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-The Project Gutenberg EBook of Histoire de la prostitution chez tous les
-peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 3 (3/6), by Pierre Dufour
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 3 (3/6)
-
-Author: Pierre Dufour
-
-Release Date: September 16, 2013 [EBook #43752]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA PROSTITUTION 3/6 ***
-
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-
-Produced by Laurent Vogel, Bibimbop, Guy de Montpellier
-and the Online Distributed Proofreading Team at
-http://www.pgdp.net (This book was produced from scanned
-images of public domain material from the Google Print
-project.)
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- Note de transcription:
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- Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
- corrigées. Il y a une note plus détaillée à la fin de ce livre.
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- La translittération de texte en Grec est indiquée par +...+.
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-
-
- HISTOIRE
- DE LA
- PROSTITUTION
- CHEZ TOUS LES PEUPLES DU MONDE
- DEPUIS
- L'ANTIQUITÉ LA PLUS RECULÉE JUSQU'A NOS JOURS,
-
- PAR
-
- PIERRE DUFOUR,
- Membre de plusieurs Académies et Sociétés savantes françaises et
- étrangères.
-
- ÉDITION ILLUSTRÉE
- Par 20 belles gravures sur acier,
- exécutées par les Artistes les plus éminents.
-
- TOME TROISIÈME
-
- PARIS.--1852.
-
- SERÉ, ÉDITEUR, 5, RUE DU PONT-DE-LODI;
- ET CHEZ MARTINON, RUE DU COQ-SAINT-HONORÉ, 4.
-
- TYPOGRAPHIE PLON FRÈRES,
- RUE DE VAUGIRARD, 36, A PARIS.
-
-
-
-
- HISTOIRE
- DE LA
- PROSTITUTION
- CHEZ TOUS LES PEUPLES DU MONDE
- DEPUIS
- L'ANTIQUITÉ LA PLUS RECULÉE JUSQU'A NOS JOURS,
-
- PAR
-
- PIERRE DUFOUR,
- Membre de plusieurs Académies et Sociétés savantes françaises et
- étrangères.
-
- TOME TROISIÈME.
-
- PARIS--1852
-
- SERÉ, ÉDITEUR, 5, RUE DU PONT-DE-LODI,
- ET
- P. MARTINON, RUE DU COQ-SAINT-HONORÉ, 4.
-
-
-
-
- HISTOIRE
- DE
- LA PROSTITUTION.
-
- SECONDE PARTIE.
-
- ÈRE CHRÉTIENNE.
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER.
-
- SOMMAIRE. --Ère chrétienne: introduction. --Le mariage chrétien.
- --Épîtres de saint Paul aux Romains sur leurs abominables
- vices. --La sentine de la population des faubourgs de Rome aux
- prédications de saint Paul. --Le mariage, conseillé par saint
- Paul comme dernier préservatif contre les tentations de la
- chair. --_Fornicatio_, _immunditia_, _impudicitia_ et _luxuria_.
- --Prédications de saint Paul contre la Prostitution. --Les
- philosophes païens ne recommandaient la tempérance qu'au point
- de vue de l'économie physique. --La chasteté religieuse chez
- les païens et le célibat chrétien. --Triomphe de la virginité
- chrétienne. --Guerre éclatante de la morale évangélique contre la
- Prostitution. --Les époux dans le mariage chrétien. --Sévérité de
- l'Église naissante à l'égard des infractions charnelles que la loi
- n'atteignait pas. --Pourquoi les païens infligèrent de préférence
- aux vierges chrétiennes le supplice de la Prostitution.
-
-
-Tous les cultes du paganisme n'étaient, pour ainsi dire, que des
-symboles et des mystères de Prostitution: le christianisme, en se
-proposant de les faire disparaître et de les remplacer par un seul
-culte fondé sur la morale humaine et divine, dut s'attaquer tout
-d'abord à la Prostitution et réformer les moeurs avant de changer le
-dogme religieux. Il est certain que les premiers apôtres commencèrent
-leur mission au milieu d'un monde corrompu, en prêchant la continence
-et la chasteté comme principes fondamentaux de la doctrine nouvelle.
-Jésus-Christ avait vécu, en effet, sur la terre, chastement et
-virginalement, quoiqu'il eût absous la femme pécheresse et converti
-la Madeleine, quoiqu'il eût relevé par le repentir les malheureuses
-victimes du démon de la chair. C'était donc un fait inconnu dans la
-société païenne, que cet enseignement et cette pratique des vertus
-qu'on peut appeler sensuelles, et ce pardon céleste qui avait toujours
-le privilége d'effacer les souillures invétérées. Ce fut aussi un
-étrange contraste avec les lois civiles et morales de l'antiquité, que
-ce frein austère imposé aux appétits charnels, et cette indulgente
-pitié pour les erreurs de la fragilité terrestre. En présence de la
-jurisprudence romaine, qui condamnait à mort l'adultère; malgré la
-loi de Moïse, qui n'était pas moins rigoureuse et qui était encore
-plus scrupuleusement observée chez les Juifs; Jésus-Christ osa dire
-aux scribes et aux pharisiens, qui lui amenaient une femme surprise
-en adultère et qui voulaient la lapider devant lui: «Que celui de vous
-qui est sans péché jette la première pierre contre elle!» Puis, ayant
-demandé à cette criminelle, agenouillée à ses pieds, quels étaient les
-accusateurs et les juges, il lui dit d'une voix douce et consolante:
-«Ce n'est pas moi qui vous condamnerai! Allez et ne péchez plus (_vade
-et jam amplius noli peccare_).» Et pourtant Jésus avait institué le
-mariage chrétien, bien différent de ce qu'était l'union conjugale
-dans les moeurs grecques et romaines. La sainteté de ce mariage
-indissoluble, contracté vis-à-vis de Dieu, éclate dans ces paroles
-qui renfermaient toute une législation, toute une moralité, toute une
-philosophie: «L'homme laissera son père et sa mère et s'attachera à sa
-femme, et les deux seront une seule chair; ainsi, ils ne seront plus
-deux, mais une seule chair. Que l'homme donc ne sépare pas ce que Dieu
-a joint.»
-
-L'oeuvre du Christ devait être de régénérer le monde moral et
-d'apprendre à l'humanité le respect qu'elle se doit à elle-même; la
-religion sortie de l'Évangile fut comme une digue destinée à contenir
-les débordements de la corruption antique, alors que ces débordements
-menaçaient d'engloutir toutes les notions primitives du bien et
-de l'honnête. Il ne fallut pas moins de trois siècles de lutte, de
-prédication et surtout d'exemple, pour renverser les temples impurs
-d'Isis, de Cérès, de Vénus, de Flore et des autres divinités de la
-Prostitution. Le christianisme, en déclarant la guerre, non-seulement
-aux abus des jouissances physiques, mais encore à ces jouissances
-mêmes, eut beaucoup plus de peine à détruire le paganisme, qui les
-protégeait quand il ne les encourageait pas. On comprend les efforts
-immenses des apôtres et de leurs saints successeurs pour arriver à ce
-prodigieux résultat: l'établissement de la loi morale et la répression
-religieuse de la sensualité. Moïse avait posé en principe dans le
-_Deutéronome_: «Il n'y aura point de prostituée dans Israël;» mais ce
-commandement n'avait jamais été mis à exécution chez les Israélites,
-qui ne se firent pas faute d'avoir des prostituées de leur nation et
-souvent d'en fournir aux nations étrangères. La Prostitution légale
-était peut-être plus active et plus répandue dans la Judée, que dans
-le reste de l'empire romain. Saint Paul, inspiré par le Christ, avait
-donc à faire ce que Moïse n'avait pas fait, lorsqu'il se leva pour
-chasser de l'Église naissante l'esprit malin de la Prostitution: «Ne
-vivez pas dans les festins et l'ivrognerie, disait-il en ses Épîtres
-aux Romains, ni dans les impudicités, ni dans les débauches (_cubilibus
-et impudicitiis_), ni dans les contentions, ni dans les envies; mais
-revêtez-vous de notre Seigneur J.-C. et ne cherchez point à contenter
-votre chair selon les plaisirs de votre sensualité (_et carnis curam
-feceritis in desideriis_).» Pendant tout le cours de son apostolat,
-saint Paul poursuivit avec une inflexible rigueur le péché de la chair,
-dans lequel il croyait combattre l'essence même du paganisme.
-
-Il est vrai que saint Paul connaissait bien ce dont les païens étaient
-capables en fait d'incontinence, et lui-même avait vécu assez longtemps
-dans les voluptés, pour en apprécier la fatale influence. Aussi, dès
-sa première épître aux Romains, il leur adresse d'énergiques reproches
-sur leurs abominables vices, qu'il appelle les passions de l'ignominie
-(_passiones ignominiæ_); il les représente comme tout souillés de la
-plus hideuse luxure (_masculi in masculos turpitudinem operantes_).
-C'est à l'idolâtrie qu'il attribue cette effrayante démoralisation,
-qui était devenue une forme du culte des faux dieux. «Ils ont changé
-la gloire du Dieu incorruptible, s'écrie-t-il avec une chaste horreur,
-pour lui donner la figure de l'homme corruptible, des oiseaux, des
-quadrupèdes et des serpents. Voilà pourquoi Dieu les a livrés aux
-convoitises de leur coeur, à l'impureté, de sorte qu'ils prêtent
-leur corps l'un à l'autre en le déshonorant (_propter quod tradidit
-illos Deus in desideria cordis eorum, in immunditiam, ut contumeliis
-afficiant corpora sua in semetipsis_).» Les Romains furent bien surpris
-que l'apôtre du _roi des Juifs_ s'avisât de leur défendre ce que les
-plus rigides philosophes avaient pleinement autorisé par leur exemple
-autant que par leurs écrits, à l'exception toutefois de Sénèque, qui
-passait alors pour un chrétien déguisé. Mais saint Paul n'était pas
-venu à Rome pour transiger avec son ennemi, le péché de la chair, que
-Dieu avait condamné, disait-il, par cela même que Dieu avait envoyé sur
-la terre son propre fils en forme de chair de péché (_in similitudinem
-carnis peccati_), pour racheter le péché: «L'affection de la chair est
-inimitié contre Dieu, car elle ne se rend point sujette à la loi de
-Dieu. C'est pourquoi ceux qui sont en la chair ne peuvent plaire à Dieu
-(_qui autem in carne sunt, Deo placere non possunt_).»
-
-Ceux qui écoutaient les prédications de saint Paul n'étaient pas de
-riches voluptueux, vivant dans les délices et faisant contribuer
-le monde entier à la satisfaction de leurs voluptés; c'étaient de
-pauvres plébéiens qui ne savaient rien de ces monstrueux raffinements
-de la débauche asiatique, apportée dans Rome avec les trophées des
-peuples vaincus; c'étaient des bateliers du Tibre, des mendiants
-de carrefour, des fossoyeurs de la voie Appienne, des vendeuses de
-poissons, des marchandes d'herbes, des esclaves fugitifs, de malheureux
-affranchis. Mais, parmi cette sentine de la population des faubourgs
-de la ville éternelle, il y avait la jeune génération qu'on élevait,
-filles et garçons, pour l'usage de la Prostitution mercenaire.
-L'Apôtre s'adressait surtout à ces tristes victimes de la corruption
-de leurs parents, ou de leurs maîtres, ou de leurs camarades; il
-n'essayait pas à les faire rougir de leur ignoble genre de vie, mais
-il leur conseillait d'y renoncer pour se consacrer au service du vrai
-Dieu qui ne voulait que des esprits et non des corps. «Vous avez
-prêté vos membres au service de l'impureté et de l'iniquité, pour
-commettre l'iniquité (_exhibuistis membra vestra servire immunditiæ
-et iniquitati, ad iniquitatem_); maintenant appliquez vos membres
-au service de la justice pour vous sanctifier.» Plusieurs fois les
-prosélytes de saint Paul, étonnés de la sévérité de ses préceptes à
-l'égard des rapports charnels entre les deux sexes, lui demandèrent
-comment imposer silence à leurs désirs et à leurs appétits plus ou
-moins impérieux; le vertueux saint leur conseillait la prière, le
-jeûne, la méditation, la pénitence comme les plus efficaces remèdes
-à employer contre les soulèvements de la chair; puis, ces remèdes ne
-suffisant pas à quelques natures rebelles, il laissait au mariage la
-tâche délicate de dompter ces rébellions: «S'ils sont faibles pour
-garder la continence, disait-il aux Corinthiens, qu'ils se marient,
-car il vaut mieux se marier que de brûler (_quod si non se continent,
-nubant. Melius est enim nubere quam uri_).»
-
-Le mariage chrétien étant le dernier préservatif que saint Paul
-opposait aux tentations de la chair, il établissait donc le véritable
-caractère de ce mariage, qui fut la plus forte digue inventée contre
-la Prostitution par le christianisme, et pourtant il ne paraissait
-pas très-chaud partisan de l'union conjugale, quand il disait aux
-Corinthiens en manière d'énigme: «Celui qui marie sa fille fait bien,
-mais celui qui ne la marie pas fait encore mieux.» Il est vrai que,
-peu de temps après, il revenait sur cette délicate question, à propos
-des femmes qui priaient sans avoir la tête couverte: «La femme est la
-gloire de l'homme! s'écriait-il en inclinant à des sentiments plus
-humains; elle est la gloire de l'homme, parce que l'homme n'est pas
-sorti de la femme, mais bien la femme de l'homme; et aussi, l'homme
-n'a pas été créé pour la femme, mais la femme pour l'homme.» Saint
-Paul n'en était pas moins inflexible à l'égard de toute concession
-faite à la chair: «La volonté de Dieu, dit-il aux Thessaloniciens,
-est que vous soyez saints et purs, et que vous vous absteniez de la
-fornication, et que chacun de vous sache posséder le vase de son corps
-saintement et honnêtement (_ut sciat unusquisque vestrum vas suum
-possidere in sanctificatione et honore_), et non point en suivant les
-mouvements de la concupiscence comme les païens qui ne connaissent
-point Dieu, car Dieu ne nous a pas appelés pour être impurs, mais pour
-être saints.» Ailleurs il énumère les divers degrés d'impureté, par
-lesquels le corps peut passer en se souillant aussi à divers degrés:
-«Les oeuvres de la chair sont la fornication, l'impureté, l'impudicité,
-la luxure.» Chacun de ces péchés a été défini par les Pères de l'Église
-et les théologiens: la fornication, _fornicatio_, c'est le commerce
-d'un homme libre avec une femme libre, c'est l'acte charnel accompli
-en dehors du mariage; l'impureté, _immunditia_, c'est l'habitude des
-sales voluptés, c'est la recherche des plaisirs obscènes; l'impudicité,
-_impudicitia_, c'est la sodomie ou autre acte contre nature; enfin, la
-luxure, _luxuria_, c'est la paillardise, c'est le déchaînement de la
-sensualité.
-
-[Illustration:
- Racinet del.
- Drouart imp.
- E. Leguay Sc.
-
- RIBAUDE SUISSE (XVI Siècle)
-]
-
-A Éphèse comme à Corinthe, à Colossis comme à Thessalonique, saint
-Paul attaque, poursuit et terrasse le paganisme sous la forme du
-sensualisme ou de la luxure; c'est la Prostitution qu'il combat
-sans cesse, parce qu'il la retrouve partout et qu'il va la flétrir
-jusque dans les mystères du culte des faux dieux. Saint Paul avait
-été païen; il avait donc par lui-même connu, apprécié le véritable
-caractère de la religion matérielle qu'il voulait remplacer par la
-religion de l'esprit; voilà pourquoi, dans toutes ses prédications,
-il se posait comme réformateur des moeurs, au nom de Jésus-Christ,
-qui, selon l'expression d'un Père de l'Église, avait vécu chastement,
-quoique né d'une femme, et ne s'était jamais dépouillé de sa robe
-blanche de virginité. Voilà pourquoi saint Paul disait littéralement
-aux Thessaloniciens: «La volonté de Dieu, c'est votre sanctification,
-afin que vous vous absteniez de la fornication (_ut abstineatis vos
-à fornicatione_) et que chacun de vous sache posséder le vase de son
-corps saintement et honorablement, sans céder aux mouvements de la
-concupiscence, à l'instar des gentils qui ignorent Dieu.» Il disait de
-même aux Colossiens: «Mortifiez donc vos membres qui sont sur la terre,
-c'est-à-dire la fornication, l'impureté, la luxure, la concupiscence.»
-Il disait aux Galates: «Celui qui sème dans sa chair recueillera de
-sa chair la corruption, et celui qui sème dans l'esprit recueillera
-de l'esprit la vie éternelle.» S'il écrivait aux Éphésiens, c'était
-pour les conjurer de ne pas vivre comme les autres nations, qui, ayant
-perdu tout remords et tout sentiment de pudeur, s'abandonnaient à la
-dissolution pour se plonger avec une avidité insatiable dans toutes
-sortes d'impuretés. S'il osait prêcher la chasteté et la continence au
-milieu des corruptions de la voluptueuse Corinthe et en présence des
-gens de mauvaise vie, des larrons et des débauchés, que la curiosité
-lui donnait pour auditeurs: «Ne savez-vous pas, s'écriait-il, que
-celui qui se joint à une prostituée est un même corps avec elle? Car
-ceux qui étaient deux ne sont plus qu'une chair, dit l'Écriture. Mais
-celui qui demeure attaché au Seigneur est un même esprit avec lui.
-Fuyez la fornication. Quelque autre péché que l'homme commette, il
-est hors du corps; mais celui qui commet la fornication pèche contre
-son propre corps (_an nescitis quoniam qui adhæret meretrici unum
-corpus efficitur? Erunt enim, inquit, duo in carne una!... Fugite
-fornicationem. Omne peccatum quodcumque fecerit homo, extra corpus est;
-qui autem fornicatur, in corpus suum peccat_).»
-
-Tous les apôtres étaient, d'ailleurs, d'accord avec saint Paul,
-pour condamner le paganisme dans ses oeuvres de Prostitution: ils ne
-faisaient que se conformer aux sentiments des prophètes et à la lettre
-de la Bible; mais les évangélistes s'étaient prononcés avec moins
-d'énergie contre les péchés de la chair. Saint Jean avait même séparé
-en deux catégories distinctes les actes spirituels et corporels, de
-manière qu'ils ne fussent pas confondus dans un même jugement: «Ce qui
-est né de la chair est chair; ce qui est né de l'esprit est esprit.»
-C'était peut-être une excuse charitable offerte aux pécheurs charnels
-qui voudraient se purifier par les eaux du baptême. Quoi qu'il en
-soit, la doctrine de saint Paul, plus austère et moins équivoque, fut
-adoptée généralement par les premiers Pères de l'Église et par les
-conciles. «Haïssez comme un vêtement souillé, avait dit saint Jude,
-tout ce qui tient de la corruption de la chair.» De cette horreur pour
-l'incontinence devait inévitablement sortir le célibat chrétien.
-
-La philosophie, il est vrai, avait enseigné quelquefois la tempérance
-aux païens; mais cette tempérance philosophique ne tirait sa raison
-d'être que de considérations purement humaines; elle n'était que
-relative et accidentelle, car Cicéron prétendait que la nature devait
-se faire obéir et que ses lois parlaient aussi haut que celles d'un
-dieu. Aristote, de son côté, ne proposait pas d'autre règle dans
-l'usage des plaisirs sensuels, que la connaissance de ses propres
-forces, c'est-à-dire l'instinct de nature. Aussi, les philosophes
-ne recommandaient-ils la tempérance, qu'au point de vue de la santé
-et de l'économie physique; ils s'abandonnaient souvent eux-mêmes
-à leur convoitise, parce qu'ils regardaient les plaisirs des sens
-comme très-conformes à la nature (+hôs physeôs ergon+), suivant le
-témoignage de saint Nil, disciple de saint Jean Chrysostome. La pudeur
-n'était une vertu que dans les chants des poëtes; et cette vertu
-même chez les anciens n'avait pas les attributions qu'on pourrait
-lui supposer d'après son nom. La Pudicité, qui eut des temples et des
-autels dans tout l'empire romain, ne représentait pas, de l'avis des
-plus savants antiquaires, la virginité ou même la continence; elle
-figurait plutôt la conscience, la voix intime de l'âme, la honte du
-mal et l'amour du bien. Cette Pudicité romaine avait pour simulacre
-une femme assise, quelquefois voilée, portant la main droite vers son
-visage et le désignant avec son index levé, pour exprimer que le signe
-de la pudeur éclate dans un regard qui s'abaisse et sur un front qui
-rougit. Sénèque est peut-être le seul philosophe païen qui ait compris
-et enseigné la chasteté morale, que les chrétiens s'imposaient avec
-une pieuse abnégation de l'instinct de nature: «Parmi eux, rapporte
-Origène, les personnes les plus simples et les moins éclairées, et
-même celles qui appartiennent à la plus basse condition, font paraître
-souvent dans leurs moeurs et dans leur conduite une gravité, une
-pureté, une chasteté et une innocence admirables, tandis que ces grands
-philosophes, qui se donnent pour sages, sont si éloignés de ces vertus,
-qu'ils se souillent ouvertement des crimes les plus infâmes et les plus
-abominables.»
-
-La chasteté religieuse, néanmoins, n'était pas absolument dédaignée
-par les païens. Nous avons déjà dit que les hommes et les femmes
-s'abstenaient de tout rapport sexuel lorsqu'ils se proposaient d'offrir
-un sacrifice aux dieux; les amants eux-mêmes s'éloignaient alors de
-leurs maîtresses, et celles-ci évitaient un contact charnel qui les eût
-forcées de se purifier avant la cérémonie. L'acte vénérien n'était pas
-considéré comme répréhensible en aucun cas, et il n'offensait jamais
-la divinité, qui l'encourageait, au contraire, dans une acception
-générale; mais c'était déjà commencer une offrande, agréable au dieu
-qui en était l'objet, que de se priver, à l'intention de ce dieu, d'une
-jouissance qu'on estimait entre toutes. Il y avait là un sacrifice
-de l'espèce la plus délicate, puisque le sacrificateur était en même
-temps la victime. Cette continence de pure dévotion se trouvait donc
-souvent dans la vie privée des Romains qui pratiquaient leur religion
-avec quelque scrupule: la veille de certaines fêtes, aux approches
-de certains mystères, le lit conjugal ne réunissait plus les deux
-époux, qui avaient soin de se tenir à distance et de s'imposer une
-réserve absolue sur les plaisirs du mariage. Ovide, dans ses Fastes
-(liv. II), nous montre Hercule, Hercule lui-même, se conformant à
-l'usage, lorsqu'il se préparait avec Omphale à sacrifier à Bacchus:
-ils couchaient dans deux lits séparés, quoique voisins (_et positis
-juxta succubuere toris_), et ils ne faisaient rien qui pût nuire
-à la décence du sacrifice. Les prêtres, qui sacrifiaient tous les
-jours, n'étaient pas tenus sans doute d'être chastes tous les jours;
-cependant on pourrait inférer, de plusieurs passages des auteurs
-latins, qu'un sacrifice n'était reconnu bon et propice, qu'autant que
-le sacrificateur avait les mains pures. La chasteté plaît aux dieux,
-dit le poëte Tibulle (_casta placent superis_), qui recommande aux
-néophytes de ne s'approcher de l'autel qu'avec des habits immaculés
-(_pura cum veste_) et de ne puiser l'eau sacrée qu'avec des mains
-chastes. «Loin des autels, s'écrie Tibulle, celui qui a donné une
-partie de sa nuit à Vénus! (_Discedite ab aris, queis tulit hesterna
-gaudia nocte Venus_).» Quant au voeu de virginité, la religion païenne
-l'autorisait ou le prescrivait dans différentes circonstances; mais ce
-genre de virginité matérielle n'avait pas d'analogie avec la virginité
-morale telle que la comprenaient et l'observaient les chrétiens. Les
-vestales, par exemple, devaient conserver intacte leur fleur virginale,
-sous peine d'être enterrées vives et livrées au plus horrible supplice;
-mais la nécessité de rester vierges cessait pour elles à l'âge où
-finissait la puberté, et elles pouvaient alors entretenir le feu
-de Vénus comme elles avaient fait le feu de Vesta. Les plus jeunes,
-d'ailleurs, n'étaient point astreintes à la chasteté de l'esprit ni à
-l'innocence du coeur: elles assistaient aux jeux publics, aux combats
-de gladiateurs, aux mimes, aux atellanes, aux danses du théâtre; elles
-ne fermaient pas les yeux aux images voluptueuses, ni les oreilles aux
-paroles obscènes, aux chants impudiques. Leur virginité ne dépassait
-donc pas la ceinture, suivant l'expression d'un Père de l'Église.
-
-«Opposera-t-on, dit saint Ambroise (_De virginitate_, lib. I), à nos
-vierges chrétiennes les vierges de Vesta et les prêtresses de Pallas?
-Mais quelle espèce de virginité est celle que l'on fait consister,
-non pas dans la pureté et la sainteté des moeurs, mais dans le nombre
-des années, et qui n'est point perpétuelle, mais prescrite seulement
-jusqu'à un certain âge? Cette intégrité prétendue se change bientôt en
-libertinage, quand on est ainsi résolu de la perdre dans un âge plus
-avancé (_petulantior est talis integritas, cujus corruptela seniori
-servatur ætati_). Ceux qui prescrivent un temps à la virginité,
-apprennent ainsi à leurs vierges à ne pas persévérer dans cet état.
-Quelle religion, qui commande la pudicité aux jeunes et l'impudicité
-aux vieilles!... Non, ces vestales ne sont point chastes, puisqu'elles
-ne le sont que par contrainte, ni honnêtes, puisqu'on les achète ou
-plutôt qu'on les loue pour de l'argent, et l'on ne doit pas appeler
-_pudor_ celle qui se donne en proie tous les jours aux regards
-impudiques de tout un peuple corrompu et débauché (_nec pudor ille est
-qui intemperantium oculorum quotidiano expositus convitio, flagitiosis
-aspectibus verberatur_)!» Les Pères de l'Église ne se lassaient pas de
-comparer les vierges chrétiennes aux vestales et aux vierges païennes,
-pour mieux faire ressortir la différence profonde qui existait entre la
-virginité des unes et des autres. Saint Ambroise revient sans cesse sur
-le chapitre des vestales, pour rabaisser le mérite de leur virginité
-intéressée et imparfaite; il ne va pas aussi loin que Minutius Felix,
-qui juge cette virginité fort suspecte et qui ose dire que toutes
-les vestales seraient enterrées vives, si l'impunité ne protégeait
-pas leurs désordres (_impunitatem fecerit non castitas tutior, sed
-impudicitia felicior_): «Qu'on ne nous vante donc pas les vestales,
-s'écrie saint Ambroise, car la chasteté qui se vend à prix d'argent
-et qui ne se conserve pas par amour de la vertu, n'est pas chasteté;
-ce n'est pas la virginité, celle qui, comme à un encan, s'achète ou
-se loue pour un temps!» Quant à cette virginité toute corporelle que
-les païens exigeaient de leurs vestales, elle semblait si difficile à
-garder et si dangereuse à promettre, qu'on ne trouvait pas aisément une
-fille qui consentît à se vouer de son plein gré à la triste condition
-de vestale. «A peine avez-vous sept vestales, écrivait saint Ambroise à
-l'empereur Valentinien, et encore étaient-elles en bas âge quand elles
-furent consacrées à Vesta! Voilà tout ce que l'idolâtrie peut avoir de
-vierges à son service! Il y a sept malheureuses qui se laissent séduire
-par des habits brodés de pourpre, par des litières somptueuses, par un
-nombreux cortége d'esclaves, par des priviléges, des revenus énormes,
-et surtout par l'espoir de ne pas mourir vierges en dépit de leur
-voeu!»
-
-Le célibat chrétien était devenu, surtout chez les femmes, un des
-plus puissants moyens de propagande pour la religion évangélique; la
-doctrine formulée par saint Paul à l'égard de la continence avait été
-acceptée avec fanatisme par les jeunes converties, qui se faisaient
-une gloire de dompter les mouvements de la chair; car les ardeurs des
-sens se trouvaient apaisées, sinon éteintes, par l'abstinence, la
-sobriété, la prière et la solitude. Lorsque le célibat, que la loi
-romaine proscrivait comme une honte, fut considéré par les nouveaux
-adeptes de Jésus-Christ, comme un honneur et comme une victoire,
-on vit une sorte d'émulation parmi les vierges qui se vouaient à un
-mariage mystique avec le Fils de Dieu. Tout à coup la Prostitution
-antique s'arrêta et recula devant le triomphe de la virginité. «Que
-les gentils, disait saint Ambroise, élèvent les yeux du corps et en
-même temps ceux de l'âme; qu'ils voient cette multitude illustre, cette
-assemblée vénérable, ce peuple entier de vierges qui honorent l'Église
-(_plebem pudoris, populum integritatis, concilium virginitatis_): elles
-ne portent point de bandelettes sur la tête, mais un voile modeste
-qui ne se recommande que par un chaste usage; elles ne se permettent
-pas ces recherches de toilette qui servent au honteux trafic de la
-beauté (_lenocinia pulchritudinis_)!» Prudence, dans son livre contre
-Symmaque, exaltait aussi la virginité chrétienne: «Les plus beaux
-priviléges de nos vierges, disait-il, c'est la pudeur, c'est leur
-visage couvert d'un voile sacré, c'est leur vie honnête et décente
-loin des regards profanes, c'est leur nourriture frugale, c'est leur
-esprit toujours sobre et chaste!» Il faut pourtant l'avouer, ce qui
-faisait ce concours, cette émulation de virginité, ce n'était pas
-tant le contentement de l'état virginal, que le plaisir d'avoir une
-supériorité sur les autres femmes et de se faire remarquer par une
-vertu qui avait une espèce d'apparat. Ainsi les vierges occupaient une
-place spéciale dans les cérémonies du culte; elles portaient aussi un
-attribut distinctif qui les signalait en public. Étrange coïncidence!
-cet attribut était la mitre que les courtisanes de Rome, principalement
-les Syriennes, avaient prise pour insignes et qui déshonorait la femme
-assez effrontée ou assez imprudente pour adopter pareille coiffure.
-La mitre des vierges, dont parle saint Optat (_Contra Donat._, lib.
-VI) différait sans doute, en hauteur, en forme et en couleur, de la
-mitre des courtisanes; elle ne souffrait pas, d'ailleurs, des cheveux
-longs et flottants, ni une perruque blonde, ni une chevelure crêpée
-étincelante de poudre d'or, car une vierge chrétienne proclamait sa
-vocation en se coupant les cheveux; en outre, cette mitre réhabilitée
-se cachait sous un voile violet, brun ou noir, qui couvrait le visage
-et les épaules, comme le _flammeum_ des vestales.
-
-Pendant les trois premiers siècles qui furent nécessaires à la
-fondation du dogme catholique, il y eut une guerre éclatante de la
-morale contre la Prostitution, et les docteurs de l'Église opposèrent
-sans cesse à la philosophie sensuelle des païens la chaste et austère
-épreuve de la vie chrétienne. Les saints Pères voulaient se rendre
-maîtres du corps, pour mieux s'emparer des esprits. Les femmes
-s'enthousiasmèrent d'abord pour la virginité; à leur exemple, les
-hommes se soumirent à la continence. «Que peut-on imaginer de plus beau
-que la vertu sublime de chasteté? disait saint Bernard en s'inspirant,
-au onzième siècle, des grandes pensées de l'Église primitive. Elle
-rend net un corps qui était tiré d'une masse souillée et corrompue;
-d'un ennemi, elle fait un ami, et d'un homme un ange!» En opposition
-aux débauches religieuses du paganisme, le nouveau culte s'entourait
-de pratiques simples et modestes; ses mystères se célébraient dans une
-sainte contemplation, sans tumulte, sans clameurs, sans scandale. La
-pudeur et la décence présidaient à toutes les cérémonies chrétiennes.
-Les deux sexes étaient séparés dans les églises; ils ne se voyaient
-pas, quoiqu'ils fussent en présence devant l'autel; ils ne se
-rencontraient pas même en allant prier, et ils évitaient ainsi les
-périls d'un commerce familier qui eût donné carrière aux faiblesses
-de la chair. Les exhortations des prêtres n'avaient pas de texte plus
-favori que ces paroles de saint Paul, dans ses Épîtres aux Romains: «Ne
-livrez pas vos membres au péché pour lui servir d'armes d'iniquité!»
-L'éloge, la glorification de la chasteté servait de point de départ
-à tous les enseignements. «La continence, disait saint Basile, est
-la ruine du péché, le dépouillement des affections vicieuses, la
-mortification des passions et des désirs même naturels de notre corps,
-l'augmentation des mérites, l'oeuvre de Dieu, l'école de la vertu et la
-possession de tous les biens.» (_Interrog._, 17 _resp._)
-
-[Illustration:
- Castelli del.
- Drouart, imp., r. du Fouarre, 11, Paris.
- Foliet sc.
-
- SÉDUCTION ET CORRUPTION.
-]
-
-Comme les chrétiens étaient fiers de la supériorité de leur morale et
-de la pureté de leurs moeurs, les païens employèrent contre eux l'arme
-de la calomnie et prétendirent que leur culte n'était qu'un monstrueux
-assemblage de prostitutions infâmes. Les chrétiens, en effet, menacés
-ou persécutés, ne s'assemblaient qu'en secret, loin des regards de
-leurs ennemis, au fond des bois, dans les cavernes, et surtout dans
-les profondeurs des catacombes. Nul profane ne pénétrait dans leurs
-sanctuaires cachés, et l'on ne savait, de leurs rites, de leurs
-usages, de leurs dogmes, que ce qui en transpirait dans les récits
-mensongers de quelques rares apostats. Aussi, l'opinion du peuple,
-travaillée et accréditée par les prêtres fanatiques des faux dieux,
-fut-elle longtemps hostile à ces pieux catéchumènes qui vivaient dans
-la pratique des vertus les plus austères et qui préféraient la mort
-à la moindre souillure de leur corps. On avait répandu que les frères
-et soeurs en Jésus-Christ professaient une religion si épouvantable,
-qu'ils n'osaient pas en avouer les principes et les actes; on racontait
-les horreurs inouïes qui se commettaient dans leurs assemblées
-nocturnes, et l'on allait jusqu'à dire que leur horrible luxure ne
-respectait ni l'âge, ni le sexe, ni les liens du sang et de la famille.
-Le christianisme, selon les uns, n'était que le judaïsme déguisé; selon
-les autres, c'était une exécrable frénésie d'athéisme et de débauche,
-qui avait essayé plusieurs fois de s'introduire dans la religion de
-l'empire romain, et qui se composait des plus odieuses inventions de la
-perversité humaine. Voilà comment la Prostitution antique tenta de se
-défendre et de se faire absoudre, en attribuant ses propres excès au
-christianisme, qui pendant deux siècles mina la société païenne avant
-de se faire jour et de se dévoiler dans tout l'éclat de sa pureté.
-
-Les philosophes platoniciens furent les premiers à connaître et à
-justifier la doctrine évangélique; dès l'an 170 de l'ère nouvelle,
-Athénagoras avait réfuté victorieusement les calomnies indignes qui
-attribuaient aux chrétiens toutes sortes d'incestes et d'infamies;
-dans son Apologie de la religion chrétienne, adressée aux empereurs
-Marc Aurèle et Lucius Verus, il proclamait la chasteté des chrétiens,
-selon la différence des sexes, des âges et des degrés de parenté:
-«Nous regardons les uns comme nos enfants, disait-il, les autres
-comme nos frères et nos soeurs, et nous honorons les vieillards comme
-nos pères et nos mères. Ainsi, nous avons grand soin de conserver
-la pureté de ceux que nous considérons comme nos parents. Quand nous
-venons au baiser de paix, c'est avec une grande précaution comme à un
-acte de religion; puisque, s'il était souillé d'une pensée impure, il
-nous priverait de la vie éternelle. Chacun de nous, en prenant une
-femme, ne se propose que d'avoir des enfants, et imite le laboureur
-qui, ayant une fois confié son grain à la terre, attend la moisson en
-patience.» Dans un autre passage de son Apologie, Athénagoras revient
-avec plus de force sur cette chasteté qui caractérise surtout les
-chrétiens au milieu de l'incontinence ordinaire et permanente des
-gentils: «Les chrétiens, dit-il, ne s'abstiennent pas seulement des
-adultères, mais encore du commerce des femmes publiques; et la peur
-qu'ils ont de tomber dans cet abîme les empêche de souffrir la pensée
-du moindre plaisir déshonnête, et leur fait éviter soigneusement tous
-ces regards lascifs qui peuvent transmettre les images de quelque
-impureté. Ils bannissent les visites assidues, les enjouements, les
-discours déshonnêtes, les longues conversations, les attouchements
-inutiles, les ris immodérés. Ils se refusent les plus innocentes
-libertés et ils ne montrent jamais les parties de leur corps que
-l'honnêteté tient couvertes. Leurs habits les cachent au dehors et
-leur pudeur les enferme au dedans, de sorte qu'à la maison ils ont
-honte de leurs parents et serviteurs; dans le bain, des femmes; et dans
-le particulier, d'eux-mêmes.» Tous les Pères de l'Église naissante
-protestent avec la même énergie contre les imputations perfides et
-calomnieuses qui tendaient à diffamer les chrétiens: «L'amour de
-la chasteté a tant de force sur eux, disait saint Justin dans ses
-Dialogues, que l'on en trouve beaucoup qui passent toute leur vie sans
-aucune alliance charnelle et qui sont vierges à l'âge de soixante ans,
-sans que le tempérament ou le pays fasse leur continence.»
-
-Saint Cyprien, saint Clément d'Alexandrie, saint Grégoire de Nysse,
-saint Basile, tous les Pères grecs et latins ont fait une peinture
-édifiante des moeurs chrétiennes, qui furent d'autant plus pures que
-celles des païens étaient plus dépravées. Saint Cyprien consacre son
-Traité de la Pudicité, à l'exaltation de cette vertu des chrétiens:
-«Ils savent, dit-il, que les voluptés charnelles commencent par
-l'espoir de rencontrer des joies solides, et se terminent en de pures
-illusions qui nous font rougir de nous-mêmes. Elles nous précipitent
-avec fureur dans toute la brutalité de leurs mouvements; elles nous
-induisent à toutes sortes de crimes, en nous menant dans l'horreur
-et l'abomination de ces alliances monstrueuses qui passent, du sexe
-où la nature nous allie, à notre propre sexe, et descendent à celui
-des animaux, en inventant mille abominations voluptueuses auxquelles
-l'imagination n'a pu s'arrêter sans rougir.» Saint Grégoire de Nysse
-en appelle au témoignage des païens eux-mêmes, pour constater la
-glorieuse chasteté des chrétiens: «Ils ne se contentent pas d'être
-chastes dans leur corps par la mortification de toutes les voluptés
-charnelles; ils se purifient encore dans leur esprit, sachant que la
-véritable virginité doit se défendre de l'adultère des péchés.» C'est
-par la crainte de souiller leur esprit, qu'ils ôtaient de leur vue tout
-spectacle honteux, toute image déshonnête; ils n'assistaient jamais
-aux jeux du théâtre, que saint Cyprien qualifie d'_écoles d'impureté_;
-ils bannissaient de leurs tables frugales ces mets diaboliques qui
-soulèvent les sens et les entraînent à de grossières satisfactions;
-ils ne se permettaient pas l'usage des parfums qui nourrissent ces
-pensées molles et lascives que la sensualité promène autour d'elle;
-ils n'admettaient ni les chansons, ni les danses, ni les rires, ni
-l'ivrognerie, ni la gourmandise, à leurs banquets, où se révélait
-toujours la présence de l'Esprit saint.
-
-Saint Clément d'Alexandrie (_Pedag._, lib. II) entre même dans des
-détails intimes au sujet de cette chasteté qui faisait l'orgueil des
-fidèles et la honte des gentils. Après avoir établi, dans ses Stromates
-(liv. II), la différence radicale qui existait entre les mariages
-des uns et des autres, en disant que les païens ne cherchent que
-leur convoitise et leur brutalité dans le fait conjugal, tandis que
-les chrétiens ne demandent que cette union qui nous mène à celle de
-Jésus-Christ: «Les chrétiens, dit-il, veulent que les femmes plaisent
-à leurs maris, par la pureté de leurs moeurs et non par leur beauté;
-ils veulent aussi que les maris ne se servent pas de leurs femmes comme
-d'une prostituée, dont on ne cherche que les corruptions sensuelles;»
-car «la nature ne nous a donné le mariage, ajoute-t-il dans son
-_Pédagogue_, que comme les aliments dont l'usage, et non l'abus, est
-autorisé par elle dans une proportion utile à la santé du corps.» Ce
-même Père de l'Église nous présente un curieux tableau de la décence
-du mariage chrétien: «Les époux, dit-il, portent la pudeur dans leur
-lit, de peur que, s'ils violaient dans les ténèbres les préceptes de
-cette pudeur qu'ils ont appris au grand jour, ils ne ressemblassent
-à cette Pénélope qui défaisait pendant la nuit ce qu'elle avait ourdi
-dans la journée. Cette pudeur étant une preuve qu'ils savent réprimer
-leur convoitise, là même où elle a le droit de s'émanciper; elle est
-une preuve qu'en se donnant l'un à l'autre, ils sont chastes dans le
-dehors. On ne voit pas dans leur lit tous ces emportements du péché,
-que la seule volupté a inventés; car si Jésus-Christ leur a permis de
-se marier, il ne leur a pas dit d'être voluptueux.» Ailleurs, saint
-Clément définit encore la chasteté du mariage chrétien, auprès duquel
-le mariage des païens n'était qu'une Prostitution concubinaire ou
-un trafic immoral: «La seule fin de l'union des deux sexes, dit-il
-(_Pedag._, lib. II, cap. 10), est d'avoir des enfants pour en faire des
-gens de bien. C'est agir contre la raison et contre les lois, que de ne
-rechercher, dans le mariage, que le plaisir, mais on ne doit pourtant
-pas s'en abstenir par crainte d'avoir des enfants. La nature défend
-également dans l'enfance et la vieillesse le commerce impudique des
-deux sexes; ceux à qui le mariage permet ces rapports charnels doivent
-être continuellement attentifs à la présence de Dieu et respecter leurs
-corps qui sont ses membres, en s'abstenant de tous regards, de tous
-attouchements sales ou illicites...»
-
-La conduite réservée des époux dans l'état de mariage avait amené
-naturellement certains docteurs de l'Église, tels qu'Origène,
-à supprimer le sexe féminin dans l'autre vie, comme inutile et
-dangereux. Origène, qui avait expérimenté sur lui-même sa doctrine
-du retranchement des sexes, voulait que le sexe masculin ressuscitât
-seul. D'autres Pères, pour mieux assurer la continence des bienheureux,
-furent d'avis que les élus n'avaient pas de sexe, mais que les damnés
-conservaient le leur avec leurs misérables passions. Le plus grand
-nombre des docteurs, au contraire, se fondaient sur les paroles de
-l'_Apocalypse_, pour croire et enseigner que dans le ciel les saints
-seraient mariés, engendreraient des enfants et jouiraient de tous les
-plaisirs du corps. Tertullien, Lactance, Irénée, Justin et Methodius se
-prononcèrent pour ce mariage céleste et éternel. Mais l'Église, par la
-voix des conciles, devait redresser cette opinion hasardée et déclarer
-que, si les deux sexes persistaient dans le ciel, il n'y aurait pas
-mariage, encore moins jouissance terrestre et procréation d'enfants.
-Saint Augustin dit, à cet égard, dans sa _Cité de Dieu_, liv. II, ch.
-17: «Dieu ôtera ce qu'il y a de vicieux chez les élus, mais il laissera
-subsister le sexe, qui n'est pas un mal, puisque Dieu en est créateur.
-Les membres qui n'auront plus de passions et qui ne serviront plus aux
-anciens usages, seront revêtus d'une beauté nouvelle.» Les casuistes
-ne devaient pas s'en tenir là, car ils imaginèrent que la résurrection
-réparerait l'intégrité virginale, dans les corps qui l'auraient perdue
-sur la terre.
-
-La chasteté, cette vertu dont les chrétiens s'arrogeaient le monopole,
-était donc leur préoccupation constante et le signe principal de
-leur croyance; ils la gardaient comme un précieux dépôt que leur
-avait remis le divin Sauveur, et ils s'en faisaient une arme de
-provocation contre le sensualisme païen, qui se sentait incapable de
-l'imiter. On comprend que les fondateurs du catholicisme, sachant la
-puissance d'action que cette chasteté avait sur les masses comme sur
-l'individu, aient appelé à son aide toutes les rigueurs de la pénalité
-ecclésiastique, tant l'Église naissante avait intérêt à protéger les
-moeurs et à prêcher d'exemple. De là cette sévérité du code chrétien
-à l'égard des infractions charnelles que la loi humaine n'atteignait
-pas. Pour la simple fornication, saint Grégoire de Nysse voulait que la
-pénitence fût de neuf ans, divisés en trois catégories, en sorte que
-les fornicateurs restaient pendant trois ans _exclus_ de la prière,
-pendant trois ans _auditeurs_, et pendant trois ans _prosternés_.
-Saint Basile était plus indulgent: il se contentait d'une pénitence
-de quatre ans pour la fornication, à savoir un an passé dans chaque
-état de la pénitence. En revanche, il n'épargnait pas l'adultère,
-ni l'inceste, ni la sodomie, ni la bestialité, qu'il punissait d'une
-pénitence de quinze ans, le coupable demeurant quatre ans _pleurant_,
-cinq ans _auditeur_, quatre ans _prosterné_ et deux ans _assistant_.
-Cependant l'adultère de l'homme marié avec une femme non mariée,
-équivalait à une simple fornication. La polygamie, quoique considérée
-comme un état de bestialité et indigne de l'homme, n'entraînait qu'une
-pénitence de quatre ans, un an _pleurant_ et trois ans _prosterné_. Le
-concubinage des personnes consacrées à Dieu n'était compté que comme
-un cas de fornication, pourvu que ces conjonctions illicites fussent
-rompues. Une fille qui s'était prostituée avec le consentement de ses
-parents ou de ses maîtres, faisait trois ans de pénitence; celle qui
-n'avait cédé qu'à la violence, n'encourait aucune peine et n'était pas
-souillée devant Dieu ni devant les hommes. Quant au diacre coupable
-de fornication, il devait redescendre au rang des simples laïques et
-travailler à mortifier sa chair pécheresse.
-
-Cette législation de l'Église primitive prouve assez le prix
-inestimable que les chrétiens attachaient à la conservation de leur
-pureté corporelle et mentale; aussi, les païens se montrèrent-ils
-malicieusement acharnés contre une vertu que leurs adversaires
-opposaient sans cesse comme un défi aux désordres et aux impuretés du
-paganisme. Ils s'appliquèrent à éprouver jusqu'où cette vertu pouvait
-aller, et ils essayèrent de lui imprimer une souillure en la livrant
-aux attentats de la violence et aux outrages de la débauche. Mais
-ce genre de supplice n'eut pas plus d'empire que les autres sur la
-sainte résignation des vierges et des martyres. Ces victimes faisaient
-à Dieu le sacrifice de leur virginité et subissaient, sans cesser
-d'être pures et radieuses, le joug impur de la fornication. L'Église
-les assistait dans cette agonie de persécution, et sa voix consolante
-les encourageait à monter au ciel par la voie pénible et amère de
-la Prostitution: «La virginité, leur criait saint Augustin (_Contra
-Jul._, lib. IV), est dans le corps; la pudicité dans l'esprit: celle-ci
-y reste, lorsque la virginité est ôtée au corps.»--«Ce n'est pas la
-violence qui corrompt le corps des saintes femmes!» ajoutait saint
-Jérôme.--«Une vierge, disait saint Ambroise, peut être prostituée et
-non souillée.»--«Tout ce qu'on peut faire, d'ailleurs, du corps et
-dans le corps par la violence, reprenait saint Augustin, tout cela ne
-souille point la personne qui a souffert cette violence sans pouvoir
-s'y soustraire; car si la pureté périssait de la sorte, ce ne serait
-plus une vertu de l'esprit, mais une qualité du corps, ainsi que la
-beauté, la santé et d'autres biens périssables.»
-
-Un prêtre nommé Victorien avait écrit à saint Augustin pour lui
-annoncer douloureusement les horribles violences que les barbares
-faisaient endurer aux vierges chrétiennes; le saint lui répondit (_Ép.
-122_) que si ces vierges enduraient ces violences sans y consentir et
-sans s'y soumettre, elles ne seraient pas coupables vis-à-vis de Dieu:
-«Ce leur sera plutôt, dit-il, une plaie honorable et glorieuse, qu'une
-honteuse corruption; car la chasteté, qui est dans l'âme, a une si
-grande force spirituelle, qu'elle demeure inviolable et qu'elle fait
-que la pureté même du corps ne peut recevoir aucune atteinte, bien que
-les corrupteurs aient osé vaincre et violer les membres de ce corps
-matériel.» Saint Basile exprime, à peu près dans les mêmes termes, une
-doctrine analogue, pour tranquilliser l'esprit des vierges menacées
-du plus redoutable martyre: «S'il y en a quelques-unes, dit-il, qui
-aient enduré la violence, leurs âmes n'y ayant pas consenti, elles
-n'ont pas laissé de présenter à leur divin Époux ces âmes toutes
-pures et sans corruption, même avec plus d'honneur et de gloire.»
-C'était un encouragement et une réparation à la fois pour les pauvres
-vierges qu'on livrait au supplice de la Prostitution. L'idée de ce
-cruel supplice avait été certainement inspiré aux persécuteurs par
-la singulière admiration que les chrétiens manifestaient pour leurs
-vierges, et, en même temps, par l'orgueil rayonnant que celles-ci
-tiraient de leur état de pureté immaculée. Voilà pourquoi, pendant les
-persécutions, il y eut tant de vierges chrétiennes outragées par leurs
-bourreaux, qui ne faisaient qu'appliquer l'antique loi romaine, en
-vertu de laquelle une vierge ne pouvait pas être mise à mort. «Quant
-aux vierges, dit Suétone dans la Vie de Tibère, comme une ancienne
-coutume défendait de les étrangler, le bourreau les violait d'abord
-et les étranglait ensuite (_immaturatæ puellæ, quia more tradito
-nefas esset virgines strangulari, vitiatæ prius a carnifice, dein
-strangulatæ_).» Le viol des vierges chrétiennes n'était donc dans
-l'origine qu'un préliminaire de la peine capitale, conformément à
-l'usage de la pénalité romaine; plus tard, ce viol devint la partie
-principale du supplice lui-même, et les vierges n'avaient garde de
-décliner la responsabilité de leur état virginal, devant les juges
-païens qui prenaient un odieux plaisir à les frapper dans ce qu'elles
-avaient de plus cher; mais leur virginité était un sacrifice qu'elles
-offraient chastement à Dieu en échange de la couronne du martyre.
-
-Il faut entendre le chant de victoire que saint Cyprien adresse à ces
-martyres résignées, que dévorait le monstre de la Prostitution païenne:
-«Les vierges, dit-il, sont comme les fleurs du jardin de l'Église, le
-chef-d'oeuvre de la grâce, l'ornement de la nature, un ouvrage parfait
-et incorruptible, digne de toute louange, de tout honneur, l'image
-de Dieu correspondante à la sainteté de notre Seigneur, et la plus
-illustre partie du troupeau de J.-C.!» Le paganisme espérait détruire
-le germe de la religion nouvelle en s'attaquant au principe même de la
-virginité, mais les vierges furent plus fortes que les bourreaux.
-
-
-
-
-CHAPITRE II.
-
- SOMMAIRE. --Raison de nécessité pour laquelle saint Paul et les
- apôtres durent imposer aux chrétiens l'abstinence charnelle et la
- pureté virginale. --Les _agapes_. --Les fossoyeurs des catacombes
- de Rome furent les premiers adorateurs du Christ. --Action
- régénératrice et consolante de la religion chrétienne sur les êtres
- dégradés voués au service de la Prostitution. --Les courtisanes
- martyres. --Histoire de Marie l'Égyptienne racontée par elle-même.
- --Légende de sainte Thaïs. --Comment s'y prit saint Ephrem pour
- convertir une femme de mauvaise vie. --Les deux solitaires et
- la prostituée. --Saint Siméon Stylite. --Conversion de Porphyre.
- --Sainte Pélagie. --Sainte Théodote. --Conversion et supplice de
- sainte Afra. --Prière de sainte Afra sur le bûcher, ou oraison des
- prostituées repentantes.
-
-
-Il n'est pas difficile de se rendre compte des motifs de haute
-prévoyance qui firent recommander la chasteté entre toutes les vertus
-chrétiennes. Cette vertu était sans doute prescrite par la loi de
-Moïse, et l'on trouve, à chaque instant, dans les saintes Écritures,
-la condamnation des excès de la chair. Salomon, qui devait avoir
-sept cents concubines dans sa vieillesse, n'épargna pas ces coupables
-débordements auxquels il se laissa lui-même entraîner: «Celui qui est
-adultère perdra son âme par la folie de son coeur, disait-il dans ses
-_Proverbes_ (chap. VI); il s'attirera de plus en plus la turpitude et
-l'ignominie, et son opprobre ne s'effacera jamais.» Saint Paul et les
-apôtres ne firent donc que suivre la doctrine mosaïque, en imposant
-aux chrétiens l'abstinence charnelle et la pureté virginale. Mais il
-y avait une raison de nécessité qui venait se joindre à toutes celles
-que conseillait la religion, dans l'intérêt de la morale qui avait
-dicté son Évangile: la vie commune des catéchumènes des deux sexes les
-exposait à des tentations, à des ardeurs et à des périls journaliers
-qui avaient besoin d'un préservatif bien puissant pour ne pas aboutir
-à des désordres presque inévitables. Ces désordres, en rappelant les
-mystères les plus honteux du paganisme, auraient confondu avec lui,
-aux yeux des païens, la divine religion de Jésus-Christ, et le culte du
-vrai Dieu n'eût pas lutté avec avantage contre les cultes avilissants
-de Vénus, de Bacchus, de Cybèle et d'Isis; car, dans ces différentes
-idolâtries, la célébration des mystères ne souillait les temples et
-les bois sacrés qu'à certaines époques de l'année, tandis que les
-cérémonies occultes de la foi catholique avaient lieu en tout temps,
-tous les jours, ou plutôt toutes les nuits, sous le nom d'_agapes_.
-
-Dans ces agapes, dans ces repas fraternels où la parole du Seigneur
-nourrissait l'âme en mortifiant le corps, les deux sexes étaient
-réunis, et la concupiscence se fût éveillée dans les coeurs les plus
-chastes et les plus froids, si la loi du nouveau culte n'avait mis
-un frein salutaire aux instincts de la nature et aux entraînements
-du vice. Voilà pourquoi la continence était la première vertu qu'on
-exigeait des chrétiens pour garantir et favoriser toutes les autres.
-Si cette vertu n'avait été prêchée sans cesse et profondément enracinée
-dans les croyances de chacun, les agapes n'eussent servi qu'à propager
-la Prostitution. Rien ne peut donner une idée complète de l'exaltation
-des fidèles, qui n'aspiraient qu'au martyre et qui le souffraient
-volontiers en eux-mêmes, dans leurs désirs et dans leurs passions,
-avant de s'y abandonner tout entiers sur la place publique. Cette
-exaltation, tournée à la débauche, comme cela n'arriva que trop par le
-fait des hérésies, eût amené de monstrueux libertinages et discrédité
-le christianisme en dévouant au mépris universel les apôtres et les
-prosélytes. Qu'on imagine aussi les dangers que courait sans cesse,
-dans cette existence contemplative, la pudeur des frères et des soeurs
-rassemblés par la prière et la pénitence! Les femmes étaient toutes
-voilées et couvertes d'amples vêtements qui ne dessinaient aucune forme
-du corps; ces vêtements, de laine grossière et d'une couleur uniforme,
-blancs, gris ou noirs, n'attiraient pas les regards et la curiosité par
-des ornements mondains; l'odorat n'était pas réveillé par les molles
-sollicitations des parfums. Ces femmes, dont le cothurne entièrement
-fermé n'apparaissait pas même hors des plis de leur longue robe,
-ressemblaient dans l'ombre à des statues immobiles ou à des pleureuses
-de funérailles. Les hommes, de leur côté, n'étaient pas vêtus avec
-moins de décence, à cette différence près qu'ils ne portaient pas de
-voiles, mais de grands chapeaux, de larges capuchons sous lesquels leur
-visage, pâle et amaigri, avait l'aspect d'une tête de mort. Mais ce
-n'était point encore assez pour empêcher la nature de parler plus haut
-que la volonté: il fallait que cette nature rebelle et fougueuse se
-laissât enchaîner par l'autorité du précepte et par l'exemple.
-
-Ainsi, hommes et femmes pouvaient impunément rester, pendant des
-jours et des nuits, pêle-mêle et vis-à-vis les uns des autres, sans
-actes coupables et même sans mauvaises pensées; ils respiraient le
-même air, ils couchaient côte à côte dans les catacombes, au milieu
-des bois; ils s'endormaient et se réveillaient en priant. Bien plus,
-lorsque les persécutions forcèrent les chrétiens à se cacher et à vivre
-entre eux au fond des solitudes, le dogme de la continence était déjà
-bien fortement établi parmi les fils et les épouses de Jésus-Christ,
-puisqu'il avait dompté les plus violentes révoltes de la chair,
-malgré la menace continuelle du découragement et de l'oisiveté. Il n'y
-avait plus de sexe, pour ainsi dire, dans ce pieux mélange de saints
-et de saintes qui habitaient ensemble ces retraites souterraines où
-ils avaient eu souvent leur berceau et qui leur gardaient une tombe
-inviolable. Il n'est donc pas surprenant que les païens, ignorant
-la chasteté de cette vie secrète, l'aient supposée telle qu'ils
-l'auraient faite avec la licence de leurs moeurs et la sensualité de
-leur religion: ils ne se persuadaient pas que les sens pussent accepter
-un pareil esclavage; ils ne soupçonnaient pas quel pouvait être
-l'empire de la prière et ce que pouvait faire le fanatisme du devoir
-religieux. De là, les odieuses calomnies qu'ils accréditaient contre
-les chrétiens, avec lesquels ils confondaient d'impurs hérésiarques que
-l'Église naissante repoussait avec horreur.
-
-Ce fut dans les catacombes, dans ces vastes excavations où Rome avait
-trouvé les matériaux de ses temples et de ses édifices, ce fut dans ces
-sombres souterrains, qui servaient de cimetière aux esclaves et à la
-population pauvre de la ville éternelle, que le Christ rencontra ses
-premiers adorateurs; car son Évangile s'adressait surtout aux êtres
-souffrants et malheureux. Les fossoyeurs (_fossores_), qui creusaient
-les sépultures et qui ne voyaient jamais le soleil, acceptèrent tout
-d'abord avec confiance une religion qui abaissait les superbes et
-relevait les humbles; ils s'enrichirent ainsi de toutes les joies
-du Paradis que leur promettait le Sauveur, et ils se sentirent
-réhabilités, eux qui étaient poursuivis par l'horreur et le mépris des
-vivants qu'ils avaient le triste privilége d'enterrer. Une semblable
-réhabilitation attendait les classes abjectes, qui avaient besoin de
-retrouver leur propre estime sous la flétrissure dont les chargeait
-l'opinion publique. Le christianisme effaçait toute tache originelle,
-par le repentir et le baptême: il créait dans le vieil homme un homme
-nouveau; il rendait pur ce qui avait été impur jusque-là; il mettait
-une auréole de pardon sur des fronts stigmatisés. On s'explique
-naturellement son action régénératrice et consolante parmi les êtres
-dégradés qui étaient voués au service de la Prostitution.
-
-Ces misérables, qui naguère n'avaient pas la conscience de leur
-dégradation, furent tout à coup attristés et honteux; leurs yeux
-s'étaient ouverts à la lumière de la morale évangélique, et ils
-comprenaient avec effroi toute la profondeur de l'abîme où le vice
-les avait jetés. Les uns se convertirent et abjurèrent leur vie
-scandaleuse; les autres la continuèrent dans les larmes et la prière,
-en s'y soumettant comme à une odieuse tyrannie et en offrant au ciel
-l'holocauste de leurs souffrances. La religion du Christ se propagea
-rapidement à travers ces âmes pleines de remords et d'amertume, et la
-prostituée la plus avilie releva la tête en regardant le ciel. Les
-prédications des apôtres et de leurs disciples avaient lieu d'abord
-dans les carrefours, à l'entrée des villes, sur les places et dans
-les faubourgs, partout où une foule oisive et curieuse prêtait un
-auditoire complaisant à l'orateur. Les portefaix, les matelots, les
-bateleurs, les esclaves errants, la plus vile populace en un mot,
-se pressaient autour de l'homme de Dieu qui prêchait la continence
-et la mortification de la chair. Les prostituées étaient les plus
-ardentes à écouter cette parole bienfaisante qui apaisait l'émotion
-de leurs coeurs, et qui leur donnait la force de marcher devant Dieu.
-Ces malheureuses victimes de la débauche avaient moins d'horreur
-d'elles-mêmes, quand elles croyaient avoir communiqué avec le
-Rédempteur, et souvent elles renonçaient à leur affreux métier, pour
-se consacrer à la divine mission que Jésus envoyait aux vierges et
-aux martyres. Tel fut certainement l'impérieux motif qui présida dans
-les premiers siècles à l'institution du célibat chrétien. Jésus avait
-absous Marie Madeleine, parce qu'elle avait beaucoup aimé; à l'exemple
-de Jésus, les saints confesseurs se montrèrent indulgents pour les
-femmes qui avaient vécu dans l'impureté, tant qu'elles furent païennes,
-et qui, en devenant chrétiennes, entraient dans la glorieuse vie de la
-pénitence.
-
-La légende est remplie de ces courtisanes qui sont touchées de la main
-du Seigneur et qui s'attachent à ses pas pour faire leur salut en
-effaçant la turpitude de leur vie passée. Toutes ces pauvres femmes
-sont animées de l'Esprit saint, comme les trois Maries qui avaient
-tout quitté pour suivre Jésus-Christ. Plus elles ont été souillées par
-le péché, plus elles s'efforcent de s'épurer aux flammes de la foi et
-de l'expiation. Beaucoup d'entre elles, et des plus perverties, se
-changent en saintes et obtiennent la couronne du martyre. Le nombre
-des saintes de cette espèce est assez considérable pour que le Père
-jésuite Théophile Raynaud en ait fait un martyrologe particulier à
-la suite de l'histoire de Marie l'Égyptienne, leur modèle et leur
-patronne. Nous n'avons pas le projet d'écrire la légende dorée de
-toutes ces mérétrices béatifiées, et nous ne leur contesterons pas la
-place qu'elles occupent à tort ou à raison dans la béatitude céleste;
-mais nous emprunterons seulement certains passages aux écrits des
-anciens hagiographes, pour faire voir l'influence du christianisme sur
-la Prostitution païenne, et pour établir ce fait singulier, que les
-prostituées eurent l'insigne honneur d'abjurer les premières le culte
-des faux dieux, ces emblèmes plus ou moins déshonnêtes de la sensualité
-humaine.
-
-Marie l'Égyptienne, qui vivait sous le règne de Claude et qui s'était
-cachée dans le désert pour y faire pénitence après sa conversion,
-raconta elle-même son histoire à l'abbé Zosime qu'elle avait rencontré,
-lorsqu'elle était complètement nue, le corps noir et brûlé par le
-soleil: «Je suis née en Égypte, lui dit-elle en couvrant sa nudité
-du manteau que Zosime lui avait donné; dans ma douzième année, je
-me rendis à Alexandrie, où pendant dix-sept ans je me soumis à la
-dépravation publique et ne me refusai à aucun homme. Et comme des gens
-de cette contrée se disposaient à faire le voyage de Jérusalem pour
-adorer la vraie Croix, je priai les mariniers, qui les conduisaient,
-de me prendre avec eux. Quand ils me demandèrent le prix du passage,
-je leur dis: «Frères, je n'ai rien à donner, mais prenez mon corps
-pour le payement de mon passage.» Ils me prirent ainsi et disposèrent
-de mon corps pour se payer. Nous arrivâmes à Jérusalem ensemble, et
-m'étant présentée avec les autres aux portes de l'église pour adorer
-la vraie Croix, je fus soudainement repoussée par une force invisible;
-je retournai plusieurs fois inutilement jusqu'aux portes de l'église
-et toujours je me sentais retenue, tandis que les autres entraient
-sans difficulté. Alors je fis un retour sur moi-même et pensai que
-mes nombreux et sales péchés étaient la cause de cette répulsion. Je
-commençai à soupirer profondément, à verser des larmes amères et à
-châtier mon corps avec mes mains.» Elle fit voeu de chasteté et se mit
-sous la sauvegarde de la vierge Marie, qui lui permit d'entrer dans
-l'église et d'adorer la vraie Croix. Après quoi, elle passa le Jourdain
-et s'enfonça dans le désert où elle resta quarante-sept ans sans voir
-aucun homme, en vivant de trois pains qu'elle avait apportés avec elle.
-«Pendant les dix-sept premières années de ma vie solitaire, dit-elle,
-j'ai eu à souffrir des tentations de la chair; mais, avec la grâce de
-Dieu, je les ai toutes vaincues...» Voilà les exemples à imiter que le
-confesseur chrétien offrait aux femmes de mauvaise vie, qui accouraient
-en foule pour l'entendre. La relation que nous avons empruntée à
-Jacques de Voragine, le grand légendaire du moyen âge, est plus décente
-que celle des Actes de la sainte, paraphrasés et commentés avec peu
-de retenue par son historien Théophile Raynaud. Cette sainte était la
-patronne ordinaire des courtisanes, et l'abandon qu'elle fit de son
-corps aux bateliers se voyait représenté sur les vitraux des églises,
-notamment à Sainte-Marie-de-la-Jussienne, chapelle située autrefois
-dans la rue qui a conservé ce nom à Paris, et affectée à la grande
-confrérie des filles publiques.
-
-Une autre courtisane, qui n'eut pas la réputation de Marie l'Égyptienne
-auprès de ses pareilles, figure aussi dans la Vie des Pères, où elle
-fait amende honorable de ses péchés. Il serait possible néanmoins que
-cette sainte n'ait jamais été qu'une personnification de la débauche
-pénitente et un touchant emblème de la purification d'un corps souillé.
-Elle se nommait Thaïs et habitait une ville d'Égypte que la tradition
-ne nomme pas; sa beauté était telle, que beaucoup d'insensés vendaient
-tout ce qu'ils possédaient pour acheter ses faveurs et se trouvaient,
-au sortir de sa couche, réduits à une extrême pauvreté; ses amants
-en venaient souvent aux mains dans des querelles de jalousie, et
-sa porte était arrosée de sang, raconte Jacques de Voragine. L'abbé
-Paphnuce eut la pensée de la convertir. Il revêtit un habit séculier,
-prit une pièce de monnaie et la lui présenta comme rémunération du
-péché qu'il semblait solliciter d'elle. Celle-ci accepta la pièce de
-monnaie, en disant: «Allons dans ma chambre!» Et quand Paphnuce fut
-entré dans cette chambre et qu'elle l'invitait à monter sur le lit,
-tout couvert de riches étoffes, il lui dit: «Allons dans un lieu plus
-secret?» Elle le mena successivement dans plusieurs autres chambres,
-et il objectait toujours qu'il craignait d'être vu: «C'est une chambre
-où personne n'entre, lui dit-elle tristement; mais, si c'est Dieu que
-tu crains, il n'y a aucun endroit qui soit caché à ses regards.» Le
-vieillard, étonné de ce langage, lui demanda si elle savait qu'il y
-eût un Dieu rémunérateur et vengeur. Elle répondit qu'elle le savait:
-«Puisque tu le sais, s'écria Paphnuce avec sévérité, comment as-tu
-perdu tant d'âmes? Oui, pécheresse, il y a un Dieu, et tu lui rendras
-compte, non-seulement de ton âme, mais encore de toutes celles que tu
-as induites au péché.» A ces mots, Thaïs tomba aux pieds de Paphnuce,
-en versant des larmes de contrition: «Mon père, lui dit-elle, j'espère
-pouvoir obtenir par la prière la rémission de mes fautes; je te prie
-de m'accorder trois heures pour me préparer à te suivre; je ferai
-ensuite tout ce que tu ordonneras.» L'abbé, lui ayant indiqué le lieu
-où il l'attendrait, sortit de cette maison d'impureté. Thaïs rassembla
-tout ce qui était le gain de ses péchés, vêtements somptueux, riches
-joyaux, meubles splendides, et en fit un feu de joie sur la place
-publique, en présence de tout le peuple. «Venez tous, criait-elle,
-venez, vous qui avez péché avec moi, et voyez comme je brûle tout ce
-que j'ai reçu de vous!» Ces objets montaient à la valeur de quarante
-livres d'or. Lorsque tout fut consumé, elle rejoignit Paphnuce, qui la
-conduisit dans un monastère de vierges, et il l'enferma dans une petite
-cellule, dont il ferma et scella la porte, en ne laissant subsister
-qu'une étroite fenêtre, par laquelle on faisait passer chaque jour à
-la recluse une faible ration de pain et un peu d'eau. Au moment où le
-vieillard prenait congé d'elle: «Mon père, lui cria Thaïs, où veux-tu
-que je répande l'eau que la nature chassera de mon corps?--Dans ta
-cellule, comme tu le mérites,» répondit-il durement. Elle lui demanda
-encore comment elle devait adorer Dieu: «Tu n'es pas digne de nommer
-Dieu, répliqua-t-il avec mépris, ni de lever tes mains vers le ciel,
-car tes lèvres sont pleines d'iniquité et tes mains sont chargées de
-souillures. Prosterne-toi du côté de l'Orient en répétant souvent ces
-mots: Toi qui m'as créée, aie pitié de moi!» Cette dure pénitence dura
-trois ans, après lesquels Thaïs, délivrée par l'abbé Paphnuce, malgré
-elle, rentra dans le siècle; mais elle ne survécut que trois jours à la
-rémission de ses péchés et mourut en paix comme une vierge.
-
-Saint Éphrem fut moins heureux dans la conversion d'une autre femme de
-mauvaise vie qui voulait l'induire à pécher avec elle. Pour se dérober
-à ses importunes provocations, le saint lui dit: «Suis-moi!» Elle le
-suivit; mais, lui, au lieu de chercher un endroit écarté, favorable
-à une oeuvre illicite, mena cette femme au milieu d'un carrefour où
-affluait une grande foule de peuple; puis, se tournant vers elle:
-«Arrêtons-nous ici, lui dit-il brusquement, afin que j'aie commerce
-avec toi!--Je ne le puis, répondit-elle en rougissant: il y a trop
-de monde ici!--Si tu rougis de la présence des hommes, répliqua saint
-Éphrem avec indignation, ne dois-tu pas rougir davantage de la présence
-de ton Créateur, qui découvre les choses cachées au fond des ténèbres!»
-La courtisane, honteuse et confuse, s'enfuit la tête basse, mais ne se
-retira pas dans un monastère et ne livra point au feu les produits de
-son infâme métier. Souvent les Pères de l'Église ne craignaient pas de
-se commettre avec ces créatures, pour essayer de les ramener à Dieu en
-les forçant à rougir de leur péché. Les Vies des Pères sont remplies
-de ces aventures, qui témoignent de la constance et de la charité de
-ces vénérables confesseurs. Deux solitaires, qui se rendaient à la
-ville d'Aige en Tharse, souffrent tellement de la chaleur du jour, en
-route, qu'ils sont forcés de faire halte dans une hôtellerie, malgré
-la répugnance qu'ils avaient à entrer dans ce mauvais lieu. Il y avait
-dans cette hôtellerie quelques jeunes débauchés et une prostituée.
-Celle-ci, inspirée par le démon, s'approche d'un des deux solitaires
-et l'invite à commettre un acte d'incontinence. Le solitaire la
-repousse avec dégoût et se détourne en priant Dieu de lui pardonner.
-Cette effrontée revient à la charge avec mille agaceries et conjure ce
-pauvre solitaire de ne pas se refuser à ce qu'elle réclame de lui: elle
-prononce alors le nom de la Madeleine, qui trouva grâce devant Jésus,
-dit-elle: «En vérité! reprit le solitaire; mais quand Jésus eut adressé
-la parole à la pécheresse, elle cessa d'être courtisane.--Et moi
-aussi!» s'écria cette femme, obéissant à une inspiration de l'Esprit
-saint. Elle se sépara sur-le-champ de ses compagnons de débauche et
-elle suivit pieusement les deux solitaires, qui la présentèrent dans
-un monastère de femmes, où elle vécut dans les macérations sous le nom
-de Marie. Ses compagnes ne lui reprochèrent jamais son ancien état, et
-toute souillée qu'elle avait été avant sa conversion miraculeuse, elle
-se regardait comme une des épouses les plus fidèles de Jésus-Christ.
-
-Un passage de la Vie de saint Siméon Stylite, qui passa plus de
-quarante ans sur le chapiteau d'une colonne, où il avait établi sa
-cellule d'anachorète (mort en 460), nous fait connaître l'empressement
-que mettaient les courtisanes de tous les pays à venir repaître
-leurs yeux du spectacle émouvant de ses austérités, et leurs oreilles
-des encouragements de la parole divine. Saint Siméon, du haut de sa
-colonne, convertit une multitude d'hommes vicieux ou pervers, qui
-accouraient de toutes parts à ses prédications. Les mérétrices, que
-la renommée du saint attirait en foule, ne l'avaient pas plutôt aperçu
-priant et bénissant sur sa colonne, qu'elles renonçaient à leur genre
-de vie, à leurs pompeux habits, à leurs parfums et à leurs voluptés,
-pour entrer dans un monastère, où elles devenaient des saintes, à
-force de répandre des larmes et de détester leurs péchés: _Quid porro
-de meretricibus dicam, quæ, ex diversis procul terris, ad servi Dei
-septum profectæ, postquam illum conspexere, patriam suam deseruere,
-et severiorem ascetarum disciplinam in monasterio professæ, sanctorum
-honorem commeruerunt, posteaquam, Domino largiente, præteritorum
-criminum chirographa suis lacrymis_ (_Acta Sanctorum_, t. II, p. 344).
-On pourrait inférer de ce passage curieux, que les courtisanes, qui se
-laissaient toucher par la grâce, devaient faire une confession générale
-de leurs péchés et en dresser un inventaire détaillé, qu'elles avaient
-toujours présent sous les yeux pendant leur longue pénitence, pour
-ne pas oublier leurs anciens méfaits et les pleurer éternellement.
-Au reste, les courtisanes pénitentes pouvaient être catéchumènes,
-dès qu'elles avaient abjuré leur état de Prostitution; ainsi, dans la
-Vie de sainte Pélagie (Arnaud d'Andilly, t. I, p. 572), on voit cette
-fameuse comédienne, qui n'avait pas encore renoncé au siècle, assister
-à une instruction religieuse dans l'église d'Antioche, où elle n'était
-jamais entrée auparavant; et pourtant, elle avait donné un terrible
-scandale à l'évêque et à ses suffragants, assis à la porte de l'église
-de Saint-Julien, lorsqu'elle passa auprès d'eux, toute étincelante de
-pierres précieuses, de perles et d'or, qui brillaient jusque sur ses
-brodequins, toute parfumée d'essences, toute fière de sa merveilleuse
-beauté, devant laquelle le saint évêque et ses assesseurs battirent
-en retraite, les yeux baissés et l'âme gémissante, pour ne pas voir
-cette figure diabolique, ces épaules, ce sein, ces bras nus, que la
-tentatrice offrait à leurs chastes regards.
-
-Cette sainte Pélagie n'est pas celle qui se nommait Porphyre dans
-sa vie de courtisane, et qui vécut à Tyr, deux ou trois siècles
-plus tard. Un jour, celle-ci aperçut dans la rue deux solitaires qui
-venaient quêter pour les pauvres et les malades. Porphyre reçut tout
-à coup un trait enflammé de la grâce; elle courut à la rencontre
-de ces bons pères, et s'adressant au plus vieux: «Sauvez-moi, mon
-père, s'écria-t-elle avec un élan du coeur, sauvez-moi, ainsi que
-Jésus-Christ sauva la pécheresse!» Le solitaire, à qui elle parlait
-ainsi, leva les yeux vers elle et la contempla d'un air doux et
-mélancolique. «Suivez-moi!» lui dit-il. Elle le suivit à distance
-avec humilité et respect; mais, lui, alla droit à elle, la prit
-par la main et la conduisit publiquement à travers la ville. Quand
-ils en furent dehors, ils entrèrent dans une église qui s'offrit à
-eux, et Porphyre y trouva un enfant nouveau-né, qu'elle adopta. Le
-solitaire et la courtisane s'en allèrent donc avec l'enfant, mais on
-les soupçonna d'avoir à se reprocher la naissance de cet enfant; et ce
-fut un scandale que le solitaire fit cesser, en portant des charbons
-ardents dans sa robe, pour prouver son innocence. Porphyre avait pris
-le nom de Pélagie et s'était renfermée dans un monastère. Son exemple
-fit une telle impression sur l'esprit des courtisanes de Tyr, qu'elles
-voulurent l'imiter et que plusieurs d'entre elles se consacrèrent
-à Dieu, pour laver leur robe d'innocence et devenir épouses de
-Jésus-Christ.
-
-La première sainte Pélagie périt à Antioche, pendant la persécution de
-Licinius, en 308: elle se jeta du haut d'un toit, pour échapper aux
-soldats qui venaient s'emparer d'elle et qui menaçaient d'attenter
-à son voeu de chasteté. Pendant la même persécution, il y eut des
-courtisanes qui souffrirent le martyre, entre autres Théodote, Afra
-et ses suivantes, qui exerçaient également la Prostitution. Le savant
-Ruinart, qui a placé sous cette date les actes de sainte Théodote, fait
-cette observation, qu'il aurait dû appuyer de quelques autorités: «On
-ne voit pas, dit-il, qu'une courtisane ait été admise dans la communion
-des fidèles et reçue à l'église, avant les temps de la persécution
-de Licinius, et l'on ne saurait nier que Théodote ait fait trafic de
-son corps (_quæstum corpore fecisse_).» Le martyre de sainte Afra
-fut même plus remarquable que celui de Théodote, qui eut l'affront
-d'être condamnée à reprendre son honteux métier. Afra comparut devant
-le juge Gaius, qui l'accueillit en souriant: «Comme je l'apprends,
-tu es mérétrix, lui dit-il. Sacrifie aux dieux! Tu le feras d'autant
-plus volontiers, qu'une mérétrix n'a rien à démêler avec le Dieu
-des chrétiens?» Afra garde le silence et se recommande tout bas à
-Jésus-Christ. «Sacrifie, reprend le juge, sacrifie, pour que les dieux
-t'accordent d'être aimée de tes amants comme ils t'ont aimée jusqu'à
-présent! Sacrifie, pour que tes amants t'apportent beaucoup d'argent!»
-
-Afra rougit de cette allusion à sa vie passée: «Je n'accepterais pas
-désormais cet argent exécrable, s'écrie-t-elle avec un geste d'horreur,
-car l'argent que j'avais amassé ainsi, je l'ai rejeté loin de moi,
-parce qu'il n'était pas de bonne conscience (_de bonâ conscientiâ_).
-J'ai prié un de mes frères pauvres, qui ne voulait pas l'accepter, de
-le purifier en l'acceptant et en priant pour moi. Si je me suis défait
-d'un bien mal acquis, qui me pesait sur le coeur, comment puis-je
-songer à en acquérir de la même manière?--Christ ne te trouve pas
-digne, reprend Gaius. C'est donc sans raison que tu l'appelles ton
-Dieu; quant à lui, il ne te reconnaît pas pour sienne; car une femme
-qui est mérétrix ne peut se dire chrétienne.--En effet, je ne mérite
-pas le nom de chrétienne! Cependant la miséricorde de Dieu, qui juge
-non mes mérites mais ma foi, voudra bien me recevoir dans le paradis.»
-Le juge Gaius prononça alors son jugement: «Nous ordonnons que la
-courtisane Afra (_publicam meretricem_), qui s'est confessée chrétienne
-et qui n'a pas voulu participer aux sacrifices, soit brûlée vive!»
-
-Afra marcha au supplice, tandis que ses deux suivantes, Eunomia et
-Eutropia, qui avaient été baptisées comme elle par l'évêque Narcissus,
-se tenaient, voilées et silencieuses, au bord du fleuve, en espérant
-partager le martyre de leur maîtresse, ainsi qu'elles avaient partagé
-son péché (_simulque fuerant in peccato_). Afra, en montant sur le
-bûcher, fait cette prière, qu'on avait adoptée au moyen âge comme
-l'oraison des prostituées repentantes:
-
-«Seigneur Dieu tout-puissant, Jésus-Christ, qui n'es pas venu appeler
-les justes, mais les pécheurs, à la pénitence; Jésus, dont la promesse
-est vraie et manifeste, parce que tu as daigné dire que dès qu'un
-pécheur se sera converti de ses iniquités, à cette heure même tu ne
-te souviendras plus des péchés de ce pénitent; reçois donc à cette
-heure l'expiation de ma mort (_Accipe in hac horâ passionis meæ
-poenitentiam_)!»
-
-Une courtisane martyrisée au nom du Christ arrachait toujours une foule
-de victimes à la Prostitution et enfantait de nouveaux martyrs.
-
-
-
-
-CHAPITRE III.
-
- SOMMAIRE. --Pourquoi les gentils infligeaient aux femmes
- chrétiennes le supplice de la Prostitution publique. --Légende des
- _Sept vierges_ d'Ancyre. --Agonie d'une virginité vouée à l'outrage
- de l'impudicité païenne, dépeinte par le poëte Aurelius Prudentius.
- --Sainte Agnès est dénoncée comme chrétienne. --Jugement du préfet
- Symphronius. --Agnès est conduite dans une maison de débauche.
- --Mort miraculeuse du fils de Symphronius. --Particularités
- importantes pour l'histoire de la Prostitution. --Sainte Théodore,
- dénoncée comme chrétienne, est condamnée au supplice du lupanar.
- --Dévouement sublime de Didyme. --Décapitation de Théodore et
- de Didyme. --Fait analogue rapporté par Palladius. --Légende de
- sainte Théodote. --Sainte Denise livrée à deux libertins par ordre
- du proconsul Optimus. --Délivrance miraculeuse de sainte Denise.
- --Légende de sainte Euphémie.
-
-
-Les chrétiens étaient si fiers de leur chasteté, ils y attachaient
-tant de prix, ils craignaient tellement de perdre ou d'altérer ce
-trésor, que leurs persécuteurs se firent un malin plaisir de les
-tourmenter dans la possession d'un bien qu'on n'eût jamais songé à
-leur enlever, s'ils n'avaient pas porté, de la sorte, un défi à la
-religion et à la philosophie païennes. On s'explique ainsi cet étrange
-supplice, qui consistait à livrer une femme chrétienne, vierge ou
-non, aux brutalités infâmes de la Prostitution publique. Il est trop
-souvent question d'un pareil supplice dans les Actes des saints, pour
-qu'on puisse le révoquer en doute et le regarder comme un emblème des
-excès de l'idolâtrie. Les hagiographes entrent à cet égard dans les
-détails les plus singuliers, et saint Ambroise, au liv. III de son
-_Traité des Vierges_, où il raconte avec complaisance le martyre de
-sainte Théodore, nous donne à entendre que cette pénible épreuve était
-presque toujours réservée aux vierges qui refusaient de sacrifier aux
-dieux. Au reste, comme nous l'avons déjà dit, ce n'était peut-être
-que l'application de la vieille loi romaine qui défendait de mettre
-à mort une vierge, et qui abandonnait celle-ci à une espèce de
-dégradation, que le bourreau avait le droit d'exercer sur sa victime
-avant d'exécuter l'arrêt. Mais, à cet antique usage de la pénalité,
-se joignait certainement l'intention de déshonorer la chrétienne à ses
-propres yeux comme aux yeux de ses coreligionnaires.
-
-Le sacrifice aux dieux qu'on imposait à toute femme accusée d'être
-chrétienne, n'était pour celle-ci qu'un acheminement à la Prostitution,
-car la plupart des dieux et des déesses semblaient avoir été inventés
-pour déifier les passions sensuelles et pour faire un appel permanent
-à la débauche: «Les gentils, dit saint Clément d'Alexandrie, renonçant
-à tout sentiment de modestie et de pudeur, gardent dans leurs maisons
-des tableaux où leurs dieux sont représentés au milieu des plus infâmes
-transports que puisse causer la volupté; ils parent leurs chambres
-à coucher de ces peintures déshonnêtes, et prennent pour une sorte
-de piété la plus monstrueuse incontinence. Vous regardez de vos lits
-l'image de Venus et l'oiseau qui vole vers Léda; plus un tableau est
-impudique, plus il vous paraît excellent: vous en faites graver le
-dessin, et vous avez pour cachet les débordements de Jupiter! Voilà les
-modèles de votre mollesse, voilà les idées infâmes que vous avez de vos
-dieux, voilà la doctrine criminelle qu'ils vous enseignent et qu'ils
-pratiquent avec vous!... Vous commettez la fornication et l'adultère
-par les yeux et par les oreilles, avant que de les commettre en
-réalité; vous faites outrage à la nature de l'homme et vous anéantissez
-la Divinité par vos indignes actions!» Les chrétiennes auraient cru
-donc commettre une fornication ou un adultère, en sacrifiant aux dieux
-du paganisme, en s'approchant de leurs autels, en y jetant un grain
-d'encens, en levant les yeux vers ces statues qui bravaient souvent
-la pudeur et qui enseignaient le péché par leurs attributs et leurs
-muettes provocations. Les vierges détournaient la vue ou se voilaient
-avec horreur en présence de ces impures divinités, et le juge alors,
-comme pour les préparer à sacrifier à Vénus, à Isis, à Bacchus ou à
-quelque autre idole, les envoyait faire un rude apprentissage dans une
-maison de Prostitution.
-
-C'était avec un profond désespoir que les saintes femmes subissaient
-ces horribles violences: elles demandaient à leur divin Époux de les
-appeler à lui, avant que leur chère pureté fût la proie des impies;
-elles s'abîmaient dans la prière et la contrition, pour ne pas être
-témoins de leur propre avilissement; elles auraient préféré mille
-morts, mille tortures, à la perte de leur innocence. Il paraîtrait
-que l'exposition des chrétiennes à la merci des libertins ne fut
-point mise en pratique avant la terrible persécution de Marc-Aurèle,
-car Tertullien, dans son _Apologétique_, parle de ce genre de
-supplice comme d'une invention récente due à un raffinement de
-cruauté (_exquisitior crudelitas_). «En condamnant dernièrement une
-vierge au lénon plutôt qu'au lion, dit-il avec un amer jeu de mots,
-vous avez confessé qu'un outrage à la pudeur était réputé chez les
-chrétiens plus atroce que tous les supplices et tous les genres de
-mort. (_Proximè ad lenonem damnando christianam, potiusquam ad leonem,
-confessi estis labem pudicitiæ apud nos atrociorem omni poena et omni
-morte reputari_).» Mais Jésus-Christ eut souvent pitié de ses chastes
-épouses, et tantôt il leur accordait la grâce de mourir saines et
-sauves, tantôt il faisait descendre ses anges auprès d'elles pour
-les défendre et les exhorter, tantôt il frappait d'impuissance les
-bourreaux les plus formidables, ou bien il en faisait tout à coup des
-chrétiens et des confesseurs. «Lorsque l'implacable persécution était
-dans toute sa force, raconte saint Basile (_De verâ virginitate_, no
-52), des vierges choisies à cause de leur foi en leur divin Époux,
-ayant été livrées comme des jouets aux regards des impies, gardèrent
-la pureté de leurs corps, et cela n'arriva que par la grâce de
-Jésus-Christ, qui voulut montrer que tous les efforts des impies ne
-parviendraient pas à souiller la chair de ces vierges, et que leurs
-corps restaient inviolables, sous sa sauvegarde, par l'effet d'un
-miracle.» Il faudrait peut-être, dans le texte latin de ce passage,
-corriger un mot, et mettre _liminibus_ au lieu de _luminibus_, ce qui
-donnerait un sens plus conforme aux usages de la persécution, dans
-cette phrase: «_Electæ virgines propter Sponsi fidem, ad illudendum
-impiis luminibus traditæ, corporibus inviolatæ perdurarunt_.» Il est
-probable que saint Basile avait désigné les dictérions ou les lupanars,
-qui recevaient ordinairement les vierges chrétiennes condamnées à la
-Prostitution; mais le traducteur latin ayant remplacé le mot grec
-par une périphrase, _impiis liminibus_, qui caractérise assez bien
-ces mauvais lieux, une faute de copiste a changé le sens, que nous
-proposons de rétablir, sans sortir de notre sujet.
-
-Nous n'avons pas l'espace nécessaire pour relater ici tous les martyres
-qui ont commencé ou fini par la Prostitution violente. Il y aurait un
-livre entier à faire sur la matière, en dépouillant, à ce point de vue
-unique, l'immense recueil des Bollandistes et en étudiant les Actes
-des saintes qui ont été plus ou moins persécutées dans leur virginité
-ou leur chasteté. Nous grouperons seulement quelques faits analogues,
-pour faire apprécier dans quel but et dans quelle forme le paganisme
-attentait à la pudeur chrétienne. On comprendra ainsi avec quel pur
-amour les saintes femmes se donnaient à Jésus-Christ, en voyant le
-gracieux portrait que saint Augustin a fait de la chasteté chrétienne,
-dans ses _Confessions_: «La Chasteté se présentait à moi avec un visage
-plein de majesté et de douceur, et joignant à un gracieux souris des
-caresses sans afféterie, afin de me donner la hardiesse de m'approcher
-d'elle, elle étendait, pour me recevoir et m'embrasser, ses bras
-charitables, entre lesquels je voyais tant de personnes qui pouvaient
-me servir d'exemples. Il y avait un grand nombre de jeunes garçons
-et de jeunes filles, des hommes et des femmes de tout âge, des veuves
-vénérables et des vierges arrivées presque à la vieillesse. Et cette
-excellente vertu n'est pas stérile, mais féconde dans ces bonnes âmes,
-puisqu'elle est mère de tant de célestes désirs, qu'elle conçoit de
-vous, ô mon Dieu, qui êtes son véritable et son saint époux!» Cette
-chasteté était aussi jalouse de sa conservation dans la vieillesse
-que dans l'enfance, et la persécution n'avait aucun égard à l'âge,
-lorsqu'elle destinait une victime aux outrages de la Prostitution.
-Sainte Agnès n'avait pas treize ans, et les sept vierges d'Ancyre ne se
-souvenaient plus d'avoir été jeunes.
-
-Ces sept vierges, quoique âgées de soixante-dix à quatre-vingts ans
-chacune, furent condamnées, comme chrétiennes, à être livrées aux
-débauchés d'Ancyre. Ces débauchés n'eurent pourtant pas le courage
-de se faire les instruments de la cruauté des persécuteurs; un seul
-d'entre eux osa tenter l'aventure, mais l'esprit de Dieu se mit entre
-lui et les saintes vierges. Le préfet d'Ancyre, furieux de voir que
-son jugement n'était pas exécuté, les condamna, par malice, à cause
-de leur invincible virginité, au service du temple de Diane. Par une
-singularité que le légendaire ne justifie pas, elles furent mises
-toutes nues pour aller laver la statue de la déesse dans un lac sacré,
-voisin de la ville que traversa le cortége, dans lequel leur nudité
-avait lieu de surprendre les spectateurs. Ce fut dans les eaux du lac
-qu'elles trouvèrent un refuge contre les regards curieux de la foule.
-Cet étrange martyre daterait du quatrième siècle, selon Nilus, qui nous
-en a conservé l'incroyable récit. Les autres saintes qui ont également
-été exposées à la brutalité païenne, sont presque toutes de la même
-époque. Théodore, Irène, Agnès, Euphémie, furent éprouvées de la même
-façon, dans l'horrible persécution ordonnée par Dioclétien en 303,
-persécution qui dura jusqu'en 311, et qui fit plus de martyrs que les
-précédentes. Jamais on n'avait imaginé des supplices plus douloureux
-pour la chasteté chrétienne. Ainsi, en Thébaïde, on attachait les
-femmes par un pied, et on les élevait en l'air avec des machines, afin
-qu'elles demeurassent suspendues, la tête en bas, entièrement nues. Le
-génie de la Prostitution semblait inspirer aux juges et aux bourreaux
-un luxe prodigieux de tortures infâmes.
-
-Le poëte Aurélius Prudentius, qui écrivait plus de soixante ans après
-les horreurs de cette persécution, en avait recueilli sans doute
-les souvenirs, lorsqu'il a dépeint l'agonie d'une virginité vouée à
-l'outrage de l'impudicité païenne. Si la vierge n'appuyait pas sa tête
-contre l'autel de Minerve et ne demandait pas sa grâce à la déesse,
-on l'insultait, dès qu'elle se mettait en marche pour se rendre au
-lupanar. Alors toute une jeunesse ardente s'élançait sur les pas de
-l'infortunée et se disputait le droit de l'insulter (_novum ludibriorum
-mancipium petat_). On lui criait de s'arrêter, au détour de chaque rue;
-mais la vierge fuyait plus vite, en détournant la tête et en cachant
-son visage, poursuivie par une foule impatiente; elle craignait que
-quelque libertin ne portât la main sur elle et ne fît un cruel affront
-à son sexe (_ne petulantiùs quisquam verendum conspiceret locum_);
-et sous la menace de ce péril, elle se hâtait de mettre à l'abri sa
-virginité dans le lupanar, comme si elle devait y être en sûreté, comme
-si le lupanar ne pouvait qu'être chaste et inviolable pour elle. Rien
-n'est plus touchant que ce tableau de la pudeur chrétienne.
-
-Sainte Agnès, en effet, ne perdit pas sa virginité, pour avoir été
-conduite dans un lupanar de Rome. Elle appartenait à une des premières
-familles de cette ville, et quoique âgée de treize ans à peine, elle
-avait été déjà recherchée en mariage par plusieurs jeunes patriciens.
-Sa grande beauté ne la détourna pas de la vie austère qu'elle avait
-embrassée. Elle fut dénoncée comme chrétienne au préfet Symphronius
-par le fils même de ce préfet, qu'elle avait dédaigné comme les autres
-prétendants; elle proclama hautement sa croyance et déclara qu'elle
-avait consacré sa virginité à Jésus-Christ. «Choisis entre deux partis
-à prendre, lui dit le juge: ou sacrifie à Vesta avec les Vestales,
-ou prostitue-toi avec les courtisanes dans un lupanar de soldats,
-où tu n'auras pas recours aux chrétiens qui t'ont séduite (_aut cum
-meretricibus scortaberis in contubernio lupanari_).» Agnès répondit à
-Symphronius, en le bravant. Celui-ci, irrité de cette audace, ordonne
-qu'elle soit dépouillée de ses vêtements et menée nue au lupanar,
-précédée d'un héraut criant à son de trompe: «Agnès, vierge sacrilége,
-ayant blasphémé les dieux, est livrée à la Prostitution publique
-(_scortum lupanaribus datam_).» On exécute l'ordre du préfet. Mais à
-peine Agnès est-elle mise à nu, que ses cheveux poussent à l'instant
-et forment un voile autour de son corps. Un ange marche à ses côtés
-et l'environne d'une splendeur divine. Elle entre au lupanar, toute
-resplendissante de clarté, mais déjà sa pudeur est garantie par une
-robe, de blancheur éblouissante, qui la couvre de la tête aux pieds.
-Les débauchés, qui l'attendaient dans le mauvais lieu, n'osent pas
-s'approcher d'elle et la contemplent avec terreur, jusqu'à ce qu'ils se
-jettent à ses pieds en implorant son pardon. Le fils du préfet accourt
-avec ses compagnons de plaisir, pour s'emparer de la belle proie qu'il
-s'est promise; mais dès qu'il étend la main vers Agnès, il tombe mort,
-comme frappé de la foudre.
-
-Tel est le récit de saint Ambroise, dans ses Épîtres (liv. IV, ép.
-34); mais les Actes de la sainte, publiés par Ruinart, ajoutent
-à ce récit bien des particularités importantes pour l'histoire de
-la Prostitution. Selon ces Actes, dès que la sainte fut arrivée au
-lupanar, on la revêtit d'une chemise de gaze transparente, que les
-filles de joie portaient dans l'intérieur des mauvais lieux, pour
-mieux solliciter la luxure, en laissant entrevoir ou deviner tout ce
-qui pouvait l'enflammer. Aussitôt la populace envahit le lupanar,
-et chacun s'empresse de faire valoir son droit de premier venu;
-mais aussitôt cette ardeur impudique s'éteint et s'évanouit: les
-libertins restent immobiles, tremblants, indécis, sans force et sans
-volonté; ils rougissent de honte et se retirent, sans avoir touché la
-sainte, qui les regarde avec calme. Le lupanar ne se vide que pour se
-remplir de nouveau; mais le miracle se renouvelle, et les affronteurs
-demeurent interdits, avant d'avoir fait une tentative de violence
-que la jeune Agnès ne semble pas redouter. Tous s'éloignent avec
-terreur, avec respect, et personne n'ose plus pénétrer dans le repaire
-de Prostitution. Un seul se présente encore: le bruit se répand que
-c'est le propre fils de Symphronius; il ne doute pas du succès de sa
-honteuse entreprise; il s'élance seul derrière le rideau qui ferme
-l'entrée du lupanar; il s'avance impétueusement vers Agnès, il étend
-les bras pour la saisir, mais il tombe mort à ses pieds. Cependant ses
-amis l'attendaient à la porte, curieux, inquiets de savoir si ce loup
-ravissant s'était emparé de la brebis du Christ, selon les paroles
-mêmes de la légende. Comme on ne le voit pas reparaître, comme on
-n'entend rien dans la cellule d'Agnès, quelqu'un se hasarde à y entrer:
-à l'aspect du mort, il se trouble, il invoque la pitié de la sainte, il
-est converti. Nul ne sera désormais assez hardi pour vouloir se faire
-l'exécuteur de l'arrêt de Symphronius, devant qui l'on ramène Agnès
-encore munie de sa virginité. Agnès consent à ressusciter le mort,
-qu'elle avait sacrifié à la défense de sa pudeur, et le ressuscité ne
-se soucie plus de s'en prendre aux vierges chrétiennes; mais cette
-résurrection miraculeuse est attribuée à des invocations magiques,
-et Agnès, condamnée à être brûlée vive, emporte avec elle sa fleur
-virginale dans les flammes du bûcher. Le savant éditeur de cette
-légende mentionne la tradition qui plaçait, sous les voûtes du Cirque
-Agonal ou destiné aux jeux publics, ce lupanar où la virginité d'Agnès
-avait remporté la victoire sur ses impurs ennemis.
-
-Le supplice du lupanar se reproduit souvent dans les Actes des saintes,
-mais toujours avec des circonstances différentes, qui sembleraient
-accuser des variantes de détails sur un thème unique. Il n'est pas
-probable que les mêmes faits se soient représentés si souvent avec
-autant de similitude. Le plus célèbre de tous les martyres de cette
-espèce est celui de sainte Théodore, qui doit sans doute la célébrité
-de son nom à une mauvaise tragédie de Pierre Corneille, plutôt qu'à
-la légende paraphrasée par saint Ambroise et à ses Actes publiés
-par Ruinart. C'était une dame noble d'Alexandrie. Le juge la cita
-devant lui et la somma de sacrifier aux dieux. «D'après les ordres
-de l'empereur, lui dit-il, vous autres vierges qui refusez d'offrir
-de l'encens aux dieux, vous devez être exposées dans les lieux
-infâmes. Mais j'ai pitié de votre naissance et de votre beauté.--Vous
-pouvez faire ce qui vous plaira, répond Théodore. Ma volonté n'aura
-point de part aux violences que vous exercerez.» On la soufflette,
-par ordre du juge, qui s'efforce de dompter cette rebelle. «Malgré
-votre condition illustre, lui dit-il, vous me contraignez de vous
-faire affront devant le peuple, qui attend votre jugement. Je vous
-donne trois jours pour réfléchir; après ce délai, si vous refusez de
-sacrifier, je vous exposerai dans un lupanar, afin que les personnes
-de votre sexe voient votre déshonneur et s'amendent.» Les trois jours
-écoulés, Théodore resta aussi ferme dans sa résolution. «Théodore,
-lui dit le juge, puisque vous persistez dans votre refus de sacrifier,
-j'ordonne qu'on vous conduise au lupanar. Nous verrons si votre Christ
-vous délivrera.--Le Dieu qui m'a jusqu'à présent gardée sans tache,
-reprend Théodore avec douceur, connaît ce qui en arrivera; il est assez
-puissant pour me protéger contre ceux qui voudraient me faire injure.»
-On la conduit dans une maison de Prostitution; en y entrant, elle
-adresse une prière fervente à son Époux céleste. Le peuple environne
-la maison: il attend l'issue d'un martyre qui n'est pas chose nouvelle
-pour lui, et qui se termine ordinairement par la consécration de la
-virginité des patientes. Cette fois, il y a plus de spectateurs que
-d'acteurs. Aucun ne se présente pour faire affront à la chrétienne.
-Enfin, un soldat fend la foule et pénètre dans le lieu du supplice.
-Théodore frissonne au bruit des pas; elle rassemble autour d'elle,
-avec ses mains craintives, le peu de vêtements qu'on lui a laissés, et
-qui ne cachent pas tout ce qu'elle essaie de voiler. Ce soldat est un
-chrétien, qui a pris ce déguisement pour arriver jusqu'à elle et pour
-la sauver; il la conjure de changer d'habillement avec lui, et finit
-par la décider, en lui faisant un hideux tableau du sort qui l'attend
-dans cette vilaine maison. Théodore, déguisée en soldat, couvrant son
-visage avec sa cape et ses deux mains, sort heureusement de l'antre
-du vice, sans répondre aux questions qui l'assiégent et aux éclats de
-rire qui la poursuivent. Une heure après, le chrétien conduit devant
-le juge, était condamné à être décapité pour avoir aidé la délivrance
-de Théodore. Celle-ci reparaît et dispute à son libérateur la couronne
-du martyre. «C'est moi qui ai été condamné, lui dit Didyme.--Vous avez
-bien voulu me sauver l'honneur, répond Théodore, mais je ne consens
-point que vous me sauviez la vie; car j'ai fui l'infamie et non la
-mort.» Ils furent décapités ensemble, et Théodore mourut vierge.
-
-Palladius, dans la Vie des Pères (_Vita Patrum_, cap. CXLVIII: _De
-fæmina nobilissima quæ fuit semper virgo_), rapporte un fait à peu
-près semblable, qui se serait passé un siècle auparavant, mais dont
-il ne nomme pas les héros, quoiqu'il emprunte son récit à «un ancien
-livre, dit-il, écrit par Hippolyte, qui fut l'ami des apôtres.» Une
-fille noble et vertueuse vivait à Corinthe dans la pratique austère
-du célibat chrétien. Elle fut dénoncée au juge, dans un temps de
-persécution. Ce juge impie avait un amour immodéré pour les femmes,
-et afin de satisfaire cet amour charnel, il recourait souvent aux bons
-offices des lénons et des marchands de Prostitution (_cauponatores_).
-Ceux-ci lui avaient vanté la beauté merveilleuse de la vierge
-chrétienne; il la trouva plus surprenante encore qu'il ne l'eût
-imaginée, et il n'épargna rien pour séduire cette vierge, qui repoussa
-ses prières aussi bien que ses menaces. Les tourments ne purent rien
-obtenir de la pure et douce victime. Le juge alors, indigné de cette
-résistance, eut l'idée, pour la vaincre, de condamner cette sainte à la
-Prostitution publique. Il la place dans un lupanar et il recommande au
-maître du lieu (_jussit ei qui eas possidebat_): «Prends cette fille,
-lui dit-il, et paye-moi tous les jours trois pièces d'or (_nummos_).»
-Le lupanaire accepte le marché et veut y faire honneur sur-le-champ.
-La nouvelle prostituée est annoncée aux libertins de la ville par un
-écriteau, qui lui assigne un nom et qui fixe son tarif. La débauche
-accourt, la bourse à la main; c'est à qui aura l'avantage de la
-première rencontre; ils se disputent, les indignes, le trésor de cette
-virginité qui ne se défend pas. «Écoutez, leur dit la pauvre femme qui
-ne peut se résigner à souffrir le martyre; il faut que je vous révèle
-ce que j'ai caché au lénon, et ce que je vous prie de tenir secret.
-J'ai un ulcère (_ulcus_) aux parties honteuses; cet ulcère exhale une
-mauvaise odeur; de plus, il est de nature contagieuse. Je ne veux pas
-que vous me détestiez..... Accordez-moi quelques jours de répit, et je
-me livrerai à vous, quand je serai guérie.» Tous se retirèrent, sans
-demander leur reste. La vierge, se voyant délivrée de ces bourreaux
-pour quelques jours du moins, priait Dieu de compléter sa délivrance en
-la faisant mourir. Tout à coup entre dans le lupanar un jeune homme,
-qui semblait trop animé pour que la fable de l'ulcère fût capable de
-l'arrêter dans ses desseins. La malheureuse vierge crut avec effroi que
-le dernier moment de sa virginité était venu; mais ce jeune homme était
-un chrétien, pieux et chaste, qui avait appris le péril que courait
-sa soeur en Jésus-Christ. Il avait donc formé le projet de la sauver,
-et il s'était fait admettre à prix d'argent dans ce lieu infâme. Il
-changea d'habits avec elle, et il demeura, le visage voilé, à la place
-obscène que la jeune fille venait de quitter. Dès que la substitution
-de personne eut été reconnue et le changement de sexe constaté, le
-chrétien fut condamné à mort et livré aux bêtes, ou plutôt, suivant un
-commentateur, à toutes les horreurs de la Prostitution antiphysique.
-
-Ce ne fut pas la seule chrétienne qui sortit vierge du lupanar; la
-légende en cite une autre qui, après avoir, en qualité de mérétrix,
-prostitué son corps dans un lieu de débauche, retrouva sa virginité en
-allant à la mort. C'est la fameuse sainte Théodote, cette courtisane
-dont nous avons déjà parlé et qui souffrit la persécution, vers 249,
-du temps de l'empereur Philippe. Quand le préteur lui ordonna de
-sacrifier aux dieux: «C'est bien assez, s'écria-t-elle, que je sois
-une prostituée pour tout le monde. Je n'ajouterai pas ce crime à mes
-autres crimes, afin qu'au jour suprême du jugement, je puisse au moins
-me défendre d'avoir trahi le vrai Dieu!» On l'envoie en prison, où
-elle passe vingt et un jours, sans prendre aucune nourriture. Quand
-elle reparaît devant le juge, elle adresse publiquement une prière au
-Christ: «Je te conjure, dit-elle, de m'absoudre du crime dans lequel je
-suis tombée, à l'instigation du diable, car on m'appelle avec raison
-_meretrix_. Fortifie mon courage et regarde-moi avec clémence, afin
-que les plus atroces tortures n'aient pas même le pouvoir d'émouvoir
-mon coeur.» Le juge procède à l'interrogatoire: «De mon état, dit-elle
-fièrement, je suis courtisane, mais de ma religion, chrétienne, si
-toutefois je suis digne du Christ.» Elle est condamnée; la foule
-l'exhorte à sacrifier aux dieux; ses anciens amants la supplient
-d'épargner sa vie: «Suspendez-la au gibet, dit le juge, et déchirez-lui
-la peau avec des peignes de fer.» Elle supporte tout, en chantant les
-louanges du Seigneur. On verse du vinaigre et du plomb fondu dans ses
-plaies; on lui arrache les dents: elle ne cesse pas de prier à haute
-voix. Enfin, pour la faire taire, on la lapide. Les chrétiens qui
-ensevelirent son corps constatèrent, avec une surprise bien naturelle,
-que cette courtisane était vierge.
-
-Quelquefois, au lieu d'envoyer la vierge dans un lupanar et de la
-livrer ainsi à un outrage public, le juge l'abandonnait à quelque
-libertin émérite qui s'engageait à ne la lui ramener que souillée et
-bonne pour le supplice capital. Ainsi en advint-il à sainte Denise,
-qui comparut devant le proconsul Optimus avec trois chrétiens nommés
-Pierre, André et Paul. Le proconsul la menaçait d'être brûlée vive
-si elle ne sacrifiait pas aux idoles: «Mon Dieu est plus grand que
-toi, répondit-elle; c'est pourquoi je ne crains pas tes menaces!» Le
-proconsul ne l'envoya pas au bûcher, mais il l'abandonna au bon plaisir
-de deux jeunes débauchés (_ad corrumpendam_). Ceux-ci l'emmenèrent
-avec eux dans leur maison et réunirent leurs efforts pour la faire
-céder à leurs obsessions criminelles: cette lutte inégale dura
-pourtant jusqu'au milieu de la nuit, sans qu'ils triomphassent d'une
-si courageuse vertu (_ut ei vim turpitudinis inferrent_). Cependant
-leur ardeur commençait à s'affaiblir et le démon de l'impureté se
-retirait d'eux (_marescebat eorum cupiditatis libido_). Enfin une
-clarté soudaine illumina toute la chambre, et un ange apparut, qui
-prit sous sa protection la vierge aux abois. Les deux corrupteurs
-effrayés tombèrent aux genoux de la chaste jeune fille, qui les releva
-en souriant: «Ne craignez rien, leur dit-elle; celui-ci est mon tuteur
-et mon gardien; c'est pour lui que je me suis livrée à vos impuissantes
-insultes.» Les deux païens la supplièrent d'intercéder pour eux auprès
-de ce divin protecteur et promirent de se convertir, en jurant qu'ils
-n'attenteraient plus jamais aux vierges du Seigneur.
-
-On est autorisé à croire que ces attentats contre les vierges
-chrétiennes avaient lieu principalement à Alexandrie, pendant la grande
-persécution de Dioclétien. Le préfet de l'Égypte, nommé Hiéroclès,
-avait enjoint à tous les juges d'appliquer sans exception cette
-pénalité à toutes les femmes qui se disaient vierges par amour du
-Christ. Cet Hiéroclès, que les Actes des martyrs appellent souvent
-Héraclius, s'acharnait surtout à la persécution des femmes, et il
-les livrait impitoyablement aux agents de Prostitution (_sanctas Dei
-virgines lenonibus tradentem_, disent les Actes publiés par Ruinart,
-t. II, p. 196). On n'a pas de peine à croire que, dans une foule de
-cas, le juge ne dédaignait pas d'être lui-même l'exécuteur de ses
-arrêts. Ainsi en agissait le juge Priscus, qui fit beaucoup de mal aux
-chrétiens à la même époque. La Légende dorée de Jacques de Voragine le
-représente comme un homme inique et libidineux. Euphémie, fille d'un
-sénateur, alla s'accuser elle-même devant Priscus et réclama la faveur
-du martyre, en se plaignant de ce qu'on l'avait épargnée jusqu'alors,
-en dépit de sa profession de foi chrétienne. Priscus la fit battre
-de verges et l'envoya en prison: il ne tarda pas à l'y suivre, et il
-essaya de la violer; mais la sainte se défendit fortement, et la grâce
-de Dieu paralysa la lubricité de ce païen. Lui, se crut ensorcelé, et
-il chargea son intendant d'aller séduire par des promesses ou vaincre
-par des menaces l'intrépide prisonnière; mais l'intendant ne put
-pas ouvrir la porte du cachot, contre laquelle les haches mêmes ne
-faisaient que s'émousser, et il fut saisi par le diable, qui le força
-de se déchirer de ses propres mains. Le juge exposa inutilement la
-vierge à divers supplices, qui ne réussirent pas à lui ôter la vie,
-encore moins sa virginité. Cependant il avait donné ordre de la livrer
-à tous les jeunes libertins qui voudraient abuser d'elle jusqu'à ce
-qu'elle en mourût; mais ces libertins ne se souciaient pas de tenir
-tête à une magicienne, et les plus audacieux ne dépassèrent pas le
-seuil de la cellule où la sainte était renfermée dans l'attente de son
-déshonneur. Un d'eux pourtant, à qui la luxure donnait du coeur, osa
-pénétrer dans cette cellule; il fut bien surpris d'y trouver Euphémie
-entourée de vierges qui priaient avec elle; il confessa timidement
-sa mauvaise intention et se fit chrétien. Euphémie resta donc vierge,
-malgré les détestables projets de Priscus, qui voulut la voir décapiter
-et qui n'eut pas même le temps de dévoiler les mystères de ce corps
-sans tache; car, au moment où il allait profaner de ses regards
-impudiques cette virginité que la mort lui avait dérobée, il fut dévoré
-par un lion qui s'était échappé de la fosse et qui ne laissa pas un
-seul débris du persécuteur des vierges. «Sainte vierge triomphante,
-s'écrie saint Ambroise, à qui nous empruntons ce récit, en recevant
-la couronne de la virginité, tu méritas aussi la palme du martyre!» De
-pareils exemples gagnaient à la virginité et à la chasteté chrétienne
-toutes les âmes qu'ils enlevaient à la Prostitution et à l'impureté du
-paganisme.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV.
-
- SOMMAIRE. --Les faux docteurs et les sectes blasphématrices. --Les
- _nicolaïtes_. --Atroces préceptes attribués au diacre Nicolas,
- fondateur de cette secte. --Les _phibionites_, les _stratiotiques_,
- les _lévitiques_ et les _borborites_. --Abominations de ces sectes,
- décrites par saint Épiphane. --Les hérésies du corps et celles de
- l'esprit. --Les _carpocratiens_ et les _valésiens_. --Épiphane.
- --Marcelline. --Les _caïnites_ et les _adamites_. --Impuretés
- corporelles auxquelles se livraient les caïnites. --L'_Ascension
- de saint Paul au ciel_. --Hérésie de Quintillia. --Prodicus.
- --Déréglements monstrueux du culte des adamites. --Réforme morale
- que subit cette secte après la mort de son fondateur. --Les
- _marcionites_. --Les _valentiniens_, etc.
-
-
-Nous avons dit que si la continence et la chasteté des premiers
-chrétiens étaient suspectes aux gentils, les hérétiques n'avaient que
-trop justifié l'opinion des incrédules à cet égard. Ces hérétiques
-semblaient surtout avoir pris à tâche de souiller la morale évangélique
-et d'étouffer sous la matière le flambeau spirituel du christianisme.
-Ce n'étaient pourtant pas des païens déguisés, qui avaient pénétré
-dans le sanctuaire de l'Église du Christ, pour le déshonorer en y
-introduisant les impuretés du culte idolâtre et en renchérissant sur
-la doctrine d'Épicure et des anciens philosophes grecs. C'étaient
-des illuminés chrétiens, si l'on peut se servir de cette expression
-moderne; c'étaient des novateurs fanatiques, qui voulaient faire
-servir le puissant auxiliaire de la volupté au triomphe d'une religion
-toute métaphysique. Pendant trois siècles, le schisme ne cessa de
-se reproduire et de se transformer dans le sein même de l'Église
-naissante, et la Prostitution fut presque toujours employée, comme un
-moyen de propagande et de domination mystérieuses, par ces hérésies qui
-découlaient souvent des croyances et des moeurs religieuses de l'Inde.
-
-La première hérésie qui ait fait irruption dans le christianisme,
-remonte aux temps des apôtres, et se rattache peut-être aux antiques
-traditions que le culte de Baal avait laissées dans la Judée. La
-seconde épître de saint Pierre, que la chronologie chrétienne date de
-l'an 65, paraît concerner cette hérésie, qui eut pour auteur un des
-sept premiers diacres. «Or, il y a eu de faux prophètes dans le peuple,
-disait saint Pierre, comme il y aura parmi vous de faux docteurs qui
-introduiront des sectes de perdition et qui renieront Dieu qui les a
-rachetés, en attirant bientôt la perdition sur eux-mêmes, et plusieurs
-imiteront les débauches de ces méchants, par qui sera blasphémée la
-voix de la vérité.» Saint Pierre dit ensuite que Dieu, qui a déchaîné
-le déluge sur l'ancien monde, en n'épargnant que Noé et sa famille;
-qui a réduit en cendres les villes impies de Sodome et de Gomorrhe,
-en arrachant Lot à l'impur contact des habitants de ces deux cités
-(_à luxuriosâ conversatione eripuit_); Dieu délivrera de la tentation
-ceux qui l'honorent, et se réservera de punir les pécheurs au jour
-du jugement: parmi ces pécheurs, il distingue particulièrement ceux
-qui, entraînés par la chair, marchent dans la passion de l'impudicité
-(_qui post carnem in concupiscentiâ impudicitiæ ambulant_), méprisent
-toute domination, audacieux qui se complaisent en eux-mêmes et qui ne
-craignent pas d'introduire des sectes blasphématrices. «Ces hommes,
-semblables à des bêtes déraisonnables qui courent naturellement à
-leur perte, blasphémant contre ce qu'ils ignorent, périront dans
-leur corruption et recevront la récompense de leur iniquité: eux, qui
-regardent la volupté comme les délices du siècle, se jettent dans ces
-délices de souillure et d'infamie (_coinquinationis et maculæ delicis
-affluentes_), et vous prostituent dans leurs festins impudiques;
-eux, qui ont les yeux pleins d'adultère et toujours ardents au péché
-(_oculos habentes plenos adulterii et incessabilis delicti_); eux, qui
-séduisent les âmes faibles et qui ont le coeur exercé à la convoitise;
-fils de malédiction, ils vont errant, hors du droit chemin, comme
-Balaam, qui aima le salaire d'iniquité.» On voit, dans ce passage assez
-confus, que ces hérétiques ne se piquaient pas de rester chastes et
-purs, mais il est difficile de constater, d'après le texte même de
-la Vulgate, le genre d'impureté que saint Pierre leur reproche. Un
-commentateur, donnant à cette comparaison des nicolaïtes avec Balaam
-une portée que nous n'apprécierons pas, suppose que leur hérésie avait
-fait jouer à l'âne un rôle infâme, si l'on peut expliquer dans ce sens
-un verset que nous ne traduisons pas, pour ne lui faire rien dire
-de plus ni de moins: _Subjugale mutum animal, hominis voce loquens,
-prohibuit prophetæ insipientiam_.
-
-Cependant, s'il n'était pas question de bestialité dans l'hérésie
-des nicolaïtes, on ne peut douter que la sodomie ne s'y trouvât mêlée
-sous le manteau de la fraternité catholique. Les Pères de l'Église,
-qui ont parlé des nicolaïtes avec autant d'horreur que d'indignation
-(saint Ignace, _Epist. ad Trall. et ad Philadelph._; saint Clément
-d'Alexandrie, _Strom._, l. III; saint Irénée; saint Épiphane, etc.),
-n'avaient pas vu les commencements de cette secte abominable, et n'en
-savaient que ce qu'ils tenaient de la tradition orale. Selon plusieurs
-d'entre eux, le diacre Nicolas, que saint Irénée qualifie formellement
-de _maître des nicolaïtes_, aurait imaginé son odieuse hérésie pour se
-venger des apôtres, notamment de saint Pierre, qui le blâmaient d'avoir
-repris sa femme avec lui, après qu'il se fut séparé d'elle pour garder
-la continence. Nicolas, afin d'excuser sa faiblesse, se mit à enseigner
-effrontément que, pour acquérir le salut éternel, il était nécessaire
-de se souiller de toutes sortes d'impuretés. Les raisonnements sur
-lesquels il appuyait cette monstrueuse doctrine, n'étaient pas de
-nature à l'absoudre: il prétendait qu'une chair souillée devait être
-plus agréable à Dieu, parce que les mérites du divin Rédempteur avaient
-lieu de s'exercer davantage sur elle, pour la rendre digne du paradis.
-D'autres Pères de l'Église essayèrent de défendre la mémoire de Nicolas
-contre la honte de l'exécrable hérésie qui s'était répandue sous son
-nom parmi les chrétiens: ils déclarèrent que ce Nicolas avait vécu
-chastement sous le toit conjugal, sans autre commerce que celui de sa
-femme légitime, qui lui donna plusieurs filles et un fils: celui-ci fut
-évêque de Samarie et les filles moururent vierges. Quant aux atroces
-préceptes qu'on lui attribuait, il n'était coupable que d'avoir employé
-une expression amphibologique, en disant _abuser de la chair_ dans le
-sens de _mortifier la chair_. Ses disciples, dit-on, avaient pris à la
-lettre cette locution vicieuse, et ne se privaient pas d'abuser de la
-chair, sous la responsabilité du pieux diacre qui n'y avait pas entendu
-malice.
-
-Ce ne fut pas la seule exagération de la légende, relativement à ce
-Nicolas que l'Église dut souvent maudire, à cause des excès de ses
-prétendus imitateurs. On racontait que sa femme était fort belle,
-et qu'il était, lui, fort jaloux. Les apôtres lui reprochaient sa
-jalousie, tellement que, pour échapper à des sarcasmes perpétuels, il
-fit venir cette femme dans une assemblée des chrétiens, et l'autorisa
-hautement à prendre pour mari celui qu'elle voudrait. La légende
-ne dit rien de plus, et l'on ne sait pas si la femme de Nicolas
-profita de cette autorisation. Quoi qu'il en fût, on vit, dans la
-conduite de Nicolas, une excitation à la débauche et une indulgence
-plénière accordée aux désirs sensuels. Les premiers nicolaïtes ne
-s'amusèrent donc pas à rattacher aux dogmes leur hérésie licencieuse;
-ils ne changèrent rien à l'enseignement chrétien, si ce n'est qu'ils
-prêchèrent d'exemple l'oubli de toute pudeur sexuelle. Plus tard, pour
-justifier leur séparation de l'Église, ils s'attaquèrent à la divinité
-de Jésus-Christ et soutinrent que les plus illicites voluptés étaient
-bonnes et saintes, attendu que le Fils de Dieu aurait pu les éprouver
-en habitant un corps terrestre et sensible. Bientôt, sans abandonner
-leurs pratiques obscènes, ils se rapprochèrent des gnostiques et se
-confondirent avec eux, en formant de nouvelles sectes sous les noms de
-_phibionites_, de _stratiotiques_, de _lévitiques_ et de _barborites_.
-Ces nouvelles sectes, dont saint Épiphane a décrit les abominations
-à la fin du quatrième siècle, avaient toutes le même but, savoir
-le contentement des appétits charnels et le retour aux instincts de
-nature. Elles se sont perpétuées secrètement jusqu'au douzième siècle,
-où elles essayèrent de sortir de leur obscurité pour y rentrer à
-jamais.
-
-Les hérésies des premiers siècles se divisaient, pour ainsi dire, en
-deux classes distinctes: celles du corps et celles de l'esprit. Ces
-dernières, entre lesquelles il suffit de nommer celles de Sabellius,
-d'Eutychès, de Symmache, de Jovinien, ne s'intéressaient qu'à des
-questions de philosophie religieuse et de métaphysique abstraite; ils
-se perdaient généralement en rêveries relatives à la divinité et à
-la mission de Jésus-Christ. Les hérésies du corps joignaient, à ces
-imaginations plus ou moins ingénieuses ou extravagantes, comme but ou
-comme moyen, un prodigieux débordement de sensualité. Le gnosticisme,
-émané des religions asiatiques, était venu s'attacher à tous les
-rameaux de la religion chrétienne, et les étouffait de ses branches
-parasites souvent pleines de poison et de scandale. La doctrine la
-plus fréquente chez tous les hérétiques, c'était la communauté des
-femmes et la promiscuité des sexes. Les carpocratiens et les valésiens
-professaient cette doctrine vers le commencement du deuxième siècle.
-Carpocrate, qui avait étudié dans l'école païenne d'Alexandrie, n'était
-réellement qu'un disciple d'Épicure, quoiqu'il s'intitulât chrétien. Il
-faisait, en effet, de Jésus-Christ un philosophe épicurien, qui s'était
-mis, disait-il, en communication directe avec Dieu, et qui avait vaincu
-les démons créateurs du monde. Ces démons ayant été renfermés dans
-l'enfer, le mal n'existait plus sur la terre, et tout ce qui pouvait
-être fait par les hommes suivant cette maxime de l'Évangile: Ne faites
-pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fît à vous-même,
-tout était licite et autorisé. On comprend qu'un pareil précepte
-ne laissait rien subsister de la continence chrétienne, et que les
-carpocratiens abusaient d'eux-mêmes et des autres, dans l'intérêt de
-leurs passions brutales. La pudeur, cette noble et touchante fiction
-qui distingue les êtres intelligents de la brute, fut supprimée par
-ces sectaires, qui la niaient et qui la regardaient comme injurieuse
-à la divinité. Carpocrate n'emporta pas son hérésie avec lui dans la
-tombe: son fils Épiphane, qui avait également appris la philosophie
-épicurienne et platonicienne dans les écoles d'Alexandrie, eut le temps
-de compléter le système philosophique de son père, quoiqu'il mourût à
-dix-huit ans, en décrétant que les femmes seraient communes parmi les
-carpocratiens, et que nulle d'elles n'aurait le droit de refuser ses
-faveurs à quiconque les lui demanderait en vertu du droit naturel.
-Épiphane fut considéré comme un dieu, et on lui éleva une statue à
-Samé, ville de Céphalonie. Une femme de sa secte, nommée Marcelline,
-vint à Rome vers l'an 160, et y fit beaucoup de prosélytes, à la
-sueur de son corps. C'était dans des agapes ou repas nocturnes, que
-les carpocratiens et les épiphaniens commettaient leurs infamies: ils
-mangeaient et buvaient avec peu de sobriété; puis, le repas terminé,
-les grâces dites, le roi du festin criait par trois fois: «Loin de nous
-les lumières et les profanes!» Alors, on éteignait les flambeaux, et
-ce qui se passait dans les ténèbres, sans distinction de sexe, d'âge
-et de parenté, ne devait pas même laisser de traces dans le souvenir,
-et représentait aux yeux des docteurs de la secte l'image confuse de la
-nature avant la création.
-
-Les Pères de l'Église, saint Épiphane surtout (_Hær._, 27), ont tonné
-contre les mystérieuses prostitutions de ces hérétiques, qui semblaient
-avoir pris à tâche de déshonorer le nom chrétien; mais les sectateurs
-de Carpocrate et d'Épiphane étaient des saints auprès des caïnites et
-des adamites, que le deuxième siècle vit se multiplier dans le sein
-de l'Église avec une effrayante émulation. Le nom de l'inventeur du
-caïnisme n'est pas connu: on a lieu de supposer que c'était un de ces
-audacieux gnostiques qui ne craignaient pas de s'adresser aux penchants
-les plus pervers de l'humanité, pour fonder leur impure domination
-sur un crédule troupeau d'esclaves. Les caïnites avaient pour dogme
-la réhabilitation du mal et le triomphe de la matière sur l'esprit.
-Ils prenaient donc à rebours l'interprétation des livres saints, et
-ils honoraient, comme des victimes injustement sacrifiées, les plus
-exécrables types de la méchanceté humaine, marqués au sceau de la
-réprobation divine, depuis Caïn jusqu'à Judas Iscariote. Caïn surtout
-avait le triste honneur d'exciter au plus haut degré leur admiration
-et leur estime; ils justifiaient ainsi le meurtre d'Abel. On reconnaît
-dans cette affreuse doctrine une inspiration de l'arimanisme persan,
-appliqué à la lecture de la Bible et des Évangiles. Ils se glorifiaient
-d'imiter les hideux vices qu'ils attribuaient à Caïn, et qu'ils
-retrouvaient avec amour chez les habitants de Sodome et de Gomorrhe;
-ils protestaient contre la destruction de ces villes maudites, et ils
-se flattaient de pouvoir les rebâtir un jour sous la sauvegarde de
-Caïn, qui personnifiait pour eux le principe du mal ou l'Arimane de
-Zoroastre. Les Pères de l'Église se sont peut-être abusés cependant
-sur l'hérésie qu'ils combattaient et qu'ils ne connaissaient pas à
-fond, car il est difficile de croire que de pareilles turpitudes aient
-eu cours publiquement, et se soient produites sous l'empire d'une
-croyance chrétienne; or les caïnites ne contestaient pas la divinité
-de Jésus-Christ et son oeuvre de rédemption. Comment accorder cette
-croyance avec le culte du mal et de l'abomination? «Il n'y avoit
-point d'impureté corporelle où ils ne se plongeassent, dit Bayle, qui
-ne fait qu'analyser les récits de Tertullien, de Théodoret, de saint
-Irénée et de saint Épiphane; point de crime où ils ne se crussent en
-droit de participer; car, selon leurs abominables principes, la voie
-du salut étoit diamétralement opposée aux préceptes de l'Écriture. Ils
-s'imaginoient que chaque volupté sensuelle étoit présidée par quelque
-génie: c'est pourquoi ils ne manquoient pas, quand ils se préparoient
-à quelque action déshonnête, d'invoquer nommément le génie qui avoit
-l'intendance de la volupté qu'ils alloient goûter.» Cette définition
-du culte des caïnites prouverait qu'ils n'étaient pas dégagés des
-habitudes de l'idolâtrie païenne, et qu'ils avaient seulement remplacé
-les dieux par des génies. On n'a rien conservé de leurs livres, et l'on
-doit regretter surtout leur fameuse _Ascension de saint Paul au ciel_,
-sorte d'Apocalypse dans lequel la vision de saint Paul avait révélé
-à ces hérétiques une incroyable théorie d'impuretés. Quoi qu'il en
-soit, on ne peut guère douter que les caïnites aient été plus ou moins
-adonnés aux honteux égarements de l'amour antiphysique, et ce fut pour
-entraîner les femmes dans la secte des caïnites, qui les méprisaient,
-qu'une jeune femme, nommée Quintillia, voulut établir une hérésie dans
-l'hérésie elle-même, et prêcha le caïnisme à l'usage des femmes: ce
-caïnisme-là, moins infect que celui de Sodome, descendait de Sapho en
-ligne directe, mais figurait sans doute aussi dans les merveilleux
-récits de la vision de saint Paul. Il eut, grâce à Quintillia, qui
-n'était peut-être qu'une courtisane, beaucoup de vogue en Afrique, où
-il s'enracina, surtout à Carthage.
-
-Les adamites avaient fait remonter leur doctrine au premier homme pour
-n'avoir rien à démêler avec les caïnites; mais, du premier homme,
-ils ne séparaient pas la femme, comme les héritiers de Caïn et de
-Sapho. Le fondateur de leur secte fut un nommé Prodicus, qui avait
-été carpocratien, et qui n'approuvait pas le mystère que Carpocrate
-avait imposé à l'opération charnelle. Selon lui, ce qui était un bien
-dans les ténèbres ne pouvait être un mal en plein jour. Il eut donc
-l'audace de permettre et de prescrire des «copulations publiques
-entre les deux sexes.» C'est ainsi que Bayle a traduit ce texte de
-Théodoret: +prophanôs largeuein+ (_publice scortari_). Saint Clément
-d'Alexandrie impute les mêmes infamies à la secte de Carpocrate, qui,
-dit-il, devait établir ses lois pour des chiens, des boucs et des
-pourceaux. L'initiation des adamites avait lieu dans une de ces agapes
-où les hérétiques libidineux ouvraient le champ à leurs détestables
-mystères. Prodicus changea quelque chose à l'usage des accouplements
-formés au hasard et répétés sans choix dans une nuit profonde qui
-faisait l'égalité des âges et des rangs. Théodoret (_Hæret._, lib. I et
-V) raconte que Prodicus, mécontent des déceptions de cette ténébreuse
-orgie, invita ceux qui célébraient les agapes à se précautionner
-d'avance et à se concerter entre eux, de manière que le consentement et
-l'accord des deux parties réglassent leur rencontre et leur union, au
-moment où les lumières seraient éteintes. Les conditions de la débauche
-se discutaient et se traitaient à l'amiable, avant que l'agape eût
-rassemblé les convives autour de la table carpocratienne. Théodoret
-s'appuie ici du témoignage de saint Clément d'Alexandrie (_Strom._,
-lib. III), qui parle, en effet, de ces conventions impudiques, imitées,
-d'ailleurs, des moeurs conviviales de Rome païenne; car Horace, dans
-une de ses odes (lib. III, 6), signale les adultères qui s'exécutaient
-ainsi, d'intelligence avec le mari aviné et presque sous ses yeux,
-quand on avait emporté les flambeaux et livré la place à la volupté.
-
- Mox juniores quærit adulteros
- Inter mariti vina: neque eligit
- Cui donet impermissa raptim
- Gaudia, luminibus remotis;
- Sed jussa coram non sine conscio
- Surgit marito: seu vocat institor,
- Seu navis Hispanæ magister,
- Dedecorum pretiosus emtor.
-
-On voit par cette citation que les païens et Horace lui-même étaient de
-véritables carpocratiens sans le savoir, d'où il résulte que ceux-ci
-n'étaient que des païens mal convertis. Prodicus, pour motiver ces
-déréglements monstrueux, prétendait «que les âmes avaient été envoyées
-dans les corps, non pas pour être punies, mais afin que par toutes
-sortes de voluptés elles rendissent hommage aux anges ou aux génies
-qui avaient créé le monde.» Il avait, en outre, par un sacrilége
-détestable, voulu représenter l'union mystique des frères et soeurs en
-Jésus-Christ, par la conjonction charnelle de l'homme avec la femme. On
-dut lui savoir gré pourtant de n'avoir point, à l'exemple des caïnites,
-sanctifié les moeurs de Sodome et tenté de détruire l'humanité dans son
-berceau.
-
-Cependant, après Prodicus qui vivait en 120, les adamites subirent
-une réforme morale dont l'auteur est resté inconnu: ils se vouèrent à
-la continence et à la virginité, quoiqu'ils abusassent de l'imitation
-de leur patron, au point de vouloir revenir à l'état de nudité du
-premier homme. Les Pères ne nous donnent pas la raison de cette bizarre
-hérésie, et l'on est réduit à des conjectures qui nous amènent à
-croire que les adamites, en adoptant ce costume indécent pour leurs
-cérémonies secrètes, sinon pour les rites publics du culte, avaient
-eu l'intention de se rappeler mutuellement l'innocence de l'homme,
-antérieurement au péché d'Adam. «Ils s'assemblent, dit saint Épiphane,
-tout aussi nus qu'ils étaient au sortir du ventre de leur mère, et
-en cet état, ils font leurs lectures, leurs oraisons et leurs autres
-exercices de religion.» Saint Augustin ne fait que répéter presque
-textuellement les paroles de saint Épiphane. «Ainsi, hommes et femmes,
-ils s'assemblent nus, ils écoutent nus les lectures, ils prient nus,
-et nus ils célèbrent les sacrements (_nudi itaque mares feminæque
-conveniunt, nudi lectiones audiunt, nudi orant, nudi celebrant
-sacramenta_).» Malgré cette délicate épreuve de leur continence, ces
-adamites restaient chastes ou du moins n'en venaient jamais aux actes
-de la chair, mais ils ne conservaient pas la pudeur des yeux, et le
-spectacle de toutes ces nudités salissait leur pensée, en leur donnant
-plus de peine à se défendre des aiguillons de la concupiscence. Mais
-saint Épiphane et saint Augustin disent expressément qu'ils résistaient
-à cette continuelle provocation de la luxure, et qu'ils finissaient
-par se regarder comme des choses inertes. Néanmoins, saint Clément
-d'Alexandrie, qui s'obstine à voir les imitateurs de Prodicus dans
-les héritiers de son hérésie, les accuse toujours de s'accoupler dans
-les ténèbres, à la suite de leurs impures agapes: +to kataischynon
-autôn tên pornikên tautên dikaiosynên ekpodôn poiêsamenous phôs tê
-tou lychnou peritropê, mignysthai+. Nous n'oserons pas nous prononcer,
-entre des avis si opposés, pour ou contre les faits et gestes des
-adamites; nous pensons pourtant que ces sectaires, qui n'étaient que
-des gnostiques d'une espèce particulière, se conduisaient dans leurs
-assemblées nocturnes aussi honnêtement que le leur permettait la nudité
-dont ils faisaient parade en l'honneur d'Adam et d'Ève.
-
-Cette nudité allégorique devint même, pour certains adamites des deux
-sexes, une condition normale de la vie ascétique. Ils demeuraient nus,
-avec une ceinture qui leur couvrait les reins, et ils se cachaient,
-soit par groupes, soit isolés, dans le fond des bois et des déserts;
-ils s'enfuyaient à l'approche de tout être humain qui se distinguait
-d'eux par ses vêtements, et ils aspiraient à se croire revenus aux
-premiers âges du monde, où l'homme menait la vie des animaux. Cette
-vie bestiale devait souvent produire chez ces êtres dégradés un oubli
-complet de leur sexe et un amortissement absolu des sens. Aussi,
-quand parfois ils rentraient dans la société de leurs semblables, sans
-consentir à se montrer vêtus en public, ils affectaient de n'être plus
-d'aucun sexe, ils paraissaient insensibles à la vue et au toucher
-de la chair. «Ils sont hommes avec les hommes, dit saint Clément
-d'Alexandrie, femmes avec les femmes; ils voulaient être de tous les
-deux sexes.» Cette phrase complémentaire implique peut-être un sens
-bien différent de celui qu'Évagrius a cru devoir adopter en rapportant
-ce fait singulier (_Histor. eccles._, lib. I, cap. 21). Il faudrait
-comprendre plutôt, en effet, que ces espèces de satyres se livraient
-à tous les déportements de leur salacité, sans distinction de sexe ni
-de personnes. C'est ainsi du moins que les adamites se perpétuèrent
-à travers les siècles jusqu'au seizième, où ils apparurent pour la
-dernière fois, à moins qu'on ne veuille les reconnaître encore dans les
-convulsionnaires du dix-huitième siècle.
-
-Ces excès d'impudicité, que les hérésiarques enveloppaient du
-manteau de la foi nouvelle, devaient inévitablement produire, en sens
-contraire, des excès de continence et d'ascétisme. C'était toujours
-le gnosticisme qui empruntait une forme chrétienne et qui créait un
-nouveau foyer d'hérésie. On vit naître successivement plusieurs sectes
-gnostiques qui se condamnaient à d'étranges servitudes de chasteté: les
-unes, pour ressembler à Jésus-Christ, qui mourut vierge; les autres,
-pour se rapprocher autant que possible de l'état de l'homme dans le
-paradis; ceux-ci, pour tuer le péché en ne perpétuant pas l'humanité;
-ceux-là, pour se soustraire à l'empire du démon qui s'incarnait dans
-la femme. Les encratites ou les continents, les marcionites et les
-valentiniens, se firent connaître presque en même temps, au milieu du
-deuxième siècle, par leur exagération de chasteté. Le fondateur de la
-secte des marcionites, Marcion, fils d'un pieux évêque de Sinope en
-Paphlagonie, n'avait pas d'abord été un modèle bien édifiant de cette
-continence, qu'il prêcha plus tard avec autant d'autorité que saint
-Paul, car il commença ses actes d'hérésiarque par une fornication
-dont il ne put se faire absoudre par son père; il se vengea de son
-excommunication en jetant le trouble parmi les orthodoxes. Après avoir
-débauché une fille, il se lia de corps et d'esprit avec une femme
-qui l'aida dans son apostolat d'hérésie. Il n'admettait que l'état de
-célibat et la continence absolue chez les chrétiens, et il ne baptisait
-que ceux ou celles qui faisaient voeu de conserver leur pureté
-charnelle et spirituelle. Cependant il trouvait bon que les sodomites
-eussent été délivrés des enfers par les mérites du Rédempteur, et
-il assurait que, les corps ne devant pas ressusciter, leur souillure
-n'altérait pas les âmes qui arrivaient seules devant Dieu purifiées par
-la mort. Les marcionites ne se tenaient pas à l'écart de la société des
-femmes, lorsqu'ils croyaient avoir dompté la chair; celles-ci pouvaient
-administrer le baptême et dire la messe, pourvu qu'elles eussent
-les mains pures et l'âme candide. Marcion, à l'instar des principaux
-gnostiques, reconnaissait dans la nature l'existence de deux principes,
-l'un bon et l'autre mauvais, éternellement en guerre; il attribuait à
-la continence le pouvoir de combattre et de vaincre toutes les embûches
-du démon, qui avait son fort dans la tête de la femme. Cette hérésie,
-en dépit des privations qu'elle imposait à ses adeptes, fit de tels
-progrès dans tout l'empire, que Constantin le Grand publia un édit
-contre les marcionites en 326, et que, près d'un siècle plus tard,
-Théodoret, évêque de Tyr, en convertit plus de dix mille dans le cours
-de son épiscopat.
-
-Valentin, qui vécut dans le même temps que Marcion, fut plus versé que
-lui dans les abstractions de la philosophie gnostique et platonicienne;
-mais, comme lui, comme beaucoup de philosophes d'Alexandrie, il
-jugea utile de ranger l'homme sous le joug de la continence. Ses
-obscures théories religieuses ne s'adressaient, d'ailleurs, qu'aux
-plus hautes aspirations de l'esprit, qui se détachaient du corps
-comme d'un poids inutile. Les valentiniens, qui évitaient avec soin
-les aiguillons de la luxure, mortifiaient le corps de manière à ne
-pas lui laisser le libre usage de ses facultés; ils ne buvaient
-pas de vin, jeûnaient, dormaient peu et sur la dure, ne fixaient
-pas leurs regards sur les objets extérieurs et ne tendaient qu'à se
-perdre dans les nuages de la métaphysique. On les accusa toutefois
-de désordres qui eussent été au-dessus de leurs forces, si ces
-désordres n'avaient pas été contraires à l'essence même de leur
-doctrine. Les marcionites devenaient presque des êtres éthérés et
-des intelligences immatérielles, dans ce commerce habituel avec les
-génies ou les éons qu'ils avaient imaginés comme intermédiaires entre
-l'homme et la Divinité. Il est possible néanmoins que la mystique
-Prostitution des incubes et des succubes, qui ont souillé souvent
-la couche la plus chaste au moyen âge, soit née tout naïvement de
-l'hérésie des marcionites. Les encratites ou les continents ne furent
-pas moins sévères que les marcionites à l'égard du péché de la chair.
-Ils tiraient leur origine des épîtres de saint Paul, expliquées
-par Tatien, disciple de saint Justin. Tatien avait fait un dogme
-des répugnances de saint Paul contre le mariage; il avait condamné
-ce sacrement comme une conjonction détestable, et il ordonnait le
-célibat comme un acheminement à la vie angélique. C'était l'abus d'une
-foi vive et impatiente, car Tatien se proposait de transporter sur
-la terre la perfection des élus du paradis. Les sectateurs de cet
-hérésiarque poussèrent jusqu'à la folie cette passion de la pureté
-et de la continence; ils s'estimaient seuls purs et parfaits entre
-les chrétiens, et ils faisaient un tel usage de l'eau, extérieurement
-et intérieurement, comme symbole d'ablution, qu'ils furent surnommés
-_hydroparastates_.
-
-Les valésiens, qui n'eurent qu'une vogue de curiosité vers 240,
-poussèrent plus loin encore le culte de la pureté corporelle, car leur
-fondateur, l'Arabe Valésius, en s'inspirant du sacrifice qu'Origène
-avait fait de son sexe aux mortifications de la chair, se persuada que
-la véritable chasteté ne pouvait résider que dans une nature mutilée;
-il déclara que, pour anéantir le péché de l'incontinence, il en fallait
-détruire la cause, et il n'eut aucun regret de se séparer de cette
-périlleuse virilité qui l'avait induit à pécher et qui en avait fait
-pécher d'autres. Ses disciples ne s'aperçurent pas qu'ils ne faisaient
-qu'entrer en concurrence avec les prêtres de Cybèle; et non contents de
-se livrer eux-mêmes à une castration qui ressemblait fort à un martyre,
-ils se vouaient avec une sorte de frénésie à la propagation de leur
-cruelle hérésie: ils ne sortaient qu'armés d'un petit couteau pointu
-et tranchant, semblable à celui avec lequel les chirurgiens enlevaient
-la verge ou les testicules aux esclaves destinés à la condition
-d'eunuques ou au métier de _spadones_; on les voyait lancer çà et là
-des regards torves et cherchant une victime, sans interrompre le fil
-de leurs oraisons mentales; ils ne trouvaient pas à faire beaucoup de
-prosélytes qui consentissent à se rendre eunuques, mais ils usaient
-de violence pour conquérir des corps à la chasteté valésienne, et ils
-mutilaient impitoyablement tous les patients, chrétiens ou païens, qui
-leur tombaient sous la main. Ce fut principalement dans la Judée, que
-ces furieux hérétiques, qui suivaient d'ailleurs les sentiments des
-gnostiques, s'attaquèrent ainsi aux pauvres pécheurs, sous prétexte
-d'en faire des anges de leur vivant.
-
-Mais ces gnostiques n'étaient pas tous aussi radicalement ennemis de
-l'oeuvre de la chair. Sous le nom de manichéens, au contraire, ils
-proclamaient, avec la haine du mariage, le libre et immodéré exercice
-de toutes les facultés sensuelles. Ces manichéens, qui ont presque
-balancé la prépondérance des vrais chrétiens dans le quatrième siècle,
-et qui se sont glissés jusqu'à nous à travers les rudes guerres que
-l'Église leur a faites, avaient voulu, si l'on en croit les Pères
-et les conciles, ériger le culte des sens et fonder la Prostitution
-religieuse à la place de l'Évangile et du culte de l'esprit. L'auteur
-de cette mystérieuse hérésie fut un Perse, nommé Manès, qui avait
-déposé son étrange doctrine dans des livres où ses disciples puisèrent
-le principe de toutes les impuretés. On a peine à croire ce que saint
-Augustin raconte de leur système sur le salut des âmes séparées des
-corps. Suivant ce système, Dieu avait construit une grande machine
-composée de douze vaisseaux aériens, qui étaient continuellement
-chargés d'âmes et qui les transportaient à travers les espaces dans
-la lune et dans le soleil, mais le voyage s'opérait sous de bizarres
-auspices. Il y avait, dans les vaisseaux, des vierges divines qui
-prenaient la forme masculine pour donner de l'amour aux femmes, et
-la forme féminine pour exciter les ardeurs des hommes; en sorte que
-les âmes des deux sexes ne cessaient de s'épurer dans cet immense
-accouplement: car, disaient les manichéens, pendant l'émotion de la
-luxure, la lumière se dégage des substances ténébreuses de la matière
-et saillit vers la Divinité (_ut per hanc illecebram, commota eorum
-concupiscentia, fugiat de illis lumen, quod membris suis permixtum
-tenebant_). Si les manichéens avaient mis la Prostitution dans les
-sphères célestes, ils n'avaient garde de vouloir l'abolir sur la
-terre; aussi, considéraient-ils l'acte vénérien comme une oeuvre
-sainte, à condition que la sainteté de cet acte ne fût pas compromise
-ou annihilée par le mariage et par la conception. _Et si utuntur
-conjugibus_, dit saint Augustin (_de Hæresibus_, cap. 46), _conceptum
-tamen generationemque devitant, ne divina substantia quæ in eos per
-alimenta ingreditur vinculis carneis ligetur in prole_. C'était une
-incroyable imagination que de voir dans la génération des enfants
-une diminution de la substance divine que chacun s'incorporait par la
-nutrition! Avec des idées aussi monstrueuses, les manichéens étaient
-convaincus d'avance de toutes les turpitudes qu'on leur imputait,
-et ils furent persécutés par les chrétiens ainsi que les chrétiens
-l'avaient été par les païens. «Comme ils croyoient que l'esprit venoit
-du bon principe, dit Maimbourg dans son _Histoire de saint Léon_, et
-que la chair et le corps étoient du méchant, ils enseignoient qu'on le
-devoit haïr, lui faire honte et le déshonorer en toutes les manières
-qu'on pourroit; et sur cet infâme précepte, il n'y a sorte d'exécrables
-impudicités dont ils ne se souillassent dans leurs assemblées.» Ce
-n'est pourtant pas une raison suffisante pour ajouter foi à l'horrible
-et dégoûtante pratique dont les accuse saint Augustin, en prétendant
-qu'ils mêlaient à leurs hosties et à leurs aliments de la semence
-humaine: «_Qua occasione vel potius execrabilis superstitionis quadam
-necessitate coguntur electi eorum, velut eucharistiam conspersam
-cum semine humano sumere, ut etiam inde, sicut de aliis libis quos
-accipiunt, substantia illa divina purgetur... Ac per hoc sequitur eos,
-ut sic eam et de semine humano, quam admodum de aliis seminibus, quæ in
-alimentis sumunt, debeant manducando purgare._» N'est-il pas évident
-que la Prostitution était partout où le christianisme de l'Évangile
-n'était pas?
-
-
-
-
-CHAPITRE V.
-
- SOMMAIRE. --La Prostitution sacrée et la Prostitution hospitalière,
- dans le christianisme. --Les ermites, les vierges et les premiers
- moines. --Tableau des souffrances physiques auxquelles se soumirent
- les Pères du désert. --Les filles et les femmes ermites. --Légende
- de saint Arsène et de la patricienne romaine. --Le jeune solitaire
- et le patriarche. --L'ermite et sa mère. --Légende populaire de
- saint Barlaam et du roi Josaphat. --Le démon de la luxure et de
- la convoitise. --Légende d'un vieil ermite qui eut ce démon à
- combattre. --La Prostitution hospitalière dans les agapes nocturnes
- et à travers les solitudes catholiques. --Les moines errants. --Les
- _Sarabaïtes_. --Conduite impudente de ces moines dissolus. --Moeurs
- relâchées de certaines abbayes de femmes. --La Prostitution sacrée
- dans le culte des images. --Les saints apocryphes. --Culte obscène
- rendu en divers endroits jusqu'à la révolution française, par
- les femmes stériles, les maris impuissants et les _maléficiés_,
- aux saints Paterne, René, Prix, Gilles, Renaud, Guignolet, etc.
- --Légende de saint Guignolet. --L'oeil d'Isis et l'oie de Priape.
- --Statue indécente de saint Guignolet à Montreuil en Picardie.
- --Saint Paterne. --Saint Guerlichon. --Saint Gilles. --Saint René.
- --Saint Prix. --Saint Arnaud. --Vestiges du paganisme dans le culte
- chrétien.
-
-
-Le christianisme, lorsqu'il était en lutte avec la Prostitution
-païenne, trouva donc, dans son propre sein, d'indignes adversaires
-qui s'efforcèrent de le souiller de tous les désordres les plus
-abominables. Ces adversaires étaient quelquefois suscités par les
-religions profanes, que la foi du Christ sapait dans leurs honteuses
-racines attachées aux passions sensuelles de l'homme qui avait fait
-ses dieux à son image. Quelquefois aussi, les hérésiarques les plus
-redoutables n'étaient que des catéchumènes ignorants ou des diacres de
-bonne volonté, exaltés et aveuglés par les austérités, la prière et
-la solitude. Voilà comment la continence excessive pouvait produire
-l'excessive impureté; voilà comment des chrétiens, longtemps chastes
-et vertueux, se laissaient emporter à des aberrations criminelles,
-que les gentils eux-mêmes ne se fussent pas permises. Le principe de
-la chasteté de l'âme et du corps était la plus grande force de cette
-loi nouvelle, qui avait fait par là des esclaves soumis en faisant
-des prosélytes. Les docteurs et les Pères de l'Église ne cessèrent
-donc, en aucun temps, de poursuivre et de terrasser le paganisme dans
-les oeuvres de la Prostitution sacrée et légale. Mais, chose étrange!
-pendant que le christianisme naissant livrait cette guerre infatigable
-aux doctrines et aux actes de l'iniquité, il ne s'apercevait pas que
-la Prostitution sacrée, et même la Prostitution hospitalière, ces deux
-soeurs aussi vieilles que le monde, osaient déjà reparaître sous un
-déguisement chrétien, qui changeait complétement leur caractère et
-dissimulait leur origine primitive. Grâce à ce déguisement sous lequel
-on ne les reconnaissait plus, quoiqu'elles se révélassent assez par
-leurs actes, elles occupèrent une place parasite que l'hérésie leur
-avait conquise, et que la morale religieuse ne parvint à leur enlever
-que fort tard, en purifiant tout ce qui avait porté trace de leur
-passage.
-
-Ce fut dans la vie ascétique des ermites, des vierges et des premiers
-moines, que la Prostitution hospitalière, cette forme naïve de la
-Prostitution sacrée, sembla, sinon renaître, du moins essayer de
-prouver qu'elle avait existé dans des circonstances analogues. Des
-solitaires de l'un et de l'autre sexe avaient rompu violemment avec
-le siècle, et s'étaient retirés le long des rives du Jourdain et dans
-les déserts de la Thébaïde, pour y vivre d'une vie contemplative et
-pénitente, loin du péché, ce lion dévorant qu'ils redoutaient cent
-fois plus que les lions de ces vastes solitudes. Il fallait des
-années de cette existence laborieuse et sauvage, pour que le démon
-de la chair fût dompté, pour que ses ardeurs fussent éteintes, pour
-que l'esprit fût définitivement maître du corps. Pendant ces années
-de lutte et d'épreuve, où la révolte des sens menaçait souvent de
-briser toutes les entraves de la continence, l'âme avait des heures de
-doute et de faiblesse, des intervalles de vertige et de folie. Alors,
-de voluptueuses hallucinations erraient à l'entour de ces pauvres
-victimes du Tentateur; le saint homme ou la sainte femme n'avait plus
-conscience de son individualité ni de son état; la cellule étroite et
-nue, la caverne sombre et froide, la hutte misérable et ouverte aux
-intempéries de l'air se transformait, dans les rêves de celui ou de
-celle qui l'occupait, en un palais embaumé de parfums, resplendissant
-d'étoffes de soie, tout rempli de musique et de chants, tout encombré
-de vases d'or et d'argent, de tapis et de coussins, de tables
-chargées de mets exquis et de vins délicieux. Ordinairement, la prière
-triomphait de ces piéges de l'enfer, et le souffle de Dieu dissipait le
-nuage fascinateur; mais, dans ces moments difficiles, dans ces nuits
-d'insomnie brûlantes, dans ces journées de retour involontaire vers
-les choses de la terre, si tout à coup un voyageur égaré pénétrait
-dans l'asile de la vierge aux abois, si une femme, une chrétienne,
-avide des consolations de la parole de Dieu, apparaissait soudain aux
-yeux du patriarche en délire, le patriarche, la vierge, pouvaient se
-croire encore aux anciens temps bibliques et s'incliner avec amour
-devant l'hôte divin que le ciel lui envoyait. Le diable y aidant, la
-Prostitution hospitalière reprenait son empire, et laissait ensuite
-dans les larmes et le repentir la fragile vertu qu'elle avait abusée,
-avec les illusions de la science et les vanités du coeur humain.
-Était-il même besoin que les frères ou les soeurs, qui venaient ainsi
-visiter des solitaires, passassent pour des anges, et le devoir de
-l'hospitalité n'était-il pas toujours un encouragement au péché que
-l'occasion déterminait?
-
-En lisant les vies des Pères du désert, on voit à chaque page quelle
-était la puissance de la chair sur ces natures énergiques, épuisées
-par les jeûnes, les macérations et les souffrances physiques, mais
-exaltées aussi par la terreur du péché et l'impatience de la perfection
-spirituelle. «Hélas, mon Dieu! raconte saint Jérôme, le modèle des
-anachorètes; combien de fois, lorsque j'étais dans cette affreuse
-solitude, toute brûlée par les ardeurs du soleil, croyais-je encore
-me trouver au milieu des délices et des divertissements de Rome!
-Mes membres tout languissants faisaient horreur à voir par le sac
-dont ils étaient couverts; ma peau était aussi noire que celle d'un
-Éthiopien. Je ne faisais que pleurer et gémir; je ne dormais point, et
-si le sommeil m'accablait quelquefois et me fermait les yeux malgré
-moi, malgré toutes mes résistances, je me jetais sur la terre nue
-plutôt pour y briser mes os que pour les reposer. Je ne parle point
-de ma nourriture, puisque les solitaires, en quelque langueur qu'ils
-soient, ne boivent jamais que de l'eau froide, et que ce serait une
-sorte d'excès que de manger un aliment cuit. Et moi, qui me trouvais
-dans cet état et qui m'étais condamné à cette peine volontaire par la
-crainte que j'avais de l'enfer; moi qui n'avais pour compagnie que les
-scorpions et les bêtes féroces, je m'imaginais néanmoins quelquefois
-être dans la compagnie des jeunes filles! Mon visage était tout pâle
-à force de jeûnes; mon corps était tout froid et tout desséché, et je
-sentais néanmoins des chaleurs impures qui rendaient ma concupiscence
-toute vivante et tout embrasée dans une chair à demi morte. Combien de
-fois me suis-je prosterné aux pieds du Fils de Dieu, pour les arroser
-de mes larmes et les essuyer de mes cheveux! Combien de fois passai-je
-les semaines entières à dompter ma chair rebelle! Combien de fois ai-je
-consumé les jours et les nuits, criant continuellement et ne cessant de
-me frapper la poitrine jusqu'à ce que la tranquillité me fût rendue!
-J'avais horreur de ma cellule, comme si elle eût connu mes pensées
-impures, et j'allais, tout irrité contre moi-même, me précipiter,
-m'enfoncer dans les déserts les plus sauvages. Si je voyais quelque
-roche bien horrible, quelque caverne bien sombre, quelque montagne
-bien escarpée, c'était le lieu que je choisissais pour y offrir à
-Dieu mes prières, et pour y faire retentir mes gémissements. Enfin,
-Dieu, qui écoutait mes soupirs et mes larmes, après avoir vu mes yeux
-si longtemps attachés sur lui, me mettait dans une telle disposition
-d'esprit, qu'il me semblait tout à coup que je fusse dans la compagnie
-des anges, et que dans des transports de joie je m'écriais: Je courrai
-après vous, pour suivre l'odeur de vos parfums!»
-
-Ce passage, qui trouverait son analogue dans les confessions de chaque
-Père du désert, suffit pour nous initier à la nature des tentations
-diaboliques qui assiégeaient ces saints personnages. On s'explique
-assez l'influence provocatrice que devait avoir la vue d'une personne
-d'un autre sexe sur un esprit torturé de concupiscence, sur un corps
-irrité de privations. Nous avons déjà vu l'abbé Zosime poursuivant,
-dans les sables de l'Égypte, une créature toute nue au corps noir et
-brûlé par le soleil, laquelle n'était autre que la fameuse pécheresse
-dite Marie l'Égyptienne. Il y avait en Afrique et dans l'Asie-Mineure
-une multitude de filles et de femmes ermites qui se consacraient à
-la vie monastique, et qui n'échappaient pas sans combat aux terribles
-émotions de la chair; ce qui faisait dire à saint Jérôme, témoin, juge
-et partie de ces entraînements tyranniques: «Je place la virginité
-dans le ciel et ne me vante pas de l'avoir.» L'histoire des Pères,
-recueillie et écrite par lui, est pleine de récits singuliers qui nous
-montrent les solitaires des deux sexes, en communication permanente
-avec des êtres qui leur viennent du ciel ou de l'enfer, pour les
-tenter ou pour les encourager. On peut aussi, sans vouloir contester le
-caractère religieux et touchant de ces récits extraordinaires, supposer
-que le voisinage et la fréquentation des deux sexes, au fond de ces
-solitudes peuplées de cellules et de pénitences, devaient engendrer
-bien des abus au point de vue des moeurs, si l'on se rend compte des
-passions fougueuses que la retraite, le silence, le jeûne et l'insomnie
-développent dans une âme ardente et fanatique. La soumission des sens
-était souvent au-dessus des forces humaines, et le démon, à qui l'on
-attribuait ces déchaînements de luxure, venait en aide à tous les
-troubles de l'esprit et à toutes les rébellions du corps.
-
-Saint Arsène, qui vivait tout nu dans le désert, et qui se nourrissait
-d'herbes comme les bêtes en fuyant l'approche de ses semblables,
-trouva un jour à la porte de sa cellule une femme noble et âgée, que
-la dévotion avait amenée vers lui: «Si tu veux voir mon visage, lui
-dit-il avec indignation, regarde!» Mais elle n'osa pas regarder et
-elle resta prosternée devant le solitaire: «Tu retourneras à Rome,
-reprit-il tristement, et tu diras à d'autres femmes que tu as vu l'abbé
-Arsène, et elles viendront aussi pour me voir!--Avec la permission
-de Dieu, répliqua-t-elle en s'attristant de la tristesse du saint,
-je ne souffrirai qu'aucune femme vienne ici!--Je demande à Dieu
-d'effacer ton souvenir de mon coeur!» murmura le pauvre abbé. Cette
-dame revint de sa visite au désert, avec la fièvre et une profonde
-amertume; elle voulait mourir: «Ne sais-tu pas, lui dit-un archevêque
-qui lui apporta des consolations, ne sais-tu pas que tu es une femme
-et que le démon emploie la femme pour attaquer les solitaires? C'est
-ce qui fait qu'Arsène t'a parlé ainsi, mais il prie sans cesse pour
-ton âme.» Et cette dame consentit à vivre. Le légendaire qui rapporte
-cette mélancolique aventure, le naïf Jacques de Voragine, y ajoute
-deux autres exemples qui prouvent la fragilité humaine chez les plus
-vénérables confesseurs. Un jeune solitaire disait à un patriarche
-dont il était le disciple: «Tu as vieilli; rapprochons-nous un
-peu du monde?--Allons là où il n'y a point de femmes! répondit le
-vieillard.--Ce n'est qu'au désert, reprit le jeune homme, que l'on
-n'est point exposé à rencontrer des femmes.--Mène-moi donc au désert!»
-Un autre Père, pour porter sa vieille mère et l'aider à traverser une
-rivière, se couvrit les mains avec son manteau: «Pourquoi couvres-tu
-ainsi tes mains, mon fils? lui demanda la bonne femme.--Le corps d'une
-femme est du feu! répondit-il en chassant le démon avec des signes de
-croix. Pendant que je te touchais, ma mère, le souvenir d'autres femmes
-se réveillait dans mon coeur!»
-
-Le vilain rôle que jouait le démon pour faire pécher les saints par
-convoitise de la chair est nettement établi dans la légende populaire
-de saint Barlaam et du roi Josaphat, légende qui a souvent inspiré
-l'épopée romanesque du moyen âge dans toutes les langues. Barlaam
-convertit Josaphat, fils d'un roi idolâtre, que la légende nomme sans
-doute par allégorie: le roi Avenir. Ce roi se désole de voir son fils
-devenu chrétien, et il s'efforce de le ramener à la religion des faux
-dieux. Le magicien Théodas conseille au roi d'éloigner de son fils tous
-les hommes et de le faire servir par de belles femmes bien parées et
-bien séduisantes: «J'enverrai vers lui un des esprits que j'ai sous
-mes ordres, afin de le porter à la luxure, dit-il; car rien n'est plus
-propre que la figure des femmes à séduire les jeunes gens.» D'après ce
-conseil pervers, le jeune chrétien fut enfermé au milieu d'un sérail
-de femmes qui le provoquaient sans cesse au péché, et le malin esprit,
-envoyé par le magicien, s'empara de Josaphat avec tant de puissance que
-celui-ci eût bientôt succombé si le Dieu des chrétiens ne fût venu à
-son aide. Il résista donc à la tentation et soumit la chair à l'empire
-de l'âme. Mais on lui présenta une fille de roi, qui était parfaitement
-belle, et qui produisit sur lui plus d'effet que toutes les autres
-femmes; il essaya de la convertir, tout en admirant sa beauté
-enchanteresse: «Si tu veux que je renonce aux idoles, épouse-moi! lui
-dit cette sirène. Les chrétiens n'ont pas le mariage en aversion; ils
-le louent, au contraire; car les patriarches, les prophètes et saint
-Pierre, le prince des apôtres, ont été mariés.--C'est en vain que tu me
-persécutes, répondit-il en se détournant. Il est permis aux chrétiens
-de se marier, mais cela n'est point permis à ceux qui ont fait voeu
-de virginité.» Elle fit semblant de pleurer, et elle le regarda plus
-tendrement: «Si tu veux contribuer à mon salut, murmura-t-elle d'une
-voix tremblante, accorde-moi une demande qui est bien peu de chose:
-couche cette nuit avec moi, et je te promets qu'au point du jour je
-me ferai chrétienne.» Josaphat n'était pas préparé à cette étrange
-proposition: il savait quelle joie pour les anges que la conversion
-d'un idolâtre; il savait également quelle tristesse leur cause le péché
-de luxure; néanmoins il balançait, et il cherchait dans les regards
-de la séductrice le honteux courage du péché. Alors le malin esprit,
-qui avait mission de le faire pécher, dit à ses compagnons infernaux:
-«Voyez comme cette jeune fille ébranle la vertu de ce jeune homme que
-nous n'avions pu vaincre? Venez donc et jetons-nous sur lui, car le
-moment est opportun.» Josaphat, en effet, se sentait embrasé des feux
-de la concupiscence, tandis que le démon lui suggérait la détestable
-pensée de sauver au prix de son âme l'âme de cette jolie païenne. Mais,
-avant de consentir à ce qu'on attendait de sa charité chrétienne, il
-fit un signe de croix et se mit en oraison. Aussitôt il s'endormit, et
-fut transporté en songe dans le séjour des bienheureux. A son réveil,
-selon les paroles du naïf compilateur de la _Légende dorée_ qui a suivi
-pas à pas le récit de Jean de Damascène: «La beauté de cette fille
-et de ses compagnes ne lui inspira plus que le dégoût qu'on ressent à
-l'aspect de la plus sale ordure.»
-
-Les Pères de l'Église croyaient à l'existence d'un démon qui présidait
-particulièrement à la luxure, et qui avait pour rôle d'exciter la
-concupiscence charnelle parmi les hommes idolâtres ou chrétiens.
-On trouve ce démon à chaque page dans la vie des Pères et dans les
-légendes des saints; il emprunte les formes les plus attrayantes
-pour entraîner à mal les vierges et les confesseurs; il est souvent
-repoussé et mis en fuite, mais quelquefois il en arrive à ses fins,
-et il invente les fourberies les plus singulières pour venir à bout
-de la continence d'un anachorète. Nous serions en peine de dire si ce
-démon de la luxure et de la convoitise était le même que celui de la
-Prostitution que nous rencontrons sous ce nom (_demon scortationis_)
-dans l'Histoire ecclésiastique d'Évagrius (chap. 26), mais qui n'y
-fait rien pour justifier son nom. Un vieil ermite déjouait depuis bien
-des années toutes les ruses de ce démon, qui l'assiégeait de mille
-manières avec une ardeur infatigable. Cet ermite, il est vrai, avait sa
-cellule sur le mont des Oliviers, où l'esprit de Dieu était toujours
-présent: «Quand me laisseras-tu donc tranquille? lui dit un jour le
-pieux solitaire. Va-t'en, car tu as vieilli autant que moi.» Le démon
-lui apparut alors, et lui promit de ne plus le tourmenter, pourvu que
-le saint homme jurât de ne rien révéler à personne au monde de ce que
-lui confierait le démon. L'ermite s'empresse d'acheter son repos à ce
-prix-là, et fait le serment qu'exige son tentateur; mais ensuite ce
-dernier lui dit avec malice: «Je te conseille de ne plus adorer cette
-image qui représente une femme tenant entre ses bras un enfant.» Le
-démon se retire là-dessus, et le vieillard reste tout inquiet d'un
-semblable conseil que son serment l'empêche de révéler même à son
-confesseur. Profondément troublé dans sa conscience, il se rend à la
-ville voisine, nommée Pharan, et va se confesser à l'abbé Théodore, qui
-lui donne l'absolution de son parjure: «Hâte-toi seulement de sortir
-de cette ville, qui n'est qu'un grand lupanar, lui dit-il, car tu ne
-serais pas le plus fort contre le démon de la Prostitution, mais adore
-en partant Jésus-Christ et sa divine mère.» Le vieillard, rentré dans
-sa cellule, y retrouve le démon qui l'accuse de s'être parjuré: «Loin
-de moi! s'écrie le saint qui le chasse à grands signes de croix; je
-suis trop vieux pour t'écouter et pour te craindre!»
-
-La vie cénobitique était donc assiégée de désirs sensuels et de pensées
-mondaines: la victoire du Tentateur ne dépendait souvent que de sa
-persévérance à tendre des piéges aux solitaires, et les occasions
-de péché ne se reproduisaient que trop souvent. La Prostitution
-hospitalière parlait plus haut que les austères enseignements de
-l'Église; elle ne pénétrait pas seulement, avec les hérétiques, dans
-les agapes nocturnes et dans la visitation des vierges et des veuves
-chrétiennes; elle se promenait encore avec mystère à travers les
-solitudes où se rassemblaient, pour prier et travailler en commun, les
-frères et les soeurs de la nouvelle famille catholique. L'ignorance
-et la crédulité préparaient les victimes que dévorait le monstre
-de l'impudicité. Ce furent les hérésies qui amenèrent avec elles ce
-prodigieux relâchement dans la chrétienté, dès l'année 230: «Il n'y
-avait plus de charité dans la vie des chrétiens, raconte saint Cyprien,
-témoin oculaire de cette triste époque, il n'y avait plus de discipline
-dans les moeurs: les hommes peignaient leur barbe, les femmes fardaient
-leur visage; on corrompait la pureté des yeux en violant l'ouvrage des
-mains de Dieu, et celle des cheveux même en leur donnant une couleur
-étrangère. On usait de subtilités et d'artifices pour tromper les
-simples; les chrétiens surprenaient leurs frères par des infidélités
-et des fourberies. On se mariait avec les infidèles; on prostituait
-aux païens les membres de Jésus-Christ.» Ce passage et bien d'autres
-témoigneraient au besoin de l'existence de la Prostitution hospitalière
-dans la vie commune des chrétiens de l'un ou de l'autre sexe, malgré
-les excommunications des conciles et les admonestations des docteurs.
-
-Il faut attribuer ces mauvaises moeurs, qui régnaient dans un si
-grand nombre de communautés de femmes, à l'influence démoralisatrice
-d'une foule de moines errants et séculiers que la débauche et la
-paresse multipliaient partout. Ces hérétiques vivaient joyeusement
-dans le siècle, sans résidence fixe, sans occupation sédentaire, sans
-moyens d'existence; ils se divisaient en une foule de sectes qui ne
-se distinguaient entre elles que par des variétés de libertinage; ils
-menaient tous le même genre de vie oisive et vagabonde, allant de ville
-en ville, ou plutôt de couvent en couvent; car, avant l'institution
-régulière des ordres monastiques, les vierges vouées et consacrées
-vivaient ensemble dans la retraite et la prière, fuyant le contact
-et la vue des païens, mais fréquentant volontiers les prêtres et les
-fidèles. Entre ces sectes de fainéants et de débauchés, on remarquait
-celle des sarabaïtes, qui sont nommés _remoboth_ par saint Jérôme et
-_gyrovagues_ par les historiens du cinquième siècle. Les sarabaïtes,
-dont le nom signifiait en langue égyptienne _indisciplinés_, faisaient
-remonter leur origine au Juif Ananias, que saint Pierre punit de
-son mensonge en le frappant de mort subite avec sa jeune femme
-Saphira. Quoique soi-disant chrétiens, ils ne renonçaient pas à la
-circoncision, qui favorisait leurs impures habitudes: «Tout chez eux
-respire l'affectation, écrivait à Eustochie, en 384, saint Jérôme,
-qui n'a garde de les confondre avec les cénobites et les anachorètes:
-ils ont des manches et des chaussures larges, un vêtement encore plus
-grossier; ils poussent de fréquents soupirs, sont exacts à visiter les
-vierges, déchirent la réputation des clercs, et les jours de fête ils
-se livrent aux excès de l'intempérance la plus effrénée (_saturantur
-ad vomitum_).» Dans les commencements, ils formaient des associations
-fraternelles, deux par deux ou trois par trois, et ils demandaient
-au travail de leurs mains une nourriture frugale et commune; mais ils
-avaient de fréquentes disputes, qui provenaient, selon saint Jérôme, de
-ce que, vivant de leur chétive industrie, ils ne pouvaient souffrir de
-maître: mais la cause de ces altercations, qui se terminaient souvent
-par des voies de fait, résultait plutôt de leurs jalousies et de leurs
-rivalités amoureuses. Ils ne tardèrent pas à s'isoler et à chercher
-fortune chacun de son côté. Cassien, dans ses Commentaires (_Collat._
-XVIII, c. 8), représente sous les traits les plus hideux la conduite
-impudente de ces moines dissolus qui se propagèrent dans l'Égypte et
-jusqu'au fond des déserts de la Thébaïde, et qui n'avaient pas encore
-disparu au neuvième siècle, puisque Charlemagne fit une loi pour les
-détruire (_Capitul. reg. Francor._, t. I, p. 370). Nous ne sommes
-nullement portés à défendre et à justifier les sarabaïtes, comme a
-essayé de le faire, dans les Mémoires de l'Académie de Gottingue (t.
-VI, 1775), le savant François Walch, qui veut distinguer d'eux les
-_gyrovagues_, en appliquant à ces derniers tous les débordements qu'on
-impute aux sarabaïtes. Cassien, que nous préférons suivre dans nos
-jugements sur ces hérétiques, les avait vus à l'oeuvre dans la haute
-Égypte, où la seule ville d'Oxiringue renfermait plus de dix mille
-vierges, et où la population entière ne se composait que de cénobites
-et de moines. Quatre siècles plus tard, alors que les ordres religieux
-étaient répandus par tout le monde chrétien et que la règle monastique
-fermait la porte des cloîtres aux dangereux apôtres de la Prostitution
-hospitalière, saint Benoît recommande à ses disciples de se défier
-de ces corrupteurs: «Il y a une troisième et très-mauvaise classe de
-moines, dit-il; c'est celle des sarabaïtes, qui, ne s'astreignant à
-aucune règle, sourds aux conseils de l'expérience, conservant toujours
-les goûts du siècle, osent mentir à Dieu, usurpant les ordres sacrés.
-Réunis par deux, par trois, quelquefois même seuls, ils vivent sans
-pasteur, renfermés non dans le bercail du Seigneur, mais dans leur
-propre bergerie. Leur désir est leur loi; ils appellent saint tout
-ce qui est de leur choix; ce qu'ils n'aiment point, ils le regardent
-comme défendu.» La règle de saint Benoît parle aussi des gyrovagues qui
-n'avaient ni feu ni lieu, et qui s'en allaient à l'aventure, mangeant,
-buvant et logeant dans les couvents, où ils ne laissaient que trop de
-souvenirs de leur intempérance, de leur irréligion et de leur impureté
-(_per diversarum cellas hospitantur, semper vagi et nunquam stabiles et
-propriis voluptatibus et gulæ illecebris servientes_).
-
-Pour rechercher et découvrir les dernières traces de la Prostitution
-hospitalière, il faudrait approfondir l'histoire monastique, et
-constater les nombreux égarements qui ont prouvé la fragilité de la
-vertu humaine et l'impuissance des voeux les plus sacrés. Nous verrions
-que, dans les monastères de femmes, la réception des gens d'église
-et l'hospitalité octroyée aux moines de passage entraînaient parfois
-des désordres qui n'éclataient pas toujours en scandales, et qui ne
-sortaient guère du silence de la vie religieuse. L'Église, comme une
-mère indulgente, étouffait sous son manteau les infractions à la règle
-et les déportements de son jeune troupeau. Elle avait, d'ailleurs, les
-yeux ouverts sur les excès qui se cachaient en vain dans l'ombre de
-ces asiles de pénitence. C'est moins dans les Actes des conciles et
-dans les chroniques monacales, que dans la tradition appuyée sur le
-témoignage des romans et des poésies populaires; c'est moins d'après
-des faits nombreux et signalés que d'après le vague murmure des échos
-du passé, qu'il serait possible de dépeindre les moeurs relâchées de
-certaines abbayes, où l'arrivée d'un pèlerin ou d'un moine évoquait
-des réminiscences joyeuses de l'hérésie des sarabaïtes. Le peuple,
-qui avait des yeux et des oreilles, pour ainsi dire, dans l'intérieur
-de ces asiles impénétrables, en racontait la légende scandaleuse, et
-disait merveilles de l'hospitalité des couvents. Le fabliau du comte
-Ory, qu'on retrouve sous différents noms dans presque toutes les
-littératures du moyen âge, est une gracieuse indiscrétion qui nous en
-apprend beaucoup plus sur cette hospitalité, que les actes authentiques
-de la réformation de plusieurs couvents de femmes, dans lesquels le
-désordre s'était introduit avec des hôtes aimables et audacieux. Nous
-ne croyons pas devoir insister davantage sur la question délicate du
-relâchement des moeurs claustrales et sur les dangers de l'hospitalité
-monastique.
-
-Quant à la Prostitution sacrée, qui appartenait exclusivement aux
-religions de l'idolâtrie, et qui y avait imprimé ses souillures
-allégoriques, on s'étonnera, on s'indignera sans doute qu'elle ait
-cherché à revivre ou du moins à ne pas mourir tout entière dans
-une religion fondée sur la morale la plus pure et remplie des plus
-nobles aspirations de l'âme. On s'expliquera cependant que le culte
-des images ait gardé çà et là quelques traces de cette affligeante
-Prostitution: l'église succédait au temple; les chastes statues du
-Sauveur, de la Vierge et des saints remplaçaient les statues effrontées
-de Bacchus, de Vénus, d'Hercule et de Priape; mais le peuple avait de
-la peine à changer à la fois de dieux et de culte: elle conserva donc
-de l'ancien culte tout ce qu'elle pût mêler grossièrement au culte
-du vrai Dieu. Les prêtres, de leur côté, ne se firent pas scrupule
-de s'approprier certaines formes de cérémonies religieuses qu'ils
-avaient revêtues d'une signification chrétienne; mais ils n'empêchèrent
-pas l'intrusion de certaines pratiques essentiellement idolâtres,
-outrageantes même pour la foi nouvelle. Parmi ces premiers ordonnateurs
-du culte, il y eut sans doute aussi des esprits pervers ou corrompus
-qui abusèrent de la candeur des néophytes. Ainsi voyons-nous, en ces
-temps de fondation ecclésiastique, l'hérésie qui s'empare de toutes
-les issues du christianisme, et qui ose y jeter encore les racines
-de la Prostitution sacrée: ici, ce sont les danses et la musique,
-ces insidieux auxiliaires de la volupté; là, ce sont les agapes où
-viennent se refléter les obscénités des Bacchanales; ailleurs, ce sont
-les saints déguisés en divinités dont ils portent les attributs; bien
-plus, les sacrements eux-mêmes ne sont pas exempts de ces honteuses
-imitations: au baptême, comme saint Jean Chrysostome l'écrivait au
-pape Innocent Ier, les femmes étaient nues, sans qu'on leur permît
-même de voiler leur sexe; à la messe, les assistants s'entre-baisaient
-sur la bouche; dans les processions, les vierges voilées portaient
-des amulettes et des idoles qui auraient convenu au culte d'Isis ou de
-Mythra; les gâteaux obscènes des fêtes du paganisme, les _coliphia_ et
-les _siligines_, avaient à peine modifié leurs formes et leurs usages.
-En un mot, la Prostitution sacrée s'attachait de toutes parts, comme
-un lierre parasite, non pas au dogme, mais à la liturgie. Il fallut que
-les Pères de l'Église et les conciles amenassent par degrés les esprits
-et les coeurs à subir le joug divin de la morale évangélique.
-
-Mais si le culte catholique épurait et rejetait l'ivraie païenne qui
-avait germé dans son sein, le paganisme se perpétuait dans certaines
-croyances, dans certaines cérémonies, qui touchaient de près à la
-vieille souche de la Prostitution sacrée. Voilà comment le culte secret
-des dieux domestiques se retrancha dans le _lararium_ comme dans un
-fort, et y resta inviolable pendant des siècles après l'établissement
-du christianisme; voilà pourquoi Vénus, Priape, le dieu Terme, les
-faunes et les sylvains eurent des autels et des sacrifices jusque dans
-le moyen âge. Les amants et les vierges sont les derniers soutiens de
-la théogonie qui avait déifié les sens et les passions; mais ce ne sont
-plus des adorateurs exclusifs et timorés de l'idole qu'ils encensent au
-pied d'un arbre séculaire, au bord d'une fontaine, dans le fond d'une
-grotte, au sommet d'une montagne: ils réclament, d'un ton impérieux et
-parfois avec des menaces, les secours et la protection de ces dieux
-déchus, que l'espérance tolère encore sur leur piédestal, et qui
-tomberont en morceaux à la première épreuve de leur impuissance. Les
-filles qui veulent avoir des amants ou des maris vouent leur virginité
-au génie du fleuve, de la forêt, d'un arbre ou d'une pierre, mais
-elles n'offrent pas à ces génies invisibles le tribut matériel de leur
-virginité, qui s'immole elle-même sur le gazon fleuri quand un pâtre
-aussi beau que Daphnis se trouve là pour recevoir la victime. C'est
-toujours Vénus qui est l'âme de l'univers, c'est Vénus qui conserve son
-culte éternel en présence de la nature.
-
-Les nouveaux convertis ne se séparent pas aisément de ces divinités
-avec lesquelles ils se sentent jeunes et pleins d'ardeur: ils sont
-baptisés, ils vont dans les églises, ils participent aux agapes,
-ils sentent avec une douce émotion couler dans leur âme la morale
-de l'Évangile, mais ils se rattachent, par quelque lien sensuel, par
-quelque instinct physique, aux images divinisées de leurs passions,
-aux analogies divines de leur corps. Vénus avait été la première
-personnification de l'idolâtrie sous les noms de Mylitta, d'Uranie
-et d'Astarté: elle en fut la dernière, sous son nom de Vénus, que ses
-grossiers et rustiques desservants prononçaient _Bénus_. On a découvert
-à Pompéi une curieuse inscription, qui montre bien que, dès le milieu
-du premier siècle de Jésus-Christ, le culte de Vénus avait déjà des
-sacriléges. C'est un amant malheureux qui voudrait se venger de ses
-peines de coeur sur la déesse de l'amour elle-même: «Qu'il vienne
-ici celui qui aime! je veux rompre les côtes de Vénus et lui casser
-les reins à coups de bâton. Elle a bien pu briser mon sensible coeur,
-la cruelle déesse: pourquoi, en revanche, ne lui briserais-je pas la
-tête?»
-
- Quisquis amat, veniat! Benere, vole frangere costas
- Fustibus et lumbos debilitare deæ.
- Si potest illa mihi tenerum pertundere pectus,
- Quin ergo non possim caput deæ frangere?
-
-Cette idolâtrie se glissa dans le culte de différents saints, qui
-furent choisis par le caprice populaire pour remplacer des dieux
-familiers qu'on invoquait dans les circonstances les plus ordinaires
-de la vie. Nous n'avons pas à nous étendre, malgré le droit de la
-science, sur un sujet qui côtoie les choses les plus respectables,
-et qui leur prêterait un reflet déshonnête; mais il est impossible
-de ne pas constater que la Prostitution sacrée s'était réfugiée sous
-les auspices de ces saints, que le peuple avait créés à l'image de
-divers faux dieux, et que tous les efforts de l'Église ne réussirent
-pas à faire tomber dans le mépris public, avant que le peuple eût
-appris à rougir de ses ignobles superstitions. Tels étaient les saints
-apocryphes, qui avaient le bienheureux privilége de guérir la stérilité
-chez les femmes et l'impuissance chez les hommes. On ne saurait douter
-que ces saints-là ne soient issus en ligne directe de Priape et de
-ses impudiques assesseurs, le dieu Terme, Mutinus, Tychon, etc. Jamais
-l'autorité ecclésiastique n'a protégé de pareils saints, qu'on laissait
-comme des fétiches à l'adoration du vulgaire, et qui n'exerçaient leur
-influence régénératrice, que dans un rayon très-borné, à la faveur de
-la crédule confiance des pauvres gens qu'une tradition immémoriale
-avait convaincus des mérites de ces étranges patrons. Ce n'étaient
-la plupart que des Priapes déguisés, et l'archéologie a démontré que,
-dans tous les endroits où ce culte indécent a été établi, il y avait eu
-autrefois un temple ou une statue ou un emblème de Priape.
-
-Nous ne passerons pas en revue les saints, qu'invoquaient naguère les
-femmes stériles, les maris impuissants et les _maléficiés_. Calvin
-les a dénoncés à l'honnêteté publique, dans son fameux _Traité des
-Reliques_; Henri Estienne, dans son _Apologie pour Hérodote_, les a
-mis à l'index, et bien avant ces protestations satiriques, la religion
-avait condamné comme superstitieux et scandaleux le culte de ces
-impuretés. Nous n'avons donc pas besoin de dire que le paganisme,
-en ce qu'il avait de plus obscène, s'était perpétué dans le culte
-particulier qu'on rendait en divers endroits aux saints Paterne, René,
-Prix, Gilles, Renaud, Guignolet, etc. Mais ce dernier, plus célèbre que
-les autres, doit fixer aussi plus curieusement notre attention, parce
-qu'il avait hérité de tous les attributs de Priape, et qu'il était
-encore en France, avant la Révolution de 1789, le dernier symbole de la
-Prostitution sacrée.
-
-«Au fond du port de Brest, raconte Harmand de la Meuse dans ses
-_Anecdotes relatives à la Révolution_, au delà des fortifications, en
-remontant la rivière, il existait une chapelle auprès d'une fontaine et
-d'un petit bois qui couvre la colline, et dans cette chapelle était une
-statue de pierre honorée du nom de saint. Si la décence permettait de
-décrire Priape avec ses indécents attributs, je peindrais cette statue.
-Lorsque je l'ai vue, la chapelle était à moitié démolie et découverte,
-la statue en dehors étendue par terre et sans être brisée, de sorte
-qu'elle subsistait en entier et même avec des réparations qui me la
-firent paraître encore plus scandaleuse. Les femmes stériles ou qui
-craignaient de l'être allaient à cette statue, et, après avoir gratté
-ou raclé ce que je n'ose nommer, et bu cette poudre infusée dans un
-verre d'eau de la fontaine, ces femmes s'en retournaient avec l'espoir
-d'être fertiles.» Ainsi voilà le culte de Priape en plein exercice, à
-l'époque de la Révolution, dans la province la plus religieuse de la
-France.
-
-La légende de saint Guignolet n'a cependant pas d'analogie avec
-la fable de Priape dans la mythologie hellénique. Ce saint, nommé
-Winvaloeus, qu'on a traduit par _Guignolet_, _Guenolé_, _Guingulois_
-et _Wignevalay_, fut le premier abbé de Landevenec, au milieu du
-cinquième siècle, et vécut dans une grande austérité, sans communiquer
-jamais avec les femmes. Sa légende nous semble néanmoins entachée de
-symbolisme érotique, et plusieurs de ses miracles directs affectent une
-spécialité que ses reliques et ses statues ont gardée pendant près de
-treize siècles. On aura la clef de son culte à Brest, en établissant
-l'étymologie du nom de l'abbaye de Landevenec, située à trois lieues
-de cette ville: _Landevenec_ renferme évidemment _landa Veneris_, et il
-est certain que cette lande ou plaine, riveraine de la mer, possédait,
-à une époque reculée, un temple ou _fanum_ de Vénus, fort renommé
-surtout chez les matelots bretons, qui, au retour de leurs courses
-maritimes, ne manquaient pas d'aller sacrifier à la déesse et de lui
-recommander la fertilité de leurs femmes. A Landevenec comme dans
-tous les lieux consacrés au culte de Vénus, le christianisme purifia
-le temple païen et sanctifia l'idole; mais l'obstination populaire
-attribua au saint les qualités du faux dieu, et Guignolet continua
-Priape. Les reliques de ce saint breton étaient honorées ailleurs,
-notamment à l'abbaye de Blandinberg près de Gand et à Montreuil en
-Picardie. Le nom de la ville de Montreuil se rapporte probablement à
-la légende de Guignolet et aux symboles de Priape. Selon la légende,
-une oie avait avalé l'oeil de la soeur de Guignolet: celui-ci ouvrit le
-ventre de l'oie, y reprit l'oeil et le remit intact à sa place. Or, on
-sait ce que figurait l'oeil mystique dans les religions de l'antiquité,
-spécialement dans le culte d'Isis, auquel s'était mêlé celui de Vénus;
-quant à l'oie, c'était l'oiseau symbolique de Priape. Cambry raconte
-le miracle dans son _Voyage au Finistère_, mais il n'en cherche point
-le sens primitif et il ne paraît pas se douter de ce que pouvaient
-avoir de commun entre eux l'oie de Priape et l'oeil d'Isis. La statue
-de saint Guignolet à Montreuil était plus indécente encore que celle
-que les marins adoraient à Brest. Dulaure, dont le témoignage, il
-est vrai, n'est pas trop recommandable dans une question de ce genre,
-avait vu cette statue, encore vénérée en 1789, et il n'hésite pas à la
-décrire dans sa _Description des principaux lieux de la France_. Elle
-était de pierre et représentait le saint, entièrement nu, couché sur le
-dos, avec un phallus monstrueux. Ce phallus formait une pièce postiche
-qu'on poussait par derrière, à mesure que la dévotion des femmes en
-diminuait les proportions à force de le racler. Nous regardons cette
-particularité comme une vilaine plaisanterie de Dulaure, qui ne perdait
-aucune occasion de tourner en ridicule les pratiques superstitieuses.
-
-Saint Guignolet, comme nous l'avons dit, n'était pas le seul qui eût
-conservé quelque chose de la physionomie et du caractère de Priape. La
-Bretagne avait surtout une dévotion spéciale dans les saints de cette
-famille: elle possédait un saint Paterne ou Paternel, qu'on invoquait
-à Vannes et qui se mêlait des mystères de la paternité. Henri Estienne
-a recueilli l'hagiographie des autres successeurs de Priape à qui les
-inscriptions ithyphalliques décernent l'épithète de _paternus_ et de
-_pantheus_: «Quant au mal de stérilité (auquel les médecins se trouvent
-si empeschez), dit l'auteur de l'_Apologie pour Hérodote_, il y a
-force saints qui en guarissent, faisans avoir des enfans aux femmes,
-voire par une seule apprehension devotieuse. Et premièrement, saint
-Guerlichon, qui est en une abbaye de la ville de Bourg-de-Dieu, en
-tirant à Romorantin et en plusieurs autres lieux, se vante d'engrosser
-autant de femmes qu'il en vient, pourveu que pendant le temps de leur
-neuvaine ne faillent à s'estendre par dévotion sur la benoiste idole
-qui est gisante de plat et non point debout comme les autres. Outre
-cela, il est requis que chacun jour elles boivent un certain breuvage
-meslé de la poudre raclée de quelque endroit d'icelle et mesmement du
-plus deshonneste à nommer.» Henri Estienne, qui s'indigne avec raison
-de trouver une si honteuse dévotion en usage chez des chrétiens, ajoute
-que la partie de la statue qu'on raclait de préférence était bien usée,
-à l'époque où cette image priapique fut examinée par une personne digne
-de foi, qu'il ne nomme pas, mais qui lui certifia l'authenticité du
-fait, vers 1550 environ.
-
-«Il y a aussi au pays de Constantin en Normandie (qu'on dit communément
-Contantin), ajoute-t-il, un saint Gilles qui n'a pas eu moins de crédit
-en ces affaires, quelque vieil et caduc qu'il fust, selon le commun
-proverbe de ceux-là mesme qui s'amusent à tels abus et qui les vendent
-aux autres, qu'il n'est miracle que de vieux saints. J'ay aussi ouy
-parler d'un certain saint René, en Anjou, qui se mesle de ce mestier;
-mais comment les femmes se gouvernent autour de luy (qui leur monstre
-aussy ce que l'honnesteté commande de cacher), comme j'aurois honte
-de l'escrire, aussy les lecteurs auroyent honte de le lire.» Il est
-incontestable que la destination de ces saints de pierre était la même
-que celle de l'idole de Mutinus (voyez ci-dessus, t. 1, page 383), que
-nous retrouverons dans les religions de l'Inde, comme nous l'avons
-déjà reconnue dans celles de la Phénicie et de l'Égypte. Il serait
-facile de rattacher par l'étymologie saint Gilles et saint Guerlichon à
-Priape et à ses auxiliaires. Quant à René ou Renaud, il fait allusion
-aux _reins_, _rena_, et un poëte du seizième siècle avait en vue ce
-rapprochement étymologique dans un vers goguenard où il invoque
-
- Et saint Renaud pour les rognons.
-
-On peut encore faire remonter à Priape la généalogie de saint Prix,
-en latin _Projectus_, qu'on avait traduit dans la langue vulgaire
-par _Prey_ et _Priet_. Il serait aisé de reconnaître _Priapus_ dans
-_Projectus_, qu'on écrivait _Proiectus_. Néanmoins, ce saint Projet
-était un évêque de Clermont en Auvergne, martyrisé au septième siècle;
-ses reliques furent très-répandues, ainsi que ses images, et les femmes
-stériles lui rendaient un culte scandaleux, dont le pieux évêque
-n'a jamais été responsable. Les Actes du saint sont imprimés dans
-le Recueil des Bollandistes; mais on n'y trouve rien, bien entendu,
-qui puisse justifier les indécences de cette superstition populaire
-à son égard; elle n'existait, d'ailleurs, que dans un petit nombre
-de chapelles de campagne, tandis que plus de quatre cents églises
-honoraient saint Projet ou saint Prix avec beaucoup de convenance.
-Au village de Cormeil, près Paris, on vit longtemps une image de
-saint Prix, qui avait pu être originairement une statue de Priape, et
-qui, dans tous les cas, aurait été faite d'après le modèle du dieu
-païen. Il est tout simple que, dans l'origine du culte catholique,
-les statues n'aient fait que changer de nom, de même que les temples
-devenaient des églises. Enfin, le savant le Duchat, dans ses remarques
-sur l'_Apologie pour Hérodote_, ajoute à notre catalogue de saints
-ithyphalliques un saint Arnaud qu'on adorait à Saint-Auban (nous ne
-saurions dire en quelle province était située cette localité): «La
-statue de saint Arnaud, dit-il, portoit un tablier qui lui cachoit
-les parties génitales. Les femmes stériles supposant qu'à cause de
-quelque ressemblance de nom, saint Arnaud devoit avoir la même vertu
-que le saint Renaud des Bourguignons, levoient le tablier de cette
-statue, comme si la seule inspection d'un tel objet avoit dû les rendre
-fécondes.» Nous trouverions peut-être dans le culte antique de Priape
-ou d'Horus quelque usage analogue, qui s'était invétéré parmi les
-croyances du petit peuple, et qui avait persisté de siècle en siècle,
-dans l'intérêt des unions stériles.
-
-Il y aurait un livre entier à écrire sur les vestiges du paganisme
-dans le culte chrétien; il y aurait surtout une curieuse étude de
-la Prostitution sacrée à travers les métamorphoses religieuses et
-liturgiques; nous nous bornons à indiquer ce sujet, aussi neuf que
-bizarre, aux archéologues et aux savants, qui trouveront dans les Pères
-de l'Église, notamment dans Lactance et dans saint Augustin, une foule
-de détails relatifs à la ténacité des Prostitutions païennes, en dépit
-de la prédication évangélique. L'empereur Constantin eut beau détruire
-de fond en comble les temples de Vénus à Héliopolis et à Aphaques:
-il ne détourna pas le courant des pèlerinages qui se portaient
-toujours vers ces lieux, consacrés à la déesse génératrice depuis
-tant de siècles, et les basiliques chrétiennes qu'il fit élever sur
-l'emplacement même des temples retinrent, pour ainsi dire, le cachet
-de l'ancien culte; car il fut obligé de défendre, par une loi écrite
-(_rursus scriptas misit institutiones_, lit-on dans la vie de cet
-empereur, par Eusèbe), la Prostitution des filles vierges et des femmes
-mariées, à Héliopolis en Phénicie, et ses décrets furent sans force
-contre la forme primitive du culte d'Astarté. Cette Prostitution sacrée
-restait, en quelque sorte, attachée aux lieux qui l'avaient fait naître
-et aux débris des temples qui en avaient été les témoins. Les empereurs
-chrétiens eurent besoin de toute leur autorité pour étouffer le culte
-public des divinités du paganisme; mais, en ruinant les temples, en
-renversant les statues, en persécutant les prêtres, ils n'atteignirent
-pas les profondes racines que ce culte avait laissées dans les opinions
-et dans les moeurs. Le peuple des champs, plus grossier que celui des
-villes, mais aussi plus fidèle aux leçons de ses ancêtres, prit sous
-sa garde les dieux qu'il aimait et que ne remplaçait pas pour lui
-le symbolisme moral du catholicisme; il protégea tant qu'il put les
-chapelles, les autels rustiques, les images de ces dieux, dans les
-forêts épaisses, au milieu des landes désertes, sur les monts et auprès
-des sources; puis, lorsque, cédant enfin aux excommunications des
-conciles et à la police des évêques, ils renoncèrent à ces images, à
-ces autels et à ces ædiculi, dont ils respectaient toujours les ruines,
-ce fut avec un sentiment tout païen qu'ils s'attachèrent au culte
-particulier des saints, qu'ils revêtirent des priviléges de leurs dieux
-abolis. Voilà comment Vénus, Flore, Bacchus, Isis, Priape et les autres
-divinités qui représentaient la nature et le principe générateur eurent
-des fidèles et presque des temples jusqu'à nos jours.
-
-
-
-
-CHAPITRE VI.
-
- SOMMAIRE. --Opinion de l'Église sur la Prostitution. --Sentiment
- de saint Augustin et de saint Jérôme à l'égard des prostituées.
- --Définition de la Prostitution légale par saint Jérôme. --Les
- Canons des Apôtres. --Constitutions apostoliques du pape Clément.
- --Avis de l'Église sur les ablutions corporelles. --Définition
- des principaux péchés de la chair. --Doctrine de l'Église sur le
- commerce illicite et criminel. --Le concile d'Évire ou d'Elne.
- --Des mères qui prostituent leurs filles. --De ceux qui pratiquent
- le lénocinium. --De celles qui violent leur voeu de virginité. --De
- celles qui n'ont pas gardé leur virginité après l'avoir vouée.
- --Des femmes que les évêques et les clercs peuvent avoir chez
- eux. --Des jeunes gens qui après le baptême sont tombés dans le
- péché d'impureté. --Des idoles domestiques. --Des prostituées qui
- contractent le mariage après avoir renoncé à leur métier. --Des
- femmes qui, grosses d'adultère, auront fait périr leur fruit. --Des
- femmes qui auront vécu dans l'adultère jusqu'à la mort. --Des
- gens qu'il est défendu de prendre à gages. --De ceux ou celles
- qui ne seront tombés qu'une seule fois dans l'adultère. --De la
- femme qui aura commis un adultère du consentement de son mari.
- --Des corrupteurs de l'enfance. --Le concile de Néocésarée. --Les
- eunuques malgré eux. --L'entrée du sanctuaire défendue aux femmes
- par le concile de Laodicée. --Le concile de Tyr. --Saint Athanase
- et la femme de mauvaise vie. --Le concile de Tolède. --Portrait
- miraculeux du patriarche Polémon. --Le concile de Carthage. --Le
- dix-septième canon du concile de Tolède. --Le douzième canon du
- concile de Rome. --Le concile de Bâle. --Chapitre unique dans
- l'histoire des conciles.
-
-
-Nous avons vu quelle était la doctrine de l'Église primitive au sujet
-de l'impureté et de l'incontinence; nous avons vu combien les Pères
-étaient unanimes pour exiger des fidèles une vie chaste et décente,
-lorsque ceux-ci ne se sentaient pas capables de se vouer au célibat
-chrétien. Il n'y avait donc, vis-à-vis de cette prescription de
-chasteté absolue adressée à tous les membres de Jésus-Christ, aucune
-jurisprudence ecclésiastique spécialement applicable aux agents de
-la Prostitution. L'Église, pour être conséquente avec l'essence même
-de sa morale, ne pouvait approuver ni reconnaître comme un fait légal
-cette Prostitution, qui s'exerçait pourtant sous ses yeux, à la porte
-de ses églises aussi bien que naguère aux abords des temples. Les
-prostituées n'étaient que des pécheresses ordinaires, que la grâce
-et le repentir pouvaient prendre au milieu de leur honteux métier et
-qui se trouvaient de la sorte toujours prêtes à entrer dans la voie
-du salut. Quant aux instigateurs et aux spéculateurs de Prostitution,
-ils se confondaient dans la foule des libertins et n'avaient pas même
-de rang spécial parmi les esclaves du péché. C'était aux confesseurs
-à régler la pénitence suivant la faute et à n'accorder l'absolution
-qu'après l'accomplissement de cette pénitence, qui devait être
-publique, comme si le péché l'avait été. Toute Prostitution était
-comprise, d'ailleurs, dans le terme générique de _fornication_, qu'on
-distinguait pourtant, par degrés proportionnels, en fornication simple,
-double, éventuelle, permanente ou redoublée. Il est donc tout naturel
-que, d'après ce principe fondamental qui voulait que chaque chrétien
-fût un austère défenseur de la pureté de son corps, la Prostitution
-légale n'eût pas raison d'être aux yeux de l'Église, qui n'aurait osé
-ni l'autoriser, ni la proscrire, ni la tolérer. Les conciles ne font
-pas mention de cette lèpre morale des sociétés avant le quinzième
-siècle, et ils se renferment dans des généralités, pour condamner en
-masse tous les genres de libertinage. Ils semblent éviter, en esquivant
-ce point délicat, de se rencontrer en contradiction avec les lois
-humaines, qui règlent la Prostitution et qui la reconnaissent comme une
-impure servitude des passions du vulgaire. Les conciles ont l'air de se
-souvenir toujours que la Madeleine fut une femme de mauvaise vie et que
-les mérétrices ont fourni autant de martyres, que les princesses, à la
-foi du Christ, qui a des miséricordes infinies pour tous les péchés.
-
-Cependant on a lieu de croire que l'Église, au point de vue de la
-police humaine et de l'économie des États, admettait la Prostitution
-légale ou du moins fermait les yeux sur cette triste nécessité de la
-vie des peuples. Cette opinion de l'Église se trouve clairement et
-formellement énoncée, non dans le texte d'un concile ou d'un synode,
-mais dans les écrits de saint Augustin: «Supprimez les courtisanes,
-dit-il dans son _Traité de l'ordre_ (lib. II, c. 12), vous allez tout
-bouleverser par le caprice des passions.» La loi ecclésiastique ne
-s'immisçait donc pas dans les attributions de la loi civile. Saint
-Jérôme (_Epist. ad Furiam_) a l'air de partager le sentiment de saint
-Augustin à l'égard des malheureuses victimes de la Prostitution; il
-ne les opprime pas sous le poids de leur ignominie; il les encourage
-seulement à se dépouiller de leur infâme livrée: «La courtisane de
-l'Évangile, baptisée par ses larmes (_meretrix illa in Evangelio
-baptizata lachrymis suis_), essuyant avec ses cheveux les pieds
-du Seigneur, a été sauvée; elle n'avait pas une mitre crêpée, des
-souliers qui crient; elle n'avait pas le tour des yeux noirci avec de
-l'antimoine; elle n'était pas d'autant plus belle qu'elle était plus
-impudique (_non habuit crispantes mitras, non stridentes calceolos, nec
-orbes stibio fuliginatos: quanto foedior, tanto pulchrior_).» Dans un
-autre passage de la même épître, saint Jérôme relève encore la femme
-dégradée, en lui tendant la main de la pénitence. «Nous ne demandons
-pas aux chrétiens, dit-il, comment ils ont commencé, mais comment ils
-finissent!» Le baptême des larmes peut toujours laver d'anciennes
-souillures et régénérer une âme dans un corps impur. Enfin, saint
-Jérôme, dans une autre circonstance (_Epist. ad Fabiolam_), définit
-la Prostitution légale comme l'avait fait le jurisconsulte Ulpien,
-et dit avec la précision d'un légiste: «La courtisane est celle qui
-s'abandonne à la débauche de plusieurs hommes (_meretrix est quæ
-multorum libidini patet_).»
-
-Nous avons recherché soigneusement ce qui pouvait concerner la
-Prostitution, soit dans les Canons des apôtres, soit dans les
-Constitutions apostoliques, qui n'ont pas précédé les Actes des
-conciles, malgré l'origine qu'on leur attribuait dans l'ancienne
-Église, mais qui renferment pourtant l'expression sincère de la
-doctrine canonique des premiers chrétiens. Il y est question une seule
-fois de Prostitution proprement dite (_scortatio_); mais en plusieurs
-endroits, de fornication simple ou double. Dans les Canons des apôtres,
-le sixième défend à l'évêque et aux prêtres de chasser leurs femmes,
-même sous prétexte de religion, et frappe d'excommunication ceux qui se
-déroberaient de la sorte aux liens du mariage. Le dix-huitième canon
-défend d'admettre dans le clergé les _bigames_, c'est-à-dire ceux qui
-auraient été mariés deux fois, parce qu'il y a une espèce d'indécence
-attachée aux secondes noces, qui témoignent de l'incontinence de l'un
-ou l'autre époux. Le vingt-troisième canon ordonne la déposition des
-clercs qui se seraient privés de leur sexe par crainte de pécher ou
-par toute autre cause. Le vingt-quatrième condamne les laïques pour
-le même fait, et les éloigne de la sainte table pendant trois ans.
-Le soixante-unième canon empêche d'admettre dans la cléricature toute
-personne convaincue d'adultère ou de fornication. Le soixante-septième
-canon enfin prononce l'excommunication contre quiconque aura fait
-violence à une vierge et oblige le coupable à épouser celle qu'il a
-flétrie. Nous remarquerons que dans les Canons des apôtres, qui sont
-écrits en grec de même que les Constitutions apostoliques, l'acte de
-Prostitution est compris sous les noms d'_adultère_ (+moicheia+) et de
-_fornication_ (+kamarôsis+). Le mot grec, comme le mot latin qui se
-traduit par _fornication_, signifiait proprement une voûte, un lieu
-voûté, et s'entendait, au figuré, de l'acte même qui s'accomplissait
-dans ces lieux-là. On ne voit pas que ce mot ait été en usage dans le
-sens figuré, avant que les écrivains ecclésiastiques l'aient employé
-pour remplacer _meretricium_, _scortatio_ et d'autres mots plus
-malhonnêtes encore.
-
-Dans les Constitutions apostoliques, attribuées au pape Clément,
-élu l'an 67 de J.-C., mais rédigées certainement dans le troisième
-siècle sur les traditions de l'Église primitive, on trouve indiquée
-la règle de conduite que les femmes chrétiennes doivent suivre pour
-ne pas ressembler aux idolâtres, qui n'avaient pas de moeurs, et qui
-ne sentaient pas le besoin d'en avoir. Les chrétiennes devaient,
-avant tout, éviter de se montrer en public avec ces recherches de
-toilette que le rédacteur de ce code sacré appelle les insignes de la
-Prostitution (_quod sunt omnia meretriciæ consuetudinis indicia_, dit
-la version latine littérale): chevelure peignée, artistement accommodée
-et ointe de parfums, habillement étudié et précieux, chaussure large et
-traînante aux pieds, anneaux d'or à tous les doigts. «Si tu veux être
-fidèle à ton divin époux, ajoute le législateur chrétien, et si tu veux
-lui plaire, enveloppe ta tête, en paraissant dans les rues; voile ton
-visage, pour en dérober la vue aux indiscrets; ne farde pas la figure
-que Dieu t'a faite, mais marche les yeux baissés, et reste toujours
-voilée, comme la décence le commande aux femmes (Liv. I, ch. 8).»
-Il est défendu aux deux sexes de se baigner ensemble dans les mêmes
-bains; «c'est là surtout que le démon tend ses filets,» dit le texte:
-une femme n'ira donc que dans le bain des femmes. Qu'elle se lave
-modestement, pudiquement, modérément, jamais inutilement, jamais trop,
-jamais à midi, et même, s'il est possible, pas tous les jours (_lavet
-modeste, verecunde et moderate, non autem supervacue, neque nimis,
-neque sæpius, neque meridie, immo, si fieri potest, non quotidie_).
-L'Église n'a pas varié d'avis sur les ablutions corporelles, dont elle
-condamne l'abus sans en défendre l'usage.
-
-Dans le VIIe livre des Constitutions, le législateur définit
-très-clairement les principaux péchés de la chair: «On distingue,
-dit-il, l'abominable conjonction contre la nature, et la conjonction
-contre la loi; la première est celle des sodomites et l'ignoble
-débauche qui mêle l'homme avec les bêtes, la seconde comprend
-l'adultère et la Prostitution. Dans ces désordres, il y a d'abord
-impiété, il y a ensuite iniquité, il y a enfin péché; car les premiers
-méditent la fin du monde, lorsqu'ils s'efforcent de faire contre la
-nature ce qui est fait par la nature; les seconds, au contraire, font
-injure aux autres, lorsqu'ils violent les mariages d'autrui, et quand
-ils divisent en deux ce qui a été fait un par le Seigneur, quand ils
-rendent suspecte la naissance des enfants et qu'ils exposent le mari
-légitime à de telles embûches; enfin la Prostitution est la corruption
-de son propre corps, et cette corruption ne s'applique pas à l'oeuvre
-de génération pour avoir des fils, mais elle n'a pas d'autre objet
-que la volupté, ce qui est un indice d'incontinence et non un signe
-de force.» Ce passage remarquable, qui résume toute la doctrine de
-l'Église sur le commerce illicite et criminel, nous le reproduisons
-en entier dans la version latine littérale, où les obscurités du
-texte grec sont un peu éclaircies: «Contra naturam nefaria conjunctio
-aut illa contra legem, illa Sodomitarum et cum bestiis miscentium
-flagitiosa libido, contra legem vero adulterium et scortatio: ex quibus
-libidinibus, in illis quidem impietas est, in iis vero injuria et
-denique peccatum... Primi enim interitum mundi machinantur, qui quod
-a natura est contra naturam facere conantur; secundi vero injuriam
-aliis faciunt, cum aliena matrimonia violant et quod a Deo factum est
-unum in duo dividunt et liberos faciunt suspectos et legitimum maritum
-insidiis exponunt: ac scortatio corruptio est proprii corporis, quæ
-non adhibetur ad generationem filiorum, sed tota ad voluptatem spectat,
-quod est indicium incontinentiæ non autem virtutis signum (lib. VIII,
-c. 27).»
-
-Voilà sans doute le premier texte canonique dans lequel la Prostitution
-soit nettement signalée comme une des formes les plus coupables de
-l'impureté. Dans un autre passage des Constitutions apostoliques,
-il est interdit aux chrétiens d'employer des mots obscènes, de jeter
-çà et là des regards effrontés et de s'adonner au vin: «C'est de là,
-dit le texte, que naissent les adultères et les prostitutions (_non
-eris turpiloquens neque injector oculorum neque vinolentus; hinc
-enim scortationes et adulteria oriuntur_» (lib. VII, c. 7). Enfin,
-ailleurs (lib. IV, c. 5), la loi ecclésiastique ordonne de «fuir les
-débauchés; car, dit le Deutéronome, tu n'offriras pas à Dieu le prix
-de la Prostitution (_fugiendi præterea scortatores; non offeres,
-inquit Deuteronomus, Deo mercedem prostibuli_).» Les Constitutions
-apostoliques, bien que rédigées après les premiers conciles, renferment
-la doctrine originale du christianisme, émanée de l'Écriture et de
-l'Évangile. Cette même doctrine se retrouvera ensuite, développée
-et interprétée, dans les décisions des conciles. Ainsi, l'opinion de
-l'Église n'a pas varié depuis à l'égard de la Prostitution, qu'on la
-nomme _adultère_, ou _fornication_ ou _scortation_.
-
-Le fameux concile d'Elvire ou d'Elne, en Roussillon, qui paraît être un
-recueil tiré de plusieurs conciles plutôt qu'un concile particulier,
-puisqu'on ignore en quel temps il a été tenu, et que les savants le
-placent tantôt en 250 et tantôt en 324, ce concile _Eliberatanum_ ou
-_Illiberitanum_ nous présente un certain nombre de décisions qui se
-rapportent à notre sujet et qui ne s'écartent pas des Constitutions
-apostoliques. Le douzième canon prive de la communion, même à l'article
-de la mort, les mères, les parents ou tous autres qui auront prostitué
-leurs filles; il excommunie également quiconque aura pratiqué le
-lénocinium, en vendant le corps de son prochain ou le sien: _Si
-lenocinium exercuerit eo quod alienum vendiderit corpus vel potius
-suum_. Le treizième canon prononce la même peine contre celles qui,
-après s'être consacrées à Dieu, auraient violé leur voeu et vécu dans
-le libertinage. Quatorzième canon: «Les filles qui n'auront pas gardé
-leur virginité, sans l'avoir vouée, seront réconciliées après un an
-de pénitence, si elles épousent leurs corrupteurs; la pénitence est
-fixée à cinq ans, si elles ont connu plusieurs hommes.» Le concile,
-dans cet article, qui a été réformé, comme trop indulgent, par les
-conciles suivants, considère la perte de la virginité, non consacrée à
-Dieu, comme une violation des _noces_ ou du mariage chrétien. D'après
-le vingt-septième canon, un évêque ou tout autre clerc pouvait avoir
-chez lui sa soeur ou sa fille, pourvu qu'elle fût vierge, mais non une
-femme étrangère. Le canon trente et unième est très-élastique et peut
-embrasser tous les genres de Prostitution; ce canon dit que les jeunes
-gens qui après le baptême sont tombés dans le péché d'impureté seront
-reçus à communion après pénitence et mariés. Il y a loin, de ce canon,
-à la règle de saint Basile qui prononce quatre ans de pénitence pour la
-simple fornication, et à celle de Grégoire de Nazianze qui porte cette
-pénitence à neuf ans. La modération de la pénalité du concile d'Elvire
-prouve suffisamment qu'il n'est pas postérieur au troisième siècle.
-
-Le quarante et unième canon de ce concile a rapport indirectement
-à des faits de Prostitution, car il exhorte les fidèles à ne pas
-souffrir d'idole en leurs maisons et à rester purs d'idolâtrie dans
-le cas où ils craindraient la violence de leurs esclaves en privant
-ceux-ci de leurs idoles. Or, ces idoles domestiques étaient celles
-des petits dieux obscènes qui présidaient aux mystères de l'amour et
-de la génération. Nous avons décrit ailleurs, d'après saint Augustin
-et d'autres Pères de l'Église, les impures divinités que les anciens
-installaient dans leur chambre à coucher et adoraient au moment de
-leurs travaux d'amant ou d'époux. Le dieu Subigus et la déesse Préma
-survécurent assurément à Jupiter Tonnant et à Vénus Victorieuse ou
-Armée. Le quarante-quatrième canon du concile ordonne expressément de
-recevoir dans la communion des fidèles une femme qui a été prostituée
-et qui s'est mariée ensuite à un chrétien (_meretrix quæ aliquando
-fuerit et postea habuerit maritum_). Ainsi l'Église ne reconnaissait
-pas la tache d'ignominie indélébile que la loi romaine attachait à
-la Prostitution. Le soixante-troisième canon excommunie à toujours
-une femme qui, grosse d'adultère, aura fait périr son fruit. Le
-soixante-quatrième canon excommunie pareillement les femmes qui
-auront vécu dans l'adultère jusqu'à la mort. Le soixante-septième
-canon défend aux femmes, soit fidèles, soit catéchumènes, sous peine
-d'excommunication, d'avoir à leurs gages, soit des comédiens, soit des
-joueurs de musique. Selon le canon soixante-neuvième, ceux ou celles
-qui seront tombés une seule fois dans l'adultère feront pénitence
-pendant cinq ans, et ne pourront être réconciliés auparavant, qu'en
-cas de maladie mortelle. Le canon soixante-dixième fait une distinction
-grave en fait d'adultère, et s'adresse à une des circonstances les plus
-fréquentes de la Prostitution: il ordonne que la femme qui aura commis
-adultère, du consentement de son mari, soit excommuniée, même à son
-lit de mort; mais il borne la pénitence à dix ans, si cette femme a
-été répudiée par son mari. Enfin, le canon soixante-onzième excommunie
-définitivement les corrupteurs de l'enfance (_stupratoribus puerorum_).
-
-On peut dire que toute la doctrine de l'Église à l'égard de la
-Prostitution se trouve renfermée dans les canons du concile d'Elvire,
-car aucun autre concile jusqu'au concile de Trente n'est entré dans
-autant de questions relatives à cet état de péché. Dans les conciles
-suivants, on ne rencontre que des articles isolés qui répètent ou
-complètent les canons du concile d'Elvire, car la plupart de ces
-conciles étaient convoqués pour combattre et condamner des hérésies
-spéciales qui regardaient le dogme plutôt que la morale. On remarque
-néanmoins, dans les actes de ces conciles différents canons qui
-contiennent de précieux détails de moeurs. Au concile de Néocésarée,
-tenu en 314, on décida qu'un homme, qui, ayant eu le désir de commettre
-le péché avec une femme, ne l'aurait pas commis, devait avoir été
-préservé par la grâce de Dieu plutôt que défendu par sa propre
-vertu. Au concile de Nicée, en 325, contre l'hérésie des valésiens,
-qui mettaient tout leur zèle à faire des eunuques au nom de Dieu,
-le premier canon déclare que celui qui a été fait eunuque, soit par
-les chirurgiens en cas de maladie, soit par les _barbares_ ou les
-hérétiques, peut demeurer dans le clergé, mais que celui qui s'est
-mutilé lui-même ou a été mutilé de son consentement ne doit pas rester
-clerc. La plupart des clercs étant ainsi possesseurs et gardiens de
-leur virilité, le huitième canon leur défend généralement d'avoir chez
-eux aucune femme, excepté leur mère, leur soeur, leur tante ou quelque
-vieille qui ne puisse être suspecte de cohabitation. Le concile de
-Laodicée, en 364, qui traite principalement de la vie cléricale, défend
-aux femmes, quelles qu'elles soient, d'entrer dans le sanctuaire,
-sans s'expliquer sur le motif de cette défense et sans y faire
-d'exception. Un canon du concile de Nicée, le vingt-neuvième, nous rend
-compte très-catégoriquement des motifs de cette défense: _Ne mulier
-menstruata ingrediatur ecclesiam neque sumat sacram communionem, donec
-complentur dies illius mundationis et purificationis, quamvis sit in
-regum mulieribus_. Ainsi, l'interdiction des lieux saints aux femmes,
-pendant le temps plus ou moins long de leurs purgations naturelles,
-n'était pas même levée en faveur des reines et des princesses: or, les
-femmes étant seules juges des époques de cette interdiction, l'Église
-trouvait plus simple de la rendre définitive et perpétuelle, pour
-épargner un sacrilége à des dévotions peu scrupuleuses. L'opinion des
-Pères de l'Église à l'égard du sexe féminin ne justifiait que trop la
-défiance avec laquelle on l'éloignait du sanctuaire: «Les corps des
-saintes femmes, avait dit un de leurs plus éloquents avocats, sont de
-véritables temples (_sanctarum feminarum corpora templa sunt_);» mais
-voici comment un concile caractérise la femme en général: «La femme
-est la porte de l'enfer, la voie de l'iniquité, la morsure du scorpion,
-une espèce nuisante (_femina janua diaboli, via iniquitatis, scorpionis
-percussio, nocivum genus_).»
-
-La malice de la femme apparut dans toute sa noirceur, au concile de
-Tyr, en 353, où les Ariens suscitèrent plusieurs fausses dénonciations
-contre saint Athanase, patriarche d'Alexandrie. Une femme de mauvaise
-vie, connue par ses débauches (_muliercula libidinosa ac petulans_,
-dit le P. Labbe, en suivant les meilleures autorités), fut introduite
-dans l'assemblée des Pères du concile; elle déclara hautement qu'elle
-avait fait voeu de virginité, et qu'Athanase, pour la récompenser de
-l'hospitalité qu'il avait reçue chez elle, s'était oublié jusqu'à lui
-faire violence. Athanase, accompagné d'un prêtre nommé Timothée, fut
-alors introduit. On l'interrogea sur le fait du viol qui lui était
-imputé; il n'eut pas l'air d'entendre et ne répondit pas, comme s'il
-fût étranger aux questions qu'on lui adressait. Mais Timothée prit la
-parole à sa place et dit avec douceur: «Je ne suis jamais entré dans
-ta maison, femme!» Elle, plus impudente, se récrie, se dispute avec
-Timothée, étend la main, jure par un anneau qu'elle prétendait tenir
-d'Athanase: «Tu m'as ôté ma virginité! dit-elle avec emportement,
-tu m'as dépouillée de ma pureté!» Elle se sert des termes et des
-injures que les mérétrices seules avaient l'habitude d'employer, sans
-qu'Athanase daigne réfuter ces odieuses accusations. Enfin les Pères du
-concile eurent honte de ce scandale et firent sortir cette malheureuse
-qui outrageait leur pudeur. Athanase n'en fut pas moins condamné à
-vingt ans d'exil. Le concile décida ensuite que l'entrée des maisons où
-demeuraient les clercs serait absolument interdite aux femmes, quelles
-qu'elles fussent. Le concile de Carthage, en 397, renchérit sur cette
-mesure de prudence, en ordonnant que les clercs et ceux qui auraient
-fait voeu de continence n'iraient pas voir les vierges ou les veuves,
-sans la permission d'un évêque ou d'un prêtre, et que, dans tous les
-cas, ils iraient, par prudence, dûment accompagnés.
-
-La conversion des pécheresses était la préoccupation constante des
-premiers chrétiens, et ils choisissaient, de préférence, dans les rangs
-de la Prostitution, les âmes pénitentes qu'ils offraient à Dieu en
-holocauste. Mais, dans cette précipitation à faire des catéchumènes,
-les diacres admettaient trop souvent des femmes impures, qui n'avaient
-pas abjuré leur honteux genre de vie et qui retournaient au péché en
-sortant de la communion. Les conciles exigèrent donc des garanties de
-repentir et d'expiation, avant de changer des courtisanes en épouses
-de Jésus-Christ. Saint Augustin résume, à cet égard, la doctrine
-expresse des conciles, en disant (_Lib. de fide et oper._, c. XI)
-qu'on ne saurait trouver aucune Église qui admette au baptême les
-femmes publiques (_publicas meretrices_), avant qu'elles aient été
-délivrées de la turpitude de leur métier. Dans un autre endroit (_De
-octo ad Dulcit. quæst._), il dit la même chose presque dans les mêmes
-termes (_nisi ab illa primitus prostitutione liberatas_). Mais, une
-fois cette réconciliation faite dans la forme prescrite, le baptême
-et la communion reçus, une fille de joie pouvait être, devant Dieu et
-devant le chrétien qui l'épousait, aussi pure qu'une vierge, pourvu
-qu'elle ne conservât aucune habitude de sa vie passée dans l'état
-du mariage. Telle est l'opinion du concile de Tolède en 750: _Licet
-fuerit meretrix, licet prostituta, licet multis corruptoribus exposita,
-si nuptiale incontaminatum foedus servaverit, prioris vitæ maculas
-posterior munditia diluit_. Le même concile ne reconnaît pas d'adultère
-antérieur au mariage, ni pour l'homme ni pour la femme absous par
-la pénitence, attendu que tout commerce illicite qui aura précédé le
-mariage doit être considéré comme un fait de luxure et non d'adultère
-(_et quidem talis coitus luxuriæ, sed non adulterii_).
-
-Les conversions des femmes de mauvaise vie étaient plus fréquentes
-que toutes les autres, car la courtisane s'étonnait aisément d'une
-réhabilitation qui la mettait tout à coup sur le pied des vierges et
-qui lui promettait le refuge du mariage. Mais l'Église n'effaçait que
-les péchés d'impureté commis avant le baptême, et ceux qui auraient
-suivi le sacrement laissaient une tache indélébile, puisque nul agent
-de Prostitution ne pouvait être reçu dans les ordres de la cléricature,
-si sa souillure n'était pas lavée par le baptême. Tarisius, évêque de
-Constantinople, dans une lettre adressée au second concile de Nicée
-en 787, dit expressément qu'il a vu des courtisanes et des débauchés
-réconciliés par la pénitence (_meretrices et publicanos receptos per
-poenitentiam_, dit la traduction de cette lettre écrite en grec); mais
-que si depuis le baptême quelqu'un, homme ou femme, avait été surpris
-en flagrant délit de Prostitution ou d'adultère (_in scortatione aut
-adulterio_), il n'était plus admissible aux fonctions sacerdotales.
-Parmi les Pères et les docteurs qui travaillaient particulièrement à la
-réconciliation des femmes perdues, nous citerons un saint patriarche,
-nommé Polémon, que les historiens ecclésiastiques ont eu le tort de
-passer sous silence, et dont le portrait faisait encore de semblables
-conversions après sa mort. (Voy. _la Collect. des conciles_, édit.
-de Cossart, t. VII, p. 206 et suiv.) Saint Grégoire de Nazianze a
-raconté en beaux vers grecs un miracle de ce genre, qui eut beaucoup de
-retentissement à la fin du quatrième siècle. Un jeune homme, tourmenté
-du démon de l'incontinence, appela une mérétrice devant une église
-dont la porte était ouverte. Cette femme, en accourant à l'appel de la
-débauche, aperçut dans l'église un portrait du vénérable Polémon, qui
-avait les yeux fixés sur elle. A l'aspect de ce portrait menaçant, elle
-se troubla et s'enfuit en baissant la tête: le lendemain elle s'était
-convertie, et elle mourut en odeur de sainteté. Saint Basile, évêque
-d'Ancyre, glorifia en plein concile cet admirable portrait, qui avait
-une telle vertu, que le libertin le plus endurci n'aurait pu voir cette
-sainte figure sans rougir de honte et sans renoncer à l'incontinence:
-_ex illa patrata est, nisi enim vidisset scortum iconem Polemonis,
-nequaquam a stupro cessasset_. Dans le même concile, saint Nicéphore,
-évêque de Dyrrachium, dit que cette merveilleuse image devait être
-vénérée par les fidèles, puisqu'elle avait eu la puissance d'empêcher
-une fille de joie de vaquer à son exécrable métier (_quoniam potuit
-mulierculam liberare ab execrabili et turpi operatione_).
-
-On pourrait même croire, d'après certains passages des Pères et des
-conciles, que l'incontinence était autrefois plus ardente, plus
-irrésistible qu'elle ne l'est aujourd'hui. Peut-être la licence
-des moeurs dans l'antiquité avait-elle développé chez les hommes la
-faculté de subvenir à ce prodigieux abus de virilité; peut-être aussi
-l'excès de la continence chrétienne produisait-il dans quelques natures
-énergiques une terrible révolte des sens. Saint Augustin, dans ses
-_Confessions_, a dépeint avec éloquence les formidables luttes qu'il
-avait à soutenir contre le démon de la chair: «Mon coeur, dit-il,
-était tout brûlant, tout bouillant et tout écumant d'impudicité; il se
-répandait, il se débordait, il se fondait en débauches (_et jactabar,
-et effundebar, et ebulliebam per fornicationes meas_).» Saint Jérôme,
-dans son épître à Furia, dépeint énergiquement les tempêtes des sens
-chez de jeunes libertins exaltés par les fumées du vin et enflammés
-par la bonne chère: «Non Ætnæi ignes, dit-il, non Vulcania tellus, non
-Vesuvius et Olympus tantis ardoribus æstuant, ut juveniles medullæ vino
-plenæ et dapibus inflammatæ; nihil hic inflammat corpora aut titillat
-membra genitalia, sicut indigestus cibus ructusque convulsus.» Il
-résulte, de ces autorités ecclésiastiques, que si l'on mangeait et
-buvait avec fureur, on n'en était que plus impatient à la débauche.
-L'Église cherchait donc à éteindre les feux de la concupiscence en
-la soumettant au régime de la sobriété la plus frugale; car elle
-n'ignorait pas combien il était difficile de changer en quelque sorte
-le tempérament humain et les idées et les usages du monde païen, qui
-ne regardait pas la fornication comme mauvaise en soi ni illicite
-(_simplicem fornicationem non esse per se malam neque illicitam_,
-dit saint Augustin, _Contra Faust._, II, c. 13). Les emportements de
-la sensualité étaient si violents chez les premiers chrétiens, que
-quelquefois ils allaient de l'église au lupanar, et se souillaient
-au contact infâme d'une courtisane après avoir reçu le corps divin de
-Jésus-Christ. C'était là cet horrible adultère que l'Église exprimait
-en ces termes: _Infame meretricis et Christi corpus uno et eodem
-tempore contractare_.
-
-Les évêques, les diacres, les autres desservants de l'autel, n'avaient
-pas toujours la force de se défendre de ces souillures et, suivant
-une belle expression d'un concile, ils osaient étaler devant Dieu
-l'impureté de leurs mains. Le concile de Carthage, en 390, recommande
-à tous les prêtres, ou autres qui administrent les sacrements, d'être
-austères gardiens de leur pudeur, et de s'abstenir de l'approche de
-leurs femmes, en cas qu'ils fussent mariés (_pudicitiæ custodes, etiam
-ab uxoribus se abstineant, ut in omnibus et ab omnibus pudicitia
-custodiatur, qui altari deserviunt_). Il est probable que cette
-continence du lit conjugal n'était prescrite aux prêtres mariés, que
-pour certains temps où ils devaient administrer les sacrements et
-toucher les vases sacrés; car l'Église ne prohibait pas l'exercice
-honnête et modéré des devoirs du mariage. Le concile de Gangre en
-Paphlagonie prononce l'anathème contre quiconque blâme le mariage,
-en disant qu'une femme cohabitant avec un homme ne peut être sauvée.
-Le même concile, tout en reconnaissant l'excellence de la virginité
-chrétienne, ne veut pas qu'une femme s'habille en homme, sous prétexte
-de garder plus facilement la continence sous cet habit. L'Église ne
-refusait pourtant pas à ses enfants les moyens d'échapper aux dangers
-de l'occasion du péché; ainsi, dans les agapes, que les Constitutions
-apostoliques appellent festins de charité ou d'amour (_caritas_), comme
-les deux sexes se trouvaient réunis et que ce rapprochement charnel
-pouvait avoir de sérieux inconvénients sous l'influence excitatrice
-de la gourmandise, on invitait de pauvres vieilles et on les plaçait,
-comme de salutaires obstacles, entre les jeunes gens de l'un et de
-l'autre sexe (_Const. apost._, l. II, c. 28). Cependant l'Église, si
-sévère qu'elle fût pour maintenir la chasteté dans la communion des
-fidèles, paraît avoir autorisé, du moins jusqu'au cinquième siècle,
-tout laïque chrétien à prendre une concubine et à donner ainsi
-satisfaction à sa chair, sans dépasser la mesure du mariage chrétien.
-Le dix-septième canon du concile de Tolède, en 400, porte que celui qui
-a femme et concubine à la fois sera excommunié, mais non celui qui se
-contente, soit d'une femme de passage, soit d'une concubine sédentaire
-pour les besoins de son tempérament: _Qui non habet uxorem et pro
-uxore concubinam habet, a communione non repellatur; tantum ut unius
-mulieris aut uxoris aut concubinæ (ut ei placuerit) sit conjunctione
-contentus_. Le concile de Rome, en 1059, voyait encore avec les mêmes
-yeux l'habitude des relations concubinaires chez les chrétiens, car le
-douzième canon de ce concile ne condamne que la cohabitation simultanée
-d'une épouse et d'une concubine. L'Église tolérait donc jusqu'à un
-certain point les rapports illicites entre un homme et une femme non
-mariés, mais unis l'un à l'autre par ces liens de convention mutuelle
-que le code romain avait presque approuvés comme légitimes. Dans
-l'esprit du catholicisme, l'adultère ou la fornication pour l'homme
-commençait à l'usage de deux femmes, quels que fussent, d'ailleurs,
-leurs droits et leurs qualités; la fréquentation de plusieurs ou d'un
-grand nombre d'hommes établissait ensuite les degrés de la Prostitution
-pour la femme, qui, suivant la bizarre doctrine d'un casuiste du
-moyen âge, ne devait être reconnue mérétrix qu'après avoir affronté
-vingt-trois mille corrupteurs différents. Selon d'autres docteurs plus
-réservés sur les chiffres, le _meretricium_ n'exigeait que quarante à
-soixante preuves de la même nature, après lesquelles le cas d'impureté
-publique se trouvait suffisamment constaté chez une femme qui encourait
-alors la pénitence des prostituées.
-
-Quant à la Prostitution elle-même, on ne voit pas que les conciles
-aient rien tenté pour la faire disparaître de la vie civile des
-sociétés chrétiennes. Ils semblent plutôt l'avoir acceptée comme
-un mal nécessaire destiné à obvier à de plus grands maux; ils ont
-évité néanmoins de formuler à cet égard une opinion qui eût donné
-un démenti à la morale de l'Évangile, tout en se conciliant avec les
-lois organiques de la civilisation humaine. Saint Thomas avait touché
-indirectement le point délicat de la question, lorsqu'il disait que
-l'homme cherchait en vain à réaliser la perfection dans un monde où
-le Créateur avait permis au mal d'avoir et de tenir une grande place.
-C'était admettre implicitement l'existence de la Prostitution légale,
-que de considérer l'existence du mal comme une condition inévitable,
-essentielle de l'humanité. (Voy. la _Collection des Conciles_, édit.
-de Labbe, t. XII, col. 1165.) La nécessité de cette Prostitution étant
-admise par l'autorité ecclésiastique, les conciles ne dédaignèrent
-donc pas de venir en aide à l'autorité séculière, et de lui suggérer
-les règlements les plus propres à contenir le mal dans des limites
-restreintes et à le dissimuler aux yeux des honnêtes gens. «Un des
-Pères du concile de Bâle, dit le savant historien de la Prostitution
-au moyen âge, M. Rabutaux, exposa, en 1431, devant les Pères de
-cette assemblée, dans un discours où il se préoccupait des moyens de
-corriger les moeurs de son temps, les principes qui avaient inspiré
-la législation du moyen âge et les représenta comme les gardiens les
-moins impuissants de la décence publique.» Il est remarquable que
-la prévoyance de la législation canonique n'ait pas ajouté quelques
-dispositions salutaires à la jurisprudence romaine, qui réglait encore
-l'exercice de la Prostitution dans la plupart des pays de l'Europe. On
-dirait que les conciles, même en s'occupant d'une affaire de police
-qui leur répugnait, ont évité avec soin de se prononcer au point de
-vue moral et religieux. Il faut donc descendre jusqu'au milieu du
-seizième siècle, pour rencontrer dans les Actes des conciles une
-pièce qui mette en évidence le système de tolérance que l'Église
-avait adopté à l'égard de la Prostitution considérée comme institution
-d'utilité publique. Cette pièce, malgré sa date assez récente, peut
-établir le véritable caractère de neutralité que l'Église avait voulu
-garder dans cette importante question sociale. Ce fut au concile de
-Milan, sous l'épiscopat de saint Charles Borromée, que les Pères du
-concile introduisirent, dans le texte des Constitutions qu'ils avaient
-sanctionnées, un titre spécial affecté aux mérétrices et aux lénons
-(tit. 65, _De meretricibus et lenonibus_). Voici la traduction de ce
-chapitre où se reflète la jurisprudence de Théodose et de Justinien,
-mise sous les auspices des évêques, des princes et des magistrats de
-chaque pays et de chaque ville de la chrétienté.
-
-«Afin que les mérétrices soient tout à fait distinctes des femmes
-honnêtes, les évêques veilleront à ce qu'elles soient vêtues, en
-public, de quelque habit qui fasse connaître leur condition honteuse
-et leur genre de vie. Il ne faut pas leur permettre, si elles sont
-étrangères à la localité, de passer la nuit ou de demeurer dans les
-cabarets ou dans les auberges (_in meritoriis tabernis vel publicis
-cauponis_), à moins que leur route ne les y autorise, et encore,
-sera-ce pour un seul jour. Dans chaque ville, les évêques auront soin
-d'assigner à ces impures un lieu de séjour, éloigné des cathédrales
-et des quartiers fréquentés, dans lequel lieu il leur sera permis
-d'habiter toutes ensemble, sous cette réserve que si elles prennent
-domicile hors des limites de ce lieu-là, et si elles résident plus d'un
-seul jour dans quelque autre maison de la ville, pour quelque cause
-que ce soit, elles soient sévèrement punies, ainsi que les maîtres
-ou locataires des maisons où elles auront séjourné. Cette mesure de
-police est confiée particulièrement à la piété éclairée des princes et
-des magistrats. C'est à eux aussi que nous nous adressons pour qu'ils
-interdisent aux femmes de mauvaise vie l'usage des pierres précieuses,
-de l'or, de l'argent et de la soie dans leurs vêtements. C'est à eux
-que nous demandons surtout l'expulsion de tous les infâmes qui exercent
-le métier de proxénète (_omnes qui lenocinio quæstum faciunt_).»
-
-Nous avons rapporté en entier ce chapitre des Constitutions du concile
-de Milan, parce qu'il est unique dans l'histoire des conciles, et qu'il
-nous montre le pouvoir ecclésiastique en parfaite intelligence avec
-le pouvoir légal, pour organiser, régler et réprimer la Prostitution
-publique, sans la détruire et même sans la frapper d'anathème.
-
-
-
-
-CHAPITRE VII.
-
- SOMMAIRE. --Les vestibules du lupanar. --La tragédie héroïque
- est remplacée par la comédie libertine. --L'Église ne pouvait
- laisser subsister le théâtre vis-à-vis de la chaire évangélique.
- --Son indulgence pour les auteurs et les complices des désordres
- scéniques. --Part de la Prostitution dans les habitudes du
- théâtre. --Les _dicélies_. --Les _magodies_. --Les _mimes_.
- --Les pantomimes. --Les atellanes. --Pantomime d'_Ariane et
- Bacchus_. --Les comédiennes. --Les danses érotiques de la
- Grèce. --L'_epiphallos_. --L'_hédion_ et l'_heducomos_. --La
- _brydalica_. --La _lamptrotera_. --Le _strobilos_. --Le _kidaris_.
- --L'_apokinos_. --Le _sybaritiké_. --Le _mothon_, etc. --Les danses
- romaines. --La _cordace_. --Les équilibristes et les funambules.
- --Immoralité théâtrale.
-
-
-L'autorité ecclésiastique, qui se prononçait par la voix des
-conciles et par les écrits des Pères, si tolérante qu'elle fût pour
-la Prostitution légale, cette impérieuse infirmité du corps social
-et politique, cherchait à en atteindre et à en détruire les causes,
-avec un zèle et une sévérité qui ne se ralentirent jamais. Parmi ces
-causes plus ou moins immédiates, que le christianisme avait signalées
-à l'aversion des fidèles, il faut citer au premier rang les jeux du
-cirque et du théâtre, qui comprenaient les danses, la pantomime et la
-musique profane. Nous avons déjà parlé de l'obscénité de ces danses et
-de ces pantomimes; nous avons dit que le cirque et le théâtre n'étaient
-que les vestibules du lupanar (t. II, p. 9); nous avons indiqué quel
-était le véritable métier des joueuses de flûte, des citharèdes, des
-psaltérionistes, des danseuses et des saltatrices; mais le sujet a
-été à peine effleuré dans le petit nombre de passages où il n'offrait
-qu'une de ses faces, et nous ne pouvons nous dispenser d'y revenir
-ici avec plus de détails, pour faire entrevoir le terrible foyer de
-Prostitution, que l'Église chrétienne avait à étouffer ou du moins à
-restreindre. Il est incontestable que le théâtre chez les Grecs et les
-Romains avait une action funeste sur les moeurs publiques et ouvrait,
-pour ainsi dire, une école permanente de Prostitution. On s'expliquera
-mieux l'acharnement des docteurs de l'Église contre le théâtre et
-contre tout ce qui en dépendait, lorsqu'on se rendra compte de la
-démoralisation profonde, engendrée et développée par la passion du
-théâtre dans la société païenne, qui se précipitait, sans règle et sans
-frein, à la poursuite des plaisirs sensuels.
-
-Quoique le polythéisme ait eu certainement une grande part dans la
-création du théâtre antique, quoique la mythologie se fût incarnée dans
-les drames populaires de la Grèce et de l'Italie, quoique la tragédie,
-à son origine, n'ait été qu'une forme des mystères religieux, l'Église
-aurait sans doute pardonné aux oeuvres tragiques et lyriques d'Eschyle,
-de Sophocle et d'Euripide, et le théâtre, que nous appellerons
-héroïque, eût trouvé grâce devant la censure la plus rigoureuse; mais,
-par suite du relâchement des moeurs, à l'époque où le christianisme eut
-besoin de se fonder sur la morale, la tragédie, cette vieille et chaste
-muse qui enseignait jadis la vertu au peuple ému d'admiration et de
-respect, la tragédie semblait descendue de son trépied et bannie de son
-temple: la comédie l'avait remplacée, la comédie, cette muse folâtre
-et libertine qui, sous prétexte de corriger les vices, s'amusait à les
-peindre sous des couleurs engageantes, et qui mettait effrontément sur
-la scène les turpitudes cachées dans l'intérieur des familles et dans
-le secret des coeurs. L'école satirique d'Aristophane et d'Eupolis,
-tout en se permettant de nombreuses indécences dans son langage, avait
-surtout éveillé la malice des spectateurs plutôt que leur libertinage;
-l'école joyeuse et plaisante de Ménandre et de Plaute avait donné à
-rire et à réfléchir en même temps au public éclairé qui se plaisait à
-la représentation de ces chefs-d'oeuvre comiques; mais ni Ménandre,
-ni Philémon, ni Plaute, ni leurs émules et leurs imitateurs, ne
-s'étaient guère préoccupés de la décence que la comédie ne paraissait
-pas comporter alors, et ils s'abandonnèrent, au contraire, à toute
-la licence de leur imagination, à toute la pétulance de leur esprit,
-sans craindre d'offenser les yeux et les oreilles de leurs auditeurs.
-Leur but était peut-être, en exposant des tableaux pleins de hardiesse
-et de crudité, de faire rougir, comme devant un miroir, les modèles
-de ces peintures cyniques et honteuses; ils ne ménageaient pas les
-expressions, pour caractériser les amours ridicules des vieillards,
-les passions et les folies de la jeunesse, la bassesse des parasites,
-l'avidité des usuriers, la perfidie des valets, les infamies des
-marchands d'esclaves et des lénons, les ruses et les artifices des
-courtisanes. Ces gens-là, d'ailleurs, parlaient leur langue au théâtre,
-et jamais la crainte du scandale n'avait arrêté un bon mot malhonnête
-sous la plume du poëte comique. Jamais aussi les applaudissements
-frénétiques du vulgaire n'avaient fait défaut à ces impudiques
-trivialités.
-
-Et pourtant la rigidité chrétienne aurait sans doute fléchi devant
-l'estime littéraire que les grands comiques grecs et latins avaient
-acquise à travers tant d'images licencieuses et tant de préceptes
-immoraux; mais cette haute comédie, qui n'admettait pourtant que des
-scènes empruntées à la vie intime des courtisanes, s'était encore
-prostituée davantage, pour ainsi dire, et avait fini par tomber
-dans les mimes et dans les atellanes. L'Église de Jésus-Christ ne
-pouvait en même temps prêcher la chasteté et laisser subsister le
-théâtre vis-à-vis de la chaire évangélique. La ruine du théâtre fut
-donc résolue, ainsi que celle des temples païens, mais les temples
-résistèrent moins longtemps que le théâtre. La tragédie même se trouva
-enveloppée dans cette proscription, qui frappait indifféremment tous
-les genres de spectacles, tous les genres d'acteurs, tous les genres de
-divertissements profanes. La loi ecclésiastique était d'accord avec la
-loi romaine sur ce point, qu'elle notait d'infamie ceux qui prenaient
-un rôle dans les jeux de la scène; de plus, elle les déclarait exclus
-de sa communion, et elle ne traitait pas avec moins de rigueur les
-poëtes et les musiciens qui prêtaient leur concours à l'_impudicité
-théâtrale_. Ce n'était pas probablement à l'origine du théâtre, que
-les Pères de l'Église croyaient devoir adresser ces représailles;
-c'était plutôt à ses oeuvres d'impiété et de corruption, qu'ils
-opposaient une barrière que rendit longtemps impuissante l'habitude
-des divertissements de cette espèce. Ainsi, dans les anathèmes que
-Tertullien, Lactance, saint Cyprien et d'autres Pères lancent contre
-les théâtres, ils ne font pas même allusion à ces fêtes de Bacchus,
-qui furent le berceau de l'art dramatique, et dans lesquelles un
-choeur de bacchantes et de faunes, barbouillés de lie et enguirlandés
-de pampres, chantaient des chansons lascives et dansaient autour des
-images obscènes qu'on portait en triomphe. Les anciens Grecs avaient
-jugé leur comédie aussi sévèrement que le firent plus tard les docteurs
-de l'Église, car ils l'appelaient courtisane élégante et facétieuse
-(_meretricula elegans et faceta_, dit le jésuite Boullenger dans son
-livre _De theatro_); saint Cyprien la nomme école d'impureté; saint
-Jérôme, arsenal de Prostitution.
-
-Mais il ne s'agit pas de réunir ici toutes les accusations, tous
-les griefs de l'Église contre les jeux scéniques, de quelque nature
-qu'ils fussent; nous voulons seulement montrer quels étaient les excès
-de scandale et d'obscénité, qui décidèrent les évêques chrétiens à
-condamner sans distinction tout ce qui appartenait au théâtre païen.
-Lorsque commença cette persécution canonique, qui avait pour objet
-de poursuivre l'impureté dans les oeuvres du démon théâtral, le goût
-blasé du public ne sentait plus autant de plaisir aux représentations
-de la bonne comédie: Aristophane, Ménandre, Eupolis, Plaute et les
-principaux comiques d'Athènes et de Rome figuraient moins souvent
-sur la scène que dans les bibliothèques. C'est là que les rigueurs de
-l'anathème catholique allèrent les chercher, et il y eut un déplorable
-zèle religieux pour la destruction de tous ces chefs-d'oeuvre de poésie
-et de gaieté, que les moeurs grecques et romaines avaient entachés
-d'un vernis licencieux. Ce furent les courtisanes, les proxénètes,
-les cinædes, les débauchés, qui causèrent la perte de tant de belles
-pièces que ces malhonnêtes personnages remplissaient de leurs sales
-portraits et de leurs crapuleuses doctrines. Voilà comment il ne nous
-est parvenu que des fragments informes de Ménandre qui avait fait cent
-dix comédies et qui s'était surpassé dans la peinture des choses de la
-Prostitution. Il nous en est resté encore moins de Philémon, d'Eupolis
-et des comiques grecs, que l'étrange liberté de leurs plaisanteries et
-l'audace de leurs pinceaux avaient condamnés au feu sans absolution.
-Plaute aurait péri comme Ménandre qu'il a imité, si un heureux hasard
-n'eût conservé vingt de ses comédies, qui nous donnent une idée de
-ce qu'était la comédie grecque consacrée à l'histoire des courtisanes
-et de leurs amours, comme la tragédie l'était à l'histoire des dieux
-et des héros. Quant à Aristophane, on serait bien en peine de dire
-pourquoi il a survécu presqu'en entier à l'anéantissement systématique
-des oeuvres de théâtre: s'il a été épargné, en dépit des abominables
-saletés qui hérissent le dialogue de ses pièces, on peut supposer,
-avec quelque apparence de probabilité, que les Pères de l'Église
-n'étaient pas fâchés de prouver qu'un poëte païen avait traîné sur
-la scène les dieux et les déesses du paganisme, en les fustigeant du
-fouet de la satire, et en les couvrant de boue et de crachats. Lucien
-dut à un motif analogue l'entière conservation de ses ouvrages, malgré
-les obscénités qui les eussent fait mettre à l'index de l'Église
-chrétienne.
-
-Cette Église, qui ne pardonnait pas aux monuments écrits de la licence
-théâtrale, était plus indulgente pour les auteurs ou les complices
-de ces désordres scéniques. Quiconque avait monté sur un théâtre en
-gardait une tache indélébile suivant la loi romaine; mais cette tache
-s'effaçait dans la communion des chrétiens, si le repentant histrion
-abjurait son état ignominieux. «Si quelque comédien, disent les
-Constitutions apostoliques (liv. VIII, ch. 32), est reçu dans le sein
-de l'Église, que ce soit un homme ou une femme, un cocher du cirque,
-un gladiateur, un coureur, un directeur de théâtre, un athlète, un
-choriste, un joueur de harpe ou de lyre, un équilibriste ou un maître
-de bateleurs, il faut qu'il renonce à son métier ou qu'il soit exclu
-de la communion des fidèles.» L'excommunication pesait également,
-comme nous l'avons déjà dit, sur tous les pécheurs qui vivaient du
-théâtre, et qui n'étaient pas tous aussi coupables; mais, aux yeux des
-Pères, le théâtre, quel qu'il fût, était le domaine de la luxure et
-de l'obscénité: _Theatra luxuriant_, disait saint Jérôme (_Epist. ad
-Marcel._): «Les théâtres engendrent la luxure.» Tertullien, dans son
-livre sur l'hérésie de Marcion, dénonçait les criminelles voluptés du
-cirque en fureur, de l'orchestre en vertige et du théâtre en licence
-(_voluptates circi furentis, caveæ insanientis, scenæ lascivientis_).
-Nous avons vu ce qui se passait dans le grand cirque de Rome, à la
-fête des Florales où la présence de Caton empêcha le peuple de donner
-le signal de ce hideux spectacle. Malgré Caton, malgré les admonitions
-des philosophes, malgré les édits des consuls, les Florales se
-célébraient encore de la même manière; et Lactance, qui les décrit
-(liv. I, ch. 20), nous prouve assez quelles difficultés rencontrait le
-christianisme pour enlever à la populace païenne ses ignobles plaisirs.
-«Outre la licence des paroles qui débordent en torrent d'obscénité,
-dit le saint auteur des _Divines institutions_, les mérétrices, aux
-cris impatients des spectateurs, sont dépouillées de leurs vêtements.
-Ce sont elles qui ce jour-là sont chargées de l'office des mimes, et
-sous les yeux de tout le peuple, jusqu'à ce que ses regards impudiques
-soient assouvis, elles exécutent des mouvements infâmes (_cum pudendis
-motibus detinentur_).» Arnobe, en racontant aussi ces incroyables
-scandales, pense que la courtisane Flora ferait elle-même une retraite
-honorable, comme celle de Caton, si elle pouvait voir les abominations
-qu'on célébrait en son honneur, et qui transportaient les lupanars
-dans les théâtres (_si suis in ludis flagitiosas conspexerit res
-agi et migratum ab lupanaribus in theatra_). Si les Florales avaient
-encore lieu à la face des Romains, dans le cours du troisième siècle
-de l'ère chrétienne, on peut juger par là quelle était l'obscénité des
-représentations scéniques, auxquelles l'Église catholique opposait déjà
-victorieusement ses prédications et ses abstinences.
-
-La comédie en toge, _togata_, ne s'adressait qu'aux esprits cultivés,
-et, par conséquent, au petit nombre; saint Cyprien, dans son Épître
-103, n'en condamne pas moins les éléments de la comédie grecque et
-latine, les intrigues des personnages, les tromperies des adultères,
-les impudicités des femmes, et les bouffons ridicules, et ces honteux
-parasites, et ces pères de famille, ces patriciens, tantôt niais et
-tantôt obscènes: «tous ces acteurs, dit-il avec indignation, qu'ils
-jouent un sujet sacré ou profane, remuent les fanges du théâtre,
-non-seulement parce que les pièces qu'ils représentent sont indécentes,
-mais parce que leurs mouvements et leurs gestes sont impudiques, parce
-que souvent les actes de la Prostitution sont traduits sur la scène,
-et que la Prostitution s'exerce en même temps sous la scène (_actores
-omnes, cum sacri tum profani, spurcitiam scenæ exagitant, non modo
-quod fabulæ obscenæ in scena agerentur, sed etiam quod motus, gestusque
-essent impudici, atque adeo prostibula ipsa in scenam sæpe venirent et
-sub scena prostarent_).» Nous avons, en effet, d'après le témoignage
-des poëtes érotiques, dépeint la Prostitution qui se trafiquait dans
-les théâtres et dans les cirques et qui accomplissait ensuite ses
-marchés impurs aux portes, aux environs de ces lieux publics, et jusque
-sous les voûtes (_fornices_) de l'édifice où l'on célébrait les jeux.
-Ce seul fait démontre assez quelle part avait la Prostitution dans les
-habitudes du théâtre. Il est vrai que les femmes honnêtes, les mères
-et les matrones, n'assistaient que rarement aux représentations; mais
-les lènes et les lénons, les courtisanes fameuses et les mérétrices
-populaires, les cinædes et les spadons, avaient le champ libre, et
-chacun d'eux profitait des entraînements sensuels inséparables de ces
-jeux scéniques, pour vaquer à son méprisable métier. Le proscénium
-ou l'avant-scène du théâtre était spécialement réservé aux jeunes et
-imberbes courtisans de la débauche la plus dégoûtante. Plaute cependant
-veut les expulser du proscénium, dans le prologue du _Poenulus_:
-_Scortum exoletum ne quis in proscenio sedeat_. Sur les gradins
-les plus apparents, on voyait triompher les étrangères à la mode,
-les porteuses de mitre, qui envoyaient leurs émissaires attendre,
-recueillir ou solliciter çà et là une offre ou une proposition. Les
-gradins les plus élevés étaient occupés par la lie de la Prostitution,
-qui se répandait dans les vomitoires et qui souillait de ses impuretés
-les vastes et sombres substructions du théâtre ou de l'amphithéâtre. Ce
-n'étaient pas seulement des mérétrices, mais encore des enfants vendus
-à la débauche, qui se prostituaient dans ces mauvais lieux, dépendant
-de tous les spectacles, pour ainsi dire. Le jésuite Boullenger le dit
-expressément, dans son traité _De Circo romano_, et il ne cherche
-pas à dissimuler l'exécrable destination des voûtes d'un théâtre:
-_Certè ad omnia pene gymnasia_, dit-il, _et spectacula, erant popinæ
-et ganeæ utrique veneri masculæ et femineæ_. On suppose d'après deux
-passages du livre des Machabées, que ces ignobles sanctuaires de la
-Vénus mâle s'appelaient en grec +ephêbia+, et en latin _ephebia_.
-Le christianisme, pour arriver à la fermeture des _éphèbes_ et à
-l'anéantissement de ces moeurs détestables, ne voulait pas laisser un
-seul théâtre debout.
-
-Les spectateurs et les acteurs faisaient donc assaut d'impudeur,
-mais la comédie la plus effrontée était chaste auprès des pantomimes
-et des mimes, qui semblaient n'avoir été inventés que pour servir
-d'auxiliaires à la Prostitution. Chez les Grecs, les actions scéniques,
-tantôt muettes et traduites en gestes, tantôt dialoguées et parlées,
-tantôt chantées et dansées, dérivaient des fêtes champêtres qui furent
-instituées en l'honneur de Bacchus, de Pan, de Flore et des divinités
-rurales. Ce n'étaient plus des hymnes phalliques, que répétaient en
-choeur des paysans ivres, en sautant autour de leurs amphores à moitié
-vides, tandis que d'autres agitaient avec des cordes certaines images
-obscènes (_oscilla_) suspendues à des pins et recevant, du mouvement
-qu'on leur communiquait, les formes et les aspects les plus licencieux.
-Les chants phalliques s'étaient perpétués sans doute dans les villages
-de l'Attique, où se promenait encore le joyeux chariot de Thespis
-à l'époque des Bacchanales. Mais ce spectacle grossier avait pris
-dans les villes un caractère plus scénique, sans rien perdre de son
-obscénité primitive. Telle fut l'origine des _dicélies_, des _magodies_
-et des _mimes_. Les dicélistes, que les Sicyoniens appelaient
-_phallophores_, ne montaient sur le théâtre que parés des attributs
-de Priape, du dieu Terme, de Pan et des satyres qui présidaient à ces
-débauches de gaieté populaire: toutes leurs bouffonneries ne sortaient
-pas de là. Quant aux magodies, les acteurs, qu'Athénée désigne sous
-le nom de _magodes_, s'habillaient en femmes ou en débauchés, dont
-l'insigne emblématique était un bâton droit, nommé +areskos+, jouaient
-des rôles d'ivrognes et de villageois grotesques, et s'exprimaient par
-gestes et par grimaces. Dans les mimes, au contraire, les baladins
-ajoutaient, à ces grimaces et à ces gestes déshonnêtes, d'infâmes
-chansons et des dialogues non moins indécents. Les mimes passèrent
-à Rome et y furent accompagnés de tous les accessoires voluptueux
-de la danse et de la musique. Les bouffons, qui jouaient dans ces
-comédies de carrefour, avaient la tête rasée et portaient, avec des
-souliers plats, un habit bariolé comme celui des prostituées de bas
-étage. Les pantomimes, qui n'avaient pas recours à la pétulante
-vivacité du dialogue, employaient les prodigieuses ressources de
-l'art mimique pour mettre en scène les épisodes les plus obscènes de
-la mythologie. Enfin les atellanes, qui rappelaient souvent la verve
-satirique d'Aristophane, et qui s'attaquaient aux personnes en accusant
-hautement leurs vices et leurs défauts, ne dédaignaient pas de ramasser
-leurs bons mots dans le bourbier de la Prostitution. Ces atellanes,
-originaires d'Atella, ville des Orques, étaient la comédie nationale
-de l'Italie, et conservaient plus d'une tradition des faunes et des
-luperques.
-
-Les pantomimes mythologiques furent toujours celles qui parlaient le
-plus aux sens du spectateur. Longtemps avant qu'elles osassent se
-montrer sur la scène, elles faisaient les délices des comessations
-et des veillées en Grèce ainsi qu'à Rome. Xénophon, dans le livre du
-_Banquet_, a décrit une de ces pantomimes, qui, quoique assez libre,
-ne donnera pas même une idée de ce que devint par la suite ce genre de
-spectacle, quand il eut passé du mystère des salles du festin au grand
-jour de la représentation publique. Un Syracusain, maître de pantomime,
-annonce en ces termes celle qu'il va offrir aux convives: «Citoyens,
-voici Ariane qui va entrer dans la chambre nuptiale; Bacchus, qui a
-fait un peu la débauche avec les dieux, viendra la trouver, et tous
-deux se plongeront dans l'ivresse de la volupté.» On voit entrer
-Ariane, vêtue de ses habits d'épousée; elle s'assied, pensive et
-tremblante. Bacchus paraît, en costume de dieu, marchant sur le rhythme
-des airs de triomphe qui sont consacrés à ses fêtes solennelles. Ariane
-témoigne par ses gestes combien elle est charmée de l'arrivée de son
-époux, mais elle se garde bien d'aller au-devant de lui; elle ne quitte
-même pas sa position; mais son sein qui bat, ses joues qui rougissent,
-tout son corps qui frissonne, ont trahi son émotion. Bacchus l'aperçoit
-tout à coup et s'avance vers elle avec des mouvements passionnés. La
-pantomime exprimait clairement, sinon chastement, ce que la parole
-n'aurait pas su rendre, et elle suppléait, en quelque sorte, à la
-langue des dieux. On se figure sans peine ce que pouvait être la
-fable de Pasiphaé, celle de Léda, celle d'Ixion et tant d'autres aussi
-monstrueuses, interprétées par cette pantomime, qui s'étudiait à être
-aussi fidèle qu'éloquente. Ordinairement, les rôles de femmes étaient
-remplis par des jeunes gens qui, suivant l'énergique expression de
-saint Jérôme, avaient été rompus dès l'enfance à ce manége féminin:
-«_In scenis theatralibus_, dit saint Jérôme, _unus atque idem histrio
-nunc mollis in Venerem frangitur, nunc tremulus in Cybelem_.» On
-comprend qu'à la vue de ces impures gesticulations (_impuris motibus
-scenicorum_), comme dit saint Augustin dans sa _Cité de Dieu_, ceux qui
-conservaient un reste de pudeur se détournaient en rougissant; mais ils
-n'en apprenaient pas moins, à cette école de lubricité, les débauches
-hideuses qu'ils s'efforçaient ensuite d'imiter, sinon de surpasser.
-
-Il y avait pourtant des comédiennes, quoique la plupart des rôles
-de femmes fussent confiés à des hommes, pour exciter davantage les
-passions les plus dépravées. Ces comédiennes, quel que fût leur
-emploi sur la scène, étaient encore plus méprisées que les histrions,
-et à leur note d'infamie venait s'adjoindre la marque d'impudicité,
-si honnêtes qu'elles fussent peut-être d'ailleurs. Elles avaient
-besoin, en effet, d'oublier la pudeur de leur sexe, pour se prêter aux
-honteuses servitudes de leur profession. Procope, dans son histoire,
-a fait le portrait d'une courtisane de théâtre, que son art indécent
-avait rendue aussi fameuse que sa beauté; ce portrait, tracé d'après
-nature au sixième siècle, nous montrera qu'à cette époque, malgré les
-constants efforts de l'Église chrétienne, le théâtre ne s'était pas
-encore soumis à une réforme morale réclamée par tous les docteurs et
-les évêques: «Dès qu'elle eut atteint l'âge de puberté, bien que née
-de condition libre, elle voulut se faire inscrire sur la liste des
-femmes qui se prostituaient sur la scène. Elle fut donc mérétrix au
-théâtre, comme ces malheureuses qu'on appelle pédestres ou pédanées,
-parce qu'elles vont chercher fortune dans les festins sans y apporter
-d'instruments de musique ou plutôt parce qu'elles se couchent par
-terre pour se livrer à leurs grossiers assaillants (_quia ad terram se
-subigendas moechis substernerent_, traduction du jésuite Boullenger);
-car elle n'avait ni flûte ni harpe; elle n'avait point appris à danser
-dans l'orchestre; mais elle vendait sa personne à tous ceux qu'elle
-rencontrait, faisant trafic de toutes les parties de son corps.
-Ensuite, elle offrit son concours aux mimes, pour tout ce qui concerne
-le théâtre, et devenue la compagne des bouffons et des grotesques,
-elle prit part à leurs travaux scéniques et joua son rôle dans les
-représentations. Souvent elle était mise toute nue sous les yeux du
-peuple, et elle restait dans cet état de nudité, au milieu de la scène,
-sans autre vêtement qu'un voile léger autour des reins (+boubônas
-diazôma echousa monon+).»
-
-Ces nudités impudentes, ces gestes obscènes, ces pantomimes dégoûtantes
-ne confirment que trop le jugement rigoureux que portait Tertullien
-sur le théâtre, en général, et sur les tristes victimes du libertinage
-public, en particulier (_publicæ libidinis hostiæ_): «Ces bourreaux
-de leur propre pudeur, disait-il, rougissent au moins une fois dans
-l'année, de leurs horribles prostitutions qu'ils osent étaler au grand
-jour, et dont le peuple est souvent épouvanté!» Saint Basile ajoute
-un dernier coup de pinceau à l'effrayante peinture que les Pères de
-l'Église ont faite de l'impureté théâtrale, en nous initiant à la
-contenance des spectateurs pendant la représentation des pantomimes:
-«L'orchestre, qui abonde en spectacles impudiques, dit-il dans sa
-quatrième homélie _ad Examer._, est une école publique et commune
-d'impudicité pour tous ceux qui vont s'y asseoir, et les sons des
-flûtes et les chants dissolus, qui s'emparent de l'âme des auditeurs,
-n'aboutissent pas à d'autre résultat qu'à saisir de folie tous ces
-insensés qui s'adonnent à la turpitude, et qui battent la mesure
-avec les citharèdes et les joueurs de flûte.» Le grec est tellement
-expressif dans ce passage singulier, que nous n'avons pas réussi à le
-traduire en français aussi littéralement que le jésuite Boullenger
-l'a traduit en latin: _Orchestra_, dit-il, _quæ abundat spectaculis
-impudicis publica et communis schola impudicitiæ iis qui assident, et
-tibiarum cantus et cantica meretricia insidentia audientium animis,
-nihil aliud persuadent, quam ut omnes foeditati studeant et imitentur
-citharistarum aut tibicinum pulsus_. Au reste, les Pères, en condamnant
-les turpitudes du théâtre, ne se font pas scrupule de les dépeindre ou
-de les caractériser sans réticence; Arnobe parle de ces crispations
-de reins (_clunibus crispatis_), qu'on ne pouvait voir avec calme;
-saint Cyprien dit que la pantomime est l'art d'exprimer avec les
-mains tout ce qu'il y a d'obscénité dans les fables de la mythologie;
-Lactance affirme que cette pantomime théâtrale se composait surtout
-des gestes et des poses, par lesquels on imite en dansant toutes les
-nuances du plaisir (_impudici gestus, quibus infames feminæ imitantur
-libidines quas saltando exprimunt_); Salvien déclare qu'il serait trop
-long d'énumérer toutes les imitations de choses honteuses, toutes
-les obscénités des mots et des consonnances, toutes les turpitudes
-des mouvements, toutes les saletés des gestes. Les Pères, quoique
-chrétiens, s'indignent de voir les dieux et les déesses du paganisme
-livrés aux ignobles mascarades et aux atroces profanations des
-pantomimes; Arnobe s'étonne qu'on ait osé faire de Vénus une vile
-courtisane et une affreuse bacchante, à Rome où Vénus avait tant de
-temples et de statues comme aïeule divine du peuple romain (_saltatur
-Venus et per affectus omnes meretriciæ vilitatis impudica exprimitur
-imitatione bacchari_).
-
-Le christianisme, en proscrivant tous les jeux scéniques, avait
-moins en vue la comédie que la danse à laquelle se rattachaient tous
-les genres de Prostitution. «La danse, comme le dit Lucien dans son
-dialogue sur cet art voluptueux, remonte au berceau du monde et naquit
-avec l'amour.» Lucien rapporte, à ce sujet, une fable bithynienne
-qui voulait que Priape, chargé de l'éducation de Mars enfant, l'eût
-formé à la danse plutôt qu'à l'exercice des armes, pour développer
-à la fois les forces physiques et le caractère belliqueux de son
-élève. Voilà pourquoi, disait la morale de cette fable allégorique, la
-dixième partie du butin fait par Mars à la guerre retourne toujours
-au profit de Priape. Les Pères de l'Église ne trouvèrent pas que
-cette origine guerrière pût absoudre la danse érotique. En effet,
-depuis longtemps, on ne dansait plus la pyrrhique et les autres danses
-martiales, qui avaient jadis exalté le courage de Lacédémone, et enivré
-la Grèce aux sons des boucliers; les danses religieuses elles-mêmes
-semblaient froides et muettes. Mais partout, dans les théâtres, dans
-les gymnases, dans les festins, on avait introduit la danse lascive
-et la pantomime mythologique. C'était une fureur chez les vieillards
-ainsi que chez les jeunes gens: on ne se lassait pas de voir danser
-des baladins depuis le lever jusqu'au coucher du soleil (_ab orto
-sole ad occasum_, dit la traduction de saint Basile, Hom. IV, _ad
-Examer._). Ces danses excitaient une sorte de délire dans les rangs
-des spectateurs, qui, fussent-ils chauves et portassent-ils une longue
-barbe blanche, s'agitaient en cadence sur leurs siéges et poussaient
-de honteuses acclamations, en applaudissant les danseurs, ces vils
-histrions d'impudicité, ces hommes dégradés et ces femmes perdues,
-marqués du sceau de l'infamie par la loi romaine. C'est ainsi que
-Lucien nous représente un vieux philosophe au milieu des courtisanes
-et des débauchés, secouant sa tête blanchie et se pâmant de plaisir
-vis-à-vis d'un misérable efféminé, indigne du nom d'homme: «Vous
-allez vous asseoir à l'orchestre, dit Craton à Lucien qu'il gourmande,
-pour enivrer vos oreilles et du chant, et des sons de la flûte, pour
-charmer vos yeux au spectacle d'un infâme, qui, revêtu des habits de la
-mollesse et obéissant à des cantilènes lascives, imite, dans tous leurs
-excès, les passions de quelques femmes éhontées telles que Phèdre,
-Parthénope, Rhodope, et gesticule aux sons mourants de la lyre, au
-bruit des pieds qui marquent la cadence!» Lucien qui prend parti pour
-l'art de la danse, et qui le proclame utile autant qu'agréable, ne peut
-cependant se dispenser de parler des gymnopédies et d'autres danses
-grecques, dans lesquelles figuraient nus des vierges et des enfants:
-«La danse, dit-il, doit peindre au vif les moeurs et les passions...
-La danse n'a point de limites: elle embrasse tous les objets; c'est un
-spectacle qui réunit tous les autres, les instruments, le rhythme, la
-mesure, les voix et les choeurs.» On s'explique alors l'empire suprême
-qu'exerçait un pareil art sur des sens toujours préparés à la volupté;
-on s'explique, en même temps, pourquoi les évêques chrétiens avaient
-tant à coeur d'étouffer les séductions irrésistibles de la danse.
-
-Il serait trop long de citer ici tous les genres de danses théâtrales
-ou conviviales, qui avaient sollicité la sévère vigilance de l'Église,
-et qui lui semblaient surtout entachées de Prostitution, nous avons
-déjà indiqué plus particulièrement celles qui rappelaient quelque fait
-mythologique des amours de l'Olympe. Les plus connues et les moins
-décentes étaient les danses de Vénus, +aphroditê+, sorte d'épopée
-licencieuse qui se composait d'une foule de scènes de pantomime
-accompagnées de chants obscènes et de musique énervante. L'histoire
-entière de Vénus et ses innombrables adultères étaient reproduits
-avec une impure vérité, tellement que le poëte de la _Métamorphose_
-et de l'_Art d'aimer_, le voluptueux Ovide, rougissait de retrouver
-ses vers traduits en mouvements, en gestes et en postures érotiques:
-_Scribere si fas est imitantes turpia mimos_, disait-il étonné de la
-licence de pareils tableaux. Athénée nous donne les noms d'un certain
-nombre de danses de la même espèce, qu'il ne décrit pas, mais dont il
-caractérise plus ou moins l'indécence. Telles étaient l'_epiphallos_,
-qui descendait directement des fêtes et des jeux phalliques; l'_hédion_
-et l'_heducomos_, danses mêlées de chansons lubriques; la _brydalica_,
-originaire de Laconie, dansée par des femmes qui avaient des masques
-ridicules d'une monstrueuse indécence; la _lamptrotera_, dont les
-danseuses entièrement nues, se provoquaient par des propos libertins;
-le _strobilos_ ou l'ouragan, qui soulevait les robes des acteurs
-par-dessus leurs têtes; le _kidaris_ ou le chapeau, danse immodeste
-des Arcadiens; l'_apokinos_, qui consistait dans un prodigieux
-frémissement des hanches; le _sybaritiké_, qui justifiait complétement
-son nom; le _mothon_ ou l'esclave, qui se permettait bien des libertés;
-le _ricnoustai_ et _diaricnoustai_, qui avaient à leur service une
-quantité de titillements et de tressaillements du corps, etc. Le savant
-Meursius a fait un volume de dissertations sur les danses des Grecs,
-et il est loin d'avoir épuisé ce sujet délicat, en ce qui concerne les
-danses de l'amour.
-
-Les Romains avaient encore renchéri sur la mollesse et sur l'impudence
-de ces danses qui se produisaient sans voile sur les théâtres, et qui
-favorisaient journellement la corruption des moeurs. Chaque danseur,
-chaque danseuse, en vogue, inventait la sienne et lui appliquait son
-nom: c'est ainsi que Bathylle, Pylade, Phabaton et d'autres célèbres
-pantomimes furent des créateurs de diverses danses qui ne le cédaient
-pas en lasciveté aux danses de l'Égypte et de la Grèce. Mais la danse
-la plus estimée à Rome, celle dont raffolaient les Romains, c'était la
-cordace, qui devait ses succès à un merveilleux remuement des reins et
-des cuisses. Sénèque se plaint de ce que cette danse libidineuse avait
-été introduite sur la scène (_Nat. Quæst._ l. I, c. 16). Il paraîtrait,
-d'après l'étymologie du nom de cette danse grecque, que les premiers
-danseurs se suspendaient à un câble et se balançaient dans l'air
-avec mille postures bouffonnes et malhonnêtes: c'était un souvenir
-traditionnel de ces _oscilla_, qu'on faisait brimbaler dans les fêtes
-de Bacchus, et qui affectaient parfois de si singulières formes.
-
-Presque toutes les danses scéniques d'ailleurs demandaient une
-incroyable agilité du corps et une souplesse extraordinaire des
-membres. Les danseurs étaient tous plus ou moins équilibristes et
-funambules. Dans le _Banquet_ de Xénophon, nous voyons une petite
-danseuse qui fait la roue en arrière rapprochant sa tête des talons,
-tandis qu'un bouffon fait la roue en avant, aux sons de la double
-flûte. Les danseurs font une telle dépense de mouvements désordonnés,
-en tournant sur eux-mêmes, qu'ils tombent épuisés de lassitude à
-force de se remuer en tous sens. Dès la plus haute antiquité, ces
-danseurs étaient nus, les uns chargés d'amulettes indécentes, les
-autres barbouillés de cumin ou de safran, les uns simulant le sexe
-féminin, les autres augmentant les proportions de leur sexe, tous la
-tête et le menton rasés, beaucoup coiffés du pétase, en signe de moeurs
-efféminées. Cette nudité ordinaire des coryphées de la danse ajoutait
-particulièrement à son caractère honteux. Une fresque d'Herculanum
-représente une danseuse enfantine, tout à fait nue, qui danse dans la
-main d'un flûteur, assis au pied d'un lit de festin où deux convives
-s'animent mutuellement à ce spectacle lubrique. Suidas mentionne une
-autre danse nue, dans laquelle les acteurs appendaient autour de leurs
-reins ou bien à leur cou, d'énormes vessies colorées en rouge, ayant
-l'aspect des _oscilla_ et prenant à chaque mouvement de la danse une
-physionomie impudique. (Voy. le passage de Suidas, dans le traité du
-_Théâtre_, par Boullenger, l. I, c. 52.)
-
-Il est tout naturel que les mercenaires qui se prêtaient à de pareils
-jeux de Prostitution fussent notés d'infamie, et compris dans la
-classe des mérétrices et des cinædes. Aussi, dans les premiers siècles
-du théâtre latin, les acteurs qui s'exposèrent de la sorte au mépris
-public, furent non-seulement exclus du rang des citoyens, mais encore
-purent être chassés de Rome par ordre des censeurs. A cette époque de
-pudeur censoriale, on n'admettait pas sur la scène un homme en habit
-de femme, et la différence des sexes ne s'établissait aux yeux du
-spectateur que par le caractère spécial du masque de théâtre. Mais,
-nonobstant les décisions des magistrats, l'immoralité théâtrale avait
-bientôt rompu toutes les digues, et la Prostitution s'était installée
-en reine dans ces impures assemblées. Hormis certaines exceptions
-que le talent de l'acteur et le caractère de l'homme pouvaient seuls
-déterminer, tout ce qui figurait sur la scène était infâme et diffamé.
-Les applaudissements du peuple ne faisaient que consacrer cette
-infamie. Parmi les acteurs, il n'y eut que des eunuques, des cinædes,
-des _patients_, des spadons et d'autres complices de la débauche
-contre nature; parmi les actrices, ce n'étaient que prostituées de
-tous les genres. Arnobe s'exprime, à cet égard, avec une énergie que
-la traduction la plus exacte ne saurait égaler; il parle des effets
-corrupteurs de la musique et de la pantomime: «Ces femmes, dit-il,
-deviennent mérétrices, joueuses de harpe et d'instruments, pour livrer
-leur corps à un ignoble trafic, pour afficher leur ignominie devant
-un peuple qui leur appartient, promptes à se jeter dans les lupanars,
-cherchant aventure sous les voûtes du théâtre, ne se refusant à aucune
-impureté et offrant leur bouche à la débauche: _In feminis fierent
-meretrices, sambucistriæ, psaltriæ, venalia ut prosternerent corpora,
-vilitatem sui populo publicarent, in lupanaribus promptæ, in fornicibus
-obviæ, nihil pati renuentes, ad oris stuprum paratæ_.» Et pourtant
-ce fut parmi ces femmes déshonorées, que le christianisme recruta des
-martyres et des saintes.
-
-Les fondateurs du christianisme avaient senti la nécessité de
-s'attaquer en face au théâtre païen, pour arriver à la réforme des
-moeurs; ils réunirent toutes leurs forces, toute leur autorité, toute
-leur éloquence contre cet ennemi formidable qui se défendait avec les
-armes puissantes de la sensualité, du plaisir et de la Prostitution;
-mais, pendant plus de six siècles, le théâtre soutint ces assauts,
-et il ne s'écroula qu'après les derniers autels du polythéisme. La
-Prostitution ne fut pas écrasée néanmoins sous les débris de la scène.
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII.
-
- SOMMAIRE. --But du christianisme dans la réforme des moeurs
- publiques. --Du _vectigal_, ou _impôt lustral_, que payaient les
- prostituées dans l'empire romain. --Les _travaux de jour_ et les
- _travaux de nuit_. --Le vectigal obscène. --La taxe mérétricienne
- sous Héliogabale. --L'_aurum lustrale_. --Les percepteurs du
- vectigal de la prostitution. --Épitaphe d'un agent de cette
- espèce. --Alexandre Sévère décide que l'_or lustral_ sera employé
- à des fondations d'utilité publique. --Suppression du droit
- d'exercice pour la prostitution masculine. --Le _chrysargyre_. --La
- capitation lustrale limitée à cinq années. --Les collecteurs du
- _chrysargyre_. --Épitaphe du premier _lustral_ de l'empire. --Sa
- fille _Verecundina_, ou _Pudibonde_. --Dissertation sur l'origine
- du mot _lustral_. --Constantin-le-Grand n'est pas le créateur du
- chrysargyre. --Édits de cet empereur sur la _collation lustrale_.
- --Protestation des philosophes contre le tribut de la Prostitution.
- --Théodose II supprime la taxe des lénons dans la collation
- lustrale. --Les prolégomènes de sa novelle _De lenonibus_.
- --Les courtisanes restent tributaires du fisc. --Recensement des
- prostituées. --Explication de la constitution du chrysargyre,
- par Cédrénus. --Rigueurs des collecteurs des deniers du vectigal
- impur. --Comment s'y prenaient ces agents pour établir les rôles
- de la Prostitution. --L'empereur Anastase abolit le chrysargyre.
- --Projets des percepteurs et des fermiers de cet impôt pour
- en obtenir le rétablissement. --Comment Anastase s'y prit pour
- déjouer leurs espérances. --Le chrysargyre reparaît sous Justinien.
- --Indulgence de cet empereur pour les prostituées. --L'impératrice
- Théodora. --Maison de retraite et de pénitence pour les femmes
- publiques. --Les cinq cents recluses de l'impératrice.
-
-
-Il nous reste à examiner l'influence que le christianisme exerça sur la
-jurisprudence romaine et sur les décrets des empereurs, au point de vue
-de la Prostitution. Cette influence notable, qui émanait des conciles,
-ne s'écartait pas de leur doctrine, et tous les empereurs chrétiens,
-depuis Constantin jusqu'à Justinien, se sont appliqués à renfermer la
-Prostitution dans des limites plus étroites, sous une surveillance
-plus sévère, sans compromettre, en essayant de la supprimer tout à
-fait, la sécurité de la vie sociale. On ne saurait donc douter que
-les empereurs, n'aient été dirigés, en cette occasion, par la raison
-éclairée des Pères de l'Église, qui admettaient l'existence de la
-Prostitution dans un État, comme un mal nécessaire et incurable, comme
-une plaie qu'il ne faut pas cicatriser, mais seulement restreindre et
-dissimuler. Mais, en revanche, par le même système, ils cherchaient
-à détruire le mal dans son principe, en opposant la pénalité la plus
-rigoureuse à tous les actes du _lenocinium_. On peut donc résumer ainsi
-le but du christianisme dans la réforme des moeurs publiques, par la
-législation impériale: arrêter les progrès de la Prostitution, diminuer
-et circonscrire son domaine, en écarter tous ses parasites impurs,
-la laisser subsister dans l'ombre du mépris pour l'usage de quelques
-pervers, la rendre, s'il était possible, plus honteuse, plus dégradante
-encore, et mettre entre elle et la vie honnête une ligne de démarcation
-plus profonde et plus marquée.
-
-Mais avant d'aborder ce que nous nommerons la Police chrétienne de la
-Prostitution sous Constantin et ses successeurs, nous devons traiter
-un sujet qui s'y rattache et qui mérite d'être étudié à part. Nous
-voulons parler du vectigal ou de l'impôt lustral que payaient les
-prostituées dans tout l'empire romain, depuis le règne de Caligula,
-qui avait établi cet impôt. Il est remarquable que ce scandaleux
-vectigal, prélevé sur la dépravation sociale, ait subsisté jusqu'à
-Anastase Ier, et que les empereurs chrétiens antérieurs à ce prince
-aient consenti à souiller leurs mains, en puisant l'or à cette source
-immorale. Il est vrai qu'ils semblent avoir voulu épurer cet or
-infâme, par des fondations pieuses et utiles, entre lesquelles nous
-trouvons l'établissement d'une maison de refuge ou de pénitence pour
-les prostituées. La taxe de la Prostitution, dans l'antiquité, est
-un fait d'autant plus intéressant, que nous la verrons reparaître
-plus régulière et moins arbitraire dans les temps modernes, sous le
-régime d'une administration qui se prétend fondée sur la morale et la
-religion.
-
-Les Romains donnaient le nom de _vectigal_ à toute espèce d'impôt
-tiré (_vectus_) de la substance du peuple qui y contribuait: tout
-était matière à vectigal dans les choses et les habitudes de la vie
-sociale; mais il ne paraît pas que la Prostitution ait été taxée
-avant Caligula, qui ordonna que chaque prostituée payerait au fisc
-la huitième partie de ses gains journaliers (_ex capturis_), ce
-qui produisait un impôt proportionnel qui suivait le cours de la
-Prostitution et qui montait ou descendait avec elle. Nous n'acceptons
-pas cependant la distinction que le savant commentateur de Suétone,
-Torrentius, croit devoir établir entre les travaux de nuit et ceux
-de jour des prostituées, en disant que ces derniers seuls étaient
-assimilés aux travaux des portefaix et soumis à la fiscalité impériale.
-Le mot _captura_ ne porte pas cette distinction beaucoup trop subtile,
-et Caligula n'était pas assez innocent pour se priver de la meilleure
-part de ses revenus pornoboliques. Ce n'est pas tout; Caligula, pour
-augmenter encore les produits du vectigal obscène, y fit contribuer
-aussi tous ceux qui, hommes ou femmes, avaient exercé le mérétricium ou
-le lénocinium; mais Suétone ne nous apprend pas quel était ce droit,
-qui, sans doute, n'avait rien de fixe ni de permanent, puisque les
-mariages étaient également frappés d'un droit du même genre (_nec non
-et matrimonia obnoxia essent_). Ce vectigal n'avait certainement pas
-pour objet de modérer les abus de la Prostitution en la rendant plus
-onéreuse. C'était, au contraire, une prime de garantie de tolérance
-que l'autorité exigeait de tous les agents de la dépravation publique.
-Il y avait loin de là aux lois prohibitives de Tibère, qui exilait ou
-déportait les prostituées patriciennes et les débauchés de l'ordre
-équestre, pour punir les premières de s'être fait inscrire sur les
-listes des courtisanes, et les seconds, d'avoir osé paraître sur le
-théâtre ou dans l'arène. L'impôt créé par Caligula ne fut pas aboli
-sous les règnes suivants, mais on en changea plusieurs fois l'assiette
-et la forme, de manière à lui faire produire davantage et à y soumettre
-le plus grand nombre possible de contribuables.
-
-Nous avons vu (t. II, ch. 29) que l'exécrable Héliogabale avait
-imaginé, pour accroître les produits de la Prostitution, d'ouvrir des
-lupanars dans son palais même et d'élever arbitrairement les tarifs de
-ces lupanars impériaux, dans lesquels accouraient les matrones, et les
-chevaliers romains, jaloux de grossir les revenus de César. Mais la
-taxe mérétricienne n'avait plus alors aucune mesure, et les percepteurs
-chargés de la prélever la fixaient suivant leur caprice ou selon la
-fortune des individus. Xiphilin emploie un mot grec analogue au mot
-latin _captura_, de Suétone, en décrivant les institutions lupanaires
-d'Héliogabale: +chrêmata te par' autôn synelege, kai egaurounto tais
-empolais+. Le vectigal de la Prostitution, _meretricium_, comprenait
-les droits de tous genres, qu'on percevait sur quiconque faisait
-profession de débauche, quel que fût son sexe, ou son âge, ou son rang:
-les lénons et les lènes n'étaient pas ménagés dans cette contribution
-arbitraire, et les enfants rapportaient de plus fortes sommes que
-les femmes, parce qu'ils étaient plus nombreux. Cet impôt honteux,
-pour n'être pas confondu avec les autres _vectigalia_ de toute nature
-qui écrasaient la population honnête, se déguisa dès lors sous la
-dénomination d'_aurum lustrale_, soit qu'on entendît par là que la
-taxe avait un caractère d'expiation ou équivalait à la purification
-du fait obscène, soit plutôt qu'on fît allusion à la provenance même
-de l'impôt, qui sortait surtout des lupanars appelés _lustra_. La
-perception de cet impôt devait être très-difficile, et les receveurs
-qui avaient mission de le toucher se trouvaient sans doute armés d'une
-sorte d'autorité, à l'aide de laquelle ils pouvaient venir à bout du
-mauvais vouloir des créatures dégradées qu'on avait mises sous leur
-surveillance. Au reste, il est certain que les fonctions de collecteur
-de l'or lustral n'entraînaient pas la note d'ignominie, pour ceux qui
-remplissaient cette pénible charge publique; car on trouve, dans les
-Inscriptions de Gruter, no 347, l'épitaphe d'un agent de cette espèce,
-qui est qualifié ainsi: P. AELIO T. F. AVRI LVSTRALIS COACTORI.
-
-L'impôt de l'or lustral rendait de trop grandes sommes au trésor
-public, pour qu'on y renonçât aisément. Aussi, Alexandre Sévère, qui
-avait horreur de cet or entaché d'infamie, décida qu'on le purifierait
-en l'employant à des fondations d'utilité publique: il l'appliqua
-donc à la restauration du Théâtre, du Cirque, de l'Amphithéâtre et
-du Stade, afin que ces monuments, consacrés aux plaisirs du peuple,
-fussent entretenus aux frais de la Prostitution. (_Lenonum vectigal_,
-dit Suétone, _et meretricum et exoletorum, in sacrum ærarium inferri
-vetuit_.) Lampride, en racontant cette honnête réforme qui signala le
-règne d'Alexandre Sévère, ajoute que ce prince austère et vertueux
-avait eu la pensée de faire disparaître entièrement les jeunes
-auxiliaires de la débauche publique (_habuit in animo ut exoletos
-vetaret_); mais l'empereur craignit que cette mesure ne convertît un
-opprobre public en un débordement de passions particulières, «parce
-que, dit l'historien des Césars, les hommes désirent plus vivement
-ce qui leur est interdit et s'y portent avec une sorte de fureur.» Au
-reste, comme Alexandre Sévère diminua tous les impôts (_vectigalia_)
-et les réduisit à la trentième partie de ce qu'ils étaient sous
-Héliogabale, on doit croire qu'il laissa subsister à l'ancien
-taux celui de l'or lustral. Cet impôt subit pourtant différentes
-modifications, auxquelles il est impossible d'assigner une époque. Sous
-l'empereur Philippe, qui ne cachait pas ses préoccupations chrétiennes,
-la Prostitution masculine cessa de payer un droit d'exercice, car
-elle fut entièrement abolie en principe, sinon en fait, par un édit
-impérial. (Voy. Lampride, ch. 23 de la Vie d'Alexandre Sévère.)
-Plus tard, le vectigal impudique ne se paya plus que tous les cinq
-ans, comme d'autres taxes résultant du métier et de la condition des
-personnes. Il fut appelé alors _chrysargyrum_, mot formé du grec et
-qui comprend les deux mots +chrysos+ et +argyrion+, _or_ et _argent_,
-pour exprimer sans doute que les uns rachetaient leur infâme industrie
-au poids de l'or, les autres au poids de l'argent, et que la taxe
-était inégale pour tous, quoique le motif en fût homogène et que la
-différence de la Prostitution ne réglât pas la différence du tarif
-légal.
-
-On n'a pas, d'ailleurs, de notions précises sur la quotité de la
-capitation lustrale, qui était exigible au commencement de la cinquième
-année de cette espèce de bail contracté entre l'État et les agents
-directs ou indirects de la Prostitution. Le payement de l'impôt était,
-en quelque sorte, une autorisation acquise d'exercer le scandaleux
-métier pour lequel il fallait avoir un privilége et une patente, s'il
-est possible de caractériser par ces expressions modernes un fait
-ancien qu'elles représentent exactement. Le privilége lustral était
-ainsi limité à cinq années, afin que les trafiquants de Prostitution
-pussent toujours, avant l'expiration du délai de rigueur, déclarer
-qu'ils abandonnaient l'exercice de leur métier ignoble et rentraient
-dans la vie honnête. La collation des deniers du chrysargyre était
-confiée à des officiers de bonnes moeurs, chargés d'établir les
-taxes et de les faire tomber dans les caisses du trésor public. Ces
-officiers avaient le titre de _lustralis_, comme on le voit dans une
-inscription du recueil de Fabricius: PRIMIGENIO LVSTRALI AVGG. N. N.
-ALFIA VERECVNDINA PATRI PIENTISSIMO. Cette inscription, qui doit être
-du quatrième siècle, nous montre le principal gouverneur de la recette
-lustrale ou plutôt le premier _lustral_ de l'Empire; mais elle ne le
-nomme pas, en le qualifiant, au nom de sa fille, de père très-tendre
-pour ses enfants, _patri pientissimo_. Le nom de la fille de ce
-fermier de Prostitution mérite d'être remarqué: _Verecundina_ équivaut
-à _pudibonde_, et un pareil nom n'est pas de trop, pour justifier
-la position équivoque d'une fille qui avait été élevée au milieu des
-impures attributions de la maison paternelle. Nous ne croyons pas qu'il
-faille rapporter l'origine du mot _lustralis_ à la période de cinq ans,
-pendant laquelle la Prostitution n'avait rien à payer au fisc; Ulpien
-a pu employer _lustralis_ dans le sens de _quinquennal_ (de _lustrum_,
-lustre), sans ôter à ce mot sa signification primitive qui comportait
-une espèce de pénalité expiatoire.
-
-Zosime, historien grec très-partial contre les chrétiens, reproche
-amèrement à Constantin le Grand d'avoir frappé d'un nouvel impôt le
-mérétricium, parce que le mot _chrysargyre_ semble n'avoir été employé
-que vers cette époque; mais Zosime ne fournit aucune preuve à l'appui
-de l'accusation qu'il dirige contre la morale même de l'Évangile,
-en attribuant au premier empereur chrétien la création d'un impôt
-scandaleux et corrupteur. Il est certain que cet impôt existait depuis
-Caligula et n'avait jamais été aboli, mais circonscrit et réglementé.
-Constantin avait eu le projet de supprimer à la fois l'impôt et la
-tolérance impure qui en était le prétexte: il publia de nouveaux édits
-sur la _collation lustrale_, qui comprenait tous les genres de taxe,
-exigée de toute nature de commerce, et il laissa subsister les lénons
-et les courtisanes parmi les trafiquants qui devaient au fisc une part
-de leurs bénéfices. C'était fermer les yeux sur un abus contraire à
-l'esprit du christianisme et même à la simple philosophie, mais ce
-n'était pas créer ni approuver cet abus, qui ne fut réformé en partie
-que sous Théodose le Jeune. Au reste, dès le deuxième siècle, les
-philosophes avaient déjà protesté de toute leur indignation contre
-l'odieux impôt qui assurait l'impunité de la débauche, et qui plaçait
-ses actes les plus avilissants sous la garantie du gouvernement.
-Justin, dans son _Apologie pour les chrétiens_, écrite au milieu du
-deuxième siècle, accuse énergiquement les empereurs de recevoir le
-tribut de la Prostitution: «Comme les anciens, dit-il, nourrissaient
-de grands troupeaux de boeufs et de chèvres, de même aujourd'hui
-on élève des enfants destinés à l'infamie et des femmes de bonne
-volonté (_muliebrem patientiam_, selon la traduction latine), et cette
-multitude de femmes, de cinædes et de fellateurs à la bouche impure
-(_apicorum spurco ore_) payent des redevances que vous n'avez pas honte
-d'accepter!»
-
-Ce fut Théodose II qui exécuta en partie ce que Constantin avait
-projeté, et qui supprima la taxe des lénons dans la collation lustrale;
-il n'aurait pu conserver cette taxe et défendre le lénocinium. En
-mettant fin à ce hideux commerce et en le proscrivant, sous les peines
-les plus sévères, il ne pardonna pas à l'incurie de ses prédécesseurs,
-et il la leur reprocha hautement dans les prolégomènes de la novelle
-_De lenonibus_, promulguée en 439: «L'insouciance de nos aïeux
-s'était laissé circonvenir, dit-il, par la damnable habileté des
-lénons, qui, sous prétexte de certaine prestation lustrale, étaient
-autorisés à faire commerce de corruption et de débauche (_ut, sub
-cujusdam lustralis prestationis obtentu, corrumpendi pudoris liceret
-exercere commercium_).» Dans cette même novelle, l'empereur se demande
-s'il pouvait être permis aux lénons d'habiter dans la capitale de
-l'empire d'Orient, et si le trésor devait s'enrichir de leur infâme
-industrie (_aut eorum turpissimo quæstu ærarium videretur augeri_).
-Théodose retrancha donc les lénons de la collation lustrale; mais
-il n'en exempta pas les courtisanes, qui restèrent tributaires du
-fisc. Le chrysargyre continua d'être perçu avec beaucoup de sévérité
-sur tous ceux qui s'occupaient de négoce à quelque titre que ce fût:
-les lénons et les jeunes artisans de débauche ne furent plus compris
-dans le recensement qui avait lieu tous les quatre ans et non, comme
-avant le règne de Constantin, tous les cinq ans. Ce recensement se
-faisait très-scrupuleusement dans tous les quartiers et dans toutes les
-maisons, en sorte que chaque habitant avait à justifier de ses moyens
-d'existence et à faire la part de l'empereur. Ceux qui ne pouvaient
-payer la taxe, à cause de leur extrême pauvreté, n'échappaient pas aux
-mauvais traitements que leur faisait souffrir l'exacteur. Zosime nous
-apprend que la levée des deniers était faite, sous Constantin, avec
-tant de rigueur, que les mères vendaient leurs enfants et que les pères
-prostituaient leurs filles, pour acquitter l'impôt du chrysargyre,
-le plus onéreux et le plus injuste de tous les impôts. On voit que le
-vectigal impur n'avait pas cessé de s'étendre et d'envelopper dans ses
-filets toute la population mercenaire des cités.
-
-Les historiens ne sont pas d'accord entre eux sur l'application
-de cette taxe, qui n'atteignait pas seulement les agents de la
-Prostitution urbaine, et qui avait fini par devenir annuelle, au lieu
-d'être exigible de quatre ans en quatre ans. Cependant Cédrénus, qui
-compilait au onzième siècle son _Histoire universelle_ d'après des
-chroniqueurs aujourd'hui perdus, a pris soin d'expliquer, à son point
-de vue, la constitution du chrysargyre tel qu'il existait à la fin du
-cinquième siècle. «Tout mendiant, dit-il, toute prostituée (+pornê+),
-toute femme répudiée, tout esclave, tout affranchi, payaient certaine
-redevance au trésor. On avait imposé aussi les mulets, les singes, les
-juments et les chiens, fussent-ils en ville ou à la campagne. Homme
-ou femme, chaque individu soumis à la taxe payait une pièce d'argent;
-on en exigeait autant de chaque cheval, de chaque boeuf et de chaque
-mulet, mais l'âne et le chien n'étaient taxés qu'à six oboles par
-tête.» Cédrénus semble oublier, dans cette nomenclature, les négociants
-de toute espèce (_negociatores_) qui participaient plus ou moins
-au chrysargyre, et qui sont désignés collectivement par les décrets
-relatifs à la taxe lustrale. Tous les historiens sont unanimes en ce
-qui concerne la dureté des exacteurs, qu'ils représentent, d'ailleurs,
-comme de hauts personnages honorés de la confiance particulière de
-l'empereur. Cédrénus dit, à ce sujet, qu'un immense gémissement
-s'élevait de la ville, des faubourgs et des campagnes voisines,
-au moment où le fisc envoyait à la curée une implacable armée de
-collecteurs, semblables à une nuée de sauterelles. Il paraît néanmoins
-que les prostituées et leur vile escorte avaient plus à souffrir
-que tous les autres contribuables, probablement parce que l'exaction
-s'exerçait sur ces malheureuses sans aucun contrôle et à la merci des
-officiers du fisc. Évagrius, dans son _Histoire ecclésiastique_ (Liv.
-III, ch. 39), raconte qu'on allait à la recherche des courtisanes et
-des débauchés dans les lupanars et dans les cabarets; qu'on employait
-la ruse et la violence pour les convaincre du fait de Prostitution,
-et qu'on ne leur donnait la liberté d'user de leur corps qu'après leur
-avoir délivré un brevet (_charta_) qui constatait à la fois leur vilain
-métier et le solde de l'impôt lustral.
-
-Il était réservé à l'empereur Anastase d'accomplir une réforme que
-réclamait depuis des siècles l'Église chrétienne, et que Constantin
-le Grand n'avait pu effectuer malgré le désir qu'il en eut. Tel
-est le témoignage d'un écrivain anonyme, auteur d'une relation _de
-Synodis_, que cite Ducange dans son _Glossarium ad scriptores mediæ et
-infimæ græcitatis_. Évagrius fait un récit curieux de l'abolition du
-chrysargyre par Anastase, au commencement du sixième siècle. «Cette
-exécrable taxe, dit-il, était un outrage à Dieu, une honte pour les
-gentils eux-mêmes et un affront pour l'empire chrétien, puisqu'elle
-autorisait les infamies dont elle partageait le lucre honteux.» Les
-collecteurs qui présidaient à la perception du chrysargyre étaient
-pourtant des hommes honorables, qui, après s'être enrichis aux dépens
-du vice, remplissaient dans l'État les fonctions les plus imposantes,
-et ne rougissaient pas des turpitudes que leurs secrétaires et leurs
-agents avaient faites en leur nom et sous leur autorité. Anastase
-fut instruit de toutes les horreurs qui se commettaient dans la
-collation lustrale, et il résolut aussitôt de mettre fin à ce scandale.
-Vainement, un habile homme, appelé Thucydide, essaya de prendre la
-défense du chrysargyre et de prouver qu'il était aussi juste que
-nécessaire, Anastase le dénonça comme immoral et inique devant le
-sénat et l'abolit par une loi, en ordonnant de brûler les registres
-des percepteurs et des fermiers de l'impôt. Ceux-ci se promirent bien
-d'obtenir le rétablissement du chrysargyre, qui leur avait procuré
-de si beaux bénéfices, et ils n'attendaient qu'un nouveau règne pour
-reconstituer l'assiette de cet impôt à l'aide des chartes originales
-qu'ils avaient conservées ou qu'ils savaient pouvoir retrouver au
-besoin. Mais Anastase, averti de leurs espérances et de leurs projets,
-voulut leur porter un dernier coup.
-
-Il feignit de regretter la précipitation avec laquelle il avait agi, en
-se privant d'une source si productive de revenus publics; il s'accusa
-tout haut d'imprudence et il se plaignit de n'avoir point écouté les
-conseils de Thucydide, qui le suppliait de respecter un impôt que les
-empereurs, depuis Caligula, avaient considéré comme la richesse du
-trésor impérial. Est-ce que cet or n'était pas purifié par l'usage
-qu'on en faisait, lorsqu'on l'appliquait aux dépenses de l'armée et du
-culte? Là-dessus, Anastase témoigne l'intention de rétablir l'impôt.
-Il mande auprès de lui les percepteurs du chrysargyre et leur déclare
-qu'il se repent d'avoir appauvri l'État par la suppression de la taxe
-lustrale. Tous les assistants se réjouissent de voir l'empereur dans
-de telles dispositions, et ils ne lui cachent pas qu'on peut encore
-rassembler les chartes et les titres originaux d'après lesquels
-on rétablira les registres du fisc. Anastase les félicite de leur
-zèle et les encourage à n'épargner ni soins, ni peines pour réunir
-tous les titres qui existent encore. Les fermiers du chrysargyre
-s'empressent d'obéir et vont à la recherche de ces titres, pendant
-que la désolation s'empare de la gent mérétricienne, qui s'était
-vue délivrée d'une odieuse servitude. On ne se rendait pas compte du
-motif qui avait déterminé l'empereur à revenir sur un acte approuvé
-et applaudi par tous les vrais chrétiens. On savait que les moines de
-Jérusalem avaient envoyé à Constantinople une députation chargée de
-solliciter, au nom de l'Église, l'abolition du chrysargyre; or les
-envoyés monastiques avaient été reçus avec beaucoup d'égards chez
-l'empereur, qui s'était même beaucoup intéressé à la représentation
-d'une tragédie grecque, dans laquelle Timothée de Gaza, non moins
-recommandable par sa réputation de sagesse que par son talent de poëte,
-avait caractérisé les abominations de cet impôt, digne de Caligula,
-son créateur. Anastase dissimula, jusqu'à ce que les chartes originales
-lui eussent été livrées, à la diligence des receveurs, qui parvinrent
-à les découvrir dans les archives et chez les particuliers. «Est-ce là
-tout?» demanda-t-il au premier _lustral_ de l'empire. Sur la réponse
-affirmative de cet officier, il fit publier, au son des trompettes, que
-le peuple était invité à se rendre au cirque pour y voir un spectacle
-qu'on n'avait jamais vu et qu'on ne reverrait jamais. Le peuple ne
-manqua point à l'appel: toutes les chartes de l'impôt avaient été
-amassées au milieu du cirque; un héraut annonça aux assistants que
-le chrysargyre était condamné au feu, comme impie et infâme. Tout fut
-brûlé, en effet, aux acclamations de la multitude, et les cendres de
-cet amas de papyrus retombèrent sur la tête des courtisanes et des
-lénons, qui n'avaient pas été les derniers à envahir les gradins du
-cirque.
-
-Il paraîtrait cependant que le chrysargyre ne fut pas complétement
-anéanti dans les flammes, et qu'il ressuscita sous une autre forme, de
-manière à fournir encore des sommes considérables au trésor public.
-Il existait sous le règne de Justinien, qui évita pourtant de le
-spécifier dans le règlement des collecteurs d'impôts (_De exactoribus
-tributorum_, C. Just., lib. X, tit. 19). Justinien ne le mentionne
-pas davantage dans sa novelle contre les lénons, qui avaient relevé
-la tête et qui s'adonnaient ouvertement à leur horrible commerce. On
-doit supposer que les femmes seules étaient admises aux oeuvres et
-à la taxe de la Prostitution légale, où ne figuraient plus, du moins
-ostensiblement, les courtiers et les agents passibles de la débauche.
-Nous remarquerons que Justinien est plus indulgent que Théodose,
-pour la Prostitution et pour les malheureuses qui l'exercent: il a
-révoqué les lois romaines, en vertu desquelles il n'était pas permis
-aux citoyens d'épouser des femmes de théâtre notées d'infamie; il a
-épousé Théodora, naguère fameuse entre les prostituées, fille d'une
-courtisane de bas étage, et digne des leçons de sa mère; Justinien
-a couvert du manteau impérial les souillures de cette baladine, qui
-avait promené sa honte de ville en ville, avant de monter sur le trône
-des impératrices; mais Justinien se souvient toujours que sa femme
-avait servi sur la scène aux plaisirs de la populace, et s'était vue
-expulsée par les magistrats, qui l'accusaient de corrompre la jeunesse.
-Théodora ne l'avait peut-être pas oublié elle-même, et ce fut pour
-expier les débordements de sa jeunesse, qu'elle fonda une maison de
-retraite et de pénitence pour ses anciennes compagnes d'impureté. Il
-est probable que cette fondation pieuse, que lui avaient conseillée les
-réminiscences de son premier état, fut faite des deniers de l'impôt
-lustral. Procope n'en dit rien, lorsqu'il parle de ce couvent d'un
-nouveau genre, dans son Traité des édifices construits sous le règne
-de Justinien; mais on a tout lieu de supposer que, depuis Alexandre
-Sévère, le produit du vectigal impur s'appliquait spécialement à des
-travaux d'utilité publique. Il était dans l'esprit du christianisme
-d'employer l'argent de la Prostitution, à la combattre et à réparer ses
-funestes effets. Mais Théodora échoua dans l'exécution de son idée, qui
-devait produire d'heureux résultats dans d'autres tentatives analogues
-que nous verrons se reproduire souvent au moyen âge. Cette courtisane
-couronnée eut l'imprudence de recourir à la violence plutôt qu'à la
-persuasion. Cinq cents femmes publiques furent enlevées dans les rues
-de Constantinople et transportées dans un ancien palais situé sur la
-rive asiatique du Bosphore. Ce palais avait été magnifiquement disposé
-pour recevoir les recluses; on y avait rassemblé tout ce qui pouvait
-les consoler de la perte de leur liberté et de leur état; l'impératrice
-n'avait rien négligé pour que les pénitentes trouvassent là de quoi
-se distraire d'une manière édifiante; mais ces malheureuses, séparées
-de leurs amants et de leurs orgies, préférèrent une prompte mort à une
-vie solitaire, privée des joies sensuelles; la plupart se précipitèrent
-dans la mer, dès la première nuit, et celles qui restèrent dans leur
-prison dorée moururent de langueur ou de désespoir. Procope ne nous
-apprend point si Théodora persista dans un essai de moralisation forcée
-qui lui avait si mal réussi. Les pauvres victimes, qu'elle faisait
-enfermer ainsi de vive force, seraient retournées joyeusement à la
-Prostitution, si on les eût laissées libres de sortir du triste refuge
-que Théodora leur avait donné.
-
-
-
-
-CHAPITRE IX.
-
- SOMMAIRE. --Législation des empereurs chrétiens concernant la
- Prostitution. --Le mérétricium est considéré comme un commerce
- légal. --La note d'infamie imposée aux filles des lénons et des
- lupanaires. --Le mérétricium antiphysique est retranché de l'impôt
- lustral. --Loi concernant l'enlèvement des filles nubiles. --Les
- maîtresses et servantes de cabaret sont exemptées des peines de
- l'adultère. --Prohibition de la vente des esclaves chrétiennes
- pour l'usage de la débauche. --Les péchés contre nature punis
- de mort. --Théodose le Jeune se fait le défenseur des victimes
- du lénocinium. --Le vectigal impur est aboli à l'instigation de
- Florentius, préteur de Constantinople. --L'empereur Justinien.
- --Sa novelle contre le lénocinium. --Tableau effrayant du commerce
- occulte des lénons à Constantinople. --Loi concernant les bains
- publics. --Les successeurs de Justinien.
-
-
-La législation des empereurs chrétiens ne changea presque rien à
-l'ancienne jurisprudence romaine concernant la Prostitution: cette
-plaie attachée à l'existence du corps social ne pouvait être guérie
-par des lois de répression et de prohibition rigoureuses; il fallait,
-au contraire, la laisser ouverte et saignante dans l'ombre, comme
-un exutoire des mauvaises passions et des vices impurs, car elle
-était nécessaire pour empêcher le viol, l'adultère, et la séduction
-des femmes de bien (_ad vitandum_, dit Lactance, _matronarum
-sollicitationes, stupra et adulteria_, lib. VI, c. 23). Tel fut, de
-tout temps, le sentiment de l'Église primitive; tel devait être aussi
-le sage tempérament adopté par la puissance temporelle, qui se réglait
-presque toujours sur les conseils de la puissance spirituelle. Nous
-avons expliqué comment les conciles s'étaient abstenus, avec beaucoup
-de prudence, d'abolir en fait la Prostitution, qu'ils condamnaient
-en principe; nous avons montré la marche indirecte qu'ils avaient
-suivie pour arriver graduellement à la réforme des moeurs. Les
-empereurs, depuis Constantin, ne suivirent pas une marche différente
-et attaquèrent la Prostitution dans ses causes et ses excès. Voilà
-pourquoi, dans les codes de Théodose et de Justinien, on ne trouve
-aucune loi particulière à la Prostitution en général, mais on rencontre
-çà et là un grand nombre de titres qui s'y rapportent et qui la
-réglementent, en lui imposant des limites de plus en plus restreintes.
-La tolérance est complète pour le mérétricium proprement dit, qui est
-assimilé à un négoce et qui paye tribut au trésor; puis, on exclut du
-mérétricium, sous les peines les plus sévères, la débauche masculine,
-qui en avait toujours fait partie, et enfin on renferme la Prostitution
-dans ses bornes naturelles, en lui défendant de se répandre désormais
-sur le terrain vague du lénocinium. C'est le lénocinium, que les
-successeurs de Constantin s'acharnent à poursuivre et à combattre
-sous toutes les formes; c'est le lénocinium, que l'Église dénonce
-aux rigueurs implacables de la loi, comme la source principale de la
-Prostitution, comme le foyer permanent de ce fléau public.
-
-Ainsi, sous l'influence du christianisme, le droit romain ne se
-modifie pas en ce qui concerne l'exercice légal de la Prostitution,
-et la courtisane, en tant que courtisane, peut encore invoquer la
-protection des magistrats. Ulpien décide, comme un païen, et non
-comme un chrétien, qu'une mérétrix est à l'abri de toute répétition
-pour les sommes qu'elle a reçues en qualité de mérétrix, attendu que,
-si elle a fait une chose honteuse en travaillant de son vil métier,
-elle n'a pas reçu honteusement son salaire de mérétrix. (_Illam enim
-turpiter facere, quod sit meretrix, non turpiter accipere, cum sit
-meretrix_, Digest., XII, tit. 5.) Ce commentaire subtil sur la nature
-d'un don ou d'un salaire prouve que le mérétricium était considéré
-légalement comme un commerce soumis à certaines règles de police et
-ayant sa jurisprudence spéciale, ainsi que tout autre commerce. En
-poussant plus loin l'investigation du commentaire sur ce texte de
-loi, _De condictione ob turpem vel injustam causam_, le jurisconsulte
-déclare que la mérétrix ne saurait réclamer en justice l'exécution
-d'une promesse qui lui aurait été faite dans son rôle de mérétrix,
-parce qu'une pareille promesse ne pouvait avoir qu'une cause honteuse.
-Enfin, on arrive de la sorte à conclure que la mérétrix use de son
-droit de mérétrix en recevant un salaire, et qu'elle reçoit même ce
-salaire honnêtement, quoiqu'elle le demande et le gagne d'une manière
-déshonnête (_Cod. Justin._, tit. _De legib._ L. _Non dubium_; tit.
-_De cond. ob turpem_; tit. _De donat. ante nupt._). On ne s'étonnera
-donc pas que les jurisconsultes, d'accord sans doute avec les docteurs
-catholiques, aient effacé en faveur des courtisanes la note d'infamie
-qui flétrissait tous les agents de la Prostitution légale et se soient
-arrêtés à cette bizarre distinction qui réhabilitait la femme dans
-la mérétrix. «La femme de mauvaise vie est une personne déshonnête,
-mais pourtant elle n'est pas infâme, à moins qu'elle ne soit prise en
-flagrant délit d'adultère (_Meretrix est turpis persona, non tamen est
-infamis, nisi in adulterio esset deprehensa._ L. _Si quis à parente_).»
-
-La note d'infamie avait subsisté pour les courtisanes jusqu'à
-l'avénement des empereurs chrétiens. Avant Constantin, les anciennes
-lois relatives à cette note d'infamie avaient été remises en vigueur
-par Dioclétien et Maximien, qui voulurent opposer une digue au
-débordement des moeurs publiques. Ces lois défendaient aux citoyens
-de condition libre d'épouser des affranchies qui auraient vécu ou non
-dans la débauche; elles défendaient aux sénateurs et à leurs fils de
-contracter mariage avec des femmes patriciennes qui se seraient livrées
-à la Prostitution (_Corp. Jur. Ulp._, tit. 13; _Cod. Justin._, tit. 9,
-lib. IX, § 20, ad leg. Jul. _de adult._). Plus tard, la note d'infamie
-fut imposée aux filles des lénons et des lupanaires, pour mettre
-obstacle aux mariages scandaleux qui unissaient à des sénateurs ces
-filles enrichies par la Prostitution et le lénocinium (_Cod. Just._,
-lib. 5, tit. 5, l. 7). Au reste, cette note d'infamie ne faisait
-que descendre des pères aux filles; car les lénons et les maîtres de
-maisons de débauche n'avaient pas encore d'autre punition que d'être
-notés d'infamie par le préteur (l. 1 et l. 4, § _Ut prætor_, D. _de
-not. infam._). La loi Julia les avait d'ailleurs épargnés, à moins
-qu'ils ne fussent complices d'un adultère, même à leur insu. Depuis
-Constantin ils furent recherchés et punis avec une rigidité qui ne les
-rendait que plus adroits dans leurs négociations et qui ne leur ôtait
-pas l'envie de cesser leur horrible métier, plus lucratif que celui de
-leurs malheureuses victimes.
-
-Constantin retrancha d'un seul coup la moitié de la Prostitution,
-en faisant rentrer dans les ténèbres le crime de la pédérastie, qui
-s'était jusque-là produit au grand jour et qui promenait partout ses
-troupeaux de cinædes et de patients impudiques. Dès lors, ce qui
-n'avait été regardé que comme une intempérance des sens devint un
-acte honteux et coupable, détesté des honnêtes gens et justiciable des
-lois humaines. Cette grande réforme, qu'Alexandre Sévère avait tentée
-déjà pour l'honneur de la morale et de la philosophie, fut appuyée et
-soutenue par le christianisme, qui frappait de son anathème ceux que
-le préteur châtiait avec des peines corporelles et pécuniaires. Sans
-doute, la prison, l'amende et le déshonneur n'étaient pas un remède
-immédiat et radical pour un vice affreux, qui, depuis tant de siècles,
-avait corrompu toutes les classes de la société; mais, du moins, le
-gouvernement n'autorisait plus par son silence les infâmes habitudes
-de la dépravation la plus effrontée, et le scandale n'aidait plus à
-la propagande du mal. Comme nous l'avons démontré dans le chapitre
-précédent, Constantin ne supprima pas entièrement l'impôt lustral, mais
-il le purifia, en défendant de l'appliquer désormais au mérétricium
-antiphysique et au lénocinium patent ou caché. Ce n'est pas tout; il
-aggrava la pénalité du sénatus-consulte Claudien, rendu contre les
-femmes ingénues ou libres qui s'abandonnaient à des esclaves ou à des
-affranchis: il voulait aussi atteindre une des prostitutions les plus
-ordinaires chez les patriciennes éhontées qui allaient choisir leurs
-robustes amants parmi les cochers du cirque et les gladiateurs de
-l'amphithéâtre, quand elles ne les prenaient plus discrètement dans
-leur escorte d'eunuques spadons ou de bouffons contrefaits.
-
-Constantin n'avait pas attendu sa conversion à la foi catholique,
-pour combattre le relâchement des moeurs par des lois qui, quoique
-très-rigoureuses, étaient à peine suffisantes contre les excès de la
-corruption publique. Parmi ces excès, l'enlèvement des filles nubiles
-avait pris d'autant plus de violence et d'audace, que les couvents de
-femmes s'étaient multipliés par tout l'empire, et que ces asiles de la
-virginité chrétienne offraient une proie permanente à la cupidité du
-libertinage. Il arrivait aussi que les jeunes et belles néophytes, qui
-faisaient voeu de chasteté et qui se consacraient à la vie cellulaire,
-trouvaient souvent, parmi leurs parents et les amis de leur famille,
-des instigateurs et des complices du rapt qui devait les déshonorer
-en les rendant à la vie mondaine. La loi _Si quis_, publiée le 1er
-avril 320, portait que celui qui enlèverait une fille, soit malgré
-elle, soit de son consentement, serait grièvement puni, et que la
-fille qui aurait consenti subirait la même peine que son ravisseur
-(_Cod. Théod._, _De rapt. virg. vel vid._). Cette loi ne disait pas
-quelle serait la grave peine infligée au ravisseur, pour laisser à
-cet égard toute latitude à la sévérité ou à la clémence du juge. Ce
-fut l'empereur Constance qui fixa l'incertitude de la loi, au sujet
-de la pénalité, et qui, par une nouvelle loi du mois de novembre
-349, ordonna que les coupables seraient décapités. Le reste de la loi
-primitive ne demandait pas de corollaire explicatif: tout était prévu
-et arrêté avec une terrible précision. Il y est dit que, si quelque
-ami de la famille, si les nourrices de la fille ou quelques autres
-personnes ont conseillé l'enlèvement, on leur versera du plomb fondu
-dans la bouche, afin que cette partie du corps, qui aura conseillé un
-si grand crime, soit fermée pour toujours. Quant aux filles enlevées
-malgré elles, qui n'auront pas crié à l'aide, elles seront privées de
-la succession paternelle et maternelle. Dans le cas où le ravisseur
-s'accorderait avec les parents de la fille enlevée pour obtenir le
-silence et l'impunité, chacun aurait le droit de l'accuser et de le
-poursuivre en justice. Le dénonciateur recevrait alors une récompense,
-et les parents, convaincus d'avoir essayé d'étouffer la plainte et de
-cacher le méfait, seraient bannis et envoyés dans une île déserte. Les
-complices du ravisseur devaient encourir la même peine que lui; mais
-s'ils étaient de condition servile, ils devaient être condamnés au feu.
-
-On peut juger que cette loi ne concernait que les filles _ingénues_,
-car l'enlèvement des affranchies ou des esclaves n'entraînait pas
-d'autres peines que les dommages et intérêts que pouvait réclamer le
-maître ou le patron de la fille enlevée. Malgré l'égalité humaine
-formulée dans l'Évangile, une femme de naissance servile n'avait
-pas même le droit de faire respecter sa pudeur. Ainsi, une loi de
-Constantin exempte des peines de l'adultère les maîtresses et servantes
-de cabaret comme indignes d'être régies par les mêmes lois que les
-citoyens libres. Le christianisme n'avait garde de vouloir diminuer
-l'infamie qui s'attachait au service des tavernes, dans lesquelles
-la Prostitution avait plus de place que l'ivrognerie. Prêter son
-ministère aux buveurs (_Si verò potantibus ministerium præbuit_, dit
-la loi _Quæ adulterium_), c'était pour une femme le comble de la honte
-et le synonyme de la Prostitution. Un commentateur s'est demandé,
-à ce propos, si le latin _præbere ministerium_ ne signifiait pas
-autre chose que verser à boire, et si les ivrognes, qui ordinairement
-remplissent leurs verres eux-mêmes, n'avaient pas besoin, dans une
-circonstance plus délicate, de la bonne volonté des cabaretières:
-par exemple, quand ils faisaient craquer leurs doigts pour demander
-le bassin et qu'ils invoquaient Bacchus ou Hercule _urinator_. Quoi
-qu'il en fût, toute servante d'auberge ou de cabaret, mariée ou non,
-n'était nullement tenue d'observer les lois de la pudeur, à cause de
-l'abjection de son état (_vitæ vilitas_). La loi de Constantin sur
-le divorce atteignait aussi la Prostitution, en faisant figurer parmi
-les causes de répudiation le lénocinium postérieur au mariage, et en
-privant la femme qui l'aurait exercé et de sa dot et de tous gains
-nuptiaux (_Cod. Théod._, lib. III, tit. 16, _De repud._). Mais, quels
-que fussent les efforts de Constantin pour favoriser l'établissement de
-la police chrétienne dans l'empire, la démoralisation était générale
-dans toutes les classes de cette société où vivait toujours l'esprit
-du polythéisme, c'est-à-dire la Prostitution, et Constantinople avait
-des lupanars dans chaque rue, des femmes et des hommes de débauche
-dans chaque maison, et la courtisane rôdait le soir autour des églises,
-comme autrefois à Rome aux abords des théâtres.
-
-Les deux fils de Constantin le Grand, Constantius et Constans, ne se
-montrèrent pas moins impatients de mettre un frein légal aux abus de la
-Prostitution, mais ils ne réussirent pas mieux que leur père à guérir
-cette lèpre qui survivait au paganisme. Ils prohibèrent la vente des
-esclaves chrétiennes pour l'usage de la débauche publique; et, par la
-loi du mois de juillet 343, ils déclarèrent que ces esclaves, nées
-de parents chrétiens ou nouvellement baptisées, ne pourraient être
-achetées que par des ecclésiastiques ou par des fidèles, qui auraient
-à justifier de leur religion. Cette loi présente pourtant quelque
-obscurité: car on ne sait pas si le premier possesseur de ces esclaves
-pouvait les soumettre aux outrages du lupanar, quand son droit de
-propriété était antérieur au décret de l'empereur. _Si quis feminas,
-quæ se dedicasse venerationi christianæ legis sanctissimæ dignoscuntur,
-ludibriis quibusdam subjicere voluerit ac lupanaribus venditas faciat
-vile ministerium prostituti pudoris explere, nemo alter easdem coemendi
-habeat facultatem...._ Il est clair que la propriété des lénons et
-des lupanaires, sur des esclaves réputées chrétiennes, reste intacte
-jusqu'au moment où il est question de les vendre; alors seulement le
-maître d'une esclave qui se dit appartenant à la religion du Christ,
-n'est plus libre d'exposer en vente sur le marché public cette esclave,
-dont il ne pourra plus se défaire, à moins de trouver pour acquéreur
-un ecclésiastique ou un chrétien. Le savant Godefroy, dans ses
-commentaires sur le code Théodosien, explique ainsi cette loi, qu'il
-regarde comme un moyen ingénieux d'entraver le commerce des esclaves
-et d'abolir peu à peu la Prostitution; car si des païens obstinés se
-faisaient une joie perverse de jeter dans les mauvais lieux ces pauvres
-esclaves chrétiennes qu'ils avaient achetées dans ce but infâme;
-celles-ci n'avaient qu'à se recommander à la charité de leurs frères
-en Jésus-Christ, pour trouver quelque bonne âme qui payait leur rançon
-et qui leur rendait avec la liberté le droit de rester pures. C'était
-une pieuse émulation chez les chrétiens, que de sacrifier ses biens
-terrestres au rachat des esclaves que la loi de l'esclavage vouait à la
-Prostitution. Saint Ambroise (_Offic._ II, 15) dit que l'Église avait
-plus à coeur de sauver les femmes du déshonneur que d'arracher les
-hommes à la mort. On comprend donc pourquoi les empereurs Constantius
-et Constans avaient voulu encourager le rachat des filles chrétiennes,
-que leur condition servile aurait condamnées au service détestable de
-la Prostitution légale.
-
-Les mêmes empereurs firent plus: ils prononcèrent la peine de mort
-contre tout homme qui commettrait, sous quelque forme que ce fût,
-l'odieux péché contre nature. C'était le christianisme qui remettait en
-vigueur l'antique loi Scantinia, qu'on n'avait point appliquée depuis
-six ou sept siècles. La loi nouvelle ne spécifiait pas d'une manière
-nette et précise la nature du crime qui pouvait se produire de tant de
-façons différentes, elle ne caractérisait pas davantage les degrés de
-la pénalité qui devait être appliquée en ces différents cas; mais elle
-s'élevait avec une grande force d'indignation contre tous les actes
-de cette espèce, et elle en laissait le châtiment à la discrétion du
-juge. «Quand un homme, dit le texte de cette loi, change de rôle et
-devient une femme qui s'abandonne à d'autres hommes (_cum vir nubit in
-femina viris paritura_), que faut-il faire là où le sexe a perdu ses
-droits; là où commence un forfait qu'on voudrait ignorer; là où Vénus
-subit une étrange métamorphose; là enfin où l'on cherche l'amour et où
-l'on ne trouve que l'infamie? Nous ordonnons d'évoquer toutes les lois
-humaines et d'armer la justice du glaive vengeur, afin que les infâmes
-qui sont coupables ou qui ont essayé de le devenir (_qui sunt infames
-vel qui futuri sunt rei_) soient livrés aux plus affreux supplices
-(_exquisitis poenis subdantur_).» Une pareille loi dans le code romain
-était un éclatant désaveu de tous les vices abjects que la civilisation
-païenne avait acceptés et même encouragés, mais que le christianisme
-rejetait avec horreur dans le culte des faux dieux. Le texte de la loi
-(_Cod. Just._, lib. IX, tit. 9, ad leg. Jul. _de adult._) ne paraît
-pas, d'ailleurs, très-correct, puisque Alciat propose de lire _in
-feminam viris porrecturam_ au lieu de _in femina viris paritura_, et
-que la définition du crime avait besoin de quelques commentaires qui
-rempliraient une lacune laissée à dessein par le jurisconsulte. Cette
-définition existe tout entière dans le mot _nubit_, qui s'employait
-dans la langue judiciaire comme dans la poétique pour exprimer
-généralement toute espèce de turpitude contraire aux lois naturelles et
-aux rapports légitimes des sexes entre eux.
-
-Théodose le Jeune, en codifiant les lois de l'empire romain, n'eut pas
-le courage de compléter cette jurisprudence relative à un des faits
-les plus honteux de la Prostitution; mais il se déclara le défenseur
-suprême de toutes les victimes du lénocinium, qu'il poursuivit avec
-plus de vigueur encore que ses prédécesseurs n'avaient osé faire:
-car le lénocinium n'était pas une industrie exercée au profit du
-peuple, mais, au contraire, excitée et soutenue par les passions des
-grands et des riches. Théodose ne remonta pas toutefois à la source
-du lénocinium, qu'il condamnait, et il ne songea point à punir ceux
-qui l'auraient provoqué. Il déclara déchus de leur pouvoir légal les
-pères ou les maîtres qui voudraient contraindre leurs esclaves ou
-leurs filles à se prostituer. Les malheureuses qui seraient en butte à
-cette violence, ou même à des sollicitations impures, n'avaient qu'à
-réclamer l'appui des évêques, des juges et des gouverneurs, lesquels
-auraient alors à faire cesser la criminelle oppression de ces pères
-ou de ces maîtres indignes; en cas où ceux-ci persisteraient dans
-leurs sentiments criminels, ils devaient être condamnés à l'exil et
-aux travaux des mines (_Cod. Théod._, lib. XV, tit. 8, _De lenonib._).
-La loi ajoute que c'était la moindre peine qu'on appliquât, en ces
-temps-là, aux proxénètes de profession. Mais, peu d'années après,
-le même empereur et son collègue Valentinien portèrent un coup plus
-décisif à la Prostitution, en abolissant le vectigal des lénons.
-L'initiative de cette mesure honorable appartenait à l'administrateur
-de la préture de Constantinople, l'illustre Florentius, qui, voyant
-que le lénocinium ne connaissait plus de bornes et multipliait sans
-cesse le nombre de ses victimes, proposa aux deux empereurs l'abolition
-de l'infâme impôt perçu par le trésor public, et consacra sa fortune
-privée à suppléer aux revenus de cet impôt exécrable. Les deux
-empereurs, en acceptant l'offre généreuse de Florentius, voulurent en
-faire mention dans la novelle qu'ils décrétèrent, pour ne pas rester
-en arrière des nobles et pieuses inspirations du préteur. Cette novelle
-(18, _De lenon._) n'abolissait pas seulement le vectigal lénonin; elle
-avait pour but de détruire indirectement la Prostitution, en frappant
-ceux et celles qui en tiraient profit et qui en avaient le monopole:
-«Si dorénavant, disait le texte de la loi, quelqu'un, dans son audace
-sacrilége, essaie de prostituer des esclaves appartenant soit à autrui,
-soit à lui-même, ou des femmes libres qui auraient mis leur corps à
-gages (_ingenua corpora qualibet taxatione conducta_), les malheureuses
-esclaves seront d'abord rendues à la liberté, les _ingénues_ seront
-libérées de leur contrat impie, et l'auteur du scandale sera battu
-de verges et chassé hors de la ville qui aura été le théâtre de ce
-délit.» En conséquence, les magistrats étaient sommés de tenir la main
-à la rigoureuse exécution du décret impérial, sous peine d'une amende
-de vingt livres d'or. Mais ce décret, dirigé contre les entrepreneurs
-et les négociants de débauche, ne s'adressait pas à la Prostitution
-individuelle, qui conservait le privilége de sa honteuse impunité, et
-qui n'avait à redouter que des tracasseries de police prétorienne ou
-ecclésiastique. Ainsi, quand une femme de mauvaise vie venait se loger
-dans le voisinage des gens d'honneur, la loi autorisait son expulsion,
-de peur que le voisinage de cette prostituée ne corrompît les moeurs
-autour d'elle. (_Cod. Just._ L. _Mimæ_, _De episc. obed._). Cette
-expulsion arbitraire, sans aucune peine afflictive, prouve seulement
-que la Prostitution était toujours reléguée dans des endroits écartés,
-aux faubourgs des villes et au delà des portes.
-
-Le code Théodosien, qui fut en vigueur pendant près d'un siècle, ne
-semble pas s'être modifié, sous le rapport de la Prostitution, jusqu'au
-règne de Justinien, qui ne fit que confirmer la plupart des lois
-de ses prédécesseurs, et qui les compléta dans le sens catholique.
-Comme Théodose, il sévit contre les lénons, et il s'efforça de les
-épouvanter par un surcroît de rigueurs implacables. Il continuait
-ainsi la guerre indirecte que les empereurs chrétiens faisaient à la
-Prostitution depuis plus de deux siècles. Sa première novelle contre
-le lénocinium est d'autant plus remarquable, qu'elle présente dans
-l'exposé des motifs un tableau effrayant du commerce occulte des lénons
-à Constantinople, en 535, date de la promulgation de la loi (Nov.
-14, authent. col. 2, tit. 1, _De lenon._). Cette loi résume toute la
-jurisprudence impériale et chrétienne sur la Prostitution, qui fut
-régie par elle jusqu'à la fin du moyen âge. Elle est donc utile à
-connaître en son ensemble, et nous croyons devoir la traduire tout
-entière, comme base de la législation pornographique. La voici, avec
-quelques légers retranchements:
-
-«Les anciennes lois ont eu en horreur l'état et le nom de ceux
-qui font commerce de femmes publiques (_lenonum causam et nomen_);
-plusieurs de ces lois renferment des dispositions sévères contre
-eux; nous-même avons depuis longtemps aggravé les supplices qui
-attendent ces misérables; nous avons, de plus, suppléé par d'autres
-lois à ce que nos prédécesseurs avaient pu omettre, et récemment
-encore, quand on nous a dénoncé les désordres scandaleux qu'un trafic
-de cette espèce occasionnait dans notre capitale, nous n'avons pas
-dédaigné de nous en occuper. Nous avons appris que certains individus
-vivaient illicitement, employaient des moyens cruels et odieux pour
-s'enrichir de lucres abominables, parcouraient les provinces et les
-pays lointains, afin de tromper de misérables filles (_juvenculas
-miserandas_), en leur promettant des chaussures et des vêtements,
-et qu'après les avoir prises à cette amorce (_et his venari eas_)
-ils les amenaient dans cette bienheureuse cité, les établissaient
-à demeure dans des maisons qu'ils possèdent, leur donnaient une
-chétive nourriture et des habits, les livraient ensuite à la lubricité
-publique, et prélevaient pour leur propre compte le produit de cette
-déplorable Prostitution; nous avons su, en outre, qu'ils faisaient
-souscrire à ces tristes victimes certains engagements, d'après
-lesquels, pendant tout le temps qu'ils jugent à propos de fixer,
-elles sont tenues de remplir leurs fonctions impies et criminelles;
-il y en a même qui exigent des cautions de leurs victimes; et les
-crimes de ce genre se multiplient de telle sorte, qu'on les commet
-presque partout, tant dans cette cité impériale que dans les pays au
-delà du Bosphore, et, ce qui est plus horrible encore, ces habitacles
-d'impuretés (_tales habitationes_) sont ouverts auprès des églises
-et des maisons les plus respectables. Enfin, de nos jours, les choses
-sont allées à ce point d'impiété et d'iniquité, que les honnêtes gens
-qui, plaignant ces infortunées, voudraient les arracher à leur vil
-métier et les conduire à l'état légitime du mariage, ne sauraient y
-parvenir. Il existe même quelques scélérats qui exposent de jeunes
-filles au péril de la corruption, avant qu'elles aient atteint leur
-dixième année, et les personnes charitables peuvent à peine racheter au
-poids de l'or ces pauvres enfants, et leur faire contracter de chastes
-unions. Les corrupteurs ont dix mille ruses, qu'aucune expression ne
-pourrait rendre; et le mal est monté à un tel degré d'abomination, que
-les lieux de débauche, qui se cachaient naguère dans les quartiers les
-plus reculés de Constantinople, se répandent maintenant par tous les
-quartiers et à l'entour de la ville. Il y a longtemps que quelqu'un
-nous avait averti secrètement de ces turpitudes. Dernièrement encore,
-les magnifiques préteurs, chargés par nous de s'enquérir à ce sujet,
-nous ont fait de semblables rapports; et aussitôt après les avoir
-entendus, nous avons pensé qu'il fallait implorer le secours de Dieu
-pour délivrer promptement notre capitale d'une telle souillure.
-
-»En conséquence, nous enjoignons à tous nos sujets d'être chastes
-autant qu'ils le peuvent; car la chasteté, jointe à la confiance en
-Dieu, peut seule élever l'âme humaine; mais comme il est beaucoup
-d'esprits fragiles, qui se laissent entraîner au péché de la luxure
-par artifice, par tromperie ou par besoin, nous défendons absolument
-d'entretenir un commerce de Prostitution (_nulli fiduciam esse pascere
-meretricem_, ce qui est très-obscur), d'avoir des femmes chez soi,
-de les livrer publiquement à la débauche (_publice prostituere ad
-luxuriam_) ou de les acheter pour quelque autre trafic. Nous défendons
-aussi de faire souscrire des contrats de débauche, d'exiger des
-cautions et de faire toute autre chose qui oblige ces imprudentes
-filles à perdre malgré elles leur chasteté. Il ne sera pas plus
-longtemps permis de les tromper par l'appât des vêtements ou des
-parures ou de la simple alimentation, afin de le contraindre à se
-déshonorer. Nous ne souffrirons à l'avenir rien de pareil, et nous
-avons statué à cet égard avec le soin nécessaire, pour que toute
-caution, qui aurait été fournie en garantie de tels engagements, soit
-déclarée nulle et mise à néant. Nous ne permettons pas que d'indignes
-lénons puissent ôter aux filles ce qu'ils leur auraient donné, mais
-nous ordonnons, de plus, qu'ils soient eux-mêmes expulsés de cette
-bienheureuse cité, comme des pestiférés, comme des destructeurs de la
-chasteté publique, comme corrompant les esclaves et les femmes libres,
-comme les réduisant à la nécessité de se vendre, comme les trompant
-et les élevant pour l'impudicité de tous. Nous ordonnons donc que si
-quelqu'un dorénavant se hasarde à emmener une fille malgré elle, à
-la garder chez lui sous prétexte de la nourrir, et à s'approprier le
-fruit des prostitutions de cette fille, il soit saisi, par ordre des
-honorables préteurs du peuple de cette bienheureuse cité, et condamné
-aux derniers supplices. Car, si nous avons délégué aux préteurs le
-soin de punir les assassinats et les vols d'argent, à plus forte
-raison les avons-nous chargés de poursuivre le meurtre et le vol de
-la chasteté! Si quelqu'un loge dans sa maison un de ces lénons, et
-souffre qu'il y exerce son ignoble métier, et ne le chasse pas, dès
-qu'il en aura connaissance, il doit être condamné lui-même à une amende
-de cent livres d'or, et à la confiscation de sa maison. Dans le cas où
-dorénavant quelque corrupteur, recueillant une fille chez lui, ferait
-avec elle une convention écrite, pour sûreté de laquelle cette fille
-lui donnerait un répondant (_fideijussor_): que le corrupteur sache
-bien qu'il ne pourra tirer avantage ni de l'obligation principale de
-la fille, ni de celle du répondant, car l'obligation de la fille étant
-nulle dans toutes ses parties, le répondant ne se trouve aucunement
-obligé envers le lénon. Celui-ci encourra d'ailleurs, comme nous venons
-de le dire, une peine corporelle et sera expulsé de cette grande cité.
-
-»Or donc, nous voulons que les femmes (et nous les en supplions)
-vivent chastement, ne se laissent point entraîner malgré elles à la
-vie licencieuse, ni contraindre à faire le mal, car nous prohibons
-et punissons le lénocinium, non-seulement dans cette ville et lieux
-circonvoisins, mais encore dans les provinces qui appartenaient
-précédemment à la république, et surtout dans celles que Dieu a jointes
-à notre empire, d'autant que nous voulons conserver purs et immaculés
-les dons que nous tenons de lui. Nous avons foi en Dieu Notre-Seigneur
-et nous croyons que notre zèle pour la chasteté fera la gloire et la
-force de notre gouvernement, parce que Dieu nous récompensera selon
-nos oeuvres. Honorables citoyens de Constantinople, jouissez donc
-des bénéfices de cette chaste loi; plus tard nous aurons recours à
-la sainte voix de l'Église, afin que vous sachiez notre sollicitude
-pour vous, et nos efforts pour faire régner la chasteté et la piété,
-à l'aide desquelles nous espérons voir la république en pleine
-prospérité.»
-
-Cette belle loi, datée du consulat de Bélisaire, calendes de décembre
-535, fut adressée à tous les magistrats de l'empire d'Occident, avec
-ordre de la publier et de la porter à la connaissance de tous les
-citoyens par des proclamations successives, afin que personne n'eût
-à prétexter son ignorance à l'égard des prescriptions de la loi.
-Cependant elle fut encore éludée, et les lénons continuèrent à faire
-commerce de Prostitution en prenant des sûretés contre les filles qui
-passaient un contrat avec eux. Non-seulement ils exigeaient toujours
-des cautions solidaires; mais encore ils engageaient leurs dupes dans
-les liens d'un serment terrible, que celles-ci n'osaient enfreindre,
-en sorte que, pour n'être pas parjures, elles subissaient en silence
-l'infamie de leur métier. En outre, les magistrats ne faisaient
-pas de différence dans la nature et l'objet des cautions; et, pour
-rester fidèles à la lettre de l'ancien droit romain, ils condamnaient
-tout répondant à tenir son obligation, sans s'inquiéter qu'elle fût
-impure ou non. Justinien se vit forcé d'ajouter une nouvelle loi à
-la première, peu d'années après la promulgation de celle-ci. Cette
-novelle (_Authent. collat._ V, tit. 6, nov. 51), provoquée par les
-plaintes de Jean, préfet du prétoire, deux fois consul et patrice,
-signalait l'indigne fourberie que les lénons avaient imaginée pour
-abuser leurs malheureuses pensionnaires, qui, se considérant comme
-liées par un serment, pensaient agir pieusement en le gardant au
-prix de leur chasteté, comme si la transgression d'un pareil serment
-n'était pas plus agréable à Dieu que son observation: «En effet, dit
-le préliminaire de la loi, si quelqu'un avait reçu d'un autre, par
-exemple, le serment de commettre un meurtre ou un adultère, ou quelque
-autre mauvaise action, il ne faudrait pas que ce serment-là fût gardé,
-puisqu'il est honteux, illicite, et qu'il mènerait à la perdition.»
-En conséquence, celui qui exigerait un serment de cette nature serait
-condamné à dix livres d'or d'amende; et le juge qui aurait autorisé ce
-serment odieux subirait la même peine, quels que fussent ses motifs et
-ses intentions. Cette amende devait être délivrée à la femme qui aurait
-prêté le serment, pour la mettre en état de mener une vie plus honnête
-(_ad aliquem bonæ figuræ vitam_), et la malheureuse se trouverait ainsi
-relevée de son sacrilége devant Dieu et devant les hommes.
-
-Ce ne fut pas la dernière mesure législative, prise par l'empereur
-Justinien, pour réformer les moeurs de l'empire, et arriver autant que
-possible à guérir les plaies de la Prostitution. Il ne manqua pas, par
-exemple, de faire observer rigoureusement l'ancienne législation sur
-les bains publics, et il y ajouta certaines prescriptions morales qui
-avaient pour but d'éloigner toute occasion de débauche. Ainsi, quoique
-les bains publics des hommes fussent séparés de ceux des femmes, il
-voulut que la même séparation existât dans les bains particuliers, et
-il défendit expressément aux deux sexes de se baigner ensemble, à moins
-que le mari ne se mît au bain avec sa femme. Mais celle-ci ne pouvait
-se baigner avec d'autres hommes, ni même avec des enfants, sous peine
-de se voir répudiée et privée de son douaire. Quant aux maris qui se
-baignaient avec des femmes étrangères, ils étaient punis par la perte
-de toutes les donations qu'ils pouvaient attendre de leurs femmes
-légitimes (_Cod. Just._, _De repud._, l. 1, et nov. 22, _De nupt._).
-On pourrait extraire du _Code Justinien_ plusieurs autres dispositions
-qui s'adressaient plus ou moins aux actes du libertinage public, et
-qui atteignaient indirectement ces faits répréhensibles aux yeux de
-la morale plutôt que vis-à-vis de la loi. L'influence de l'impératrice
-Théodora ne fut nullement pernicieuse à la police des moeurs; mais on
-reconnaît partout l'indulgence du législateur pour les tristes victimes
-de la Prostitution, lorsqu'il recherche et poursuit avec sévérité
-l'instigation à la débauche.
-
-Les successeurs de Justinien ne firent que peu d'additions à sa
-jurisprudence: on augmenta seulement la pénalité à l'égard du
-lénocinium, qui se cachait toujours derrière le mérétricium, et qui
-risquait même le supplice pour s'enrichir; quant aux mérétrices, elles
-étaient réellement protégées, quoique surveillées et soumises à de
-rigoureuses conditions de police, surtout à Constantinople et dans
-les grandes villes. La Prostitution légale fut régie à peu près de
-la même manière dans le monde chrétien, qui allait «changer de face
-sans changer de vice,» suivant l'expression du savant M. Rabutaux, le
-premier historien de la Prostitution en Europe.
-
-
-FIN DE L'INTRODUCTION.
-
-
-
-
- HISTOIRE
- DE
- LA PROSTITUTION.
-
- ÈRE CHRÉTIENNE.
-
- FRANCE.
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER.
-
- SOMMAIRE. --Les Galls et les Kimris avant la conquête de Jules
- César. --La Prostitution ne pouvait avoir chez eux une existence
- régulière et permanente. --De quelle manière les Germains
- traitaient les femmes convaincues de s'être prostituées. --Le
- mariage chez les Celtes. --Sénat féminin. --Supériorité accordée
- au sexe féminin par les Gaulois. --Épreuve de la paternité
- suspecte. --Le Rhin juge et vengeur du mariage. --Vie privée des
- femmes gauloises. --Principes régulateurs de leur conduite. --La
- vertueuse Chiomara. --Tribunal de femmes chargé de juger les causes
- d'honneur et de prononcer sur les délits d'injures. --Horreur
- des Germains et des Gaulois pour les prostituées. --L'hospitalité
- chez les Gaulois. --Druidisme, druides et druidesses. --Les femmes
- de l'île de Mona. --Les divinités secondaires des Gaulois. --Les
- _fées_. --Les _ogres_, les _gnomes_, les _ondins_, etc. --Théogonie
- gauloise. --La déesse Onouava. --L'_oeuf de serpent_. --Le dieu
- Gourm. --La déesse de l'amour physique. --Le dieu Maroun. --Les
- mairs ou nornes. --Moeurs des dieux gaulois. --Les _Gaurics_. --Les
- _Sulèves_. --Les _Thusses_ et les _Dusiens_. --Les incubes et les
- succubes. --Histoire de la belle Camma. --Dévouement d'Éponine
- à son mari Sabinus. --Moeurs dissolues des Gaulois. --Conquête
- de la Gaule par Jules César. --Destruction du druidisme et des
- druides. --Le paganisme dans les Gaules. --La Prostitution chez les
- Gallo-Romains. --Divinités du paganisme que les Gaulois choisirent
- de préférence pour remplacer Teutatès. --Corruption sociale des
- races celtiques. --La courtisane Crispa. --Invasion des Francs.
- --Pureté de moeurs de la nation franque. --La loi salique.
-
-
-Il est presque impossible d'établir, d'après des inductions
-historiques, le caractère moral des Galls et des Kimris, qui avaient
-peuplé la Gaule quinze ou seize siècles avant l'ère chrétienne; nous
-ne savons pas même d'une manière certaine l'origine de ces peuplades
-sauvages que les plus doctes investigateurs de notre histoire
-s'accordent pourtant à faire venir du Nord plutôt que de l'Orient;
-nous ne pouvons pas remonter à leur berceau, pour y découvrir leurs
-instincts et leurs habitudes, au point de vue social. Il faut donc
-recourir à des hypothèses, peut-être hasardées, pour retrouver, à
-des époques si obscures, quelques vestiges fugitifs et indécis de la
-Prostitution, dans la vie privée des Gaulois, antérieurement à la
-conquête de Jules César. C'est après avoir passé en revue le petit
-nombre d'autorités grecques et latines qui ont conservé la tradition
-des premiers habitants de la Gaule, que nous prétendons mettre hors de
-doute que chez eux la Prostitution n'existait pas et ne pouvait exister
-à l'état légal; mais nous avons cru rencontrer, dans la religion
-druidique, la trace évidente de la Prostitution sacrée: quant à la
-Prostitution hospitalière, elle ne paraît pas s'être mêlée aux idées
-nobles et généreuses que ces peuples fiers attachaient au culte de
-l'hospitalité. Néanmoins, les moeurs des Gaulois entre eux étaient loin
-d'être toujours austères et irréprochables.
-
-La Prostitution proprement dite pouvait-elle avoir une existence
-régulière et permanente parmi une nation qui avait fait de la femme
-un être privilégié, une sorte de divinité terrestre, un lien vivant
-entre la terre et le ciel? Dans cette condition tout exceptionnelle,
-la femme n'avait pas même le droit de se donner ou de se vendre à tout
-venant, sous peine de perdre son auréole divine; l'homme qui aurait
-été le complice de cette espèce d'attentat à la dignité féminine,
-eût passé pour sacrilége. La Prostitution ne fut donc jamais qu'un
-fait isolé, fort rare, et entouré toujours d'un mystère que la sûreté
-des coupables rendait impénétrable. Sans doute, il y avait, chez les
-Galls et les Kimris, des femmes vicieuses par emportement des sens
-ou par cupidité; il y avait aussi des hommes d'une nature ardente
-et libertine, auxquels ne suffisait pas le genre de compensations
-sensuelles que les vieux et les jeunes ne rougissaient pas de prendre
-en se déshonorant l'un l'autre par respect pour le sexe féminin. Mais
-les actes de Prostitution ne s'accomplissaient que loin de l'enceinte
-du camp ou de la cité, dans la profondeur des forêts, à la faveur de
-la nuit. Il n'y eut jamais de prostituées en titre, qui exerçassent
-ce honteux métier ouvertement ou qui avouassent l'exercer, car on
-eût chassé avec ignominie la femme dégradée qui se serait dépouillée
-ainsi de son caractère divin et vouée elle-même au mépris public. Les
-Germains, qui n'étaient autres que les frères des Gaulois, malgré leurs
-inimitiés et leurs guerres mutuelles, n'en agissaient pas d'une façon
-différente avec les femmes surprises en flagrant délit de Prostitution
-ou convaincues de n'y être pas étrangères: on les faisait sortir du
-village qu'elles souillaient de leur présence, et chaque habitant de
-la tribu s'armait d'une pierre pour la leur jeter. Ordinairement on
-laissait s'enfuir ces misérables, qui n'osaient plus reparaître et
-qui ensevelissaient leur honte au fond des bois; mais quelquefois la
-malheureuse, renversée d'un coup de pierre au moment où elle obéissait
-à la sentence d'expulsion, se trouvait lapidée en un instant, au bruit
-des huées et des éclats de rire de tout le peuple. Dans la pensée
-des Germains, ce châtiment était analogue au méfait; de manière que
-la courtisane, qui avait vécu des dons de tous, mourait écrasée sous
-les pierres que tous lui jetaient avec fureur, animés qu'ils étaient
-par les cris de leurs femmes, qui ne se pardonnaient pas entre elles
-l'oubli de leurs devoirs.
-
-Les Celtes avaient pour les femmes, en général, un respect qui excluait
-toute idée de Prostitution. Dans la plupart de leurs tribus, suivant
-Athénée (l. XIII, c. 4), les jeunes filles choisissaient librement
-leurs maris. C'était dans un festin offert aux jeunes hommes qui
-étaient en âge de se marier, que les parents d'une fille nubile
-la mettaient à même de faire son choix parmi ces prétendants qui
-racontaient leurs hauts faits de guerre ou de chasse et qui buvaient
-le cidre et l'hydromel en chantant de vieux bardits nationaux. A la
-fin du repas, la fille proclamait l'époux qu'elle avait choisi comme
-le plus beau ou comme le plus brave, en allant porter de l'eau à un
-des convives et en lui donnant à laver, pour employer l'expression que
-la chevalerie avait adoptée avec cet usage antique. Il est probable
-que cette ablution manuelle figurait, dans le langage emblématique des
-Celtes, l'oubli du passé et la pureté de la vie conjugale. La femme
-mariée exerçait une espèce de sacerdoce dans la tribu, d'autant plus
-qu'on attribuait le génie prophétique à la nature féminine et qu'on
-était toujours prêt à voir une déesse dans la femme la plus vulgaire:
-c'était elle qui faisait prévaloir son avis dans toutes les assemblées
-où l'on discutait les questions de paix ou de guerre; c'était elle
-qui s'interposait dans les querelles et les combats nés au milieu des
-orgies: c'était elle, enfin, que tout le monde écoutait ou consultait
-comme un oracle. Il y eut même un sénat de femmes, composé de soixante
-membres représentant les soixante principales tribus des Gaules; et
-ce sénat, dont l'existence semble remonter au douzième siècle avant
-J.-C., gouvernait souverainement les confédérations galliques. Cette
-supériorité accordée au sexe féminin ne permet pas d'admettre la
-possibilité d'une Prostitution organisée, tolérée en secret ou avouée
-et reconnue. Les femmes ne pouvaient être considérées comme des
-instruments de plaisir ni affectées à des besoins de débauche.
-
-Cependant le mari avait droit de vie et de mort sur son épouse,
-ainsi que sur ses enfants; et l'on doit supposer qu'en certaines
-circonstances délicates il faisait une cruelle application de ce
-droit suprême. Ainsi, quand il avait conçu des doutes au sujet de sa
-paternité, il recevait le nouveau-né au moment où la mère lui donnait
-le jour et il l'exposait nu sur un grand bouclier d'osier qu'il
-abandonnait au courant du fleuve voisin. Si le courant poussait le
-bouclier avec l'enfant sur la rive où la mère lui tendait les bras,
-celle-ci n'avait rien à craindre de la jalousie de son époux: car
-le génie du fleuve venait de proclamer la légitimité de l'enfant et
-l'innocence de sa mère. Au contraire, lorsque l'enfant était submergé
-sous les eaux, comme si le fleuve n'eût pas voulu porter le fruit
-de l'adultère, la mère devait mourir à son tour, convaincue d'avoir
-trahi la foi conjugale, et le mari outragé la tuait de sa propre main
-ou la plongeait dans le gouffre qui avait dévoré son enfant. Cette
-terrible épreuve d'une paternité suspecte prouverait pourtant que les
-femmes gauloises n'étaient pas à l'abri des erreurs du coeur ni de
-l'entraînement des sens. Entre tous les fleuves, le Rhin fut le plus
-renommé pour son aversion contre les bâtards; jamais un mari n'eût
-osé revenir sur un des arrêts que ce fleuve sacré avait prononcés
-en sauvant un berceau. L'empereur Julien rapporte, dans une de ses
-lettres, cette antique superstition attachée au cours du Rhin, que
-les Celtes avaient divinisé: «C'est le Rhin, dit une épigramme de
-l'_Anthologie_, c'est ce fleuve au cours impétueux, qui éprouve
-chez les Gaulois la sainteté du lit conjugal. A peine le nouveau-né,
-descendu du sein maternel, a-t-il poussé le premier cri, que l'époux
-s'en empare; il le couche sur un bouclier, il court l'exposer aux
-caprices des flots, car il ne sentira point dans sa poitrine battre
-un coeur de père avant que le fleuve, juge et vengeur du mariage,
-ait prononcé le fatal arrêt.» Les adultères devaient être extrêmement
-rares chez les Gaulois, de même que chez les Germains: _Severa illic
-matrimonia_, dit Tacite; et le mari n'avait pas besoin de demander
-justice à un tribunal, car il était à la fois le juge et l'exécuteur
-dans sa propre cause.
-
-Les Gaulois n'avaient généralement qu'une seule femme; néanmoins,
-les chefs et les hommes les plus éminents de la tribu se donnaient
-plusieurs femmes, non par libertinage, mais comme marque de suprématie
-(_non libidine, sed ob nobilitatem_, dit Tacite). En effet, le climat
-de la Gaule, couvert alors de marécages et de forêts, étant froid et
-humide en toutes saisons, le tempérament des peuplades qui l'habitaient
-se ressentait de cette atmosphère brumeuse et ne s'échauffait qu'aux
-intempérances de la table. Les femmes, d'ailleurs, vivaient retirées
-et cachées, loin du regard des hommes, excepté dans les cérémonies
-publiques, religieuses ou militaires, qui les faisaient sortir de leur
-retraite de mères de famille. Ces femmes, occupées de leurs enfants
-et de leur ménage, n'entrevoyaient pas d'horizon au delà et restaient
-fidèlement enchaînées à l'obéissance de leurs sévères époux. _Nec ulla
-cogitatio ultra_, dit Tacite, _nec longior cupiditas_. Elles avaient,
-d'ailleurs, l'âme fière et indépendante; elles eussent préféré la
-mort à la honte, et c'eût été trop que d'avoir à rougir vis-à-vis
-d'elles-mêmes. On comprendra qu'elles fussent bonnes gardiennes, les
-unes, de leur virginité, les autres, de la fidélité conjugale, en
-rappelant ce principe qui servait de base à leur moralité: «Une femme
-qui s'est donnée à un homme ne peut passer dans les bras d'un autre.»
-D'après ce principe régulateur de leur conduite, elles ne se croyaient
-pas même autorisées à convoler en secondes noces. La loi pourtant ne
-les empêchait pas de se remarier, notamment dans quelques tribus où
-l'usage était constaté par cette formule proverbiale: «Une femme qui a
-couché avec deux hommes est coupable s'ils sont tous les deux debout à
-la fois.» La vertueuse Chiomara, citée par Plutarque dans son _Traité
-des femmes illustres_, préféra manquer à la sainteté du droit des gens,
-plutôt que de laisser vivre l'auteur et le témoin de son déshonneur.
-Chiomara était la femme d'Ortiagonte, chef des Galates, ou Gaulois
-d'Asie, qui furent défaits et soumis par les Romains l'an de Rome
-565. Plutarque ne nous dit pas si Chiomara était belle; mais il nous
-apprend qu'elle fut violée par le centurion romain qui l'avait faite
-prisonnière. Elle eut l'air de se résigner à cet affront, et quand les
-envoyés de son mari apportèrent sa rançon, elle leur dit, en langue
-gauloise, qu'elle avait aussi une rançon à exiger. Elle eut l'adresse
-d'attirer dans un piége le centurion qui l'avait outragée, et là elle
-lui fit couper la tête par les Galates, qui la ramenèrent à Ortiagonte.
-Celui-ci, à qui elle offrit la tête sanglante du pauvre centurion,
-s'indigna d'un meurtre commis au mépris de la foi jurée: «Je suis
-parjure, en effet, dit-elle, mais il ne devait y avoir debout sur la
-terre qu'un seul homme qui pût se vanter de m'avoir possédée.»
-
-Si l'adultère était presque inconnu chez les Gaulois, on est fondé à
-croire que la Prostitution y était plus rare encore; car l'adultère
-outrageait un seul mari, tandis que la Prostitution étendait
-l'outrage à toutes les femmes, qui se sentaient offensées également
-par l'inconduite d'une personne de leur sexe. Or, la loi des druides
-attribuait aux femmes la permission de juger les affaires particulières
-pour le fait d'injure. Duclos, qui relate cette singularité dans un
-mémoire sur les Druides, ajoute que, dans un traité conclu entre les
-Gaulois et les Carthaginois, du temps d'Annibal, il était dit que si
-un Gaulois se plaignait d'un Carthaginois pour des injures, la cause
-serait portée devant le magistrat de Carthage; mais que si c'était un
-Carthaginois qui se plaignît, les femmes gauloises seraient juges du
-différend. Il existait donc un tribunal de femmes, chargé de juger les
-causes d'honneur et de prononcer sur les délits d'injures. Les peuples
-barbares n'étaient pas moins susceptibles que les Grecs et les Romains
-à cet égard, et de toutes les injures qu'on pût adresser à une femme,
-celle de _prostituée_ passait pour la plus grave. Nous verrons plus
-tard que Rotharis, roi des Lombards, frappa d'une forte amende cette
-injure, qui paraît avoir été d'autant plus fréquente qu'elle était
-moins méritée. Les femmes gauloises furent donc naturellement les juges
-de tout ce qui avait un caractère injurieux pour les personnes, et
-elles eurent ainsi à connaître des faits de Prostitution. Par exemple,
-lorsqu'un Gaulois, noble ou plébéien, avait épousé, à son insu ou bien
-avec connaissance de cause, une femme de mauvaise vie, les femmes
-s'assemblaient pour aviser et faire une enquête sur l'indignité de
-l'épouse. Tacite avait remarqué chez les Germains cette horreur pour
-les prostituées, horreur que partageaient les Gaulois: _Non solum
-senatoribus_, dit-il, _sed et plebeis hominibus meretrices uxores
-ducendi jus denegabatur; cum virgines solum duci posse_. Les femmes
-réunies étaient sans doute appelées quelquefois à se prononcer sur des
-questions de galanterie et de sentiment, qui reparurent au moyen âge
-avec les Cours d'amour.
-
-L'hospitalité, comme nous l'avons dit plus haut, était mieux établie
-chez les Gaulois que chez tous les peuples, car ils regardaient comme
-un crime, digne de la foudre, de fermer sa porte à un étranger ou de
-faire tort à un hôte après l'avoir reçu. L'hôte devenait un frère,
-un ami, un dépôt sacré; mais son premier devoir était de respecter
-le lit de l'homme qui l'accueillait avec cordialité. Le Gaulois se
-montrait trop jaloux de son honneur de mari, pour se prêter jamais
-aux lâches concessions de la Prostitution hospitalière. Quant à la
-Prostitution sacrée, elle n'avait pas de place certainement dans
-la religion des druides, religion toute métaphysique qui renfermait
-les dogmes les plus élevés des religions de l'Égypte et de l'Inde,
-culte mystérieux qui s'entourait de ténèbres et de terreur, sans
-chercher à offrir des séductions matérielles à ses prêtres et à ses
-desservants. Les druides étaient des philosophes, la plupart éprouvés
-par l'âge, vivant en communauté, au fond de solitudes impénétrables:
-ils ne communiquaient avec les profanes, que dans un petit nombre de
-circonstances, à l'époque des fêtes solennelles, qui n'avaient rien
-d'attrayant ni de voluptueux, et qui souvent s'achevaient au milieu des
-sacrifices humains. Les druides, d'ailleurs, n'étaient pas seulement
-les ministres du culte: à eux seuls appartenaient la législation,
-le gouvernement, l'éducation publique; ils enseignaient les sciences
-exactes et les sciences sacrées ou philosophiques. Leur vie ne pouvait
-qu'être austère comme leur doctrine, et ils se gardaient bien de faire
-déchoir la vénération dont ils étaient l'objet, en mêlant aux choses
-du culte la débauche ou le plaisir. Ils avaient, d'ailleurs, dans
-leurs colléges, des prophétesses, des vierges, qui ne se bornaient
-peut-être pas à servir aux cérémonies du druidisme. Ces druidesses, que
-l'on voit çà et là passer dans l'histoire des Gaules comme de sombres
-apparitions, se cachaient dans des grottes et dans les creux des chênes
-séculaires: elles fuyaient l'approche des hommes et ne rendaient leurs
-oracles que la nuit, à la lueur des éclairs, au fracas du tonnerre
-et au bruit de l'orage. Malgré le prestige dont l'épopée a revêtu
-la belle et touchante Velléda, on pourrait avancer que ces _vacies_
-étaient ordinairement vieilles et hideuses, à l'instar des sibylles
-du paganisme romain. Elles semblaient avoir oublié leur sexe avec tout
-sentiment de pudeur, car dans certaines cérémonies druidiques, elles se
-montraient entièrement nues, le corps frotté d'huile et teint en noir,
-comme pour imiter la couleur de la peau éthiopienne. (_Tota corpore
-oblitæ_, dit Pline dans le livre XXII de son _Histoire naturelle_,
-_quibusdam in sacris et nudæ incedunt, Æthiopum colorem imitantes_.)
-Quand les Romains, après la révolte des Iceni en Angleterre,
-voulurent s'emparer de l'île de Mona (Anglesey), qui était un des
-foyers du druidisme, les femmes de l'île, noires comme des furies, se
-précipitèrent, nues, le flambeau à la main, au milieu des combattants.
-Les Romains furent plus effrayés de cette apparition, que des cris et
-de la furieuse résistance de leurs ennemis.
-
-Si la Prostitution sacrée n'avait aucune raison d'être dans le culte
-supérieur des druides, soit parmi leurs leçons de philosophie et leur
-enseignement métaphysique, soit vis-à-vis de leurs augures, tirés des
-entrailles palpitantes d'un homme écorché, soit à travers la fumée qui
-s'élevait du bûcher des victimes humaines enfermées dans des colosses
-d'osier; on peut supposer, avec beaucoup de probabilité, qu'elle
-existait en fait ou en principe dans le culte inférieur, c'est-à-dire
-autour des autels sauvages de certaines divinités secondaires qui
-avaient été créées par la superstition du peuple, et que les druides
-ne jugeaient pas hostiles à leur religion transcendante. Chez les
-Gaulois, il y avait sans doute des esprits dépravés, des natures
-hystériques, des instincts charnels, comme chez tout autre peuple,
-bien qu'ils fussent plus rares et moins effrontés. Ceux qui, par
-exception, éprouvaient cet appétit des sens et cette vague curiosité
-de libertinage, évoquèrent, pour les satisfaire, le honteux prétexte
-de la Prostitution. Ils inventèrent des dieux à qui le sacrifice de la
-virginité était une offrande agréable; ils encouragèrent la luxure, en
-lui créant des sanctuaires et en l'autorisant à titre de consécration
-divine. Il est permis de supposer que, parmi les _vacies_, que la
-tradition populaire rendit célèbres sous le nom de _fées_, il y en
-eut qui exigeaient, quand on venait les consulter au fond de leurs
-repaires, une preuve de complaisance et de bonne volonté, que leur
-vieillesse, leur laideur et leur caractère redoutable ne favorisaient
-pas trop. Toutes les légendes merveilleuses du moyen âge font foi
-de ces étranges marchés, que les druidesses concluaient avec leurs
-audacieux visiteurs, qui ne croyaient jamais avoir assez payé leurs
-oracles. Ce que faisaient ces vieilles sibylles gauloises, certains
-eubages, certains simnothées, certains membres dégénérés des colléges
-druidiques, le faisaient à leur profit et s'instituaient, de leur
-plein pouvoir, dieux ou gardiens des fleuves, des sources, des bois,
-des montagnes et des pierres. Ils avaient élu résidence dans le lieu
-même où leur culte était établi, et ils prélevaient un tribut obscène
-sur les imprudents, hommes ou femmes, qui traversaient leur domaine ou
-s'approchaient de leur fort. C'étaient eux qui guidaient le voyageur
-attardé ou perdu à travers la lande déserte, sur le morne escarpé, dans
-le défilé dangereux; c'étaient eux qui avaient des barques sur les
-lacs les plus sombres et qui gardaient les ponts jetés au-dessus des
-précipices. Malheur à la jeune fille que son mauvais sort livrait à la
-merci de ces féroces mangeurs de chair fraîche! Nos contes de fées sont
-encore remplis de l'écho lointain et déguisé des violences inouïes, que
-se permettaient les ogres, les gnomes, les ondins et les autres génies
-de la solitude celtique. Mais il n'y a rien de précis ni d'authentique
-dans ces anciennes et bizarres légendes de la Prostitution sacrée,
-qui se sont conservées dans la mémoire du vulgaire, après tant de
-générations éteintes. Un vaste champ est ouvert aux suppositions et aux
-conjectures, au sujet des fées et des ogres, qui furent certainement,
-à des époques inappréciables, les acteurs ou les intermédiaires de la
-Prostitution sacrée.
-
-On ne possède que des notions incertaines sur la théogonie gauloise,
-et l'on ne saurait, par conséquent, faire ressortir les attributions
-érotiques des divinités qui ne nous sont connues que de nom. Cependant
-on peut présumer, d'après la découverte de certains monuments, que
-ces divinités n'étaient souvent pas plus décentes dans leurs images et
-dans leurs priviléges, que celles de l'Italie et de la Grèce. Ainsi,
-la déesse Onouava, que les archéologues du dix-septième siècle avaient
-confondue avec la Mithra des Perses, était figurée par une tête de
-femme, accompagnée de deux grandes ailes déployées, de deux larges
-écailles en guise d'oreilles, et de deux serpents qui la couronnaient
-avec leurs queues entrelacées. Cette image représentait allégoriquement
-la volupté, qui voltige çà et là, qui a toujours les yeux ouverts
-et les oreilles fermées, et qui se glisse partout pour enlacer et
-dévorer sa proie. Quelquefois, on la représentait par une tête de
-femme, sortant d'une pierre brute sur laquelle était sculptée une
-couleuvre qui se dresse. Le serpent emblématique jouait, d'ailleurs,
-un rôle important dans la religion des druides, et l'on attachait
-une idée de bonheur à la découverte et à la possession d'une pierre
-fossile, ovale, de couleur brune ou blanche, qu'on appelait _oeuf de
-serpent_. Cet oeuf-là passait pour communiquer aux personnes qui le
-portaient sur elle une singulière puissance prolifique. Le dieu Gourm
-était représenté sous les traits d'un hermaphrodite nu, à tête de
-chien. La déesse de l'amour physique, dont les Romains défigurèrent
-le nom gaulois en _Murcia_, lorsqu'ils relièrent son culte à celui
-de Vénus, n'avait pas d'autre représentation figurée, que des pierres
-noires ou des rochers de granit taillés en forme de cône et debout au
-bord des chemins. Le dieu Maroun (_Marunus_), que les Romains avaient
-aussi travesti en Mercure, présidait aux voyages dans les montagnes,
-surtout dans les Alpes: il avait la figure d'un paysan gaulois couvert
-du bardocuculle, grosse cape sans manches, avec cagoule ou capuce:
-ce bardocuculle s'enlevait et mettait en évidence un phallus monté
-sur deux jambes chaussées et liées de courroies. C'était une idole de
-la race domestique, de même que les _mairs_ ou _nornes_, qui avaient
-mission de veiller à la naissance des enfants et de les douer dans leur
-berceau.
-
-Quant aux moeurs des dieux gaulois, on ne les connaît point assez
-pour pouvoir apprécier si elles étaient plus ou moins entachées de
-Prostitution. Seulement on sait que les gaurics, monstrueux géants
-qu'on rencontrait la nuit auprès des dolmens et des pulvans, surtout en
-Bretagne, se livraient entre eux à d'exécrables dépravations. On sait
-que les sulèves (_sulvi_ ou _sulfi_) étaient des génies imberbes, à la
-voix douce et persuasive, qui guettaient le soir les voyageurs pour en
-obtenir de honteuses caresses, moitié par force, moitié par peur. On
-sait enfin que les thusses et les dusiens (_dusii_) venaient visiter la
-vierge dans son sommeil et lui enlever sa virginité, ou bien offrir à
-l'ardent jeune homme le rêve d'une nuit d'amour, ou même essayer leur
-puissance corruptrice sur de vils animaux. «C'est une opinion répandue
-partout, dit saint Augustin dans sa _Cité de Dieu_, que certains
-démons, que les Gaulois nomment _dusiens_, exercent d'impurs attentats
-sur les personnes endormies (_hanc assidue immunditiam et tentare et
-efficere_).» Saint Augustin ajoute que tant de gens témoigneraient
-de l'existence de ces démons libertins, qu'on n'a pas le droit de la
-révoquer en doute. L'Église, en effet, admit, au nombre des oeuvres
-du diable, les surprises nocturnes des incubes et des succubes, qui
-avaient une origine toute gauloise. Il est probable que, malgré la
-rigide vertu des femmes de la Gaule, les démons de la convoitise leur
-tendaient des piéges auxquels ces vertueuses matrones n'échappaient pas
-toujours. Ainsi, Strabon (lib. IV) nous parle de leur passion pour les
-joyaux, passion que partageaient également les hommes, car les uns et
-les autres se paraient de chaînes, de colliers, de bracelets, de bagues
-et de ceintures d'or. Les plus élevés en dignité et les plus illustres
-de naissance portaient même des diadèmes, des couronnes et des mitres
-d'or, enrichis de pierreries. On peut dire que, de tout temps et dans
-tous les pays, l'orfévrerie a été une des plus puissantes armes de la
-Prostitution.
-
-Nous avons vu par l'exemple de Chiomara, que la fidélité conjugale
-était une des vertus ordinaires chez les femmes gauloises. Plutarque
-raconte encore l'histoire d'une autre Galate, nommée Camma, une des
-plus belles de sa nation. Le Gaulois Sinorix en devint amoureux, et
-sachant qu'il ne la ferait céder ni de gré, ni de force, tant que son
-mari vivrait, il tua ce mari, qui était Romain et se nommait Sinatus.
-Camma se réfugia dans le temple de Diane. Ce fut là que Sinorix vint
-la poursuivre d'un amour qu'elle repoussait avec horreur. Elle se fit
-violence pourtant et feignit de consentir à épouser le meurtrier de
-Sinatus. Mais, le jour du mariage, elle lui présenta la coupe nuptiale
-qu'elle avait empoisonnée, et elle acheva de vider cette coupe qu'il
-lui rendit à moitié pleine: «Grande déesse, s'écria-t-elle en se
-tournant vers l'autel de Diane, vous savez combien la mort de Sinatus
-m'a été sensible; vous m'êtes témoin que le désir de le venger m'a seul
-fait survivre; je meurs contente. Et toi, lâche, dit-elle à Sinorix,
-toi qui as voulu triompher de sa mort et de ma fidélité, ne cherche
-plus un lit, mais un tombeau!» Le dévouement d'Éponine à son mari
-Sabinus est encore plus sublime que celui de Camma, parce qu'il se
-prolongea pendant dix ans. Et pourtant ces Gaulois, qui inspiraient à
-leurs femmes une tendresse si dévouée et si incorruptible, n'étaient
-pas aussi réservés pour leur propre compte, et n'entendaient pas
-la fidélité dans sa plus scrupuleuse acception. Le grand historien
-Michelet nous les peint, dans son _Histoire de France_, «dissolus
-par légèreté, se roulant à l'aveugle, au hasard, dans des plaisirs
-infâmes.» En effet, si les Gaulois respectaient leurs femmes, ils
-ne se respectaient pas eux-mêmes, et à l'instar des peuples osques
-de l'Italie, ils s'abandonnaient aux plus horribles désordres contre
-nature, principalement à la suite des festins, où ils avaient fait un
-usage immodéré de boissons fermentées. Ces désordres n'étaient pas,
-comme chez les Romains et les Grecs, le produit d'une civilisation
-exagérée, et le vice de l'imagination plutôt que des sens: ils
-répondaient à un grossier besoin d'incontinence qui s'éveillait sous
-l'influence de l'ivrognerie, et qui ressemblait à un excès de démence
-furieuse. Le festin, longtemps prolongé au bruit des défis bachiques
-et des éclats de rire obscènes, se terminait en une confuse orgie où
-régnait dans les ténèbres l'égalité de la Prostitution. Diodore de
-Sicile prétend même que les Gaulois associaient leurs concubines à ces
-nuits d'aveugle débauche; voici la traduction latine du texte grec,
-qui constate une aberration étrange du sens moral chez ces barbares:
-_Feminæ licet elegantes habebant, nimium tamen illorum consuetudine
-afficiuntur, quin potius nefariis masculorum stupris, et humi ferarum
-pellibus incubantes, ab utroque latere cum concubinis volutantur. Et
-quod omnium indignissimum est, proprii decoris ratione posthabitâ,
-corporis venustatem aliis levissimè prostituunt, nec in vitio illud
-ponunt, sed potius cum quis oblatam ab ipsis gratiam non acceperit,
-inhonestum sibi id esse dicunt._ Le lendemain, au retour de la lumière,
-chacun oubliait ce qui s'était passé, pour n'avoir pas à rougir de soi.
-Enfin, la bestialité la plus immonde ne prenait pas même la peine de se
-cacher au jour, et les Celtes de bonne race (_ingenui_) aimaient leurs
-juments et leurs chiennes comme des compagnes de leur vie aventureuse
-et guerrière.
-
-Telle était la situation morale de la Gaule, lorsque Jules César
-y fonda la domination romaine. Les Gaulois, d'un naturel léger et
-impressionnable, se modelèrent si vite sur leurs vainqueurs, qu'ils
-devinrent Romains, en conservant leurs défauts et leurs qualités sous
-cette brillante servitude. Déjà ils étaient un peu Grecs, au voisinage
-de Marseille et des villes phocéennes; mais l'influence de Rome se fit
-encore mieux sentir jusqu'au fond de la Gaule Belgique, et toutes les
-principales villes, Lyon, Autun, Bordeaux, Vienne, Lutèce, n'eurent
-bientôt plus rien de gaulois, surtout après la destruction du druidisme
-et des druides. Il resta, pendant plus de deux siècles, quelques
-traces égarées des institutions druidiques; on trouvait encore des
-prophétesses au fond des bois; les nornes dansaient toujours, au clair
-de lune, dans les clairières; mais la religion des Grecs et des Romains
-était pratiquée dans les Gaules avec plus de ferveur que dans le reste
-de l'empire; la législation avait suivi la religion, et tout, dans les
-habitudes gauloises, se façonnait à la grecque et à la romaine. Nous
-n'avons aucun renseignement spécial sur cet état de la Prostitution
-chez les Gallo-Romains, mais nous pouvons présumer avec certitude que
-cet état ne différait nullement de ce qu'il était à Rome et dans les
-provinces asiatiques. Seulement, les femmes gauloises avaient gardé ce
-respect d'elles-mêmes, cette fierté hautaine qui les caractérise dans
-l'histoire, et elles ne devaient pas fournir beaucoup d'éléments à la
-débauche publique. Mais les étrangères ne manquaient pas plus au delà
-des Alpes qu'en deçà, et les gouverneurs, les magistrats, les chefs
-militaires, que Rome envoyait dans les Gaules, amenaient avec eux tous
-les raffinements de luxe auxquels ils étaient accoutumés. Ils ne se
-fussent pas privés volontiers de leurs cinèdes, de leurs eunuques,
-de leurs danseuses, de leurs citharèdes et de tout leur personnel
-de libertinage. Bientôt, l'humeur gauloise y aidant, il y eut une
-recrudescence de luxe convivial dans la Gaule en toge (_Togata_), comme
-dans la Gaule chevelue (_Comata_), et les repas de Julius Sabinus à
-Langres n'eurent pas à envier ceux de Lucullus à Rome.
-
-Sans doute, la métamorphose, que l'occupation romaine avait fait subir
-à la Gaule, fut moins sensible dans les campagnes que dans les villes;
-mais les dieux et les déesses de Rome furent accueillis partout avec
-le même empressement. Quelques-uns de ces dieux et déesses eurent la
-préférence, comme plus sympathiques au caractère des habitants et aux
-moeurs du pays. Hercule, Bacchus, Vénus, Isis, Priape, avaient des
-temples et des statues qui attiraient une multitude d'offrandes. Le
-Gaulois avait choisi, par similitude de goût, les divinités les moins
-sévères, et celles qui parlaient le mieux à ses sens: il était las des
-mystères terribles de Teutatès, et il ne demandait qu'à se divertir en
-l'honneur des nouveaux dieux que Rome lui avait envoyés. Ce fut pour
-la Prostitution légale une époque brillante de prospérité, et, ainsi
-que tous les peuples qui sont initiés tout à coup aux délices de la
-civilisation, les races celtiques arrivèrent promptement au dernier
-degré de la corruption sociale. Il faut lire les poésies d'Ausone,
-ce vénérable professeur de Bordeaux, qui fut le maître de l'empereur
-Gratien, pour se rendre compte de la profonde démoralisation qui
-s'était emparée de la société gauloise: Ausone n'approuve pas, bien
-entendu, les horreurs de lubricité qu'il étale devant les yeux de son
-lecteur, mais il les décrit en homme qui les comprend, pour les avoir
-expérimentées. La manière même dont il les flétrit est plus obscène
-encore que les plus énergiques passages de Juvénal et d'Horace. Ce ne
-sont que voluptés fétides et monstrueuses qui outragent la nature:
-tout ce que peut inventer la perversité des sens, tout, hormis la
-bestialité, est énuméré et retracé dans quelques épigrammes du poëte
-gallo-romain, qui adressait des prières en vers au Christ, la vérité de
-la vérité, la lumière de la lumière (_ex vero verus, de lumine lumen_)!
-On s'étonne, après avoir lu ces pieuses oraisons chrétiennes, qu'Ausone
-se soit sali l'esprit à peindre les contorsions lubriques de la fameuse
-courtisane Crispa.
-
-Quand les Sicambres se précipitèrent de la Germanie sur la Gaule
-romaine, quand les Barbares du Nord descendirent dans les provinces
-les plus florissantes de l'Empire avec leurs chariots, qui portaient
-leurs dieux, leurs femmes et leurs enfants, ils ne se mêlèrent pas
-à cette civilisation, que leur passage épouvantait, et qui semblait
-se dessécher à leur approche comme une rivière dont la source est
-tarie. Ces hordes innombrables se renouvelaient sans cesse, à mesure
-qu'elles se répandaient dans les Gaules, en menaçant d'engloutir la
-population gallo-romaine. La tribu salienne s'était mise en marche la
-dernière, mais elle voulait se fixer sur le sol déjà ravagé par tant
-d'invasions successives. Les Salisques ou Saliens, cette redoutable
-famille des Francs, qui avait fait une halte vers les bouches de
-l'Yssel, commencèrent leur établissement dans la Gaule-Belgique, au
-milieu du cinquième siècle, et s'avancèrent de ville en ville vers
-Lutèce. Ils étaient beaux et nobles, de haute taille, avec les yeux
-bleus et les cheveux blonds; ils avaient l'air doux et intelligent;
-cependant ils dévastaient, ils pillaient, ils tuaient, mais ils ne
-violaient pas. C'était de leur part dédain plutôt que pitié pour les
-populations vaincues. Les moeurs des Francs demeurèrent quelque temps
-intactes, sous la sauvegarde de leur religion et de leurs lois; ils
-eussent dédaigné de se faire Romains ou Gaulois: ils se préservèrent
-ainsi de la souillure de la Prostitution, qui n'avait jamais pénétré,
-ni dans leurs temples d'Irmensul, ni sous leur tente hospitalière, ni
-dans leurs villages fortifiés. La loi salique ne reconnaissait pas de
-courtisane parmi la nation franque.
-
-
-
-
-CHAPITRE II.
-
- SOMMAIRE. --Les Francs. --Les femmes libres et les _serves_.
- --Condition des _ingénues_ ou femmes libres franques. --Condition
- des femmes serves. --La Prostitution légale n'existait pas chez
- les Francs. --Les concubines. --Vie privée des femmes libres.
- --La Prostitution sacrée était inconnue des Francs. --Débauches
- religieuses du mois de février. --Origine de la fête des Fous.
- --Les _stries_ ou sorcières. --L'hospitalité franque. --Condition
- des femmes veuves. --Prix de la virginité d'une Burgonde libre.
- --La pièce de mariage. --Loi protectrice de la pudeur des femmes.
- --_Sorcière_ et _mérétrice_. --_Valet de sorcière_ et _faussaire_.
- --Le code de Rotharis. --_Chouette_ et _corneille_. --L'attentat
- capillaire, l'attouchement libertin et les violences impudiques.
- --Le _marché de Prostitution_. --Rigueur de la loi des Ripuaires
- contre les auteurs de violences impures envers les femmes. --Les
- deux degrés du supplice de la castration. --Lois des barbares
- contre l'adultère. --Loi du Sleswig concernant l'inceste.
- --Jurisprudence des barbares, en matière de Prostitution. --Décret
- de Récarède, roi des Wisigoths.
-
-
-Les Francs, dont le nom ne signifie pas _libre_ dans la langue
-teutonique, mais _fier_ et _indomptable_, comme le mot latin _ferox_
-correspond à _frek_ ou _frenck_, n'avaient point accepté, ainsi
-que les Germains et les Gaulois leurs ancêtres, la domination des
-femmes, et n'accordaient aucune suprématie à ce sexe qu'ils jugeaient
-inférieur au leur. C'est là un des traits distinctifs de la tribu
-franque, qui faisait consister la noblesse dans la force de corps
-et dans l'énergie de l'âme. La femme, chez ces barbares impatients
-de guerre et insouciants de la mort, ne s'entourait pas du prestige
-et du respect religieux qu'on lui attribuait chez les Gaulois et les
-Germains depuis les temps les plus reculés; elle avait conscience
-de sa faiblesse et elle se tenait à l'écart du gouvernement des
-affaires publiques, sous la sujétion paternelle et conjugale. La
-Prostitution, de quelque nature qu'elle fût, n'aurait donc pas eu de
-raison d'être dans une société régie par des lois brutales et cruelles,
-remplie d'habitudes guerrières, ignorante des arts corrupteurs de la
-civilisation, indifférente aux plaisirs de la mollesse, et dédaigneuse
-de toute mésalliance charnelle. Nous verrons tout à l'heure que, si
-la Prostitution existait quelquefois, elle se cachait toujours et ne
-s'avouait pas à elle-même.
-
-La race franque se divisait en deux catégories d'individus: les
-personnes de condition libre, les _ingenui_ des Latins, et les
-esclaves ou serfs, _servi_. Ces derniers descendaient probablement
-d'une population saxonne ou teutonique, que les Sicambres ou Saliens
-avaient réduite en servitude, et qui s'était mêlée avec ses vainqueurs,
-après plusieurs générations. Quoi qu'il en fût, la séparation était
-profondément tranchée entre les femmes libres et les serves. Celles-ci
-appartenaient à un maître, les autres n'appartenaient qu'à leurs
-parents ou à leurs maris. Une femme, fille, mariée ou veuve, n'avait
-jamais la liberté de disposer d'elle-même; elle était, pour ainsi dire,
-en tutelle ou en esclavage. La tribu tout entière pouvait lui demander
-compte de sa conduite, lorsqu'elle n'avait plus à en répondre devant
-un mari ou devant un père. Dans cet état de soumission permanent,
-les _ingénues_ franques n'eussent point osé se livrer à des actes de
-Prostitution, qui les auraient fait descendre au rang des esclaves,
-et celles-ci, ayant chacune son maître et seigneur, ne pouvaient se
-prostituer à tout venant, sans s'exposer à des peines corporelles,
-et sans faire peser gravement sur leurs complices la responsabilité
-de leurs désordres. D'ailleurs, en tous les temps, comme en tous
-les pays, les femmes ne sont que ce que les font les hommes, et les
-Francs, malgré leur courage féroce, leur ardeur belliqueuse et leur
-pétulante vivacité, n'étaient pas très-portés, par tempérament, pour
-la satisfaction des sens. Ils avaient des unions indissolubles, dont le
-but unique était la production des enfants mâles; on comprend que, dans
-ce but, ils eussent volontiers plusieurs concubines à côté de leurs
-femmes; ces concubines, comme le dit expressément le savant dom Bouquet
-(_Histoire des Gaules_, t. II, p. 422, note), n'étaient ordinairement
-que des serves, qui arrivaient par degrés à être honorées à titre
-d'épouse, en passant par les nobles fonctions de mère de famille. Les
-femmes franques vivaient fort retirées dans l'intérieur de leur ménage,
-nourrissant, élevant leurs nombreux enfants, filant le lin et la laine,
-fabriquant les tissus et cousant les vêtements, préparant le lit et la
-table de leurs époux, qu'elles ne suivaient pas à la guerre, ni à la
-chasse, ni dans les assemblées juridiques, ni dans les jeux équestres.
-Elles osaient à peine entr'ouvrir leurs tentes ou regarder de loin,
-entre les palissades de leur fort, pour connaître l'issue du combat, ou
-des joutes, ou de la chasse. Elles vivaient entre elles, s'observant
-et se gardant mutuellement, de telle sorte que la pensée même de
-l'incontinence ne pénétrait pas jusqu'à leur esprit.
-
-Rien non plus dans la religion des Francs ne favorisait la Prostitution
-sacrée. Cette religion était un grossier paganisme qui avait
-prêté des formes horribles et monstrueuses à la représentation des
-éléments naturels, l'eau, le feu, la terre, la tempête, la lune et
-le soleil. Ils n'adoraient pas d'autres dieux et ils leur rendaient
-un culte extravagant, accompagné de chants, de danses, de grimaces,
-de contorsions et de mascarades. On ne sait pas, d'ailleurs, en
-quoi consistait ce culte, que Grégoire de Tours qualifie d'insensé
-(_fanaticis cultibus_), et qui avait laissé diverses superstitions
-dans le christianisme. Par exemple, dans un inventaire des pratiques
-païennes, dressé à la suite du synode de Leptines en Hainaut, l'an
-743, on remarque des débauches du mois de février (_De spurcalibus
-in februario_), dans lesquelles on pourrait reconnaître l'origine
-du carnaval; on lit aussi dans le même inventaire: _De pagano cursu
-quem yrias nominant_. «Aux calendes de janvier, dit l'abbé Desroches,
-dans les _Mémoires de l'Académie de Bruxelles_, les femmes se
-travestissaient en hommes, et les hommes en femmes; d'autres, prenant
-des peaux et des cornes, se transformaient en bêtes: tous couraient
-par les rues, hurlant, sautant et commettant mille extravagances.» Tel
-fut le point de départ de la fameuse fête des Fous, qui subsista dans
-l'Église chrétienne jusqu'au dix-huitième siècle. Enfin, l'_Indiculus_
-des superstitions, qui nous paraissent franques plutôt que gauloises,
-parle des femmes qui commandaient à la lune, et qui dévoraient le
-coeur des hommes. C'étaient les stries ou sorcières, que les Francs
-regardaient comme si redoutables, et qu'ils accusaient d'être
-d'intelligence avec les puissances du mal. Nous prouverons bientôt que
-ces stries, qui habitaient dans les repaires les plus impénétrables
-des forêts, y exerçaient, sous le bénéfice de la terreur qu'elles
-inspiraient, une espèce de Prostitution qu'elles se vantaient de
-pratiquer aussi avec les génies malfaisants.
-
-Les Francs n'avaient pas de respect pour la foi jurée (_familiare
-est ridendo fidem frangere_, dit Flavius Vopiscus), et cependant
-ils étaient fidèles gardiens de l'hospitalité, suivant Salvien.
-Cette hospitalité n'entraînait nullement le commerce de l'hôte, avec
-l'épouse, ou la concubine, ou la servante du lieu; celles-ci évitaient
-même de se montrer, pendant que les deux hôtes buvaient dans la même
-coupe, échangeaient leur poignard ou leurs bracelets, s'animaient à
-des jeux de hasard, et finissaient par dormir dans le même lit. Le
-voyageur qui s'arrêtait dans un camp ou dans un village salien, n'avait
-pas d'autre prétention que de se reposer et d'apaiser sa faim ou sa
-soif, pour être en état de reprendre sa route le lendemain. Ce voyageur
-n'avait donc pas besoin de trouver sur son chemin une récréation
-sensuelle, qui n'eût été qu'une nouvelle fatigue pour lui et qui ne
-figurait pas, d'ailleurs, dans le programme de l'hospitalité franque.
-Il ne demandait rien de plus que d'échapper à la pesante framée et au
-lourd cimeterre de l'ennemi, qu'il avait pu rencontrer sur le champ
-de bataille et qui l'accueillait avec générosité dans ses foyers.
-Non-seulement, le Franc n'exigeait pas la Prostitution de sa femme,
-ou de sa fille, ou de son esclave, au profit de l'hôte qu'il recevait
-comme un frère et un ami; mais encore, il les tenait à distance, et il
-ne leur permettait pas la vue d'un étranger dans la crainte de troubler
-leur pudeur. Les lois des barbares nous prouvent qu'ils étaient
-très-jaloux de la vertu de leurs femmes et qu'ils n'y souffraient pas
-la plus légère atteinte. Le mari, le père et le maître avaient droit
-de vie et de mort sur l'esclave, la fille et l'épouse; on punissait à
-peine les excès d'autorité; par exemple, un mari qui tuait sa femme
-pour en épouser une autre, n'encourait pas d'autre peine, selon les
-anciens capitulaires, que d'être privé de porter ses armes (_armis
-depositis_). Une femme tuée pour crime d'adultère, c'était la loi
-générale, et cette loi n'entraînait ni lenteurs ni hésitations; souvent
-le mari n'attendait pas que le crime eût été commis, et il donnait
-d'abord satisfaction à sa jalousie, avant de savoir si elle était
-fondée ou non. Le capitulaire se contente de désarmer un Franc qui a
-tué sa femme sans raison valable (_sine causa_).
-
-Nous ne saurions trop insister sur un obstacle, qui s'opposait à
-l'exercice de la Prostitution. Une femme ne s'appartenait jamais, pas
-même en devenant veuve; si elle n'avait plus à répondre d'elle-même
-devant ses parents, son mari ou ses enfants, elle restait, en quelque
-sorte, soumise à une servitude commune, attachée à la glèbe du fisc,
-et chacun avait, pour ainsi dire, la surveillance de ses moeurs. Cette
-veuve voulait-elle se remarier en secondes noces, elle devait payer
-une espèce de vectigal ou de rançon au plus proche parent du défunt
-ou au trésor du prince ou roi qu'elle reconnaissait pour seigneur.
-Cette redevance n'était que de trois sous d'or et un denier (_Lex
-sal._, tit. 46, _Reipus_). La loi des Burgondes dit qu'une veuve qui
-aura entretenu volontairement une liaison criminelle avec un homme
-(_quod si mulier vidua cuicumque se non invita sed libidine victa
-sponte miscuerit_) ne pourra réclamer aucuns dommages ni contraindre
-son complice à l'épouser, parce que la Prostitution l'a rendue indigne
-d'avoir, soit un mari, soit un dédommagement pécuniaire. La même loi
-accordait pourtant à la fille d'un Burgonde libre, qui aurait été
-séduite par un barbare ou par un Romain, le droit de réclamer quinze
-sous d'or à son séducteur, comme pour payer sa virginité déflorée;
-mais, ensuite, cette fille demeurait chargée de l'infamie que lui
-infligeait la perte de l'honneur (_illa vero facinoris sui deshonestata
-flagitio, amissi pudoris sustinebit infamiam_). Ces quinze sols d'or,
-que le séducteur délivrait en justice à sa victime ou à sa complice,
-représentaient le prix du mérétricium, et la fille qui osait le
-revendiquer était assimilée à une courtisane. Il paraîtrait cependant
-que la législation des barbares, tout en constatant l'esclavage du
-sexe féminin, reconnaissait que la fille, qui n'avait pas encore connu
-d'homme, était intéressée pour une petite part dans l'abandon qu'elle
-faisait de son corps à un mari; car celui-ci, selon les vieux usages
-de la loi salique, ne contractait mariage avec elle, qu'après lui
-avoir présenté un sol et un denier, comme pour lui payer sa virginité
-d'après un tarif général. Cette pratique nuptiale s'est conservée
-jusqu'à nous, quoiqu'on lui ait donné une interprétation chrétienne,
-dans la cérémonie de la pièce de mariage que les époux font bénir par
-le prêtre avec l'anneau. Ce sol et ce denier, que la femme recevait en
-se mariant, constituaient le prix du seul bien (_præmium_) qu'elle pût
-revendiquer en propre, et dont la cession, quoique souvent contrainte,
-intéressait sa volonté: elle ne possédait, d'ailleurs, ni terres, ni
-rentes, ni droit de succession. La dot, que le mari devait à la femme
-qu'il épousait, n'était que l'engagement de la nourrir, et cette dot
-revenait à la famille de la femme dans le cas où celle-ci mourait.
-Ordinairement, les présents que cette famille acceptait de l'époux
-futur qu'elle agréait, représentaient une espèce de marché dans lequel
-la femme n'était qu'une marchandise passive. Le mariage, ainsi fait par
-des parents ou des maîtres avides, avait un caractère de lénocinium
-sauvage où la part de la femme (un sol et un denier) se trouvait
-garantie par la loi.
-
-Le code des barbares protégeait les femmes dans tous les cas où leur
-pudeur pouvait recevoir une atteinte; mais les femmes, pour avoir
-droit à cette protection permanente, devaient la mériter par leur
-conduite décente et honorable. Nous avons tout lieu de supposer que
-les sorcières et les débauchées ne jouissaient pas du bénéfice de la
-loi protectrice et n'avaient aucun titre pour prétendre au respect
-de chacun. Il résulte d'un article de la loi salique, qu'on était
-admis à faire la preuve de l'indignité de toute femme qui se disait
-offensée, et qui venait invoquer l'appui du juge. Cette enquête sur
-la moralité des parties entraînait certainement la jurisprudence
-pour le fait d'injures, et la plainte était quelquefois arrêtée par
-la peur des informations et des témoignages. Voici le texte de la
-loi salique, dans lequel nous croyons voir que le délit d'injures à
-l'égard d'une femme était subordonné à la condition et aux moeurs de
-cette femme, en sorte qu'elle fût toujours prête à justifier de son
-genre de vie: «Si quelqu'un a traité de _strie_ ou de _mérétrice_ une
-femme de race noble, et qu'il ne puisse la convaincre du fait (_si quis
-mulierem ingenuam striam clamaverit aut meretricem et convincere non
-poterit_), il sera condamné à payer 7,500 deniers ou 187 sous d'or.»
-Il est clair, d'après cet article, que quiconque était accusé d'avoir
-injurié et outragé une femme, de quelque manière que ce fût, pouvait
-se défendre, en prétendant que cette femme se trouvait, comme sorcière
-ou mérétrice, indigne de profiter des avantages de la loi, attendu
-qu'une femme exerçant un métier déshonnête et criminel ne pouvait
-être outragée en aucun cas. Il faut aussi remarquer que les injures
-les plus graves qu'on pût adresser à une femme libre étaient celles
-de _sorcière_ et de _courtisane_. L'énormité de l'amende que devait
-payer l'auteur de l'outrage, sans doute à la femme qui l'avait reçu,
-prouve que les Francs ne méprisaient rien tant que les sorcières et les
-femmes débauchées. Quant à la manière dont se faisait la preuve, nous
-ne pouvons que fonder nos hypothèses sur les habitudes judiciaires de
-la race franque, qui admettait le serment, le combat singulier et les
-témoins, pour établir un fait vis-à-vis du magistrat.
-
-Il y a plusieurs versions de la loi salique rédigées à diverses époques
-et chez différentes tribus; dans toutes ces rédactions, le titre _De
-heburgio_ (XXXIII), qui renferme des dispositions si sévères au sujet
-des deux plus cruelles injures qu'une femme eût à redouter, présente
-certaines variantes dans la quotité de l'amende, qui paraît avoir
-diminué à mesure qu'on attacha moins d'horreur à la qualification
-de _sorcière_ et à celle de _courtisane_. Ainsi, dans la loi salique
-modifiée par Charlemagne, l'amende de 7,500 deniers est réduite à 800,
-et même à 600 dans un autre code de cette même loi. Ce n'est donc
-plus que 45 sous d'or, suivant un ancien manuscrit et même 15 sous
-d'or, suivant un autre, que valait l'injure de _courtisane_, adressée
-à une femme ingénue, soit par une femme, soit par un homme. Mais nous
-renonçons à donner une appréciation exacte de l'importance de cette
-amende, à cause des variations continuelles de la valeur monétaire.
-Tout ce qu'il nous est possible de faire, c'est de constater, par un
-rapprochement, qu'une amende de 7,500 deniers, formant 187 sous d'or
-était considérable; car une sorcière ou strie, convaincue d'avoir
-mangé de la chair humaine (_si stria hominem comederit_), n'avait à
-payer qu'une amende de 800 deniers ou 20 sous d'or. La loi salique ne
-reconnaissait, pour les hommes, que deux injures équivalant à celles
-de _strie_ et de _mérétrice_ pour les femmes; mais la pénalité de ces
-injures n'était pas si forte, sans doute, parce qu'elles étaient plus
-fréquentes: la première, _chervioburgus_ ou _strioportius_, signifiait
-_valet de sorcière_, elle encourait une amende de 2,500 deniers ou
-62 sous et demi; la seconde, que nous rencontrons seulement dans la
-loi salique corrigée par Charlemagne, paraît être analogue à notre
-mot _faussaire_, car _falsator_ s'entendait surtout d'un parjure qui
-faisait un faux serment. Un article de la loi salique carlovingienne
-met presque au même tarif l'injure de _falsator_ et celle de
-_meretrix_, en taxant la première à 600 deniers ou 15 sous d'or: _Si
-quis alterum falsatorem et mulier alteram meretricem clamaverit_. Quant
-au _strioportius_, qui jouait un rôle horrible dans les mystères de
-la Prostitution magique: on ne l'accusait pas seulement de porter le
-chaudron au sabbat des sorcières et à leur infernale cuisine (_illum
-qui inium dicitur portasseubit strias cocinant_, selon un texte de
-la loi salique); on lui attribuait le pouvoir de servir de monture
-à ces infâmes, pour les transporter à leurs assemblées nocturnes à
-travers l'espace. La sorcière n'était pas toujours juchée sur les
-épaules de son valet complaisant; elle le tenait parfois embrassé, et
-parfois encore elle se suspendait à la queue du personnage changé en
-chien ou en pourceau. Enfin, on avait vu dans les airs passer comme
-une flèche un _chervioburgus_ portant deux ou trois stries, qui le
-chevauchaient en guise de manche à balai. Ces diverses sortes d'injures
-étaient d'une nature si atroce, qu'on ne les avait pas rangées dans la
-catégorie des convices ordinaires (_convicia_), et qu'on les comprenait
-sous la dénomination d'_heburgium_, qui voulait dire un véritable
-empoisonnement et qui ne serait pas suffisamment rendue par le mot
-_calomnie_.
-
-Tous les législateurs barbares étaient, d'ailleurs, absolument d'accord
-sur le caractère de l'injure qu'on faisait à une femme libre en la
-traitant de courtisane, mais tous aussi reconnaissaient à l'insulteur
-le droit de prouver la vérité de son allégation. Le texte de la loi
-salique est très-bref et très-obscur cependant sur ce point; et, pour
-l'interpréter, en lui donnant quelques développements nécessaires,
-nous avons dans les lois lombardes de Rotharis un chapitre qui
-renferme assurément toute la législation des Francs à l'égard du
-_heburgium_. Rotharis, qui publia son code en 643, l'avait puisé dans
-les lois barbares et notamment dans la loi salique, qu'il n'a fait
-souvent qu'éclaircir et commenter. Suivant le code de Rotharis, si
-quelqu'un avait appelé à haute voix une fille ou femme libre _strie
-ou prostituée_ (_fornicariam aut strigam_) il devait faire amende
-honorable ou prouver son dire. Dans le premier cas, assisté de douze
-témoins qui se portaient garants de son serment, il jurait n'avoir
-proféré cette horrible injure (_nefandum crimen_), que dans un accès
-d'emportement et sans être autorisé à en soutenir la justice; en
-conséquence, pour se punir lui-même de son incontinence de langue, il
-payait une amende de 20 sous d'or, et il s'engageait à ne pas réitérer
-une semblable calomnie. Mais, au contraire, si l'auteur de l'outrage
-persistait dans son accusation et prétendait qu'il pourrait la prouver,
-alors il était admis au jugement de Dieu et il devait combattre le
-champion que lui opposait la femme injuriée. Le combat prouvait-il,
-par son issue, que la malheureuse était digne du nom de _strie_ ou
-de _prostituée_, c'était elle qui payait une amende de 20 sous d'or.
-Autrement, si le champion de cette femme remportait la victoire,
-le vaincu, pour racheter sa vie, avait à fournir une composition
-pécuniaire qui variait suivant la naissance et la condition de la femme
-qu'il avait insultée à tort. (Voy. le _Recueil des lois des barbares_,
-publié par Paul Canciani, t. I, p. 79.) Dans la loi salique, cette
-injure (_meretrix_), dirigée contre une femme libre, s'appelait dans la
-langue rustique _extrabo_, que les scholiastes ont essayé de traduire
-en saxon par _entroga_, qui n'a pas de sens.
-
-Les autres injures qu'on pouvait proférer contre une femme de bien
-et qui n'avaient pas besoin de preuve, ne sont pas spécifiées dans
-la loi salique: celle de _chouette_ ou _corneille_, qui y est seule
-précisée, correspond à l'injure de _strie_, parce que les sorcières
-ne vaquaient que la nuit à leurs oeuvres de maléfice. Quant à
-l'expression de _strie_, comme ayant rapport à celle de _prostituée_,
-elle s'appliquait surtout aux vieilles femmes qu'on soupçonnait d'aller
-au sabbat, où se pratiquaient, sous l'invocation des puissances du
-mal, mille débauches immondes, que nous verrons se perpétuer dans
-les débauches de la magie. Mais ce n'était pas tant des injures
-verbales que des injures matérielles, que la loi salique s'était
-occupée dans l'intérêt du sexe féminin. Ces injures se rattachent à
-trois catégories principales, qu'on peut désigner ainsi: l'attentat
-capillaire, l'attouchement libertin et les violences impudiques. On
-sait que la chevelure, chez une femme aussi bien que chez un homme de
-race franque, avait un caractère sacré et inviolable. Il en coûtait
-moins cher de tuer une femme grosse, d'un coup de pied ou d'un coup
-de poing, que de la décoiffer. En effet, si la femme enceinte mourait
-des suites d'un coup qu'on lui aurait donné dans le ventre, l'auteur
-du meurtre n'était taxé qu'à 22 sous d'or, tandis qu'on avait 30 sous
-à payer pour avoir dérangé la coiffure d'une femme et fait tomber ses
-cheveux épars sur ses épaules (_si vitta sua solverit aut capilli ad
-scapula sua tangant_); mais on en était quitte pour 15 sous, quand
-on avait simplement décoiffé cette femme, de façon que sa coiffe fût
-tombée à terre. Les attouchements étaient soumis à des amendes très-peu
-encourageantes. Un homme libre qui serrait (_instrinxerit_) la main ou
-le doigt d'une femme libre, était taxé à 600 deniers ou 15 sous d'or;
-s'il l'arrêtait par le bras (_destrinxerit_), 1,200 deniers ou 30 sous;
-s'il lui pressait (_strinxerit_) le bras au-dessus du coude, 1,400
-deniers ou 35 sous; si, enfin, il lui touchait la gorge (_mamillas
-capulaverit_), 1,800 deniers ou 45 sous d'or. C'était là une fantaisie
-qui coûtait deux fois autant que la mort d'une femme grosse, et celui
-qui n'avait pas la somme exigée par la loi perdait le nez, ou les
-oreilles, ou davantage. Cependant il y a de telles différences dans
-les tarifs des amendes indiquées par les textes de la loi salique,
-qu'il faut constater l'impossibilité de les accorder ensemble ou de les
-expliquer d'une manière satisfaisante. Ainsi, dans une rédaction qui
-pourrait bien être la plus ancienne, le meurtre d'une femme grosse,
-qui succombe aux mauvais traitements qu'on lui a fait souffrir en la
-battant (_trabattit_), entraîne une composition de 28,000 deniers,
-estimés 700 sous d'or. Si l'enfant seul mourait dans le ventre de sa
-mère, l'amende était encore de 8,000 deniers ou 200 sous.
-
-Le viol devait être fort rare chez les peuples teutoniques, qui
-n'étaient pas trop sujets aux emportements des sens. Il ne laisse
-pas que d'avoir sa place dans les lois barbares et de menacer d'une
-pénalité redoutable les libertins qui ne se sentiraient pas retenus
-par le respect de la femme d'autrui. Si une fiancée (_druthe_, en
-saxon), allant rejoindre son mari, était rencontrée en route par un
-homme, et que celui-ci la connût par force, l'auteur de cet attentat
-ne pouvait être reçu à composition que moyennant 8,000 deniers ou 200
-sous. (_Si quis puellam sponsatam ducentem ad maritum et eam in viâ
-aliquis adsalierit et cum ipsâ violenter moechatus fuerit._) Cette
-composition s'appelait dans la langue rustique _changichaldo_, qui veut
-dire _marché de prostitution_. S'il était reconnu que cette fiancée
-avait cédé de bonne volonté, elle perdait son _ingénuité_, quand elle
-appartenait à une condition libre. L'amende ne s'élevait pas plus
-haut, lorsqu'un homme, voyageant de compagnie avec une femme libre,
-avait tenté de lui faire violence (_adsalierit et vim ille inferre
-præsumpserit_). Malheur au coupable, s'il n'était pas libre et si le
-titre d'_ingénu_ ne parlait pas en sa faveur: esclave ou affranchi,
-il était châtré ou mis à mort. La loi des Ripuaires est encore plus
-rigoureuse que la loi salique contre les auteurs de violences impures
-envers les femmes. L'enlèvement d'une femme libre par un esclave
-n'admettait pas de composition pécuniaire. Le ravisseur noble payait
-200 sous. Un esclave qui avait séduit la servante d'autrui et qui
-causait sa mort (la loi ripuaire ne dit pas comment), subissait la
-castration ou se rachetait avec 6 sous d'or; si la servante n'était
-pas morte des suites de la séduction, l'esclave recevait 120 coups de
-fouet, ou payait 120 deniers au propriétaire de cette servante qu'il
-s'était indûment appropriée. Le supplice de la castration, qui reparaît
-si souvent dans les codes des barbares, se pratiquait à deux degrés
-constituant deux natures de pénalité: ici, ablation des testicules;
-là, enlèvement complet du membre viril. On ne doit pas croire que
-le patient, dans l'un ou l'autre cas, succombât fréquemment à cette
-affreuse mutilation, qui serait aujourd'hui presque constamment suivie
-de mort. Les opérateurs étaient si habiles et les victimes si robustes,
-que la castration n'entraînait aucun accident et que la guérison ne se
-faisait pas même longtemps attendre.
-
-Quant à l'adultère, il était puni chez les barbares avec une
-impitoyable sévérité; mais il ne faudrait pas induire de cette
-sévérité, que les peuples qui l'appliquaient eussent une idée bien
-juste de ce crime au point de vue moral et social. Le barbare,
-Wisigoth, Burgonde, Ripuaire ou Franc, ne voyait dans l'adultère qu'un
-vol charnel et un attentat à la possession d'un objet légitimement
-acquis. Le vol de 40 deniers, d'après la loi salique, infligeait à un
-homme libre la castration ou une amende de 6 sous d'or; le vol d'une
-femme à son mari, dans la loi des Ripuaires, exigeait une composition
-de 220 sous d'or. Si une femme, pendant l'absence de son mari, qu'elle
-pouvait supposer mort, formait une liaison concubinaire avec un autre
-homme, et que le premier mari revînt tout à coup, il avait le droit,
-selon le code des Wisigoths, de disposer à son gré de sa femme et du
-successeur qu'elle lui avait donné: il était maître de les vendre, ou
-de les tuer, ou de leur faire grâce. La loi des Ripuaires, au titre
-_De forbattudo_, fait un tableau effrayant de la vengeance qu'un
-mari pouvait exercer contre son heureux rival, en prétextant le cas
-de légitime défense. S'il avait surpris sa femme en flagrant délit
-d'adultère, et si l'auteur du crime faisait mine de résister, l'époux
-insulté avait le droit de tuer cet homme qui lui volait son honneur:
-après quoi, appelant des témoins, il mettait le cadavre sur une claie
-et le traînait dans un carrefour de la cité, où il s'établissait
-pendant quarante jours à côté de sa victime. Il racontait, à tous ceux
-qui l'interrogeaient, dans quelles circonstances il avait commis ce
-meurtre, et il en proclamait la justice. Au bout de quarante jours
-révolus, il rendait le cadavre à la famille du mort, et il allait jurer
-devant le juge, qu'il avait tué à son corps défendant un homme qui
-l'eût tué lui-même, et qui déjà le frappait au lieu de tomber à ses
-pieds pour lui demander grâce. Le père avait également le droit d'ôter
-la vie à un homme qu'il surprenait déshonorant sa fille. S'il ne le
-tuait pas sur la place, la loi salique appelait _theoctidia_ la prise
-de possession d'une fille _ingénue_, sans le consentement de ses père
-et mère: l'homme qui s'était contenté d'obtenir l'agrément de cette
-fille, payait à ses parents une amende de 1,800 deniers ou 45 sous
-d'or. Mais la loi ne dit pas si, l'amende soldée, il avait acheté par
-là l'autorisation de continuer ses rapports illégitimes avec la fille,
-ou bien s'il était forcé d'épouser celle-ci et de la prendre avec lui.
-La loi des Burgondes paraît suppléer au silence de la loi salique à
-cet égard, en disant qu'une femme qui sera entrée librement et de son
-propre mouvement dans la demeure d'un homme (_ad viri cortem_), et
-qui aura cohabité de son plein gré avec cet homme, ne le retiendra
-pas malgré lui dans cette espèce d'adultère (_is cui adulterii
-dicitur societate permixta_): il n'aura qu'à payer aux parents de la
-femme l'impôt nuptial (_nuptiale pretium_), et il sera libre ensuite
-d'épouser qui bon lui semblera, sans avoir rien à craindre.
-
-On ne trouve dans la loi salique aucune règle spéciale qui concerne
-la Prostitution proprement dite; mais, d'après la législation des
-barbares, on peut affirmer qu'elle n'était nulle part tolérée, aux
-époques reculées de notre histoire, et qu'elle n'avait qu'à se cacher
-ou à s'enfuir aussitôt qu'elle avait été signalée dans un camp ou
-dans un village de ces peuples austères et sauvages. L'ancien droit
-du Sleswig, dans lequel celui des Francs Sicambres et Saliens semble
-s'être conservé, nous apprend que l'inceste n'était plus atteint par
-la loi, lorsqu'il avait été commis avec une femme débauchée. Celle-là
-seule qui n'était pas infâme et qui n'avait point vendu son corps
-(_quæ prius scortum non fecerit, nec infamis fuerit_), appartenait à
-la famille et devait garder intacts ses liens de parenté; celle, au
-contraire, qui s'était livrée à tous, avait été, par cela même, mise
-hors la loi. (Voy. l'_Histoire du droit danois_, par Peter Kofodancher,
-1776, in-4o, tom. II, p. 5.) L'ancien droit des Goths, qui se rattache
-aussi à la loi salique, constate que la femme convaincue du fait de
-Prostitution était expulsée de la cité, comme indigne de faire partie
-d'une ghilde, et cette expulsion honteuse, dit le commentateur (J.-O.
-Stiernook, dans son livre _De jure Sueonum et Gothorum vetusto_,
-1672, pag. 321), était une peine suffisante pour faire expier à une
-courtisane la turpitude de sa profession et l'infamie de sa vie.
-La loi des Ripuaires ne prononce pas le bannissement de la fille
-_ingénue_ qui s'abandonnait à plusieurs hommes; mais celui qui était
-surpris avec elle (_si quis cum ingenuâ puellâ moechatus fuerit_)
-payait pour les autres et n'en était pas quitte à moins de l'amende
-énorme de cinquante sous d'or; cette amende revenait évidemment au
-chef de la tribu ou _roi_. Nous pensons que la jurisprudence des
-barbares en matière de Prostitution est formelle dans la loi des
-Wisigoths, où un décret du roi Récarède, qui monta sur le trône en
-586, interdit d'une façon absolue la Prostitution sous des peines
-sévères. Récarède était catholique, et ses décrets furent sans doute
-soumis aux évêques qui avaient immiscé la puissance ecclésiastique dans
-tous les pouvoirs temporels et qui tenaient en tutelle les souverains
-qu'ils avaient convertis; mais nous avons vu, par les conciles, que
-l'Église catholique se conformait à la législation romaine sur beaucoup
-de points moraux et fermait les yeux notamment sur la Prostitution
-publique. Les lois des barbares, au contraire, n'admettaient pas cette
-tolérance corruptrice et poursuivaient impitoyablement les femmes de
-mauvaise vie qui déshonoraient toute une cité où elles avaient leur
-résidence et leurs ignobles habitudes.
-
-Le décret de Récarède est très-développé et très-explicite; on peut le
-considérer comme le code général de la Prostitution chez les barbares,
-chez les Francs de Belgique, ainsi que chez les Wisigoths d'Espagne.
-Si une fille ou une femme de condition libre, exerçant publiquement
-la Prostitution dans la cité, était reconnue prostituée (_meretrix
-agnoscatur_) et avait été prise souvent en flagrant délit d'adultère;
-si cette malheureuse, sans aucune pudeur, entretenait des relations
-illicites avec plusieurs hommes, suivant la coutume de son vil métier,
-elle devait être arrêtée par ordre du conseil de ville et chassée de
-la cité, en présence de tout le peuple, après avoir reçu publiquement
-trois cents coups de fouet. Il lui était enjoint de ne plus se laisser
-prendre à l'avenir dans l'exercice de la Prostitution, et l'entrée
-de la cité lui était à jamais fermée. Osait-elle y reparaître et y
-recommencer son genre de vie, le conseil de ville lui faisait donner
-de nouveau trois cents coups de fouet et la mettait en servage chez
-quelque pauvre homme, qui la tenait sous une rigide surveillance et
-qui l'empêchait de se promener par la ville. Arrivait-il que cette
-impudique s'adonnât à la débauche, de l'aveu de son père ou de sa
-mère, tellement que ses vénales amours procurassent à ses parents les
-moyens de vivre, ce père ou cette mère infâme, qui se nourrissait du
-déshonneur de sa fille (_pro hac iniquâ conscientiâ_), avait cent coups
-de fouet à recevoir.
-
-Toute servante qui avait des moeurs dissolues recevait trois cents
-coups de fouet, et, après avoir été rasée, par ordre du juge, était
-rendue à son maître, qui se voyait forcé de l'éloigner de la cité et
-de la tenir en lieu sûr pour l'empêcher de revenir jamais. Dans le cas
-où ce maître ne voudrait pas vendre cette servante et lui permettrait
-de rentrer dans la cité, il serait condamné lui-même à recevoir
-publiquement trois cents coups de fouet; puis, son esclave deviendrait
-la propriété de quelque pauvre citoyen, au choix du roi ou du juge ou
-du comte, et le nouveau maître de cette femme vagabonde aurait soin de
-l'empêcher de reparaître sur le théâtre de ses prostitutions. Mais,
-dans le cas où il serait arrivé que cette servante se prostituerait
-au profit de son maître (_adquirens per fornicationem pecuniam domino
-suo_), le maître partagerait la honte et la peine de son esclave, en
-recevant trois cents coups de fouet. On devait traiter avec la même
-rigueur les femmes communes qui seraient arrêtées dans les villages et
-les bourgs et qu'on pourrait convaincre d'habitude de libertinage.
-
-Le juge qui, par négligence ou par corruption, se dispensait de
-faire exécuter le décret de Récarède, encourait lui-même, outre sa
-destitution, un rigoureux châtiment, et se voyait condamné par le
-conseil de ville à recevoir cent coups de fouet et à payer 30 sous
-d'amende à son successeur.
-
-
-
-
-CHAPITRE III.
-
- SOMMAIRE. --Les Francs, vainqueurs des Gaules, ne subirent pas
- l'influence de la corruption gallo-romaine. --Conversion de Clovis.
- --Formation de la société française. --État de la Prostitution sous
- les Mérovingiens. --Les Gynécées. --La Prostitution concubinaire.
- --Portrait physique et moral des Francs. --Divinités génératrices
- des Francs. --_Fréa_ ou _Frigga_, femme de Wodan. --_Liber_
- et _Libera_. --État moral des Francs après leur conversion au
- christianisme. --Les nobles. --Les plébéiens. --Efforts du clergé
- gaulois pour moraliser les Francs. --Condition des femmes franques.
- --Les mariages saliques. --Le _présent du matin_. --Abaissement
- volontaire des Franques vis-à-vis de leurs maris. --La _quenouille_
- et l'_épée_. --Multiplicité des alliances concubinaires sous les
- rois de la première race. --Tolérance forcée de l'Église au sujet
- des servantes concubines. --Les différents degrés d'association
- conjugale. --Le _demi-mariage_ et le _mariage de la main gauche_.
- --État de la famille en France. --Les _bâtards de la maison_.
- --Description d'un _gynécée_ franc. --Origine des sérails du
- mahométisme. --Les gynécées des Romains de l'empire d'Orient.
- --Gynécées des rois mérovingiens et carlovingiens. --Capitulaires
- de Charlemagne. --Des différentes catégories de gynécées.
-
-
-Les Francs, qui s'avançaient pas à pas dans les Gaules depuis le
-milieu du cinquième siècle, ne se confondirent pas d'abord avec les
-Gallo-Romains qu'ils soumettaient à leur domination; ils conservèrent
-leurs moeurs, leur religion et leurs usages, sans se laisser influencer
-par le contact de la civilisation brillante et voluptueuse qu'ils
-rencontraient dans les cités conquises; ils dédaignaient tout ce qui
-ne leur venait pas de leurs ancêtres, et ils paraissaient vouloir
-garder leur sauvage individualité, parmi les différentes races,
-les différentes religions et les différents États politiques qui
-s'étaient agglomérés sur le territoire des Gaules. Mais, en même
-temps, ils n'essayèrent pas de changer rien au genre de vie et au
-caractère des premiers possesseurs du sol; ils ne leur imposèrent
-aucune contrainte d'imitation; ils ne daignèrent seulement pas leur
-faire subir l'influence du voisinage et de l'exemple. La démarcation
-restait si nettement tranchée entre les Gallo-Romains et les Barbares,
-que, dans tous les pays où s'était établie la domination franque,
-on avait mis en usage la loi salique vis-à-vis du code théodosien,
-qui fut en usage dans les Gaules aussi longtemps que dans les restes
-de l'empire romain. Les deux législations, qui avaient force de loi
-réciproquement sur les vainqueurs et les vaincus, formaient un code
-spécial de _lois mondaines_ (_lex mundana_), dans lequel chacun
-trouvait son droit, suivant son origine. Plus tard, le code de Théodose
-fut remplacé par celui d'Alaric II, roi des Wisigoths, et ensuite par
-celui de l'empereur Justinien pour la jurisprudence romaine; quant à
-la jurisprudence barbare, on ne fit qu'ajouter à la loi salique les
-lois des Allemands, des Bavarois et des Ripuaires. Ce rapprochement
-de deux jurisprudences si diverses et si opposées témoigne assez que
-les Francs n'avaient nullement prétendu soumettre à leur code national
-les populations avec lesquelles ils évitaient de se mêler; on voit
-aussi, par là, qu'ils n'acceptaient pas davantage pour leur compte
-l'autorité des lois usuelles de leurs esclaves ou serfs. Il est donc
-certain que la Prostitution, qui avait un régime légal dans les villes
-gallo-romaines, continua d'y subsister avec les mêmes conditions, après
-la conquête des Francs, sans arriver à corrompre l'austérité rude et
-fière de ces conquérants.
-
-Les principaux chefs des tribus franques avaient été appelés dans
-les Gaules par les évêques catholiques, qui préféraient garder
-leur autorité sous les barbares, que de céder leur siége épiscopal
-à l'arianisme protégé par les municipes romains. Ces chefs francs
-ne firent que se conformer à un traité secret, contracté avec les
-membres influents du clergé gaulois, en respectant les églises, les
-monastères et le culte chrétien. Ils ne séjournaient pas avec leurs
-hordes guerrières dans l'intérieur des cités qu'ils avaient prises de
-vive force ou qui leur avaient ouvert les portes: ils se logeaient
-autour de ces cités, dans des villages, dans des fermes, dans des
-camps fortifiés, dans l'enceinte de leurs chariots chargés de butin;
-ils étaient toujours prêts à se mettre en campagne et à recommencer
-la guerre; ils vivaient isolés et fuyaient toute relation d'habitude
-avec les indigènes gaulois et les colons romains. La fusion des races
-et des moeurs ne fut déterminée que par la conversion de Clovis et
-de ses Sicambres au christianisme. Alors, les Francs songèrent à se
-fixer dans la Neustrie et l'Austrasie; alors le partage des terres
-et des hommes de corps, au profit des chefs de la nation franque,
-créa une société nouvelle, qui ne tarda pas à envelopper la société
-gallo-romaine et à l'absorber tout entière. Les Francs, en devenant
-chrétiens, devinrent aussi Gaulois et Romains, sans perdre toutefois
-le cachet de leur naissance et sans cesser d'être barbares. Pendant
-plus de deux siècles, se développa lentement, sous les auspices des
-institutions mérovingiennes, cette société française, composée de tant
-d'éléments divers et portant avec soi les germes de la civilisation
-chrétienne. Depuis Clovis jusqu'à Charlemagne, les évêques furent les
-véritables législateurs, et le code ecclésiastique domina le code de
-Justinien et les lois teutoniques. La Prostitution, condamnée par
-l'Église, n'avait pas de cours régulier et légal; les désordres de
-l'incontinence n'en étaient que plus indomptables et plus audacieux.
-Il n'y avait point, à proprement parler, de courtisanes, de prostituées
-exerçant ce honteux métier, dans les villes gouvernées par les évêques,
-mais il y eut partout, dans chaque fief (_feudum_), dans chaque demeure
-rurale (_mansio_), une espèce de sérail, un gynécée, dans lequel les
-femmes libres ou serves travaillaient au fuseau ou à l'aiguille, et
-où le maître trouvait des plaisirs faciles et une émulation toujours
-complaisante à les servir. Ce fut la Prostitution concubinaire qui
-remplaça toute autre Prostitution, jusqu'à ce que le mariage se fût
-délivré des scandales parasites qui le déshonoraient.
-
-Les Francs, nous l'avons déjà dit, ne savaient ce que c'était que la
-sensualité, quand ils descendirent dans les Gaules; ils n'usaient de
-leurs femmes que pour avoir des enfants, et c'était pour eux accomplir
-un pieux devoir que de donner beaucoup de combattants à leur tribu;
-car, suivant les paroles du sophiste Libanius dans son discours à
-l'empereur Constantin, «ils mettent tout leur bonheur dans la guerre,
-qui semble leur véritable élément: le repos leur est insupportable;
-jamais leurs voisins n'ont pu les décider ni les contraindre à vivre
-tranquilles. Ces barbares sont occupés jour et nuit à méditer des
-invasions.» Ils n'avaient donc pas le loisir de penser aux énervantes
-récréations de la volupté, eux dont les moeurs, au dire d'Eusèbe (_Vie
-de Constantin_, liv. I, ch. 25), ressemblaient à celles des bêtes
-féroces. Sidoine Apollinaire ne les peint pas sous des couleurs moins
-terribles: «Leur amour pour la guerre devance les années. S'ils sont
-accablés par le nombre ou par le désavantage de la position, ils cèdent
-à la mort et non à la crainte. Ils semblent invincibles, même dans
-leur défaite, et leur vie s'éteint avant leur courage.» Ils n'avaient
-aucune propension naturelle aux molles distractions de l'amour; «ils
-ne se souciaient pas d'aimer ni d'être aimés par leurs femmes,» dit
-Tacite en parlant des Germains, qui ne différaient pas des Francs du
-cinquième siècle; ils se piquaient seulement de se rendre redoutables
-et de paraître plus grands, plus hideux, plus étranges, aux yeux de
-leurs ennemis. Voilà pourquoi ils teignaient en rouge leurs cheveux
-blonds, qui, rasés derrière la nuque et ramenés du sommet de la tête
-au front, tombaient par-devant en longues tresses ou se retroussaient
-en panache au-dessus du crâne. Cette abondance de cheveux était un
-emblème de leur force physique et un privilége de leur race; ils
-s'intitulaient _guerriers chevelus_ et ils ne gardaient de leur
-barbe que des moustaches effilées qui descendaient souvent en pleine
-poitrine. Quant à leur costume ordinaire, il n'était pas fait pour
-une vie oisive et voluptueuse: d'étroits habits en cuir de cerf ou de
-daim serraient leurs membres vigoureux, et se prêtaient à tous leurs
-mouvements souples et agiles; un large baudrier soutenait une épée
-recourbée qu'on nommait _scramasax_, et une hache à deux tranchants
-pendait à leur ceinture; ils ne quittaient pas même leurs armes, dans
-les festins nocturnes où la bière remplissait leurs coupes en terre
-noire ou rouge, chaque fois qu'ils répétaient le refrain d'un de leurs
-chants de guerre. Ils arrivaient toujours ivres dans le lit d'une de
-leurs épouses ou de leurs servantes, et ils ne manquaient pas d'en
-sortir, avant qu'il fît jour, comme s'ils avaient honte de voir un
-ariman (_heere man_, homme de guerre) dans les bras d'une femme.
-
-Cependant les Francs avaient une divinité qui présidait aux mariages ou
-plutôt à la génération: c'était Fréa ou Frigga, femme de Wodan, l'Odin
-des Scandinaves, le dieu de la guerre et du carnage. Elle réparait
-les maux causés par son farouche époux; elle donnait la vie, après que
-celui-ci avait donné la mort; elle départait aux braves le repos et la
-volupté (_pacem voluptatemque largiens mortalibus_, dit Adam de Brême,
-dans son _Histoire ecclésiastique_). Adam de Brême ajoute que les
-adorateurs de cette Vénus du Nord la représentaient sous la forme d'un
-monstrueux phallus (_cujus etiam simulacrum ingenti Priapo_), mais on
-ne cite aucun autre témoignage à l'appui de cette bizarre configuration
-de la déesse Fréa, et nous serions fort embarrassé de justifier par des
-autorités anciennes la présence du phallus dans la religion des Francs.
-Quoi qu'il en soit, ce phallus n'était pas le symbole du libertinage
-et des passions obscènes: il ne figurait pas autre chose que l'acte
-divin de la génération, et il caractérisait la nature créatrice. On
-doit peut-être rapporter au culte de Fréa, plutôt qu'à celui de Priape,
-la plupart des traditions phalliques qui étaient fort répandues dans
-les contrées où les Francs ont séjourné, et il faudrait voir ainsi
-la Vénus du Nord, dans les idoles, dans les pierres levées, dans les
-troncs d'arbre taillés à la serpe, dans les attributs de Priape, que
-les villageois respectèrent et adorèrent jusqu'au neuvième siècle. On
-a découvert, dans les ruines de plusieurs stations franques au bord du
-Rhin, un grand nombre de phallus en bronze et en ivoire qui devaient
-être des offrandes commémoratives présentées à Fréa par les femmes
-plutôt que par les hommes. Ce n'est que dans l'idolâtrie des Phéniciens
-qu'on trouve Vénus ou la nature femelle symbolisée par un phallus. A
-la fin du quatrième siècle, lorsque la déesse Fréa, honorée par les
-Francs de l'Yssel, pouvait avoir introduit une nouvelle espèce de
-Vénus dans le paganisme romain, on dédia des chapelles à deux divinités
-qui étaient peut-être d'origine franque, et que saint Augustin, dans
-sa _Cité de Dieu_, nous montre comme concourant l'une et l'autre à
-l'acte le plus secret de la génération. C'étaient Liber et Libera qui
-occupaient le même temple, où la partie sexuelle de l'homme se voyait
-placée à côté de celle de la femme, en guise de simulacre de ces
-divinités qu'on nommait le _père_ et la _mère_. Saint Augustin cite un
-singulier passage de Varron au sujet des attributions de Liber et de
-Libera, que nous n'hésitons pas à reconnaître dans la Fréa des Francs:
-_Liberum a Liberamento appellatum volunt, quod mares in coeundo, per
-ejus beneficium, emissis seminibus, liberentur. Hoc idem in feminis
-agere Liberam, quam etiam Venerem putant, quod et ipsas perhibeant
-semina emittere, et ob hoc Libero eamdem virilem corporis partem in
-templo poni, femineam Liberæ._
-
-Mais Clovis, baptisé par saint Remy, renversa les idoles qu'il avait
-adorées, et les Francs, à son exemple, se firent baptiser à l'envi, en
-renonçant aux dieux de leurs ancêtres. Leur catholicisme fut longtemps
-aussi grossier que l'avait été leur idolâtrie; ils ne comprenaient ni
-le dogme, ni la morale de la religion, qu'ils avaient embrassée, et
-qui se bornait pour eux à certaines pratiques, à certaines cérémonies.
-Toutefois, les évêques se servirent avec succès de l'autorité
-ecclésiastique, pour adoucir et corriger les moeurs des farouches
-Sicambres: ils étaient sans cesse en lutte contre ces barbares qui
-ne connaissaient d'autre loi que leurs instincts et leurs passions
-brutales; ils procédaient par l'excommunication, et ils s'exposaient à
-des injures, à de mauvais traitements, même à la mort, en tenant tête à
-leurs néophytes, qui s'abandonnaient avec une fougue sauvage à tous les
-excès, et qui se jouaient surtout du sacrement du mariage. Les rois,
-comme les leudes et les lètes, avaient une quantité de concubines qui
-se succédaient l'une à l'autre, et qui quelquefois avaient un règne
-simultané. Or, l'Église, en se fondant sur le sentiment unanime des
-conciles, permettait à tout laïque une seule épouse légitime ou une
-seule concubine, suivant l'usage de la loi romaine qui survivait au
-polythéisme. Les clercs eux-mêmes jouissaient des mêmes priviléges, et
-rien n'était plus fréquent que de voir un évêque marié et un prêtre
-ayant une concubine. Mais les Francs ne se contentèrent pas de la
-tolérance catholique qui permettait à chacun, soit une concubine,
-soit une épouse; ils ne se bornaient point à en changer aussi souvent
-que l'envie leur prenait de former une nouvelle union légitime ou
-autorisée; ils entretenaient, à côté de l'épouse en titre, plusieurs
-concubines qui partageaient simultanément la couche du maître; ils
-avaient, dans la partie la plus retirée de la maison, un gynécée de
-femmes ou de servantes (_ancillæ_) qui leur donnaient des enfants, et
-qui passaient tour à tour dans leur lit. C'était la coutume de tous
-les barbares, qui manifestaient leur noblesse et leur richesse, par
-le nombre de leurs femmes, de leurs chevaux et de leurs chiens. Chez
-les pauvres et dans la plèbe, le mariage était monogame, parce que le
-mari n'aurait pas eu les moyens de nourrir plusieurs femmes; mais cette
-épouse ou cette concubine cédait souvent la place à une autre, car le
-divorce n'offrait pas plus de formalités que le mariage.
-
-On comprend à quel point le clergé gaulois avait à combattre les moeurs
-désordonnées de ces barbares, qui s'indignaient de toute contrainte
-et qui voyaient une servitude intolérable dans chaque prescription
-de la loi divine et humaine. Les Francs ne souffraient pas que le
-prêtre se permît de voir, de juger et de condamner ce qui se cachait
-dans le sanctuaire du foyer domestique: ils contribuaient volontiers
-à toutes les dépenses du culte; ils faisaient généreusement l'aumône;
-ils donnaient à pleines mains pour la construction et l'embellissement
-des églises, pour l'entretien des monastères, pour les châsses, les
-reliquaires, les tombeaux des saints, mais ils devenaient indociles et
-rebelles, dès que leur conduite privée était en butte aux réprimandes
-et aux anathèmes des évêques et des clercs. Ils ne se conformaient pas,
-d'ailleurs, aux préceptes de l'Évangile, qui veut que la femme soit
-l'égale de l'homme, et qu'ils ne fassent qu'une seule chair: la femme,
-dans leurs idées, était moins la compagne de l'homme que son esclave ou
-sa servante, et cette servante, cette esclave, loin d'être affranchie
-par le mariage, n'y trouvait qu'un joug plus pesant et un maître moins
-facile. Au reste, toutes les femmes, chez les Francs, avaient accepté
-cette condition de servage et d'infériorité, que leur attribuait
-leur sexe, et elles ne savaient pas même bon gré au clergé de la
-protection qu'il s'efforçait d'étendre sur elles; car l'excommunication
-qui frappait leurs maris ou leurs maîtres les atteignait aussi dans
-ses conséquences, et les exposait à des représailles trop souvent
-sanglantes. Un Franc, qui avait répudié son épouse ou chassé sa
-concubine, n'hésitait pas à la tuer plutôt que de la reprendre en
-obéissant aux injonctions de son évêque et en ayant l'air de fléchir
-devant les menaces de l'Église. Ces mariages, ces concubinages, il est
-vrai, n'étaient pas la plupart consacrés par la bénédiction religieuse;
-ils s'accomplissaient devant la loi salique, par le sou et le denier,
-que la femme recevait comme symbole du contrat nuptial; ce contrat,
-consenti devant témoins, n'était écrit et signé que dans le cas, peu
-ordinaire, où l'époux, le lendemain de la nuit des noces, assignait
-un douaire à son épouse, en lui jetant un brin de paille sur le sein,
-et en lui serrant le petit doigt de la main gauche. Le présent du
-matin (_morghen gabe_) composait, presque à lui seul, le lien d'une
-union, commencée la veille par l'octroi d'un sou d'or et d'un denier
-d'argent que l'époux avait mis dans la main de sa femme. Ce sou et
-ce denier semblent avoir été la taxe (_præmium_) générale et uniforme
-qu'une femme, quel que fût son rang, devait réclamer pour prix de sa
-virginité.
-
-Après avoir accepté d'un homme le sou et le denier, la femme se
-considérait comme vendue à cet homme, et elle ne s'appartenait plus à
-elle-même, tant que les chaînes de ce servage n'étaient pas rompues par
-le divorce ou par la mort. On peut juger de la soumission d'une épouse
-envers son mari, par les termes qu'elle employait en lui adressant
-la parole: «Mon seigneur et mon époux, lui disait-elle; moi, votre
-humble servante (_Domini et jugalis mei, ego ancilla tua_).» C'est
-ainsi que, dans les _Formules de Marculphe_ (lib. II, c. 27), la femme
-parle à son seigneur et maître. Il n'y avait qu'une seule circonstance
-où une femme mariée pût échapper à l'esclavage de sa position et se
-relever de son abaissement. Quand une fille née de parents libres avait
-associé son sort à celui d'un serf et s'était donnée à lui par amour
-ou par imprudence, elle suivait la condition de cet époux indigne
-d'elle et devenait serve comme lui; mais la loi des Ripuaires lui
-offrait toujours, pour l'honneur de sa famille, le moyen de reconquérir
-sa liberté. A la requête d'un parent ou d'un ami, elle se faisait
-citer devant le roi ou le comte, qui l'interrogeait sur son mariage
-déshonorant; elle avouait le fait et s'en remettait à la justice
-du roi ou du comte. Celui-ci mandait le mari serf et le confrontait
-avec sa femme, à laquelle il présentait en silence une quenouille et
-une épée. Si cette femme optait pour la quenouille, elle demeurait
-esclave à toujours et à la merci de l'homme qu'elle avait aimé assez
-pour lui sacrifier tout; si, au contraire, elle prenait l'épée, elle
-redevenait libre, en tuant cet homme qui l'avait faite esclave. Elle
-effaçait ainsi la honte de sa Prostitution dans le sang de celui qui
-en était coupable, peut-être malgré lui. La quenouille (_conucula_)
-était l'emblème de la condition servile que le mariage faisait aux
-femmes. Elles ne paraissaient plus en public; elles ne fréquentaient
-pas la compagnie des hommes; elles ne sortaient que voilées et
-couvertes d'amples vêtements, dans lesquels leurs pieds et leurs mains
-restaient toujours ensevelis; elles passaient leur vie à filer le
-chanvre et la laine, à fabriquer et à teindre des étoffes, à mettre au
-monde et à élever des enfants. Toutes les fois que les historiens des
-temps mérovingiens nous introduisent dans l'appartement des femmes,
-fussent-elles reines, ils nous les représentent occupées à des soins
-de ménage et à des travaux d'aiguille, loin des regards curieux et des
-convoitises profanes.
-
-Les alliances concubinaires, qui convenaient aux moeurs des Francs,
-s'étaient multipliées de telle sorte, sous les rois de la première
-race, qu'il fallait qu'un Franc fût bien pauvre pour n'avoir qu'une
-femme et deux servantes dans sa maison. L'Église fermait les yeux sur
-ces désordres, tant qu'elle pouvait paraître les ignorer et tant qu'on
-ne s'adressait point à elle pour les faire cesser. Elle poussait la
-condescendance à l'égard des maîtres du pays, jusqu'à leur permettre un
-commerce permanent avec leurs servantes, pourvu qu'ils se dispensassent
-de toute formalité matrimoniale; mais Salvien, qui était Gaulois et qui
-écrivait au milieu du cinquième siècle, nous apprend que la tolérance
-ecclésiastique au sujet des concubines avait été si mal interprétée,
-que la plupart de ceux qui vivaient en concubinage se regardaient
-comme légitimement mariés et ne prenaient pas d'autres épouses que
-leurs servantes, avec lesquelles ils cohabitaient en leur rendant des
-devoirs de mari (_ad tantam res imprudentiam venit, ut ancillas suas
-multi uxores putent, atque utinam sicut putantur esse quasi conjuges,
-ita solæ haberentur uxores_). Salvien, dans ce passage remarquable (_De
-gubern. Dei_, l. IV, c. _De concubinis_), dit que l'Église estimait le
-concubinage et le tenait pour chaste, en comparaison de la Prostitution
-indécise et vagabonde; car l'homme qui se contentait de ses concubines
-imposait une espèce de frein à ses désirs et les renfermait dans le
-cercle plus ou moins restreint des amours ancillaires. Ces amours,
-quoique illicites, trouvèrent grâce devant le tribunal canonique,
-parce qu'ils empêchaient de plus grands désordres et qu'ils assuraient
-le repos de la société chrétienne. Le pape saint Léon, vers la fin
-du cinquième siècle, étendait son manteau pontifical sur les abus du
-concubinat, lorsqu'il disait, dans une lettre à l'évêque de Narbonne:
-«Les filles qui sont mariées avec l'autorité de leurs parents n'ont
-rien à se reprocher, si les femmes qu'avaient leurs maris auparavant
-n'étaient pas véritablement mariées, parce que autre chose est une
-femme mariée, autre chose est une concubine.» Nous croyons que le
-mot _concubine_, à ces époques où il était si fréquemment employé
-et presque toujours en bonne part, s'appliquait à différents degrés
-d'association conjugale; mais si ce mot, au singulier, n'avait
-d'ordinaire qu'une signification honnête, le même mot, au pluriel,
-prenait un sens injurieux et indécent.
-
-Jusqu'au règne de Charlemagne, selon l'abbé de Cordemoy, dans son
-_Histoire de France_: «La qualité de _concubine_, réduite aux termes
-de l'honnêteté, désignoit une femme mariée avec honneur et de laquelle
-le mariage, quoique fait avec moins de formalités que celui qu'on
-appeloit _solennel_, ne laissoit pas d'être valable. Le plus instruit
-de nos jurisconsultes (Cujas) dit que le concubinage étoit un lien si
-légitime, que la concubine pouvoit être accusée d'adultère aussi bien
-que la femme; que la loi permettoit d'épouser, à titre de concubines,
-certaines personnes que l'on considéroit comme inégales par le défaut
-de quelques qualités qu'il falloit pour soutenir le plein honneur du
-mariage; et que, encore que le mariage fût au-dessus du concubinage
-pour la dignité et pour les effets civils, le nom de _concubine_ étoit
-pourtant un nom d'honneur bien différent de celui de _maîtresse_; mais
-qu'enfin le vulgaire en France avoit confondu ces deux mots, faute
-d'entendre ce que c'étoit que le concubinage, quoiqu'il soit fort en
-usage dans quelques endroits, où il s'appelle _demi-mariage_, et en
-d'autres termes, _mariage de la main gauche_.» L'abbé de Cordemoy,
-en s'appuyant sur l'autorité de Cujas, ne s'est pas souvenu que ce
-savant jurisconsulte avait étudié le droit romain plutôt que le droit
-barbare. Le concubinage, chez les Francs et les Gallo-Romains, qui
-ne tardèrent pas à imiter leurs maîtres, n'avait pas toujours ce
-caractère de demi-mariage que lui assigna la jurisprudence romaine.
-Il s'écartait d'autant plus de ce demi-mariage, qu'il se renouvelait
-sans cesse et qu'il comprenait quelquefois un certain nombre de femmes
-sous le même régime concubinaire. Dans quelques circonstances, il est
-vrai, un roi, un magnat, un noble, qui épousait une femme de condition
-inférieure, ne lui accordait pas le titre d'épouse, mais celui de
-concubine, qui n'impliquait point avec lui la célébration du mariage
-chrétien. Ordinairement la concubine était une servante, une esclave,
-qui entrait dans le lit de son maître et seigneur. Cette concubine
-pouvait se prévaloir d'une sorte de légitimité nuptiale, tant qu'elle
-ne partageait pas ses attributions les plus délicates avec une autre
-femme. Les Francs, surtout leurs chefs, prenaient des concubines
-qu'ils épousaient à la manière franque, par le sou et le denier, afin
-de n'être pas, en cas de divorce ou de répudiation, arrêtés par les
-entraves du mariage religieux. L'Église n'avait rien à voir dans les
-unions qu'elle n'avait pas faites, et si elle s'en mêlait parfois
-à contre-coeur, quand un scandale éclatant l'empêchait de garder
-la neutralité, elle ne se heurtait pas à de terribles questions de
-sacrilége et de bigamie chrétienne: elle ne se prononçait alors,
-entre les parties, que sur le chef d'incontinence et de fornication.
-Nous persistons à croire que, sous la première et même la seconde
-race de nos rois, on appelait _épouse_ la femme mariée suivant le
-rite de l'Église, et _concubine_, la femme mariée seulement selon
-la loi salique: _Secundum legem salicam et antiquam consuetudinem_,
-disent les _Formules de Marculphe_, au sujet du sou et du denier, qui
-constituaient le mariage civil des Francs.
-
-Les concubinages, étant de leur nature étrangers à la sanction
-ecclésiastique, ne dépendaient que du caprice des personnes qui les
-contractaient à leur fantaisie, et qui les rompaient sans plus de
-scrupule. Tel fut pendant plus de trois siècles l'état de la famille
-en France: à côté de la femme légitime, seule reconnue par l'Église,
-il y avait une ou plusieurs concubines, à qui le maître de la maison
-accordait plus ou moins d'égards, en raison de leur naissance, de
-leur conduite ou de l'affection qu'il avait pour elles. Quelquefois
-ces concubines étaient si nombreuses sous le même toit, que l'homme
-qui les nourrissait et les entretenait à ses dépens, se voyait forcé
-d'en congédier quelques-unes pour qu'elles ne mourussent pas toutes
-de faim. Le mariage salique ne fut en usage que pour les filles
-d'origine franque, qui épousaient concubinairement des hommes de leur
-race. Ces concubines, en général, se rendaient compte de leur position
-inférieure vis-à-vis de la femme légitime mariée catholiquement, et
-celle-ci, satisfaite de son rang et de sa part d'épouse, les laissait
-sous ses yeux remplir leur rôle concubinaire. Les enfants issus de ces
-concubinages n'étaient pas admis aux mêmes droits que les enfants nés
-de l'épouse légitime; mais ils avaient pourtant une demi-légitimité, et
-leur bâtardise ne leur imprimait aucune tache de honte, puisqu'ils s'en
-faisaient honneur et s'intitulaient bâtards de la maison; ils restaient
-toutefois dans un état d'infériorité et de respectueuse soumission
-vis-à-vis de leurs frères nés de l'épouse véritable, lesquels
-représentaient seuls la branche héréditaire et se partageaient entre
-eux les biens de leur père. Les concubines semblaient n'avoir d'autre
-destination que de suppléer aux insuffisances et aux empêchements de
-l'épouse, lorsque celle-ci était éloignée du lit conjugal par son
-indisposition mensuelle, par la maladie ou par la nourriture d'un
-nouveau-né. Il y avait aussi bien des degrés entre les concubines:
-les unes, de condition libre et de race franque, s'estimaient aussi
-bien mariées que si l'Église eût sanctionné le contrat du sou et
-du denier; les autres, de condition serve et de race étrangère, ne
-pouvaient jamais prendre des airs de femme légitime. Une servante,
-qui n'avait fait que passer dans la couche du maître, conservait
-seulement une sorte d'autorité sur ses compagnes, qui lui accordaient
-quelque déférence: cette autorité augmentait à mesure que le temps lui
-donnait plus de poids et que le maître (_dominus_) la confirmait par la
-bienveillance dont il honorait une vieille maîtresse.
-
-Toutes les femmes attachées à une maison, en qualité d'épouses, de
-concubines et de servantes, vivaient ensemble dans l'intérieur du
-logis, où nul homme ne pénétrait sans la permission du maître. Le
-local réservé aux femmes se nommait _gynécée_, chez les Francs comme
-chez les Gallo-Romains (en latin _gynæceum_, en grec +gynaikeon+).
-Le mot _gynæceum_ s'était corrompu de plusieurs manières, selon les
-dialectes barbares qui l'avaient adopté, et nous le voyons écrit
-_genecium_, _genicium_, _genecæum_ et _genizeum_, dans les auteurs de
-la basse latinité. Ce local était plus ou moins spacieux, en raison de
-l'importance de la maison. Il se composait de plusieurs chambres ou de
-plusieurs corps de bâtiment; il renfermait souvent différents ateliers
-et un grand dortoir, qui rapprochait toutes les conditions et tous
-les âges. La maîtresse de la maison, soit l'épouse, soit la principale
-concubine, avait sous sa direction les travaux du gynécée. Ces travaux
-comprenaient plus particulièrement ceux qui regardent l'industrie
-de la fabrique des étoffes et de la confection des vêtements. En ce
-temps-là, de même que dans toute l'antiquité, les hommes auraient
-rougi de mettre la main à ces ouvrages de femme (_muliebre opus_),
-et, dans les arts domestiques, ils ne s'appliquaient qu'à des oeuvres
-de cognée et de marteau. Les anciens glossaires sont d'accord sur ce
-point, que l'apprêt des laines appartenait surtout au gynécée du Nord;
-le filage de la soie au gynécée du Midi. Papias dit que le gynécée
-s'appelle _textrinum_ (atelier), «parce que les femmes qui y sont
-réunies travaillent à la laine» (_quod ibi conventus feminarum ad opus
-lanificii exercendum conveniat_). Pollux dit que le gynécée peut être
-appelé _sayrie_, parce que c'est là que les femmes travaillent à la
-soie. Ces gynécées existaient, avec destination analogue, chez les
-Romains de l'empire d'Orient; ils étaient même établis sur une plus
-vaste échelle à Constantinople, et l'on ne peut plus douter qu'ils
-n'aient donné naissance aux sérails, que le mahométisme ne fit pas
-aussi laborieux, en les consacrant exclusivement au mariage. Chez les
-Romains d'Orient, il y avait des gynécées pour les deux sexes, qui
-y travaillaient séparément ou collectivement, selon le bon plaisir
-du maître; mais, dans ces gynécées considérables, on ne recevait que
-des esclaves qui subissaient la contrainte la plus rigoureuse et qui
-s'inclinaient sous le fouet et le bâton. Aussi, les gynécées des
-empereurs, des magistrats et des officiers impériaux, étaient-ils
-des ateliers pénitentiaires où l'on envoyait, pendant un temps fixé
-par l'arrêt de condamnation, les pauvres et les vagabonds qui avaient
-commis un délit et qui ne pouvaient payer l'amende. Il est dit dans
-la Passion de saint Romain que le saint fut revêtu d'une chemise de
-laine et enfermé dans un gynécée, en signe de mépris (_ad injuriam_).
-Lactance, dans son livre _De la mort des persécuteurs_, dit que les
-mères de famille et les dames patriciennes qu'on soupçonnait de s'être
-converties à la foi des chrétiens étaient jetées honteusement dans un
-gynécée (_in gynæceum rapiebantur_).
-
-A l'instar des empereurs de Byzance, les rois mérovingiens et
-carlovingiens eurent des gynécées dans leurs habitations rurales,
-et ces gynécées renfermaient toute une population de femmes, parmi
-lesquelles ces souverains ne dédaignaient pas de choisir les plaisirs
-capricieux de leur lit royal. Le capitulaire _de Villis_ énumère les
-différents ouvrages qui s'exécutaient dans ces vastes ateliers où
-travaillaient aussi des esclaves et des eunuques: «Qu'en nos gynécées,
-dit Charlemagne, se trouve tout ce qu'il faut pour travailler,
-c'est-à-dire le lin, la laine, la gaude, la cochenille, la garance,
-les peignes, les laminoirs, les cardes, le savon, l'huile, les
-vases et toutes les choses qui sont nécessaires dans ce lieu-là.»
-Un autre capitulaire, de l'année 813, ajoute: «Que nos femmes, qui
-sont employées à notre service (_feminæ nostræ quæ ad opus nostrum
-servientes sunt_), tirent de nos magasins la laine et le chanvre,
-avec lesquels elles fabriqueront des capes et des chemises.» On voit,
-dans le livre des Miracles de saint Bertin (_Act. SS. Bened._, t. I,
-p. 131), que les jeunes enfants étaient mis en apprentissage dans les
-gynécées des grands, où ils apprenaient à filer, à tisser, à coudre,
-à faire toutes sortes d'ouvrages de femme (_in genecio ipsius, nendi,
-cusandi, texendi, omnique artificio muliebris operis edoctus_), Un
-maître, quel qu'il fût, était fort jaloux de ses gynéciaires, et il
-ne permettait à personne l'entrée de son gynécée, que protégeait,
-comme un sanctuaire, la législation des barbares. «Si quelqu'un, dit
-la loi des Allemands, a couché avec une fille d'un gynécée qui ne
-lui appartient pas, et cela contre la volonté de cette fille, qu'il
-soit taxé à 6 sous d'or (_si cum puellâ de genecio priore concubuerit
-aliquis contra voluntatem ejus_).» Le texte de la loi diffère dans les
-manuscrits, mais le sens ne varie pas beaucoup; seulement, Charlemagne,
-dans une nouvelle rédaction de cette loi, jointe à ses capitulaires,
-en punissant le viol accompli et non les tentatives de séduction
-(_si quis alterius puellam de genicio violaverit_) a fait disparaître
-l'incertitude qui s'attachait à l'espèce de violence que la gynéciaire
-pouvait dire avoir été exercée _contre sa volonté_.
-
-Il est certain que les gynécées n'étaient pas tous du même ordre,
-ou du moins qu'ils avaient différentes catégories que réglait la
-nature des travaux plus pénibles ou moins désagréables les uns que
-les autres. Ainsi, les plus rudes devaient être attribués à des
-esclaves subalternes ou à des ateliers de discipline. Ce n'est pas à
-dire cependant, comme Ducange essaie de le prouver dans son Glossaire
-(au mot _Gynæceum_), que la plupart des gynécées suppléaient aux
-lupanars, et n'étaient que des foyers de Prostitution. Le texte, que
-Ducange emprunte à la loi des Lombards, ne conclut pas à l'induction
-qu'il veut en tirer: «Nous avons statué que si une femme, sous un
-déguisement quelconque, est saisie en flagrant délit de débauche
-(_si femina, quæ vestem habet mutatam, moecha deprehensa fuerit_),
-elle ne soit pas mise au gynécée, comme ç'a été la coutume jusqu'ici,
-attendu qu'après s'être prostituée à un seul homme, elle ne perdrait
-pas l'occasion de se prostituer à plusieurs.» Ce texte prouverait, au
-contraire, que la loi veillait à la pureté des moeurs gynéciaires.
-Cependant les gynécées, ceux des particuliers comme ceux des rois,
-méritèrent souvent leur mauvaise réputation et même, au dixième siècle,
-leur nom devint synonyme de lieu de débauche. Le maître de maison
-n'avait que faire d'un pacte concubinaire avec ses servantes et ses
-ouvrières, qui se disputaient l'honneur de partager sa couche: «Si
-quelqu'un, dit Réginon (_De Eccles. discip._, l. II, c. 5), consent à
-commettre un adultère dans sa propre maison avec ses servantes ou ses
-gynéciaires...» Ce passage paraît indiquer que les gynécées, outre
-les servantes, admettaient des femmes pensionnaires qui se louaient
-à certaines conditions. L'entretien d'un gynécée coûtait donc fort
-cher: le chapitre 75 d'un synode de Meaux, cité par Ducange, parle de
-laïques qui avaient des chapelles à eux, et qui s'autorisaient de cela
-pour lever des dîmes qui leur servaient à nourrir des chiens et des
-gynéciaires (_inde canes et gyneciarias suas pascant_). Les gynécées
-se restreignirent à des proportions moins ambitieuses, à mesure que
-les manufactures s'établirent et que le commerce, en distribuant
-partout ses produits, rendit inutile la fabrication d'une foule de
-tissus et d'objets dans le domicile des particuliers. Mais la vie des
-femmes ne cessa pas d'être commune, et, malgré l'émancipation que la
-chevalerie leur avait apportée en certaines circonstances solennelles,
-la vie privée resta murée; alors il n'y avait plus de concubines dans
-ces sanctuaires de la famille, où la femme légitime, entourée de ses
-servantes et de ses enfants, leur donnait l'exemple du travail, de la
-décence et de la vertu.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV.
-
- SOMMAIRE. --Débordements concubinaires des rois francs. --Clotaire
- Ier. --Ingonde et Aregonde. --Incontinence adultère de Caribert,
- roi de Paris. --Marcoviève et Méroflède. --Caribert répudie
- sa femme Ingoberge. --Theudechilde. --Les frères de Caribert.
- --Gontran, roi d'Orléans et de Bourgogne. --Chilpéric, roi de
- Soissons. --Audowère. --Frédégonde. --Galeswinde. --Dagobert Ier.
- --Pépin et sa concubine Alpaïs. --Meurtre de saint Lambert par
- Dodon, frère d'Alpaïs. --Moeurs dissolues de Bertchram, évêque de
- Bordeaux. --Brunehaut. --Charlemagne. --Ses concubines Maltegarde,
- Gersuinde, Régina et Adallinde. --Ses filles. --Le cartulaire de
- l'abbaye de Lorsch. --Légende des amours d'Éginhard et d'Imma,
- fille de Charlemagne. --Capitulaire de Charlemagne concernant les
- complices de la Prostitution. --Origine des fonctions du prévôt de
- l'hôtel du roi et de l'office du _roi des ribauds_. --Recherches
- minutieuses des individus suspects et des prostituées ordonnées par
- Charlemagne. --Châtiment infligé aux femmes de mauvaise vie et à
- leurs complices. --Les juifs, courtiers de Prostitution. --Le _pied
- de roi_. --Dissertation sur la stature de Charlemagne. --Légende de
- _la femme morte et la pierre constellée_. --Le capitulaire de l'an
- 805. --Les hommes _nus_. --Les _mangones_ et les _cociones_. --Les
- _maquignons_. --Légende de saint Lenogésilus. --Les successeurs
- de Charlemagne. --Louis-le-Débonnaire. --L'_épreuve de la croix_.
- --L'épreuve du _congrès_. --L'impératrice Judith. --Theutberge,
- femme de Lothaire, roi de Lorraine, accusée d'inceste. --Le
- champion ou _vicaire_ de Theutberge sort triomphant de l'_épreuve
- de l'eau chaude_. --Theutberge, justifiée, est traduite devant un
- consistoire présidé par Lothaire. --Elle s'accuse, puis rétracte
- ses aveux. --Le concile de Metz. --Lothaire est excommunié.
- --Sacrilége de Lothaire. --Sa mort.
-
-
-Les rois de la première race furent sans cesse en lutte avec l'Église,
-à cause de leurs concubines, qu'ils prenaient et répudiaient tour à
-tour, sans consulter les évêques, et ceux-ci, malgré leurs menaces
-et leurs anathèmes, ne parvenaient pas à faire respecter aux Francs
-l'institution religieuse du mariage, car les nouveaux convertis
-restaient païens dans leurs moeurs et supportaient avec peine le joug
-évangélique. L'histoire de ces rois est remplie de leurs guerres,
-de leurs crimes et de leurs excès; mais c'est surtout dans leurs
-amours qu'ils ont à se plaindre de l'importune police du pouvoir
-ecclésiastique, qui ne leur accorde ni paix ni trêve, et qui ne tolère
-pas chez eux l'exemple de la Prostitution. Pourtant, le scandale
-demeure ordinairement enclos dans le sein du gynécée, et la rumeur
-publique révèle à peine ce qui s'y passe. Dès qu'un écho de ces
-désordres avait transpiré aux oreilles du confesseur, celui-ci s'armait
-de ses foudres excommunicatoires et tenait le pécheur éloigné de la
-sainte table, jusqu'à ce qu'il eût purifié son lit et rompu avec le
-démon féminin. On ne comprendra bien les débordements concubinaires des
-rois francs, qu'en lisant, dans Grégoire de Tours, le récit naïf d'un
-des mariages du roi Clotaire, fils de Clovis, lequel eut sept femmes
-ou concubines avouées. «Il avait déjà pour épouse Ingonde, et l'aimait
-uniquement, lorsqu'elle lui fit cette demande: «Mon seigneur a fait
-de moi ce qu'il a voulu; il m'a reçue dans son lit; maintenant, pour
-mettre le comble à ses faveurs, que mon seigneur roi daigne écouter
-ce que sa servante lui demande. Je vous prie de vouloir bien chercher
-pour ma soeur, votre esclave, un homme capable et riche qui m'élève
-au lieu de m'abaisser, et qui me donne les moyens de vous servir avec
-plus d'attachement encore?» A ces mots, Clotaire, déjà trop enclin à
-la volupté, s'enflamme d'amour pour Aregonde, se rend à la campagne où
-elle résidait, et se l'attache par le mariage. Quand elle fut à lui, il
-retourna vers Ingonde, et lui dit: «J'ai travaillé à te procurer cette
-suprême faveur que m'a demandée ta douce personne, et en cherchant un
-homme riche et sage qui méritât d'être uni à ta soeur, je n'ai trouvé
-rien de mieux que moi-même; sache donc que je l'ai prise pour épouse;
-je ne crois pas que cela te déplaise?--Ce qui paraît bien aux yeux de
-mon maître, répondit-elle, qu'il le fasse; seulement, que sa servante
-vive toujours en grâce avec le roi!» Ce curieux tableau de moeurs nous
-montre comment allaient les choses dans les gynécées des rois.
-
-Les fils de Clotaire Ier furent comme lui polygames, et plus que lui
-adonnés à leur incontinence adultère. L'aîné, Caribert, roi de Paris,
-était marié à Ingoberge, que sa naissance illustre élevait au-dessus
-de ses rivales: «Elle avait à son service deux jeunes filles nées d'un
-pauvre artisan; l'une, nommée Marcoviève, portait l'habit religieux; la
-seconde s'appelait Méroflède, et le roi en était éperdument amoureux.»
-Ingoberge, jalouse de l'intérêt qu'elles inspiraient au roi, eut la
-fâcheuse idée de vouloir déprécier ces deux soeurs, en mettant sous
-les yeux de Caribert la condition servile de leur père, qui cardait
-de la laine dans le préau du palais; mais Caribert, irrité contre sa
-femme, qui s'était proposé de le faire rougir, la répudia, et prit
-successivement Méroflède et Marcoviève; mais il ne s'en contenta pas;
-bientôt, il leur préféra une autre servante, nommée Theudechilde,
-dont le père était berger. Celle-ci, quoique concubine de dernier
-ordre, s'empara du trésor de Caribert, quand ce prince mourut, sans
-laisser d'héritier, entre les bras de Theudechilde, de Marcoviève et
-de Méroflède, qui s'étaient partagé ses dernières caresses. Les frères
-de Caribert avaient aussi au même degré le vice de l'incontinence.
-Gontran, roi d'Orléans et de Bourgogne, tout dévot qu'il était,
-changea de femmes autant de fois que Caribert, et eut des concubines
-de basse extraction, sans que les évêques, qui l'appelaient le _bon_
-Gontran (_bonus_) le troublassent dans ses amours. Chilpéric, roi de
-Soissons, est celui auquel les chroniqueurs contemporains attribuent
-le plus grand nombre de femmes, épousées d'après la loi des Francs,
-par l'anneau, le sou et le denier. Une de ces femmes, nommée Audowère,
-avait à son service Frédégonde, jeune fille d'origine franque, aussi
-remarquable par sa beauté que par son astuce. Chilpéric ne l'eut pas
-plutôt vue, qu'il en fut épris; mais Frédégonde avait trop d'ambition
-pour être satisfaite du rôle de concubine subalterne. Audowère étant
-accouchée en l'absence du roi son mari, Frédégonde, de concert avec
-un évêque qu'elle avait mis dans ses intérêts, abusa de la simplicité
-de la reine au point de la déterminer à tenir elle-même sur les
-fonts baptismaux son propre enfant. Or la qualité de marraine était
-incompatible avec celle d'épouse, selon la doctrine de l'Église.
-Lorsque Chilpéric revint de la guerre, toutes les filles de son
-domaine royal allèrent à sa rencontre, portant des fleurs et chantant
-ses louanges. Frédégonde se présenta la première: «Avec qui mon
-seigneur couchera-t-il cette nuit? lui dit-elle effrontément (_Cum quâ
-dominus meus rex dormiet hac nocte?_); car la reine, ma maîtresse,
-est aujourd'hui sa commère, étant marraine de sa fille.--Eh bien!
-répondit Chilpéric d'un ton jovial, si je ne puis coucher avec elle,
-je coucherai avec toi.» Audowère arrivait à lui, son enfant entre les
-bras: «Femme, lui dit le roi, tu as commis un crime par simplicité
-d'esprit, tu es ma commère et ne peux plus être mon épouse.» Il la
-répudia sur-le-champ et lui fit prendre le voile dans un couvent.
-Frédégonde n'occupa la place d'Audowère, que pendant quelques mois.
-Chilpéric demanda en mariage Galeswinde, fille du roi des Goths, et,
-pour obtenir la main de cette princesse, il répudia ses femmes et
-congédia ses maîtresses, même Frédégonde, qu'il n'avait pas cessé
-d'aimer. Mais il ne tarda pas à se rapprocher de cette belle concubine,
-et à lui sacrifier la reine, qu'il fit étrangler pendant qu'elle
-dormait. Frédégonde, qu'il épousa ensuite, l'enveloppa dans un réseau
-de voluptés, qui le réduisit à la merci de sa criminelle compagne.
-
-Telle est l'histoire de presque tous les rois mérovingiens, qui ne
-reculaient ni devant des meurtres, ni devant des guerres sanglantes,
-pour servir leurs amours et prendre ou garder une concubine. Ils
-vivaient dans leurs domaines royaux, loin des yeux de leurs sujets, qui
-entendaient à peine le bruit des orgies de ces rois fainéants, livrés
-à la débauche, et retombant sans cesse de l'ivrognerie à la luxure.
-La vie intérieure du palais n'était qu'un bourbier de Prostitution
-où s'enfonçait de plus en plus la royauté franque. Dagobert Ier, qui
-eut pourtant quelques qualités d'un roi, ne fut pas plus continent
-que ses prédécesseurs, et son ministre saint Éloi ne paraît pas
-s'être préoccupé des moeurs privées de ce prince, qui bâtissait des
-églises, fondait des monastères, couvrait d'or les reliques et les
-tombeaux des saints, mais qui, en même temps, avait une foule de
-concubines, à l'instar du roi Salomon (_luxuriæ supramodum deditus,
-tres habebat instar Salomonis reginas maxime et plurimas concubinas_,
-dit Frédégaire dans sa chronique). Les évêques ne se lassaient
-pourtant pas d'anathématiser les désordres des rois et des princes; ils
-s'exposaient courageusement à la colère de ces libertins, trop souvent
-incorrigibles; ils ne craignaient pas même la mort ou le martyre,
-quand il s'agissait de défendre la sainteté du mariage catholique
-contre les audacieuses entreprises du concubinat païen: Prætextat,
-évêque de Rouen, fut ainsi massacré par un émissaire de Frédégonde;
-Didier, évêque de Vienne, fut lapidé par ordre de Brunehaut; saint
-Lambert fut assassiné par un nommé Dodon, qui ne lui pardonnait pas
-d'avoir voulu détacher le prince Pépin de sa concubine Alpaïs: «Saint
-Lambert, racontent les _Chroniques de saint Denis_ (en 708), reprist le
-prince Pépin, pour ce qu'il maintenoit Alpaïs, une dame qui n'estoit
-pas son espousée, par dessus Plectrude sa propre femme. Le frère
-de cette Alpaïs, qui avoit nom Dodon, occist saint Lambert, pour ce
-tant seulement qu'il eust repris Pépin de son péchié.» Les évêques
-et les prêtres, que la Prostitution ou plutôt le scandale rencontrait
-toujours sur son chemin comme des adversaires implacables, n'étaient
-pas tous à l'abri des reproches qu'ils adressaient à leur prochain et
-qui retombaient sur eux-mêmes. Grégoire de Tours nous représente, sous
-les couleurs les plus odieuses (liv. VIII et IX), Bertchram, évêque
-de Bordeaux, qui corrompait des servantes, des femmes mariées, et qui
-déshonora même la couche royale. Au moment où saint Colomban, abbé
-de Luxeuil, se rendait à la cour de Théodoric II, roi de Bourgogne,
-pour le faire rougir de ses adultères, et pour l'inviter à chasser ses
-concubines, le pape Grégoire Ier écrivait à la reine Brunehaut, et lui
-enjoignait de punir les prêtres impudiques et pervers (_sacerdotes
-impudici ac nequiter conversantes_). C'était Brunehaut qui avait
-perverti la jeunesse de son petit fils Théodoric II, en l'entourant
-de concubines, et en lui donnant l'exemple de la débauche la plus
-infâme. Les deux reines, Brunehaut et Frédégonde, rivalisèrent l'une
-et l'autre de vices et de crimes jusque dans un âge où les feux de la
-concupiscence sont éteints: elles semblaient se défier à qui aurait
-le plus d'amants, à qui leur tiendrait tête avec plus d'ardeur, à
-qui sortirait le plus tard de la lice amoureuse. Ce fut Brunehaut qui
-mourut la première, attachée à la queue d'un cheval fougueux, emportée
-à travers champs, et mise en pièces après avoir été promenée nue sur
-un chameau pendant trois jours, en butte aux outrages des soldats de
-Clotaire II, fils de Frédégonde.
-
-Nous ne suivrons pas tous les rois et les reines de la première
-et de la deuxième race dans la longue et monotone nomenclature de
-leurs adultères et de leurs déportements; mais, pour montrer combien
-l'habitude du concubinage avait relâché le lien conjugal, nous
-rappellerons que Charlemagne, ce sage et glorieux monarque, qui fut
-le soutien et l'honneur de l'Église, eut quatre femmes légitimes
-et cinq ou six concubines, sans compter une multitude de maîtresses
-passagères. Ses concubines, qu'Éginhard ne nous fait pas connaître
-toutes, n'étaient pas, comme ses femmes, d'origine noble et princière;
-Éginhard nomme seulement Maltégarde, Gersuinde, Régina et Adallinde,
-qui lui donnèrent plusieurs enfants qu'il fit élever avec soin sous
-ses yeux: «Ses filles étaient fort belles, dit Éginhard, et tendrement
-chéries de leur père. On est donc fort étonné qu'il n'ait jamais voulu
-en marier aucune, soit à quelqu'un des siens, soit à des étrangers.
-Jusqu'à sa mort, il les garda toutes auprès de lui dans son palais,
-disant qu'il ne pouvait se passer de leur société. Aussi, quoiqu'il
-fût heureux sous les autres rapports, éprouva-t-il, à l'occasion
-de ses filles, la malignité de la fortune. Mais il dissimula ses
-chagrins, comme s'il ne se fût jamais élevé contre elles aucun soupçon
-injurieux, et que le bruit ne s'en fût pas répandu.» Ce passage
-singulier, dans lequel l'historien paraît évidemment embarrassé, n'est
-pas sans doute suffisant pour soutenir que Charlemagne entretenait
-des relations incestueuses avec ses filles; mais il ouvre carrière
-aux interprétations les moins favorables à la moralité de ce grand
-empereur. La tradition voulait cependant qu'une des filles de Charles,
-nommée Imma, eût épousé Éginhard, qui n'aurait pas manqué de s'en
-glorifier, s'il fût devenu le gendre de son redoutable maître. C'est
-dans le cartulaire de l'abbaye de Lorsch, écrit au douzième siècle,
-que cette légende est racontée comme un fait authentique. Éginhard
-aimait Imma, qui avait été fiancée au roi des Grecs; Imma l'aimait
-aussi avec une passion qui ne faisait que s'accroître. Un soir, il va
-frapper doucement à la porte de la chambre d'Imma; elle ouvre, elle le
-reçoit, elle oublie l'heure dans de longs entretiens; elle s'abandonne
-aux baisers de son amant (_statim versa vice solus cum solâ secretis
-usus colloquiis, et datis amplexibus, cupito satisfecit amori_). Mais
-le jour n'est pas loin; Éginhard s'arrache des bras de sa maîtresse et
-va partir, lorsqu'il s'aperçoit que toutes les issues sont fermées: il
-a neigé pendant la nuit, et la trace des pieds d'un homme sur la neige
-serait une preuve accusatrice de son séjour nocturne dans l'appartement
-d'Imma. La jeune fille, que l'amour rendait audacieuse, imagina un
-expédient; elle offrit à Éginhard de le porter sur ses épaules jusqu'à
-l'endroit du palais où il avait son logement. Elle se promettait de
-revenir chez elle par le même chemin en suivant l'empreinte de ses pas.
-Charlemagne, qui n'avait pas dormi cette nuit-là, s'était levé avant
-le jour et regardait dans la cour du palais. Tout à coup il vit sa
-fille s'avancer en chancelant sous le poids d'un fardeau qu'elle déposa
-tout émue, pour reprendre en toute hâte la route de son appartement.
-Ce fardeau, c'était Éginhard; mais la neige ne conservait pas d'autre
-empreinte que celle des pas d'Imma. Charlemagne, saisi à la fois
-d'étonnement et de douleur, garda le silence sur ce qu'il avait vu.
-Imma refusait d'épouser le roi des Grecs, et Éginhard demandait à
-l'empereur une mission lointaine en récompense de ses anciens services.
-Charlemagne ne se contint plus et le traduisit devant le tribunal
-des comtes et des barons; mais il avait résolu de lui pardonner: «Je
-n'infligerai pas à mon serviteur, dit-il, une peine qui serait bien
-plus propre à augmenter qu'à pallier le déshonneur de ma fille! Je
-crois plus digne de nous, et plus convenable à la gloire de notre
-empire, de leur pardonner en faveur de leur jeunesse et de les unir
-en légitime mariage, en couvrant ainsi sous un voile d'honnêteté
-la honte de leur faute.» Éginhard est introduit; il s'approche, en
-tremblant, sous les regards de l'empereur: «Il est temps de reconnaître
-vos services passés, lui dit Charlemagne, et de récompenser votre
-dévouement à ma personne par le don le plus magnifique qui soit à votre
-convenance. Je vous accorde ma fille, votre porteuse (_vestram scilicet
-portatricem_), qui, ceignant sa robe autour des reins, a mis tant de
-complaisance à vous servir de monture (_quæ quandoque alte succincta
-vestræ subvectioni satis se morigeram exhibuit_).»
-
-Cette gracieuse légende, qui s'appuie sur une tradition presque
-contemporaine du fait qu'elle perpétue, nous paraît avoir certaine
-analogie avec le capitulaire dans lequel Charlemagne, en bannissant de
-ses domaines les femmes de mauvaise vie, inflige à l'imprudent ou au
-libertin qui donnerait asile à une d'elles, la honte de la porter sur
-son dos jusqu'à la place du marché où elle devait être fustigée. Le
-récit recueilli dans le cartulaire de Lorsch nous permet de supposer
-que Charlemagne faisait allusion à la peine encourue par l'homme qui
-ouvrait sa maison à une prostituée, lorsqu'il ordonnait à Éginhard
-d'épouser sa _porteuse_. L'aventure d'Imma et d'Éginhard, selon
-la tradition, aurait eu lieu au palais d'Aix-la-Chapelle, et c'est
-justement dans cette résidence qu'a été décrété en 800 le capitulaire
-qui assigne aux complices de la Prostitution un châtiment dans lequel
-on trouve une réminiscence de la conduite d'Imma portant Éginhard.
-Ne pourrait-on pas supposer que Charlemagne n'a fait son capitulaire
-qu'après avoir été témoin du bizarre spectacle qui l'attendait par
-une nuit de neige où il vit un jeune homme porté par une jeune femme?
-Peut-être ne reconnut-il pas les acteurs de cet épisode amoureux;
-peut-être ne s'expliqua-t-il pas d'abord les desseins des deux
-personnages mystérieux qui s'acheminaient lentement à travers la
-neige. La conjecture est permise en vue d'un rapprochement historique
-qui nous est suggéré par le capitulaire adressé aux officiers chargés
-de la garde du palais, capitulaire où nous trouvons aussi l'origine
-des fonctions du prévôt de l'hôtel du roi et celle de l'office du
-_roi des ribauds_. Charlemagne ordonne à chaque officier du palais
-(_ministerialis palatinus_) de faire un sévère recensement de ses
-agents et de ses collègues, pour savoir si quelque homme inconnu
-ou quelque femme dissolue (_meretricem_) ne se cache pas parmi les
-commensaux de la maison. Dans le cas où l'on viendrait à découvrir
-une femme ou un homme de cette espèce, il faudrait l'empêcher de
-s'enfuir et tenir sous bonne garde cette personne suspecte, jusqu'à
-ce que l'empereur fût averti. Quant à celui dans la compagnie duquel
-on trouverait un tel homme ou une telle femme, s'il ne voulait pas
-faire amende honorable, il serait chassé du palais impérial. L'empereur
-adresse les mêmes injonctions aux officiers de sa bien-aimée femme et
-de ses enfants. Ce capitulaire, dans lequel il est question d'un homme
-inconnu et d'une prostituée qui logent dans le palais et qui n'ont
-pas le droit d'y être, ce capitulaire doit avoir été provoqué par une
-circonstance spéciale qui coïncide assez bien avec l'histoire d'Imma et
-d'Éginhard. Cet homme inconnu, c'est lui; cette prostituée, c'est elle.
-
-La suite du capitulaire a un caractère plus général, quoiqu'il se
-rapporte aussi à cette minutieuse enquête pour constater l'état des
-personnes qui habitent le domaine royal et la ville d'Aix-la-Chapelle.
-Il est enjoint à Radbert, collecteur des deniers royaux (_actor_)
-de faire une minutieuse perquisition dans les maisons des serfs de
-l'empereur, tant à Aix que dans les fermes qui dépendent de cette
-résidence. Pierre et Gunzo sont chargés de faire une visite semblable
-dans les _escraignes_ (_scruas_) et les cabanes des serfs; Ernaldus
-visitera également les boutiques des marchands, soit chrétiens, soit
-juifs, en choisissant le temps où ces derniers ne seront pas chez eux.
-Il est certain que cette recherche minutieuse dans le palais d'Aix et
-dans ses dépendances avait pour objet de découvrir un ou plusieurs
-individus suspects. En conséquence, Charlemagne défend à tous ceux
-qui ont une charge dans le palais de recueillir ou de cacher aucun
-homme qui aurait commis un vol, un homicide, un adultère ou quelque
-autre crime, ou qui serait venu pour le commettre. Quiconque oserait
-enfreindre à cet égard l'ordre de l'empereur devait, s'il était homme
-libre, porter sur son dos le malfaiteur jusqu'à la place du marché,
-où ce patient serait mis au pilori. Mais, dans le cas où un serf
-aurait désobéi aux prescriptions impériales, ce serf, ainsi que le
-noble, porterait le malfaiteur jusqu'au pilori, et de là il serait
-amené sur la place du marché pour y être fustigé comme il le mérite.
-«Pareillement, en ce qui concerne les débauchés et les prostituées
-(_de gadalibus et meretricibus_), ajoute le capitulaire, nous voulons
-qu'elles soient portées, par ceux qui leur auraient donné gîte, jusqu'à
-la place du marché, où elles doivent être fustigées. Si le coupable
-refuse de porter la femme de mauvaise vie qu'on aura trouvée chez lui,
-nous ordonnons qu'il soit battu de verges avec elle et sur le même
-lieu.» Ce capitulaire, qui établit la police intérieure du palais,
-constate la répugnance que Charlemagne avait pour les femmes de moeurs
-dépravées, puisqu'il les éloigne non-seulement de sa résidence et de
-ses domaines, mais encore du toit de ses plus humbles serfs et même du
-domicile des juifs, désignés ici comme des courtiers de Prostitution.
-
-Charlemagne, ainsi que nous l'avons déjà dit, n'était pas toujours
-d'une sévérité exemplaire pour son propre compte, et il avait de grands
-besoins sensuels à satisfaire. On sait que cet empereur, que les romans
-et les _chansons de geste_ nous représentent comme un géant _à la
-barbe grifaigne_ (menaçante), dépassait de la tête la taille de ses
-preux, et n'avait pas moins de sept pieds de hauteur; sa force était
-à l'avenant; et nous pouvons juger, d'après le _pied de roi_, quelle
-était la longueur de son pied, qui avait fixé une mesure que le système
-métrique a détrônée depuis peu; mais il nous est impossible, à propos
-de cette mesure (_pedale, mensura pedis_), d'aborder une controverse
-délicate ayant pour but de rechercher la véritable origine du pied
-de roi. Bornons-nous à dire que, dans le moyen âge, on cherchait des
-rapports de proportion entre diverses parties du corps, et que le pied,
-dès la plus haute antiquité, témoignait de la virilité d'un homme,
-tandis que, chez une femme, il avait une signification plus indiscrète
-encore: c'est dans ce sens qu'Horace a parlé d'un vilain pied féminin
-dans sa première satire: _Depygis, nasuta, brevi latere ac pede longo
-est_. Nous renverrons les curieux à ce qui a été dit de la stature de
-Charlemagne et de ses accessoires dans le +Philoponêma+ de Marquard
-Freher, réimprimé par Duchesne, dom Bouquet et Pertz. Cette monstrueuse
-stature justifie ce que la tradition raconte de ses amours. Une légende
-fort originale, recueillie par Pétrarque à Aix-la-Chapelle, où tout est
-plein des souvenirs du grand empereur, nous fait voir que ce monarque,
-qui fut d'ailleurs canonisé, eut sa tentation comme saint Antoine et
-tomba plus d'une fois dans le péché par la malice du démon. Charles,
-devenu éperdument amoureux d'une certaine femme que Pétrarque ne
-désigne pas autrement, oublia tout à coup auprès d'elle les intérêts
-de ses peuples et la gloire de son règne. Il n'avait plus d'autre souci
-que de vivre pour sa maîtresse. Elle mourut subitement. Il se livra dès
-lors à un désespoir que rien ne pouvait calmer et qui le tenait attaché
-jour et nuit aux dépouilles mortelles qu'il ne voulait pas rendre
-à la terre. Il ne cessait d'embrasser ce cadavre dont la corruption
-s'était déjà emparée. L'archevêque de Cologne, vénérable prélat à qui
-l'empereur accordait d'ordinaire une confiance aveugle, ne réussit pas
-à le consoler et à lui ôter sa morte adorée: il se mit en prières, et
-Dieu lui révéla ce qui faisait l'amour obstiné de Charles. On avait mis
-dans la bouche de cette femme une pierre constellée enchâssée dans un
-anneau, et ce talisman liait invinciblement l'empereur au corps mort
-ou vivant qui possédait l'anneau. A peine le talisman fut-il hors de
-la bouche du cadavre, que Charlemagne sentit son amour s'évanouir,
-et demanda pourquoi on avait laissé si longtemps sous ses yeux cette
-pourriture. Mais tout à coup Charles s'éprit d'une tendresse toute
-différente, il est vrai, pour le prélat porteur du talisman: il ne
-pouvait plus le quitter et il l'empêchait de bouger d'auprès de lui.
-L'archevêque, pour se délivrer de la servitude de ce talisman, le
-jeta dans un lac voisin d'Aix-la-Chapelle. L'anneau, englouti au
-fond du lac, ne perdit rien de sa puissance et continua d'inspirer
-à Charlemagne la même passion, qui ne faisait que changer d'objet.
-Charles était alors amoureux du lac; il ne voulait plus s'en éloigner;
-il y fixa sa résidence, il y établit le siége de son empire et il
-ordonna, par testament, que sa sépulture y fût placée, pour que, du
-fond de son tombeau, il entendît le lac murmurer d'amour aux échos de
-son nom immortel.
-
-Charlemagne était en trop bonne intelligence avec l'Église, pour
-avoir rien à craindre de ses admonitions; il évitait, d'ailleurs,
-avec beaucoup de prudence, les occasions de scandale, et tout ce qui
-avait rapport à ses concubines et à ses maîtresses restait celé au
-fond des gynécées de ses palais. Il ne tolérait pas chez ses sujets
-le relâchement des moeurs, que l'autorité épiscopale lui dénonçait
-en s'avouant impuissante à les corriger. Ce fut pour fortifier cette
-autorité qu'il fit, en 805, un capitulaire qui défendait aux personnes
-de l'un et de l'autre sexe, sous peine de sacrilége, de commettre des
-adultères, des fornications, des sodomies, des incestes ou d'autres
-péchés contre le mariage. L'empereur motivait ces défenses sur cette
-observation que les pays dont la population s'adonnait aux voluptés
-illicites, aux adultères, aux turpitudes de Sodome et au commerce des
-prostituées (_multæ regiones, quæ jam dicta inlicita et adulteria vel
-sodomicam luxuriam vel commixtionem meretricum sectatæ_), n'avaient
-ni constance dans la foi, ni courage dans la guerre. En conséquence,
-quiconque serait convaincu de ces excès perdrait son rang et ses droits
-pour aller en prison attendre le jour de la pénitence publique. Nous
-sommes surpris de ne trouver dans les capitulaires de Charlemagne
-aucune mesure de précaution ou de rigueur contre le lénocinium, qu'on
-appelait _lenonia_, et qui avait survécu aux persécutions des codes
-théodosien et justinien. Il y a pourtant un capitulaire, de date
-incertaine, qui semble concerner la _lénonie_, quoique ce honteux
-métier n'y soit pas clairement signalé à la sévérité des magistrats.
-Dans ce capitulaire (Baluz., t. I, p. 515), où les prêtres, les
-diacres et les autres clercs sont sommés de ne recevoir aucune
-femme étrangère (_extraneam_) dans leur domicile; où les moines et
-les clercs sont invités à ne pas entrer dans les hôtelleries pour
-y manger ou y boire; on remarque l'article suivant: _Ut mangones et
-cociones et nudi homines qui cum ferro vadunt, non sinantur vagari et
-deceptiones hominibus agere_. Nous ne savons pas trop ce que peuvent
-être ces hommes _nus_ qui portent une épée, et nous ne serions pas
-éloigné de croire à l'altération du texte, pour le mot _nudi_, qui
-n'a pas de sens, et qui pourrait être remplacé par celui de _nundi_,
-que nous traduisons avec doute en _forains_. Cet article signifierait
-ainsi: «Que les maquignons, les courtiers et les marchands forains,
-qui marchent avec des armes, ne puissent plus aller çà et là et
-faire des dupes.» Il serait aisé de démontrer, dans une dissertation
-philologique, que la basse latinité employait le mot _mangones_ dans
-le sens de _maquignons_, de _fourbes_, de _proxénètes_, plutôt que
-dans celui de _laquais_ et de _voleurs_: _mango_ avait succédé au
-_leno_. Quant au _cociones_, qu'on devrait traduire littéralement par
-_coyons_, c'étaient des courtiers de la plus vile espèce. Un écrivain
-du dixième siècle (Nic. Specialis, _De reb. sicul._), cité par Ducange,
-dit que les larrons ne furent désignés par le terme générique de
-_mangones_, que vers cette époque. Ducange dit aussi que les _cociones_
-sont synonymes de maquignons, de regrattiers, de revendeurs, qui
-parcouraient les foires et ne s'occupaient que de honteux trafics.
-
-Les lénons existaient certainement, si bien qu'ils se cachassent sous
-des noms et des états empruntés: on peut prouver, par exemple, que
-dans tout le moyen âge les maquignons ne se bornaient pas à vendre
-et acheter des chevaux, des mulets et des ânes; ils trafiquaient plus
-lucrativement de Prostitution. Mais il est assez remarquable que les
-expressions de _lenocinium_ et _lenonia_, _leno_ et _lenarius_, _lena_
-et _lenaria_ sont très-rarement usitées dans les écrivains catholiques
-de la France mérovingienne et carlovingienne. De l'absence du mot,
-nous ne croyons pourtant pas devoir induire l'absence du fait. Ainsi,
-en appliquant la critique historique à une légende du septième siècle,
-nous y avons découvert un lénon mis au nombre des saints sous le nom
-de Lenogésilus. Il nous paraît incontestable que ce nom a été formé de
-_leno_ et de _Gesilus_, qui aurait été le nom du personnage, tandis que
-_leno_ ne serait que sa qualité. Ce Lenogésilus, qui vivait du temps
-de Clotaire II (619), attira (_traduxit_) dans sa cellule une vierge
-nommée Agneflède, et lui fit prendre le voile: ils demeuraient ensemble
-et militaient vaillamment dans les voies du Seigneur (_strenue Domino
-militant_). Le diable fut jaloux du bonheur des deux ouailles, et il
-souffla aux oreilles du roi qu'un certain Lenogésilus, ayant séduit
-une vierge par magie, vivait avec elle dans l'impiété et le libertinage
-(_modo legitima conjugia violantes, inter se invicem nefandis studiis
-commiscentur_). Clotaire fit venir les deux prétendus complices, mais
-il fut tout à fait édifié par un miracle qui manifesta l'innocence
-de Lenogésilus. Ce saint homme, en arrivant au palais du roi, qui
-était absent, se plaignit du froid; il envoya demander du feu à des
-fourniers qui chauffaient le four au pain; mais Agneflède n'avait pas
-de quoi emporter ce feu: «Prends ton manteau!» lui dit en riant un
-des boulangers. Agneflède présenta le pan de sa robe, et y reçut des
-charbons allumés, sans que sa robe fût brûlée ni roussie. Ceux qui
-avaient été témoins du miracle le rapportèrent au roi, qui combla de
-présents Lenogésilus et Agneflède, et les renvoya tous deux à leur
-cellule. C'est ainsi que le lénon Gésilus devint saint Lenogésilus
-dans la légende conservée par les Bollandistes; quant à sa compagne
-Agneflède, elle n'eut pas comme lui l'honneur d'être canonisée.
-
-Les successeurs de Charlemagne firent probablement contre la
-Prostitution plusieurs capitulaires que nous ne possédons pas; car J.
-Dutillet, qui avait à sa disposition le _Trésor des chartes_ et qui
-n'a rédigé son _Recueil des rois de France_ que d'après les pièces
-originales, dit que le premier soin de Louis-le-Débonnaire, après la
-mort de son auguste père, «fut de nettoyer et réformer ladicte cour
-de cette ordure, cognoissant qu'elle infecte communément l'empire
-ou royaume.» Un capitulaire que nous avons encore (Baluz., t. II,
-col. 1198 et 1563) ajoute une coutume bizarre à la pénalité que
-comportait le libertinage. Toute femme convaincue d'avoir mené une
-vie scandaleuse, était condamnée à parcourir les campagnes, quarante
-jours durant, nue de la tête à la ceinture, avec un écriteau sur le
-front énonçant les motifs de la condamnation. Tout le monde avait le
-droit d'accuser une femme, de Prostitution, d'adultère ou de toute
-autre forfaiture. Le juge recevait l'accusation et y donnait suite;
-mais le rôle d'accusateur entraînait certains inconvénients qui en
-dégoûtaient les plus enclins à ce genre de vengeance. L'accusateur
-avait à prouver ce qu'il avançait, par une preuve judiciaire, par la
-croix, ou par l'eau bouillante, ou par le fer chaud, ou par le combat.
-La femme accusée se faisait représenter aux épreuves, par un champion
-qu'elle payait conditionnellement. Ce champion, si assuré qu'il fût
-du bon droit de sa cliente, ne subissait pas sans inquiétude les
-épreuves, desquelles ressortait la justification ou la condamnation
-d'une des parties. Parmi ces épreuves, celle de la croix était la moins
-dangereuse et dépendait moins du hasard que de la force corporelle
-du patient. Celui des deux adversaires qui, adossé au bois d'une
-croix, s'y tenait le plus longtemps dans l'attitude de Jésus crucifié,
-gagnait sa cause; l'autre payait une amende et subissait la peine du
-crime qui faisait le chef de l'accusation. Souvent la femme accusée,
-ne trouvant pas de champion qui voulût s'exposer aux épreuves en
-son lieu et place, était obligée de les subir elle-même, et l'on ne
-tenait compte ni de son sexe ni de sa faiblesse. C'était surtout dans
-l'épreuve de la croix, qu'une femme, si faible qu'elle fût, avait
-souvent l'avantage. Ainsi, cette épreuve s'employait de préférence,
-lorsqu'un mari, accusé d'impuissance par son épouse, devait prouver
-qu'il lui avait rendu le devoir conjugal. L'épreuve du _congrès_
-n'existait pas encore, à l'époque où le concile de Verberie (757)
-formulait ce canon, dans lequel la séparation de l'époux impuissant
-est prononcée: _Si qua mulier proclamaverit quod vir suus nunquam cum
-eâ coisset; exeant inde ad crucem, et si verum fuit, separentur_.
-L'impératrice Judith elle-même, se voyant accusée d'adultère avec
-Bernard, comte de Barcelone, offrit de se justifier par le feu ou par
-le combat; mais ses ennemis, qui n'étaient autres que les fils de son
-mari, Louis-le-Débonnaire, reculèrent devant un mode de justification
-possible et forcèrent leur père et leur belle-mère à se retirer chacun
-dans un couvent. Souvent, une femme qu'on accusait de débauche aimait
-mieux, quoique innocente, se soumettre à la pénalité du fait qu'on lui
-avait imputé, plutôt que de s'exposer aux terribles épreuves du duel
-judiciaire.
-
-Un des exemples les plus remarquables de ces épreuves en matière de
-Prostitution eut lieu vers ce temps-là (858), à l'occasion du divorce
-de Lothaire, roi de Lorraine. Ce prince, second fils de l'empereur
-Lothaire, avait aimé une jeune fille, nommée Waldrade, élevée dans le
-gynécée impérial d'Aix-la-Chapelle, avant qu'il eût épousé Theutberge,
-fille du comte Boson; mais il ne pouvait s'accoutumer à vivre séparé
-de son ancienne maîtresse: il retourna donc auprès d'elle dans un de
-ses domaines d'Alsace, et, quand Waldrade lui eut donné un fils, il
-voulut rompre son mariage légitime. Des témoins se présentèrent, qui
-accusaient Theutberge d'avoir entretenu des relations incestueuses
-avec son frère Hucbert, d'être devenue grosse et d'avoir fait périr
-son fruit. Ces témoins, suscités évidemment par Lothaire et Waldrade,
-se déclaraient si bien instruits des particularités secrètes de
-cet inceste, qu'ils attribuaient à Hucbert les plus abominables
-impuretés, et qu'ils n'expliquaient pas comment Theutberge, qui s'y
-était abandonnée, en avait pu concevoir un germe criminel. Voici
-les détails étranges dans lesquels le vénérable Hincmar ne craint
-pas d'entrer (_Opera_, t. I, p. 568): _Frater suus cum eâ masculino
-concubitu inter femora, sicut solent masculi in masculos turpitudinem
-operari, scelus fuerit operatum, et inde ipsa conceperit. Quapropter,
-ut celaretur flagitium, potum hausit et partum abortivit._ Les Annales
-de Saint-Bertin confirment le même fait, sans laisser entendre qu'un
-accouplement contre nature avait porté fruit: _Fratrem suum Hucbertum
-sodomitico scelere sibi commixtum_. La reine Theutberge choisit un
-champion, ou _vicaire_, qui se soumit pour elle au jugement de l'eau
-chaude. Le vicaire entendit la messe, communia, changea ses habits
-contre une tunique de diacre, but une gorgée d'eau bénite, et attendit
-que l'eau fût bouillante dans la chaudière: une pierre y ayant été
-déposée, il plongea son bras nu dans l'eau chaude et en retira la
-pierre; son bras fut immédiatement enveloppé d'un sac sur lequel le
-juge apposa son cachet; au bout de trois jours, on ouvrit le sac, et,
-comme le bras fut trouvé intact, Theutberge, justifiée, rentra dans le
-lit royal.
-
-Mais Lothaire, mais Waldrade, voulaient faire proclamer le divorce.
-On essaya de revenir sur la validité de l'épreuve, et on en réclama
-une nouvelle plus décisive. Enfin, pour couper court à ces lenteurs,
-Lothaire, au mois de janvier 860, convoqua soixante hommes dévoués,
-en un consistoire solennel, qu'il présida lui-même dans son palais
-d'Aix-la-Chapelle. Theutberge comparut devant cette assemblée, et
-confessa que son frère Hucbert avait, en effet, abusé d'elle en usant
-de violence (_non tamen sua sponte, sed violenter sibi inlatum_,
-disent les Actes du concile d'Aix, _Conc._ de Labbe, t. VIII, col.
-696). Dans un second consistoire assemblé le mois suivant, Theutberge
-y comparut encore et renouvela ses aveux: «J'avoue donc, dit-elle,
-que mon frère le clerc Hucbert m'a corrompue dès ma plus tendre
-enfance, et a commis sur ma personne des actes impudiques contre nature
-(_profiteor quia germanus meus Hucbertus clericus me adolescentulam
-corrupit et in meo corpore, contra naturalem usum, fornicationem
-exercuit et perpetravit_).» Theutberge fut condamnée à quitter son mari
-et à faire pénitence dans un monastère; mais elle rétracta bientôt ses
-aveux, et elle s'adressa au pape Nicolas Ier pour protester contre la
-condamnation qui l'avait frappée injustement. Le pape chargea deux
-évêques d'empêcher le roi Lothaire de «pourrir dans le fumier de la
-luxure» (_in luxuriæ stercore putrefieri_, dit la lettre de Nicolas
-Ier), et de diriger les opérations d'un concile qui se réunissait à
-Metz pour juger cette affaire en dernier ressort. Le concile confirma
-la sentence des premiers juges. Alors le pape fulmina un anathème
-contre le roi Lothaire: «Si toutefois, disait-il, on peut nommer _roi_
-celui qui, loin de dompter ses appétits par un régime salutaire, cède
-aux mouvements illicites d'une lubricité qui l'énerve.» Il cassa la
-décision du concile de Metz en déclarant que «c'est moins un concile
-qu'un lieu de Prostitution, puisqu'on y a favorisé l'adultère (_tanquam
-adulteris faventem prostibulum appellari decernimus_).» Lothaire n'eut
-aucun égard à l'anathème du saint-père et garda Waldrade; mais le pape
-fit appel à tous les souverains et à tous les évêques, pour combattre
-le roi Lothaire avec les armes temporelles et spirituelles. «Le
-laïque qui a en même temps une épouse et une concubine est excommunié,
-écrivaient Nicolas et ses partisans dans des circulaires qui remuaient
-la chrétienté. On ne peut congédier sa femme légitime pour en prendre
-une autre ou pour la remplacer par une concubine. Il n'est permis
-de répudier sa femme sous aucun prétexte, excepté pour cause de
-fornication.» A ces formules du droit canonique, Lothaire faisait
-répondre que sa femme s'était prostituée avant le mariage. Adon,
-archevêque de Vienne, répliquait alors: «Un mari n'est pas recevable à
-demander le divorce, lorsqu'après avoir épousé une femme déjà déflorée,
-il a vécu longtemps avec elle sans la moindre réclamation.»
-
-Lothaire persistait dans son concubinage avec Waldrade; mais il se
-vit menacé par les armes de ses voisins, et cet Hucbert, à qui l'on
-avait prêté de si vilaines habitudes, était sorti de son abbaye
-de Saint-Maurice et Saint-Martin pour venir demander raison à son
-beau-frère des atroces calomnies qu'on avait provoquées contre sa
-soeur et lui. Hucbert fut tué au moment où la victoire se fixait de
-son côté, et un envoyé du pape vint sommer Lothaire de se réconcilier
-avec sa légitime épouse et de chasser sa concubine. Lothaire céda;
-mais il n'eut pas plutôt repris Theutberge, qu'elle s'enfuit une
-seconde fois auprès de Charles-le-Chauve pour mettre sa vie en sûreté.
-Nicolas Ier excommunia solennellement Lothaire, qui tenta un dernier
-effort de résistance en accusant sa femme d'adultère et en offrant de
-prouver son accusation par le duel. Ce moyen extrême ne lui réussit
-pas, et il relégua sa chère Waldrade à l'abbaye de Remiremont. Nicolas
-l'avait appelé à Rome pour y être relevé de son excommunication;
-Lothaire apprit en route que Nicolas était mort et qu'Adrien II lui
-avait succédé. Ce nouveau pape ne fut pas moins inflexible que son
-prédécesseur: il attendait le roi Lothaire au couvent du mont Cassin,
-et il lui fit jurer, avant de l'admettre à la sainte table, qu'il
-n'avait eu avec Waldrade excommuniée ni cohabitation, ni commerce
-charnel, ni aucune espèce d'entretien. Lothaire, quoiqu'il eût trois
-enfants de sa concubine, jura, l'impudeur sur le front, tout ce que le
-pape voulut. Celui-ci, en présentant le pain et le vin au roi parjure,
-lui dit encore: «Si tu te reconnais innocent du crime d'adultère, si tu
-as la ferme résolution de ne plus cohabiter avec ta concubine Waldrade,
-approche avec confiance, et reçois le gage de salut éternel pour servir
-à la rémission de tes péchés; mais, si tu te proposes de te vautrer
-encore dans le bourbier de la Prostitution (_ut ad mechæ volutabrum
-redeas_, disent les Annales de Metz), garde-toi de prendre part au
-sacrement, de peur que ce remède de l'âme ne soit ta condamnation.»
-Lothaire acheva son sacrilége et se hâta de repartir pour aller
-retrouver Waldrade; mais il ne la revit pas, et fut arrêté en route
-par une mort subite qui l'empêcha de retomber dans les désordres de sa
-vie passée (6 août 869). Le concubinage, autorisé par la loi salique
-et les autres codes des barbares, avait résisté pendant plus de trois
-siècles à la discipline de l'Église catholique, et l'égalité de la
-femme vis-à-vis de l'homme, proclamée par l'Évangile, se trouvait enfin
-établie dans l'institution du mariage chrétien.
-
-
-
-
-CHAPITRE V.
-
- SOMMAIRE. --Lettre de saint Boniface au pape Zacharie, sur
- l'état moral des couvents dans les temps mérovingiens. --Règle
- de saint Colomban. --Les _évéchesses_. --Principale cause des
- excès de la vie monastique. --Influence des moeurs cléricales
- sur celles des laïques. --Le clergé séculier. --Les _enfants de
- Goliath_. --Testament de Turpio, évêque de Limoges. --Les moines
- de Moyen-Moutier et de Senones. --L'eunuque Nicétas. --Mission
- délicate de l'abbé Humbert, abbé de Moyen-Moutier. --L'_âme_
- de Gobuin, évêque de Châlons. --Efforts du pape Grégoire VII
- pour ramener l'Église de France au respect des moeurs. --Sa
- lettre aux évêques. --Les turpitudes de la vie cléricale sont le
- thème favori de tous les artistes et des littérateurs de cette
- époque. --Dépravation générale. --L'an 1000. --Unanimité des
- écrivains d'alors sur la dépravation profonde de l'état social.
- --La sodomie fut le vice le plus répandu dans toutes les classes
- de la population. --L'anachorète allemand. --Le petit-fils de
- Robert-le-Diable. --Les Normands. --Influence de leurs moeurs
- sur les peuples qu'ils conquéraient. --Comment Emma, femme de
- Guillaume, duc d'Aquitaine et comte de Poitiers, se vengea de
- sa rivale, la vicomtesse de Thouars. --De quelle manière Ebles,
- héritier du comte de Comborn, tira vengeance de son oncle et
- tuteur Bernard. --Les Pénitentiels. --Faits concernant les actes
- du mariage. --Faits relatifs à l'inceste, --à l'infanticide et aux
- avortements, --aux péchés contre nature, --au crime de bestialité.
- --Procès criminel intenté à Simon, par Mathilde sa concubine.
- --_Fornicatio inter femora._ --Reproches du poëte Abbon à la
- France, sur ses vices. --Reproches de Pierre, abbé de Celles, à
- Paris, sur sa corruption.
-
-
-Il faut descendre jusqu'au règne de Louis VIII pour trouver une
-ordonnance de roi relative à la Prostitution; mais on ne doit pas
-conclure de l'absence de règlements spéciaux sur la matière pendant
-près de trois siècles, que l'état des moeurs rendît inutiles ces
-règlements, et que la Prostitution publique eût disparu en France
-sous l'influence moralisatrice de l'église. A défaut de ces monuments
-d'ancienne jurisprudence, qui ont peut-être existé, mais qui ne se
-trouvent plus dans les collections de diplômes royaux, nous pouvons
-constater, par le témoignage des contemporains, que jamais les moeurs
-ne furent plus corrompues, et n'eurent un plus grand besoin de réforme,
-de répression et d'amendement. Pendant cette période de guerres,
-d'invasions et de bouleversement social, les oeuvres de législation
-sont fort rares, et se distinguent par un caractère transitoire qui
-les empêche de survivre à la circonstance où elles prennent naissance:
-il n'y a pas de code général qui témoigne de la volonté de faire
-une fondation stable, comme les Capitulaires de Charlemagne et les
-Établissements de saint Louis. Les rois se succèdent trop rapidement
-l'un à l'autre, et se sentent trop mal assis sur leur trône pour
-songer à organiser, à moraliser, à améliorer, à administrer, dans leurs
-États; ils n'ont ni le temps, ni le souci de modifier les institutions
-de leurs prédécesseurs; on peut donc dire, avec toute apparence de
-certitude, que, depuis Charlemagne jusqu'à saint Louis, la police de
-la Prostitution resta tout à fait stationnaire, et ne subit aucune
-métamorphose, tandis que la Prostitution elle-même, encouragée par
-l'indifférence des magistrats, ne cessa de s'étendre et de s'enraciner
-dans le peuple. Nous ne chercherons pas à découvrir quelques traces
-de précautions légales, de mesures coercitives et de prohibitions
-régulières dans l'intérêt des moeurs publiques, mais nous n'aurons pas
-de peine à prouver que ces moeurs étaient détestables, à cette époque
-de barbarie, d'ignorance, d'abrutissement et de désordre universel.
-
-La corruption la plus honteuse avait pénétré dans la plupart des
-couvents dès les temps mérovingiens. En 742, saint Boniface, évêque
-de Mayence, écrivait au pape Zacharie (_Act. SS. ord. L. Bened._, t.
-II, p. 54): «Les évêchés sont presque toujours donnés à des laïques
-avides de richesses ou à des clercs débauchés et prévaricateurs, qui
-en jouissent selon le monde. J'ai trouvé, parmi ceux qui s'intitulent
-diacres, des hommes habitués dès l'enfance à la débauche, à l'adultère,
-aux vices les plus infâmes: ils ont la nuit dans leur lit quatre ou
-cinq concubines, et même davantage (_inveni inter illos diaconos quos
-nominant, qui a pueritia sua semper in stupris, semper in adulteriis
-et in omnibus semper spurcitiis viam ducentes, sub tali testimonio
-venerunt ad diaconatum_; et _modo in diaconatu, concubinas quatuor,
-vel quinque, vel plures noctu in lecto habentes_).» Les réformateurs
-des ordres religieux ne firent qu'arrêter le mal sans le détruire
-dans son principe. Saint Colomban, qui promulguait sa règle vers
-ce temps-là, y avait introduit cette clause sévère: «Celui qui aura
-conversé familièrement avec une femme, en tête-à-tête et sans témoins,
-sera mis au pain et à l'eau pendant deux jours ou recevra deux cents
-coups de fouet.» La règle la plus rigoureuse se relâchait promptement,
-dans le sein d'une communauté où couvait sans cesse le feu des passions
-sensuelles. C'était toujours par l'incontinence, que commençait le
-scandale de la vie monastique. Les conciles et les synodes, avec leurs
-sages prescriptions, ne pouvaient imposer un frein aux passions des
-moines, passions d'autant plus irrésistibles qu'elles étaient plus
-contenues: ils savaient, comme le dit énergiquement saint Jérôme, que
-la puissance du diable est cachée dans les reins (_diaboli virtus in
-lumbis_); ils s'efforçaient d'éloigner la femme, des yeux et de la
-pensée de l'homme; ils avaient compris que les femmes légitimes des
-évêques et des prêtres, acceptées par la primitive Église, n'étaient
-que des occasions de péché: «Peut-on souffrir, s'écriait Véranus,
-évêque de Lyon, dans une de ces assemblées (en 585), peut-on souffrir
-que le desservant des autels, l'homme appelé à l'honneur d'approcher
-du Saint des saints, soit souillé des indignes délices des voluptés
-charnelles, et qu'un clerc, alléguant les droits du mariage, remplisse
-à la fois les devoirs de prêtre et le rôle d'époux?» Les _évêchesses_
-(_episcopæ_) disparurent par degrés, et ne furent plus tolérées; le
-célibat absolu devint la condition indispensable des ecclésiastiques,
-et l'entrée des monastères d'hommes fut interdite aux femmes, aussi
-bien que l'entrée des monastères de femmes aux hommes.
-
-Mais ce n'était là qu'une lettre morte: l'autorité de l'Église envers
-ses ministres ne dépassait pas la loi, qu'elle avait toujours le droit
-de faire, et qu'elle n'avait jamais la force de mettre à exécution;
-les couvents, par une conséquence naturelle des passions humaines,
-étaient la plupart des réceptacles d'impuretés, et il fallait, deux
-ou trois fois par siècle, y introduire une réforme partielle ou
-complète. Telle est l'histoire de presque tous les monastères, où le
-scandale n'éclatait pas aussi souvent que la débauche s'emparait de
-la communauté. On ne connaissait ordinairement au dehors ce qui se
-passait dans l'intérieur du cloître, que par des bruits vagues et de
-sourdes rumeurs. Lorsque l'évêque jugeait à propos de s'enquérir du mal
-et d'y porter remède, l'enquête lui révélait de graves déportements,
-sur lesquels la pudeur chrétienne lui faisait étendre son manteau. La
-principale cause de ces excès de la vie monastique était le voisinage
-et la fréquentation des maisons de l'un et de l'autre sexe: ici, l'abbé
-ou le prieur avait la direction des religieuses; là, au contraire,
-l'abbesse exerçait une sorte de souveraineté sur les religieux.
-Ces rapports continuels des deux sexes dans l'enceinte des abbayes
-entraînaient une foule d'abus que la prévoyance épiscopale eût été
-fort en peine de prévenir, puisqu'ils se renouvelaient incessamment.
-Les moeurs des gens cloîtrés avaient une influence déplorable sur
-les laïques, qui ne se piquaient pas d'être plus vertueux que leurs
-confesseurs. Le clergé séculier ne donnait pas meilleur exemple à ses
-paroissiens. Martinien, moine de Rabais, au dixième siècle, disait aux
-prêtres de son temps: «Est-ce votre loi de prendre femme ou d'avoir des
-relations avec des femmes? de polluer, par différents genres de luxure,
-votre corps qui a été fait pour recevoir la nourriture des anges?» Ce
-Martinien, dans son traité inédit qu'il a malicieusement intitulé _De
-laude monachorum_, reprochait à ses compagnons de robe «de vivre comme
-des soudards dissolus, au lieu de s'armer du glaive incorruptible de la
-chasteté et d'orner leurs mains de bonnes oeuvres.» Le père Berthollet,
-dans sa grande _Histoire du Luxembourg_, est forcé d'avouer, tout
-jésuite qu'il était, que les clercs, au onzième siècle, avaient oublié
-la sainteté de leur profession, et ne se souvenaient plus que la
-continence avait fait la gloire de l'Église: «Vivant comme les peuples,
-ils croyaient qu'il n'y avait aucune distinction entre eux, et ils
-se persuadèrent aisément qu'ils devaient avoir des femmes.» C'étaient
-là ces clercs dépravés, qu'on appelait les enfants de Goliath (_cleri
-ribaldi, qui vulgo dicuntur de familia Goliæ_, dans les _Constitutions_
-de Gautier de Sens, en 923). La partie saine du clergé se désolait
-de voir les progrès de cette gangrène morale que rien ne pouvait
-arrêter. Le pieux évêque de Limoges, Turpio, mort en 944, consignait
-avec amertume, dans son testament (_Biblioth. Cluniacensis_), cet
-aveu dépouillé d'artifice: «Nous-mêmes qui devrions donner l'exemple,
-nous sommes l'instrument de la perte d'autrui, et au lieu d'être les
-pasteurs des peuples, nous nous conduisons comme des loups dévorants!»
-
-Ce n'est point ici le lieu de mettre en évidence les vices grossiers
-des gens d'Église, qui se croyaient tout permis parce qu'ils avaient
-entre les mains le droit d'absoudre les pécheurs; nous n'essaierons
-pas de pénétrer dans les archives des couvents et de relever la longue
-liste de ceux qui furent réformés, excommuniés, supprimés, à cause
-des monstrueux débordements de leurs hôtes: il suffit de dire qu'on ne
-trouverait peut-être pas une abbaye célèbre où les moeurs claustrales
-n'aient pas éprouvé à diverses reprises, la contagion de l'impudicité.
-Pour citer quelques exemples entre mille du même genre, les moines
-de Moyen-Moutier et de Senones en Lorraine menaient une existence si
-épouvantable, au dixième siècle, qu'ils furent expulsés par ordre de
-l'empereur d'Allemagne; mais les successeurs qu'on leur donna ne firent
-que les surpasser dans la science du libertinage. Dans la chronique
-manuscrite de Jean de Bayon, que possède M. Noël, dans sa bibliothèque
-à Nancy, on voit que les moines de Moyen-Moutier s'émurent de l'hérésie
-d'un eunuque grec, nommé Nicétas, qui avait, à Constantinople,
-conseillé la castration de tous les novices destinés à la vie monacale.
-Ces moines corrupteurs, qui entretenaient un commerce infâme avec les
-jeunes gens du pays, qu'ils attiraient la nuit dans leurs cellules,
-s'imaginèrent que l'hérésie de Nicétas aurait pour résultat de leur
-ôter la source de leurs plaisirs: ils chargèrent donc leur abbé Humbert
-d'aller à Constantinople combattre une hérésie qu'ils craignaient de
-voir s'armer contre eux, et l'abbé remplit sa mission délicate à la
-satisfaction générale, car il sauva la virilité des moines en écrasant
-l'hérésiarque dans un dialogue où il le convainquit d'avoir voulu
-changer les serviteurs de Dieu en prêtres de Cybèle. A son retour, il
-trouva que son abbaye avait profité de son absence pour faire un pas de
-plus dans la perdition; il crut frapper les esprits de ces pervers, en
-les menaçant des peines de l'enfer: «Lorsque je traversais les Alpes,
-leur raconta-t-il, j'ai rencontré une troupe de démons flamboyants,
-montés sur des chevaux enflammés. Ils escortaient l'âme de Gobuin,
-évêque de Châlons, qui venait d'être surpris par la mort au moment
-même où il commettait le péché de fornication avec une religieuse.
-J'ai demandé au chef des démons s'il ne serait pas possible de racheter
-cette pauvre âme par des prières; mais l'esprit malin auquel je parlais
-répondit par un terrible éclat de rire en me tournant le dos, et tous
-les diables de l'escorte me montrèrent alors leur derrière avec des
-gestes indécents.» Les moines à qui s'adressait ce récit imitèrent
-la vilaine pantomime des démons, et remercièrent toutefois leur abbé
-d'avoir triomphé de l'hérésie de Nicétas, en lui disant: «C'est à nous
-de prouver maintenant qu'un bon moine peut se dispenser de faire un bon
-eunuque, et qu'un bon eunuque ne saurait faire un bon moine.»
-
-Nous ne promènerons pas nos lecteurs, de couvent en couvent, pour
-les initier aux coupables désordres qui s'y passaient, il suffit
-de représenter tous les cloîtres comme des antres de Prostitution
-(_scortationis fornices_, dit un écrivain monastique du onzième
-siècle). Grégoire VII, qui s'efforça de ramener l'église de France au
-respect des moeurs, écrivait à tous les évêques, en 1074: «Chez vous
-toute justice est foulée aux pieds. On s'est accoutumé à commettre
-impunément les actions les plus honteuses, les plus cruelles, les plus
-sales, les plus intolérables: à force de licence, elles sont devenues
-des habitudes.» On s'explique l'indignation de ce pape législateur,
-en voyant un Mauger, archevêque de Rouen, commettre des crimes qui
-exhalaient autour de lui, selon l'expression de Guillaume de Poitiers,
-une fâcheuse odeur de honte; un Enguerrand, évêque de Laon, tourner
-en ridicule la tempérance et la pureté, «avec des expressions, dit
-Guibert de Nogent, dignes du jongleur le plus licencieux;» un Manassès,
-archevêque de Reims, qui fut, au dire d'un de ses contemporains, «une
-bête immonde, un monstre dont aucune vertu ne rachetait les vices;» un
-Hugues, évêque de Langres, qui se souilla d'adultères et de sodomie
-(_sodomitico etiam flagitio pollutum esse_, lit-on dans les Actes
-du synode de Reims, où il fut mis en jugement). Tous ces indignes
-prélats reçurent un châtiment éclatant, mais leur fatal exemple
-n'en était pas moins suivi par le plus grand nombre des clercs, qui
-s'étonnaient de la sévérité des décrétales de Grégoire VII: «C'est
-un hérétique et un insensé! s'écriaient ceux du diocèse de Mayence
-(dans la Chronique de Lambert Schaffn). Veut-il obliger les hommes à
-vivre comme des créatures célestes, et, en contrariant la nature, à
-lâcher la bride à la crapule et à la fornication? Nous aimons mieux
-renoncer au sacerdoce, qu'au mariage.» Presque tous étaient mariés
-ou bien avaient des concubines, des maîtresses, des amies et des
-servantes. Yves de Chartres, dans ses lettres (_Epist. 85_), cite un
-certain prélat qui cohabitait publiquement avec deux femmes, et qui
-se préparait à en prendre une troisième (_qui publice sibi duo scorta
-copulavit et tertiam pellicem jam sibi præparavit_). Malgré les décrets
-pontificaux, le clergé persista longtemps dans son concubinage, et
-refusa opiniâtrement de renoncer à ses plaisirs (_se pellicibus ad hoc
-nolunt abstinere nec pudicitiæ inhærere_, dit Orderic Vital). Le même
-historien raconte que l'archevêque de Rouen, ayant excommunié ceux qui
-vivaient dans l'incontinence, fut poursuivi par eux à coups de pierres.
-Les bâtards des prêtres et des moines se multipliaient à l'infini, et
-leurs pères ne rougissaient pas de les doter, de les marier et de les
-enrichir aux dépens de l'Église. Il n'y avait pas un chapitre dont
-les chanoines ne fussent «brûlés des ardeurs de la luxure» (_Gall.
-Christ._, t. I, append., p. 6); il n'y avait pas un diocèse où l'on
-comptât dix prêtres sobres, chastes, amis de la paix et de la charité,
-exempts de tout crime, de toute infamie, de toute souillure (Fulb.
-Carnot., _epist. 17_); il n'y avait pas un couvent, où la règle de
-l'ordre fût scrupuleusement observée, où les pères, revêtus de l'habit
-monastique, fussent vraiment des moines: «_O miseri_, disait le moine
-Martinien, _nos monachiali habitu induti, videmur monachi et non
-sumus!_»
-
-La conduite dépravée des prêtres et des moines n'était que trop imitée
-par les laïques qui la livraient à leurs méprisantes railleries;
-mais le clergé ne cherchait pas même à conserver les apparences de
-l'honnêteté, et il faisait lui-même bon marché de ses vices, avec
-les jongleurs qui s'en moquaient dans leurs chansons satiriques,
-avec les peintres qui en composaient des tableaux et des miniatures,
-avec les imagiers ou statuaires qui en ornaient leurs ouvrages, en
-pierre, en bois, en ivoire. C'était le sujet favori de la littérature
-et de l'art. L'intempérance de la gent monacale, sa sensualité, son
-effronterie servaient de thème permanent aux fantaisies des artistes
-et aux épigrammes des poëtes. On ne voit nulle part que les hommes
-d'église se soient offensés, irrités, scandalisés des portraits écrits
-ou figurés de leurs turpitudes. Ils se divertissaient eux-mêmes à
-leurs propres dépens, en faisant reproduire l'épopée joyeuse de la vie
-cléricale, dans les peintures de leurs missels, dans les sculptures
-de leurs églises, dans les images de leurs diptyques, dans les
-ornements de leur mobilier. La verve caustique des tailleurs d'images
-s'exerçait sans paix ni trêve sur le déréglement des clercs: de là
-tant de grossières allégories, tant d'indécentes caricatures, tant
-de sales drôleries, qui se cachent dans les chapiteaux, les frises et
-les arabesques de l'architecture religieuse. Ici, ce sont des moines
-changés en pourceaux; là, des chiens habillés en moines; ailleurs,
-le phallus antique sort du froc d'un religieux; tantôt ce sont des
-nonnes en débauche avec des diables; tantôt ce sont des singes qui
-poursuivent des femmes nues et qui leur mordent les fesses. L'emblème
-ordinaire du vice d'impureté, c'est un crapaud ou une tête de Chimère
-couvrant les parties sexuelles de l'homme ou de la femme. Dans tous
-ces groupes obscènes, la robe et le capuchon du moine caractérisent
-l'intention maligne de l'auteur, qui s'amuse à immortaliser les
-vices et la honte de ses patrons. Ceux-ci en riaient les premiers,
-puisqu'ils avaient laissé subsister ces scandaleux reliefs, qui
-furent détruits la plupart dans les temps modernes par la pruderie
-des ecclésiastiques, à qui la singularité du monument demandait en
-vain grâce. Voilà pourquoi les plus étranges de ces chapiteaux, ceux
-qu'on avait décorés de tous les genres du crime de bestialité, ne nous
-sont plus connus que par le témoignage des archéologues et des savants
-qui en ont recueilli la tradition. Ainsi, nous ne croyons pas qu'on
-ait gardé même le dessin d'une sculpture assez inconvenante qu'on
-voyait à Saint-Germain-des-Prés, et qui représentait une religieuse se
-prostituant en même temps à un moine et à un animal qui ressemblait à
-un loup. Il y avait aussi à Saint-Georges-de-Bocheville en Normandie un
-fût de colonne, couronné par une affreuse mêlée d'hommes et de singes
-luttant d'incontinence et d'audace.
-
-Les laïques, en présence de ces modèles de luxure cléricale, n'avaient
-pas la prétention de rester purs et vertueux: ils ne se piquaient, au
-contraire, que d'une sorte d'émulation libidineuse qui les poussait à
-rivaliser de débauche avec les prêtres et les moines. Les historiens du
-temps nous les représentent aussi comme des scorpions et des serpents
-à face humaine (_Hist. des comtes de Poitou_, par J. Besly, p. 264).
-On comprend que cette dépravation générale ait fait croire à la fin du
-monde et au règne de l'Antechrist. Cette croyance superstitieuse, qui
-s'était attachée à l'an 1000, ne servit pas à rendre la société moins
-corrompue. Chacun, en dépit des terreurs qu'inspirait l'approche du
-jugement dernier, s'acharnait à jouir de la vie et à s'étourdir dans
-les délices de la chair (_carnales illecebræ_). Le monde devenait pire,
-et l'on s'attendait généralement à recevoir le baptême d'un nouveau
-déluge (_videbatur sane mundus declinare ad vesperam_, dit Guillaume
-de Tyr, au livre I de son Histoire). Les poëtes étaient d'accord
-avec les prédicateurs, pour annoncer que l'espèce humaine avait fait
-d'effrayants progrès dans le crime du mal, et que tous les jours la
-décadence morale s'aggravait; un troubadour du dixième siècle, cité par
-Raynouard (_Poésies orig. des Troub._, t. II, p. 16), disait, dans un
-poëme en langue romane:
-
- Enfans en dies foren ome fello,
- Mal ome foren, aora sunt peior.
-
-Tous les écrivains de ce temps-là sont d'accord sur cette dégradation
-profonde de l'état social, et tous en attribuent la principale
-cause au péché de l'incontinence, qui avait pris des proportions
-gigantesques. Quelques-uns, en donnant leurs biens aux églises et aux
-monastères, dans l'attente de l'Antechrist, motivaient leurs donations
-sur la méchanceté croissante des hommes: _iniquitas quotidiana
-malitiæ incrementa sumit_, lit-on dans une donation faite à l'église
-de Saint-Jean-d'Angely. Les donateurs se sentaient si chargés de
-souillures, qu'ils se ruinaient pour acheter une absolution et qu'ils
-la recevaient souvent des mains d'un clerc plus souillées que les
-leurs. «On vit alors, dit Raoul Glaber dans sa Chronique (liv. IV,
-ch. 9), régner partout, dans les églises comme dans le siècle, le
-mépris de la justice et des lois. On se laissait emporter aux brusques
-transports de ses passions..... On peut appliquer justement à notre
-nation cette parole de l'apôtre: Il y a parmi vous de telles impuretés,
-qu'on n'entend point dire qu'il s'en commette de semblable parmi les
-païens.» Orderic Vital, dans son _Histoire ecclésiastique_ (liv. VIII,
-année 1090), accuse la génération contemporaine de faire ses délices de
-ce qu'il y avait de plus honteux et de plus infect dans l'opinion des
-personnages honorables du temps passé. Il est vrai de dire que, la fin
-du monde et l'Antechrist ayant manqué au rendez-vous de l'an 1000, ceux
-qui survivaient à cette époque fatale se crurent autorisés à ne plus
-craindre aucune vengeance céleste, et s'enfoncèrent davantage dans le
-fumier de leurs immondes voluptés.
-
-On trouve çà et là quelques détails précis relativement à la nature
-de ces voluptés, qui sont d'ordinaire déguisées sous de vagues
-généralités, et qui ne diffèrent pas des autres oeuvres du démon,
-dans les lamentations qu'elles inspirent aux rares honnêtes gens de
-ces siècles pervers: «Maintenant, s'écrie un poëte anonyme dans une
-complainte en vers léonins sur le malheur des temps (_Histor. des
-Gaules_, t. XI, p. 445), maintenant les hommes qui mènent une vie
-scandaleuse, débauchés, sodomites, et qui nous volent, et qui nous
-injurient, méprisent les honnêtes gens, dont les moeurs sont bien
-réglées.» La débauche et la sodomie (_moechi_, _sodomitæ_) sont donc
-les vices les plus répandus dans toutes les classes de la population,
-chez les comtes et les barons comme dans l'humble _borde_ du serf,
-à l'ombre des cloîtres comme sous les courtines de l'abbé ou de
-l'évêque. Le diacre Pierre prononça, au nom du pape Léon IX, dans le
-concile de Reims, en 1049, un discours où prêtres et laïques sont
-vivement réprimandés, à cause de leurs abominables habitudes. Ces
-habitudes s'étaient invétérées de telle sorte en France, que l'abbé de
-Clairvaux, Henri, écrivait au pape Alexandre III, en 1177: «L'antique
-Sodome renait de sa cendre!» (Voy. l'_Hist. de Paris_, par Dulaure,
-édit. de 1837, t. II, p. 40). Orderic Vital, en plusieurs endroits
-de son Histoire, signale la contagion de ce vice odieux, qui devait
-sa recrudescence à l'établissement des races normandes dans les
-provinces gallo-franques: «Alors, dit-il au livre VIII, les efféminés
-dominaient dans tous les pays et se livraient sans frein à leurs sales
-débauches; les chattemites, dignes des flammes du bûcher, abusaient
-impudemment des horribles inventions de Sodome (_tunc effeminati passim
-in orbe dominabantur, indisciplinate debacchabantur, sodomiticisque
-spurcitiis foedi catamitæ, flammis urendi, turpiter abutebantur_).»
-Le même historien fait prophétiser cette invasion de la sodomie,
-par un anachorète fameux, que la reine Mathilde, femme de Guillaume
-d'Angleterre, envoya consulter au fond de l'Allemagne. L'anachorète
-prédit les maux qui menaçaient la Normandie sous le règne de Robert,
-fils de Guillaume et petit-fils de Robert le Diable: «Ce prince,
-dit-il, semblable à une vache lascive, s'abandonnera aux voluptés et
-à la paresse, s'emparera des biens ecclésiastiques et les distribuera
-entre ses lénons et ses flatteurs infâmes (_spurcisque lenonibus
-aliisque lecatoribus distribuet_)..... Dans le duché de Robert, les
-chattemites et les efféminés (_catamitæ et effeminati_) domineront,
-et sous leur domination la perversité, la misère, ne feront que
-s'accroître.» Il est donc incontestable que la turpitude sodomitique,
-qui fut ravivée par les croisades, avait été introduite en France par
-les Normands, qui la laissèrent comme un indice de leur passage dans
-tous les lieux où ils séjournèrent, soit pour hiverner, soit pour
-attendre le retour de leurs hordes dévastatrices.
-
-Abbon, dans son poëme du Siége de Paris par les Normands, impute aux
-seigneurs français le vice ignominieux que nous voulons attribuer
-plus exclusivement à leurs ennemis. Ces hommes du Nord, ainsi que la
-plupart des barbares, n'avaient pas honte de se prêter mutuellement à
-une abominable Prostitution; ils ne faisaient qu'un usage très-modéré
-de leurs femmes, qui étaient constamment grosses ou nourrices, et qui
-n'avaient pas d'autre destination que celle de la maternité; car la
-tribu, dont la force dépendait du nombre de ses enfants, en demandait
-une production exubérante, que n'aurait pas favorisée l'habitude
-des rapports voluptueux entre l'époux et ses épouses. Telles furent
-certainement l'origine et la raison de ces dégradantes erreurs du
-sexe masculin. Les Normands n'en étaient pas moins ardents à l'égard
-des femmes, et ils ne les épargnèrent pas plus que les hommes, dans
-les villages qu'ils occupaient de vive force à l'improviste. Ils
-ne respectaient que les vieilles et les vieillards, c'est-à-dire
-qu'ils les tuaient sans pitié; mais quant aux jeunes, ils en avaient
-grand soin, ils se les partageaient, et ils les emmenaient avec eux,
-après les avoir employés à leurs plaisirs, sous les yeux de leurs
-épouses, qui ne s'en offensaient pas et qui n'eussent point osé s'y
-opposer. Le moine Richer, racontant une expédition des Normands qui
-dévastèrent la Bretagne au neuvième siècle, nous les montre enlevant
-les hommes, les femmes et les enfants: «Ils décapitent les vieillards
-des deux sexes, dit-il, mettent en servitude les enfants et violent
-les femmes qui leur paraissent belles (_feminas vero, quæ formosæ
-videbantur, prostituunt_).» On peut se rendre compte de la terreur qui
-s'attacha au nom des Normands, et qui devançait leurs excursions: ils
-dépeuplèrent des provinces entières; les villes florissantes avant
-leur apparition, restèrent sans habitants, après qu'ils en furent
-sortis; les bords des fleuves, qu'ils avaient remontés avec leurs
-bateaux plats, furent changés en déserts; mais ils avaient semé sur
-leurs traces l'impur enseignement de leurs moeurs, et les vaincus
-gardèrent la hideuse marque d'esclavage que leur avaient imprimée les
-vainqueurs. Les Normands, en se fixant sur le sol de l'Angleterre,
-ne traitèrent pas la population indigène avec plus d'égards qu'ils
-n'avaient fait autrefois dans les pays conquis par Rollon: ils ne
-massacraient plus les vieillards, mais ils abusaient des jeunes gens
-et outrageaient les filles, dont les plus nobles servaient de jouet à
-la soldatesque la plus immonde (_nobiles puellæ despicabilium ludibrio
-armigerorum patebant et ab immundis nebulonibus oppressæ dedecus suum
-deplorabant_, dit Orderic Vital). On doit présumer que les moeurs
-normandes ne s'étaient pas beaucoup améliorées depuis deux siècles,
-et que ces farouches libertins savaient toujours se passer de leurs
-femmes, car celles-ci, pendant la longue absence de leurs maris, se
-sentirent embrasées de concupiscence (_sæva libidinis face urebantur_,
-dit le latin, plus énergique encore que le français), et envoyèrent
-aux absents plus d'un message, en 1068, pour leur annoncer qu'elles
-aviseraient à prendre d'autres maris, s'ils tardaient à revenir. La
-crainte de voir des bâtards sortir de leur lit conjugal décida quelques
-Normands à retourner près de leurs impatientes épouses (_lascivis
-dominabus suis_); mais le plus grand nombre demeura en Angleterre, où
-ils trouvaient de quoi se distraire et se consoler. Si leurs femmes
-ne se remarièrent pas toutes, elles ne se firent pas faute de donner
-des bâtards à leurs maris. Un poëte de cette époque (voy. _Hist. Norm.
-script._, p. 683) gémissait de voir que «la lampe des vertus était
-éteinte en Normandie.»
-
-Les autres provinces qui composaient la France féodale n'étaient pas
-alors dans une situation plus satisfaisante au point de vue des moeurs.
-Les seigneurs faisaient montre de tous les vices et ne conservaient
-aucun ressouvenir de pudeur. M. Emile de la Bédollière, dans sa savante
-_Histoire des moeurs et de la vie privée des Français_, rapporte deux
-épisodes remarquables de l'impudicité sauvage, qui caractérisait l'un
-et l'autre sexe chez les nobles comme chez les serfs. En 990, le bruit
-courait que Guillaume IV, duc d'Aquitaine et comte de Poitiers, avait
-eu un commerce adultère avec la femme du vicomte de Thouars, chez
-lequel il avait reçu l'hospitalité. Emma, femme de Guillaume, guettait
-une occasion de se venger de sa rivale. Un jour, elle l'aperçoit qui
-se promenait à cheval, peu accompagnée, aux environs du château de
-Talmont. Emma accourt avec une grosse troupe d'écuyers et de valets:
-elle renverse à terre la vicomtesse, l'accable d'injures et la livre
-à ses gens. Ceux-ci se saisissent de la malheureuse, la violent à
-tour de rôle pendant une nuit entière, pour obéir aux ordres d'Emma
-qui les excite et les contemple (_comitantes se quatenus libidinose
-nocte quæ imminebat, tota ea abuterentur, incitat_). Le lendemain, ils
-la mettent dehors, à moitié nue, mourante de lassitude et de faim.
-Le vicomte de Thouars ne put ni se plaindre ni se venger; il reprit
-sa femme déshonorée, tandis que Guillaume exilait la sienne dans le
-château de Chinon. Nous voyons, en 1086, un viol moins affreux dans
-ses circonstances, mais accompli de même en présence de témoins. Ebles,
-héritier du comte de Comborn en Aquitaine, étant devenu majeur, réclama
-son château et ses terres que détenait son oncle et tuteur Bernard.
-Celui-ci refusait de s'en dessaisir. Ebles rassemble des gens de guerre
-et vient assiéger le château, que Bernard essaie en vain de défendre.
-Ebles pénètre dans la place que son oncle venait d'abandonner: il y
-rencontra sa tante, nommée _Garcilla_, et aussitôt, sans se désarmer,
-devant tous ses compagnons qui l'applaudissent, il assouvit sur elle
-la plus révoltante lubricité (_patrui uxorem coram multis foedavit_).
-(Voy. l'_Hist. des moeurs et de la vie privée des Francs_, t. II,
-p. 343, et t. III, p. 83, d'après deux chroniques publiées dans la
-_Bibliotheca nova manuscriptorum_, de Labbe.)
-
-On ne s'étonne plus de ces faits monstrueux et on en soupçonne de
-plus épouvantables, s'il est possible, quand on promène avec dégoût
-sa pensée à travers les anciens Pénitentiels: c'est là qu'il faut
-chercher les faits occultes de la Prostitution au moyen âge; c'est là
-que se produit avec toutes ses audaces le péché de la chair, qui ne se
-bornait pas à des conjonctions illicites entre les deux sexes et qui se
-complaisait dans les caprices de la plus exécrable dépravation. Certes,
-comme le dit M. de la Bédollière, «on aimerait à croire pour l'honneur
-de l'humanité, que les horreurs signalées par les Pénitentiels
-sont purement accidentelles» et n'avaient que bien rarement un écho
-dans le tribunal de la pénitence, mais elles reparaissent à chaque
-page dans ces Pénitentiels qui les classent à différents degrés de
-culpabilité et de pénalité. Il est donc certain qu'elles étaient
-fréquentes et qu'elles répandaient de proche en proche une corruption
-latente dans toutes les parties du corps social. Nous ne pouvons
-nous dispenser d'enregistrer ces horreurs de la Prostitution, mais
-nous ne les dépouillerons pas de leur voile latin et nous n'irons pas
-même emprunter une traduction, prudemment atténuée, aux Pénitentiels
-modernes qui ont dû respecter la doctrine pénitentiaire de l'Église. Il
-faut distinguer dans ce code primitif de la confession les faits qui
-concernent les actes les plus secrets du mariage, ceux qui touchent à
-l'inceste, ceux qui sont relatifs à des débauches contre nature et ceux
-enfin qui renferment le crime de bestialité.
-
-Tout ce que l'Église avait fait pour protéger la pureté du mariage
-n'était qu'un témoignage évident de tout ce qui se faisait, dans le
-sanctuaire des époux, contre le but moral de cette institution. Ce
-n'étaient que péchés véniels, si les mariés n'avaient pas consacré
-la première nuit des noces à des pratiques de dévotion (_eadem nocte
-pro reverentiâ ipsius benedictionis in virginitate permaneant_, dit
-Reginon, liv. II); si le mari qui avait couché avec sa femme, ne
-s'était pas lavé, avant d'entrer dans une église (_maritus qui cum
-uxore suâ dormierit, lavet se antequam intret in ecclesiâ._ Pénitentiel
-de Fleury); si la femme était entrée dans l'église, à l'époque de ses
-règles (_mulieres menstruo tempore non mirent ecclesiam_); si le lit
-conjugal, à cette même époque, avait rapproché les deux époux (_in
-tempore menstrui sanguinis qui tunc nupserit; 30 dies poeniteat._
-Pénitentiel d'Angers); s'ils n'avaient pas gardé une continence
-absolue les dimanches, les jours de grandes fêtes, trois jours avant la
-communion et durant les quatre semaines qui précèdent Pâques et Noël.
-Mais le péché devenait plus grave, la pénitence plus longue, quand les
-époux avaient donné carrière à des fantaisies obscènes, que n'absolvait
-pas le privilége de l'union des sexes (_si quis cum uxore suâ retro
-nupserit, 40 dies poeniteat; si in tergo, tres annos, quia sodomiticum
-scelus est._ Pénitentiel d'Angers). Les copulations charnelles dans
-le mariage ne devaient être qu'une oeuvre chaste et sainte, destinée
-à procréer des enfants et non à satisfaire les sens. Ce sont les
-expressions de Jonas, évêque d'Orléans, dans son Institut des laïques:
-_Oportet ut legitima carnis copula causa sit prolis non voluptatis, et
-carnis commixtio procreandorum liberorum sit gratia, non satisfactio
-vitiorum_.
-
-L'inceste se multipliait sous les formes les plus hideuses: le fils
-ne faisait pas grâce à sa mère; la mère elle-même ne respectait pas
-l'innocence de son jeune enfant; le frère attaquait sa soeur; le
-père polluait sa fille! Mais il y avait, pour ces abominations, des
-pénitences de dix, de quinze ans, pendant lesquels le coupable se
-façonnait au jeûne et à la continence. (_Qui cum matre fornicaverit,
-15 annis; si cum filia et sorore, 12--Si adolescens sororem, 5 annos,
-et si matrem, 7, et quamdiu vixerit, numquam sine poenitentia, vel
-continentia.--Si mater cum filio parvulo fornicationem imitatur, si
-mater cum filio suo fornicaverit, tribus annis poeniteat._ Pénitentiels
-de Fleury et d'Angers.)
-
-Les infanticides, les avortements n'étaient pas moins nombreux que chez
-les païens qui les toléraient toujours et les approuvaient quelquefois.
-Tantôt on étouffait l'enfant à sa naissance, tantôt on l'étranglait,
-tantôt on le faisait périr en l'empoisonnant ou en le saignant. Il y
-avait des hommes et des femmes qui vendaient des drogues pour faire
-avorter (_herbarii viri, mulieres interfectores infantum_). D'autres
-drogues rendaient les femmes stériles et les hommes impuissants. Pour
-exalter l'amour ou plutôt l'ardeur sensuelle d'un homme ou d'une femme,
-on ajoutait d'affreux mélanges à la potion qu'on lui faisait prendre
-(_Interrogasti de illâ feminâ quæ menstruum sanguinem suum miscuit
-cibo vel potui et dedit vire suo ut comederet? et quæ semen viri sui
-in potu bibit? Tali sententiâ feriendæ sunt sicut magi._ Pénitentiel de
-Raban Maur.--_Illa quæ semen viri sui in cibo miscet, ut inde plus ejus
-amorem accipiat, annos tres poeniteat._ Pénitentiel de Fleury).
-
-Les péchés contre nature avaient d'innombrables variétés aux yeux du
-confesseur qui leur appliquait aussi des pénitences très-variées.
-La sodomie simple (_si quis fornicaverit sicut sodomitæ_, dit le
-Pénitentiel romain) entraînait quatre ans de pénitence; mais l'âge
-des pécheurs établissait bien des différences entre eux. L'enfant,
-l'adolescent, l'homme fait, n'étaient pas punis de même, lorsqu'ils
-péchaient de la même façon. Les souillures de l'extrême jeunesse
-ressemblaient souvent à celles de la vieillesse la plus dépravée; mais
-elles s'effaçaient plus aisément et se corrigeaient avec les années
-(_Pueri sese invicem manibus inquinantes, dies 40 poeniteat. Si vero
-pueri sese inter femora sordidant, dies centum; majores verò, tribus
-quadragesimis._ Pénitentiel d'Angers). Les erreurs antiphysiques
-des femmes étaient punies aussi sévèrement que celles des hommes,
-comme si la chasteté fût plus nécessaire chez le sexe qui a en soi un
-charme irrésistible pour attirer l'autre sexe. Les femmes, même les
-religieuses, se livraient entre elles à des orgies, où reparaissait le
-_fascinum_ romain et où l'art fellatoire n'avait rien oublié des leçons
-impudiques de l'antiquité (_Mulier cum alterâ fornicans, tres annos.
-Sanctimonialis femina cum sanctimoniali per machinatum polluta, annos
-septem._ Pénitentiel d'Angers.--_Mulier qualicumque molimine aut per
-ipsam aut cum altera fornicans._ Pénitentiel de Fleury.--_Si quis semen
-in os miserit, septem annos poeniteat._ Ibid.). Quelquefois l'inceste
-venait se mêler au crime contre nature et en aggraver l'infamie et
-le châtiment: la sodomie entre frères ne pouvait être rachetée que
-par quinze ans d'abstinence (_qui cum fratre naturali fornicaverit
-per commixtionem carnis, ab omni carne se abstineat quindecim annis._
-Pénitentiel de Fleury).
-
-Tous les genres de bestialité, on ose à peine le croire, figurent dans
-les Pénitentiels et ne donnent lieu qu'à une pénitence temporaire,
-quoique la loi civile condamnât le criminel à périr avec la bête qu'il
-avait choisie pour complice. Toutes les bêtes semblaient propres
-à cette détestable mésalliance (_cum jumento, cum quadrupede, cum
-animalibus_, dit le Pénitentiel romain; _cum jumento, cum pecude_, dit
-le Pénitentiel d'Angers; _cum pecoribus_, dit le Recueil de Reginon).
-Rien ne fut plus commun au moyen âge, que ce crime qu'on punissait de
-mort, quand il était patent et confirmé par une sentence du tribunal.
-Les Registres du Parlement sont remplis de ces malheureux qu'on brûlait
-avec leur chien, avec leur chèvre, avec leur vache, avec leur pourceau,
-avec leur oie! Mais nous ne voyons, que dans la lettre de Raban Maur
-à Regimbold, archevêque de Mayence, la discussion canonique de ces
-énormités qui alors n'étonnaient personne (_Tertia quæstio de eo fuit,
-qui cani feminæ inrationabiliter se miscuit, et quarta de illo, qui cum
-vaccis sæpius fornicatus est? Qui cum jumento vel pecore coierit, morte
-moriatur. Mulier quæ succubuerit cuilibet jumento, simul interficiatur
-cum eo._ Capitul. de Baluze, t. II, append., col. 1378). Dans les
-capitulaires d'Ansegise, les évêques et les prêtres sont invités
-particulièrement à combattre cette dépravation qu'on regardait comme un
-reste du paganisme et qui se perpétua plus longtemps dans les campagnes
-que dans les villes; mais tous les législateurs reconnaissent qu'un
-pareil crime, qui ravale l'homme au niveau de la bête, mérite la mort.
-On aurait volontiers pardonné à la bête plutôt qu'à l'homme, mais on
-la tuait et l'on jetait sa chair à la voirie, de peur qu'elle ne vînt à
-engendrer, par l'artifice du démon, un monstrueux assemblage de la bête
-et de l'homme.
-
-Enfin, pour donner une idée plus complète encore de l'obstination des
-débauchés dans leurs détestables habitudes, nous rappellerons ici un
-procès criminel qui se rapporte à une débauche contre nature, qu'on
-appelait _fornicatio inter femora_. C'est Ducange qui nous fournit ce
-singulier document tiré d'une charte d'Édouard Ier, roi d'Angleterre.
-Cette charte est datée probablement des premières années du dixième
-siècle. Un nommé Simon entretenait une concubine, nommée Mathilde, avec
-qui jamais il n'avait eu de rapports complets. Un jour, il fut surpris
-en flagrant délit de commerce illicite par les amis de cette concubine
-qui voulait se venger de lui en se faisant épouser. Elle déclara devant
-les juges qu'elle avait longtemps vécu conjugalement avec lui, mais
-qu'il ne l'avait pas encore épousée (_Juratores dicunt quod prædictus
-Simon semper tenuit dictam Matildam ut uxorem suam, et dicunt quod
-numquam dictam Matildam desponsavit_). Alors, Simon eut à choisir
-entre trois sortes de châtiment ou de réparation: donner sa foi à
-Mathilde, ou perdre la vie, ou rendre à Mathilde les devoirs qu'un mari
-rend à sa femme (_vel ipsam Matildam retro osculare_). Simon fit son
-choix aussitôt: il donna sa foi à Mathilde, mais il ne voulut jamais
-l'épouser autrement qu'il n'avait fait jusqu'alors (_inter femora_).
-Ducange a extrait cette curieuse anecdote du Dictionnaire des lois de
-l'Angleterre (_Nomolex anglicana_), par Thomas Blount.
-
-A l'époque d'Edouard Ier et de Charles le Simple, son gendre, les
-moeurs de la France et de l'Angleterre offraient une triste analogie,
-et quelque poëte de la cour saxonne d'Édouard aurait pu dire de
-l'Angleterre ce que le poëte Abbon disait alors de la France dans son
-poëme fameux sur le Siége de Paris: «O France, pourquoi te caches-tu?
-où sont ces forces antiques qui ont assuré ton triomphe sur de plus
-puissants ennemis? Tu expies trois vices principaux: l'orgueil, les
-honteuses délices de Vénus, et la recherche de tes habits. Tu n'écartes
-pas même de ton lit les femmes mariées, les nonnes consacrées au
-Seigneur. Bien plus, tu as des femmes à satiété, et tu outrages la
-nature!» Deux siècles plus tard, Pierre, abbé de Celles, dans ses
-lettres (liv. IV, ép. 10), adressait à la ville de Paris les mêmes
-reproches qu'Abbon avait adressés à la France, et il l'accusait de
-pervertir les moeurs de ses habitants: «O Paris, que tu es séduisant
-et corrupteur! disait-il. Que de piéges tes propres vices tendent à la
-jeunesse imprudente! Que de crimes tu fais commettre!» La Prostitution
-fut, à toutes les époques, la conseillère et la provocatrice des autres
-vices qui ne marchent pas sans elle et qui s'attachent à ses flancs,
-comme des louveteaux pendus aux mamelles de leur dévorante mère.
-
-
-
-
-CHAPITRE VI.
-
- SOMMAIRE. --Situation des femmes de mauvaise vie avant le règne de
- Louis VIII. --Vocabulaire de la Prostitution au onzième siècle.
- --Le _putagium_. --_Putus_ et _puta_. --Les puits communaux.
- --Le _Puits d'Amour_. --La _Cour d'Amour_ ou _Cour céleste_ de
- Soissons. --_Putage_, _putinage_ et _putasserie_. --_Lenoine._
- --_Maquerellagium_, _maquerellus_ et _maquerella_. --De l'origine
- du mot _maquereau_. --_Borde_, _bordel_ et _bordeau_. --Les
- femmes _bordellières_. --Les _femmes séant aux haies_. --Les
- _cloistrières_. --_Garcio_ et _garcia_. --_Ribaldus_ et _ribalda_.
- --_Meschines_ et _meschinage_. --_Ruffians._ --_Clapiers._
-
-
-Si la dépravation des moeurs, à cette époque du moyen âge, avait
-dépassé tout ce que des époques plus barbares s'étaient permis en
-fait de débauche et de crime, la Prostitution légale, celle qui
-s'exerce comme une industrie et qui fait la sauvegarde des honnêtes
-femmes en offrant aux appétits sensuels une satisfaction toujours
-prête et facile, cette Prostitution régulière et organisée n'existait
-pas encore, du moins sous l'oeil et la main de la police féodale.
-Elle n'était point admise en principe ni en droit; elle ne pouvait
-s'exercer qu'en fraude et en secret, aux risques et périls des femmes
-que la misère ou le libertinage encourageait à ce vil métier; elle ne
-rencontrait nulle part appui et protection dans la magistrature des
-villes érigées en communes, ni auprès des justices seigneuriales. On
-ne la jugeait point nécessaire ni même utile, et on la regardait comme
-un outrage public à l'honnêteté de chacun. Cependant, il fallait bien
-la tolérer et fermer les yeux sur un fait brutal, qui se reproduisait
-sans cesse et partout, en se cachant, ou plutôt en se déguisant, malgré
-les plus sévères prohibitions, malgré la pénalité la plus rigoureuse.
-Nous sommes convaincu que cette Prostitution légale dut conquérir sa
-place honteuse dans la société, par sa persévérance à braver les lois
-et les châtiments, par son adresse à prendre tous les masques, par
-sa force et sa ténacité, par son caractère vivace et envahisseur. On
-peut comparer la situation des femmes de mauvaise vie, au milieu de
-cette société qui leur était hostile et qui ne pouvait toutefois s'en
-passer, qui les persécutait continuellement et qui ne parvenait jamais
-à les faire disparaître; on peut comparer cette situation anormale à
-celle des juifs, qui avaient aussi contre eux la législation civile et
-ecclésiastique, qui se voyaient tous les jours emprisonnés, dépouillés,
-chassés, et qui pourtant revenaient sans cesse à leurs banques, à
-leurs usures et à leurs gains énormes. La Prostitution n'eut pas une
-existence avouée dans l'État et reconnue, sinon autorisée, avant le
-règne de Louis VIII, ou celui de Philippe-Auguste peut-être, car le
-roi des ribauds (_rex ribaldorum_), qui était évidemment le gouverneur
-suprême des agents de la Prostitution, fut créé par Philippe-Auguste,
-comme nous le verrons plus tard.
-
-Il est bien difficile de retrouver quelles étaient les habitudes et la
-physionomie de la Prostitution mercenaire, dans ces temps de corruption
-générale, qui ne permettaient pourtant pas de pratiquer librement
-cette méprisable industrie. L'abbé, l'évêque, le baron, le seigneur
-feudataire, pouvaient avoir dans leur maison une espèce de sérail ou
-de lupanar, entretenu aux dépens de leurs vassaux; selon l'expression
-d'un écrivain du onzième siècle, chaque possesseur de fief nourrissait
-dans son gynécée autant de ribaudes que de chiens dans son chenil;
-mais le lupanar public, ouvert à tout venant, sous la direction d'un
-homme ou d'une femme exploitant cet impur commerce, ne subsistait que
-dans un petit nombre de localités, où l'administration seigneuriale
-et municipale se relâchait de ses anciennes coutumes et feignait
-d'être aveugle pour se montrer tolérante. C'était donc à Paris et en
-quelques grandes villes, que l'établissement des mauvais lieux, dans
-les faubourgs et dans certains quartiers désignés, ne souffrait pas
-trop d'obstacles, jusqu'au jour où le scandale rendait à la loi sa
-vigueur et amenait la suppression plus ou moins radicale de ces centres
-de débauche. Il y avait aussi des prostituées, qui n'appartenaient pas
-à l'exploitation d'un fermier lupanaire, et qui se réservaient tous
-les profits de la vente de leur corps: elles se mêlaient d'ordinaire
-à la population honnête, et, quoique vivant de leur impur trafic,
-elles avaient soin de n'en laisser rien transpirer, sous peine de
-tomber aussitôt dans la disgrâce de leurs voisins et d'être obligées
-de se faire justice elles-mêmes en disparaissant. On comprend donc
-que la vie intérieure des mauvais lieux et la vie privée des femmes
-publiques aient eu bien peu d'échos dans les monuments écrits de ces
-époques obscures. La Prostitution, du huitième au douzième siècle,
-n'a pas même de traits qui la caractérisent d'une manière saillante,
-quoiqu'elle diffère absolument de la Prostitution du Bas-Empire. Il
-faut se contenter, pour la peindre, de quelques faits isolés, qui
-n'ont pas de liens entre eux et qui témoignent de la variété des usages
-locaux. Encore, ces faits, que nous fournissent des chartes de commune
-et des ordonnances de police urbaine, sont-ils trop rares, pour qu'on
-puisse en former un vaste tableau d'ensemble. Ainsi, ce n'est pas
-d'après cette réunion de faits épars et détachés, qu'il est possible
-de constater les moeurs secrètes de la Prostitution dans la France
-féodale.
-
-Mais la langue populaire du onzième siècle, la basse latinité, qui
-allait créer la langue française, sous l'empire des dialectes du Nord
-et du Midi, cette langue appliquant de nouveaux mots à des choses
-et à des idées nouvelles, nous présente, dans la formation de ces
-mots eux-mêmes, une foule de renseignements précieux, parmi lesquels
-nous trouverons bien des notions relatives à notre sujet. A partir
-du neuvième siècle, le vocabulaire de la Prostitution a complétement
-changé; il est singulièrement restreint, mais il se compose de
-locutions, tout à fait neuves, qui semblent sorties de la bouche du
-peuple, plutôt que de la plume des écrivains; ces locutions, empreintes
-de l'esprit gallo-franc, et parfois frappées au coin de l'idiome
-tudesque, sont faites pour exprimer ce que nous nommerons le _matériel_
-de la Prostitution. Il est clair que les mots latins n'avaient plus de
-sens vis-à-vis de circonstances et de particularités qui n'existaient
-pas au moment où ils furent créés; le peuple, dans son langage
-usuel, ne voulut point accepter ces mots qu'on employait toujours
-dans la langue littéraire, mais qui ne représentaient plus rien dans
-l'habitude de la vie; le peuple, avec le génie qui lui est propre,
-fit les expressions qui lui manquaient et leur donna le cachet spécial
-qu'elles devaient avoir. Ainsi, nous voyons apparaître dans le latin
-vulgaire la plupart des mots, qui reçurent plus tard une transformation
-française, et qui se sont depuis conservés dans la langue du peuple,
-car la Prostitution ne peut aspirer à faire admettre par la langue
-noble les grossières et impudentes formules de son idiome. Remarquons,
-une fois pour toutes, que les écrivains sérieux, les poëtes et les
-historiens continuent à se servir des termes généraux que le latin
-classique leur offrait pour désigner les actes et les individus de la
-Prostitution; mais, dans les documents émanés d'une main illettrée ou
-destinés à la connaissance du populaire, on n'emploie que des termes
-précis et techniques, qui étaient à la portée de tout le monde et qui
-n'exigeaient pas, pour être entendus, la moindre notion de l'antiquité
-classique. Sans doute, cette langue de la Prostitution est sordide et
-digne des choses qu'elle exprime et des personnes qu'elle qualifie,
-mais on ne doit pas oublier qu'au moyen âge tous les mots de la langue
-usuelle avaient droit à une égale estime, et se produisaient, sans
-aucune réserve, dans les écrits comme dans les discours. On n'avait
-pas encore noté d'infamie certaines expressions qui se rapportent à
-des objets infâmes, et on n'attachait pas d'importance à la modestie
-du langage parlé ou écrit. Voilà pourquoi notre vieux français est si
-riche en mots ingénieux ou piquants, qui forment le vocabulaire de la
-Prostitution, et qui ont été, à partir du siècle de Louis XIV, bannis
-de la langue des gens d'honneur, comme on disait autrefois.
-
-La Prostitution, que les lettrés appelaient toujours _meretricium_,
-dont les novateurs avaient fait _meretricatio_ et _meretricatus_, se
-nommait, dans le peuple et en langage vulgaire, _putagium_, et, par
-extension, _puteum_ et _putaria_. Ce mot-là nous paraît avoir une
-origine toute moderne, et nous ne croyons pas, malgré l'autorité du
-docte Scaliger, dans une de ses notes sur les _Catalecta_ de Virgile,
-qu'on doive faire remonter _putagium_ au mot latin _putus_, qui se
-trouve, dans les auteurs de la haute latinité, avec le sens de _petit_.
-Chez les anciens, il est vrai, _putus_, surtout, était donné comme
-nom d'affection, comme qualification flatteuse adressée à un jeune
-enfant. Le maître n'appelait pas autrement son mignon: était-ce une
-fille au lieu d'un garçon, on disait _puta_. Les diminutifs _putillus_
-et _putilla_ s'étaient formés naturellement, et Plaute, dans son
-_Asinaria_ (act. III, sc. 3), met _mon petit_, _putillus_, sur le même
-pied que _ma colombe_, _mon chat_, _mon hirondelle_, _mon moineau_,
-dans le langage des amoureux. Cependant, on usait plutôt, comme le
-fait Horace (_Sat._, l. II, 3), de _pusus_ et de _pusa_, qui avaient
-aussi leur _pusillus_ et leur _pusilla_. Néanmoins, nous ferons venir
-_putagium_ de _puteus_, puits, parce que cette étymologie s'entend
-et se justifie également au propre et au figuré. Si, d'une part, la
-Prostitution publique peut se comparer à un puits banal où chacun est
-libre d'aller puiser de l'eau, d'autre part, dans chaque ville, dans
-chaque quartier, le puits communal ou seigneurial était le rendez-vous
-de toutes les filles qui cherchaient aventure. Il y avait toujours un
-puits, aux endroits fréquentés par les prostituées, dans les _Cours des
-miracles_ où elles logeaient, dans les carrefours qui leur servaient
-de champ de foire. Elles se souvenaient peut-être que Jésus-Christ
-avait rencontré la Madeleine auprès d'un puits. Ces puits, dont l'usage
-appartenait à tous les habitants du lieu, réunissaient tous les soirs
-autour de leur margelle un nombreux aréopage de femmes qui parlaient
-entre elles de leurs amours et qui les avançaient en chemin sous
-prétexte de faire provision d'eau. On savait ce que c'était que d'aller
-au puits: les amants y arrivaient de tous côtés, pour se rejoindre.
-Ce puits-là était le témoin de bien des soupirs et de bien des larmes.
-Piganiol, en parlant du Puits d'Amour qui avait donné son nom à une rue
-de Paris, située près de la rue de la Truanderie, où la Prostitution
-avait son siége principal, dit que ce puits fameux devait son nom «à
-une raison qui lui est commune avec tous les puits qui sont dans des
-villes ou dans des lieux habités, c'est qu'il servoit de rendez-vous
-aux valets et aux servantes, qui, sous prétexte d'y venir puiser de
-l'eau, y venoient faire l'amour.» Ce puits, qui n'a été comblé qu'à
-la fin du dix-septième siècle, avait vu se dénouer plus d'un drame
-amoureux, et la tradition racontait de diverses façons l'histoire d'une
-demoiselle noble, de la famille Hallebic, qui s'y était noyée sous
-le règne de Philippe-Auguste. On citait aussi plusieurs amants qui
-s'y étaient jetés par dépit ou par jalousie, sans y trouver la mort.
-D'autres amants, par reconnaissance, avaient voulu attribuer au Puits
-d'Amour une part dans leur bonheur: l'un renouvelait les seaux, l'autre
-la corde; celui-ci y fit poser une balustrade en fer; celui-là y mit
-une margelle neuve, sur laquelle on lisait en lettres gothiques: _Amour
-m'a refait en 525 tout à fait_.
-
-On ferait un curieux relevé de tous les puits qui ont joué un rôle dans
-l'histoire de la Prostitution, et l'on en trouverait un dans chaque
-ville, pour démontrer que le _putagium_, au moyen âge, était presque
-inséparable des puits banaux qui ont disparu la plupart aujourd'hui.
-On prouverait sans peine, que des puits de cette espèce ont existé,
-à Paris, dans les rues ou près des rues où demeuraient les femmes de
-mauvaise vie. Bornons-nous à rapporter que les _ribaudes de Soissons_,
-qui avaient une célébrité proverbiale au douzième siècle (_Dictons
-populaires_ publiés par Crapelet, page 64), tenaient leurs assises
-autour d'un puits qui a survécu à la _ribauderie_ soissonnaise. «La
-_Cour d'Amour_ ou _Cour céleste_ de Soissons (disent MM. P. Lacroix
-et Henri Martin, dans leur _Hist. de Soissons_) est située à l'entrée
-de la rue du Pont: c'est une cour étroite, entourée de bâtiments peu
-élevés, où l'on monte par des escaliers de pierre extérieurs. Cette
-cour, dans laquelle on pénètre par une allée obscure, descendait
-autrefois jusqu'à la rivière: au milieu, est un puits d'une
-construction singulière, la margelle débordant carrément l'orifice
-rond et étroit que surmonte une voûte conique.» Nous ne chercherons
-pas d'autres arguments, pour démontrer que _putagium_, _puteum_ et
-_putaria_ impliquaient l'action d'aller le soir au Puits d'Amour.
-_Putaria_ se disait de préférence, dans les provinces méridionales. On
-lit dans les statuts de la ville d'Asti (_Collat. 12_, cap. 7): _Si
-uxor alicujus civis Astensis olim aufugit pro putaria cum aliquo_...
-_Puteum_ était plus usité dans la langue poétique, qui, prenant la
-cause pour l'effet, faisait de _puteum_ le synonyme de _putagium_.
-Quant à ce mot-là, qui doit être le premier en date, il s'était
-consacré en s'introduisant dans la langue légale. Ainsi, on le trouve
-souvent employé par les jurisconsultes, et il figure dans plus d'une
-ordonnance de nos rois de la troisième race: il suffit de mentionner
-une de ces ordonnances, dans laquelle il est dit que le _putagium_ de
-la mère n'enlève pas au fils ses droits d'héritier, attendu que le fils
-né dans l'état de mariage est toujours légitime (_quod generaliter dici
-solet, quod putagium hæreditatem non adimit, intelligitur de putagio
-matris_). Le mot _putagium_ ne s'entendait que de la prostitution
-d'une femme. La langue française n'eut pas plutôt bégayé quelques
-mots, qu'elle traduisit _putagium_ en _putage_, _puta_ en _pute_
-et _putena_ en _putain_. Ces deux derniers mots sont contemporains,
-puisque la Chronique d'Orderic Vital fait mention, au livre XII, de la
-fondation d'une ville qui fut nommée _Mataputena_ (_id est devincens
-meretricem_), en dérision de la comtesse Hedwige.
-
-_Putage_ revient sans cesse, avec le sens de _putagium_, dans la
-vieille langue française, surtout dans les romans et les fabliaux
-des trouvères. Les citations, choisies par Ducange, donnent la
-valeur exacte de cette expression, qui n'est pas même restée dans
-la langue triviale et qui ne saurait pourtant être remplacée par les
-mots _putinage_ et _putasserie_, que le vocabulaire du bas peuple a
-conservés, sans se rendre compte des nuances de leur signification
-relative. Ces deux vers du roman de _Vacces_ établissent la véritable
-acception de putage:
-
- Maint homme a essillié et torné à servage,
- Et mis par povreté mainte feme au putage.
-
-Le roman du _Renard_ prête à _putage_ un sens qui se rapproche du
-_putanisme_ de la langue moderne:
-
- Grant deshonnour et grant hontage
- Fistes-vous et grant putage.
-
-Le roman d'_Amile et Amy_ se sert du même mot pour exprimer la même
-chose:
-
- A mal putaige doit li siens cors livrez!
-
-Enfin, le roman d'_Athis_, en usant de ce mot, désigne l'état ou la
-condition d'une femme qui se prostitue:
-
- Et sa femme estoit mariée,
- Benoite ne espousée
- Qui puis la trairoit à putage,
- A mauvaistié ne à hontage
- Qu'on le fesist mourir à honte,
- Sans en faire nul autre conte.
-
-Nous ne multiplierons pas les citations pour le mot _pute_, qui a
-maintenu son emploi et son sens originaire dans le bas langage. Ce mot
-avait toujours une acception injurieuse, comme on le voit dans ces vers
-du roman de Garin le Loherain.
-
- Or, m'avez-vos lesdengiée vilment,
- Et clamé pute, oyant toute la gent.
-
-Nous dirons plus tard comment cette injure adressée à toutes les femmes
-en général, faillit coûter cher au poëte Jean de Meung.
-
-Le _lenocinium_, ce fidèle et inséparable compagnon du _meretricium_,
-eut plus de peine à changer de nom; comme il était ordinairement
-exercé par des femmes, on le transforma d'abord en _lenonia_, qui
-passa dans la langue du douzième siècle en se francisant et en devenant
-_lenoine_. Mais le peuple, qui règne en souverain dans les bas-fonds
-de la langue, inventa bientôt un autre mot, qu'il tira des habitudes
-mêmes des courtiers de Prostitution. Ce mot était _maquerellagium_,
-dont le vieux français a fait _maquerellage_, qui subsiste encore
-dans le langage des halles, et qui a pourtant place au dictionnaire
-de l'Académie. Avant _maquerellagium_, on avait créé _maquerellus_ et
-_maquerella_, _maquereau_ et _maquerelle_. Les plus doctes abstracteurs
-d'étymologie s'en sont donné à coeur joie pour découvrir l'origine
-de ces mots qui n'avaient de latin que leur terminaison. Nicot et
-Ménage, en recherchant les analogies qui pouvaient se présenter entre
-le poisson nommé _maquereau_ et l'homme ou la femme qui spécule sur
-la Prostitution d'autrui, ont supposé que _maquereau_ avait été formé
-de _maculæ_, parce que le poisson est bariolé de taches noirâtres et
-bleues transversales, et parce que chez les anciens le costume théâtral
-du lénon ou de la lène offrait aussi un bariolage de différentes
-couleurs. Tripaut, se souvenant que l'_aquariolus_ ou porteur d'eau
-romain avait à Rome le privilége du _lenocinium_, a pensé que la
-simple addition d'une lettre initiale, formée par la prononciation
-gutturale des Francs, avait produit _maquariolus_, qui se rapprochait
-assez bien de _maquerellus_. D'autres enfin, avec plus de naïveté, ont
-mis en avant le verbe hébreu _machar_, qui signifie _vendre_ et qui
-ne convient pas trop mal au métier de vendeur de chair humaine. Ces
-derniers étymologistes auraient dû, à l'appui de leur système, faire
-valoir cette induction que leur fournissaient certains documents du
-moyen âge, dans lesquels on attribue aux juifs le courtage des chevaux
-et des femmes.
-
-Nous nous étonnons qu'on se soit préoccupé de l'étymologie du mot
-appliqué à l'homme, avant d'avoir trouvé celle qui convient au
-poisson; car il est tout naturel que le poisson ait été d'abord nommé
-_maquerellus_ et que l'homme, par quelque similitude, se soit vu
-qualifié du nom de ce poisson. Quelle est la première étymologie qui
-s'offre à nous, sans efforts d'imagination et de linguistique? La
-pêche du maquereau était plus abondante autrefois sur les côtes de
-l'Océan, qu'elle ne l'est aujourd'hui: ce scombre arrivait à la suite
-des bancs de harengs et partageait leur sort après avoir vécu à leurs
-dépens. Son nom danois ou normand, qui s'est maintenu dans la langue
-hollandaise, nous ramène à l'époque où il a été latinisé: _mackereel_
-est certainement bien antérieur à _maquerellus_ et à _makarellus_. Les
-savants, peu satisfaits de la consonnance barbare de ce mot, l'avaient
-corrompu pour le rendre moins sauvage à l'oreille: on ne s'explique pas
-autrement la formation de _magarellus_, qui apparaît dans plusieurs
-chartes des rois d'Angleterre. Sur les côtes du Nord, on disait
-_makevus_, ou plutôt _makerus_, s'il nous est permis de soupçonner
-une erreur dans Ducange. Quant à prêter le nom du poisson à l'espèce
-d'homme qui en imitait les moeurs, ce fut d'abord un jeu de mots, une
-épigramme qui entra profondément dans l'esprit de la langue populaire
-et qui perdit par degrés son sens figuré. On finit par ne plus savoir
-quel point de ressemblance avait fait confondre l'homme avec le
-poisson. Il est aisé pourtant de comprendre que le lénon, errant autour
-des femmes pour en tirer profit et les poussant en quelque sorte dans
-la nasse du corrupteur, joue un rôle analogue à celui du maquereau qui
-escorte les harengs et s'engraisse avec eux. Quoi qu'il en soit, cette
-expression figurée, désignant les proxénètes de l'un et de l'autre
-sexe, était admise dans tous les genres de style et ne semblait pas
-même déplacée dans les ordonnances des rois de France. Elle a reçu
-désormais son stigmate déshonnête, mais elle est invétérée dans la
-langue énergique de la populace. Ce n'est cependant qu'un nom de
-poisson qui se montre sur toutes les tables et qui payait jadis quatre
-deniers par mille à l'évêque ou au comte dans la suzeraineté duquel
-il arrivait. Si ce poisson n'eût pas reçu son nom des peuples du Nord,
-nous ne serions pas éloigné de faire bon accueil à une étymologie, plus
-ingénieuse que plausible, qui forgerait avec le verbe _moechari_ le
-substantif _moecharellus_, pour qualifier l'instigateur de la débauche
-(_moechi conciliator_).
-
-De même que le lénocinium et le mérétricium, le _lupanar_ n'avait
-plus droit de cité, que dans la langue des écrivains; la langue
-vulgaire le repoussait comme une tradition gallo-romaine qui n'avait
-pas de raison d'être. Rien ne ressemblait moins aux lupanars de Rome
-que les repaires de la Prostitution dans les villes de France. On
-caractérisa ces bouges infâmes, en leur donnant sans distinction les
-noms de _borda_ et _bordellum_, qui jetèrent _borde_, _bordel_ et
-_bordeau_, dans le nouveau dialecte du douzième siècle. Ce mot latin
-n'est que le mot saxon _bord_ latinisé; ce mot saxon ne voulait rien
-dire de plus que le français, qui est tout à fait identique: c'est
-donc imaginer une étymologie purement gratuite, que de voir dans
-_bordel_ les mots _bord_ et _el_, parce que, dit-on, les lieux de
-débauche étaient alors situés au bord de l'eau! La situation de ces
-mauvais lieux n'était pas inévitablement voisine d'une rivière; ce qui
-n'aurait eu aucun but moral ni sanitaire; ce qui ne s'expliquerait,
-d'ailleurs, d'aucune façon satisfaisante; mais aussi, dans bien
-des circonstances, la Prostitution s'était logée au bord de l'eau,
-surtout quand la navigation du fleuve amenait un grand concours de
-marchands, de passagers et de bateliers qui faisaient les chalands
-ordinaires des femmes _bordellières_ (_bordellariæ_). On appelait plus
-particulièrement _borda_ une cabane isolée, un gîte de nuit, situé de
-préférence au bord d'un chemin ou d'une rivière, hors de l'enceinte
-d'une ville, dans un faubourg ou dans la campagne. La _borde_ était
-distincte de la _maison_, comme on le voit dans ce vers du roman
-d'_Aubery_:
-
- Ne trouvissiez ni borde ne maison;
-
-et dans cet autre vers du roman de _Garin_:
-
- Ni a meson ne borde ne mesnil.
-
-Généralement, cette _borde_ se trouvait annexée à un petit clos ou à
-un champ: car, dans un contrat de l'an 1292, que cite Ducange dans
-son Glossaire, il est dit que l'abbé et le couvent sont tenus de
-concéder sur leurs domaines un arpent de terre à tout habitant de la
-ville qui voudrait y faire une borde (_ad faciendum ibi bordam_). La
-Prostitution, chassée des villes, se réfugia dans ces bordes, qui se
-trouvaient loin des yeux de la police urbaine, et qui ne laissaient
-pas percer le scandale. Ces résidences rurales n'étaient habitées qu'en
-certaines saisons et à certains jours par les tenanciers ou locataires;
-mais la Prostitution y avait, pour tous les temps, un abri assuré;
-voilà pourquoi les femmes publiques prirent à bail les bordes où elles
-résidaient, quand elles ne se contentaient pas d'y venir au crépuscule
-pour y faire un séjour de quelques heures. Les débauchés, qui allaient
-là les rejoindre, sortaient de la ville, sous prétexte d'une promenade,
-et arrivaient à leur honteuse destination par un chemin détourné. La
-_borde_ se changea de la sorte en _bordel_, son diminutif, qui devint
-insensiblement le nom générique de tous les asiles de débauche, qu'ils
-fussent, ou non, dans la campagne ou dans l'intérieur des villes. On
-doit attribuer à des variations de patois les différentes formes que
-prit ce nom, qu'on prononçait _bordeel_ et qui dégénéra en _bordiau_ et
-_bourdeau_, _bordelet_ et _bordeliau_.
-
-Tant que les bordels furent hors des villes, la Prostitution errante
-compta dans son armée secrète une foule de pauvres recrues, qui
-n'avaient pas même le moyen de prendre une borde à loyer et qui, à
-l'instar des _lupæ_ et des _suburranæ_ de Rome, arrêtaient les passants
-le long des chemins, derrière les haies, dans les vignes et les blés:
-on les nommait _femmes séant aux haies, ès issues des villages, filles
-de chemin, femmes de champs_. (Voy. Carpentier, dans son supplément à
-Ducange, aux mots BORDA et CHEMINUS.) Celles qui ne sortaient pas de
-leurs tanières et qui tendaient leurs lacs à la fenêtre, s'appelaient
-_claustrariæ_, _cloistrières_. (Voy. Carpentier, au mot CLAUSURÆ.)
-Leurs cloîtres, _claustra_, pourraient bien être les héritiers des
-_lustra_ de l'antiquité, d'autant plus que ces _claustra montium_ ne
-furent établis que dans des lieux écartés, au fond des bois et dans les
-gorges des montagnes.
-
-Les femmes perdues qui étaient à demeure dans les _bordes_ ou _bordels_
-furent désignées par l'épithète de _bordelières_ ou _bourdelières_.
-Mais ce ne fut pas leur unique dénomination; nous avons vu plus haut
-qu'on les nommait _putes_ et _putains_, en signe de mépris. On ne
-leur épargnait pas les noms injurieux, et on ne les distinguait pas,
-comme dans l'antiquité, par des qualifications qui révélaient souvent
-leurs habitudes impudiques, leur genre de vie, leur origine et leur
-costume. Dès la fin du douzième siècle, on leur appliquait en mauvaise
-part le nom collectif de _garzia_ ou _gartia_, en français _garce_
-ou _garse_, qui est resté jusqu'à nos jours dans le vocabulaire des
-gens de campagne pour désigner toute espèce de fille non mariée. On
-lit, dans les preuves de l'Histoire de Bresse par Guichenon (p. 203):
-_Si leno vel meretrix, si gartio vel gartia alicui burgensi convitium
-dixerit_; et dans la charte des priviléges de la ville de Seissel
-en 1285: _Si gartia dicat aliquid probo homini et mulieri_. Cette
-expression, qui reparaît à chaque page dans la prose et les vers du
-treizième au dix-septième siècle, n'est détournée que par exception
-de son sens primitif, et ne devient une injure que dans certains cas
-où elle est accompagnée d'une épithète malsonnante; au reste, on voit,
-d'après l'extrait de Guichenon cité plus haut, que la qualification de
-_garce_ (_gartia_), même employée en mauvaise part, différait de celle
-de prostituée (_meretrix_), en ce qu'elle s'entendait plutôt d'une
-fille vagabonde, d'une coureuse, d'une servante. Ét. Guichard, qui
-voulait prouver que toutes les langues sont descendues de l'hébraïque,
-avait imaginé de rapprocher du mot _garce_ un verbe hébreu analogue de
-consonnance et signifiant _se prostituer_; il ne remarquait pas que les
-mots _garce_ et _garzia_ sont bien plus anciens que la signification
-obscène qu'on leur a donnée. Ainsi, dans le procès-verbal de la vie
-et des miracles de saint Yves, au treizième siècle, _garcia_ se trouve
-avoir le sens de _servante_, _ancilla_. (Voy. les Bollandistes, _Sanct.
-maii_, t. IV, 553.) Il est bien plus simple de dire que _garce_ est
-le féminin de _gars_, qui, malgré les plus belles étymologies, paraît
-être un mot gaulois, _wars_, et avoir signifié tout d'abord un jeune
-guerrier, un mâle nubile. De _gars_, on fit, en bas latin, _garsio_
-et _garzio_, qui fut appliqué aux valets, aux voleurs, aux gens de
-néant, aux goujats d'armée, aux libertins. On ne peut pas mieux montrer
-comment un mot, originairement honnête et décent, s'est perverti
-graduellement et a pris dans la langue une attribution honteuse, qu'en
-rappelant une phrase où Montaigne l'emploie avec l'acception qu'il
-avait de son temps: «Il s'est trouvé une nation où on prostituoit des
-garces à la porte des temples, pour assouvir la concupiscence.»
-
-Ce n'était pas la seule expression injurieuse qui fût en usage au
-moyen âge, pour désigner les prostituées: on les appelait _fornicariæ_
-et _fornicatrices_, _prostibulariæ_, _prostantes_, _gyneciariæ_,
-_lupanariæ_, _ganeariæ_, dans la basse latinité. Ces trois derniers
-noms étaient synonymes; ils indiquaient les lieux où se tenaient
-les femmes de mauvaise vie: _ganea_, _lupanar_ et _gynecium_. Les
-_prostantes_ se vendaient (du verbe _prostare_), les _prostibulariæ_
-se prostituaient, les _fornicariæ_ forniquaient, les _fornicatrices_
-faisaient forniquer. Ces différents termes ne passèrent pas dans la
-langue française, mais on y fit entrer ceux qui avaient une tournure
-moins latine: de là, _ribaude_, _meschine_, _femme folle_, _femme de
-vie_. La _femme de vie_, _femina vitæ_, nous semble, en dépit de son
-déguisement latin, avoir pour racine une obscénité gauloise. La _femme
-folle_ ou _folieuse_, _mulier follis_ ou _fatua_, devait son nom à
-cette fameuse fête des Fous, que nous décrirons ailleurs comme un
-dernier reflet des mystères de la Prostitution antique. La _meschine_
-était, dans le principe, une petite servante, une esclave; la _ribaude_
-une suivante d'armée, une fille de soudard, une femme de goujat.
-Nous dirons, dans un autre chapitre, ce qu'étaient les _ribauds_ de
-Philippe-Auguste; en établissant la véritable origine de leur _roi_.
-Nous ne rapporterons pas les nombreuses étymologies qu'on a doctement
-accumulées pour rechercher la racine du mot _ribaud_, qui existe dans
-toutes les langues de l'Europe. Nous serions assez disposé à voir cette
-racine dans le mot gaulois _baux_ ou _baud_, qui signifiait _joyeux_ et
-qui a laissé dans notre vieille langue, que Borel appelait _gauloise_,
-le substantif _baude_, joie, et le verbe _ébaudir_, réjouir. Le nom
-de la famille des _Baux_ ou _joyeux_, que la tradition languedocienne
-faisait remonter au sixième siècle, donnerait un âge assez respectable
-au mot celtique _baux_ ou _baud_. Ce mot a changé de signification,
-sans changer de forme, en passant dans la langue anglaise, où _baud_
-est synonyme de _lénon_. Le nom de _baldo_, en italien, n'a pas été
-autant altéré, car ce mot, dérivé de _baux_, se prenait pour _hardi_
-ou _impudent_. _Rebaldus_ a traduit en latin _rebaux_, composé de
-la préposition emphatique _re_ et du mot original _baux_, _baud_ ou
-_bauld_. _Ribaud_ et _ribaldus_ se sont latinisés et francisés en
-même temps. Ces mots-là étaient employés en bonne part avant le règne
-de Philippe-Auguste, où ils tombèrent dans le mépris, par suite des
-excès d'une sorte de gens qui avaient voulu être les _ribauds_ par
-excellence. Précédemment, l'épithète de _ribaud_ impliquait la force
-physique et la constitution robuste d'un homme gaillard et dispos.
-Depuis, ce fut la désignation spéciale des vauriens et des débauchés.
-Toutes les langues adoptèrent à la fois la dégradation du _ribaux_
-et de ses composés. _Ribaudie_, en français, devint synonyme de
-_Prostitution_, ainsi que _ribaldaglia_, que Mathieu Villani emploie
-dans ce sens (_Chron._, lib. IV, cap. 91). _Ribaud_ produisit alors
-_ribaude_, _ribalda_, qui n'eut jamais une signification honorable.
-Selon la coutume de Bergerac, c'était une insulte épouvantable, quand
-elle s'adressait à une personne de naissance ou de condition noble;
-mais c'était peu de chose, si cette personne-là usait de cette injure
-à l'égard d'une femme de bas étage, en n'accompagnant pas l'injure
-de voies de fait. Ce singulier passage de la Coutume de Bergerac est
-rapporté par les bénédictins continuateurs de Ducange. _Ribaude_, qui
-amena très-naturellement _ribaudaille_ et _ribauderie_, continue de
-personnifier avec énergie toute femme dont les moeurs sont déréglées ou
-dépravées.
-
-Le mot _meschine_, qui fut très-habituellement appliqué aux _femmes
-folles de leur corps_, avait d'ordinaire un caractère plus bienveillant
-qu'injurieux; meschine ne fut en usage qu'après _meschin_. Ce mot,
-essentiellement gaulois ou franc, que notre langue conserve encore dans
-le mot _mesquin_, dont le sens ne s'est pas trop éloigné de sa racine,
-voulait dire d'abord _petit esclave_, _jeune serviteur_. _Meschinus_
-et _mischinus_ se trouvent, dès le dixième siècle, dans les cartulaires
-monastiques, comme Ducange en fournit plusieurs preuves: ils signifient
-_jeunes serfs_ et par extension _valets_. C'est ce dernier sens que le
-mot _meschin_ affecte plus particulièrement dans la langue du douzième
-siècle; mais alors il ne se prend qu'en bonne part et il équivaut
-à _jeune gars_, à _jouvenceau_. Il revient souvent dans le roman de
-_Garin_ et toujours honorablement; comme dans ce vers:
-
- Vous estes jones jovenciaux et meschins.
-
-Le féminin _meschine_, _meschina_, n'eut pas d'abord un emploi moins
-honorable; témoin ce vers du même roman de _Garin_:
-
- Au matin lievent meschines et pucelles.
-
-Mais déjà, vers le treizième siècle, les _meschines_ étaient bien
-déchues de leur bonne renommée, car Guillaume Guiart, dans sa _Branche
-des royaux lignages_, les représente sous des couleurs peu flatteuses:
-voici quatre vers qui font d'elles de véritables femmes perdues,
-puisque ce sont les compagnes des _Cottereaux_, en 1183:
-
- Des sains corporaux des yglises
- Fesoient volez et chemises
- Communément à leurs meschines,
- En dépit des oeuvres divines.
-
-Dès lors, _meschine_, dans le langage usuel comme dans la poésie, ne
-désigne plus qu'une servante. Ducange cite un vieux poëte, d'après
-un Ms. de la bibliothèque de Coislin, pour prouver qu'on opposait
-volontiers _dame_ et _meschine_; ce même poëte, dans un autre endroit,
-définit ainsi le rôle de la _meschine_:
-
- En la chambre ot une meschine
- Qui moult est de gentille orine.
-
-Dans une ordonnance relative à l'abbé de Bonne-Espérance, on assigne
-à cet abbé une somme de 20 livres «pour son gouvernement, pour un
-serviteur et une _meschine_.» Le mot _meschine_ se plie simultanément
-à deux acceptions bien différentes: ici c'est une simple servante,
-exerçant les devoirs de son état et, comme le dit Louis XI dans ses
-_Cent nouvelles nouvelles_: «Elle estoit meschine, fesant le ménage
-commun, comme les lits, le pain et autres tels affaires;» là, c'est une
-femme débauchée, qui se met au service du premier venu et qui se vend
-en détail. On comprend que le _meschinage_, qui est d'abord synonyme
-de _service_, arrive successivement à spécifier le service le plus
-malhonnête. Au reste, le _meschinage_ des tavernes et des tripots était
-réputé infâme dans les _Établissements_ de saint Louis, comme dans la
-loi romaine; néanmoins, saint Louis veut que «la fille folle qui s'en
-est allée en _meschinage_ ou en autre lieu ailleurs, pour soy louer»
-soit admise par droit, aussi bien que ses frères et soeurs, au partage
-de la succession paternelle. (Liv. I, ch. 138.)
-
-Complétons cette nomenclature franco-latine de la Prostitution au
-moyen âge, par l'examen d'un terme très-usité, qui passe pour être né
-en Italie et qui avait été importé en France par les troubadours, dès
-le onzième siècle. La consonnance du mot _ruffian_ indique au premier
-coup d'oeil une origine méridionale et non barbare. Ménage le fait
-dériver du nom d'un fameux lénon italien, qui s'appelait _Rufo_, sans
-s'apercevoir que ce Rufo est assurément bien postérieur à l'usage du
-mot qu'on rapporte à lui. D'autres étymologistes, ne se contentant pas
-du _Rufo_ problématique, ont trouvé dans Térence un Rufus qui faisait
-le même métier. On a même, par abus d'érudition, rapproché ce mot de
-_fornicator_, en le tirant de l'allemand _ruef_, qui signifie _voûte_
-et qui ferait ainsi la traduction de _fornix_. Mais Ducange est plus
-près de la vérité, en faisant remarquer que les prostituées romaines,
-portant des perruques blondes ou rousses, étaient appelées _ruffæ_,
-suivant l'observation de François Pithou et de Woverenus sur Pétrone.
-Nous compléterons la remarque judicieuse de Ducange, en disant que,
-sans aucun doute, le mot _ruffianus_ a été formé, dans les bas siècles,
-de _rufi_ et de _anus_, deux mots réunis en un sans aucune ellipse,
-ou de _rufia_ et _anûs_, deux autres mots également accouplés à l'aide
-d'une ellipse. Quant à chercher une analogie entre _ruffian_ et _fien_,
-_foenum_ ou _fimum_, fumier, il faut ignorer qu'on ne peut soumettre la
-syllabe _ruf_ à l'interprétation étymologique inventée par je ne sais
-quel rêveur, qui voit dans _ruffian_ un valet d'étable, _quod eruit
-fimum_.
-
-L'accouplement de _rufi_ et d'_anus_ ou bien de _rufia_ et d'_anûs_
-conviendrait beaucoup mieux au vrai sens du mot _ruffian_, _ruffianus_,
-qui n'est pas seulement un lénon, un proxénète, mais plutôt un
-débauché, un habitué de mauvais lieu, un souteneur de filles. Nous
-n'avons pas, comme Ménage et surtout Le Duchat, l'effronterie ou la
-candeur de l'étymologie; nous n'essayerons pas de démontrer pourquoi,
-_rufia_ signifiant une peau tannée, et _anus_ une vieille; _anus_
-signifiant aussi le rectum, et _rufus_ un _roux_, un bardache; ces
-mots nous mènent droit à la profession du _ruffian_, profession
-qui s'étendait à la _ruffiane_. Quoi qu'il en soit, les vocables
-_ruffianus_ et _ruffiana_ ne figurent guère, au moyen âge, que dans
-les écrivains italiques, qui nous présentent partout, de compagnie,
-ruffians et prostituées (_ruffiani_ et _meretrices_). Ducange et
-Carpentier citent plusieurs passages intéressants de ces écrivains;
-dans un de ces passages, il est dit positivement que _ruffian_ est
-synonyme de _lénon_ (_quilibet et quælibet leno, qui et quæ vulgariter
-ruffiani dicuntur_). _Ruffian_ ne semble pas s'être introduit en France
-avant le treizième siècle, et, encore, n'a-t-il été très en vogue qu'à
-la fin du quinzième siècle, quand l'italianisme déborda de toutes parts
-dans l'idiome gaulois. Ce mot, qui s'employait avec diverses nuances
-d'application, n'a jamais envahi la langue oratoire et ne s'est pas
-relevé de son abjection.
-
-Enfin, mentionnons encore un mot que nous avons oublié à sa place et
-qui témoigne des habitudes mystérieuses de la Prostitution. Les lieux
-de débauche, les _bordels_, se nommaient, au figuré, des _clapiers_,
-_claperii_, parce que les filles de joie s'y cachaient comme des
-lapins, _cuniculi_ (en vieux français _conins_), dans leurs terriers.
-_Clapier_, selon Ménage, viendrait de _lepus_, transformé en _lapus_
-et _lapinus_, qu'on a pu prononcer _clapinus_; de là, _lapiarium_ et
-_clapiarium_. Selon Ducange, le piége à prendre les lapins était appelé
-_clapa_, et, comme il se plaçait à l'entrée des terriers, ceux-ci
-usurpèrent son nom, qui représentait sans doute par une onomatopée le
-bruit ou _clappement_ de la machine, au moment où le lapin était pris.
-Selon d'autres savants, _clapier_ dérivait du grec +kleptein+, qui
-signifie _se cacher_; du latin _lapis_, parce que les gîtes de lapins
-ne sont souvent que des tas de pierres ou des terrains pierreux, etc.
-L'étymologie nous importe peu; signalons toutefois, avec beaucoup de
-réserve, la similitude obscène que la gaieté française avait entrevue
-dans les mots _cunnus_ et _cunniculus_ ou _cuniculus_, dont Martial n'a
-pas soupçonné l'indécente équivoque. Il est certain que nos ancêtres
-goguenards trouvaient une image lubrique dans cette comparaison d'un
-repaire de prostituées avec un clapier de lapins.
-
-
-
-
-CHAPITRE VII.
-
- SOMMAIRE. --Les moeurs publiques sous les rois antérieurs à Louis
- IX. --Hideux progrès de la sodomie. --Tableau des moeurs de Paris
- à la fin du douzième siècle. --Les écoliers. --Le Pré-aux-Clercs.
- --Les Thermes de Julien. --Le cimetière des Saints-Innocents.
- --Les libertins et les prostituées de la _Croix-Benoiste_. --Les
- premières religieuses de l'abbaye de Saint-Antoine-des-Champs. --La
- _patronne_ des filles publiques. --Les statuts de la corporation
- des _filles amoureuses_. --Le _baiser de paix_ de la prostituée
- royale. --La chapelle de la rue de la Jussienne. --Efforts de saint
- Louis pour combattre et diminuer la Prostitution. --La maison des
- _Filles-Dieu_. --Comment saint Louis punit un chevalier qui avait
- été surpris dans une maison de débauche. --Suppression des lieux de
- débauche et bannissement des femmes de mauvaise vie.
-
-
-Dans le recueil des ordonnances des rois de France de la troisième
-race, il ne s'en trouve aucune, avant saint Louis, relative à la
-Prostitution; mais on ne doit pas croire cependant, d'après cette
-lacune, que la Prostitution eût presque disparu en France ou bien que
-l'autorité légale la laissât absolument maîtresse de ses actes, sans
-l'entourer d'une surveillance préventive et répressive à la fois. Nous
-croyons, au contraire, que le désordre des moeurs n'avait fait que
-s'aggraver, à la faveur des guerres féodales qui avaient désolé le
-pays et entravé la marche de la civilisation; nous croyons aussi que
-l'ancienne législation à l'égard des prostituées et de leurs scandales
-n'avait pas cessé d'être en vigueur; mais, au milieu des agitations
-permanentes qui troublaient la société, on s'était sans doute fort
-relâché de l'exécution de ces lois de police et l'on s'occupait plutôt
-d'assurer la défense des villes exposées à des siéges continuels et à
-toutes les conséquences d'une invasion armée. Une sorte de tolérance
-indulgente avait donc permis à la Prostitution de gagner du terrain
-dans les cités, et surtout à Paris, où elle s'était organisée comme
-les autres corps d'état, avec des statuts qui la régissaient, soit que
-l'administration municipale approuvât cette espèce de confrérie impure
-ou fermât les yeux sur son existence organisée. Nous n'aurons pas de
-peine à prouver que, sous les rois antérieurs à Louis IX, les moeurs
-publiques étaient plus dépravées qu'au neuvième siècle et que cette
-corruption avait un caractère plus odieux que jamais; nous trouverons,
-en outre, plus d'un témoignage contemporain qui atteste combien
-l'exercice de la Prostitution régulière s'était multiplié et acclimaté,
-pour ainsi dire, dans les habitudes de la population parisienne.
-
-Cette Prostitution, il faut bien le reconnaître, avait alors une
-heureuse influence sur les moeurs; car, depuis que les hommes du
-Nord s'étaient mêlés de gré ou de force aux indigènes francs et
-gallo-romains, le vice contre nature pénétrait, comme une contagion
-dévorante, dans toutes les classes de la nation et imprimait sa
-turpitude aux ordres religieux comme aux familles princières et
-royales. Guillaume de Nangis, en racontant, dans sa chronique,
-la mort tragique des deux fils et d'une fille de Henri Ier, roi
-d'Angleterre, qui furent engloutis dans la mer avec une foule de
-seigneurs anglais embarqués sur le même navire, présente ce naufrage
-comme une punition du ciel et ne craint pas de dire que les victimes
-étaient la plupart sodomites (_omnes fere sodomitica labe dicebantur
-et erant irretiti_). Cette horrible dégradation morale, nous l'avons
-constaté plus haut, se rencontrait partout, chez les moines de
-préférence; et l'Église, affligée de ces excès qu'elle s'efforçait
-de cacher dans son sein, ne pouvait s'empêcher de frapper d'anathème
-ses membres indignes. Nous verrons plus tard que la condamnation des
-Templiers ne fut, de la part de Boniface VIII et de Philippe le Bel,
-qu'une terrible mesure de justice contre la sodomie déguisée sous
-l'habit de l'ordre du Temple. La sodomie était également le lien
-secret de différentes sectes hérétiques qui cherchèrent à s'établir,
-en faisant une rapide propagande à l'aide de ces impuretés et qui
-échouèrent devant l'attitude ferme et rigide du haut clergé, que
-le pouvoir temporel seconda par des bourreaux et des supplices. Cet
-abominable vice s'était invétéré de telle sorte dans le peuple, que les
-tentatives manichéennes, qui se renouvelèrent sous divers noms jusqu'au
-quatorzième siècle, lui durent leur succès momentané et en même
-temps leur implacable répression. En présence des hideux progrès d'un
-pareil fléau, on comprend que la Prostitution naturelle pouvait être
-considérée comme un remède au mal ou du moins comme une digue opposée
-à ses débordements. Jacques de Vitry, dans son _Histoire occidentale_
-(ch. VII), a enregistré ce fait curieux et significatif, que les filles
-publiques, qui arrêtaient effrontément dans la rue les ecclésiastiques,
-les appelaient _sodomites_, lorsque ceux-ci refusaient de suivre ces
-dangereuses sirènes: «Ce vice honteux et détestable, ajoute-t-il, est
-tellement répandu dans cette ville; ce venin, cette peste y sont si
-incurables, que celui qui entretient une ou plusieurs concubines est
-regardé comme un homme de moeurs exemplaires.»
-
-Jacques de Vitry, qui nous fournit cette précieuse observation au
-sujet des moeurs de Paris à la fin du douzième siècle, paraît avoir
-voulu dépeindre plus particulièrement la Prostitution qui s'était
-emparée du quartier de l'Université et qui y régnait en souveraine:
-«Dans la même maison, dit-il, on trouve des écoles en haut, des
-lieux de débauche en bas; au premier étage, les professeurs donnent
-leurs leçons; au-dessous, les femmes débauchées exercent leur
-honteux métier, et tandis que, d'un côté, celles-ci se querellent
-entre elles ou avec leurs amants, de l'autre côté, retentissent les
-savantes disputes et les argumentations des écoliers.» Le quartier
-des colléges et des écoles n'était peuplé, à cette époque, que de
-maîtres ès arts et d'écoliers; ces derniers, âgés la plupart de vingt
-à vingt-cinq ans, et appartenant à toutes les nations, formaient une
-sorte d'armée indisciplinée de 150,000 individus, qui se moquaient
-des sergents du guet et qui ne permettaient pas à la prévôté de Paris
-de s'immiscer dans leurs affaires: ils protégeaient donc les femmes
-de vie, installées dans leur quartier, et ils les couvraient d'un
-voile d'impunité, tant qu'elles ne dépassaient point les limites de
-ce _lieu de franchise_. Le recteur et les suppôts de l'Université,
-sachant que la jeunesse a besoin de dépenser l'exubérance de son ardeur
-et de ses forces au profit de ses passions, ne la gênaient nullement
-dans ses plaisirs et ne lui demandaient pas de vivre en anachorète.
-On s'explique ainsi le tableau d'intérieur, que Jacques de Vitry
-a tracé d'après nature et qui nous représente fidèlement l'état de
-la Prostitution dans le voisinage des Écoles de la rue du Fouarre.
-Il est probable néanmoins que cette Prostitution à domicile n'était
-pas la seule qui se fût placée sous la sauvegarde des écoliers: la
-Prostitution errante, qui répondait aux idées et aux instincts de
-ce temps-là, devait se donner carrière dans le Pré-aux-Clercs, cette
-promenade champêtre des enfants prodigues de l'Université, cette vaste
-plaine, traversée par de jolis ruisseaux bordés de saussaies, ombragée
-par des massifs d'arbres et coupée par des haies vives. C'était là
-certainement le rendez-vous des _filles de champs_ et _de haies_, qui
-n'avaient rien à redouter, dans ce frais asile, des austères poursuites
-de la justice abbatiale de Saint-Germain-des-Prés. L'Université faisait
-respecter ses priviléges, même à l'égard de ses compagnes de débauche.
-
-Le Pré-aux-Clercs n'était pas le seul refuge de la Prostitution
-errante; elle avait une retraite non moins inviolable et plus commode
-dans la saison froide et pluvieuse. Le palais des Thermes de Julien,
-dans lequel les rois de la première race avaient fixé leur séjour,
-n'était plus habité depuis des siècles, et les ruines de cette
-vaste habitation gallo-romaine, environnées de vignes et de jardins,
-offraient alors, suivant l'expression d'un poëte contemporain, «une
-infinité de réduits sinueux toujours favorables aux actes secrets,
-mystérieuses cachettes complices du crime, puisqu'elles épargnent la
-honte à qui le commet.» Jean de Hauteville, qui nous fait connaître
-l'usage obscène de l'antique palais des Thermes sous les règnes de
-Louis VII et de Philippe-Auguste, expose ce qu'il avait vu de ses
-propres yeux, dans son poëme misanthropique intitulé _Archithrenius_:
-«C'est là, dit-il avec moins d'indignation que de pitié, c'est là que
-l'épaisseur des arbres, usurpant les fonctions de la nuit, protége
-incessamment les amours furtifs et dérobe souvent au regard sévère de
-la surveillance les derniers symptômes de la pudeur mourante; car celui
-qui veut faire une mauvaise action cherche les ténèbres, et sa honte,
-qui se sent plus à l'aise dans les lieux obscurs, aime à s'envelopper
-des voiles de la nuit.» Philippe-Auguste, en 1218, fit donation de ces
-ruines romaines à son chambellan Henri, concierge du Palais de la Cité,
-probablement à la charge de les enclore de murs et d'en chasser la
-Prostitution. Telle était aussi l'intention de Philippe-Auguste, quand
-il fit entourer d'une bonne muraille le cimetière des Saints-Innocents,
-dans lequel la Prostitution nocturne prenait ses ébats, sans respect
-pour les morts qu'elle en rendait témoins. Guillaume le Breton, en
-parlant de ce cimetière dans le poëme épique de la _Philippide_,
-s'indigne de cette profanation insolente: _Et quod pejus erat,
-meretricabatur in illo_ (lib. I, vers. 441).
-
-Il en était de même de tous les endroits voisins de la muraille
-d'enceinte: la Prostitution y venait planter son camp dès la tombée
-du jour, et les viles créatures qui l'exerçaient à la dérobée, se
-postaient, pour attendre leur proie, aux abords des routes les plus
-fréquentées. On lit, dans les _Grandes Chroniques de Saint-Denis_,
-cette particularité qui se rapporte au règne de Philippe-Auguste: «Et
-aussi les folles femmes qui se mettoient aux bordeaux et aux carrefours
-des voyes et s'abandonnoient, pour petis prix, à tous, sans avoir honte
-ne vergogne.» C'est le seul passage d'un écrivain du treizième siècle
-dans lequel il soit question du salaire de la débauche; et, quoique
-le prix des faveurs d'une prostituée de carrefour ne s'y trouve pas
-fixé, on ne peut douter qu'il ne fût très-minime, sans doute à cause
-de l'extrême concurrence. La Prostitution avait encore un autre champ
-de foire hors de la ville, sur le chemin de Vincennes, dans un lieu
-semé de buissons et de bocages, au delà de la porte Saint-Antoine.
-Dubreul rapporte, dans ses _Antiquités de Paris_, que ce lieu-là
-était le théâtre ordinaire des attentats à la pudeur, que les écoliers
-commettaient impunément sur les femmes, les filles et chambrières des
-bourgeois de Paris. On érigea d'abord une croix de pierre, nommée la
-_Croix Benoiste_, au centre de ce bois mal famé; mais la fondation de
-cette croix ne servit qu'à y attirer un plus grand nombre d'_hommes et
-femmes de dissolution_, qui se livraient, sous prétexte de dévotion et
-de pèlerinage, à la plus criminelle promiscuité. Un prédicateur, fameux
-par les conversions qu'il avait faites, Foulques de Neuilly, abbé de
-Saint-Denis, apparut tout à coup au milieu de cette bande de libertins
-et de prostituées; debout sur le socle de la Croix Benoiste, il les
-somma de renoncer à leurs damnables habitudes et de faire pénitence en
-se consacrant à Dieu. Les femmes qui l'écoutaient, et qui appartenaient
-à la lie du peuple, se sentirent aussitôt émues de repentir, abjurèrent
-leur infâme métier, se coupèrent les cheveux et devinrent les premières
-religieuses de l'abbaye de Saint-Antoine-des-Champs, qui recruta sa
-communauté dans tous les rangs de la Prostitution. Les malheureuses
-que la Croix Benoiste avait vues s'abandonner _pour vil et petit prix_,
-firent des processions autour de cette croix, nu-pieds et en chemise;
-quelques-unes se marièrent honorablement; d'autres se vouèrent à la vie
-contemplative; mais, dans l'origine, vers 1190, cet étrange couvent
-réunissait sous le même toit autant d'hommes que de femmes, et l'on
-peut supposer que, malgré les éloquentes prédications de Foulques de
-Neuilly et de son successeur Pierre de Roissy, ce mélange des deux
-sexes n'était pas fait pour inspirer la vertu à d'anciennes prostituées
-et à des débauchés convertis. Ce fut l'illustre évêque de Paris Maurice
-de Sully, qui, en 1196, éloigna les hommes et retint les femmes sous
-la règle de Cîteaux, en menaçant de les chasser toutes si elles ne
-s'amendaient pas.
-
-Outre ces misérables vagabondes qui exploitaient les alentours de la
-ville et qui s'abattaient le soir comme des oiseaux de proie sur les
-voyageurs attardés, il y avait dès lors dans certains quartiers et
-dans certaines rues des _bordeaux_ et des _clapiers_, qui recevaient
-de nombreux visiteurs avant l'heure du couvre-feu, et qui payaient au
-fisc un impôt imité du _vectigal_ romain. Les preuves de ces faits
-manquent à cette époque, mais comme nous les rencontrons plus tard
-en abondance, nous devons croire qu'elles ont disparu pour les règnes
-antérieurs à ceux de saint Louis. La tradition, qu'il ne faut jamais
-dédaigner, surtout si elle concerne des circonstances qui eussent été
-difficilement mentionnées par écrit à l'heure même où elles avaient
-lieu, la tradition, recueillie par Sauval, au dix-septième siècle
-(_Recherch. et antiq. de Paris_, t. II, p. 638), nous apprend que,
-bien avant Louis IX, «les femmes scandaleuses avoient des statuts,
-certains habits, afin de les reconnoître, et même des juges à part.»
-Cette tradition s'était perpétuée chez les femmes de mauvaise vie, qui
-prétendaient encore, du temps de Sauval, «que le jour de la Madeleine
-a été fêté à la poursuite de leurs devancières, du temps qu'elles
-composoient un corps et avoient leurs rues et leurs coutumes, et même
-avant que saint Louis les eût obligées à porter certains habits pour
-les distinguer des honnêtes femmes.» Malheureusement, les détails
-que Sauval promettait sur ce sujet singulier ne figurent pas dans
-son ouvrage imprimé, dont ils auront été retranchés, avec le célèbre
-traité des _Bordels de Paris_, par la pudeur de ses éditeurs; mais il
-est impossible de ne pas supposer que Sauval n'ait eu sous les yeux
-la preuve de l'existence de ces statuts de la Prostitution, sinon ces
-statuts eux-mêmes, qui devaient avoir force de loi, antérieurement à
-la rédaction du _Livre des Métiers_ d'Étienne Boileau. Ce _prud'homme_
-eut honte d'admettre dans son recueil des priviléges et coutumes des
-arts et métiers, où il professe tant de haine pour la Prostitution,
-un chapitre spécial destiné à régler l'exercice d'un scandale public
-qu'il avait l'intention de faire disparaître, en ne lui donnant pas
-de place dans la jurisprudence municipale. Ces Statuts du _putage_,
-qu'on découvre çà et là, encore apparents, dans l'histoire des moeurs,
-ont été inévitablement établis et maintenus par force d'usage, mais
-non, peut-être, approuvés et confirmés par les rois. On est autorisé à
-penser que si, dans un temps où tous les _métiers_ et _marchandises_
-avaient leur code spécial, la Prostitution tolérée n'eût pas eu le
-sien, les femmes bordelières n'auraient pas formé une corporation à
-part, comme elles en faisaient une sous la juridiction du _roi des
-ribauds_. Le titre de _roi_, attribué au chef ou maître principal
-d'une corporation, était toujours inséparable des statuts de cette
-corporation: la _ribaudie_ avait son _roi des ribauds_, ainsi que la
-_mercerie_, son _roi des merciers_, et la _menestrandie_, son _roi des
-ménétriers_.
-
-Nous verrons plus loin que rien ne manquait aux filles de
-Paris, excepté des statuts, pour démontrer qu'elles avaient été
-très-anciennement instituées en corps de métier. On ne saurait sans
-doute suppléer à la perte de ces statuts, en ce qui concerne le mode
-de réception dans la communauté, les degrés d'apprentissage, la taxe
-du public, les redevances au fisc, les aumônes et les amendes, en un
-mot toute l'organisation intérieure du _métier_; mais nous avons des
-renseignements précis sur les quartiers et les rues assignés à la
-débauche, sur la marque distinctive des femmes vouées à cette honteuse
-industrie, sur les heures affectées à leur travail, sur les lois
-somptuaires à leur usage. Une anecdote, relative à la Prostitution,
-nous semble très-importante à ce point de vue, d'autant plus qu'elle
-n'a pas encore été bien comprise par ceux qui l'ont tirée de la
-Chronique de Geoffroy, prieur de Vigeois (_Nova biblioth. manusc._ du
-P. Labbe, t. I, p. 309): «La reine Marguerite, étant à l'église pendant
-que le baiser de paix se donnait entre les assistants, voyant une femme
-parée de vêtements magnifiques et la prenant pour une épousée, lui
-donna le baiser de paix. Cette femme était une ribaude suivant la cour
-(_meretricem regiam_). Cette princesse, instruite de la méprise, s'en
-plaignit au roi, qui défendit aux filles publiques de porter dans Paris
-(_Parisiis_) le surcot ou la cape (_chlamyde seu cappâ uti_), afin
-qu'elles fussent distinguées ainsi de celles qui étaient légitimement
-mariées.» Cette curieuse anecdote, qui figure dans une Chronique
-finissant à l'année 1184, ne saurait en aucune façon se rapporter au
-règne de saint Louis et concerner la reine Marguerite, femme de ce
-roi, puisque l'auteur de la Chronique était mort plus de soixante ans
-avant le mariage de saint Louis avec Marguerite de Provence. Le fait,
-que le prieur de Vigeois avait ouï raconter au fond de son monastère
-limousin, porte avec soi une date incontestable, celle de 1172, lorsque
-la princesse Marguerite, fille de Louis VII et de la reine Constance,
-eut été fiancée avec Henri _au Courtmantel_, fils du roi d'Angleterre,
-et couronnée reine par l'archevêque de Rouen. On peut néanmoins laisser
-à ce fait la date de 1158 que lui assigne le chroniqueur, en supposant
-que, dans sa Chronique, écrite après 1172, il a qualifié de _reine_
-Marguerite, qui n'était pas encore couronnée et qui n'avait guère que
-six ans à l'époque où son innocence enfantine aurait reçu la souillure
-du baiser d'une prostituée.
-
-Il est extraordinaire que le fait en question ne soit raconté que
-dans la Chronique du prieur de Vigeois, que plusieurs historiens ont
-confondu avec Geoffroi de Beaulieu, pour dater du règne de Louis IX
-une particularité qui appartient assurément au règne de Louis VII et
-qui prouve que ce roi avait fait contre les femmes de mauvaise vie une
-ordonnance qu'on n'a pas conservée. On peut tirer de ce fait plus d'une
-induction intéressante pour notre sujet. D'abord, cette prostituée,
-que le chroniqueur nomme _royale_, faisait-elle partie des filles de
-joie _suivant la cour_, que nous rencontrerons jusque sous le règne de
-François Ier avec cette même qualification, ou bien était-ce seulement
-une des sujettes ordinaires du roi des ribauds, une des femmes de
-sa corporation royale? En outre, il est certain que Louis VII, en
-soumettant le métier des filles publiques à certaines conditions de
-costume, reconnaissait implicitement leur existence légale et les
-autorisait à pratiquer leur coupable commerce dans l'enceinte de Paris
-(_Parisiis_). Enfin, le surnom de l'époux de la princesse Marguerite,
-Henri _au Court mantel_, n'a-t-il pas quelque analogie indirecte
-avec l'aventure de sa femme, qui fut cause que les filles d'amour ne
-portèrent plus de cape ou manteau long? Il est piquant de remarquer,
-dans tous les cas, que, depuis cette époque, les prostituées de Paris,
-faisant partie de la corporation des ribaudes, s'habillèrent _de
-court_, ainsi que les mérétrices de Rome, vêtues de la toge et non de
-la stole.
-
-La corporation des filles _amoureuses_ était donc évidemment, du
-temps de Louis VII, dans un état de prospérité qui se manifestait
-assez par le luxe de ses _livrées_ ou habits de métier. Sauval, dans
-un autre passage de sa précieuse compilation (t. II, p. 450), déclare
-positivement que les statuts de cette corporation déshonnête ont eu
-cours, pour son gouvernement occulte, jusqu'aux états d'Orléans en
-1560. A défaut de ces statuts, nous n'avons pas même découvert les
-preuves de la confrérie de la Madeleine, que Sauval assure pourtant
-avoir existé, sans dire à quelle paroisse elle était attachée et
-quels furent ses priviléges, ses indulgences et ses fêtes. Ce n'est
-qu'en recourant à une conjecture assez plausible, que nous donnerons
-pour siége principal à cette impure confrérie une petite église de
-la Madeleine, qui existait, avec ce vocable, dès le onzième siècle,
-et qui prit plus tard le nom de Saint-Nicolas. L'emplacement occupé
-par cette vieille église, que la révolution de 89 a fait disparaître,
-est rempli maintenant par des maisons particulières. Nous n'oserons
-toutefois soutenir que ce fut là le lieu de la scène du baiser de paix
-donné par une princesse à une courtisane. Le curé de cette paroisse
-avait le titre d'archiprêtre, et malgré le peu d'importance de la
-paroisse et de l'église, il ne laissait pas que d'être fier de son
-titre, à cause de la confrérie de Notre-Dame-aux-Bourgeois, qui paraît
-avoir succédé à celle de la Madeleine, quand saint Louis essaya de
-supprimer radicalement la Prostitution. C'est à cette circonstance que
-nous rapporterons le changement de nom de l'église, qui, quoique dédiée
-toujours à la Madeleine, eut l'air de se purifier, en ne s'appelant
-plus que Saint-Nicolas. Cependant l'image de la Madeleine figurait
-encore sur le maître-autel et ses reliques étaient exposées dans une
-châsse d'argent doré. Presque tous les historiens de Paris, y compris
-Dubreul, qui ont parlé de cette ancienne église de la Cité, veulent que
-saint Nicolas en ait été le patron primitif; Dubreul et Sauval placent
-dans une de ses chapelles, qui s'agrandit aux dépens d'une juiverie
-confisquée lors de l'expulsion des juifs sous Philippe-Auguste, la
-confrérie des _Poissonniers_ et des Bateliers, que n'effarouchait
-pas sans doute le voisinage de la confrérie des ribaudes. Cette
-église était la seule qui possédât des reliques de la sainte qu'on y
-vénérait, et il ne faut pas croire, comme le donnerait à entendre un
-passage obscur de Dubreul, que ces reliques n'y eussent été déposées
-qu'en 1491, par Louis de Beaumont, évêque de Paris. Cet évêque ne fit
-que changer le reliquaire. C'étaient non-seulement des cheveux (_de
-capillis_) de la Madeleine, mais encore un morceau de la peau de sa
-tête, détaché de l'endroit que Notre-Seigneur avait effleuré de la
-main, en disant: «Garde-toi de me toucher!»
-
-Toutes les femmes dissolues s'accordaient à honorer la Madeleine
-comme leur patronne, sans s'inquiéter de faire un choix entre les
-différentes saintes que la légende leur offrait sous ce nom. Il paraît
-qu'elles rendaient aussi un culte à sainte Marie l'Égyptienne, qui
-fut, avant sa conversion, une célèbre prostituée. Une tradition presque
-contemporaine nous permet de certifier que la chapelle dédiée à cette
-sainte, dans la rue qui est devenue celle de la Jussienne, au lieu
-de l'_Égyptienne_ ou de la _Gippecienne_, était la paroisse attitrée
-des femmes publiques, depuis sa fondation au douzième siècle: elles
-fréquentaient cette chapelle, elles y faisaient dire des messes, elles
-y brûlaient des cierges, elles y apportaient leurs offrandes, la dîme
-de leur honteux métier; c'était là qu'elles venaient en pèlerinage, de
-tous les points de la ville, et rien n'était plus étrange que leurs
-ex-voto et leurs bouquets artificiels suspendus autour de l'image de
-leur patronne. En 1660, le curé de Saint-Germain-l'Auxerrois, qui avait
-cette chapelle dans sa dépendance, en fit enlever une verrière qu'on y
-voyait depuis plus de trois siècles et qui était un objet de scandale
-pour les personnes pieuses. Cette verrière représentait la sainte
-sur un bateau, relevant sa robe et se préparant à payer son passage
-au batelier, avec cette inscription, qui est sans doute rajeunie de
-langage: «Comment la sainte offrit son corps au batelier pour son
-passage.» On devine, d'après cette anecdote, pourquoi les bateliers de
-la Seine avaient adopté la même patronne que les prostituées. Il est
-probable que la confrérie des ribaudes fut transférée de l'église de
-la Madeleine dans la chapelle de Sainte-Marie l'Égyptienne, quand la
-grande confrérie de la vierge Marie _Notre-Dame aux seigneurs, prêtres,
-bourgeois et bourgeoises de la ville de Paris_ fut établie en 1168 dans
-cette église, peut-être à l'occasion de l'outrage qu'une fille de joie
-avait imprimé sur le front d'une fille de France en lui donnant le
-baiser de paix ou en le recevant d'elle. Le roi et la reine étaient,
-de fondation, membres de cette confrérie de Notre-Dame, qu'on est
-surpris de voir placée sous les auspices de la Madeleine. Quant à la
-chapelle de Sainte-Marie l'Égyptienne, elle fut érigée hors des murs,
-aux environs du cimetière des Saints-Innocents, qui était alors un des
-centres les plus mal famés de la Prostitution errante.
-
-Quand Louis IX monta sur le trône, sa première pensée ne fut pas de
-proscrire absolument dans son royaume la Prostitution légale qui y
-était tolérée, sinon permise; mais il essaya de la combattre et de
-la diminuer avec les armes de la religion et les ressources de la
-charité. «Jamais, dit Sauval, il n'y a eu tant de femmes de mauvaise
-vie, qu'au commencement du treizième siècle dans le royaume, et jamais
-néanmoins on ne les a punies avec plus de rigueur.» Guillaume de
-Seligny, évêque de Paris, convoqua celles de Paris et les fit rougir
-de leur ignoble métier; les unes y renoncèrent, pour embrasser une vie
-honnête et pour se marier; les autres demandèrent à se cloîtrer pour
-expier leurs péchés. Guillaume alla trouver le jeune roi qui venait
-de succéder à son père Louis VIII et qui avait l'âme toute pleine des
-pieux enseignements de sa mère, la vertueuse reine Blanche. Ce prince
-fut émerveillé des belles conversions que l'évêque avait faites, et,
-pour n'en pas laisser perdre le fruit, il s'empressa de fonder une
-maison de refuge destinée aux pécheresses que la grâce avait touchées.
-Il faillit ouvrir cette maison dans un clos situé rue Saint-Jacques et
-appartenant à son confesseur et chapelain Robert Sorbon, qu'il voulait
-mettre à la tête de cette communauté de pénitentes; mais il se ravisa,
-en pensant que les Écoles de la rue du Fouarre donneraient des voisins
-menaçants à ces nouvelles converties. Il les mit donc à distance des
-écoliers, dans la campagne, de l'autre côté de la ville, et il leur
-concéda un vaste terrain où il fit élever pour elles une église, des
-cloîtres, des dortoirs et divers bâtiments enfermés dans une enceinte
-de bons murs. Ce monastère, qui fut plus tard un hôpital, occupait tout
-l'espace où le quartier du Caire a été construit depuis la révolution.
-Il y avait des jardins et des vergers dans cette espèce de forteresse
-qu'on appelait, dit Joinville, la _maison des Chartriers_. On ne sait
-pas d'où lui vient le nom de _maison des Filles-Dieu_, qui lui resta,
-et l'on doit croire que ce fut une malice du peuple, qui baptisa ainsi
-ces religieuses que le démon avait soumises à un apprentissage peu
-édifiant. Quoi qu'il en soit, ce nom des _Filles-Dieu_, qui n'avait été
-d'abord qu'une épigramme, fut pris au sérieux, même par celles qui le
-portaient.
-
-Un poëte satirique de ce temps-là, Rutebeuf, se moque des Filles-Dieu
-et de leur nom assez mal approprié à leurs antécédents; mais on
-pourrait induire de ces vers de Rutebeuf, que les pénitentes de
-Guillaume de Seligny avaient été d'abord nommées _Femmes-Dieu_:
-
- Diex a non de filles avoir,
- Mès je ne poy oncques savoir
- Que Diex eust fame en sa vie!...
-
-Rutebeuf comprend sous la dénomination de _lignage de Marie_, en
-sous-entendant _Madeleine_, tout le personnel de la Prostitution,
-parmi lequel saint Louis avait trouvé ses Filles-Dieu: «Et fist
-mettre, raconte Joinville, grant multitude de femmes en l'hostel, qui
-par povreté estoient mises en pechié de luxure, et leur donna quatre
-cens livres de rente pour elles soustenir.» Cette dotation de quatre
-cents écus de rente était considérable, en raison de la valeur énorme
-de l'argent, et tout le monde s'étonna que les Filles-Dieu eussent
-été mieux traitées que les Quinze-Vingts, qui n'avaient que trois
-cents livres de revenu. Les Filles-Dieu n'étaient que deux cents dans
-l'origine, mais elles recueillaient dans leur maison hospitalière les
-femmes perdues que le repentir arrachait à la débauche. Ce monastère
-avait pour _maître proviseur et gouverneur_ un prêtre que l'évêque de
-Paris appelait son _bien-aimé en Jésus-Christ_ et que les religieuses
-nommaient leur _père en Dieu_. Ce ne fut pas la seule fondation du même
-genre que le saint roi encouragea de ses conseils et de ses deniers:
-«Et fist mettre, rapporte Joinville, en plusieurs liex de son royaume
-mesons de beguines, et leur donna rentes pour elles vivre, et commanda
-l'en que en y receust celles qui voudroient fere contenance à vivre
-chastement.»
-
-Louis IX avait beau détourner ainsi le torrent de la Prostitution,
-il ne parvenait pas à réformer les moeurs, que les croisades avaient
-encore perverties davantage, car les croisés imitaient les musulmans et
-entretenaient de véritables harems, remplis d'esclaves achetées dans
-les bazars de l'Asie. «Le commun peuple se prist aux foles femmes,»
-dit Joinville, avouant ainsi la principale cause des désastres de la
-croisade où le roi fut fait prisonnier par les infidèles. Ce sage
-prince savait à quoi attribuer ses désastres; aussi, en recouvrant
-sa liberté, congédia-t-il plusieurs des officiers de sa maison, parce
-qu'il avait été averti que ces libertins _tenoient leur bordiau_ à un
-jet de pierre de sa tente. Vainement il s'efforça de bannir de son camp
-la débauche et la paillardise; ses arrêts les plus sévères ne firent
-que mieux ressortir l'impuissance de ses chastes efforts contre le
-déchaînement de la luxure. Pendant qu'il était à Césarée, il jugea,
-selon les lois du pays, un chevalier qui avait été surpris _au bordel_.
-Le coupable avait à opter entre deux partis également déshonorants:
-la ribaude, avec laquelle on l'avait trouvé en flagrant délit, devait
-le mener en chemise, une corde liée aux _genetaires_ (génitoires),
-par tout le camp; sinon, il abandonnerait son cheval et son armure
-au bon plaisir du roi et se verrait chassé de l'armée. Le chevalier
-préféra ce dernier châtiment et s'en alla. Louis IX, quoi qu'il fît
-pour inspirer à ses serviteurs la noble passion du devoir, gémissait
-d'être témoin des progrès de la démoralisation sociale. Enfin, après
-son retour de Palestine, comme pour rendre un hommage solennel à la
-mémoire de sa pieuse mère qu'il pleurait encore, il voulut détruire la
-Prostitution, en la prohibant, sans aucune exception ni réserve, par
-tout son royaume, dans les provinces du nord comme dans celles du midi
-(le _Languedoc_ et le _Languedoil_).
-
-C'est dans une ordonnance du mois de décembre 1254, qu'il introduisit
-cet article mémorable qui, caché parmi d'autres moins importants,
-prononçait d'une manière définitive la suppression des lieux de
-débauche et le bannissement des femmes de mauvaise vie: «Item soient
-boutées hors communes ribaudes, tant de champs comme de villes; et,
-faites les monitions ou défenses, leurs biens soient pris par les juges
-des lieux ou par leur autorité, et si soient dépouillées jusqu'à la
-cote ou au pélicon; et qui louera maison à ribaude ou recevra ribaude
-en sa maison, il soit tenu de payer au bailly du lieu, ou au prevost,
-ou au juge, autant comme la pension (le loyer) vaut en un an.» Mais
-saint Louis ne tarda pas à s'apercevoir que la Prostitution était un
-fléau nécessaire pour arrêter de plus grands maux dans l'ordre social.
-
-
-FIN DU TOME TROISIÈME.
-
-
-
-
- TABLE DES MATIÈRES
- DU TROISIÈME VOLUME.
-
-
- _SECONDE PARTIE._
-
-
- ÈRE CHRÉTIENNE.--INTRODUCTION.
-
-
- CHAPITRE PREMIER. Page 7
-
- SOMMAIRE. --Le mariage chrétien. --Épîtres de saint Paul aux
- Romains sur leurs abominables vices. --La sentine de la population
- des faubourgs de Rome aux prédications de saint Paul. --Le mariage
- conseillé par saint Paul comme dernier préservatif contre les
- tentations de la chair. --_Fornicatio_, _immunditia_, _impudicitia_
- et _luxuria_. --Prédications de saint Paul contre la Prostitution.
- --Les philosophes païens ne recommandaient la tempérance qu'au
- point de vue de l'économie physique. --La chasteté religieuse
- chez les païens et le célibat chrétien. --Triomphe de la virginité
- chrétienne. --Guerre éclatante de la morale évangélique contre la
- Prostitution. --Les époux dans le mariage chrétien. --Sévérité de
- l'Église naissante à l'égard des infractions charnelles que la loi
- n'atteignait pas. --Pourquoi les païens infligèrent de préférence
- aux vierges chrétiennes le supplice de la Prostitution.
-
-
- CHAPITRE II. Page 39
-
- SOMMAIRE. --Raison de nécessité pour laquelle saint Paul et les
- apôtres durent imposer aux chrétiens l'abstinence charnelle et la
- pureté virginale. --Les _agapes_. --Les fossoyeurs des catacombes
- de Rome furent les premiers adorateurs du Christ. --Action
- régénératrice et consolante de la religion chrétienne sur les êtres
- dégradés voués au service de la Prostitution. --Les courtisanes
- martyres. --Histoire de Marie l'Égyptienne racontée par elle-même.
- --Légende de sainte Thaïs. --Comment s'y prit saint Ephrem pour
- convertir une femme de mauvaise vie. --Les deux solitaires et
- la prostituée. --Saint Siméon Stylite. --Conversion de Porphyre.
- --Sainte Pélagie. --Sainte Théodote. --Conversion et supplice de
- sainte Afra. --Prière de sainte Afra sur le bûcher, ou oraison des
- prostituées repentantes.
-
-
- CHAPITRE III. Page 59
-
- SOMMAIRE. --Pourquoi les gentils infligeaient aux femmes
- chrétiennes le supplice de la Prostitution publique. --Légende des
- _Sept vierges_ d'Ancyre. --Agonie d'une virginité vouée à l'outrage
- de l'impudicité païenne, dépeinte par le poëte Aurelius Prudentius.
- --Sainte Agnès est dénoncée comme chrétienne. --Jugement du préfet
- Symphronius. --Agnès est conduite dans une maison de débauche.
- --Mort miraculeuse du fils de Symphronius. --Particularités
- importantes pour l'histoire de la Prostitution. --Sainte Théodore,
- dénoncée comme chrétienne, est condamnée au supplice du lupanar.
- --Dévouement sublime de Didyme. --Décapitation de Théodore et
- de Didyme. --Fait analogue rapporté par Palladius. --Légende de
- sainte Théodote. --Sainte Denise livrée à deux libertins par ordre
- du proconsul Optimus. --Délivrance miraculeuse de sainte Denise.
- --Légende de sainte Euphémie.
-
-
- CHAPITRE IV. Page 79
-
- SOMMAIRE. --Les faux docteurs et les sectes blasphématrices. --Les
- _nicolaïtes_. --Atroces préceptes attribués au diacre Nicolas,
- fondateur de cette secte. --Les _phibionites_, les _stratiotiques_,
- les _lévitiques_ et les _borborites_. --Abominations de ces sectes,
- décrites par saint Épiphane. --Les hérésies du corps et celles de
- l'esprit. --Les _carpocratiens_ et les _valésiens_. --Épiphane.
- --Marcelline. --Les _caïnites_ et les _adamites_. --Impuretés
- corporelles auxquelles se livraient les caïnites. --L'_Ascension
- de saint Paul au ciel_. --Hérésie de Quintillia. --Prodicus.
- --Déréglements monstrueux du culte des adamites. --Réforme morale
- que subit cette secte après la mort de son fondateur. --Les
- _marcionites_. --Les _valentiniens_, etc.
-
-
- CHAPITRE V. Page 103
-
- SOMMAIRE. --La Prostitution sacrée et la Prostitution hospitalière,
- dans le christianisme. --Les ermites, les vierges et les premiers
- moines. --Tableau des souffrances physiques auxquelles se soumirent
- les Pères du désert. --Les filles et les femmes ermites. --Légende
- de saint Arsène et de la patricienne romaine. --Le jeune solitaire
- et le patriarche. --L'ermite et sa mère. --Légende populaire de
- saint Barlaam et du roi Josaphat. --Le démon de la luxure et de
- la convoitise. --Légende d'un vieil ermite qui eut ce démon à
- combattre. --La Prostitution hospitalière dans les agapes nocturnes
- et à travers les solitudes catholiques. --Les moines errants. --Les
- _sarabaïtes_. --Conduite impudente de ces moines dissolus. --Moeurs
- relâchées de certaines abbayes de femmes. --La Prostitution sacrée
- dans le culte des images. --Les saints apocryphes. --Culte obscène
- rendu en divers endroits jusqu'à la révolution française, par
- les femmes stériles, les maris impuissants et les _maléficiés_,
- aux saints Paterne, René, Prix, Gilles, Renaud, Guignolet, etc.
- --Légende de saint Guignolet. --L'oeil d'Isis et l'oie de Priape.
- --Statue indécente de saint Guignolet à Montreuil en Picardie.
- --Saint Paterne. --Saint Guerlichon. --Saint Gilles. --Saint René.
- --Saint Prix. --Saint Arnaud. --Les vestiges du paganisme dans le
- culte chrétien.
-
-
- CHAPITRE VI. Page 135
-
- SOMMAIRE. --Opinion de l'Église sur la Prostitution. --Sentiment
- de saint Augustin et de saint Jérôme à l'égard des prostituées.
- --Définition de la Prostitution légale par saint Jérôme. --Les
- Canons des Apôtres. --Constitutions apostoliques du pape Clément.
- --Avis de l'Église sur les ablutions corporelles. --Définition
- des principaux péchés de la chair. --Doctrine de l'Église sur le
- commerce illicite et criminel. --Le concile d'Évire ou d'Elne.
- --Des mères qui prostituent leurs filles. --De ceux qui pratiquent
- le lénocinium. --De celles qui violent leur voeu de virginité. --De
- celles qui n'ont pas gardé leur virginité après l'avoir vouée.
- --Des femmes que les évêques et les clercs peuvent avoir chez
- eux. --Des jeunes gens qui après le baptême sont tombés dans le
- péché d'impureté. --Des idoles domestiques. --Des prostituées qui
- contractent le mariage après avoir renoncé à leur métier. --Des
- femmes qui, grosses d'adultère, auront fait périr leur fruit. --Des
- femmes qui auront vécu dans l'adultère jusqu'à la mort. --Des
- gens qu'il est défendu de prendre à gages. --De ceux ou celles
- qui ne seront tombés qu'une seule fois dans l'adultère. --De la
- femme qui aura commis un adultère du consentement de son mari.
- --Des corrupteurs de l'enfance. --Le concile de Néocésarée. --Les
- eunuques malgré eux. --L'entrée du sanctuaire défendue aux femmes
- par le concile de Laodicée. --Le concile de Tyr. --Saint Athanase
- et la femme de mauvaise vie. --Le concile de Tolède. --Portrait
- miraculeux du patriarche Polémon. --Le concile de Carthage. --Le
- dix-septième canon du concile de Tolède. --Le douzième canon du
- concile de Rome. --Le concile de Bâle. --Chapitre unique dans
- l'histoire des conciles.
-
-
- CHAPITRE VII. Page 161
-
- SOMMAIRE. --Les vestibules du lupanar. --La tragédie héroïque
- est remplacée par la comédie libertine. --L'Église ne pouvait
- laisser subsister le théâtre vis-à-vis de la chaire évangélique.
- --Son indulgence pour les auteurs et les complices des désordres
- scéniques. --Part de la Prostitution dans les habitudes du
- théâtre. --Les _dicélies_. --Les _magodies_. --Les _mimes_.
- --Les pantomimes. --Les atellanes. --Pantomime d'_Ariane et
- Bacchus_. --Les comédiennes. --Les danses érotiques de la
- Grèce. --L'_épiphallos_. --L'_hédion_ et l'_heducomos_. --La
- _brydalica_. --La _lamptrotera_. --Le _strobilos_. --Le _kidaris_.
- --L'_apokinos_. --Le _sybaritiké_. --Le _mothon_, etc. --Les danses
- romaines. --La _cordace_. --Les équilibristes et les funambules.
- --Immoralité théâtrale.
-
-
- CHAPITRE VIII. Page 187
-
- SOMMAIRE. --But du christianisme dans la réforme des moeurs
- publiques. --Du _vectigal_, ou _impôt lustral_, que payaient les
- prostituées dans l'empire romain. --Les _travaux de jour_ et les
- _travaux de nuit_. --Le vectigal obscène. --La taxe mérétricienne
- sous Héliogabale. --L'_aurum lustrale_. --Les percepteurs du
- vectigal de la Prostitution. --Épitaphe d'un agent de cette
- espèce. --Alexandre Sévère décide que l'_or lustral_ sera employé
- à des fondations d'utilité publique. --Suppression du droit
- d'exercice pour la Prostitution masculine. --Le _chrysargyre_. --La
- capitation lustrale limitée à cinq années. --Les collecteurs du
- _chrysargyre_. --Épitaphe du premier _lustral_ de l'empire. --Sa
- fille _Verecundina_, ou _Pudibonde_. --Dissertation sur l'origine
- du mot _lustral_. --Constantin le Grand n'est pas le créateur du
- chrysargyre. --Édits de cet empereur sur la _collation lustrale_.
- --Protestation des philosophes contre le tribut de la Prostitution.
- --Théodose II supprime la taxe des lénons dans la collation
- lustrale. --Les prolégomènes de sa novelle _De lenonibus_.
- --Les courtisanes restent tributaires du fisc. --Recensement des
- prostituées. --Explication de la constitution du chrysargyre,
- par Cédrénus. --Rigueurs des collecteurs des deniers du vectigal
- impur. --Comment s'y prenaient ces agents pour établir les rôles
- de la Prostitution. --L'empereur Anastase abolit le chrysargyre.
- --Projets des percepteurs et des fermiers de cet impôt pour
- en obtenir le rétablissement. --Comment Anastase s'y prit pour
- déjouer leurs espérances. --Le chrysargyre reparaît sous Justinien.
- --Indulgence de cet empereur pour les prostituées. --L'impératrice
- Théodora. --Maison de retraite et de pénitence pour les femmes
- publiques. --Les cinq cents recluses de l'impératrice.
-
-
- CHAPITRE IX. Page 207
-
- SOMMAIRE. --Législation des empereurs chrétiens concernant la
- Prostitution. --Le mérétricium est considéré comme un commerce
- légal. --La note d'infamie imposée aux filles des lénons et des
- lupanaires. --Le mérétricium antiphysique est retranché de l'impôt
- lustral. --Loi concernant l'enlèvement des filles nubiles. --Les
- maîtresses et servantes de cabaret sont exemptées des peines de
- l'adultère. --Prohibition de la vente des esclaves chrétiennes
- pour l'usage de la débauche. --Les péchés contre nature punis
- de mort. --Théodose le Jeune se fait le défenseur des victimes
- du lénocinium. --Le vectigal impur est aboli à l'instigation de
- Florentius, préteur de Constantinople. --L'empereur Justinien.
- --Sa novelle contre le lénocinium. --Tableau effrayant du commerce
- occulte des lénons à Constantinople. --Loi concernant les bains
- publics. --Les successeurs de Justinien. --Fin de l'introduction.
-
-
- ÈRE CHRÉTIENNE.--FRANCE.
-
-
- CHAPITRE PREMIER. Page 233
-
- SOMMAIRE. --Les Galls et les Kimris avant la conquête de Jules
- César. --La Prostitution ne pouvait avoir chez eux une existence
- régulière et permanente. --De quelle manière les Germains
- traitaient les femmes convaincues de s'être prostituées. --Le
- mariage chez les Celtes. --Sénat féminin. --Supériorité accordée
- au sexe féminin par les Gaulois. --Épreuve de la paternité
- suspecte. --Le Rhin juge et vengeur du mariage. --Vie privée des
- femmes gauloises. --Principes régulateurs de leur conduite. --La
- vertueuse Chiomara. --Tribunal de femmes chargé de juger les causes
- d'honneur et de prononcer sur les délits d'injures. --Horreur
- des Germains et des Gaulois pour les prostituées. --L'hospitalité
- chez les Gaulois. --Druidisme, druides et druidesses. --Les femmes
- de l'île de Mona. --Les divinités secondaires des Gaulois. --Les
- _fées_. --Les _ogres_, les _gnomes_, les _ondins_, etc. --Théogonie
- gauloise. --La déesse Onouava. --L'_oeuf de serpent_. --Le dieu
- Gourm. --La déesse de l'amour physique. --Le dieu Maroun. --Les
- mairs ou nornes. --Moeurs des dieux gaulois. --Les _Gaurics_. --Les
- _Sulèves_. --Les _Thusses_ et les _Dusiens_. --Les incubes et les
- succubes. --Histoire de la belle Camma. --Dévouement d'Éponine
- à son mari Sabinus. --Moeurs dissolues des Gaulois. --Conquête
- de la Gaule par Jules César. --Destruction du druidisme et des
- druides. --Le paganisme dans les Gaules. --La Prostitution chez les
- Gallo-Romains. --Divinités du paganisme que les Gaulois choisirent
- de préférence pour remplacer Teutatès. --Corruption sociale des
- races celtiques. --La courtisane Crispa. --Invasion des Francs.
- --Pureté de moeurs de la nation franque. --La loi salique.
-
-
- CHAPITRE II. Page 257
-
- SOMMAIRE. --Les Francs. --Les femmes libres et les _serves_.
- --Condition des _ingénues_ ou femmes libres franques. --Condition
- des femmes serves. --La Prostitution légale n'existait pas chez
- les Francs. --Les concubines. --Vie privée des femmes libres.
- --La Prostitution sacrée était inconnue des Francs. --Débauches
- religieuses du mois de février. --Origine de la fête des Fous.
- --Les _stries_ ou sorcières. --L'hospitalité franque. --Condition
- des femmes veuves. --Prix de la virginité d'une Burgonde libre.
- --La pièce de mariage. --Loi protectrice de la pudeur des femmes.
- --_Sorcière_ et _mérétrice_. --_Valet de sorcière_ et _faussaire_.
- --Le code de Rotharis. --_Chouette_ et _corneille_. --L'attentat
- capillaire, l'attouchement libertin et les violences impudiques.
- --Le _marché de Prostitution_. --Rigueur de la loi des Ripuaires
- contre les auteurs de violences impures envers les femmes. --Les
- deux degrés du supplice de la castration. --Lois des barbares
- contre l'adultère. --Loi du Sleswig concernant l'inceste.
- --Jurisprudence des barbares, en matière de Prostitution. --Décret
- de Récarède, roi des Wisigoths.
-
-
- CHAPITRE III. Page 281
-
- SOMMAIRE. --Les Francs, vainqueurs des Gaules, ne subirent pas
- l'influence de la corruption gallo-romaine. --Conversion de Clovis.
- --Formation de la société française. --État de la Prostitution sous
- les Mérovingiens. --Les gynécées. --La Prostitution concubinaire.
- --Portrait physique et moral des Francs. --Divinités génératrices
- des Francs. --_Fréa_ ou _Frigga_, femme de Wodan. --_Liber_
- et _Libera_. --État moral des Francs après leur conversion au
- christianisme. --Les nobles. --Les plébéiens. --Efforts du clergé
- gaulois pour moraliser les Francs. --Condition des femmes franques.
- --Les mariages saliques. --Le _présent du matin_. --Abaissement
- volontaire des Franques vis-à-vis de leurs maris. --La _quenouille_
- et l'_épée_. --Multiplicité des alliances concubinaires sous les
- rois de la première race. --Tolérance forcée de l'Église au sujet
- des servantes concubines. --Les différents degrés d'association
- conjugale. --Le _demi-mariage_ et le _mariage de la main gauche_.
- --État de la famille en France. --Les _bâtards de la maison_.
- --Description d'un _gynécée_ franc. --Origine des sérails du
- mahométisme. --Les gynécées des Romains de l'empire d'Orient.
- --Gynécées des rois mérovingiens et carlovingiens. --Capitulaires
- de Charlemagne. --Des différentes catégories de gynécées.
-
-
- CHAPITRE IV. Page 307
-
- SOMMAIRE. --Débordements concubinaires des rois francs. --Clotaire
- Ier. --Ingonde et Aregonde. --Incontinence adultère de Caribert,
- roi de Paris. --Marcoviève et Méroflède. --Caribert répudie
- sa femme Ingoberge. --Theudechilde. --Les frères de Caribert.
- --Gontran, roi d'Orléans et de Bourgogne. --Chilpéric, roi de
- Soissons. --Audowère. --Frédégonde. --Galeswinde. --Dagobert Ier.
- --Pépin et sa concubine Alpaïs. --Meurtre de saint Lambert par
- Dodon, frère d'Alpaïs. --Moeurs dissolues de Bertchram, évêque de
- Bordeaux. --Brunehaut. --Charlemagne. --Ses concubines Maltegarde,
- Gersuinde, Régina et Adallinde. --Ses filles. --Le cartulaire de
- l'abbaye de Lorsch. --Légende des amours d'Éginhard et d'Imma,
- fille de Charlemagne. --Capitulaire de Charlemagne concernant les
- complices de la Prostitution. --Origine des fonctions du prévôt de
- l'hôtel du roi et de l'office du _roi des ribauds_. --Recherches
- minutieuses des individus suspects et des prostituées ordonnées par
- Charlemagne. --Châtiment infligé aux femmes de mauvaise vie et à
- leurs complices. --Les juifs, courtiers de Prostitution. --Le _pied
- de roi_. --Dissertation sur la stature de Charlemagne. --Légende de
- _la femme morte et la pierre constellée_. --Le capitulaire de l'an
- 805. --Les hommes _nus_. --Les _mangones_ et les _cociones_. --Les
- _maquignons_. --Légende de saint Lenogésilus. --Les successeurs
- de Charlemagne. --Louis-le-Débonnaire. --L'_épreuve de la croix_.
- --L'épreuve du _congrès_. --L'impératrice Judith. --Theutberge,
- femme de Lothaire, roi de Lorraine, accusée d'inceste. --Le
- champion ou _vicaire_ de Theutberge sort triomphant de l'_épreuve
- de l'eau chaude_. --Theutberge, justifiée, est traduite devant un
- consistoire présidé par Lothaire. --Elle s'accuse, puis rétracte
- ses aveux. --Le concile de Metz. --Lothaire est excommunié.
- --Sacrilége de Lothaire. --Sa mort.
-
-
- CHAPITRE V. Page 337
-
- SOMMAIRE. --Lettre de saint Boniface au pape Zacharie, sur
- l'état moral des couvents dans les temps mérovingiens. --Règle
- de saint Colomban. --Les _évêchesses_. --Principale cause des
- excès de la vie monastique. --Influence des moeurs cléricales
- sur celles des laïques. --Le clergé séculier. --Les _enfants de
- Goliath_. --Testament de Turpio, évêque de Limoges. --Les moines
- de Moyen-Moutier et de Senones. --L'eunuque Nicétas. --Mission
- délicate de l'abbé Humbert, abbé de Moyen-Moutier. --L'_âme_
- de Gobuin, évêque de Châlons. --Efforts du pape Grégoire VII
- pour ramener l'Église de France au respect des moeurs. --Sa
- lettre aux évêques. --Les turpitudes de la vie cléricale sont le
- thème favori de tous les artistes et des littérateurs de cette
- époque. --Dépravation générale. --L'an 1000. --Unanimité des
- écrivains d'alors sur la dépravation profonde de l'état social.
- --La sodomie fut le vice le plus répandu dans toutes les classes
- de la population. --L'anachorète allemand. --Le petit-fils de
- Robert-le-Diable. --Les Normands. --Influence de leurs moeurs
- sur les peuples qu'ils conquéraient. --Comment Emma, femme de
- Guillaume, duc d'Aquitaine et comte de Poitiers, se vengea de
- sa rivale, la vicomtesse de Thouars. --De quelle manière Ebles,
- héritier du comte de Comborn, tira vengeance de son oncle et
- tuteur Bernard. --Les Pénitentiels. --Faits concernant les actes
- du mariage. --Faits relatifs à l'inceste, --à l'infanticide et aux
- avortements, --aux péchés contre nature, --au crime de bestialité.
- --Procès criminel intenté à Simon par Mathilde sa concubine.
- --_Fornicatio inter femora._ --Reproches du poëte Abbon à la
- France, sur ses vices. --Reproches de Pierre, abbé de Celles, à
- Paris, sur sa corruption.
-
-
- CHAPITRE VI. Page 367
-
- SOMMAIRE. --Situation des femmes de mauvaise vie avant le règne de
- Louis VIII. --Vocabulaire de la Prostitution au onzième siècle.
- --Le _putagium_. --_Putus_ et _puta_. --Les puits communaux.
- --Le _Puits d'Amour_. --La _Cour d'amour_ ou _Cour céleste_ de
- Soissons. --_Putage_, _putinage_ et _putasserie_. --_Lenoine._
- --_Maquerellagium_, _maquerellus_ et _maquerella_. --De l'origine
- du mot _maquereau_. --_Borde_, _bordel_ et _bordeau_. --Les
- femmes _bordellières_. --Les _femmes séant aux haies_. --Les
- _cloistrières_. --_Garcio_ et _garcia_. --_Ribaldus_ et _ribalda_.
- --_Meschines_ et _meschinage_. --_Ruffians._ --_Clapiers._
-
-
- CHAPITRE VII. Page 395
-
- SOMMAIRE. --Les moeurs publiques sous les rois antérieurs à Louis
- IX. --Hideux progrès de la sodomie. --Tableau des moeurs de Paris
- à la fin du douzième siècle. --Les écoliers. --Le Pré-aux-Clercs.
- --Les Thermes de Julien. --Le cimetière des Saints-Innocents.
- --Les libertins et les prostituées de la _Croix-Benoiste_. --Les
- premières religieuses de l'abbaye de Saint-Antoine-des-Champs. --La
- _patronne_ des filles publiques. --Les statuts de la corporation
- des _filles amoureuses_. --Le _baiser de paix_ de la prostituée
- royale. --La chapelle de la rue de la Jussienne. --Efforts de saint
- Louis pour combattre et diminuer la Prostitution. --La maison des
- _Filles-Dieu_. --Comment saint Louis punit un chevalier qui avait
- été surpris dans une maison de débauche. --Suppression des lieux de
- débauche et bannissement des femmes de mauvaise vie.
-
-
- FIN DE LA TABLE.
-
-
-Note de transcription détaillée:
-
-En plus des corrections des erreurs clairement introduites par le
-typographe, les erreurs suivantes ont été corrigées:
-
- p. 10, «contensions» corrigé en «contentions»
- («ni dans les contentions»),
- p. 10, ajout d'un guillemet fermant après «sua in semetipsis_).»,
- p. 39, «Egyptienne» harmonisé en «Égyptienne» («Marie l'Égyptienne»),
- p. 39, «Porphire» harmonisé en «Porphyre» («Conversion de Porphyre»),
- p. 62, ajout d'un guillemet ouvrant avant «_Electæ virgines propter»,
- p. 67, ajout d'un guillemet ouvrant après
- «in contubernio lupanari_).»,
- p. 79, «caïnistes» corrigé en «caïnites»
- («se livraient les caïnites»),
- p. 88, «caïnistes» corrigé en «caïnites»
- («les caïnites ne contestaient pas»),
- p. 113, «Legende» corrigé en «Légende» («Légende dorée»),
- p. 114, «Evagrius» harmonisé en «Évagrius»,
- p. 149, ajout d'un guillemet fermant après
- «percussio, nocivum genus_).»,
- p. 188, «empeurs» corrigé en «empereurs»
- («tous les empereurs chrétiens»),
- p. 188 et 421, «Verecundia» corrigé en «Verecundina»,
- p. 241, ajout de «de» dans «au mépris de la foi jurée»,
- p. 283, «jusisprudence» corrigé en «jurisprudence»
- («quant à la jurisprudence barbare»),
- p. 303, ajout d'une virgule après «Si quelqu'un»,
- p. 303, ajout d'un guillemet fermant après
- «contra voluntatem ejus_).»,
- p. 307 et 424, «Eginhard» harmonisé en «Éginhard»,
- p. 318, ajout d'un guillemet fermant après
- «satis se morigeram exhibuit_).»,
- p. 332, ajout d'un guillemet fermant après
- «exercuit et perpetravit_).»,
- p. 332, ajout d'un guillemet fermant après «le fumier de la luxure»,
- p. 364, «Malthilde» corrigé en «Mathilde»
- («donner sa foi à Mathilde»),
- p. 376, «vile» corrigé en «ville» («les statuts de la ville d'Asti»),
- p. 395, «patrone» corrigé en «patronne»
- («La patronne des filles publiques»),
- p. 401, «posraient» corrigé en «postaient»
- («se postaient, pour attendre»),
- p. 401, «toutes» corrigé en «routes» («aux abords des routes»),
- p. 411, «Egyptienne» harmonisé en «Égyptienne»
- («chapelle de Sainte-Marie l'Égyptienne»)
-
-Quand il subsistait un doute sur l'orthographe ou l'accentuation de
-l'époque, celle-ci n'a pas été corrigée (Éphrem/Ephrem,
-évéchesses/évêchesses, bordelières/bordellières, ...).
-
-En page 93, le passage en grec de saint Clément (+to kataischynon autôn
-tên ...+) a été corrigé. Dans plusieurs citations en grec, les accents
-manquants ont été ajoutés.
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la prostitution chez tous
-les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 3 (3/6), by Pierre Dufour
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA PROSTITUTION 3/6 ***
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