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diff --git a/43676-0.txt b/43676-0.txt new file mode 100644 index 0000000..613cfcc --- /dev/null +++ b/43676-0.txt @@ -0,0 +1,10473 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43676 *** + +Note: Images of the original pages are available through + Internet Archive/Canadian Libraries. See + http://archive.org/details/paulineoulaliber00dumu + + +Note de transcription + + Les mots indiqués =comme ceci= sont en gras dans le + texte d'origine. + + + + + +LOUIS DUMUR + +PAULINE + +ou + +la liberté de l'amour + + + + + + + +[Marque d'imprimeur] + +PARIS +SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE +XV, RVE DE L'ÉCHAVDÉ-SAINT-GERMAIN, XV +M DCCC XCVI + + + * * * * * * + +_DU MÊME AUTEUR._ + + + LASSITUDES, poésies 1 vol. + + LA NÉVA, poésies 1 plq. + + ALBERT, roman 1 vol. + + LA MOTTE DE TERRE, 1 acte 1 vol. + + LA NÉBULEUSE, 1 acte 1 vol. + + REMBRANDT, drame en 5 actes (en + collaboration avec VIRGILE JOSZ) 1 vol. + + * * * * * * + + +LOUIS DUMUR + +PAULINE + +ou + +la liberté de l'amour + + + + + + + +[Marque d'imprimeur] + +PARIS +SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE +XV, RVE DE L'ÉCHAVDÉ-SAINT-GERMAIN, XV +M DCCC XCVI + +Tous droits réservés + + + + +I + + +--Vous n'avez pas de cheveux qui tombent, Pauline? + +La jeune femme était à sa toilette. + +Elle se retourna vers son mari, qui la contemplait, et répondit en +souriant: + +--Non, mon ami, cet accident ne m'est pas encore arrivé. + +--C'est curieux: moi, je m'aperçois depuis quelque temps que je +deviens chauve. + +Un silence, et Facial reprit: + +--Quel âge avez-vous, Pauline? + +--Ne le savez-vous pas? Vingt-neuf ans. + +--C'est juste. Je ne sais pourquoi j'ai toujours dans l'esprit que +vous avez trente ans. Oh! vous n'en avez pas l'air! Vous ne paraissez +même pas avoir vingt-neuf ans. Mais moi, je deviens vieux. J'ose à +peine me figurer que dans six mois j'aurai quarante ans. Quarante +ans! La moitié de la vie d'un octogénaire! Deviendrai-je octogénaire? +Je l'espère: on vit longtemps dans ma famille. Et puis, je suis encore +plein de santé. Tu as connu Derollin? A quarante ans, c'était un homme +fini. C'est qu'aussi personne ne s'est surmené comme lui. Il passait +les nuits, mangeait beaucoup, s'alcoolisait, n'avait aucune régularité +de travail. Il n'était pas marié, et changeait de maîtresse trop +souvent: c'est mauvais. Bref, il est mort avant-hier dans une maison +de santé; nous l'enterrons aujourd'hui. Ce pauvre Derollin! Ah! je me +félicite d'avoir été plus sage. Je n'ai point eu de ces aventures +ébouriffantes, mais je puis me rendre le témoignage que je suis resté +très jeune. Je suis très jeune. N'est-ce pas, Pauline, que j'ai vingt +ans? + +Pauline, qui avait écouté le monologue de son mari sans cesser de +sourire, quoique avec une nuance d'irritation, répondit: + +--Vous avez bien peur de vieillir, mon ami! + +Une inquiétude glissa sur le visage de Facial. + +--C'est vrai, dit-il. Quelle déplaisante chose que la vieillesse! + +--Au fond, dit Pauline, ce sont vos idées qui sont vieilles. Car pour +votre personne physique, je suis persuadée, comme vous l'êtes, qu'elle +ira sans encombres jusqu'aux extrêmes limites. Mais votre caractère a +toujours été vieux; vous étiez déjà vieux à trente ans, lorsque vous +m'avez épousée. Vos habitudes strictes, vos débats perpétuels sur ce +qu'il convient de faire ou de ne pas faire, vos jugements implacables +sur tout ce qui effraie vos principes font de vous le sage morose, ou +simplement, peut-être, le bourgeois timoré que j'ai toujours connu. +Avez-vous jamais su ce que c'était qu'un élan de coeur? Vous taxez +cela de folie, et vous avez raison. C'est la sagesse qui constitue la +félicité: mais c'est elle aussi qui rend vieux. + +--Suis-je si sage que cela? dit Facial. + +--Entendons-nous: vous n'êtes point un philosophe, mais un de ces +esprits pondérés qui se figurent planer au-dessus des passions +humaines, alors qu'ils ne font que ramper au-dessous. Vous êtes un +sage parce que vous n'êtes pas à la hauteur de la folie, et non point +parce que vous foulez les sommets tranquilles de la raison. + +--Tranchez le mot: un égoïste. + +--Plus que cela: un prudent. + +--Vous êtes injuste, Pauline. Vous oubliez mon amour pour vous. Si +j'étais tellement un égoïste et un prudent, vous aurais-je choisie +comme compagne de ma vie? Mon choix a été heureux, je le veux bien: +mais il aurait pu ne pas l'être. Ai-je pesé alors le pour et le contre +du mariage? Non, certes. Je vous aimais. Un égoïste aime-t-il? + +--Un égoïste n'aime pas, mais il épouse. + +--Alors vous prétendez que je ne vous aime pas? + +--Si, vous m'aimez, à votre façon! Vous ne pouvez pas aimer autrement. +Ce n'est pas de l'amour cela, c'est du mariage. + +--Comment? + +--Mon Dieu, vous insistez! Ne voyez-vous pas que notre situation est +celle de deux plantes qui végètent côte à côte, parce que quelque +hasard les a fait pousser dans le même terrain? Nous habitons une +seule maison, nous mangeons à une seule table, nous avons l'habitude +de nous voir et de nous sentir, mais nous ne nous sommes point +nécessaires l'un à l'autre. Il n'existe pas entre nous cette +attraction invincible qui lie fatalement deux êtres et ne peut sans +déchirures épouvantables être contrariée ou rompue. Vous m'aimez, je +vous aime, comme on aime un appartement lorsque l'on y est +confortablement installé et que l'on a l'horreur des déménagements. + +--Qu'est-ce qu'il vous faut de plus? Il nous est agréable de vivre en +commun: c'est là l'amour, et c'est aussi le mariage. La passion n'a +qu'un temps, heureusement. Elle passe comme un accès de fièvre, pour +faire place à un tranquille état de bien-être à la fois plus +raisonnable et plus doux. Oseriez-vous dire que, même à l'heure qu'il +est, je ne suis pas un bon mari? + +--Oh! vous remplissez vos devoirs. + +--Ai-je jamais eu la velléité de chercher ailleurs des satisfactions +que je suis accoutumé à trouver chez moi? + +--Votre fidélité n'est pas discutable. + +--Avouez donc que je vous aime? + +Pauline secoua la tête. Ce geste de doute exprimait encore plus +l'agacement causé par une discussion où elle mettait peu d'intérêt, +que le chagrin de n'être pas convaincue par les protestations de son +mari. + +Facial se leva, s'avança vers Pauline, dont la toilette n'était pas +encore terminée, la prit par la taille et posa ses lèvres sur son +épaule nue. + +--Tenez, dit-il, faut-il que je sois assez jeune! + +La porte s'ouvrit, et un petit garçon se précipita dans la chambre: + +--Bonjour, maman! bonjour, papa! + +Pauline courut à lui et le pressa dans ses bras. + +--Mon cher enfant! mon Marcelin adoré! Comment te portes-tu ce matin, +mon petit charmeur? + +--Bien, maman. + +--As-tu déjà pris ton chocolat? + +--Oui, et je vais aller à l'école. Ma gouvernante m'attend dans +l'antichambre. + +--C'est très bien, dit Facial d'un ton sentencieux. La nourriture +spirituelle est encore plus nécessaire aux enfants que le chocolat. + +--As-tu soigneusement préparé tes devoirs? demanda Pauline. Récite-moi +ta déclinaison latine. + +L'enfant se campa d'un air grave, concentra son attention et commença: + +--_Saluber_, _salubris_, _salubre_; _salubris_, pour les trois genres; +_salubri_, idem; _salubrem_, _salubre_; _salu_... + +Il hésita. + +--Eh bien! dit Pauline, l'ablatif des adjectifs est en _i_: _salubri_, +par conséquent. + +--Comment, vous savez le latin? s'écria Facial stupéfait. + +--Mais oui, répondit-elle; du moins ce que Marcelin en sait lui-même. +Il m'arrive souvent de le faire étudier. + +--Quelle drôle de femme vous êtes! + +Lorsque Marcelin fut parti, Facial reprit: + +--Nous n'avons eu que cet enfant: c'est tant mieux pour votre beauté +et pour l'économie de notre fortune; mais, en réalité, c'est un tort. +Il faut que les femmes soient fécondes; c'est leur rôle dans la +société, et c'est aussi l'intérêt des maris, qui ne tiennent bien +leurs femmes que par la maternité. + +--Pensez-vous que celui-ci ne suffise pas à défrayer mes devoirs de +mère? + +--Oh! vous êtes admirable. Mais l'enfant devient grand; il vous +échappera bientôt. Ne regretterez-vous pas de ne pas en avoir d'autres +qui puissent occuper vos soins? + +--Décidément, c'est à votre tour de me tenir en suspicion! Mon amour +maternel comporte heureusement autre chose que le simple emploi de mon +temps; et lorsque le lycée et plus tard la vie m'enlèveront mon fils, +je ne l'en aimerai pas moins et n'en serai pas moins toujours prête à +me sacrifier pour lui. + +--Ce sont de nobles paroles assurément, et tant que vous serez dans +ces sentiments je ne saurai que vous louer. L'amour d'une femme pour +son mari et ses enfants est la meilleure garantie du mariage. + +Pauline ne put s'empêcher de rire. + +--Ne riez pas! dit Facial. Qu'est-ce que l'amour hors du mariage? Une +passion déréglée dont les conséquences sont terribles pour la société, +navrantes pour les individus... + +--Oh! pas de discours! interrompit Pauline. Qu'est-ce aussi que le +mariage sans l'amour? + +--Pardon! répliqua Facial en s'excitant, le mariage est une +institution si solide, qu'il subsiste par lui-même, même sans l'amour. +Je soutiens d'ailleurs, comme corollaire à ce que je disais à +l'instant et dont vous aviez le mauvais esprit de rire, que le mariage +est encore la meilleure garantie de l'amour. + +--Ce mot est à double sens, prenez garde. + +--Qu'insinuez-vous? + +--Le mariage n'est-il pas souvent un couvert d'honnêteté à l'abri +duquel hommes et femmes se livrent tranquillement aux amours les plus +libres? + +--C'est que l'institution est abominablement faussée. + +--Sans doute, mais il faut compter avec l'hypocrisie des moeurs. +Voyez ce que devient alors le mariage: un simple trompe-l'oeil. + +--L'apparence de l'honnêteté est au moins sauvegardée. C'est déjà +quelque chose; et ne fût-ce qu'à ce titre... + +--Où en arrivez-vous? Vous conserveriez encore le mariage, s'il vous +était prouvé qu'il ne sert qu'à favoriser les liaisons irrégulières? + +--Oui. Mais ce n'est là qu'une dernière conséquence de principes +fermement arrêtés chez moi. En réalité, le mariage maintient les +moeurs. + +--Regardez autour de vous. Voyez-vous beaucoup d'époux dont on ne +puisse dire: ils ont édifié le mariage légitime comme un mur entre le +public et leur vie privée, et, derrière ce mur, il se passe des choses +qui ne sont plus légitimes du tout? + +--Il y a nous d'abord, dit Facial. + +--Il y a nous, acquiesça Pauline, mais non sans un instant +d'hésitation. Ensuite? + +Facial chercha, puis hasarda: + +--Les Chandivier. + +Pauline se pinça les lèvres. + +--Êtes-vous bien sûr de la loyauté de M. Chandivier? demanda-t-elle. + +--Chandivier! assura Facial, c'est un parfait honnête homme! + +--Ne protège-t-il pas avec une bienveillance... comment dirai-je?... +exagérée cette jeune comédienne... comment l'appelez-vous?... Rébecca? + +--Vous savez cela! + +--Il ne le cache pas trop. + +Facial prit son parti de cette déconvenue. + +--Oui, dit-il, c'est vrai. Ou plutôt, ce doit être vrai: car je ne +voudrais pas porter d'accusation qui risquât d'être calomnieuse contre +un homme comme Chandivier, que je respecte infiniment. Mais a-t-il +bien en sa femme l'épouse qu'il mérite? + +--Julienne? Elle est charmante. + +--Charmante, d'accord, mais peut-être pas irréprochable. + +--Que lui reprochez-vous? Quelques coquetteries! + +--L'euphémisme est joli. Voyons, vous qui la connaissez bien: elle a +une intrigue avec Sénéchal, le sénateur? + +--Sénéchal? Dites que Sénéchal est très empressé auprès d'elle. + +--C'est ce que je pensais. Et Réderic? Quelles sont exactement les +relations de Réderic avec Mme Chandivier? + +--Que voulez-vous que je vous dise? Je crois qu'entre les deux son +coeur balance. + +--En somme, est-ce Réderic ou Sénéchal? + +--Ma foi, tantôt l'un, tantôt l'autre. + +Facial et sa femme se regardèrent, comprenant tout à coup ce que la +conversation avait de ridicule. + +--Comme ce que je disais est pourtant vrai! s'écria Pauline, +retrouvant alors le fil des idées. Comme le mariage n'est qu'un +trompe-l'oeil! Il en impose tellement, que nous-mêmes, dans un +entretien intime, nous nous laissons abuser par la situation légale de +deux personnes dont nous connaissons pertinemment les moeurs: vous +défendez Monsieur pied à pied, je défends Madame avec non moins de +discrétion, et nous savons fort bien l'un et l'autre que Monsieur a +une maîtresse et que Madame a deux amants. + +--Chut! chut! ménagez vos expressions. + +--Encore! Sentez-vous l'effet du mur, même quand nous perçons à +travers? + +--Je vous en prie, Pauline, observez un peu plus les conventions. Il y +a une manière d'exprimer les choses, des réticences que nous devons +employer lorsque nous parlons de gens honorablement connus et qui de +plus sont nos amis. Leur réputation est absolument intacte. + +--Oh! je le sais: le public ne se doute de rien, les précautions sont +prises. Et quand même ce serait le secret de Polichinelle--et +peut-être l'est-ce--tant qu'il n'y a pas de scandale, les époux +adultères ont droit à tous les respects d'un monde qui n'exige que les +formes et devant qui l'on peut à plaisir jouer des gobelets, pourvu +qu'on fasse passer muscade. + +--Vous êtes sévère! + +--Tout à l'heure, c'est vous qui l'étiez. + +--Que disais-je? Que l'amour dans le mariage était le seul vraiment +utile et vraiment sain. Je le maintiens. De toute ma conscience +d'honnête homme, je flétris ceux qui contreviennent à cette loi +fondamentale. Mais je ne puis, sous le prétexte que l'adultère se +glisse malheureusement jusque dans les unions en apparence les plus +correctes, prêter la main aux fauteurs de désordre, qui veulent saper +par la base les institutions et bouleverser la société. Si le mariage +est parfois mal compris, s'ensuit-il qu'il soit un mal? Et si ceux qui +le comprennent mal comprennent cependant qu'ils doivent en respecter +les usages, n'avons-nous pas à les estimer au moins pour leur +savoir-vivre et leur bonne tenue? + +--Estimons, je le veux bien: quoique, pour ma part, l'estime n'aille +qu'à la franchise. + +--Ma chère Pauline, vous êtes trop indisciplinée d'esprit. Dans ce +monde tout ne va pas à notre fantaisie; les principes qui nous règlent +nous-mêmes ne sont pas nécessairement ceux des autres. Il faut savoir +s'accoutumer à ces contrariétés de la conscience. Qu'avons-nous à +exiger, en somme? La décence: la décence de la vie extérieure, des +paroles, des actes publics, des relations civiles. Ce qui se passe +derrière ce mur dont vous parlez ne nous regarde pas. Surtout, +défions-nous des personnalités. Libre à nous d'avoir des théories et +de les appliquer à ce qui nous concerne; quant au voisin, il est +maître chez lui, et tant qu'il ne heurte pas violemment et de parti +pris notre religion, nous sommes tenus envers lui à la même déférence. +Le juste milieu, ma chère, en tout le juste milieu! Vous manquez en +général du calme et de la souplesse qui conviennent à l'existence. +Vous êtes exaltée, Pauline, et rien n'est plus nuisible au bon +équilibre des facultés morales et intellectuelles que cette +perpétuelle excitation contre ce qui froisse tant soit peu les +sentiments. Certes, votre âme est noble! Mais elle est d'une +susceptibilité exagérée. Vous prenez parti pour ce que vous croyez +généreux avec une ardeur qui vous honore: mais vous oubliez trop que +la vie est faite de concessions. Souvenez-vous du juste milieu! + +Et heureux d'avoir infligé à sa femme cette leçon de juste milieu, +Facial respira, prit son air gai des heures où il était content de +lui, s'apaisa dans son triomphe. + +Pauline ne se donna pas le plaisir de jongler avec les contradictions +et les lieux communs qui composaient, comme d'habitude, la +conversation de son mari. Elle préféra garder pour elle ce qu'elle +aurait pu répondre et qui n'aurait servi qu'à égarer Facial dans un +nouveau discours. Elle le connaissait. Maintes fois déjà elle avait +essuyé ses exhortations. Elle savait d'avance et par le menu ses +propos. Pourquoi parler? + +Lorsqu'elle fut habillée: + +--Déjeunerez-vous avec moi, mon ami? demanda-t-elle. + +--Non, pas aujourd'hui, dit Facial. Nous enterrons ce pauvre Derollin, +comme je vous l'ai appris. C'est à midi. Ne m'attendez pas..... A +propos, votre soirée est-elle libre, lundi? + +--Pourquoi? + +--Chandivier a une loge au Théâtre-Français; il nous invite. + +--Que joue-t-on? + +--Je ne sais pas. La petite Rébecca débute. + +--Ah! ah! fit Pauline. + +--Au reste, continua Facial, ce n'est qu'un bout de rôle insignifiant. +Mais Chandivier jubile d'avoir réussi à pousser Rébecca jusque dans la +Maison de Molière. Et il faut avouer qu'il a lieu d'être fier de son +influence. Un accessit de comédie et deux fours noirs à l'Odéon +étaient un peu durs à faire avaler comme antécédents! La petite n'a +pas plus de talent qu'une borne. + +--Madame y sera? + +--Madame y sera, cela va sans dire. + +--C'est étrange. + +--Mais non. + +--Vous tenez beaucoup à cette soirée? + +--Oui. Pourquoi n'irions-nous pas? + +--Oh! je n'y vois aucun inconvénient. + +--Les Chandivier sont des gens très bien. + +--Des gens très bien. + +Pauline prononça ces derniers mots avec une ironie mal dissimulée. Il +lui était difficile, malgré son habitude de la société, de rester +impassible devant ces compromis incessants entre la morale et les +moeurs. + +--Sapristi! s'écria Facial en tirant sa montre. Onze heures et demie! +Et ce pauvre Derollin qu'on enterre! Il ne faut pas que je manque les +obsèques. J'espère y rencontrer Sénéchal; je le tâterai au sujet de ma +décoration. + +--Celui-là, dit Pauline, vous le rencontrerez comme vous voudrez chez +les Chandivier. + +--Je sais: mais aux cérémonies funèbres les gens sont toujours +beaucoup plus abordables. + +Et Facial partit, après avoir donné un baiser rapide à sa femme. + + + + +II + + +«Quel mari! songeait Pauline. Comme il est différent de moi! Il a des +idées étroites que je n'ai pas et de larges tolérances dont je suis +incapable. Il aime le bel ordre social; et je souffre de le savoir +superficiel et menteur. Il s'applaudit de ce qui me navre, se lamente +de ce qui me console. Nos âmes sont aux antipodes. Il a peut-être +raison, mais je sens la vie avec une telle divergence, que je ne puis +que lui donner tort. Jadis, j'essayais de le comprendre; maintenant, +je fuis jusqu'aux discussions avec lui. Quelle âme banale! comme il se +repaît avec plaisir de cette existence frelatée! Je l'ai bien jugé, +lorsque je l'ai appelé un égoïste et un prudent. S'est-il rendu compte +de ce que cela signifiait? Un égoïste: un homme qui non seulement +n'aime et ne satisfait que lui, mais entend imposer ses goûts et ses +doctrines, et n'admet pas qu'on puisse se mouvoir dans un autre ordre +d'idées que le sien; un prudent: c'est-à-dire un médiocre, dont par +conséquent ni les goûts, ni les doctrines ne sont originaux, mais qui +ramasse dans le domaine public les formules les plus usées pour en +confectionner sa personne morale. Un égoïste encore, dans la pratique +de la vie, par le souci qu'il a de sauvegarder ses plus minces +intérêts, fût-ce aux dépens de ses dogmes, lorsqu'ils se trouvent en +opposition; et un prudent toujours, par sa pusillanimité devant ceux +qui ont l'opinion pour eux. Comment se fait-il que j'aie supporté +pendant dix ans un homme qui m'est si étranger? Je sais qu'autrefois +je ne réfléchissais pas sur moi-même avec l'intensité d'aujourd'hui. +Je n'ai cependant jamais été docile à me plier aux servitudes. Mais +l'habitude nous maîtrise: on commence à céder par bienveillance, on +continue par amour de la paix; jusqu'au moment où l'exaspération même +de cette résignation déchaîne une tempête d'autant plus violente +qu'elle a été plus longtemps retenue. Il y a des jours où je suis sur +le point de haïr mon mari. Ce que je sais, en tout cas, c'est que je +ne l'aime plus. L'ai-je jamais aimé?» + +Sur cette interrogation douloureuse, d'anciens souvenirs se firent +jour. + +Elle vivait alors chez une vieille tante, qui l'avait recueillie, elle +et les rentes qu'elle tenait de son père. Elle était quasi orpheline. +Son père mort, sa mère internée dans une maison de santé. A dix-huit +ans, l'existence retirée qu'elle avait menée jusqu'ici changea. On lui +fit voir du monde. La vieille tante rouvrit pour elle son salon. +Parmi les hommes qui lui furent présentés se trouvait Facial. Elle +l'avait aperçu jadis dans la maison de ses parents, alors qu'elle +courait encore en robe courte. Facial, qui en était à sa première +moustache, se mêlait déjà d'être sérieux. La fillette n'avait eu que +peu de rapports avec lui. Lorsqu'elle le revit chez sa tante, elle le +reçut cependant avec moins de froideur que les autres, pour la raison +qu'il ne lui était pas complètement inconnu. Ils se dirent les choses +d'usage: + +--Comme vous voilà transformée! Je ne faisais guère attention à vous, +autrefois. Maintenant, vous êtes une demoiselle accomplie, d'une +éducation parfaite. Vous devez avoir bien des admirateurs! + +--En vous comptant? + +--Le tout premier. + +Quelques soirées musicales, un ou deux bals, où il fut empressé. Ils +jouèrent une fois la comédie. + +Un jour enfin: + +--Mademoiselle Pauline--permettez-moi de vous donner ce nom en une +circonstance aussi solennelle--je voudrais vous faire une question, à +laquelle je vous prie de répondre avec la gravité qu'elle comporte. +Que pensez-vous du mariage? + +--Mais, ce que tout le monde en pense, répondit la jeune fille: le +mariage est un lien sacré unissant deux personnes qui s'aiment. + +--Très bien, et c'est ainsi que je l'entends moi-même. +Malheureusement, tout le monde ne pense pas comme nous. Trop de gens +ne font du mariage qu'une affaire et engagent leur existence sans +engager aussi leur coeur. Les hommes recherchent une dot, une +alliance utile à leur carrière: les femmes un nom, l'indépendance, que +sais-je? Je ne suis pas plus de ceux-là, que vous n'êtes, je l'espère, +de celles-ci. Certes, un mariage doit toujours présenter quelque chose +d'honorable pour les deux parties: mais la raison principale de cet +acte important ne saurait être que l'amour. Est-ce bien là votre +opinion? + +--Oui, Monsieur. + +--J'en suis heureux, car je ne vous cacherai pas, Pauline, que je vous +aime; et si ce sentiment trouve quelque écho dans votre coeur, mon +voeu le plus cher serait de vous épouser. + +A cette déclaration attendue, Pauline ne se troubla pas trop. De la +meilleure foi du monde, elle mit sa main dans celle de Facial et lui +avoua que, de tous les hommes qu'elle avait vus jusqu'ici, lui seul +avait su lui plaire. + +--Vous m'aimez donc! s'écria celui-ci avec une douce joie. + +Et le «oui» fatal, aussi sincère qu'il pouvait l'être alors, sortit +sans inquiétude des lèvres de la jeune fille. + +Le lendemain, Facial la demanda officiellement en mariage à la vieille +tante et fut agréé. + +Deux mois après, ils étaient unis. + +«Extraordinaire illusion, pensait Pauline, que celle de la vierge qui +se figure qu'elle aime, lorsqu'elle ne sait pas ce que c'est que +l'amour! De gaieté de coeur, elle se lie pour la vie avec un homme +pour lequel elle n'éprouve pas d'aversion, sans se demander ce qui +arrivera, une fois liée, si elle en rencontre un autre qu'elle aime. +A-t-on le droit d'exiger d'elle qu'elle connaisse son avenir et +qu'elle discerne du premier coup celui qui doit être son véritable +époux? Hélas! comme tant d'autres, j'ai cru faire un mariage d'amour! +Je me serais révoltée contre qui aurait osé me dire que je n'aimais +pas mon fiancé. Mais était-ce de l'amour, le sentiment que j'avais +pour lui? Ce sentiment n'a fait depuis que décroître: et mon +expérience actuelle de la vie me force à reconnaître que, même à cette +époque, ce n'était pas de l'amour. Et c'en eût été, de l'amour, +était-ce une raison pour me lier pareillement? L'âme demeure-t-elle +tellement pétrifiée, qu'elle ne puisse se transformer, découvrir en +elle d'autres besoins, être agitée de désirs nouveaux? Nous sommes si +instables que c'est se moquer de la destinée que de se contraindre à +la stabilité. Où en arrivons-nous alors? A l'indifférence, si nous ne +sommes pas doués d'une trop vive impressionnabilité; à la rébellion, +au crime, au martyre, si nous ne pouvons effacer en nous notre qualité +d'êtres sensibles.» + +Les premiers mois du mariage passèrent sans peine. Pauline s'amusait +de son changement de position plus encore qu'elle ne s'intéressait à +la personne de son mari. Le choix d'un appartement, l'ameublement, le +train de maison, la toilette dissipèrent son attention sur une foule +de sujets extérieurs et récréatifs. Grâce aux revenus de sa dot et à +l'argent que gagnait Facial, elle n'était point tenue à des économies +irritantes; et, comme ses goûts n'étaient pas dispendieux, elle +pouvait aisément subvenir à ses fantaisies. Puis, ce furent les +relations mondaines, les dîners, les réceptions, les visites, ce +premier hiver d'un jeune ménage à Paris, si chargé et si captivant. +Elle n'eut guère le temps de réfléchir, encore moins celui de rêver. + +L'heure vint cependant où, blasée sur ces joies éphémères, elle désira +participer à une vie plus intime et plus profonde. Elle reprit +possession d'elle-même, discerna ses vrais besoins, reconnut en elle +une source imprévue de tendresse et presque de passion. Sans qu'elle +s'en doutât, son éducation de femme s'était achevée par le mariage: +elle était mûre pour aimer, pour se dévouer et pour souffrir. + +Sa première pensée fut son mari. Honnête et simple, aurait-elle pu +déjà douter que le seul homme qui eût reçu jusqu'ici ses baisers ne +fût capable de lui assurer les ivresses dont son coeur était avide? +Elle remarqua, cependant, que ce qui l'animait était moins une +attraction spéciale de lui à elle, que cet instinct vague et puissant +qui pousse la femme aimante à aimer, même sans objet précis qui +s'impose irrésistiblement à son amour. Quoique Facial ne lui déplût +point, elle ne l'eût point distingué de son propre mouvement. Mais il +était son mari: et cette situation en faisait nécessairement aux yeux +de Pauline l'être privilégié auquel devaient aller ses caresses, tant +qu'il n'existait pas de raison violente pour les détourner sur un +autre. + +A le connaître de plus près et à vouloir vivre de sa vie, bien des +désillusions l'attendaient. Elle s'aperçut vite que leurs deux âmes +n'habitaient pas la même région. Celle de Pauline, subtile, idéaliste, +eut à souffrir au contact de l'âme empesée, matérielle de Facial. Nul +doute que Facial ne fût un homme foncièrement honorable, saturé de +bonnes intentions: mais ces qualités ne suffisaient point à constituer +le bonheur à deux. Celles, par contre, qui eussent pu captiver +Pauline, lui manquaient. Il ignorait les sentimentalités exquises de +l'amour, et aux heures rares où il consentait à oublier la terre, son +vol court et maladroit l'y faisait continuellement retomber. Peu +d'imagination, un sens étroit et rassis des choses, un respect inné +pour ce qui est admis, aucune culture personnelle de l'esprit, le +désir de paraître et la crainte de se distinguer, autant de +dispositions négatives et désagréables qui composaient la vertu de cet +homme estimable et contribuaient, plus que de graves manquements, à +lui aliéner petit à petit l'affection que sa femme était d'abord bien +décidée à lui porter. + +Ah! si elle l'eût aimé! On ne discute pas celui qu'on aime, on le +subit. Mais elle ne l'aimait pas. Il avait donc à la conquérir: +conquête facile, puisqu'à ce moment elle n'aimait personne. Encore y +fallait-il une dévotion de sentiments et un appareil de séductions +dont Facial était vraiment incapable! + +Pauline était trop bien élevée pour que son ressentiment croissant se +manifestât, sinon par de fréquentes lassitudes ou de cruels mots +d'esprit ordinairement peu entendus. Mais la tête de la jeune femme +travaillait. A cette défaillance du sort, qui, en pâture à ses +désirs, lui offrait un mari qu'elle ne pouvait aimer, n'avait-elle à +opposer que l'amertume d'une incomprise ou la résignation d'une +sainte? + +Une catastrophe menaçait. + +Pauline en était là de ses souvenirs, lorsqu'on annonça Mme +Chandivier. + +--Bonjour, Julienne. Vous me surprenez dans de tristes rêveries. + +--Vraiment, chère amie? Que vous arrive-t-il? + +--Peu de chose: je songe à ma vie. + +--Et vous voilà toute mélancolique! Moi, lorsque je me raconte mon +histoire--cela se trouve d'abord rarement, et puis je ne m'en souviens +pas bien--j'y vois plus sujet à rire qu'à pleurer. C'est gai, la vie: +ou du moins, c'est amusant. Je sais qu'il y a beaucoup de misère dans +le monde; mais quand par la naissance, la fortune, l'éducation, on +appartient aux classes privilégiées, que l'on n'a eu ni chagrins +sérieux, ni contrariétés humiliantes, et que l'on jouit d'une bonne +santé, il faut avoir l'esprit vraiment mal tourné pour ne pas être +charmé de l'aventure. Auriez-vous l'esprit mal tourné, Pauline? + +--Peut-être; j'envie parfois les femmes du peuple, qui, moins +favorisées, exigent moins de l'existence. + +--Et quelles sont vos exigences? + +--Une seule: le bonheur. + +--Nous tournons dans un cercle vicieux. + +--Je m'en aperçois. + +--Ah ça! dit Julienne avec enjouement, que vous faut-il de plus? Un +mari? Vous l'avez. Un enfant? Vous l'avez. De l'argent? Vous en avez. +Des distractions? des goûts? des relations? Vous avez tout cela. Il ne +tient qu'à vous d'en profiter pour votre plus grand plaisir. +Peut-être, ajouta-t-elle malicieusement, n'êtes-vous pas très heureuse +en ménage? Mais non, vous m'avez toujours assurée du contraire. + +--C'est vrai, répliqua Pauline qui ne voulait pas se laisser +interroger par Julienne; c'est vrai, et lorsque je cherche des raisons +valables à mon mécontentement, je n'en trouve pas. Attribuez-le à mon +caractère, moins propice que le vôtre, ou aux idées noires qui, sans +qu'on sache pourquoi, troublent les meilleures volontés, et n'en +parlons plus. Parlons de vous, continua-t-elle pour prendre à son tour +l'offensive: qu'avez-vous fait toute cette semaine que je ne vous ai +pas vue? + +J'ai bien des choses à vous raconter. Vous savez que je n'ai pas de +secrets pour vous, et que je me plais à vous tenir au courant des +moindres événements. Imaginez-vous que je suis réconciliée avec +Arthur. + +--Arthur? fit Pauline sans comprendre. + +--Oui, Sénéchal, le sénateur. Vous ne saviez pas qu'il s'appelle +Arthur? + +--J'ignorais même que vous fussiez brouillés. + +--A mort, depuis deux mois. Je ne le voyais plus. Hier, enfin, il me +revient, contrit, repentant, implorant son pardon pour la scène +ridicule qui avait été cause de notre querelle. Je le lui accorde +délibérément. Là-dessus, il tire de sa poche un écrin, l'ouvre, +m'exhibe un charmant bracelet de turquoises et me l'offre pour sceller +la paix. Je me drape alors de toute la dignité que je puis +rassembler, je le considère calmement et je lui dis en propres termes: +«Pour qui me prenez-vous, Monsieur? Je n'ai pas l'habitude de recevoir +des présents de mes amis, surtout dans de pareilles circonstances. Mon +mari gagne assez d'argent pour me donner des turquoises quand j'en ai +envie. Si j'ai eu quelques bontés pour vous et si je suis disposée à +oublier le passé, ce n'est pas pour d'autres intérêts que celui de +votre personne. Je ne veux pas qu'il y ait dans nos rapports l'ombre +d'une vénalité.» Ce petit discours a fait le meilleur effet. Il m'a +appelée une Danaé armée d'un parapluie. Je ne sais pas ce que cela +veut dire, mais ce doit être un compliment. Néanmoins, comme les +turquoises étaient jolies, j'ai fini par les accepter. «Allons! a dit +Arthur, vous fermez votre parapluie: il fait de nouveau beau temps.» +Comment trouvez-vous mon histoire? + +--J'en suis heureuse pour vous. Mais quel était le sujet de la +querelle? + +--Arthur était jaloux de Réderic. De quoi venait-il se mêler? Réderic +est un charmant garçon. Ne suis-je pas libre de le recevoir chez moi +comme je veux et autant que je veux? + +--Et M. Chandivier? + +--Mon mari?... Mon mari n'entend pas que je sois chez lui comme au +couvent. Nous recevons beaucoup. Parmi les hommes qui fréquentent +notre maison, il y en a naturellement qui me plaisent plus que les +autres. Ceux-là reviennent plus souvent. Mon mari a d'autant moins à +s'en offusquer, qu'il les trouve lui-même très agréables. Le reste ne +le regarde pas. + +--J'adore votre sérénité. + +--Mais, ma chère, le mariage n'est pas un enfer. C'est un état-civil. +Pourquoi voulez-vous que nous autres femmes aliénions notre liberté +sous prétexte que nous échangeons notre nom contre celui d'un homme? +Cet acte nous vaut, au contraire, l'indépendance. En règle avec la +société, nous avons le droit désormais d'écouter les propos flatteurs +murmurés à nos oreilles par de séduisants amis, nous montrons nos +épaules et nos gorges dans les bals, nous conversons avec aisance sur +les sujets qui piquent notre curiosité et qui nous étaient auparavant +défendus, nous lisons les livres jadis mis sous clé, tous les rêves +que créait subrepticement notre imagination deviennent la réalité, +nous sommes maîtresses de nous donner à qui nous aime et d'aimer qui +nous semble aimable. Qu'y a-t-il là de si triste, et comment peut-on +souffrir du mariage? Il y a des maris tyrans, jaloux, insupportables, +j'en conviens; et les femmes qui en sont affligées me paraissent fort +malheureuses. Mais le cas est relativement rare: ce n'est, au moins, +ni le vôtre, ni le mien. Et puis, une femme de quelque intelligence +sait toujours se tirer d'affaire. + +--Rien n'est facile, en effet, comme de tromper son mari, si jaloux +qu'on le suppose. + +--Tromper! tromper! C'est un mot bien gros et surtout bien démodé. Qui +trompe-t-on? Personne. Il ne s'agit point, sans doute, de mener +ostensiblement une vie déréglée: nous avons trop le sens des +proportions et de ce qui sied à notre rang et à notre monde! Mais en +voilant discrètement les mystères de notre coeur, nous n'avons en +aucune façon l'intention de tromper. Le sentiment qui nous retient est +plutôt une pudeur qu'une hypocrisie. Vous imaginez-vous le charivari +que cela ferait, si chacun criait ses petites affaires sur les toits! +Ma chère, nous restons silencieuses tout simplement, sans y mettre de +mauvais desseins, parce que l'amour s'effarouche du bruit et ne +s'épanouit qu'à l'ombre. L'amour conjugal lui-même agit-il autrement? +Non, n'est-ce pas: nous ne faisons guère part au public des relations +plus ou moins intimes que nous avons avec nos époux. Le public ne voit +le mari que dans ses fonctions de cavalier, au bal ou au théâtre, de +maître de maison et de père de nos enfants; le reste lui échappe et +doit lui échapper. N'est-ce point aussi par un esprit de délicate +charité que nous cachons aux hommes à qui nous nous donnons, époux ou +amants, que nous nous sommes données à d'autres? Chacun d'eux, s'il +est intelligent, doit se douter qu'il n'est pas seul: mais à quoi bon +le lui faire savoir? Ce serait d'une extrême incivilité. + +--Cela est très naturel, fit Pauline, surtout quand vous le dites. +_Pour vous_, accentua-t-elle, cela n'offre vraiment aucune difficulté. +Je comprends qu'avec de pareilles idées vous vous sentiez libre. Vous +me faites l'effet d'être très heureuse. + +--Très heureuse, je vous le jure. + +--Vous avez résolu là un grave problème. + +--Et, comme vous le voyez, la solution est à la disposition de tout le +monde. + +--C'est-à-dire de ceux pour qui _liberté_ n'implique rien de plus que +la simple possibilité de satisfaire leurs caprices. + +--Que vous faut-il d'autre? + +--La liberté morale. + +--Qu'est-ce que cela veut dire? + +--C'est juste, répondit Pauline; j'oubliais que vous êtes heureuse: +vous ne pouvez pas savoir ce que c'est. + +--Ne cherchez-vous pas un peu midi à quatorze heures, ma chère? + +--Que voulez-vous! Chacun n'habite pas sous le même méridien. + +--Je crois que ce qui vous trouble est l'apparente hypocrisie qu'il y +a à ce que nous gardions le secret de nos amours. Vous voudriez +l'amour au grand soleil. Ne voyant dans l'amour qu'un bien, vous vous +demandez pourquoi on le cache comme le mal. Vous avez raison, et dans +le pays d'Utopie on doit aimer comme vous le désirez. Mais vous ne +tenez pas compte de ces affreuses passions humaines qui s'appellent la +jalousie, l'amour-propre, la médisance, la domination, l'intolérance. +Concevez-vous les précautions à prendre pour n'offenser personne, ne +pas provoquer une mêlée générale et faire régner un peu de paix sur +cette pauvre terre, où il y a d'ailleurs tant d'occasions de se +battre? + +--Oui, dit Pauline, et cela revient justement à ce que je disais, +c'est qu'il faut manquer de sens moral pour ne pas s'apercevoir que +cette liberté de l'amour dont vous vous prévalez n'est, en réalité, +que la pire des tyrannies. + +--Voyez, pourtant, ce qui m'arrive, reprit Julienne, qui n'était pas +d'humeur à soutenir longtemps une discussion de principes et préférait +s'en référer aux incidents de la vie quotidienne. Vous savez que je ne +m'inquiète guère de ce que fait mon mari hors de ma maison. Je ne suis +ni jalouse, ni curieuse. Il doit avoir, comme tous les hommes, ses +aventures. Je ne l'en blâme point. Je ne demande de lui que les égards +et le respect auxquels une femme a droit. M. Chandivier a, du reste, +toujours observé vis-à-vis de moi une réserve dont je le loue. Ce +n'est pas que je n'aie parfois surpris quelques indices de ses +infidélités probables. Mais, jusqu'à présent, je ne lui connaissais +pas de maîtresse. Or, hier, en même temps que je me réconciliais avec +Arthur, j'apprenais, par le plus grand des hasards, que mon mari avait +une liaison. Voici comment: enchanté, éperdu, l'âme au paradis, ainsi +qu'il me l'affirmait, Arthur était en train de me baiser les mains +avec une dévotion presque contagieuse, lorsque, sur un mouvement qu'il +fit pour se jeter à mes pieds, des papiers s'échappèrent de sa poche, +dont un entre autres qui s'ouvrit juste sur mes genoux et où je lus +distinctement ce qui suit: «Mon cher sénateur, j'ai le plaisir de vous +annoncer que, sur votre pressante recommandation, Mlle Rébecca, +artiste dramatique, vient d'être engagée comme pensionnaire à la +Comédie.» La lettre était signée du ministre. Je ne fis ni une, ni +deux: «Monsieur, dis-je, une honnête femme n'admet pas dans son +intimité un homme qui ose lui déclarer qu'il l'aime, lorsqu'il porte +dans sa poche la preuve écrite de ses relations avec une actrice.» +Que vouliez-vous qu'il fît? Qu'il trahît! Il n'y manqua pas. +Doucement, il reprit ses papiers éparpillés, les rangea dans son +portefeuille, puis en choisit un, qu'il me tendit en disant: «Vous m'y +forcez, ma chère; ne m'en veuillez pas.» C'était une lettre de mon +mari: «Mon cher Sénéchal, mille mercis pour votre aimable +intervention. Grâce à vous, ma charmante Rébecca va être au comble de +ses voeux. Depuis six mois elle ne rêvait qu'au jour où je lui +apporterais, au lieu de bouquet, ce bienheureux engagement...» Bref, +il ressortait clairement de ce billet que, loin d'être la maîtresse +d'Arthur, Mlle Rébecca était celle de mon mari... + +--Il fallait s'y attendre. + +--Et je m'y attendais si bien, que, le premier moment de surprise +passé, j'ai à peine éprouvé l'ombre d'un dépit. Lorsque j'ai revu M. +Chandivier, rien n'eût pu lui faire soupçonner que j'étais au courant +de son intrigue. Faut-il tout dire? Eh bien, je lui sais un gré infini +de ne m'avoir jamais laissé deviner par ses paroles ou sa conduite +qu'il possédait une maîtresse. Voilà comme je comprends le mariage! +Pensez-vous que cela ne vaut pas mieux que s'il m'eût brutalement +annoncé, sous prétexte de franchise, qu'il aimait une autre femme? A +ce compte-là, il y aurait bientôt plus de divorces que de mariages! + +--Vous avez raison, Julienne, et vous êtes excellemment conditionnée +pour vivre à l'aise dans notre état de société. Que ne suis-je comme +vous! + +--Vous y viendrez. En attendant, je compte sur vous pour lundi. + +--Cette représentation au Théâtre-Français? Irez-vous vraiment? + +--J'irai. Ne sera-ce point très amusant de voir Mlle Rébecca? Mon mari +m'a beaucoup vanté la pièce: mais je me doute des vraies causes de son +subit enthousiasme pour la comédie sérieuse, lui qui, jusqu'à présent, +ne fréquentait que les petits théâtres! + +--Et vous êtes décidée à ne lui faire aucune observation? + +--Aucune. Tant qu'il reste correct vis-à-vis de moi et vis-à-vis du +monde, je ne saurais lui reprocher de prendre des libertés que je suis +la première à revendiquer pour moi-même. + +--C'est bien là l'idéal du mariage moderne, dit Pauline en manière de +conclusion. + +Elles causèrent encore de choses et d'autres, puis Julienne se leva +pour partir. + +--Bien entendu, ma chère, pas un mot de tout cela à personne. Du +reste, je vous sais un tombeau. + +Comme Julienne sortait, Marcelin revenait de l'école. + +--Oh! le bel enfant! C'est votre fils? Comme il a grandi! Je ne le +reconnaissais pas. + +Pauline, toute fière, souriait. + +--Il vous ressemble, dit Julienne, mais en homme. + +Elle le regarda, comme si elle le voyait pour la première fois, +admirativement. Et, se penchant vers lui: + +--On peut encore vous embrasser, Monsieur? + +L'enfant, rougissant, reçut le baiser de la jeune femme. + +«C'est curieux, pensa Pauline, il me semble que je suis jalouse.» + +Julienne partie, Pauline effaça ce baiser sous les siens. Puis elle +s'occupa longuement de son fils, le questionna sur l'emploi de sa +journée, causa amicalement avec lui, s'intéressant à ses récits +d'école. Attentive et douce, à la fois comme une mère et comme une +institutrice, elle lui fit préparer ses devoirs pour le lendemain. Une +de ses plus réelles joies était de suivre pas à pas les progrès de +cette jeune intelligence. Quand il eut terminé, miss Dobby, sa +gouvernante, vint prendre possession de lui pour la leçon d'anglais, +et Pauline se trouva de nouveau seule. + +«Hélas! pensa-t-elle, moi aussi je le connais, l'adultère, l'adultère +louche, faux, dissimulé, tissu d'expédients infimes et d'abdications +de conscience! J'ai savouré jusqu'au coeur ce fruit douceâtre et +pervers de l'amour qu'on cache. Je sais ce que c'est que les courses +furtives à travers Paris vers l'appartement meublé où, précipitamment, +l'on jouit d'un bonheur limité au temps vraisemblable d'une visite à +sa couturière; je n'ignore point les rendez-vous élaborés comme les +combinaisons d'une diplomatie compliquée; j'ai ressenti les +inquiétudes que fait naître tout regard où l'on croit deviner un +soupçon! Ah! l'adultère!--car il faut bien lui conserver ce nom à cet +amour qui prend les allures du crime--l'adultère m'est familier! +L'enfant que je viens de caresser, cet enfant que j'aime, que +j'adore, mon enfant, est un enfant adultérin.» + +Et poursuivant le pélerinage de ses souvenirs, avivés encore par la +conversation qu'elle venait d'avoir avec Julienne Chandivier, Pauline +revécut rapidement l'histoire peu gaie de sa liaison avec le comte +Auguste de Hartwald. + +Ce fut à l'époque où, Facial lui devenant odieux, elle s'apercevait +amèrement de l'erreur qu'elle avait faite en l'épousant, qu'apparut +dans sa vie celui qui allait remuer en son coeur de nouvelles +couches de sensibilité. On le lui présenta dans un bal officiel: + +--M. le comte de Hartwald, secrétaire d'ambassade à l'ambassade +d'Autriche-Hongrie. + +Au premier regard, il la charma. Elle reçut un petit coup électrique, +qu'elle reconnut de suite, quoiqu'elle ne l'eût jamais éprouvé. Facial +n'avait pas produit cet effet. Jeune, aimable, élégant, Hartwald +exerça sur Pauline une action dont il se rendit compte; et il faut +croire qu'à son tour la jeune femme ne lui déplut pas, car il s'occupa +de la revoir, lia connaissance avec son mari et ne tarda pas à se +faire inviter chez eux. + +Deux mois ne s'étaient pas écoulés depuis leur rencontre, que Pauline +devenait sa maîtresse. + +Quelle joie que cette lune de miel de l'adultère, bien plus fertile +que l'autre en ivresses aiguës! Dans l'adultère, Pauline mettait de sa +volonté, de son désir, de sa personnalité; dans le mariage, elle ne +constatait que son inertie, sa faiblesse, son enrôlement. Elle +participait à l'adultère; elle subissait le mariage. Cette conviction +de la conquête de son indépendance fut si vive, qu'elle en oublia +longtemps la fausse position où elle se trouvait, pour ne s'abandonner +qu'à son bonheur. + +Elle aimait enfin! + +Lorsqu'elle pensait à ces deux hommes qui la possédaient, et qu'elle +mesurait la distance qu'il y avait de la lassitude ressentie avec +l'un, au monde de volupté créé par l'autre, elle ne pouvait que +s'écrier avec enthousiasme: J'ai trouvé! j'ai trouvé! Sa sensualité +avait été éveillée par ce bel Autrichien, au regard velouté, aux +gestes résolus. Elle se livrait à lui avec des frémissements de +jeunesse, et son être entier fondait sous ses baisers. N'étaient-ce +point là ces délices après lesquelles elle avait soupiré si souvent? + +Son âme n'était point non plus étrangère à cette aventure. Hartwald +lui devenait cher chaque jour davantage. Elle eût aimé causer +longuement avec lui sur mille sujets, afin de pénétrer sa vie +intellectuelle; elle eût voulu connaître son coeur et partager sa +vie morale. Malheureusement Hartwald ne s'ouvrait guère à elle, soit +que son caractère froid, sous son masque aimable, le rendît peu +communicatif, soit qu'il ne considérât sa liaison avec Pauline que +comme une intrigue sans conséquence. Ce manque de confiance causa un +réel chagrin à la jeune femme. + +Lorsqu'elle s'aperçut qu'elle était grosse de lui, elle le lui annonça +avec une douce espérance. L'enfant ne serait-il pas entre eux un lien +plus effectif que les heures d'amour? Hartwald n'en parut pas trop +charmé. Ce lien que Pauline cherchait à nouer, il s'employa à le +défaire insensiblement. Avant même que Marcelin fût venu au monde, il +espaça petit à petit ses rendez-vous, prétextant tantôt d'absorbants +travaux, tantôt des voyages à l'étranger. Toujours correct cependant, +il s'appliquait à ne donner prise à aucun reproche. Pauline ne pouvait +décemment exiger qu'il lui fît le complet sacrifice de sa vie, de ses +ambitions, de ses talents. + +Peu de temps après la naissance de Marcelin eut lieu un mouvement +diplomatique. M. de Hartwald fut nommé ministre d'Autriche à Athènes. +C'était la séparation. Quelque chose se brisa dans le coeur de +Pauline. Un pressentiment l'avertit que l'adieu serait éternel. Leur +dernière entrevue fut pour elle d'une tristesse profonde. Hartwald se +montra particulièrement affectueux, comme s'il comprenait le vide que +son absence allait laisser chez cette femme qui l'avait aimé; quelques +larmes d'émotion coulèrent même le long de ses joues d'habitude si +calmes. Il promit de rester son amant à distance, de penser à elle, de +lui écrire, de revenir le plus souvent qu'il le pourrait à Paris. +Hélas!... + +Pauline reçut quelques lettres. Puis, plus rien: un silence de mort. + +Un an s'était écoulé, lorsqu'elle apprit le mariage du comte Auguste +de Hartwald avec l'héritière d'une des familles les plus +aristocratiques de Vienne. + +«Quel triste roman! songeait-elle. Et pourtant, je ne me repens pas +d'avoir été la dupe de mon coeur. Il fallait ce dérivatif à la +duperie plus grande encore de mon mariage. J'y ai expérimenté ma +faculté d'aimer et de souffrir: j'y ai pris conscience de moi-même. +Mais j'y ai vu aussi la vanité de l'adultère.» + +Personne ne s'était jamais douté de sa faute. Elle avait évité les +confidences auxquelles les femmes se laissent si facilement aller, les +imprudences de langage si vite commises, les allusions si tentantes. +Rien n'eût pu même faire soupçonner qu'elle avait un secret à cacher. +Son mari avait été trompé avec l'habileté la plus consommée. + +Le remords? Pauline ne l'avait pas connu. Il lui aurait fallu se +sentir coupable: et vraiment, pleine de sa dignité, de son droit, elle +ne pouvait considérer que comme légitime le don d'elle-même fait à +l'homme aimé. Sa philosophie était nette à ce sujet; et ce n'était +point là une philosophie d'occasion imposée à sa conscience par sa +raison ou ses passions et en contradiction avec elle: elle lui +apparaissait comme souverainement juste. En quoi était-elle liée à +Facial? Le mariage qui les unissait avait uni leurs corps, leurs +biens, leurs noms, non leurs âmes. En conséquence, elle se trouvait +libre, à supposer même qu'elle n'eût pas eu le droit de délier son âme +si celle-ci avait été liée. Facial l'eût ardemment aimée, qu'elle eût +pu éprouver à son égard un sentiment de pitié qui l'eût fait hésiter: +mais ce n'était point le cas. Facial était un amoureux trop +superficiel, et s'il avait découvert que sa femme le trompait, il eût +été blessé bien plus dans son amour-propre que dans son coeur. + +Ni le danger, ni le remords ne constituaient donc pour Pauline le vice +de l'adultère. + +Sa vraie souffrance avait été de sentir sur elle la main de fer de la +société, cet étau qui comprime les aspirations, empêche les émotions +d'éclater librement et sincèrement, meurtrit ce qu'il y a de meilleur +dans l'âme, avilit le caractère, supprime le courage. Alors qu'elle +aurait voulu faire couler à pleins bords son ivresse, elle avait dû la +contenir et n'en pas laisser filtrer une goutte. Radieuse, il lui +avait fallu arrêter les rayons trop ardents qui partaient de ses yeux. +Et quand, plus tard, sa sensibilité douloureusement multipliée aurait +eu besoin de se répandre en larmes apaisantes, c'est le visage sec et +impassible qu'elle s'était vue obligée de faire face au monde qui +exigeait d'elle le mensonge d'une attitude. Oh! feindre! toujours +feindre! quel supplice pour son âme droite! Que de fois elle aurait +désiré émanciper son amour, briser autour de lui ces barrières qui le +retenaient captif, bousculer cet attirail irritant de stratagèmes et +vivre à sa fantaisie, comme l'oiseau vole dans les espaces qui lui +plaisent. Mais il ne fallait pas y songer: tant de mailles +l'enserraient! Hartwald, le premier, n'aurait point consenti à +s'évader avec elle hors des lois. Aux quelques allusions que sa +maîtresse avait faites à une vie plus libre, il avait manifesté un tel +effroi, que Pauline, intimidée, avait elle-même eu peur de son audace. +Et ses précautions avaient redoublé pour que l'adultère restât bien ce +qu'il devait être, le plaisir secret, défendu, silencieux, qu'on prend +à l'insu de tous, dont on rougit de se murmurer l'aveu et dont la +divulgation publique serait le déshonneur. + +Si c'était là la liberté de l'amour, quelle ironie! + +Aussi, après le départ de Hartwald, était-elle restée privée de +courage pour tenter de nouvelles expériences et courir à d'autres +désastres. Elle avait renoncé à l'amour. Ce qu'elle voyait autour +d'elle, le triste spectacle de l'adultère contemporain contribuait à +la maintenir dans la détermination qu'elle avait prise. Il semblait +qu'on ne pût pas aimer autrement que de cette façon avilissante. +Plutôt ne pas aimer! se disait-elle. + +Les années avaient passé. + +Cependant, Pauline avait beau se faire illusion sur sa tranquillité +présente, elle sentait bien, au fond, qu'elle n'avait pas encore +réellement pris congé de la vie. Elle était jeune, l'avenir s'ouvrait +toujours devant elle. Partagée entre sa volonté bien arrêtée de ne +plus tomber dans le piège de l'adultère et les aspirations de son +coeur qui ne pouvait pas s'abstenir de battre, elle demeurait +incertaine d'elle-même, inquiète d'être femme, irritable et sans +fondement moral. Lorsque Facial l'avait par trop énervée, elle se +laissait aller aux plus amères pensées de révolte. Il fallait que le +souvenir de son fils, le visage aimé de son Marcelin s'interposât et +l'exhortât à la patience. Pour lui, elle taisait ses griefs. Puis, +d'autres fois, dans les périodes d'indifférence, elle s'estimait +relativement heureuse. Son mari était bon, commode. Avec lui, elle +jouissait d'une douce sécurité. A tout prendre, cela valait mieux, +peut-être, que d'être livrée aux hasards du coeur. + +Des pas se firent entendre. Pauline tressaillit, arrachée aux +souvenirs, qui, malgré tout, sont encore du rêve. C'était Facial qui +rentrait. + +Il arrivait d'excellente humeur. + +--Quelle belle journée! fit-il. Il faut croire que ce pauvre Derollin +avait invité le soleil à son enterrement. Cette promenade m'a fait du +bien. + +--Y avait-il beaucoup de monde? + +--Oui, oui: Derollin avait des amis. J'ai vu Sénéchal. Nous avons +causé pendant le trajet. Mon affaire va très bien. Je compte figurer à +l'_Officiel_ au nouvel an. Il y a déjà longtemps que j'en ai assez de +cette petite fioriture, dit-il en envoyant une chiquenaude sur sa +boutonnière, où était noué un ruban de chevalier: c'est le moment de +remplacer ça par une rosette. + +Facial se mit à raconter par le menu sa journée. Il s'extasia sur le +déjeuner qu'il avait fait, avec Sénéchal, à la sortie du cimetière, +dans un cabaret du boulevard Montparnasse. + +--Il y a des coins ignorés dans Paris! + +Les huîtres, le perdreau, le fromage, tout s'était trouvé exquis. On +avait servi un cassoulet provençal dont il se pourléchait encore les +lèvres. Et quel Chambertin! + +--A propos, dit-il négligemment, une nouvelle qui vous intéressera +peut-être: les journaux annoncent la mort de M. de Hartwald, décédé à +Constantinople... Vous savez, ce M. de Hartwald qui a été ici +secrétaire d'ambassade et qui, pendant quelque temps, venait assez +souvent chez nous. + +--Pauline pâlit. Une violente émotion serra ses tempes. Un instant, +tout tourna dans sa tête. Puis, brusquement, elle sentit que des +larmes allaient jaillir. + + + + +III + + +Le rideau se levait, lorsque Facial et Pauline arrivèrent. Ils +trouvèrent dans la loge M. et Mme Chandivier déjà installés. Pauline +prit place à côté de Julienne, tandis que Chandivier, après un rapide +serrement de main à Facial, lui soufflait dans l'oreille: + +--Attention, elle va faire son entrée. + +Facial regarda la scène. La comédienne qui jouait le rôle principal +venait de donner un coup de timbre. Une femme de chambre parut: +c'était Rébecca. + +--«Mademoiselle est auprès de M. le vicomte», eut-elle à dire. + +Puis elle sortit. + +Facial se tourna vers Chandivier qui rayonnait: + +--Mes félicitations, fit-il, elle a très bien dit ça. + +--Ces petits rôles n'ont l'air de rien, dit Chandivier; mais le +difficile n'est pas tant de parler que de se tenir en scène, +d'effectuer convenablement les entrées et les sorties. Du reste, +attendez-la à sa grande scène du deuxième acte: vous verrez qu'elle +n'est pas trop déplacée sur les planches du Théâtre-Français. + +A la vue de Rébecca, Julienne n'avait pas sourcillé. Lorsqu'elle eut +disparu, un fin sourire erra sur ses lèvres. Elle toucha du bout de +son éventail le bras de Pauline et, tandis que les deux hommes +chuchotaient derrière elle, lui demanda à voix basse. + +--Comment la trouvez-vous? Jolie fille, n'est-ce pas? + +La pièce se poursuivait. + +--«Je ne suis pas de celles qui se figurent qu'un autre homme peut +faire oublier à une femme l'homme qu'elle aime et qui la trahit,» +débitait la première actrice à une seconde qui servait à la fois de +confidente et de mentor; «à ce compte-là, on ne s'arrêterait plus; car +il n'y a aucune chance que le second vaille mieux que le premier et +l'inévitable troisième que le second. Ou nous aimons notre mari, et +alors celui qui prétend le supplanter nous apparaît comme un simple +imbécile, ou nous n'aimons plus notre mari, et alors, si, ayant épousé +librement, comme nous l'avons fait, toi et moi, un homme qui nous +plaisait plus que les autres, nous arrivons à ne plus rien lui +inspirer, à ne plus rien éprouver pour lui, c'est démence ou +dévergondage de risquer une nouvelle épreuve avec un monsieur qui +vient vous offrir secrètement, sans respect, sans sacrifice, sans +amour, je ne sais quel passe-temps honteux, quelle compensation +dégradante de fiacre et d'hôtel garni.» + +Julienne se mit à rire à cette tirade qu'elle était si peu faite pour +goûter. + +--Ce personnage est un peu bête, glissa-t-elle à Pauline. Comme si +l'on n'aimait qu'un seul homme dans la vie, et comme si ce seul homme +devait nécessairement être le mari! On aime ou on n'aime pas son mari, +c'est certain: mais, si on l'aime, rien n'empêche qu'on ne puisse en +aimer d'autres aussi; et si on ne l'aime pas, c'est une raison majeure +pour chercher ailleurs ce qu'on ne trouve pas chez lui. Avant tout +l'amour! + +Pauline était mieux en situation de comprendre. Mais, dans sa pensée, +elle rapportait ces paroles bien plus à Hartwald qu'à Facial, et le +sens en était ainsi complètement dénaturé. D'ailleurs, elle +n'admettait pas cet exclusivisme de l'amour. Et si, pratiquement, les +«nouvelles épreuves» lui faisaient peur, c'était pour le peu de +dignité que l'adultère lui semblait comporter dans la société +actuelle, et non point par fidélité à quelque souvenir que ce soit. +Qu'est-ce que le souvenir, une fois que l'amour est mort? Et +qu'était-ce que le souvenir pour elle qui--elle s'en rendait bien +compte maintenant--n'avait pas même connu le véritable amour? + +--«Et si Lucien est infidèle», continuait l'actrice, «je me vengerai, +c'est certain, mais pas comme les autres... Il faudra bien que je +sache la vérité. Si elle est ce que je crois, je te réponds que j'en +aurai vite fait et que je ne resterai pas longtemps au partage. Tout +ou rien!» + +C'était donc une femme jalouse de son mari, et qui, pour peu que ses +soupçons fussent fondés, méditait de se venger de lui, non point par +les procédés ordinaires, l'amant consolateur, mais par l'adultère +brutal, sans plaisir, pour la seule satisfaction de lui crier après: +Voilà, je t'ai rendu la monnaie de ta pièce. + +Un quart d'heure de dialogue entre divers personnages, et les soupçons +se changeaient en certitude. + +Suivait alors la scène avec le mari: + +--«Tu sors? + +--«Oui. + +--«A cette heure-ci? Où vas-tu? + +--«Au cercle. + +--«Qu'est-ce que tu vas faire au cercle?» + +Lucien s'embrouillait et finissait par avouer qu'il allait au bal de +l'Opéra. Là-dessus, l'ultimatum, sur lequel allait, sans doute, +pivoter la pièce: + +--«Regarde-moi bien. Je t'aime passionnément; j'adore l'enfant né de +cet amour, je suis une très honnête femme et je n'ai qu'une idée, +c'est de continuer à l'être; mais, comme je tiens le mariage pour un +engagement mutuel, comme nous nous sommes volontairement juré respect +et fidélité, que je te suis fidèle et que tu n'as à me reprocher que +d'avoir fait mon devoir, je te donne ma parole que, si jamais +j'apprends que tu as une maîtresse, une heure après que j'en aurai +acquis la certitude... + +--«Une heure après?» interrogeait l'acteur. + +--«J'aurai un amant,» répondait sa partenaire. «Et je te promets, moi, +que tu seras le premier à le savoir. OEil pour oeil, dent pour +dent!» + +--Quelle effrontée! murmura Facial, froissé dans ses principes. + +Julienne haussait les épaules. Elle trouvait cette femme de plus en +plus bête. + +Chandivier n'écoutait pas. + +Pour Pauline, la pièce prenait décidément une tournure déplaisante. La +jalousie était un sentiment si peu conforme à sa notion moderne de +l'amour. Cet homme n'avait-il pas le droit d'avoir une maîtresse, si +sa femme le laissait indifférent? Celle-ci, par contre, pouvait se +détacher tranquillement de lui et se donner à un autre, pour peu que +le coeur lui en dît. Mais cette menace de prendre un amant par +dépit, cette vengeance mesquine, ridicule, folle, comme cela était peu +digne, comme cela était bas! La tyrannie du mariage s'étalait là +cruellement. Non, certes, jamais il ne fût venu à l'idée de Pauline +d'imposer de la sorte son amour. + +Elle jeta un coup d'oeil sur la salle. + +Ces hommes, ces femmes entrés ici au sortir de l'existence +quotidienne, apportant avec eux leurs désirs, leurs souffrances, le +secret de leurs passions et le trouble de leurs besoins inapaisés, que +pouvaient-ils bien penser de ces théories étroites et rudes prêchées à +leurs oreilles et mises en action sous leurs yeux? Écoutaient-ils +sérieusement, ou ne se laissaient-ils pas plutôt distraire du fond par +le prestige du style, l'ingéniosité de l'intrigue et le charme de +l'interprétation? S'ils réfléchissaient, accepteraient-ils avec des +applaudissements ces doctrines si contraires à celles qu'ils devaient +pratiquer réellement? Mais la plupart ne cherchaient évidemment pas à +discuter; ils étaient venus au théâtre pour se délasser: et, pourvu +que la pièce fût bien faite et leur offrît un amusement suffisant, ils +se déclaraient satisfaits. + +Elle aperçut, à l'orchestre, Sénéchal. Aux bons passages, il hochait +la tête avec satisfaction. Il ne se faisait cependant pas faute de +détourner à tout moment sa lorgnette de la scène pour la braquer sur +Julienne. Non loin de lui se trouvait Réderic. Par quel hasard? Ou +plutôt n'étaient-ils pas tous deux prévenus de la présence de leur +maîtresse au théâtre? Julienne avait envoyé de leur côté un léger +signe d'intelligence. Auquel s'adressait-il? + +A l'orchestre, plus personne de connaissance. Mais, en face d'elle, +elle reconnut le vicomte et la vicomtesse de Béhutin qui occupaient +une loge. Ils étaient, comme d'habitude, froids, corrects, silencieux: +impossible de distinguer si le spectacle les intéressait. + +Vers la fin de l'acte, un monsieur entra dans leur loge et prit place +derrière eux. + +Pauline se demanda en vain qui ce pouvait être. Ce n'était pourtant +point, lui semblait-il, la première fois qu'elle le voyait. Où +s'était-elle déjà sentie troublée sous cette prunelle douce et sombre? + +Un instant, elle eut l'idée d'interroger Julienne. Celle-ci saurait +mettre un nom sur ce visage. Mais une pudeur retint la question. +Soudain, Pauline rougit: l'inconnu venait de la lorgner. + +--«Célestin! Célestin!» disait sur la scène Rébecca qui avait reparu, +«prends ton chapeau, vite, vite! dis au portier que tu accompagnes +madame la comtesse et trouve le moyen de la suivre sans qu'elle te +voie. Elle est à pied. Sache où elle va et ne dis rien à personne.» + +Elle poussa Célestin dehors. Elle sonna. Un domestique parut. + +--«On peut éteindre», fit-elle. + +Le rideau tomba lentement. + +Chandivier applaudit avec bruit. Puis, il se précipita hors de la loge +pour aller dans les coulisses. + +Facial sortit aussi. Un moment après, Pauline le voyait apparaître +dans la loge des Béhutin, présenter ses hommages à la vicomtesse et +toucher la main aux deux hommes. + +«Mon Dieu! pensa-t-elle, ils vont venir ici me rendre cette +politesse.» + +Sénéchal et Réderic étaient déjà accourus. Julienne, radieuse, causait +beaucoup, les amorçait l'un et l'autre à tour de rôle. Elle se savait +désirable jusqu'au moindre de ses gestes. Mais sa force principale +était encore d'être amoureuse elle-même. Amoureuse superficielle, qui +avait moins des passions que des caprices: amoureuse cependant, +s'éprenant tantôt de celui-ci, tantôt de celui-là, mettant sa joie à +satisfaire ces fantaisies de coeur et son charme à les provoquer. + +Pauline était à la fois plus sérieuse, plus sensible, plus sensuelle +et plus retenue. + +Ce ne fut donc point sans un tressaillement, mais immédiatement enfoui +sous une couche apparente d'indifférence, qu'elle vit entrer dans la +loge le vicomte de Béhutin suivi de son compagnon. + +Le vicomte la salua ainsi que Julienne. + +--Permettez-moi de vous présenter mon beau-frère, M. Odon de Rocrange. + +Pauline se souvint tout à coup des circonstances où pareille +présentation lui avait été faite. C'était deux ans auparavant, dans +une vente de charité, où elle tenait une boutique. La vicomtesse de +Béhutin, dont elle venait alors de faire la connaissance, s'était +arrêtée quelques instants, au bras de son frère, devant son étalage. +Odon de Rocrange lui avait payé cent francs un bouquet de violettes. +Depuis lors, bien que ses relations avec les Béhutin se fussent +poursuivies, elle ne l'avait jamais revu. + +«Quelle impression curieuse, se dit-elle, tandis qu'Odon s'inclinait, +que de se trouver soudainement en présence d'un homme que l'on a +rencontré une fois, il y a longtemps, dont on avait conservé le +souvenir latent, mais auquel on ne pensait plus.» + +--Vous avez, sans doute, oublié, Madame, dit Odon, que j'ai eu une +fois l'honneur de vous acheter des violettes. Il est vrai qu'elles ont +eu le temps de se faner depuis. + +--Je me le rappelle, répondit Pauline. + +--Le temps passe à la fois bien lentement et bien vite. J'ai été +absent de Paris; j'ai beaucoup voyagé: alors que j'habitais +l'étranger, absorbé par de nouveaux spectacles, je croyais être loin +depuis une éternité, et maintenant que me voici de retour, il me +semble que je vous achetais hier ces fleurs, et j'en sens encore le +parfum. + +--Vous connaissez mon mari? demanda à brûle-pourpoint Pauline, qui +avait remarqué leur poignée de main dans la loge de la vicomtesse. + +--Nous nous sommes vus, M. Facial et moi, la semaine dernière, à +l'occasion d'une triste cérémonie. C'était aux obsèques de Jacques +Derollin. Quel charmant garçon, quel coeur d'or que Derollin! Je +ressens vivement sa perte. J'étais arrivé depuis quelques jours à +peine et j'ignorais sa maladie. Je n'aurai pas eu la joie de le revoir +vivant. La mort est toujours une surprise, quoiqu'elle soit la +fatalité. + +--Moi, je n'ai pas peur de la mort, dit Pauline. + +--Moi, beaucoup, dit Odon. + +--Qu'avez-vous à craindre? N'est-elle pas la même pour tous? + +--Qui sait? Peut-être pas plus que la vie. + +--En tout cas, nous devons la subir. Le mieux est de s'accoutumer à +cette perspective, puisque les choses dont on a l'habitude ne sont +plus capables d'effrayer. + +--Cette nécessité de la mort, dit Odon, est justement ce qui me +blesse. En face de ce qui est nécessaire, l'homme perd toute dignité; +il se sent ravalé au rang de la machine inerte. De quoi lui servent, +là contre, son énergie, ses talents, sa science? Il lui faut en passer +par là. La liberté, dont nous sommes si fiers, et qui est, en somme, +notre seule prérogative, ne se trouve plus alors qu'un vain mot. Et je +ne parle pas seulement de la mort, mais de tout ce qui, dans la vie, +porte le sceau de la nécessité. Ne sommes-nous pas humiliés de traîner +un corps invariable, qui a ses tares et ses maladies? Mais ce qui me +paraît insupportable, c'est le joug des nécessités artificielles, +dont l'homme, auquel ne suffisaient pas les nécessités physiques, +s'est ingénié à se charger, pour avoir encore plus à courber la tête. +Que nous n'ayons pas la liberté du corps, c'est triste, mais que nous +n'ayons pas celle de l'âme, c'est irritant. + +--Vous voulez parler des conventions sociales? + +--En général de tous ces liens spirituels, moraux, mondains, qui +jettent autour de nous leur trame inextricable. Là où les lois ne nous +tiennent pas, nous sommes assujettis par les habitudes, les manières +de voir, les jugements du milieu où nous sommes nés. Voyez, par +exemple, la religion. En principe, je le sais, nous jouissons de la +liberté religieuse: mais sommes-nous libres? Songez aux obstacles +presque insurmontables que rencontre celui qui veut changer de +religion. Il faut qu'il ait une foi bien ardente ou un intérêt bien +puissant pour braver l'animadversion, la colère, la haine, le mépris +que son entreprise ne manquera pas de soulever autour de lui. Que de +déboires éprouvera à suivre Voltaire le jeune homme qui appartient à +une famille catholique, ou à prendre le voile la jeune fille dont les +parents sont voltairiens! L'intolérance règne. Voyez la politique, +voyez les arts, voyez les castes professionnelles. Partout nous sommes +les jouets d'une artificielle destinée, qui est encore plus implacable +que l'autre. + +--C'est vrai, dit Pauline, nous nous sentons dominés par l'énorme +puissance des moeurs et trop faibles pour oser résister. + +--Nous cédons même contre notre conscience. + +--Et en cédant, nous contribuons au développement de cette tyrannie. + +--N'avez-vous pas remarqué, Madame, que chacun, en secret, manifeste +son horreur du régime d'oppression morale sous lequel nous vivons, et +que cependant il n'y a personne qui par ses actes, par ses paroles, +par sa conduite publique et quelquefois même particulière ne fasse +partie de cette fameuse opinion commune que l'on craint tant de se +mettre à dos? Tous complices! N'est-ce point là le titre de la +tragi-comédie que nous jouons? + +--Pour les hommes peut-être: mais les femmes, ces sacrifiées, ont trop +à souffrir de cet état de choses pour y consentir autrement que par +impuissance. + +--Les femmes comme les hommes, répartit Odon: ne sont-ce pas elles qui +font et qui défont les moeurs? En morale, je crois les femmes plus +puissantes que les hommes. C'est au public féminin que s'adressent de +préférence nos littérateurs, lorsqu'ils entreprennent de traiter +quelque question de morale. Et ils ont raison: la femme est le grand +juge de ce qui est bien et de ce qui est mal, et l'homme qui, sans la +femme, serait peut-être disposé à faire assez bon marché de ce qu'on +appelle la décence, avec elle devient le plus rigoureux des censeurs. + +--Avec elle, ou plutôt devant elle: car je pense qu'il y a là surtout +un moyen de la tenir en dépendance. + +--Il faut, au moins, avouer qu'elle s'y prête de bonne grâce. +Croyez-vous que si les femmes ne scellaient pas de leur approbation +cette morale sociale, parfois si immorale, les hommes songeraient à la +leur imposer? Voyez en amour: la liberté de l'amour, dont les hommes +usent jusqu'à un certain point, quoiqu'il ne faille point confondre la +liberté de l'amour avec la liberté de la débauche, n'a pas de plus +farouches ennemis que les femmes. Elles condamnent celle d'entre elles +qui succombe. Et l'envie ne leur manque pas de condamner aussi +l'homme! Nous y viendrons; le progrès des moeurs l'exige. Les signes +précurseurs de cette réforme se font déjà sentir, et les auteurs nous +offrent des pièces comme celle de ce soir, où l'homme et la femme sont +mis sur le même pied, non de liberté, mais de vasselage. Vous +connaissez la pièce? + +--Je ne la connais pas, fit Pauline, mais, d'après le premier acte, je +me doute de ce qu'elle sera. + +--En effet, car la pièce est bien construite. Vous avez donc entendu +Francillon déclarer la guerre à son mari. S'il la trompe, elle le +trompera: ou plutôt elle le déshonorera, ne songeant nullement à le +tromper, puisque son premier soin, une fois souillée, sera de lui +faire un récit complet de l'adultère. Au bal de l'Opéra où elle vient +de se rendre, seule, suivant de près son écervelé de Lucien, elle a +toutes les facilités du monde pour s'apercevoir qu'elle est, comme +l'on dit, abominablement trahie: et, qui pis est, pour une ancienne +maîtresse, ce qui, paraît-il, constitue le comble de l'ignominie. Elle +tiendra parole. Elle se jette à la tête du premier venu, l'emmène +souper en cabinet particulier, dans le restaurant même où Lucien +termine la fête avec sa belle, et, le lendemain, raconte tout à +celui-ci avec de tels détails qu'il lui est impossible de douter de +son malheur. Bien entendu, et pour la satisfaction du public, les +choses s'arrangent. Francine n'a été, matériellement, la maîtresse de +personne. Mais, dans la réalité, elle n'aurait pu faire autrement que +d'aller jusqu'au bout: et la morale de cette comédie ne s'en dégage +pas moins avec une implacable rigueur. La thèse, Madame, ce n'est pas, +comme on pourrait le croire sur une audition distraite, que la femme a +le droit d'avoir des amants du moment que l'homme a des maîtresses, +mais, au contraire, que l'homme n'a pas plus le droit d'avoir des +maîtresses que la femme des amants. C'est donc l'indissolubilité +absolue du mariage qui est représentée ici comme la loi. Ailleurs, +dans des pièces que vous vous rappelez probablement, le même auteur, +qui semble s'être donné pour mission de diriger la société moderne +dans l'amour, revendique pour la femme le droit de tuer l'homme qui +lui est infidèle. Inutile d'insister sur celui de l'homme de tuer la +femme qui le trompe: ce droit est acquis depuis longtemps. Ailleurs +encore, il veut que l'homme vierge épouse la femme vierge. Que devient +l'amour dans tout cela? On se le demande; cependant, chacun applaudit: +les femmes d'abord, les hommes ensuite, sans penser que l'amour n'est +pas une matière inerte sur laquelle on puisse contracter, stipuler, +engager sa parole et sa signature comme pour un marchandage, mais la +vie elle-même, la passion, avec toute sa mobilité, ses métamorphoses, +ses secousses et son incertitude, le mouvement perpétuel de notre âme +en quête du bonheur, l'agitation folle de l'être dans sa course vers +l'idéal. Mais quoi, c'est la morale, ce qu'on croit la morale, la +morale sans laquelle tout serait perdu. Et on applaudit; on n'oserait +pas ne pas applaudir. Et vous aussi, Madame, vous applaudissez: et moi +aussi, j'applaudis. + +Très surprise, Pauline regardait cet homme qu'elle connaissait à peine +et qui exprimait si bien ce qu'elle sentait elle-même. Il lui semblait +qu'il la pénétrât, qu'il lût en elle, pour pouvoir conformer ses +paroles à sa pensée et se rendre sympathique, et que, de ce fait +étrange, une intimité subite vînt de se former entre elle et lui. + +Elle ne voulut cependant pas se laisser si facilement deviner. + +--Non, Monsieur, dit-elle, vous vous trompez: je suis plus franche que +cela. Jamais je n'applaudirai quelque chose que je n'approuve pas. +Mais le mariage est une chose si complexe! En un cas tel que celui +dont il est question dans la pièce, on ne peut que souscrire aux +angoisses de l'épouse et à son héroïque résolution. Car là, il y a +véritablement amour: Francine adore son mari; celui-ci, on le sent, +aime aussi sa femme, et cette maîtresse qu'il va rejoindre n'est pour +lui qu'un simple amusement. Dans de pareilles circonstances, un homme +est inexcusable de se conduire comme il fait. + +--Mais certainement, Madame a raison, s'écria Sénéchal qui avait +entendu ces dernières phrases. Voudriez-vous vraiment, de Rocrange, +que ce grand sot de Lucien abandonnât impunément son exquise +Francillon pour Dieu sait quelle demoiselle? Quand on a la bonne +fortune de plaire à une charmante femme, ajouta-t-il avec son sourire +le plus flatteur à l'adresse de Julienne, on mérite tous les +châtiments si on ne la cultive pas avec dévotion. + +--Que vous devenez sentimental, mon cher sénateur! dit Julienne. Il +faut vous soigner. + +--Que voulez-vous, Madame: mon mal m'est cher, et je mets ma volupté à +l'entretenir. + +--Et vous, Réderic, que pensez-vous des infidélités de Monsieur +Francillon? dit Julienne. + +Réderic, debout derrière la chaise de Julienne, tordait sa moustache +avec humeur. + +--Je n'ai pas écouté la pièce, répondit-il. + +--Comme vous êtes désagréable, ce soir, observa-t-elle. + +--Il y a de quoi. + +Le vicomte de Béhutin restait impassible. + +--Si Francillon écrase tellement de sa supériorité l'insipide +demoiselle qui lui est préférée, dit Odon, c'est pour le seul intérêt +de la pièce, et il ne s'ensuit pas que la thèse soit plus juste. Ne +peut-il pas se trouver, et ne se trouve-t-il pas souvent dans la vie, +que la femme intéressante, la femme qui aime, la femme séduisante et +noble soit justement l'illégitime? Lucien serait-il encore +inexcusable, si c'était Francillon sa maîtresse, si c'était Francillon +qu'il allait rejoindre, laissant se morfondre à la maison quelque peu +captivante matrone, dans le genre de cette madame Smith, par exemple? +Ne voyez-vous pas que la thèse du mariage indissoluble s'effondrerait +alors dans l'absurde? + +--Oui, dit Pauline: car la sympathie va toujours à l'amour, quoi qu'on +fasse. + +--Et il faut présenter le mariage sous les couleurs de l'amour pour le +rendre acceptable. + +--En effet. + +--Ce qui revient à dire qu'il n'y a qu'une seule morale possible: +celle de l'amour. + +--Et le mariage? + +--Mon Dieu, Madame, il me semble que le mariage, dès qu'il n'est pas +l'amour, est immoral. + +--C'est une conclusion à laquelle nous ne sommes pas habituées, nous +autres femmes, mais qui, je l'avoue, s'impose presque. + +--Et comme l'amour, poursuivit Odon, n'obéit point à des lois humaines +et n'est point sujet aux prescriptions d'un code, il s'ensuit que +l'amour libre seul est moral. + +--Ce qu'il fallait démontrer! dit Julienne en riant. Mes compliments, +monsieur de Rocrange: vous entortillez les choses si bien, qu'à vous +entendre on se laisserait aller à vivre comme des sauvages. + +--Votre présence, Madame, suffirait cependant à établir l'immense +avantage de la civilisation. + +Tous sourirent; Julienne pinça les lèvres; Pauline fut incroyablement +heureuse de cette impertinente riposte. + +La sonnette de l'entr'acte mit fin à l'entretien. + +«C'est extraordinaire ce que cet homme, en dix minutes de +conversation, s'est emparé de moi!» pensait Pauline, tandis qu'Odon +prenait congé d'elle. + +Et Odon de Rocrange, regagnant sa loge, légèrement troublé, se +disait: + +«Je vais l'aimer... je l'aime déjà... O mon pauvre coeur!» + +Un instant, Julienne et Pauline se trouvèrent seules. + +--Comment trouvez-vous M. de Rocrange? demanda Julienne avec un +clignement d'oeil intrigué. + +Pauline eut envie de la souffleter. + +--Indifférent, répondit-elle. + +Chandivier arrivait tout essoufflé. Dans le couloir, il rencontra +Facial. + +--Je viens de voir Rébecca. Nous soupons après le théâtre. Vous en +êtes? + +Facial fronça le sourcil. + +--Non, dit-il, je dois rentrer avec Pauline. Je suis un homme marié, +moi. + +--Et moi, donc? + +--Que faites-vous de Mme Chandivier? + +--Oh! un de ces messieurs la reconduira. + +Ils reprirent leurs places. + +Chandivier, se penchant vers Facial, lui chuchota: + +--Vous allez voir la scène du deux: vous m'en direz des nouvelles! + +Le rideau se leva. + + + + +IV + + +Odon dut s'avouer que, depuis la soirée de la veille, il n'avait fait +que penser à Pauline. + +«Quelle étrange femme! Elle a eu l'air de goûter ce que je lui disais. +Vraiment c'est la première fois que cela m'arrive: ouvrir ainsi mon +coeur, parler sérieusement, presque philosophiquement, devant une +femme que je n'avais, pour ainsi dire, jamais vue, dont j'ignorais le +caractère et les idées! D'habitude, je fais comme tous les hommes: +j'offre les boîtes de bonbons de l'esprit, je déploie l'éventail du +flirt. Faut-il croire qu'elle m'a inspiré? Je me suis terriblement +découvert: c'était plus fort que moi.» + +Il alluma une cigarette et s'étendit sur un divan. + +«D'où vient-elle? Que fait-elle? N'ai-je pas tort de lancer mon +imagination sur cet inconnu d'où elle pourrait revenir trop imprégnée +de désirs pour que je n'en souffre pas? Ah! les femmes! comme elles +sont décevantes, lorsqu'on les touche de près! Mais celle-là me paraît +être d'une race à part. Au moins, ce que j'ai éprouvé auprès d'elle +diffère complètement de mes émotions ordinaires. Faut-il faire courir +à mon coeur les risques d'une nouvelle aventure? Ne vaut-il pas +mieux qu'il jouisse du calme relatif qu'avec mille précautions j'avais +enfin réussi à lui rendre? Hélas! à peine instaurée, il faut que ma +fragile tour d'ivoire s'écroule, comme un château de cartes, sous le +souffle d'une femme! Car je sens bien que mon coeur est déjà pris.» + +L'image de Pauline flottait devant ses yeux, et elle se précisait, se +revêtait d'un charme grandissant, à mesure qu'il y fixait quelque +détail de plus dont il se souvenait. C'était surtout le son de sa voix +qu'il se rappelait avec un vrai délice, cette voix si joliment +murmurante, si harmonieuse, qui l'avait remué si profondément. Il +l'entendait encore lui dire: + +--«La sympathie va toujours à l'amour, quoi qu'on fasse.» + +«C'est qu'elle est spirituelle, continua-t-il à rêver, elle a une âme +fine, originale, intelligente. Elle doit comprendre à merveille les +raisonnements sur la vie, et cependant elle est fraîche comme une +jeune fille et ses observations les plus inquiétantes ont encore la +grâce de la candeur. Que je voudrais savoir le fin fond de son être, +aborder d'intimes sujets en compagnie de cet esprit captivant et +singulier! Que pense-t-elle vraiment de l'amour? A-t-elle aimé? Elle +ne doit pas avoir fait de bien cruelles expériences, mais elle en a +fait. Comme une femme est mystérieuse, quand on y songe! Il suffit de +s'intéresser un instant à une femme, pour se trouver en présence d'un +paquet de hiéroglyphes qu'il s'agit de déchiffrer. Me donnerai-je +cette peine? Oh! oui, car ce séduisant sphinx m'attire par toutes les +fibres réunies de mon coeur et de mon imagination.» + +Il se leva, erra d'un coin à l'autre, rêvant toujours, à la fois +joyeux et triste. + +«C'est que j'en ai déjà aimé des femmes! J'ai déjà cherché des +solutions d'énigmes qui n'existaient pas! J'ai déjà cru trouver des +trésors, et, soulevant la pierre qui semblait les sceller, je n'ai +découvert que le vide, des chiffons, de la verroterie ou du fumier. +N'importe! L'amour même déçu est encore de l'amour; il y a une douceur +jusque dans la lie de cette coupe fatale et enchanteresse. Se lancer à +corps perdu dans la destinée est peut-être le meilleur moyen d'en +moins souffrir.» + +Il ouvrit un carton, où se trouvaient des portraits de femmes à +l'aquarelle, des dessins, des photographies, des lettres dont beaucoup +étaient jaunies par le temps. Il considéra ces choses où restaient +accrochés tant de souvenirs. + +«Celle-ci, c'est Anne, ma première maîtresse. J'avais vingt ans, à +peine. Oh! la première chair de femme à soi! Quelles émotions +charmantes! Quels frissons extatiques! Que de délices dans les +moindres gestes féminins! On est baigné de ravissement. Il semble que +l'on soit un voyageur de génie qui découvrirait le paradis. Je garde +très vives ces impressions de printemps. Qu'était Anne, en réalité? +Je n'en sais rien: je ne la vois qu'à travers ce mirage... Voici +Gabrielle. Pauvre fille! Elle m'aimait, je crois. Mais, à ce moment, +je succombais à tant de sensualités diverses! La curiosité, le plaisir +me jetaient, pour une nuit ou deux, dans les bras des unes et des +autres. C'était l'époque cruellement exubérante de la jeunesse. Et +Gabrielle pleurait; elle voulait me tenir par le coeur: c'était trop +tôt pour moi. Pauvre Gabrielle! J'en ai conçu plus tard quelques +remords... Dolorès! Rencontrée dans un voyage en Espagne. Ce fut +celle-ci qui éduqua ma sensibilité. Oh! je me passionnai d'elle. Quels +yeux brûlants! Quels embrassements magnétiques! Un amour de feu qui +dura deux mois. J'étais ensorcelé. Puis, tout à coup, des soupçons +atroces me poignirent. Je découvris que je n'étais plus seul. Un +rival! Je connus la haine que ce mot peut enfanter. Les journées et +les nuits tragiques commencèrent. J'épiai, je menaçai, je m'humiliai, +je criai d'angoisse. Lâche jusqu'à songer au meurtre ou au suicide, +brutal jusqu'à vouloir m'approprier par la force cette femme qui +s'était éprise d'un autre et me détestait maintenant, j'épuisai les +tortures et les hontes de la jalousie. Est-il possible que je sois +descendu si bas! Chaque fois que je revois cette figure d'ange déchu, +belle comme les ténèbres, sauvage comme la tempête, j'ai pitié de +moi-même; et cependant d'anciennes blessures se rouvrent et +recommencent à saigner... Henriette! Eveline! Mortes toutes deux. +Eveline avait une grâce d'enfant; Henriette se compliquait d'un grain +de folie. Elles étaient jolies vraiment, mais bien superficielles... +Et Thérèse, qu'est-elle devenue? La dernière fois que je l'ai aperçue, +c'est au Bois, il y a trois ou quatre ans. Elle conduisait un élégant +tilbury. Son groom anglais prenait à côté d'elle des airs insolents. +Elle me fit un léger signe de tête: elle daignait se souvenir +peut-être qu'elle m'avait aimé... J'ai presque peur de tourner ces +images. Combien il y en a! Près d'une vingtaine! Que de vagues où mon +coeur a été ballotté comme une coquille de noix! Oserais-je dire +qu'il n'y a pas sombré? Voici Marcelle, cette éternelle coquette, qui +faisait payer chaque baiser de mille coups d'épingle. Voici Mme de +Willis. Jamais elle ne se donna. Est-ce à cela que je dois cette +sérénité avec laquelle je conserve sa mémoire? Elle fut avant tout une +consolatrice; nulle plus qu'elle ne sut l'art de verser le baume sur +les plaies, de combler de douceur les trous béants creusés par les +brûlures de l'existence. Je lui dois la reconnaissance du malade pour +sa soeur de charité... Qui sont celles-ci? Dorothée, Mlle Symens... +Non, assez, fermons cela: c'est inutile.» + +L'impression qui se dégageait de ces ruines était décidément triste. +Avoir vécu tout cela! Que tout cela ait été successivement présent et +ait absorbé son coeur! Avait-il, au moins, été heureux? Oui, à de +certains moments, il avait cru goûter le ciel; à d'autres, il avait +mordu à l'enfer. En somme, rien ne lui était demeuré étranger en +amour, et, parvenu à ce terme, il se demandait s'il était bien certain +que l'amour existât. + +«Comme la vie elle-même, songea-t-il: si on la discute, elle +s'évanouit. Et cependant, il faut vivre. Il faut aimer aussi.» + +Et Odon se reprit à penser à Pauline. + +«Je la reverrai.» + +La revoir lui était facile. Il pouvait la rencontrer soit chez sa +soeur, la vicomtesse de Béhutin, soit chez les Sénéchal ou chez les +Chandivier, avec lesquels il entretenait comme elle des relations. Il +avait été absent deux ans: quoi de plus simple que de reparaître dans +le monde? Il pouvait enfin se rendre chez elle, à son jour de +réception, puisqu'il lui avait été présenté et avait fait la +connaissance de son mari. Il s'arrêta à ce dernier parti, qui lui +parut le plus prompt. + +«Maintenant, que se passera-t-il? On est souvent désillusionné +lorsqu'on revoit une femme, qui, une première fois, grâce peut-être à +un ensemble de circonstances spéciales et qui ne se reproduiront pas, +a causé une forte impression. Et puis, si je l'aime véritablement, +comment mon amour sera-t-il reçu? Est-elle une de ces femmes qui +mettent leur tranquillité au-dessus de tout? Craindrait-elle les +risques de la passion? Serait-elle trop sage pour exposer son coeur? +Je n'ai aucune donnée pour répondre, sinon que quelque chose de +mystérieux s'est échangé entre nous, quelque chose que j'ai bien +senti, et que j'ai senti qu'elle sentait! + +Contre son habitude, il déjeuna chez lui. Il demanda les journaux et +les parcourut d'un oeil distrait. Puis il s'informa s'il n'était pas +venu de lettres. + +--Il n'en est venu qu'une, ce matin. + +--Pourquoi ne me l'avez-vous pas remise? + +--Je l'ai déposée sur la table à écrire, comme Monsieur me l'a +recommandé, pour qu'il trouve son courrier immédiatement à son lever. + +Sur la table à écrire se trouvait, en effet, une lettre à laquelle +Odon n'avait pas pris garde. Elle était timbrée de la province. A +peine eut-il jeté les yeux sur la suscription, qu'il reconnut +l'écriture et tressaillit. Il lui sembla qu'une couche d'eau glaciale +tombait sur son coeur. Il lut: + + «Monsieur de Rocrange, + + »Au fond de la retraite où je vis depuis si longtemps confinée, je + n'oublie ni mes devoirs, ni les droits que vous m'avez vous-même + donnés sur vous. Nous avons été unis par l'Église; vous m'avez + juré fidélité, je vous ai juré fidélité: et si vous avez cru + pouvoir en agir légèrement avec ce serment, je me considère + toujours comme liée par lui. Jusqu'à ma mort, vous serez mon + époux, et rien, à mes yeux, ne pourra vous priver de ce titre. + Votre nom, Odon, revient souvent sur mes lèvres dans mes prières. + Je supplie Dieu de daigner vous pardonner vos fautes comme je vous + les pardonne. Vous m'avez gravement et longuement offensée: + néanmoins je suis prête à vous ouvrir de nouveau mes bras. Revenez + à de meilleurs sentiments, repentez-vous, manifestez un désir de + réconciliation, et le scandale de notre séparation cessera. Car ce + qu'il y a de terrible dans notre situation, c'est que nous sommes + en état permanent de péché et que chaque jour qui s'écoule + augmente la dette effroyable dont nous aurons à rendre compte. Je + sais bien que vous seul l'avez voulu, que vous seul êtes coupable: + mais, votre femme jusqu'au bout, je suis résolue à prendre ma part + de la réprobation que vous encourez. O mon ami, songez à la + douleur, à la honte dont votre conduite me charge! Les remords + sont pour moi, paraît-il: car si vous en éprouviez, vous ne me + laisseriez pas l'initiative de cette tentative de rapprochement; + c'est vous qui reviendriez à moi, comme l'enfant prodigue est + revenu à son père; et vous ne seriez pas reçu avec moins de + générosité. Rappelez-vous cette sainte parole, bien faite pour + vous encourager, qu'il y a plus de joie au ciel pour un pécheur + qui s'amende que pour mille justes qui persévèrent. On me dit que + vous êtes de retour d'un long voyage. L'absence est quelquefois + une source de calme pour les âmes tourmentées. A-t-elle su + réfréner le flot tumultueux de vos passions? Alors que vous erriez + sur la terre étrangère, de ville en ville et de pays en pays, + avez-vous réfléchi à l'instabilité des choses humaines, avez-vous + vu le néant de votre vie sans Dieu? C'est dans cet espoir que je + vous écris. Si cette lettre trouve quelque écho en vous, dites un + mot: tout le passé sera oublié. Sinon, ne me répondez pas: + laissez-moi seule à mon cilice. + + »MARIE DE ROCRANGE.» + +Odon rejeta la lettre avec humeur. + +Elle tombait bien, vraiment, Mme de Rocrange! + +Arraché aux rêveries qui l'avaient captivé toute la matinée, il en +voulait à cette femme de venir ainsi interposer brusquement son ombre +déplaisante entre lui et la vision lumineuse de Pauline. + +Quel malencontreux souvenir que son mariage! + +Voilà bientôt dix ans que, cédant aux instances de ses parents, +aujourd'hui morts, de sa mère, surtout, qu'il adorait, il avait épousé +sa cousine Marie de Rocrange, dont la beauté problématique menaçait de +se flétrir, autrement, dans la paix de quelque couvent. Il ne l'avait +jusque-là connue que comme une personne insignifiante, modeste, sans +désirs et sans prétentions; et persuadé qu'elle n'exigerait de lui le +sacrifice d'aucune de ses libertés d'homme, il n'avait pas marqué trop +de répugnance à déférer au voeu de sa famille et à la conduire sans +amour à l'autel. Le mariage consommé, Odon s'aperçut de son erreur. Sa +femme n'était rien moins que docile et disposée à s'effacer. Dès +l'abord, elle manifesta l'intention de le convertir. Ce furent de +furieux assauts de femme fanatique contre ses habitudes de sceptique. +Elle le traîna aux offices, l'entoura de prêtres et de vieilles +demoiselles pieuses, organisa dans son salon de petites réunions +chrétiennes où on l'assiégeait de discussions et d'homélies. Il aurait +volontiers laissé sa femme libre de se conduire comme elle entendait, +à condition qu'elle ne le fatiguât point de sa dévotion et ne se mêlât +pas de sa vie intime; il aurait même consenti à l'accompagner à +l'église, le dimanche, à lui donner tout l'argent qu'elle désirait +pour ses oeuvres pies, et, en général, à ne pas la choquer par +l'étalage de ses moeurs et de ses idées. Mais, du moment que +celle-ci entreprenait de lui imposer une nouvelle existence aussi peu +conforme à ses goûts que contraire au sens vif qu'il avait de son +indépendance, l'équilibre déjà précaire du ménage risquait fort de +faire place au plus complet désarroi. Mme de Rocrange ne borna pas ses +efforts aux choses de la religion. Il lui prit fantaisie de s'opposer +à ce que son mari fréquentât ses amis; elle intriguait pour qu'il +démissionnât de son cercle, protestait chaque fois qu'il sortait, soit +pour dîner en ville, soit pour passer la soirée au théâtre. Elle eût +voulu le cloîtrer dans son milieu à elle, avec interdiction de s'en +échapper, fût-ce un instant, pour aller respirer un autre air. Au bout +de six mois, Odon n'y tenait plus. Il signifia à sa femme que toute +espèce de vie conjugale était impossible entre eux; qu'étant donnés +leurs caractères, il n'était pas même séant de sauver les apparences. +Et pour précipiter une séparation devenue inévitable, il afficha la +maîtresse qu'il avait alors. Pendant quelques semaines, Mme de +Rocrange lutta pied à pied; puis, elle se retira dignement et alla +s'enterrer en province. + +Odon l'avait vite oubliée. De loin en loin elle lui écrivait une +lettre semblable à celle qu'il venait de recevoir: c'était tout. Il +n'avait été question ni de séparation judiciaire, ni de divorce. Mme +de Rocrange, qui, en l'état, avait seule qualité pour introduire une +demande devant les tribunaux, s'y serait certainement refusée. + +Cette grande femme ascétique, qui avait si inopinément traversé sa +vie, contrastant avec toutes celles qu'il avait connues et plus ou +moins aimées, lui faisait, à s'en souvenir, l'effet d'un long lambeau +de nuage noir dans le ciel bigarré de ses maîtresses. Quelle ironie +que l'existence! Il avait épousé la seule pour laquelle il n'eût pas +une minute senti battre son coeur! Était-ce pour cela qu'il pouvait +rester des mois entiers sans que le nom même de Marie de Rocrange, sa +femme légitime, visitât sa pensée, alors qu'il lui arrivait si souvent +de retrouver à un détour de sa mémoire la robe blanche ou rose de la +plus humble des petites amies que le hasard lui avait données? + +Il s'empressa de chasser cet oiseau de mauvais augure. + +Puis, il s'habilla pour sortir. + +--Ah! c'est bien: je te trouve encore à la maison, fit Réderic en +entrant. Comment vas-tu? + +--Et toi? Tu m'as l'air très satisfait de toi-même, aujourd'hui. + +--Il y a de quoi. Je te conterai ça. Mais tu sortais, je crois? + +--J'allais faire un tour sur le boulevard. Nous irons ensemble. + +Une fois dehors, sur le trottoir, Réderic prit le bras de son ami. + +--Eh bien! mon cher, c'est moi qui tiens de nouveau le haut du pavé. + +--Le pavé, c'est Julienne? demanda Odon. + +--C'est Julienne. + +--Alors, ton rival? Sénéchal? + +--Dégommé depuis hier. + +--Il me semble que ces alternances de régime se produisent bien +souvent! Le règne du sénateur n'a pas duré longtemps! + +--Quinze jours. Et le mien commence, ou plutôt recommence: car, tu le +sais, ce n'est pas la première fois que je suis au pouvoir. + +--Ça t'amuse? + +--Mon cher, que veux-tu? Si ce n'est pas cette femme, ce sera une +autre! Nous en sommes tous réduits là. + +--Tu n'es pas jaloux? + +--Jaloux, non: mais irritable quand c'est moi qui suis mis au rancart. + +--Comme hier! tu n'étais pas à toucher avec des pincettes. + +--Tu t'en es aperçu? Eh oui, je l'avoue: la présence de ce glorieux de +Sénéchal m'énervait. Mais qu'est-il arrivé? Au dernier entr'acte, +comme j'étais venu prendre congé de l'artificieuse femme, elle me dit: +«Comment, vous partez? Mais, je compte sur vous pour me reconduire +chez moi.»--«Vraiment? dis-je, je croyais qu'à défaut de M. Chandivier +cet honneur était réservé à M. Sénéchal.»--«Vous vous trompez, +dit-elle: c'est vous qui me reconduirez.» A l'issue du spectacle, nous +montons dans son coupé. Elle est plus adorable, plus féline, plus +enveloppante que jamais. Je me laisse aller au charme que sécrète +toute sa frivole personne. Ma mauvaise humeur fond à gros bouillons. +Une fois chez elle: «Restez, m'ordonne-t-elle: mon mari est en partie +fine, nous avons quelques heures à nous. Je veux aussi faire ma +Francillon.» Je ne l'ai quittée qu'au petit jour. Elle a si bien fait +«sa Francillon», comme elle dit, qu'il lui serait difficile, à elle, +de venir crier: «Il en a menti!» + +--Confidence pour confidence, dit Odon: je suis amoureux. + +--Allons, bon! s'écria Réderic. Je croyais que les voyages t'avaient +guéri. + +--On peut guérir d'un amour: on ne guérit pas de l'amour. + +--Est-ce alors la peine de changer? + +--On ne change pas, on n'a pas l'intention de changer: on évolue. + +--Ou plutôt l'on tourne, comme l'écureuil dans sa cage. + +--Tu ne me demandes pas de qui je suis amoureux? + +--Je le devine, répondit Réderic. On ne discute guère sur l'amour +qu'avec les femmes qui l'inspirent. Or, hier, tu as discuté de manière +à dessiller mes yeux d'observateur. + +--Me suis-je fait remarquer? + +--De moi seul: les autres étaient trop occupés de leurs petites +intrigues. + +--Et d'elle? + +--Je l'espère pour toi, mais je crains que tu ne te sois mis en frais +inutilement. Mme Facial est mariée depuis dix ans, et pendant tout ce +temps, dans ce Paris aux yeux d'Argus, qui voit tout et qui invente ce +qu'il ne voit pas, il n'a pas couru sur elle une seule de ces +histoires dont les plus irréprochables savent mal se garder. Si elle +était laide, passe encore: mais elle est jolie, quel miracle! + +--Cette femme, dit Odon, a plus ému mon âme que mes sens. Il m'eût été +pénible de penser qu'elle pût être mêlée à quelque mauvaise et banale +aventure. On ne médit pas d'elle: tant mieux! Le principal mérite +d'une femme n'est-il pas dans cette image pure d'elle-même qu'elle +dresse dans les esprits? Elle prédispose ainsi à l'adoration. Rien de +matériel ne s'attache à sa personne. Elle peut s'idéaliser sans peine, +et, lorsqu'elle provoque l'amour, c'est dans ce qu'il a de noble, de +consolant, de saint. L'homme qui a déjà beaucoup aimé réclame de plus +en plus l'amour qui élève. + +--Ton cas est grave, mon ami. T'imagines-tu que tu trouveras chez +cette femme ce que tu n'as pas rencontré chez les autres: le +désintéressement, la loyauté, le dévouement? Et fût-elle une +exception, n'oublies-tu pas qu'elle n'est ni une vierge, ni un ange, +mais une femme mariée et une mère, et qu'elle connaît les turpitudes +et les douleurs de la chair? La poésie est morte, et ce n'est ni toi, +ni Mme Facial qui la ressusciterez. + +--Pessimiste! Sache que je ne demande à la femme que d'aimer, et cela +suffit. L'amour transforme la créature terrestre en incarnation de +Dieu. L'amour, c'est justement la poésie. Le corps, les sens, les +baisers perdent leur ignominie de choses matérielles pour ne plus être +que des instruments d'expression de l'idéal. N'y a-t-il pas une +différence essentielle entre l'acte charnel de deux véritables amants +et l'accouplement brutal dont il est dit: _Omne animal post coïtum +triste_? Je ne prétends pas nier la nature; mais je pense que par +l'amour la nature se transfigure au point de devenir le signe du +divin. Une femme peut n'être plus vierge de corps: si elle n'a pas +encore aimé, elle est plus vierge que la petite fille de dix ans qui +verse des larmes de désespoir sur la mort de son oiseau. Mieux que +ça: je crois que chaque nouvel amour redonne une virginité à la femme. +Y a-t-il, en effet, deux amours qui soient comparables? A toute +évolution du coeur, n'éprouve-t-on pas des sentiments inédits, dont +on n'avait auparavant aucune idée, ne semble-t-il pas que l'on +découvre d'autres horizons exceptionnels, n'est-on pas transformé de +telle façon que l'on croit n'être plus le même? L'amour est un grand +thaumaturge qui opère continuellement le prodige de la résurrection. + +--A ce compte-là, fit Réderic, il n'y a besoin que d'un peu +d'imagination pour voir dans les simples mortelles la fine fleur des +séraphins du paradis. Je t'envie. + +--C'est si vrai, ce que je te dis, que rien qu'à l'idée de la +possibilité de cet amour je me sens régénéré. Et Dieu sait si j'ai +déjà vécu! Eh bien, mon coeur est tout neuf: ou plutôt, j'ai un +nouveau coeur, prêt à fonctionner. + +--Après avoir balayé de la place les décombres des anciens coeurs +brisés! + +--Tu plaisantes, mais c'est cela: quelques tessons à enlever, et il ne +reste que le nouveau coeur battant de jeunesse et d'espérance. + +--Tu es heureux, soupira Réderic. Moi je garde toujours la même +vieille sacoche pleine de trous, de déchirures, d'affaissements, et +les raccommodages que j'en tente ne font qu'emporter d'autres +morceaux. + +--C'est que tu ne crois pas à l'amour, dit Odon. + +--Comment, je n'y crois pas? Ah! j'y crois, malheureusement, j'y crois +et j'en souffre. Mais, pour moi, l'amour est une passion malfaisante, +un vice comme le tabac, l'alcool ou la morphine, dont on ne peut plus +se passer, une fois qu'on s'y livre, et dont on meurt empoisonné. +L'amour me cause des joies du même ordre que celles de l'ivresse, +joies malsaines accompagnées de réveils écoeurants. Je me sens un +jouet stupide entre les mains de femmes qui s'amusent. Je remplis +consciencieusement mon rôle de pantin, et quand elles tirent la +ficelle, je lève les jambes, les bras, la tête et tout ce qu'on veut. +La seule chose qui me reste à faire, c'est de me moquer de moi-même; +je n'y manque pas: on appelle cela du scepticisme, et c'est bien +porté. + +--C'est que tu ne connais pas le véritable amour. + +--Il n'y a pas de véritable ni de faux amour: il n'y a que l'amour, et +l'amour ce sont les femmes. Les femmes sont toujours véritables, et +leur fausseté même est encore la vérité. Ce qu'il faut dire, c'est que +les individus sont différents, et que chacun, vis-à-vis des femmes, +vibre d'une manière particulière. Plains-moi de vibrer si sèchement; +aime à ta façon, qui est, sinon la bonne, du moins la plus agréable, +et ne cherche pas à m'inspirer autre chose qu'une profonde admiration +pour ceux qui, comme toi, parlent encore avec bonheur de l'amour. + +--Si j'en parle avec bonheur, Réderic, ce n'est pas que j'en ignore +les souffrances. Tout à l'heure, rêvant aux femmes que j'ai aimées, à +ces disparues qui furent tour à tour mon univers, je me suis senti +enveloppé d'une effroyable mélancolie. Quel était le résultat de ces +bouleversements d'âme, de ces tumultes de passion? L'amour n'était-il +donc qu'un perpétuel leurre? Mais quoi! C'est là la vie elle-même. +Bienheureux celui qui a vécu, fût-ce pour avoir à dire ensuite: La vie +c'est le néant! Vois-tu, mon cher, il n'y a encore que ces +envahissements du coeur par l'amour, pour remplir ce vide de +l'existence, si terrifiant lorsqu'on cède au vertige d'y penser. Ceux +qui réfléchissent sont peut-être des sages: ceux qui aiment sont ou +des fous, radieux inconscients qui ne sont nullement à plaindre, ou de +plus sages encore que les sages, qui ont appris l'inanité de la +sagesse et retournent avec transport à l'inoubliable folie. + +--Et la folie, c'est la sagesse, ou vice versa! fit Réderic en riant. +Allons! je vois avec plaisir que le monde n'est pas encore près +d'entrevoir la vérité. Il me semble que toi-même, au moment où tu +quittais Paris et que tu secouais contre cette ville agitée la +poussière de tes pieds, tu vantais avec éloquence les avantages d'une +vie chaste et exempte de passions. Comment concilier cela avec tes +dithyrambes d'aujourd'hui? + +--Cela ne se concilie pas: ou plutôt cela se concilie, comme tout ce +qui est inconciliable, par les soubresauts du désir humain. Penses-tu +que je sois toujours le même, que je n'aie pas comme un autre, plus +qu'un autre, mes époques de dégoût et de fatigue? Les fins de passions +sont généralement marquées par de pareilles lassitudes. Le coeur +inoccupé cesse de vivre, devient philosophe, rêve de calme, +c'est-à-dire d'anéantissement. Mais comme l'anéantissement n'est +guère possible, le coeur, privé d'alimentation présente, se met à +ruminer tristement les souvenirs du passé. Ce sont alors ces théories +fausses et creuses sur l'amour qui viennent tenir la place de l'amour +lui-même. On n'aime plus, et l'on raisonne sur ce que c'est qu'aimer. +Il n'est pas étonnant qu'au lieu du calme que l'on cherchait on +rencontre l'amertume. La mélancolie n'atteint que ceux qui regardent +en arrière. Regarder en avant, tout est là! Et l'on s'en aperçoit +vite, dès qu'une passion naissante prend en victorieuse possession de +ce coeur béant, lui apparaissant tout à coup, à lui qui niait, +évidente comme la révélation, irrésistible comme le salut. + +--Le coup de la grâce! + +--Et une fois plein de la seule chose qui puisse le remplir, l'amour, +il lui semble qu'il retrouve le bonheur, qu'il avait perdu, le bonheur +avec ses périls, c'est vrai, mais avec sa souveraine vitalité, son +éternelle jeunesse. Il ne conçoit plus qu'on discute l'amour: il +n'aspire qu'à aimer. + +--Le coup de grâce! + +--Voilà mon état présent, Réderic. Ce que je me demande seulement, +avec une douce angoisse, c'est si mon coeur, qui recommence à +battre, s'est mis en mouvement pour une de ces passions sérieuses et +bénies qui remuent l'homme entier et l'arrachent décidément aux +mesquineries de la solitude. Tout à l'heure, je recevais une lettre de +Mme de Rocrange. Rarement j'ai eu plus vivement conscience de ce crime +de mon existence: avoir consenti, fût-ce pour quelques mois, à vivre +sans amour avec une femme. + +--Qu'est-ce alors que d'aimer une femme comme j'aime Julienne, la +détestant cordialement et attendant le jour de délivrance où j'en +serai guéri? + +--C'est étrange! + +--Hélas, non! La plupart de tes contemporains aiment ainsi, et c'est +toi qui es exceptionnel. + +Ils arrivaient sur le boulevard. + +--Nous prenons l'apéritif? dit Réderic. + +--Si tu veux, répondit Odon. Où dînes-tu, ce soir? + +--Quelle question! Chez les Chandivier. + +Ils s'assirent à la terrasse d'un café. + +--L'amour est pourtant la raison de la vie, dit Odon. + +--Connu! fit Réderic. Garçon, l'absinthe! + + + + +V + + +--Je servirai le thé aujourd'hui, chère amie, si vous voulez bien me +confier ces délicates fonctions, dit Julienne, qui était arrivée la +première, pimpante, à la réception de Pauline. Qui comptez-vous avoir? + +--Peu de monde, les habitués. Je rétrécis de plus en plus le cercle de +mes relations. + +--Les miennes s'étendent: je ne sais comment cela se fait. + +--C'est que vous aimez la société, et que la société vous le rend. + +--La société est bien polie. + +--Aurons-nous M. Chandivier? + +--Mon mari est très occupé; il viendra cependant, un peu tard: il m'a +priée de l'attendre. Mais je puis vous annoncer la visite de Paul. + +--Paul? demanda Pauline. + +--Oui, Paul Réderic: il se nomme Paul. + +--Ah! Et celle de Sénéchal probablement? + +--Méchante! Sénéchal ne va dans le monde que flanqué de sa femme, la +Sénéchale, ainsi qu'on l'appelle, cette grosse dame confite dans ses +prétentions. Avec elle, ce cher sénateur devient assommant; il +pontifie comme dans la vénérable assemblée dont il est d'ailleurs un +des pavots les plus hauts en fleur. + +--Puis, deux ou trois «bonnes amies», je pense. + +--Mme d'Orgely, Mme Sermais, la baronne Citre? + +--Oui. Peut-être les Béhutin: et voilà. + +--En fait d'hommes, c'est tout? + +--Le vicomte, Sénéchal, Réderic, votre mari, le mien... mon Dieu, oui! +à moins que l'une de ces dames n'amène aussi le sien, ce qui est peu +probable, ces messieurs ne se montrant guère avant le dîner et ces +dames étant charmées d'avoir un prétexte pour sortir sans leurs époux. +Sous l'oeil marital, elles sont moins libres de médire. + +--Elles sont bien bonnes de se gêner! Avec ça que les messieurs s'en +privent! + +--Oui, mais avec les femmes des autres. + +--Ou entre eux, ce qui est effrayant. Essayez un peu, comme je me suis +quelquefois amusée à le faire, d'écouter à leur insu la conversation +des hommes. Elle est épouvantable. Ils nous traitent comme de simples +filles. + +--Cela ne tire pas à conséquence: ils n'en disent pas plus avec leurs +termes crus que nous par nos sous-entendus. Quelque opinion +d'ailleurs qu'ils aient sur nous, ils ne s'en prévalent jamais pour +nous nuire. Tant qu'une femme n'est maltraitée que par les hommes, +elle peut dormir tranquille. Qu'elle tombe, au contraire, entre les +mains des femmes, elle est perdue. Comme ce sont celles-ci qui font la +société, elles se voient toutes puissantes pour en expulser qui elles +veulent; et les hommes laissent faire, sûrs de retrouver ailleurs la +malheureuse qu'ils n'ont pas su ou pas voulu défendre. + +--Celles qui se laissent prendre manquent vraiment d'habileté, dit +Julienne. Il est si facile d'exciter à la fois l'amour des hommes et +le respect des femmes. + +--Ce n'est pas si facile: il y a des femmes qui font causer les hommes +et des hommes qui ne craignent pas de livrer aux femmes les choses qui +se disent entre hommes. Ces femmes-là, ces hommes-là surtout sont +dangereux. + +--En connaissez-vous? + +--Il y en a partout. Les femmes y mettent toujours quelque +scélératesse; les hommes, soit l'amour du scandale, soit de la bêtise, +soit seulement de la faiblesse: mais le résultat est acquis. + +--Vous faites les gens plus mauvais qu'ils ne sont, ma chère Pauline. + +--Les gens sont mauvais sans s'en douter. C'est si simple d'exécuter +son prochain en riant! + +--Serait-ce, par hasard, moi le prochain? fit Réderic qui entrait. + +--Vous le mériteriez, monsieur, dit Julienne en lui tendant la main. + +Après avoir salué Pauline et baisé le bout des doigts qui lui étaient +présentés: + +--Pourquoi donc? demanda-t-il. + +--Il y a tant de choses à vous reprocher, et qui ne seraient pas de la +calomnie! D'abord, vous êtes sceptique: vous ne croyez ni à l'amour, +ni à Dieu. Ensuite, vous êtes froid: rien ne vous enthousiasme, et il +faut vous forcer jusque dans vos retranchements pour obtenir de vous +quelque signe, peut-être factice, de sensibilité. Enfin, vous êtes +abominablement mystérieux! Voyez Sénéchal: le plein jour. Avec lui, on +est à l'aise: on sait toujours ce qu'il veut et ce qu'il pense. + +--Quelle éternelle coquette vous faites, observa Réderic avec un +sourire forcé: mais ses sourcils se froncèrent de colère. + +--C'est mal, la coquetterie? demanda Julienne du ton le plus innocent. +Qu'en dites-vous, Pauline? + +Pauline dédaignait la coquetterie. Elle la jugeait peu digne lorsqu'il +s'agissait de séduire, odieuse quand elle devait servir à attiser la +jalousie. Agir franchement et simplement, aussi bien envers ceux qu'on +aime qu'envers ceux qu'on n'aime pas, lui paraissait à la fois plus +noble et plus sûr. Le mouvement d'humeur de Réderic ne lui échappa +pas. Elle comprit qu'il était malheureux des continuelles piqûres +faites à son amour-propre, à ses sentiments, à son caractère par la +coquetterie de Julienne. Son extérieur de sceptique cachait une âme +sujette aux susceptibilités. + +--Eh bien, vous n'exprimez pas votre avis? fit Julienne. Je vois que +vous êtes l'ennemie de la coquetterie. + +--C'est vrai, me sentant à la fois incapable d'être coquette par grâce +et trop hautaine pour l'être par méchanceté. + +--Dites plutôt, madame, reprit Réderic, que les coquettes font tout +coquettement, le bien et le mal. + +--Et le mal plutôt que le bien? interrogea finement Julienne. + +--Cela dépend, dit Réderic: il y a des hommes qui ne peuvent supporter +la coquetterie; pour eux une femme coquette est un démon. Moi qui suis +persuadé qu'une femme est toujours un démon, j'aime autant un démon +coquet qu'un autre. + +--Merci du compliment! s'écria Julienne. Démon coquet! quelle +impertinence! + +Attiré par les voix, Facial arriva d'une chambre voisine. + +--Bonjour, mesdames, tous mes respects. + +Et serrant la main de Réderic: + +--Mon cher monsieur, vous êtes le bienvenu. J'aime beaucoup qu'il y +ait des hommes aux réceptions de ma femme. J'ai même pris mes mesures +pour leur être agréable. Voyez donc! + +Facial souleva une portière et découvrit une pièce arrangée en fumoir, +au milieu de laquelle se trouvait un guéridon chargé de boîtes de +cigares, de cigarettes et d'une cave à liqueurs. + +--Comment, vous allez nous enlever ces messieurs? protesta Julienne. + +--N'ayez pas peur, dit Facial: ces messieurs ne négligeront pas de +vous présenter leurs hommages, et ce n'est qu'après avoir rempli ce +devoir qu'ils passeront chez moi pour causer un peu entre hommes. + +--Est-ce assez perfide! Ils ne resteront auprès de nous que le strict +quart d'heure de politesse. + +--Pour commencer, je profite de l'invitation, dit Réderic. Vous +permettez, Madame? ajouta-t-il en s'adressant à Pauline. + +--Vous voyez, déjà une désertion! fit Julienne. + +--Oui, dit Facial, mais voici des recrues pour nous remplacer. + +Et il s'élança sur les talons de Réderic en lui criant: + +--Les cigarettes russes sont dans la boîte en argent. + +Pauline se leva pour recevoir. Mme d'Orgely, très élégante, la baronne +Citre, très complimenteuse, Mme Sermais, très bavarde, arrivèrent +successivement, emplissant bientôt le salon de paroles et d'attitudes. + +Mais que devint Pauline, lorsqu'elle vit entrer chez elle la +vicomtesse de Béhutin accompagnée d'Odon de Rocrange? Son coeur +palpita avec violence. Elle eut néanmoins la force de dissimuler une +grande partie de son émotion, mais pas tellement qu'Odon ne s'aperçût +avec bonheur de l'effet que son apparition imprévue venait de +produire. + +La vicomtesse se chargea d'expliquer cette présence, qui, du reste, +aux yeux des indifférents, ne pouvait rien avoir d'insolite. + +--Chère madame, dit-elle après s'être assise et avoir reçu une tasse +de thé des mains de Julienne, le vicomte m'a priée de l'excuser auprès +de vous, un rhume le retient à la maison. Moi-même, j'aurais peut-être +été privée du plaisir de vous rendre visite, si M. de Rocrange, mon +frère, lequel avait d'ailleurs de son côté l'intention de se présenter +chez vous, n'avait bien voulu prendre la place de mon mari. Vous savez +que je n'aime pas à sortir seule. + +Pauline reprit possession d'elle-même. Une joie exquise coulait dans +ses veines. Si Odon avait tenu à la revoir, n'était-ce point qu'il +s'était passé entre eux quelque chose qu'il n'oubliait pas plus +qu'elle? Et maintenant, rien qu'à surprendre dans ses yeux de ces +regards qui ne trompent pas, au milieu des paroles quelconques qui +voltigeaient autour d'eux et qu'eux-mêmes prononçaient, elle sentait à +n'en pas douter l'intérêt excité par elle chez l'homme dont elle +éprouvait le charme. Odon était semblablement heureux. Il leur +semblait à tous deux, sans s'être encore rien dit, qu'ils venaient de +se comprendre. + +Mais ils s'observèrent scrupuleusement. Exposés aux malveillances, un +signe eût pu les trahir. Pauline n'avait pas l'astuce et l'aisance de +Julienne, qui permettaient à celle-ci de mener plusieurs intrigues de +front, en plein salon, et avec un tel sans-gêne que chacun, admirant +son esprit et sa grâce, oubliait de se demander ce qu'il y avait de +sérieux sous sa comédie et affectait de considérer comme de brillantes +plaisanteries ses plus impudentes audaces. Pauline était trop sincère, +et surtout faisait trop l'effet de l'être, pour que chacune de ses +manifestations ne fût pas grosse de conséquences. Elle obviait à ce +défaut par une prudence et un tact parfaits. Elle avait si bien réussi +jusqu'ici que, comme Réderic l'avait dit à Odon, il ne courait pas +sur elle le moindre bruit ayant quelque consistance. Julienne ne +laissait cependant pas de l'épier. La sachant discrète et la seule +femme dont elle n'eût pas à craindre l'hostilité, elle prenait plaisir +à ne lui rien cacher de sa vie. Mais elle eût voulu que Pauline lui +rendît la pareille, sans songer qu'elle-même était incapable +d'inspirer à son amie une semblable confiance; et quoique celle-ci lui +assurât toujours qu'elle n'avait aucune confidence à faire, Julienne +n'en était que plus disposée à croire qu'il y avait quelque chose et à +chercher ce que pouvait bien être ce quelque chose. + +Odon avait un grand usage du monde. Rompu à toutes ses roueries, il +n'en craignait ni les chausse-trappes, ni les pipées. Il savait se +mouvoir sans risques au milieu des réseaux tendus de tous côtés. Il se +riait des dangers de cette sorte et s'amusait à les braver. Il faut +dire aussi qu'il prenait peu de soin de sa réputation, ou plutôt qu'il +n'ignorait pas que pour un homme la meilleure des réputations consiste +à n'en pas avoir. Se faire passer pour suffisamment amateur de femmes, +dissimuler aux jugements mondains la noblesse de son caractère, la +philosophie de son esprit et la sentimentalité de son coeur, était +son unique conduite. Il ne s'ouvrait guère qu'à de rares amis et aux +femmes qu'il aimait. C'était à se ménager ces affections secrètes que +toute son habileté était déployée. A la limite de son coeur devait +s'arrêter l'intrusion du monde. + +Se sentant surveillé, Odon s'abandonna à toute la fantaisie de son +imagination pour dérouter les conjectures. Lui qui avait fui Paris, +altéré de solitude et d'accalmie, il parla en termes émus de cette +nostalgie du boulevard qui atteint le Parisien aussitôt qu'il a +franchi les fortifications; il exécuta des dithyrambes sur la joie du +retour, le plaisir de retrouver les petits theâtres et les restaurants +de nuit; il s'excusa d'avoir perdu le goût du terroir, de s'être +rouillé, et demanda plaisamment des explications sur certains mots +forgés pendant son absence et qu'il prétendait ne pas comprendre. Ces +dames étaient ravies, et Pauline, trompée elle-même, ne reconnaissait +pas l'homme qui, peu de jours auparavant, lui avait parlé de l'amour +avec tant d'élévation. + +La conversation continuait, et Odon en était à des récits +humoristiques sur divers traits de moeurs étranges observés dans le +cours de ses voyages, lorsque la porte du salon s'ouvrit de nouveau +pour livrer passage à Sénéchal et à son épouse. A la vue de la +Sénéchale, Julienne ne retint pas une moue caractéristique. +Complètement transformé aux côtés de sa plantureuse moitié, le +sémillant sénateur se révélait grave et plein de componction. Sa +langue n'en restait pas inactive pour cela, mais au lieu de +compliments musqués et de galanteries obséquieuses, c'était une série +de cancans qu'elle affilait. + +--Eh bien, commença-t-il à peine assis, vous savez la nouvelle? + +On se disposa à écouter, tandis que la Sénéchale, qui probablement la +savait, la nouvelle, roulait des yeux effarés. + +--Une nouvelle, c'est peu dire, reprit Sénéchal: un scandale! + +--Vraiment, contez-nous ça! s'écria-t-on, alléché. + +--C'est toute une aventure: une femme du monde ayant les meilleures +relations, une femme que tous ici connaissent, que nous avons tous +reçue, vient de compromettre gravement sa réputation et l'honneur de +son mari. Le fait est public, et si je suis le premier à le divulguer, +c'est que je suis mieux informé que les autres: mais demain, +certainement, tout Paris en parlera. En attendant, mesdames, je ne +vous en recommande pas moins une grande discrétion. Qu'il ne soit pas +dit que le scandale éclate par notre faute. + +--Je vous en prie, Monsieur, dit Pauline inquiète de cet exorde, s'il +s'agit d'une de nos amies, réfléchissez à deux fois avant de causer +peut-être un mal irréparable. + +--En effet, vous feriez mieux de vous taire, accentua Odon avec +sévérité. + +--Mais non, mais non, protestèrent une ou deux voix féminines. + +Sénéchal s'arrêta, un instant interloqué. Puis il reprit avec un +sourire presque railleur à l'adresse des interrupteurs: + +--Quand je vous dis que demain tout Paris le saura: il y a eu trois +témoins. Vous en avez la primeur, voilà tout. + +--Une primeur, quelle chance! susurra Mme Sermais. + +--Je remarque, Sénéchal, que vous nous tenez le bec dans l'eau, +s'écria cavalièrement Julienne. Exhibez votre phénomène, et nous +apprécierons s'il valait la peine d'un pareil boniment. + +Sénéchal jeta un coup d'oeil circulaire, s'assura que les esprits +étaient à point et débuta: + +--Une dame, appelons-la madame Z..., si vous voulez... + +--Oh! pas d'énigmes, mon cher, fit Julienne. + +--Des noms, je vous en conjure! supplia la baronne Citre. + +--Vous y tenez? Eh bien, cette dame, c'est Mme de Saint-Géry. + +Tous la connaissaient, et Sénéchal était certain de son effet. + +--Madame de Saint-Géry! s'exclama-t-on. Comment est-ce possible? Que +s'est-il passé? Qui aurait pu penser à elle? De grâce, mettez-nous au +courant! + +La Sénéchale soupirait avec confusion: + +--Et dire qu'il y a huit jours à peine j'embrassais cette créature! + +--Vous auriez juré comme moi, mesdames, poursuivit Sénéchal, que Mme +de Saint-Géry était la femme la plus irréprochable du monde. Nul de +nous ne se serait avisé de la soupçonner. On la trouvait même, je +crois, un peu austère. A la voir, à la fréquenter, qui se serait douté +que Mme de Saint-Géry avait depuis plusieurs années une liaison? + +--Et quel était l'heureux mortel? demanda Julienne. + +--L'amant, un de nos officiers les plus distingués... + +--Son nom, par pitié! gloussa la baronne pâmée d'aise. + +--Le comte Victor des Urgettes. + +Il y eut un bruissement de curiosité satisfaite. + +--Et comment a-t-on découvert? interrogea Mme d'Orgely en s'éventant +avec vivacité, + +--Je passais hier rue de Provence, lorsque je m'entendis héler par une +voix connue partant d'un fiacre qui venait de me distancer. «Venez +avec moi, mon cher sénateur, vous me serez peut-être utile.» C'était +Saint-Géry. Je montai dans sa voiture, et, tout en roulant, il +m'expliqua qu'ayant acquis la certitude que sa femme le trompait, il +allait la surprendre. «Je n'ai pas prévenu le commissaire, me dit-il: +mêler la police à ces affaires-là est assez mal porté; mais je veux +des témoins, pour être maître de la situation.» Le fiacre s'arrêta rue +des Martyrs. Nous fûmes reçus par le concierge. «J'ai acheté cet +homme,» me dit Saint-Géry. Effectivement, ce fut le concierge qui nous +montra le chemin et nous ouvrit la porte d'un petit appartement. +Saint-Géry s'avança très calme, il traversa une première pièce vide et +frappa à la porte d'une seconde, qui devait être une chambre à coucher +ou un petit salon. Ce fut des Urgettes lui-même qui vint ouvrir. +Il eut un geste d'étonnement en voyant Saint-Géry. Celui-ci pénétra +dans cette seconde pièce, tandis que nous restions dans la première, +le concierge et moi. Nous entendîmes une violente dispute entre +trois voix irritées: et la troisième était une voix de femme, +que je reconnus bien évidemment pour la voix de Mme de Saint-Géry. +Enfin Saint-Géry ressortit. «Je vous remercie, messieurs, dit-il; +je sais ce que je voulais savoir: vous pourrez en témoigner à +l'occasion.»--«Vous laissez Madame ici?» lui demandai-je quelque peu +étonné.--«Pourquoi pas? répondit-il. Elle est chez monsieur des +Urgettes, où elle se plaît apparemment mieux que chez moi. Mon seul +but est d'obtenir une séparation à l'amiable, qui sera au mieux pour +mon plaisir et pour mes intérêts. Après ce petit esclandre, elle ne +s'y refusera pas.» Voici, mesdames, le récit exact de ce qui s'est +passé. + +La baronne et Mme Sermais haletaient; Mme d'Orgely s'éventait toujours +plus rapidement; la vicomtesse de Béhutin avait écouté l'histoire d'un +air de suprême dégoût; la Sénéchale, très prude, levait au ciel ses +gros yeux indignés; Julienne riait. + +--Alors, dit la baronne, vous n'avez pas vu Mme de Saint-Géry? + +--Je n'ai fait qu'entendre sa voix. Cela suffit. + +--Était-ce, au moins, la voix d'une femme surprise en flagrant délit? + +--Tout à fait. + +--Mais vous avez vu son amant, le comte... Dans quel costume était-il? +demanda Mme Sermais. + +--La vérité m'oblige à dire qu'il était fort correctement vêtu. Je le +regrette. + +--C'est dommage, en effet. Mais l'adultère est prouvé? + +--Tout ce qu'il y a de plus prouvé. + +Facial et Réderic, sur ces entrefaites, étaient rentrés au salon. + +--Ma chère amie, dit Facial en se tournant vers sa femme, vous me +ferez le plaisir de n'avoir plus aucune espèce de relations avec cette +dame. + +--C'est évident, dit Julienne, nous ne pouvons plus la recevoir. + +Pauline regarda son amie avec stupéfaction; mais elle ne fit aucune +remarque. + +--J'espère bien, dit la baronne, qu'après une histoire pareille, cette +femme n'aura pas le front de se présenter quelque part. + +--Il ne lui reste qu'à disparaître, conclut la vicomtesse. + +--Et le comte, que va-t-il devenir? demanda étourdiment Mme Sermais. + +--Il va devenir le héros des salons, répondit Réderic, qui n'avait pas +encore ouvert la bouche. + +--A moins, compléta Odon, qu'il ne lui passe par la tête l'absurde +idée de rester fidèle à celle qui s'est perdue pour lui. Dans ce cas, +il est coulé comme elle. Mais vous parliez d'un troisième témoin, +Monsieur, continua-t-il en s'adressant à Sénéchal: quel était-il? + +--Le domestique du comte des Urgettes, qui était accouru de l'office +trop tard pour nous arrêter. + +--De ces trois témoins, il n'y en a qu'un seul qui compte, vous: et +vous avez le courage de vous faire par vos récits l'auteur de la ruine +d'une pauvre femme qui n'eut que le seul tort de se laisser prendre. +Je ne vous félicite pas. + +--Vraiment, Monsieur?... commença Sénéchal d'un ton rogue. + +Mais il retint la riposte blessante qu'il se préparait à lancer, se +souvenant à propos que Rocrange était une fine lame et ne supporterait +peut-être pas des paroles qui lui déplairaient. Il se borna à +prétexter qu'une affaire comme celle-là était fatalement destinée à +s'ébruiter, qu'il ne savait par conséquent pas pourquoi il se +priverait du plaisir d'en informer quelques personnes intimes sur la +discrétion desquelles on pouvait compter, que d'ailleurs il croyait +rendre un signalé service au mari en lui ôtant toute possibilité de +réconciliation factice avec l'épouse coupable, et que quand une femme +se conduisait comme Mme de Saint-Géry, elle n'avait vraiment le droit +de prétendre à aucun ménagement. + +Chose curieuse, les dames, y compris Julienne, approuvèrent +complètement les paroles du sénateur. Pauline seule resta silencieuse. + +--Les points de vue diffèrent, Monsieur, termina Odon. + +Lui aussi sentait qu'il devait s'arrêter. N'eût été la présence de +Pauline, qui excitait sa générosité de gentleman, il ne se fût pas +laissé emporter ainsi. Ne connaissait-il pas le monde? Il eût imité la +réserve sceptique de Réderic, et sans participer aux médisances, il ne +s'en fût point formalisé. + +Quelques minutes plus tard, satisfait de son triomphe, Sénéchal battit +en retraite, non toutefois sans avoir trouvé l'occasion, pendant que +la Sénéchale prenait congé, de glisser à Julienne: + +--Quand vous reverrai-je? J'attends un petit bleu de vous. + +La baronne, Mme d'Orgely, Mme Sermais partirent aussi, pressées +d'aller colporter à droite et à gauche la nouvelle à sensation. +Sénéchal avait raison: demain tout Paris le saurait. + +Réderic avait voulu s'éclipser. Julienne l'avait retenu: + +--Attendez. Je ne sais si mon mari viendra; j'aurai peut-être besoin +de vous pour me reconduire. + +Et elle avait accompagné cette phrase d'un de ses plus engageants +sourires. + +Mais, à ce moment même, Chandivier arriva. + +--Suis-je libre maintenant? demanda Réderic. + +--Oui, dit Julienne. + +Elle ajouta à voix basse: + +--Venez dîner ce soir. + +Chandivier se trouvait dans un état d'excitation assez anormal. + +--Ah! mon ami, mon ami! gémit-il en serrant la main de Facial. + +Celui-ci, pressentant d'orageuses confidences, se hâta de le faire +passer dans son fumoir. + +--Qu'y a-t-il? + +--Ah! mon ami, je sors de chez Rébecca. Quelle scène, mon Dieu! quelle +scène! Elle prétend qu'elle n'a pas de succès à la Comédie, elle veut +un grand rôle, elle jalouse ses camarades, elle se plaint des +sociétaires, elle dit qu'elle n'a pas d'argent pour se faire des +toilettes... et Dieu sait si je lui en donne de l'argent! Bref, mon +cher, tout ce que le génie infernal d'une femme capricieuse peut +assembler de projectiles m'a été pendant une heure déchargé sur le +dos: car je tournais le dos comme sous une tempête de grêlons. Enfin, +elle s'est calmée; j'en ai été quitte pour la peur. Mais une peur!... +Car si elle me lâchait, cette petite Rébecca, j'en ferais une maladie. +Que voulez-vous? Je suis fou d'elle. J'ai dû lui promettre de régler à +la fin du mois la note de sa couturière. Et puis, elle veut une +seconde paire de chevaux. + +Chandivier continua à exposer longuement ses doléances, ses faiblesses +et ses petites voluptés, complaisamment écouté par Facial, pour lequel +ces amours avec une actrice avaient un fumet de plat défendu. + +Au salon, Odon et Pauline, assis dans une causeuse, mettaient à profit +un instant de tête-à-tête, tandis que la vicomtesse et Julienne, +occupées à feuilleter un album de modes, semblaient plongées dans des +considérations absorbantes. + +--Connaissez-vous cette pauvre Mme de Saint-Géry? demanda Pauline. + +--Personnellement, non: mais j'ai quelque idée de son mari, un homme +cynique, incapable de comprendre une femme qui cherche à être aimée. +J'ignore si les deux amants sont intéressants: j'affirme que le mari +ne l'est pas. Et le fût-il, une femme n'a-t-elle pas besoin d'amour, +tout comme un homme; et lorsqu'elle croit le trouver dans une de ces +liaisons que le monde taxe d'irrégulières, avons-nous le droit de la +juger et de la condamner? Ah! si l'on pouvait pénétrer les coeurs, +on verrait d'étranges choses! Partout cet éternel désir d'amour, plus +ou moins violent suivant les âmes, enfoui ici sous des couches de +pusillanimité, déguisé là de profondes draperies d'hypocrisie, écrasé +ailleurs par les nécessités lourdes de la vie, parfois faisant +explosion comme une force mal contenue, parfois rongeant sourdement sa +prison et s'épuisant à ce travail souterrain. Mais nous ne connaissons +personne d'autre que nous, et, malveillants par nature, nous ne +voulons pas admettre chez autrui ces sentiments que nous sentons +s'agiter au fond de nos coeurs et qui forment, nous en avons +conscience, la meilleure partie de nous-mêmes. Et puis, faut-il le +dire? nous jalousons l'amour. L'aspect de deux amants inspire une +haine féroce, surtout s'ils se permettent d'être heureux sans passer +sous les fourches caudines des lois. + +--Vous avez aimé? + +--Beaucoup. J'aime encore, et peut-être plus que je ne l'ai jamais +fait. + +--Vous êtes heureux! + +--Si le bonheur est en proportion de l'amour qu'on éprouve, oui; s'il +dépend de celui qu'on inspire, je n'ai pas le droit encore de me dire +heureux: mais l'espérance étant déjà une joie, je suis heureux. + +--Selon vous, on n'est heureux que par l'amour? + +--Le véritable bonheur me semble difficilement réalisable autrement. +Certaines personnes pensent que la quiétude du coeur est le bien +suprême; elles craignent les émotions et ne sont pas loin de prendre +pour de la folie les plus nobles passions humaines. Mais observez-les: +les plus sages ne sont pas réellement heureuses, elles ne sont que +calmes. + +--N'est-ce point, en effet, une folie que d'abandonner le calme que +l'on a péniblement conquis pour s'aventurer sur cette mer orageuse +des passions, si fertile en naufrages? + +--Ah! Madame, mieux vaut être malheureux par l'amour que vivre sans +amour. Aimer est le salut des âmes. Pour quelques-unes, c'est le +calvaire; mais même pour celles-là, les pures joies du sacrifice +compensent encore les douleurs du supplice. Qu'avons-nous à faire sur +la terre, sinon de faire passer notre âme par ces divines flammes qui +l'épurent et la rendent apte aux plus hautes fonctions? Sommes-nous +des animaux pour borner notre activité à paître, boire et dormir? +Sommes-nous des machines pour exécuter quotidiennement le travail +nécessaire et rester inertes une fois cet infime labeur accompli? Non, +nous sommes des créatures morales, destinées à acquérir par le moyen +de la vie une conscience toujours plus complète de nous-mêmes; nous +avons une individualité psychique à dégager des tourbes de la matière +par l'emploi des puissances spirituelles et sensibles de notre être; +nous devons nous créer, comme pour un avenir incommensurable, une +vitalité supérieure et féconde, source éternelle de possibilités +merveilleuses. Que toutes nos facultés soient mises en oeuvre pour +cela, la pensée, la volonté, notre sens du beau et du bien, mais +surtout l'amour, qui les confond dans une sphère souveraine. Car +aimer, c'est à la fois penser, vouloir, comprendre ce qui est beau et +ce qui est bien: c'est vibrer à l'unisson de l'univers, c'est tendre à +Dieu. + +--Considéré de si haut, l'amour devient une vertu. + +--C'est plus qu'une vertu, c'est une loi. Que dis-je? c'est la loi. Et +la vertu ne consiste-t-elle pas justement à découvrir la loi et à s'y +conformer? + +--A s'y conformer librement. + +--Ou, si la liberté absolue n'existe pas, avec toute l'indépendance +possible vis-à-vis des lois inférieures, et en particulier de ces +absurdes lois humaines qui sont bien moins des lois qu'une étiquette. +Il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes, a dit Jésus: à Dieu, +c'est-à-dire à tout ce que nous reconnaissons dans la nature comme la +véritable et essentielle destinée de notre être. Ne sentez-vous pas +qu'aimer librement vous rendrait meilleure? + +--C'est mon sentiment intime; et je crois que tout ce qui contrarie le +libre épanchement de nos désirs est la vraie cause de nos mauvaises +pensées et de nos bassesses. + +--Et le christianisme, cette religion que l'on invoque si souvent +contre les principes éternels du coeur humain, n'a-t-il pas mis, en +réalité, l'amour si haut, que le mot qui revient le plus souvent dans +ses enseignements est: Aimez! Aimez! Aimez! + +--Sans doute, mais l'on se plaît à faire une distinction entre l'amour +dont parle l'Évangile et l'amour tel que nous l'entendons, pauvres +créatures de chair. + +--Eh! Madame, cette distinction est bien superficielle. Il n'y a pas +plusieurs espèces d'amours: il n'y a que l'amour. N'est-ce pas +toujours une seule cause qui agit, quel que soit celui qui aime et +quel que soit l'objet de l'amour? Cette cause, que les savants ont +définie par l'hypothèse de l'attraction universelle, est la même qui +fait graviter les uns vers les autres les astres dans les cieux et les +coeurs sur la terre. Que ce phénomène, chez les êtres vivants, se +complique d'une infinité de sensations d'ordre d'autant plus élevé que +leur constitution est plus complexe, cela ne change rien à sa nature. +Et pour ce qui concerne nos amours humaines, où voit-on qu'il y ait +une différence d'origine entre l'amour d'un père pour ses enfants, +celui du citoyen pour sa patrie, celui du chrétien pour le fondateur +de sa religion, celui du poète pour l'idéal? Partout, c'est cette +puissante et mystérieuse attraction qui sollicite les êtres et les +pousse irrésistiblement, sans qu'ils puissent, le plus souvent, donner +à leur enthousiasme d'autre raison, sinon qu'ils aiment. Et si nous +voulons faire des différences de degré, ne mettrons-nous pas le plus +haut l'amour de l'homme pour la femme et celui de la femme pour +l'homme, amour qui met en jeu l'ensemble complet de nos sensibilités? +La femme que j'aime est à la fois pour moi ma famille, ma patrie, ma +divinité, mon idéal; elle me fait éprouver toutes les sensations +réunies de toutes les amours possibles; je ne saurais plus rien faire, +plus rien penser, plus rien désirer qu'elle n'illumine de sa présence; +elle est ma vie; elle est la vie. Et voyez comme cet amour est vaste: +le corps lui-même y participe. Car loin de vouloir honnir les élans de +la chair, je les considère comme le complément des ardeurs de l'âme; +j'admire que notre misérable guenille physique se trouve embrasée +elle aussi de la même brûlante passion; j'y vois l'ennoblissement du +monde physique qui se monte, là seulement, à la hauteur du monde +psychique. D'ailleurs, le corps et l'âme sont-ils si distincts l'un de +l'autre? Pour ceux qui, comme moi, sont épris de la belle doctrine de +l'incarnation, le corps n'est autre chose que la figure matérielle de +l'âme; c'est l'âme qui a en quelque sorte cristallisé autour d'elle +les éléments nécessaires à sa vie terrestre et leur a donné sa forme. +De telle sorte qu'en aimant le corps, c'est encore l'âme que nous +aimons, ou plutôt que nous ne pouvons aimer l'un sans l'autre, et +qu'aimer spirituellement implique nécessairement aimer charnellement. +Je ne sais, Madame, si je vais trop loin, mais je crois avoir deviné +en vous une femme bien différente des poupées hypocrites et perverses +que nous voyons frétiller autour de nous; il me semble que vous devez +mépriser les conversations ridicules en usage dans notre société, et +qu'on ne peut que vous plaire à se montrer à vous le coeur à +découvert. + +Odon se tut et regarda Pauline dans les yeux. + +A ce moment-là, Pauline venait de comprendre qu'Odon l'aimait. + +Toute tremblante, elle ne put que murmurer: + +--Oh! vous me faites du bien! Revenez, je vous en prie. + +Une joie insensée gonfla la poitrine de Rocrange. + +--Oui, je reviendrai, dit-il. Mais que ne donnerais-je pour que vous +m'épargniez la gêne de ne vous voir qu'en société! Je souffre d'avoir +à me composer une physionomie et de ne devoir échanger que des +banalités, alors que je voudrais m'échapper dans un pays de rêve et de +confiance. + +Pauline réfléchit un instant, très pâle. Sa réponse allait être un +engagement. + +--Après-demain, dit-elle. + +Elle savait qu'elle serait seule ce jour-là. + +«Comme Julienne!» + +Cette idée lui traversa rapidement la tête. Mais aussitôt elle sourit +intérieurement: quel abîme la séparait de Julienne! + +Odon et la vicomtesse partirent. + +--Trouvez-vous toujours M. de Rocrange indifférent? demanda +malignement Julienne, qui, de l'autre bout du salon, n'avait pas été +sans remarquer cette conversation, dont elle n'avait cependant pas +entendu une phrase. + +Facial et Chandivier sortaient enfin du fumoir. + +--Quoi, plus personne? s'écria Chandivier. + +--Et moi, pour qui me prenez-vous? dit Julienne. + +--C'est juste. Que faites-vous maintenant? + +--Mais, nous rentrons ensemble. + +--Je veux bien. Est-il tard? + +--Oui, et nous avons du monde à dîner. + +--Qui ça? + +--Réderic. + +--Et Sénéchal? On ne le voit plus. + +--Il faut croire qu'il est absorbé par ses travaux. + +--Avez-vous votre coupé? + +--Oui. + +--Alors, vous m'emmenez. + +Lorsqu'ils furent sur l'escalier, Facial dit à sa femme, restée +pensive sur le seuil du salon: + +--Comme ils cultivent avec savoir-vivre les convenances! Mais l'amour +de deux époux assortis, il n'y a encore que ça! + + + + +VI + + +Le surlendemain, Facial partit pour la journée. A peine fut-il loin, +que Pauline l'avait oublié, toute aux événements qui se préparaient. +Mais à mesure que les heures s'avançaient, elle devenait anxieuse, le +doute naissait dans son esprit, le doute du bonheur, la conviction de +plus en plus croissante que ce qu'elle avait rêvé n'était qu'un rêve +dément et demeurerait un rêve. + +Pour calmer sa fièvre, elle appela Marcelin au salon. Elle le couvrit +de baisers. Puis une idée étrange lui passa par la tête: pourquoi ne +montrerait-elle pas à M. de Rocrange cet enfant qui faisait sa gloire +et sa félicité? Elle était comme les personnes simples qui +s'empressent d'étaler ce qu'elles ont de plus beau pour attirer +l'attention et mériter les éloges de ceux dont elles désirent +l'amitié. + +--Nous allons avoir une visite, dit-elle tout émue à son fils. + +--Qui ça? La marchande de gâteaux? + +--Non, un monsieur. + +--Comment s'appelle-t-il? + +Pauline hésita. Elle n'osait pas prononcer ce nom devant Marcelin, qui +allait le répéter enfantinement, comme celui de n'importe qui. + +--Tu sera bien poli avec lui. + +--Faudra-t-il lui réciter une fable? + +--S'il le demande, oui. + +Elle lissa sa chevelure, et comme le timbre de la porte d'entrée +venait de se faire entendre, elle serra sa petite main dans la sienne +avec un battement de coeur. + +C'était Odon. + +A la vue de l'enfant, il fronça le sourcil. + +«Aurait-elle peur de moi? Tremblerait-elle devant l'avenir? Se +sert-elle de cet enfant comme d'un bouclier? Veut-elle me faire +entendre qu'elle est mère avant tout et que je n'ai rien à espérer +d'elle? Oh! l'enfant, ce remords éternel des femmes, ce frein irritant +mis à tous les élans du coeur, cette barrière posée inexorablement +entre les amants, cette chaîne qui rive la mère au mari! l'enfant, +quelle malédiction!» + +--C'est votre fils, Madame? demanda-t-il avec une légère palpitation +de colère dans la voix. + +Pauline s'aperçut aussitôt de l'interprétation donnée par Odon à la +présence de l'enfant. + +«S'il savait!» pensa-t-elle. + +Mais Odon ne savait pas. Marcelin était pour lui le fils de Facial, +l'ennemi, l'obstacle énorme placé sur sa route et qui allait +l'empêcher peut-être de conquérir celle qu'il aimait. + +«Comment lui expliquer? Comment réparer cette faute?» se demandait +Pauline désolée. + +Ce fut l'enfant qui les tira de peine. + +Se souvenant que sa mère lui avait recommandé d'être poli, poussé +aussi par cette sympathie irraisonnée que les enfants éprouvent pour +les personnes qui leur plaisent, et qu'ils n'hésitent pas parfois à +manifester à brûle-pourpoint, il s'écria, en regardant Odon bien en +face: + +--Je vous aime beaucoup. + +--Vraiment, mon enfant? dit Odon radouci. J'en suis très touché. Mais +pourquoi m'aimez-vous? + +Marcelin réfléchit un instant, puis répondit posément: + +--Parce que je vous aime. + +Odon sourit. + +--Admirable réponse, quand on y songe! ne put-il s'empêcher +d'observer. Et, en effet, il n'y a que celle-là à faire. Les enfants +ont parfois de ces mots d'une logique primitive et pleins de sens, que +les grandes personnes seraient en peine de trouver. + +Pauline sourit aussi, ravie de ce que les choses s'arrangeaient. + +--Et quels sont ceux que vous aimez? continua Odon en s'adressant à +l'enfant. + +--J'aime ceux qui aiment maman. + +--Croyez-vous donc que j'aime votre mère? + +--Mais oui, vous en avez l'air. + +--Vous n'êtes pas jaloux? + +--Je suis jaloux quelquefois; mais à vous, je vous permets de l'aimer. + +--Voyez le bon prince! s'écria Odon tout à fait gagné par la grâce de +Marcelin. Madame, fit-il en se tournant vers Pauline, ferez-vous moins +que votre fils, et me refuserez-vous cette permission qu'il m'accorde +si généreusement? + +--Ce petit dit des folies! balbutia Pauline, plus troublée qu'elle ne +voulait le paraître. Va, mon chéri, va; monsieur est satisfait d'avoir +fait ta connaissance, mais tu dois aller maintenant rejoindre miss +Dobby. + +Elle se hâta de renvoyer son fils, tandis qu'Odon s'exclamait: + +--Quel charmant petit garçon! + +Lorsqu'ils furent seuls: + +--Pensez-vous que ce soient vraiment des folies? dit Odon. Je ne sais +ce que vous augurerez de moi, mais puisque me voilà jeté sans autre +artifice sur le seuil brûlant de la confession, et que tôt ou tard +d'ailleurs il était fatal que mes lèvres s'ouvrissent pour livrer +passage au débordement de mon coeur, je n'hésiterai pas un instant +de plus à me précipiter dans ce que sera pour moi la destinée. J'ai +fait ce rêve, Madame, de vous aimer. Ne vous écriez pas, ne dites pas +un mot! Laissez-moi pour une minute au moins l'illusion de croire que +mes paroles ne tombent pas comme une vaine graine sur une bruyère +rebelle. Vous me pardonnerez ensuite, si je suis coupable. J'ai donc +fait ce rêve, et ce rêve, depuis huit jours qu'il dure, remplit ma +vie, se gonflant de mirages toujours plus charmeurs, roulant dans un +ciel toujours plus doré. J'étais triste; depuis longtemps mon coeur +ne battait plus, me semblait mort. Un autre se serait peut-être +félicité d'un état qu'il se serait plu à considérer comme le calme. +Moi-même, j'essayais de me dire: C'est le repos pour ce pauvre coeur +passionné! Mais je sentais un vide affreux où sombrait misérablement +mon âme. Vous m'êtes apparue. Oh! ce fut un bouillonnement de mon être +entier, qui se reprenait bruyamment à vivre. Une ferveur de joie +m'envahit. L'amour, car c'était l'amour irrécusablement, opérait en +moi une seconde création, qui me surprenait par sa richesse et sa +puissance. Tout le vieux monde fut oublié: une révélation m'apportait +le salut. Je m'agenouillai, comme un converti devant le miracle qui le +dote d'une foi. Comment m'exprimer plus dignement pour définir le +sentiment d'adoration qu'instantanément votre vision fit surgir en +moi? J'étais l'homme nouveau dont parle l'Évangile, mes yeux +s'ouvraient, je voyais. Ah! comme je maudis l'abîme qui nous séparait! +Mais l'amour, l'amour divin, ne suffit-il pas à combler les abîmes? Si +j'en crois le ravissement qui me transporte, à l'idée que je suis ici +à répandre à vos pieds le flot de ma dévotion, c'est l'ère du bonheur +et de la grâce qui commence pour moi. Non seulement j'aime, mais je +veux aimer; c'est tout mon désir qui s'élance vers vous. Le seul fait +de vous aimer, sans savoir encore si vous répondrez à cet amour, loin +de m'être une souffrance, me constitue la suprême félicité. Que vous +soyez la vierge intangible ou la femme qui se donne, vous demeurez la +divinité secourable, qui avez prononcé le mot qui sauve, et soufflé +dans mon coeur l'étincelle de la vie... Mais vous pleurez, Madame!... + +--Je pleure: ce sont des larmes de joie... Moi aussi, je vous aime. + +--Je le savais, Madame. + +--Nous nous sommes devinés bien vite. + +--Merci, néanmoins, merci pour n'avoir point voulu lutter contre le +destin. Il y a là plus de courage et plus de réelle pudeur. Je vous ai +devinée, ah oui! et j'ai deviné que vous étiez la franchise, la +noblesse, le véritable orgueil de soi-même, et que vous méprisiez les +petites intrigues et les petites amours dont le monde se distrait. +Merci, merci de m'avoir jugé digne de vous. + +--Je n'ai pas eu à juger. Comment aurais-je pu vous juger, vous qui me +paraissiez si grand, si généreux? J'ai subi votre ascendant. Aucune +discussion ne s'est élevée en moi pour savoir si je devais ou non vous +aimer: je vous aimais. Et comme je n'aime personne d'autre, même d'un +amour ordinaire, toute ma liberté, toute ma conscience, tout mon +honneur de femme se sont engagés avec mon coeur. + +--Pauline, Pauline, vous avez été malheureuse! + +--Non pas autant que j'aurais pu l'être, si j'avais eu la notion de +l'amour tel qu'il m'a été révélé par vous. Alors, sans doute, seule +avec un pareil idéal, j'aurais été effroyablement malheureuse. Et +cependant, quand je songe à tous les désirs d'aimer qui m'ont agitée, +désirs toujours vains et toujours renaissants, je dois convenir que +ma vie jusqu'ici n'a été composée que de cruelles désillusions. Mais +ce passé est oublié: l'avenir resplendit à mes yeux et je ne veux voir +que lui. + +--Je vous aime! + +--Oh! oui, redites-moi ce mot si doux qui me transforme. + +--Je vous aime. + +Il prit sa main et la porta passionnément à ses lèvres. A ce contact +de leurs deux chairs dans un baiser, ils sentirent leurs âmes se +fondre l'une dans l'autre. Une émotion suprême descendait sur eux et +les baignait. Toute parole était impuissante à la traduire. Ils +restèrent longtemps silencieux, comme en une ineffable possession +spirituelle. + +Ce fut Pauline qui rompit ce silence mystérieux. + +--Cette minute est solennelle, dit-elle; nous venons de nous fiancer +devant Dieu. + +--Êtes-vous à moi? + +--Indissolublement. + +--Dites seulement tant que notre amour durera: ce serait blasphémer +que de promettre plus. Mais notre amour est si grand, qu'il durera +vraisemblablement jusqu'au delà de cette terrestre vie. + +Ni l'un ni l'autre ne songeaient à s'étonner d'en être déjà là. Ces +aveux brûlants d'une mutuelle passion leur paraissaient si naturels, +s'échappant sans contrainte de leurs coeurs, comme les eaux vives +d'une source, que leur surprise eût été plutôt qu'ils n'eussent pas +éclaté lors de leur première rencontre. Comment avaient-ils pu vivre, +ne fût-ce que quelques jours, en nourrissant un pareil secret? +Plongés dans le paradis de cette heure, qui leur semblait infinie tant +elle recélait de voluptés, ils oubliaient le monde de relations qu'ils +venaient de quitter et où ils allaient rentrer, ne voyant qu'eux, ne +sentant qu'eux, ne se rendant compte que d'une chose, c'est qu'ils +s'aimaient. + +Le premier, Odon revint au sentiment de la réalité. Mais quelle +réalité merveilleuse! Tout à coup, une angoisse s'abattit sur ses +traits: c'était trop beau! + +--Êtes-vous bien à moi? murmura-t-il avec insistance. Ce serait me +tuer que de vous refuser après m'avoir entr'ouvert le ciel! + +--Je suis à vous, répondit simplement Pauline. + +Et Odon comprit qu'elle était réellement à lui, qu'elle se donnait, +qu'il pouvait la prendre quand il voudrait, sur l'heure, et en faire +sa maîtresse ici-même. + +Il se leva, saisi d'un vertige. + +--Non, non, bégaya-t-il, il faut que vous veniez à moi librement. + +Et se jetant à ses genoux, entourant son corps de ses bras, la +pressant sur son sein: + +--Rien ne m'empêcherait de consommer irrévocablement notre hymen. Vous +m'appartenez, vous vous abandonnez! Mais votre âme, comme la mienne, a +été surprise soudainement par cette immense joie de l'amour. +L'excitation où nous sommes ne nous laisse pas maîtres de notre libre +arbitre. Ce ne serait pas nous posséder avec la pleine conscience de +notre acte. Ce serait succomber. Et nous ne devons pas succomber. Il +faut que je vous aime plus qu'il n'est possible de le dire, pour +résister à cette délirante tentation de m'approprier votre merveilleux +corps, symbole et reflet de votre âme que j'adore. Mais je vous +attends. Lorsque vous aurez recouvré le calme et que ce ne sera plus +par faiblesse et par coup de folie, mais en toute sagesse, vous +viendrez, sereine et fière, et, librement, nous serons l'un à +l'autre... Adieu, ma bien-aimée! + +Il scella ses lèvres d'un baiser et partit, tandis qu'éperdue, Pauline +retombait d'entre ses bras, sanglotait: + +--Ah! je suis heureuse! + + + + +VII + + +Facial revenait sur le cas de Mme de Saint-Géry: + +--Je me suis informé: tout ce que nous a raconté Sénéchal est à peu +près vrai. + +--Cela vous intéresse beaucoup? demanda Pauline. + +--Certainement. N'est-il pas du devoir des honnêtes gens de réveiller +la conscience publique, chaque fois qu'un scandale comme celui-là +révèle l'état de démoralisation où nous vivons? + +--Chose curieuse: vous autres, gens honnêtes, vous craignez le +scandale comme la poudre, et lorsqu'il éclate, vous faites un tel +vacarme autour, que ce n'est plus lui qu'on entend, mais vous, vous +seuls. + +--«Vous autres, gens honnêtes»? se récria Facial interdit. Est-ce que, +par hasard... + +--Je veux dire que _vous autres, qui vous croyez honnêtes_, vous +l'êtes quelquefois bien peu dans vos jugements. + +--Expliquez-vous? + +--Qu'est-ce qui vous choque le plus, dans cette malheureuse histoire? + +--Quelle question! Voilà une femme mariée, une mère de famille +peut-être, qui au lieu de rester fidèle à l'engagement qu'elle s'est +complu, sans doute, elle-même à prendre, trompe son mari, jette la +désolation dans un coeur d'honnête homme, scandalise ses proches, et +je n'en serais pas choqué? Voudriez-vous, vraiment, que j'assiste +impassible à ce spectacle d'une femme que chacun croyait honorable et +qui se montre tout à coup aussi dépourvue de sens moral que la plus +vile des créatures? + +--N'allez pas trop loin: elle ne s'est pas vendue. + +--Qui sait? Une femme capable de tromper son mari est capable de se +vendre à son amant. «Oh! n'insultez jamais une femme qui tombe!» a dit +le poète. Nous n'insultons pas; loin de nous l'idée d'insulter; +l'insulte serait basse: mais nous jugeons, et nous condamnons; nous +avons le droit de juger et le devoir de condamner. + +--Jugez, condamnez, si vous vous en sentez le courage. Mais ce qui +vous choque le plus, ce n'est pas le crime, ce que vous appelez le +crime: ce qui vous choque, c'est que cette pauvre femme se soit laissé +prendre. Votre indulgence, vos hommages à celles dont vous connaissez +ou soupçonnez parfaitement les moeurs, mais qui sont assez adroites +ou assez heureuses pour échapper au scandale; votre indignation, votre +mépris pour celles, parfois bien moins coupables, qui ne savent pas +ou ne veulent pas l'éviter: voilà la mesure de votre justice. + +--Certainement, dit Facial. Notre justice humaine ne peut pas, ne doit +pas aller au-delà de ce qui est prouvé. Voyez ce qui se passe pour les +assassins et les voleurs: on ne les traîne devant les tribunaux que +lorsqu'on les a arrêtés, et on ne les condamne que quand leur +culpabilité a été démontrée. Il y a vraisemblablement par le monde +quantité d'assassins et de voleurs qui ne sont pas dans les prisons: +mais on ne les connaît pas, et la morale publique est sauve. + +--Donneriez-vous votre main à un homme que vous sauriez pertinemment +avoir volé? Non, n'est-ce pas. C'est ce que vous faites cependant +chaque jour en faveur d'hommes et de femmes dont vous pourriez nommer +les maîtresses et les amants. Votre comparaison ne vaut rien. + +--Écoutez, Pauline: vous ne savez pas ce que vous dites; vous vous +nourrissez de lectures malsaines; votre conversation est déplorable. + +--Et l'amour, qu'en faites-vous? Aimait-elle son mari, Mme de +Saint-Géry? Son mari l'aimait-il? A-t-elle vraiment jeté la désolation +dans un coeur d'honnête homme, pour employer vos expressions? Le +coeur de M. de Saint-Géry! On peut supposer que le comte des +Urgettes avait, au moins, autant de coeur que lui et qu'il était +aussi honnête homme! La désolation eût alors été de son côté, si elle +fût restée fidèle. Et qui a-t-elle déshonoré, sinon elle, elle +uniquement? Saint-Géry fera tout comme avant les beaux soirs du +boulevard et les belles nuits du cercle; des Urgettes sera félicité, +entouré, choyé, à moins qu'il ne se dérobe à des succès certains et ne +se consacre entièrement à celle qui, suivant vous, a commis le crime +de l'aimer. + +--Vous tombez bien! Le comte des Urgettes cesse toute relation avec +Mme de Saint Géry. Il la «lâche»: entendez-vous bien? + +--La malheureuse! s'écria Pauline saisie. + +--Et il a bien raison, continua Facial. Tant que cette femme était +honnête, il pouvait éprouver du plaisir à l'avoir pour maîtresse; dès +qu'elle n'est plus qu'une fille, elle n'a pas plus de charme que les +autres. Elle devient même notablement moins commode, étant donné +qu'elle peut se croire des droits. + +--Celui qu'elle aimait est donc un misérable? + +--Mais non, ce n'est qu'un homme de bon sens, qui n'entend pas +sacrifier sa carrière aux balivernes du sentiment, surtout d'un +sentiment aussi peu recommandable que celui-là. + +--La pauvre femme! Elle doit bien maudire la société! + +--Vous la prenez en pitié? + +--Ah! oui, je vous le jure. Trahie à ce point! Que va-t-elle devenir, +maintenant que l'amour, la seule chose pour laquelle il vaille la +peine d'exister, vient de lui infliger la désillusion finale, celle +dont on ne se relève pas? + +Facial haussa les épaules. + +--Son sort me préoccupe peu. Les femmes galantes trouvent toujours à +vivre. + +--Tenez, vous me feriez bondir! fit Pauline hors d'elle. L'amour +n'est donc pour vous que de la galanterie? Mariage ou galanterie, vous +ne voyez pas plus loin! O coeur flétri, esprit avare et dénigrant, +vous êtes bien le produit de cette génération sacrilège qui se couvre +du manteau de la morale pour attenter à la morale elle-même! Tous ces +purs sentiments, qui devraient faire la joie et la grandeur de +l'homme, vous les méconnaissez, et parce que vous êtes incapable de +les éprouver, vous les salissez des noms les plus honteux. Beau métier +que le vôtre! Venimeux comme des serpents, féroces comme des chacals, +tout ce qui ne vous ressemble pas et vous semble d'une proie facile +n'échappe ni à votre bave, ni à votre dent. Allez, continuez votre +vilaine besogne, nettoyez, purifiez, assainissez! Quand vous aurez +fait assez de victimes et que vous aurez transformé le monde en un +froid repaire où il ne restera plus que vous, vous vous regarderez +stupéfaits, bêtes malfaisantes, et n'ayant que cet affreux instinct de +détruire, prêts à vous entre-dévorer, vous connaîtrez peut-être, mais +trop tard, le prix de la douceur et de l'humanité. + +Ahuri, Facial resta bouche bée à cette sortie de sa femme. + +Il allait enfin prononcer un «qu'est-ce que vous avez, aujourd'hui?» +bien senti, lorsqu'un domestique entra. + +--C'est une dame qui demande si elle peut être reçue. + +Facial prit la carte de visite que lui présentait le valet de chambre +et, après avoir jeté les yeux dessus, fronça le sourcil. + +--Répondez que nous ne sommes pas à la maison. + +--Qui est-ce? demanda Pauline, lorsque le domestique fut sorti. + +--Mme de Saint-Géry. + +--Et vous lui refusez la porte? + +--Comme vous voyez. + +Pauline demeura un instant toute pâle, incertaine de ce qu'elle allait +faire. + +--Partez, dit-elle ensuite résolument, si vous ne voulez pas la voir; +laissez-moi seule, je la recevrai. Il ne sera pas dit que j'aurai +refusé ma porte à une femme malheureuse. + +--Je vous le défends. + +--Je veux la recevoir. + +Elle s'élança du côté de la porte, mais Facial la retint en lui +saisissant le poignet. + +--Obéissez à votre mari, fit-il sévèrement. + +Il prêta l'oreille et ne lâcha Pauline que lorsqu'il eut entendu la +porte d'entrée se refermer. + +Puis il appela le domestique. + +--Victor! + +--Monsieur? + +--Cette dame est loin? + +--Oui, Monsieur. + +--Qu'a-t-elle dit? + +--Rien, mais il m'a semblé qu'en sortant elle réprimait avec peine un +sanglot. + +--C'est bien; vous pouvez aller. + +--Lâche! lâche! cria Pauline. + +Elle était tombée sur un sopha, pleurant d'impuissance. + +--Calmez-vous, ma chère, dit Facial. Cela ne vaut pas la peine de +vous mettre dans un état pareil. + +--Oh! je vous hais! Vous êtes un homme méprisable! J'ai honte d'être +votre femme! + +Elle gémissait ses invectives, en proie à une crise de nerfs et de +larmes, secouée de la tête aux pieds de tressaillements convulsifs, +comme si elle sentait encore sur elle l'attouchement répugnant de la +main qui l'avait brutalisée. Incapable maintenant de contenir son +horreur pour Facial, elle la répandait en paroles précipitées, sans +suite, où les mots «je vous hais» revenaient comme des coups de +marteau. Cette haine bouillonnait avec une violence dont elle n'avait +jusqu'ici pas eu l'idée. Elle eût été effrayée d'elle-même, si elle +eût eu une claire conscience de ce qu'elle disait. Mais le +ressentiment qu'elle avait si longtemps nourri éclatait presque malgré +elle, gonflé, décuplé, affolé par la scène qui venait de se passer et +par l'excitation où elle avait vécu les jours précédents. C'était la +rancune accumulée qui faisait subitement explosion. Sa vie séquestrée, +son coeur cloîtré, ses dix ans de mariage inutiles et perdus +criaient vengeance. Oh! s'assouvir! Jeter à la face de cet homme +l'amertume lentement sécrétée! Et cependant, dans ce débordement de +fureur, il y avait plus encore l'expression d'une immense plainte. Le +passé reparaissait saignant de douleur; les jours d'angoisse se +dressaient, comme des spectres lamentables, dans la vanité des années +misérablement dissipées à la recherche du bonheur toujours fuyant. Et +son dégoût de cette existence de malheur et de néant finissait, en +désespoir de trouver assez de phrases cinglantes, par ne plus se +traduire que par de vagues cris rauques où s'épuisait son souffle. + +Facial écoutait avec stupéfaction, sans essayer de placer un mot, +complètement atterré par cet orage qui fondait sur lui et qui lui +semblait inexplicable. + +--Elle est folle, ma parole, elle est folle! répéta-t-il seulement à +plusieurs reprises, lorsque le flux des paroles de Pauline se fut un +peu apaisé et lui eut donné le loisir d'une réflexion. + +Et jugeant opportun de laisser sa femme se remettre de cet accès, ne +sachant s'il devait se féliciter de sa fermeté ou s'inquiéter de +l'effet inattendu qu'elle avait produit, prudemment, il s'éclipsa. + +Au bout de quelques minutes, Pauline se leva et s'aperçut alors +qu'elle était seule. + +--Il n'a rien compris, rien, rien! proféra-t-elle dans une dernière +effervescence de colère. + +Rapidement, elle passa dans son cabinet de toilette, baigna son +visage, essuya la trace de ses larmes et s'habilla fièvreusement pour +sortir. + +Sa résolution était prise. + +Quand elle fut prête, elle se regarda dans la glace. Et considérant +ses yeux gonflés, sa figure défaite, ses lèvres agitées encore d'un +tremblement convulsif, elle se souvint tout à coup des paroles d'Odon: +«Lorsque vous aurez recouvré le calme et que ce ne sera plus par +faiblesse et par coup de folie, mais en toute sagesse, vous viendrez, +sereine et fière, et, librement, nous serons l'un à l'autre.» + +--«En toute sagesse!» murmura-t-elle. Que voulait-il dire? Suis-je +sage maintenant? suis-je calme? suis-je sereine et fière? Oh non, je +ne puis pas aller encore! Ce serait le tromper, me tromper moi-même. + +Brisée, elle s'affaissa, sans même avoir la force d'ôter son chapeau, +et, la tête entre les mains, resta longtemps presque sans penser. Le +tintement d'une pendule la tira de sa torpeur. Elle sonna sa femme de +chambre. + +--Déshabillez-moi, dit-elle d'une voix éteinte; je suis malade, je +vais me coucher. Avertissez monsieur que je ne dînerai pas et que je +le prie de ne pas me déranger. + +Une fois au lit, elle s'endormit d'un sommeil lourd. + +Vers le milieu de la nuit, elle s'éveilla, en proie à une fièvre +intense. Ses artères battaient désordonnément sous ses tempes; une +céphalalgie atroce poignait son front. + +Facial, prévenu de grand matin de l'état où se trouvait sa femme, fit +immédiatement chercher un médecin. Mais il n'osa pas se montrer dans +la chambre de la malade, craignant que sa présence n'aggravât la +situation. Il se borna à interroger le médecin. + +Celui-ci le rassura: + +--Ce n'est rien: une petite fièvre dont nous allons venir à bout en +deux jours. Madame doit être sous le coup de quelque émotion morale. +Cela n'aura pas de suite. + +--Que les femmes sont bizarres! observa Facial philosophiquement. + +Pauline eut le délire toute cette journée et la nuit suivante. Ce ne +furent pendant des heures que des tournoiements confus, où elle +glissait d'abîme en abîme, au milieu d'épouvantables vertiges. Puis, +elle se vit noyée dans une espèce d'enfer, où des monstres, dardant +d'horribles langues, venaient la lécher, faisant suinter de son corps, +sous leurs immondes caresses, des gouttes de sang, dont leurs bouches +se repaissaient avec avidité. Un de ces monstres, le plus gros, le +plus velu, le plus dégoûtant, avait tout à fait les yeux et les +oreilles de Facial. Chaque fois qu'il s'approchait, la terreur de +Pauline ne connaissait plus de bornes. Elle criait d'angoisse, lorsque +sa large gueule s'avançait pour la saisir, et l'haleine fétide qui +s'en dégageait la faisait s'évanouir. Brusquement tout changea! les +monstres s'enfuirent en poussant des grognements divers. Une épaisse +fumée montait, envahissait l'espace. Et rien: ni eau, ni air. Le +gosier aride, les poumons desséchés, Pauline étouffait. Quand cette +fumée s'arrêterait-elle? Et la fumée montait, montait, toujours plus +dense. Au moment de mourir, une déchirure se produisit et un trou +apparut. C'était le salut. Mais il fallait se jeter dans ce trou: et +ce trou était si profond, si noir, qu'il semblait se perdre dans +l'infini. Entre ces deux morts, laquelle éviter? Affolée par +l'asphyxie, ne fût-ce que pour gagner quelques secondes de vie, +Pauline sauta dans le trou. Une chute fantastique commença. Tout le +long de ce puits qui l'avalait, sur les parois luisantes d'humidité, +aux saillies des rocs, des faces grimaçaient à son passage. Nul doute, +elle les connaissait ces faces. Elle ne pouvait pas, elle n'avait pas +le temps de mettre sur toutes un nom, mais toutes, rapides comme des +éclairs, se rappelaient à sa mémoire. C'étaient Sénéchal, la baronne +Citre, Mme d'Orgely, Julienne, Facial encore, Facial surtout, qui +revenaient, au milieu de beaucoup d'autres, avec une insistance +particulière, ricaner à tous les degrés de sa descente. Longtemps, +longtemps elle coula, accompagnée de ces volées de rires ironiques. Et +voilà qu'au bas, sans savoir comment elle y était arrivée, elle se +trouva devant une grande cage de fer, à l'intérieur de laquelle un +moribond était en train d'expirer. Une terreur étrange la secoua. +Autour d'elle plus aucun bruit, ni êtres vivants, ni choses, le vide: +et seul ce moribond, dont elle ne pouvait même voir la figure. +Soudain, elle fut saisie d'une conviction effrayante: _ce moribond +devait être Odon_. Elle voulut pénétrer dans la cage, sachant que sa +présence le sauverait; mais la cage n'avait pas de porte. Elle +s'élança contre les barreaux pour les ébranler; ses forces s'y +épuisèrent. Au secours! au secours! râla-t-elle: personne ne vint. +Rassemblant toute son énergie, elle se précipita une dernière fois sur +la cage, et elle retomba, la tête brisée en mille morceaux, tandis +que, de l'autre côté, le moribond, _qui devait être Odon_, exhalait +les hoquets de l'agonie. + +Un anéantissement succéda à cette série de cauchemars. C'était le +repos réparateur; la fièvre tombait. + +Au soir du second jour, Pauline reprenait conscience d'elle-même, au +milieu d'une délicieuse somnolence où se complaisait sa faiblesse. +Doucement, la vie revenait, tiède et parfumée. Un rayon de soleil +couchant jouait sur le lit. Au contact de mille petites perceptions +naissantes, encore vagues et estompées, son âme s'étonnait naïvement, +les goûtant avec volupté, et surprise de n'en avoir jamais auparavant +éprouvé pareillement le charme. Une tranquille joie glissa en elle. + +--Madame se sent mieux? dit une voix. + +--Qui êtes-vous? demanda Pauline. + +--Je suis la garde. + +--Ai-je été longtemps malade? Quel jour sommes-nous? + +--Mercredi. Mais ne vous découvrez pas. Le médecin va venir; il vous +permettra peut-être de manger quelque chose. + +Le médecin la jugea hors d'affaire. + +--Vous pourrez vous lever demain, lui dit-il. + +Le souvenir des événements ne troubla pas ces suaves heures de +convalescence. Au contraire: n'avait-elle pas tout pour être heureuse? +Elle était aimée! elle aimait! Les difficultés qui gênent souvent +l'éclosion d'un aveu sincère et réciproque avaient été vaincues, et +sans grandes angoisses: il avait simplement suffi de la loyauté de +l'un et de l'autre. Pauline n'avait plus qu'à s'abandonner sans peur +et sans faux scrupules à la chère passion qui faisait palpiter son +coeur d'une nouvelle vie. Facial, le monde, l'absurdité des +conventions et des lois, qu'était-ce que cela auprès de l'inépuisable +et sublime émotion de son amour? + +«Oh! pensait-elle, comment ai-je vraiment pu m'irriter? Comment me +suis-je attristée de bagatelles pareilles? N'ai-je pas le ciel dans le +coeur? Je le veux maintenant, rien ne troublera ma félicité. Je ne +me laisserai point abattre par des misères indignes de m'occuper. Je +suis calme, merveilleusement calme, et heureuse, heureuse! Je +n'éprouve de haine contre personne; je me sens d'une douceur et d'une +bonté d'ange. Je voudrais que ma joie rayonnât et se répandît autour +de moi comme une pluie de clarté bienfaisante. + +Effectivement, le malaise moral qui avait si étrangement affecté +Pauline avait disparu, emporté par la fièvre. Ce qu'elle ne se disait +pas, car dans son enivrement elle ne songeait guère à analyser avec +exactitude ses sentiments, c'est que, décidée à présent sans plus +aucune espèce d'irrésolution à se donner à Odon de Rocrange, elle +goûtait le charme de la certitude, de la chose jugée, sans qu'il y ait +un désir ou une possibilité de revenir en arrière. Son esprit était +calme, parce qu'aucune bataille ne se livrait plus en lui, et que la +victoire restait acquise; son âme était heureuse, parce qu'elle était +libérée de tout joug et pouvait désormais s'élancer sans contrainte +dans les espaces joyeux de l'espérance. + +Lorsque Facial vint prendre de ses nouvelles, elle le reçut avec un +exquis sourire, lui tendit la main, le remercia de l'intérêt qu'il lui +témoignait. + +--Mon ami, alla-t-elle jusqu'à dire, je crois que j'ai été un peu +vive, l'autre jour, avec vous; j'ai le souvenir d'avoir prononcé des +paroles qui ont dû vous offenser: je vous en demande sincèrement +pardon. + +Et ce n'était là ni de l'ironie, ni de l'impudence. Pauline regrettait +avec la candeur de son âme généreuse d'avoir cédé à un emportement que +maintenant elle ne comprenait plus. Puisqu'il avait été inutile +d'éprouver de la colère contre Facial, il était juste de s'en excuser. + +Facial pardonna magnanimement. + +--Il nous arrive si rarement de nous quereller! s'écria-t-il par +manière de conclusion. D'ailleurs, le proverbe a raison: les bonnes +querelles font les bonnes réconciliations. + +Facial était enchanté. Il mit les violences de sa femme sur le compte +d'un état maladif aussi inexplicable que passager, et n'y pensa plus. + +«Décidément, se dit-il, j'ai bien joué mon rôle; je ne me suis pas +laissé démonter, j'ai été ferme: et je récolte maintenant les fruits +de ma prudente conduite.» + +Le lendemain, complètement remise, Pauline déjeunait avec son mari. +Selon son habitude, Facial, en mangeant, parcourait les journaux. Tout +à coup, il resta la fourchette en suspens. + +--Écoute ça, dit-il à sa femme. + +Et il lut: + +--«Triste fin. Hier après-midi, vers cinq heures, le train quittait la +station Porte-Maillot du chemin de fer de Ceinture, lorsqu'une jeune +femme fort bien mise et ne paraissant pas, extérieurement du moins, +être sous le coup d'un accès de folie ou de désespoir, froidement, et +avant que personne ait eu le temps de faire un geste pour prévenir son +acte, se précipita sous les roues. Aux cris de la foule et sur un +signal du chef de gare, le mécanicien stoppa presque immédiatement. +Mais il était trop tard: quand on la retira, la malheureuse n'était +plus qu'un cadavre. Nous ne croyons pas, par égard pour sa famille et +ses très nombreuses connaissances, devoir livrer à la publicité le +nom de la victime. Qu'il nous suffise de dire qu'elle appartient à la +meilleure société et qu'une histoire récente, dont on ne parle encore +qu'à mots couverts, n'expliquerait que trop ce suicide, qui plonge +dans la désolation toute sa parenté.» + +--C'est elle! s'écria Pauline, saisie de la même idée que son mari. + +Facial dépliait rapidement un autre journal. + +--Ici, le nom est en toutes lettres. Oui, c'est elle: c'est Mme de +Saint-Géry. + + + + +VIII + + +Il vint lui-même lui ouvrir. + +--Je vous attendais, dit-il. + +Le salon où il la fit entrer était tout paré de fleurs comme pour +fêter sa bienvenue. + +--Oh! Odon, je suis chez vous! dit-elle très émue. + +--Vous êtes chez moi et à moi, ma bien-aimée! + +--Ne vous êtes-vous pas demandé pourquoi je ne donnais pas signe de +vie? N'avez-vous pas douté de moi? + +--Voici quatre jours que je n'ai pas quitté mon appartement. D'un +moment à l'autre vous pouviez venir ou m'envoyer chercher: de cela +j'étais sûr. D'ailleurs, n'était-il pas convenu que vous réfléchiriez? +Vous avez réfléchi quatre jours: ce n'est pas trop. + +--J'ai réfléchi, Odon, c'est vrai, mais je n'ai pas hésité. Vous êtes +pour moi la lumière: puis-je penser un moment à vivre dans les +ténèbres? + +Elle lui dit qu'elle avait été malade, mais ne lui parla pas de +Facial: mêler le nom de cet homme à leur première journée d'amour lui +eût paru presque indécent. + +--Odon, je suis venue à vous aujourd'hui, et rien ne saurait égaler +mon bonheur et ma confiance. Si vous saviez combien j'ai besoin d'être +aimée! Mais vous le savez, car vous connaissez tout de moi, et je ne +sais par quel sortilège vous pénétrez jusqu'à mes pensées. +Entourez-moi, protégez-moi de votre amour, de manière à ce que je me +sente forte pour vivre. Avec vous je ne crains rien. Assurez-moi +seulement que je n'ai rien à craindre de vous! + +--Pauvre enfant, vous tremblez déjà à l'entrée de cette route +inconnue. + +--Si vous ne m'accompagniez pas jusqu'au bout, que deviendrais-je? + +--Pauline, je jure de vous aimer et de vous soutenir. Moi-même, ma +chérie, j'ai grand besoin de secours. Que serais-je sans vous? +Aimez-moi, Pauline; ne m'abandonnez pas! + +--C'est l'amour qui sera pour tous deux la suprême certitude. + +--Oui, vous avez raison: nous n'avons qu'à nous aimer sans autre +souci. Au seuil des plus grands bonheurs, n'avez-vous pas remarqué +comme l'âme frissonne et s'agite, tellement habituée par la vie à +craindre, qu'elle n'ose s'aventurer dans la félicité? C'est +l'impression que nous avons maintenant l'un et l'autre. Mais +n'appréhendons rien: l'avenir remplira merveilleusement les promesses +du présent. Lançons-nous à coeur perdu dans l'empyrée, et si des +nuages se forment, dépassons-les pour n'avoir jamais au-dessus de nous +que le ciel miroitant d'azur et de flammes. A cette condition, l'amour +sera vraiment ce qu'il doit être, l'illusion éternellement belle et +féconde. + +--J'aspire avec délice à cet enchantement. Déjà vous me le faites +éprouver. Auprès de vous, j'oublie le terre à terre de ma vie, je ne +sais plus qui je suis exactement, j'ignore mes actions passées, et en +dehors de vous, tout n'est que brouillard. Peu m'importe si je suis +folle: en réalité, il n'y a pas de sagesse plus grande que la folie +qui me précipite dans vos bras. + +--Mon adorée, dit Odon en pressant Pauline sur son coeur, rien n'est +plus digne de l'amour que d'oublier tout ce qui n'est pas lui. +Serait-ce aimer que de se préoccuper des circonstances extérieures +pour favoriser ou pour dérouter cet amour? Le véritable amour, le +nôtre, est une protestation contre l'amour artificiel qui s'édifie sur +les convenances et se mesure aux avantages. Le véritable amour +s'inquiète de lui-même: comment se manifestera-t-il avec les plus +douces paroles et les gestes les plus caressants? comment +trouvera-t-il les plus tendres persuasions? comment parviendra-t-il +aux sommets de la passion sans être jamais inférieur à la noblesse de +son origine? Le véritable amour vit d'enthousiasme et de sacrifice; il +brûle de se dévouer; il se défend de l'égoïsme, ou plutôt, comme il +met son bonheur à faire le bonheur de la personne aimée, l'égoïsme se +confond chez lui avec l'esprit de renoncement dans un sentiment +d'ordre supérieur. Que sont les obstacles vis-à-vis d'une pareille +action? Elle ne les connaît que lorsque ces obstacles sont la mort, la +violence armée ou l'esclavage de la misère. Les autres difficultés +créées par la société ou la nature ne font que la stimuler. Vaine +barrière que celle qui nous sépare, ma bien-aimée, et que nos souffles +ont tôt fait de renverser sous l'élan qui les pousse à se mêler en un +même embrasement! Oh! vos yeux où je me plonge avec délire, +pourrais-je les savoir quelque part au monde sans y courir, à travers +les dangers et au mépris des résistances, comme à la source vive dont +il faut s'abreuver pour ne pas périr? Vos traits chéris, les aurais-je +contemplés sans vouloir les revoir encore et les revoir toujours? Et +vos divines mains, prêtes à se poser pour soulager les blessures et +calmer le mal de vivre, en aurais-je une fois subi le magnétique +attouchement sans y prétendre éperdument comme au plus céleste baume? +Non, Pauline, car aimer, c'est partir pour l'infini, sans jeter un +regard de regret ou seulement de souvenir à la contrée que l'on +quitte. Qu'est-ce que cette contrée, côte inhospitalière garnie de +récifs et de brisants, pleine de hurlements de sauvages et de faux +dieux grimaçants? Bientôt nous naviguerons sur l'océan sans limites, +n'ayant autour de nous que l'horizon bleu, sous le ciel profond où +brillent les étoiles. + +Pauline écoutait la voix harmonieuse de son amant et s'en laissait +bercer avec ivresse. Son âme se fondait dans cette douce jouissance, +et indépendamment du sens des paroles, le son même des mots qu'il +prononçait la remuait délicieusement. Avait-elle jamais vécu une +minute comparable à celle-là? Ou plutôt, avait-elle vécu auparavant? +Ses plus aiguës émotions de jadis, si elle se les rappelait, ne lui +paraissaient plus qu'une histoire étrangère, arrivée à une autre. +C'est maintenant seulement qu'elle sentait, qu'elle voulait sentir; et +dans la multiplication miraculeuse de sa sensibilité, elle discernait +mille frissons inconnus qui la transportaient de bonheur. + +--Chère âme, disait Odon, les plus adroites tactiques du monde, ses +tyrannies les mieux combinées ne prévaudront point contre nous, si +nous aimons avec simplicité et confiance. Comme il est facile d'être +heureux, lorsqu'on suit naïvement l'impulsion du coeur, sans la +détourner ou l'affaiblir par d'anxieuses discussions ou des craintes +irraisonnées! Attachons-nous à cette conviction que nous sommes faits +l'un pour l'autre et que le lien qui nous unit prime toute autre +obligation terrestre. Vous êtes mienne, et pour vous arracher à moi, +il faudrait le brisement de ma personne ou de mon amour. + +Aux caresses passionnées qu'il prodiguait à Pauline et où gisait pour +elle tout le ciel correspondaient bien d'autres paroles plus brûlantes +encore. La jeune femme les buvait comme un breuvage ensorceleur, qui +coulait suavement en elle, coupé de longs baisers. Oh! comme elle +entrait avec des éblouissements dans cet admirable palais de l'amour, +si ruisselant de richesses et de lumières! La féerie sublime du +coeur la prenait tout entière et la plongeait dans le merveilleux. +Son esprit, incapable d'imaginer au-delà, restait presque effrayé de +la contemplation de pareilles splendeurs, que le rêve lui-même n'avait +jamais réalisées. + +Elle se trouvait dans ses bras, ses bras à lui, lui, le seul homme +qu'elle eût aimé, vraiment aimé, celui dont l'image avait rempli ses +veilles et ses nuits attisant en elle l'intense désir du bonheur, +celui qu'elle ne pouvait se lasser de se représenter comme le héros +mystérieux descendu de régions supérieures pour l'arracher à l'abîme! +Elle sentait les battements de sa poitrine sur la sienne! Ses yeux à +lui cherchaient ses yeux à elle comme pour pénétrer au plus profond +d'elle-même et la posséder plus complètement! Et elle ne mourait pas, +son être ne tombait pas en poussière, dissous, volatilisé par la +puissance surhumaine de son émotion! + +--Odon! Odon! soupirait-elle, soyez béni! + +Et ses paupières se remplissaient de larmes, qui se répandaient sur +ses joues en ondée de délivrance et de réparation. + +--Ma maîtresse! ma dévotion! mon épouse! s'écriait Odon, je t'aime +comme jamais je n'ai aimé? Tu avives en moi une passion toujours +grandissante. Je croyais connaître l'amour, et je n'en avais eu que +des simulacres. Toi seule es l'inspiratrice, la muse, le feu de mon +âme! + +--Oh! appelle-moi ton amant, encore, encore! Je veux l'être et ton +esclave jusqu'à la fin de mes jours. + +--Mon ange! tu seras mon ange, mon bon ange! + +--Et toi ma gloire et mon univers! + +Leurs paroles devenaient moins fréquentes. Le silence divin leur +semblait plus propice à l'exaltation de cette heure. Lorsque le +langage a épuisé ses ressources à traduire l'enthousiasme de l'amour, +et que de cet enthousiasme il reste encore infiniment qui ne peut +s'épancher par des mots, parce qu'il est ineffable, le silence +subvient à la parole impuissante, et acquiert tout à coup une +éloquence imprévue. Un regard, un sourire, un frémissement contiennent +alors trop de choses pour que l'on songe à parler. La voix romprait le +charme. Que dire d'ailleurs qui ne soit déjà mille fois suggéré par +l'intuition, ce sens extraordinaire et qui nulle part ne trouve plus à +s'employer qu'en amour, par lequel, à de certains moments, deux êtres +humains communiquent entre eux mystérieusement et perçoivent leurs +pensées? + +Odon et Pauline, tout imprégnés d'eux-mêmes, en étaient parvenus à ce +degré d'extase, où la vie confond les coeurs en une seule +palpitation, les âmes en un seul désir. + +Longtemps ils demeurèrent, noyés dans le délice de leur passion, +perdus dans le ciel, morts au monde. Une certitude de bonheur +s'éployait magnifiquement à leurs yeux éblouis, comme un voile de +clarté que la providence, enfin juste, étendait et laissait ondoyer +sur eux. Un encens de volupté les baignait, volupté idéale, qui +faisait tressaillir leur imagination avant de surprendre et de +fasciner leurs membres. Leur pensée ne trouvait plus même à se +formuler en eux; elle aussi devenait incapable de suivre l'ascension +de leur amour. A cet apogée ne subsistait que la conscience de leur +béatitude, inexprimée, inexprimable, flamboyante. Elle dévorait tout +autour d'elle, depuis les simples notions de la matière, jusqu'aux +hautes représentations de la personnalité. Consumés, purifiés, +sublimés par cette fervente flamme, ils n'étaient plus deux amants, un +homme et une femme, ayant un passé, une histoire, un nom, un +caractère, des goûts, des volontés; ils n'étaient plus des créatures +douées de corps, ou même des esprits doués d'intelligence; ils ne +voyaient plus, ne comprenaient plus, ne se souvenaient plus; ils +n'avaient plus ni crainte, ni doute, ni foi, ni espérance; ils +n'étaient plus quelque chose d'humain: ils étaient l'amour. + +Puis, le calme qui succède aux grandes excitations, calme dont la +douceur et le sourire dépassent en charme, pour de véritables amants, +le brillant météore de la passion déchaînée, descendit peu à peu sur +eux avec des précautions discrètes et de lents coups d'éventail. +L'apaisement qui leur rendait le libre arbitre les remplissait d'une +intime joie: fiers de s'être donnés l'un à l'autre, ils se regardaient +avec les yeux nouveaux, comme s'ils ne s'étaient jamais vus, ravis de +se découvrir jeunes et époux dans l'île enchantée qui allait être leur +domaine. Claire et sans tache, ainsi qu'une merveilleuse aurore, se +dressait l'évidence de leur hymen; et leurs regards étonnés la +contemplaient avec admiration. De peur de dissiper le phénomène, ils +restaient sans bouger, sans oser respirer. Ils se fussent presque crus +en plein rêve, si le tressaut de leurs artères ne leur eût rappelé +qu'ils étaient encore attachés à la chair. + +Lorsqu'ils se furent enfin ressaisis à l'existence et que, comme pour +se persuader de sa réalité, ils eurent éprouvé le besoin de se parler +de nouveau: + +--Joie! dit Odon, vous m'appartenez désormais corps et âme. + +--Et cela non pour la damnation, mais pour le salut, dit Pauline. + +--Oui, pour la délivrance. Ne sommes-nous pas des esprits libérés de +l'esclavage terrestre, et ne voguons-nous pas à travers l'éther, +emportés de paradis en paradis? O Pauline! douce âme, nous nous sommes +cherchés longtemps, nous avions soif l'un de l'autre, nous nous sommes +trouvés. Sans doute, amie, cette délivrance n'est pas absolue; nous ne +pouvons suspendre des ailes à nos épaules et nous envoler +matériellement hors de ce séjour de risques et de peines: mais en +comparaison de ce que nous étions auparavant, tristes et déçus chaque +jour, inquiets de nous-mêmes et ne sachant au juste ce que nous étions +venus faire ici-bas, quelle métamorphose! Et ne sommes-nous pas +miraculeusement dégagés des liens du malheur qui pesaient sur nous et +nous maintenaient la face contre terre? Ne nous sentons-nous pas élus +pour le royaume des cieux? + +--Je suis sauvée, dit Pauline, je vis, je puis dire ce que c'est que +la vie, la vie éternelle. O sainte communion! je comprends maintenant, +je vois, je crois! Le sens du monde ne m'est plus caché. Tous ces +grands mots d'espérance, de foi, de charité, qui étaient pour moi +lettre morte, j'en ai l'entendement. + +--Quelle religion plus belle que celle de l'amour? + +--Une religion! répéta Pauline mystiquement: c'est bien ce qu'il doit +être et ce qu'il est pour moi. + +--Mais là, plus que partout ailleurs, c'est la grâce qui opère. Il +faut aimer pour croire. + +--Je crois, Odon, je crois! + +--O Pauline, vous êtes la beauté. + +--Et toi, la vérité. + +Ils joignirent encore leurs lèvres dans une étreinte solennelle. + +--Tu ne regrettes rien? dit Odon. + +--Si, je regrette une chose, répondit sa maîtresse. + +--Quoi? + +--Je regrette de ne pas croire que l'amour soit un crime, pour pouvoir +le commettre et mieux manifester ainsi combien je t'aime. + +Elle le considérait avec un orgueil sans pareil, transfigurée par +l'ardeur éclatante de la passion heureuse. Où étaient alors ses +timidités, ses hésitations, ses chimères peureuses et découragées? +Victorieuse de l'abîme, elle dominait le monde de toute la hauteur et +de toute la magnificence de son Thabor. Elle apparaissait à de +Rocrange vêtue de gloire et d'immortalité, le front ceint d'une +auréole, les yeux flambant de lueurs d'au-delà, quasi divine. + +Il tomba à genoux devant elle, transporté par son rayonnement. + +--Non, dit-elle, adorons ensemble. + +Elle le releva, le conduisit à l'harmonium, qu'elle ouvrit; et ses +doigts errèrent sur les touches et en tirèrent de grands accords. + +D'une voix pieuse, elle chanta des cantiques d'actions de grâce. + +--Pauline! Pauline! s'écria Odon, presque effrayé de l'exaltation de +sa compagne, n'êtes-vous plus une femme? Êtes-vous quelque créature du +ciel qui, après m'avoir ébloui, allez retourner dans votre naturelle +patrie? + +--Je ne suis plus une femme, c'est vrai, répondit-elle: je suis la +femme, la femme telle qu'elle devrait être. Laissez-moi encore +quelques instants cette illusion, il sera trop vite temps de revenir à +mon vêtement terrestre. + +Fou d'amour, Odon la possédait de nouveau en un suprême baiser. + +--Oui, sois la femme! sois la femme pour moi! c'est-à-dire le secours, +la régénération et le divin paraclet! + +Et Pauline aurait volontiers répété la prière du vieillard Siméon: +«Maintenant, Seigneur, rappelle ton serviteur à toi, puisque mes yeux +ont vu ton salut!» + + + + +IX + + +Les douze coups de minuit sonnèrent à une église. + +Pauline, comme on sort d'un rêve, s'éveilla en sursaut. + +--Il me faut partir, dit-elle. + +--Quelle brutalité t'arrache d'entre mes bras? interrogea Odon. + +--La vie. + +--Oh! l'horrible et dur étau de fer! + +--La souffrance ne s'exile jamais, même des plus grandes joies: elle +épie de loin et se précipite dès qu'il y a place pour elle. + +--Tu dois regagner ta demeure? + +--C'est misérable, mais c'est ainsi. + +Ils revenaient peu à peu, ahuris et décontenancés, à l'exercice +pratique de l'existence. Ce rappel à l'ordre grinçait douloureusement +et ridiculement dans leur coeur, comme éclaterait au milieu d'une +symphonie le son discord et choquant d'une cloche fêlée. + +--Avez-vous songé à la manière dont vous expliqueriez votre absence à +votre mari? demanda Odon. + +Il prononça ce mot «votre mari» avec un étranglement de voix. L'idée +du «mari» venait subitement de faire explosion dans le tabernacle de +leur amour. + +--J'ai dû y songer, répondit Pauline tristement. Et en disant cela ses +joues s'empourpraient de honte, non certes parce qu'elle trompait +Facial, mais pour avoir à se préoccuper de lui au moment où un autre +remplissait son âme. + +--J'ai une vieille tante, expliqua Pauline, que je vais voir de temps +en temps. Mon mari étant invité aujourd'hui à je ne sais quel banquet, +je lui ai dit que je profiterais de son absence pour aller dîner et +passer la soirée chez ma tante. Je suis partie vers cinq heures, j'ai +fait une courte visite et je suis venue. + +--M. Facial peut interroger votre tante, objecta Odon. + +--Mon mari va une fois par an chez ma tante; celle-ci, qui est +paralytique ne sort jamais. D'ailleurs, comme elle est quelque peu +faible d'esprit, si par hasard, il arrivait qu'on la questionnât, elle +ne se souviendrait exactement de rien, embrouillerait tout et l'on ne +pourrait tenir aucun compte de ce qu'elle dirait. + +--Et votre cocher? + +--En arrivant chez ma tante, j'ai renvoyé le cocher et je lui ai +donné l'ordre d'aller se mettre à la disposition de mon mari. Celui-ci +à qui j'avais proposé la voiture pour la soirée, m'a su grand gré de +cette attention. Je suis venue chez vous en fiacre. + +--Vous êtes très habile, dit Odon. + +Ni l'un, ni l'autre ne souriaient. En constatant l'habileté de sa +maîtresse, Rocrange éprouvait presque un sentiment de malaise. Cette +femme si pure, si noble, si chère lui paraissait diminuée, comme +ravalée à quelque niveau indigne d'elle. Et Pauline ne se dissimulait +pas sa déchéance. Que faire? Son habileté était cependant nécessaire: +l'inquiétude d'Odon à s'informer de sa sécurité en faisait foi. Que +serait-elle devenue sans cela? + +Une larme jaillit de sa paupière. + +Cette larme fit plus que bien des paroles. Instantanément, le coeur +d'Odon retombait fondu d'amour et d'adoration à ses pieds. + +--Ne pleure pas, murmura-t-il plein de pitié, ne pleure pas, je +t'aime. + +Ils se dirent adieu en jurant de se revoir ou de s'écrire chaque jour. + +Facial n'était pas rentré. + +«Dieu soit loué! pensa Pauline, je n'aurai pas à le voir, à subir une +conversation, à mentir.» + +Elle se coucha, mais ne dormit guère, interdite devant sa nouvelle +destinée. + +Pendant ce temps, Facial s'amusait comme il ne s'était jamais amusé. + +C'est Chandivier qui avait arrangé cette petite fête. Il avait enfin +réussi à «débaucher» Facial, comme il disait. Facial, qui avait plus +d'une fois refusé de s'associer aux «orgies» de son ami, sur +l'assurance qu'en définitive il ne s'y passait rien dont eût à rougir +un honnête homme, que chacun était libre de s'y comporter comme il lui +convenait, et sur l'argument décisif que s'il était digne de +sauvegarder sa _respectability_ dans la vie, il ne fallait pas non +plus s'enterrer, Facial, sans trop faire de façons, s'était laissé +tenter. + +--Une fois, n'est pas coutume, dit-il à Chandivier. + +--D'autant plus, répliqua celui-ci en faisant claquer sa langue, qu'il +y aura de jolies femmes. + +Ce fut très joyeux. Rébecca, en l'honneur de qui la petite fête avait +été organisée, se montra à la hauteur de la situation, et par son +espièglerie, son entrain, sa beauté du diable, électrisa les convives. +Lorsqu'elle était un peu lancée, elle oubliait vite sa récente +élévation au rang de comédienne, pour redevenir la cabotine de dernier +ordre qu'elle n'avait jamais cessé d'être. Dans sa bouche, les propos +salés faisaient bien et allumaient le sang; ses bras et ses jambes +semblaient créés spécialement pour se trémousser. Aussi, au dessert, +eut-elle un succès étourdissant, lorsque d'une voix canaille soulignée +par des gestes appropriés, elle débita une chansonnette scabreuse, +composée pour elle par Chandivier: _le Museau de Dodore_, dont chaque +couplet se terminait par ce refrain suggestif: + + Il fouille, il fouille, + L'museau d'Dodore, + Il fouille, il fouille, + Il fouille encore, + Troulaïtou, + Il fouill' partout! + +On bissa, on trissa cette burlesque insanité; on brailla en choeur +le refrain. Facial, qui avait un peu bu, moussait comme les autres. +Décidément, Rébecca était une femme capiteuse. Il commençait à +beaucoup moins blâmer Chandivier, à l'envier presque. L'heureux +gaillard! Les vins aidant, Facial se surprit en flagrant délit de +convoitise. Ces femmes légères autour de lui, cette atmosphère de +plaisir, cet échauffement des sens et de l'imagination ne manquèrent +pas de produire leur effet. Il eut besoin d'énergie pour résister à la +tentation et se priver de l'épilogue ordinaire de ces sortes de fêtes. + +Sur les trois heures du matin, lorsqu'il quitta le restaurant, seul, +après avoir pris part à toutes les folies auxquelles s'était livrée la +bande joyeuse, son sang n'était guère disposé à le laisser tranquille. +Et tandis qu'il fredonnait: + + Il fouille, il fouille, + L'museau d'Dodore... + +les bras, les décolletés, les poudres de riz, les odeurs d'essences, +les cascades de rires et de cris féminins, qu'il venait de quitter, le +poursuivaient avec insistance, fouettant sa sensualité. + +«Il est encore temps, se disait-il haletant, tu peux retourner... Ou +tu peux aller ailleurs.» + +Il revoyait les poses et les mines provocantes de Rébecca, les +allures et les plasticités des autres femmes; et, à défaut de Rébecca, +il se demandait avec laquelle de ces dernières il aurait bien couché. + +«Non, dit-il, chassons ces idées! Ce n'est pas maintenant que je vais +me mettre à renier mes principes. D'ailleurs, ces drôlesses ne sont +peut-être pas très sûres...» + +La vision de sa femme vint alors se mêler à celles qui dansaient déjà +une sarabande dans son esprit, sa femme en déshabillé, délurée et +lascive, prenant des poses comme les autres. + +«Pourvu qu'elle ne soit pas endormie, se dit-il... Bah! je la +réveillerai...» + +Arrivé chez lui, la tête tourbillonnante, Facial se déshabilla +précipitamment, et, en caleçon, en pantoufles, un flambeau à la main, +il voulut entrer dans la chambre à coucher de Pauline. + +La porte était fermée. + +Un instant interloqué, il ne s'arrêta cependant pas pour si peu. + +--Ouvrez! cria-t-il, ouvrez! + +Et comme Pauline n'entendait pas ou ne se pressait pas de répondre, il +se mit à faire du bruit avec ses doigts contre le vantail, tout en +continuant à crier: + +--Ouvrez, s'il vous plaît! ouvrez! + +Pauline, surprise au moment où un tardif sommeil était sur le point de +verser un peu de calme sur son esprit jusqu'ici si extraordinairement +agité, ne put se défendre d'un certain émoi. Que se passait-il? +Reconnaissant enfin la voix de son mari, sa première pensée fut qu'il +était arrivé quelque accident, que quelqu'un était malade. + +--C'est vous? demanda-t-elle effrayée. + +--C'est moi, ouvrez. + +--Qu'y a-t-il? + +--Ouvrez toujours. + +Devant cette insistance, elle se hâta de jeter sur ses épaules un +peignoir, et, toute tremblante, alla ouvrir. Mais lorsqu'elle se +trouva face à face avec la figure de Facial, qu'elle aperçut ses yeux, +d'habitude ternes, luisants de lubricité, ses lèvres entrebâillées, +qu'elle sentit le flot pressé et aviné de son haleine, elle comprit ce +qu'il était venu faire. + +Trop tard. Facial était dans la chambre, avait fermé la porte, posé +son flambeau, et s'avançait sur sa femme avec un sourire bestial. + +--Vous êtes jolie, savez-vous, en chemise! proclama-t-il d'une voix +trouble. + +Pauline avait reculé instinctivement. Une horreur subite la glaçait. +Cet homme qui venait sur elle lui faisait l'effet du monstre de son +cauchemar. Est-ce que l'épouvante de l'affreux moment ne lui serait +pas épargnée? + +«Après lui! après lui!... Non, c'est impossible!... pensait-elle +vaguement, sans se rendre exactement compte de la vraie cause de son +effroi. J'ai peur!... j'ai peur!...» + +Elle allait crier, comme si elle se fût trouvée en présence d'un +voleur ou d'un assassin. + +Elle eut besoin d'un extrême effort pour ne pas céder à son +effarement, recouvrer un peu de présence d'esprit et tenter de se +débarrasser de Facial autrement qu'en mettant en l'air toute la +maison. Il suffirait peut-être de jouer une petite comédie. Elle se +laissa tomber d'un air las dans un fauteuil, et se frottant les yeux, +se plaignit dolemment: + +--Oh! vous m'avez éveillée; laissez-moi dormir, je vous en prie: je +suis si fatiguée! + +--Dans cinq minutes il n'y paraîtra plus; c'est toujours comme cela au +premier moment, dit Facial. + +--Je vous en prie, laissez-moi, continua Pauline d'une voix encore +plus défaite. + +--Lavez-vous un peu la tête. Et puis vous pourrez dormir, je ne vous +empêcherai pas de dormir: nous dormirons ensemble. Venez vous mettre +au lit. + +--Je désire être seule; je suis malade. + +--C'est-à-dire que vous allez prendre froid, et moi aussi, si nous +restons comme cela. Couchons-nous. + +--Écoutez, mon ami, supplia-t-elle doucement, j'ai une migraine +horrible. + +--Elle passera, croyez-moi. Savez-vous ce dont vous avez besoin? Je +vais vous le dire... + +Il se pencha sur elle avec un clignement d'oeil polisson. + +--Non, non, laissez-moi! fit-elle en élevant la voix et en s'écartant +de lui nerveusement. + +Mais elle avait compté sans la brutalité des appétits de son mari. + +Affamé par l'aspect de ce corps à moitié nu, dont il n'avait jamais eu +une si tenace envie, Facial se lança sur sa femme, la saisit d'un +embrassement et plongea dans ses seins sa bouche goulue. + +Pauline se raidit convulsivement. Avec une énergie désespérée, elle +réussit à secouer celui qui ne lui paraissait plus qu'un atroce +vampire, et, s'enfuyant à travers la chambre, alla se réfugier +derrière une table. + +Et par dessus ce rempart, en phrases saccadées, cet étrange dialogue +s'engagea entre les époux: + +--Sortez! dit Pauline. + +--Moi sortir d'ici? fit Facial, bouillonnant à la fois de luxure et de +colère. + +--Sortez! répéta Pauline. + +--Mais je suis chez moi, vous êtes ma femme, ce lit est à moi et je +veux coucher avec vous. + +--Vous n'avez pas le droit de me brutaliser. + +--Je n'ai pas le droit de vous tuer, ni celui de vous battre, mais +j'ai le droit de profiter de votre corps toutes les fois que je le +désire. Coucher avec sa femme, cela ne s'appelle pas la brutaliser: et +j'ai le droit de coucher avec vous, entendez-vous, je l'ai. + +--Malgré moi? + +--Malgré vous. + +--Et si je m'y refuse? + +--J'ai le droit de vous y forcer. + +--Par la violence? + +--Par la violence. + +--Ce n'est pas vrai. + +--Consultez les lois, consultez votre confesseur, si vous en avez un, +consultez qui vous voudrez, vous verrez que la femme doit obéissance à +son mari, jusques et y compris la possession. Cela est si vrai, que +si, par quelque maladie ou par quelque incapacité physique, elle se +trouve empêchée de rendre à son époux ce que l'on nomme à juste titre +le devoir conjugal, son époux est en droit de la répudier. + +--Taisez-vous, vous êtes infâme. + +--Jugez si vos caprices peuvent entrer en ligne de compte! + +--Et ma liberté, qu'en faites-vous? + +--Elle n'existe pas. + +--Eh bien, s'écria Pauline, si vos lois me privent de ma liberté, même +dans l'enceinte déjà stricte du mariage, je ne les reconnais pas, je +les repousse de toute l'indignation, de tout le mépris de ma +conscience. Il ne leur suffit pas de m'empêcher de me donner à qui je +veux, elles veulent encore m'obliger à me donner à qui je ne veux pas +et quand je ne veux pas? C'est une honte, c'est un crime. + +--Pauline, prenez garde à vous: vous vous mettez en révolte contre mon +autorité, contre la morale, contre tout ce qui est sacré et légitime. + +--Sacrés, légitimes, vos gestes de satyre et vos besoins obscènes! Ce +serait risible, si ce n'était pas dégoûtant. Allez-vous en, allez-vous +en, vous dis-je! + +--Pauline, prenez garde! + +--Vous me répugnez. + +--Une femme parler ainsi à son mari! Je vais vous apprendre... + +Il voulut l'attraper; mais elle lui échappa en tournant autour de la +table. Furieux, il se mit à courir après elle, vociférant: + +--Je vous veux! je vous aurai! + +Elle fuyait, meurtrissant ses pieds nus aux angles des meubles. + +--Misérable! répétait-elle les dents serrées, au milieu des «je vous +veux!» rauques de Facial. + +La poursuite se prolongea quelques minutes. La malheureuse femme +sentait les forces lui manquer. Acculée à un coin de chambre, elle se +vit perdue. + +--Ne me touchez pas! gémit-elle. + +Facial se précipita. Il l'enleva comme une proie. Une courte lutte +s'engagea. Plus fort, il eut vite brisé toute résistance. Il entraîna +sa femme sur le lit, tandis que ses mains frénétiques soulevaient le +linge, empoignaient et palpaient la chair. + +--C'est un viol! râla Pauline. + +L'homme, en rut, s'était jeté sur elle. + +Au moment où l'oeuvre ignoble allait s'accomplir, et où Pauline, +vraisemblablement, allait perdre connaissance, ses doigts, dans un +dernier spasme de son bras qui battait l'air, rencontrèrent sur la +table de nuit un petit poignard japonais dont elle se servait comme +coupe-papier. + +Elle le saisit, et, se sentant armée, retrouva tout à coup assez de +vigueur pour, en un héroïque effort, s'arracher à l'étreinte affreuse. + +Elle se dressa. + +--Je frappe! cria-t-elle. + +Facial avait roulé hors du lit. + +Quand il se releva, il aperçut la lame levée. + +Subitement dégrisé, autant par le danger qu'il courait que parce que +sa virilité venait de s'éteindre dans le vide, il marmotta d'un air +stupide quelques paroles inintelligibles. + +--Arrière! ordonna Pauline menaçante. + +Facial se sauva, le dos rond. + + + + +X + + +«Où vais-je en être réduite, pensait Pauline, s'il me faut dorénavant +soutenir des luttes pareilles pour rester maîtresse de moi-même?» + +La scène de la nuit se représentait à son imagination, rendue plus +épouvantable encore par les conséquences qu'un peu de réflexion lui +faisait entrevoir. Jamais elle n'avait renvoyé Facial d'une façon +aussi ignominieuse. Il est vrai que celui-ci ne s'était jamais +comporté envers elle aussi grossièrement. Mais, quels que fussent ses +torts à lui, n'allait-il pas trouver étrange l'excessive horreur +qu'elle avait manifestée à son égard? Et lorsque, dans quelques jours, +son besoin d'elle l'amènerait de nouveau dans sa chambre et qu'il s'en +verrait de nouveau refuser l'entrée, que penserait-il, que +soupçonnerait-il? + +Car Pauline était bien décidée à ne plus avoir de relations avec lui. +Elle ne pouvait pas. Jadis, du temps de _l'autre_, elle n'avait point +complètement rompu avec Facial, et cela autant parce que la +cohabitation avec son mari ne lui inspirait pas encore un si profond +dégoût et que le souci de sa sécurité la dominait alors exclusivement, +que parce que Hartwald, même au moment où elle était le plus amoureuse +de lui, était loin d'exercer sur elle l'empire prestigieux d'Odon de +Rocrange. Comparer Odon à Hartwald! L'adoration qu'elle éprouvait pour +Odon lui commandait d'autres sacrifices. Subir Facial alors qu'elle +portait l'image d'Odon dans le coeur! Non, non. C'est comme si on eût +demandé à une chrétienne de la belle époque de s'incliner, ne fût-ce +que pour la forme, devant les faux dieux. + +Il lui faudrait donc trouver un prétexte, en venir à soudoyer un +médecin qui constaterait une maladie fictive et déclarerait que son +mari ne pouvait, sans l'exposer aux plus graves dangers continuer à +entretenir des rapports avec elle! Quelle nauséabonde extrémité! Et +impossible de sortir autrement de cette situation. A moins... + +Un instant l'idée de fuir, de tout quitter traversa son esprit. + +C'était le scandale, la ruine, la mort... + +Elle frémit. + +Louvoyer au jour le jour, et puis, lorsque Facial, perdant patience, +ferait valoir par trop impérieusement ses droits, le médecin, +l'atrocité du médecin: il n'y avait que cela. Mais saurait elle +soutenir ce rôle hideux? Ne se trahirait-elle pas, quand Facial +proposerait un traitement, voudrait la conduire aux bains, consulter +peut-être des spécialistes? Cette comédie était-elle longtemps +jouable? Trouverait-elle même un médecin qui consentirait à se faire +son complice? + +Et qui lui affirmait que Facial n'éclaterait pas tout à l'heure? Il +était midi. Ils allaient se rencontrer pour le déjeuner. Quelle +explication aurait lieu entre eux? + +«Aie confiance! pensa-t-elle, s'efforçant de rester sereine et +rejetant loin d'elle, comme un mauvais rêve, ses pressentiments et ses +inquiétudes. Aie confiance, suis sans alarmes la voie, quelle qu'elle +soit, qui t'est tracée: tu as choisi la meilleure part, qui ne te sera +point ôtée. Comment te serait-il pénible de souffrir quelque peu pour +l'amour de celui que tu aimes? Et tout dût-il te manquer, ne te +resterait-il pas celui-là qui t'est plus cher que ce que le monde peut +t'offrir, celui-là qui est ta joie, ton réconfort, ta lumière?» + +Les événements de la nuit n'avaient pas laissé, en effet, de produire +sur Facial une fâcheuse impression. Il les ruminait avec stupeur, +cherchant ce que sa femme pouvait avoir contre lui et ce qui la +rendait, depuis quelque temps, si déplorablement nerveuse. Il se +rappela à ce propos deux ou trois discussions un peu vives qu'il avait +eues récemment avec Pauline, y adjoignit la scène violente au sujet de +l'affaire Saint-Géry et la maladie qui en avait été la conséquence, et +se demanda s'il ne fallait voir dans ces faits que le symptôme d'un +état morbide, dont une saison au bord de la mer ou un voyage dans les +montagnes auraient raison, ou si, par malheur, ils ne résulteraient +pas de dangereuses perturbations morales, à la seule pensée desquelles +frémissait sa conscience d'honnête homme. + +Il se promit d'observer attentivement Pauline. + +La situation n'était peut-être pas si grave. Quoique ses souvenirs de +la nuit fussent lucides, Facial ne se dissimulait pas qu'il était +assez ivre, lorsqu'il s'était présenté chez sa femme. + +«Peut-être, se dit-il, que mon ivresse était plus apparente que je ne +me le figure, et que Pauline, effrayée et révoltée à la fois, a cru +bien faire de me tenir rigueur. C'est elle qui m'aurait donné une +leçon. Il est vrai qu'il m'arrive si rarement de m'enivrer, qu'elle +aurait pu se montrer indulgente.» + +Perplexe, et un peu honteux, Facial jugea que le meilleur parti à +prendre, pour le moment, était de garder le silence. Il ne fit aucune +allusion à ce qui s'était passé. Pauline, de son côté, qui ne +cherchait qu'à éviter un orage, n'en fit pas davantage. Ils feignirent +d'avoir oublié jusqu'à l'existence de quelque chose d'anormal entre +eux. + +Facial lui demanda seulement en lui jetant un regard singulier: + +--Comment vous sentez-vous aujourd'hui? + +Et Pauline répondit froidement: + +--Je vous remercie, je me sens bien. + +Une heure après, elle était chez Odon. + +--Oh! comme il est difficile de maintenir son amour dans les régions +pures et hors des atteintes salissantes d'en bas! + +--Pauvre amie, vous souffrirez encore. Les hommes ne consentiront +jamais à laisser les beaux sentiments s'épanouir naturellement au +soleil. Ils obscurciraient plutôt le ciel des nuages de leur envie. +Médiocrité, sottise, perfidie, voilà ce qui nous entoure et nous +menace. Mais, chère enfant, le véritable amour est plus fort que tout +cela: ou plutôt, il n'a rien de commun avec l'ordinaire de la vie, +étant d'une vie extraordinaire et planant au-delà du monde. Les +souffles du marécage infime ne sauraient le ternir. Appliquons-nous +donc à rester au-dessus de ces exhalaisons impuissantes. Méritons par +la vertu de notre communion l'immunité qui protège les belles âmes. + +--Je le désire, répondit Pauline, mais vous vous faites des illusions +sur moi, si vous me croyez assez détachée des choses d'ici-bas pour ne +prêter aucune attention à leurs mesquines entreprises. Je suis encore +trop une femme de chair et d'os pour ne pas craindre, ne fût-ce que +pour mon corps, les éclaboussures de la route. Je suis sensible aux +moindres contrariétés; mon amour-propre et ma raison s'offensent sans +cesse. Les luttes ridicules qu'il faut soutenir pour échapper à la +mainmise de l'existence m'irritent et m'accablent. Je voudrais être +heureuse et libre dans le monde et non pas seulement hors du monde. + +--A qui le dites-vous! reprit Odon. Le stoïcisme est une grande +doctrine, mais il faut des caractères autrement trempés que les nôtres +pour le pratiquer: d'ailleurs je doute que des stoïciens puissent être +amants. Je me flatte si peu d'être invulnérable aux piqûres d'épingle +ou aux coups de boutoir de la réalité, que j'évite autant que +possible de lui donner prise sur ma véritable personne; je ne lui +présente qu'un mannequin sur lequel elle peut sans beaucoup de dommage +s'acharner. Ce que je veux dire, c'est que quand on a un amour comme +le nôtre dans le coeur, on est assuré du refuge idéal où nul ne +s'aviserait de nous poursuivre, dont rien ne saurait nous arracher. +L'amour est un port admirable, qui empêche de sombrer même dans les +pires tempêtes. + +--Oui, mais l'amour nous dote d'une sensibilité nouvelle et nous +expose par ce fait à des attaques que n'ont point à redouter ceux qui +n'aiment pas. Croyez-vous, pour ne prendre qu'un exemple, que +l'asservissement au mariage ne me soit pas autrement pénible +aujourd'hui que j'aime qu'hier où je n'aimais pas? Une multitude de +choses qui me laissaient indifférente alors me supplicient maintenant. +Je ne puis pas vous voir comme je le désire, me donner à vous +entièrement, ne penser qu'à vous, n'avoir d'autre souci que celui de +vous plaire. Il me faut toujours songer à ce mari que je dois ménager, +à ces intérêts terrestres qui veulent être sauvegardés, à mon coeur +qui est sans cesse sur le point de se trahir. Ah! la liberté, la +liberté d'aimer, j'en ai besoin et je ne l'ai pas. + +Odon lui prit les mains, et s'efforçant de la calmer: + +--Aimez seulement, Pauline, et pour le reste armez-vous de la patience +nécessaire à toute créature qui vit sur cette terre. + +--Il en faut beaucoup. + +--Sans doute. Personne a-t-il jamais prétendu à la félicité parfaite? + +--Non, mais vous avouerez qu'alors qu'il serait facile d'être heureux, +les hommes, frappés de je ne sais quelle folie, font tout pour dire au +bonheur: Tu n'entreras pas! + +--Nous, ma bien-aimée, nous le laisserons tranquillement entrer, et +quoique ce soit par la porte secrète, il n'en sera pas moins bien reçu +et n'en sera pas moins le bonheur. + +Plus d'une fois, Odon dut ainsi la rasséréner. Elle arrivait chez lui, +au sortir des artifices et des contraintes du dehors, comme dans une +sorte de confessionnal où s'épanchait sa vraie nature et d'où elle +repartait soulagée et réconfortée. + +Leurs après-midi d'amour étaient de délicieuses oasis dans le désert +de l'existence, et tous deux s'abreuvaient aux sources vives, s'y +désaltéraient à longs traits. A l'ombre odorante des palmes, ils +oubliaient les vents arides et le sable desséchant. Des oiseaux bleus +par essaims évoluaient gracieusement sous les arceaux de verdure +fraîche. Des chants ailés voltigeaient. Un encens flottait dans l'air. +Voluptueusement bercés par l'ondulant murmure des feuilles et les voix +célestes qui frémissaient sur chaque vibration de l'éther, ils +laissaient voguer indéfiniment leurs âmes au gré des mille paysages de +ces jardins de rêve. + +--Oh! disait Pauline, la tête appuyée sur l'épaule de son amant, les +yeux perdus dans l'extase, s'il ne s'agissait que d'aimer, selon son +coeur, selon sa bouche, selon sa croyance, la vie ne serait plus la +vallée de larmes, mais l'Éden merveilleux d'avant le péché. + +--Qui empêche de le reconquérir, cet Éden perdu par notre faute? + +--Le serpent de l'hypocrisie. + +Leurs caractères différaient juste assez pour se rendre sensibles +leurs deux personnalités et pour se charmer l'un l'autre par leurs +dissemblances. Odon était calme, prédisposé à l'optimisme, sachant +supporter sans trop s'en irriter le mal nécessaire qu'il constatait +autour de lui; en amour, il était intense, tendre, profond, comme ému +de divine pitié, recherchant l'intimité, ne demandant qu'à construire +de hautes murailles autour de son bonheur. Pauline, bien que sachant +extérieurement rester calme, contenait en elle une agitation toujours +prête à déborder; son impressionnabilité la rendait perméable à toutes +les afflictions aussi bien qu'à toutes les illusions; elle ressentait +avec une égale acuité les joies et les douleurs, et, sans cesse +harcelée par ses espérances comme par ses craintes, elle souffrait et +jouissait d'avance aussi vivement que lorsque les événements se +réalisaient. Trop orgueilleuse, trop noble, trop honnête, elle ne +consentait pas sans malaise à dérober aux yeux ce qui était sa vraie +vie, à farder son visage et à déguiser ses pensées. Elle eût +volontiers édifié son amour comme un château sur une colline, pour que +jusqu'aux passants indifférents pussent l'admirer et l'envier, et +qu'elle pût en être fière, toutes armoiries étalées; elle avait une +tendance à braver l'opinion. Chacun d'eux voyait dans le vulgaire +l'ennemi: mais Odon avec une philosophie dédaigneuse et un désir de +s'écarter, Pauline avec un besoin de combattre et de protester. + +Mais l'amour, qui, malgré tout, les remplissait de joie et de +victoire, l'amour triomphant chassait vite les ombres mauvaises qui +tentaient de se glisser sur leur félicité. Lorsqu'ils se retrouvaient, +toujours plus indiciblement fortunés de se connaître, leurs coeurs +s'élançaient l'un vers l'autre avec délire, effrayés et enchantés de +la puissance de leur transport. Chaque fois, c'étaient des ondées +nouvelles de délice; leurs moindres paroles prenaient des reflets +multiples de grâce, de beauté, d'adoration; ils se plaisaient +parfaitement, se sentaient faits l'un pour l'autre, prédestinés +presque, tant il leur semblait qu'ils s'étaient longtemps cherchés +dans les ténèbres de la vie, qu'ils s'étaient aimés autrefois. A tout +instant, ils tressaillaient d'aise, découvrant en eux des recoins +charmants qui leur faisaient l'effet de vieux souvenirs s'éclairant +soudain dans l'arrière-plan sombre de leur mémoire. + +--Que serions-nous devenus, si nous ne nous étions pas rencontrés? +demandait Pauline. + +--Nous aurions été privés de la lumière éclatante de la vérité; nous +n'en aurions eu qu'une intuition, sans être admis à la contempler face +à face. + +--Cela me semble impossible: ne pas vous connaître, ne pas vous +posséder, n'avoir aucune idée de vous! C'est comme si on me disait: +Que seriez-vous, si vous n'étiez pas née? Je ne saurais que répondre, +ne pouvant me figurer l'état où l'on est quand on n'existe pas, me +heurtant là à un non-sens, à une véritable antinomie de la raison. Eh +bien, Odon, j'ai le même sentiment relativement à notre amour: je +n'imagine pas, maintenant que je vous aime, comment il se pourrait +que cet amour n'existât pas. Que serions-nous devenus, si nous ne nous +étions pas rencontrés? En vous posant cette question, cette énigme +plutôt, je la jugeais insoluble. Ce que nous serions devenus, ce que +moi du moins je serais devenue, je ne parviens pas à le comprendre: et +votre réponse ne me satisfait pas. Nous aurions été privés de la +lumière, dites-vous: mais comment peut-on être privé de la lumière? + +Odon aimait qu'elle s'exaltât ainsi. Exalté lui-même, tout ce qui +s'élevait au-delà de la banalité des sentiments ordinaires, quelque +louables et quelque excellents qu'ils fussent, lui plaisait comme une +chose précieuse. Odon était idéaliste. En ce sens qu'il ne croyait pas +qu'il fallût prendre la vie pour ce qu'elle semble être, mais pour un +prétexte continuel à se créer un monde d'idées et d'émotions en +rapport avec l'éternel désir, monde généreux et sublime auquel il +attribuait tout autant de réalité et beaucoup plus de beauté qu'à +l'autre. Y a-t-il d'ailleurs autre chose que des phénomènes? Et un +phénomène psychique a-t-il moins de consistance qu'un phénomène +physique? Bien plus, chacun, même le plus obscur barbare, ne +considère-t-il pas la vie à travers son esprit? Et n'est-il pas +désirable, en conséquence, étant donné que tout n'est que vision, de +rendre cette vision aussi superbe, aussi noble, aussi enchanteresse +que possible? C'est ce que se disait Odon; et comme son tempérament +l'incitait déjà, sans le secours d'aucun raisonnement, à réaliser +autour de lui cette atmosphère merveilleuse, son idéalisme, à la fois +naturel et acquis, constituait bien pour lui la seule vie normale. + +Il avait trouvé dans Pauline l'âme ardente et lyrique qui convenait à +la sienne. + +Aussi se remettait-il plus que jamais à espérer et à croire. Les +quelques hésitations qui l'avaient un instant troublé au seuil de cet +amour avaient vite fait place à une confiance illimitée et à une +exquise sensation de s'être jeté à corps perdu dans le ciel. +L'abondance de son bonheur confirmait magnifiquement sa foi. + +Depuis cinq mois que durait sa liaison avec Pauline, il avait vécu +assez retiré. Chez sa soeur, la vicomtesse de Béhutin, où il était +obligé de se montrer de temps en temps, on disait: + +--Qu'a donc M. de Rocrange? Ce n'est plus le mondain de jadis. + +Et on se donnait cette raison: + +--Ses voyages l'ont rendu philosophe. + +Ailleurs, où il ne se montrait pas, on disait: + +--C'est le diable qui s'est fait ermite. + +Réderic, qu'Odon voyait encore, et avec lequel il lui arrivait parfois +de faire, le matin, une promenade à cheval, était seul à connaître la +vérité. Mais il ne reçut, ni ne provoqua de confidence. Du jour où +Pauline eut été sa maîtresse, Odon n'entretint plus d'elle son ami. +Celui-ci se borna à comprendre. Une fois cependant, se trouvant chez +Odon, il surprit sur un meuble un mouchoir oublié. Odon saisit son +regard et pâlit légèrement. + +--De la discrétion, n'est-ce pas? + +--Je te le jure. + +Ce furent les seuls mots qui furent prononcés. + +Pauline était plus tenue. Il ne lui était guère possible de rien +changer à son genre de vie. Elle n'avait pas comme Odon le prétexte +d'une longue absence pour rompre ses liens mondains. Et les dénouer +peu à peu, quelque imperceptiblement que cela fût fait, n'eût pas +manqué d'être remarqué. Elle n'eût jamais cru que le service du monde +pût revêtir une si étroite livrée. C'est à peine souvent si elle +pouvait distraire quelques minutes pour les consacrer à Odon. Elle +courait chez lui, l'entrevoyait, repartait. + +Il était rare qu'elle pût venir le soir. Les motifs pour sortir seule +étaient trop malaisés à imaginer. Odon se serait, sans doute, +facilement arrangé à se trouver où elle allait, au concert, au bal, au +théâtre, chez celui-ci ou celui-là; mais d'un commun accord les deux +amants préférèrent ne pas se rencontrer dans le monde. Quelle +contrainte c'eût été de se regarder, de se parler comme des étrangers +sous les yeux d'argus de la malveillance! Les deux ou trois fois que +cela arriva, soit chez la vicomtesse, soit aux réceptions de Pauline, +où Odon ne put se dispenser, par prudence, de paraître de loin en +loin, ils éprouvèrent trop de gêne pour que l'attrait de se voir +compensât leur appréhension. Et pourtant tous deux avaient fait leurs +preuves! Mais l'amour, leur amour, les rendait naïfs et craintifs +comme des enfants. + +Ces contrariétés, dès le commencement, peinèrent Pauline. Bientôt +elles firent plus que la peiner, elles lui devinrent odieuses. Elle se +mit à détester le monde qui l'obligeait à une perpétuelle mascarade et +la privait cruellement de tant d'heures, de tant de journées d'amour. +Elle avait soif, et la coupe était tenue loin de ses lèvres par une +main inexorable, qui rarement se départait de sa rigueur assez pour +lui permettre d'en aspirer hâtivement et furtivement quelques gouttes. + +Et voilà que son ancienne horreur de l'adultère lui revenait, malgré +la dissimilitude des circonstances et le bonheur parfait qu'elle +goûtait lorsqu'elle oubliait dans les bras d'Odon. + +«Tromper! n'y a-t-il donc que cela? pensait-elle dans ses accès de +révolte. Certes, le monde mérite d'être trompé: que dis-je, il +l'exige! Mais est-il digne de moi de m'abaisser à jouer ce rôle? +Dois-je sacrifier mes pudeurs, mes instincts, mes joies sur cet autel +boueux de l'opinion? Cacherais-je ce qui fait mon honneur? +Rougirais-je de ce dont je suis fière? Mon amour si noble, si beau, +mon amour qui est l'édification de mon âme, mon amour qui constitue ce +que j'ai de plus méritoire à présenter à Dieu en balance à mes péchés, +mon amour me ferait-il honte comme le vice qu'on cultive secrètement +et qu'on met ses soins à dissimuler? Je ne veux pas qu'il en soit +ainsi! Je suis malheureuse de devoir me taire. Ne me sentant point +coupable, c'est pour moi un affreux malaise d'avoir à me conduire +comme si je l'étais.» + +Mais c'était surtout sa fausse situation à l'égard de son mari qui lui +créait un véritable tourment. + +Facial était devenu inquiet; il épiait. Sans avoir encore fait +entendre à Pauline qu'il soupçonnait quelque chose, son attitude +s'était visiblement modifiée. Il ne se lançait plus dans ses tirades +familières, s'observait dans ses paroles, semblait presque se +composer une physionomie. On sentait l'homme précis qui se dit: Il +doit y avoir anguille sous roche, mais comme je ne la vois pas, +attendons sans faire de bruit, afin de la surprendre au moment où elle +sortira. + +Toute sa conduite vis-à-vis de sa femme en était singularisée. Il +s'appliquait à ne pas l'effaroucher par de trop directes questions, et +en même temps, ses yeux obstinément fixés sur elle pendant des minutes +entières, comme pour déchiffrer son visage, avertissaient clairement +Pauline qu'elle eût à jouer fin. Il affectait une parfaite +tranquillité d'esprit, et ne réussissait pas à donner le change. +Tantôt correct, ou voulant le paraître, d'une politesse exagérée et +qui cadrait mal avec son naturel, tantôt, agacé par ses incertitudes, +s'essayant à être incisif et à décocher des phrases à double sens, +longuement préparées. + +Mais cela semblait peu réussir. Il suffisait d'un habile coup de +gouvernail de Pauline pour lui faire complètement perdre le nord; et +il fût resté à la merci de sa femme, pour peu que celle-ci eût daigné +s'y employer. Elle le savait. Et si, malgré ces signes, précurseurs +d'un orage qu'il lui était pourtant facile de conjurer, elle restait +passive et fatiguée, se bornant, lorsque le danger devenait imminent, +à le déjouer par une hâtive manoeuvre, c'est qu'elle sentait trop +qu'elle n'était plus la même femme qu'autrefois, qu'elle ne pouvait +plus vivre de duplicité et d'intrigue, qu'elle avait soif d'honnêteté +et que le véritable honneur consistait maintenant à s'estimer soi-même +et non pas à être estimée des autres. + +Ah! si son mari avait été un philosophe! Ils se seraient peut-être +entendus. Elle lui eût dit franchement: Je ne vous aime plus, j'aime +Odon de Rocrange. Si vous m'aimez, je vous plains de tout mon coeur; +mais il faut être deux pour s'aimer. Si vous ne m'aimez pas, et c'est +plutôt le cas, car vous ne m'aimez guère que par devoir et par +habitude, quoi de plus naturel et de plus juste que de laisser à mon +coeur la liberté de s'épanouir à l'aise et sans scrupules? Vous +tenez au monde? Très bien: nous le tromperons d'un commun accord. Nous +vivrons extérieurement comme par le passé. Je vous jure de ne +compromettre en rien notre «honneur». Mais épargnez-moi la douleur et +la honte de vous tromper, vous! Voilà ce qu'elle lui eût dit: et en +faveur de cette communion d'idées et de leur respective tranquillité, +nul doute qu'elle ne se fût résignée à observer vis-à-vis de la +société la discipline toute formaliste dont celle-ci se contente. + +Mais Facial n'était rien moins qu'un philosophe. Qu'y avait-il à faire +avec cet être dénué des ressources de la sagesse et des consolations +de la charité? Au moindre mot attentant à ses principes, il se fût +indigné; il eût brutalement sévi, comme un père de famille qui entend +corriger d'une main ferme les mauvais penchants d'un de ses enfants. A +quoi bon tenter un appel à sa raison? Facial restait «le mari», avec +ses petitesses, ses intolérances et la revendication entêtée de ses +droits. Il ne pouvait devenir «le camarade». Comme avec tous les maris +de sa race, il n'y avait qu'une seule manière d'agir avec Facial, +manière sûre, avantageuse, manière ne donnant lieu à aucune +contestation: le tromper. + +Pauline s'en rendait bien compte: mais comme elle ne pouvait plus +tromper personne, son mari moins que tout autre, elle se trouvait sous +le coup d'une catastrophe inévitable, qu'elle osait à peine redouter, +tant elle était lasse, tant elle souhaitait voir la fin de ce vilain +manège et sortir de peine. + +Le scène atroce du viol ne s'était pas renouvelée. + +Que pensait Facial? Pauline se le demandait quelquefois, mais ne +cherchait pas à résoudre ce problème. Elle avait pu craindre d'avoir à +soutenir d'ignobles luttes, et voici qu'il la laissait tranquille. +Elle se félicitait trop de cette paix inespérée pour déplorer ce +qu'elle avait de précaire. + +«Advienne que pourra, se disait-elle, je resterai ferme; et lorsque le +moment sera venu où les liens qui me retiennent à mon passé seront +fatalement dénoués, je les regarderai tomber autour de moi sans +m'émouvoir, déterminée à ne considérer cet écroulement que comme la +délivrance.» + +Une seule fois, deux mois environ après la terrible nuit, Facial, qui +avait longtemps attendu des avances de sa femme, ne voyant rien venir, +avait cru devoir risquer quelques sévères observations. + +--Savez-vous que vous êtes bien jeune, Pauline, pour faire déjà +chambre à part? + +--Je ne suis pas si jeune que vous le dites: ma santé l'exige. + +--Votre santé n'est qu'un prétexte; vous vous portez fort bien, et +vous avez encore plus de dix ans devant vous avant d'atteindre l'âge +critique des femmes. + +--C'est possible; je n'en éprouve pas moins le besoin de dormir seule; +ce que je supportais autrefois me répugne maintenant; je vous prie de +ne pas revenir sur ce sujet. + +--Vous êtes tout à fait décidée à me fermer la porte de votre +appartement? + +--Tout à fait. + +--Je le regrette, car je vais être malgré moi forcé d'admettre +l'existence de quelque mystère qui ne peut pas être à votre honneur. + +--Admettez, si vous le voulez: je ne vous demande qu'une chose, le +respect de ma personne. + +--Je ne suis pas un tyran: vous serez respectée, mais surveillée. + +Depuis lors, plus rien. Facial «surveillait». + +Il se refusa d'abord à croire Pauline capable de lui être infidèle. +Cette supposition lui paraissait tellement improbable, qu'il s'en +accusa presque, lorsqu'elle vint à lui traverser l'esprit, comme d'un +outrage gratuit envers sa femme. + +«Allons donc! se dit-il, ces choses-là n'arrivent qu'aux maris +affligés de femmes coquettes et légères, et encore, pour l'ordinaire, +lorsqu'ils leur en ont eux-mêmes donné l'exemple. J'ai toujours été un +mari parfait; Pauline est prudente et sérieuse. C'est impossible. +Peut-on cacher des aventures de cette sorte? J'aurais remarqué...» + +Il est vrai que Pauline avait souvent fait preuve devant lui d'idées +subversives étranges dans la bouche d'une honnête femme. Mais de ce +que les théories qu'elle exprimait quelquefois fussent répréhensibles +et témoignassent d'une certaine inquiétude de pensée, s'en suivait-il +que, dans la pratique, sa vie ne fût pas irréprochable? Qui n'a pas, +dans un domaine ou dans un autre, ses utopies? Que Pauline s'amusât à +dauber les petites misères de la société, qu'elle se plût à créer en +imagination un univers idéal où tous les hommes seraient heureux, ce +n'était peut-être pas très sain, mais de là à faire fi de ses devoirs, +de là à le tromper, lui, Facial, il y avait un abîme immense. + +Quel pouvait bien être alors le motif de l'incroyable conduite de sa +femme? + +L'hypothèse à laquelle Facial s'arrêta quelque temps fut que Pauline +était malade. + +«Mais dans ce cas, pourquoi ne me le dit-elle pas? Il n'y a aucune +honte à être malade! Toutes les femmes ont de ces moments-là. Je +comprends qu'elle n'aille pas le crier sur les toits, mais moi, son +mari, je dois pourtant être tenu au courant de ses infirmités, surtout +lorsqu'elles sont de nature à suspendre l'intimité de nos rapports!» + +Cependant, les investigations auxquelles Facial se livra, jusque dans +les meubles de la chambre à coucher et du cabinet de toilette de +Pauline, ne donnèrent aucun résultat. Il ne découvrit ni drogues, ni +instruments suspects. Le médecin de la maison, qu'il interrogea, se +montra très surpris de ses questions, et, croyant le tranquilliser, +lui déclara qu'à part une certaine nervosité, trop commune en notre +siècle de surmenage, la santé de sa femme ne laissait rien à désirer. + +Il fallait trouver autre chose. + +«Est-ce que par hasard--ce fut sa seconde hypothèse--Pauline serait +dégoûtée de moi? Je ne suis cependant pas vieux. Mon corps ne s'est +pas sensiblement modifié ces dernières années, et ce dégoût subit de +ma personne ne serait explicable que par une décrépitude marquée ou +par l'apparition de quelque incommodité répugnante. Or, rien, +absolument rien ne le justifie. Quelques rhumatismes, un commencement +d'asthme: mais il n'y a rien là de dégoûtant. Je suis dans la plus +belle saison de l'homme, l'été, le plein été... et pas même l'été de +la Saint-Martin! Comment Pauline pourrait-elle être dégoûtée de moi?» + +En y réfléchissant, néanmoins, Facial n'avait garde de se dissimuler +que sa présence, loin d'être agréable à sa femme, semblait la +contrarier et l'agacer. Chaque fois qu'il lui adressait la parole, +elle répondait sans empressement, comme ennuyée d'avoir à s'occuper de +lui. S'il s'approchait, au moment de prendre congé, pour l'embrasser, +elle avait un instinctif recul, et quand ses lèvres effleuraient sa +joue, un frisson de répulsion péniblement réprimé. + +«Étrange! songeait Facial. Après tout, ces femmes sont si +capricieuses! Il est possible aussi qu'une transformation +physiologique s'opère en elle, et qu'elle désire prendre le voile, se +retirer de la chair. Cela s'est vu. Il est vrai qu'elle n'a jamais +témoigné de violents appétits charnels. Moi non plus, du reste. Nous +avons vécu très bourgeoisement. Et généralement ces décisions +excessives ne se rencontrent que chez les grandes pécheresses.» + +Si pourtant elle le trompait! + +Quelque ardeur qu'il mît à s'en défendre, cette idée, au milieu des +diverses hypothèses qu'il examinait, trottait toujours dans son +esprit. Elle était ridicule, mais il la ruminait. Avec une autre femme +que Pauline, avec un autre homme que lui, étant données les +circonstances, n'aurait-ce pas été la chose du monde la plus probable? + +A force d'y penser, Facial en vint à se demander ce qu'il ferait, si, +par impossible, Pauline le trompait. + +Une indignation le prit. Ah! il ferait voir qu'il n'était pas un de +ces maris dont on se joue! La justice, la justice avec tout son poids +s'abattrait sur la tête des coupables. Pas de sang: la justice seule, +le glaive de la justice et le divorce irrémissible. Il n'exciterait ni +le rire, ni la pitié. Un moment, il réfléchit qu'il serait peut-être +d'un bon effet de s'armer du droit vengeur des maris outragés. En ce +cas, qui tuerait-il? Sa femme? L'amant? La femme et l'amant? Et où les +tuerait-il? Au lit? Dans la rue? Mais avant de s'être décidé, il vit +bien qu'il n'était pas l'homme qu'il fallait pour ces sanglantes +exécutions. Son caractère, ses principes, son passé s'opposaient à une +solution semblable. N'avait-il pas dernièrement fait partie d'un jury +qui avait acquitté un meurtrier «médecin de son honneur»? Et ne +s'était-il pas élevé avec beaucoup de force contre ce sentimentalisme +exagéré qui, sous prétexte de passion, en arrive à mettre au-dessus +des lois de véritables criminels? N'avait-il pas approuvé hautement, +devant témoins, les articles bien sentis de la presse clouant au +pilori de l'opinion la coupable faiblesse des jurés parisiens? Certes, +et il ne se donnerait pas un démenti. Son respect des lois était +sincère. Il ne consentirait pas même à un duel: le duel, ce «legs des +siècles de barbarie»! Il resterait légal et digne. Le divorce! + +Chose curieuse: à prononcer ce mot fatal, il n'éprouvait pas une bien +grande douleur. Il lui semblait être là plutôt juge que partie: et si +vraiment sa femme commettait envers lui le crime d'adultère, c'est +l'anathème et non le sanglot qui monterait à ses lèvres. Il est vrai +que cela ne se passait encore que dans son imagination. Néanmoins, il +eut plaisir à constater qu'il serait ferme. + +Peu à peu, ses observations se précisèrent. + +Il crut remarquer que sa femme usait beaucoup moins de la voiture. +Elle préférait marcher, disait-elle. Exercice salutaire: mais pourquoi +s'en avisait-elle si tard, et pourquoi ne se faisait-elle jamais +accompagner de sa femme de chambre? Lorsqu'elle prenait la voiture, il +lui arrivait constamment de la renvoyer au bout d'une course ou deux +et de rentrer en fiacre plusieurs heures après. Ou bien elle faisait +attendre le cocher un temps infini aux magasins ou chez sa couturière. +Tout cela était louche, et Michel lui-même, l'impassibilité en +personne, en était étonné. + +D'autres remarques portèrent sur de petits billets bleus qu'elle +recevait fréquemment, et dont Facial ne put jamais retrouver un seul, +ni sur la table à écrire de sa femme, ni dans ses tiroirs, ni dans le +panier à papier. + +Mille détails, auxquels il n'avait d'abord pas pris garde, +commencèrent à lui devenir suspects. Il lui était d'ailleurs facile de +se livrer à ses découvertes: Pauline en était à ne plus même prendre +les précautions élémentaires. + +Bientôt, il ne fut plus permis à Facial de douter. Sa vie conjugale +s'était trop profondément transformée. Pauline ne se donnait seulement +plus la peine d'inventer des explications plausibles à ses étrangetés. +Continuellement s'échangeaient entre eux des dialogues de ce genre-ci: + +--Vous sortez? s'écriait Facial. + +--Comme vous le voyez. Ne savez-vous pas que c'est mon habitude après +le déjeuner? + +--Où allez-vous! Vous ne me direz pas que c'est chez votre couturière: +elle est venue ce matin. + +--J'ai d'autres personnes à voir que ma couturière. + +--Qui? Vous avez rendu toutes vos visites cette semaine. + +--Vous voulez savoir qui? Je ne le sais pas moi-même. Les idées me +viendront en route. Je vais me promener. + +--Où? + +--Si vous y tenez, faites-moi suivre. + +--Je n'ai pas à vous espionner, mais je désire savoir ce que vous +faites. + +--Il n'y a pas d'autre moyen de le savoir que de m'espionner. + +--Et si je le faisais? + +--Vous sauriez où je vais, voilà tout. + +Mais la preuve, la preuve probante de l'infidélité de Pauline manquait +encore. + +Un jour, rentrant juste à l'heure du dîner, Facial ne trouva pas sa +femme à la maison. Sept heures, sept heures et demie, huit heures, +elle ne revenait pas. Personne ne put lui dire où elle était. +Anxieux, Facial redoutait déjà quelque événement. Elle arriva enfin. +Mais dans quel état! Les traits bouleversés, la poitrine sanglotante, +la voix abîmée! + +--Qu'y a-t-il? fit Facial interdit. + +--Une crise, une crise affreuse... + +--Quoi? + +--Le coeur... Le médecin a dit que c'était le coeur... + +--Qui est malade? + +Pauline le regarda d'un air effaré. + +--Qui est malade? répéta Facial. + +Alors, affolée, après avoir cherché comme dans le vague, elle +balbutia: + +--Ma tante, ma pauvre tante! + +Et précipitamment elle ajouta: + +--Je ne m'arrête pas. Je repars. Il faut que je sois là. Ne m'attendez +pas: je veillerai, je passerai la nuit probablement. + +--Mais vous n'irez pas ainsi; mangez quelque chose, vous êtes toute +tremblante. + +--Je ne puis pas, je n'ai pas faim. + +--Je vais vous accompagner. + +--Non, non, c'est inutile... Ne venez pas, je vous en supplie... + +Et elle repartit aussitôt, sans vouloir entendre un mot de plus, pour +aller soigner Odon de Rocrange, en proie à une attaque d'asystolie, +causée par une maladie de coeur dont il souffrait depuis quelques +années. + +Elle ne revint que le lendemain. + +--Eh bien, comment va-t-elle? demanda Facial. + +--Dieu soit loué, la crise est finie! + +Facial s'étonna bien un peu de l'amour excessif de sa femme pour cette +tante dont elle devait hériter; mais il ne fit aucune observation, et +s'en fût tenu là, si, quelques jours après, rencontrant par hasard le +médecin ordinaire de la vieille dame, il n'eût eu la malencontreuse +inspiration de lui dire: + +--Vous avez failli perdre notre bonne tante? + +--Mais non, mais non, elle se porte au contraire assez bien cette +année. + +--Et sa maladie de coeur? + +--Elle n'a point de maladie de coeur! + +--Mais cette crise de l'autre jour? Ma femme m'a raconté que cela +avait été terrible! + +--Une crise? Une crise de quoi? Il n'y a point eu de crise. Je vous +dis que votre tante se porte admirablement pour son âge. + +Facial devint blême. Son poing se crispa. Devant cette dernière +preuve, le cerveau chancelant, il sentit sa vie imperturbable +s'effondrer. + +«Ça y est, ça y est!» bégayait-il. + +Son amour-propre blessé rugissait en lui. + +«Mais qui est-ce? qui? qui? l'infâme personnage qui la soustrait à ses +devoirs, le corrupteur, le corsaire, le trafiquant du crime et de la +débauche qui a dégradé cette femme et perdu cette âme?» + +En vain, il se creusait la tête. Aucun nom, aucune figure d'homme ne +se signalait à sa perspicacité avec assez de vraisemblance pour qu'il +pût s'écrier: Le voilà, je le tiens, le misérable! Réderic? +Impossible. Sénéchal? Grotesque. Saint-Géry? Il la connaissait à +peine... Facial récapitula tous ses amis, toutes ses connaissances, +tous les hommes que Pauline pouvait voir chez elle ou dans le monde. +Et plus il cherchait, plus il pataugeait. + +Soudain il pensa: + +«Il y a une personne qui doit tout savoir: c'est Julienne Chandivier.» + +Muni de cette idée, il fut plus tranquille. Il interrogerait Julienne: +elle le renseignerait. Julienne, l'amie intime de sa femme, était +certainement au courant; et même si Pauline ne l'avait pas mise dans +le secret, son flair de femme devait lui avoir fait découvrir ce que +lui, le mari aveugle n'avait pas vu. + +Mais Julienne se laisserait-elle interroger? Vendrait-elle son amie? +Facial résolut de procéder avec politique. Il s'en ouvrirait à +Chandivier, et, en lui recommandant le plus grand mystère, le prierait +de vouloir bien se charger du soin délicat de faire parler Julienne. + +«De la sorte, pensa-t-il, je n'aurai pas besoin de me livrer plus +longtemps à des recherches fatigantes et humiliantes. Je serai informé +avec rapidité et certitude, et je pourrai, sans tarder, prendre les +mesures qui me seront dictées par la situation. Julienne ne se méfiera +pas de son mari: elle fera des révélations.» + +Il donna rendez-vous à Chandivier pour le soir même. Affaire +importante, lui écrivit-il, et dans laquelle il espérait pouvoir +compter sur son amitié. + +--Tu as besoin d'argent? fut la première parole de Chandivier. Mais, +pauvre ami, je n'en ai point! Rébecca me prend tout. + +--Non, non, tu n'y es pas. Il n'est pas question d'argent. J'en ai de +l'argent! Il s'agit d'une chose grave. + +--Grave! Quoi donc? s'écria Chandivier, un peu effrayé du ton de +circonstance que prenait Facial. + +--Chandivier, j'ai la conviction que ma femme me trompe. + +--Ah! ce n'est que ça? fit Chandivier. + +--Tu sais quelle a été ma vie jusqu'ici. J'ai cru mieux faire de +rester confit dans la sécurité du mariage que de m'embarquer au +travers des péripéties des amours illégitimes. Je ne pensais pas que +le mariage a ses tempêtes, et que quand il se mêle d'être orageux, +c'est pour de bon. Ou plutôt je m'imaginais que ma mer à moi serait +éternellement la mer Tranquille. Voilà comme on se trompe. + +Il lui conta le détail des faits et lui expliqua le genre de service +qu'il attendait de lui. + +--Ne soupçonnes-tu vraiment personne? demanda Chandivier. + +--Personne. Je ne vois personne. Et pourtant il y a quelqu'un! +Aurais-tu, par hasard, quelque indice, toi? + +--Oh! non. Je m'occupe si peu des femmes des autres! + +--Alors, c'est entendu, tu tâteras ta femme? + +--Je la tâterai. + +--Insidieusement, comme si cela venait de toi. Il ne faut pas me mêler +à la chose: tu gâterais tout. + +--Je gâterais tout. Repose-toi sur moi. + +--A l'occasion, je pourrais te rendre le même service. + +--Merci bien. C'est très aimable de ta part: mais, vraiment, je +n'éprouve nul besoin... Ah! ça, dis donc, que vas-tu faire après? + +--Après quoi? + +--Après que je t'aurai... ouvert les yeux? + +--Le divorce. + +--Le divorce pour une peccadille pareille? + +--Peccadille? L'adultère n'est pas une peccadille. Sache que je ne +transige jamais, moi; je ne transige pas. + +Ils se regardèrent un instant comme deux habitants de planètes +différentes. + +Puis, Chandivier s'écria jovialement: + +--Mais j'y songe, une fois que tu n'auras plus ta femme, tu seras +libre! + +--Libre... Évidemment je serai libre. + +--Nous pourrons faire la noce ensemble. + +Et il se mit à chantonner en clignant de l'oeil: + + Il fouille, il fouille, + L'museau d'Dodore, + Il fouille, il fouille, + Il fouille encore, + Troulaïtou, + Il fouill' partout! + +Ce fut là-dessus qu'il se séparèrent. + +Suivant la promesse faite à Facial, Chandivier, dès le lendemain, +s'appliqua à circonvenir Julienne. Il crut bon de débuter par quelques +brocards à l'adresse de son ami: + +--Il y a des hommes qui se croient heureux en ménage, et qui... + +--A qui en avez-vous, aujourd'hui, mon ami? demanda Julienne, qui +n'était pas habituée de la part de son mari à une telle débauche +d'allusions. + +--Oh! pas à vous. + +--Je l'espère bien. + +--Mais il y a quelqu'un de par le monde à qui sa femme m'a tout l'air +de jouer quelques vilains tours. + +--Qui donc? + +--Eh! notre ami Facial... Vous n'avez rien remarqué? + +Julienne éclata de rire. + +--Tiens! tiens! Contez-moi ça? + +--Je suis sûr que vous en savez encore plus long que moi. + +--Quelle idée! Je ne sais rien. + +--Mais c'est notoire! Mme Facial... Voyons, voyons, vous n'ignorez +pas... + +--Bon! Vous allez soupçonner Pauline? + +Elle le scruta finement, se demandant s'il savait quelque chose ou +s'il ne savait rien, prête à le seconder de toute sa malignité, s'il +était en mesure de lui livrer quelque détail inédit, ou à se moquer de +lui, s'il cherchait simplement à la faire parler. + +--La croyez-vous insoupçonnable? demanda Chandivier. + +--Insoupçonnable, je ne dis pas! Quelle femme l'est? Mais enfin, +quelles raisons auriez-vous de la soupçonner? + +--Eh! J'en ai peut-être. + +--Je suis curieuse de les connaître. + +Chandivier n'était pas de force à mener sans de sérieux accrocs son +enquête. Ne sachant par quel bout la prendre, sa suprême ressource fut +de brusquer. + +--Là, sérieusement, Mme Facial a-t-elle un amant? + +Julienne dissimula un sourire et dit: + +--Non. + +--Eh bien, son mari est persuadé qu'elle en a un. + +--Que les hommes sont bêtes! + +Chandivier prit une partie de cela pour lui et jura qu'il aurait sa +revanche: d'autant plus que la perspective d'avoir Facial pour +compagnon de fête n'était pas pour lui déplaire: son «de l'argent, +j'en ai!» lui était resté dans la mémoire. + +Quant à Julienne, ainsi que Facial l'avait bien pensé, elle était +instruite. + +Dès les premiers jours, son sens expert de femme éveillée lui avait +fait deviner qu'Odon de Rocrange et Pauline ne se voyaient pas de +l'oeil insouciant de deux mondains assemblés par le hasard en un +même lieu. Elle avait compris, à d'imperceptibles symptômes, malgré et +peut-être à cause de leur soin à ne rien laisser transparaître, qu'une +mutuelle passion venait de s'emparer d'eux et était en train, s'ils ne +résistaient pas, de les pousser l'un à l'autre. Les deux ou trois fois +qu'elle les avait vus en présence lui avaient suffi. Mais qu'en +était-il résulté? C'est ce que longtemps elle ignora. Elle ne laissait +pas d'en être horriblement vexée. Pauline, qu'elle avait toujours +connue inébranlable, avait-elle franchi elle aussi le Rubicon? Ce +point de chronique sollicitait vivement sa curiosité. A plusieurs +reprises, elle tenta d'attirer son amie sur le terrain des +confidences. Cela ne lui réussit pas, et elle en éprouva un véritable +dépit. En définitive, n'avait-elle pas un certain droit à entrer dans +les secrets de Pauline, elle qui lui avait si souvent confié les +siens? Elle trouva que Pauline se montrait à son égard froide, +inconvenante, presque blessante. Elle eût voulu, sans doute, que +celle-ci lui ouvrît son coeur et l'étalât devant elle comme une +amusante variété! Très froissée de ce qu'elle appelait un manque de +confiance, et de ce qu'elle comprenait être au fond une leçon de +dignité, elle n'eut pas de repos qu'elle ne se fût assurée qu'Odon +était bien l'amant de Pauline, afin de pouvoir se donner le plaisir, +par de perfides coups d'épingle, de faire sentir à son amie combien +elle avait eu tort de ne pas s'abandonner à sa discrétion et à ses +conseils. + +Un soir que Réderic était chez elle, convenablement préparé par de +savants mélanges de spiritueux et d'agaceries charnelles, elle lui dit +tout à coup, comme si l'idée venait de lui en passer par la tête: + +--Quel est ton ami le plus intime, Paul? + +--Je n'en ai point. + +--Et après? + +--Après? Mettons, si tu veux, Rocrange. + +--Tous tes amis ont des maîtresses? + +--Probablement. + +--Et quelle est la maîtresse de M. de Rocrange? + +--Je ne sais pas. + +--Tu sais. + +--Je te jure que je ne sais pas. + +Julienne le regarda dans le blanc des yeux. Elle était assise sur lui, +son bras nu frôlant sa moustache, et, comme pour une adorable +espièglerie, elle lui glissa câlinement dans l'oreille: + +--Moi, je le sais. + +--Tu sais qui est la maîtresse de Rocrange? fit Réderic en fronçant le +sourcil. + +--Oui. + +--Eh bien, qui? + +--Pauline. + +Réderic se leva avec violence, très ennuyé, et, sans penser à ce qu'il +faisait, s'écria: + +--Ce n'est pas vrai! + +--Tu vois bien que c'est vrai! susurra Julienne. + +Il se tut. Il cherchait par quel moyen il pouvait encore parer à sa +maladresse. Il ne trouvait pas. Il redoutait tout de Julienne, allant +jusqu'à la croire méchante, alors qu'elle n'était qu'immorale. + +Elle reprit: + +--J'en suis très sûre, mais pour en être plus sûre encore, je veux que +tu me dises toi-même que Pauline est sa maîtresse. + +--Alors, tu n'en es pas sûre? + +--Si, mais je veux que tu l'avoues. + +Réderic garda le silence. + +--Tu ne veux pas parler? dit Julienne. Écoute. Si tu ne prononces pas +cette phrase: «Pauline est la maîtresse de M. de Rocrange», dès demain +j'écris une lettre anonyme à M. Facial. Me crois-tu capable d'écrire +une lettre anonyme? + +--Oui. + +--Eh bien, je ne te demande que ces seuls mots: «Pauline est la +maîtresse de M. de Rocrange», et je te promets, tu entends, je te +promets que je garderai ce secret aussi fidèlement que toi. + +Réderic réfléchit un instant. Puis, craignant les conséquences que +pouvait avoir son entêtement, bien inutile d'ailleurs, puisque +Julienne semblait tout savoir, il se décida et dit: + +--C'est vrai, Mme Facial est sa maîtresse. + +Une joie maligne éclaira le visage de Julienne. + +--Et maintenant, des détails! fit-elle. + +--Ah! misérable femme! s'écria Réderic, s'apercevant qu'il avait été +joué. + +Il la repoussa d'un geste, s'habilla avec colère et partit. + +Cependant, Julienne tint parole. Elle fut discrète. Elle n'avait point +l'intention de faire du tort à Pauline. Elle se contenta de savourer +la satisfaction de quelques traits mordants qu'elle lui décocha en +tête à tête, et qui eussent eu le privilège d'inquiéter sérieusement +Pauline, si, parvenue à cette période de fatalisme où elle attendait +avec indifférence une solution, n'importe quelle, à la fausseté de son +état, celle-ci n'eût pas été insensible au risque que courait son +secret en de pareilles mains. Pauline ne daigna pas même prier +Julienne de se taire. Que lui importait qu'on sût son amour pour Odon? +Elle avait hâte d'échapper à l'atmosphère lourde qui l'accablait. Et +si l'orage purificateur tardait trop à éclater, n'était-elle pas +presque décidée à le provoquer elle-même? + +Julienne fut quelque peu stupéfaite de cette superbe tranquillité. + +«Il ne faut pas qu'elle se croie plus forte qu'elle n'est, +maugréa-t-elle déçue. Elle pense pouvoir se passer de moi, c'est bien: +mais elle compte vraiment trop sur ma bonté. Si elle s'était confiée à +moi, je lui aurais été entièrement dévouée, et mes services ne lui +eussent pas été inutiles. Elle veut agir seule, à son aise! Je ne +ferai rien pour lui nuire, quoique cela me soit facile: mais si son +assurance lui porte malheur, ce n'est pas moi qui la plaindrai.» + +Très marri d'avoir à revenir bredouille auprès de Facial, persuadé, du +reste, que si Facial soupçonnait sa femme, c'était qu'il y avait +quelque chose, et encore plus persuadé que, s'il y avait quelque +chose, Julienne le savait, Chandivier se décida, pour sauvegarder son +amour-propre, à faire une nouvelle tentative. Mais, cette fois, il ne +voulut pas s'engager en personne. Il s'avisa que quelqu'un qui fût +plus dans l'intimité de Julienne que lui aurait plus de succès. Il +songea que Sénéchal pourrait être ce quelqu'un et que celui-ci serait +enchanté de se charger d'une mission si propre à le flatter et à +l'intéresser. Il le dépêcha donc à Julienne, après avoir sommairement +excité sa curiosité, et attendit l'effet de ce machiavélisme. + +Lorsque Julienne vit que Sénéchal s'en mêlait, elle pensa tout de +suite: + +«Pauline est perdue: ça lui vient bien!» + +Elle crut d'abord que le sénateur en savait long; et ce fut presque +avec désappointement qu'elle s'aperçut qu'il était encore moins avancé +qu'elle et n'avait pas même une idée du nom de l'amant. Elle hésita. +Renverrait-elle Sénéchal comme elle avait renvoyé son mari? Ou plutôt +ne profiterait-elle pas de lui pour le lancer comme un excellent chien +de chasse sur la bonne piste, et obtenir ainsi les détails de cette +histoire qui l'intriguait tellement? Elle ne résista pas à l'envie qui +la démangeait. En somme, que devait-elle à Pauline? Rien, puisque +celle-ci non seulement ne lui avait rien demandé, mais ne lui avait +rien confié. N'était-ce pas déjà charitable d'user de ce qu'elle +savait avec tant de discernement et de réserve? Et puis, une fois bien +documentée, son bon coeur la pousserait peut-être à être utile à +Pauline malgré elle! + +--Va donc voir, dit-elle à Sénéchal, ce qui se passe l'après-midi au +numéro 31 de la rue d'Argenteuil. Informe-toi, prends des +renseignements, recueille des observations, le tout avec la légèreté +et le savoir-faire qui te distinguent, et n'oublie pas de me tenir +soigneusement au courant de tes moindres découvertes. + +Elle ne lui en dit pas davantage. Cela suffisait. Avec son flair, au +bout de huit jours de campagne, le sénateur aurait rapporté une ample +provende. + +Sénéchal promit ce qu'on voulut: vigilance, célérité, discrétion. Il +aurait fait des bassesses pour assister à la naissance d'un «potin +parisien». En être le père, l'engendrer, le constituer de toutes +pièces était une rare aubaine. Son imagination partait. Il se voyait +déjà colportant la nouvelle de salon en salon, de rédaction en +rédaction, de couloirs en couloirs; il se figurait les étonnements, +les exclamations; il jouissait d'avance du bruit de son oeuvre +roulant dans Paris. C'était sa suprême volupté. + +--Je les tiens! fit-il jubilant, lorsque Chandivier vint s'informer du +résultat de son ambassade. + +--Quel est l'heureux coquin? + +--Oh! vous allez trop vite. Attendez. Cela n'aurait aucune saveur, +s'il n'y avait pas une part d'imprévu. + +--Qui tenez-vous donc? + +--Les oiseaux: ou plutôt, je tiens le nid. + +En possession de l'adresse, Chandivier se jugea en mesure d'édifier +Facial. Il courut chez celui-ci, et le trouva en train de fouiller, +pour la vingtième fois peut-être, le meuble secrétaire de sa femme. + +--Regarde ce que je viens de découvrir, fit Facial en brandissant une +feuille de papier brouillard arrachée à un buvard et maculée d'encre. +Regarde, la date y est, c'est tout frais, c'est d'hier. + +Il mit la feuille devant les yeux de Chandivier en la tenant à +contre-jour. On pouvait lire, après la date très distincte: + +«Cher... (ici un mot illisible.) Demain... une après-midi toute à +nous... (d'autres mots illisibles au milieu desquels on épelait:)... +amour... souffrir... voie naturelle du coeur... dégoût... en +finir...» + +--C'est de ta femme? demanda Chandivier. + +--Oui. Si je savais à qui ce billet a été écrit! Mais où aller? où la +prendre maintenant? + +--Je vais te le dire. + +--Tu as un renseignement? Ta femme a parlé? + +--J'ai l'adresse. C'est 31, rue d'Argenteuil. Tu ne diras pas que je +ne me suis pas occupé de toi! + +--31, rue d'Argenteuil? répéta Facial d'un air hébété. Mais le nom... +le nom du misérable? + +--Le nom, je l'ignore: tu pourras aisément l'apprendre au moyen de +l'adresse, 31, rue d'Argenteuil... + +Chandivier se frappa tout à coup le front. + +--Sacrebleu! fit-il, je connais cette adresse! Qui diable déjà demeure +là? + +Facial apporta un Tout-Paris. Ils cherchèrent. A l'adresse indiquée, +le nom de Rocrange tomba sous leurs yeux. + +--Parbleu! c'est Rocrange! s'écria Chandivier. Je me disais aussi... +Ce n'est pas étonnant que j'aie son adresse dans la tête: je lui ai +deux fois envoyé de la part de Julienne des invitations, auxquelles +d'ailleurs il ne s'est pas rendu. + +--Imbécile que je suis! soufflait Facial. Rocrange! Comment n'ai-je +pas deviné... + +Il essuya son crâne moite de sueur. + +--Quatre heures, dit-il en tirant sa montre. J'y vais. + +--De la prudence, au moins! lui recommanda Chandivier. Ne t'emballe +pas; sois calme. + +--Je suis très calme, répondit le mari de Pauline. + +13, rue d'Argenteuil, Facial se présenta avec beaucoup de dignité au +concierge. + +--M. de Rocrange? + +--C'est ici. + +--Est-il chez lui? + +--Non, monsieur. + +--Inutile de me tromper. Il est chez lui, avec une dame. Je suis le +mari. Combien vous donne-t-il pour vous taire? + +--Cinq cents francs. + +--En voici mille. Au besoin, pourriez-vous témoigner de ce que vous +savez en justice? + +--Dame, Monsieur... Devant la noblesse de monsieur, j'irais jusqu'à +témoigner en justice. + +--C'est bien. + +--Au premier, la porte à gauche. Sonnez trois coups brefs, le valet de +chambre vous ouvrira. + +Facial s'engagea dans l'escalier, dont il gravit les marches, l'une +après l'autre, posément. + + + + +XI + + +Pauline était arrivée vers une heure. Depuis longtemps, elle n'avait +pas eu une après-midi à elle, une après-midi entière à consacrer à son +amour. Énervée par la fausse vie qu'elle menait, son coeur aurait eu +besoin de nombreuses journées d'indépendance pour se retremper et +reprendre courage. Au lieu de cela, c'étaient chaque fois de nouvelles +combinaisons à faire pour gagner un instant de bonheur, toujours +troublé par l'idée du départ précipité, toujours empoisonné du +sentiment odieux qu'il n'était obtenu que par supercherie. Sa +tristesse était profonde. Odon, auquel cette souffrance n'échappait +pas, essayait en vain de réconforter son amie. Lui-même devait +s'avouer qu'une situation pareille ressemblait plus à un rapide +campement devant un mirage fuyant, qu'à l'installation bienheureuse +dans la terre promise. Et cependant, il s'effrayait, lorsqu'il voyait +sa maîtresse supporter avec tant d'impatience le joug de la société; +il s'effrayait pour elle, et se demandait si elle savait bien à quoi +elle s'exposait en voulant le secouer. Ne présumait-elle pas trop de +ses forces? Ne se repentirait-elle pas de sa témérité, aussitôt +qu'elle se sentirait abandonnée, injuriée, souillée? Comprenait-elle +que le défi aux moeurs, c'était la mort civile? Il la supplia de +prendre patience, de retarder le plus possible un éclat que, les +circonstances changeant, elle pourrait peut-être parvenir à éviter. +Mais elle manifestait une telle horreur de sa vie actuelle, qu'Odon +commençait déjà à faiblir et à entrer dans ses vues. + +Ce jour-là, il la trouva particulièrement abattue et impressionnable. +Il crut même qu'elle souffrait physiquement. + +--Je suis inquiet de votre santé, dit-il. + +--O Odon? fit-elle en se jetant à son cou, je n'en puis plus, je suis +lasse, je succombe à cette tâche qui froisse ma conscience et ronge +mon âme. Ne prends plus la peine inutile de m'encourager à la +résignation. Je ne veux plus me résigner. La résignation est indigne. +Elle est pour moi un supplice moral de toutes les heures; et ce +supplice, je ne veux plus qu'il me gâte une existence rendue exquise +et désirable par toi. Tu es un homme: tu ne peux savoir ce que sont +ces duplicités continues qui constituent l'existence d'une femme qui a +le malheur d'aimer. Il y a des femmes qui s'en accommodent; il y en a +même pour qui elles sont une jouissance raffinée et qui les +considèrent peut-être comme l'agrément suprême de l'amour. Moi, je +les hais. Le visage me fait mal, chaque fois qu'il me faut le +contracter et lui faire exprimer ce que je ne pense pas. Je sens le +fard sur mes joues comme un masque de chaux vive. Les paroles +mensongères qui sortent de ma bouche me brûlent les lèvres en passant. +Mes actions factices m'épouvantent comme des fantômes de désolation et +de crime. J'abhorre l'adultère, parce que j'adore l'amour. +Transformons notre adultère en amour, Odon: il le faut: je mourrais +d'avoir encore à poursuivre longtemps une si basse comédie. Je t'aime, +et au gré du monde je dois faire semblant d'en aimer un autre! Je +t'aime, et je suis tenue d'affecter la plus profonde indifférence pour +toi, toi ma vie! Je t'aime, et alors que ce seul sentiment remplit mon +âme, on veut que je rie, que je cause, que je fasse de l'esprit ou de +l'ingénuité sur mille sujets qui ne m'intéressent pas et en compagnie +de personnes qui m'intéressent encore moins! Non, non, cela ne peut +durer. Mes émotions sont trop pures et trop violentes pour se prêter, +ainsi que des mimes, aux déguisements et aux jongleries. Assez! assez! +j'en ai assez! Je te veux comme une honnête femme veut l'homme qu'elle +aime: honnêtement et loyalement, à la face du monde et sous l'oeil +de Dieu. + +--Ma chérie, dit Odon, vous êtes bien troublée par les misères de +notre condition terrestre! + +--Dites de notre condition sociale, et vous aurez raison. + +Odon sourit. + +--Chère ange, moi aussi, je rejetterais volontiers ces chaînes +d'esclavage qui gênent si cruellement l'essor de nos plus ardents +désirs. Je les ai même rejetées déjà en partie: car depuis que vous +êtes à moi, je ne m'occupe plus guère du monde, de ce qu'il dit et de +ce qu'il fait; je ne l'entends que de loin, comme le vague bruit d'une +houle qui ne m'atteint pas; je suis prêt à l'abandonner à ses vanités +et à ses clapotements; et tout en déplorant que je ne puisse vous +aimer qu'en dépit de lui, je mets mon amour tellement au-dessus de ses +stériles joies, que pour un seul de vos baisers je sacrifierais +gaiement les satisfactions qu'il peut encore m'offrir. Mais, Pauline, +comme vous venez de le dire, je suis un homme: même après avoir +contrevenu au monde, l'avoir méprisé, maltraité, scandalisé, je puis y +rentrer quand je veux. Ce ne serait point un véritable sacrifice, un +sacrifice fatal comme celui que vous feriez. Je n'ai donc point à +m'occuper de ma situation; elle n'est pas la vôtre, ou plutôt, +malheureusement, la vôtre n'est pas la mienne. Vous seule êtes en jeu, +et vous comprenez que je ne puis, sans frémir pour vous, songer au +bouleversement profond que subirait votre existence. Je parle ici +comme un ami, qui serait amené à étudier votre cause et à prendre avec +vous le parti le plus favorable: car pour moi, pour mon égoïsme +d'amant, je ne saurais qu'appeler de mes voeux une solution qui vous +perdrait pour le monde et vous donnerait toute à moi. + +--J'ai déjà suffisamment pesé les termes de ce dilemme: l'amour +honnête, complet, heureux et le déshonneur, d'un côté; de l'autre, +l'honneur avec l'amour malhonnête, incomplet, malheureux. Et +j'hésiterais! Est-ce que je tiens à cet honneur artificiel et faux que +l'on a coutume de considérer, je ne sais pourquoi, comme le suprême +bien d'une femme? Quels avantages me procure-t-il? Etre reçue chez des +personnes comme Mme Chandivier, Mme d'Orgely, Mme Sermais, dont je me +soucie en somme assez peu et qui n'ont pour moi aucune amitié de +coeur; les recevoir à mon tour; être saluée plus ou moins bas dans +la rue par des messieurs que je connais plus ou moins mal; habiter +avec mon mari que je n'aime pas et qui prend prétexte de ma fidélité +pour s'arroger le droit de pénétrer quand il veut dans ma chambre! +Voilà ce que me rapporte «l'honneur»! Ah! si j'y croyais à +«l'honneur», si ma conscience me l'imposait, il serait beau et fier de +renoncer à l'amour en faveur de ce que je regarderais comme le devoir! +Mais je n'y crois pas: ou plutôt, je sens profondément que «l'honneur» +est une chose injuste et misérable. Il n'y a aucune lutte en moi: ou +s'il y en a une, ce n'est point entre le devoir et la passion, mais +entre ce qui m'apparaît comme le seul idéal vraiment moral, vraiment +droit, et je ne sais quelles vieilles habitudes de superstition et de +lâcheté qui tourmentent encore quelquefois ma faible nature. + +Odon comprenait à merveille ces paroles et la situation où se +débattait sa maîtresse. Son estime pour elle grandissait jusqu'à +l'admiration. Jamais il n'eût cru possible qu'une femme ayant tout +pour être heureuse, heureuse comme le monde l'entend et comme +d'habitude les femmes le convoitent, étant riche, jeune, belle, +spirituelle, entourée, flattée, possédant un mari avouable et +représentant bien, facile à vivre et facile à tromper, et un amant sur +l'amour et sur la discrétion duquel elle pouvait compter, qu'une femme +si parfaitement fortunée s'employât elle-même à l'écroulement de sa +fortune, poussée par un besoin supérieur d'austère renoncement et de +sublime vertu. Mais il ne pouvait accepter cette abnégation avant +d'avoir épuisé les ressources de sa raison et de son éloquence à en +détourner Pauline. Avant tout, il devait travailler au bonheur de +celle qu'il aimait. Sa conscience, sa délicatesse, sa générosité lui +défendaient de songer à lui. Ah! certes, la perspective d'unir +complètement leurs deux vies faisait bondir son coeur de joie! Mais +elle, elle, son courage serait-il assez vaillant pour soutenir sans y +succomber le poids énorme de la réprobation? Trouverait-elle dans +l'amour de son amant, quelque grand qu'il fût, une compensation +suffisante aux brûlures d'amour-propre qu'il lui faudrait souffrir? + +--Pauvre enfant, dit-il plein de pitié pour elle et d'angoisse,--car +il sentait que c'était la crise suprême et qu'aujourd'hui même leur +sort serait décidé--pauvre enfant, je voudrais vous décourager de +votre folle entreprise. Vous n'en voyez pas les périls; vous n'en +apercevez pas les suites irréparables. Votre enthousiasme vous +aveugle. Pensez-vous qu'on puisse si facilement braver l'opinion, +qu'on puisse dire impunément: L'opinion est vile, méchante, +déshonnête, je me passerai d'elle pour satisfaire ma conscience et mon +droit? L'opinion se venge, et cela d'autant plus cruellement qu'on l'a +plus justement méprisée. Je la hais comme vous: elle est perfide et +ridicule. Tant qu'on ne l'attaque que par des paroles, elle ne se +formalise pas trop: elle se sent si forte, qu'elle sourit à ses +censeurs, lorsqu'ils l'apostrophent avec esprit ou éloquence. Elle +sait bien que ses plus vifs détracteurs sont les premiers à conformer +leur conduite à ses arrêts. Et c'est là son triomphe. Mais oser lui +résister par ses actes? Oh! c'est terrible. Regardez autour de vous: +où sont-ils les révoltés et les réfractaires? Dispersés, mutilés, +anéantis. Eux aussi étaient braves, croyants, affamés de justice et de +bonheur. Mais ils présumaient trop de leur armure et de leur sainte +cause; le monstre les a étreints et broyés. + +Pauline écoutait avec impatience. Pour la première fois, il lui arriva +de s'irriter de ce que lui disait son amant. Une sourde colère +gonflait ses veines. Quoiqu'elle sût bien qu'au fond Odon pensait +exactement comme elle et que, s'il parlait ainsi, c'était moins par +conviction que pour sauvegarder sa responsabilité, elle lui en voulait +de lui répéter ces trop sages raisonnements qu'elle s'était faits +elle-même déjà cent fois. + +Elle ne voulait plus discuter. Son parti était pris maintenant. +Revenir en arrière et éterniser d'inutiles débats ne servait qu'à +l'entêter davantage. + +Brusquement cruelle, et visant au coeur, elle s'écria: + +--Tu ne m'aimes pas! + +Odon pâlit. Il esquissa un geste de supplication; mais il n'eut pas le +temps de prononcer un mot. + +--Non, tu ne m'aimes pas, poursuivait-elle avec violence! Si tu +m'aimais vraiment comme je veux qu'on m'aime, tu ne résisterais pas +par de froides raisons à ma volonté faite de passion et de larmes. +Entends-tu? Il n'y a plus place chez moi pour de vaines controverses. +Je souffre trop! Je meurs, si ma vie ne se transforme pas +immédiatement. Aurais-tu peur de me prendre, de m'enlever, de me +soustraire à mon odieuse existence? Oh! je sais que tu ne +m'abandonneras pas, comme le comte des Urgettes a abandonné Mme de +Saint-Géry! Mais peut-être crains-tu le jour où nous n'aurions plus +que nous pour horizon, où nous devrions fuir Paris pour quelque +lointaine campagne, où l'amour serait notre suprême et universelle +ressource. Si tu ne m'aimes pas assez pour me suivre, je suis perdue. +M'aimes-tu, dis-moi? M'aimes-tu? + +--Pauline! gémit Odon, entraîné par la passion de sa maîtresse et +comprenant qu'il ne s'agissait plus que de répondre par tout son amour +à l'amour sans bornes dont il se sentait enveloppé. Pauline, tu doutes +de moi! + +--Non, non, répliqua-t-elle avec exaltation. Tu es mon ange, mon +salut, mon tout! Mais que suis-je pour toi, moi, femme que tu aimes, +sans doute, que tu n'aimes peut-être pas au point de consentir +joyeusement aux sacrifices qu'exigerait de toi l'exclusivisme de notre +liaison? Car s'aimer, à notre époque inique, s'aimer c'est se séparer +du monde, c'est s'enfermer dans le cloître du sentiment, c'est perdre +son droit à la vie sociale pour conserver son droit à la vie du +coeur. Es-tu prêt comme je suis prête? Si je savais que tu dusses +regretter quelque chose, j'hésiterais, je reculerais: car plutôt +souffrir, plutôt mourir que t'imposer un regret! Parle, dis-moi +franchement si tu m'aimes assez pour qu'à l'idée de me suivre tu ne +sois pas même troublé par l'ombre d'un renoncement. + +--Je t'aime, je ne vois que toi! dit Odon. + +--Oh! merci, merci! murmura Pauline de toute son âme. + +--Comment pourrais-je ne pas t'aimer assez? T'aimer assez! Il n'y a +pas de degrés dans mon amour: je t'aime. Ce qui n'est pas toi n'est +rien, rien, rien. + +--J'en étais certaine, reprit Pauline: je n'ai pas douté de toi un +instant. + +--Et puisque tu te donnes, comment ferais-je pour ne pas te recevoir +avec adoration et respect? Je suis ébloui seulement d'un événement si +fabuleux; en face d'une situation si poignante, un tremblement +s'empare de moi; j'ai le vertige à te voir dominer avec une si superbe +audace et une si noble confiance le gouffre épouvantant de la vie +contemporaine. Ah! tu es étrangement belle! Et malgré que je te +connaisse comme la plus remarquable des femmes, j'ose à peine croire +encore à ton incroyable héroïsme. + +--Pourquoi nous épuiser à dénouer le noeud gordien, lorsqu'il est si +simple de le trancher? + +--Si simple: à condition d'en avoir le courage. + +--Ah! mon Odon, s'il ne suffisait que de cela pour conquérir la vraie +liberté! Mais je ne me le dissimule pas: ce ne sera pas la liberté de +l'amour, ce ne sera que la liberté de nous aimer. La vraie liberté +supposerait le consentement unanime des hommes: nous n'aurons que +celui de nos deux consciences, de la nature qui nous bercera et de +Dieu qui nous bénira. + +--Ne souhaitons point l'impossible: tenons nos regards fixés sur la +beauté de ce qui est. De par ta volonté, nous sommes libres, libres de +nous aimer. Qu'il nous soit indifférent que les autres reconnaissent +en nous cette liberté! Nous la prenons. + +--Et ce n'est point un coup de tête, dit Pauline; j'y ai réfléchi +longtemps; tu as assisté toi-même à la longue et douloureuse genèse de +cet affranchissement. Maintenant que ma décision est irrévocable, je +me sens soulagée du poids terrible qui m'oppressait. Je suis joyeuse +et légère, comme si j'avais à recommencer la vie. + +Odon reprit gravement: + +--C'est, en effet, une nouvelle vie. Songes-y une fois de plus avant +de creuser entre celle-ci et l'ancienne l'abîme infranchissable. + +--L'abîme est déjà creusé. Quoiqu'il ne soit encore visible que pour +moi, il est déjà creusé et déjà infranchissable. + +--Tes relations? + +--Je les abandonne avec joie au tourbillon des vanités. + +--Tes parents? + +--Je n'ai plus de parents, sauf ma vieille tante, si affaiblie par +l'âge, si débile d'esprit, qu'elle ne se rend compte de rien. Ma mère +est morte, mon excellente mère... et mon père, mon père si bon, si +touchant... Heureusement qu'ils ne sont plus! Ils n'auraient pas +compris. Si leurs âmes vivent encore, elles savent ce qui est bien. + +--Ton mari? + +--Lui! c'est surtout lui qui a causé mes souffrances morales. Ai-je le +droit de le tromper, cet homme que je n'aime pas, mais qui n'en a pas +moins reçu de moi le serment de fidélité? A la fois trop honnête, trop +sévère, trop grossier de sentiments et trop imbu de préjugés, il ne se +prêterait pas à ce qu'il appellerait une complicité, il ne saurait +être l'époux complaisant qui, s'apercevant qu'il n'est pas aimé, +tacitement accorde à sa femme la liberté et, au besoin, favorise son +bonheur. Je devrais le tromper, continuer à le tromper, bassement, +perfidement, m'accommoder aux partages et aux vilenies de l'adultère. +Je ne le puis pas, je ne le puis plus. J'ai honte d'avoir remis +jusqu'à présent cette nécessaire purification de ma vie. Je n'en veux +pas à mon mari; il est conséquent avec lui-même: c'est à moi que j'en +veux d'avoir trompé cet homme, qui n'a eu que le tort, en somme, de ne +pas discerner dans la petite fille qu'il a épousée la future femme +passionnée peu propre à goûter les charmes de l'existence bourgeoise +qu'il lui ménageait. Ah! oui, j'ai eu tous les remords de l'adultère. +Mais au lieu de revenir à mon mari, ce qui serait une tromperie plus +abominable encore, je vais à mon amant. + +La vision de ce mari auquel il allait prendre sa femme flotta un +instant dans l'esprit de Rocrange. + +«Si c'était à moi qu'un autre enlevât Pauline!» pensa-t-il, sans +pouvoir soutenir plus d'une rapide seconde cette effrayante hypothèse. + +Il savait que Facial n'aimait pas, ne pouvait pas aimer Pauline comme +lui l'aimait. Ne se produirait-il pas, néanmoins, chez ce malheureux, +un déchirement profond, une blessure peut-être mortelle? + +--N'as-tu pas pitié de lui? demanda-t-il. + +--Pitié? répondit Pauline en secouant la tête. Son amour-propre +souffrira plus que son coeur. Je n'éprouve pas de réelle pitié pour +qui n'a pas connu le réel amour. + +--Que fera-t-il, lorsqu'il apprendra la vérité? + +--Rien d'extraordinaire. + +--Se battra-t-il? + +--Non. Pourquoi? C'est un homme raisonnable. Il réglera légalement +notre situation par le divorce. + +--Il ne cherchera pas à te reconquérir en pardonnant? + +--Jamais. Ayant violé les lois du mariage, je ne mériterai plus d'être +sa femme. Il me répudiera avec mépris et dignité. + +C'était là, en effet, le vrai Facial: dans les questions de coeur, +moins sujet au désespoir qu'à l'indignation, moins disposé à pleurer +qu'à sévir. Et Rocrange comprit qu'il n'avait que faire de le +plaindre. Toute pitié devait, au contraire, aller à cette pauvre +femme, si sensible, si vibrante, broyée si longtemps dans l'étau du +mariage moderne. Oh! comme elle avait besoin d'être aimée maintenant, +et comme il fallait réparer par une ardeur de baisers et d'adorations +le passé lugubre! Odon entourait sa bien-aimée de ses bras, semblait +la protéger contre l'entreprise inhumaine de la loi, l'arracher aux +étreintes du sort plein de complots. Il contractait avec émotion +vis-à-vis d'elle des devoirs extraordinaires: non pas de ces devoirs +factices et pénibles auxquels obligent la plupart des situations de la +vie, mais de ces devoirs irrésistibles, passionnants, qui ne sont plus +même des devoirs, tellement ils accaparent l'âme. Quelle gratitude +emplissait son coeur! Il éprouvait cette grande volupté de ne +pouvoir assez reconnaître la confiance qui lui était témoignée. Et +pourtant, il se sentait libre. Il était bien entendu entre eux qu'ils +s'aimaient librement, qu'ils se donnaient librement l'un à l'autre, +qu'ils restaient libres jusque dans leurs serments d'amour, si parfois +l'entraînement de la passion les portait à s'en faire. Le jour où ils +ne s'aimeraient plus, si ce jour jamais pouvait luire, ils +n'exerceraient l'un sur l'autre aucune tyrannie. Ils auraient aimé. Ce +bonheur leur suffirait. Et il semblait à Odon qu'à ne pas se lier il +en aimait mille fois plus Pauline. Il eût pris tous les engagements +qu'il eût plu à celle-ci de lui dicter: car l'intérêt de sa maîtresse +était la seule chose à quoi il songeât. Mais elle voulait qu'il n'y +eût pas d'autre lien entre eux que leur amour. Et n'était-ce point +leur véritable intérêt à tous deux? Et à se savoir si libres, ne +goûtaient-ils pas davantage le charme d'une liaison exempte de +calculs, où les seules fibres du coeur les attachaient plus +sincèrement que toutes les promesses? Oh! il l'aimait à tomber à ses +genoux, à s'évanouir de joie en sa sainte et lumineuse présence. Que +faisait le mari entre eux deux? Il n'était bon qu'à être foulé aux +pieds, rejeté, expulsé, pour oser mêler l'arrogance de ses droits +caducs à leurs divins épanchements. + +Mais tout à coup une pensée terrible vint bouleverser Odon. Comment +n'avait-il pas réfléchi à cette objection formidable? Et comment +Pauline... Oh! c'était impossible!... + +--Ton fils? bégaya-t-il. + +Le visage de Pauline ne se troubla pas. + +--Ton fils! ton enfant! ton Marcelin pour lequel ton coeur de mère +bat aussi fort que ton coeur d'amante pour moi, l'as-tu donc oublié? +Cette seule apparition ne va-t-elle pas renverser d'un souffle +l'édifice présomptueux de notre amour? + +Odon attendait, haletant. + +En une appréhension fatale, il eut la vision de l'enfant rappelant la +mère, sinon au devoir, du moins au sacrifice. Il trembla devant la +puissance des bras tendus criant: Ma mère, je suis le lien sacré qui +vous unit indissolublement à mon père! Briserez-vous ce lien? Me +priverez-vous de mon protecteur naturel, de celui qui m'a engendré, de +mon père? Et qui vous dit que je ne l'aime pas, mon père? Est-il moins +mon père que vous n'êtes ma mère? Avez-vous le droit, après m'avoir +mis au monde, en collaboration avec lui, de dissoudre la famille dont +je suis né? L'avez-vous ce droit? Ah! moi, l'enfant, je suis là, et +pour moi vous devez tout supporter, tout souffrir. Il vous est défendu +de changer, par votre bon plaisir, les conditions de ma naissance. Le +sang parle. Le sang est plus fort que tous les caprices; il prime même +les passions les plus irrésistibles et ordonne d'y résister. Moi, qui +suis là, je vous interdis de vous unir à un autre, tant que mon père +est vivant. + +Et pourtant, Pauline avait l'air de ne pas entendre cette supplication +filiale. + +Que se passait-il dans sa tête qui restait calme, comme si Odon ne +venait pas d'évoquer devant elle le plus redoutable adversaire de leur +amour? Odon considérait sa maîtresse, l'interrogeant du regard avec +anxiété, étonné de ne pas la voir changer de couleur, se troubler, +pleurer, se tordre les mains. + +Pauline n'avait pas sourcillé: la question était depuis longtemps +résolue pour elle. Mais elle hésita quelques minutes devant l'aveu +qu'elle avait à faire à son amant. + +Ce fut d'une voix très basse, quoique extrêmement tranquille, qu'elle +prononça enfin: + +--Mon mari n'est pas le père de mon enfant. + +Odon tressaillit. Une sueur froide couvrit subitement ses tempes. + +--Que dis-tu? fit-il, avec effort. + +Pauline répéta ce qu'elle venait de dire, mais avec un léger +tremblement, alarmée qu'elle était de l'effet que cette révélation +semblait produire sur Odon. + +Rocrange se dressa violemment. Il fit quelques grands pas dans la +chambre, comme frappé de folie, la tête entre les mains et poussant de +rauques exclamations. + +--Odon! Odon! gémit Pauline consternée. + +Odon s'avança sur elle, lui saisit les poignets et les yeux égarés +cherchant ses yeux pour les fixer furieusement: + +--Tu as eu un autre amant que moi? vociféra-t-il... Ah! tu as eu un +autre amant que moi? + +Une jalousie atroce le remuait, jalousie brutale, irraisonnée, qui +venait de s'abattre sur lui et de l'étreindre, quoique l'instant +d'auparavant il se fût refusé à croire qu'il pût être sujet à une +pareille passion. + +--Réponds! réponds, Pauline! criait-il. Quel est l'homme qui est le +père de ton enfant? Quel est celui qui t'a possédée d'amour avant moi? +Ah! je te croyais pure, et voici que tu as eu un amant, un amant que +tu as aimé comme moi, plus que moi peut-être! Pauline, tu viens de +déchirer mon coeur effroyablement. + +Des larmes jaillissaient de ses yeux et devant ce désespoir Pauline se +sentait défaillir. + +Mais elle réagit de toute l'énergie dont son âme était capable. +Maîtrisant l'affreuse émotion qui la poignait, elle attendit qu'Odon +eût exhalé le premier flot impétueux de sa douleur; et lorsqu'il se +fut tu, la poitrine seulement secouée encore de sanglots, elle +commença, d'une voix qu'elle fit le plus douce et le plus calme +possible: + +--Oui, Odon, j'ai eu un amant avant toi, et si je ne te l'ai pas dit +jusqu'ici, c'est qu'au moment où je t'ai aimé il ne jouait plus aucun +rôle dans la mémoire de mon coeur. J'avais encore moins à te parler +de lui que de mon mari. Il est mort d'ailleurs, cet homme avec qui +j'ai connu les fausses joies de l'adultère, il est mort, et son +souvenir est mort depuis longtemps. Si cet enfant n'était pas là, pour +me rappeler parfois son père, évoquer de l'oubli cette figure +disparue, qui a pu jadis, alors que je n'avais pas accompli le +pèlerinage de l'amour, m'en dresser le fantôme à un coin de ma route, +si cet enfant, qui fait mon orgueil, ne m'inspirait en quelque sorte +une reconnaissance rétrospective pour celui qui me le donna, je +n'aurais qu'un regard d'amertume à jeter sur un passé vide et morne. +Je ne l'ai point aimé, cet homme qui fut mon amant. Mérite-t-il ce +titre? Il n'a su ni dompter mon âme, ni éblouir mes sens. Je suis +restée froide et désolée comme après une effroyable ironie. Pourquoi +t'être livrée à lui? diras-tu. Hélas! c'est pour la même raison qui +m'a fait épouser mon mari. La femme cherche toujours à aimer. Jusqu'au +moment où elle aime vraiment, où elle sait à n'en pas douter qu'elle +aime, bien des tentatives infructueuses ont lieu. Où sont-elles les +privilégiées qui ont trouvé du premier coup l'amant prédestiné et ont +eu l'ineffable gloire de s'offrir vierges à ses baisers? S'il y en a +auxquelles fut départi ce bonheur, qu'elles l'imputent à une faveur +spéciale de la providence. La plupart, j'entends de celles qui aiment, +ont à éprouver l'amère vanité des désirs humains, avant d'en connaître +la possible et magnifique floraison. Heureuses, bienheureuses encore +quand elles la connaissent! O mon Odon, vierges! Étais-je moins vierge +parce que mon corps avait été possédé? Mais c'est toi, c'est toi qui +m'as rendue femme! Auparavant, quoique femme mariée et femme adultère, +je n'étais pas encore femme. Il me manquait le sens divin de l'amour. +C'est toi qui m'en as dotée: ou plutôt qui l'as découvert, excité, +fécondé en moi. N'as-tu point eu ma vraie virginité? N'es-tu point mon +premier, mon seul, mon parfait amant, mon époux et mon maître? Odon, +Odon, c'est toi que j'aime, je n'ai aimé que toi! + +Odon sanglotait toujours, mais son regard s'était adouci. Il +comprenait qu'il avait eu tort de s'emporter et que cette femme +admirable ne perdait en rien de sa valeur pour avoir erré, longtemps +erré à la recherche de l'inappréciable trésor. Lui-même avait eu des +maîtresses, et en grand nombre: et osait-il dire qu'il n'en avait pas +aimé quelques-unes? Et pourtant, lui aussi se sentait vierge, vierge +par le renouvellement qu'apporte tout amour. + +--Je ne t'en veux pas, Pauline, prononça-t-il, mais à voix triste +encore. + +Il ne pouvait pas se remettre si vite du coup inattendu qui l'avait +frappé, quoique sa raison eût déjà pris le dessus et lui représentât +l'injustice de sa douleur. + +Pauline continua: + +--Et l'eussé-je aimé, l'eussé-je aimé comme je t'aime, te serait-il +permis de conclure que mon amour actuel n'est pas entier et sans +mélange? Ne devrais-tu pas, au contraire, être fier d'avoir aboli dans +mon coeur les autres sentiments qui auraient pu le partager? Enfin, +et avant tout, n'étais-je pas libre de me donner, alors que je ne te +connaissais pas et que je n'aurais pu me donner à toi? D'où viendrait +que, même dans le cas où j'aurais aimé, tu pusses être peiné de mon +passé? + +--C'est vrai, dit Odon, j'ai agi sous l'empire de la folie: +pardonne-moi. + +--Je n'ai rien à pardonner: pour folle qu'elle était, cette jalousie +était de l'amour. + +--Pardonne-moi, Pauline, je t'ai offensée. En poussant mon cri +d'indignation égoïste et dément, je me suis ravalé au niveau des +tyrans et des pharisiens, qui entendent bien que la loi soit violée, +mais à leur profit seulement. Le coeur est le coeur: comment +exigerais-je qu'il reste enseveli sous un linceul de mort jusqu'au +moment où j'apparais pour lui souffler la vie? Si ton coeur n'avait +pas été agité depuis longtemps par l'éternel désir, te serait-il +possible maintenant de m'aimer comme tu le fais? Oh non! et j'étais +ridicule de supposer que, douée de passion, tu fusses demeurée +jusqu'ici sans risquer un pas à la poursuite du bonheur. Que tu te +sois déjà donnée, que tu en aies aimé un, deux, plusieurs, qu'ai-je +besoin de m'en préoccuper, aujourd'hui que tu es à moi et que je te +tiens frémissante dans mes bras? Le présent et l'avenir sont la seule +chose qui compte; le passé en a été la préparation; et si le présent +charme, c'est que le passé a été ce qu'il devait être. Pardonne-moi, +Pauline: tu m'aimes, et je ne veux savoir que cela. + +La noblesse de ces paroles toucha vivement la jeune femme. Elle +n'était cependant pas entièrement satisfaite: les efforts d'Odon pour +se dompter étaient trop visibles. Elle voulait que son amant n'eût +contre elle pas même l'ombre d'un de ces griefs secrets, dont on +rougit, qu'on est le premier à condamner, mais qui n'en tourmentent +pas moins le coeur. + +--Je crains que tu ne m'en veuilles, au fond, dit-elle. Avoue que j'ai +descendu quelques marches du piédestal sur lequel tu te plaisais à +m'ériger. + +--Au premier moment, oui, répondit Odon. Je ne réfléchissais pas que +dix ans de mariage avec un mari qu'on n'aime pas justifient toutes les +conséquences. + +--Je n'ai pas besoin d'être justifiée, mais d'être comprise. + +Elle lui raconta l'histoire de son adultère. Elle n'en céla ni +les hontes, ni les déboires; elle insista même sur le côté navrant +de cette aventure. Elle se dépeignit telle qu'elle était à cette +époque: irritée de la désillusion de son mariage, impatiente d'aimer, +prenant pour de l'amour les moindres palpitations de son coeur +inexpérimenté, et finalement donnant dans le premier panneau tendu +sous ses pieds par un bel égoïste. Oh! elle n'avait pas été longue à +s'apercevoir de sa bévue; mais elle s'y était entêtée, espérant +toujours, malgré tout, jusqu'au moment où la brutalité indubitable des +faits l'avait laissée gisante sur le carreau, à jamais rebutée, +croyait-elle, de chercher le bonheur par l'amour. Cette expérience lui +avait suffi. Elle avait réfréné en elle ses besoins de vie +sentimentale. Elle en était arrivée à douter de l'amour, ou du moins, +car elle ne le sentait que trop bouillonner stérilement dans son sein, +à douter que sa réalisation fût possible sur la terre. + +Odon l'écoutait parler, et, peu à peu, à mesure qu'il pénétrait mieux +le passé de celle qu'il aimait, passé que, quoiqu'il se défendît de +désirer y toucher, elle tenait à lui faire connaître dans ses détails, +le sentiment pénible qui l'avait ému se transformait en ardente +sympathie. + +--Pauvre amie! répétait-il, tandis que se succédaient les stations de +ce calvaire. + +La pitié gonflait son coeur et n'y laissait plus de place pour la +moindre amertume. Pauline savait si bien le mêler à sa vie, qu'il en +éprouvait lui-même les impressions, la sentait, la comprenait, et +partant n'avait plus rien à en pardonner ou à en excuser. Bien plus, à +voir cette âme se dévoiler davantage, il concevait d'elle une +admiration toujours plus profonde, car il s'étonnait de trouver +qu'elle avait tellement eu soif d'idéal et depuis si longtemps avait +souffert de la disproportion entre ses aspirations merveilleuses et +l'indigence du sort qu'elle avait subi. + +--Et il y a huit ans que cette histoire s'est passée? demanda-t-il, +lorsqu'elle eut fini. + +--Il y a huit ans. + +--Et depuis? + +--Depuis, ce fut la mort de mon âme, ou plutôt, car ses blessures +étaient bien vives, son affreux supplice, l'enfer du doute, du +désespoir, de la fausse résignation, qui cherche à maintenir la +révolte, sans parvenir à autre chose qu'à doter le visage du masque +d'indifférence et de politesse sous lequel les passants ne sauraient +deviner qu'un monde terrible palpite: jusqu'au jour providentiel où je +t'ai rencontré, mon Odon, et où j'ai cru que l'univers allait +s'effondrer sur moi, pour avoir trouvé, enfin! enfin! le bonheur dans +deux bras amis. + +--N'as-tu vraiment pas essayé durant ces huit ans de te donner à un +autre homme? + +--Non, fit Pauline: l'amour que je concevais était si haut, qu'il me +semblait impossible qu'il se trouvât quelqu'un capable d'y répondre. +Bien des hommes m'ont fait la cour; en tous je démêlais l'égoïsme +cynique, la sensualité grossière, la vanité stupide. Aucun ne m'aimait +vraiment, et, comme avec les années l'idéal que je me créais de +l'amant se complétait et grandissait, aucun, même parmi les meilleurs, +ne me paraissait digne d'être aimé. Au spectacle des misérables +intrigues qui se nouaient et se dénouaient autour de moi, je n'étais +que plus décidée à abandonner aux âmes médiocres de si méprisables +commerces. J'avais renoncé à croire; la foi était partie enlevée par +les serres de la déception. Il fallait un miracle pour me sauver: le +miracle s'est produit. Dieu que j'avais renié s'est manifesté au +moment où je ne m'attendais plus qu'au néant, et je suis maintenant en +adoration devant sa bonté et sa puissance. + +--O Pauline! dit Odon, tu es la plus noble, la plus rare des +créatures. Je suis un misérable de t'avoir soupçonnée d'une faiblesse. +Une faiblesse, bon Dieu! Quelle prétention avais-je? Mais je te +voulais sans tache, comme la divinité pure à laquelle on a dressé un +autel et qu'on pare de toutes les vertus. Et, mauvais croyant, il +m'avait semblé qu'un nuage passait sur ta blancheur immaculée. Mais, +voilà que tu m'apparais maintenant plus éblouissante qu'avant. Oh! +pardonne, pardonne! + +Cette fois, c'était sincère et profond. Ce n'était plus seulement sa +raison qui le poussait à rendre justice, mais tout son coeur. + +Les yeux de Pauline brillèrent de joie, son âme rayonna. + +Odon s'était agenouillé devant elle. Il baisait les plis de sa robe; +et sur sa main, la jeune femme sentit tomber une larme. + +Ce fut un instant de muette extase. Puis, lorsqu'il se fut relevé, +elle se jeta dans ses bras, comme pour y chercher la protection +suprême. + +--Rien ne pourra m'arracher de toi! balbutiait-elle. + +--O mon amie, je serai ton seul, ton véritable époux. Je le vois +maintenant, le monde ne saurait être pour toi qu'un désert; la famille +même, cette prison où tant, qui soupirent après la liberté, sont +retenus par de multiples chaînes, est démolie autour de toi et ne +t'offre que des ruines inhabitables; tout t'éloigne de celui auquel la +loi t'a lié, tout et jusqu'à l'enfant, qui d'habitude est l'inexorable +carcan rivant au même collier de fer deux têtes ennemies. Je n'ai plus +d'objection, plus. Je suis convaincu que ton bien comme ton devoir +consistent à abandonner ton mari pour me suivre. Je n'appréhende plus +pour toi ni les regrets, ni les défaillances. Au point où tu en es, la +seule solution possible, c'est la rupture avec un passé de larmes et +de mensonge. + +--L'honneur même, cet honneur dont on a plein la bouche et qu'on +comprend si peu, l'honneur même l'exige. + +--Je ne te parle pas de ma joie, Pauline; elle est immense. Oh! nous +serons heureux! + +--Je le veux, Odon. + +--Un avenir de bonheur caché, loin de la foule, loin des vanités et +des perfidies, s'ouvre devant nous. Une idéale confiance en Dieu, en +la justice, en l'amour remplit nos âmes. Unis par le saint mystère +d'une même foi, nous oublierons les hommes, les païens, les barbares. +Nous les laisserons à leurs faux dieux et à leurs cultes malfaisants. +Chère épouse, tes yeux seront mon univers, tes beaux yeux où se révèle +l'unique grâce qui me touche. Peu nous importe le bruit que l'on fera +sur nous: il ne parviendra point à nos oreilles. Nous aurons le +témoignage de notre conscience, le seul bien nécessaire, et qui ne +nous faillira pas. + +--Oh! oui, dit Pauline, la conscience, l'honnêteté, l'amour! + +Elle appuya sa tête sur le sein de son amant. + +Une bénédiction semblait planer sur eux. La douceur de cette heure +était si grande, qu'ils ne savaient comment s'exprimer mutuellement +leur gratitude. + +Ils restèrent longtemps silencieux en une étreinte bienheureuse. + +Puis, Pauline dit: + +--Dès demain, mon mari saura tout. + +Elle avait à peine prononcé ces mots, qu'un bruit de pas se fit +entendre dans le salon voisin. + +Pauline pâlit affreusement. + +La portière s'écarta. Sur le seuil de leur chambre, un homme apparut: + +Facial. + + + + +XII + + +Depuis plusieurs heures, Facial se promenait dans son cabinet, en +attendant l'entrevue qu'il devait avoir avec sa femme. + +Un domestique vint lui annoncer que madame était arrivée. + +Il se recommanda encore la plus glaciale, la plus dédaigneuse +politesse, boutonna sa redingote, but un petit verre de cognac, et +passa au salon où l'attendait Pauline. + +Elle se leva à son entrée et lui tendit la main sans affectation. + +--Nous ne sommes coupables ni l'un ni l'autre, dit-elle; +épargnons-nous mutuellement les reproches et les grands mots. + +Facial resta abasourdi de ce début. Il se préparait à subir des +attendrissements, des sanglots, une femme se jetant à ses pieds et +demandant grâce, et voici qu'il la trouvait aussi calme que lui. + +--Asseyez-vous, Madame, dit-il avec un geste vague. + +Ils prirent place en face l'un de l'autre, séparés par une petite +table. + +--Je n'ai pas d'explication à vous donner, fit Pauline au bout d'un +instant de silence, et je vous prie de ne pas en exiger de moi. Il +doit vous être assez indifférent de savoir pourquoi et comment j'en +suis venue à rompre les liens qui nous unissaient. Il est probable +d'ailleurs que si je tentais de vous l'expliquer, vous ne me +comprendriez pas. Veuillez donc ne considérer que les faits. Ils sont +trop évidents pour que je songe à les nier ou à les atténuer. J'en +assume la responsabilité. + +Facial perdait pied. Il ne concevait pas que Pauline osât se présenter +à lui autrement qu'en pécheresse repentante et accablée de honte. + +--Ah! misérable femme! s'écria-t-il, oubliant d'un coup ses projets +d'impassibilité. + +--Ne le prenez pas sur ce ton, dit Pauline, je vous en supplie. + +--Comment! Vous m'avez trompé, trahi, déshonoré, vous avez commis un +crime épouvantable, vous voilà souillée, couverte de boue, et vous +venez tranquillement m'annoncer que vous en assumez la responsabilité! +Je crois bien que vous en assumez une de responsabilité, et +effroyable! Les conséquences de votre faute seront terribles, +terribles... + +--Il est inutile de vous emporter: ce qui est fait est fait, et si +c'était à refaire, je le referais. Veuillez me dire maintenant +quelles sont vos intentions. + +Facial la regardait effaré. + +--Mes intentions? mes intentions? Vous en parlez avec une légèreté... +Ah ça! éclata-t-il, pensez-vous que je vais passer l'éponge sur vos +déportements, vous ouvrir de nouveau, comme si de rien n'était, ma +maison et mes bras, vous supplier peut-être--telle est votre +audace!--de reprendre la vie commune agrémentée de toutes les +complaisances? Ne vous bercez pas d'illusions. Ne vous figurez pas que +votre pouvoir sur moi soit si grand, qu'il vous suffise de paraître +pour reconquérir votre place au foyer. Vous vous traîneriez à mes +genoux, que je resterais inflexible. Madame, je ne suis pas de ceux +qui pardonnent. + +Cette phraséologie mettait Pauline au supplice. + +--Je ne suis point venue ici mendier votre pardon, dit-elle. Je ne +saurais qu'en faire. Dites-vous bien d'ailleurs que si vous souffrez +maintenant à cause de moi, j'ai souffert, moi, pendant dix ans à cause +de vous, et ne vous posez pas en accusateur: ce rôle vous convient +peu. + +--Quelle impudence! fit Facial avec indignation. Mais vous êtes un +serpent que j'ai réchauffé dans mon sein! + +Pauline haussa les épaules. + +«Rien, pas un cri du coeur ne lui échappe!» pensait-elle. + +Elle se taisait, hautaine, sous les injures que Facial déversait. +Qu'aurait-elle dit? Elle ne pouvait pas lui prêter son cerveau, pour +qu'il sentît avec ses sentiments et comprît qu'il n'avait pas le +droit de la juger. Il voyait à son point de vue, un point de vue +abominable et faux, mais qui était le sien. Que servait alors de +répondre? + +En proie à une fureur qu'il ne cherchait plus à contenir, Facial se +répandait en discours diffus, boursouflés, pleins de périodes +déclamatoires et d'imprécations violentes. Il dépassait les bornes, +traitait sa femme de fille perdue, la ravalait au-dessous des +prostituées, qui, elles, n'ont juré fidélité à personne. Les outrages +jaillissaient de ses lèvres. Lui, si châtié d'habitude dans son +langage, trouvait d'ignobles insultes à lancer comme des crachats au +visage de celle qui lui était intellectuellement et moralement si +supérieure. Elle ne bronchait pas; pâle, les traits immobiles, elle +laissait passer ce flot d'ordure qui ne l'atteignait pas. + +Épuisé, Facial s'arrêta et s'affaissa dans un fauteuil. + +--Avez-vous fini? demanda Pauline. + +Il se redressa, comme sous un coup de fouet. + +--Je n'ai pas encore dit le plus important, Madame, reprit-il +foudroyant; je n'ai pas encore prononcé le mot fatal... + +--Prononcez-le, interrompit-elle, je n'attends que cela. + +--Vraiment, Madame, le divorce ne vous fait pas peur? + +Il espérait la voir s'abattre sous l'épouvante de ce mot et mesurer +enfin l'horreur de son crime à la grandeur de la punition. Mais elle +ne parut pas s'en émouvoir. + +Il accentua d'une voix sévère: + +--Le divorce, Madame! le divorce! + +--Je suis heureuse, répondit simplement Pauline, que vous compreniez +comme moi qu'une séparation est nécessaire. Vous la voulez légale, +tant mieux: l'ordre est une excellente chose, et ma liberté en sera +moins précaire. Le divorce est la meilleure solution à notre +situation. Si vous avez cru que je me ferais des illusions sur votre +tendresse à mon égard, vos paroles me montrent que vous en entretenez +sur celle que je vous porte. Vous vous imaginez que «ma faute»--je +conserve à mon acte ce nom, puisqu'il est consacré, quoique ma vraie +faute, faute bien involontaire et toute d'ignorance, ait été de vous +épouser sans savoir ce que c'est que l'amour--vous vous imaginez que +ma faute est le résultat d'un de ces coups de tête ou de sang +familiers aux femmes peu scrupuleuses, qui durent le temps d'un +caprice et dont elles se mordent amèrement les doigts, si, par +malchance, le mari découvre et sévit. Vous supposiez que ce mot de +divorce allait me prosterner à vos pieds humiliée et brisée, pleurant +des serments de repentirs éternels. Vous vous trompez. Ma faute a été +voulue et longuement méditée. Bien loin d'en redouter les +conséquences, j'étais à la veille de vous découvrir moi-même la +vérité. Vous m'avez prévenue: ce n'est pas une raison pour que je +change de contenance. Non, je ne crains pas le divorce; je l'appelle, +je le désire. Mais ici vous êtes le maître, vous seul avez qualité +pour le réclamer, puisque, au point de vue de la loi, c'est vous qui +êtes l'offensé. + +--C'est bien, Madame, nous divorcerons. Telle était mon intention: +vos bravades ne font que m'y affermir. + +--Sur quoi baserez-vous votre demande? + +--Sur la vérité: votre adultère. Songeriez-vous à le nier? + +--Oh non, je vous aiderai même à l'établir. + +--Il y a des maris chevaleresques qui en pareille circonstance +poussent l'abnégation jusqu'à prendre la faute sur eux. N'attendez pas +de moi une telle délicatesse. Je considère l'adultère, même l'adultère +de l'homme, comme une chose trop grave pour que je consente à m'en +charger. Que m'importe votre honneur, maintenant que vous l'avez +perdu. Le divorce sera prononcé contre vous. + +--J'entends. Vous m'offririez d'ailleurs ce petit sacrifice, que je +n'accepterais pas. + +--Tout ce que je puis faire, c'est de ne pas vous traîner devant le +tribunal correctionnel pour obtenir votre condamnation. Je délaisse +cette vengeance. + +--Quelle magnanimité! + +--Le nom de votre complice ne sera pas même prononcé dans les +considérants. Vous pourrez l'épouser, puisque vous prétendez l'aimer, +et essayer de racheter avec lui les torts que vous avez eus avec moi. + +Facial se croyait sublime. + +--Il est marié, dit Pauline. + +--Il peut divorcer. + +--Il ne le peut pas: sa femme est catholique. + +Facial leva les yeux au ciel. + +--Dans quel abîme êtes-vous tombée! Enfin s'écria-il, vous l'avez +voulu, Madame, vous l'avez voulu! + +--C'est bien. Ne parlons pas de moi. Puis-je vous demander quelles +sont les preuves que vous produirez devant les magistrats? + +--Des preuves? J'ai des témoignages, des présomptions morales, des +faits matériels qui, réunis, formeront un dossier suffisant pour vous +confondre. + +--Croyez-moi, laissez de côté tout cet arsenal. Il est inutile, +puisque j'avoue. Ne désirez-vous pas, comme moi, aboutir par les +moyens les plus rapides et les plus simples? + +--Sans doute, et si vous avouez cela ira tout seul. Mais il faut un +aveu écrit. + +--Qu'à cela ne tienne, je vais vous écrire une lettre où je +reconnaîtrai explicitement ma culpabilité. + +--Comme vous voudrez, fit Facial. D'habitude, les femmes n'avouent pas +ces choses-là; leur pudeur les pousse à se défendre même contre +l'évidence. Il faut que vous ayez perdu tout sens moral. + +Sans répondre, Pauline ouvrit un buvard, prit une feuille de papier et +écrivit une demi-page qu'elle signa. + +--Cela suffit-il? demanda-t-elle en tendant la pièce à son mari. + +Facial la lut deux ou trois fois attentivement. + +--Cela suffit, dit-il. + +Puis il la serra avec soin dans son portefeuille. + +--Et maintenant, Madame, termina-t-il, nous ne nous retrouverons que +devant les juges. Que Dieu vous pardonne! + +Mais au lieu de partir, Pauline se dirigea vers une porte menant dans +les appartements intérieurs. + +--Où allez-vous! cria Facial. + +--Mon fils... Je vais chercher mon fils. + +--Pour quoi faire? + +--Pour l'emmener. + +Il se précipita et lui barra le passage. + +--Vous ne passerez pas! + +--Monsieur! + +--Je vous le défends! + +Elle s'arrêta haletante. Un éclair flamba dans ses yeux. + +--Vous oseriez me défendre de prendre mon fils? prononça-t-elle les +dents serrées. + +--Parfaitement. + +--Mais c'est mon fils! rugit-elle. + +--C'est aussi le mien, dit Facial. + +Une horrible lueur palpita dans l'esprit de Pauline. Son fils! son +fils! Facial songeait à le lui enlever! Oh! c'était impossible! Quelle +monstrueuse pensée venait de germer là tout à coup, si monstrueuse que +pas un instant le soupçon que cela pût se produire ne lui était venu! +La séparer de son fils! Ce forfait épouvantable serait-il permis? Non, +non, elle se trompait, elle avait mal entendu! Son mari était un homme +après tout: il n'allait pas voler un enfant à sa mère! + +--Je veux mon fils! supplia-t-elle la tête pleine de vertige. + +--Vous ne l'aurez pas. + +Alors, en une abondance éperdue de paroles incohérentes, pleurant, +défaillant, les mains frissonnantes, elle divagua: + +--Vous n'avez pas formé l'infernal projet de m'arracher mon enfant! Ce +n'est pas sérieux, ce n'est qu'une effroyable plaisanterie! Dites, +dites que vous n'avez voulu que me faire peur! Je suis mère, moi, +savez-vous bien? Ce serait me tuer que de m'ôter l'enfant que j'ai +porté dans mon sein, que j'ai nourri, que j'ai élevé, qui est mon sang +et ma vie! Oh! vous savez cela! Vous ne voudrez pas commettre un crime +si infâme! Si vous avez jamais eu pour moi un sentiment qui ne fût pas +de la haine, vous épargnerez la malheureuse qui a été votre femme, +vous n'exercerez pas sur elle une atroce, une basse vengeance. Vous ne +dites rien; vous attendez que je me sois mieux humiliée. Parlez, que +dois-je faire pour vous fléchir? Oh! grâce! grâce! L'angoisse +m'étreint à la gorge, ma voix se perd, les mots manquent à mon +coeur... + +C'était enfin la scène que Facial attendait et à laquelle il s'était +préparé. Seulement, au lieu que ce fût la femme, c'était la mère qui +criait grâce. + +Il répondit durement: + +--C'est trop tard: il fallait songer à cela avant. + +Une nouvelle énergie galvanisa Pauline: + +--Vous avez l'audace de séquestrer Marcelin? proféra-t-elle avec un +tel emportement, que Facial crut qu'elle allait se jeter sur lui. + +--Sa place n'est pas avec vous. Je le garde. + +--De quel droit? + +--De quel droit? Je crois, Madame, que vous vous méprenez ici +étrangement sur vos droits. Apprenez donc que, le divorce étant +prononcé contre vous, c'est à moi, en principe, que le tribunal doit +confier l'enfant. Il suffit que j'en fasse l'objet d'une demande, et +c'est ce qui sera, pour que, malgré tout ce que vous pourrez arguer, +le droit de garder Marcelin me soit acquis. + +A ces paroles qui éclairaient tragiquement la situation, Pauline +sentit tout s'effondrer en elle. + +Un dernier espoir restait, auquel elle s'accrocha désespérément. Il +fallait pour cela l'aveu terrible. Mais plus rien ne lui coûtait. + +Se campant devant son mari, le fixant les yeux dans les yeux, elle dit +avec un cinglement: + +--Cet enfant n'est pas de vous. + +Facial sursauta. + +--Il n'est pas de vous, reprit-elle plus ardemment, il est de M. de +Hartwald. Car je vous ai trompé autrefois avec M. de Hartwald. C'était +à l'époque où il était secrétaire d'ambassade à Paris. Vous vous le +rappelez? J'ai fait sa connaissance dans un bal. Il venait souvent +ici. Vous l'invitiez. Eh bien, je vous trompais avec lui. Pendant un +an, je vous ai trompé; et vous ne vous en doutiez pas. Marcelin est né +de cet adultère. Regardez-le, il n'a rien de vous: il ne vous +ressemble ni au physique ni au moral. Remarquez son nez, son nez +droit, fin, distingué, et ses cheveux, ses cheveux blonds: c'est le +nez et les cheveux de M. de Hartwald. Il a, par contre, mes yeux et ma +bouche. C'est frappant. M. de Hartwald est mort; cet enfant est à moi +seule... + +Elle s'arrêta, regardant toujours son mari. Mais celui-ci, après un +premier choc de surprise, avait eu le temps de se remettre. + +--Ah! par exemple! s'écria-t-il en riant insolemment, vous avez de +l'imagination! Ma parole, à vous entendre, on dirait que c'est arrivé! +Mais ça ne prend pas! Ça ne prend pas! Marcelin le fils de M. de +Hartwald! Elle est bien bonne! + +--Vous ne me croyez pas? fit Pauline bouleversée. + +--Vous croire? Ah ça, pour qui me prenez-vous? Il est visible que vous +venez d'inventer cette histoire de toutes pièces. C'est un mensonge, +et qui plus est un mensonge ignoble. Ah! Madame, vous étiez déjà bien +bas dans mon estime: vous voici dans la fange jusqu'au cou. + +--Vous ne me croyez pas? répéta-t-elle avec accablement. + +--Inventez autre chose, ou mieux n'inventez rien du tout. Votre +paroxysme vous égare jusque dans le ridicule. Marcelin ne serait pas +mon fils! Vous moquez-vous? Vous trouvez qu'il ne me ressemble pas? +Vous êtes donc aveugle! Et la voix du sang, Madame, la voix du sang! +Est-ce que je me sentirais son père, si je ne l'étais pas? + +--Mon Dieu! mon Dieu! gémissait Pauline. + +Et elle demeurait stupide devant son impuissance à établir la vérité. +Elle ne possédait aucune preuve de ses relations avec M. de Hartwald. +Tout avait été détruit. Il n'existait pas un mot de billet, pas une +photographie, pas un signe, pas un document quelconque, rien, rien, +rien, que sa parole à elle et cette ressemblance qu'elle était la +seule à apercevoir. + +Alors, folle, elle cria à son mari: + +--Rendez-moi la lettre! + +--La lettre? + +--Oui, la lettre que je viens d'écrire et où je me reconnais coupable. +Je ne divorce plus. + +--Pardon, Madame: vous ne divorcez plus, mais moi je divorce. Je ne +vous rendrai pas la pièce que vous m'avez si légèrement fournie. + +--Oh!... + +--D'ailleurs, cela ne vous avancerait pas à grand chose. Comme je vous +l'ai dit, j'ai des témoignages à faire valoir. La procédure sera un +peu plus longue, voilà tout. + +--Je me défendrai, je lutterai et peut-être parviendrai-je à jeter +quelque doute dans l'esprit des juges. Rendez-moi ma lettre! + +--Non. + +--C'est une lâcheté! + +--Une prudence. + +--Mon enfant! mon enfant! + +Elle voulut s'élancer. Facial la saisit violemment par les bras et la +coucha de force dans un fauteuil. Sans cesser de la maintenir, il +appela: + +--Victor! + +Le valet de chambre parut. + +--Prévenez miss Dobby qu'elle ait à emmener immédiatement mon fils là +où elle sait. Accompagnez-les. + +En proie à une indicible horreur, Pauline se débattit convulsivement. +On enlevait son enfant! Elle ne le verrait plus, plus... C'était fini! + +--Le voir, râla-t-elle... je veux le voir... + +Mais les deux mains atroces de son mari la serraient comme dans un +étau, la clouaient, la paralysaient. + +--Lâchez-moi!... Oh! ayez pitié, pitié!... Mon Dieu, ayez pitié!... + +On entendit, du côté de l'antichambre, une lointaine voix d'enfant: + +--Maman! maman! + +Pauline se raidit en un suprême effort. Mais ce fut en vain. Elle +retomba brisée sous la masse vigoureuse qui pesait sur elle. + +Elle cria. + +Facial lui mit son genou sur la bouche. + +Quelques instants épouvantables se passèrent, pendant lesquels elle +crut mourir, tout son pauvre corps tordu comme dans les spasmes d'une +torture. + +Enfin, Facial la lâcha. + +--Vous êtes libre, dit-il. + +Elle se leva d'un bond fiévreux et se précipita à travers +l'appartement. Elle en parcourut hâtivement les diverses pièces. Le +vide, le vide partout. Marcelin n'était plus là. Dans la salle +d'étude, un désarroi de livres et de cahiers... Elle baisa en +sanglotant ces objets que son enfant maniait encore quelques minutes +auparavant, elle les baisa comme des reliques sacrées, et son coeur +de mère éclatait dans sa poitrine... Ses lèvres battaient, ses +paupières tremblaient nerveusement; elle répétait le nom chéri, tantôt +tout bas, comme une prière, tantôt en appels désespérés écorchant sa +gorge en feu. Elle reprit deux ou trois fois sa promenade errante de +chambre en chambre, lentement maintenant, anéantie, s'arrêtant à +chaque détail qui lui évoquait Marcelin. Lorsqu'elle revint au salon, +où Facial attendait qu'elle se fût convaincue de l'inutilité de sa +révolte, elle n'avait plus l'air que d'un spectre désolé, d'une statue +vivante de l'effroi. + +La vue de son mari sembla la glacer d'épouvante. Elle porta ses mains +en avant, dans un long geste de répulsion. Quelques mots rauques +sortirent péniblement de sa bouche contractée. + +--C'est vous... c'est vous... + +Et elle s'abîma sur le tapis, sans connaissance. + +Facial sonna la femme de chambre. Il lui montra le corps inanimé de +Pauline. Puis, il prit son chapeau et partit. + +Au bout d'une demi-heure, Pauline revint à elle. La femme de chambre +l'avait portée sur un lit, lui faisait respirer des sels, étanchait +avec un mouchoir imbibé d'eau le sang d'une petite plaie qu'elle +s'était faite en tombant. + +--Où est mon fils? + +--Je ne sais. Il est sorti avec sa gouvernante et Victor. + +--Et monsieur? + +--Il est sorti aussi. Il n'y a personne à la maison. + +Elle s'élança à bas du lit, sans prendre garde qu'elle pouvait à peine +se tenir debout. + +--Madame n'est pas encore remise; Madame ferait mieux de rester +couchée. + +--Laissez-moi!... + +Elle descendit dans la rue, échevelée, hagarde, semblable à une +aliénée. + + + + +XIII + + +--Que vous êtes agaçant, dit Julienne, on ne peut rien tirer de vous! + +--Mais, Madame, répliqua Réderic, vous m'interrogez à tort et à +travers, vous et ces dames, sur ce que vous vous plaisez à appeler les +mystères de l'affaire Rocrange! Que voulez-vous que je vous dise? +C'est très simple. M. de Rocrange aimait Mme Facial; Mme Facial aimait +M. de Rocrange; Mme Facial, qui, paraît-il, est une femme sincère, ne +s'en est point trop cachée; et M. Facial, qui n'entend pas +plaisanterie, plaide aujourd'hui même en divorce contre elle. Quoi de +plus clair, de plus net, de plus logique? Il n'y a pas ombre de +mystère. Les dessous n'existent pas. Tout cela est purement honnête. + +--Honnête! s'exclamèrent avec des mines effarouchées la baronne +Citre, Mme Sermais et Mme d'Orgely. + +--Qu'appelez-vous l'honnêteté? demanda Réderic. + +Cette question déconcerta. + +--L'honnêteté, c'est de rester fidèle à son mari, risqua enfin la +baronne. + +--Oh! ma chère, que vous êtes vieux jeu! ne put retenir Julienne. + +--En effet, Madame, dit Réderic, c'est là une honnêteté +antédiluvienne. + +--L'honnêteté est au moins la bienséance, corrigea la baronne, +consciente d'avoir émis une niaiserie. + +--C'est ça, c'est ça! zézaya Mme d'Orgely sous son éventail. + +--Et la bienséance? continua Réderic imperturbable. + +Cette fois, personne ne hasarda de réponse. + +--La bienséance, reprit-il, voici: tromper son mari avec discrétion et +rouerie; s'évader sans bruit de sa tutelle; prendre subrepticement +tout le champ possible pour ses ébats et savoir revenir en hâte au +moindre signal de la laisse, que l'on a tendue juste à point pour +qu'une malencontreuse secousse n'avertisse pas de l'incartade le +légitime propriétaire. Certaines femmes sont tenues très court; +d'autres ont la laisse étonnamment longue: toutes jouissent autour du +poteau marital d'un espace plus ou moins grand où brouter le thym +d'amour. Ah! chèvres bienséantes, au poil blanc, à l'oeil innocent, +jouez tant qu'il vous plaît entre les rocs qui vous dissimulent, +derrière les hautes herbes, à couvert des ondulations de terrain; +mais ne vous avisez pas de ronger de vos dents fines la corde qui vous +retient pour aller gambader à l'aise sur les hauts sommets, où l'air +est pur et léger, sans doute, mais où vous ne seriez plus que de +vilaines chèvres sauvages indignes de considération. Vous aimez la +liberté, mais il vous faut une liberté qui ait l'air de ne pas trop +frauder l'esclavage. Vous ne la prenez pas, vous la dérobez. Vous ne +sauriez avoir de désirs vifs, francs, joyeux; vous ne connaissez que +les envies louches, inavouées, satisfaites en secret comme des vices. +L'intrigue est, du reste, votre plaisir. Vous ne trouveriez guère de +charme à l'amour, s'il n'était avant tout le fruit défendu, auquel il +s'agit de goûter par une adroite et perfide maraude. Vous craignez la +passion et vous la haïssez: et lorsque, par miracle il s'en trouve une +qui soit autre chose qu'une coquette ou une coquine, vous le lui +faites expier avec acharnement. Ah! elle ne trompe pas comme vous: +haro sur elle! N'est-ce pas, mesdames, la bienséance consiste dans la +déloyauté d'abord, et dans la cruauté ensuite? + +Réderic avait fait cette petite exécution sur un ton de persiflage +mi-plaisant, mi-acerbe, dont il n'y avait pas lieu de s'offenser, mais +qui n'en était pas moins mordant. + +--Voyons, Réderic, fit Julienne assez vexée, vous êtes insupportable! +En avez-vous encore pour longtemps à faire votre Alceste? + +--J'ai fini, belle dame, j'ai fini: le métier est trop peu profitable, +et il vaut mieux hurler avec les loups. + +--Le monde est tel qu'il est, et ce n'est pas vous qui le changerez. +Alors? + +--Alors, je n'essaye point de le changer. Je constate les petites +crapuleries qui s'y passent, et bien que je ne prenne pas à ces +observations un très vif plaisir, je ne suis pas Alceste au point de +m'en irriter plus que de raison. + +--Et vous consentez parfois à hurler avec les loups, suivant votre +exquise expression. Mais, à ce propos, revenons à nos moutons. + +--Les avons-nous quittés? + +--Réderic, si vous continuez, je me fâche. + +--Ma chère, il veut défendre cette pauvre Pauline et son ami M. de +Rocrange, dit cauteleusement Mme Sermais. Il est charitable sous son +pessimisme. Seulement il procède d'une façon peu intelligente. Ce +n'est pas en s'en prenant aux honnêtes femmes qu'on reconstituera +l'honneur de celles qui s'exposent. Qu'on sollicite notre indulgence, +rien de mieux; nous sommes prêtes à l'accorder; nous vivons à une +époque où l'on est indulgent. Mais que l'on exige notre respect pour +des femmes si peu soucieuses des moeurs qu'elles semblent trouver du +plaisir à se compromettre, c'est vraiment se moquer de nous. + +--Très bien, approuva la baronne. + +--Je vois que mes clients, puisque clients il y a, sont bien malades, +fit Réderic sans s'émouvoir. Il ne me reste qu'à les abandonner à +l'inclémence du tribunal. + +--Épousera-t-elle au moins son Don Juan? demanda Mme Sermais. + +--Mais, ma chère, dit en riant Julienne, ne savez-vous pas qu'il +existe déjà une Mme de Rocrange? + +--Dans quel bourbier pataugeons-nous! déclama la Sénéchale, qui se +délectait à suivre cette conversation. + +--Je me le demande, observa Réderic sentencieux. + +Julienne se leva et alla lui donner une tape sur les doigts. + +--Réderic, je vous intime l'ordre de vous taire. Lorsqu'on vous +interroge, vous vous dérobez, et quand on ne désire plus rien de vous, +vous manifestez votre vilain caractère par de désobligeantes remarques +qui sont peu d'un galant homme. + +--C'est dommage que notre incomparable sénateur ne soit pas là, il +ferait mieux notre affaire. + +--Ne vous désolez pas, il va venir. + +--Vous savez, ma belle, dit la Sénéchale à Julienne, que c'est exprès +pour vous que ce cher homme assiste à l'audience. Il est si peu +curieux de sa nature, et ce linge est si sale à voir laver! + +--Ah! fit Réderic, Sénéchal est au Palais? + +--Oui, dit Julienne, et nous allons avoir des détails tout frais. + +--Quel bonheur! s'écria étourdiment Mme d'Orgely. + +--Il est charmant! soupira la baronne. + +--Comme le vicomte et la vicomtesse doivent être ennuyés de cette +aventure, émit la Sénéchale avec componction. M. de Rocrange s'est +comporté... + +--Oh! Madame, interrompit Mme Sermais, il a fait son métier d'homme. +Il n'y a rien à lui reprocher. Pour Pauline, quelque pitié qu'on ait +pour elle, il faut avouer qu'elle est coupable. Je dis coupable plus +que malheureuse, car tout dans sa conduite prouve qu'elle a visé au +scandale. Ne lui eût-il pas été facile, même en supposant le pire, de +s'arranger à étouffer l'affaire, à éviter l'odieux d'un procès en +divorce? Mais non, elle a été cassante, elle a rendu la conciliation +impossible. Ce n'est point contre son mari qu'elle est partie en +guerre, c'est contre la société, contre l'ordre, contre nous. + +--Cela se pardonne moins aisément, dit Réderic. + +--Et maintenant, demanda la baronne, que va-t-elle faire? + +--Elle ne peut pas continuer à habiter Paris, dit Mme Sermais. +Personne ne l'a revue, du reste. Pas même vous, chère madame? +ajouta-t-elle en se tournant vers Julienne. Vous étiez pourtant de son +intimité, je crois? + +--Moi? pas du tout. Nous nous fréquentions seulement, ou plutôt elle +me fréquentait. Ces derniers mois, je l'avais presque perdue de vue. + +Une pendule se mit à sonner. + +--Il devrait y avoir un coq sur cette pendule, dit Réderic. + +Une rougeur fugitive passa sur le visage de Julienne. Elle reprit +vivement sans paraître avoir remarqué l'interruption: + +--Sénéchal, qui sait tout, m'a affirmé que Pauline était à Grasse. +Aussitôt après l'éclat, elle se serait retirée chez sa tante, puis, +quelques jours plus tard, serait partie pour le Midi. Je suppose +qu'elle est revenue pour le procès, mais je ne saurais vous le dire au +juste. + +--Et M. de Rocrange? + +--M. de Rocrange est aussi parti. + +--Pour le Midi? + +--C'est vraisemblable. Réderic pourrait nous renseigner, mais il ne le +fera pas. + +--Pourquoi ne le ferais-je pas? Vous voulez savoir où est Rocrange? +C'est bien simple: il est à Béthanie. + +--Comment? + +--A Béthanie, loin de l'oeil des pharisiens, avec Marie, Marthe et +Lazare, fondus pour lui en une seule personne: Lazare qu'il a +ressuscité, Marie et Marthe qui l'aiment, l'une mystiquement, l'autre +candidement. + +--Et pendant ce temps, dit Julienne avec un haussement d'épaules +blagueur, on conspire contre lui dans le Sanhédrin! Pour Dieu, +Réderic, mon pauvre ami, je ne vous savais pas si simple! Comme l'on +se trompe pourtant sur la mine! Sous votre masque froid et méchant, +sous vos paroles mordantes, sous la satire perpétuelle de votre vilain +rire, se découvre tout à coup la naïveté d'un poétereau romantique. +Émile, continua-t-elle en s'adressant à un jeune lycéen qui, la +prunelle à la fois allumée et railleuse, suivait avec intérêt cette +conversation, Émile, voulez-vous voir un gobeur? Regardez monsieur. Ce +grand sceptique qui vous paraît peut-être si fort et si digne de vous +servir d'exemple n'est pas autre chose qu'un gobeur. + +Émile fit un geste qui indiquait suffisamment qu'il avait jugé +Réderic. + +--Vous ne connaissez pas Émile? poursuivit Julienne. Un petit cousin à +moi, un garçon étonnant. A quinze ans, il vous a des aperçus +stupéfiants sur la vie. Ainsi, tenez, l'autre jour, nous jouions aux +petits papiers. La question posée était celle-ci: «Quelle est la +différence de l'homme et de la femme?» Savez-vous quelle fut la +réponse d'Émile? La voici textuellement: «La différence de l'homme et +de la femme, c'est que la femme descend du singe, tandis que l'homme y +remonte.» + +--Est-il possible! se récrièrent les dames avec des gloussements de +rires. Si jeune! Où a-t-il appris ces mots-là? Il n'y a plus +d'enfants! + +Le lycéen jouissait avec modestie de son triomphe. + +--Voyons, Émile, fit Julienne, puisque vous êtes si précoce, +donnez-nous votre opinion sur M. de Rocrange et Mme Facial. + +Émile répondit avec commisération: + +--Ils ne sont l'un et l'autre que des serins. + +--Un peu osé, pour son âge, mais délicieux! bêla la baronne. + +Julienne s'amusait comme une folle. + +Sur ces entrefaites, Sénéchal arriva. Il eut un succès d'entrée. Ces +dames l'entourèrent, l'accablèrent de questions. + +Une fois assis et les attentions suspendues à ses lèvres: + +--Ah! mesdames, débuta-t-il, je sors de l'audience. Quel triste +dénouement! Se peut-il qu'une femme ait pu se résoudre à laisser +traîner devant un tribunal, devant le public, le scandale de sa vie +privée! C'est fait: madame... cette dame... cette femme... je ne sais +plus de quel nom l'appeler... Bref le divorce a été prononcé. + +--Contre elle? demanda Réderic. + +--Et contre qui, Monsieur? répondit Sénéchal. Le mari aurait sans +doute pu... cela se fait quelquefois... Mais n'était-il pas de son +droit, je dirai plus, de son devoir, de ne pas ménager, par je ne sais +quel esprit de générosité fort déplacé en l'espèce, l'épouse coupable? +Oui, Monsieur: le divorce a été prononcé contre elle. L'avocat de M. +Facial a été superbe... superbe et simple, car la cause était fort +simple... + +--Et cette pauvre Pauline, interrogea Julienne, quelle défense +a-t-elle fait valoir? + +--Comment, vous ignorez? Elle n'avait pas jugé à propos de se faire +représenter. Le jugement a été rendu par défaut. + +«Drôle de femme!» pensa Julienne. + +De moins en moins elle la comprenait. + +Mme d'Orgely et la baronne s'exclamaient: + +--Par défaut! C'est inconcevable! Elle ne s'est pas défendue! + +--J'avais, un instant, l'intention d'assister à la séance, disait Mme +Sermais; par pudeur, par crainte qu'on attribue à la malignité une +curiosité bien naturelle, par gêne aussi de me montrer dans la salle à +l'occasion du désastre d'une ancienne amie, j'avais renoncé à mon +projet. Je m'en console: puisqu'il n'y a pas eu de débats, cela n'a +pas été folichon. + +--L'affaire fut, en effet, très vite expédiée, reprit le sénateur. +Imaginez-vous que cette... dame avait poussé l'impudence jusqu'à +avouer par écrit son adultère. L'avocat n'eut qu'à produire ce +document. La preuve était faite. + +--Comment trouvez-vous ça, ma chérie? + +--Scandaleux! + +--Épouvantable! + +--Sinistre! + +--Faut-il être assez dépourvu de sens moral! + +--Assez dinde! corrigea Émile. «N'avouez jamais!» C'était hier dans ma +leçon d'histoire. + +Sénéchal acquiesça de la main. + +--Vous n'ignorez pas, belles dames, continua-t-il avec complaisance, +que la loi est formelle à cet égard. L'adultère est ce qu'on appelle, +en style juridique, une cause péremptoire de divorce. Une fois +l'adultère établi, le magistrat n'a plus qu'à s'incliner et qu'à +prononcer le jugement fatal. D'habitude, le procès consiste justement +à rechercher, à examiner, à apprécier les preuves produites par le +demandeur. C'est là que réside le piquant de l'affaire. Des témoins +ont vu, ont entendu des choses extraordinaires; on raconte des +histoires de derrière les fagots; le demandeur explique, insiste, +entre dans des détails tout à fait exceptionnels; le défenseur ne cède +que pied à pied le terrain, discute, nie, et l'on est obligé de +prendre d'assaut l'un après l'autre, à coups d'arguments _ad hominem_ +ou plutôt _ad feminam_, les quatre coins chaudement disputés de +l'alcôve incriminée. Voilà qui devient palpitant! Voilà qui en vaut la +peine! Mais réunir le tribunal, convoquer le public et offrir pour +tout potage un avocat qui se lève et dit: «Messieurs, nous plaidons en +divorce contre Mme Facial, notre épouse. Nous alléguons contre elle +l'adultère dont elle s'est rendue coupable, et nous sommes en +possession d'une lettre qui fait surabondamment la preuve de ce que +nous avançons...» Ah non! je suis frustré! Je ne me laisse pas +émouvoir par une pièce qui n'a plus de péripéties; je ne suis plus +disposé à l'indulgence; je reste sévère, mais juste. Mme Facial n'a +même pas su se rendre intéressante. + +--Quel esprit! + +--Quelle verve! + +--Et comme c'est vrai! Ce cher sénateur a de ces observations +profondes qui font frémir! N'est-il pas, en effet, bien humain de se +sentir parfois prêt à absoudre ceux qui ont l'art de présenter leurs +fautes sous un jour heureux? Certaines personnes ont le don de +sympathie, il faut l'avouer. Ne sommes-nous pas, par contre, un peu +durs pour celles qui ne l'ont pas? + +C'était la baronne qui, de sa voix mielleuse, avait émis cette +réflexion. Elle s'attendait, certes à l'averse de réparties qu'elle +déchaîna: + +--Est-il permis aussi de se conduire avec un pareil cynisme? + +--Ce n'est plus une faute, c'est un blasphème. + +--Je me considère presque comme déshonorée de l'avoir connue. + +--Avec cette manière de donner violemment du pied dans sa boue, elle +nous éclabousse. + +Julienne ne joignit à ces sarcasmes que la jonglerie de son rire +clair. Mais dans ce rire perlé, superficiel, voltigeant, qui agaça +Réderic au plus haut point, elle manifestait qu'elle aussi «lâchait» +Pauline, et que cela l'amusait prodigieusement, et qu'aucun scrupule +ne s'opposait à ce qu'elle jouît du divertissement qui lui était +donné. + +--Comme il vous plaira, Madame, fit Réderic: mais moi, je ne trouve +point cela risible. + +Ce mouvement d'humeur aiguisa encore l'hilarité de Julienne. Et son +rire fut si contagieux, qu'aussitôt il se répercuta dans toutes les +gorges, illumina tous les visages. La baronne poussa de petits cris +stridents; l'éventail de Mme d'Orgely se secoua convulsivement; Mme +Sermais, la tête renversée, vibrait de gaité; la Sénéchale roucoulait +d'aise; trivial, bruyant, le sénateur se tapait allègrement la cuisse; +Émile avait sauté sur son fauteuil et esquissait, des bras et des +jambes, les contorsions de quelque danse grimaçante. C'était fou, sans +conscience, sinon cette conscience supérieure, l'instinct, qui, à de +certaines minutes imprévues, s'empare d'une collectivité et la force à +exprimer ses vrais sentiments. + +Satisfaits enfin, ils se regardèrent, comme pour se demander +réciproquement l'explication de leur belle humeur. + +--Nous sommes absurdes, dit Julienne: Réderic a raison: il n'y a pas +là de quoi rire. Pauvre Pauline! Et cependant, son cas est grotesque. +S'imaginer que l'amour est d'essence divine, lui tout sacrifier comme +à une idole vénérée, avoir la foi jusqu'au martyre! Quelle +superstition en notre époque désabusée! C'est du délire et de la +sottise. + +--A moins que ce ne soit de l'orgueil, accentua Mme Sermais. + +--Ou de la luxure, fit la Sénéchale en dardant ses gros yeux bêtes sur +son mari. + +Réderic se leva. + +--Vous partez? demanda Julienne. + +--Oui. Je me sens devenir moraliste en votre compagnie, et cela me +gêne. J'ai sur le bout de la langue un petit cours d'esthétique du +coeur dont je voudrais vous épargner à vous l'importunité et à moi +le ridicule. Je me bornerai à vous envoyer le _Sermon sur la +montagne_... Non; vous y verriez un: «Heureux les pauvres d'esprit», +que vous m'appliqueriez certainement et que je suis cependant loin de +mériter. + +A peine fut-il sorti, qu'Émile résuma l'impression générale. + +--Il est rasant. + +--Le fait est qu'il baisse, dit Julienne. + +Sénéchal se rengorgea. + +--Quel motif M. Réderic pouvait-il avoir de défendre cette... dame? +interrogea comme pour de subtiles insinuations Mme Sermais. + +--Allez-vous me faire croire que... + +--Il y a tant de mystères! + +Des sous-entendus glissaient aigus, captieux. Une opinion se formait. +On se comprenait; on comprenait même beaucoup plus qu'on ne voulait +donner à entendre. + +Julienne, qui savait à quoi s'en tenir, ne fit rien pour empêcher ces +amusantes calomnies. Et cela moins par prudence pour elle-même que par +l'agrément que lui procuraient ces jeux d'esprit. Qui d'ailleurs, +parmi les personnes présentes, ignorait vraiment les relations de +Réderic et de Julienne? Émile devait être le seul, avec la Sénéchale. +Et encore? Mais était-ce une raison pour s'interdire les joies +délicates du roman fabriqué de toutes pièces? + +--Cette Pauline en a fait peut-être bien plus qu'on ne pense! + +--Qui nous dit que M. de Rocrange a été son seul amant? + +--Elle était très forte: toujours sur ses gardes, froide, sérieuse. +Quel abîme de débauche cachait cette correction! Ces femmes toutes de +dessous sont les plus dangereuses. + +--D'autre part, objectait-on, si M. Réderic était ou avait été l'un de +ses amants, la jalousie aidant, bien loin de l'excuser, ne se +montrerait-il pas son plus inexorable censeur? + +--Précieuse remarque: mais en des cas compliqués comme celui-ci, +beaucoup d'éléments échappent. Qui sait si nous ne nous trouvons pas +en présence d'un de ces phalanstères du vice, où tous sont liés par le +secret commun, et dont cette femme serait l'âme. + +On se tut un instant. Les yeux souriaient. Cette idée étrange +titillait les imaginations. + +Puis, la conversation se porta sur Facial. On ne l'épargna guère non +plus. + +--Il fallait du sang, dit Mme d'Orgely. + +Et les dames approuvèrent. C'eût été plus noble, plus dramatique; +elles y eussent mieux trouvé leur compte. Comment M. Facial ne +l'avait-il pas compris? + +--Pour moi, dit la baronne, un galant homme ne doit pas supporter un +pareil affront sans en tirer vengeance. Le divorce ne répare rien. Il +faut tuer... + +--Qui? + +--L'amant, répondit-elle après avoir réfléchi. Voudriez-vous, par +hasard, que ce fût la femme? C'est aux hommes de se tuer pour les +femmes. Tout au moins, un duel sérieux est-il d'obligation. On divorce +après, si l'on veut; ou mieux, l'on se sépare: car le divorce est de +mauvais genre. + +--Et vous, Madame, êtes-vous pour le meurtre ou pour le duel? demanda +Mme d'Orgely à Mme Sermais. + +--Cela dépend des circonstances, fit celle-ci. Si le mari surprend sa +femme en flagrant délit, le meurtre; s'il n'a que des soupçons plus ou +moins fondés, le duel. + +--A ce propos, mon cher sénateur, interrogea la baronne, vous devez +assurément savoir comment M. Facial a connu son... malheur. Qui lui a +ouvert les yeux? Comment s'est-il comporté devant... l'événement? Vous +possédez, sans doute, des détails intéressants. Y a-t-il eu une scène +comique, tragique peut-être? + +Sénéchal hésita. Un regard rapide de Julienne venait de l'embarrasser. +Quelque envie qu'il eût de paraître bien informé, il ne pouvait +décemment dévider les petites intrigues qui s'étaient enroulées autour +de l'affaire Facial. Il se résigna, non sans un serrement de coeur, +à ne conter que l'épisode principal. + +--Mais oui... mais oui... Je ne sais pas tout... loin de là... M. +Facial avait appris, je suis incapable de vous dire comment, ni où, ni +quand, mais enfin il avait appris, de sources très sûres, que sa femme +le trompait avec M. de Rocrange. Le jour même, entre quatre et cinq, +heure à laquelle il avait de fortes présomptions de croire qu'il les +surprendrait en conversation coupable, il se rendit à l'adresse du +séducteur. J'ai sur ce qui s'est passé alors des renseignements +précis. Je les ai recueillis auprès du concierge de l'immeuble, un +homme charmant, auprès de l'ancien domestique de M. de Rocrange, +congédié pour n'avoir pas su éconduire le mari, qu'il n'avait +d'ailleurs jamais vu, auprès de... + +--Comme pour Mme de Saint-Géry? interrompit narquoisement Julienne. + +--A la différence près que je n'ai pas assisté à la scène. Mais je +l'ai savamment reconstituée, vous allez voir. + +Un murmure courut. + +--Mes toutes belles, dit Julienne, ce n'est pas tout à fait ce que +vous attendez, je vous en préviens. + +--Non! reprit Sénéchal, et là nous nous séparons franchement du cas +Saint-Géry. Mais patience, et procédons par ordre. Voilà donc M. +Facial gravissant de son pas mesuré, le front soucieux, le dos plus +voûté que d'habitude, l'oeil gris que vous connaissez vaguement +teinté d'angoisse, l'escalier de M. de Rocrange. + +On se mit à rire. On voyait Facial gravissant cet escalier. + +--Devant la porte, il hésite. Sonnera-t-il? Redescendra-t-il pour +aller chercher un serrurier? Enfin, il sonne. Le domestique de M. de +Rocrange se présente. «Monsieur n'est pas chez lui,» dit-il, avant +même que M. Facial lui ait adressé aucune question. M. Facial ne +réplique rien. Il empoigne le valet par le collet, le jette sur le +palier et ferme la porte sur lui. Puis il se met en devoir de se +diriger dans cet appartement qu'il ne connaît pas. Il entend des voix; +il traverse une ou deux pièces; il écarte une portière, et, dans un +salon qu'éclairent deux lampes à grands abat-jour violets, il se +trouve en présence de M. de Rocrange qui marche à lui. Dans le fond, +Mme Facial, en robe blanche, toute droite, très pâle. + +--Mon Dieu que va-t-il arriver? palpita la baronne. + +--Vous pensez bien que le domestique, un instant étourdi, s'était +précipité sur les traces du visiteur inopportun. Mais trop tard. Il +n'eut plus qu'à assister de loin à ce qui suivit. «Monsieur, débuta +Rocrange froidement, vous avez assurément tous les droits légaux sur +la femme que vous trouvez ici. Ces droits, par malheur, ne +correspondent pas toujours à la justice et à la moralité. Nous nous +aimons. Or, nous considérons notre amour comme ce qu'il y a de plus +important. Vous jugerez peut-être que vos droits méritaient cette +place d'honneur. S'il en est ainsi, je suis prêt à vous accorder +toutes les réparations que vous exigerez, hormis celle de renoncer à +la femme que j'aime.» M. Facial resta deux bonnes minutes à revenir de +sa stupéfaction. Sans répondre à Rocrange--que lui aurait-il +répondu!--il s'avança sur sa femme en criant: «Malheureuse, c'est donc +vrai, vous me déshonorez!» Mme Facial, avec un calme que lui aurait +envié plus d'une coupable, répliqua: «Je n'ai point à vous rendre +compte de ma conduite. Elle ne regarde que moi. Je dois néanmoins +vous demander pardon d'une chose. C'est de vous avoir laissé ignorer +jusqu'à présent que je vous trompais. Mais Dieu m'est témoin que mon +intention était de vous faire part de la vérité. Ce soir même vous +auriez tout su. Vous m'avez prévenue. Je regrette amèrement que les +circonstances vous donnent lieu de croire que je ne suis pas une +honnête femme.» La scène devenait de plus en plus étrange. Le mari +outragé s'apercevait du rôle passablement ridicule qu'il allait jouer. +Il voulut payer d'audace. Pas d'explication ici, prononça-t-il, +sévèrement. Suivez-moi. C'est au domicile conjugal que, devant votre +mari et votre juge, vous pourrez tenter d'excuser votre faute.» Elle +ne bougea pas. «Obéissez!» fit-il, en la saisissant par le bras. Elle +poussa un léger cri. Mais déjà Rocrange bondissait: «Vous vous +méprenez, Monsieur, et je ne saurais permettre que vous exerciez chez +moi des prérogatives que je ne reconnais pas. Madame est libre ici, +c'est à moi seul que vous avez affaire.»--«Qui êtes-vous, +Monsieur?»--«Un homme, comme vous.»--«Moi, je suis le mari.»--«Et moi, +l'amant.» M. Facial s'arrachait les cheveux. «Mais, je vais faire +monter la police!» menaçait-il. C'était grotesque. Il le sentit, et ne +trouvant plus rien à dire, devant cette situation brutale et cette +fermeté incompréhensible des deux complices, il prit le parti de se +draper d'une dignité un peu tardive et de se retirer en bon ordre. Il +fit bien, car s'il avait continué sur ce ton, Rocrange était homme à +ne pas le ménager. Je dois dire qu'à aucun moment M. Facial ne fit +mine de se faire rendre raison par les armes. Eut-il tort? Je ne +voudrais pas l'affirmer. Cela n'eût rien réparé du tout, et il eût, +par contre, couru grand risque de se faire blesser par Rocrange, qui +est, comme chacun sait, un adversaire peu commun. Quant à la dame qui +fut cause de ce beau scandale, je vous l'abandonne. Si le mari fut peu +noble, l'amant peu scrupuleux, elle, à coup sûr, fut bien +franchement... + +--Une coquine, siffla Mme Sermais. + +La haine et l'envie criaient sur le visage des femmes. Tout à l'heure, +elles pouvaient encore rire; une maligne joie éclairait leurs yeux; +leur indignation était de surface. Maintenant, elles s'irritaient +sincèrement. Ah! celle-là qu'elles affectaient de mépriser aimait et +était aimée! Soutenue par une foi qu'elles ne connaîtraient jamais, +celle-là avait réussi à inspirer à un homme une passion désintéressée! +Celle-là osait être heureuse par-dessus les conventions et malgré les +lois! Jamais elles ne pardonneraient. Le récit de Sénéchal venait de +les exaspérer. L'adultère passe, mais l'amour! Tout ce qu'elles +avaient en elles de pervers, de féminin, de parisien frémissait et se +révoltait. + +--Après son attitude dans cette scène, expliqua le sénateur, on +comprend qu'elle soit restée insolente jusqu'au bout. + +--C'est-à-dire qu'on ne comprend plus du tout, dit la baronne. Cette +femme est un phénomène d'impudence. + +--Une énergumène. + +--Sans son aventure qui l'a rendue désormais impossible, même dans les +pires milieux, nous n'aurions pas tardé à la voir présider quelque +ligue grotesque pour l'émancipation de la femme. + +Et la Sénéchale, qui était stérile, s'écria: + +--Dire qu'elle a un fils! + +--A propos, cet enfant, interrogea Julienne avec intérêt, que va-t-il +devenir? Va-t-il suivre sa mère? + +--M. Facial connaît mieux ses devoirs, répondit Sénéchal. C'est à lui +que, par décision du tribunal, la garde de l'enfant a été confiée. + +--Voilà qui est bien, dit la baronne. Mais se figure-t-on le ravage +qu'une histoire pareille peut exercer dans une jeune intelligence! + +Sur quoi Émile observa: + +--Ça doit être amusant une mère qui fait des farces! + +Lorsque tout le monde fut parti, à l'exception d'Émile qui passait la +journée chez sa cousine, Julienne eut un léger remords. + +«J'aurais dû prendre un peu sa défense», pensa-t-elle. + +Mais elle se dit bien vite qu'elle avait été, en somme, suffisamment +généreuse en ne chargeant pas Pauline, elle qui avait suivi les choses +dès leur début et qui aurait pu en raconter de si jolies. + +«D'ailleurs, pensa-t-elle, Réderic a voulu se donner ce beau rôle, et +cela ne lui a pas réussi. Il devient absurde, Réderic. Il distille en +outre un ennui prodigieux. Je ne l'inviterai plus. Je le prierai +d'espacer ses visites. C'est étonnant ce que j'en ai assez de ce +garçon-là! Il faut que je me débarrasse de lui.» + +Et songeant à son autre amant, à Sénéchal, qui était bien le contraire +du premier, mais qui commençait à l'énerver par son perpétuel sourire +de vieux beau, elle se dit que, s'il l'amusait encore, s'il +s'entendait mieux que jamais à la choyer de flatteries, il ne +suffisait cependant pas à absorber tout ce qu'elle détenait de +curiosités et de désirs. Et puis, Sénéchal frisait la soixantaine. +Elle l'avait connu plus alerte. Et quoi! n'était-il pas permis de +varier ses plaisirs! Elle avait envie d'autre chose. Il n'y avait +pas que deux hommes au monde, Réderic et Sénéchal, Sénéchal et +Réderic! Qui l'empêchait de satisfaire une nouvelle fantaisie? + +--Émile, murmura-t-elle, Émile! + +--Ma cousine? + +--Venez vous asseoir près de moi. + +--Voici. + +--Dites-moi, Émile, savez-vous déjà ce que c'est que l'amour? + +--L'amour? fit le lycéen. Moi, voyez-vous, ma cousine, j'ai mes +théories sur l'amour. + +--Vraiment? Exposez-moi ça. + +--Oh! ce n'est pas long. + +--J'écoute. + +--C'est bien simple: je suis dégoûté des femmes. + +Julienne sourit. Elle dégrafa rapidement son corsage, attira contre +elle l'adolescent et lui donna un baiser sur les lèvres: + +--Et de moi? + +Le lycéen vibra comme un ressort. + +Puis, il fonça sur elle, en bégayant: + +--Oh! c'est épatant! c'est épatant! + + + + +XIV + + +A Grasse, le soleil baignait leur amour. + +--Chère âme, disait Odon, si nous pouvions maintenant commencer une +nouvelle vie, sans qu'aucun souvenir du passé vienne en troubler le +ciel, ne serions-nous pas merveilleusement heureux? + +--Mon Odon, certes: et c'est ma seule souffrance que ce passé de +Paris, dont je ne puis, malgré mes efforts, soulager ma pensée. Je +veux aimer, je veux vivre: mais il me semble que j'ai quelque chose de +brisé en moi. Quel défaut s'est révélé, quel défaut à mon coeur? Je +ne sais. Peut-être ne suis-je plus capable de jeunesse, de fraîcheur, +d'illusion sur l'avenir et d'élan vers la joie. Peut-être suis-je +semblable à ces femmes qui se retirent du monde après en avoir été +incurablement blessées: une fois entrées au couvent où elles +espéraient trouver le bonheur, elles s'aperçoivent qu'il est trop tard +et qu'elles pourront à peine goûter la paix, alors qu'elles voulaient +participer aux délices de Dieu. + +--Il n'est jamais trop tard pour aimer. + +--Oh! j'aime, oui. Je n'ai jamais aimé avant de t'aimer. Mais je sens +avec douleur que les cordes de cet amour ne sont plus vibrantes et +sonores, qu'elles ont été faussées, martyrisées par trop de chocs +mauvais, et qu'au lieu des odes triomphales pour lesquelles elles +étaient faites, elles ne peuvent désormais exhaler que de pâles +élégies. Mon amour n'en est pas moins mon être, il est intense, il est +toute moi: mais il est empreint de tristesse, alors qu'il devrait +l'être de joie. + +--Mon amie, l'amour est indépendant de la joie ou de la tristesse. +C'est un sentiment supérieur qui se répand sur tous les autres +sentiments et les sanctifie. C'est parce que nous nous aimons que même +les pires malheurs prendraient cette teinte sacrée, qui, malgré tout, +fait de la vie ainsi sublimée le joyau suprême. Et le secret de la +vraie joie n'est-il pas justement de sentir l'amour nous pénétrer et +nous sauver, au moment où, sans lui, nous serions livrés en proie aux +plus terribles désespoirs? Vois, le ciel est rose, l'heure est suave: +que de biens nous entourent encore dont nous jouirons doublement. + +--Je t'aime! je t'aime! s'écriait Pauline. Que deviendrais-je, que +serais-je sans toi? Je veux oublier, oublier tout ce qui n'est pas ton +amour. Je me confinerai dans le rayon de tes yeux. Pardonne-moi! +Couvre-moi de tes baisers secourables! + +Elle pleurait, se suspendait à lui comme à un grand christ qu'on +implore; elle se blottissait contre son sein, cherchait dans ses bras +le refuge. + +Et il la consolait; et, sans cesser d'être l'amant, trouvait pour +apaiser sa peine de paternelles caresses. + +--Pleure, enfant, disait-il; sache la douceur des larmes épanchées +avec abandon. Tu as trop compté sur ta force; maintenant, tu souffres +de te découvrir faible. Mais cette faiblesse est bonne; elle crée +autour de toi une atmosphère de sensibilité. On ne vit pleinement du +coeur que par la vertu des émotions. L'impassibilité n'est point ce +qui constitue une grande âme: mais bien le courage de penser et de +vouloir tout en n'ignorant aucune des épreuves de la foi. + +Leurs promenades étaient leur seule distraction extérieure. Ils se +reflétaient dans la nature. Et à contempler ensemble les mêmes +paysages, à conduire leurs pas le long des mêmes sentiers, ils se +pénétraient mieux, s'absorbaient l'un dans l'autre avec plus de +dévotion. + +Ils n'éprouvaient aucune gêne dans cette contrée écartée. Ils étaient +bien à eux, à eux seuls. Personne ne les connaissait; ils ne firent la +connaissance de personne. C'était la retraite qui convenait à leur +désir. + +Et lorsque, par une bénédiction spéciale, ils se laissaient aller, +sans autre souci, à l'heure présente, le bonheur semblait descendre +sur eux et les inonder de sa grâce. Pauline rayonnait alors d'une +lumière douce et pure. Elle émerveillait son amant du spectacle de sa +félicité. Oh! s'il leur avait été donné d'être nés ainsi, ou de s'être +élevés par une progression naturelle et radieuse à cette floraison! +Ils eussent savouré le délice d'une existence admirable et parfaite. +Mais ces instants lumineux étaient rares. + +Le passé, ils le méprisaient; ils ne pouvaient effacer néanmoins +l'impression navrante que ce passé leur laissait. + +Odon l'eût facilement oublié. Il n'en avait pas souffert comme +Pauline. Mais puisqu'elle en souffrait, il en souffrait pour elle et +peut-être plus qu'elle. Sa puissance de sympathie était telle, qu'il +ressentait jusqu'à la douleur les pensées contristantes de son amie. + +Celle-ci ne pouvait s'étonner de l'animosité qu'elle avait soulevée. +Elle s'y était attendue. Quelles que fussent pourtant ses prévisions, +leur réalisation brutale l'avait troublée. Elle avait espéré, au +moins, quelque témoignage secret d'amitié. Et rien! Julienne, cette +Julienne qu'elle savait légère et perverse, mais dont l'affection pour +elle avait été sincère, s'était dérobée comme les plus indifférentes. +Facial s'était montré plus rebelle à toute charité qu'elle ne l'eût +supposé. Il avait été bas. La société l'avait expulsée en brebis +galeuse. Tout ce qu'elle avait connu, tout ce qu'elle avait vécu la +reniait. Elle avait conscience d'être l'excommuniée: et bien qu'elle +eût renoncé de plein gré à toute communion, l'injustice de la sentence +irritait sa raison et blessait son coeur. + +N'y avait-il pas une cruelle ironie à connaître sa supériorité morale +sur un monde d'hypocrisie et de méchanceté qui ne l'estimait pas digne +de lui? + +Mais qu'était-ce cela! Pauline n'y eût pas pensé et n'en eût conçu +aucune amertume, si la vraie douleur, la terrible douleur qui rongeait +ses entrailles lui avait été épargnée. + +On lui avait pris son fils. + +Voilà la plaie affreuse dont elle ne guérirait jamais, que tout +l'amour d'Odon ne réussirait pas à fermer. Son fils, son enfant était +mort, mort à elle! Ou plutôt--et cela était épouvantable--c'était elle +qui était morte à lui, elle, elle vivante et séparée de lui par un +abîme plus inexorable que le tombeau! Des larmes de détresse tombaient +de ses yeux. Qui lui rendrait l'enfant, son Marcelin qui respirait +là-bas, loin d'elle, à Paris, qui l'oubliait, qui apprenait à la +répudier comme mère? Une effrayante angoisse la serrait à la gorge, +lorsqu'elle songeait, et c'était presque sans cesse, au crime qui +avait été commis. + +«Mon enfant! mon enfant! s'écriait-elle dans le martyre de l'idée +fixe, que deviens-tu? que fais-tu à ce moment, à cette minute? Est-il +possible que tu ne sentes pas courir autour de ta tête les baisers +dont je dévore ton image? Mon petit Marcelin, n'entends-tu pas le flot +de prières qui s'échappent pour toi de mes lèvres? Oh! réponds-moi! +Envoie ta douce pensée vers moi. Je la reconnaîtrai lorsqu'elle +frôlera mon front. Je dirai sans une hésitation: C'est lui! il pense à +moi. Je verrai ton ombre charmante voltiger devant mes yeux. Ce sera +toi, ton regard, ton sourire. Ta voix me murmurera: Je t'aime, je ne +t'oublie pas!» + +Ah! si on lui avait laissé son fils? Elle ne se fût plus occupée que +d'être heureuse! Ce qui maintenant la faisait souffrir eût été un +sujet de joie. Elle se fût tenue pour privilégiée de vivre à l'écart, +entourée des deux seuls êtres qu'elle chérissait. Son fils avec elle: +le paradis, la délivrance, l'avenir! Alors, elle eût retrouvé les +splendeurs de la jeunesse pour aimer. Le prestige de l'idéal eût +enthousiasmé son âme. Elle ne se fût pas plainte de ne pouvoir goûter +qu'avec déception l'ivresse de passion qu'elle cherchait. Hélas! si +son coeur, par brusques secousses, s'arrachait de son amant au +milieu des plus ardentes caresses pour s'élancer comme un fou vers +Paris, c'était parce que son fils l'y appelait. Si, jour et nuit, la +voix de plus en plus odieuse de Facial la poursuivait, c'était que cet +homme lui confisquait son enfant. Si elle rongeait son frein avec une +morne colère contre la société, dont elle n'avait plus voulu comme +femme, c'était que la société se vengeait de la femme sur la mère. +Marcelin! Marcelin! l'obsession de ces syllabes évoquant l'être adoré +qu'elle avait perdu harcelait ses tempes d'une fièvre perpétuelle. + +La malheureuse essayait encore de cacher autant qu'elle pouvait de sa +désolation à celui qu'elle allait jusqu'à se reprocher de ne pas +entourer d'un culte exclusif. Mais Odon assistait à toutes les phases +de ce chagrin. Son tact subtil percevait les moindres écorchures sur +le réseau de sensibilité de sa maîtresse. Il savait quand Pauline +était déchirée à crier: il savait quand, lasse, elle s'apaisait, mais +que tout l'épiderme de l'âme lui faisait mal comme après une longue +torture. Et il saignait avec elle, en silence, ne voulant pas, par le +spectacle de sa propre douleur, accroître celle de son aimée. + +Lorsqu'ils causaient de Marcelin, c'était pour s'exhorter à +l'espérance. + +--Il te reviendra, il nous reviendra, disait Odon; et il appuyait sur +ce _nous_ avec une intention exquise. Le père se lassera d'exercer sa +vengeance. Fût-il mieux que le père légal, il comprendra que priver +plus longtemps l'enfant de sa mère, c'est barbare et c'est nuisible. + +--Dieu t'entende! murmurait Pauline. + +Mais elle connaissait Facial. Elle savait qu'en retenant l'enfant, cet +homme austère s'imaginait remplir un devoir sacré. Hélas! ce n'était +pas une vengeance. La vengeance s'épuise, le devoir s'exacerbe. Il y +avait de quoi pleurer. + +Après mille combats, elle résolut d'écrire à son fils. Quelle effusion +de larmes et de caresses! Le papier semblait vivre son amour. Elle +recommença plusieurs fois cette lettre chérie, la chargeant toujours +plus de son coeur gonflé, ajoutant de nouveaux baisers aux premiers +baisers. Réconfortantes heures, prolongées à dessein, confidentes de +tant de rêves! Mais elle ne laissa pas échapper un mot de +récrimination. Cette lettre à son fils fut admirable de délicatesse. +Pauline le comprit ainsi, afin que Facial, touché et rassuré, pût +consentir à laisser s'établir entre eux une correspondance. Elle n'eut +même pas à le comprendre: l'explosion de sa tendresse ne comportait +pas de place pour autre chose. + +«Vous ne voudrez pas, écrivait-elle à cette occasion à Facial, vous ne +voudrez pas détruire chez mon enfant tout souvenir de sa mère. Vous +savez combien ce sentiment est nécessaire et précieux. Je suis +tellement certaine que vous jugerez en cela comme moi, que l'idée ne +me vient pas de faire parvenir ma lettre à Marcelin par une autre +personne que par vous. C'est à vous que je l'envoie: vous la lui +remettrez vous-même. Lisez-la auparavant: elle ne contient rien dont +vous puissiez prendre ombrage. Je suis mère et je ne suis que cela, +lorsque je parle à mon fils. Vous qui avez assumé le soin de l'élever, +vous n'avez point l'intention de cloîtrer son coeur. Je n'ai pas +besoin, n'est-pas, d'invoquer votre générosité? Il suffit que vous +soyez juste.» + +Trois jours après, Pauline recevait la réponse. + +Facial lui retournait la lettre adressée à Marcelin et l'accompagnait +de ces mots: + +«Je ne sais qui vous êtes et je ne veux pas vous connaître. Je vous +interdis formellement d'écrire à mon fils, et en général d'essayer de +communiquer avec lui de quelque façon que ce soit. Cette jeune âme +n'est pas faite pour être poursuivie par le spectre du souvenir. +D'ailleurs, celui qui portera mon nom ne doit point avoir à prononcer +le vôtre, encore qu'il se le rappelle, ce dont je doute, car il ne +parle jamais de vous. Pour ce qui me concerne, je vous saurais gré de +m'épargner le renouvellement de tentatives qui ne peuvent avoir +d'autres résultats que de m'obliger à une surveillance plus étroite. +Toute insistance de votre part serait inutile et de mauvais goût.» + +Pauline froissa le papier d'une poignante crispation. Elle ne dit +rien; pas un reproche ne se formula sur ses lèvres, ni même dans son +coeur. Elle comprenait qu'il ne pouvait en être autrement. Mais elle +se sentit glisser comme une masse dans un trou de douleur, tandis +qu'une dalle se scellait sur elle. + +Elle entrevit l'avenir inévitable, conséquence de la défaite: sa +révolte perpétuée, son ressentiment toujours bouillonnant, sa raison +malade, son instinct désemparé. Elle serait une lamentable +irréconciliée du sort. Jamais le calme, le calme divin, qu'elle avait +ardemment convoité, ne descendrait sur elle en bienfaisante grâce. La +blessure de son flanc resterait ouverte, et l'éponge de vinaigre ne +cesserait de provoquer sa bouche altérée. + +N'était-ce donc qu'une rive illusoire, ce pays créé par son désir, +qu'elle voyait pourtant, qu'elle croyait parfois toucher, et qui, +fallacieux, disparaissait au premier geste d'espoir pour ne laisser +que la sensation atroce du sol gelé? N'arriverait-elle pas? Était-elle +destinée à tomber épuisée sur la route dure? + +Le bon compagnon veillait, le cher compagnon, celui des jours mauvais +comme celui des haltes sereines. Il sut lui rendre un peu de courage. +L'art tout-puissant de la charité dans l'amour opéra ce prodige de +relever Pauline, après la crise terrible qui d'abord l'abattit. Sous +l'excellence des caresses de l'amant, sous l'influence de sa volonté +d'homme, elle reprit une vigueur morale qu'elle ne soupçonnait pas. +Ses yeux se remirent à fouiller le ciel pour y découvrir l'étoile +propice, ses lèvres à entrecouper de prières ferventes les sanglots +que leur arrachait la cruelle réalité. + +Ce n'était pas la résignation, mais la résistance, qu'Odon soufflait +ainsi dans l'âme de Pauline. Il savait la vertu de la lutte plus +efficace que celle du sacrifice. Le débat pour la vie importe; s'il +n'aboutit pas à la victoire, qui est le bonheur, il faut, au moins, le +prolonger jusqu'au consentement, qui est la paix. Tant que Pauline +serait occupée de conquérir son fils, elle ne songerait pas à le +pleurer. + +Des projets furent faits. Mais avant d'aborder les résolutions +extrêmes, ils tentèrent par tous les moyens de communiquer avec +Marcelin. Il eût déjà suffi d'une page de son écriture pour rendre +Pauline folle de joie. Mais comment lui faire parvenir les nouvelles +indispensables? Ils essayèrent de déjouer la surveillance de Facial en +s'adressant à divers intermédiaires. Le directeur de l'école que +fréquentait le jeune garçon, les maîtres qui lui donnaient des leçons, +miss Dobby, sa gouvernante, furent successivement chargés de lui +remettre en secret des lettres. Aucune ne parvint. La concierge reçut +de l'argent pour s'acquitter du même office. Elle garda l'argent et +remit les lettres à Facial. Si bien, qu'au lieu de la réponse tant +désirée, ce fut, un jour, une lettre de menaces de Facial qui arriva. + +Que se passait-il? Depuis tant de mois, des changements avaient dû se +produire: et Pauline ignorait tout. De moins en moins il lui devenait +possible de joindre l'enfant. Odon écrivit alors à Réderic. De +celui-ci ils eurent une réponse. Réderic n'avait pas revu Marcelin. +Il donnait cependant quelques informations: le fils de Pauline était +au lycée; il n'avait plus sa gouvernante; il se portait bien; son +père, semblait-il, dirigeait avec le plus grand zèle son éducation. Et +Réderic ajoutait, nouvelle qui effara Pauline, que Julienne s'occupait +du jeune garçon d'une façon très suivie. + +«Julienne! Julienne! écrire à Julienne!» + +Cette pensée traversa l'esprit de Pauline. Mais elle éprouva un tel +serrement de coeur à l'idée d'avoir recours à son ancienne amie pour +parvenir à Marcelin, qu'elle comprit aussitôt que cela lui serait +impossible. Un irrésistible flux de jalousie lui monta à la tête. +Tandis qu'elle était ici, loin, exilée, Julienne voyait son enfant, +Julienne pouvait le voir tous les jours! Pourquoi cet intérêt? +Qu'est-ce que cela signifiait? Et elle se souvenait qu'autrefois elle +avait déjà ressenti, pour de futiles baisers, d'inexplicables +jalousies. + +Elle n'écrivit pas à Julienne. Trop de trouble la remplissait. Que +faire pourtant? Odon l'engageait à vaincre ses répugnances. Selon +toute probabilité, Julienne, qui n'était pas dure, se prêterait +volontiers au rôle de tiers entre la mère et le fils; et, femme, elle +aurait même du plaisir à être la cheville ouvrière de cette petite +intrigue. Mais Pauline ne voulut pas. + +--Partons pour Paris, dit-elle. + +Ils partirent. Ils restèrent à Paris une semaine. Ils firent tout pour +aborder Marcelin. Pauline se présenta au lycée et demanda à lui +parler. On lui répondit qu'on avait ordre du père de ne point +permettre d'entretiens avec des personnes inconnues. Le samedi soir, +cachée dans un fiacre, elle assista à la sortie des élèves. Elle +aperçut Marcelin et un grand frisson la secoua. Mais Facial était là. +Le lendemain, dès le matin, toujours dans un fiacre, elle se tint aux +aguets dans la rue où habitait Facial. Marcelin sortit en voiture +après le déjeuner. Il était en compagnie de Julienne et d'un lycéen +plus âgé que lui, que Pauline ne connaissait pas et qui n'était autre +qu'Émile. Ils firent une promenade au bois de Boulogne. Au retour, ce +fut chez Julienne qu'ils descendirent. Marcelin y dîna. Il n'en partit +qu'à dix heures, escorté par Facial qui était venu le chercher. +Pendant toute cette journée, Pauline ne trouva pas le moyen de se +montrer à son fils. + +Alors, perdant pied, elle écrivit à Facial: + +«Je suis à Paris. Autorisez-moi à avoir une entrevue avec l'enfant.» + +Facial répondit: + +«Je connais toutes vos manoeuvres. Je sais depuis quand vous êtes à +Paris, à quel hôtel vous êtes descendue, et ce que vous venez faire. +Moins que jamais je ne puis vous accorder ce que vous demandez.» + +Un second voyage à Paris, entrepris avec plus de précautions encore, +eut un résultat pire. C'était à une époque de vacances: Pauline +espérait avoir ainsi plus de facilité pour rencontrer Marcelin. Mais +elle ne le vit même pas. Renseigné sur son arrivée, Facial avait +emmené l'enfant à la campagne. + +Ils revinrent à Grasse profondément tristes. + +--Plus je voudrais fuir ce monde, disait Pauline, plus j'enfonce dans +son marécage. Il semble que chaque pas que je fasse pour ma délivrance +marque un degré de plus de ma détresse. Je suis prisonnière; je ne +pourrai jamais me dégager. Quelle grève funeste que la société! Elle +nous tient. C'était avec délice que j'ai cru un moment être libre. Je +m'aperçois que je suis toujours et toujours plus sa victime. La +liberté n'existe pas, ni celle de l'esprit, ni celle du corps. Nous +sommes esclaves, esclaves, esclaves. Il n'y a qu'un seul bonheur +possible: le plaisir qu'éprouvent des créatures viles à porter des +chaînes. + +Elle avait ainsi des accès de colère, trop légitimes pour qu'Odon +voulût les calmer par les raisonnements habituels. Il les préférait +aux heures de mortelles angoisses, d'accablement muet qui faisaient +tant de mal à sa pauvre amie. + +--Sois fière, lui disait-il. Tu as suivi le droit chemin du coeur: +que les abominables ronces ne te fassent pas regretter le mensonge de +la grande place publique. + +--Je ne regrette rien, répliquait Pauline. D'ailleurs, lorsque je +compare à ma souffrance passée ma souffrance actuelle, je dois estimer +celle-ci, quelque vive qu'elle soit. Elle ne m'abaisse pas au-dessous +de ma conscience. Elle ne comporte ni remords, ni gêne morale, ni +mécontentement de soi-même. Je n'ai rien à me reprocher. C'est +certainement une fatalité, ce n'est point une punition. Autrefois, +lorsque j'étais malheureuse, je sentais qu'il y avait de ma faute. +Aujourd'hui, le seul tort que je me reconnaisse, c'est d'avoir manqué +d'habileté au moment où, par quelque moyen peu difficile peut-être à +trouver, j'aurais pu conserver mon fils avec moi. + +Puis, elle se désolait de ce que cette situation avait de pénible pour +Odon. + +--J'aurais voulu te rendre la vie belle et sereine. Je rêvais d'être +pour toi l'amante éternellement jeune, le soleil toujours pur. Je +désirais t'entourer de joie. Et voilà mes pleurs ruissellent souvent +sur mes joues, je suis la dame mélancolique, l'âme saignante. N'ai-je +pas gâté ton existence? O mon bien-aimé, combien je suis malheureuse +d'être malheureuse! Je songe à toi, et mon affliction est extrême. Tu +méritais la tendresse d'un ange de lumière, et je n'ai à t'offrir que +mon sourire baigné de larmes. Que tu es bon, que tu es charitable de +m'aimer malgré tout! Et, je le sens, ton amour est mieux que du +dévouement: c'est toujours de l'amour, tu m'aimes, tu m'aimes! + +Ce fut alors qu'Odon, désespéré de la douleur de sa maîtresse, résolut +de mettre à exécution un projet qu'il nourrissait depuis longtemps. Il +voulait aller se jeter aux pieds de sa femme et la supplier de +consentir au divorce. + +Une fois libre, il épouserait Pauline. Puisque Pauline pleurait son +enfant, il lui en rendrait un: et un enfant qui serait à eux, à eux +deux, à eux seuls, un enfant qui serait fait de leur amour. Cette +chose qui ne leur était pas permise maintenant deviendrait possible. +Ils pourraient avoir un enfant, un enfant légitime, leur gloire, leur +avenir, qu'ils contempleraient sans aucune crainte. Et Pauline serait +de nouveau heureuse. Ce petit être apporterait avec lui le rayonnement +du ciel. Il serait la bénédiction, le salut. La vie nouvelle, après +laquelle soupiraient les deux amants, naîtrait, imprégnée +d'espérances, hors des atteintes du passé. + +Toutefois, par prudence, il ne voulut point faire part à Pauline de ce +projet. S'il courait au-devant d'un insuccès, la déception serait pour +lui seul. Si, au contraire, il parvenait à fléchir sa femme, quelle +fête que le retour avec la bonne nouvelle! + +Il prétexta une affaire à régler à Paris et partit pour Poitiers, où +résidait Mme de Rocrange. + +Ce ne fut point sans une grande anxiété qu'il se retrouva en présence +de cette femme en deuil, au regard froid, aux lèvres décolorées, de +cette femme sévère dont dépendait maintenant son avenir. Un frisson le +prit à la pensée qu'elle était maîtresse de décider et qu'il devait +toucher ce coeur dont il n'avait jamais connu le secret. + +Elle le reçut avec un léger trouble de la voix, une légère altération +du miroir des yeux: mais c'était à peine perceptible. + +--Vous me trouvez changée, dit-elle: je commence à blanchir. + +Odon ne l'avait pas vue depuis dix ans. Elle n'était pas changée. Tel +il en avait conservé le lointain fantôme dans le fond sombre du +souvenir, telle il la revoyait. + +--J'ai plus vieilli que vous, dit-il. + +--En effet, je remarque sur votre visage de nombreuses rides. +Êtes-vous fatigué de votre vie? Me revenez-vous? + +--Non, répondit-il d'un ton doux; je suis peu fait pour vous +comprendre; et nous ne nous aimons pas. + +--Je vous aime, moi. + +Pas d'amour. Vous m'aimez de cet intérêt que l'on a pour ceux auxquels +on est lié et sur qui l'on possède des droits. Tout cela est triste, +sans doute, fort triste. Et c'est encore plus triste que vous ne +pensez: car, moi, Madame, j'aime; j'aime une femme de toutes les +forces de ma vie; et cette femme est à moi comme je suis à elle; nous +sommes unis devant Dieu, sinon devant les hommes. + +--Épargnez-moi cet horrible blasphème! D'ailleurs, je sais. Votre +soeur de Béhutin m'a tout appris. Je vous plains, je vous plains. + +--Alors, soyez miséricordieuse! Si vous savez tout, si vous savez qui +est cette femme, ce qu'elle a fait pour moi, combien elle m'aime, +combien je l'aime, si vous le savez, vous devez comprendre pourquoi je +suis venu ici, ce que je suis venu demander de vous. + +--Serait-ce le repentir qui vous pousse? Je suis prête à pardonner. + +Odon fit un geste de désespoir. + +--Le pardon, continua Mme de Rocrange, je vous l'offre depuis dix ans. +Je continue à vous l'offrir, et je vous l'offrirai toujours. Chaque +matin, ma prière à Jésus est: «Daignez, Seigneur, ramener au bercail +la brebis égarée! Pardonnez-lui comme je lui pardonne!» + +--Vous faites semblant de ne pas comprendre, dit Odon. Ah! écoutez! je +souffre trop. Vous compatirez à ma souffrance. Et puisque d'un mot +vous pouvez me rendre heureux, ce mot vous ne le refuserez pas. + +Avec des larmes dans la voix, il lui conta, sans rien lui cacher, +l'histoire de sa liaison. Il mit dans ce récit toute l'éloquence de +son coeur, s'appliquant à faire ressortir le caractère éminemment +noble de sa maîtresse, la pureté de leur amour, l'iniquité des +jugements humains à leur égard. Il parla surtout de l'odieuse torture +infligée à Pauline, à cette mère qu'on avait privée de son enfant. + +Mme de Rocrange ne l'interrompit pas. + +Lorsqu'il crut l'avoir émue, il aborda délicatement la situation, +chercha à faire entendre à sa femme ce qu'il désirait d'elle, à +l'amener à proposer elle-même de lui rendre sa liberté. + +Mais Mme de Rocrange ne proposa rien. Elle dit seulement: + +--Pauvre femme! pauvre pécheresse! L'expiation commence pour elle déjà +sur cette terre. Que Dieu lui en tienne compte! + +Alors Odon s'écria: + +--Marie, au nom de tous les sentiments humains, au nom de toute la +charité divine, donnez-moi la possibilité de réparer cette infortune! +Ne voyez-vous pas qu'il faut que j'épouse cette femme? C'est mon +devoir: nul autre devoir n'est plus saint que celui-là. + +Mme de Rocrange se couvrit les yeux de ses mains. Il y eut un long +silence, au bout duquel elle laissa tomber d'une voix lourde ces mots: + +--Je suis catholique. + +Une sueur froide couvrit le front d'Odon. Il éprouva, tout à coup, +l'affreuse conviction du damné devant la rigueur éternelle. + +--Malheureuse! gémit-il. Catholique, mais non pas chrétienne. + +Puis, il éclata: + +--Ah! Madame, vous êtes cruelle, épouvantablement cruelle. Vous êtes +plus féroce pour nous que ce monde dont vous exécrez la méchanceté. +Qu'avez-vous fait de l'Évangile, qui ordonne d'être bon, d'être +charitable, d'avoir pitié, de secourir ceux qui ont besoin de secours? +Le Christ a accueilli la femme de mauvaise vie, et vous, qui vous +réclamez de lui, vous repoussez la prière de celui qui vous supplie de +permettre qu'une oeuvre de réparation s'accomplisse. Et cela non par +jalousie, car vous ne m'aimez pas, non par vengeance, car vous ne me +haïssez pas, mais par je ne sais quelle atroce et lugubre discipline, +dont vous concevez peut-être tout le crime, sans trouver dans votre +conscience assez de foi pour oser l'enfreindre. Vous croyez à la vie +éternelle et au jugement des bons et des méchants. Lorsque vous vous +présenterez devant le tribunal suprême et que vous direz: Voilà ce que +j'ai fait! croyez-vous que le divin Crucifié vous répondra avec joie: +C'est bien, bonne et fidèle servante, tu es digne d'entrer parmi les +élus de mon Père? Ah! Madame, vous encourez une grande responsabilité. + +Marie de Rocrange eut un frissonnement des paupières. Son visage +devint plus pâle. Mais elle dit: + +--Je ne sais qu'une chose. L'Église ordonne: Tu ne désuniras point ce +que Dieu a uni. J'obéis. + +Odon tomba à ses genoux, sanglotant: + +--Par grâce! Marie! Marie! Réfléchissez-y! + +Il prit sa main blanche et voulut la porter à ses lèvres. + +Elle se raidit, étrangement troublée, en murmurant rapidement: + +--Mon Dieu, ayez pitié de moi! + +Il crut qu'elle faiblissait. Il baisa sa robe. + +--Oh! balbutia-t-il, vous cédez! Merci! merci! + +Alors, elle s'arracha de ce baiser impalpable, mais qu'elle venait de +sentir comme un fer rouge, et dit: + +--Jamais. + +Odon se releva. Il était blême de colère. Il prit son chapeau et ses +gants. + +--Adieu, Madame, dit-il les dents serrées. Vous venez de faire +beaucoup de mal. + +--Odon! + +--Taisez-vous. Je vous défends de m'appeler ainsi. Ce nom-là n'est pas +fait pour vous. + +Il partit. + +Elle ne fit pas un mouvement, mais suivit d'un regard fixe celui qui +s'en allait. Un désir de pleurer lui monta à la gorge. Puis, elle se +signa longuement. + + + + +XV + + +Facial était fier de lui. Le sentiment du devoir accompli compensait +ce que son amour-propre avait eu à subir pendant et depuis l'événement +fâcheux de son divorce. Il était homme à estimer cette compensation. +Certes, il aurait pu se montrer plus habile, plus brillant pour la +galerie: il n'aurait pu être plus digne. Si son aventure avait fait +sourire--il se trouve toujours des gens pour voir le côté comique des +malheurs d'autrui--personne ne s'était avisé de le lui marquer, ne +fût-ce que par un propos équivoque; on l'avait, au contraire, félicité +de son excellente tenue, on l'avait plaint discrètement, on lui avait +témoigné la plus parfaite sympathie. Facial avait, un jour, manifesté +très fermement son opinion sur le duel; on connaissait d'ailleurs ses +principes; et ainsi il avait coupé court aux critiques sur le seul +point de sa conduite qui pût être discutable. + +Un mois ne s'était pas écoulé, que Chandivier, heureux de le voir +garçon, avait voulu l'associer à ses petites débauches. Facial avait +modéré cette impatience. Il devait décemment «faire son deuil». + +Plus tard, on verrait. + +Facial s'occupait beaucoup de son fils. Il s'était senti tout à coup +une vraie vocation de père. Jusqu'alors, l'enfant avait trop vécu +accroché aux jupons de sa mère. A cet égard comme à tant d'autres, +Facial se persuadait qu'il ne pouvait qu'être bon que l'influence de +Pauline eût cessé. Marcelin se serait efféminé dans les langes de cet +amour maternel exagéré. La vie demandait une préparation plus forte. +Pauline, même en supposant qu'elle fût restée digne du grand honneur +d'élever une jeune âme pour l'existence, avait-elle jamais rien +compris à la saine pédagogie? Elle gâtait l'enfant, ne savait lui +répondre «non» franchement, raisonnait ses caprices, flattait sa +sensibilité, s'ingéniait à transformer en plaisir tout ce qu'on +exigeait de lui. Elle ne cherchait pas à lui inculquer la sévère et +haute notion du devoir. Le coeur aurait fini par prendre la place de +la conscience et du cerveau. Il était temps de réagir. Et songeant au +grave danger qu'avait couru cet enfant de rester à la merci d'une mère +impudente, livré aux hasards de sa vie aventureuse, mêlé à son +scandale et victime de sa honte, Facial ne pouvait que se féliciter de +la fermeté dont il avait fait preuve. Il l'avait certainement sauvé. +Et ce n'avait pas été sans peine: car il avait fallu plus que du +vulgaire courage pour résister aux assauts d'une femme acharnée et +obvier à ses embûches. Plein d'émotion à l'idée de la tâche qu'il +avait entreprise, il aimait à s'écrier, la main sur la tête de son +fils: + +«J'en ferai un honnête homme!» + +Cependant, Facial ne tarda pas à s'apercevoir que, pour glorieux que +fût son rôle de père et de pédagogue, l'absence d'une femme se faisait +sentir. Les plus ordinaires détails de toilette ou d'hygiène +concernant Marcelin embarrassaient singulièrement son zèle. L'enfant +paraissait souffrir aussi d'être privé de cette atmosphère de gestes +féminins et de douces paroles à laquelle il était habitué. Une gravité +étrangère à son âge, presque maladive, avait envahi son visage, fait +pour le rire et la fantaisie. Il ne se plaignait pas, mais semblait +contraint en l'unique compagnie de Facial, quelque soin que mît +celui-ci à le distraire. Miss Dobby était loin. Aussitôt après le +départ de Pauline, elle s'était avisée de prendre des airs de +maîtresse dans la maison. Facial l'avait congédiée. Puis, l'internat +avait accaparé le jeune garçon. Il le supportait avec résignation, et +cela délivrait Facial de la moitié de ses soucis. Mais le dimanche, +les jours de vacances, l'enfant, isolé, et qui aurait dû se retremper +dans beaucoup de délicate tendresse, en était réduit à causer de +choses sérieuses avec son père ou à se plonger dans de longues +lectures. Il s'ennuyait, devenait triste, et ses grands yeux erraient +dans l'appartement désert. + +Aussi Facial accepta-t-il avec reconnaissance l'offre que lui fit +Julienne Chandivier. + +Plusieurs fois déjà, aimable, souriante, elle était venue voir +l'enfant. Elle paraissait s'intéresser vivement à lui. Marcelin, de +son côté, se plaisait à ces visites, qui lui apportaient une +distraction inespérée. Avec Julienne, il retrouvait presque des +entretiens familiers, un ton de causerie que la gravité de Facial ne +lui permettait pas. Il s'enhardissait jusqu'à parler de celle qui +était partie, de sa mère bien-aimée, sujet qu'instinctivement il n'eût +jamais osé aborder avec son père. + +--Laissez-moi, dit-elle un jour à Facial, laissez-moi être sa mère +adoptive. J'aime votre fils. N'ayant pas d'enfant, je serai heureuse +de consacrer à celui-ci un peu de cette affection et de ces soins dont +les femmes, même les moins maternelles en apparence, ont toujours une +abondante réserve. Les hommes sont maladroits à ce métier. Il n'y a +que nous autres qui sachions entourer comme il faut de douceur et de +prévoyance ces créatures fragiles que la vie n'a pas encore exercées. +Je n'oublie pas non plus que sa malheureuse mère a été mon amie. Je +veux faire pour elle ce qu'elle aurait fait pour moi, j'en suis sûre, +si je m'étais trouvée dans sa situation. D'ailleurs, est-il équitable +que cet enfant subisse les conséquences d'une faute qu'il ne soupçonne +même pas? + +Très ému, Facial prit avec effusion les mains de Julienne: + +--Vous êtes une noble femme, vous! dit-il. + +Et, à ce moment, en effet, Julienne était sincèrement poussée par les +plus louables sentiments. Elle n'analysait point les causes secrètes +de sa bienveillance. Elle ne se demandait point si elle aurait agi de +même, dans le cas où Marcelin n'aurait pas été le jeune garçon joli +et spirituel qui lui plaisait. Elle le trouvait charmant; elle avait +la fantaisie de l'élever: et voilà! + +De ce jour Marcelin fut plus heureux. Il vivait plus avec Julienne +qu'avec son père, celui-ci aimant mieux présider de haut, que d'avoir +continuellement à ses côtés un enfant auquel il ne savait trop que +dire. Marcelin avait maintenant près de douze ans. Son intelligence +était vive, mais encore très féminine. Il sentait plus qu'il ne +raisonnait. Il comprenait par intuition. Impressionnable à l'excès, il +ne résistait pas aux mouvements de son coeur; mais il était doué +d'assez de souplesse pour ne point se trahir. + +Il ignorait pourquoi sa mère était partie. Ce mystère préoccupait +extraordinairement son imagination. Elle n'était pas morte, il le +savait. Qu'était-elle donc devenue pour avoir ainsi disparu tout à +coup? Il souffrait singulièrement de cette absence. Les premiers +temps, lorsqu'il questionnait, on répondait qu'elle était en voyage, +qu'elle reviendrait bientôt. + +Ne la voyant pas revenir, il avait compris qu'il se passait quelque +chose qu'on lui cachait, et il avait cessé de questionner. Facial +avait cru qu'il oubliait. Mais l'enfant, rendu perspicace, s'ingéniait +à découvrir par lui-même la vérité. Il suivait avec attention ce qui +se disait autour de lui, espérant y surprendre le mot de l'énigme. Il +voulait savoir pourquoi sa mère l'avait abandonné. Certain que c'était +malgré elle, car il ne pouvait douter de son amour, il frissonnait à +l'idée qu'elle était enfermée quelque part, empêchée de communiquer +avec lui. Il lui fallait à tout prix la revoir. + +La fréquentation de Julienne servit au moins de dérivatif à son +chagrin. + +Sans risquer de questions directes, il causait de la disparue. Il +disait: + +--Maman était si douce avec moi, que j'avais parfois mal aux yeux de +penser que peut-être je lui avait fait de la peine et qu'elle avait +peur de m'en faire en me manifestant son chagrin. D'autres enfants +prétendent que leur mère les gronde. Je n'ai jamais été grondé. Maman +n'avait pas la voix pour ça. + +--Et moi, disait Julienne, pensez-vous que je voudrais vous gronder? + +--D'abord, je ne vous le permettrais pas: vous n'êtes pas ma mère. +Ensuite, je suis maintenant assez grand et assez raisonnable pour me +bien conduire. Maman me trouverait changé. Quelqu'un est-il chargé de +lui donner de mes nouvelles? + +--Je ne sais pas. Il vaut mieux ne pas vous occuper de cela. Votre +mère n'a pas donné d'ordres avant son départ. + +--C'est ce qui est étrange. Elle ne pouvait autrefois rester un jour +sans s'informer de tout ce que je faisais. + +--Aujourd'hui, comme vous le remarquez vous-même, vous êtes devenu +grand; vous êtes plus libre, bientôt vous le serez tout à fait. + +--Ce n'est pas si gai qu'on dit, je préférerais avoir encore maman +avec moi. + +--Peut-être reviendra-t-elle une fois. Mais ne vous en inquiétez pas. +Les choses arrivent ou n'arrivent pas dans ce monde. Il faut penser +au présent, jamais à l'avenir. + +--Il est permis cependant de penser un peu au passé! + +Il usait encore de subterfuges: + +--En sortant de l'église, maman me menait chez ce confiseur. Nous +choisissions des bonbons pour le dessert du dimanche. Entrons-y, +voulez-vous? Voici ceux qu'elle préférait. + +Mais la dame de magasin ne demandait pas de nouvelles de madame. Elle +savait donc, elle aussi, ce qu'il ne savait pas! + +Marcelin s'étonnait que personne ne s'étonnât d'un événement qui était +pour lui invraisemblable. Il lui paraissait parfois que tout le monde +conspirait contre lui, qu'on le réservait à un sort terrible, autour +duquel le silence se faisait, comme pour un crime. Et il avait des +conversations bizarres qui déconcertaient Julienne: + +--Croyez-vous au massacre des Innocents? + +--Mon chéri, il n'y a pas à y croire ou à n'y pas croire: c'est un +fait historique, et cela s'est passé très certainement au temps +d'Hérode. + +--Oui, mais comme c'est de l'histoire sainte, cela doit être toujours +vrai. Ne croyez-vous pas qu'il y a encore maintenant des Innocents +qu'on massacre? + +Son imagination, gonflée par son coeur, lui donnait à entrevoir de +vagues tueries, où l'on précipitait par troupeaux des victimes et des +victimes. Mais cela ne faisait pas de bruit; les cris étaient étouffés +sous des couronnes de roses et de rires; on ne voyait pas le sang qui +devait couler; toute l'horreur du carnage était voilée de faux décors +et de jeux de lumière. On se doutait bien, à l'angoisse affreuse et +inexpliquable qui régnait, que des choses monstrueuses se passaient +derrière ces apparences de fête: mais quoi? c'est ce qu'il était +impossible de préciser. On distinguait seulement des trous subits, +béants, des effondrements, des gestes de bras éplorés s'enfonçant dans +l'abîme. Pour quelles exécutions partaient ces corps? Le tumulte des +couleurs, des tentures, des chants, des visages empêchait de voir, de +comprendre l'abominable tragédie. + +L'enfant commençait à soupçonner ce qu'est la vie. De premiers +effarements lui venaient devant cet inconnu trouble et insoluble. Il +souffrait atrocement de son ignorance, et, en même temps, il avait une +telle peur de ce qui suivrait, qu'il était près de s'évanouir en +pensant que fatalement, un jour ou l'autre, il saurait. + +La nuit, il demeurait des heures avant de s'endormir, les yeux figés +dans le vide noir. L'obscurité se peuplait de fantômes. Et parmi eux, +sa mère, sa mère triste, pâle, tantôt couchée comme un cadavre, tantôt +penchant vers lui sa figure où saignaient des plaies. Dans son +sommeil, ces visions se transformaient en douloureux cauchemars. Il +criait. Il s'éveillait tremblant d'épouvante. + +Le médecin diagnostiquait: un peu d'énervement causé par la +croissance. + +Plus clairvoyante que Facial, Julienne était cependant loin de croire +à un état si aigu de surexcitation. Elle voyait que Marcelin pensait +beaucoup à sa mère, beaucoup trop: mais elle se flattait d'arriver +peu à peu à prendre la première place dans l'esprit du jeune garçon. +Elle mettait une véritable ardeur à l'amuser. Non seulement elle se +rendait indispensable à la satisfaction de ses désirs: elle +s'appliquait encore à les provoquer. Stimulante et tentatrice, elle +l'initiait aux choses agréables de la vie, à celles, du moins, qu'il +pouvait goûter sans trop de danger. Elle l'encourageait aux sports les +plus captivants, le conduisait aux courses, au cirque, lui révélait +par des choix appropriés à son âge l'existence de la littérature +romanesque; à la dérobée--car Facial avait des principes--elle le +menait au théâtre: et c'était pour elle un plaisir subtil que +d'assister à l'éclosion des impressions, aux surprises, aux +entraînements de curiosité dans cette âme qu'elle prenait presque au +berceau. + +Elle créait ainsi entre eux une sorte d'intimité croissante, qui se +compliquait même d'un charme de complicité. Marcelin eût été +franchement orphelin, n'eût pas nourri en lui le tourment secret et +continuel de sa mère disparue, qu'il se fût laissé aller avec +prédilection à l'amitié capiteuse de Julienne. Mais la peine toujours +présente qui étreignait son coeur, l'empêchait de se prêter sans de +poignantes appréhensions à la vie attrayante qui lui était ménagée. + +Julienne ne s'en éprenait pas moins toujours davantage de «son petit +Marcelin». + +«J'en deviens amoureuse», se disait-elle souvent en riant. + +Elle éprouvait d'exquises sensations à caresser ses cheveux, à baiser +ses yeux, à jouer avec ses doigts, à subir de lui ces gestes affables +que les enfants prodiguent aux personnes qui leur sont familières. + +Marcelin avait fait chez elle la connaissance d'Émile. + +Un jour, Émile lui dit: + +--Hé! petit, qu'est-ce qu'elle te fait, ma cousine, quand vous êtes +seuls ensemble? + +--Elle cause avec moi. + +--Après ça? + +--Rien de particulier. Vous voyez vous-même comme elle se comporte +avec moi. Elle m'aime beaucoup. + +--Ça se remarque, farceur! Dis donc, fais-tu le nigaud ou me prends-tu +pour un merlan! Ou serait-ce de la discrétion, monsieur, ou de la +pudeur, mademoiselle? Tu crois peut-être que ces choses n'arrivent +qu'à toi: détrompe-toi, mon gars, elles arrivent à tout le monde; +c'est courant, c'est reçu, cela se passe dans la meilleure société. +Là, es-tu rassuré? Raconte. + +--Je ne sais ce que vous voulez dire. + +--N'aie pas peur, je ne suis pas jaloux. La jalousie, c'est +préhistorique. Laisse-toi interviewer sans modestie. C'est aussi de la +gloire, ça. + +--Je ne comprends pas. + +--Allons, cadet, je vais t'aider. Je te croyais moins bégueule. Ça +fait donc tant rougir, à ton âge, d'avouer ses petites saletés? Dans +trois ans, tu t'en vanteras; au mien, tu t'en gondoleras. C'est une +jolie peau, ma cousine! L'as-tu vue toute nue? + +--Non, fit Marcelin interdit. + +--Tu as vu ses seins, ses jambes, son ventre? + +--Non, répéta l'enfant avec une vague angoisse. + +--Alors quoi? Qu'est-ce que vous inventez bien? Elle t'emmène pourtant +dans sa chambre à coucher? + +--Quelquefois. + +--Et là, que se passe-t-il? Elle se déshabille? + +--Non. + +--Elle te déshabille? + +--Non. + +--Elle fait bien quelque chose? + +--Non. Elle change de robe, elle se fait coiffer. + +--Ma cousine ne t'a donc rien appris? Tu ne sais rien? Tu es encore +immaculé? Ah! elle est bien bonne, celle-là! A douze ans, mon gosse, +j'étais plus malin que toi: je connaissais déjà le truc de l'amour. + +Marcelin le regardait avec des yeux tremblants. Il lui semblait qu'une +pluie noire tombait en rafale autour de lui, le noyait, l'aveuglait. + +Émile continua d'un ton gouailleur: + +--Sais-tu seulement à quoi ça sert, les femmes? + +--Je ne sais pas, dit l'enfant avec effort. + +--Tu as vu les chiens dans la rue? Tu as vu ce qu'ils se font, quand +ils grimpent l'un sur l'autre? Eh bien, mon petit, les hommes et les +femmes, c'est la même chose. Si les hommes aiment les femmes et si les +femmes aiment les hommes, c'est pour se faire la même chose que les +chiens. L'amour, c'est ça. Et le mariage n'est pas plus propre. Tu +penses bien qu'il n'y a pas besoin d'avoir épousé une femme pour se +livrer à cet exercice. Tous les hommes peuvent faire ça à toutes les +femmes. Si on se marie, ce n'est cependant pas pour procéder +autrement. Aussi, le mariage, on ne sait pas ce que c'est; on ne sait +pas d'où ça vient. Ce doit être une vieille blague qui s'est +perpétuée. Oui, mon petit, voilà la vie. Et toi, tu feras comme les +autres: comme les autres et comme les chiens. Et c'est justement pour +ça et par ça qu'on est au monde. T'imagines-tu que tu es né d'un rayon +de lune? Tu es né parce que ton père a fait le chien avec ta mère. Et +à la suite de ça, le ventre de ta mère a grossi. Tu étais dedans. Et +au bout de neuf mois, tu es sorti de son ventre par le même trou par +lequel elle urine... + +Émile s'arrêta, effrayé. L'enfant venait de s'affaisser sur le tapis. +Il était blanc comme un linge. + +A ce moment, Julienne entrait. Elle vit Marcelin évanoui. Elle se +précipita en poussant un cri. + +--Grand Dieu! qu'a-t-il? + +--Je crois qu'il a une syncope, dit Émile en haussant les épaules. + +Elle le prit, lui fit respirer des sels. La pauvre tête de l'enfant +traînait lamentablement sur son bras. + +--Il a l'air d'un mort, dit Julienne avec un recul instinctif. + +Quelques minutes se passèrent avant que Marcelin revînt à lui. Il +ouvrit enfin les yeux et, faiblement, murmura: + +--Maman!... maman!... + +--C'est moi, mon chéri, dit Julienne. Ne me reconnaissez-vous pas? + +Marcelin se souleva lentement, regardant autour de lui, comme s'il +cherchait à reconnaître où il était et qui lui parlait. + +Et ses yeux s'arrêtèrent sur Julienne, la considérant, d'abord avec +incertitude, avec surprise, puis avec un souvenir qui se précisait. + +--Ah! c'est vous... c'est vous... + +--Mais oui, pauvre chéri! Que vous est-il arrivé? + +Elle se mit à rire, revenue de son alarme. Puis, elle attira l'enfant +contre elle et commença à le couvrir de baisers. + +Mais alors, une incroyable terreur bouleversa les traits de Marcelin. +Il s'arracha, frémissant, de l'étreinte de Julienne, en lui jetant: + +--Oh!... Vous ne m'embrassez pas comme une mère! + +Il éclata en pleurs: + +--Maman!... je veux maman!... Ils me l'ont prise... Ils l'ont tuée... + +--C'est moi qui suis votre mère, maintenant, dit Julienne. + +--Non... non... vous n'êtes pas ma mère... Vous êtes... une femme. + +Son désespoir était si violent, que Julienne crut devoir employer tous +les moyens pour le calmer. + +--Votre mère n'est pas morte, vous le savez bien. + +--Je veux la voir. + +--C'est impossible, votre mère n'habite pas Paris; elle est loin, très +loin. Mais je vais vous montrer quelque chose qui vous tranquillisera. + +Elle ouvrit un tiroir de son secrétaire et y prit un papier taché de +larmes. C'était une lettre de Pauline à Marcelin, arrivée depuis +plusieurs semaines déjà. La pauvre mère avait fini par faire taire son +orgueil; ne voyant plus d'espoir qu'en Julienne, elle s'était humiliée +jusqu'à la supplier, elle, d'avoir pitié et de lui permettre d'écrire +quelquefois à son fils. + +--Voyez, dit Julienne, c'est une lettre de votre mère. Si vous êtes +raisonnable, vous pourrez lui répondre. Mais n'en parlez pas à votre +père: il serait fort irrité, s'il apprenait que j'ai reçu cette lettre +pour vous et que je vous l'ai remise. + +Marcelin demeura un instant étourdi, sans oser faire un geste, sans +oser prononcer une parole. Une lettre de sa mère! Cela lui paraissait +un miracle du ciel. + +--Mon Dieu! mon Dieu! balbutia-t-il enfin tout palpitant. + +A la vue de l'écriture chérie, il tomba à genoux: un flot de sanglots +déborda de sa poitrine; le voile de larmes qui couvrait ses yeux +l'empêchait de lire; mais, ardemment, comme une relique, il baisa +mille fois le papier où sa mère avait écrit et pleuré. + +--Il va se rendre malade! dit Julienne, très inquiète de cette +explosion de sensibilité. + +Elle se rendait compte combien elle et Facial avaient eu tort de +laisser gonfler dans cette tête d'enfant tant de passion comprimée. + +«Lorsque celle-ci pourra s'épancher, ne fût-ce que sur du papier à +lettre, pensa-t-elle, cela s'arrangera.» + +Et elle sourit intérieurement à l'idée que ce secret créerait entre +elle et le jeune garçon un lien nouveau. + +Dès que Marcelin fut seul, enfermé dans sa chambre, il dévora les +pages inespérées, où sa mère, après un si long silence, ressuscitait à +son appel. Il les lut et les relut, passa la nuit à s'en imprégner, à +en respirer chaque mot, à en abreuver son âme altérée. Sa mère vivait! +Elle pensait à lui, elle l'aimait toujours! Oh! la revoir! la revoir! +Elle _pouvait_ lui écrire! Pourquoi, lui, ne pourrait-il pas la +revoir? Y avait-il autour d'elle une barrière de mystères trop +infranchissable? Maintenant qu'il savait qu'elle était en vie, comme +avant, qu'elle n'avait pas été transformée, qu'elle était encore une +réalité, celle d'autrefois, celle qui l'avait bercé, nourri de sa +substance, baigné de son fluide, rien ne l'empêcherait de courir à +elle, à travers les obstacles, de courir se réfugier sous sa caresse +et reprendre possession de l'asile, du seul, de l'inoubliable asile. + +La lettre ne contenait qu'un détail pouvant servir aux projets du +jeune garçon: elle était datée de Grasse. Il n'en fallait pas +davantage. Cela suffisait à donner un corps à son désir: fuir, fuir! +Une fois là-bas, l'enfant saurait retrouver sa mère. Grasse! Il +répétait avec avidité ce nom, qu'il se souvenait avoir rencontré dans +sa géographie, appris comme tant d'autres choses indifférentes, et +qui, tout à coup, prenait une importance extraordinaire, s'auréolait, +flamboyait. + +Le lendemain, avec fièvre, mais, en même temps, avec une intelligence +et une prudence remarquables, Marcelin se mit en mesure de partir. Il +acheta l'Indicateur des chemins de fer, le consulta minutieusement, +étudia de point en point le trajet. Puis, lorsqu'il eut arrêté son +plan, il calcula ses ressources. Il possédait une cinquantaine de +francs. Pour parfaire la somme nécessaire au voyage, il vendit divers +petits bijoux, boutons de manchettes, épingles de cravate, ne gardant +que sa montre, dont l'utilité n'avait jamais été si certaine. Après le +dîner il prétexta des devoirs pressés à terminer. Comme il n'emportait +pas de bagages, rien ne lui fut plus facile que de s'échapper dans la +rue. Au premier tournant, il prit un fiacre et se fit conduire à la +gare de Lyon. Sa voix trembla un peu lorsque, se haussant sur la +pointe des pieds pour qu'on le crût plus grand, il demanda au guichet: + +--Un billet simple pour Grasse, par Antibes, train direct de 8 heures +25, seconde classe. + +Il n'eut d'ailleurs, à subir que quelques regards curieux. + +Et le train démarrait, que Facial, persuadé que son fils était occupé +à traduire Cornelius Nepos, allumait tranquillement un cigare et +déployait le _Temps_. Au même moment, Julienne se disposait à venir +passer avec «son petit Marcelin» une heure de soirée. + +Très surmené par ces deux jours excessifs, l'enfant ne tarda pas à +s'endormir, au roulis du wagon qui chantonnait et rythmait dans son +oreille: + +«Je vais revoir maman! je vais revoir maman!» + + + + +XVI + + +--Grasse! + +Marcelin descendit. + +Il courut à la poste. + +--Pouvez-vous me donner l'adresse de Mme Facial? demanda-t-il à +l'employé de service au guichet de la poste restante. + +--Mme Facial? Attendez donc... Une dame vient quelquefois réclamer des +lettres à ce nom-là. Quant à son adresse... + +Et interpellant une femme qui se trouvait dans le bureau: + +--Hé! mère Divonne, vous qui connaissez tout Grasse, vous ne +connaîtriez pas ça, par hasard Mme Facial? + +--Faudrait me dire un peu comment elle est. + +--J'ai son portrait, dit Marcelin. + +Il tira un médaillon suspendu à son cou, l'ouvrit et le montra aux +deux personnages. + +--C'est bien celle-là, fit l'employé. + +--Oui, fit la femme, je la connais. C'est moi qui lui porte ses +fruits, tous les matins. Seulement elle ne s'appelle pas Mme Facial. + +--Comment? demanda l'employé. + +--Elle s'appelle Mme de Rocrange. + +--Possible. Elle est divorcée; elle vit avec son amant. + +L'enfant reçut cela comme un coup de tonnerre sur la tête. Mais il ne +broncha pas. Il croyait comprendre cependant ce que ces mots voulaient +dire. Il sentait que c'était épouvantable. Trois jours auparavant, il +eût sauté à la gorge de ces gens, au seul soupçon qu'ils outrageaient +sa mère. Aujourd'hui, il ne savait pas, il ne savait plus... + +Et il dit d'une voix douce: + +--Pourriez-vous me conduire chez elle, Madame? + +Sa mère! Comme tout était égal, puisqu'il allait la revoir! + +La fruitière le regarda avec curiosité. + +--Vous n'êtes pas d'ici, mon jeune monsieur? + +--Non. + +--Vous venez de Nice? + +--De Paris. + +--Seigneur Jésus! est-il permis de laisser un enfant faire tout seul +un pareil voyage! Et vous venez pour madame... pour cette dame... dont +vous avez le portrait? + +Marcelin contint avec effort les larmes nerveuses qu'il sentait +sourdre. Il dit: + +--C'est ma mère. + +--Ah! fit la femme, je vous demande excuse. Il n'y a pas de mal à ça. +Il faut bien être le fils de quelqu'un. + +Et pour manifester sa bonté, elle ajouta: + +--Venez avec moi, mon jeune monsieur: je vais de ce côté; je vous +montrerai où c'est. Il y en a pour dix minutes. + +Dix minutes! Dans dix minutes, après plus d'une année de séparation! +Il fut pris d'une telle émotion, qu'il pouvait à peine se soutenir. +Tout en marchant, la fruitière le questionnait, s'apitoyait sur lui. +Il n'entendait rien, la tête bourdonnante d'impressions confuses, le +coeur gonflé, les genoux vacillants. A ce moment, son père en +personne eût surgi devant lui et lui eût crié que sa mère avait commis +un crime, qu'il eût répondu: Elle a bien fait. Il ne concevait pas que +quelque chose fût reproché à sa mère. Elle n'agissait que noblement, +saintement. Dieu lui-même n'avait pas le droit de l'accuser. Et sa +vénération croissait en proportion du rempart de haine et d'injustice +qu'on avait dressé autour d'elle. Que signifiaient ces infamies qui +flottaient? Il aurait voulu mourir et que son sang se répandît à ses +pieds. + +La fruitière dit: + +--C'est ici. + +Elle montrait une villa. La grille était entr'ouverte. Marcelin entra. +Au bout de quelques pas dans le jardin, il aperçut, entre les +bosquets, une robe blanche. + +Fou, il courut. + +Deux cris: + +--Maman! + +--Mon enfant! + +Ils étaient dans les bras l'un de l'autre. + +Longtemps ils furent incapables de prononcer une parole suivie. La +commotion était trop violente. Ils pleuraient, ils sanglotaient. Des +mots palpitaient sur leurs lèvres. Pour tous deux, mais pour la mère +surtout, cette ineffable rencontre était un baiser du ciel, un +merveilleux étourdissement d'ivresse versé comme un miracle par le +paradis. + +--Toi ici! toi ici! put enfin exprimer Pauline, les yeux vibrants +d'une joie délirante, pressant sur son sein l'enfant inattendu. + +--Je suis venu... je me suis sauvé... Il me fallait toi! + +--Tu ne m'as donc pas oublié! Mon enfant, mon enfant chéri! Par +quelles souffrances j'ai dû passer: sans nouvelles de mon enfant! Mais +si c'était pour me réserver le providentiel bonheur de cet instant, +merci, Père céleste, Consolateur suprême, merci! Et ce n'est point un +rêve! J'ai tant de fois rêvé à toi, que si mon rêve avait pu +t'évoquer, tu serais déjà venu! Et c'est toi, toi vraiment, mon +Marcelin, mon fils! + +--O mère, pourquoi m'as-tu abandonné? + +Le coeur de Pauline éclata. + +--C'est un affreux malheur qui est arrivé! Tu ne sais pas, tu +ne peux savoir... Que t'ont-ils dit? Comment as-tu cru que je +t'abandonnais!... Que t'ont-ils dit? Que t'a-t-il dit, lui?... lui?... + +--On n'a rien dit... J'ai vécu dans ce mystère... Ils ne disaient pas +que tu étais morte... J'avais peur... Enfin, j'ai eu la lettre, ta +lettre. + +--_Elle_ t'a remis la lettre? + +--Oui, avant-hier. + +--Oh! je t'en ai écrit dix, vingt. Celle-ci date de plus d'un mois. +C'est la dernière. Je désespérais. Je suis allée deux fois à Paris, +j'ai tout fait. Un jour, je t'ai vu, à la sortie du lycée; et je t'ai +vu à la promenade, je t'ai suivi: mais tu ne m'as pas vue... Marcelin, +non, je ne t'ai pas abandonné! Et tu ne peux pas comprendre... Un +jour, tu comprendras, j'ai écrit ma vie, pour toi. Lorsque tu seras en +âge de savoir... et de douter, tu liras. Alors tu comprendras, et tu +pardonneras. + +--Maman! + +Il l'embrassa d'une étreinte passionnée, et ajouta: + +--Ne parle pas ainsi. La voix avec laquelle tu dis cela fait mal. + +--Que pensais-tu de moi? + +--Je ne pensais rien, j'étais triste. Et dès que j'ai su où tu étais, +je suis parti. Je ne veux plus être séparé de toi. + +Pauline tressaillit: + +--Sait-il où tu es? Il te suit peut-être. Il va venir te reprendre. + +--Non, dit Marcelin. Personne ne peut savoir où je suis, à moins de le +deviner. + +Il raconta à sa mère la manière dont il s'était enfui. Celle-ci se +rassura: + +--Il ne devinera pas, dit-elle. Il ne t'aime pas assez. + +--Lui, mais elle! + +--Julienne? murmura Pauline d'une voix blanche. + +Le jeune garçon fit signe que oui. + +--Elle n'a pas de coeur. + +--Ce n'est pas seulement le coeur qui fait deviner. Elle a vu que je +t'aimais mieux qu'elle. Et puis la lettre... Elle sait des choses que +mon père ne sait pas. Elle doit avoir deviné. + +La mère se dressa, l'éclair aux prunelles: + +--Jamais. Je suis là. Qu'ils viennent! Je défendrai mon bien jusqu'à +la mort. Ils avaient la force; ils pouvaient m'empêcher de parvenir à +toi; ils te gardaient. Mais, maintenant, nous sommes réunis... Ils +n'oseront pas! Comment oseraient-ils? + +Elle se sentait tigresse à cette heure; il lui semblait qu'elle avait +de puissantes griffes au bout des membres, et que, d'un coup, elle +aurait dispersé l'engeance hostile. La possession de son petit, contre +elle, sous elle, lui donnait la fauve sollicitude de la bête pour ce +qui est né de sa chair. Son sang roulait dans ses veines avec de +cruels besoins de mordre et de déchirer. + +Elle eut peur de l'état violent de ses sensations, et cria, en serrant +son enfant: + +--Il ne faut pas qu'il y ait de lutte: je tuerais! + +Mais aussitôt, elle reprit: + +--Folle que je suis! Nous n'attendrons pas qu'ils viennent. La +frontière italienne est tout près. A l'étranger, ils ne peuvent plus +rien. Oh! enfin et vraiment, voici la clémence, la félicité! J'ai +tellement souffert, que la perspective subite, presque foudroyante du +bonheur accable ma raison. Je puis à peine croire, tant la vie m'a +remplie de terreur et de doute. Mes paupières cillent à l'éclat du +ciel. + +Pauline contemplait avidement l'enfant retrouvé. Elle ne pouvait assez +le voir, s'en imprégner, s'assurer que c'était lui. Elle ne songeait +pas à remarquer les changements qui s'étaient opérés chez le jeune +garçon; il avait grandi, ses traits s'étaient complétés; elle ne +s'apercevait pas de cela; elle ne constatait que sa présence, sa +merveilleuse présence, son irradiation chargée de fluide et de +lumière. Un chant de gloire naissait de ses entrailles, montait, +montait, enveloppait son cerveau, projetait jusqu'à Dieu ses ondes +triomphales. + +--Je suis ivre, je ne sais plus ni ce que je pense, ni ce qui +m'arrive, balbutiait-elle. + +Puis, ce fut une réaction de maternité vigilante et tendre. Elle +entraîna Marcelin dans la maison, le fit manger, le servit elle-même. +Elle voulut savoir comment il avait voyagé, s'il avait dormi, s'il +n'était pas fatigué, lui posant mille questions sur sa santé, goûtant +à se retrouver au milieu de ces chers détails un incroyable plaisir. + +--Ainsi, mère, je ne te quitterai plus? + +--Oh! plus. L'heure de la miséricorde a sonné. + +--Et nous vivrons toujours ensemble? + +--Toujours. + +--Tous les deux? + +Pauline jeta un long regard sur son fils, un regard solennel et +profond. Elle prononça lentement, mais d'une voix qui tremblait un +peu: + +--Tous les trois. + +L'enfant resta longtemps silencieux, sans s'étonner. Puis il murmura: + +--Tu l'aimes donc beaucoup? + +Et à ce moment, Odon survint. + +Il eut un tressaut de surprise à la vue du jeune garçon. + +Mais déjà, Marcelin s'avançait vers lui et disait: + +--Je sais qui vous êtes: vous êtes celui que ma mère aime comme je +l'aime. + +--O mon enfant! s'écria Odon, en lui ouvrant ses bras. + +Et lui aussi avait les larmes aux yeux. + +Lorsqu'on lui eut expliqué les événements: + +--Il faut partir, dit-il, il faut que nous soyons loin demain matin. +Une fois en sûreté, à l'étranger, nous pourrons engager des +pourparlers avec M. Facial et obtenir qu'il renonce à ses droits. + +--Le prochain rapide de Paris n'arrive que demain soir, dit Pauline; +nous avons donc beaucoup d'avance, à supposer même que l'on soit déjà +sur la bonne piste. + +--Et le télégraphe! fit Odon. Qui sait si en arrivant à la frontière +nous ne trouverons pas la police prévenue! Nous courrions peut-être +moins de risque en partant par Marseille, où nous nous embarquerions +pour Gênes ou Naples. + +--Cela exigerait plus de temps; et si la police est prévenue, elle le +sera aussi bien à Marseille qu'à Menton. + +On s'arrêta au projet suivant: on déguiserait Marcelin en petite +fille; lui et Odon prendraient le premier train pour Vintimille; +Pauline les rejoindrait quelques heures après. De cette façon, il y +avait toute chance, en cas que la police eût des ordres, pour que les +voyageurs ne fussent pas reconnus. + +Ils allaient se sauver comme des malfaiteurs. + +Marcelin, cette fois, se déconcerta: + +--Mais quel mal est-ce que j'ai commis? Ne suis-je pas libre de +rejoindre ma mère, puisque c'est avec elle que je veux vivre? Et si +elle veut me garder, n'est-elle pas libre de le faire? + +--Tu ne connais pas la société, dit Odon: elle a fait des lois qui +donnent à M. Facial le droit de te priver de ta mère. + +--Pourquoi use-t-il de ce droit? Il n'est pas méchant. + +--Il n'est pas méchant, j'en suis sûr; c'est la société qui est +mauvaise. Tu arrives ici, mon enfant, dans une maison qui ne vit pas +suivant les lois de la société, mais où l'on aime et où l'on cherche à +être heureux. Tu es assez grand pour comprendre, et tu as mérité de +savoir. Ta mère doit désirer elle-même que je parle, elle doit sentir +qu'il le faut. + +Pauline fit un grave signe de tête affirmatif. + +--Eh bien, reprit Odon, si tu es venu ici pour être notre fils, sache +à quoi tu t'engages, ou plutôt de quoi tu te dégages. Tu romps avec +les lois, tu te mets en révolte contre celui qui les représente, M. +Facial, qui seul a des droits sur toi, seul est ton légitime +éducateur, ton légitime protecteur. Ici, tu as ta mère: mais ta mère +n'est plus ta mère au point de vue de la loi. Elle a eu le malheur de +faire acte de personne libre, comme toi-même l'as fait hier; or, il +n'est pas permis d'obéir franchement à son coeur. Quelque beaux que +soient les sentiments qui te poussent, on ne t'en saura aucun gré. On +pouvait te plaindre, on disait certainement, on pensait probablement: +«Le pauvre enfant, qui n'a plus sa mère!» Mais on ne t'excusera pas +d'avoir voulu la retrouver. Ce qu'il fallait pour rester dans ton +rôle--car chacun a un rôle fixé d'avance et dont il ne doit pas +sortir--ce qu'il fallait, je vais te le dire: il fallait _supporter +héroïquement ton sort, te résigner_. Tel était aussi le rôle de ta +mère: elle devait _se résigner_, se résigner à être la femme d'un +homme qu'elle n'aimait pas. Le monde ne pardonne pas qu'on tende au +bonheur par la voix directe du coeur. C'est une terrible leçon que +je te donne là; mais tu étais digne de la recevoir, et la vie te +l'inflige déjà. + +Marcelin se dressa avec orgueil: + +--Je veux être le fils de ma mère, dit-il. + +--Tu es un noble garçon, dit Odon. Partage donc notre ostracisme. Et +c'est un véritable ostracisme, puisque nous sommes obligés de fuir à +l'étranger. + +--Nous n'habiterons plus la France? + +--Cela nous sera défendu. + +--Je n'irai plus au lycée? + +--Ce sera un grand changement dans ton éducation. + +--Papa m'avait donné le choix entre trois écoles: l'École +polytechnique, Saint-Cyr ou l'École de droit. Il dit qu'un jeune +garçon de ma position doit avoir l'ambition de devenir quelqu'un. + +--J'espère que M. Facial ne se montrera pas intraitable. Nous ferons +tout pour essayer d'obtenir de lui la permission de revenir à Paris, +afin que nous puissions te donner l'instruction qu'il convient. + +--Et s'il refuse? + +--Il faudra alors renoncer aux carrières auxquelles donnent accès les +écoles de l'État. + +--Je ne sais pas si ce sera jamais pour moi un sacrifice; en tous cas, +il sera bien minime au prix du bonheur de conserver ma mère. + +--Et il n'y a pas besoin de diplômes pour devenir un homme. + +Mais Pauline avait changé de visage. Elle venait seulement de se +rendre compte des conséquences illimitées qu'aurait pour son fils la +révolte contre l'autorité paternelle. C'était briser l'avenir de +Marcelin. Facial maintiendrait ses droits jusqu'au bout. Et par une +vision rapide, elle pensa au moment où, quelques années plus tard, +l'enfant devenu jeune homme, saisi par la puissance d'une +vocation--laquelle? savait-elle? savait-il?--regretterait amèrement ce +qu'il appellerait peut-être son coup de tête. Son existence perdue, +ses rêves irréalisables, voilà ce qu'il lui reprocherait. Et elle +seule serait coupable. Et il aurait raison de l'accuser. Et il +l'accuserait peut-être avec désespoir. Il pourrait lui dire: «Ma mère, +vous avez été égoïste et lâche. Vous avez abusé de mon amour pour +vous. Étais-je capable alors de décider de ma vie? Toute ma vie, +songez-y, pour m'épargner quelques larmes sentimentales d'enfant! Et +maintenant, voyez, je ne suis bon à rien, je n'ai rien, je ne suis +rien. Croyez-vous que mon amour filial même ne soit pas +irrémédiablement empoisonné par la pensée amère de ma stérilité? +Cruelle ironie vraiment! Je vous aimais, j'étais innocent: et vous, +qui aviez le devoir d'être prudente à ma place, vous avez manqué de +courage, vous m'avez trahi.» Voilà ce qu'il lui dirait, sans doute. +Que répondrait-elle à ces paroles affreuses? Et à supposer +l'improbable, Facial leur permettant le séjour de Paris, l'avenir de +l'enfant n'en resterait-il pas moins compromis? Que pourrait-elle? +Elle n'aurait plus de relations. Marcelin ferait ses études, puis il +serait lancé dans la vie, sans protection, sans base. Il n'aurait qu'à +rougir de sa mère. Fils de Facial, au contraire, il aurait un nom, un +monde, des amis, des patronages nombreux et puissants; tout lui serait +facilité, il n'aurait qu'à se laisser porter. Ruinerait-elle tout +cela? La mère ferait-elle encourir à son enfant sa propre réprobation? + +Un gémissement sortit de ses lèvres: + +--Oh! je n'ai pas le droit... je n'ai pas le droit... + +Odon comprit. Il se tut. Il venait de se faire les mêmes réflexions. + +Mais le jeune garçon, auquel leur consternation n'échappa pas, +s'accrocha fébrilement à Pauline en criant: + +--Maman, je ne veux pas te quitter! + +La nuit se passa dans ces horribles alternatives. Marcelin avait fini +par s'endormir de fatigue. Pauline le regardait respirer, tout en +causant à voix basse avec Odon. + +Le lendemain matin, ils ne partirent pas. + +Dans la journée une dépêche de Réderic arriva: + +«Vous n'avez que le temps. On est sur trace.» + +Alors, Pauline dit: + +--Mon Dieu, donnez-moi la force d'aller jusqu'au bout. + +Le soir même, elle partit pour Paris avec son fils. + +Elle allait le rendre à Facial. + +Facial ne manifesta pas, à les voir, un étonnement extrême. Il reçut +Pauline avec une dignité froide dont il ne se départit pas. Dans son +accueil transparaissait plus le dépit que lui avait causé l'escapade +de Marcelin, que la joie de retrouver son héritier. + +--Je vous félicite, Madame, d'avoir compris votre devoir. Je ne vous +en veux pas: je sais qu'il n'y a pas là de votre faute et qu'il vous a +été impossible de monter l'esprit de mon fils et de combiner avec lui +cette malheureuse frasque. Vous me le ramenez, c'est bien. La police +venait d'ailleurs de recevoir des renseignements précis sur son départ +par la gare de Lyon et sur son arrivée à Grasse; de là à conclure quel +était le but de sa fuite, il n'y avait qu'un pas. Aujourd'hui même, on +doit avoir fait une perquisition chez vous. Vous n'auriez pas +bénéficié de cette petite aventure. Mais puisque vous me paraissez +avoir acquis de sages idées sur la manière dont il convient que mon +fils soit élevé, je vous témoignerai ma satisfaction en vous +autorisant à le voir une fois par an. Ces entrevues auront lieu à +Paris, dans ma maison et en ma présence. + +Pauline se sentait glacée. De funestes pressentiments la +terrorisaient. C'était bien la fin, le deuil. + +Facial tira de sa poche un carnet à souche. Il inscrivit quelques mots +sur la première feuille, la détacha et la tendit à Pauline en disant: + +--Mon fils vous a occasionné quelques dépenses; je tiens à vous les +régler. + +C'était un chèque de mille francs. + +Pauline eut un geste d'indignation. + +--Je n'insiste pas, fit Facial poliment. + +Les choses se passèrent d'une façon moins affectée avec Julienne +Chandivier, qui, sur ces entrefaites, arriva chez Facial, comme elle +le faisait plusieurs fois par jour, pour savoir si l'on avait des +nouvelles de Marcelin. + +Lorsqu'elle le vit, son mot fut, en l'embrassant avec exagération: + +--Le monstre d'enfant! + +Et peu s'en fallut qu'elle n'embrassât aussi Pauline. + +Le pédantisme en morale ne l'étouffait pas. Elle ne manqua pas de +prendre à part son ancienne amie et de lui assurer que ses sentiments +pour elle n'avaient jamais varié. + +--Mais que voulez-vous! Vous avez été peu adroite. Il vous était si +facile de tout ménager. Personne n'exigeait de vous une vertu +cornélienne: on vous demandait seulement de vous conduire comme tout +le monde. Vous avez préféré vous mettre tout le monde à dos. Avec la +meilleure volonté, il était impossible de vous défendre; et moi qui, +je vous le jure, ai trouvé parfaitement ridicule le bruit qu'on a fait +autour de votre histoire, je n'ai pu me dispenser de vous brûler aussi +en effigie. Vous aviez jadis d'étincelantes théories sur l'amour: vous +voyez où elles vous ont conduite. En ce monde, on fait ce qu'on veut, +mais il ne faut jamais vouloir ce qu'on fait. Les théories, c'est +inutile en théorie, et c'est désastreux en pratique. Je suis +superficielle, je suis hypocrite, je suis vicieuse, je suis incapable +de penser, je suis femme, très femme, mais c'est encore moi qui ai +raison: je me conduis avec mon instinct, ne m'occupant nullement de ce +qui est bien et de ce qui est mal, ayant seulement le sens de ce qui +est faisable et de ce qui n'est pas faisable; et je n'ai point même +conscience des défauts que je viens de dire, tellement ils sont à +moi-même et tellement j'y réfléchis peu. Vous, c'est le contraire, et +cela ne vous a pas servie. Êtes-vous heureuse, au moins, j'entends +heureuse... personnellement? Vous n'en avez pas l'air. Ma pauvre amie, +je vous plains avec une sincère sympathie. Dites-moi si je puis faire +quelque chose pour vous. + +Pauline était peu en état d'entendre et de répondre quoi que ce soit. +Elle dit seulement, immensément lasse de corps et d'esprit: + +--Rien, rien... Je ne suis pas venue ici pour moi... + +--Et Marcelin? + +La mère eut une seconde d'hésitation. Puis, elle prit la main de +Julienne et supplia: + +--Vous qui serez avec lui... oh! qu'il ne m'oublie pas! + +--Je lui parlerai de vous, je l'ai déjà fait. + +--Oui, je sais... merci... + +--Je lui transmettrai vos lettres. + +--Vous êtes bonne. + +--Je suis meilleure que vous ne croyez. + +Une sensation d'épouvantable fatalisme broyait l'âme de Pauline. Sa +voix sortait difficile et monotone de sa gorge étranglée; ses yeux +restaient secs. + +Et le moment de la séparation ne fut pas déchirant comme elle l'eût +pensé. Il semblait que le chemin de douleur étant achevé, un mur se +dressât pour empêcher d'aller plus loin, un mur au pied duquel il n'y +avait plus qu'à se laisser tomber d'épuisement. Pauline prit son +enfant dans ses bras--pour la dernière fois--posa sur son front ses +lèvres décolorées, sans dire un mot. Sa tête était un lieu vide, où +tous les bruits résonnaient étrangement, et n'éveillaient pas d'écho. + +Ce fut l'adieu... + + + + +XVII + + +Des années tombèrent comme des feuilles mortes. + +Odon et Pauline n'avaient plus quitté Grasse. Peu à peu, une paix +relative était descendue sur l'âme endolorie de Pauline, une lente +résignation qui la noyait, aux jours où elle ne voulait pas se +souvenir. Il s'en dégageait une tendresse toujours plus complète pour +celui qu'elle avait ardemment, follement aimé, qu'elle aimait +maintenant profondément. Entre eux s'était créé un nouveau lien: ils +avaient souffert ensemble, ils s'étaient vus souffrir. Et comme jamais +ni l'un ni l'autre, fût-ce par un geste, par une intonation, n'avait +semblé accuser leur amour des infériorités de la vie, ils en avaient +conçu l'un pour l'autre une vénération croissante. + +Pauline n'avait pas revu Marcelin. Chaque fois qu'elle avait rappelé à +Facial sa promesse, celui-ci avait trouvé un prétexte pour esquiver +toute rencontre entre la mère et le fils. Les lettres de Marcelin, +elles-mêmes, d'abord très touchantes, avaient fini par se modifier si +complètement, que Pauline ne pouvait croire qu'elles ne lui fussent +pas dictées. Elle n'en recevait plus que rarement. Marcelin se bornait +à lui raconter ce qu'il faisait, où en étaient ses études, à lui +donner de rapides nouvelles de sa santé. Et cela la navrait de n'y +plus lire ces phrases charmantes, ces expansions qui savaient remuer +son coeur. Elle ne voulait s'expliquer ce changement que par la +découverte qu'aurait faite Facial de leur correspondance secrète. +Comment aurait-on pu lui transformer pareillement son fils? Elle ne se +disait pas que le changement n'avait pas été brusque, mais s'était +opéré par dégradations insensibles. + +Aussi, Paris ne lui inspirait plus qu'une instinctive horreur. Tant de +choses s'étaient accumulées sur elle, qu'elle ne se sentait plus la +force de lutter. Il aurait fallu être là, combattre pied à pied, et +pour quel résultat? N'avait-elle pas renoncé? N'avait-elle pas pris +l'engagement moral de ne rien faire qui pût nuire à son enfant? Lui +d'abord, lui seulement. Et si elle devait disparaître, elle +disparaîtrait. + +Odon non plus n'était pas retourné à Paris. Un ou deux ans après le +divorce de Pauline, il avait dû subir de la part de sa famille de +pressantes tentatives pour le dégager d'une liaison «qui menaçait de +devenir sérieuse». + +«Rompez, lui disait-on, rompez pendant qu'il en est temps encore. Vous +avez fait votre devoir, vous avez agi en galant homme en +n'abandonnant pas aussitôt une femme qui s'est perdue pour vous. Mais +maintenant, cela suffit. Reprenez votre liberté. Vous éterniser dans +cette situation équivoque serait à la fois honteux et ridicule.» + +La vicomtesse de Béhutin était même venue exprès à Nice pour voir son +frère, espérant, par une démarche formelle, obtenir de lui la rupture +souhaitée. + +Odon alla au rendez-vous, mais ce fut pour assurer à sa soeur qu'il +romprait plutôt avec elle, que de considérer un seul instant l'idée de +quitter sa maîtresse. + +De plus en plus, les deux amants s'étaient sentis seuls, étrangers au +monde, absurdes et réfractaires. Sans une inquiétude de coeur, ils +étaient demeurés l'un à l'autre, persuadés que cette possession +constituait l'unique et suprême sécurité dans le hasard phénoménal de +l'existence. Ils s'avançaient dans l'avenir sans autre projet, sinon +de continuer le présent avec plus de sérénité, plus d'oubli si +possible. + +Malheureusement, de cruelles préoccupations vinrent bouleverser ce +qu'ils avaient pu retenir de bonheur. La santé d'Odon laissait à +désirer. Et, tout à coup, sa maladie de coeur s'aggrava. Une crise, +plus forte que celles qu'il avait de temps en temps, l'abattit si +rudement, que Pauline eut, un moment, l'affreuse angoisse de le voir +partir entre ses bras. Il ne s'en releva pas complètement. + +Pauline comprit alors le malheur effrayant, le malheur auprès duquel +le reste n'était rien, l'insondable malheur qui la menaçait. + +Elle ne s'était jamais posé cette question: _S'il mourait?_ + +Et voilà que la mort apparaissait, comme la solennité de l'heure dans +le silence de la nuit, rappelant, par un signe précis, discernable, +l'éternelle possibilité. + +Pauline se sentit une lumière vacillante dans le vent du nord. Nul +doute! nul doute! Elle s'éteindrait du même coup. La rafale qui +emporterait Odon emporterait sa vie à elle. + +Mais cette certitude de mourir à la minute où son amant cesserait de +lui être l'image miraculeuse qui fait vivre ne constituait pas une +consolation suffisante. Indépendamment des souffrances physiques +qu'éprouvait celui qu'elle eût voulu surhumainement heureux, la +perspective du mystère formidable que serait cette fin terrestre de +leur amour la plongeait dans une agonie éperdue de pensée. + +Elle se rappelait le mot qu'elle avait dit à Odon le soir où ils +avaient fait connaissance, un des premiers mots qu'il avait entendus +d'elle: «Moi, je n'ai pas peur de la mort.» + +Et maintenant, elle avait peur de la mort. + +Rocrange ne se dissimula pas la gravité de son état. Cela pouvait +durer longtemps, sans doute. Mais il était marqué. Et comme tous deux +étaient de grandes âmes, ils se mirent à causer de l'indomptable +Inconnu. + +Un jour, jetant un regard chargé de pitié sur son amie, Odon dit: + +--Je mourrai le premier. L'existence n'est qu'un court combat contre +la destinée. On n'a vraiment pas le temps de se sentir vainqueur ou +vaincu. Vainqueur de quoi, si l'on croit à la victoire? La victoire +n'est jamais exquise, même pour les heureux: car le désir a toujours +été tellement au-delà de ce qu'on a réalisé, que la plus apparente +victoire n'est encore et surtout qu'une défaite. N'y aurait-il que des +vaincus de la vie? Pour moi, j'ai eu tout ce qui m'était souhaitable; +j'ai été le rare privilégié qui a rencontré et obtenu la femme +extraordinaire de son plus pur rêve. Combien d'hommes pourraient en +dire autant? Et cependant, à peine obtenue, mon voeu inextinguible +fut de la rendre enviable aux anges. J'ai tout fait pour cela. Et +lorsque je mourrai, j'en serai encore à me demander si la rencontre +qu'elle a faite de moi n'a pas été l'ère de son malheur. + +--J'ai eu la même illusion, dit Pauline; et j'ai toujours celle de +croire que sans la geôle misérable où nous nous débattons, nous +serions capables de bonheur, même d'un bonheur à faire envie aux +anges. Ce qu'il y a de terrible, c'est que nous l'avons vu, ce +bonheur, nous y avons touché; libres, hors de la geôle, nous en +aurions joui comme du plus éblouissant soleil; et notre peine +s'accroît de ce que nous savons combien sont infimes les artifices qui +nous ont retenus prisonniers. + +--Je crois que le fait même de vivre constitue la geôle dont tu +parles. Sans doute, ses murs sont souvent élevés par la société; nous +voyons la société comme cause prochaine, mais la cause première +n'est-ce pas toujours et essentiellement la vie? Nous sommes sujets +avant tout à notre nature d'homme; et c'est parce qu'il y a des +natures d'homme autour de nous que nous sommes inévitablement +persécutés. C'est un cercle vicieux. S'il n'y avait pas de natures +d'homme se combattant et se faisant échec, il n'y aurait pas de désir +et par conséquent de tendance au bonheur. Notre amour n'est-il pas né +de ce que nous nous sommes trouvés au milieu de milliers de natures +d'homme? Il faut qu'il y ait choix et contraste pour s'aimer. Si, +comme deux fleurs prédestinées, nous avions poussé seuls, dans quelque +lieu désert, sans avoir jamais connu nos semblables, nous ne nous +serions pas aimés; nous nous serions possédés sans débat, de par la +loi naturelle et fatale; mais il n'y aurait eu là que le bonheur +négatif de l'inconscience, ce qui n'est pas le bonheur et, en tout +cas, pas l'amour. Et même alors, dans cette inconscience de +nous-mêmes, la vie ne se fût guère révélée moins cruelle. N'eût-elle +pas consisté toujours en trois choses: le temps qui passe, la matière +qui est infirme et l'esprit qui est exigeant? Et, par là-dessus, terme +de tout, enveloppe scellée, couvercle hermétique: la mort! + +--L'amour, c'est donc nécessairement la souffrance? + +--La souffrance naît de l'amour, comme l'amour naît de la souffrance. + +--Et pourtant, s'écria Pauline, je sens bien que l'amour est le +bonheur! + +--Il devrait l'être, reprit Odon, parce que notre coeur est la +source infinie du désir. Il ne peut pas l'être, parce que le désir, +qui est notre coeur, ne s'arrête pas de jaillir infiniment. + +--Que sommes-nous donc venus faire sur la terre? + +--Vivre. Heureux qui a aimé: il a souffert. Heureux qui a souffert: il +a vécu. + +--Quelle ironie! Le bonheur consisterait à être malheureux! + +--Oui, dit Odon, mais il faut ajouter un mot. Toute nature d'homme +étant forcément malheureuse, par le fait même qu'elle est nature +désirante, le bonheur consiste à être malheureux noblement. Et l'idée +du bonheur est tellement innée dans nos coeurs, surtout dans nos +coeurs d'amants, qu'après avoir souffert, lorsque cette souffrance a +été noble, et la plus noble de toutes, la souffrance de l'amour, nous +sommes tentés de nous écrier, nous nous écrions: Nous avons été +heureux! Oserions-nous dire, ô ma chère maîtresse, quoique les larmes +que nous avons versées et que nous verserons encore soient de celles +qui rongent le rocher de la foi, oserions-nous dire que nous n'avons +pas été heureux? + +--Je l'ai été, certes, je le suis, même au milieu de l'épouvante et +des ténèbres de l'angoisse. + +--Cependant, tu n'aurais jamais autant souffert, si tu ne m'avais pas +connu. Cela est non moins certain. Et chaque jour, il faut que je +tombe à tes genoux pour te demander pardon, pardon de t'avoir fait +souffrir, pardon de t'avoir aimé. + +--Odon, la vie est vraiment tragique pour rendre possibles de pareils +sentiments! + +--Pardon de vivre, pardon de mourir, pardon de tout! Et nous ne sommes +pas coupables! _Tout_ doit nous demander pardon, mais comme _tout_ +reste muet, c'est nous qui nous humilions. + +Ils restèrent longtemps les yeux fixés dans l'infini du ciel, où des +étoiles s'allumaient, mais où vainement, vainement ils cherchaient +Dieu. + + + + +XVIII + + +Lorsque Julienne Chandivier eut décidé de se débarrasser +définitivement de ses deux amants, voici ce qu'elle imagina. + +Elle envoya à Sénéchal le petit mot accoutumé: + +«Je vous attends ce soir, à dix heures.» + +Le petit mot se faisait si rare maintenant, que le vieux sénateur en +éprouva un plaisir particulièrement délicat. + +Réderic reçut en même temps celui-ci: + +«Venez dîner.» + +--Vous êtes gracieuse, dit Réderic, lorsque Julienne le fit passer +dans son appartement et qu'il s'aperçut que c'était pour un dîner en +tête à tête qu'il avait été invité. Depuis si longtemps que vous me +négligiez! Vous êtes tellement occupée de vos jeunes gens! + +--Les jeunes gens, maintenant! Autrefois, c'était Sénéchal. Vous +serez donc éternellement jaloux, mon pauvre Réderic? + +--Je ne suis pas jaloux, je suis misanthrope. + +--Dites, au moins, misogyne. + +--Chaque fois que je vous vois, il me semble que je vous hais. Et je +reviens toujours, dévoré de mon ancien poison. Je vous crible +d'épigrammes, parce qu'il faut que mon amertume sorte; mais j'ai soif +de votre lèvre, j'ai votre oeil dans le sang. + +--Et moi, dit Julienne, chaque fois que je vous vois, j'ai envie de +vous chasser. Mais vous êtes mon besoin mauvais. Je suis ravie de me +sentir détestée de vous et de vous tenir si bien, de vous tenir +d'autant mieux que je suis plus détestée. Ne vous y fiez pas +cependant: je pourrais me lasser de cruauté et devenir bonne. + +Quoique ce fût dit sur un ton moqueur, Réderic répliqua: + +--C'est alors que vous auriez la cruauté capricieuse. Satisfaite de +m'avoir ravagé pendant tant d'années, vous concevriez le désir +d'exercer sur quelque autre plus neuf votre art de Locuste morale. +Mais devenir bonne! Quelle parodie! + +--Il n'y a que vous pour croire à mes maléfices. Regardez Sénéchal, +a-t-il l'air d'un empoisonné? + +--Il n'a l'air que d'un gâteux, railla Réderic. + +Julienne se prit à rire: + +--Il sera complet ce soir. Quant à toi, Paul, tu n'es peut-être pas +gâteux de la moelle, mais tu l'es du cerveau. Et ce n'est pas moi qui +t'ai intoxiqué. Tu t'es intoxiqué toi-même. Que veux-tu que j'y fasse? +Il te fallait une cuisinière et tu as rencontré une femme. Que +dirais-tu pourtant, si je te renvoyais aux incurables? + +--Ah! fit-il, je ne veux mourir que par toi. Et je t'admire: tu es +fraîche, tu es jeune! Il semble que tu ne penses pas, que tu ne sais +pas, que tu traverses la vie sans y prendre garde! Et tu es toujours, +tu seras toujours l'enfant maligne, inconsciente, l'enfant-femme, +l'enfant-serpent. + +--Pourquoi pas l'enfant-vampire? + +Elle se dévêtait lentement, avec la grâce d'une almée. + +Réderic buvait son corps, comme un alcoolique la liqueur néfaste qui +le tue. + +Un peu avant dix heures, la femme de chambre de Julienne entre-bâilla +la porte, effarée. + +--Madame, M. Sénéchal est ici. J'ai cru bien faire de prévenir madame. +Il doit y avoir une erreur. + +--Pas du tout. Faites entrer. + +Les deux amants de Julienne se dévisagèrent. Ils venaient de +comprendre. Sénéchal tremblait d'indignation; Réderic ricanait +nerveusement. + +--Messieurs, dit Julienne, il n'y a pas eu possibilité d'éviter cette +rencontre. Heureusement qu'elle ne s'est point produite entre l'un de +vous et mon mari. Mon honneur est sauvegardé. + +En silence, Sénéchal et Réderic échangèrent leurs cartes. +Qu'avaient-ils à se dire? Ils se connaissaient depuis longtemps. +Depuis longtemps, chacun d'eux savait les relations de l'autre avec +Julienne. Mais, pour la première fois, ils se trouvaient en présence, +dans une situation qui les empêchait de feindre d'ignorer la vérité. +Ils n'avaient plus qu'à s'exécuter proprement. + +Le duel eut lieu le surlendemain. Le vrai motif fut, comme de juste, +tenu secret. Il fallait, avant tout, couvrir Julienne. + +Celle-ci avait trouvé là le meilleur moyen d'en finir sans phrases. +D'un côté, elle signifiait à ses amants une rupture sur laquelle ils +seraient peu tentés de revenir; de l'autre, par l'effet du duel, elle +s'assurait auprès d'eux contre toute espèce de vengeance par +l'indiscrétion ou la calomnie: on ne médit pas d'une femme pour +laquelle on se bat, et cela était à considérer avec Sénéchal. + +Tout allait le mieux du monde pour Julienne. Il n'en fut pas de même +pour les deux adversaires, qui, n'ayant d'ailleurs aucun désir de se +battre, ne faisaient, en cela, que remplir une des consignes de +l'amour moderne. + +Sénéchal fut blessé grièvement. On rapporta Réderic mourant chez lui. + +Les journaux s'occupèrent un peu de l'affaire; mais comme tout s'était +passé selon les règles, il n'en fut pas autrement question. Le nom de +Julienne ne fut pas prononcé. + +Odon de Rocrange reçut ces quelques lignes, que Réderic, avant de +mourir, trouva la force d'écrire: + +«Je viens de me battre pour une femme. Tu devines qui. Il me semble +que je vais mal, mal. Je te dis adieu, prévoyant que c'est la fin. Me +voici débarrassé. J'ai aimé comme un forçat. S'il y a un autre monde, +j'espère que j'y serai libre. Mais pour être libre, il faudrait +n'avoir ni âme, ni pensée, ni souvenir, ni désir. Autant dire qu'il +ne peut y avoir de vraie liberté que dans la vraie mort. Ainsi +soit-il!» + +Quelques mois après le duel, Sénéchal mourut aussi, d'une maladie qui, +suivant les médecins, était la suite directe de sa blessure. + +Par une coïncidence curieuse, ce fut à l'enterrement du sénateur que +Facial, qui venait enfin d'être nommé officier de la Légion d'honneur, +arbora pour la première fois la rosette. + +De notables changements s'étaient produits dans l'existence de +l'ancien mari de Pauline. Son «deuil» porté, il n'avait pas résisté +longtemps aux pressantes sollicitations de son ami Chandivier. +Quelques soupers joyeux furent tout ce qu'il se permit pour commencer. +Des scrupules d'homme rangé intimidaient encore sa conscience. Il +avait beau raisonner, se dire qu'à son âge il ne pouvait pas vivre +sans femme, qu'il n'était plus lié par aucun engagement, qu'il se +trouvait moralement et effectivement libre et qu'il n'y avait ni +crime, ni honte à sacrifier dans les mesures hygiéniques aux besoins +de la chair, ses vieilles habitudes d'austérité ne laissaient pas de +l'inquiéter. Facial ne se voyait pas volontiers sous les traits d'un +«viveur». Ce qu'il avait toujours flétri du nom de «débauche» lui +inspirait un secret malaise. Et pour lui, la débauche c'était déjà la +partie fine en compagnie de demoiselles aux approches faciles, où l'on +boit du champagne à deux heures du matin et où l'on raconte des +histoires gaies. Pétri de prudence, il hésitait devant les +incertitudes de l'amour vénal. D'autre part, il n'eût pour rien au +monde noué des relations avec une femme mariée. Les circonstances se +chargèrent de vaincre ses répugnances. + +Le malheureux Chandivier était aux abois. Complètement mis à sec par +Rébecca, il ne savait plus où se procurer de l'argent. Depuis +longtemps, une séparation de biens était intervenue entre sa femme et +lui. Il avait emprunté tout ce qu'il pouvait emprunter. Sa dernière +ressource était Facial, auquel il devait déjà de grosses sommes. Et +c'était justement pour cela qu'il se montrait si empressé auprès de +lui, espérant qu'en mêlant activement à sa vie son ami riche, celui-ci +finirait par solder tous les frais de la fête. + +Il eut même la maladresse de s'en ouvrir à Rébecca: + +--Tu vois, Bébèque, je n'ai plus un radis. Il faut trouver une +combinaison. Laquelle de tes amies jugerais-tu le plus capable +d'emballer Facial? Il casquerait, il casquerait ferme. Il s'agit de +trouver une femme assez honnête pour nous assurer une part dans les +bénéfices. C'est une affaire à toi et à moi. Je chaufferais Facial; tu +te chargerais de styler la femme. Je connais mon bonhomme: il meurt +d'envie de se payer une maîtresse qui ait du montant. Penses-tu que +Tanagra-la-Pucelle soit de taille? Ou la Tunique-de-Nessus? Ayons +l'oeil, ma petite, il y va de nos amours. + +Mais Rébecca se souciait comme d'une guigne de ses amours avec +Chandivier. N'ayant plus rien à attendre de son protecteur, le sentant +ruiné, fini, démoli, elle comptait bien lui signifier son congé à la +première occasion. Et l'occasion cherchée était là, tout près; +Chandivier lui-même la lui indiquait. + +Elle se mit dès lors, cyniquement, à allumer Facial. Ce ne fut point +difficile. N'ayant guère fréquenté les femmes galantes, Facial était +peu capable de soutenir de sang-froid un siège en règle. Rébecca +l'excitait d'ailleurs beaucoup. Souvent, il avait convoité cette +créature aux allures de fille, au galbe provocant. Lorsqu'il se vit +attaqué, sa sensualité ne fit qu'un tour. Il ne céda cependant point +aussi rapidement que le donnait à supposer sa terrible concupiscence. +Rébecca, qui constatait avec allégresse l'état violent où son manège +mettait Facial, ne comprit rien d'abord à cette résistance. Elle +s'aperçut enfin, avec surprise, que ce qu'elle avait à vaincre était +moins l'indifférence ou l'avarice que la défiance d'une liaison +illégitime et la crainte de s'engager trop avant. Mais ce qui mit le +comble à sa stupéfaction fut le scrupule qu'elle découvrit que Facial +avait de tromper Chandivier. + +--Gros chien, dit-elle, qu'est-ce que cela peut te faire, puisque je +suis résolue à le quitter? + +--Je ne veux pas qu'il m'accuse de lui avoir enlevé sa maîtresse. + +--Mais, grand bébé, je te dis que je le quitte en tout cas. Ne vaut-il +pas mieux que ce soit toi qui en profites qu'un autre? Chanchan sera +charmé de t'avoir pour successeur. D'ailleurs, je t'aime, là! je te +veux, là! + +Pour précipiter les événements, elle n'imagina rien de mieux que de +pousser la tentation de son saint Antoine jusqu'à complète +consommation. Elle se savait assez forte pour avoir tout à espérer de +cette entreprise décisive. Facial serait plus fou après qu'avant. Une +fois tombé dans le puits de volupté qu'elle ouvrirait sous ses pas, il +lui appartiendrait corps et âme, coeur et bourse, noyé dans la vase +perfide et délicieuse, sans énergie pour remonter. Ah! elle avait des +moyens de séduction autrement puissants que la coquetterie des épaules +nues et le libertinage des gestes et des paroles! Elle avait l'élixir +de son baiser savant, le musc de sa peau, son jeu de comédienne, plus +à l'aise au lit que sur les planches et sachant, là, se prêter +merveilleusement à tous les rôles. + +Facial fut ébloui. + +Et au matin, Rébecca avait emporté son «engagement». Quelque temps +après, Facial l'installait luxueusement dans un petit hôtel, payait +ses dettes, la remettait à flot. Un certain orgueil le prit même à +l'idée qu'il _entretenait_ une femme. Et loin de s'en cacher, cet +homme sévère s'en vanta. + +Chandivier reçut d'abord très mal la chose. Il pleura; il s'arracha +les cheveux; il parla de suicide et de meurtre. Puis, il s'apaisa; +puis, il comprit. Il comprit que sa folle maîtresse l'avait dévoré +jusqu'aux os, qu'il était inévitable que, pratique dans sa folie, elle +le lâchât impitoyablement, qu'en conséquence il valait bien mieux que +cette opération nécessaire s'accomplît au profit de son ami intime, de +son cher ami Facial, lequel n'aurait jamais le triste courage de lui +fermer sa porte, ainsi que l'aurait sûrement fait un étranger. Et il +arriva qu'au lieu de se brouiller avec le nouveau propriétaire de +Rébecca, Chandivier se considéra plutôt comme uni à lui par un nouveau +lien, un lien, en quelque sorte, de famille. Il fut l'hôte assidu du +petit hôtel; son couvert fut toujours mis à table; il eut une chambre +dans la maison. Il vécut dès lors en véritable parasite auprès de +Facial et de Rébecca. Son abjection devint même si grande, que Facial, +qui avait des tendances à la jalousie, finit par le croire incapable +d'être autre chose qu'un bénévole eunuque. + +Le séjour de Rébecca au Théâtre-Français n'avait pas duré longtemps. +Complètement insuffisante, elle n'alla pas au-delà de deux ou trois +petits rôles, où, par déférence pour ses protections, on voulut bien +l'essayer et qu'on lui retira presque aussitôt. Devant l'hostilité de +ses camarades et l'indifférence du public, elle ne s'entêta pas trop, +et, après quelques accès de rage, demanda elle-même la résiliation de +son traité. Une autre idée lui avait poussé en tête. Elle avait envie +d'aborder le café-concert. Puisqu'elle réussissait si bien la +chansonnette et que chaque fois qu'elle servait le _Museau de Dodore_ +en société elle obtenait un si colossal succès, n'était-ce pas sa +vraie vocation? Et n'était-il pas plus glorieux de devenir une divette +à la mode, de voir circuler tout Paris sous son fausset et d'entendre +brailler ses refrains par les foules, que de grimper péniblement à la +remorque de Corneille et de Molière jusqu'à la médiocrité dans le +grand art? Rébecca se sentait créée pour faire frétiller les têtes du +bout de son orteil. + +Facial, Chandivier, tous les amis de la future divette approuvèrent +son projet. Mais on ne la laissa pas s'aventurer au hasard dans la +carrière. On lui fit subir une préparation consciencieuse, on lui créa +un répertoire inédit où tout le monde collabora, elle répéta des mois +et des mois devant ses familiers, qui, prenant au sérieux leur +mission, conseillaient, critiquaient, formulaient leurs observations, +déclaraient bien ou mal, choisissaient au milieu du flot de ses +inventions, toutes plus saugrenues les unes que les autres, celles qui +étaient capables de constituer des effets certains, une originalité +décisive, un tremplin pour la popularité. On s'amusait beaucoup; on +avait trouvé là un divertissement vraiment passionnant. Chaque soir, +on se réunissait en cénacle; Rébecca faisait l'étude d'une chanson, +couplet à couplet, détaillant, reprenant, essayant mille façons de +dire, de lancer les mots, les bras et les jambes; Facial était grand +juge et tranchait en dernier ressort; et quand enfin le +chef-d'oeuvre sortait des limbes, on s'extasiait, on se félicitait, +on prédisait le plus formidable succès que les annales du concert +eussent jamais enregistré. + +Lorsque la chanteuse fut déclarée en possession de son art, on élargit +le cercle de ceux qui étaient admis à saluer le lever de la nouvelle +étoile. Des journalistes furent invités. On organisa toute une +campagne de réclame préventive. Le mot d'ordre fut donné: +Rébecca-artiste, Rébecca-chic suprême, Rébecca-prodige. Cela coûta +fort cher à Facial; mais dans le feu de l'enthousiasme, il dépensait +sans compter. Et avant d'avoir paru devant le public, Rébecca était +déjà célèbre. + +Le triomphe de son début dépassa toutes les prévisions. La salle, +chauffée à blanc, acclama la chanteuse avec frénésie. Il semblait que +ce fût une révélation, un art nouveau qui naissait, merveilleusement +adapté au goût, au scepticisme, à la veulerie contemporaine. On était +enchanté, on humait avec prédilection le relent de ces géniales +inepties, on s'électrisait au contact épileptique de la sirène d'égout +qui les aboyait. _Le Museau de Dodore_ surtout alla aux nues. C'était +ça. Le public avait trouvé son idole, et Rébecca son chemin de Damas. + +Le soir même, comme Facial, tout fier, répandait à ses pieds son +tribut de félicitations, elle lui dit: + +--Tu sais, mon gros, depuis aujourd'hui, tu me doubleras mes +appointements. N'oublie pas que tu entretiens une divette. + +Et Facial doubla, trop heureux d'être le protecteur attitré d'une +chanteuse dont le boulevard fredonnait déjà le refrain fameux: + + Il fouille, il fouille, + L'museau d'Dodore, + Il fouille, il fouille, + Il fouille encore, + Troulaïtou, + Il fouill' partout! + + + + +XIX + + +--Dieu! Dieu! si vous existez, si vous connaissez la miséricorde, si, +pour une fois, vous êtes capable de justice, criait Pauline en se +meurtrissant les mains, sauvez-le! sauvez-moi! + +L'heure éternelle était arrivée. + +Odon de Rocrange avait sombré, en quelques chutes rapides, comme si, +tout à coup, le corps parvenu aux extrêmes limites d'une résistance +qui faisait encore illusion, avait été abandonné à sa ruine par la +volonté défaillante. + +Et il gisait là, maintenant, dépouille déjà, secoué des derniers +frissonnements de la vie, sur le lit, le lit même de leur amour: le +tronc soutenu par une pile de coussins, la tête livide cherchant +l'air, les jambes gonflées d'hydropisie pendant hors des draps... +Quoique l'issue de la maladie fût dès longtemps fatale, ce soudain +effondrement prenait l'horreur d'une catastrophe imprévue. Terrifiée, +Pauline assistait à ce spectacle d'épouvante, comprenant seulement ce +que c'était vraiment que la séparation, la foudroyante séparation, +l'inutile, la cruelle, l'immense séparation. L'angoisse de l'inconnu +l'avait étreinte, la révolte farouche devant la souffrance du +bien-aimé l'avait bouleversée, elle avait gémi de détresse, elle avait +senti le désespoir de l'existence; elle avait même, en un surhumain +effort de pensée et de foi, accueilli, à de certains moments, l'idée +de la mort; elle s'était entretenue, avec celui qui allait mourir, de +l'immortalité de l'âme. Mais en présence du fait, du fait qui allait +s'accomplir avant que l'heure soit écoulée, elle perçut que tout cela, +tout ce qu'elle avait souffert, accepté, vécu, était dès lors nul et +sans signification. Le néant! Elle ne se disait pas que c'était le +néant: elle y était sans le savoir. Rien! rien! Leur amour: rien! La +vie: rien! La pensée: rien! Au chevet du lit où mourait son ami, +Pauline devenait folle. + +L'agonie commençait. + +Les lèvres du mourant s'agitaient, s'agitaient, convulsives. + +«Quoi? Oh! grand Dieu, quoi?» + +Pauline se pencha avidement sur ces lèvres qui balbutiaient, se pencha +comme sur un puits d'infini, sondant de toute la tension de ses yeux +et de ses oreilles le mot, les mots qui sortaient de l'abîme du +mystère. Mais son âme eut beau s'appliquer d'un suprême effort à +entendre la voix, il ne monta de l'abîme qu'un bruissement indistinct. +La communication n'existait plus. + +Que voulait-il dire? Que disait-il? Car il devait avoir encore +quelque parole à prononcer dans le monde des vivants. Il avait l'air +d'indicible stupeur de celui qui veut parler et ne peut. Oh! cette +parole! Était-ce une recommandation extrême et solennelle? un adieu? +Était-ce la révélation subite que, sur le seuil, il venait d'avoir de +l'au-delà, et qu'il tentait de jeter rapidement, comme un butin inouï, +à celle qu'il laissait en bas? Ne pas savoir! rester avec cette +effroyable interrogation dans le souvenir! Avoir eu pour dernier +regard de l'aimé cette navrante expression d'anxiété et d'impuissance! + +Allait-il partir ainsi, muet? + +Pauline ne put supporter cette idée. A genoux, la tête dans ses doigts +crispés, elle suppliait Dieu--Dieu en qui elle voulait croire +maintenant--de faire un miracle. Non le miracle de ressusciter ce +prochain cadavre, c'était impossible, c'était trop tard, mais le +miracle de l'animer encore, quelques minutes, pour qu'il puisse +parler, parler, et qu'il s'en aille après avoir édicté les paroles de +paix et de consolation, versé ce baume au coeur horriblement déchiré +de l'abandonnée. + +--Odon! Odon! râla-t-elle. + +Entendit-il ce cri, cette évocation presque? Entendit-il? Pas un signe +dans son oeil blafard; pas un battement de sa paupière violacée. + +--Odon! pitié... Veux-tu que je me tue, que je t'accompagne là-bas? + +Elle voulait, à ce moment éperdu, qu'il lui donnât un ordre--l'ordre. + +De sa bouche déjà froide, il aurait murmuré cette seule syllabe: +«Viens»; moins encore, sa tête se serait imperceptiblement inclinée en +un assentiment, que, sans une hésitation, elle se serait tuée. + +Mais Odon ne bougea pas. Il n'y eut, dans l'attente accablée de la +chambre, que le chuchotement trouble de la respiration du moribond, +tantôt précipité, haletant, tantôt s'arrêtant pendant une ou deux +mortelles minutes et, à l'instant où tout semblait fini, reprenant +avec des saccades désordonnées. + +Et l'âme de Pauline était suspendue à cette affreuse respiration; elle +était cette respiration. Tantôt, elle s'évanouissait, disparaissait +jusqu'à l'inconscience: tantôt elle roulait, se tordait en un flot de +pensées, en un torrent dévastateur d'agitations débordantes. + +«Ne meurs pas! Reste! Comment la force de ma supplication n'est-elle +pas capable de te redonner la vie? Je ne veux pas--Seigneur Dieu +apprenez ma volonté, puisque vous êtes sourd à ma prière--je ne veux +pas que mon amant meure! N'a-t-il pas suffi autrefois d'une volonté +pour arracher au tombeau la fille de Jaïrus et le fils de la veuve de +Naïn et Lazare?... Et suis-je moins que Jésus?... Oh! oui, certes, et +mon humilité est profonde... Je veux dire: ma volonté est-elle moins +grande? Non, Seigneur: en ce moment ma foi n'est pas inférieure à +celle qui a opéré les prodiges. Si votre parole est vraie, ma foi +devrait, en ce moment, transporter la montagne, la montagne qui +m'écrase... Mais vous mentez, votre parole est mensongère... +Écrasez-moi complètement, écrasez-nous, que je ne sente plus, que je +ne voie plus!...» + +Elle approchait du délire. Mais ses pensées tournoyaient si vite dans +son front chargé de fièvre, qu'elles constituaient moins de réelles +divagations qu'un mélange informe d'élancements douloureux et de +vertiges. Pauline ne s'arrêtait à aucune d'elles d'une façon stable. +Passant, presque sans s'en rendre compte, de l'oraison au blasphème, +de la plainte passionnée à l'effroi, elle ne se créait point d'image +précise de ce qu'elle ressentait vraiment. Son coeur, son cerveau, +ses nerfs se brouillaient en tumulte. + +Parfois, un éclair lézardait le fond noir de son être: c'était sa vie, +l'idée de sa vie traversant rapidement sa mémoire. Sa vie! oh! sa vie +brève, inconsistante, sa vie fugitive comme un bondissement de flèche, +pour arriver, sans transition, l'instant d'après, à ce but, à la mort, +qui, elle, n'était que trop et que trop abominablement vraie! Plus +rien! Tout ce qui avait existé et avait si promptement apparu et +disparu, toute la vie, cet éclair, avait zigzagué dans les ténèbres +pour s'y résoudre éternellement, après avoir illuminé--quoi? O +vie-fantôme aboutissant à la mort-vérité! Et à travers quelles +souffrances? et pour quelles insondables souffrances? Et cette minute +de la mort balancerait par son poids tout le poids--si minime +maintenant--de la vie! Et les siècles, les siècles de siècles +suivraient, toujours, toujours... et toujours ce serait la mort. + +Ne resterait-il rien? Rien! Cet amour, leur amour, l'amour, qui pour +eux avait été la vie et les avait souvent élevés si haut qu'ils +avaient cru être immortels et divins, l'amour, leur amour ne +subsisterait-il que comme la vague auréole d'un songe plus vague +encore? Cet idéal, grâce auquel ils s'étaient senti une âme, une âme +commune, fondrait-il comme un spectre vain dans la fumée des torches +lugubres d'irréparables funérailles? N'aurait-il pas mieux valu +n'avoir jamais aimé? N'aurait-il pas mieux valu de suite cette mort, +cette mort qui n'en aurait pas été une? Et si la vie terrestre ne +pouvait leur être épargnée, au moins que n'en eussent-ils ignoré le +grand, l'implacable désir, ce qui ne meurt pas et ce qui meurt +toujours, leur double âme, le sanglot, la cruauté, l'illusion de +l'amour! + +Leur amour avait-il même existé? Et Pauline--ce fut un vide +étrange--Pauline douta. Il semblait que puisque l'amour ne pouvait +vaincre la mort, c'est qu'il n'avait pas été l'amour. + +«Quand, quand ai-je aimé? Je n'ai pas eu le temps! Tout était déjà +fini, que je cherchais encore dans l'avenir l'accomplissement de ma +destinée! Pas un seul moment je n'ai pu me croire heureuse, comme je +voulais que l'amour me rendît heureuse. Pas un moment je n'ai pu me +dire: «Me voilà au sommet, je n'irai pas plus loin, je n'ai plus qu'à +descendre.» J'ai toujours regardé en avant, j'ai toujours voulu plus, +espéré plus. Espéré! Espérer n'était pas aimer! Et lorsque +l'impitoyable doigt de Dieu brise cette espérance, n'est-ce pas +l'amour, la possibilité de l'amour qu'il raye de ma vie? Et pourtant, +jamais femme n'a aimé plus que moi! Je le sens, j'ai aimé, j'ai +aimé... Mais plus j'aimais, plus je voulais aimer: et il me semblait, +à chaque élan nouveau, que je n'avais pas aimé encore. Et voici: le +jour de deuil est arrivé, mon coeur est arraché de ma poitrine +alors qu'il devait battre, battre plus fort, battre pour l'infini. Oh! +mourir! mourir!... Odon, je veux mourir avec toi... Peut-être le cycle +de notre amour n'est-il pas révolu!...» + +Elle détourna la tête, comme poussée par quelque force occulte. + +Tout à coup, son sang reflua à son coeur. + +Dans le coin le plus sombre de la chambre, elle crut voir, elle vit, +oh! elle vit à n'en pas douter une forme, tel un brouillard qui se +condense, une forme qui se créait. Elle reconnut... Elle le +reconnut... Lui!... lui!... C'était son ombre, sa vision se détachant +sur le fond obscur des tentures. Et peu à peu, l'ombre se précisa, +prit du relief et de la couleur. Elle ondoyait, comme portée par des +flots invisibles, comme balancée mollement dans un fluide éthéré. Les +doigts devinrent lumineux; ils dégagèrent une lumière phosphorescente, +dont s'éclaira tout le haut de la figure. L'apparition était presque +vivante maintenant, semblable au reflet d'un homme vivant projeté par +une lampe dans une glace noire. C'était Odon, Odon transfiguré, plus +beau qu'il ne l'avait jamais été, Odon souverainement serein, brillant +de sa vraie nature, sa nature glorifiée. Son regard posé sur Pauline +souriait gravement avec une douceur infinie. Lentement, lentement, il +fit un geste: il développa son bras hors des draperies blanches qui le +vêtaient, et, d'un mouvement insensible, amena un doigt sur ses +lèvres. Il resta quelques instants ainsi. Puis, la mystérieuse +apparition commença à décroître. Les teintes se fondirent; les formes +s'effacèrent graduellement. Bientôt, ce ne fut plus qu'une buée +grise, qui elle-même finit par se dissoudre. + +Immobile jusqu'ici, sans un souffle, les yeux fixes, dilatés par +l'étonnement et par l'attente, Pauline, lorsqu'elle le vit +disparaître, voulut s'élancer. Plus rien! C'était le vide morne et +terrible. Et là, sur le lit, le corps gisait. + +Elle se dit rapidement: + +«Il est mort.» + +Folle, elle se jeta sur la dépouille. + +Mais non: le coeur battait encore faiblement. + +«Où est-il? Oh! où est-il? Je ne sais rien! Je suis comme une égarée +dans la nuit. Odon! parle! réponds-moi! Était-ce toi, toi vraiment? +N'était-ce qu'une hallucination de mes sens! Vas-tu mourir? Vas-tu +vivre? O mon Dieu! mon Dieu!» + +La porte s'ouvrit. + +Une grande femme en noir parut sur le seuil. Elle était accompagnée +d'un prêtre. + +Pauline se dressa, blême. + +--Qui êtes-vous? Que voulez-vous? demanda-t-elle. + +La femme en noir répondit: + +--Je suis Mme de Rocrange. + +La maîtresse d'Odon fut saisie d'un frisson néfaste. Cette femme +venait-elle lui enlever le cadavre? + +--M. de Rocrange est à l'agonie, dit-elle, laissez-le mourir en paix. + +L'_autre_ reprit d'un ton qui n'admettait pas de réplique: + +--Je suis Mme de Rocrange: mon devoir est d'assister à son lit de mort +celui dont je porte le nom. Je vous prie de vous retirer. Vous avez +eu l'oeuvre de joie, à moi l'oeuvre de douleur. + +--Madame, murmura Pauline les dents serrées, venez-vous pour insulter +celui qui m'a aimée? L'amour est l'oeuvre de douleur aussi bien que +l'oeuvre de joie. Vous qui ne l'avez jamais aimé, vous n'avez rien à +faire ici. + +--Et Dieu? fit Mme de Rocrange. + +--Dieu! repartit Pauline en accentuant avec désespoir les syllabes, on +ne sait pas ce qu'il veut: lorsqu'on l'interroge, il ne répond que par +le mystère. + +--Il vous répond par moi. Je viens: c'est sa réponse. + +Ces paroles s'étaient croisées à mi-voix, comme des coups de stylet +dans l'ombre. + +Les deux femmes se dévisagèrent. + +Au bout d'un instant de défi silencieux, Mme de Rocrange comprit +qu'elle ne serait pas la plus forte. Elle passa de l'autre côté du +lit, à gauche. + +Puis, sans paraître faire davantage attention à Pauline, elle +s'agenouilla et dit: + +--Mon père, confessez le mourant. + +Le prêtre s'approcha. Il se pencha sur le corps. Il fit quelques +brèves interrogations, qui restèrent sans effet. + +Voyant alors que le mourant n'était plus en état de se confesser, il +prononça à haute voix: + +--_Misereatur tui omnipotens Deus, et dimissis omnibus peccatis tuis, +perducat te in vitam æternam!_ + +Mme de Rocrange répondit: + +--_Amen!_ + +Le prêtre reprit: + +--_Indulgentiam, absolutionem et remissionem omnium peccatorum tuorum +tribuat tibi omnipotens et misericors Dominus!_ + +Mme de Rocrange répondit encore: + +--_Amen!_ + +L'absolution était à peine donnée, que le mourant eut un frémissement +inattendu. Une étincelle--un regard--passa dans son oeil. Et sa +main, qui pendait inerte, se souleva, se souleva doucement... et vint +se poser sur la tête de Pauline. + +Ce fut la fin. Pauline, toute sanglotante de cette bénédiction, +s'était laissée tomber sur lui, avait collé ses lèvres aux siennes. +Elle recueillit son dernier soupir. + +Odon de Rocrange était mort. + +Un silence farouche suivit cette scène, interrompu seulement par les +prières que marmottait Mme de Rocrange. + +Toute la nuit, les deux femmes restèrent en présence à veiller _leur_ +cadavre. + + + + +XX + + +Ce ne fut que plusieurs mois après la mort d'Odon, que Pauline songea +à quitter Grasse. + +Elle avait abandonné le corps à Mme de Rocrange. Celle-ci l'avait +transporté à Paris pour l'ensevelir dans un caveau de famille. + +Qu'importait à Pauline la dépouille mortelle de celui qui avait été +son amant? Ce n'était pas ce corps qui l'avait aimée, mais l'âme dont +il n'était que la terrestre et grossière réalisation. Oh! cette âme! +elle y rêvait continuellement. Elle tentait de s'imaginer que cette +âme était présente, la frôlait, lui suggérait toutes ses pensées, tous +ses souvenirs. + +Mais elle était prise de doute. + +«Vivre de sa mémoire, est-ce bien vivre de sa vie avec _lui vivant_? +Ne suis-je pas trompée par l'obsession de mon amour? Ce besoin de +croire quand même n'aboutirait-il pas à la démence? O Odon, n'es-tu +plus qu'un vain son de syllabes qui s'agite douloureusement en moi?» + +Maintes fois, elle essaya de revoir le cher fantôme. Ce désir la +torturait. Elle restait des heures et des heures sans mouvement, les +yeux tendus, la volonté ardente, s'épuisant à surprendre les moindres +ondulations mystérieuses du vide, à provoquer l'hallucination. Mais +elle eut beau prier, vouloir, se rendre malade; elle eut beau +s'efforcer à reconstituer la scène du soir fatal, se mettre dans +l'état d'esprit où elle était, à la place où elle se trouvait, +fouiller le même coin d'ombre de la chambre funèbre où il lui était +apparu: jamais, jamais elle ne le revit. + +Où était-il? Pourquoi--s'il existait--ne se rendait-il pas à ses +supplications? L'avait-il oubliée? Se trouvait-il si haut, si haut, si +différent de ce qu'il avait été sur la terre, qu'il abandonnait à +l'obscurité celle qui avait pourtant fait palpiter son coeur de +chair? + +Oh! savoir! + +Mais si savoir, c'était l'atroce certitude du néant, ou--ce qui était +la même chose--de l'oubli, ne valait-il pas mieux le doute: le doute +qui est la perpétuelle blessure envenimée, cependant qui contient +encore un peu de possibilité, de rêve, d'illusion? + +Pauline n'osait pas se tuer. + +Car, elle, ce n'était pas pour oublier qu'elle se serait tuée! C'eût +été pour rejoindre là-bas l'amant qu'elle pleurait. Or, qui pouvait +lui dire ce qu'elle trouverait au-delà de la mort? Peut-être la +dispersion, l'impuissance, l'incohérence; peut-être le désert sans +bornes où, durant des siècles et des siècles, elle errerait à la +recherche de l'âme qu'elle ne rencontrerait jamais; peut-être le +jugement qui la précipiterait aux abîmes; peut-être la nouvelle +naissance dans un monde où plus un seul souvenir ne subsisterait de +celui-ci; peut-être--rien. Alors, plutôt que l'oubli, plutôt que le +néant, la souffrance, la souffrance encore sur la terre, où, au moins, +l'amour, son amour, tant qu'elle était en vie, ne périssait pas tout +entier! + +Désolée, elle resterait, jusqu'à ce qu'il plût à Dieu, au destin, au +hasard de mettre fin à l'inconcevable mystère. + +Elle n'osait même plus penser. Son pauvre cerveau s'égarait, en proie +aux insolubles questions. + +Attendre!... + +Heureuse, lorsque les larmes venaient mouiller ses paupières, lorsque +l'émoi des souvenirs gonflait son sein! Heureuse, lorsque sa peine +éclatait en longs sanglots instinctifs et humains! Alors, elle se +sentait encore femme, encore amante; alors, elle se sentait vivante, +vivante par la douleur, mais vivante. Ce qui l'effrayait--et elle +glissait dans ce gouffre, elle y glissait--c'était l'affaiblissement +graduel de sa faculté de souffrir. Non pas que la consolation lui fût +accessible. Ce n'était point un apaisement, un espoir de retour à +moins d'amertume: c'était, au contraire, le progrès dans la détresse, +progrès qui aboutissait à l'accablement, à la stupeur, par l'usure +même de la sensibilité. Déjà, elle ne se trouvait plus capable de +révolte. Ah! ses anciennes indignations! Elle se les rappelait avec +la surprise dont on considère une passion étrangère. Était-il possible +qu'elle eût été assez impressionnable pour s'emporter contre +l'injustice humaine? Injustice, hypocrisie, immoralité: ces mots, dont +elle frémissait autrefois, résonnaient étrangement. Que +signifiaient-ils? Que voulait-elle au juste par ses revendications, +alors qu'elle s'irritait au contact d'une société qui la froissait? +Dieu, qu'elle était loin! Et ses théories sur l'amour! et la liberté +d'aimer! Oh! étrange! étrange! Quelle vitalité de coeur et d'esprit +il avait fallu pour s'exciter à de pareilles choses! A l'issue de son +existence tourmentée, Pauline n'était plus en état de songer seulement +à l'insondable ironie qui s'en dégageait. A force d'avoir désiré +l'impossible, les sources du désir s'étaient taries. A force de s'être +brûlée aux plus hautes idées de l'honnêteté et de l'amour, les ailes +de sa foi avaient été consumées jusqu'à la racine. Son âme mutilée se +traînait, rampait désormais sur la steppe aride: le ciel était de +plomb, pas un souffle ne passait, de tristes râles d'oiseaux +parsemaient le silence. + +Puis, comme un malade se retourne sur son lit, tout d'un coup elle +éprouva le besoin de fuir Grasse. + +Fuir Grasse, où ne régnait plus que la solitude! fuir la villa +d'abandon, que ne hantait même pas l'ombre de celui qui était parti! +Et aller là... où d'autres paysages allégeraient--peut-être--son front +de l'angoisse de la folie. + +Alors, elle eut un souvenir, lointain, vague, comme une douce surprise +de se souvenir. Paris! Elle avait vécu, autrefois, à Paris. +N'avait-elle pas là-bas quelqu'un... oui, quelqu'un qu'elle +aimait?... Son fils... Elle ne l'avait pas revu depuis si longtemps! + +Pauline pleura. + +Pour la première fois, des pleurs moins amers baignèrent ses joues. Un +frisson, comme un zéphyr qui ride l'eau torride, fit tressaillir son +coeur d'émotion. Un frisson qui était presque une espérance!... + +Oh! elle n'exigerait rien! Elle serait humble. Elle n'arriverait pas +comme une mère qui réclame sa part, la grande part. Elle se ferait +petite, aussi petite qu'il le faudrait, demandant seulement à le voir, +à voir son fils quelquefois. Ne se rendait-elle pas compte elle-même +combien sa compagnie serait lugubre? Elle habiterait une maison +éloignée, dans un faubourg. Il viendrait, quand il voudrait, en +passant. Il apporterait sa jeunesse, comme un rayon de soleil entre +dans une demeure de deuil, envahit tout, dore tout, à de certaines +heures, à de certains jours, lorsque le ciel est clair et que les +volets sont ouverts. Ses visites seraient le seul bien qui lui +resterait du monde visible. + +Enfantinement, une joie timide effleura son âme. Pauline partit pour +Paris. + +Comment serait-elle reçue? Et son fils, et le baiser de son fils, +quelle impression produirait-il sur son pauvre coeur? + +Facial répondit d'une façon très polie à la lettre par laquelle elle +lui annonçait son arrivée. «Venez, disait-il, nous serons charmés, mon +fils et moi, de vous voir.» + +Elle se présenta, quelques jours après, dans cette maison qui avait +été la sienne. A peine en eut-elle franchi le seuil, qu'elle fut +saisie d'une sensation de malaise. Tout avait un air gai, léger, +satisfait... On était heureux ici. + +Lorsque Facial vint la recevoir, il s'arrêta stupéfait, hésitant à la +reconnaître. + +--Comment, c'est vous? fit-il avec un geste de commisération. Et en +effet, Pauline avait les cheveux blancs; elle était maintenant une +vieille femme. + +--Vous! vous! répétait Facial toujours plus étonné, considérant ce +débris que quelques années avaient fait de celle dont il admirait +autrefois la jeunesse. + +Lui s'était un peu boursouflé; il n'avait guère changé, d'ailleurs. + +--Donnez-moi de _ses_ nouvelles, dit Pauline avec une appréhension. + +--Mais vous allez le voir, il est ici. + +--Je vais le voir? Aujourd'hui? + +--Certainement, dit Facial: + +Et il ajouta avec la plus extrême politesse: + +--Je ne voudrais pas que vous vous soyez dérangée seulement pour moi. + +--Oh! je vous remercie! Et je pourrai le voir quelquefois?... +souvent?... + +--Autant que vous le voudrez. Il n'y a aucun inconvénient, aucun +inconvénient, maintenant, à ce que vous le voyiez. Marcelin n'est plus +un enfant; il est maître de se conduire comme il le désire. Je le +laisse libre. + +Facial causait d'un ton dégagé, suivant avec curiosité l'effet de ses +paroles sur le visage de Pauline. + +Celle-ci n'osait croire à une générosité si complète; elle tremblait, +tremblait comme une faible feuille d'automne, se sentant à la merci +des moindres chocs, sans force pour résister. + +--Oui, disait Facial, Marcelin est aujourd'hui un garçon accompli. Il +a terminé brillamment son lycée. Le voici étudiant en droit. Je crois +qu'il ira loin. Indépendamment de son intelligence, qui est vive, son +caractère s'est formé tout à son avantage. Il a ce qu'il faut pour +réussir. Je suis très content de lui. + +Et sonnant un valet de chambre: + +--Prévenez mon fils que Madame est au salon. + +Quelques instants après, la porte s'ouvrait. Un jeune homme fort +élégant, aux manières distinguées, faisait son apparition, le sourire +aux lèvres. + +Pauline s'était levée toute chancelante. + +Mais au premier coup d'oeil, elle comprit. Un sang mortel battit ses +tempes. Ce n'était plus son fils. + +Marcelin s'avança vers elle, sans manifester autre chose qu'un +empressement de bon ton. Galamment il lui baisa la main. + +--Ah! ma mère, croyez à l'extrême plaisir que j'ai de vous revoir. +J'ai reçu avec une vive satisfaction la nouvelle de votre arrivée. +J'espère qu'il ne s'agit point là d'un simple séjour, mais que vous +allez vous fixer à Paris. Vous me permettrez, lorsque vous serez +installée, d'aller souvent vous présenter mes hommages. + +Elle le regardait, l'écoutait, comme dans un rêve. Elle cherchait le +Marcelin d'autrefois. Il y avait des rappels, dans le timbre de la +voix, dans les jeux de la physionomie. C'était lui: mais elle le +sentait si autre, qu'il lui produisait l'effet d'un étranger. + +--Je vous laisse ensemble, fit Facial: vous avez, sans doute, bien des +choses à vous dire. + +Il prit congé, comme s'il voulait, ainsi, marquer la complète +indépendance dont jouissait Marcelin et donner toute sa signification +à l'attitude de celui-ci vis-à-vis de sa mère. + +--J'ai appris le malheur qui vous a frappée, dit alors le jeune homme, +mais sans se départir un instant de sa correction. Je sympathise +autant qu'il convient à votre affliction, Le défunt était un parfait +gentilhomme. Je n'hésite pas à lui rendre justice, malgré la réserve à +laquelle je suis tenu et que vous serez la première à comprendre. Je +n'insiste pas davantage. Parlons de vous: votre santé est bonne? + +Pauline ne trouvait pas une parole, pas un geste. Des sons sortirent +au hasard de ses lèvres. + +--Oui... oui... je vous... je te remercie... + +--Vous n'êtes pas encore tout à fait remise, cela se voit, continuait +Marcelin en frisant sa légère moustache. Paris vous fera du bien. Vous +ne pouviez pas rester éternellement enterrée là-bas. Pour moi, vous +voyez, je vais à merveille. J'entre dans la vie par la porte rose. Mon +père est exquis. J'ai pour lui une grande estime, doublée d'une réelle +affection. + +--Tu as... raison, balbutia Pauline. + +--Et puis, papa est un homme en situation: cela va joliment m'aider, +soit que je fasse carrière, soit que je me lance dans la politique. + +--C'est juste... + +Pauline défaillait: un vide étrange où tournoyait sa tête. + +--Vous êtes souffrante? + +--Un peu... Ce ne sera rien... Je m'en vais... + +--Alors, au revoir, et à bientôt. A propos, que je vous dise, je ne +demeure plus avec papa. Papa m'a loué un petit pavillon au quartier +latin, rue d'Assas. C'est plus commode et plus agréable. Venez me +voir. + +Il lui remit sa carte de visite, et tirant un calepin qu'il consulta: + +--Voulez-vous vendredi après-midi, entre quatre et six? Oui? C'est +entendu, je vous attendrai. Vous verrez mon installation. Nous +prendrons le thé. Au revoir. + +Et avec une aimable sollicitude: + +--Il faut vous soigner, recommanda-t-il en la reconduisant. + +Une immense tristesse envahissait Pauline, son âme était lasse. Mais +l'esprit de révolte n'habitait plus en elle. Tout s'accomplissait. +Elle n'avait rien à opposer au cours navrant des choses: ni volonté, +ni raisonnement, ni colère, ni courage. Elle subissait; elle +s'inclinait. Mais il lui semblait que son coeur pleurait du sang. + +Où aller? De quel côté diriger des pas qui ne cherchaient aucun but? +Le panorama des faits terrestres tournait autour de ses yeux, lui +donnait le vertige; tout se confondait, tout devenait gris. Elle +aurait voulu se coucher et attendre sans un mouvement, essayer de +dormir. Mais sa fièvre ne lui permettait pas la tranquillité, le +sommeil: elle devait errer, sans savoir, sans même tenter de +comprendre pourquoi la route était si longue et si mauvaise. + +«Odon! Odon!» + +Ce cri plaintif rayait son âme. + +Odon ne l'entendait pas, ne pouvait l'entendre. Elle était seule. + +Et Pauline se souvint tout à coup qu'elle se trouvait à Paris, et que, +tout près, au Père-Lachaise, le corps de son amant reposait. Elle fut +saisie du besoin d'aller sur cette tombe, cette tombe qu'elle ne +connaissait pas. Tandis qu'elle poursuivait dans le doute et l'abandon +son pèlerinage incertain, le corps qu'elle avait follement vêtu de ses +baisers était étendu sous la terre noire, éternellement, éternellement +immobile. Pourquoi n'irait-elle pas rafraîchir son front contre le +marbre qui le couvrait, s'agenouiller sur la dalle, abîmer sa +prostration à l'endroit qui symbolisait et matérialisait à la fois la +ruine de sa vie? La tombe d'Odon! n'était-ce pas le dernier refuge? +Son coeur brisé s'y répandrait sans retenue; elle aurait encore des +larmes, quelques larmes... ce serait doux... + +Lorsqu'elle arriva au cimetière, elle crut qu'elle allait mourir. Sa +sensibilité fondait en elle, se distribuait dans tous ses membres +comme une rosée intérieure et douloureuse. A peine se tenait-elle +debout. Ses artères ne battaient presque plus. Elle n'éprouvait pas +d'émotion, mais une grande faiblesse physique et morale. + +Elle se fit indiquer l'allée où se trouvait le tombeau. + +Lentement, elle chemina à travers les édicules tumulaires. Ses yeux +erraient à droite et à gauche sur les inscriptions. Brusquement elle +s'arrêta et porta la main à son coeur, que fendirent deux ou trois +palpitations aiguës. Elle venait d'apercevoir sur un fronton ce simple +nom: + + DE ROCRANGE + +Elle s'approcha, alla s'appuyer contre la grille fermée du caveau. Au +dedans, des plaques de marbre scellées, des épitaphes, les unes +vieilles, presque effacées, d'autres plus récentes. Et là, au milieu +de tous ces «de Rocrange» qui ne lui disaient rien, la sienne! La +sienne aux lettres d'or toutes fraîches, qui brillaient trop: + + ODON DE ROCRANGE + + _Né à Paris le..._ + + _Mort à Grasse, le..._ + +A côté, une plaque blanche, déjà posée, mais vide: la place réservée à +Mme de Rocrange. + +Pauline s'affaissa. Ses larmes ne coulaient pas. Elle considérait avec +une sorte de torpeur ce sépulcre muet, solennel. Rien ne bougeait. Et +son âme à elle, son âme ne bougeait pas non plus. Il lui semblait que +sa pauvre âme, elle aussi, était roide sous une pierre. + +Longtemps elle demeura ainsi, longtemps. Les heures auraient pu +s'écouler sans qu'elle songeât à se rappeler quelque chose de la vie. + +Elle ne priait pas. + +Les yeux fixés sur l'inscription, qui était tout ce qui restait de +visible du passé, elle en épelait machinalement les caractères. Et +les lettres funèbres, une à une, la fascinaient, comme par de +mystérieuses correspondances. + +Elle fut tirée de son engourdissement par un bruit de pas. Deux +personnes s'approchaient. Elle reconnut le vicomte et la vicomtesse de +Béhutin. Un valet de pied les suivait, portant des fleurs. + +Lorsqu'ils aperçurent Pauline, ils s'arrêtèrent. Ils se concertèrent +un instant. A la suite de quoi, ils détachèrent en avant leur valet de +pied. Le domestique s'avança vers Pauline et dit: + +--Le vicomte et la vicomtesse désirent prier. Ils attendent que vous +vous retiriez. + +Pauline se leva et se retira. + +Elle sortit du cimetière. + +Ses pas la portèrent, la traînèrent à travers des rues et des rues. +Ah! que la ville lui paraissait étrange, vague. Elle ne savait pas +quelle ville c'était. Des gens circulaient, glissaient autour d'elle +comme des ombres, la frôlaient, bourdonnaient. Il y avait un bruit +confus, continu, qui entrait dans ses oreilles et roulait dans sa +tête. De grandes rangées de maisons la guidaient, la forçaient +d'avancer. Elle marchait dans des directions. Parfois, l'espace +s'élargissait; mais partout de nouveaux couloirs s'ouvraient où elle +devait s'engager. La nuit tombait. Des lumières, de nombreuses +lumières s'allumaient et répandaient une trouble atmosphère blonde. +Elle voyait par places d'immenses monuments inconnus, qui lui +paraissaient surgir devant elle de dessous terre. + +Et voilà qu'elle se trouva accoudée contre un parapet, à regarder +quelque chose d'extraordinaire, dans le lointain. Une énorme masse +noire, aux formes fantastiques, émergeait de l'horizon, semblable à +une bête de l'Apocalypse. Pauline la contemplait avec extase, croyant +la voir remuer, espérant qu'elle allait s'ouvrir et tout engloutir. +Elle remuait! La nappe au-dessus de laquelle elle s'élevait, nappe +luisante, aux longues traînées bleues dans la trame sombre, aux +reflets scintillants, remuait, remuait certainement. Et la bête +envahissait le ciel, vibrante, comme si elle allait se mettre à +respirer. + +Une voix prononça à côté d'elle: + +--Notre-Dame! + +La même voix dit encore: + +--Il ne faut pas rester ici: l'eau fait mal. + +Pauline continua à marcher. L'humidité du brouillard transperçait ses +vêtements. Elle ignorait où elle allait. Elle éprouvait seulement de +chaque côté de la tête une douleur lancinante qui l'empêchait parfois +d'avancer. Et une terreur la prenait: celle de s'évanouir, de tomber, +alors qu'elle devait marcher, marcher pour toujours peut-être. + +Elle n'était pas folle; elle se sentait calme... et sage, très sage. +Les passants la regardaient; mais elle voyait bien qu'ils n'étaient +que des passants, de pauvres misérables passants, dont les yeux +étaient aveugles et les oreilles bouchées. Les arbres aussi la +regardaient. Eux, du moins, pleuraient sur elle quelques-unes de leurs +feuilles jaunies. + +Elle remarquait avec exactitude les incidents de sa route. Elle se +rendait certainement compte que les maisons étaient des maisons et non +de grands murs d'ombre. Comment les maisons auraient-elles été des +murs d'ombre, puisqu'elles étaient trouées de fenêtres, dont beaucoup +brillaient, et qu'elles paraissaient habitées comme des fourmilières? +Partout, partout de ces lumières, qui ne se trouvaient pas là +naturellement. Des mains avaient dû les allumer. Pour éclairer quoi? +N'était-on pas aussi bien sans lumière? Il y en avait jusque dans la +rue... Il y avait des affiches lumineuses... + + REBECCA REBECCA REBECCA + + _dans son grand succès_ + + LE MUSEAU DE DODORE + +Sa raison était bien entière. Si elle n'attachait plus aux chocs leur +importance, c'est, sans doute, qu'elle voyait de plus haut et de plus +loin. C'est ainsi qu'elle se souciait peu de savoir où elle allait. Il +lui suffisait de savoir qu'elle marchait. + +Mais une plaque bleue frappa ses yeux. Elle lut: «Rue d'Assas». + +Pourquoi ce nom de rue arrêta-t-il son attention, alors que tant +d'autres avaient passé inaperçus? Ah! Elle se souvint. C'était la rue +où demeurait son fils. + +Son fils! Comment s'appelait déjà son fils? N'importe, elle l'aimait +bien. Ah! elle avait été froide, aujourd'hui, avec lui! Elle n'avait +rien su lui dire. Elle n'avait même pas su lui dire qu'elle l'aimait +bien. Il pouvait s'être offensé de sa froideur. Il avait dû +certainement s'en attrister. Le voir! Elle devait le voir! Il fallait +qu'elle le vît tout de suite, afin de lui demander pardon et de le +consoler. + +Pauline chercha la carte que son fils lui avait donnée. Elle lut le +numéro de sa maison. Elle lut aussi qu'il s'appelait Marcelin. + +«Marcelin! Marcelin!» + +Elle répéta ce nom plusieurs fois, se demandant si c'était bien ce +nom-là, ne se rappelant pas que ce nom lui eût jamais été familier. + +Lorsqu'elle eut trouvé la maison, elle entra. Au fond du jardin, elle +aperçut le pavillon dont il avait parlé. Le rez-de-chaussée était +éclairé. Elle approcha à pas de loup. Elle voulait d'abord le voir, +voir ce qu'il faisait, le voir sans qu'il se doutât de sa présence. + +Elle approcha, elle se glissa jusqu'à la vitre. Elle jeta un coup +d'oeil par l'interstice des rideaux. + +Marcelin était là... + +Mais il n'était pas seul... + +Il était avec une femme... une femme en chemise... + +Julienne!... + +Une légère plainte, comme un soupir d'enfant, s'échappa des lèvres de +Pauline. + +Et la pauvre femme s'éloigna... + +Elle s'éloigna... + + + + +MERCVRE DE FRANCE + +=Fondé en 1672= + +(_Série moderne_) + +15, RVE DE L'ÉCHAVDÉ.--PARIS + +paraît tous les mois en livraisons de 200 pages, et forme dans l'année +4 volumes in-8, avec tables. + + +ROMANS, NOUVELLES, CONTES, POÈMES, MUSIQUE, ÉTUDES CRITIQUES +TRADUCTIONS, AUTOGRAPHES, PORTRAITS, DESSINS & VIGNETTES ORIGINAUX + + +Rédacteur en Chef: ALFRED VALLETTE + + +_CHRONIQUES MENSUELLES_ + + _Épilogues_ (actualité): Remy de Gourmont; + _Les Romans_: Rachilde + _Les Poèmes_: Francis Vielé-Griffin; + _Littérature_: Pierre Quillard; + _Théâtre_ (publié), _Histoire_: Louis Dumur; + _Philosophie_: Louis Weber + _Psychologie_, _Sociologie_, _Morale_: Gaston Danville + _Economie sociale_: Christian Beck + _Esotérisme et Spiritisme_: Jacques Brieu + _Journaux et Revues_: Robert de Souza + _Les Théâtres_ (représentations): A.-Ferdinand Herold + _Musique_: Charles-Henry Hirsch; + _Art_: André Fontainas + _Lettres allemandes_: Henri Albert; + _Lettres anglaises_: H.-D. Davray + _Lettres italiennes_: Remy de Gourmont + _Lettres Portugaises_: Philéas Lebesgue; + _Échos Divers_: Mercure + + +_PRINCIPAUX COLLABORATEURS_ + + Paul Adam, Edmond Barthélemy, Tristan Bernard, Léon Bloy, Victor + Charbonnel, Jean Court, Louis Denise, Georges Eekhoud, Alfred + Ernst, Gabriel Fabre, André Fontainas, Paul Gauguin, Henry + Gauthier-Villars, André Gide, José-Maria de Heredia, Bernard + Lazare, Camille Lemonnier, Pierre Louys, Maurice Maeterlinck, + Stéphane Mallarmé, Paul Margueritte, Camille Mauclair, Charles + Merki, Stuart Merrill, Raoul Minhar, Adrien Mithouard, Albert + Mockel, Charles Morice, Pierre Quillard, Yvanhoé Rambosson, + Ernest Raynaud, Hugues Rebell, Henri de Régnier, Adrien Remacle, + Jules Renard, Adolphe Retté, Georges Rodenbach, Saint-Pol-Roux, + Camille de Sainte-Croix, Albert Samain, Marcel Schwob, Robert de + Souza, Laurent Tailhade, Pierre Veber, Emile Verhaeren, Teodor de + Wyzewa, etc. + + +=Prix du Numéro:= + +FRANCE: =1= fr. =50=--UNION: =1= fr. =75= + +ABONNEMENTS + + FRANCE + + Un an =15= fr. + Six mois =8= » + Trois mois =5= » + + UNION POSTALE + + Un an =18= fr. + Six mois =10= » + Trois mois =6= » + +On s'abonne _sans frais_ dans tous les bureaux de poste en France +(Algérie et Corse comprises), et dans les pays suivants: Belgique, +Danemark, Italie, Norvège, Pays-Bas, Portugal, Suède, Suisse. + +ABONNEMENT ANNUEL POUR LA RUSSIE: 7 roubles par lettre chargée. + + +Imp. 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