantes, vivaient ensemble dans l'intérieur du -logis, où nul homme ne pénétrait sans la permission du maître. Le -local réservé aux femmes se nommait _gynécée_, chez les Francs comme -chez les Gallo-Romains (en latin _gynæceum_, en grec +gynaikeon+). -Le mot _gynæceum_ s'était corrompu de plusieurs manières, selon les -dialectes barbares qui l'avaient adopté, et nous le voyons écrit -_genecium_, _genicium_, _genecæum_ et _genizeum_, dans les auteurs de -la basse latinité. Ce local était plus ou moins spacieux, en raison de -l'importance de la maison. Il se composait de plusieurs chambres ou de -plusieurs corps de bâtiment; il renfermait souvent différents ateliers -et un grand dortoir, qui rapprochait toutes les conditions et tous -les âges. La maîtresse de la maison, soit l'épouse, soit la principale -concubine, avait sous sa direction les travaux du gynécée. Ces travaux -comprenaient plus particulièrement ceux qui regardent l'industrie -de la fabrique des étoffes et de la confection des vêtements. En ce -temps-là, de même que dans toute l'antiquité, les hommes auraient -rougi de mettre la main à ces ouvrages de femme (_muliebre opus_), -et, dans les arts domestiques, ils ne s'appliquaient qu'à des oeuvres -de cognée et de marteau. Les anciens glossaires sont d'accord sur ce -point, que l'apprêt des laines appartenait surtout au gynécée du Nord; -le filage de la soie au gynécée du Midi. Papias dit que le gynécée -s'appelle _textrinum_ (atelier), «parce que les femmes qui y sont -réunies travaillent à la laine» (_quod ibi conventus feminarum ad opus -lanificii exercendum conveniat_). Pollux dit que le gynécée peut être -appelé _sayrie_, parce que c'est là que les femmes travaillent à la -soie. Ces gynécées existaient, avec destination analogue, chez les -Romains de l'empire d'Orient; ils étaient même établis sur une plus -vaste échelle à Constantinople, et l'on ne peut plus douter qu'ils -n'aient donné naissance aux sérails, que le mahométisme ne fit pas -aussi laborieux, en les consacrant exclusivement au mariage. Chez les -Romains d'Orient, il y avait des gynécées pour les deux sexes, qui -y travaillaient séparément ou collectivement, selon le bon plaisir -du maître; mais, dans ces gynécées considérables, on ne recevait que -des esclaves qui subissaient la contrainte la plus rigoureuse et qui -s'inclinaient sous le fouet et le bâton. Aussi, les gynécées des -empereurs, des magistrats et des officiers impériaux, étaient-ils -des ateliers pénitentiaires où l'on envoyait, pendant un temps fixé -par l'arrêt de condamnation, les pauvres et les vagabonds qui avaient -commis un délit et qui ne pouvaient payer l'amende. Il est dit dans -la Passion de saint Romain que le saint fut revêtu d'une chemise de -laine et enfermé dans un gynécée, en signe de mépris (_ad injuriam_). -Lactance, dans son livre _De la mort des persécuteurs_, dit que les -mères de famille et les dames patriciennes qu'on soupçonnait de s'être -converties à la foi des chrétiens étaient jetées honteusement dans un -gynécée (_in gynæceum rapiebantur_). - -A l'instar des empereurs de Byzance, les rois mérovingiens et -carlovingiens eurent des gynécées dans leurs habitations rurales, -et ces gynécées renfermaient toute une population de femmes, parmi -lesquelles ces souverains ne dédaignaient pas de choisir les plaisirs -capricieux de leur lit royal. Le capitulaire _de Villis_ énumère les -différents ouvrages qui s'exécutaient dans ces vastes ateliers où -travaillaient aussi des esclaves et des eunuques: «Qu'en nos gynécées, -dit Charlemagne, se trouve tout ce qu'il faut pour travailler, -c'est-à-dire le lin, la laine, la gaude, la cochenille, la garance, -les peignes, les laminoirs, les cardes, le savon, l'huile, les -vases et toutes les choses qui sont nécessaires dans ce lieu-là.» -Un autre capitulaire, de l'année 813, ajoute: «Que nos femmes, qui -sont employées à notre service (_feminæ nostræ quæ ad opus nostrum -servientes sunt_), tirent de nos magasins la laine et le chanvre, -avec lesquels elles fabriqueront des capes et des chemises.» On voit, -dans le livre des Miracles de saint Bertin (_Act. SS. Bened._, t. I, -p. 131), que les jeunes enfants étaient mis en apprentissage dans les -gynécées des grands, où ils apprenaient à filer, à tisser, à coudre, -à faire toutes sortes d'ouvrages de femme (_in genecio ipsius, nendi, -cusandi, texendi, omnique artificio muliebris operis edoctus_), Un -maître, quel qu'il fût, était fort jaloux de ses gynéciaires, et il -ne permettait à personne l'entrée de son gynécée, que protégeait, -comme un sanctuaire, la législation des barbares. «Si quelqu'un, dit -la loi des Allemands, a couché avec une fille d'un gynécée qui ne -lui appartient pas, et cela contre la volonté de cette fille, qu'il -soit taxé à 6 sous d'or (_si cum puellâ de genecio priore concubuerit -aliquis contra voluntatem ejus_).» Le texte de la loi diffère dans les -manuscrits, mais le sens ne varie pas beaucoup; seulement, Charlemagne, -dans une nouvelle rédaction de cette loi, jointe à ses capitulaires, -en punissant le viol accompli et non les tentatives de séduction -(_si quis alterius puellam de genicio violaverit_) a fait disparaître -l'incertitude qui s'attachait à l'espèce de violence que la gynéciaire -pouvait dire avoir été exercée _contre sa volonté_. - -Il est certain que les gynécées n'étaient pas tous du même ordre, -ou du moins qu'ils avaient différentes catégories que réglait la -nature des travaux plus pénibles ou moins désagréables les uns que -les autres. Ainsi, les plus rudes devaient être attribués à des -esclaves subalternes ou à des ateliers de discipline. Ce n'est pas à -dire cependant, comme Ducange essaie de le prouver dans son Glossaire -(au mot _Gynæceum_), que la plupart des gynécées suppléaient aux -lupanars, et n'étaient que des foyers de Prostitution. Le texte, que -Ducange emprunte à la loi des Lombards, ne conclut pas à l'induction -qu'il veut en tirer: «Nous avons statué que si une femme, sous un -déguisement quelconque, est saisie en flagrant délit de débauche -(_si femina, quæ vestem habet mutatam, moecha deprehensa fuerit_), -elle ne soit pas mise au gynécée, comme ç'a été la coutume jusqu'ici, -attendu qu'après s'être prostituée à un seul homme, elle ne perdrait -pas l'occasion de se prostituer à plusieurs.» Ce texte prouverait, au -contraire, que la loi veillait à la pureté des moeurs gynéciaires. -Cependant les gynécées, ceux des particuliers comme ceux des rois, -méritèrent souvent leur mauvaise réputation et même, au dixième siècle, -leur nom devint synonyme de lieu de débauche. Le maître de maison -n'avait que faire d'un pacte concubinaire avec ses servantes et ses -ouvrières, qui se disputaient l'honneur de partager sa couche: «Si -quelqu'un, dit Réginon (_De Eccles. discip._, l. II, c. 5), consent à -commettre un adultère dans sa propre maison avec ses servantes ou ses -gynéciaires...» Ce passage paraît indiquer que les gynécées, outre -les servantes, admettaient des femmes pensionnaires qui se louaient -à certaines conditions. L'entretien d'un gynécée coûtait donc fort -cher: le chapitre 75 d'un synode de Meaux, cité par Ducange, parle de -laïques qui avaient des chapelles à eux, et qui s'autorisaient de cela -pour lever des dîmes qui leur servaient à nourrir des chiens et des -gynéciaires (_inde canes et gyneciarias suas pascant_). Les gynécées -se restreignirent à des proportions moins ambitieuses, à mesure que -les manufactures s'établirent et que le commerce, en distribuant -partout ses produits, rendit inutile la fabrication d'une foule de -tissus et d'objets dans le domicile des particuliers. Mais la vie des -femmes ne cessa pas d'être commune, et, malgré l'émancipation que la -chevalerie leur avait apportée en certaines circonstances solennelles, -la vie privée resta murée; alors il n'y avait plus de concubines dans -ces sanctuaires de la famille, où la femme légitime, entourée de ses -servantes et de ses enfants, leur donnait l'exemple du travail, de la -décence et de la vertu. - - - - -CHAPITRE IV. - - SOMMAIRE. --Débordements concubinaires des rois francs. --Clotaire - Ier. --Ingonde et Aregonde. --Incontinence adultère de Caribert, - roi de Paris. --Marcoviève et Méroflède. --Caribert répudie - sa femme Ingoberge. --Theudechilde. --Les frères de Caribert. - --Gontran, roi d'Orléans et de Bourgogne. --Chilpéric, roi de - Soissons. --Audowère. --Frédégonde. --Galeswinde. --Dagobert Ier. - --Pépin et sa concubine Alpaïs. --Meurtre de saint Lambert par - Dodon, frère d'Alpaïs. --Moeurs dissolues de Bertchram, évêque de - Bordeaux. --Brunehaut. --Charlemagne. --Ses concubines Maltegarde, - Gersuinde, Régina et Adallinde. --Ses filles. --Le cartulaire de - l'abbaye de Lorsch. --Légende des amours d'Éginhard et d'Imma, - fille de Charlemagne. --Capitulaire de Charlemagne concernant les - complices de la Prostitution. --Origine des fonctions du prévôt de - l'hôtel du roi et de l'office du _roi des ribauds_. --Recherches - minutieuses des individus suspects et des prostituées ordonnées par - Charlemagne. --Châtiment infligé aux femmes de mauvaise vie et à - leurs complices. --Les juifs, courtiers de Prostitution. --Le _pied - de roi_. --Dissertation sur la stature de Charlemagne. --Légende de - _la femme morte et la pierre constellée_. --Le capitulaire de l'an - 805. --Les hommes _nus_. --Les _mangones_ et les _cociones_. --Les - _maquignons_. --Légende de saint Lenogésilus. --Les successeurs - de Charlemagne. --Louis-le-Débonnaire. --L'_épreuve de la croix_. - --L'épreuve du _congrès_. --L'impératrice Judith. --Theutberge, - femme de Lothaire, roi de Lorraine, accusée d'inceste. --Le - champion ou _vicaire_ de Theutberge sort triomphant de l'_épreuve - de l'eau chaude_. --Theutberge, justifiée, est traduite devant un - consistoire présidé par Lothaire. --Elle s'accuse, puis rétracte - ses aveux. --Le concile de Metz. --Lothaire est excommunié. - --Sacrilége de Lothaire. --Sa mort. - - -Les rois de la première race furent sans cesse en lutte avec l'Église, -à cause de leurs concubines, qu'ils prenaient et répudiaient tour à -tour, sans consulter les évêques, et ceux-ci, malgré leurs menaces -et leurs anathèmes, ne parvenaient pas à faire respecter aux Francs -l'institution religieuse du mariage, car les nouveaux convertis -restaient païens dans leurs moeurs et supportaient avec peine le joug -évangélique. L'histoire de ces rois est remplie de leurs guerres, -de leurs crimes et de leurs excès; mais c'est surtout dans leurs -amours qu'ils ont à se plaindre de l'importune police du pouvoir -ecclésiastique, qui ne leur accorde ni paix ni trêve, et qui ne tolère -pas chez eux l'exemple de la Prostitution. Pourtant, le scandale -demeure ordinairement enclos dans le sein du gynécée, et la rumeur -publique révèle à peine ce qui s'y passe. Dès qu'un écho de ces -désordres avait transpiré aux oreilles du confesseur, celui-ci s'armait -de ses foudres excommunicatoires et tenait le pécheur éloigné de la -sainte table, jusqu'à ce qu'il eût purifié son lit et rompu avec le -démon féminin. On ne comprendra bien les débordements concubinaires des -rois francs, qu'en lisant, dans Grégoire de Tours, le récit naïf d'un -des mariages du roi Clotaire, fils de Clovis, lequel eut sept femmes -ou concubines avouées. «Il avait déjà pour épouse Ingonde, et l'aimait -uniquement, lorsqu'elle lui fit cette demande: «Mon seigneur a fait -de moi ce qu'il a voulu; il m'a reçue dans son lit; maintenant, pour -mettre le comble à ses faveurs, que mon seigneur roi daigne écouter -ce que sa servante lui demande. Je vous prie de vouloir bien chercher -pour ma soeur, votre esclave, un homme capable et riche qui m'élève -au lieu de m'abaisser, et qui me donne les moyens de vous servir avec -plus d'attachement encore?» A ces mots, Clotaire, déjà trop enclin à -la volupté, s'enflamme d'amour pour Aregonde, se rend à la campagne où -elle résidait, et se l'attache par le mariage. Quand elle fut à lui, il -retourna vers Ingonde, et lui dit: «J'ai travaillé à te procurer cette -suprême faveur que m'a demandée ta douce personne, et en cherchant un -homme riche et sage qui méritât d'être uni à ta soeur, je n'ai trouvé -rien de mieux que moi-même; sache donc que je l'ai prise pour épouse; -je ne crois pas que cela te déplaise?--Ce qui paraît bien aux yeux de -mon maître, répondit-elle, qu'il le fasse; seulement, que sa servante -vive toujours en grâce avec le roi!» Ce curieux tableau de moeurs nous -montre comment allaient les choses dans les gynécées des rois. - -Les fils de Clotaire Ier furent comme lui polygames, et plus que lui -adonnés à leur incontinence adultère. L'aîné, Caribert, roi de Paris, -était marié à Ingoberge, que sa naissance illustre élevait au-dessus -de ses rivales: «Elle avait à son service deux jeunes filles nées d'un -pauvre artisan; l'une, nommée Marcoviève, portait l'habit religieux; la -seconde s'appelait Méroflède, et le roi en était éperdument amoureux.» -Ingoberge, jalouse de l'intérêt qu'elles inspiraient au roi, eut la -fâcheuse idée de vouloir déprécier ces deux soeurs, en mettant sous -les yeux de Caribert la condition servile de leur père, qui cardait -de la laine dans le préau du palais; mais Caribert, irrité contre sa -femme, qui s'était proposé de le faire rougir, la répudia, et prit -successivement Méroflède et Marcoviève; mais il ne s'en contenta pas; -bientôt, il leur préféra une autre servante, nommée Theudechilde, -dont le père était berger. Celle-ci, quoique concubine de dernier -ordre, s'empara du trésor de Caribert, quand ce prince mourut, sans -laisser d'héritier, entre les bras de Theudechilde, de Marcoviève et -de Méroflède, qui s'étaient partagé ses dernières caresses. Les frères -de Caribert avaient aussi au même degré le vice de l'incontinence. -Gontran, roi d'Orléans et de Bourgogne, tout dévot qu'il était, -changea de femmes autant de fois que Caribert, et eut des concubines -de basse extraction, sans que les évêques, qui l'appelaient le _bon_ -Gontran (_bonus_) le troublassent dans ses amours. Chilpéric, roi de -Soissons, est celui auquel les chroniqueurs contemporains attribuent -le plus grand nombre de femmes, épousées d'après la loi des Francs, -par l'anneau, le sou et le denier. Une de ces femmes, nommée Audowère, -avait à son service Frédégonde, jeune fille d'origine franque, aussi -remarquable par sa beauté que par son astuce. Chilpéric ne l'eut pas -plutôt vue, qu'il en fut épris; mais Frédégonde avait trop d'ambition -pour être satisfaite du rôle de concubine subalterne. Audowère étant -accouchée en l'absence du roi son mari, Frédégonde, de concert avec -un évêque qu'elle avait mis dans ses intérêts, abusa de la simplicité -de la reine au point de la déterminer à tenir elle-même sur les -fonts baptismaux son propre enfant. Or la qualité de marraine était -incompatible avec celle d'épouse, selon la doctrine de l'Église. -Lorsque Chilpéric revint de la guerre, toutes les filles de son -domaine royal allèrent à sa rencontre, portant des fleurs et chantant -ses louanges. Frédégonde se présenta la première: «Avec qui mon -seigneur couchera-t-il cette nuit? lui dit-elle effrontément (_Cum quâ -dominus meus rex dormiet hac nocte?_); car la reine, ma maîtresse, -est aujourd'hui sa commère, étant marraine de sa fille.--Eh bien! -répondit Chilpéric d'un ton jovial, si je ne puis coucher avec elle, -je coucherai avec toi.» Audowère arrivait à lui, son enfant entre les -bras: «Femme, lui dit le roi, tu as commis un crime par simplicité -d'esprit, tu es ma commère et ne peux plus être mon épouse.» Il la -répudia sur-le-champ et lui fit prendre le voile dans un couvent. -Frédégonde n'occupa la place d'Audowère, que pendant quelques mois. -Chilpéric demanda en mariage Galeswinde, fille du roi des Goths, et, -pour obtenir la main de cette princesse, il répudia ses femmes et -congédia ses maîtresses, même Frédégonde, qu'il n'avait pas cessé -d'aimer. Mais il ne tarda pas à se rapprocher de cette belle concubine, -et à lui sacrifier la reine, qu'il fit étrangler pendant qu'elle -dormait. Frédégonde, qu'il épousa ensuite, l'enveloppa dans un réseau -de voluptés, qui le réduisit à la merci de sa criminelle compagne. - -Telle est l'histoire de presque tous les rois mérovingiens, qui ne -reculaient ni devant des meurtres, ni devant des guerres sanglantes, -pour servir leurs amours et prendre ou garder une concubine. Ils -vivaient dans leurs domaines royaux, loin des yeux de leurs sujets, qui -entendaient à peine le bruit des orgies de ces rois fainéants, livrés -à la débauche, et retombant sans cesse de l'ivrognerie à la luxure. -La vie intérieure du palais n'était qu'un bourbier de Prostitution -où s'enfonçait de plus en plus la royauté franque. Dagobert Ier, qui -eut pourtant quelques qualités d'un roi, ne fut pas plus continent -que ses prédécesseurs, et son ministre saint Éloi ne paraît pas -s'être préoccupé des moeurs privées de ce prince, qui bâtissait des -églises, fondait des monastères, couvrait d'or les reliques et les -tombeaux des saints, mais qui, en même temps, avait une foule de -concubines, à l'instar du roi Salomon (_luxuriæ supramodum deditus, -tres habebat instar Salomonis reginas maxime et plurimas concubinas_, -dit Frédégaire dans sa chronique). Les évêques ne se lassaient -pourtant pas d'anathématiser les désordres des rois et des princes; ils -s'exposaient courageusement à la colère de ces libertins, trop souvent -incorrigibles; ils ne craignaient pas même la mort ou le martyre, -quand il s'agissait de défendre la sainteté du mariage catholique -contre les audacieuses entreprises du concubinat païen: Prætextat, -évêque de Rouen, fut ainsi massacré par un émissaire de Frédégonde; -Didier, évêque de Vienne, fut lapidé par ordre de Brunehaut; saint -Lambert fut assassiné par un nommé Dodon, qui ne lui pardonnait pas -d'avoir voulu détacher le prince Pépin de sa concubine Alpaïs: «Saint -Lambert, racontent les _Chroniques de saint Denis_ (en 708), reprist le -prince Pépin, pour ce qu'il maintenoit Alpaïs, une dame qui n'estoit -pas son espousée, par dessus Plectrude sa propre femme. Le frère -de cette Alpaïs, qui avoit nom Dodon, occist saint Lambert, pour ce -tant seulement qu'il eust repris Pépin de son péchié.» Les évêques -et les prêtres, que la Prostitution ou plutôt le scandale rencontrait -toujours sur son chemin comme des adversaires implacables, n'étaient -pas tous à l'abri des reproches qu'ils adressaient à leur prochain et -qui retombaient sur eux-mêmes. Grégoire de Tours nous représente, sous -les couleurs les plus odieuses (liv. VIII et IX), Bertchram, évêque -de Bordeaux, qui corrompait des servantes, des femmes mariées, et qui -déshonora même la couche royale. Au moment où saint Colomban, abbé -de Luxeuil, se rendait à la cour de Théodoric II, roi de Bourgogne, -pour le faire rougir de ses adultères, et pour l'inviter à chasser ses -concubines, le pape Grégoire Ier écrivait à la reine Brunehaut, et lui -enjoignait de punir les prêtres impudiques et pervers (_sacerdotes -impudici ac nequiter conversantes_). C'était Brunehaut qui avait -perverti la jeunesse de son petit fils Théodoric II, en l'entourant -de concubines, et en lui donnant l'exemple de la débauche la plus -infâme. Les deux reines, Brunehaut et Frédégonde, rivalisèrent l'une -et l'autre de vices et de crimes jusque dans un âge où les feux de la -concupiscence sont éteints: elles semblaient se défier à qui aurait -le plus d'amants, à qui leur tiendrait tête avec plus d'ardeur, à -qui sortirait le plus tard de la lice amoureuse. Ce fut Brunehaut qui -mourut la première, attachée à la queue d'un cheval fougueux, emportée -à travers champs, et mise en pièces après avoir été promenée nue sur -un chameau pendant trois jours, en butte aux outrages des soldats de -Clotaire II, fils de Frédégonde. - -Nous ne suivrons pas tous les rois et les reines de la première -et de la deuxième race dans la longue et monotone nomenclature de -leurs adultères et de leurs déportements; mais, pour montrer combien -l'habitude du concubinage avait relâché le lien conjugal, nous -rappellerons que Charlemagne, ce sage et glorieux monarque, qui fut -le soutien et l'honneur de l'Église, eut quatre femmes légitimes -et cinq ou six concubines, sans compter une multitude de maîtresses -passagères. Ses concubines, qu'Éginhard ne nous fait pas connaître -toutes, n'étaient pas, comme ses femmes, d'origine noble et princière; -Éginhard nomme seulement Maltégarde, Gersuinde, Régina et Adallinde, -qui lui donnèrent plusieurs enfants qu'il fit élever avec soin sous -ses yeux: «Ses filles étaient fort belles, dit Éginhard, et tendrement -chéries de leur père. On est donc fort étonné qu'il n'ait jamais voulu -en marier aucune, soit à quelqu'un des siens, soit à des étrangers. -Jusqu'à sa mort, il les garda toutes auprès de lui dans son palais, -disant qu'il ne pouvait se passer de leur société. Aussi, quoiqu'il -fût heureux sous les autres rapports, éprouva-t-il, à l'occasion -de ses filles, la malignité de la fortune. Mais il dissimula ses -chagrins, comme s'il ne se fût jamais élevé contre elles aucun soupçon -injurieux, et que le bruit ne s'en fût pas répandu.» Ce passage -singulier, dans lequel l'historien paraît évidemment embarrassé, n'est -pas sans doute suffisant pour soutenir que Charlemagne entretenait -des relations incestueuses avec ses filles; mais il ouvre carrière -aux interprétations les moins favorables à la moralité de ce grand -empereur. La tradition voulait cependant qu'une des filles de Charles, -nommée Imma, eût épousé Éginhard, qui n'aurait pas manqué de s'en -glorifier, s'il fût devenu le gendre de son redoutable maître. C'est -dans le cartulaire de l'abbaye de Lorsch, écrit au douzième siècle, -que cette légende est racontée comme un fait authentique. Éginhard -aimait Imma, qui avait été fiancée au roi des Grecs; Imma l'aimait -aussi avec une passion qui ne faisait que s'accroître. Un soir, il va -frapper doucement à la porte de la chambre d'Imma; elle ouvre, elle le -reçoit, elle oublie l'heure dans de longs entretiens; elle s'abandonne -aux baisers de son amant (_statim versa vice solus cum solâ secretis -usus colloquiis, et datis amplexibus, cupito satisfecit amori_). Mais -le jour n'est pas loin; Éginhard s'arrache des bras de sa maîtresse et -va partir, lorsqu'il s'aperçoit que toutes les issues sont fermées: il -a neigé pendant la nuit, et la trace des pieds d'un homme sur la neige -serait une preuve accusatrice de son séjour nocturne dans l'appartement -d'Imma. La jeune fille, que l'amour rendait audacieuse, imagina un -expédient; elle offrit à Éginhard de le porter sur ses épaules jusqu'à -l'endroit du palais où il avait son logement. Elle se promettait de -revenir chez elle par le même chemin en suivant l'empreinte de ses pas. -Charlemagne, qui n'avait pas dormi cette nuit-là, s'était levé avant -le jour et regardait dans la cour du palais. Tout à coup il vit sa -fille s'avancer en chancelant sous le poids d'un fardeau qu'elle déposa -tout émue, pour reprendre en toute hâte la route de son appartement. -Ce fardeau, c'était Éginhard; mais la neige ne conservait pas d'autre -empreinte que celle des pas d'Imma. Charlemagne, saisi à la fois -d'étonnement et de douleur, garda le silence sur ce qu'il avait vu. -Imma refusait d'épouser le roi des Grecs, et Éginhard demandait à -l'empereur une mission lointaine en récompense de ses anciens services. -Charlemagne ne se contint plus et le traduisit devant le tribunal -des comtes et des barons; mais il avait résolu de lui pardonner: «Je -n'infligerai pas à mon serviteur, dit-il, une peine qui serait bien -plus propre à augmenter qu'à pallier le déshonneur de ma fille! Je -crois plus digne de nous, et plus convenable à la gloire de notre -empire, de leur pardonner en faveur de leur jeunesse et de les unir -en légitime mariage, en couvrant ainsi sous un voile d'honnêteté -la honte de leur faute.» Éginhard est introduit; il s'approche, en -tremblant, sous les regards de l'empereur: «Il est temps de reconnaître -vos services passés, lui dit Charlemagne, et de récompenser votre -dévouement à ma personne par le don le plus magnifique qui soit à votre -convenance. Je vous accorde ma fille, votre porteuse (_vestram scilicet -portatricem_), qui, ceignant sa robe autour des reins, a mis tant de -complaisance à vous servir de monture (_quæ quandoque alte succincta -vestræ subvectioni satis se morigeram exhibuit_).» - -Cette gracieuse légende, qui s'appuie sur une tradition presque -contemporaine du fait qu'elle perpétue, nous paraît avoir certaine -analogie avec le capitulaire dans lequel Charlemagne, en bannissant de -ses domaines les femmes de mauvaise vie, inflige à l'imprudent ou au -libertin qui donnerait asile à une d'elles, la honte de la porter sur -son dos jusqu'à la place du marché où elle devait être fustigée. Le -récit recueilli dans le cartulaire de Lorsch nous permet de supposer -que Charlemagne faisait allusion à la peine encourue par l'homme qui -ouvrait sa maison à une prostituée, lorsqu'il ordonnait à Éginhard -d'épouser sa _porteuse_. L'aventure d'Imma et d'Éginhard, selon -la tradition, aurait eu lieu au palais d'Aix-la-Chapelle, et c'est -justement dans cette résidence qu'a été décrété en 800 le capitulaire -qui assigne aux complices de la Prostitution un châtiment dans lequel -on trouve une réminiscence de la conduite d'Imma portant Éginhard. -Ne pourrait-on pas supposer que Charlemagne n'a fait son capitulaire -qu'après avoir été témoin du bizarre spectacle qui l'attendait par -une nuit de neige où il vit un jeune homme porté par une jeune femme? -Peut-être ne reconnut-il pas les acteurs de cet épisode amoureux; -peut-être ne s'expliqua-t-il pas d'abord les desseins des deux -personnages mystérieux qui s'acheminaient lentement à travers la -neige. La conjecture est permise en vue d'un rapprochement historique -qui nous est suggéré par le capitulaire adressé aux officiers chargés -de la garde du palais, capitulaire où nous trouvons aussi l'origine -des fonctions du prévôt de l'hôtel du roi et celle de l'office du -_roi des ribauds_. Charlemagne ordonne à chaque officier du palais -(_ministerialis palatinus_) de faire un sévère recensement de ses -agents et de ses collègues, pour savoir si quelque homme inconnu -ou quelque femme dissolue (_meretricem_) ne se cache pas parmi les -commensaux de la maison. Dans le cas où l'on viendrait à découvrir -une femme ou un homme de cette espèce, il faudrait l'empêcher de -s'enfuir et tenir sous bonne garde cette personne suspecte, jusqu'à -ce que l'empereur fût averti. Quant à celui dans la compagnie duquel -on trouverait un tel homme ou une telle femme, s'il ne voulait pas -faire amende honorable, il serait chassé du palais impérial. L'empereur -adresse les mêmes injonctions aux officiers de sa bien-aimée femme et -de ses enfants. Ce capitulaire, dans lequel il est question d'un homme -inconnu et d'une prostituée qui logent dans le palais et qui n'ont -pas le droit d'y être, ce capitulaire doit avoir été provoqué par une -circonstance spéciale qui coïncide assez bien avec l'histoire d'Imma et -d'Éginhard. Cet homme inconnu, c'est lui; cette prostituée, c'est elle. - -La suite du capitulaire a un caractère plus général, quoiqu'il se -rapporte aussi à cette minutieuse enquête pour constater l'état des -personnes qui habitent le domaine royal et la ville d'Aix-la-Chapelle. -Il est enjoint à Radbert, collecteur des deniers royaux (_actor_) -de faire une minutieuse perquisition dans les maisons des serfs de -l'empereur, tant à Aix que dans les fermes qui dépendent de cette -résidence. Pierre et Gunzo sont chargés de faire une visite semblable -dans les _escraignes_ (_scruas_) et les cabanes des serfs; Ernaldus -visitera également les boutiques des marchands, soit chrétiens, soit -juifs, en choisissant le temps où ces derniers ne seront pas chez eux. -Il est certain que cette recherche minutieuse dans le palais d'Aix et -dans ses dépendances avait pour objet de découvrir un ou plusieurs -individus suspects. En conséquence, Charlemagne défend à tous ceux -qui ont une charge dans le palais de recueillir ou de cacher aucun -homme qui aurait commis un vol, un homicide, un adultère ou quelque -autre crime, ou qui serait venu pour le commettre. Quiconque oserait -enfreindre à cet égard l'ordre de l'empereur devait, s'il était homme -libre, porter sur son dos le malfaiteur jusqu'à la place du marché, -où ce patient serait mis au pilori. Mais, dans le cas où un serf -aurait désobéi aux prescriptions impériales, ce serf, ainsi que le -noble, porterait le malfaiteur jusqu'au pilori, et de là il serait -amené sur la place du marché pour y être fustigé comme il le mérite. -«Pareillement, en ce qui concerne les débauchés et les prostituées -(_de gadalibus et meretricibus_), ajoute le capitulaire, nous voulons -qu'elles soient portées, par ceux qui leur auraient donné gîte, jusqu'à -la place du marché, où elles doivent être fustigées. Si le coupable -refuse de porter la femme de mauvaise vie qu'on aura trouvée chez lui, -nous ordonnons qu'il soit battu de verges avec elle et sur le même -lieu.» Ce capitulaire, qui établit la police intérieure du palais, -constate la répugnance que Charlemagne avait pour les femmes de moeurs -dépravées, puisqu'il les éloigne non-seulement de sa résidence et de -ses domaines, mais encore du toit de ses plus humbles serfs et même du -domicile des juifs, désignés ici comme des courtiers de Prostitution. - -Charlemagne, ainsi que nous l'avons déjà dit, n'était pas toujours -d'une sévérité exemplaire pour son propre compte, et il avait de grands -besoins sensuels à satisfaire. On sait que cet empereur, que les romans -et les _chansons de geste_ nous représentent comme un géant _à la -barbe grifaigne_ (menaçante), dépassait de la tête la taille de ses -preux, et n'avait pas moins de sept pieds de hauteur; sa force était -à l'avenant; et nous pouvons juger, d'après le _pied de roi_, quelle -était la longueur de son pied, qui avait fixé une mesure que le système -métrique a détrônée depuis peu; mais il nous est impossible, à propos -de cette mesure (_pedale, mensura pedis_), d'aborder une controverse -délicate ayant pour but de rechercher la véritable origine du pied -de roi. Bornons-nous à dire que, dans le moyen âge, on cherchait des -rapports de proportion entre diverses parties du corps, et que le pied, -dès la plus haute antiquité, témoignait de la virilité d'un homme, -tandis que, chez une femme, il avait une signification plus indiscrète -encore: c'est dans ce sens qu'Horace a parlé d'un vilain pied féminin -dans sa première satire: _Depygis, nasuta, brevi latere ac pede longo -est_. Nous renverrons les curieux à ce qui a été dit de la stature de -Charlemagne et de ses accessoires dans le +Philoponêma+ de Marquard -Freher, réimprimé par Duchesne, dom Bouquet et Pertz. Cette monstrueuse -stature justifie ce que la tradition raconte de ses amours. Une légende -fort originale, recueillie par Pétrarque à Aix-la-Chapelle, où tout est -plein des souvenirs du grand empereur, nous fait voir que ce monarque, -qui fut d'ailleurs canonisé, eut sa tentation comme saint Antoine et -tomba plus d'une fois dans le péché par la malice du démon. Charles, -devenu éperdument amoureux d'une certaine femme que Pétrarque ne -désigne pas autrement, oublia tout à coup auprès d'elle les intérêts -de ses peuples et la gloire de son règne. Il n'avait plus d'autre souci -que de vivre pour sa maîtresse. Elle mourut subitement. Il se livra dès -lors à un désespoir que rien ne pouvait calmer et qui le tenait attaché -jour et nuit aux dépouilles mortelles qu'il ne voulait pas rendre -à la terre. Il ne cessait d'embrasser ce cadavre dont la corruption -s'était déjà emparée. L'archevêque de Cologne, vénérable prélat à qui -l'empereur accordait d'ordinaire une confiance aveugle, ne réussit pas -à le consoler et à lui ôter sa morte adorée: il se mit en prières, et -Dieu lui révéla ce qui faisait l'amour obstiné de Charles. On avait mis -dans la bouche de cette femme une pierre constellée enchâssée dans un -anneau, et ce talisman liait invinciblement l'empereur au corps mort -ou vivant qui possédait l'anneau. A peine le talisman fut-il hors de -la bouche du cadavre, que Charlemagne sentit son amour s'évanouir, -et demanda pourquoi on avait laissé si longtemps sous ses yeux cette -pourriture. Mais tout à coup Charles s'éprit d'une tendresse toute -différente, il est vrai, pour le prélat porteur du talisman: il ne -pouvait plus le quitter et il l'empêchait de bouger d'auprès de lui. -L'archevêque, pour se délivrer de la servitude de ce talisman, le -jeta dans un lac voisin d'Aix-la-Chapelle. L'anneau, englouti au -fond du lac, ne perdit rien de sa puissance et continua d'inspirer -à Charlemagne la même passion, qui ne faisait que changer d'objet. -Charles était alors amoureux du lac; il ne voulait plus s'en éloigner; -il y fixa sa résidence, il y établit le siége de son empire et il -ordonna, par testament, que sa sépulture y fût placée, pour que, du -fond de son tombeau, il entendît le lac murmurer d'amour aux échos de -son nom immortel. - -Charlemagne était en trop bonne intelligence avec l'Église, pour -avoir rien à craindre de ses admonitions; il évitait, d'ailleurs, -avec beaucoup de prudence, les occasions de scandale, et tout ce qui -avait rapport à ses concubines et à ses maîtresses restait celé au -fond des gynécées de ses palais. Il ne tolérait pas chez ses sujets -le relâchement des moeurs, que l'autorité épiscopale lui dénonçait -en s'avouant impuissante à les corriger. Ce fut pour fortifier cette -autorité qu'il fit, en 805, un capitulaire qui défendait aux personnes -de l'un et de l'autre sexe, sous peine de sacrilége, de commettre des -adultères, des fornications, des sodomies, des incestes ou d'autres -péchés contre le mariage. L'empereur motivait ces défenses sur cette -observation que les pays dont la population s'adonnait aux voluptés -illicites, aux adultères, aux turpitudes de Sodome et au commerce des -prostituées (_multæ regiones, quæ jam dicta inlicita et adulteria vel -sodomicam luxuriam vel commixtionem meretricum sectatæ_), n'avaient -ni constance dans la foi, ni courage dans la guerre. En conséquence, -quiconque serait convaincu de ces excès perdrait son rang et ses droits -pour aller en prison attendre le jour de la pénitence publique. Nous -sommes surpris de ne trouver dans les capitulaires de Charlemagne -aucune mesure de précaution ou de rigueur contre le lénocinium, qu'on -appelait _lenonia_, et qui avait survécu aux persécutions des codes -théodosien et justinien. Il y a pourtant un capitulaire, de date -incertaine, qui semble concerner la _lénonie_, quoique ce honteux -métier n'y soit pas clairement signalé à la sévérité des magistrats. -Dans ce capitulaire (Baluz., t. I, p. 515), où les prêtres, les -diacres et les autres clercs sont sommés de ne recevoir aucune -femme étrangère (_extraneam_) dans leur domicile; où les moines et -les clercs sont invités à ne pas entrer dans les hôtelleries pour -y manger ou y boire; on remarque l'article suivant: _Ut mangones et -cociones et nudi homines qui cum ferro vadunt, non sinantur vagari et -deceptiones hominibus agere_. Nous ne savons pas trop ce que peuvent -être ces hommes _nus_ qui portent une épée, et nous ne serions pas -éloigné de croire à l'altération du texte, pour le mot _nudi_, qui -n'a pas de sens, et qui pourrait être remplacé par celui de _nundi_, -que nous traduisons avec doute en _forains_. Cet article signifierait -ainsi: «Que les maquignons, les courtiers et les marchands forains, -qui marchent avec des armes, ne puissent plus aller çà et là et -faire des dupes.» Il serait aisé de démontrer, dans une dissertation -philologique, que la basse latinité employait le mot _mangones_ dans -le sens de _maquignons_, de _fourbes_, de _proxénètes_, plutôt que -dans celui de _laquais_ et de _voleurs_: _mango_ avait succédé au -_leno_. Quant au _cociones_, qu'on devrait traduire littéralement par -_coyons_, c'étaient des courtiers de la plus vile espèce. Un écrivain -du dixième siècle (Nic. Specialis, _De reb. sicul._), cité par Ducange, -dit que les larrons ne furent désignés par le terme générique de -_mangones_, que vers cette époque. Ducange dit aussi que les _cociones_ -sont synonymes de maquignons, de regrattiers, de revendeurs, qui -parcouraient les foires et ne s'occupaient que de honteux trafics. - -Les lénons existaient certainement, si bien qu'ils se cachassent sous -des noms et des états empruntés: on peut prouver, par exemple, que -dans tout le moyen âge les maquignons ne se bornaient pas à vendre -et acheter des chevaux, des mulets et des ânes; ils trafiquaient plus -lucrativement de Prostitution. Mais il est assez remarquable que les -expressions de _lenocinium_ et _lenonia_, _leno_ et _lenarius_, _lena_ -et _lenaria_ sont très-rarement usitées dans les écrivains catholiques -de la France mérovingienne et carlovingienne. De l'absence du mot, -nous ne croyons pourtant pas devoir induire l'absence du fait. Ainsi, -en appliquant la critique historique à une légende du septième siècle, -nous y avons découvert un lénon mis au nombre des saints sous le nom -de Lenogésilus. Il nous paraît incontestable que ce nom a été formé de -_leno_ et de _Gesilus_, qui aurait été le nom du personnage, tandis que -_leno_ ne serait que sa qualité. Ce Lenogésilus, qui vivait du temps -de Clotaire II (619), attira (_traduxit_) dans sa cellule une vierge -nommée Agneflède, et lui fit prendre le voile: ils demeuraient ensemble -et militaient vaillamment dans les voies du Seigneur (_strenue Domino -militant_). Le diable fut jaloux du bonheur des deux ouailles, et il -souffla aux oreilles du roi qu'un certain Lenogésilus, ayant séduit -une vierge par magie, vivait avec elle dans l'impiété et le libertinage -(_modo legitima conjugia violantes, inter se invicem nefandis studiis -commiscentur_). Clotaire fit venir les deux prétendus complices, mais -il fut tout à fait édifié par un miracle qui manifesta l'innocence -de Lenogésilus. Ce saint homme, en arrivant au palais du roi, qui -était absent, se plaignit du froid; il envoya demander du feu à des -fourniers qui chauffaient le four au pain; mais Agneflède n'avait pas -de quoi emporter ce feu: «Prends ton manteau!» lui dit en riant un -des boulangers. Agneflède présenta le pan de sa robe, et y reçut des -charbons allumés, sans que sa robe fût brûlée ni roussie. Ceux qui -avaient été témoins du miracle le rapportèrent au roi, qui combla de -présents Lenogésilus et Agneflède, et les renvoya tous deux à leur -cellule. C'est ainsi que le lénon Gésilus devint saint Lenogésilus -dans la légende conservée par les Bollandistes; quant à sa compagne -Agneflède, elle n'eut pas comme lui l'honneur d'être canonisée. - -Les successeurs de Charlemagne firent probablement contre la -Prostitution plusieurs capitulaires que nous ne possédons pas; car J. -Dutillet, qui avait à sa disposition le _Trésor des chartes_ et qui -n'a rédigé son _Recueil des rois de France_ que d'après les pièces -originales, dit que le premier soin de Louis-le-Débonnaire, après la -mort de son auguste père, «fut de nettoyer et réformer ladicte cour -de cette ordure, cognoissant qu'elle infecte communément l'empire -ou royaume.» Un capitulaire que nous avons encore (Baluz., t. II, -col. 1198 et 1563) ajoute une coutume bizarre à la pénalité que -comportait le libertinage. Toute femme convaincue d'avoir mené une -vie scandaleuse, était condamnée à parcourir les campagnes, quarante -jours durant, nue de la tête à la ceinture, avec un écriteau sur le -front énonçant les motifs de la condamnation. Tout le monde avait le -droit d'accuser une femme, de Prostitution, d'adultère ou de toute -autre forfaiture. Le juge recevait l'accusation et y donnait suite; -mais le rôle d'accusateur entraînait certains inconvénients qui en -dégoûtaient les plus enclins à ce genre de vengeance. L'accusateur -avait à prouver ce qu'il avançait, par une preuve judiciaire, par la -croix, ou par l'eau bouillante, ou par le fer chaud, ou par le combat. -La femme accusée se faisait représenter aux épreuves, par un champion -qu'elle payait conditionnellement. Ce champion, si assuré qu'il fût -du bon droit de sa cliente, ne subissait pas sans inquiétude les -épreuves, desquelles ressortait la justification ou la condamnation -d'une des parties. Parmi ces épreuves, celle de la croix était la moins -dangereuse et dépendait moins du hasard que de la force corporelle -du patient. Celui des deux adversaires qui, adossé au bois d'une -croix, s'y tenait le plus longtemps dans l'attitude de Jésus crucifié, -gagnait sa cause; l'autre payait une amende et subissait la peine du -crime qui faisait le chef de l'accusation. Souvent la femme accusée, -ne trouvant pas de champion qui voulût s'exposer aux épreuves en -son lieu et place, était obligée de les subir elle-même, et l'on ne -tenait compte ni de son sexe ni de sa faiblesse. C'était surtout dans -l'épreuve de la croix, qu'une femme, si faible qu'elle fût, avait -souvent l'avantage. Ainsi, cette épreuve s'employait de préférence, -lorsqu'un mari, accusé d'impuissance par son épouse, devait prouver -qu'il lui avait rendu le devoir conjugal. L'épreuve du _congrès_ -n'existait pas encore, à l'époque où le concile de Verberie (757) -formulait ce canon, dans lequel la séparation de l'époux impuissant -est prononcée: _Si qua mulier proclamaverit quod vir suus nunquam cum -eâ coisset; exeant inde ad crucem, et si verum fuit, separentur_. -L'impératrice Judith elle-même, se voyant accusée d'adultère avec -Bernard, comte de Barcelone, offrit de se justifier par le feu ou par -le combat; mais ses ennemis, qui n'étaient autres que les fils de son -mari, Louis-le-Débonnaire, reculèrent devant un mode de justification -possible et forcèrent leur père et leur belle-mère à se retirer chacun -dans un couvent. Souvent, une femme qu'on accusait de débauche aimait -mieux, quoique innocente, se soumettre à la pénalité du fait qu'on lui -avait imputé, plutôt que de s'exposer aux terribles épreuves du duel -judiciaire. - -Un des exemples les plus remarquables de ces épreuves en matière de -Prostitution eut lieu vers ce temps-là (858), à l'occasion du divorce -de Lothaire, roi de Lorraine. Ce prince, second fils de l'empereur -Lothaire, avait aimé une jeune fille, nommée Waldrade, élevée dans le -gynécée impérial d'Aix-la-Chapelle, avant qu'il eût épousé Theutberge, -fille du comte Boson; mais il ne pouvait s'accoutumer à vivre séparé -de son ancienne maîtresse: il retourna donc auprès d'elle dans un de -ses domaines d'Alsace, et, quand Waldrade lui eut donné un fils, il -voulut rompre son mariage légitime. Des témoins se présentèrent, qui -accusaient Theutberge d'avoir entretenu des relations incestueuses -avec son frère Hucbert, d'être devenue grosse et d'avoir fait périr -son fruit. Ces témoins, suscités évidemment par Lothaire et Waldrade, -se déclaraient si bien instruits des particularités secrètes de -cet inceste, qu'ils attribuaient à Hucbert les plus abominables -impuretés, et qu'ils n'expliquaient pas comment Theutberge, qui s'y -était abandonnée, en avait pu concevoir un germe criminel. Voici -les détails étranges dans lesquels le vénérable Hincmar ne craint -pas d'entrer (_Opera_, t. I, p. 568): _Frater suus cum eâ masculino -concubitu inter femora, sicut solent masculi in masculos turpitudinem -operari, scelus fuerit operatum, et inde ipsa conceperit. Quapropter, -ut celaretur flagitium, potum hausit et partum abortivit._ Les Annales -de Saint-Bertin confirment le même fait, sans laisser entendre qu'un -accouplement contre nature avait porté fruit: _Fratrem suum Hucbertum -sodomitico scelere sibi commixtum_. La reine Theutberge choisit un -champion, ou _vicaire_, qui se soumit pour elle au jugement de l'eau -chaude. Le vicaire entendit la messe, communia, changea ses habits -contre une tunique de diacre, but une gorgée d'eau bénite, et attendit -que l'eau fût bouillante dans la chaudière: une pierre y ayant été -déposée, il plongea son bras nu dans l'eau chaude et en retira la -pierre; son bras fut immédiatement enveloppé d'un sac sur lequel le -juge apposa son cachet; au bout de trois jours, on ouvrit le sac, et, -comme le bras fut trouvé intact, Theutberge, justifiée, rentra dans le -lit royal. - -Mais Lothaire, mais Waldrade, voulaient faire proclamer le divorce. -On essaya de revenir sur la validité de l'épreuve, et on en réclama -une nouvelle plus décisive. Enfin, pour couper court à ces lenteurs, -Lothaire, au mois de janvier 860, convoqua soixante hommes dévoués, -en un consistoire solennel, qu'il présida lui-même dans son palais -d'Aix-la-Chapelle. Theutberge comparut devant cette assemblée, et -confessa que son frère Hucbert avait, en effet, abusé d'elle en usant -de violence (_non tamen sua sponte, sed violenter sibi inlatum_, -disent les Actes du concile d'Aix, _Conc._ de Labbe, t. VIII, col. -696). Dans un second consistoire assemblé le mois suivant, Theutberge -y comparut encore et renouvela ses aveux: «J'avoue donc, dit-elle, -que mon frère le clerc Hucbert m'a corrompue dès ma plus tendre -enfance, et a commis sur ma personne des actes impudiques contre nature -(_profiteor quia germanus meus Hucbertus clericus me adolescentulam -corrupit et in meo corpore, contra naturalem usum, fornicationem -exercuit et perpetravit_).» Theutberge fut condamnée à quitter son mari -et à faire pénitence dans un monastère; mais elle rétracta bientôt ses -aveux, et elle s'adressa au pape Nicolas Ier pour protester contre la -condamnation qui l'avait frappée injustement. Le pape chargea deux -évêques d'empêcher le roi Lothaire de «pourrir dans le fumier de la -luxure» (_in luxuriæ stercore putrefieri_, dit la lettre de Nicolas -Ier), et de diriger les opérations d'un concile qui se réunissait à -Metz pour juger cette affaire en dernier ressort. Le concile confirma -la sentence des premiers juges. Alors le pape fulmina un anathème -contre le roi Lothaire: «Si toutefois, disait-il, on peut nommer _roi_ -celui qui, loin de dompter ses appétits par un régime salutaire, cède -aux mouvements illicites d'une lubricité qui l'énerve.» Il cassa la -décision du concile de Metz en déclarant que «c'est moins un concile -qu'un lieu de Prostitution, puisqu'on y a favorisé l'adultère (_tanquam -adulteris faventem prostibulum appellari decernimus_).» Lothaire n'eut -aucun égard à l'anathème du saint-père et garda Waldrade; mais le pape -fit appel à tous les souverains et à tous les évêques, pour combattre -le roi Lothaire avec les armes temporelles et spirituelles. «Le -laïque qui a en même temps une épouse et une concubine est excommunié, -écrivaient Nicolas et ses partisans dans des circulaires qui remuaient -la chrétienté. On ne peut congédier sa femme légitime pour en prendre -une autre ou pour la remplacer par une concubine. Il n'est permis -de répudier sa femme sous aucun prétexte, excepté pour cause de -fornication.» A ces formules du droit canonique, Lothaire faisait -répondre que sa femme s'était prostituée avant le mariage. Adon, -archevêque de Vienne, répliquait alors: «Un mari n'est pas recevable à -demander le divorce, lorsqu'après avoir épousé une femme déjà déflorée, -il a vécu longtemps avec elle sans la moindre réclamation.» - -Lothaire persistait dans son concubinage avec Waldrade; mais il se -vit menacé par les armes de ses voisins, et cet Hucbert, à qui l'on -avait prêté de si vilaines habitudes, était sorti de son abbaye -de Saint-Maurice et Saint-Martin pour venir demander raison à son -beau-frère des atroces calomnies qu'on avait provoquées contre sa -soeur et lui. Hucbert fut tué au moment où la victoire se fixait de -son côté, et un envoyé du pape vint sommer Lothaire de se réconcilier -avec sa légitime épouse et de chasser sa concubine. Lothaire céda; -mais il n'eut pas plutôt repris Theutberge, qu'elle s'enfuit une -seconde fois auprès de Charles-le-Chauve pour mettre sa vie en sûreté. -Nicolas Ier excommunia solennellement Lothaire, qui tenta un dernier -effort de résistance en accusant sa femme d'adultère et en offrant de -prouver son accusation par le duel. Ce moyen extrême ne lui réussit -pas, et il relégua sa chère Waldrade à l'abbaye de Remiremont. Nicolas -l'avait appelé à Rome pour y être relevé de son excommunication; -Lothaire apprit en route que Nicolas était mort et qu'Adrien II lui -avait succédé. Ce nouveau pape ne fut pas moins inflexible que son -prédécesseur: il attendait le roi Lothaire au couvent du mont Cassin, -et il lui fit jurer, avant de l'admettre à la sainte table, qu'il -n'avait eu avec Waldrade excommuniée ni cohabitation, ni commerce -charnel, ni aucune espèce d'entretien. Lothaire, quoiqu'il eût trois -enfants de sa concubine, jura, l'impudeur sur le front, tout ce que le -pape voulut. Celui-ci, en présentant le pain et le vin au roi parjure, -lui dit encore: «Si tu te reconnais innocent du crime d'adultère, si tu -as la ferme résolution de ne plus cohabiter avec ta concubine Waldrade, -approche avec confiance, et reçois le gage de salut éternel pour servir -à la rémission de tes péchés; mais, si tu te proposes de te vautrer -encore dans le bourbier de la Prostitution (_ut ad mechæ volutabrum -redeas_, disent les Annales de Metz), garde-toi de prendre part au -sacrement, de peur que ce remède de l'âme ne soit ta condamnation.» -Lothaire acheva son sacrilége et se hâta de repartir pour aller -retrouver Waldrade; mais il ne la revit pas, et fut arrêté en route -par une mort subite qui l'empêcha de retomber dans les désordres de sa -vie passée (6 août 869). Le concubinage, autorisé par la loi salique -et les autres codes des barbares, avait résisté pendant plus de trois -siècles à la discipline de l'Église catholique, et l'égalité de la -femme vis-à-vis de l'homme, proclamée par l'Évangile, se trouvait enfin -établie dans l'institution du mariage chrétien. - - - - -CHAPITRE V. - - SOMMAIRE. --Lettre de saint Boniface au pape Zacharie, sur - l'état moral des couvents dans les temps mérovingiens. --Règle - de saint Colomban. --Les _évéchesses_. --Principale cause des - excès de la vie monastique. --Influence des moeurs cléricales - sur celles des laïques. --Le clergé séculier. --Les _enfants de - Goliath_. --Testament de Turpio, évêque de Limoges. --Les moines - de Moyen-Moutier et de Senones. --L'eunuque Nicétas. --Mission - délicate de l'abbé Humbert, abbé de Moyen-Moutier. --L'_âme_ - de Gobuin, évêque de Châlons. --Efforts du pape Grégoire VII - pour ramener l'Église de France au respect des moeurs. --Sa - lettre aux évêques. --Les turpitudes de la vie cléricale sont le - thème favori de tous les artistes et des littérateurs de cette - époque. --Dépravation générale. --L'an 1000. --Unanimité des - écrivains d'alors sur la dépravation profonde de l'état social. - --La sodomie fut le vice le plus répandu dans toutes les classes - de la population. --L'anachorète allemand. --Le petit-fils de - Robert-le-Diable. --Les Normands. --Influence de leurs moeurs - sur les peuples qu'ils conquéraient. --Comment Emma, femme de - Guillaume, duc d'Aquitaine et comte de Poitiers, se vengea de - sa rivale, la vicomtesse de Thouars. --De quelle manière Ebles, - héritier du comte de Comborn, tira vengeance de son oncle et - tuteur Bernard. --Les Pénitentiels. --Faits concernant les actes - du mariage. --Faits relatifs à l'inceste, --à l'infanticide et aux - avortements, --aux péchés contre nature, --au crime de bestialité. - --Procès criminel intenté à Simon, par Mathilde sa concubine. - --_Fornicatio inter femora._ --Reproches du poëte Abbon à la - France, sur ses vices. --Reproches de Pierre, abbé de Celles, à - Paris, sur sa corruption. - - -Il faut descendre jusqu'au règne de Louis VIII pour trouver une -ordonnance de roi relative à la Prostitution; mais on ne doit pas -conclure de l'absence de règlements spéciaux sur la matière pendant -près de trois siècles, que l'état des moeurs rendît inutiles ces -règlements, et que la Prostitution publique eût disparu en France -sous l'influence moralisatrice de l'église. A défaut de ces monuments -d'ancienne jurisprudence, qui ont peut-être existé, mais qui ne se -trouvent plus dans les collections de diplômes royaux, nous pouvons -constater, par le témoignage des contemporains, que jamais les moeurs -ne furent plus corrompues, et n'eurent un plus grand besoin de réforme, -de répression et d'amendement. Pendant cette période de guerres, -d'invasions et de bouleversement social, les oeuvres de législation -sont fort rares, et se distinguent par un caractère transitoire qui -les empêche de survivre à la circonstance où elles prennent naissance: -il n'y a pas de code général qui témoigne de la volonté de faire -une fondation stable, comme les Capitulaires de Charlemagne et les -Établissements de saint Louis. Les rois se succèdent trop rapidement -l'un à l'autre, et se sentent trop mal assis sur leur trône pour -songer à organiser, à moraliser, à améliorer, à administrer, dans leurs -États; ils n'ont ni le temps, ni le souci de modifier les institutions -de leurs prédécesseurs; on peut donc dire, avec toute apparence de -certitude, que, depuis Charlemagne jusqu'à saint Louis, la police de -la Prostitution resta tout à fait stationnaire, et ne subit aucune -métamorphose, tandis que la Prostitution elle-même, encouragée par -l'indifférence des magistrats, ne cessa de s'étendre et de s'enraciner -dans le peuple. Nous ne chercherons pas à découvrir quelques traces -de précautions légales, de mesures coercitives et de prohibitions -régulières dans l'intérêt des moeurs publiques, mais nous n'aurons pas -de peine à prouver que ces moeurs étaient détestables, à cette époque -de barbarie, d'ignorance, d'abrutissement et de désordre universel. - -La corruption la plus honteuse avait pénétré dans la plupart des -couvents dès les temps mérovingiens. En 742, saint Boniface, évêque -de Mayence, écrivait au pape Zacharie (_Act. SS. ord. L. Bened._, t. -II, p. 54): «Les évêchés sont presque toujours donnés à des laïques -avides de richesses ou à des clercs débauchés et prévaricateurs, qui -en jouissent selon le monde. J'ai trouvé, parmi ceux qui s'intitulent -diacres, des hommes habitués dès l'enfance à la débauche, à l'adultère, -aux vices les plus infâmes: ils ont la nuit dans leur lit quatre ou -cinq concubines, et même davantage (_inveni inter illos diaconos quos -nominant, qui a pueritia sua semper in stupris, semper in adulteriis -et in omnibus semper spurcitiis viam ducentes, sub tali testimonio -venerunt ad diaconatum_; et _modo in diaconatu, concubinas quatuor, -vel quinque, vel plures noctu in lecto habentes_).» Les réformateurs -des ordres religieux ne firent qu'arrêter le mal sans le détruire -dans son principe. Saint Colomban, qui promulguait sa règle vers -ce temps-là, y avait introduit cette clause sévère: «Celui qui aura -conversé familièrement avec une femme, en tête-à-tête et sans témoins, -sera mis au pain et à l'eau pendant deux jours ou recevra deux cents -coups de fouet.» La règle la plus rigoureuse se relâchait promptement, -dans le sein d'une communauté où couvait sans cesse le feu des passions -sensuelles. C'était toujours par l'incontinence, que commençait le -scandale de la vie monastique. Les conciles et les synodes, avec leurs -sages prescriptions, ne pouvaient imposer un frein aux passions des -moines, passions d'autant plus irrésistibles qu'elles étaient plus -contenues: ils savaient, comme le dit énergiquement saint Jérôme, que -la puissance du diable est cachée dans les reins (_diaboli virtus in -lumbis_); ils s'efforçaient d'éloigner la femme, des yeux et de la -pensée de l'homme; ils avaient compris que les femmes légitimes des -évêques et des prêtres, acceptées par la primitive Église, n'étaient -que des occasions de péché: «Peut-on souffrir, s'écriait Véranus, -évêque de Lyon, dans une de ces assemblées (en 585), peut-on souffrir -que le desservant des autels, l'homme appelé à l'honneur d'approcher -du Saint des saints, soit souillé des indignes délices des voluptés -charnelles, et qu'un clerc, alléguant les droits du mariage, remplisse -à la fois les devoirs de prêtre et le rôle d'époux?» Les _évêchesses_ -(_episcopæ_) disparurent par degrés, et ne furent plus tolérées; le -célibat absolu devint la condition indispensable des ecclésiastiques, -et l'entrée des monastères d'hommes fut interdite aux femmes, aussi -bien que l'entrée des monastères de femmes aux hommes. - -Mais ce n'était là qu'une lettre morte: l'autorité de l'Église envers -ses ministres ne dépassait pas la loi, qu'elle avait toujours le droit -de faire, et qu'elle n'avait jamais la force de mettre à exécution; -les couvents, par une conséquence naturelle des passions humaines, -étaient la plupart des réceptacles d'impuretés, et il fallait, deux -ou trois fois par siècle, y introduire une réforme partielle ou -complète. Telle est l'histoire de presque tous les monastères, où le -scandale n'éclatait pas aussi souvent que la débauche s'emparait de -la communauté. On ne connaissait ordinairement au dehors ce qui se -passait dans l'intérieur du cloître, que par des bruits vagues et de -sourdes rumeurs. Lorsque l'évêque jugeait à propos de s'enquérir du mal -et d'y porter remède, l'enquête lui révélait de graves déportements, -sur lesquels la pudeur chrétienne lui faisait étendre son manteau. La -principale cause de ces excès de la vie monastique était le voisinage -et la fréquentation des maisons de l'un et de l'autre sexe: ici, l'abbé -ou le prieur avait la direction des religieuses; là, au contraire, -l'abbesse exerçait une sorte de souveraineté sur les religieux. -Ces rapports continuels des deux sexes dans l'enceinte des abbayes -entraînaient une foule d'abus que la prévoyance épiscopale eût été -fort en peine de prévenir, puisqu'ils se renouvelaient incessamment. -Les moeurs des gens cloîtrés avaient une influence déplorable sur -les laïques, qui ne se piquaient pas d'être plus vertueux que leurs -confesseurs. Le clergé séculier ne donnait pas meilleur exemple à ses -paroissiens. Martinien, moine de Rabais, au dixième siècle, disait aux -prêtres de son temps: «Est-ce votre loi de prendre femme ou d'avoir des -relations avec des femmes? de polluer, par différents genres de luxure, -votre corps qui a été fait pour recevoir la nourriture des anges?» Ce -Martinien, dans son traité inédit qu'il a malicieusement intitulé _De -laude monachorum_, reprochait à ses compagnons de robe «de vivre comme -des soudards dissolus, au lieu de s'armer du glaive incorruptible de la -chasteté et d'orner leurs mains de bonnes oeuvres.» Le père Berthollet, -dans sa grande _Histoire du Luxembourg_, est forcé d'avouer, tout -jésuite qu'il était, que les clercs, au onzième siècle, avaient oublié -la sainteté de leur profession, et ne se souvenaient plus que la -continence avait fait la gloire de l'Église: «Vivant comme les peuples, -ils croyaient qu'il n'y avait aucune distinction entre eux, et ils -se persuadèrent aisément qu'ils devaient avoir des femmes.» C'étaient -là ces clercs dépravés, qu'on appelait les enfants de Goliath (_cleri -ribaldi, qui vulgo dicuntur de familia Goliæ_, dans les _Constitutions_ -de Gautier de Sens, en 923). La partie saine du clergé se désolait -de voir les progrès de cette gangrène morale que rien ne pouvait -arrêter. Le pieux évêque de Limoges, Turpio, mort en 944, consignait -avec amertume, dans son testament (_Biblioth. Cluniacensis_), cet -aveu dépouillé d'artifice: «Nous-mêmes qui devrions donner l'exemple, -nous sommes l'instrument de la perte d'autrui, et au lieu d'être les -pasteurs des peuples, nous nous conduisons comme des loups dévorants!» - -Ce n'est point ici le lieu de mettre en évidence les vices grossiers -des gens d'Église, qui se croyaient tout permis parce qu'ils avaient -entre les mains le droit d'absoudre les pécheurs; nous n'essaierons -pas de pénétrer dans les archives des couvents et de relever la longue -liste de ceux qui furent réformés, excommuniés, supprimés, à cause -des monstrueux débordements de leurs hôtes: il suffit de dire qu'on ne -trouverait peut-être pas une abbaye célèbre où les moeurs claustrales -n'aient pas éprouvé à diverses reprises, la contagion de l'impudicité. -Pour citer quelques exemples entre mille du même genre, les moines -de Moyen-Moutier et de Senones en Lorraine menaient une existence si -épouvantable, au dixième siècle, qu'ils furent expulsés par ordre de -l'empereur d'Allemagne; mais les successeurs qu'on leur donna ne firent -que les surpasser dans la science du libertinage. Dans la chronique -manuscrite de Jean de Bayon, que possède M. Noël, dans sa bibliothèque -à Nancy, on voit que les moines de Moyen-Moutier s'émurent de l'hérésie -d'un eunuque grec, nommé Nicétas, qui avait, à Constantinople, -conseillé la castration de tous les novices destinés à la vie monacale. -Ces moines corrupteurs, qui entretenaient un commerce infâme avec les -jeunes gens du pays, qu'ils attiraient la nuit dans leurs cellules, -s'imaginèrent que l'hérésie de Nicétas aurait pour résultat de leur -ôter la source de leurs plaisirs: ils chargèrent donc leur abbé Humbert -d'aller à Constantinople combattre une hérésie qu'ils craignaient de -voir s'armer contre eux, et l'abbé remplit sa mission délicate à la -satisfaction générale, car il sauva la virilité des moines en écrasant -l'hérésiarque dans un dialogue où il le convainquit d'avoir voulu -changer les serviteurs de Dieu en prêtres de Cybèle. A son retour, il -trouva que son abbaye avait profité de son absence pour faire un pas de -plus dans la perdition; il crut frapper les esprits de ces pervers, en -les menaçant des peines de l'enfer: «Lorsque je traversais les Alpes, -leur raconta-t-il, j'ai rencontré une troupe de démons flamboyants, -montés sur des chevaux enflammés. Ils escortaient l'âme de Gobuin, -évêque de Châlons, qui venait d'être surpris par la mort au moment -même où il commettait le péché de fornication avec une religieuse. -J'ai demandé au chef des démons s'il ne serait pas possible de racheter -cette pauvre âme par des prières; mais l'esprit malin auquel je parlais -répondit par un terrible éclat de rire en me tournant le dos, et tous -les diables de l'escorte me montrèrent alors leur derrière avec des -gestes indécents.» Les moines à qui s'adressait ce récit imitèrent -la vilaine pantomime des démons, et remercièrent toutefois leur abbé -d'avoir triomphé de l'hérésie de Nicétas, en lui disant: «C'est à nous -de prouver maintenant qu'un bon moine peut se dispenser de faire un bon -eunuque, et qu'un bon eunuque ne saurait faire un bon moine.» - -Nous ne promènerons pas nos lecteurs, de couvent en couvent, pour -les initier aux coupables désordres qui s'y passaient, il suffit -de représenter tous les cloîtres comme des antres de Prostitution -(_scortationis fornices_, dit un écrivain monastique du onzième -siècle). Grégoire VII, qui s'efforça de ramener l'église de France au -respect des moeurs, écrivait à tous les évêques, en 1074: «Chez vous -toute justice est foulée aux pieds. On s'est accoutumé à commettre -impunément les actions les plus honteuses, les plus cruelles, les plus -sales, les plus intolérables: à force de licence, elles sont devenues -des habitudes.» On s'explique l'indignation de ce pape législateur, -en voyant un Mauger, archevêque de Rouen, commettre des crimes qui -exhalaient autour de lui, selon l'expression de Guillaume de Poitiers, -une fâcheuse odeur de honte; un Enguerrand, évêque de Laon, tourner -en ridicule la tempérance et la pureté, «avec des expressions, dit -Guibert de Nogent, dignes du jongleur le plus licencieux;» un Manassès, -archevêque de Reims, qui fut, au dire d'un de ses contemporains, «une -bête immonde, un monstre dont aucune vertu ne rachetait les vices;» un -Hugues, évêque de Langres, qui se souilla d'adultères et de sodomie -(_sodomitico etiam flagitio pollutum esse_, lit-on dans les Actes -du synode de Reims, où il fut mis en jugement). Tous ces indignes -prélats reçurent un châtiment éclatant, mais leur fatal exemple -n'en était pas moins suivi par le plus grand nombre des clercs, qui -s'étonnaient de la sévérité des décrétales de Grégoire VII: «C'est -un hérétique et un insensé! s'écriaient ceux du diocèse de Mayence -(dans la Chronique de Lambert Schaffn). Veut-il obliger les hommes à -vivre comme des créatures célestes, et, en contrariant la nature, à -lâcher la bride à la crapule et à la fornication? Nous aimons mieux -renoncer au sacerdoce, qu'au mariage.» Presque tous étaient mariés -ou bien avaient des concubines, des maîtresses, des amies et des -servantes. Yves de Chartres, dans ses lettres (_Epist. 85_), cite un -certain prélat qui cohabitait publiquement avec deux femmes, et qui -se préparait à en prendre une troisième (_qui publice sibi duo scorta -copulavit et tertiam pellicem jam sibi præparavit_). Malgré les décrets -pontificaux, le clergé persista longtemps dans son concubinage, et -refusa opiniâtrement de renoncer à ses plaisirs (_se pellicibus ad hoc -nolunt abstinere nec pudicitiæ inhærere_, dit Orderic Vital). Le même -historien raconte que l'archevêque de Rouen, ayant excommunié ceux qui -vivaient dans l'incontinence, fut poursuivi par eux à coups de pierres. -Les bâtards des prêtres et des moines se multipliaient à l'infini, et -leurs pères ne rougissaient pas de les doter, de les marier et de les -enrichir aux dépens de l'Église. Il n'y avait pas un chapitre dont -les chanoines ne fussent «brûlés des ardeurs de la luxure» (_Gall. -Christ._, t. I, append., p. 6); il n'y avait pas un diocèse où l'on -comptât dix prêtres sobres, chastes, amis de la paix et de la charité, -exempts de tout crime, de toute infamie, de toute souillure (Fulb. -Carnot., _epist. 17_); il n'y avait pas un couvent, où la règle de -l'ordre fût scrupuleusement observée, où les pères, revêtus de l'habit -monastique, fussent vraiment des moines: «_O miseri_, disait le moine -Martinien, _nos monachiali habitu induti, videmur monachi et non -sumus!_» - -La conduite dépravée des prêtres et des moines n'était que trop imitée -par les laïques qui la livraient à leurs méprisantes railleries; -mais le clergé ne cherchait pas même à conserver les apparences de -l'honnêteté, et il faisait lui-même bon marché de ses vices, avec -les jongleurs qui s'en moquaient dans leurs chansons satiriques, -avec les peintres qui en composaient des tableaux et des miniatures, -avec les imagiers ou statuaires qui en ornaient leurs ouvrages, en -pierre, en bois, en ivoire. C'était le sujet favori de la littérature -et de l'art. L'intempérance de la gent monacale, sa sensualité, son -effronterie servaient de thème permanent aux fantaisies des artistes -et aux épigrammes des poëtes. On ne voit nulle part que les hommes -d'église se soient offensés, irrités, scandalisés des portraits écrits -ou figurés de leurs turpitudes. Ils se divertissaient eux-mêmes à -leurs propres dépens, en faisant reproduire l'épopée joyeuse de la vie -cléricale, dans les peintures de leurs missels, dans les sculptures -de leurs églises, dans les images de leurs diptyques, dans les -ornements de leur mobilier. La verve caustique des tailleurs d'images -s'exerçait sans paix ni trêve sur le déréglement des clercs: de là -tant de grossières allégories, tant d'indécentes caricatures, tant -de sales drôleries, qui se cachent dans les chapiteaux, les frises et -les arabesques de l'architecture religieuse. Ici, ce sont des moines -changés en pourceaux; là, des chiens habillés en moines; ailleurs, -le phallus antique sort du froc d'un religieux; tantôt ce sont des -nonnes en débauche avec des diables; tantôt ce sont des singes qui -poursuivent des femmes nues et qui leur mordent les fesses. L'emblème -ordinaire du vice d'impureté, c'est un crapaud ou une tête de Chimère -couvrant les parties sexuelles de l'homme ou de la femme. Dans tous -ces groupes obscènes, la robe et le capuchon du moine caractérisent -l'intention maligne de l'auteur, qui s'amuse à immortaliser les -vices et la honte de ses patrons. Ceux-ci en riaient les premiers, -puisqu'ils avaient laissé subsister ces scandaleux reliefs, qui -furent détruits la plupart dans les temps modernes par la pruderie -des ecclésiastiques, à qui la singularité du monument demandait en -vain grâce. Voilà pourquoi les plus étranges de ces chapiteaux, ceux -qu'on avait décorés de tous les genres du crime de bestialité, ne nous -sont plus connus que par le témoignage des archéologues et des savants -qui en ont recueilli la tradition. Ainsi, nous ne croyons pas qu'on -ait gardé même le dessin d'une sculpture assez inconvenante qu'on -voyait à Saint-Germain-des-Prés, et qui représentait une religieuse se -prostituant en même temps à un moine et à un animal qui ressemblait à -un loup. Il y avait aussi à Saint-Georges-de-Bocheville en Normandie un -fût de colonne, couronné par une affreuse mêlée d'hommes et de singes -luttant d'incontinence et d'audace. - -Les laïques, en présence de ces modèles de luxure cléricale, n'avaient -pas la prétention de rester purs et vertueux: ils ne se piquaient, au -contraire, que d'une sorte d'émulation libidineuse qui les poussait à -rivaliser de débauche avec les prêtres et les moines. Les historiens du -temps nous les représentent aussi comme des scorpions et des serpents -à face humaine (_Hist. des comtes de Poitou_, par J. Besly, p. 264). -On comprend que cette dépravation générale ait fait croire à la fin du -monde et au règne de l'Antechrist. Cette croyance superstitieuse, qui -s'était attachée à l'an 1000, ne servit pas à rendre la société moins -corrompue. Chacun, en dépit des terreurs qu'inspirait l'approche du -jugement dernier, s'acharnait à jouir de la vie et à s'étourdir dans -les délices de la chair (_carnales illecebræ_). Le monde devenait pire, -et l'on s'attendait généralement à recevoir le baptême d'un nouveau -déluge (_videbatur sane mundus declinare ad vesperam_, dit Guillaume -de Tyr, au livre I de son Histoire). Les poëtes étaient d'accord -avec les prédicateurs, pour annoncer que l'espèce humaine avait fait -d'effrayants progrès dans le crime du mal, et que tous les jours la -décadence morale s'aggravait; un troubadour du dixième siècle, cité par -Raynouard (_Poésies orig. des Troub._, t. II, p. 16), disait, dans un -poëme en langue romane: - - Enfans en dies foren ome fello, - Mal ome foren, aora sunt peior. - -Tous les écrivains de ce temps-là sont d'accord sur cette dégradation -profonde de l'état social, et tous en attribuent la principale -cause au péché de l'incontinence, qui avait pris des proportions -gigantesques. Quelques-uns, en donnant leurs biens aux églises et aux -monastères, dans l'attente de l'Antechrist, motivaient leurs donations -sur la méchanceté croissante des hommes: _iniquitas quotidiana -malitiæ incrementa sumit_, lit-on dans une donation faite à l'église -de Saint-Jean-d'Angely. Les donateurs se sentaient si chargés de -souillures, qu'ils se ruinaient pour acheter une absolution et qu'ils -la recevaient souvent des mains d'un clerc plus souillées que les -leurs. «On vit alors, dit Raoul Glaber dans sa Chronique (liv. IV, -ch. 9), régner partout, dans les églises comme dans le siècle, le -mépris de la justice et des lois. On se laissait emporter aux brusques -transports de ses passions..... On peut appliquer justement à notre -nation cette parole de l'apôtre: Il y a parmi vous de telles impuretés, -qu'on n'entend point dire qu'il s'en commette de semblable parmi les -païens.» Orderic Vital, dans son _Histoire ecclésiastique_ (liv. VIII, -année 1090), accuse la génération contemporaine de faire ses délices de -ce qu'il y avait de plus honteux et de plus infect dans l'opinion des -personnages honorables du temps passé. Il est vrai de dire que, la fin -du monde et l'Antechrist ayant manqué au rendez-vous de l'an 1000, ceux -qui survivaient à cette époque fatale se crurent autorisés à ne plus -craindre aucune vengeance céleste, et s'enfoncèrent davantage dans le -fumier de leurs immondes voluptés. - -On trouve çà et là quelques détails précis relativement à la nature -de ces voluptés, qui sont d'ordinaire déguisées sous de vagues -généralités, et qui ne diffèrent pas des autres oeuvres du démon, -dans les lamentations qu'elles inspirent aux rares honnêtes gens de -ces siècles pervers: «Maintenant, s'écrie un poëte anonyme dans une -complainte en vers léonins sur le malheur des temps (_Histor. des -Gaules_, t. XI, p. 445), maintenant les hommes qui mènent une vie -scandaleuse, débauchés, sodomites, et qui nous volent, et qui nous -injurient, méprisent les honnêtes gens, dont les moeurs sont bien -réglées.» La débauche et la sodomie (_moechi_, _sodomitæ_) sont donc -les vices les plus répandus dans toutes les classes de la population, -chez les comtes et les barons comme dans l'humble _borde_ du serf, -à l'ombre des cloîtres comme sous les courtines de l'abbé ou de -l'évêque. Le diacre Pierre prononça, au nom du pape Léon IX, dans le -concile de Reims, en 1049, un discours où prêtres et laïques sont -vivement réprimandés, à cause de leurs abominables habitudes. Ces -habitudes s'étaient invétérées de telle sorte en France, que l'abbé de -Clairvaux, Henri, écrivait au pape Alexandre III, en 1177: «L'antique -Sodome renait de sa cendre!» (Voy. l'_Hist. de Paris_, par Dulaure, -édit. de 1837, t. II, p. 40). Orderic Vital, en plusieurs endroits -de son Histoire, signale la contagion de ce vice odieux, qui devait -sa recrudescence à l'établissement des races normandes dans les -provinces gallo-franques: «Alors, dit-il au livre VIII, les efféminés -dominaient dans tous les pays et se livraient sans frein à leurs sales -débauches; les chattemites, dignes des flammes du bûcher, abusaient -impudemment des horribles inventions de Sodome (_tunc effeminati passim -in orbe dominabantur, indisciplinate debacchabantur, sodomiticisque -spurcitiis foedi catamitæ, flammis urendi, turpiter abutebantur_).» -Le même historien fait prophétiser cette invasion de la sodomie, -par un anachorète fameux, que la reine Mathilde, femme de Guillaume -d'Angleterre, envoya consulter au fond de l'Allemagne. L'anachorète -prédit les maux qui menaçaient la Normandie sous le règne de Robert, -fils de Guillaume et petit-fils de Robert le Diable: «Ce prince, -dit-il, semblable à une vache lascive, s'abandonnera aux voluptés et -à la paresse, s'emparera des biens ecclésiastiques et les distribuera -entre ses lénons et ses flatteurs infâmes (_spurcisque lenonibus -aliisque lecatoribus distribuet_)..... Dans le duché de Robert, les -chattemites et les efféminés (_catamitæ et effeminati_) domineront, -et sous leur domination la perversité, la misère, ne feront que -s'accroître.» Il est donc incontestable que la turpitude sodomitique, -qui fut ravivée par les croisades, avait été introduite en France par -les Normands, qui la laissèrent comme un indice de leur passage dans -tous les lieux où ils séjournèrent, soit pour hiverner, soit pour -attendre le retour de leurs hordes dévastatrices. - -Abbon, dans son poëme du Siége de Paris par les Normands, impute aux -seigneurs français le vice ignominieux que nous voulons attribuer -plus exclusivement à leurs ennemis. Ces hommes du Nord, ainsi que la -plupart des barbares, n'avaient pas honte de se prêter mutuellement à -une abominable Prostitution; ils ne faisaient qu'un usage très-modéré -de leurs femmes, qui étaient constamment grosses ou nourrices, et qui -n'avaient pas d'autre destination que celle de la maternité; car la -tribu, dont la force dépendait du nombre de ses enfants, en demandait -une production exubérante, que n'aurait pas favorisée l'habitude -des rapports voluptueux entre l'époux et ses épouses. Telles furent -certainement l'origine et la raison de ces dégradantes erreurs du -sexe masculin. Les Normands n'en étaient pas moins ardents à l'égard -des femmes, et ils ne les épargnèrent pas plus que les hommes, dans -les villages qu'ils occupaient de vive force à l'improviste. Ils -ne respectaient que les vieilles et les vieillards, c'est-à-dire -qu'ils les tuaient sans pitié; mais quant aux jeunes, ils en avaient -grand soin, ils se les partageaient, et ils les emmenaient avec eux, -après les avoir employés à leurs plaisirs, sous les yeux de leurs -épouses, qui ne s'en offensaient pas et qui n'eussent point osé s'y -opposer. Le moine Richer, racontant une expédition des Normands qui -dévastèrent la Bretagne au neuvième siècle, nous les montre enlevant -les hommes, les femmes et les enfants: «Ils décapitent les vieillards -des deux sexes, dit-il, mettent en servitude les enfants et violent -les femmes qui leur paraissent belles (_feminas vero, quæ formosæ -videbantur, prostituunt_).» On peut se rendre compte de la terreur qui -s'attacha au nom des Normands, et qui devançait leurs excursions: ils -dépeuplèrent des provinces entières; les villes florissantes avant -leur apparition, restèrent sans habitants, après qu'ils en furent -sortis; les bords des fleuves, qu'ils avaient remontés avec leurs -bateaux plats, furent changés en déserts; mais ils avaient semé sur -leurs traces l'impur enseignement de leurs moeurs, et les vaincus -gardèrent la hideuse marque d'esclavage que leur avaient imprimée les -vainqueurs. Les Normands, en se fixant sur le sol de l'Angleterre, -ne traitèrent pas la population indigène avec plus d'égards qu'ils -n'avaient fait autrefois dans les pays conquis par Rollon: ils ne -massacraient plus les vieillards, mais ils abusaient des jeunes gens -et outrageaient les filles, dont les plus nobles servaient de jouet à -la soldatesque la plus immonde (_nobiles puellæ despicabilium ludibrio -armigerorum patebant et ab immundis nebulonibus oppressæ dedecus suum -deplorabant_, dit Orderic Vital). On doit présumer que les moeurs -normandes ne s'étaient pas beaucoup améliorées depuis deux siècles, -et que ces farouches libertins savaient toujours se passer de leurs -femmes, car celles-ci, pendant la longue absence de leurs maris, se -sentirent embrasées de concupiscence (_sæva libidinis face urebantur_, -dit le latin, plus énergique encore que le français), et envoyèrent -aux absents plus d'un message, en 1068, pour leur annoncer qu'elles -aviseraient à prendre d'autres maris, s'ils tardaient à revenir. La -crainte de voir des bâtards sortir de leur lit conjugal décida quelques -Normands à retourner près de leurs impatientes épouses (_lascivis -dominabus suis_); mais le plus grand nombre demeura en Angleterre, où -ils trouvaient de quoi se distraire et se consoler. Si leurs femmes -ne se remarièrent pas toutes, elles ne se firent pas faute de donner -des bâtards à leurs maris. Un poëte de cette époque (voy. _Hist. Norm. -script._, p. 683) gémissait de voir que «la lampe des vertus était -éteinte en Normandie.» - -Les autres provinces qui composaient la France féodale n'étaient pas -alors dans une situation plus satisfaisante au point de vue des moeurs. -Les seigneurs faisaient montre de tous les vices et ne conservaient -aucun ressouvenir de pudeur. M. Emile de la Bédollière, dans sa savante -_Histoire des moeurs et de la vie privée des Français_, rapporte deux -épisodes remarquables de l'impudicité sauvage, qui caractérisait l'un -et l'autre sexe chez les nobles comme chez les serfs. En 990, le bruit -courait que Guillaume IV, duc d'Aquitaine et comte de Poitiers, avait -eu un commerce adultère avec la femme du vicomte de Thouars, chez -lequel il avait reçu l'hospitalité. Emma, femme de Guillaume, guettait -une occasion de se venger de sa rivale. Un jour, elle l'aperçoit qui -se promenait à cheval, peu accompagnée, aux environs du château de -Talmont. Emma accourt avec une grosse troupe d'écuyers et de valets: -elle renverse à terre la vicomtesse, l'accable d'injures et la livre -à ses gens. Ceux-ci se saisissent de la malheureuse, la violent à -tour de rôle pendant une nuit entière, pour obéir aux ordres d'Emma -qui les excite et les contemple (_comitantes se quatenus libidinose -nocte quæ imminebat, tota ea abuterentur, incitat_). Le lendemain, ils -la mettent dehors, à moitié nue, mourante de lassitude et de faim. -Le vicomte de Thouars ne put ni se plaindre ni se venger; il reprit -sa femme déshonorée, tandis que Guillaume exilait la sienne dans le -château de Chinon. Nous voyons, en 1086, un viol moins affreux dans -ses circonstances, mais accompli de même en présence de témoins. Ebles, -héritier du comte de Comborn en Aquitaine, étant devenu majeur, réclama -son château et ses terres que détenait son oncle et tuteur Bernard. -Celui-ci refusait de s'en dessaisir. Ebles rassemble des gens de guerre -et vient assiéger le château, que Bernard essaie en vain de défendre. -Ebles pénètre dans la place que son oncle venait d'abandonner: il y -rencontra sa tante, nommée _Garcilla_, et aussitôt, sans se désarmer, -devant tous ses compagnons qui l'applaudissent, il assouvit sur elle -la plus révoltante lubricité (_patrui uxorem coram multis foedavit_). -(Voy. l'_Hist. des moeurs et de la vie privée des Francs_, t. II, -p. 343, et t. III, p. 83, d'après deux chroniques publiées dans la -_Bibliotheca nova manuscriptorum_, de Labbe.) - -On ne s'étonne plus de ces faits monstrueux et on en soupçonne de -plus épouvantables, s'il est possible, quand on promène avec dégoût -sa pensée à travers les anciens Pénitentiels: c'est là qu'il faut -chercher les faits occultes de la Prostitution au moyen âge; c'est là -que se produit avec toutes ses audaces le péché de la chair, qui ne se -bornait pas à des conjonctions illicites entre les deux sexes et qui se -complaisait dans les caprices de la plus exécrable dépravation. Certes, -comme le dit M. de la Bédollière, «on aimerait à croire pour l'honneur -de l'humanité, que les horreurs signalées par les Pénitentiels -sont purement accidentelles» et n'avaient que bien rarement un écho -dans le tribunal de la pénitence, mais elles reparaissent à chaque -page dans ces Pénitentiels qui les classent à différents degrés de -culpabilité et de pénalité. Il est donc certain qu'elles étaient -fréquentes et qu'elles répandaient de proche en proche une corruption -latente dans toutes les parties du corps social. Nous ne pouvons -nous dispenser d'enregistrer ces horreurs de la Prostitution, mais -nous ne les dépouillerons pas de leur voile latin et nous n'irons pas -même emprunter une traduction, prudemment atténuée, aux Pénitentiels -modernes qui ont dû respecter la doctrine pénitentiaire de l'Église. Il -faut distinguer dans ce code primitif de la confession les faits qui -concernent les actes les plus secrets du mariage, ceux qui touchent à -l'inceste, ceux qui sont relatifs à des débauches contre nature et ceux -enfin qui renferment le crime de bestialité. - -Tout ce que l'Église avait fait pour protéger la pureté du mariage -n'était qu'un témoignage évident de tout ce qui se faisait, dans le -sanctuaire des époux, contre le but moral de cette institution. Ce -n'étaient que péchés véniels, si les mariés n'avaient pas consacré -la première nuit des noces à des pratiques de dévotion (_eadem nocte -pro reverentiâ ipsius benedictionis in virginitate permaneant_, dit -Reginon, liv. II); si le mari qui avait couché avec sa femme, ne -s'était pas lavé, avant d'entrer dans une église (_maritus qui cum -uxore suâ dormierit, lavet se antequam intret in ecclesiâ._ Pénitentiel -de Fleury); si la femme était entrée dans l'église, à l'époque de ses -règles (_mulieres menstruo tempore non mirent ecclesiam_); si le lit -conjugal, à cette même époque, avait rapproché les deux époux (_in -tempore menstrui sanguinis qui tunc nupserit; 30 dies poeniteat._ -Pénitentiel d'Angers); s'ils n'avaient pas gardé une continence -absolue les dimanches, les jours de grandes fêtes, trois jours avant la -communion et durant les quatre semaines qui précèdent Pâques et Noël. -Mais le péché devenait plus grave, la pénitence plus longue, quand les -époux avaient donné carrière à des fantaisies obscènes, que n'absolvait -pas le privilége de l'union des sexes (_si quis cum uxore suâ retro -nupserit, 40 dies poeniteat; si in tergo, tres annos, quia sodomiticum -scelus est._ Pénitentiel d'Angers). Les copulations charnelles dans -le mariage ne devaient être qu'une oeuvre chaste et sainte, destinée -à procréer des enfants et non à satisfaire les sens. Ce sont les -expressions de Jonas, évêque d'Orléans, dans son Institut des laïques: -_Oportet ut legitima carnis copula causa sit prolis non voluptatis, et -carnis commixtio procreandorum liberorum sit gratia, non satisfactio -vitiorum_. - -L'inceste se multipliait sous les formes les plus hideuses: le fils -ne faisait pas grâce à sa mère; la mère elle-même ne respectait pas -l'innocence de son jeune enfant; le frère attaquait sa soeur; le -père polluait sa fille! Mais il y avait, pour ces abominations, des -pénitences de dix, de quinze ans, pendant lesquels le coupable se -façonnait au jeûne et à la continence. (_Qui cum matre fornicaverit, -15 annis; si cum filia et sorore, 12--Si adolescens sororem, 5 annos, -et si matrem, 7, et quamdiu vixerit, numquam sine poenitentia, vel -continentia.--Si mater cum filio parvulo fornicationem imitatur, si -mater cum filio suo fornicaverit, tribus annis poeniteat._ Pénitentiels -de Fleury et d'Angers.) - -Les infanticides, les avortements n'étaient pas moins nombreux que chez -les païens qui les toléraient toujours et les approuvaient quelquefois. -Tantôt on étouffait l'enfant à sa naissance, tantôt on l'étranglait, -tantôt on le faisait périr en l'empoisonnant ou en le saignant. Il y -avait des hommes et des femmes qui vendaient des drogues pour faire -avorter (_herbarii viri, mulieres interfectores infantum_). D'autres -drogues rendaient les femmes stériles et les hommes impuissants. Pour -exalter l'amour ou plutôt l'ardeur sensuelle d'un homme ou d'une femme, -on ajoutait d'affreux mélanges à la potion qu'on lui faisait prendre -(_Interrogasti de illâ feminâ quæ menstruum sanguinem suum miscuit -cibo vel potui et dedit vire suo ut comederet? et quæ semen viri sui -in potu bibit? Tali sententiâ feriendæ sunt sicut magi._ Pénitentiel de -Raban Maur.--_Illa quæ semen viri sui in cibo miscet, ut inde plus ejus -amorem accipiat, annos tres poeniteat._ Pénitentiel de Fleury). - -Les péchés contre nature avaient d'innombrables variétés aux yeux du -confesseur qui leur appliquait aussi des pénitences très-variées. -La sodomie simple (_si quis fornicaverit sicut sodomitæ_, dit le -Pénitentiel romain) entraînait quatre ans de pénitence; mais l'âge -des pécheurs établissait bien des différences entre eux. L'enfant, -l'adolescent, l'homme fait, n'étaient pas punis de même, lorsqu'ils -péchaient de la même façon. Les souillures de l'extrême jeunesse -ressemblaient souvent à celles de la vieillesse la plus dépravée; mais -elles s'effaçaient plus aisément et se corrigeaient avec les années -(_Pueri sese invicem manibus inquinantes, dies 40 poeniteat. Si vero -pueri sese inter femora sordidant, dies centum; majores verò, tribus -quadragesimis._ Pénitentiel d'Angers). Les erreurs antiphysiques -des femmes étaient punies aussi sévèrement que celles des hommes, -comme si la chasteté fût plus nécessaire chez le sexe qui a en soi un -charme irrésistible pour attirer l'autre sexe. Les femmes, même les -religieuses, se livraient entre elles à des orgies, où reparaissait le -_fascinum_ romain et où l'art fellatoire n'avait rien oublié des leçons -impudiques de l'antiquité (_Mulier cum alterâ fornicans, tres annos. -Sanctimonialis femina cum sanctimoniali per machinatum polluta, annos -septem._ Pénitentiel d'Angers.--_Mulier qualicumque molimine aut per -ipsam aut cum altera fornicans._ Pénitentiel de Fleury.--_Si quis semen -in os miserit, septem annos poeniteat._ Ibid.). Quelquefois l'inceste -venait se mêler au crime contre nature et en aggraver l'infamie et -le châtiment: la sodomie entre frères ne pouvait être rachetée que -par quinze ans d'abstinence (_qui cum fratre naturali fornicaverit -per commixtionem carnis, ab omni carne se abstineat quindecim annis._ -Pénitentiel de Fleury). - -Tous les genres de bestialité, on ose à peine le croire, figurent dans -les Pénitentiels et ne donnent lieu qu'à une pénitence temporaire, -quoique la loi civile condamnât le criminel à périr avec la bête qu'il -avait choisie pour complice. Toutes les bêtes semblaient propres -à cette détestable mésalliance (_cum jumento, cum quadrupede, cum -animalibus_, dit le Pénitentiel romain; _cum jumento, cum pecude_, dit -le Pénitentiel d'Angers; _cum pecoribus_, dit le Recueil de Reginon). -Rien ne fut plus commun au moyen âge, que ce crime qu'on punissait de -mort, quand il était patent et confirmé par une sentence du tribunal. -Les Registres du Parlement sont remplis de ces malheureux qu'on brûlait -avec leur chien, avec leur chèvre, avec leur vache, avec leur pourceau, -avec leur oie! Mais nous ne voyons, que dans la lettre de Raban Maur -à Regimbold, archevêque de Mayence, la discussion canonique de ces -énormités qui alors n'étonnaient personne (_Tertia quæstio de eo fuit, -qui cani feminæ inrationabiliter se miscuit, et quarta de illo, qui cum -vaccis sæpius fornicatus est? Qui cum jumento vel pecore coierit, morte -moriatur. Mulier quæ succubuerit cuilibet jumento, simul interficiatur -cum eo._ Capitul. de Baluze, t. II, append., col. 1378). Dans les -capitulaires d'Ansegise, les évêques et les prêtres sont invités -particulièrement à combattre cette dépravation qu'on regardait comme un -reste du paganisme et qui se perpétua plus longtemps dans les campagnes -que dans les villes; mais tous les législateurs reconnaissent qu'un -pareil crime, qui ravale l'homme au niveau de la bête, mérite la mort. -On aurait volontiers pardonné à la bête plutôt qu'à l'homme, mais on -la tuait et l'on jetait sa chair à la voirie, de peur qu'elle ne vînt à -engendrer, par l'artifice du démon, un monstrueux assemblage de la bête -et de l'homme. - -Enfin, pour donner une idée plus complète encore de l'obstination des -débauchés dans leurs détestables habitudes, nous rappellerons ici un -procès criminel qui se rapporte à une débauche contre nature, qu'on -appelait _fornicatio inter femora_. C'est Ducange qui nous fournit ce -singulier document tiré d'une charte d'Édouard Ier, roi d'Angleterre. -Cette charte est datée probablement des premières années du dixième -siècle. Un nommé Simon entretenait une concubine, nommée Mathilde, avec -qui jamais il n'avait eu de rapports complets. Un jour, il fut surpris -en flagrant délit de commerce illicite par les amis de cette concubine -qui voulait se venger de lui en se faisant épouser. Elle déclara devant -les juges qu'elle avait longtemps vécu conjugalement avec lui, mais -qu'il ne l'avait pas encore épousée (_Juratores dicunt quod prædictus -Simon semper tenuit dictam Matildam ut uxorem suam, et dicunt quod -numquam dictam Matildam desponsavit_). Alors, Simon eut à choisir -entre trois sortes de châtiment ou de réparation: donner sa foi à -Mathilde, ou perdre la vie, ou rendre à Mathilde les devoirs qu'un mari -rend à sa femme (_vel ipsam Matildam retro osculare_). Simon fit son -choix aussitôt: il donna sa foi à Mathilde, mais il ne voulut jamais -l'épouser autrement qu'il n'avait fait jusqu'alors (_inter femora_). -Ducange a extrait cette curieuse anecdote du Dictionnaire des lois de -l'Angleterre (_Nomolex anglicana_), par Thomas Blount. - -A l'époque d'Edouard Ier et de Charles le Simple, son gendre, les -moeurs de la France et de l'Angleterre offraient une triste analogie, -et quelque poëte de la cour saxonne d'Édouard aurait pu dire de -l'Angleterre ce que le poëte Abbon disait alors de la France dans son -poëme fameux sur le Siége de Paris: «O France, pourquoi te caches-tu? -où sont ces forces antiques qui ont assuré ton triomphe sur de plus -puissants ennemis? Tu expies trois vices principaux: l'orgueil, les -honteuses délices de Vénus, et la recherche de tes habits. Tu n'écartes -pas même de ton lit les femmes mariées, les nonnes consacrées au -Seigneur. Bien plus, tu as des femmes à satiété, et tu outrages la -nature!» Deux siècles plus tard, Pierre, abbé de Celles, dans ses -lettres (liv. IV, ép. 10), adressait à la ville de Paris les mêmes -reproches qu'Abbon avait adressés à la France, et il l'accusait de -pervertir les moeurs de ses habitants: «O Paris, que tu es séduisant -et corrupteur! disait-il. Que de piéges tes propres vices tendent à la -jeunesse imprudente! Que de crimes tu fais commettre!» La Prostitution -fut, à toutes les époques, la conseillère et la provocatrice des autres -vices qui ne marchent pas sans elle et qui s'attachent à ses flancs, -comme des louveteaux pendus aux mamelles de leur dévorante mère. - - - - -CHAPITRE VI. - - SOMMAIRE. --Situation des femmes de mauvaise vie avant le règne de - Louis VIII. --Vocabulaire de la Prostitution au onzième siècle. - --Le _putagium_. --_Putus_ et _puta_. --Les puits communaux. - --Le _Puits d'Amour_. --La _Cour d'Amour_ ou _Cour céleste_ de - Soissons. --_Putage_, _putinage_ et _putasserie_. --_Lenoine._ - --_Maquerellagium_, _maquerellus_ et _maquerella_. --De l'origine - du mot _maquereau_. --_Borde_, _bordel_ et _bordeau_. --Les - femmes _bordellières_. --Les _femmes séant aux haies_. --Les - _cloistrières_. --_Garcio_ et _garcia_. --_Ribaldus_ et _ribalda_. - --_Meschines_ et _meschinage_. --_Ruffians._ --_Clapiers._ - - -Si la dépravation des moeurs, à cette époque du moyen âge, avait -dépassé tout ce que des époques plus barbares s'étaient permis en -fait de débauche et de crime, la Prostitution légale, celle qui -s'exerce comme une industrie et qui fait la sauvegarde des honnêtes -femmes en offrant aux appétits sensuels une satisfaction toujours -prête et facile, cette Prostitution régulière et organisée n'existait -pas encore, du moins sous l'oeil et la main de la police féodale. -Elle n'était point admise en principe ni en droit; elle ne pouvait -s'exercer qu'en fraude et en secret, aux risques et périls des femmes -que la misère ou le libertinage encourageait à ce vil métier; elle ne -rencontrait nulle part appui et protection dans la magistrature des -villes érigées en communes, ni auprès des justices seigneuriales. On -ne la jugeait point nécessaire ni même utile, et on la regardait comme -un outrage public à l'honnêteté de chacun. Cependant, il fallait bien -la tolérer et fermer les yeux sur un fait brutal, qui se reproduisait -sans cesse et partout, en se cachant, ou plutôt en se déguisant, malgré -les plus sévères prohibitions, malgré la pénalité la plus rigoureuse. -Nous sommes convaincu que cette Prostitution légale dut conquérir sa -place honteuse dans la société, par sa persévérance à braver les lois -et les châtiments, par son adresse à prendre tous les masques, par -sa force et sa ténacité, par son caractère vivace et envahisseur. On -peut comparer la situation des femmes de mauvaise vie, au milieu de -cette société qui leur était hostile et qui ne pouvait toutefois s'en -passer, qui les persécutait continuellement et qui ne parvenait jamais -à les faire disparaître; on peut comparer cette situation anormale à -celle des juifs, qui avaient aussi contre eux la législation civile et -ecclésiastique, qui se voyaient tous les jours emprisonnés, dépouillés, -chassés, et qui pourtant revenaient sans cesse à leurs banques, à -leurs usures et à leurs gains énormes. La Prostitution n'eut pas une -existence avouée dans l'État et reconnue, sinon autorisée, avant le -règne de Louis VIII, ou celui de Philippe-Auguste peut-être, car le -roi des ribauds (_rex ribaldorum_), qui était évidemment le gouverneur -suprême des agents de la Prostitution, fut créé par Philippe-Auguste, -comme nous le verrons plus tard. - -Il est bien difficile de retrouver quelles étaient les habitudes et la -physionomie de la Prostitution mercenaire, dans ces temps de corruption -générale, qui ne permettaient pourtant pas de pratiquer librement -cette méprisable industrie. L'abbé, l'évêque, le baron, le seigneur -feudataire, pouvaient avoir dans leur maison une espèce de sérail ou -de lupanar, entretenu aux dépens de leurs vassaux; selon l'expression -d'un écrivain du onzième siècle, chaque possesseur de fief nourrissait -dans son gynécée autant de ribaudes que de chiens dans son chenil; -mais le lupanar public, ouvert à tout venant, sous la direction d'un -homme ou d'une femme exploitant cet impur commerce, ne subsistait que -dans un petit nombre de localités, où l'administration seigneuriale -et municipale se relâchait de ses anciennes coutumes et feignait -d'être aveugle pour se montrer tolérante. C'était donc à Paris et en -quelques grandes villes, que l'établissement des mauvais lieux, dans -les faubourgs et dans certains quartiers désignés, ne souffrait pas -trop d'obstacles, jusqu'au jour où le scandale rendait à la loi sa -vigueur et amenait la suppression plus ou moins radicale de ces centres -de débauche. Il y avait aussi des prostituées, qui n'appartenaient pas -à l'exploitation d'un fermier lupanaire, et qui se réservaient tous -les profits de la vente de leur corps: elles se mêlaient d'ordinaire -à la population honnête, et, quoique vivant de leur impur trafic, -elles avaient soin de n'en laisser rien transpirer, sous peine de -tomber aussitôt dans la disgrâce de leurs voisins et d'être obligées -de se faire justice elles-mêmes en disparaissant. On comprend donc -que la vie intérieure des mauvais lieux et la vie privée des femmes -publiques aient eu bien peu d'échos dans les monuments écrits de ces -époques obscures. La Prostitution, du huitième au douzième siècle, -n'a pas même de traits qui la caractérisent d'une manière saillante, -quoiqu'elle diffère absolument de la Prostitution du Bas-Empire. Il -faut se contenter, pour la peindre, de quelques faits isolés, qui -n'ont pas de liens entre eux et qui témoignent de la variété des usages -locaux. Encore, ces faits, que nous fournissent des chartes de commune -et des ordonnances de police urbaine, sont-ils trop rares, pour qu'on -puisse en former un vaste tableau d'ensemble. Ainsi, ce n'est pas -d'après cette réunion de faits épars et détachés, qu'il est possible -de constater les moeurs secrètes de la Prostitution dans la France -féodale. - -Mais la langue populaire du onzième siècle, la basse latinité, qui -allait créer la langue française, sous l'empire des dialectes du Nord -et du Midi, cette langue appliquant de nouveaux mots à des choses -et à des idées nouvelles, nous présente, dans la formation de ces -mots eux-mêmes, une foule de renseignements précieux, parmi lesquels -nous trouverons bien des notions relatives à notre sujet. A partir -du neuvième siècle, le vocabulaire de la Prostitution a complétement -changé; il est singulièrement restreint, mais il se compose de -locutions, tout à fait neuves, qui semblent sorties de la bouche du -peuple, plutôt que de la plume des écrivains; ces locutions, empreintes -de l'esprit gallo-franc, et parfois frappées au coin de l'idiome -tudesque, sont faites pour exprimer ce que nous nommerons le _matériel_ -de la Prostitution. Il est clair que les mots latins n'avaient plus de -sens vis-à-vis de circonstances et de particularités qui n'existaient -pas au moment où ils furent créés; le peuple, dans son langage -usuel, ne voulut point accepter ces mots qu'on employait toujours -dans la langue littéraire, mais qui ne représentaient plus rien dans -l'habitude de la vie; le peuple, avec le génie qui lui est propre, -fit les expressions qui lui manquaient et leur donna le cachet spécial -qu'elles devaient avoir. Ainsi, nous voyons apparaître dans le latin -vulgaire la plupart des mots, qui reçurent plus tard une transformation -française, et qui se sont depuis conservés dans la langue du peuple, -car la Prostitution ne peut aspirer à faire admettre par la langue -noble les grossières et impudentes formules de son idiome. Remarquons, -une fois pour toutes, que les écrivains sérieux, les poëtes et les -historiens continuent à se servir des termes généraux que le latin -classique leur offrait pour désigner les actes et les individus de la -Prostitution; mais, dans les documents émanés d'une main illettrée ou -destinés à la connaissance du populaire, on n'emploie que des termes -précis et techniques, qui étaient à la portée de tout le monde et qui -n'exigeaient pas, pour être entendus, la moindre notion de l'antiquité -classique. Sans doute, cette langue de la Prostitution est sordide et -digne des choses qu'elle exprime et des personnes qu'elle qualifie, -mais on ne doit pas oublier qu'au moyen âge tous les mots de la langue -usuelle avaient droit à une égale estime, et se produisaient, sans -aucune réserve, dans les écrits comme dans les discours. On n'avait -pas encore noté d'infamie certaines expressions qui se rapportent à -des objets infâmes, et on n'attachait pas d'importance à la modestie -du langage parlé ou écrit. Voilà pourquoi notre vieux français est si -riche en mots ingénieux ou piquants, qui forment le vocabulaire de la -Prostitution, et qui ont été, à partir du siècle de Louis XIV, bannis -de la langue des gens d'honneur, comme on disait autrefois. - -La Prostitution, que les lettrés appelaient toujours _meretricium_, -dont les novateurs avaient fait _meretricatio_ et _meretricatus_, se -nommait, dans le peuple et en langage vulgaire, _putagium_, et, par -extension, _puteum_ et _putaria_. Ce mot-là nous paraît avoir une -origine toute moderne, et nous ne croyons pas, malgré l'autorité du -docte Scaliger, dans une de ses notes sur les _Catalecta_ de Virgile, -qu'on doive faire remonter _putagium_ au mot latin _putus_, qui se -trouve, dans les auteurs de la haute latinité, avec le sens de _petit_. -Chez les anciens, il est vrai, _putus_, surtout, était donné comme -nom d'affection, comme qualification flatteuse adressée à un jeune -enfant. Le maître n'appelait pas autrement son mignon: était-ce une -fille au lieu d'un garçon, on disait _puta_. Les diminutifs _putillus_ -et _putilla_ s'étaient formés naturellement, et Plaute, dans son -_Asinaria_ (act. III, sc. 3), met _mon petit_, _putillus_, sur le même -pied que _ma colombe_, _mon chat_, _mon hirondelle_, _mon moineau_, -dans le langage des amoureux. Cependant, on usait plutôt, comme le -fait Horace (_Sat._, l. II, 3), de _pusus_ et de _pusa_, qui avaient -aussi leur _pusillus_ et leur _pusilla_. Néanmoins, nous ferons venir -_putagium_ de _puteus_, puits, parce que cette étymologie s'entend -et se justifie également au propre et au figuré. Si, d'une part, la -Prostitution publique peut se comparer à un puits banal où chacun est -libre d'aller puiser de l'eau, d'autre part, dans chaque ville, dans -chaque quartier, le puits communal ou seigneurial était le rendez-vous -de toutes les filles qui cherchaient aventure. Il y avait toujours un -puits, aux endroits fréquentés par les prostituées, dans les _Cours des -miracles_ où elles logeaient, dans les carrefours qui leur servaient -de champ de foire. Elles se souvenaient peut-être que Jésus-Christ -avait rencontré la Madeleine auprès d'un puits. Ces puits, dont l'usage -appartenait à tous les habitants du lieu, réunissaient tous les soirs -autour de leur margelle un nombreux aréopage de femmes qui parlaient -entre elles de leurs amours et qui les avançaient en chemin sous -prétexte de faire provision d'eau. On savait ce que c'était que d'aller -au puits: les amants y arrivaient de tous côtés, pour se rejoindre. -Ce puits-là était le témoin de bien des soupirs et de bien des larmes. -Piganiol, en parlant du Puits d'Amour qui avait donné son nom à une rue -de Paris, située près de la rue de la Truanderie, où la Prostitution -avait son siége principal, dit que ce puits fameux devait son nom «à -une raison qui lui est commune avec tous les puits qui sont dans des -villes ou dans des lieux habités, c'est qu'il servoit de rendez-vous -aux valets et aux servantes, qui, sous prétexte d'y venir puiser de -l'eau, y venoient faire l'amour.» Ce puits, qui n'a été comblé qu'à -la fin du dix-septième siècle, avait vu se dénouer plus d'un drame -amoureux, et la tradition racontait de diverses façons l'histoire d'une -demoiselle noble, de la famille Hallebic, qui s'y était noyée sous -le règne de Philippe-Auguste. On citait aussi plusieurs amants qui -s'y étaient jetés par dépit ou par jalousie, sans y trouver la mort. -D'autres amants, par reconnaissance, avaient voulu attribuer au Puits -d'Amour une part dans leur bonheur: l'un renouvelait les seaux, l'autre -la corde; celui-ci y fit poser une balustrade en fer; celui-là y mit -une margelle neuve, sur laquelle on lisait en lettres gothiques: _Amour -m'a refait en 525 tout à fait_. - -On ferait un curieux relevé de tous les puits qui ont joué un rôle dans -l'histoire de la Prostitution, et l'on en trouverait un dans chaque -ville, pour démontrer que le _putagium_, au moyen âge, était presque -inséparable des puits banaux qui ont disparu la plupart aujourd'hui. -On prouverait sans peine, que des puits de cette espèce ont existé, -à Paris, dans les rues ou près des rues où demeuraient les femmes de -mauvaise vie. Bornons-nous à rapporter que les _ribaudes de Soissons_, -qui avaient une célébrité proverbiale au douzième siècle (_Dictons -populaires_ publiés par Crapelet, page 64), tenaient leurs assises -autour d'un puits qui a survécu à la _ribauderie_ soissonnaise. «La -_Cour d'Amour_ ou _Cour céleste_ de Soissons (disent MM. P. Lacroix -et Henri Martin, dans leur _Hist. de Soissons_) est située à l'entrée -de la rue du Pont: c'est une cour étroite, entourée de bâtiments peu -élevés, où l'on monte par des escaliers de pierre extérieurs. Cette -cour, dans laquelle on pénètre par une allée obscure, descendait -autrefois jusqu'à la rivière: au milieu, est un puits d'une -construction singulière, la margelle débordant carrément l'orifice -rond et étroit que surmonte une voûte conique.» Nous ne chercherons -pas d'autres arguments, pour démontrer que _putagium_, _puteum_ et -_putaria_ impliquaient l'action d'aller le soir au Puits d'Amour. -_Putaria_ se disait de préférence, dans les provinces méridionales. On -lit dans les statuts de la ville d'Asti (_Collat. 12_, cap. 7): _Si -uxor alicujus civis Astensis olim aufugit pro putaria cum aliquo_... -_Puteum_ était plus usité dans la langue poétique, qui, prenant la -cause pour l'effet, faisait de _puteum_ le synonyme de _putagium_. -Quant à ce mot-là, qui doit être le premier en date, il s'était -consacré en s'introduisant dans la langue légale. Ainsi, on le trouve -souvent employé par les jurisconsultes, et il figure dans plus d'une -ordonnance de nos rois de la troisième race: il suffit de mentionner -une de ces ordonnances, dans laquelle il est dit que le _putagium_ de -la mère n'enlève pas au fils ses droits d'héritier, attendu que le fils -né dans l'état de mariage est toujours légitime (_quod generaliter dici -solet, quod putagium hæreditatem non adimit, intelligitur de putagio -matris_). Le mot _putagium_ ne s'entendait que de la prostitution -d'une femme. La langue française n'eut pas plutôt bégayé quelques -mots, qu'elle traduisit _putagium_ en _putage_, _puta_ en _pute_ -et _putena_ en _putain_. Ces deux derniers mots sont contemporains, -puisque la Chronique d'Orderic Vital fait mention, au livre XII, de la -fondation d'une ville qui fut nommée _Mataputena_ (_id est devincens -meretricem_), en dérision de la comtesse Hedwige. - -_Putage_ revient sans cesse, avec le sens de _putagium_, dans la -vieille langue française, surtout dans les romans et les fabliaux -des trouvères. Les citations, choisies par Ducange, donnent la -valeur exacte de cette expression, qui n'est pas même restée dans -la langue triviale et qui ne saurait pourtant être remplacée par les -mots _putinage_ et _putasserie_, que le vocabulaire du bas peuple a -conservés, sans se rendre compte des nuances de leur signification -relative. Ces deux vers du roman de _Vacces_ établissent la véritable -acception de putage: - - Maint homme a essillié et torné à servage, - Et mis par povreté mainte feme au putage. - -Le roman du _Renard_ prête à _putage_ un sens qui se rapproche du -_putanisme_ de la langue moderne: - - Grant deshonnour et grant hontage - Fistes-vous et grant putage. - -Le roman d'_Amile et Amy_ se sert du même mot pour exprimer la même -chose: - - A mal putaige doit li siens cors livrez! - -Enfin, le roman d'_Athis_, en usant de ce mot, désigne l'état ou la -condition d'une femme qui se prostitue: - - Et sa femme estoit mariée, - Benoite ne espousée - Qui puis la trairoit à putage, - A mauvaistié ne à hontage - Qu'on le fesist mourir à honte, - Sans en faire nul autre conte. - -Nous ne multiplierons pas les citations pour le mot _pute_, qui a -maintenu son emploi et son sens originaire dans le bas langage. Ce mot -avait toujours une acception injurieuse, comme on le voit dans ces vers -du roman de Garin le Loherain. - - Or, m'avez-vos lesdengiée vilment, - Et clamé pute, oyant toute la gent. - -Nous dirons plus tard comment cette injure adressée à toutes les femmes -en général, faillit coûter cher au poëte Jean de Meung. - -Le _lenocinium_, ce fidèle et inséparable compagnon du _meretricium_, -eut plus de peine à changer de nom; comme il était ordinairement -exercé par des femmes, on le transforma d'abord en _lenonia_, qui -passa dans la langue du douzième siècle en se francisant et en devenant -_lenoine_. Mais le peuple, qui règne en souverain dans les bas-fonds -de la langue, inventa bientôt un autre mot, qu'il tira des habitudes -mêmes des courtiers de Prostitution. Ce mot était _maquerellagium_, -dont le vieux français a fait _maquerellage_, qui subsiste encore -dans le langage des halles, et qui a pourtant place au dictionnaire -de l'Académie. Avant _maquerellagium_, on avait créé _maquerellus_ et -_maquerella_, _maquereau_ et _maquerelle_. Les plus doctes abstracteurs -d'étymologie s'en sont donné à coeur joie pour découvrir l'origine -de ces mots qui n'avaient de latin que leur terminaison. Nicot et -Ménage, en recherchant les analogies qui pouvaient se présenter entre -le poisson nommé _maquereau_ et l'homme ou la femme qui spécule sur -la Prostitution d'autrui, ont supposé que _maquereau_ avait été formé -de _maculæ_, parce que le poisson est bariolé de taches noirâtres et -bleues transversales, et parce que chez les anciens le costume théâtral -du lénon ou de la lène offrait aussi un bariolage de différentes -couleurs. Tripaut, se souvenant que l'_aquariolus_ ou porteur d'eau -romain avait à Rome le privilége du _lenocinium_, a pensé que la -simple addition d'une lettre initiale, formée par la prononciation -gutturale des Francs, avait produit _maquariolus_, qui se rapprochait -assez bien de _maquerellus_. D'autres enfin, avec plus de naïveté, ont -mis en avant le verbe hébreu _machar_, qui signifie _vendre_ et qui -ne convient pas trop mal au métier de vendeur de chair humaine. Ces -derniers étymologistes auraient dû, à l'appui de leur système, faire -valoir cette induction que leur fournissaient certains documents du -moyen âge, dans lesquels on attribue aux juifs le courtage des chevaux -et des femmes. - -Nous nous étonnons qu'on se soit préoccupé de l'étymologie du mot -appliqué à l'homme, avant d'avoir trouvé celle qui convient au -poisson; car il est tout naturel que le poisson ait été d'abord nommé -_maquerellus_ et que l'homme, par quelque similitude, se soit vu -qualifié du nom de ce poisson. Quelle est la première étymologie qui -s'offre à nous, sans efforts d'imagination et de linguistique? La -pêche du maquereau était plus abondante autrefois sur les côtes de -l'Océan, qu'elle ne l'est aujourd'hui: ce scombre arrivait à la suite -des bancs de harengs et partageait leur sort après avoir vécu à leurs -dépens. Son nom danois ou normand, qui s'est maintenu dans la langue -hollandaise, nous ramène à l'époque où il a été latinisé: _mackereel_ -est certainement bien antérieur à _maquerellus_ et à _makarellus_. Les -savants, peu satisfaits de la consonnance barbare de ce mot, l'avaient -corrompu pour le rendre moins sauvage à l'oreille: on ne s'explique pas -autrement la formation de _magarellus_, qui apparaît dans plusieurs -chartes des rois d'Angleterre. Sur les côtes du Nord, on disait -_makevus_, ou plutôt _makerus_, s'il nous est permis de soupçonner -une erreur dans Ducange. Quant à prêter le nom du poisson à l'espèce -d'homme qui en imitait les moeurs, ce fut d'abord un jeu de mots, une -épigramme qui entra profondément dans l'esprit de la langue populaire -et qui perdit par degrés son sens figuré. On finit par ne plus savoir -quel point de ressemblance avait fait confondre l'homme avec le -poisson. Il est aisé pourtant de comprendre que le lénon, errant autour -des femmes pour en tirer profit et les poussant en quelque sorte dans -la nasse du corrupteur, joue un rôle analogue à celui du maquereau qui -escorte les harengs et s'engraisse avec eux. Quoi qu'il en soit, cette -expression figurée, désignant les proxénètes de l'un et de l'autre -sexe, était admise dans tous les genres de style et ne semblait pas -même déplacée dans les ordonnances des rois de France. Elle a reçu -désormais son stigmate déshonnête, mais elle est invétérée dans la -langue énergique de la populace. Ce n'est cependant qu'un nom de -poisson qui se montre sur toutes les tables et qui payait jadis quatre -deniers par mille à l'évêque ou au comte dans la suzeraineté duquel -il arrivait. Si ce poisson n'eût pas reçu son nom des peuples du Nord, -nous ne serions pas éloigné de faire bon accueil à une étymologie, plus -ingénieuse que plausible, qui forgerait avec le verbe _moechari_ le -substantif _moecharellus_, pour qualifier l'instigateur de la débauche -(_moechi conciliator_). - -De même que le lénocinium et le mérétricium, le _lupanar_ n'avait -plus droit de cité, que dans la langue des écrivains; la langue -vulgaire le repoussait comme une tradition gallo-romaine qui n'avait -pas de raison d'être. Rien ne ressemblait moins aux lupanars de Rome -que les repaires de la Prostitution dans les villes de France. On -caractérisa ces bouges infâmes, en leur donnant sans distinction les -noms de _borda_ et _bordellum_, qui jetèrent _borde_, _bordel_ et -_bordeau_, dans le nouveau dialecte du douzième siècle. Ce mot latin -n'est que le mot saxon _bord_ latinisé; ce mot saxon ne voulait rien -dire de plus que le français, qui est tout à fait identique: c'est -donc imaginer une étymologie purement gratuite, que de voir dans -_bordel_ les mots _bord_ et _el_, parce que, dit-on, les lieux de -débauche étaient alors situés au bord de l'eau! La situation de ces -mauvais lieux n'était pas inévitablement voisine d'une rivière; ce qui -n'aurait eu aucun but moral ni sanitaire; ce qui ne s'expliquerait, -d'ailleurs, d'aucune façon satisfaisante; mais aussi, dans bien -des circonstances, la Prostitution s'était logée au bord de l'eau, -surtout quand la navigation du fleuve amenait un grand concours de -marchands, de passagers et de bateliers qui faisaient les chalands -ordinaires des femmes _bordellières_ (_bordellariæ_). On appelait plus -particulièrement _borda_ une cabane isolée, un gîte de nuit, situé de -préférence au bord d'un chemin ou d'une rivière, hors de l'enceinte -d'une ville, dans un faubourg ou dans la campagne. La _borde_ était -distincte de la _maison_, comme on le voit dans ce vers du roman -d'_Aubery_: - - Ne trouvissiez ni borde ne maison; - -et dans cet autre vers du roman de _Garin_: - - Ni a meson ne borde ne mesnil. - -Généralement, cette _borde_ se trouvait annexée à un petit clos ou à -un champ: car, dans un contrat de l'an 1292, que cite Ducange dans -son Glossaire, il est dit que l'abbé et le couvent sont tenus de -concéder sur leurs domaines un arpent de terre à tout habitant de la -ville qui voudrait y faire une borde (_ad faciendum ibi bordam_). La -Prostitution, chassée des villes, se réfugia dans ces bordes, qui se -trouvaient loin des yeux de la police urbaine, et qui ne laissaient -pas percer le scandale. Ces résidences rurales n'étaient habitées qu'en -certaines saisons et à certains jours par les tenanciers ou locataires; -mais la Prostitution y avait, pour tous les temps, un abri assuré; -voilà pourquoi les femmes publiques prirent à bail les bordes où elles -résidaient, quand elles ne se contentaient pas d'y venir au crépuscule -pour y faire un séjour de quelques heures. Les débauchés, qui allaient -là les rejoindre, sortaient de la ville, sous prétexte d'une promenade, -et arrivaient à leur honteuse destination par un chemin détourné. La -_borde_ se changea de la sorte en _bordel_, son diminutif, qui devint -insensiblement le nom générique de tous les asiles de débauche, qu'ils -fussent, ou non, dans la campagne ou dans l'intérieur des villes. On -doit attribuer à des variations de patois les différentes formes que -prit ce nom, qu'on prononçait _bordeel_ et qui dégénéra en _bordiau_ et -_bourdeau_, _bordelet_ et _bordeliau_. - -Tant que les bordels furent hors des villes, la Prostitution errante -compta dans son armée secrète une foule de pauvres recrues, qui -n'avaient pas même le moyen de prendre une borde à loyer et qui, à -l'instar des _lupæ_ et des _suburranæ_ de Rome, arrêtaient les passants -le long des chemins, derrière les haies, dans les vignes et les blés: -on les nommait _femmes séant aux haies, ès issues des villages, filles -de chemin, femmes de champs_. (Voy. Carpentier, dans son supplément à -Ducange, aux mots BORDA et CHEMINUS.) Celles qui ne sortaient pas de -leurs tanières et qui tendaient leurs lacs à la fenêtre, s'appelaient -_claustrariæ_, _cloistrières_. (Voy. Carpentier, au mot CLAUSURÆ.) -Leurs cloîtres, _claustra_, pourraient bien être les héritiers des -_lustra_ de l'antiquité, d'autant plus que ces _claustra montium_ ne -furent établis que dans des lieux écartés, au fond des bois et dans les -gorges des montagnes. - -Les femmes perdues qui étaient à demeure dans les _bordes_ ou _bordels_ -furent désignées par l'épithète de _bordelières_ ou _bourdelières_. -Mais ce ne fut pas leur unique dénomination; nous avons vu plus haut -qu'on les nommait _putes_ et _putains_, en signe de mépris. On ne -leur épargnait pas les noms injurieux, et on ne les distinguait pas, -comme dans l'antiquité, par des qualifications qui révélaient souvent -leurs habitudes impudiques, leur genre de vie, leur origine et leur -costume. Dès la fin du douzième siècle, on leur appliquait en mauvaise -part le nom collectif de _garzia_ ou _gartia_, en français _garce_ -ou _garse_, qui est resté jusqu'à nos jours dans le vocabulaire des -gens de campagne pour désigner toute espèce de fille non mariée. On -lit, dans les preuves de l'Histoire de Bresse par Guichenon (p. 203): -_Si leno vel meretrix, si gartio vel gartia alicui burgensi convitium -dixerit_; et dans la charte des priviléges de la ville de Seissel -en 1285: _Si gartia dicat aliquid probo homini et mulieri_. Cette -expression, qui reparaît à chaque page dans la prose et les vers du -treizième au dix-septième siècle, n'est détournée que par exception -de son sens primitif, et ne devient une injure que dans certains cas -où elle est accompagnée d'une épithète malsonnante; au reste, on voit, -d'après l'extrait de Guichenon cité plus haut, que la qualification de -_garce_ (_gartia_), même employée en mauvaise part, différait de celle -de prostituée (_meretrix_), en ce qu'elle s'entendait plutôt d'une -fille vagabonde, d'une coureuse, d'une servante. Ét. Guichard, qui -voulait prouver que toutes les langues sont descendues de l'hébraïque, -avait imaginé de rapprocher du mot _garce_ un verbe hébreu analogue de -consonnance et signifiant _se prostituer_; il ne remarquait pas que les -mots _garce_ et _garzia_ sont bien plus anciens que la signification -obscène qu'on leur a donnée. Ainsi, dans le procès-verbal de la vie -et des miracles de saint Yves, au treizième siècle, _garcia_ se trouve -avoir le sens de _servante_, _ancilla_. (Voy. les Bollandistes, _Sanct. -maii_, t. IV, 553.) Il est bien plus simple de dire que _garce_ est -le féminin de _gars_, qui, malgré les plus belles étymologies, paraît -être un mot gaulois, _wars_, et avoir signifié tout d'abord un jeune -guerrier, un mâle nubile. De _gars_, on fit, en bas latin, _garsio_ -et _garzio_, qui fut appliqué aux valets, aux voleurs, aux gens de -néant, aux goujats d'armée, aux libertins. On ne peut pas mieux montrer -comment un mot, originairement honnête et décent, s'est perverti -graduellement et a pris dans la langue une attribution honteuse, qu'en -rappelant une phrase où Montaigne l'emploie avec l'acception qu'il -avait de son temps: «Il s'est trouvé une nation où on prostituoit des -garces à la porte des temples, pour assouvir la concupiscence.» - -Ce n'était pas la seule expression injurieuse qui fût en usage au -moyen âge, pour désigner les prostituées: on les appelait _fornicariæ_ -et _fornicatrices_, _prostibulariæ_, _prostantes_, _gyneciariæ_, -_lupanariæ_, _ganeariæ_, dans la basse latinité. Ces trois derniers -noms étaient synonymes; ils indiquaient les lieux où se tenaient -les femmes de mauvaise vie: _ganea_, _lupanar_ et _gynecium_. Les -_prostantes_ se vendaient (du verbe _prostare_), les _prostibulariæ_ -se prostituaient, les _fornicariæ_ forniquaient, les _fornicatrices_ -faisaient forniquer. Ces différents termes ne passèrent pas dans la -langue française, mais on y fit entrer ceux qui avaient une tournure -moins latine: de là, _ribaude_, _meschine_, _femme folle_, _femme de -vie_. La _femme de vie_, _femina vitæ_, nous semble, en dépit de son -déguisement latin, avoir pour racine une obscénité gauloise. La _femme -folle_ ou _folieuse_, _mulier follis_ ou _fatua_, devait son nom à -cette fameuse fête des Fous, que nous décrirons ailleurs comme un -dernier reflet des mystères de la Prostitution antique. La _meschine_ -était, dans le principe, une petite servante, une esclave; la _ribaude_ -une suivante d'armée, une fille de soudard, une femme de goujat. -Nous dirons, dans un autre chapitre, ce qu'étaient les _ribauds_ de -Philippe-Auguste; en établissant la véritable origine de leur _roi_. -Nous ne rapporterons pas les nombreuses étymologies qu'on a doctement -accumulées pour rechercher la racine du mot _ribaud_, qui existe dans -toutes les langues de l'Europe. Nous serions assez disposé à voir cette -racine dans le mot gaulois _baux_ ou _baud_, qui signifiait _joyeux_ et -qui a laissé dans notre vieille langue, que Borel appelait _gauloise_, -le substantif _baude_, joie, et le verbe _ébaudir_, réjouir. Le nom -de la famille des _Baux_ ou _joyeux_, que la tradition languedocienne -faisait remonter au sixième siècle, donnerait un âge assez respectable -au mot celtique _baux_ ou _baud_. Ce mot a changé de signification, -sans changer de forme, en passant dans la langue anglaise, où _baud_ -est synonyme de _lénon_. Le nom de _baldo_, en italien, n'a pas été -autant altéré, car ce mot, dérivé de _baux_, se prenait pour _hardi_ -ou _impudent_. _Rebaldus_ a traduit en latin _rebaux_, composé de -la préposition emphatique _re_ et du mot original _baux_, _baud_ ou -_bauld_. _Ribaud_ et _ribaldus_ se sont latinisés et francisés en -même temps. Ces mots-là étaient employés en bonne part avant le règne -de Philippe-Auguste, où ils tombèrent dans le mépris, par suite des -excès d'une sorte de gens qui avaient voulu être les _ribauds_ par -excellence. Précédemment, l'épithète de _ribaud_ impliquait la force -physique et la constitution robuste d'un homme gaillard et dispos. -Depuis, ce fut la désignation spéciale des vauriens et des débauchés. -Toutes les langues adoptèrent à la fois la dégradation du _ribaux_ -et de ses composés. _Ribaudie_, en français, devint synonyme de -_Prostitution_, ainsi que _ribaldaglia_, que Mathieu Villani emploie -dans ce sens (_Chron._, lib. IV, cap. 91). _Ribaud_ produisit alors -_ribaude_, _ribalda_, qui n'eut jamais une signification honorable. -Selon la coutume de Bergerac, c'était une insulte épouvantable, quand -elle s'adressait à une personne de naissance ou de condition noble; -mais c'était peu de chose, si cette personne-là usait de cette injure -à l'égard d'une femme de bas étage, en n'accompagnant pas l'injure -de voies de fait. Ce singulier passage de la Coutume de Bergerac est -rapporté par les bénédictins continuateurs de Ducange. _Ribaude_, qui -amena très-naturellement _ribaudaille_ et _ribauderie_, continue de -personnifier avec énergie toute femme dont les moeurs sont déréglées ou -dépravées. - -Le mot _meschine_, qui fut très-habituellement appliqué aux _femmes -folles de leur corps_, avait d'ordinaire un caractère plus bienveillant -qu'injurieux; meschine ne fut en usage qu'après _meschin_. Ce mot, -essentiellement gaulois ou franc, que notre langue conserve encore dans -le mot _mesquin_, dont le sens ne s'est pas trop éloigné de sa racine, -voulait dire d'abord _petit esclave_, _jeune serviteur_. _Meschinus_ -et _mischinus_ se trouvent, dès le dixième siècle, dans les cartulaires -monastiques, comme Ducange en fournit plusieurs preuves: ils signifient -_jeunes serfs_ et par extension _valets_. C'est ce dernier sens que le -mot _meschin_ affecte plus particulièrement dans la langue du douzième -siècle; mais alors il ne se prend qu'en bonne part et il équivaut -à _jeune gars_, à _jouvenceau_. Il revient souvent dans le roman de -_Garin_ et toujours honorablement; comme dans ce vers: - - Vous estes jones jovenciaux et meschins. - -Le féminin _meschine_, _meschina_, n'eut pas d'abord un emploi moins -honorable; témoin ce vers du même roman de _Garin_: - - Au matin lievent meschines et pucelles. - -Mais déjà, vers le treizième siècle, les _meschines_ étaient bien -déchues de leur bonne renommée, car Guillaume Guiart, dans sa _Branche -des royaux lignages_, les représente sous des couleurs peu flatteuses: -voici quatre vers qui font d'elles de véritables femmes perdues, -puisque ce sont les compagnes des _Cottereaux_, en 1183: - - Des sains corporaux des yglises - Fesoient volez et chemises - Communément à leurs meschines, - En dépit des oeuvres divines. - -Dès lors, _meschine_, dans le langage usuel comme dans la poésie, ne -désigne plus qu'une servante. Ducange cite un vieux poëte, d'après -un Ms. de la bibliothèque de Coislin, pour prouver qu'on opposait -volontiers _dame_ et _meschine_; ce même poëte, dans un autre endroit, -définit ainsi le rôle de la _meschine_: - - En la chambre ot une meschine - Qui moult est de gentille orine. - -Dans une ordonnance relative à l'abbé de Bonne-Espérance, on assigne -à cet abbé une somme de 20 livres «pour son gouvernement, pour un -serviteur et une _meschine_.» Le mot _meschine_ se plie simultanément -à deux acceptions bien différentes: ici c'est une simple servante, -exerçant les devoirs de son état et, comme le dit Louis XI dans ses -_Cent nouvelles nouvelles_: «Elle estoit meschine, fesant le ménage -commun, comme les lits, le pain et autres tels affaires;» là, c'est une -femme débauchée, qui se met au service du premier venu et qui se vend -en détail. On comprend que le _meschinage_, qui est d'abord synonyme -de _service_, arrive successivement à spécifier le service le plus -malhonnête. Au reste, le _meschinage_ des tavernes et des tripots était -réputé infâme dans les _Établissements_ de saint Louis, comme dans la -loi romaine; néanmoins, saint Louis veut que «la fille folle qui s'en -est allée en _meschinage_ ou en autre lieu ailleurs, pour soy louer» -soit admise par droit, aussi bien que ses frères et soeurs, au partage -de la succession paternelle. (Liv. I, ch. 138.) - -Complétons cette nomenclature franco-latine de la Prostitution au -moyen âge, par l'examen d'un terme très-usité, qui passe pour être né -en Italie et qui avait été importé en France par les troubadours, dès -le onzième siècle. La consonnance du mot _ruffian_ indique au premier -coup d'oeil une origine méridionale et non barbare. Ménage le fait -dériver du nom d'un fameux lénon italien, qui s'appelait _Rufo_, sans -s'apercevoir que ce Rufo est assurément bien postérieur à l'usage du -mot qu'on rapporte à lui. D'autres étymologistes, ne se contentant pas -du _Rufo_ problématique, ont trouvé dans Térence un Rufus qui faisait -le même métier. On a même, par abus d'érudition, rapproché ce mot de -_fornicator_, en le tirant de l'allemand _ruef_, qui signifie _voûte_ -et qui ferait ainsi la traduction de _fornix_. Mais Ducange est plus -près de la vérité, en faisant remarquer que les prostituées romaines, -portant des perruques blondes ou rousses, étaient appelées _ruffæ_, -suivant l'observation de François Pithou et de Woverenus sur Pétrone. -Nous compléterons la remarque judicieuse de Ducange, en disant que, -sans aucun doute, le mot _ruffianus_ a été formé, dans les bas siècles, -de _rufi_ et de _anus_, deux mots réunis en un sans aucune ellipse, -ou de _rufia_ et _anûs_, deux autres mots également accouplés à l'aide -d'une ellipse. Quant à chercher une analogie entre _ruffian_ et _fien_, -_foenum_ ou _fimum_, fumier, il faut ignorer qu'on ne peut soumettre la -syllabe _ruf_ à l'interprétation étymologique inventée par je ne sais -quel rêveur, qui voit dans _ruffian_ un valet d'étable, _quod eruit -fimum_. - -L'accouplement de _rufi_ et d'_anus_ ou bien de _rufia_ et d'_anûs_ -conviendrait beaucoup mieux au vrai sens du mot _ruffian_, _ruffianus_, -qui n'est pas seulement un lénon, un proxénète, mais plutôt un -débauché, un habitué de mauvais lieu, un souteneur de filles. Nous -n'avons pas, comme Ménage et surtout Le Duchat, l'effronterie ou la -candeur de l'étymologie; nous n'essayerons pas de démontrer pourquoi, -_rufia_ signifiant une peau tannée, et _anus_ une vieille; _anus_ -signifiant aussi le rectum, et _rufus_ un _roux_, un bardache; ces -mots nous mènent droit à la profession du _ruffian_, profession -qui s'étendait à la _ruffiane_. Quoi qu'il en soit, les vocables -_ruffianus_ et _ruffiana_ ne figurent guère, au moyen âge, que dans -les écrivains italiques, qui nous présentent partout, de compagnie, -ruffians et prostituées (_ruffiani_ et _meretrices_). Ducange et -Carpentier citent plusieurs passages intéressants de ces écrivains; -dans un de ces passages, il est dit positivement que _ruffian_ est -synonyme de _lénon_ (_quilibet et quælibet leno, qui et quæ vulgariter -ruffiani dicuntur_). _Ruffian_ ne semble pas s'être introduit en France -avant le treizième siècle, et, encore, n'a-t-il été très en vogue qu'à -la fin du quinzième siècle, quand l'italianisme déborda de toutes parts -dans l'idiome gaulois. Ce mot, qui s'employait avec diverses nuances -d'application, n'a jamais envahi la langue oratoire et ne s'est pas -relevé de son abjection. - -Enfin, mentionnons encore un mot que nous avons oublié à sa place et -qui témoigne des habitudes mystérieuses de la Prostitution. Les lieux -de débauche, les _bordels_, se nommaient, au figuré, des _clapiers_, -_claperii_, parce que les filles de joie s'y cachaient comme des -lapins, _cuniculi_ (en vieux français _conins_), dans leurs terriers. -_Clapier_, selon Ménage, viendrait de _lepus_, transformé en _lapus_ -et _lapinus_, qu'on a pu prononcer _clapinus_; de là, _lapiarium_ et -_clapiarium_. Selon Ducange, le piége à prendre les lapins était appelé -_clapa_, et, comme il se plaçait à l'entrée des terriers, ceux-ci -usurpèrent son nom, qui représentait sans doute par une onomatopée le -bruit ou _clappement_ de la machine, au moment où le lapin était pris. -Selon d'autres savants, _clapier_ dérivait du grec +kleptein+, qui -signifie _se cacher_; du latin _lapis_, parce que les gîtes de lapins -ne sont souvent que des tas de pierres ou des terrains pierreux, etc. -L'étymologie nous importe peu; signalons toutefois, avec beaucoup de -réserve, la similitude obscène que la gaieté française avait entrevue -dans les mots _cunnus_ et _cunniculus_ ou _cuniculus_, dont Martial n'a -pas soupçonné l'indécente équivoque. Il est certain que nos ancêtres -goguenards trouvaient une image lubrique dans cette comparaison d'un -repaire de prostituées avec un clapier de lapins. - - - - -CHAPITRE VII. - - SOMMAIRE. --Les moeurs publiques sous les rois antérieurs à Louis - IX. --Hideux progrès de la sodomie. --Tableau des moeurs de Paris - à la fin du douzième siècle. --Les écoliers. --Le Pré-aux-Clercs. - --Les Thermes de Julien. --Le cimetière des Saints-Innocents. - --Les libertins et les prostituées de la _Croix-Benoiste_. --Les - premières religieuses de l'abbaye de Saint-Antoine-des-Champs. --La - _patronne_ des filles publiques. --Les statuts de la corporation - des _filles amoureuses_. --Le _baiser de paix_ de la prostituée - royale. --La chapelle de la rue de la Jussienne. --Efforts de saint - Louis pour combattre et diminuer la Prostitution. --La maison des - _Filles-Dieu_. --Comment saint Louis punit un chevalier qui avait - été surpris dans une maison de débauche. --Suppression des lieux de - débauche et bannissement des femmes de mauvaise vie. - - -Dans le recueil des ordonnances des rois de France de la troisième -race, il ne s'en trouve aucune, avant saint Louis, relative à la -Prostitution; mais on ne doit pas croire cependant, d'après cette -lacune, que la Prostitution eût presque disparu en France ou bien que -l'autorité légale la laissât absolument maîtresse de ses actes, sans -l'entourer d'une surveillance préventive et répressive à la fois. Nous -croyons, au contraire, que le désordre des moeurs n'avait fait que -s'aggraver, à la faveur des guerres féodales qui avaient désolé le -pays et entravé la marche de la civilisation; nous croyons aussi que -l'ancienne législation à l'égard des prostituées et de leurs scandales -n'avait pas cessé d'être en vigueur; mais, au milieu des agitations -permanentes qui troublaient la société, on s'était sans doute fort -relâché de l'exécution de ces lois de police et l'on s'occupait plutôt -d'assurer la défense des villes exposées à des siéges continuels et à -toutes les conséquences d'une invasion armée. Une sorte de tolérance -indulgente avait donc permis à la Prostitution de gagner du terrain -dans les cités, et surtout à Paris, où elle s'était organisée comme -les autres corps d'état, avec des statuts qui la régissaient, soit que -l'administration municipale approuvât cette espèce de confrérie impure -ou fermât les yeux sur son existence organisée. Nous n'aurons pas de -peine à prouver que, sous les rois antérieurs à Louis IX, les moeurs -publiques étaient plus dépravées qu'au neuvième siècle et que cette -corruption avait un caractère plus odieux que jamais; nous trouverons, -en outre, plus d'un témoignage contemporain qui atteste combien -l'exercice de la Prostitution régulière s'était multiplié et acclimaté, -pour ainsi dire, dans les habitudes de la population parisienne. - -Cette Prostitution, il faut bien le reconnaître, avait alors une -heureuse influence sur les moeurs; car, depuis que les hommes du -Nord s'étaient mêlés de gré ou de force aux indigènes francs et -gallo-romains, le vice contre nature pénétrait, comme une contagion -dévorante, dans toutes les classes de la nation et imprimait sa -turpitude aux ordres religieux comme aux familles princières et -royales. Guillaume de Nangis, en racontant, dans sa chronique, -la mort tragique des deux fils et d'une fille de Henri Ier, roi -d'Angleterre, qui furent engloutis dans la mer avec une foule de -seigneurs anglais embarqués sur le même navire, présente ce naufrage -comme une punition du ciel et ne craint pas de dire que les victimes -étaient la plupart sodomites (_omnes fere sodomitica labe dicebantur -et erant irretiti_). Cette horrible dégradation morale, nous l'avons -constaté plus haut, se rencontrait partout, chez les moines de -préférence; et l'Église, affligée de ces excès qu'elle s'efforçait -de cacher dans son sein, ne pouvait s'empêcher de frapper d'anathème -ses membres indignes. Nous verrons plus tard que la condamnation des -Templiers ne fut, de la part de Boniface VIII et de Philippe le Bel, -qu'une terrible mesure de justice contre la sodomie déguisée sous -l'habit de l'ordre du Temple. La sodomie était également le lien -secret de différentes sectes hérétiques qui cherchèrent à s'établir, -en faisant une rapide propagande à l'aide de ces impuretés et qui -échouèrent devant l'attitude ferme et rigide du haut clergé, que -le pouvoir temporel seconda par des bourreaux et des supplices. Cet -abominable vice s'était invétéré de telle sorte dans le peuple, que les -tentatives manichéennes, qui se renouvelèrent sous divers noms jusqu'au -quatorzième siècle, lui durent leur succès momentané et en même -temps leur implacable répression. En présence des hideux progrès d'un -pareil fléau, on comprend que la Prostitution naturelle pouvait être -considérée comme un remède au mal ou du moins comme une digue opposée -à ses débordements. Jacques de Vitry, dans son _Histoire occidentale_ -(ch. VII), a enregistré ce fait curieux et significatif, que les filles -publiques, qui arrêtaient effrontément dans la rue les ecclésiastiques, -les appelaient _sodomites_, lorsque ceux-ci refusaient de suivre ces -dangereuses sirènes: «Ce vice honteux et détestable, ajoute-t-il, est -tellement répandu dans cette ville; ce venin, cette peste y sont si -incurables, que celui qui entretient une ou plusieurs concubines est -regardé comme un homme de moeurs exemplaires.» - -Jacques de Vitry, qui nous fournit cette précieuse observation au -sujet des moeurs de Paris à la fin du douzième siècle, paraît avoir -voulu dépeindre plus particulièrement la Prostitution qui s'était -emparée du quartier de l'Université et qui y régnait en souveraine: -«Dans la même maison, dit-il, on trouve des écoles en haut, des -lieux de débauche en bas; au premier étage, les professeurs donnent -leurs leçons; au-dessous, les femmes débauchées exercent leur -honteux métier, et tandis que, d'un côté, celles-ci se querellent -entre elles ou avec leurs amants, de l'autre côté, retentissent les -savantes disputes et les argumentations des écoliers.» Le quartier -des colléges et des écoles n'était peuplé, à cette époque, que de -maîtres ès arts et d'écoliers; ces derniers, âgés la plupart de vingt -à vingt-cinq ans, et appartenant à toutes les nations, formaient une -sorte d'armée indisciplinée de 150,000 individus, qui se moquaient -des sergents du guet et qui ne permettaient pas à la prévôté de Paris -de s'immiscer dans leurs affaires: ils protégeaient donc les femmes -de vie, installées dans leur quartier, et ils les couvraient d'un -voile d'impunité, tant qu'elles ne dépassaient point les limites de -ce _lieu de franchise_. Le recteur et les suppôts de l'Université, -sachant que la jeunesse a besoin de dépenser l'exubérance de son ardeur -et de ses forces au profit de ses passions, ne la gênaient nullement -dans ses plaisirs et ne lui demandaient pas de vivre en anachorète. -On s'explique ainsi le tableau d'intérieur, que Jacques de Vitry -a tracé d'après nature et qui nous représente fidèlement l'état de -la Prostitution dans le voisinage des Écoles de la rue du Fouarre. -Il est probable néanmoins que cette Prostitution à domicile n'était -pas la seule qui se fût placée sous la sauvegarde des écoliers: la -Prostitution errante, qui répondait aux idées et aux instincts de -ce temps-là, devait se donner carrière dans le Pré-aux-Clercs, cette -promenade champêtre des enfants prodigues de l'Université, cette vaste -plaine, traversée par de jolis ruisseaux bordés de saussaies, ombragée -par des massifs d'arbres et coupée par des haies vives. C'était là -certainement le rendez-vous des _filles de champs_ et _de haies_, qui -n'avaient rien à redouter, dans ce frais asile, des austères poursuites -de la justice abbatiale de Saint-Germain-des-Prés. L'Université faisait -respecter ses priviléges, même à l'égard de ses compagnes de débauche. - -Le Pré-aux-Clercs n'était pas le seul refuge de la Prostitution -errante; elle avait une retraite non moins inviolable et plus commode -dans la saison froide et pluvieuse. Le palais des Thermes de Julien, -dans lequel les rois de la première race avaient fixé leur séjour, -n'était plus habité depuis des siècles, et les ruines de cette -vaste habitation gallo-romaine, environnées de vignes et de jardins, -offraient alors, suivant l'expression d'un poëte contemporain, «une -infinité de réduits sinueux toujours favorables aux actes secrets, -mystérieuses cachettes complices du crime, puisqu'elles épargnent la -honte à qui le commet.» Jean de Hauteville, qui nous fait connaître -l'usage obscène de l'antique palais des Thermes sous les règnes de -Louis VII et de Philippe-Auguste, expose ce qu'il avait vu de ses -propres yeux, dans son poëme misanthropique intitulé _Archithrenius_: -«C'est là, dit-il avec moins d'indignation que de pitié, c'est là que -l'épaisseur des arbres, usurpant les fonctions de la nuit, protége -incessamment les amours furtifs et dérobe souvent au regard sévère de -la surveillance les derniers symptômes de la pudeur mourante; car celui -qui veut faire une mauvaise action cherche les ténèbres, et sa honte, -qui se sent plus à l'aise dans les lieux obscurs, aime à s'envelopper -des voiles de la nuit.» Philippe-Auguste, en 1218, fit donation de ces -ruines romaines à son chambellan Henri, concierge du Palais de la Cité, -probablement à la charge de les enclore de murs et d'en chasser la -Prostitution. Telle était aussi l'intention de Philippe-Auguste, quand -il fit entourer d'une bonne muraille le cimetière des Saints-Innocents, -dans lequel la Prostitution nocturne prenait ses ébats, sans respect -pour les morts qu'elle en rendait témoins. Guillaume le Breton, en -parlant de ce cimetière dans le poëme épique de la _Philippide_, -s'indigne de cette profanation insolente: _Et quod pejus erat, -meretricabatur in illo_ (lib. I, vers. 441). - -Il en était de même de tous les endroits voisins de la muraille -d'enceinte: la Prostitution y venait planter son camp dès la tombée -du jour, et les viles créatures qui l'exerçaient à la dérobée, se -postaient, pour attendre leur proie, aux abords des routes les plus -fréquentées. On lit, dans les _Grandes Chroniques de Saint-Denis_, -cette particularité qui se rapporte au règne de Philippe-Auguste: «Et -aussi les folles femmes qui se mettoient aux bordeaux et aux carrefours -des voyes et s'abandonnoient, pour petis prix, à tous, sans avoir honte -ne vergogne.» C'est le seul passage d'un écrivain du treizième siècle -dans lequel il soit question du salaire de la débauche; et, quoique -le prix des faveurs d'une prostituée de carrefour ne s'y trouve pas -fixé, on ne peut douter qu'il ne fût très-minime, sans doute à cause -de l'extrême concurrence. La Prostitution avait encore un autre champ -de foire hors de la ville, sur le chemin de Vincennes, dans un lieu -semé de buissons et de bocages, au delà de la porte Saint-Antoine. -Dubreul rapporte, dans ses _Antiquités de Paris_, que ce lieu-là -était le théâtre ordinaire des attentats à la pudeur, que les écoliers -commettaient impunément sur les femmes, les filles et chambrières des -bourgeois de Paris. On érigea d'abord une croix de pierre, nommée la -_Croix Benoiste_, au centre de ce bois mal famé; mais la fondation de -cette croix ne servit qu'à y attirer un plus grand nombre d'_hommes et -femmes de dissolution_, qui se livraient, sous prétexte de dévotion et -de pèlerinage, à la plus criminelle promiscuité. Un prédicateur, fameux -par les conversions qu'il avait faites, Foulques de Neuilly, abbé de -Saint-Denis, apparut tout à coup au milieu de cette bande de libertins -et de prostituées; debout sur le socle de la Croix Benoiste, il les -somma de renoncer à leurs damnables habitudes et de faire pénitence en -se consacrant à Dieu. Les femmes qui l'écoutaient, et qui appartenaient -à la lie du peuple, se sentirent aussitôt émues de repentir, abjurèrent -leur infâme métier, se coupèrent les cheveux et devinrent les premières -religieuses de l'abbaye de Saint-Antoine-des-Champs, qui recruta sa -communauté dans tous les rangs de la Prostitution. Les malheureuses -que la Croix Benoiste avait vues s'abandonner _pour vil et petit prix_, -firent des processions autour de cette croix, nu-pieds et en chemise; -quelques-unes se marièrent honorablement; d'autres se vouèrent à la vie -contemplative; mais, dans l'origine, vers 1190, cet étrange couvent -réunissait sous le même toit autant d'hommes que de femmes, et l'on -peut supposer que, malgré les éloquentes prédications de Foulques de -Neuilly et de son successeur Pierre de Roissy, ce mélange des deux -sexes n'était pas fait pour inspirer la vertu à d'anciennes prostituées -et à des débauchés convertis. Ce fut l'illustre évêque de Paris Maurice -de Sully, qui, en 1196, éloigna les hommes et retint les femmes sous -la règle de Cîteaux, en menaçant de les chasser toutes si elles ne -s'amendaient pas. - -Outre ces misérables vagabondes qui exploitaient les alentours de la -ville et qui s'abattaient le soir comme des oiseaux de proie sur les -voyageurs attardés, il y avait dès lors dans certains quartiers et -dans certaines rues des _bordeaux_ et des _clapiers_, qui recevaient -de nombreux visiteurs avant l'heure du couvre-feu, et qui payaient au -fisc un impôt imité du _vectigal_ romain. Les preuves de ces faits -manquent à cette époque, mais comme nous les rencontrons plus tard -en abondance, nous devons croire qu'elles ont disparu pour les règnes -antérieurs à ceux de saint Louis. La tradition, qu'il ne faut jamais -dédaigner, surtout si elle concerne des circonstances qui eussent été -difficilement mentionnées par écrit à l'heure même où elles avaient -lieu, la tradition, recueillie par Sauval, au dix-septième siècle -(_Recherch. et antiq. de Paris_, t. II, p. 638), nous apprend que, -bien avant Louis IX, «les femmes scandaleuses avoient des statuts, -certains habits, afin de les reconnoître, et même des juges à part.» -Cette tradition s'était perpétuée chez les femmes de mauvaise vie, qui -prétendaient encore, du temps de Sauval, «que le jour de la Madeleine -a été fêté à la poursuite de leurs devancières, du temps qu'elles -composoient un corps et avoient leurs rues et leurs coutumes, et même -avant que saint Louis les eût obligées à porter certains habits pour -les distinguer des honnêtes femmes.» Malheureusement, les détails -que Sauval promettait sur ce sujet singulier ne figurent pas dans -son ouvrage imprimé, dont ils auront été retranchés, avec le célèbre -traité des _Bordels de Paris_, par la pudeur de ses éditeurs; mais il -est impossible de ne pas supposer que Sauval n'ait eu sous les yeux -la preuve de l'existence de ces statuts de la Prostitution, sinon ces -statuts eux-mêmes, qui devaient avoir force de loi, antérieurement à -la rédaction du _Livre des Métiers_ d'Étienne Boileau. Ce _prud'homme_ -eut honte d'admettre dans son recueil des priviléges et coutumes des -arts et métiers, où il professe tant de haine pour la Prostitution, -un chapitre spécial destiné à régler l'exercice d'un scandale public -qu'il avait l'intention de faire disparaître, en ne lui donnant pas -de place dans la jurisprudence municipale. Ces Statuts du _putage_, -qu'on découvre çà et là, encore apparents, dans l'histoire des moeurs, -ont été inévitablement établis et maintenus par force d'usage, mais -non, peut-être, approuvés et confirmés par les rois. On est autorisé à -penser que si, dans un temps où tous les _métiers_ et _marchandises_ -avaient leur code spécial, la Prostitution tolérée n'eût pas eu le -sien, les femmes bordelières n'auraient pas formé une corporation à -part, comme elles en faisaient une sous la juridiction du _roi des -ribauds_. Le titre de _roi_, attribué au chef ou maître principal -d'une corporation, était toujours inséparable des statuts de cette -corporation: la _ribaudie_ avait son _roi des ribauds_, ainsi que la -_mercerie_, son _roi des merciers_, et la _menestrandie_, son _roi des -ménétriers_. - -Nous verrons plus loin que rien ne manquait aux filles de -Paris, excepté des statuts, pour démontrer qu'elles avaient été -très-anciennement instituées en corps de métier. On ne saurait sans -doute suppléer à la perte de ces statuts, en ce qui concerne le mode -de réception dans la communauté, les degrés d'apprentissage, la taxe -du public, les redevances au fisc, les aumônes et les amendes, en un -mot toute l'organisation intérieure du _métier_; mais nous avons des -renseignements précis sur les quartiers et les rues assignés à la -débauche, sur la marque distinctive des femmes vouées à cette honteuse -industrie, sur les heures affectées à leur travail, sur les lois -somptuaires à leur usage. Une anecdote, relative à la Prostitution, -nous semble très-importante à ce point de vue, d'autant plus qu'elle -n'a pas encore été bien comprise par ceux qui l'ont tirée de la -Chronique de Geoffroy, prieur de Vigeois (_Nova biblioth. manusc._ du -P. Labbe, t. I, p. 309): «La reine Marguerite, étant à l'église pendant -que le baiser de paix se donnait entre les assistants, voyant une femme -parée de vêtements magnifiques et la prenant pour une épousée, lui -donna le baiser de paix. Cette femme était une ribaude suivant la cour -(_meretricem regiam_). Cette princesse, instruite de la méprise, s'en -plaignit au roi, qui défendit aux filles publiques de porter dans Paris -(_Parisiis_) le surcot ou la cape (_chlamyde seu cappâ uti_), afin -qu'elles fussent distinguées ainsi de celles qui étaient légitimement -mariées.» Cette curieuse anecdote, qui figure dans une Chronique -finissant à l'année 1184, ne saurait en aucune façon se rapporter au -règne de saint Louis et concerner la reine Marguerite, femme de ce -roi, puisque l'auteur de la Chronique était mort plus de soixante ans -avant le mariage de saint Louis avec Marguerite de Provence. Le fait, -que le prieur de Vigeois avait ouï raconter au fond de son monastère -limousin, porte avec soi une date incontestable, celle de 1172, lorsque -la princesse Marguerite, fille de Louis VII et de la reine Constance, -eut été fiancée avec Henri _au Courtmantel_, fils du roi d'Angleterre, -et couronnée reine par l'archevêque de Rouen. On peut néanmoins laisser -à ce fait la date de 1158 que lui assigne le chroniqueur, en supposant -que, dans sa Chronique, écrite après 1172, il a qualifié de _reine_ -Marguerite, qui n'était pas encore couronnée et qui n'avait guère que -six ans à l'époque où son innocence enfantine aurait reçu la souillure -du baiser d'une prostituée. - -Il est extraordinaire que le fait en question ne soit raconté que -dans la Chronique du prieur de Vigeois, que plusieurs historiens ont -confondu avec Geoffroi de Beaulieu, pour dater du règne de Louis IX -une particularité qui appartient assurément au règne de Louis VII et -qui prouve que ce roi avait fait contre les femmes de mauvaise vie une -ordonnance qu'on n'a pas conservée. On peut tirer de ce fait plus d'une -induction intéressante pour notre sujet. D'abord, cette prostituée, -que le chroniqueur nomme _royale_, faisait-elle partie des filles de -joie _suivant la cour_, que nous rencontrerons jusque sous le règne de -François Ier avec cette même qualification, ou bien était-ce seulement -une des sujettes ordinaires du roi des ribauds, une des femmes de -sa corporation royale? En outre, il est certain que Louis VII, en -soumettant le métier des filles publiques à certaines conditions de -costume, reconnaissait implicitement leur existence légale et les -autorisait à pratiquer leur coupable commerce dans l'enceinte de Paris -(_Parisiis_). Enfin, le surnom de l'époux de la princesse Marguerite, -Henri _au Court mantel_, n'a-t-il pas quelque analogie indirecte -avec l'aventure de sa femme, qui fut cause que les filles d'amour ne -portèrent plus de cape ou manteau long? Il est piquant de remarquer, -dans tous les cas, que, depuis cette époque, les prostituées de Paris, -faisant partie de la corporation des ribaudes, s'habillèrent _de -court_, ainsi que les mérétrices de Rome, vêtues de la toge et non de -la stole. - -La corporation des filles _amoureuses_ était donc évidemment, du -temps de Louis VII, dans un état de prospérité qui se manifestait -assez par le luxe de ses _livrées_ ou habits de métier. Sauval, dans -un autre passage de sa précieuse compilation (t. II, p. 450), déclare -positivement que les statuts de cette corporation déshonnête ont eu -cours, pour son gouvernement occulte, jusqu'aux états d'Orléans en -1560. A défaut de ces statuts, nous n'avons pas même découvert les -preuves de la confrérie de la Madeleine, que Sauval assure pourtant -avoir existé, sans dire à quelle paroisse elle était attachée et -quels furent ses priviléges, ses indulgences et ses fêtes. Ce n'est -qu'en recourant à une conjecture assez plausible, que nous donnerons -pour siége principal à cette impure confrérie une petite église de -la Madeleine, qui existait, avec ce vocable, dès le onzième siècle, -et qui prit plus tard le nom de Saint-Nicolas. L'emplacement occupé -par cette vieille église, que la révolution de 89 a fait disparaître, -est rempli maintenant par des maisons particulières. Nous n'oserons -toutefois soutenir que ce fut là le lieu de la scène du baiser de paix -donné par une princesse à une courtisane. Le curé de cette paroisse -avait le titre d'archiprêtre, et malgré le peu d'importance de la -paroisse et de l'église, il ne laissait pas que d'être fier de son -titre, à cause de la confrérie de Notre-Dame-aux-Bourgeois, qui paraît -avoir succédé à celle de la Madeleine, quand saint Louis essaya de -supprimer radicalement la Prostitution. C'est à cette circonstance que -nous rapporterons le changement de nom de l'église, qui, quoique dédiée -toujours à la Madeleine, eut l'air de se purifier, en ne s'appelant -plus que Saint-Nicolas. Cependant l'image de la Madeleine figurait -encore sur le maître-autel et ses reliques étaient exposées dans une -châsse d'argent doré. Presque tous les historiens de Paris, y compris -Dubreul, qui ont parlé de cette ancienne église de la Cité, veulent que -saint Nicolas en ait été le patron primitif; Dubreul et Sauval placent -dans une de ses chapelles, qui s'agrandit aux dépens d'une juiverie -confisquée lors de l'expulsion des juifs sous Philippe-Auguste, la -confrérie des _Poissonniers_ et des Bateliers, que n'effarouchait -pas sans doute le voisinage de la confrérie des ribaudes. Cette -église était la seule qui possédât des reliques de la sainte qu'on y -vénérait, et il ne faut pas croire, comme le donnerait à entendre un -passage obscur de Dubreul, que ces reliques n'y eussent été déposées -qu'en 1491, par Louis de Beaumont, évêque de Paris. Cet évêque ne fit -que changer le reliquaire. C'étaient non-seulement des cheveux (_de -capillis_) de la Madeleine, mais encore un morceau de la peau de sa -tête, détaché de l'endroit que Notre-Seigneur avait effleuré de la -main, en disant: «Garde-toi de me toucher!» - -Toutes les femmes dissolues s'accordaient à honorer la Madeleine -comme leur patronne, sans s'inquiéter de faire un choix entre les -différentes saintes que la légende leur offrait sous ce nom. Il paraît -qu'elles rendaient aussi un culte à sainte Marie l'Égyptienne, qui -fut, avant sa conversion, une célèbre prostituée. Une tradition presque -contemporaine nous permet de certifier que la chapelle dédiée à cette -sainte, dans la rue qui est devenue celle de la Jussienne, au lieu -de l'_Égyptienne_ ou de la _Gippecienne_, était la paroisse attitrée -des femmes publiques, depuis sa fondation au douzième siècle: elles -fréquentaient cette chapelle, elles y faisaient dire des messes, elles -y brûlaient des cierges, elles y apportaient leurs offrandes, la dîme -de leur honteux métier; c'était là qu'elles venaient en pèlerinage, de -tous les points de la ville, et rien n'était plus étrange que leurs -ex-voto et leurs bouquets artificiels suspendus autour de l'image de -leur patronne. En 1660, le curé de Saint-Germain-l'Auxerrois, qui avait -cette chapelle dans sa dépendance, en fit enlever une verrière qu'on y -voyait depuis plus de trois siècles et qui était un objet de scandale -pour les personnes pieuses. Cette verrière représentait la sainte -sur un bateau, relevant sa robe et se préparant à payer son passage -au batelier, avec cette inscription, qui est sans doute rajeunie de -langage: «Comment la sainte offrit son corps au batelier pour son -passage.» On devine, d'après cette anecdote, pourquoi les bateliers de -la Seine avaient adopté la même patronne que les prostituées. Il est -probable que la confrérie des ribaudes fut transférée de l'église de -la Madeleine dans la chapelle de Sainte-Marie l'Égyptienne, quand la -grande confrérie de la vierge Marie _Notre-Dame aux seigneurs, prêtres, -bourgeois et bourgeoises de la ville de Paris_ fut établie en 1168 dans -cette église, peut-être à l'occasion de l'outrage qu'une fille de joie -avait imprimé sur le front d'une fille de France en lui donnant le -baiser de paix ou en le recevant d'elle. Le roi et la reine étaient, -de fondation, membres de cette confrérie de Notre-Dame, qu'on est -surpris de voir placée sous les auspices de la Madeleine. Quant à la -chapelle de Sainte-Marie l'Égyptienne, elle fut érigée hors des murs, -aux environs du cimetière des Saints-Innocents, qui était alors un des -centres les plus mal famés de la Prostitution errante. - -Quand Louis IX monta sur le trône, sa première pensée ne fut pas de -proscrire absolument dans son royaume la Prostitution légale qui y -était tolérée, sinon permise; mais il essaya de la combattre et de -la diminuer avec les armes de la religion et les ressources de la -charité. «Jamais, dit Sauval, il n'y a eu tant de femmes de mauvaise -vie, qu'au commencement du treizième siècle dans le royaume, et jamais -néanmoins on ne les a punies avec plus de rigueur.» Guillaume de -Seligny, évêque de Paris, convoqua celles de Paris et les fit rougir -de leur ignoble métier; les unes y renoncèrent, pour embrasser une vie -honnête et pour se marier; les autres demandèrent à se cloîtrer pour -expier leurs péchés. Guillaume alla trouver le jeune roi qui venait -de succéder à son père Louis VIII et qui avait l'âme toute pleine des -pieux enseignements de sa mère, la vertueuse reine Blanche. Ce prince -fut émerveillé des belles conversions que l'évêque avait faites, et, -pour n'en pas laisser perdre le fruit, il s'empressa de fonder une -maison de refuge destinée aux pécheresses que la grâce avait touchées. -Il faillit ouvrir cette maison dans un clos situé rue Saint-Jacques et -appartenant à son confesseur et chapelain Robert Sorbon, qu'il voulait -mettre à la tête de cette communauté de pénitentes; mais il se ravisa, -en pensant que les Écoles de la rue du Fouarre donneraient des voisins -menaçants à ces nouvelles converties. Il les mit donc à distance des -écoliers, dans la campagne, de l'autre côté de la ville, et il leur -concéda un vaste terrain où il fit élever pour elles une église, des -cloîtres, des dortoirs et divers bâtiments enfermés dans une enceinte -de bons murs. Ce monastère, qui fut plus tard un hôpital, occupait tout -l'espace où le quartier du Caire a été construit depuis la révolution. -Il y avait des jardins et des vergers dans cette espèce de forteresse -qu'on appelait, dit Joinville, la _maison des Chartriers_. On ne sait -pas d'où lui vient le nom de _maison des Filles-Dieu_, qui lui resta, -et l'on doit croire que ce fut une malice du peuple, qui baptisa ainsi -ces religieuses que le démon avait soumises à un apprentissage peu -édifiant. Quoi qu'il en soit, ce nom des _Filles-Dieu_, qui n'avait été -d'abord qu'une épigramme, fut pris au sérieux, même par celles qui le -portaient. - -Un poëte satirique de ce temps-là, Rutebeuf, se moque des Filles-Dieu -et de leur nom assez mal approprié à leurs antécédents; mais on -pourrait induire de ces vers de Rutebeuf, que les pénitentes de -Guillaume de Seligny avaient été d'abord nommées _Femmes-Dieu_: - - Diex a non de filles avoir, - Mès je ne poy oncques savoir - Que Diex eust fame en sa vie!... - -Rutebeuf comprend sous la dénomination de _lignage de Marie_, en -sous-entendant _Madeleine_, tout le personnel de la Prostitution, -parmi lequel saint Louis avait trouvé ses Filles-Dieu: «Et fist -mettre, raconte Joinville, grant multitude de femmes en l'hostel, qui -par povreté estoient mises en pechié de luxure, et leur donna quatre -cens livres de rente pour elles soustenir.» Cette dotation de quatre -cents écus de rente était considérable, en raison de la valeur énorme -de l'argent, et tout le monde s'étonna que les Filles-Dieu eussent -été mieux traitées que les Quinze-Vingts, qui n'avaient que trois -cents livres de revenu. Les Filles-Dieu n'étaient que deux cents dans -l'origine, mais elles recueillaient dans leur maison hospitalière les -femmes perdues que le repentir arrachait à la débauche. Ce monastère -avait pour _maître proviseur et gouverneur_ un prêtre que l'évêque de -Paris appelait son _bien-aimé en Jésus-Christ_ et que les religieuses -nommaient leur _père en Dieu_. Ce ne fut pas la seule fondation du même -genre que le saint roi encouragea de ses conseils et de ses deniers: -«Et fist mettre, rapporte Joinville, en plusieurs liex de son royaume -mesons de beguines, et leur donna rentes pour elles vivre, et commanda -l'en que en y receust celles qui voudroient fere contenance à vivre -chastement.» - -Louis IX avait beau détourner ainsi le torrent de la Prostitution, -il ne parvenait pas à réformer les moeurs, que les croisades avaient -encore perverties davantage, car les croisés imitaient les musulmans et -entretenaient de véritables harems, remplis d'esclaves achetées dans -les bazars de l'Asie. «Le commun peuple se prist aux foles femmes,» -dit Joinville, avouant ainsi la principale cause des désastres de la -croisade où le roi fut fait prisonnier par les infidèles. Ce sage -prince savait à quoi attribuer ses désastres; aussi, en recouvrant -sa liberté, congédia-t-il plusieurs des officiers de sa maison, parce -qu'il avait été averti que ces libertins _tenoient leur bordiau_ à un -jet de pierre de sa tente. Vainement il s'efforça de bannir de son camp -la débauche et la paillardise; ses arrêts les plus sévères ne firent -que mieux ressortir l'impuissance de ses chastes efforts contre le -déchaînement de la luxure. Pendant qu'il était à Césarée, il jugea, -selon les lois du pays, un chevalier qui avait été surpris _au bordel_. -Le coupable avait à opter entre deux partis également déshonorants: -la ribaude, avec laquelle on l'avait trouvé en flagrant délit, devait -le mener en chemise, une corde liée aux _genetaires_ (génitoires), -par tout le camp; sinon, il abandonnerait son cheval et son armure -au bon plaisir du roi et se verrait chassé de l'armée. Le chevalier -préféra ce dernier châtiment et s'en alla. Louis IX, quoi qu'il fît -pour inspirer à ses serviteurs la noble passion du devoir, gémissait -d'être témoin des progrès de la démoralisation sociale. Enfin, après -son retour de Palestine, comme pour rendre un hommage solennel à la -mémoire de sa pieuse mère qu'il pleurait encore, il voulut détruire la -Prostitution, en la prohibant, sans aucune exception ni réserve, par -tout son royaume, dans les provinces du nord comme dans celles du midi -(le _Languedoc_ et le _Languedoil_). - -C'est dans une ordonnance du mois de décembre 1254, qu'il introduisit -cet article mémorable qui, caché parmi d'autres moins importants, -prononçait d'une manière définitive la suppression des lieux de -débauche et le bannissement des femmes de mauvaise vie: «Item soient -boutées hors communes ribaudes, tant de champs comme de villes; et, -faites les monitions ou défenses, leurs biens soient pris par les juges -des lieux ou par leur autorité, et si soient dépouillées jusqu'à la -cote ou au pélicon; et qui louera maison à ribaude ou recevra ribaude -en sa maison, il soit tenu de payer au bailly du lieu, ou au prevost, -ou au juge, autant comme la pension (le loyer) vaut en un an.» Mais -saint Louis ne tarda pas à s'apercevoir que la Prostitution était un -fléau nécessaire pour arrêter de plus grands maux dans l'ordre social. - - -FIN DU TOME TROISIÈME. - - - - - TABLE DES MATIÈRES - DU TROISIÈME VOLUME. - - - _SECONDE PARTIE._ - - - ÈRE CHRÉTIENNE.--INTRODUCTION. - - - CHAPITRE PREMIER. Page 7 - - SOMMAIRE. --Le mariage chrétien. --Épîtres de saint Paul aux - Romains sur leurs abominables vices. --La sentine de la population - des faubourgs de Rome aux prédications de saint Paul. --Le mariage - conseillé par saint Paul comme dernier préservatif contre les - tentations de la chair. --_Fornicatio_, _immunditia_, _impudicitia_ - et _luxuria_. --Prédications de saint Paul contre la Prostitution. - --Les philosophes païens ne recommandaient la tempérance qu'au - point de vue de l'économie physique. --La chasteté religieuse - chez les païens et le célibat chrétien. --Triomphe de la virginité - chrétienne. --Guerre éclatante de la morale évangélique contre la - Prostitution. --Les époux dans le mariage chrétien. --Sévérité de - l'Église naissante à l'égard des infractions charnelles que la loi - n'atteignait pas. --Pourquoi les païens infligèrent de préférence - aux vierges chrétiennes le supplice de la Prostitution. - - - CHAPITRE II. Page 39 - - SOMMAIRE. --Raison de nécessité pour laquelle saint Paul et les - apôtres durent imposer aux chrétiens l'abstinence charnelle et la - pureté virginale. --Les _agapes_. --Les fossoyeurs des catacombes - de Rome furent les premiers adorateurs du Christ. --Action - régénératrice et consolante de la religion chrétienne sur les êtres - dégradés voués au service de la Prostitution. --Les courtisanes - martyres. --Histoire de Marie l'Égyptienne racontée par elle-même. - --Légende de sainte Thaïs. --Comment s'y prit saint Ephrem pour - convertir une femme de mauvaise vie. --Les deux solitaires et - la prostituée. --Saint Siméon Stylite. --Conversion de Porphyre. - --Sainte Pélagie. --Sainte Théodote. --Conversion et supplice de - sainte Afra. --Prière de sainte Afra sur le bûcher, ou oraison des - prostituées repentantes. - - - CHAPITRE III. Page 59 - - SOMMAIRE. --Pourquoi les gentils infligeaient aux femmes - chrétiennes le supplice de la Prostitution publique. --Légende des - _Sept vierges_ d'Ancyre. --Agonie d'une virginité vouée à l'outrage - de l'impudicité païenne, dépeinte par le poëte Aurelius Prudentius. - --Sainte Agnès est dénoncée comme chrétienne. --Jugement du préfet - Symphronius. --Agnès est conduite dans une maison de débauche. - --Mort miraculeuse du fils de Symphronius. --Particularités - importantes pour l'histoire de la Prostitution. --Sainte Théodore, - dénoncée comme chrétienne, est condamnée au supplice du lupanar. - --Dévouement sublime de Didyme. --Décapitation de Théodore et - de Didyme. --Fait analogue rapporté par Palladius. --Légende de - sainte Théodote. --Sainte Denise livrée à deux libertins par ordre - du proconsul Optimus. --Délivrance miraculeuse de sainte Denise. - --Légende de sainte Euphémie. - - - CHAPITRE IV. Page 79 - - SOMMAIRE. --Les faux docteurs et les sectes blasphématrices. --Les - _nicolaïtes_. --Atroces préceptes attribués au diacre Nicolas, - fondateur de cette secte. --Les _phibionites_, les _stratiotiques_, - les _lévitiques_ et les _borborites_. --Abominations de ces sectes, - décrites par saint Épiphane. --Les hérésies du corps et celles de - l'esprit. --Les _carpocratiens_ et les _valésiens_. --Épiphane. - --Marcelline. --Les _caïnites_ et les _adamites_. --Impuretés - corporelles auxquelles se livraient les caïnites. --L'_Ascension - de saint Paul au ciel_. --Hérésie de Quintillia. --Prodicus. - --Déréglements monstrueux du culte des adamites. --Réforme morale - que subit cette secte après la mort de son fondateur. --Les - _marcionites_. --Les _valentiniens_, etc. - - - CHAPITRE V. Page 103 - - SOMMAIRE. --La Prostitution sacrée et la Prostitution hospitalière, - dans le christianisme. --Les ermites, les vierges et les premiers - moines. --Tableau des souffrances physiques auxquelles se soumirent - les Pères du désert. --Les filles et les femmes ermites. --Légende - de saint Arsène et de la patricienne romaine. --Le jeune solitaire - et le patriarche. --L'ermite et sa mère. --Légende populaire de - saint Barlaam et du roi Josaphat. --Le démon de la luxure et de - la convoitise. --Légende d'un vieil ermite qui eut ce démon à - combattre. --La Prostitution hospitalière dans les agapes nocturnes - et à travers les solitudes catholiques. --Les moines errants. --Les - _sarabaïtes_. --Conduite impudente de ces moines dissolus. --Moeurs - relâchées de certaines abbayes de femmes. --La Prostitution sacrée - dans le culte des images. --Les saints apocryphes. --Culte obscène - rendu en divers endroits jusqu'à la révolution française, par - les femmes stériles, les maris impuissants et les _maléficiés_, - aux saints Paterne, René, Prix, Gilles, Renaud, Guignolet, etc. - --Légende de saint Guignolet. --L'oeil d'Isis et l'oie de Priape. - --Statue indécente de saint Guignolet à Montreuil en Picardie. - --Saint Paterne. --Saint Guerlichon. --Saint Gilles. --Saint René. - --Saint Prix. --Saint Arnaud. --Les vestiges du paganisme dans le - culte chrétien. - - - CHAPITRE VI. Page 135 - - SOMMAIRE. --Opinion de l'Église sur la Prostitution. --Sentiment - de saint Augustin et de saint Jérôme à l'égard des prostituées. - --Définition de la Prostitution légale par saint Jérôme. --Les - Canons des Apôtres. --Constitutions apostoliques du pape Clément. - --Avis de l'Église sur les ablutions corporelles. --Définition - des principaux péchés de la chair. --Doctrine de l'Église sur le - commerce illicite et criminel. --Le concile d'Évire ou d'Elne. - --Des mères qui prostituent leurs filles. --De ceux qui pratiquent - le lénocinium. --De celles qui violent leur voeu de virginité. --De - celles qui n'ont pas gardé leur virginité après l'avoir vouée. - --Des femmes que les évêques et les clercs peuvent avoir chez - eux. --Des jeunes gens qui après le baptême sont tombés dans le - péché d'impureté. --Des idoles domestiques. --Des prostituées qui - contractent le mariage après avoir renoncé à leur métier. --Des - femmes qui, grosses d'adultère, auront fait périr leur fruit. --Des - femmes qui auront vécu dans l'adultère jusqu'à la mort. --Des - gens qu'il est défendu de prendre à gages. --De ceux ou celles - qui ne seront tombés qu'une seule fois dans l'adultère. --De la - femme qui aura commis un adultère du consentement de son mari. - --Des corrupteurs de l'enfance. --Le concile de Néocésarée. --Les - eunuques malgré eux. --L'entrée du sanctuaire défendue aux femmes - par le concile de Laodicée. --Le concile de Tyr. --Saint Athanase - et la femme de mauvaise vie. --Le concile de Tolède. --Portrait - miraculeux du patriarche Polémon. --Le concile de Carthage. --Le - dix-septième canon du concile de Tolède. --Le douzième canon du - concile de Rome. --Le concile de Bâle. --Chapitre unique dans - l'histoire des conciles. - - - CHAPITRE VII. Page 161 - - SOMMAIRE. --Les vestibules du lupanar. --La tragédie héroïque - est remplacée par la comédie libertine. --L'Église ne pouvait - laisser subsister le théâtre vis-à-vis de la chaire évangélique. - --Son indulgence pour les auteurs et les complices des désordres - scéniques. --Part de la Prostitution dans les habitudes du - théâtre. --Les _dicélies_. --Les _magodies_. --Les _mimes_. - --Les pantomimes. --Les atellanes. --Pantomime d'_Ariane et - Bacchus_. --Les comédiennes. --Les danses érotiques de la - Grèce. --L'_épiphallos_. --L'_hédion_ et l'_heducomos_. --La - _brydalica_. --La _lamptrotera_. --Le _strobilos_. --Le _kidaris_. - --L'_apokinos_. --Le _sybaritiké_. --Le _mothon_, etc. --Les danses - romaines. --La _cordace_. --Les équilibristes et les funambules. - --Immoralité théâtrale. - - - CHAPITRE VIII. Page 187 - - SOMMAIRE. --But du christianisme dans la réforme des moeurs - publiques. --Du _vectigal_, ou _impôt lustral_, que payaient les - prostituées dans l'empire romain. --Les _travaux de jour_ et les - _travaux de nuit_. --Le vectigal obscène. --La taxe mérétricienne - sous Héliogabale. --L'_aurum lustrale_. --Les percepteurs du - vectigal de la Prostitution. --Épitaphe d'un agent de cette - espèce. --Alexandre Sévère décide que l'_or lustral_ sera employé - à des fondations d'utilité publique. --Suppression du droit - d'exercice pour la Prostitution masculine. --Le _chrysargyre_. --La - capitation lustrale limitée à cinq années. --Les collecteurs du - _chrysargyre_. --Épitaphe du premier _lustral_ de l'empire. --Sa - fille _Verecundina_, ou _Pudibonde_. --Dissertation sur l'origine - du mot _lustral_. --Constantin le Grand n'est pas le créateur du - chrysargyre. --Édits de cet empereur sur la _collation lustrale_. - --Protestation des philosophes contre le tribut de la Prostitution. - --Théodose II supprime la taxe des lénons dans la collation - lustrale. --Les prolégomènes de sa novelle _De lenonibus_. - --Les courtisanes restent tributaires du fisc. --Recensement des - prostituées. --Explication de la constitution du chrysargyre, - par Cédrénus. --Rigueurs des collecteurs des deniers du vectigal - impur. --Comment s'y prenaient ces agents pour établir les rôles - de la Prostitution. --L'empereur Anastase abolit le chrysargyre. - --Projets des percepteurs et des fermiers de cet impôt pour - en obtenir le rétablissement. --Comment Anastase s'y prit pour - déjouer leurs espérances. --Le chrysargyre reparaît sous Justinien. - --Indulgence de cet empereur pour les prostituées. --L'impératrice - Théodora. --Maison de retraite et de pénitence pour les femmes - publiques. --Les cinq cents recluses de l'impératrice. - - - CHAPITRE IX. Page 207 - - SOMMAIRE. --Législation des empereurs chrétiens concernant la - Prostitution. --Le mérétricium est considéré comme un commerce - légal. --La note d'infamie imposée aux filles des lénons et des - lupanaires. --Le mérétricium antiphysique est retranché de l'impôt - lustral. --Loi concernant l'enlèvement des filles nubiles. --Les - maîtresses et servantes de cabaret sont exemptées des peines de - l'adultère. --Prohibition de la vente des esclaves chrétiennes - pour l'usage de la débauche. --Les péchés contre nature punis - de mort. --Théodose le Jeune se fait le défenseur des victimes - du lénocinium. --Le vectigal impur est aboli à l'instigation de - Florentius, préteur de Constantinople. --L'empereur Justinien. - --Sa novelle contre le lénocinium. --Tableau effrayant du commerce - occulte des lénons à Constantinople. --Loi concernant les bains - publics. --Les successeurs de Justinien. --Fin de l'introduction. - - - ÈRE CHRÉTIENNE.--FRANCE. - - - CHAPITRE PREMIER. Page 233 - - SOMMAIRE. --Les Galls et les Kimris avant la conquête de Jules - César. --La Prostitution ne pouvait avoir chez eux une existence - régulière et permanente. --De quelle manière les Germains - traitaient les femmes convaincues de s'être prostituées. --Le - mariage chez les Celtes. --Sénat féminin. --Supériorité accordée - au sexe féminin par les Gaulois. --Épreuve de la paternité - suspecte. --Le Rhin juge et vengeur du mariage. --Vie privée des - femmes gauloises. --Principes régulateurs de leur conduite. --La - vertueuse Chiomara. --Tribunal de femmes chargé de juger les causes - d'honneur et de prononcer sur les délits d'injures. --Horreur - des Germains et des Gaulois pour les prostituées. --L'hospitalité - chez les Gaulois. --Druidisme, druides et druidesses. --Les femmes - de l'île de Mona. --Les divinités secondaires des Gaulois. --Les - _fées_. --Les _ogres_, les _gnomes_, les _ondins_, etc. --Théogonie - gauloise. --La déesse Onouava. --L'_oeuf de serpent_. --Le dieu - Gourm. --La déesse de l'amour physique. --Le dieu Maroun. --Les - mairs ou nornes. --Moeurs des dieux gaulois. --Les _Gaurics_. --Les - _Sulèves_. --Les _Thusses_ et les _Dusiens_. --Les incubes et les - succubes. --Histoire de la belle Camma. --Dévouement d'Éponine - à son mari Sabinus. --Moeurs dissolues des Gaulois. --Conquête - de la Gaule par Jules César. --Destruction du druidisme et des - druides. --Le paganisme dans les Gaules. --La Prostitution chez les - Gallo-Romains. --Divinités du paganisme que les Gaulois choisirent - de préférence pour remplacer Teutatès. --Corruption sociale des - races celtiques. --La courtisane Crispa. --Invasion des Francs. - --Pureté de moeurs de la nation franque. --La loi salique. - - - CHAPITRE II. Page 257 - - SOMMAIRE. --Les Francs. --Les femmes libres et les _serves_. - --Condition des _ingénues_ ou femmes libres franques. --Condition - des femmes serves. --La Prostitution légale n'existait pas chez - les Francs. --Les concubines. --Vie privée des femmes libres. - --La Prostitution sacrée était inconnue des Francs. --Débauches - religieuses du mois de février. --Origine de la fête des Fous. - --Les _stries_ ou sorcières. --L'hospitalité franque. --Condition - des femmes veuves. --Prix de la virginité d'une Burgonde libre. - --La pièce de mariage. --Loi protectrice de la pudeur des femmes. - --_Sorcière_ et _mérétrice_. --_Valet de sorcière_ et _faussaire_. - --Le code de Rotharis. --_Chouette_ et _corneille_. --L'attentat - capillaire, l'attouchement libertin et les violences impudiques. - --Le _marché de Prostitution_. --Rigueur de la loi des Ripuaires - contre les auteurs de violences impures envers les femmes. --Les - deux degrés du supplice de la castration. --Lois des barbares - contre l'adultère. --Loi du Sleswig concernant l'inceste. - --Jurisprudence des barbares, en matière de Prostitution. --Décret - de Récarède, roi des Wisigoths. - - - CHAPITRE III. Page 281 - - SOMMAIRE. --Les Francs, vainqueurs des Gaules, ne subirent pas - l'influence de la corruption gallo-romaine. --Conversion de Clovis. - --Formation de la société française. --État de la Prostitution sous - les Mérovingiens. --Les gynécées. --La Prostitution concubinaire. - --Portrait physique et moral des Francs. --Divinités génératrices - des Francs. --_Fréa_ ou _Frigga_, femme de Wodan. --_Liber_ - et _Libera_. --État moral des Francs après leur conversion au - christianisme. --Les nobles. --Les plébéiens. --Efforts du clergé - gaulois pour moraliser les Francs. --Condition des femmes franques. - --Les mariages saliques. --Le _présent du matin_. --Abaissement - volontaire des Franques vis-à-vis de leurs maris. --La _quenouille_ - et l'_épée_. --Multiplicité des alliances concubinaires sous les - rois de la première race. --Tolérance forcée de l'Église au sujet - des servantes concubines. --Les différents degrés d'association - conjugale. --Le _demi-mariage_ et le _mariage de la main gauche_. - --État de la famille en France. --Les _bâtards de la maison_. - --Description d'un _gynécée_ franc. --Origine des sérails du - mahométisme. --Les gynécées des Romains de l'empire d'Orient. - --Gynécées des rois mérovingiens et carlovingiens. --Capitulaires - de Charlemagne. --Des différentes catégories de gynécées. - - - CHAPITRE IV. Page 307 - - SOMMAIRE. --Débordements concubinaires des rois francs. --Clotaire - Ier. --Ingonde et Aregonde. --Incontinence adultère de Caribert, - roi de Paris. --Marcoviève et Méroflède. --Caribert répudie - sa femme Ingoberge. --Theudechilde. --Les frères de Caribert. - --Gontran, roi d'Orléans et de Bourgogne. --Chilpéric, roi de - Soissons. --Audowère. --Frédégonde. --Galeswinde. --Dagobert Ier. - --Pépin et sa concubine Alpaïs. --Meurtre de saint Lambert par - Dodon, frère d'Alpaïs. --Moeurs dissolues de Bertchram, évêque de - Bordeaux. --Brunehaut. --Charlemagne. --Ses concubines Maltegarde, - Gersuinde, Régina et Adallinde. --Ses filles. --Le cartulaire de - l'abbaye de Lorsch. --Légende des amours d'Éginhard et d'Imma, - fille de Charlemagne. --Capitulaire de Charlemagne concernant les - complices de la Prostitution. --Origine des fonctions du prévôt de - l'hôtel du roi et de l'office du _roi des ribauds_. --Recherches - minutieuses des individus suspects et des prostituées ordonnées par - Charlemagne. --Châtiment infligé aux femmes de mauvaise vie et à - leurs complices. --Les juifs, courtiers de Prostitution. --Le _pied - de roi_. --Dissertation sur la stature de Charlemagne. --Légende de - _la femme morte et la pierre constellée_. --Le capitulaire de l'an - 805. --Les hommes _nus_. --Les _mangones_ et les _cociones_. --Les - _maquignons_. --Légende de saint Lenogésilus. --Les successeurs - de Charlemagne. --Louis-le-Débonnaire. --L'_épreuve de la croix_. - --L'épreuve du _congrès_. --L'impératrice Judith. --Theutberge, - femme de Lothaire, roi de Lorraine, accusée d'inceste. --Le - champion ou _vicaire_ de Theutberge sort triomphant de l'_épreuve - de l'eau chaude_. --Theutberge, justifiée, est traduite devant un - consistoire présidé par Lothaire. --Elle s'accuse, puis rétracte - ses aveux. --Le concile de Metz. --Lothaire est excommunié. - --Sacrilége de Lothaire. --Sa mort. - - - CHAPITRE V. Page 337 - - SOMMAIRE. --Lettre de saint Boniface au pape Zacharie, sur - l'état moral des couvents dans les temps mérovingiens. --Règle - de saint Colomban. --Les _évêchesses_. --Principale cause des - excès de la vie monastique. --Influence des moeurs cléricales - sur celles des laïques. --Le clergé séculier. --Les _enfants de - Goliath_. --Testament de Turpio, évêque de Limoges. --Les moines - de Moyen-Moutier et de Senones. --L'eunuque Nicétas. --Mission - délicate de l'abbé Humbert, abbé de Moyen-Moutier. --L'_âme_ - de Gobuin, évêque de Châlons. --Efforts du pape Grégoire VII - pour ramener l'Église de France au respect des moeurs. --Sa - lettre aux évêques. --Les turpitudes de la vie cléricale sont le - thème favori de tous les artistes et des littérateurs de cette - époque. --Dépravation générale. --L'an 1000. --Unanimité des - écrivains d'alors sur la dépravation profonde de l'état social. - --La sodomie fut le vice le plus répandu dans toutes les classes - de la population. --L'anachorète allemand. --Le petit-fils de - Robert-le-Diable. --Les Normands. --Influence de leurs moeurs - sur les peuples qu'ils conquéraient. --Comment Emma, femme de - Guillaume, duc d'Aquitaine et comte de Poitiers, se vengea de - sa rivale, la vicomtesse de Thouars. --De quelle manière Ebles, - héritier du comte de Comborn, tira vengeance de son oncle et - tuteur Bernard. --Les Pénitentiels. --Faits concernant les actes - du mariage. --Faits relatifs à l'inceste, --à l'infanticide et aux - avortements, --aux péchés contre nature, --au crime de bestialité. - --Procès criminel intenté à Simon par Mathilde sa concubine. - --_Fornicatio inter femora._ --Reproches du poëte Abbon à la - France, sur ses vices. --Reproches de Pierre, abbé de Celles, à - Paris, sur sa corruption. - - - CHAPITRE VI. Page 367 - - SOMMAIRE. --Situation des femmes de mauvaise vie avant le règne de - Louis VIII. --Vocabulaire de la Prostitution au onzième siècle. - --Le _putagium_. --_Putus_ et _puta_. --Les puits communaux. - --Le _Puits d'Amour_. --La _Cour d'amour_ ou _Cour céleste_ de - Soissons. --_Putage_, _putinage_ et _putasserie_. --_Lenoine._ - --_Maquerellagium_, _maquerellus_ et _maquerella_. --De l'origine - du mot _maquereau_. --_Borde_, _bordel_ et _bordeau_. --Les - femmes _bordellières_. --Les _femmes séant aux haies_. --Les - _cloistrières_. --_Garcio_ et _garcia_. --_Ribaldus_ et _ribalda_. - --_Meschines_ et _meschinage_. --_Ruffians._ --_Clapiers._ - - - CHAPITRE VII. Page 395 - - SOMMAIRE. --Les moeurs publiques sous les rois antérieurs à Louis - IX. --Hideux progrès de la sodomie. --Tableau des moeurs de Paris - à la fin du douzième siècle. --Les écoliers. --Le Pré-aux-Clercs. - --Les Thermes de Julien. --Le cimetière des Saints-Innocents. - --Les libertins et les prostituées de la _Croix-Benoiste_. --Les - premières religieuses de l'abbaye de Saint-Antoine-des-Champs. --La - _patronne_ des filles publiques. --Les statuts de la corporation - des _filles amoureuses_. --Le _baiser de paix_ de la prostituée - royale. --La chapelle de la rue de la Jussienne. --Efforts de saint - Louis pour combattre et diminuer la Prostitution. --La maison des - _Filles-Dieu_. --Comment saint Louis punit un chevalier qui avait - été surpris dans une maison de débauche. --Suppression des lieux de - débauche et bannissement des femmes de mauvaise vie. - - - FIN DE LA TABLE. - - -Note de transcription détaillée: - -En plus des corrections des erreurs clairement introduites par le -typographe, les erreurs suivantes ont été corrigées: - - p. 10, «contensions» corrigé en «contentions» - («ni dans les contentions»), - p. 10, ajout d'un guillemet fermant après «sua in semetipsis_).», - p. 39, «Egyptienne» harmonisé en «Égyptienne» («Marie l'Égyptienne»), - p. 39, «Porphire» harmonisé en «Porphyre» («Conversion de Porphyre»), - p. 62, ajout d'un guillemet ouvrant avant «_Electæ virgines propter», - p. 67, ajout d'un guillemet ouvrant après - «in contubernio lupanari_).», - p. 79, «caïnistes» corrigé en «caïnites» - («se livraient les caïnites»), - p. 88, «caïnistes» corrigé en «caïnites» - («les caïnites ne contestaient pas»), - p. 113, «Legende» corrigé en «Légende» («Légende dorée»), - p. 114, «Evagrius» harmonisé en «Évagrius», - p. 149, ajout d'un guillemet fermant après - «percussio, nocivum genus_).», - p. 188, «empeurs» corrigé en «empereurs» - («tous les empereurs chrétiens»), - p. 188 et 421, «Verecundia» corrigé en «Verecundina», - p. 241, ajout de «de» dans «au mépris de la foi jurée», - p. 283, «jusisprudence» corrigé en «jurisprudence» - («quant à la jurisprudence barbare»), - p. 303, ajout d'une virgule après «Si quelqu'un», - p. 303, ajout d'un guillemet fermant après - «contra voluntatem ejus_).», - p. 307 et 424, «Eginhard» harmonisé en «Éginhard», - p. 318, ajout d'un guillemet fermant après - «satis se morigeram exhibuit_).», - p. 332, ajout d'un guillemet fermant après - «exercuit et perpetravit_).», - p. 332, ajout d'un guillemet fermant après «le fumier de la luxure», - p. 364, «Malthilde» corrigé en «Mathilde» - («donner sa foi à Mathilde»), - p. 376, «vile» corrigé en «ville» («les statuts de la ville d'Asti»), - p. 395, «patrone» corrigé en «patronne» - («La patronne des filles publiques»), - p. 401, «posraient» corrigé en «postaient» - («se postaient, pour attendre»), - p. 401, «toutes» corrigé en «routes» («aux abords des routes»), - p. 411, «Egyptienne» harmonisé en «Égyptienne» - («chapelle de Sainte-Marie l'Égyptienne») - -Quand il subsistait un doute sur l'orthographe ou l'accentuation de -l'époque, celle-ci n'a pas été corrigée (Éphrem/Ephrem, -évéchesses/évêchesses, bordelières/bordellières, ...). - -En page 93, le passage en grec de saint Clément (+to kataischynon autôn -tên ...+) a été corrigé. Dans plusieurs citations en grec, les accents -manquants ont été ajoutés. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la prostitution chez tous -les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 3 (3/6), by Pierre Dufour - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA PROSTITUTION 3/6 *** - -***** This file should be named 43752-8.txt or 43752-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/3/7/5/43752/ - -Produced by Laurent Vogel, Bibimbop, Guy de Montpellier -and the Online Distributed Proofreading Team at -http://www.pgdp.net (This book was produced from scanned -images of public domain material from the Google Print -project.) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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It exists -because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from -people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. -To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 -and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at -http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at -809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email -business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact -information can be found at the Foundation's web site and official -page at http://pglaf.org - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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