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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43676 ***
+
+Note: Images of the original pages are available through
+ Internet Archive/Canadian Libraries. See
+ http://archive.org/details/paulineoulaliber00dumu
+
+
+Note de transcription
+
+ Les mots indiqués =comme ceci= sont en gras dans le
+ texte d'origine.
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+LOUIS DUMUR
+
+PAULINE
+
+ou
+
+la liberté de l'amour
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+
+
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+
+[Marque d'imprimeur]
+
+PARIS
+SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE
+XV, RVE DE L'ÉCHAVDÉ-SAINT-GERMAIN, XV
+M DCCC XCVI
+
+
+ * * * * * *
+
+_DU MÊME AUTEUR._
+
+
+ LASSITUDES, poésies 1 vol.
+
+ LA NÉVA, poésies 1 plq.
+
+ ALBERT, roman 1 vol.
+
+ LA MOTTE DE TERRE, 1 acte 1 vol.
+
+ LA NÉBULEUSE, 1 acte 1 vol.
+
+ REMBRANDT, drame en 5 actes (en
+ collaboration avec VIRGILE JOSZ) 1 vol.
+
+ * * * * * *
+
+
+LOUIS DUMUR
+
+PAULINE
+
+ou
+
+la liberté de l'amour
+
+
+
+
+
+
+
+[Marque d'imprimeur]
+
+PARIS
+SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE
+XV, RVE DE L'ÉCHAVDÉ-SAINT-GERMAIN, XV
+M DCCC XCVI
+
+Tous droits réservés
+
+
+
+
+I
+
+
+--Vous n'avez pas de cheveux qui tombent, Pauline?
+
+La jeune femme était à sa toilette.
+
+Elle se retourna vers son mari, qui la contemplait, et répondit en
+souriant:
+
+--Non, mon ami, cet accident ne m'est pas encore arrivé.
+
+--C'est curieux: moi, je m'aperçois depuis quelque temps que je
+deviens chauve.
+
+Un silence, et Facial reprit:
+
+--Quel âge avez-vous, Pauline?
+
+--Ne le savez-vous pas? Vingt-neuf ans.
+
+--C'est juste. Je ne sais pourquoi j'ai toujours dans l'esprit que
+vous avez trente ans. Oh! vous n'en avez pas l'air! Vous ne paraissez
+même pas avoir vingt-neuf ans. Mais moi, je deviens vieux. J'ose à
+peine me figurer que dans six mois j'aurai quarante ans. Quarante
+ans! La moitié de la vie d'un octogénaire! Deviendrai-je octogénaire?
+Je l'espère: on vit longtemps dans ma famille. Et puis, je suis encore
+plein de santé. Tu as connu Derollin? A quarante ans, c'était un homme
+fini. C'est qu'aussi personne ne s'est surmené comme lui. Il passait
+les nuits, mangeait beaucoup, s'alcoolisait, n'avait aucune régularité
+de travail. Il n'était pas marié, et changeait de maîtresse trop
+souvent: c'est mauvais. Bref, il est mort avant-hier dans une maison
+de santé; nous l'enterrons aujourd'hui. Ce pauvre Derollin! Ah! je me
+félicite d'avoir été plus sage. Je n'ai point eu de ces aventures
+ébouriffantes, mais je puis me rendre le témoignage que je suis resté
+très jeune. Je suis très jeune. N'est-ce pas, Pauline, que j'ai vingt
+ans?
+
+Pauline, qui avait écouté le monologue de son mari sans cesser de
+sourire, quoique avec une nuance d'irritation, répondit:
+
+--Vous avez bien peur de vieillir, mon ami!
+
+Une inquiétude glissa sur le visage de Facial.
+
+--C'est vrai, dit-il. Quelle déplaisante chose que la vieillesse!
+
+--Au fond, dit Pauline, ce sont vos idées qui sont vieilles. Car pour
+votre personne physique, je suis persuadée, comme vous l'êtes, qu'elle
+ira sans encombres jusqu'aux extrêmes limites. Mais votre caractère a
+toujours été vieux; vous étiez déjà vieux à trente ans, lorsque vous
+m'avez épousée. Vos habitudes strictes, vos débats perpétuels sur ce
+qu'il convient de faire ou de ne pas faire, vos jugements implacables
+sur tout ce qui effraie vos principes font de vous le sage morose, ou
+simplement, peut-être, le bourgeois timoré que j'ai toujours connu.
+Avez-vous jamais su ce que c'était qu'un élan de coeur? Vous taxez
+cela de folie, et vous avez raison. C'est la sagesse qui constitue la
+félicité: mais c'est elle aussi qui rend vieux.
+
+--Suis-je si sage que cela? dit Facial.
+
+--Entendons-nous: vous n'êtes point un philosophe, mais un de ces
+esprits pondérés qui se figurent planer au-dessus des passions
+humaines, alors qu'ils ne font que ramper au-dessous. Vous êtes un
+sage parce que vous n'êtes pas à la hauteur de la folie, et non point
+parce que vous foulez les sommets tranquilles de la raison.
+
+--Tranchez le mot: un égoïste.
+
+--Plus que cela: un prudent.
+
+--Vous êtes injuste, Pauline. Vous oubliez mon amour pour vous. Si
+j'étais tellement un égoïste et un prudent, vous aurais-je choisie
+comme compagne de ma vie? Mon choix a été heureux, je le veux bien:
+mais il aurait pu ne pas l'être. Ai-je pesé alors le pour et le contre
+du mariage? Non, certes. Je vous aimais. Un égoïste aime-t-il?
+
+--Un égoïste n'aime pas, mais il épouse.
+
+--Alors vous prétendez que je ne vous aime pas?
+
+--Si, vous m'aimez, à votre façon! Vous ne pouvez pas aimer autrement.
+Ce n'est pas de l'amour cela, c'est du mariage.
+
+--Comment?
+
+--Mon Dieu, vous insistez! Ne voyez-vous pas que notre situation est
+celle de deux plantes qui végètent côte à côte, parce que quelque
+hasard les a fait pousser dans le même terrain? Nous habitons une
+seule maison, nous mangeons à une seule table, nous avons l'habitude
+de nous voir et de nous sentir, mais nous ne nous sommes point
+nécessaires l'un à l'autre. Il n'existe pas entre nous cette
+attraction invincible qui lie fatalement deux êtres et ne peut sans
+déchirures épouvantables être contrariée ou rompue. Vous m'aimez, je
+vous aime, comme on aime un appartement lorsque l'on y est
+confortablement installé et que l'on a l'horreur des déménagements.
+
+--Qu'est-ce qu'il vous faut de plus? Il nous est agréable de vivre en
+commun: c'est là l'amour, et c'est aussi le mariage. La passion n'a
+qu'un temps, heureusement. Elle passe comme un accès de fièvre, pour
+faire place à un tranquille état de bien-être à la fois plus
+raisonnable et plus doux. Oseriez-vous dire que, même à l'heure qu'il
+est, je ne suis pas un bon mari?
+
+--Oh! vous remplissez vos devoirs.
+
+--Ai-je jamais eu la velléité de chercher ailleurs des satisfactions
+que je suis accoutumé à trouver chez moi?
+
+--Votre fidélité n'est pas discutable.
+
+--Avouez donc que je vous aime?
+
+Pauline secoua la tête. Ce geste de doute exprimait encore plus
+l'agacement causé par une discussion où elle mettait peu d'intérêt,
+que le chagrin de n'être pas convaincue par les protestations de son
+mari.
+
+Facial se leva, s'avança vers Pauline, dont la toilette n'était pas
+encore terminée, la prit par la taille et posa ses lèvres sur son
+épaule nue.
+
+--Tenez, dit-il, faut-il que je sois assez jeune!
+
+La porte s'ouvrit, et un petit garçon se précipita dans la chambre:
+
+--Bonjour, maman! bonjour, papa!
+
+Pauline courut à lui et le pressa dans ses bras.
+
+--Mon cher enfant! mon Marcelin adoré! Comment te portes-tu ce matin,
+mon petit charmeur?
+
+--Bien, maman.
+
+--As-tu déjà pris ton chocolat?
+
+--Oui, et je vais aller à l'école. Ma gouvernante m'attend dans
+l'antichambre.
+
+--C'est très bien, dit Facial d'un ton sentencieux. La nourriture
+spirituelle est encore plus nécessaire aux enfants que le chocolat.
+
+--As-tu soigneusement préparé tes devoirs? demanda Pauline. Récite-moi
+ta déclinaison latine.
+
+L'enfant se campa d'un air grave, concentra son attention et commença:
+
+--_Saluber_, _salubris_, _salubre_; _salubris_, pour les trois genres;
+_salubri_, idem; _salubrem_, _salubre_; _salu_...
+
+Il hésita.
+
+--Eh bien! dit Pauline, l'ablatif des adjectifs est en _i_: _salubri_,
+par conséquent.
+
+--Comment, vous savez le latin? s'écria Facial stupéfait.
+
+--Mais oui, répondit-elle; du moins ce que Marcelin en sait lui-même.
+Il m'arrive souvent de le faire étudier.
+
+--Quelle drôle de femme vous êtes!
+
+Lorsque Marcelin fut parti, Facial reprit:
+
+--Nous n'avons eu que cet enfant: c'est tant mieux pour votre beauté
+et pour l'économie de notre fortune; mais, en réalité, c'est un tort.
+Il faut que les femmes soient fécondes; c'est leur rôle dans la
+société, et c'est aussi l'intérêt des maris, qui ne tiennent bien
+leurs femmes que par la maternité.
+
+--Pensez-vous que celui-ci ne suffise pas à défrayer mes devoirs de
+mère?
+
+--Oh! vous êtes admirable. Mais l'enfant devient grand; il vous
+échappera bientôt. Ne regretterez-vous pas de ne pas en avoir d'autres
+qui puissent occuper vos soins?
+
+--Décidément, c'est à votre tour de me tenir en suspicion! Mon amour
+maternel comporte heureusement autre chose que le simple emploi de mon
+temps; et lorsque le lycée et plus tard la vie m'enlèveront mon fils,
+je ne l'en aimerai pas moins et n'en serai pas moins toujours prête à
+me sacrifier pour lui.
+
+--Ce sont de nobles paroles assurément, et tant que vous serez dans
+ces sentiments je ne saurai que vous louer. L'amour d'une femme pour
+son mari et ses enfants est la meilleure garantie du mariage.
+
+Pauline ne put s'empêcher de rire.
+
+--Ne riez pas! dit Facial. Qu'est-ce que l'amour hors du mariage? Une
+passion déréglée dont les conséquences sont terribles pour la société,
+navrantes pour les individus...
+
+--Oh! pas de discours! interrompit Pauline. Qu'est-ce aussi que le
+mariage sans l'amour?
+
+--Pardon! répliqua Facial en s'excitant, le mariage est une
+institution si solide, qu'il subsiste par lui-même, même sans l'amour.
+Je soutiens d'ailleurs, comme corollaire à ce que je disais à
+l'instant et dont vous aviez le mauvais esprit de rire, que le mariage
+est encore la meilleure garantie de l'amour.
+
+--Ce mot est à double sens, prenez garde.
+
+--Qu'insinuez-vous?
+
+--Le mariage n'est-il pas souvent un couvert d'honnêteté à l'abri
+duquel hommes et femmes se livrent tranquillement aux amours les plus
+libres?
+
+--C'est que l'institution est abominablement faussée.
+
+--Sans doute, mais il faut compter avec l'hypocrisie des moeurs.
+Voyez ce que devient alors le mariage: un simple trompe-l'oeil.
+
+--L'apparence de l'honnêteté est au moins sauvegardée. C'est déjà
+quelque chose; et ne fût-ce qu'à ce titre...
+
+--Où en arrivez-vous? Vous conserveriez encore le mariage, s'il vous
+était prouvé qu'il ne sert qu'à favoriser les liaisons irrégulières?
+
+--Oui. Mais ce n'est là qu'une dernière conséquence de principes
+fermement arrêtés chez moi. En réalité, le mariage maintient les
+moeurs.
+
+--Regardez autour de vous. Voyez-vous beaucoup d'époux dont on ne
+puisse dire: ils ont édifié le mariage légitime comme un mur entre le
+public et leur vie privée, et, derrière ce mur, il se passe des choses
+qui ne sont plus légitimes du tout?
+
+--Il y a nous d'abord, dit Facial.
+
+--Il y a nous, acquiesça Pauline, mais non sans un instant
+d'hésitation. Ensuite?
+
+Facial chercha, puis hasarda:
+
+--Les Chandivier.
+
+Pauline se pinça les lèvres.
+
+--Êtes-vous bien sûr de la loyauté de M. Chandivier? demanda-t-elle.
+
+--Chandivier! assura Facial, c'est un parfait honnête homme!
+
+--Ne protège-t-il pas avec une bienveillance... comment dirai-je?...
+exagérée cette jeune comédienne... comment l'appelez-vous?... Rébecca?
+
+--Vous savez cela!
+
+--Il ne le cache pas trop.
+
+Facial prit son parti de cette déconvenue.
+
+--Oui, dit-il, c'est vrai. Ou plutôt, ce doit être vrai: car je ne
+voudrais pas porter d'accusation qui risquât d'être calomnieuse contre
+un homme comme Chandivier, que je respecte infiniment. Mais a-t-il
+bien en sa femme l'épouse qu'il mérite?
+
+--Julienne? Elle est charmante.
+
+--Charmante, d'accord, mais peut-être pas irréprochable.
+
+--Que lui reprochez-vous? Quelques coquetteries!
+
+--L'euphémisme est joli. Voyons, vous qui la connaissez bien: elle a
+une intrigue avec Sénéchal, le sénateur?
+
+--Sénéchal? Dites que Sénéchal est très empressé auprès d'elle.
+
+--C'est ce que je pensais. Et Réderic? Quelles sont exactement les
+relations de Réderic avec Mme Chandivier?
+
+--Que voulez-vous que je vous dise? Je crois qu'entre les deux son
+coeur balance.
+
+--En somme, est-ce Réderic ou Sénéchal?
+
+--Ma foi, tantôt l'un, tantôt l'autre.
+
+Facial et sa femme se regardèrent, comprenant tout à coup ce que la
+conversation avait de ridicule.
+
+--Comme ce que je disais est pourtant vrai! s'écria Pauline,
+retrouvant alors le fil des idées. Comme le mariage n'est qu'un
+trompe-l'oeil! Il en impose tellement, que nous-mêmes, dans un
+entretien intime, nous nous laissons abuser par la situation légale de
+deux personnes dont nous connaissons pertinemment les moeurs: vous
+défendez Monsieur pied à pied, je défends Madame avec non moins de
+discrétion, et nous savons fort bien l'un et l'autre que Monsieur a
+une maîtresse et que Madame a deux amants.
+
+--Chut! chut! ménagez vos expressions.
+
+--Encore! Sentez-vous l'effet du mur, même quand nous perçons à
+travers?
+
+--Je vous en prie, Pauline, observez un peu plus les conventions. Il y
+a une manière d'exprimer les choses, des réticences que nous devons
+employer lorsque nous parlons de gens honorablement connus et qui de
+plus sont nos amis. Leur réputation est absolument intacte.
+
+--Oh! je le sais: le public ne se doute de rien, les précautions sont
+prises. Et quand même ce serait le secret de Polichinelle--et
+peut-être l'est-ce--tant qu'il n'y a pas de scandale, les époux
+adultères ont droit à tous les respects d'un monde qui n'exige que les
+formes et devant qui l'on peut à plaisir jouer des gobelets, pourvu
+qu'on fasse passer muscade.
+
+--Vous êtes sévère!
+
+--Tout à l'heure, c'est vous qui l'étiez.
+
+--Que disais-je? Que l'amour dans le mariage était le seul vraiment
+utile et vraiment sain. Je le maintiens. De toute ma conscience
+d'honnête homme, je flétris ceux qui contreviennent à cette loi
+fondamentale. Mais je ne puis, sous le prétexte que l'adultère se
+glisse malheureusement jusque dans les unions en apparence les plus
+correctes, prêter la main aux fauteurs de désordre, qui veulent saper
+par la base les institutions et bouleverser la société. Si le mariage
+est parfois mal compris, s'ensuit-il qu'il soit un mal? Et si ceux qui
+le comprennent mal comprennent cependant qu'ils doivent en respecter
+les usages, n'avons-nous pas à les estimer au moins pour leur
+savoir-vivre et leur bonne tenue?
+
+--Estimons, je le veux bien: quoique, pour ma part, l'estime n'aille
+qu'à la franchise.
+
+--Ma chère Pauline, vous êtes trop indisciplinée d'esprit. Dans ce
+monde tout ne va pas à notre fantaisie; les principes qui nous règlent
+nous-mêmes ne sont pas nécessairement ceux des autres. Il faut savoir
+s'accoutumer à ces contrariétés de la conscience. Qu'avons-nous à
+exiger, en somme? La décence: la décence de la vie extérieure, des
+paroles, des actes publics, des relations civiles. Ce qui se passe
+derrière ce mur dont vous parlez ne nous regarde pas. Surtout,
+défions-nous des personnalités. Libre à nous d'avoir des théories et
+de les appliquer à ce qui nous concerne; quant au voisin, il est
+maître chez lui, et tant qu'il ne heurte pas violemment et de parti
+pris notre religion, nous sommes tenus envers lui à la même déférence.
+Le juste milieu, ma chère, en tout le juste milieu! Vous manquez en
+général du calme et de la souplesse qui conviennent à l'existence.
+Vous êtes exaltée, Pauline, et rien n'est plus nuisible au bon
+équilibre des facultés morales et intellectuelles que cette
+perpétuelle excitation contre ce qui froisse tant soit peu les
+sentiments. Certes, votre âme est noble! Mais elle est d'une
+susceptibilité exagérée. Vous prenez parti pour ce que vous croyez
+généreux avec une ardeur qui vous honore: mais vous oubliez trop que
+la vie est faite de concessions. Souvenez-vous du juste milieu!
+
+Et heureux d'avoir infligé à sa femme cette leçon de juste milieu,
+Facial respira, prit son air gai des heures où il était content de
+lui, s'apaisa dans son triomphe.
+
+Pauline ne se donna pas le plaisir de jongler avec les contradictions
+et les lieux communs qui composaient, comme d'habitude, la
+conversation de son mari. Elle préféra garder pour elle ce qu'elle
+aurait pu répondre et qui n'aurait servi qu'à égarer Facial dans un
+nouveau discours. Elle le connaissait. Maintes fois déjà elle avait
+essuyé ses exhortations. Elle savait d'avance et par le menu ses
+propos. Pourquoi parler?
+
+Lorsqu'elle fut habillée:
+
+--Déjeunerez-vous avec moi, mon ami? demanda-t-elle.
+
+--Non, pas aujourd'hui, dit Facial. Nous enterrons ce pauvre Derollin,
+comme je vous l'ai appris. C'est à midi. Ne m'attendez pas..... A
+propos, votre soirée est-elle libre, lundi?
+
+--Pourquoi?
+
+--Chandivier a une loge au Théâtre-Français; il nous invite.
+
+--Que joue-t-on?
+
+--Je ne sais pas. La petite Rébecca débute.
+
+--Ah! ah! fit Pauline.
+
+--Au reste, continua Facial, ce n'est qu'un bout de rôle insignifiant.
+Mais Chandivier jubile d'avoir réussi à pousser Rébecca jusque dans la
+Maison de Molière. Et il faut avouer qu'il a lieu d'être fier de son
+influence. Un accessit de comédie et deux fours noirs à l'Odéon
+étaient un peu durs à faire avaler comme antécédents! La petite n'a
+pas plus de talent qu'une borne.
+
+--Madame y sera?
+
+--Madame y sera, cela va sans dire.
+
+--C'est étrange.
+
+--Mais non.
+
+--Vous tenez beaucoup à cette soirée?
+
+--Oui. Pourquoi n'irions-nous pas?
+
+--Oh! je n'y vois aucun inconvénient.
+
+--Les Chandivier sont des gens très bien.
+
+--Des gens très bien.
+
+Pauline prononça ces derniers mots avec une ironie mal dissimulée. Il
+lui était difficile, malgré son habitude de la société, de rester
+impassible devant ces compromis incessants entre la morale et les
+moeurs.
+
+--Sapristi! s'écria Facial en tirant sa montre. Onze heures et demie!
+Et ce pauvre Derollin qu'on enterre! Il ne faut pas que je manque les
+obsèques. J'espère y rencontrer Sénéchal; je le tâterai au sujet de ma
+décoration.
+
+--Celui-là, dit Pauline, vous le rencontrerez comme vous voudrez chez
+les Chandivier.
+
+--Je sais: mais aux cérémonies funèbres les gens sont toujours
+beaucoup plus abordables.
+
+Et Facial partit, après avoir donné un baiser rapide à sa femme.
+
+
+
+
+II
+
+
+«Quel mari! songeait Pauline. Comme il est différent de moi! Il a des
+idées étroites que je n'ai pas et de larges tolérances dont je suis
+incapable. Il aime le bel ordre social; et je souffre de le savoir
+superficiel et menteur. Il s'applaudit de ce qui me navre, se lamente
+de ce qui me console. Nos âmes sont aux antipodes. Il a peut-être
+raison, mais je sens la vie avec une telle divergence, que je ne puis
+que lui donner tort. Jadis, j'essayais de le comprendre; maintenant,
+je fuis jusqu'aux discussions avec lui. Quelle âme banale! comme il se
+repaît avec plaisir de cette existence frelatée! Je l'ai bien jugé,
+lorsque je l'ai appelé un égoïste et un prudent. S'est-il rendu compte
+de ce que cela signifiait? Un égoïste: un homme qui non seulement
+n'aime et ne satisfait que lui, mais entend imposer ses goûts et ses
+doctrines, et n'admet pas qu'on puisse se mouvoir dans un autre ordre
+d'idées que le sien; un prudent: c'est-à-dire un médiocre, dont par
+conséquent ni les goûts, ni les doctrines ne sont originaux, mais qui
+ramasse dans le domaine public les formules les plus usées pour en
+confectionner sa personne morale. Un égoïste encore, dans la pratique
+de la vie, par le souci qu'il a de sauvegarder ses plus minces
+intérêts, fût-ce aux dépens de ses dogmes, lorsqu'ils se trouvent en
+opposition; et un prudent toujours, par sa pusillanimité devant ceux
+qui ont l'opinion pour eux. Comment se fait-il que j'aie supporté
+pendant dix ans un homme qui m'est si étranger? Je sais qu'autrefois
+je ne réfléchissais pas sur moi-même avec l'intensité d'aujourd'hui.
+Je n'ai cependant jamais été docile à me plier aux servitudes. Mais
+l'habitude nous maîtrise: on commence à céder par bienveillance, on
+continue par amour de la paix; jusqu'au moment où l'exaspération même
+de cette résignation déchaîne une tempête d'autant plus violente
+qu'elle a été plus longtemps retenue. Il y a des jours où je suis sur
+le point de haïr mon mari. Ce que je sais, en tout cas, c'est que je
+ne l'aime plus. L'ai-je jamais aimé?»
+
+Sur cette interrogation douloureuse, d'anciens souvenirs se firent
+jour.
+
+Elle vivait alors chez une vieille tante, qui l'avait recueillie, elle
+et les rentes qu'elle tenait de son père. Elle était quasi orpheline.
+Son père mort, sa mère internée dans une maison de santé. A dix-huit
+ans, l'existence retirée qu'elle avait menée jusqu'ici changea. On lui
+fit voir du monde. La vieille tante rouvrit pour elle son salon.
+Parmi les hommes qui lui furent présentés se trouvait Facial. Elle
+l'avait aperçu jadis dans la maison de ses parents, alors qu'elle
+courait encore en robe courte. Facial, qui en était à sa première
+moustache, se mêlait déjà d'être sérieux. La fillette n'avait eu que
+peu de rapports avec lui. Lorsqu'elle le revit chez sa tante, elle le
+reçut cependant avec moins de froideur que les autres, pour la raison
+qu'il ne lui était pas complètement inconnu. Ils se dirent les choses
+d'usage:
+
+--Comme vous voilà transformée! Je ne faisais guère attention à vous,
+autrefois. Maintenant, vous êtes une demoiselle accomplie, d'une
+éducation parfaite. Vous devez avoir bien des admirateurs!
+
+--En vous comptant?
+
+--Le tout premier.
+
+Quelques soirées musicales, un ou deux bals, où il fut empressé. Ils
+jouèrent une fois la comédie.
+
+Un jour enfin:
+
+--Mademoiselle Pauline--permettez-moi de vous donner ce nom en une
+circonstance aussi solennelle--je voudrais vous faire une question, à
+laquelle je vous prie de répondre avec la gravité qu'elle comporte.
+Que pensez-vous du mariage?
+
+--Mais, ce que tout le monde en pense, répondit la jeune fille: le
+mariage est un lien sacré unissant deux personnes qui s'aiment.
+
+--Très bien, et c'est ainsi que je l'entends moi-même.
+Malheureusement, tout le monde ne pense pas comme nous. Trop de gens
+ne font du mariage qu'une affaire et engagent leur existence sans
+engager aussi leur coeur. Les hommes recherchent une dot, une
+alliance utile à leur carrière: les femmes un nom, l'indépendance, que
+sais-je? Je ne suis pas plus de ceux-là, que vous n'êtes, je l'espère,
+de celles-ci. Certes, un mariage doit toujours présenter quelque chose
+d'honorable pour les deux parties: mais la raison principale de cet
+acte important ne saurait être que l'amour. Est-ce bien là votre
+opinion?
+
+--Oui, Monsieur.
+
+--J'en suis heureux, car je ne vous cacherai pas, Pauline, que je vous
+aime; et si ce sentiment trouve quelque écho dans votre coeur, mon
+voeu le plus cher serait de vous épouser.
+
+A cette déclaration attendue, Pauline ne se troubla pas trop. De la
+meilleure foi du monde, elle mit sa main dans celle de Facial et lui
+avoua que, de tous les hommes qu'elle avait vus jusqu'ici, lui seul
+avait su lui plaire.
+
+--Vous m'aimez donc! s'écria celui-ci avec une douce joie.
+
+Et le «oui» fatal, aussi sincère qu'il pouvait l'être alors, sortit
+sans inquiétude des lèvres de la jeune fille.
+
+Le lendemain, Facial la demanda officiellement en mariage à la vieille
+tante et fut agréé.
+
+Deux mois après, ils étaient unis.
+
+«Extraordinaire illusion, pensait Pauline, que celle de la vierge qui
+se figure qu'elle aime, lorsqu'elle ne sait pas ce que c'est que
+l'amour! De gaieté de coeur, elle se lie pour la vie avec un homme
+pour lequel elle n'éprouve pas d'aversion, sans se demander ce qui
+arrivera, une fois liée, si elle en rencontre un autre qu'elle aime.
+A-t-on le droit d'exiger d'elle qu'elle connaisse son avenir et
+qu'elle discerne du premier coup celui qui doit être son véritable
+époux? Hélas! comme tant d'autres, j'ai cru faire un mariage d'amour!
+Je me serais révoltée contre qui aurait osé me dire que je n'aimais
+pas mon fiancé. Mais était-ce de l'amour, le sentiment que j'avais
+pour lui? Ce sentiment n'a fait depuis que décroître: et mon
+expérience actuelle de la vie me force à reconnaître que, même à cette
+époque, ce n'était pas de l'amour. Et c'en eût été, de l'amour,
+était-ce une raison pour me lier pareillement? L'âme demeure-t-elle
+tellement pétrifiée, qu'elle ne puisse se transformer, découvrir en
+elle d'autres besoins, être agitée de désirs nouveaux? Nous sommes si
+instables que c'est se moquer de la destinée que de se contraindre à
+la stabilité. Où en arrivons-nous alors? A l'indifférence, si nous ne
+sommes pas doués d'une trop vive impressionnabilité; à la rébellion,
+au crime, au martyre, si nous ne pouvons effacer en nous notre qualité
+d'êtres sensibles.»
+
+Les premiers mois du mariage passèrent sans peine. Pauline s'amusait
+de son changement de position plus encore qu'elle ne s'intéressait à
+la personne de son mari. Le choix d'un appartement, l'ameublement, le
+train de maison, la toilette dissipèrent son attention sur une foule
+de sujets extérieurs et récréatifs. Grâce aux revenus de sa dot et à
+l'argent que gagnait Facial, elle n'était point tenue à des économies
+irritantes; et, comme ses goûts n'étaient pas dispendieux, elle
+pouvait aisément subvenir à ses fantaisies. Puis, ce furent les
+relations mondaines, les dîners, les réceptions, les visites, ce
+premier hiver d'un jeune ménage à Paris, si chargé et si captivant.
+Elle n'eut guère le temps de réfléchir, encore moins celui de rêver.
+
+L'heure vint cependant où, blasée sur ces joies éphémères, elle désira
+participer à une vie plus intime et plus profonde. Elle reprit
+possession d'elle-même, discerna ses vrais besoins, reconnut en elle
+une source imprévue de tendresse et presque de passion. Sans qu'elle
+s'en doutât, son éducation de femme s'était achevée par le mariage:
+elle était mûre pour aimer, pour se dévouer et pour souffrir.
+
+Sa première pensée fut son mari. Honnête et simple, aurait-elle pu
+déjà douter que le seul homme qui eût reçu jusqu'ici ses baisers ne
+fût capable de lui assurer les ivresses dont son coeur était avide?
+Elle remarqua, cependant, que ce qui l'animait était moins une
+attraction spéciale de lui à elle, que cet instinct vague et puissant
+qui pousse la femme aimante à aimer, même sans objet précis qui
+s'impose irrésistiblement à son amour. Quoique Facial ne lui déplût
+point, elle ne l'eût point distingué de son propre mouvement. Mais il
+était son mari: et cette situation en faisait nécessairement aux yeux
+de Pauline l'être privilégié auquel devaient aller ses caresses, tant
+qu'il n'existait pas de raison violente pour les détourner sur un
+autre.
+
+A le connaître de plus près et à vouloir vivre de sa vie, bien des
+désillusions l'attendaient. Elle s'aperçut vite que leurs deux âmes
+n'habitaient pas la même région. Celle de Pauline, subtile, idéaliste,
+eut à souffrir au contact de l'âme empesée, matérielle de Facial. Nul
+doute que Facial ne fût un homme foncièrement honorable, saturé de
+bonnes intentions: mais ces qualités ne suffisaient point à constituer
+le bonheur à deux. Celles, par contre, qui eussent pu captiver
+Pauline, lui manquaient. Il ignorait les sentimentalités exquises de
+l'amour, et aux heures rares où il consentait à oublier la terre, son
+vol court et maladroit l'y faisait continuellement retomber. Peu
+d'imagination, un sens étroit et rassis des choses, un respect inné
+pour ce qui est admis, aucune culture personnelle de l'esprit, le
+désir de paraître et la crainte de se distinguer, autant de
+dispositions négatives et désagréables qui composaient la vertu de cet
+homme estimable et contribuaient, plus que de graves manquements, à
+lui aliéner petit à petit l'affection que sa femme était d'abord bien
+décidée à lui porter.
+
+Ah! si elle l'eût aimé! On ne discute pas celui qu'on aime, on le
+subit. Mais elle ne l'aimait pas. Il avait donc à la conquérir:
+conquête facile, puisqu'à ce moment elle n'aimait personne. Encore y
+fallait-il une dévotion de sentiments et un appareil de séductions
+dont Facial était vraiment incapable!
+
+Pauline était trop bien élevée pour que son ressentiment croissant se
+manifestât, sinon par de fréquentes lassitudes ou de cruels mots
+d'esprit ordinairement peu entendus. Mais la tête de la jeune femme
+travaillait. A cette défaillance du sort, qui, en pâture à ses
+désirs, lui offrait un mari qu'elle ne pouvait aimer, n'avait-elle à
+opposer que l'amertume d'une incomprise ou la résignation d'une
+sainte?
+
+Une catastrophe menaçait.
+
+Pauline en était là de ses souvenirs, lorsqu'on annonça Mme
+Chandivier.
+
+--Bonjour, Julienne. Vous me surprenez dans de tristes rêveries.
+
+--Vraiment, chère amie? Que vous arrive-t-il?
+
+--Peu de chose: je songe à ma vie.
+
+--Et vous voilà toute mélancolique! Moi, lorsque je me raconte mon
+histoire--cela se trouve d'abord rarement, et puis je ne m'en souviens
+pas bien--j'y vois plus sujet à rire qu'à pleurer. C'est gai, la vie:
+ou du moins, c'est amusant. Je sais qu'il y a beaucoup de misère dans
+le monde; mais quand par la naissance, la fortune, l'éducation, on
+appartient aux classes privilégiées, que l'on n'a eu ni chagrins
+sérieux, ni contrariétés humiliantes, et que l'on jouit d'une bonne
+santé, il faut avoir l'esprit vraiment mal tourné pour ne pas être
+charmé de l'aventure. Auriez-vous l'esprit mal tourné, Pauline?
+
+--Peut-être; j'envie parfois les femmes du peuple, qui, moins
+favorisées, exigent moins de l'existence.
+
+--Et quelles sont vos exigences?
+
+--Une seule: le bonheur.
+
+--Nous tournons dans un cercle vicieux.
+
+--Je m'en aperçois.
+
+--Ah ça! dit Julienne avec enjouement, que vous faut-il de plus? Un
+mari? Vous l'avez. Un enfant? Vous l'avez. De l'argent? Vous en avez.
+Des distractions? des goûts? des relations? Vous avez tout cela. Il ne
+tient qu'à vous d'en profiter pour votre plus grand plaisir.
+Peut-être, ajouta-t-elle malicieusement, n'êtes-vous pas très heureuse
+en ménage? Mais non, vous m'avez toujours assurée du contraire.
+
+--C'est vrai, répliqua Pauline qui ne voulait pas se laisser
+interroger par Julienne; c'est vrai, et lorsque je cherche des raisons
+valables à mon mécontentement, je n'en trouve pas. Attribuez-le à mon
+caractère, moins propice que le vôtre, ou aux idées noires qui, sans
+qu'on sache pourquoi, troublent les meilleures volontés, et n'en
+parlons plus. Parlons de vous, continua-t-elle pour prendre à son tour
+l'offensive: qu'avez-vous fait toute cette semaine que je ne vous ai
+pas vue?
+
+J'ai bien des choses à vous raconter. Vous savez que je n'ai pas de
+secrets pour vous, et que je me plais à vous tenir au courant des
+moindres événements. Imaginez-vous que je suis réconciliée avec
+Arthur.
+
+--Arthur? fit Pauline sans comprendre.
+
+--Oui, Sénéchal, le sénateur. Vous ne saviez pas qu'il s'appelle
+Arthur?
+
+--J'ignorais même que vous fussiez brouillés.
+
+--A mort, depuis deux mois. Je ne le voyais plus. Hier, enfin, il me
+revient, contrit, repentant, implorant son pardon pour la scène
+ridicule qui avait été cause de notre querelle. Je le lui accorde
+délibérément. Là-dessus, il tire de sa poche un écrin, l'ouvre,
+m'exhibe un charmant bracelet de turquoises et me l'offre pour sceller
+la paix. Je me drape alors de toute la dignité que je puis
+rassembler, je le considère calmement et je lui dis en propres termes:
+«Pour qui me prenez-vous, Monsieur? Je n'ai pas l'habitude de recevoir
+des présents de mes amis, surtout dans de pareilles circonstances. Mon
+mari gagne assez d'argent pour me donner des turquoises quand j'en ai
+envie. Si j'ai eu quelques bontés pour vous et si je suis disposée à
+oublier le passé, ce n'est pas pour d'autres intérêts que celui de
+votre personne. Je ne veux pas qu'il y ait dans nos rapports l'ombre
+d'une vénalité.» Ce petit discours a fait le meilleur effet. Il m'a
+appelée une Danaé armée d'un parapluie. Je ne sais pas ce que cela
+veut dire, mais ce doit être un compliment. Néanmoins, comme les
+turquoises étaient jolies, j'ai fini par les accepter. «Allons! a dit
+Arthur, vous fermez votre parapluie: il fait de nouveau beau temps.»
+Comment trouvez-vous mon histoire?
+
+--J'en suis heureuse pour vous. Mais quel était le sujet de la
+querelle?
+
+--Arthur était jaloux de Réderic. De quoi venait-il se mêler? Réderic
+est un charmant garçon. Ne suis-je pas libre de le recevoir chez moi
+comme je veux et autant que je veux?
+
+--Et M. Chandivier?
+
+--Mon mari?... Mon mari n'entend pas que je sois chez lui comme au
+couvent. Nous recevons beaucoup. Parmi les hommes qui fréquentent
+notre maison, il y en a naturellement qui me plaisent plus que les
+autres. Ceux-là reviennent plus souvent. Mon mari a d'autant moins à
+s'en offusquer, qu'il les trouve lui-même très agréables. Le reste ne
+le regarde pas.
+
+--J'adore votre sérénité.
+
+--Mais, ma chère, le mariage n'est pas un enfer. C'est un état-civil.
+Pourquoi voulez-vous que nous autres femmes aliénions notre liberté
+sous prétexte que nous échangeons notre nom contre celui d'un homme?
+Cet acte nous vaut, au contraire, l'indépendance. En règle avec la
+société, nous avons le droit désormais d'écouter les propos flatteurs
+murmurés à nos oreilles par de séduisants amis, nous montrons nos
+épaules et nos gorges dans les bals, nous conversons avec aisance sur
+les sujets qui piquent notre curiosité et qui nous étaient auparavant
+défendus, nous lisons les livres jadis mis sous clé, tous les rêves
+que créait subrepticement notre imagination deviennent la réalité,
+nous sommes maîtresses de nous donner à qui nous aime et d'aimer qui
+nous semble aimable. Qu'y a-t-il là de si triste, et comment peut-on
+souffrir du mariage? Il y a des maris tyrans, jaloux, insupportables,
+j'en conviens; et les femmes qui en sont affligées me paraissent fort
+malheureuses. Mais le cas est relativement rare: ce n'est, au moins,
+ni le vôtre, ni le mien. Et puis, une femme de quelque intelligence
+sait toujours se tirer d'affaire.
+
+--Rien n'est facile, en effet, comme de tromper son mari, si jaloux
+qu'on le suppose.
+
+--Tromper! tromper! C'est un mot bien gros et surtout bien démodé. Qui
+trompe-t-on? Personne. Il ne s'agit point, sans doute, de mener
+ostensiblement une vie déréglée: nous avons trop le sens des
+proportions et de ce qui sied à notre rang et à notre monde! Mais en
+voilant discrètement les mystères de notre coeur, nous n'avons en
+aucune façon l'intention de tromper. Le sentiment qui nous retient est
+plutôt une pudeur qu'une hypocrisie. Vous imaginez-vous le charivari
+que cela ferait, si chacun criait ses petites affaires sur les toits!
+Ma chère, nous restons silencieuses tout simplement, sans y mettre de
+mauvais desseins, parce que l'amour s'effarouche du bruit et ne
+s'épanouit qu'à l'ombre. L'amour conjugal lui-même agit-il autrement?
+Non, n'est-ce pas: nous ne faisons guère part au public des relations
+plus ou moins intimes que nous avons avec nos époux. Le public ne voit
+le mari que dans ses fonctions de cavalier, au bal ou au théâtre, de
+maître de maison et de père de nos enfants; le reste lui échappe et
+doit lui échapper. N'est-ce point aussi par un esprit de délicate
+charité que nous cachons aux hommes à qui nous nous donnons, époux ou
+amants, que nous nous sommes données à d'autres? Chacun d'eux, s'il
+est intelligent, doit se douter qu'il n'est pas seul: mais à quoi bon
+le lui faire savoir? Ce serait d'une extrême incivilité.
+
+--Cela est très naturel, fit Pauline, surtout quand vous le dites.
+_Pour vous_, accentua-t-elle, cela n'offre vraiment aucune difficulté.
+Je comprends qu'avec de pareilles idées vous vous sentiez libre. Vous
+me faites l'effet d'être très heureuse.
+
+--Très heureuse, je vous le jure.
+
+--Vous avez résolu là un grave problème.
+
+--Et, comme vous le voyez, la solution est à la disposition de tout le
+monde.
+
+--C'est-à-dire de ceux pour qui _liberté_ n'implique rien de plus que
+la simple possibilité de satisfaire leurs caprices.
+
+--Que vous faut-il d'autre?
+
+--La liberté morale.
+
+--Qu'est-ce que cela veut dire?
+
+--C'est juste, répondit Pauline; j'oubliais que vous êtes heureuse:
+vous ne pouvez pas savoir ce que c'est.
+
+--Ne cherchez-vous pas un peu midi à quatorze heures, ma chère?
+
+--Que voulez-vous! Chacun n'habite pas sous le même méridien.
+
+--Je crois que ce qui vous trouble est l'apparente hypocrisie qu'il y
+a à ce que nous gardions le secret de nos amours. Vous voudriez
+l'amour au grand soleil. Ne voyant dans l'amour qu'un bien, vous vous
+demandez pourquoi on le cache comme le mal. Vous avez raison, et dans
+le pays d'Utopie on doit aimer comme vous le désirez. Mais vous ne
+tenez pas compte de ces affreuses passions humaines qui s'appellent la
+jalousie, l'amour-propre, la médisance, la domination, l'intolérance.
+Concevez-vous les précautions à prendre pour n'offenser personne, ne
+pas provoquer une mêlée générale et faire régner un peu de paix sur
+cette pauvre terre, où il y a d'ailleurs tant d'occasions de se
+battre?
+
+--Oui, dit Pauline, et cela revient justement à ce que je disais,
+c'est qu'il faut manquer de sens moral pour ne pas s'apercevoir que
+cette liberté de l'amour dont vous vous prévalez n'est, en réalité,
+que la pire des tyrannies.
+
+--Voyez, pourtant, ce qui m'arrive, reprit Julienne, qui n'était pas
+d'humeur à soutenir longtemps une discussion de principes et préférait
+s'en référer aux incidents de la vie quotidienne. Vous savez que je ne
+m'inquiète guère de ce que fait mon mari hors de ma maison. Je ne suis
+ni jalouse, ni curieuse. Il doit avoir, comme tous les hommes, ses
+aventures. Je ne l'en blâme point. Je ne demande de lui que les égards
+et le respect auxquels une femme a droit. M. Chandivier a, du reste,
+toujours observé vis-à-vis de moi une réserve dont je le loue. Ce
+n'est pas que je n'aie parfois surpris quelques indices de ses
+infidélités probables. Mais, jusqu'à présent, je ne lui connaissais
+pas de maîtresse. Or, hier, en même temps que je me réconciliais avec
+Arthur, j'apprenais, par le plus grand des hasards, que mon mari avait
+une liaison. Voici comment: enchanté, éperdu, l'âme au paradis, ainsi
+qu'il me l'affirmait, Arthur était en train de me baiser les mains
+avec une dévotion presque contagieuse, lorsque, sur un mouvement qu'il
+fit pour se jeter à mes pieds, des papiers s'échappèrent de sa poche,
+dont un entre autres qui s'ouvrit juste sur mes genoux et où je lus
+distinctement ce qui suit: «Mon cher sénateur, j'ai le plaisir de vous
+annoncer que, sur votre pressante recommandation, Mlle Rébecca,
+artiste dramatique, vient d'être engagée comme pensionnaire à la
+Comédie.» La lettre était signée du ministre. Je ne fis ni une, ni
+deux: «Monsieur, dis-je, une honnête femme n'admet pas dans son
+intimité un homme qui ose lui déclarer qu'il l'aime, lorsqu'il porte
+dans sa poche la preuve écrite de ses relations avec une actrice.»
+Que vouliez-vous qu'il fît? Qu'il trahît! Il n'y manqua pas.
+Doucement, il reprit ses papiers éparpillés, les rangea dans son
+portefeuille, puis en choisit un, qu'il me tendit en disant: «Vous m'y
+forcez, ma chère; ne m'en veuillez pas.» C'était une lettre de mon
+mari: «Mon cher Sénéchal, mille mercis pour votre aimable
+intervention. Grâce à vous, ma charmante Rébecca va être au comble de
+ses voeux. Depuis six mois elle ne rêvait qu'au jour où je lui
+apporterais, au lieu de bouquet, ce bienheureux engagement...» Bref,
+il ressortait clairement de ce billet que, loin d'être la maîtresse
+d'Arthur, Mlle Rébecca était celle de mon mari...
+
+--Il fallait s'y attendre.
+
+--Et je m'y attendais si bien, que, le premier moment de surprise
+passé, j'ai à peine éprouvé l'ombre d'un dépit. Lorsque j'ai revu M.
+Chandivier, rien n'eût pu lui faire soupçonner que j'étais au courant
+de son intrigue. Faut-il tout dire? Eh bien, je lui sais un gré infini
+de ne m'avoir jamais laissé deviner par ses paroles ou sa conduite
+qu'il possédait une maîtresse. Voilà comme je comprends le mariage!
+Pensez-vous que cela ne vaut pas mieux que s'il m'eût brutalement
+annoncé, sous prétexte de franchise, qu'il aimait une autre femme? A
+ce compte-là, il y aurait bientôt plus de divorces que de mariages!
+
+--Vous avez raison, Julienne, et vous êtes excellemment conditionnée
+pour vivre à l'aise dans notre état de société. Que ne suis-je comme
+vous!
+
+--Vous y viendrez. En attendant, je compte sur vous pour lundi.
+
+--Cette représentation au Théâtre-Français? Irez-vous vraiment?
+
+--J'irai. Ne sera-ce point très amusant de voir Mlle Rébecca? Mon mari
+m'a beaucoup vanté la pièce: mais je me doute des vraies causes de son
+subit enthousiasme pour la comédie sérieuse, lui qui, jusqu'à présent,
+ne fréquentait que les petits théâtres!
+
+--Et vous êtes décidée à ne lui faire aucune observation?
+
+--Aucune. Tant qu'il reste correct vis-à-vis de moi et vis-à-vis du
+monde, je ne saurais lui reprocher de prendre des libertés que je suis
+la première à revendiquer pour moi-même.
+
+--C'est bien là l'idéal du mariage moderne, dit Pauline en manière de
+conclusion.
+
+Elles causèrent encore de choses et d'autres, puis Julienne se leva
+pour partir.
+
+--Bien entendu, ma chère, pas un mot de tout cela à personne. Du
+reste, je vous sais un tombeau.
+
+Comme Julienne sortait, Marcelin revenait de l'école.
+
+--Oh! le bel enfant! C'est votre fils? Comme il a grandi! Je ne le
+reconnaissais pas.
+
+Pauline, toute fière, souriait.
+
+--Il vous ressemble, dit Julienne, mais en homme.
+
+Elle le regarda, comme si elle le voyait pour la première fois,
+admirativement. Et, se penchant vers lui:
+
+--On peut encore vous embrasser, Monsieur?
+
+L'enfant, rougissant, reçut le baiser de la jeune femme.
+
+«C'est curieux, pensa Pauline, il me semble que je suis jalouse.»
+
+Julienne partie, Pauline effaça ce baiser sous les siens. Puis elle
+s'occupa longuement de son fils, le questionna sur l'emploi de sa
+journée, causa amicalement avec lui, s'intéressant à ses récits
+d'école. Attentive et douce, à la fois comme une mère et comme une
+institutrice, elle lui fit préparer ses devoirs pour le lendemain. Une
+de ses plus réelles joies était de suivre pas à pas les progrès de
+cette jeune intelligence. Quand il eut terminé, miss Dobby, sa
+gouvernante, vint prendre possession de lui pour la leçon d'anglais,
+et Pauline se trouva de nouveau seule.
+
+«Hélas! pensa-t-elle, moi aussi je le connais, l'adultère, l'adultère
+louche, faux, dissimulé, tissu d'expédients infimes et d'abdications
+de conscience! J'ai savouré jusqu'au coeur ce fruit douceâtre et
+pervers de l'amour qu'on cache. Je sais ce que c'est que les courses
+furtives à travers Paris vers l'appartement meublé où, précipitamment,
+l'on jouit d'un bonheur limité au temps vraisemblable d'une visite à
+sa couturière; je n'ignore point les rendez-vous élaborés comme les
+combinaisons d'une diplomatie compliquée; j'ai ressenti les
+inquiétudes que fait naître tout regard où l'on croit deviner un
+soupçon! Ah! l'adultère!--car il faut bien lui conserver ce nom à cet
+amour qui prend les allures du crime--l'adultère m'est familier!
+L'enfant que je viens de caresser, cet enfant que j'aime, que
+j'adore, mon enfant, est un enfant adultérin.»
+
+Et poursuivant le pélerinage de ses souvenirs, avivés encore par la
+conversation qu'elle venait d'avoir avec Julienne Chandivier, Pauline
+revécut rapidement l'histoire peu gaie de sa liaison avec le comte
+Auguste de Hartwald.
+
+Ce fut à l'époque où, Facial lui devenant odieux, elle s'apercevait
+amèrement de l'erreur qu'elle avait faite en l'épousant, qu'apparut
+dans sa vie celui qui allait remuer en son coeur de nouvelles
+couches de sensibilité. On le lui présenta dans un bal officiel:
+
+--M. le comte de Hartwald, secrétaire d'ambassade à l'ambassade
+d'Autriche-Hongrie.
+
+Au premier regard, il la charma. Elle reçut un petit coup électrique,
+qu'elle reconnut de suite, quoiqu'elle ne l'eût jamais éprouvé. Facial
+n'avait pas produit cet effet. Jeune, aimable, élégant, Hartwald
+exerça sur Pauline une action dont il se rendit compte; et il faut
+croire qu'à son tour la jeune femme ne lui déplut pas, car il s'occupa
+de la revoir, lia connaissance avec son mari et ne tarda pas à se
+faire inviter chez eux.
+
+Deux mois ne s'étaient pas écoulés depuis leur rencontre, que Pauline
+devenait sa maîtresse.
+
+Quelle joie que cette lune de miel de l'adultère, bien plus fertile
+que l'autre en ivresses aiguës! Dans l'adultère, Pauline mettait de sa
+volonté, de son désir, de sa personnalité; dans le mariage, elle ne
+constatait que son inertie, sa faiblesse, son enrôlement. Elle
+participait à l'adultère; elle subissait le mariage. Cette conviction
+de la conquête de son indépendance fut si vive, qu'elle en oublia
+longtemps la fausse position où elle se trouvait, pour ne s'abandonner
+qu'à son bonheur.
+
+Elle aimait enfin!
+
+Lorsqu'elle pensait à ces deux hommes qui la possédaient, et qu'elle
+mesurait la distance qu'il y avait de la lassitude ressentie avec
+l'un, au monde de volupté créé par l'autre, elle ne pouvait que
+s'écrier avec enthousiasme: J'ai trouvé! j'ai trouvé! Sa sensualité
+avait été éveillée par ce bel Autrichien, au regard velouté, aux
+gestes résolus. Elle se livrait à lui avec des frémissements de
+jeunesse, et son être entier fondait sous ses baisers. N'étaient-ce
+point là ces délices après lesquelles elle avait soupiré si souvent?
+
+Son âme n'était point non plus étrangère à cette aventure. Hartwald
+lui devenait cher chaque jour davantage. Elle eût aimé causer
+longuement avec lui sur mille sujets, afin de pénétrer sa vie
+intellectuelle; elle eût voulu connaître son coeur et partager sa
+vie morale. Malheureusement Hartwald ne s'ouvrait guère à elle, soit
+que son caractère froid, sous son masque aimable, le rendît peu
+communicatif, soit qu'il ne considérât sa liaison avec Pauline que
+comme une intrigue sans conséquence. Ce manque de confiance causa un
+réel chagrin à la jeune femme.
+
+Lorsqu'elle s'aperçut qu'elle était grosse de lui, elle le lui annonça
+avec une douce espérance. L'enfant ne serait-il pas entre eux un lien
+plus effectif que les heures d'amour? Hartwald n'en parut pas trop
+charmé. Ce lien que Pauline cherchait à nouer, il s'employa à le
+défaire insensiblement. Avant même que Marcelin fût venu au monde, il
+espaça petit à petit ses rendez-vous, prétextant tantôt d'absorbants
+travaux, tantôt des voyages à l'étranger. Toujours correct cependant,
+il s'appliquait à ne donner prise à aucun reproche. Pauline ne pouvait
+décemment exiger qu'il lui fît le complet sacrifice de sa vie, de ses
+ambitions, de ses talents.
+
+Peu de temps après la naissance de Marcelin eut lieu un mouvement
+diplomatique. M. de Hartwald fut nommé ministre d'Autriche à Athènes.
+C'était la séparation. Quelque chose se brisa dans le coeur de
+Pauline. Un pressentiment l'avertit que l'adieu serait éternel. Leur
+dernière entrevue fut pour elle d'une tristesse profonde. Hartwald se
+montra particulièrement affectueux, comme s'il comprenait le vide que
+son absence allait laisser chez cette femme qui l'avait aimé; quelques
+larmes d'émotion coulèrent même le long de ses joues d'habitude si
+calmes. Il promit de rester son amant à distance, de penser à elle, de
+lui écrire, de revenir le plus souvent qu'il le pourrait à Paris.
+Hélas!...
+
+Pauline reçut quelques lettres. Puis, plus rien: un silence de mort.
+
+Un an s'était écoulé, lorsqu'elle apprit le mariage du comte Auguste
+de Hartwald avec l'héritière d'une des familles les plus
+aristocratiques de Vienne.
+
+«Quel triste roman! songeait-elle. Et pourtant, je ne me repens pas
+d'avoir été la dupe de mon coeur. Il fallait ce dérivatif à la
+duperie plus grande encore de mon mariage. J'y ai expérimenté ma
+faculté d'aimer et de souffrir: j'y ai pris conscience de moi-même.
+Mais j'y ai vu aussi la vanité de l'adultère.»
+
+Personne ne s'était jamais douté de sa faute. Elle avait évité les
+confidences auxquelles les femmes se laissent si facilement aller, les
+imprudences de langage si vite commises, les allusions si tentantes.
+Rien n'eût pu même faire soupçonner qu'elle avait un secret à cacher.
+Son mari avait été trompé avec l'habileté la plus consommée.
+
+Le remords? Pauline ne l'avait pas connu. Il lui aurait fallu se
+sentir coupable: et vraiment, pleine de sa dignité, de son droit, elle
+ne pouvait considérer que comme légitime le don d'elle-même fait à
+l'homme aimé. Sa philosophie était nette à ce sujet; et ce n'était
+point là une philosophie d'occasion imposée à sa conscience par sa
+raison ou ses passions et en contradiction avec elle: elle lui
+apparaissait comme souverainement juste. En quoi était-elle liée à
+Facial? Le mariage qui les unissait avait uni leurs corps, leurs
+biens, leurs noms, non leurs âmes. En conséquence, elle se trouvait
+libre, à supposer même qu'elle n'eût pas eu le droit de délier son âme
+si celle-ci avait été liée. Facial l'eût ardemment aimée, qu'elle eût
+pu éprouver à son égard un sentiment de pitié qui l'eût fait hésiter:
+mais ce n'était point le cas. Facial était un amoureux trop
+superficiel, et s'il avait découvert que sa femme le trompait, il eût
+été blessé bien plus dans son amour-propre que dans son coeur.
+
+Ni le danger, ni le remords ne constituaient donc pour Pauline le vice
+de l'adultère.
+
+Sa vraie souffrance avait été de sentir sur elle la main de fer de la
+société, cet étau qui comprime les aspirations, empêche les émotions
+d'éclater librement et sincèrement, meurtrit ce qu'il y a de meilleur
+dans l'âme, avilit le caractère, supprime le courage. Alors qu'elle
+aurait voulu faire couler à pleins bords son ivresse, elle avait dû la
+contenir et n'en pas laisser filtrer une goutte. Radieuse, il lui
+avait fallu arrêter les rayons trop ardents qui partaient de ses yeux.
+Et quand, plus tard, sa sensibilité douloureusement multipliée aurait
+eu besoin de se répandre en larmes apaisantes, c'est le visage sec et
+impassible qu'elle s'était vue obligée de faire face au monde qui
+exigeait d'elle le mensonge d'une attitude. Oh! feindre! toujours
+feindre! quel supplice pour son âme droite! Que de fois elle aurait
+désiré émanciper son amour, briser autour de lui ces barrières qui le
+retenaient captif, bousculer cet attirail irritant de stratagèmes et
+vivre à sa fantaisie, comme l'oiseau vole dans les espaces qui lui
+plaisent. Mais il ne fallait pas y songer: tant de mailles
+l'enserraient! Hartwald, le premier, n'aurait point consenti à
+s'évader avec elle hors des lois. Aux quelques allusions que sa
+maîtresse avait faites à une vie plus libre, il avait manifesté un tel
+effroi, que Pauline, intimidée, avait elle-même eu peur de son audace.
+Et ses précautions avaient redoublé pour que l'adultère restât bien ce
+qu'il devait être, le plaisir secret, défendu, silencieux, qu'on prend
+à l'insu de tous, dont on rougit de se murmurer l'aveu et dont la
+divulgation publique serait le déshonneur.
+
+Si c'était là la liberté de l'amour, quelle ironie!
+
+Aussi, après le départ de Hartwald, était-elle restée privée de
+courage pour tenter de nouvelles expériences et courir à d'autres
+désastres. Elle avait renoncé à l'amour. Ce qu'elle voyait autour
+d'elle, le triste spectacle de l'adultère contemporain contribuait à
+la maintenir dans la détermination qu'elle avait prise. Il semblait
+qu'on ne pût pas aimer autrement que de cette façon avilissante.
+Plutôt ne pas aimer! se disait-elle.
+
+Les années avaient passé.
+
+Cependant, Pauline avait beau se faire illusion sur sa tranquillité
+présente, elle sentait bien, au fond, qu'elle n'avait pas encore
+réellement pris congé de la vie. Elle était jeune, l'avenir s'ouvrait
+toujours devant elle. Partagée entre sa volonté bien arrêtée de ne
+plus tomber dans le piège de l'adultère et les aspirations de son
+coeur qui ne pouvait pas s'abstenir de battre, elle demeurait
+incertaine d'elle-même, inquiète d'être femme, irritable et sans
+fondement moral. Lorsque Facial l'avait par trop énervée, elle se
+laissait aller aux plus amères pensées de révolte. Il fallait que le
+souvenir de son fils, le visage aimé de son Marcelin s'interposât et
+l'exhortât à la patience. Pour lui, elle taisait ses griefs. Puis,
+d'autres fois, dans les périodes d'indifférence, elle s'estimait
+relativement heureuse. Son mari était bon, commode. Avec lui, elle
+jouissait d'une douce sécurité. A tout prendre, cela valait mieux,
+peut-être, que d'être livrée aux hasards du coeur.
+
+Des pas se firent entendre. Pauline tressaillit, arrachée aux
+souvenirs, qui, malgré tout, sont encore du rêve. C'était Facial qui
+rentrait.
+
+Il arrivait d'excellente humeur.
+
+--Quelle belle journée! fit-il. Il faut croire que ce pauvre Derollin
+avait invité le soleil à son enterrement. Cette promenade m'a fait du
+bien.
+
+--Y avait-il beaucoup de monde?
+
+--Oui, oui: Derollin avait des amis. J'ai vu Sénéchal. Nous avons
+causé pendant le trajet. Mon affaire va très bien. Je compte figurer à
+l'_Officiel_ au nouvel an. Il y a déjà longtemps que j'en ai assez de
+cette petite fioriture, dit-il en envoyant une chiquenaude sur sa
+boutonnière, où était noué un ruban de chevalier: c'est le moment de
+remplacer ça par une rosette.
+
+Facial se mit à raconter par le menu sa journée. Il s'extasia sur le
+déjeuner qu'il avait fait, avec Sénéchal, à la sortie du cimetière,
+dans un cabaret du boulevard Montparnasse.
+
+--Il y a des coins ignorés dans Paris!
+
+Les huîtres, le perdreau, le fromage, tout s'était trouvé exquis. On
+avait servi un cassoulet provençal dont il se pourléchait encore les
+lèvres. Et quel Chambertin!
+
+--A propos, dit-il négligemment, une nouvelle qui vous intéressera
+peut-être: les journaux annoncent la mort de M. de Hartwald, décédé à
+Constantinople... Vous savez, ce M. de Hartwald qui a été ici
+secrétaire d'ambassade et qui, pendant quelque temps, venait assez
+souvent chez nous.
+
+--Pauline pâlit. Une violente émotion serra ses tempes. Un instant,
+tout tourna dans sa tête. Puis, brusquement, elle sentit que des
+larmes allaient jaillir.
+
+
+
+
+III
+
+
+Le rideau se levait, lorsque Facial et Pauline arrivèrent. Ils
+trouvèrent dans la loge M. et Mme Chandivier déjà installés. Pauline
+prit place à côté de Julienne, tandis que Chandivier, après un rapide
+serrement de main à Facial, lui soufflait dans l'oreille:
+
+--Attention, elle va faire son entrée.
+
+Facial regarda la scène. La comédienne qui jouait le rôle principal
+venait de donner un coup de timbre. Une femme de chambre parut:
+c'était Rébecca.
+
+--«Mademoiselle est auprès de M. le vicomte», eut-elle à dire.
+
+Puis elle sortit.
+
+Facial se tourna vers Chandivier qui rayonnait:
+
+--Mes félicitations, fit-il, elle a très bien dit ça.
+
+--Ces petits rôles n'ont l'air de rien, dit Chandivier; mais le
+difficile n'est pas tant de parler que de se tenir en scène,
+d'effectuer convenablement les entrées et les sorties. Du reste,
+attendez-la à sa grande scène du deuxième acte: vous verrez qu'elle
+n'est pas trop déplacée sur les planches du Théâtre-Français.
+
+A la vue de Rébecca, Julienne n'avait pas sourcillé. Lorsqu'elle eut
+disparu, un fin sourire erra sur ses lèvres. Elle toucha du bout de
+son éventail le bras de Pauline et, tandis que les deux hommes
+chuchotaient derrière elle, lui demanda à voix basse.
+
+--Comment la trouvez-vous? Jolie fille, n'est-ce pas?
+
+La pièce se poursuivait.
+
+--«Je ne suis pas de celles qui se figurent qu'un autre homme peut
+faire oublier à une femme l'homme qu'elle aime et qui la trahit,»
+débitait la première actrice à une seconde qui servait à la fois de
+confidente et de mentor; «à ce compte-là, on ne s'arrêterait plus; car
+il n'y a aucune chance que le second vaille mieux que le premier et
+l'inévitable troisième que le second. Ou nous aimons notre mari, et
+alors celui qui prétend le supplanter nous apparaît comme un simple
+imbécile, ou nous n'aimons plus notre mari, et alors, si, ayant épousé
+librement, comme nous l'avons fait, toi et moi, un homme qui nous
+plaisait plus que les autres, nous arrivons à ne plus rien lui
+inspirer, à ne plus rien éprouver pour lui, c'est démence ou
+dévergondage de risquer une nouvelle épreuve avec un monsieur qui
+vient vous offrir secrètement, sans respect, sans sacrifice, sans
+amour, je ne sais quel passe-temps honteux, quelle compensation
+dégradante de fiacre et d'hôtel garni.»
+
+Julienne se mit à rire à cette tirade qu'elle était si peu faite pour
+goûter.
+
+--Ce personnage est un peu bête, glissa-t-elle à Pauline. Comme si
+l'on n'aimait qu'un seul homme dans la vie, et comme si ce seul homme
+devait nécessairement être le mari! On aime ou on n'aime pas son mari,
+c'est certain: mais, si on l'aime, rien n'empêche qu'on ne puisse en
+aimer d'autres aussi; et si on ne l'aime pas, c'est une raison majeure
+pour chercher ailleurs ce qu'on ne trouve pas chez lui. Avant tout
+l'amour!
+
+Pauline était mieux en situation de comprendre. Mais, dans sa pensée,
+elle rapportait ces paroles bien plus à Hartwald qu'à Facial, et le
+sens en était ainsi complètement dénaturé. D'ailleurs, elle
+n'admettait pas cet exclusivisme de l'amour. Et si, pratiquement, les
+«nouvelles épreuves» lui faisaient peur, c'était pour le peu de
+dignité que l'adultère lui semblait comporter dans la société
+actuelle, et non point par fidélité à quelque souvenir que ce soit.
+Qu'est-ce que le souvenir, une fois que l'amour est mort? Et
+qu'était-ce que le souvenir pour elle qui--elle s'en rendait bien
+compte maintenant--n'avait pas même connu le véritable amour?
+
+--«Et si Lucien est infidèle», continuait l'actrice, «je me vengerai,
+c'est certain, mais pas comme les autres... Il faudra bien que je
+sache la vérité. Si elle est ce que je crois, je te réponds que j'en
+aurai vite fait et que je ne resterai pas longtemps au partage. Tout
+ou rien!»
+
+C'était donc une femme jalouse de son mari, et qui, pour peu que ses
+soupçons fussent fondés, méditait de se venger de lui, non point par
+les procédés ordinaires, l'amant consolateur, mais par l'adultère
+brutal, sans plaisir, pour la seule satisfaction de lui crier après:
+Voilà, je t'ai rendu la monnaie de ta pièce.
+
+Un quart d'heure de dialogue entre divers personnages, et les soupçons
+se changeaient en certitude.
+
+Suivait alors la scène avec le mari:
+
+--«Tu sors?
+
+--«Oui.
+
+--«A cette heure-ci? Où vas-tu?
+
+--«Au cercle.
+
+--«Qu'est-ce que tu vas faire au cercle?»
+
+Lucien s'embrouillait et finissait par avouer qu'il allait au bal de
+l'Opéra. Là-dessus, l'ultimatum, sur lequel allait, sans doute,
+pivoter la pièce:
+
+--«Regarde-moi bien. Je t'aime passionnément; j'adore l'enfant né de
+cet amour, je suis une très honnête femme et je n'ai qu'une idée,
+c'est de continuer à l'être; mais, comme je tiens le mariage pour un
+engagement mutuel, comme nous nous sommes volontairement juré respect
+et fidélité, que je te suis fidèle et que tu n'as à me reprocher que
+d'avoir fait mon devoir, je te donne ma parole que, si jamais
+j'apprends que tu as une maîtresse, une heure après que j'en aurai
+acquis la certitude...
+
+--«Une heure après?» interrogeait l'acteur.
+
+--«J'aurai un amant,» répondait sa partenaire. «Et je te promets, moi,
+que tu seras le premier à le savoir. OEil pour oeil, dent pour
+dent!»
+
+--Quelle effrontée! murmura Facial, froissé dans ses principes.
+
+Julienne haussait les épaules. Elle trouvait cette femme de plus en
+plus bête.
+
+Chandivier n'écoutait pas.
+
+Pour Pauline, la pièce prenait décidément une tournure déplaisante. La
+jalousie était un sentiment si peu conforme à sa notion moderne de
+l'amour. Cet homme n'avait-il pas le droit d'avoir une maîtresse, si
+sa femme le laissait indifférent? Celle-ci, par contre, pouvait se
+détacher tranquillement de lui et se donner à un autre, pour peu que
+le coeur lui en dît. Mais cette menace de prendre un amant par
+dépit, cette vengeance mesquine, ridicule, folle, comme cela était peu
+digne, comme cela était bas! La tyrannie du mariage s'étalait là
+cruellement. Non, certes, jamais il ne fût venu à l'idée de Pauline
+d'imposer de la sorte son amour.
+
+Elle jeta un coup d'oeil sur la salle.
+
+Ces hommes, ces femmes entrés ici au sortir de l'existence
+quotidienne, apportant avec eux leurs désirs, leurs souffrances, le
+secret de leurs passions et le trouble de leurs besoins inapaisés, que
+pouvaient-ils bien penser de ces théories étroites et rudes prêchées à
+leurs oreilles et mises en action sous leurs yeux? Écoutaient-ils
+sérieusement, ou ne se laissaient-ils pas plutôt distraire du fond par
+le prestige du style, l'ingéniosité de l'intrigue et le charme de
+l'interprétation? S'ils réfléchissaient, accepteraient-ils avec des
+applaudissements ces doctrines si contraires à celles qu'ils devaient
+pratiquer réellement? Mais la plupart ne cherchaient évidemment pas à
+discuter; ils étaient venus au théâtre pour se délasser: et, pourvu
+que la pièce fût bien faite et leur offrît un amusement suffisant, ils
+se déclaraient satisfaits.
+
+Elle aperçut, à l'orchestre, Sénéchal. Aux bons passages, il hochait
+la tête avec satisfaction. Il ne se faisait cependant pas faute de
+détourner à tout moment sa lorgnette de la scène pour la braquer sur
+Julienne. Non loin de lui se trouvait Réderic. Par quel hasard? Ou
+plutôt n'étaient-ils pas tous deux prévenus de la présence de leur
+maîtresse au théâtre? Julienne avait envoyé de leur côté un léger
+signe d'intelligence. Auquel s'adressait-il?
+
+A l'orchestre, plus personne de connaissance. Mais, en face d'elle,
+elle reconnut le vicomte et la vicomtesse de Béhutin qui occupaient
+une loge. Ils étaient, comme d'habitude, froids, corrects, silencieux:
+impossible de distinguer si le spectacle les intéressait.
+
+Vers la fin de l'acte, un monsieur entra dans leur loge et prit place
+derrière eux.
+
+Pauline se demanda en vain qui ce pouvait être. Ce n'était pourtant
+point, lui semblait-il, la première fois qu'elle le voyait. Où
+s'était-elle déjà sentie troublée sous cette prunelle douce et sombre?
+
+Un instant, elle eut l'idée d'interroger Julienne. Celle-ci saurait
+mettre un nom sur ce visage. Mais une pudeur retint la question.
+Soudain, Pauline rougit: l'inconnu venait de la lorgner.
+
+--«Célestin! Célestin!» disait sur la scène Rébecca qui avait reparu,
+«prends ton chapeau, vite, vite! dis au portier que tu accompagnes
+madame la comtesse et trouve le moyen de la suivre sans qu'elle te
+voie. Elle est à pied. Sache où elle va et ne dis rien à personne.»
+
+Elle poussa Célestin dehors. Elle sonna. Un domestique parut.
+
+--«On peut éteindre», fit-elle.
+
+Le rideau tomba lentement.
+
+Chandivier applaudit avec bruit. Puis, il se précipita hors de la loge
+pour aller dans les coulisses.
+
+Facial sortit aussi. Un moment après, Pauline le voyait apparaître
+dans la loge des Béhutin, présenter ses hommages à la vicomtesse et
+toucher la main aux deux hommes.
+
+«Mon Dieu! pensa-t-elle, ils vont venir ici me rendre cette
+politesse.»
+
+Sénéchal et Réderic étaient déjà accourus. Julienne, radieuse, causait
+beaucoup, les amorçait l'un et l'autre à tour de rôle. Elle se savait
+désirable jusqu'au moindre de ses gestes. Mais sa force principale
+était encore d'être amoureuse elle-même. Amoureuse superficielle, qui
+avait moins des passions que des caprices: amoureuse cependant,
+s'éprenant tantôt de celui-ci, tantôt de celui-là, mettant sa joie à
+satisfaire ces fantaisies de coeur et son charme à les provoquer.
+
+Pauline était à la fois plus sérieuse, plus sensible, plus sensuelle
+et plus retenue.
+
+Ce ne fut donc point sans un tressaillement, mais immédiatement enfoui
+sous une couche apparente d'indifférence, qu'elle vit entrer dans la
+loge le vicomte de Béhutin suivi de son compagnon.
+
+Le vicomte la salua ainsi que Julienne.
+
+--Permettez-moi de vous présenter mon beau-frère, M. Odon de Rocrange.
+
+Pauline se souvint tout à coup des circonstances où pareille
+présentation lui avait été faite. C'était deux ans auparavant, dans
+une vente de charité, où elle tenait une boutique. La vicomtesse de
+Béhutin, dont elle venait alors de faire la connaissance, s'était
+arrêtée quelques instants, au bras de son frère, devant son étalage.
+Odon de Rocrange lui avait payé cent francs un bouquet de violettes.
+Depuis lors, bien que ses relations avec les Béhutin se fussent
+poursuivies, elle ne l'avait jamais revu.
+
+«Quelle impression curieuse, se dit-elle, tandis qu'Odon s'inclinait,
+que de se trouver soudainement en présence d'un homme que l'on a
+rencontré une fois, il y a longtemps, dont on avait conservé le
+souvenir latent, mais auquel on ne pensait plus.»
+
+--Vous avez, sans doute, oublié, Madame, dit Odon, que j'ai eu une
+fois l'honneur de vous acheter des violettes. Il est vrai qu'elles ont
+eu le temps de se faner depuis.
+
+--Je me le rappelle, répondit Pauline.
+
+--Le temps passe à la fois bien lentement et bien vite. J'ai été
+absent de Paris; j'ai beaucoup voyagé: alors que j'habitais
+l'étranger, absorbé par de nouveaux spectacles, je croyais être loin
+depuis une éternité, et maintenant que me voici de retour, il me
+semble que je vous achetais hier ces fleurs, et j'en sens encore le
+parfum.
+
+--Vous connaissez mon mari? demanda à brûle-pourpoint Pauline, qui
+avait remarqué leur poignée de main dans la loge de la vicomtesse.
+
+--Nous nous sommes vus, M. Facial et moi, la semaine dernière, à
+l'occasion d'une triste cérémonie. C'était aux obsèques de Jacques
+Derollin. Quel charmant garçon, quel coeur d'or que Derollin! Je
+ressens vivement sa perte. J'étais arrivé depuis quelques jours à
+peine et j'ignorais sa maladie. Je n'aurai pas eu la joie de le revoir
+vivant. La mort est toujours une surprise, quoiqu'elle soit la
+fatalité.
+
+--Moi, je n'ai pas peur de la mort, dit Pauline.
+
+--Moi, beaucoup, dit Odon.
+
+--Qu'avez-vous à craindre? N'est-elle pas la même pour tous?
+
+--Qui sait? Peut-être pas plus que la vie.
+
+--En tout cas, nous devons la subir. Le mieux est de s'accoutumer à
+cette perspective, puisque les choses dont on a l'habitude ne sont
+plus capables d'effrayer.
+
+--Cette nécessité de la mort, dit Odon, est justement ce qui me
+blesse. En face de ce qui est nécessaire, l'homme perd toute dignité;
+il se sent ravalé au rang de la machine inerte. De quoi lui servent,
+là contre, son énergie, ses talents, sa science? Il lui faut en passer
+par là. La liberté, dont nous sommes si fiers, et qui est, en somme,
+notre seule prérogative, ne se trouve plus alors qu'un vain mot. Et je
+ne parle pas seulement de la mort, mais de tout ce qui, dans la vie,
+porte le sceau de la nécessité. Ne sommes-nous pas humiliés de traîner
+un corps invariable, qui a ses tares et ses maladies? Mais ce qui me
+paraît insupportable, c'est le joug des nécessités artificielles,
+dont l'homme, auquel ne suffisaient pas les nécessités physiques,
+s'est ingénié à se charger, pour avoir encore plus à courber la tête.
+Que nous n'ayons pas la liberté du corps, c'est triste, mais que nous
+n'ayons pas celle de l'âme, c'est irritant.
+
+--Vous voulez parler des conventions sociales?
+
+--En général de tous ces liens spirituels, moraux, mondains, qui
+jettent autour de nous leur trame inextricable. Là où les lois ne nous
+tiennent pas, nous sommes assujettis par les habitudes, les manières
+de voir, les jugements du milieu où nous sommes nés. Voyez, par
+exemple, la religion. En principe, je le sais, nous jouissons de la
+liberté religieuse: mais sommes-nous libres? Songez aux obstacles
+presque insurmontables que rencontre celui qui veut changer de
+religion. Il faut qu'il ait une foi bien ardente ou un intérêt bien
+puissant pour braver l'animadversion, la colère, la haine, le mépris
+que son entreprise ne manquera pas de soulever autour de lui. Que de
+déboires éprouvera à suivre Voltaire le jeune homme qui appartient à
+une famille catholique, ou à prendre le voile la jeune fille dont les
+parents sont voltairiens! L'intolérance règne. Voyez la politique,
+voyez les arts, voyez les castes professionnelles. Partout nous sommes
+les jouets d'une artificielle destinée, qui est encore plus implacable
+que l'autre.
+
+--C'est vrai, dit Pauline, nous nous sentons dominés par l'énorme
+puissance des moeurs et trop faibles pour oser résister.
+
+--Nous cédons même contre notre conscience.
+
+--Et en cédant, nous contribuons au développement de cette tyrannie.
+
+--N'avez-vous pas remarqué, Madame, que chacun, en secret, manifeste
+son horreur du régime d'oppression morale sous lequel nous vivons, et
+que cependant il n'y a personne qui par ses actes, par ses paroles,
+par sa conduite publique et quelquefois même particulière ne fasse
+partie de cette fameuse opinion commune que l'on craint tant de se
+mettre à dos? Tous complices! N'est-ce point là le titre de la
+tragi-comédie que nous jouons?
+
+--Pour les hommes peut-être: mais les femmes, ces sacrifiées, ont trop
+à souffrir de cet état de choses pour y consentir autrement que par
+impuissance.
+
+--Les femmes comme les hommes, répartit Odon: ne sont-ce pas elles qui
+font et qui défont les moeurs? En morale, je crois les femmes plus
+puissantes que les hommes. C'est au public féminin que s'adressent de
+préférence nos littérateurs, lorsqu'ils entreprennent de traiter
+quelque question de morale. Et ils ont raison: la femme est le grand
+juge de ce qui est bien et de ce qui est mal, et l'homme qui, sans la
+femme, serait peut-être disposé à faire assez bon marché de ce qu'on
+appelle la décence, avec elle devient le plus rigoureux des censeurs.
+
+--Avec elle, ou plutôt devant elle: car je pense qu'il y a là surtout
+un moyen de la tenir en dépendance.
+
+--Il faut, au moins, avouer qu'elle s'y prête de bonne grâce.
+Croyez-vous que si les femmes ne scellaient pas de leur approbation
+cette morale sociale, parfois si immorale, les hommes songeraient à la
+leur imposer? Voyez en amour: la liberté de l'amour, dont les hommes
+usent jusqu'à un certain point, quoiqu'il ne faille point confondre la
+liberté de l'amour avec la liberté de la débauche, n'a pas de plus
+farouches ennemis que les femmes. Elles condamnent celle d'entre elles
+qui succombe. Et l'envie ne leur manque pas de condamner aussi
+l'homme! Nous y viendrons; le progrès des moeurs l'exige. Les signes
+précurseurs de cette réforme se font déjà sentir, et les auteurs nous
+offrent des pièces comme celle de ce soir, où l'homme et la femme sont
+mis sur le même pied, non de liberté, mais de vasselage. Vous
+connaissez la pièce?
+
+--Je ne la connais pas, fit Pauline, mais, d'après le premier acte, je
+me doute de ce qu'elle sera.
+
+--En effet, car la pièce est bien construite. Vous avez donc entendu
+Francillon déclarer la guerre à son mari. S'il la trompe, elle le
+trompera: ou plutôt elle le déshonorera, ne songeant nullement à le
+tromper, puisque son premier soin, une fois souillée, sera de lui
+faire un récit complet de l'adultère. Au bal de l'Opéra où elle vient
+de se rendre, seule, suivant de près son écervelé de Lucien, elle a
+toutes les facilités du monde pour s'apercevoir qu'elle est, comme
+l'on dit, abominablement trahie: et, qui pis est, pour une ancienne
+maîtresse, ce qui, paraît-il, constitue le comble de l'ignominie. Elle
+tiendra parole. Elle se jette à la tête du premier venu, l'emmène
+souper en cabinet particulier, dans le restaurant même où Lucien
+termine la fête avec sa belle, et, le lendemain, raconte tout à
+celui-ci avec de tels détails qu'il lui est impossible de douter de
+son malheur. Bien entendu, et pour la satisfaction du public, les
+choses s'arrangent. Francine n'a été, matériellement, la maîtresse de
+personne. Mais, dans la réalité, elle n'aurait pu faire autrement que
+d'aller jusqu'au bout: et la morale de cette comédie ne s'en dégage
+pas moins avec une implacable rigueur. La thèse, Madame, ce n'est pas,
+comme on pourrait le croire sur une audition distraite, que la femme a
+le droit d'avoir des amants du moment que l'homme a des maîtresses,
+mais, au contraire, que l'homme n'a pas plus le droit d'avoir des
+maîtresses que la femme des amants. C'est donc l'indissolubilité
+absolue du mariage qui est représentée ici comme la loi. Ailleurs,
+dans des pièces que vous vous rappelez probablement, le même auteur,
+qui semble s'être donné pour mission de diriger la société moderne
+dans l'amour, revendique pour la femme le droit de tuer l'homme qui
+lui est infidèle. Inutile d'insister sur celui de l'homme de tuer la
+femme qui le trompe: ce droit est acquis depuis longtemps. Ailleurs
+encore, il veut que l'homme vierge épouse la femme vierge. Que devient
+l'amour dans tout cela? On se le demande; cependant, chacun applaudit:
+les femmes d'abord, les hommes ensuite, sans penser que l'amour n'est
+pas une matière inerte sur laquelle on puisse contracter, stipuler,
+engager sa parole et sa signature comme pour un marchandage, mais la
+vie elle-même, la passion, avec toute sa mobilité, ses métamorphoses,
+ses secousses et son incertitude, le mouvement perpétuel de notre âme
+en quête du bonheur, l'agitation folle de l'être dans sa course vers
+l'idéal. Mais quoi, c'est la morale, ce qu'on croit la morale, la
+morale sans laquelle tout serait perdu. Et on applaudit; on n'oserait
+pas ne pas applaudir. Et vous aussi, Madame, vous applaudissez: et moi
+aussi, j'applaudis.
+
+Très surprise, Pauline regardait cet homme qu'elle connaissait à peine
+et qui exprimait si bien ce qu'elle sentait elle-même. Il lui semblait
+qu'il la pénétrât, qu'il lût en elle, pour pouvoir conformer ses
+paroles à sa pensée et se rendre sympathique, et que, de ce fait
+étrange, une intimité subite vînt de se former entre elle et lui.
+
+Elle ne voulut cependant pas se laisser si facilement deviner.
+
+--Non, Monsieur, dit-elle, vous vous trompez: je suis plus franche que
+cela. Jamais je n'applaudirai quelque chose que je n'approuve pas.
+Mais le mariage est une chose si complexe! En un cas tel que celui
+dont il est question dans la pièce, on ne peut que souscrire aux
+angoisses de l'épouse et à son héroïque résolution. Car là, il y a
+véritablement amour: Francine adore son mari; celui-ci, on le sent,
+aime aussi sa femme, et cette maîtresse qu'il va rejoindre n'est pour
+lui qu'un simple amusement. Dans de pareilles circonstances, un homme
+est inexcusable de se conduire comme il fait.
+
+--Mais certainement, Madame a raison, s'écria Sénéchal qui avait
+entendu ces dernières phrases. Voudriez-vous vraiment, de Rocrange,
+que ce grand sot de Lucien abandonnât impunément son exquise
+Francillon pour Dieu sait quelle demoiselle? Quand on a la bonne
+fortune de plaire à une charmante femme, ajouta-t-il avec son sourire
+le plus flatteur à l'adresse de Julienne, on mérite tous les
+châtiments si on ne la cultive pas avec dévotion.
+
+--Que vous devenez sentimental, mon cher sénateur! dit Julienne. Il
+faut vous soigner.
+
+--Que voulez-vous, Madame: mon mal m'est cher, et je mets ma volupté à
+l'entretenir.
+
+--Et vous, Réderic, que pensez-vous des infidélités de Monsieur
+Francillon? dit Julienne.
+
+Réderic, debout derrière la chaise de Julienne, tordait sa moustache
+avec humeur.
+
+--Je n'ai pas écouté la pièce, répondit-il.
+
+--Comme vous êtes désagréable, ce soir, observa-t-elle.
+
+--Il y a de quoi.
+
+Le vicomte de Béhutin restait impassible.
+
+--Si Francillon écrase tellement de sa supériorité l'insipide
+demoiselle qui lui est préférée, dit Odon, c'est pour le seul intérêt
+de la pièce, et il ne s'ensuit pas que la thèse soit plus juste. Ne
+peut-il pas se trouver, et ne se trouve-t-il pas souvent dans la vie,
+que la femme intéressante, la femme qui aime, la femme séduisante et
+noble soit justement l'illégitime? Lucien serait-il encore
+inexcusable, si c'était Francillon sa maîtresse, si c'était Francillon
+qu'il allait rejoindre, laissant se morfondre à la maison quelque peu
+captivante matrone, dans le genre de cette madame Smith, par exemple?
+Ne voyez-vous pas que la thèse du mariage indissoluble s'effondrerait
+alors dans l'absurde?
+
+--Oui, dit Pauline: car la sympathie va toujours à l'amour, quoi qu'on
+fasse.
+
+--Et il faut présenter le mariage sous les couleurs de l'amour pour le
+rendre acceptable.
+
+--En effet.
+
+--Ce qui revient à dire qu'il n'y a qu'une seule morale possible:
+celle de l'amour.
+
+--Et le mariage?
+
+--Mon Dieu, Madame, il me semble que le mariage, dès qu'il n'est pas
+l'amour, est immoral.
+
+--C'est une conclusion à laquelle nous ne sommes pas habituées, nous
+autres femmes, mais qui, je l'avoue, s'impose presque.
+
+--Et comme l'amour, poursuivit Odon, n'obéit point à des lois humaines
+et n'est point sujet aux prescriptions d'un code, il s'ensuit que
+l'amour libre seul est moral.
+
+--Ce qu'il fallait démontrer! dit Julienne en riant. Mes compliments,
+monsieur de Rocrange: vous entortillez les choses si bien, qu'à vous
+entendre on se laisserait aller à vivre comme des sauvages.
+
+--Votre présence, Madame, suffirait cependant à établir l'immense
+avantage de la civilisation.
+
+Tous sourirent; Julienne pinça les lèvres; Pauline fut incroyablement
+heureuse de cette impertinente riposte.
+
+La sonnette de l'entr'acte mit fin à l'entretien.
+
+«C'est extraordinaire ce que cet homme, en dix minutes de
+conversation, s'est emparé de moi!» pensait Pauline, tandis qu'Odon
+prenait congé d'elle.
+
+Et Odon de Rocrange, regagnant sa loge, légèrement troublé, se
+disait:
+
+«Je vais l'aimer... je l'aime déjà... O mon pauvre coeur!»
+
+Un instant, Julienne et Pauline se trouvèrent seules.
+
+--Comment trouvez-vous M. de Rocrange? demanda Julienne avec un
+clignement d'oeil intrigué.
+
+Pauline eut envie de la souffleter.
+
+--Indifférent, répondit-elle.
+
+Chandivier arrivait tout essoufflé. Dans le couloir, il rencontra
+Facial.
+
+--Je viens de voir Rébecca. Nous soupons après le théâtre. Vous en
+êtes?
+
+Facial fronça le sourcil.
+
+--Non, dit-il, je dois rentrer avec Pauline. Je suis un homme marié,
+moi.
+
+--Et moi, donc?
+
+--Que faites-vous de Mme Chandivier?
+
+--Oh! un de ces messieurs la reconduira.
+
+Ils reprirent leurs places.
+
+Chandivier, se penchant vers Facial, lui chuchota:
+
+--Vous allez voir la scène du deux: vous m'en direz des nouvelles!
+
+Le rideau se leva.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Odon dut s'avouer que, depuis la soirée de la veille, il n'avait fait
+que penser à Pauline.
+
+«Quelle étrange femme! Elle a eu l'air de goûter ce que je lui disais.
+Vraiment c'est la première fois que cela m'arrive: ouvrir ainsi mon
+coeur, parler sérieusement, presque philosophiquement, devant une
+femme que je n'avais, pour ainsi dire, jamais vue, dont j'ignorais le
+caractère et les idées! D'habitude, je fais comme tous les hommes:
+j'offre les boîtes de bonbons de l'esprit, je déploie l'éventail du
+flirt. Faut-il croire qu'elle m'a inspiré? Je me suis terriblement
+découvert: c'était plus fort que moi.»
+
+Il alluma une cigarette et s'étendit sur un divan.
+
+«D'où vient-elle? Que fait-elle? N'ai-je pas tort de lancer mon
+imagination sur cet inconnu d'où elle pourrait revenir trop imprégnée
+de désirs pour que je n'en souffre pas? Ah! les femmes! comme elles
+sont décevantes, lorsqu'on les touche de près! Mais celle-là me paraît
+être d'une race à part. Au moins, ce que j'ai éprouvé auprès d'elle
+diffère complètement de mes émotions ordinaires. Faut-il faire courir
+à mon coeur les risques d'une nouvelle aventure? Ne vaut-il pas
+mieux qu'il jouisse du calme relatif qu'avec mille précautions j'avais
+enfin réussi à lui rendre? Hélas! à peine instaurée, il faut que ma
+fragile tour d'ivoire s'écroule, comme un château de cartes, sous le
+souffle d'une femme! Car je sens bien que mon coeur est déjà pris.»
+
+L'image de Pauline flottait devant ses yeux, et elle se précisait, se
+revêtait d'un charme grandissant, à mesure qu'il y fixait quelque
+détail de plus dont il se souvenait. C'était surtout le son de sa voix
+qu'il se rappelait avec un vrai délice, cette voix si joliment
+murmurante, si harmonieuse, qui l'avait remué si profondément. Il
+l'entendait encore lui dire:
+
+--«La sympathie va toujours à l'amour, quoi qu'on fasse.»
+
+«C'est qu'elle est spirituelle, continua-t-il à rêver, elle a une âme
+fine, originale, intelligente. Elle doit comprendre à merveille les
+raisonnements sur la vie, et cependant elle est fraîche comme une
+jeune fille et ses observations les plus inquiétantes ont encore la
+grâce de la candeur. Que je voudrais savoir le fin fond de son être,
+aborder d'intimes sujets en compagnie de cet esprit captivant et
+singulier! Que pense-t-elle vraiment de l'amour? A-t-elle aimé? Elle
+ne doit pas avoir fait de bien cruelles expériences, mais elle en a
+fait. Comme une femme est mystérieuse, quand on y songe! Il suffit de
+s'intéresser un instant à une femme, pour se trouver en présence d'un
+paquet de hiéroglyphes qu'il s'agit de déchiffrer. Me donnerai-je
+cette peine? Oh! oui, car ce séduisant sphinx m'attire par toutes les
+fibres réunies de mon coeur et de mon imagination.»
+
+Il se leva, erra d'un coin à l'autre, rêvant toujours, à la fois
+joyeux et triste.
+
+«C'est que j'en ai déjà aimé des femmes! J'ai déjà cherché des
+solutions d'énigmes qui n'existaient pas! J'ai déjà cru trouver des
+trésors, et, soulevant la pierre qui semblait les sceller, je n'ai
+découvert que le vide, des chiffons, de la verroterie ou du fumier.
+N'importe! L'amour même déçu est encore de l'amour; il y a une douceur
+jusque dans la lie de cette coupe fatale et enchanteresse. Se lancer à
+corps perdu dans la destinée est peut-être le meilleur moyen d'en
+moins souffrir.»
+
+Il ouvrit un carton, où se trouvaient des portraits de femmes à
+l'aquarelle, des dessins, des photographies, des lettres dont beaucoup
+étaient jaunies par le temps. Il considéra ces choses où restaient
+accrochés tant de souvenirs.
+
+«Celle-ci, c'est Anne, ma première maîtresse. J'avais vingt ans, à
+peine. Oh! la première chair de femme à soi! Quelles émotions
+charmantes! Quels frissons extatiques! Que de délices dans les
+moindres gestes féminins! On est baigné de ravissement. Il semble que
+l'on soit un voyageur de génie qui découvrirait le paradis. Je garde
+très vives ces impressions de printemps. Qu'était Anne, en réalité?
+Je n'en sais rien: je ne la vois qu'à travers ce mirage... Voici
+Gabrielle. Pauvre fille! Elle m'aimait, je crois. Mais, à ce moment,
+je succombais à tant de sensualités diverses! La curiosité, le plaisir
+me jetaient, pour une nuit ou deux, dans les bras des unes et des
+autres. C'était l'époque cruellement exubérante de la jeunesse. Et
+Gabrielle pleurait; elle voulait me tenir par le coeur: c'était trop
+tôt pour moi. Pauvre Gabrielle! J'en ai conçu plus tard quelques
+remords... Dolorès! Rencontrée dans un voyage en Espagne. Ce fut
+celle-ci qui éduqua ma sensibilité. Oh! je me passionnai d'elle. Quels
+yeux brûlants! Quels embrassements magnétiques! Un amour de feu qui
+dura deux mois. J'étais ensorcelé. Puis, tout à coup, des soupçons
+atroces me poignirent. Je découvris que je n'étais plus seul. Un
+rival! Je connus la haine que ce mot peut enfanter. Les journées et
+les nuits tragiques commencèrent. J'épiai, je menaçai, je m'humiliai,
+je criai d'angoisse. Lâche jusqu'à songer au meurtre ou au suicide,
+brutal jusqu'à vouloir m'approprier par la force cette femme qui
+s'était éprise d'un autre et me détestait maintenant, j'épuisai les
+tortures et les hontes de la jalousie. Est-il possible que je sois
+descendu si bas! Chaque fois que je revois cette figure d'ange déchu,
+belle comme les ténèbres, sauvage comme la tempête, j'ai pitié de
+moi-même; et cependant d'anciennes blessures se rouvrent et
+recommencent à saigner... Henriette! Eveline! Mortes toutes deux.
+Eveline avait une grâce d'enfant; Henriette se compliquait d'un grain
+de folie. Elles étaient jolies vraiment, mais bien superficielles...
+Et Thérèse, qu'est-elle devenue? La dernière fois que je l'ai aperçue,
+c'est au Bois, il y a trois ou quatre ans. Elle conduisait un élégant
+tilbury. Son groom anglais prenait à côté d'elle des airs insolents.
+Elle me fit un léger signe de tête: elle daignait se souvenir
+peut-être qu'elle m'avait aimé... J'ai presque peur de tourner ces
+images. Combien il y en a! Près d'une vingtaine! Que de vagues où mon
+coeur a été ballotté comme une coquille de noix! Oserais-je dire
+qu'il n'y a pas sombré? Voici Marcelle, cette éternelle coquette, qui
+faisait payer chaque baiser de mille coups d'épingle. Voici Mme de
+Willis. Jamais elle ne se donna. Est-ce à cela que je dois cette
+sérénité avec laquelle je conserve sa mémoire? Elle fut avant tout une
+consolatrice; nulle plus qu'elle ne sut l'art de verser le baume sur
+les plaies, de combler de douceur les trous béants creusés par les
+brûlures de l'existence. Je lui dois la reconnaissance du malade pour
+sa soeur de charité... Qui sont celles-ci? Dorothée, Mlle Symens...
+Non, assez, fermons cela: c'est inutile.»
+
+L'impression qui se dégageait de ces ruines était décidément triste.
+Avoir vécu tout cela! Que tout cela ait été successivement présent et
+ait absorbé son coeur! Avait-il, au moins, été heureux? Oui, à de
+certains moments, il avait cru goûter le ciel; à d'autres, il avait
+mordu à l'enfer. En somme, rien ne lui était demeuré étranger en
+amour, et, parvenu à ce terme, il se demandait s'il était bien certain
+que l'amour existât.
+
+«Comme la vie elle-même, songea-t-il: si on la discute, elle
+s'évanouit. Et cependant, il faut vivre. Il faut aimer aussi.»
+
+Et Odon se reprit à penser à Pauline.
+
+«Je la reverrai.»
+
+La revoir lui était facile. Il pouvait la rencontrer soit chez sa
+soeur, la vicomtesse de Béhutin, soit chez les Sénéchal ou chez les
+Chandivier, avec lesquels il entretenait comme elle des relations. Il
+avait été absent deux ans: quoi de plus simple que de reparaître dans
+le monde? Il pouvait enfin se rendre chez elle, à son jour de
+réception, puisqu'il lui avait été présenté et avait fait la
+connaissance de son mari. Il s'arrêta à ce dernier parti, qui lui
+parut le plus prompt.
+
+«Maintenant, que se passera-t-il? On est souvent désillusionné
+lorsqu'on revoit une femme, qui, une première fois, grâce peut-être à
+un ensemble de circonstances spéciales et qui ne se reproduiront pas,
+a causé une forte impression. Et puis, si je l'aime véritablement,
+comment mon amour sera-t-il reçu? Est-elle une de ces femmes qui
+mettent leur tranquillité au-dessus de tout? Craindrait-elle les
+risques de la passion? Serait-elle trop sage pour exposer son coeur?
+Je n'ai aucune donnée pour répondre, sinon que quelque chose de
+mystérieux s'est échangé entre nous, quelque chose que j'ai bien
+senti, et que j'ai senti qu'elle sentait!
+
+Contre son habitude, il déjeuna chez lui. Il demanda les journaux et
+les parcourut d'un oeil distrait. Puis il s'informa s'il n'était pas
+venu de lettres.
+
+--Il n'en est venu qu'une, ce matin.
+
+--Pourquoi ne me l'avez-vous pas remise?
+
+--Je l'ai déposée sur la table à écrire, comme Monsieur me l'a
+recommandé, pour qu'il trouve son courrier immédiatement à son lever.
+
+Sur la table à écrire se trouvait, en effet, une lettre à laquelle
+Odon n'avait pas pris garde. Elle était timbrée de la province. A
+peine eut-il jeté les yeux sur la suscription, qu'il reconnut
+l'écriture et tressaillit. Il lui sembla qu'une couche d'eau glaciale
+tombait sur son coeur. Il lut:
+
+ «Monsieur de Rocrange,
+
+ »Au fond de la retraite où je vis depuis si longtemps confinée, je
+ n'oublie ni mes devoirs, ni les droits que vous m'avez vous-même
+ donnés sur vous. Nous avons été unis par l'Église; vous m'avez
+ juré fidélité, je vous ai juré fidélité: et si vous avez cru
+ pouvoir en agir légèrement avec ce serment, je me considère
+ toujours comme liée par lui. Jusqu'à ma mort, vous serez mon
+ époux, et rien, à mes yeux, ne pourra vous priver de ce titre.
+ Votre nom, Odon, revient souvent sur mes lèvres dans mes prières.
+ Je supplie Dieu de daigner vous pardonner vos fautes comme je vous
+ les pardonne. Vous m'avez gravement et longuement offensée:
+ néanmoins je suis prête à vous ouvrir de nouveau mes bras. Revenez
+ à de meilleurs sentiments, repentez-vous, manifestez un désir de
+ réconciliation, et le scandale de notre séparation cessera. Car ce
+ qu'il y a de terrible dans notre situation, c'est que nous sommes
+ en état permanent de péché et que chaque jour qui s'écoule
+ augmente la dette effroyable dont nous aurons à rendre compte. Je
+ sais bien que vous seul l'avez voulu, que vous seul êtes coupable:
+ mais, votre femme jusqu'au bout, je suis résolue à prendre ma part
+ de la réprobation que vous encourez. O mon ami, songez à la
+ douleur, à la honte dont votre conduite me charge! Les remords
+ sont pour moi, paraît-il: car si vous en éprouviez, vous ne me
+ laisseriez pas l'initiative de cette tentative de rapprochement;
+ c'est vous qui reviendriez à moi, comme l'enfant prodigue est
+ revenu à son père; et vous ne seriez pas reçu avec moins de
+ générosité. Rappelez-vous cette sainte parole, bien faite pour
+ vous encourager, qu'il y a plus de joie au ciel pour un pécheur
+ qui s'amende que pour mille justes qui persévèrent. On me dit que
+ vous êtes de retour d'un long voyage. L'absence est quelquefois
+ une source de calme pour les âmes tourmentées. A-t-elle su
+ réfréner le flot tumultueux de vos passions? Alors que vous erriez
+ sur la terre étrangère, de ville en ville et de pays en pays,
+ avez-vous réfléchi à l'instabilité des choses humaines, avez-vous
+ vu le néant de votre vie sans Dieu? C'est dans cet espoir que je
+ vous écris. Si cette lettre trouve quelque écho en vous, dites un
+ mot: tout le passé sera oublié. Sinon, ne me répondez pas:
+ laissez-moi seule à mon cilice.
+
+ »MARIE DE ROCRANGE.»
+
+Odon rejeta la lettre avec humeur.
+
+Elle tombait bien, vraiment, Mme de Rocrange!
+
+Arraché aux rêveries qui l'avaient captivé toute la matinée, il en
+voulait à cette femme de venir ainsi interposer brusquement son ombre
+déplaisante entre lui et la vision lumineuse de Pauline.
+
+Quel malencontreux souvenir que son mariage!
+
+Voilà bientôt dix ans que, cédant aux instances de ses parents,
+aujourd'hui morts, de sa mère, surtout, qu'il adorait, il avait épousé
+sa cousine Marie de Rocrange, dont la beauté problématique menaçait de
+se flétrir, autrement, dans la paix de quelque couvent. Il ne l'avait
+jusque-là connue que comme une personne insignifiante, modeste, sans
+désirs et sans prétentions; et persuadé qu'elle n'exigerait de lui le
+sacrifice d'aucune de ses libertés d'homme, il n'avait pas marqué trop
+de répugnance à déférer au voeu de sa famille et à la conduire sans
+amour à l'autel. Le mariage consommé, Odon s'aperçut de son erreur. Sa
+femme n'était rien moins que docile et disposée à s'effacer. Dès
+l'abord, elle manifesta l'intention de le convertir. Ce furent de
+furieux assauts de femme fanatique contre ses habitudes de sceptique.
+Elle le traîna aux offices, l'entoura de prêtres et de vieilles
+demoiselles pieuses, organisa dans son salon de petites réunions
+chrétiennes où on l'assiégeait de discussions et d'homélies. Il aurait
+volontiers laissé sa femme libre de se conduire comme elle entendait,
+à condition qu'elle ne le fatiguât point de sa dévotion et ne se mêlât
+pas de sa vie intime; il aurait même consenti à l'accompagner à
+l'église, le dimanche, à lui donner tout l'argent qu'elle désirait
+pour ses oeuvres pies, et, en général, à ne pas la choquer par
+l'étalage de ses moeurs et de ses idées. Mais, du moment que
+celle-ci entreprenait de lui imposer une nouvelle existence aussi peu
+conforme à ses goûts que contraire au sens vif qu'il avait de son
+indépendance, l'équilibre déjà précaire du ménage risquait fort de
+faire place au plus complet désarroi. Mme de Rocrange ne borna pas ses
+efforts aux choses de la religion. Il lui prit fantaisie de s'opposer
+à ce que son mari fréquentât ses amis; elle intriguait pour qu'il
+démissionnât de son cercle, protestait chaque fois qu'il sortait, soit
+pour dîner en ville, soit pour passer la soirée au théâtre. Elle eût
+voulu le cloîtrer dans son milieu à elle, avec interdiction de s'en
+échapper, fût-ce un instant, pour aller respirer un autre air. Au bout
+de six mois, Odon n'y tenait plus. Il signifia à sa femme que toute
+espèce de vie conjugale était impossible entre eux; qu'étant donnés
+leurs caractères, il n'était pas même séant de sauver les apparences.
+Et pour précipiter une séparation devenue inévitable, il afficha la
+maîtresse qu'il avait alors. Pendant quelques semaines, Mme de
+Rocrange lutta pied à pied; puis, elle se retira dignement et alla
+s'enterrer en province.
+
+Odon l'avait vite oubliée. De loin en loin elle lui écrivait une
+lettre semblable à celle qu'il venait de recevoir: c'était tout. Il
+n'avait été question ni de séparation judiciaire, ni de divorce. Mme
+de Rocrange, qui, en l'état, avait seule qualité pour introduire une
+demande devant les tribunaux, s'y serait certainement refusée.
+
+Cette grande femme ascétique, qui avait si inopinément traversé sa
+vie, contrastant avec toutes celles qu'il avait connues et plus ou
+moins aimées, lui faisait, à s'en souvenir, l'effet d'un long lambeau
+de nuage noir dans le ciel bigarré de ses maîtresses. Quelle ironie
+que l'existence! Il avait épousé la seule pour laquelle il n'eût pas
+une minute senti battre son coeur! Était-ce pour cela qu'il pouvait
+rester des mois entiers sans que le nom même de Marie de Rocrange, sa
+femme légitime, visitât sa pensée, alors qu'il lui arrivait si souvent
+de retrouver à un détour de sa mémoire la robe blanche ou rose de la
+plus humble des petites amies que le hasard lui avait données?
+
+Il s'empressa de chasser cet oiseau de mauvais augure.
+
+Puis, il s'habilla pour sortir.
+
+--Ah! c'est bien: je te trouve encore à la maison, fit Réderic en
+entrant. Comment vas-tu?
+
+--Et toi? Tu m'as l'air très satisfait de toi-même, aujourd'hui.
+
+--Il y a de quoi. Je te conterai ça. Mais tu sortais, je crois?
+
+--J'allais faire un tour sur le boulevard. Nous irons ensemble.
+
+Une fois dehors, sur le trottoir, Réderic prit le bras de son ami.
+
+--Eh bien! mon cher, c'est moi qui tiens de nouveau le haut du pavé.
+
+--Le pavé, c'est Julienne? demanda Odon.
+
+--C'est Julienne.
+
+--Alors, ton rival? Sénéchal?
+
+--Dégommé depuis hier.
+
+--Il me semble que ces alternances de régime se produisent bien
+souvent! Le règne du sénateur n'a pas duré longtemps!
+
+--Quinze jours. Et le mien commence, ou plutôt recommence: car, tu le
+sais, ce n'est pas la première fois que je suis au pouvoir.
+
+--Ça t'amuse?
+
+--Mon cher, que veux-tu? Si ce n'est pas cette femme, ce sera une
+autre! Nous en sommes tous réduits là.
+
+--Tu n'es pas jaloux?
+
+--Jaloux, non: mais irritable quand c'est moi qui suis mis au rancart.
+
+--Comme hier! tu n'étais pas à toucher avec des pincettes.
+
+--Tu t'en es aperçu? Eh oui, je l'avoue: la présence de ce glorieux de
+Sénéchal m'énervait. Mais qu'est-il arrivé? Au dernier entr'acte,
+comme j'étais venu prendre congé de l'artificieuse femme, elle me dit:
+«Comment, vous partez? Mais, je compte sur vous pour me reconduire
+chez moi.»--«Vraiment? dis-je, je croyais qu'à défaut de M. Chandivier
+cet honneur était réservé à M. Sénéchal.»--«Vous vous trompez,
+dit-elle: c'est vous qui me reconduirez.» A l'issue du spectacle, nous
+montons dans son coupé. Elle est plus adorable, plus féline, plus
+enveloppante que jamais. Je me laisse aller au charme que sécrète
+toute sa frivole personne. Ma mauvaise humeur fond à gros bouillons.
+Une fois chez elle: «Restez, m'ordonne-t-elle: mon mari est en partie
+fine, nous avons quelques heures à nous. Je veux aussi faire ma
+Francillon.» Je ne l'ai quittée qu'au petit jour. Elle a si bien fait
+«sa Francillon», comme elle dit, qu'il lui serait difficile, à elle,
+de venir crier: «Il en a menti!»
+
+--Confidence pour confidence, dit Odon: je suis amoureux.
+
+--Allons, bon! s'écria Réderic. Je croyais que les voyages t'avaient
+guéri.
+
+--On peut guérir d'un amour: on ne guérit pas de l'amour.
+
+--Est-ce alors la peine de changer?
+
+--On ne change pas, on n'a pas l'intention de changer: on évolue.
+
+--Ou plutôt l'on tourne, comme l'écureuil dans sa cage.
+
+--Tu ne me demandes pas de qui je suis amoureux?
+
+--Je le devine, répondit Réderic. On ne discute guère sur l'amour
+qu'avec les femmes qui l'inspirent. Or, hier, tu as discuté de manière
+à dessiller mes yeux d'observateur.
+
+--Me suis-je fait remarquer?
+
+--De moi seul: les autres étaient trop occupés de leurs petites
+intrigues.
+
+--Et d'elle?
+
+--Je l'espère pour toi, mais je crains que tu ne te sois mis en frais
+inutilement. Mme Facial est mariée depuis dix ans, et pendant tout ce
+temps, dans ce Paris aux yeux d'Argus, qui voit tout et qui invente ce
+qu'il ne voit pas, il n'a pas couru sur elle une seule de ces
+histoires dont les plus irréprochables savent mal se garder. Si elle
+était laide, passe encore: mais elle est jolie, quel miracle!
+
+--Cette femme, dit Odon, a plus ému mon âme que mes sens. Il m'eût été
+pénible de penser qu'elle pût être mêlée à quelque mauvaise et banale
+aventure. On ne médit pas d'elle: tant mieux! Le principal mérite
+d'une femme n'est-il pas dans cette image pure d'elle-même qu'elle
+dresse dans les esprits? Elle prédispose ainsi à l'adoration. Rien de
+matériel ne s'attache à sa personne. Elle peut s'idéaliser sans peine,
+et, lorsqu'elle provoque l'amour, c'est dans ce qu'il a de noble, de
+consolant, de saint. L'homme qui a déjà beaucoup aimé réclame de plus
+en plus l'amour qui élève.
+
+--Ton cas est grave, mon ami. T'imagines-tu que tu trouveras chez
+cette femme ce que tu n'as pas rencontré chez les autres: le
+désintéressement, la loyauté, le dévouement? Et fût-elle une
+exception, n'oublies-tu pas qu'elle n'est ni une vierge, ni un ange,
+mais une femme mariée et une mère, et qu'elle connaît les turpitudes
+et les douleurs de la chair? La poésie est morte, et ce n'est ni toi,
+ni Mme Facial qui la ressusciterez.
+
+--Pessimiste! Sache que je ne demande à la femme que d'aimer, et cela
+suffit. L'amour transforme la créature terrestre en incarnation de
+Dieu. L'amour, c'est justement la poésie. Le corps, les sens, les
+baisers perdent leur ignominie de choses matérielles pour ne plus être
+que des instruments d'expression de l'idéal. N'y a-t-il pas une
+différence essentielle entre l'acte charnel de deux véritables amants
+et l'accouplement brutal dont il est dit: _Omne animal post coïtum
+triste_? Je ne prétends pas nier la nature; mais je pense que par
+l'amour la nature se transfigure au point de devenir le signe du
+divin. Une femme peut n'être plus vierge de corps: si elle n'a pas
+encore aimé, elle est plus vierge que la petite fille de dix ans qui
+verse des larmes de désespoir sur la mort de son oiseau. Mieux que
+ça: je crois que chaque nouvel amour redonne une virginité à la femme.
+Y a-t-il, en effet, deux amours qui soient comparables? A toute
+évolution du coeur, n'éprouve-t-on pas des sentiments inédits, dont
+on n'avait auparavant aucune idée, ne semble-t-il pas que l'on
+découvre d'autres horizons exceptionnels, n'est-on pas transformé de
+telle façon que l'on croit n'être plus le même? L'amour est un grand
+thaumaturge qui opère continuellement le prodige de la résurrection.
+
+--A ce compte-là, fit Réderic, il n'y a besoin que d'un peu
+d'imagination pour voir dans les simples mortelles la fine fleur des
+séraphins du paradis. Je t'envie.
+
+--C'est si vrai, ce que je te dis, que rien qu'à l'idée de la
+possibilité de cet amour je me sens régénéré. Et Dieu sait si j'ai
+déjà vécu! Eh bien, mon coeur est tout neuf: ou plutôt, j'ai un
+nouveau coeur, prêt à fonctionner.
+
+--Après avoir balayé de la place les décombres des anciens coeurs
+brisés!
+
+--Tu plaisantes, mais c'est cela: quelques tessons à enlever, et il ne
+reste que le nouveau coeur battant de jeunesse et d'espérance.
+
+--Tu es heureux, soupira Réderic. Moi je garde toujours la même
+vieille sacoche pleine de trous, de déchirures, d'affaissements, et
+les raccommodages que j'en tente ne font qu'emporter d'autres
+morceaux.
+
+--C'est que tu ne crois pas à l'amour, dit Odon.
+
+--Comment, je n'y crois pas? Ah! j'y crois, malheureusement, j'y crois
+et j'en souffre. Mais, pour moi, l'amour est une passion malfaisante,
+un vice comme le tabac, l'alcool ou la morphine, dont on ne peut plus
+se passer, une fois qu'on s'y livre, et dont on meurt empoisonné.
+L'amour me cause des joies du même ordre que celles de l'ivresse,
+joies malsaines accompagnées de réveils écoeurants. Je me sens un
+jouet stupide entre les mains de femmes qui s'amusent. Je remplis
+consciencieusement mon rôle de pantin, et quand elles tirent la
+ficelle, je lève les jambes, les bras, la tête et tout ce qu'on veut.
+La seule chose qui me reste à faire, c'est de me moquer de moi-même;
+je n'y manque pas: on appelle cela du scepticisme, et c'est bien
+porté.
+
+--C'est que tu ne connais pas le véritable amour.
+
+--Il n'y a pas de véritable ni de faux amour: il n'y a que l'amour, et
+l'amour ce sont les femmes. Les femmes sont toujours véritables, et
+leur fausseté même est encore la vérité. Ce qu'il faut dire, c'est que
+les individus sont différents, et que chacun, vis-à-vis des femmes,
+vibre d'une manière particulière. Plains-moi de vibrer si sèchement;
+aime à ta façon, qui est, sinon la bonne, du moins la plus agréable,
+et ne cherche pas à m'inspirer autre chose qu'une profonde admiration
+pour ceux qui, comme toi, parlent encore avec bonheur de l'amour.
+
+--Si j'en parle avec bonheur, Réderic, ce n'est pas que j'en ignore
+les souffrances. Tout à l'heure, rêvant aux femmes que j'ai aimées, à
+ces disparues qui furent tour à tour mon univers, je me suis senti
+enveloppé d'une effroyable mélancolie. Quel était le résultat de ces
+bouleversements d'âme, de ces tumultes de passion? L'amour n'était-il
+donc qu'un perpétuel leurre? Mais quoi! C'est là la vie elle-même.
+Bienheureux celui qui a vécu, fût-ce pour avoir à dire ensuite: La vie
+c'est le néant! Vois-tu, mon cher, il n'y a encore que ces
+envahissements du coeur par l'amour, pour remplir ce vide de
+l'existence, si terrifiant lorsqu'on cède au vertige d'y penser. Ceux
+qui réfléchissent sont peut-être des sages: ceux qui aiment sont ou
+des fous, radieux inconscients qui ne sont nullement à plaindre, ou de
+plus sages encore que les sages, qui ont appris l'inanité de la
+sagesse et retournent avec transport à l'inoubliable folie.
+
+--Et la folie, c'est la sagesse, ou vice versa! fit Réderic en riant.
+Allons! je vois avec plaisir que le monde n'est pas encore près
+d'entrevoir la vérité. Il me semble que toi-même, au moment où tu
+quittais Paris et que tu secouais contre cette ville agitée la
+poussière de tes pieds, tu vantais avec éloquence les avantages d'une
+vie chaste et exempte de passions. Comment concilier cela avec tes
+dithyrambes d'aujourd'hui?
+
+--Cela ne se concilie pas: ou plutôt cela se concilie, comme tout ce
+qui est inconciliable, par les soubresauts du désir humain. Penses-tu
+que je sois toujours le même, que je n'aie pas comme un autre, plus
+qu'un autre, mes époques de dégoût et de fatigue? Les fins de passions
+sont généralement marquées par de pareilles lassitudes. Le coeur
+inoccupé cesse de vivre, devient philosophe, rêve de calme,
+c'est-à-dire d'anéantissement. Mais comme l'anéantissement n'est
+guère possible, le coeur, privé d'alimentation présente, se met à
+ruminer tristement les souvenirs du passé. Ce sont alors ces théories
+fausses et creuses sur l'amour qui viennent tenir la place de l'amour
+lui-même. On n'aime plus, et l'on raisonne sur ce que c'est qu'aimer.
+Il n'est pas étonnant qu'au lieu du calme que l'on cherchait on
+rencontre l'amertume. La mélancolie n'atteint que ceux qui regardent
+en arrière. Regarder en avant, tout est là! Et l'on s'en aperçoit
+vite, dès qu'une passion naissante prend en victorieuse possession de
+ce coeur béant, lui apparaissant tout à coup, à lui qui niait,
+évidente comme la révélation, irrésistible comme le salut.
+
+--Le coup de la grâce!
+
+--Et une fois plein de la seule chose qui puisse le remplir, l'amour,
+il lui semble qu'il retrouve le bonheur, qu'il avait perdu, le bonheur
+avec ses périls, c'est vrai, mais avec sa souveraine vitalité, son
+éternelle jeunesse. Il ne conçoit plus qu'on discute l'amour: il
+n'aspire qu'à aimer.
+
+--Le coup de grâce!
+
+--Voilà mon état présent, Réderic. Ce que je me demande seulement,
+avec une douce angoisse, c'est si mon coeur, qui recommence à
+battre, s'est mis en mouvement pour une de ces passions sérieuses et
+bénies qui remuent l'homme entier et l'arrachent décidément aux
+mesquineries de la solitude. Tout à l'heure, je recevais une lettre de
+Mme de Rocrange. Rarement j'ai eu plus vivement conscience de ce crime
+de mon existence: avoir consenti, fût-ce pour quelques mois, à vivre
+sans amour avec une femme.
+
+--Qu'est-ce alors que d'aimer une femme comme j'aime Julienne, la
+détestant cordialement et attendant le jour de délivrance où j'en
+serai guéri?
+
+--C'est étrange!
+
+--Hélas, non! La plupart de tes contemporains aiment ainsi, et c'est
+toi qui es exceptionnel.
+
+Ils arrivaient sur le boulevard.
+
+--Nous prenons l'apéritif? dit Réderic.
+
+--Si tu veux, répondit Odon. Où dînes-tu, ce soir?
+
+--Quelle question! Chez les Chandivier.
+
+Ils s'assirent à la terrasse d'un café.
+
+--L'amour est pourtant la raison de la vie, dit Odon.
+
+--Connu! fit Réderic. Garçon, l'absinthe!
+
+
+
+
+V
+
+
+--Je servirai le thé aujourd'hui, chère amie, si vous voulez bien me
+confier ces délicates fonctions, dit Julienne, qui était arrivée la
+première, pimpante, à la réception de Pauline. Qui comptez-vous avoir?
+
+--Peu de monde, les habitués. Je rétrécis de plus en plus le cercle de
+mes relations.
+
+--Les miennes s'étendent: je ne sais comment cela se fait.
+
+--C'est que vous aimez la société, et que la société vous le rend.
+
+--La société est bien polie.
+
+--Aurons-nous M. Chandivier?
+
+--Mon mari est très occupé; il viendra cependant, un peu tard: il m'a
+priée de l'attendre. Mais je puis vous annoncer la visite de Paul.
+
+--Paul? demanda Pauline.
+
+--Oui, Paul Réderic: il se nomme Paul.
+
+--Ah! Et celle de Sénéchal probablement?
+
+--Méchante! Sénéchal ne va dans le monde que flanqué de sa femme, la
+Sénéchale, ainsi qu'on l'appelle, cette grosse dame confite dans ses
+prétentions. Avec elle, ce cher sénateur devient assommant; il
+pontifie comme dans la vénérable assemblée dont il est d'ailleurs un
+des pavots les plus hauts en fleur.
+
+--Puis, deux ou trois «bonnes amies», je pense.
+
+--Mme d'Orgely, Mme Sermais, la baronne Citre?
+
+--Oui. Peut-être les Béhutin: et voilà.
+
+--En fait d'hommes, c'est tout?
+
+--Le vicomte, Sénéchal, Réderic, votre mari, le mien... mon Dieu, oui!
+à moins que l'une de ces dames n'amène aussi le sien, ce qui est peu
+probable, ces messieurs ne se montrant guère avant le dîner et ces
+dames étant charmées d'avoir un prétexte pour sortir sans leurs époux.
+Sous l'oeil marital, elles sont moins libres de médire.
+
+--Elles sont bien bonnes de se gêner! Avec ça que les messieurs s'en
+privent!
+
+--Oui, mais avec les femmes des autres.
+
+--Ou entre eux, ce qui est effrayant. Essayez un peu, comme je me suis
+quelquefois amusée à le faire, d'écouter à leur insu la conversation
+des hommes. Elle est épouvantable. Ils nous traitent comme de simples
+filles.
+
+--Cela ne tire pas à conséquence: ils n'en disent pas plus avec leurs
+termes crus que nous par nos sous-entendus. Quelque opinion
+d'ailleurs qu'ils aient sur nous, ils ne s'en prévalent jamais pour
+nous nuire. Tant qu'une femme n'est maltraitée que par les hommes,
+elle peut dormir tranquille. Qu'elle tombe, au contraire, entre les
+mains des femmes, elle est perdue. Comme ce sont celles-ci qui font la
+société, elles se voient toutes puissantes pour en expulser qui elles
+veulent; et les hommes laissent faire, sûrs de retrouver ailleurs la
+malheureuse qu'ils n'ont pas su ou pas voulu défendre.
+
+--Celles qui se laissent prendre manquent vraiment d'habileté, dit
+Julienne. Il est si facile d'exciter à la fois l'amour des hommes et
+le respect des femmes.
+
+--Ce n'est pas si facile: il y a des femmes qui font causer les hommes
+et des hommes qui ne craignent pas de livrer aux femmes les choses qui
+se disent entre hommes. Ces femmes-là, ces hommes-là surtout sont
+dangereux.
+
+--En connaissez-vous?
+
+--Il y en a partout. Les femmes y mettent toujours quelque
+scélératesse; les hommes, soit l'amour du scandale, soit de la bêtise,
+soit seulement de la faiblesse: mais le résultat est acquis.
+
+--Vous faites les gens plus mauvais qu'ils ne sont, ma chère Pauline.
+
+--Les gens sont mauvais sans s'en douter. C'est si simple d'exécuter
+son prochain en riant!
+
+--Serait-ce, par hasard, moi le prochain? fit Réderic qui entrait.
+
+--Vous le mériteriez, monsieur, dit Julienne en lui tendant la main.
+
+Après avoir salué Pauline et baisé le bout des doigts qui lui étaient
+présentés:
+
+--Pourquoi donc? demanda-t-il.
+
+--Il y a tant de choses à vous reprocher, et qui ne seraient pas de la
+calomnie! D'abord, vous êtes sceptique: vous ne croyez ni à l'amour,
+ni à Dieu. Ensuite, vous êtes froid: rien ne vous enthousiasme, et il
+faut vous forcer jusque dans vos retranchements pour obtenir de vous
+quelque signe, peut-être factice, de sensibilité. Enfin, vous êtes
+abominablement mystérieux! Voyez Sénéchal: le plein jour. Avec lui, on
+est à l'aise: on sait toujours ce qu'il veut et ce qu'il pense.
+
+--Quelle éternelle coquette vous faites, observa Réderic avec un
+sourire forcé: mais ses sourcils se froncèrent de colère.
+
+--C'est mal, la coquetterie? demanda Julienne du ton le plus innocent.
+Qu'en dites-vous, Pauline?
+
+Pauline dédaignait la coquetterie. Elle la jugeait peu digne lorsqu'il
+s'agissait de séduire, odieuse quand elle devait servir à attiser la
+jalousie. Agir franchement et simplement, aussi bien envers ceux qu'on
+aime qu'envers ceux qu'on n'aime pas, lui paraissait à la fois plus
+noble et plus sûr. Le mouvement d'humeur de Réderic ne lui échappa
+pas. Elle comprit qu'il était malheureux des continuelles piqûres
+faites à son amour-propre, à ses sentiments, à son caractère par la
+coquetterie de Julienne. Son extérieur de sceptique cachait une âme
+sujette aux susceptibilités.
+
+--Eh bien, vous n'exprimez pas votre avis? fit Julienne. Je vois que
+vous êtes l'ennemie de la coquetterie.
+
+--C'est vrai, me sentant à la fois incapable d'être coquette par grâce
+et trop hautaine pour l'être par méchanceté.
+
+--Dites plutôt, madame, reprit Réderic, que les coquettes font tout
+coquettement, le bien et le mal.
+
+--Et le mal plutôt que le bien? interrogea finement Julienne.
+
+--Cela dépend, dit Réderic: il y a des hommes qui ne peuvent supporter
+la coquetterie; pour eux une femme coquette est un démon. Moi qui suis
+persuadé qu'une femme est toujours un démon, j'aime autant un démon
+coquet qu'un autre.
+
+--Merci du compliment! s'écria Julienne. Démon coquet! quelle
+impertinence!
+
+Attiré par les voix, Facial arriva d'une chambre voisine.
+
+--Bonjour, mesdames, tous mes respects.
+
+Et serrant la main de Réderic:
+
+--Mon cher monsieur, vous êtes le bienvenu. J'aime beaucoup qu'il y
+ait des hommes aux réceptions de ma femme. J'ai même pris mes mesures
+pour leur être agréable. Voyez donc!
+
+Facial souleva une portière et découvrit une pièce arrangée en fumoir,
+au milieu de laquelle se trouvait un guéridon chargé de boîtes de
+cigares, de cigarettes et d'une cave à liqueurs.
+
+--Comment, vous allez nous enlever ces messieurs? protesta Julienne.
+
+--N'ayez pas peur, dit Facial: ces messieurs ne négligeront pas de
+vous présenter leurs hommages, et ce n'est qu'après avoir rempli ce
+devoir qu'ils passeront chez moi pour causer un peu entre hommes.
+
+--Est-ce assez perfide! Ils ne resteront auprès de nous que le strict
+quart d'heure de politesse.
+
+--Pour commencer, je profite de l'invitation, dit Réderic. Vous
+permettez, Madame? ajouta-t-il en s'adressant à Pauline.
+
+--Vous voyez, déjà une désertion! fit Julienne.
+
+--Oui, dit Facial, mais voici des recrues pour nous remplacer.
+
+Et il s'élança sur les talons de Réderic en lui criant:
+
+--Les cigarettes russes sont dans la boîte en argent.
+
+Pauline se leva pour recevoir. Mme d'Orgely, très élégante, la baronne
+Citre, très complimenteuse, Mme Sermais, très bavarde, arrivèrent
+successivement, emplissant bientôt le salon de paroles et d'attitudes.
+
+Mais que devint Pauline, lorsqu'elle vit entrer chez elle la
+vicomtesse de Béhutin accompagnée d'Odon de Rocrange? Son coeur
+palpita avec violence. Elle eut néanmoins la force de dissimuler une
+grande partie de son émotion, mais pas tellement qu'Odon ne s'aperçût
+avec bonheur de l'effet que son apparition imprévue venait de
+produire.
+
+La vicomtesse se chargea d'expliquer cette présence, qui, du reste,
+aux yeux des indifférents, ne pouvait rien avoir d'insolite.
+
+--Chère madame, dit-elle après s'être assise et avoir reçu une tasse
+de thé des mains de Julienne, le vicomte m'a priée de l'excuser auprès
+de vous, un rhume le retient à la maison. Moi-même, j'aurais peut-être
+été privée du plaisir de vous rendre visite, si M. de Rocrange, mon
+frère, lequel avait d'ailleurs de son côté l'intention de se présenter
+chez vous, n'avait bien voulu prendre la place de mon mari. Vous savez
+que je n'aime pas à sortir seule.
+
+Pauline reprit possession d'elle-même. Une joie exquise coulait dans
+ses veines. Si Odon avait tenu à la revoir, n'était-ce point qu'il
+s'était passé entre eux quelque chose qu'il n'oubliait pas plus
+qu'elle? Et maintenant, rien qu'à surprendre dans ses yeux de ces
+regards qui ne trompent pas, au milieu des paroles quelconques qui
+voltigeaient autour d'eux et qu'eux-mêmes prononçaient, elle sentait à
+n'en pas douter l'intérêt excité par elle chez l'homme dont elle
+éprouvait le charme. Odon était semblablement heureux. Il leur
+semblait à tous deux, sans s'être encore rien dit, qu'ils venaient de
+se comprendre.
+
+Mais ils s'observèrent scrupuleusement. Exposés aux malveillances, un
+signe eût pu les trahir. Pauline n'avait pas l'astuce et l'aisance de
+Julienne, qui permettaient à celle-ci de mener plusieurs intrigues de
+front, en plein salon, et avec un tel sans-gêne que chacun, admirant
+son esprit et sa grâce, oubliait de se demander ce qu'il y avait de
+sérieux sous sa comédie et affectait de considérer comme de brillantes
+plaisanteries ses plus impudentes audaces. Pauline était trop sincère,
+et surtout faisait trop l'effet de l'être, pour que chacune de ses
+manifestations ne fût pas grosse de conséquences. Elle obviait à ce
+défaut par une prudence et un tact parfaits. Elle avait si bien réussi
+jusqu'ici que, comme Réderic l'avait dit à Odon, il ne courait pas
+sur elle le moindre bruit ayant quelque consistance. Julienne ne
+laissait cependant pas de l'épier. La sachant discrète et la seule
+femme dont elle n'eût pas à craindre l'hostilité, elle prenait plaisir
+à ne lui rien cacher de sa vie. Mais elle eût voulu que Pauline lui
+rendît la pareille, sans songer qu'elle-même était incapable
+d'inspirer à son amie une semblable confiance; et quoique celle-ci lui
+assurât toujours qu'elle n'avait aucune confidence à faire, Julienne
+n'en était que plus disposée à croire qu'il y avait quelque chose et à
+chercher ce que pouvait bien être ce quelque chose.
+
+Odon avait un grand usage du monde. Rompu à toutes ses roueries, il
+n'en craignait ni les chausse-trappes, ni les pipées. Il savait se
+mouvoir sans risques au milieu des réseaux tendus de tous côtés. Il se
+riait des dangers de cette sorte et s'amusait à les braver. Il faut
+dire aussi qu'il prenait peu de soin de sa réputation, ou plutôt qu'il
+n'ignorait pas que pour un homme la meilleure des réputations consiste
+à n'en pas avoir. Se faire passer pour suffisamment amateur de femmes,
+dissimuler aux jugements mondains la noblesse de son caractère, la
+philosophie de son esprit et la sentimentalité de son coeur, était
+son unique conduite. Il ne s'ouvrait guère qu'à de rares amis et aux
+femmes qu'il aimait. C'était à se ménager ces affections secrètes que
+toute son habileté était déployée. A la limite de son coeur devait
+s'arrêter l'intrusion du monde.
+
+Se sentant surveillé, Odon s'abandonna à toute la fantaisie de son
+imagination pour dérouter les conjectures. Lui qui avait fui Paris,
+altéré de solitude et d'accalmie, il parla en termes émus de cette
+nostalgie du boulevard qui atteint le Parisien aussitôt qu'il a
+franchi les fortifications; il exécuta des dithyrambes sur la joie du
+retour, le plaisir de retrouver les petits theâtres et les restaurants
+de nuit; il s'excusa d'avoir perdu le goût du terroir, de s'être
+rouillé, et demanda plaisamment des explications sur certains mots
+forgés pendant son absence et qu'il prétendait ne pas comprendre. Ces
+dames étaient ravies, et Pauline, trompée elle-même, ne reconnaissait
+pas l'homme qui, peu de jours auparavant, lui avait parlé de l'amour
+avec tant d'élévation.
+
+La conversation continuait, et Odon en était à des récits
+humoristiques sur divers traits de moeurs étranges observés dans le
+cours de ses voyages, lorsque la porte du salon s'ouvrit de nouveau
+pour livrer passage à Sénéchal et à son épouse. A la vue de la
+Sénéchale, Julienne ne retint pas une moue caractéristique.
+Complètement transformé aux côtés de sa plantureuse moitié, le
+sémillant sénateur se révélait grave et plein de componction. Sa
+langue n'en restait pas inactive pour cela, mais au lieu de
+compliments musqués et de galanteries obséquieuses, c'était une série
+de cancans qu'elle affilait.
+
+--Eh bien, commença-t-il à peine assis, vous savez la nouvelle?
+
+On se disposa à écouter, tandis que la Sénéchale, qui probablement la
+savait, la nouvelle, roulait des yeux effarés.
+
+--Une nouvelle, c'est peu dire, reprit Sénéchal: un scandale!
+
+--Vraiment, contez-nous ça! s'écria-t-on, alléché.
+
+--C'est toute une aventure: une femme du monde ayant les meilleures
+relations, une femme que tous ici connaissent, que nous avons tous
+reçue, vient de compromettre gravement sa réputation et l'honneur de
+son mari. Le fait est public, et si je suis le premier à le divulguer,
+c'est que je suis mieux informé que les autres: mais demain,
+certainement, tout Paris en parlera. En attendant, mesdames, je ne
+vous en recommande pas moins une grande discrétion. Qu'il ne soit pas
+dit que le scandale éclate par notre faute.
+
+--Je vous en prie, Monsieur, dit Pauline inquiète de cet exorde, s'il
+s'agit d'une de nos amies, réfléchissez à deux fois avant de causer
+peut-être un mal irréparable.
+
+--En effet, vous feriez mieux de vous taire, accentua Odon avec
+sévérité.
+
+--Mais non, mais non, protestèrent une ou deux voix féminines.
+
+Sénéchal s'arrêta, un instant interloqué. Puis il reprit avec un
+sourire presque railleur à l'adresse des interrupteurs:
+
+--Quand je vous dis que demain tout Paris le saura: il y a eu trois
+témoins. Vous en avez la primeur, voilà tout.
+
+--Une primeur, quelle chance! susurra Mme Sermais.
+
+--Je remarque, Sénéchal, que vous nous tenez le bec dans l'eau,
+s'écria cavalièrement Julienne. Exhibez votre phénomène, et nous
+apprécierons s'il valait la peine d'un pareil boniment.
+
+Sénéchal jeta un coup d'oeil circulaire, s'assura que les esprits
+étaient à point et débuta:
+
+--Une dame, appelons-la madame Z..., si vous voulez...
+
+--Oh! pas d'énigmes, mon cher, fit Julienne.
+
+--Des noms, je vous en conjure! supplia la baronne Citre.
+
+--Vous y tenez? Eh bien, cette dame, c'est Mme de Saint-Géry.
+
+Tous la connaissaient, et Sénéchal était certain de son effet.
+
+--Madame de Saint-Géry! s'exclama-t-on. Comment est-ce possible? Que
+s'est-il passé? Qui aurait pu penser à elle? De grâce, mettez-nous au
+courant!
+
+La Sénéchale soupirait avec confusion:
+
+--Et dire qu'il y a huit jours à peine j'embrassais cette créature!
+
+--Vous auriez juré comme moi, mesdames, poursuivit Sénéchal, que Mme
+de Saint-Géry était la femme la plus irréprochable du monde. Nul de
+nous ne se serait avisé de la soupçonner. On la trouvait même, je
+crois, un peu austère. A la voir, à la fréquenter, qui se serait douté
+que Mme de Saint-Géry avait depuis plusieurs années une liaison?
+
+--Et quel était l'heureux mortel? demanda Julienne.
+
+--L'amant, un de nos officiers les plus distingués...
+
+--Son nom, par pitié! gloussa la baronne pâmée d'aise.
+
+--Le comte Victor des Urgettes.
+
+Il y eut un bruissement de curiosité satisfaite.
+
+--Et comment a-t-on découvert? interrogea Mme d'Orgely en s'éventant
+avec vivacité,
+
+--Je passais hier rue de Provence, lorsque je m'entendis héler par une
+voix connue partant d'un fiacre qui venait de me distancer. «Venez
+avec moi, mon cher sénateur, vous me serez peut-être utile.» C'était
+Saint-Géry. Je montai dans sa voiture, et, tout en roulant, il
+m'expliqua qu'ayant acquis la certitude que sa femme le trompait, il
+allait la surprendre. «Je n'ai pas prévenu le commissaire, me dit-il:
+mêler la police à ces affaires-là est assez mal porté; mais je veux
+des témoins, pour être maître de la situation.» Le fiacre s'arrêta rue
+des Martyrs. Nous fûmes reçus par le concierge. «J'ai acheté cet
+homme,» me dit Saint-Géry. Effectivement, ce fut le concierge qui nous
+montra le chemin et nous ouvrit la porte d'un petit appartement.
+Saint-Géry s'avança très calme, il traversa une première pièce vide et
+frappa à la porte d'une seconde, qui devait être une chambre à coucher
+ou un petit salon. Ce fut des Urgettes lui-même qui vint ouvrir.
+Il eut un geste d'étonnement en voyant Saint-Géry. Celui-ci pénétra
+dans cette seconde pièce, tandis que nous restions dans la première,
+le concierge et moi. Nous entendîmes une violente dispute entre
+trois voix irritées: et la troisième était une voix de femme,
+que je reconnus bien évidemment pour la voix de Mme de Saint-Géry.
+Enfin Saint-Géry ressortit. «Je vous remercie, messieurs, dit-il;
+je sais ce que je voulais savoir: vous pourrez en témoigner à
+l'occasion.»--«Vous laissez Madame ici?» lui demandai-je quelque peu
+étonné.--«Pourquoi pas? répondit-il. Elle est chez monsieur des
+Urgettes, où elle se plaît apparemment mieux que chez moi. Mon seul
+but est d'obtenir une séparation à l'amiable, qui sera au mieux pour
+mon plaisir et pour mes intérêts. Après ce petit esclandre, elle ne
+s'y refusera pas.» Voici, mesdames, le récit exact de ce qui s'est
+passé.
+
+La baronne et Mme Sermais haletaient; Mme d'Orgely s'éventait toujours
+plus rapidement; la vicomtesse de Béhutin avait écouté l'histoire d'un
+air de suprême dégoût; la Sénéchale, très prude, levait au ciel ses
+gros yeux indignés; Julienne riait.
+
+--Alors, dit la baronne, vous n'avez pas vu Mme de Saint-Géry?
+
+--Je n'ai fait qu'entendre sa voix. Cela suffit.
+
+--Était-ce, au moins, la voix d'une femme surprise en flagrant délit?
+
+--Tout à fait.
+
+--Mais vous avez vu son amant, le comte... Dans quel costume était-il?
+demanda Mme Sermais.
+
+--La vérité m'oblige à dire qu'il était fort correctement vêtu. Je le
+regrette.
+
+--C'est dommage, en effet. Mais l'adultère est prouvé?
+
+--Tout ce qu'il y a de plus prouvé.
+
+Facial et Réderic, sur ces entrefaites, étaient rentrés au salon.
+
+--Ma chère amie, dit Facial en se tournant vers sa femme, vous me
+ferez le plaisir de n'avoir plus aucune espèce de relations avec cette
+dame.
+
+--C'est évident, dit Julienne, nous ne pouvons plus la recevoir.
+
+Pauline regarda son amie avec stupéfaction; mais elle ne fit aucune
+remarque.
+
+--J'espère bien, dit la baronne, qu'après une histoire pareille, cette
+femme n'aura pas le front de se présenter quelque part.
+
+--Il ne lui reste qu'à disparaître, conclut la vicomtesse.
+
+--Et le comte, que va-t-il devenir? demanda étourdiment Mme Sermais.
+
+--Il va devenir le héros des salons, répondit Réderic, qui n'avait pas
+encore ouvert la bouche.
+
+--A moins, compléta Odon, qu'il ne lui passe par la tête l'absurde
+idée de rester fidèle à celle qui s'est perdue pour lui. Dans ce cas,
+il est coulé comme elle. Mais vous parliez d'un troisième témoin,
+Monsieur, continua-t-il en s'adressant à Sénéchal: quel était-il?
+
+--Le domestique du comte des Urgettes, qui était accouru de l'office
+trop tard pour nous arrêter.
+
+--De ces trois témoins, il n'y en a qu'un seul qui compte, vous: et
+vous avez le courage de vous faire par vos récits l'auteur de la ruine
+d'une pauvre femme qui n'eut que le seul tort de se laisser prendre.
+Je ne vous félicite pas.
+
+--Vraiment, Monsieur?... commença Sénéchal d'un ton rogue.
+
+Mais il retint la riposte blessante qu'il se préparait à lancer, se
+souvenant à propos que Rocrange était une fine lame et ne supporterait
+peut-être pas des paroles qui lui déplairaient. Il se borna à
+prétexter qu'une affaire comme celle-là était fatalement destinée à
+s'ébruiter, qu'il ne savait par conséquent pas pourquoi il se
+priverait du plaisir d'en informer quelques personnes intimes sur la
+discrétion desquelles on pouvait compter, que d'ailleurs il croyait
+rendre un signalé service au mari en lui ôtant toute possibilité de
+réconciliation factice avec l'épouse coupable, et que quand une femme
+se conduisait comme Mme de Saint-Géry, elle n'avait vraiment le droit
+de prétendre à aucun ménagement.
+
+Chose curieuse, les dames, y compris Julienne, approuvèrent
+complètement les paroles du sénateur. Pauline seule resta silencieuse.
+
+--Les points de vue diffèrent, Monsieur, termina Odon.
+
+Lui aussi sentait qu'il devait s'arrêter. N'eût été la présence de
+Pauline, qui excitait sa générosité de gentleman, il ne se fût pas
+laissé emporter ainsi. Ne connaissait-il pas le monde? Il eût imité la
+réserve sceptique de Réderic, et sans participer aux médisances, il ne
+s'en fût point formalisé.
+
+Quelques minutes plus tard, satisfait de son triomphe, Sénéchal battit
+en retraite, non toutefois sans avoir trouvé l'occasion, pendant que
+la Sénéchale prenait congé, de glisser à Julienne:
+
+--Quand vous reverrai-je? J'attends un petit bleu de vous.
+
+La baronne, Mme d'Orgely, Mme Sermais partirent aussi, pressées
+d'aller colporter à droite et à gauche la nouvelle à sensation.
+Sénéchal avait raison: demain tout Paris le saurait.
+
+Réderic avait voulu s'éclipser. Julienne l'avait retenu:
+
+--Attendez. Je ne sais si mon mari viendra; j'aurai peut-être besoin
+de vous pour me reconduire.
+
+Et elle avait accompagné cette phrase d'un de ses plus engageants
+sourires.
+
+Mais, à ce moment même, Chandivier arriva.
+
+--Suis-je libre maintenant? demanda Réderic.
+
+--Oui, dit Julienne.
+
+Elle ajouta à voix basse:
+
+--Venez dîner ce soir.
+
+Chandivier se trouvait dans un état d'excitation assez anormal.
+
+--Ah! mon ami, mon ami! gémit-il en serrant la main de Facial.
+
+Celui-ci, pressentant d'orageuses confidences, se hâta de le faire
+passer dans son fumoir.
+
+--Qu'y a-t-il?
+
+--Ah! mon ami, je sors de chez Rébecca. Quelle scène, mon Dieu! quelle
+scène! Elle prétend qu'elle n'a pas de succès à la Comédie, elle veut
+un grand rôle, elle jalouse ses camarades, elle se plaint des
+sociétaires, elle dit qu'elle n'a pas d'argent pour se faire des
+toilettes... et Dieu sait si je lui en donne de l'argent! Bref, mon
+cher, tout ce que le génie infernal d'une femme capricieuse peut
+assembler de projectiles m'a été pendant une heure déchargé sur le
+dos: car je tournais le dos comme sous une tempête de grêlons. Enfin,
+elle s'est calmée; j'en ai été quitte pour la peur. Mais une peur!...
+Car si elle me lâchait, cette petite Rébecca, j'en ferais une maladie.
+Que voulez-vous? Je suis fou d'elle. J'ai dû lui promettre de régler à
+la fin du mois la note de sa couturière. Et puis, elle veut une
+seconde paire de chevaux.
+
+Chandivier continua à exposer longuement ses doléances, ses faiblesses
+et ses petites voluptés, complaisamment écouté par Facial, pour lequel
+ces amours avec une actrice avaient un fumet de plat défendu.
+
+Au salon, Odon et Pauline, assis dans une causeuse, mettaient à profit
+un instant de tête-à-tête, tandis que la vicomtesse et Julienne,
+occupées à feuilleter un album de modes, semblaient plongées dans des
+considérations absorbantes.
+
+--Connaissez-vous cette pauvre Mme de Saint-Géry? demanda Pauline.
+
+--Personnellement, non: mais j'ai quelque idée de son mari, un homme
+cynique, incapable de comprendre une femme qui cherche à être aimée.
+J'ignore si les deux amants sont intéressants: j'affirme que le mari
+ne l'est pas. Et le fût-il, une femme n'a-t-elle pas besoin d'amour,
+tout comme un homme; et lorsqu'elle croit le trouver dans une de ces
+liaisons que le monde taxe d'irrégulières, avons-nous le droit de la
+juger et de la condamner? Ah! si l'on pouvait pénétrer les coeurs,
+on verrait d'étranges choses! Partout cet éternel désir d'amour, plus
+ou moins violent suivant les âmes, enfoui ici sous des couches de
+pusillanimité, déguisé là de profondes draperies d'hypocrisie, écrasé
+ailleurs par les nécessités lourdes de la vie, parfois faisant
+explosion comme une force mal contenue, parfois rongeant sourdement sa
+prison et s'épuisant à ce travail souterrain. Mais nous ne connaissons
+personne d'autre que nous, et, malveillants par nature, nous ne
+voulons pas admettre chez autrui ces sentiments que nous sentons
+s'agiter au fond de nos coeurs et qui forment, nous en avons
+conscience, la meilleure partie de nous-mêmes. Et puis, faut-il le
+dire? nous jalousons l'amour. L'aspect de deux amants inspire une
+haine féroce, surtout s'ils se permettent d'être heureux sans passer
+sous les fourches caudines des lois.
+
+--Vous avez aimé?
+
+--Beaucoup. J'aime encore, et peut-être plus que je ne l'ai jamais
+fait.
+
+--Vous êtes heureux!
+
+--Si le bonheur est en proportion de l'amour qu'on éprouve, oui; s'il
+dépend de celui qu'on inspire, je n'ai pas le droit encore de me dire
+heureux: mais l'espérance étant déjà une joie, je suis heureux.
+
+--Selon vous, on n'est heureux que par l'amour?
+
+--Le véritable bonheur me semble difficilement réalisable autrement.
+Certaines personnes pensent que la quiétude du coeur est le bien
+suprême; elles craignent les émotions et ne sont pas loin de prendre
+pour de la folie les plus nobles passions humaines. Mais observez-les:
+les plus sages ne sont pas réellement heureuses, elles ne sont que
+calmes.
+
+--N'est-ce point, en effet, une folie que d'abandonner le calme que
+l'on a péniblement conquis pour s'aventurer sur cette mer orageuse
+des passions, si fertile en naufrages?
+
+--Ah! Madame, mieux vaut être malheureux par l'amour que vivre sans
+amour. Aimer est le salut des âmes. Pour quelques-unes, c'est le
+calvaire; mais même pour celles-là, les pures joies du sacrifice
+compensent encore les douleurs du supplice. Qu'avons-nous à faire sur
+la terre, sinon de faire passer notre âme par ces divines flammes qui
+l'épurent et la rendent apte aux plus hautes fonctions? Sommes-nous
+des animaux pour borner notre activité à paître, boire et dormir?
+Sommes-nous des machines pour exécuter quotidiennement le travail
+nécessaire et rester inertes une fois cet infime labeur accompli? Non,
+nous sommes des créatures morales, destinées à acquérir par le moyen
+de la vie une conscience toujours plus complète de nous-mêmes; nous
+avons une individualité psychique à dégager des tourbes de la matière
+par l'emploi des puissances spirituelles et sensibles de notre être;
+nous devons nous créer, comme pour un avenir incommensurable, une
+vitalité supérieure et féconde, source éternelle de possibilités
+merveilleuses. Que toutes nos facultés soient mises en oeuvre pour
+cela, la pensée, la volonté, notre sens du beau et du bien, mais
+surtout l'amour, qui les confond dans une sphère souveraine. Car
+aimer, c'est à la fois penser, vouloir, comprendre ce qui est beau et
+ce qui est bien: c'est vibrer à l'unisson de l'univers, c'est tendre à
+Dieu.
+
+--Considéré de si haut, l'amour devient une vertu.
+
+--C'est plus qu'une vertu, c'est une loi. Que dis-je? c'est la loi. Et
+la vertu ne consiste-t-elle pas justement à découvrir la loi et à s'y
+conformer?
+
+--A s'y conformer librement.
+
+--Ou, si la liberté absolue n'existe pas, avec toute l'indépendance
+possible vis-à-vis des lois inférieures, et en particulier de ces
+absurdes lois humaines qui sont bien moins des lois qu'une étiquette.
+Il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes, a dit Jésus: à Dieu,
+c'est-à-dire à tout ce que nous reconnaissons dans la nature comme la
+véritable et essentielle destinée de notre être. Ne sentez-vous pas
+qu'aimer librement vous rendrait meilleure?
+
+--C'est mon sentiment intime; et je crois que tout ce qui contrarie le
+libre épanchement de nos désirs est la vraie cause de nos mauvaises
+pensées et de nos bassesses.
+
+--Et le christianisme, cette religion que l'on invoque si souvent
+contre les principes éternels du coeur humain, n'a-t-il pas mis, en
+réalité, l'amour si haut, que le mot qui revient le plus souvent dans
+ses enseignements est: Aimez! Aimez! Aimez!
+
+--Sans doute, mais l'on se plaît à faire une distinction entre l'amour
+dont parle l'Évangile et l'amour tel que nous l'entendons, pauvres
+créatures de chair.
+
+--Eh! Madame, cette distinction est bien superficielle. Il n'y a pas
+plusieurs espèces d'amours: il n'y a que l'amour. N'est-ce pas
+toujours une seule cause qui agit, quel que soit celui qui aime et
+quel que soit l'objet de l'amour? Cette cause, que les savants ont
+définie par l'hypothèse de l'attraction universelle, est la même qui
+fait graviter les uns vers les autres les astres dans les cieux et les
+coeurs sur la terre. Que ce phénomène, chez les êtres vivants, se
+complique d'une infinité de sensations d'ordre d'autant plus élevé que
+leur constitution est plus complexe, cela ne change rien à sa nature.
+Et pour ce qui concerne nos amours humaines, où voit-on qu'il y ait
+une différence d'origine entre l'amour d'un père pour ses enfants,
+celui du citoyen pour sa patrie, celui du chrétien pour le fondateur
+de sa religion, celui du poète pour l'idéal? Partout, c'est cette
+puissante et mystérieuse attraction qui sollicite les êtres et les
+pousse irrésistiblement, sans qu'ils puissent, le plus souvent, donner
+à leur enthousiasme d'autre raison, sinon qu'ils aiment. Et si nous
+voulons faire des différences de degré, ne mettrons-nous pas le plus
+haut l'amour de l'homme pour la femme et celui de la femme pour
+l'homme, amour qui met en jeu l'ensemble complet de nos sensibilités?
+La femme que j'aime est à la fois pour moi ma famille, ma patrie, ma
+divinité, mon idéal; elle me fait éprouver toutes les sensations
+réunies de toutes les amours possibles; je ne saurais plus rien faire,
+plus rien penser, plus rien désirer qu'elle n'illumine de sa présence;
+elle est ma vie; elle est la vie. Et voyez comme cet amour est vaste:
+le corps lui-même y participe. Car loin de vouloir honnir les élans de
+la chair, je les considère comme le complément des ardeurs de l'âme;
+j'admire que notre misérable guenille physique se trouve embrasée
+elle aussi de la même brûlante passion; j'y vois l'ennoblissement du
+monde physique qui se monte, là seulement, à la hauteur du monde
+psychique. D'ailleurs, le corps et l'âme sont-ils si distincts l'un de
+l'autre? Pour ceux qui, comme moi, sont épris de la belle doctrine de
+l'incarnation, le corps n'est autre chose que la figure matérielle de
+l'âme; c'est l'âme qui a en quelque sorte cristallisé autour d'elle
+les éléments nécessaires à sa vie terrestre et leur a donné sa forme.
+De telle sorte qu'en aimant le corps, c'est encore l'âme que nous
+aimons, ou plutôt que nous ne pouvons aimer l'un sans l'autre, et
+qu'aimer spirituellement implique nécessairement aimer charnellement.
+Je ne sais, Madame, si je vais trop loin, mais je crois avoir deviné
+en vous une femme bien différente des poupées hypocrites et perverses
+que nous voyons frétiller autour de nous; il me semble que vous devez
+mépriser les conversations ridicules en usage dans notre société, et
+qu'on ne peut que vous plaire à se montrer à vous le coeur à
+découvert.
+
+Odon se tut et regarda Pauline dans les yeux.
+
+A ce moment-là, Pauline venait de comprendre qu'Odon l'aimait.
+
+Toute tremblante, elle ne put que murmurer:
+
+--Oh! vous me faites du bien! Revenez, je vous en prie.
+
+Une joie insensée gonfla la poitrine de Rocrange.
+
+--Oui, je reviendrai, dit-il. Mais que ne donnerais-je pour que vous
+m'épargniez la gêne de ne vous voir qu'en société! Je souffre d'avoir
+à me composer une physionomie et de ne devoir échanger que des
+banalités, alors que je voudrais m'échapper dans un pays de rêve et de
+confiance.
+
+Pauline réfléchit un instant, très pâle. Sa réponse allait être un
+engagement.
+
+--Après-demain, dit-elle.
+
+Elle savait qu'elle serait seule ce jour-là.
+
+«Comme Julienne!»
+
+Cette idée lui traversa rapidement la tête. Mais aussitôt elle sourit
+intérieurement: quel abîme la séparait de Julienne!
+
+Odon et la vicomtesse partirent.
+
+--Trouvez-vous toujours M. de Rocrange indifférent? demanda
+malignement Julienne, qui, de l'autre bout du salon, n'avait pas été
+sans remarquer cette conversation, dont elle n'avait cependant pas
+entendu une phrase.
+
+Facial et Chandivier sortaient enfin du fumoir.
+
+--Quoi, plus personne? s'écria Chandivier.
+
+--Et moi, pour qui me prenez-vous? dit Julienne.
+
+--C'est juste. Que faites-vous maintenant?
+
+--Mais, nous rentrons ensemble.
+
+--Je veux bien. Est-il tard?
+
+--Oui, et nous avons du monde à dîner.
+
+--Qui ça?
+
+--Réderic.
+
+--Et Sénéchal? On ne le voit plus.
+
+--Il faut croire qu'il est absorbé par ses travaux.
+
+--Avez-vous votre coupé?
+
+--Oui.
+
+--Alors, vous m'emmenez.
+
+Lorsqu'ils furent sur l'escalier, Facial dit à sa femme, restée
+pensive sur le seuil du salon:
+
+--Comme ils cultivent avec savoir-vivre les convenances! Mais l'amour
+de deux époux assortis, il n'y a encore que ça!
+
+
+
+
+VI
+
+
+Le surlendemain, Facial partit pour la journée. A peine fut-il loin,
+que Pauline l'avait oublié, toute aux événements qui se préparaient.
+Mais à mesure que les heures s'avançaient, elle devenait anxieuse, le
+doute naissait dans son esprit, le doute du bonheur, la conviction de
+plus en plus croissante que ce qu'elle avait rêvé n'était qu'un rêve
+dément et demeurerait un rêve.
+
+Pour calmer sa fièvre, elle appela Marcelin au salon. Elle le couvrit
+de baisers. Puis une idée étrange lui passa par la tête: pourquoi ne
+montrerait-elle pas à M. de Rocrange cet enfant qui faisait sa gloire
+et sa félicité? Elle était comme les personnes simples qui
+s'empressent d'étaler ce qu'elles ont de plus beau pour attirer
+l'attention et mériter les éloges de ceux dont elles désirent
+l'amitié.
+
+--Nous allons avoir une visite, dit-elle tout émue à son fils.
+
+--Qui ça? La marchande de gâteaux?
+
+--Non, un monsieur.
+
+--Comment s'appelle-t-il?
+
+Pauline hésita. Elle n'osait pas prononcer ce nom devant Marcelin, qui
+allait le répéter enfantinement, comme celui de n'importe qui.
+
+--Tu sera bien poli avec lui.
+
+--Faudra-t-il lui réciter une fable?
+
+--S'il le demande, oui.
+
+Elle lissa sa chevelure, et comme le timbre de la porte d'entrée
+venait de se faire entendre, elle serra sa petite main dans la sienne
+avec un battement de coeur.
+
+C'était Odon.
+
+A la vue de l'enfant, il fronça le sourcil.
+
+«Aurait-elle peur de moi? Tremblerait-elle devant l'avenir? Se
+sert-elle de cet enfant comme d'un bouclier? Veut-elle me faire
+entendre qu'elle est mère avant tout et que je n'ai rien à espérer
+d'elle? Oh! l'enfant, ce remords éternel des femmes, ce frein irritant
+mis à tous les élans du coeur, cette barrière posée inexorablement
+entre les amants, cette chaîne qui rive la mère au mari! l'enfant,
+quelle malédiction!»
+
+--C'est votre fils, Madame? demanda-t-il avec une légère palpitation
+de colère dans la voix.
+
+Pauline s'aperçut aussitôt de l'interprétation donnée par Odon à la
+présence de l'enfant.
+
+«S'il savait!» pensa-t-elle.
+
+Mais Odon ne savait pas. Marcelin était pour lui le fils de Facial,
+l'ennemi, l'obstacle énorme placé sur sa route et qui allait
+l'empêcher peut-être de conquérir celle qu'il aimait.
+
+«Comment lui expliquer? Comment réparer cette faute?» se demandait
+Pauline désolée.
+
+Ce fut l'enfant qui les tira de peine.
+
+Se souvenant que sa mère lui avait recommandé d'être poli, poussé
+aussi par cette sympathie irraisonnée que les enfants éprouvent pour
+les personnes qui leur plaisent, et qu'ils n'hésitent pas parfois à
+manifester à brûle-pourpoint, il s'écria, en regardant Odon bien en
+face:
+
+--Je vous aime beaucoup.
+
+--Vraiment, mon enfant? dit Odon radouci. J'en suis très touché. Mais
+pourquoi m'aimez-vous?
+
+Marcelin réfléchit un instant, puis répondit posément:
+
+--Parce que je vous aime.
+
+Odon sourit.
+
+--Admirable réponse, quand on y songe! ne put-il s'empêcher
+d'observer. Et, en effet, il n'y a que celle-là à faire. Les enfants
+ont parfois de ces mots d'une logique primitive et pleins de sens, que
+les grandes personnes seraient en peine de trouver.
+
+Pauline sourit aussi, ravie de ce que les choses s'arrangeaient.
+
+--Et quels sont ceux que vous aimez? continua Odon en s'adressant à
+l'enfant.
+
+--J'aime ceux qui aiment maman.
+
+--Croyez-vous donc que j'aime votre mère?
+
+--Mais oui, vous en avez l'air.
+
+--Vous n'êtes pas jaloux?
+
+--Je suis jaloux quelquefois; mais à vous, je vous permets de l'aimer.
+
+--Voyez le bon prince! s'écria Odon tout à fait gagné par la grâce de
+Marcelin. Madame, fit-il en se tournant vers Pauline, ferez-vous moins
+que votre fils, et me refuserez-vous cette permission qu'il m'accorde
+si généreusement?
+
+--Ce petit dit des folies! balbutia Pauline, plus troublée qu'elle ne
+voulait le paraître. Va, mon chéri, va; monsieur est satisfait d'avoir
+fait ta connaissance, mais tu dois aller maintenant rejoindre miss
+Dobby.
+
+Elle se hâta de renvoyer son fils, tandis qu'Odon s'exclamait:
+
+--Quel charmant petit garçon!
+
+Lorsqu'ils furent seuls:
+
+--Pensez-vous que ce soient vraiment des folies? dit Odon. Je ne sais
+ce que vous augurerez de moi, mais puisque me voilà jeté sans autre
+artifice sur le seuil brûlant de la confession, et que tôt ou tard
+d'ailleurs il était fatal que mes lèvres s'ouvrissent pour livrer
+passage au débordement de mon coeur, je n'hésiterai pas un instant
+de plus à me précipiter dans ce que sera pour moi la destinée. J'ai
+fait ce rêve, Madame, de vous aimer. Ne vous écriez pas, ne dites pas
+un mot! Laissez-moi pour une minute au moins l'illusion de croire que
+mes paroles ne tombent pas comme une vaine graine sur une bruyère
+rebelle. Vous me pardonnerez ensuite, si je suis coupable. J'ai donc
+fait ce rêve, et ce rêve, depuis huit jours qu'il dure, remplit ma
+vie, se gonflant de mirages toujours plus charmeurs, roulant dans un
+ciel toujours plus doré. J'étais triste; depuis longtemps mon coeur
+ne battait plus, me semblait mort. Un autre se serait peut-être
+félicité d'un état qu'il se serait plu à considérer comme le calme.
+Moi-même, j'essayais de me dire: C'est le repos pour ce pauvre coeur
+passionné! Mais je sentais un vide affreux où sombrait misérablement
+mon âme. Vous m'êtes apparue. Oh! ce fut un bouillonnement de mon être
+entier, qui se reprenait bruyamment à vivre. Une ferveur de joie
+m'envahit. L'amour, car c'était l'amour irrécusablement, opérait en
+moi une seconde création, qui me surprenait par sa richesse et sa
+puissance. Tout le vieux monde fut oublié: une révélation m'apportait
+le salut. Je m'agenouillai, comme un converti devant le miracle qui le
+dote d'une foi. Comment m'exprimer plus dignement pour définir le
+sentiment d'adoration qu'instantanément votre vision fit surgir en
+moi? J'étais l'homme nouveau dont parle l'Évangile, mes yeux
+s'ouvraient, je voyais. Ah! comme je maudis l'abîme qui nous séparait!
+Mais l'amour, l'amour divin, ne suffit-il pas à combler les abîmes? Si
+j'en crois le ravissement qui me transporte, à l'idée que je suis ici
+à répandre à vos pieds le flot de ma dévotion, c'est l'ère du bonheur
+et de la grâce qui commence pour moi. Non seulement j'aime, mais je
+veux aimer; c'est tout mon désir qui s'élance vers vous. Le seul fait
+de vous aimer, sans savoir encore si vous répondrez à cet amour, loin
+de m'être une souffrance, me constitue la suprême félicité. Que vous
+soyez la vierge intangible ou la femme qui se donne, vous demeurez la
+divinité secourable, qui avez prononcé le mot qui sauve, et soufflé
+dans mon coeur l'étincelle de la vie... Mais vous pleurez, Madame!...
+
+--Je pleure: ce sont des larmes de joie... Moi aussi, je vous aime.
+
+--Je le savais, Madame.
+
+--Nous nous sommes devinés bien vite.
+
+--Merci, néanmoins, merci pour n'avoir point voulu lutter contre le
+destin. Il y a là plus de courage et plus de réelle pudeur. Je vous ai
+devinée, ah oui! et j'ai deviné que vous étiez la franchise, la
+noblesse, le véritable orgueil de soi-même, et que vous méprisiez les
+petites intrigues et les petites amours dont le monde se distrait.
+Merci, merci de m'avoir jugé digne de vous.
+
+--Je n'ai pas eu à juger. Comment aurais-je pu vous juger, vous qui me
+paraissiez si grand, si généreux? J'ai subi votre ascendant. Aucune
+discussion ne s'est élevée en moi pour savoir si je devais ou non vous
+aimer: je vous aimais. Et comme je n'aime personne d'autre, même d'un
+amour ordinaire, toute ma liberté, toute ma conscience, tout mon
+honneur de femme se sont engagés avec mon coeur.
+
+--Pauline, Pauline, vous avez été malheureuse!
+
+--Non pas autant que j'aurais pu l'être, si j'avais eu la notion de
+l'amour tel qu'il m'a été révélé par vous. Alors, sans doute, seule
+avec un pareil idéal, j'aurais été effroyablement malheureuse. Et
+cependant, quand je songe à tous les désirs d'aimer qui m'ont agitée,
+désirs toujours vains et toujours renaissants, je dois convenir que
+ma vie jusqu'ici n'a été composée que de cruelles désillusions. Mais
+ce passé est oublié: l'avenir resplendit à mes yeux et je ne veux voir
+que lui.
+
+--Je vous aime!
+
+--Oh! oui, redites-moi ce mot si doux qui me transforme.
+
+--Je vous aime.
+
+Il prit sa main et la porta passionnément à ses lèvres. A ce contact
+de leurs deux chairs dans un baiser, ils sentirent leurs âmes se
+fondre l'une dans l'autre. Une émotion suprême descendait sur eux et
+les baignait. Toute parole était impuissante à la traduire. Ils
+restèrent longtemps silencieux, comme en une ineffable possession
+spirituelle.
+
+Ce fut Pauline qui rompit ce silence mystérieux.
+
+--Cette minute est solennelle, dit-elle; nous venons de nous fiancer
+devant Dieu.
+
+--Êtes-vous à moi?
+
+--Indissolublement.
+
+--Dites seulement tant que notre amour durera: ce serait blasphémer
+que de promettre plus. Mais notre amour est si grand, qu'il durera
+vraisemblablement jusqu'au delà de cette terrestre vie.
+
+Ni l'un ni l'autre ne songeaient à s'étonner d'en être déjà là. Ces
+aveux brûlants d'une mutuelle passion leur paraissaient si naturels,
+s'échappant sans contrainte de leurs coeurs, comme les eaux vives
+d'une source, que leur surprise eût été plutôt qu'ils n'eussent pas
+éclaté lors de leur première rencontre. Comment avaient-ils pu vivre,
+ne fût-ce que quelques jours, en nourrissant un pareil secret?
+Plongés dans le paradis de cette heure, qui leur semblait infinie tant
+elle recélait de voluptés, ils oubliaient le monde de relations qu'ils
+venaient de quitter et où ils allaient rentrer, ne voyant qu'eux, ne
+sentant qu'eux, ne se rendant compte que d'une chose, c'est qu'ils
+s'aimaient.
+
+Le premier, Odon revint au sentiment de la réalité. Mais quelle
+réalité merveilleuse! Tout à coup, une angoisse s'abattit sur ses
+traits: c'était trop beau!
+
+--Êtes-vous bien à moi? murmura-t-il avec insistance. Ce serait me
+tuer que de vous refuser après m'avoir entr'ouvert le ciel!
+
+--Je suis à vous, répondit simplement Pauline.
+
+Et Odon comprit qu'elle était réellement à lui, qu'elle se donnait,
+qu'il pouvait la prendre quand il voudrait, sur l'heure, et en faire
+sa maîtresse ici-même.
+
+Il se leva, saisi d'un vertige.
+
+--Non, non, bégaya-t-il, il faut que vous veniez à moi librement.
+
+Et se jetant à ses genoux, entourant son corps de ses bras, la
+pressant sur son sein:
+
+--Rien ne m'empêcherait de consommer irrévocablement notre hymen. Vous
+m'appartenez, vous vous abandonnez! Mais votre âme, comme la mienne, a
+été surprise soudainement par cette immense joie de l'amour.
+L'excitation où nous sommes ne nous laisse pas maîtres de notre libre
+arbitre. Ce ne serait pas nous posséder avec la pleine conscience de
+notre acte. Ce serait succomber. Et nous ne devons pas succomber. Il
+faut que je vous aime plus qu'il n'est possible de le dire, pour
+résister à cette délirante tentation de m'approprier votre merveilleux
+corps, symbole et reflet de votre âme que j'adore. Mais je vous
+attends. Lorsque vous aurez recouvré le calme et que ce ne sera plus
+par faiblesse et par coup de folie, mais en toute sagesse, vous
+viendrez, sereine et fière, et, librement, nous serons l'un à
+l'autre... Adieu, ma bien-aimée!
+
+Il scella ses lèvres d'un baiser et partit, tandis qu'éperdue, Pauline
+retombait d'entre ses bras, sanglotait:
+
+--Ah! je suis heureuse!
+
+
+
+
+VII
+
+
+Facial revenait sur le cas de Mme de Saint-Géry:
+
+--Je me suis informé: tout ce que nous a raconté Sénéchal est à peu
+près vrai.
+
+--Cela vous intéresse beaucoup? demanda Pauline.
+
+--Certainement. N'est-il pas du devoir des honnêtes gens de réveiller
+la conscience publique, chaque fois qu'un scandale comme celui-là
+révèle l'état de démoralisation où nous vivons?
+
+--Chose curieuse: vous autres, gens honnêtes, vous craignez le
+scandale comme la poudre, et lorsqu'il éclate, vous faites un tel
+vacarme autour, que ce n'est plus lui qu'on entend, mais vous, vous
+seuls.
+
+--«Vous autres, gens honnêtes»? se récria Facial interdit. Est-ce que,
+par hasard...
+
+--Je veux dire que _vous autres, qui vous croyez honnêtes_, vous
+l'êtes quelquefois bien peu dans vos jugements.
+
+--Expliquez-vous?
+
+--Qu'est-ce qui vous choque le plus, dans cette malheureuse histoire?
+
+--Quelle question! Voilà une femme mariée, une mère de famille
+peut-être, qui au lieu de rester fidèle à l'engagement qu'elle s'est
+complu, sans doute, elle-même à prendre, trompe son mari, jette la
+désolation dans un coeur d'honnête homme, scandalise ses proches, et
+je n'en serais pas choqué? Voudriez-vous, vraiment, que j'assiste
+impassible à ce spectacle d'une femme que chacun croyait honorable et
+qui se montre tout à coup aussi dépourvue de sens moral que la plus
+vile des créatures?
+
+--N'allez pas trop loin: elle ne s'est pas vendue.
+
+--Qui sait? Une femme capable de tromper son mari est capable de se
+vendre à son amant. «Oh! n'insultez jamais une femme qui tombe!» a dit
+le poète. Nous n'insultons pas; loin de nous l'idée d'insulter;
+l'insulte serait basse: mais nous jugeons, et nous condamnons; nous
+avons le droit de juger et le devoir de condamner.
+
+--Jugez, condamnez, si vous vous en sentez le courage. Mais ce qui
+vous choque le plus, ce n'est pas le crime, ce que vous appelez le
+crime: ce qui vous choque, c'est que cette pauvre femme se soit laissé
+prendre. Votre indulgence, vos hommages à celles dont vous connaissez
+ou soupçonnez parfaitement les moeurs, mais qui sont assez adroites
+ou assez heureuses pour échapper au scandale; votre indignation, votre
+mépris pour celles, parfois bien moins coupables, qui ne savent pas
+ou ne veulent pas l'éviter: voilà la mesure de votre justice.
+
+--Certainement, dit Facial. Notre justice humaine ne peut pas, ne doit
+pas aller au-delà de ce qui est prouvé. Voyez ce qui se passe pour les
+assassins et les voleurs: on ne les traîne devant les tribunaux que
+lorsqu'on les a arrêtés, et on ne les condamne que quand leur
+culpabilité a été démontrée. Il y a vraisemblablement par le monde
+quantité d'assassins et de voleurs qui ne sont pas dans les prisons:
+mais on ne les connaît pas, et la morale publique est sauve.
+
+--Donneriez-vous votre main à un homme que vous sauriez pertinemment
+avoir volé? Non, n'est-ce pas. C'est ce que vous faites cependant
+chaque jour en faveur d'hommes et de femmes dont vous pourriez nommer
+les maîtresses et les amants. Votre comparaison ne vaut rien.
+
+--Écoutez, Pauline: vous ne savez pas ce que vous dites; vous vous
+nourrissez de lectures malsaines; votre conversation est déplorable.
+
+--Et l'amour, qu'en faites-vous? Aimait-elle son mari, Mme de
+Saint-Géry? Son mari l'aimait-il? A-t-elle vraiment jeté la désolation
+dans un coeur d'honnête homme, pour employer vos expressions? Le
+coeur de M. de Saint-Géry! On peut supposer que le comte des
+Urgettes avait, au moins, autant de coeur que lui et qu'il était
+aussi honnête homme! La désolation eût alors été de son côté, si elle
+fût restée fidèle. Et qui a-t-elle déshonoré, sinon elle, elle
+uniquement? Saint-Géry fera tout comme avant les beaux soirs du
+boulevard et les belles nuits du cercle; des Urgettes sera félicité,
+entouré, choyé, à moins qu'il ne se dérobe à des succès certains et ne
+se consacre entièrement à celle qui, suivant vous, a commis le crime
+de l'aimer.
+
+--Vous tombez bien! Le comte des Urgettes cesse toute relation avec
+Mme de Saint Géry. Il la «lâche»: entendez-vous bien?
+
+--La malheureuse! s'écria Pauline saisie.
+
+--Et il a bien raison, continua Facial. Tant que cette femme était
+honnête, il pouvait éprouver du plaisir à l'avoir pour maîtresse; dès
+qu'elle n'est plus qu'une fille, elle n'a pas plus de charme que les
+autres. Elle devient même notablement moins commode, étant donné
+qu'elle peut se croire des droits.
+
+--Celui qu'elle aimait est donc un misérable?
+
+--Mais non, ce n'est qu'un homme de bon sens, qui n'entend pas
+sacrifier sa carrière aux balivernes du sentiment, surtout d'un
+sentiment aussi peu recommandable que celui-là.
+
+--La pauvre femme! Elle doit bien maudire la société!
+
+--Vous la prenez en pitié?
+
+--Ah! oui, je vous le jure. Trahie à ce point! Que va-t-elle devenir,
+maintenant que l'amour, la seule chose pour laquelle il vaille la
+peine d'exister, vient de lui infliger la désillusion finale, celle
+dont on ne se relève pas?
+
+Facial haussa les épaules.
+
+--Son sort me préoccupe peu. Les femmes galantes trouvent toujours à
+vivre.
+
+--Tenez, vous me feriez bondir! fit Pauline hors d'elle. L'amour
+n'est donc pour vous que de la galanterie? Mariage ou galanterie, vous
+ne voyez pas plus loin! O coeur flétri, esprit avare et dénigrant,
+vous êtes bien le produit de cette génération sacrilège qui se couvre
+du manteau de la morale pour attenter à la morale elle-même! Tous ces
+purs sentiments, qui devraient faire la joie et la grandeur de
+l'homme, vous les méconnaissez, et parce que vous êtes incapable de
+les éprouver, vous les salissez des noms les plus honteux. Beau métier
+que le vôtre! Venimeux comme des serpents, féroces comme des chacals,
+tout ce qui ne vous ressemble pas et vous semble d'une proie facile
+n'échappe ni à votre bave, ni à votre dent. Allez, continuez votre
+vilaine besogne, nettoyez, purifiez, assainissez! Quand vous aurez
+fait assez de victimes et que vous aurez transformé le monde en un
+froid repaire où il ne restera plus que vous, vous vous regarderez
+stupéfaits, bêtes malfaisantes, et n'ayant que cet affreux instinct de
+détruire, prêts à vous entre-dévorer, vous connaîtrez peut-être, mais
+trop tard, le prix de la douceur et de l'humanité.
+
+Ahuri, Facial resta bouche bée à cette sortie de sa femme.
+
+Il allait enfin prononcer un «qu'est-ce que vous avez, aujourd'hui?»
+bien senti, lorsqu'un domestique entra.
+
+--C'est une dame qui demande si elle peut être reçue.
+
+Facial prit la carte de visite que lui présentait le valet de chambre
+et, après avoir jeté les yeux dessus, fronça le sourcil.
+
+--Répondez que nous ne sommes pas à la maison.
+
+--Qui est-ce? demanda Pauline, lorsque le domestique fut sorti.
+
+--Mme de Saint-Géry.
+
+--Et vous lui refusez la porte?
+
+--Comme vous voyez.
+
+Pauline demeura un instant toute pâle, incertaine de ce qu'elle allait
+faire.
+
+--Partez, dit-elle ensuite résolument, si vous ne voulez pas la voir;
+laissez-moi seule, je la recevrai. Il ne sera pas dit que j'aurai
+refusé ma porte à une femme malheureuse.
+
+--Je vous le défends.
+
+--Je veux la recevoir.
+
+Elle s'élança du côté de la porte, mais Facial la retint en lui
+saisissant le poignet.
+
+--Obéissez à votre mari, fit-il sévèrement.
+
+Il prêta l'oreille et ne lâcha Pauline que lorsqu'il eut entendu la
+porte d'entrée se refermer.
+
+Puis il appela le domestique.
+
+--Victor!
+
+--Monsieur?
+
+--Cette dame est loin?
+
+--Oui, Monsieur.
+
+--Qu'a-t-elle dit?
+
+--Rien, mais il m'a semblé qu'en sortant elle réprimait avec peine un
+sanglot.
+
+--C'est bien; vous pouvez aller.
+
+--Lâche! lâche! cria Pauline.
+
+Elle était tombée sur un sopha, pleurant d'impuissance.
+
+--Calmez-vous, ma chère, dit Facial. Cela ne vaut pas la peine de
+vous mettre dans un état pareil.
+
+--Oh! je vous hais! Vous êtes un homme méprisable! J'ai honte d'être
+votre femme!
+
+Elle gémissait ses invectives, en proie à une crise de nerfs et de
+larmes, secouée de la tête aux pieds de tressaillements convulsifs,
+comme si elle sentait encore sur elle l'attouchement répugnant de la
+main qui l'avait brutalisée. Incapable maintenant de contenir son
+horreur pour Facial, elle la répandait en paroles précipitées, sans
+suite, où les mots «je vous hais» revenaient comme des coups de
+marteau. Cette haine bouillonnait avec une violence dont elle n'avait
+jusqu'ici pas eu l'idée. Elle eût été effrayée d'elle-même, si elle
+eût eu une claire conscience de ce qu'elle disait. Mais le
+ressentiment qu'elle avait si longtemps nourri éclatait presque malgré
+elle, gonflé, décuplé, affolé par la scène qui venait de se passer et
+par l'excitation où elle avait vécu les jours précédents. C'était la
+rancune accumulée qui faisait subitement explosion. Sa vie séquestrée,
+son coeur cloîtré, ses dix ans de mariage inutiles et perdus
+criaient vengeance. Oh! s'assouvir! Jeter à la face de cet homme
+l'amertume lentement sécrétée! Et cependant, dans ce débordement de
+fureur, il y avait plus encore l'expression d'une immense plainte. Le
+passé reparaissait saignant de douleur; les jours d'angoisse se
+dressaient, comme des spectres lamentables, dans la vanité des années
+misérablement dissipées à la recherche du bonheur toujours fuyant. Et
+son dégoût de cette existence de malheur et de néant finissait, en
+désespoir de trouver assez de phrases cinglantes, par ne plus se
+traduire que par de vagues cris rauques où s'épuisait son souffle.
+
+Facial écoutait avec stupéfaction, sans essayer de placer un mot,
+complètement atterré par cet orage qui fondait sur lui et qui lui
+semblait inexplicable.
+
+--Elle est folle, ma parole, elle est folle! répéta-t-il seulement à
+plusieurs reprises, lorsque le flux des paroles de Pauline se fut un
+peu apaisé et lui eut donné le loisir d'une réflexion.
+
+Et jugeant opportun de laisser sa femme se remettre de cet accès, ne
+sachant s'il devait se féliciter de sa fermeté ou s'inquiéter de
+l'effet inattendu qu'elle avait produit, prudemment, il s'éclipsa.
+
+Au bout de quelques minutes, Pauline se leva et s'aperçut alors
+qu'elle était seule.
+
+--Il n'a rien compris, rien, rien! proféra-t-elle dans une dernière
+effervescence de colère.
+
+Rapidement, elle passa dans son cabinet de toilette, baigna son
+visage, essuya la trace de ses larmes et s'habilla fièvreusement pour
+sortir.
+
+Sa résolution était prise.
+
+Quand elle fut prête, elle se regarda dans la glace. Et considérant
+ses yeux gonflés, sa figure défaite, ses lèvres agitées encore d'un
+tremblement convulsif, elle se souvint tout à coup des paroles d'Odon:
+«Lorsque vous aurez recouvré le calme et que ce ne sera plus par
+faiblesse et par coup de folie, mais en toute sagesse, vous viendrez,
+sereine et fière, et, librement, nous serons l'un à l'autre.»
+
+--«En toute sagesse!» murmura-t-elle. Que voulait-il dire? Suis-je
+sage maintenant? suis-je calme? suis-je sereine et fière? Oh non, je
+ne puis pas aller encore! Ce serait le tromper, me tromper moi-même.
+
+Brisée, elle s'affaissa, sans même avoir la force d'ôter son chapeau,
+et, la tête entre les mains, resta longtemps presque sans penser. Le
+tintement d'une pendule la tira de sa torpeur. Elle sonna sa femme de
+chambre.
+
+--Déshabillez-moi, dit-elle d'une voix éteinte; je suis malade, je
+vais me coucher. Avertissez monsieur que je ne dînerai pas et que je
+le prie de ne pas me déranger.
+
+Une fois au lit, elle s'endormit d'un sommeil lourd.
+
+Vers le milieu de la nuit, elle s'éveilla, en proie à une fièvre
+intense. Ses artères battaient désordonnément sous ses tempes; une
+céphalalgie atroce poignait son front.
+
+Facial, prévenu de grand matin de l'état où se trouvait sa femme, fit
+immédiatement chercher un médecin. Mais il n'osa pas se montrer dans
+la chambre de la malade, craignant que sa présence n'aggravât la
+situation. Il se borna à interroger le médecin.
+
+Celui-ci le rassura:
+
+--Ce n'est rien: une petite fièvre dont nous allons venir à bout en
+deux jours. Madame doit être sous le coup de quelque émotion morale.
+Cela n'aura pas de suite.
+
+--Que les femmes sont bizarres! observa Facial philosophiquement.
+
+Pauline eut le délire toute cette journée et la nuit suivante. Ce ne
+furent pendant des heures que des tournoiements confus, où elle
+glissait d'abîme en abîme, au milieu d'épouvantables vertiges. Puis,
+elle se vit noyée dans une espèce d'enfer, où des monstres, dardant
+d'horribles langues, venaient la lécher, faisant suinter de son corps,
+sous leurs immondes caresses, des gouttes de sang, dont leurs bouches
+se repaissaient avec avidité. Un de ces monstres, le plus gros, le
+plus velu, le plus dégoûtant, avait tout à fait les yeux et les
+oreilles de Facial. Chaque fois qu'il s'approchait, la terreur de
+Pauline ne connaissait plus de bornes. Elle criait d'angoisse, lorsque
+sa large gueule s'avançait pour la saisir, et l'haleine fétide qui
+s'en dégageait la faisait s'évanouir. Brusquement tout changea! les
+monstres s'enfuirent en poussant des grognements divers. Une épaisse
+fumée montait, envahissait l'espace. Et rien: ni eau, ni air. Le
+gosier aride, les poumons desséchés, Pauline étouffait. Quand cette
+fumée s'arrêterait-elle? Et la fumée montait, montait, toujours plus
+dense. Au moment de mourir, une déchirure se produisit et un trou
+apparut. C'était le salut. Mais il fallait se jeter dans ce trou: et
+ce trou était si profond, si noir, qu'il semblait se perdre dans
+l'infini. Entre ces deux morts, laquelle éviter? Affolée par
+l'asphyxie, ne fût-ce que pour gagner quelques secondes de vie,
+Pauline sauta dans le trou. Une chute fantastique commença. Tout le
+long de ce puits qui l'avalait, sur les parois luisantes d'humidité,
+aux saillies des rocs, des faces grimaçaient à son passage. Nul doute,
+elle les connaissait ces faces. Elle ne pouvait pas, elle n'avait pas
+le temps de mettre sur toutes un nom, mais toutes, rapides comme des
+éclairs, se rappelaient à sa mémoire. C'étaient Sénéchal, la baronne
+Citre, Mme d'Orgely, Julienne, Facial encore, Facial surtout, qui
+revenaient, au milieu de beaucoup d'autres, avec une insistance
+particulière, ricaner à tous les degrés de sa descente. Longtemps,
+longtemps elle coula, accompagnée de ces volées de rires ironiques. Et
+voilà qu'au bas, sans savoir comment elle y était arrivée, elle se
+trouva devant une grande cage de fer, à l'intérieur de laquelle un
+moribond était en train d'expirer. Une terreur étrange la secoua.
+Autour d'elle plus aucun bruit, ni êtres vivants, ni choses, le vide:
+et seul ce moribond, dont elle ne pouvait même voir la figure.
+Soudain, elle fut saisie d'une conviction effrayante: _ce moribond
+devait être Odon_. Elle voulut pénétrer dans la cage, sachant que sa
+présence le sauverait; mais la cage n'avait pas de porte. Elle
+s'élança contre les barreaux pour les ébranler; ses forces s'y
+épuisèrent. Au secours! au secours! râla-t-elle: personne ne vint.
+Rassemblant toute son énergie, elle se précipita une dernière fois sur
+la cage, et elle retomba, la tête brisée en mille morceaux, tandis
+que, de l'autre côté, le moribond, _qui devait être Odon_, exhalait
+les hoquets de l'agonie.
+
+Un anéantissement succéda à cette série de cauchemars. C'était le
+repos réparateur; la fièvre tombait.
+
+Au soir du second jour, Pauline reprenait conscience d'elle-même, au
+milieu d'une délicieuse somnolence où se complaisait sa faiblesse.
+Doucement, la vie revenait, tiède et parfumée. Un rayon de soleil
+couchant jouait sur le lit. Au contact de mille petites perceptions
+naissantes, encore vagues et estompées, son âme s'étonnait naïvement,
+les goûtant avec volupté, et surprise de n'en avoir jamais auparavant
+éprouvé pareillement le charme. Une tranquille joie glissa en elle.
+
+--Madame se sent mieux? dit une voix.
+
+--Qui êtes-vous? demanda Pauline.
+
+--Je suis la garde.
+
+--Ai-je été longtemps malade? Quel jour sommes-nous?
+
+--Mercredi. Mais ne vous découvrez pas. Le médecin va venir; il vous
+permettra peut-être de manger quelque chose.
+
+Le médecin la jugea hors d'affaire.
+
+--Vous pourrez vous lever demain, lui dit-il.
+
+Le souvenir des événements ne troubla pas ces suaves heures de
+convalescence. Au contraire: n'avait-elle pas tout pour être heureuse?
+Elle était aimée! elle aimait! Les difficultés qui gênent souvent
+l'éclosion d'un aveu sincère et réciproque avaient été vaincues, et
+sans grandes angoisses: il avait simplement suffi de la loyauté de
+l'un et de l'autre. Pauline n'avait plus qu'à s'abandonner sans peur
+et sans faux scrupules à la chère passion qui faisait palpiter son
+coeur d'une nouvelle vie. Facial, le monde, l'absurdité des
+conventions et des lois, qu'était-ce que cela auprès de l'inépuisable
+et sublime émotion de son amour?
+
+«Oh! pensait-elle, comment ai-je vraiment pu m'irriter? Comment me
+suis-je attristée de bagatelles pareilles? N'ai-je pas le ciel dans le
+coeur? Je le veux maintenant, rien ne troublera ma félicité. Je ne
+me laisserai point abattre par des misères indignes de m'occuper. Je
+suis calme, merveilleusement calme, et heureuse, heureuse! Je
+n'éprouve de haine contre personne; je me sens d'une douceur et d'une
+bonté d'ange. Je voudrais que ma joie rayonnât et se répandît autour
+de moi comme une pluie de clarté bienfaisante.
+
+Effectivement, le malaise moral qui avait si étrangement affecté
+Pauline avait disparu, emporté par la fièvre. Ce qu'elle ne se disait
+pas, car dans son enivrement elle ne songeait guère à analyser avec
+exactitude ses sentiments, c'est que, décidée à présent sans plus
+aucune espèce d'irrésolution à se donner à Odon de Rocrange, elle
+goûtait le charme de la certitude, de la chose jugée, sans qu'il y ait
+un désir ou une possibilité de revenir en arrière. Son esprit était
+calme, parce qu'aucune bataille ne se livrait plus en lui, et que la
+victoire restait acquise; son âme était heureuse, parce qu'elle était
+libérée de tout joug et pouvait désormais s'élancer sans contrainte
+dans les espaces joyeux de l'espérance.
+
+Lorsque Facial vint prendre de ses nouvelles, elle le reçut avec un
+exquis sourire, lui tendit la main, le remercia de l'intérêt qu'il lui
+témoignait.
+
+--Mon ami, alla-t-elle jusqu'à dire, je crois que j'ai été un peu
+vive, l'autre jour, avec vous; j'ai le souvenir d'avoir prononcé des
+paroles qui ont dû vous offenser: je vous en demande sincèrement
+pardon.
+
+Et ce n'était là ni de l'ironie, ni de l'impudence. Pauline regrettait
+avec la candeur de son âme généreuse d'avoir cédé à un emportement que
+maintenant elle ne comprenait plus. Puisqu'il avait été inutile
+d'éprouver de la colère contre Facial, il était juste de s'en excuser.
+
+Facial pardonna magnanimement.
+
+--Il nous arrive si rarement de nous quereller! s'écria-t-il par
+manière de conclusion. D'ailleurs, le proverbe a raison: les bonnes
+querelles font les bonnes réconciliations.
+
+Facial était enchanté. Il mit les violences de sa femme sur le compte
+d'un état maladif aussi inexplicable que passager, et n'y pensa plus.
+
+«Décidément, se dit-il, j'ai bien joué mon rôle; je ne me suis pas
+laissé démonter, j'ai été ferme: et je récolte maintenant les fruits
+de ma prudente conduite.»
+
+Le lendemain, complètement remise, Pauline déjeunait avec son mari.
+Selon son habitude, Facial, en mangeant, parcourait les journaux. Tout
+à coup, il resta la fourchette en suspens.
+
+--Écoute ça, dit-il à sa femme.
+
+Et il lut:
+
+--«Triste fin. Hier après-midi, vers cinq heures, le train quittait la
+station Porte-Maillot du chemin de fer de Ceinture, lorsqu'une jeune
+femme fort bien mise et ne paraissant pas, extérieurement du moins,
+être sous le coup d'un accès de folie ou de désespoir, froidement, et
+avant que personne ait eu le temps de faire un geste pour prévenir son
+acte, se précipita sous les roues. Aux cris de la foule et sur un
+signal du chef de gare, le mécanicien stoppa presque immédiatement.
+Mais il était trop tard: quand on la retira, la malheureuse n'était
+plus qu'un cadavre. Nous ne croyons pas, par égard pour sa famille et
+ses très nombreuses connaissances, devoir livrer à la publicité le
+nom de la victime. Qu'il nous suffise de dire qu'elle appartient à la
+meilleure société et qu'une histoire récente, dont on ne parle encore
+qu'à mots couverts, n'expliquerait que trop ce suicide, qui plonge
+dans la désolation toute sa parenté.»
+
+--C'est elle! s'écria Pauline, saisie de la même idée que son mari.
+
+Facial dépliait rapidement un autre journal.
+
+--Ici, le nom est en toutes lettres. Oui, c'est elle: c'est Mme de
+Saint-Géry.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Il vint lui-même lui ouvrir.
+
+--Je vous attendais, dit-il.
+
+Le salon où il la fit entrer était tout paré de fleurs comme pour
+fêter sa bienvenue.
+
+--Oh! Odon, je suis chez vous! dit-elle très émue.
+
+--Vous êtes chez moi et à moi, ma bien-aimée!
+
+--Ne vous êtes-vous pas demandé pourquoi je ne donnais pas signe de
+vie? N'avez-vous pas douté de moi?
+
+--Voici quatre jours que je n'ai pas quitté mon appartement. D'un
+moment à l'autre vous pouviez venir ou m'envoyer chercher: de cela
+j'étais sûr. D'ailleurs, n'était-il pas convenu que vous réfléchiriez?
+Vous avez réfléchi quatre jours: ce n'est pas trop.
+
+--J'ai réfléchi, Odon, c'est vrai, mais je n'ai pas hésité. Vous êtes
+pour moi la lumière: puis-je penser un moment à vivre dans les
+ténèbres?
+
+Elle lui dit qu'elle avait été malade, mais ne lui parla pas de
+Facial: mêler le nom de cet homme à leur première journée d'amour lui
+eût paru presque indécent.
+
+--Odon, je suis venue à vous aujourd'hui, et rien ne saurait égaler
+mon bonheur et ma confiance. Si vous saviez combien j'ai besoin d'être
+aimée! Mais vous le savez, car vous connaissez tout de moi, et je ne
+sais par quel sortilège vous pénétrez jusqu'à mes pensées.
+Entourez-moi, protégez-moi de votre amour, de manière à ce que je me
+sente forte pour vivre. Avec vous je ne crains rien. Assurez-moi
+seulement que je n'ai rien à craindre de vous!
+
+--Pauvre enfant, vous tremblez déjà à l'entrée de cette route
+inconnue.
+
+--Si vous ne m'accompagniez pas jusqu'au bout, que deviendrais-je?
+
+--Pauline, je jure de vous aimer et de vous soutenir. Moi-même, ma
+chérie, j'ai grand besoin de secours. Que serais-je sans vous?
+Aimez-moi, Pauline; ne m'abandonnez pas!
+
+--C'est l'amour qui sera pour tous deux la suprême certitude.
+
+--Oui, vous avez raison: nous n'avons qu'à nous aimer sans autre
+souci. Au seuil des plus grands bonheurs, n'avez-vous pas remarqué
+comme l'âme frissonne et s'agite, tellement habituée par la vie à
+craindre, qu'elle n'ose s'aventurer dans la félicité? C'est
+l'impression que nous avons maintenant l'un et l'autre. Mais
+n'appréhendons rien: l'avenir remplira merveilleusement les promesses
+du présent. Lançons-nous à coeur perdu dans l'empyrée, et si des
+nuages se forment, dépassons-les pour n'avoir jamais au-dessus de nous
+que le ciel miroitant d'azur et de flammes. A cette condition, l'amour
+sera vraiment ce qu'il doit être, l'illusion éternellement belle et
+féconde.
+
+--J'aspire avec délice à cet enchantement. Déjà vous me le faites
+éprouver. Auprès de vous, j'oublie le terre à terre de ma vie, je ne
+sais plus qui je suis exactement, j'ignore mes actions passées, et en
+dehors de vous, tout n'est que brouillard. Peu m'importe si je suis
+folle: en réalité, il n'y a pas de sagesse plus grande que la folie
+qui me précipite dans vos bras.
+
+--Mon adorée, dit Odon en pressant Pauline sur son coeur, rien n'est
+plus digne de l'amour que d'oublier tout ce qui n'est pas lui.
+Serait-ce aimer que de se préoccuper des circonstances extérieures
+pour favoriser ou pour dérouter cet amour? Le véritable amour, le
+nôtre, est une protestation contre l'amour artificiel qui s'édifie sur
+les convenances et se mesure aux avantages. Le véritable amour
+s'inquiète de lui-même: comment se manifestera-t-il avec les plus
+douces paroles et les gestes les plus caressants? comment
+trouvera-t-il les plus tendres persuasions? comment parviendra-t-il
+aux sommets de la passion sans être jamais inférieur à la noblesse de
+son origine? Le véritable amour vit d'enthousiasme et de sacrifice; il
+brûle de se dévouer; il se défend de l'égoïsme, ou plutôt, comme il
+met son bonheur à faire le bonheur de la personne aimée, l'égoïsme se
+confond chez lui avec l'esprit de renoncement dans un sentiment
+d'ordre supérieur. Que sont les obstacles vis-à-vis d'une pareille
+action? Elle ne les connaît que lorsque ces obstacles sont la mort, la
+violence armée ou l'esclavage de la misère. Les autres difficultés
+créées par la société ou la nature ne font que la stimuler. Vaine
+barrière que celle qui nous sépare, ma bien-aimée, et que nos souffles
+ont tôt fait de renverser sous l'élan qui les pousse à se mêler en un
+même embrasement! Oh! vos yeux où je me plonge avec délire,
+pourrais-je les savoir quelque part au monde sans y courir, à travers
+les dangers et au mépris des résistances, comme à la source vive dont
+il faut s'abreuver pour ne pas périr? Vos traits chéris, les aurais-je
+contemplés sans vouloir les revoir encore et les revoir toujours? Et
+vos divines mains, prêtes à se poser pour soulager les blessures et
+calmer le mal de vivre, en aurais-je une fois subi le magnétique
+attouchement sans y prétendre éperdument comme au plus céleste baume?
+Non, Pauline, car aimer, c'est partir pour l'infini, sans jeter un
+regard de regret ou seulement de souvenir à la contrée que l'on
+quitte. Qu'est-ce que cette contrée, côte inhospitalière garnie de
+récifs et de brisants, pleine de hurlements de sauvages et de faux
+dieux grimaçants? Bientôt nous naviguerons sur l'océan sans limites,
+n'ayant autour de nous que l'horizon bleu, sous le ciel profond où
+brillent les étoiles.
+
+Pauline écoutait la voix harmonieuse de son amant et s'en laissait
+bercer avec ivresse. Son âme se fondait dans cette douce jouissance,
+et indépendamment du sens des paroles, le son même des mots qu'il
+prononçait la remuait délicieusement. Avait-elle jamais vécu une
+minute comparable à celle-là? Ou plutôt, avait-elle vécu auparavant?
+Ses plus aiguës émotions de jadis, si elle se les rappelait, ne lui
+paraissaient plus qu'une histoire étrangère, arrivée à une autre.
+C'est maintenant seulement qu'elle sentait, qu'elle voulait sentir; et
+dans la multiplication miraculeuse de sa sensibilité, elle discernait
+mille frissons inconnus qui la transportaient de bonheur.
+
+--Chère âme, disait Odon, les plus adroites tactiques du monde, ses
+tyrannies les mieux combinées ne prévaudront point contre nous, si
+nous aimons avec simplicité et confiance. Comme il est facile d'être
+heureux, lorsqu'on suit naïvement l'impulsion du coeur, sans la
+détourner ou l'affaiblir par d'anxieuses discussions ou des craintes
+irraisonnées! Attachons-nous à cette conviction que nous sommes faits
+l'un pour l'autre et que le lien qui nous unit prime toute autre
+obligation terrestre. Vous êtes mienne, et pour vous arracher à moi,
+il faudrait le brisement de ma personne ou de mon amour.
+
+Aux caresses passionnées qu'il prodiguait à Pauline et où gisait pour
+elle tout le ciel correspondaient bien d'autres paroles plus brûlantes
+encore. La jeune femme les buvait comme un breuvage ensorceleur, qui
+coulait suavement en elle, coupé de longs baisers. Oh! comme elle
+entrait avec des éblouissements dans cet admirable palais de l'amour,
+si ruisselant de richesses et de lumières! La féerie sublime du
+coeur la prenait tout entière et la plongeait dans le merveilleux.
+Son esprit, incapable d'imaginer au-delà, restait presque effrayé de
+la contemplation de pareilles splendeurs, que le rêve lui-même n'avait
+jamais réalisées.
+
+Elle se trouvait dans ses bras, ses bras à lui, lui, le seul homme
+qu'elle eût aimé, vraiment aimé, celui dont l'image avait rempli ses
+veilles et ses nuits attisant en elle l'intense désir du bonheur,
+celui qu'elle ne pouvait se lasser de se représenter comme le héros
+mystérieux descendu de régions supérieures pour l'arracher à l'abîme!
+Elle sentait les battements de sa poitrine sur la sienne! Ses yeux à
+lui cherchaient ses yeux à elle comme pour pénétrer au plus profond
+d'elle-même et la posséder plus complètement! Et elle ne mourait pas,
+son être ne tombait pas en poussière, dissous, volatilisé par la
+puissance surhumaine de son émotion!
+
+--Odon! Odon! soupirait-elle, soyez béni!
+
+Et ses paupières se remplissaient de larmes, qui se répandaient sur
+ses joues en ondée de délivrance et de réparation.
+
+--Ma maîtresse! ma dévotion! mon épouse! s'écriait Odon, je t'aime
+comme jamais je n'ai aimé? Tu avives en moi une passion toujours
+grandissante. Je croyais connaître l'amour, et je n'en avais eu que
+des simulacres. Toi seule es l'inspiratrice, la muse, le feu de mon
+âme!
+
+--Oh! appelle-moi ton amant, encore, encore! Je veux l'être et ton
+esclave jusqu'à la fin de mes jours.
+
+--Mon ange! tu seras mon ange, mon bon ange!
+
+--Et toi ma gloire et mon univers!
+
+Leurs paroles devenaient moins fréquentes. Le silence divin leur
+semblait plus propice à l'exaltation de cette heure. Lorsque le
+langage a épuisé ses ressources à traduire l'enthousiasme de l'amour,
+et que de cet enthousiasme il reste encore infiniment qui ne peut
+s'épancher par des mots, parce qu'il est ineffable, le silence
+subvient à la parole impuissante, et acquiert tout à coup une
+éloquence imprévue. Un regard, un sourire, un frémissement contiennent
+alors trop de choses pour que l'on songe à parler. La voix romprait le
+charme. Que dire d'ailleurs qui ne soit déjà mille fois suggéré par
+l'intuition, ce sens extraordinaire et qui nulle part ne trouve plus à
+s'employer qu'en amour, par lequel, à de certains moments, deux êtres
+humains communiquent entre eux mystérieusement et perçoivent leurs
+pensées?
+
+Odon et Pauline, tout imprégnés d'eux-mêmes, en étaient parvenus à ce
+degré d'extase, où la vie confond les coeurs en une seule
+palpitation, les âmes en un seul désir.
+
+Longtemps ils demeurèrent, noyés dans le délice de leur passion,
+perdus dans le ciel, morts au monde. Une certitude de bonheur
+s'éployait magnifiquement à leurs yeux éblouis, comme un voile de
+clarté que la providence, enfin juste, étendait et laissait ondoyer
+sur eux. Un encens de volupté les baignait, volupté idéale, qui
+faisait tressaillir leur imagination avant de surprendre et de
+fasciner leurs membres. Leur pensée ne trouvait plus même à se
+formuler en eux; elle aussi devenait incapable de suivre l'ascension
+de leur amour. A cet apogée ne subsistait que la conscience de leur
+béatitude, inexprimée, inexprimable, flamboyante. Elle dévorait tout
+autour d'elle, depuis les simples notions de la matière, jusqu'aux
+hautes représentations de la personnalité. Consumés, purifiés,
+sublimés par cette fervente flamme, ils n'étaient plus deux amants, un
+homme et une femme, ayant un passé, une histoire, un nom, un
+caractère, des goûts, des volontés; ils n'étaient plus des créatures
+douées de corps, ou même des esprits doués d'intelligence; ils ne
+voyaient plus, ne comprenaient plus, ne se souvenaient plus; ils
+n'avaient plus ni crainte, ni doute, ni foi, ni espérance; ils
+n'étaient plus quelque chose d'humain: ils étaient l'amour.
+
+Puis, le calme qui succède aux grandes excitations, calme dont la
+douceur et le sourire dépassent en charme, pour de véritables amants,
+le brillant météore de la passion déchaînée, descendit peu à peu sur
+eux avec des précautions discrètes et de lents coups d'éventail.
+L'apaisement qui leur rendait le libre arbitre les remplissait d'une
+intime joie: fiers de s'être donnés l'un à l'autre, ils se regardaient
+avec les yeux nouveaux, comme s'ils ne s'étaient jamais vus, ravis de
+se découvrir jeunes et époux dans l'île enchantée qui allait être leur
+domaine. Claire et sans tache, ainsi qu'une merveilleuse aurore, se
+dressait l'évidence de leur hymen; et leurs regards étonnés la
+contemplaient avec admiration. De peur de dissiper le phénomène, ils
+restaient sans bouger, sans oser respirer. Ils se fussent presque crus
+en plein rêve, si le tressaut de leurs artères ne leur eût rappelé
+qu'ils étaient encore attachés à la chair.
+
+Lorsqu'ils se furent enfin ressaisis à l'existence et que, comme pour
+se persuader de sa réalité, ils eurent éprouvé le besoin de se parler
+de nouveau:
+
+--Joie! dit Odon, vous m'appartenez désormais corps et âme.
+
+--Et cela non pour la damnation, mais pour le salut, dit Pauline.
+
+--Oui, pour la délivrance. Ne sommes-nous pas des esprits libérés de
+l'esclavage terrestre, et ne voguons-nous pas à travers l'éther,
+emportés de paradis en paradis? O Pauline! douce âme, nous nous sommes
+cherchés longtemps, nous avions soif l'un de l'autre, nous nous sommes
+trouvés. Sans doute, amie, cette délivrance n'est pas absolue; nous ne
+pouvons suspendre des ailes à nos épaules et nous envoler
+matériellement hors de ce séjour de risques et de peines: mais en
+comparaison de ce que nous étions auparavant, tristes et déçus chaque
+jour, inquiets de nous-mêmes et ne sachant au juste ce que nous étions
+venus faire ici-bas, quelle métamorphose! Et ne sommes-nous pas
+miraculeusement dégagés des liens du malheur qui pesaient sur nous et
+nous maintenaient la face contre terre? Ne nous sentons-nous pas élus
+pour le royaume des cieux?
+
+--Je suis sauvée, dit Pauline, je vis, je puis dire ce que c'est que
+la vie, la vie éternelle. O sainte communion! je comprends maintenant,
+je vois, je crois! Le sens du monde ne m'est plus caché. Tous ces
+grands mots d'espérance, de foi, de charité, qui étaient pour moi
+lettre morte, j'en ai l'entendement.
+
+--Quelle religion plus belle que celle de l'amour?
+
+--Une religion! répéta Pauline mystiquement: c'est bien ce qu'il doit
+être et ce qu'il est pour moi.
+
+--Mais là, plus que partout ailleurs, c'est la grâce qui opère. Il
+faut aimer pour croire.
+
+--Je crois, Odon, je crois!
+
+--O Pauline, vous êtes la beauté.
+
+--Et toi, la vérité.
+
+Ils joignirent encore leurs lèvres dans une étreinte solennelle.
+
+--Tu ne regrettes rien? dit Odon.
+
+--Si, je regrette une chose, répondit sa maîtresse.
+
+--Quoi?
+
+--Je regrette de ne pas croire que l'amour soit un crime, pour pouvoir
+le commettre et mieux manifester ainsi combien je t'aime.
+
+Elle le considérait avec un orgueil sans pareil, transfigurée par
+l'ardeur éclatante de la passion heureuse. Où étaient alors ses
+timidités, ses hésitations, ses chimères peureuses et découragées?
+Victorieuse de l'abîme, elle dominait le monde de toute la hauteur et
+de toute la magnificence de son Thabor. Elle apparaissait à de
+Rocrange vêtue de gloire et d'immortalité, le front ceint d'une
+auréole, les yeux flambant de lueurs d'au-delà, quasi divine.
+
+Il tomba à genoux devant elle, transporté par son rayonnement.
+
+--Non, dit-elle, adorons ensemble.
+
+Elle le releva, le conduisit à l'harmonium, qu'elle ouvrit; et ses
+doigts errèrent sur les touches et en tirèrent de grands accords.
+
+D'une voix pieuse, elle chanta des cantiques d'actions de grâce.
+
+--Pauline! Pauline! s'écria Odon, presque effrayé de l'exaltation de
+sa compagne, n'êtes-vous plus une femme? Êtes-vous quelque créature du
+ciel qui, après m'avoir ébloui, allez retourner dans votre naturelle
+patrie?
+
+--Je ne suis plus une femme, c'est vrai, répondit-elle: je suis la
+femme, la femme telle qu'elle devrait être. Laissez-moi encore
+quelques instants cette illusion, il sera trop vite temps de revenir à
+mon vêtement terrestre.
+
+Fou d'amour, Odon la possédait de nouveau en un suprême baiser.
+
+--Oui, sois la femme! sois la femme pour moi! c'est-à-dire le secours,
+la régénération et le divin paraclet!
+
+Et Pauline aurait volontiers répété la prière du vieillard Siméon:
+«Maintenant, Seigneur, rappelle ton serviteur à toi, puisque mes yeux
+ont vu ton salut!»
+
+
+
+
+IX
+
+
+Les douze coups de minuit sonnèrent à une église.
+
+Pauline, comme on sort d'un rêve, s'éveilla en sursaut.
+
+--Il me faut partir, dit-elle.
+
+--Quelle brutalité t'arrache d'entre mes bras? interrogea Odon.
+
+--La vie.
+
+--Oh! l'horrible et dur étau de fer!
+
+--La souffrance ne s'exile jamais, même des plus grandes joies: elle
+épie de loin et se précipite dès qu'il y a place pour elle.
+
+--Tu dois regagner ta demeure?
+
+--C'est misérable, mais c'est ainsi.
+
+Ils revenaient peu à peu, ahuris et décontenancés, à l'exercice
+pratique de l'existence. Ce rappel à l'ordre grinçait douloureusement
+et ridiculement dans leur coeur, comme éclaterait au milieu d'une
+symphonie le son discord et choquant d'une cloche fêlée.
+
+--Avez-vous songé à la manière dont vous expliqueriez votre absence à
+votre mari? demanda Odon.
+
+Il prononça ce mot «votre mari» avec un étranglement de voix. L'idée
+du «mari» venait subitement de faire explosion dans le tabernacle de
+leur amour.
+
+--J'ai dû y songer, répondit Pauline tristement. Et en disant cela ses
+joues s'empourpraient de honte, non certes parce qu'elle trompait
+Facial, mais pour avoir à se préoccuper de lui au moment où un autre
+remplissait son âme.
+
+--J'ai une vieille tante, expliqua Pauline, que je vais voir de temps
+en temps. Mon mari étant invité aujourd'hui à je ne sais quel banquet,
+je lui ai dit que je profiterais de son absence pour aller dîner et
+passer la soirée chez ma tante. Je suis partie vers cinq heures, j'ai
+fait une courte visite et je suis venue.
+
+--M. Facial peut interroger votre tante, objecta Odon.
+
+--Mon mari va une fois par an chez ma tante; celle-ci, qui est
+paralytique ne sort jamais. D'ailleurs, comme elle est quelque peu
+faible d'esprit, si par hasard, il arrivait qu'on la questionnât, elle
+ne se souviendrait exactement de rien, embrouillerait tout et l'on ne
+pourrait tenir aucun compte de ce qu'elle dirait.
+
+--Et votre cocher?
+
+--En arrivant chez ma tante, j'ai renvoyé le cocher et je lui ai
+donné l'ordre d'aller se mettre à la disposition de mon mari. Celui-ci
+à qui j'avais proposé la voiture pour la soirée, m'a su grand gré de
+cette attention. Je suis venue chez vous en fiacre.
+
+--Vous êtes très habile, dit Odon.
+
+Ni l'un, ni l'autre ne souriaient. En constatant l'habileté de sa
+maîtresse, Rocrange éprouvait presque un sentiment de malaise. Cette
+femme si pure, si noble, si chère lui paraissait diminuée, comme
+ravalée à quelque niveau indigne d'elle. Et Pauline ne se dissimulait
+pas sa déchéance. Que faire? Son habileté était cependant nécessaire:
+l'inquiétude d'Odon à s'informer de sa sécurité en faisait foi. Que
+serait-elle devenue sans cela?
+
+Une larme jaillit de sa paupière.
+
+Cette larme fit plus que bien des paroles. Instantanément, le coeur
+d'Odon retombait fondu d'amour et d'adoration à ses pieds.
+
+--Ne pleure pas, murmura-t-il plein de pitié, ne pleure pas, je
+t'aime.
+
+Ils se dirent adieu en jurant de se revoir ou de s'écrire chaque jour.
+
+Facial n'était pas rentré.
+
+«Dieu soit loué! pensa Pauline, je n'aurai pas à le voir, à subir une
+conversation, à mentir.»
+
+Elle se coucha, mais ne dormit guère, interdite devant sa nouvelle
+destinée.
+
+Pendant ce temps, Facial s'amusait comme il ne s'était jamais amusé.
+
+C'est Chandivier qui avait arrangé cette petite fête. Il avait enfin
+réussi à «débaucher» Facial, comme il disait. Facial, qui avait plus
+d'une fois refusé de s'associer aux «orgies» de son ami, sur
+l'assurance qu'en définitive il ne s'y passait rien dont eût à rougir
+un honnête homme, que chacun était libre de s'y comporter comme il lui
+convenait, et sur l'argument décisif que s'il était digne de
+sauvegarder sa _respectability_ dans la vie, il ne fallait pas non
+plus s'enterrer, Facial, sans trop faire de façons, s'était laissé
+tenter.
+
+--Une fois, n'est pas coutume, dit-il à Chandivier.
+
+--D'autant plus, répliqua celui-ci en faisant claquer sa langue, qu'il
+y aura de jolies femmes.
+
+Ce fut très joyeux. Rébecca, en l'honneur de qui la petite fête avait
+été organisée, se montra à la hauteur de la situation, et par son
+espièglerie, son entrain, sa beauté du diable, électrisa les convives.
+Lorsqu'elle était un peu lancée, elle oubliait vite sa récente
+élévation au rang de comédienne, pour redevenir la cabotine de dernier
+ordre qu'elle n'avait jamais cessé d'être. Dans sa bouche, les propos
+salés faisaient bien et allumaient le sang; ses bras et ses jambes
+semblaient créés spécialement pour se trémousser. Aussi, au dessert,
+eut-elle un succès étourdissant, lorsque d'une voix canaille soulignée
+par des gestes appropriés, elle débita une chansonnette scabreuse,
+composée pour elle par Chandivier: _le Museau de Dodore_, dont chaque
+couplet se terminait par ce refrain suggestif:
+
+ Il fouille, il fouille,
+ L'museau d'Dodore,
+ Il fouille, il fouille,
+ Il fouille encore,
+ Troulaïtou,
+ Il fouill' partout!
+
+On bissa, on trissa cette burlesque insanité; on brailla en choeur
+le refrain. Facial, qui avait un peu bu, moussait comme les autres.
+Décidément, Rébecca était une femme capiteuse. Il commençait à
+beaucoup moins blâmer Chandivier, à l'envier presque. L'heureux
+gaillard! Les vins aidant, Facial se surprit en flagrant délit de
+convoitise. Ces femmes légères autour de lui, cette atmosphère de
+plaisir, cet échauffement des sens et de l'imagination ne manquèrent
+pas de produire leur effet. Il eut besoin d'énergie pour résister à la
+tentation et se priver de l'épilogue ordinaire de ces sortes de fêtes.
+
+Sur les trois heures du matin, lorsqu'il quitta le restaurant, seul,
+après avoir pris part à toutes les folies auxquelles s'était livrée la
+bande joyeuse, son sang n'était guère disposé à le laisser tranquille.
+Et tandis qu'il fredonnait:
+
+ Il fouille, il fouille,
+ L'museau d'Dodore...
+
+les bras, les décolletés, les poudres de riz, les odeurs d'essences,
+les cascades de rires et de cris féminins, qu'il venait de quitter, le
+poursuivaient avec insistance, fouettant sa sensualité.
+
+«Il est encore temps, se disait-il haletant, tu peux retourner... Ou
+tu peux aller ailleurs.»
+
+Il revoyait les poses et les mines provocantes de Rébecca, les
+allures et les plasticités des autres femmes; et, à défaut de Rébecca,
+il se demandait avec laquelle de ces dernières il aurait bien couché.
+
+«Non, dit-il, chassons ces idées! Ce n'est pas maintenant que je vais
+me mettre à renier mes principes. D'ailleurs, ces drôlesses ne sont
+peut-être pas très sûres...»
+
+La vision de sa femme vint alors se mêler à celles qui dansaient déjà
+une sarabande dans son esprit, sa femme en déshabillé, délurée et
+lascive, prenant des poses comme les autres.
+
+«Pourvu qu'elle ne soit pas endormie, se dit-il... Bah! je la
+réveillerai...»
+
+Arrivé chez lui, la tête tourbillonnante, Facial se déshabilla
+précipitamment, et, en caleçon, en pantoufles, un flambeau à la main,
+il voulut entrer dans la chambre à coucher de Pauline.
+
+La porte était fermée.
+
+Un instant interloqué, il ne s'arrêta cependant pas pour si peu.
+
+--Ouvrez! cria-t-il, ouvrez!
+
+Et comme Pauline n'entendait pas ou ne se pressait pas de répondre, il
+se mit à faire du bruit avec ses doigts contre le vantail, tout en
+continuant à crier:
+
+--Ouvrez, s'il vous plaît! ouvrez!
+
+Pauline, surprise au moment où un tardif sommeil était sur le point de
+verser un peu de calme sur son esprit jusqu'ici si extraordinairement
+agité, ne put se défendre d'un certain émoi. Que se passait-il?
+Reconnaissant enfin la voix de son mari, sa première pensée fut qu'il
+était arrivé quelque accident, que quelqu'un était malade.
+
+--C'est vous? demanda-t-elle effrayée.
+
+--C'est moi, ouvrez.
+
+--Qu'y a-t-il?
+
+--Ouvrez toujours.
+
+Devant cette insistance, elle se hâta de jeter sur ses épaules un
+peignoir, et, toute tremblante, alla ouvrir. Mais lorsqu'elle se
+trouva face à face avec la figure de Facial, qu'elle aperçut ses yeux,
+d'habitude ternes, luisants de lubricité, ses lèvres entrebâillées,
+qu'elle sentit le flot pressé et aviné de son haleine, elle comprit ce
+qu'il était venu faire.
+
+Trop tard. Facial était dans la chambre, avait fermé la porte, posé
+son flambeau, et s'avançait sur sa femme avec un sourire bestial.
+
+--Vous êtes jolie, savez-vous, en chemise! proclama-t-il d'une voix
+trouble.
+
+Pauline avait reculé instinctivement. Une horreur subite la glaçait.
+Cet homme qui venait sur elle lui faisait l'effet du monstre de son
+cauchemar. Est-ce que l'épouvante de l'affreux moment ne lui serait
+pas épargnée?
+
+«Après lui! après lui!... Non, c'est impossible!... pensait-elle
+vaguement, sans se rendre exactement compte de la vraie cause de son
+effroi. J'ai peur!... j'ai peur!...»
+
+Elle allait crier, comme si elle se fût trouvée en présence d'un
+voleur ou d'un assassin.
+
+Elle eut besoin d'un extrême effort pour ne pas céder à son
+effarement, recouvrer un peu de présence d'esprit et tenter de se
+débarrasser de Facial autrement qu'en mettant en l'air toute la
+maison. Il suffirait peut-être de jouer une petite comédie. Elle se
+laissa tomber d'un air las dans un fauteuil, et se frottant les yeux,
+se plaignit dolemment:
+
+--Oh! vous m'avez éveillée; laissez-moi dormir, je vous en prie: je
+suis si fatiguée!
+
+--Dans cinq minutes il n'y paraîtra plus; c'est toujours comme cela au
+premier moment, dit Facial.
+
+--Je vous en prie, laissez-moi, continua Pauline d'une voix encore
+plus défaite.
+
+--Lavez-vous un peu la tête. Et puis vous pourrez dormir, je ne vous
+empêcherai pas de dormir: nous dormirons ensemble. Venez vous mettre
+au lit.
+
+--Je désire être seule; je suis malade.
+
+--C'est-à-dire que vous allez prendre froid, et moi aussi, si nous
+restons comme cela. Couchons-nous.
+
+--Écoutez, mon ami, supplia-t-elle doucement, j'ai une migraine
+horrible.
+
+--Elle passera, croyez-moi. Savez-vous ce dont vous avez besoin? Je
+vais vous le dire...
+
+Il se pencha sur elle avec un clignement d'oeil polisson.
+
+--Non, non, laissez-moi! fit-elle en élevant la voix et en s'écartant
+de lui nerveusement.
+
+Mais elle avait compté sans la brutalité des appétits de son mari.
+
+Affamé par l'aspect de ce corps à moitié nu, dont il n'avait jamais eu
+une si tenace envie, Facial se lança sur sa femme, la saisit d'un
+embrassement et plongea dans ses seins sa bouche goulue.
+
+Pauline se raidit convulsivement. Avec une énergie désespérée, elle
+réussit à secouer celui qui ne lui paraissait plus qu'un atroce
+vampire, et, s'enfuyant à travers la chambre, alla se réfugier
+derrière une table.
+
+Et par dessus ce rempart, en phrases saccadées, cet étrange dialogue
+s'engagea entre les époux:
+
+--Sortez! dit Pauline.
+
+--Moi sortir d'ici? fit Facial, bouillonnant à la fois de luxure et de
+colère.
+
+--Sortez! répéta Pauline.
+
+--Mais je suis chez moi, vous êtes ma femme, ce lit est à moi et je
+veux coucher avec vous.
+
+--Vous n'avez pas le droit de me brutaliser.
+
+--Je n'ai pas le droit de vous tuer, ni celui de vous battre, mais
+j'ai le droit de profiter de votre corps toutes les fois que je le
+désire. Coucher avec sa femme, cela ne s'appelle pas la brutaliser: et
+j'ai le droit de coucher avec vous, entendez-vous, je l'ai.
+
+--Malgré moi?
+
+--Malgré vous.
+
+--Et si je m'y refuse?
+
+--J'ai le droit de vous y forcer.
+
+--Par la violence?
+
+--Par la violence.
+
+--Ce n'est pas vrai.
+
+--Consultez les lois, consultez votre confesseur, si vous en avez un,
+consultez qui vous voudrez, vous verrez que la femme doit obéissance à
+son mari, jusques et y compris la possession. Cela est si vrai, que
+si, par quelque maladie ou par quelque incapacité physique, elle se
+trouve empêchée de rendre à son époux ce que l'on nomme à juste titre
+le devoir conjugal, son époux est en droit de la répudier.
+
+--Taisez-vous, vous êtes infâme.
+
+--Jugez si vos caprices peuvent entrer en ligne de compte!
+
+--Et ma liberté, qu'en faites-vous?
+
+--Elle n'existe pas.
+
+--Eh bien, s'écria Pauline, si vos lois me privent de ma liberté, même
+dans l'enceinte déjà stricte du mariage, je ne les reconnais pas, je
+les repousse de toute l'indignation, de tout le mépris de ma
+conscience. Il ne leur suffit pas de m'empêcher de me donner à qui je
+veux, elles veulent encore m'obliger à me donner à qui je ne veux pas
+et quand je ne veux pas? C'est une honte, c'est un crime.
+
+--Pauline, prenez garde à vous: vous vous mettez en révolte contre mon
+autorité, contre la morale, contre tout ce qui est sacré et légitime.
+
+--Sacrés, légitimes, vos gestes de satyre et vos besoins obscènes! Ce
+serait risible, si ce n'était pas dégoûtant. Allez-vous en, allez-vous
+en, vous dis-je!
+
+--Pauline, prenez garde!
+
+--Vous me répugnez.
+
+--Une femme parler ainsi à son mari! Je vais vous apprendre...
+
+Il voulut l'attraper; mais elle lui échappa en tournant autour de la
+table. Furieux, il se mit à courir après elle, vociférant:
+
+--Je vous veux! je vous aurai!
+
+Elle fuyait, meurtrissant ses pieds nus aux angles des meubles.
+
+--Misérable! répétait-elle les dents serrées, au milieu des «je vous
+veux!» rauques de Facial.
+
+La poursuite se prolongea quelques minutes. La malheureuse femme
+sentait les forces lui manquer. Acculée à un coin de chambre, elle se
+vit perdue.
+
+--Ne me touchez pas! gémit-elle.
+
+Facial se précipita. Il l'enleva comme une proie. Une courte lutte
+s'engagea. Plus fort, il eut vite brisé toute résistance. Il entraîna
+sa femme sur le lit, tandis que ses mains frénétiques soulevaient le
+linge, empoignaient et palpaient la chair.
+
+--C'est un viol! râla Pauline.
+
+L'homme, en rut, s'était jeté sur elle.
+
+Au moment où l'oeuvre ignoble allait s'accomplir, et où Pauline,
+vraisemblablement, allait perdre connaissance, ses doigts, dans un
+dernier spasme de son bras qui battait l'air, rencontrèrent sur la
+table de nuit un petit poignard japonais dont elle se servait comme
+coupe-papier.
+
+Elle le saisit, et, se sentant armée, retrouva tout à coup assez de
+vigueur pour, en un héroïque effort, s'arracher à l'étreinte affreuse.
+
+Elle se dressa.
+
+--Je frappe! cria-t-elle.
+
+Facial avait roulé hors du lit.
+
+Quand il se releva, il aperçut la lame levée.
+
+Subitement dégrisé, autant par le danger qu'il courait que parce que
+sa virilité venait de s'éteindre dans le vide, il marmotta d'un air
+stupide quelques paroles inintelligibles.
+
+--Arrière! ordonna Pauline menaçante.
+
+Facial se sauva, le dos rond.
+
+
+
+
+X
+
+
+«Où vais-je en être réduite, pensait Pauline, s'il me faut dorénavant
+soutenir des luttes pareilles pour rester maîtresse de moi-même?»
+
+La scène de la nuit se représentait à son imagination, rendue plus
+épouvantable encore par les conséquences qu'un peu de réflexion lui
+faisait entrevoir. Jamais elle n'avait renvoyé Facial d'une façon
+aussi ignominieuse. Il est vrai que celui-ci ne s'était jamais
+comporté envers elle aussi grossièrement. Mais, quels que fussent ses
+torts à lui, n'allait-il pas trouver étrange l'excessive horreur
+qu'elle avait manifestée à son égard? Et lorsque, dans quelques jours,
+son besoin d'elle l'amènerait de nouveau dans sa chambre et qu'il s'en
+verrait de nouveau refuser l'entrée, que penserait-il, que
+soupçonnerait-il?
+
+Car Pauline était bien décidée à ne plus avoir de relations avec lui.
+Elle ne pouvait pas. Jadis, du temps de _l'autre_, elle n'avait point
+complètement rompu avec Facial, et cela autant parce que la
+cohabitation avec son mari ne lui inspirait pas encore un si profond
+dégoût et que le souci de sa sécurité la dominait alors exclusivement,
+que parce que Hartwald, même au moment où elle était le plus amoureuse
+de lui, était loin d'exercer sur elle l'empire prestigieux d'Odon de
+Rocrange. Comparer Odon à Hartwald! L'adoration qu'elle éprouvait pour
+Odon lui commandait d'autres sacrifices. Subir Facial alors qu'elle
+portait l'image d'Odon dans le coeur! Non, non. C'est comme si on eût
+demandé à une chrétienne de la belle époque de s'incliner, ne fût-ce
+que pour la forme, devant les faux dieux.
+
+Il lui faudrait donc trouver un prétexte, en venir à soudoyer un
+médecin qui constaterait une maladie fictive et déclarerait que son
+mari ne pouvait, sans l'exposer aux plus graves dangers continuer à
+entretenir des rapports avec elle! Quelle nauséabonde extrémité! Et
+impossible de sortir autrement de cette situation. A moins...
+
+Un instant l'idée de fuir, de tout quitter traversa son esprit.
+
+C'était le scandale, la ruine, la mort...
+
+Elle frémit.
+
+Louvoyer au jour le jour, et puis, lorsque Facial, perdant patience,
+ferait valoir par trop impérieusement ses droits, le médecin,
+l'atrocité du médecin: il n'y avait que cela. Mais saurait elle
+soutenir ce rôle hideux? Ne se trahirait-elle pas, quand Facial
+proposerait un traitement, voudrait la conduire aux bains, consulter
+peut-être des spécialistes? Cette comédie était-elle longtemps
+jouable? Trouverait-elle même un médecin qui consentirait à se faire
+son complice?
+
+Et qui lui affirmait que Facial n'éclaterait pas tout à l'heure? Il
+était midi. Ils allaient se rencontrer pour le déjeuner. Quelle
+explication aurait lieu entre eux?
+
+«Aie confiance! pensa-t-elle, s'efforçant de rester sereine et
+rejetant loin d'elle, comme un mauvais rêve, ses pressentiments et ses
+inquiétudes. Aie confiance, suis sans alarmes la voie, quelle qu'elle
+soit, qui t'est tracée: tu as choisi la meilleure part, qui ne te sera
+point ôtée. Comment te serait-il pénible de souffrir quelque peu pour
+l'amour de celui que tu aimes? Et tout dût-il te manquer, ne te
+resterait-il pas celui-là qui t'est plus cher que ce que le monde peut
+t'offrir, celui-là qui est ta joie, ton réconfort, ta lumière?»
+
+Les événements de la nuit n'avaient pas laissé, en effet, de produire
+sur Facial une fâcheuse impression. Il les ruminait avec stupeur,
+cherchant ce que sa femme pouvait avoir contre lui et ce qui la
+rendait, depuis quelque temps, si déplorablement nerveuse. Il se
+rappela à ce propos deux ou trois discussions un peu vives qu'il avait
+eues récemment avec Pauline, y adjoignit la scène violente au sujet de
+l'affaire Saint-Géry et la maladie qui en avait été la conséquence, et
+se demanda s'il ne fallait voir dans ces faits que le symptôme d'un
+état morbide, dont une saison au bord de la mer ou un voyage dans les
+montagnes auraient raison, ou si, par malheur, ils ne résulteraient
+pas de dangereuses perturbations morales, à la seule pensée desquelles
+frémissait sa conscience d'honnête homme.
+
+Il se promit d'observer attentivement Pauline.
+
+La situation n'était peut-être pas si grave. Quoique ses souvenirs de
+la nuit fussent lucides, Facial ne se dissimulait pas qu'il était
+assez ivre, lorsqu'il s'était présenté chez sa femme.
+
+«Peut-être, se dit-il, que mon ivresse était plus apparente que je ne
+me le figure, et que Pauline, effrayée et révoltée à la fois, a cru
+bien faire de me tenir rigueur. C'est elle qui m'aurait donné une
+leçon. Il est vrai qu'il m'arrive si rarement de m'enivrer, qu'elle
+aurait pu se montrer indulgente.»
+
+Perplexe, et un peu honteux, Facial jugea que le meilleur parti à
+prendre, pour le moment, était de garder le silence. Il ne fit aucune
+allusion à ce qui s'était passé. Pauline, de son côté, qui ne
+cherchait qu'à éviter un orage, n'en fit pas davantage. Ils feignirent
+d'avoir oublié jusqu'à l'existence de quelque chose d'anormal entre
+eux.
+
+Facial lui demanda seulement en lui jetant un regard singulier:
+
+--Comment vous sentez-vous aujourd'hui?
+
+Et Pauline répondit froidement:
+
+--Je vous remercie, je me sens bien.
+
+Une heure après, elle était chez Odon.
+
+--Oh! comme il est difficile de maintenir son amour dans les régions
+pures et hors des atteintes salissantes d'en bas!
+
+--Pauvre amie, vous souffrirez encore. Les hommes ne consentiront
+jamais à laisser les beaux sentiments s'épanouir naturellement au
+soleil. Ils obscurciraient plutôt le ciel des nuages de leur envie.
+Médiocrité, sottise, perfidie, voilà ce qui nous entoure et nous
+menace. Mais, chère enfant, le véritable amour est plus fort que tout
+cela: ou plutôt, il n'a rien de commun avec l'ordinaire de la vie,
+étant d'une vie extraordinaire et planant au-delà du monde. Les
+souffles du marécage infime ne sauraient le ternir. Appliquons-nous
+donc à rester au-dessus de ces exhalaisons impuissantes. Méritons par
+la vertu de notre communion l'immunité qui protège les belles âmes.
+
+--Je le désire, répondit Pauline, mais vous vous faites des illusions
+sur moi, si vous me croyez assez détachée des choses d'ici-bas pour ne
+prêter aucune attention à leurs mesquines entreprises. Je suis encore
+trop une femme de chair et d'os pour ne pas craindre, ne fût-ce que
+pour mon corps, les éclaboussures de la route. Je suis sensible aux
+moindres contrariétés; mon amour-propre et ma raison s'offensent sans
+cesse. Les luttes ridicules qu'il faut soutenir pour échapper à la
+mainmise de l'existence m'irritent et m'accablent. Je voudrais être
+heureuse et libre dans le monde et non pas seulement hors du monde.
+
+--A qui le dites-vous! reprit Odon. Le stoïcisme est une grande
+doctrine, mais il faut des caractères autrement trempés que les nôtres
+pour le pratiquer: d'ailleurs je doute que des stoïciens puissent être
+amants. Je me flatte si peu d'être invulnérable aux piqûres d'épingle
+ou aux coups de boutoir de la réalité, que j'évite autant que
+possible de lui donner prise sur ma véritable personne; je ne lui
+présente qu'un mannequin sur lequel elle peut sans beaucoup de dommage
+s'acharner. Ce que je veux dire, c'est que quand on a un amour comme
+le nôtre dans le coeur, on est assuré du refuge idéal où nul ne
+s'aviserait de nous poursuivre, dont rien ne saurait nous arracher.
+L'amour est un port admirable, qui empêche de sombrer même dans les
+pires tempêtes.
+
+--Oui, mais l'amour nous dote d'une sensibilité nouvelle et nous
+expose par ce fait à des attaques que n'ont point à redouter ceux qui
+n'aiment pas. Croyez-vous, pour ne prendre qu'un exemple, que
+l'asservissement au mariage ne me soit pas autrement pénible
+aujourd'hui que j'aime qu'hier où je n'aimais pas? Une multitude de
+choses qui me laissaient indifférente alors me supplicient maintenant.
+Je ne puis pas vous voir comme je le désire, me donner à vous
+entièrement, ne penser qu'à vous, n'avoir d'autre souci que celui de
+vous plaire. Il me faut toujours songer à ce mari que je dois ménager,
+à ces intérêts terrestres qui veulent être sauvegardés, à mon coeur
+qui est sans cesse sur le point de se trahir. Ah! la liberté, la
+liberté d'aimer, j'en ai besoin et je ne l'ai pas.
+
+Odon lui prit les mains, et s'efforçant de la calmer:
+
+--Aimez seulement, Pauline, et pour le reste armez-vous de la patience
+nécessaire à toute créature qui vit sur cette terre.
+
+--Il en faut beaucoup.
+
+--Sans doute. Personne a-t-il jamais prétendu à la félicité parfaite?
+
+--Non, mais vous avouerez qu'alors qu'il serait facile d'être heureux,
+les hommes, frappés de je ne sais quelle folie, font tout pour dire au
+bonheur: Tu n'entreras pas!
+
+--Nous, ma bien-aimée, nous le laisserons tranquillement entrer, et
+quoique ce soit par la porte secrète, il n'en sera pas moins bien reçu
+et n'en sera pas moins le bonheur.
+
+Plus d'une fois, Odon dut ainsi la rasséréner. Elle arrivait chez lui,
+au sortir des artifices et des contraintes du dehors, comme dans une
+sorte de confessionnal où s'épanchait sa vraie nature et d'où elle
+repartait soulagée et réconfortée.
+
+Leurs après-midi d'amour étaient de délicieuses oasis dans le désert
+de l'existence, et tous deux s'abreuvaient aux sources vives, s'y
+désaltéraient à longs traits. A l'ombre odorante des palmes, ils
+oubliaient les vents arides et le sable desséchant. Des oiseaux bleus
+par essaims évoluaient gracieusement sous les arceaux de verdure
+fraîche. Des chants ailés voltigeaient. Un encens flottait dans l'air.
+Voluptueusement bercés par l'ondulant murmure des feuilles et les voix
+célestes qui frémissaient sur chaque vibration de l'éther, ils
+laissaient voguer indéfiniment leurs âmes au gré des mille paysages de
+ces jardins de rêve.
+
+--Oh! disait Pauline, la tête appuyée sur l'épaule de son amant, les
+yeux perdus dans l'extase, s'il ne s'agissait que d'aimer, selon son
+coeur, selon sa bouche, selon sa croyance, la vie ne serait plus la
+vallée de larmes, mais l'Éden merveilleux d'avant le péché.
+
+--Qui empêche de le reconquérir, cet Éden perdu par notre faute?
+
+--Le serpent de l'hypocrisie.
+
+Leurs caractères différaient juste assez pour se rendre sensibles
+leurs deux personnalités et pour se charmer l'un l'autre par leurs
+dissemblances. Odon était calme, prédisposé à l'optimisme, sachant
+supporter sans trop s'en irriter le mal nécessaire qu'il constatait
+autour de lui; en amour, il était intense, tendre, profond, comme ému
+de divine pitié, recherchant l'intimité, ne demandant qu'à construire
+de hautes murailles autour de son bonheur. Pauline, bien que sachant
+extérieurement rester calme, contenait en elle une agitation toujours
+prête à déborder; son impressionnabilité la rendait perméable à toutes
+les afflictions aussi bien qu'à toutes les illusions; elle ressentait
+avec une égale acuité les joies et les douleurs, et, sans cesse
+harcelée par ses espérances comme par ses craintes, elle souffrait et
+jouissait d'avance aussi vivement que lorsque les événements se
+réalisaient. Trop orgueilleuse, trop noble, trop honnête, elle ne
+consentait pas sans malaise à dérober aux yeux ce qui était sa vraie
+vie, à farder son visage et à déguiser ses pensées. Elle eût
+volontiers édifié son amour comme un château sur une colline, pour que
+jusqu'aux passants indifférents pussent l'admirer et l'envier, et
+qu'elle pût en être fière, toutes armoiries étalées; elle avait une
+tendance à braver l'opinion. Chacun d'eux voyait dans le vulgaire
+l'ennemi: mais Odon avec une philosophie dédaigneuse et un désir de
+s'écarter, Pauline avec un besoin de combattre et de protester.
+
+Mais l'amour, qui, malgré tout, les remplissait de joie et de
+victoire, l'amour triomphant chassait vite les ombres mauvaises qui
+tentaient de se glisser sur leur félicité. Lorsqu'ils se retrouvaient,
+toujours plus indiciblement fortunés de se connaître, leurs coeurs
+s'élançaient l'un vers l'autre avec délire, effrayés et enchantés de
+la puissance de leur transport. Chaque fois, c'étaient des ondées
+nouvelles de délice; leurs moindres paroles prenaient des reflets
+multiples de grâce, de beauté, d'adoration; ils se plaisaient
+parfaitement, se sentaient faits l'un pour l'autre, prédestinés
+presque, tant il leur semblait qu'ils s'étaient longtemps cherchés
+dans les ténèbres de la vie, qu'ils s'étaient aimés autrefois. A tout
+instant, ils tressaillaient d'aise, découvrant en eux des recoins
+charmants qui leur faisaient l'effet de vieux souvenirs s'éclairant
+soudain dans l'arrière-plan sombre de leur mémoire.
+
+--Que serions-nous devenus, si nous ne nous étions pas rencontrés?
+demandait Pauline.
+
+--Nous aurions été privés de la lumière éclatante de la vérité; nous
+n'en aurions eu qu'une intuition, sans être admis à la contempler face
+à face.
+
+--Cela me semble impossible: ne pas vous connaître, ne pas vous
+posséder, n'avoir aucune idée de vous! C'est comme si on me disait:
+Que seriez-vous, si vous n'étiez pas née? Je ne saurais que répondre,
+ne pouvant me figurer l'état où l'on est quand on n'existe pas, me
+heurtant là à un non-sens, à une véritable antinomie de la raison. Eh
+bien, Odon, j'ai le même sentiment relativement à notre amour: je
+n'imagine pas, maintenant que je vous aime, comment il se pourrait
+que cet amour n'existât pas. Que serions-nous devenus, si nous ne nous
+étions pas rencontrés? En vous posant cette question, cette énigme
+plutôt, je la jugeais insoluble. Ce que nous serions devenus, ce que
+moi du moins je serais devenue, je ne parviens pas à le comprendre: et
+votre réponse ne me satisfait pas. Nous aurions été privés de la
+lumière, dites-vous: mais comment peut-on être privé de la lumière?
+
+Odon aimait qu'elle s'exaltât ainsi. Exalté lui-même, tout ce qui
+s'élevait au-delà de la banalité des sentiments ordinaires, quelque
+louables et quelque excellents qu'ils fussent, lui plaisait comme une
+chose précieuse. Odon était idéaliste. En ce sens qu'il ne croyait pas
+qu'il fallût prendre la vie pour ce qu'elle semble être, mais pour un
+prétexte continuel à se créer un monde d'idées et d'émotions en
+rapport avec l'éternel désir, monde généreux et sublime auquel il
+attribuait tout autant de réalité et beaucoup plus de beauté qu'à
+l'autre. Y a-t-il d'ailleurs autre chose que des phénomènes? Et un
+phénomène psychique a-t-il moins de consistance qu'un phénomène
+physique? Bien plus, chacun, même le plus obscur barbare, ne
+considère-t-il pas la vie à travers son esprit? Et n'est-il pas
+désirable, en conséquence, étant donné que tout n'est que vision, de
+rendre cette vision aussi superbe, aussi noble, aussi enchanteresse
+que possible? C'est ce que se disait Odon; et comme son tempérament
+l'incitait déjà, sans le secours d'aucun raisonnement, à réaliser
+autour de lui cette atmosphère merveilleuse, son idéalisme, à la fois
+naturel et acquis, constituait bien pour lui la seule vie normale.
+
+Il avait trouvé dans Pauline l'âme ardente et lyrique qui convenait à
+la sienne.
+
+Aussi se remettait-il plus que jamais à espérer et à croire. Les
+quelques hésitations qui l'avaient un instant troublé au seuil de cet
+amour avaient vite fait place à une confiance illimitée et à une
+exquise sensation de s'être jeté à corps perdu dans le ciel.
+L'abondance de son bonheur confirmait magnifiquement sa foi.
+
+Depuis cinq mois que durait sa liaison avec Pauline, il avait vécu
+assez retiré. Chez sa soeur, la vicomtesse de Béhutin, où il était
+obligé de se montrer de temps en temps, on disait:
+
+--Qu'a donc M. de Rocrange? Ce n'est plus le mondain de jadis.
+
+Et on se donnait cette raison:
+
+--Ses voyages l'ont rendu philosophe.
+
+Ailleurs, où il ne se montrait pas, on disait:
+
+--C'est le diable qui s'est fait ermite.
+
+Réderic, qu'Odon voyait encore, et avec lequel il lui arrivait parfois
+de faire, le matin, une promenade à cheval, était seul à connaître la
+vérité. Mais il ne reçut, ni ne provoqua de confidence. Du jour où
+Pauline eut été sa maîtresse, Odon n'entretint plus d'elle son ami.
+Celui-ci se borna à comprendre. Une fois cependant, se trouvant chez
+Odon, il surprit sur un meuble un mouchoir oublié. Odon saisit son
+regard et pâlit légèrement.
+
+--De la discrétion, n'est-ce pas?
+
+--Je te le jure.
+
+Ce furent les seuls mots qui furent prononcés.
+
+Pauline était plus tenue. Il ne lui était guère possible de rien
+changer à son genre de vie. Elle n'avait pas comme Odon le prétexte
+d'une longue absence pour rompre ses liens mondains. Et les dénouer
+peu à peu, quelque imperceptiblement que cela fût fait, n'eût pas
+manqué d'être remarqué. Elle n'eût jamais cru que le service du monde
+pût revêtir une si étroite livrée. C'est à peine souvent si elle
+pouvait distraire quelques minutes pour les consacrer à Odon. Elle
+courait chez lui, l'entrevoyait, repartait.
+
+Il était rare qu'elle pût venir le soir. Les motifs pour sortir seule
+étaient trop malaisés à imaginer. Odon se serait, sans doute,
+facilement arrangé à se trouver où elle allait, au concert, au bal, au
+théâtre, chez celui-ci ou celui-là; mais d'un commun accord les deux
+amants préférèrent ne pas se rencontrer dans le monde. Quelle
+contrainte c'eût été de se regarder, de se parler comme des étrangers
+sous les yeux d'argus de la malveillance! Les deux ou trois fois que
+cela arriva, soit chez la vicomtesse, soit aux réceptions de Pauline,
+où Odon ne put se dispenser, par prudence, de paraître de loin en
+loin, ils éprouvèrent trop de gêne pour que l'attrait de se voir
+compensât leur appréhension. Et pourtant tous deux avaient fait leurs
+preuves! Mais l'amour, leur amour, les rendait naïfs et craintifs
+comme des enfants.
+
+Ces contrariétés, dès le commencement, peinèrent Pauline. Bientôt
+elles firent plus que la peiner, elles lui devinrent odieuses. Elle se
+mit à détester le monde qui l'obligeait à une perpétuelle mascarade et
+la privait cruellement de tant d'heures, de tant de journées d'amour.
+Elle avait soif, et la coupe était tenue loin de ses lèvres par une
+main inexorable, qui rarement se départait de sa rigueur assez pour
+lui permettre d'en aspirer hâtivement et furtivement quelques gouttes.
+
+Et voilà que son ancienne horreur de l'adultère lui revenait, malgré
+la dissimilitude des circonstances et le bonheur parfait qu'elle
+goûtait lorsqu'elle oubliait dans les bras d'Odon.
+
+«Tromper! n'y a-t-il donc que cela? pensait-elle dans ses accès de
+révolte. Certes, le monde mérite d'être trompé: que dis-je, il
+l'exige! Mais est-il digne de moi de m'abaisser à jouer ce rôle?
+Dois-je sacrifier mes pudeurs, mes instincts, mes joies sur cet autel
+boueux de l'opinion? Cacherais-je ce qui fait mon honneur?
+Rougirais-je de ce dont je suis fière? Mon amour si noble, si beau,
+mon amour qui est l'édification de mon âme, mon amour qui constitue ce
+que j'ai de plus méritoire à présenter à Dieu en balance à mes péchés,
+mon amour me ferait-il honte comme le vice qu'on cultive secrètement
+et qu'on met ses soins à dissimuler? Je ne veux pas qu'il en soit
+ainsi! Je suis malheureuse de devoir me taire. Ne me sentant point
+coupable, c'est pour moi un affreux malaise d'avoir à me conduire
+comme si je l'étais.»
+
+Mais c'était surtout sa fausse situation à l'égard de son mari qui lui
+créait un véritable tourment.
+
+Facial était devenu inquiet; il épiait. Sans avoir encore fait
+entendre à Pauline qu'il soupçonnait quelque chose, son attitude
+s'était visiblement modifiée. Il ne se lançait plus dans ses tirades
+familières, s'observait dans ses paroles, semblait presque se
+composer une physionomie. On sentait l'homme précis qui se dit: Il
+doit y avoir anguille sous roche, mais comme je ne la vois pas,
+attendons sans faire de bruit, afin de la surprendre au moment où elle
+sortira.
+
+Toute sa conduite vis-à-vis de sa femme en était singularisée. Il
+s'appliquait à ne pas l'effaroucher par de trop directes questions, et
+en même temps, ses yeux obstinément fixés sur elle pendant des minutes
+entières, comme pour déchiffrer son visage, avertissaient clairement
+Pauline qu'elle eût à jouer fin. Il affectait une parfaite
+tranquillité d'esprit, et ne réussissait pas à donner le change.
+Tantôt correct, ou voulant le paraître, d'une politesse exagérée et
+qui cadrait mal avec son naturel, tantôt, agacé par ses incertitudes,
+s'essayant à être incisif et à décocher des phrases à double sens,
+longuement préparées.
+
+Mais cela semblait peu réussir. Il suffisait d'un habile coup de
+gouvernail de Pauline pour lui faire complètement perdre le nord; et
+il fût resté à la merci de sa femme, pour peu que celle-ci eût daigné
+s'y employer. Elle le savait. Et si, malgré ces signes, précurseurs
+d'un orage qu'il lui était pourtant facile de conjurer, elle restait
+passive et fatiguée, se bornant, lorsque le danger devenait imminent,
+à le déjouer par une hâtive manoeuvre, c'est qu'elle sentait trop
+qu'elle n'était plus la même femme qu'autrefois, qu'elle ne pouvait
+plus vivre de duplicité et d'intrigue, qu'elle avait soif d'honnêteté
+et que le véritable honneur consistait maintenant à s'estimer soi-même
+et non pas à être estimée des autres.
+
+Ah! si son mari avait été un philosophe! Ils se seraient peut-être
+entendus. Elle lui eût dit franchement: Je ne vous aime plus, j'aime
+Odon de Rocrange. Si vous m'aimez, je vous plains de tout mon coeur;
+mais il faut être deux pour s'aimer. Si vous ne m'aimez pas, et c'est
+plutôt le cas, car vous ne m'aimez guère que par devoir et par
+habitude, quoi de plus naturel et de plus juste que de laisser à mon
+coeur la liberté de s'épanouir à l'aise et sans scrupules? Vous
+tenez au monde? Très bien: nous le tromperons d'un commun accord. Nous
+vivrons extérieurement comme par le passé. Je vous jure de ne
+compromettre en rien notre «honneur». Mais épargnez-moi la douleur et
+la honte de vous tromper, vous! Voilà ce qu'elle lui eût dit: et en
+faveur de cette communion d'idées et de leur respective tranquillité,
+nul doute qu'elle ne se fût résignée à observer vis-à-vis de la
+société la discipline toute formaliste dont celle-ci se contente.
+
+Mais Facial n'était rien moins qu'un philosophe. Qu'y avait-il à faire
+avec cet être dénué des ressources de la sagesse et des consolations
+de la charité? Au moindre mot attentant à ses principes, il se fût
+indigné; il eût brutalement sévi, comme un père de famille qui entend
+corriger d'une main ferme les mauvais penchants d'un de ses enfants. A
+quoi bon tenter un appel à sa raison? Facial restait «le mari», avec
+ses petitesses, ses intolérances et la revendication entêtée de ses
+droits. Il ne pouvait devenir «le camarade». Comme avec tous les maris
+de sa race, il n'y avait qu'une seule manière d'agir avec Facial,
+manière sûre, avantageuse, manière ne donnant lieu à aucune
+contestation: le tromper.
+
+Pauline s'en rendait bien compte: mais comme elle ne pouvait plus
+tromper personne, son mari moins que tout autre, elle se trouvait sous
+le coup d'une catastrophe inévitable, qu'elle osait à peine redouter,
+tant elle était lasse, tant elle souhaitait voir la fin de ce vilain
+manège et sortir de peine.
+
+Le scène atroce du viol ne s'était pas renouvelée.
+
+Que pensait Facial? Pauline se le demandait quelquefois, mais ne
+cherchait pas à résoudre ce problème. Elle avait pu craindre d'avoir à
+soutenir d'ignobles luttes, et voici qu'il la laissait tranquille.
+Elle se félicitait trop de cette paix inespérée pour déplorer ce
+qu'elle avait de précaire.
+
+«Advienne que pourra, se disait-elle, je resterai ferme; et lorsque le
+moment sera venu où les liens qui me retiennent à mon passé seront
+fatalement dénoués, je les regarderai tomber autour de moi sans
+m'émouvoir, déterminée à ne considérer cet écroulement que comme la
+délivrance.»
+
+Une seule fois, deux mois environ après la terrible nuit, Facial, qui
+avait longtemps attendu des avances de sa femme, ne voyant rien venir,
+avait cru devoir risquer quelques sévères observations.
+
+--Savez-vous que vous êtes bien jeune, Pauline, pour faire déjà
+chambre à part?
+
+--Je ne suis pas si jeune que vous le dites: ma santé l'exige.
+
+--Votre santé n'est qu'un prétexte; vous vous portez fort bien, et
+vous avez encore plus de dix ans devant vous avant d'atteindre l'âge
+critique des femmes.
+
+--C'est possible; je n'en éprouve pas moins le besoin de dormir seule;
+ce que je supportais autrefois me répugne maintenant; je vous prie de
+ne pas revenir sur ce sujet.
+
+--Vous êtes tout à fait décidée à me fermer la porte de votre
+appartement?
+
+--Tout à fait.
+
+--Je le regrette, car je vais être malgré moi forcé d'admettre
+l'existence de quelque mystère qui ne peut pas être à votre honneur.
+
+--Admettez, si vous le voulez: je ne vous demande qu'une chose, le
+respect de ma personne.
+
+--Je ne suis pas un tyran: vous serez respectée, mais surveillée.
+
+Depuis lors, plus rien. Facial «surveillait».
+
+Il se refusa d'abord à croire Pauline capable de lui être infidèle.
+Cette supposition lui paraissait tellement improbable, qu'il s'en
+accusa presque, lorsqu'elle vint à lui traverser l'esprit, comme d'un
+outrage gratuit envers sa femme.
+
+«Allons donc! se dit-il, ces choses-là n'arrivent qu'aux maris
+affligés de femmes coquettes et légères, et encore, pour l'ordinaire,
+lorsqu'ils leur en ont eux-mêmes donné l'exemple. J'ai toujours été un
+mari parfait; Pauline est prudente et sérieuse. C'est impossible.
+Peut-on cacher des aventures de cette sorte? J'aurais remarqué...»
+
+Il est vrai que Pauline avait souvent fait preuve devant lui d'idées
+subversives étranges dans la bouche d'une honnête femme. Mais de ce
+que les théories qu'elle exprimait quelquefois fussent répréhensibles
+et témoignassent d'une certaine inquiétude de pensée, s'en suivait-il
+que, dans la pratique, sa vie ne fût pas irréprochable? Qui n'a pas,
+dans un domaine ou dans un autre, ses utopies? Que Pauline s'amusât à
+dauber les petites misères de la société, qu'elle se plût à créer en
+imagination un univers idéal où tous les hommes seraient heureux, ce
+n'était peut-être pas très sain, mais de là à faire fi de ses devoirs,
+de là à le tromper, lui, Facial, il y avait un abîme immense.
+
+Quel pouvait bien être alors le motif de l'incroyable conduite de sa
+femme?
+
+L'hypothèse à laquelle Facial s'arrêta quelque temps fut que Pauline
+était malade.
+
+«Mais dans ce cas, pourquoi ne me le dit-elle pas? Il n'y a aucune
+honte à être malade! Toutes les femmes ont de ces moments-là. Je
+comprends qu'elle n'aille pas le crier sur les toits, mais moi, son
+mari, je dois pourtant être tenu au courant de ses infirmités, surtout
+lorsqu'elles sont de nature à suspendre l'intimité de nos rapports!»
+
+Cependant, les investigations auxquelles Facial se livra, jusque dans
+les meubles de la chambre à coucher et du cabinet de toilette de
+Pauline, ne donnèrent aucun résultat. Il ne découvrit ni drogues, ni
+instruments suspects. Le médecin de la maison, qu'il interrogea, se
+montra très surpris de ses questions, et, croyant le tranquilliser,
+lui déclara qu'à part une certaine nervosité, trop commune en notre
+siècle de surmenage, la santé de sa femme ne laissait rien à désirer.
+
+Il fallait trouver autre chose.
+
+«Est-ce que par hasard--ce fut sa seconde hypothèse--Pauline serait
+dégoûtée de moi? Je ne suis cependant pas vieux. Mon corps ne s'est
+pas sensiblement modifié ces dernières années, et ce dégoût subit de
+ma personne ne serait explicable que par une décrépitude marquée ou
+par l'apparition de quelque incommodité répugnante. Or, rien,
+absolument rien ne le justifie. Quelques rhumatismes, un commencement
+d'asthme: mais il n'y a rien là de dégoûtant. Je suis dans la plus
+belle saison de l'homme, l'été, le plein été... et pas même l'été de
+la Saint-Martin! Comment Pauline pourrait-elle être dégoûtée de moi?»
+
+En y réfléchissant, néanmoins, Facial n'avait garde de se dissimuler
+que sa présence, loin d'être agréable à sa femme, semblait la
+contrarier et l'agacer. Chaque fois qu'il lui adressait la parole,
+elle répondait sans empressement, comme ennuyée d'avoir à s'occuper de
+lui. S'il s'approchait, au moment de prendre congé, pour l'embrasser,
+elle avait un instinctif recul, et quand ses lèvres effleuraient sa
+joue, un frisson de répulsion péniblement réprimé.
+
+«Étrange! songeait Facial. Après tout, ces femmes sont si
+capricieuses! Il est possible aussi qu'une transformation
+physiologique s'opère en elle, et qu'elle désire prendre le voile, se
+retirer de la chair. Cela s'est vu. Il est vrai qu'elle n'a jamais
+témoigné de violents appétits charnels. Moi non plus, du reste. Nous
+avons vécu très bourgeoisement. Et généralement ces décisions
+excessives ne se rencontrent que chez les grandes pécheresses.»
+
+Si pourtant elle le trompait!
+
+Quelque ardeur qu'il mît à s'en défendre, cette idée, au milieu des
+diverses hypothèses qu'il examinait, trottait toujours dans son
+esprit. Elle était ridicule, mais il la ruminait. Avec une autre femme
+que Pauline, avec un autre homme que lui, étant données les
+circonstances, n'aurait-ce pas été la chose du monde la plus probable?
+
+A force d'y penser, Facial en vint à se demander ce qu'il ferait, si,
+par impossible, Pauline le trompait.
+
+Une indignation le prit. Ah! il ferait voir qu'il n'était pas un de
+ces maris dont on se joue! La justice, la justice avec tout son poids
+s'abattrait sur la tête des coupables. Pas de sang: la justice seule,
+le glaive de la justice et le divorce irrémissible. Il n'exciterait ni
+le rire, ni la pitié. Un moment, il réfléchit qu'il serait peut-être
+d'un bon effet de s'armer du droit vengeur des maris outragés. En ce
+cas, qui tuerait-il? Sa femme? L'amant? La femme et l'amant? Et où les
+tuerait-il? Au lit? Dans la rue? Mais avant de s'être décidé, il vit
+bien qu'il n'était pas l'homme qu'il fallait pour ces sanglantes
+exécutions. Son caractère, ses principes, son passé s'opposaient à une
+solution semblable. N'avait-il pas dernièrement fait partie d'un jury
+qui avait acquitté un meurtrier «médecin de son honneur»? Et ne
+s'était-il pas élevé avec beaucoup de force contre ce sentimentalisme
+exagéré qui, sous prétexte de passion, en arrive à mettre au-dessus
+des lois de véritables criminels? N'avait-il pas approuvé hautement,
+devant témoins, les articles bien sentis de la presse clouant au
+pilori de l'opinion la coupable faiblesse des jurés parisiens? Certes,
+et il ne se donnerait pas un démenti. Son respect des lois était
+sincère. Il ne consentirait pas même à un duel: le duel, ce «legs des
+siècles de barbarie»! Il resterait légal et digne. Le divorce!
+
+Chose curieuse: à prononcer ce mot fatal, il n'éprouvait pas une bien
+grande douleur. Il lui semblait être là plutôt juge que partie: et si
+vraiment sa femme commettait envers lui le crime d'adultère, c'est
+l'anathème et non le sanglot qui monterait à ses lèvres. Il est vrai
+que cela ne se passait encore que dans son imagination. Néanmoins, il
+eut plaisir à constater qu'il serait ferme.
+
+Peu à peu, ses observations se précisèrent.
+
+Il crut remarquer que sa femme usait beaucoup moins de la voiture.
+Elle préférait marcher, disait-elle. Exercice salutaire: mais pourquoi
+s'en avisait-elle si tard, et pourquoi ne se faisait-elle jamais
+accompagner de sa femme de chambre? Lorsqu'elle prenait la voiture, il
+lui arrivait constamment de la renvoyer au bout d'une course ou deux
+et de rentrer en fiacre plusieurs heures après. Ou bien elle faisait
+attendre le cocher un temps infini aux magasins ou chez sa couturière.
+Tout cela était louche, et Michel lui-même, l'impassibilité en
+personne, en était étonné.
+
+D'autres remarques portèrent sur de petits billets bleus qu'elle
+recevait fréquemment, et dont Facial ne put jamais retrouver un seul,
+ni sur la table à écrire de sa femme, ni dans ses tiroirs, ni dans le
+panier à papier.
+
+Mille détails, auxquels il n'avait d'abord pas pris garde,
+commencèrent à lui devenir suspects. Il lui était d'ailleurs facile de
+se livrer à ses découvertes: Pauline en était à ne plus même prendre
+les précautions élémentaires.
+
+Bientôt, il ne fut plus permis à Facial de douter. Sa vie conjugale
+s'était trop profondément transformée. Pauline ne se donnait seulement
+plus la peine d'inventer des explications plausibles à ses étrangetés.
+Continuellement s'échangeaient entre eux des dialogues de ce genre-ci:
+
+--Vous sortez? s'écriait Facial.
+
+--Comme vous le voyez. Ne savez-vous pas que c'est mon habitude après
+le déjeuner?
+
+--Où allez-vous! Vous ne me direz pas que c'est chez votre couturière:
+elle est venue ce matin.
+
+--J'ai d'autres personnes à voir que ma couturière.
+
+--Qui? Vous avez rendu toutes vos visites cette semaine.
+
+--Vous voulez savoir qui? Je ne le sais pas moi-même. Les idées me
+viendront en route. Je vais me promener.
+
+--Où?
+
+--Si vous y tenez, faites-moi suivre.
+
+--Je n'ai pas à vous espionner, mais je désire savoir ce que vous
+faites.
+
+--Il n'y a pas d'autre moyen de le savoir que de m'espionner.
+
+--Et si je le faisais?
+
+--Vous sauriez où je vais, voilà tout.
+
+Mais la preuve, la preuve probante de l'infidélité de Pauline manquait
+encore.
+
+Un jour, rentrant juste à l'heure du dîner, Facial ne trouva pas sa
+femme à la maison. Sept heures, sept heures et demie, huit heures,
+elle ne revenait pas. Personne ne put lui dire où elle était.
+Anxieux, Facial redoutait déjà quelque événement. Elle arriva enfin.
+Mais dans quel état! Les traits bouleversés, la poitrine sanglotante,
+la voix abîmée!
+
+--Qu'y a-t-il? fit Facial interdit.
+
+--Une crise, une crise affreuse...
+
+--Quoi?
+
+--Le coeur... Le médecin a dit que c'était le coeur...
+
+--Qui est malade?
+
+Pauline le regarda d'un air effaré.
+
+--Qui est malade? répéta Facial.
+
+Alors, affolée, après avoir cherché comme dans le vague, elle
+balbutia:
+
+--Ma tante, ma pauvre tante!
+
+Et précipitamment elle ajouta:
+
+--Je ne m'arrête pas. Je repars. Il faut que je sois là. Ne m'attendez
+pas: je veillerai, je passerai la nuit probablement.
+
+--Mais vous n'irez pas ainsi; mangez quelque chose, vous êtes toute
+tremblante.
+
+--Je ne puis pas, je n'ai pas faim.
+
+--Je vais vous accompagner.
+
+--Non, non, c'est inutile... Ne venez pas, je vous en supplie...
+
+Et elle repartit aussitôt, sans vouloir entendre un mot de plus, pour
+aller soigner Odon de Rocrange, en proie à une attaque d'asystolie,
+causée par une maladie de coeur dont il souffrait depuis quelques
+années.
+
+Elle ne revint que le lendemain.
+
+--Eh bien, comment va-t-elle? demanda Facial.
+
+--Dieu soit loué, la crise est finie!
+
+Facial s'étonna bien un peu de l'amour excessif de sa femme pour cette
+tante dont elle devait hériter; mais il ne fit aucune observation, et
+s'en fût tenu là, si, quelques jours après, rencontrant par hasard le
+médecin ordinaire de la vieille dame, il n'eût eu la malencontreuse
+inspiration de lui dire:
+
+--Vous avez failli perdre notre bonne tante?
+
+--Mais non, mais non, elle se porte au contraire assez bien cette
+année.
+
+--Et sa maladie de coeur?
+
+--Elle n'a point de maladie de coeur!
+
+--Mais cette crise de l'autre jour? Ma femme m'a raconté que cela
+avait été terrible!
+
+--Une crise? Une crise de quoi? Il n'y a point eu de crise. Je vous
+dis que votre tante se porte admirablement pour son âge.
+
+Facial devint blême. Son poing se crispa. Devant cette dernière
+preuve, le cerveau chancelant, il sentit sa vie imperturbable
+s'effondrer.
+
+«Ça y est, ça y est!» bégayait-il.
+
+Son amour-propre blessé rugissait en lui.
+
+«Mais qui est-ce? qui? qui? l'infâme personnage qui la soustrait à ses
+devoirs, le corrupteur, le corsaire, le trafiquant du crime et de la
+débauche qui a dégradé cette femme et perdu cette âme?»
+
+En vain, il se creusait la tête. Aucun nom, aucune figure d'homme ne
+se signalait à sa perspicacité avec assez de vraisemblance pour qu'il
+pût s'écrier: Le voilà, je le tiens, le misérable! Réderic?
+Impossible. Sénéchal? Grotesque. Saint-Géry? Il la connaissait à
+peine... Facial récapitula tous ses amis, toutes ses connaissances,
+tous les hommes que Pauline pouvait voir chez elle ou dans le monde.
+Et plus il cherchait, plus il pataugeait.
+
+Soudain il pensa:
+
+«Il y a une personne qui doit tout savoir: c'est Julienne Chandivier.»
+
+Muni de cette idée, il fut plus tranquille. Il interrogerait Julienne:
+elle le renseignerait. Julienne, l'amie intime de sa femme, était
+certainement au courant; et même si Pauline ne l'avait pas mise dans
+le secret, son flair de femme devait lui avoir fait découvrir ce que
+lui, le mari aveugle n'avait pas vu.
+
+Mais Julienne se laisserait-elle interroger? Vendrait-elle son amie?
+Facial résolut de procéder avec politique. Il s'en ouvrirait à
+Chandivier, et, en lui recommandant le plus grand mystère, le prierait
+de vouloir bien se charger du soin délicat de faire parler Julienne.
+
+«De la sorte, pensa-t-il, je n'aurai pas besoin de me livrer plus
+longtemps à des recherches fatigantes et humiliantes. Je serai informé
+avec rapidité et certitude, et je pourrai, sans tarder, prendre les
+mesures qui me seront dictées par la situation. Julienne ne se méfiera
+pas de son mari: elle fera des révélations.»
+
+Il donna rendez-vous à Chandivier pour le soir même. Affaire
+importante, lui écrivit-il, et dans laquelle il espérait pouvoir
+compter sur son amitié.
+
+--Tu as besoin d'argent? fut la première parole de Chandivier. Mais,
+pauvre ami, je n'en ai point! Rébecca me prend tout.
+
+--Non, non, tu n'y es pas. Il n'est pas question d'argent. J'en ai de
+l'argent! Il s'agit d'une chose grave.
+
+--Grave! Quoi donc? s'écria Chandivier, un peu effrayé du ton de
+circonstance que prenait Facial.
+
+--Chandivier, j'ai la conviction que ma femme me trompe.
+
+--Ah! ce n'est que ça? fit Chandivier.
+
+--Tu sais quelle a été ma vie jusqu'ici. J'ai cru mieux faire de
+rester confit dans la sécurité du mariage que de m'embarquer au
+travers des péripéties des amours illégitimes. Je ne pensais pas que
+le mariage a ses tempêtes, et que quand il se mêle d'être orageux,
+c'est pour de bon. Ou plutôt je m'imaginais que ma mer à moi serait
+éternellement la mer Tranquille. Voilà comme on se trompe.
+
+Il lui conta le détail des faits et lui expliqua le genre de service
+qu'il attendait de lui.
+
+--Ne soupçonnes-tu vraiment personne? demanda Chandivier.
+
+--Personne. Je ne vois personne. Et pourtant il y a quelqu'un!
+Aurais-tu, par hasard, quelque indice, toi?
+
+--Oh! non. Je m'occupe si peu des femmes des autres!
+
+--Alors, c'est entendu, tu tâteras ta femme?
+
+--Je la tâterai.
+
+--Insidieusement, comme si cela venait de toi. Il ne faut pas me mêler
+à la chose: tu gâterais tout.
+
+--Je gâterais tout. Repose-toi sur moi.
+
+--A l'occasion, je pourrais te rendre le même service.
+
+--Merci bien. C'est très aimable de ta part: mais, vraiment, je
+n'éprouve nul besoin... Ah! ça, dis donc, que vas-tu faire après?
+
+--Après quoi?
+
+--Après que je t'aurai... ouvert les yeux?
+
+--Le divorce.
+
+--Le divorce pour une peccadille pareille?
+
+--Peccadille? L'adultère n'est pas une peccadille. Sache que je ne
+transige jamais, moi; je ne transige pas.
+
+Ils se regardèrent un instant comme deux habitants de planètes
+différentes.
+
+Puis, Chandivier s'écria jovialement:
+
+--Mais j'y songe, une fois que tu n'auras plus ta femme, tu seras
+libre!
+
+--Libre... Évidemment je serai libre.
+
+--Nous pourrons faire la noce ensemble.
+
+Et il se mit à chantonner en clignant de l'oeil:
+
+ Il fouille, il fouille,
+ L'museau d'Dodore,
+ Il fouille, il fouille,
+ Il fouille encore,
+ Troulaïtou,
+ Il fouill' partout!
+
+Ce fut là-dessus qu'il se séparèrent.
+
+Suivant la promesse faite à Facial, Chandivier, dès le lendemain,
+s'appliqua à circonvenir Julienne. Il crut bon de débuter par quelques
+brocards à l'adresse de son ami:
+
+--Il y a des hommes qui se croient heureux en ménage, et qui...
+
+--A qui en avez-vous, aujourd'hui, mon ami? demanda Julienne, qui
+n'était pas habituée de la part de son mari à une telle débauche
+d'allusions.
+
+--Oh! pas à vous.
+
+--Je l'espère bien.
+
+--Mais il y a quelqu'un de par le monde à qui sa femme m'a tout l'air
+de jouer quelques vilains tours.
+
+--Qui donc?
+
+--Eh! notre ami Facial... Vous n'avez rien remarqué?
+
+Julienne éclata de rire.
+
+--Tiens! tiens! Contez-moi ça?
+
+--Je suis sûr que vous en savez encore plus long que moi.
+
+--Quelle idée! Je ne sais rien.
+
+--Mais c'est notoire! Mme Facial... Voyons, voyons, vous n'ignorez
+pas...
+
+--Bon! Vous allez soupçonner Pauline?
+
+Elle le scruta finement, se demandant s'il savait quelque chose ou
+s'il ne savait rien, prête à le seconder de toute sa malignité, s'il
+était en mesure de lui livrer quelque détail inédit, ou à se moquer de
+lui, s'il cherchait simplement à la faire parler.
+
+--La croyez-vous insoupçonnable? demanda Chandivier.
+
+--Insoupçonnable, je ne dis pas! Quelle femme l'est? Mais enfin,
+quelles raisons auriez-vous de la soupçonner?
+
+--Eh! J'en ai peut-être.
+
+--Je suis curieuse de les connaître.
+
+Chandivier n'était pas de force à mener sans de sérieux accrocs son
+enquête. Ne sachant par quel bout la prendre, sa suprême ressource fut
+de brusquer.
+
+--Là, sérieusement, Mme Facial a-t-elle un amant?
+
+Julienne dissimula un sourire et dit:
+
+--Non.
+
+--Eh bien, son mari est persuadé qu'elle en a un.
+
+--Que les hommes sont bêtes!
+
+Chandivier prit une partie de cela pour lui et jura qu'il aurait sa
+revanche: d'autant plus que la perspective d'avoir Facial pour
+compagnon de fête n'était pas pour lui déplaire: son «de l'argent,
+j'en ai!» lui était resté dans la mémoire.
+
+Quant à Julienne, ainsi que Facial l'avait bien pensé, elle était
+instruite.
+
+Dès les premiers jours, son sens expert de femme éveillée lui avait
+fait deviner qu'Odon de Rocrange et Pauline ne se voyaient pas de
+l'oeil insouciant de deux mondains assemblés par le hasard en un
+même lieu. Elle avait compris, à d'imperceptibles symptômes, malgré et
+peut-être à cause de leur soin à ne rien laisser transparaître, qu'une
+mutuelle passion venait de s'emparer d'eux et était en train, s'ils ne
+résistaient pas, de les pousser l'un à l'autre. Les deux ou trois fois
+qu'elle les avait vus en présence lui avaient suffi. Mais qu'en
+était-il résulté? C'est ce que longtemps elle ignora. Elle ne laissait
+pas d'en être horriblement vexée. Pauline, qu'elle avait toujours
+connue inébranlable, avait-elle franchi elle aussi le Rubicon? Ce
+point de chronique sollicitait vivement sa curiosité. A plusieurs
+reprises, elle tenta d'attirer son amie sur le terrain des
+confidences. Cela ne lui réussit pas, et elle en éprouva un véritable
+dépit. En définitive, n'avait-elle pas un certain droit à entrer dans
+les secrets de Pauline, elle qui lui avait si souvent confié les
+siens? Elle trouva que Pauline se montrait à son égard froide,
+inconvenante, presque blessante. Elle eût voulu, sans doute, que
+celle-ci lui ouvrît son coeur et l'étalât devant elle comme une
+amusante variété! Très froissée de ce qu'elle appelait un manque de
+confiance, et de ce qu'elle comprenait être au fond une leçon de
+dignité, elle n'eut pas de repos qu'elle ne se fût assurée qu'Odon
+était bien l'amant de Pauline, afin de pouvoir se donner le plaisir,
+par de perfides coups d'épingle, de faire sentir à son amie combien
+elle avait eu tort de ne pas s'abandonner à sa discrétion et à ses
+conseils.
+
+Un soir que Réderic était chez elle, convenablement préparé par de
+savants mélanges de spiritueux et d'agaceries charnelles, elle lui dit
+tout à coup, comme si l'idée venait de lui en passer par la tête:
+
+--Quel est ton ami le plus intime, Paul?
+
+--Je n'en ai point.
+
+--Et après?
+
+--Après? Mettons, si tu veux, Rocrange.
+
+--Tous tes amis ont des maîtresses?
+
+--Probablement.
+
+--Et quelle est la maîtresse de M. de Rocrange?
+
+--Je ne sais pas.
+
+--Tu sais.
+
+--Je te jure que je ne sais pas.
+
+Julienne le regarda dans le blanc des yeux. Elle était assise sur lui,
+son bras nu frôlant sa moustache, et, comme pour une adorable
+espièglerie, elle lui glissa câlinement dans l'oreille:
+
+--Moi, je le sais.
+
+--Tu sais qui est la maîtresse de Rocrange? fit Réderic en fronçant le
+sourcil.
+
+--Oui.
+
+--Eh bien, qui?
+
+--Pauline.
+
+Réderic se leva avec violence, très ennuyé, et, sans penser à ce qu'il
+faisait, s'écria:
+
+--Ce n'est pas vrai!
+
+--Tu vois bien que c'est vrai! susurra Julienne.
+
+Il se tut. Il cherchait par quel moyen il pouvait encore parer à sa
+maladresse. Il ne trouvait pas. Il redoutait tout de Julienne, allant
+jusqu'à la croire méchante, alors qu'elle n'était qu'immorale.
+
+Elle reprit:
+
+--J'en suis très sûre, mais pour en être plus sûre encore, je veux que
+tu me dises toi-même que Pauline est sa maîtresse.
+
+--Alors, tu n'en es pas sûre?
+
+--Si, mais je veux que tu l'avoues.
+
+Réderic garda le silence.
+
+--Tu ne veux pas parler? dit Julienne. Écoute. Si tu ne prononces pas
+cette phrase: «Pauline est la maîtresse de M. de Rocrange», dès demain
+j'écris une lettre anonyme à M. Facial. Me crois-tu capable d'écrire
+une lettre anonyme?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien, je ne te demande que ces seuls mots: «Pauline est la
+maîtresse de M. de Rocrange», et je te promets, tu entends, je te
+promets que je garderai ce secret aussi fidèlement que toi.
+
+Réderic réfléchit un instant. Puis, craignant les conséquences que
+pouvait avoir son entêtement, bien inutile d'ailleurs, puisque
+Julienne semblait tout savoir, il se décida et dit:
+
+--C'est vrai, Mme Facial est sa maîtresse.
+
+Une joie maligne éclaira le visage de Julienne.
+
+--Et maintenant, des détails! fit-elle.
+
+--Ah! misérable femme! s'écria Réderic, s'apercevant qu'il avait été
+joué.
+
+Il la repoussa d'un geste, s'habilla avec colère et partit.
+
+Cependant, Julienne tint parole. Elle fut discrète. Elle n'avait point
+l'intention de faire du tort à Pauline. Elle se contenta de savourer
+la satisfaction de quelques traits mordants qu'elle lui décocha en
+tête à tête, et qui eussent eu le privilège d'inquiéter sérieusement
+Pauline, si, parvenue à cette période de fatalisme où elle attendait
+avec indifférence une solution, n'importe quelle, à la fausseté de son
+état, celle-ci n'eût pas été insensible au risque que courait son
+secret en de pareilles mains. Pauline ne daigna pas même prier
+Julienne de se taire. Que lui importait qu'on sût son amour pour Odon?
+Elle avait hâte d'échapper à l'atmosphère lourde qui l'accablait. Et
+si l'orage purificateur tardait trop à éclater, n'était-elle pas
+presque décidée à le provoquer elle-même?
+
+Julienne fut quelque peu stupéfaite de cette superbe tranquillité.
+
+«Il ne faut pas qu'elle se croie plus forte qu'elle n'est,
+maugréa-t-elle déçue. Elle pense pouvoir se passer de moi, c'est bien:
+mais elle compte vraiment trop sur ma bonté. Si elle s'était confiée à
+moi, je lui aurais été entièrement dévouée, et mes services ne lui
+eussent pas été inutiles. Elle veut agir seule, à son aise! Je ne
+ferai rien pour lui nuire, quoique cela me soit facile: mais si son
+assurance lui porte malheur, ce n'est pas moi qui la plaindrai.»
+
+Très marri d'avoir à revenir bredouille auprès de Facial, persuadé, du
+reste, que si Facial soupçonnait sa femme, c'était qu'il y avait
+quelque chose, et encore plus persuadé que, s'il y avait quelque
+chose, Julienne le savait, Chandivier se décida, pour sauvegarder son
+amour-propre, à faire une nouvelle tentative. Mais, cette fois, il ne
+voulut pas s'engager en personne. Il s'avisa que quelqu'un qui fût
+plus dans l'intimité de Julienne que lui aurait plus de succès. Il
+songea que Sénéchal pourrait être ce quelqu'un et que celui-ci serait
+enchanté de se charger d'une mission si propre à le flatter et à
+l'intéresser. Il le dépêcha donc à Julienne, après avoir sommairement
+excité sa curiosité, et attendit l'effet de ce machiavélisme.
+
+Lorsque Julienne vit que Sénéchal s'en mêlait, elle pensa tout de
+suite:
+
+«Pauline est perdue: ça lui vient bien!»
+
+Elle crut d'abord que le sénateur en savait long; et ce fut presque
+avec désappointement qu'elle s'aperçut qu'il était encore moins avancé
+qu'elle et n'avait pas même une idée du nom de l'amant. Elle hésita.
+Renverrait-elle Sénéchal comme elle avait renvoyé son mari? Ou plutôt
+ne profiterait-elle pas de lui pour le lancer comme un excellent chien
+de chasse sur la bonne piste, et obtenir ainsi les détails de cette
+histoire qui l'intriguait tellement? Elle ne résista pas à l'envie qui
+la démangeait. En somme, que devait-elle à Pauline? Rien, puisque
+celle-ci non seulement ne lui avait rien demandé, mais ne lui avait
+rien confié. N'était-ce pas déjà charitable d'user de ce qu'elle
+savait avec tant de discernement et de réserve? Et puis, une fois bien
+documentée, son bon coeur la pousserait peut-être à être utile à
+Pauline malgré elle!
+
+--Va donc voir, dit-elle à Sénéchal, ce qui se passe l'après-midi au
+numéro 31 de la rue d'Argenteuil. Informe-toi, prends des
+renseignements, recueille des observations, le tout avec la légèreté
+et le savoir-faire qui te distinguent, et n'oublie pas de me tenir
+soigneusement au courant de tes moindres découvertes.
+
+Elle ne lui en dit pas davantage. Cela suffisait. Avec son flair, au
+bout de huit jours de campagne, le sénateur aurait rapporté une ample
+provende.
+
+Sénéchal promit ce qu'on voulut: vigilance, célérité, discrétion. Il
+aurait fait des bassesses pour assister à la naissance d'un «potin
+parisien». En être le père, l'engendrer, le constituer de toutes
+pièces était une rare aubaine. Son imagination partait. Il se voyait
+déjà colportant la nouvelle de salon en salon, de rédaction en
+rédaction, de couloirs en couloirs; il se figurait les étonnements,
+les exclamations; il jouissait d'avance du bruit de son oeuvre
+roulant dans Paris. C'était sa suprême volupté.
+
+--Je les tiens! fit-il jubilant, lorsque Chandivier vint s'informer du
+résultat de son ambassade.
+
+--Quel est l'heureux coquin?
+
+--Oh! vous allez trop vite. Attendez. Cela n'aurait aucune saveur,
+s'il n'y avait pas une part d'imprévu.
+
+--Qui tenez-vous donc?
+
+--Les oiseaux: ou plutôt, je tiens le nid.
+
+En possession de l'adresse, Chandivier se jugea en mesure d'édifier
+Facial. Il courut chez celui-ci, et le trouva en train de fouiller,
+pour la vingtième fois peut-être, le meuble secrétaire de sa femme.
+
+--Regarde ce que je viens de découvrir, fit Facial en brandissant une
+feuille de papier brouillard arrachée à un buvard et maculée d'encre.
+Regarde, la date y est, c'est tout frais, c'est d'hier.
+
+Il mit la feuille devant les yeux de Chandivier en la tenant à
+contre-jour. On pouvait lire, après la date très distincte:
+
+«Cher... (ici un mot illisible.) Demain... une après-midi toute à
+nous... (d'autres mots illisibles au milieu desquels on épelait:)...
+amour... souffrir... voie naturelle du coeur... dégoût... en
+finir...»
+
+--C'est de ta femme? demanda Chandivier.
+
+--Oui. Si je savais à qui ce billet a été écrit! Mais où aller? où la
+prendre maintenant?
+
+--Je vais te le dire.
+
+--Tu as un renseignement? Ta femme a parlé?
+
+--J'ai l'adresse. C'est 31, rue d'Argenteuil. Tu ne diras pas que je
+ne me suis pas occupé de toi!
+
+--31, rue d'Argenteuil? répéta Facial d'un air hébété. Mais le nom...
+le nom du misérable?
+
+--Le nom, je l'ignore: tu pourras aisément l'apprendre au moyen de
+l'adresse, 31, rue d'Argenteuil...
+
+Chandivier se frappa tout à coup le front.
+
+--Sacrebleu! fit-il, je connais cette adresse! Qui diable déjà demeure
+là?
+
+Facial apporta un Tout-Paris. Ils cherchèrent. A l'adresse indiquée,
+le nom de Rocrange tomba sous leurs yeux.
+
+--Parbleu! c'est Rocrange! s'écria Chandivier. Je me disais aussi...
+Ce n'est pas étonnant que j'aie son adresse dans la tête: je lui ai
+deux fois envoyé de la part de Julienne des invitations, auxquelles
+d'ailleurs il ne s'est pas rendu.
+
+--Imbécile que je suis! soufflait Facial. Rocrange! Comment n'ai-je
+pas deviné...
+
+Il essuya son crâne moite de sueur.
+
+--Quatre heures, dit-il en tirant sa montre. J'y vais.
+
+--De la prudence, au moins! lui recommanda Chandivier. Ne t'emballe
+pas; sois calme.
+
+--Je suis très calme, répondit le mari de Pauline.
+
+13, rue d'Argenteuil, Facial se présenta avec beaucoup de dignité au
+concierge.
+
+--M. de Rocrange?
+
+--C'est ici.
+
+--Est-il chez lui?
+
+--Non, monsieur.
+
+--Inutile de me tromper. Il est chez lui, avec une dame. Je suis le
+mari. Combien vous donne-t-il pour vous taire?
+
+--Cinq cents francs.
+
+--En voici mille. Au besoin, pourriez-vous témoigner de ce que vous
+savez en justice?
+
+--Dame, Monsieur... Devant la noblesse de monsieur, j'irais jusqu'à
+témoigner en justice.
+
+--C'est bien.
+
+--Au premier, la porte à gauche. Sonnez trois coups brefs, le valet de
+chambre vous ouvrira.
+
+Facial s'engagea dans l'escalier, dont il gravit les marches, l'une
+après l'autre, posément.
+
+
+
+
+XI
+
+
+Pauline était arrivée vers une heure. Depuis longtemps, elle n'avait
+pas eu une après-midi à elle, une après-midi entière à consacrer à son
+amour. Énervée par la fausse vie qu'elle menait, son coeur aurait eu
+besoin de nombreuses journées d'indépendance pour se retremper et
+reprendre courage. Au lieu de cela, c'étaient chaque fois de nouvelles
+combinaisons à faire pour gagner un instant de bonheur, toujours
+troublé par l'idée du départ précipité, toujours empoisonné du
+sentiment odieux qu'il n'était obtenu que par supercherie. Sa
+tristesse était profonde. Odon, auquel cette souffrance n'échappait
+pas, essayait en vain de réconforter son amie. Lui-même devait
+s'avouer qu'une situation pareille ressemblait plus à un rapide
+campement devant un mirage fuyant, qu'à l'installation bienheureuse
+dans la terre promise. Et cependant, il s'effrayait, lorsqu'il voyait
+sa maîtresse supporter avec tant d'impatience le joug de la société;
+il s'effrayait pour elle, et se demandait si elle savait bien à quoi
+elle s'exposait en voulant le secouer. Ne présumait-elle pas trop de
+ses forces? Ne se repentirait-elle pas de sa témérité, aussitôt
+qu'elle se sentirait abandonnée, injuriée, souillée? Comprenait-elle
+que le défi aux moeurs, c'était la mort civile? Il la supplia de
+prendre patience, de retarder le plus possible un éclat que, les
+circonstances changeant, elle pourrait peut-être parvenir à éviter.
+Mais elle manifestait une telle horreur de sa vie actuelle, qu'Odon
+commençait déjà à faiblir et à entrer dans ses vues.
+
+Ce jour-là, il la trouva particulièrement abattue et impressionnable.
+Il crut même qu'elle souffrait physiquement.
+
+--Je suis inquiet de votre santé, dit-il.
+
+--O Odon? fit-elle en se jetant à son cou, je n'en puis plus, je suis
+lasse, je succombe à cette tâche qui froisse ma conscience et ronge
+mon âme. Ne prends plus la peine inutile de m'encourager à la
+résignation. Je ne veux plus me résigner. La résignation est indigne.
+Elle est pour moi un supplice moral de toutes les heures; et ce
+supplice, je ne veux plus qu'il me gâte une existence rendue exquise
+et désirable par toi. Tu es un homme: tu ne peux savoir ce que sont
+ces duplicités continues qui constituent l'existence d'une femme qui a
+le malheur d'aimer. Il y a des femmes qui s'en accommodent; il y en a
+même pour qui elles sont une jouissance raffinée et qui les
+considèrent peut-être comme l'agrément suprême de l'amour. Moi, je
+les hais. Le visage me fait mal, chaque fois qu'il me faut le
+contracter et lui faire exprimer ce que je ne pense pas. Je sens le
+fard sur mes joues comme un masque de chaux vive. Les paroles
+mensongères qui sortent de ma bouche me brûlent les lèvres en passant.
+Mes actions factices m'épouvantent comme des fantômes de désolation et
+de crime. J'abhorre l'adultère, parce que j'adore l'amour.
+Transformons notre adultère en amour, Odon: il le faut: je mourrais
+d'avoir encore à poursuivre longtemps une si basse comédie. Je t'aime,
+et au gré du monde je dois faire semblant d'en aimer un autre! Je
+t'aime, et je suis tenue d'affecter la plus profonde indifférence pour
+toi, toi ma vie! Je t'aime, et alors que ce seul sentiment remplit mon
+âme, on veut que je rie, que je cause, que je fasse de l'esprit ou de
+l'ingénuité sur mille sujets qui ne m'intéressent pas et en compagnie
+de personnes qui m'intéressent encore moins! Non, non, cela ne peut
+durer. Mes émotions sont trop pures et trop violentes pour se prêter,
+ainsi que des mimes, aux déguisements et aux jongleries. Assez! assez!
+j'en ai assez! Je te veux comme une honnête femme veut l'homme qu'elle
+aime: honnêtement et loyalement, à la face du monde et sous l'oeil
+de Dieu.
+
+--Ma chérie, dit Odon, vous êtes bien troublée par les misères de
+notre condition terrestre!
+
+--Dites de notre condition sociale, et vous aurez raison.
+
+Odon sourit.
+
+--Chère ange, moi aussi, je rejetterais volontiers ces chaînes
+d'esclavage qui gênent si cruellement l'essor de nos plus ardents
+désirs. Je les ai même rejetées déjà en partie: car depuis que vous
+êtes à moi, je ne m'occupe plus guère du monde, de ce qu'il dit et de
+ce qu'il fait; je ne l'entends que de loin, comme le vague bruit d'une
+houle qui ne m'atteint pas; je suis prêt à l'abandonner à ses vanités
+et à ses clapotements; et tout en déplorant que je ne puisse vous
+aimer qu'en dépit de lui, je mets mon amour tellement au-dessus de ses
+stériles joies, que pour un seul de vos baisers je sacrifierais
+gaiement les satisfactions qu'il peut encore m'offrir. Mais, Pauline,
+comme vous venez de le dire, je suis un homme: même après avoir
+contrevenu au monde, l'avoir méprisé, maltraité, scandalisé, je puis y
+rentrer quand je veux. Ce ne serait point un véritable sacrifice, un
+sacrifice fatal comme celui que vous feriez. Je n'ai donc point à
+m'occuper de ma situation; elle n'est pas la vôtre, ou plutôt,
+malheureusement, la vôtre n'est pas la mienne. Vous seule êtes en jeu,
+et vous comprenez que je ne puis, sans frémir pour vous, songer au
+bouleversement profond que subirait votre existence. Je parle ici
+comme un ami, qui serait amené à étudier votre cause et à prendre avec
+vous le parti le plus favorable: car pour moi, pour mon égoïsme
+d'amant, je ne saurais qu'appeler de mes voeux une solution qui vous
+perdrait pour le monde et vous donnerait toute à moi.
+
+--J'ai déjà suffisamment pesé les termes de ce dilemme: l'amour
+honnête, complet, heureux et le déshonneur, d'un côté; de l'autre,
+l'honneur avec l'amour malhonnête, incomplet, malheureux. Et
+j'hésiterais! Est-ce que je tiens à cet honneur artificiel et faux que
+l'on a coutume de considérer, je ne sais pourquoi, comme le suprême
+bien d'une femme? Quels avantages me procure-t-il? Etre reçue chez des
+personnes comme Mme Chandivier, Mme d'Orgely, Mme Sermais, dont je me
+soucie en somme assez peu et qui n'ont pour moi aucune amitié de
+coeur; les recevoir à mon tour; être saluée plus ou moins bas dans
+la rue par des messieurs que je connais plus ou moins mal; habiter
+avec mon mari que je n'aime pas et qui prend prétexte de ma fidélité
+pour s'arroger le droit de pénétrer quand il veut dans ma chambre!
+Voilà ce que me rapporte «l'honneur»! Ah! si j'y croyais à
+«l'honneur», si ma conscience me l'imposait, il serait beau et fier de
+renoncer à l'amour en faveur de ce que je regarderais comme le devoir!
+Mais je n'y crois pas: ou plutôt, je sens profondément que «l'honneur»
+est une chose injuste et misérable. Il n'y a aucune lutte en moi: ou
+s'il y en a une, ce n'est point entre le devoir et la passion, mais
+entre ce qui m'apparaît comme le seul idéal vraiment moral, vraiment
+droit, et je ne sais quelles vieilles habitudes de superstition et de
+lâcheté qui tourmentent encore quelquefois ma faible nature.
+
+Odon comprenait à merveille ces paroles et la situation où se
+débattait sa maîtresse. Son estime pour elle grandissait jusqu'à
+l'admiration. Jamais il n'eût cru possible qu'une femme ayant tout
+pour être heureuse, heureuse comme le monde l'entend et comme
+d'habitude les femmes le convoitent, étant riche, jeune, belle,
+spirituelle, entourée, flattée, possédant un mari avouable et
+représentant bien, facile à vivre et facile à tromper, et un amant sur
+l'amour et sur la discrétion duquel elle pouvait compter, qu'une femme
+si parfaitement fortunée s'employât elle-même à l'écroulement de sa
+fortune, poussée par un besoin supérieur d'austère renoncement et de
+sublime vertu. Mais il ne pouvait accepter cette abnégation avant
+d'avoir épuisé les ressources de sa raison et de son éloquence à en
+détourner Pauline. Avant tout, il devait travailler au bonheur de
+celle qu'il aimait. Sa conscience, sa délicatesse, sa générosité lui
+défendaient de songer à lui. Ah! certes, la perspective d'unir
+complètement leurs deux vies faisait bondir son coeur de joie! Mais
+elle, elle, son courage serait-il assez vaillant pour soutenir sans y
+succomber le poids énorme de la réprobation? Trouverait-elle dans
+l'amour de son amant, quelque grand qu'il fût, une compensation
+suffisante aux brûlures d'amour-propre qu'il lui faudrait souffrir?
+
+--Pauvre enfant, dit-il plein de pitié pour elle et d'angoisse,--car
+il sentait que c'était la crise suprême et qu'aujourd'hui même leur
+sort serait décidé--pauvre enfant, je voudrais vous décourager de
+votre folle entreprise. Vous n'en voyez pas les périls; vous n'en
+apercevez pas les suites irréparables. Votre enthousiasme vous
+aveugle. Pensez-vous qu'on puisse si facilement braver l'opinion,
+qu'on puisse dire impunément: L'opinion est vile, méchante,
+déshonnête, je me passerai d'elle pour satisfaire ma conscience et mon
+droit? L'opinion se venge, et cela d'autant plus cruellement qu'on l'a
+plus justement méprisée. Je la hais comme vous: elle est perfide et
+ridicule. Tant qu'on ne l'attaque que par des paroles, elle ne se
+formalise pas trop: elle se sent si forte, qu'elle sourit à ses
+censeurs, lorsqu'ils l'apostrophent avec esprit ou éloquence. Elle
+sait bien que ses plus vifs détracteurs sont les premiers à conformer
+leur conduite à ses arrêts. Et c'est là son triomphe. Mais oser lui
+résister par ses actes? Oh! c'est terrible. Regardez autour de vous:
+où sont-ils les révoltés et les réfractaires? Dispersés, mutilés,
+anéantis. Eux aussi étaient braves, croyants, affamés de justice et de
+bonheur. Mais ils présumaient trop de leur armure et de leur sainte
+cause; le monstre les a étreints et broyés.
+
+Pauline écoutait avec impatience. Pour la première fois, il lui arriva
+de s'irriter de ce que lui disait son amant. Une sourde colère
+gonflait ses veines. Quoiqu'elle sût bien qu'au fond Odon pensait
+exactement comme elle et que, s'il parlait ainsi, c'était moins par
+conviction que pour sauvegarder sa responsabilité, elle lui en voulait
+de lui répéter ces trop sages raisonnements qu'elle s'était faits
+elle-même déjà cent fois.
+
+Elle ne voulait plus discuter. Son parti était pris maintenant.
+Revenir en arrière et éterniser d'inutiles débats ne servait qu'à
+l'entêter davantage.
+
+Brusquement cruelle, et visant au coeur, elle s'écria:
+
+--Tu ne m'aimes pas!
+
+Odon pâlit. Il esquissa un geste de supplication; mais il n'eut pas le
+temps de prononcer un mot.
+
+--Non, tu ne m'aimes pas, poursuivait-elle avec violence! Si tu
+m'aimais vraiment comme je veux qu'on m'aime, tu ne résisterais pas
+par de froides raisons à ma volonté faite de passion et de larmes.
+Entends-tu? Il n'y a plus place chez moi pour de vaines controverses.
+Je souffre trop! Je meurs, si ma vie ne se transforme pas
+immédiatement. Aurais-tu peur de me prendre, de m'enlever, de me
+soustraire à mon odieuse existence? Oh! je sais que tu ne
+m'abandonneras pas, comme le comte des Urgettes a abandonné Mme de
+Saint-Géry! Mais peut-être crains-tu le jour où nous n'aurions plus
+que nous pour horizon, où nous devrions fuir Paris pour quelque
+lointaine campagne, où l'amour serait notre suprême et universelle
+ressource. Si tu ne m'aimes pas assez pour me suivre, je suis perdue.
+M'aimes-tu, dis-moi? M'aimes-tu?
+
+--Pauline! gémit Odon, entraîné par la passion de sa maîtresse et
+comprenant qu'il ne s'agissait plus que de répondre par tout son amour
+à l'amour sans bornes dont il se sentait enveloppé. Pauline, tu doutes
+de moi!
+
+--Non, non, répliqua-t-elle avec exaltation. Tu es mon ange, mon
+salut, mon tout! Mais que suis-je pour toi, moi, femme que tu aimes,
+sans doute, que tu n'aimes peut-être pas au point de consentir
+joyeusement aux sacrifices qu'exigerait de toi l'exclusivisme de notre
+liaison? Car s'aimer, à notre époque inique, s'aimer c'est se séparer
+du monde, c'est s'enfermer dans le cloître du sentiment, c'est perdre
+son droit à la vie sociale pour conserver son droit à la vie du
+coeur. Es-tu prêt comme je suis prête? Si je savais que tu dusses
+regretter quelque chose, j'hésiterais, je reculerais: car plutôt
+souffrir, plutôt mourir que t'imposer un regret! Parle, dis-moi
+franchement si tu m'aimes assez pour qu'à l'idée de me suivre tu ne
+sois pas même troublé par l'ombre d'un renoncement.
+
+--Je t'aime, je ne vois que toi! dit Odon.
+
+--Oh! merci, merci! murmura Pauline de toute son âme.
+
+--Comment pourrais-je ne pas t'aimer assez? T'aimer assez! Il n'y a
+pas de degrés dans mon amour: je t'aime. Ce qui n'est pas toi n'est
+rien, rien, rien.
+
+--J'en étais certaine, reprit Pauline: je n'ai pas douté de toi un
+instant.
+
+--Et puisque tu te donnes, comment ferais-je pour ne pas te recevoir
+avec adoration et respect? Je suis ébloui seulement d'un événement si
+fabuleux; en face d'une situation si poignante, un tremblement
+s'empare de moi; j'ai le vertige à te voir dominer avec une si superbe
+audace et une si noble confiance le gouffre épouvantant de la vie
+contemporaine. Ah! tu es étrangement belle! Et malgré que je te
+connaisse comme la plus remarquable des femmes, j'ose à peine croire
+encore à ton incroyable héroïsme.
+
+--Pourquoi nous épuiser à dénouer le noeud gordien, lorsqu'il est si
+simple de le trancher?
+
+--Si simple: à condition d'en avoir le courage.
+
+--Ah! mon Odon, s'il ne suffisait que de cela pour conquérir la vraie
+liberté! Mais je ne me le dissimule pas: ce ne sera pas la liberté de
+l'amour, ce ne sera que la liberté de nous aimer. La vraie liberté
+supposerait le consentement unanime des hommes: nous n'aurons que
+celui de nos deux consciences, de la nature qui nous bercera et de
+Dieu qui nous bénira.
+
+--Ne souhaitons point l'impossible: tenons nos regards fixés sur la
+beauté de ce qui est. De par ta volonté, nous sommes libres, libres de
+nous aimer. Qu'il nous soit indifférent que les autres reconnaissent
+en nous cette liberté! Nous la prenons.
+
+--Et ce n'est point un coup de tête, dit Pauline; j'y ai réfléchi
+longtemps; tu as assisté toi-même à la longue et douloureuse genèse de
+cet affranchissement. Maintenant que ma décision est irrévocable, je
+me sens soulagée du poids terrible qui m'oppressait. Je suis joyeuse
+et légère, comme si j'avais à recommencer la vie.
+
+Odon reprit gravement:
+
+--C'est, en effet, une nouvelle vie. Songes-y une fois de plus avant
+de creuser entre celle-ci et l'ancienne l'abîme infranchissable.
+
+--L'abîme est déjà creusé. Quoiqu'il ne soit encore visible que pour
+moi, il est déjà creusé et déjà infranchissable.
+
+--Tes relations?
+
+--Je les abandonne avec joie au tourbillon des vanités.
+
+--Tes parents?
+
+--Je n'ai plus de parents, sauf ma vieille tante, si affaiblie par
+l'âge, si débile d'esprit, qu'elle ne se rend compte de rien. Ma mère
+est morte, mon excellente mère... et mon père, mon père si bon, si
+touchant... Heureusement qu'ils ne sont plus! Ils n'auraient pas
+compris. Si leurs âmes vivent encore, elles savent ce qui est bien.
+
+--Ton mari?
+
+--Lui! c'est surtout lui qui a causé mes souffrances morales. Ai-je le
+droit de le tromper, cet homme que je n'aime pas, mais qui n'en a pas
+moins reçu de moi le serment de fidélité? A la fois trop honnête, trop
+sévère, trop grossier de sentiments et trop imbu de préjugés, il ne se
+prêterait pas à ce qu'il appellerait une complicité, il ne saurait
+être l'époux complaisant qui, s'apercevant qu'il n'est pas aimé,
+tacitement accorde à sa femme la liberté et, au besoin, favorise son
+bonheur. Je devrais le tromper, continuer à le tromper, bassement,
+perfidement, m'accommoder aux partages et aux vilenies de l'adultère.
+Je ne le puis pas, je ne le puis plus. J'ai honte d'avoir remis
+jusqu'à présent cette nécessaire purification de ma vie. Je n'en veux
+pas à mon mari; il est conséquent avec lui-même: c'est à moi que j'en
+veux d'avoir trompé cet homme, qui n'a eu que le tort, en somme, de ne
+pas discerner dans la petite fille qu'il a épousée la future femme
+passionnée peu propre à goûter les charmes de l'existence bourgeoise
+qu'il lui ménageait. Ah! oui, j'ai eu tous les remords de l'adultère.
+Mais au lieu de revenir à mon mari, ce qui serait une tromperie plus
+abominable encore, je vais à mon amant.
+
+La vision de ce mari auquel il allait prendre sa femme flotta un
+instant dans l'esprit de Rocrange.
+
+«Si c'était à moi qu'un autre enlevât Pauline!» pensa-t-il, sans
+pouvoir soutenir plus d'une rapide seconde cette effrayante hypothèse.
+
+Il savait que Facial n'aimait pas, ne pouvait pas aimer Pauline comme
+lui l'aimait. Ne se produirait-il pas, néanmoins, chez ce malheureux,
+un déchirement profond, une blessure peut-être mortelle?
+
+--N'as-tu pas pitié de lui? demanda-t-il.
+
+--Pitié? répondit Pauline en secouant la tête. Son amour-propre
+souffrira plus que son coeur. Je n'éprouve pas de réelle pitié pour
+qui n'a pas connu le réel amour.
+
+--Que fera-t-il, lorsqu'il apprendra la vérité?
+
+--Rien d'extraordinaire.
+
+--Se battra-t-il?
+
+--Non. Pourquoi? C'est un homme raisonnable. Il réglera légalement
+notre situation par le divorce.
+
+--Il ne cherchera pas à te reconquérir en pardonnant?
+
+--Jamais. Ayant violé les lois du mariage, je ne mériterai plus d'être
+sa femme. Il me répudiera avec mépris et dignité.
+
+C'était là, en effet, le vrai Facial: dans les questions de coeur,
+moins sujet au désespoir qu'à l'indignation, moins disposé à pleurer
+qu'à sévir. Et Rocrange comprit qu'il n'avait que faire de le
+plaindre. Toute pitié devait, au contraire, aller à cette pauvre
+femme, si sensible, si vibrante, broyée si longtemps dans l'étau du
+mariage moderne. Oh! comme elle avait besoin d'être aimée maintenant,
+et comme il fallait réparer par une ardeur de baisers et d'adorations
+le passé lugubre! Odon entourait sa bien-aimée de ses bras, semblait
+la protéger contre l'entreprise inhumaine de la loi, l'arracher aux
+étreintes du sort plein de complots. Il contractait avec émotion
+vis-à-vis d'elle des devoirs extraordinaires: non pas de ces devoirs
+factices et pénibles auxquels obligent la plupart des situations de la
+vie, mais de ces devoirs irrésistibles, passionnants, qui ne sont plus
+même des devoirs, tellement ils accaparent l'âme. Quelle gratitude
+emplissait son coeur! Il éprouvait cette grande volupté de ne
+pouvoir assez reconnaître la confiance qui lui était témoignée. Et
+pourtant, il se sentait libre. Il était bien entendu entre eux qu'ils
+s'aimaient librement, qu'ils se donnaient librement l'un à l'autre,
+qu'ils restaient libres jusque dans leurs serments d'amour, si parfois
+l'entraînement de la passion les portait à s'en faire. Le jour où ils
+ne s'aimeraient plus, si ce jour jamais pouvait luire, ils
+n'exerceraient l'un sur l'autre aucune tyrannie. Ils auraient aimé. Ce
+bonheur leur suffirait. Et il semblait à Odon qu'à ne pas se lier il
+en aimait mille fois plus Pauline. Il eût pris tous les engagements
+qu'il eût plu à celle-ci de lui dicter: car l'intérêt de sa maîtresse
+était la seule chose à quoi il songeât. Mais elle voulait qu'il n'y
+eût pas d'autre lien entre eux que leur amour. Et n'était-ce point
+leur véritable intérêt à tous deux? Et à se savoir si libres, ne
+goûtaient-ils pas davantage le charme d'une liaison exempte de
+calculs, où les seules fibres du coeur les attachaient plus
+sincèrement que toutes les promesses? Oh! il l'aimait à tomber à ses
+genoux, à s'évanouir de joie en sa sainte et lumineuse présence. Que
+faisait le mari entre eux deux? Il n'était bon qu'à être foulé aux
+pieds, rejeté, expulsé, pour oser mêler l'arrogance de ses droits
+caducs à leurs divins épanchements.
+
+Mais tout à coup une pensée terrible vint bouleverser Odon. Comment
+n'avait-il pas réfléchi à cette objection formidable? Et comment
+Pauline... Oh! c'était impossible!...
+
+--Ton fils? bégaya-t-il.
+
+Le visage de Pauline ne se troubla pas.
+
+--Ton fils! ton enfant! ton Marcelin pour lequel ton coeur de mère
+bat aussi fort que ton coeur d'amante pour moi, l'as-tu donc oublié?
+Cette seule apparition ne va-t-elle pas renverser d'un souffle
+l'édifice présomptueux de notre amour?
+
+Odon attendait, haletant.
+
+En une appréhension fatale, il eut la vision de l'enfant rappelant la
+mère, sinon au devoir, du moins au sacrifice. Il trembla devant la
+puissance des bras tendus criant: Ma mère, je suis le lien sacré qui
+vous unit indissolublement à mon père! Briserez-vous ce lien? Me
+priverez-vous de mon protecteur naturel, de celui qui m'a engendré, de
+mon père? Et qui vous dit que je ne l'aime pas, mon père? Est-il moins
+mon père que vous n'êtes ma mère? Avez-vous le droit, après m'avoir
+mis au monde, en collaboration avec lui, de dissoudre la famille dont
+je suis né? L'avez-vous ce droit? Ah! moi, l'enfant, je suis là, et
+pour moi vous devez tout supporter, tout souffrir. Il vous est défendu
+de changer, par votre bon plaisir, les conditions de ma naissance. Le
+sang parle. Le sang est plus fort que tous les caprices; il prime même
+les passions les plus irrésistibles et ordonne d'y résister. Moi, qui
+suis là, je vous interdis de vous unir à un autre, tant que mon père
+est vivant.
+
+Et pourtant, Pauline avait l'air de ne pas entendre cette supplication
+filiale.
+
+Que se passait-il dans sa tête qui restait calme, comme si Odon ne
+venait pas d'évoquer devant elle le plus redoutable adversaire de leur
+amour? Odon considérait sa maîtresse, l'interrogeant du regard avec
+anxiété, étonné de ne pas la voir changer de couleur, se troubler,
+pleurer, se tordre les mains.
+
+Pauline n'avait pas sourcillé: la question était depuis longtemps
+résolue pour elle. Mais elle hésita quelques minutes devant l'aveu
+qu'elle avait à faire à son amant.
+
+Ce fut d'une voix très basse, quoique extrêmement tranquille, qu'elle
+prononça enfin:
+
+--Mon mari n'est pas le père de mon enfant.
+
+Odon tressaillit. Une sueur froide couvrit subitement ses tempes.
+
+--Que dis-tu? fit-il, avec effort.
+
+Pauline répéta ce qu'elle venait de dire, mais avec un léger
+tremblement, alarmée qu'elle était de l'effet que cette révélation
+semblait produire sur Odon.
+
+Rocrange se dressa violemment. Il fit quelques grands pas dans la
+chambre, comme frappé de folie, la tête entre les mains et poussant de
+rauques exclamations.
+
+--Odon! Odon! gémit Pauline consternée.
+
+Odon s'avança sur elle, lui saisit les poignets et les yeux égarés
+cherchant ses yeux pour les fixer furieusement:
+
+--Tu as eu un autre amant que moi? vociféra-t-il... Ah! tu as eu un
+autre amant que moi?
+
+Une jalousie atroce le remuait, jalousie brutale, irraisonnée, qui
+venait de s'abattre sur lui et de l'étreindre, quoique l'instant
+d'auparavant il se fût refusé à croire qu'il pût être sujet à une
+pareille passion.
+
+--Réponds! réponds, Pauline! criait-il. Quel est l'homme qui est le
+père de ton enfant? Quel est celui qui t'a possédée d'amour avant moi?
+Ah! je te croyais pure, et voici que tu as eu un amant, un amant que
+tu as aimé comme moi, plus que moi peut-être! Pauline, tu viens de
+déchirer mon coeur effroyablement.
+
+Des larmes jaillissaient de ses yeux et devant ce désespoir Pauline se
+sentait défaillir.
+
+Mais elle réagit de toute l'énergie dont son âme était capable.
+Maîtrisant l'affreuse émotion qui la poignait, elle attendit qu'Odon
+eût exhalé le premier flot impétueux de sa douleur; et lorsqu'il se
+fut tu, la poitrine seulement secouée encore de sanglots, elle
+commença, d'une voix qu'elle fit le plus douce et le plus calme
+possible:
+
+--Oui, Odon, j'ai eu un amant avant toi, et si je ne te l'ai pas dit
+jusqu'ici, c'est qu'au moment où je t'ai aimé il ne jouait plus aucun
+rôle dans la mémoire de mon coeur. J'avais encore moins à te parler
+de lui que de mon mari. Il est mort d'ailleurs, cet homme avec qui
+j'ai connu les fausses joies de l'adultère, il est mort, et son
+souvenir est mort depuis longtemps. Si cet enfant n'était pas là, pour
+me rappeler parfois son père, évoquer de l'oubli cette figure
+disparue, qui a pu jadis, alors que je n'avais pas accompli le
+pèlerinage de l'amour, m'en dresser le fantôme à un coin de ma route,
+si cet enfant, qui fait mon orgueil, ne m'inspirait en quelque sorte
+une reconnaissance rétrospective pour celui qui me le donna, je
+n'aurais qu'un regard d'amertume à jeter sur un passé vide et morne.
+Je ne l'ai point aimé, cet homme qui fut mon amant. Mérite-t-il ce
+titre? Il n'a su ni dompter mon âme, ni éblouir mes sens. Je suis
+restée froide et désolée comme après une effroyable ironie. Pourquoi
+t'être livrée à lui? diras-tu. Hélas! c'est pour la même raison qui
+m'a fait épouser mon mari. La femme cherche toujours à aimer. Jusqu'au
+moment où elle aime vraiment, où elle sait à n'en pas douter qu'elle
+aime, bien des tentatives infructueuses ont lieu. Où sont-elles les
+privilégiées qui ont trouvé du premier coup l'amant prédestiné et ont
+eu l'ineffable gloire de s'offrir vierges à ses baisers? S'il y en a
+auxquelles fut départi ce bonheur, qu'elles l'imputent à une faveur
+spéciale de la providence. La plupart, j'entends de celles qui aiment,
+ont à éprouver l'amère vanité des désirs humains, avant d'en connaître
+la possible et magnifique floraison. Heureuses, bienheureuses encore
+quand elles la connaissent! O mon Odon, vierges! Étais-je moins vierge
+parce que mon corps avait été possédé? Mais c'est toi, c'est toi qui
+m'as rendue femme! Auparavant, quoique femme mariée et femme adultère,
+je n'étais pas encore femme. Il me manquait le sens divin de l'amour.
+C'est toi qui m'en as dotée: ou plutôt qui l'as découvert, excité,
+fécondé en moi. N'as-tu point eu ma vraie virginité? N'es-tu point mon
+premier, mon seul, mon parfait amant, mon époux et mon maître? Odon,
+Odon, c'est toi que j'aime, je n'ai aimé que toi!
+
+Odon sanglotait toujours, mais son regard s'était adouci. Il
+comprenait qu'il avait eu tort de s'emporter et que cette femme
+admirable ne perdait en rien de sa valeur pour avoir erré, longtemps
+erré à la recherche de l'inappréciable trésor. Lui-même avait eu des
+maîtresses, et en grand nombre: et osait-il dire qu'il n'en avait pas
+aimé quelques-unes? Et pourtant, lui aussi se sentait vierge, vierge
+par le renouvellement qu'apporte tout amour.
+
+--Je ne t'en veux pas, Pauline, prononça-t-il, mais à voix triste
+encore.
+
+Il ne pouvait pas se remettre si vite du coup inattendu qui l'avait
+frappé, quoique sa raison eût déjà pris le dessus et lui représentât
+l'injustice de sa douleur.
+
+Pauline continua:
+
+--Et l'eussé-je aimé, l'eussé-je aimé comme je t'aime, te serait-il
+permis de conclure que mon amour actuel n'est pas entier et sans
+mélange? Ne devrais-tu pas, au contraire, être fier d'avoir aboli dans
+mon coeur les autres sentiments qui auraient pu le partager? Enfin,
+et avant tout, n'étais-je pas libre de me donner, alors que je ne te
+connaissais pas et que je n'aurais pu me donner à toi? D'où viendrait
+que, même dans le cas où j'aurais aimé, tu pusses être peiné de mon
+passé?
+
+--C'est vrai, dit Odon, j'ai agi sous l'empire de la folie:
+pardonne-moi.
+
+--Je n'ai rien à pardonner: pour folle qu'elle était, cette jalousie
+était de l'amour.
+
+--Pardonne-moi, Pauline, je t'ai offensée. En poussant mon cri
+d'indignation égoïste et dément, je me suis ravalé au niveau des
+tyrans et des pharisiens, qui entendent bien que la loi soit violée,
+mais à leur profit seulement. Le coeur est le coeur: comment
+exigerais-je qu'il reste enseveli sous un linceul de mort jusqu'au
+moment où j'apparais pour lui souffler la vie? Si ton coeur n'avait
+pas été agité depuis longtemps par l'éternel désir, te serait-il
+possible maintenant de m'aimer comme tu le fais? Oh non! et j'étais
+ridicule de supposer que, douée de passion, tu fusses demeurée
+jusqu'ici sans risquer un pas à la poursuite du bonheur. Que tu te
+sois déjà donnée, que tu en aies aimé un, deux, plusieurs, qu'ai-je
+besoin de m'en préoccuper, aujourd'hui que tu es à moi et que je te
+tiens frémissante dans mes bras? Le présent et l'avenir sont la seule
+chose qui compte; le passé en a été la préparation; et si le présent
+charme, c'est que le passé a été ce qu'il devait être. Pardonne-moi,
+Pauline: tu m'aimes, et je ne veux savoir que cela.
+
+La noblesse de ces paroles toucha vivement la jeune femme. Elle
+n'était cependant pas entièrement satisfaite: les efforts d'Odon pour
+se dompter étaient trop visibles. Elle voulait que son amant n'eût
+contre elle pas même l'ombre d'un de ces griefs secrets, dont on
+rougit, qu'on est le premier à condamner, mais qui n'en tourmentent
+pas moins le coeur.
+
+--Je crains que tu ne m'en veuilles, au fond, dit-elle. Avoue que j'ai
+descendu quelques marches du piédestal sur lequel tu te plaisais à
+m'ériger.
+
+--Au premier moment, oui, répondit Odon. Je ne réfléchissais pas que
+dix ans de mariage avec un mari qu'on n'aime pas justifient toutes les
+conséquences.
+
+--Je n'ai pas besoin d'être justifiée, mais d'être comprise.
+
+Elle lui raconta l'histoire de son adultère. Elle n'en céla ni
+les hontes, ni les déboires; elle insista même sur le côté navrant
+de cette aventure. Elle se dépeignit telle qu'elle était à cette
+époque: irritée de la désillusion de son mariage, impatiente d'aimer,
+prenant pour de l'amour les moindres palpitations de son coeur
+inexpérimenté, et finalement donnant dans le premier panneau tendu
+sous ses pieds par un bel égoïste. Oh! elle n'avait pas été longue à
+s'apercevoir de sa bévue; mais elle s'y était entêtée, espérant
+toujours, malgré tout, jusqu'au moment où la brutalité indubitable des
+faits l'avait laissée gisante sur le carreau, à jamais rebutée,
+croyait-elle, de chercher le bonheur par l'amour. Cette expérience lui
+avait suffi. Elle avait réfréné en elle ses besoins de vie
+sentimentale. Elle en était arrivée à douter de l'amour, ou du moins,
+car elle ne le sentait que trop bouillonner stérilement dans son sein,
+à douter que sa réalisation fût possible sur la terre.
+
+Odon l'écoutait parler, et, peu à peu, à mesure qu'il pénétrait mieux
+le passé de celle qu'il aimait, passé que, quoiqu'il se défendît de
+désirer y toucher, elle tenait à lui faire connaître dans ses détails,
+le sentiment pénible qui l'avait ému se transformait en ardente
+sympathie.
+
+--Pauvre amie! répétait-il, tandis que se succédaient les stations de
+ce calvaire.
+
+La pitié gonflait son coeur et n'y laissait plus de place pour la
+moindre amertume. Pauline savait si bien le mêler à sa vie, qu'il en
+éprouvait lui-même les impressions, la sentait, la comprenait, et
+partant n'avait plus rien à en pardonner ou à en excuser. Bien plus, à
+voir cette âme se dévoiler davantage, il concevait d'elle une
+admiration toujours plus profonde, car il s'étonnait de trouver
+qu'elle avait tellement eu soif d'idéal et depuis si longtemps avait
+souffert de la disproportion entre ses aspirations merveilleuses et
+l'indigence du sort qu'elle avait subi.
+
+--Et il y a huit ans que cette histoire s'est passée? demanda-t-il,
+lorsqu'elle eut fini.
+
+--Il y a huit ans.
+
+--Et depuis?
+
+--Depuis, ce fut la mort de mon âme, ou plutôt, car ses blessures
+étaient bien vives, son affreux supplice, l'enfer du doute, du
+désespoir, de la fausse résignation, qui cherche à maintenir la
+révolte, sans parvenir à autre chose qu'à doter le visage du masque
+d'indifférence et de politesse sous lequel les passants ne sauraient
+deviner qu'un monde terrible palpite: jusqu'au jour providentiel où je
+t'ai rencontré, mon Odon, et où j'ai cru que l'univers allait
+s'effondrer sur moi, pour avoir trouvé, enfin! enfin! le bonheur dans
+deux bras amis.
+
+--N'as-tu vraiment pas essayé durant ces huit ans de te donner à un
+autre homme?
+
+--Non, fit Pauline: l'amour que je concevais était si haut, qu'il me
+semblait impossible qu'il se trouvât quelqu'un capable d'y répondre.
+Bien des hommes m'ont fait la cour; en tous je démêlais l'égoïsme
+cynique, la sensualité grossière, la vanité stupide. Aucun ne m'aimait
+vraiment, et, comme avec les années l'idéal que je me créais de
+l'amant se complétait et grandissait, aucun, même parmi les meilleurs,
+ne me paraissait digne d'être aimé. Au spectacle des misérables
+intrigues qui se nouaient et se dénouaient autour de moi, je n'étais
+que plus décidée à abandonner aux âmes médiocres de si méprisables
+commerces. J'avais renoncé à croire; la foi était partie enlevée par
+les serres de la déception. Il fallait un miracle pour me sauver: le
+miracle s'est produit. Dieu que j'avais renié s'est manifesté au
+moment où je ne m'attendais plus qu'au néant, et je suis maintenant en
+adoration devant sa bonté et sa puissance.
+
+--O Pauline! dit Odon, tu es la plus noble, la plus rare des
+créatures. Je suis un misérable de t'avoir soupçonnée d'une faiblesse.
+Une faiblesse, bon Dieu! Quelle prétention avais-je? Mais je te
+voulais sans tache, comme la divinité pure à laquelle on a dressé un
+autel et qu'on pare de toutes les vertus. Et, mauvais croyant, il
+m'avait semblé qu'un nuage passait sur ta blancheur immaculée. Mais,
+voilà que tu m'apparais maintenant plus éblouissante qu'avant. Oh!
+pardonne, pardonne!
+
+Cette fois, c'était sincère et profond. Ce n'était plus seulement sa
+raison qui le poussait à rendre justice, mais tout son coeur.
+
+Les yeux de Pauline brillèrent de joie, son âme rayonna.
+
+Odon s'était agenouillé devant elle. Il baisait les plis de sa robe;
+et sur sa main, la jeune femme sentit tomber une larme.
+
+Ce fut un instant de muette extase. Puis, lorsqu'il se fut relevé,
+elle se jeta dans ses bras, comme pour y chercher la protection
+suprême.
+
+--Rien ne pourra m'arracher de toi! balbutiait-elle.
+
+--O mon amie, je serai ton seul, ton véritable époux. Je le vois
+maintenant, le monde ne saurait être pour toi qu'un désert; la famille
+même, cette prison où tant, qui soupirent après la liberté, sont
+retenus par de multiples chaînes, est démolie autour de toi et ne
+t'offre que des ruines inhabitables; tout t'éloigne de celui auquel la
+loi t'a lié, tout et jusqu'à l'enfant, qui d'habitude est l'inexorable
+carcan rivant au même collier de fer deux têtes ennemies. Je n'ai plus
+d'objection, plus. Je suis convaincu que ton bien comme ton devoir
+consistent à abandonner ton mari pour me suivre. Je n'appréhende plus
+pour toi ni les regrets, ni les défaillances. Au point où tu en es, la
+seule solution possible, c'est la rupture avec un passé de larmes et
+de mensonge.
+
+--L'honneur même, cet honneur dont on a plein la bouche et qu'on
+comprend si peu, l'honneur même l'exige.
+
+--Je ne te parle pas de ma joie, Pauline; elle est immense. Oh! nous
+serons heureux!
+
+--Je le veux, Odon.
+
+--Un avenir de bonheur caché, loin de la foule, loin des vanités et
+des perfidies, s'ouvre devant nous. Une idéale confiance en Dieu, en
+la justice, en l'amour remplit nos âmes. Unis par le saint mystère
+d'une même foi, nous oublierons les hommes, les païens, les barbares.
+Nous les laisserons à leurs faux dieux et à leurs cultes malfaisants.
+Chère épouse, tes yeux seront mon univers, tes beaux yeux où se révèle
+l'unique grâce qui me touche. Peu nous importe le bruit que l'on fera
+sur nous: il ne parviendra point à nos oreilles. Nous aurons le
+témoignage de notre conscience, le seul bien nécessaire, et qui ne
+nous faillira pas.
+
+--Oh! oui, dit Pauline, la conscience, l'honnêteté, l'amour!
+
+Elle appuya sa tête sur le sein de son amant.
+
+Une bénédiction semblait planer sur eux. La douceur de cette heure
+était si grande, qu'ils ne savaient comment s'exprimer mutuellement
+leur gratitude.
+
+Ils restèrent longtemps silencieux en une étreinte bienheureuse.
+
+Puis, Pauline dit:
+
+--Dès demain, mon mari saura tout.
+
+Elle avait à peine prononcé ces mots, qu'un bruit de pas se fit
+entendre dans le salon voisin.
+
+Pauline pâlit affreusement.
+
+La portière s'écarta. Sur le seuil de leur chambre, un homme apparut:
+
+Facial.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Depuis plusieurs heures, Facial se promenait dans son cabinet, en
+attendant l'entrevue qu'il devait avoir avec sa femme.
+
+Un domestique vint lui annoncer que madame était arrivée.
+
+Il se recommanda encore la plus glaciale, la plus dédaigneuse
+politesse, boutonna sa redingote, but un petit verre de cognac, et
+passa au salon où l'attendait Pauline.
+
+Elle se leva à son entrée et lui tendit la main sans affectation.
+
+--Nous ne sommes coupables ni l'un ni l'autre, dit-elle;
+épargnons-nous mutuellement les reproches et les grands mots.
+
+Facial resta abasourdi de ce début. Il se préparait à subir des
+attendrissements, des sanglots, une femme se jetant à ses pieds et
+demandant grâce, et voici qu'il la trouvait aussi calme que lui.
+
+--Asseyez-vous, Madame, dit-il avec un geste vague.
+
+Ils prirent place en face l'un de l'autre, séparés par une petite
+table.
+
+--Je n'ai pas d'explication à vous donner, fit Pauline au bout d'un
+instant de silence, et je vous prie de ne pas en exiger de moi. Il
+doit vous être assez indifférent de savoir pourquoi et comment j'en
+suis venue à rompre les liens qui nous unissaient. Il est probable
+d'ailleurs que si je tentais de vous l'expliquer, vous ne me
+comprendriez pas. Veuillez donc ne considérer que les faits. Ils sont
+trop évidents pour que je songe à les nier ou à les atténuer. J'en
+assume la responsabilité.
+
+Facial perdait pied. Il ne concevait pas que Pauline osât se présenter
+à lui autrement qu'en pécheresse repentante et accablée de honte.
+
+--Ah! misérable femme! s'écria-t-il, oubliant d'un coup ses projets
+d'impassibilité.
+
+--Ne le prenez pas sur ce ton, dit Pauline, je vous en supplie.
+
+--Comment! Vous m'avez trompé, trahi, déshonoré, vous avez commis un
+crime épouvantable, vous voilà souillée, couverte de boue, et vous
+venez tranquillement m'annoncer que vous en assumez la responsabilité!
+Je crois bien que vous en assumez une de responsabilité, et
+effroyable! Les conséquences de votre faute seront terribles,
+terribles...
+
+--Il est inutile de vous emporter: ce qui est fait est fait, et si
+c'était à refaire, je le referais. Veuillez me dire maintenant
+quelles sont vos intentions.
+
+Facial la regardait effaré.
+
+--Mes intentions? mes intentions? Vous en parlez avec une légèreté...
+Ah ça! éclata-t-il, pensez-vous que je vais passer l'éponge sur vos
+déportements, vous ouvrir de nouveau, comme si de rien n'était, ma
+maison et mes bras, vous supplier peut-être--telle est votre
+audace!--de reprendre la vie commune agrémentée de toutes les
+complaisances? Ne vous bercez pas d'illusions. Ne vous figurez pas que
+votre pouvoir sur moi soit si grand, qu'il vous suffise de paraître
+pour reconquérir votre place au foyer. Vous vous traîneriez à mes
+genoux, que je resterais inflexible. Madame, je ne suis pas de ceux
+qui pardonnent.
+
+Cette phraséologie mettait Pauline au supplice.
+
+--Je ne suis point venue ici mendier votre pardon, dit-elle. Je ne
+saurais qu'en faire. Dites-vous bien d'ailleurs que si vous souffrez
+maintenant à cause de moi, j'ai souffert, moi, pendant dix ans à cause
+de vous, et ne vous posez pas en accusateur: ce rôle vous convient
+peu.
+
+--Quelle impudence! fit Facial avec indignation. Mais vous êtes un
+serpent que j'ai réchauffé dans mon sein!
+
+Pauline haussa les épaules.
+
+«Rien, pas un cri du coeur ne lui échappe!» pensait-elle.
+
+Elle se taisait, hautaine, sous les injures que Facial déversait.
+Qu'aurait-elle dit? Elle ne pouvait pas lui prêter son cerveau, pour
+qu'il sentît avec ses sentiments et comprît qu'il n'avait pas le
+droit de la juger. Il voyait à son point de vue, un point de vue
+abominable et faux, mais qui était le sien. Que servait alors de
+répondre?
+
+En proie à une fureur qu'il ne cherchait plus à contenir, Facial se
+répandait en discours diffus, boursouflés, pleins de périodes
+déclamatoires et d'imprécations violentes. Il dépassait les bornes,
+traitait sa femme de fille perdue, la ravalait au-dessous des
+prostituées, qui, elles, n'ont juré fidélité à personne. Les outrages
+jaillissaient de ses lèvres. Lui, si châtié d'habitude dans son
+langage, trouvait d'ignobles insultes à lancer comme des crachats au
+visage de celle qui lui était intellectuellement et moralement si
+supérieure. Elle ne bronchait pas; pâle, les traits immobiles, elle
+laissait passer ce flot d'ordure qui ne l'atteignait pas.
+
+Épuisé, Facial s'arrêta et s'affaissa dans un fauteuil.
+
+--Avez-vous fini? demanda Pauline.
+
+Il se redressa, comme sous un coup de fouet.
+
+--Je n'ai pas encore dit le plus important, Madame, reprit-il
+foudroyant; je n'ai pas encore prononcé le mot fatal...
+
+--Prononcez-le, interrompit-elle, je n'attends que cela.
+
+--Vraiment, Madame, le divorce ne vous fait pas peur?
+
+Il espérait la voir s'abattre sous l'épouvante de ce mot et mesurer
+enfin l'horreur de son crime à la grandeur de la punition. Mais elle
+ne parut pas s'en émouvoir.
+
+Il accentua d'une voix sévère:
+
+--Le divorce, Madame! le divorce!
+
+--Je suis heureuse, répondit simplement Pauline, que vous compreniez
+comme moi qu'une séparation est nécessaire. Vous la voulez légale,
+tant mieux: l'ordre est une excellente chose, et ma liberté en sera
+moins précaire. Le divorce est la meilleure solution à notre
+situation. Si vous avez cru que je me ferais des illusions sur votre
+tendresse à mon égard, vos paroles me montrent que vous en entretenez
+sur celle que je vous porte. Vous vous imaginez que «ma faute»--je
+conserve à mon acte ce nom, puisqu'il est consacré, quoique ma vraie
+faute, faute bien involontaire et toute d'ignorance, ait été de vous
+épouser sans savoir ce que c'est que l'amour--vous vous imaginez que
+ma faute est le résultat d'un de ces coups de tête ou de sang
+familiers aux femmes peu scrupuleuses, qui durent le temps d'un
+caprice et dont elles se mordent amèrement les doigts, si, par
+malchance, le mari découvre et sévit. Vous supposiez que ce mot de
+divorce allait me prosterner à vos pieds humiliée et brisée, pleurant
+des serments de repentirs éternels. Vous vous trompez. Ma faute a été
+voulue et longuement méditée. Bien loin d'en redouter les
+conséquences, j'étais à la veille de vous découvrir moi-même la
+vérité. Vous m'avez prévenue: ce n'est pas une raison pour que je
+change de contenance. Non, je ne crains pas le divorce; je l'appelle,
+je le désire. Mais ici vous êtes le maître, vous seul avez qualité
+pour le réclamer, puisque, au point de vue de la loi, c'est vous qui
+êtes l'offensé.
+
+--C'est bien, Madame, nous divorcerons. Telle était mon intention:
+vos bravades ne font que m'y affermir.
+
+--Sur quoi baserez-vous votre demande?
+
+--Sur la vérité: votre adultère. Songeriez-vous à le nier?
+
+--Oh non, je vous aiderai même à l'établir.
+
+--Il y a des maris chevaleresques qui en pareille circonstance
+poussent l'abnégation jusqu'à prendre la faute sur eux. N'attendez pas
+de moi une telle délicatesse. Je considère l'adultère, même l'adultère
+de l'homme, comme une chose trop grave pour que je consente à m'en
+charger. Que m'importe votre honneur, maintenant que vous l'avez
+perdu. Le divorce sera prononcé contre vous.
+
+--J'entends. Vous m'offririez d'ailleurs ce petit sacrifice, que je
+n'accepterais pas.
+
+--Tout ce que je puis faire, c'est de ne pas vous traîner devant le
+tribunal correctionnel pour obtenir votre condamnation. Je délaisse
+cette vengeance.
+
+--Quelle magnanimité!
+
+--Le nom de votre complice ne sera pas même prononcé dans les
+considérants. Vous pourrez l'épouser, puisque vous prétendez l'aimer,
+et essayer de racheter avec lui les torts que vous avez eus avec moi.
+
+Facial se croyait sublime.
+
+--Il est marié, dit Pauline.
+
+--Il peut divorcer.
+
+--Il ne le peut pas: sa femme est catholique.
+
+Facial leva les yeux au ciel.
+
+--Dans quel abîme êtes-vous tombée! Enfin s'écria-il, vous l'avez
+voulu, Madame, vous l'avez voulu!
+
+--C'est bien. Ne parlons pas de moi. Puis-je vous demander quelles
+sont les preuves que vous produirez devant les magistrats?
+
+--Des preuves? J'ai des témoignages, des présomptions morales, des
+faits matériels qui, réunis, formeront un dossier suffisant pour vous
+confondre.
+
+--Croyez-moi, laissez de côté tout cet arsenal. Il est inutile,
+puisque j'avoue. Ne désirez-vous pas, comme moi, aboutir par les
+moyens les plus rapides et les plus simples?
+
+--Sans doute, et si vous avouez cela ira tout seul. Mais il faut un
+aveu écrit.
+
+--Qu'à cela ne tienne, je vais vous écrire une lettre où je
+reconnaîtrai explicitement ma culpabilité.
+
+--Comme vous voudrez, fit Facial. D'habitude, les femmes n'avouent pas
+ces choses-là; leur pudeur les pousse à se défendre même contre
+l'évidence. Il faut que vous ayez perdu tout sens moral.
+
+Sans répondre, Pauline ouvrit un buvard, prit une feuille de papier et
+écrivit une demi-page qu'elle signa.
+
+--Cela suffit-il? demanda-t-elle en tendant la pièce à son mari.
+
+Facial la lut deux ou trois fois attentivement.
+
+--Cela suffit, dit-il.
+
+Puis il la serra avec soin dans son portefeuille.
+
+--Et maintenant, Madame, termina-t-il, nous ne nous retrouverons que
+devant les juges. Que Dieu vous pardonne!
+
+Mais au lieu de partir, Pauline se dirigea vers une porte menant dans
+les appartements intérieurs.
+
+--Où allez-vous! cria Facial.
+
+--Mon fils... Je vais chercher mon fils.
+
+--Pour quoi faire?
+
+--Pour l'emmener.
+
+Il se précipita et lui barra le passage.
+
+--Vous ne passerez pas!
+
+--Monsieur!
+
+--Je vous le défends!
+
+Elle s'arrêta haletante. Un éclair flamba dans ses yeux.
+
+--Vous oseriez me défendre de prendre mon fils? prononça-t-elle les
+dents serrées.
+
+--Parfaitement.
+
+--Mais c'est mon fils! rugit-elle.
+
+--C'est aussi le mien, dit Facial.
+
+Une horrible lueur palpita dans l'esprit de Pauline. Son fils! son
+fils! Facial songeait à le lui enlever! Oh! c'était impossible! Quelle
+monstrueuse pensée venait de germer là tout à coup, si monstrueuse que
+pas un instant le soupçon que cela pût se produire ne lui était venu!
+La séparer de son fils! Ce forfait épouvantable serait-il permis? Non,
+non, elle se trompait, elle avait mal entendu! Son mari était un homme
+après tout: il n'allait pas voler un enfant à sa mère!
+
+--Je veux mon fils! supplia-t-elle la tête pleine de vertige.
+
+--Vous ne l'aurez pas.
+
+Alors, en une abondance éperdue de paroles incohérentes, pleurant,
+défaillant, les mains frissonnantes, elle divagua:
+
+--Vous n'avez pas formé l'infernal projet de m'arracher mon enfant! Ce
+n'est pas sérieux, ce n'est qu'une effroyable plaisanterie! Dites,
+dites que vous n'avez voulu que me faire peur! Je suis mère, moi,
+savez-vous bien? Ce serait me tuer que de m'ôter l'enfant que j'ai
+porté dans mon sein, que j'ai nourri, que j'ai élevé, qui est mon sang
+et ma vie! Oh! vous savez cela! Vous ne voudrez pas commettre un crime
+si infâme! Si vous avez jamais eu pour moi un sentiment qui ne fût pas
+de la haine, vous épargnerez la malheureuse qui a été votre femme,
+vous n'exercerez pas sur elle une atroce, une basse vengeance. Vous ne
+dites rien; vous attendez que je me sois mieux humiliée. Parlez, que
+dois-je faire pour vous fléchir? Oh! grâce! grâce! L'angoisse
+m'étreint à la gorge, ma voix se perd, les mots manquent à mon
+coeur...
+
+C'était enfin la scène que Facial attendait et à laquelle il s'était
+préparé. Seulement, au lieu que ce fût la femme, c'était la mère qui
+criait grâce.
+
+Il répondit durement:
+
+--C'est trop tard: il fallait songer à cela avant.
+
+Une nouvelle énergie galvanisa Pauline:
+
+--Vous avez l'audace de séquestrer Marcelin? proféra-t-elle avec un
+tel emportement, que Facial crut qu'elle allait se jeter sur lui.
+
+--Sa place n'est pas avec vous. Je le garde.
+
+--De quel droit?
+
+--De quel droit? Je crois, Madame, que vous vous méprenez ici
+étrangement sur vos droits. Apprenez donc que, le divorce étant
+prononcé contre vous, c'est à moi, en principe, que le tribunal doit
+confier l'enfant. Il suffit que j'en fasse l'objet d'une demande, et
+c'est ce qui sera, pour que, malgré tout ce que vous pourrez arguer,
+le droit de garder Marcelin me soit acquis.
+
+A ces paroles qui éclairaient tragiquement la situation, Pauline
+sentit tout s'effondrer en elle.
+
+Un dernier espoir restait, auquel elle s'accrocha désespérément. Il
+fallait pour cela l'aveu terrible. Mais plus rien ne lui coûtait.
+
+Se campant devant son mari, le fixant les yeux dans les yeux, elle dit
+avec un cinglement:
+
+--Cet enfant n'est pas de vous.
+
+Facial sursauta.
+
+--Il n'est pas de vous, reprit-elle plus ardemment, il est de M. de
+Hartwald. Car je vous ai trompé autrefois avec M. de Hartwald. C'était
+à l'époque où il était secrétaire d'ambassade à Paris. Vous vous le
+rappelez? J'ai fait sa connaissance dans un bal. Il venait souvent
+ici. Vous l'invitiez. Eh bien, je vous trompais avec lui. Pendant un
+an, je vous ai trompé; et vous ne vous en doutiez pas. Marcelin est né
+de cet adultère. Regardez-le, il n'a rien de vous: il ne vous
+ressemble ni au physique ni au moral. Remarquez son nez, son nez
+droit, fin, distingué, et ses cheveux, ses cheveux blonds: c'est le
+nez et les cheveux de M. de Hartwald. Il a, par contre, mes yeux et ma
+bouche. C'est frappant. M. de Hartwald est mort; cet enfant est à moi
+seule...
+
+Elle s'arrêta, regardant toujours son mari. Mais celui-ci, après un
+premier choc de surprise, avait eu le temps de se remettre.
+
+--Ah! par exemple! s'écria-t-il en riant insolemment, vous avez de
+l'imagination! Ma parole, à vous entendre, on dirait que c'est arrivé!
+Mais ça ne prend pas! Ça ne prend pas! Marcelin le fils de M. de
+Hartwald! Elle est bien bonne!
+
+--Vous ne me croyez pas? fit Pauline bouleversée.
+
+--Vous croire? Ah ça, pour qui me prenez-vous? Il est visible que vous
+venez d'inventer cette histoire de toutes pièces. C'est un mensonge,
+et qui plus est un mensonge ignoble. Ah! Madame, vous étiez déjà bien
+bas dans mon estime: vous voici dans la fange jusqu'au cou.
+
+--Vous ne me croyez pas? répéta-t-elle avec accablement.
+
+--Inventez autre chose, ou mieux n'inventez rien du tout. Votre
+paroxysme vous égare jusque dans le ridicule. Marcelin ne serait pas
+mon fils! Vous moquez-vous? Vous trouvez qu'il ne me ressemble pas?
+Vous êtes donc aveugle! Et la voix du sang, Madame, la voix du sang!
+Est-ce que je me sentirais son père, si je ne l'étais pas?
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! gémissait Pauline.
+
+Et elle demeurait stupide devant son impuissance à établir la vérité.
+Elle ne possédait aucune preuve de ses relations avec M. de Hartwald.
+Tout avait été détruit. Il n'existait pas un mot de billet, pas une
+photographie, pas un signe, pas un document quelconque, rien, rien,
+rien, que sa parole à elle et cette ressemblance qu'elle était la
+seule à apercevoir.
+
+Alors, folle, elle cria à son mari:
+
+--Rendez-moi la lettre!
+
+--La lettre?
+
+--Oui, la lettre que je viens d'écrire et où je me reconnais coupable.
+Je ne divorce plus.
+
+--Pardon, Madame: vous ne divorcez plus, mais moi je divorce. Je ne
+vous rendrai pas la pièce que vous m'avez si légèrement fournie.
+
+--Oh!...
+
+--D'ailleurs, cela ne vous avancerait pas à grand chose. Comme je vous
+l'ai dit, j'ai des témoignages à faire valoir. La procédure sera un
+peu plus longue, voilà tout.
+
+--Je me défendrai, je lutterai et peut-être parviendrai-je à jeter
+quelque doute dans l'esprit des juges. Rendez-moi ma lettre!
+
+--Non.
+
+--C'est une lâcheté!
+
+--Une prudence.
+
+--Mon enfant! mon enfant!
+
+Elle voulut s'élancer. Facial la saisit violemment par les bras et la
+coucha de force dans un fauteuil. Sans cesser de la maintenir, il
+appela:
+
+--Victor!
+
+Le valet de chambre parut.
+
+--Prévenez miss Dobby qu'elle ait à emmener immédiatement mon fils là
+où elle sait. Accompagnez-les.
+
+En proie à une indicible horreur, Pauline se débattit convulsivement.
+On enlevait son enfant! Elle ne le verrait plus, plus... C'était fini!
+
+--Le voir, râla-t-elle... je veux le voir...
+
+Mais les deux mains atroces de son mari la serraient comme dans un
+étau, la clouaient, la paralysaient.
+
+--Lâchez-moi!... Oh! ayez pitié, pitié!... Mon Dieu, ayez pitié!...
+
+On entendit, du côté de l'antichambre, une lointaine voix d'enfant:
+
+--Maman! maman!
+
+Pauline se raidit en un suprême effort. Mais ce fut en vain. Elle
+retomba brisée sous la masse vigoureuse qui pesait sur elle.
+
+Elle cria.
+
+Facial lui mit son genou sur la bouche.
+
+Quelques instants épouvantables se passèrent, pendant lesquels elle
+crut mourir, tout son pauvre corps tordu comme dans les spasmes d'une
+torture.
+
+Enfin, Facial la lâcha.
+
+--Vous êtes libre, dit-il.
+
+Elle se leva d'un bond fiévreux et se précipita à travers
+l'appartement. Elle en parcourut hâtivement les diverses pièces. Le
+vide, le vide partout. Marcelin n'était plus là. Dans la salle
+d'étude, un désarroi de livres et de cahiers... Elle baisa en
+sanglotant ces objets que son enfant maniait encore quelques minutes
+auparavant, elle les baisa comme des reliques sacrées, et son coeur
+de mère éclatait dans sa poitrine... Ses lèvres battaient, ses
+paupières tremblaient nerveusement; elle répétait le nom chéri, tantôt
+tout bas, comme une prière, tantôt en appels désespérés écorchant sa
+gorge en feu. Elle reprit deux ou trois fois sa promenade errante de
+chambre en chambre, lentement maintenant, anéantie, s'arrêtant à
+chaque détail qui lui évoquait Marcelin. Lorsqu'elle revint au salon,
+où Facial attendait qu'elle se fût convaincue de l'inutilité de sa
+révolte, elle n'avait plus l'air que d'un spectre désolé, d'une statue
+vivante de l'effroi.
+
+La vue de son mari sembla la glacer d'épouvante. Elle porta ses mains
+en avant, dans un long geste de répulsion. Quelques mots rauques
+sortirent péniblement de sa bouche contractée.
+
+--C'est vous... c'est vous...
+
+Et elle s'abîma sur le tapis, sans connaissance.
+
+Facial sonna la femme de chambre. Il lui montra le corps inanimé de
+Pauline. Puis, il prit son chapeau et partit.
+
+Au bout d'une demi-heure, Pauline revint à elle. La femme de chambre
+l'avait portée sur un lit, lui faisait respirer des sels, étanchait
+avec un mouchoir imbibé d'eau le sang d'une petite plaie qu'elle
+s'était faite en tombant.
+
+--Où est mon fils?
+
+--Je ne sais. Il est sorti avec sa gouvernante et Victor.
+
+--Et monsieur?
+
+--Il est sorti aussi. Il n'y a personne à la maison.
+
+Elle s'élança à bas du lit, sans prendre garde qu'elle pouvait à peine
+se tenir debout.
+
+--Madame n'est pas encore remise; Madame ferait mieux de rester
+couchée.
+
+--Laissez-moi!...
+
+Elle descendit dans la rue, échevelée, hagarde, semblable à une
+aliénée.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+--Que vous êtes agaçant, dit Julienne, on ne peut rien tirer de vous!
+
+--Mais, Madame, répliqua Réderic, vous m'interrogez à tort et à
+travers, vous et ces dames, sur ce que vous vous plaisez à appeler les
+mystères de l'affaire Rocrange! Que voulez-vous que je vous dise?
+C'est très simple. M. de Rocrange aimait Mme Facial; Mme Facial aimait
+M. de Rocrange; Mme Facial, qui, paraît-il, est une femme sincère, ne
+s'en est point trop cachée; et M. Facial, qui n'entend pas
+plaisanterie, plaide aujourd'hui même en divorce contre elle. Quoi de
+plus clair, de plus net, de plus logique? Il n'y a pas ombre de
+mystère. Les dessous n'existent pas. Tout cela est purement honnête.
+
+--Honnête! s'exclamèrent avec des mines effarouchées la baronne
+Citre, Mme Sermais et Mme d'Orgely.
+
+--Qu'appelez-vous l'honnêteté? demanda Réderic.
+
+Cette question déconcerta.
+
+--L'honnêteté, c'est de rester fidèle à son mari, risqua enfin la
+baronne.
+
+--Oh! ma chère, que vous êtes vieux jeu! ne put retenir Julienne.
+
+--En effet, Madame, dit Réderic, c'est là une honnêteté
+antédiluvienne.
+
+--L'honnêteté est au moins la bienséance, corrigea la baronne,
+consciente d'avoir émis une niaiserie.
+
+--C'est ça, c'est ça! zézaya Mme d'Orgely sous son éventail.
+
+--Et la bienséance? continua Réderic imperturbable.
+
+Cette fois, personne ne hasarda de réponse.
+
+--La bienséance, reprit-il, voici: tromper son mari avec discrétion et
+rouerie; s'évader sans bruit de sa tutelle; prendre subrepticement
+tout le champ possible pour ses ébats et savoir revenir en hâte au
+moindre signal de la laisse, que l'on a tendue juste à point pour
+qu'une malencontreuse secousse n'avertisse pas de l'incartade le
+légitime propriétaire. Certaines femmes sont tenues très court;
+d'autres ont la laisse étonnamment longue: toutes jouissent autour du
+poteau marital d'un espace plus ou moins grand où brouter le thym
+d'amour. Ah! chèvres bienséantes, au poil blanc, à l'oeil innocent,
+jouez tant qu'il vous plaît entre les rocs qui vous dissimulent,
+derrière les hautes herbes, à couvert des ondulations de terrain;
+mais ne vous avisez pas de ronger de vos dents fines la corde qui vous
+retient pour aller gambader à l'aise sur les hauts sommets, où l'air
+est pur et léger, sans doute, mais où vous ne seriez plus que de
+vilaines chèvres sauvages indignes de considération. Vous aimez la
+liberté, mais il vous faut une liberté qui ait l'air de ne pas trop
+frauder l'esclavage. Vous ne la prenez pas, vous la dérobez. Vous ne
+sauriez avoir de désirs vifs, francs, joyeux; vous ne connaissez que
+les envies louches, inavouées, satisfaites en secret comme des vices.
+L'intrigue est, du reste, votre plaisir. Vous ne trouveriez guère de
+charme à l'amour, s'il n'était avant tout le fruit défendu, auquel il
+s'agit de goûter par une adroite et perfide maraude. Vous craignez la
+passion et vous la haïssez: et lorsque, par miracle il s'en trouve une
+qui soit autre chose qu'une coquette ou une coquine, vous le lui
+faites expier avec acharnement. Ah! elle ne trompe pas comme vous:
+haro sur elle! N'est-ce pas, mesdames, la bienséance consiste dans la
+déloyauté d'abord, et dans la cruauté ensuite?
+
+Réderic avait fait cette petite exécution sur un ton de persiflage
+mi-plaisant, mi-acerbe, dont il n'y avait pas lieu de s'offenser, mais
+qui n'en était pas moins mordant.
+
+--Voyons, Réderic, fit Julienne assez vexée, vous êtes insupportable!
+En avez-vous encore pour longtemps à faire votre Alceste?
+
+--J'ai fini, belle dame, j'ai fini: le métier est trop peu profitable,
+et il vaut mieux hurler avec les loups.
+
+--Le monde est tel qu'il est, et ce n'est pas vous qui le changerez.
+Alors?
+
+--Alors, je n'essaye point de le changer. Je constate les petites
+crapuleries qui s'y passent, et bien que je ne prenne pas à ces
+observations un très vif plaisir, je ne suis pas Alceste au point de
+m'en irriter plus que de raison.
+
+--Et vous consentez parfois à hurler avec les loups, suivant votre
+exquise expression. Mais, à ce propos, revenons à nos moutons.
+
+--Les avons-nous quittés?
+
+--Réderic, si vous continuez, je me fâche.
+
+--Ma chère, il veut défendre cette pauvre Pauline et son ami M. de
+Rocrange, dit cauteleusement Mme Sermais. Il est charitable sous son
+pessimisme. Seulement il procède d'une façon peu intelligente. Ce
+n'est pas en s'en prenant aux honnêtes femmes qu'on reconstituera
+l'honneur de celles qui s'exposent. Qu'on sollicite notre indulgence,
+rien de mieux; nous sommes prêtes à l'accorder; nous vivons à une
+époque où l'on est indulgent. Mais que l'on exige notre respect pour
+des femmes si peu soucieuses des moeurs qu'elles semblent trouver du
+plaisir à se compromettre, c'est vraiment se moquer de nous.
+
+--Très bien, approuva la baronne.
+
+--Je vois que mes clients, puisque clients il y a, sont bien malades,
+fit Réderic sans s'émouvoir. Il ne me reste qu'à les abandonner à
+l'inclémence du tribunal.
+
+--Épousera-t-elle au moins son Don Juan? demanda Mme Sermais.
+
+--Mais, ma chère, dit en riant Julienne, ne savez-vous pas qu'il
+existe déjà une Mme de Rocrange?
+
+--Dans quel bourbier pataugeons-nous! déclama la Sénéchale, qui se
+délectait à suivre cette conversation.
+
+--Je me le demande, observa Réderic sentencieux.
+
+Julienne se leva et alla lui donner une tape sur les doigts.
+
+--Réderic, je vous intime l'ordre de vous taire. Lorsqu'on vous
+interroge, vous vous dérobez, et quand on ne désire plus rien de vous,
+vous manifestez votre vilain caractère par de désobligeantes remarques
+qui sont peu d'un galant homme.
+
+--C'est dommage que notre incomparable sénateur ne soit pas là, il
+ferait mieux notre affaire.
+
+--Ne vous désolez pas, il va venir.
+
+--Vous savez, ma belle, dit la Sénéchale à Julienne, que c'est exprès
+pour vous que ce cher homme assiste à l'audience. Il est si peu
+curieux de sa nature, et ce linge est si sale à voir laver!
+
+--Ah! fit Réderic, Sénéchal est au Palais?
+
+--Oui, dit Julienne, et nous allons avoir des détails tout frais.
+
+--Quel bonheur! s'écria étourdiment Mme d'Orgely.
+
+--Il est charmant! soupira la baronne.
+
+--Comme le vicomte et la vicomtesse doivent être ennuyés de cette
+aventure, émit la Sénéchale avec componction. M. de Rocrange s'est
+comporté...
+
+--Oh! Madame, interrompit Mme Sermais, il a fait son métier d'homme.
+Il n'y a rien à lui reprocher. Pour Pauline, quelque pitié qu'on ait
+pour elle, il faut avouer qu'elle est coupable. Je dis coupable plus
+que malheureuse, car tout dans sa conduite prouve qu'elle a visé au
+scandale. Ne lui eût-il pas été facile, même en supposant le pire, de
+s'arranger à étouffer l'affaire, à éviter l'odieux d'un procès en
+divorce? Mais non, elle a été cassante, elle a rendu la conciliation
+impossible. Ce n'est point contre son mari qu'elle est partie en
+guerre, c'est contre la société, contre l'ordre, contre nous.
+
+--Cela se pardonne moins aisément, dit Réderic.
+
+--Et maintenant, demanda la baronne, que va-t-elle faire?
+
+--Elle ne peut pas continuer à habiter Paris, dit Mme Sermais.
+Personne ne l'a revue, du reste. Pas même vous, chère madame?
+ajouta-t-elle en se tournant vers Julienne. Vous étiez pourtant de son
+intimité, je crois?
+
+--Moi? pas du tout. Nous nous fréquentions seulement, ou plutôt elle
+me fréquentait. Ces derniers mois, je l'avais presque perdue de vue.
+
+Une pendule se mit à sonner.
+
+--Il devrait y avoir un coq sur cette pendule, dit Réderic.
+
+Une rougeur fugitive passa sur le visage de Julienne. Elle reprit
+vivement sans paraître avoir remarqué l'interruption:
+
+--Sénéchal, qui sait tout, m'a affirmé que Pauline était à Grasse.
+Aussitôt après l'éclat, elle se serait retirée chez sa tante, puis,
+quelques jours plus tard, serait partie pour le Midi. Je suppose
+qu'elle est revenue pour le procès, mais je ne saurais vous le dire au
+juste.
+
+--Et M. de Rocrange?
+
+--M. de Rocrange est aussi parti.
+
+--Pour le Midi?
+
+--C'est vraisemblable. Réderic pourrait nous renseigner, mais il ne le
+fera pas.
+
+--Pourquoi ne le ferais-je pas? Vous voulez savoir où est Rocrange?
+C'est bien simple: il est à Béthanie.
+
+--Comment?
+
+--A Béthanie, loin de l'oeil des pharisiens, avec Marie, Marthe et
+Lazare, fondus pour lui en une seule personne: Lazare qu'il a
+ressuscité, Marie et Marthe qui l'aiment, l'une mystiquement, l'autre
+candidement.
+
+--Et pendant ce temps, dit Julienne avec un haussement d'épaules
+blagueur, on conspire contre lui dans le Sanhédrin! Pour Dieu,
+Réderic, mon pauvre ami, je ne vous savais pas si simple! Comme l'on
+se trompe pourtant sur la mine! Sous votre masque froid et méchant,
+sous vos paroles mordantes, sous la satire perpétuelle de votre vilain
+rire, se découvre tout à coup la naïveté d'un poétereau romantique.
+Émile, continua-t-elle en s'adressant à un jeune lycéen qui, la
+prunelle à la fois allumée et railleuse, suivait avec intérêt cette
+conversation, Émile, voulez-vous voir un gobeur? Regardez monsieur. Ce
+grand sceptique qui vous paraît peut-être si fort et si digne de vous
+servir d'exemple n'est pas autre chose qu'un gobeur.
+
+Émile fit un geste qui indiquait suffisamment qu'il avait jugé
+Réderic.
+
+--Vous ne connaissez pas Émile? poursuivit Julienne. Un petit cousin à
+moi, un garçon étonnant. A quinze ans, il vous a des aperçus
+stupéfiants sur la vie. Ainsi, tenez, l'autre jour, nous jouions aux
+petits papiers. La question posée était celle-ci: «Quelle est la
+différence de l'homme et de la femme?» Savez-vous quelle fut la
+réponse d'Émile? La voici textuellement: «La différence de l'homme et
+de la femme, c'est que la femme descend du singe, tandis que l'homme y
+remonte.»
+
+--Est-il possible! se récrièrent les dames avec des gloussements de
+rires. Si jeune! Où a-t-il appris ces mots-là? Il n'y a plus
+d'enfants!
+
+Le lycéen jouissait avec modestie de son triomphe.
+
+--Voyons, Émile, fit Julienne, puisque vous êtes si précoce,
+donnez-nous votre opinion sur M. de Rocrange et Mme Facial.
+
+Émile répondit avec commisération:
+
+--Ils ne sont l'un et l'autre que des serins.
+
+--Un peu osé, pour son âge, mais délicieux! bêla la baronne.
+
+Julienne s'amusait comme une folle.
+
+Sur ces entrefaites, Sénéchal arriva. Il eut un succès d'entrée. Ces
+dames l'entourèrent, l'accablèrent de questions.
+
+Une fois assis et les attentions suspendues à ses lèvres:
+
+--Ah! mesdames, débuta-t-il, je sors de l'audience. Quel triste
+dénouement! Se peut-il qu'une femme ait pu se résoudre à laisser
+traîner devant un tribunal, devant le public, le scandale de sa vie
+privée! C'est fait: madame... cette dame... cette femme... je ne sais
+plus de quel nom l'appeler... Bref le divorce a été prononcé.
+
+--Contre elle? demanda Réderic.
+
+--Et contre qui, Monsieur? répondit Sénéchal. Le mari aurait sans
+doute pu... cela se fait quelquefois... Mais n'était-il pas de son
+droit, je dirai plus, de son devoir, de ne pas ménager, par je ne sais
+quel esprit de générosité fort déplacé en l'espèce, l'épouse coupable?
+Oui, Monsieur: le divorce a été prononcé contre elle. L'avocat de M.
+Facial a été superbe... superbe et simple, car la cause était fort
+simple...
+
+--Et cette pauvre Pauline, interrogea Julienne, quelle défense
+a-t-elle fait valoir?
+
+--Comment, vous ignorez? Elle n'avait pas jugé à propos de se faire
+représenter. Le jugement a été rendu par défaut.
+
+«Drôle de femme!» pensa Julienne.
+
+De moins en moins elle la comprenait.
+
+Mme d'Orgely et la baronne s'exclamaient:
+
+--Par défaut! C'est inconcevable! Elle ne s'est pas défendue!
+
+--J'avais, un instant, l'intention d'assister à la séance, disait Mme
+Sermais; par pudeur, par crainte qu'on attribue à la malignité une
+curiosité bien naturelle, par gêne aussi de me montrer dans la salle à
+l'occasion du désastre d'une ancienne amie, j'avais renoncé à mon
+projet. Je m'en console: puisqu'il n'y a pas eu de débats, cela n'a
+pas été folichon.
+
+--L'affaire fut, en effet, très vite expédiée, reprit le sénateur.
+Imaginez-vous que cette... dame avait poussé l'impudence jusqu'à
+avouer par écrit son adultère. L'avocat n'eut qu'à produire ce
+document. La preuve était faite.
+
+--Comment trouvez-vous ça, ma chérie?
+
+--Scandaleux!
+
+--Épouvantable!
+
+--Sinistre!
+
+--Faut-il être assez dépourvu de sens moral!
+
+--Assez dinde! corrigea Émile. «N'avouez jamais!» C'était hier dans ma
+leçon d'histoire.
+
+Sénéchal acquiesça de la main.
+
+--Vous n'ignorez pas, belles dames, continua-t-il avec complaisance,
+que la loi est formelle à cet égard. L'adultère est ce qu'on appelle,
+en style juridique, une cause péremptoire de divorce. Une fois
+l'adultère établi, le magistrat n'a plus qu'à s'incliner et qu'à
+prononcer le jugement fatal. D'habitude, le procès consiste justement
+à rechercher, à examiner, à apprécier les preuves produites par le
+demandeur. C'est là que réside le piquant de l'affaire. Des témoins
+ont vu, ont entendu des choses extraordinaires; on raconte des
+histoires de derrière les fagots; le demandeur explique, insiste,
+entre dans des détails tout à fait exceptionnels; le défenseur ne cède
+que pied à pied le terrain, discute, nie, et l'on est obligé de
+prendre d'assaut l'un après l'autre, à coups d'arguments _ad hominem_
+ou plutôt _ad feminam_, les quatre coins chaudement disputés de
+l'alcôve incriminée. Voilà qui devient palpitant! Voilà qui en vaut la
+peine! Mais réunir le tribunal, convoquer le public et offrir pour
+tout potage un avocat qui se lève et dit: «Messieurs, nous plaidons en
+divorce contre Mme Facial, notre épouse. Nous alléguons contre elle
+l'adultère dont elle s'est rendue coupable, et nous sommes en
+possession d'une lettre qui fait surabondamment la preuve de ce que
+nous avançons...» Ah non! je suis frustré! Je ne me laisse pas
+émouvoir par une pièce qui n'a plus de péripéties; je ne suis plus
+disposé à l'indulgence; je reste sévère, mais juste. Mme Facial n'a
+même pas su se rendre intéressante.
+
+--Quel esprit!
+
+--Quelle verve!
+
+--Et comme c'est vrai! Ce cher sénateur a de ces observations
+profondes qui font frémir! N'est-il pas, en effet, bien humain de se
+sentir parfois prêt à absoudre ceux qui ont l'art de présenter leurs
+fautes sous un jour heureux? Certaines personnes ont le don de
+sympathie, il faut l'avouer. Ne sommes-nous pas, par contre, un peu
+durs pour celles qui ne l'ont pas?
+
+C'était la baronne qui, de sa voix mielleuse, avait émis cette
+réflexion. Elle s'attendait, certes à l'averse de réparties qu'elle
+déchaîna:
+
+--Est-il permis aussi de se conduire avec un pareil cynisme?
+
+--Ce n'est plus une faute, c'est un blasphème.
+
+--Je me considère presque comme déshonorée de l'avoir connue.
+
+--Avec cette manière de donner violemment du pied dans sa boue, elle
+nous éclabousse.
+
+Julienne ne joignit à ces sarcasmes que la jonglerie de son rire
+clair. Mais dans ce rire perlé, superficiel, voltigeant, qui agaça
+Réderic au plus haut point, elle manifestait qu'elle aussi «lâchait»
+Pauline, et que cela l'amusait prodigieusement, et qu'aucun scrupule
+ne s'opposait à ce qu'elle jouît du divertissement qui lui était
+donné.
+
+--Comme il vous plaira, Madame, fit Réderic: mais moi, je ne trouve
+point cela risible.
+
+Ce mouvement d'humeur aiguisa encore l'hilarité de Julienne. Et son
+rire fut si contagieux, qu'aussitôt il se répercuta dans toutes les
+gorges, illumina tous les visages. La baronne poussa de petits cris
+stridents; l'éventail de Mme d'Orgely se secoua convulsivement; Mme
+Sermais, la tête renversée, vibrait de gaité; la Sénéchale roucoulait
+d'aise; trivial, bruyant, le sénateur se tapait allègrement la cuisse;
+Émile avait sauté sur son fauteuil et esquissait, des bras et des
+jambes, les contorsions de quelque danse grimaçante. C'était fou, sans
+conscience, sinon cette conscience supérieure, l'instinct, qui, à de
+certaines minutes imprévues, s'empare d'une collectivité et la force à
+exprimer ses vrais sentiments.
+
+Satisfaits enfin, ils se regardèrent, comme pour se demander
+réciproquement l'explication de leur belle humeur.
+
+--Nous sommes absurdes, dit Julienne: Réderic a raison: il n'y a pas
+là de quoi rire. Pauvre Pauline! Et cependant, son cas est grotesque.
+S'imaginer que l'amour est d'essence divine, lui tout sacrifier comme
+à une idole vénérée, avoir la foi jusqu'au martyre! Quelle
+superstition en notre époque désabusée! C'est du délire et de la
+sottise.
+
+--A moins que ce ne soit de l'orgueil, accentua Mme Sermais.
+
+--Ou de la luxure, fit la Sénéchale en dardant ses gros yeux bêtes sur
+son mari.
+
+Réderic se leva.
+
+--Vous partez? demanda Julienne.
+
+--Oui. Je me sens devenir moraliste en votre compagnie, et cela me
+gêne. J'ai sur le bout de la langue un petit cours d'esthétique du
+coeur dont je voudrais vous épargner à vous l'importunité et à moi
+le ridicule. Je me bornerai à vous envoyer le _Sermon sur la
+montagne_... Non; vous y verriez un: «Heureux les pauvres d'esprit»,
+que vous m'appliqueriez certainement et que je suis cependant loin de
+mériter.
+
+A peine fut-il sorti, qu'Émile résuma l'impression générale.
+
+--Il est rasant.
+
+--Le fait est qu'il baisse, dit Julienne.
+
+Sénéchal se rengorgea.
+
+--Quel motif M. Réderic pouvait-il avoir de défendre cette... dame?
+interrogea comme pour de subtiles insinuations Mme Sermais.
+
+--Allez-vous me faire croire que...
+
+--Il y a tant de mystères!
+
+Des sous-entendus glissaient aigus, captieux. Une opinion se formait.
+On se comprenait; on comprenait même beaucoup plus qu'on ne voulait
+donner à entendre.
+
+Julienne, qui savait à quoi s'en tenir, ne fit rien pour empêcher ces
+amusantes calomnies. Et cela moins par prudence pour elle-même que par
+l'agrément que lui procuraient ces jeux d'esprit. Qui d'ailleurs,
+parmi les personnes présentes, ignorait vraiment les relations de
+Réderic et de Julienne? Émile devait être le seul, avec la Sénéchale.
+Et encore? Mais était-ce une raison pour s'interdire les joies
+délicates du roman fabriqué de toutes pièces?
+
+--Cette Pauline en a fait peut-être bien plus qu'on ne pense!
+
+--Qui nous dit que M. de Rocrange a été son seul amant?
+
+--Elle était très forte: toujours sur ses gardes, froide, sérieuse.
+Quel abîme de débauche cachait cette correction! Ces femmes toutes de
+dessous sont les plus dangereuses.
+
+--D'autre part, objectait-on, si M. Réderic était ou avait été l'un de
+ses amants, la jalousie aidant, bien loin de l'excuser, ne se
+montrerait-il pas son plus inexorable censeur?
+
+--Précieuse remarque: mais en des cas compliqués comme celui-ci,
+beaucoup d'éléments échappent. Qui sait si nous ne nous trouvons pas
+en présence d'un de ces phalanstères du vice, où tous sont liés par le
+secret commun, et dont cette femme serait l'âme.
+
+On se tut un instant. Les yeux souriaient. Cette idée étrange
+titillait les imaginations.
+
+Puis, la conversation se porta sur Facial. On ne l'épargna guère non
+plus.
+
+--Il fallait du sang, dit Mme d'Orgely.
+
+Et les dames approuvèrent. C'eût été plus noble, plus dramatique;
+elles y eussent mieux trouvé leur compte. Comment M. Facial ne
+l'avait-il pas compris?
+
+--Pour moi, dit la baronne, un galant homme ne doit pas supporter un
+pareil affront sans en tirer vengeance. Le divorce ne répare rien. Il
+faut tuer...
+
+--Qui?
+
+--L'amant, répondit-elle après avoir réfléchi. Voudriez-vous, par
+hasard, que ce fût la femme? C'est aux hommes de se tuer pour les
+femmes. Tout au moins, un duel sérieux est-il d'obligation. On divorce
+après, si l'on veut; ou mieux, l'on se sépare: car le divorce est de
+mauvais genre.
+
+--Et vous, Madame, êtes-vous pour le meurtre ou pour le duel? demanda
+Mme d'Orgely à Mme Sermais.
+
+--Cela dépend des circonstances, fit celle-ci. Si le mari surprend sa
+femme en flagrant délit, le meurtre; s'il n'a que des soupçons plus ou
+moins fondés, le duel.
+
+--A ce propos, mon cher sénateur, interrogea la baronne, vous devez
+assurément savoir comment M. Facial a connu son... malheur. Qui lui a
+ouvert les yeux? Comment s'est-il comporté devant... l'événement? Vous
+possédez, sans doute, des détails intéressants. Y a-t-il eu une scène
+comique, tragique peut-être?
+
+Sénéchal hésita. Un regard rapide de Julienne venait de l'embarrasser.
+Quelque envie qu'il eût de paraître bien informé, il ne pouvait
+décemment dévider les petites intrigues qui s'étaient enroulées autour
+de l'affaire Facial. Il se résigna, non sans un serrement de coeur,
+à ne conter que l'épisode principal.
+
+--Mais oui... mais oui... Je ne sais pas tout... loin de là... M.
+Facial avait appris, je suis incapable de vous dire comment, ni où, ni
+quand, mais enfin il avait appris, de sources très sûres, que sa femme
+le trompait avec M. de Rocrange. Le jour même, entre quatre et cinq,
+heure à laquelle il avait de fortes présomptions de croire qu'il les
+surprendrait en conversation coupable, il se rendit à l'adresse du
+séducteur. J'ai sur ce qui s'est passé alors des renseignements
+précis. Je les ai recueillis auprès du concierge de l'immeuble, un
+homme charmant, auprès de l'ancien domestique de M. de Rocrange,
+congédié pour n'avoir pas su éconduire le mari, qu'il n'avait
+d'ailleurs jamais vu, auprès de...
+
+--Comme pour Mme de Saint-Géry? interrompit narquoisement Julienne.
+
+--A la différence près que je n'ai pas assisté à la scène. Mais je
+l'ai savamment reconstituée, vous allez voir.
+
+Un murmure courut.
+
+--Mes toutes belles, dit Julienne, ce n'est pas tout à fait ce que
+vous attendez, je vous en préviens.
+
+--Non! reprit Sénéchal, et là nous nous séparons franchement du cas
+Saint-Géry. Mais patience, et procédons par ordre. Voilà donc M.
+Facial gravissant de son pas mesuré, le front soucieux, le dos plus
+voûté que d'habitude, l'oeil gris que vous connaissez vaguement
+teinté d'angoisse, l'escalier de M. de Rocrange.
+
+On se mit à rire. On voyait Facial gravissant cet escalier.
+
+--Devant la porte, il hésite. Sonnera-t-il? Redescendra-t-il pour
+aller chercher un serrurier? Enfin, il sonne. Le domestique de M. de
+Rocrange se présente. «Monsieur n'est pas chez lui,» dit-il, avant
+même que M. Facial lui ait adressé aucune question. M. Facial ne
+réplique rien. Il empoigne le valet par le collet, le jette sur le
+palier et ferme la porte sur lui. Puis il se met en devoir de se
+diriger dans cet appartement qu'il ne connaît pas. Il entend des voix;
+il traverse une ou deux pièces; il écarte une portière, et, dans un
+salon qu'éclairent deux lampes à grands abat-jour violets, il se
+trouve en présence de M. de Rocrange qui marche à lui. Dans le fond,
+Mme Facial, en robe blanche, toute droite, très pâle.
+
+--Mon Dieu que va-t-il arriver? palpita la baronne.
+
+--Vous pensez bien que le domestique, un instant étourdi, s'était
+précipité sur les traces du visiteur inopportun. Mais trop tard. Il
+n'eut plus qu'à assister de loin à ce qui suivit. «Monsieur, débuta
+Rocrange froidement, vous avez assurément tous les droits légaux sur
+la femme que vous trouvez ici. Ces droits, par malheur, ne
+correspondent pas toujours à la justice et à la moralité. Nous nous
+aimons. Or, nous considérons notre amour comme ce qu'il y a de plus
+important. Vous jugerez peut-être que vos droits méritaient cette
+place d'honneur. S'il en est ainsi, je suis prêt à vous accorder
+toutes les réparations que vous exigerez, hormis celle de renoncer à
+la femme que j'aime.» M. Facial resta deux bonnes minutes à revenir de
+sa stupéfaction. Sans répondre à Rocrange--que lui aurait-il
+répondu!--il s'avança sur sa femme en criant: «Malheureuse, c'est donc
+vrai, vous me déshonorez!» Mme Facial, avec un calme que lui aurait
+envié plus d'une coupable, répliqua: «Je n'ai point à vous rendre
+compte de ma conduite. Elle ne regarde que moi. Je dois néanmoins
+vous demander pardon d'une chose. C'est de vous avoir laissé ignorer
+jusqu'à présent que je vous trompais. Mais Dieu m'est témoin que mon
+intention était de vous faire part de la vérité. Ce soir même vous
+auriez tout su. Vous m'avez prévenue. Je regrette amèrement que les
+circonstances vous donnent lieu de croire que je ne suis pas une
+honnête femme.» La scène devenait de plus en plus étrange. Le mari
+outragé s'apercevait du rôle passablement ridicule qu'il allait jouer.
+Il voulut payer d'audace. Pas d'explication ici, prononça-t-il,
+sévèrement. Suivez-moi. C'est au domicile conjugal que, devant votre
+mari et votre juge, vous pourrez tenter d'excuser votre faute.» Elle
+ne bougea pas. «Obéissez!» fit-il, en la saisissant par le bras. Elle
+poussa un léger cri. Mais déjà Rocrange bondissait: «Vous vous
+méprenez, Monsieur, et je ne saurais permettre que vous exerciez chez
+moi des prérogatives que je ne reconnais pas. Madame est libre ici,
+c'est à moi seul que vous avez affaire.»--«Qui êtes-vous,
+Monsieur?»--«Un homme, comme vous.»--«Moi, je suis le mari.»--«Et moi,
+l'amant.» M. Facial s'arrachait les cheveux. «Mais, je vais faire
+monter la police!» menaçait-il. C'était grotesque. Il le sentit, et ne
+trouvant plus rien à dire, devant cette situation brutale et cette
+fermeté incompréhensible des deux complices, il prit le parti de se
+draper d'une dignité un peu tardive et de se retirer en bon ordre. Il
+fit bien, car s'il avait continué sur ce ton, Rocrange était homme à
+ne pas le ménager. Je dois dire qu'à aucun moment M. Facial ne fit
+mine de se faire rendre raison par les armes. Eut-il tort? Je ne
+voudrais pas l'affirmer. Cela n'eût rien réparé du tout, et il eût,
+par contre, couru grand risque de se faire blesser par Rocrange, qui
+est, comme chacun sait, un adversaire peu commun. Quant à la dame qui
+fut cause de ce beau scandale, je vous l'abandonne. Si le mari fut peu
+noble, l'amant peu scrupuleux, elle, à coup sûr, fut bien
+franchement...
+
+--Une coquine, siffla Mme Sermais.
+
+La haine et l'envie criaient sur le visage des femmes. Tout à l'heure,
+elles pouvaient encore rire; une maligne joie éclairait leurs yeux;
+leur indignation était de surface. Maintenant, elles s'irritaient
+sincèrement. Ah! celle-là qu'elles affectaient de mépriser aimait et
+était aimée! Soutenue par une foi qu'elles ne connaîtraient jamais,
+celle-là avait réussi à inspirer à un homme une passion désintéressée!
+Celle-là osait être heureuse par-dessus les conventions et malgré les
+lois! Jamais elles ne pardonneraient. Le récit de Sénéchal venait de
+les exaspérer. L'adultère passe, mais l'amour! Tout ce qu'elles
+avaient en elles de pervers, de féminin, de parisien frémissait et se
+révoltait.
+
+--Après son attitude dans cette scène, expliqua le sénateur, on
+comprend qu'elle soit restée insolente jusqu'au bout.
+
+--C'est-à-dire qu'on ne comprend plus du tout, dit la baronne. Cette
+femme est un phénomène d'impudence.
+
+--Une énergumène.
+
+--Sans son aventure qui l'a rendue désormais impossible, même dans les
+pires milieux, nous n'aurions pas tardé à la voir présider quelque
+ligue grotesque pour l'émancipation de la femme.
+
+Et la Sénéchale, qui était stérile, s'écria:
+
+--Dire qu'elle a un fils!
+
+--A propos, cet enfant, interrogea Julienne avec intérêt, que va-t-il
+devenir? Va-t-il suivre sa mère?
+
+--M. Facial connaît mieux ses devoirs, répondit Sénéchal. C'est à lui
+que, par décision du tribunal, la garde de l'enfant a été confiée.
+
+--Voilà qui est bien, dit la baronne. Mais se figure-t-on le ravage
+qu'une histoire pareille peut exercer dans une jeune intelligence!
+
+Sur quoi Émile observa:
+
+--Ça doit être amusant une mère qui fait des farces!
+
+Lorsque tout le monde fut parti, à l'exception d'Émile qui passait la
+journée chez sa cousine, Julienne eut un léger remords.
+
+«J'aurais dû prendre un peu sa défense», pensa-t-elle.
+
+Mais elle se dit bien vite qu'elle avait été, en somme, suffisamment
+généreuse en ne chargeant pas Pauline, elle qui avait suivi les choses
+dès leur début et qui aurait pu en raconter de si jolies.
+
+«D'ailleurs, pensa-t-elle, Réderic a voulu se donner ce beau rôle, et
+cela ne lui a pas réussi. Il devient absurde, Réderic. Il distille en
+outre un ennui prodigieux. Je ne l'inviterai plus. Je le prierai
+d'espacer ses visites. C'est étonnant ce que j'en ai assez de ce
+garçon-là! Il faut que je me débarrasse de lui.»
+
+Et songeant à son autre amant, à Sénéchal, qui était bien le contraire
+du premier, mais qui commençait à l'énerver par son perpétuel sourire
+de vieux beau, elle se dit que, s'il l'amusait encore, s'il
+s'entendait mieux que jamais à la choyer de flatteries, il ne
+suffisait cependant pas à absorber tout ce qu'elle détenait de
+curiosités et de désirs. Et puis, Sénéchal frisait la soixantaine.
+Elle l'avait connu plus alerte. Et quoi! n'était-il pas permis de
+varier ses plaisirs! Elle avait envie d'autre chose. Il n'y avait
+pas que deux hommes au monde, Réderic et Sénéchal, Sénéchal et
+Réderic! Qui l'empêchait de satisfaire une nouvelle fantaisie?
+
+--Émile, murmura-t-elle, Émile!
+
+--Ma cousine?
+
+--Venez vous asseoir près de moi.
+
+--Voici.
+
+--Dites-moi, Émile, savez-vous déjà ce que c'est que l'amour?
+
+--L'amour? fit le lycéen. Moi, voyez-vous, ma cousine, j'ai mes
+théories sur l'amour.
+
+--Vraiment? Exposez-moi ça.
+
+--Oh! ce n'est pas long.
+
+--J'écoute.
+
+--C'est bien simple: je suis dégoûté des femmes.
+
+Julienne sourit. Elle dégrafa rapidement son corsage, attira contre
+elle l'adolescent et lui donna un baiser sur les lèvres:
+
+--Et de moi?
+
+Le lycéen vibra comme un ressort.
+
+Puis, il fonça sur elle, en bégayant:
+
+--Oh! c'est épatant! c'est épatant!
+
+
+
+
+XIV
+
+
+A Grasse, le soleil baignait leur amour.
+
+--Chère âme, disait Odon, si nous pouvions maintenant commencer une
+nouvelle vie, sans qu'aucun souvenir du passé vienne en troubler le
+ciel, ne serions-nous pas merveilleusement heureux?
+
+--Mon Odon, certes: et c'est ma seule souffrance que ce passé de
+Paris, dont je ne puis, malgré mes efforts, soulager ma pensée. Je
+veux aimer, je veux vivre: mais il me semble que j'ai quelque chose de
+brisé en moi. Quel défaut s'est révélé, quel défaut à mon coeur? Je
+ne sais. Peut-être ne suis-je plus capable de jeunesse, de fraîcheur,
+d'illusion sur l'avenir et d'élan vers la joie. Peut-être suis-je
+semblable à ces femmes qui se retirent du monde après en avoir été
+incurablement blessées: une fois entrées au couvent où elles
+espéraient trouver le bonheur, elles s'aperçoivent qu'il est trop tard
+et qu'elles pourront à peine goûter la paix, alors qu'elles voulaient
+participer aux délices de Dieu.
+
+--Il n'est jamais trop tard pour aimer.
+
+--Oh! j'aime, oui. Je n'ai jamais aimé avant de t'aimer. Mais je sens
+avec douleur que les cordes de cet amour ne sont plus vibrantes et
+sonores, qu'elles ont été faussées, martyrisées par trop de chocs
+mauvais, et qu'au lieu des odes triomphales pour lesquelles elles
+étaient faites, elles ne peuvent désormais exhaler que de pâles
+élégies. Mon amour n'en est pas moins mon être, il est intense, il est
+toute moi: mais il est empreint de tristesse, alors qu'il devrait
+l'être de joie.
+
+--Mon amie, l'amour est indépendant de la joie ou de la tristesse.
+C'est un sentiment supérieur qui se répand sur tous les autres
+sentiments et les sanctifie. C'est parce que nous nous aimons que même
+les pires malheurs prendraient cette teinte sacrée, qui, malgré tout,
+fait de la vie ainsi sublimée le joyau suprême. Et le secret de la
+vraie joie n'est-il pas justement de sentir l'amour nous pénétrer et
+nous sauver, au moment où, sans lui, nous serions livrés en proie aux
+plus terribles désespoirs? Vois, le ciel est rose, l'heure est suave:
+que de biens nous entourent encore dont nous jouirons doublement.
+
+--Je t'aime! je t'aime! s'écriait Pauline. Que deviendrais-je, que
+serais-je sans toi? Je veux oublier, oublier tout ce qui n'est pas ton
+amour. Je me confinerai dans le rayon de tes yeux. Pardonne-moi!
+Couvre-moi de tes baisers secourables!
+
+Elle pleurait, se suspendait à lui comme à un grand christ qu'on
+implore; elle se blottissait contre son sein, cherchait dans ses bras
+le refuge.
+
+Et il la consolait; et, sans cesser d'être l'amant, trouvait pour
+apaiser sa peine de paternelles caresses.
+
+--Pleure, enfant, disait-il; sache la douceur des larmes épanchées
+avec abandon. Tu as trop compté sur ta force; maintenant, tu souffres
+de te découvrir faible. Mais cette faiblesse est bonne; elle crée
+autour de toi une atmosphère de sensibilité. On ne vit pleinement du
+coeur que par la vertu des émotions. L'impassibilité n'est point ce
+qui constitue une grande âme: mais bien le courage de penser et de
+vouloir tout en n'ignorant aucune des épreuves de la foi.
+
+Leurs promenades étaient leur seule distraction extérieure. Ils se
+reflétaient dans la nature. Et à contempler ensemble les mêmes
+paysages, à conduire leurs pas le long des mêmes sentiers, ils se
+pénétraient mieux, s'absorbaient l'un dans l'autre avec plus de
+dévotion.
+
+Ils n'éprouvaient aucune gêne dans cette contrée écartée. Ils étaient
+bien à eux, à eux seuls. Personne ne les connaissait; ils ne firent la
+connaissance de personne. C'était la retraite qui convenait à leur
+désir.
+
+Et lorsque, par une bénédiction spéciale, ils se laissaient aller,
+sans autre souci, à l'heure présente, le bonheur semblait descendre
+sur eux et les inonder de sa grâce. Pauline rayonnait alors d'une
+lumière douce et pure. Elle émerveillait son amant du spectacle de sa
+félicité. Oh! s'il leur avait été donné d'être nés ainsi, ou de s'être
+élevés par une progression naturelle et radieuse à cette floraison!
+Ils eussent savouré le délice d'une existence admirable et parfaite.
+Mais ces instants lumineux étaient rares.
+
+Le passé, ils le méprisaient; ils ne pouvaient effacer néanmoins
+l'impression navrante que ce passé leur laissait.
+
+Odon l'eût facilement oublié. Il n'en avait pas souffert comme
+Pauline. Mais puisqu'elle en souffrait, il en souffrait pour elle et
+peut-être plus qu'elle. Sa puissance de sympathie était telle, qu'il
+ressentait jusqu'à la douleur les pensées contristantes de son amie.
+
+Celle-ci ne pouvait s'étonner de l'animosité qu'elle avait soulevée.
+Elle s'y était attendue. Quelles que fussent pourtant ses prévisions,
+leur réalisation brutale l'avait troublée. Elle avait espéré, au
+moins, quelque témoignage secret d'amitié. Et rien! Julienne, cette
+Julienne qu'elle savait légère et perverse, mais dont l'affection pour
+elle avait été sincère, s'était dérobée comme les plus indifférentes.
+Facial s'était montré plus rebelle à toute charité qu'elle ne l'eût
+supposé. Il avait été bas. La société l'avait expulsée en brebis
+galeuse. Tout ce qu'elle avait connu, tout ce qu'elle avait vécu la
+reniait. Elle avait conscience d'être l'excommuniée: et bien qu'elle
+eût renoncé de plein gré à toute communion, l'injustice de la sentence
+irritait sa raison et blessait son coeur.
+
+N'y avait-il pas une cruelle ironie à connaître sa supériorité morale
+sur un monde d'hypocrisie et de méchanceté qui ne l'estimait pas digne
+de lui?
+
+Mais qu'était-ce cela! Pauline n'y eût pas pensé et n'en eût conçu
+aucune amertume, si la vraie douleur, la terrible douleur qui rongeait
+ses entrailles lui avait été épargnée.
+
+On lui avait pris son fils.
+
+Voilà la plaie affreuse dont elle ne guérirait jamais, que tout
+l'amour d'Odon ne réussirait pas à fermer. Son fils, son enfant était
+mort, mort à elle! Ou plutôt--et cela était épouvantable--c'était elle
+qui était morte à lui, elle, elle vivante et séparée de lui par un
+abîme plus inexorable que le tombeau! Des larmes de détresse tombaient
+de ses yeux. Qui lui rendrait l'enfant, son Marcelin qui respirait
+là-bas, loin d'elle, à Paris, qui l'oubliait, qui apprenait à la
+répudier comme mère? Une effrayante angoisse la serrait à la gorge,
+lorsqu'elle songeait, et c'était presque sans cesse, au crime qui
+avait été commis.
+
+«Mon enfant! mon enfant! s'écriait-elle dans le martyre de l'idée
+fixe, que deviens-tu? que fais-tu à ce moment, à cette minute? Est-il
+possible que tu ne sentes pas courir autour de ta tête les baisers
+dont je dévore ton image? Mon petit Marcelin, n'entends-tu pas le flot
+de prières qui s'échappent pour toi de mes lèvres? Oh! réponds-moi!
+Envoie ta douce pensée vers moi. Je la reconnaîtrai lorsqu'elle
+frôlera mon front. Je dirai sans une hésitation: C'est lui! il pense à
+moi. Je verrai ton ombre charmante voltiger devant mes yeux. Ce sera
+toi, ton regard, ton sourire. Ta voix me murmurera: Je t'aime, je ne
+t'oublie pas!»
+
+Ah! si on lui avait laissé son fils? Elle ne se fût plus occupée que
+d'être heureuse! Ce qui maintenant la faisait souffrir eût été un
+sujet de joie. Elle se fût tenue pour privilégiée de vivre à l'écart,
+entourée des deux seuls êtres qu'elle chérissait. Son fils avec elle:
+le paradis, la délivrance, l'avenir! Alors, elle eût retrouvé les
+splendeurs de la jeunesse pour aimer. Le prestige de l'idéal eût
+enthousiasmé son âme. Elle ne se fût pas plainte de ne pouvoir goûter
+qu'avec déception l'ivresse de passion qu'elle cherchait. Hélas! si
+son coeur, par brusques secousses, s'arrachait de son amant au
+milieu des plus ardentes caresses pour s'élancer comme un fou vers
+Paris, c'était parce que son fils l'y appelait. Si, jour et nuit, la
+voix de plus en plus odieuse de Facial la poursuivait, c'était que cet
+homme lui confisquait son enfant. Si elle rongeait son frein avec une
+morne colère contre la société, dont elle n'avait plus voulu comme
+femme, c'était que la société se vengeait de la femme sur la mère.
+Marcelin! Marcelin! l'obsession de ces syllabes évoquant l'être adoré
+qu'elle avait perdu harcelait ses tempes d'une fièvre perpétuelle.
+
+La malheureuse essayait encore de cacher autant qu'elle pouvait de sa
+désolation à celui qu'elle allait jusqu'à se reprocher de ne pas
+entourer d'un culte exclusif. Mais Odon assistait à toutes les phases
+de ce chagrin. Son tact subtil percevait les moindres écorchures sur
+le réseau de sensibilité de sa maîtresse. Il savait quand Pauline
+était déchirée à crier: il savait quand, lasse, elle s'apaisait, mais
+que tout l'épiderme de l'âme lui faisait mal comme après une longue
+torture. Et il saignait avec elle, en silence, ne voulant pas, par le
+spectacle de sa propre douleur, accroître celle de son aimée.
+
+Lorsqu'ils causaient de Marcelin, c'était pour s'exhorter à
+l'espérance.
+
+--Il te reviendra, il nous reviendra, disait Odon; et il appuyait sur
+ce _nous_ avec une intention exquise. Le père se lassera d'exercer sa
+vengeance. Fût-il mieux que le père légal, il comprendra que priver
+plus longtemps l'enfant de sa mère, c'est barbare et c'est nuisible.
+
+--Dieu t'entende! murmurait Pauline.
+
+Mais elle connaissait Facial. Elle savait qu'en retenant l'enfant, cet
+homme austère s'imaginait remplir un devoir sacré. Hélas! ce n'était
+pas une vengeance. La vengeance s'épuise, le devoir s'exacerbe. Il y
+avait de quoi pleurer.
+
+Après mille combats, elle résolut d'écrire à son fils. Quelle effusion
+de larmes et de caresses! Le papier semblait vivre son amour. Elle
+recommença plusieurs fois cette lettre chérie, la chargeant toujours
+plus de son coeur gonflé, ajoutant de nouveaux baisers aux premiers
+baisers. Réconfortantes heures, prolongées à dessein, confidentes de
+tant de rêves! Mais elle ne laissa pas échapper un mot de
+récrimination. Cette lettre à son fils fut admirable de délicatesse.
+Pauline le comprit ainsi, afin que Facial, touché et rassuré, pût
+consentir à laisser s'établir entre eux une correspondance. Elle n'eut
+même pas à le comprendre: l'explosion de sa tendresse ne comportait
+pas de place pour autre chose.
+
+«Vous ne voudrez pas, écrivait-elle à cette occasion à Facial, vous ne
+voudrez pas détruire chez mon enfant tout souvenir de sa mère. Vous
+savez combien ce sentiment est nécessaire et précieux. Je suis
+tellement certaine que vous jugerez en cela comme moi, que l'idée ne
+me vient pas de faire parvenir ma lettre à Marcelin par une autre
+personne que par vous. C'est à vous que je l'envoie: vous la lui
+remettrez vous-même. Lisez-la auparavant: elle ne contient rien dont
+vous puissiez prendre ombrage. Je suis mère et je ne suis que cela,
+lorsque je parle à mon fils. Vous qui avez assumé le soin de l'élever,
+vous n'avez point l'intention de cloîtrer son coeur. Je n'ai pas
+besoin, n'est-pas, d'invoquer votre générosité? Il suffit que vous
+soyez juste.»
+
+Trois jours après, Pauline recevait la réponse.
+
+Facial lui retournait la lettre adressée à Marcelin et l'accompagnait
+de ces mots:
+
+«Je ne sais qui vous êtes et je ne veux pas vous connaître. Je vous
+interdis formellement d'écrire à mon fils, et en général d'essayer de
+communiquer avec lui de quelque façon que ce soit. Cette jeune âme
+n'est pas faite pour être poursuivie par le spectre du souvenir.
+D'ailleurs, celui qui portera mon nom ne doit point avoir à prononcer
+le vôtre, encore qu'il se le rappelle, ce dont je doute, car il ne
+parle jamais de vous. Pour ce qui me concerne, je vous saurais gré de
+m'épargner le renouvellement de tentatives qui ne peuvent avoir
+d'autres résultats que de m'obliger à une surveillance plus étroite.
+Toute insistance de votre part serait inutile et de mauvais goût.»
+
+Pauline froissa le papier d'une poignante crispation. Elle ne dit
+rien; pas un reproche ne se formula sur ses lèvres, ni même dans son
+coeur. Elle comprenait qu'il ne pouvait en être autrement. Mais elle
+se sentit glisser comme une masse dans un trou de douleur, tandis
+qu'une dalle se scellait sur elle.
+
+Elle entrevit l'avenir inévitable, conséquence de la défaite: sa
+révolte perpétuée, son ressentiment toujours bouillonnant, sa raison
+malade, son instinct désemparé. Elle serait une lamentable
+irréconciliée du sort. Jamais le calme, le calme divin, qu'elle avait
+ardemment convoité, ne descendrait sur elle en bienfaisante grâce. La
+blessure de son flanc resterait ouverte, et l'éponge de vinaigre ne
+cesserait de provoquer sa bouche altérée.
+
+N'était-ce donc qu'une rive illusoire, ce pays créé par son désir,
+qu'elle voyait pourtant, qu'elle croyait parfois toucher, et qui,
+fallacieux, disparaissait au premier geste d'espoir pour ne laisser
+que la sensation atroce du sol gelé? N'arriverait-elle pas? Était-elle
+destinée à tomber épuisée sur la route dure?
+
+Le bon compagnon veillait, le cher compagnon, celui des jours mauvais
+comme celui des haltes sereines. Il sut lui rendre un peu de courage.
+L'art tout-puissant de la charité dans l'amour opéra ce prodige de
+relever Pauline, après la crise terrible qui d'abord l'abattit. Sous
+l'excellence des caresses de l'amant, sous l'influence de sa volonté
+d'homme, elle reprit une vigueur morale qu'elle ne soupçonnait pas.
+Ses yeux se remirent à fouiller le ciel pour y découvrir l'étoile
+propice, ses lèvres à entrecouper de prières ferventes les sanglots
+que leur arrachait la cruelle réalité.
+
+Ce n'était pas la résignation, mais la résistance, qu'Odon soufflait
+ainsi dans l'âme de Pauline. Il savait la vertu de la lutte plus
+efficace que celle du sacrifice. Le débat pour la vie importe; s'il
+n'aboutit pas à la victoire, qui est le bonheur, il faut, au moins, le
+prolonger jusqu'au consentement, qui est la paix. Tant que Pauline
+serait occupée de conquérir son fils, elle ne songerait pas à le
+pleurer.
+
+Des projets furent faits. Mais avant d'aborder les résolutions
+extrêmes, ils tentèrent par tous les moyens de communiquer avec
+Marcelin. Il eût déjà suffi d'une page de son écriture pour rendre
+Pauline folle de joie. Mais comment lui faire parvenir les nouvelles
+indispensables? Ils essayèrent de déjouer la surveillance de Facial en
+s'adressant à divers intermédiaires. Le directeur de l'école que
+fréquentait le jeune garçon, les maîtres qui lui donnaient des leçons,
+miss Dobby, sa gouvernante, furent successivement chargés de lui
+remettre en secret des lettres. Aucune ne parvint. La concierge reçut
+de l'argent pour s'acquitter du même office. Elle garda l'argent et
+remit les lettres à Facial. Si bien, qu'au lieu de la réponse tant
+désirée, ce fut, un jour, une lettre de menaces de Facial qui arriva.
+
+Que se passait-il? Depuis tant de mois, des changements avaient dû se
+produire: et Pauline ignorait tout. De moins en moins il lui devenait
+possible de joindre l'enfant. Odon écrivit alors à Réderic. De
+celui-ci ils eurent une réponse. Réderic n'avait pas revu Marcelin.
+Il donnait cependant quelques informations: le fils de Pauline était
+au lycée; il n'avait plus sa gouvernante; il se portait bien; son
+père, semblait-il, dirigeait avec le plus grand zèle son éducation. Et
+Réderic ajoutait, nouvelle qui effara Pauline, que Julienne s'occupait
+du jeune garçon d'une façon très suivie.
+
+«Julienne! Julienne! écrire à Julienne!»
+
+Cette pensée traversa l'esprit de Pauline. Mais elle éprouva un tel
+serrement de coeur à l'idée d'avoir recours à son ancienne amie pour
+parvenir à Marcelin, qu'elle comprit aussitôt que cela lui serait
+impossible. Un irrésistible flux de jalousie lui monta à la tête.
+Tandis qu'elle était ici, loin, exilée, Julienne voyait son enfant,
+Julienne pouvait le voir tous les jours! Pourquoi cet intérêt?
+Qu'est-ce que cela signifiait? Et elle se souvenait qu'autrefois elle
+avait déjà ressenti, pour de futiles baisers, d'inexplicables
+jalousies.
+
+Elle n'écrivit pas à Julienne. Trop de trouble la remplissait. Que
+faire pourtant? Odon l'engageait à vaincre ses répugnances. Selon
+toute probabilité, Julienne, qui n'était pas dure, se prêterait
+volontiers au rôle de tiers entre la mère et le fils; et, femme, elle
+aurait même du plaisir à être la cheville ouvrière de cette petite
+intrigue. Mais Pauline ne voulut pas.
+
+--Partons pour Paris, dit-elle.
+
+Ils partirent. Ils restèrent à Paris une semaine. Ils firent tout pour
+aborder Marcelin. Pauline se présenta au lycée et demanda à lui
+parler. On lui répondit qu'on avait ordre du père de ne point
+permettre d'entretiens avec des personnes inconnues. Le samedi soir,
+cachée dans un fiacre, elle assista à la sortie des élèves. Elle
+aperçut Marcelin et un grand frisson la secoua. Mais Facial était là.
+Le lendemain, dès le matin, toujours dans un fiacre, elle se tint aux
+aguets dans la rue où habitait Facial. Marcelin sortit en voiture
+après le déjeuner. Il était en compagnie de Julienne et d'un lycéen
+plus âgé que lui, que Pauline ne connaissait pas et qui n'était autre
+qu'Émile. Ils firent une promenade au bois de Boulogne. Au retour, ce
+fut chez Julienne qu'ils descendirent. Marcelin y dîna. Il n'en partit
+qu'à dix heures, escorté par Facial qui était venu le chercher.
+Pendant toute cette journée, Pauline ne trouva pas le moyen de se
+montrer à son fils.
+
+Alors, perdant pied, elle écrivit à Facial:
+
+«Je suis à Paris. Autorisez-moi à avoir une entrevue avec l'enfant.»
+
+Facial répondit:
+
+«Je connais toutes vos manoeuvres. Je sais depuis quand vous êtes à
+Paris, à quel hôtel vous êtes descendue, et ce que vous venez faire.
+Moins que jamais je ne puis vous accorder ce que vous demandez.»
+
+Un second voyage à Paris, entrepris avec plus de précautions encore,
+eut un résultat pire. C'était à une époque de vacances: Pauline
+espérait avoir ainsi plus de facilité pour rencontrer Marcelin. Mais
+elle ne le vit même pas. Renseigné sur son arrivée, Facial avait
+emmené l'enfant à la campagne.
+
+Ils revinrent à Grasse profondément tristes.
+
+--Plus je voudrais fuir ce monde, disait Pauline, plus j'enfonce dans
+son marécage. Il semble que chaque pas que je fasse pour ma délivrance
+marque un degré de plus de ma détresse. Je suis prisonnière; je ne
+pourrai jamais me dégager. Quelle grève funeste que la société! Elle
+nous tient. C'était avec délice que j'ai cru un moment être libre. Je
+m'aperçois que je suis toujours et toujours plus sa victime. La
+liberté n'existe pas, ni celle de l'esprit, ni celle du corps. Nous
+sommes esclaves, esclaves, esclaves. Il n'y a qu'un seul bonheur
+possible: le plaisir qu'éprouvent des créatures viles à porter des
+chaînes.
+
+Elle avait ainsi des accès de colère, trop légitimes pour qu'Odon
+voulût les calmer par les raisonnements habituels. Il les préférait
+aux heures de mortelles angoisses, d'accablement muet qui faisaient
+tant de mal à sa pauvre amie.
+
+--Sois fière, lui disait-il. Tu as suivi le droit chemin du coeur:
+que les abominables ronces ne te fassent pas regretter le mensonge de
+la grande place publique.
+
+--Je ne regrette rien, répliquait Pauline. D'ailleurs, lorsque je
+compare à ma souffrance passée ma souffrance actuelle, je dois estimer
+celle-ci, quelque vive qu'elle soit. Elle ne m'abaisse pas au-dessous
+de ma conscience. Elle ne comporte ni remords, ni gêne morale, ni
+mécontentement de soi-même. Je n'ai rien à me reprocher. C'est
+certainement une fatalité, ce n'est point une punition. Autrefois,
+lorsque j'étais malheureuse, je sentais qu'il y avait de ma faute.
+Aujourd'hui, le seul tort que je me reconnaisse, c'est d'avoir manqué
+d'habileté au moment où, par quelque moyen peu difficile peut-être à
+trouver, j'aurais pu conserver mon fils avec moi.
+
+Puis, elle se désolait de ce que cette situation avait de pénible pour
+Odon.
+
+--J'aurais voulu te rendre la vie belle et sereine. Je rêvais d'être
+pour toi l'amante éternellement jeune, le soleil toujours pur. Je
+désirais t'entourer de joie. Et voilà mes pleurs ruissellent souvent
+sur mes joues, je suis la dame mélancolique, l'âme saignante. N'ai-je
+pas gâté ton existence? O mon bien-aimé, combien je suis malheureuse
+d'être malheureuse! Je songe à toi, et mon affliction est extrême. Tu
+méritais la tendresse d'un ange de lumière, et je n'ai à t'offrir que
+mon sourire baigné de larmes. Que tu es bon, que tu es charitable de
+m'aimer malgré tout! Et, je le sens, ton amour est mieux que du
+dévouement: c'est toujours de l'amour, tu m'aimes, tu m'aimes!
+
+Ce fut alors qu'Odon, désespéré de la douleur de sa maîtresse, résolut
+de mettre à exécution un projet qu'il nourrissait depuis longtemps. Il
+voulait aller se jeter aux pieds de sa femme et la supplier de
+consentir au divorce.
+
+Une fois libre, il épouserait Pauline. Puisque Pauline pleurait son
+enfant, il lui en rendrait un: et un enfant qui serait à eux, à eux
+deux, à eux seuls, un enfant qui serait fait de leur amour. Cette
+chose qui ne leur était pas permise maintenant deviendrait possible.
+Ils pourraient avoir un enfant, un enfant légitime, leur gloire, leur
+avenir, qu'ils contempleraient sans aucune crainte. Et Pauline serait
+de nouveau heureuse. Ce petit être apporterait avec lui le rayonnement
+du ciel. Il serait la bénédiction, le salut. La vie nouvelle, après
+laquelle soupiraient les deux amants, naîtrait, imprégnée
+d'espérances, hors des atteintes du passé.
+
+Toutefois, par prudence, il ne voulut point faire part à Pauline de ce
+projet. S'il courait au-devant d'un insuccès, la déception serait pour
+lui seul. Si, au contraire, il parvenait à fléchir sa femme, quelle
+fête que le retour avec la bonne nouvelle!
+
+Il prétexta une affaire à régler à Paris et partit pour Poitiers, où
+résidait Mme de Rocrange.
+
+Ce ne fut point sans une grande anxiété qu'il se retrouva en présence
+de cette femme en deuil, au regard froid, aux lèvres décolorées, de
+cette femme sévère dont dépendait maintenant son avenir. Un frisson le
+prit à la pensée qu'elle était maîtresse de décider et qu'il devait
+toucher ce coeur dont il n'avait jamais connu le secret.
+
+Elle le reçut avec un léger trouble de la voix, une légère altération
+du miroir des yeux: mais c'était à peine perceptible.
+
+--Vous me trouvez changée, dit-elle: je commence à blanchir.
+
+Odon ne l'avait pas vue depuis dix ans. Elle n'était pas changée. Tel
+il en avait conservé le lointain fantôme dans le fond sombre du
+souvenir, telle il la revoyait.
+
+--J'ai plus vieilli que vous, dit-il.
+
+--En effet, je remarque sur votre visage de nombreuses rides.
+Êtes-vous fatigué de votre vie? Me revenez-vous?
+
+--Non, répondit-il d'un ton doux; je suis peu fait pour vous
+comprendre; et nous ne nous aimons pas.
+
+--Je vous aime, moi.
+
+Pas d'amour. Vous m'aimez de cet intérêt que l'on a pour ceux auxquels
+on est lié et sur qui l'on possède des droits. Tout cela est triste,
+sans doute, fort triste. Et c'est encore plus triste que vous ne
+pensez: car, moi, Madame, j'aime; j'aime une femme de toutes les
+forces de ma vie; et cette femme est à moi comme je suis à elle; nous
+sommes unis devant Dieu, sinon devant les hommes.
+
+--Épargnez-moi cet horrible blasphème! D'ailleurs, je sais. Votre
+soeur de Béhutin m'a tout appris. Je vous plains, je vous plains.
+
+--Alors, soyez miséricordieuse! Si vous savez tout, si vous savez qui
+est cette femme, ce qu'elle a fait pour moi, combien elle m'aime,
+combien je l'aime, si vous le savez, vous devez comprendre pourquoi je
+suis venu ici, ce que je suis venu demander de vous.
+
+--Serait-ce le repentir qui vous pousse? Je suis prête à pardonner.
+
+Odon fit un geste de désespoir.
+
+--Le pardon, continua Mme de Rocrange, je vous l'offre depuis dix ans.
+Je continue à vous l'offrir, et je vous l'offrirai toujours. Chaque
+matin, ma prière à Jésus est: «Daignez, Seigneur, ramener au bercail
+la brebis égarée! Pardonnez-lui comme je lui pardonne!»
+
+--Vous faites semblant de ne pas comprendre, dit Odon. Ah! écoutez! je
+souffre trop. Vous compatirez à ma souffrance. Et puisque d'un mot
+vous pouvez me rendre heureux, ce mot vous ne le refuserez pas.
+
+Avec des larmes dans la voix, il lui conta, sans rien lui cacher,
+l'histoire de sa liaison. Il mit dans ce récit toute l'éloquence de
+son coeur, s'appliquant à faire ressortir le caractère éminemment
+noble de sa maîtresse, la pureté de leur amour, l'iniquité des
+jugements humains à leur égard. Il parla surtout de l'odieuse torture
+infligée à Pauline, à cette mère qu'on avait privée de son enfant.
+
+Mme de Rocrange ne l'interrompit pas.
+
+Lorsqu'il crut l'avoir émue, il aborda délicatement la situation,
+chercha à faire entendre à sa femme ce qu'il désirait d'elle, à
+l'amener à proposer elle-même de lui rendre sa liberté.
+
+Mais Mme de Rocrange ne proposa rien. Elle dit seulement:
+
+--Pauvre femme! pauvre pécheresse! L'expiation commence pour elle déjà
+sur cette terre. Que Dieu lui en tienne compte!
+
+Alors Odon s'écria:
+
+--Marie, au nom de tous les sentiments humains, au nom de toute la
+charité divine, donnez-moi la possibilité de réparer cette infortune!
+Ne voyez-vous pas qu'il faut que j'épouse cette femme? C'est mon
+devoir: nul autre devoir n'est plus saint que celui-là.
+
+Mme de Rocrange se couvrit les yeux de ses mains. Il y eut un long
+silence, au bout duquel elle laissa tomber d'une voix lourde ces mots:
+
+--Je suis catholique.
+
+Une sueur froide couvrit le front d'Odon. Il éprouva, tout à coup,
+l'affreuse conviction du damné devant la rigueur éternelle.
+
+--Malheureuse! gémit-il. Catholique, mais non pas chrétienne.
+
+Puis, il éclata:
+
+--Ah! Madame, vous êtes cruelle, épouvantablement cruelle. Vous êtes
+plus féroce pour nous que ce monde dont vous exécrez la méchanceté.
+Qu'avez-vous fait de l'Évangile, qui ordonne d'être bon, d'être
+charitable, d'avoir pitié, de secourir ceux qui ont besoin de secours?
+Le Christ a accueilli la femme de mauvaise vie, et vous, qui vous
+réclamez de lui, vous repoussez la prière de celui qui vous supplie de
+permettre qu'une oeuvre de réparation s'accomplisse. Et cela non par
+jalousie, car vous ne m'aimez pas, non par vengeance, car vous ne me
+haïssez pas, mais par je ne sais quelle atroce et lugubre discipline,
+dont vous concevez peut-être tout le crime, sans trouver dans votre
+conscience assez de foi pour oser l'enfreindre. Vous croyez à la vie
+éternelle et au jugement des bons et des méchants. Lorsque vous vous
+présenterez devant le tribunal suprême et que vous direz: Voilà ce que
+j'ai fait! croyez-vous que le divin Crucifié vous répondra avec joie:
+C'est bien, bonne et fidèle servante, tu es digne d'entrer parmi les
+élus de mon Père? Ah! Madame, vous encourez une grande responsabilité.
+
+Marie de Rocrange eut un frissonnement des paupières. Son visage
+devint plus pâle. Mais elle dit:
+
+--Je ne sais qu'une chose. L'Église ordonne: Tu ne désuniras point ce
+que Dieu a uni. J'obéis.
+
+Odon tomba à ses genoux, sanglotant:
+
+--Par grâce! Marie! Marie! Réfléchissez-y!
+
+Il prit sa main blanche et voulut la porter à ses lèvres.
+
+Elle se raidit, étrangement troublée, en murmurant rapidement:
+
+--Mon Dieu, ayez pitié de moi!
+
+Il crut qu'elle faiblissait. Il baisa sa robe.
+
+--Oh! balbutia-t-il, vous cédez! Merci! merci!
+
+Alors, elle s'arracha de ce baiser impalpable, mais qu'elle venait de
+sentir comme un fer rouge, et dit:
+
+--Jamais.
+
+Odon se releva. Il était blême de colère. Il prit son chapeau et ses
+gants.
+
+--Adieu, Madame, dit-il les dents serrées. Vous venez de faire
+beaucoup de mal.
+
+--Odon!
+
+--Taisez-vous. Je vous défends de m'appeler ainsi. Ce nom-là n'est pas
+fait pour vous.
+
+Il partit.
+
+Elle ne fit pas un mouvement, mais suivit d'un regard fixe celui qui
+s'en allait. Un désir de pleurer lui monta à la gorge. Puis, elle se
+signa longuement.
+
+
+
+
+XV
+
+
+Facial était fier de lui. Le sentiment du devoir accompli compensait
+ce que son amour-propre avait eu à subir pendant et depuis l'événement
+fâcheux de son divorce. Il était homme à estimer cette compensation.
+Certes, il aurait pu se montrer plus habile, plus brillant pour la
+galerie: il n'aurait pu être plus digne. Si son aventure avait fait
+sourire--il se trouve toujours des gens pour voir le côté comique des
+malheurs d'autrui--personne ne s'était avisé de le lui marquer, ne
+fût-ce que par un propos équivoque; on l'avait, au contraire, félicité
+de son excellente tenue, on l'avait plaint discrètement, on lui avait
+témoigné la plus parfaite sympathie. Facial avait, un jour, manifesté
+très fermement son opinion sur le duel; on connaissait d'ailleurs ses
+principes; et ainsi il avait coupé court aux critiques sur le seul
+point de sa conduite qui pût être discutable.
+
+Un mois ne s'était pas écoulé, que Chandivier, heureux de le voir
+garçon, avait voulu l'associer à ses petites débauches. Facial avait
+modéré cette impatience. Il devait décemment «faire son deuil».
+
+Plus tard, on verrait.
+
+Facial s'occupait beaucoup de son fils. Il s'était senti tout à coup
+une vraie vocation de père. Jusqu'alors, l'enfant avait trop vécu
+accroché aux jupons de sa mère. A cet égard comme à tant d'autres,
+Facial se persuadait qu'il ne pouvait qu'être bon que l'influence de
+Pauline eût cessé. Marcelin se serait efféminé dans les langes de cet
+amour maternel exagéré. La vie demandait une préparation plus forte.
+Pauline, même en supposant qu'elle fût restée digne du grand honneur
+d'élever une jeune âme pour l'existence, avait-elle jamais rien
+compris à la saine pédagogie? Elle gâtait l'enfant, ne savait lui
+répondre «non» franchement, raisonnait ses caprices, flattait sa
+sensibilité, s'ingéniait à transformer en plaisir tout ce qu'on
+exigeait de lui. Elle ne cherchait pas à lui inculquer la sévère et
+haute notion du devoir. Le coeur aurait fini par prendre la place de
+la conscience et du cerveau. Il était temps de réagir. Et songeant au
+grave danger qu'avait couru cet enfant de rester à la merci d'une mère
+impudente, livré aux hasards de sa vie aventureuse, mêlé à son
+scandale et victime de sa honte, Facial ne pouvait que se féliciter de
+la fermeté dont il avait fait preuve. Il l'avait certainement sauvé.
+Et ce n'avait pas été sans peine: car il avait fallu plus que du
+vulgaire courage pour résister aux assauts d'une femme acharnée et
+obvier à ses embûches. Plein d'émotion à l'idée de la tâche qu'il
+avait entreprise, il aimait à s'écrier, la main sur la tête de son
+fils:
+
+«J'en ferai un honnête homme!»
+
+Cependant, Facial ne tarda pas à s'apercevoir que, pour glorieux que
+fût son rôle de père et de pédagogue, l'absence d'une femme se faisait
+sentir. Les plus ordinaires détails de toilette ou d'hygiène
+concernant Marcelin embarrassaient singulièrement son zèle. L'enfant
+paraissait souffrir aussi d'être privé de cette atmosphère de gestes
+féminins et de douces paroles à laquelle il était habitué. Une gravité
+étrangère à son âge, presque maladive, avait envahi son visage, fait
+pour le rire et la fantaisie. Il ne se plaignait pas, mais semblait
+contraint en l'unique compagnie de Facial, quelque soin que mît
+celui-ci à le distraire. Miss Dobby était loin. Aussitôt après le
+départ de Pauline, elle s'était avisée de prendre des airs de
+maîtresse dans la maison. Facial l'avait congédiée. Puis, l'internat
+avait accaparé le jeune garçon. Il le supportait avec résignation, et
+cela délivrait Facial de la moitié de ses soucis. Mais le dimanche,
+les jours de vacances, l'enfant, isolé, et qui aurait dû se retremper
+dans beaucoup de délicate tendresse, en était réduit à causer de
+choses sérieuses avec son père ou à se plonger dans de longues
+lectures. Il s'ennuyait, devenait triste, et ses grands yeux erraient
+dans l'appartement désert.
+
+Aussi Facial accepta-t-il avec reconnaissance l'offre que lui fit
+Julienne Chandivier.
+
+Plusieurs fois déjà, aimable, souriante, elle était venue voir
+l'enfant. Elle paraissait s'intéresser vivement à lui. Marcelin, de
+son côté, se plaisait à ces visites, qui lui apportaient une
+distraction inespérée. Avec Julienne, il retrouvait presque des
+entretiens familiers, un ton de causerie que la gravité de Facial ne
+lui permettait pas. Il s'enhardissait jusqu'à parler de celle qui
+était partie, de sa mère bien-aimée, sujet qu'instinctivement il n'eût
+jamais osé aborder avec son père.
+
+--Laissez-moi, dit-elle un jour à Facial, laissez-moi être sa mère
+adoptive. J'aime votre fils. N'ayant pas d'enfant, je serai heureuse
+de consacrer à celui-ci un peu de cette affection et de ces soins dont
+les femmes, même les moins maternelles en apparence, ont toujours une
+abondante réserve. Les hommes sont maladroits à ce métier. Il n'y a
+que nous autres qui sachions entourer comme il faut de douceur et de
+prévoyance ces créatures fragiles que la vie n'a pas encore exercées.
+Je n'oublie pas non plus que sa malheureuse mère a été mon amie. Je
+veux faire pour elle ce qu'elle aurait fait pour moi, j'en suis sûre,
+si je m'étais trouvée dans sa situation. D'ailleurs, est-il équitable
+que cet enfant subisse les conséquences d'une faute qu'il ne soupçonne
+même pas?
+
+Très ému, Facial prit avec effusion les mains de Julienne:
+
+--Vous êtes une noble femme, vous! dit-il.
+
+Et, à ce moment, en effet, Julienne était sincèrement poussée par les
+plus louables sentiments. Elle n'analysait point les causes secrètes
+de sa bienveillance. Elle ne se demandait point si elle aurait agi de
+même, dans le cas où Marcelin n'aurait pas été le jeune garçon joli
+et spirituel qui lui plaisait. Elle le trouvait charmant; elle avait
+la fantaisie de l'élever: et voilà!
+
+De ce jour Marcelin fut plus heureux. Il vivait plus avec Julienne
+qu'avec son père, celui-ci aimant mieux présider de haut, que d'avoir
+continuellement à ses côtés un enfant auquel il ne savait trop que
+dire. Marcelin avait maintenant près de douze ans. Son intelligence
+était vive, mais encore très féminine. Il sentait plus qu'il ne
+raisonnait. Il comprenait par intuition. Impressionnable à l'excès, il
+ne résistait pas aux mouvements de son coeur; mais il était doué
+d'assez de souplesse pour ne point se trahir.
+
+Il ignorait pourquoi sa mère était partie. Ce mystère préoccupait
+extraordinairement son imagination. Elle n'était pas morte, il le
+savait. Qu'était-elle donc devenue pour avoir ainsi disparu tout à
+coup? Il souffrait singulièrement de cette absence. Les premiers
+temps, lorsqu'il questionnait, on répondait qu'elle était en voyage,
+qu'elle reviendrait bientôt.
+
+Ne la voyant pas revenir, il avait compris qu'il se passait quelque
+chose qu'on lui cachait, et il avait cessé de questionner. Facial
+avait cru qu'il oubliait. Mais l'enfant, rendu perspicace, s'ingéniait
+à découvrir par lui-même la vérité. Il suivait avec attention ce qui
+se disait autour de lui, espérant y surprendre le mot de l'énigme. Il
+voulait savoir pourquoi sa mère l'avait abandonné. Certain que c'était
+malgré elle, car il ne pouvait douter de son amour, il frissonnait à
+l'idée qu'elle était enfermée quelque part, empêchée de communiquer
+avec lui. Il lui fallait à tout prix la revoir.
+
+La fréquentation de Julienne servit au moins de dérivatif à son
+chagrin.
+
+Sans risquer de questions directes, il causait de la disparue. Il
+disait:
+
+--Maman était si douce avec moi, que j'avais parfois mal aux yeux de
+penser que peut-être je lui avait fait de la peine et qu'elle avait
+peur de m'en faire en me manifestant son chagrin. D'autres enfants
+prétendent que leur mère les gronde. Je n'ai jamais été grondé. Maman
+n'avait pas la voix pour ça.
+
+--Et moi, disait Julienne, pensez-vous que je voudrais vous gronder?
+
+--D'abord, je ne vous le permettrais pas: vous n'êtes pas ma mère.
+Ensuite, je suis maintenant assez grand et assez raisonnable pour me
+bien conduire. Maman me trouverait changé. Quelqu'un est-il chargé de
+lui donner de mes nouvelles?
+
+--Je ne sais pas. Il vaut mieux ne pas vous occuper de cela. Votre
+mère n'a pas donné d'ordres avant son départ.
+
+--C'est ce qui est étrange. Elle ne pouvait autrefois rester un jour
+sans s'informer de tout ce que je faisais.
+
+--Aujourd'hui, comme vous le remarquez vous-même, vous êtes devenu
+grand; vous êtes plus libre, bientôt vous le serez tout à fait.
+
+--Ce n'est pas si gai qu'on dit, je préférerais avoir encore maman
+avec moi.
+
+--Peut-être reviendra-t-elle une fois. Mais ne vous en inquiétez pas.
+Les choses arrivent ou n'arrivent pas dans ce monde. Il faut penser
+au présent, jamais à l'avenir.
+
+--Il est permis cependant de penser un peu au passé!
+
+Il usait encore de subterfuges:
+
+--En sortant de l'église, maman me menait chez ce confiseur. Nous
+choisissions des bonbons pour le dessert du dimanche. Entrons-y,
+voulez-vous? Voici ceux qu'elle préférait.
+
+Mais la dame de magasin ne demandait pas de nouvelles de madame. Elle
+savait donc, elle aussi, ce qu'il ne savait pas!
+
+Marcelin s'étonnait que personne ne s'étonnât d'un événement qui était
+pour lui invraisemblable. Il lui paraissait parfois que tout le monde
+conspirait contre lui, qu'on le réservait à un sort terrible, autour
+duquel le silence se faisait, comme pour un crime. Et il avait des
+conversations bizarres qui déconcertaient Julienne:
+
+--Croyez-vous au massacre des Innocents?
+
+--Mon chéri, il n'y a pas à y croire ou à n'y pas croire: c'est un
+fait historique, et cela s'est passé très certainement au temps
+d'Hérode.
+
+--Oui, mais comme c'est de l'histoire sainte, cela doit être toujours
+vrai. Ne croyez-vous pas qu'il y a encore maintenant des Innocents
+qu'on massacre?
+
+Son imagination, gonflée par son coeur, lui donnait à entrevoir de
+vagues tueries, où l'on précipitait par troupeaux des victimes et des
+victimes. Mais cela ne faisait pas de bruit; les cris étaient étouffés
+sous des couronnes de roses et de rires; on ne voyait pas le sang qui
+devait couler; toute l'horreur du carnage était voilée de faux décors
+et de jeux de lumière. On se doutait bien, à l'angoisse affreuse et
+inexpliquable qui régnait, que des choses monstrueuses se passaient
+derrière ces apparences de fête: mais quoi? c'est ce qu'il était
+impossible de préciser. On distinguait seulement des trous subits,
+béants, des effondrements, des gestes de bras éplorés s'enfonçant dans
+l'abîme. Pour quelles exécutions partaient ces corps? Le tumulte des
+couleurs, des tentures, des chants, des visages empêchait de voir, de
+comprendre l'abominable tragédie.
+
+L'enfant commençait à soupçonner ce qu'est la vie. De premiers
+effarements lui venaient devant cet inconnu trouble et insoluble. Il
+souffrait atrocement de son ignorance, et, en même temps, il avait une
+telle peur de ce qui suivrait, qu'il était près de s'évanouir en
+pensant que fatalement, un jour ou l'autre, il saurait.
+
+La nuit, il demeurait des heures avant de s'endormir, les yeux figés
+dans le vide noir. L'obscurité se peuplait de fantômes. Et parmi eux,
+sa mère, sa mère triste, pâle, tantôt couchée comme un cadavre, tantôt
+penchant vers lui sa figure où saignaient des plaies. Dans son
+sommeil, ces visions se transformaient en douloureux cauchemars. Il
+criait. Il s'éveillait tremblant d'épouvante.
+
+Le médecin diagnostiquait: un peu d'énervement causé par la
+croissance.
+
+Plus clairvoyante que Facial, Julienne était cependant loin de croire
+à un état si aigu de surexcitation. Elle voyait que Marcelin pensait
+beaucoup à sa mère, beaucoup trop: mais elle se flattait d'arriver
+peu à peu à prendre la première place dans l'esprit du jeune garçon.
+Elle mettait une véritable ardeur à l'amuser. Non seulement elle se
+rendait indispensable à la satisfaction de ses désirs: elle
+s'appliquait encore à les provoquer. Stimulante et tentatrice, elle
+l'initiait aux choses agréables de la vie, à celles, du moins, qu'il
+pouvait goûter sans trop de danger. Elle l'encourageait aux sports les
+plus captivants, le conduisait aux courses, au cirque, lui révélait
+par des choix appropriés à son âge l'existence de la littérature
+romanesque; à la dérobée--car Facial avait des principes--elle le
+menait au théâtre: et c'était pour elle un plaisir subtil que
+d'assister à l'éclosion des impressions, aux surprises, aux
+entraînements de curiosité dans cette âme qu'elle prenait presque au
+berceau.
+
+Elle créait ainsi entre eux une sorte d'intimité croissante, qui se
+compliquait même d'un charme de complicité. Marcelin eût été
+franchement orphelin, n'eût pas nourri en lui le tourment secret et
+continuel de sa mère disparue, qu'il se fût laissé aller avec
+prédilection à l'amitié capiteuse de Julienne. Mais la peine toujours
+présente qui étreignait son coeur, l'empêchait de se prêter sans de
+poignantes appréhensions à la vie attrayante qui lui était ménagée.
+
+Julienne ne s'en éprenait pas moins toujours davantage de «son petit
+Marcelin».
+
+«J'en deviens amoureuse», se disait-elle souvent en riant.
+
+Elle éprouvait d'exquises sensations à caresser ses cheveux, à baiser
+ses yeux, à jouer avec ses doigts, à subir de lui ces gestes affables
+que les enfants prodiguent aux personnes qui leur sont familières.
+
+Marcelin avait fait chez elle la connaissance d'Émile.
+
+Un jour, Émile lui dit:
+
+--Hé! petit, qu'est-ce qu'elle te fait, ma cousine, quand vous êtes
+seuls ensemble?
+
+--Elle cause avec moi.
+
+--Après ça?
+
+--Rien de particulier. Vous voyez vous-même comme elle se comporte
+avec moi. Elle m'aime beaucoup.
+
+--Ça se remarque, farceur! Dis donc, fais-tu le nigaud ou me prends-tu
+pour un merlan! Ou serait-ce de la discrétion, monsieur, ou de la
+pudeur, mademoiselle? Tu crois peut-être que ces choses n'arrivent
+qu'à toi: détrompe-toi, mon gars, elles arrivent à tout le monde;
+c'est courant, c'est reçu, cela se passe dans la meilleure société.
+Là, es-tu rassuré? Raconte.
+
+--Je ne sais ce que vous voulez dire.
+
+--N'aie pas peur, je ne suis pas jaloux. La jalousie, c'est
+préhistorique. Laisse-toi interviewer sans modestie. C'est aussi de la
+gloire, ça.
+
+--Je ne comprends pas.
+
+--Allons, cadet, je vais t'aider. Je te croyais moins bégueule. Ça
+fait donc tant rougir, à ton âge, d'avouer ses petites saletés? Dans
+trois ans, tu t'en vanteras; au mien, tu t'en gondoleras. C'est une
+jolie peau, ma cousine! L'as-tu vue toute nue?
+
+--Non, fit Marcelin interdit.
+
+--Tu as vu ses seins, ses jambes, son ventre?
+
+--Non, répéta l'enfant avec une vague angoisse.
+
+--Alors quoi? Qu'est-ce que vous inventez bien? Elle t'emmène pourtant
+dans sa chambre à coucher?
+
+--Quelquefois.
+
+--Et là, que se passe-t-il? Elle se déshabille?
+
+--Non.
+
+--Elle te déshabille?
+
+--Non.
+
+--Elle fait bien quelque chose?
+
+--Non. Elle change de robe, elle se fait coiffer.
+
+--Ma cousine ne t'a donc rien appris? Tu ne sais rien? Tu es encore
+immaculé? Ah! elle est bien bonne, celle-là! A douze ans, mon gosse,
+j'étais plus malin que toi: je connaissais déjà le truc de l'amour.
+
+Marcelin le regardait avec des yeux tremblants. Il lui semblait qu'une
+pluie noire tombait en rafale autour de lui, le noyait, l'aveuglait.
+
+Émile continua d'un ton gouailleur:
+
+--Sais-tu seulement à quoi ça sert, les femmes?
+
+--Je ne sais pas, dit l'enfant avec effort.
+
+--Tu as vu les chiens dans la rue? Tu as vu ce qu'ils se font, quand
+ils grimpent l'un sur l'autre? Eh bien, mon petit, les hommes et les
+femmes, c'est la même chose. Si les hommes aiment les femmes et si les
+femmes aiment les hommes, c'est pour se faire la même chose que les
+chiens. L'amour, c'est ça. Et le mariage n'est pas plus propre. Tu
+penses bien qu'il n'y a pas besoin d'avoir épousé une femme pour se
+livrer à cet exercice. Tous les hommes peuvent faire ça à toutes les
+femmes. Si on se marie, ce n'est cependant pas pour procéder
+autrement. Aussi, le mariage, on ne sait pas ce que c'est; on ne sait
+pas d'où ça vient. Ce doit être une vieille blague qui s'est
+perpétuée. Oui, mon petit, voilà la vie. Et toi, tu feras comme les
+autres: comme les autres et comme les chiens. Et c'est justement pour
+ça et par ça qu'on est au monde. T'imagines-tu que tu es né d'un rayon
+de lune? Tu es né parce que ton père a fait le chien avec ta mère. Et
+à la suite de ça, le ventre de ta mère a grossi. Tu étais dedans. Et
+au bout de neuf mois, tu es sorti de son ventre par le même trou par
+lequel elle urine...
+
+Émile s'arrêta, effrayé. L'enfant venait de s'affaisser sur le tapis.
+Il était blanc comme un linge.
+
+A ce moment, Julienne entrait. Elle vit Marcelin évanoui. Elle se
+précipita en poussant un cri.
+
+--Grand Dieu! qu'a-t-il?
+
+--Je crois qu'il a une syncope, dit Émile en haussant les épaules.
+
+Elle le prit, lui fit respirer des sels. La pauvre tête de l'enfant
+traînait lamentablement sur son bras.
+
+--Il a l'air d'un mort, dit Julienne avec un recul instinctif.
+
+Quelques minutes se passèrent avant que Marcelin revînt à lui. Il
+ouvrit enfin les yeux et, faiblement, murmura:
+
+--Maman!... maman!...
+
+--C'est moi, mon chéri, dit Julienne. Ne me reconnaissez-vous pas?
+
+Marcelin se souleva lentement, regardant autour de lui, comme s'il
+cherchait à reconnaître où il était et qui lui parlait.
+
+Et ses yeux s'arrêtèrent sur Julienne, la considérant, d'abord avec
+incertitude, avec surprise, puis avec un souvenir qui se précisait.
+
+--Ah! c'est vous... c'est vous...
+
+--Mais oui, pauvre chéri! Que vous est-il arrivé?
+
+Elle se mit à rire, revenue de son alarme. Puis, elle attira l'enfant
+contre elle et commença à le couvrir de baisers.
+
+Mais alors, une incroyable terreur bouleversa les traits de Marcelin.
+Il s'arracha, frémissant, de l'étreinte de Julienne, en lui jetant:
+
+--Oh!... Vous ne m'embrassez pas comme une mère!
+
+Il éclata en pleurs:
+
+--Maman!... je veux maman!... Ils me l'ont prise... Ils l'ont tuée...
+
+--C'est moi qui suis votre mère, maintenant, dit Julienne.
+
+--Non... non... vous n'êtes pas ma mère... Vous êtes... une femme.
+
+Son désespoir était si violent, que Julienne crut devoir employer tous
+les moyens pour le calmer.
+
+--Votre mère n'est pas morte, vous le savez bien.
+
+--Je veux la voir.
+
+--C'est impossible, votre mère n'habite pas Paris; elle est loin, très
+loin. Mais je vais vous montrer quelque chose qui vous tranquillisera.
+
+Elle ouvrit un tiroir de son secrétaire et y prit un papier taché de
+larmes. C'était une lettre de Pauline à Marcelin, arrivée depuis
+plusieurs semaines déjà. La pauvre mère avait fini par faire taire son
+orgueil; ne voyant plus d'espoir qu'en Julienne, elle s'était humiliée
+jusqu'à la supplier, elle, d'avoir pitié et de lui permettre d'écrire
+quelquefois à son fils.
+
+--Voyez, dit Julienne, c'est une lettre de votre mère. Si vous êtes
+raisonnable, vous pourrez lui répondre. Mais n'en parlez pas à votre
+père: il serait fort irrité, s'il apprenait que j'ai reçu cette lettre
+pour vous et que je vous l'ai remise.
+
+Marcelin demeura un instant étourdi, sans oser faire un geste, sans
+oser prononcer une parole. Une lettre de sa mère! Cela lui paraissait
+un miracle du ciel.
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! balbutia-t-il enfin tout palpitant.
+
+A la vue de l'écriture chérie, il tomba à genoux: un flot de sanglots
+déborda de sa poitrine; le voile de larmes qui couvrait ses yeux
+l'empêchait de lire; mais, ardemment, comme une relique, il baisa
+mille fois le papier où sa mère avait écrit et pleuré.
+
+--Il va se rendre malade! dit Julienne, très inquiète de cette
+explosion de sensibilité.
+
+Elle se rendait compte combien elle et Facial avaient eu tort de
+laisser gonfler dans cette tête d'enfant tant de passion comprimée.
+
+«Lorsque celle-ci pourra s'épancher, ne fût-ce que sur du papier à
+lettre, pensa-t-elle, cela s'arrangera.»
+
+Et elle sourit intérieurement à l'idée que ce secret créerait entre
+elle et le jeune garçon un lien nouveau.
+
+Dès que Marcelin fut seul, enfermé dans sa chambre, il dévora les
+pages inespérées, où sa mère, après un si long silence, ressuscitait à
+son appel. Il les lut et les relut, passa la nuit à s'en imprégner, à
+en respirer chaque mot, à en abreuver son âme altérée. Sa mère vivait!
+Elle pensait à lui, elle l'aimait toujours! Oh! la revoir! la revoir!
+Elle _pouvait_ lui écrire! Pourquoi, lui, ne pourrait-il pas la
+revoir? Y avait-il autour d'elle une barrière de mystères trop
+infranchissable? Maintenant qu'il savait qu'elle était en vie, comme
+avant, qu'elle n'avait pas été transformée, qu'elle était encore une
+réalité, celle d'autrefois, celle qui l'avait bercé, nourri de sa
+substance, baigné de son fluide, rien ne l'empêcherait de courir à
+elle, à travers les obstacles, de courir se réfugier sous sa caresse
+et reprendre possession de l'asile, du seul, de l'inoubliable asile.
+
+La lettre ne contenait qu'un détail pouvant servir aux projets du
+jeune garçon: elle était datée de Grasse. Il n'en fallait pas
+davantage. Cela suffisait à donner un corps à son désir: fuir, fuir!
+Une fois là-bas, l'enfant saurait retrouver sa mère. Grasse! Il
+répétait avec avidité ce nom, qu'il se souvenait avoir rencontré dans
+sa géographie, appris comme tant d'autres choses indifférentes, et
+qui, tout à coup, prenait une importance extraordinaire, s'auréolait,
+flamboyait.
+
+Le lendemain, avec fièvre, mais, en même temps, avec une intelligence
+et une prudence remarquables, Marcelin se mit en mesure de partir. Il
+acheta l'Indicateur des chemins de fer, le consulta minutieusement,
+étudia de point en point le trajet. Puis, lorsqu'il eut arrêté son
+plan, il calcula ses ressources. Il possédait une cinquantaine de
+francs. Pour parfaire la somme nécessaire au voyage, il vendit divers
+petits bijoux, boutons de manchettes, épingles de cravate, ne gardant
+que sa montre, dont l'utilité n'avait jamais été si certaine. Après le
+dîner il prétexta des devoirs pressés à terminer. Comme il n'emportait
+pas de bagages, rien ne lui fut plus facile que de s'échapper dans la
+rue. Au premier tournant, il prit un fiacre et se fit conduire à la
+gare de Lyon. Sa voix trembla un peu lorsque, se haussant sur la
+pointe des pieds pour qu'on le crût plus grand, il demanda au guichet:
+
+--Un billet simple pour Grasse, par Antibes, train direct de 8 heures
+25, seconde classe.
+
+Il n'eut d'ailleurs, à subir que quelques regards curieux.
+
+Et le train démarrait, que Facial, persuadé que son fils était occupé
+à traduire Cornelius Nepos, allumait tranquillement un cigare et
+déployait le _Temps_. Au même moment, Julienne se disposait à venir
+passer avec «son petit Marcelin» une heure de soirée.
+
+Très surmené par ces deux jours excessifs, l'enfant ne tarda pas à
+s'endormir, au roulis du wagon qui chantonnait et rythmait dans son
+oreille:
+
+«Je vais revoir maman! je vais revoir maman!»
+
+
+
+
+XVI
+
+
+--Grasse!
+
+Marcelin descendit.
+
+Il courut à la poste.
+
+--Pouvez-vous me donner l'adresse de Mme Facial? demanda-t-il à
+l'employé de service au guichet de la poste restante.
+
+--Mme Facial? Attendez donc... Une dame vient quelquefois réclamer des
+lettres à ce nom-là. Quant à son adresse...
+
+Et interpellant une femme qui se trouvait dans le bureau:
+
+--Hé! mère Divonne, vous qui connaissez tout Grasse, vous ne
+connaîtriez pas ça, par hasard Mme Facial?
+
+--Faudrait me dire un peu comment elle est.
+
+--J'ai son portrait, dit Marcelin.
+
+Il tira un médaillon suspendu à son cou, l'ouvrit et le montra aux
+deux personnages.
+
+--C'est bien celle-là, fit l'employé.
+
+--Oui, fit la femme, je la connais. C'est moi qui lui porte ses
+fruits, tous les matins. Seulement elle ne s'appelle pas Mme Facial.
+
+--Comment? demanda l'employé.
+
+--Elle s'appelle Mme de Rocrange.
+
+--Possible. Elle est divorcée; elle vit avec son amant.
+
+L'enfant reçut cela comme un coup de tonnerre sur la tête. Mais il ne
+broncha pas. Il croyait comprendre cependant ce que ces mots voulaient
+dire. Il sentait que c'était épouvantable. Trois jours auparavant, il
+eût sauté à la gorge de ces gens, au seul soupçon qu'ils outrageaient
+sa mère. Aujourd'hui, il ne savait pas, il ne savait plus...
+
+Et il dit d'une voix douce:
+
+--Pourriez-vous me conduire chez elle, Madame?
+
+Sa mère! Comme tout était égal, puisqu'il allait la revoir!
+
+La fruitière le regarda avec curiosité.
+
+--Vous n'êtes pas d'ici, mon jeune monsieur?
+
+--Non.
+
+--Vous venez de Nice?
+
+--De Paris.
+
+--Seigneur Jésus! est-il permis de laisser un enfant faire tout seul
+un pareil voyage! Et vous venez pour madame... pour cette dame... dont
+vous avez le portrait?
+
+Marcelin contint avec effort les larmes nerveuses qu'il sentait
+sourdre. Il dit:
+
+--C'est ma mère.
+
+--Ah! fit la femme, je vous demande excuse. Il n'y a pas de mal à ça.
+Il faut bien être le fils de quelqu'un.
+
+Et pour manifester sa bonté, elle ajouta:
+
+--Venez avec moi, mon jeune monsieur: je vais de ce côté; je vous
+montrerai où c'est. Il y en a pour dix minutes.
+
+Dix minutes! Dans dix minutes, après plus d'une année de séparation!
+Il fut pris d'une telle émotion, qu'il pouvait à peine se soutenir.
+Tout en marchant, la fruitière le questionnait, s'apitoyait sur lui.
+Il n'entendait rien, la tête bourdonnante d'impressions confuses, le
+coeur gonflé, les genoux vacillants. A ce moment, son père en
+personne eût surgi devant lui et lui eût crié que sa mère avait commis
+un crime, qu'il eût répondu: Elle a bien fait. Il ne concevait pas que
+quelque chose fût reproché à sa mère. Elle n'agissait que noblement,
+saintement. Dieu lui-même n'avait pas le droit de l'accuser. Et sa
+vénération croissait en proportion du rempart de haine et d'injustice
+qu'on avait dressé autour d'elle. Que signifiaient ces infamies qui
+flottaient? Il aurait voulu mourir et que son sang se répandît à ses
+pieds.
+
+La fruitière dit:
+
+--C'est ici.
+
+Elle montrait une villa. La grille était entr'ouverte. Marcelin entra.
+Au bout de quelques pas dans le jardin, il aperçut, entre les
+bosquets, une robe blanche.
+
+Fou, il courut.
+
+Deux cris:
+
+--Maman!
+
+--Mon enfant!
+
+Ils étaient dans les bras l'un de l'autre.
+
+Longtemps ils furent incapables de prononcer une parole suivie. La
+commotion était trop violente. Ils pleuraient, ils sanglotaient. Des
+mots palpitaient sur leurs lèvres. Pour tous deux, mais pour la mère
+surtout, cette ineffable rencontre était un baiser du ciel, un
+merveilleux étourdissement d'ivresse versé comme un miracle par le
+paradis.
+
+--Toi ici! toi ici! put enfin exprimer Pauline, les yeux vibrants
+d'une joie délirante, pressant sur son sein l'enfant inattendu.
+
+--Je suis venu... je me suis sauvé... Il me fallait toi!
+
+--Tu ne m'as donc pas oublié! Mon enfant, mon enfant chéri! Par
+quelles souffrances j'ai dû passer: sans nouvelles de mon enfant! Mais
+si c'était pour me réserver le providentiel bonheur de cet instant,
+merci, Père céleste, Consolateur suprême, merci! Et ce n'est point un
+rêve! J'ai tant de fois rêvé à toi, que si mon rêve avait pu
+t'évoquer, tu serais déjà venu! Et c'est toi, toi vraiment, mon
+Marcelin, mon fils!
+
+--O mère, pourquoi m'as-tu abandonné?
+
+Le coeur de Pauline éclata.
+
+--C'est un affreux malheur qui est arrivé! Tu ne sais pas, tu
+ne peux savoir... Que t'ont-ils dit? Comment as-tu cru que je
+t'abandonnais!... Que t'ont-ils dit? Que t'a-t-il dit, lui?... lui?...
+
+--On n'a rien dit... J'ai vécu dans ce mystère... Ils ne disaient pas
+que tu étais morte... J'avais peur... Enfin, j'ai eu la lettre, ta
+lettre.
+
+--_Elle_ t'a remis la lettre?
+
+--Oui, avant-hier.
+
+--Oh! je t'en ai écrit dix, vingt. Celle-ci date de plus d'un mois.
+C'est la dernière. Je désespérais. Je suis allée deux fois à Paris,
+j'ai tout fait. Un jour, je t'ai vu, à la sortie du lycée; et je t'ai
+vu à la promenade, je t'ai suivi: mais tu ne m'as pas vue... Marcelin,
+non, je ne t'ai pas abandonné! Et tu ne peux pas comprendre... Un
+jour, tu comprendras, j'ai écrit ma vie, pour toi. Lorsque tu seras en
+âge de savoir... et de douter, tu liras. Alors tu comprendras, et tu
+pardonneras.
+
+--Maman!
+
+Il l'embrassa d'une étreinte passionnée, et ajouta:
+
+--Ne parle pas ainsi. La voix avec laquelle tu dis cela fait mal.
+
+--Que pensais-tu de moi?
+
+--Je ne pensais rien, j'étais triste. Et dès que j'ai su où tu étais,
+je suis parti. Je ne veux plus être séparé de toi.
+
+Pauline tressaillit:
+
+--Sait-il où tu es? Il te suit peut-être. Il va venir te reprendre.
+
+--Non, dit Marcelin. Personne ne peut savoir où je suis, à moins de le
+deviner.
+
+Il raconta à sa mère la manière dont il s'était enfui. Celle-ci se
+rassura:
+
+--Il ne devinera pas, dit-elle. Il ne t'aime pas assez.
+
+--Lui, mais elle!
+
+--Julienne? murmura Pauline d'une voix blanche.
+
+Le jeune garçon fit signe que oui.
+
+--Elle n'a pas de coeur.
+
+--Ce n'est pas seulement le coeur qui fait deviner. Elle a vu que je
+t'aimais mieux qu'elle. Et puis la lettre... Elle sait des choses que
+mon père ne sait pas. Elle doit avoir deviné.
+
+La mère se dressa, l'éclair aux prunelles:
+
+--Jamais. Je suis là. Qu'ils viennent! Je défendrai mon bien jusqu'à
+la mort. Ils avaient la force; ils pouvaient m'empêcher de parvenir à
+toi; ils te gardaient. Mais, maintenant, nous sommes réunis... Ils
+n'oseront pas! Comment oseraient-ils?
+
+Elle se sentait tigresse à cette heure; il lui semblait qu'elle avait
+de puissantes griffes au bout des membres, et que, d'un coup, elle
+aurait dispersé l'engeance hostile. La possession de son petit, contre
+elle, sous elle, lui donnait la fauve sollicitude de la bête pour ce
+qui est né de sa chair. Son sang roulait dans ses veines avec de
+cruels besoins de mordre et de déchirer.
+
+Elle eut peur de l'état violent de ses sensations, et cria, en serrant
+son enfant:
+
+--Il ne faut pas qu'il y ait de lutte: je tuerais!
+
+Mais aussitôt, elle reprit:
+
+--Folle que je suis! Nous n'attendrons pas qu'ils viennent. La
+frontière italienne est tout près. A l'étranger, ils ne peuvent plus
+rien. Oh! enfin et vraiment, voici la clémence, la félicité! J'ai
+tellement souffert, que la perspective subite, presque foudroyante du
+bonheur accable ma raison. Je puis à peine croire, tant la vie m'a
+remplie de terreur et de doute. Mes paupières cillent à l'éclat du
+ciel.
+
+Pauline contemplait avidement l'enfant retrouvé. Elle ne pouvait assez
+le voir, s'en imprégner, s'assurer que c'était lui. Elle ne songeait
+pas à remarquer les changements qui s'étaient opérés chez le jeune
+garçon; il avait grandi, ses traits s'étaient complétés; elle ne
+s'apercevait pas de cela; elle ne constatait que sa présence, sa
+merveilleuse présence, son irradiation chargée de fluide et de
+lumière. Un chant de gloire naissait de ses entrailles, montait,
+montait, enveloppait son cerveau, projetait jusqu'à Dieu ses ondes
+triomphales.
+
+--Je suis ivre, je ne sais plus ni ce que je pense, ni ce qui
+m'arrive, balbutiait-elle.
+
+Puis, ce fut une réaction de maternité vigilante et tendre. Elle
+entraîna Marcelin dans la maison, le fit manger, le servit elle-même.
+Elle voulut savoir comment il avait voyagé, s'il avait dormi, s'il
+n'était pas fatigué, lui posant mille questions sur sa santé, goûtant
+à se retrouver au milieu de ces chers détails un incroyable plaisir.
+
+--Ainsi, mère, je ne te quitterai plus?
+
+--Oh! plus. L'heure de la miséricorde a sonné.
+
+--Et nous vivrons toujours ensemble?
+
+--Toujours.
+
+--Tous les deux?
+
+Pauline jeta un long regard sur son fils, un regard solennel et
+profond. Elle prononça lentement, mais d'une voix qui tremblait un
+peu:
+
+--Tous les trois.
+
+L'enfant resta longtemps silencieux, sans s'étonner. Puis il murmura:
+
+--Tu l'aimes donc beaucoup?
+
+Et à ce moment, Odon survint.
+
+Il eut un tressaut de surprise à la vue du jeune garçon.
+
+Mais déjà, Marcelin s'avançait vers lui et disait:
+
+--Je sais qui vous êtes: vous êtes celui que ma mère aime comme je
+l'aime.
+
+--O mon enfant! s'écria Odon, en lui ouvrant ses bras.
+
+Et lui aussi avait les larmes aux yeux.
+
+Lorsqu'on lui eut expliqué les événements:
+
+--Il faut partir, dit-il, il faut que nous soyons loin demain matin.
+Une fois en sûreté, à l'étranger, nous pourrons engager des
+pourparlers avec M. Facial et obtenir qu'il renonce à ses droits.
+
+--Le prochain rapide de Paris n'arrive que demain soir, dit Pauline;
+nous avons donc beaucoup d'avance, à supposer même que l'on soit déjà
+sur la bonne piste.
+
+--Et le télégraphe! fit Odon. Qui sait si en arrivant à la frontière
+nous ne trouverons pas la police prévenue! Nous courrions peut-être
+moins de risque en partant par Marseille, où nous nous embarquerions
+pour Gênes ou Naples.
+
+--Cela exigerait plus de temps; et si la police est prévenue, elle le
+sera aussi bien à Marseille qu'à Menton.
+
+On s'arrêta au projet suivant: on déguiserait Marcelin en petite
+fille; lui et Odon prendraient le premier train pour Vintimille;
+Pauline les rejoindrait quelques heures après. De cette façon, il y
+avait toute chance, en cas que la police eût des ordres, pour que les
+voyageurs ne fussent pas reconnus.
+
+Ils allaient se sauver comme des malfaiteurs.
+
+Marcelin, cette fois, se déconcerta:
+
+--Mais quel mal est-ce que j'ai commis? Ne suis-je pas libre de
+rejoindre ma mère, puisque c'est avec elle que je veux vivre? Et si
+elle veut me garder, n'est-elle pas libre de le faire?
+
+--Tu ne connais pas la société, dit Odon: elle a fait des lois qui
+donnent à M. Facial le droit de te priver de ta mère.
+
+--Pourquoi use-t-il de ce droit? Il n'est pas méchant.
+
+--Il n'est pas méchant, j'en suis sûr; c'est la société qui est
+mauvaise. Tu arrives ici, mon enfant, dans une maison qui ne vit pas
+suivant les lois de la société, mais où l'on aime et où l'on cherche à
+être heureux. Tu es assez grand pour comprendre, et tu as mérité de
+savoir. Ta mère doit désirer elle-même que je parle, elle doit sentir
+qu'il le faut.
+
+Pauline fit un grave signe de tête affirmatif.
+
+--Eh bien, reprit Odon, si tu es venu ici pour être notre fils, sache
+à quoi tu t'engages, ou plutôt de quoi tu te dégages. Tu romps avec
+les lois, tu te mets en révolte contre celui qui les représente, M.
+Facial, qui seul a des droits sur toi, seul est ton légitime
+éducateur, ton légitime protecteur. Ici, tu as ta mère: mais ta mère
+n'est plus ta mère au point de vue de la loi. Elle a eu le malheur de
+faire acte de personne libre, comme toi-même l'as fait hier; or, il
+n'est pas permis d'obéir franchement à son coeur. Quelque beaux que
+soient les sentiments qui te poussent, on ne t'en saura aucun gré. On
+pouvait te plaindre, on disait certainement, on pensait probablement:
+«Le pauvre enfant, qui n'a plus sa mère!» Mais on ne t'excusera pas
+d'avoir voulu la retrouver. Ce qu'il fallait pour rester dans ton
+rôle--car chacun a un rôle fixé d'avance et dont il ne doit pas
+sortir--ce qu'il fallait, je vais te le dire: il fallait _supporter
+héroïquement ton sort, te résigner_. Tel était aussi le rôle de ta
+mère: elle devait _se résigner_, se résigner à être la femme d'un
+homme qu'elle n'aimait pas. Le monde ne pardonne pas qu'on tende au
+bonheur par la voix directe du coeur. C'est une terrible leçon que
+je te donne là; mais tu étais digne de la recevoir, et la vie te
+l'inflige déjà.
+
+Marcelin se dressa avec orgueil:
+
+--Je veux être le fils de ma mère, dit-il.
+
+--Tu es un noble garçon, dit Odon. Partage donc notre ostracisme. Et
+c'est un véritable ostracisme, puisque nous sommes obligés de fuir à
+l'étranger.
+
+--Nous n'habiterons plus la France?
+
+--Cela nous sera défendu.
+
+--Je n'irai plus au lycée?
+
+--Ce sera un grand changement dans ton éducation.
+
+--Papa m'avait donné le choix entre trois écoles: l'École
+polytechnique, Saint-Cyr ou l'École de droit. Il dit qu'un jeune
+garçon de ma position doit avoir l'ambition de devenir quelqu'un.
+
+--J'espère que M. Facial ne se montrera pas intraitable. Nous ferons
+tout pour essayer d'obtenir de lui la permission de revenir à Paris,
+afin que nous puissions te donner l'instruction qu'il convient.
+
+--Et s'il refuse?
+
+--Il faudra alors renoncer aux carrières auxquelles donnent accès les
+écoles de l'État.
+
+--Je ne sais pas si ce sera jamais pour moi un sacrifice; en tous cas,
+il sera bien minime au prix du bonheur de conserver ma mère.
+
+--Et il n'y a pas besoin de diplômes pour devenir un homme.
+
+Mais Pauline avait changé de visage. Elle venait seulement de se
+rendre compte des conséquences illimitées qu'aurait pour son fils la
+révolte contre l'autorité paternelle. C'était briser l'avenir de
+Marcelin. Facial maintiendrait ses droits jusqu'au bout. Et par une
+vision rapide, elle pensa au moment où, quelques années plus tard,
+l'enfant devenu jeune homme, saisi par la puissance d'une
+vocation--laquelle? savait-elle? savait-il?--regretterait amèrement ce
+qu'il appellerait peut-être son coup de tête. Son existence perdue,
+ses rêves irréalisables, voilà ce qu'il lui reprocherait. Et elle
+seule serait coupable. Et il aurait raison de l'accuser. Et il
+l'accuserait peut-être avec désespoir. Il pourrait lui dire: «Ma mère,
+vous avez été égoïste et lâche. Vous avez abusé de mon amour pour
+vous. Étais-je capable alors de décider de ma vie? Toute ma vie,
+songez-y, pour m'épargner quelques larmes sentimentales d'enfant! Et
+maintenant, voyez, je ne suis bon à rien, je n'ai rien, je ne suis
+rien. Croyez-vous que mon amour filial même ne soit pas
+irrémédiablement empoisonné par la pensée amère de ma stérilité?
+Cruelle ironie vraiment! Je vous aimais, j'étais innocent: et vous,
+qui aviez le devoir d'être prudente à ma place, vous avez manqué de
+courage, vous m'avez trahi.» Voilà ce qu'il lui dirait, sans doute.
+Que répondrait-elle à ces paroles affreuses? Et à supposer
+l'improbable, Facial leur permettant le séjour de Paris, l'avenir de
+l'enfant n'en resterait-il pas moins compromis? Que pourrait-elle?
+Elle n'aurait plus de relations. Marcelin ferait ses études, puis il
+serait lancé dans la vie, sans protection, sans base. Il n'aurait qu'à
+rougir de sa mère. Fils de Facial, au contraire, il aurait un nom, un
+monde, des amis, des patronages nombreux et puissants; tout lui serait
+facilité, il n'aurait qu'à se laisser porter. Ruinerait-elle tout
+cela? La mère ferait-elle encourir à son enfant sa propre réprobation?
+
+Un gémissement sortit de ses lèvres:
+
+--Oh! je n'ai pas le droit... je n'ai pas le droit...
+
+Odon comprit. Il se tut. Il venait de se faire les mêmes réflexions.
+
+Mais le jeune garçon, auquel leur consternation n'échappa pas,
+s'accrocha fébrilement à Pauline en criant:
+
+--Maman, je ne veux pas te quitter!
+
+La nuit se passa dans ces horribles alternatives. Marcelin avait fini
+par s'endormir de fatigue. Pauline le regardait respirer, tout en
+causant à voix basse avec Odon.
+
+Le lendemain matin, ils ne partirent pas.
+
+Dans la journée une dépêche de Réderic arriva:
+
+«Vous n'avez que le temps. On est sur trace.»
+
+Alors, Pauline dit:
+
+--Mon Dieu, donnez-moi la force d'aller jusqu'au bout.
+
+Le soir même, elle partit pour Paris avec son fils.
+
+Elle allait le rendre à Facial.
+
+Facial ne manifesta pas, à les voir, un étonnement extrême. Il reçut
+Pauline avec une dignité froide dont il ne se départit pas. Dans son
+accueil transparaissait plus le dépit que lui avait causé l'escapade
+de Marcelin, que la joie de retrouver son héritier.
+
+--Je vous félicite, Madame, d'avoir compris votre devoir. Je ne vous
+en veux pas: je sais qu'il n'y a pas là de votre faute et qu'il vous a
+été impossible de monter l'esprit de mon fils et de combiner avec lui
+cette malheureuse frasque. Vous me le ramenez, c'est bien. La police
+venait d'ailleurs de recevoir des renseignements précis sur son départ
+par la gare de Lyon et sur son arrivée à Grasse; de là à conclure quel
+était le but de sa fuite, il n'y avait qu'un pas. Aujourd'hui même, on
+doit avoir fait une perquisition chez vous. Vous n'auriez pas
+bénéficié de cette petite aventure. Mais puisque vous me paraissez
+avoir acquis de sages idées sur la manière dont il convient que mon
+fils soit élevé, je vous témoignerai ma satisfaction en vous
+autorisant à le voir une fois par an. Ces entrevues auront lieu à
+Paris, dans ma maison et en ma présence.
+
+Pauline se sentait glacée. De funestes pressentiments la
+terrorisaient. C'était bien la fin, le deuil.
+
+Facial tira de sa poche un carnet à souche. Il inscrivit quelques mots
+sur la première feuille, la détacha et la tendit à Pauline en disant:
+
+--Mon fils vous a occasionné quelques dépenses; je tiens à vous les
+régler.
+
+C'était un chèque de mille francs.
+
+Pauline eut un geste d'indignation.
+
+--Je n'insiste pas, fit Facial poliment.
+
+Les choses se passèrent d'une façon moins affectée avec Julienne
+Chandivier, qui, sur ces entrefaites, arriva chez Facial, comme elle
+le faisait plusieurs fois par jour, pour savoir si l'on avait des
+nouvelles de Marcelin.
+
+Lorsqu'elle le vit, son mot fut, en l'embrassant avec exagération:
+
+--Le monstre d'enfant!
+
+Et peu s'en fallut qu'elle n'embrassât aussi Pauline.
+
+Le pédantisme en morale ne l'étouffait pas. Elle ne manqua pas de
+prendre à part son ancienne amie et de lui assurer que ses sentiments
+pour elle n'avaient jamais varié.
+
+--Mais que voulez-vous! Vous avez été peu adroite. Il vous était si
+facile de tout ménager. Personne n'exigeait de vous une vertu
+cornélienne: on vous demandait seulement de vous conduire comme tout
+le monde. Vous avez préféré vous mettre tout le monde à dos. Avec la
+meilleure volonté, il était impossible de vous défendre; et moi qui,
+je vous le jure, ai trouvé parfaitement ridicule le bruit qu'on a fait
+autour de votre histoire, je n'ai pu me dispenser de vous brûler aussi
+en effigie. Vous aviez jadis d'étincelantes théories sur l'amour: vous
+voyez où elles vous ont conduite. En ce monde, on fait ce qu'on veut,
+mais il ne faut jamais vouloir ce qu'on fait. Les théories, c'est
+inutile en théorie, et c'est désastreux en pratique. Je suis
+superficielle, je suis hypocrite, je suis vicieuse, je suis incapable
+de penser, je suis femme, très femme, mais c'est encore moi qui ai
+raison: je me conduis avec mon instinct, ne m'occupant nullement de ce
+qui est bien et de ce qui est mal, ayant seulement le sens de ce qui
+est faisable et de ce qui n'est pas faisable; et je n'ai point même
+conscience des défauts que je viens de dire, tellement ils sont à
+moi-même et tellement j'y réfléchis peu. Vous, c'est le contraire, et
+cela ne vous a pas servie. Êtes-vous heureuse, au moins, j'entends
+heureuse... personnellement? Vous n'en avez pas l'air. Ma pauvre amie,
+je vous plains avec une sincère sympathie. Dites-moi si je puis faire
+quelque chose pour vous.
+
+Pauline était peu en état d'entendre et de répondre quoi que ce soit.
+Elle dit seulement, immensément lasse de corps et d'esprit:
+
+--Rien, rien... Je ne suis pas venue ici pour moi...
+
+--Et Marcelin?
+
+La mère eut une seconde d'hésitation. Puis, elle prit la main de
+Julienne et supplia:
+
+--Vous qui serez avec lui... oh! qu'il ne m'oublie pas!
+
+--Je lui parlerai de vous, je l'ai déjà fait.
+
+--Oui, je sais... merci...
+
+--Je lui transmettrai vos lettres.
+
+--Vous êtes bonne.
+
+--Je suis meilleure que vous ne croyez.
+
+Une sensation d'épouvantable fatalisme broyait l'âme de Pauline. Sa
+voix sortait difficile et monotone de sa gorge étranglée; ses yeux
+restaient secs.
+
+Et le moment de la séparation ne fut pas déchirant comme elle l'eût
+pensé. Il semblait que le chemin de douleur étant achevé, un mur se
+dressât pour empêcher d'aller plus loin, un mur au pied duquel il n'y
+avait plus qu'à se laisser tomber d'épuisement. Pauline prit son
+enfant dans ses bras--pour la dernière fois--posa sur son front ses
+lèvres décolorées, sans dire un mot. Sa tête était un lieu vide, où
+tous les bruits résonnaient étrangement, et n'éveillaient pas d'écho.
+
+Ce fut l'adieu...
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Des années tombèrent comme des feuilles mortes.
+
+Odon et Pauline n'avaient plus quitté Grasse. Peu à peu, une paix
+relative était descendue sur l'âme endolorie de Pauline, une lente
+résignation qui la noyait, aux jours où elle ne voulait pas se
+souvenir. Il s'en dégageait une tendresse toujours plus complète pour
+celui qu'elle avait ardemment, follement aimé, qu'elle aimait
+maintenant profondément. Entre eux s'était créé un nouveau lien: ils
+avaient souffert ensemble, ils s'étaient vus souffrir. Et comme jamais
+ni l'un ni l'autre, fût-ce par un geste, par une intonation, n'avait
+semblé accuser leur amour des infériorités de la vie, ils en avaient
+conçu l'un pour l'autre une vénération croissante.
+
+Pauline n'avait pas revu Marcelin. Chaque fois qu'elle avait rappelé à
+Facial sa promesse, celui-ci avait trouvé un prétexte pour esquiver
+toute rencontre entre la mère et le fils. Les lettres de Marcelin,
+elles-mêmes, d'abord très touchantes, avaient fini par se modifier si
+complètement, que Pauline ne pouvait croire qu'elles ne lui fussent
+pas dictées. Elle n'en recevait plus que rarement. Marcelin se bornait
+à lui raconter ce qu'il faisait, où en étaient ses études, à lui
+donner de rapides nouvelles de sa santé. Et cela la navrait de n'y
+plus lire ces phrases charmantes, ces expansions qui savaient remuer
+son coeur. Elle ne voulait s'expliquer ce changement que par la
+découverte qu'aurait faite Facial de leur correspondance secrète.
+Comment aurait-on pu lui transformer pareillement son fils? Elle ne se
+disait pas que le changement n'avait pas été brusque, mais s'était
+opéré par dégradations insensibles.
+
+Aussi, Paris ne lui inspirait plus qu'une instinctive horreur. Tant de
+choses s'étaient accumulées sur elle, qu'elle ne se sentait plus la
+force de lutter. Il aurait fallu être là, combattre pied à pied, et
+pour quel résultat? N'avait-elle pas renoncé? N'avait-elle pas pris
+l'engagement moral de ne rien faire qui pût nuire à son enfant? Lui
+d'abord, lui seulement. Et si elle devait disparaître, elle
+disparaîtrait.
+
+Odon non plus n'était pas retourné à Paris. Un ou deux ans après le
+divorce de Pauline, il avait dû subir de la part de sa famille de
+pressantes tentatives pour le dégager d'une liaison «qui menaçait de
+devenir sérieuse».
+
+«Rompez, lui disait-on, rompez pendant qu'il en est temps encore. Vous
+avez fait votre devoir, vous avez agi en galant homme en
+n'abandonnant pas aussitôt une femme qui s'est perdue pour vous. Mais
+maintenant, cela suffit. Reprenez votre liberté. Vous éterniser dans
+cette situation équivoque serait à la fois honteux et ridicule.»
+
+La vicomtesse de Béhutin était même venue exprès à Nice pour voir son
+frère, espérant, par une démarche formelle, obtenir de lui la rupture
+souhaitée.
+
+Odon alla au rendez-vous, mais ce fut pour assurer à sa soeur qu'il
+romprait plutôt avec elle, que de considérer un seul instant l'idée de
+quitter sa maîtresse.
+
+De plus en plus, les deux amants s'étaient sentis seuls, étrangers au
+monde, absurdes et réfractaires. Sans une inquiétude de coeur, ils
+étaient demeurés l'un à l'autre, persuadés que cette possession
+constituait l'unique et suprême sécurité dans le hasard phénoménal de
+l'existence. Ils s'avançaient dans l'avenir sans autre projet, sinon
+de continuer le présent avec plus de sérénité, plus d'oubli si
+possible.
+
+Malheureusement, de cruelles préoccupations vinrent bouleverser ce
+qu'ils avaient pu retenir de bonheur. La santé d'Odon laissait à
+désirer. Et, tout à coup, sa maladie de coeur s'aggrava. Une crise,
+plus forte que celles qu'il avait de temps en temps, l'abattit si
+rudement, que Pauline eut, un moment, l'affreuse angoisse de le voir
+partir entre ses bras. Il ne s'en releva pas complètement.
+
+Pauline comprit alors le malheur effrayant, le malheur auprès duquel
+le reste n'était rien, l'insondable malheur qui la menaçait.
+
+Elle ne s'était jamais posé cette question: _S'il mourait?_
+
+Et voilà que la mort apparaissait, comme la solennité de l'heure dans
+le silence de la nuit, rappelant, par un signe précis, discernable,
+l'éternelle possibilité.
+
+Pauline se sentit une lumière vacillante dans le vent du nord. Nul
+doute! nul doute! Elle s'éteindrait du même coup. La rafale qui
+emporterait Odon emporterait sa vie à elle.
+
+Mais cette certitude de mourir à la minute où son amant cesserait de
+lui être l'image miraculeuse qui fait vivre ne constituait pas une
+consolation suffisante. Indépendamment des souffrances physiques
+qu'éprouvait celui qu'elle eût voulu surhumainement heureux, la
+perspective du mystère formidable que serait cette fin terrestre de
+leur amour la plongeait dans une agonie éperdue de pensée.
+
+Elle se rappelait le mot qu'elle avait dit à Odon le soir où ils
+avaient fait connaissance, un des premiers mots qu'il avait entendus
+d'elle: «Moi, je n'ai pas peur de la mort.»
+
+Et maintenant, elle avait peur de la mort.
+
+Rocrange ne se dissimula pas la gravité de son état. Cela pouvait
+durer longtemps, sans doute. Mais il était marqué. Et comme tous deux
+étaient de grandes âmes, ils se mirent à causer de l'indomptable
+Inconnu.
+
+Un jour, jetant un regard chargé de pitié sur son amie, Odon dit:
+
+--Je mourrai le premier. L'existence n'est qu'un court combat contre
+la destinée. On n'a vraiment pas le temps de se sentir vainqueur ou
+vaincu. Vainqueur de quoi, si l'on croit à la victoire? La victoire
+n'est jamais exquise, même pour les heureux: car le désir a toujours
+été tellement au-delà de ce qu'on a réalisé, que la plus apparente
+victoire n'est encore et surtout qu'une défaite. N'y aurait-il que des
+vaincus de la vie? Pour moi, j'ai eu tout ce qui m'était souhaitable;
+j'ai été le rare privilégié qui a rencontré et obtenu la femme
+extraordinaire de son plus pur rêve. Combien d'hommes pourraient en
+dire autant? Et cependant, à peine obtenue, mon voeu inextinguible
+fut de la rendre enviable aux anges. J'ai tout fait pour cela. Et
+lorsque je mourrai, j'en serai encore à me demander si la rencontre
+qu'elle a faite de moi n'a pas été l'ère de son malheur.
+
+--J'ai eu la même illusion, dit Pauline; et j'ai toujours celle de
+croire que sans la geôle misérable où nous nous débattons, nous
+serions capables de bonheur, même d'un bonheur à faire envie aux
+anges. Ce qu'il y a de terrible, c'est que nous l'avons vu, ce
+bonheur, nous y avons touché; libres, hors de la geôle, nous en
+aurions joui comme du plus éblouissant soleil; et notre peine
+s'accroît de ce que nous savons combien sont infimes les artifices qui
+nous ont retenus prisonniers.
+
+--Je crois que le fait même de vivre constitue la geôle dont tu
+parles. Sans doute, ses murs sont souvent élevés par la société; nous
+voyons la société comme cause prochaine, mais la cause première
+n'est-ce pas toujours et essentiellement la vie? Nous sommes sujets
+avant tout à notre nature d'homme; et c'est parce qu'il y a des
+natures d'homme autour de nous que nous sommes inévitablement
+persécutés. C'est un cercle vicieux. S'il n'y avait pas de natures
+d'homme se combattant et se faisant échec, il n'y aurait pas de désir
+et par conséquent de tendance au bonheur. Notre amour n'est-il pas né
+de ce que nous nous sommes trouvés au milieu de milliers de natures
+d'homme? Il faut qu'il y ait choix et contraste pour s'aimer. Si,
+comme deux fleurs prédestinées, nous avions poussé seuls, dans quelque
+lieu désert, sans avoir jamais connu nos semblables, nous ne nous
+serions pas aimés; nous nous serions possédés sans débat, de par la
+loi naturelle et fatale; mais il n'y aurait eu là que le bonheur
+négatif de l'inconscience, ce qui n'est pas le bonheur et, en tout
+cas, pas l'amour. Et même alors, dans cette inconscience de
+nous-mêmes, la vie ne se fût guère révélée moins cruelle. N'eût-elle
+pas consisté toujours en trois choses: le temps qui passe, la matière
+qui est infirme et l'esprit qui est exigeant? Et, par là-dessus, terme
+de tout, enveloppe scellée, couvercle hermétique: la mort!
+
+--L'amour, c'est donc nécessairement la souffrance?
+
+--La souffrance naît de l'amour, comme l'amour naît de la souffrance.
+
+--Et pourtant, s'écria Pauline, je sens bien que l'amour est le
+bonheur!
+
+--Il devrait l'être, reprit Odon, parce que notre coeur est la
+source infinie du désir. Il ne peut pas l'être, parce que le désir,
+qui est notre coeur, ne s'arrête pas de jaillir infiniment.
+
+--Que sommes-nous donc venus faire sur la terre?
+
+--Vivre. Heureux qui a aimé: il a souffert. Heureux qui a souffert: il
+a vécu.
+
+--Quelle ironie! Le bonheur consisterait à être malheureux!
+
+--Oui, dit Odon, mais il faut ajouter un mot. Toute nature d'homme
+étant forcément malheureuse, par le fait même qu'elle est nature
+désirante, le bonheur consiste à être malheureux noblement. Et l'idée
+du bonheur est tellement innée dans nos coeurs, surtout dans nos
+coeurs d'amants, qu'après avoir souffert, lorsque cette souffrance a
+été noble, et la plus noble de toutes, la souffrance de l'amour, nous
+sommes tentés de nous écrier, nous nous écrions: Nous avons été
+heureux! Oserions-nous dire, ô ma chère maîtresse, quoique les larmes
+que nous avons versées et que nous verserons encore soient de celles
+qui rongent le rocher de la foi, oserions-nous dire que nous n'avons
+pas été heureux?
+
+--Je l'ai été, certes, je le suis, même au milieu de l'épouvante et
+des ténèbres de l'angoisse.
+
+--Cependant, tu n'aurais jamais autant souffert, si tu ne m'avais pas
+connu. Cela est non moins certain. Et chaque jour, il faut que je
+tombe à tes genoux pour te demander pardon, pardon de t'avoir fait
+souffrir, pardon de t'avoir aimé.
+
+--Odon, la vie est vraiment tragique pour rendre possibles de pareils
+sentiments!
+
+--Pardon de vivre, pardon de mourir, pardon de tout! Et nous ne sommes
+pas coupables! _Tout_ doit nous demander pardon, mais comme _tout_
+reste muet, c'est nous qui nous humilions.
+
+Ils restèrent longtemps les yeux fixés dans l'infini du ciel, où des
+étoiles s'allumaient, mais où vainement, vainement ils cherchaient
+Dieu.
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Lorsque Julienne Chandivier eut décidé de se débarrasser
+définitivement de ses deux amants, voici ce qu'elle imagina.
+
+Elle envoya à Sénéchal le petit mot accoutumé:
+
+«Je vous attends ce soir, à dix heures.»
+
+Le petit mot se faisait si rare maintenant, que le vieux sénateur en
+éprouva un plaisir particulièrement délicat.
+
+Réderic reçut en même temps celui-ci:
+
+«Venez dîner.»
+
+--Vous êtes gracieuse, dit Réderic, lorsque Julienne le fit passer
+dans son appartement et qu'il s'aperçut que c'était pour un dîner en
+tête à tête qu'il avait été invité. Depuis si longtemps que vous me
+négligiez! Vous êtes tellement occupée de vos jeunes gens!
+
+--Les jeunes gens, maintenant! Autrefois, c'était Sénéchal. Vous
+serez donc éternellement jaloux, mon pauvre Réderic?
+
+--Je ne suis pas jaloux, je suis misanthrope.
+
+--Dites, au moins, misogyne.
+
+--Chaque fois que je vous vois, il me semble que je vous hais. Et je
+reviens toujours, dévoré de mon ancien poison. Je vous crible
+d'épigrammes, parce qu'il faut que mon amertume sorte; mais j'ai soif
+de votre lèvre, j'ai votre oeil dans le sang.
+
+--Et moi, dit Julienne, chaque fois que je vous vois, j'ai envie de
+vous chasser. Mais vous êtes mon besoin mauvais. Je suis ravie de me
+sentir détestée de vous et de vous tenir si bien, de vous tenir
+d'autant mieux que je suis plus détestée. Ne vous y fiez pas
+cependant: je pourrais me lasser de cruauté et devenir bonne.
+
+Quoique ce fût dit sur un ton moqueur, Réderic répliqua:
+
+--C'est alors que vous auriez la cruauté capricieuse. Satisfaite de
+m'avoir ravagé pendant tant d'années, vous concevriez le désir
+d'exercer sur quelque autre plus neuf votre art de Locuste morale.
+Mais devenir bonne! Quelle parodie!
+
+--Il n'y a que vous pour croire à mes maléfices. Regardez Sénéchal,
+a-t-il l'air d'un empoisonné?
+
+--Il n'a l'air que d'un gâteux, railla Réderic.
+
+Julienne se prit à rire:
+
+--Il sera complet ce soir. Quant à toi, Paul, tu n'es peut-être pas
+gâteux de la moelle, mais tu l'es du cerveau. Et ce n'est pas moi qui
+t'ai intoxiqué. Tu t'es intoxiqué toi-même. Que veux-tu que j'y fasse?
+Il te fallait une cuisinière et tu as rencontré une femme. Que
+dirais-tu pourtant, si je te renvoyais aux incurables?
+
+--Ah! fit-il, je ne veux mourir que par toi. Et je t'admire: tu es
+fraîche, tu es jeune! Il semble que tu ne penses pas, que tu ne sais
+pas, que tu traverses la vie sans y prendre garde! Et tu es toujours,
+tu seras toujours l'enfant maligne, inconsciente, l'enfant-femme,
+l'enfant-serpent.
+
+--Pourquoi pas l'enfant-vampire?
+
+Elle se dévêtait lentement, avec la grâce d'une almée.
+
+Réderic buvait son corps, comme un alcoolique la liqueur néfaste qui
+le tue.
+
+Un peu avant dix heures, la femme de chambre de Julienne entre-bâilla
+la porte, effarée.
+
+--Madame, M. Sénéchal est ici. J'ai cru bien faire de prévenir madame.
+Il doit y avoir une erreur.
+
+--Pas du tout. Faites entrer.
+
+Les deux amants de Julienne se dévisagèrent. Ils venaient de
+comprendre. Sénéchal tremblait d'indignation; Réderic ricanait
+nerveusement.
+
+--Messieurs, dit Julienne, il n'y a pas eu possibilité d'éviter cette
+rencontre. Heureusement qu'elle ne s'est point produite entre l'un de
+vous et mon mari. Mon honneur est sauvegardé.
+
+En silence, Sénéchal et Réderic échangèrent leurs cartes.
+Qu'avaient-ils à se dire? Ils se connaissaient depuis longtemps.
+Depuis longtemps, chacun d'eux savait les relations de l'autre avec
+Julienne. Mais, pour la première fois, ils se trouvaient en présence,
+dans une situation qui les empêchait de feindre d'ignorer la vérité.
+Ils n'avaient plus qu'à s'exécuter proprement.
+
+Le duel eut lieu le surlendemain. Le vrai motif fut, comme de juste,
+tenu secret. Il fallait, avant tout, couvrir Julienne.
+
+Celle-ci avait trouvé là le meilleur moyen d'en finir sans phrases.
+D'un côté, elle signifiait à ses amants une rupture sur laquelle ils
+seraient peu tentés de revenir; de l'autre, par l'effet du duel, elle
+s'assurait auprès d'eux contre toute espèce de vengeance par
+l'indiscrétion ou la calomnie: on ne médit pas d'une femme pour
+laquelle on se bat, et cela était à considérer avec Sénéchal.
+
+Tout allait le mieux du monde pour Julienne. Il n'en fut pas de même
+pour les deux adversaires, qui, n'ayant d'ailleurs aucun désir de se
+battre, ne faisaient, en cela, que remplir une des consignes de
+l'amour moderne.
+
+Sénéchal fut blessé grièvement. On rapporta Réderic mourant chez lui.
+
+Les journaux s'occupèrent un peu de l'affaire; mais comme tout s'était
+passé selon les règles, il n'en fut pas autrement question. Le nom de
+Julienne ne fut pas prononcé.
+
+Odon de Rocrange reçut ces quelques lignes, que Réderic, avant de
+mourir, trouva la force d'écrire:
+
+«Je viens de me battre pour une femme. Tu devines qui. Il me semble
+que je vais mal, mal. Je te dis adieu, prévoyant que c'est la fin. Me
+voici débarrassé. J'ai aimé comme un forçat. S'il y a un autre monde,
+j'espère que j'y serai libre. Mais pour être libre, il faudrait
+n'avoir ni âme, ni pensée, ni souvenir, ni désir. Autant dire qu'il
+ne peut y avoir de vraie liberté que dans la vraie mort. Ainsi
+soit-il!»
+
+Quelques mois après le duel, Sénéchal mourut aussi, d'une maladie qui,
+suivant les médecins, était la suite directe de sa blessure.
+
+Par une coïncidence curieuse, ce fut à l'enterrement du sénateur que
+Facial, qui venait enfin d'être nommé officier de la Légion d'honneur,
+arbora pour la première fois la rosette.
+
+De notables changements s'étaient produits dans l'existence de
+l'ancien mari de Pauline. Son «deuil» porté, il n'avait pas résisté
+longtemps aux pressantes sollicitations de son ami Chandivier.
+Quelques soupers joyeux furent tout ce qu'il se permit pour commencer.
+Des scrupules d'homme rangé intimidaient encore sa conscience. Il
+avait beau raisonner, se dire qu'à son âge il ne pouvait pas vivre
+sans femme, qu'il n'était plus lié par aucun engagement, qu'il se
+trouvait moralement et effectivement libre et qu'il n'y avait ni
+crime, ni honte à sacrifier dans les mesures hygiéniques aux besoins
+de la chair, ses vieilles habitudes d'austérité ne laissaient pas de
+l'inquiéter. Facial ne se voyait pas volontiers sous les traits d'un
+«viveur». Ce qu'il avait toujours flétri du nom de «débauche» lui
+inspirait un secret malaise. Et pour lui, la débauche c'était déjà la
+partie fine en compagnie de demoiselles aux approches faciles, où l'on
+boit du champagne à deux heures du matin et où l'on raconte des
+histoires gaies. Pétri de prudence, il hésitait devant les
+incertitudes de l'amour vénal. D'autre part, il n'eût pour rien au
+monde noué des relations avec une femme mariée. Les circonstances se
+chargèrent de vaincre ses répugnances.
+
+Le malheureux Chandivier était aux abois. Complètement mis à sec par
+Rébecca, il ne savait plus où se procurer de l'argent. Depuis
+longtemps, une séparation de biens était intervenue entre sa femme et
+lui. Il avait emprunté tout ce qu'il pouvait emprunter. Sa dernière
+ressource était Facial, auquel il devait déjà de grosses sommes. Et
+c'était justement pour cela qu'il se montrait si empressé auprès de
+lui, espérant qu'en mêlant activement à sa vie son ami riche, celui-ci
+finirait par solder tous les frais de la fête.
+
+Il eut même la maladresse de s'en ouvrir à Rébecca:
+
+--Tu vois, Bébèque, je n'ai plus un radis. Il faut trouver une
+combinaison. Laquelle de tes amies jugerais-tu le plus capable
+d'emballer Facial? Il casquerait, il casquerait ferme. Il s'agit de
+trouver une femme assez honnête pour nous assurer une part dans les
+bénéfices. C'est une affaire à toi et à moi. Je chaufferais Facial; tu
+te chargerais de styler la femme. Je connais mon bonhomme: il meurt
+d'envie de se payer une maîtresse qui ait du montant. Penses-tu que
+Tanagra-la-Pucelle soit de taille? Ou la Tunique-de-Nessus? Ayons
+l'oeil, ma petite, il y va de nos amours.
+
+Mais Rébecca se souciait comme d'une guigne de ses amours avec
+Chandivier. N'ayant plus rien à attendre de son protecteur, le sentant
+ruiné, fini, démoli, elle comptait bien lui signifier son congé à la
+première occasion. Et l'occasion cherchée était là, tout près;
+Chandivier lui-même la lui indiquait.
+
+Elle se mit dès lors, cyniquement, à allumer Facial. Ce ne fut point
+difficile. N'ayant guère fréquenté les femmes galantes, Facial était
+peu capable de soutenir de sang-froid un siège en règle. Rébecca
+l'excitait d'ailleurs beaucoup. Souvent, il avait convoité cette
+créature aux allures de fille, au galbe provocant. Lorsqu'il se vit
+attaqué, sa sensualité ne fit qu'un tour. Il ne céda cependant point
+aussi rapidement que le donnait à supposer sa terrible concupiscence.
+Rébecca, qui constatait avec allégresse l'état violent où son manège
+mettait Facial, ne comprit rien d'abord à cette résistance. Elle
+s'aperçut enfin, avec surprise, que ce qu'elle avait à vaincre était
+moins l'indifférence ou l'avarice que la défiance d'une liaison
+illégitime et la crainte de s'engager trop avant. Mais ce qui mit le
+comble à sa stupéfaction fut le scrupule qu'elle découvrit que Facial
+avait de tromper Chandivier.
+
+--Gros chien, dit-elle, qu'est-ce que cela peut te faire, puisque je
+suis résolue à le quitter?
+
+--Je ne veux pas qu'il m'accuse de lui avoir enlevé sa maîtresse.
+
+--Mais, grand bébé, je te dis que je le quitte en tout cas. Ne vaut-il
+pas mieux que ce soit toi qui en profites qu'un autre? Chanchan sera
+charmé de t'avoir pour successeur. D'ailleurs, je t'aime, là! je te
+veux, là!
+
+Pour précipiter les événements, elle n'imagina rien de mieux que de
+pousser la tentation de son saint Antoine jusqu'à complète
+consommation. Elle se savait assez forte pour avoir tout à espérer de
+cette entreprise décisive. Facial serait plus fou après qu'avant. Une
+fois tombé dans le puits de volupté qu'elle ouvrirait sous ses pas, il
+lui appartiendrait corps et âme, coeur et bourse, noyé dans la vase
+perfide et délicieuse, sans énergie pour remonter. Ah! elle avait des
+moyens de séduction autrement puissants que la coquetterie des épaules
+nues et le libertinage des gestes et des paroles! Elle avait l'élixir
+de son baiser savant, le musc de sa peau, son jeu de comédienne, plus
+à l'aise au lit que sur les planches et sachant, là, se prêter
+merveilleusement à tous les rôles.
+
+Facial fut ébloui.
+
+Et au matin, Rébecca avait emporté son «engagement». Quelque temps
+après, Facial l'installait luxueusement dans un petit hôtel, payait
+ses dettes, la remettait à flot. Un certain orgueil le prit même à
+l'idée qu'il _entretenait_ une femme. Et loin de s'en cacher, cet
+homme sévère s'en vanta.
+
+Chandivier reçut d'abord très mal la chose. Il pleura; il s'arracha
+les cheveux; il parla de suicide et de meurtre. Puis, il s'apaisa;
+puis, il comprit. Il comprit que sa folle maîtresse l'avait dévoré
+jusqu'aux os, qu'il était inévitable que, pratique dans sa folie, elle
+le lâchât impitoyablement, qu'en conséquence il valait bien mieux que
+cette opération nécessaire s'accomplît au profit de son ami intime, de
+son cher ami Facial, lequel n'aurait jamais le triste courage de lui
+fermer sa porte, ainsi que l'aurait sûrement fait un étranger. Et il
+arriva qu'au lieu de se brouiller avec le nouveau propriétaire de
+Rébecca, Chandivier se considéra plutôt comme uni à lui par un nouveau
+lien, un lien, en quelque sorte, de famille. Il fut l'hôte assidu du
+petit hôtel; son couvert fut toujours mis à table; il eut une chambre
+dans la maison. Il vécut dès lors en véritable parasite auprès de
+Facial et de Rébecca. Son abjection devint même si grande, que Facial,
+qui avait des tendances à la jalousie, finit par le croire incapable
+d'être autre chose qu'un bénévole eunuque.
+
+Le séjour de Rébecca au Théâtre-Français n'avait pas duré longtemps.
+Complètement insuffisante, elle n'alla pas au-delà de deux ou trois
+petits rôles, où, par déférence pour ses protections, on voulut bien
+l'essayer et qu'on lui retira presque aussitôt. Devant l'hostilité de
+ses camarades et l'indifférence du public, elle ne s'entêta pas trop,
+et, après quelques accès de rage, demanda elle-même la résiliation de
+son traité. Une autre idée lui avait poussé en tête. Elle avait envie
+d'aborder le café-concert. Puisqu'elle réussissait si bien la
+chansonnette et que chaque fois qu'elle servait le _Museau de Dodore_
+en société elle obtenait un si colossal succès, n'était-ce pas sa
+vraie vocation? Et n'était-il pas plus glorieux de devenir une divette
+à la mode, de voir circuler tout Paris sous son fausset et d'entendre
+brailler ses refrains par les foules, que de grimper péniblement à la
+remorque de Corneille et de Molière jusqu'à la médiocrité dans le
+grand art? Rébecca se sentait créée pour faire frétiller les têtes du
+bout de son orteil.
+
+Facial, Chandivier, tous les amis de la future divette approuvèrent
+son projet. Mais on ne la laissa pas s'aventurer au hasard dans la
+carrière. On lui fit subir une préparation consciencieuse, on lui créa
+un répertoire inédit où tout le monde collabora, elle répéta des mois
+et des mois devant ses familiers, qui, prenant au sérieux leur
+mission, conseillaient, critiquaient, formulaient leurs observations,
+déclaraient bien ou mal, choisissaient au milieu du flot de ses
+inventions, toutes plus saugrenues les unes que les autres, celles qui
+étaient capables de constituer des effets certains, une originalité
+décisive, un tremplin pour la popularité. On s'amusait beaucoup; on
+avait trouvé là un divertissement vraiment passionnant. Chaque soir,
+on se réunissait en cénacle; Rébecca faisait l'étude d'une chanson,
+couplet à couplet, détaillant, reprenant, essayant mille façons de
+dire, de lancer les mots, les bras et les jambes; Facial était grand
+juge et tranchait en dernier ressort; et quand enfin le
+chef-d'oeuvre sortait des limbes, on s'extasiait, on se félicitait,
+on prédisait le plus formidable succès que les annales du concert
+eussent jamais enregistré.
+
+Lorsque la chanteuse fut déclarée en possession de son art, on élargit
+le cercle de ceux qui étaient admis à saluer le lever de la nouvelle
+étoile. Des journalistes furent invités. On organisa toute une
+campagne de réclame préventive. Le mot d'ordre fut donné:
+Rébecca-artiste, Rébecca-chic suprême, Rébecca-prodige. Cela coûta
+fort cher à Facial; mais dans le feu de l'enthousiasme, il dépensait
+sans compter. Et avant d'avoir paru devant le public, Rébecca était
+déjà célèbre.
+
+Le triomphe de son début dépassa toutes les prévisions. La salle,
+chauffée à blanc, acclama la chanteuse avec frénésie. Il semblait que
+ce fût une révélation, un art nouveau qui naissait, merveilleusement
+adapté au goût, au scepticisme, à la veulerie contemporaine. On était
+enchanté, on humait avec prédilection le relent de ces géniales
+inepties, on s'électrisait au contact épileptique de la sirène d'égout
+qui les aboyait. _Le Museau de Dodore_ surtout alla aux nues. C'était
+ça. Le public avait trouvé son idole, et Rébecca son chemin de Damas.
+
+Le soir même, comme Facial, tout fier, répandait à ses pieds son
+tribut de félicitations, elle lui dit:
+
+--Tu sais, mon gros, depuis aujourd'hui, tu me doubleras mes
+appointements. N'oublie pas que tu entretiens une divette.
+
+Et Facial doubla, trop heureux d'être le protecteur attitré d'une
+chanteuse dont le boulevard fredonnait déjà le refrain fameux:
+
+ Il fouille, il fouille,
+ L'museau d'Dodore,
+ Il fouille, il fouille,
+ Il fouille encore,
+ Troulaïtou,
+ Il fouill' partout!
+
+
+
+
+XIX
+
+
+--Dieu! Dieu! si vous existez, si vous connaissez la miséricorde, si,
+pour une fois, vous êtes capable de justice, criait Pauline en se
+meurtrissant les mains, sauvez-le! sauvez-moi!
+
+L'heure éternelle était arrivée.
+
+Odon de Rocrange avait sombré, en quelques chutes rapides, comme si,
+tout à coup, le corps parvenu aux extrêmes limites d'une résistance
+qui faisait encore illusion, avait été abandonné à sa ruine par la
+volonté défaillante.
+
+Et il gisait là, maintenant, dépouille déjà, secoué des derniers
+frissonnements de la vie, sur le lit, le lit même de leur amour: le
+tronc soutenu par une pile de coussins, la tête livide cherchant
+l'air, les jambes gonflées d'hydropisie pendant hors des draps...
+Quoique l'issue de la maladie fût dès longtemps fatale, ce soudain
+effondrement prenait l'horreur d'une catastrophe imprévue. Terrifiée,
+Pauline assistait à ce spectacle d'épouvante, comprenant seulement ce
+que c'était vraiment que la séparation, la foudroyante séparation,
+l'inutile, la cruelle, l'immense séparation. L'angoisse de l'inconnu
+l'avait étreinte, la révolte farouche devant la souffrance du
+bien-aimé l'avait bouleversée, elle avait gémi de détresse, elle avait
+senti le désespoir de l'existence; elle avait même, en un surhumain
+effort de pensée et de foi, accueilli, à de certains moments, l'idée
+de la mort; elle s'était entretenue, avec celui qui allait mourir, de
+l'immortalité de l'âme. Mais en présence du fait, du fait qui allait
+s'accomplir avant que l'heure soit écoulée, elle perçut que tout cela,
+tout ce qu'elle avait souffert, accepté, vécu, était dès lors nul et
+sans signification. Le néant! Elle ne se disait pas que c'était le
+néant: elle y était sans le savoir. Rien! rien! Leur amour: rien! La
+vie: rien! La pensée: rien! Au chevet du lit où mourait son ami,
+Pauline devenait folle.
+
+L'agonie commençait.
+
+Les lèvres du mourant s'agitaient, s'agitaient, convulsives.
+
+«Quoi? Oh! grand Dieu, quoi?»
+
+Pauline se pencha avidement sur ces lèvres qui balbutiaient, se pencha
+comme sur un puits d'infini, sondant de toute la tension de ses yeux
+et de ses oreilles le mot, les mots qui sortaient de l'abîme du
+mystère. Mais son âme eut beau s'appliquer d'un suprême effort à
+entendre la voix, il ne monta de l'abîme qu'un bruissement indistinct.
+La communication n'existait plus.
+
+Que voulait-il dire? Que disait-il? Car il devait avoir encore
+quelque parole à prononcer dans le monde des vivants. Il avait l'air
+d'indicible stupeur de celui qui veut parler et ne peut. Oh! cette
+parole! Était-ce une recommandation extrême et solennelle? un adieu?
+Était-ce la révélation subite que, sur le seuil, il venait d'avoir de
+l'au-delà, et qu'il tentait de jeter rapidement, comme un butin inouï,
+à celle qu'il laissait en bas? Ne pas savoir! rester avec cette
+effroyable interrogation dans le souvenir! Avoir eu pour dernier
+regard de l'aimé cette navrante expression d'anxiété et d'impuissance!
+
+Allait-il partir ainsi, muet?
+
+Pauline ne put supporter cette idée. A genoux, la tête dans ses doigts
+crispés, elle suppliait Dieu--Dieu en qui elle voulait croire
+maintenant--de faire un miracle. Non le miracle de ressusciter ce
+prochain cadavre, c'était impossible, c'était trop tard, mais le
+miracle de l'animer encore, quelques minutes, pour qu'il puisse
+parler, parler, et qu'il s'en aille après avoir édicté les paroles de
+paix et de consolation, versé ce baume au coeur horriblement déchiré
+de l'abandonnée.
+
+--Odon! Odon! râla-t-elle.
+
+Entendit-il ce cri, cette évocation presque? Entendit-il? Pas un signe
+dans son oeil blafard; pas un battement de sa paupière violacée.
+
+--Odon! pitié... Veux-tu que je me tue, que je t'accompagne là-bas?
+
+Elle voulait, à ce moment éperdu, qu'il lui donnât un ordre--l'ordre.
+
+De sa bouche déjà froide, il aurait murmuré cette seule syllabe:
+«Viens»; moins encore, sa tête se serait imperceptiblement inclinée en
+un assentiment, que, sans une hésitation, elle se serait tuée.
+
+Mais Odon ne bougea pas. Il n'y eut, dans l'attente accablée de la
+chambre, que le chuchotement trouble de la respiration du moribond,
+tantôt précipité, haletant, tantôt s'arrêtant pendant une ou deux
+mortelles minutes et, à l'instant où tout semblait fini, reprenant
+avec des saccades désordonnées.
+
+Et l'âme de Pauline était suspendue à cette affreuse respiration; elle
+était cette respiration. Tantôt, elle s'évanouissait, disparaissait
+jusqu'à l'inconscience: tantôt elle roulait, se tordait en un flot de
+pensées, en un torrent dévastateur d'agitations débordantes.
+
+«Ne meurs pas! Reste! Comment la force de ma supplication n'est-elle
+pas capable de te redonner la vie? Je ne veux pas--Seigneur Dieu
+apprenez ma volonté, puisque vous êtes sourd à ma prière--je ne veux
+pas que mon amant meure! N'a-t-il pas suffi autrefois d'une volonté
+pour arracher au tombeau la fille de Jaïrus et le fils de la veuve de
+Naïn et Lazare?... Et suis-je moins que Jésus?... Oh! oui, certes, et
+mon humilité est profonde... Je veux dire: ma volonté est-elle moins
+grande? Non, Seigneur: en ce moment ma foi n'est pas inférieure à
+celle qui a opéré les prodiges. Si votre parole est vraie, ma foi
+devrait, en ce moment, transporter la montagne, la montagne qui
+m'écrase... Mais vous mentez, votre parole est mensongère...
+Écrasez-moi complètement, écrasez-nous, que je ne sente plus, que je
+ne voie plus!...»
+
+Elle approchait du délire. Mais ses pensées tournoyaient si vite dans
+son front chargé de fièvre, qu'elles constituaient moins de réelles
+divagations qu'un mélange informe d'élancements douloureux et de
+vertiges. Pauline ne s'arrêtait à aucune d'elles d'une façon stable.
+Passant, presque sans s'en rendre compte, de l'oraison au blasphème,
+de la plainte passionnée à l'effroi, elle ne se créait point d'image
+précise de ce qu'elle ressentait vraiment. Son coeur, son cerveau,
+ses nerfs se brouillaient en tumulte.
+
+Parfois, un éclair lézardait le fond noir de son être: c'était sa vie,
+l'idée de sa vie traversant rapidement sa mémoire. Sa vie! oh! sa vie
+brève, inconsistante, sa vie fugitive comme un bondissement de flèche,
+pour arriver, sans transition, l'instant d'après, à ce but, à la mort,
+qui, elle, n'était que trop et que trop abominablement vraie! Plus
+rien! Tout ce qui avait existé et avait si promptement apparu et
+disparu, toute la vie, cet éclair, avait zigzagué dans les ténèbres
+pour s'y résoudre éternellement, après avoir illuminé--quoi? O
+vie-fantôme aboutissant à la mort-vérité! Et à travers quelles
+souffrances? et pour quelles insondables souffrances? Et cette minute
+de la mort balancerait par son poids tout le poids--si minime
+maintenant--de la vie! Et les siècles, les siècles de siècles
+suivraient, toujours, toujours... et toujours ce serait la mort.
+
+Ne resterait-il rien? Rien! Cet amour, leur amour, l'amour, qui pour
+eux avait été la vie et les avait souvent élevés si haut qu'ils
+avaient cru être immortels et divins, l'amour, leur amour ne
+subsisterait-il que comme la vague auréole d'un songe plus vague
+encore? Cet idéal, grâce auquel ils s'étaient senti une âme, une âme
+commune, fondrait-il comme un spectre vain dans la fumée des torches
+lugubres d'irréparables funérailles? N'aurait-il pas mieux valu
+n'avoir jamais aimé? N'aurait-il pas mieux valu de suite cette mort,
+cette mort qui n'en aurait pas été une? Et si la vie terrestre ne
+pouvait leur être épargnée, au moins que n'en eussent-ils ignoré le
+grand, l'implacable désir, ce qui ne meurt pas et ce qui meurt
+toujours, leur double âme, le sanglot, la cruauté, l'illusion de
+l'amour!
+
+Leur amour avait-il même existé? Et Pauline--ce fut un vide
+étrange--Pauline douta. Il semblait que puisque l'amour ne pouvait
+vaincre la mort, c'est qu'il n'avait pas été l'amour.
+
+«Quand, quand ai-je aimé? Je n'ai pas eu le temps! Tout était déjà
+fini, que je cherchais encore dans l'avenir l'accomplissement de ma
+destinée! Pas un seul moment je n'ai pu me croire heureuse, comme je
+voulais que l'amour me rendît heureuse. Pas un moment je n'ai pu me
+dire: «Me voilà au sommet, je n'irai pas plus loin, je n'ai plus qu'à
+descendre.» J'ai toujours regardé en avant, j'ai toujours voulu plus,
+espéré plus. Espéré! Espérer n'était pas aimer! Et lorsque
+l'impitoyable doigt de Dieu brise cette espérance, n'est-ce pas
+l'amour, la possibilité de l'amour qu'il raye de ma vie? Et pourtant,
+jamais femme n'a aimé plus que moi! Je le sens, j'ai aimé, j'ai
+aimé... Mais plus j'aimais, plus je voulais aimer: et il me semblait,
+à chaque élan nouveau, que je n'avais pas aimé encore. Et voici: le
+jour de deuil est arrivé, mon coeur est arraché de ma poitrine
+alors qu'il devait battre, battre plus fort, battre pour l'infini. Oh!
+mourir! mourir!... Odon, je veux mourir avec toi... Peut-être le cycle
+de notre amour n'est-il pas révolu!...»
+
+Elle détourna la tête, comme poussée par quelque force occulte.
+
+Tout à coup, son sang reflua à son coeur.
+
+Dans le coin le plus sombre de la chambre, elle crut voir, elle vit,
+oh! elle vit à n'en pas douter une forme, tel un brouillard qui se
+condense, une forme qui se créait. Elle reconnut... Elle le
+reconnut... Lui!... lui!... C'était son ombre, sa vision se détachant
+sur le fond obscur des tentures. Et peu à peu, l'ombre se précisa,
+prit du relief et de la couleur. Elle ondoyait, comme portée par des
+flots invisibles, comme balancée mollement dans un fluide éthéré. Les
+doigts devinrent lumineux; ils dégagèrent une lumière phosphorescente,
+dont s'éclaira tout le haut de la figure. L'apparition était presque
+vivante maintenant, semblable au reflet d'un homme vivant projeté par
+une lampe dans une glace noire. C'était Odon, Odon transfiguré, plus
+beau qu'il ne l'avait jamais été, Odon souverainement serein, brillant
+de sa vraie nature, sa nature glorifiée. Son regard posé sur Pauline
+souriait gravement avec une douceur infinie. Lentement, lentement, il
+fit un geste: il développa son bras hors des draperies blanches qui le
+vêtaient, et, d'un mouvement insensible, amena un doigt sur ses
+lèvres. Il resta quelques instants ainsi. Puis, la mystérieuse
+apparition commença à décroître. Les teintes se fondirent; les formes
+s'effacèrent graduellement. Bientôt, ce ne fut plus qu'une buée
+grise, qui elle-même finit par se dissoudre.
+
+Immobile jusqu'ici, sans un souffle, les yeux fixes, dilatés par
+l'étonnement et par l'attente, Pauline, lorsqu'elle le vit
+disparaître, voulut s'élancer. Plus rien! C'était le vide morne et
+terrible. Et là, sur le lit, le corps gisait.
+
+Elle se dit rapidement:
+
+«Il est mort.»
+
+Folle, elle se jeta sur la dépouille.
+
+Mais non: le coeur battait encore faiblement.
+
+«Où est-il? Oh! où est-il? Je ne sais rien! Je suis comme une égarée
+dans la nuit. Odon! parle! réponds-moi! Était-ce toi, toi vraiment?
+N'était-ce qu'une hallucination de mes sens! Vas-tu mourir? Vas-tu
+vivre? O mon Dieu! mon Dieu!»
+
+La porte s'ouvrit.
+
+Une grande femme en noir parut sur le seuil. Elle était accompagnée
+d'un prêtre.
+
+Pauline se dressa, blême.
+
+--Qui êtes-vous? Que voulez-vous? demanda-t-elle.
+
+La femme en noir répondit:
+
+--Je suis Mme de Rocrange.
+
+La maîtresse d'Odon fut saisie d'un frisson néfaste. Cette femme
+venait-elle lui enlever le cadavre?
+
+--M. de Rocrange est à l'agonie, dit-elle, laissez-le mourir en paix.
+
+L'_autre_ reprit d'un ton qui n'admettait pas de réplique:
+
+--Je suis Mme de Rocrange: mon devoir est d'assister à son lit de mort
+celui dont je porte le nom. Je vous prie de vous retirer. Vous avez
+eu l'oeuvre de joie, à moi l'oeuvre de douleur.
+
+--Madame, murmura Pauline les dents serrées, venez-vous pour insulter
+celui qui m'a aimée? L'amour est l'oeuvre de douleur aussi bien que
+l'oeuvre de joie. Vous qui ne l'avez jamais aimé, vous n'avez rien à
+faire ici.
+
+--Et Dieu? fit Mme de Rocrange.
+
+--Dieu! repartit Pauline en accentuant avec désespoir les syllabes, on
+ne sait pas ce qu'il veut: lorsqu'on l'interroge, il ne répond que par
+le mystère.
+
+--Il vous répond par moi. Je viens: c'est sa réponse.
+
+Ces paroles s'étaient croisées à mi-voix, comme des coups de stylet
+dans l'ombre.
+
+Les deux femmes se dévisagèrent.
+
+Au bout d'un instant de défi silencieux, Mme de Rocrange comprit
+qu'elle ne serait pas la plus forte. Elle passa de l'autre côté du
+lit, à gauche.
+
+Puis, sans paraître faire davantage attention à Pauline, elle
+s'agenouilla et dit:
+
+--Mon père, confessez le mourant.
+
+Le prêtre s'approcha. Il se pencha sur le corps. Il fit quelques
+brèves interrogations, qui restèrent sans effet.
+
+Voyant alors que le mourant n'était plus en état de se confesser, il
+prononça à haute voix:
+
+--_Misereatur tui omnipotens Deus, et dimissis omnibus peccatis tuis,
+perducat te in vitam æternam!_
+
+Mme de Rocrange répondit:
+
+--_Amen!_
+
+Le prêtre reprit:
+
+--_Indulgentiam, absolutionem et remissionem omnium peccatorum tuorum
+tribuat tibi omnipotens et misericors Dominus!_
+
+Mme de Rocrange répondit encore:
+
+--_Amen!_
+
+L'absolution était à peine donnée, que le mourant eut un frémissement
+inattendu. Une étincelle--un regard--passa dans son oeil. Et sa
+main, qui pendait inerte, se souleva, se souleva doucement... et vint
+se poser sur la tête de Pauline.
+
+Ce fut la fin. Pauline, toute sanglotante de cette bénédiction,
+s'était laissée tomber sur lui, avait collé ses lèvres aux siennes.
+Elle recueillit son dernier soupir.
+
+Odon de Rocrange était mort.
+
+Un silence farouche suivit cette scène, interrompu seulement par les
+prières que marmottait Mme de Rocrange.
+
+Toute la nuit, les deux femmes restèrent en présence à veiller _leur_
+cadavre.
+
+
+
+
+XX
+
+
+Ce ne fut que plusieurs mois après la mort d'Odon, que Pauline songea
+à quitter Grasse.
+
+Elle avait abandonné le corps à Mme de Rocrange. Celle-ci l'avait
+transporté à Paris pour l'ensevelir dans un caveau de famille.
+
+Qu'importait à Pauline la dépouille mortelle de celui qui avait été
+son amant? Ce n'était pas ce corps qui l'avait aimée, mais l'âme dont
+il n'était que la terrestre et grossière réalisation. Oh! cette âme!
+elle y rêvait continuellement. Elle tentait de s'imaginer que cette
+âme était présente, la frôlait, lui suggérait toutes ses pensées, tous
+ses souvenirs.
+
+Mais elle était prise de doute.
+
+«Vivre de sa mémoire, est-ce bien vivre de sa vie avec _lui vivant_?
+Ne suis-je pas trompée par l'obsession de mon amour? Ce besoin de
+croire quand même n'aboutirait-il pas à la démence? O Odon, n'es-tu
+plus qu'un vain son de syllabes qui s'agite douloureusement en moi?»
+
+Maintes fois, elle essaya de revoir le cher fantôme. Ce désir la
+torturait. Elle restait des heures et des heures sans mouvement, les
+yeux tendus, la volonté ardente, s'épuisant à surprendre les moindres
+ondulations mystérieuses du vide, à provoquer l'hallucination. Mais
+elle eut beau prier, vouloir, se rendre malade; elle eut beau
+s'efforcer à reconstituer la scène du soir fatal, se mettre dans
+l'état d'esprit où elle était, à la place où elle se trouvait,
+fouiller le même coin d'ombre de la chambre funèbre où il lui était
+apparu: jamais, jamais elle ne le revit.
+
+Où était-il? Pourquoi--s'il existait--ne se rendait-il pas à ses
+supplications? L'avait-il oubliée? Se trouvait-il si haut, si haut, si
+différent de ce qu'il avait été sur la terre, qu'il abandonnait à
+l'obscurité celle qui avait pourtant fait palpiter son coeur de
+chair?
+
+Oh! savoir!
+
+Mais si savoir, c'était l'atroce certitude du néant, ou--ce qui était
+la même chose--de l'oubli, ne valait-il pas mieux le doute: le doute
+qui est la perpétuelle blessure envenimée, cependant qui contient
+encore un peu de possibilité, de rêve, d'illusion?
+
+Pauline n'osait pas se tuer.
+
+Car, elle, ce n'était pas pour oublier qu'elle se serait tuée! C'eût
+été pour rejoindre là-bas l'amant qu'elle pleurait. Or, qui pouvait
+lui dire ce qu'elle trouverait au-delà de la mort? Peut-être la
+dispersion, l'impuissance, l'incohérence; peut-être le désert sans
+bornes où, durant des siècles et des siècles, elle errerait à la
+recherche de l'âme qu'elle ne rencontrerait jamais; peut-être le
+jugement qui la précipiterait aux abîmes; peut-être la nouvelle
+naissance dans un monde où plus un seul souvenir ne subsisterait de
+celui-ci; peut-être--rien. Alors, plutôt que l'oubli, plutôt que le
+néant, la souffrance, la souffrance encore sur la terre, où, au moins,
+l'amour, son amour, tant qu'elle était en vie, ne périssait pas tout
+entier!
+
+Désolée, elle resterait, jusqu'à ce qu'il plût à Dieu, au destin, au
+hasard de mettre fin à l'inconcevable mystère.
+
+Elle n'osait même plus penser. Son pauvre cerveau s'égarait, en proie
+aux insolubles questions.
+
+Attendre!...
+
+Heureuse, lorsque les larmes venaient mouiller ses paupières, lorsque
+l'émoi des souvenirs gonflait son sein! Heureuse, lorsque sa peine
+éclatait en longs sanglots instinctifs et humains! Alors, elle se
+sentait encore femme, encore amante; alors, elle se sentait vivante,
+vivante par la douleur, mais vivante. Ce qui l'effrayait--et elle
+glissait dans ce gouffre, elle y glissait--c'était l'affaiblissement
+graduel de sa faculté de souffrir. Non pas que la consolation lui fût
+accessible. Ce n'était point un apaisement, un espoir de retour à
+moins d'amertume: c'était, au contraire, le progrès dans la détresse,
+progrès qui aboutissait à l'accablement, à la stupeur, par l'usure
+même de la sensibilité. Déjà, elle ne se trouvait plus capable de
+révolte. Ah! ses anciennes indignations! Elle se les rappelait avec
+la surprise dont on considère une passion étrangère. Était-il possible
+qu'elle eût été assez impressionnable pour s'emporter contre
+l'injustice humaine? Injustice, hypocrisie, immoralité: ces mots, dont
+elle frémissait autrefois, résonnaient étrangement. Que
+signifiaient-ils? Que voulait-elle au juste par ses revendications,
+alors qu'elle s'irritait au contact d'une société qui la froissait?
+Dieu, qu'elle était loin! Et ses théories sur l'amour! et la liberté
+d'aimer! Oh! étrange! étrange! Quelle vitalité de coeur et d'esprit
+il avait fallu pour s'exciter à de pareilles choses! A l'issue de son
+existence tourmentée, Pauline n'était plus en état de songer seulement
+à l'insondable ironie qui s'en dégageait. A force d'avoir désiré
+l'impossible, les sources du désir s'étaient taries. A force de s'être
+brûlée aux plus hautes idées de l'honnêteté et de l'amour, les ailes
+de sa foi avaient été consumées jusqu'à la racine. Son âme mutilée se
+traînait, rampait désormais sur la steppe aride: le ciel était de
+plomb, pas un souffle ne passait, de tristes râles d'oiseaux
+parsemaient le silence.
+
+Puis, comme un malade se retourne sur son lit, tout d'un coup elle
+éprouva le besoin de fuir Grasse.
+
+Fuir Grasse, où ne régnait plus que la solitude! fuir la villa
+d'abandon, que ne hantait même pas l'ombre de celui qui était parti!
+Et aller là... où d'autres paysages allégeraient--peut-être--son front
+de l'angoisse de la folie.
+
+Alors, elle eut un souvenir, lointain, vague, comme une douce surprise
+de se souvenir. Paris! Elle avait vécu, autrefois, à Paris.
+N'avait-elle pas là-bas quelqu'un... oui, quelqu'un qu'elle
+aimait?... Son fils... Elle ne l'avait pas revu depuis si longtemps!
+
+Pauline pleura.
+
+Pour la première fois, des pleurs moins amers baignèrent ses joues. Un
+frisson, comme un zéphyr qui ride l'eau torride, fit tressaillir son
+coeur d'émotion. Un frisson qui était presque une espérance!...
+
+Oh! elle n'exigerait rien! Elle serait humble. Elle n'arriverait pas
+comme une mère qui réclame sa part, la grande part. Elle se ferait
+petite, aussi petite qu'il le faudrait, demandant seulement à le voir,
+à voir son fils quelquefois. Ne se rendait-elle pas compte elle-même
+combien sa compagnie serait lugubre? Elle habiterait une maison
+éloignée, dans un faubourg. Il viendrait, quand il voudrait, en
+passant. Il apporterait sa jeunesse, comme un rayon de soleil entre
+dans une demeure de deuil, envahit tout, dore tout, à de certaines
+heures, à de certains jours, lorsque le ciel est clair et que les
+volets sont ouverts. Ses visites seraient le seul bien qui lui
+resterait du monde visible.
+
+Enfantinement, une joie timide effleura son âme. Pauline partit pour
+Paris.
+
+Comment serait-elle reçue? Et son fils, et le baiser de son fils,
+quelle impression produirait-il sur son pauvre coeur?
+
+Facial répondit d'une façon très polie à la lettre par laquelle elle
+lui annonçait son arrivée. «Venez, disait-il, nous serons charmés, mon
+fils et moi, de vous voir.»
+
+Elle se présenta, quelques jours après, dans cette maison qui avait
+été la sienne. A peine en eut-elle franchi le seuil, qu'elle fut
+saisie d'une sensation de malaise. Tout avait un air gai, léger,
+satisfait... On était heureux ici.
+
+Lorsque Facial vint la recevoir, il s'arrêta stupéfait, hésitant à la
+reconnaître.
+
+--Comment, c'est vous? fit-il avec un geste de commisération. Et en
+effet, Pauline avait les cheveux blancs; elle était maintenant une
+vieille femme.
+
+--Vous! vous! répétait Facial toujours plus étonné, considérant ce
+débris que quelques années avaient fait de celle dont il admirait
+autrefois la jeunesse.
+
+Lui s'était un peu boursouflé; il n'avait guère changé, d'ailleurs.
+
+--Donnez-moi de _ses_ nouvelles, dit Pauline avec une appréhension.
+
+--Mais vous allez le voir, il est ici.
+
+--Je vais le voir? Aujourd'hui?
+
+--Certainement, dit Facial:
+
+Et il ajouta avec la plus extrême politesse:
+
+--Je ne voudrais pas que vous vous soyez dérangée seulement pour moi.
+
+--Oh! je vous remercie! Et je pourrai le voir quelquefois?...
+souvent?...
+
+--Autant que vous le voudrez. Il n'y a aucun inconvénient, aucun
+inconvénient, maintenant, à ce que vous le voyiez. Marcelin n'est plus
+un enfant; il est maître de se conduire comme il le désire. Je le
+laisse libre.
+
+Facial causait d'un ton dégagé, suivant avec curiosité l'effet de ses
+paroles sur le visage de Pauline.
+
+Celle-ci n'osait croire à une générosité si complète; elle tremblait,
+tremblait comme une faible feuille d'automne, se sentant à la merci
+des moindres chocs, sans force pour résister.
+
+--Oui, disait Facial, Marcelin est aujourd'hui un garçon accompli. Il
+a terminé brillamment son lycée. Le voici étudiant en droit. Je crois
+qu'il ira loin. Indépendamment de son intelligence, qui est vive, son
+caractère s'est formé tout à son avantage. Il a ce qu'il faut pour
+réussir. Je suis très content de lui.
+
+Et sonnant un valet de chambre:
+
+--Prévenez mon fils que Madame est au salon.
+
+Quelques instants après, la porte s'ouvrait. Un jeune homme fort
+élégant, aux manières distinguées, faisait son apparition, le sourire
+aux lèvres.
+
+Pauline s'était levée toute chancelante.
+
+Mais au premier coup d'oeil, elle comprit. Un sang mortel battit ses
+tempes. Ce n'était plus son fils.
+
+Marcelin s'avança vers elle, sans manifester autre chose qu'un
+empressement de bon ton. Galamment il lui baisa la main.
+
+--Ah! ma mère, croyez à l'extrême plaisir que j'ai de vous revoir.
+J'ai reçu avec une vive satisfaction la nouvelle de votre arrivée.
+J'espère qu'il ne s'agit point là d'un simple séjour, mais que vous
+allez vous fixer à Paris. Vous me permettrez, lorsque vous serez
+installée, d'aller souvent vous présenter mes hommages.
+
+Elle le regardait, l'écoutait, comme dans un rêve. Elle cherchait le
+Marcelin d'autrefois. Il y avait des rappels, dans le timbre de la
+voix, dans les jeux de la physionomie. C'était lui: mais elle le
+sentait si autre, qu'il lui produisait l'effet d'un étranger.
+
+--Je vous laisse ensemble, fit Facial: vous avez, sans doute, bien des
+choses à vous dire.
+
+Il prit congé, comme s'il voulait, ainsi, marquer la complète
+indépendance dont jouissait Marcelin et donner toute sa signification
+à l'attitude de celui-ci vis-à-vis de sa mère.
+
+--J'ai appris le malheur qui vous a frappée, dit alors le jeune homme,
+mais sans se départir un instant de sa correction. Je sympathise
+autant qu'il convient à votre affliction, Le défunt était un parfait
+gentilhomme. Je n'hésite pas à lui rendre justice, malgré la réserve à
+laquelle je suis tenu et que vous serez la première à comprendre. Je
+n'insiste pas davantage. Parlons de vous: votre santé est bonne?
+
+Pauline ne trouvait pas une parole, pas un geste. Des sons sortirent
+au hasard de ses lèvres.
+
+--Oui... oui... je vous... je te remercie...
+
+--Vous n'êtes pas encore tout à fait remise, cela se voit, continuait
+Marcelin en frisant sa légère moustache. Paris vous fera du bien. Vous
+ne pouviez pas rester éternellement enterrée là-bas. Pour moi, vous
+voyez, je vais à merveille. J'entre dans la vie par la porte rose. Mon
+père est exquis. J'ai pour lui une grande estime, doublée d'une réelle
+affection.
+
+--Tu as... raison, balbutia Pauline.
+
+--Et puis, papa est un homme en situation: cela va joliment m'aider,
+soit que je fasse carrière, soit que je me lance dans la politique.
+
+--C'est juste...
+
+Pauline défaillait: un vide étrange où tournoyait sa tête.
+
+--Vous êtes souffrante?
+
+--Un peu... Ce ne sera rien... Je m'en vais...
+
+--Alors, au revoir, et à bientôt. A propos, que je vous dise, je ne
+demeure plus avec papa. Papa m'a loué un petit pavillon au quartier
+latin, rue d'Assas. C'est plus commode et plus agréable. Venez me
+voir.
+
+Il lui remit sa carte de visite, et tirant un calepin qu'il consulta:
+
+--Voulez-vous vendredi après-midi, entre quatre et six? Oui? C'est
+entendu, je vous attendrai. Vous verrez mon installation. Nous
+prendrons le thé. Au revoir.
+
+Et avec une aimable sollicitude:
+
+--Il faut vous soigner, recommanda-t-il en la reconduisant.
+
+Une immense tristesse envahissait Pauline, son âme était lasse. Mais
+l'esprit de révolte n'habitait plus en elle. Tout s'accomplissait.
+Elle n'avait rien à opposer au cours navrant des choses: ni volonté,
+ni raisonnement, ni colère, ni courage. Elle subissait; elle
+s'inclinait. Mais il lui semblait que son coeur pleurait du sang.
+
+Où aller? De quel côté diriger des pas qui ne cherchaient aucun but?
+Le panorama des faits terrestres tournait autour de ses yeux, lui
+donnait le vertige; tout se confondait, tout devenait gris. Elle
+aurait voulu se coucher et attendre sans un mouvement, essayer de
+dormir. Mais sa fièvre ne lui permettait pas la tranquillité, le
+sommeil: elle devait errer, sans savoir, sans même tenter de
+comprendre pourquoi la route était si longue et si mauvaise.
+
+«Odon! Odon!»
+
+Ce cri plaintif rayait son âme.
+
+Odon ne l'entendait pas, ne pouvait l'entendre. Elle était seule.
+
+Et Pauline se souvint tout à coup qu'elle se trouvait à Paris, et que,
+tout près, au Père-Lachaise, le corps de son amant reposait. Elle fut
+saisie du besoin d'aller sur cette tombe, cette tombe qu'elle ne
+connaissait pas. Tandis qu'elle poursuivait dans le doute et l'abandon
+son pèlerinage incertain, le corps qu'elle avait follement vêtu de ses
+baisers était étendu sous la terre noire, éternellement, éternellement
+immobile. Pourquoi n'irait-elle pas rafraîchir son front contre le
+marbre qui le couvrait, s'agenouiller sur la dalle, abîmer sa
+prostration à l'endroit qui symbolisait et matérialisait à la fois la
+ruine de sa vie? La tombe d'Odon! n'était-ce pas le dernier refuge?
+Son coeur brisé s'y répandrait sans retenue; elle aurait encore des
+larmes, quelques larmes... ce serait doux...
+
+Lorsqu'elle arriva au cimetière, elle crut qu'elle allait mourir. Sa
+sensibilité fondait en elle, se distribuait dans tous ses membres
+comme une rosée intérieure et douloureuse. A peine se tenait-elle
+debout. Ses artères ne battaient presque plus. Elle n'éprouvait pas
+d'émotion, mais une grande faiblesse physique et morale.
+
+Elle se fit indiquer l'allée où se trouvait le tombeau.
+
+Lentement, elle chemina à travers les édicules tumulaires. Ses yeux
+erraient à droite et à gauche sur les inscriptions. Brusquement elle
+s'arrêta et porta la main à son coeur, que fendirent deux ou trois
+palpitations aiguës. Elle venait d'apercevoir sur un fronton ce simple
+nom:
+
+ DE ROCRANGE
+
+Elle s'approcha, alla s'appuyer contre la grille fermée du caveau. Au
+dedans, des plaques de marbre scellées, des épitaphes, les unes
+vieilles, presque effacées, d'autres plus récentes. Et là, au milieu
+de tous ces «de Rocrange» qui ne lui disaient rien, la sienne! La
+sienne aux lettres d'or toutes fraîches, qui brillaient trop:
+
+ ODON DE ROCRANGE
+
+ _Né à Paris le..._
+
+ _Mort à Grasse, le..._
+
+A côté, une plaque blanche, déjà posée, mais vide: la place réservée à
+Mme de Rocrange.
+
+Pauline s'affaissa. Ses larmes ne coulaient pas. Elle considérait avec
+une sorte de torpeur ce sépulcre muet, solennel. Rien ne bougeait. Et
+son âme à elle, son âme ne bougeait pas non plus. Il lui semblait que
+sa pauvre âme, elle aussi, était roide sous une pierre.
+
+Longtemps elle demeura ainsi, longtemps. Les heures auraient pu
+s'écouler sans qu'elle songeât à se rappeler quelque chose de la vie.
+
+Elle ne priait pas.
+
+Les yeux fixés sur l'inscription, qui était tout ce qui restait de
+visible du passé, elle en épelait machinalement les caractères. Et
+les lettres funèbres, une à une, la fascinaient, comme par de
+mystérieuses correspondances.
+
+Elle fut tirée de son engourdissement par un bruit de pas. Deux
+personnes s'approchaient. Elle reconnut le vicomte et la vicomtesse de
+Béhutin. Un valet de pied les suivait, portant des fleurs.
+
+Lorsqu'ils aperçurent Pauline, ils s'arrêtèrent. Ils se concertèrent
+un instant. A la suite de quoi, ils détachèrent en avant leur valet de
+pied. Le domestique s'avança vers Pauline et dit:
+
+--Le vicomte et la vicomtesse désirent prier. Ils attendent que vous
+vous retiriez.
+
+Pauline se leva et se retira.
+
+Elle sortit du cimetière.
+
+Ses pas la portèrent, la traînèrent à travers des rues et des rues.
+Ah! que la ville lui paraissait étrange, vague. Elle ne savait pas
+quelle ville c'était. Des gens circulaient, glissaient autour d'elle
+comme des ombres, la frôlaient, bourdonnaient. Il y avait un bruit
+confus, continu, qui entrait dans ses oreilles et roulait dans sa
+tête. De grandes rangées de maisons la guidaient, la forçaient
+d'avancer. Elle marchait dans des directions. Parfois, l'espace
+s'élargissait; mais partout de nouveaux couloirs s'ouvraient où elle
+devait s'engager. La nuit tombait. Des lumières, de nombreuses
+lumières s'allumaient et répandaient une trouble atmosphère blonde.
+Elle voyait par places d'immenses monuments inconnus, qui lui
+paraissaient surgir devant elle de dessous terre.
+
+Et voilà qu'elle se trouva accoudée contre un parapet, à regarder
+quelque chose d'extraordinaire, dans le lointain. Une énorme masse
+noire, aux formes fantastiques, émergeait de l'horizon, semblable à
+une bête de l'Apocalypse. Pauline la contemplait avec extase, croyant
+la voir remuer, espérant qu'elle allait s'ouvrir et tout engloutir.
+Elle remuait! La nappe au-dessus de laquelle elle s'élevait, nappe
+luisante, aux longues traînées bleues dans la trame sombre, aux
+reflets scintillants, remuait, remuait certainement. Et la bête
+envahissait le ciel, vibrante, comme si elle allait se mettre à
+respirer.
+
+Une voix prononça à côté d'elle:
+
+--Notre-Dame!
+
+La même voix dit encore:
+
+--Il ne faut pas rester ici: l'eau fait mal.
+
+Pauline continua à marcher. L'humidité du brouillard transperçait ses
+vêtements. Elle ignorait où elle allait. Elle éprouvait seulement de
+chaque côté de la tête une douleur lancinante qui l'empêchait parfois
+d'avancer. Et une terreur la prenait: celle de s'évanouir, de tomber,
+alors qu'elle devait marcher, marcher pour toujours peut-être.
+
+Elle n'était pas folle; elle se sentait calme... et sage, très sage.
+Les passants la regardaient; mais elle voyait bien qu'ils n'étaient
+que des passants, de pauvres misérables passants, dont les yeux
+étaient aveugles et les oreilles bouchées. Les arbres aussi la
+regardaient. Eux, du moins, pleuraient sur elle quelques-unes de leurs
+feuilles jaunies.
+
+Elle remarquait avec exactitude les incidents de sa route. Elle se
+rendait certainement compte que les maisons étaient des maisons et non
+de grands murs d'ombre. Comment les maisons auraient-elles été des
+murs d'ombre, puisqu'elles étaient trouées de fenêtres, dont beaucoup
+brillaient, et qu'elles paraissaient habitées comme des fourmilières?
+Partout, partout de ces lumières, qui ne se trouvaient pas là
+naturellement. Des mains avaient dû les allumer. Pour éclairer quoi?
+N'était-on pas aussi bien sans lumière? Il y en avait jusque dans la
+rue... Il y avait des affiches lumineuses...
+
+ REBECCA REBECCA REBECCA
+
+ _dans son grand succès_
+
+ LE MUSEAU DE DODORE
+
+Sa raison était bien entière. Si elle n'attachait plus aux chocs leur
+importance, c'est, sans doute, qu'elle voyait de plus haut et de plus
+loin. C'est ainsi qu'elle se souciait peu de savoir où elle allait. Il
+lui suffisait de savoir qu'elle marchait.
+
+Mais une plaque bleue frappa ses yeux. Elle lut: «Rue d'Assas».
+
+Pourquoi ce nom de rue arrêta-t-il son attention, alors que tant
+d'autres avaient passé inaperçus? Ah! Elle se souvint. C'était la rue
+où demeurait son fils.
+
+Son fils! Comment s'appelait déjà son fils? N'importe, elle l'aimait
+bien. Ah! elle avait été froide, aujourd'hui, avec lui! Elle n'avait
+rien su lui dire. Elle n'avait même pas su lui dire qu'elle l'aimait
+bien. Il pouvait s'être offensé de sa froideur. Il avait dû
+certainement s'en attrister. Le voir! Elle devait le voir! Il fallait
+qu'elle le vît tout de suite, afin de lui demander pardon et de le
+consoler.
+
+Pauline chercha la carte que son fils lui avait donnée. Elle lut le
+numéro de sa maison. Elle lut aussi qu'il s'appelait Marcelin.
+
+«Marcelin! Marcelin!»
+
+Elle répéta ce nom plusieurs fois, se demandant si c'était bien ce
+nom-là, ne se rappelant pas que ce nom lui eût jamais été familier.
+
+Lorsqu'elle eut trouvé la maison, elle entra. Au fond du jardin, elle
+aperçut le pavillon dont il avait parlé. Le rez-de-chaussée était
+éclairé. Elle approcha à pas de loup. Elle voulait d'abord le voir,
+voir ce qu'il faisait, le voir sans qu'il se doutât de sa présence.
+
+Elle approcha, elle se glissa jusqu'à la vitre. Elle jeta un coup
+d'oeil par l'interstice des rideaux.
+
+Marcelin était là...
+
+Mais il n'était pas seul...
+
+Il était avec une femme... une femme en chemise...
+
+Julienne!...
+
+Une légère plainte, comme un soupir d'enfant, s'échappa des lèvres de
+Pauline.
+
+Et la pauvre femme s'éloigna...
+
+Elle s'éloigna...
+
+
+
+
+MERCVRE DE FRANCE
+
+=Fondé en 1672=
+
+(_Série moderne_)
+
+15, RVE DE L'ÉCHAVDÉ.--PARIS
+
+paraît tous les mois en livraisons de 200 pages, et forme dans l'année
+4 volumes in-8, avec tables.
+
+
+ROMANS, NOUVELLES, CONTES, POÈMES, MUSIQUE, ÉTUDES CRITIQUES
+TRADUCTIONS, AUTOGRAPHES, PORTRAITS, DESSINS & VIGNETTES ORIGINAUX
+
+
+Rédacteur en Chef: ALFRED VALLETTE
+
+
+_CHRONIQUES MENSUELLES_
+
+ _Épilogues_ (actualité): Remy de Gourmont;
+ _Les Romans_: Rachilde
+ _Les Poèmes_: Francis Vielé-Griffin;
+ _Littérature_: Pierre Quillard;
+ _Théâtre_ (publié), _Histoire_: Louis Dumur;
+ _Philosophie_: Louis Weber
+ _Psychologie_, _Sociologie_, _Morale_: Gaston Danville
+ _Economie sociale_: Christian Beck
+ _Esotérisme et Spiritisme_: Jacques Brieu
+ _Journaux et Revues_: Robert de Souza
+ _Les Théâtres_ (représentations): A.-Ferdinand Herold
+ _Musique_: Charles-Henry Hirsch;
+ _Art_: André Fontainas
+ _Lettres allemandes_: Henri Albert;
+ _Lettres anglaises_: H.-D. Davray
+ _Lettres italiennes_: Remy de Gourmont
+ _Lettres Portugaises_: Philéas Lebesgue;
+ _Échos Divers_: Mercure
+
+
+_PRINCIPAUX COLLABORATEURS_
+
+ Paul Adam, Edmond Barthélemy, Tristan Bernard, Léon Bloy, Victor
+ Charbonnel, Jean Court, Louis Denise, Georges Eekhoud, Alfred
+ Ernst, Gabriel Fabre, André Fontainas, Paul Gauguin, Henry
+ Gauthier-Villars, André Gide, José-Maria de Heredia, Bernard
+ Lazare, Camille Lemonnier, Pierre Louys, Maurice Maeterlinck,
+ Stéphane Mallarmé, Paul Margueritte, Camille Mauclair, Charles
+ Merki, Stuart Merrill, Raoul Minhar, Adrien Mithouard, Albert
+ Mockel, Charles Morice, Pierre Quillard, Yvanhoé Rambosson,
+ Ernest Raynaud, Hugues Rebell, Henri de Régnier, Adrien Remacle,
+ Jules Renard, Adolphe Retté, Georges Rodenbach, Saint-Pol-Roux,
+ Camille de Sainte-Croix, Albert Samain, Marcel Schwob, Robert de
+ Souza, Laurent Tailhade, Pierre Veber, Emile Verhaeren, Teodor de
+ Wyzewa, etc.
+
+
+=Prix du Numéro:=
+
+FRANCE: =1= fr. =50=--UNION: =1= fr. =75=
+
+ABONNEMENTS
+
+ FRANCE
+
+ Un an =15= fr.
+ Six mois =8= »
+ Trois mois =5= »
+
+ UNION POSTALE
+
+ Un an =18= fr.
+ Six mois =10= »
+ Trois mois =6= »
+
+On s'abonne _sans frais_ dans tous les bureaux de poste en France
+(Algérie et Corse comprises), et dans les pays suivants: Belgique,
+Danemark, Italie, Norvège, Pays-Bas, Portugal, Suède, Suisse.
+
+ABONNEMENT ANNUEL POUR LA RUSSIE: 7 roubles par lettre chargée.
+
+
+Imp. C. RENAUDIE, 56, rue de Seine, Paris.
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43676 ***